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Traduction de Dante : Défis et Émotions

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Fafadzi Ahialegbedzi
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PREFACE

DE LA PREMIERE EDITION

Traduttore traditore, traduire, c'est trahir, disent les


Italiens; et le mot est menaçant pour les traducteurs du
Dante, qui plonge les traîtres au plus profond de son
Enfer. Aussi n'est-ce pas sans de vives appréhensions
que j'ai essayé de redire dans notre langue la parole de
l'Homère italien, de celui qu'Alfieri invoquait sous le
nom de gran padre Alighieri. Ce qui m'a sollicité, ce
qui m'a attaché à une entreprise sans doute au-dessus
de mes forces, c'est qu'en France, pour ceux qui n'en-
tendent pas l'italien, le Dante n'est guère connu que par
des traductions en prose. M. Antony Deschamps, il est
vrai, a traduit en vers des chants ou des fragments de
chants choisis çà et là dans la Divine Comédie ; mais
aucune des trois parties dont se compose cette grande
épopée n'y est restituée dans son intégrité. Ce procédé
d'éparpillement est nuisible, surtout quand il s'agit du
Dante, dont l'originalité est si fortement accusée dans la
trame serrée et continue do sa fiction, dans son dévelop-
pement si logiquement gradué. Cette traduction a donné
pourtant du Dante une idée plus exacte que par une autre
l
II PREFACEDE LA PREMIEREEDITION
eu prose. C'est que si toutes les traductions sont de
belles ou de laides infidèles, celles que l'on fait d'un
poëte en prose sont à coup sûr les plus perfides. Elles
sont fidèles à la littéralité du modèle, infidèles, si je
puis m'exprimer ainsi, à sa littérature. La musique des
paroles est retranchée avec le mètre, en même temps
que les tours, les hardiesses, les images du poète s'allan-
guissent au milieu des pruderies de la prose, surtout dans
notre- phrase française qui marche un peu comme le
recteur et sa suite, et qui n'a pas retrouvé depuis Amyot
cette vive et courte allure que regrettait Fénelon. Je dois
reconnaître que j'ai contre moi deux grandes autorités.
M. Villemain s'est déclaré plus favorable à la prose, même
pour rendre les poètes, parce que toute reproduction en
vers aurait le tort, suivant lui, d'être plus ou moins « une
nouvelle création, » et M. de Lamennais prépare, dit-on,
une traduction en prose de la Divine Comédie. La prose
de M. de Lamennais fait des miracles, et je dois m'at-
tendre à un démenti qui frappera d'ailleurs un des plus
vifs admirateurs de son beau génie. Pour ma part, en
traduisant Dante en vers, je voudrais, du moins, avoir
réussi, contre la haute autorité de M."Villemain,à être un
Fidèle imitateur. J'ai essayé de traduire en tercets, sui-
vant le texte, et tercet par tercet, presque vers par vers,
ï'Enfer tout entier, cette première et plus admirable
partie de la trilogie du Dante. Dans ces conditions, sous
la discipline rigoureuse de notre prosodie, avec notre
poétique un peu guindée, je n'aurai pu rendre pourtant
PRÉFACEDE LA PREMIÈREÉDITION III
que de loin ce langage énergiquement familier et sim-
plement riche, ce parler concis et contenu, parfois
expansif et rempli de grâces naïves, souvent aussi em-
pruntant aux écoles du temps leur manière subtile et
scolastique. Je ne me berce pas d'ailleurs d'illusions, et
je sais jusqu'à quel point on peut réussir dans une oeuvre
de ce genre. Je sais que les vrais, les meilleurs traduc-
teurs d'un poète sont les artistes, les peintres et les
sculpteurs. Ils incarnent son idéal. Dante en a eu de
sublimes. Giotto, le Pérugin, Michel-Ange, Raphaël, voilà
ses vrais interprètes. Et de nos jours, faut-il taire la
gloire des vivants? — Quand le pinceau spiritualiste
d'Ary Schefîer reproduisait la figure chaste et passionnée
de Françoise de Rimini, le peintre ne donnait-il pas de
ce rêve du poëte la seule traduction qu'on puisse citer
après le modèle?
Tout a été dit sur Dante ; mais quïl me soit permis de
rappeler en quelques traits cette grande et expressive
physionomie. Dante, né à Florence en l'année 1265, était
de l'ancienne famille des Alighieri. Orphelin dès l'en-
fance, il s'absorba de bonne heure dans l'étude des lettres
et des sciences, sous la direction de Brunetto Latini, l'un
des savants les plus célèbres du temps. C'est au seuil de
l'adolescence qu'il aima la fille de Folco Portinari, cette
Béatrix morte à la fleur de l'âge, embaumée dans l'im-
mortalité de son amant. Sous la transfiguration platoni-
cienne qu'elle a reçue de lui, elle est devenue l'ange de
la théologie. Aujourd'hui, cet emblème qui rappelle le
IV PRÉFACEDE LA PREMIÈREÉDITION
spiritualisme symbolique d'un autre âge nous laisse
froids ; mais tous ceux qui contempleront dans le Dante
la poétique figure de Béatrix, comme lui verront encore
le ciel dans ses regards.
Dante chercha le tumulte des camps, peut-être il cher-
chait la mort. Il combattit aux premiers rangs à la bataille
de Campaldino. Il était alors avec les guelfes ; c'était le
parti auquel appartenait sa famille ; mais il est permis
de supposer qu'alors déjà, dans cette longue et terrible
lutte du sacerdoce,et de l'Empire, son coeur allait à l'em-
pereur, au parti gibelin auquel il consacra depuis toute
sa vie. Témoin de la simonie et des excès de la cour de
Rome, au milieu de ces factions qui déchiraient l'Italie
sous des gouvernements hétérogènes et disparates, répu-
bliques capricieuses et petits tyrans, les pires de tous,
assistant à cette décadence au milieu des souvenirs de
l'empire romain et de ses ruines à jamais éloquentes, il
se berça de la résurrection de l'Italie fortement reconsti-
tuée même sous un César d'Allemagne; il rêva sans doute
cette unité, espérance incessamment reculée, vain mi-
rage qui a enflammé et trompé tant de grands courages
depuis Dante. Mais voici dans quelles circonstances le
poëte fut jeté dans le parti des gibelins. Il avait été
nommé un des prieurs de Florence ; il avait trente-quatre
ans quand il fut revêtu de cette suprême magistrature.
La faction guelfe des Noirs et la faction gibeline des
Blancs déchiraient alors Florence. Le conseil de la ré-
publique décida l'exil des principaux chefs des deux
PRÉFACEDE LA PREMIÈREÉDITION V
partis. Dante était du conseil; pourtant il fut accusé
d'intelligence avec les Blancs. Bientôt les Noirs, qui te-
naient pour le pape, revinrent avec le secours de Charles
de Valois appelé, dit-on, secrètement par le pontife dans
le moment môme où il députait Dante vers lui pour né-
gocier la réconciliation et la paix. Dante fut exilé, vit ses
biens confisqués, sa maison rasée, et lui-même on le
condamnait à être brûlé « jusqu'à ce quemort s'ensuive, »
si jamais il reparaissait sur le territoire de Florence. C'est
alors que commencent cette vie errante, et les tristesses
poignantes de l'exil, et « l'escalier d'autrui si dur à mon-
ter, » et « le pain amer de l'étranger, » et « les yeux
changés en désirs de larmes, » et quand on lui propose
de lui rouvrir sous conditions les portes de sa patrie, où
sa gloire était déjà rentrée comme un reproche, alors
cette lettre si éloquente et si noble où l'exilé écrivait :
« Donnez-moi une voie qui ne soit pas contraire à l'hon-
neur pour rentrer à Florence. S'il n'en est pas de sem-
blable, jamais je n'entrerai à Florence. Partout je pour-
rai jouir du ciel et de la lumière et contempler les vérités
sublimes et ravissantes qui éclatent sous le soleil. » On
dit communément que Dante appela contre Florence
Henri de Luxembourg; on fausse ainsi le vrai caractère
du Dante, qui ne fut pas un Coriolan. Henri de Luxem-
bourg était alors pour lui le César légitime, et Florence
un des fleurons légitimes de sa couronne impériale. Ce
n'est point dans les armes et dans le sang que Dante
chercha sa vengeance; elle est tout entière dans son
VI PREFACEDE LA PREMIEREEDITION
poème : c'est là qu'il a exhalé ses fiers ressentiments et
son âme bouillonnante comme les fleuves de l'enfer qu'il
a décrits. Combien sa fiction était faite pour remuer et
posséder les hommes de son temps! Le siècle était
croyant, préoccupe de la vie future, des peines et des
récompenses éternelles, des visions de ses moines, de la
fin du monde toujours annoncée comme prochaine. Eh
bien ! il s'empare de ces croyances et de ces supersti-
tions : il a eu aussi son extase, sa vision; il est descendu
dans les royaumes éternels, il a assisté au supplice et au
châtiment de ses ennemis, et il revient les dire à la terre.
Il a vu les mauvais papes plongés dans les fosses brû-
lantes de YEnfer, et l'aigle impériale rayonnant au Para-
dis. Profondément catholique, malgré sa haine contre la
domination temporelle des papes, il met en enfer tous les
péchés mortels ; amis et ennemis sont confondus dans
le châtiment (et la fiction orthodoxe en devient plus
vraisemblable), mais on reconnaît les uns et les autres à
la manière dont le poète s'attendrit ou s'indigne, leur
parle ou les fait parler, A.tous il a conservé leur inalté-
rable personnalité. Ces ombres pleurent, parlent, prient,
soupirent, blasphèment, se souviennent, souvenir souvent
plus amer que les douleurs du châtiment et qui corrompt
même les joies du ciel. Le poète parle quelque part de
ces hommes indifférents et égoïstes« qui sont morts môme
pendant leur vie. » Les personnages qu'il a représentés
vivent même dans la mort, C'est par là que ce poème,
en quelque sorte en dehors de l'humanité, est profondé-
PRÉFACEDE LA PREMIÈREÉDITION VI
ment humain et reste à jamais saisissant, malgré les al-
lusions contemporaines perdues en foule, malgré cette
foi naïve perdue aussi, par qui ces fictions qui nous inté-
ressent faisaient trembler les hommes du moyen âge.
On sait que la langue italienne sortit comme une Mi-
nerve tout armée du cerveau du Dante. La passion poli-
tique ne semble pas étrangère à ce prodige. On peut
croire qu'il dédaigna d'employer la langue latine, alors
en usage, et qui était la langue de ses ennemis. Mais où
trouver le langage à la fois noble et populaire, digne
d'exprimer la conception du poëte et qui pût être en-
tendu de tous? Des idiomes divers, d'innombrables pa-
tois se divisaient l'Italie. Dante, empruntant aux uns et
aux autres, puisant même dans le dialecte provençal,
dota l'Italie à la fois d'une langue et d'un chef-d'oeuvre.
Ce grand poëte, qui avait si bien mérité de sa patrie,
mourut, comme il avait vécu, dans l'exil. Il expira à
Ravenne, en 1321, à l'âge de cinquante-six ans. Cette
Florence, qu'il a évoquée si souvent dans son poëme avec
des emportements qui sentent plus l'amour que la haine,
reçut sa dernière plainte dans une épitaphe composée
par lui-même, et terminée par ces deux vers d'une mé -
lancolique amertume :
n Hic elaudor Dantes patriis extorris ab oris
« Quem parvi genuit Florentia mater amoris. »

« Ici je repose, moi Dante le proscrit, né de Florence,


une mère marâtre ! »
VIII PRÉFACEDE LA PREMIÈREÉDITION
La mémoire du poëte fat du moins magnifiquement
vengée des infortunes de sa vie. Son corps redemandé
avec instance, des funérailles splendides, son livre lu et
commenté publiquement dans toute l'Italie, et la pre-
mière de ces lectures faite par Boccace dans une église ;
l'institution des chaires du Dante consacrées à l'explica-
tion de cette épopée, qui reçut le nom de divine, et
qu'il avait appelée naïvement comédie, parce que le dé-
notaient est heureux, l'action se terminant au paradis :
tout cela a dû contenter l'ombre du poëte amoureux de
la gloire. Toutefois je ne sais jusqu'à quel point il doit
être satisfait de ses,commentateurs. Ce poëme, en quel-
que sorte encyclopédique, qui réfléchit la politique
comme la théologie et la science du temps, où le symbole
surcharge la fiction, appelait certainement l'étude. Mais
il plie aujourd'hui sous le poids des explications, des
commentaires, des hypothèses. Ce luxe d'érudition a nui
au poëte plus que les difficultés de son texte et quelques
subtilités scolastiques. On s'en détourne avec une sorte
de frayeur, on laisse la Divine Comédie dans sa majesté
incontestée mais solitaire. On peut attribuer, en partie,
à cette couche épaisse de commentaires, l'oubli où tomba
au XVIIe siècle le plus grand monument littéraire du
moyen âge, oubli si profond que Boileau n'en parle"
même pas, et le dédain du siècle de Voltaire qui en parle
si légèrement.
De nos jours des travaux faits dans un tout autre es-
prit, où l'érudition se dérobe au lieu de s'étaler, ont
PRÉFACEDE LA PREMIÈREÉDITION IX
remis Dante en lumière. Pourtant son oeuvre n'est pas
encore connue comme elle devrait l'être, même du pu-
blic lettré qui dort un peu sur l'oreiller de cette saine
critique et donne au Dante une admiration trop pares-
seuse. Que de gens encore qui sont heureux de pouvoir
citer l'inscription fatale de la porte de l'enfer ou l'épisode
de Françoise de Rimini ou celui d'Ugolin, et croient avoir
payé ainsi à Dante un complet tribut ! Ne vaudrait-il pas
mieux aller puiser à la source même de cette poésie le
droit de l'admirer, et le moyen de l'admirer mieux?
Aussi, me bornant dans ce travail à des arguments concis
et à des notes indispensables, j'ai laissé la parole à Dante,
car c'est lui, c'est son texte immortel que le lecteur con-
sultera, plus que la faible copie que j'ai osé imprimer en
regard.
Décembre 1852.

1.
PREFACE

DE LA DEUXIEME EDITION

Dans la préface de la première édition de cet ouvrage,


nous accusions le public en France et le public lettré
lui-même d'une admiration trop indolente pour le poëte
de la Divine Comédie, fort célébré, mais peu connu.
Aujourd'hui cette accusation ne serait plus tout à fait
justifiée.
Depuis quelques années il s'est fait autour du nom et
de l'oeuvre de Dante un mouvement marqué d'opinion et
de curiosité. On ne se borne plus à l'admirer, on veut le
lire et on le lit tout entier. Peut-être on nous rendra ce
témoignage, on nous laissera revendiquer comme un titre
d'honneur de n'avoir pas été pour rien dans cette sorte
de renaissance en France du plus grand poëte de l'Italie
et du moyen âge et d'un des plus grands poètes de tous
les temps.
La date de notre traduction, la faveur qu'elle a ren-
contrée auprès de la critique et du public et qui nous
force à une nouvelle édition de la première partie, l'Enfer,
épuisée depuis longtemps avant que nous ayons eu le
temps d'achever la dernière, ces circonstances seront, je
XII PRÉFACEDE LA DEUXIÈMEÉDITION
l'espère, l'excuse de notre prétention dans le cas où elle
ne serait pas acceptée.
Au surplus, le succès qui a accueilli notre effort ne
nous a pas aveuglé sur notre faiblesse et n'a été pour
nous qu'un encouragement à mieux faire. Ceux qui ont
bien voulu nous suivre en Purgatoire ont pu voir que
nous nous y sommes, comme il le fallait, corrigé de
beaucoup de fautes, et l'on reconnaîtra dans cette nou-
velle édition dé l'Enfer combien nous nous sommes ef-
forcé d'améliorer notre premier travail et de le rendre
moins indigne de la faveur publique.
Parmi les jugements dont notre labeur s'est honoré,
qu'on nous permette de recueillir ici et de consigner
comme notre plus cher souvenir en même temps que
notre meilleure recommandation, le suffrage spontané
d'an poète illustre et l'opinion d'un critique éminent,
organe de l'Académie française : de Lamartine et de
M. "Villemain.
Dans un de ses Entretiens Ziitéraires, parlant de Dante
et après avoir critiqué le mot à mot en prose française
écrit par Lamennais sur les vers italiens, vocabulaire plu-
tôt que traduction, auquel ce grand écrivain, parent de
Dante, usa sans succès l'ardeur de ses derniers jours,
Lamartine s'exprime ainsi sur notre traduction :

« Un autre jeune traducteur de la Divine Comédietente en


ce moment une oeuvremille fois plus difficile,et, chose plus
étonnante encore, il y réussit.
PREFACEDE LA DEUXIEMEEDITION XIII
» Nous voulons parler de la traduction de la DivineComédie
en vers français, par M. Louis Ratisbonne.
» Malgré le prodigieux effortde talent et de langue nécessaire
pour traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas
seulementrendu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'ac-
cent, le son. Il a communiqué au mètre français la vibration
du mètre toscan ; il a transformé, à force d'art, la période poé-
tique française en tercets du Dante. Ce chef-d'oeuvrede vigueur
et d'adresse dans le jeune écrivain est tout à la fois un chef-
d'oeuvred'intelligence dans son modèle.
» M. Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimi-
table, des Géorgiques de Virgile par l'abbé Delille ; mais le
Dante, poëte abrupte, étrange, sauvage et mystique tout en-
semble, est mille fois plus inaccessible à la traduction que
Virgile. La lumière se réfléchit mieux que les ténèbres dans le
miroir de l'esprit humain comme dans le miroir de l'Océan. Le
vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la
langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce
torrent de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers
du Dante. »

Voici maintenant les lignes qui nous concernent dans


le rapport lu en séance publique à l'Académie française
par M. Villemain (1854) :

« L'Académie, Messieurs, a fixé son attention sur un effort


de langage et de goût, que nous appellerions impossible, si
l'auteur n'avait pas assez souvent réussi. Un jeune écrivain,
d'un esprit étendu, d'une littérature variée, mais que rien
jusqu'à ce jour ne désignait poëte, a entrepris de traduire en
vers français les naïfs et sublimes tercets du Dante, et ce style
si naturel et si fort, si antique et si neuf, né ce semble, du
XIV PRÉFACEDE LA DEUXIÈMEÉDITION
même coup que la langue italienne, dont il est resté à la fois
la racine et le faîte. M. Louis Ratisbonne n'a osé encore cette
épreuve que sur VEnfer; et il vient d'achever ce terrible por-
tique de l'épopée dantesque.
» Buffon, dans le dernier siècle, louait beaucoup un brillant
esprit du temps d'avoir tenté cette oeuvre en prose. Il appelait
la traduction de VEnfer par Rivarol une suite de créations. Ce
jugement ne serait pas confirmé de nos jours ; et on ne doit y
Voir que le premier et grand effet de surprise, dont quelques
beautés du poète, transparentes sous le coloris souvent fardé
de l'interprète, frappaient notre goût classique. Le tort de Ri-
varol était presque toujours la paraphrase et l'élégance, au
lieu de l'énergique vérité. Seulement, il n'avait pas éteint tout
à fait ce rayon du poëte qui brillait comme la lumière du jour,
s'échappant par quelques fentes de nuages, enflamme et em-
bellit les vapeurs mêmes qui la couvrent. L'art du nouveau
traducteur est tout différent ; il ne cache, il n'intercepte rien ;
il cherche à voir et à montrer le Dante tel qu'il est, par son
ciel, sa langue naissante, son âme altière, son génie sans
scrupule et sans voile. Seulement, nos yeux sont-ils assez pré-
parés à cette vision de gloire? Et l'interprète lui-même est-il
assez maître de sa main et assez sûr de ses contours pour en
approprier les teintes aux grands effets qu'il veut rendre ! Nous
ne le croyons pas. Autrement de quels hommages ne fau»'
drait-il pas le saluer ? Quelle couronne ne faudrait-il pas lui
offrir?
» Tel qu'il est cependant, des juges délicats, des maîtres en
poésie, autant qu'il nous en reste, ont applaudi à l'art parfois
très-heureux du fidèle traducteur.
» Une de leurs remarques, entre autres, c'est qu'il ne faut
pas chercher cet art seulement à quelques endroits célèbres,
lieux communsde toutes les mémoires, la porte d'Enfer, Fran-
çoise de Rimini, Ugolin. De même que le Dante, injustement
PRÉFACEDE LA DEUXIÈMEÉDITION XY
loué quand il ne l'est que par parties, est presque en tout
admirable, et, dans ses vastes récits, vous arrête au détour
le plus inattendu par de merveilleuses surprises d'énergie, de
grandeur ou de grâce, ainsi le nouvel interprète a souvent
jeté, et, pour ainsi dire, caché dans les moindres replis de
son oeuvreimmense, un vers heureux et simple, un reflet digne
du poète. Il a paru seulement que son travail d'imitation
fidèle, que sa précision calquée sur un si grand modèle attei-
gnait mieux à la force qu'à la grâce et à la douceur, ces
autres puissances non moins visibles de l'Homère toscan.
C'est un avis peut-être pour le traducteur, de redoubler à la
fois de naturel et d'effort, de soin sévère et d'harmonie facile,
s'il veut approcher maintenant les beautés mélodieuses et
plus insaisissables des deux autres mondes poétiques, environ-
nés par Dante d'une trop sereine et trop inaccessible lumière.
Mais, disons-le, même avant de franchir ces derniers horizons
du ciel poétique, quelle noble étude, quelle inspirante préoc-
cupation pour un jeune écrivain que de s'être avancé jusque-
là,- d'avoir aimé le grand et le beau avec ce patient amour, et
d'en avoir quelquefois fait passer la lueur lointaine dans ses
vers ! ' »

Assurément, l'approbation mêlée de réserves du cri-


tique, rapporteur de l'opinion de l'Académie, habile à
donner et à retenir l'éloge, est ici plus près de la vé-
rité que la louange beaucoup trop magnifique du poëte

1 Depuisle premierjugementde M. Villemain, l'Académie


française,qui
avaithonoréd'un prixMontyon la traduction
de \'JSnfery
a récompenséd'un
prixnouveau, du prixBordin,fondépourun ouvrageéminent dehautelittéra-
ture,la traduction
enversdeschantsduPurgatoireet du Paradis.
(Note del'éditeur,pourlatroisièmeédition.)
XVI PRÉFACEDE LA DEUXIÈMEÉDITION
magnanime qui ne sait ouvrir la main que trop libéra-
lement.
Oui, j'ai aimé le beau et je n'ai pu qu'en montrer la
lueur lointaine dans mes vers. Ce n'est pas Dante (et
qu'a-t-on besoin de le dire?) qu'il faut cliercher dans
cette traduction, à peine un pâle reflet venu de lui. En
vain, dans la concentration obstinée de mon étude, il m'a
semblé parfois que je le voyais passer en os et en chair
vive et que j'allais pouvoir le saisir. Chimère de mon
amour! Heureux si j'avais réussi seulement à dessiner sa
grande ombre sur le mur !
LODIS RATISBONNE.

Février 1859.
L'ENFER
ARGUMENT DU CHANT 1er

Dante,égarédans une forêtobscure,s'efforce,pour en sortir,


de gravir une colline lumineuse. Une panthère, un lion, une
louve,s'opposenttour à tour à son passageet lui font rebrousser
chemin. Paraît Virgile, qui le persuade, pour échapper à ces
périls, de visiter les royaumeséternels. Il otïre de le conduire
lui-mêmedans l'Enfer et dans le Purgatoire, et Béatrix lui
montrerale Paradis.
INFERNO

CANTO PRIMO

Nel mezzo del cammin di nostra vita,


Mi ritrovai per un a selva oscura
Che la diritta via era smarrita.
E quanto a dir quai' era, è cosa dura,
Questa selva selvaggia ed aspra, e forte,
Che nel pensier rinuova la paura;
Tanto è amara, che poco è più morte;
Ma per trattar del ben, ch' i' vi trovai,
Dirô dell' altre cose ch' i' v' ho scorte.
I' non so ben ri dir com' i' v' entrai;
Tant' era pien di sonno in su quel punto,
Che la verace via abbandonai.
Ma po' ch' i' fui appiè d' un colle giunto,
Là ove terminava quella valle,
Che m' avea di paura il cuor compunlo ;
Guardai in alto, e vidi le sue spalle
Vestite già de' raggi del pianeta,
Che mena dritto altrui per ogni calle.
L'ENFER

CHANT PREMIER

C'était à la moitié du trajet delà -vie;


Je me trouvais au fond d'un bois sans éclaircie,
Comme le droit chemin était perdu pour moi.
Ah! que la retracer est un pénible ouvrage,
Cette forêt épaisse, âpre à l'oeil et sauvage,
Et dont le seul penser réveille mon effroi !
Tâche amère! la mort est plus cruelle à peine;
Maispuisque j'y trouvai le bien après la peine,
Je dirai tous les maux dont j'y fus attristé.
Je ne sais plus comment j'entrai dans ce bois sombre,
Tant pesait sur mes yeux le sommeil chargé d'ombre,
Lorsque du vrai chemin je m'étais écarté.
Mais comme j'atteignais le pied d'une colline,
Au point où la vallée obscure se termine,
Qui d'un si grand effroi m'avait poigne le coeur,
Je levai mes regards : sur son épaule altière
Le mont portait déjà le manteau de lumière
De l'astre qui partout guide le voyageur.
G INFERNO— CANTOPRIMO
Allor fu la paura un poco quêta,
Che nel lago del cuor m' era durata
La nolte, ch' i' passai con tanta pieta.
E come quei, che con lena affannata
Uscito fnor del pelago alla riva,
Si volge ail' acqua perigliosa, e guata ;
Cosî F ànimo mio, ch' ancorfuggiva,
Si volse indietro a rimirar lo passo,
Che non lasciô giammai persona viva.
Poi ch' ebbi riposato '1 corpo lasso, ..
Ripresi via per la piaggia diserta;
Si che 1 piè fermo sempre era '1 più basso :
Ed ecco, quasi al cominciar dell' erta,
Una lonza leggiera é presta molto,
Che di pel maculato era coperta.
E non mi si partia dinanzi al volto,
Anzi 'mpediva tanto '1 mio cammino,
Ch' i' fui per ritornar più volte vôlto.

