La Dissolution Anticip Ée Des Soci ÉT ÉS Commerciales Sous Administration Provisoire Dans L'Espace de L'Ohada
La Dissolution Anticip Ée Des Soci ÉT ÉS Commerciales Sous Administration Provisoire Dans L'Espace de L'Ohada
Par
1
Résumé
Le recours à l’administration provisoire se fait dans le but d’épargner la société
commerciale, en proie à des difficultés d’ordre politique, d’une mort sociale. Pourtant, la
possibilité pour les associés de procéder à la dissolution anticipée d’une telle société compromet
cet objectif. Pour y remédier, les rédacteurs de l’AUSCGIE peuvent éviter à la société
commerciale sous administration provisoire le sort funeste que les associés pourraient lui
réserver. Cette remédiation peut consister, soit au gel du droit des associés à la dissolution
anticipée de la société commerciale sous administration provisoire, soit au retrait de l’associé
qui voudrait à tout prix sa dissolution contre l’avis des autres associés.
Mots clés : Administration provisoire - dissolution anticipée - gel temporaire - retrait d’associé.
Abstract
Trading companies join the OHADA’s provisional administration with a view of saving
commercial company caught in political difficulties from disappearance. However, partners’
right for an early dissolution is compromising this objective to rescue companies trapped in
political turmoil. To remedy this situation, the editors of AUSCGIE intend to protect OHADA’s
affiliated commercial companies from the disastrous fate that the partners could reserve for it
while carrying out their right for an early dissolution. This remedy can consist either in freezing
partners’ right for early dissolution, or in helping the company to survive and maintain its
interests when partners decide to go.
Keywords: Provisional administration - early dissolution - freezing partners’ right.
2
La finalité de l’administration provisoire dans une société commerciale vise la survie de
celle-ci. À l’instar des personnes physiques, « la vie d’une société [commerciale] n’est pas
toujours celle d’un long fleuve tranquille »1. Elle peut être agitée par des difficultés rendant
impossible son fonctionnement normal. Celles-ci peuvent procéder d’une crise organique,
généralement fondée sur des mésententes entre les membres des organes politiques de la
société2. Pour la préserver contre une situation irrémédiable, la sollicitation du juge, pour la
résolution de la difficulté politique, conduit à la nomination d’un administrateur provisoire.
Lorsque la survie de la société n’est pas irrémédiablement compromise, il s’impose de lui éviter
une fin de vie anticipée.
Pourtant, quand bien même une mesure d’administration provisoire aurait été prise, celle-ci
semble n’avoir aucune incidence sur la possibilité pour un associé de demander et d’obtenir
« la dissolution anticipée des sociétés commerciales sous administration provisoire dans
l’espace de l’OHADA ».
Prise dans un sens général, la dissolution est le fait de dissoudre, de désagréger. Quant à la
perception juridique du terme, il ressort que la dissolution est « l’action de mettre légalement
un terme à quelque chose »3. Elle est donc la « rupture d’un lien ; dissociation d’un groupe qui
met fin légalement à une communauté d’intérêts et à l’existence juridique de ce groupe, dans
des cas spécifiés (…) et avec des conséquences déterminées »4. Autrement dit, « la dissolution
est le dénouement du lien juridique qui unissait les associés »5. Puis, elle sera dite anticipée si
elle s’opère « avant terme ; accompli par avance, sans attendre la date ou l’événement prévus
pour l’opération, avant le moment normal »6. De cette perception, il peut être déduit que la
dissolution anticipée est le dénouement avant terme du lien juridique qui unissait des sujets de
droit. Cette mort peut intervenir à l’échéance du terme prévu par les statuts ou la législation7.
Toutefois, elle peut intervenir de façon anticipée.
La dissolution peut intervenir, selon l’AUSCGIE, dans plusieurs situations. Elle peut se faire
en cas d’annulation du contrat de société ; à la demande d’un associé pour justes motifs ; par
l’effet d’un jugement ordonnant la liquidation des biens de la société et pour toute autre cause
prévue par les statuts8. Celle qui fera l’objet d’étude est la dissolution anticipée initiée par un
associé dans une société mise sous administration provisoire.
L’administration provisoire, au regard de l’article 160-1 de l’AUSCGIE, s’entend d’une mesure
prise par l’autorité compétente9, consistant à nommer un tiers à la gouvernance d’une société
1
M. COZIAN, A. VIANDIER, Fl. DEBOISSY, Droit des sociétés, éd. LexisNexis, Litec, 29e éd., Paris, 2016,
p.235.
2
Abidjan, ch. Civ. et com., 25 février 2000, Société NACI c/ WIN SARL, consultable en ligne à l’adresse :
www.ohada.com., ohadata J-02-132.
3
Grand Robert de la langue française, version électronique, consultable à l’adresse www.lerobert.com.
4
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri CAPITANT, Quadrige/PUF, 11e éd. Mise à jour décembre
2015, p.358.
5
J. ISSA-SAYEGH, « Droit des sociétés commerciales OHADA : droit commun et régimes particulier »,
consultable en ligne à l’adresse : www.ohada.com., ohadata.D-03-09, consulté le 3/04/2020 : 22 :56, p.2.
6
Id, p.69.
7
Article 28 de l’AUSCGIE, «Toute société a une durée qui doit être mentionnée dans ses statuts. La durée de la
société ne peut dépasser quatre-vingt-dix-neuf (99) ans ».
8
Article 200 de l’AUSCGIE.
9
L’autorité chargée de la nomination de l’administrateur provisoire varie selon le type de société ou de la matière.
L’article 160-1 de l’AUSCGIE donne compétence à « la juridiction compétente » qui reste une notion imprécise.
Quant aux sociétés régies par les règles spécifiques, telles que les sociétés ou établissements financiers et les
sociétés d’assurances, dans l’espace de l’OHADA, les règles afférant à l’administration provisoire désignent
d’autres autorités. Pour le compte de la CEMAC, le Règlement n°02/14/CEMAC/UMAC/COBAC/CM du
25/04/2014 relatif au traitement des établissements de crédit en difficulté, donne compétence à la COBAC.
L’article 60 de la Loi-cadre portant règlementation bancaire UMOA, évoque la Commission Bancaire, comme
l’autorité compétente. Puis, l’article 312 (b) du Code des assurances CEMAC donne la latitude au « Ministre
chargé du secteur des assurances ».
3
dont le fonctionnement normal est rendu impossible, du fait de ses gouvernants10. Dans
l’optique d’un retour éventuel à la normalité de la gouvernance sociale, le juge désigne un tiers,
pour une période déterminée11, en vue de gérer momentanément les affaires sociales, d’où le
qualificatif « provisoire ». Cependant, l’administrateur provisoire n’est pas à confondre avec le
mandataire ad hoc, encore moins avec le mandataire judiciaire. Il n’est pas un mandataire social
non plus. La différence majeure se trouve dans le dessaisissement des organes légaux, impliqués
dans la survenance de la difficulté de fonctionnement12, qu’opère l’administration provisoire,
contrairement aux autres mesures citées. L’administration provisoire emporte toujours un
mandat de représentation avec pour effet le dessaisissement de l’organe qui assurait cette
fonction13. La différence avec le mandat judiciaire est que l’administrateur provisoire dessaisit
les dirigeants sociaux contrairement au mandataire judiciaire qui a un rôle d’accompagnateur,
voire de contrôleur. Enfin, il n’est pas mandataire social pour le simple fait que c’est la société,
à travers l’assemblée des associés, qui donne le mandat social. Ce qui n’est pas le cas pour
l’administrateur provisoire. Il est juste un administrateur provisoire14 désigné par le juge.
En fin de compte, la dissolution anticipée des sociétés sous administration provisoire est l’action
de mettre fin avant terme à la vie des sociétés commerciales soumises à une gouvernance
momentanée assurée par un administrateur provisoire. Il apparaît de toute évidence, la nécessité
de débattre, dans le fond, de la pertinence de la recevabilité de la dissolution anticipée des
sociétés commerciales soumises à une mesure d’administration provisoire.
