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LE MAROC ET LES MIGRATIONS
Houria ALAMI M’CHICHI
Bachir HAMDOUCH
Mehdi LAHLOU
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Fondation Friedrich Ebert
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Préface
L
es problèmes dits de « l'immigration » sont entrés depuis longtemps dans
le débat public au sein des sociétés européennes d'accueil. Néanmoins, tels
qu'ils sont abordés dans le discours commun mais également dans les
analyses expertes, les problèmes liés à la migration sont ramenés à un
problème des immigrés. Et dans le cadre même de cette représentation
ethnocentrée, la société d'accueil ne se pose le plus souvent le problème des «
immigrés » que pour autant que les immigrés lui « posent des problèmes ».
Certes nombre de discours savants ou militants ont cherché à comprendre et à
faire connaître les différentes expériences de la condition des immigrés.
Cependant, une approche globale des questions engendrées par les flux
migratoires fait toujours défaut. En particulier l'aspect émigration, avec
l'interrogation sur la diversité des causes et des raisons qui déterminent les
départs et orientent les trajectoires, mais l'interrogation également sur les
implications économiques pour les pays de départ, demeure moins abordé.
Le présent rapport est le produit d'un groupe de chercheurs marocains dont le
travail avait débuté fin 2004, c'est-à-dire avant les événements qui ont mis en
lumière la situation des migrants notamment sub-sahariens qui tentent de
rejoindre l'Europe à partir du nord du Maroc.
Le volume est articulé autour de trois contributions convergentes dont les
auteurs ont eu à réfléchir sur des propositions d'orientation des politiques
publiques avec comme fil conducteur la mise en balance entre le Nord et le
Sud, des responsabilités politiques et des implications économiques du fait
migratoire. Ces propositions avaient fait l'objet d'un atelier d'étape organisé
début 2005 par la Fondation Friedrich Ebert - Maroc. L'atelier auquel avaient
pris part des experts et personnes ressources (chercheurs, activistes et
responsables institutionnels nationaux et internationaux), était destiné à
discuter les analyses et propositions des auteurs.
Le projet tel que conçu par la Fondation Friedrich Ebert - Maroc n'avait pas
pour objectif de produire des données inédites ni de faire une étude intégrale
de la migration vers l'UE à partir du Maroc, mais visait plutôt à rendre
accessible au plus grand nombre le débat sur la migration dans les relations
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euro-maghrébines. Il visait également à créer une opportunité supplémentaire
d'engager le débat sur la question entre le Nord et le Sud de la Méditerranée.
Les consultations initiées durant l'année 2005 par la Commission européenne
autour de son Livre vert dans la perspective de définition d'une politique
migratoire unifiée de l'UE, nous suggéraient d'étendre le débat aux
partenaires du Sud en permettant à ces derniers de dire leur vision de la
question migratoire.
L'actualité à la fois humanitaire (événements du Nord du Maroc) et politique
(processus d'harmonisation - communautarisation de la politique migratoire de
l'UE) fournit une occasion de débat sur les aspects intégrés de la question
migratoire. Elle permet également d'élargir ce même débat aux acteurs du Sud
destinés à être les partenaires de toute politique durable. A cet égard, la
perspective probable d'orientation vers la sélection par l'UE des personnes
admises sur son territoire pour y travailler soulève des problèmes complexes
notamment pour les pays d'origine. En « choisissant » les migrants permettant
de répondre à ses besoins de croissance et de compétitivité économiques, l'UE
risque de vider les pays d'origine de l'une de leurs ressources les plus précieuses
; le capital humain. L'un des aspects important de la contribution des auteurs à
cet égard est d'envisager la compensation à apporter dans ce contexte de
manière à définir une politique migratoire dont aussi bien les pays d'accueil
que les migrants et que les pays d'origine sortent gagnants.
Nous sommes grandement reconnaissants au groupe d'experts pour la qualité
de leur coopération. De même que nous sommes reconnaissants pour toutes les
personnes qui ont contribué à l'enrichissement de ce travail collectif, en
particulier les personnes qui ont pris part à l'atelier d'étape. Nos remerciements
vont également à Mme Nouzha Chekrouni, Ministre Déléguée Chargée de la
Communauté marocaine résidant à l'étranger, et à ses collaborateurs pour leur
concours et leur disponibilité.
Mourad ERRARHIB
Coordinateur des programmes
Fondation Friedrich Ebert
Maroc
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SOMMAIRE
• Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
• La migration dans la coopération UE-Maroc entre tentative de gestion
institutionnelle et pragmatisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Houria ALAMI M’CHICHI
• Les effets économiques de la migration internationale au Maroc . . . . . . 41
Bachir HAMDOUCH
• Etat des migrations irrégulières entre le Maghreb et l’Union européenne
Motifs et caractéristiques récentes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
Mehdi LAHLOU
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Fondation Friedrich Ebert
Introduction
L
’expansion relativement rapide des migrations de toutes natures, dont
celle de «clandestins» ou de personnes en «situation irrégulière»
enregistrées, au départ et à travers le Maghreb, depuis le début des années
1990 est à relier aux multiples facteurs d’attraction/répulsion qui s’exercent sur
certaines franges de la population africaine, notamment la plus jeune. D’un
côté, l’attraction de plus en plus forte qu’exercent le mode et le niveau de vie
des populations d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, à la faveur de la
mondialisation, du développement des nouvelles technologies de
l’information et, concomitamment, de la pénétration des images dans des lieux
encore inaccessibles voici moins de deux décennies, intervient aujourd’hui très
puissamment, particulièrement auprès des jeunes citadins ; de sexe masculin
dans l’ensemble auxquels se joignent de plus en plus de femmes. Pour ceux-ci,
notamment, l’Europe et l’Amérique du Nord représentent «ce qu’il y a de
mieux» en termes de conditions de vie, de liberté, de garantie des droits, de
loisirs…Elles sont tout ce que leurs pays ne sont pas, tout ce à quoi ils aspirent
particulièrement en terme de «chance de s’en sortir». La généralisation des
visas dans l’ensemble des pays riches potentiels d’accueil, en limitant
singulièrement les migrations légales, et les simples déplacements des
personnes et en doublant l’attraction «d’interdit», a grandement contribué à
l’accroissement des mouvements effectués dans la clandestinité.
Ces deux facteurs ne sont pas, cependant, les seuls à mettre en cause pour
expliquer les tendances migratoires récentes. Il faut y ajouter le fait que le
Maghreb, comme le reste de l’Afrique, jouent depuis quelques années un rôle
de répulsion de plus en plus marqué sur une partie grandissante de leurs
populations, dont l’espoir d’une vie meilleure sur son lieu de naissance
s’amenuise au fur et à mesure que s’accroît la pauvreté, le chômage et/ou le
«mal de vivre» ambiants.
Quant à l’ampleur actuelle de ce phénomène, elle est saisie à travers des
informations souvent non concordantes, très disparates et généralement très
partielles, la plupart du temps très orientées politiquement, chaque pays
ciblant la catégorie de migrants qui lui semble la plus pertinente à saisir en
fonction de ses impératifs propres, du moment. Les informations sont les plus
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difficiles à vérifier s’agissant en particulier des migrants en situation irrégulière,
dont les subsahariens transitant par le Maghreb vers l’Europe, ou s’installant au
Maghreb (par défaut ou comme ultime étape de leur projet migratoire), ou de
Maghrébins immigrés, installés irrégulièrement en Europe occidentale,
proviennent de différentes sources.
Cependant, mises bout à bout, les données disponibles conduisent à mettre en
avant certains constats basiques :
• Le nombre de migrants a fortement progressé au cours des dernières
années; mais, sa plus grande visibilité – aussi bien effective, dans les
grandes artères et places de certaines villes (Las Palmas, Madrid,
Barcelone, Paris, Marseille, Milan, Pise ou Florence…) que médiatique et
politique – au travers notamment de la montée en force de mouvements
xénophobes - n’exprime pas ce que l’on pourrait qualifier de « Bomba
migratoria » ou « Bombe migratoire », comme cela a été souvent écrit
par la presse espagnole, en particulier.
• Les pays concernés sont devenus plus nombreux et la part des migrants de
chacun dans l’ensemble est devenue plus significative.
• Les migrations de citoyens de pays du Sud du Sahara ne concernent
encore, que dans une faible mesure, l’Europe, puisque, pour la plupart, les
migrants sub-sahariens s’installent pour des périodes plus ou moins
longues au Maghreb, en Libye, en particulier, en Algérie, dans une
moindre mesure, et de plus en plus au Maroc. On estime ainsi à plus de 2
millions le nombre de personnes du Sud du Sahara vivant actuellement en
Libye.
S’agissant plus spécifiquement du Maghreb, le gros de la population
maghrébine immigrée est concentré dans certaines régions de quelques pays
de l’Union européenne (UE), dont, notamment, la France, la Hollande ou la
Belgique, ou, plus récemment, l’Espagne et l’Italie. L’émigration maghrébine
vers l’Europe date du début du siècle dernier, mais a pris de l’ampleur depuis
un demi-siècle. Elle a beaucoup évolué au cours des trois dernières décennies,
depuis la fermeture progressive des frontières européennes. La population
immigrée a continué à augmenter sous l’effet, principalement du
regroupement familial, de l’émigration de main d’œuvre qualifiée et de
compétences et de l’émigration clandestine. Elle s’est installée et s’est
féminisée. Le phénomène migratoire est devenu plus complexe.
La migration marocaine, et maghrébine dans son ensemble, malgré son
importance sur les plans humain, démographique et économique, est le parent
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pauvre du partenariat euro-méditerranéen. Elle était, d’emblée, appréhendée
de manière plutôt négative dans le processus de Barcelone où elle est d’abord
associée aux questions sécuritaires, les actions communes menées visant
essentiellement à bloquer la migration clandestine en provenance du Maghreb
ou des pays subsahariens (dont les populations transitent par le Maghreb).
Et, depuis 2001, les considérations géostratégiques davantage fondées sur des
objectifs de sécurité et de stabilité régionales, en parallèle à la lutte contre le
terrorisme dans laquelle aussi l’Europe que le Maghreb prennent part, ont
marginalisé toute option économico-sociale comme élément de «sortie de
crise», pour ne retenir qu’une approche fondmentalement axée sur le contrôle
et la sanction.
Les textes tunisien, français, allemand ou espagnol adoptés au cours des
années 2003/2004, notamment, ou la loi marocaine sur le sujet, présentée et
adoptée de façon simultanée avec un texte de loi sur le terrorisme, en mai
2003, constituent une parfaite illustration de ce virage.
Il semble bien, toutefois, que toute intervention crédible, pour réduire
l’ampleur du phénomène migratoire à moyen et long terme, et en limiter, à
court terme, les effets négatifs de toutes natures que subissent aussi bien les
pays de départ que les pays d’accueil, et les migrants eux-mêmes tout au long
du processus migratoire, doit s’articuler autour d’un ensemble de volets
complémentaires, et doit être conduite, sur le long terme et
fondamentalement, au niveau des pays de départ.
Mais, elle doit être fondée, au préalable sur une connaissance plus approfondie
des populations concernées, des variables en jeu, et des retombées sur les pays
impliqués. Elle doit, dans ce cadre, tenir compte à court et moyen termes des
intérêts, a priori discordants, des pays constituant la communauté européenne
et du Maghreb.
Pour les Etats membres de l’Union européenne, il existe aujourd’hui un besoin
légitime d’empêcher l’entrée de personnes en situation irrégulière, comme il y
a un besoin d’éloigner - mais conformément aux lois en vigueur et au respect
de la dignité humaine qu’elles imposent - les étrangers se trouvant en situation
irrégulière sur leurs territoires, tout cela parallèlement à la nécessité que tous
ressentent d’une plus grande intégration des immigrés régulièrement installés
au sein de l’Union.
Pour les pays du Maghreb, il existe désormais un accord officiel pour des
actions de «lutte contre la migration clandestine» de leurs nationaux, et pour
«combattre la migration irrégulière» d’Africains du sud du Sahara, à travers et
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vers leurs territoires. Cependant, il existe encore une demande – et une
pression – importante pour la migration vers l’Europe, aussi bien comme
élément de réduction de la pression sur le marché local de l’emploi – pression
que certains relient à une application trop rapide et parfois inconsidérée des
accords sur la Zone de libre échange les reliant à l’UE - que pour bénéficier des
transferts de devises que les migrations permettent.
Toutefois, ces mêmes pays verront leurs relations de toutes natures fortement
affectées avec l’ensemble des pays subsahariens par une fermeture totale –
difficilement concevable dans les faits – de leurs frontières sahariennes, qui
deviendront dans la réalité les «frontières sud de l’Europe».
Par ailleurs, une grande partie des travailleurs et cadres qualifiés ou de
chercheurs que l’UE cherche, et cherchera de plus en plus, à recruter, viendra
aussi des pays du Maghreb. Or, ces ressources humaines ont coûté très cher à
leurs pays de naissance en formation et en entretien, et leur départ éventuel
est de nature à priver les économies maghrébines des compétences dont elles
ont grandement besoin, pour garantir leur développement futur, et,
justement, pour refreiner la propension à émigrer de tous ceux que l’UE ne
désire plus ou ne peut plus recevoir.
Tous les éléments impliquent, pour les pays, de l’UE, d’accorder leurs politiques
migratoires, vu la structure de leurs main-d’œuvre et de leurs populations, avec
les besoins de plus en plus importants en personnels qualifiés étrangers et en
chercheurs de toutes disciplines qu’ils ressentiront dans un proche avenir, et
pour les pays du Maghreb, de fonder leur approche sur le fait que les
migrations à venir (cela se vérifie déjà) toucheront en priorité les franges les
mieux formées de leurs populations. D’où la nécessité de rechercher, dès à
présent, des complémentarités en la matière, lorsque ce ne serait pas des
actions mutuellement programmées, et réciproquement bénéfiques, aussi bien
pour les pays de départ que pour ceux de destination.
Par ailleurs, il faut garder à l’esprit que la problématique migratoire via le
Maghreb met en perspective, dans tous les cas, la situation précaire vécue par
une grande partie des populations au sud du sahara. Elle implique, absolument
que leurs intérêts et ceux des Etats dont ils sont originaires soient pris en
considération, dans une démarché multilatérale, plus globale, centrée en
premier sur la réduction de la pauvreté en Afrique, l’accroissement de l’emploi,
le relèvement du niveau éducatif de la population et l’amélioration de son
cadre de vie. Sans parler du besoin urgent d’installer la sécurité et la stabilité
pour que reviennent les investissements extérieurs et s’arrête la fuite des
capitaux et des hommes menacés dans leur existence.
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Les trois études qui constituent le corps de ce document, fruit d’un travail de
près d’un an mené par un groupe de trois chercheurs constitué avec le support
de la représentation de la Fondation Friedrich Ebert à Rabat, reprennent
l’analyse, du point de vue marocain, de trois aspects importants de la migration
vers l’UE et comportent la formulation de propositions pour remettre la
question migratoire à l’ordre du jour du partenariat euro-med et la faire
avancer :
• La migration dans la coopération UE-Maroc, entre tentative de gestion
institutionnelle et une certaine approche de politique étrangère
• Les effets économiques de la migration internationale sur le Maroc.
• Les migrations irrégulières à partir (et au travers) du Maroc, et quoi faire
pour les gérer.
Mehdi LAHLOU
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Fondation Friedrich Ebert
La migration dans la coopération UE-Maroc
entre tentative de gestion institutionnelle et
pragmatisme
Houria ALAMI M’CHICHI
Faculté des Sciences Juridiques,
Economiques et Sociales
- Casablanca -
Abstract
L
’installation définitive des migrants marocains vivant en Europe, et
les transformations structurelles de l’immigration, l’ampleur des
stratégies de contournement de la politique des visas ont obligé
l’Etat marocain à prendre de plus en plus en considération la question
migratoire et à créer et/ou à renforcer des institutions de prise en charge
de la problématique.
En même temps, la forte pression exercée par l’UE sur le Maroc pour qu’il
contrôle ses frontières et l’idéologisation de la problématique de la
sécurité ont eu pour conséquence de donner à la problématique de la
migration clandestine et au contrôle des flux une place indéniablement
excessive qui a relégué d’autres thématiques liées à la migration - aide
au développement et intégration des immigrés régulièrement installés -
à des positions annexes.
Les attentes des immigrés et de la société marocaine dans son ensemble
exercent à leur tour une pression pour une meilleure prise en compte de
la communauté marocaine vivant à l’étranger.
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La question migratoire est ainsi devenue progressivement une question
à la fois de politique étrangère et de politique interne.
Dans les négociations avec l’UE, le Maroc développe un discours fondé
sur la réciprocité dans les relations internationales et sur les principes
universels d’équilibre, de solidarité et de respect des droits humains.
Cette orientation récuse les explications strictement sécuritaires et
revendique une vision globale, une responsabilité commune et le respect
des droits des migrants.
En direction des migrants et des sociétés, les politiques se concentrent sur
le renforcement des liens et sur les potentialités des migrants à servir de
trait d’union entre pays d’accueil et pays d’origine et à être des acteurs
de développement.
La réflexion menée sur les constructions institutionnelles qui voient le
jour au Maroc et sur les politiques publiques entreprises s’insère dans
une analyse qui tient compte du contexte marqué par la complexité de
la donne migratoire qui est à la fois source de richesse et objet de
conflictualité et qui exige un ensemble de politiques cohérentes et
ordonnées.
Il s’agit de savoir dans quelle mesure les fondations Hassan II et
Mohamed V, dont le rôle est d’aider les migrants marocains dans le
domaine social et culturel et le Ministère chargé de la communauté des
Marocains résidant à l’Etranger qui s’occupe de la question au niveau
politique, permettent de gérer la question de manière efficace.
Les questions qui se posent sont relatives à l’impact réel et à
l’appréciation des aspects positifs à renforcer et des limites qui méritent
d’être examinées.
Introduction
La pérennisation de l’immigration des Marocains en Europe et les
transformations structurelles des communautés migrantes ont largement
contribué à changer la donne migratoire et à modifier les représentations et la
perception des pays et des sociétés d’émigration et d’immigration. Elles ont
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également obligé l’Etat marocain à créer et/ou à renforcer des institutions de
prise en charge de la problématique.
En même temps, cette migration se trouve au centre de la conflictualité avec
l’UE : c’est, en effet, à un double titre que le Maroc est concerné par les
mouvements migratoires, en tant que pays émetteur de flux à destination de
l’Europe et en tant qu’espace de transit de flux migratoires vers les pays
traditionnels d’immigration. L’accroissement de l’émigration clandestine et
l’idéologisation de la problématique de la sécurité ont progressivement eu
pour conséquence de réduire en grande partie le débat sur la question
migratoire à la question de la migration clandestine
Comment ces phénomènes sont-ils appréhendés par les deux parties?
Comment le Maroc a-t-il adapté sa politique à ces nouvelles donnes ? Ce sont
là les questions essentielles qui se posent pour comprendre les mutations
institutionnelles qui font de la question migratoire une question à la fois de
politique étrangère et de politique interne.
Il s’agit de mettre en relief l’articulation entre les logiques de l’UE, telles
qu’elles sont exprimées par les politiques publiques internes et externes, et les
logiques des pays émetteurs, qui se définissent dans le cadre de situations
asymétriques caractérisées par des rapports de force inégaux en fonction des
couples pays d’origine/ pays d’accueil, pays d’émigration/pays d’immigration,
pays en voie de développement/pays riches, pays fournisseurs de migrants et
pays utilisateurs.
I - Crise migratoire et coopération UE/Maroc
Plusieurs thèmes interdépendants dominent la réflexion sur les politiques
européennes migratoires et donc sur les relations que le Maroc entretient avec
l’Europe sur la question : sécurité et contrôle des flux d’un côté, de l’autre,
aide au développement et intégration des immigrés régulièrement installés,
cette dernière faisant désormais l’objet de négociations entre entités
nationales.
C’est autour de ces thèmes qu’évoluent les relations euro- méditerranéennes et
donc la coopération entre l’UE et les pays émetteurs.
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Dans les politiques européennes, les deux premiers thèmes sont désormais de
plus en plus associés. En même temps, les aspects négatifs de l’exigence de
contrôles qui relèvent de l’arsenal répressif sont contrebalancés par les
propositions de développement et d’intégration. Il s’agit d’une offre constante
des Européens qui a pour vocation «d’équilibrer» les exigences des politiques
de contrôle.
Dans les relations entre l’UE et le Maroc, cette préoccupation appelée
«approche globale et intégrée» est fréquemment soulignée. Cette orientation
est confirmée par les travaux du groupe de travail «affaires sociales et
migration» de l’accord d’association UE/Maroc qui ont mis l’accent sur la
nécessité d’associer l’égalité de traitement des Marocains légalement installés
dans les différents pays européens, la lutte contre l’émigration clandestine et
la coopération pour le développement. Il reste pourtant à savoir quel en est le
contenu concret pour chacune des deux parties et quel en est le sens réel.
1. La sécurité et le contrôle des frontières, c’est-à-dire des entrées et
des sorties et la régulation des flux qui font partie des fonctions
classiques de l’Etat
C’est d’abord dans la politique internationale des pays du Nord que la question
migratoire été intégrée en termes de contrôle et de sécurité et imposée sous
cette forme aux pays du sud émetteurs de main-d’œuvre comme le Maroc.
Progressivement, la sécurité est devenue une thématique centrale dans les
relations internationales entre l’UE et le Maroc. Dans cette perspective, le
Conseil d’association du 24 février 2003 a créé 6 nouveaux sous-comités dont
un comité «justice et sécurité». Le Maroc a, en même temps, cherché à
défendre sa propre conception de sa sécurité.