Teinp' era dal principio del mattino ;


E '1 sol montava in su con quelle stelle,
Ch' eran con lui, quando 1' Anior divino
Mosse da prima quelle cose belle;
Si ch' a benë sperar m' era cagiûne
Di quella fera la gaietta pelle,
L'ora del tempo, ela dolce stagione;
Ma non si, che paura non mi desse
La vista, che m' apparve d' un leone.
L'ENFER— CHANTPREMIER 7
Alors fut apaisée en mon âme inquiète,
Dans le lac agité de mon coeur, la tempête
Que cette affreuse nuit avait fait y gronder.
Et tel un malheureux échappé du naufrage,
Sorti tout haletant de la mer au rivage,
Se retourne en tremblant et reste à regarder ;
A peine de mes sens je recouvrais l'usage,
Je me tournais pour voir encore ce passage
D'où personne jamais n'est revenu vivant.

Après quelques instants d'un repos salutaire,


Je me pris à gravir la pente solitaire,
Le pied ferme en arrière et le corps en avant.
Voici que sur ma route à peine commencée
Une panthère accourt, svelte, agile, élancée ;
D'un pelage changeant son corps était couvert.
Et loin de s'effrayer devant l'humain visage,
Cet animal si bien me barrait le passage,
Que je fus près vingt fois de rentrer au désert.

Cependant c'était l'heure où le ciel perd ses voiles;


Le soleil y montait escorté des étoiles
Dont le divin Amour se plut à l'entourer
Alors qu'il anima toutes ces belles choses;
C'était l'aube du jour et la saison des roses,
Et tout, dedans mon coeur, me disait d'espérer.
Mais après la panthère à la robe éclatante,
Un obstacle nouveau me saisit d'épouvante :
J'avais vu tout à coup apparaître un lion;
8 INFEKNO— CANTOÎRIMO
Questi parea che contra me venesse
Con la test' alta, e con rabbiosa famé,
Si che parea che 1' aer ne temesse ;

Eduna lupa, che di tutte brame


Sembiava carca, con la sua magrezza,
E moite genti fe' già Yiver grame.

Questa mi porse tanto di gravezza,


Con la paura, ch' uscia di sua vista,
Ch' i' perde' la speranza dell' altezza.
E quale è quei, che volentieri acquista,
E giugne '1 tempo che perder lo face,
Che 'n tutti, i suo' pensier piange, e s' attrista :
Tal mi fece la bestia senza pace,
Che venendomi 'ncontro a poco a poco,
Mi ripingeva là, dove '1 sol tace.
Mentre ch' i' rovinava in basso loco,
Dinanzi agli occhi mi si fu offerto
Chi per lungo silenzio parea floco.

Quando i' vidi costui nel gran diserlo,


Miserere di me gridai a lui,
Quai che tu sii, od ombra, oduomo certo.

Risposemi : Non uom; uomo già fui,


E li parenti miei furon Lombardi,
E Manlovani per patria amendui.

Nacqui sub Julio, ancorchè fosse tardi,


E vissi a Roma sotto '1 buono Agusto,
Al tempo degli Dei falsi e bugiardi.
L ENFER— CHANTPREMIER
Il paraissait venir sur moi tout plein de rage,
Tête levée, et l'air, comme par un orage,
Semblait trembler lui-même à cette vision.
Et puis c'est une louve affamée et qui semble
Porter sous sa maigreur tous les désirs ensemble.
Déjà de bien des gens elle fit le malheur.
Alors je fus frappé d'une torpeur mortelle;
La terreur que lançaient ses regards était telle
Queje perdis l'espoir d'atteindre la hauteur.
Et semblable à celui qui gagne et qui rayonne,
Et puis, vienne le temps où le gain l'abandonne,
Dans les pleurs il se noie et reste consterné ;

Ainsi, voyant la bête aux approches funèbres


Me replonger aux lieux de muettes ténèbres,
Mon courage et ma foi m'avaient abandonné.

Déjàje retombais dans le val, quand s'avance


Quelqu'un qui paraissait dans un trop long silence
Avoir comme brisé les cordes de sa voix.
Dès que je l'aperçus : « Prends pitié de ma peine,
Qui que tu sois, criai-je, homme ou bien ombre vaine,
Dans ce désert immense où perdu tu me vois I »
— « Homme je ne le suis, car j'ai cessé de l'être, »
Répondit-il; « Mantoue autrefois m'a vu naître,
De parents mantouans et lombards comme moi.
Je naquis sous César, avant sa tyrannie,
Et Rome sous Auguste a vu couler ma vie
Dans le temps où régnaient les dieux faux et sans foi.
2
10 INFERKO— CANTOl'IUMO
Poeta fui, e cantai di quelgiusto
Figliuol d'Anchise, che vernie da Troia,
Poichè '1 superbo Ilion fù combusto.
Ma tu, perché ritorni a tanta noîa?
Perche non sali il dilettoso monte,
Ch' è principio e cagion di tulta gioia?
Oh se' tu quel Virgilio, e quella fonte,
Che spande di parlar si largo flume?
Risposi lui con vergognosa fronte :
Oh degli altri poeti onore, e lume,
Vagliami '1 lungo studio e '1 grande amorc,
Che m' h an fatto cercar lo tuo volume.
Tu se' lo mio maestro, e '1 mio autore :
Tu se' solo colui, da eu' io tolsi
Lo bello stile, che m' ha fatto onore.
Vedi la bestia, per eu' io mi volsi :
Aiutamida lei, famoso saggio,
Ch' ella mi fa tremar le vene e i polsi.
A te convien tener altro vïaggio,
Rispose, pol che lagrimar mi vide,
Se vuoi campar d' esto luogo selvaggio ;

Chèquesta bestia, perla quai tu gride,


Non lascia altrui passar per la sua via,
Ma tanto lo 'mpedisce, che 1' uccide :
Ed ha natura si malvagia e ria,
Che mai non empie la bramosa voglia,
E dopo '1 pasto ha più famé che pria.
L'ENFER— CHANTPREMIER 1L
Poëte, j'ai chanté ce pieux fils d'Anchise,
Venu de Troie après que la Tille fut prise
Et de ses fiers remparts vit s'écrouler l'honneur.
Mais toi, pourquoi rentrer dans ce lieu de détresse?
Pourquoi ne pas gravir la pente enchanteresse
Principe de tout bien, chemin de tout bonheur? »
« Tu serais, » répondis-je en inclinant la tète,
« Se peut-il? Tu serais Virgile, ce poëte
Qui répand l'harmonie à si larges torrents?
0 toi, gloire et flambeau des chantres de la terre,
Compte-moi cet amour et cette étude austère
Qui m'ont tenu courbé sur tes vers si longtemps !
C'est toi mon maître, toi mon unique modèle;
C'est de toi que j'ai pris en disciple fidèle
Ce beau style puissant dont on m'a fait honneur.
Je fuis, tu le vois bien, cette bête sauvage.
Aide-moi, défends-moi contre elle, illustre sage!
Elle me fait trembler les veines et le coeur. »
— « Si tu prétends sortir de ce bois plein d'alarmes, »
Répondit-il, voyant que je versais des larmes,
« Dans un autre chemin il faut porter tes pas.

La bête qui te fait crier, quand sur sa voie


Quelqu'un vient à passer, est sûre de sa proie,
Et sans l'avoir tué ne l'abandonne pas.

Malfaisante et livrée aux fureurs homicides,


Rien n'assouvit jamais ses appétits avides;
Sa pâture l'affame au lieu de la nourrir.
U INFERNO— CANTOPRIMO
Molti son gli animali, a cui s' ammoglia,
E più saranno ancora, infln che '1veltro
Verra, che la farà morir di doglia.
Questi la non ciberà terra, ne peltro,
Ma sapïenza, e amore, e virtute;
E sua nazion sarà tra Feltro e Feltro.
Di quelF umile Italia fla salute,
Per cui mono la vergine Camilla,
Eurialo, e Turno, e Niso di ferute :
Questi caccer'à per ogni villa,
Fin chè F avrà rimessa nello 'nferno,
Là onde 'nvidia prima dipartilla.
Ond' io per lo tuo me' penso e discerno,
Che tu mi segui, ed io sarô tua guida,
E trarrotti di qui per luogo eterno,
Ov' udirai le disperate strida,
Vedrai gli antichi spiriti dolenti,
Che la seconda morte ciascun grida :
E poi vedrai color, che son content!
Nelfuoco, perche speran di venire,
Quando che sia, aile béate genti :
Aile qua' poi se tu vorrai salire,
Anima fla a cib di me più degna :
Con lei ti lascierè nel mio partire.
Che quello 'mperador, che lassù régna,
Perch' F fui rihellante alla sua legge,
Non vuol ch' 'n sua cittàj)er me si vegna.
L ENFER— CHANTPREMIER 13
A beaucoup d'animaux elle s'accouple immonde,
Et doit d'autres hymens souiller encor le monde ;
Mais le grand Chien l viendra qui la fera mourir.

Celui-là, dédaignant la terre et la richesse,


Se nourrira d'amour, de vertu, de sagesse.
Il recevra le jour entre Feltre et Feltro.
Il sera le sauveur de cette humble Italie
Pour laquelle ont versé leur sang, donné leur vie
La Camille, Turnus, Nisus, tant de héros!
Il poursuivra le monstre affreux de ville en ville,
Et le replongera dans l'Enfer son asile,
D'où l'a jeté l'Envie au milieu des mortels.

Or, si tu veux pour toi que mon penser décide,


Suis-moi ; pour te sauver, je serai, moi, ton guide.
Avecmoi tu verras les se]ours éternels;
Ton oreille entendra les cris sans espérance,
Les vieux mânes dolents et qui dans leur souffrance
Appellent à grands cris une seconde mort;
Et ces ombres qui sont dans le feu fortunées,
Espérant, tôt ou tard, en sortir pardonnées,
Et monter au bonheur après ce triste sort.
Vers le Ciel, leur espoir, je ne puis te conduire;
Mais une âme viendra plus digne de t'instruire :
Elle te conduira quand je t'aurai quitté.
Car le maître qui trône au sein de l'Empyrée,
Comme sa sainte loi de moi fut ignorée,
Ne veut pas que par moi l'on vienne en sa cité.
li INFERNO— CANTOPBIMO
In tutte parti impera, e quivi regge;
Quivi è la sua cittade, e F alto seggio :
0 felice colui, cui ivi elegge;
Ed io a lui : Poeta, i' ti richieggio
Per quello Iddio che tu non conoscesti,
Acciocch' i' fngga questo maie, e peggio,
Che tu mi meni là dov' or dicesti,
Sî en' i' vegga la porta di san Pietro,
E color che tu fai cotanto mesti.
Allor si mosse, ed io gli tenni dietro.
L ENFER— CHANTPREMIER 15
Roi du monde, là-haut est sa pompe royale,
Son sublime séjour, sa douce capitale.
Bienheureux les élus qui sont là dans ses bras ! »
Et moi je répondis : « Je t'adjure, ô poëte,
Pour fuir ces grands périls qui menacent ma tête,
Par ce Dieu tout-puissant que tu ne connus pas,
Conduis-moi dans ces lieux que tu dis; que je voie
La porte de Saint-Pierre où commence la joie,
Et ces infortunés aux douleurs asservis I »
Il marcha sans répondre, et moi, je le suiviss.
NOTES DD CHANT Ier
1 Suivant la plupart des commentateurs, ce chien, qui doit
exterminer la louve, est Can Grande délia Scala, seigneur de
Vérone et bienfaiteurde Dante.
2 On connaît le sens de cette mystérieuse et poétique allé-
gorie. La forêt obscure où s'égare Dante est l'emblème du vice;
la colline lumineuse qu'il essaie de gravir, l'image de la vertu.
Les animaux sauvages qui lui barrent la route représentent les
mauvaises passions : la panthère, qui paraît d'abord, c'est la
volupté; le lion, c'est l'ambition; la louve, l'avarice. Enfin, ce
voyage aux royaumes éternels que Virgile considère comme le
chemin du salut, n'a d'autre sens que la nécessitéoù est l'homme
qui veut vaincre ses passions de se fortifier par la contemplation
de nos destinées après la mort, c'est-à-dire par les leçons de la
philosophie,de cette philosophiethéologique,catholiqueet ortho-
doxe avant tout, qui gouvernait les esprits au temps de Dante et
qui se préoccupaitsingulièrement des peines et des récompenses
futures.
Aussi, le voyage ne peut s'accomplirque sous les auspices de
deux guides : de Virgile d'abord, de Béatrix ensuite; Virgile, le
poète chéri de Dante, dont il fait le symbole de la science, de la
sagesse humaine; Béatrix, la femme qu'il a aimée, qui figure
la science des choses divines, l'emblème un peu sévère de la
théologie.
ARGUMENT DU CHANT II

Daute s'arrête : il s'inquiète des difficultéset des périls du


voyageentrepris. « Pour dissiper tes craintes, lui dit Virgile,
apprendsqu'on s'intéresseà toi dansJe Ciel.Une vierge sainte,
ange de sensibilitéet de clémence, voyant ton égarement, t'a
recommandéà Lucie; Lucie, à son tour, s'est adresséeàBéatrix,
qui elle-mêmeest venue me trouver dansles Limbes pour me
prier de courir à ton secours. Dante, rassuré, se remet en route
avec plus d'ardeur sur les pas de son guide.
GANTO SEGONDO

Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno


Toglieva gli animai, che sono 'n terra
Dalle fatiche loro ; et io sol' uno

M'apparecohiava a sostener la guerra


Si del cammino, e si délia pietate,
Che ritrarrà la mente che non erra.
0 Muse, o alto ingegno, or m'aiutate :
0 mente, che scrivesti ciô ch' i' vidi,
Qui si parrà la tua nohilitate.
Io cominciai : Poeta, che mi guidi,
Guarda la mia virtù, s' ell' è possente,
Prima ch' ail' alto passo tu mi fldi.
Tu dici, che di Silvio lo parente,
Corruttibile ancora, ad immortale
Secolo andè, e fu sensibilmente :
Perô se l'avversario d' ogni maie
Cortese fu pensando 1' alto effelto
Ch' uscir dovea di lui, e '1 chi, e '1 quale,
CHANT SECOND

Le soleil déclinait, l'air se faisait plus sombre,


Et parmi les vivants lentement avec l'ombre
Le repos descendait; seul de tous les humains

Moi je ceignais mes reins et j'armais mon courage


Pour les émotions et les maux du voyage
Que font revivre ici mes souvenirs certains.

Muse, souffle divin, prêtez-moi vos miracles!


0 mon esprit, et toi, qui redis ces spectacles,
C'est là qu'en son éclat paraîtra ta grandeur!
Je parlai le premier : « Poëte, mon cher guide,
Avant de m'engager dans l'abîme perfide,
Vois si tu n'as pas trop présumé de mon coeur !
Tu nous dis dans tes chants que le pieux Enée,
Quand la mort n'avait pas tranché sa destinée,
Descendit, corps charnel, dans l'immortalité.

Or, qu'il ait reçu, lui, cette faveur insigne,


Que l'ennemi du mal l'en ait estimé digne;
Prévoyant les grandeurs de sa postérité:
20 IKFBBNO— CANTOII
Non pare indegno ad uomo d'intelletto ;
Ch' ei fù dell' aima Roma, e di suo 'mpero
Nell' empireo Ciel per padre elelto :
La quale , e '1 quale (a voler dir lo vero),
Fur stabiliti per lo loco santo
D'siede il successor del maggior Piero.
Per questa andata, onde gli dài tu vanto,
Intese cose che furon cagione
Di sua vittoria, e del papale ammanto.
Andovvi poi lo Vas d' elezïone,
Per recarne conforto a quella Fede
Ch' è principio alla via di salvazione.
Ma io, perché venirvi? o chi '1 concède?
Io non Enea, io non Paolo sono :
Me degno a ciô , ne io, ne altri crede.
Perche se del venire i' m'abbandono,
Temo che la venuta non sia folle,
Se' savio, e intendi me' ch' i' non ragiono.
E quale è quei che disvuol ciô che voile,
E per nuovi pensier cangia proposta,
SI che del cominciar tutto si toile ;
Tal mi fec' io in quella oscura costa,
Perché pensando, consumai la 'mpresa ,
Che fu nel cominciar cotanlo tosta,
Se io ho ben la tua parola intesa,
Rispose del magnanimo quell' ombra ,
L'anima tua è da viltate offesa,
t, ENFER— CHANTII
'Notre raison l'admet sans beaucoup de surprise.
Dans, les décrets du Ciel cet heureux fils d'Anchise
De Rome et de l'Empire était le fondateur :
"Villesainte à vrai dire, empire séculaire,
Fondés pour devenir plus tard le sanctuaire
Où de Pierre aujourd'hui siège le successeur.
Grâce à cette entreprise en tes vers honorée,
Le héros entrevit sa victoire assurée
Et le manteau futur du pontife chrétien.
Plus tard un saint apôtre accomplit ce voyage :
Il devait rapporter de son pèlerinage
Un confort pour la Foi, notre divin soutien.
Mais cette grâce, à moi, qui me l'aurait donnée?
Je ne suis pas saint Paul, je ne suis pas Énée.
Qui croira ma vertu digne d'un si grand prix?
Et comme eux si là-bas je vais sur ta parole,
N'aurai-je pas risqué tentative bien folle ?
Mieux que je n'ai parlé, sage, tu m'as compris. »
Comme un homme incertain qui s'avance et recule,
Voulait et ne veut plus, et, cédant au scrupule,
Rejette son projet ardemment embrassé ;
Ainsi je m'arrêtai sur cette pente obscure;
Pensif, je devançais la fin de l'aventure,
Et regrettais déjà le chemin commencé.
— « Si je t'ai bien compris, homme pusillanime,
La peur, » me répondit cette ombre magnanime,
« La peur vient de souiller ton élan courageux :
3
22 INFEfiRO — CANTOII
La quai moite flate 1' uomo ingombra,
SI che d' onrala impresa lo rivolve,
Corne falso veder bestia, quand' ombra.
Da questa tema accioccliè tu ti solve,
Dirotti, perch' i' venni, e quel ch' io 'ntesi,
Nel primo punto, che di te mi doive.
Io era tra color che son sospesi,
E donna mi chiamè beata e bella,
Tal che di comandare i' la richiesi.
Lucevan gli occhi suoi più che la Stella :
E cominciommi a dir soave e piana,
Con angelica voce in sua favella :
0 anima cortese Mantovana,
Di cui la fama ancor nel mondo dura .
Et durera, quanto '1 moto lontana ;
V amico mio, e non délia ventura,
Nella déserta piaggia è impedito
Si nel cammin, che volto è per paura ;
E temo, che non sia già si smaritto,
Ch' io mi sia tardi al soccorso levataj
Per quel ch' io ho di lui, nel Cielo, udito.
Or muovi, e con la tua parola ornata,
E con ci6 che ha mestieri al suo campare ,
L' aiuta si, ch' i' ne sia consolata.
Io son Béatrice, che ti faccio and are :
Vegno di loco, ove tornar disio :
Amor mi mosse, che mi fa parlare.
LENFER — CHANTII
Des grandes actions chimérique barrière,
Ombre qui fait souvent tourner l'homme en arrière
Et l'arrête, semblable au cheval ombrageux.
Mais afin de chasser de ton coeur cette crainte,
Je te dirai pourquoi j'accourus à ta plainte
Et quelle voix d'abord sut m'émouvoir pour toi.
Aux limbes en suspens j'errais, lorsque m'appelle
Une sainte du Ciel bienheureuse et si belle
Que je la conjurai de me dicter sa loi.
Ses yeux resplendissaient mieux que l'étoile pure,
Et sa voix s'échappa douce comme un murmure,
Angélique, et parlant un langage du Ciel :
« 0 cygne de Mantoue, âme noble i » dit-elle,
« Dont le monde a gardé la mémoire fidèle,
Et qui vivras autant que le monde mortel!
A l'ami de mon coeur la fortune est contraire.
Tandis qu'il gravissait la pente solitaire,'
Devant mille périls, de terreur il a fui.
Il se perd, et j'ai peur, tant mon angoisse est vive,
Que ma protection ne se lève tardive;
Ce qu'on m'a dit au Ciel m'a fait trembler pour lui.
Va donc, avec l'appui de ta noble parole,
Avec tout ce qui peut le sauver, va, cours, vole,
Pour assister cette âme et pour me consoler.
Je suis la Béatrix, moi, celle qui t'envoie;
J'arrive d'un séjour où je rentre avec joie ;
C'est l'amour qui m'amène et qui me fait parler.
24 1NFERN0— CANTOII
Quando sarô dinanzi al signor mio,
Di te-mi loderô sovenle a lui :
Tacette allora, e poi comincia' io :
0 donna di virtù, sola per cui
L' umana spezie eccede ogni contento
Da quel Ciel ch' ha minori i cerchi sui ;
Tanto m' aggrada '1 tuo comandamento ,
Che 1' ubbidir, se già fosse, m' è tardi :
Più non t' è uopo aprirmi '1 tuo talento.
Ma dimmi la cagion, che non ti guardi
Dello scender quaggiuso in questo centro.
Dali' ampio loco, ove tornar tu ardi.
Da che tu vuoi saper cotanto addentro,
Dirotti brevemente, mi rispose ,
Perch' i' non temo di Tenir qua entra.
Temer si dee di sole quelle cose,
Ch' hanno potenza di far altrui maie :
Dell' altre no, chè non son paurose.
Io son fatta da Dio, sua mercè, taie,
Che la vostra miseria non mi tange,
Ne flamma d' esto 'ncendio non m' assale.
Donna è gentil nel Ciel, che si compiange
Di questo 'mpedimento, ov' io ti mando ,
Si che duro giudicio lassù frange.

Questa chiese Lucia in suo dimando,


E disse : Ora abbisogna il tuo fedele
Di te, ed io a te lo raccomando.
L ENFER — CHANTII 25
De retour vers mon Dieu, moi qui suis de ses anges,
Souvent je lui dirai ton nom dans mes louanges. »
Alors elle se tut, et moi je repartis :
« 0 dame de vertu, par qui l'espèce humaine
Sur les êtres créés s'élève en souveraine
Dans le ciel de la lune aux cercles plus petits 4 !
Si doux est d'obéir lorsque ta voix commande,
Qu'on se trouve en retard, même avant la.demande!
"Va,tu n'as plus besoin de m'ouvrir tes désirs.
Mais dis-moi seulement comment tu peux sans crainte
Descendre jusqu'ici dans cette basse enceinte
De ce Ciel où déjà remontent tes soupirs? »
— « Eh bien, en peu de mots, puisqu'il faut te l'apprendre,
Dit-elle, tu sauras pourquoi j'ai pu descendre
Dans ces lieux ténébreux où j'entre sans frayeur.
Pour qui s'expose au mal, il est permis de craindre;
Mais lorsque nul danger ne pourrait nous atteindre,
Pourquoi s'embarrasser d'une vaine terreur?
Telle me fit de Dieu la faveur adorable,
Qu'à toutes vos douleurs je suis invulnérable.
Je marche parmi vous, insensible à ce feu.
Une vierge est au Ciel, clémente et qui s'alarme
Des maux où je t'envoie, et souvent d'une larme
Brise un décret sévère entre les mains de Dieu.
C'est elle qui d'abord vint supplier Lucie :
« Ton fidèle servant s'égare dans la vie, »
Dit-elle, « et je le fie à ton soin maternel. »
26 INFERNO— CANTOII
Lucia, nimica di ciascun crudele
Si mosse, e venue al loco, dov' i' era,
Che mi sedea con 1' antica Rachele :
Disse : Béatrice, loda di Dio vera,
Chè non soccorri quei, che t' amô tanto,
Ch' uscio per te délia volgare schiera?
Non odi lu la piéta del suo pianto?
Non vedi tu la morte, che '1 combatte
Su la fiumana ove '1 mar non ha vanto?

Al.mondo non fur mai persone ratte


À far lor pro, ed a fuggir lor danno,
Corn' io, dopo cotai parole faite,
Venni quaggiù dal mio beato scanno,
Fidandomi nel tuo parlare onesto,
Ch' onora te, e quei ch' udito Y hanno.
Poscia che m' ebbe ragionato questo,
Gli occhi lucenti, lagrimando, volse;
Perché mi fece del venir più presto :
E venni a te cosi, com' ella volse;
Dinanzi a quella fiera ti levai,
Che del bel monte il corto andar ti toise.

Dunque che è? Perche, perche ristai?


Perché tanta viltà nel cuore ailette?
Perché ardire e franchezza non liai,
Poscia che tai tre donne benedette
Curan di te nella corte del cielo,
E '1 mio parlar tanto ben t' impromette?
L ENFER— CHANTII 27
Et Lucie à son tour par la pitié touchée
S'est levée et de moi bientôt s'est approchée -
A la place où je trône à côté de Rachel 2.
« 0 louange de Dieu, Béatrix! » me dit-elle,
« Ne défendras-tu pas cet amant si fidèle
Qui se fit glorieux pour te sembler plus cher?
Vois-tu pas son angoisse? Es-tu sourde à ses plaintes?
Il lutte, il se déhat en proie à mille craintes
Sur des flots plus troublés que la plus sombre mer. »
« Jamais homme a» bonheur n'a couru plus rapide ;
Nul au monde pour fuir d'une main homicide
N'a volé comme moi. ces mots à peine ouïs.
De mon trône de joie ici je suis venue
Me fiant à ta voix éloquente et connue,
Ton honneur, et l'honneur de ceux qu'elle a ravis 3. »
Tandis qu'elle achevait ce récit plein de charmes,
Elle tournait sur moi des yeux brillants de larmes
Comme pour me prier de hâter mon départ.
Je suis venu docile à cette voix divine;
Une louve fermait à tes pas la colline :
Elle n'est plus, j'en ai délivré ton regard.

Qu'est-ce donc? Et pourquoi demeurer immobile?


