Pêcheurs Migrants de Guet-Ndar
Pêcheurs Migrants de Guet-Ndar
Aichétou SECK
Membres du Jury :
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REMERCIEMENTS
Cette thèse fut une réelle aventure faite de découvertes, d’apprentissage mais surtout de
rencontres humaines très fortes qui me marqueront à jamais.
Je remercie tout particulièrement mes deux directeurs de thèse Alioune Kane et Marc
Mormont qui ont accepté de diriger ce travail. Auprès d’eux j’ai énormément appris. Je ne
saurais leur exprimer assez toute ma gratitude pour leur oreille attentive, leurs conseils et
encouragements lorsque la tâche me semblait par moments trop ardue. Leur rigueur
scientifique ne m’ont jamais fait défaut ni leurs immenses qualités humaines.
Mes remerciements les plus sincères à l’endroit de Fabienne Leloup et de Amadou Abdoul
Sow pour leur soutien et leur grande contribution à mes travaux de recherche. A Fabienne
pour sa grande disponibilité, sa simplicité, ses orientations scientifiques qui m’ont beaucoup
apportées, et son accueil si chaleureux au sein de son Université. Au Doyen Sow pour son
appui et pour les moments de recherche partagés sur le terrain.
Je tiens à remercier également les membres de mon jury de thèse, les Professeurs Serge
Schmitz, Jean François Noel et Omar Diop qui ont bien voulu se consacrer à l’examen de ce
manuscrit.
A Ndickou Gaye et Claude Séne, mes deux compagnons de galère. J’ai énormément apprécié
votre présence. Claude pour sa bonne humeur et Ndickou pour tous les moments de folies, de
stress. Vous connaitre fut très enrichissant.
Au Master Gidel où j’ai fait de formidables rencontres. A Mme Awa Fall Niang et M Alioune
Ba pour leur serviabilité, leur gentillesse et leur disponibilité. Merci à Sawdiatou Mbaye et à
Coura Kane. Un grand merci à Karim Kébé pour son aide inestimable. Je remercie également
toutes les promotions que j’ai pu ainsi côtoyer durant ces années de thèse surtout au cours des
sorties de terrain.
Je remercie Mme Khady Touré Diop ainsi que toute la Direction de la Coopération surtout
Mme Dieng et Mme Ndiaye.
Je pense aussi à mes deux fidèles amies Ndèye Diallo et Mamy Sylla qui m’ont toujours
encouragé et avec qui j’ai partagé de si beaux moments à Saint- Louis. Merci à Mame Boucar
Sène.
A mes amis du SEED- Arlon, Ganda, Thierry, Alex, Jihane, Aziz, Sitou, Léonard, Abibou. Ce
fut un grand plaisir de vous connaitre.
3
A toutes mes connaissances et amis de l’EDEQUE
Je remercie vivement Aziz Gningue et Sonia Zeghers pour leur aide apportée à notre
manuscrit.
Je ne saurai oublier la population de Guet- Ndar et de Cayar et à tous ceux qui m’ont apporté
leur aide au cours de mes missions de terrain. Un énorme merci à M Ibrahima Lo du service
des pêches de Saint- Louis et à son équipe, à Mignane Sarr, Ousseynou Niang et au Bureau
d’information des Parcs, à Bara Séne, Maimouna, Malick Dieng, Baye Diallo ainsi que tout le
comité de gestion de l’AMP de Saint- Louis. Je remercie aussi M Mbengue et son équipe du
service des pêches de Cayar. Merci à M Ndiapaly Guèye, Mar Mbaye et l’équipe du comité
de gestion de l’AMP de Cayar sans oublier Maguèye Niang et tous les vieux pêcheurs de
Cayar.
Je tiens à remercier tout particulièrement mon grand-père Gora Mbodj pour ses
encouragements et son intérêt constant à mon travail qui ne m’ont jamais fait défaut, pas plus
que ses conseils avisés. Je remercie énormément son épouse Aissatou Diallo, qui occupe une
place spéciale dans mon cœur, et leurs enfants. Ma deuxième famille. Merci pour tout.
Je remercie aussi mes chers oncles, mes chères tantes et leurs familles. Kou lim dioum !
A Papa et à Maman. Pour votre présence et votre soutien sans faille. Vous êtes ma force et ma
motivation. Les mots n’exprimeront jamais assez tout mon amour pour vous et ma profonde
gratitude. Ce travail vous doit immensément Yalla khamna ko. A mes chers frères, mes
complices Ahmet, Cheikh et son épouse Dior, Kébir et Abass et ma sœur Zahra que j’aime
tant. Merci.
A tous ceux qui ont contribué de prés ou de loin à cette thèse. Qu’ils soient ici remerciés.
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SOMMAIRE
Avant-propos…………………………………………………………………………………..ii
Remerciements………………………………………………………………………………..iii
Sommaire……………………………………………………………………………………...iv
Liste des abréviations………………………………………………………………………….vi
Introduction Générale………………………………………………………………………….1
CHAPITRE 1 : LE CADRE CONCEPTUEL ET METHODOLOGIQUE…………………..11
CHAPITRE 2 : CARACTERISATION DU LITTORAL NORD SENEGALAIS…………..28
CHAPITRE 3 : LA PECHE EN AFRIQUE DE L’OUEST ET AU SENEGAL ET
EVOLUTION DES POLITIQUES DE GOUVERNANCE………………………………….54
CHAPITRE 4 : APPROCHE SOCIO- ANTHROPOLOGIQUE DE LA SOCIETE GUET
NDARIENNE………………………………………………………………………………100
CHAPITRE 5 : DES ESPACES MARITIMES AUX TERRITOIRES DE PECHE DES
MIGRANTS GUET- NDARIENS…………………………………………………………..150
CHAPITRE 6 : LES ESPACES DE CONFLITS DES MIGRANTS DE GUET- NDAR….194
CHAPITRE 7 : LES RECOMPOSITIONS AU SEIN DES ESPACES DE GESTION DES
PECHEURS GUET- NDARIENS…………………………………………………………..243
Conclusion Générale………………………………………………………………………...280
Références bibliographiques………………………………………………………………...291
Annexes……………………………………………………………………………………...310
Liste des figures……………………………………………………………………………..336
Liste des tableaux……………………………………………………………………………338
Tables des matières………………………………………………………………………….339
5
LISTE DES ABREVIATIONS
AAGR : Activités Alternatives Génératrices de Revenus
AEP : Approche Ecosystémique de la Pêche
AFD : Agence Française pour le Développement
AMP : Aire Marine Protégée
AOF : Afrique de l’Ouest Française
APAC : Aire du Patrimoine Autochtone Communautaire
BSD : Banque Sénégalaise de Développement
CFAO : Compagnie Française de l’Afrique Occidentale
CDB : Convention sur la Diversité Biologique
CNDM : Conférence des Nations Unies sur le Droit de la Mer
CNUED : Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement
CLPA : Conseil Local de Pêche Artisanale
CCPR : Code de Conduite pour une Pêche Responsable
CNCR : Conseil National de Concertation et e Coopération des Ruraux
CNPS : Collectif National des Pêcheurs Artisans du Sénégal
COPACE : Comité des Pêches pour l’Atlantique Centre Est
CONIPAS : Conseil National Interprofessionnel de la Pêche Artisanale au Sénégal
CPC : Comité de Pêche de Cayar
CRAD : Centres Régionaux d’Assistance pour le Développement
CRODT : Centre de Recherche Océanographique de Dakar- Thiaroye
CSRP : Commission Sous Régionale des Pêches
CTI : Comité Technique Interministériel
DAC : Direction des Aires Communautaires
DAMPC : Direction des Aires Marines Protégées Communautaires
DIPA : projet Développement Intégré des Pêches Artisanales
DPN : Direction des Parcs Nationaux
DPM : Direction des Pêches Maritimes
FAO: Food and Agriculture Organization
FENAGIE Fédération Nationale des Groupement d’Intérêt Economique de pêche
FENAMS : Fédération Nationale des Mareyeurs du Sénégal
FENATRAMS : Fédération Nationale des femmes transformatrices et des Micro- mareyeuses
du Sénégal
6
FFEM : Fond Français pour l’Environnement Mondial
FIBA : Fondation International du Banc d’Arguin
GPS : Global Positioning System
INN : Pêche Illicite non déclarée et non réglementaire
IMROP : Institut Mauritanien des Recherches Océanographiques et des Pêches
IRD : Institut de Recherche Pour le Développement
JICA: Japan International Cooperation Agency
MAB: Man and Biosphere
MSY: Maximum Sustainable Yield
NOSOCO : Nouvelle Société Commerciale
ONCAD : Office National de Coopération et d'Assistance pour le Développement
ONG : Organisation Non Gouvernementale
PAS : Politiques d’Ajustement Structurels
PNBA : Parc National du Banc d’Arguin
PNBL : Parc National de la Langue de Barbarie
PNUE : Programme des Nations Unies pour l’Environnement
PRCM : Programme régional pour la Conservation Marine et Côtière
QIT : Quota Individuel Transférable
RAMPAO : Réseau des Aires Marines Protégées en Afrique de l’Ouest
SIAP : Système d’Information et d’Analyse des Pêches
SNPMS : Syndicat National des Pêcheurs Maritimes du Sénégal
UE : Union Européenne
UICN : Union Internationale pour la Conservation de la Nature
UNAGIEMS : l’Union Nationale des GIE de Mareyeurs du Sénégal
UNESCO : Organisation des Nations unies pour l'Education, la Science et la Culture
UPAG : Union des Pêcheurs Artisanaux de Guet-Ndar
WWF: World Wild Fund
ZEE: Zone d’Exploitation Exclusive
7
INTRODUCTION GENERALE
8
Depuis quelques décennies, la pêche maritime occupe une place de choix au sein des
économies ouest africaines dont elle contribue pour certaines à plus de 25% du PIB. Cette
situation tient d’une part aux conditions hydro- écologiques favorables due à la présence d’un
écosystème d’upwelling lié au courant des Canaries qui participe à la haute productivité
biologique du milieu marin grâce à la remontée d’eaux profondes, froides riches en sels
minéraux. D’autre part, elle s’explique par la longue évolution des dynamiques sociétales et
des politiques qu’a connue la pêche en Afrique de l’ouest.
Beaucoup plus tournée vers la pêche artisanale ou pêche piroguière, cette partie du continent
africain a vu se spécialiser le long de ses côtes, des populations de pêcheurs aussi diverses que
variées. Des Imraguen en Mauritanie, aux Ewés et Fantis au Ghana en passant par les Lébous,
les Niominkas et les Guet-Ndariens au Sénégal, la pêche piroguière est très vite devenue, sous
le contrôle de ces sociétés littorales, la force motrice du système-pêche. Une vitalité qui
s’appuie sur la présence de dispositifs économiques avec la diversification et la spécialisation
des pêcheries, sur l’adoption d’engins de pêche de plus en plus performants, sur la
catégorisation du travail. Elle s’appuie également sur la structuration organisationnelle et
sociale complexe qui englobe aussi bien les phénomènes migratoires de certains groupes de
pêcheurs variables dans le temps et l’espace, l’existence de systèmes de régulation à la fois
institutionnels et économiques, que la prégnance de savoirs empiriques souvent régis dans un
corpus culturel.
Néanmoins, bien loin du canevas défini par une industrialisation des pêches de type européen,
les pêcheries africaines développent leurs propres logiques et leurs propres stratégies tout en
adaptant, dans certains cas, à leur profit les technologies importées. Très vite vont apparaitre
sur le littoral des catégories de pêcheurs qui vont révolutionner la pêche piroguière. Parmi
celles-ci les pêcheurs du Ghana, ancien Gold Coast, et du Sénégal. Grâce à leur dynamisme,
le réseau de commercialisation se développe créant de nouveaux débouchés, de nouveaux
marchés et par conséquent l’intégration de nouveaux acteurs.
Il s’agira aussi pour les décideurs publics d’assainir la gestion et l’aménagement des
pêcheries. A partir des années 1980, des régions à vocation maritime sont désignées. Des
mécanismes de développement sont mis en place à travers l’aménagement de quais de
1
J. P. Chauveau et al, (2000), « les pêches piroguières en Afrique de l’ouest : Pouvoirs, mobilités, marchés », éd.
Karthala, collection Hommes et Sociétés, IRD, 383p
10
débarquement, la création de centres de pêche comme celui de Missirah dans la région de
Fatick en 1989. La professionnalisation des acteurs est par ailleurs recherchée avec la
formation à diverses techniques de pêche. La grande autonomie et la capacité d’adaptation des
professionnels du secteur permettront aussi une extraversion de l’économie de pêche. Les
accords de pêches signés avec des flottes étrangères de l’Union Européenne, du Japon, de la
Russie, ainsi deviennent un cadre d’expression de la pêche artisanale avec l’intégration de
plusieurs dizaines de pirogues auprès des bateaux ramasseurs.
2
Cette fulgurante augmentation est surtout le fait des espèces pélagiques qui composent l’essentiel des
débarquements, mais aussi l’apport de l’ouverture de nouveaux marchés.
11
autorités initient une nouvelle approche : l’approche écosystémique de la pêche (AEP)
inspirée par les grandes instances internationales telles la FAO (2003). En revoyant les bases
des politiques de gestion et de planification de la pêche, surtout artisanale, elles recherchent
au-delà du système de capture une « bonne compréhension du système social et économique
aussi bien que du système écologique » (FAO, 2010)3. Une option de durabilité est intégrée
dans ce cadre de gestion des ressources naturelles et tout en tenant compte de la complexité et
de la variabilité des écosystèmes, l’AEP accorde une grande attention à l’action de l’homme
sur ceux- ci.
Dans le cas des pêches artisanales, cette approche est fondamentale car elle vise le bien être
humain et celui écologique des milieux exploités. L’effondrement des ressources halieutiques
a suscité un réel bouleversement socio-économique qui se traduit par une paupérisation et une
vulnérabilité alimentaire des populations vivant de la pêche. Un état que ne peuvent ignorer
plus longtemps les politiques. Elles doivent désormais formuler un cadre opérationnel
permettant le développement humain et économique ainsi que la durabilité de la ressource
halieutique.
Ce dernier point passe par une compréhension des pratiques coutumières et des savoirs locaux
des communautés vivant de la pêche artisanale, des droits traditionnels d’accès à la ressource,
par l’intégration du contexte socio-économique (emplois et moyens de subsistance, des
circuits de commercialisation,…). La prise en compte de la dimension humaine des pêcheries
artisanales dans la mise en œuvre de l’approche écosystémique des pêches nécessite donc des
changements politiques et institutionnels. En ce sens, la gouvernance de la pêche tend à
s’exercer à travers un canevas de règles et de principes internationaux de plus en plus repris
dans les cadres nationaux. Si la Conférence des Nations Unis sur l’Environnement et le
Développement (CNUED) de 1992 constitue un tournant décisif dans la gestion des
ressources naturelles avec l’affirmation du concept de développement durable, le Code de
conduite pour une pêche responsable (FAO, 1995) permet une grande réforme dans la
conservation, la gestion et le développement des pêches. Elle accorde une attention
particulière à la « socio- économie des petites pêches et la nécessité de protéger les droits des
pêcheurs »4. Dans les pays du Sud, ces principes conduisent à la révision des mécanismes de
3
FAO, 2010, Document technique sur les pêches et l’aquaculture « Vers une intégration de l’évaluation et de
l’élaboration des avis dans la pêche artisanale: principes et processus ». No. 515. Rome, FAO, 98p
4
FAO, 2007 « gouvernance mondiale à l’appui de la pêche artisanale, politiques de soutien à l’appui de la
gestion des ressources et des moyens d’existence », Nouvelles orientations dans les pêches, Série de notes de
synthèse sur les questions de développement, n° 9. Rome. 16 pp.
12
prise de décision avec l’élargissement des parties prenantes et l’implication des populations
dans un système de gouvernance participatif.
Si cette démarche est de bonne augure car les communautés de pêcheurs n’ont eu de cesse de
décrier leur manque d’implication, il est aussi nécessaire de saisir la complexité des relations
que les pêcheurs entretiennent avec leurs territoires de pêche tant du point de vue socio-
spatial que réglementaire.
Au Sénégal, selon le Code de la pêche maritime (1998), la gestion des ressources halieutiques
constitue une des prérogatives de l’Etat. Toutefois, avec la dégradation des ressources
halieutiques qui témoigne de l’échec d’une réglementation centralisée, l’Etat a entrepris une
approche «bottom- up », et place depuis quelques années les populations et acteurs de la
pêche artisanale au cœur d’un dispositif de gestion participative. Ainsi, après avoir longtemps
ignoré les initiatives locales en matière de gestion, les autorités administratives leur accordent
désormais un regain d’attention. Malgré leur caractère timide, certaines populations littorales
ont su mettre en place certaines règles d’accès aux ressources naturelles. C’est le cas dans les
rivières du Sud où M. C. Cormier- Salem (1997) fait état d’une gestion coutumière complexe
des espaces aquatiques. Ces lieux de pêche appropriés et aménagés, sont rattachés au terroir
villageois et leurs formes d’exploitation varient selon les acteurs (chefs de famille, lignage,
village) et la saison.
Sur la petite côte sénégalaise, plus précisément dans le Delta du Saloum, les communautés
locales ont également établi des modes de gestion traditionnels des espaces naturels selon le
droit coutumier, et qui sont renforcés par l’implication de nombreuses ONG de la
conservation. Compensant l’impuissance des autorités à régir les dynamiques d’exploitation
et les tensions qui en découlent, ces ONG5 ont revalorisé les pratiques en organisant les
populations autour d’instances de régulation locales. Plus au nord, à Cayar les populations ont
depuis 1994 pris en charge la gestion de leurs ressources halieutiques en édictant des règles
communes de gestion. L’émergence des revendications de ces populations sur la gestion des
ressources naturelles a incité les autorités politiques sénégalaises à réorienter la gouvernance
des pêches et à développer de nouvelles méthodes dont la cogestion.
5
Dans la Réserve de Biosphère du Delta du Saloum, l’UICN, présente depuis 1997 a initié de nombreux
programmes visant la conservation des ressources naturelles et l’intégration du facteur humain dans ce
dispositif.
13
Conçue et appliquée initialement dans les pays développés, la cogestion est une notion
récemment employée dans le contexte de l’aménagement des pêcheries. Visant la
collaboration entre le gouvernement et les populations locales, elle est définie par Acheson
(1989) comme une adaptation mutuelle entre ces deux parties, alors que Feeny et al (1990)
l’analysent comme un partage de pouvoir de gestion et de responsabilité entre l’Etat et les
communautés de pêcheurs. La cogestion apparait ainsi comme un cadre de coopération et de
partenariat permettant une gestion plus concertée des pêches entre le gouvernement et les
usagers de la ressource voire d’autres parties prenantes avec en sus l’idée d’un partage du
pouvoir de décision. Dans le contexte de la pêche artisanale, la cogestion confère aux
communautés locales un certain poids sur le devenir de leurs ressources marines et doit
s’accompagner d’un contexte institutionnel efficient. Au Sénégal, le principe de cogestion fait
des communautés côtières la cheville ouvrière de la gestion artisanale en tenant compte aussi
bien de leurs connaissances et savoirs locaux, de l’existence de règles de gestion commune
ainsi que d’un espace territorial délimité et approprié par la collectivité. La mise en œuvre
d’une politique de cogestion de la pêche artisanale au Sénégal, au-delà de la
responsabilisation des communautés littorales, s’appuie à présent sur un espace de pêche
qu’elle leur reconnaît. Une évolution qui est somme toute nouvelle. En effet, la centralisation
de la gestion des pêches confond les frontières maritimes mais également les communautés de
pêcheurs.
6 e
Au début du 17 siècle, le juriste Grotius défend les intérêts hollandais dans les mers d’Asie en mettant en
avant la liberté des mers et leur caractère inépuisable.
14
l’exploitation des ressources vivantes et non vivantes évoluant dans ses eaux. Cette
subdivision de l’espace marin devait permettre ainsi aux Etats côtiers, surtout ceux des pays
en développement, de sauvegarder et de garantir leurs ressources naturelles.
Profitant de cette loi sur le partage des océans, le Sénégal dans son Code de la pêche
maritime, subdivise également sa mer territoriale entre la pêche artisanale et la pêche
industrielle. Sur la Grande Côte et en Casamance l’espace dévolu à la pêche artisanale est de
six milles marin alors que sur la Petite Côte elle est de sept milles. Cette délimitation octroie à
la pêche artisanale une espace propre tout en protégeant les ressources vivantes situées dans
ce périmètre.
Cependant, au-delà de cette reconnaissance d’un espace à la pêche artisanale par l’Etat, le
littoral sénégalais reste un espace exploité par des groupes de pêcheurs dont les formes
d’appropriation diffèrent fortement. Cette appropriation de l’espace marin transparait non
seulement dans les techniques de pêche qui sont utilisées mais également dans les perceptions
et les savoirs qui sont mobilisés autour de la ressource. Du Nord au Sud du littoral sénégalais,
les communautés de pêcheurs vont présenter leurs spécificités propres qui avec la rareté de la
ressource entraineront des chocs et des rivalités grandissantes dans les zones de pêche.
Fragilisation de la ressource halieutique et des écosystèmes marins et côtiers, menaces sur les
moyens de survie des populations littorales, apparitions récurrentes de mouvements
contestataires sur l’accès à la ressource, la pêche artisanale sénégalaise est désormais
confrontée à la redéfinition de sa gestion et de ses espaces halieutiques.
Notre thèse s’insère dans ce contexte, avec une double attention sur le devenir des espaces de
pêche face aux nombreuses mutations socio-économiques et sur la place des communautés de
pêcheurs allochtones voire migrantes devant la remise en question de leurs droits d’accès.
Cette compréhension nous semble indispensable d’autant plus que la gestion des pêcheries
subit de rapides évolutions avec l’émergence de nouveaux modes de régulation qui allient
conservation et développement local pérenne. La création d’entités telles que les aires marines
protégées qui se veulent des cadres d’expérimentation de la gestion écosystémique des pêches
relance le débat quant à la place des communautés locales et sur leur devenir.
Une telle étude se justifie par l’actualité du sujet. La pêche artisanale au Sénégal a fait l’objet
de nombreux travaux tant à travers son système de production, son système de gestion qu’à
travers les communautés humaines qui y évoluent. Cependant après avoir connu une grande
phase évolutive, elle subit aujourd’hui un recul certain. Les espaces maritimes sont en proie à
15
de véritables bouleversements. Les menaces sur leurs écosystèmes se manifestent par une
perte importante de leur biodiversité et une baisse de leurs services écosystémiques. La côte
sénégalaise autrefois réputée pour ses eaux poissonneuses connaît une situation identique, les
captures régressent, certains stocks atteignent leur limite d’exploitation alors que l’effort de
pêche ne cesse d’augmenter. Les pêcheurs investissent plus loin et plus longuement la mer.
Ainsi, pour beaucoup, en raison du libre accès, ces derniers sont incapables de réguler leur
effort de pêche bien qu’ils soient paradoxalement conscients de la dégradation de leur milieu.
Ce qui semble confirmée la théorie de Hardin (1968): « le libre accès sur une ressource
entraine inévitablement sa destruction, chacun ayant intérêt à investir plus pour pêcher plus
que ses concurrents ». Pouvant difficilement limiter l’accès aux ressources marines à des
populations qui en sont fortement dépendantes, il apparait que la gestion de la ressource ne
peut se faire sans la connaissance des rapports sociaux qui structurent l’accès à ces biens
communs. Ainsi ce travail de recherche se propose d’étudier comment dans le cas de certaines
populations de pêcheurs migrants, à l’instar des Guet-Ndariens de Saint-Louis, les
transformations socio- spatiales au sein de leurs territoires de pêche et les enjeux qu’elles
recouvrent peuvent constituer une clé de compréhension pour une efficience d’une action
publique notamment dans la mise en place d’une aire marine protégée.
L’objectif est d’analyser les changements qui apparaissent dans les espaces halieutiques des
pêcheurs de Saint-Louis et les impacts sur leurs territorialités à travers le prisme des conflits
et des mobilisations locales qui les génèrent.
Afin d’atteindre cet objectif nous prendront en considération les sites de Cayar et de la
Mauritanie où la présence de ces pêcheurs est importante. Nous tacherons d’étudier les
changements sociaux et économiques qui en découlent et d’analyser les stratégies des
différents acteurs. En ce sens, nous considérons fort utile de faire une analyse de la
dynamique des conflits afin de voir comment celle-ci restructure l’espace et les rapports
sociaux. Par ailleurs, cette recherche vise à montrer les perceptions et les possibles tentatives
de contrôle des Guet-Ndariens face à la création des aires marines protégées. En effet, ces
populations de pêcheurs migrants se sont toujours affranchies de toute mesure de contrôle et
de régulation de leur activité tant de la part de la puissance étatique qu’entre eux-mêmes. Il
sera intéressant de voir comment l’outil AMP peut être approprié ou non par ces pêcheurs
sans frontières et comment se redessinent leurs rapports au sein de cette instance de gestion.
Autrement dit, nous tenterons de voir comment une politique de conservation de l’Etat prend
forme et est appropriée dans des territoires spécifiques et sujets à des convoitises.
16
Cette thèse s’articule autour de sept chapitres. Le premier chapitre pose le cadre de la
réflexion théorique et de la méthodologie empruntée.
Le deuxième chapitre est consacré à la présentation du littoral nord sénégalais avec un accent
sur les écosystèmes côtiers et les différents usages existants tandis que le troisième chapitre
porte sur le cadre générale de la pêche en Afrique de l’Ouest et plus particulièrement la pêche
maritime artisanale au Sénégal. Il aborde par ailleurs la gouvernance des pêcheries depuis une
approche classique jusqu’à une approche écosystémique, traduisant une évolution vers une
gestion intégrée.
Il s’agit aussi dans cette thèse de mettre en lumière les processus de création des territoires de
pêche des Guet-Ndariens. Ainsi le chapitre quatre présentera une approche socio-
anthropologique de cette société en mettant en exergue la dimension humaine, la
professionnalisation et l’organisation du métier ainsi que le rôle prépondérant de la migration
dans la formation des territoires de pêche.
Le chapitre cinq pour sa part, est consacré à l’analyse des territoires des Guet Ndariens. En
prenant comme exemple les espaces halieutiques de Cayar et de la zone mauritanienne, nous
nous pencherons sur la configuration de ces espaces qui sont très hétérogènes et diversement
perçus et appropriés. Il sera aussi question de montrer l’organisation de ces pêcheurs à partir
de leurs mouvements migratoires et des impacts de ceux-ci auprès des communautés
d’accueil.
Dans le sixième chapitre, nous analyserons l’émergence des conflits au sein des territoires de
migration qui traduisent souvent un choc identitaire et économique entre pêcheurs migrants et
pêcheurs autochtones, mais également entre pêcheurs migrants et la politique étatique d’un
pays voisin en l’occurrence la Mauritanie. L’analyse des moments de conflits permet d’une
part de ressortir la mise en place des mobilisations locales et d’autre part de voir les
changements intervenus dans la territorialité multiple du migrant Guet-Ndarien.
Enfin, le dernier chapitre porte sur ce que nous considérons comme la mise en place de
nouveaux espaces de gestion plus ou moins imposés aux migrants de Saint-Louis et qui sont
l’expression de réglementations locales et supra nationales qui en dépit d’une approche de
cogestion des politiques de pêche a encore du mal à prendre en charge la question de la
mobilité des pêcheurs.
17
CHAPITRE I : LE CADRE CONCEPTUEL ET
METHODOLOGIQUE
Introduction partielle
Ce premier chapitre pose la réflexion générale et les outils sur lesquels s’appuie notre thèse de
doctorat. Il vise à cerner et à mettre en évidence le débat scientifique qui structure des notions
aussi polysémiques que celle de territoire, de territorialité notamment dans la discipline de la
géographie. Il met aussi en lumière les diverses lectures qui ont nourri notre analyse du
conflit. Nous portons en ce sens une attention sur le conflit lié à l’environnement et aux
usages qui, dans le contexte de la pêche artisanale, met de plus en plus en interaction des
sociétés littorales.
Ainsi deux parties structurent ce chapitre avec en première partie l’état de l’art et les concepts
mobilisés et en seconde partie la méthodologie qui est principalement articulée autour d’une
démarche géographique.
En tant qu’objet de recherche, le littoral interpelle aussi sur ces populations, ces groupes
sociaux qui s’y identifient et qui semblent avoir tourné dos à la terre. Cette identification
pousse Rieucau J. (1994) à parler de maritimisation chez les sociétés maritimes et riveraines
de la mer qu’il définit comme étant « le processus d’acculturation individuel ou collectif
d’une société à un milieu naturel : la mer ». Poussant plus loin la réflexion qu’entretiennent
7
Corbin A., 1988, « Le territoire du vide : l'Occident et le désir du rivage 1750-1840 », Paris, Aubier, 407 p.
18
les gens de mer avec ce milieu mouvant, la géographe Péron F. (1996) introduit la notion de
maritimité comme « la variété des façons de s’approprier la mer, en insistant sur celles qui
s’inscrivent dans le registre des préférences, des images des représentations collectives».
Ainsi sur le littoral, diverses maritimités émergent, se confondent, s’opposent ou se
réinventent selon le rapport sentimental que tisse l’individu avec la mer.
Parmi les sociétés maritimes, les communautés de pêcheurs souvent appelées sociétés
halieutiques entretiennent avec la mer un rapport identitaire profond et inaliénable qui
s’appuie sur un mode de vie basé sur l’exploitation des ressources naturelles. Disparates d’un
lieu à un autre, elles se spécifient de par leur appartenance au littoral, milieu dual car interface
entre la terre et la mer. La complexité du littoral, tant dans sa définition que dans l’analyse des
mutations sociales qui s’y jouent, place ainsi les populations de pêcheurs dans une perspective
intéressante à étudier. Sociétés souvent traditionnelles, les pêcheurs dans bien des cas ont su
mettre en place une appropriation de la mer autour de laquelle ressortent des constructions
socio- spatiales diverses. Une construction qui est souvent plus visible au sein de la pêche
artisanale.
Au Sénégal, les communautés littorales ont été longtemps ignorées dans la littérature.
Cependant, elles font aujourd’hui l’objet de nombreuses études tant monographiques
qu’administratives avec des rapports techniques, des rapports de missions d’un certain intérêt
scientifique. Parmi ceux-ci beaucoup ont porté sur des généralités traitant de l’organisation
sociale (clans, division social du travail, place des femmes, organisation économique,
historique du peuplement…), de la catégorisation professionnelle des pêcheurs. D’autres
recherches ont cherché à comprendre l’activité de pêche proprement dite avec un regard sur la
ressource, les méthodes de pêche, les représentations dans ses composantes cultuelles et
culturelles tandis que des connaissances étaient aussi mobilisées sur l’économie des pêches
(investissements, accès aux mécanismes de crédit, circuits de commercialisation, macro-
économie…)8. Lien en filigrane entre ces diverses approches et analyses de la pêche
artisanale, les communautés littorales de pêcheurs demeurent encore un sujet qui continue
d’alimenter la recherche de par leurs relations avec la mer et les constructions spatiales qui en
résultent et qui n’ont cessé d’évoluer.
8
Chauveau J.P et Verdaux F. 1988, « Bibliographie sur les communautés de pêcheurs en Afrique de l’Ouest,
société, histoire et développement », première partie, FAO
19
L’histoire des transformations sociales liées à l’activité de pêche montre qu’au Sénégal, la
pêche piroguière n’est pas l’apanage d’un groupe ethnique et qu’il est par conséquent difficile
d’évoquer une seule culture maritime traditionnelle au sein de certains groupes dévoués à la
pêche. Cependant, la rapide intégration de la pêche dans l’économie de marché n’a pu se
réaliser que grâce à la professionnalisation de certaines franges littorales comme les Guet-
Ndariens du littoral nord pour lesquels on ne saurait toutefois, occulter une maritimité
certaine. Importante communauté côtière, les Guet-Ndariens ont rapidement conquis et
maitrisé l’espace marin. Une conquête, qui au-delà d’une exploitation souvent effrénée de la
ressource, traduit aussi une véritable appropriation du milieu aquatique. En effet, la mer se
présente de prime à bord comme un milieu a la fois mouvant, instable et qui en apparence
échappe à tout bornage. Néanmoins, l’observation des sociétés maritimes montre qu’à l’instar
de l’espace terrestre, la mer est aussi soumise à des logiques techniques, sociales,
économiques spécifiques, qui permettent de parler d’une élaboration d’espaces halieutiques
voire de territoires.
Ainsi, l’étude de la mer et du littoral en tant que territoire est devenue depuis quelques années
un des axes de recherche de la géographie.
Dans l’analyse de bons nombre de géographes, le territoire s’il est un espace ou un support
physique, est loin d’être neutre. Il renvoie à une notion d’appropriation qui lui donne toute
son épaisseur. Pour Guy Di Méo (1998), l’analyse territoriale fait apparaitre deux
composantes : un espace social et un espace vécu. L’espace social renvoie à des lieux tissés
par l’entrelacs des rapports sociaux et spatiaux alors que l’espace vécu connote un rapport
existentiel, forcément subjectif que l’individu socialisé développe avec la terre. Donnant une
définition plus complète, cet auteur qualifie le territoire comme une «appropriation à la fois
économique, idéologique et politique de l’espace par des groupes qui se donnent une
représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur singularité ».
La notion d’appropriation est très présente et renvoie à des formes de projection de l’individu
ou du groupe sur son espace. Loin de se réduire à une idée de simple propriété,
l’appropriation d’un territoire implique un sentiment d’appartenance et un corpus de
représentations qui forgent l’identité du groupe social. En ce sens Roger Brunet (1990) parle
du territoire comme étant « une forme objectivée et consciente de l’espace ». Ainsi, loin d’être
abstrait, le territoire en véhiculant identité et appartenance, devient un « produit de
l’imaginaire humain », et constitue ce que Joël Bonnemaison (1979) qualifie de savant
20
mélange de matériel et d’idéel. De ces définitions l’approche de l’analyse territoriale fait
apparaitre la « matérialité » des espaces, c'est-à-dire leur délimitation et leur appropriation.
Ainsi pour Raffestin (1983) les processus d’organisation territoriale s’analysent à deux
niveaux dont celui de l’action des sociétés sur les supports matériels de leur existence. A.
Moine (2007), de son coté, interprète le territoire comme un système constitué de trois sous
systèmes : l’espace géographique qui est approprié et géré par les hommes, le système des
représentations et le système des acteurs autrement dit les rapports sociaux, économiques
politiques qui existent entre les individus et entre les groupes. C’est ce denier élément
« système- acteurs » qui exprime le mieux la complexité du concept de territoire. Tenir
compte du système des acteurs, ce n’est pas comme le souligne l’auteur, comprendre
comment s’organise le territoire mais saisir les raisons d’une telle organisation. Le territoire
étant une « construction intellectuelle» (Lemoigne, 1984), il s’agit d’appréhender les
motivations et les stratégies des acteurs développées pour marquer et façonner leurs espaces et
ce dans le temps.
Etudier donc les modes de productions de l’espace maritime pousse à mener une réflexion sur
comment les groupes sociaux exploitent la mer. Dans le cas des sociétés littorales
sénégalaises, les travaux de M.C. Cormier- Salem (1991) permettent de distinguer deux types
d’appropriation distincte : l’espace des pêcheurs migrants et celui des paysans pêcheurs. Le
premier correspondrait plus à la notion de terroir (terroir aquatique) qui renvoie à un mode
d’exploitation des ressources halieutiques, sédentaires, contrôlées par une communauté,
villageoise en l’occurrence, sur des espaces plus ou moins délimités et continus. La seconde
qui correspond aux pêcheurs de Guet-Ndar, met en avant le concept de parcours de pêche et
désigne plus un espace halieutique maritime ouvert, aux frontières non établies et dont les
ressources sont instables. L’espace maritime conduit aussi à s’interroger sur les rapports qui
lient les pêcheurs à la ressource autrement dit sur l’exploitation faite autour des lieux de
pêche, sur les rapports qu’ils entretiennent avec l’espace terrestre mitoyen en termes de
gestion et d’occupation. Il revient aussi à voir comment ces deux espaces (lieux de pêche/
pôles d’activités de pêche) s’insèrent dans l’espace littoral et les interactions qui se mettent en
place avec les autres types d’activités en présence.
Ainsi, la production de l’espace maritime ou plutôt son organisation spatiale sera également
étudiée par le géographe J. P. Corlay (1979). Ce dernier traite de la notion d’espace
halieutique comme l’imbrication de trois espaces qui sont « l’espace de production (les zones
et les territoires de capture), lui-même partagé entre les sous-espaces des pratiques et les
21
sous-espaces de gestion, des pôles structurants (les points de mise à terre, des échouages
proto-portuaires aux mégapoles portuaires) et de l'hinterland de distribution et de
consommation des produits de la pêche ». Cette conception de Corlay met en avant les
processus d’organisation élaborés par le système des acteurs. Ceux-ci peuvent être d’ordre
social ou politique et permettent d’assurer l’existence et la fonctionnalité du territoire. Ces
processus renvoient à la territorialisation. La territorialisation est notion importante dans la
compréhension du territoire, et peut être définie comme l’ensemble des « processus, leviers et
stratégies de construction du territoire qui ne se limite pas à la seule dimension du bornage et
de l’autorité mais qui recouvre nombre d’autres aspects9»
De plus, l’espace halieutique est une construction sociale dans le temps et dans l’espace « qui
combine en permanence des héritages et des innovations10 ». L’espace des pêcheurs migrants
loin d’être neutre est approprié et fait l’objet d’une identification. Sur ce point, la prégnance
des systèmes, des représentations ou plus précisément des pratiques du groupe sur son espace
constitue un élément d’analyse important du territoire. Ils sont une forme de réponse que le
groupe adapte à son espace et contribuent également à créer une dynamique collective qui se
traduit au travers d’un ensemble de symboles. Ces derniers font que cet espace approprié se
distingue des autres. Le territoire se socialise, se construit et se déforme au gré des pratiques
et des représentations de chaque acteur social (Di Méo, 1991). De ce point de vue le territoire
apparait à la fois comme une projection des rapports socio- spatiaux personnel de l’individu
(du je) et du groupe (du nous).
Un concept sera ainsi mobilisé pour une meilleure compréhension de la façon dont les sujets
régulent leurs identités et leurs spatialités : la territorialité. La notion de territorialité est
mobilisée en géographie sociale afin de cerner les interrelations entre acteurs sociaux et
territoires et voir comment ces derniers créent de nouvelles formes d’organisations spatiales.
La territorialité correspond au rapport que noue, développe et entretient l’humain à la terre.
Elle illustre le lien à travers lequel l’individu établit et s’identifie à son espace et qui est
notamment partagé par le groupe, traduisant ainsi un comportement auquel Seamon (1979),
Johnston (1986) et Riesher (1988) font référence en des termes comme le comportement
territorial, ou l’attachement aux lieux. Cet investissement du groupe social ou plus
précisément sa territorialité se construit, dans une dimension de quotidienneté, à travers des
9
Rebotier J. 2012, « Une approche territoriale des risques» Géographie et cultures, 81, pp 77-90.
10
Corlay Jean P., 1995, « le concept d’espace halieutique : réflexions de géographe sur les pêche maritimes à
partir du cas Danois », pp 125- 140
22
repères et des valeurs qui entrent en opposition avec le monde extérieur. Une idée clairement
explicitée par Raffestin (1982) qui décrit la territorialité comme « le système de relation
qu’entretient une collectivité et partant un individu qui y appartient avec l’extériorité et/ ou
l’altérité, à l’aide de médiateurs ».
Pour les sociétés halieutiques, la territorialité, qui renvoie à une identité par rapport à la mer,
consiste aussi à voir l’agencement des lieux qui sont dépositaires de vécus et de souvenirs
personnels. Le territoire de la mer sur lequel se projette le groupe devient donc une
construction historique dont la continuité tient en grande partie grâce aux pratiques spatiales.
Mobilisée pour les pêcheurs migrants de Saint-Louis, la territorialité s’exprime de manière
multiple, complexe et instable. Pour ces artisans de la mer, les migrations saisonnières
variables dans le temps et dans l’espace, sont loin d’être un simple mode d’accès aux
ressources marines. Elles sont un identifiant du groupe et dessinent une forme de
nomadisation. Les pêcheurs de Saint-Louis gardent bien une attache particulière avec son lieu
d’origine (Guet Ndar) mais tissent tout un réseau de lieux qui se fait et se défait au gré de
leurs parcours de vie. Le modèle de territoire décliné est non figé, en perpétuel mouvement et
la territorialité qui en résulte peut être considérée, d’après les propos de X. Piolle (1990)11,
comme étant le produit à la fois d’un ancrage et de la mobilité pouvant se libérer des
contraintes du déplacement et multiplier les référentiels territoriaux au sein d’un système
réticulaire qui permet de les associer.
11
Piolle X., 1990, Mobilités, identités, territoires, Revue de géographie de Lyon, vol. 65, n° 3, p. 149-154.
23
entretiennent avec leur espace qui ici est un écosystème vivant porteur de pratiques et de
connaissances séculaires et sur lequel s’exercent des sphères de pouvoirs décisionnels plus ou
moins coordonnés. En effet, l’exploitation et l’utilisation des ressources vivantes de la mer
ont de tous temps constitué des sujets de controverses.
12
Groupe Manon « Horizons 2020 : Conflits d’usage dans les territoires, quel nouveau rôle pour l’Etat ? »
Commissariat Général du Plan, Mars 2005
24
d’activité, de la concurrence pour le partage des ressources, de l’accès à un espace, de son
aménagement, de sa gestion et de son appartenance territoriale.13
Dans le contexte de la pêche artisanale, notre étude du conflit est en lien à l’espace et il peut
être vu comme le fruit d’une concurrence autour d’un espace ou d’une ressource. Notre
approche du conflit est double. Elle tient compte d’une part des conflits qui mettent en jeu des
usages différents de l’espace à l’instar des activités de pêche et celle de la transformation
artisanale et qui provoquent des nuisances pour une autre activité telle que le tourisme.
D’autre part, elle porte sur l’étude des conflits d’espace liés à la ressource halieutique.
Notre étude du processus de conflit mobilise aussi le concept de conflit lié à l’espace de la
ressource. Il traduit une nouvelle perception des acteurs de la pêche, en l’occurrence les
pêcheurs, par rapport à leur environnement. La mer libre d’accès ne l’est plus et la rareté de la
ressource fait apparaitre de nouveaux enjeux ainsi que des logiques territoriales différentes et
nouvelles. Dans le cas des pêcheurs autochtones il s’agit de se définir un espace de pêche où
le milieu, les hommes et leurs activités sont soumis à un contrôle. Une vision qui est aux
antipodes de celle des pêcheurs migrants. Dés lors les conflits d’usages qui surgissent vont
susciter une modification du système socio- spatial car bouleversant l’espace vécu et perçu
par le groupe social (Lecourt, 2003). Cette modification va entrainer des positionnements au
sein des réseaux d’acteurs.
13
Cadoret A., 2006 « Conflits d’usage liés à l’environnement et réseaux sociaux : enjeux d’une gestion intégrée,
le cas littoral du Languedoc- Roussillon » Thèse de doctorat, Université Montpellier III- Paul Valery
14
Charlier B, 1999, « La défense de l’environnement : entre espace et territoire », [Link]., 753 p.
25
Ainsi, l’émergence de pôles de décisions à l’échelle locale est révélatrice des mutations qui
agitent les territoires halieutiques au Sénégal. En effet, les zones de pêche sont de plus en plus
le cadre de tensions et de conflits entre pêcheurs. Pour beaucoup de chercheurs, le conflit est
révélateur, c’est un « analyseur social » (Charlier, 1999). Le conflit dénote la relation que
l’individu, ou le groupe social, noue avec son territoire et traduit la remise en cause du
territoire (espace et ressources) à travers des mutations socio- spatiales et selon une certaine
temporalité. Le territoire, objet d’appropriation, d’identification et d’expression matérielle ou
idéelle devient ainsi un objet d’enjeux, de rapports de forces et de stratégies entre les
différents acteurs.
En nous intéressant à la dynamique des conflits, nous nous interrogeons sur à la fois sur la
dynamique « spatialisée » des activités et usages liés à la pêche et à la dynamique
organisationnelle des différents acteurs du secteur. La matérialisation des usages dans un
espace convoité laisse émerger une controverse dans l’affectation et l’appropriation du
territoire halieutique ainsi que dans l’accès à la ressource. Ce constat s’avère fondé dans le cas
des pêcheurs Saint-Louisiens. La dégradation de la biodiversité marine les pousse à investir
plus longuement et plus intensément la mer. Leurs pratiques d’exploitation de plus en plus
mal perçues entrent en compétition avec celles d’autres communautés littorales. Dés lors, se
mettent en opposition des stratégies d’exploitation de l’espace et de la ressource, des
perceptions et représentations sociales. Mais bien plus que cela, les conflits liés aux différents
usages reposent la question des logiques territoriales des groupes de pêcheurs et partant de
l’aménagement de l’espace marin. Ce point nous semble important à développer pour
comprendre la matérialisation des espaces- AMP qui au-delà de la politique de conservation
dont elles sont porteuses réinterrogent la pertinence d’un espace de gestion pour les
ressources halieutiques.
L’étude des conflits comme nous l’avons énoncé plus haut repose également la dynamique
des processus décisionnels. En effet, la compréhension des relations entre acteurs, de leurs
logiques en termes de comportements et de stratégies ne peut être, dans ce cas, occultée. Nous
pensons que le conflit d’usage favorise ou suscite en un sens une mutation dans les modes de
production de l’espace. Il pousse les acteurs à remettre en cause leur système de
représentations ainsi que leur système d’action au sens où ils vont chercher à mieux
s’organiser. Le conflit qui ici n’est plus inhibiteur de l’action sociale va au contraire, au vu de
l’enjeu, entrainer une révolution dans le rôle des acteurs. Dans le contexte de la pêche, on note
de plus en plus au Sénégal l’évocation de la cogestion qui constitue non seulement un cadre
26
d’expression des populations locales par rapport à la gestion de leurs ressources mais aussi
pour l’Etat un mécanisme d’orientation plus souple de sa politique des pêches. De manière
plus localisée, l’analyse des processus conflictuels peut offrir un éclairage sur les
mobilisations locales qui induisent très souvent un changement.
Pour nous, étudier les mobilisations locales nécessite de savoir comment s’établit
l’organisation des réseaux d’acteurs présents au sein du système de la pêche. L’étude des
sociétés de pêcheurs étant une composante importante de ce travail de thèse, cela nous a
conduits à explorer les recherches faites par l’anthropologie maritime. En ce sens, divers
auteurs ont travaillé sur diverses thématiques et dans le cadre de notre thèse nous comptons
les utiliser.
Dans la littérature, l’analyse des sociétés de pêcheurs fait état, dans un premier temps, d’une
approche monographique. En ce sens R. Firth (1946) met en avant les aspects socio-
économiques. Dans ce cas il s’agit d’explorer les mécanismes d’accès au marché, au crédit
mais aussi à l’information. Pour les pêcheurs Saint-Louisiens, nous somme partis des modes
d’acquisition du capital, du choix dans les ports de vente ou plus globalement dans le port
d’exercice de l’activité de pêche. Les rapports avec les autres acteurs de la filière- pêche
(participent- ils au financement, pouvoir de contrôle sur le pêcheur). Les recherches sur les
aspects socio-économiques nous ont permis de voir aussi la place du pêcheur. Une des
théories qui revient souvent est que le pêcheur est « exploité » car n’ayant pas de moyens de
contrôle sur l’évolution du marché ([Link], 1981). Dans ce cas quelles sont les
stratégies qui s’offrent à lui ? Pour les pêcheurs artisans, plus précisément Saint-Louisiens, on
note qu’ils sont très souvent financés par un mareyeur qui en échange devient le client par
excellence, et grâce à son pouvoir d’investissement il maitrise la filière de commercialisation.
L’unité familiale chez le pêcheur, qui détenait autrefois le circuit commercial, se déstructure
et enferme le pêcheur dans une relation de domination. Si nous adhérons à cette thèse, nous
pensons que la perte de contrôle du pêcheur sur son produit est aussi à chercher dans la
dégradation des stocks halieutiques. A Saint-Louis, les ressources démersales sont devenues
rares et seules les espèces pélagiques offrent un semblant d’activité. Cependant, celles-ci
subissent aussi une surexploitation et sont surtout destinées pour les marchés intérieurs du
pays dont le pouvoir d’achat est relativement faible.
L’accès à la ressource est pris en compte, dans un second temps, dans l’étude de la société
Guet-Ndarienne. Nous passerons en revue l’organisation du travail, les types d’exploitations
27
en nous appesantissant sur les techniques de la ligne et de la senne tournante. Les capacités
d’action du pêcheur de Saint-Louis par rapport aux acteurs du système seront étudiées pour
voir s’il existe une explication dans le choix des techniques, et l’évolution de l’activité, dans
la perception de l’espace et de la ressource. L’accès à la ressource tiendra compte aussi des
modalités de gestion. Pour les Guet-Ndariens la migration est une stratégie d’accès aux
ressources mais aussi d’adaptation face à leur baisse. Néanmoins, les migrants se heurtent à la
dynamique organisationnelle des autres pêcheurs autochtones suscitant de vives réactions
dont l’aboutissement est le conflit. Ces aspects sont en notre sens importants et seront être
incorporés dans l’analyse de la territorialité des pêcheurs. Souvent avec ou après le conflit, il
apparait un système de gestion communautaire parfois exclusif ou hybride qui met en relation
les valeurs/ décisions des autochtones avec les règles de l’Etat.
L’anthropologie sociale maritime porte aussi une certaine attention à l’étude du système de
rémunération et de recrutement des pêcheurs. Dans le cas des migrants ce système tient en
grande partie grâce à la prégnance des liens de parenté qui existent au sein de l’équipage.
Mais ce système tend à se relâcher avec le recrutement de nouveaux acteurs hors de la sphère
familiale. Un revirement qui amène de pus en plus un certain esprit capitaliste au sein des
modes d’organisation et de travail. Le système des parts révèle des pratiques en relations avec
la formation professionnelle du marin- pêcheur, son degré de parenté, son temps de travail
mais aussi comment le pêcheur plus précisément le propriétaire s’organise pour assurer son
activité qui peut être variable selon la technique utilisée, la saison de pêche, … Il s’agira de
voir, au cours de notre recherche, ce qui fait la stabilité du système « à la part ». Dans le cas
de la pêche industrielle, les rapports sont marchands, et la barrière patron de pêche/ marin
salarié est plus marquée. Pour ce qui est de la pêche artisanale, en nous basant sur les
enquêtes auprès des propriétaires de senne tournante et de filet à la ligne, nous tenterons de
voir s’il ya une modification de ces rapports. Comment se fait le contrat d’engagement s’il
existe ? Mais aussi qu’est ce que cela implique dans l’adoption d’une technique et dans sa
pratique ?
L’organisation socio- professionnelle des migrants de Saint-Louis constitue aussi une part
importante de notre travail. Beaucoup d’auteurs anthropologues font référence au déficit
démocratique des organisations, à la faiblesse de la participation politique et au manque
d’expertise gestionnaire (Clément 1986, Dubinsky 1987, Jentoft 1989). Chez les pêcheurs
migrants cette approche nous parait est valable. En dépit de la profusion des organisations de
pêche au niveau national, peu de pêcheurs se sentent impliqués dans leurs initiatives.
28
D’aucuns décrient le manque de transparence de ces instances et leur faible visibilité au plan
local. Aussi nous intéresserons- nous uniquement aux organisations socio professionnelles de
base. L’étude des collectifs de pêche tant à Saint-Louis qu’à Cayar nous aidera à comprendre
comment évoluent ces acteurs depuis leur création, leur place sur la scène socio politique.
Nous verrons aussi comment les intégrer dans le système de gestion des pêches en tenant
compte de leur rapport avec les organes de l’Etat.
En effet, l’Etat a joué un grand rôle dans la modernisation des sociétés de pêcheurs et leur
insertion dans l’économie de marché. Les pêcheurs migrants sont passés d’une activité
fluviale à une activité maritime, un changement qui induit l’adoption de nouvelles techniques
de pêche, la restructuration de l’unité familiale d’exploitation. Par ailleurs, l’Etat tient un rôle
dans l’exploitation des ressources marines qui sont visibles dans l’instauration des licences de
pêches au niveau national tant pour les pêcheurs artisans que pour les bateaux industriels
(étrangers ou nationaux) ou dans le cas international de leur acquisition (cas de la Mauritanie).
Dans tous les cas, on note une modification de la perception et des pratiques de pêche chez les
St- louisiens.
29
ce faire nous avons consulté les rapports techniques et scientifiques produits par les instituts
de recherche sur la pêche comme la FAO, le CRODT, l’IRD… de plus de nombreux auteurs
ont travaillé sur ces questions : les aspects biologiques sont amplement traités par Domain
(1980), Laloë et Samba (1990), Thiao D. (2009). Les aspects socio-économiques et
historiques sont abordés entre autres par Chauveau (1985) Chaboud et Kébé (1989), Dème
(2005)…
Nous nous sommes aussi attelés à l’analyse des processus de gouvernance caractérisant la
pêche. Pour cela nous sommes partis du cadre global au cadre national. Les politiques au
Sénégal sont d’influence extérieure. Nous avons voulu analyser comment celles-ci sont
intégrées à une échelle plus localisée. La législation a été exploitée (conventions, lois,
réglementations…). Ceci nous a permis de comprendre les disfonctionnements de la
gouvernance et les difficultés d’applicabilité au niveau local.
Nous avons cherché également à découvrir les travaux ayant trait aux pratiques, savoirs
empiriques, traditions et organisations locales au sein des communautés de pêcheurs. Ces
connaissances furent par la suite confrontées aux réalités du terrain sur base d’un
échantillonnage.
30
- L’existence de différents groupes ou communautés de pêcheurs (migrants et
autochtones, pêcheurs et paysans- pêcheurs, différence dans les techniques et engins
de pêche)
- La connaissance sur les phénomènes migratoires des pêcheurs de Saint-Louis
- La diversité des acteurs et donc des logiques d’action
- L’organisation autour de l’espace et de la ressource
Pour Saint Louis : nous avons sillonné la Langue de Barbarie où l’on retrouve l’un des
principaux et très anciens foyers de pêche : Guet-Ndar. Le site a la particularité de
n’accueillir quasiment pas de pêcheurs allochtones. L’essentiel de la population est formé par
les Wolofs de Guet-Ndar qui évoluent dans un contexte urbain, et n’ont d’autre activité que la
pêche. Ce qui est déterminant dans leurs pratiques et perceptions de la mer et de ses
ressources. Le quartier de Guet-Ndar étant constitué de trois sous quartiers dont Lodo,
Pondoxolé et Dakk, nous avons pu constater que ces derniers avaient leurs propres
caractéristiques comme en témoigne Mbaye (2003) qui dans sa thèse de 3e cycle, à mener une
vaste analyse sur les implications de la différenciation des techniques de pêche dans la gestion
de la pêche artisanale. Nous avons aussi pris en compte la périphérie du quartier de Guet-Ndar
et pour ce faire nous avons surtout ciblé les sites de Goxumbathie où domine le filet dormant
et celui de Ndar Toute où les lignes sont plus nombreuses.
Pour Cayar, le choix se justifie par le fait que c’est une ancienne colonie de pêche pour les
Saint-Louisiens et que la population a encore la particularité de pratiquer à la fois la pêche et
l’agriculture. Formés par les Guet-Ndariens, les Cayarois ont cependant choisi de se
spécialiser uniquement dans la ligne et la senne tournante. Ces choix sont révélateurs des
enjeux qui se tissent au niveau social mais aussi au niveau économique.
Le site de la Mauritanie et des dynamiques de pêche qui y existent nous ont aussi grandement
aidés dans nos analyses. Nous n’avons pas pu nous y rendre mais des lectures
bibliographiques nourries d’enquêtes auprès de pêcheurs y évoluant furent menées. La zone
mauritanienne présente un grand intérêt car la population n’est pas par essence pêcheurs
même si le groupe des Imraguens est reconnu comme pratiquant la pêche artisanale depuis
longtemps. Les Guet Ndariens ont été et continuent d’être la communauté la plus présente et
aussi initiatrice de l’activité tant du point de vue social qu’économique.
31
I-2-3. Echantillonnage et traitement des données
Le travail effectué ici vise à présenter d’une part les pratiques territoriales et d’autre part la
dynamique des conflits. Après avoir déterminé nos zones d’enquêtes, nous avons compte tenu
de la diversité des engins de pêches, et choisi deux types de techniques : la ligne et la senne
tournante. Le but était de confronter deux méthodes différentes : la ligne est bien localisable
car s’exerçant sur des fonds bien définis alors que la senne est une technique mobile qui suit
et repère les bancs de poissons. Il nous a paru important de nous appesantir sur l’espace
dévolu à la pêche artisanale, de voir comment il est exploité par les pêcheurs et de faire une
description sur les sites de pêche et de débarquement. Par ailleurs les moyens mobilisés par
les pêcheurs, le type de sortie, et les marchés diffèrent sensiblement. Cependant, outre les
informations qui sont recueillies, ces deux techniques nous renseignent sur l’organisation
sociale, sur la géographie des déplacements des pêcheurs, et sur les mobilisations locales en
relations avec la gestion des ressources halieutiques. Les recherches de Laloë et Samba (1990)
nous ont beaucoup éclairé quant à l’espace occupé par les migrants de Saint-Louis et sur les
stratégies mises en place, alors que la thèse de Leroux (2005) a permis d’appréhender la
construction des territoires de pêche et leur partitionnement.