Malgré la présence d’un administrateur provisoire pour sauver la société d’une mort
programmée, l’article 200 de l’AUSCGIE, qui prévoit la dissolution anticipée des sociétés
commerciales, permet aux associés de l’obtenir. Le régime général de la dissolution anticipée
la rend applicable à toutes les sociétés en crise organique ou non.
Par ailleurs, les rédacteurs de l’AUSCGIE ne prévoient pas un régime spécial pour les sociétés
dans une telle situation, en vue de les épargner d’une mise à mort avant terme. Ceux-ci
n’auraient pas mal agi s’ils y avaient mis des balises tendant à empêcher une telle situation. S’il
est vrai que l’administration provisoire ait fait l’objet de nombreuses réflexions, tant dans
l’espace de l’OHADA15 qu’en France16, il est à constater que la thématique de la dissolution
10
Cf. article 160-1 de l’AUSCGIE, « Lorsque le fonctionnement normal de la société est rendu impossible, soit du
fait des organes de gestion, de direction ou d'administration, soit du fait des associes, la juridiction compétente
statuant à bref délai, peut décider de nommer un administrateur provisoire aux fins d'assurer momentanément la
gestion des affaires sociales ».
11
Bien que la durée de l’administration provisoire elle-même ne soit pas prévue, l’on peut la rattacher à la durée
de la mission de l’administrateur provisoire qui varie selon la législation appliquée. L’article 160-2 alinéa 3-3° de
l’AUSCGIE prévoit qu’elle ne peut excéder douze (12) mois. Quant au Règlement n°02/14 de la CEMAC, l’article
38, elle ne peut excéder dix-huit (18) mois pour les établissements de crédit en difficulté.
12
G. BOLARD, « Administration provisoire et mandat ad hoc : du fait au droit », La semaine juridique Edition
Générale n°46, 15 Novembre 1995, I 3882. Pour cet auteur, « la dénomination d’administration provisoire ne
devrait être réservée aux missions qui emportent dessaisissement total ou partiel, d’un ou plusieurs organes
sociaux, et la dénomination de mandat ad hoc aux missions ponctuelles sans dessaisissement ».
13
M. BOYE, « L’administration provisoire des sociétés commerciales de l’OHADA », In rec. Pénant, avril-juin
2016 n°89, p.182.
14
B. NJOYA NKAMGA, L’administration provisoire des sociétés dans l’espace OHADA, 1ère éd. Veritas,
Douala, 2012, p.
15
B. NJOYA NKAMGA, L’administration provisoire des sociétés dans l’espace OHADA, 1ère éd. Veritas, Douala,
2012, p.16. ; V. BAKREO, « L’administration provisoire des sociétés commerciales en Afrique : étude des droits
OHADA, CEMAC, UEMOA et CIMA », Lexbase édition Ohada n°5 du 16 novembre 2017, pp.1-23. ;
M. BOYE, « L’administration provisoire des sociétés commerciales en OHADA », Penant, avril-juin 2016, n°895,
pp.180-209 ; Y. R. KALIEU, Notes, CA du Littoral (Cameroun), Arrêt n°38/REF du 10 février 1999, Affaire
REEMTSMA et autres c/ SITABAC et autres, Juridis Périodique n°42, avril-mai-juin 2000, p.44. ; M. DIOUF,
« Réflexions sur l'administration provisoire de société en droit sénégalais », Bulletin d'information de la Cour
Suprême, n° 1-2 / Décembre 2010, p.133 s.
16
M. COZIAN, A. VIANDIER, Fl. DEBOISSY, Droit des sociétés, éd. LexisNexis, Litec, 29e éd., Paris, 2016,
p.251 ; Ph. MERLE, Droit commercial-Sociétés commerciales, 19e éd., DALLOZ, Paris, 2009, p.700 ; G. RIPERT
4
anticipée des sociétés commerciales soumises à cette mesure a été peu explorée. Pourtant, elle
traite d’une question existentielle pour la société commerciale et même pour la mesure
d’administration provisoire.
La dissolution de la société commerciale met fin à la mesure d’administration provisoire.
L’esprit de départ de cette mesure est de permettre la continuité de la vie sociale. Or, l’état
actuel de la question montre le contraire et nécessite le recours à des solutions d’urgence pour
donner des chances à l’administration provisoire d’assurer cette continuité. Ainsi,
l’administration provisoire pourra justifier de sa pertinence, voire de sa finalité.
L’un des intérêts à relever est l’évolution vers l’instauration, par les rédacteurs de l’AUSCGIE,
de règles spécifiques interdisant la dissolution anticipée des sociétés commerciales sous
administration provisoire. Le juge s’est très peu prononcé sur la question de la dissolution
anticipée des sociétés commerciales sous administration provisoire. Les décisions trouvées et
qui en parlent ne sont pas légion et montrent des divergences, voire des contradictions face à la
réponse à donner à un demandeur d’une dissolution anticipée de société commerciale.
Dans l’espace de l’OHADA, les juges de la Cour d’Appel de Moroni (Comores)17 avaient été
saisis d’une demande en dissolution anticipée, pendant que la société était sous administration
provisoire. Ils ont commencé par mettre fin à la mission de l’administrateur provisoire avant de
se prononcer sur la dissolution anticipée.
Relativement à la question de l’administration provisoire, les juges ont rejeté la demande de
dissolution anticipée, au motif que la demanderesse était impliquée dans l’existence de la
mésentente alléguée. La Deuxième Chambre de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage
(CCJA) a sanctionné cette décision par la cassation18, en autorisant la dissolution anticipée de
la société, en dépit de l’implication du demandeur dans la mésentente. Pourtant, une affaire
quasi-similaire avait été soumise à la Première Chambre de la CCJA, qui avait rejeté le pourvoi
du demandeur, en partie pour sa responsabilité dans les troubles à l’origine de la mésentente
alléguée19.
Face à une telle divergence de points de vue des juges, il y a lieu d’y accorder un intérêt en vue
de tirer la meilleure posture pour la société. La même question s’est posée aux juges français
qui ont cassé l’arrêt de la Cour d’Appel de Rems, qui avait rejeté une demande de dissolution
anticipée au motif de la responsabilité du demandeur dans l’origine de la crise20 organique. Les
juges de droit ont estimé que cette implication dans l’origine de la mésentente n’avait aucune
incidence sur la décision de dissolution anticipée qui devrait être accordée si les conditions
étaient réunies. Cela voudrait dire qu’ils y accéderaient quand bien même le demandeur les
aurait créées ou maintenues. Dans cette hypothèse, les sociétés commerciales sont laissées sans
protection face à la volonté de certains associés d’y mettre un terme en provoquant ou en
maintenant les circonstances prévues pour faire droit à une demande en dissolution anticipée.
En l’absence d’un régime spécifique attaché aux sociétés commerciales sous administration
provisoire, il faut constater avec regret la survie de la dissolution anticipée à l’administration
provisoire. Pourtant, les juges chargés de connaître d’une demande en dissolution anticipée
seraient dans l’embarras si l’administrateur provisoire produit de bons résultats et que la
situation financière de la société est meilleure. Pris entre l’objectif initial de sauvegarder la
et R. ROBLOT, Traité de droit commercial, L.G.D.J, 18e éd., Tome1 Volume 2, Paris, 2002, p.119 ; G. BOLARD,
« Administration provisoire et mandat ad hoc : du fait au droit », La semaine juridique Edition Générale n°46, 15
Novembre 1995, I 3882, p.1.
17
Moroni, arrêt n°01/13 du 02 janvier 2013, sur appel interjeté par Madame Sitti Djaouharia SAID ZAINA et
Monsieur Ahmed KELDI contre le Jugement n°30/12 du 30 avril 2012.
18
CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
19
CCJA, Première chambre, Arrêt N° 039/2008 du 17 juillet 2008, Abdoulaye Baldé et autres c/ Boubacar
Alphadio Bah.