Et nourrir plus longtemps une crainte trop vile?
Pourquoi ne pas avoir le courage et l'ardeur,
Quand trois femmes, au Ciel où chacune est bénie,
Ont souci de ton sort et protègent ta vie,
Et quand ma voix à moi te promet le bonheur? »
IHFEBNO•—•CANTOII
Quale i floretti dal notturno gielo
Chinali e chiusi, poi che '1 sol gV imbianca,
Si drizzan tutti aperti in loro stelo;
Tal mi fec' io di mia virtu-te stanca;
E tanto buono ardire al cor mi corse,
Ch' i' cominciai, corne persona franca :
0 pietosa colei che mi soccorse,
E tu cortese, ch' ubbidisti tosto
Aile vere parole che ti porse !
Tu m' hai con desiderio il cor disposto
Si al venir con le parole tue,
Cli' i' son tornato nel primo proposto.
Or va, ch' un sol volère è d'amendue :
Tu duca, tu signore, e tu maestro.
Cosi li dissi; e poichè mosso fue,
Entrai per lo cammino alto e silvestro.
L ENFER— CHANTII 29
Sous le froid de la nuit comme une fleur se penche
Abattue et fermée, et, vienne l'aube blanche,
Se dresse sur sa tige et s'ouvre en souriant,
Ainsi je relevai le courage en mon âme;
Je me sentis repris d'une vaillante flamme,
Et d'un ton résolu je dis en m'écriant :
«. Toi qui m'as secouru, dans le Ciel sois bénie!
Et toi-même par qui sa voix fut obéie,
Qui si vite exauças sa douce volonté!
Déjà par le pouvoir de ta parole aimée
D'une nouvelle ardeur mon âme est enflammée;
Je brûle d'accomplir le projet redouté.

Va, notre volonté désormais est la même :


Sois mon seigneur, mon guide et mon maître suprême. »
Je me tais; — aussitôt il marche, et tous les deux
Nous entrons au chemin sauvage et tortueux.
NOTES DU CHANT II
1 La lumière Ihéologiqneélève l'homme au-dessus de tous les
êtres de la création terrestre. Tel est le sens de cette invocation
je Virgileà Béatrix.
2 Rachel, l'épouse de Jacob, est le symbole de la Contempla-
tion. Sa place est naturellement marquée dans le ciel à côté de
Béatnx, la Théologie.
3 Ce chant, comme le premier, est allégorique: la clémence
divines'est attendrie pour Dante; elle a chargé Lucie, c'est-à-
dire, d'après l'étymologiedu mot, la Vérité, la Grâceilluminante,
de l'éclairer. Mais cette illuminationdivine a besoin d'être pré-
parée par la philosophiereligieuse ou théologie,figurée sous les
traits de Béatrix, et assistée elle-mêmedans celle oeuvrede salut
par l'éloquencehumaineet par la science profane que représente
l'illustre Virgile.
ARGUMENT DU CHANT III

Dantearriveavec Virgileà la porte de l'Enfer. Après en avoir


lu l'inscriptionterrible,il entre. Dèsles premierspas, en quelque
sorte dans les corridors de l'Enfer, dont les abimes leur sont
ferméscommele Ciel,il rencontrelesâmes de cesbommeségale-
ment incapablesde bien et de mal, qui ont tenu leur existence
neutreet lâcheà l'écart de tous les partis, loinde tousles périls.
Dansce lieude leur abjection,ils courentà la suite d'un étendard
emportédansun tourbillon.Desinsectesles harcèlent,et les vers
boiventà leurspieds le sangqui couledes piqûres.— Dantearrive
ensuiteau bord de l'Achéron,où il trouvele nocherCaronet les
âmesqui traversent le fleuvedans sa nacelle.Succombantà tant
d'émotions,il tombeet s'endort.
CANTO TERZO

Per me si va nella città dolente :


Per me si va nell' eterno dolore :
Per me si va tra la perduta genté.
Giustizia mosse '1 mio alto fattore :
Fecemi la divina potestate,
La somma sapïenza, e '1 primo amore.
Draanzi a me non fur cose create,
Se non elerne, ed io eterno duro ;
Lasciate ogni speranza, voi che 'ntrate.

Queste parole di colore oscuro


Vid' io scritte al sommo d' una porta :
Perch' io : Maestro, il senso lor m' è duro.
Ed egli a me, corne persona accorta;
Qui si convien lasciare ogni sospelto :
Ogni viltà convien, che qui sia morta.
Noi sem venuti al luogo, ov' i' t'lio detto,
Che tuvedrai le genti dolorose,
Ch'hanno perdulo '1 ben dello 'ntelletto,
CHANT TROISIÈME

« C'est par moi que l'on va dans la cité plaintive :


« C'est par moi qu'aux tourments éternels on arrive :
« C'est par moi qu'on arrive à l'infernal séjour.
« La Justice divine a voulu ma naissance;
« L'être me fut donné par la Toute-Puissance,
« La suprême Sagesse et le premier Amour.
« Rien ne fut avant moi que choses éternelles,
« Et moi-même à jamais je dois durer comme elles.
« Laissez toute espérance en entrant dans l'Enfer! »
Au sommet d'une porte en sombres caractères
Je vis gravés ces mots chargés de noirs mystères :
« Maître, » fis-je, « le sens de ces mots est amer! »

Maislui d'une voix ferme :« Il n'est plus temps de craindre !


Tout lâche sentiment dans ton coeur doit s'éteindre;
Il faut tuer ici le soupçon et la peur.
"Voiciles régions, celles que je t'ai'dites,
Où doivent tes regards voir les races maudites
Qui de l'intelligence ont perdu le bonheur. »
34 INFERNO— CANTO.III
E poichè la sua mano alla mia pose,
Con lieto volto, ond' i' mi confortai,
Mi mise dentro aile secrète cose.

Quivi sospiri, pianti, ed alti guai


Risonavan per Y aer senza stelle,
Perch' io al cominciar ne lagrimai.
Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d'ira,
Voci alte e fioche, e suon di man con elle
Facevano un tumulto, il quai s'aggira
Sempre 'n quell' aria senza tempo tinta,
Corne la rena, quando '1 turbo spira.
Ed io, en' avea d' error la testa cinta,
Dissi : Maestro, che è quel ch' i' odo?
E che gent' è, che par nel duol si vinta
Ed egli a me : Questo misero modo
Tengon F anime triste di coloro,
Che visser senza infamia, e senza lodo.
Mischiate sono a quel cattivo coro
Degli Angeli, che non furon ribelli,
Ne fur fedeli a Dio, ma per se foro.
Cacciârli i Ciel, per non esser men belli :
Ne lo profondo Inferno gli riceve,
Ch' alcuna gloria i rei avrebber d' elli.

Ed io : Maestro, che è tanto grève


A lor, che lamentar gli fa si forte?
Rispose : Dicerolli molto brève.
L'ENFER— CHANTIII 35
À ces mots, il me prit par la main; son visage
Avait un air de paix qui me rendit courage :
Avec lui dans l'abîme il me fit pénétrer.

Là, soupirs et sanglots, cris perçants et funèbres


Résonnaient au milieu de profondes ténèbres :
Dans mon saisissement je me mis à pleurer.
Idiomes divers, effroyable langage,
Paroles de douleur et hurlements de rage,
Voix stridentes et voix sourdes, mains se heurtant;
Tout cela bruissait confusément dans l'ombre,
Tournoyant sans repos dans cet air toujours sombre,
Commeun sable emporté par le vent haletant.
Et moi, les yeux couverts d'un bandeau de vertige :
« Qu'est-ce donc que j'entends, ô maître,et quel est,» dis-je,*
« Le peuple qu'à ce point la douleur a vaincu? »

Monmaître répondit : « Ces maux sont le partage,


Le misérable sort des âmes sans courage,
De ceux qui sans opprobre et sans gloire ont vécu.
Ils sont mêlés au choeur de ces indignes anges
Qui ne luttèrent pas, égoïstes phalanges,
Ni pour ni contre Dieu, mais qui furent pour eux.
Le Ciel les a chassés de ses parvis sublimes,
Et le profond Enfer leur ferme ses abîmes,
Car près d'eux les maudits sembleraient glorieux. »
— « O maître, quel fardeau de maux insupportables
« Les force de pousser des cris si lamentables? »
Il répondit : « Je vais te le dire en deux mots :
36 INFERNO— CANTOIII
Quesli non hanno speranza di morte :
E la lor cieca vita è tanto bassa,
Che 'nvidïosi son d' ogni altra sorte.
Fama di loro il mondo esser non lassa :
Misericordia e ghislizia gli sdegna.
Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa.

Edio, che riguardai, vidi una insegna,


Che girando correva tanto ratta,
Che d' ogni posa mi pareva indegna .
E dietro le venia si lunga tratta
. Di gente, eh' i' non avrei mai creduto,
Che morte tanta n' avesse disfatta.
Poscia ch' io v' ebbi alcun riconosciuto,
Guardai, e vidi F ombra di colui,
Che fece, per viltate, il gran rifluto.
Incontanente intesi, e certo fui,
Che quest' era la setta de' caltivi
A Dio spiacenti, ed a' nemici sui.
Questi sciaurati, che mai non fur vivi,
Erano ignudi, e stimolati molto
Da mosconi e da vespe, ch' eran ivi.
Elle rivagan lor di sangue il volto,
Che mischiato di lagrime, a' lor piedi
Da fastidiosi vermi era ricolto.
E poi ch' a riguardar oltre mi diedi,
Vidi gente alla riva d' un gran tome :
Percb? i' dissi : Maestro, or mi concedi,
LENFER— CHANTIII 37
Ceux que tu vois n'ont pas la mort pour espérance ;
Et leur abjection, pire que la souffrance,
Fait qu'ils sont envieux des plus horribles maux.
Dans le monde leur nom n'a pas laissé de trace;
Trop bas pour la Justice et trop bas pour la Grâce !
Va, ne parlons plus d'eux, mais regarde, et passons. »
Et moi qui regardai, je vis une bannière
Qui courait en tournant dans cet air sans lumière,
Agitant sans repos ses livides paillons,
Et derrière venaient les bandes malheureuses.
Et moi je m'étonnais, les voyant si nombreuses,
Que la Mort de ses mains en eût autant défait !
J'en reconnus plusieurs au milieu de la file.
Tout à coup dans les rangs j'aperçus l'ombre vile
De celui qu'un refus souilla plus qu'un forfait 4.
Je compris, et j'eus bien alors la certitude
Que j'avais sous les yeux la triste multitude
Qui déplaît au Seigneur comme à ses ennemis.
Ces lâches, toujours morts, même pendant leur vie,
Étaient nus ; ils fuyaient, car sur leur chair flétrie
D'avides moucherons, des guêpes s'étaient mis.
Un sang pauvre coulait et rayait leur visage,
Et tout mêlé de pleurs tombait, hideux breuvage,
A leurs pieds recueilli par des vers dégoûtants.
Je portai mes regards plus loin, et vis dans l'ombre,
Sur le bord d'un grand fleuve, une foule sans nombre.-
« 0 maître, qu'est-ce encor que je vois, que j'entends?
38 INFEHNO— CANTOIII
Ch' io sappia, quali sono, e quai costume,
Le fa parer di trapassar si pronte,
Com' io discerno per Io floco lume.
Ed egli a me : le cose ti fien conte,
Quando noi fermerem li nostri passi
Su la trista riviera d'Acheronte.
Allor con gli occhi vergognosi e bassi,
Temendo, no '1 mio dir gli fusse grave,
In flno al flume di parlar mi trassi.
Ed ecco verso noi venir per nave
Un vecchio biauco per antico pelo.
Gridando : Guai a voi, anime prave!
Non isperate mai veder lo cielo :
I' vegno, per menarvi ail' altra riva
Nelle ténèbre eterne in caldo, e 'n gielo:
E tu, che se' costi, anima viva,
Partiti da cotesti, che son morti :
Ma poi ch' e' vide ch' i' non mi partiva,
Disse : per altre vie, per altri porti
Verrai a piaggia, non qui, per passare :
Più lieve legno convien, che ti porti.
E '1 duca a lui : Caron , non ti crucciare :
Vuolsi cosi cola, dove si puote
Ciô che si vuole, e più non dimandare.
Quinci fur quête le lanose gote
Al nocchier délia livida palude,
Che 'nlorno agli occhi ave' di flamme ruote.
L ENFER— CHANTIII 39
Quelle est cette cohorte accourant hors d'haleine,
Que dans l'obscurité mon oeil distingue, à peine,
Et qui la presse ainsi de gagner l'autre bord?
— « Ta sauras tout cela; mais laisse-toi conduire, »
Me dit-il; «je prendrai le soin de t'en instruire
Quand nous arriverons au fleuve de la mort 2. »
Je rougis craignant d'être importun au poëte ;
Et, les regards baissés et la lèvre muette,
J'attendis d'arriver au fleuve des enfers.
Dans cet instant parut, monté sur une barque,
Un vieillard dont le front des ans portait la marque.
Il s'écriait : « Malheur à vous,"esprits pervers!

N'espérez jamais voir le Ciel, car je vous mène


Dans la nuit éternelle, à la rive inhumaine,
Dans l'abîme toujours ou brûlant ou glacé.
El toi qui viens ici dans ces lieux d'épouvante,
Va-t'en, éloigne-toi des morts, âme vivante! »
Voyant que d'obéir j'étais mal empressé :
« Tu veux, » ajouta-t-il, « toucher la sombre plage?
Prends un autre chemin qui te mène au rivage;
Il te faut un esquif plus léger que le mien. »
« Caron, ne t'émeus pas , » lui répondit mon guide.
« On l'a voulu là-haut, et quand le Ciel décide,
Le Ciel peut ce qu'il veut. Ainsi n'ajoute rien. »
Du nocher à ces mots la fureur fut calmée,
La rage s'éteignit sur sa joue enflammée,
Dans ses yeux qui roulaient en deux cercles ardents.
40 INFEBNO— CANTOIII
Ma quell' anime, ch' eran lasse e nude,
Cangiar colore, e dibattero i denti,
Ralto che 'nteser le parole crade.
Bestemmiavano Iddio, e i lor parenti,
L' umana spezie, il luogo, il tempo, e '1 semé'
Di .lor semenza, e di lor nascinienti.
Poi si ritrasser tutte quante insieme,
Forte piangendo , alla riva malvagia,
Cli' attende ciascun uom, che Dio non terne.
Caron dimonio, con occhi di bragia
Loro accennando, tutte le raccoglie :
Batte col remo, qualunque s' adagia.
Come d' Autunno si levan le foglie,
L' una appresso dell' altra, infin ch '1 ramo
Rende alla terra tutte le sue spoglie ;
Similemente il mal semé d' Adamo :
Gittansi di quel lito ad una ad una,
Per cenni, conï augel per suo richiamo.
Cosi sen vanno su per 1' onda bruna,
E avanti che sien di là discese,
Anche di qua nuova schiera s' aduna.

Figliuol mio, disse il maestro cortese,


Quelli, che muoion nell' ira di Dio,
Tutti convegnon qui d' ogni paese :
E pronti sono al trapassar del rio .
Chè la divina giustizia gli sprona.
Si che la tema si volge in disio.
L'ENFER— CHANTIII ' 41
Mais ces morts dépouillés que la fatigue accable,
Entendant de Caron la voix impitoyable,
De changer de couleur et de grincer des dents.
Ils blasphémaient le Ciel, ils maudissaient la terre,
Le jour qui les vit naître et le sein de leur mère,
Leurs pays, leurs parents, leurs fils, tout l'univers;

Puis, remplissant les airs d'une clameur plaintive,


Ensemble se portaient sur la funeste rive,
Sur la rive maudite où vont tous les pervers.

Caron, avec des yeux que la colère enflamme,


Les pressait tour à tour et frappait de sa rame
Tous ceux qui paraissaient tarder trop à partir.

Comme, l'une après l'autre, au déclin de l'automne,


Les feuilles des rameaux tombent, pâle couronne,
Et retournent au sol qui va les engloutir ;
Tels je voyais d'Adam les enfants sacrilèges,
Ces oiseaux que Caron appelait dans ses pièges,
Un par un se jeter au vaisseau de la mort.
Ils franchissaient alors le ténébreux passage ;
Mais à peine ils s'étaient éloignés du rivage,
Qu'une foule nouvelle attendait sur le bord.
« 0 mon fils, c'est ici, » me dit mon noble maître,
« Que viennent, quel que soit le lieu qui les vit naître,
Tous les coupables morts dans le courroux de Dieu.
Ils se hâtent d'aller par ce fleuve au supplice,
Pressés par l'éperon de la grande Justice
Qui change leur terreur en un désir de feu.
42 INFERNO— CAKTOIII
Quinci non passa mai anima buona :
E perô se Caron di le si lagna,
Ben puoi saper ornai, che '1 suo dir suona.
Finito questo, la buia campagna
Tremô si forte, che dello spavento
La mente di sudore ancor mi bagna.
La terra lagrimosa diede vento,
Che balenô una luce vermiglia ,
La quai mi vinse ciascun sentimento :
E caddi, come 1' uom. cui sonno piglia-
L ENFER— CHANTIII 43
Jamais âme innocente en ces lieux ne s'embarque ;
"Voilàpourquoi Caron te chassait de sa barque :
Tu comprends maintenant d'où venait sa fureur, s
Comme il disait ces mots, la lugubre vallée
D'un formidable choc est soudain ébranlée.
Souvenir qui me baigne encore de sueur!
Sur la terre des pleurs, déchaînant sa colère,
S'élève un vent terrible et que la foudre éclaire.
Et devant tant d'horreurs forcé de succomber,
Comme pris de sommeil, je me laissai tomber.
NOTES DU CHANT III
1 Suivant beaucoup de commentateurs,il s'agit dans ce vers
de CélestinV, qui se démit de la papauté; suivant d'autres, de
Dioclélien,qui abdiqua l'empire; quelques-uns prétendent qu'il
s'agit d'Esaù, qui céda son droit d'ainesse. D'après Lombardini,
dont l'opinionme semble plus plausible,le poète fait allusionà un
sien concitoyenet contemporain,Torregianode Gerchi,qui aurait
refusé de se mettre à la tête des Florentins. Mais qu'importe ?
C'est, en tout cas, un làcbe qui a reculé devant un grand devoir.
Le reste est une matière pour les érudits.
2 L'Achéron.
ARGUMENT DU CHANT IV

Dantedescendavec Virgiledans le premier cercle de l'Enfer,


où sont les Limbes.Là sont renfermées, sans autre tourment
qu'une sourde langueur,qu'un désir de bonheursansespérance,
les âmes de tous ceux qui n'ont pas reçu le baptême. C'est le
séjourhabitépar Virgile.Les ombresdes grandspoètesprofanes,
Homèreeu tête, viennent à sa rencontre.Dante partage les hon-
neursqu'onrend à son maître, et, mêléà cette glorieusetroupe,
il est conduit dans une enceinteparticulièredu Limbe où sont
rassembléesà parties ombresdes grandshommes.Illes contemple
avecadmiration.Virgilel'entraînehors du Limbe.
CANTO QUARTO

Ruppemi 1' alto sonno nella testa


Un grève tuono, si ch' i' mi riscossi,
Corne persona, che per forza è desla :
E F occbio riposato intorno mossi,
Dritto lsvato, e flso riguardai,
Per conoscer lo loco dov' io fossi.
"Veroè, che 'n su la proda mi trovai
Délia valle d'abisso dolorosa,
Che tuono accoglie d'inflniti guai.

Oscura, profond' era e nebulosa,


Tanto, che per ficcar lo viso al fondo,
I' non vi discernea ve'runa cosa.
Or discendiam quaggiù nei cieco mondo,
Incominciô '1 poeta tutto smorto :
l'sarb primo, e tu sarai secondo.
Ed io, che del color mi fui accorto,
Dissi : corne verra, se tu paventi,
Che suoli al mio dubbiare esser conforto?
CHANT QUATRIÈME

Un bruit qui ressemblait au fracas du tonnerre


Rompit mon lourd sommeil et rouvrit ma paupière,
Tout mon corps tressaillit à ce réveil soudain.
D'un bond, comme en sursaut, je me levai de terre :
Et cherchant de la nuit à sonder le mystère,
Mon oeilde tous côtés se fixait incertain.
Je touchais à l'abîme où les ombres punies
Font tonner les échos de clameurs infinies.
J'étais au bord du gouffre : il était si profond,
Si chargé de vapeurs et d'épaisses ténèbres,
Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres
S'y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.
Le poète vers moi tourna son front plus pâle :
« Descendons maintenant dans la nuit infernale, »
Dit-il, « moi le premier, et toi derrière moi. »
J'avais vu la pâleur qui couvrait son visage ;
Je répondis : « Comment aurais-je ce courage?
Toi-même, mon soutien, tu cèdes à l'effroi. »
48 INFERNO— CANTOIV
Ed egli a me : L' angoscia délie genti,
Che son quaggiù, nel viso midipigne
Quella pielà, che tu per tema senti.
Andiam, chè la via lungane sospigne.
Cosî si mise, e cosi mi fe' 'ntrare
Nel primo cerchio che Y ahisso cigne.

Quivi, secondo che per ascoltare,


Non avea pianto, ma che di sospiri,
Che 1' aura eterna facevan tremare.
E ciô avvenia di duol senza marlïri,
Ch' avean le turbe, ch' eran moite, e grandi,
D'infanti, e di femmine, e di viri.
Lo huon Maestro a me : Tu non dimandi
Che spiriti son questi, che tu vedi?
Or vo' che sappi, innanzi che più andi,
Ch' ei non peccaro; e s' egli lianno mercedi,
Non basta, perch' e' non ebber battesmo,
Ch' è porta délia Fede che tu credi;
E se furon dinanzi al Cristianesmo,
Non adorâr debitamente Dio :
E di questi cotai son io medesmo.
Pertai difetti, e non per altro rio,
Semo përduti, e sol di tanto offesi,
Che sanza speme vivemo in disio.
Gran duol mi prese al cor, quando lo 'ntesi,
Perocchè gente di molto valore
Conobbi che 'n quel limho eran sospesi.
L ENFER— CHANTIV /t'J
— « Les angoisses de ceux qui sont là, dans ce gouffre,
Ont jeté sur mon front cette ombre; mon coeur souffre,
Cen:estpas de l'effroi, c'est la pitié des maux.
Allons, la route est longue! » A ces mots, il s'avance;
Je marchai sur ses pas, et, sans plus d'hésitance,
J'entrai dans le premier des cercles infernaux.
Là des sons étouffés, rumeur faible et plaintive,
Émurent tout d'abord mon oreille attentive.
L'air éternel semblait en frémir et vibrer ;

Vague bruissement de la foule des âmes ;


Car ici, par milliers, enfants, hommes et femmes,
Malheureux sans tourment, soupiraient sans pleurer.
« Eh bien, pourquoi ne pas demander à connaître
Quels sont ces esprits-là que tu vois, » dit mon maître?
« Or donc, avant d'aller plus loin, écoute-moi :

Ils sont là sans péché, courbés sous l'anathème'


Pour n'avoir pas reçu les eaux du saint baptême,
Pour n'avoir pas franchi les portes de la Foi.

Beaucoup sont morts avant le Christ; le divin Maître


Ne fut pas adoré par eux comme il doit l'être.
Je suis un de ceux-là, j'eus le même malheur.
Et c'est pour expier ce péché d'ignorance
Que nous sommes perdus, et pour toute souffrance
Nous vivons sans espoir, allérés de bonheur. »
Grande douleur me prit au coeur à ce langage,
Car j'avais reconnu des hommes de courage
Et plus d'un noble esprit que l'arrêt dut frapper.
4.
INFERNO— CANTOIY
Dimmi, Maestro mio, dimmi, Signore,
Comincia' io per voler esser cerlo
Di quella fede, che vince ogni errore :
Dscinne mai alcuno o per suo merto,
0 per altrui, che poi fosse beato?
E quei, cbe 'ntese '1 mio parlar coverto,

Rispose : Io era nuovo in questo stato,


Quando ci vidi venire un possente
Con segno di vittoria incoronato.
Trasseci 1' ombra del primo parente,
D' Àbei suo figlio, e quella di Noè,
Di Moïse legist.a, e ubbidicnte
Abraam patriarca, e David re;
Israël con suo padre, e co' suoi nati,
E con Rachele, per cui tanto fe' :
Ed altri molti, e fecegli beati :
E vo' che sappi, che dinanzi ad essi,
Spiriti umaninon eran salvati.
Non lasciavam 1' andar, perch' e' dicessi,
Ma passavam la selva tultavia,
La selva dico di spiriti spessi.
Non era lungi ancor la nostra via
Di qua dal sommo, quand' i' vidi un foco,
Ch' emisperio di ténèbre vincia.
Di lungi v' eravamo ancora un poco,
Ma non si, ch' io non discernessi in parte,
Ch' orrevol gente possedea quel loco :
L ENFER— CHANTIV 51
« Dis-moi, maître, dis-moi, seigneur, » lui demandai-je,
Curieux d'éclaircir un doute sacrilège
Sur cette Foi pourtant qui ne peut nous tromper;
« Jamais par ses vertus ou par quelque puissance
Nul n'est sorti d'ici pour goûter l'espérance? »
Et lui, qui comprenait mon parler détourné :
« J'étais nouveau venu dans ce Limbe où je reste;
Un Puissant y parut dans sa gloire céleste;
Du sceau de la victoire il était couronnéJ.
Il arracha d'ici l'ombre du premier père,
Celle du doux Abel et d'Eve notre mère,
Noé sauvé des eaux et David le saint roi.
Le grand législateur du peuple juif, Moïse,
Le pieux Abraham et sa race promise,
Isaac et Rachel, tendre objet de sa foi.
Et bien d'autres par lui ravis à cette enceinte
Montèrent bienheureux vers la région sainte.
Ce furent les premiers sauvés par son secours. »
Ainsi parlait Virgile, et dans les sentiers sombres,
Dans l'épaisse forêt, dans cette forêt d'ombres,
Tandis qu'il me parlait nous avancions toujours.
Nous n'étions pas encore éloignés de l'entrée
Lorsque je vis de loin briller dans la contrée
Un feu qui de l'orbite éclairait la moitié.
Et comme j'avançais dans l'enceinte maudite,
J'entrevoyais déjà que les ombres d'élite
Habitaient ce séjour moins digne de pitié :
52 INFEENO— CANTOIY
0 tu, ch' onori ogni scïenza ed arte :
Questi chi son, c' hanno cotanta orranza
Che dal modo degli altri gli diparte?
E quegli a me : L' onrata nominanza,
Che dilor suona su nella tua vita,
Grazia acquista nel Ciel, che si gli avanza.
Intanto voce fuper me udita :
Onorate 1' altissimo poêla :
L' ombra sua torna, ch' era diparlita.
Poichè la voce fu restata e quêta,
Vidi quattro grand' ombre a noi venire: •
Sembianza avevan ne trista, ne lieta.
Lo buon maestro cominciô a dire :
Mira colui con quella spada in mano,
Che vien dinanzi a' tre, si corne sire.