1.1- L’équation migration = menace
A l’échelle des relations internationales, la thèse que la migration représente
une menace est relativement récente. Jusqu’au début des années 80, malgré
l’arrêt officiel de la migration en Europe, et malgré les réactions de rejet de la
société, les Maghrébins ne semblaient pas être perçus véritablement comme
représentant un risque en matière de sécurité. Mais, à la faveur de l’extension
du mouvement islamiste, l’idée de menace a pris corps.
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Le Maroc et les migrations
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Le concept de menace, représentée par les flux de migrants non contrôlés, s’est
développé progressivement sur la base de l’association fallacieuse entre
différents trafics (de stupéfiants, d’êtres humains…), terrorisme, islamisme et
migration clandestine. La thèse a permis d’envisager l’externalisation de la
politique migratoire, le but étant de maintenir les migrants hors d’état de nuire.
L’après 11 septembre a marqué un tournant dans la politique migratoire de
l’UE en consacrant officiellement la prédominance de la préoccupation
sécuritaire. Toutes les discussions relatives aux politiques d’asile et
d’immigration ont été marginalisées au profit de la lutte contre le terrorisme
et l’immigration clandestine. Déjà en décembre 2001 lors du conseil européen
de Laeken, les principes de respect des droits fondamentaux rappelés à
Tampere (octobre 1999) ont été subordonnés à «la capacité d’accueil de
l’Union et de ses Etats membres», orientation confirmée au Conseil
extraordinaire de Séville en juin 2002.
Cette orientation a été confirmée par le sommet de Bruxelles des 4 et 5
novembre 2004 où les 25 chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union
européenne ont adopté le Programme pluriannuel de La Haye – «Renforcer la
liberté, la sécurité et la justice dans l’Union européenne» - élaboré à la
demande du Conseil européen des 17 et 18 juin 2004.
1.2- De Tampere à Bruxelles : les mutations sécuritaires du partenariat
La gestion efficace des flux migratoires constitue une priorité politique
majeure de l’Union européenne. Pour cela, l’objectif affirmé à Tampere,
réaffirmé par le conseil européen des 4 et 5 novembre 2004, a mis l’accent sur
la nécessité de renforcer le partenariat avec les pays d’origine pour mettre en
œuvre des politiques ciblées sur les causes profondes des migrations et
développer les capacités de gestion des migrations de ces pays. L’implication
des pays tiers d’origine ou de transit constitue en effet l’un des volets majeurs
de la prévention des flux migratoires.
Des programmes concernant particulièrement les régions traditionnellement
source d’émigration comme le Maroc (programme MEDA II1) ont été mis en
place.
Les objectifs du partenariat avec les pays tiers englobent non seulement la
coopération dans le domaine de l’immigration mais également dans ceux de la
1) Les programmes MEDA délimitent les applications financières du partenariat.
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Le Maroc et les migrations
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coopération au développement, la coopération économique, la politique
commerciale et la politique des droits de l’Homme qui sont considérés comme
indispensables au succès de la politique de migration.
Dans l’ensemble des négociations engagées avec les pays du sud émetteurs de
migration, la priorité récurrente est la maîtrise des flux, laquelle passe non
seulement par la mise en place de mécanismes de contrôle des frontières
internes à l’ensemble Europe, mais aussi par les relations avec les pays d’origine
qu’ils tentent de convaincre de prendre des mesures pour exercer leur devoir
de contrôle des frontières et avec lesquels ils engagent des accords
d’association en cherchant à faire prévaloir leurs critères.
La lecture attentive de l’accord UE/Maroc, signé en février 1996 et entré en
vigueur en mars 2003, montre la priorité qui est donnée à la lutte contre
l’immigration clandestine.
1.3- La coopération pour la lutte contre l’immigration clandestine
C’est ainsi qu’un ensemble de mesures ont été prises entre le Maroc et l’UE. De
même, le Maroc a mis en place une commission permanente avec l’Espagne au
niveau des ministères de l’Intérieur, l’objectif étant de mettre en place des
mécanismes communs pour le suivi des actions opérationnelles, échange
d’informations et d’officiers de liaison, opérations conjointes et concertées
entre les forces de sécurité des deux pays.
Dans le même esprit, sont engagées des négociations pour la conclusion d’un
accord de réadmission avec le Maroc, de ses ressortissants séjournant
irrégulièrement sur le territoire de l’Union et des personnes ayant transité par
le territoire marocain….
1.4- De la volonté d’harmonisation à «l’externalisation» du traitement de
l’asile et de l’immigration
A travers les mécanismes de coopération, il y a la volonté de contrôler les
2) La première proposition, pour mettre en place des structures destinées à «bloquer» les candidats à la
migration aux frontières de l’Union ou des pays d’origine a été déposée par Tony Blair en mars 2003. Sous
la pression de la France et de la Suède, elle a été écartée au Conseil européen de Thessalonique en juin 2003.
Mais, en août 2004, le ministre italien des affaires européennes Rocco Buttiglione et le ministre allemand de
l’intérieur Otto Schily reprennent l’idée à leur compte. Aujourd’hui, le programme de La Haye n’envisage plus
explicitement la création des ces «camps» du fait de l’opposition de certains pays dont la France. Le projet
n’est cependant pas abandonné, le Programme de La Haye proposant qu’une étude soit menée, en étroite
consultation avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, pour évaluer «le bien-fondé,
l’opportunité et la faisabilité d’un traitement commun des demandes d’asile, en dehors du territoire de
l’Union européenne».
3) Dans le cadre des relations bilatérales, l’Italie a conclu le 26 septembre dernier avec la Libye un accord
d’aide à la lutte contre l’immigration clandestine, assorti de la livraison de matériel militaire et de soutien
logistique.
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Le Maroc et les migrations
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migrations «à la source». Parallèlement à la mise en œuvre du programme de
Tampere, la dimension extérieure de l’asile et de l’immigration occupe de plus
en plus une place importante dans les discussions sur le contrôle des flux
migratoires.
Conformément aux propositions de certains pays européens2, l’Union préconise
une politique de «délocalisation» du traitement des demandes d’asile hors des
frontières de l’Union et débat depuis plusieurs mois de la question des «camps»
qui seraient établis dans des pays tiers pour permettre un premier «tri» en
amont des demandes d’asile3.. C’est ainsi que la réunion de La Haye a évolué
vers l’externalisation du traitement de la question migratoire en tentant de
renvoyer le traitement de l’autre côté de la Méditerranée. Le Maroc, par la voie
du ministère de l’intérieur, s’est formellement opposé au projet.
2. L’offre d’une gestion commune de certains aspects de l’intégration
fait désormais partie des textes qui régissent les rapports entre le
Maroc et l’Union européenne depuis la Déclaration de Barcelone.
2.1- L’intégration, une affaire interne externalisée …partiellement sur
certains aspects
En matière d’immigration, le Programme de La Haye recommande aussi de
fixer «les principes de base communs sur lesquels doit reposer un cadre
européen cohérent en matière d’intégration» fondée notamment sur la
politique anti-discriminatoire, le respect des valeurs fondamentales de l’Union
et le dialogue interculturel.
L’intégration est un processus qui se construit dans la conflictualité et qui met
face à face les sociétés d’accueil et leurs migrants. Ce processus fait partie
traditionnellement des compétences internes de chaque Etat. Pourtant, en
l’occurrence, il tend désormais à être inséré dans des objectifs de coopération
et est ainsi, d’une certaine façon, partiellement externalisé.
La politique européenne fait en effet, de plus en plus, de l’intégration un
facteur transversal qui concerne tous les aspects de la vie politique, culturelle
et sociale. Cette volonté affichée d’offrir aux migrants légalement installés les
possibilités d’améliorer leur vie et de permettre aux pays d’origine d’intervenir
pour aider leurs émigrés, met volontairement en valeur le respect des droits de
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ceux qui ont respecté la loi et qui se situent dans la légalité. A contrario, elle a
pour objectif implicite de justifier la nécessité de lutter contre ceux qui tentent
de transgresser les lois. …
2.2- Une définition axée sur la culture
En réalité, bien qu’elle soit placée théoriquement en haut de l’agenda
communautaire sur la migration, la politique d’intégration souffre de l’absence
d’une définition consensuelle précise de ce que l’on doit entendre par
intégration. L’approche est, en effet, plutôt généraliste : elle préconise
essentiellement de pallier les carences linguistiques et de connaissances des
migrants marocains dans le pays de résidence et propose, de manière vague, de
promouvoir le dialogue des cultures.
Pour les mêmes raisons, dans les relations avec le Maroc, elle concerne
essentiellement la coopération relative à l’enseignement et à la diffusion de la
culture d’origine des migrants et à la religion musulmane. Cette coopération
a un double aspect. D’un côté, elle permet au Maroc de maintenir ses liens avec
ses citoyens d’ailleurs. D’un autre côté, elle est chargée de répondre à la
nécessité d’assurer une intégration plus équilibrée des immigrés. En effet, les
politiques publiques d’intégration dans les différents pays européens, malgré
la diversité de leurs conceptions sur la question culturelle, commencent à
inclure la nécessité des immigrés de ne pas se sentir déracinés. Ceci explique les
distances qui commencent à être prises, au moins théoriquement, par rapport
aux politiques d’assimilation ainsi que les débats qui se développent au sujet
des échecs des politiques l’intégration. En outre, l’idée de création de centres
culturels créés par le Maroc est perçue positivement comme un moyen de
combler un vide occupé par les intégristes.
L’intégration ne peut plus être traitée unilatéralement comme une offre…à
prendre ou à laisser. Elle est négociation avec les immigrés mais aussi avec les
pays d’origine dont continuent de se réclamer les immigrés4. Elle doit être
fondée sur l’inter- culturalité entendue comme respect de valeurs propres et
respect des pays dont sont originaires les immigrés. C’est à ce prix qu’elle peut
constituer une véritable alternative à l’exclusion dans la mesure où elle aboutit
à une citoyenneté qui signifie synthèse entre culture d’origine et culture
d’adoption. Ainsi conçue, l’intégration peut plus aisément atteindre ses
4) Houria ALAMI M’CHICHI, 2003 «Migration, citoyenneté et integration», Colloque AMERM, Publications
AMERM, Rabat.
Houria ALAMI M’CHICHI, 2001 «La problématique de l’intégration des migrants face à la problématique
de l’intégration européenne», Rapport du social 2001, Publications du Bulletin Economique et Social
du Maroc, Rabat.
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objectifs dans la sérénité.
2.3- La réalité : l’islam au centre des préoccupations
L’islam est considéré comme un paramètre d’appréciation des capacités
institutionnelles du Maroc à gérer les conflictualités politiques à l’intérieur
comme dans ses relations extérieures. Dans tous les accords, la menace
islamiste occupe implicitement une place centrale.
La question religieuse est particulièrement sensible parce qu’en Europe, elle
relève des affaires privées, parce qu’elle pose des questions de droit à des
pratiques comme le port du foulard, la reconnaissance des mosquées,
l’aumônerie dans les prisons et les hôpitaux, la labellisation de viande hallal, les
cimetières, l’abattage pour la fête de l’Aïd el Kébir…
Elle est également placée au centre de la conflictualité parce qu’elle est
mobilisée par les immigrés musulmans pour poser des questions sur la
citoyenneté dans des Etats qui pensaient avoir résolu le problème de la
dissociation du politique et du religieux.
Elle l’est, enfin, parce qu’elle est associée au terrorisme.
Comment le Maroc intervient-il ? Est-il possible de gérer l’islam en envoyant des
imams pendant le mois de Ramadan seulement comme cela a été le cas jusqu’à
présent ?
Au Maroc, une nouvelle approche de traitement du religieux se développe; en
migration, si des changements de politique du gouvernement se dessinent, ils
restent, pour l’heure, d’autant plus imperceptibles que la pratique ancienne
était difficile à cerner.
Le dialogue des cultures et des religions, prévu dans la coopération entre l’UE
et le Maroc mais peu formalisé, pourrait contribuer à une meilleure
compréhension des comportements des uns et des autres.
3. La Coopération en matière de développement
L’accord d’association contient des mesures spécifiques orientées vers le
développement des provinces du Nord qui sont considérées comme émettrices
d’une émigration importante et intégrées dans l’approche de l’UE sur la
migration.
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Or, la coopération en matière de développement est de plus en plus pensée
comme moyen de réduire les flux ou comme condition de l’aide.
Elle a également pour objectif d’encourager les migrants à jouer un rôle dans
le développement de leur pays.
3.1- L’aide au développement pervertie par la relation sécurité/politique
migratoire
Les attentats du 11 septembre ont eu pour conséquences le renforcement des
liens entre développement et gestion de l’immigration : de plus en plus, l’aide
au développement apparaît conditionnée par la volonté effective des Etats de
contrôler leurs frontières et de signer les accords de réadmission. L’approche
«globale» de la politique migratoire préconisée par l’UE, accentue l’aspect
sécuritaire et finit par pervertir l’agenda du développement et par valider
l’idée de la migration en tant que problème.
C’est en ce sens que les programmes d’aide au développement sont élaborés
avec pour but déclaré de s’attaquer aux causes profondes de la migration
Ainsi, la réunion de la Haye (Tampere II, 2003) a marqué une mutation dans la
mesure où elle semble marquer une prise de conscience qu’il ne suffit pas de
fermer les frontières ni d’engager des mesures financières pour inciter les pays
à contrôler leurs frontières.
Or ce phénomène a aussi des conséquences sur le développement des pays
d’origine. C’est ce rôle qui est au fondement de la politique dite de co-
développement telle qu’elle est envisagée aujourd’hui. Le terme est apparu
dans les années 80 pour définir une coopération Nord-Sud opposée au nouvel
ordre mondial, le principe dominant étant le partage des responsabilités et des
ressources entre les pays riches et les pays pauvres.
Il n’y avait pas alors de relation avec la gestion des flux migratoires.
Aujourd’hui, la relation est claire. On considère, d’une certaine façon, que les
bénéfices tirés par les pays d’immigration sont équitables puisque les pays
émetteurs de cette main d’œuvre reçoivent, en échange, les transferts des
économies de leurs travailleurs immigrés. Bien plus, les Etats européens qui
défendent l’idée de co-développement tendent à encourager la canalisation
d’une part des transferts financiers que les immigrés effectuent vers leur pays
d’origine vers l’investissement productif selon deux axes : la mobilisation des
5) Pour cela un plan d’orientation pour la coopération UE/Maroc a été élaboré et approuvé par le conseil de
l’Europe le 17 décembre 2004. L’objectif déclaré de ce plan est d’offrir au Maroc les possibilités de renforcer
son ancrage stratégique à l’Europe et de favoriser les relations euro- méditerranéennes initiées par la
Déclaration de Barcelone.
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compétences expatriées au service des pays d’origine et le co-financement de
projets d’associations de migrants. Les migrants sont ainsi investis d’un rôle,
celui de pallier les faiblesses de l’aide au développement de l’UE.
3.2- La politique de libre échange
La Conférence de Barcelone de 1995 n’a pas véritablement tenu ses promesses
et la politique de libre échange ne semble pas pouvoir servir de substitut aux
migrations. Cette dernière ne pourrait, en tout état de cause, produire ses
effets que sur le long terme, c’est-à-dire après que les réformes de fond qui
sont envisagées aient effectivement été engagées et qu’on puisse en déduire
qu’elles créent effectivement les conditions d’un authentique développement.
En outre, la vision dominante risque de détourner la politique de libre échange
de ses vertus dans la mesure où elle ne tient pas compte des facteurs structurels
tels que les écarts de revenu Nord-Sud et des conséquences de la crise
économique et sociale que vit la société marocaine, ainsi que des effets induits
par les relations transnationales entretenues par les Marocains. La migration se
vit, en effet, ici et là-bas par-dessus des frontières qui révèlent de plus en plus
leur étanchéité.
3.3- Et la politique de voisinage ou le «statut avancé qui n’est ni
l’association ni l’adhésion» du Maroc 5 ?
Initiative unilatérale de l’Union européenne, la PEV répond à la nécessité de
créer «un cercle d’amis» selon l’expression de Romano Prodi, président de la
Commission européenne.
Il reste que la politique de voisinage confirme l’ensemble des orientations des
relations euro-marocaines sur la question migratoire. Outre le fait que le Maroc
reçoit une aide spécifique pour aligner sa législation sur l’acquis communautaire
et pour renforcer ses structures économiques, parmi les nombreuses actions
ciblées comme prioritaires, figure la question de la gestion des flux migratoires,
qui inclut la signature d’un accord de réadmission avec l’UE.
II - Les réponses institutionnelles du Maroc entre principes
et pragmatisme
La question migratoire à l’échelle des relations internationales met face à face
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une organisation régionale solide, pôle de richesses et de pouvoir politique, et
un pays en voie de développement isolé. Bien que l’UE n’ait pas réussi à
harmoniser sa politique migratoire dans toutes ses dimensions, la convergence
sur certaines questions se précise et fait l’objet d’accords. Le Maroc, quant à lui,
semble avoir commencé, depuis le début des années 90 essentiellement, à
prendre conscience des enjeux internes et externes de la question migratoire
et a mis en place des institutions en charge de la problématique.
Il développe un discours fondé sur la réciprocité dans les relations
internationales. Mais, confronté à des rapports de force défavorables, il a
cependant du mal à concrétiser ses objectifs.
1. Les déclarations de principes des responsables institutionnels
marocains
Aux positions cohérentes et structurées de l’UE, le Maroc répond «oui, mais…»,
en se référant à des déclarations de principes dont les retombées,
déconnectées de politiques claires, s’avèrent peu opérationnelles.
Les responsables marocains, lorsqu’ils s’adressent à l’UE, usent d’une rhétorique
qui met l’accent sur trois grands principes universels d’équilibre, de solidarité
et de respect des droits humains, ceux-là mêmes qui sont au fondement de la
constitution de l’Union européenne.
Cette orientation récuse les explications strictement sécuritaires et revendique
une vision globale, une responsabilité commune et le respect des droits des
migrants.
1.1- Une vision globale intégrée et équilibrée
Le Maroc procède ainsi à un rappel de principes énoncés de manière récurrente
par l’ensemble des discours et textes européens sur la question
Dans toutes les circonstances, à l’occasion des réunions avec l’UE, au sujet du
6) Le dialogue 5+5, qui est un forum informel inauguré en 1991 et réactivé en 2001, rassemble l’Algérie, le
Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie côté maghrébin ; la France,l’Espagne, l’Italie, le Portugal et Malte
du côté européen.
La dernière réunion 5+5 des chefs d’Etat s’est tenue en décembre 2003. Elle a été précédée de plusieurs
conférences ministérielles.
7) Discours de la Ministre à la conférence ministérielle sur les problèmes migratoires en Méditerranée
occidentale à Rabat le 22 octobre 2003 pour préparer la réunion 5+5 des chefs d’Etat.
8) «A propos de la politique de voisinage», Mohamed Benaïssa, Ministre des Affaires Etrangères.
9) «La lutte contre les réseaux d’immigration clandestine est une responsabilité partagée entre le Nord et le
Sud de la Méditerranée» Propos tenus par le ministre marocain de l’intérieur, lors d’une rencontre avec Javier
Solana, haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité. Le Matin, 18-11-03.
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partenariat, des accords d’association, des accords de réadmission, du dialogue
5+5 sur les problèmes migratoires6…, les responsables insistent sur le fait qu’on
ne peut dissocier la migration clandestine, considérée comme centrale dans les
préoccupations européennes, des autres volets de la migration. La dimension
humaine de la question est mise en relief et une corrélation étroite entre la
lutte contre la migration clandestine et la préservation des droits et acquis de
la communauté marocaine légalement installée dans les différents pays
européens opérée 7.
Les responsables affirment ainsi leurs compétences relatives à l’intégration et
soulignent les interdépendances entre migration clandestine, migration légale
et développement.
L’association est faite entre la construction d’une politique migratoire
européenne communautarisée et les risques de confirmation des
préoccupations strictement sécuritaires «… alors que les politiques sociales et
de migration se communautarisent, il importe que ces questions ne soient pas
abordées sous le seul prisme sécuritaire, ni sous le seul angle de l’émigration
clandestine. Elles doivent être traitées dans leur aspect global et régional. Pour
lutter efficacement contre l’immigration illégale, il faut offrir des perspectives
à l’émigration légale.»8
1.2- La responsabilité partagée
Sur l’ensemble des aspects de la migration, qu’elle soit légale ou illégale, l’idée
de la responsabilité partagée est une constante dans les discours du
gouvernement, en particulier sur la question sensible du traitement de la
question de l’émigration clandestine et de la lutte contre les réseaux..9 Le
dispositif mis en place ou prévu par le Maroc pour lutter contre l’immigration
clandestine est, à chaque fois que nécessaire, énoncé - Direction de la
migration et de la surveillance des frontières et Observatoire de la migration-
et la nécessité d’une coopération euro- méditerranéenne «volontaire, solidaire
et opérationnelle» revendiquée.
10) Mansouri, communiqué de la MAP 20-12-2004.
11) Conférence ministérielle du 22-10-03 5+5 sur les problèmes migratoires en Méditerranée occidentale qui
s’est tenue à Rabat pour préparer réunion 5+5 des chefs d’Etat prévue au mois de décembre. Voir Le Matin
23-10-03
12) Troisième réunion du groupe de travail maroco- espagnol sur la migration du 23 avril 2003. A l’issue de
cette réunion, le Maroc a soumis un projet de mémorandum d’entente sur le rapatriement assisté des
mineurs non accompagnés à la partie espagnole qui a également présenté le sien.