Suite à la sélection faite autour des sites d’études nous avons effectué un échantillonnage par
rapport aux organisations de base. Le milieu de la pêche se caractérise par une palette
d’organisations et d’associations nationales et de base. Néanmoins, ces dernières sont soit mal
représentées soit discréditées par la population. Il nous a fallu procéder à un échantillon où
seules les plus dynamiques et ayant encore voix auprès de la localité et des services
déconcentrés de l’Etat sont pris en compte. Pour ce faire, nous avons approché certains
responsables locales (notables, comité de gestion,), des services de pêches régionales, des
instances de gestion des AMP…
A coté des pratiques territoriales et des faits parfois contrastés qu’offre notre échantillonnage,
nous avons également porté une attention particulière à l’étude des conflits. Nous nous
sommes inspirés des travaux de Torre (2008), de Charlier (1999) qui bien qu’ayant favorisé
l’analyse des conflits d’usage ou ceux liés à l’environnement ont apporté à nos recherches une
meilleure compréhension des dynamiques qui transparaissent lors d’une situation
conflictuelle. La méthode mise en avant par Cadoret (2006) est aussi empruntée. En effet il
s’agit dans un premier temps d’identifier les processus conflictuels et les acteurs impliqués à
travers une approche spatio- temporelle. Pour ce point nous avons répertorié des articles
(presse, scientifiques…) parlant de conflit dans la pêche artisanale, effectué des entretiens
32
auprès des divers acteurs (pêcheurs, mareyeurs, transformatrices) Puis nous avons croisé ces
informations tout en tenant compte des perceptions et représentations sociales locales. Nous
avons aussi approché certaines instances judiciaires comme la police ou la gendarmerie mais
si ces derniers reconnaissent l’actualité des conflits, la présence de procès verbaux ont fait
défaut si bien que nous n’avons pas pu avoir des données chiffrées. Un des buts de ce travail
fut de faire une typologie des conflits en mettant en exergue ses caractéristiques, de dégager
les dynamiques de territorialités qui s’y attachent, et les actions publiques qui existent. Cette
mise en évidence, toujours selon la méthode de Cadoret, est utile pour saisir la complexité
sociale des territoires de pêche, les stratégies socio- spatiales des acteurs, les relations qui se
nouent dans les situations d’opposition. La méthode a permis d’appréhender l’articulation qui
va apparaitre entre le(s) conflit(s) et les modes de participation qui seront mis en œuvre par
les différentes parties concernées. Il faut y ajouter que chaque élément est traité selon une
approche bien spécifique. Ainsi par exemple, une approche qualitative est adoptée pour
analyser les espaces et éventuellement les ressources qui sont objets de conflits ainsi que les
modes de régulation alors que la cartographie sera plus utile pour illustrer la spatialisation des
conflits et les lieux de manifestation de ces crises.
Par ailleurs, la méthode prônée par Mélé est certainement celle que nous avons la plus
sollicitée dans la définition et le processus de mobilisations locales, et en utilisant leurs
manifestations pour éclairer l’action publique. Avec l’implantation des aires marines
protégées (AMP) au sein de territoires de pêche hétérogènes, appropriés et sujets à des
conflits, les mouvements locaux de revendication montrent non seulement les limites des
projets territoriaux, de la dimension participative et de négociation. Cependant la constitution
de groupes et collectifs en dehors des rapports de force qu’ils suscitent sont des indicateurs de
bonne gouvernance, de légitimation ou non des acteurs sociaux. Ils remodèlent
l’environnement politique local et permettent de nouvelles formes d’institutionnalisation qui
dans le cas de la pêche artisanale sont nécessaires pour une efficience des politiques de
conservation et de gestion des pêcheries.
-Le questionnaire : ainsi par exemple, il a servi à avoir des données sur les pêcheries tant sur
l’unité d’exploitation (taille longueur, type d’engin.. .), les modalités de prélèvement de la
ressource (lieux, conditionnement, accessibilité…) des informations ont aussi été recueillies
33
en ce qui concerne les zones de pêche (lieu, caractéristiques écologiques, espèces capturées et
leur saisonnalité…). L’objectif était de connaître les territoires de pêches et leur mode
d’exploitation.
- l’observation de terrain : cette étape nous a permis de saisir certaines nuances dans les
activités socio- professionnelle, sur l’utilisation de l’espace (de vie et de travail) sur les
réalités de terrain. Les pêcheurs étant parfois peu disponibles, l’observation directe a toutefois
aidé à relever les comportements des différents acteurs dans leurs lieux habituels de travail.
34
CHAPITRE 2 : CARACTERISATION DU
LITTORAL NORD SENEGALAIS
Introduction partielle
Dans ce chapitre, nous abordons l’écosystème littoral de la Langue de Barbarie qui constitue
un milieu particulier en proie à d’importantes modifications physiques. La fragilisation
progressive dont il fait l’objet nous pousse en effet à passer en revue les dynamiques en
présence afin de mieux cerner les mutations qui vont être à l’origine d’importantes crises du
système socio- écologique. Une étape qui nous permettra de mieux poser le contexte dans
lequel s’insèrent les activités socio-économiques de cette partie du littoral sénégalais.
35
nouakchottienne est bien développée entre Gandon et Rao s’étendant ainsi sur plus de 4 km
de large et 20 km de long. Durant le sub- actuel, l’on assiste au retrait de la mer et à une
aridification du climat. Sous l’effet de la houle qui aborde la côte selon une incidence oblique,
il résulte une dérive littorale dirigée Nord- Sud. Ce phénomène mobilise une charge solide et
édifie des cordons littoraux sableux qui vont isoler une série de lagunes dans les golfes
nouakchottiens. L’évolution est de type lagunaire avec des conditions hydrodynamiques
calmes. Elle permettra une décantation fine favorisant le développement de la mangrove.
Cette période correspond à la désorganisation de l’écoulement du fleuve Sénégal avec
notamment un accroissement de ses sinuosités. La fermeture progressive des embouchures à
la faveur des apports de sables issus de la dérive littorale, dévie son cours vers le sud- sud-
ouest avec un allongement constant vers le Sud se traduisant par la formation de la Langue de
Barbarie (Tricart, 1961). Ce processus a lieu au 16e siècle (Kane, 1985) et la Langue de
Barbarie apparaît comme une flèche littorale entre la mer et le fleuve à partir de Saint-Louis
jusqu’à Taré à 30 km au sud.
36
II-1-1-2. Présentation du milieu physique
II-1-1-2-1. L’estuaire du fleuve Sénégal
L’estuaire du fleuve Sénégal constitue la partie terminale du fleuve. C’est une zone
importante dans le développement économique de Saint-Louis. C’est également un
écosystème sensible aux influences fluviales et marines, qui conditionnent à la fois les
facteurs hydrologiques avec des apports en eaux douces et en eaux salées, mais aussi le transit
sédimentaire. La prédominance des houles du Nord ouest (NW) entraine une dérive littorale
de même direction qui a permis l’édification progressive de la Langue de Barbarie au large de
Saint-Louis, alors que les houles du sud ouest (SW), moins intenses en raison de la diffraction
de leur énergie au niveau de la presqu’Ile du Cap- Vert, n’ont qu’une faible influence sur
37
l’évolution du littoral. L’importance du transit sédimentaire ainsi mobilisé par la dérive
littorale se traduit au niveau du profil de la plage par des phénomènes d’engraissement et de
démaigrissement.
La dynamique fluviale joue notamment un rôle non négligeable dans l’évolution de la zone
estuarienne dans la construction de la rive interne de la Langue de Barbarie. Par ailleurs, tout
comme l’érosion marine qui redessine souvent la flèche littorale, la crue du fleuve peut
entrainer une érosion des berges. Toutefois la mise en service du barrage de Diama en 1986 a
remis en question la dynamique estuarienne. Avant cette période, la remontée saline était
sensible en période d'étiage jusqu'à Podor à environ 300 km de l'embouchure. Certaines
années extrêmes, l'eau de mer atteignait Dioulde Diabe, 150 km plus loin que Podor (Dia
A.M., 2000). La zone estuarienne était alors beaucoup plus vaste et le fleuve y alimentait de
nombreuses zones d'inondations colonisées par des vasières. La mise en place du barrage de
Diama va engendrer un nouvel équilibre dans l'évolution de l'estuaire. Avec le changement
des facteurs hydrodynamiques, on assiste à une reprise de l'évolution morphologique,
sédimentologique et écologique. De sorte que l'estuaire se trouve actuellement limité en
amont par la fermeture des vannes du barrage anti-sel de Diama tandis qu’en aval
l’embouchure, exutoire par lequel pénètrent les eaux marines dans le fleuve, représente sa
seconde limite.
L'estuaire du fleuve Sénégal est désormais délimité entre le barrage de Diama et le cordon
sableux de la Langue de Barbarie. Il comporte un bras profond qui borde la Langue de
Barbarie au nord de Saint-Louis jusqu’à la frontière mauritanienne. Il est également constitué
d’un système lagunaire en rive gauche situé entre Saint-Louis et le Gandiole, composé du
petit bras du fleuve qui lui-même est positionné entre la Langue de Barbarie et l’Ile de Saint-
Louis.
Orientée Nord- Sud, la Langue de Barbarie est «un cordon littoral qui s’est édifié à partir
des apports de la dérive littorale nord- sud qui charriait d’importantes quantités de sable.
Ces sables ont ainsi progressivement isolé les anciennes lagunes de la région de Saint-Louis
et obligé le fleuve à prendre une direction franchement sud. » (Michel P. 1969). Flèche
septentrionale de la grande côte s’étirant entre les méridiens 16°31 et 16°35 de longitude
ouest et les parallèles 15°47 et 16°3 de latitude nord, la Langue de Barbarie constitue le
38
littoral depuis Ndiago au nord de Saint-Louis jusqu’à Mboumbaye. Avec une largeur
décroissante du nord au sud (entre 400 m à 2 km), ce cordon littoral long de 25 à 30km
connaît une variation spatio- temporelle qui a pour effet de modifier constamment la position
de l’embouchure.
- un secteur de dunes sous l’influence du vent, qui se limite à la haute plage et aux dunes
littorales.
39
Fig. 2 : Les divers segments de la Langue de Barbarie
C’est sur le segment proximal que l’on retrouve un quart de la population communale de
Saint-Louis répartie dans trois grands quartiers : Guet Ndar, Ndar- Toute et Goxumbathie
40
amplifié l’effet des inondations qui constitue un phénomène récurrent à Saint-Louis. Ainsi, la
menace permanente des inondations sur la ville de Saint-Louis a atteint un point tel qu’en
2003, les autorités furent contraintes d’ouvrir une brèche sur la Langue de Barbarie en
collaboration avec une équipe marocaine. Le canal long de 100 m, large de 04 m et d’une
profondeur de 1,5 m devait permettre une évacuation rapide des eaux stagnantes du fleuve et
régler les problèmes d’inondations de la ville. Une décision qui fut lourde de conséquences
car modifiant totalement la dynamique du milieu comme nous allons le voir dans les
prochains paragraphes.
II-1-2-1. La houle
La houle est définie par Guilcher (1954, in Kane1985) « comme un système de vagues plus ou
moins réguliers dans lequel la hauteur est faible par rapport à la longueur d’onde qui se
propage dans la mer lors de la présence du vent qui en a été la cause initiale ». Le littoral
sénégalais est ici soumis à l’influence principale de deux houles : la houle du nord- ouest et
celle du sud- ouest.
La houle du nord- ouest est la plus influente et sa présence engendre une dérive littorale de
même direction en raison du déferlement des vagues qui arrivent de façon oblique sur le
rivage. Cette dérive fortement chargée en apports sableux, est d’ailleurs à l’origine de
l’édification de la Langue de Barbarie. Dominante d’octobre à Juin, la houle du NW possède
une forte amplitude avoisinant parfois les 1,5m pour une périodicité oscillant entre 11s et 15s
(Kane C.2010), provoquant ainsi le phénomène de la barre qui correspond à des déferlements
de vagues sous forme de gros rouleaux.
La houle du sud- ouest, qui se manifeste le reste de l’année c’est -à- dire de juin à octobre,
trouve son origine dans les grands vents d’ouest venant de l’Atlantique sud. Avec des valeurs
41
moyennes estimées entre 0,8 et 1,2m pour une périodicité de 5à 10s, elle a une influence
moindre sur le littoral Saint-Louisien car une bonne partie de son énergie est diffractée au
niveau de la Presqu’île du Cap- Vert, dont la configuration sert d’écran à la côte. Sa présence
correspond à la phase de démaigrissement de la plage durant laquelle le transport sédimentaire
est relativement faible.
42
Fig. 3: les principaux courants marins circulant sur la façade atlantique ouest africaine
(Source : UNEP, 1999)
15
Dossiers thématiques de l’IRD : « les grands écosystèmes mondiaux d’upwellings », site : [Link]
43
- du contre courant équatorial en provenance de l’est et du sud- est qui pour se part
transporte des eaux chaudes (24°C) et salées (36g/l) le long du golfe de Guinée. Il est
beaucoup plus variable que le premier. Les masses d'eaux méridionales repoussent le
front des remontées d'eaux froides et le courant de surface se propage alors du sud au
nord, installant le phénomène de pilling- up.
16
Thiao D. 2009, « Un système d’indicateurs de durabilité des pêcheries côtières comme outil de gestion
intégrée des ressources halieutiques sénégalaises », Thèse de doctorat, Université de Versailles Saint-Quentin-
en-Yvelines, Ecole Doctorale SOFT (Société du Futur), 298p
44
de Cayar, un canyon sous- marin. D’une manière générale, la Grande Côte présente des fonds
rocheux et meubles disposés de manière alternative et qui sont non négligeables pour la
pêche.
Une étude menée par F. Domain (1977),, sur la nature des fonds de pêche du plateau
continental ouest africain montre, sur la Grande Côte à partir du sud de Cayar jusqu’à Saint-
Louis,, l’existence d’une série de petits bancs rocheux de forme schistoïdes notamment dans le
secteur de Guet-Ndar.. Parallèles à la côte
côte sur des fonds de 15 à 20 mètres ils sont parfois
recouverts de sédiments. Ainsi, prés de l’embouchure du fleuve Sénégal ces bancs rocheux
45
sont surmontés de sédiments vaseux ou sableux. Ces fonds sont généralement le lieu de
pêches des espèces démersales.
Ils sont essentiellement constitués de vase et de sable. Les fonds de vase couvrent une zone
importante qui s’étend de part et d’autre de l’embouchure du fleuve Sénégal de 16°30' à
15°15' de latitude Nord entre les isobathes 20 et 80 m. Selon Domain (1977) cette zone est
principalement alimentée par l’apport fluvial qui transporte d’importantes quantités de
particules limoneuses jusqu’à la mer où elles sont reprises par le courant qui les entraine vers
le sud ouest. Les fonds sableux se retrouvent au nord de Cayar sous forme de sables très fins,
de couleur grise, généralement associés à des proportions variables de lutites et constituant
alors des sables vaseux ou des vases sableuses et au sud de Saint-Louis avec des étendues
relativement importants entre 0 et 30 mètres. On y rencontre surtout les espèces pélagiques.
II-1-3-2-1. Le phytoplancton
Les études de Touré et Dème- Gningue (1989)17 montrent que la distribution de la biomasse
phytoplanctonique connaît des variations notables selon la saison. Des variations sont aussi
remarquées en surface et dans la couche d’eau.
En saison chaude, l’étude de la distribution verticale montre que la thermocline et la nitracline
jouent un rôle important dans la répartition verticale des peuplements phytoplanctonique et
sur leur influence sur la position du maximum de chlorophylle. Par ailleurs, on note une
stabilisation élevée de la structure hydrologique avec l’accalmie des vents. Alors que sous
l’action de la luminosité solaire, la colonne d’eau enregistre un développement du
phytoplancton.
Quant à la distribution de surface, les eaux sénégalaises se caractérisent durant cette période
par trois principales concentrations de chlorophylle : l’une est localisée sur la côte nord entre
17
In Cury P. et Roy C. (1991) “Pêcheries oust africaines: variabilité, instabilité et changement”, ORSTOM, Paris,
525p
46
Saint-Louis et Cayar, la deuxième sur la petite côte et la troisième près de l’embouchure de la
Casamance. Les taux de biomasse phytoplanctonique sont très faible environ 1 à 3 mg/ m3.
La présence d’éléments nutritifs issus de la régénération de la matière organique dégradée
d’origine continentale serait l’explication au cantonnement des peuplements
phytoplanctonique le long de la côte alors que l’upwelling connaîtrait une baisse d’intensité.
Durant la saison froide, la distribution verticale subit une variabilité phytoplanctonique
complexe car son développement ne dépend plus seulement des sels nutritifs. Ainsi, deux
situations sont distinguées. Lorsque l’upwelling devient faible, on enregistre une remontée
des eaux profondes vers la surface ce qui entraine une turbidité importante par la remise en
suspension des particules sédimentaires. La luminosité ainsi limitée, ne permet pas le
développement du phytoplancton en profondeur. De plus, la couche homogène de surface
tend à disparaitre et s’accompagne du soulèvement de la thermocline et de la nitracline. En
période de forte activité de l’upwelling, les nutriments atteignent la surface. Cependant le
développement phytoplanctonique se limite aux couches superficielles et l’essentiel de la
chlorophylle demeure en surface car l’éclairement solaire est moindre.
Pour ce qui de la distribution de surface, avec le passage de la saison chaude à la saison froide
la concentration de chlorophylle connaît une redistribution. On observe quatre concentrations
dont deux sur la côte nord avec un peuplement de chlorophylle à Saint-Louis et à Cayar.
Toutefois, en dépit de la variabilité de l’intensité de l’upwelling, ces peuplements de
phytoplancton restent caractéristiques des eaux sénégalaises, seuls leurs concentrations et leur
emplacement peuvent changer.
II-1-3-2-2. Le zooplancton
Les études sur l’évolution du zooplancton le long de la côte sénégalaise ne sont pas
nombreuses. Toutefois, les travaux de Gaudy et Seguin (1964), Seguin (1966), Séret (1983 et
1985) puis de Médina- Gaertner (1983, 1985 et 1988a) réalisés sur un cycle annuel ont permis
d’établir quelques avancées. Se basant sur ces travaux, P.S. Diouf (1991)18 qui reprend en
partie ces études, explique pour sa part que le zooplancton subit des variations spatio-
temporelles. Ces variations remarquées dans l’abondance et au niveau des peuplements aussi
tiennent à la fois à la distance par rapport aux côtes et au phénomène d’upwelling à l’échelle
saisonnière. Ainsi, la diversité zooplanctonique fait état de 180 espèces, plus de 50 types de
larves et d’œufs avec une domination des copépodes (90%) en période d’upwelling.
18
In Cury P. et Roy C. (1991) “Pêcheries oust africaines: variabilité, instabilité et changement”, ORSTOM, Paris,
525p
47
II-1-3-3. Les ressources halieutiques
D’une manière générale, grâce à des conditions bioécologiques très favorables, le Sénégal
dispose d’une richesse halieutique diversifiée qui est aussi très exploitée. Les principales
ressources exploitées sont :
• les ressources pélagiques hauturières (thon, espadon, voiliers) ;
• les ressources pélagiques côtières (sardinelles, chinchard, maquereau) ;
• les ressources démersales côtières (dorades, mérou, rouget, seiche, poulpe, crevette
blanche)
• les ressources démersales profondes (crevettes profondes et merlus).
19
[Link]
48
II-1-3-3-2. Les ressources pélagiques côtières
Avec un potentiel global estimé entre 200 000 et 450 000 tonnes (Ndiaye O. 2000), les
espèces pélagiques côtières représentent un stock très variable en raison de son caractère
migratoire saisonnier. Il est partagé par l’ensemble des pays de la côte ouest africaine. Pour le
Sénégal, cette ressource constitue environ 71% des prises réalisées dans la ZEE. Les espèces
les plus exploitées sont: les clupéidés, les engraulidés, les carangidés, les scombridés.
- Les Clupéidés : les prises consistent en sardinelle ronde et en sardinelle plate. La
sardinelle ronde vit dans les zones de remontée d’eaux froides, tandis que la sardinelle
plate est moins migratrice, évolue dans les zones côtières faiblement salées. Pour
l’évolution de la sardinelle ronde, une descente des adultes du sud de la Mauritanie
vers les eaux sénégalaises est observée en début de saison froide. En mars-avril, la
pré- ponte se concentre au sud du Sénégal, et de mai à septembre, elle remonte vers le
Nord. Ensuite, les juvéniles stagnent dans les nurseries de la Petite côte pendant un an.
- Les Carangidés : il s’agit du chinchard noir et du chinchard jaune. Les chinchards ont
le même schéma migratoire spatio-temporel, alors que pour les autres petits pélagiques
côtiers, les variations se notent dans les amplitudes.
- Les Engraulidés : avec l’anchois commun, très nombreux lorsque les eaux sont très
froides.
- Les scombridés : avec le maquereau espagnol, le maquereau commun. Les espèces
capturées secondairement sont le pelon, le platplat, les ceintures ou les poissons
sabres…
Les sardinelles sont considérées comme une espèce non encore surexploitée malgré les
importantes captures réalisées. Cependant, une pression est faite sur les juvéniles notamment
dans la petite côte sénégalaise, entre le Cap Vert et Joal. En 2005, face à la tendance à la
hausse des prélèvements sur le stock, une approche de précaution est recommandée par le
groupe du COPACE (2005) avec un plafonnement des captures à 400000 tonnes par an.
49
par an. En effet, en 2004, le groupe de travail de la FAO donne des tendances montrant par
exemple un potentiel de capture de 10 300 tonnes de pageot sur toute la zone nord du
COPACE (Maroc, Mauritanie, Sénégal et Gambie) et conclut que le stock est surexploité.
Pour un potentiel de capture de 4781 tonnes, les risques de surexploitation des otolithes sont
très élevés alors que pour le thiof, le groupe de travail a conclu à une surexploitation du stock
dans la zone Mauritanie, Sénégal et Gambie. Le potentiel de capture est limité à 1471 tonnes.
De même pour le rouget, le stock est pleinement exploité et le potentiel de capture oscille
entre 1700 et 1920 tonnes. En ce qui concerne les céphalopodes, il est montré qu’il en est de
même en ce qui concerne le poulpe dont le potentiel de capture avoisine les 12 900 tonnes. Le
stock de la crevette côtière est pleinement exploité et le MSY est estimé à 3518 tonnes par an.
50
mettent en scène les sociétés humaines ainsi que les dynamiques et ressources naturelles de
ces milieux. L’importance démographique et les nombreux usages, souvent antagonistes,
développés remettent en question l’équilibre de ces milieux fort convoités alors que la
fragilisation des écosystèmes marins hypothèque la durabilité des activités socio-
économiques.
En Afrique de l’ouest, la zone littorale s’étend sur prés de 4400 km. Reconnue pour sa grande
richesse, elle offre une palette d’écosystèmes marins et côtiers allant des récifs coralliens (Cap
Vert), aux forêts de mangrove (golfe de Guinée) en passant par les Iles et estuaires (archipel
des Bijagos en Guinée Bissau). Une variété écosystémique qui la met aujourd’hui au centre
des systèmes de productions économiques et du développement social. Le littoral ouest
africain autrefois peu ou presque pas habité connaît une concentration humaine sans précédent
dont le « désir de rivage »20 met en compétition les usages (tourisme, pêche, industries,
agriculture…).
20
Corbin, 2001« L’avènement des loisirs 1850- 1860 » l'Université de Virginie, éd. Flammarion, 466p,
21
Corbin, 1988 « Le territoire du vide : l'Occident et le désir du rivage 1750-1840 », Paris, Aubier, 407 p.
51
II-2-1. La Langue de Barbarie un milieu physique bouleversé
Les zones côtières, en dépit de la diversité de leurs écosystèmes et de la richesse de leur
biodiversité, sont des milieux très fragiles et sensibles à la moindre modification de leurs
processus écologiques. Fortement anthropisées, elles voient désormais se mettre en place des
systèmes socio écologiques dépendants des interactions entre les différents secteurs
d’activités. Le littoral nord sénégalais n’échappe pas à cette situation. La mise en place du
barrage de Diama en 1986 suivi de l’ouverture de la brèche sur la Langue de Barbarie en 2003
ont instauré de nouveaux processus hydrodynamiques dont les effets se font sentir sur
l’ensemble du bas estuaire. En effet, la construction d’ouvrages sur les fleuves s’accompagne
souvent d’effets néfastes qui remettent entre autres, en cause la disponibilité de la ressource
en eau et par là, la viabilité de l’activité agricole.
52
Si le barrage de Diama a insensiblement initié un changement paysager et hydrologique au
niveau du delta du fleuve
leuve Sénégal dont on commençait à peine à cerner tous les enjeux,
l’ouverture de la brèche (canal de délestage) au niveau de la Langue de Barbarie a, quant à
elle, eu des effets environnementaux bien plus brutaux. Ouvert en 2003 sur le cordon
cordo littoral
afin d’éviter à la ville de Saint-Louis
Saint un risque d’inondation, le canal de délestage n’a cessé
d’évoluer passant de 4 m de large à son ouverture à 1500 m en juillet 2007, puis à 2700m en
aout 2009 (Kane C. 2010) pour atteindre près de 5km aujourd’hui.
Fig. 5 : Evolution de la brèche sur la Langue de Barbarie entre 2004 et 2013 (Source
( :
Rapport général du colloque sur « Changements climatiques et modifications de l’écosystème
de la Langue de Barbarie » 2013)
Cette évolution rapide et incontrôlable de la brèche remet en question toutes les dynamiques
écologiques et socio-économique
économiquess de la zone. L’un des impacts les plus notables de la brèche
estt sans doute l’amplification de la marée.
Avant l’ouverture de la brèche les marées estuariennes étaient semi diurnes avec des hauteurs
dépassant rarement le mètre en
e période de vive eau et les 0,5 m en période de morte eau.
Actuellement le marnage quotidien maximal enregistré à l’aval de Diama est multiplié par
53
trois passant de 0,30 m à prés de 0,93 m22 est perceptible durant toute l’année y compris
durant l’hivernage. Cela rend délicat la manipulation du système des vannes (Fall A.N.,
2013). Le marnage a augmenté le phénomène d’érosion des berges en marée haute. Au sud de
la Langue de Barbarie, il est très actif et contribue à la déstabilisation des cordons dunaires
souvent hauts de 5 à 7 m. La dispersion des sédiments issus de ces dunes vient en revanche
engraisser le chenal du fleuve, accentuant par là le problème de la navigabilité dans la partie
terminale de la brèche.
Ainsi au niveau des vasières basses alimentées par la marée, le système végétal formé
essentiellement par la mangrove, présentait une certaine zonation avec le Rhizophora
racemosa en avant, le Laguncularia racemosa et l’Avicennia africana. Au niveau du cordon
dunaire, on retrouve la steppe à halophytes avec Ipomea spicatus, Sporobolus spicatus,
Scaevola plumieri ou encore Coco nucifera et Casuarina equistefolia sur les dunes blanches
alors que sur les dunes semi- fixées, le couvert végétal comprenait des espèces telles que
Aristida longifera ou Hyparrhernia dissoluta. Les espèces ligneuses sont quant à elles
dominées par la famille des Acacia (radiana, seyal, albida…) associées à des herbacées
comme l’euphorbia balsamifera ou l’Opuntia tuna.
Par ailleurs, l’anthropisation du secteur qui accentue de plus en plus les dynamiques
physiques a considérablement changé le paysage. La zone du Gandiolais qui fait partie de
l’écosystème humide des Niayes, offre les modifications les plus frappantes. Encore peu
région maraichère à haut potentiel, le Gandiolais subit à présent un assèchement drastique de
ses points d’eau douce (Kane C. 2010). Avec la salinisation des sols on constate le
22
M. Mietton et al, 2008, « Le delta du fleuve Sénégal, une gestion de l’eau dans l’incertitude chronique »
54
développement d’espèces halophytes à l’instar des euphorbes, de l’Opuntia tuna, du Ziziphus
mauritiana, du Balanites aegyptiaca, du Prosopis chIlensis… De même, la déstabilisation des
dunes littorales se traduit par une perte élevée de la végétation fixatrice dont le filao
(Casuarina equistefolia). Dans l’estuaire, le marais à mangrove a beaucoup régressé passant
de 1086 ha en 1979 à 445 ha en 2007 soit une perte de prés de 60% (Kane C.2010), tandis que
les dépressions salées (tannes) gagnent du terrain. Le changement du régime hydrologique et
les variations du niveau d’eau vont progressivement entrainer la disparition du Laguncularia
et du rhizophora alors que l’espèce Avicennia plus résistante colonise les schorres herbacés.
II-2-1-3. Les menaces sur les établissements humains et les aires protégées
L’importance de l’érosion met également en péril les établissements humains et le devenir des
aires protégées à Saint-Louis. Les exemples les plus visibles des conséquences de la brèche
sur le milieu sont certainement les cas du village de Doun Baba Dièye et du Parc National de
la Langue de Barbarie.
55
Photo1 : Destruction de maisons à Doun Baba Dièye sous l’effet des vagues (Source :
DREEC, 2012)
Le processus ne cessant de prendre de l’ampleur, cet établissement humain a perdu entre 2003
et 2007 prés de 8% de sa surface qui est passée de 257 ha à 236 ha (Kane
(Kane C.2010),
C.2010 pour
finalement disparaitre en octobre 2012.
Érigé en 1976, le Parc National de la Langue de Barbarie (PNBL) avec son ilot aux oiseaux,
haut lieu de reproduction pour les espèces
espèces aviaires migratrices, est grandement touché.
Principale attraction du parc, l’ilot aux oiseaux accueille diverses espèces (avocettes élégantes
(Recurvirostra avosetta),
), grands gravelots (Charadrius
( hiaticula),
), bécasseaux variables
(Calidris alpina), barges rousses (Limosa
( lapponica), barges à queue noir (Limosa
( limosa…).
Mais avec le rapprochement de l’embouchure le parc est confronté à une perte de 20% de sa
superficie qui est passée de 2 ha à 1,6 ha avec le sapement des berges. La dégradation de ce
56
nichoir a entrainé une baisse notable de la concentration des oiseaux migrateurs fréquentant le
parc ainsi que des tortues marines. Avec la marée amplifiée par l’ouverture de la brèche, le
nichoir est recouvert par les eaux en période de hautes eaux. Ceci constitue une menace pour
la faune aviaire et entraine des pertes non négligeables d’œufs et d’oisillons. En dépit de la
construction de digues de protection en pierre par les gestionnaires et écogardes du parc, la
menace de submersion reste présente et suscite une baisse progressive de la biodiversité du
parc.
Photo 2: l’Ilot aux oiseaux du PNBL menacée par l’érosion marine malgré un système
d’enrochement (Source : A. Seck, 2013)
57
contribué à l’abaissement des nappes. Ainsi, celle-ci sont devenues tributaires d’une
pluviométrie aléatoire. Par ailleurs, l’amplification du marnage suite au rapprochement de la
nouvelle embouchure a favorisé la pénétration de l’eau salée à l’intérieur des terres polluant
les eaux souterraines et rendant les périmètres agricoles infertiles. Les activités de rente
(oignons, tomate, choux, arachide…) dont la productivité dépasse difficilement les 10 tonnes
à l’hectare sont désormais menacées. Les modifications du substrat provoquent une baisse des
cultures arboricoles à l’instar d’espèces fruitières comme la pomme cannelle, le corossol, ou
le cocotier qui sont devenues quasiment inexploitables.
Cette situation entraine un peu partout sur le cordon littoral la baisse des rendements voire un
abandon des terres. On assiste à une crise du secteur agricole et maraicher où beaucoup de
champs ont été emportés par l’érosion ; ce qui accentue encore plus la vulnérabilité des
populations.
Pour la pêche continentale, la brèche a provoqué une importante régression de cette activité.
D’une part le colmatage de l’embouchure naturelle et l’éloignement de la nouvelle entraine
pour ces pêcheurs, une dépense supplémentaire de carburant. D’autre part, avec les ouvrages
hydrauliques des bouleversements notables sont signalés sur le milieu. D’après Magrin et
58
Seck (2009), l’estuaire constituait un biotope favorable pour les espèces d’eaux saumâtres
avec la pénétration du biseau salé jusqu’à 120 km de l’embouchure. Les poissons à affinité
marines et euryhalines colonisaient le delta et étaient remplacés lors des hautes crues par des
espèces douces et euryhalines. Cette diversité garantissait une importante activité autour du
fleuve. Toutefois avec les conditions actuelles, le barrage de Diama représente une barrière
pour la migration des ressources halieutiques. Pour ces auteurs, on assiste à la fois à une perte
d’habitats avec le rétrécissement de l’estuaire, et de la biodiversité pour les pêcheurs avec la
rareté de certaines espèces comme le mulet, le tilapia, le bar ou le capitaine. La zone est
devenue moins poissonneuse et les pêcheurs du Gandiolais sont confrontés à une baisse de
leurs revenus.
A partir des années 1970, le Sénégal se lance dans un vaste programme d’aménagements
touristique sur le littoral. Conscientes de ces atouts (belles plages sableuses, climat adéquat,
diversité paysagère) et visant un tourisme balnéaire de masse, les autorités s’intéressent tout
d’abord à la petite côte et à la Casamance qui bénéficient des premières mesures de
développement touristique. La grande côte pour sa part connaîtra un regain d’attention vers le
début des années 1990. A Saint-Louis, le cachet historique et culturel de la vielle ville, son
patrimoine architectural ainsi que l’existence d’un réseau d’aires protégées jettent les bases
d’un devenir touristique. Toutefois, l’exigüité de l’Ile fait que la Langue de Barbarie apparait
comme un site offrant plus de potentiels pour les établissements et réceptifs hôteliers au vu de
sa situation géographique. Très vite, le cordon littoral accueille hôtels, campements et
auberges au sud du village de Fass Dièye sur l’hydrobase. L’attractivité du site de la Langue
de Barbarie fait qu’elle réussit à polariser plus de 21% de l’offre touristique de la région en
2002 générant ainsi 1 256 820 000 francs CFA soit 23,4 % de recettes (Cissé W. 2012). Le
développement du tourisme est fulgurant et il devient le deuxième secteur d’activité après la
pêche.
59
Toutefois, l’activité touristique sur la Langue de Barbarie va rapidement révéler les lacunes
d’une gestion peu efficiente sur un espace littoral fragile. Les infrastructures hôtelières ne
répondent pas pour la plupart aux normes d’aménagement et de construction permises sur le
domaine public maritime. Le non respect du Code de l’environnement qui ne tolère que des
constructions légères et de caractère précaires, provoque des difficultés et met en péril la
stabilité de la zone. Malgré la définition des différents domaines faite par le Code de
l’environnement, la situation dans la Langue de Barbarie est particulièrement compliquée
puisque outre le domaine maritime, il y a aussi des zones appartenant au domaine public
forestier et fluvial.
Ainsi, la Langue de Barbarie devient caractéristique d’un espace où les enjeux de protection
se heurtent aux ambitions d’un aménagement excessif et anarchique. La pression foncière sur
ce milieu où les réceptifs touristiques et le développement de l’habitat urbain se disputent un
espace étroit se voit notamment dans la destruction des filaos plantés pour fixer la dune.
L’altération de cette dernière se traduit par des modifications phytoécologiques, une perte de
la biodiversité ce qui favorise également l’érosion du cordon.
Avec l’ouverture de la brèche de 2003, la modification des dynamiques hydrologiques que
subit cette partie du littoral Saint-Louisien, sans oublier l’exacerbation de l’érosion côtière, on
observe de réelles menaces sur le milieu et sur le tourisme. L’ouverture d’une seconde brèche
d’octobre 2012 qui a emportée deux hôtels, « El faro de Barbarie » et « Océan et Savane »
annonce un futur assez incertain pour le secteur.
Conclusion partielle:
Cette partie pose le cadre physique, tant terrestre que marin qui prévaut sur la grande côte
sénégalaise. Il revient aussi sur les transformations que subit le milieu, en particulier la zone
du bas estuaire et de la Langue de Barbarie depuis plus de trois décennies, et qui se sont
accélérées avec l’ouverture de la brèche en 2003. Cette décision prise dans l’urgence remet
aujourd’hui en question les systèmes socio- écologiques ainsi que les capacités d’adaptation
des populations locales.
60
CHAPITRE 3 : LA PECHE EN AFRIQUE DE
L’OUEST ET AU SENEGAL ET EVOLUTION
DES POLITIQUES DE GOUVERNANCE
Introduction partielle
Ce chapitre dresse le cadre générale de la pêche en Afrique de l’ouest et au Sénégal. Il s’agit
pour nous de caractériser dans une approche globale, l’évolution des stocks halieutiques qui
avec la globalisation subit de très fortes pressions. Nous analyserons également les différentes
politiques de gestion des pêches qui ont été initiées au cours de ces dernières décennies afin
de cerner leurs apports et leurs limites. Le Sénégal étant un pays à forte vocation maritime
avec des politiques très largement inspirées par les instances supra nationales, nous verrons
comment les actions menées par l’Etat s’expriment à l’échelle locale. Il s’agira notamment
d’y porter une analyse en relation avec le contexte de création d’aires marines protégées, qui
constituent pour le pays de nouveaux outils de gestion des pêcheries surtout artisanales.
L’Afrique de l’Ouest n’est pas en reste et connaît depuis quelques décennies une forte
impulsion de son secteur pêche. Avec une façade atlantique de prés de 4400 km, elle dispose
23
FAO, « Situation mondiale de la pêche et de l’aquaculture en 2012 », département de la pêche et de
l’aquaculture de la FAO, Rome 2012
61
d’un milieu marin riche en ressources halieutiques qui a très vite permis l’émergence de deux
types de pêche : la pêche industrielle et la pêche piroguière ou artisanale. Les pêcheries
maritimes ouest africaines ont ainsi connu au cours de ces cinquante dernières années de
profondes mutations tant sur le plan social, technologique qu’organisationnel.
Très peu exploitées, les pêcheries maritimes seront mises en valeur dans un premier temps
avec l’avènement colonial. Le rôle décisif joué par la pêche durant la première et la seconde
guerre mondiale dans le ravitaillement de la métropole en produits alimentaires, conduit les
administrateurs coloniaux à investir le secteur24.
Dans un premier temps, ils tentent de moderniser les pratiques de pêche indigènes à travers
une industrialisation des techniques d’exploitation et l’introduction d’une pêche répondant
aux critères européens. Les premières pêcheries européennes sont installées prés des grands
foyers de pêche artisanale notamment au Sénégal et dans le Gold Coast alors que les pêcheurs
indigènes sont initiés à une pêche plus industrielle. Cependant, cette tentative de
modernisation des pêcheries africaines va être un échec : les autochtones se détournent de ces
mesures alors que les établissements européens deviennent de plus en plus dépendants de la
pêche artisanale pour ce qui est de leur approvisionnement25.
Un autre fait marquant dans l’histoire des pêcheries ouest africaines est le regain de la pêche
industrielle européenne dés le milieu des années 1950. En effet pendant longtemps, la pêche
européenne exploite de manière traditionnelle la sardine puis de la langouste rose et verte le
long des côtes mauritaniennes où œuvrent déjà les marins bretons de Douarnenez et de
Camaret. Mais, face au développement des conserveries de thons au niveau mondiale, la
pêche s’industrialise à partir des années 1940- 1950 et les navires japonais et américains
24
Chauveau J.P. et al, 2000, « la pêche piroguières en Afrique de l’ouest. Dynamisme institutionnelle : pouvoirs
mobilités, marchés », Paris, Karthala, IRD, 383p
25
Voir J.P. Chauveau et A. Samba, 1990, « un développement sans développeurs ? Historique de la pêche
artisanale maritime et des politiques de développement de la pêche au Sénégal » vol 1 N°2, ISRA, pp21
62
explorent les mers du Pacifique et les côtes mexicaines. Sur les côtes africaines, cette pêche
est un peu tardive, il faudra attendre les recherches scientifiques entreprises sur les facteurs
biologiques et sur la répartition des thons pour voir débarquer les premiers canneurs français
et espagnols. Très vite, se met en place une pêche commerciale relativement dynamique et les
bateaux du Golfe de Gascogne se consacrent durant la morte saison du thon blanc à la pêche
au thon tropical. La demande du marché américain et européen pousse les armateurs à
s’organiser à partir des ports africains tels que celui de Dakar, et d’Abidjan. Des installations
frigorifiques permettent de stocker les prises qui sont par la suite écoulées soit auprès des
conserveries étrangères américaines, italiennes ou françaises soit auprès des conserveries
locales installées sur le continent africain.
Ainsi, comme on peut le constater les années 1950 marquent un tournant décisif dans
l’exploitation des ressources halieutiques en Afrique de l’ouest. Tandis que la pêche artisanale
devient incontournable dans le ravitaillement des centres urbains, les avancées technologiques
telles que le système de congélation et l’introduction de la senne tournante et de la palangre
auprès des navires européens concourent à l’attractivité de la pêche industrielle dans les eaux
ouest africaines. Toutefois, bien que la production mondiale de pêche en mer est estimée à
plus 16,5 millions de tonnes dans les années 1950 (FAO, 2010), il est encore difficile
d’évaluer la part des pêcheries ouest africaines durant cette époque. Néanmoins, la
libéralisation du secteur pendant cette période entraine une véritable ruée vers la pêche
maritime en Afrique dés les années 1960.
En effet, le contexte global montre que les ressources marines font l’objet d’une course
effrénée. Les océans apparaissent comme inépuisables et la liberté de pêcher, qui fait loi dans
les années 1960- 1970, entraine une pression très forte et soutenue sur les mers. Par ailleurs
l’accroissement de la population, notamment sur les littoraux, et les sauts technologiques loin
d’infirmer la tendance, vont provoquer la surexploitation des ressources halieutiques. De 19
millions de tonnes la production halieutique atteint les 80 millions en 1980, la part des
captures en mer étant estimée à plus de 62 millions de tonnes ce qui équivalait à 86% du
total26. Un peu partout les stocks sont surexploités et les espèces sur lesquelles certains pays
avaient fondé leur économie commencent à présenter des signes d’essoufflement.
26
FAO, 2005, « l’état des ressources halieutiques marines mondiales » document techniques sur les pêches,
N°457, Rome, 254p
63
Les recherches de Doumenge (1961) montrent qu’en Alaska, par exemple, où la conserverie
de saumon joue un grand rôle sur l’économie de pêche les tonnages subissent une baisse
notable : de 315 000 tonnes en 1936. La production moyenne passe entre 1940 et 1950 à
200 000 tonnes pour atteindre un peu moins de 90 000 tonnes en 1960. Cette baisse continue
va causer une grave crise au sein de l’économie côtière et entrainer la fermeture de
nombreuses pêcheries.
Le même schéma se répète pour la morue de Terre Neuve. Les stocks sont surexploités et
passent de 300 000 tonnes au cours du 19e siècle à plus de 800 000 tonnes en 1968. La pêche
abusive de la morue de Terre Neuve se manifeste par un effondrement des stocks et à l’arrêt
de cette pêcherie en 1992.
27
Doumenge F. 1961, « les produits de la mer dans l’économie nord américaine », Norois vol.31 n°31, pp 293-
319
64
III-2. L’état des stocks halieutiques en Afrique de l’Ouest
L’état des stocks des ressources marines en Afrique de l’ouest, en dépit de leur importance, a
été peu étudié. Cependant, dans les années 1970- 1990, des travaux sont menés à l’échelle
sous régionale par le Copace (Comité des Pêches de l’Atlantique Centre- Est). Cette étude
visait à mieux connaître et à évaluer l’état des stocks et des pêcheries en vue d’améliorer
l’aménagement des ressources halieutiques et ainsi garantir leur utilisation durable pour les
populations.
De 1998 à 2002, les Etats de la CSRP en appui avec l’Union Européenne ont aussi effectué
des recherches sur les stocks de démersaux en Afrique de l’ouest dans le cadre d’un projet
d’analyse des données disponibles sur les pêches (SIAP). Ces travaux ont mis en lumière
l’évolution des populations de différentes espèces à travers certains critères comme
l’évolution de l’abondance, l’aire de leur répartition ou encore la structure des populations. En
définitive, les recherches faites sur les évolutions des stocks halieutiques se basent sur les
dynamiques des pêcheries tant sur les ressources démersales (poissons, crevettes,
céphalopodes) que celles pélagiques.
Dans le cas des ressources démersales, on peut considérer deux zones principales : la zone du
nord qui comprend le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal et la Gambie et la zone du sud avec
notamment la Guinée, la Sierra Léone, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin.
28
Lafi Bala, « Le marché aux poissons, Dossier pédagogique et d’accompagnement » 2010 RED
65
tendance à la baisse. Pour l’Arius spp. ou mâchoiron, il s’agit d’une pêcherie importante
présente dans la Sénégambie où elle est fortement exploitée. Les captures sont principalement
le fait de la pêche artisanale avec des débarquements de plus de 10000 tonnes.
En ce qui concerne les pêcheries de céphalopodes, on observe une importante pression sur les
stocks de poulpes et de seiches. Le poulpe très présent à Dakhla en Mauritanie, au Cap Blanc
et en Sénégambie, constitue jusqu’à plus de 65% des captures de céphalopodes montrant ainsi
des signes de surexploitation. La seiche également recherchée, avec des prises oscillant entre
16000 tonnes et 39000 tonnes, constitue avec le calamar 30% des captures céphalopodières.
L’exploitation des crustacées, ancienne sur les côtes ouest africaines, porte surtout sur les
stocks de crevettes roses (Parapenaeus longirostris et Penaeus notialis) notamment au
Maroc, en Mauritanie et au Sénégal où elles sont ciblées tant par la pêche industrielle que
celle artisanale. Selon les données de la FAO, en 2002 les captures avoisinaient les 18000
tonnes reflétant une forte surexploitation des stocks.
Dans le cas de la Sierra Léone et de la Guinée, les stocks démersaux qui sont les plus visés
sont Galeoides décadactylus, Pseudotolithus spp, Brachideuterus auritus, Pomodasys spp, les
sparidés telle que la dorade, ou encore les serranidés (mérous). Ces stocks sont autant ciblés
par la pêche artisanale que celle industrielle très présente avec les navires étrangers de
l’Union Européenne (Grèce, Italie,..) mais aussi la Chine, la Corée, le Sénégal, la Côte
d’Ivoire. Les taux d’exploitation sur ces espèces montrent une pleine exploitation voire une
surexploitation surtout en Guinée.
Pour les pays du Golfe de Guinée, les pêcheries sont multi spécifiques. Les captures portent
tant sur les sciaenidés (Pseudotolythus, typus, Galeiodes decadactylus, Brachydeuterus
auritus) qui sont exploités à l’échelle de la pêche artisanale et semi industrielle, les sparidés
(Dentex angolensis, Dentex congoensis, Pagellus belottii, Pagrus spp), que sur les serranidés
(mérous). Ces ressources démersales ont une forte valeur marchande au niveau local mais
aussi à l’exportation. Elles sont actuellement surexploitées et constituent très souvent des
prises accessoires dans la pêche crevettière.
66
par la pêche industrielle et sont en état de pleinement exploités à surexploités. Dans le golfe
de Guinée, les captures sont passées de 8000 tonnes en 2002 à 6500 tonnes en 200429. Pour
les céphalopodes, les captures sont le fait de la pêche artisanale et industrielle (bateaux
nationaux et étrangers) et concernent surtout le poulpe (Octopus vulgaris) et les seiches
(Sépia officinalis, Sépia hierrada, Sépia bertholoti). Les stocks sont en état de surexploitation,
notamment pour la seiche (Sépia hierrada) avec une production de 6000 tonnes en moyenne
entre 1995- 2001 pour la Guinée.
Mais aussi sur certaines espèces benthopélagiques comme le mulet, le tassergal ou encore la
courbine très fréquente dans la zone nord ouest (Mauritanie, Sénégal). Les pélagiques sont
fortement ciblés par la pêche artisanale et celle industrielle (chalutiers étrangers et senneurs
semi industriels). Dans la zone nord ouest africaine leurs débarquements représentent entre
50% et 70% des captures totales avec une prédominance de la sardinelle. Selon la FAO
(2004) les captures de petits pélagiques sont passées de 600 000 tonnes en 1994 à plus de
1200 000 tonnes en 1998 avant de se stabiliser à quelques 800000 tonnes depuis ces dernières
années. L’importance des prélèvements montre que pour les espèces de Sardina pilchardus,
Sardinella aurita et maderensis et les chinchards sont surexploités alors que l’ethmalose ou
bonga ainsi l’anchois et le maquereau espagnol sont pleinement exploités30.
Avec la diminution des stocks démersaux l’effort de pêche s’est beaucoup plus accentué sur
les espèces pélagiques qui jouent un rôle économique et alimentaire important dans la sous
région. Or en dépit de leur forte productivité les ressources pélagiques présentent une grande
29
Club du Sahel de l’Afrique de l’Ouest « Étude régionale relative aux opportunités économiques de
développement de la crevetticulture en Afrique de l’Ouest », OCDE, Mai 2006
30
Copace « Principaux résultats de la sixième session du sous-comité scientifique », Mars 2012
67
sensibilité aux changements climatiques. L’état de surexploitation à laquelle s’ajoute la
variabilité interannuelle de l’espèce peut à long terme provoquer un effondrement des stocks
comme ce fut le cas pour l’anchois de Pérou.
En définitive, les ressources halieutiques connaissent dans leur ensemble une forte
surexploitation et pour certains stocks, tel que le mérou au large des côtes sénégalo-
mauritanienne, des menaces d’extinction se dessinent de plus en plus. En Atlantique centre –
est, zone englobant l’Afrique de l’ouest, les captures, très variables depuis les années 1970,
s’élèvent à 4 millions de tonnes en 201031, alors que la capacité des biomasses a du mal à se
régénérer.
31
FAO, 2012 « situation mondiale des pêches et de l’aquaculture, 2012 » Rome 241p
32
Direction des Pêches Maritimes du Sénégal, 2012, « Résultats généraux des pêches maritimes » Ministère de
la Pêche et des Affaires Maritimes.
33 e
Chauveau J.P., 1989 « histoire de la pêche industrielle et de la politique d’industrialisation » 1 partie, in
Cahiers des Sciences Humaines, 25 (1-2) pp 237- 258
68
l’Europe et plus facile d’accès pour les navires, demeure pendant plusieurs décennies le point
de concentration des pêcheurs Espagnols, Portugais et Hollandais qui y exploitent la morue et
le requin.
Ce n’est que vers la fin de l’expansion coloniale, que les eaux sénégalaises ont un regain
d’attention grâce à la présence d’une main d’œuvre et d’approvisionnement en eau.
Néanmoins, les colonies ne jouent qu’un rôle mineur dans les politiques mises en place par la
métropole. Considérées comme fournisseuses de matières premières et débouchés pour les
produits finis, elles ne bénéficient d’aucune avancée technologique. Le spectre de la seconde
guerre mondiale va cependant changer la donne (Chauveau et al, 2000).
Si ces actions éphémères ne rencontrent pas toujours le succès escompté, elles poseront les
jalons d’une industrialisation des pêcheries au Sénégal. Les pêcheurs artisans montrant leur
capacité à satisfaire la demande de ces unités de traitement, l’administration décide de se
tourner plus vers ce secteur longtemps sous estimé. Les premiers essais de modernisation des
pêcheries sénégalaises sont initiés en 1950 avec la motorisation des pirogues artisanales,
l’introduction de matériel de pêche plus performant, l’octroi de crédits… Ces mesures ne
permettront pas toutefois une industrialisation effective des pêcheries. Au contraire, la pêche
artisanale sensée pourvoir les unités industrielles, se tourne plus vers le marché local aidé en
cela par le mareyage.
Malgré l’échec d’une industrialisation achevée de la pêche piroguière qui devait permettre
l’approvisionnement des conserveries, l’administration coloniale poursuivra ses efforts en
favorisant le développement d’une pêche thonière dans les eaux sénégalaises qui sont
désormais un haut lieu de pêche capable de fournir les usines européennes. Les difficultés de
la pêche sardinière et thonière en Europe poussent les pouvoirs publics français à se rabattre
sur le thon tropical (albacore). Des exonérations fiscales, une aide à l’exportation et à l’entrée
en franchises des biens d’équipements pour les usiniers et les armateurs sont mis en place.
69
Des campagnes s’organisent dés 1954 et jusqu’en 1960, le Sénégal est un pole de
concentration important pour les armements thoniers tous essentiellement étrangers même si
la plupart d’entre eux français, porte le pavillon sénégalais, et est fortement soutenue par le
pouvoir métropolitain (Chauveau, 1989)34. La pêche thonière sera par la suite appuyée par
l’Etat sénégalais nouvellement indépendant.
Ainsi, pendant la première moitié des années 1960, l’Etat du Sénégal maintiendra les
exonérations fiscales et les détaxes offertes aux armateurs et conserveries français en
attendant de tendre vers une nationalisation de la flotte thonière et d’obtenir une certaine
assise dans un marché international très concurrentiel. Mais ces objectifs ne seront jamais
atteints. Le secteur de la pêche thonière est très tributaire du marché européen surtout français
où ses débouchés sont de plus en plus remis en cause. Au niveau local, la situation n’est pas
meilleure, les navires techniquement peu évolués, ne fournissent qu’un total de 6500 tonnes.
Un tonnage qui ne comble pas les capacités de traitement des usines estimées à 25000t.
Parallèlement, la pêche chalutière, après avoir été dans un premier temps combattue car
perçue comme nocive et pour les fonds de pêche et pour la pêche artisanale, bénéficiera d’une
certaine attention. En effet, la forte demande extérieure en crustacés et en poisson frais
poussera le Sénégal à se lancer dans une relative spéculation. Le nombre de chaluts augmente
et passe de 6 à 32 et une quinzaine d’entreprises d’exportation de poisson et de crevettes est
créée.
34 e
Chauveau J.P., 1989, « histoire de la pêche industrielle au Sénégal et de la politique d’industrialisation », 2
partie, in cahier des Sciences Humaines, 25 (1- 2) pp 259- 275.
70
facteur bloquant à laquelle la composante industrielle de la pêche sénégalaise est confrontée.
L’inadéquation des politiques
iques initiées continue encore à se fait sentir.
50000
40000
30000 tonnage peche industrielle
20000
10000
0
années
Le tonnage des débarquements de ce fait est en constante régression malgré des périodes
pé de
hausse, notamment en 2011 durant laquelle 47923 tonnes furent débarquées. La variabilité des
tonnages est du au fait que le secteur repose essentiellement sur l’activité des chalutiers qui
assurent prés de 85% des captures et dont le nombre est fluctuant.
fluctuant. Ainsi, en 2011, l’effectif
des chalutiers est de 91 navires contre 79 en 2012.
71
communautés littorales et a su tirer profit de facteurs écologiques et socio-économiques qui
font aujourd’hui son dynamisme.
Au plan social, la pratique de la pêche artisanale a dans un premier temps, et pendant assez
longtemps, concerné qu’un nombre restreint de communautés littorales. Il s’agit
essentiellement des Lébous dans la Presqu’Ile du Cap Vert, des Guet-Ndariens de Saint-
Louis, des Niominkas dans le Delta du Saloum. Malgré leur implication dans la pêche, là
encore ces populations n’ont pas une tradition de la mer très ancienne. Toutefois elles
réussiront à mettre en place de véritables foyers de pêche garantissant un savoir- faire de la
mer. C’est également sur ces peuples de la mer que l’administration française va s’appuyer.
D’une part, pour assurer le ravitaillement de la métropole et d’autre part, pour initier comme
nous l’avons vu, une industrialisation inachevée de la pêche.
Dans les années 1960- 1970, une économie de la pêche se met en place alors que le secteur de
l’agriculture est touchée par une péjoration climatique. La crise de ce secteur va pousser les
populations de l’hinterland vers le littoral. Les exilés de la culture arachidière viendront
grossir les rangs des artisans pêcheurs ou encore ceux des autres filières connexes (mareyage
et transformation artisanale). Un bouleversement social s’opère dans la pratique des activités
d’alors et l’on note un passage d’agriculteurs et d’éleveurs à une activité qui pendant
longtemps n’était pratiquée qu’en association.
L’intégration rapide de ces nouveaux acteurs dans la pêche artisanale montre non seulement le
caractère flexible de ce système mais aussi une grande capacité à évoluer indépendamment
des tentatives dirigistes de l’Etat sénégalais. La pêche piroguière à travers le développement
de filières connexes bien intégrées, va également se traduire par la création de réseaux
d’échanges tant sur le littoral et dans les zones intérieures du pays que vers les autres pays de
72
la sous région. Les techniques de pêches sont aussi bien diffusées que l’est la
commercialisation des produits de la mer notamment ceux qui sont transformés.
Fig. 7 : Localisation des principaux centres de pêches le long du littoral sénégalais (Source
( A.
Seck, 2013).
73
III-3-2-1-1. Les facteurs d’intégration rapide d’une économie de pêche
Bien qu’étant une activité séculaire, la pêche artisanale doit son fulgurant développement à la
présence coloniale qui a suscité de nouveaux débouchés pour la production. L’introduction
d’une technologie adaptée et l’élaboration d’un contexte socio-économique favorable
constitueront des bases solides pour son évolution.
