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Alain Beaulieu

Ce document compare les philosophies de Nietzsche et Husserl, en particulier leur intérêt commun pour l'étude du corps vivant et leur critique de la métaphysique traditionnelle. Les deux philosophes considèrent le corps comme une 'merveille des merveilles' et rejettent les explications mécanistes au profit d'une conception immanente de la vie.

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Ce document compare les philosophies de Nietzsche et Husserl, en particulier leur intérêt commun pour l'étude du corps vivant et leur critique de la métaphysique traditionnelle. Les deux philosophes considèrent le corps comme une 'merveille des merveilles' et rejettent les explications mécanistes au profit d'une conception immanente de la vie.

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ALAIN BEAULIEU

L’ENCHANTEMENT DU CORPS CHEZ NIETZSCHE


ET HUSSERL

LA MERVEILLE DES MERVEILLES

L’analogie entre les grandes préoccupations de Nietzsche et les problèmes


auxquels s’attaque la phénoménologie husserlienne constitue un thème
d’étude qui a jusqu’ici été remarquablement négligé. Bien sûr, plusieurs
raisons nous incitent à considérer les philosophies de Nietzsche et de
Husserl comme antagonistes. Il est vrai que la consolidation husserlienne
d’une communauté spirituelle n’a, selon toute vraisemblance, que bien
peu à voir avec les processus nietzschéens d’individuation, que l’élabora-
tion phénoménologique d’une théorie de la constitution est difficilement
réconciliable avec le mépris nietzschéen pour les doctrines de la connais-
sance, et que l’harmonisation du monde réalisée autour de la quête du
sens par Husserl n’a apparemment rien de familier avec la culture
nietzschéenne des instincts primordiaux. Mais les querelles d’écoles
cachent parfois certains liens de sympathie. Par delà les divergences entre
les deux philosophes, Nietzsche et Husserl partagent un intérêt commun
et plus fondamental pour l’étude de la vie. Non seulement s’entendent-ils
pour mettre la vie au service d’une critique des identités métaphysiques,
mais ils contribuent également tous deux à faire naı̂tre un nouveau
paradigme de l’immanence placé sous le signe d’un véritable enchantement
du corps.
À vrai dire, ces deux thèmes de la critique de la métaphysique et de
l’enchantement du corps n’en font qu’un seul chez Husserl et Nietzsche.
La référence husserlienne et nietzschéenne au corps vivant (L eib) vise en
effet à abolir les anciennes transcendances métaphysiques. Jan Patocka
associe d’ailleurs l’ensemble des sensations kinesthésiques par lesquelles
Husserl définit le corps vivant dans les Ideen II et III à un moyen
permettant de «remettre en question les positions de la métaphysique
traditionnelle qu’il faut dès lors ou renier ou réinterpréter.» (Patocka,
1995, p. 20) Nietzsche articule également la question de la conquête de
l’immanence au renouvellement de la conception du corps. Il reproche à
la métaphysique sa «rage secrète contre les conditions premières de la
vie, contre la valeur immodérée de la vie, et contre les partisans de la
vie» (FP 1888 14[134]), il soustrait le corps vivant à toute explication
mécaniste en conférant à la vie les pleins pouvoirs d’autoformation:

339
A.-T . T ymieniecka (ed.), Analecta Husserliana L XXXIV 339–355.
© 2005 Springer. Printed in the Netherlands.
340 ALAIN BEAULIEU

«On ne se lasse pas de s’émerveiller, écrit Nietzsche, à l’idée que le corps vivant [L eib] est
devenu possible; que cette collectivité inouı̈e d’êtres vivants, tous dépendants et subordonnés,
mais en un autre sens dominants et doués d’activité volontaire, puisse vivre et croı̂tre à la
façon d’un tout, et subsister quelque temps-: et, de toute évidence, cela n’est point dû à la
conscience. Dans ce «miracle des miracles» [«W under der W under»], la conscience n’est
qu’un instrument, rien de plus.» (FP 1885 37[4])

Le corps vivant forme une sorte de réseau composé de forces, de pulsion


et d’instincts. Il grouille d’une multitude d’êtres et de puissances (FP 1875
9[1]; 1884 26[36]; 1884 27[70]; 1885 40[15]; 1886–7 5[56]). Dans la
chapitre de son Zarathoustra intitulé «Des contempteurs du corps» (Von
den Verächtern des L eibes), ce «miracle des miracles» est associé par
Nietzsche à l’habitat merveilleux d’une grande raison considérée comme
supérieure par rapport à la simple rationalité spirituelle:

«Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton
corps [L eib], et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison. Tu dis «moi», et tu
es fier de ce mot. Mais il y a quelque chose de plus grand, à quoi tu refuses de croire, c’est
ton corps et sa grande raison; il ne dit pas mot, mais il agit comme un Moi. [ ... ] Par-delà
tes pensées et tes sentiments, mon frère, il y a un maı̂tre puissant, un sage inconnu, qui
s’appelle le Soi. Il habite ton corps, il est ton corps. Il y a plus de raison dans ton corps
que dans l’essence même de ta sagesse.»

Fait remarquable, Husserl utilise lui aussi le terme de W under pour


qualifier l’expérience du corps vivant (L eib) qui est précisément considéré
comme une «merveille des merveilles» («W under aller W under»). Husserl
retire à la théorie de la connaissance tout caractère miraculeux pour
mieux l’attribuer au Moi pur qui forme, avec le corps vivant, une «unité
duelle» (Husserl, 1982, p. 247). Cette dyade est miraculeusement consti-
tuée d’une matière non exclusivement matérielle et d’un esprit non exclu-
sivement spirituel.

«Ce sont ces connexions [entre les vécus] qui, une fois qu’on les a comprises, n’ont rien de
merveilleux. La merveille des merveilles [W under aller W under] est le moi pur et la pure
conscience: et précisément cette merveille disparaı̂t, dès que la phénoménologie tombe sur
elle et la soumet à l’analyse de l’essence. La merveille disparaı̂t en se métamorphosant en
une science entière impliquant une profusion de problèmes scientifiques difficiles. La mer-
veille est un inconcevable; le problématique en la figure de problèmes scientifiques est un
concevable, il est l’inconçu qui pour la raison s’avère concevable et conçu, dans la solution
du problème.» (Husserl, 1993, p. 89)

Husserl réaffirme ici sa critique du «caractère merveilleux» attribué par


Hermann Lotze à la connaissance (Husserl, 1975, p. 389; cf. aussi la note
du traducteur in Husserl, 1993, p. 250, note 46). La constitution des

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