20
Cass. com., 16 septembre 2014, n° 13-20.083, F-P+B (N° Lexbase : A8485MW8).
5
société et le droit des associés à la dissolution anticipée de leur société, les juges se trouvent
dans une situation d’inconfort, justifiant de la nécessité d’apporter une solution juridique
adéquate aux juges pour faire face à ces situations inconfortables.
La finalité de l’administration provisoire est d’assurer la survie de la société commerciale.
Pourtant, la dissolution anticipée vise la fin de vie sociale avant terme. L’on s’interroge alors
sur la pertinence de l’administration provisoire, s’il existe la possibilité pour un associé
d’obtenir sa dissolution anticipée. Manifestement, l’intervention d’un tiers, administrateur
provisoire, désigné par voie de justice, a l’ambition d’éviter à la société commerciale en crise
de gouvernance, une mort prématurée.
Face à un tel intérêt attaché à l’intérêt supérieur de la société se dresse un droit, semble-t-il
inaliénable des associés à procéder à la dissolution anticipée de la société. Le défaut d’un régime
spécial attaché à la dissolution anticipée pour les sociétés commerciales soumises à
l’administration provisoire contribue fortement à porter atteinte à la finalité de cette mesure.
Toutefois, le paradoxe dans cette situation tient, d’une part, à l’institution d’une mesure
dérogeant aux règles de nomination des dirigeants d’une société en foulant du pied la
souveraineté des associés, au nom de la nécessité de la survie de la société. D’autre part, il tient
à l’absence de précautions nécessaires pour éviter la dissolution anticipée de la société
commerciale sous administration provisoire. L’état actuel de la législation et la pratique
judiciaire, dans l’espace de l’OHADA, n’excluent pas la possibilité de la dissolution anticipée
des sociétés commerciales sous administration provisoire.
Dès lors, il n’est pas superflu de s’interroger sur les chances de succès de l’administration
provisoire à garantir la survie de la société commerciale, face à l’existence d’une possibilité de
dissolution anticipée des sociétés dirigées par un administrateur provisoire. Autrement dit, la
dissolution anticipée des sociétés commerciales sous administration provisoire n’est-elle pas
préjudiciable à la finalité de l’administration provisoire ?
La réponse à cette interrogation permet de mettre en évidence une dissolution anticipée
préjudiciable (I) et une nécessité de remédiation à la dissolution anticipée (II) des sociétés
commerciales en situation d’administration provisoire.
I- Une dissolution anticipée préjudiciable
La dissolution anticipée préjudiciable renvoie, en l’espèce, aux dommages que celle-ci est
susceptible de causer aux sociétés commerciales sous administration provisoire. Le préjudice
envisageable peut s’observer à l’égard de la société et de l’ensemble des intérêts liés à celle-ci.
Dans cette perspective, la dissolution anticipée préjudicie la société en raison de l’obstacle
qu’elle constitue à sa survie (A) et en raison de la fragilisation de la protection des intérêts qui
lui sont attachés (B).
A- Un obstacle à la survie de de la société
La dissolution anticipée de la société commerciale sous administration provisoire est un
obstacle à la survie de celle-ci.
En effet, l’article 160-1 de l’AUSCGE annonce l’intention du législateur, de faire de
l’administration provisoire, une mesure qui permet d’assurer la continuité de la société
commerciale en crise de gouvernance. D’ailleurs, l’article 160-1 de l’AUSCGIE prévoit la
nomination d’un administrateur provisoire, lorsque le fonctionnement normal de la société est
rendu impossible.
Bien que le législateur ait voulu assurer la continuité de la société, il maintient un
obstacle à la réalisation effective de son objectif, par la possibilité pour l’un des associés
d’obtenir la dissolution anticipée de la société commerciale sous administration provisoire,
prévue par l’article 200-5° de l’AUSCGIE.
6
En raison des conditions d’admission de la dissolution anticipée, prévues par l’article
200-5° de l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales, cette dissolution peut se
justifier par l’existence de motifs légitimes. Le législateur cite l’inexécution de ses obligations
par un associé et les mésententes entre les associés empêchant le fonctionnement normal de la
société comme les motifs légitimes.
Malgré, le dessaisissement des dirigeants responsables de l’impossibilité de
fonctionnement de la société, par l’intervention de l’administrateur provisoire, celui-ci n’est pas
toujours acceptée par les associés. Les associés ne manqueront pas de recourir à l’article 200-
5° de l’AUSCGIE. Ils peuvent, même, créer les conditions prévues par l’article 200-5° afin
d’obtenir la dissolution de la société. Une telle hypothèse est déductible de certaines décisions
sur la question.
Ainsi, l’analyse de la jurisprudence fait apparaître des positions divergentes sur la
question de l’admission de la dissolution anticipée demandée par un associé impliqué dans
l’existence de la mésentente sur laquelle repose son action. Les espèces des Cours d’Appel de
Kayes Mali21 et de Moroni22, d’une part, de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage
(CCJA)23, d’autre part, permettent de s’en apercevoir. Si pour les uns il est nécessaire de prendre
en compte la responsabilité du demandeur dans la persistance de la mésentente24, pour rejeter
la demande, les autres, par contre, montrent leur indifférence à l’origine des mésententes,
pourvu que les conditions soient réunies et prouvées25.
Relativement à la première posture, il ressort de la décision rendue par la CCJA que,
dans l’affaire Abdoulaye BALDE contre Boubacar Alphadio BAH. En l’espèce, le sieur
Boubacar Alphadio BAH, gérant de la SOBAF26 avait été remplacé par monsieur Abdoulaye
BALDE, qui l’avait attrait en paiement de sommes dues. Monsieur Boubacar Alphadio BAH
en réponse, a attrait ses coassociés en justice en vue d’obtenir la dissolution anticipée de la
SOBAF. Le Tribunal de commerce de Kayes l’ayant débouté, il interjette appel près la Cour
d’appel de Kayes qui fit droit à sa demande au motif de l’application de l’article 200-5° de
l’AUSCGIE. Les coassociés se sont pourvus en cassation pour voir casser l’arrêt de la Cour
d’appel, en contestation de l’application faite de l’article 200-5° de l’AUSCGIE par ladite Cour.
La première chambre de la CCJA devait répondre à la question de savoir si la décision de
dissolution anticipée d’une société commerciale devait tenir compte exclusivement des
conditions de l’article 200-5° de l’AUSCGIE. À la question, les hauts juges répondirent par la
négative, en mettant en avant la nécessité pour le demandeur de ne pas être responsable des
troubles à l’origine de la mésentente et de prouver l’existence de la mésentente rendant
impossible le fonctionnement de la société.
A contrario, dans la seconde espèce, la deuxième chambre de la CCJA, dans les mêmes
circonstances, avait admis la dissolution anticipée de la société, motifs pris de l’existence de
mésententes empêchant le fonctionnement normal de la société MAKCOM27. La Cour d’Appel
21
Kayes Chambre commerciale, Arrêt n°15 du 18 mai 2005, Boubacar Alphadio Bah c/ Abdoulaye Baldé et autres.
22
Moroni, arrêt n°01/13 du 02 janvier 2013.
23
CCJA, Première chambre, Arrêt N° 039/2008 du 17 juillet 2008, Abdoulaye Baldé et autres c/ Boubacar
Alphadio Bah ; CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
24
Moroni, arrêt n°01/13 du 02 janvier 2013, Sitti DJAOUHARIA épouse CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI;
CCJA, Première chambre, Arrêt N° 039/2008 du 17 juillet 2008, Abdoulaye Baldé et autres c/ Boubacar Alphadio
Bah.
25
Kayes Chambre commerciale, Arrêt n°15 du 18 mai 2005, Boubacar Alphadio Bah c/ Abdoulaye Baldé et
autres ; CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
26
Société Baldé et Frères dite SOBAF au Mali.