Aujourd’hui, la pêche artisanale se caractérise par une flotte diversifiée. La taille des
embarcations varient entre 05 mètres (pour la pêche à la ligne) et 25 mètres (pour la senne
tournante) ; avec une spécificité selon la localité. Ainsi par exemple, à Saint Louis, les
pirogues ont une taille minimale de 7 m et nécessitent une motorisation en raison de la barre
qui y sévit, alors qu’à Yoff ou dans le delta du Saloum, qui présentent des conditions de
navigation plus stables, des pirogues sans moyen de propulsion y sont également utilisées.
Les techniques de conditionnement et de conservation à bord des pirogues s’améliorent avec
l’introduction de la caisse glacière qui permet aussi plus d’autonomie aux pêcheurs en mer.
35
Les pirogues cousues sont faites de planches ajutées bord à bord et cousues l’une à l’autre puis ensuite
calfatées.
74
De plus, très au fait des innovations, les acteurs incorporent dans leurs pratiquent au quotidien
l’usage du téléphone portable qui bouleverse les réseaux d’échange, tandis que le GPS permet
aux artisans de la mer une plus grande précision dans leur exploitation du milieu marin.
Ces progrès techniques permettront une hausse quantitative des captures et une forte
rentabilité économique. Ainsi, de simple fournisseur de matières premières pour la métropole
française, la pêche artisanale en quelques décennies, permettra au Sénégal de devenir l’un des
premiers pays exportateur de la zone ouest africaine.
Avec la spécialisation des pêcheurs, se sont aussi des filières tout aussi importantes qui se
mettent en place. En amont de l’activité le mareyage devient le fer de lance de la distribution
des produits de la mer. Le mareyeur devient rapidement une des pièces charnières de
l’activité. Il trouve un écho favorable auprès des pêcheurs comme le souligne ce rapport de
pêche de 1955 :
75
règlement des ventes après la liquidation, les avantages et les faveurs pour les anciens
marins pêcheurs font que la profession est très bien défendue»36.
Très souvent financeurs pour le pêcheur et intermédiaires auprès des usines d’exportation ou
de transformation, ces acteurs connaîtront aussi des transformations dans leur filière. Ils
assistent à la reconversion d’anciens pêcheurs retraités et de femmes, au développement des
moyens de transport (voitures, fourgonnettes, camions frigorifiques…) et de conservation
(caisses isothermes, chambres froides…), mais aussi des rapports de pouvoir avec l’Etat
(régulation de l’activité,…).
En aval, les femmes sont intégrées dans le système à travers le micro- mareyage et dans la
transformation artisanale qui deviendra leur chasse gardée. Elles développent un savoir faire
autour de la ressource et des techniques employées, inaugurant un entreprenariat féminin qui
aujourd’hui tend vers une forme de patrimonialisation et de labellisation (Diop A.M. 2012)
36
In Fontana A. et Samba A. 2013« Artisans de la mer, une histoire de la pêche maritime sénégalaise », La
Rochette, 159p
76
140000 450000
tonnes
CFA- Milliers
120000 400000
350000
100000
300000
80000 250000
60000 200000 tonnage
150000 valeur estimée *1000
40000
100000
20000 50000
0 0
1999
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
2011
2012
années
Les lignes
Elles sont constituées d’un fil sur lequel sont fixés un ou plusieurs hameçons ou leurres. Les
lignes peuvent aussi supporter des avançons et être lestées de plomb. Il existe diverses
composantes de lignes et un ensemble de variantes de montage qui sont fonction des besoins.
La ligne à la main : localement appelée buum caas, elle est pratiquée à bord de
l’embarcation et le pêcheur peut en avoir jusqu’à deux ou trois. C’est une technique
active réputée très dure car requérant une grande expérience ainsi qu’une bonne
connaissance du poisson et de ses réactions. La ligne à la main est formée d’un
monofilament transparent d’épaisseur variable et d’un à plusieurs hameçon appâtées
déployées vers le fond. La longueur et le diamètre du fil dépend de l’espèce ciblée.
77
Elle vise surtout les espèces démersales nobles (mérous, pageots, chinchards
jaune,…). La turlutte est une autre technique de ligne à la main dont les Guet-Ndariens
se sont faits une spécialité. Ciblant essentiellement le poulpe et la seiche, elle est
constituée de 4 à 8 hameçons disposés en couronne et d’un leurre.
Déployés sous forme de nappes rectangulaires lestées de plomb et munies de flotteurs, les
filets maillants sont des engins sélectifs qui piègent le poisson par maillage. On distingue
différents types de filets maillants selon le mode de fonctionnement.
Les filets maillants dérivants : comme son nom l’indique sa pratique nécessite la
présence d’un courant d’eau pour dériver. Il est muni de flotteurs sur sa partie
supérieure et lesté de plomb sur la partie inférieure. Il en existe deux sortes : le filet
maillant dérivant de surface ou félé- félé et le filet maillant dérivant de fond ou yolal.
Ils différent selon la zone de pêche et les espèces ciblées. En effet, le filet maillant
dérivant de fond est plus utilisé en zone estuarienne et peut atteindre plusieurs
centaines de mètres de long pour une chute de 4 à 7m. il cible les pélagiques de
grande taille comme le barracuda, le capitaine ou le requin. Le filet maillant dérivant
de surface est très présent à Saint-Louis, il nécessite moins d’effort et vise surtout les
espèces pélagiques, plus abondantes mais aussi les démersales (sardines, bar..). Les
filets dérivants peuvent être utilisés en pêche du jour ou en marée.
Les filets dormants: très utilisés à Saint-Louis, Joal, Ouakam, Hann, ce sont des
engins passifs constitués de plusieurs nappes faits en monofilament ou en multi
filaments de taille et de dimensions variables. Posé au fond et fixé à chaque extrémité,
le filet dormant peut être aussi bien utilisé sur fond rocheux que sur fond sableux.
C’est une technique utilisée à bord des petites embarcations (8 à 12m), peu couteuse
78
en frais de carburant et en entretien, et permet de faire d’importantes prises.
Cependant son efficacité varie selon la saison, avec une pleine activité entre avril et
juin ; alors que la période des pluies ou les températures sont supérieures à 30°C
causent une dégradation rapide du poisson.
La senne est formée d’un filet rectangulaire lesté de plomb et surmontée par des flotteurs
pouvant atteindre plus de 400m pour une chute de 25 à m. Cette technique consiste à capturer
le poisson en l’encerclant et en le halant, le poisson n’est pas maillé mais retenu dans le filet
grâce à une coulisse. La coulisse est rapidement refermée de manière à former une bourse,
puis le filet est manœuvré et ramené à bord la pirogue. Tout d’abord introduite à Guet-Ndar
en 1972, la senne tournante ou fila tourné, est l’une des techniques ayant le plus
révolutionnée la pêche. Nécessitant souvent deux pirogues une petite d’environ 16 à 19 m qui
transporte le matériel et l’équipage, et une plus grande de 20 à 23 m destinée à recevoir les
captures, elle mobilise prés d’une trentaine d’hommes dont 10 à terre. Avec une capacité de
prés de 10 tonnes par sortie, la senne tournante cible essentiellement les pélagiques dont la
Sardinella aurita mais aussi la courbine, le tassergal…
La senne de plage
Son utilisation remonte au 20e siècle et fut longtemps de type collectif, c'est-à-dire qu’elle
appartient à la communauté de pêche qui l’utilise selon ses besoins et selon la main d’œuvre
disponible. Elle mesure généralement 300 à 400 m mais peut atteindre une longueur de
1500m pour les plus grandes. La chute est de 10 à 20 m dans la partie centrale. La senne de
plage se pratique autour des estuaires et dans des eaux peu profondes où s’effectue la
reproduction des poissons.
Le casier
Cette technique cible principalement la seiche et est très disséminée sur la petite côte (Joal,
Djiffère, Kaffountine). Le casier est caractérisé par une armature en fer de forme
parallélépipédique d'environ 1,20 m de longueur, 80 cm de hauteur et 80 cm de largeur. Il
79
comporte deux ouvertures circulaires, chacune placée sur un côté du piège dans lequel l’appât
est mis.
L’épervier
Localement appelé mbaal sani, l’épervier est un filet conique lancé à anneaux. Il peut être
pratiqué à pied ou depuis une petite pirogue de moins de 7m. Cet engin vise surtout le mulet,
l’ethmalose, le tilapia.
80
Photo3 : Senne de plage (delta
delta du Saloum)
Saloum photo 4 : casier à seiche
Photo5 : Senne
Senn tournante à Cayar
81
III-4. La gouvernance des pêcheries, évolution vers un modèle de gestion
intégrée ?
Dans cette sous partie, nous étudions l’évolution de la gouvernance des pêches dans le
contexte ouest africain avant d’aborder de manière plus ciblée le cas du Sénégal.
Toutefois, en dépit de son rôle primordial, le secteur de la pêche est confronté a de nombreux
problèmes qui impactent durablement la disponibilité des ressources halieutiques.
L’amélioration des moyens de captures et l’introduction de la technologie dans le secteur des
pêches ont provoqué au cours de la dernière moitié du 20e siècle une surpêche sur la quasi-
totalité des stocks marins. D’après les rapports d’évaluation de la FAO, plus de 80% des
stocks de poissons sont pleinement exploités à surexploités. La forte émergence de l’Asie
dans la pêche industrielle et plus particulièrement de la Chine qui a assuré 12% des
exportations mondiales de poisson et de produits de la mer en 2010 exacerbe la concurrence
sur les ressources marines côtières et hauturières. Le développement de la pêche industrielle
s’est traduit par une surcapacité des bateaux et navires de plus en plus performants. La
37
FAO, 2010 « Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2010 »Rome, FAO, 224p
82
flottille mondiale est estimée en 2010 à 4,36 millions de bateaux38, l’Asie avec 3, 18 millions
de bateaux compte 73% de la flottille viennent ensuite l’Afrique (11%) l’Amérique latine et
les Caraïbes (8%), l’Amérique du Nord (3%) et l’Europe (3%).
Un autre facteur contribuant à la déperdition des ressources halieutique concerne les pêcheries
monospécifiques qui s’accompagnent de nombreuses captures accessoires. Celles-ci en raison
de leur faible valeur commerciale sont très souvent rejetées en mer accroissant ainsi la
mortalité des espèces. En 1994, la FAO a tenté une évaluation des prises accessoires et des
rejets des pêcheries à l’échelle mondiale et les a estimées à prés de 27 millions de tonnes soit
environ 27% du total annuel des captures. Par ailleurs une grande partie de ces rejets est le fait
de la pêche chalutière à la crevette et aux poissons démersaux.
La pêche illégale et non réglementée constitue une menace quant à la durabilité de la
ressource halieutique ainsi que pour les moyens de subsistance des pêcheurs locaux. En
Afrique de l’ouest la pêche illégale constitue un phénomène de grande ampleur et causerait
une perte d’un milliard de dollars par an. La plupart des états côtiers dispose de peu de
moyens de surveillance et ont d’autant moins, les possibilités de gérer leurs ressources. En
Guinée et en Sierra Léone, qui sont parmi les pays les plus touchés, la pêche illégale est le fait
de bateaux industriels étrangers.
La pêche d’une manière générale décline. Si les années 1950- 1970 ont été la période faste des
pêcheries, depuis lors la tendance est à la baisse. La surexploitation des différents stocks, la
dégradation des écosystèmes marins ainsi que les changements climatiques sont autant de
contraintes qui pèsent sur le secteur des pêches, mais aussi sur les moyens de subsistance des
populations. La baisse des ressources halieutiques exacerbe la concurrence entre pays côtiers
qui sont de plus en plus le théâtre de conflits entre pêcheurs artisans et pêcheurs industriels.
Une situation qui demande un système de gestion efficient non seulement à l’échelle des
pêcheries locales mais aussi à l’échelle supranationale.
38
Sur cet effectif 3,23 millions de bateaux pêchent en mer soit 74% de la flottille mondiale (FAO, 2012)
83
commencent à baisser et l’idée d’une gestion des ressources vivantes de la mer commence à
se développer. Ainsi, par exemple entre 1890- 1920, les pays anglo- saxons et scandinaves
constatant une baisse des rendements de pêche ont l’idée de mettre en place des écloseries
pour « repeupler la mer » (Laubier, 2005). Il s’agissait par une méthode de compression des
poissons adultes, de provoquer l’émulsion des produits génitaux. Une grande partie du
développement embryonnaire est assurée dans un bassin avant que les larves sur le point
d’éclore ne soient ensuite libérées dans le milieu marin. Malgré le succès d’une telle
opération, aucun effet de déversement des larves n’a pu être démontré au travers des
recherches scientifiques d’alors. La dynamique de la biologie des espèces exploitées devient
une des préoccupations des scientifiques. En 1931, la mise au point de l’équation de Russel39
traduit déjà les inquiétudes qui pèsent sur leur surexploitation. La pression sur la mer qui était
amorcée dans la première moitié du 19e siècle va se confirmer avec ce que D.H. Cushing
(1988) appelle la « seconde industrialisation des pêches » des années 1950.
La décroissance des prises dans de nombreuses pêcheries appelant à une gestion rationalisée
de la pêche, les premières théories sont mises au point par les biologistes. Parmi les approches
développées, le modèle de Graham (1935) et de Schaefer (1954) esquisse déjà les jalons
d’une pêche optimisée. Donnant une vision assez simpliste de la dynamique des stocks, ce
modèle repose sur la relation entre la capacité productive de la ressource, plus précisément
d’un stock monospécifique, et la capacité d’extraction d’une flottille supposée homogène.
Cette analyse prône comme hypothèse de base qu’à un état de stock donné correspond un
équilibre non nul selon le milieu (Touzeau S.) et met en place le concept de « Rendement
Maximal à l’Equilibre » (REM) ou Maximum Sustainable Yield (MSY). Le MSY dans la
définition des règles de gestion de la pêche industrielle, représente le potentiel de capture
pouvant être extraite à un stock donné tout en maintenant ce dernier dans son état optimal.
Les travaux de Graham et de Schaefer initient les modèles globaux qui seront développés à
partir de 1940- 1950.
A leur suite seront pris en compte d’autres paramètres (paramètre de croissance, paramètre de
recrutement) qui apporteront plus de clarté à l’analyse de la dynamique des stocks. Les
39
En 1931, Russel tente de montrer les différents facteurs qui affectent un stock de poisson au cours de
l’année en tenant compte d’un nombre de paramètres parmi lesquels : le recrutement, la croissance, la capture
et la mortalité naturelle dans le stock.
84
travaux de Beverton et Holt (1958) qui seront à leur tour considérés comme la base des
modèles analytiques de la gestion des stocks exploités, vont constituer une référence. Ils
mesurent des données quantitatives jusque là ignorées comme le taux de mortalité par pêche
et scindent ainsi le stock par classes d’âge, cohortes ou en stades Les modèles analytiques
tranchent d’avec les modèles globaux et permettent d’apporter des réponses plus pertinentes
aux problèmes d’aménagement.
Avec la vision des néo- classiques et en vue de contrôler le devenir des pêcheries, divers
outils sont mis à la disposition des Etats afin de réguler l’effort de pêche. Parmi ces
instruments, le permis de pêche, l’imposition des taxes et des quotas individuels donnent à la
ressource un caractère privatif et permettent de contenir l’effort de pêche des navires et engins
de pêche.
Cette conception de la propriété privée appliquée aux ressources marines fera des émules
auprès des Etats qui désormais cherchent à contrôler l’accès à leurs ressources côtières, à
prémunir la gestion rationnelle des stocks exploités et ainsi mettre un frein aux conflits
potentiels qu’engendrerait la surpêche. Il est désormais question d’assurer aux Etats côtier des
droits sur leurs côtes et les ressources qu’elles abritent grâce à une réglementation
internationale. C’est dans cet objectif que des innovations seront promulguées dans le droit de
85
la mer. Déjà en 1958 et 1960, les conférences de Genève instaurent les premières actions
assurant aux pays des droits territoriaux sur leur mer (convention sur les eaux territoriales, sur
la haute mer, sur le plateau continental..). Mais ces mesures sont loin de faire l’unanimité, le
partage équitable des ressources étant posé comme une condition sine qua non. Il faudra
attendre la Convention des Nations Unies sur le Droits de la Mer (CNUDM) de Montego Bay
en 1982 pour que soit assigné à chaque Etat une zone économique exclusive (ZEE) de 200
miles à partir de la ligne de base qui lui confère une totale souveraineté sur ses ressources
renouvelables. Par ailleurs, la convention de Montego Bay permet à l’Etat de réglementer son
espace maritime et affecter entre autres un total autorisé de captures ou TAC afin de limiter la
surpêche et ses conséquences sociales, économiques et environnementales.
Malgré tout, la gestion classique des pêcheries, analysée tant par les biologistes que par les
économistes, présente des limites. Dans sa logique de gestion de la dynamique des
populations exploitées, elle ne tient pas compte du caractère multispécifique de la ressource
halieutique. La ressource n’est pas conditionnée par l’activité de pêche seule, elle est fort
dépendante des conditions environnementales du milieu qui de par sa variabilité influe sur la
biomasse disponible.
Les modèles classiques ne considèrent pas non plus les stratégies d’adaptation des pêcheurs
qui très souvent agissent selon la disponibilité de la ressource et la demande du marché. Dans
le cas des pêcheries artisanales, l’approche de gestion classique est difficilement applicable,
l’effort de pêche s’effectue sur divers stocks et avec une panoplie d’engins qui ne sont pas
faciles à standardiser. De plus comme le souligne E. Charles- Dominique (1989), il est aussi
complexe de quantifier l’effort global de pêche car les pêcheries sont très dispersées et les
méthodes développées sont bien plus adaptées à la pêche à grande échelle. Une autre limite
reste comme nous l’avons dit, la notion de propriété commune qui est vue comme entrainant
la dilapidation de la rente dans l’économie de la pêche. Il a été montré depuis qu’il existe dans
les situations où la pêche est une longue tradition, des formes de régulations internes au
groupe ainsi que des stratégies de production dans la gestion des ressources naturelles. Celles-
ci sont comprises dans un corpus de droits coutumiers permettant d’éviter la surexploitation.
Bien que l’approche classique de gestion des pêches a permis un ensemble de connaissances
sur la dynamique des ressources marines exploitées, la gestion ne saurait se réduire au poisson
seul. Les limites de la gestion classique des pêcheries ont souligné un certain nombre
d’interactions qui englobent l’écosystème tant dans le milieu et ses réponses face à des
perturbations que dans l’action de l’homme.
86
III-4-3. L’approche écosystémique, une nouvelle vision dans la conservation
marine
Avec le développement de la technologie de la pêche et l’augmentation constante de la
demande en produits de la mer, la pression sur les ressources halieutiques persiste et connaît
un pic sans précédent dans les années 1990. Loin de l’enrayer les mesures de gestion
classique montrent leurs limites devant la surpêche qui affecte les stocks. Il convient dés lors
de réfléchir à d’autres mécanismes de gestion et de mettre en place un nouveau modèle de
conservation. La dégradation des écosystèmes marins et des pêcheries indiquent la nécessité
de prendre en compte les multiples activités humaines (urbanisation littorale, transports
maritimes, industrialisation, rejets d’activités terrestres…) jusque là ignorées. Devant
l’accroissement de la concurrence sur l’accès aux ressources et aux espaces côtiers ainsi que
la déstabilisation des écosystèmes tant dans leur fonctionnement que dans leur structuration,
la gestion par les stocks s’avère inopérant. La recherche halieutique tend désormais vers une
réflexion plus globale, à l’échelle des écosystèmes qui tient compte des données sociales,
économiques et politiques intervenant dans la gestion des pêcheries.
Une approche de gestion est ainsi développée dans le milieu des années 1990. Le concept
d’approche écosystémique des pêches (AEP) est mis en place en vue d’encadrer la gestion des
ressources naturelles basée sur la conservation durable. Selon des experts de l’American
Fisheries Society, l’approche écosystémique est « une philosophie de gestion qui s’intéresse,
sur le plan géographique, aux échelles tant locales que plus étendues, qui tient compte des
échelles temporelles à long terme et qui préserve les composantes biotiques et abiotiques des
écosystèmes dans la prise de décisions sur la gestion des ressources naturelles »40.
Pour sa part le biologiste canadien J. R. Vallentyne (1997) la définit comme un mode pensée
qui « reconnaît explicitement que les populations humaines, ainsi que leurs diverses
interventions et leurs sous produits, constituent une partie importante de l’écosystème »41
Ramenée dans le contexte de gestion des pêches, l’approche écosystémique est définit comme
s’efforçant «…d’équilibrer divers objectifs de la société, en tenant compte des connaissances
et des incertitudes relatives aux composantes biotiques, abiotiques et humaines des
écosystèmes et de leurs interactions, et en appliquant à la pêche une approche intégrée dans
des limites écologiques sensées » (FAO, 2003). L’AEP prend ainsi compte non seulement la
40
In « Vers une approche écosystémique de la gestion des pêches », rapport sur l’atelier du comité de
l’environnement et de l’écologie du CCRH, Université de Moncton, Décembre 1997
41
In « Vers une approche écosystémique de la gestion des pêches », rapport sur l’atelier du comité de
l’environnement et de l’écologie du CCRH, Université de Moncton, Décembre 1997
87
complexité et la variabilité des écosystèmes, et l’action de l’homme sur ceux-ci. Il instaure
également un principe de précaution devant les incertitudes et le manque de connaissances
pouvant entraver le processus de gestion.
Dans ses directives techniques, la FAO42 met en avant le besoin d’associer le plus grand
nombre d’exploitants de la mer dans les prises de décisions en développant des modèles
participatifs et de favoriser le consensus entre utilisateurs en dépit de leurs objectifs souvent
concurrents. Bien que n’ayant aucun caractère contraignant, ce code de conduite est considéré
comme une référence mondiale. Il apporte une grande avancée dans la restructuration de la
gestion des pêches grâce notamment aux initiatives nées de la Conférence des Nations Unies
sur l’Environnement et le Développement tenue à Rio de Janeiro en 1992. Ce sommet impose
définitivement le concept de « développement durable » sur la scène internationale et marque
une étape déterminante dans la perception des enjeux environnementaux. La prise en compte
de l’interdépendance entre les progrès économiques à long terme et la nécessité de protéger
l’environnement sera traduite par la Convention sur la Diversité Biologique et la convention
cadre sur le changement climatique. L’adoption d’un programme d’action pour le 21e siècle à
travers l’action 21 est aussi décisive. En ce sens le principe 4 « … pour parvenir à un
développement durable la protection de l’environnement doit faire partie intégrante du
42
FAO, 2003, « Aménagement des pêches : l’approche écosystémique des pêches » Directives techniques pour
une pêche responsable, No. 4, Suppl. 2. Rome, 120 p.
88
processus de développement et ne peut être considérée isolément » montre l’impératif d’une
nouvelle approche de la préservation de l’environnement. La Convention sur la Diversité
Biologique (CDB) qui n’aborde pas spécifiquement la pêche, souligne l’importance de
protéger la biodiversité terrestre et marine. Elle interpelle sur la nécessité de développer des
stratégies nationales pour la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique
dans son article 843, et met ainsi l’accent sur l’importance de reconsidérer à la fois la
biodiversité et la mise en place des aires protégées.
Ces textes et conventions entrainent une véritable rupture dans le discours de la gestion
des pêches. L’engagement des gouvernements à promouvoir une pêche responsable pour le
maintien de l’écosystème marin est confirmé avec la Conférence de Reykjavik en 2001.
L’AEP permet de dépasser la vision cloisonnée qui a prévalu et, en tenant compte des
disparités écologiques, sociales, économiques et culturelles qui existent dans les pêches
artisanales et industrielles, elle met en place un contexte intégrateur et participatif dans la
gestion rationnelle des ressources marines. L’approche écosystémique des pêches devient un
élément de politique environnementale pour lequel il s’agit de développer des outils de
gestion durable. Le Sommet Mondial sur le Développement Durable qui a eu lieu à
Johannesburg en 2002 s’inscrit dans cette optique. Il reconsidère les possibilités de mise en
œuvre d’un modèle de développement durable qui allie à la fois la croissance économique, le
bien être social et la préservation de l’environnement. Dans la section réservée à la
« protection et gestion des ressources naturelles aux fins du développement économique et
social », le Plan d’Action, mis en place, revient tout particulièrement sur certains principes
adoptés à Rio en 1992 sur la conservation des océans, des mers et des zones côtières. Il retient
entre autres de :
43
Article relatif à la conservation in situ.
89
- Mettre en œuvre le Code de conduite de 1995 pour une pêche responsable, en tenant
compte des besoins spéciaux des pays en développement,
- Développer et faciliter l’utilisation de divers méthodes et outils, y compris l’approche
écosystémique, l’élimination des pratiques de pêche destructrices, la création de zones
marines protégées, conformément au droit international et sur la base d’informations
scientifiques, y compris des réseaux représentatifs, d’ici à 2012
Avec ce Plan d’Action, l’approche écosystémique est définitivement intégrée dans la gestion
des pêcheries et des stratégies plus efficientes sont initiées. Parmi celles-ci les aires marines
protégées apparaissent comme non seulement des sites d’expérimentation de l’AEP mais
aussi des outils de gestion de la pêche.
III-4-3-2. Les aires marines protégées : un outil pour la gestion des pêches
Les lacunes de la gestion classique des pêches ont montré la nécessité de passer d’une
approche sectorielle à une approche multi échelle. Les menaces de surexploitation des
ressources marines, de destruction des écosystèmes marins et de pêches illégales suscitent
auprès des instances internationales l’élaboration des conventions et de stratégies. Celles ci
viseront la protection et la sauvegarde de l’environnement, en adéquation avec les orientations
de développement économique. Désormais, au sein des stratégies internationales, il s’agit de
conduire des politiques de gestion intégrée dans lesquelles développement socio-économique
et conservation de l’environnement ne sont plus antinomiques. Engagées depuis la conférence
de Rio en 1992, les réflexions autour de la mise en place de ces politiques ont permis
d’élaborer des outils de gestion. L’une des plus en vogue sont les aires marines protégées
consacrées par le Sommet pour le Développement Durable en 2002 à Johannesburg.
90
Kenchington, 1992)44. Ces AMP qui excluent toute activité extractive, sont regroupées sous le
nom de « no- take area » ou réserve intégrale et présentent une gestion centralisée caractérisée
par une surveillance et un contrôle de l’accès aux aires. Ces premières réserves, parmi
lesquelles on peut citer le Parc National de Port Cros en France ou encore celui de Coyote
Point Park en Californie, ont servi à la protection de la biodiversité des habitats marins et des
espèces en danger ainsi qu’à la recherche scientifique à travers une meilleure connaissance
des milieux et des processus écologiques.
Ainsi, l’une des premières orientations sinon la seule qui était poursuivie par la création d’une
AMP au début des années 1970-1980 correspondait à une vision écologiste-
conservationniste. La définition qu’en donne l’UICN, selon laquelle une aire marine protégée
est «tout espace intertidal ou infratidal, ainsi que ses eaux sus jacentes, et sa flore, sa faune et
ses caractéristiques historiques et culturelles, que la loi ou d’autres moyens efficaces ont mis
en réserve pour protéger tout ou partie du milieu ainsi délimité » (Kelleher et Kenchington,
1992), est amplement illustrative.
Cependant cette définition est fort discutée. Dans la Convention sur la Diversité Biologique,
la notion d’AMP renvoie à une aire protégée côtière ou océanique désignée pour conservée
les écosystèmes ainsi que leurs fonctions et leurs ressources (deFontaubert et al, 1996). Aux
Etats Unis, elle concerne « toute aire de l’environnement marin qui a été mise en réserve par
les lois fédérales, les Etats, les lois territoriales, tribales ou locales en vue de protéger
durablement une partie ou un tout des ressources naturelles et culturelles qu’elle contient »
(US Presidential Executive Order, 13158, 26 mai 2000). Au Canada, une AMP correspond à
une aire établie pour (i) la conservation et la protection des ressources halieutiques
commerciales et non commerciales, y compris les mammifères marins et leur habitats, (ii) les
espèces en danger ou menacées et leurs habitats ; (iii) les habitats uniques ; (iv) les zones de
biodiversité ou de production biologique élevée (Canadian ocean act, 1996)45.
Entre 1970 et 2005, le nombre d’aires marines protégées passe de 118 à 5127 dont 967 sont
de niveau international. Elles se déclinent sous divers noms allant des réserves intégrales aux
parcs nationaux marins en passant par les sanctuaires marins, les réserves de biosphères, les
réserves naturelles, les aires pour la conservation marine, ainsi que celui d’aires marines
protégées multi- usages. Cette profusion de terminologies traduit très souvent le degré de
conservation. Cependant le manque de clarté des objectifs assignés à l’aire protégée a entrainé
44
Kelleher G. et Kenchington R. (1992), “Guidelines for Establishing Marine Protected Areas” A Marine
Conservation and Development Report. IUCN, vii+ 79 p
45
CSRP, « Etude sur l’état de l’art du rôle des AMP dans la gestion de pêches », rapport technique :
introduction et volet gouvernance, Décembre 2011,
91
une ambigüité et une complexité autour de la notion d’AMP. L’UICN reprend dans ses lignes
directrices de 2008, la définition d’une aire protégée comme étant « Un espace géographique
clairement défini, reconnu, consacré et géré par tout moyen efficace, juridique ou autre, afin
d’assurer à long terme la conservation de la nature ainsi que les services écosystémiques et
les valeurs culturelles qui lui sont associés » (Dudley, 2008).
Cette définition de l’UICN, bien qu’encore centrée autour de la conservation des écosystèmes
laisse entrevoir une certaine considération pour les activités anthropiques. La présence
humaine auparavant exclue au sein de l’aire protégée devient plus ou moins tolérée et fait
l’objet d’une régulation stricte. Le cas des aires marines protégées à usages multiples, très
souvent de grande taille, traduit cette orientation avec une délimitation des espaces d’usage
qui sont sous un régime de gestion bien établie et conforme aux objectifs de conservation. Les
AMP multi- usages présentent ainsi de diverses zones dont le gradient de protection va de la
zone centrale dont le fonctionnement correspond à celle d’une réserve intégrale, une zone
tampon où certaines activités sont autorisées mais fortement contrôlées à une zone
périphérique qui est moins restrictive.
La diversité des aires marines protégées et la variabilité de leur mode de fonctionnement, de
leur taille, des objectifs de conservation et de gestion ont poussé à l’adoption de la
classification faite par l’UICN sur les aires protégées aussi bien terrestres que marines :
Ia Elle contient des aires protégées qui sont mises en Conserver les écosystèmes exceptionnels au
réserve pour protéger la biodiversité ainsi niveau régional, national ou mondial, les
qu’éventuellement, des caractéristiques géologiques/ espèces (individuelles ou en groupes) et/ou les
géomorphologiques, où les visites, l’utilisation et les caractéristiques de la géo diversité : ces
impacts humains sont strictement contrôlés et limités caractères distinctifs auront été formés
pour garantir la protection des valeurs de principalement ou entièrement par des forces
conservation. Ces aires protégées peuvent servir non humaines et seraient dégradés ou détruits
d’aires de référence indispensables pour la recherche par tout impact humain sauf très léger.
scientifique et la surveillance continue.
Ib Les aires protégées de la catégorie Ib sont Protéger à long terme l’intégrité écologique
généralement de vastes aires intactes ou légèrement d’aires naturelles qui n’ont pas été modifiées
modifiées, qui ont conservé leur caractère et leur par des activités humaines importantes,
influence naturels, sans habitations humaines dépourvues d’infrastructures modernes, et où
92
permanentes ou significatives, qui sont protégées et les forces et les processus naturels
gérées aux fins de préserver leur état naturel. prédominent, pour que les générations actuelles
et futures aient la possibilité de connaître de
tels espaces.
II Les aires protégées de la catégorie II sont de vastes Protéger la biodiversité naturelle, la structure
aires naturelles ou quasi naturelles mises en réserve écologique et les processus environnementaux
pour protéger des processus écologiques de grande sous-jacents; promouvoir l’éducation et les
échelle, ainsi que les espèces et les caractéristiques loisirs.
des écosystèmes de la région, qui fournissent aussi
une base pour des opportunités de visites de nature
spirituelle, scientifique, éducative et récréative, dans
le respect de l’environnement et de la culture des
communautés locales.
III Les aires protégées de la catégorie III sont mises en Protéger des éléments naturels exceptionnels
réserve pour protéger un monument naturel spécifiques ainsi que la biodiversité et les
spécifique, qui peut être un élément topographique, habitats associés
une montagne ou une caverne sous-marine, une
caractéristique géologique telle qu’une grotte ou
même un élément vivant comme un îlot boisé
ancien. Ce sont généralement des aires protégées
assez petites et elles ont souvent beaucoup
d’importance pour les visiteurs.
IV Les aires protégées de la catégorie IV visent à Maintenir, conserver et restaurer des espèces et
protéger des espèces ou des habitats particuliers, et des habitats.
leur gestion reflète cette priorité. De nombreuses
aires protégées de la catégorie IV ont besoin
d’interventions régulières et actives pour répondre
aux exigences d’espèces particulières ou pour
maintenir des habitats, mais cela n’est pas une
exigence de la catégorie.
V Une aire protégée où l’interaction des hommes et de Protéger et maintenir d’importants paysages
la nature a produit, au fil du temps, une zone qui terrestres ou marins, la conservation de la
possède un caractère distinct, avec des valeurs nature qui y est associée, ainsi que d’autres
écologiques, biologiques, culturelles et paysagère valeurs créées par les interactions avec les
considérables, et où la sauvegarde de l’intégrité de hommes et leurs pratiques de gestion
cette interaction est vitale pour protéger et maintenir traditionnelles.
la zone, la conservation de la nature associée ainsi
93
que d’autres valeurs
VI Les aires protégées de la catégorie VI préservent des Protéger des écosystèmes naturels et utiliser les
écosystèmes et des habitats, ainsi que les valeurs ressources naturelles de façon durable, lorsque
culturelles et les systèmes de gestion des ressources conservation et utilisation durable peuvent être
naturelles traditionnelles qui y sont associés .Elles mutuellement bénéfiques.
sont généralement vastes, et la plus grande partie de
leur superficie présente des conditions naturelles ;
une certaine proportion y est soumise à une gestion
durable des ressources naturelles; et une utilisation
modérée des ressources naturelles, non industrielle
et compatible avec la conservation de la nature, y est
considérée comme l’un des objectifs principaux.
III-4-3-2-2. Les effets bioécologiques attendus des AMP dans la gestion des pêches
L’érosion de la diversité marine ainsi que l’importance de la baisse des captures montrent la
nécessité de développer des mesures de gestion plus efficientes. Les aires marines protégées
en dépit de leur complexité, sont souvent considérées comme une approche basée sur
l’écosystème à la gestion côtière et de la pêche (Agardy, 2000a). Elles sont aussi vues comme
capables de susciter un contrôle et une réduction de l’effort de pêche. La littérature fait état de
diverses recherches sur les mécanismes bioécologiques liés à la mise en place des aires
marines protégées.
94
phénomène nouveau : l’effet réserve. Défini comme l’ensemble des conséquences positives
des mesures de protection sur les peuplements benthiques et démersaux (Bell, 1983 et
Francour, 1989), la notion d’effet réserve tend à montrer l’augmentation de la taille des stocks
dans la zone protégée mais aussi une modification de leur distribution et de leur
comportement (Francour, 1994 et Harmelin et al 1995). Les travaux menés par Halpern
(2003) et par Lester et al (2009) font état que sur 118 réserves analysées et situées tant dans
la zone tropicale que tempérée, et sur différents groupes d’espèces, la densité d’organismes
s’est accrue en moyenne de 166% par rapport aux zones non fermées, tandis que
l’augmentation de la taille des individus est estimée en moyenne à 28%46. Cependant, le choix
du lieu d’implantation de l’AMP n’en demeure pas moins fondamental car pouvant influencer
la vitesse de restauration des stocks et par là, la réussite de la réserve en tant qu’outil de
gestion.
Parmi les effets biologiques résultant de la mise en place d’une aire marine protégée, l’on note
l’effet spillover ou effet de débordement qui se traduit par la migration des espèces adultes
considérées en dehors des limites de la réserve. Ce processus peut être lié à divers facteurs
telle la compétition entre individus pour l’espace en raison d’une augmentation de la densité
au sein de la réserve. L’effet spillover peut aussi être du à la migration d’une espèce durant un
stade de son développement. Ce déversement de la biomasse vers l’extérieur de la zone
protégée peut ainsi être bénéfique aux pêcheries car pouvant entrainer un accroissement des
captures et par unité d’effort. Par ailleurs, les mouvements des espèces adultes peuvent
s’accompagner d’une dispersion larvaire. Bien qu’il faille considérer le potentiel reproducteur
existant dans l’aire protégée ainsi que la capacité de diffusion larvaire de l’espèce considérée,
la mise en place d’une AMP pourrait susciter avec le transport des larves, un ensemencement
des zones non protégées. Toutefois l’effet de débordement peut s’avérer négligeable lorsqu’il
y a une différence notable des habitats entre la zone protégée et celle non protégée.
L’homogénéité et la continuité de l’environnement est donc un facteur important dans la
dynamique du transport des œufs hors de la réserve.
46
Mesnildrey L., Gascuel D., Lesueur M., Le Pape O., 2010 « Analyse des effets des réserves de pêche »,
Rapport scientifique, publication du Pole Halieutique AGROCAMPUS Ouest, N°2, 105P
95
effet, il est difficile de déterminer les impacts en raison de la variabilité du niveau de gestion
et des usages autorisés. Toutefois, la régulation des activités comme la pêche à travers le
zonage des aires, semble être un point positif dans l’amélioration et la limitation des effets
négatifs sur les habitats sensibles. Ainsi, par exemple la mise en place d’une zone tampon
peut être bénéfique dans l’élimination de l’effet bordure. L’effort de pêche est beaucoup
moins intense à la périphérie de la zone centrale contrairement dans le cas de la réserve
intégrale. Certaines espèces peuvent continuer à avoir une protection relative là où certaines
pêcheries sont autorisées.
Les effets des aires marines protégées agissent localement mais aussi à une échelle plus
étendue. Il est par ailleurs important pour la réussite de leurs apports, qu’il existe des
connaissances sur le fonctionnement des écosystèmes. La compréhension des habitats et de
leurs rôles est un impératif pour une bonne mise en œuvre de l’approche écosystémique des
pêches au travers des AMP. Néanmoins, la réussite d’une AMP ne tient pas seulement de la
connaissance du milieu écologique, il est fortement dépendant des systèmes de gestion qui
interviennent au sein de l’aire protégée.
L’approche écosystémique a marqué une rupture dans la gestion des pêches. En portant
l’attention non plus sur l’espèce mais sur l’ensemble de l’écosystème, elle octroie une place
d’importance aux interactions humaines. Les aires marines protégées qui sont un outil
d’application de cette nouvelle politique sont sensées intégrer un tel principe.
Pendant longtemps, la mise en place d’une aire protégée et d’une AMP en particulier a obéi à
des objectifs de conservation stricte. Le besoin de préserver un ou plusieurs éléments de la
nature a conduit à l’exclusion des populations, leur présence étant vue comme antagoniste aux
mesures de conservation. Cependant, la prise en compte des activités socio-économiques dans
ces espaces de protection, que sont les aires protégées, pousse à la redéfinition des formes de
gestion de la conservation. A coté des réserves intégrales qui sont l’illustration d’une politique
de conservation « rigide » de l’environnement, sont élaborées toute une gamme d’AMP, aux
objectifs aussi multiples que diversifiés, et qui associe dorénavant la dimension socio-
économique dans la gestion des pêches. Considérées comme une réponse au manque
d’efficacité dans la gestion des pêches (Hilborn et al 2004), les AMP traduisent une
réorientation des enjeux liés au système- pêche, mais aussi une tentative d’articulation entre le
96
local et le global. En effet, instrument d’expression de l’AEP, qui est une politique globale,
les AMP constituent des passerelles entre les secteurs tant au niveau national, régional que
local. Avec la création des aires marines protégées, la conservation de la biodiversité se
spatialise de plus en plus et se diversifie mettant ainsi à jour différentes formes de
gouvernance.
Jusque dans les années 1980, les modes de gestion mis en œuvre autour des AMP visaient la
sauvegarde et la protection d’espèces et/ ou d’écosystèmes menacés. Cette nécessité de
restaurer les processus écologiques conduit à une gestion essentiellement basée sur la
surveillance et le contrôle d’accès aux aires placées « sous cloche ». Ce modèle s’insérait dans
le canevas de gestion développé au sein des aires protégées telles que les parcs nationaux.
L’institutionnalisation des pacs nationaux à la suite du parc de Yellowstone (aux Etats Unis)
sur 888 000 ha en 1872, place l’Etat au centre du dispositif de protection, orientant ainsi en
tant qu’unique gestionnaire, les principes de conservation. La gestion est fortement centralisée
et les populations vivant dans les espaces délimités sont rejetées à la périphérie des parcs.
Cette démarche se retrouve dans les colonies dans les pays du sud, surtout en Afrique
Subsaharienne où, par exemple, la puissance coloniale française interdit aussi bien aux
agriculteurs itinérants utilisant le feu qu’aux pasteurs nomades et à leurs troupeaux tout accès
à ces espaces réservés (Christian Lévêque, 2008)47. La Nature est désocialisée et les ilots de
protection (réserves naturelles et parcs nationaux) qui la symbolisent sont sanctuarisés et
hermétiques au monde extérieur. Cette gestion de la nature qui s’accompagne de mouvements
d’expropriation ne sera pas sans conséquences. L’incompatibilité entre les objectifs de
protection de la puissance centrale et les besoins de subsistance des communautés locales
entrainent un peu partout autour des parcs et des réserves naturelles des situations de conflits.
Les actions de braconnage qui en suivent provoquent une surexploitation et une dégradation
des ressources traduisant d’une certaine manière une profonde contradiction entre les modes
de gestion mis en place par l’Etat et les systèmes de gestion locaux.
Les limites montrées par l’expérience des parcs nationaux et des réserves naturelles incitent à
reconsidérer le système de gestion tant au niveau des aires terrestres que marines. La
démarche top- down n’est plus de mise et ce constat est relayé auprès des instances
internationales. La percée des concepts de développement durable, de gouvernance puis de
gestion intégrée au début des années 1990 va poser la prise en compte plus accrue des
47
Christian Lévêque, 2008, « La biodiversité au quotidien, le développement durable à l’épreuve des faits »
97
populations vivant dans les limites des espaces de conservation ainsi que leurs besoins socio-
économiques. Des esquisses de collaboration sont ébauchées vers le milieu des années 1970
avec la création d’un nouveau modèle de gestion de l’espace des parcs nationaux.
Le programme Man and Biosphère initié par l’UNESCO en 1971 jette les bases d’une relation
exploitation durable/ conservation de la biodiversité. Il place l’homme au cœur des
considérations environnementales. Dorénavant, les réserves de biosphère intègrent un système
de zonage comprenant une zone centrale, une zone tampon et une zone périphérique, ce qui
permet un certain équilibre entre les aires de préservation et celles dédiées aux activités
économiques. Toutefois, cette stratégie de conservation est plus ou moins une réussite. En
effet, elle se heurte à la difficulté de conciliation des activités liées au territoire et qui ne
constituent pas seulement une activité de subsistance pour les communautés locales, mais
aussi de revenues. La réserve de biosphère en plus de ses options de préservation doit aussi
devenir une échelle pertinente pour la mise en œuvre du développement durable (Pelec J. et
Velut S., 2012). La réussite d’une telle manœuvre passe par la prise en considération des
populations locales non seulement dans le processus de création et de mise en place d’une aire
protégée mais également par l’intégration de leurs préoccupations dans le processus de
gestion.
De ce point de vue, les aires protégées connaissent une restructuration de leur système de
gestion. Avec la Conférence de Rio en 1992 et le Sommet Mondial pour le Développement
Durable en 2002 à Johannesburg, de nouvelles orientations politiques sont mises au point et
les communautés vivant dans les espaces de conservation sont reconnues et responsabilisées.
L’approche associative des populations dans la gestion des ressources naturelles timidement
initiée par le concept « MAB » est renforcée au sein des aires marines protégées.
98
« Narou Heuleuk » porté par l’ONG Océanium et financé
fina par FFEM.. Ce projet met en place,
en 2003 le Bamboung un bolong de 7000 ha qui représente la première aire marine protégée
au Sénégal Il s’en suivra en 2004, quatre autres AMP que sont Saint-Louis
Louis, Cayar, Joal-
Fadiouth et Abéné, issues de l’action concertée
concertée du Programme régional pour la Conservation
Marine et Côtière (PRCM). Ce réseau d’AMP sera officialisé par décret présidentiel n°2004-
n°2004
1408 du 4 novembre 2004. Il vient donc s’ajouter à un ensemble d’aires protégées mis en
place dès les années 1960 comme
omme les parcs
parcs nationaux ou les réserves de biosphères.
Fig. 9 : Réseau des aires protégées au Sénégal (Source : Direction des Parcs Nationaux
(DPN)
99
« Préservation des ressources halieutiques par les communautés de pêcheurs – Narou
Heuleuk » ou « La part de demain » sera porté par une ONG Océanium, une association de
protection des milieux marins, et vise la sensibilisation des populations à une gestion durable
des ressources marines et la création de quatre AMP de type communautaire : le Bamboung
dans la communauté rurale de Toubacouta sise dans le delta du Saloum, celle du Cap Manuel
dans la commune d’arrondissement de Dakar- Plateau, sur la petite côte entre Nianing et
Ngasobil et l’AMP de Rufisque Bargny entre Tiawlène et Ngoud.
Le choix des AMP relèvera d’un travail prospectif mené par les équipes du CRODT et de
l’IRD, partenaires au projet, et dans le cas du Bamboung qui sera finalement la seule AMP
édifiée, l’Océanium avec l’appuie de l’Etat initie un long travail de sensibilisation pour
l’acceptabilité de l’AMP. L’objectif était d’attirer l’attention des populations sur les activités
exerçant une pression sur les ressources (pêche et récolte de coquillages) et à opter pour des
techniques et méthodes de prélèvement moins dommageables pour l’écosystème de
mangrove. Adoptant une démarche participative l’Océanium a pu fédérer l’ensemble des
populations des 14 villages de la communauté rurale autour du projet et à leur faire accepter la
fermeture du bolong par consensus mutuel. Ces dernières sont aussi impliquées dans la prise
de décision à travers l’élaboration d’instance de gestion (comité de gestion, assemblée
générale) qui regroupe l’ensemble des parties prenantes et représentants des 14 villages48. Par
ailleurs, conscient du risque de perte de revenus pour les riverains, le projet met aussi en
œuvre des mécanismes compensatoires tels que la création d’un campement écotouristique
« Keur Bamboung » qui devra ainsi générer des emplois et des revenus pour la communauté
et couvrir les frais de fonctionnement de l’AMP.
48
A sa mise en place, l’AMP du Bamboung polarisait 14 villages, cependant en 2013 le village de Bassoul se
retire du comité de gestion car ne se sentant plus véritablement impliqué dans le processus de gouvernance.
100
processus participatif avait pour but d’identifier, grâce à une approche pluridisciplinaire et par
consensus, les sites potentiels et définir des critères pertinents pour la création d’AMP. Ainsi,
des critères économiques, sociaux, scientifiques, écologiques et des critères de faisabilité
seront retenus et 33 sites pré- choisis. Pour chaque critère, des objectifs cruciaux et
secondaires sont établis et ceci va conduire à une réduction du nombre de sites à 11 dont
Kalissayes, Fambine, lagune de Toubab Dialaw, Abéné, Joal, Saint-Louis, Mbour, Mbodiéne,
Lac Ouye, Cayar et Bamboung. Des missions de terrains seront par la suite organisées afin
d’informer les populations des sites retenus et recueillir leur avis quant à la mise en place
d’une AMP.
Ces séances de restitution permirent aussi de repérer des personnes clés et de les impliquer
plus tard de manière plus effective à la prise de décision. En définitive, quatre sites sont
retenus et viennent s’ajouter à l’AMP du Bamboung : Abéné (119km²), Joal- Fadiouth
(174km²), Saint-Louis (491km²) et Cayar (171km²). Ce réseau d’AMP caractéristique des
habitats marins et côtiers (mangrove, canyons et sols marins, et larges étendues d’eau) prend
en considération les zones de biodiversité sensibles telles que les sites de frayères et de ponte
de diverses espèces marines et aviaires et offre aux populations locales l’autorité et la
possibilité de gérer leur environnement côtier selon leurs propres besoins et valeurs.
101
L’Etat sénégalais : constituant l’un des principaux acteurs, il est représenté par deux de
ses services déconcentrés que sont le service des pêches relevant du Ministère des Pêches
Maritimes et la Direction des Aires Marines Communautaires Protégées qui relève du
Ministère de l’Ecologie. L’implication de ces deux services se justifie par le fait que les
ressources halieutiques ont de tout temps été gérées par le Ministère de la Pêche alors que
la conservation de la nature et de ses écosystèmes est dévolue à l’environnement. En effet
les parcs ont une longue tradition de protection des aires, expérience que ne possèdent pas
les services et direction de la pêche. Cependant, cette cohabitation fut loin d’être évidente
comme nous le verrons plus tard.
Les Organisations Non Gouvernementales environnementalistes : à l’instar de l’Océanium
et du WWF, elles jouent un grand rôle au sein des AMP non seulement dans le processus
de leur implantation, l’octroi de financements pour leur fonctionnement et la création
d’activités alternatives génératrices de revenus (AAGR), et la réalisation de plan
d’aménagement et de gestion. Les ONG ont aussi contribué à l’élaboration des instances
de gestion et à l’organisation des parties prenantes. Les acteurs locaux ont ainsi été formés
à une gouvernance participative et à une plus grande prise en compte des enjeux de leur
environnement.
Les populations locales : elles sont représentées par leurs organisations locales de base
(GIE, Associations…) et par leurs principaux acteurs locaux (société civile, collectivités
locales…). Constitués en parties prenantes, ces acteurs peuvent ainsi défendre leurs
intérêts et partager leurs points de vue dans un cadre de concertation plus conventionnel.
La mise en place d’AMP est l’une des mesures phares de la protection de la biodiversité
marine. Mises au point au sein des grandes instances internationales, elles font l’objet de
lignes directrices qui tentent de définir le concept et les réalités qu’elles recouvrent.
Néanmoins, ramenée dans les contextes des pays en voie de développement, comme le
Sénégal, la catégorisation de ce type « officiel » d’AMP se heurte à la réalité locale. Il se pose
102
dés lors la question de l’ajustement des normes internationales aux spécificités nationales et
sociétales. Dans le cas du Delta du Saloum, par exemple, les droits coutumiers, les droits
d’usage et d’accès aux ressources ont très prégnants et ne sont cependant pas souvent
considérés comme ayant une valeur juridique au regard des textes de loi. Les AMP sont aussi
confrontées à ce que Weigel et Féral (2007) appellent « l’effet mille- feuille ». Elles
comprennent à la fois des espaces terrestres et marins sur lesquels s’appliquent diverses
normes juridiques. D’une part on a une multiplication des échelles de protection : très
souvent, les AMP se situent dans des aires de conservation qui ont plusieurs statuts (réserves
de biosphères, sites Ramsar, parc national…) se qui rend difficile la définition de règles
juridiques. De plus, l’espace protégé est soumis à divers codes : code de l’environnement,
code de la pêche, textes légiférant sur la chasse, sur des espèces emblématiques (tortues,
espèces aviaires, mammifères marins…), ce qui ne permet une véritable cohérence des
politiques de gestion.
Si le modèle de gestion des AMP est clairement établi, il s’est toutefois heurté à un conflit de
compétence entre ministères qui a pendant de longues années paralysé son fonctionnement.
Dans l’optique de poser un cadre juridique et réglementaire, le Ministère des Pêches
Maritimes et le ministère de l’Environnement ont été cooptés au sein d’un organe
institutionnel le Comité Technique Interministériel (CTI). Ce comité, créé en 2006, avait
principalement deux missions : veiller au respect des orientations de l’Etat, à la validation des
initiatives de création et de gestion des AMP et être le garant du bon fonctionnement du
système de gestion en adaptant les politiques publiques aux réalités de terrain.
Toutefois, il ne sera jamais fonctionnel en raison de dissensions entre les deux ministères et
en 2009 il sera dissous sans avoir tenu une seule réunion. Après l’éclatement du CTI, les deux
ministères vont se livrer une longue bataille afin de s’assurer la tutelle des AMP. Mais au-
delà, de cette crise institutionnelle c’est l’objectif assigné à une AMP qui est en cause. Le
ministère de l’Environnement, à travers la Direction des Parcs Nationaux, a une vision
protectionniste, l’AMP est avant tout un outil de conservation de l’environnement marin et de
restauration de ses habitats naturels. Le ministère des Pêches quant à lui considère les AMP
comme une politique d’aménagement des pêcheries, l’exploitation des ressources naturelles
par les populations est mise en avant et une gestion participative est recherchée dans les
instances locales de gestion des AMP. Cette vision se traduira en 2009 par la création de la
103
Direction des Aires Communautaires (DAC) qui aura en charge la gestion des AMP et des
récifs artificiels. Ces conflits de compétences illustrent bien l’éparpillement juridique et le
vide institutionnel qui accompagnent la création des AMP. Sur le terrain, cette léthargie au
niveau des hautes instances de l’Etat va se manifester par la main mise des ONG. Ces
dernières devant le statu- quo des services déconcentrés serviront de relais entre l’Etat et les
populations locales. Ils dérouleront par ailleurs leurs propres objectifs à travers leurs
programmes. L’importance de leur apport financier et technique leur donne une légitimité qui
surpasse celle de l’Etat.
En 2012, la problématique de la tutelle des AMP sera réglée par la création d’une nouvelle
direction : la Direction des Aires Marines Communautaires Protégées (DAMCP) qui relève du
Ministère de l’Ecologie et de la Protection de la Nature (ex Ministère de l’Environnement).
Cette direction initie une nouvelle approche des AMP en y ajoutant le concept de
« communautaire ». Dorénavant la création d’AMP peut relever de la seule initiative des
populations locales, tranchant avec l’approche étatique et des ONG internationales qui ont été
à la base de l’implantation des premières AMP. Depuis le réseau d’AMP s’est agrandi avec
l’AMCP de Somone, la réserve de Palmarin, l’Aire du Patrimoine Communautaire de
Kawawana dans la communauté rurale de Mangagoulak en Casamance, les Aires du
Patrimoine Autochtone Communautaire (APAC) du Petit Kassa, l’AMCP de la Pointe Saint-
Georges en Basse Casamance. Celles de Dindifélo et du Boundou devront bientôt s’y ajouter,
alors que les AMP de Gandoul, Sangomar, et Laga dans la région de Fatick et de Loumpoul
dans la région de Louga sont en cours (DPN, 2013).
La mise en place des organes de gouvernance passe par la reconnaissance des principaux
acteurs locaux qui sont ainsi considérés comme parties prenantes directes ou parties prenantes
104
indirectes. Les parties prenantes directes sont les acteurs qui ont une ou des activités
directement liées à l’AMP par usage de la ressource. Ce sont généralement les pêcheurs,
femmes transformatrices, mareyeurs, exploitants des coquillages,… les parties prenantes
indirectes sont plutôt les entités publiques ou privées qui appuient l’AMP (Etat, ONG, chefs
de quartier…).
A l’échelon local, la gouvernance de l’AMP est portée par deux organes : l’assemblée
générale et le comité de gestion :
105
Conclusion partielle
Les modèles de gouvernance des pêches ont beaucoup évolué. Successivement des méthodes
diverses ont été élaborées pour enrayer les tendances de surexploitation que connaît le milieu
marin. S’insérant dans cette dynamique, le Sénégal dans une approche écosystémique a
procédé à la délimitation d’entités marines tout le long de sa frange littorale autour desquelles
il tente d’impulser une gestion participative en collaboration avec les populations locales.
Cependant, cette démarche va très vite monter ses limites. L’Etat du Sénégal n’ayant pas les
moyens de sa politique s’appuie principalement sur l’aide apportée par les ONG
internationales, qui en l’absence d’un cadre institutionnel clair déroulent très souvent leurs
propres visions de la gouvernance des AMP.
Toutefois au- delà de la vision étatique de gestion des pêcheries, l’implantation des aires
marines protégées constitue un bouleversement de l’espace halieutique des pêcheurs. Elles
introduisent une redéfinition de leurs pratiques et droits d’usage. Or pendant longtemps, les
pêcheurs se sont appropriés la mer selon des perceptions et des modes d’exploitation
spécifiques. Il ne fait aucun doute que la création des AMP va susciter auprès des
communautés littorales des crispations et des mouvements de contestation. Quelles sont dés
lors les incidences de ces recompositions de l’espace maritime artisanale ? Nous apporterons
des éléments de réponse dans les chapitres qui suivent en nous intéressant à la communauté
de pêcheurs Guet-Ndariens pour lesquels la mer est un milieu ouvert en libre accès.