Les deux parties insistent sur la nécessité de se conformer aux droits, obligations et garanties prévues par la
Convention.
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Le rappel de la responsabilité partagée projette la politique étrangère
marocaine dans une conception qui fait des relations internationales des
relations solidaires. Il inscrit de nouvelles représentations dans les
caractéristiques d’un Etat qui n’est pas seulement souverain stricto sensu, mais
est responsable parce que souverain.
Les enjeux éthiques qui font partie des nouvelles normes des relations
internationales sont clairs. Ils se réfèrent à la responsabilité des Etats les plus
riches par rapport aux Etats moins bien nantis pour garantir l’équilibre et les
intérêts de tous.
C’est dans cet esprit que le représentant du ministère de l’intérieur a qualifié
la problématique de la migration clandestine de «problématique complexe,
transfrontière, inscrite au confluent de plusieurs logiques qui nécessitent une
responsabilité croisée entre les partenaires des deux rives de la
Méditerranée»10.
Dans le même sens, la ministre chargée de la gestion du dossier des marocains
résidant à l’étranger affirme que le co-développement qui «se définit à travers
la mise en place de programmes de développement dans les régions émettrices
de l’émigration» ne peut être dissocié du partage des responsabilités. «C’est
une responsabilité partagée» a-t-elle dit. «C’est ce que nous défendons et ce
que nous continuerons à défendre». La ministre précise que la question de la
migration dans sa globalité ne peut être résolue à travers une vision sécuritaire
qui exclut le principe de responsabilité11.
La responsabilité partagée est également déduite de la position géographique
du Maroc en tant que pays de transit, c’est-à-dire d’un territoire de passage
utilisé par les sub-sahariens attirés par l’Europe.
La question du rapatriement des mineurs marocains non accompagnés qui se
trouvaient en Espagne, examinée le 23 avril 2003 a également permis d’insister
sur cette idée12.
Le texte marocain, qui se positionne dans le cadre de la responsabilité
partagée, insiste sur les moyens à mettre en oeuvre pour assurer aux enfants
de bonnes conditions de réinsertion : «les deux parties examinent la mise en
place de projets visant à assurer aux mineurs marocains un parcours scolaire et
de formation professionnelle cohérent avec les principes de soutien et de
13) Mohamed Benaïssa, Ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération, «sur le bon voisinage»,
l’Opinion, 29 novembre 2004.
14) idem.
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développement de meilleures conditions de vie que celles énoncées par les
conventions internationales»
La question de la sécurité n’est pas niée, mais les responsables marocains
cherchent à la définir autrement. Ils refusent notamment de l’associer à la
migration clandestine et revendiquent sur la question aussi une coopération
solidaire.
«Les questions relatives à la sécurité et aux thèmes sociaux sont déterminantes.
Dans une région soumise à des turbulences et à l’instabilité, il est essentiel de
coopérer ensemble sur les aspects clés de la sécurité tels que la lutte contre le
terrorisme et toutes les formes de trafics illégaux et de blanchiment d’argent.»13
1.3- Le respect des Droits Humains
Le troisième grand principe auquel se réfèrent les responsables marocains est
relatif au respect des droits humains. A cet égard, les discours rappellent avec
constance leur volonté d’inscrire la gestion des questions migratoires
entretenues avec l’Europe dans le cadre du respect des Droits Humains. Ils
insistent ainsi, une fois de plus, sur la dissociation entre logiques sécuritaires
des Etats et logiques des droits humains.
Ces propos permettent de mettre en relief la pression sur la question
démocratique et le respect des droits humains inscrits dans les accords de
coopération.
Il s’agit de «réguler positivement les flux migratoires afin de construire un
espace social commun et contribuer au bien-être social des populations de la
région méditerranéenne»14.
Cette revendication de l’inscription du traitement de la question migratoire
dans le cadre du respect des droits humains se situe dans le prolongement de
l’attitude d’un Maroc qui prend des engagements sur la voie de la
démocratisation.
Le Maroc affiche son adhésion aux principes universels «des droits de l’Homme
tels qu’ils sont universellement reconnus» conformément à l’inscription qui en
est fait dans le préambule de la Constitution marocaine du 7 octobre 1996.
Il met en exergue sa position favorable au respect de l’ensemble des droits
fondamentaux. Les progrès accomplis en ce sens depuis le début des années 90
15) Dahir 4-93-5 du 14 juin 1993.
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sont mis en relief. Le Maroc a, en effet, ratifié plusieurs instruments
internationaux des droits de l’homme. Il est aussi l’un des premiers signataires
de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les
travailleurs migrants et des membres de leur famille du 18 décembre 1990.
La date même de ratification est fortement symbolique : le Maroc a ratifié
cette convention15 en juin 1993 à l’occasion de la Conférence internationale des
droits de l’Homme qui s’est tenue à Vienne en 1993, en même temps que la
Convention relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989, la Convention
contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou
dégradants du 10 décembre 1984 et la Convention sur l’élimination de toutes
les formes de discrimination à l’encontre les femmes du 18 décembre 1979.
Cette convention a l’avantage de rassembler l’ensemble des dispositions éparses
existantes sur la protection des migrants et des membres de leurs familles.
Il s’agit en somme du premier texte international universel qui codifie les droits
de tous les travailleurs migrants.
Les droits contenus dans la Convention concernent tous les migrants légaux ou
illégaux, volontaires ou involontaires.
Parmi ces droits reconnus par la Convention figurent les liberté de pensée,
d’expression, de conscience et de religion, et les droits fondamentaux de
circulation conformément à la loi, ainsi que les droits à la vie, à la protection
contre la torture et les peines ou traitements cruels et inhumains ou
dégradants, contre l’esclavage, la servitude, les travaux forcés, le respect de la
vie privée, le droit à la propriété, à la sûreté de la personne, aux garanties
judiciaires et à une justice équitable, à un traitement humain lors de toute
arrestation ou détention, la protection contre toute expulsion collective ou
abusive, le droit à avoir recours à l’assistance des autorités consulaires ou
diplomatiques de l’Etat d’origine, le droit de réunion, de participation aux
activités syndicales, le droit à l’égalité de traitement avec les nationaux en
matière de sécurité sociale et des soins médicaux, le droit à l’éducation….
La convention encourage également la coopération entre Etats pour garantir
une «bonne organisation du retour des travailleurs migrants et des membres
de leur famille dans l’Etat d’origine, lorsqu’ils décident d’y retourner ou que
leur permis de séjour ou d’emploi vient à expiration ou lorsqu’ils se trouvent
16) Le Temps du Maroc, 304 du 24 août 2001.
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en situation irrégulière dans l’Etat d’emploi».
Lorsque le Maroc a ratifié la convention, il songeait probablement
essentiellement à ses immigrés installés à l’étranger. Aujourd’hui, il est
confronté lui-même à la question. Face à la pression européenne qui l’incite à
la répression vis-à-vis des migrants qui transitent par son territoire, le Maroc
choisit d’invoquer son engagement, arguant du fait que cela ne l’autorise pas
à enfreindre certaines règles vis-à-vis des immigrés qu’ils soient installés chez
lui ou clandestins.
Bien plus, l’Etat marocain invite les Etats européens à signer la convention.
Pourtant, malgré ces avancées et malgré cette rhétorique, l’Etat marocain ne
garantit pas réellement les droits et libertés des migrants qui se trouvent dans
une situation d’illégalité et les autorités responsables n’hésitent pas à organiser
des expulsions qui ne respectent pas toujours les procédures.
Il faut signaler enfin que le Maroc a tenu compte, pour la première fois, des
difficultés rencontrées par les Marocains résidant à l’étranger dans leurs
démarches concernant le mariage. Le nouveau code de la famille fondé sur un
certain nombre de règles égalitaires, a notamment facilité les procédures de
l’acte de mariage (articles 14 et 15).
Là encore, bien que le nouveau code de la famille soit traversé par le principe
de l’égalité dans le mariage, certaines institutions inégalitaires subsistent qui
posent des problèmes d’incompatibilité avec les législations européennes.
2. Les mécanismes institutionnels mis en place au Maroc
Dans le discours prononcé à l’occasion du 48ème anniversaire de la Révolution
du Roi et du peuple en 2001, le Roi a appelé à l’élaboration et à la
concrétisation d’ «une nouvelle politique à l’égard des Marocains résidants à
l’Etranger»16
Toutes les institutions existantes en charge de la question des Marocains de
l’étranger sont ainsi invitées à transformer leur vision et leurs interventions
dans le sens de l’efficacité et de l’adaptation aux mutations de la donne
migratoire. La création du Ministère délégué auprès du Ministère des Affaires
17) Certains ministères sont appelés à intervenir dans leur domaine de compétence, à chaque fois que cela
est nécessaire. C’est le cas du ministère de l’emploi, des affaires sociales, de la justice ou encore de la famille,
etc…
18) Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’Etranger/ Organisation internationale pour les
migrations (OIM), Marocains de l’Extérieur, Rabat, 2003.
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Etrangères et de la Coopétation chargé de la communauté Marocains Résidant
à l’Etranger, intervenue quelque temps après ce discours, est inscrite dans cet
objectif.
Plusieurs mécanismes interviennent dans la gestion permanente de la question
migratoire au Maroc17 : les mécanismes d’aide et d’appui des immigrés et les
mécanismes de contrôle des entrées et sorties et de répression de la migration
clandestine.
Les premiers ont pour responsabilité la gestion de la problématique de
l’intégration dans toutes ses dimensions, les seconds des passages illégaux de
frontières, de la transgression des lois sur l’entrée et le séjour, des
refoulements, des accords de réadmission.
2.1- Les intervenants institutionnels traditionnels et les Fondations
Hassan II et Mohamed V
Le ministère de l’intérieur en tant que responsable de la sécurité nationale est
appelé à intervenir sur de nombreux dossiers concernant la question
migratoire, surveillance des frontières, traitement de la question de la
clandestinité des Marocains et de tous les étrangers qui tentent de franchir
illégalement les frontières marocaines, coopération internationale de lutte
contre le terrorisme…En matière de contrôle frontalier, le Maroc coopère avec
l’Espagne pour les échanges d’informations et l’organisation de patrouilles
mixtes. Une Direction de la migration vient d’être créée au ministère de
l’Intérieur.
La Fondation Hassan II s’occupe de nombreux dossiers, à l’exception du transit
dont la responsabilité a été attribuée à la Fondation Mohamed V.
19) Un rapport sur l’aide juridique apportée aux immigrés par la fondation de 1998 à 2002 vient d’être publié
avec un appendice 2003-2004, Publications de la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à
l’Etranger, 2004.
20) La dernière rencontre a eu lieu en janvier 2005. Elle a rassemblé un certain nombre de praticiens
européens et marocains du droit de la famille. Auparavant, la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant
à l’Etranger en association avec le barreau de Rabat, de Tanger, et Madrid ont organisé plusieurs rencontres
sur la problématique du statut personnel en Europe. L’objectif était de fournir aux avocats espagnols le
maximum de connaissances pour qu’ils puissent traiter dans les meilleures conditions possibles les dossiers
relatifs au statut personnel.
21) Un ministère, délégué auprès du premier ministre, chargé des affaires de la Communauté marocaine
résidant à l’Etranger a été créé en juillet 1990. Ce ministère a été supprimé en 1995 et remplacé par un sous-
secrétariat d’Etat auprès du ministre des affaires étrangères. En Août 1997, à la suite d’un remaniement
ministériel, ce sous-secrétariat a disparu. C’est en septembre 2000 qu’un ministère chargé des marocains de
l’Etranger a de nouveau vu le jour.
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La stratégie de la fondation Hassan II s’articule autour de trois axes principaux.
Le premier s’attache à la connaissance de la réalité de l’immigration. A cet
égard, en partenariat avec l’Organisation internationale des Migrations, un
Observatoire de la communauté marocaine à l’étranger (OCME) au sein de la
Fondation Hassan II a été créé et un ouvrage sur «Les Marocains de l’extérieur»
produit18.
L’écoute et le partenariat constituent les autres axes d’intervention de la
Fondation Hassan II. Ces orientations déclarent privilégier la participation
active des différents acteurs marocains vivant à l’étranger. De même, tant à
l’extérieur qu’à l’intérieur, la Fondation se propose d’apporter une aide
juridique pour aider les immigrés en difficulté : un service d’assistance
juridique est chargé d’accompagner les migrants marocains dans leurs
démarches en cas de problèmes au Maroc particulièrement.19 Réunions,
séminaires ponctuent les activités de la fondation Hassan II, sur les transferts et
l’investissement qui ont fait l’objet de la publication des «Guides pour
investir». La Fondation a également organisé des rencontres sur la
problématique des droits familiaux.20
Dans les interventions dans les pays de résidence, le culturel occupe une place
centrale, les activités étant essentiellement orientée vers l’éducation.
Au Maroc, la fondation a entrepris de créer, en partenariat avec certains
ministères concernés, des structures qui servent de vis-à-vis de la fondation. A
titre d’exemple, au ministère de la Justice, une cellule qui ne s’occupe que des
dossiers des RME qui sont activés pendant leurs séjours a été mise en place. Il
en a été de même avec le ministère de l’intérieur et les départementaux des
douanes et des impôts, ainsi qu’au Conseil consultatif des droits de l’Homme.
La fondation développe également un réseau d’avocats à l’étranger.
2.2- Le Ministère délégué auprès du Ministère des affaires étrangères et de
la coopération, chargé de la communauté des Marocains Résidant à
l’Etranger
La création du Ministère chargé de la communauté des Marocains Résidant à
l’Etranger avait pour but de centraliser toutes les interventions que l’Etat
marocain était amené à conduire avec de nombreux pays d’installation mais
aussi avec l’UE21.
22) Réunion à Rabat en Janvier 2003 du congrès mondial des marocains à l’étranger, créé à Tanger en
novembre 2001, L’opinion 31-01-03.
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Le Maroc manifeste ainsi aussi la volonté d’accompagner les migrants
marocains régulièrement installés tant au niveau interne (vote par exemple,
mais aussi investissements) qu’externe (respects des droits par une politique
d’intégration réelle mais également face à des procédures de refoulements,
expulsions…)
La stratégie élaborée par le ministère en charge du dossier répond à une
double demande : celle des migrants eux-mêmes, mais aussi celle de la société
civile et de la société politique marocaine. Les immigrés marocains manifestent,
à chaque fois qu’ils en ont l’occasion, leur souhait de participer aux décisions
qui les concernent en partenariat avec les institutions existantes ou à envisager.
Tous les forums civils mettent l’accent sur la nécessité de cette collaboration et
sur le rôle des migrants en tant qu’acteurs de développement. Le congrès
mondial des marocains à l’étranger (créé à Tanger en novembre 2001), et réuni
en Janvier 2003 à Rabat a affirmé les mêmes revendications. Les congressistes
ont présenté un mémorandum comprenant les principales revendications de
cette organisation. Ils ont formulé le souhait de l’élaboration d’une stratégie à
laquelle ils pensent devoir être associés pour pouvoir être de véritables
vecteurs de développement. Ils ont également plaidé pour la représentativité
politique des migrants22.
Au Maroc, la presse se fait quotidiennement l’écho des revendications de la
société marocaine. Au Parlement également, la question est fréquemment
soulevée.
Parmi les ambitions affichées par le ministère des Marocains résidant à
l’Etranger, la protection des émigrés/immigrés et l’aide assurée pour les aider à
atteindre leur pleine citoyenneté en pays de résidence et en pays d’origine,
sont fréquemment avancées, l’objectif étant de faciliter leur position de trait
d’union entre les deux sociétés auxquelles ils appartiennent et de les inciter à
être des agents du développement et\ ou les accompagner dans leur volonté
d’être des acteurs de développement de leur pays d’origine.
La stratégie élaborée est ambitieuse, elle brosse un tableau large des
différentes tâches à accomplir. Le rôle du ministère étant essentiellement
politique, la stratégie insiste sur les actions de coopération avec les pays
d’accueil …
23) Association d’études et de recherches sur les migrations AMERM (Rabat), Observatoire régional des
migrations, Espaces et Sociétés, ORMES (Agadir), Le Centre d’Études des Mouvements Migratoires
Maghrébins CEMMM,Université Mohammed I (Oujda).
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Un site internet est ouvert pour permettre aux personnes intéressées de
dialoguer avec la ministre, un bulletin mensuel d’information du Département
(Trait d’Union) publié et une journée du migrant, proclamée le 10 août par
décision du chef de l’Etat annoncée par la ministre des marocains résidant à
l’étranger.
Les activités menées par le ministère depuis sa création sont très diversifiées :
initiation de conférences sur la question migratoire, contribution à la réussite
et suivi de l’opération de retour des immigrés, traitement des requêtes à
caractère social en coordination avec les consulats des pays d’accueil et les
départements ministériels concernés, encouragement à l’investissement des
Marocains Résidant à l’Etranger au Maroc, mais aussi négociations sur des
questions-clés comme celle de l’accord de réadmission ou du dialogue 5+5…
Dans le domaine de l’éducation et de la culture, le ministère des Marocains
résidant à l’Etranger a réalisé, en collaboration avec la fondation Hassan II, une
évaluation du travail accompli pour les immigrés dans le domaine éducatif.
De même, dans le cadre d’activités culturelles, le ministère a engagé des actions
de promotion de la culture marocaine à l’étranger en collaboration avec le
ministère de la culture. De même, des centres culturels sont mis en place ou
prévus..
2.3- Les ONG et la question migratoire
Il existe au Maroc un certain nombre d’associations actives traitant de la
question migratoire.
Dans l’étape actuelle, un certain nombre d’entre elles sont essentiellement
orientées vers la connaissance de la question migratoire23. Créées par des
universitaires, ces espaces de réflexion développent, à travers des perspectives
pluridisciplinaires, des recherches sur la problématique migratoire. Mais leurs
perspectives ne sont pas exclusivement d’accumulation de savoir. En lançant
des débats sur les multiples aspects de la problématique migratoire avec tous
les acteurs politiques, civiques et sociaux à l’intérieur du Maroc et à l’extérieur,
elles s’efforcent de faire converger la réflexion vers l’action positive. C’est à ce
titre qu’elles proposent des alternatives et élaborent des recommandations
concrètes à l’occasion de chacune des rencontres organisées.
Dans leurs différentes actions, les associations engagent une démarche qui
24) Par exemple : association d’aide aux familles des victimes de l’immigration clandestine (AFVIC).
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interpelle l’opinion publique, les institutions, les pouvoirs publics sur les
problèmes des migrants et sur le sens à donner aux transformations de vision
politique à entreprendre.
L’Union européenne et les différents pays qui constituent l’ensemble européen
sont les principaux champs d’étude et d’analyse. Les politiques d’immigration
et les évolutions vers l’harmonisation sont suivies avec attention et
commentées. Le processus de Barcelone est discuté et l’association est faite
entre le projet du partenariat qui est un projet de paix et de dialogue et les
contradictions du système qui est fondé sur des rapports de force concrets.
Des questions sont posées aux politiques publiques mises en place, à la
politique étrangère et au mode de gestion du statut et de la défense des droits
des Marocains.
De manière générale, sur un plan plus activiste, la question migratoire est prise
en charge par les associations d’aide aux victimes de la clandestinité et de
droits humains24.
Des relations transnationales avec des associations de migrants sont ainsi
tissées. Et des réseaux transnationaux liant les marocains entre eux par delà les
frontières crées. Par ce biais, de nouvelles relations solidaires se structurent de
plus en plus.
Au niveau des relations euro- méditerranéennes, la mobilisation la plus
importante reste celle du Forum Civil Euro- méditerranéen qui se réunit en
principe une fois par an pour faire le point sur l’état d’avancement des
différents aspects du partenariat euro- méditerranéen parmi lesquels la
question migratoire tient une bonne place.
3. Des déclarations de principes à la réalité
Le Maroc est à la recherche d’une politique migratoire nationale et
internationale cohérente. Mais si les discours tentent d’échapper aux rapports
de domination qui caractérisent sa relation avec l’Union européenne, dans la
pratique, le pragmatisme domine. Le traitement de la question migratoire est
abordé à travers le social et le culturel sans d’ailleurs que ces dimensions soient
explorées pleinement, l’économique restant en fait le point central.
25) Voir Mohamed Khachani, Les Marocains d’ailleurs. La question migratoire à l’épreuve du partenariat
euro-marocain, Publications de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations, Rabat,
2004.
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Le caractère récent des institutions, dont les plus anciennes datent du début
des années 90, et une politique qui ne semble pas encore avoir trouvé sa voie,
sont les traits les plus saillants des interventions marocaines sur la question.
3.1- Une politique à la recherche de fondements cohérents
La création, tant des fondations que du ministère, est encore trop récente.
L’expérience de prise en charge institutionnelle de la problématique migratoire
du début des années 90, est considérée par un certain nombre d’observateurs
comme une expérience qui aurait pu donner une impulsion positive à la mise en
place de structures institutionnelles susceptibles de gérer la question à la fois au
niveau extérieur et au niveau de l’accueil au Maroc25. La suppression du
ministère en 1998 est interprétée comme la preuve de la faiblesse ou des
incertitudes de la conviction politique.
Aujourd’hui encore, les différents mécanismes mis en place ne semblent pas
répondre correctement à l’ampleur de la problématique.
L’observation des interventions révèle les insuffisances, voire l’absence de
concertation et de coordination, qui privent les institutions d’une possibilité
d’action intégrée par ailleurs revendiquée face aux institutions européennes qui
tendent, quant à elles, à s’unifier progressivement.