27
CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
7
de Moroni, aux Comores, avait rejeté la demande de dissolution judiciaire de la société
introduite par l’appelante. Elle avait pris une posture similaire à celle de la première chambre
de la CCJA28. Pourtant, la saisine de la CCJA en contestation de l’arrêt de la Cour d’appel de
Moroni, qui avait tenu compte de la responsabilité de la demanderesse dans le trouble à l’origine
des mésententes, a abouti à une censure dudit arrêt. La deuxième chambre de la CCJA, a fait
droit à la demande de dissolution anticipée de la société MAKCOM au motif que le simple fait
de l’existence de la mésentente entraînant le dysfonctionnement de la société suffit pour
prononcer la dissolution anticipée de la société commerciale.
De l’analyse de ces positions, il ressort de la décision de la deuxième chambre de la
CCJA, relative à l’affaire de la société MAKCOM que la réunion des conditions de l’article
200 de l’AUSCGIE, fonde le juge à procéder à la dissolution anticipée, indifféremment de
l’origine de la mésentente. Cette position de la deuxième chambre de la CCJA est extensible à
la situation de la société sous administration provisoire. Dans ce cas, la mission de
l’administration provisoire, qui est d’assurer la gestion momentanée des affaires sociales s’en
trouve compromise. Par la même occasion, la survie de la société ne saurait être envisageable
si l’action en dissolution anticipée aboutissait.
Matériellement, l’obstacle évoqué consiste à mettre un terme à la vie de la société. Les
efforts consentis par l’administrateur provisoire sont mis à néant. Une telle initiative, certes
légale, ne permet pas d’assurer la continuité de la société pour laquelle l’administrateur
provisoire a été désigné. Elle anéantit les chances de survie de la société, telle qu’amorcée par
le dirigeant provisoire.
Ainsi, cette situation peut résulter de la mise en œuvre du droit des cocontractants à
mettre fin à leurs engagements contractuels. Au regard de l’article 200-7 de l’AUSCGIE, les
associés peuvent dissoudre la société, s’ils le désiraient. Ainsi, il appert que la société peut
prendre fin par « toute autre cause prévue par les statuts »29. Dès lors, il n’est pas exclu que les
associés prévoient certaines circonstances dans lesquelles leur société peut prendre fin.
L’administration provisoire ne saurait l’empêcher, dès lors qu’elle résulte de la volonté des
parties. La difficulté serait l’hypothèse où certains associés s’opposeraient à la mise en œuvre
d’une clause statutaire de cette nature.
L’administration provisoire ne peut empêcher une dissolution anticipée, qui de surcroit
relève de la convention des parties, au regard du principe de l’autonomie de la volonté,
consistant à respecter les dispositions contractuelles, considérées comme la loi. Dans cette
perspective, la manifestation du principe de l’autonomie de la volonté, consistant à procéder à
la dissolution anticipée de la société commerciale sous administration provisoire, est un
obstacle à la survie de celle-ci, vu qu’elle permet de dissoudre la société pour laquelle l’on
recherche une continuité.
En fin de compte, la théorie du droit des obligations, portée par le principe de
l’autonomie de la volonté, transparaît dans l’article 200-7° dont la jonction avec l’article 200-
5° de l’AUSCGIE contribuent à compromettre la continuité de la société commerciale dirigée
par un administrateur provisoire.
L’obstacle à la survie de la société n’est qu’une conséquence logique de la dissolution
anticipée, qui est un mode d’extinction de la société. En allant dans le sens tracé par l’article
200 de l’AUSCGIE et de certains juges qui n’accordent pas d’importance à l’origine de la
mésentente ayant présidé la dissolution anticipée de la société sous administration provisoire,
l’on pose un obstacle à la continuité de la société. La société commerciale subie donc un
préjudice vital, dont les effets tendent à fragiliser les intérêts liés à la société.
28
CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
29
Article 200-7 de l’AUSCGIE.
8
B- Une fragilisation des intérêts liés à la société
La dissolution anticipée fragilise la protection des intérêts liés à la société commerciale
sous administration provisoire. C’est ce qui a valu que l’on parle d’une fragilisation des intérêts
liés à la société. D’ailleurs, « l’immixtion du juge dans la vie sociale »30 vise tant la protection
des intérêts privés que de l’intérêt public liés à la société.
Les intérêts sont dits privés lorsque leur critère de rattachement renvoie à des personnes
physiques ou morales de droit privé. Ce sont notamment, l’intérêt des associés, ceux des
créanciers, des salariés et même des ayants droit des associés.
Au-delà des intérêts privés, la société commerciale renferme un intérêt public
communément appelé intérêt de l’État. Il s’aperçoit à travers les obligations fiscales auxquelles
toute société commerciale est soumise. Il s’agit de l’intérêt général, confondu à celui de l’État.
Alors que, la protection de l’ensemble de ces intérêts attachés à la société commerciale
parait l’objectif médiat de la mesure d’administration provisoire, ceux-ci sont compromis, dès
lors que le juge accède à la demande d’un associé visant à la dissolution anticipée.
Manifestement, l’administration provisoire, dont l’un des objectifs est la protection de
l’ensemble de ces intérêts, est mise à mal par la dissolution anticipée de la société commerciale
en difficulté de gouvernance. La dissolution anticipée est donc un obstacle à la protection des
intérêts privés attachés à la société, notamment l’intérêt social, ceux des autres associés, des
partenaires d’affaires et même de la famille. Elle cause un préjudice à ces intérêts.
Par ailleurs, la mesure d’administration provisoire est sollicitée lorsque la société est
confrontée à une paralysie31 de son fonctionnement. La paralysie sous-tend que le
fonctionnement est à l’arrêt. Si l’administrateur provisoire vient pallier cette difficulté, alors la
dissolution anticipée serait inopportune. Pourtant, les juges ont accédé à la demande d’un
requérant, du fait de la persistance de mésententes auxquelles le demandeur avait participé32.
L’indifférence de l’origine de la mésentente met en danger l’intérêt social.
Dans ce contexte, l’on peut comprendre difficilement l’arrêt de cassation rendue par la
deuxième chambre de la CCJA en 2016. En prenant en compte le jugement n°30/12 rendu le
30 avril 2012 par le Tribunal de première instance de Moroni et l’arrêt n°01/13, rendu le 02
janvier 2013 par la Cour d’appel de Moroni33, il ressort que l’associé réclamant la dissolution
anticipée rencontrait une opposition à sa demande au motif qu’elle avait une part de
responsabilité dans l’origine des mésententes dont les conséquences donnent l’impossibilité
d’un fonctionnent normal. Par conséquent, l’accession à sa demande par la CCJA peut
s’analyser comme une indifférence à l’origine des causes de la dissolution anticipée, pourvue
que la preuve de l’existence de ladite cause soit établie34. La dissolution de la société ainsi
obtenue porte inéluctablement atteinte à l’intérêt social, lié à la vie même de celle-ci.
En outre, il arrive que les intérêts des autres associés, non-demandeurs de la dissolution
anticipée, soient fragilisés par la négligence qui en est fait. Les juges saisis pour prononcer cette
dissolution anticipée sont pris en étau entre la protection de l’intérêt des autres associés et le
respect d’un droit à la dissolution anticipée, reposant sur une disposition d’ordre public35.
30
G. BOLARD, « Administration provisoire et mandat ad hoc : du fait au droit », La semaine juridique Edition
Générale n°46, 15 Novembre 1995, I 3882, p.1.
31
M. BOYE, « L’administration provisoire des sociétés commerciales de l’OHADA », Penant, Avril-Mai-Juin,
2016, p.189.
32
CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI, deuxième moyen de cassation.
33
Moroni, arrêt n°01/13, rendu le 02 janvier 2013, Sitti DJAOUHARIA épouse CHIHABBIDINE c/ Ahmed
KELDI.
34
CCJA, Deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
35
Ph. MERLE, Droit commercial : Sociétés commerciales, op. cit, p.144.