106
CHAPITRE IV : APPROCHE SOCIO-
ANTHROPOLOGIQUE DE LA SOCIETE GUET
NDARIENNE
Introduction partielle
La pêche au Sénégal est une composante forte de l’économie et est portée par des
communautés littorales de pêche spécialisées auxquelles se joignent de plus en plus des
« exilés de l’intérieur des terres ». Parmi ces hommes de la mer, la communauté Guet-
Ndarienne constitue un exemple de population totalement tournée vers l’exploitation des
produits marins. Ce chapitre a pour objectif de comprendre cette communauté qui constitue
une société littorale atypique au Sénégal et dont l’entrée dans l’économie de pêche a
bouleversé les rapports sociaux. Cette communauté s’est aussi forgée une identité maritime
qui si elle est récente n’en demeure pas moins instigatrice d’une appropriation tout à fait
unique de l’espace maritime.
L’étude de la communauté et de son milieu de vie qu’est Guet Ndar, ne saurait se faire sans
une présentation au préalable de la commune de Saint-Louis à laquelle elle reste fortement
rattachée et participe à donner un cachet assez unique.
107
Toutefois au début du 20e siècle, la ville perdra ses fonctions au profit de Dakar et plongera
dans un certain marasme alors qu’au même moment elle voit sa population exploser
littéralement avec la venue de migrants de l’intérieur.
Dans son ensemble, Saint-Louis se présente sous la forme d’une zone très plate et basse, avec
un modelé dunaire morcelé orienté Nord/ Sud. Relief monotone offrant une succession de
vasières et de marigots. La ville de Saint-Louis est aussi marquée par le phénomène des
inondations qui handicape grandement son évolution socio- spatiale. Bien qu’étant sous un
climat de type sahélien avec des précipitations annuelles variant entre 300 et 400 mm, elle
subit cependant durant la période hivernale les effets de la crue du fleuve dont elle est le
réceptacle. Celle-ci atteint son maximum en aout- septembre et en dépit de la construction
d’ouvrages hydrauliques dont celui de Diama, elle continue de peser sur la Ville à intervalles
régulières tant et si bien qu’en 2003 une coupure a été faite sur le cordon littoral afin
d’évacuer le trop plein d’eau. Les inondations sont également entretenues par la nature
pédologique des sols, qui sont majoritairement constitués de sables fins voire argileux à
limoneux- argileux. Il y a aussi la proximité de la nappe phréatique qui, par endroits, est
affleurante à sub- affleurante.
108
Photo 7 : vue aérienne de la ville de Saint-Louis et de ses entités urbaines (Source : Google
map)
109
Fig.10 : Situation des différents quartiers de la commune de Saint-Louis
110
handicape grandement cette partie la commune alors qu’elle en constitue la principale poche
démographique, nourrie par l’exode rural.
111
IV-1-1-3-2. Le quartier de Ndar- Toute
Créé en 1886 et ancienne cité de villégiature de riches négociants de l’Ile, le quartier de Ndar-
Toute a su bénéficier d’un plan d’aménagement spatial en vue d’accueillir une partie de la
population métropolitaine de l’Ile alors saturée. Il représente le centre commercial de la
Langue de Barbarie avec des professionnels de la pêche, des commerces structurés et un
secteur informel. Avec une superficie de 41 ha, il constituait un quartier d’extension de l’Ile et
est divisé en bas Ndar-Toute et en Haut Ndar-Toute. Il est dans son ensemble insuffisamment
équipé, seule l’avenue Dodds présente une voirie goudronnée et pourvue de trottoirs.
L’assainissement peu présent, pour ne pas dire absent, pose également problème alors que
l’adduction d’eau et l’électrification laissent à désirer. Enserré par Guet-Ndar et Goxumbacc,
le quartier peut difficilement s’étendre ce qui en un sens modère sa croissance spatiale.
Sur son coté maritime, Guet Ndar est confronté à une forte érosion de sa plage qui est passée
de 200m en 1856, à une cinquantaine de mètre au début du 20e siècle49 puis à quelques 20m
en 2003. Il connaît très souvent des intrusions marines. Le quartier peut donc difficilement
49
Bonnardel, 1985
112
s’agrandir. On assiste à une massification de l’habitat avec une emprise du bâti au sol
remarquable, ce qui pousse Wade C.S. (1995) à parler d’un coefficient d’occupation du sol de
0,71m sur 1. Outre cette densification de l’espace, Guet Ndar dispose de peu de voies d’accès.
Il est principalement traversé par l’avenue Lamotte et, est ceinturé coté fleuve par une route
asphalté « Bou El Mogdad » situé à l’est. Cette route est emprunté aussi bien par les piétons,
les véhicules et calèches qui se disputent la circulation. Les petites rues transversales qui
sillonnent le quartier présentent un véritable fouillis car servant d’aire de parcage pour le
bétail, les épaves et les pirogues.
S’étant littéralement développé sur lui-même, et handicapé par l’absence de services de base
comme un réseau d’assainissement, le quartier de Guet Ndar atteint aujourd’hui ses limites.
Des tentatives de restructuration et de décongestionnement afin d’offrir un cadre plus sain ont
été initiées, mais elles se sont heurtées au refus de la population restée très conservatrice.
Ainsi, les zones de l’Hydrobase et de Ngalléle qui avaient été loties afin de recevoir une partie
de la population furent un échec. Les familles ayant préféré revendre les terres. Aujourd’hui la
spéculation foncière de l’hydrobase exclue tout projet de déplacement des populations de
Guet Ndar.
Si Saint-Louis fut loin d’être un no man’s land, l’évolution de son histoire démographique est
véritablement en lien avec l’arrivée de la puissance coloniale française qui découvre l’Ile en
1659. Pendant deux siècles, la croissance démographique fut assez lente en dépit de son statut
de première ville côtière du Sénégal. En 1793, elle compte 7 000 habitants dont 660
européens et 1780 mulâtres. Il faudra attendre vers les années 1830 pour que la population
atteigne les 12000 habitants et commence à déborder des limites de l’Ile. Ce qui poussera à
l’aménagement d’extensions vers Ndar Toute et dans la partie continentale à Sor. Durant cette
période le visage urbain de Saint-Louis change sensiblement. On assiste à la construction de
113
bâtiments publics, religieux et militaires, de voies de circulation et l’édiction de nouvelles
règles urbanistiques, et à la fin du 19e siècle la population est de 20000 habitants. En 1907
alors que la ville vient de perdre son titre de capitale de l’AOF au profit de Dakar, on y
dénombre 25000 habitants. Un rythme relative lent puisqu’elle sera frappée par deux fois par
une épidémie de fièvre jaune (Sow M.D. 2005). De 1907 jusqu’en 1930, la croissance
démographique semble stagner en raison notamment de la première guerre mondiale. Il faudra
attendre les années 1940 pour que la population atteigne la barre des 36000 habitants avec les
progrès de la médecine qui permettent de réduire la mortalité infantile (Diop, I.L. 1990).
A la période d’après guerre et à la veille des Indépendances, Saint-Louis ne fait guère l’objet
de grandes mutations démographiques à l’instar des autres villes côtières de l’Afrique de
l’ouest. En 1960 la population est estimée à près de 46000 habitants, ce qui correspond au
retrait de l’administration européenne et à celui de nombreux fonctionnaires pour Dakar.
Cependant et paradoxalement c’est lors de la première décennie suivant l’indépendance du
Sénégal, que Saint-Louis va subir un véritable bond démographique. L’exode rural attiré par
les villes littorales mieux nanties, va apporter son lot de migrants à l’ancienne colonie. Les
quartiers de Léona, Darou et Diamaguène sont pris d’assaut. Le recensement de 1988 estime
la population à 115 354 contre 88 665 en 1976. De nouveaux espaces seront conquis par les
flux de populations et à l’espace communal s’ajouteront les villages de Ngalléle et Bango. Par
ailleurs trois facteurs explicatifs sont à prendre en considération. En effet, comme le souligne
C. Diallo (2012) la mise en place des barrages hydro- électriques du fleuve Sénégal surtout
celui de Diama, les événements entre la Mauritanie et le Sénégal, et la construction de
l’Université Gaston Berger vont permettre à Saint Louis de capitaliser d’importants flux de
populations. Ainsi, de 153162 habitants en 1998, les effectifs atteindront les 165000 en 2005.
Cette évolution générale est matérialisée dans le tableau ci-dessous et montre que si la ville ne
connaît pas une explosion démographique naturelle elle reste, en dépit d’une stagnation, un
pôle économique attractif pour l’hinterland.
114
Tableau 2 : Evolution de la population Saint-Louisienne de 1960 à 2005
L’étude de la population montre une prédominance des femmes avec 50,87% ainsi qu’une
extrême jeunesse de la population. Selon le Plan Directeur d’Urbanisme de Saint-Louis
(2008)50, la tranche des moins de 20 ans représente plus de la moitié de la population avec un
taux de 51%, alors que celle des plus de 60 ans est estimée à moins de 7%.
50
Ministère de l’Urbanisme, de l’Habitat, de l’Hydraulique Urbaine, de l’Hygiène Publique et de
l’Assainissement « Plan Directeur d’Urbanisme de Saint- Louis », rapport de présentation, mai 2008
115
Tableau 3 : Répartition de la population de la commune de Saint-Louis selon l’âge et le sexe
Ainsi que nous le voyons l’évolution de la population s’est faite par à-coup,
coup, avec des poches
de concentrations humaines très disparates selon la zone considérée.
116
quartier de Sor, avec une prédominance de l’habitat irrégulier, accueille prés de 60% de la
population urbaine, avec cependant de faibles poches d’occupation à Pikine et Ndiolofène.
Elle est rejointe dans sa dynamique par le populeux quartier de Guet-Ndar où l’on compte
environ 26000 habitants, soit une densité de 1605 habitants à l’hectare. Tandis qu’on constate
une polarisation au niveau du quartier de Goxumbathie qui offre une densité assez élevée de
prés de 541 habitants.
117
Ensemble 8387 81.91 102.4
Pour sa part Guet-Ndar connaît une dynamique urbaine assez particulière. S’étant
littéralement développé sur lui-même sur un espace de plus en plus étroit, le quartier est
confronté à d’énormes problèmes d’aménagement urbain. Sous équipé et disposant de peu
d’équipements socio-économiques, Guet-Ndar continue d’évoluer selon ses propres logiques
hors de toute tentative de réforme urbaine. Par ailleurs, l’échec des politiques d’urbanisation
auquel viennent s’ajouter les menaces récurrentes de l’érosion côtière posent de plus en plus
la question du devenir de ce quartier amplement tourné vers la pêche et qui joue un rôle
économique majeur pour la ville de Saint-Louis.
118
s’approprier la mer, élément instable mouvant et au bornage impossible. Dans ce cadre, des
champs de recherche se sont créés. Parmi celles-ci l’anthropologie maritime et la géographie
maritime. La première, avec comme chefs de file Raymond Firth (1946), Acheson (1981) ou
Yvan Breton (1981), s’est attachée à mettre en évidence comment ces groupes d’individus
s’arrogent « des réalités naturelles à des fins d’utilité sociale »51, et la diversité et la
complexité des rapports sociaux qui se développent au sein de ces sociétés dont le mode de
subsistance se base sur l’extraction des ressources aquatiques.
Pour leur part les géographes maritimes, tout en gardant une approche « espace- société », ont
tenté de comprendre les usages et la multiplication des groupes d’acteurs qui apparaissent sur
les espaces côtiers. Dans cet ordre d’idées, P. Claval, F. Péron et J. Rieucau (1996)52 ont
attaché une grande importance à la notion de maritimisation et beaucoup plus à celle de
maritimité pour mettre en exergue la façon qu’ont ces populations littorales de s’approprier la
mer et d’y greffer un corpus de représentations, d’images, de symbolisation afin de se créer
une identité. La notion d’identité constitue un point central dans la compréhension des
sociétés de pêcheurs. Pour Acheson (1981), elle se construit grâce à un ensemble référents
communs qui garantissent la cohésion du groupe. Etre membre d’une société maritime c’est
développer un sentiment d’appartenance qui se définit et se met en opposition par rapport à
l’autre.
Nous nous inscrivons dans cet ordre idée. Nous allons structurer et argumenter nos propos en
montrant dans une première étape que si la communauté de pêcheurs de Guet-Ndar possède
une tradition maritime son identité, elle, est de construction récente et peut s’articuler autour
de divers points que nous verrons ci-dessous.
Ensuite, nous verrons comment ce groupe de pêcheurs s’est spécialisé à travers une
organisation basée sur la cellule familiale et une efficace maitrise de moyens de production
très diversifiés.
Enfin, bien qu’étant un aspect à part et qui n’influe en rien l’organisation socio- spatiale de la
communauté de Guet-Ndar, nous aborderons l’évolution et l’impact des organisations
professionnelles de pêche.
51
Collet S. « l’anthropologie des sociétés de pêcheurs ou l’odyssée commence » in Anthropologia de la pesca,
debates en el mediterranéo, Del Castillo A.M., Université de Murcia, 1999
52
Péron F. et Rieucau J., « la maritimité aujourd’hui », éd. L’Harmattan, mars 1996, 336p
119
IV-2-1. La communauté Guet-Ndarienne, une identité maritime de construction
récente
Guet-Ndar est l’un des quartiers d’extension les plus anciens de la ville de Saint-Louis. Gros
centre de pêche, il garde encore son esprit collectif et relativement traditionnel et, marque la
Langue de Barbarie par son économie de pêche qui a fini par gagner les quartiers
environnants. En effet, important groupe maritime établi sur la grande côte sénégalaise, les
Guet-Ndariens de Saint-Louis forment sans aucun doute l’une des sociétés de pêcheurs les
plus réputés au Sénégal et même en Afrique de l’ouest.
Ils ne sont impliqués dans l’activité de pêche en mer que depuis plus d’une soixantaine
d’années mais ils ont développé une solide tradition de la mer qui imprègne toutes leurs
pratiques. Toutefois, si la construction de leur identité maritime est relativement récente, elle
a émergé en faveur d’un nombre de facteurs historiques, sociaux, économiques. Dans les
paragraphes qui suivent nous nous intéressons tout d’abord à l’origine du peuplement, au
passage de ce groupe d’une pêche fluviale à une pêche maritime avant de tenter une
caractérisation de leur identité maritime.
120
De nombreuses versions se rattachent au nom de Guet-Ndar.. Ainsi cela serait l’un des
propriétaires d’un troupeau, Ndaary, chez qui les habitants de l’Ile
l’ s’approvisionnaient en lait
qui serait à l’origine de l’appellation. Disposant d’un vaste enclos ou « guétt », les habitants
auraient pris l’habitude d’appeler cet endroit « guéttu Ndaary » ou l’enclos de Ndaary. Une
seconde version évoque le lien que les villageois déjà pêcheurs reconnus utilisaient
principalement la ligne ou « guetti », ou encore la proximité de la mer qui signifie « Guedj »
en wolof. Cependant la version officielle reconnaît l’origine du nom comme étant lié à la
présence de troupeaux qu’entretenaient une partie de la population.
Une autre étape dans l’évolution de Guet-Ndar fut la fondation de laa ville de Saint-Louis en
1659. A sa création, Guet Ndar perdra son caractère de campement provisoire puis de village
itinérant pour devenir un village fixe et permanent dont l’évolution se confondra avec la
reprise du Comptoir des mains des Anglais au 18e siècle. Guet Ndar s’organise autour d’un
système égalitaire
ire sans caste, relativement homogène. Le village se dotera d’une principale
stratification : la chefferie ou « jawdin » détenue
nue par les familles Gaye et Sarr
Sar fondateurs du
village. Ils se succédaient dans la transmission du pouvoir, dont les charges sont
s héréditaires
(Séne A. 1985).
121
IV-2-1-2. Passage d’une pêche fluviale à une pêche maritime
Cette transition est déterminante pour les pêcheurs de Saint-Louis car marquant la fin d’une
culture paysanne, somme toute peu ancrée, et l’installation d’une logique marchande de la
mer.
Pouvant mesurer entre 40 et 50 mètres avec un maillage de 6 cm, la senne de plage ou mbal-
law est une technique qui exige beaucoup de bras. Aussi elle ne sera utilisée que par très peu
de familles élargies disposant de suffisamment de ressources. Cependant, au vu des prises non
négligeables qu’il permet et des revenus conséquents obtenus, cet engin de pêche influencera
le reste de la communauté Guet-Ndarienne. Désireuses d’accroitre leurs bénéfices, certaines
familles mettent en commun leurs biens pour acquérir la senne de plage ou à défaut emploient
une main d’œuvre étrangère amorçant par là le système de partage des gains de pêche (A.
Séne, 1985).
Avec la senne, la pêche dans le fleuve gagne en intensité et est pratiquée en tout temps. Elle
engendre aussi des tensions sociales. Selon A. Séne (1985), son usage porte un grand coup
aux petits propriétaires dont les captures modestes n’arrivent pas à compenser les pertes
financières. Il sera même question d’un arrêté du gouverneur en 1906 afin d’interdire les
sennes de plus de 50 m avec une maille inférieure à 6 cm. L’importance de la pêche fluviale
sera aussi telle que durant la colonisation il fut même question de restreindre l’espace de
pêche en faveur des navires de commerce.
122
Bien qu’aujourd’hui la pêche dans le fleuve ne soit pratiquement plus exercée
exercée par les Guet-
Ndariens et connaît un fort recul auprès des populations du Gandiole qui en sont les derniers
dépositaires sur la Langue de Barbarie,
Barbarie, elle continue à occuper une place forte dans
l’apprentissage de la pêche chez les enfants.
Cee sont d’abord les petits propriétaires évincés par la senne qui vont les premiers tenter leurs
chances en mer. Toutefois, la conquête de la mer ne sera pas une chose aisée ni rapide ; elle
passera par un réel changement dans les modes de production. Le premier
pr changement
interviendra au niveau de la pirogue aussi bien dans le choix du bois de construction que dans
la conception afin de pouvoir affronter les vagues. Ainsi, la pirogue Saint-Louisienne
Saint sera
123
sans doute le premier marqueur d’une conversion. Faite du bois de fromager provenant des
régions du sud, elle se caractérise par sa grande flottabilité. Les techniques de pêche aussi
seront améliorées tout comme les Guet-Ndariens affineront leurs connaissances de la mer
(saisons favorables, zones de pêche et leurs caractéristiques…).
Ainsi au 20e siècle, en devenant des pêcheurs marins, les Guet-Ndariens sont aussi conscients
qu’il ne s’agit plus là d’une activité de subsistance. En effet, les débarquements de la pêche
fluviale qui ne comblent plus la demande ouvrent des opportunités pour les produits
provenant de la mer. Mais, il reste que les couts impliqués par l’acquisition d’une bonne
pirogue par exemple, nécessitent un capital relativement élevé. Pour beaucoup de pêcheurs, ce
capital est obtenu soit en faisant appel à la solidarité familiale et la pirogue devient un bien
collectif, ou par endettement. Il s’agit dés lors de rentabiliser l’activité afin de garantir les
conditions de renouvellement. La pêche se fait désormais également durant les mois de
janvier à juillet lorsque l’upwelling est présent ; ce qui permet de garantir de bonnes captures.
Les Saint-Louisiens entrent dans un processus de professionnalisation de l’activité de pêche
qui les oblige à suivre la ressource partout où elle est disponible tout en s’assurant que les
conditions marchandes soient notamment disponibles. La pêche maritime va profiter de
l’ouverture des centres de pêche qui se disséminent le long du littoral sénégalais, comme à
Rufisque, la presqu’ile et sur la petite côte, et des petits marchés locaux.
Le dynamisme naissant de cette classe de pêcheurs que sont les Guet-Ndariens de Saint-Louis
va par la suite interpeller l’attention du pouvoir colonial pour lequel les ressources
halieutiques deviennent vite un enjeu, et les placer dans une plus grande sphère de
marchandisation. Les tentatives de régulation imposées par la métropole vers les années 1950
seront détournées et, percevant les opportunités économiques de la pêche, les populations de
la grande côte entament une profonde et irréversible mutation de leurs pratiques. La pêche
piroguière saint louisienne entre dés lors dans une phase de professionnalisation unique. On
assiste ainsi à une modification durable des rapports sociaux mais également à une acquisition
d’une forte identité maritime.
124
IV-2-1-3. Caractérisation de l’identité maritime du pêcheur Guet-Ndarien
Dans notre analyse, nous mobilisons trois éléments qui, en notre sens participent à la création
d’une identité Guet-Ndarienne et qui sont intiment liés. Il s’agit d’un ensemble de corpus de
valeurs morales et culturelles (le nous), de comportements qui distinguent le Guet-Ndarien
d’un autre groupe de pêcheurs mais aussi qui vont façonner l’organisation sociale et spatiale
du groupe (le nous par rapport à l’autre).
L’un des faits marquants de l’étude de ce groupe de pêcheurs est qu’il s’est très tôt démarqué
des autres populations avoisinantes. En effet, en occupant le site particulier de la Langue de
Barbarie, les Guet-Ndariens développent rapidement un rapport particulier avec l’eau, pour
lequel le terme d’iléité peut être évoqué. Séparés du continent et ayant en face d’eux une
population étrangère, en l’occurrence les français qui occupent l’Ile de Ndar, il n’est pas
exagéré de dire qu’ils se retrouvent dans un certain isolement. Le contexte colonial qui veut
opposer les indigènes d’avec les « citoyens français53 » va renforcer cet isolement social. La
société va se construire sur des valeurs et des codes traditionnels qui pendant longtemps
n’évolueront guère. Au contraire, en dépit des Indépendances et l’intégration dans un nouveau
contexte urbain, les Guet-Ndariens restent repliés sur eux- mêmes. Ce qui fait dire à
Bonnardel R. (1985) :
125
Leurs rapports avec les autres se réduisent à la commercialisation de leurs produits ou à
l’acquisition de matériels pour la pêche. Cette fermeture sociale contribuera à leur
stigmatisation. Pour bon nombre de Saint-Louisiens, et même de Sénégalais, le Guet-Ndarien
est synonyme de « groupe social peu moderne, bagarreur, uniquement préoccupé par la
mer ». Une attestation alimentée par le refus de cette population à un aménagement de son
espace par l’autorité qui d’ailleurs en cas de confrontation ne peut accéder au quartier. Ainsi
pendant longtemps, ce dernier a échappé à tout contrôle policier. Néanmoins, cette
stigmatisation est loin d’être vécue comme telle par les pêcheurs. Elle est même utilisée pour
se définir par rapport aux autres.
Cette distinction est aussi portée par un ensemble de traits communs propres à la société
Guet-Ndarienne. Ces référents peuvent ainsi être culturels, idéologiques mais aussi liés au
lieu.
L’identité maritime comme nous avons essayé de l’expliquer plus haut tient au lieu. Le Guet
Ndarien entretient un rapport très fort avec son village, son quartier. Bien que migrant dans
l’âme, son attachement à son lieu natal est indiscutable. Ce lien est d’ailleurs très vivace
auprès de certaines familles résidant à Cayar depuis quelques générations. Ils sont nombreux à
nous assurer du contact étroit qu’ils continuent d’établir avec leurs parents restés à Guet-Ndar.
Une vision qui se traduit aussi dans le mode d’habitation, pour le Guet-Ndarien la maison est
un bien inaliénable, un ancrage voire un repère identitaire qui serait comme une boussole dans
un monde en mutation où bon nombre de valeurs traditionnelles se perdent.
Malgré la promiscuité et bien qu’ayant les moyens de vivre ailleurs il est encore impensable
pour beaucoup d’entre eux de quitter la maison familiale qui a vu grandir des générations de
pêcheurs. C’est sans doute cette conception de leur espace natal qui fonde leur identité
communautaire.
126
Un communautarisme qui est aussi culturel. La mer, domaine de l’invisible et par essence
incontrôlable, revêt des mystères qui entretiennent l’imaginaire du groupe. Pour ces
spécialistes de la mer, musulmans depuis belle lurette, la croyance en des êtres mythiques est
toujours une réalité bien présente. La mer à travers une personnalisation en des créatures, fait
l’objet d’un culte bien discret. Les communautés littorales sénégalaises ont, en effet, gardé le
culte des génies d’eau, et celle Guet-Ndarienne pratiquait encore celui du génie protecteur de
« Mame Coumba Bang » souvent représentée sous les traits d’une femme à la chevelure
abondante. Cet acte cultuel avait le plus souvent lieu lors de l’ouverture des campagnes de
pêche et consistait en des cérémonies pour s’attirer la chance et s’assurer une protection.
Ainsi, en avril par exemple il est d’usage de procéder au Séphali pour la pêche en mer et avant
l’hivernage au Sarakhal pour la pêche dans le fleuve (A. Séne 1985). Durant ces cérémonies,
des offrandes de lait sont faites au génie protecteur sous la direction d’un marabout qui bénit
les pirogues. En cas de mauvaise pêche ou d’accidents en mer, le rituel est réitéré par les
vieux notables issus des familles fondatrices de Guet-Ndar.
Un troisième référent commun à la communauté de pêcheurs Saint-Louisiens, c’est
« l’idéologie du sang ». La pêche est pour eux un héritage, une tradition qu’ils ont construite à
travers les décennies et qu’il est impératif de perpétuer. S’ils reconnaissent l’existence
d’autres groupes de pêcheurs, le Guet-Ndarien n’est pas sans développer, et surement à juste
titre, un sentiment de supériorité. Au cours de nos entretiens, jeunes pêcheurs comme vieux
pêcheurs n’ont eu cesse de souligner ce fait :
« C’est nous qui avons appris à pêcher à bon nombre de pêcheurs, et les
Cayarois, sont un exemple parmi d’autres ». (Entretien par focus group,
Guet-Ndar, avril 2011)
Ces discours sont illustratifs de la fierté de ces gens de mer qui n’hésitent pas à employer des
termes pour différencier le vrai pêcheur de celui qui se contente d’aller en mer sans une
véritable connaissance de celle-ci. Ainsi, le terme « mool » désigne tout homme qui va en mer
mais celui de « moolé » lui est porteur d’un ensemble de savoir et de maitrise du travail en
mer qui ne s’acquièrent que lorsqu’on est issu d’une vraie famille de pêcheurs.
127
L’identité des Guet-Ndariens est, comme nous avons essayé de le monter, bâtie sur des
caractéristiques communes et acceptées par tous. Un corpus qui va par ailleurs modeler
l’organisation sociale et les pratiques spatiales de la communauté.
L’intégration des hommes aux activités primaires passe par différentes étapes et constitue un
processus d’apprentissage. En effet, l’enfant Guet-Ndarien se familiarise en bas âge à son
milieu aquatique. Le fleuve joue souvent ce premier rôle. Très vite vers l’âge de la puberté, il
est enrôlé auprès d’un de ses oncles maternels et commence son initiation à la pêche. Le choix
de l’oncle maternel s’explique par le fait que la société Guet-Ndarienne est matrilinéaire.
Ainsi, l’apprentissage du métier consiste d’abord à aider à de menus travaux comme la
réfection des filets ou encore à aider à écoper l’eau lors des sorties en mer (A. Séne, 1985).
Plus tard l’enfant apprend l’utilisation des techniques de pêche comme la ligne qui est un
impératif pour tout bon pêcheur. Au fur et à mesure de sa formation, il passe au rang de
manœuvre et si son aptitude et son talent sont reconnus, il peut espérer passer capitaine de
pirogue. Ce statut est en général confié au fils ainé de la famille. La vie active des pêcheurs
est assez courte, la retraite survint vers la quarantaine ou la cinquantaine et ayant acquis à ce
moment là une certaine assiette financière, il peut devenir propriétaire ou patron de pirogue
dans laquelle l’équipage sera constitué de membres de sa famille. A la soixantaine passée, le
pêcheur ne se livre quasiment plus à aucune activité, il acquiert le statut de vieux notable dont
55
McGoodwin J.R., « Comprendre la culture des communautés de pêcheurs, élément fondamental pour la
gestion des pêches et la sécurité alimentaire », FAO, Document technique des pêches, N° 401, 335p, Rome FAO
2003
128
la vie est rythmée par le mbaar, lieu de rencontre des anciens pêcheurs, où se prennent
également certaines décisions relatives à la communauté.
En ce qui concerne les femmes de pêcheurs, la grande majorité évolue dans l’activité de
transformation des produits halieutiques. Les femmes Guet-Ndariennes ont ainsi accumulé un
grand savoir dans des techniques traditionnelles et assurer l’émergence d’une filière
dynamique génératrice d’emplois.
Si autrefois, leur activité était garantie par leur lien de parenté avec le pêcheur, (frère, époux
ou fils), ce qui contribuait à leur donner à un accès non rémunéré aux ressources, la situation a
énormément changé. Les frais induits par les sorties en mer, et la présence incontournable du
mareyeur ont obligé les femmes transformatrices à s’autofinancer en mettant en place des
systèmes de micro- crédit tels que les tontines. Dans beaucoup de familles, la transformation
artisanale est une activité traditionnelle qui se transmet de mère en fille, un héritage au même
titre que la pêche. Aujourd’hui, cette activité a beaucoup évolué comme nous le verrons dans
les paragraphes suivants. À coté de cette activité, les femmes se convertissent aussi, souvent à
la vente de détail de poissons frais ou encore timidement au micro- mareyage.
129
IV-2-1-3-3-1. Les représentations spatiales du pêcheur guet ndarien
Généralement, l’espace halieutique du Saint-Louisien est souvent posé sous l’angle d’une
opposition avec l’espace halieutique du Cayarois ou du Diola. En ce sens les divers travaux de
Cormier- Salem ont apporté de nombreux éléments de compréhension. Dans un de ses
articles56 elle avance une définition conceptuelle des espaces halieutiques grâce à une mise en
juxtaposition de ce qu’elle appelle le « territoire aquatique » du paysan- pêcheur et le
« parcours » du marin pêcheur. Ainsi, le paysan pêcheur, qui cumule deux activités à savoir
la pêche et l’agriculture, perçoit davantage son espace de pêche comme un champ. Il lui fixe
des limites et y voit un territoire borné « ancré en des lieux et des zones de pêche aux limites
plus ou moins stables ». Pour le second c'est-à-dire le marin pêcheur, dont la vie est rythmée
uniquement par l’extraction des ressources marines, l’espace se présente comme « une
structure ouverte, mobile faite d’itinéraires et de réseaux ».
En un sens, cette phrase illustre la perception des Saint-Louisiens par rapport à leur portion
d’océan où le phénomène de la barre est très présent. Il ne s’agit par pour eux de dominer la
mer en la morcelant comme ils le faisaient sur le fleuve, mais d’arriver à en tirer leur
subsistance après une lutte acharnée.
En définitive, les Guet-Ndariens organisent leurs espaces selon des trajectoires diverses qui
n’ont pu être possibles en grande partie que parce que les communautés autochtones se sont
peu investis dans la pêche en mer ; mais aussi en justifiant leur présence par la transmission
de leur savoir.
57
Bernus E. « Nomades sans frontières ou territoires sans frontières » in Bonnemaison J. (dir), les territoires de
l’identité, le territoire lien ou frontière tome 1, Paris, L’Harmattan, 1999, pp 33- 41.
131
en été (nawet), en automne (lolli) et en hiver (noor) ; elle regorge de toutes les espèces de
poissons tandis que le nand eau plus sombre, presque rougeâtre, qui brille la nuit est plus
fréquente durant les mois de février et mars. Sa présence est assimilée à une rareté de
certaines espèces. Ces savoirs aussi prennent en compte les types de vents (guélaw), les
courants marins (ndaw), la houle (ganakh) et vagues (khang) dont l’intensité permettent aux
pêcheurs de déterminer à quel moment aller en mer et d’appréhender la ressource. Ces
interprétations de la nature sont mis en rapport au cycle lunaire qui rythme l’abondance des
ressources halieutiques et constitue une référence dans le choix du moment de pêche, et aux
étoiles qui sont utilisées pour s’orienter.
Encadré.
Savoirs vernaculaires liés à l’activité de pêche : la lune un élément de
référence
Les pêcheurs de la grande côte ont engrangé des connaissances utilitaires très fines de leur
environnement marin. Ces dernières vont pendant longtemps les aider dans l’organisation de
l’activité, le choix des techniques et à faire face à la concurrence de la pêche industrielle.
Toutefois, ces savoirs empiriques qui ont bâtis en partie leur suprématie le long des côtes
132
ouest africaines, tendent à disparaitre avec l’introduction et l’usage généralisé de nouvelles
technologies comme le GPS. Ils ne sont plus transmis dans leur intégralité ni de la même
façon qu’auparavant.
« Moolu Guet Ndar guedjj rek la kham (le pêcheur de Guet-Ndar ne connaît
que la mer) ». Entretien avec M.S, 50 ans, vieux pêcheur, avril 2011
133
IV-2-2-1-1. Une diversité des techniques de pêche
Les Saint-Louisiens représentent sans aucun doute l’un des groupes de pêcheurs à avoir
expérimenté et pratiqué les techniques connues jusqu’à présent dans la pêche artisanale.
Ayant su développer une connaissance ethno- empirique sur leur milieu et la navigation, ils
mettent très vite des formes d’exploitation de la mer qui allient tradition et modernité. En
effet, comme nous avons essayé de le montrer dans l’évolution de la société de la pêche
fluviale à la pêche maritime, la communauté Guet-Ndarienne a longtemps utilisé certaines
techniques comme la ligne, les filets, dormants, les casiers, le kili… ces engins faits de fibre
végétale seront vite remplacés ou améliorés grâce à l’introduction du monofilament plus
résistant.
Aussi, obéissant à une logique de rentabilité, les Guet-Ndariens montrent une grande capacité
à s’approprier de nouvelles techniques et à les adapter à leurs conditions de travail. Parmi les
techniques les plus utilisées par les pêcheurs de la grande côte nous pouvons citer : la ligne à
la main, la palangre, les filets maillants, les filets dérivants de fond et de surface, la senne
tournante, l’épervier. Ces techniques différant de par leur mode opératoire, qui est fonction de
l’espèce ciblée et du type de fond, peuvent aussi parfois être combinées pour plus d’efficacité.
La ligne est une technique de base dans la communauté Guet-Ndarienne. Jugée très pénible
car nécessitant une concentration sans faille, sa pratique serait l’apanage du bon pêcheur alors
que le filet dormant, technique passive est peu valorisante. Dans ses travaux de thèse, A. Séne
(1985) montrait déjà que l’importance de la spécialisation chez les Guet-Ndariens a fini par
organiser l’espace de la communauté avec une dominance de la ligne dans le sous- quartier de
Lodo, du filet dormant à Dakk alors que le sous- quartier de Pondoxolé présentait une certaine
mixité. Cette répartition technico- spatiale est toujours d’actualité même si la senne tournante
commence à polariser un nombre grandissant de pêcheurs de Dakk. Par ailleurs, l’un des
engins qui a le plus révolutionné la pêche artisanale sénégalaise fut la senne tournante qui a
trouvé à Saint-Louis un terrain propice pour son utilisation. Introduite en 1970, elle annonce
un tournant décisif dans l’augmentation des débarquements mais surtout dans les pratiques de
pêche à Guet-Ndar.
134
av. 19e 19e s. 1950 1955 1970 1980 1986 1987
ligne à senne 1990 1991
epervier, filet motoris bateau pot à palangre
main, tournante ramasse filet usage
harpon senne de encercla ation casier à poulpe
ur trémail monofil
plage nt et des seiches
killi dormant ament
pirogue
s
135
• Le gaalou marée
C’est une pirogue pouvant atteindre les 20 à 24 m pour une hauteur estimée à 3,5 m. Très
solide, elle est principalement utilisée pour les longs séjours en mer excédent deux voire
plusieurs semaines avec un personnel important (prés de quinze personnes).
• Le gaalou mbal
De taille moyenne, ce type de pirogue peut mesurer jusqu’à 17- 22m pour une largeur variable
située entre 2 et 2,5 m. Elle est beaucoup plus employée pour les sorties quotidiennes avec un
équipage variable parfois d’une quinzaine de personnes. Le type de matériel utilisé dans ce
cas est le filet notamment la senne tournante.
136
Cependant la pêche, en raison de son dynamisme et de la monétarisation, on assiste à un
changement dans la structuration de l’économie domestique. La mobilisation des forces vives
sous l’autorité de l’oncle est dorénavant contestée, avec une récupération des enfants par le
père. Cette situation crée une multiplication des unités restreintes de production. Toutefois,
l’interdépendance du groupe est toujours présente ce qui permet de réduire les risques
d’éclatement de la cellule familiale. Par ailleurs, cette remise en cause du fonctionnement de
la cellule s’est également traduite par l’incorporation de nouveaux venus qui sont enrôlés
comme « tollan ». Ces manœuvres saisonniers qui ont parfois une expérience limitée du
travail en mer sont plus recrutés par les familles qui ont moins de bras et qui désirent élargir
leur cercle d’activité. Le tollan peut aussi concerner des pêcheurs qui ne possèdent pas d’unité
de production et qui espèrent ainsi accumuler un capital pour se lancer à leur compte. De ce
fait, l’unité de production qui s’appuyait essentiellement sur les liens de parenté devient de
plus en plus hétérogène avec en substance le noyau dur constitué de pêcheurs expérimentés
issus de la famille, les aides familiaux ou débutants qui peuvent être des amis, et les apprentis
qui n’appartiennent pas à la sphère familiale et qui sont beaucoup plus mobiles.
137
problèmes de rentabilité et de mobilisation de la main d’œuvre que rencontre le patron de
pêche. Ainsi, les revenus ne sont plus par conséquent internalisés au sein du noyau familial.
La gestion des unités de production est loin d’être homogène quelque soit le groupe
considéré. Labile, elle revêt diverses formes qui sont fonction de la cohésion du groupe, de la
disponibilité de revenus, de l’efficacité de l’unité en termes de rentabilité, etc.
138
place dans une situation de dépendance vis-à-vis de celui-ci. Le mareyeur tout au contraire,
fort du rapport de force qui joue en sa faveur, base son activité sur les possibilités de la
demande des différents marchés et calcule en fonction sa marge de prix.
Tableau 5: La part du mareyage de 2000 à 2011 dans les mises à terre à Saint-Louis
Le tableau montre la part importante du mareyage dans les débarquements avec un taux
rarement en deçà des 60%.
140
Photo 9 : Activités de mareyage à Cayar
Source : A. Seck, 2012
A Saint-Louis, nos entretiens nous ont montré une grande ventilation du produit sur le marché
national avec des circuits de commercialisation qui touchent les villes comme Dakar, Touba,
Louga, Thiès, Matam, Diourbel, …
141
Pêcheur
Bana- bana
Représentant
Mareyeur
d’usine
Détaillant de Détaillant de
proximité marché
Exportation
Consommateur
142
industriels qui s’intéressent notamment aux espèces à haute valeur commerciale (démersales,
céphalopodes...).
Les micro- mareyeurs ou « bana- bana » constituent la seconde catégorie. Ayant moins de
ressources financières, mais très actifs ils alimentent les circuits plus courts qui peuvent se
trouver à la périphérie du centre de pêche.
143
Photo 10:: femme guet-ndarienne
guet se livrant au braisé- séché (keccax) avec des
techniques rudimentaires
Source : A. Seck, 2013
C’est une activité qui comme la pêche se déroule au sein de la famille, la transmission de
savoirs et l’initiation aux différentes procédures
procédures de transformation continuent encore à se faire
de mère en fille. Cependant comme toutes les autres filières de la pêche, elle est en butte à de
nombreuses mutations.
Les multiples enjeux qui secouent la pêche avec une concurrence féroce dans l’accès aux
au
volumes débarqués tant en frais que transformés, notamment pour les usines exportatrices,
font que les femmes ont de plus en plus de mal à accéder à la ressource. A Saint-Louis plus
précisément à Guet-Ndar,, leur statut d’épouses constituait un gage d’accès au produit. Les
femmes pouvaient ainsi librement prélever sur les captures la quantité nécessaire pour la
consommation domestique tandis que le reste faisait l’objet d’une transformation revendue
sur le marché. Aujourd’hui le contexte est autre. La prédominance du mareyeur bouleverse la
donne. Ce dernier de par son assise financière a accès à la ressource avant même que celle-ci
celle
ne soit débarquée, et évince ainsi les transformatrices. D’autant que les pêcheurs sont dans
une logique de maximisation de
de leurs prises. L’accès au produit est aussi conditionné par la
variabilité saisonnière des prises.
prises La saison de faibles captures se situe entre les mois de juin
et octobre, saison des pluies où le volume dess produits transformés baisse. Tandis
T que la
période
ode allant de novembre à juin correspond à la saison de bonne production, avec une
144
matière première abondante assurant un bon approvisionnement du sous-secteur de la
transformation (Ndoye F. et al, 2002)58. A cela s’ajoute la délocalisation et l’éloignement des
sites de transformation.
A Guet Ndar, le grand site de « sine dekh » établi sur les rives du petit bras du fleuve et celui
sise face à la mer « sine guedj » se retrouvent sur un site aménagé à présent sur l’hydrobase.
Ce fait accroit la distance donc les frais de transport pour les femmes.
L’approvisionnement en poisson devient ainsi aléatoire pour cette filière qui en 2009,
rassemblait prés de 1500 personnes pour une production estimée à 4316 tonnes (DPM, 2010).
Face à cette situation, les femmes sont obligées de mettre en œuvre certaines stratégies. L’une
d’elles consiste à se mettre en petits groupes d’intérêts économiques (GIE). Ces GIE peuvent
ainsi acquérir la ressource auprès d’un intermédiaire mareyeur, et dans certains cas à financer
en partie un pêcheur. On voit ainsi que les relations privilégiées entretenues autrefois avec le
pêcheur se sont largement distendues devant la monétarisation de la pêche.
58
Ndoye F. et Maizi P. 2002 « De la pirogue au plat, le poisson fumé sur la petite cote sénégalaise »
(Alimentation, savoir-faire et innovations en agroalimentaires en Afrique de l'Ouest), CIRAD - ENDA Ed. GRAF -
CNEARC – GRET, Montpellier, 89 p
145
2004 53788 5086 9%
Le guedj
Le guedj ou fermenté séché est la technique la plus ancienne sur la Langue de Barbarie. Il est
fait avec toutes sortes de poissons. Le poisson est écaillé, étêté, éviscéré puis ouvert dans le
sens longitudinal avant d’être mis en fermentation dans de l’eau de mer. Il est ensuite lavé et
saupoudré de sel pour être mis à sécher au soleil durant un temps variable qui est fonction du
type de poisson. Le guedj peut se conserver longtemps (prés de 6 mois) quand il est bien
préparé.
146
Le keccax
Encore appelé poisson braisé séché, le keccax est le produit le plus traité. En effet il est fait
essentiellement à partir de pélagiques (Sardinella madarensis, Sardinella aurita) qui
constituent la majorité des prises à Saint-Louis. La fraîcheur du poisson garantit la qualité du
produit. A Guet Ndar, le keccax n’est pas braisé, mais il est grillé puis bouilli dans des
tonneaux découpés qui font office de marmites. Les transformatrices font bouillir le poisson
dans de l’eau de mer pendant des heures et à laquelle elles ajoutent régulièrement du sel. Une
fois celui-ci refroidit, elles écaillent et éviscèrent le poisson qui sera ensuite saupoudrer de sel
et mis à sécher sur les claies de séchage. C’est une technique très pénible en raison de la
chaleur et qui nécessite une surveillance constante. Cependant, le produit peut aussi être
préparé par braisage au four. Mais ce moyen n’est pas généralisé en raison du nombre peu
important des fours sur le site.
Le tambadiang
Le poisson est fermenté et séché en entier. Les Guet-Ndariennes utilisent de petits pélagiques
qu’elles écaillent. Le poisson sera ensuite mis en saumure dans des bacs destinés à cet effet et
la dernière consistera à le mettre à sécher pendant un certain temps pour garantir une bonne
conservation. C’est un produit dont la préparation est relativement simple et fait l’objet d’une
exportation vers les pays de la sous région
Le Sali
Le Sali ou salé séché est fort peu présent sur le marché local étant plutôt destiné à
l’exportation (Mali, Ghana). Il est préparé à partir de grosses espèces tel le requin ou la raie.
Vendu au poids, ce produit nécessite une longue préparation et beaucoup de soins. En effet, le
poisson est éviscéré puis découpé en tranches avant d’être lavé en placé dans des bacs à
saumure pendant quelques jours. Les tranches de poisson sont ensuite placées dans un autre
bac et sont saupoudrées de sel pendant deux jours puis sécher pendant cinq jours. Cette
technique nécessite une utilisation importante de sel afin de garantir sa bonne conservation.
La part des produits transformés est comme nous l’avons souligné plus haut fonction de la
disponibilité de la ressource. Ainsi par exemple en 2010, année qui fut marquée à Saint-Louis
par l’indisponibilité du poisson en raison du problème des licences de pêche avec la
Mauritanie la production de la transformation artisanale avoisinait les 3238 tonnes avec une
domination du keccax (2224,9 tonnes) en raison de l’importance des quantités d’espèces
147
pélagiques débarquées et qui est aussi le plus sollicité par la population, alors que le volume
du yeet était d’environ 6 tonnes contre 1,85 tonne pour la production d’ailerons de requin.
439,85
guedj
tambadiang
388,2
keccax
yeet
salé seché
2224,9 aileron
Malgré une production très fluctuante, les femmes transformatrices ont su développer des
circuits de commercialisation variés tant à l’échelle nationale avec comme destinations Dakar,
Thiès, Ziguinchor, Matam, Louga, Diourbel, Tambacounda, Kaolack. Mais aussi au niveau
sous régional vers le Mali, le Ghana… Cependant à l’instar du pêcheur, la femme
transformatrice bien que pleine d’initiative, a encore du mal à contrôler la fluctuation des prix
eu égard à l’importance du bana- bana qui est souvent achemine le produit fini, et peut
quelques fois financer la transformatrice. Ainsi, on distingue deux types de bana- bana ou
commerçants : ceux qui commercialisent en gros et les détaillants. Les commerçants en gros
achètent de grandes quantités de produits transformés et possèdent des moyens financiers
substantiels qui leurs permettent de faire face à certains frais comme le transport. Ils
commercialisent généralement leurs stocks auprès des semi- grossistes des marchés urbains et
périphériques. Les détaillants quant à eux s’approvisionnent généralement auprès des semi
grossistes mais également directement auprès des transformatrices.
Ainsi, la main mise des commerçants sur le circuit de distribution constitue un frein jusqu’à
présent. Aussi afin de réduire la marge de manœuvre du bana- bana, les transformatrices
148
Saint-Louisiennes tentent de restructurer leur secteur grâce à une plus grande mobilisation au
niveau des GIE et fédérations locales. Mais ces actions demeurent encore limitées par une
certaine dispersion, car bien qu’adhérant aux GIE, les femmes continuent très souvent de
vendre séparément leurs stocks, et par l’appui de l’Etat, encore jugé insuffisant.
Pêcheurs
Mareyeurs Transformatrices
Détaillants de
Exportation proximité
Détaillants de
marchés
Consommateurs
149
nouvelles techniques de valorisation de leurs produits. Cependant, les transformatrices
continuent de procéder selon des méthodes rudimentaires parfois réadaptées mais jamais
totalement abandonnées. Cette résistance traduit sans doute un attachement à une pratique
séculaire héritée de leurs parents, améliorée, et dont elles s’estiment les gardiennes. Il en
résulte une transmission et une diffusion des savoir- faire qui se matérialisent dans le produit
fini. Aujourd’hui pour bon nombre d’observateurs le secteur de la transformation artisanale
véhicule un patrimoine culturel propre à chaque zone. Sur tout le littoral sénégalais, les
produits transformés se distinguent les uns des autres selon le site de production et traduisent
une maitrise variable.
150
concurrence. La question de la commercialisation et du prix des produits marins demeurent
aussi une préoccupation car l’optique est de privilégier le marché européen et les unités
européennes de commerce et de transformation, au détriment du mareyage local. Il s’agira
pour eux d’essayer de contrecarrer la montée en puissance des mareyeurs en mettant sur pied
en 1952 la Coopmer, une coopérative de commercialisation, afin de réduire la marge de
manœuvre de ces derniers. Les mareyeurs répondront en offrant des prix plus concurrentiels
aux pêcheurs et en s’alignant sur des prix identiques dans l’approvisionnement des détaillants.
Ne pouvant faire face, la Coopmer est liquidée en 1954 soit après deux ans de fonctionnement
(Mbaye A. 201259).
Les années 1960 verront de nouvelles tentatives de la part de l’Etat. Celui s’inspire du cadre
des coopératives rurales pour structurer le secteur artisanale. En 1964, on compte 50
coopératives dont les objectifs comportent à assurer le suivi de la motorisation et
l’équipement en divers engins de pêche. Cette fois- ci, les Centres Régionaux d’Assistance
pour le Développement (CRAD) mènent l’encadrement avant d’être relayé par l’ONCAD,
alors que la Banque Sénégalaise de Développement (BSD) assure le financement. Là encore
les résultats sont très mitigés. Des complications sont notées avec les pêcheurs limitant ainsi
la portée des coopératives qui seront confinées à un rôle d’intermédiaires entre les
fournisseurs de matériels et les pêcheurs. Le mouvement coopératif qu’a tenté d’instaurer
l’Etat est pour beaucoup un échec car d’une part on note une discontinuité des services, un
détournement des remboursements, une prédation politique (Dahou K, 2002)60. D’autre part,
la forte implication à tous les niveaux des agents des services des pêches étouffe les tentatives
d’autogestion des collectivités.
Plus tard, vers la fin des années 1980, l’Etat se désengage du financement en matériels de
pêche et les politiques d’ajustement structurels (PAS) marquent la fin des coopératives
rurales. C’est dans ce contexte que des initiatives d’auto- gestion surgissent.
59
Mbaye A. 2012 « Une prolifération d’organisations professionnelles et une gestion confuse du secteur » in
Samba A. et Fontana A. (éd.), Artisans de la mer : une histoire de la pêche maritime au Sénégal, 160p
60
Dahou K. « Dispositif d’encadrement et débordements sociaux : le cas des pêches » in Diop M.C., la société
Sénégalaise entre le local et le global, Paris éd. Karthala, 2002
151
IV-3-2. Des Groupements d’Intérêts Economique à l’émergence d’organisation
professionnelle à vocation syndicale.
Déjà vers 1980, les jeunes pêcheurs veulent acquérir leurs propres moyens de production. Ils
créent des groupements pour trouver un financement auprès des organismes internationaux et
aussi pour développer des projets de pêche. On assiste à la naissance d’entités d’auto-
promotion des acteurs à la base. Leur dynamisme pousse l’Etat à leur donner une
reconnaissance juridique. Ainsi naissent les Groupements d’Intérêt Economique (GIE) avec la
loi 84-37 du 15 mai 1983 qui sera ensuite modifiée par la loi du 85. 40 du 20 juillet 1985.
Ceci marque une étape déterminante au sein des acteurs professionnels de la pêche qui
cherchent dorénavant une plus grande reconnaissance de leur métier et plus de possibilités de
manœuvre. Les revendications en ce sens ne vont pas manquer et en 1987, les artisans
pêcheurs se regroupent en un vaste mouvement autonome le Conseil National de la Pêche
Artisanale (CNPS) pour défendre leurs intérêts. Des comités locaux se mettent en place au
niveau de chaque centre de débarquement de la côte, et très critique, le mouvement s’intéresse
à la gestion du secteur et aux accords de pêche signés par l’Etat. Désireux de contrecarrer la
montée en puissance du CNPS, l’Etat s’immisce dans l’organisation des professionnels de la
pêche en créant en aout 1990 à Joal la Fédération Nationale des GIE de pêcheurs au Sénégal
(FENAGIE). Dotée de moyens de l’Etat, la FENAGIE se positionne comme un mouvement
économique et apolitique.
C’est dans ce contexte que vont se mettre en place diverses organisations sectorielles
d’acteurs, chacune voulant à se positionner face à l’administration. En 1996 nait l’Union
Nationale des GIE de Mareyeurs du Sénégal (UNAGIEMS), qui sera suivie en 2002 de la
Fédération Nationale des Mareyeurs du Sénégal (FENAMS). Les micro- mareyeuses et les
femmes transformatrices s’organisent au sein de la Fédération Nationale des femmes
transformatrices et des Micro- mareyeuses du Sénégal (FENATRAMS) en 2002. Conscients
de la dispersion des actions dans un moment où les enjeux autour de la pêche artisanale
deviennent cruciaux, ces mouvements associatifs nationaux s’uniront au sein d’une grande
organisation le Conseil National Interprofessionnel des Pêcheurs au Sénégal (CONIPAS) en
2003 aidés en cela par le Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux
(CNCR).
152
IV-3-2-1. Vers des instances de proximité : l’envol des organisations locales et des cadres
unitaires
Les organisations nationales ont amorcé un important changement dans le devenir de la pêche
artisanale en créant des arènes de discussion avec l’Etat. Néanmoins depuis quelques années
on assiste à un essoufflement de ces institutions qui rencontrent des difficultés au niveau:
• de leur ancrage local où elles rencontrent une faible masse d’adhésion car les
populations à la base ne se reconnaissent pas dans les actions menées
• de leur engagement dans les grands enjeux de la pêche artisanale (accords de pêche,
gestion durable…). Sur ce point leur positionnement politique reste encore peu
clairement défini
Ces carences ont entrainé un repli de la part des acteurs de base qui évoluent désormais en
« interne ». Beaucoup de mouvements associatifs se sont mis en place dans les différents
centres de pêche afin d’initier des structures plus proches de leurs réalités quotidiennes (la
recherche de financement, de matériels, de débouchés). Désormais et de plus en plus, les
organisations nationales se voient supplantées par des unions locales ou par un GIE
interprofessionnel qui évoluent à une échelle locale et qui se posent en véritables
interlocuteurs avec l’Etat à travers son organe décentralisé, le service des pêches.
153
Tableau 7: Présentation et statut des différentes organisations présentes à Guet Ndar
Dénomination de l’organisation Nature de l’organisation Date de
création
154
revenus et des conditions de travail des acteurs, la défense de leurs intérêts, un financement
durable ou encore l’appui de l’Etat.
Toutefois, on remarque une profonde dissension au sein des mouvements professionnels. La
majorité des sections locales est contestée par les populations. Celles-ci préfèrent le plus
souvent adhérer dans les associations et groupements qui totalisent ainsi 52% des
organisations professionnelles contre 20% pour les grandes instances syndicales comme le
CNPS, FENAGIE/ Pêche, FENATRAMS… Cette tendance à la hausse d’entités et
d’instances de revendications à une échelle plus localisée se trouve dans le fait que les
grandes organisations nationales ne répondent plus aux attentes des populations et sont
minées par la non légitimité des leaders, l’absence de renouvellement des instances et le flou
dans lequel les actions y sont menées.
La floraison d’initiatives locales est néanmoins loin d’être bénéfique pour une action
concertée de l’ensemble du secteur. Etant pour la plupart issue de dissidences, elles sont
confrontées à d’énormes difficultés de financement et de moyens pour leur fonctionnement ce
qui hypothèquent leur autonomie et leur pérennité. Les fonds sont entretenus sporadiquement
grâce à la vente des cartes de membres, la contribution des leaders, et cotisations des
membres. Les partenaires existants comme la JICA, la Coopération espagnole, la Coopération
Française préfèrent encore soutenir les grands mouvements associatifs qui ont une plus grande
visibilité et un appui de l’Etat.
Par ailleurs, bien que dénonçant le flou autour de la gestion des sections locales, les
associations et GIE continuent de fonctionner sous le même schéma. En effet, si de l’extérieur
elles présentent un statut moderne, toutes ces unions gardent une base traditionnelle
coutumière et une logique populaire qui font que les membres élus ne le sont pas
démocratiquement mais par un jeu d’alliance qui s’éloigne souvent des préoccupations des
acteurs à la base.
Enfin, l’un des handicaps majeurs qui frappent les pans forts du mouvement associatif Guet-
Ndarien est que de plus en plus la population locale les considèrent comme manipulés et
véhiculant des idéologies exogènes venant de l’Etat, des ONG et autres bailleurs en présence
à l’instar de gestion des ressources, conservation, protection de l’environnement et s’éloignent
de leurs problèmes quotidiens (recherche de financement, amélioration de leurs conditions de
travail…)
155
Conclusion partielle
L’objectif visé dans ce chapitre fut de comprendre l’organisation et évolution d’une des plus
importantes communautés de pêcheurs en Afrique de l’ouest à savoir les Guet-Ndariens.
Ainsi, nous avons pu voir que cette société littorale s’est appuyée sur de fortes dynamiques
internes et a su mobiliser à son avantage les différentes initiatives promues tant par la
puissance métropolitaine que par le pouvoir moderne. Elle a par ailleurs, su exploiter selon
ses besoins les cadres de régulation et de coordination sans pour autant véritablement remettre
en cause ses pratiques de la mer. Une caractéristique qui contribuera à l’opposer aux pêcheurs
autochtones et à créer des territoires de migrations divers.
156
CHAPITRE V : DES ESPACES MARITIMES AUX
TERRITOIRES DE PECHE DES MIGRANTS
GUET-NDARIENS.
Introduction partielle
Dans le domaine maritime, la notion d’espace est omniprésente. Pendant longtemps, la mer
considérée comme inépuisable parait vaste et accueillante pour tous et pour tous les usages.
Cette conception sera toutefois remise en cause vers le 14e siècle avec le développement de la
navigation qui impulse le processus de la colonisation ainsi que par la vulnérabilité croissante
et constatée des ressources. Ceci pousse à remettre en question le libre accès. Il importe à
partir de ce moment aux Etats côtiers de sécuriser leurs zones côtières. Progressivement, le
concept de mer territoriale est lancé comme « extension défendable du continent ». Une
longue évolution s’en suit et aboutit à une double considération. D’une part la promulgation et
l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer en 1982 qui subdivise
juridiquement la mer, et d’autre part l’élaboration d’une vision plus écologique travers la
notion d’écosystème qui est une autre manière de conserver les espaces marins.