Préparée à la hâte, la stratégie du ministère comporte des perspectives qui sont
trop larges et manquent de clarté. En même temps, les attributions manquent
de consistance.
Ainsi, malgré le volontarisme affiché par le texte de la stratégie du ministère, les
progrès réels sont limités, probablement du fait d’un faible niveau du consensus
gouvernemental sur la question. En attestent pleinement la dispersion des
centres de décision et la faiblesse des moyens humains et financiers.
Par ailleurs, si les immigrés sont sollicités en tant que fournisseurs de devises,
et probablement choyés en tant que tels, les transferts étant au centre des
préoccupations, la question centrale qui reste posée est la suivante : reconnaît-
on réellement les immigrés comme acteurs de développement ? Et d’abord,
ces derniers sont-ils vraiment prêts à jouer ce rôle ? Des séminaires, rencontres
et conférences sur l’aspect «investissements» sont organisés, mais une politique
forte sur la question en partenariat avec les organisations de migrants a du mal
26) Voir Abdelkrim Belguendouz, Le Maroc non africain, gendarme de l’Europe ? Imprimerie Beni-Snassen,
Salé, 2003.
27) Le Maroc a été élu membre du Comité sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants le 19
septembre 2003.
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Le Maroc et les migrations
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à voir le jour.
De par les liens qu’ils ont gardés avec leur région d’origine, leurs capacités de
mobilisation locale, les migrants prouvent qu’ils peuvent être des acteurs de
développement. Il importe de leur offrir un dispositif d’accompagnement
performant.
3.2- Une loi migratoire contestée
En outre, l’adoption de la loi marocaine n°. 02-03 relative à l’entrée et au
séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières en
novembre 2003 n’est-elle pas une loi prise sous la pression de l’Union
européenne ? C’est en tout cas là une interprétation d’un certain nombre
d’observateurs, spécialistes de la question migratoires26 ou/et membres de la
société civile. Sa nécessité n’est pas contestée, mais elle a été considérée
comme essentiellement répressive et axée sur les sanctions de l’immigration et
de l’émigration irrégulières sans véritables moyens de mise en oeuvre.
Ces constats mettent en évidence l’absence de concordance des déclarations de
principe sur le respect des droits humains et des engagements politiques à
l’égard d’Etats africains amis du Maroc du fait notamment de la ratification de
la convention sur les droits des migrants qui est entrée en vigueur le 1er juillet
200327. Ceci pose non seulement la question de son intégration dans le droit
positif marocain mais aussi des transformations des pratiques qui doivent
s’accorder avec les discours.
3.3- La question du vote des Marocains résidant à l’étranger
La représentativité politique nécessite des liens étroits avec les principaux
concernés. Quels liens avec les immigrés ? Les citoyens marocains vivant au
Maroc sont consultés. Les citoyens marocains vivant ailleurs le sont-ils ? Faut-il
qu’ils soient représentés au Parlement pour qu’ils puissent s’exprimer sur leurs
besoins et intervenir sur les affaires de l’Etat ? Dans la mesure où ils sont
pourvoyeurs de la première source de revenu du pays, ne doivent-ils pas avoir
droit de regard sur les dépenses publiques ?…. Faut-il leur accorder le droit à
l’élection ?
Alors qu’en 1984, cinq circonscriptions sont créées pour représenter les
Marocains résidant à l’étranger au parlement, lors des élections législatives du
27 septembre 2002, ces derniers n’ont pas pu participer aux élections. Certaines
28) Voir Abdelkrim Belguendouz, «Quelles représentations institutionnelles au Maroc des marocains résidant
à l’étranger?», dans Migration et citoyenneté, actes du colloque organisé par l’Association d’études et de
recherches sur les migrations (AMERM), 2004.
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associations de Marocains installées à l’étranger ainsi que des personnalités de
la communauté des marocains ont protesté contre ce qu’ils considèrent comme
«un déni de citoyenneté» et déposé un recours en justice contre le Premier
ministre le 6 septembre 2002. Ils ont également dénoncé la loi relative à
l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration
irrégulières qu’ils ont qualifiée de loi confirmant «une approche exclusivement
sécuritaire du droit des migrants».
Le 10 août 2003, une lettre de protestation a également été officiellement
adressée au Ministère des Marocains résidant à l’étranger.
Une requête en justice contre le refus de leur accorder ce droit a fait l’objet
d’une décision de justice qui n’a pu juger l’affaire dans le fond28.
En guise de conclusion
Le Maroc, à l’instar des autres pays de la rive sud méditerranéenne, a peu de
moyens de résister aux pressions multiples qu’exerce sur lui l’Union
européenne, pour coopérer en matière de contrôle, pour signer un accord de
réadmission des migrants illégaux ayant transité par le Maroc… C’est là un fait.
L’UE exerce un contrôle de plus en plus fort sur ses frontières extérieures et
cherche, en même temps, à contraindre les pays du Sud à participer à cet effort
en instaurant une logique du «donnant-donnant». C’est ainsi que la
coopération économique est déjà fortement conditionnée par les mesures
prises pour gérer les flux migratoires…
La situation socio-économique du Maroc est déterminante pour expliquer ses
prises de position vis-à-vis de la question migratoire. Mais cette question est
biaisée alors qu’elle mérite indéniablement un traitement cohérent et clair,
invitant à la responsabilité assumée…
De même, si l’UE place au premier plan de ses préoccupations la sécurité et le
contrôle des frontières, le Maroc doit définir de manière précise les conditions
de sa propre sécurité.
La question migratoire est une question délicate dans la mesure où elle relève
de l’humain. Certes, les principes évoqués sont importants : indéniablement, le
Maroc a raison de revendiquer une politique intégrée et globale et de refuser,
par voie de conséquence, que la question de la migration clandestine soit
envisagée exclusivement comme une menace pour l’UE, car cette option
contient le risque d’assimiler tout migrant à un agent à risque. Bien plus, elle
tend à transformer toutes les relations avec l’UE comme des relations à risque
et constitue de ce fait un facteur d’insécurité pour le Maroc et pour les
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Marocains, non sans incidence sur la sécurité de la région.
Il faut évidemment respecter les droits fondamentaux… Mais encore faut-il
que cela ne soit pas un simple discours et que des moyens existent pour que ces
principes soient une réalité.
A cet égard, seule une structure chargée de coordonner toutes les négociations
avec l’UE et ayant les moyens de réaliser des objectifs clairement définis
pourrait gérer de manière cohérente cette problématique. Son rôle pourrait
être à la fois de politique étrangère et de politique interne et permettrait de
répondre à la volonté, constamment affirmée et réaffirmée par les marocains
vivant à l’étranger de conserver un lien avec leur pays d’origine et de
contribuer à l’amélioration de la situation économique et sociale de leurs
compatriotes restés au pays, sans que cela ait de conséquences négatives sur
leur intégration dans la société d’accueil.
Quelques propositions
Pour une meilleure gestion par le Maroc de la question migratoire dans ses
multiples facettes dans le pays d’accueil et au Maroc et dans sa dimension
internationale, un certain nombre de mesures sont nécessaires.
Il faudrait assurer les conditions optimales d’efficacité institutionnelle par
l’intermédiaire d’une structure.
• ayant des attributions clairement définies ;
• ayant des compétences de coordination interministérielle ;
• bénéficiant des réseaux diplomatiques et consulaires existants et ;
• dotée de moyens humains et financiers effectifs.
Mieux connaître la réalité migratoire et engager des études en partenariat
avec les associations spécialisées, les experts, les universitaires du Maroc et
des Marocains expatriés pour
• analyser les caractéristiques des différentes formes des liens que les
personnes issues de l’immigration maintiennent avec leur pays d’origine ;
• évaluer les attentes des migrants marocains résidant à l’étranger vis-à-vis
du Maroc dans différents domaines (économique, social, culturel,
éducatif) en tenant compte de la deuxième et de la troisième génération;
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• comprendre les attentes en matière de centres culturels et en évaluer les
possibilités de réalisation concrète ;
• identifier le nombre, les qualifications des cadres marocains vivant à
l’étranger et les associations existantes ;
• approfondir les relations avec les migrants ;
• clarifier les positions du Maroc en établissant des relations de partenariat
avec les associations de Marocains vivant à l’étranger intéressées ;
• organiser des rencontres pour établir des liens avec les associations
d’experts marocains vivant à l’étranger et créer des synergies ;
• créer des ponts avec les compétences expatriées par l’intermédiaire de
propositions clairement définies pour qu’elles puissent contribuer au
développement du pays dans les domaines de l’expertise et de la
recherche.
Affronter la question de la contribution des migrants au développement, qui est
situé au centre des justifications économiques et sociales, en toute transparence
• explorer les perspectives offertes par les politiques de co-développement
en créant des institutions pour informer, orienter et identifier les projets
viables et accompagner les migrants qui souhaitent investir au Maroc ;
• impliquer les migrants dans des projets culturels et sociaux transnationaux
et nationaux ;
• examiner avec eux les revendications de représentativité politique.
Définir, de manière précise les éléments de la sécurité du Maroc dans ses
relations avec l’UE, ce qui signifie que le Maroc doit
• proposer une définition plus juste de la menace représentée par les
migrants en distinguant son côté construit et imaginaire de son côté réel;
• mettre l’accent sur les véritables dimensions sécuritaires de la question
migratoire et sur une conception de la sécurité qui implique la sécurité du
sud dans toutes ses dimensions ;
• insister sur le fait que les risques encourus relatifs à tous les trafics et au
terrorisme sont communs ;
• souligner davantage le bénéfice que l’Europe peut tirer d’une bonne
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gestion véritablement partenaire de la crise existant sur la question
migratoire et d’une conception partagée de la sécurité ;
• promouvoir une gestion pacifique de la question migratoire respectant les
droits de la personne à l’intérieur du Maroc comme dans ses relations
extérieures avec l’Europe et refuser de la gérer de manière défensive et/ou
répressive ;
• mettre l’accent sur la véritable dimension des moyens à mettre en œuvre
pour maîtriser les risques dans le cadre de la coopération ;
• revendiquer davantage la solidarité indispensable et rappeler que les
principes de responsabilité collective qui sont largement invoqués par l’UE
dans les relations internationales, doivent également être mobilisés dans
les rapports entre le Maroc et l’Europe à propos de la question migratoire;
• engager des négociations ayant pour objectif un véritable co-
développement dans le sens classique de développement des uns
étroitement associé au développement des autres ;
• inviter l’UE à engager, par tous les moyens à sa disposition, des campagnes
pour sensibiliser les citoyens européens à l’apport des migrants pour le
développement de l’Europe dans toutes ses dimensions, économique,
culturelle et sociale pour que les politiques d’intégration soient bien
comprises et acceptées comme question intéressant l’ensemble des
populations ;
• souligner la nécessité de réorienter le dialogue politique sur les cultures
dans un sens plus productif en ouvrant la discussion à de multiples
partenaires et en axant le débat sur toutes les questions concernées et pas
seulement sur le religieux ;
• innover et redynamiser la coopération culturelle en accordant aux projets
culturels une place plus grande dans les échanges ;
• intégrer la société civile concernée dans la réflexion à engager.
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Références bibliographiques
- AMERM, 2002, «La migration Nord/Sud. La problématique de l’exode des
compétences», actes de colloque, Publications de l’Association marocaine d’études et
de recherches sur les migrations avec le concours de la fondation Hassan II pour les
Marocains résidant à l’Etranger, Rabat.
- AMERM, 2003, «Migration et citoyenneté», actes de colloque, Publications de
l’AMERM avec le concours de la fondation Hassan II pour les Marocains résidant à
l’Etranger.
- Bekouchi, Mohamed Hamadi, 2003, «La diaspora marocaine. Une chance ou un
handicap ?», Essai, Ed. La croisée des chemins, Casablanca.
- Belguendouz, Abdelkrim, 2002, «L’Ahrig du Maroc, l’Espagne et l’UE : plus d’Europe
sécuritaire», Ed. Boukili, Kénitra.
- Belguendouz Abdelkrim, 2003, «Le Maroc non africain, gendarme de l’Europe?», Salé.
- CEMMM, 2004, «Emigration maghrébine et mondialisation. L’émigré au cœur du
développement», Cahiers du centre d’études des mouvements migratoires
maghrébins, n°7, université Mohamed 1er, Oujda.
- Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’Etranger, 2003, «Marocains de
l’Extérieur», Publications de la fondation avec le concours de l’OIM, Rabat.
- INSEA, 2000, «Les Marocains résidant à l’Etranger, une enquête socio-économique»,
Institut national des statistiques en économie appliquée, Rabat.
- Khachani, Mohamed, 2004, «Les Marocains d’ailleurs, la question migratoire à
l’épreuve du partenariat euro-marocain», Publications de l’AMERM, Rabat.
- REMALD, 2003, «Le partenariat euro-maghrébin. Les accords d’association entre l’UE
et les pays du Magrheb. Bilan et perspectives à la lumière des développements
actuels», publications de la Revue marocaine d’administration locale et de
développement, série «Thèmes actuels», n°42, Rabat.
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Les effets économiques de la migration
internationale au Maroc
Bachir HAMDOUCH
Professeur
Institut National de Statistique
et d’Economie Appliquée
- Rabat -
Abstract
L
a migration des Marocains à l'étranger a des effets économiques à
la fois favorables et défavorables sur le développement du Maroc.
Ses principaux effets favorables concernent les transferts de revenus,
les investissements et la formation. Les transferts de revenus ont
beaucoup progressé au cours des dernières décennies, particulièrement
les dernières années et sont d'une grande ampleur. C'est le premier poste
de recettes de la balance des paiements, devant le tourisme et les
investissements étrangers. Ils représentent actuellement 8 à 9% du PIB
mais fluctuent fortement d'une année à l'autre.
S'agissant des effets positifs de la migration sur l'emploi et la formation,
des résultats d'enquête ont montré que la recherche d'emploi est
devenue la première cause d'émigration des Marocains à l'étranger dans
les années 1990. De même que le niveau d'éducation et de qualification
professionnelle s'améliore pendant l'immigration.
Cependant, à côté de ces effets favorables, l'émigration à l'étranger
exerce aussi des effets défavorables sur le développement du Maroc. On
en relève principalement trois.
Le premier consiste en un ensemble d'effets macroéconomiques. Le
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second effet négatif consiste dans l'abandon d'activités économiques qui
étaient exercées par les migrants, et la tendance de leurs ménages, restés
au Maroc, à l'inactivité et à des comportements de rentiers vivant des
transferts de revenus. Le troisième effet porte sur l'émigration de main
d'œuvre de plus en plus qualifiée et l'exode des cerveaux.
1) Voir notamment les travaux de l’ORMES sur la région du Souss.
2) B. Hamdouch et Al. 2000, 1981 et 1979.
3) Les autres effets, sociologiques, démographiques, familiaux…, importants également, ne seront
qu’accessoirement évoqués.
43
Le Maroc et les migrations
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Introduction
Les travaux sur la migration internationale marocaine sont assez nombreux. Par
contre ceux qui essaient de mesurer ses effets sur le développement du Maroc
le sont beaucoup moins. En dehors de monographies qui portent sur une
localité ou une région particulière1, les recherches au niveau national sont
limitées. Il s’agit essentiellement d’enquêtes. Celles réalisées par des équipes
pluridisciplinaires de l’INSEA rentrent dans ce cadre2. Elles permettent de saisir
certains des principaux effets économiques et socio-démographiques de la
migration Année Montants
internationale 1975 2160
au Maroc, au 1976 2418
n i v e a u 1977 2652
national et au 1978 3176
1979 3697
niveau des
1980 4148
principales 1981 5242
régions et 1982 5115
même des 1983 6515
provinces en 1984 7681
distinguant les 1985 9732
milieux rural 1986 12731
1987 13268
et urbain.
1988 10700
A côté des 1989 11344
quelques 1990 16537
1991 17328
d o n n é e s
1992 18531
m a c r o - 1993 18216
économiques 1994 16814
disponibles, 1995 16820
1996 18874
1997 18033
1998 19311
1999 19002
2000 22962
2001 36858
2002 31708
2003 34734
essentiellement celles concernant les transferts des Marocains résidant à
4) Il s’agit des seuls transferts monétaires tels que saisis par la balance des paiements. Les transferts par voie
de « compensation » privée et les transferts en nature, bien que non négligeables ne sont pas pris en
considération ici, faute d’une estimation sérieuse.
5) Calculs effectués à partir des données de l’Office des changes et de la Comptabilité nationale.
6) Office des changes.
44
Le Maroc et les migrations
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l’étranger (MRE), nous utiliserons dans ce chapitre principalement les résultats
des enquêtes de l’INSEA.
La première section présentera les effets positifs de la migration internationale
au Maroc. La seconde, les effets négatifs. Ils sont principalement d’ordre
économique et ont l’avantage d’être généralement mesurables3. La troisième
section avancera quelques propositions pour améliorer les premiers et réduire
les seconds. Cependant, comme les quatre-cinquièmes environ des MRE sont
dans l’Union européenne, les propositions concerneront plus les relations
maroco-européennes.
1. Les effets favorables
80
60
40
20
0
-20
-40
1975 1977 1979 1981 1983 1985 1987 1989 1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003
Les principaux effets favorables de l’émigration internationale sur le
développement du Maroc sont au nombre de trois : transferts de revenus,
investissements et formation.
45
Le Maroc et les migrations
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Tableau 2 : Variations des transferts des MRE de 1975 à 2003
(millions de dirhams )
Année Variations
1975 38,70
1976 12,00
1977 9,70
1978 19,80
1979 16,40
1980 12,20
1981 26,40
1982 -2,40
1983 27,40
1984 17,90
1985 26,70
1986 30,80
1987 4,20
1988 -19,40
1989 6,00
1990 45,80
1991 4,80
1992 6,90
1993 -1,70
1994 -7,70
1995 0,00
1996 12,20
1997 -4,50
1998 7,10
1999 -1,60
2000 20,80
2001 60,50
2002 -14,00
2003 9,50
1.1- Transferts de revenus
Les transferts de revenus des MRE sont importants, que ce soit au niveau
macroéconomique ou au niveau du migrant. Ils ont fortement augmenté au
cours des dernières décennies et constituent le principal poste de recettes de la
balance des paiements. C’est pour cela que leurs perspectives d’évolution sont
de la plus haute importance pour le Maroc.
1.1.1- Au niveau macroéconomique : ampleur et progressivité rapide
Les transferts de revenus des MRE ont progressé rapidement comme le montre le
Tableau 1 et le Graphe 1 4. Ils ont atteint un record en 2001 avec près de 37 milliards
de dirhams, soit 9,6% PIB, pour retomber à 8% en 2002 et 8,3% en 20035. C’est le
46
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premier poste de recettes de la balance des paiements, devant le tourisme et les
investissements privés étrangers, respectivement en 2003, 34,7 milliards de dirhams,
contre 30,8 et 23,5 milliards6.
Tableau 1 : Montants des transferts des MRE de 1975 à 2003 (millions de dhs)
Source : Office des changes
7) B. Hamdouch et Al. (2000), [Link].
8) Ibidem
47
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Graphe 1 : Montants des transferts des MRE de 1975 à 2003
(millions de dirhams )
Les transferts de revenus des MRE connaissent cependant des fluctuations à
court terme de forte amplitude (cf. Tableau 2 et Graphe 2).
Graphe 2 : Variations des transferts des MRE de 1975 à 2003
(millions de dirhams)
9) Ibidem
48
Le Maroc et les migrations
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Source : Office des changes
Il faudrait noter par ailleurs que le classement des pays d’immigration par
volume des transferts a évolué au cours de la dernière décennie. Si la France
reste logiquement le premier pays émetteur de transferts, bien que sa part
dans le volume global baisse, - étant toujours le premier pays d’immigration
des MRE, - l’Italie et l’Espagne occupent désormais les deuxième et troisième
places. Il faudrait noter également la progression rapide des transferts en
provenance des pays anglo-saxons (Grande Bretagne, Etats-Unis et Canada).
Par contre d’anciens pays d’immigration des Marocains (UEBL, Pays-Bas,
Allemagne) reculent dans le classement, bien que le volume des transferts
qu’ils émettent progresse toujours mais moins que celui des pays précédents
(Tableau 3).
10) 70% à Al Hoceima et plus de 50% à Midar ou Aknoul. Ces chiffres ont été donnés lors du séminaire sur
« Marocains de l’extérieur et développement », organisé par la Fondation Hassan II pour les MRE les 8 et 9
juillet 2004 à Rabat.
11) B. Hamdouch et Al. (2000), (1981 et (1979), op-cit.
12) B. Hamdouch et Al. (2000), [Link]. p. 190.