9
L’aboutissement de la demande en dissolution anticipée d’un associé un minoritaire peut causer
un préjudice aux intérêts des associés majoritaires. La décision prononçant la dissolution
anticipée met un terme à l’affectio societatis, par la seule volonté d’une personne, quand bien
même les autres associés s’y opposeraient.
De même, la protection de l’intérêt des salariés36 est au cœur de la nomination de
l’administrateur provisoire. Bien qu’ils ne fassent pas partie des titulaires du droit d’agir en vue
de la désignation d’un administrateur provisoire37, les salariés trouvent leurs intérêts préservés
dans la survie de la société et non dans sa dissolution. La posture de certains juges africains
visant à protéger l’intérêt des salariés par la nomination d’un administrateur provisoire, reste
implicite38. Il faut toutefois reconnaître à une frange d’entre eux39, la volonté de protéger ces
intérêts, eu égard à leur position face à la demande d’un associé qu’ils estiment impliquer dans
la mésentente sur laquelle celui-ci se fonde pour demander la dissolution anticipée d’une
société.
S’il est vrai que derrière chaque décision de maintien de la société commerciale par la
mesure d’administration provisoire, il existe un intérêt des salariés, il est aussi vrai que la
dissolution anticipée porte atteinte à cet intérêt. Si cette protection était dissimulée dans
l’intention des juges, elle s’est lumineusement matérialisée chez le juge français à partir de
l’arrêt Fruehauf qui a été rendu pour maintenir plus de six cent (600) emplois40.
En l’espèce, face à la volonté de la société mère de résilier un contrat passé entre la
filiale française de la société Fruehauf et la société Bierlet, de nationalité chinoise, dont les
effets seraient susceptibles d’entraîner la dissolution de la société et emportant plus de six cent
(600) emplois, le juge a accédé à la demande en nomination d’un administrateur provisoire. Son
intervention a permis d’empêcher la mise en œuvre de la décision de la société mère, puisque
l’administrateur provisoire s’est attelé à exécuter les contrats en cours, y compris celui qui
faisait l’objet de contestation par les associés majoritaires.
En dehors de la protection des intérêts privés, celle liée aux intérêts publics n’est pas
mieux nantie, car elle est entravée par la dissolution anticipée. En réalité, les intérêts publics ou
intérêts généraux41 ne sont pas épargnés par les effets de la dissolution anticipée des sociétés
commerciales sous administration provisoire. Le renforcement des capacités fiscales de l’État
est l’une des raisons de l’implication de l’État dans la protection des sociétés commerciales.
Malgré tout, les conditions de l’autorisation de la dissolution anticipée d’une société
commerciale sous administration provisoire, ne permettent pas de tenir le pari de la protection
des intérêts liés à la société. Les pertes économiques qu’engendre cette dissolution précoce des
sociétés commerciales sont considérables.
La dissolution de la société commerciale affaiblit les capacités fiscales de l’État, du fait
de la perte des ressources provenant de celle-ci. Pourtant, la protection de « la poule aux œufs
36
G. CORNU, Vocabulaire juridique, op. cit. p.943, « Travailleur rémunéré qui, en vertu d’un contrat de travail,
fournit une prestation de travail à un employeur qui le paie et lui donne des ordres. Ant. Travailleur indépendant.
V. employé, ouvrier, préposé, salariat, subordination juridique. ».
37
Cf. article 160-2 de l’AUSCGIE donne la capacité et la qualité à agir en nomination d’un administrateur
provisoire aux organes de gestion, de direction ou d’administration et aux associés, sans citer les salariés. Ce qui
les exclu de la catégorie de personnes habilitées à agir.
38
Littoral, arrêt n°38/Réf. du 10 février 1999, Affaire REEMTSMA et autres c/ société SITABAC et autres.
39
CCJA, Première chambre, Arrêt N° 039/2008 du 17 juillet 2008, Abdoulaye Baldé et autres c/ Boubacar
Alphadio Bah ; Moroni, arrêt n°01/13 du 02 janvier 2013, Sitti DJAOUHARIA épouse CHIHABBIDINE c/
Ahmed KELDI; CCJA, Première chambre, Arrêt N° 039/2008 du 17 juillet 2008, Abdoulaye Baldé et autres c/
Boubacar Alphadio Bah.
40
Paris, 14e Ch., 22 mai 1965, Sté Fruehauf-Corporation c/ Massardy et autres. En l’espèce, plus de six cent (600)
emplois étaient menacés par les conséquences de la mise en œuvre de la décision des associés majoritaires, visant
la résiliation du contrat de livraison avec son cocontractant Berliet. Le maintien des emplois a constitué pour le
juge, un élément non officiel de désignation de l’administrateur provisoire
41
G. CORNU, Vocabulaire juridique, op. cit., p.565.
10
d’or »42 est nécessaire au maintien des capacités financières de l’État. L’État y gagne à
maintenir la société commerciale, eu égard à l’effet boule de neige que sa dissolution peut
entraîner. Le cas échéant, il ne perdrait pas seulement les intérêts d’une société, mais ceux de
toutes celles qui seraient contraintes de fermer du fait de la dissolution anticipée de la société
mise sous mesure d’administration provisoire.
Les législateurs et les juges sont conscients de la nécessité de maintenir les sociétés en
crise de gouvernance. Tandis que les premiers procédaient à la reconnaissance de la pratique
d’administration provisoire dans l’espace de l’OHADA, les seconds l’envisageaient déjà43 et
ne manquent pas d’y accéder parfois même en violation de certaines prescriptions légales44.
Tous ces efforts sont hypothéqués par la dissolution anticipée de la société. Par conséquent elle
aura des répercussions regrettables sur le maintien des capacités sociales de l’État.
Les États ont une obligation de protection de l’emploi45 sur leur territoire. C’est sans
doute dans ce contexte que les États membres de l’OHADA ont procédé à la reconnaissance
légale de l’administration provisoire, qui devrait permettre une protection des emplois par le
maintien de la société. Toutefois, cette protection se trouve compromise par la dissolution
anticipée des sociétés sous administration provisoire. La recevabilité de cette fin de vie précoce
a des effets d’augmentation d’un taux de chômage non négligeable en Afrique et même dans le
monde. En plus de mettre les salariés de la société dissoute au chômage, la dissolution anticipée
est une mise en danger des salariés des autres sociétés partenaires ou en relations d’affaires avec
elle.
De même, l’intérêt de l’État au plan social s’observe dans sa volonté et sa capacité à
maintenir sa stabilité par un taux très faible de chômage. Pourtant, la dissolution anticipée des
sociétés en difficultés, que l’on cherche à sauvegarder, fragilise les capacités sociales de l’État
à maintenir les emplois. Cette situation est susceptible d’ouvre la voie à l’extrémisme violent,
l’augmentation du taux des candidats à l’immigration clandestine.
En fin de compte, il a été opportun de dire combien la dissolution anticipée des sociétés
commerciales sous administration provisoire est préjudiciable pour les intérêts qui leur sont
liés. Toutefois, la situation n’est pas irrémédiable.
II- Une remédiation à la dissolution anticipée
La remédiation à la dissolution anticipée de la société commerciale sous administration
provisoire traduit l’action de trouver une solution au problème que représente la dissolution
anticipée. La nécessité d’une telle action se justifie par l’importance de la préservation de la
société. Les solutions préconisées passent par un gel temporaire du droit d’action en dissolution
anticipée (A) et un retrait d’associé (B).
A- Un gel temporaire du droit à la dissolution anticipée
42
« La poule aux œufs d’or » est une expression communément utiliser pour exprimer la source de provenance
d’une richesse. L’endroit où l’on puise une richesse.
43
TPI de Libreville, Jugement n°001/2000-2001 du 5 janvier 2001, Samson Ngomo c/ Jean Geo Pastouret et
B.P.G. ; Littoral, arrêt n°38/ Réf. du 10 février 1999, affaire REEMTSMA et autres c/ SITABAC et autres, Bulletin
Le Juridis periodique n°42 avril-mai-juin 2000, p.45 à 54. ; CS. Ch. Jud., arrêt n°123/07 du 9 mars 2007, La
Société YARA WEST AFRICA, la Société YARA France c/ la Société de financement et participation de Côte
d’Ivoire dite SFPI, in Actualités juridiques, n°57, p.150 ; http://www.ohada.com J-09-296.