157
1973, le Sénégal adopte une loi n°76-54 du 9 avril 1976 qui fixe la largeur de ses eaux à 150
milles marins61. Cette loi fait suite à l’incapacité de la Commission Internationale à mettre en
place un droit de la mer imposé à tous et qui organise équitablement l’exploitation des
ressources marines. De plus, le gouvernement de l’époque cherche à protéger ses eaux et ses
populations maritimes de la venue progressive de bateaux étrangers mieux pourvus en
moyens. L’adoption de la Convention de Montego Bay oblige l’Etat en article 3 à revoir cette
délimitation. La loi n°85- 14 du 25 février 198562 ramène la mer territoriale à 12 milles tandis
que la zone contiguë est de 24 milles et le plateau continental à 200 milles mesurée à partir de
la limite extérieur de la mer territoriale.
Tableau 8: Spécificités du zonage maritime selon la Convention des Nations Unies sur le droit
de la mer (modifié de Tabarly, 2006)
spécificités Largeur Caractéristiques
zonages
Mer territoriale La largeur maximale est Le pays jouit de droits souverains égaux à ceux dont il dispose
fixée à 12 milles sur son territoire terrestre et sur ses eaux intérieures. Ils
nautiques. s'exercent sur la nappe d’eau ainsi que sur le fond, le sous-sol
et l’espace aérien sur jacents sur lesquels s'applique
l'ensemble de ses lois et règlements. Il doit y autoriser le
passage de tous les navires et il réglemente toutes les
utilisations et en exploite toutes les ressources.
Zone contiguë Une largeur maximale qui C'est un "espace tampon" sur lequel l'État côtier n'exerce pas
peut s'étendre jusqu'à 24 sa pleine souveraineté, mais a le pouvoir d'appliquer des droits
milles des côtes. (droits de douane et de police, droits de poursuite et
d'arrestation dans le cadre de la lutte contre les stupéfiants,
contre le trafic d'immigrants illégaux et les fraudes fiscales et
douanières).
Plateau continental Il s'agit du prolongement Le potentiel de ressources du plateau continental peut être
considérable avec des richesses principalement halieutiques
d'un continent sous la mer et énergétiques et les pays considèrent que cet espace est le
prolongement naturel de leur territoire terrestre.
à des profondeurs
excédant les 200 mètres.
ZEE Le pays côtier fixe C’est la zone dont l'État riverain peut exploiter toutes les
ressources économiques qui est définie par l'article 76 de la
arbitrairement la largeur, Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM)
qui ne peut toutefois être qui cite que le pays a "des droits souverains aux fins
61
Queneudec J.P. 1977, « Chronique du droit de la mer », in Annuaire du Droit Français, vol 23, N° 23 pp730-
744
62
In la Législation des pêches sénégalaises, Loi n° 85-14 du 25 février 1985 portant délimitation de la mer
territoriale, de la zone contiguë et du plateau continental
158
supérieure à 200 milles d'exploration et d'exploitation, de conservation et de gestion
des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, des
mesurés à partir de la eaux sur jacentes aux fonds marins, des fonds marins et de
leur sous-sol, ainsi qu'en ce qui concerne d'autres activités
ligne de base.
tendant à l'exploration et à l'exploitation de la zone à des fins
économiques, telles que la production d'énergie à partir de
l'eau, des courants et des vents". Il a "juridiction en ce qui
concerne la mise en place et l'utilisation d'îles artificielles,
d'installations et d'ouvrages, la recherche scientifique marine,
la protection et la préservation du milieu marin"
Plateau continental étendu La marge continentale L'État côtier doit contribuer à un système de partage des
revenus tirés de l'exploitation des ressources minérales au-
s'étend au-delà de 200 delà de la limite des 200 milles, gérés par l'Autorité
internationale des fonds marins.
milles, les États peuvent
milles marins.
Espaces maritimes internationaux Eaux internationales et Ils ont été reconnus par l'Assemblée générale de l'ONU
comme "patrimoine commun de l’humanité".
fonds des mers et océans
correspondants qui
zones précédentes.
Haute mer Elle débute au-delà de la Il y a une liberté de navigation, de survol, de la pêche, de la
Zones internationales des fonds marins Elle débute où prennent La Zone échappe à toute appropriation et doit être uniquement
fin les marges utilisée "à des fins exclusivement pacifiques" et exploitée
"dans l’intérêt de l’humanité tout entière". Si l’appropriation
continentales. nationale des ressources de la Zone est interdite, la
Convention instaure un régime d’appropriation collective à
travers l’Autorité internationale des fonds marins qui agit pour
le compte de l’humanité tout entière, par l’intermédiaire d’un
organe spécifique, l’Entreprise.
159
Afin de mieux sécuriser sa mer, et dans une optique d’équité, le Sénégal adoptera par la suite
une loi qui délimite les zones pour chaque type de pêcheries surtout celles ayant un caractère
industriel. Cette loi sera matérialisée par le décret n°76- 89 du 2juillet 1976 autorisant ainsi la
pêche sardinière, chalutière et thonière et affectant à chaque pêche un espace bien précis.
Cependant, l’évolution des stocks en inadéquation avec les nouvelles techniques de pêche et
le comportement de certaines espèces entrainera la révision de cette loi. Il s’agit aussi par
cette loi de réduire les conflits sociaux qui apparaissent entre pêche artisanale et pêche
industrielle. Le décret n° 87- 1045 du 18 aout 1987 portant application du Code de la Pêche
Maritime relatif aux zones de pêches modifie en substance les zones affectées aux navires
détenant une licence. Ainsi considérant ses trois frontières maritimes avec la Mauritanie, la
Gambie et la Guinée Bissau ces délimitations sont respectivement :
• pour la pêche sardinière jaugeant jusqu’à 250 tonneaux de jauge brute : 3milles, 12
milles et 6 milles tandis que pour celle dépassant cette capacité elle est de 12 à 25
milles
• pour les chalutiers pélagiques la délimitation est de 20 milles contre 12 milles pour les
palangriers de fonds
• pour les chalutiers de fond de pêche fraîche de moins de 300 tonneaux de jauge brute
et les chalutiers de fond congélateurs de moins de 250 tonneaux de jauge brute, les
limites se situent au-delà de 6 milles en zone mauritanienne et en zone Gambienne, 7
milles vers la Guinée Bissau. Pour les autres chalutiers elle se situe au-delà de 12
milles marins63.
Suite à ce décret, une distinction est établie entre les aires de pêche réservées à la pêche
industrielle et celle artisanale qui verra son espace généralement comprise entre 6 et 7 milles.
63
In la Législation des pêches sénégalaises, Décret n° 87-1045 du 18 août 1987 portant application du Code de
la Pêche maritime et relatif aux zones de pêche.
160
grands écosystèmes marins et de bassins versants maritimes se mettent en place. L’espace et
la ressource sont vus comme une unité à gérer de manière rationnelle et systémique. Une
vision relayée par la Conférence des Nations Unies pour l’environnement et le
Développement (CNUED) en 1992 qui prône ainsi une conservation des espaces marins et qui
sera également appliquée par l’Etat du Sénégal.
Au travers de normes internationales, l’espace marin sénégalais devient un domaine qui, bien
que sans frontières visibles, se construit dans le temps et dans l’espace. Une construction plus
visible au sein des populations locales qui indépendamment de l’établissement des règles
institutionnelles vont se façonner leur propre espace halieutique. Multidimensionnel et
approprié, cet espace se définit selon les usages qui en sont faits et porte les stigmates de la
société en présence. En ce sens, les pêcheurs artisanaux de Saint-Louis, qui sécrètent leur
propre vision et appropriation de la mer, montrent une spatialisation maritime bien spécifique
En géographie, l’espace marin est devenu un vaste sujet d’étude. Les travaux illustratifs de
J.P. Corlay sur l’espace halieutique le présentent comme « des entités spatiales structurées
par les systèmes de pêche, à la fois support physique des activités halieutiques, produit des
pratiques et représentation des sociétés littorales et enfin enjeux et donc source de conflits
entre communautés pour le contrôle des ressources halieutiques ». Poussant plus loin son
analyse, Corlay articule alors l’espace halieutique en trois pôles : un espace de production qui
est déterminé par les prélèvements c'est-à-dire les zones de captures, un espace structurant
défini par le lieu de mise à terre des captures et enfin l’hinterland qui se rattache à l’espace de
distribution et de commercialisation.
Ici encore, l’espace maritime se présente comme un système pluriel où chaque partie est
soumise à un usage qui peut être collectif ou individuel. La mise en place d’un usage suppose
161
une appropriation de cet espace, c'est-à-dire l’installation et de développement de rapports
sociaux et de dynamiques. Cet état pousse à considérer l’espace sous le prisme de ses
occupations, de ses usages, sous ses formes de production et de détournement, de valorisation
et de marquage ou inversement de stigmatisation (Ripoll et Veschambre, 2005). Dés lors plus
qu’un espace, le géographe parle de territoire au sens où l’appropriation s’accompagne d’une
projection de soi dans toute sa dimension symbolique et identitaire et donc met en avant une
appartenance.
Le territoire de pêche au Sénégal devient intéressant à étudier en raison des usages qui y
coexistent avec d’une part la pêche industrielle qui a son espace de production et d’autre part
la pêche artisanale qui est le fait de diverses communautés de pêcheurs. Le système
halieutique parait donc multiple avec de chaque coté des évolutions variables dans le temps et
dans l’espace. Dans quel cadre s’insère dés lors l’analyse du système artisanal ? Pour sa part,
Cormier Salem (1995, a) considère le système artisanal à travers le terme d’espace halieutique
qu’elle décrit comme « une entité spatiale structurée par des systèmes d’usages multiples
des ressources aquatiques ». Cette définition sous entend la présence d’une ressource
plurielle, de différentes techniques et de divers acteurs pour lesquels la pêche peut être une
activité première et donc exclusive. Elle note que c’est le cas pêcheurs artisans ; l’activité peut
être secondaire c'est-à-dire pratiquée avec l’agriculture ou l’élevage comme pour les paysans-
pêcheurs.
Dans le contexte sénégalais, en dépit d’une relative uniformisation des techniques de pêche, il
s’avère que les logiques d’actions et les modes d’appropriation seront alors très différents
selon la communauté considérée.
Qu’en est il donc de la société Guet-Ndarienne, pour laquelle la pêche est une activité
exclusive ? Sur quelles bases comprendre et analyser son espace halieutique ?
Au cours du chapitre précédent, nous nous sommes attelés à démontrer comment cette
communauté s’est forgée une identité maritime et se définit en adoptant un certain nombre de
référents communs. A présent, nous verrons de quelle manière cette construction identitaire
est mobilisée par le groupe pour s’arroger une utilisation de l’espace dans des milieux
complexes et diversifiés.
162
V-2-1. Le territoire du migrant, entre accès et appropriation
Le territoire du pêcheur Guet-Ndar de Saint-Louis se présente en une succession d’espaces
éclatés dont la couverture se déploie au delà de la juridiction nationale sénégalaise.
64
Magrin M. et Seck Sidy M. « la pêche continentale en sursis ? » Géocarrefour (en ligne) vol 84/ 1- 2, juin
2012, in Les grands projets hydrauliques et leurs dérives, pp 55- 64
163
V-2-1-2. Les modes d’appropriation
La socialisation de l’espace maritime des Saint-Louisiens se lit au travers des formes
d’occupation. Celles-ci sont fonction de l’unité de pêche qui organise son activité selon son
engin de pêche, son embarcation et sa capacité de mobilité entre autres. La mobilité de l’unité
de pêche est importante dans l’appropriation qui se fait autour de la zone de pêche, elle est
illustrée par la distance et le temps déployé durant la sortie de pêche. En ce sens, trois type de
sorties sont développés comme stratégies d’accès à la ressource :
- La sortie quotidienne : La pirogue effectue généralement une sortie en mer avec un
rayon d’action pouvant aller jusqu’à quelques dizaines de kilomètres, entre 30 et
50km. Cette forme d’occupation est pratiquée par toutes les formes de pêche (ligne,
filets, sennes…).
- La sortie marée : elle peut durer deux à douze jours voire un peu plus. Ce mode
d’exploitation est facilité par l’usage des pirogues glacières apparues dans les années
1970. La sortie marée qui se déroule sur un rayon d’action important, parfois plus de
500km, permet ainsi à l’équipage une plus grande mobilité entre plusieurs zones de
pêche. Elle est pratiquée aussi bien par la ligne simple que par la palangre.
- La sortie par bateau ramasseur : elle est le fait des bateaux chalutiers qui emploient le
temps d’une campagne de plusieurs mois de nombreuses embarcations artisanales. Ces
dernières, composées de petites pirogues utilisant la ligne, sont dirigées vers la Sierra
Léone ou la Guinée où elles effectuent des pêches quotidiennes pour le compte du
bateau étranger. Ce type de sortie a participé à étendre les aires de pêche des Saint-
Louisiens qui les exploitent à leur tour au cours de sorties marées.
Ces sorties s’accompagnent d’une organisation qui permet à la pirogue d’être autonome sur le
lieu de pêche. Elles sont également adaptées aux besoins du moment du pêcheur et aux
contraintes de son environnement. En investissant son espace halieutique, le migrant
développe un corpus de représentations des pratiques qui édifient sa territorialité. Une
territorialité que nous analyserons à travers deux groupes de pêcheurs, les senneurs et les
ligneurs.
164
une « relation culturellement vécue entre un groupe et une trame de lieux hiérarchisés et
interdépendants, dont la figure au sol constitue un système spatial, autrement dit le
territoire ».
La socialisation des espaces maritimes artisanaux font l’objet d’une mise en valeur
technologique spécifique.
65
Selon le service régional de pêches de Saint- Louis, 2012
165
au danger encouru lors de la traversée de la brèche, les sorties nocturnes ne se font pas en
période de mer agitée à partir de 17h 30.
En termes de connaissances sur le milieu et de la pratique, selon l’avis des pêcheurs, la
technique ne nécessite pas une main d’œuvre qualifiée. Mais il est important que le capitaine
ait une certaine expérience. En effet, il doit avoir une bonne connaissance du comportement
des poissons. Par exemple en ciblant le mulet, le pêcheur opère souvent à une augmentation
de la taille du filet (600m) en raison de la rapidité du poisson qu’il faut rapidement encercler.
Alors que dans le cas de la sardinelle c’est tout le contraire l’espèce est moins rapide, mais le
halage du filet devient plus laborieux car le poisson ayant tendance à se diriger vers le bas du
filet et donc à s’échapper. Il doit aussi être capable de vite repérer les bancs. Le frétillement à
la surface de l’eau, la présence d’oiseaux ou le scintillement émis par le poisson et qui est
visible pendant une pêche nocturne sans lune sont des indicateurs à prendre en compte.
Concernant le fonctionnement de l’unité, le personnel est assez important, jusqu’à une
trentaine répartie autour d’une aide à terre, de 5 à 10 personnes, qui se charge d’organiser les
sorties, de débarquer le poisson, de transporter le matériel et parfois de la vente du produit. Le
personnel embarqué est plus nombreux (20 marins) utile pour l’encerclement et le halage du
poisson. On distingue la hiérarchisation suivante : les pêcheurs expérimentés, les aides
familiaux et les apprentis (débutants n’appartenant pas à la sphère familiale). Le capitaine de
la pirogue a, pour sa part, en charge l’organisation autour de la pirogue c'est-à-dire les frais
qu’impliquent les sorties de pêche : le carburant, la nourriture, les dons66, l’entretien de la
pirogue, du moteur et des filets…
66
Chez les pêcheurs, une petite partie des captures appelée « neeran » est destinée aux femmes et aux
personnes démunies. Celles-ci pourront à leur tour revendre ou consommer le produit.
166
V-2-2-1-2. Le diagnostic socio-économique
La senne tournante peut être considérée comme un engin semi industriel. Les coups de pêche
permettent un débarquement estimé entre dix tonnes. C’est une technique qui exige beaucoup
de main d’œuvre et de moyens financiers. Les pêcheurs enquêtés affirment ne pas avoir
recours à un financement extérieur comme les banques en raison des taux d’intérêts qui sont
élevés avec des délais de remboursement courts ; ou les mutuelles de crédit dont les prêts sont
jugés faibles par rapport aux besoins. La plupart d’entre eux s’autofinancent soit entièrement
soit avec l’aide d’un parent ou d’un mareyeur. Dans le premier cas, le propriétaire exerçait
une autre technique (filet dormant, ligne…) durant de nombreuses campagnes vers Joal,
Cayar et vers la Mauritanie, a accumulé une épargne suffisante et dispose d’un équipage déjà
fidèle pour se lancer dans l’activité de la senne. Cependant, vu le cout de l’investissement, il
peut se contenter d’une pirogue et d’un moteur pour débuter son activité, la taille du filet est
également modeste (200 à 400m).
Le second cas de figure concerne les senneurs migrants qui bénéficient de l’aide d’un
mareyeur mauritanien qui finance la totalité de l’unité et des frais induits.
Ces couts ne prennent pas en compte les autres postes de dépenses auxquels le pêcheur doit
faire face et qui varient selon l’activité de l’unité. Parmi ceux-ci, le carburant constitue la
charge la plus importante bien qu’il soit subventionné pour les pêcheurs détenant un permis
de pêche. La nourriture, les frais d’entretien de la pirogue représentent des charges tout aussi
lourdes.
167
Afin d’amortir le prix de l’investissement, le système de rémunération mis en place introduit
une part sur l’ensemble du matériel pour assurer et renforcer l’entretien. Ainsi, après avoir
défalqué les frais relatifs à la nourriture, carburant et dettes, le partage se fait en trois parts :
une part est affecté au filet (en raison de son coût), les 2/3 sont affectés entre le matériel
(moteurs et pirogues, une part chacun) et les pêcheurs quelque soit le nombre. Notons
cependant qu’entre travailleurs la somme perçue n’est pas la même, le débutant reçoit souvent
la moitié de ce que gagne un pêcheur expérimenté. Ce système de partage permet au
propriétaire de récupérer plus de la moitié des gains (filet, moteur et pirogue). Il existe aussi
des variations selon que l’unité soit familiale ou non, migrante ou non,… On voit
l’importance qu’occupent la pirogue et le matériel au sein de ce système car ils sont vus
comme les garants de l’activité de pêche, alors que les pêcheurs sont souvent vus comme
instables du fait de leur enrôlement.
168
Tableau 10: nomenclature des lignes à Guet-Ndar et types de sorties
Nom Signification du nom Caractéristiques Types de sortie
Caas bu sew caas : fil de nylon fil de faible épaisseur Quotidienne/ marée
monofilament,
transparent
gu sew : qui est fin
Les Guet-Ndariens ont développé autour de la ligne diverses techniques qui renvoient
chacune à des pratiques bien définies. Devant cette diversité nous avons choisi de nous
intéresser à deux types de lignes à savoir la ligne simple et la palangre.
Les deux techniques s’utilisent principalement dans les zones à roches où l’on trouve les
poissons à haute valeur commerciale (barracuda, mérou, dorade, pageot, pagre…). La ligne a
de tout temps eu la réputation d’être l’une des techniques les plus difficiles, ce qui confère à
son utilisateur l’aura d’un pêcheur confirmé. De plus, elle montre une grande flexibilité, le
169
pêcheur peut l’utiliser en combinant diversement ses engins au cours de ses sorties. La
palangre cible les mêmes espèces que les lignes normales. C’est un engin passif et moins
contraignant dans sa manipulation. Il a plus de succès mais suscite aussi beaucoup de critique
de la part des ligneurs simples qui la considère comme un engin nocif au même titre que le
filet dormant.
Pouvant être pratiquée de jour comme de nuit, on distingue les sorties quotidiennes et les
sorties marées de deux à quinze jours.
En sortie quotidienne, le temps en mer est relativement court. Les pêcheurs ligneurs
distinguent ainsi :
• Les sorties appelées ngét fanaan : ce sont des sorties nocturnes, le départ à lieu aux
environs de 17 heures et le retour s’effectue au petit matin généralement vers 6heures.
• Les sorties de jour ou ngét bethieuk avec un départ à 6 heures du matin et un retour
aux environs de midi
• Les sorties en après midi ou ngét jank durant lesquelles le pêcheur se rend en mer vers
14 heures pour revenir avant 20 heures.
D’après, les pêcheurs ces sorties sont fonction de l’espèce recherchée, et pour laquelle il est
important de connaître son comportement.
Les sorties quotidiennes sont le plus souvent effectuées par les pirogues de petite taille dont la
longueur se situe entre 3 et 8 mètres et sont propulsées par voile ou par pagaie. A Guet-Ndar,
la forte barre et l’éloignement croissant des lieux de pêche obligent à l’utilisation de moteur
avec une puissance d’au moins 25 CV. Les pirogues sans moteur sont plus présentes à Cayar
et sur la petite côte où les eaux marines sont moins instables. Le personnel requis dépend
également de la taille de l’embarcation. Aussi ne dépasse t- il pas un effectif de quatre marins.
Nous notons cependant que pour les pirogues sans propulsion mécanique il est, le plus
souvent, de deux marins.
Les sorties de prés de quinze jours concernent les pirogues de grande taille c'est-à-dire celles
entre 10 et 20 m. Elles sont appelées pirogues glacières (lignes glacières et palangres
glacières). Ce type d’embarcation a constitué une grande évolution pour les ligneurs. En effet,
afin de maximiser leur temps de séjour en mer, les pêcheurs ont incorporé vers les années
1977, une caisse isotherme, amovible de fabrication artisanale à la pirogue. Cette caisse
permet ainsi de garder le poisson et les appâts au frais grâce à l’ajout de glace et de copeaux.
Cette pratique est bien plus lourde que la ligne normale car nécessitant un équipage assez
nombreux pouvant aller jusqu’à une douzaine de pêcheurs, un moteur d’une puissance de 40
CV. Elle implique aussi des frais en glace et en carburant plus élevés du fait de l’éloignement
170
des zones de pêche. Elle répond davantage aux besoins des pêcheurs qui se rendent en
campagne vers des centres de la petite côte ou vers les pays voisins.
171
V-2-2-2-2. Diagnostic socio-économique
Le cout de l’unité de pêche est en relation avec le type de sortie effectué. Pour les pirogues de
petite taille spécialisées dans la pêche de jour, le cout est variable le mode de propulsion
intervenant. Cependant les investissements se situent entre 300 000 FCFA et 2 millions de
FCFA. Le cout abordable n’entraine pas de sollicitation envers un mareyeur, et la haute valeur
commerciale des espèces débarquées, jusqu’à 40 kg débarqués, permet au propriétaire de
rentrer dans ses fonds et d’être assez autonome financièrement.
Les dépenses importantes sont plus le fait des pirogues glacières et qui avoisinent facilement
les cinq millions d’investissement, nonobstant les charges plus lourdes lors des campagnes
(nourriture équipage, appâts, carburant, glace, entretien et réparation du matériel…). De ce
fait les pêcheurs de lignes glacières ont recours à un mareyeur qui les préfinance et sert
d’intermédiaire avec les usines de transformation ou d’exportation de produits frais. L’intérêt
du mareyeur trouve aussi écho dans la quantité assez élevé des produits débarqués. En effet
pour une marée de longue durée le pêcheur peut capturer jusqu’à plus d’une tonne contre 200
kg pour une marée de courte durée (environ 4jours).
Dans le système de rémunération les différences s’observent également. Ayant moins de frais,
les lignes simples effectuent un partage équitable entre les membres de l’équipage et le
matériel, c'est-à-dire une part chacun. Pour les pirogues de marée, un 1/3 est affecté au
matériel et le reste est divisé en part égale entre les marins.
172
Fig. 17:: Localisation de la commune de Cayar (Source : site internet [Link])
[Link]
173
développement économique local. Cependant, la commune reste encore fortement ancrée dans
sa tradition avec le maintien du chef de village descendant de la famille fondatrice qui
représente l’autorité morale et coutumière et qui bénéficie de la reconnaissance et du respect
de la communauté.
174
Fig 18: Carte bathymétrique du plateau continental montrant la fosse de Cayar (Source :
Ruffman, Fall M., 1986).
De plus, la fosse a un rôle bioécologique important entrainant la biodiversité des eaux et une
sédentarisation des espèces halieutiques.
halieutiques
Tout comme l’agriculture, la pratique de la pêche à Cayar fut de subsistance. Les populations
autochtones ne montrèrent pendant longtemps qu’un intérêt modéré envers la mer, d’autant
les moyens d’investigation étaient sommaires (canots à rames et voile).
). Enclavé au milieu des
dunes, le village n’attire pratiquement
pratiquement personne. Il faudra attendre les travaux de construction
de routes goudronnées pour que le village se libère de son autarcie.
175
rapprochement entre les deux communautés se fera lentement avec la sédentarisation de
certaines familles Guet-Ndariennes qui acquièrent des parcelles auprès du chef de village, et
par la diffusion et le partage de pratiques halieutiques.
La dynamique de la pêche s’intensifiera avec la venue de plus en plus importante de Guet-
Ndariens qui sous l’influence des politiques d’alors, disposent d’unités pouvant explorer plus
en avant la mer. Cayar voit arriver en plus des migrants Saint-Louisiens de nouveaux acteurs
(mareyeurs, femmes transformatrices), des ruraux du bassin arachidier (Thiès, Louga,
Diourbel). Le développement de l’infrastructure routière facilite la circulation des produits
halieutiques, d’autant que des marchés locaux à forte demande s’ouvrent à proximité avec
Dakar, Rufisque…
L’importance de Cayar en tant que centre de pêche est tributaire de la forte présence des
Saint-Louisiens qui détiennent la majorité du parc piroguier surtout en période de campagne.
Grâce à eux, Cayar s’engage dans une économie maritime à grande échelle et les populations
autochtones deviennent des paysans- pêcheurs à prés de 60%. Toutefois la main mise des
pêcheurs allochtones reste prégnante. Selon une étude de l’USAID/ ComFish fait en 2013 il
est estimé qu’en forte saison de campagne c'est-à-dire de novembre à juin le nombre de
pêcheurs avoisine les 4136 dont 66% de migrants, contre 2500 en basse saison entre juillet et
octobre.
Tableau 11: Répartition de l’armement piroguier selon la provenance et la technique à Cayar
en 2013
P. L.
Janv. Fév. Mars Avril Mai Juin Juillet Août Sept. Oct. Nov. Déc. Total
LM 195 224 260 205 321 125 122 110 125 105 141 202 2135
V 30 27 35 26 22 24 30 26 18 18 19 30 305
ST 22 20 21 22 22 15 15 15 17 15 35 24 243
Total 247 271 316 253 365 164 167 151 160 138 195 256 2683
P.E.
LM 155 221 225 398 372 75 50 40 85 50 45 124 1840
V 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
ST 36 21 25 17 20 5 4 2 2 6 4 22 164
Total 191 242 250 415 392 80 54 42 87 56 49 146 2004
TG 438 513 566 668 757 244 221 193 247 194 244 402 4687
PL : pirogues locales et PE : pirogues étrangères
Technique : : à ; : ; :
Source : Service Départemental de la Pêche et de la Surveillance de Cayar, 2013
176
De plus, Cayar est un site reconnu où contrairement à Guet-Ndar,, les techniques sont
relativement peu nombreuses mais témoignent aussi d’une spécialisation choisie. En effet,
Cayar constitue l’un des rares centres où les pratiques de pêche sont régulées et orientées vers
les espèces à haute valeur commerciale. Ainsi, les pêcheurs à la ligne ciblent des espèces
comme le mérou, le poule ou encore la ceinture qui connaît une période de forte production
entre janvier et juin.
Avec un parc de 1800 pirogues dont 1200 opérationnelles, on y retrouve principalement la
ligne et la palangre. La senne tournante est utilisée dans une faible mesure alors que la senne
de plage et le fusil de chasse occupent une population de pêcheurs très peu importante.
Palangre
29,55%
Ligne simple
69,37%
Cependant, cette spécialisation des engins est fluctuante dans l’année et est conditionnée par
la présence de migrants en campagne. La figure ci-dessous
ci dessous permet d’apprécier l’évolution des
techniques durant l’année 2011
177
700
600
500
400
Ligne à main
300
Voile
200 Senne tournante
100
Fig.20 : Evolution des techniques de pêche à Cayar en 2011 (Source : A. Seck, 2014)
L’adoption de certaines techniques et la sélectivité exercée sur les espèces permettent aux
Cayarois d’imposer des prix compétitifs. Aussi, devant l’augmentation des revenus liés à la
pêche, certains Cayarois se livrent à la pêche à plein temps, ils se forment auprès des Saint-
Louisiens et effectuent de courtes migrations vers d’autres centres de pêche (Mbour) en morte
saison. Aujourd’hui l’impact de Cayar se ressent dans l’économie de pêche nationale car
assurant en 2008 16% de la production soit 51000 tonnes correspondant à une valeur
commerciale de huit milliards de FCFA.
178
C’est dans ce cadre que les migrants Sénégalais vont s’approprier la mer mauritanienne et en
faire l’une de leurs principales destinations.
Les pêcheurs de Ndiago vivant à prés de 500 km de Nouadhibou furent les premiers à
explorer les eaux maritimes avant d’être rejoints par les pêcheurs Guet-Ndariens de plus en
plus nombreux.
La venue saisonnière des pêcheurs migrants contribue à lancer l’activité maritime.
L’expansion est notable avec l’augmentation du nombre d’embarcation qui passe en 1980 de
600 à 3600 en 2004 dont 2200 sont en activité régulière et pratique la pêche sélective.
Aujourd’hui le littoral subit une véritable modification socio- spatiale avec l’implantation des
secteurs suivants :
- La zone du nord qui comprend Nouadhibou et la Gouera : elle centralise grâce au port
de Nouadhibou une part déterminante de l’activité de pêche tant industrielle que
piroguière. Cette dernière est d’ailleurs fort bien représentée par les nombreuses
embarcations qui pour la plupart ont adopté le style de pirogue sénégalaise. Les Saint-
Louisiens comme à leurs habitudes s’y ont créé des campements qui sont surement à
l’origine du quartier de Tcharka, où l’on retrouve des populations venues de l’intérieur
de la Mauritanie, des Maliens, des Sierra- Léonais… l’activité de pêche s’est
également développée avec les mareyeurs et les usines de transformation de poisson.
- Les villages d’Imraguens : exerçant entre le Cap Timiris et le Banc d’Arguin, cette
population s’est fait une spécialisation du filet d’épaule et utilise surtout des
embarcations faites de lanches à voile. Ils ciblent principalement la courbine et le
mulet. Bien que fermés sur eux mêmes, les Imraguens commencent à subir l’influence
des pêcheurs Sénégalais et opèrent à une modification de leur unité de pêche avec des
embarcations faites en bois.
- La région de Nouakchott et la zone au sud du Cap Timiris : elle comprend différents
sites de pêche dont certains saisonniers comme le point kilométrique (PK) 211,
PK121, PK105, d’autres sont permanents comme le PK et le PK28. La pêche y est
pratiquée par ressortissants de la CEDEAO dont les Sénégalais, les Ghanéens, les
Maliens. Leur présence ainsi que l’installation progressive d’infrastructures de
circulation des produits vers les marchés locaux font de Nouakchott un pole de pêche
artisanale en croissance.
179
La figure ci-dessous illustre les secteurs dévolus à la pêche artisanale mauritanienne.
Tout comme Cayar, la zone mauritanienne devient très vite un point de convergence des
pêcheurs sénégalais, principalement des Guet-Ndariens. Ces derniers au début de leur activité
maritime n’y font que des excursions ponctuelles. Ne disposant à l’époque que
d’embarcations à voile, ils s’y rendent surtout en période hivernale lorsque le poisson se fait
rare à Saint-Louis et des campements saisonniers s’y établissent épisodiquement. L’assaut se
fera surtout avec l’ouverture d’une usine de transformation par la métropole française et la
motorisation des pirogues en 1950. Les pêcheurs Guet-Ndariens décrivent une aire de
pratique intense autour du littoral mauritanien, encouragés également par la venue de
mareyeurs qui nouent avec eux des contrats saisonniers.
Avec eux, les prémisses d’une pêche piroguière s’amorce en Mauritanie, l’activité attire des
populations de l’intérieur que l’agropastoralisme ne nourrit plus mais aussi d’autres pêcheurs
de la sous régions (Ghana, Mali…). Ils participent à une évolution des techniques de pêches
avec l’introduction de la ligne, de la palangre, du pot à poulpe, du filet dormant et des sennes
(tournante et de plage). Les techniques se spatialisent ; par exemple on note une utilisation
prépondérante de la ligne à Nouakchott de juin à octobre alors que filet dormant est utilisé de
180
novembre à mai. Des mutations sont également opérées dans le parc piroguier avec
l’utilisation de la pirogue en bois, des pirogues plastiques et des vedettes à la place des
lanches à voile.
Cependant la dynamique d’occupation de l’espace chez le Guet Ndarien est surtout régie par
la migration qui est pratique qui assure le contrôle et la pérennité de leur activité et qui est
aussi un processus constamment renouvellé.
181
Fig. 22: les foyers de migrations des pêcheurs en Afrique de l’ouest (Source : A. Seck, 2013).
182
V-3-1-1. Contexte général de la migration des pêcheurs ouest africains
Retracer le contexte des migrations de pêche ne peut se faire sans avoir recours à la
bibliographie d’auteurs tels que Binet (1971), Van- chi Bonnardel (1980) ou encore J.P.
Chauveau (1986). En effet, si l’importance du phénomène a très tôt été soulevée, il faudra
attendre les années 1970- 1980 avec les travaux de ces chercheurs pour avoir un début
d’informations sur les principales caractéristiques ainsi que les intégrations dans le tissu social
et économique. Dans un des travaux commandités67 par la FAO avec notamment le projet
Développement Intégré des Pêches Artisanales (DIPA), Chauveau (1991)68 donne un large
aperçu des mouvements migratoires ouest africains depuis la fin du 19e siècle jusqu'à une
période récente c'est-à-dire vers 1980. D’après l’analyse de l’auteur, les mouvements de
populations parallèles à la côte sont très anciens et ont contribué à mettre en place des espaces
socio culturels communs. Mais ce sont surtout les changements intervenus dans les économies
des différents pays qui vont être le terreau à la mise en place des migrations plus soutenues.
D’une manière générale, c’est vers les années 1880, que les migrations de pêches se
construisent grâce à l’émergence des économies de rente qui se développent sous la houlette
du colon à l’instar du commerce basé sur la gomme arabique ou l’arachide. De même que se
mettent aussi en place des économies plus informelles basées sur de petites exploitations
agricoles. Ces dernières vont aider plus tard à l’implantation des migrations de pêche.
Le deuxième facteur historique de la migration des pêcheurs du Sénégal est sans doute le fait
des politiques coloniales qui se structurent autour de la pêche piroguière. La période d’après
guerre correspond à une dépendance prononcée de la métropole envers les produits
halieutiques qui deviennent une source de matières premières. Des unités de sécheries et de
conservation sont créées avec comme marché principal l’Europe. Leur approvisionnement
intégralement assuré par les pirogues sénégalaises, renforce les migrations des pêcheurs qui y
voient une opportunité de travail. Les Lébous, les Guet-Ndariens et les Niominkas étendent
leur aire plus vers le Sud en direction de la Guinée- Bissau, tandis que la Mauritanie attire un
nombre croissant de pêcheurs Saint-Louisiens avec la mise en place d’une unité de
conditionnement en 1957. En outre, la motorisation généralisée des embarcations en 1958 et
l’utilisation de la senne tournante constituent des technologies qui vont participer à accroitre
l’exploitation de nouveaux fonds de pêche.
184
Tableau 12: Aperçu sur les principales destinations des pêcheurs Sénégalais sur le littoral
ouest africain
Avec les années 1980, qui correspondent à la mise en place des zones d’exploitation exclusive
(ZEE) l’activité des pêcheurs de Guet-Ndar sera quelque peu entravée car conditionnée par
l’obtention d’une licence de pêche tandis qu’au Sénégal apparaissent déjà les premiers
symptômes d’un essoufflement des stocks halieutiques. Les migrations se renforcent alors,
avec une prédilection vers les zones jugées préservées car faiblement exploitées et acquièrent
une dimension nouvelle : la migration ne se limite plus à suivre les espèces mais devient pour
185
les communautés qui l’exercent un moyen de survie dans un contexte de raréfaction de la
ressource.
L’un des aspects déterminant de la pêche migratrice est son caractère saisonnier. Les
déplacements des pêcheurs artisans sont loin d’être aléatoires et révèlent un calendrier précis
basé sur saisonnalité des espèces ciblées. Œuvrant dans une écorégion d’upwelling, les
pêcheurs Sénégalais surtout ceux de Guet-Ndar profiteront du manque d’intérêt des
populations côtières pour la pêche en mer. Ils vont développer une maitrise certaine du milieu
aquatique et de la bio- écologie des espèces marines et affiner leurs modes d’exploitation. La
diversité des types d’habitats, la variabilité dans le cycle de croissance des ressources
marines, le jeu des courants marins (alternance des eaux chaude et des eaux froides), la
maitrise des vents, représentent des données que les pêcheurs ont très vite incorporé dans leur
recherche du poisson. Il est capital pour le migrant de connaître la durée de présence d’une ou
de plusieurs espèces dans sa zone de pêche, sur son comportement, et d’anticiper sur
l’intensité de leurs migrations. L’acquisition de ces connaissances empiriques et sur le milieu
aquatique et sur l’espèce ciblée, va permettre aux pêcheurs migrants de développer un corpus
de savoirs locaux qui sera transmis de génération en génération et assurer en grande partie
leur succès dans la pêche maritime. Ainsi, avec la saisonnalité des espèces, apparait la notion
de « campagne de pêche » qui correspond à une exploitation pleine et exclusive, variable dans
le temps et dans l’espace et pendant laquelle le pêcheur adapte son engin d’exploitation et ses
choix professionnels.
Un autre facteur très influent dans la pratique migratoire est l’intégration de données socio
économiques. La pêche migratrice relativement modérée jusque dans les années 1950- 1960,
va connaître comme nous l’avons souligné, à un véritable bond en avant avec le
développement de l’infrastructure urbaine littorale et l’accroissement de la demande de
186
consommation en poisson. A Cayar par exemple, la mise en place d’un réseau routier va
favoriser la «colonisation » de ce village de pêcheurs- agriculteurs par les Saint-Louisiens et
leur ouvrir de réelles perspectives économiques. Dans le cas particulier des pêcheurs de Guet-
Ndar, ces derniers vont fonder leurs lieux de déplacements sur les possibilités mercantiles
existantes. L’ouverture du marché d’exportation et la demande en produits transformés
représentent des éléments majeurs dans l’intensification des migrations. Les conventions de
Yaoundé en 1963 et celle de Lomé en 1975 confortant le choix sur les espèces à haute valeur
commerciale. Cette recherche du poisson est d’autant plus facilitée par les transformations
technologiques du secteur artisanal qui permettent d’investir les zones de capture reculées et
de réaliser des prises considérables. Les artisans pêcheurs dessinent une carte de migration qui
se fonde également sur la présence de débarcadères, de campements, et sur un réseau social
qui sera le sous- bassement d’une économie informelle (Cormier Salem, 1995). Par ailleurs,
en fonction des besoins des marchés d’exportation, de nouvelles formes de migrations se
développent. Le système de « pêche à marée » par exemple permet de séjourner plus
longtemps en mer. Ce type de sortie contrairement à la sortie quotidienne, non seulement
demande une grande organisation afin de rendre l’équipage indépendant en termes de vivres,
de carburant de conservation de la ressource (glace) ; mais elle étend aussi la zone d’action du
pêcheur qui peut ainsi rapidement changer de lieu et accroître ses captures. La marée à bord
des bateaux étrangers révolutionne les migrations de pêche. Les pêcheurs s’embarquent avec
leurs pirogues à bord de ces énormes chalutiers pour de longs mois et bien que les conditions
de travail soient plus contraignantes, il représente un gain monétaire très conséquent pour les
Saint-Louisiens.
187
économiques. S’inscrivant dans cette logique, les pêcheurs Saint-Louisiens de la grande côte
ont très vite érigé la migration comme une stratégie de travail et d’accès aux ressources
naturelles. Néanmoins, ces mouvements ne se font pas dans des lieux vides d’hommes, mais
très souvent en des endroits où les communautés locales n’ont pas établi de véritables moyens
d’exploitation de leur espace maritime proche. Le terme de migrant marque donc une
opposition avec une population jugée autochtone et sédentaire. Le migrant apparait donc
comme un itinérant, un nomade des mers69 dont l’espace maritime est dans un premier abord
une succession de zones éparpillées. Cette différenciation autochtone/ migrant loin d’être un
frein pour le Guet-Ndarien sera un motif d’élaboration d’une stratégie identitaire pour accéder
à la ressource.
69
Cormier- Salem M.C 1985 « Les pêcheurs nomades de la mer ? L'exemple des déplacements en Casamance ».
Anthropologie Maritime, (2), pp. 135-143.
188
de ces pays. Par ailleurs, la migration perd son caractère temporaire, devient permanente et
rend la cohabitation avec les populations autochtones plus houleuse.
Le pêcheur nous apparait non plus comme itinérant, mais plus comme un errant dont la
présence est de plus en plus rejetée, à défaut d’être fortement conditionnée. Nous tenterons de
poser la situation délicate des migrants dans le prochain chapitre qui traite entre autres des
territoires de conflits.
Ainsi, une de nos premières interrogations fut de savoir pourquoi le pêcheur migre t-il et si
cette migration était vécue de la même manière par tous les migrants. Les migrations de
pêcheurs revêtant différentes formes aussi bien temporelle qu’économique.
L’analyse des migrations des pêcheurs de Guet-Ndar, tout comme celles des autres
communautés migrantes du Sénégal, nous montre que celles-ci sont saisonnières et présentent
essentiellement deux aspects : les migrations de type locales qui se déroulent sur le littoral
sénégalais et les migrations de type internationales en direction des pays de la sous- région.
189
La carte qui suit indique les principales destinations des pêcheurs artisans qui selon l’intérêt
de la zone peut être intenses ou faibles ; mais aussi saisonniers ou permanents70.
Fig.23 : Représentation schématique des flux de migrations des pêcheurs sénégalais sur la
côte ouest africaine
70
Les migrations des pêcheurs ouest africains et plus particulièrement sénégalais ont été illustrées par les
travaux de Failler P. et Binet T. (2008) dans lesquels ils retracent l’importance de ces flux, l’origine et la
saisonnalité.
190
V-3-3-1-1. Les migrations locales saisonnières
Traduisant une mobilité professionnelle, elles sont aussi assimilées aux migrations des
espèces halieutiques. Le pêcheur ayant acquis une connaissance empirique de son milieu,
cible selon sa technique de prédilection une ou plusieurs espèces à exploiter durant son
déplacement. On assiste donc à une corrélation entre l’espèce cible, la zone d’exploitation
choisie et la technique à déployer mais aussi la période adéquate. Ce qui pousse Fay (1993) à
parler de « technotope », et qui serait selon, Bouju (1995) un terme désignant « la
combinaison d’un lieu et d’une technique de pêche particulière impliquant des savoirs et
savoirs particuliers, durant une période donnée des cycles biologiques du poisson et des
cycles écologiques du milieu ». Choisissant les centres de pêches jugées les plus poissonneux,
les migrants se livrent à une campagne de pêche qui pour le groupe, doit être un séjour à
maximiser à tous les points de vue. Ce séjour très variable est fonction du temps de présence
de l’espèce. Par ailleurs, la campagne de pêche revêt un aspect très commercial pour le
pêcheur qui effectue un important investissement pour une rentabilité sur le court terme.
Ainsi, pour les pêcheurs Saint-Louisiens qui suivent les espèces pélagiques, comme les
utilisateurs de la senne tournante, la campagne saisonnière s’organise autour de trois
principales destinations. De janvier à mars ils exploitent les fonds de pêche de la grande côte
principalement à Saint-Louis, et à Cayar, où des espèces comme l’ethmalose, la sardinelle
ronde et la sardinelle plate amorcent une phase de descente dans les eaux sénégalaises à partir
de Saint-Louis. Suivant toujours la ressource, certains de ces opérateurs de la senne peuvent
se rendre vers le sud plus précisément dans des centres comme Joal et Mbour pour une petite
campagne de deux mois c'est-à-dire de mars à avril. D’avril à juin c’est la grosse campagne de
pêche, la remontée rapide vers le nord des espèces pousse les pêcheurs à se rendre de nouveau
vers la grande côte. A partir de juillet, les migrants qui disposent de moyens migrent vers la
Mauritanie. Saint-Louis est quasiment déserté par les senneurs car les eaux s’appauvrissent en
espèces pélagiques. A travers l’exemple des senneurs on note que les campagnes saisonnières
sont l’occasion d’une véritable mobilité et d’un déroulement stratégique. Le pêcheur doit à
l’avance préparer son départ cibler les zones de pêches les plus propices en raison de la forte
pression sur les ressources.
Ainsi, le tableau ci-dessous permet d’apprécier, à travers l’évolution mensuelle des mises à
terre de certaines espèces pélagiques comme l’ethmalose, la sardinelle ronde et la sardinelle
plate qui sont principalement débarquées par la senne et le filet dormant, l’intensité de
191
l’activité de pêche à Saint-Louis dont les pics témoignent de la forte présence des unités de
pêche.
5000
4500
4000
3500
3000
tonnes
2500
2000 ethmalose
1500 sardinelle ronde
1000 sardinelle plate
500
0
mois
Les migrations locales saisonnières peuvent donc être considérées comme l’ensemble des
déplacements que le pêcheur effectue dans l’année d’un site de pêche à un autre. Dans le cas
de Cayar, la migration est conditionnée par deux facteurs. Le premier est le respect aux
normes édictées par la population locale en termes de techniques de pêche autorisées. En effet
depuis bientôt une décennie, les pêcheurs autochtones ont prohibé l’usage du monofilament et
des engins de type passif. Le second facteur déterminant pour les pêcheurs est l’assurance
d’un réseau socio-économique dynamique. Les pêcheurs de Guet-Ndar, aussi bien ligneurs
que senneurs, se sont définis un espace d’exploitation grâce à la présence de campements et
l’accès à un quai de débarquement qui s’insère aussi dans un circuit commercial à la fois
national et international. Cette opportunité permet aux pêcheurs de s’attacher les services d’un
mareyeur.
192
V-3-3-1-2. Les migrations sous- régionales
Ce type de déplacement qui aussi peut être saisonnier est plus complexe. La géographie du
déplacement se situe en dehors des limites nationales et peut prendre deux aspects :
- Une migration liée à l’obtention d’une licence de pêche
Elle concerne les pêcheurs qui visent les pêcheries pélagiques ou démersales se trouvant dans
les pays voisins comme la Mauritanie, la Guinée ou la Sierra- Léone. La fréquentation de ces
eaux n’est possible qu’après la délivrance d’une licence de pêche à la pirogue. L’observation
des migrations sous régionales montre que celles-ci se sont renforcées. La forte baisse des
ressources halieutiques au niveau national a poussé les migrants à prolonger la durée de leur
séjour hors des eaux sénégalaises. Par conséquent, de nouvelles formes d’organisation se sont
installées. Dans le cas de la Mauritanie nos investigations ont surtout porté sur deux formes de
migrations et donc d’organisations. La première est assujettie au régime de la licence
accordée par l’Etat Mauritanien. Elle concerne principalement les utilisateurs de la senne
tournante. Pour ces derniers, seules les espèces pélagiques sont autorisées et font l’objet d’un
débarquement en deux temps. En effet un premier débarquement est fait à Nouakchott pour
respecter les clauses inhérentes à l’obtention de la licence et sert à participer à la sécurité
alimentaire du pays hôte. Le second débarquement s’effectue au Sénégal où les migrants
Guet-Ndariens trouvent un débouché commercial plus rentable.
La seconde migration est soumise au financement d’un mareyeur ou d’un industriel
Mauritanien. Celui-ci en affrétant la pirogue du migrant lui permet d’exercer son activité
quelque soit sa technique. Ici l’organisation repose entièrement sur le mareyeur qui propose
un campement provisoire et prend en charge tous les frais engendrées par la campagne. Le
produit débarqué lui revient entièrement et il le ventile selon ses propres opportunités (marché
exportateur, national…).
La migration sous régionale si elle offre davantage d’opportunités aux pêcheurs, n’en
demeure pas moins contraignante. Par ailleurs, sa pratique pousse les migrants à une
exploitation intensive de la mer qui entraine de plus en plus une cohabitation heurtée avec les
autochtones.
193
souvent dans les eaux angolaises. Malgré un salaire assez rémunérateur, les conditions de
travail sont très dures, avec des horaires journaliers de 12 voire 16 heures de temps, et
précaires. Ils sont ici payés le plus souvent au kilogramme de poissons capturés.
Un autre aspect économique de la migration est la prise en compte des lieux de débarquement.
Les pêcheurs débarquent aussi bien dans leur pays d’origine que dans les pays d’ accueil.
Cependant, on observe une certaine répartition des captures qui semble indiquer des territoires
économiques privilégiés. Ainsi, dans le cas des pêcheurs Sénégalais ciblant les espèces
démersales en Guinée ou en Guinée Bissau, l’absence d’un marché d’exportation les contraint
à débarquer la totalité de leurs prises au Sénégal où les prix pratiqués sont plus avantageux
(Dème et al, 2012). De plus ces pays, qui ne disposent pas d’agrément à l’exportation, ont une
capacité d’organisation assez faible. Il n’y a pratiquement pas de mareyeurs ni d’usines qui
puissent garantir cette filière. Par contre, pour les espèces de faible valeur comme les
pélagiques, les débarquements peuvent se faire autour des campements ou port de pêche et
seront traités sur place. C’est le cas pour les pêcheries de pélagiques en Mauritanie. Le
produit fini peut ensuite être ventilé vers la sous région (Ghana, Mali,…) ou vers
l’international.
195
Tableau 13: Récapitulatif des ports de débarquement de la pêche migrante sénégalaise
Poulpes Mauritanie
Bien que nous ayons tenté de dégager des formes de migrations, celles-ci sont bien plus
complexes car il s’agit d’un processus variable, propre à chaque individu qui l’utilise selon
leurs aspirations et au mieux de leurs intérêts personnels.
V-3-4-1. Le pêcheur
Maillon central, il se déplace en groupe ou seul. Il peut aussi être accompagné de son épouse.
Dans les deux cas, le pêcheur intègre un équipage, tandis que son épouse se livre à des
activités connexes comme le micro- mareyage, la transformation artisanale, surtout lorsque la
production est disponible avec la présence d’engins comme la senne tournante ou le filet
dormant … les femmes ont une plus grande capacité d’insertion que les hommes qui sont
souvent victimes d’ostracisme de la part de communauté accueillante (Mbaye A. 2013). Leur
venue est aussi en rapport avec la possibilité d’une insertion dans la communauté. A travers
les récits analysés, nous voyons que diverses situations se posent selon le réseau d’accueil
196
auquel appartient le pêcheur. A Cayar par exemple, le pêcheur qui appartient à l’unité
familiale est pris en charge par le propriétaire de pirogue lequel possède ou loue une maison.
S’il est un toolan c'est-à-dire qu’il n’appartient pas à la cellule familiale, il peut soit être logé
par l’employeur et donc les frais seront tirés de son salaire au moment de la rémunération, soit
être hébergé par des parents résidents, moyennant une participation aux dépenses. Par contre
pour les migrants qui se rendent en Mauritanie, l’hébergement est le plus souvent garanti par
le mareyeur qui finance entièrement la campagne. Les pêcheurs se retrouvent ainsi dans des
campements saisonniers sommaires.
V-3-4-2. Le mareyeur
Il est un soutien financier incontournable pour les pêcheurs en période de campagne. Il assure
les frais relatifs au matériel (pirogue et/ ou moteur), les intrants (glace, carburant, appâts…).
Dans certains cas notamment pour les pêcheries de pélagiques en Mauritanie, c’est le
mareyeur qui finance l’obtention de la licence de pêche.
V-3-4-3. L’industriel
Son rôle est plus indirect mais tout aussi important. Leur rapport avec le pêcheur est souvent
géré par le mareyeur qui sert d’intermédiaire. Certaines usines de transformation et
d’exportation recrutent et négocient ainsi avec ce dernier qui par la suite aura en charge de
trouver des unités de pêche répondant aux besoins de l’usine (espèces ciblées). Ainsi, l’usinier
garantit aux pêcheurs la totalité de ses frais (Dème, 2012).
Ainsi, au niveau sous régional, les migrants de la grande côte ont initié les populations locales
à l’utilisation de techniques comme le filet dormant, le filet maillant dérivant de surface et de
197
fond, à la senne tournante, mais également à la ligne tant simple, glacière que la palangre.
Cependant le degré d’assimilation demeure encore timide, les autochtones restant parfois
confinés à la pratique de la pêche côtière. Les zones éloignées sont encore exploitées le plus
souvent par les allochtones. L’apport des femmes migrantes n’est pas négligeable. Elles ont
contribué à la pratique de certains produits transformés comme le métorah ou le Sali, à coté
de certains produits locaux, comme la poutargue, qui sont considérés comme un patrimoine.
Sur une échelle plus vaste, les pays voisins ont aussi bénéficié, grâce aux importants
débarquements assurés par les migrants sénégalais pour l’essentiel d’un ravitaillement
constant de leurs marchés internes. Aussi, pour des pays comme la Guinée, la Guinée Bissau,
la Mauritanie la consommation de poisson par habitants a augmenté et atteint respectivement
16,1kg/habitant/an, 9kg/habitant/an et 4,3/habitant/an (CSRP, 2013).
198
V-3-5-3. Les impacts sur la ressource
Dans un contexte d’ouverture et de concurrence sur la ressource halieutique, il est difficile de
mesurer l’impact des pêcheurs migrants présents dans les eaux des pays voisins. En effet,
leurs embarcations côtoient la pêche industrielle étrangère (Union Européenne, Chine,
Corée…) beaucoup plus efficace. Cependant l’amélioration des moyens de production se
traduit par une surcapacité des unités qui traquent de plus en plus loin les espèces cibles. Les
pays voisins souvent dépourvus en matière de protection et de surveillance maritime, voient
en l’augmentation des pirogues migrantes le signe d’une déperdition des ressources. Les
mesures dissuasives et restrictives menées à travers un cout de licence élevé ne semblent pas
inverser les tendances observées. Au contraire, on note un accroissement de la pêche illégale
non réglementaire et non déclarée (INN), surtout à proximité des zones protégées.
Au Sénégal, la présence des migrants est de plus en plus perçue par les communautés
d’accueil comme une pression supplémentaire sur la ressource. Cette vision qui provient
d’une mauvaise perception sur les techniques de pêche les fait passer pour des prédateurs. Les
crispations sociales sont dés lors visibles et dans beaucoup de centres de pêche, à l’instar de
Cayar, le mot d’ordre est à une pêche plus responsable.
199
espace socialisé. Elle est symbole et représentations car les zones de pêche sont transmises de
générations en génération, elles constituent la mémoire collective du groupe et son identité.
Elle est aussi le reflet d’une identité, d’un sentiment d’appartenance qui si au début il fut
diffus, s’affirmera durablement dans les trajectoires de vie maritime. Par ailleurs, cette
identité se met en opposion par rapport à celle d’autres groupes (paysans- pêcheurs) pour
lesquels la trajectoire maritime est plus lente et même hybride.
Le territoire du migrant nous semble également articulé autour de deux sous espaces à la fois
distincts et fusionnels :
- Le territoire d’origine, Guet-Ndar avec lequel le groupe continue d’entrenir un lien ombilical.
C’est l’espace de vie là ou s’effectue généralement l’apprentissage de la pêche et la
transmission de la connaissance, là ou les individus se retrouvent à l’occasion des grandes
fêtes (baptêmes, cérémonies religieuses et familiales…).
- Le territoire de l’ailleurs qui est la trame dessinée par les migrations de pêche. Ces espaces du
lointain se sont mis en place dans des contextes particuliers qui sans pour autant entrainer de
véritables destructurations au sein de la communauté, ont fortement introduit un changement
des modes de vie et initier des pratiques nouvelles qui se sont durablement installées.
L’ailleurs s’est aussi l’espace de travail qui n’est possible que grâce à un réseau social solide
et une organisation de l’entité familiale et on voit que « la structuration de l’espace est
inséparable des processus de structuration sociale » (Schmitz S. 2000)
200
Conclusion partielle
Au cours des pages précédentes, nous avons mis l’accent sur le phénomène de la migration
des pêcheurs de Guet-Ndar, un processus historique qui s’est véritablement renforcé au cours
du temps. Ainsi, notre analyse a principalement consisté à mettre en avant les facteurs, les
types et dynamiques organisationnelles de la migration, mais aussi les implications socio-
économiques pour les populations d’accueil.
Par ailleurs, en édifiant la mobilité saisonnière comme une stratégie d’accès à la ressource,
nous avons vu que ce groupe littoral s’est forgé des territoires de pêche autour desquels
l’activité de pêche renvoie à des perceptions, des pratiques et une organisation différenciée.
Notre étude portée sur les pêcheurs à la ligne et les pêcheurs à la senne tournante entre dans
cette perspective et vise à montrer la territorialité très diversifiée des migrants de la grande
côte sénégalaise.