13) Ibid. p. 189 et 190
14) ibid. p. 196 et 197
49
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Tableau 3 : Transferts des MRE par pays d’immigration (1999/2003)
(milliards de Dirhams et %)
Année 1999 2003 Variation
Pays (1999-2003)
Rang Valeur % Rang Valeur % %
France 1 10,21 53,7 1 15,46 44,5 51,5
Italie 2 2,04 10,8 2 4,40 12,7 115,2
Espagne 7 0,58 3,1 3 3,21 9,2 452,6
UEBL 3 1,08 5,7 4 2,07 6,0 92,8
Pays-Bas 4 1,07 5,6 5 2,04 5,9 91,7
Etats-Unis 6 0,68 3,6 6 2,03 5,8 200,0
Grande
Bretagne 9 0,49 2,6 7 1,67 4,8 242,9
Allemagne 5 0,90 5,1 8 1,19 3,4 40,5
Suisse 11 0,34 1,8 9 0,68 2,0 97,1
Arabie
Saoudite 10 0,43 2,3 10 0,56 1,6 29,2
Emirats
Arabes Unis 8 0,2 2,7 11 0,53 1,5 2,5
Canada 13 0,07 0,4 12 0,15 0,4 123,9
Danemark 12 0,10 0,5 13 0,15 0,4 42,7
Autres pays - 0,45 2,4 - 0,61 1,8 36,9
Total - 19,00 100 - 31,71 100 82,8
Source : Office des changes et nos calculs
1.1.2- Au niveau du migrant : ampleur également
Au niveau du migrant également, l’effort de transfert est important. En effet,
les données d’enquête montrent que 60% des MRE transfèrent au Maroc au
moins le quart de leur revenu annuel, et plus d’un tiers, plus du tiers de leur
revenu7. En tout cas, 94% des MRE ont effectué des transferts de revenus au
Maroc au cours des cinq années qui ont précédé l’enquête8. Les migrants qui
transfèrent le plus sont ceux qui ont émigré récemment, particulièrement en
15) Ibid. p. 198 à 202.
16) B. Hamdouch et Al. (2000), [Link]., p. 199-201
17) Ibid. p. 41
50
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Italie et en Espagne, ceux qui n’ont pas emmené leur famille avec eux et ont
donc encore plus de liens avec le Maroc ; ceux qui sont moins éduqués, ne
pensent pas se naturaliser, envisagent de retourner au Maroc et d’y investir. Les
MRE de France, transfèrent toujours plus, contrairement à ceux de deux autres
anciens pays d’immigration marocaine, la Hollande et l’Allemagne, dont les
transferts baissent9. Tout cela veut dire quoi pour les perspectives ?
1.1.3- Perspectives des transferts ?
Les transferts des MRE ont particulièrement progressé au cours des cinq
dernières années, favorisés par le cumul d’événements particuliers dont
l’intronisation d’un nouveau roi au Maroc qui a fait montre d’une sollicitude et
d’un intérêt renouvelé pour la communauté marocaine vivant à l’étranger,
l’avènement de l’Euro – qui a notamment dégarni les bas de laine constitués
dans les anciennes monnaies européennes – et la dévaluation du dirham en
2001. Deux autres facteurs ont favorisé les transferts : la forte augmentation
du nombre de MRE dans les nouveaux pays d’immigration, particulièrement
l’Espagne et l’Italie ; la qualité et la résistance remarquable des liens des MRE
avec leur pays d’origine. Cependant, en l’absence de progression significative
des flux migratoires et de changements notables des politiques migratoires,
notamment européennes, en faveur de l’immigration originaire du Sud de la
Méditerranée, la tendance à long terme, observée dans de nombreux pays
d’émigration, va à l’encontre du maintien ou de la progression des transferts,
observée antérieurement. Les causes résident dans les mouvements de fond qui
travaillent l’immigration : installation permanente sinon définitive des MRE
dans la plupart des pays d’immigration, regroupement familial, élévation du
niveau d’éducation des MRE, naturalisation, intégration, avancée dans l’âge des
migrants et succession des générations à l’étranger…
1.2- Les transferts alimentent les investissements des MRE.
1.2.1- Investissements
[Link]- Au niveau macroéconomique
18) B. Hamdouch et Al. (2000), [Link]., p. 82
51
Le Maroc et les migrations
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Au niveau macroéconomique, les investissements comme les transferts, sont
importants. Cependant, contrairement aux transferts, on ne peut en saisir
l’ampleur quantitativement au niveau global. A cela il y a trois raisons. La
première est que la balance des paiements enregistre tous les transferts des
MRE comme transferts courants. La seconde est que les banques commerciales
installées au Maroc ne donnent pas d’information sur l’utilisation des transferts
et des dépôts des MRE. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils représentent plus du
quart des dépôts des banques commerciales au niveau national et que dans
certaines régions de forte migration, comme le Rif oriental, ils peuvent
atteindre 50 à 70%10. La troisième est qu’il n’y a pas de données d’enquête
nationale représentative sur la question. Cette lacune peut-être comblée
partiellement au niveau microéconomique, grâce aux enquêtes de l’INSEA11.
[Link]- Au niveau du migrant
Les résultats des enquêtes précitées montrent que le nombre d’investissements
réalisés par les MRE dépasse leur nombre. Ainsi le nombre moyen
d’investissements par migrant est de 1,28, soit 1,02 au Maroc et 0,26 en pays
d’immigration12. Ceci malgré le fait qu’il y a des migrants qui n’investissent pas,
au Maroc (près de 30%) ou à l’étranger (77%). Ceux-ci sont plus que compensés
par ceux qui font plus d’un investissement au Maroc (plus de 28% des migrants
investisseurs) ou en pays d’immigration (près de 8%)13. Ces investissements sont
triplement concentrés : 1° dans le temps, les neuf-dixièmes ont été effectués
dans les années 80 et surtout les années 90 ; 2° dans l’espace, 70 à 90% sont
réalisés dans les régions d’origine et/ou de résidence avant l’émigration à
l’étranger ; 3° sur le plan sectoriel, l’immobilier accapare la part du lion avec
près de 84% du nombre d’investissements au Maroc et 63% en pays
d’immigration14. Cependant, des changements sont en cours.
[Link]- Perspectives d’investissement
Les projets futurs d’investissements des MRE traduisent deux changements en
cours importants. Le premier concerne la proportion des migrants qui pensent
investir. Elle est nettement moins grande que la proportion de ceux qui ont déjà
réalisé un investissement, de 19% au Maroc et 40% en pays d’immigration. Si
ce phénomène se confirme, cela amènerait à se poser des questions sur la
durabilité des investissements des MRE. Le second porte sur les secteurs
d’investissement. L’immobilier, tout en restant le principal secteur
d’investissement, chute plus fortement au Maroc qu’en pays d’immigration :
il ne concerne plus que 36% des projets au Maroc contre 84% auparavant, et
respectivement 54% et 63% en pays d’immigration15. Ce qui reflète le
changement de modèle migratoire et l’installation durable, sinon définitive, en
52
Le Maroc et les migrations
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pays d’immigration, mais aussi le fait que les MRE ont déjà beaucoup investi
dans ce secteur au Maroc. La forte baisse de l’immobilier dans les projets
d’investissement au Maroc traduit un intérêt grandissant pour les secteurs
productifs, notamment le commerce, puis l’hôtellerie-restauration,
l’agriculture, l’industrie et les services. Nous trouvons presque la même
hiérarchie dans les projets d’investissement en pays d’immigration, à
l’exception de l’agriculture qui est absente16. L’évolution de l’emploi et de la
formation des MRE n’est certainement pas étrangère à cela.
1.2.2- Emploi et formation
La migration à l’étranger permet d’améliorer la situation de l’emploi et la
formation des migrants.
[Link]- Emploi
Bien que les flux d’émigration au cours des deux dernières décennies ne soient
pas suffisamment importants pour avoir un effet significatif sur le taux de
chômage au niveau national, cela peut être le cas dans certaines provinces et
localités d’émigration notamment vers l’Italie et l’Espagne. Il reste que le
chômage, qui ne représentait que moins de 17% des causes économiques
d’émigration avant 1960, loin derrière la recherche d’un travail plus lucratif
(50%) ou l’amélioration du niveau de vie (25%),devient la principale cause
économique d’émigration dans les années 1990 avec près de 41%, devant la
recherche d’un travail plus lucratif (38%) et l’amélioration du niveau de vie
(moins de 14%17).
De même, la régularité dans le travail s’améliore de façon générale avec
l’émigration à l’étranger. La proportion des migrants qui étaient inactifs, au
chômage ou avaient un travail temporaire (saisonnier ou à temps partiel) au
moment de l’émigration, baisse de plus de moitié à l’étranger, au profit de ceux
qui ont un travail permanent dont la proportion est presque multipliée par
deux (tableau 4).
19) Hamdouch et Al. (1979) pour le milieu rural et (1981) pour le milieu urbain, [Link].
20) Cf. Les différents rapports du FMI et de la Banque Mondiale sur le Maroc et FMI, Statistiques Financières
Internationales.
21) Cf. McCormick et Wahba (2004) et Straubhaar (1988).
22) B. Hamdouch et Al. (1979), [Link]. p. 90-91.
53
Le Maroc et les migrations
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Tableau 4 : Régularité dans le travail, à l’émigration et à l’étranger (%)
Au moment de l’émigration A l’étranger
Permanent 38,3 72,7
Saisonnier 12,7 4,7
Temps partiel 7,7 4,9
Chômeur 16,7 6,2
Inactif 24,6 11,5
(dont retraité) (0,0) (9,1)
Total 100,0 100,0
Source : B. Hamdouch et Al. (2000), [Link], p. 88
[Link]- Formation
Le niveau d’éducation et de qualification professionnelle s’améliorent pendant
l’immigration.
L’évolution du niveau d’éducation des migrants, entre le moment d’émigration
et le moment de l’enquête, est marqué par une forte augmentation des
migrants qui ont un niveau d’enseignement supérieur, leur proportion passant
de moins de 8% à plus de 13%18, les niveaux inférieurs (primaire et secondaire
et analphabètes) baissant chacun légèrement. Cela s’explique principalement
par les étudiants marocains qui vont faire leurs études supérieurs à l’étranger
et y restent pour travailler.
L’amélioration du niveau de qualification professionnelle avec la migration est
encore plus nette. En effet les niveaux de formation professionnelle et
technique sont très faibles au moment de l’émigration puisque moins de 10%
des émigrants ont reçu ce type de formation. Ces niveaux sont multipliés par
près de trois et atteignent près de 28% après l’émigration (tableau 5).
23) R. Chami et Al. (2003).
24) Voir notamment, AMERM (2002), V. Geisser (sous la Direction de) (2000), R. Barre et Al. (2003), M.H.
Bekouchi (2003).
25) B. Hamdouch et Al.(2000), [Link]. p. 83.
26) Ibid. p. 100
54
Le Maroc et les migrations
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Tableau 5 : Niveau de formation professionnelle et technique
à l’émigration et à l’étranger (%)
Niveau Au moment de l’émigration A l’étranger
Nul 90,2 72,2
Formation professionnelle 7,1 20,9
Formation technique 2,7 6,9
Total 100,0 100,0
Source : B. Hamdouch et Al. (2000), [Link]. p.90
L’évolution du degré de qualification dans la fonction s’améliore encore plus
avec la migration. La proportion d’ouvriers qualifiés, de techniciens, d’agents
de maîtrise et de cadres passe de moins de 7% à près de 31%, soit un
coefficient de multiplication de 4,5 (tableau 6).
Tableau 6 : Degré de qualification dans la fonction à l’émigration
et à l’étranger
Degré de qualification A l’émigration A l’étranger
Sans qualification 41,8 17,2
Ouvrier spécialisé 35,5 38,9
Ouvrier qualifié 2,8 17,0
Technicien 2,1 4,6
Agent de maîtrise 0,6 4,0
Cadre 1,3 5,1
Autre (chômeur, inactif…) 15,9 13,2
27) Les deux-tiers de la promotion 2000 de l’ENSIAS (Ecole nationale supérieure d’informatique et d’analyse
des systèmes). Cf. Economie et Entreprise, décembre 2000. Il en est de même des informaticiens diplômés
d’autres grandes écoles d’ingénieurs : EMI, INSEA, INPT….
28) M.H. Bekouchi, [Link].
29) AMERM, [Link]. p. 137 et Fondation Hassan II pour les MRE, op. cit.
30) OCDE (2001) et (2002). Voir notamment le programme « cartes vertes », institué par l’Allemagne en
2001 pour attirer 20.000 spécialiste dans les NTIC. Cf. OCDE (2003).
31) Une étude sur le coût de la formation a été réalisée pour la Direction de la formation des cadres au début
des années 1990.
55
Le Maroc et les migrations
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Total 100,0 100,0
Source : B. Hamdouch et Al. (2000), op. cit. p. 92
Il reste cependant qu’à côté de ces effets favorables, apparaissent des effets
défavorables dont certains sont liés aux premiers.
2. Les effets défavorables
On peut les grouper en deux catégories : effets économiques négatifs et
émigration de main d’œuvre qualifiée et hautement qualifiée.
2.1- Effets économiques négatifs
Ils consistent principalement en effets inflationnistes et en abandon d’activités.
2.1.1- Effets inflationnistes
Nous avons vu précédemment que les transferts de revenus des MRE alimentent
plus du quart des dépôts des banques commerciales au niveau national et que
cette proportion est encore plus importante dans les régions de forte
émigration. Ces transferts contribuent ainsi substantiellement à l’état de
surliquidité chronique que connaît l’économie marocaine. En l’absence d’une
politique de canalisation vers les investissements productifs, ils posent un
problème de maîtrise et d’efficacité de la politique monétaire.
Lorsque les transferts financent l’investissement, celui-ci est concentré dans
l’immobilier (terrains et logements) et dans les régions d’origine. Ce qui
provoque une hausse vertigineuse des prix. On a vu ainsi le prix des terrains en
zone urbaine dans les régions de forte émigration (Agadir et les villes satellites,
Aït Melloul et Inezgane, au Sud, et Nador, Midar, Salouane etc… au Nord-Est),
atteindre les prix du centre de Casablanca.
Lorsque les transferts financent les dépenses de consommation, ils permettent
certes d’améliorer le niveau de vie des ménages migrants, qui comblent leur
retard - ou même dépassent - celui des ménages migrants19. Ils peuvent devenir
ainsi un facteur d’égalité ou de lutte contre la pauvreté. Cependant, en
augmentant la demande de biens de consommation, ils attisent l’inflation,
détériorent la situation de la balance commerciale et contribuent à la
surévaluation du taux de change réel du dirham, observée pendant les quinze
dernières années 20. C’est le fameux «Syndrome Hollandais», qui a été observé
également dans d’autres pays d’émigration21.
2.1.2- Abandon d’activités économiques
56
Le Maroc et les migrations
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Le départ des migrants de régions déshéritées et l’envoi de revenus à leurs
ménages restés au Maroc, peut entraîner l’abandon d’activités économiques et
notamment d’exploitations agricoles. Cela a été observé dans les régions
rurales du Nord-Est (Rif oriental) et du Sud-Ouest (Souss) et a concerné près de
3% des ménages migrants enquêtés en zones rurales22. Certes la même enquête
montre que d’autres ménages migrants et en nombre supérieur ont acquis,
grâce aux revenus de la migration, des terrains agricoles, il reste que les
transferts de revenus des migrants ont des effet pervers et tendent à pousser
les ménages migrants à l’inactivité et à vivre en rentiers. Ce phénomène a fait
l’objet d’une étude dans 113 pays sur la période 1970-1998 et a abouti à la
conclusion que les transferts de revenus de la migration ont un effet négatif
significatif sur la croissance économique de ces pays23.
3.2- Emigration de main d’œuvre qualifiée et hautement qualifiée
On a assisté au cours des dernières années à un foisonnement d’écrits et de
débats sur la migration internationale de la main d’œuvre qualifiée et sur
l’exode des compétences et des cerveaux24. Et bien sûr dans ce domaine,
l’appareil statistique n’a pas suivi et nous ne disposons pas de données globales
et fiables. En ce qui concerne plus particulièrement le Maroc, cette lacune
pourra être comblée partiellement par des données d’enquête et des données
partielles.
2.2.1- Hausse du niveau d’éducation et de formation
des émigrants marocains
L’enquête précitée de l’INSEA25 montre que le niveau de scolarité de l’émigrant
marocain au départ du Maroc, s’est beaucoup amélioré au cours des dernières
décennies. Ainsi, ceux qui ont une formation secondaire, sont passés de
quelque 20% dans les années 1960 et le début des années 1970 à 44% dans les
années 1990. Et ceux qui ont fait des études supérieures, de 1% à près de
16%26.
On relève également une forte augmentation du nombre des émigrants qui
ont reçu une formation professionnelle ou technique. Entre le début des
années 1970 et les années 1990, leur proportion a été multipliée par plus de
trois, passant de 5,2% à 16,7%.
Ainsi la migration internationale opère une sélection en faveur des travailleurs
qualifiés et hautement qualifiés. L’on a vu à cet égard, au début des années
2000, partir directement à l’étranger, une bonne partie des lauréats
fraîchement sortis des grandes écoles marocaines d’ingénieurs qui forment
dans les domaines des nouvelles technologies de l’information et de la
57
Le Maroc et les migrations
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[Link] phénomène a touché aussi de nombreux cadres installés de
la même spécialité, travaillant dans les secteurs privé et public, qui ont émigré
avec leur famille, attirés par les annonces parues dans les journaux étrangers et
même marocains et dans internet28.
2.2.2- Etudiants marocains qui s’installent à l’étranger
Plus d’étudiants marocains, qui vont faire ou terminer leurs études supérieures
en Europe, mais aussi de plus en plus en Amérique du nord, y restent pour
travailler après avoir obtenu leur diplôme. La France reste le premier pays
d’accueil avec un effectif de 21000 en 2000-2001 dont les deux-tiers suivent des
études scientifiques (sciences, techniques, médecine, écoles d’ingénieurs,
sciences économiques). Cette concentration dans les filières scientifiques est
encore plus nette en Allemagne avec les trois-quarts des 5000 étudiants
marocains en 199729. Les pays de l’OCDE, notamment les pays européens
(Allemagne, France, Royaume Uni.), conscients de la manne constituée par les
étudiants étrangers, et pour répondre aux besoins de leur marché du travail,
facilitent le changement du statut de résidence des diplômés et leur
permettent l’accès au marché du travail à la fin de leurs études30.
2.2.3- Perte de capital humain
L’émigration de travailleurs qualifiés et hautement qualifiés constitue un perte
nette de capital humain. La collectivité, ménages et Etat, investit dans le
migrant, qui va produire ailleurs. Ce problème moral est d’autant plus grave
quand c’est un pays sous-développé qui réalise la dépense d’investissement et
un pays développé qui récolte les fruits de cet investissement. Les transferts de
revenus des migrants pourraient être considérés comme une sorte de
compensation partielle de la perte de capital humain.
La question est complexe. Elle a été peu étudiée dans le cas du Maroc et les
données ne sont pas disponibles31.
58
Le Maroc et les migrations
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Le tabeau suivant, qui donne la dépense moyenne de fonctionnement
(seulement) par étudiant selon les domaines d’études en 2002-2003, permet
d’avoir une idée du coût partiel de formation.
Tableau 7 : Dépense moyenne de fonctionnement par étudiant
selon le domaine d’études en 2002-2003 au Maroc (en DH)
Domaines d’études 2002-03
Enseignement originel 9.780
Lettres 10.603
Droit et économie 6.397
Sciences 29.250
Sciences et techniques 37.163
Commerce et gestion 14.931
Sciences médicales 34.943
Sciences de l’ingénieur 53.963
Sciences de l’éducation 82.013
Traduction 66.205
Technologie 37.226
Total 13.416
Source : Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de la formation des
cadres et de la recherche scientifique, Rabat.
Il apparaît que l’enseignement originel, les lettres, le droit et l’économie ont
une dépense moyenne de moins de 11000 DH, inférieure à la dépense
moyenne de fonctionnement tous domaines d’études confondus (13400 DH) ;
les formations scientifiques et spécialisées ont une dépense moyenne
nettement supérieure, qui va de 29000 à 82 000 dirhams. Or c’est dans ces
derniers domaines que la migration des compétences puise en priorité.
59
Le Maroc et les migrations
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Conclusion - Propositions
L'appréciation des effets économiques de la migration est complexe. Il y a à la
fois des effets favorables au développement, mais aussi des effets
défavorables, les premiers étant plus couramment analysés et quantifiés que
les seconds. Aussi ne pouvons-nous pas avoir une idée claire de l'effet net de la
migration internationale dans le cas du Maroc. Tout au plus, pouvons-nous
contribuer à la réflexion en vue de conforter les effets favorables et réduire les
effets défavorables par quelques propositions. L'Union européenne étant la
principale terre d'accueil des MRE, il faudrait revoir également la place de la
migration dans le processus euro-méditerranéen de Barcelone.
1. Améliorer les effets favorables
• Réduire les coûts financiers et les délais des transferts de fonds des MRE.
Ceci est du ressort des banques commerciales, qui seront amenées tôt ou
tard à le faire sous l'effet de la concurrence, comme cela s'est produit dans
d'autres pays. Autant le faire dès maintenant dans le cadre d'une action
citoyenne et de l'intérêt bien compris.
• Canaliser les transferts des MRE non utilisés en dépenses courantes, vers
des emplois productifs, notamment en créant une banque de projets, en
les accompagnant dans leur réalisation et en les protégeant.
• Encourager les MRE qualifiés et les compétences à participer au
développement du Maroc dans le cadre de formules de mobilité
internationale organisée qui assurent la circulation entre le pays d'origine
et le pays d'établissement.
2. Limiter les effets défavorables
• Lutter contre la surliquidité de l'économie par une politique monétaire
adéquate qui incite notamment les banques à financer les projets
d'investissement des PME, particulièrement ceux des MRE.
• Accorder la priorité, dans les conventions signées avec les demandeurs de
main d'œuvre et dans la formation, aux personnes à la recherche de
60
Le Maroc et les migrations
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travail.
• Préserver de l’émigration les personnes qualifiées et hautement
qualifiées, particulièrement dans les nouvelles technologies, dont une
économie en développement comme le Maroc a besoin et qui n'ont donc
pas en principe de problème à trouver un travail correspondant à leurs
compétences. Il s'agit là d'une question délicate aux dimensions multiples.