44
TC d’Abidjan RG N° 2115/14 (RG N° 2237/14) Ordonnance de référé du 31/07/2014, affaire Madame AYACHI
épouse M’SALEM AMEL C/ Monsieur AMESSAN BERTRAND ; TC d’Abidjan, Ord. de réf. du 08/03/2016,
RG N°767/2016 Affaire : Mademoiselle COULIBALY Koko c/ La société Mécanique Générale-Industrielle-
Rectification dite MGIR SARL et Monsieur SOUMAHORO Melama, Consultéable en ligne à l’adresse :
https://www.tribunaldecommerceabidjan.org.
45
Cette obligation peut être déduite, en Côte d’Ivoire, des articles 13, 14 et 15 de la Loi n°2016-8 8 6 portant
Constitution de la République de Côte d'Ivoire.
11
La dissolution anticipée des sociétés commerciales sous administration provisoire peut
être remédiée par un gel temporaire. Dans un sens figuré, le gel renvoie au processus de blocage,
de suspension d’une chose. Le gel temporaire du droit à la dissolution anticipée consiste à le
rendre inaccessible sur une période définie, lorsque l’administrateur provisoire est dans
l’exécution de sa mission. La consécration légale et jurisprudentielle de cette solution
permettrait-elle de résoudre le problème ?
En vertu de l’article 160-1 de l’AUSCGIE46, l’administrateur provisoire est nommé pour
éviter à la société de connaître une mort précoce. L’admission d’une dissolution anticipée est
certainement une remise en cause de cet objectif. Il est donc nécessaire de procéder à la
consécration légale du gel souhaitée.
En effet, la consécration légale du gel temporaire du droit d’action en dissolution
anticipée de la société commerciale sous administration provisoire s’entend de son admission
par la législation. Elle consiste pour les rédacteurs de l’Acte uniforme relatif au droit des
sociétés commerciales de prévoir la suspension momentanée de l’exercice de ce droit.
L’histoire connue de l’administration provisoire enseigne qu’en France elle a été prise
à diverses périodes pour permettre la continuité de la vie de la société47. Dans l’espace de
l’OHADA, l’intervention du juge pour la nomination d’un administrateur provisoire s’est
justifiée par l’article 147 de l’AUSCGIE, qui permet à la juridiction compétente de connaître
de tout litige entre les associés. D’ailleurs, la volonté de préserver la société s’observe chez les
juges qui accèdent à la demande de nomination d’un administrateur provisoire48.
En raison de la situation exceptionnelle dans laquelle se trouve la société commerciale
sous administration provisoire, il y a lieu que les rédacteurs de l’Acte uniforme relatif au droit
des sociétés commerciales prévoient un tempérament à la dissolution anticipée des sociétés
commerciales soumise à cette mesure. Pour y parvenir, ils peuvent, à travers un article 160-9
de l’AUSCGIE, prévoir le gel temporaire du droit à la dissolution anticipée. Ils pourraient ainsi
disposer que : « La juridiction compétente prononce l’interdiction de la dissolution anticipée
de la société sous administration provisoire sur la période couverte par la mesure ».
En plus de cette proposition, le gel de la dissolution anticipée de la société commerciale
sous administration provisoire peut intervenir à travers l’article 200 de l’AUSCGIE qui prévoit
les causes de dissolution de la société. Pour ce faire, le législateur pourrait insérer un alinéa
supplémentaire prévoyant l’inapplication de la dissolution anticipée aux sociétés faisant l’objet
d’une procédure de sauvetage, telle que l’administration provisoire. Dès lors, l’insertion du gel
temporaire du droit des associés à la dissolution anticipée des sociétés commerciales sous
administration provisoire peut se faire à travers l’alinéa 2 de l’article 200 précité en ces termes
: « La dissolution anticipée, telle que prévue plus haut, ne s’applique pas aux sociétés
commerciales faisant l’objet d’une mesure d’administration provisoire, sur toute la durée de
la mesure ».
La consécration légale du gel temporaire du droit à la dissolution anticipée, telle que
souhaitée, est une solution pour l’évitement d’une fin de vie précoce à la société sous
46
Article 160-1 de l’AUSCGIE, préc.
47
Il s’agit notamment de la Proclamation de l’administration provisoire du pays de Namur, du 17 mars 1793, l’an
2me de la République française, In Gallica, consultable sur gallica.bnf.fr/ Bibliothèque nationale de France.
Consulté le 21 janvier 2020 : 01 :13. ; Cass. Req., 12 janvier 1927, Gaz. Pal. 1927.1.525 ; Paris, 5 janvier 1939,
Gaz. Pal. 1939, 1,449; Cass. Req. 3 mars 1941, JCP. 1941, II, 1776. ; R. FLORIOT, Le droit nouveau :
commentaire des lois, décrets, circulaires, ordonnances, éd. Librairie française de documentation, Paris, 1941,
p.72. ; Paris, 5 janvier 1939, Gaz. Pal. 1939, 1,449 ; Loi du 10 septembre 1940, JOF 26 octobre 1940, p.5430.
48
Abidjan, ch. Civ. et com., 25 février 2000, Société NACI c/ WIN SARL ; CA du Littoral (Cameroun), Arrêt
n°38/REF du 10 février 1999, Affaire REEMTSMA et autres c/ SITABAC et autres. ; TRHC Dakar, jugement du
26 mai 2003, Félicien Sanchez c/ Elisabeth Fonseca ; TPI Libreville, Jugement n°001/2000-2001 du 5 janvier
2001, Samson Ngomo c/ Jean Geo Pastouret et B.P.G.
12
administration provisoire. Cette solution aura l’avantage de renforcer la protection de la société
et des intérêts qui lui sont rattachés, mais au-delà de sortir la mesure d’administration provisoire
de la fragilité dans laquelle elle se trouve, au regard de la menace d’une dissolution anticipée.
Avant la réforme de l’AUSCGIE qui prendrait en compte ces propositions, la juridiction
compétente ne peut-elle pas procéder à une consécration jurisprudentielle ?
La consécration jurisprudentielle du gel temporaire du droit d’action en dissolution
anticipée renvoie à la prise en compte de cette solution par les juges. Ils sont invités à intervenir
pour protéger la société d’une mort programmée, lorsque la société commerciale sous
administration provisoire est visée par une demande de dissolution anticipée.
En effet, « l’immixtion du juge dans la vie sociale »49 vise la protection des intérêts liés
à la société. C’est dans cette perspective que s’inscrit le gel temporaire du droit à la dissolution
anticipée des sociétés commerciales sous administration provisoire par la juridiction
compétente.
La juridiction compétente est au cœur de la mesure d’administration provisoire50 et
même de la dissolution anticipée51. S’il est admis que la juridiction compétente est saisie pour
trouver une solution aux difficultés d’ordre structurel, et de préserver la société d’une
dissolution imminente, elle l’est aussi pour mettre fin à la vie sociale. C’est pourquoi, le juge
chargé de prononcer la mesure d’administration provisoire peut, en aval et en amont, procéder
à l’interdiction d’une dissolution anticipée des sociétés commerciales sous administration
provisoire.
En aval, la participation du juge au gel du droit d’un associé à la dissolution anticipée
intervient au niveau de la décision de nomination de l’administrateur provisoire. Cette
intervention est légalement justifiée par l’article 160-1 de l’AUSCGIE qui prévoit une
nomination en vue d’une gestion momentanée des affaires sociales. En vertu de cet article il est
possible de déduire la nécessité pour le juge de procéder au gel de ce droit.
En amont, l’intervention du juge pour remédier à la dissolution anticipée de la société
commerciale sous administration provisoire s’analyse à l’aune de sa saisine pour procéder à
cette dissolution. Certes, l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales n’interdit
pas cette possibilité, mais il laisse la latitude au juge d’apprécier l’opportunité de celle-ci.