Cependant, de par leur mode d’exploitation de la mer et avec la raréfaction de la ressource, les
pêcheurs Guet-Ndariens tendent à s’opposer de plus en plus aux pêcheurs autochtones. Une
situation qui entraine de nombreux conflits qui amènent souvent, nous le verrons, une
révision de leurs pratiques.
201
CHAPITRE VI : LES ESPACES DE CONFLITS
DES MIGRANTS DE GUET-NDAR
Introduction partielle
Les territoires de pêche des migrants Guet-Ndariens sont des territoires de la diversité. Une
diversité qui sous tend des réalités différentes d’un site à un autre et où les pêcheurs migrants
se confrontent de plus en plus aux pêcheurs autochtones. En effet, le secteur de la pêche
maritime sénégalaise, après avoir longtemps profité de l’introduction de nouvelles
technologies (motorisation, engins de pêche et pirogues plus performantes…), de l’ouverture
de nouveaux marchés aussi bien locaux qu’extérieur suite à l’augmentation croissante de la
demande des produits de la mer, connaît une tendance fléchissante de son économie. Cette
situation perceptible vers les décennies 1980- 1990, se traduit par l’essoufflement de
l’environnement marin et par la pression qui s’exerce sur les ressources halieutiques. L’espace
maritime devient le terrain de tensions de plus en plus récurrentes entre acteurs de la pêche.
Les ressources halieutiques, enjeu social et économique sont l’objet de conflits aussi bien au
niveau de leur exploitation qu’au niveau de leur gestion. Dans ce chapitre six nous nous
intéressons aux implications de ce changement pour les pêcheurs migrants. Quelles sont les
transformations observées a ?u niveau de leurs territoires de pêche ? Y a-t-il une émergence
de nouvelles territorialités ?
Nous partons du principe que les zones de pêche des Guet-Ndariens sont des espaces où, le
conflit, qu’il soit déclaré ou non, transforme les rapports d’acteurs. Aussi nous analyserons les
caractéristiques du conflit, les mécanismes enclenchés dans le contrôle de la ressource et donc
de l’espace, mais aussi les stratégies mises en œuvre par les acteurs pour légitimer leurs
actions.
202
L’espace dévolu à la pêche artisanale est, comme nous avons pu le voir avec les pêcheurs de
Guet-Ndar, notamment dans notre partie théorique, un espace approprié. Pour ces derniers la
mer est un territoire sur lequel la communauté projette ses propres perceptions et
représentations, se forge une identité maritime mais également tisse et organise tout un réseau
d’actions, de logiques qui impulseront son mode de vie.
Ils ont ainsi « envahi » les espaces maritimes de la région ouest africaine au moment où les
populations locales autochtones n’avaient pas encore développé une pratique poussée de la
mer. Ils se sont taillés une réputation de pêcheurs aguerris et ont contribué à l’économie de
pêche du Sénégal grâce à des politiques publiques plus que favorables. Cependant, bien que le
contexte actuel montre un essoufflement des ressources halieutiques et que la mer ne nourrit
plus son homme, les pêcheurs migrants conservent une logique de pêche intensive sur des
espaces de plus en plus éloignés. D’une part, cette vision est remise en cause par les
populations d’accueil qui voient en l’arrivée massive de ces hordes de migrants un
appauvrissement de leurs lieux de pêche. Aujourd’hui, tout en subissant une concurrence
exacerbée de la part de la pêche industrielle les espaces de la pêche artisanale deviennent le
théâtre récurrent de confrontations et de conflits entre pêcheurs artisanaux. D’autre part,
l’activité des migrants se voit de plus en plus conditionnée par les politiques nationales au
sein de l’espace sous régional.
VI-1. Espace de pêche des migrants, des espaces pour une redéfinition des
droits d’accès
Au Sénégal, l’espace maritime réservé à la pêche piroguière s’étend sur les six à sept milles,
un découpage de l’Etat qui entend ainsi préserver l’activité de ce secteur par rapport à la
pêche chalutière. Sur toute cette aire, les communautés de pêcheurs exercent des techniques
de pêche qui sont le reflet de leur appropriation et de leur maitrise de la mer. Néanmoins, loin
d’être uniforme, cette appropriation maritime révèle des spécificités locales qui semblent
s’exacerber en présence des migrants de la grande côte. Dés lors des formes de revendications
s’érigent et entrainent des mutations spatiales pour le Guet-Ndarien.
203
fortement représentée par les Guet-Ndariens consiste à une vision de la mer et de ses
ressources en accès libre et d’autre part la logique des Cayarois est régie par une approche
quelque peu terrienne de la mer. Ces deux approches territoriales qui, bien qu’ayant
longtemps coexisté, entrent à présent en confrontation et sont sources de divergences. Elles se
traduisent pour les premiers cités par une remise en question de leur territoire et par là de
l’accès à l’espace et à la ressource.
VI-1-1-1-1. Une multiplication des confrontations entre acteurs d’un même espace
L’opposition entre fileyeurs Saint-Louisiens et ligneurs Cayarois ne datent pas d’aujourd’hui.
L’historique des conflits montre déjà en 1953 des heurts étaient notés entre les deux
communautés. En 1979, une dispute entre jeunes de Cayar et de Saint-Louis avait éclaté et la
situation s’est envenimée entre les deux communautés. La même situation se répète en 1985
et de violents affrontements éclatent entre les deux techniques et se traduisent par une bataille
rangée entre les deux communautés. Le conflit a abouti à la destruction d’équipements de
pêche, l’incendie d’habitations et à la mort d’un pêcheur migrant Saint-Louisien. La réaction
71
Un filet fantôme désigne un filet jeté ou perdu en mer et qui continue à piéger inutilement les poissons et
donc à affecter l’écosystème marin.
204
Saint-Louisienne ne se fait pas attendre et cet épisode est décrit par Bellec F. (1996) en ces
termes :
« (…) un millier de pêcheurs est descendu de pirogue pour prêter main forte à leur
compatriotes. Ils étaient armés de barres de fer et d’autres outils tranchants et
étaient décidés à en découdre avec les Cayarois. Il a fallu l’intervention des forces
de l’ordre pour les arrêter et les obliger à faire demi tour 72»
72
Bellec F. 1996, « Pêcheurs d’espoir au Sénégal », Ed. L’Atelier, 156p
73
Source : enquêtes personnelles et revues de presse
74
Charlier B. 1999, « La défense de l’environnement entre espace et territoire, géographie des conflits
environnementaux déclenchés en France depuis 1974 » Thèse de Doctorat, Université de Pau et des pays de
l’Adour, 753p
205
les rochers et deviennent des engins fantômes75 ; de plus ils s’accrochent aux lignes, ce qui est
source de disputes. Si l’intensité du conflit palangre/ ligne est moins importante que celui du
filet dormant/ ligne, cet engin demeure toutefois une menace pour la cohésion sociale à Cayar.
L’exigüité de la bande des zones de roches et la dominance de la technique de la ligne
constituent de potentiels facteurs d’aggravation des tensions éventuelles qui pourraient en
découler.
75
Il s’agit là du point de vue des pêcheurs pratiquant la ligne
76
Le Fur J. 1994, « dynamique du système de pêche artisanale et intelligence artificielle, le projet M.O.P.A »
206
avec les mareyeurs sont dans une logique d’exploitation intense du milieu. Leurs
débarquements, par conséquent plus importants, permettaient aux mareyeurs d’être
régulièrement ravitaillés et d’assurer la filière d’exportation tenue par les usines. De plus,
leurs prix moins élevés permettent aux mareyeurs d’avoir des marges de bénéfices plus que
satisfaisantes. Ainsi, l’intérêt de certains mareyeurs réside dans le maintien de cette pêcherie.
Ils ne prendront pas part directement dans le conflit mais ont appuyé et soutenu tacitement les
fileyeurs.
Les femmes transformatrices seront aussi des « victimes périphériques » du conflit. En effet,
grâce aux fileyeurs Saint-Louisiens, elles pouvaient accéder plus facilement à la matière
première. Celle-ci était de moindre coût et plus diversifiée. Elles pouvaient, à côté de la
sardinelle fournie par les sennes tournantes, transformer d’autres espèces (soles,
capitaines…). Cette controverse fragilisera encore plus leur situation de dépendance, car elles
sont dotées de peu de moyens financiers, et cela les obligera à trouver d’autres mécanismes
d’accès à la ressource et aux finances.
207
manœuvre des populations locales ne fut guère importante. En 2005, le conflit Cayarois a
connu une évolution notable avec l’entrée en lice du Comité de Pêche de Cayar (CPC).
Le CPC est un mouvement local des pêcheurs Cayarois qui est né dans un contexte
économique particulier. En 1994, les pays d’Afrique Francophone subissent la dévaluation du
franc CFA et, pour les pêcheurs Sénégalais, elle entraine une hausse du prix du carburant et
du matériel de pêche. Afin de faire face, les ligneurs tentent de négocier avec les mareyeurs
industriels une augmentation de la caisse de poisson. Ce que refusent catégoriquement ces
deniers. Conscients qu’une dispersion des actions ne militerait pas en leur faveur, les Cayarois
ont alors initié le CPC et intégré l’ensemble des ligneurs y compris Saint-Louisiens. Le
groupe ainsi constitué a tenté de marchander directement avec les usiniers, sans succès à
cause de la forte mainmise des mareyeurs. Toutefois, cette initiative ne fut pas vaine, elle
permit aux pêcheurs de se rendre compte des marges de bénéfices réalisées par les mareyeurs
auprès des usines d’exportation après avoir acheté la caisse de poisson à un prix dérisoire. En
ce sens, l’un des responsables du CPC explique l’importance de ce premier pas vers le
contrôle des prix :
« Après avoir rencontré les usiniers, nous nous sommes rendus compte à quel
point les mareyeurs nous utilisaient. Ils réalisaient d’énormes bénéfices sur notre
dos. Nous avons compris que nous ne pouvons pas les laisser nous exploiter
davantage, il fallait défendre nos intérêts. Nous avons d’abord, Cayarois et Saint-
Louisiens, désigné quelques personnes pour aller à Dakar, pour vendre notre
poisson au marché central et de nous partager les recettes à parts égales. Nous
n’avons pas tiré grand-chose de cette vente, mais cela à marqué les esprits. La
seconde étape fut ensuite de décréter une journée sans pêche ». (M. Niang)
Cette journée sans pêche fut décisive : des centaines de pirogues restent accostées, le centre
de pêche ne livre aucun poisson pendant des jours et les usines tournent au ralenti. Les
mareyeurs finissent par céder. Le CPC obtient une augmentation du prix de la caisse de
poisson. Fort de cette victoire, il introduisit au niveau de la communauté d’autres mesures de
gestion telles que la limitation du nombre de caisses de pageots en période de forte
productivité (3 caisses de 15kg), la réglementation des sorties quotidiennes des pirogues, la
mise en place d’une caisse sociale…
Devant le problème posé par les fileyeurs, c'est-à-dire le risque de faire chuter les prix, le CPC
comprend que ce sont ses acquis qui sont menacés. Il devient le porteur du mouvement,
208
sensibilise les pêcheurs et dénonce auprès de la presse et des autorités publiques et judiciaires
le caractère nocif des filets dormants.
Ainsi ce sont les situations de conflit qui « constituent et organisent l’acteur » (Touraine,
1973). Le CPC devient une mobilisation locale consciente des enjeux du conflit. Il s’alliera
avec d’autres associations comme le Mbal Mi 1 et le Mbal Mi 2 qui regroupent les sennes
tournantes actives à Cayar et jouera un rôle décisif dans la collaboration avec les représentants
de l’Etat qui face à la fracture sociale existante à Cayar initient une cadre de régulation de
l’activité des filets dormants. Leurs utilisateurs se verront interdire toute pêche à Cayar et
doivent se replier vers Fass Boye et Mboro, des localités proches de Cayar.
Cette action montre la capacité des mobilisations locales à s’investir dans le devenir de leur
territoire ou de leur espace, qui devient un enjeu, à s’institutionnaliser et à invoquer l’action
publique pour la réussite de leur action.
Avec ces deux arguments, le groupe montre une capacité à utiliser des éléments de la nature et
du milieu qu’il érige en élément spécifique et particulier. Avec la « fosse de Cayar » c’est un
élément « idéel » commun qui est projeté et utilisé pour résoudre le conflit en leur faveur.
L’action collective trouve en la socialisation de son environnement un moyen de renforcer
209
son identité territoriale et d’interdire certains usages. Dés lors des mécanismes de
territorialisation sont activés.
A Cayar, le conflit filet dormant/ ligne a fortement reconfiguré l’espace halieutique du
migrant de Guet-Ndar. Face à la dynamique organisationnelle des autochtones et l’interdiction
de la technique du filet c’est une perte de leur territorialité qui se manifeste sur un de leurs
plus anciens territoires de pêche alors que pour les Cayarois c’est au contrairement un
renforcement de leur territorialisation qui se produit avec l’action collective. Il apparait aussi
que ces pêcheurs très peu organisés, certainement en raison de leur migration, et menacés
dans leur activité n’ont pu présenter un interlocuteur capable de légitimer leur droit d’usage.
210
Cependant, cette liberté de circuler sera remise en cause avec les troubles sénégalo-
mauritaniens de 198977. La rupture diplomatique entre les deux pays et la crise qui s’en suivra
amorceront une transformation profonde dans les pratiques halieutiques Guet-Ndariennes.
77
Ces événements durèrent plus de deux années et firent de nombreuses victimes. Ils se soldèrent aussi par le
rapatriement de part et d’autre de milliers de ressortissants.
211
par là la possibilité d’acquérir le matériel à la fin du contrat. Le matériel devient un
prêt remboursable qui peut amener le pêcheur à travailler durant plusieurs
campagnes pour le mareyeur.
- Ou alors, le pêcheur se présente comme simple salarié et est recruté par le
mareyeur ou par son intermédiaire pour former un équipage. Il bénéficie d’une
avance sur son salaire et s’engage aussi à travailler pour une saison. Ce type
d’engagement est fréquent en Mauritanie.
Les pêcheurs sont intégrés dans des campements très sommaires, situés au sud du Banc
d’Arguin qui sont très souvent gérés par le mareyeur ou son représentant qui peut les déplacer
selon la rentabilité des sorties de pêche. On retrouve ainsi une sorte de gestion nomade des
campements où les points kilométriques constituent une aire d’exploitation mobile.
Avec la nouvelle réglementation des pêches mauritaniennes qui impose la mauritanisation du
secteur78, les embarcations étrangères ne peuvent plus accéder aux ressources halieutiques
sans licence. Aussi, pour contourner cette loi, les industries de transformation procèdent à
l’affrètement des pirogues qui travaillent pour leur compte par le biais du mareyeur qui sert
d’interface entre l’usine et les piroguiers Sénégalais. Le contrat d’affrètement peut aussi
concerner les senneurs qui n’ont pas réussi à avoir la licence de pêche. Ces pêcheurs
généralement installés en Mauritanie, sont ainsi obligés de faire ré- immatriculer leur
embarcation au nom du mareyeur. Ce dernier se charge de toutes les démarches
administratives auprès du Ministère des pêches et l’embarcation devenue une propriété du
mareyeur ou de l’usine finit dans le patrimoine national. Les pêcheurs à la senne exercent
généralement dans la baie du Lévrier sur la côte nord et débarquent leurs prises à Nouadhibou
assurant ainsi l’approvisionnement des usines.
Le contrat d’affrètement est vu par le Guet-Ndarien comme un moyen d’accès aux zones de
pêche. Toutefois, bien qu’ayant un caractère verbal et privé, il doit être signalé au niveau du
Service Régional des Pêches de Saint Louis, sous peine de prendre un caractère frauduleux.
Mais cela n’est pas toujours le cas et, il est préjudiciable pour le pêcheur en cas de rupture de
contrat. Ainsi, le contrat avec les mareyeurs n’offre que peu de garanties aux pêcheurs. Isolés
dans les campements, ils n’ont pratiquement aucun contact avec l’extérieur et ne maitrise pas
le prix du poisson. Relégué au rang de simple travailleur ou de débiteur, le migrant devient
tributaire du mareyeur et perd pratiquement tout moyen de négociation.
78
Avec le principe de la mauritanisation, l’Etat cherche à résorber le taux de chômage des jeunes et à maitriser
son parc piroguier.
212
Le contrat d’affrètement ne garantit pas des conditions de travail sereines aux pêcheurs de
Guet-Ndar. Ils se disent victimes d’injustice et leur présence est source de conflit avec les
autres acteurs Mauritaniens de la filière. En effet leur efficacité et leur maitrise de la mer font
qu’ils prennent d’importantes quantités de poisson ce qui est mal vu par les autochtones. Ces
derniers considèrent que les pêcheurs de Guet-Ndar surexploitent la ressource et provoquent
une chute des prix sur le marché. Aussi, de plus en plus les pêcheurs locaux tentent de
s’organiser et de dénoncer ces pratiques néfastes qui profiteraient à certains puissants
mareyeurs. En ce sens, l’Union des coopératives de la pêche artisanale le Moole, initiée par
les pêcheurs de Ndiago en 2010, s’est fait le porteur du mouvement et n’a pas hésité à
désigner les gardes côtes de la frontière comme un des responsables de la situation comme
l’illustrent ces propos du président de l’Union recueillis sur le site de [Link]
« Au lieu de s’occuper de la tâche que l’Etat lui a confiée, X empêche les pêcheurs de
Ndiago de mener à bien leur activé ou de commercialiser leur poisson. Ce, parce qu’il
est en complicité avec l’homme d’affaire Y. qui amène des pêcheurs du Sénégal pour
prendre ce poisson, le charger dans ses véhicules et sur ses pirogues et charrettes
pour le vendre lui-même au Sénégal " (propos datant du 11 aout 2013).
Ces propos montrent toute la complexité des rapports entre les pêcheurs Guet-Ndariens, les
pêcheurs locaux Mauritaniens, ici de Ndiago, et les représentants de l’autorité publique. Les
espaces de pêche objets de vives convoitises, suscitent des crispations sociales et montrent la
difficulté d’allier dans ce cas- ci les initiatives de l’Etat aux intérêts de la population locale.
213
place et négocié chaque année. A sa suite une licence de pêche est donc octroyée au pêcheur
par l’Etat dans les eaux duquel il exerce son activité.
Si cette convention concerne les deux pays c’est sans doute le Sénégal qui en a le plus besoin
en raison de sa surcapacité de pêche. Désormais, les pêcheurs de Saint-Louis qui sont les plus
nombreux à la solliciter, se voient contraints de subir et d’accepter la réglementation
mauritanienne en achetant la licence.
Le migrant doit ainsi constituer son dossier auprès du Service Régional des Pêches de Saint-
Louis et fournir les pièces suivantes :
- Photocopie de la carte nationale d’identité
- Photocopie du permis de pêche artisanale de l’année en cours
- Photocopie de la carte d’immatriculation informatisée de la pirogue
- Reçu de versement de la Banque Internationale pour le Commerce et l'Industrie du
Sénégal (BICIS)
- Fiche d’engagement légalisée pour le quota de débarquement obligatoire à Nouakchott
- Marquage physique du numéro d’immatriculation sur la pirogue
Le prix de la licence est en fonction de la taille de l’embarcation. En mars 2001, 159 licences
d’abord sont délivrés aux Saint-Louisiens puis 250 en 2004 pour une durée de quatre mois
avec obligation de ne cibler que les espèces pélagiques, moyennant une redevance de 75000
francs CFA (114,33 euros) pour les pirogues de moins de 13 m et 150000 francs CFA
(228,67euros) pour celles de plus de 13 m. Ce dispositif sera revu en 2007, le nombre de
licences passe à 270 pour une durée de 6 mois contre une redevance de 80000 FCFA soit
121,95 euros pour les petites embarcations et 180000 FCFA (240,40euros) pour les grandes
embarcations avec une interdiction de pêche sur le mulet et les poissons à haute valeur
commerciale.
214
VI-1-2-1-2-1. Un protocole changeant et complexe pour les Guet-Ndariens
Pour la grande majorité des pêcheurs de Saint-Louis, la licence est vue comme une imposition
de la part de l’Etat Mauritanien ainsi qu’un contrôle incompréhensible de leur activité. En
effet, entre 2001 et 2014, les termes de la licence ont changé au moins trois fois avec des
variantes sur sa durée, sur les espèces permises mais aussi sur le quota à débarquer à
Nouakchott. En 2004 déjà, les embarcations sénégalaises avaient obligation de débarquer
26% de leurs captures en Mauritanie. Cette clause peu favorable pour les pêcheurs sera
ramenée à 20%.
En 2008, le protocole sera rediscuté entre les deux gouvernements et la Mauritanie accorde
298 licences sur les espèces pélagiques avec un quota de 15% débarqués. En contrepartie, les
Mauritaniens bénéficiaient de 5 licences de pêche en eau profonde dans les eaux territoriales
sénégalaises en plus des taxes prélevées sur les embarcations de pêche sénégalaises. En 2009,
le nombre de licences passent à 300, tout en sachant que les sennes fonctionnant avec deux
pirogues sont obligées d’avoir deux licences séparées. De même son prix augmente et passe à
310 000 FCFA (473,59 euros) pour une embarcation de plus de 13 m79
Toutefois, le non respect des déclarations de capture et la forte tension suscitée par les
problèmes au niveau de la frontière entrainent l’arrêt des licences d’avril 2011 à mai 2012
avant qu’elles ne soient reconduites pour une durée de deux mois.
En février 2013, un nouveau protocole d’une durée d’un an est encore signé. Le nombre de
licences octroyées ne change pas mais, les embarcations sénégalaises sont tenues de respecter
un quota alloué à 40 000 tonnes avec une redevance de 10 euros la tonne. Par ailleurs
l’obligation de débarquer 15% des prises à Nouakchott passe à 6% selon les clauses du
protocole.
79
Source : entretien avec le chef de Service Régional des Pêches de Saint- Louis
215
Fig.25: Evolution du nombre de licences de pêche octroyé
aux guet- ndariens de 2001 à 2013
350
300
250
200
150 nombre de licences
100
50
0
2001 2004 2007 2008 2009 2011 2012 2013
Pour les pêcheurs, ces multiples changements dans le protocole d’accord sont difficilement
vécus. Pour la grande majorité, les licences leur sont défavorables car ne tenant pas compte de
leurs intérêts notamment en raison de son coût et des conditionnalités jugées lourdes à chaque
année.
80
En 2011, aucune licence ne fut octroyée aux Guet- Ndariens.
216
menacés dans leur activité. Aussi en 2011, le ministère des pêches procède à la
mauritanisation des équipages obligeant tous les propriétaires de pirogues artisanales à
n’employer que des Mauritaniens. Bien que cette mesure soit revue les mois suivants, il n’en
demeure pas moins que les Guet-Ndariens sont contraints d’embarquer un à deux marins
mauritaniens. Si cette décision vise principalement la création d’emploi en mer et le transfert
de connaissance vers les jeunes pêcheurs mauritaniens, elle est mal vécue comme l’illustre ces
propos d’un migrant O. D., rencontré à Saint-Louis pendant la morte saison :
« (…) nous sommes obligés d’employer deux marins pour pouvoir pêcher en
Mauritanie. Ils sont sensés travailler comme les autres, mais ils ne connaissent rien
en la mer, nous sommes obligés de faire tout leur travail, ce qui est une perte de
temps. D’autant que nous devons les rémunérer au même titre que les autres. »
De plus, pour les utilisateurs de la senne bénéficiant de la licence, les restrictions sur la
ressource sont pesantes. Selon eux, ils doivent veiller à ne pas prendre de juvéniles dans leurs
filets mais aussi à éviter tout autre type de poisson qui ne serait pas d’une espèce pélagique ce
qui est très difficile lorsqu’il s’agit d’encercler un banc de poisson. Ils sont tenus de se
rabattre sur la sardinelle ronde ou plate, le mulet et la courbine étant réservés aux pêcheurs
nationaux. Ils affirment ainsi ne rien y gagner, les pélagiques étant des espèces migratrices
qu’ils auraient bien pu attendre à Saint-Louis.
Par ailleurs, leur activité est fortement surveillée. Selon les termes du protocole, les senneurs
doivent avant d’embarquer disposer d’un bon de sortie délivré par les autorités Sénégalaises,
identifier les membres de l’équipage mais aussi passer par le poste de contrôle de Ndiago lors
de toute sortie en mer. Ce point de passage est décrié ; pour les pêcheurs leurs grandes
embarcations sont difficilement maniables prés du poste ce qui entraine souvent des accidents
et des coûts de réparation supplémentaires.
81
Site de transformation artisanale
82
Selon les résultats de la campagne menée par la FENAGIE/ Pêche en 2003.
218
en faisant valoir les lenteurs administratives qui font que certains d’entres eux ne peuvent pas
bénéficier de la licence ou alors voient le temps d’activité fortement impacté par le processus
une fois la licence obtenue.
Si le conflit sénégalo- mauritanien de 1989 a fait perdre aux pêcheurs de Guet-Ndar à la fois
leur libre accès et leurs territoires dans cette zone, l’instauration d’une licence de pêche et de
procédure d’affrètement a grandement bouleversé leurs pratiques et remettre en cause la
durabilité économique de leur activité. Dés lors vont apparaitre sur cette partie du littoral
ouest africain des conflits récurrents.
L’un des points de tension est le nombre de licences accordées par la Mauritanie, s’il est vrai
qu’entre 2001 et 2009, il est passé respectivement de 159 à 300 soit une disponibilité pour
150 unités de sennes tournantes, il est jugé encore bien insuffisant au regard du parc total qui
est de 420 unités. Dés lors les Guet-Ndariens considèrent la licence comme un facteur
219
d’exclusion pour bon nombre d’entre eux. Les revendications faites auprès du Service
Régional des Pêches de Saint-Louis et relayées par la presse ne donnent guère satisfaction et
contribuent à entretenir un sentiment de frustration.
Les conditionnalités en termes de prix de la licence, du tonnage autorisé et l’obligation de
débarquer à Nouakchott sont vues comme une atteinte à la rentabilité économique du
propriétaire. En effet, en plus de devoir payer 10 euros par tonne pêchée pour un total
plafonné à 40000 tonnes par an, les pêcheurs doivent céder une partie de leurs prises à l’Etat
mauritanien (6%) comme contribution à la sécurité alimentaire des populations. Par ailleurs
l’interdiction pesant sur les ressources démersales fait que beaucoup d’entre les Guet-
Ndariens ne voient pas en quoi les licences constituent un avantage pour eux. De plus en
2008, les autorités interdisent toute exportation sur le mulet, la courbine et le tassergal ; le
niveau d’exploitation jugé alarmant pousse à réserver ces espèces à l’utilisation seule des
populations locales mais aussi à préserver la mainmise des Imraguen sur le mulet. En effet,
cette communauté de pêcheurs cible particulièrement cette espèce dont les femmes utilisent
les œufs pour la fabrication de la poutargue.
Il devient ardu pour les senneurs Guet-Ndariens de se contenter uniquement des espèces
pélagiques comme la sardinelle, d’autant qu’il leur faut payer deux licences pour une unité de
senne (environ 620000FCFA soit 947,18 euros) et que se rendre en Mauritanie avec une
seule pirogue, qui porterait à la fois l’équipage, le filet et les prises limite grandement la
capacité de l’embarcation.
L’applicabilité du protocole d’accord pose donc problème. Depuis 2001, les pirogues
préposées au débarquement à Nouakchott n’ont jamais rempli le tonnage exigé par le
gouvernement Mauritanien. En 2011, les Saint-Louisiens avaient débarqué 1850 tonnes
(IMROP 2012), ce qui était en deçà du quota exigé. L’explication en est que beaucoup de
senneurs refusent de se plier à cette obligation prétextant le surplus de carburant qu’engendre
un détour vers Nouakchott tout comme ils essaient d’éviter les points de contrôle à la frontière
au niveau du poste de Ndiago. Il en découle de nombreux accrochages avec les garde-côtes.
Face à cette situation la partie mauritanienne n’a pas hésité à sanctionner les contrevenants en
bloquant les demandes de licences ou en refusant leur renouvellement comme ce fut le cas
d’avril 2010 à mai 2011.
La conséquence fut durement ressentie par les Guet-Ndariens. Beaucoup de pirogues sont
restées bloquées à Saint-Louis, n’ayant d’autre choix que de se livrer à une pêche aléatoire
dans les eaux locales ou de migrer vers d’autres centres de pêche sur la petite côte.
L’économie locale fut aussi impactée. En effet, depuis plusieurs années la zone Saint-
220
Louisienne est devenue dépendante des débarquements effectués à partir de la Mauritanie.
Entre 2009 et 2011 ils sont estimés à prés de 30 000 tonnes par an. Aussi la suspension des
licences s’est traduite par un recul du mareyage tandis que dans le secteur de la transformation
artisanale les femmes n’avaient pratiquement plus accès à la ressource.
« Mon fils est pêcheur mais ce n’est pas pour autant que j’ai facilement accès à la
ressource. À présent toutes les femmes du sine ont des problèmes pour acheter le
cageot de poisson qui peut couter jusqu’à plus de 15000FCFA. C’est parce qu’il n’y
pas de poissons à Saint-Louis. Seule la Mauritanie en dispose et actuellement nos
pêcheurs ne peuvent plus s’y rendre. Ils sont bloqués à Nouakchott ou Nouadhibou
ou alors les Mauritaniens leur refusent la licence, comme l’année dernière. C’est
très dur de travailler dans ces conditions (…) » (entretien avec C.T., femme
transformatrice de Guet-Ndar, juin 2012).
En outre, le système des licences ne semble pas être bien compris par les populations de la
Langue de Barbarie. D’un côté, même si les Guet-Ndariens rassemblent la majorité du parc de
sennes tournantes, on note quelques unités à Hydrobase et Ndar- Toute. Ces derniers ne
comprennent pas pourquoi seuls les Guet-Ndariens semblent concernés par cette mesure.
D’un autre côté, en n’affectant la licence qu’aux seuls senneurs, on assiste à une jalousie et à
une tension latente entre ces professionnels et le reste des pêcheurs (ligneurs simples,
palangrier, fileyeurs…).
Le système des licences en plus de peser durement sur l’économie locale entraine donc une
scission au sein de la communauté, obligeant certains groupes de pêcheurs à se livrer à une
pêche prédatrice illégale dans les eaux mauritaniennes à l’exemple des ligneurs.
221
fortement régressé. Dés lors la zone nord constitue pour ces pêcheurs l’unique opportunité de
pêche comme l’illustrent les dires d’I. G pêcheur à la ligne (30ans) :
« Ici à Saint-Louis, le poisson est rare parce que toutes les roches ont été détruites
par les saxar (chalutiers) donc on a presque plus de zones de roches, il n’y a plus
que Xer bu rey83 où on peut pêcher et encore ! On est trop nombreux pour tous s’y
rendre. On n’a plus que la zone de Gopp84.»
Cependant la zone de Gopp ici citée est surveillée, la Mauritanie ayant installé un poste de
contrôle à Ndiago. Les Guet-Ndariens se livrent donc à des actes que la Mauritanie qualifie de
piraterie. L’une des possibilités de contournement est de tenter de soudoyer les gardes côtes.
Il s’agit soit de corrompre individuellement un garde- côte afin d’accéder frauduleusement
aux zones de pêche situées au sud de Nouakchott et même dans le Parc Nationale du Banc
d’Arguin (PNBA), réputée très poissonneux, soit de le faire par le biais d’un intermédiaire.
Cette dernière tactique révèle la grande organisation de la part des pêcheurs : un intermédiaire
tient une liste des embarcations de tous ceux qui comptent faire une incursion dans le Banc
d’Arguin et alentours. Ceux-ci versent une somme d’argent à l’intermédiaire qui a ainsi la
charge de démarcher le garde côte complice moyennant un pourcentage intéressant. Une fois
assurées que l’agent est de garde, les personnes listées se rendent nuitamment dans le Parc et
en ressortent avant la fin du tour de garde de leur complice. Ces incursions communes ne
garantissent aucunement l’impunité aux pêcheurs lorsqu’ils se font prendre.
L’autre possibilité est d’entrer illégalement dans le Parc sans tenter de soudoyer qui que ce
soit. C’est non seulement le cas des pêcheurs ciblant les démersaux (en utilisant ligne,
palangre et parfois filet dormant) mais aussi le cas de quelques utilisateurs de sennes
tournantes qui disposent souvent d’une licence et effectuent une pêche sans autorisation au
retour d’une campagne.
Dans tous les cas le pêcheur qui exactement où pêcher. Le partage des lieux de pêche est le
fait de parents qui grâce à leur travail avec des mareyeurs mauritaniens, ont répertorié les
lieux poissonneux dans leurs GPS et au retour de campagne en font profiter d’autres. Ces
zones enregistrées et dénommés programmes, sont le plus souvent données gratuitement
même si des cas de vente ne sont pas à exclure.
Il est difficile d’estimer la part de cette pêche dans les débarquements de Saint-Louis mais elle
contribue à maintenir un semblant d’activité dans la localité. Néanmoins, cette pêche illégale
83
Nom d’une roche s’étendant sur quelques kilomètres où l’on retrouve les principales espèces démersales de
Saint- Louis
84
Gopp désigne le Nord pour les pêcheurs, en l’occurrence il signifie les zones de pêche situées en Mauritanie.
222
est source d’affrontements permanents et violents entre Guet-Ndariens et garde-côtes
Mauritaniens.
Ces derniers arraisonnent les fraudeurs et n’hésitent pas à tirer en cas de résistance. Ces
poursuites sont vivement ressenties par l’ensemble de la communauté qui estime que les
gardes côtes pourchassent impunément les pêcheurs en zone sénégalaise, voire jusqu'à
Lompoul et ne respectent donc pas la limite frontalière, et cela, sans que le service de
surveillance départementale n’intervienne. Les tensions au niveau de la frontière maritime
sont très vives, les propos d’un groupe de jeunes pêcheurs nous le font bien comprendre :
« (…) la frontière est juste là, les maures prétendent qu’elle situe au niveau des
filaos qui se trouvent à moins d’un kilomètre après Goxumbathie. On ne peut même
plus pêcher sans qu’on se fasse arraisonner sous prétexte qu’on est en zone
mauritanienne. On nous pourchasse et on nous tire dessus sans que l’Etat ou le
service de pêches n’interviennent »
Ces actes frauduleux ont conduit, depuis l’adoption du protocole d’accord en 2001, à de
récurrents arraisonnements des pirogues Guet-Ndariennes ainsi qu’à la saisie de leur matériel
de pêche au niveau du poste de Ndiago et au poste PK 144. Selon le Service Régional des
Pêches, au total 150 pirogues, dont 19 sans références d’identification, et 180 moteurs ont été
mis sous scellés par la partie mauritanienne en 2013.
Nbre de pirogues
60
50
40
30
20
10
0
2010 2011 2012 2013
années
Fig.26 : nombre de pirogues immatriculées Guet-Ndariennes arraisonnées entre 2010 et 2013
Source : Service des Pêches de Saint-Louis, 2013
223
A la même période, au moins 270 pêcheurs ont fait l’objet d’arraisonnement. Selon les
plaintes enregistrées par le Centre Secondaire de Surveillance Côtière de Saint-Louis,
l’essentiel des concernés exerce la ligne et la palangre qui constituent respectivement 34,1%
et 26,29% contre 21,48% pour les filets dérivants, 8,15% pour les filets dormants, 8,52% pour
les sennes tournantes et 1,48% pour les lignes glacières et épervier.
Tableau 14: Nombre d’individus arraisonnés déclarés selon la technique pratiquée entre 2009
et 2013.
Ainsi, les ligneurs (à main et palangres) représentent la filière qui effectue le plus des pêches
illicites vers la Mauritanie depuis que celle-ci a mis en place des mesures coercitives. Les
causes évoquées lors de l’arraisonnement des pirogues sont nombreuses comme le montre le
graphique ci-dessous :
3 2 2
2
2 4 défaut de licence
motif ignoré
45
licence contestée
refus d'obtempérer
95 pêche sans autorisation
espèces non autorisées
problème d'identification
112 lié au contrôle
arraisonnement abusif
2
1 piraterie
224
La majorité des pêcheurs arraisonnés soit 41,48% affirme ignorer la cause de
l’arraisonnement, 35,18% le sont pour avoir effectué une pêche sans autorisation tandis que
16,67% présentent un défaut de licences. Dans ces trois raisons majeures, bien qu’il y ait
quelques cas de fileyeurs, ce sont généralement les pratiquants de ligne à main et de la
palangre qui dominent. Ces incidents surviennent vers Ndiago, Sal- Sal, Diattara, Boyo ou
encore au large de Sham qui se trouvent soit en zone mauritanienne soit à la lisière de la
frontière. Mais aussi en zone sénégalaise vers l’embouchure du fleuve.
Les autres raisons avancées sont un refus d’obtempérer (0,74%), un problème d’identification
de la pirogue qui n’a soit pas d’immatriculation, soit pas de scellé (1,48%), un délit de
piraterie dans une zone interdite (0,74%) ou d’utilisation de monofilaments qui est interdite en
Mauritanie (0,74%). Ici encore, les interpellés sont souvent des ligneurs et plus rarement des
utilisateurs de filets dormants. Ils sont appréhendés à Ndiago, Boyo ou vers Nouakchott.
Enfin les sennes tournantes sont aussi sujettes à des arraisonnements aux environs de Ndiago,
Sal- Sal et Sham. Les causes principales reprochées sont un défaut de licence, une pêche sans
autorisation, la capture d’espèces non autorisées (0,74%), ou une licence contestée (0,37%).
Cependant des arrestations non justifiées (0,74%) ont également été signalées comme c’est le
cas pour les fileyeurs exerçant dans le fleuve au niveau de Diama notamment.
Les pertes sont énormes pour les contrevenants et consistent en la saisie de l’embarcation, du
moteur, des filets et autres accessoires de pêche (gilets de sauvetage, appâts, caisse glacière,
GPS…). La valeur estimée des saisies varie et peut atteindre plusieurs millions. Ainsi selon le
CSSC de Saint-Louis (2013), la fourchette est comprise entre 175000 FCFA (266,78 euros)
qui correspond à la saisie du filet d’un lanceur d’épervier, et près de 40 millions FCFA
(60979,33 euros) pour un propriétaire d’une unité de senne tournante (2 pirogues de 22m
chacune, 4 moteurs de marque Yamaha dont 3 de 40 chevaux et 01 de 60 chevaux, 01 senne
tournante, 10 bidons de 20 litres chacun remplis de carburant…).
La situation socio-économique qui prévaut sur la Langue de Barbarie plus particulièrement à
Guet-Ndar est donc extrêmement délicate. Les pêcheurs restent braqués vers la frontière qui
symbolise pour eux à la fois un territoire perdu et une injustice que l’Etat du Sénégal selon
eux, néglige de régler. Les populations cherchent à se faire entendre et des manifestations
violentes surviennent et se multiplient à chaque fois qu’un pêcheur est blessé ou emprisonné à
la suite d’un arraisonnement.
Ainsi en 2008 par exemple, l’arrestation d’un pêcheur El H. F. Sèye vers Boyo à quelques
deux Km de Guet-Ndar, a provoqué un soulèvement chez les pêcheurs qui n’ont pas hésité à
s’en prendre aussi bien aux autorités locales qu’aux ressortissants mauritaniens. Cet
225
événement relayé par les médias a poussé le gouverneur à intervenir directement pour la
libération du contrevenant.
De tels incidents se répéteront avec des pics notamment en mars 2011 et en janvier 2012 avec
des affrontements entre pêcheurs et garde-côtes mauritaniens qui se sont soldés par
l’arrestation respective de 33 et 26 Guet-Ndariens et fait des blessés parmi eux. La population
Guet-Ndarienne assiège le pont Moustapha M. Gaye qui rattache la Langue de Barbarie
d’avec l’Ile de Ndar en signe de protestation. Ce qui oblige la gendarmerie à intervenir afin
d’éviter tout débordements, notamment envers les ressortissants mauritaniens présents sur
l’Ile. L’urgence de la situation pousse souvent le gouverneur ou le préfet à tenir des
rencontres avec les pêcheurs pour une sensibilisation par rapport à la frontière, tandis qu’à un
niveau supra la question est soumise au Ministère de l’Economie Maritime qui intervient dans
le sens de la libération des contrevenants et d’une réactivation dans l’octroi des licences.
Les rapports entre les pêcheurs de Guet-Ndar et les garde-côtes montrent une complexité dans
la gestion du conflit. Ayant un caractère international, l’accès aux ressources situées en
territoire mauritanien est régi par un protocole qui fixe les modalités d’exploitation accordés
aux sénégalais. Si pour les utilisateurs de la senne tournante, le protocole d’accord est
limitatif, pour les autres professionnels de la pêche surtout pour les ligneurs il est exclusif.
C’est autour d’eux que se cristallisent les conflits.
Ces dernières années les actions menées par la communauté Guet-Ndarienne ont été plus ou
moins dispersées. Il s’agissait surtout d’attirer le regard des autorités de l’administration
Sénégalaise sur le sort des pêcheurs détenus. Les arraisonnements jusque là ne touchaient que
les pêcheurs fraudeurs. Mais depuis prés de deux années, ces arraisonnements visent aussi les
pêcheurs travaillant sous contrat avec un mareyeur mauritanien. Ces deniers se voient très
souvent au retour d’une campagne, privés de leur pirogue, matériels de pêche et autres vivres
achetés en vue de commerce. Les raisons de ces arraisonnements ne sont pas précises pour le
pêcheur qui se voit contraint de payer une amende de 800 000 FCFA soit 1219,59 euros. Un
supplément qui s’ajoute au crédit qu’il doit à son financeur.
La recrudescence des arraisonnements, qui concerne aussi bien les fraudeurs que les
travailleurs sous contrat, va pousser les pêcheurs à solliciter le préfet de Saint Louis pour le
sensibiliser sur leur sort et obtenir une aide de l’Etat. L’objectif de ces pêcheurs est
dorénavant une matérialisation de la frontière par un balisage et la présence d’une force
marine sénégalaise au niveau du poste de Ndiago afin de mettre un terme aux arraisonnements
jugés intempestifs.
226
La manifestation qui a eu lieu en mars 2014 entre dans ce cadre. Portée par la cellule locale du
Conseil National Interprofessionnel de la Pêche Artisanale au Sénégal (CONIPAS), cette
initiative au début pacifique a rapidement dégénéré et nécessité l’intervention des services de
l’ordre après que les manifestants aient brulé quatre voitures dont celui du Service des pêches.
Ces actions menées par l’Association des Jeunes Pêcheurs de Guet-Ndar, membre de la
marche pacifique, traduisent une radicalisation de ces pêcheurs qui à la suite ont tenté de
s’expliquer à travers leur porte parole en mettant en avant le mal être social et économique
des pêcheurs de Saint-Louis aussi bien ceux de Guet-Ndar que ceux du quartier le jouxtant à
savoir Goxumbathie.
L’analyse de ces manifestations de crise montre une organisation des pêcheurs qui tentent de
réorienter le conflit. Il ne s’agit plus vraiment de revendiquer un ancien territoire de pêche,
mais plutôt d’attirer l’attention des politiques sur leurs nouvelles conditions de travail. D’une
part en demandant une intervention au niveau supra, les pêcheurs discréditent l’autorité
administrative locale en l’occurrence le service des pêches et son antenne de surveillance
côtière. D’autre part, en réclamant le balisage de la frontière, il s’agit pour les pêcheurs non
seulement de sécuriser leur matériel de pêche mais aussi de rechercher des conditions
équitables pour tous. La remise en cause du système de licences libres par une frange
grandissante de la population l’indique.
227
Enfin, les pêcheurs Guet-Ndariens ont voulu donner à leur action une dimension plus
politique. Les instances nationales de regroupement des acteurs professionnels de la pêche
étant de moins en moins reconnues, les associations locales tissent de plus en plus d’alliances
avec certaines autorités politiques telles que les responsables de collectivités locales (députés)
afin de se faire entendre au niveau du gouvernement. Cette tendance est observée à Saint-
Louis où la question des licences de pêche et de la frontière maritime est relayée de plus en
plus par des hommes politiques.
228
Tableau 15: situation des infrastructures hôtelières sur la Langue de Barbarie en 2013
Hôtels 7
Auberges 2
Maisons d’hôtes 1
Lodge et campements 2
Campements 0
Camping 1
Total 13
Ces statistiques ne prennent en comptent que les réceptifs hôteliers inscrits auprès du Syndicat
d’Initiative du tourisme. Il est à noter que de nombreux campements et auberges de fortune se
développent de plus en plus.
Sur le cordon littoral, les activités de pêche et du tourisme se démarquent spatialement. Les
réceptifs sont confinés au sud loin des lieux de débarquements des pêcheurs qui se font à
l’opposé, au niveau des quartiers. Cette cohabitation en principe se présente sans heurts.
Toutefois, nos observations de terrain nous ont permis de constater qu’une zone d’interactions
située entre l’entrée du quai de pêche de Guet-Ndar et le village de Fass Dièye semble
porteuse de tensions. En effet, sur cet espace se concentrent de manière anarchique les
activités de pêche, les infrastructures touristiques, fabrique de glace, site de transformation
artisanale… Avec le transfert des activités de débarquements le long du petit bras du fleuve
depuis 2003, la façade maritime est abandonnée par les pêcheurs de Guet-Ndar et les
infrastructures mises en place, comme le quai de pêche, sont peu utilisées. Ce bras du fleuve
accueille désormais l’accostage des pirogues et sert de zone de stationnement pour les
camions frigorifiques. Cette répartition des activités gêne considérablement l’accessibilité
vers le sud et donc vers les sites touristiques. Cette situation est très souvent décriée par les
propriétaires d’hôtels qui vivent mal cette proximité source d’encombrement.
229
VI-2-1-2. Pêche et activités de transformation artisanale
En 2001, l’Union Européenne et l’AFD financent l’Etat du Sénégal
Sénégal à hauteur de 5,06
milliards de FCFA en vue d’aménager et d’outiller 12 centres de pêche à travers le
Programme d’Appui de la Pêche Artisanale dans le zone Sud (PAPA Sud). Ce programme a
permis entre autres la construction de sites de débarquement, l’amélioration
l’amélioration des techniques de
transformation, le renforcement des organisations de pêcheurs… A Guet-Ndar,
Guet la mise en
place du quai de pêche a entrainé le repli et l’installation d’une frange importante des
transformatrices vers le coté du fleuve. Les femmes
femmes y ont ainsi très vite réorganisé leur
activité tout en gardant une proximité avec les sites de débarquement des pêcheurs.
Cependant, depuis l’ouverture de la brèche en 2003, leur lieu de travail est envahi par les
grandes pirogues de sennes tournantes. Il s’en suit des tensions latentes entre ces deux
activités, les femmes transformatrices étant beaucoup plus désavantagées dans ce rapport de
force.
230
titre de propriété. En 2010, une étude de faisabilité menée par le Groupement « Urba plan-
Détente- Cofrepêche- Ingesahel » financé par L’AFD à hauteur de 14 millions d’euros, tente
de redynamiser le tourisme à Saint-Louis en cherchant à transférer les activités de pêche vers
l’Hydrobase. En ce sens, un nouveau site de transformation artisanale est aménagé au niveau
de l’Hydrobase et doit recueillir aussi bien les femmes de Guet-Ndar que celles de
l’Hydrobase, dont une frange s’active dans la transformation artisanale.
Les entretiens que nous avons tenus avec certains responsables du site indiquent que cette
nouvelle infrastructure fut source de nombreux problèmes. Tout d’abord, lors de sa
construction, le site a fait l’objet de beaucoup de tensions entre la mairie et les habitants de
l’hydrobase. Ces derniers ont dés le départ boycotté le projet, jugeant que l’activité de
transformation est une source de pollution olfactive. Ils ont aussi reproché à la mairie le
manque de concertation et de transparence dans la mise en œuvre. Le site choisi était en effet
l’unique terrain de jeu disponible d’alors. Les jeunes du quartier appuyés par certains
délégués de quartier ont pendant plusieurs mois bloqué l’avancée des travaux du site. Ce
blocus a poussé la mairie et ses bailleurs à renégocier avec les populations de l’Hydrobase. La
superficie octroyée au site de transformation est revue à la baisse, une partie étant réservée
comme terrain de jeu pour les sportifs. De même l’emplacement des fours de braisage est
éloigné des habitations afin de réduire la pollution.
De leur coté, les femmes transformatrices refusent après édification du site tout
déménagement. D’une part parce que l’Hydrobase est jugé éloigné des sites de débarquement
des pirogues et pose une question d’accessibilité pour les femmes qui soulignent qu’elles ne
peuvent s’y rendre à pied encore moins payer un transport supplémentaire. Ainsi, pendant
prés de deux années, le site de transformation fut très peu fréquenté. Cependant, avec le projet
d’assainissement de Guet-Ndar lancé par la mairie en 2012, les femmes du « sine » ont
commencé à rejoindre l’hydrobase. Néanmoins, la gestion du site demeure problématique.
Les femmes transformatrices de l’hydrobase refusent d’intégrer le site car elles n’ont pas de
membres au sein de l’instance de gestion. Constituant un groupement à part, rejoindre les
femmes transformatrices de Guet-Ndar reviendraient pour elles à se fondre dans leur GIE et
donc ne plus avoir de voix en cas de discussions avec la mairie.
En définitive, la Langue de Barbarie constitue un cas typique des difficultés d’articulation des
politiques d’aménagement du territoire entre acteurs aux enjeux divers. L’espace est mal
maitrisé et bien que ne faisant pas encore l’objet de conflits déclarés, les activités de tourisme
231
et de pêche y cohabitent mal, alors que la forte érosion côtière et l’avancée du front urbain
accroissent les pressions sur cet espace où la moindre parcelle est utilisée. Nous constatons
ainsi d’une part, de potentiels conflits d’usage entre ces deux secteurs d’activité mais aussi
d’autre part l’émergence, bien que ténu, de conflits d’aménagement soit autour d’un projet
mené par la collectivité locale, soit entre acteurs d’un même secteur (transformation
artisanale). Ce cas de figure se matérialise ici plus autour de la mise en place du site de
transformation sur l’Hydrobase. Ce dernier fut remis d’abord en cause par les populations de
ce quartier qui mobilisent ainsi une certaine capacité d’organisation pour défendre leurs
intérêts face à un aménagement considéré comme polluant. Ensuite le boycott des femmes
transformatrices de Guet-Ndar puis par celui de l’Hydrobase pour des raisons diverses montre
d’une absence de concertation et d’un manque d’appropriation d’un projet de développement
par les actrices concernées.
232
VI-2-2-1. Présentation de l’espace halieutique communautaire Guet-Ndarien
Délimité de part et d’autre par la frontière maritime sénégalo- mauritanienne et par la limite
naturelle de l’embouchure du fleuve Sénégal, l’espace halieutique des Guet-Ndariens se
présente comme un territoire multi usage en raison de la diversité des techniques de pêche qui
y sont pratiquées. Ici comme ailleurs, la conquête de la mer, possible grâce à l’adoption de
technologies plus performantes, permet aux pêcheurs de découvrir progressivement de
nouveaux fonds de pêche et d’adapter leurs techniques selon la nature des substrats qui peut
être rocheux ou sablo- vaseux. Identifiés et repérés en fonction de leur profondeur, du temps
de route ou encore à partir d’amers (arbres, lieux publics, éléments typique…), les lieux de
pêche sont appropriés grâce à une toponymie commune. Les pêcheurs se représentent ces
lieux selon une orientation nord (Gopp), sud (Tank), mais aussi par rapport au large (Kell).
Ces trois aires de distribution regroupent l’ensemble des lieux de pêche
Fig. 28: Représentation schématique des aires de concentration des lieux de pêche à St- Louis
Source : A. Seck, 2014
233
Ainsi, à Saint-Louis les pêcheurs avaient identifié dans leur espace de pêche prés d’une
cinquantaine (50) de lieux. Toutefois, la plupart de ces lieux sont abandonnés, détruits ou
alors perdus, si bien que seule prés d’une vingtaine d’aires de pêche demeurent encore
fréquentée par l’ensemble des pêcheurs. Le tableau ci-dessous revient sur les principaux sites
de pêche connus et fréquentés par l’ensemble de la communauté, avec pour chaque zone les
types d’engins qui y sont employés. La toponymie renvoie le plus souvent au nom de celui
qui a découvert le site, ou alors fait référence à une caractéristique remarquable du site ou un
événement s’y rattachant.
Tableau 16: liste des principales aires de pêches fréquentées par les Guet Ndariens
Toponymie Profondeur Localisation Types de pêche
Praya (Tank)
Boutourail Palangres
Xer wu rey wi
Madabo Lignes
Coletbi
Xer Sidi
Lakhrat
234
Diattara (Gopp)
Praya (Gopp)
Avec la perte de certaines aires de pêches et leur destruction par les chalutiers, la ressource
halieutique à Guet-Ndar est devenue aléatoire ce qui renforce les rivalités entre pêcheurs.
Bien qu’il existe une vingtaine de lieux, seuls trois sont considérés encore comme productifs,
il s’agit de Xer wu rey wi, de Diattara Gopp et Praya Gopp qui sont proches de la frontière
avec la Mauritanie.
VI-2-2-2. Les conflits entre usagers d’un même espace et les modes de résolution consensuels
Les conflits entre usagers sont assez fréquents à Guet-Ndar et portent tant sur la ressource que
sur la compatibilité entre techniques. Ainsi, du point de vue technique, les conflits mettent
souvent en scène les poseurs de filets dormants dont l’activité s’oppose aux ligneurs et aux
utilisateurs de filets maillants dérivants (félé- félé). Les premiers sont souvent accusés
d’utiliser le monofilament, une matière qui en s’accrochant aux roches empêche l’accès à
celle-ci et provoque une dégradation de la ressource aux alentours car fonctionnant comme un
filet fantôme. L’autre source de conflit est que les félé- félé qui dérivent selon le courant, se
prennent souvent dans les mailles des filets dormants, ce qui oblige le premier arrivé à couper
les filets du second pour récupérer son engin et les poissons capturés.
Les conflits sur la ressource sont plus remarqués entre filets dérivants de surface et sennes
tournantes qui ciblent tous deux l’ethmalose, la sardinelle. Mais également entre ligneurs et
palangriers. Par ailleurs, l’intensité de l’effort sur un territoire de pêche de plus en plus
pauvre, fait que la concurrence quant à l’accès à la ressource est ressentie par tous les usagers
indépendamment de leur technique.
Toutefois, loin d’être des conflits déclarés, les tensions sont plutôt latentes. Les pêcheurs très
souvent apparentés, les problèmes entre usagers sont réglés à l’amiable au sein des mbaars
sous l’autorité d’un ou plusieurs vieux pêcheurs. Dans ce cadre, nous avons pu au cours de
nos enquêtes et entretiens, constater que l’autorité traditionnelle reste relativement vivace au
sein du quartier et constitue un levier de régulation des conflits. Les sages de la communauté
disposent encore d’un lieu appelé « Barack Mi » où ils se retrouvent et peuvent discuter des
235
problèmes touchant l’avenir de la communauté. En effet, bien que de plus en plus de jeunes
tentent de s’affranchir de la mainmise de l’ « ancienne garde », celle-ci est encore respectée et
consultée à chaque fois que nécessaire, et son avis peut peser comme ce fut le cas lors des
tensions avec la communauté Cayaroise, et ce dés le début de la confrontation85.
Un autre mécanisme de régulation des conflits a également été mis en place à l’initiative des
services de la gendarmerie en 2009. En effet, beaucoup de plaintes entre pêcheurs (vols de
matériels, matériels endommagés, accrochage en mer…) ou entre pêcheurs et mareyeurs
(problème par rapport au financement, à la revente non convenue sur le poisson…) qui
arrivaient à leur niveau, finissaient par être retirées alors même que le processus était en cours
auprès du tribunal. Une explication de ces retraits est que les pêcheurs considèrent comme
honteux de se retrouver à la gendarme et très souvent refusent de s’y rendre. Ainsi souhaitant
mettre fin à cette situation le chef de la gendarmerie a mis en place une procédure consistant à
renvoyer les plaignants auprès d’un notable du quartier afin qu’ils y trouvent un terrain
d’entente. En cas d’échec des négociations, le plaignant obtient du notable un papier portant
son sceau prouvant ainsi que la plainte ne sera pas retirée une fois la procédure enclenchée.
Ce moyen a permis, selon le chef de gendarmerie, de réduire considérablement les cas non
résolus. Ainsi, la communauté Guet-Ndarienne préfère s’appuyer davantage sur des leviers
traditionnels pour garantir le bon fonctionnement de son système de pêche quand bien même
le mode de résolution mis en œuvre peut être de l’initiative d’un service de l’Etat.
Cependant on peut se demander quelle est la solidité de ces leviers face aux mutations socio-
spatiales qui proviennent de plus en plus d’agents externes. Depuis quelques années, les
espaces maritimes des pêcheurs sénégalais sont bouleversés par les nouvelles politiques de
conservation de la biodiversité marine. Les populations de pêcheurs et plus particulièrement,
les Guet-Ndariens voient s’installer le long de la côte ouest africaine des aires de protection y
compris sur leur propre territoire communautaire. En 2004, la première génération d’aires
marines protégées d’Abéné, du Bamboung, de Joal Fadiouth, Cayar et de Saint-Louis est
édifiée. Dés lors, il convient de s’interroger sur les implications de ces nouvelles
transformations socio- spatiales de cette mise en place et sur les conflits entre usagers en
présence à Saint-Louis.