Il faudrait imaginer des solutions qui ne portent pas atteinte aux droits
fondamentaux et aux libertés des personnes, mais qui protègent aussi
l'investissement en capital humain d'un pays du Tiers-monde et dont vont
bénéficier, grâce à l'émigration, des pays riches qui ne ménagent aucun
effort dans leurs politiques d'immigration pour attirer les profils désirés. Il
s’agit là d’une exception aux principes de l'échange international, un
transfert sans contrepartie - au sens de la balance des paiements. Des
accords bilatéraux ou, mieux, multilatéraux, dans le cadre de l'OMC,
pourraient lever l'exception.
3. Reconsidérer la place de la migration dans les relations
économiques euro-méditerranéennes
• Mieux intégrer la migration dans le processus de Barcelone pour qu'elle
n'en soit plus le parent pauvre et un élément perçu négativement.
• Conforter les effets positifs de la migration dans l'intérêt du co-
développement du Sud et du Nord de la Méditerranée (rééquilibrage
démographique et des marchés du travail, transferts de fonds et
financement du développement…).
• Le dixième anniversaire de la Conférence de Barcelone pourrait être
l'occasion d'en réviser l'Accord ; et la nouvelle politique de voisinage,
l'occasion d'appliquer cette nouvelle vision des relations euro-
méditerranéennes, considérant la migration internationale comme un
facteur dynamique d'intégration et de développement conjoint.
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Références bibliographiques
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- R. Barre et Al., 2003, «Diasporas scientifiques», IRD, Paris.
- M.H. Bekouchi, 2003, «La diaspora marocaine», Ed. La croisée des chemins,
Casablanca.
- R. Chami et Al., 2003, «Are migrant rémittence flows a source of capital for
development?», IMF working Paper Wp/03/189, Washington.
- «Economie et Entreprise», Casablanca, décembre 2000.
- FMI, «Statistiques financières internationale», Washington.
- Fondation Hassan II pour les MRE et OIM, 2003, «Marocains de l’extérieur».
- V. Geisser (sous la Direction de), 2000, «Diplômés maghrebins d’ici et d’ailleurs».
- B. Hamdouch, 2002, «La Transformation de la migration internationale marocaine et
le partenariat Euro-Méditerranéen», Cahiers de recherche démographique, INSEA,
Rabat.
- B. Hamdouch et Al., 2000, «Les Marocains résidant à l’étranger, une enquête socio-
économique», INSEA, Rabat.
- B. Hamdouch et Al., 1981, «Migration internationale au Maroc», INSEA, Rabat et
Université du Québec à Montréal.
- B. Hamdouch et Al., 1979, «Migration de développement/Migration de sous-
développement ?», INSEA, Rabat et SGI Amsterdam.
- B. Mc Cormick and J. Wahba, 2004, «Return International Migration and Geographical
Inequality», The case of Egypt, Research Paper N° 2004/7, World Institute for
Development Economic Research (WIDER), United Nations University.
- OCDE, 2001, 2002 et 2003, «Tendances des migrations internationales», Paris.
- T. Stranbhaar, 1988, «On the Economics of International Labor Migration», Bern-
Stuttgart : Haupt.
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Etat des migrations irrégulières entre le
Maghreb et l’Union européenne
Motifs et caractéristiques récentes*
Mehdi LAHLOU
Professeur
Institut National de Statistique
et d’Economie Appliquée
- Rabat -
Abstract
D
evenues, depuis de nombreuses années, une sorte de soupape de
sécurité pour la plupart des pays africains, les migrations actuelles
de citoyens d’Afrique résultent de la conjonction d’un ensemble
de facteurs d’ordre économique et social, politique et réglementaire. Et,
la problématique qu’elles induisent est nécessairement globale et
pluridimensionnelle.
C’est, bien évidemment, une problématique d’ordre sécuritaire,
immédiat, mais c’est aussi une question qui implique des réponses
d’ordre économique, social et politique, sur le moyen et le long terme;
c’est-à-dire, qui exige une approche globale, aussi bien en terme de pays
à «coaliser» contre les migrations illégales et la traite des êtres humains,
qu’en terme de moyens à mettre en œuvre pour le développement des
pays et régions de départ. Tellement l’histoire, y compris, l’histoire
récente de l’Europe (celle de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce ou du
Portugal, notamment), indique que là où une posture de développement
se met en marche, les migrations se réduisent avant de s’inverser.
Puisque, en effet, plus de développement (ou moins de déséquilibres et
1) Texte arrêté en avril 2005.
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de pauvreté) induit, à terme plus ou moins court, moins de migration.
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Pour cela, il y a besoin de poser, dès à présent, les fondements d’un autre
cadre multilatéral de dialogue et de coopération et d’intervention - plus
efficient et mieux doté en moyens de décision - entre l’Union
européenne, les pays du Maghreb (Maroc et Algérie, notamment) et les
principaux pays de départ de migrants illégaux d’Afrique sub-saharienne
Une telle démarche devrait viser, normalement, l’institution d’un «
partenariat politique, de sécurité » et, aussi, « de développement
économique et humain en Afrique », à l’image de ce qui a été convenu
(sans se traduire effectivement dans les faits) en 1995 entre l’Union
européenne et les pays du sud de la Méditerranée, pour faire face à court
et à moyen termes au flux de migrations illégales, que seul un
développement économique, durable et équilibré, serait en mesure de
réduire, en atténuant la propension à émigrer dans un continent bientôt
peuplé de plus de un milliard de personnes.
Ce partenariat euro-africain, vu l’urgence des problèmes posés par les
migrations illégales à l’heure actuelle et vu l’ampleur qu’elles peuvent
atteindre dans les années à venir, doit être fondé sur une volonté
politique forte - de part et d’autre - et sur un engagement économique
réel, pour notamment lutter contre la pauvreté, dans les régions les
moins nanties d’Afrique sub-saharienne.
Il est apparaît, en outre, évident - l’expérience des 4 dernières décennies
aidant - qu’il y a aussi nécessité d’aller vers de nouvelles formes de
coopération, blatérale et multilatérale, fondées sur une conditionnalité
bien comprise mettant davantage en avant la satisfaction des besoins
directs des populations aux niveaux local et régional, plutôt que des
intérêts nationaux, très souvent aussi abstraits que réfractaires à toute
possibilité de mesure et de suivi.
Introduction
Les migrations entre l’Afrique, aussi bien du Nord que subsaharienne, et
l’Europe, dont l’origine remonte au passé colonial qui a marqué l’histoire des
2 continents, ont connu depuis la fin des années 1980 une autre tournure tant
au niveau de leurs motifs que de leur déroulement.
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Devenues, depuis de nombreuses années, une espèce «de soupape de sécurité
économique» pour la plupart des pays africains, elles résultent de la
conjonction d’un ensemble de facteurs d’ordre économique et social
(accentuation de la pauvreté, augmentation de l’inactivité, précarisation des
ressources…), politique (troubles et conflits violents inter et intra plusieurs pays
africains) et réglementaire (généralisation du système des visas et mise en place
de l’espace Schengen par les pays de l’UE). A partir de là, la problématique
qu’elles induisent est globale et pluridimensionnelle. C’est, bien évidemment,
une problématique d’ordre sécuritaire, immédiat, mais c’est aussi une question
qui implique des réponses d’ordre économique, social et politique, sur le
moyen et le long terme.
Dans ce qui suit, après avoir relaté succinctement les principales raisons des
mouvements migratoires tel qu’ils s’effectuent désormais à partir du continent
africain, nous présenterons les évolutions essentielles qui les ont marqué au
cours des dernières années ainsi que les conséquences les plus perceptibles de
ces migrations sur l’espace euro-méditerranéen.
1. Raisons des migrations à partir de l’Afrique
1.1- Une pauvreté apparente, un cocktail de croissance démographique
qui se maintient et de pauvreté qui s'amplifie
L'évolution de la situation en Afrique - au sud du Sahara, en particulier - depuis
le milieu des années 1960, et plus nettement au cours des deux dernières
décennies, est globalement marquée par un ensemble d'éléments/problèmes
majeurs, qui résument l'ampleur et la profondeur du dilemme africain en ce
début de siècle.
L'Afrique, en effet, connaît encore une ère d'exubérance démographique; la
pauvreté est en train de s'y étendre comme nulle part ailleurs au monde; les
ressources naturelles à la disposition de ses habitants - l'eau notamment - sont
de moins en moins abondantes; et, conséquence d'une multitude de raisons -
dont les trois causes ci-dessus et les multiples interférences extérieures aussi
bien, politiques, du temps de la «guerre froide» que, économiques, de l'ère
actuelle de la mondialisation - les conflits et les guerres de toutes natures y sont
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de plus en plus nombreux, réduisant par la même les possibilités d'inverser les
tendances notamment en termes économiques, étant donné que l'insécurité
représente un facteur de forte répulsion aussi bien pour les investisseurs locaux
(dont le nombre est a priori réduit) que pour des investisseurs potentiels
étrangers. A ce niveau, deux déterminants directs, intimement liés dans la
situation africaine actuelle, sont à mettre plus particulièrement en avant. La
croissance démographique qui se poursuit à un rythme élevé et la pauvreté, qui
lui est attachée tout en la renforçant, et qui devient de plus en plus générale,
de plus en plus marquée.
En ce sens, l'Afrique qui comptait 221 millions d'habitants en 1950 et 8,7% de
la population mondiale de l'époque, en compte aujourd'hui près de 800
millions (soit près de 13,5% de la population mondiale), et devrait regrouper
1,3 milliard d'habitants en 2025 et 1,76 milliard en 2050. C'est, aujourd'hui, le
continent le plus en retard en terme de transition démographique.
Cependant, si le facteur démographique joue un rôle dans les mouvements de
départ de populations d'une région à une autre ou d'un pays à un autre, cela
ne se vérifie que si d'autres éléments sont réunis, qui deviennent dès lors les
moteurs de la migration. Abstraction faite de facteurs politiques d'ordre
général (en rapport avec l'existence de l'Etat de droit, ou plus
fondamentalement aux conditions de sécurité prévalant dans un pays ou une
région), il est bien évident entre situation économique et mouvements
migratoires. En terme d'appel, lorsque la croissance s'installe durablement, et
en terme de départ, lorsque la dépression dure longtemps, sans perspective
crédible de «sortie de crise », tel que c'est le cas de nos jours en Afrique.
Les départs ne s'opèrent pas, cependant, de façon uniforme. S'agissant des
migrations vers l'Europe, le constat est celui de l'existence d'une espèce de
graduation dans les mouvements des personnes, des citoyens des pays les plus
pauvres allant d'abord chez le voisin, plus riche, le plus proche. Ainsi est la
situation entre le Niger, le Mali, le Tchad, d'un côté, et la Libye, de l'autre ou
entre les 2 premiers pays et l'Algérie. C'était aussi le cas, jusqu'au milieu des
années 1990, entre le Burkina Faso, et à une moindre mesure le Mali, la Côte
d'Ivoire.
Chez les pays africains du sud du Sahara, le motif déterminant de départ (dans
les conditions où cela s'effectue) serait d'abord la pauvreté extrême. Et c'est
cela qui explique l'installation de migrants dans un pays voisin plus riche
(Burkinabais en Côte d'Ivoire - avant la crise actuelle dans ce dernier pays;
Nigériens et Maliens au sud de l'Algérie; Nigériens, Maliens ou Tchadiens en
Libye) ou les migrations transfrontalières de courte durée, notamment entre les
pays sus-cités. C'est dans ce sens que les estimations disponibles sur ce type de
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migrations indiquent que sur 100.000 Africains du sud du Sahara passant en
Afrique du Nord chaque année, près de 15 % seulement tentent d'aller
jusqu'en Europe .
La migration de travail (pour «survivre» ou pour mieux vivre, avec un
salaire/revenu plus «décent») vers un voisin plus riche est notamment justifiée
par l'écart significatif de PIB par habitant existant entre pays limitrophes, ou
pas très éloignés. C'est cet écart là, tel qu'indiqué au tableau ci-après, qui
explique la présence de Maliens, Nigériens ou Tchadiens en Algérie, ou, plus
encore, en Libye.
1) Les autorités marocaines ont estimé à 40.000 le nombre de Marocains cherchant à émigrer annuellement
vers l’Europe. Mission de la Commission européenne d’identification au Maroc sur la «Gestion des contrôles
frontaliers». 2002
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Tableau 1 : Ecart de PIB par habitant entre pays limitrophes
de part et d’autre du Sahel central
Pays Algérie Libye* Tunisie
Mali 7,16 25 8,3
Niger 10 35 11,7
Tchad 7,8 27,3 9
Burkina Faso 7,8 27,3 9
* Calculs faits sur la base d’une estimation d’un revenu de 6.000$/h en Libye.
Source : Tableau fait par nous sur la base des données 2002, publiées par le Bilan du Monde, 2004.
Le Monde.
Plus globalement, il apparaît bien, au cours des dernières années, que l'Afrique
subsaharienne dans son ensemble, représente la seule partie du monde où la
pauvreté absolue - exprimée, selon les définitions retenues par la Banque
mondiale, par une dépense moyenne égale ou inférieure à un dollar américain
par personne et par jour - progresse en % de la population, puisqu'elle
affectait, en 2001, 46,5 % des habitants pertinents - soit 314 millions de
personnes - contre 41,6 % en 1981 et 164 millions de personnes. Ainsi, le
nombre d'habitants vivant avec une dépense inférieure à un dollar américain
par jour, dans les régions d'Afrique où on enregistre une part importante des
migrations irrégulières vers l'Europe, a presque doublé en 20 ans, passant de
164 millions de personnes à 314 millions.
Plus proches de l'Europe, les Maghrébins (à l'exception des Libyens qui
n'émigrent pas étant donné l'abondance de leur richesse pétrolière et qui,
justement pour cette raison et pas pour des motifs de transit, accueillent depuis
près de 3 décennies des migrations de travail de nombreux pays d'Afrique
subsaharienne, mais aussi -selon les circonstances politiques du moment- des
autres pays du Maghreb, d'Egypte ou de Palestine) auraient pour raisons
essentielles de départ vers l'Europe, outre des considérations politiques et de
sécurité (tel que cela a été confirmé par les conditions où se sont déclenchés les
mouvements de départ massifs que l'Algérie a connus au cours des années
1990) le chômage, et notamment le chômage urbain et celui des diplômés (les
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illettrés trouvant généralement plus facilement un emploi) et, surtout, les
décalages croissants de PIB - et donc de niveau de vie - vis-à-vis de l'Europe, et
du voisin immédiat, l'Espagne, en l'occurrence pour le Maroc ou l'Italie pour la
Tunisie, et la France pour l'ensemble.
Ainsi, comme le montre le tableau ci-après, partout au Maghreb central, le taux
de chômage se situait au début de ce siècle à plus de 15 % en moyenne. En
milieu urbain, il était de 25,1 % en 2001 en Algérie, de 19,5 % au Maroc et de
15,6 % en Tunisie à la même année .
Par ailleurs, il apparaît bien que ce chômage, outre qu'il est d'abord urbain,
affecte essentiellement les personnes dotées de formations supérieures. Ainsi,
les données disponibles au le Maroc, en indiquant pour 2003 un taux de
chômage urbain de 19,3 % (soit sensiblement le même taux qu'en 2001),
montrent que le taux de chômage en milieu rural n'est que de 3,4 % et celui
qui affecte la population sans aucun diplôme n'est que de 5,7 % en moyenne,
contre 24 % chez la population active disposant d'un diplôme .
Une partie de cette population diplômée, mais sans emploi, et même une
composante de celle qui dispose d'un emploi mais qui considère qu'il n'est pas
conforme à ses aspirations dans l'ensemble des pays maghrébins, va chercher à
émigrer en Europe.
Une telle disposition n'est pas non plus, bien évidemment, sans rapport avec les
écarts importants de PIB / h qui existent aujourd'hui entre les principaux pays
de l'UE récepteurs de migrants et les pays du Maghreb central.
Tableau 2 : Ecart de PIB par habitant entre certains des principaux pays
de l’UE recepteurs de migrants maghrébins et le Maghreb central
Pays Allemagne Belgique Espagne France Italie Pays Bas
Maroc 19 19,7 12,2 18,5 15,9 20,2
Algérie 13,9 13,6 8,4 12,8 11 13,9
Tunisie 11,3 11,7 7,25 11 9,5 12
Source : Tableau fait par nous sur la base des données 2002, publiées par le Bilan du Monde, 2004.
Le Monde.
Le cas du Maroc - d’où part le plus grand nombre de migrants de la région vers
l’Europe1 - vis-à-vis de l’Espagne est le plus emblématique de cette situation, qui
n’est devenue aussi asymétrique que depuis le début des années 1980, et
surtout depuis l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne en 1986.
Les Marocains de tous niveaux et de tous âges, qui allaient et venaient en
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Espagne sans aucune restriction, autre que la présentation d’un passeport
valide, jusqu’à la fin des années 1980, avaient un niveau de revenu moyen égal,
en valeur nominale, au quart du revenu moyen d’un Espagnol vers les années
1970-1975. En parité de pouvoir d’achat, la différence était encore plus infime.
Or, en 2002, l’écart de BIP est devenu dans un rapport de plus de 12 à 1 entre
un Espagnol et un Marocain moyens. Avec toutes les conséquences que cela
allaient impliquer pour des pays géograhpiquement (et historiquement) en
chevêtrés, les enclaves ibériques de Sebta et de Melilia se trouvant dans le
territoire marocain.
Dans ce sens, ce qui paraissait tout à fait normal, en tous les cas, ne semblait
poser aucun problème voilà 30 ans, et devenu tout à fait problématique de puis
un peu plus de 10 ans, par la combinaison des écarts de croissance économique
et sociale d’un côté, et de l’instauration du système des visas, de l’autre.
Source : «Décalage économique Espagne-Maroc». Inigo Moré. A paraître dans la revue Critique
Economique, Rabat. Début 2005
De ce point de vue, la construction depuis mars 2000 d'une Zone de libre
échange entre le Maroc et l'Union européenne ne semble pas avoir contribué à
renverser les tendances antérieures des échanges, et donc d'évolution des
richesses entre ces deux partenaires.
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Tableau 3 : Evolution des échanges commerciaux entre le Maroc et l'UE entre
1998 et 2003 (millions de Dirhams)
1998 1999 2000 2001 2002 2003
Importations marocaines totales (M) 98 675,5 105 931,0 122 526,8 124 717,8 130 408,9 135 560,4
Importations en provenance de l'UE 61 828,3 64 236,9 70 941,3 70 603,2 73 421,5 79 800,0
- Evolution en % - +7,4 +15,7 1,8 +4,6 +4,0
- Part dans le total% 62,7 60,6 57,9 56,6 56,3 58,9
Exportations totales (X) 68 607,5 73 616,7 78 826,7 80 666,7 86 389,2 83 304,8
Exportations à destination de l'UE 50 005,7 53 911,4 58 868,3 58 442,1 63 250,8 62 781,7
- Evolution en % - +7,3 +7,1 2,3 +7,1 -3,6
- Part dans le total % 72,9 73,2 74,7 72,4 73,2 75,4
Solde commercial total -30 068,0 -32 314,3 -43 700,1 -44 051,1 -44 019,7 -52 255,6
- Evolution en % - +7,5 +35,2 +0,8 -0,1 +18,7
Solde commercial avec l'UE -11 822,6 -10 325,5 -12 073,0 -12 161,1 -10 170,7 -17 018,3
- Evolution en % - -12,7 +16,9 +0,7 -16,4 +67,3
Taux de couverture des M par les X (%) 69,5 69,5 64,3 64,7 66,2 61,5
Taux de couverture vis-à-vis de l'UE 80,9 83,9 83,0 82,8 86,1 78,7
Source : Office des Changes. Rabat.
1.2- La pauvreté diffuse: du «mal-vivre de groupe» comme facteur de
répulsion
La pauvreté-facteur-de-migration ne doit pas être perçue au sens direct, au sens
premier du mot, en ne prenant en compte que la personne-migrante,
considérée comme pauvre a priori, celle qui aurait un revenu monétaire
inférieur à un certain seuil, en général celui de la pauvreté absolue tel que
déterminé par la Banque mondiale.
Ceux qui partent de leurs régions, puis de leurs pays, sont, comme cela a été
confirmé par la plupart des enquêtes terrain menées sur la question au
Maghreb, des jeunes de 17/18 à 30/35 ans. Beaucoup sont des élèves ou des
étudiants qui ont stoppé leur scolarité. Dans ce sens, on ne peut parler à leur
propos
d e
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pauvres, surtout à un âge où ils sont supposés s'ouvrir sur le marché de l'emploi
et sur la vie.
La pauvreté n'est pas celle où ils se trouvent eux-mêmes au moment où ils se
sont mis en tête d'émigrer. C'est plutôt celle qu'ils craignent, c'est-à-dire un
ensemble diffus d'appréhension, d'inquiétude sur l'avenir, de précarité et
d'absence de vision et, de plus en plus souvent, d'espoir.
C'est plutôt une pauvreté ambiante, pesante, diffuse, faite de craintes, de
doutes, d'indécision. Nourrie par la pauvreté de la famille, dont la plupart des
membres ne travaillent pas, et par l'insuffisance des ressources des parents.
Une pauvreté née aussi des attentes/espoirs de ces mêmes parents, de cette
même famille, que l'enfant, le fils, la fille ou le cousin parte au plus vite, pour
s'enrichir rapidement. Faire au moins autant que les enfants des voisins, partis
quelque temps auparavant. Partir pour se prendre en charge soi-même et aider
ses parents à prendre en charge le reste des frères et sœurs. Ramener voiture et
cadeaux. Faire la fête un mois par an, celui du retour, et montrer que l'on a
«réussi».