Lorsque la société visée par la dissolution anticipée est sous administration provisoire, la
juridiction compétente a le pouvoir d’apprécier l’état de la société et laisser la chance à
l’administrateur provisoire de préserver les intérêts liés à celle-ci.
En appliquant le gel temporaire de la dissolution anticipée, la juridiction compétente
contribuerait certainement à une meilleure protection de la société et de l’ensemble des intérêts
qui lui sont rattachés. La contribution de la juridiction compétente au gel temporaire du droit
des associés à la dissolution anticipée n’est pas négligeable. Elle est primordiale pour assurer
la survie de la société et de permettre à l’administrateur provisoire d’accomplir sa mission. En
plus de cette perspective, ne devrait-on pas envisager un retrait d’associé ?
B- Un retrait d’associé
Le retrait de l’associé est le fait pour lui de se retirer ou pour le juge de le retirer de la
société, certainement sur demande des autres associés. Il perd de ce fait, sa qualité d’associé52.
Il y a donc un retrait volontaire et un retrait involontaire, voire forcé.
49
G. BOLARD, « Administration provisoire et mandat ad hoc : du fait au droit », La semaine juridique Edition
Générale n°46, 15 Novembre 1995, I 3882, p.1.
50
L’on peut s’en apercevoir dans la plupart des dispositions de l’AUSCGIE relatives à l’administration provisoire
des sociétés commerciale, en l’occurrence de l’article 160-1 à 8.
51
V. l’article 200-5°) de l’AUSCGIE.
52
G. CORNU, Vocabulaire juridique, op. cit. p.926.
13
En effet, la demande d’une dissolution anticipée, par un associé d’une société sous
administration provisoire, témoigne de la perte de l’affectio societatis de celui-ci vis-à-vis de la
société. Dans ce cas, le bon sens recommande que celui-ci demande à se retirer de la société.
Au regard la finalité de la mesure d’administration provisoire, qui est d’assurer la continuité de
l’entreprise sociétaire, l’associé qui se retire volontairement au lieu de demander la dissolution
anticipée de la société, contribue à la protection des intérêts liés à celle-ci. Les modalités d’un
tel retrait ne manquent pas.
Généralement, le retrait de l’associé s’obtient par l’expression de sa volonté à quitter la
société et de ne plus être soumis aux obligations de celle-ci. En l’espèce, il s’agit pour l’associé
qui ne se sent plus dans la société mise sous administration provisoire de se retirer de son propre
chef. Cette solution peut être statutairement prévue ou se faire dans un cadre de négociation.
Il arrive que les statuts prévoient les circonstances et conditions dans lesquelles un
associé peut se retirer d’une société. Ce retrait statutaire repose sur le fait que les statuts
constituent le contrat de société, donc la source première de la vie de la société53. L’associé qui
menace la survie de la société peut être emmené à se retirer au regard de la clause statutaire à
laquelle ils ont tous souscrit et qui prévoit ce retrait volontaire.
Par ailleurs, le retrait volontaire de l’associé peut résulter d’une négociation avec celui-
ci. L’on parlera de retrait négocié de l’associé qui ne se sent plus habité par l’affectio societatis.
Dans cette hypothèse, la négociation portera sur le sort des parts ou actions détenues par
l’associé. La résolution de ce problème se fera par le mécanisme de la cession des parts ou
actions, prévu par l’article 57 de l’AUSCGIE54.
La protection de l’intérêt commun des associés, apparaît primordiale, surtout en cas de
demande formulée par un seul associé contre l’avis des autres. Il est donc possible d’anticiper
une telle situation inconfortable, que représente la dissolution anticipée. Pour certains auteurs,
la « dissolution [de la société] est le dénouement du lien juridique qui unissait les associés »55.
L’administration provisoire qui ambitionne le maintien de ce lien s’en trouve compromise dans
le cas où un associé, ayant la possibilité de se retirer, décide de procéder à la dissolution
anticipée de la société.
Dans la situation d’une société commerciale sous administration provisoire, le retrait
négocié consiste à l’obtention du départ de l’associé à la suite de pourparlers. Cette négociation
peut impliquer l’intervention d’un médiateur, en la personne de l’administrateur provisoire.
L’avantage avec cette option est double.
Le premier réside dans le fait qu’elle permette d’éviter de faire intervenir d’autres
personnes étrangères à la société dans le différend qui oppose les sociétaires. Le second permet
est d’ordre pécuniaire. Le recours à l’administrateur provisoire comme médiateur renferme
l’avantage de faire des économies. La société, déjà éprouvée par le paiement de la rémunération
de l’administrateur provisoire, peut alors faire des économies sur les honoraires à verser au
médiateur externe.
La survie de la société commerciale, éprouvée par une crise politique, est l’objet de la
mesure d’administration provisoire. Dans ce contexte, tous les moyens susceptibles de
permettre l’atteinte de l’objectif escompté sont les bienvenus, y compris le retrait de l’associé
demandeur de la dissolution anticipée. Il est donc légitime de négocier une issue permettant de
préserver les intérêts attachés à la société, surtout lorsque les difficultés de la société sont en
voie de résolution par l’administrateur provisoire.
53
Cette perception repose sur l’article 1134 du Code civil qui fait du contrat la loi des parties.
54
Article 57 de l’AUSCGIE prévoit que : « Les parts sociales sont cessibles. Les actions sont cessible et
négociables ».
55
J. ISSA-SAYEGH, « Droit des sociétés commerciales OHADA : droit commun et régimes particulier »,
consultable en ligne à l’adresse : www.ohada.com., ohadata.D-03-09, consulté le 3/04/2020 : 22 :56, p.2.
14
Le retrait de l’associé, justifié par la disparition de l’affectio societatis, est la posture
idéale à envisager. Le cas échéant, la fixation de la valeur des titres sociaux peut se faire à
l’amiable ou par le juge56. Les associés peuvent donc s’accorder sur la valeur de leurs titres ou
solliciter le juge qui aura recours à un expert pour les aider, tant que cela leur permet d’éviter
la dissolution anticipée de la société dirigée par un administrateur provisoire.
Toutefois, il faut observer que cet accord ne pourra effectivement produire ses effets
qu’à la clôture de l’exercice afin d’en soustraire, le cas échéant la part contributive de l’associé
qui s’est engagé à supporter les pertes de la société57.
Une telle posture n’est pas sans effets. Ces effets peuvent consister à la modification de
la nature de la société, pouvant aller d’une société pluripersonnelle à une société unipersonnelle,
sans changement de l’objet social. Cette solution peut avoir un revers, dans la mesure où
l’article 4 de l’AUSCGIE prévoit que les associés sont tenus des dettes sociales, un retrait en
plein exercice comporte des risques pour la société si elle procédait à un paiement immédiat.
Dans ce cas, les parties pourraient, d’un commun accord, décider de différer les effets du retrait
obtenu.
Dans une espèce de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage (CCJA), rendue en 2016
sur la dissolution anticipée d’une société commerciale, les hauts juges avaient accédé à la
demande d’une demanderesse qui voulait cette dissolution contre la volonté de son coassocié
égalitaire58.
La société MAKCOM était en proie à des mésententes entre les associés de telle manière
qu’il fut nommé un administrateur provisoire à la gestion de la société. L’administration
provisoire avait été impactée par la persistance de ces mésententes et l’un des associés
égalitaires, demandant la dissolution anticipée a fini par avoir gain de cause. La Cour d’Appel
de Moroni qui a mis fin à la mission de l’administrateur provisoire59 aurait pu trouver une
solution médiane en proposant le retrait de l’associé. Ce retrait aurait pu s’accompagner d’une
compensation à la demanderesse pour son retrait de la société qu’elle voudrait dissoudre à tout
prix. Dans le cas étudié, la société passerait de deux associés à un si l’on ne parvenait pas à
trouver un acquéreur pour les titres sociaux de l’associé qui se retire. Cela ne devrait pas
constituer un problème.