Quegli è Omero poeta sovrano :


L' altro è Orazio satiro, che viene,
Ovidio è '1 terzo, e 1' ultimo è Lucano.
Perocchè ciascun meco si conviene
Nel nome, che sonô la voce sola;
Fannomi onore, e di ciô fanno bene.
Cosi vidi adunar la bella scuola
Di quel Signor dell' altissimo canto,
Che sovra gli altri, corn' aquila, vola.
Da ch' ebber ragionato 'nsieme alquanlo,
Volsersi a me, con salutevol cenno :
E '1 mio maestro sorrise di tanto :
LENFEH— CHANTIV 53
— « Flambeau de tous les arts, ces esprits, demandai-jc,
Quels sont-ils? D'où leur vient, dis-moi, ce privilège
De vivre comme à part, au milieu des proscrits? »
Il répondit : « Leur nom que le monde révère,
Leur gloire qui là haut résonne sur la terre,
De la bonté du Ciel ont mérité ce prix. »
A ces mots, une voix retentit dans l'abîme :
« Honneur, rendez honneur au poète sublime;
Il nous avait quittés, il revient parmi nous. »
La voix se tut; je vis, au devant de Virgile
Quatre esprits arriver d'un pas lent et tranquille ;
Sans joie et sans tristesse, ils allaient, le front doux.
« Vois-les venir, * me dit mon bon maître, « et remarque-
Celui qui le premier marche comme un monarque
Et paraît en avant une épée à la main.

C'est le poëte-roi, c'est le divin Homère,


Après lui vient Horace à l'éloquence amère,
Le troisième est Ovide, et le dernier, Lucain.
Tous ils ont mérité ce nom de grand poète
Dont la voix tout à l'heure a couronné ma tête ;
Et me rendant honneur, se font honneur égal. »
Je vis se rassembler ainsi la belle école
De ce maître des chants sublimes et qui vole
Au-dessus des plus grands comme un aigle royal.

Après s'être parlé quelque temps à voix basse,


Ils me firent tous quatre un salut plein de grâce ;
Mon Maître à cet accueil répondit d'un souris.
54 IKFERNO— CANTOIV
E più d' onore ancora assai mi fenno ;
Ch' ei si mi fecer délia lora schiera,
Si ch' i' fui sesto, tra cotanto senno.
Cosi n' andammo infmo alla lumiera,
Parlando cose, che '1 tacere è bello,
Si com' era '1 parlai", cola dov' era.
Venimmo al piè d' un nobile castello,
Setle volte cercliiato d' alte mura,
Difeso 'ntorno d' un bel flumicello.

Questo passammo, come terra dura :


Per sette porte iutrai con questi savi :
Giugnemmo in prato di fresca verdura.
Genli v' eran, con occhi tardi e gravi,
Di grande autorità ne' lor sembianti :
Parlavan rado, con voci soavi.
Traemmoci cosi dall' un de' canti,
In luogo aperto, luminoso, edalto,
Si che veder si potén tutti quanti.
Cola diritto sopra '1 verde smalto
Mi fur mostrati gli spirili magni,
Che di vederli, in me stesso, n' esalto.
I' vidi Elettra con molti compagni,
Tra' quai conohhi ed Ettore, ed Enea,
Cesare armato, con gli occhi grifagni.
Vidi Cammilla, e la Pentesilea
Dali' al tra parte, e vidi '1 re Latino,
Che con Lavinia sua figlia sedea.
L ENFER — CHANTIV
Dans leur docte cénacle, honneur bien plus insigne,
Ils voulurent m'admettre ; ainsi, le plus indigne,
Je marchai le sixième après ces grands esprits.
Nous causions cheminant vers la région claire;
Bel entrelien qu'ici je crois meilleur de taire.
Mais qu'il était sublime au séjour de la mort!
Tout à coup apparut à ma vue étonnée
Une enceinte de murs sept fois environnée.
Un joli petit fleuve en défendait l'abord 2.
Nous passâmes le fleuve à sec, et dans l'enceinte
Avec mes compagnons je pénétrai sans crainte.
Nous vînmes en un pré d'un vert et frais aspect.
Il était tout peuplé d'ombres majestueuses;
Leurs regards sérieux, leurs voix harmonieuses,
Leur parler contenu, commandaient le respect.
Nous montâmes ensemble une cime éclairée,
Et de cette hauteur dominant la contrée,
J'embrassai d'un coup d'oeil la foule des esprits.
Je vis ces grands mortels que l'univers honore ;
De cette vision mon coeur tressaille encore !
Ils erraient exilés parmi Ces champs fleuris.

J'aperçus de héros Electre environnée 3 ;


Je reconnus Hector : je reconnus Énée,
César encore armé de ses regards perçants.
Ici Penthésilée, et la vierge Camille ;
Ailleurs, je reconnus assis avec sa fille
Le bon roi Latinus courbé sous ses vieux ans.
56 INFERNO— CAMTOIV
Vidi quel Bruto che cacciô Tarquino ;
Lucrezia, Julia, Marzia, e Corniglia,
E solo in parte vidi '1 Saladino.
Poi che innalzai un poco più le ciglia,
Vidi '1 Maestro di color che sanno,
Seder tra filosofïca famiglia.
Tutti l'ammiran, tutti onor gli fanno.
Quivi vid' io e Socrate, e Platone,
Che innanzi agli altri più presso gli stanno.

Democrito, che il mondo a caso pone,


Diogenes, Anassagora, e Taie,
Empedocles, Eraclito e Zenone :
E vidi '1 buono accoglitor del quale,
Dioscoride dico ; e vidi Orfeo,
Tullio, e Livio, e Seneca morale,
Euclide geometra, e Tolommeo,
Ippocrate, Avicenna, e Galieno,
Averrois, che '1 gran coniento feo.
I' non posso ritrar di tutti appieno,
Perocchè si mi caccia '1 lungo tema,
Che moite volte al fatto il dir vien meno.
La sesta compagnia in duo si scema :
Per altra via mi mena '1 savio duca
Fuor délia quêta nell' aura che tréma •
E vengo in parte, ove non è che luca
L ENFER — CHANTIV 57
Et Brutus qui chassa le fier Tarquin, Julie,
La noble Maroia, Lucrèce, Cornéiie ;
A l'écart, Saladin, le Soudan glorieux.
Aristote plus loin h mes yeux se présente,
Et des sages fameux la famille imposante
Rangés autour de lui comme des fils pieux.
Avec ravissement je voyais tous ces sages
Près de lui se pressant et l'entourant d'hommages.
A ses côtés Socrate et le divin Platon,

Celui qui fit du monde un hasard, Démocrite,


L'austère Diogène et le sombre Heraclite,
Thaïes, Anaxagore, Empédocle, Zenon;
Et ce naturaliste illustre, Dioscoride,
Orphée et Cicéron, le géomètre Euclide,
Et Sénèque le sage, et Live l'historien ;
Ce docte Égyptien qui décrivit la terre,
Averrhoès, l'auteur du vaste Commentaire,
Hippocrale de Cos, Avicenne, Galien!
Mais je ne puis citer la foule tout entière,
Le temps presse; je traite une longue matière
Qui force à dire moins que la réalité.
Bientôt nos compagnons nous quittèrent; Virgile
Me fit abandonner ce champ pur et tranquille
Pour nie conduire encor dans un air agité,
Et je vins en des lieux morts à toute clarté.

5
NOTES DD CHANT IV

1 Jésus-Christ descendit dans les Limbes après sa mort.


2 Cette enceinte fortifiée figure la réputation immortelle des
grands génies. Les sept murailles signifient les sept vertus, la
Justice, la Force, la Tempérance, la Prudence, l'Intelligence, la
Sagesse et la Science. Le ruisseau signifieraitl'Éloquence. (Mou-
tounet de Clairfon.)
3 Electre, mère de Dardanus, d'où est sorti Énée, le fondateur
.de l'empire romain.
ARGUMENT DU CHANT V

Auseuil du second cercle, Dante trouve Minos qui juge toutes


les âmes coupables. 11entre dans le cercle oii sont punis les
voluptueux. Ils sont emportés dans un éternel ouragan. Dante
reconnaît Françoisede Biiniui ; elle lui raconte son histoire. A ce
récit, Dante, sous l'empire d'une émotion trop forte, tombecomme
inanimé.
CANTO QU1NÏO

Cosi discesi del cerchio primaio


Giù nel secondo, elle men luogo cinghia ,
E tanto più dolor, clie pugne a guaio.
Stavvi Minos orribilmente, e ringhia :
Esamina le colpe nell' entrata :
Giudica, e manda, secondu ch' avvingliia.
Dico , che quando Y anima mal nata
Li vien dinanzi, tutta si confessa :
E quel conoscitor délie peccata
Vede quai luogo d' Inferno è da essa :
Cignesi con la coda tante volte,
Quantunque gradi vuol, clie giù sia messa.
Sempre dinanzi a lui ne stanno moite :
Vanno a vicenda ciascuna al giudizio :
Dicono, e odono , e poi son giù volte.
0 tu, clie vieni al doloroso ospizio ,
Disse Minos a me, quando mi vide,
Lasciando F atto di cotanto ufîzio ,
CHANT CINQUIÈME

Dans le deuxième cercle ainsi nous pénétrâmes ;


Il enserre un enfer plus étroit, où les âmes
Dans les pleurs et les cris souffrent plus dur tourment.
Le farouche Minos grince au seuil de cet antre ;
Par lui chaque pécheur jugé sitôt qu'il entre
Aux replis de sa queue a vu son châtiment.
A peine devant lui l'omhre infâme est venue ,*
Elle montre au démon son âme toute nue ;
Et cet inquisiteur de nos péchés mortels
Voit quel gouffre d'Enfer est digne de f impie;
Et sur ses flancs sa queue en cercles arrondie
Mesure au condamné les cercles éternels.
La foule devant lui toujours se renouvelle;
Approchant tour à tour, chaque âme criminelle
Parle, entend son arrêt, puis tombe et disparaît.
— « 0 toi qui viens ici dans ce funeste asile, »
Dit Minos, me voyant entrer avec Virgile,
Et comme interrompant son office à regret,
G2 INFERNO— CANTOY
Guarda com'.entri, e di cui tu ti flde :
Non t' inganni 1' ampiezza clell' entraro.
E '1 Duca mio a lui : Perché pur gride?
Non impedir lo suo fatale andare :
Vuolsi cosi cola , dove si puote
Ciô che si vuole, e più non dimandare.
Ora incomincian le dolenti note
A farmisi sentire : or son venuto,
Là dove molto pianto mi percuote.
I' venni in loogo d' ogni luce muto,
Che mugghia, corne fa mar per tempesta,
Se da contrari Yenti è combattuto.
La bufera infernal, che mai non resta,
Mena gli spirti con la sua rapina,
Voltando, e percotendo gli molesta.
Quando giungon davanti alla ruina,
Quivi le strida, il compianlo, e '1 lamento;
Bestemmian quivi la virtù divina.

Intesi, ch' a cosi faUn tormenlo


Eran dannati i peccator carnali,
Che la ragion sommettono al talento.
E come gli siornei ne portan 1' ali
Nel freddo tempo, a schiera larga e piena ;
Cosi quel fiato gli spiriti mali
Di quà, di là, di giù, di su gli mena :
Nulla speranza gli conforta mai,
Non che di posa, ma di minor pena.
L'ENFER— CHANTV G3
« Regarde bien à qui ton âme s'est livrée,
Et ne t'assure pas sur cette large entrée ! »
— « Pourquoi hurler ainsi? Tes cris sont superflus,

Nous suivons un chemin prescrit, répond mon guide ;


« On l'a voulu là-haut ; et quand le Ciel décide,
Le Ciel peut ce qu'il veut. N'en demande pas plus. »
Dans cet instant j'ouïs des accents lamentables.
Nous étions arrivés dans les lieux redoutables ;
Déjà j'étais frappé par le bruit des sanglots.
Lieux muets de lumière, enceinte mugissante !
C'était comme une mer levée et frémissante
Quand des vents ennemis combattent sur ses flots.
Le souffle impétueux de l'éternel orage
Emportait les esprits comme au gré de sa rage,
Les roulant, les heurtant avec ses tourbillons.

S'ils venaient à toucher les parois de l'enceinte,


C'étaient des cris perçants de douleur ou de crainte,
Des blasphèmes au Ciel, des imprécations.

J'appris que ce tourment était fait pour les âmes,


Esclaves de la chair et des impures flammes,
Qui firent le devoir au caprice plier.
Comme 'on voit en hiver une bande serrée
De frôles étourneaux dans les airs égarée,
Tels ces pauvres esprits, d'un vol irrégulier.

Allaient, de ci, de là , promenés par l'orage.


Jamais aucun espoir pour reprendre courage;
Nul repos, à leurs maux nul adoucissement.
G4 INFERKO— CANTO"V
E corne rgru van cantando lor lai,
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid' io Tenir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga;
Percli' io dissi : Maestro , chi son quelle
Genti, che 1' aer nero si gastiga?
La prima di color, di cui novelle
Tu vuo' saper, mi disse quegli alloua,
Fu imperadrice di molle favelle.
A vizio di lussuria fu si rotta,
Che. libito fe' lecilo in sua iegge,
Per lorre il biasmo, in che era condolta.
EU' è Semiramis, di cui si legge,
Che succedette a Rino, e fu sua sposa :
Tenue la terra che 1 Soldan corregge.
L'altra c colei che s' ancise amorosa,
E ruppe fede al cener di Sich-eo :
Poi è Cleopatras lussurïosa.
Elena vidi, per cui tanlo reo
Tempo si volse; e vidi '1 grande Achille,
Che con amore al fine combatteo.
Vidi Paris, Tristano, e piii di'mille
Ombre mostrommi, e nominolle a dito,
Ch' a mor di nostra vita dipartille.
Poscia ch: i' ebbi il mio dotlore udito
Nomar le donne aniiche, e i cavalieri,
Pietà mi vinse, e fui quasi smarrito.
L'ENFER— CHANTY
Et tels des alcyons sillonnant les ténèbres
Volent en longue file avec des cris funèbres,
Tels j'en vis arriver gémissant sourdement,
Et de cet ouragan le jouet misérable.
— « Maître, fls-je, quelle est cette race coupable
Que fouette sans pitié le vent noir des enfers? »
— « Cette ombre devant toi que tu vois la première,
Me répondit le maître, est une reine altière
Qui jadis commandait à des peuples divers.
La luxure effrénée a dévoré sa vie,
Elle crut échapper à son ignominie
En mettant dans sa loi : le plaisir est permis.
C'est la Sémiramis qui, dit-on, chose infâme!
Avait nourri Ninus et qui devint sa femme
Aux lieux que le Soudan à ses lois tient soumis.
L'autre est cette Didon d'un fol amour touchée
Qui mourut infidèle aux cendres de Sichéj;
Après vient Cléopâtre au coeur luxurieux. »
Après elle, je vis Hélène dont les charmes
Ont amené dix ans de forfaits et de larmes,
Achille aussi vaincu par l'amour furieux.

Je vis Paris, Tristan ', bien d'autres, et "Virgile


Me les montrait du doigt en les nommant par mille,
Tous par les feux d'amour avant l'âge expirés.

Lorsque j'eus entendu mon maître en son langage


Me nommer ces héros, ces dames du vieil âge,
La pitié confondit mes sens comme égarés.
5.
GC INFERNO— CAKTO"V
I' cominciai : Poeta, volenlieri
Parlerei a que' duo, che 'nsieme vanno,
E paion si al vento esser leggieri.
Ed egli a me : Vedrai quando saranno
Più presso a noi ; e tu allor gli prega
Per quell' amor, ch' eimena; e quei verranno.
Si tosto, come '1 vento a noi gli piega,
Mossi la voce : 0 anime affannate,
Venite a noi parlar, s' altri noi niega.

Quali colombe, dal disio chiamate,


Con 1' ali aperte e ferme al dolce nido
Volan per 1' aer dal voler portate :
Cotali uscir délia scliiera, ov' èDido,
A noi venendo per 1' aer maligno,
Si forte fù affettuoso grido.
0 animal grazïoso e benigno,
Che visitando vai per 1' aer perso
Noi, che tignemmo '1 mondo di sanguigno,
Se fosse amico il Re dell' universo,
Noi pregheremmo lui per la tua pace,
Poich' liai pietà del nostro mal perverso.
Dî quel, ch' udire, e che parlar vi piace
Noi udiremo , e parleremo a vui,
Mentrechè '1 vento, come fa, si tace.
Siede la terra, dove nata fui,
Su la marina , dove '1 Po discende
Per aver pace co' seguaci sui.
L'ENFER— CHANTY C7
— « Poète, j'aimerais adresser la parole
A ces deux ombres-là, couple enlacé qui Yole
Et qui semble flotter si léger sous le vent. »
— « Attends, » répondit-il, « qu'elles soient rapprochées ;
Alors, par cet amour qui les tient attachées,
Tu les conjureras de venir un moment. »
Dès que vers nous le vent les eut comme inclinées,
Je m'écriai : « Venez, ombres infortunées,
Si rien ne le défend, oh ! venez nous parler! »
Comme on voit deux ramiers, que le désir convie,
Tendre vers le doux nid l'aile ouverte , affermie,
Et, portés par l'amour, de par les airs voler.
Ainsi sortant des rangs où Didon se lamente,
Le couple vint à nous à travers la tourmente,
Si touchant fut mon cri, tant mon appel pressant.
— « 0 toi, » dit l'un, « aimable et bonne créature,
Qui viens nous visiter dans la contrée obscure,
Quand le monde est encor rouge de notre sang !
Si le Roi tout-puissant nous était moins contraire,
Nos voeux l'invoqueraient pour ta paix, ô mon frère,
Puisque ton coeur s'émeut au séjour malfaisant.
Tout ce qu'il vous plaira de dire ou bien d'entendre,
Nous pourrons l'écouter, nous pourrons vous l'apprendre,
Pendant que l'ouragan se tait comme à présent.

La terre où je naquis de la mer est voisine 2,


De la mer azurée où le Pô s'achemine
Pour y trouver la paix avec ses affluents.
08 INFERNO—" CANTO"V
Amor, clv al cor gentil ratto s' apprende,
Prese costui délia bella persona
Che mi fu lolta, e il modo ancor m' offende.

Amor, cli' a nullo amato amar perdona,


Mi prese'del costui piacer si forte,
Che, corne vedi, ancor non m'abbandona.
Amor condusse noi ad un a morte :
Caina attende chi 'n vita ci spense :
Queste parole da lor ci fur porte.
Da ch' io 'ntesi quell' anime offense,
Chinai '1 viso, e tanto '1 tenni basso,
Fin clie 'I poeta mi disse : che pense?

Quando risposi, cominciai : Oh lasso !


Quanti dolci pensier, quanto disio
Mené costoro al doloroso passo !
Poi mi rivolsi a loro , e parlai io ,
E cominciai : Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno triste, e pio.
Ma dimmi : al tempo de' dolci sospiri,
A che, e corne concedette amore,
Che conosceste i duhbiosi desiri?
Ed ella a me : Nessun maggior dolore,
Che ricordarsi del -tempo felice
Kella miseria, e ciô sa '1 tuo dottore.
Ma s' a conoscer la prima radiée
Del nostro amor tu liai cotanto affetto,
Farb corne colui, che piange, e dice.
L ENFER— CEANT Y - 69
Amour dont un coeur noble a peine à se défendre
Fit chérir mes attraits, aujourd'hui vaine cendre.
Le coup quilles ravit saigne encore à mes flancs!
Amour qui nous contraint d'aimer quand on nous aime,
De son bonheur à lui si fort m'éprit moi-même,
Que cette ardeur toujours me brûle, tu le vois.
Amour à tous les deux nous a coûté la vie;
Mais la Gaine 3 attend celui qui l'a ravie. »
L'air nous porta ces mots de la plaintive voix.

Entendant ces douleurs, moi je penchai la tête,


Tenant les yeux baissés, tant qu'enfin le poète :
« Or à quoi.penses-tu? Pourquoi baisser les yeux? »

Lorsque je pus répondre : « Hélas, âmes blessées!


Quels enivrants désirs, quelles douces pensées
Ont dû les entraîner au ternie douloureux! »
Puis vers eux me tournant : « Françoise, infortunée! »
M'écriai-je, « mon coeur a plaint ta destinée;
Le récit de tes maux me rend triste à pleurer.

Mais dis-moi, dans le temps des doux soupirs, pauvre âme!


Comment, à quoi l'amour vous révéla sa flamme,
Ces désirs qui d'abord n'osaient se déclarer? »
— « Il n'est pas de douleur plus grande et plus amère
Qu'un souvenir des temps heureux dans la misère !
Ton maître le sait bien, » me répondit la voix.
« Mais puisque tu parais si désireux d'entendre
Comment dans notre coeur fleurit cet amour tendre,
Je ferai comme qui pleure et parle à la fois.
70 . INFERNO— GANTO7
Noi leggevamo un giorno per diletto,
Di Lancillotto, corne Amor lo strinse :
Soli eravamo, e senza alcun sospetto.
Per più flate gli occhi ci sospinse
Quella lettura, e scolorocci '1 viso :
Ma solo un punto fu quel che ci vinse.

Quando leggemmo, il disïato riso


Esser baciato da cotanto amante,
Questi, che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacciô tutlo tremante :
Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse :
Quel giorno più non vi leggemmo avante.
Mentre che F uno spirto questo disse,
L' altro piangeva si, che di pietade
I' venni men cosi com' io morisse,
E caddi, come corpo morto cade.
L ENFER — CHANTV 71
Ensemble nous lisions l'histoire enchanteresse
De Lancelot épris d'amour pour sa maîtresse.
Nous étions seuls alors, innocents et sans peur.
Maintes fois soulevant nos regards de la page,
Nous nous rencontrions et changions de visage.
Mais ce fut un seul mot qui vainquit notre coeur.
Arrivés au passage où l'amant de Ginèvre
Baise enfin le sourire envié sur sa lèvre.
Celui qu'on ne peut plus me ravir, tout tremblant,
Se suspend à ma bouche et d'un baiser m'enivre.
Le Galléhaut pour nous fut l'auteur et son livre 4 :
Et nous ne lûmes pas ce jour-là plus avant. »
Ainsi l'ombre parlait; l'autre avec violence
Pleurait en l'écoutant et gardait le silence.
Et moi je me sentis mourir de son transport,
Et tombai sur le sol comme tombe un corps mort.
NOTES DU CHANT V

1 Tristan, neveu du roi Marc de Cornouailles.11 aima la reine


Yseult, femme de ce prince, qui, les ayant surpris ensemble, se
précipita sur Tristan et le frappa d'un coup mortel.
2 Françoise de Rimini naquit à Ravenne. Elle était fille de
Guido de Polenta. Elle aimait Paolo de Rimini ; ce fut son. frère -
aîné Lanciolto, prince boiteux et difforme, qu'elle épousa. Dn
jour que les deux amants lisaient ensemble les aventures de
Lancelot du Lac, le mari, entrant à l'improviste, les perça d'un
même coup d'épée.
-1La Caïne, c'est-à-dire le cercle de Gain (ch. xxxii).
1 Galléhaut avait favorisé les amours de Lancelotet de.la reine
Ginèvre.
ARGUMENT DU CHANT VI

Arrivée au troisième cercle, où sont punis les gourmands. Le


monstreCerbère est commis à leur garde ; il les assourdit de ses
aboiements, les harcèle et les mord. En même temps sur les
ombres pécheresses tombe une pluie éternelle mêlée de grêle et
de neige. D;mterencontre parmi les damnés un Florentin fameux
par sa gourmandise, et l'interroge sur l'issue des discordes intes-
tines qui déchirent Florence.
CANTO SEXTO

Al tornar délia mente, che si chiuse


Dinanzi alla pietà de' duo cognàti,
Che di tristizia tutto mi confuse,

Nuovi.tormenti, e nuovi tormentali


Mi veggïo intorno, corne cli' i' mi muova,
E corne en' i' mi volga, e ch' i' mi guati.
Io sono al terzo cerchio délia piova
Eterna, maledetta, fredda, e grève.
Regola, e qualité mai non 1' è nuova.
Grandine grossa, ed acqua tinta, e neve
Per 1' aer tenebroso si riversa :
Pute la terra, che questo riceve.

Cerbero, fiera crudele, e diversa,


Con tre gole caninamente latra
Sovra la gente, che quivi è sommersa.
Gli occhi ha vermigli, e la barba unta, e a Ira,
E '1 ventre largo, e unghiate le mani :
Graffia gli spirti, gli scuoia, ed isquatra.
CHANT SIXIEME

Lorsque que j'eus recouvre nies sens et ma pensée


Que ces deux malheureux avaient bouleversée,
Et repris mes esprits confus et contristés,
Tout à l'entour de moi, par devant, par derrière,
Partout où je portais mes yeux: dans la carrière,
C'étaient nouveaux tourments et nouveaux tourmentés.
Nous étions au milieu de la troisième orbite ;
La pluie y tombe à flots, froide, lourde, maudite,
Tombant toujours la même et pour l'éternité.
Une grêle serrée, une eau neigeuse et sale,
Traversent l'air obscur de l'enceinte infernale;
Le sol qui les reçoit en est tout infecté.