La pauvreté, c'est aussi l'absence de services publics, le non branchement au
réseau d'eau potable ou à celui de l'assainissement, l'éloignement de l'école et
des centres de soins, l'absence ou l'insuffisance des prises en charge médicales,
etc.…
C'est aussi l'aridité de l'environnement immédiat, l'absence d'espaces verts,
l'inexistence de lieux de sociabilité, la défiguration de l'espace urbain,
l'impression qu'on manque de libertés, le sentiment qu'on a perdu sa liberté
propre et qu'il n'existe plus qu'un seul moyen de la reconquérir, partir. Et là, ce
qui est valables pour les hommes, l'est encore plus pour les jeunes femmes.
De la sorte, partir partout ailleurs, ce sera toujours mieux «qu'ici»….
Certains partent, aussi, parce que la famille ne les laisse pas travailler en liberté,
ne leur permet pas d'économiser de l'argent, puisqu'il y a toujours quelqu'un
pour venir vous emprunter votre outil de travail, vous empêcher de travailler
pour que vous l'accompagniez dans quelque course, quelque mission dont vous
2) Déclaration d'un officier de la Garde civile espagnole dans un documentaire de la 2ième chaîne de télévision
française portant sur les «Migrations irrégulières entre le sud du Maroc et les Îles Canaries». Janvier 2005.
Le Sive sera considéré comme tellement efficace que plusieurs responsables espagnols vont proposer au Maroc, dès
décembre 2004, de le soutenir auprès de l'UE pour installer un système ressemblant à ses frontières terrestres. On
pouvait ainsi lire, dans une dépêche de l' Agence de presse espagnole EFE datée du 12 janvier 2005 ce qui suit :
Para la responsable de Inmigración del Gobierno central, Consuela Rumi, «El problema por las pateras que no se
detectan no está en la ineficacia de los sistemas de vigilancia implantados, como es el caso del SIVE, sino “en la costa
de Marruecos” ».
Rumí afirmó que España pedirá a la UE que dote a Marruecos de los medios necesarios para que se instale en sus
costas un sistema de vigilancia similar al SIVE, con el fin de complementar las medidas contra las mafias que trafican
con personas.
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ne pouvez pas, socialement, vous soustraire, ou tout simplement vous
emprunter votre argent que vous n'aurez aucune chance de récupérer.
La pauvreté, c'est aussi des rapports constamment conflictuels avec l'Autorité,
les pouvoirs politiques, notamment. Des rapports faits de crainte, parfois de
peurs, la plupart du temps d'irrespect et d'incomplémentarité.
La pauvreté, c'est aussi cette comparaison permanente, totale, cette mise en
perspective quotidienne par rapport à ce que a fait ou n'a pas fait le voisin, un
peu plus riche, dont les enfants sont partis, ou par rapport à ce qu'on voit à la
télévision tous les soirs, et qu'on sent tellement proche, puisqu'il suffit d'y aller…
Si on n'a pas saisi tous ces éléments constitutifs de la «pauvreté», c'est-à-dire
une pauvreté d'abord relative, on ne comprendra rien à cet état de fait qui fait
émigrer des citoyens par milliers sitôt qu'ils ont pris conscience de leur situation
réelle et de leurs moyens, leur fait changer de continent, puisque la pauvreté
absolue, la pauvreté-indigence, elle, elle ne permet pas de s'en aller.
C'est tout cela qui fait qu'aujourd'hui, un projet de migration, même pensé et
exécuté individuellement, est d'abord un projet de groupe, de famille ou de
tribu. C'est-à-dire quelque chose de réfléchi, mûri et préparé longtemps à
l'avance. L'échec, par refus de partir au dernier moment, ou par obligation de
retour une fois qu'on est parti, y est perçu comme une défaite, une sorte
d'infamie pour la personne du migrant-non-parti et pour son groupe familial.
Dans ce même sens, la prévention, c'est-à-dire, l'action de réduire les migrations
ne peut réussir que ci elle agit sur le groupe, c'est-à-dire si elle permet
d'améliorer les conditions de vie de l'ensemble et non pas d'une partie des
composantes de cet ensemble.
2. Principales évolutions ayant affecté les migrations
irrégulières entre l’Afrique du Nord et l’Europe au cours
des dernières années
Les migrations irrégulières ont connu au cours des dernères années, et surtout
durant les tout derniers mois de 2004, un certain nombre de changements
quantitatifs et qualitatifs qui en determinent aujourd’hui les contours
essentiels, tout autant que pour la période à venir.
Quantitativement, l’impression qui prévaut au cours de l’année 2004 est celle
3) Données publiées le 7 janvier 2005 à Madrid par le Secrétariat d’Etat espagnol à l’immigration. MAP.
7/1/2005. C’est dans ce sens que la Secrétaire d’Etat espagnole chargée de l’immigration avait souligné, fin
décembre, l’importance des efforts déployés par le Maroc en 2004 pour freiner l’immigration clandestine
ainsi que le renforcement “spectaculaire” de la coopération avec l’Espagne dans ce domaine.
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d’un reflux relatif après la poussée des années antéieures. Un tel reflux s’est
accompagné cependant d’une multiplication des voies de passage et d’une plus
grande diversification dans l’origine des migrants.
Par ailleurs, le cadre aussi bien national, régional que international où
s’effectuent les migrations, notamment irrégulières, a connu au cours des
dernières années une tournure fondamentalement différente par rapport aux
tendances enregistrées avant 2001.
Ainsi, alors même que le nombre de migrants irréguliers entre les côtes de la
Méditerrannée occidentale, entre le Maroc et l’Espagne, semble être sur le
recul, surtout au cours des 2 dernières années, la question migratoire a connu
des évolutions très marquées consistant notamment en :
• Une forte radicalisation ;
• Une forte imbrication entre migrations et terrorisme ;
• Une accentuation des risques.
2.1- Evolution du nombre de migrants irréguliers au cours
des dernières années
Sans que l’on puisse savoir exactement le nombre de migrants irréguliers
parvenant à traverser la Méditerranée, aussi bien par les côtes marocaines que
tuniso-libyennes, ou l’Atlantique, entre les côtes sud-marocaines et les
Canaries, il apparaît, au vu des données fournies par les autorités espagnoles
et marocaines, que le nombre de migrants en situation irrégulière arrêtés par
les unes et par les autres a fléchi en 2004 par rapport à 2003, et ce en raison
d’une plus grande étanchéité des voies de passage consécutive à une fermeté
accrue des contrôles, côté marocain, et à l’entrée en plein exercice du Système
intégré de vigilance extérieur espagnol (SIVE) installé dès 2002 au sud de
l’Andalousie.
Ce système, dont la mise en place définitive - en tous les cas, pour ce qui a été
programmé à son sujet jusqu’à présent - est prévue pour 2008 se présente dans
une configuration quasi-militaire (puisqu’il n’y manque que la possibilité de
tirer «sans les sommations d’usage» sur les migrants) se décline comme indiqué
ci-après :
Tableau 4 : Evolution des moyens du SIVE entre 2004 et 2008
2004 Fin 2005 Fin 2008
4) Agence de presse espagnole EFE, le 10 octobre 2004.
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Stations fixes 18 25 25
Unités mobiles
de vigilance 2 13, en 2006
Patrouilleurs haute
mer ; + de 30 m 3 14 16
Embarcations
moyennes à
grande vitesse 9 33 44
Patrouilleurs légers 5 11 11
Source : Journal El Païs (Madrid). N° daté du 11 octobre 2004.
Le SIVE, ainsi présenté, va avoir en mer une très grande efficacité, l’un de ses
serveurs déclarant début 2005 que «Sur 100 migrants qui prennent la mer de
façon irrégulière, 95 sont arrêtés et 5 sont probablement morts…»2.
De la sorte, alors que les statistiques disponibles jusqu’en 2002, montraient, tel
qu’indiqué au tableau ci-après, une augmentation continue du nombre de
migrants arrêtés (et donc du nombre de migrants ayant réussi à «passer»), on
a pu enregistrer au cours de 2004 une inflexion importante.
Tableau 5 : Evolution du nombre de migrants arrêtés entre 1996 et 2000
Arrestations par nationalité
Années Marocains Algériens Subsahariens Autres
1996 6.701 86,5 815 10,5 142 1,8 83 1,0
1997 5.911 80,4 1.050 14,2 113 1,5 274 3,7
1998 5.724 81,4 1.002 14,2 76 1,0 229 3,0
1999 5.819 81,0 661 9,2 148 2,0 550 7,6
2000 12.858 76,1 253 1,5 3.431 20,3 343 2,0
5) Ministère de l’Intérieur espagnol, Délégation du Gouvernement pour les Etrangers et l’immigration.
Balance 2003. Madrid
6) La notion de «tentative de migration clandestine» signfie tout migrant subsaharien arrêté au Maroc en
situation irrégulière (qu’il soit arrêté sur une embarcation ou en attente de départ). Pour les Marocains, cela
indique toute arrestation d’une personne déjà embarquée sur une patera ou sur le point d’embarquer,
comme cela concerne toute tentative visant la migration, comme par exemple tenter de s’infilter dans un
port, ou sur une route menant à un port dans un véhicule (en général un canion) sensé y conduire. En outre,
les mêmes personnes peuvent être arrêtées plusieurs fois la même. Chaque arrestation correspondra à une
tentative.
7) Agence de presse marocaine, MAP. Le 24 décembre 2004
8) Journal La Vanguardia, Barcelone, du 19 août 2004.
9) Al Ittihad Al Ichtiraki et Libération (Casablanca) du 2 novembre 2004.
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Source : Journal El Païs, 6 octobre 2002. Madrid, Espagne.
Tableau 6 : Arrestations totales côté espagnol
(toutes nationalités – voies maritimes)
Années Voies maritimes
Détroit de Gibraltar Îles Canaries
1993 4952
1994 4189
1995 5287
1996 7741
1997 7348
1998 7031
1999 7178 875
2000 16885 2.387
Dans ce sens, Le nombre d’immigrés clandestins arrêtés s’est élevé entre le 1er
janvier et le 31 décembre 2004 à 15.675 personnes contre 19.176 l’année
précédente à leur arrivée sur les côtes de la péninsule ibérique par le détroit de
Gibraltar et aux Îles Canaries3.
Le nombre de «pateras» saisies s’élève à 740 en 2004 contre 942 en 2003, soit
une baisse de 21 %. Eu outre, signe d’une plus grande vigueur, 283
responsables des embarcations qui ont servi pour la traversée ont été
incarcérés, soit 26 % de plus qu’en 2003.
Les naufrages enregistrés en 2004 s’élèvent à 14 au total, soit un de plus qu’en
2003, mais le nombre de cadavres retirés de la mer (81) a chuté de 20 %. Le
nombre de rescapés est également en baisse de 17 % (339), alors que le
nombre de disparus (60) est deux fois moins important qu’en 2003.
Les mêmes données montrent, par ailleurs, que la traversée par l’Atlantique
vers les Iles Canaries est désormais préférée au passage par le Détroit de
Gibraltar - en raison notamment de l’entrée en «plein rendement» du SIVE
10) Au cours du dernier week-end du mois de septembre 2004, 125 migrants clandestins ont été arrêtés à
la frontière entre le Maroc et la Mauritanie. Parmi eux, il y avait 70 personnes d’origine indoue et
bangladeshie. De même, le 29 novembre 2004, les garde-frontières espagnols ont annoncé avoir intercepté
39 ressortissants indiens et trois marocains qui se trouvaient à bord d’une embarcation de fortune à 5
kilomètres au large de Fuerteventura, une des Îles de l’archipel des Canaries.
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dans les eaux du Détroit. Quelque 8.426 candidats à l’immigration clandestine
ont été arrêtés à leur arrivée aux Canaries en 2004, soit moins de 10 %, mais la
baisse est plus significative dans la zone du Détroit où le nombre d’étrangers
interceptés (7.425) a chuté de plus de 26 %.
Autre signe significatif de la rigueur du SIVE, les Baléares font en 2004 leur
apparition pour la première fois dans les statistiques de l’immigration
clandestine en Espagne après l’arraisonnement d’une embarcation avec quatre
personnes à bord.
Elle avait relevé que 400 filières de trafic d’êtres humains ont été ainsi
démantelées et 26.000 tentatives d’immigration clandestines avortées, dont celles
de 17.000 subsahariens, et ce dans des opérations menées à l’intérieur du Maroc.
Par pays d’origine des migrants, 5.864 migrants clandestins arrêtés dans les
eaux territoriales espagnoles entre janvier et septembre 2004 sont d’origine
marocaine, 1.860 sont maliens, 1094 viennent de Gambie et 332 de Guinée (le
reste : Côte d’Ivoire, 226 ; Ghana, 220; Soudan, 202 ; Libéria : 173 ;
Mauritanie : 171 ; Nigeria : 163 ; Guinée-Bissau : 158 ; Inde: 146 ; plus des
migrants de 34 autres nationalités)4.
En 2003, à la suite du développement des opérations de contrôle et de lutte
contre l’immigration clandestine via les voies maritimes, le nombre d’étrangers
arrêtés à l’occasion de tentatives d’entrée irrégulière en Espagne avait
augmenté de 15,03 % par rapport à 2002, atteignant le chiffre de 19.176,
contre 21.682 en 2002.
Les arrestations dans les eaux du Détroit ont été presque de même niveau :
9794 que celles enregistrées au large des Îles Canaries : 9.3825.
De leur côté, les autorités marocaines ont annoncé le 24 décembre 2004 que
le nombre de «candidats à la migration clandestine» arrêtés au Maroc au cours
de l’année 2004 a connu une forte baisse, aussi bien au nord du pays, que dans
la zone saharienne, face aux Îles Canaries. Selon ces autorités «Les actions
multiformes ont permis, durant l’année 2004, l’avortement de plus de 26.000
tentatives d’immigration clandestine, dont 4.989 dans la région du Sud du
Royaume en face des Iles Canaries, ainsi que le démantèlement de 423 réseaux
de trafic des êtres humains. Sur les 26.000 tentatives6, 17.000 sont le fait de
citoyens de pays subsahariens.
11) Agence de presse espagnole EFE. 16 octobre 2004.
12) La Libye, où une délégation de l’Union européenne inspectait début décembre 2004 des camps où sont
regroupés des migrants «irréguliers» dans la plupart des grandes villes libyennes, déclarait (le 16 décembre
2004) par la voix de son président «qu’elle ne serait pas le gendarme de l’Europe en Afrique» en demandant
par la même occasion la réunion «d’une conférence internationale sur les migrations en Afrique».
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En comparaison avec l’année 2003, le renforcement des mesures de contrôle a
permis la baisse de 26 % des tentatives d’immigration illégale vers la péninsule
ibérique en général et de 44 % vers les Iles Canaries»7.
Pour la seule région saharienne, les autorités chargées de la sécurité ont
annoncé l’arrestation, au 15 août 2004 de 3.400 migrants clandestins, dont
2.744 originaires de pays sud-sahariens, 331 Asiatiques et 229 Marocains. Elles
ont aussi annoncé le démantèlement de 34 réseaux de trafic de personnes,
dont 1 à 100% mauritanien et la destruction de 113 patéras.
Pour ces mêmes autorités, 90 % des immigrants étrangers arrêtés au Sahara
viennent du nord du Maroc, à partir de la frontière algéro-marocaine (à 1.600
km de là) et une minorité vient de Mauritanie8.
Et, de fait, la gendarmerie de ce dernier pays a annoncé l’arrestation, au nord
du Sahara mauritanien (à 300 km au nord-est de Zouérate), le 31 octobre 2004,
de 52 migrants (dont 19 Ghanéens, 17 Maliens et 16 Gambiens). Ceux-ci ayant
déclaré avoir payé 800 euro chacun pour être conduits dans la région de
Layoune (capitale du Sahara) pour tenter de rejoindre les Îles Canaries9.
2.2- Multiplication des voies de passage et plus grande diversification
dans l’origine des migrants
Tous les migrants, candidats au passage par voie maritime (aussi bien par le
Détroit de Gibraltar que par les Îles Canaries) vers l’Espagne ne viennent pas
d’Afrique. Ainsi, à titre d’illustration, et après de nombreuses arrestations en
2003 et 200410 au Sahara, entre le Maroc et la Mauritanie, de migrants
d’extrême orient (Bengalais, Indous, Pakistanais…) en partance pour les
Canaries, il est apparu progressivement qu’une nouvelle composante est entrée
«en jeu», dans l’alimentation des flux de migration vers l’Europe. Cette
nouvelle composante était le Front Polisario, qui dispute au Maroc le Sahara
ex-espagnol.
Une telle supposittion, avec toutes les implications qu’elle induit notamment au
titre des dangers encourus par les migrants potentiels dans des zones de
conflits, est devenue une réalité au cours de l’automne 2004, aux Nations Unies.
13) Les équipements retenus dans le cadre de ce programme seront constitués de moyens mobiles de
détection (radars), d’observation et d’identification (caméras infrarouges), de détection de passage (senseurs
électromagnétiques, sismiques ou acoustiques), de transmission (moyens fixes, mobiles et portatifs), de
surveillance (jumelles), d’intervention (véhicules 4x4 et deux roues), de transport (camions 4x4) et de secours.
Ces équipements seront organisés en Unités Mobiles Opérationnelles (UMO). Agence marocaine de presse,
MAP. 20 décembre 2004.
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En effet, le rapport du Secrétaire général au Conseil de Sécurité des Nations
Unies sur la situation concernant le Sahara occidental, présenté à New York le
20 octobre 2004, pour prolonger le mandat de la force de paix internationale
(MINURSO) dans la région, a relaté que :
«Le 3 mai 2004, le Front Polisario a informé la MINURSO qu’un groupe de 23
personnes en provenance du Bangladesh et de l’Inde avait été hébergé par ses
forces militaires, à proximité du site de la Mission à Mijek. Le 2 septembre, il l’a
également informée que 20 personnes en provenance du Pakistan avaient été
découvertes à proximité du site qu’elle occupe à Tifariti. Les deux groupes ont
affirmé qu’ils avaient été abandonnés dans le désert par leurs guides, lesquels
leur avaient promis le passage en Europe. Les deux groupes sont actuellement
hébergés par le Polisario. L’Organisation internationale pour les migrations
(OIM) prend actuellement des dispositions en vue de leur rapatriement via un
pays voisin. On s’efforce aussi de mettre au point une approche coordonnée
entre les parties, les pays voisins et les autres parties intéressées concernant ce
qui semble être un phénomène croissant de migrations illégales vers l’Europe,
à travers le Sahara occidental».
Par ailleurs, tous les migrants accostant aux Îles Canaries ne viennent pas du
Maroc, un exemple en est l’annonce le 15 octobre 2004, par les gardes-côtes
espagnols de l’arrestation au large de Fuerteventura (Îles Canaries) de 176
migrants clandestins subsahariens sur un bateau en provenance de Guinée
Bissau11.
De même, tous les passages par voie maritime de migrants irréguliers vers
l’Europe, ne se font pas entre le Maroc et l’Espagne, mais se passent aussi entre
la Libye et la Tunisie, d’un côté, et l’Italie, de l’autre. Ainsi, au cours de l’été
2004, l’Île italienne de Lampéduza a reçu un flot continu de migrants en
provenance d’Afrique du Nord (dont des Tunisiens, des Algériens, des
Marocains, des Egyptiens et autres autres Africains du sud du Sahara,
notamment). Le nombre de ceux-ci a atteint, fin septembre 2004, plus de 9.000
migrants alors qu’il ne s’était élevé qu’à 6.500 migrants irréguliers en 2002 et
6.000 en 2003.
L’apparition de la libye, pays peu peuplé et riche en pétrole (où résident depuis
de longues années plus de 2 millions d’immigrés du Sud du Sahara, et plusieurs
milliers de Marocains, de Tunisiens, et autres Egyptiens) comme «nouveau pays
14) A précisé à l’Agence France presse un porte-parole de la police espagnole. AFP, 5 novembre 2004.
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de transit» est à considérer en rapport avec la volonté de l’Etat libyen et toutes
les initiatives qu’il a prises au cours de l’année 2004 pour réintégrer la
communauté internationale12. Les migrants se trouvant en Libye y ayant accédé
d’abord pour y travailler, conformément à la volonté exprimée en de
nombreuses circonstances par les autorités de ce pays (et notamment pour
réagir à «la passivité arabe» face aux sanctions américaines qui lui ont été
appliquées entre 1986 et ébut 2004).
3. Autres évolutions qualitatives
3.1- Une radicalisation de plus en plus marquée
Une telle radication apparaît à travers, notamment :
• Des lois sur les étrangers plus restrictives.
La loi marocaine, adoptée à l’unanimité du parlement à la suite des attentats
de Casablanca (du 16 mai 2003) et publiée en novembre 2003 (suivie dès le mois
de février 2004 par une loi tunisienne sur le même sujet) en est une parfaite
illustration, qui indique un retournement total de tendance, dans tous les cas,
au niveau de l’approche législative et réglementaire de l’un des pays de
migration de transit les plus importants au Maghreb
La constitution (reconstitution) du cadre législatif se fait parallèlement à une
criminalisation progressive des migrations (plus forte imbrication de la
criminalité organisée) où les services de sécurité sont devenus des
interlocuteurs et des décideurs importants. C’est notamment dans ce sens qu’il
faut comprendre la «Convention de financement relative à la gestion des
contrôles frontaliers entre le Maroc et l’UE» signée, le 20 décembre 2004, et
portant sur un programme de «gestion des contrôles frontaliers», côté
marocain, doté de 40 millions d’Euros.