85
Voir le paragraphe 1.1.1 intitulé « Une multiplication des confrontations entre acteurs d’un même espace »
236
VI-2-2-3. L’aire marine protégée de Saint-Louis, une fenêtre sur de potentiels conflits
Partant d’une politique de préservation et de redressement de l’état des stocks halieutiques,
l’Etat du Sénégal considère les aires marines protégées comme de nouvelles entités de
régulation de la gestion des pêcheries au bénéfice de populations locales très dépendantes de
la mer. Leur mise en place procède à la soustraction d’une partie de zones de pêche dont les
habitats marins sont jugés de grande importance (site de frayère, nurseries…) et à leur mise en
défens. L’approche est somme toute innovante. En effet, les politiques de pêche ont, depuis la
fin des années 1980, délimité des aires d’activités précises pour chaque type de pêche
industrielle (sardinière, chalutière et thonière). Pour la pêche artisanale, il s’agissait plus de
prescrire une zone d’activité qui limiterait les conflits entre pêcheurs artisans et pêche
industrielle. L’espace halieutique de la pêche artisanale libre d’exploitation n’a en ce sens fait
l’objet d’aucune délimitation et donc demeure en libre accès. Cette situation a longtemps
profité aux pêcheurs de Guet-Ndar. Toutefois, ils voient à présent leur territoire de pêche se
transformer et échapper progressivement à leur contrôle. Les exemples de Cayar et de la
Mauritanie, où la récurrence des conflits traduit de nouvelles donnes socio- spatiales,
l’illustrent bien. Sur leur propre territoire communautaire, on constate que les conflits liés à
l’accès à la ressource sont loin d’être rares et constituent pour les Guet-Ndariens une réalité
quotidienne qui n’est gérable que grâce à la reconnaissance des liens de parenté et d’un
consensus tacite.
L’instauration d’une aire de gestion relevant de la puissance étatique sur un espace multi
usage complexe et sujet à des tensions entre usagers ne sera pas sans incidences. Aussi, afin
de mieux cerner la place de l’AMP de Saint-Louis, nous reviendrons sur le processus de sa
mise en œuvre. Puis, nous traiteront la question des perceptions des usagers par rapport à cette
entité marine avant de voir si l’AMP est bien un territoire reconnue et matérialisé au sein de
l’espace halieutique des pêcheurs migrants de Guet-Ndar.
237
évoqué plus haut86, ce processus s’est d’abord déroulé à un niveau national avec les directions
de l’Etat, les grandes organisations professionnelles nationales et les instances de la recherche
scientifique. Ceci dans le but de discuter et de développer une liste de critères pour les AMP
afin de les croiser avec les objectifs visés par leur création.
86
Voir chapitre 2, dans la section : « 4- la gouvernance des aires marines protégées du Sénégal »
238
- Déterminer une importante étendue pour l’AMP car pour les pêcheurs cela
constituerait un atout dans la lutte contre les bateaux chalutiers qui violent leur espace
de pêche87.
Ainsi, afin de répondre à cette attente majeure des populations locales, plus précisément celles
qui ont été impliquées dans le processus, l’AMP de Saint Louis englobe une superficie de 496
km² ce qui fait d’elle la plus grande AMP au Sénégal.
L’aire marine protégée de Saint-Louis est ainsi créée à cheval entre la communauté rurale de
Ndiébène Gandiole et la commune de Saint Louis où elle intéresse principalement le grand
quartier de Guet-Ndar. Dans la Communauté Rurale, elle concerne du Nord au Sud, les
villages de Keur Barka, Diele Mbame, Keur Bernard, Tassinère, Mouit, Mboumbaye et de
Dégouniaye. Un zonage dit participatif est fait en vue de permettre aux gestionnaires de
définir et d’identifier des zones de conservation prioritaire ou de réhabilitation des espèces.
Ainsi, les noyaux centraux seront établis vers toute la partie nord de l’AMP de Tassinère à la
limite Nord de l’AMP entre les isobathes -10 et -20 m.
Par ailleurs, les coordonnées de l’AMP sont prises à partir de deux points terrestres et deux
autres situés en mer:
87
Séne C. et al 2009, « Plan de gestion de l’aire marine protégée de Saint- Louis », WWF, 90p
239
Fig.29 : Positionnement de l’AMP de Saint-Louis selon les coordonnées retenues
Source : A. Seck, 2013
L’AMP de Saint-Louis se verra aussi à l’instar des autres aires marines pourvue de trois
principaux objectifs à savoir : (i) assurer la protection et le maintien à long terme de la
diversité biologique et des autres valeurs naturelles du site ; (ii) promouvoir des pratiques
rationnelles de gestion afin d’assurer une productivité durable ; et (iii) contribuer au
développement local voir national par l’augmentation des ressources halieutiques88.
La création de l’AMP de Saint Louis s’est déroulée dans un cadre concerté. Conscient que
l’érection d’une aire protégée est toujours source de confusion auprès des populations, l’Etat
et son partenaire le WWF ont tenté dés le début du processus de fédérer les actions et les
populations. Néanmoins, l’implantation de l’AMP rencontrera bien des tergiversations
localement.
VI-2-2-3-2. L’aire marine protégée face aux perceptions des acteurs locaux
En tant qu’entité territoriale, l’aire marine protégée de Saint-Louis est révélatrice des rapports
que les pêcheurs nouent avec leur espace communautaire et des perceptions qu’ils nourrissent
88
Séne C. et al, 2009, « Plan de gestion de l’aire marine protégée de Saint- Louis », WWF, 90p
240
les uns des autres. Dés sa mise en place, l’AMP fut confrontée à de très vives réactions de
déni. D’une manière générale, nos enquêtes faites durant la fin de l’année 2010, montrent que
toutes les couches socio- professionnelles (pêcheurs, femmes transformatrices, mareyeurs…)
avaient une vision très négative de son implantation. Ainsi, près de six années après que le
décret de création ait été adopté et qu’un travail de discussion et de sensibilisation ait été fait,
les acteurs locaux dans leur grande majorité récusent fortement cette initiative de l’Etat. Cette
partie a donc pour objectif de montrer principalement l’acceptabilité sociale de l’AMP au sein
de la communauté de Guet-Ndar en partant des perceptions de trois groupes de pêcheurs qui
sont les plus touchés : les senneurs, les fileyeurs et les ligneurs.
Ainsi, dans un premier temps, les réactions des acteurs locaux s’expliquent tout d’abord le
manque de compréhension autour de ce concept nouveau qu’est l’AMP. Ce terme fut
rapidement remplacé par celui de « parc », traduisant ainsi la vision restrictive et punitive que
les populations projettent sur l’AMP. Une vision sans aucun doute influencée par le Parc
National de la Langue de Barbarie (PNBL) où les populations n’ont pas le droit de pêcher.
Pour l’ensemble des usagers de Guet-Ndar, l’AMP est assimilé à un espace où toute activité
extractive est interdite et ce dans son intégralité.
Ce refus de l’AMP est renforcé par les difficultés que rencontrent les pêcheurs dans l’exercice
de leur activité. En effet, sur tout le littoral sénégalais, les Guet-Ndariens assistent à une
montée en puissance des revendications des populations autochtones. Déjà en 2005, à Cayar
les poseurs de filets dormants sont évincés des territoires de pêche tandis dans leurs centres de
pêche habituels les populations locales s’investissent dans les AMP en les excluant des
processus notamment pour l’AMP de Joal- Fadiouth. En Mauritanie, les critères posés par le
protocole d’accord dés 2001 annoncent déjà un problème d’accès conflictuel vers cette zone.
La création de l’AMP intervient donc dans un climat social tendu.
En outre, bien que la démarche menée par l’Etat fût basée sur la sensibilisation et la
participation des acteurs locaux, un manque d’adhésion autour de l’AMP est à souligner. Les
pêcheurs considèrent que le processus relève d’une absence d’information, de concertation et
de prise en compte de leurs préoccupations. Les propos de ce patron de pêche rencontré dans
l’un des mbaars les plus fréquentés de Guet-Ndar sont assez illustratifs :
« (…) Ce parc, ils (les agents de l’Etat) l’ont créé sans nous concerter. Ils sont venus
et ils ont choisi certains parmi nous pour aller en mer sans nous dire réellement de
quoi il s’agit. Puis ils sont revenus nous dire qu’à présent nous avons un parc. Or
241
avec la Mauritanie nous n’avons pas beaucoup d’espace de pêche. La mer de Saint-
Louis est trop étroite pour abriter un parc (une AMP) ». (Extrait du focus- group,
novembre 2011)
Cet avis qui semble remettre en cause le processus de sensibilisation fait autour de l’AMP
montre en un sens une double posture des pêcheurs. D’un coté, ils méconnaissent l’AMP car
elle est pressentie comme un frein à leur activité. D’un autre coté l’AMP est vue, surtout pour
ceux qui ont été impliqués dans le processus, comme un moyen d’empêcher les incursions des
bateaux chalutiers dans leur territoire de pêche.
« Lorsque les agents de l’Etat ont voulu mettre le parc (AMP) ici, ils sont venus me
demander de les accompagner moi et d’autres anciens pêcheurs (…) je leur ai
montré tous les sites de pêche que je connais et qui sont fréquentés par les pêcheurs.
Et en discutant on leur a dit que le problème qui se pose surtout c’est avec les
chalutiers qui nous gênent beaucoup dans notre travail, provoquent des accidents et
qu’il fallait leur interdire nos zones de pêche». (Entretien avec le vieux P.M. ancien
pêcheur, novembre 2011)
242
migration est suspendue, ils se sont repliés vers Fass Boye et Mboro malgré leurs eaux
réputées peu poissonneuses.
L’AMP constitue donc une remise en cause de leur territorialité dans un contexte où les
opportunités de pêche s’amenuisent pour ces pêcheurs. Leur refus est d’autant plus perçu
comme légitime qu’aucune solution de rechange ou de compensation ne leur est proposée.
Aussi voient- ils l’implantation de l’AMP plus au sud en direction de Lompoul ou Potou, hors
de Guet-Ndar.
243
besoin d’espace pour être déployé, une AMP réduirait leur champ d’action et exacerberait les
conflits entre eux mais aussi avec les autres usagers. De leur avis, les zones choisies comme à
protéger pousseraient les pêcheurs à se rabattre vers le nord en direction de la frontière avec la
Mauritanie. La deuxième raison est que la plupart des senneurs ne voient pas l’utilité d’une
AMP à Saint-Louis. Cette position s’appuie sur le fait que ces pêcheurs ciblent
essentiellement des espèces migratrices qui ont une saisonnalité bien connue qui ne sera,
selon eux, aucunement influencée par une aire marine protégée.
89
David G. Thomassin A. « les aires marines protégées, petit voyage au cœur d’un territoire en mal de
e
reconnaissance », UICN, 1 colloque international sur les AMP, Quelles stratégies pour quels objectifs, nov.2007
244
les problèmes d’exploitation qui peuvent se poser pour les pêcheurs parqués entre la limite
nord de l’AMP et une frontière conflictuelle. Elle traduit aussi un manque de maitrise du
milieu. En effet, dans sa limite est, l’AMP se trouve confrontée à un conflit latent avec le
PNBL en empiétant sur son espace de gestion comme on peut le voir sur la figure ci- dessous.
La seconde étape montre que le zonage participatif effectué avec de vieux pêcheurs à la ligne,
sensés connaître tous les lieux de pêche et habitats marins de grande importance à préserver,
ne prend pas en compte toutes les réalités locales. Le choix des zones centrales retenues est
pour l’essentiel fait autour des habitats rocheux qui sont fréquentés par l’ensemble de la
communauté. Le périmètre d’action de l’AMP se heurte à des catégories d’acteurs qui
n’entendent remettre en cause ni leur droit d’accès, ni leurs pratiques. La matérialisation de
l’AMP comme territoire devient hypothétique car elle ne fédère pas autour d’elle des
synergies pouvant permettre sa reconnaissance. La crispation sociale qu’elle suscite
compromet la concertation avec les acteurs principaux en l’occurrence les pêcheurs.
Le manque d’acceptation sociale ne permet donc pas véritablement d’émettre des règles
d’accès et d’usage qui seront respectées par tous. L’AMP n’entraine pas une recomposition
245
territoriale ni l’apparition de nouvelles stratégies au sein de la population. Toutefois, si elle
semble un espace pour le moment « abstrait » il n’en demeure pas moins que l’aire marine
protégée risque de bouleverser des territorialités économiques et identitaires fortement
fragilisées et d’exacerber les conflits en latence entre usagers.
L’effectivité de l’AMP passe donc par une reprise du processus dans lequel devra être
impliqué plus en avant les acteurs et par une réinitialisation de son emprise territoriale.
246
Par contre, les relations pêcheurs de Guet-Ndar et Etat Mauritanien montrent que les logiques
du conflit sont grandement économiques et traduisent les orientations de l’Etat à favoriser son
économie nationale tout en conditionnant fortement l’activité des migrants.
Le temps constitue le second élément important dans la lecture du conflit au sein des espaces
des migrants. D’une part, la temporalité permet de mieux comprendre les fondements du
conflit ainsi que les apports des tentatives de résolutions. D’autre part, elle met en évidence
les processus de transformations qui s’en suivent ainsi que les changements qui apparaissent
dans le discours des acteurs impliqués. A travers les cas présentés nous constatons que si
l’origine ancienne du conflit ne se dénature pas, les facteurs qui vont contribuer à son
escalade s’appréhendent dans le temps long. Ainsi, toujours à Cayar, les autochtones
n’obtiennent une visibilité de leur action que lorsque leur point de vue est porté par un acteur
qui s’impose en interlocuteur avec l’autorité locale et montre une capacité à saisir et utiliser
des termes aussi thématiques que l’environnement, le patrimoine ou encore la gestion
rationnelle des ressources pour justifier sa prise de position et sa légitimité mais aussi pour
parvenir à sa finalité. La stratégie de l’acteur s’affine dans le temps et reflète une « maitrise
des règles du jeu90 ».
Tandis que le territoire du Guet-Ndarien se modifie à l’échelle locale via une action
collective, à l’échelle supérieure le changement survient de manière institutionnelle. L’Etat
Mauritanien s’appuie sur des textes et accords signés mutuellement et qui changent selon ses
orientations. La fixation de ces règles qui modifient sans cesse les pratiques des Guet-
Ndariens et ne permet pas une stabilité de ce territoire, et elle engendre le plus de tensions
spatiales. La résolution du conflit peut donc difficilement se faire et si elle se fait, elle ne
portera donc pas sur le groupe mais plutôt sur les pratiques individuelles.
90
Mermet L., 1992, « Stratégies pour la gestion de l’environnement », L’Harmattan, Paris, 207p
247
ouest africain une reconfiguration socio- spatiale diverse selon qu’elle est portée par les
acteurs locaux ou par l’autorité suprême (l’Etat).
Le contrôle des espaces de migration montre que, là où les pêcheurs allochtones s’opposent
aux pêcheurs autochtones, les chocs autour de la ressource sont une expression d’oppositions
idéelles et idéologiques. Le conflit peut connaître des phases d’apaisement mais demeure
latent. Aussi, l’existence ou l’apparition de mobilisations locales au sein de ces espaces de
tension sont plus déterminantes dans l’évolution du processus que l’érection de textes
institutionnels émis à un niveau supra comme dans le cas des conflits opposants pêcheurs
Guet-Ndariens à l’Etat Mauritanien. En effet, elles illustrent une socialisation du conflit qui
s’appuie sur la cohésion d’acteurs conscients des enjeux. De fait, le territoire devient un alibi
et pour la plupart des acteurs, le conflit permet de défendre des intérêts le plus souvent
économiques.
Les acteurs s’organisent dés lors en réseau, ce qui leur permet d’instrumentaliser leur discours
et d’impulser une nouvelle forme de territorialisation. Cette étape garantit au territoire une
plus grande stabilité et une institutionnalisation des règles locales. De ce conflit spatial résolu,
il émerge un nouvel espace autour duquel se fortifient les réflexes identitaires qui se
reconnaissent ainsi un territoire de la règle. La territorialité des acteurs en sort changée. Elle
se développe autour de pratiques socio- spatiales renouvelées.
Ainsi, pour les pêcheurs de Guet-Ndar, nous constatons que la conflictualité et la perte du
libre accès entravent certaines de leurs pratiques entrainant par là une perte de territorialité.
Leur forte mobilité ne contribue pas à les intégrer dans les processus décisionnels et les
fragilise devant la recomposition des territoires de pêche. Le conflit suscite deux options : le
refus ou l’acceptation.
Le refus entraine pour sa part une exclusion du groupe visé par les changements, alors que
l’acceptation s’accompagne d’une adaptation et d’une réévaluation des pratiques et
perceptions de l’espace marin.
La capacité de réaction des migrants nous parait également très faible et indique une action
organisationnelle autour des territoires peu construite. Cela est très visible à Saint-Louis. Les
tensions qui s’y déroulent entre pêcheurs de Guet-Ndar y perdurent mais n’atteignent pas le
stade d’affrontement ouvert qui toucherait l’ensemble de la communauté. Les pratiques de
pêche ne sont pas remises en cause. Toutefois, avec la récurrence des conflits spatiaux, on
note chez le pêcheur migrant que la multiplicité des usages antagonistes peut se coaliser
lorsqu’il s’agit de défendre l’intégralité du territoire. L’implantation de l’AMP et les
problèmes liés à la frontière, illustre ce passage d’une mer plurielle à une mer trop étroite pour
248
être « amputée » avec la création de l’AMP. Le rapprochement qui s’opère entre les différents
usagers leur permet dès lors de tenter de rejeter le projet de l’AMP hors de leurs zones de
pêche.
249
Conclusion partielle
Les espaces de pêche sont de plus en plus l’objet de convoitises et de luttes pour le contrôle
de la ressource. Ceux dévolus à la pêche artisanale n’y échappent pas. Ainsi, l’étude des
conflits devenus récurrents au sein des territoires des migrants de Guet-Ndar, montre tout
d’abord une opposition dans les représentations socio- spatiales. Dans le chapitre précédent
nous avons analysé comment les perceptions et les pratiques modèlent la construction des
territoires de pêche.
La remise en cause de ces fondements suscite un choc chez les acteurs territorialisés. Le
conflit devient de fait une arène entre les logiques de groupes d’acteurs en rapport avec leur
territoire, mais aussi une réponse face aux mutations qui les affectent. En ce sens pour les
migrants Guet-Ndariens, dont la limitation de leur activité s’accompagne parfois d’un
bouleversement de leurs pratiques et d’une perte de contrôle sur l’accès aux ressources ; le
conflit spatial conduit à l’adoption de stratégies diverses. Celles-ci peuvent être individuelles
avec un détournement de la règle imposée (pêche illicite) ou s’orienter vers un changement
voire de reconversion de métier.
Le conflit pose des dynamiques nouvelles en introduisant des formes d’actions collectives au
sein des territoires de pêche. Celles-ci permettent aux autochtones en quête de légitimité de
défendre leur territoire. Mais elles permettent d’instituer des règles d’organisation cautionnées
par les représentants de l’Etat.
Ainsi, les confrontations entre pêcheurs ou entre pêcheurs et autorités publiques révèlent des
transformations de long terme qui participent au processus de territorialisation. Elles sont
aussi l’occasion de la mise en place de mécanismes de régulation inédits qui avec le contexte
participatif, dessinent des espace de gestion des pêcheries artisanales sénégalaises. Toutefois,
comment ces « nouveaux espaces » affectent ils les migrants ? Quelles sont leurs capacités
d’organisation, de résistance ? Quelles sont de manière générale les conséquences sur la
gestion des pêches ? Autant de questions auxquelles nous essayerons d’apporter des éléments
de réponse.
250
CHAPITRE VII : LES RECOMPOSITIONS AU
SEIN DES ESPACES DE GESTION DES
PECHEURS GUET-NDARIENS
Introduction partielle
La présence des pêcheurs migrants est souvent synonyme de conflits ou de concurrence sur la
ressource avec les autochtones. Cependant, on observe au sein de certains de ces territoires de
pêche des formes d’auto- organisation de ces derniers pour une gestion plus rationnelle de
leurs ressources et donc de leur espace halieutique. Ainsi, pour les pêcheurs de Guet-Ndar ces
initiatives locales correspondent à une remise en question de leur libre accès sur la mer et une
multiplication des règles communautaires qui leur redéfinissent un espace de gestion.
Il s’agira pour nous d’une part, de passer en revue ces nouveaux espaces de gestion qui se
mettent en place et s’imposent aux migrants de Guet-Ndar qu’ils soient de l’initiative des
populations locales ou de l’initiative de pays voisins comme la Mauritanie. D’autre part, nous
verrons les décalages qui peuvent apparaitre dans un contexte où la cogestion est devenue un
mot- phare
Ces considérations seront prises en compte par le premier code de la pêche maritime de 1976
qui traduit une grande avancée dans la législation d’alors. Ce code subira une refonte en 1987
et indique bien d’une part le souci du gouvernement à encadrer un secteur devenu
incontournable devant le marasme économique qui frappe la filière agricole ou celui des
phosphates par exemple. D’autre part, il s’agit de garantir la pérennité de l’exploitation face
au contexte de concurrence sur la ressource halieutique qui s’annonce de plus en plus.
En ce sens la loi n°87- 27 du 18 aout 1987, qui porte création du nouveau code la pêche et vue
comme un modèle au niveau de la sous- région, traduit la volonté de l’Etat de contrôler et de
réguler le secteur en stipulant que « le droit de pêche dans les eaux maritimes sous juridiction
sénégalaise appartient à l’Etat qui peut en autoriser l’exercice par des personnes physiques
ou morales de nationalité sénégalaise ou étrangère »91.
Cependant, le code de 1987 s’adapte mal aux transformations que va subir la pêche. En effet,
comme l’indique Dème M. (2000), les conditions bioécologiques, socio-économiques,
politiques et technologiques qui gouvernent les activités de pêche évoluent rapidement. Or la
plupart des décisions réglementaires sont prises de manière unilatérale. L’Etat, garante du
secteur, met en œuvre depuis près de quatre décennies des réglementations en déphasage avec
les réalités que connaît la pêche artisanale. Les acteurs de la pêche ne se reconnaissent pas
dans le canevas institutionnel ainsi défini qui ne leur permet pas de faire valoir leurs positions
et intérêts. Cette remise en cause grandissante du cadre de gestion et l’échec des dispositions
d’alors, conduisent à la révision des dispositifs législatifs et réglementaires dés juin 1995. En
1998, la loi n°98-32 du 14 avril 1998 portant Code de la Pêche maritime est promulguée.
91
In Art.2 de la loi n°87-27 du 18Août 1987 portant Code de la Pêche maritime
252
Cette révision renforce les prérogatives de l’Etat en tant que gestionnaire, et accorde aux
ressources halieutiques sous juridiction sénégalaise le statut de « patrimoine national ». De
plus, elle intervient essentiellement sur deux points : l’accès à la ressource et l’implication des
populations dans la gestion des ressources marines. Elle marque ainsi un changement dans
l’approche étatique qui tend à une gestion participative des différents acteurs de la pêche.
Nous verrons toutefois, dans les paragraphes suivants l’effectivité d’une telle démarche.
92
In Décret No 95 - 406 du 2 mai 1995 portant organisation du Ministère de la Pêche et des Transports
maritimes
253
- Assister les organisations professionnelles des pêches maritimes
- Assurer l’expérimentation, la vulgarisation des équipements, des techniques et des
résultats de recherche dans le domaine de la pêche maritime
L’importance de la tâche dévolue à la DPM fait qu’une organisation déconcentrée a été mise
en place notamment dans les régions à vocation halieutique. Ainsi, au niveau local, des
structures régionales sont instaurées avec des démembrements en inspections départementales
et en postes de contrôle.
Par ailleurs, bien que relevant entièrement du le Ministère de l’Economie Maritime, le secteur
de la pêche voit aussi intervenir d’autres institutions qui traduisent des coopérations
interministérielles. Parmi celles-ci on note celle en direction de certains ministères comme
celui de l’Agriculture avec le Centre de Recherches Océanographique de Dakar Thiaroye
(CRODT) qui est rattaché à Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (IRSA). Chargé de la
recherche halieutique, ce centre permet, à travers l’évaluation et le suivi de la ressource
marine et du système d’exploitation, d’éclairer la prise de décision en ce qui concerne
l’aménagement durable des pêcheries sénégalaises. Le ministère de l’Environnement et du
Développement durable est également impliqué à travers quelques uns de ses services
comme la Direction des Parcs Nationaux (DPN) qui a en charge la protection de la
biodiversité notamment au sein du réseau d’aires protégées défini par l’Etat, ou encore plus
récemment la Direction des Aires Marines Communautaires Protégées (DAMCP) créée en
2012 et qui assure la politique de l’Etat en matière de création et de gestion d’un réseau
cohérent d’AMP représentatif des écosystèmes côtiers, estuariens et marins au profit des
communautés littorales. La collaboration avec ces directions se fait plus sentir à l’échelon
local où la gestion de l’environnement marin vise à des actions plus concertées en association
avec les collectivités de base. En effet avec la reconnaissance des organisations socio-
professionnelles, la gouvernance des pêcheries devient plus incluse.
254
cherchant à garder leur liberté d’action tisseront des partenariats avec l’Etat. Aujourd’hui,
face à la récurrence de la crise dans la pêche artisanale, les organisations nationales se sont
rassemblées en 2003 au sein du Conseil National Interprofessionnel de la Pêche Artisanale au
Sénégal (CONIPAS).
Au niveau local, les acteurs s’impliquent dans des entités associatives qui prennent en charge
leurs préoccupations quotidiennes et leur assurent un rôle dans la gestion des ressources
halieutiques. Le dynamisme de ces organisations de base a permis aux acteurs, dans le cadre
de la gestion décentralisée, de pouvoir gérer dorénavant les infrastructures et équipements
dans les centres de pêches. Cet acquis fut grandement consolidé par le projet PAPA- Sud93.
93
Le Programme d’Appui de la Pêche Artisanale (PAPA- Sud) financé par l’AFD et lancé en 2002 et achevé en
2007, consistait à venir en appui à six centres de pêche situés sur la petite cote sénégalaise. Les actions menées
ont permis l’aménagement de quais de pêche, le renforcement des capacités des professionnels de la pêche
ainsi que l’adoption d’un cadre institutionnel avec l’émergence de GIE interprofessionnels pour une gestion des
infrastructures collectives par les usagers.
255
chaine de froid pour une commercialisation effective des produits de pêche avec notamment
le projet CAPAS (Centre d’aide à la pêche artisanale sénégalaise) qui ciblait surtout les zones
de Cayar, Joal Rufisque. Mais aussi, il est question d’améliorer les techniques et conditions de
travail des femmes transformatrices de Saint-Louis et Mbour entres autres. Par ailleurs, dans
un souci d’aménagement des régions à vocation halieutique l’Etat mettra en œuvre, avec ses
partenaires au développement à l’instar du Fond Européen du Développement ou de la
Banque Africaine du Développement, la création d’infrastructures et d’équipements
structurants (centre de pêche, quai de débarquement…).
Mais les politiques de développement régional furent quelque peu un échec car étant mal
appropriées par les acteurs. Par contre, celles touchant les méthodes d’exploitation des
pêcheurs rencontrent un succès et concourent à accroitre les captures et à répondre
suffisamment aux besoins alimentaires des populations. Cependant, à partir des années 1990,
le contexte politique change. L’Etat n’arrive plus à garantir une contribution financière au
secteur alors que les aides extérieures dirigent les politiques d’aménagement vers des choix
parfois critiquables (Dème, 2000). Alors que les acteurs se lancent vers une extraversion qui
menace grandement la pérennité de la pêche (surexploitation des stocks, dégradation de
l’environnement marin,…). Pour le gouvernement sénégalais, il convient de limiter l’effort de
pêche. Le libre accès devenant intenable face à baisse généralisée de la ressource halieutique.
Une telle mesure est néanmoins difficile à appliquer, les pêcheurs considèrent toujours l’accès
à la mer comme un droit traditionnel.
Or la réussite d’une gestion rationnelle des ressources halieutiques implique une approche
participative des acteurs, d’autant que la FAO dans son Code de Conduite pour une Pêche
Responsable (CCPR) adopté en 1995 insiste sur le besoin de « d’éduquer et de former les
pêcheurs et les aquaculteurs de sorte qu’ils puissent participer à l’élaboration et à
l’application de politiques propres à garantir des pêches durables dans le court et le long
terme94 ». Aussi la définition d’outils juridiques est impérative pour accompagner le
processus d’implication des populations locales, mais aussi et surtout la maitrise du libre
accès à la mer. Avec le nouveau code la pêche de 1998, l’Etat s’engage en instaurant un
Conseil national consultatif des pêches maritimes (CNCPM) en 1999 et des conseil locaux de
la pêche artisanale (CLPA) à partir de 2004.
Le CNCPM est placé sous la tutelle du Directeur des Pêches Maritimes et est composé par les
représentants de l’administration, de la recherche scientifique et des organisations
94
FAO, « Qu’est ce que le code de conduite pour une pêche responsable », Organisation des nations Unies
pour l’alimentation et l’agriculture, FAO, Rome 2001, 19p
256
professionnelles de la pêche (artisanale, industrielle et sportive). Cet organe va
essentiellement95:
- Etudier les plans d’aménagement des pêcheries avant leur soumission pour adoption
au Ministre chargé de la pêche
- Faire des propositions en vue de la mise en œuvre des nouvelles dispositions du Code
de la pêche et de son décret d’application relatives aux nouvelles mesures en matière
de gestion et d’aménagement des ressources halieutiques
- Participer à la définition des mesures visant à assurer une gestion durable des
ressources halieutiques
- Etudier et émettre un avis sur les documents de politique générale en matière de
développement et d’aménagement des pêches au Sénégal qui lui sont soumis avant
adoption par le ministre chargé des pêches
- Mais également faire des propositions au ministre en matière de coopération
internationale dans le domaine de la gestion et de l’exploitation des ressources
halieutiques.
Les CLPA pour leur part sont institués par arrêté du ministre dans les régions où les activités
maritimes sont présentes avec pour rôle96 :
Ainsi, après une longue gestion de type classique, les politiques en matière de pêche se
déclinent à présent en une approche « bottom- up ». Les nouveaux organes de gestion
95
In Art. 3 du décret n° 98-498 fixant les modalités d’application de la loi portant code de la pêche maritime
96
In Art.9 du Décret n° 98-498 fixant les modalités d’application de la loi portant code de la pêche maritime
257
(CNCPM et CLPA) mis sur pied visent une gouvernance locale avec une participation
effective des acteurs du secteur. Ils traduisent une volonté étatique d’instaurer le dialogue et la
concertation avec les populations locales qui sont vues comme des parties prenantes à la
gestion rationnelle des ressources halieutiques. Une attitude qui amène de plus en plus à
parler de cogestion dans les pêcheries sénégalaises. La cogestion étant définie par des auteurs
tels que Acheson (1989) comme l’adaptation mutuelle entre le Gouvernement et la
communauté locale dans la gestion des ressources halieutiques ; tandis que Feeny et al. (1990)
l’analysent comme un partage de pouvoir de gestion et de responsabilité entre l’Etat et les
communautés de pêcheurs. Cependant on peut se demander quelle est l’effectivité d’une telle
approche lorsque l’on sait que la pêche n’est toujours pas une compétence transférée aux
collectivités locales. Quelle est le degré d’appropriation de ces instruments par les acteurs
d’autant que d’une part l’Etat tend à multiplier les instances de gestion avec notamment la
création de Comités de gestion qui sont des organes en charge des AMP. D’autre part, les
communautés de pêcheurs cherchent de plus en plus à émettre leurs propres règles de gestion
à travers des canaux plus ou moins souples, et plus ou moins discriminantes envers les
populations allochtones.
258
s’organiser autour de la ressource. Des initiatives collectives très fortes ont réussi à se mettre
en place et à institutionnaliser leurs actions.
97
Dioh B. et al 2002 « atelier de formation sur le code la pêche à Cayar », WWF, 20p
259
Le code de la pêche de 1998 pour sa part dans ses articles 30 et 31 décrète d’une part
l’interdiction de l’usage ou la détention de filets maillants fabriqués à partir d’éléments
monofilament ou multi- monofilament en nylon et d’autre part que le ministre peut définir les
conditions particulières d’utilisations d’engins de pêche artisanale comme les palangres
côtières, les filets dormants à crevettes, les filets trémails et les sennes de plage. Comme on
peut le constater la marge de manœuvre pour les populations de Cayar est infime au regard de
ce nouveau code la pêche, l’utilisation du filet dormant qui est la source des conflits n’est pas
expressément interdite. La législation nationale reste encore en déphasage avec les réalités
locales.
C’est avec le Comité de Pêche de Cayar (CPC) que la gestion des ressources halieutiques
connaîtra un véritable changement. Ce mouvement local nait dans un contexte particulier, que
nous avons expliqué dans le chapitre précédent va, en garantissant une stabilité économique
dans un cadre de dévaluation monétaire et en défendant la cause des pêcheurs face aux
mareyeurs, acquérir aux yeux de la population une reconnaissance durable et produire des
règle de gestion locales. Les mesures visent une limitation de l’effort de pêche des ligneurs
afin de maintenir un bon prix sur les captures. Aussi chaque pirogue n’aura droit
journalièrement qu’à à 3 caisses de pageot de 15Kg. Le non respect de cette disposition
consensuelle est puni d’une amende de 30 000 FCFA. La ressource ciblée doit avoir une
certaine taille afin d’empêcher le déploiement de l’effort de pêche sur les espèces immatures.
La capture des pageots de calibre n°3 qui sont généralement de petite taille est donc interdite,
tandis qu’un repos biologique sera introduit en interdisant la pêche dans les zones rocheuses
pendant l’hivernage afin de permettre aux espèces démersales de se reproduire.
Les règles communautaires de Cayar relèvent comme on le constate d’un consensus qui tient
de la capacité du CPC à créer une productivité spatiale et territoriale. En effet c’est l’espace
proche qui est maitrisé, la plupart des zones de pêche fréquentées (72%)98 par les ligneurs
sont aux alentours de la fosse marine soit entre deux et quatre milles des côtes. Mais aussi à
impulser une solidarité autour d’une cause commune (la lutte contre les mareyeurs) qui
justifie la mise en place d’une territorialité plus précisément d’un contrôle de leur aire de
pêche. Avec ces actions collectives, Cayar devient un des premiers centres de pêche ou un
espace de gestion se met en place et devra désormais évoluer avec la réglementation nationale
et tenir compte des pêcheurs migrants.
98
Laloë et Samba A, 1990 « La pêche artisanale au Sénégal : ressource et stratégies de pêche » Paris, Orstom
éditions. Études et Thèses, 395 p.
260
VII-2-1-2. Le CLPA et le Comité de Gestion, des organes fédérateurs ?
Une territorialisation est initiée à Cayar par le biais des mobilisations locales, mais elle
concerne surtout la régulation d’une technique (la pêche à la ligne) et n’enraye pas les conflits
spatiaux qui mettent en jeu cette même technique et celle du filet dormant. Il s’agira donc
pour le CPC qui alors définitivement garante du respect des conventions locales de donner
une dimension médiatique au cas de Cayar et également d’obtenir une interdiction définitive
du filet dormant dans les eaux de la communauté par l’application de l’arrêté préfectoral de
1986. Dans le contexte de 2005, leur revendication trouve un écho favorable auprès des ONG
internationales comme le WWF qui encourage alors une gestion responsable autour de la
ressource et de l’environnement marin. Au niveau institutionnel la loi sur la décentralisation
de 1996 qui accorde aux collectivités locales la gestion de leurs ressources naturelles et Le
Code de la pêche maritime de 1998 qui insiste dorénavant sur l’implication des populations
côtières avec la mise en place des CLPA vont servir les objectifs du CPC. On voit donc que le
processus de territorialisation gagne en puissance car elle se confronte aux modes de
spatialisation de l’action publique. En tant que mobilisation locale, le CPC va pouvoir
s’appuyer sur des dispositions juridiques qui faisaient jusque là défaut, ils s’approprient des
lois et textes afin de justifier un nouveau territoire de gestion communautaire que les migrants
Saint-Louisien devront accepter. Le cadre apporté par le CLPA est en ce sens révélateur des
enjeux autour de la ressource marine.
261
Autorité
administrative
(préfet)
Représentant du
service des
pêches
Du point de vue de son fonctionnement les activités du CLPA tournent surtout autour des
collèges. L’autorité administrative et son secrétaire (le représentant du service des pêches)
entérinent les décisions ou orientations émises par les collèges en conformité avec la politique
de l’Etat. Ainsi, les collèges ont principalement pour rôle de :
262
– Se concerter et donner des avis sur l’ordre du jour des réunions de l’Instance de
Coordination et de Conseil (ICC)99
L’ICC est un organe de conseil qui sert entre autres à maintenir le dialogue, la concertation
entre les différents collèges, à la transparence et à la diffusion de l’information ainsi qu’à la
coordination des actions entreprises par le CLPA. Les membres sont désignés au sein des
collèges.
C’est donc en tant que collège que le CPC intègre le CLPA. Un statut qui comme nous
l’avons dit plus haut lui confère une légitimité institutionnelle et lui permet de faire passer
dans le cadre de la cogestion, sa vision de gestion des ressources halieutiques à Cayar avec
notamment la radicalisation de la lutte contre le filet dormant en 2005. Cette situation
poussera le préfet et le service des pêches à interdire aux migrants son utilisation d’autant
qu’un arrêté n° 5952 du 25 aout 1999 fixe les sanctions complémentaires relatives aux filets
fabriqués à partir d’éléments monofilaments et multi mono filaments en nylon. En outre, ils
valident définitivement la délimitation spatiale de 1986. Forte de cette victoire, les ligneurs
introduiront l’interdiction de la palangre côtière un autre engin passif généralement utilisé par
les migrants de Saint-Louis et qui fut aussi source de conflits entre les deux communautés.
Afin d’éviter des dérives un arrêté émanant du ministère de la pêche et de l’Economie
maritime sera adopté en 2009 et portera réglementation sur l’utilisation de la palangre à Cayar
en stipulant « pour prévenir leur mouillage sur les roches, il est interdire de détenir des
palangres côtières portant des hameçons de n°1à 7 à l’embarquement, au débarquement et en
me r 100». De plus, les palangres autorisées doivent respecter une distance de 100m des
rochers.
Le CLPA constitue donc un organe où les acteurs peuvent valablement consolider leurs règles
locales mais aussi suggérer une réglementation interne quant à leurs activités. En ce sens,
Cayar devenant un centre où la limitation de l’effort de pêche est fondamentale pour
l’équilibre de gestion des ressources, des règles communautaires furent initiées à l’égard de
l’activité des sennes tournantes et des femmes transformatrices. En ce qui concerne les sennes
tournantes et qui majoritairement utilisées par les Saint-Louisiens, la limitation de l’effort de
pêche portera sur le nombre de sorties autorisées qui sera d’une sortie par jour et par pirogue.
Un système de rotation est mis en œuvre Les pirogues de sennes tournantes sont organisées en
99
Division de la Pêche Artisanale, 2011, « rapport d’évaluation des conseils locaux de pêche artisanale »
Ministère de l’Economie maritime, projet PRAO, 27p
100
Article 3 de l’arrêté ministériel n° 00777 du 23 novembre 2009 portant réglementation de l’utilisation de la
palangre côtière à Cayar
263
deux groupes qui sortent à tour de rôle. Une commission mise en place par le collège des
sennes tournantes fut désignée afin de veiller à son bon déroulement. Des journées sans
pêches sont aussi décidées en cas de captures abondantes de pélagiques. Quant aux femmes
transformatrices il fut décidé l’interdiction de l’achat et de la transformation de poissons
juvéniles et de prises effectuées par des filets dormants prohibés dans la zone.
Dans le même ordre d’idée, le CLPA a permis à l’administration de discuter avec les acteurs
locaux de la mise en place de certains règlements qui furent longtemps rejetés. Il s’agit
notamment de l’instauration du permis de pêche et de l’immatriculation des embarcations
artisanales.
264
Fig. 32 : Représentation schématique de l’AMP de Cayar
Source : A. Seck ; 2014
Avec l’implantation de l’AMP, Cayar voit son espace halieutique se renforcer en termes de
délimitation et de gestion. L’une des directives du WWF et de l’Etat était de travailler en
concertation avec les acteurs de la pêche pour réaliser un zonage de l’AMP. Il fut tout d’abord
déterminé l’ensemble des zones de pêches connus à Cayar. En ce sens, prés de 55 zones
furent identifiées et réparties en quatre secteurs principaux :
101
Bount- bi : une zone pêche signifiant la porte
265
Kuruss102 24 -36 -16 25,7 4,1 Capitaine, rouget,
mérou, poulpe
Lignes et palangres
102
Kuruss : zone de pêche qui signifie littéralement chapelet en raison de la succession des lieux de pêche qui
s’y trouvent
266
Toutefois, l’AMP de Cayar n’est pas une « no- take area », elle reste encore une zone d’usage
qui se superpose aux pêcheries traditionnelles. Une situation qui ne pose pas de problème en
raison de la forte implication des organisations professionnelles et des acquis en matière de
gestion des ressources halieutiques de la localité. C’est dans ce cadre que l’instance de
gestion de l’AMP se met en place.
L’AMP de Cayar entre en jeu dans un contexte où à la fois les populations locales ont réussi à
mettre en œuvre un territoire administré grâce à des règles locales, et aussi sont déjà
reconnues dans une politique de cogestion. Il s’agit donc pour cette entité de s’imposer et
d’obtenir une certaine reconnaissance par les acteurs locaux non seulement en tant qu’espace
mais également à travers ses mécanismes de régulation. Fidèle à son modèle de gouvernance,
le WWF impliqué dans le processus de mise en place, va avec la participation des services de
l’Etat identifier l’ensemble des parties prenantes et entreprendre avec eux une structuration
autour des instances de l’AMP. L’ONG apportera un appui dans la création des instances de
gestion (comite de gestion et assemblée générale) de l’AMP et un partenariat entre services de
l’Etat (agents de la Direction des Parcs Nationaux et de la Direction des Pêches Maritimes) et
les populations locales. La mise en œuvre des organes de décision ne posera pas de problème,
les organisations de base étant déjà relativement bien structurées. Ainsi 36 parties prenantes
seront ciblées et organisées comme suit :
- Les acteurs institutionnels : il s’agit des agents de la Direction des Aires Marines
Protégés communautaire et du Service départemental des Pêches Maritimes de Thiès à
Cayar, de la mairie, de la gendarmerie et du CRODT
- Les acteurs locaux : avec le CPC qui regroupe l’ensemble des ligneurs, le Mbal- mi 1
et le Mbal- mi 2 qui regroupent les sennes tournantes, les femmes transformatrices, le
collectif des jeunes mareyeurs qui s’active dans le marché local, le regroupement des
mareyeurs industriels, les organisations nationales de pêche (CONIPAS, FENAMS,
CNPS...) le GIE interprofessionnel du quai de pêche plus connu sous le nom de
« Yallay Mbaneer ak Teffess Gui » qui fédère l’ensemble des organisations locales et
nationales s’activant dans la pêche à Cayar ainsi que les représentants du CLPA.
267
Néanmoins, la fonctionnalité des instances de l’AMP de Cayar fut grandement handicapée par
le flou institutionnel qui a marqué le cadre réglementaire des AMP sénégalaises jusqu’en
2012 ainsi que par la modestie des moyens financiers mise à sa disposition et qui somme toute
n’assurent que le budget de fonctionnement du conservateur et de son équipe. Aussi, les
actions menées consisteront surtout à affirmer la gestion participative et à assurer une
visibilité de l’AMP auprès de la population locale. En termes de gestion, l’AMP de Cayar
cherche à être la plus inclusive possible et à garantir une consolidation des règles
communautaires.
268
Le système de régulation initié à Cayar s’il prône la durabilité de la ressource, a profondément
impacté les pratiques des Saint-Louisiens. L’exclusion des fileyeurs, le contrôle exercé sur la
palangre ainsi que l’instauration d’une sortie quotidienne pour tout type d’engin (ligne comme
senne tournante) sont davantage vécus comme des actions visant à contrôler leur activité. Par
ailleurs, la sous représentativité des Guet-Ndariens dans les instances de gouvernance comme
le CLPA et le Comité de gestion (deux membres sur prés de 35 postes de part et d’autre) n’est
guère bien perçue. Aux yeux de certains pêcheurs, ces représentants Guet-Ndariens sont des
figurants car n’ayant aucun pouvoir de décision. De plus, pour la grande majorité des
migrants interrogés sur le rôle de ces deniers dans la défense de leurs intérêts, nous constatons
qu’ils ne leur accordent aucune crédibilité et les estiment souvent comme non légitimes à ces
postes. Ce manque de soutien des migrants à l’encontre de leurs représentants place ceux-ci
dans une situation pour le moins inconfortable. Pouvant difficilement aller à l’encontre de
décisions prises par de fortes organisations de base et ayant à l’esprit de préserver une certaine
paix sociale, les représentants Guet-Ndariens au sein du CLPA adoptent le plus souvent une
position d’« acceptation passive » durant les réunions de cet organe. Pour eux il s’agit plus de
relayer les informations et décisions prises par le CLPA.
« Il est vrai que dans le CLPA, l’autorité administrative ne fait aucune distinction
entre Cayarois et Guet-Ndariens et a fait beaucoup pour maintenir la cohésion
sociale. Mais, nous pouvons difficilement imposer une quelconque décision dans
le CLPA et si nous contestons les actions de nos collègues Cayarois, nous sommes
mal vus. Tout ce que nous pouvons faire dans certains cas, c’est d’accepter et de
sensibiliser nos compatriotes ou alors de nous référer à nos sages qui sont à
Guet-Ndar. Le plus souvent, nous adoptons leurs attitudes ou avis. C’est ce que
nous avons fait lors du conflit qui nous avait opposé avec les pêcheurs de
Cayar par exemple». (Extrait entretien avec un représentant Guet-Ndarien dans
le CLPA, janvier 2012)
269
En effet, comme nous pouvons le constater de par leur structuration, la mainmise de
l’administration est incontestable tant au sein du CLPA que du Comité de gestion. Dans le cas
du CLPA, les pôles de décision sont occupés par le préfet et le représentant du service
départemental des pêches maritimes à Cayar, ce qui place les collèges d’acteurs dans une
situation de tutelle. Ce schéma est justifié par le fait que la pêche reste toujours une
compétence non transférée ; mais la composition du CLPA entraine des lenteurs
administratives dans l’application des règles conventionnelles. Ceci en un sens, s’oppose avec
la relative souplesse qu’avaient les acteurs à promouvoir par le consensus certaines décisions
(journées sans pêche, sorties quotidiennes ou système de contingence des sennes tournantes).
De l’extérieur, ces contraintes sont analysées comme un recul du pouvoir décisionnel dont
disposaient les mobilisations locales comme le CPC qui ne sont plus véritablement les
locomotives de la gestion des ressources halieutiques à Cayar. Le CLPA apparait comme une
entité rigide où la prise de décision est instrumentalisée par l’Etat qui continue d’encadrer les
acteurs de la pêche :
« Le CLPA est une bonne chose car nous avons pu obtenir l’instauration de
quelques règles locales. Mais à présent, nous n’avons pas beaucoup de place dans
la prise de décision. Le Préfet et le service des pêches occupent les principaux
postes (présidence et secrétariat). Il faut leur accord pour toutes les initiatives que
nous voulons entreprendre.» (Entretient avec un membre du CLPA de Cayar,
janvier 2012)
Cette dilution des organisations de base dans les instances de cogestion peut être une menace
pour certains de leurs acquis. En effet, les organisations de base ne peuvent plus émettre de
règles sans l’aval des instances dirigeantes. Par ailleurs, bien que bénéficiant de l’appui de
différents programmes103, le CLPA peine toujours à assurer certaines de ces fonctions
notamment la surveillance des engins prohibés. Le quota des trois cageots initié en 1994 qui
s’accompagnait d’un droit de débarquer104 n’est plus respecté par les pêcheurs. Ne pouvant
l’imposer à tous notamment aux migrants de plus en plus nombreux et qui ne se réclament pas
la caisse de solidarité mise en place par les locaux, cette mesure fut par la suite abandonnée
103
Programme Cogestion des Pêcheries Artisanales au Sénégal (COGEPAS) financé par le Japon de 2009 à
2013et dont l’objectif vise à renforcer les capacités des acteurs de la pêche dans le domaine de la cogestion par
l’établissement de la cogestion entre les professionnels de la pêche artisanale et les administrations
concernées.
Le
104
Cette caisse fonctionnait sur base de cotisation ou par don d’une caisse de pageot par pirogue débarquant à
Cayar. Les fonds récoltaient permettaient de venir en aide à des pêcheurs sinistrés, ou à la rénovation
d’équipements sociaux et religieux comme les mosquées.
270
puis remplacée par les sorties quotidiennes. Toutefois, cette situation fut pour beaucoup de
pêcheurs perçue comme un affaiblissement des règles communautaires.
« Le travail que le comité de gestion essaie de faire, nous l’avons déjà fait grâce au
CLPA. Les acteurs de la pêche ont réussi avec notre appui à faire respecter des
règles locales. La gestion des ressources halieutiques marche parce que nous
cogérons avec les populations. C’est pour cela que les acteurs se sentent plus en
phase avec notre politique que celle des AMP qui ne fait que reprendre notre
travail ». (Extrait d’un entretien avec un représentant du service des pêches de
Cayar)
271
Cette situation va entrainer un retard dans la mise en place effective de l’AMP en tant
qu’entité de gestion. Aujourd’hui bien que d’un côté, la question de la tutelle des AMP soit
réglée et une relative fonctionnalité du comité de gestion de Cayar soit assurée
(renouvellement des instances, tenue régulière de réunions…) et que d’un autre côté les
membres du CLPA soient bien représentés dans l’instance de gestion, les missions du Comité
de gestion ne sont pas encore bien définies. Ses principales activités consistent à réaliser des
surveillances en mer et s’impliquer dans la gestion des conflits. Deux attributs sur lesquels le
CLPA a compétence. Il en découle dés lors un chevauchement entre les actions menées de
part et d’autre que nous exposerons dans le point à venir et qui traite de la surveillance
participative.
Ainsi, il apparait que bien que les populations cayaroises possèdent une capacité interne à
s’auto- réguler, l’entrée dans des sphères plus institutionnalisées peut remettre en question
cette dynamique. Dans le cas du CLPA comme du Comité de gestion, l’Etat initie des organes
dont le contenu juridique et la réglementation, s’ils existent, sont mal compris par les acteurs
locaux. De fait, étant souvent mal éclairés sur leur rôle et responsabilités, ils s’effacent plus
ou moins au profit de l’administration locale qui de son coté a du mal à impulser des
passerelles entre les politiques nationales et les réalités locales.
106
L’amande consistait à faire payer au pêcheur 30000 FCFA soit prés de 46 euros.
107
La surveillance participative s’appuie sur le code de la pêche, sur des arrêtés interministériels et ministériels
et sur des arrêtés émis par les autorités administratives locales comme le préfet.
273
La surveillance participative devient donc un moyen pour l’Etat de renforcer l’engagement
des professionnels de la pêche, d’avoir une certaine maitrise sur la pêche artisanale
(vérification des embarcations et de l’immatriculation), mais aussi sur la protection de
l’environnement marin. Par ailleurs, elle permet une meilleure articulation dans la gestion des
conflits en mer (altercation entre pêcheurs, vols de matériels de pêche…). A Cayar, la
commission de surveillance mise en place par le service des pêches intervient différemment
dans la gestion des conflits en mer :
• Soit par la négociation et l’arbitrage : il se rapporte aux altercations entre pêcheurs,
aux vols de matériels. Dans ce cas, les pêcheurs en cause règlent leurs différents de
manière consensuelle avec l’aide d’anciens sages- pêcheurs, ou de représentants
d’organisations professionnelles au niveau des « Mbaar »108. le Mbaar le plus reconnu
en ce sens est le « Mbaarum Coosanu Cayar» construit par le WWF- Wamer.
Photo 13: le « Mbaarum Coosanu Cayar », un lieu de régulation à l’amiable des tensions
entre pêcheurs.
Source : A. Seck
• Soit par le recours en justice: il concerne les cas aggravés (infractions aux lois,
violence et voies de faits envers les agents de la commission de surveillance…) ou des
cas non solutionné par les notables. La commission de surveillance saisie alors la
108
Lieu de rencontre et de convivialité des pêcheurs sur la plage
274
commission gestion des conflits. Cette commission regroupe un représentant du
service des pêches, un représentant du CLPA, un représentant du CPC et un
représentant de l’Association des Pêcheurs Actifs de Cayar (APAC)109. Elle est
chargée de trouver un terrain d’entente entre les belligérants. Dans le cas contraire le
litige est transféré en dernier recours au niveau de la gendarmerie. Cette dernière
effectue un procès verbal transmis par la suite au tribunal.
Commission de
Surveillance
participative
Notables Commission
gestion des
Sages du Mbaar conflits
Gendarmerie
Fig. 34: Canaux d’intervention de la commission de surveillance dans la gestion des conflits
en mer
Source : A. Seck, 2014
Bien moins outillée, la surveillance constitue pour le Comité de gestion de Cayar un moyen
de mieux faire connaître l’AMP et sensibiliser les pêcheurs quant aux respect des bonnes
pratiques et règles de gestion communautaire. Dotée de peu de moyens, en dehors du
financement du WWF, la commission de surveillance effectuait généralement une co-
surveillance avec le service des pêches qui mettait à sa disposition une vedette. Ce processus
est toujours en cours, néanmoins depuis 2013 la Direction des Aires Marines
109
L’APAC est née du CPC, c’est un mouvement initié par les jeunes pêcheurs, qui tend à se démarquer du CPC
jugé trop conservateur et de moins en moins au fait des réalités en mer.
275
Communautaires Protégées (DAMCP) a doté chacune des AMP d’un canot et d’un moteur
hors- bord conférant ainsi à la commission de l’AMP une plus grande autonomie. Celle-ci
effectue désormais deux à trois sortie dans le mois et en cas d’infraction constatée (engin
prohibé, utilisation de monofilament…), le pêcheur est amendé à hauteur de 50 000FCFA (76
euros) puis convoqué au niveau de l’AMP.
Que ce soit au niveau du service des pêches de Cayar qu’au niveau du bureau de l’AMP, la
surveillance participative constitue un enjeu de taille dans la défense d’un espace de gestion et
de régulation des pêcheries artisanales, du respect du zonage et de conservation de la
biodiversité marine. Elle permet également l’établissement d’un cadre de résolution des
conflits au sein de l’espace maritime cayarois. Néanmoins, les organes de surveillance restent
placés sous l’autorité administrative qui est très présente dans tous les processus décisionnels.
Ceci a pour effet d’affaiblir les impacts des organes auprès des acteurs locaux. Par ailleurs, les
pêcheurs membres sont le plus souvent considérés comme des auxiliaires de l’Etat et leur rôle
est mal perçu notamment par les populations migrantes.
L’irrégularité de la surveillance participative constitue en outre une contrainte. Les trois
instances locales ont du mal à assurer un suivi et un contrôle réguliers des activités en mer
faute de moyens financiers et humains. L’appui de l’Etat reste insuffisant tant pour le service
des pêches que pour le Comité de gestion. Les ressources disponibles sont souvent fournies
par le biais d’ONG ou de programmes sous régionaux comme le Programme Régional des
pêches en Afrique de l’Ouest (PRAO)110.
276
activité, les pêcheurs de Saint-Louis n’arrivaient pas à mettre en œuvre une organisation
interne pour gestion rationnelle des ressources de la mer. Le nombre grandissant de pêcheurs
et la liberté d’accès à la mer ont dans le cas de Guet-Ndar confirmé la théorie d’Hardin (1968)
sur la tragédie des communaux. Cependant, à partir des années 2000 une première tentative de
régulation sera initiée par les pêcheurs à la senne tournante.
Cependant, les accidents en mer liés au passage de la brèche qui font beaucoup de pertes
humaines et matériels auprès des senneurs pousseront de nouveau les acteurs à s’organiser.
Ainsi, ils mettent sur pied l’Union des Pêcheurs Actifs de Guet – Ndar (UPAG) qui réunit des
représentants des senneurs et des Jeunes Pêcheurs. L’UPAG procède à une grande
sensibilisation des pêcheurs et s’associe avec les sages et notables du quartier mais aussi au
Service des Pêches régional de Saint-Louis, à la Gendarmerie afin de faire adopter un arrêté
préfectoral visant l’interdiction de sortie nocturne des pirogues par la brèche. En 2008, l’arrêté
préfectoral N° /PDSL du 02 avril 2008 détermine les conditions de la sardinelle dans la
commune de Saint-Louis et de l’accès au canal de délestage qui ne doit plus être traversé
entre 18h et 6h du matin. Forts de cet arrêté, les senneurs mettent en place la Commission des
111
La senne tournante est composée de deux pirogues, une grande qui supportent l’équipage et le filet et la
seconde le poisson.