Cerbère, la cruelle et monstrueuse bête,


Aboie, et l'aboiement sort de sa triple tête,
Contre les malheureux plongés dans cet Enfer.
L'oeil en feu, la crinière immonde et tout sanglante,
Ayant peine à porter sa gorge pantelante,
Il va les déchirant de ses griffes de fer.
76 INFERNO— CANTOVI
Urlar glifa la pioggia, come cani :
Dell' un de' lati fanno ail' altro schermo :
Volgonsi spesso miseri profani.
Quando ci scorse Cerbero il gran vermo,
Le bocche aperse, e mostrocci le sanne :
Non avea membro, che tenesse fermo.
E '1 duca mio distese le sue spanne,
Prese la terra, e con piene le pugna
La gitlô dentro aile bramose canne.

Quai e' quel cane, cb' abbaiando agugna,


E si racqueta poicbè '1 pasto morde,
Che solo a divorarlo intende, e pugna;
Cotai-si fecer quelle facce lorde
Dello demonio Cerbero, che 'nlrona
L'anime si, ch' esser vorebber sorde.
Noi passavam su per 1' ombre, ch' adona
La grève pioggia, e ponavam le piante
Sopra lor vanità, che par persona.
Elle giacean per terra tutte quante,
Fuor ch' una, ch' a seder si levé, ratto
Ch' ella ci vide passarsi davante.
0 tu, che se' per qjiesto 'nferno tratto,
Mi disse, nconoscimi, se sai :
Tu fosti prima, ch' io disfatto, fatto.
Ed io alei : L'angoscia, che tu liai,
Forse te tira fuor délia mia mente,
Si, che non par, ch'i', ti vedessi mai.
L ENFER — CHANTVI 77
Eux hurlent sous la pluie, et, pour toute allégeance,
Ils présentent un flanc, puis l'autre à la souffrance.
Les malheureux pécheurs bien souvent se tournaient !

Quand Cerbère nous vit entrer au sombre asile,


Il nous montra ses crocs menaçants, le reptile!
De rage et de fureur tous ses membres tremblaient.

Mais mon guide aussitôt, d'un mouvement rapide,


Se baisse, et remplissant ses mains de terre humide,
En jette une poignée au dragon affamé.
Tel un chien, si d'abord famélique il aboie,
Aussitôt qu'en ses crocs il a tenu sa proie,
Se tait et la dévore immobile et calmé;
Ainsi fut apaisé le monstre abominable,
Et je n'entendis plus cette voix effroyable,
Qui glace tant les morts qu'ils voudraient être sourds.
Nous passions en foulant les ombres palpitantes,
Images des vivants et qu'on dirait vivantes ;
La pluie à flots pesants tombait, tombait toujours,
Et ces pauvres esprits restaient gisant par terre.
Un seul se souleva, sur son lit de misère,
En nous voyant passer et devant lui venir.
— « 0 toi que l'on conduit dans cet Enfer terrible,
Reconnais-moi, » dit-il, « s'il est encor possible :
Même temps nous a vus, toi vivre et moi mourir. »

Moi je lui répondis : « Ton angoisse peut-être


Altère ton visage et te fait méconnaître ;
Je ne me souviens pas de t'avoir vu vivant.
78 INFERNO— CANTOVI
Ma dimmi, chi ta se', clie 'n si dolente
Luogo se' messa, e a si fatta pena
Clie s' alira è maggior, nulla è si spiacenle.
Ed egli a me : La tua cïttà, clv è piena
D' invidia si, clie già trabocca il sacco,
Seco mi tenne in la vita serena.

Voi, cittadini, mi chiamaste Ciacco :


Per la dannosa colpa délia gola,
Corne lu vedi, alla pioggia mi flacco :
Ed io anima trista non son sola,
Chè tutte queste a simil pena stanno
Persimil colpa, e piii non fe' parola.
Io gli risposi : Ciacco, il tuo affanno
Mi pesa si, cli' a lagrimar m'invita :
Ma dimmi, se tu sai, a che verranno
Li cittadin délia città partita;
S' alcun v' ô giusto; e dimmi la cagione,
Perche F ha tanta discordia assalLa.
Ed egli a me : dopo lunga tenzone,
Verranno al sangue, e la parte selvaggia
Caccerà 1' altra con molta offensione,
Poi appresso convien che questa caggia
Infra tre soli, e clic 1' allra sormonti
Con la forza di tal, clie testé piaggia.
Alto terra lungo tempo le fronti,
Tenendo 1' altra sotlo gravi pesi,-
Gome che dici 6 pianga, e che n'adonti.
L ENFER — CHANTVI 79
Qui donc es-tu, pécheur? dis-nous quel fut ton vice?
Quel crime t'a jeté dans un pareil supplies?
S'il n'est le plus cruel, c'est le plus rebutant. »
Il me dit : « Dans la vie où fleurit l'espérance
J'habitais ton pays natal, cette Florence
Au sein gonflé d'envie et déjà consumé.

Vous me donniez le nom de Ciacco *, nom infâme,


La vile gourmandise a dégradé mon âme ;
Pour elle tu me vois sous la pluie abîmé.
Et je ne suis pas seul malheureux et coupable :
Pour semblable péché subit peine semblable
Chacun de ces damnés. » Il cessa de parler,
Et moi je répondis : « 0 Ciacco, ta détresse
Méfait venir aux yeux des larmes de tristesse.
Mais Florence? sais-tu, peux-tu me révéler

Quand elle finira cette guerre intestine?


De ces déchirements quelle est donc l'origine?
N'est-il pas un seul juste parmi ces insensés? »
11 répondit : « Après une longue querelle,
Ils en viendront au sang, à la lutte mortelle;
Par les enfants du bois û les Noirs seront chassés.

Mais après trois soleils, reprenant l'avantage,


Les proscrits chasseront la faction sauvage
Par tel qui maintenant louvoie entre les deux 3.

Longtemps ils lèveront leur tête triomphante ;


Leur domination sera dure et pesante;
Leur haine sera sourde aux vaincus malheureux.
INFERNO — CANTO"VI
Giusti son duo, ma non vi sono intesi.
Superbia, invidia, e avarizia sono
Le tre faville, cli' lianno i cuori accesi.

Qui pose fine al lacrimabil suono.


Ed io a lui : aucor vo' che m'insegni,
E che di più parlar mi facci dono.

Farinata, e '1 Tegghiaio, che fur si degni,


Jacopo Rusticucci, Arrigo, e '1 Mosca,
E gli altri ch' a ben far poser gl'ingegni,

Dimmi, ove sono, e fa ch' io gli conosca,


Che gran disio mi stringe di sapere,
Se '1 ciel gli addolcia, o lo 'nferno gli attosca.
E quegli : Ëi son tra V anime più nere :
Diverse colpe giù gli aggrava al fondo,
Se tanto scendi, gli polrai vedere.
Ma quando tu sarai nel dolce mondo,
Pregoti ch' alla mente altrui mi rechi :
Più non li dico, e più nonti rispondo.
Gli diritti occhi torse allora in biechi :
Guardomm' un poco, e poi chinô la testa :
Cadde con essa a par degli altri ciechi.
E '1 duca disse a me : Più non si des ta
Di qua dal suon dell' angelica tromba,
Quando verra lor nimica podesta.
Ciascun ritroverà la trista tomba,
Ripiglierà sua carne, e sua figura,
Udirà quel, che in eterno rimbomba.
L ENFER — CHANT VI 81
Deux justes 4 sont restés ; mais leurs voix sont perdues ;
L'Avarice et l'Envie ensemble confondues
Ont jeté dans les coeurs leurs brandons pour toujours. »
Ici l'ombre se tut. Je lui dis : « Ton langage
M'émeut, mais parle-moi, de grâce, davantage,
Et prolonge un moment ces instructifs discours.

Farinata, Mosca, Rusticucci, tant d'autres,


De douceur et de paix intelligents apôtres,
Arrigha, Tegghaio, ces hommes vertueux,
Où donc sont-ils? Dis-moi quelle est leur destinée?
Leur vie a-t-elle été punie ou pardonnée?
Souffrent-ils dans l'Enfer? Au Ciel sont-ils heureux? »
— « Ils ont porté le poids d'autres péchés damnables ;
Tu les verras parmi les âmes plus coupables,
Si tu descends plus bas dans cet Enfer maudit.
Mais quand tu reverras la lumière chérie,
Rappelle ma mémoire aux hommes, je t'en prie :
Ne m'interroge plus maintenant; j'ai tout dit. »
Lors il tourna sur moi comme un regard suprême,
Puis inclinant son front courbé sous l'anathème,
Dans l'amas des esprits je le vis se plonger.
« Ils ne se lèveront d'ici, » dit le poète,
Quelorsque sonnera la divine trompette,
Quand le puissant vengeur viendra pour les juger.
Chacun retrouvera sa triste sépulture,
Et reprenant sa chair et sa pâle figure,
Entendis ce qui doit à jamais retentir 5. »
6
82 MFERKO— CANTOVI
Si trapassammo per sozza mistura
Dell' ombre, e délia pioggia, a passi lentî,
Toccando un poco la vita futura.
Perch' i' dissi : Maestro, esti tormenli
Cresceranno ei, dopo la gran sentenza,
0 flen minori, o saran si cocenti?
Ed egli a me : Ritorna a tua scienza,
. Che vuol, quanto la cosa è più perfetla.
Più senta '1 bene, e cosi la doglienza.
Tuttochè questa gente maladelta
In vera perfezion giammai non vada,
Di là piii che di quà, esser aspelta.
Noi aggirammo a tondo quella strada.
Parlando più assai, en' i' non ridico:
Venimmo al punto, dove si digrada :

Quivi trovammo Pluto il gran nemico.


LENFER — CHANTVI 83
Ainsi nous traversions à pas lents cette fange,
Ces ombres, cette pluie, indicible mélange,
En devisant un peu de la vie à venir.
— « Maître, » disais-je, « après la sentence suprême,
Leur souffrance, dis-moi, sera-t-elle la même?
Verront-ils s'adoucir ou croître leur malheur?
Et lui : « Rappelle-toi la doctrine du Maître 6 :
De la perfection plus se rapproche un être,
Plus il doit ressentir la joie et la douleur.
Il est vrai que toujours à la race maudite
Cette perfection de l'être est interdite;
Mais ils sont plus complets sous la chair et le sang. »
En conversant ainsi dans la sombre atmosphère,
Nous achevions le tour de la troisième sphère,
Et nous venions au point où la route descend ;
Là se tenait Plutus ", l'ennemi tout-puissant.
NOTES DU CHANT VI
1 Ciaccosignifieen toscan, porc, pourceau.
2 Les enfants du bois, le parti sauvage, comme dit le texte,
c'est-à-dire le parti qui avait pour chef les Cerchi, famille de
noblesse nouvellevenue depuis peu des bois de Val di Nievole.
C'est le parti des Blancs,auquel appartenait Dante.
3 Charlesde Valois,frère de Philippe le Bel, roi de France, qui
vint au secoursdes Noirset les rétablit à Florenceen 1301.
4 Ces deux justes sont Dante et Guido Cavalcantison ami ;
suivantd'autres commentateurs,Barduccioet Jean deYespignano.
s Le jugement dernier.
6 Le Maître, pour tout le moyenâge, c'est Àristote.
' Plutus, dieu des
richesses, et non Pluton, comme le vou-
draient quelquescommentateurs.
ARGUMENT DU CHANT VII

Au seuil du quatrième cercle, Dante est arrêté par Plutus,


démon de l'avarice et gardien de ce séjour. Le monstre s'apaise à
la voix,de Virgile, et Dante s'avance dans le cercle. L'enceinte est
occupée,moitié par les avares, moitié par les prodigues. Ils pous-
sent devant eux d'énormes poids de tout l'effort de leur poitrine,
courantà la rencontre les uns des autres, s'entre-heurtant et se
reprochant le vice contraire qui les sépare. En présence des tour-
ments de ces âmes que la richesse a perdues, Virgile dépeint à
Dante les vicissitudes de la Fortune.
Us passent au cinquième cercle et arrivent au bord des eaux
stagnantes du Styx, où sont plongées les ombres de ceux qui se
sont livrés à la colère ou à la paresse. Les colériques, tout nus
dans le marais fétide, luttent ensemble et s'entre-décbirent. Les
paresseux, plongés dans la vase, soupirent une plainte étouffée.
Les deux poètes arrivent au pied d'une tour.

G.
CANTO SETTIMO

Papa Satan , pape Satan aleppe,


Comincib Pluto,con.la voce chioccia :
E quel Savio gentil, che tutto seppe,
Disse per conforlarmi : Non ti noccia
La tua paura, chè, poder ch' egli abbia,
Non ti terra lo scender questa roccia :
Poi si rivolse a quell' enflata labbia,
E disse : Taci, maladetto lupo :
Consuma dentro te, con la tua rabbia.
Non è senza cagion 1' andare al cupo :
Yuolsi nell' alto, là dove Michèle
Fe' la vendetta del superbo strupo.
Quali dal vento le gonflate vêle
Caggiono avvolte, poichè 1' alber fiaeca ;
Tal cadde a terra la fiera crudele.
Cosî scendemrao nella quarts lacca,
Prendendo più délia dolente ripa,
Che '1 mal delU universo tutto 'nsacca.
CHANT SEPTIÈME

« Holà, pape Satan! holà! » Rauque et sauvage,


Ainsi cria la voix de Plutus ; mais le sage,
Mon guide, cette source immense de savoir,
Me rassura, disant : « Que la peur ne t'égare!
Descendons le rocher, car ce démon avare
Ne peut nous arrêter, si grand soit son pouvoir. »
Puis tourné vers le monstre à la gueule enflammée :
« Loup maudit, » lui dit-il, « tiens ta rage enfermée.
Qu'elle te rentre au corps et t'étouffe ! Tais-toi !
Car si nous descendons au gouffre expiatoire,
On l'a voulu là-haut,.où l'Ange de victoire *
Écrasa les esprits parjures à leur foi. »
Comme on voit par le vent une voile gonflée
Sur son mât fracassé tomber tout enroulée,
Tel je vis à ces mots choir le monstre infernal.
Au quatrième cercle ainsi nous descendîmes,
Enfoncés plus avant dans les plaintifs abîmes
Qui de notre univers engouffrent tout le mal.
INFEBUO— CANTOVII
Ahi giustizia di Dio ! tante chi stipa
Nuove travaglie e pêne, quante i' viddi?
E perché nostra colpa si ne scipa?
Corne fa 1' onda là sovra Cariddi,
Che si frange con quella in cui s' intoppa ;
Cosi convien, che qui la gente riddi.

Qui vid' io gente, più ch' altrove, troppa,


E d' una parte e d' altra con grand' urli
Voltando pesi per forza di poppa.
Percotevansi incontro, e poscia pur li
Si rivolgea ciascun, voltando a rétro,
Gridando : Perché lieni? e perche burli?
Cosi tornavan per lo cerchio tetro
Da ogni mano ail' opposito punto,
Gridandosi anche loro ontoso métro :
Poi si volgea ciascun, quand' era giunto,
Per lo suo mezzo cerchio, ail' altra giostra.
Ed io, ch' avea lo cor quasi compunto,
Dissi : Maestro mio, or mi dimostra
Che gente è questa ; e se tutti fur cherci
Questi chercuti alla sinistra nostra.
Ed egli a me : Tutti quanti fur guerci
Si délia mente, in la vita primaia,
Che, con misura, nullo spendio ferci.
Assai la voce lor chiaro Y abhaia,
Quando vengono a' duo punti del cerchio,
Ove colpa contraria gli dispaia.
L ENFER — CHANTYII 89
Ah ! Justice de Dieu ! Quelles mains vengeresses
Ont amassé ces maux et toutes ces tristesses ?
Que nos fautes ainsi puissent nous déchirer !
Tels, au gouffre où Charybde ameute ses colères,
Les flots contre les flots heurtés en sens contraires,
Tels je vis les damnés ici se rencontrer.
La foule plus qu'ailleurs me paraissait nombreuse.
De deux côtés venait cette gent malheureuse,
Gémissant et poussant devant soi des blocs lourds.
Ils se-heurtaient ensemble au bout de la carrière.
Et puis se retournaient brusquement en arrière,
Criant :—«Pourquoi jeter?»—«Pourquoi garder toujours?»
Et sans cesse ils allaient et revenaient sans cesse
D'un point à l'autre point de ce lieu de délresse,
Toujours se renvoyant l'injurieux refrain.
Au milieu de leur cercle ils arrivaient à peine,
Qu'ils couraient se choquer à la joute prochaine;
Et moi qui me sentais le coeur triste et chagrin :
— « Maître, fis-je, quelle est cette race profane?
Ont-ils tous été clercs et porté la soutane
Ceux que je vois à gaucho et qui sont tonsurés? »

Virgile répondit : « Ils furent sur la terre,


Myopes d'intelligence et de fol caractère,
Dans l'emploi de leurs biens toujours immodérés.
Leur voix bien assez haut nous le crie, il me semble,
Quand aux deux points du cercle arrivés tous ensemble,
Leurs péchés opposés les tournent séparés.
UO INFERNO— CANTOYII
Questi fur cherci, cbe non han copercliio
Piloso al capo, e papi, e cardinali,
In cui usô avarizia il suo soperchio.
Ed io : Maestro, tra questi cotali
Dovre' io ben riconoscere alcuni,
Cha furo immondi di cotesti mali.
Ed egli a me : Vano pensiero adani :
La sconoscente vita, che i fe' sozzi
Ad ogni conoscenza or gli fa bruni.
In eterno verranno agli duo cozzi :
Questi risurgeranno del sepulcro
Col pugno chiuso, e questi co' crin mozzi.
Mal dare, emaltener lo mondo pulcro
lia tolto loro, e posti a questa zuffa :
Quai' ella sia, parole non ci appulcro :
Or puoi, figliuol, veder la corta buffa
De' ben, che son commessi alla fortuna,
Perché 1' umana gente si rabbuffa.
Chè tutto F oro ch' è solto la luna,
0 che già fu, di quest' anime sîanche,
Non poterebbe farne posar un a*
Maestro, dissi lui, or mi di' anche :
Questa fortuna di che tu mi tocche,
Che è, che i ben del mondo ha si tra branche?
E quegli a me : 0 créature sciocche,
Quanta ignoranza è quella che v' offende!
Or vo', che tune mia sentcnza, imbocche.
L ENFER—» CI1ANTVII 91
Ces têtes que tu vois de cheveux dépouillées,
Ce sont clercs, cardinaux, papes, âmes souillées
Qu'asservit l'avarice à ses désirs outrés. »
Je repartis : « Parmi tous ces damnés, mon maître,
Il en est quelques-uns que je devrais connaître
Et que j'ai vus plongés dans ce vice odieux. »
— « Tu l'espères en vain, » me dit-il ; « l'infamie
Qui les avait couverts pendant leur triste vie ;
Répand sur eux son ombre et les voile à nos yeux.
Entre-heurtés ainsi dans la nuit éternelle,
Ils se réveilleront dans leur tombe mortelle,
Ceux-ci les cheveux ras, ceux-là le poing fermé.

Amasser, prodiguer, c'est l'un ou l'autre vice


Qui les priva du Ciel pour courir, cette lice.
Ce qu'elle a de poignant ne peut être exprimé.

Or, mon fils, tu peux voir le vide et la poussière


Des biens qui sont commis à la Fortune aitière
Et que l'homme mortel poursuit mal à propos.
On pourrait rassembler l'or dont la terre est pleine ;
En vainl à ces esprits harassés, hors d'haleine,
Il ne donnerait pas un Instant de repos. »
— « Maître, » lui clis-je, « un mot encore : Quelle est-elle
Cette Fortune avare et qui. tient sous son aile
Les richesses, les biens du monde tout entier? »
— « Oh, » s'écria Virgile, « aveugles créatures,
L'ignorance vous perd en des routes obscuresI
Entends donc nia parole et reste au vrai sentier.
02 IHFEBNO— CANTOVII
Colui, lo cui saver tutlo trascende.
Fece li cieli, e diè lor chi conduce,
Si cli' ogni parte ad ogni parte splende,
Distribuendo ugualrnente la luce :
Similemente agli splendor mondani
Ordinè gênerai ministra, e duce,
Che permutasse a tempo li ben vani
Di gente in gente, e d' uno in altro sangue,
Ollre la difension de' senni umani :
Perch' una gente impera, e 1' alira langue,
Seguendo lo giudicio di costei,
Cbe è occulto, com' in erba 1' angue.
Vostro saver non ha eontrasto a lei :
Ella provvede, giudica, e persegue
Suo regno, come il loro gii altri Dei.
Le sue permutazion non hanno triegue ;
Nécessita la fa esser veloce,
Si spesso vien clii vicenda consegue.

Quest' è colei, ch' è tanto posta in croce


Par da color, che le dovrian dar iode,
Dandole biasmo a torto e mala voce.
Ma ella s' è beata, e ciô non ode :
Con 1' altre prime créature lieta
Volve sua spera, e beata si gode.
Or discendiamo ornai a maggior piéta :
Già ogni Stella cade, che saliva,
Quando mi mossi, e '1 troppo star si vieta.
L ENFER — CHANTVII 93
Celui qui contient tout et que rien ne surpasse,
Donna leur guide aux cieux qu'il lançait dans l'espace,
Et les fit tour à tour l'un pour l'autre briller,
En leur distribuant une égale lumière :
Ainsi sur les splendeurs et les biens de la terre,
Une main conductrice eut charge de veiller,

Quand le temps est venu, c'est elle qui les mène,


Malgré tous les efforts de la prudence liumaine,
D'un peuple à l'autre peuple et d'un sang dans un sang.
Une race languit, l'autre règne superbe
Suivant qu'elle a voulu ; comme un serpent sous l'herbe
Elle se cache, esprit invisible et puissant.
Votre savoir n'a point de défense contre 'elle :
Elle pourvoit, décide, elle est reine immortelle
Et de son règne au Ciel elle poursuit le cours.
Ses révolutions n'ont ni trêve ni cesse ;
C'est la nécessité divine qui la presse,
La force de courir et de changer toujours.
Telle est cette Fortune insultée et honnie
Même alors que sa main devrait être bénie,
Et que maudit l'ingrat comblé par sa faveur.
Mais elle est bienheureuse et sourde à ces injures,
Et sereine au milieu des pures créatures
Elle roule sa sphère en paix dans son bonheur.
Maintenant descendons à plus grande infortune.
Nous ne pouvons tarder : déjà l'une après l'une
Chaque lumière au ciel commence à s'obscurcir. »
7
94 INFERNO— CANTOVII
Noi ricidemmo '1 cerchio ail' altra riva,
Sovr' una fonte, che bolle, e riversa
Per un fossato, che cla lei diriva.
L' acqua era buia molto più, che persa :
E noi in compagnia dell' onde bigie
Entrammo giù per una via diversa.
Una palude fa, ch' ha nome Stige,
Questo tristo ruscel, quand' è disceso
Al pie délie maligne piaggie grige.
Ed io, che di mirar mi stava inteso,
Vidi genti fangose in quel pantano,
Ignude tutte, e con semblante offeso.
Questi si percotean, non pur con mano ,
Ma con la testa, e col petto, e co' piedi,
Troncandosi co' denti a brano a brano.
Lo buon Maestro disse : Figlio, or vedi
L' anime di color, cui vinse l'ira :
Ed anche vo', che tu per certo credi.
Che sotto F acqua ha gente, che sospira,
E fanno pullular quest' acqua al summo,
Corne 1' occhio ti dice, u' che s' aggira.
Fitti nel limo dicon : Tristi fummo
Nell' aère dolce che dal Sol s' allegra,
Portahdo denlro accidioso fummo :
Or ci attristiam nella belletta negra.
Quest' inno si gorgoglian nella strozza,
Chè dir noi posson con parola intégra.
L ENFER — CHANffVII 95'
Nous coupâmes alors le cercle à l'autre rive,
Où les flots bouillonnants d'une source d'eau vive
Dans un ruisseau tombaient et le faisaient grossir.
Sombre et noire semblait la couleur de ces ondes ;
Et nous, suivant le cours de leurs yagues immondes,
Dans un autre chemin descendions tous' les deux.

Parvenu jusqu'au pied d'une plage livide,


Le ruisseau qui s'endort forme un marais fétide :
Styx est le nom qu'on donne à cet étang hideux.
Je m'arrêtai saisi par un spectacle étrange •
Je vis des malheureux plongés dans cette fange
Qui combattaient tout nus et les yeux tout ardents ;
Des pieds, des poings, des fronts se frappant avec rage
Et lambeaux par lambeaux dans leur lutte sauvage
Entre eux se déchirant le corps avec les dents.
Mon bon maître me dit : « Mon fils, tu vois les âmes
De oeux que la colère a brûlés de ses flammes.
Ce n'est pas tout : je tiens à te faire savoir

Que sous cette onde encor soupire une autre race ;


Elle fait bouillonner les flots à la surface,
Partout autour de nous comme tu peux le voir.
Fichés dans le limon, entends ces pécheurs dire :
« Air doux et gai soleil, rien ne nous fit sourire :
Nous portions [dedans nous une lourde vapeur.
Maintenant nous pleurons au fond de ces eaux sombres.»
En sons entrecoupés ces paresseuses ombres
Coassent lentement leur hymne de douleur.
.96 INFERNO— CANTOVII
Cosi girammo délia lorda pozza,
Grand' arco tra la ripa secca, e '1 mezzo,
Con gli occhi volti a chi del fango ingozza :
Venimmo appiè d' una torre al dassezzo.
h ENFER — CHANTVII 97
Ainsi, suivant le bord des ondes limoneuses,
Les regards attachés sur ces âmes fangeuses,
Du fétide marais nous^Jça\5ïoîrs,le
' tour :
/6^- 5"-' 1>S
Et parvînmes enfin, jusijaatt'rpiedsd une tour.
NOTES DU CHANT VII

1 L'archange Michel. Et faclnm est prEeliumin coelo, Michael


et Angeliejus praeliahanturciiiïHDracone.[Apocal.)
ARGUMENT DU CHANT VIII

Unebarqueparaît sur le lac, répondant à des signaux partis de


la tour. C'est la barque du démon Phlégias. Virgile et Dante y
montent et traversent le Styx. Pendant le trajet, ils rencontrent
l'ombrede Philippe Argenti, Florentin fameux par ses emporte-
ments. Il est assailli par les autres ombres furieuses, et disparaît
bientôtdans la bourbe. Les deux poètes débarquent devant la cité
de Dite.Desdémonsmenaçants en défendentle seuil; mais Virgile
rassureDanteen lui annonçant un divin auxiliaire qui triomphera
de leur résistance.
CANTO OCTAVO

I'dicoseguitando, ch' assai prima,


Che noi fussimo al pie dell' alta torre,
Gli ocehi nostri n' andar suso alla cima,
Per duo flammette, che vedemmo porre,
E un' altra da lungi render cenno,
Tanto, ch' a pena '1 potea Y occhio torre.
Ed io rivolto al mar di tutto '1 seimo,
Dissi : Questo che dice? e cherisponde
Quell' altro moco? e chi son que', che '1 fenno?
Ed egli a me : Su per le sucide onde
Già scorger puoi quello che s'aspetta,
Se'lfunimo del pantan nol ti nasconde.
Corda non pinse mai da se saetta,
Che si corresse via per 1' aère snella,
Com' i' vidi una nave piccioletta
Venir per 1' acqua verso noi in quella,
Sotto '1 governo d' un sol galeoto,
Che gridava : Or se' giunta, anima fella?
CHANT HUITIEME

Suivons de mon récit la trame continue :


Avant d'atteindre au pied de la tour haute et nue,
Vers le faîte déjà nos regards se portaient.
Deux fanaux au sommet balançaient leur lumière ;
On autre feu semblait leur répondre, en arrière,
Si lointain que nos yeux à peine le voyaient.