L’idéal dans une telle situation étant le retrait volontaire, l’associé peut être réticent à
cette option. Ce qui peut conduire au recours à un retrait forcé de l’associé.
Le retrait forcé de l’associé consiste en l’action de retirer l’associé de la société contre
sa volonté. Dans le cadre d’une société commerciale sous administration provisoire, l’associé
demandeur de la dissolution anticipée, qui refuse un retrait négocié, peut faire l’objet d’un tel
retrait, qui s’apparente à l’exclusion de l’associé, eu égard à leurs finalités.
Le retrait forcé et l’exclusion de l’associé sont des notions qui ont pour effets de
contraindre l’associé à quitter la société commerciale. Toutefois, la mise en œuvre d’une telle
solution est difficile à pratiquer. Dès lors, la question qui se pose est celle de savoir si un associé
peut être retiré d’une société commerciale sans son consentement.
À la lumière de l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales, cette
possibilité ne semble pas ouverte à toutes les sociétés commerciales. L’Acte uniforme ouvre
expressément cette possibilité aux sociétés à capital variable et reste silencieux en ce qui
56
Article 59 de l’AUSCGIE prévoit que : « Dans tous les cas où le présent Acte uniforme prévoit la cession des
titres sociaux d'un associé, ou le rachat de ceux-ci par la société, la valeur de ces droits est déterminée, à défaut
d'accord amiable entre les parties, par expert désigné, soit par les parties, soit à défaut d'accord entre elles, par
décision de la juridiction compétente statuant à bref délai ».
57
Cf. article 4 de l’AUSCGIE.
58
CCJA, deuxième chambre, Arrêt N°201/2016 du 29 décembre 2016, Sitti DJAOUHARIA épouse
CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
59
Moroni, Arrêt n°01/13 rendu le 02 janvier 2013, Sitti DJAOUHARIA épouse CHIHABBIDINE c/ Ahmed
KELDI., Sitti DJAOUHARIA épouse CHIHABBIDINE c/ Ahmed KELDI.
15
concerne les autres types de sociétés. Ainsi, il ressort de l’article 269-6 de l’AUSCGIE que
l’associé d’une société à capital variable peut faire l’objet d’exclusion décidée par « l’assemblée
générale ou la collectivité des associés ». Dès lors, le retrait de l’associé peut se faire sans son
consentement. L’extension de cette solution à l’associé d’une société mise sous administration
provisoire s’apprécie bien évidemment comme une procédure nécessaire à la préservation de la
société.
Dans une autre perspective, l’exclusion de l’associé pourrait reposer sur l’article 37
alinéa 2 de l’AUSCGIE qui précise que chaque associé est débiteur envers la société de ce qu’il
s’est obligé à lui apporter en numéraire, en nature ou en industrie. De cette prescription, il est
nécessaire de s’interroger sur la possibilité de l’exclusion d’un associé n’ayant pas satisfait à
son obligation.
Dans le contexte d’une société sous administration provisoire, menacée d’une
dissolution anticipée en raison de l’inexécution par un associé de son obligation, le juge saisi
doit tenir compte de la situation de la société et apprécier en son intime conviction la bonne ou
mauvaise foi de l’associé défaillant. L’on ne saurait écarter l’hypothèse dans laquelle un
associé, en vue d’obtenir la dissolution anticipée de la société sous administration provisoire,
s’abstienne de procéder à l’exécution de son obligation et de s’y fonder en application de
l’article 200-5° de l’AUSCGIE.
À l’observation de l’article 200-5° précité et de la position de la CCJA en 2016 sur
l’indifférence de l’origine de la cause de la circonstance justifiant de la demande de dissolution
anticipée, il y a lieu de prendre des dispositions60. L’indifférence de l’origine des difficultés
ayant rendu possible les circonstances d’une dissolution anticipée compromet évidemment la
survie de la société. En pareilles circonstances, il serait judicieux d’imposer un retrait à cet
associé indélicat et maintenir la société avec le consentement des autres associés. Dans le cas
contraire, le juge ne pourrait qu’accéder à la demande en dissolution anticipée.
Par ailleurs, si l’on prend en compte l’indifférence de l’origine de la cause rendant
possible la dissolution anticipée, il y a lieu de s’inquiéter du sort de la société sous
administration provisoire, car un seul associé peut décider de la vie de la société. Le recours à
une mesure radicale, à savoir la dissolution anticipée de la société. Dès lors, le retrait forcé peut
être une mesure préventive à la dissolution anticipée de la société sous administration provisoire
dans l’espace de l’OHADA. Dans cette perspective, la volonté de maintenir la société par le
canal de l’administration provisoire peut se réaliser, car la mission de l’administrateur
provisoire pourra aller à son terme.
Toutefois, cette option comporte une limite, à savoir le type de société pouvant admettre
un retrait forcé, assimilable à l’exclusion de l’un de ses associés. La lecture de l’Acte uniforme
ne semble révéler qu’un seul type de société, à savoir la société à capital variable. Mais, cet
obstacle n’est pas insurmontable dans la mesure où, la survenance de crises politiques entraînant
nomination d’un administrateur provisoire dans une société commerciale de l’OHADA
s’analyse comme l’expression du relâchement de l’affectio societatis. Alors, l’espoir de renouer
ce lien affectif des associés se perd lorsque l’un ou plusieurs d’entre eux demandent la
dissolution anticipée de la société. L’analyse qui en découle permet de mettre en évidence « une
perte caractérisée de l’affectio societatis » 61 par ceux-ci. Selon un auteur, cette perte a pu
conduire le juge français à prononcer l’exclusion de l’associé de la société, à la demande des
autres associés62. Cette solution est transposable à la société commerciale dans l’espace de
l’OHADA, spécifiquement à celle mise sous administration provisoire qui fait l’objet d’une
demande en dissolution anticipée. La demande formulée par l’associé peut donc servir de
fondement à son retrait forcé, qui ne peut s’opérer que par voie judiciaire.
60
V. Supra. p.10.
61
E. M. KAMTA FENDOP, « Associés », In Encyclopédie du droit OHADA, éd. Lamy, 2011, p.374.
62
Id., p.374.
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Lorsque l’on se trouve dans l’hypothèse d’un dirigeant-associé, le retrait forcé de celui-
ci peut se révéler utile pour la société et même pour l’administration provisoire. Une fois que
le fonctionnement aura été rendu impossible par son fait, celui-ci a la possibilité d’agir pour la
dissolution de la société en dépit de la volonté des autres associés à la maintenir. Dans ce cas,
cet associé peut être retiré de force de la société, par voie judiciaire, malgré son opposition.
Conclusion
À l’issue de cette réflexion il ressort que les sociétés commerciales sous administration
provisoire peuvent faire l’objet d’une dissolution anticipée. Cette dissolution revêt un caractère
préjudiciable tant au niveau de la survie de la société qu’au niveau de la protection des intérêts
liés à la société. Si la finalité de la mesure d’administration provisoire est d’éviter la dissolution
des sociétés en difficulté de gouvernance, la possibilité d’une dissolution anticipée est
évidemment un frein à l’atteinte de cet objectif. Les contremesures à une dissolution anticipée
préjudiciable aux sociétés commerciales sous administration provisoire sont envisageables. La
contribution des rédacteurs de l’AUSCGIE et surtout des juges est requise pour remédier à la
menace de la dissolution anticipée. Cette situation est remédiable par le gel temporaire du droit
des associés à recourir à la dissolution anticipée des sociétés commerciales et le retrait des
associés qui voudraient mettre un terme à la société.
En attendant, l’existence de la possibilité de la dissolution anticipée des sociétés commerciales
sous administration provisoire ne permet pas d’assurer de l’atteinte de la finalité de cette
mesure. Cette réalité est telle que l’on pourrait légitimement s’interroger sur l’opportunité de
l’administration provisoire, s’il faut accéder à la dissolution de la société à la moindre demande
d’un associé.
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