Ce programme, intégré par l’UE, aux différents projets MEDA 2002-2004
s’articule autour de 4 composantes à savoir, l’appui institutionnel, la formation,
la sensibilisation et l’équipement.
Les 2 premières composantes, ainsi que la quatrième, ciblées par ce programme
15) L’Express, Paris, semaine du 25 novembre 2004 et le Figaro, Paris, le 25/11/2004.
16) Agence France Presse (AFP). 2 janvier 2005.
17) AFP. 10 novembre 2004.
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(la composante “appui institutionnel” qui consiste en la consolidation de
l’aspect opérationnel de la Direction de la Migration et de la Surveillance des
Frontières, de l’Observatoire de la migration et des Comités locaux et la
composante formation, destinée à la mise en place des programmes de
formation au profit des Unités en charge de la lutte contre la migration
clandestine) sont tout particulièrement destinées à rendre plus étanches les
frontières marocaines aux migrations irrégulières, en mettant à la disposition
des forces de sécurité déployées par le Maroc des équipements de haute
technologie, de surveillance et de contrôle13.
• Une approche sécuritaire renforcée, dont les pourtours apparents sont,
des deux côtés de la Méditerranée, des actions terrain symboliques ou
presque d’ordre militaire, et un discours de plus en plus musclé, relais
d’opinions publiques chez qui l’inquiétude a tendance à prendre la place
d’une tolérance qu’elles semblent presque regretter à présent :
Pour les actions terrain, il y lieu de relever :
a- La mise en place, entre Tarifa et Cadiz, dans le sud de l’Espagne, du
Système intégré de vigilance extérieure (SIVE). Entamé en 2002, ce
système devra être complètement installé en 2008. Avec un coût global
de 260 millions d’euro, et doté de moyens quasi-militaires, il devrait
permettre selon ses concepteurs de rendre les côtes sud-espagnoles (et
sud-européennes) infranchissables aux migrants irréguliers.
b- La constitution de patrouilles communes maroco-espagnoles (dès
début 2004 dans le Détroit de Gibraltar et à partir du 15 novembre 2004
au large de l’Atlantique, entre les côtes marocaines et les Îles Canaries )
c- L’annonce (le 10/11/2003) à Rabat de la mise en place d’une Direction
de la migration et de surveillance des frontières. Cette direction semble
avoir été déléguée à la Direction de surveillance du territoire (DST) qui
paraît avoir pris en charge essentiellement les réseaux de «trafiquants de
migrants».
d- Le renforcement des contrôles aux ports et aéroports européens, dans
ce sens, la police espagnole a annoncé, début novembre 2004, qu’elle
allait affecter quelque 300 agents supplémentaires au contrôle des
18) Le Maroc a été informé au début du mois de novembre 2004 par les autorités algériennes de
mouvements de troupes à ses frontières pour faire face aux différents trafics qui s’y déroulent, et notamment
pour réduire les flux migratoires entre les deux pays. Hebdomadaire en langue arabe Assahifa (Casablanca)
du 17 novembre 2004.
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frontières et à l’expulsion des clandestins. Une nouvelle unité centrale
des expulsions et rapatriements regroupant 103 fonctionnaires va être
créée, tandis que 130 nouveaux policiers seront répartis dans les centres
d’internement pour sans-papiers du pays et 90 autres affectés à
l’aéroport de Madrid14. L’Unité centrale des expulsions et rapatriements
sera chargée de coordonner les centres d’internement pour étrangers, de
contrôler les clandestins purgeant des peines de prison, de rapatrier les
mineurs étrangers et d’exécuter les décisions judiciaires d’expulsions. 130
policiers seront en outre déployés dans les centres d’internement pour
clandestins, dont 50 au port d’Algésiras, où sont regroupées les
personnes originaires de pays subsahariens entrées en Espagne à partir
de Sebta et Melilla ainsi que de l’archipel des Canaries.
e- Les actions de refoulement immédiat enteprises par les autorités
italiennes à l’encontre des migrants qarrivés sur l’Île de Lempeduza au
cours du mois de septembre 2004.
Au niveau du discours, on peut citer, par exemple, le Ministre français de
l’Intérieur lorsqu’il a relevé la lutte contre l’afflux de migrants clandestins au
rang d’«enjeu républicain» qui demande à être renforcé, en fixant l’objectif de
20.000 reconduites aux frontières en 2005 contre environ 15.000 en 200415.
A ce niveau également, on peut reprendre la déclaration du Ministre espagnol
du travail, faite le 2 janvier 2005, selon laquelle le Maroc (qui a dopté une loi
sur les migrations très restrictive, qui contribue à des patrouilles communes
avec l’Espagne, ou qui a transformé progressivement son principal port pour
voyageurs – Tanger, en l’occurrence – en véritable site militaire, etc…) «a accru
sa coopération. Cependant, nous continuons de penser qu’il doit l’augmenter
davantage. Le gouvernement espagnol va être plus exigeant sur ce point». Cela
tout en rappelant que le trafic d’immigrants clandestins provenant des côtes
africaines, essentiellement marocaines, a diminué en 2004 par rapport aux
deux années précédentes16.
On peut aussi citer, dans le même, et suite aux différents évènements que la
Hollande a vécus à la suite du meurte du cinéaste hollandais, Théo Van Gogh,
le 2 novembre 2004, une enquête d’opinion selon laquelle 40% des
Néerlandais souhaiteraient que les 900.000 musulmans du pays (dont la plus
grande partie est constituée de Marocains, et de Marocains naturalisés
19) Le Monde Diplomatique. Janvier 1999.
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hollandais) sur 16 millions d’habitants que compte le pays, ne “se sentent plus
chez eux”. Alors que, pour 80% des Hollandais, des mesures plus dures doivent
être prises pour l’intégration des immigrés, l’assassinat par un musulman
extrémiste étant pour certains la preuve de l’échec de la politique d’intégration
multiculturelle des Pays-Bas17.
3.2- Une forte imbrication entre migration et terrorisme
Cette imbrication a été d’abord liée aux attaques terroristes contre les Etats-
Unis (New-York, Washington, 9/11/2001), contre le Maroc (Casablanca,
16/5/2003) et contre l’Espagne (Madrid, 11 mars 2004).
Elle est désormais aussi liée (d’une autre façon) aux événements que vit la
Hollande depuis le début du mois de novembre 2004.
De fait, les migrations d’une façon générale, et entre l’Afrique et l’Union
européenne en particulier, ont pris une tournure beaucoup moins «anodine»,
en devenant soumise à une approche beaucoup plus politique et sécuritaire
depuis 2001.
Les contrôles des migrants sont devenus aussi, implicitement, des contrôles
contre les terroristes (et aussi les trafiquants de drogue) d’autant que la quasi
totalité des personnes impliquées dans les attaques contre les Etats-Unis
d’Amérique et contre l’Espagne étaient d’origine étrangère (Saoudiens, en
majorité, dans le cas des EUA, et Marocains, pour la plupart des exécutants
directs, dans le cas de Madrid).
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre également les interventions des forces
de sécurité algériennes, aidées par la logistique américaine et celle de l’OTAN,
aussi bien aux frontières sud de l’Algérie, qu’à la frontière de ce pays avec le
Maroc18.
3.3- Une accentuation des risques
• Les migrations se font désormais essentiellement à travers des
«trafiquants de personnes» de plus en plus déterminés. Ceux-ci semblent
20) Le gouvernement marocain s’est déclaré le 14/12/04 opposé à l’idée de créer, au Maghreb, des centres
de rétention pour les clandestins originaires de pays d’Afrique sub-saharienne qui tentent de gagner
l’Europe, a déclaré le ministre de l’Intérieur, Mostapha Sahel. “Le Maroc n’est pas convaincu de la création
de ces centres de rétention dans les pays maghrébins” comme le suggèrent certains pays européens, a dit le
ministre, en réponse à une question devant le parlement marocain.
“L’approche doit être économique dans le cadre d’un partenariat avec les pays subsahariens”, a ajouté M.
Sahel. Dépêche de l’Agence France Presse (AFP), le 14 décembre 2004.
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aussi avoir augmenté le prix qu’ils demandent aux migrants comme ils
paraissent vouloir prendre moins de risques pour eux-mêmes. C’est en ce
sens qu’il faut comprendre le fait qu’ils laissent les migrants partir seuls sur
les embarcations qu’ils leur fournissent et qu’ils prennent beaucoup de
temps pour préparer les «traversées». Ainsi les préparatifs pour la
tentative de transbordement qui a fini par un drame, début octobre 2004
sur les côtes tunisiennes, a commencé dès le mois de mai 2004 au Maroc.
• Les coûts humains sont aussi de plus en plus élevés: Îles Canaries (32 noyés
le 12 août 2004 – bateau transportant 41 personnes; 7 noyés, le 12
novembre 2004, 15 noyés le 23 décembre 2004); Côtes tunisiennes (2/3
octobre 2004, 65 noyés sur 75 personnes à bord d’une embarcation en
partance pour l’Italie), Détroit de Gibraltar (25 Octobre 2003,37 noyés
marocains)…
3.4- Un passage progressif du bilatéralisme au multilatéralisme
La tendance aujourd’hui, et depuis le Traité d’Amsterdam de 1999, est que plus
aucun volet des questions migratoires ne soit traité bilatéralement entre un
pays de l’UE et un pays tiers. Ceci a été confirmé par l’adoption de l’Agenda de
la Haye en novembre 2004.
Parallèlement, de nouvelles demandes (initiatives) européennes se sont
exprimées dont celle d’installer sur des pays de transit, à l’extérieur de l’espace
européen, des Centres de transit ou camps de tri ou guichets d’accueil
En réalité, il y a eu passage du concept de «frontière unique» à instaurer par
les pays de transit/départ (et fondé sur une approche élastique des frontières
maghrébines), aux centres de transit (centres de concentration, guichets
d’information…).
L’approche frontière-unique a consisté, selon différentes demandes de l’UE,
pour les pays du Maghreb à :
• Mieux contrôler et réduire les sorties à partir de leurs territoires vers le
nord ;
• Essayer de garder le plus de migrants clandestins subsahariens sur leurs
territoires ;
• Mieux contrôler et réduire les entrées par leurs frontières sud.
21) A l’image de la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone, tenue les 27 et 28 novembre 1995.
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De là, l’impression qui s’installe, pour une partie de l’opinion publique
maghrébine, d’une espèce de volonté inavouée d’enclavement du Maghreb sur
le plan humain, puis, à défaut, l’idée de création de Centres d’accueil à ses
frontières sud.
Cette idée remonte, dans les faits, au début des années 1990, lorsqu’en 1991,
Les ministres européens chargés de l’immigration avaient adopté (le 30
novembre) la notion de « pays tiers sûr » : les demandeurs d’asile tentant
d’entrer dans le territoire de l’Union en provenance de l’un de ces pays lui sont
renvoyés sans que leur demande soit même examinée. En déclarant « sûrs » les
pays d’Europe centrale et orientale, l’UE avait voulu se doter d’un « cordon
sanitaire » le long de ses frontières à l’Est. Dans cette stratégie, les pays situés
à l’est et au sud de l’Europe devaient remplir une double fonction. D’un côté, il
leur était demandé de contenir l’immigration en modernisant leurs techniques
de contrôle aux frontières grâce à l’aide technique et financière de l’UE. Ils
deviennent des «Etats tampons», responsables de l’accueil des demandeurs
d’asile, et fortement incités à conclure avec les Quinze des accords les
contraignant à réadmettre les immigrés illégaux. De l’autre côté, aux termes
d’accords signés avec l’UE, ces pays constituent un gisement de travailleurs
temporaires à faible coût19. Et au mois de juin 2003 au sommet de
Thessalonique, le Conseil de l’Union européenne - alors même qu’une partie
des anciens «pays tampons» de l’est allaient accéder à l’UE, en mai 2004 -
reportait, sans la repousser explicitement, une proposition britannique
d’installer des centres de traitement des demandes d’asile au-delà des
frontières européennes.
Aujourd’hui, le projet «d’externaliser» la procédure d’asile européenne semble
revenir en force avec l’initiative italo-allemande rendue publique au mois
d’août 2004. Sous le nom de «portails d’immigration», il s’est agi pour les
ministres de l’Intérieur allemand et italien, de créer une «institution
européenne» chargée du tri des demandeurs d’asile et des migrants dans des
camps situés hors des frontières de l’Union.
Soutenue de nouveau par l’Allemagne et l’Italie, notamment lors de la
rencontre de ministres de l’intérieur de l’Union européenne à Florence, le 25
octobre 2004, cette option a été refusée par les Espagnols et les Français.
Comme elle l’a été par les libyens, les Tunisiens, les Algériens, puis, enfin, par le
Maroc (dans une déclaration du Ministre marocain de l’intérieur devant le
parlement le 14 décembre 2004)20.
Pour le Ministre français des affaires étrangères, en particulier, la France est
opposée à l’idée d’établir des centres de ce type en dehors de l’Union
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européenne, parce que cela «créerait une sorte de premier filtrage des
candidats à l’immigration et à l’asile».
Dans les faits, en plus de constituer un appel à la migration illégale, de
concentrer les flux d’immigration illégale dans des lieux sans aucune capacité
d’accueil et de favoriser des filières délictueuses qui tireraient davantage de
profits des trafics de personnes en situation précaire, la proposition de les
mettre en place paraît soulever plus de questions et poser encore plus de
problèmes qu’elle ne donne de réponses ou ne présente de solutions.
4. Quoi faire et comment?
Toutes les évolutions quantitatives et qualitatives qui ont été présentées ci-
dessus montrent bien que toute intervention crédible, pour réduire l’ampleur
du phénomène migratoire à moyen et long terme, et en limiter, à court terme,
les effets négatifs de toutes natures que subissent aussi bien les pays de départ
que les pays d’accueil et les migrants eux-mêmes tout au long du processus
migratoire, doit s’articuler autour d’un ensemble de volets - sécuritaire certes,
mais aussi économiques et sociaux - et doit être conduite d’abord au niveau des
pays de départ.
Au demeurant, pour qu’il y ait des résultats concrets sur le terrain, en termes
de réduction de la pauvreté, d’accroissement de l’emploi, de relèvement du
niveau éducatif de la population, d’amélioration du cadre de vie, d’installation
de la sécurité et de la stabilité, il y aurait besoin d’un renforcement du
partenariat euro-méditerranéen et d’une approche concertée, plus dynamique
et volontariste, entre groupes régionaux d’Afrique, l’Union européenne, le
Japon, les Etats Unis d’Amérique, les organismes des Nations Unies spécialisés
dans le développement et les instances financières internationales, notamment
le FMI et la Banque mondiale.
Cette approche devrait, plus particulièrement, être conduite par les ensembles
aujourd’hui les plus directement concernés par les migrations et les problèmes
de développement en Afrique. Il s’agit de l’Union européenne et du Maghreb,
en tant que groupes politico-économiques, en plus de l’ensemble des pays
subsahariens de départ.
Les problèmes posés et les populations concernées à l’heure actuelle et dans les
années à venir sont tels qu’il y a besoin d’une Conférence euro-africaine21 pour
discuter les fondements d’un cadre multilatéral de dialogue et de coopération
entre l’Union européenne et les pays du Maghreb et les principaux pays de
départ de migrants illégaux d’Afrique sub-saharienne.
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Cette conférence devrait viser, normalement, l’institution d’un «partenariat
politique et de sécurité», à l’image de ce qui a été convenu en 1995 entre
l’Union européenne et pays du sud de la Méditerranée, pour faire face à court
et à moyen termes au flux de migrations illégales, mais elle devrait surtout
aborder le long terme en instituant un «partenariat économique et de
développement» seul en mesure de réduire les pressions migratoires dans un
continent bientôt peuplé de plus d’un milliard de personnes.
Ce partenariat euro-africain, vu l’urgence des problèmes posés par les
migrations illégales à l’heure actuelle et vu l’ampleur qu’elles peuvent
atteindre dans les années à venir, doit être fondé sur une volonté politique
forte et sur un engagement économique réel, pour lutter contre la pauvreté et
asseoir le développement, dans les régions les moins nanties de l’Afrique sub-
saharienne.
Plus spécifiquement, la création d’emplois au Maghreb à un niveau significatif
réduirait la pression migratoire à partir de cette région. Cela conduirait, en
particulier, à l’atténuation des flux de migration irrégulière, ce qui réduirait
autant la présence de réseaux illégaux organisant cette migration, et
permettrait la disparition de cet élément qui représente un facteur d’appel
important des migrations irrégulières à partir des zones subsahariennes. La
diminution du nombre de migrants irréguliers et légaux à partir des différents
pays du Maghreb, comme cela s’est réalisé progressivement depuis le début des
années 1980 pour des pays comme le Portugal et l’Espagne, et depuis le milieu
des années 1970 pour l’Italie - qui n’ont commencé à se développer
véritablement que grâce à leur intégration à l’Europe et aux ressources qu’ils en
ont retirées pour développer les régions les plus attardées de leurs territoires -
permettra subséquemment de «libérer» une plus grande place aux migrants
d’Afrique subsaharienne dans les différents pays européens qu’ils cherchent à
atteindre.
Ces politiques ont cependant besoin, pour être enclenchées et pour durer, de
l’appui et du support des pays riches, notamment de l’Union européenne.
Comme elles ont besoin d’être initiées dans les principales zones
subsahariennes de départ des migrants clandestins.
Pour cela, il y a lieu de répertorier les possibilités pour créer des activités
productives, génératrices d’emplois et de richesses. Celles-ci se dégageraient, en
particulier à travers :
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Propositions
• Un ciblage très précis des zones où il est possible d’intervenir avec le
maximum d’efficacité.
• Un recours préférentiel à la coopération décentralisée, c’est-à-dire à la
prééminence donnée dans les différentes interventions à des collectivités
locales relevant aussi bien d’une organisation moderne que de
communautés traditionnelles, moins sujettes à des questionnements sur
l’absence de démocratie ou sur la corruption, par exemple.
• Un recours pertinent aux ONG de développement qui ont fait leurs
preuves aussi bien chez les pays donateurs que chez les pays
récipiendaires.
• Un choix concerté, mais très précis des projets, en fonction des différentes
situations locales et des moyens qu’il est possible de mobiliser.
• Un accompagnement pointu de tout projet d’actions de formation et de
conscientisation des différents intervenants, aussi bien au niveau des
donateurs et prestataires de services que des bénéficiaires.
• Le ciblage de chaque projet sur une région bien déterminée en tachant de
concentrer ses retombées sur une communauté particulière pour que les
premiers effets atteignent un seuil critique qui doit servir comme
référence en vue de reprendre un projet similaire dans un espace
géographique mitoyen, et ce en créant de proche en proche des effets de
propagation et d’émulation.
• La considération de la formation comme l’une des bases de réussite de
tout projet, en accompagnant toute action de développement d’un effort
d’alphabétisation de base et d’apprentissage pour les différents métiers
auxquels elle doit faire appel.
• Le ciblage, dans toute action, des femmes et les jeunes.
• L’harmonisation dans leurs régions d’intervention les actions des
différentes agences de développement relevant de l’ONU, pour en relever
l’efficience et les retombées sur les populations concernées. Des
interventions isolées dans l’espace et unidimensionnelles n’ont aucune
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portée pratique.
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Références bibliographiques
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Frontaliers», Mission d'identification au Maroc.
- Comité catholique contre la faim et pour le développement, 2001-2002, «Rapport sur
Dette & Développement, plate-forme d'information et d'action sur la dette des pays
du sud».
- Haut Conseil de coopération internationale-HCCI, 2002, «Les priorités de la
coopération pour l'Afrique subsaharienne…», Paris-France.
- Mehdi Lahlou et Al, 2002, «L'immigration irrégulière subsaharienne à travers et vers
le Maroc», Genève, ILO.
- Le Monde, 2003 et 2004 : Bilan du Monde, Paris-France.
- Le Monde diplomatique, 2003 et 2004 : L'Atlas du Monde diplomatique.
- Le Monde Diplomatique, Avril 1998.
- Le Monde Diplomatique, Janvier 1999.
- Le Monde Diplomatique, Mars 2000.
- Le Monde Diplomatique, Septembre 2001.
- Le Monde Diplomatique, Mars 2003.
- ONU, 2002 : Conférence sur le financement du développement-Monterrey, Mexique,
18-22 mars.
- ONUDI, 2001 : Programme intégré d'appui aux activités génératrices de revenus et
d'emplois pour la réduction de la pauvreté-Madagascar.
- ONUDI, 2000 : Appui à la compétitivité et promotion de la décentralisation des
activités productives.
- ONUDI, 1999 : Côte d'Ivoire : Développement durable du secteur privé.
- Sassia Spiga, 2002, «La Dynamique urbaine post migratoire à Tamanrasset», Migrinter,
Poitiers.
- Olivier PLIEZ, 2002, «Les migrations dans le Sahara libyen : approches et aspects»,
Migrinter, Poitiers.
Sites consultés : [Link] (site de la Commission économique pour l'Afrique) ;
[Link] (Banque mondiale) ; [Link] (Banque africaine de développement) ;
[Link] (FAO) ; [Link] (Comité catholique contre la faim et pour le
développement) ; [Link]
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(Programme des Nations unies pour le développement) ; [Link] (Programme des Nations
Unies de lutte contre le sida) ; [Link] (Organisation internationale du travail).
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Dépôt légal
2005/2231
ISBN
9981-76-002-6
Mise en page et suivi de fabrication
General Consulting
Rabat ‡ 2005