J'interrogeai mon maître : « Océan de science ! »


Dis-je, « pourquoi ces feux? et cet autre à distance?
Et quelles mains là-haut font briller ces signaux? »
Il me dit : « Tu peux voir, là-bas, si l'onde impure
N'a pas de ses vapeurs troublé ta vue obscure,
Celui que l'on attend s'approcher sur les eaux. »

Léger comme une flèche et telle dans l'espace


Échappée à la corde elle fend l'air et passe,
J'aperçus dans l'instant un esquif tout petit
Qui glissait sur les eaux comme à notre poursuite.
Par un seul nautonier la barque était conduite ;
Il s'écriait : « Enfin, tu viens, traître maudit!. »
7.
102 IKFERNO— CANTOVIII
Flegiàs, Flegiàs, tu gridi a voto,
Disse lo mio Signore, a questa volta :
Più non ci a vrai, se non passando il loto.

Quale colui, che grande inganno ascolta,


Che gli sia fatto, e poi se ne rammarca,
Tal si fe' Flegiàs nelP ira accolta.
Lo duca mio discese nella barca,
E poi mi fece entrare appresso lui ;
E sol quand' i' fui dentro parve carca.
ïosto che il duca, ed io nel legno fui.
Segando se ne va 1' antica prora
Dell' acqua più che non suol con altrui.
Mentre noi correvam la mortagora,
Dinanzi mi si fece un pien di fango,
E disse : Chi se' tu, che vieni anzi ora?
Ed io a lui : S'io vegno, no rimango :
Ma tu chi se', che si se' fatto brutto?
Rispose : Vedi, che son un che piango.
Ed io a lui : Cou piangere e con lutto,
Spirito maladetto, ti rimani :
Ch' i' ti conosco, ancor sielordo tutto.
Allora stese al legno ambe le mani :
Perché '1 Maestro, accorto, lo sospinse,
Dicendo : Via costà, con gli altri cani.
Lo colla poi con le braccia mi cinse ;
Bacciommi '1 volto, e disse : Aima sdegnosa,
Benedetta colei, che 'n te s'incinse.
LENFEH — CHANTVIII 103
« Phlégias l, Phlégias, » dit aussitôt Virgile,
« Tais-toi! pour cette fois ta rage est inutile.
Tu ne nous auras plus, sitôt l'étang passé. »
Tel un homme soudain trompé dans son attente
Cache au fond de son coeur le fiel qui le tourmente,
Tel Phlégias, du coup secrètement blessé.
Mon guide descendit alors dans la nacelle,
Et moi j'y mis le pied après lui; le bois frêle
Ne parut se charger que quand j'y fus entré.
Et dès que tous les deux nous fûmes dans la barque,
Elle partit, creusant une plus forte marque
Sur le flot doucement d'ordinaire effleuré.
Tandis que nous courions sur l'eau morte, à la proue
Un fantôme se dresse et tout couvert de boue :
— « Avant l'heure tu viens, » dit-il, « qui donc es-tu?
— « Je ne fais que passer dans ce lieu d'anathème;
Pour te souiller ainsi qui donc es-tu toi-même? »
— « Hélas, je suis une ombre en pleurs, tu l'as bien vu. >>
— « Eh bien, lui répondis-je, être indigne, demeure;
Demeure dans ta boue, esprit maudit, et pleure!
Car je te reconnais sous ton masque fangeux. »
L'ombre alors étendit ses mains vers la nacelle,
Mais mon maître aussitôt la repoussa loin d'elle,
Disant : «Vers tes pareils, va-t'en, chien furieux! »

Puis, jetant ses deux bras à l'entour de ma tête,


Il m'embrasse et me dit : « 0 coeur fier, coeur honnête,
Bénis et bienheureux les flancs qui t'ont porté!
104. INFBRNO — CANTOVIII
Que' fu al mondo persona orgogliosa :
Bontà non è, clie sua memoria fregi :
Cosi s' è F ombra sua qui furïosa.

Quanti si tengono or lassù gran régi,


Che qui staranno, corne porciin brago,
Di se lasciando orribili dispregi !
Ed io : Maestro, molto sarei vago
Di vederlo attuffare in questa broda,
Prima che noi uscissimo del lago.
Ed egli a me : Avanti che.la proda
Ti si lasci veder, tu sarai sazio :
Di tal disio co^verrà, che tu goda.

Dopo cio poco vidi quello strazio


Far di costui aile fangose genti,
Chè Dio ancor nelodo, e neringrazio
Tutti gridavano : A Filippo Argenti :
E' 1Fiorentino spirito bizzaro
In se medesmo si volgea co' denti.

Quivi '1.lasciammo, che più non ne narro


Ma negli orecchi mi percosseun duolo,
Perch' io avanti intento V occhio sbarro.
E '1 buon Maestro disse : Ornai, figliuolo,
S' appressa la città, ch' ha nome Dite,
Coi gravi cittadin, col grande stuolo.
Edio : Maestro, già le sue meschite
Là entro certo nella valle cerno
Vermiglie, coiae se di fuoco uscite
L ENFER — CHANTVIII 105
Des fureurs de l'orgueil cette âme est encor noire
Et pas une vertu n'a paré sa mémoire;
Ici, c'est un' démon dans la fange irrité.
Que de grands rois, là-haut, qui font trembler le monde,
Giront comme des porcs dans cette bourbe immonde,
Ne laissant après eux que d'horribles mépris ! »
Et moi je dis : « J'aurais du plaisir, ô mon maître,
A voir dans le bourbier ce pécheur disparaître
Avant que de ce lac tous deux soyons sortis. »
— « Avant qu'à nos regards la rive ne paraisse,
Tu pourras contenter le désir qui te presse, »
Dit-il, « et devant toi va s'accomplir ton voeu. »
Aussitôt des esprits je vis l'impure tourbe
Harceler à l'envi le pécheur dans sa bourbe.
Et maintenant encor j'en loue et bénis Dieu!

« Sur Philippe Argenti, » criaient-ils, « anathème! »


L'insensé Florentin, tourné contre lui-même,
Semblait se déchirer le corps avec les dents.
Il disparut. Plus loin, une rumeur plaintive
Vint frapper tout à coup mon oreille attentive ;
Inquiet, devant moi j'ouvris des yeux ardents.
— « A nos regards, mon fils, » dit alors mon bon maître,
« La cité dont le nom est Dite 2 va paraître
Avec ses habitants nombreux et désolés. »
— « Au fond de la vallée, ô maître, » répondis-je,
« J'en vois déjà les murs tout vermeils, quel prodige!
De la flamme on dirait qu'ils sortent tout brûlés. »
106 INFERNO— CANTOVIII
Fossero : ed ei mi disse : Il fuoco eterno,
Ch' entro l'affoca, le dimostra rosse,
Corne tu vedi in questo basso 'nferno.

Noipur giugnemmo dentro ail' alte fosse,


Che vallan quella terra sconsolata :
Le mure mi parea che ferro fosse.
Non senza prima far grande aggirata,
Venimmo in parte, dove '1 nocchier forte,
Uscite, ci gridô, qui è Y entrata.
I' vidi più di mille in su le porte
Da cielpiovuti, che stizzosamente
Dicean : Ghi è costui, che senza morte,
Va per lo regno délia morta gente?
E il savio mio maestro fece segno
' Di voler lor
parlar segretamente.
Allor chiusero unpoco il gran disdegno,
E disser : Vien tu solo, e quei sen vada,
Che si ardito entré per questo regno.
Sol si ritorni per la folle strada :
Pruovi, se sa, chè tu rimarrai,
Che gli hai scorta si buia contrada.

Pensa, Lettor, s'i' mi disconfortai,


Nel suon délie parole maladette ;
Ch' i', non credetti ritornarci mai.
0 caro Duca mio, che più di sette
Volte m' hai sicurtà renduta, e tratto
D' alto periglio, che 'ncontra mi stette,
LENFER — CHANTVIII 107
— « L'éternel feu, » dit-il, « qui ronge ses entrailles,
De la cité terrible a rougi les murailles,
Ainsi que tu le vois dans ce profond Enfer. »
Nous entrâmes bientôt, par une route creuse,
Dans les fossés bordant la cité douloureuse.
Les murs, en approchant, me paraissaient de fer.

Après un long circuit, de sa voix la plus forte


Le nocher nous cria : « Sortez, voici la porte ! »
Nous étions arrivés et nous touchions au bord.
Sur le seuil foisonnait cette race perverse,
Anges précipités du Ciel comme une averse.
Furieux ils criaient : « Qui donc avant la mort
Dans l'empire des morts ose marcher indigne? »
Et mon avisé maître à ces démons fait signe
De vouloir en secret leur parler un moment.
Lors contenant un peu la fureur qui les presse,
Ils dirent : « Viens toi seul, mais lui, qu'il disparaisse,
Lui qui dans ce royaume entre si hardiment !

Puisqu'il a pu tenter cette folle aventure,


Qu'il trouve son chemin dans la contrée obscure!
Et toi qui l'as guidé, reste ici désormais ! »

Lecteur, en entendant, ces paroles de rage,


Tu peux te figurer si je repris courage !
Sur la terre je crus ne revenir jamais.
— « Guide chéri, toi qui dans mon âme inquiète
As mis plus de sept fois le calme, et de ma tête
Écarté les périls qui se dressaient hideux,
108 INPEENO— CANTOVIII
Non mi lasciar, diss' io, cosi 'disfatto :
E se 1' andar più oltre c' è negato,
Ritroviam F orme nostre insieme ratto.
E quel signor che 11m' avea menato,
Mi disse : Non tenier, che '1 nostro passo
Non ci puè torre alcun, da tal n'è dato.
Ma qui m' attendi, e lo spirito lasso
Conforta, e ciba di speranza buona,
Ch' i' non ti lascerô nel mondo basso.
Cosi sen va, e quivi m' abbandona
Lo dolce padre, ed io rimango in forse;
Che si, e no nel capo mi tenzona.
Udir non pote' quello, ch' a loi* porse :
Ma ei non stette là con essi guari,
Che ciascun dentro a pruova si ricorse.
Chiuser le porte quei nostri avversari
Nel petto al mio Signor, che fuor rimase,
E rivolsesi a me con passi rari.
Gli occhi alla terra, ele ciglia avea rase
D' ogni baldanza, e dicea ne' sospiri,
Cni m' ha negate le dolenti case?
E a me disse : Tu, perch' io m' adiri,
Non sbigottir, ch' i' vincerô la pruova,
Quai, ch' alla difension dentro s'aggiri.

Questa lor tracotanza non è nuova ;


E già 1' usaro a men segreta porta,
La quai, senza serrame, ancorsi truova.
L ENFER — CHANTVIII 109
Ne m'abandonne pas dans la désespérance,
Et s'il est défendu que plus loin je m'avance,
Retournons promptement sur nos pas, tous les deux! »
Et lui qui jusque-là m'avait conduit: « Courage! »
Me dit-il, « nul ne peut nous fermer ce passage;
Un plus puissant que tous a dirigé nos pas.
Attends-moi dans ces lieux, et de bonne espérance
Réconforte et nourris ton âme en défaillance :
Dans le monde infernal tu ne resteras pas. »
Ce disant, mon bon père au milieu de la route
M'abandonne, et tout seul je reste en proie au doute,
Roulant le pour, le contre, en mon coeur agité.
Je ne pouvais ouïr ce qu'aux âmes rebelles
Il disait ; mais à peine il parlait avec elles
Que toutes àl'envi couraient vers la cité.
Mon maître s'avança; mais cette armée hostile
Lui ferma brusquement les portes de la ville,
Et, demeuré dehors, il revint à pas lents.
L'oeil à terre et le front dépouillé d'assurance,
11 soupirait, disant : « Quelle est donc la puissance
Qui ferme devant moi le seuil des lieux dolents ? »
Puis à moi: « Nous vaincrons, bien que je m'en irrite,
L'obstacle suscité par la race proscrite,
Malgré leur résistance et malgré leur courroux.
Je connais leur audace et leur vieille insolence ;
Ailleurs ils ont usé de cette violence :
Le seuil qu'ils défendaient est encor sans verroux 3.
110 INFBRNO— CANTOVIII
Sovr' essa vedestù la scritta morta,
E già di qua da lei discende 1' erta,
Passando per li cerchi senza scorta
Ta) che per lui ne fia la terra aperta.
L'ENFER — CHANTVIII 111
C'est la porte où tu vis l'inscription fatale.
Et déjà, descendant la vallée infernale,
Quelqu'un traverse seul les cercles de la mort,
Par qui cette cité s'ouvrira sans effort. »
NOTES DU CHANT VIII

' Phlégias, roi des Lapithes, ayant appris que sa fille Coronis
avait été insultée par Apollon, incendia le temple de ce dieu. C'est
à cause de cette fureur sacrilège, que, dans la fiction du poète,
c'est un nocher qui, du lac où sont plongées les âmes colères,
conduit à la cité de Dite les âmes des impies.
2 La cité de Dite, c'est-à-dire la cité de Pluton. Dite vient de
Dis, un des noms sous lesquels les anciens désignaient ce dieu.
3 Allusion à la descente de Jésus-Christ dans les Limbes; la
porte fut brisée par lui malgré la résistance des démons.
ARGUMENT DU CHANT IX

Arrêtés devant les portes de Dite, effrayéspar l'apparition des


Furies, les deux poètes sont enfin secourus par l'ange envoyé du
Ciel.Ils entrent dans la cité. C'est le séjour où sont punis les incré-
dules, plongés dans des tombeaux brûlants. Dante s'avanceavec
Virgileentre ces tombeset les muraillesde la cité.
CANTO NONO

Quel color che viltà di faor mi pinse,


Veggendo '1 duca mio tornare in yolta,
Più tosto dentro il suo nuovo ristrinse.
Attento si fermô, com' uom ch' ascolta;
Chè F occhio nol potea menare a lunga
Per F aer nero, e per la nebbia folta.
Pure a noi converrà vincer la punga,
. Cominciô ei : se non... tal ne s' offerse...
Oh quanto tarda a me, ch' altri qui giunga 1
Io vidi ben, si com' ei ricoperse
Lo cominciar con 1' altro che poi venne,
Che fur parole aile prime diverse.
Ma nondimen paura il suo dir dienne,
Perch' i' traeva la parola tronca,
Forse a peggior sentenzia, ch' e' non tenne.
In questo fondo délia trista conca
Discende mai alcun del primo grado,
Che sol per pena ha la speranza cionca?
CHANT NEUVIÈME

Cette pâle frayeur peinte sur mon visage,


Quand je vis sur ses pas s'en retourner le sage,
Fit rentrer dans son coeur le trouble d'un moment.
Comme un homme écoutant attentif, il se baisse,
Car dans l'obscurité de l'atmosphère épaisse
Ses regards incertains plongeaient malaisément.
« Il faudra bien forcer le seuil qu'on nous dispute, »
Me dit-il, « ou sinon... quelqu'un s'offre à la lutte...
Ah ! j'ai hâte de voir notre allié venir ! »
Je vis bien qu'il couvrait par une autre pensée
La phrase que d'abord il avait commencée,
Et que les derniers mots ne semblaient pas finir.
Et d'un surcroît de peur mon âme fut frappée ; r.
J'interprétais à mal sa phrase entrecoupée
Et peut-être en tirais un augure trop noir.
— « Jamais, » lui demandai-je, « en cette triste conque
A-t-on vu pénétrer, maître, un esprit quelconque
Condamné seulement à languir sans espoir ? »
116 INFERNO— CANTOIX
Questa question fec' io ; e quei : Di rado
Incontra, mi rispose, che di nui
Faccia 1 cammino alcun, per qnale io vado.
Ver è, ch' altra flata quaggiù fui,
Congiurato da quella Eriton cruda,
Che richiamava 1' ombre a' corpi sui.
Di poco era di me la carne nuda,
Ch' ella mi fece 'ntrar dentro a quel muro,
Per trarne un spirto del cerchio di Giuda.

Quell' è :1 più basso luogo, e '1 più oscuro,


E '1 più lontan dal ciel, che tutto gira :
Ben so '1 cammin; perô ti fa sicuro.

Questa palude, che '1 gran puzzo spira,


- Cinge d' intorno la città dolente,
U' non potemo entrare ornai senz' ira ;
Et altro disse, ma nonl' ho a mente;
Perocchè 1' occhio m' avea tutto tratto
Ver F alta torre alla cima rovente,
Ove in un punto Yidi dritte ratto
Tre furie infernal, di sangue tinte,
Che membra femminili aveano, ed atto,
'JE con idre verdissime eran cinte :
Serpentelli e céraste avean per crine,
Onde le flere tempie eran awinte.
E quei, che ben conohhe le meschine
Délia regina deh" eterno pianto,
Guarda, mi disse, le feroci Erine.
L ENFER — CHANTIX 117
Virgile répondit : « Il n'est pas ordinaire
Qu'un des esprits du cercle où je vis puisse faire
Ce long et dur chemin que pour toi j'entrepris.
Il est vrai que déjà dans ces lieux de misère
J'entrai par l'art maudit d'Erycto, la mégère
Qui savait dans leurs corps rappeler les esprits
Je, venais de quitter ma dépouille mortelle,
Lorsque je dus passer par cette citadelle
Pour tirer un esprit du cercle de Judas.
Ce cercle est le plus bas et c'est le plus funeste
Et le plus éloigné de la sphère céleste.
Va, je sais le chemin; ainsi, ne tremble pas!
Ce marais, d'où s'exhale une vapeur affreuse,
Enserre en ses contours la cité douloureuse
Où nous ne pouvons plus entrer qu'en menaçant. »
De ce qu'il ajouta j'ai perdu souvenance,
Car mes yeux m'entraînaient comme avec violence
Vers la tour élevée au sommet rougissant,
Où je vis se dresser, sanglantes et meurtries,
Trois larves de l'Enfer, les hideuses Furies.
Ces monstres de la femme avaient les traits et l'air ;
Des hydres à leurs flancs se tordaient en ceinture;
Des serpents, des aspics formaient leur chevelure
Et tressaient leur couronne à ces fronts de l'Enfer.
Et lui qui reconnut les suivantes cruelles
De la reine qui trône aux douleurs éternelles :
« C'est la triple Erynnis, me dit-il, vois-tu bien?
8
118 INFEHNO— CANTOIX
Quest' è Megera dal sinistro canto :
Quella che piange dal destro, è Aletto :
Tesifone è nel mezzo ; e tacque a tanto.
Con 1' unghie si fendea ciascuna il petto ;
Batteansi a palme; e gridavan si alto,
Ch' i' mi strinsi al poeta per sospetto.

Venga Médusa, si '1 farem di smalto.


Dicevan tutte, riguardando in giuso :
Mal non vengiammo in Teseo 1' assalto.

Volgiti 'ndietro, e tien lo viso cliiuso;


Chè se '1 Gorgon si mostra, e tu "'1vedessi,
Nulla sarebbe- del tornar mai suso.
Cosï disse '1 Maestro, ed egli stessi
Mi volse, e non si tenne aile mie mani,
Che con le sue ancor non mi chiudessi.
0 voi, cli' avete gl' intelletti sani,
Mirate la dottrina che s' asconde
Sotto '1 velame degli versi strani.
E già venia su per le torbid' onde
Un fracasso d' un suon pien di spavento,
Per cui tremavano amedue le sponde;
Non altrimenti fatto, che d' un vento
Impetuoso per gli avversi ardori,
Che lier la selva, e senza alcun rattento :
Li rami schianta, abbatte, e porta i flori,
Dinanzi polveroso va superbo ;
E fa fuggir le flere e gli pastori.
L ENFER — CHANTIX 119
Celle qui s'est dressée à gauche, c'est Mégère,
Celle qui pleure à droite, Alecto ; la dernière,
Au milieu, Tisiphone. » Il n'ajouta plus rien.
Elles se déchiraient et le sein et la tête,
Et poussaient de tels cris que moi près du poète
Je courus me serrer, de terreur tout saisi.
« Viens, » du haut de la tour criaient-elles ensemble,
« Viens le changer en pierre, ô Méduse ! qu'il tremble !
Trop doucement Thésée i autrefois fut puni. »
« Tourne-toi, tiens tes yeux fermés, » me dit le sage;
« De Gorgone un instant si tu voyais l'image,
Tu ne reverrais plus la lumière des cieux. » ,

Ainsi.parla mon maître, et lui-même en arrière


Il me fit retourner et fermer ma paupière,
Et de ses mains encore il me couvrit les yeux.
Vous dont l'esprit est sain, l'intelligence ferme,
Découvrez la leçon que le poète enferme,
Sous le voile brodé des vers mystérieux 2 !
Et déjà j'entendais sur l'onde dégoûtante
Un immense fracas, un bruit plein d'épouvante,
Ébranlant les deux bords du marais nébuleux.
Ainsi souvent on voit, avec un bruit sauvage,
Tandis que la chaleur irrite encor' sa rage,
Le vent dans la forêt déchaîner ses fureurs ;
Il casse les rameaux, les abat, les enlève,
Il emporte avec lui le sable qu'il soulève,
Et fait fuir éperdus loups, brebis et pasteurs.
120 INFERNO— CANTOIX
Gli occhi mi sciolse, e disse : or drizza '1 nerbo
Del viso su per quella schiuma antica
Per indi, ove quel fummo è più acerbo.
Corne le rane innanzi alla nimica
Biscia per 1' acqua si dileguan tutte,
Fin ch' alla terra ciascuna s' abbica ;
Vid' io più di mille anime distrutte
Fuggir cosi dinanzi ad un, ch' al passo
Passava Stige con le piante asciutte.
Dal volto rimovea quell' aer grasso,
Menando la sinistra innanzi spesso ;
E sol di quell' angoscia parea lasso.
Ben m' accorsi, ch' egli era del ciel messo
E volsimi al Maestro ; e quei fe' segno,
Ch' io stessi cheto, edinchinassi ad esso.
Ahi quanto mi parea pien di disdegno !
Giunse alla porta, e con una verghetta
L' aperse, che non v' ebbe alcuu ritegno.
0 cacciati del ciel, gente dispetta
Cominciè egli in su 1' orribil soglia,
Ond' esta oltracotanza in voi s' alletta?
Perche ricalcitrate a quella voglia,
A cui non puote '1 fin mai esser mozzo, -
E che più volte v' ha crescmta doglia?
Che giova nelle fata dar di cozzo?
Cerbero vostro, se ben vi ricorda,
Ne porta ancor pelato il mento, e '1 gozzo.
L'ENFER — CHANTIX 121
Il découvrit mes yeux et me dit : « Que ta vue
Plonge à présent là-bas, où plus sombre est la nue,
Sur ces flots du vieux lac écumant et profond ! »
Comme dans un étang, quand la couleuvre chasse,
Grenouilles de s'enfuir en tous sens, puis en masse
Se plongent dans la vase et s'entassent au fond ;

J'aperçus des milliers de ces âmes perdues


Qui devant un esprit s'enfuyaient éperdues.
Sur le Styx à pied sec il s'était avancé.
Il marchait ; d'une main protégeant sa figure,
De l'autre il écartait cette vapeur impure :
Seule importunité dont il parût lassé.
J'eus vite reconnu le messager céleste,
Et mon maître, vers qui je me tournais, d'un geste
M'invite à me courber sans prononcer un mot.
Ali ! quel noble dédain son visage reflète !
Il arrive à la porte ; avec une baguette
A peine il l'a touchée, elle cède aussitôt.
« Race d'esprits abjects, chassés du Ciel sublime, »
S'écria-t-il au seuil de cet horrible abîme,
« C'est une outrecuidance étrange dans vos coeurs !
Osez-vous regimber contre cette puissance
Toujours sûre du but qu'elle a marqué d'avance,
Et qui plus d'une fois augmenta vos douleurs?
A quoi sert vous heurter au Destin invincible?
Votre Cerbère osa cette lutte impossible :
Il s'y meurtrit la gueule et le cou ; songez-y ! »
8.
122. INFEUNO— CANTOIX
Poi si rivolse perla strada lorda,
E non fe' motto a noi, ma fe' semblante
D' uomo, cui altra cura stringa, e morda,
Che quella di colui, che gli è davante :
E noi movemmo i piedi inver la terra,
Sicuri appresso le parole santé.
Dentro Y' entrammo, senza alcuna guerra :
Ed io, ch' avea di riguardar disio
La condizion, che tal fortezza serra,
Corn' io fui dentro, F occhio intorno invio ,
E veggio ad ogni man grande campagna,
Piena di duolo, e di tormento rio.
Si corne ad Arli, ove '1 Rodano stagna,
Si com' a Pola presso del Quarnaro,
Ch' Italia chiude, e i suoi termini bagna,
Fanno isepolcri tutto '1 loco varo;
Cosî facevan quivi d' ogni parte,
Salvo che '1 modo v' era più amaro :
Chè tra gli avelli flamme erano sparte,
Per le quali éran si del tutlo accesi,
Che ferro più non chiede verun' arte.
Tutti gli lor coperchi eran sospesi,
E fuor n' uscivan si duri lamenti,
Che ben parean di miseri, e d' offesi.
Ed io : Maestro, quai son quelle genti,
Che seppellite dentro da quell' arche
Si fan sentir con gli sospir dolenti?
L ENFER — CHANTIX 123
Et par la voie immonde il retourne en silence,
Sans nous dire un seul mot, avec celte apparence
D'un homme tout en proie à son noble souci,

Qui va sans remarquer personne sur sa route.