277
Sennes Tournantes de Diamalaye (CSTD), qui regroupe des représentants de chaque sous
quartier de Guet-Ndar112, et reconduisent les règles de 2000 avec quelques variantes. Un
système de contingentement est adopté et les sorties journalières se font à tour de rôle par
sous quartier. Par ailleurs afin de maintenir de bon prix de vente chaque pirogue a le droit de
débarquer jusqu’à 200 caisses. Le surplus revient à la CSTD qui peut le revendre et ainsi
alimenter la caisse sociale. Le service des pêches vient aussi en appui en refusant la carte
vétérinaire aux pêcheurs récalcitrants et en saisissant l’entièreté de leurs produits. Suite à ce
succès, la CSTD instaure également des journées sans pêche durant les périodes de forte
production afin de permettre un meilleur écoulement du poisson et éviter des situations de
mévente. Ainsi, dans le cas des senneurs de Guet-Ndar, la surexploitation de la ressource
pélagique et la baisse des revenus ont constitué une base solide pour une remise en question
de leurs pratiques mais aussi de consensus pour une action plus concertée.
112
Il s’agit des sous quartiers de Lodo, Dakk et Pondoxolé
278
En somme, les pêcheurs de Guet-Ndar restent très peu organisés en matière de gestion locale
de leurs ressources. Des initiatives comme celles de la Commission des Sennes Tournantes de
Diamalaye indiquent toutefois un début de conscientisation et d’implication qui doit être
davantage encouragé au sein des organes de cogestion.
279
Directeur de la Directeur des
pêche artisanale et pêches maritimes
côtière de la du Sénégal
Mauritanie
280
La CMP- Pêche tente aussi de sensibiliser les pêcheurs quant au respect du débarquement de
6% à Nouakchott.
Cependant, bien que les deux fédérations cherchent à aplanir par ces actions les tensions liées
au protocole de pêche sénégalo- mauritanien, les résultats restent encore très mitigés. Ceci
tient au fait que le rôle cette organisation est davantage tournée vers la facilitation et
l’accompagnement des engagements pris par les deux gouvernements. Les pêcheurs de Guet-
Ndar, ne voyant pas leurs préoccupations prises en compte, intègrent donc très peu la cellule
du CONIPAS installée à Saint-Louis.
Les pratiques illégales qui sont à la fois des mouvements de protestation et des stratégies de
survies indiquent que la réglementation par Quota Individuel Transférable (QIT) pour une
catégorie d’engin exclusivement (la senne tournante) est problématique pour une gestion
efficiente. En effet, on assiste dans le cas de la Mauritanie à une forme de privatisation de la
ressource qui est en complète déphasage avec les pratiques des Guet-Ndariens. Les
crispations qui s’en suivent entraineraient plus un saccage des ressources halieutiques (pêche
illicite) et à une radicalisation des enjeux halieutiques pour les deux pays. En effet, le système
QIT qui est instauré par la Mauritanie ne prend en compte qu’une seule pêcherie, or dans le
contexte artisanal, les pêcheries sont multi-spécifiques, et une ressource peut être visée par
différents types d’engins et donc d’acteurs. La fragilisation socio-économique qui touche les
Guet-Ndariens et la déstructuration de leur territoire de pêche indiquent la nécessité de
repenser le système QIT. Une réflexion dont les enjeux devront sans doute de plus en plus
être traités au sein des instances sous régionales comme la CSRP ou la RAMPAO.
281
Vert. Elle vise la coopération et la coordination des activités entre les pays membres et aide
à113 :
- L’harmonisation des diverses législations d’exploitation de conservation et de gestion
des ressources halieutiques et du milieu marin
- La mise en œuvre de stratégies communes au sein des instances supra nationales
- Le renforcement de la capacité des pays à entreprendre des recherches dans le
domaine de la pêche surtout au niveau sous régional.
- Le développement de la coopération sous-régionale en matière de suivi, contrôle et
surveillance.
Durant ces dernières années, la CSRP a mené plusieurs réalisations qui s’inscrivent dans la
dynamique d’une résolution des préoccupations des pays membres à travers une approche de
cogestion. Parmi ces réalisations ou projets, nous pouvons citer celui visant la promotion
d’une politique régionale sur les petits pélagiques en Afrique du Nord ouest ou encore le
projet « Cogestion et AMP ».
Entre 2007 et 2013, la CSRP, avec ses partenaires, à savoir la FAO, l’AFD et la Coopération
néerlandaise (DGIS) initie le projet « Vers des politiques régionales pour une pêche durable
des petits pélagiques en Afrique du Nord ouest ». Regroupant principalement le Sénégal, la
Gambie, la Mauritanie et le Royaume du Maroc, le projet part du constat avéré de la
déperdition qui touche de plus en plus les petits pélagiques et le manque de cohérence des
politiques nationales de gestion. Or, cette ressource très mobile est partagée par ces quatre
pays pour lesquels elle est d’une grande importance socio-économique. Aussi, les objectifs de
ce projet consistent entre autres à créer des mécanismes de concertation entre les
administrations, la recherche et les acteurs professionnels mais également à renforcer les
capacités des parties prenantes pour l’élaboration de plan d’aménagement sur les petits
pélagiques.
Pour sa part, le projet « Cogestion et AMP » fut financé par l’AFD sur cinq ans (2009- 2013)
en accord avec l’Environnement Mondial (FEM), du Fonds Français pour l’Environnement
Mondial (FFEM) et du Programme Régional de Conservation de la Zone Marine et côtière en
Afrique de l'Ouest (PRCM). En tant que maitre d’ouvrage du projet, la CSRP y intègre les
concepts de cogestion et d’approche écosystémique dans les politiques des pêches pour ses
Etats membres tout en aidant à la promotion des aires marines protégées pour une de gestion
113
Source : site [Link]
282
durable des pêches à travers une meilleure compréhension de leur fonctionnement et une
évaluation de leurs impacts sur la pêche. En ce sens, la CSRP s’est alliée à d’autres projets
d’envergure internationale comme le projet Aires Marines Protégées et gestion Halieutique
par Optimisation des Ressources et des Ecosystèmes (AMPHORE)114 , et sous régional avec
le projet « Gestion de la Biodiversité marine et côtière ouest africaine par le renforcement
des initiatives de Conservation et de Suivi dans les AMP (BioCos) »115.
A travers ces deux initiatives, on note que la cogestion est devenue une actualité dans la zone
CSRP tant sur les ressources partagées (sardinelle, ethmalose, chinchard, merlus…) et que sur
l’articulation de politiques synergétiques entre les pays du réseau. Cependant au vu des
difficultés de la prise en compte de communautés de pêcheurs foncièrement migratrices
comme les Guet-Ndariens et la recrudescence des conflits entre celles-ci et l’Etat mauritanien,
les actions de la CSRP restent encore limitées. En effet, la zone de la CSRP se présente de
plus en plus comme un espace de gestion transversale, où la gouvernance des pêcheries au
niveau micro doivent être intégrées davantage les politiques sous régionales. Toutefois, force
est de constater que la non application des décisions prises par les Etats membres au sein de la
commission et la divergence entre les orientations nationales des Etats dans la politique
d’aménagement des pêches constituent des contraintes de taille. Par ailleurs, les résultats
scientifiques réalisés dans le cadre d’une meilleure connaissance et d’une évaluation des
stocks doivent être mieux pris en compte par les décideurs des Etats notamment dans les
protocoles d’accord sur les quotas de pêche.
114
Le projet AMPHORE (2008- 2012) fut financé par l’ANR Biodiversité et a réuni 13 laboratoires (9 Français et 4
africains dont la CSRP). S’attelant à l’évaluation de l'efficacité des AMP à des fins halieutiques et l'intérêt de
leur utilisation dans une gestion écosystémique des pêches grâce à la mise en place d’indicateurs
bioécologique, de gouvernance et de socio- économie. Le projet AMPHORE fut mené sur 4 réserves de taille
variables situées en France (Port Cros et Bonifacio), en Mauritanie (PNBA) et au Sénégal (AMP du Bamboung).
115
Le projet BioCos est un projet en appui à la CSRP financé par l’AFD et mis en œuvre par la Fondation du Banc
d’Arguin (FIBA) et le FFEM. Il se focalise sur la conservation de la biodiversité marine et côtière dans son
ensemble et sur l’exemple que peut donner la mise en place de modèles régionaux d’AMP, en particulier en
termes de renforcement de la gestion, du suivi des impacts et de l'éducation/sensibilisation.
283
VII-3-2-2. Le Réseau des Aires Marines Protégées Ouest Africains
Le Réseau des Aires Marines Protégées Ouest Africains (RAMPAO) est créé en 2007 à la
suite d’une initiative sous régionale entre les différents pays de la zone CSRP et couvre une
superficie de 2 721 859 ha. S’inscrivant dans les directives du Sommet mondial sur le
Développement durable en 2002 et des Congrès mondial pour la conservation en 2003, il
regroupe prés 25 aires marines protégées dont onze parcs nationaux, un parc naturel, six
réserves naturelles, deux AMP communautaires et une aire de gestion du patrimoine
communautaire.
Fig. 36: Localisation des AMP du RAMPAO sur la côte ouest africaine
Source : RAMPAO, 2012
Le tableau ci-dessous montre l’évolution du réseau avec pour chaque AMP la date de création
et la superficie qui lui correspond.
284
Fig. 37 : Situation actuelle du RAMPAO
Source : Karibuhoye C., 2012
Laa CSRP et le RAMPAO constituent des cadres de concertation au niveau sous régional dont
les approches visent la prise en compte de l’environnement marin et des ressources
halieutiques. Toutefois, les
es difficultés d’articulation des politiques étatiques freinent
285
l’efficience de la gouvernance notamment dans le secteur des pêches. Par ailleurs, les
autorités bien que conscientes du phénomène important que constitue la migration des
pêcheurs au sein de l’espace sous régional, celui-ci n’est guère intégré dans les processus
décisionnels. Or, avec la baisse des ressources halieutiques et le caractère aléatoire des sorties
pêche alors que les frais d’exploitation tendent à augmenter, le pêcheur multiplie la prise de
risque notamment dans les zones marines protégées. La pêche migrante tend à développer un
aspect illégal entrainant conflits et exclusion des pêcheurs au sein des communautés
d’accueil.
En ce sens, les entités de gestion supra nationales doivent aider à une meilleure connaissance
de la migration des pêcheurs et favoriser des outils de gestion plus participatifs dans lesquels
les migrants n’évolueraient plus en dehors mais seraient des parties prenantes pour une bonne
gouvernance des pêches artisanales.
286
Conclusion partielle
A partir du phénomène des pêcheurs migrants, dont les Guet-Ndariens constituent un exemple
édifiant, nous avons tenté de montrer les changements importants qui affectent les espaces de
la pêche artisanale. A l’échelle locale comme à l’échelle sous régionale, les politiques qui se
mettent en œuvre sont souvent ignorantes de cette catégorie de pêcheurs. A Cayar le fort
contrôle exercé à travers les règles communautaires, s’il aide à la construction d’un espace de
gestion rationnelle des ressources marines, a aussi pour effet le désintérêt et la non
implication des migrants de Guet-Ndar dans les instances de gestion. Une attitude qui peut
fragiliser ces règles locales et par là le Conseil Local de la Pêche Artisanale ou le Comité de
gestion qui, au delà du déroulement des politiques nationales, doivent prendre en chargent les
intérêts de tous les acteurs et éviter les conflits d’accès à la ressource.
La nécessité d’une meilleure cohérence et d’une coordination des politiques de cogestion
transparait également dans l’espace de la sous région où la question des pêcheries artisanales
mais aussi des migrations de pêches sont encore peu pris en compte au sein d’organismes
comme la CSRP ou le RAMPAO.
287
CONCLUSION GENERALE
288
La pêche artisanale sénégalaise a considérablement évolué au cours de ces dernières
décennies. S’affranchissant en partie des directives de la métropole ou détournant à son profit
les politiques de l’Etat moderne, elle s’est forgée grâce aux dynamiques endogènes des
différentes communautés maritimes. Celles-ci, selon leurs propres caractéristiques, ont réussi
à mettre en place un système socio-économique fort, articulé autour d’un espace halieutique
différemment approprié. Ce constat nous a poussée à comprendre et à étudier une
communauté bien particulière, celle des pêcheurs de Guet-Ndar et, partant, son organisation
socio- spatiale.
La communauté Guet-Ndarienne est, comme nous n’avons pas manqué de le rappeler tout au
long de ce travail de recherche, l’une des plus anciennes communautés de pêcheurs ouest-
africaines. Partant d’une activité de subsistance avec la pêche fluviale, ils vont rapidement se
tourner vers une exploitation intensive des produits marins, suite notamment aux diverses
interventions de la politique métropolitaine. En effet celle-ci tentera sans énorme succès vers
la seconde moitié du 20e siècle une industrialisation des pêcheries indigènes. Cependant loin
d’être un total échec, cette tentative de modernisation sera détournée par les Guet-Ndariens
qui s’appuient sur une organisation familiale comme unité de production ; mais aussi sur
l’entrée en scène d’un nouvel acteur : le mareyeur. Ce dernier devient un partenaire financier
incontournable mais aussi un garant de la filière commerciale en aidant à l’exploitation de
l’ouverture des petits marchés locaux. La sphère de marchandisation se met donc en place et
les Guet-Ndariens entrent dans une irréversible mutation de leurs pratiques halieutiques.
Celles-ci mettent en avant une grande maitrise des techniques de pêche, des moyens navigants
mais aussi du milieu marin. La connaissance de la biologie des ressources halieutiques et de
leur mobilité permet aux Guet-Ndariens de concevoir un calendrier migratoire qui les amène
progressivement à couvrir l’ensemble de la sous région. Cette possibilité est offerte par
l’introduction de la motorisation qui constitue un apport sans précédent dans l’élargissement
de leurs territoires de pêche. Les pêcheurs de la grande côte essaiment tout le littoral ouest
africain et se définissent un rapport à l’espace régi par le libre accès.
289
migration, les Guet-Ndariens se créent de véritables foyers d’accueil parfois anciens comme
la Mauritanie ou Cayar, où leurs pratiques et leur vision de la mer les opposent souvent aux
populations autochtones. Ils y développent cependant des liens de coopération et obtiennent
des droits d’usage grâce à un partage et une diffusion de leurs connaissances et de leurs
techniques. Toutefois, leurs pratiques intensives de la mer qui ne respectent aucun mode de
régulation suscitent également des rivalités voire des conflits avec les populations hôtes.
Ainsi, leur culture du libre accès à la mer et leur présence saisonnière les feront caractériser
par Cormier- Salem de pêcheurs migrants voire de « nomades des mers116 ». Un terme qui
montre toute la complexité de la notion de territoire appliquée aux pêcheurs de Guet-Ndar. Ils
sont à la fois très ancrés dans leur espace communautaire qu’ils ont su préserver de toute
forme de régulation d’aménagement externe notamment de l’Etat ; mais ils sont aussi très
mobiles avec une grande capacité d’insertion dans des circuits commerciaux internationaux et
financiers qu’ils n’arrivent toujours pas à maitriser.
Une technique de pêche, au- delà de la forme de prélèvement de la mer ; met en jeu une
capacité de mobilisation financière et humaine mais aussi un débouché commercial bien
précis. Au travers de la senne tournante par exemple dont l’introduction au sein des
communautés de pêcheurs résulte des politiques modernes de pêche, un constat peut être fait.
Il s’agit d’une technique lourde qui a été rapidement appropriée par les Guet-Ndariens.
Travaillant sur la base d’une famille élargie, cet engin est devenu une de leurs spécialités. Son
utilisation a accru les débarquements nationaux et permis de satisfaire les besoins alimentaires
des populations. Ainsi, la senne tournante a trouvé un vaste marché local et international
entretenus par le dynamisme des mareyeurs nationaux. Cependant la senne tournante
nécessite de plus en plus un financement conséquent et une main d’œuvre qui à présent est
recrutée en dehors de la sphère familiale. Dans le même temps, de plus en plus l’opportunité
de campagne de pêche fructueuses dans les eaux de sous région comme celles de la
Mauritanie devient un chant de sirène. De même, la pêche à la ligne, si elle nécessite un
116
Cormier-Salem M.C.
290
équipage moindre, n’en demeure pas moins exigeante. Son maniement relève d’une grande
qualification et vise des espèces de plus en plus rares car surexploitées (mérous, pagres,
rougets, dorades…). Les pratiques halieutiques qui en découlent poussent le pêcheur à tenir
compte à la fois des lieux de pêche les plus productifs et des possibilités de marché existantes
dans la zone. Ainsi, la présence d’une filière d’exportation ou d’un mareyeur industriel
conditionne fortement le lieu de débarquement de la ressource.
117
Ould Tarbiya M.L. et Ould Mouhamédou F. 2012, “Etude diagnostique de la filière de farine et de l’huile de
poisson en Mauritanie et au niveau international », CSRP, 32p
291
palangre côtière, indique non seulement une certaine perte des droits d’accès à la ressource de
ces pêcheurs sur un ancien territoire de pêche, mais aussi une perte de ces opportunités
financières et commerciales.
La réduction des espaces accessibles aux pêcheurs migrants de la grande côte à Cayar et en
Mauritanie débouche souvent sur un long processus conflictuel. Ce dernier apparait soit en
raison d’une forte divergence dans les perceptions et pratiques liées à l’espace maritime, soit
suite à une nouvelle politique étatique qui va impacter les modalités de pêche et d’accès à la
mer mais aussi durcir les rapports économiques qui vont en résulter.
Dans le cas de la Mauritanie, l’histoire des pêcheries est intimement liée à la présence des
pêcheurs de Guet-Ndar. En effet, grâce à leur technicité ils ont vite réussi à découvrir et à
s’accaparer de nombreuses zones de pêche et à alimenter à la fois un marché interne et à
développer leur localité où est le plus souvent débarqué l’essentiel des prises.
Toutefois la crise de 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie entraine une rupture et une
nouvelle donne des pratiques halieutiques des Guet-Ndariens. Celles-ci sont définies à présent
soit dans un cadre privé c'est-à-dire un contrat de travail entre le pêcheur et un mareyeur ou
industriel mauritanien, soit dans un cadre formel qui s’appuie sur un protocole d’accord entre
le Sénégal et la Mauritanie.
Si le contrat de travail a toujours eu cours il s’accroît d’une clause nouvelle qui oblige le
pêcheur à faire affréter son embarcation par le mareyeur afin de pouvoir exercer son activité
292
et par là renforce sa dépendance au mareyeur devenu employeur. Mais ceci semble être moins
source de tension que les licences formelles. En effet, la Mauritanie dans un souci de
préserver ses ressources et d’assurer la sécurité alimentaire de sa population, impose
l’application d’un système QIT sur les espèces pélagiques et pour les seules sennes
tournantes. Une méthode qui apparait aux yeux des autres pêcheurs de Guet-Ndar comme
discriminatoire, et impacte doublement la communauté. D’une part, le système QIT qui
s’accompagne de clauses jugées contraignantes pour les senneurs avec l’obligation de
débarquer 6% des captures à Nouadhibou et avec le respect du point de contrôle du poste de
Ndiago, ne permet qu’un semblant d’activité à ses professionnels et ne leur garantit pas un
revenu économique satisfaisant car n’ayant qu’un droit de pêche de 22 tonnes dans le mois
118
. D’autre part les pêcheurs exclus procèdent de plus en plus à une pêche frauduleuse,
souvent avec la complicité des gardes côtes mauritaniens. En réaction, l’Etat mauritanien a
durci sa politique envers les pêcheurs migrants et effectue des arraisonnements pour le moins
intempestifs au niveau de la frontière, ce qui génère de nombreuses confrontations. Les eaux
mauritaniennes deviennent ainsi caractéristiques de la fin du libre accès mais aussi d’une perte
du territoire pour le pêcheur migrant de Guet-Ndar. Par ailleurs dans cette situation de conflit,
si les pêches illicites et le refus de débarquer peuvent être interprétés comme des mouvements
de protestations et de résistance à une remise en question de leurs pratiques de pêche, on peut
aussi noter un certain affaiblissement des formes d’organisation de ces pêcheurs. Déjà en
2011, le gouvernement mauritanien avec la politique de la mauritanisation des embarcations
imposait une restriction sur le nombre de pêcheurs étrangers, et par conséquent des Guet-
Ndariens, autorisés à travailler dans ses eaux. Bien que cette politique ait évolué et que les
propriétaires de pirogues Saint-Louisiennes se doivent d’embaucher au moins deux marins
mauritaniens, elle n’entraine pas moins une certaine déstructuration dans l’organisation du
travail.
Ce rapport vertical avec un Etat n’offre pas aux pêcheurs migrants une grande marge de
manœuvre. Ceci alimente non seulement les tensions au sein de cette communauté mais aussi
les conflits au niveau de la frontière, car les restrictions imposées touchent à la fois les
techniques et le pêcheur. Par ailleurs les mécanismes de négociation introduits pour gérer la
crise n’autorisent pas une véritable implication des acteurs locaux. La Commission Mixte des
Professionnels qui regroupe à la fois des professionnels de la pêche artisanale sénégalaise et
118
La capacité de pêche d’une senne tournante est estimée à prés de 10 tonnes par sortie
293
ceux de la pêche artisanale mauritanienne, est surtout concernée par le souci de faire respecter
les clauses du protocole d’accord.
À Cayar, la présence du migrant de Saint Louis a suscité d’énormes rivalités. Les pêcheurs
autochtones de la localité ayant une vision « terrienne » de la mer, les pratiques intensives et
souvent néfastes pour l’environnement, comme l’usage du filet dormant, ont très vite été
décriées et ont même fait l’objet de conflits récurrents. Une dynamique qui n’a pu être
dépassé qu’avec l’implication de mobilisations locales qui ont porté le conflit et fait valoir
leur point de vue grâce à un processus de patrimonialisation de leurs ressources. En ce sens, le
CPC, mouvement local créé en 1994, constitue un exemple sans précédent dans la lutte pour
la sauvegarde du patrimoine environnemental de Cayar et de l’amélioration des conditions
économiques du pêcheur face aux mareyeurs. En initiant dans un premier temps des règles de
gestion, puis en précipitant le départ des fileyeurs Guet-Ndariens, les pêcheurs cayarois à
travers le CPC et l’ensemble des associations de base, ont mis en place un système de
régulation qui tient surtout compte des techniques et pratiques de pêche. Néanmoins, si ces
mesures peuvent paraitre exclusives car touchant souvent les Guet-Ndariens, elles ne
déstabilisent pas pour autant les modes d’organisation du pêcheur migrant. Elles entrainent
plutôt une recomposition de son territoire halieutique où le libre accès à la ressource est
désormais conditionné par des règles locales institutionnalisées.
En effet, l’un des facteurs de succès des mobilisations locales cayaroises fut d’avoir pu
légitimer des conventions communautaires auprès de l’action publique. L’Etat Sénégalais en
prônant une cogestion offre aux populations un nouveau cadre de gouvernance participative
avec les CLPA puis avec les Comité de gestion des AMP. Cette politique qui permet aux
acteurs locaux d’instituer un espace de gestion autour des produits de la mer. Cependant ce
cadre réglementaire risque d’une part d’être fragilisé par le manque de moyens financiers et
logistiques et par la faible autonomie des acteurs professionnels ; ceci est conditionnée de la
structuration rigide du CLPA et du comité de gestion, où les procédures décisionnelles
relèvent en grande partie de l’administration. D’autre part, la neutralité des représentants de la
communauté Guet-Ndarienne dans ces cadres de gestion locaux reflète l’absence de
participation des pêcheurs migrants. Ainsi bien que la cogestion ait renforcé les règles locales
de gestion et changé la relation ascendante entre l’Etat et les professionnels de la pêche, elle
reste encore inachevée. Un état qui à la longue suscite un désintérêt chez les populations.
294
Un autre constat qui peut être fait est qu’en dépit du fait que les pêcheurs migrants
s’impliquent très peu dans les instances de gestion créées dans leurs territoires de migration,
certains acteurs s’essaient depuis quelques années à une forme d’autogestion au sein de leur
espace communautaire. Cette initiative qui est née des professionnels de la senne tournante est
sans doute la plus marquante chez ces pêcheurs peu habitués à s’imposer un quelconque
contrôle sur l’effort de pêche. Cependant, la dispersion des autres acteurs de la filière ne
permet pas d’impulser d’autres règles de gestion et paralyse fortement l’activité des organes
de gouvernance participative mis en place par l’Etat. Ce dernier se voit contraint de négocier
avec des acteurs locaux qui souvent ne disposent plus d’une réelle représentativité auprès de
la population. Leur légitimité vient de fait ajouter à la crispation que cette communauté de
pêcheurs ressent envers les politiques du gouvernement et repose la question de leur
acceptabilité.
En définitive, les conflits loin d’être une fracture dans les activités socio- spatiales des
pêcheurs, constituent également des clés de lecture dans les formes d’arrangements qui se
mettent par la suite en place. Ils témoignent d’une certaine capacité des acteurs, et dans ce cas
précis ceux de Cayar, à s’organiser et à défendre leur espace en l’absence de toute implication
de l’Etat. L’action collective mise en œuvre leur permet de se défendre économiquement face
aux mareyeurs et d’introduire de nouvelles formes de règles. Le conflit engendre pour ce
groupe de pêcheurs « sédentaires » une territorialisation qui trouve par la suite, un écho
auprès de la puissance publique grâce à l’émergence de dynamiques de gestion qui cherchent
à responsabiliser l’acteur quant à l’érosion des ressources halieutiques. Le succès de l’action
collective c’est aussi de faire émerger progressivement cette vision d’un territoire délimité
soumis à une régulation et à une conservation des produits de la mer ce qui est également, en
un sens, le but des AMP.
A coté de ce mouvement collectif organisé promu par les pêcheurs de Cayar, nous pouvons
observer une action des pêcheurs de Guet-Ndar depuis 2009 et qui tend à se développer face à
la recrudescence des conflits liés à l’espace. Celle-ci se manifeste par des mouvements de
protestation, de boycott des instances de gestion… Toutefois ces formes de résistance ne
permettent pas aux migrants d’élaborer et d’aboutir à de véritables arrangements formels ou
informels avec des interlocuteurs que cela soit avec un Etat ou une population locale en cas de
conflit.
295
Quelle place pour le pêcheur migrant ?
La pêche constitue à bien des égards un enjeu mondial. Pour bien des pays en voie de
développement dont le Sénégal et l’ensemble des pays de la côte ouest africaine, elle joue un
rôle primordial tant du point de vue de la sécurité alimentaire, que du développement social et
économique. Dans ce contexte, l’apport des pêcheurs migrants sénégalais est loin d’être
négligeable. Ils contribuent au cours de leurs déplacements géographiques à assurer un
dynamisme local compte tenu de la modestie des flottes artisanales dans les pays voisins dont
la Mauritanie. Néanmoins, malgré la plus value qu’ils apportent, leur présence est très souvent
perçue par les communautés d’accueil comme une pression supplémentaire sur la ressource.
En outre les règles de gestion, qui sont édictées en vue de contrôler à la fois l’activité des
pêcheurs et l’accès à la ressource, sont souvent sans grand effet et entrainent même dans
certains cas une augmentation de la pêche illicite, comme nous avons pu le constater dans les
eaux mauritaniennes, mais aussi dans les aires marines protégées (Iles Bijagos). Il convient
alors de trouver des mécanismes de gestion qui tiennent non seulement compte de la pêche
migrante mais aussi favorisent la participation de ces acteurs en vue d’une gestion durable et
surtout réaliste.
Dans le cas de Cayar un tel processus participatif a pu être mis en œuvre en associant les
migrants permanents, c'est-à-dire ceux qui sont définitivement installés, aux instances de
gestion. Toutefois, cette participation reste peu efficiente car on note toujours une frilosité des
pêcheurs migrants saisonniers à s’impliquer. Ainsi, il se pose la question de quel migrant il
faut inclure dans une politique de cogestion des pêcheries artisanales ?
296
A l’échelle sous régionale, la question de la pêche migrante semble davantage articulée autour
du manque d’articulation entre les politiques nationales. Les accords bilatéraux qui sont
signés entre Etats sont souvent peu efficients et consistent davantage à trouver un équilibre
assez précaire pour juguler la tension entre pêcheurs étrangers et pêcheurs nationaux. C’est en
ce sens que la CSRP doit aider à une meilleure définition de cadres de concertation, de
régulation des conflits et de processus décisionnels. Cette étape est incontournable dans la
gestion des pêcheries ouest africaines mais aussi dans une optique d’amélioration des
conditions des pêcheurs migrants principalement ceux de Guet-Ndar qui voient leur activité
de plus en plus menacée par la multiplication de règles de gestion souvent mal définies et par
la création d’aires protégées qui, en réduisant leur espace d’exploitation, les excluent et
tendent à en faire des « braconniers de la mer ».
Ainsi, cette thèse s’est attachée à ressortir les implications des conflits non seulement au sein
d’un espace de pêche multi- échelle, mais aussi à montrer comment ils remodèlent les actions
sociales collectives en permettant une meilleure organisation des acteurs, et en faisant
émerger de nouvelles formes de territorialisation. Par ailleurs, un des apports de notre
recherche est de montrer la dualité entre ces modes de gestion locale qui se développent de
plus en plus au sein des pêcheries artisanales et leur incorporation dans un canevas
institutionnel mis en place par l’Etat. Un rapprochement qui ne peut se faire sans porter une
297
plus grande attention aux logiques et pratiques des pêcheurs migrants de Guet-Ndar et ceci
tant au niveau local, national que supra- national.
Cependant, notre travail de recherche est loin d’être exhaustif. Nous pensons que des pistes de
recherche s’offrent encore à nous. Parmi celles-ci une analyse plus poussée reste à faire quant
aux formes d’organisation des Guet-Ndariens et de leurs rapports avec d’autres groupes de
pêcheurs tels que les Imraguens. Ces derniers constituent, en effet, l’un des rares groupes de
pêcheurs en Mauritanie qui dont l’activité ne s’est insérer que récemment dans la
marchandisation.
Nous comptons aussi nous intéresser davantage aux politiques de gouvernance des pêcheries
artisanales initiées au niveau de la sous région et voir comment elles tentent de prendre en
compte le phénomène de la migration des pêcheurs. En effet, les migrations de pêche posent
une problématique de taille au niveau de la sous région ouest africaine. Bien que nous ayons
cherché à apporter des éléments de réponse à travers celles des pêcheurs de Guet-Ndar, nous
pensons que ce point devra être plus étudié.
Enfin à une échelle plus locale, une autre perspective serait une analyse plus approfondie de
la mise en œuvre tant sur le plan des changements, des résistances que des processus de
gouvernance de l’aire marine protégée de Saint-Louis. L’implantation d’une aire marine
protégée qui se cherche encore, et dont l’avenir semble incertain nous parait intéressante à
suivre à plus d’un titre.
298
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[Link] site d’une coopérative de pêche artisanale en Mauritanie
[Link] du journal sénégalais le Quotidien
[Link] du journal sénégalais le Soleil
[Link]:Dossiers thématiques de l’IRD : « les grands écosystèmes mondiaux
d’upwellings »
[Link] site d’un particulier
[Link] site d’un particulier
[Link]
[Link] du journal sénégalais Walf Fadjiri
317
ANNEXES
318
Annexe1 : Décret portant création des AMP au Sénégal
319
320
321
322
323
324
325
Annexe 2 : Arrêté portant statut et règlement du Comité de Gestion de
l’AMP de St- Louis
326
327
328
329
330
331
332
Annexe 3 : Réglementation de l’utilisation de la palangre a Cayar
République du Sénégal
------------
MARITIMES
-------------
________
NOTE DE PRESENTATION
Les palangres sont des engins de pêche mesurant entre 500 mètres à 1000 mètres et comportent
plusieurs avançons au bout desquels se trouvent des hameçons. De l’avis de la majeure, ces engins
dégradent la ressource halieutique car, en cas de disparition, emprisonnent les roches et participent
à leur dépeuplement. Utilisés sur les rochers, ils s’accrochent aux lignes simples à main et causent
des bagarres entre pêcheurs palangriers et ligneurs et constituent ainsi une source potentielle de
conflits entre acteurs.
Dès lors, la réglementation de la palangre est une réelle préoccupation des communautés de
pêcheurs artisans. En effet, la loi n° 98-32 du 14 avril1998 portant code de la pêche maritime et son
décret d’application n° 98-498 du 10 juin 1998 n’interdisent pas l’utilisation de la palangre mais
posent le principe de la réglementation de son utilisation. En effet, selon l’article 31 du décret
d’application précité, « Les conditions particulières d’utilisation de certains engins de pêche artisanale
notamment les palangres côtières, les filets dormants à crevettes, les filets trémails et les sennes de
plage sont définies par arrêté du Ministre chargé de la pêche maritime ».
333
Dans la zone de Cayar, l’utilisation de la palangre avait déjà fait l’objet d’un consensus en 2002
entre les pêcheurs guetndariens et cayarois lors d’une réunion de réconciliation entre les deux
communautés. Par la suite, le consensus qui était largement suivi a été finalement bloqué à cause
des dissidences notées quant à son application.
Le CLPA de Cayar, dans une perspective de prévenir des risques de conflits entre les pêcheurs
utilisant la palangre et ceux s’adonnant à la ligne simple a adopté des mesures consensuelles qui ont
servi de base à l’élaboration du présent arrêté.
334
République du Sénégal N°
------------
MARITIMES
-------------
Vu la Constitution ;
Vu le décret 98 – 498 du 10 juin 1998 fixant les modalités d’application de la loi portant code de
la pêche maritime;
Cayar et instituant une commission de surveillance des dites zones notamment à ses
335
articles 1 et 2 ;
ARRETE
Article premier :
Le présent Arrêté a pour objet de réglementer l’utilisation des palangres côtières, dans les zones de
pêche de Cayar, précisément de la bouée Niari-Raia à la limite de la région de Dakar.
Article 2 :
Il est formellement interdit de poser sur les zones de pêche rocheuses dans l’espace indiqué dans
l’article premier des palangres côtières de quelque nature que soit .
Toutefois, les palangres peuvent être utilisées à des profondeurs de cent (100) mètres au moins au –
delà des rebords extérieurs des roches. Leur présence dans la mer doit être matérialisée par des
bouées.
Article 3 :
Pour prévenir leur mouillage sur les rochers, il est interdit de détenir des palangres côtières portant
des hameçons de numéros 1 à 7, à l’embarquement, au débarquement ou en mer.
Article 4 :
336
Cette commission comprend : [sauf si l’arrêté cité ci-dessus l’a institué comme tu l’avais marqué, il
est préférable que la commission soit composée ainsi qu’il suit]
La commission, sur demande de son président, peut recourir à toute personne dont le concours est
nécessaire durant les opérations de contrôle et de surveillance.
Article 5 :
En cas de violation des présentes dispositions, les engins en infraction sont saisis à l’embarquement,
au débarquement ou en mer, et détruits par la commission de surveillance. Un procès verbal de
destruction est établi par l’agent assermenté des pêches qui en dresse également copie à la
Gendarmerie.
Article 6 :
Les infractions aux dispositions du présent arrêté seront punies d’une amende de 50 000 FCFA,
correspondant au maximum prévu par l’article 87 de la loi 98-32 portant code de la pêche maritime.
Article 7 :
Khouraichi THIAM
337
Annexe 4 : Accords de pêche Sénégal-
Sénégal Mauritanie
338
339
340
341
342
Annexe 5 : Extraits d’entretiens cités
Personnes Fonction Date de l’entretien
343
Listes des figures
345
Listes des photos
Photo1 : Destruction de maisons à Doun Baba Dièye sous l’effet des vagues
Photo 2: L’Ilot aux oiseaux du PNBL menacée par l’érosion marine malgré un système
d’enrochement
Photo3 : Senne de plage (delta du Saloum)
Photo 4 : Casier à seiche
Photo 5 : Senne tournante à Cayar
Photo 6 : palangrier à St- Louis
Photo 7 : vue aérienne de la ville de Saint-Louis et de ses entités urbaines
Photo 8 : Activités de mareyage à Saint-Louis
Photo 9 : Activités de mareyage à Cayar
Photo 10: femme guet-ndarienne se livrant au braisé- séché (keccax) avec des techniques
rudimentaires
Photo 11 : une manifestation des pêcheurs de St- Louis contre les arraisonnements en
Mauritanie
Photo12: cohabitation entre pêche et transformation artisanale sur le petit bras du fleuve à
Guet-Ndar
Photo 13: le « Mbaarum Coosanu Cayar », un lieu de régulation à l’amiable des tensions
entre pêcheurs.
346
Liste des tableaux
347
TABLE DE MATIERES
INTRODUCTION GENERALE ..................................................................................................................... 8
CHAPITRE I : LE CADRE CONCEPTUEL ET METHODOLOGIQUE .............................................................. 18
Introduction partielle ........................................................................................................................ 18
I-1. La réflexion conceptuelle de la thèse......................................................................................... 18
I-2. Le cadre méthodologique ........................................................................................................... 29
I-2-1. La recherche bibliographique et documentaire .................................................................. 29
I-2-2. Le choix des zones d’étude .................................................................................................. 30
I-2-3. Echantillonnage et traitement des données ........................................................................ 32
I-2-4. Les outils d’investigation...................................................................................................... 33
CHAPITRE 2 : CARACTERISATION DU LITTORAL NORD SENEGALAIS ..................................................... 35
Introduction partielle ........................................................................................................................ 35
II-1. Les écosystèmes côtiers du littoral nord.................................................................................... 35
II-1-1. Les aspects géomorphologiques ......................................................................................... 35
II-1-1-1. La morphogenèse de la Langue de Barbarie ............................................................... 35
II-1-1-2. Présentation du milieu physique ................................................................................. 37
II-1-1-2-1. L’estuaire du fleuve Sénégal ................................................................................. 37
II-1-1-2-2. La Langue de Barbarie .......................................................................................... 38
II-1-2. Les principaux agents de la dynamique sur la grande côte ................................................ 41
II-1-2-1. La houle........................................................................................................................ 41
II-1-2-2. Les marées ................................................................................................................... 42
II-1-2-3. Les courants marins ..................................................................................................... 42
II-1-2-4. La dynamique éolienne................................................................................................ 44
II-1-3. La biocénose du littoral nord ............................................................................................. 44
II-1-3-1. Les fonds de la Grande Côte ........................................................................................ 44
II-1-3-2. La flore marine ............................................................................................................. 46
II-1-3-2-1. Le phytoplancton .................................................................................................. 46
II-1-3-2-2. Le zooplancton ..................................................................................................... 47
II-1-3-3. Les ressources halieutiques ......................................................................................... 48
II-1-3-3-1. Les ressources pélagiques hauturières................................................................. 48
II-1-3-3-2. Les ressources pélagiques côtières ...................................................................... 49
II-1-3-3-3. Les ressources démersales côtières ..................................................................... 49
II-1-3-3-4. Les ressources démersales profondes.................................................................. 50
348
II-2. Le littoral nord sénégalais, un pôle en danger ........................................................................... 50
II-2-1. La Langue de Barbarie un milieu physique bouleversé ...................................................... 52
II-2-1-1. Les conséquences physiques des ouvrages ................................................................. 52
II-2-1-2. La déstabilisation des écosystèmes côtiers et estuariens ........................................... 54
II-2-1-3. Les menaces sur les établissements humains et les aires protégées .......................... 55
II-2-2. Les menaces sur les activités socio-économiques .............................................................. 57
II-2-2-1. Les impacts sur l’agriculture et l’arboriculture ............................................................ 57
II-2-2-2. Les impacts sur la pêche .............................................................................................. 58
II-2-2-3. Les impacts sur le secteur touristique ......................................................................... 59
Conclusion partielle: .......................................................................................................................... 60
CHAPITRE 3 : LA PECHE EN AFRIQUE DE L’OUEST ET AU SENEGAL ET EVOLUTION DES POLITIQUES DE
GOUVERNANCE ..................................................................................................................................... 61
Introduction partielle ........................................................................................................................ 61
III-1. La pêche en Afrique de l’ouest.................................................................................................. 61
III-2. L’état des stocks halieutiques en Afrique de l’Ouest ................................................................ 65
III-3. Cadre général de la pêche au Sénégal ...................................................................................... 68
III-3-1. La pêche industrielle .......................................................................................................... 68
III-3-1-1. Rappel historique ........................................................................................................ 68
III-3-1-2. Situation actuelle de la pêche industrielle sénégalaise .............................................. 71
III-3-2. La pêche artisanale sénégalaise ......................................................................................... 71
III-3-2-1. La pêche piroguière, un sous-secteur dynamique ...................................................... 73
III-3-2-1-1. Les facteurs d’intégration rapide d’une économie de pêche.............................. 74
III-3-2-1-2. Typologie des engins utilisés dans la pêche piroguière ...................................... 77
III-4. La gouvernance des pêcheries, évolution vers un modèle de gestion intégrée ? .................... 82
II-4-1. Les ressources halieutiques en Afrique de l’ouest : l’impératif d’une bonne gouvernance
des pêcheries................................................................................................................................. 82
III-4-2. La gestion classique des pêcheries .................................................................................... 83
III-4-2-1. L’approche biologiste dans la gestion des pêches...................................................... 84
III-4-2-2. L’approche néoclassique chez les économistes ......................................................... 85
III-4-3. L’approche écosystémique, une nouvelle vision dans la conservation marine................. 87
III-4-3-1. La mise en place d’un cadre institutionnel dynamique pour l’AEP ............................ 88
III-4-3-2. Les aires marines protégées : un outil pour la gestion des pêches ............................ 90
III-4-3-2-1. Définition d’une aire marine protégée ................................................................ 90
III-4-3-2-2. Les effets bioécologiques attendus des AMP dans la gestion des pêches .......... 94
III-4-3-2-3. Les systèmes de gouvernance des aires marines protégées ............................... 96
349
III-4-4. La gouvernance des aires marines protégées du Sénégal ................................................. 98
III-4-4-1. L’implantation des AMP : un processus consultatif de mise en œuvre ..................... 99
III-4-4-1-1. L’AMP du Bamboung ........................................................................................... 99
III-4-4-1-2. Les AMP initiées dans le cadre du programme du WWF .................................. 100
III-4-4-2. Le cadre de gestion des aires marines protégées au Sénégal .................................. 101
III-4-4-2-1. Identification des acteurs .................................................................................. 101
III-4-4-2-2. Le processus de gouvernance............................................................................ 102
Conclusion partielle ......................................................................................................................... 106
CHAPITRE IV : APPROCHE SOCIO- ANTHROPOLOGIQUE DE LA SOCIETE GUET NDARIENNE .............. 107
Introduction partielle ...................................................................................................................... 107
IV-1. Présentation du contexte général .......................................................................................... 107
IV-1-1. Une organisation socio- spatiale disparate ..................................................................... 109
IV-1-1-1. Le faubourg de Sor ................................................................................................... 110
IV-1-1-2. L’Ile de Ndar.............................................................................................................. 111
IV-1-1-3. La Langue de Barbarie .............................................................................................. 111
IV-1-1-3-1. Le quartier de Goxumbacc ................................................................................ 111
IV-1-1-3-2. Le quartier de Ndar- Toute................................................................................ 112
IV-1-1-3-3. Le quartier de Guet-Ndar .................................................................................. 112
IV-1-2. Une croissance démographique soutenue ...................................................................... 113
IV-1-3. Saint-Louis, un espace urbain aux prises d’une croissance démographique disparate .. 116
IV-2. Etude socio- anthropologique de la communauté de Guet-Ndar .......................................... 118
IV-2-1. La communauté Guet-Ndarienne, une identité maritime de construction récente ....... 120
IV-2-1-1. Origine du peuplement ............................................................................................ 120
IV-2-1-2. Passage d’une pêche fluviale à une pêche maritime ............................................... 122
IV-2-1-2-1. La pêche fluviale ................................................................................................ 122
IV-2-1-2-2. La pêche maritime ............................................................................................. 123
IV-2-1-3. Caractérisation de l’identité maritime du pêcheur Guet-Ndarien ........................... 125
IV-2-1-3-1. Une identité basée sur des valeurs et des comportements ............................. 125
IV-2-1-3-2. Une organisation sociale garante de l’identité. ................................................ 128
IV-2-1-3-3. L’organisation spatiale dans la création identitaire. ......................................... 129
IV-2-2. L’établissement d’une discipline professionnelle et d’une organisation de la pêche en
mer .............................................................................................................................................. 133
IV-2-2-1. Une communauté fortement spécialisée ................................................................. 133
IV-2-2-1-1. Une diversité des techniques de pêche ............................................................ 134
350
IV-2-2-1-2. Les sorties de pêches ........................................................................................ 135
IV-2-2-1-3. L’amélioration des embarcations artisanales ................................................... 135
IV-2-2-2. Une unité de production basée sur la famille .......................................................... 136
IV-2-2-2-1. Fonctionnement de la cellule de production .................................................... 136
IV-2-2-2-2. Remise en cause des outils de production........................................................ 137
IV-2-2-3. Le développement d’activités connexes à la pêche ................................................. 138
IV-2-2-3-1. Le mareyage, une institution de contre-pouvoir .............................................. 138
IV-2-2-3-2. La transformation artisanale ............................................................................. 143
IV-3. Organisation professionnelle des acteurs de la pêche Saint-Louisienne ............................... 150
IV-3-1. Une phase de balbutiement ............................................................................................ 150
IV-3-2. Des Groupements d’Intérêts Economique à l’émergence d’organisation professionnelle à
vocation syndicale. ...................................................................................................................... 152
IV-3-2-1. Vers des instances de proximité : l’envol des organisations locales et des cadres
unitaires ................................................................................................................................... 153
IV-3-2-2. Le cas de Guet-Ndar ................................................................................................. 153
Conclusion partielle ......................................................................................................................... 156
CHAPITRE V : DES ESPACES MARITIMES AUX TERRITOIRES DE PECHE DES MIGRANTS GUET-NDARIENS.
............................................................................................................................................................. 157
Introduction partielle ...................................................................................................................... 157
V-1. Les espaces maritimes une préoccupation globale ................................................................. 157
V-1-1. La mer comme espace juridique....................................................................................... 157
V-1-2. La mer comme espace écologique ................................................................................... 160
V-2. L’espace des migrants de Saint-Louis, un espace hétérogène. ............................................... 161
V-2-1. Le territoire du migrant, entre accès et appropriation .................................................... 163
V-2-1-1. Un mode d’accès à la ressource plutôt spécifique .................................................... 163
V-2-1-2. Les modes d’appropriation........................................................................................ 164
V-2-2. La territorialité du migrant Saint-Louisien ........................................................................ 164
V-2-2-1. La territorialité des senneurs .................................................................................... 165
V-2-2-1-1. Les pratiques halieutiques ................................................................................. 165
V-2-2-1-2. Le diagnostic socio-économique ........................................................................ 167
V-2-2-2. La territorialité des ligneurs ...................................................................................... 168
V-2-2-2-1. Les pratiques halieutiques ................................................................................. 168
V-2-2-2-2. Diagnostic socio-économique ............................................................................ 172
V-2-3. Les territoires de pêche des Guet-Ndariens ..................................................................... 172
V-2-3-1. Cayar d’ancienne colonie Guet-Ndarienne à un centre de pêche reconnu .............. 172
351
V-2-3-1-1. Historique de la création de Cayar ..................................................................... 173
V-2-3-1-2. Les facteurs du développement local ................................................................ 174
V-2-3-1-3. Cayar, un pôle dynamique ................................................................................. 175
V-2-3-2. Le littoral mauritanien, un territoire attractif ........................................................... 178
V-3. La migration de pêche, un processus de cohésion des espaces halieutiques ......................... 181
V-3-1. Rappel Historique ............................................................................................................. 181
V-3-1-1. Contexte général de la migration des pêcheurs ouest africains ............................... 183
V-3-1-2. Les prémisses des migrations de pêche sénégalaises ............................................... 183
V-3-1-3. Les dimensions explicatives de la migration des pêcheurs ....................................... 186
V-3-2. Les pêcheurs migrants de Guet-Ndar : une analyse de leurs déplacements ................... 187
V-3-2-1. Qui sont les migrants Saint-Louisiens ? ..................................................................... 187
V-3-2-2. La migration : une activité- refuge ........................................................................... 188
V-3-3. Typologie des pêcheurs migrants ..................................................................................... 189
V-3-3-1. Les migrations spatiales............................................................................................. 189
V-3-3-1-1. Les migrations locales saisonnières ................................................................... 191
V-3-3-1-2. Les migrations sous- régionales ......................................................................... 193
V-3-3-2. Les migrations sociales .............................................................................................. 194
V-3-3-3. Les aspects économiques dans la migration ............................................................. 194
V-3-4. Dynamiques organisationnelles de la pêche migrante Guet-Ndarienne ......................... 196
V-3-4-1. Le pêcheur ................................................................................................................. 196
V-3-4-2. Le mareyeur ............................................................................................................... 197
V-3-4-3. L’industriel ................................................................................................................. 197
V-3-5. Les impacts de la pêche migrante dans les communautés d’accueil ............................... 197
V-3-5-1. Les impacts techniques ............................................................................................. 197
V-3-5-2. Les impacts sur la sécurité alimentaire ..................................................................... 198
V-3-5-3. Les impacts sur la ressource ...................................................................................... 199
V-4. Analyse territoriale du pêcheur migrant Guet-Ndarien .......................................................... 199
Conclusion partielle ......................................................................................................................... 201
CHAPITRE VI : LES ESPACES DE CONFLITS DES MIGRANTS DE GUET-NDAR ........................................ 202
Introduction partielle ...................................................................................................................... 202
VI-1. Espace de pêche des migrants, des espaces pour une redéfinition des droits d’accès ......... 203
VI-1-1. Cayar, un territoire de controverses ............................................................................... 203
VI-1-1-1. Le conflit, une remise en question des territorialités de pêche............................... 204
VI-1-1-1-1. Une multiplication des confrontations entre acteurs d’un même espace ....... 204
352
VI-1-1-1-2. Les acteurs impliqués dans le conflit ................................................................ 206
VI-1-1-2. La cristallisation du conflit ........................................................................................ 207
VI-1-1-2-1. L’émergence d’une action collective................................................................. 207
VI-1-1-2-2. La mobilisation d’un discours environnementaliste ......................................... 209
VI-1-2. Les territoires de pêche mauritaniens, une matérialisation conflictuelle de la frontière210
VI-1-2-1. Situation des pêcheurs Saint-Louisiens en Mauritanie ............................................ 210
VI-1-2-1-1. De nouvelles conditions de travail .................................................................... 211
VI-1-2-1-2. L’impact des licences de pêche mauritaniennes............................................... 214
VI-1-2-2. La frontière sénégalo- mauritanienne, une matérialisation de pratiques
conflictuelles ? ......................................................................................................................... 219
VI-1-2-2-1. Les licences de la discorde ................................................................................ 219
VI-1-2-2-2. Le renforcement de pratiques illégales............................................................. 221
VI-2. Le territoire Saint-Louisien...................................................................................................... 228
VI-2-1. Les difficultés d’aménagement d’un espace terrestre multi- usages.............................. 228
VI-2-1-1. Pêche et tourisme, une proximité mal vécue........................................................... 228
VI-2-1-2. Pêche et activités de transformation artisanale ...................................................... 230
VI-2-2. L’espace halieutique de Saint-Louis : un territoire de consensus ................................... 232
VI-2-2-1. Présentation de l’espace halieutique communautaire Guet-Ndarien ..................... 233
VI-2-2-2. Les conflits entre usagers d’un même espace et les modes de résolution consensuels
................................................................................................................................................. 235
VI-2-2-3. L’aire marine protégée de Saint-Louis, une fenêtre sur de potentiels conflits ........ 237
VI-2-2-3-1. Rappel sur le processus de mise en place de l’AMP ......................................... 237
VI-2-2-3-2. L’aire marine protégée face aux perceptions des acteurs locaux..................... 240
VI-2-2-4. Une aire marine protégée en quête de territoire .................................................... 244
VI-3. Les conflits spatiaux, une entrée sur les territorialités ........................................................... 246
VI-3-1. Le conflit, une construction spatiale et temporelle ........................................................ 246
VI-3-2. Le conflit, et après ?......................................................................................................... 247
Conclusion partielle ......................................................................................................................... 250
CHAPITRE VII : LES RECOMPOSITIONS AU SEIN DES ESPACES DE GESTION DES PECHEURS GUET-
NDARIENS ............................................................................................................................................ 251
Introduction partielle ...................................................................................................................... 251
VII-1. Les tentatives de réglementations de la pêche par l’Etat moderne ...................................... 251
VII-1-1. La législation des pêches sénégalaises ........................................................................... 251
VII-1-2. Les structures administratives ........................................................................................ 253
VII-1-2-1. Les institutions étatiques......................................................................................... 253
353
VII-1-2-2. Les organisations professionnelles du secteur de la pêche .................................... 254
VII-1-2-3. Les organisations non gouvernementales ............................................................... 255
VII-1-3. Vers la définition de politiques de pêche plus inclusives ............................................... 255
VII-2. Des espaces de gestion à l’image des dynamiques sociétales… ............................................ 258
VII-2-1. Cayar, une gestion locale bien établie ............................................................................ 258
VII-2-1-1. Les règles locales, un acquis des actions collectives ............................................... 259
VII-2-1-2. Le CLPA et le Comité de Gestion, des organes fédérateurs ? ................................. 261
VII-2-1-2-1. Le CLPA de Cayar .............................................................................................. 261
VII-2-1-2-2. Le comité de gestion de l’AMP de Cayar.......................................................... 264
VII-2-1-2-3. Les implications d’une redéfinition d’un espace de gestion à Cayar ............... 268
VII-2-1-3. La surveillance participative garante de l’espace de la règle .................................. 272
VII-2-2. Saint-Louis, des initiatives de gestion encore inachevées.............................................. 276
VII-2-2-1. Les pêcheurs à la senne tournante, un exemple d’autogestion ............................. 277
VII-2-2-2. Une cogestion qui se cherche encore ..................................................................... 278
VII-3. …Ou des espaces de gestion sous- régionaux ? ..................................................................... 279
VII-3-1. Le cas de la Mauritanie ................................................................................................... 279
VII-3-2. Des cadres de gestion globaux ....................................................................................... 281
VII-3-2-1. La Commission Sous Régionale des Pêches : présentation et actions menées....... 281
VII-3-2-2. Le Réseau des Aires Marines Protégées Ouest Africains ........................................ 284
Conclusion partielle ......................................................................................................................... 287
CONCLUSION GENERALE ..................................................................................................................... 288
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES ....................................................................................................... 299
ANNEXES.............................................................................................................................................. 318
Annexe1 : Décret portant création des AMP au Sénégal ................................................................ 319
Annexe 2 : Arrêté portant statut et règlement du Comité de Gestion de l’AMP de St- Louis ........ 326
Annexe 3 : Réglementation de l’utilisation de la palangre a Cayar ................................................ 333
Annexe 4 : Accords de pêche Sénégal- Mauritanie ......................................................................... 338
Annexe 5 : Extraits d’entretiens cités .............................................................................................. 343
Listes des figures ................................................................................................................................. 344
Listes des photos ................................................................................................................................. 346
Liste des tableaux ................................................................................................................................ 347
TABLE DE MATIERES ............................................................................................................................ 348
354
RESUME
En Afrique de l’ouest et plus particulièrement au Sénégal, la pêche représente un secteur de
grande importance. Cette situation est le fait de diverses communautés qui depuis plusieurs
décennies s’activent dans la pêche artisanale et impriment au milieu marin des dynamiques
socio- spatiales qui leur sont propres. Parmi celles-ci, la communauté de pêcheurs de Guet-
Ndar, un quartier de la langue de Barbarie sise sur Grande Côte sénégalaise constitue une des
sociétés maritimes les plus notables. Très tôt, cette population littorale a fait de l’activité de
pêche sa spécialité exclusive. Ainsi, elle a développé autour de la mer, dans un régime de libre
accès, des pratiques assez inédites dont différentes de migration le long de côte ouest
africaine. Cependant, avec le contexte de dégradation des produits marins, la pêche migrante
Guet-Ndarienne n’est pas sans susciter des confrontations avec les populations de pêcheurs
autochtones. Cette recherche de thèse vise d’une part à comprendre la territorialité des
pêcheurs migrants de Guet- Ndar à travers le prisme des conflits qui apparaissent au sein de
leur espace halieutique, notamment à Cayar et en Mauritanie. D’autre part, elle cherche à
comprendre comment ces artisans de la mer s’adaptent et s’organisent dans la redéfinition de
leurs territoires sous l’initiative des mobilisations locales et des politiques sous régionales.
Mots clés : Territorialité, pêche artisanale, conflits spatiaux, Guet- Ndar, gouvernance,
action collective, migration de pêche,
ABSTRACT
In Western Africa and more particularly in Senegal, the fishing represents an important
sector. This situation involves diverse communities which, for several decades, work in the
small- scale fisheries and which print in the sea their own socio- spatial dynamics. Among
these, fishermen’s community of Guet-Ndar, a district of the “langue de Barbarie” located on
the big Senegalese coast constitute one of the most notable halieutic societies. Very early, this
littoral population made the activity of fishing its exclusive speciality. So, those fishermen
developed around the sea, under the regime of free access, quite new practices of which
various forms of migration along African west coast. However, with the overexploitation of
the fish stock, the Guet-Ndar migrant fishing is not without facing confrontations with
autochthonous fishermen.
This research aims on one hand, at understanding the evolving territoriality of the migrant
fishermen of Guet-Ndar through the prism of conflicts which appear on their halieutic space,
notably in Cayar and in Mauritania. On the other hand, it tries to see how these sea craftmen
adapt and are collectively organizing and redefining their territories through local
mobilizations and within the framework of regional policies.
Key words: Territoriality, small scale fishery, spatial conflicts, Guet-Ndar, governance,
collective action, migration of fishing
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