Et nous , à cette voix hors de peine et de doute,
Nous dirigeons nos pas vers la cité de mort.
Nous entrâmes alors sans nulle résistance.
Je brûlais de savoir quel genre de souffrance
Subissaient les damnés qu'enfermait un tel fort.
Dans tous les sens ma vue avide se promène :
De tous côtés je vois comme une immense plaine
Couverte de douleurs et d'horribles tourments.
Comme on voit dans Pola, cette ville d'Istrie
Que le Quarnaro baigne aux confins d'Italie,
Ou dans Arle où le Rhône a des flots plus dormants,
Les sépulcres ôpars faire saillir la terre,
Ainsi de toutes parts dans ce champ de misère ;
Mais l'aspect en était plus affreux, plus amer.
Entre chaque sépulcre un tourbillon de flammes
S'élevait, embrasant ces tombeaux remplis d'âmes;
Dans la forge rougi moins brûlant est le fer.
Les couvercles levés de ces tombeaux coupables
En laissaient échapper des accents lamentables :
C'était bien là le cri d'infortunés martyrs.
Et moi je dis : Quelle est, maître, je t'en supplie,
Au fond de ces arceaux la race ensevelie
Qui se fait deviner à ces dolents soupirs? »
124 INFERNO— CANTOIX
Ed egli a me : Qui son gli eresiarche
Co' lor seguaci d' ogni setta, e molto
Più che non credi, son le tombe carche.
Simile qui con simile è sepolto :
E i monimenti son più e men caldi :.
E poi ch' alla man destra si fu volto,
Passammo tra i martiri, e glialti spaldi.
I ENFER — CHANTIX 125
Il répondit : « Ici sont les hérésiarques 3
Avec leurs partisans, tous et de toutes marques,
Et le nombre est bien grand de ces infortunés !

Chaque tombe renferme ensemble mêmes âmes,


Et doit brûler de plus ou moins ardentes flammes. »
Il dit, et tous les deux, à droite étant tournés,
Marchions entre le mur et les pauvres damnés.
NOTES DU CHANT IX
1 Thésée étant descendu aux Enfers fat condamné à rester
attaché sur une roche; mais Herculevint le délivrer.
2 Ce sens, quel est-il? Suivant l'explication plausible de
M. Bagioli,l'un des principauxcommentateurs du Dante, le poète
veut nous avertir qu'il ne faut pas regarder, même un instaut,
le vice, dont Méduse est l'image, sous peine de se perdre à
jamais.
3 « Quoique le poète nomme ici les hérésiarques, il ne veut
pas dire les sectaires, les fondateurs de religion ou les schisma-
tiques qui ont divisé ou troublé le monde par leur imposture,
puisquece n'est qu'au XXVIIIechant qu'il les classe : il veut indi-
quer seulement les incrédules, esprits forts, athées, matérialistes,
épicuriens,hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher
que l'erreur et non la mauvaisefoi. »
(RIVAROL.)
ARGUMENT DU CHANT X

Au milieu des tombeaux brûlants où sont plongés les partisans


d'Épicure, un fantôme s'est dressé : c'est l'ombre de Farinata
Cberti, ce héros qui, à la léte des Gibelins, gagna la fameuse
bataille de Mont-Aperti.Près de lui se soulève en même temps
l'ombre de Cavalcanii,père de Guido,l'ami du Dante, qui cherche
en vain son fils à côté du poète, et, le croyant mort, retombe désolé
dans son sépulcre. L'autre fantôme, tout entier à l'amour de la
patrie, au souvenir des luttes auxquelles il a été mêlé et aux-
quellesDante sera mêlé à son tour, prédit au poète ses malheurset
son exil.
CANTO DECIMO

Ora sen' va per uno segreto calle,


Tra '1 muro délia terra, e gli ruartiri,
Lo mio Maestro, ed io dopo le spalle.
0 virtù somma, che per gli empi giri
Mi volvi, cominciai, com' a te piace,
Parlami, e soddisfammi a' miei desiri.
La gente, che per li sepolcri giace,
Potrebbesi veder? già son levati
Tutti i coperclii, e nessun guardia face.
Ed egli a me : Tutti saran serrati,
Quando di Josaffà qui torneranno,
Coi corpi, che lassù liaimo lasciati.
Suo cimitero da questa parte hanno
Con Epicuro tutti i suoi seguaci,
Che 1' anima col corpo morta fanno.
Perô alla dimanda, che mi faci,
Quinc' entro soddisfatto sarai tosto,
Ed al disio ancor, che tu mi taci.
CHANT DIXIÈME

Par un étroit sentier où le pied s'embarrasse,


Mon maître s'avançait et je suivais sa trace,
Marchant le long du mur à côté des martyrs.
— « 0 vertu souveraine, ô maître, » m'écriai-je,
« Qui m'entraînes ainsi dans l'Enfer sacrilège,
Réponds, et, si tu peux, contente mes désirs !
Ne"puis-je en ces tombeaux voir ceux qui les habitent?
Les couvercles levés à regarder m'invitent,
Et personne, je crois, ne fait la garde autour? »
— « Ces tombes, » me dit-il, « seront toutes fermées,
Lorsque dans Josaphat les âmes ranimées
Auront repris leurs corps au terrestre séjour.
Par ici sont couchés dans même sépulture
Épicure et tous ceux qui, suivant Épicure,
Disent qu'avec le corps l'âme aussi doit mourir.
A ton désir ici tu pourras satisfaire,
Comme au voeu plus secret que tu voudrais me taire
Et qu'au fond de ton coeur je sais bien découvrir» »
9
130 INFERNO— CANTOX
Ed io : Buon duca, non tegno nascosto
A te mio cuor, se non per dicer poco ;
E tu m' hai non pur ora a ciô disposto. .
0 Tosco, che per la città del foco
Vivo ten vai cosï parlando onesto,
Piacciati di restare in questo loco.
La tua loquela ti fa manifesto
Di quella nobil patria natio,
Alla quai forse fui troppe molesto,
Subitamente questo suono uscio
D' una dell' arche : perô m' accostai.
Temendo, un poco più al duca mio.
Ed ei mi disse : Volgiti, che fai?
Vedi là Farinata, che s' è drilto :
- Dalla cintola in su tutto '1 vedrai.

F avea già '1 mio viso nel suo fltto :


Ed ei s' ergea col petto e cou la fronte,
Corne avesse lo 'nferno in gran dispitto :
E 1' animose man del duca, e pronte
Mi pinser tra le sepolture a lui,
Dicendo : Le parole tue sien conte.
Tosto ch' al piè délia sua tomba fui,
Guardommi un poco ; e poi, quasi sdegnosn
Mi dimandô : CM fur gli maggior tui?

Io, ch' era d' ubbidir, disideroso,


Non gliel celai, ma tutto gliele apersi:
Ond' ei Ievô le ciglia un poco in soso :
L ENFER — CHANTX 131
— « Si je n'ai pas ouvert, maître, le coeur qui t'aime,
C'est pour être plus bref en paroles; toi-même,
Tout à l'heure, à parler tu ne m'engageais pas. »
— « 0 Toscan qui, vivant, dans la cité funeste
T'avances en tenant ce langage modeste,
Un instant dans ce lieu daigne arrêter tes pas !
Ton langage te fait clairement reconnaître,
C'est mon noble pays qui doit t'avoir vu naître,
Cette patrie à qui j'ai dû sembler pesant. »
Ainsi retentissait au fond des catacombes
Une voix qui sortait de l'une de ces tombes :
Je me serrai plus près de mon maître en tremblant.
— -<Contre moi, » me dit-il, « quelle terreur te presse'
Vois, c'est Farinata, son ombre qui se dresse
De la ceinture au front, dans toute sa hauteur. »
Sur cette ombre déjà ma vue était fixée.
De la tète et des reins elle s'était haussée,
Et semblait dédaigner l'Enfer et sa douleur.
A travers les tombeaux, d'une main confiante,
Mon guide me poussa vers l'ombre impatiente :
«Va, dit-il, que tes mots soient comptés, si tu peux. »
A peine j'arrivais au pied du sarcophage,
Abaissant un instant ses yeux sur mon visage :
— « Tes aïeux, quels sont-ils? » fit l'esprit dédaigneux.

Empressé d'obéir et de le satisfaire,


Je répondis sans rien déguiser, ni rien taire.
Il me parut lever des yeux plus courroucés :
132 INFEKNO— CANTOX
Poi disse : Fieramente furo avversi
A me, ed a miei primi, ed a mia parte;
Si che per duo fiate gli dispersi.
S' ei fur cacciati, ei tornar d'ogni parte,
Risposi lui, 1' una e F altra fiata:
Ma i vostri non appreser ben quell' arte.
Allor surse alla vista scoperchiata
Un' ombra lungo questa inflno al mento :
Credo, che s' era inginocchion levata.
D'intorno mi guardô, corne talento
Avesse di veder s' altri era meco :
Ma, poi che '1 sospicciar fu tutto spento,
Piangendo disse : Se per questo cieco
Carcere vai per altezza d' ingegno,
Mio figlio ov' è, e perché non è teco ?
Ed io a lui : Dame stesso non vegno :
Colui ch' attende là, per qui me mena,
Forse cui Guido vostro ebhe a disdegno.
Le sue parole, e '1 modo délia pena
M' aveyan di costui già letto il nome ;
Perô fu la risposta cosi piena.
Di subito drizzato gridè : Corne
Dicesti ; egli ebbe? non viv' egli ancora?
Non fiere gli occhi suoi lo dolce lome?

Quando s'accorse d' alcuna dimora,


Ch' io faceva dinanzi alla risposta,
Supin ricadde, e più non parve fuora.
L ENFER — CHANTX 133
— « Ta race fut, » dit-il, « au sein de ma patrie,
De moi-môme et des miens l'implacable ennemie ;
Mais aussi par deux fois ce bras les a chassés '. »
— « S'ils ont été chassés, les hommes de ma race,
Par deux fois, » répondis-je, « ils sont rentres en masse :
Les vôtres ont appris cet art moins bien que nous. »
Un autre esprit sortant de cette sépulture
Parut; on ne voyait de lui que sa figure;
Je crois bien qu'il s'était levé sur ses genoux.
Autour de moi ses yeux avec inquiétude
Cherchaient quelqu'un, et quand il eut la certitude
Que celui qu'il aimait n'était pas près de moi,
Il me dit en pleurant : « Si c'est par ton génie
Que tu viens aux cachots d'éternelle agonie,
Mon fils, où donc est-il? pourquoi pas avec toi? »
— « Je ne viens pas ici par moi-même, » lui dis-je,
« Celui qui m'attend là me mène et me dirige.
Pour lui votre Guido, je crois, eut peu d'amour* 2. »
Ses paroles autant que son genre de peine
M'avaient fait deviner le nom de l'ombre humaine,
Et j'avais répondu sans effort ni détour.
— « Comment! » cria l'esprit, se dressant dans sa bière.
« N'as-tu pas dit : il eut? Est-il mort? La lumière
N'éclaire-t-elle plus les regards de mon fils? »
Et comme ma réponse à venir était lente,
L'ombre accablée au fond de sa prison brûlante
Tombait à la renverse, et plus ne la revis.
134 INFERNO— CANTOX
Ma quell' altro magnanimo, a cui posta
Restato m' era, non mutô aspetto,
Ne mosse collo, ne piegô sua costa :
E se, continuando al primo detto,
Eglihan quell' arte, disse, maie appresa,
Ciô mi tormenta più, che questo letto.
Manon cinquanta volte fia raccesa
La faccia délia donna che qui regge,
Che tu saprai quanto quell' arte pesa.
E se tu mai nel dolce mondo regge,
Dimmi, perché quel popolo è si empio
Incontr' a' miei ciascuna sua legge?
Ond' io a lui : Lo strazio, e '1 grande scempio,
Che fece 1' Arbia colorata in rosso,
Taie orazion fa far nel nostro tempio.
Poi ch' ebbe sospirando il capo scosso :
A ciô non fa' io sol, disse, ne certo
Senza cagion sarei con gli altri mosso:
Ma fu' io sol cola, dove sofferto
Fu per ciascun di torre via Fiorenza,
Colui, che la difesi a viso aperto.
Deh se riposi mai vostra semenza,
Prega' io lui, solvetemi quel nodo,
Che qui ha inviluppala mia sentenza.
E' par che voi veggiate, se ben odo,
Dinanzi quel che '1 tempo seco adduce,
E nel présente tenete altro modo.
L ENFER — CHANTX 135
Mais cet autre héros de la tombe infernale
Et près de qui j'étais resté dans l'intervalle,
Il n'avait pas plié ni le cou ni le flanc :
— « Si, » dit-il, relevant ma dernière parole,
« Les miens ont mal appris cet art à votre école,
Tu me fais plus de mal que ce lit tout brûlant.
Mais avant que la reine Hécate, la fatale,
Ait pu cinquante fois rallumer son front pâle,
De cet art malaisé tu connaîtras le prix.
Et dis-moi, qu'en retour tu vives au doux monde!
D'où vient que contre moi la haine est si profonde,
Le peuple si cruel à tous les miens proscrits? »
Je répondis : « Le sang qu'a versé votre rage,
Les flots de l'Arbia rouges de ce carnage
Font maudire vous mort et les vôtres absents.

Alors en soupirant l'ombre pencha la tête :


— « Je n'étais pas le seul à cette horrible fête, »
Dit-il, « et n'y fus pas sans des motifs puissants.
Mais je me montrais seul dans la même occurrence,
Quand, chacun proposant de détruire Florence,
Moi je la défendis, visage découvert. »
— « Dieu, » dis-je, « donne un jour la paix à votre racei
Défaites, je vous prie, un noeud qui m'embarrasse,
Un doute dont je sens que j'ai l'esprit couvert.

Il paraît, si j'ai bien entendu, que d'avance


Vous pouvez pénétrer du temps la chaîne immense,
Tandis que le présent reste voilé pour vous? »
136 INFEKNO— CAHTOX
Noi veggiam, corne quei ch' ha mala lace,
Le cose. disse, che ne son lontano;
Cotanto ancor ne splende '1 sommo Duce :

Quando s' appressano, o son. tutto è vano


Nostro 'ntelletto, e s' altri nol ci apporta,
Nulla sapem di vostro stato umano.
Perô comprender puoi, che tutta morta
Fia nostra conoscenza da quel punto,
Che del futuro fla chiusa la porta.

Allor, corne di colpa compunto,


Dissi : Or direte dunque a quel caduto,
Che '1 suo nato è co' vivi ancor congiunto
E s'io fui dianzi alla risposta muto,
Fat' ei saper, che '1 fei, perche pensava
Già nell' error, che m' avete soluto.
E già'l Maestro mio mi richiamaTa :
Perch' io pregai lo spirito più avaccio.
Che mi dicesse, chi con lui sistava.
Dissemi : Qui con più mille giaccio :
Qua enlro è lo secondo Federico,
E '1 Cardinale, e degli altri mi taccio :
Indis'ascose : ed io inver 1' antico
Poeta volsi i passi, ripensando
A quel parlar, che mi parea nemico.

Egli si mosse : e poi, cosi andando,


Mi disse : Perché se'tu si smarrito?
Ed io gli soddisfeci al suo dimando.
LENFER — CHANTX 137
— « Semblables au presbyte à la vue incertaine,
Nous distinguons, » dit-il, « toute chose lointaine;
C'est un dernier rayon que Dieu jette sur nous.
Quand un événement s'approche ou qu'il existe,
Vaine est cette clarté ; si nul ne nous assiste,
Nous ne savons plus rien de votre humanité.
Par ainsi ces lueurs à jamais seront mortes,
Lorsque de l'avenir Dieu fermera les portes
Et fixera le monde en son éternité 3. »
Lors je sentis ma faute et dis : « Faites connaître
A.celui que j'ai vu si vite disparaître,
Que son fils est encore aux vivants réuni.
Si je restai muet au moment de répondre,
Dites lui que déjà je me sentais confondre
Sous ce doute qu'enfin vous avez éclairci. »
Comme je m'entendais rappeler par mon guide,
Près de Farinata j'insistai, plus avide,
Pour savoir quels étaient ses autres compagnons.
« Je suis couché, » dit-il, « parmi des milliers d'âmes :
Le second Frédéric 4 gît ici dans ces flammes,
Et là, le cardinal 3. Je tais les autres noms. »
Il disparut, et moi, vers l'antique poète
Je revins, repassant dans mon âme inquiète
Cet oracle ennemi que j'avais entendu.

"Virgile s'était mis en marche, et dans la route :


« Qu'est-ce donc qui si fort te trouble et te déroute? »
A cette question lorsque j'eus répondu :
9.
138 INFERNO— CANTOX
La mente tua conservi quel en' udito
Hai contra te, mi commando quel saggiô,
Ed ora attendi qui; e drizzô'l dito.

Quando sarai dinanzi al doce raggio


Di quella, il qui bell' occhio tulto vede,
Da lei saprai di tua vita il vïaggio.

Appresso volse a man sinistra il piede;


Lasciammo '1 muro, e gimmo inver lo mezzo,
Per un sentier, ch' ad una valle flede,
Che 'n fin lassù facea spiacer suo lezzo.
L ENFER — CHANTX 139
' Prends soin de retenir cet hostile présage
Et dans ton souvenir grave-le, » dit le sage;
« Mais pour l'heure marchons; » et puis, le doigt levé,
« Quand tu seras devant le doux regard de celle
Dont le bel oeil voit tout 6, tu connaîtras par elle
De tes jours tout entiers l'oracle inachevé. »
Nous laissâmes alors le mur à notre droite,
Vers le centre marchant par une pente étroite.
Un nouveau cercle ouvert tout à l'extrémité
Exhalait jusqu'à nous un miasme empesté.
NOTES DU CHANT X

1 La famille de Dante était guelfe : lui-même l'était peut-être


encore à l'époque où il est censé descendre en Enfer, c'est-à-dire
en 1300.Mais il ne l'était plus quand il écrivait son poëme, et sa
préférence se trahit assez dans la noble et superbe attitude qu'il
prête au héros florentin.
2 Guido, l'ami du Dante, quoique à la fois poète et philosophe,
s'adonna plus à la philosophie qu'à la poésie.
3 Idées Ihéologiques que l'on trouve dans saint Augustin et
plusieurs des pères de l'Église.
4 L'empereur Frédéric II, épicurien, souvent en guerre avec
les papes, excommuniépar GrégoireIX.
5 Otlaviano degli Ubaldini de Florence, cardinal et pourtant
du parti des empereurs. C'est lui qui disait que s'il avait une
âme, il l'avait perdue pour les Gibelins; pour un cardinal le mot
est d'un assezbon matérialisme, et l'on ne s'étonne pas que Danle
ait donné à ce personnage une place parmi les incrédules.
6 Béatrix.
ARGUMENT DU CHANT XI

Les deux poètes arrivent au bord du septième cercle. Les exha-


laisons fétides qui sortent de l'abîme les forcent de ralentir leur
marche. Virgile profite de ce temps d'arrêt pour faire à Dante la
topographie des lieux qu'ils ont encore à parcourir. Ils vont
descendre dans trois cercles pareils à ceux qu'ils ont traversés :
dans le premier (le septième de tout l'Enfer), sont les violents .
mais comme il y a trois sortes de violence, selon qu'elle s'exerce
contre Dieu, contre le prochain ou contre soi-même, le premier
cercle est divisé en trois degrés. Dans le second cercle sont les
fourbes; dans le dernier, les doubles fourbes, les traîtres. Dante
hasarde quelques questions : Pourquoi les voluptueux, les furieux,
les gloutons, les intempérants de toutes sortes ne sont-ils pas dans
la cité de feu? Comment Virgile a-t-il pu dire que l'usure est une
violence contre Dieu? — Virgile,répond à tout, appuyante la fois
ses raisonnements sur la philosophie d'Aristole et sur les saintes
Écritures.
CANTO UNODECIMO

In su 1' estremità cT un alta ripa,


Che facevan gran piètre rotte in cerchio,
Venimmo sopra più crudele stipa :
E quivi per 1' orribile soperchio
Del puzzo, che '1 profonde* abisso gitta,
Ci raccostammo dietro ad un coperchio
D' un grand' avello, oV io vidi una scrilla,
Che diceva : Anastagio Papa guardo,
Lo quai trasse Fotin délia via dritta.
Lo nostro scender conviene esser tardo,
Si che s' ausi un poco prima il senso
Al tristo fiato, e poi non fia riguardo.
Cosï '1 Maestro: ed io, Alcun compense
Dissi lui, trova, chè '1 tempo non passi
Perduto: ed egli : Vedi, ch' a cio penso.

Figliuol mio, dentro da cotesti sassi,


Cominciô poi a dir, son tre cerchietti
Di grado in grado, corne quei, che lassi.
CHANT ONZIEME

Tout à l'extrémité d'une rive escarpée


Que formait une roche en cercle découpée,
Nous vînmes au-dessous d'un abîme nouveau, '

Et, pour nous garantir du souffle délétère


Qui montait jusqu'à nous de ce profond cratère,
Nous cherchâmes abri derrière un grand tombeau.
Sur son couvercle ouvert on lisait cette phrase :
': Je porte dans mes flancs le pontife Anâstase *,
Que le diacre Photin entraîna dans l'erreur. »
— « Descendons lentement cette pente inégale,
Pour nous accoutumer aux vapeurs qu'elle exhale,
Et-nous pourrons après avancer sans horreur. »
Ainsi parla le maître, et moi : « Par ta parole,
Fais que le temps au moins sans profit ne s'envole. »
— « Oui, » reprit-il, « tu vois que j'y pense, mon fils !

Puis, après une pause : « En ces rocheux abîmes


Sont trois cercles, pareils aux autres que nous vîmes,
Étages l'un sur l'autre et toujours plus petits.
144 INFEKNO— CANTOXI
Tutti son pien di spirti maladetti :
Ma perché poi ti basti pur la vista,
Intendi corne, e perché son costretti.
D' ogni malizia, ch' odio in cielo acquista,
Ingiuria è il fine, e ogni fin cotale -
0 con forza, o con frode altrui contrista.
Ma perché frode è dell' uom proprio maie,
Più spiace a Dio ; e perô stan dï sutto
Glifrodolenti, e più dolor gli assale.
De' violenti il primo cerchio é tutto ;
Ma perché si fa forza a tre persone,
In tre gironi è distinto, e costrutto.
A Dio, a se, al prossimo si puone
Far forza, dico in loro, et in lor cose,
Corn' udirai con aperta ragione.
Morte per forza, e ferute dogliose
Nel prossimo si danno ; e nel suo avère
Ruine, incendi, e ollette dannose :
Onde omicidi, e ciascun, chemal flere,
Guastatori, e predon tutti tonnent a
Lo giron primo per diverse schiere.
Puote uomo avère in se man violenta,
E ne' suoi béni ; e perô nel secondo
Giron convien che senza pro si penta,

Qualunque priva se del vostro mondo,


Biscazza, e fonde la sua facultade:
E piangelà dove esser deegiocondo.
L ENFER — CHANT XI 145
Tous sont chargés d'esprits que le Ciel dut maudire.
Pour qu'un simple coup d'oeil puisse après te suffire,
Apprends quel est le crime, et quel le châtiment!
Des péchés que poursuit la colère céleste
L'injustice est le terme, et, ce terme funeste,
On l'atteint par la fourbe ou bien violemment.
La fourbe, vice propre à l'humaine nature,
Fait plus horreur à Dieu : les hommes d'imposture
i Gisent donc tout en bas et sont plus torturés.

Ce premier cercle entier est pour les violences ;


Mais comme dans ce crime il est des différences,
Ainsi que le péché, le cercle a trois degrés.
On agit en effet contre l'Être suprême
Ou contre le prochain ou bien contre soi-même,
Frappant personne et biens, comme tu vas le voir.
On donne à son prochain d'une main violente
Le coup de mort, souvent la blessure plus lente.
Feu, rapt, exactions, attaquent son avoir.
Or, ceux qui se sont teints de sang, les homicides,
Les hommes de ravage et les brigands avides,
Souffrent séparément dans le premier degré.
L'homme peut, sur soi-même usant de violence,
Sur son corps ou ses biens exercer sa démence :
C'est au second degré que gît désespéré

Quiconque s'est privé d'une vie importune,


Ou bien aux quatre vents a jeté sa fortune
Et pleuré dans le monde au lieu d'y vivre heureux.
146 IHFEHNO — CANTOXI
Puôssi far forza nella Deitade,
Col cuor negando, e bestemmiando quellr,
E spregiando natura, e sua boutade :
E pero lo minor giron suggella
Del segno suo e Soddoma, e Caorsa,
E ehi, spregiando Dio, col cuor favella.
Lafrode, ond' ogni coscïenza è morsa,
Puo 1' uomo usare in colui, cbe in lui flda.
Ed in quei, che fidanza non imborsa.

Questo modo di rétro par ch' uccida


Pur lo vincol d' amor, che fa Natura,
Onde nel cerchio secondo s' annida.

Ipocrisia, lusinghe, e clii affattura,
Falsità, ladroneccio, e simonia,
Ruffian, baratti, e simile lordura.
Per 1' altro modo quell' amor s' obblia,
Che fa Natura, e quel, ch' è poi aggiunto,
Di che la fede spécial si cria :
Onde nel cerchio minore, ov' è 1 punto
Dell' universo, in su che Dite siede,
Qualunque trade in elerno è consunto.
Ed io : Maestro, assai chiaro procède
La tua ragione, assai ben distingue
Questo baratro, e '1 popolche'l possiede.
Ma dimmi : quei délia palude pingue,
Che mena 1 vente, e che batte la pioggia,
E che s'incontran con si aspre lingue,
LENFER — CHANTXI 147
L'homme fait -violence à Dieu quand en soi-même
II l'ose renier ou tout haut le blasphème,
Qu'il blesse la nature et ses dons généreux.
Donc le plus bas degré renferme en son orbite
L'usurier de Cahors avec le sodomite.
Et tous les coeurs par qui Dieu fut injurié.
Pour la fourbe, remords de toute conscience,
Tantôt elle trahit la sainte confiance,
Tantôt elle surprend qui ne s'est pas fié.
Elle ne brise alors, moins coupable imposture,
Que ce lien d'amour forgé par la nature.
Or donc le second cercle enferme en son giron

L'hypocrisie infâme avec la flatterie,


Simonie et larcin, faux et sorcellerie,
Escrocs, entremetteurs, et semblable limon.
Mais la première fourbe attaque plus impure,
Outre ce noeud d'amour qu'a forgé la nature,
Cet autre qui s'y joint plus doux et plus sacré.
Aussi c'est tout au fond de l'enceinte profonde,
Dernier cercle où Dite siège au centre du monde,
C'est là que gît le traître à jamais torturé!
— « Tes explications sont précises, ô maître, » .
Dis-je alors ; « tu m'as fait on ne peut mieux connaître
Les cercles de ce gouffre avec ses habitants.

Mais, dis-moi, ceux qui sont dans le grand lac de boue,


Ceux qu'abîme la pluie ou dont le vent se joue,
Qui se heurtent avec des accents insultants,
148 INFERNO— CANTOXI
Perché non dentro délia Città roggia
Son ei puniti, se Dio gli lia in ira?
E se non gli ha, perché sono a tal foggia?
Ed egli a me : Perché tanto délira,
Disse, lo 'ngegno tuo da quel ch' ei suole ;
Ovver la mente dove altrove mira?
Non ti rimembra di quelle parole,
Conle quai la tua Etica pertratta
Le tre disposizion, che '1 Ciel non "vuole :

Incontinenza, malizia, e.la matta


Bestialitade? e come incontinenza
Men dio offende, e men biasimo accatta?
Se tu riguardiben questa sentenza,
E rechiti alla mente chi son quelli,
Che su di fuor sostengon penitenza,
Tu vedrai ben, perche da questi felli
Sien dipartiti ; e perche men crucciata
La divina giustizia gli martelli.
0 Sol, che sani ogni vista turbata,
Tu mi contenti à, quando tu solvi,
Che non men, che saver, dubbiar m' aggrata.
Ancora un poco 'ndietro ti rivolvi,
Diss' io, là dove di', ch' usura offende
La divina bonlade, e '1 groppo svolvi.

Filosofla, mi disse, a chi 1' attende,


Nota, non pure in una sola parte,
Come Natura lo suo corso prende
L ENFER — CHANTXI 149
Pourquoi, s'ils ont de Dieu soulevé la justice,
. Dans la cité du feu n'ont-ils pas leur supplice?
Sinon, ces malheureux, pourquoi sont-ils frappés? »
Et lui me répondit : « Vraiment, c'est chose rare
Que ton esprit délire à ce point et s'égare :
A moins que tes pensers ailleurs soient occupés.
Ne te souvient-il plus déjà de ce passage
Du traité de l'Éthique où disserte le sage.
Des trois mauvais penchants que réprouve le Ciel :

Malice, incontinence et fureur bestiale,


Et que l'incontinence est toujours moins fatale,
Moins maudite de Dieu, quoique péché mortel?
Si tu veux bien peser de près cette sentence
Et te rappeler ceux qui font leur pénitence
Hors d'ici dans les lieux que nous avons passés,
Tu comprendras pourquoi de la race perfide
Dieu les a séparés, justice moins rigide
Qui du marteau pourtant frappe ces insensés. »
— « 0 soleil qui toujours as brillé sur ma route,
Tu m'éclaires si bien, quand tu lèves un doute,
Que j'aime presque autant douter que de savoir !
Une pensée encore est demeurée obscure :
C'est à Dieu, disais-tu, que s'attaque l'usure,
Explique cette énigme où je ne saurais voir. »
— « De la philosophie, à qui bien l'étudié,
Il ressort, » me dit-il, « et dans mainte partie,
Que la mère Nature est émanée un jour
150 INFERNO— CANTOXI
I>al divino 'ntelletto, e da sua arie :
E se tu ben-la tua Fisica note,
Tu troverai non dopo moite carte,
Che 1' arte vostra quella, quanto puote,
Segue, com '1 maestro fa il discente,
Si che vostr' arte a Dio quasi è nipote.
Da queste due, se tu ti rechi a mente
Lo Genesi dal principio, conviene
Prender sua vita, ed avanzar la gente.
E perche 1' usurière altra via tiene,
Per se natura, e per la sua seguace.
Dispregia, poichè in altro pon la spene.
Ma seguimi oramai, che '1 gir mi piace :
Che i Pesci guizzan su per Y orizzonta,
E '1 Carro tutto sovra '1 Coro giace,
E '1 balzo via là oltre si dismonla.
L ENFER — CHANTXI 151
De l'intellect divin et de son art unique ;
Et si tu veux jeter les yeux sur ta Physique 2,
Dès les premiers feuillets tu verras qu'à son tour
La Nature est le sein d'où l'Art mortel dut naître,
Qu'il la suit comme fait un élève son maître,
Si bien que l'Art humain est petit-fils de Dieu.
A ce double foyer de l'Art, de la Nature,
Comme ta l'as pu voir dans la sainte Écriture,
L'homme doit se nourrir en amassant un peu.
Par un autre chemin l'usurier marche et gagne;
Dédaignant la Nature et l'Art qui l'accompagne,
Sur d'autres fondements son espoir est placé.
Mais suis-moi, nous pouvons marcher en confiance :
Le signe des Poissons à l'horizon s'avance 3;
Le Chariot sur Corus est couché renversé,

Et, plus loin, le rocher semble comme abaissé. >


NOTES DU CHANT XI
1 Ce fui l'empereur Anastase, non le pape du même nom
et son contemporain,qui adopta l'hérésie du diacre Photin. Les
commentateursont relevé cette erreur historiqueet supposentque
Dantea été trompépar la chroniquedu frère Mania de Pologne.
2 La Physique d'Aristote.
8 Le poète est entré en Enfer le Vendredi-Saint 1300.II y est
entré le soir (voir chant n, p. 19).Maintenantil annoncel'aurore.
Le soleilétait alorsdans le Bélier, signequi suit celui desPoissons.
Les Poissons, se levant à l'horizon, annonçaient doncle lever du
soleil: et le Chariotou la Grande-Oursese renversait sur Je Corus,
c'est-à-dire se plaçait au nord-ouest, où soufflece vent.
ARGUMENT DU CHANT XII

Entrée dans le premier des trois degrés qui divisent le septième


cercle; le Minotaure qui en garde les abords est écarté par Virgile.
Là, les âmes de ceux qui furent violents contre le prochain sont
plongées dans une fosse remplie de sang bouillant. Au bord courent
les Centaures tout armés, et percent de leurs flèches celles qui
tentent d'en sortir. L'un d'eux accompagne les deux poètes le long
des rives, leur nommant çà et là les coupablesdamnés, brigands,
assassins et tyrans, et leur fait passer à gué la fosse sanglante.

10
CANTO DECIMOSECONDO

Eralo loco, ove a scender la riva


Venimmo, alpestro e per quel ch' iv' er' anco,
Tal, ch' ogni vista ne sarebbe schiva.
Quai' è quella ruina, che nel flanco
Di qua da Trente 1' Adice percosse,
0. per tremuoto, o per sostegno manco ;
Che da cima del monte, onde si mosse,
Al piano è si la roccia discoscesa,
Ch' alcuna via darebhe a chi su fosse ;
Cotai di quel burralo era la scesa :
E 'n su la punta délia rotta lacca
L' infamia di Creti era distesa,
Che fu concetta nella falsa vacca :
E quando vide noi, se stessa morse,
Si corne quei, cui l'ira dentro fiacca.

Lo Savio mio in ver lui gridô : Forse,


ïu credi, che qui sia '1 Duca d' Atene,
Che su nel mondo la morte ti porse?
CHANT DOUZIÈME

La descente du roc à peine praticable


Nous offrait un obstacle encor plus redoutable,
Tel qu'on ne peut le voir sans épouvantement.
Comme cette ruine, incroyable prodige,
Qui soudain près de Trente au flanc frappa l'Adige,
S'effondrant d'elle-même ou par un tremblement;
De la cime du mont cette roche écroulée
Descend tout escarpée au fond de la vallée,
Et le pâtre au sommet hésite suspendu ;
Ainsi le précipice où nous devions descendre;
Et, sur le roc béant, comme pour le défendre,
Le fléau des Cretois * se tenait étgndu.
Ce monstre que conçut une fausse génisse,
En nous voyant venir au bord du précipice,
Comme un homme étouffant dans sa rage, il se mord.
Mon sage lui cria de loin : « Tu crois peut-être
Que tu vois devant toi ton vainqueur apparaître,
Le monarque athénien qui t'a donné la mort?
156 INFBRNO— CANTOXII
Partîti, bestia, che questi non viene
Ammaestrato dalla tua sorella,
Ma viensi per veder le vostre pêne.

Quai è quel toro, che si slaccia in quella


Ch' ha ricevuto già '1 colpo morlale,
Che gir non sa, ma qua e là saltella ;
Vid' io lo Minotauro far cotale.
E quegli accorto gridô ; corri al varco :
Mentre che' è 'a furia, ô huon, che tu ti cal
Cosï preudemmo via giù per lo scarco,
Di quelle piètre che spesso movicnsi,
Sotto i miei piedi per lo nuovo carco.
Io già pensando : e quei disse : Tu pensi
Forse a questa rovina, ch' è guardala
Da quell' ira bestial, ch' io ora spensi.
Or vo' che sappi, che 1' altra flata,
Ch' io discesi quaggiù nel basso 'nferno,
Questa roccia non era ancor cascata.
Ma certo poco pria (se ben discerno)
Che venisse Colui, che la gran preda
Levô a Dite del cerchio superno,
Da tutte parti 1' alta valle feda
Tremô si, ch' io pensai, che 1' universo
Sentisse amor, per lo quale è, chi creda
Più voile '1 Mondo in Caos converso :
Ed in quel punto questa vecchia roccia
Qui, e altrove tal fece ri verso.
L ENFER — CHANTXII 157
Fuis, monstre ! À ce mortel que dans ces lieux je guide,
Ta soeur ne donna point de leçon homicide.
Il vient ici pour "voir vos justes châtiments. »

Comme un taureau blessé fléchit, tète abattue,


Du côté qu'a frappé la hache qui le tue,
Et bondit convulsif à ses derniers moments;
Tel je vis chanceler l'horrible Minotaure.
Et Virgile aussitôt : « La fureur le dévore,
Profitons-en, cours vite à l'entrée, et descends. »
Nous avançâmes donc par l'affreuse carrière ;
Sans cesse sous mes pieds s'ébranlait quelque pierre,
Quelque amas de cailloux sous mon poids s'affaissants.
Je marchais tout rêveur, et lui : « Je te devine, »
Dit-il, « tu réfléchis encore à la ruine
Que garde ce démon à ma voix muselé.
Or, il te faut savoir que, du temps où mon ombre
Pour la première fois dans l'Enfer le plus sombre
Descendit, ce rocher n'était pas écroulé.
Peu de temps seulement, si j'ai bonne mémoire,
Avant que le Sauveur resplendissant de gloire
Ne vînt ravir du Limbe une proie à Dite,
De toutes parts trembla cette vallée immonde,
Et si profondément, que je crus bien le monde
En proie au mal d'amour, qui fait qu'on a douté
Si dans le noir chaos plusieurs fois il ne rentre.
C'est dans ce moment-là que, s'écroulant sur l'antre,
Tomba ce vieux rocher que tu vois aujourd'hui.
10.
158 INFERNO— CANTOXII
Ma fîcca gli occlii a valle; chè s' approccia
La riviera del sangue, in la quai bolle
Quai che per violenza in altrui noccia.
. 0 cieca cupidigia, o ira folle,
Che si ci sproni nella vita corta.
E nell' eterna poi si mal c' immolle !
I' vidi un' ampia fossa in arco torta,
Corne quella, che tutto il piano abbraccia,
Secondo ch' avea detto la mia scorta :
E tra '1 pie délia ripa ed essa, in traccia
Correan Centauri armati di saette,
Corne solean nel mondo andare a caccia.
Vedendoci calar ciascun ristette,
E délia schiera tre si dipartiro
Con archi, ed asticciuole prima elette.
E 1! un gridô da lungi : A quai martiro
Venite voi, che scendete la costa?
Ditel costinci, se non, 1' arco tiro.
Lo mio Maestro disse : La risposta
Farem noi a Chiron costà di presse»:
Mal fu la voglia tua sempre si tosta.
Poi mi tentô, e disse : Quegli è Nesso,
Che mon per la bella Dejanira,
E fe' di se la vendetta egli stesso.
E quel di mezzo, ch' al petto si mira,
È il gran Chirone, il quai nudri Achille :
Quell' altr' è Folo ; che fù si pien d'ira.
L'ENFER — CHANTXII 159
Mais plonge maintenant tes yeux dedans le gouffre !
Vois ce fleuve de sang dans lequel bout et souffre
Tout mortel violent qui fit souffrir, autrui.

Oh, folle passion ! oh ! l'aveugle colère


Qui nous subjugue ainsi dans la vie éphémère,
Et pour jamais nous trempe en ce gouffre maudit! »

J'aperçus une fosse énorme, en arc tendue,


Du gouffre tout entier enserrant l'étendue,
Et telle, en ses contours, que mon guide avait dit.

Au bord, au pied du roc, les Centaures agiles,


De leurs flèches armés, couraient en longues files,
Ainsi que sur la terre ils Chassaient dans les bois.
En nous voyant descendre, ensemble ils s'arrêtèrent;
Trois d'entre eux de la bande alors se détachèrent,
L'arc en main et le trait déjà hors du carquois.
L'un d'eux cria de loin : « Quelle fut votre faute?
Et pour quel châtiment descendez-vous la côté?
Dites, sans faire un pas, ou je tire à l'instant. »
—=« Je vois le grand Chiron, ici près, » dit mon maître.
« A lui dans un moment nous nous ferons connaître ;
Tu sais bien ce que t'a coûté ce coeur bouillant ! »
Et du coude il me pousse, et tout bas de me dire :
« C'est Nessus, qui ravit la belle Déjanire
Et de sa propre mort fut un cruel vengeur.
Et cet autre au milieu, qui le front penché rêve,
C'est Chiron, dont Achille autrefois fut l'élève;
Le troisième est Pholus, terrible en sa fureur.
160 INFBRNO— CANTOXII
Dintorno al fosso vanno a mille a mille,
Saeltando quale anima si svelle
Del sangue più, che sua colpa sortille.
Noi ci appressammo a quelle fiere snelle :
Chiron prese uno strale, e-con la cocca
Fece la barba indietro aile mascelle.

Quando s' ebbe scoperta la grau bocca,


Disse a' compagni: Siete voi accord,
Che quel di rétro muove cio cb' ei tocca?
Cosi non soglion fare i piè de' morti.
E '1 mio buon duca, che già gli era al petto,
Ove le due nature son consorti,

Rispose : Ben è vivo, e si soletto


Mostrarli mi convien la valle buia :
Nécessita '1 c' induce, e non diletto.
Tal si partî da cantare alléluia,
Che mi commise quest' umcio nuovo ;
Non è ladron, ne io anima Ma.
Ma per quella virtù, per eu' io muovo
Li passi miei per si selvaggia strada,
Danneun de' tuoi, a cui noi siamo a pruovo,
Che ne mostri, là dove si guada,
E che porti costui in su la grpppa,
Che non è spirto, che per 1' aer vada.
Chiron si volse in su la destra poppa,
E disse a Nesso : Torna, e si gli guida,
E fa cansar, s' altra chiera v' intoppa.
L ENFER.— CHANTXII 161
A l'entour de la fosse ils vont par mille et mille,
Transperçant de leurs traits tout pécheur indocile
Qui sort plus qu'il ne doit du sanglant réservoir. »
Lors mon guide avec moi de ces monstres s'approche.
Chiron prend une flèche en main, et, de la coche,
Il relève sa barbe au poil épais et noir.
Et découvrant avec lenteur sa large bouche :
«Compagnons, l'un des deux fait mouvoir ce qu'il louche, »
Dit-il, « le voyez-vous? Il marche le second. »
Or ce n'est pas ainsi qu'un pied d'ombre chemine, v
Mon guide qui touchait à peine à sa poitrine
Où l'homme, dans le monstre, au cheval se confond,

Répondit : « En effet, c'est qu'il est bien en vie.


C'est moi qui le dirige en la vallée impie;
Et la nécessité l'a conduit aux Enfers.

Quelqu'un sortit du choeur de la sainte milice


Pour venir me commettre à ce nouvel office;
Ni ce mortel ni moi ne sommes des pervers.

Mais, par ce pouvoir saint qui nous fit entreprendre


La route si terrible où tu nous vois descendre,
Donne-nous uu des tiens pour avec nous aller,

Qui nous montre l'endroit où le fleuve est guéable,


Ou tende à mon ami sa croupe secourable !
Ce n'est pas un esprit, pour dans les airs voler. »
Alors Chiron : « Eh bien, loi, conduis ce voyage !
Fais ranger qui voudrait leur barrer le passage ! »
Dit-il, en se tournant à droite vers Nessus.
162 INFERHO— CANTOXII
Noi ci movemmo con la scorla fida
Lungo la proda del bollor vermiglio,
Ove i bolliti facean alte strida :
I' vidi gante sotto infîno al ciglio ;
E '1 gran Centauro disse : Ei son tiranni,
Che dier nel sangue, e nell' aver di piglîo.

Quivi si piangon gli spietati danni :


Quiv' è Alessandro, e Dionisio fero,
Che fe' Cicilia aver dolorosi anni :
E quella fronle, ch' ha '1 pel cosî nero,
É Azzolino; e quell' altro, ch' è biondo,
È Obizzio da Esti, il quai per vero
Fa spento dal flgliastro su nel mondo,
A.lIormi volsi al Poêla, e quei disse :
Questi ti sia or primo, ed io secondo.
Poco più oltre '1 Centauro s' affisse
Sovr' una gente, ch 'nflno alla gola
Parea, che di quel bulicame uscisse.
Moslrocci un' ombra dall' un canto sola,
Dicendo : Colui fesse in grembo a Dio
Lo cuor, che 'n su '1 Tamigi ancor si cola.
Po'vidi genti, che di fuor del rio
Tenean la testa, e ancor tutto '1 casso :
E di costoro assai riconobb' io.
Cosi a più a più si facea basso
Quel sangue si, che copria pur li piedi :
E quivi fu del fosso il nostro passo.
L ENFER — CHANTXII 163
Confiés à ce guide, alors nous avançâmes,
En côtoyant les bords de ce fleuve où les âmes,
Écumant dans le sang, poussaient des cris aigus.
Plusieurs étaient plonges jusques à la paupière :
— «Ce sont,» nous dit Nessus,« les tyrans, coeur de pierre,
De sang et de rapine ils ont vécu toujours.
C'est ici que gémit le crime impitoyable :
Alexandre 2, et Denys le tyran intraitable
Et sous qui la Sicile a vu de sombres jours.
Ce crâne dont tu vois la chevelure noire
C'est Ezzelin 3, et là dans la même écumoire
Obizzo d'Est 4, celui dont le crâne est tout blond.
Il fut vraiment tué par un bras parricide. »
Je regardai Virgile ; il dit : « Crois-en ce guide ;
Je ne suis maintenant ton maître qu'en second. »
A quelques pas plus loin le Centaure s'arrête
Devant d'autres damnés dont on voyait la tête
Saillir entièrement hors du fleuve écumeux.
— « Cette ombre, nous dit-il, qui pleure solitaire 5
A percé devant Dieu le coeur que l'Angleterre
Garde sur la Tamise avec un soin pieux. »
Et puis d'autres damnés venaient; la tête entière
Et la moitié du corps sortaient de la rivière.
Je reconnus ainsi les traits de plus d'un mort.
Et le niveau de sang, déclinant davantage,
Ne couvrit à la fin que leurs pieds : du rivage
Nous pûmes sans danger passer à l'autre bord.
164 INFERNO— CANTOXII
Si corne tu da questa parte vedi
Lo bulicame, che sempre si scema,
Disse '1 Centauro, voglio che tu credi,
Che da quest' altra più a più giù prema
Lo fondo suo, infln che si raggiunge
Ovc la tirannia convien, che gerua.
La divina giustizia di qua punge
Quell' Attila, che fu flagello in terra,
E Pirro, e Sesto, ed in eterno munge
Le lagrime, che col bollor disserra
A Rinier da Corneto, a Rinier Pazzo.
Che fecero aile strade tanta guerra :
Poi si rivolse, e ripassossi '1 guazzo.
'
L'ENFER — CHANTXII 165
— « Par ici, tu le vois, de ce torrent qui gronde
Le lit monte toujours, et l'onde est moins profonde, »
Dit le Centaure ; « eh bien, il te reste à savoir

Que de l'autre côté l'eau descend davantage


Jusqu'à ce fond sanglant où, noyé dans sa rage,
Le tyran condamné doit pleurer sans espoir.
C'est là, dans cet endroit de l'immense cratère
Que Dieu plonge Attila, le fléau de la terre,
Et Pyrrhus et Sextus 6, et pour l'éternité

Chaque bouillonnement arrache un flot de larmes


A René de Comète et Pazzi, frères d'armes,
Brigands dont ton pays fut longtemps infesté. »
Il dit, et repassa le fleuve ensanglanté.

11
NOTES DU CHANT XII
1 Le Minotaure,tué par Thésée.
2 Alexandrede Phères, tyran de Thessalie.
3Ezzelin,seigneurde laMarchede Trévise,mort en 1260.
'' Obizzod'Est, marquis de Ferrare, étouffé, dit-on, par son
proprefils.
5 Gui de Motitfort,qui, pour venger la mort de Simonson père,
tué par Edouard, assassina,en 1271,dans une église de Viterbe,
Henri, frère d'Edouard, pendant la célébration de la messe, au
momentoù le prêtre élevaitl'hostie.Onérigea, en Angleterre,une
statueau prince assassiné.Sa main droite tenait un vase qui ren-
fermaitsoncoeur.
6 Sextus,fils de Tarquin, ou Sextus, fils de Pompée?
ARGUMENT DU CHANT XIII

Entrée dans le second degré du cercle de la violence, où sont


châtiés ceux qui furent violents contre eux-mêmes : suicides el
dissipateurs insensés. Les âmes des suicides sont emprisonnées
dans des arbres et dans des buissons où les Harpies font leur nid
et dont elles dévorent le feuillage. En effet, Dante ayant arraché
une branche d'un de ces arbres, le tronc saigne et une voix plain-
tive s'en échappe, la voix de Pierre des Vignes qui raconte son
histoire, sa mort volontaire et son châtiment. Un peu plus loin,
le poète voit des ombres poursuivies et mises en pièces par des
chiennes furieuses: c'est le supplice infligé aux dissipateurs; il
reconnaît le Siennois Lano et le Padouan Jacques de Saint-André.
Ce dernier a cherché un vain refuge derrière un buisson. Le
buisson, qui renferme un suicide, devient lui-mêmela proie des
chiens.
CANTO DECIMOTERZO

Non era aneor di là Nesso arrivato,


Quando noi ci mettemmo per un bosco,
Che da nessun sentiero era segnato.
Non frondi verdi, ma di color fosco ;
Non rami schietti, ma nodosi e'nvolti ;
Non pomi v' eran, ma stecchi con tosco.
Non han si aspri sterpi, ne si folti
Quelle fiere selvagge, che'n odio hanno
Tra Gecina ë Corneto i luoghi colti.

Quivi le brutte Arpie lor nido fanno,


Che cacciâr délie Strofade i Troiani,
Con tristo annunzio di faturo danno.
Aie hanno late, e colli, e visiumani,
Piè con artigli, e pennuto '1 gran ventre :
Fanno lamenti in sii gli alberi strani.
E'ibuon Maestro : Prima che più entre,
Sappi, che se'nei secondo girone,
Mi cominciô a dire, e sarai, mentre
CHANT TREIZIÈME

Nessus ne touchait pas encor l'autre rivage,


Quand nous pénétrions dans un bois tout sauvage,
Et qui ne paraissait marqué d'aucun sentier.
La couleur du feuillage était sombre et foncée ;
Chaque branche, de noeuds, d'épines hérissée,
Portait, au lieu de fruits, Un poison meurtrier.
Ils n'ont pas de fourrés si profonds, ni si rudes,
Les animaux qui vont chercher les solitudes
Non loin de la Céçine 4 et de ses bords ombreux.
C'est là que font leur nid ces monstres, les Harpies,
Qui chassèrent jadis des Strophades fleuries
Les Troyens effrayés de leur présage affreux.
On peut les reconnaître à leurs ailes énormes,
A leur col, à leur ventre, à leurs serres difformes ;
Sur ces arbres hideux elles poussent des cris.
Et mon bon maître : « Il faut tout d'abord te l'apprendre :
Au deuxième degré nous venons de descendre ;
Il nous faudra rester sous ses tristes abris
170 INFERNO— CANTOXIII
Che tu verrai nell' orribil Sabbione
Perô riguarda bene, e si vedrai
Cose che terrien fede al mio sermone.
F sentia d' ogni parte tragger guai,
E non vedea persona, che '1 facesse :
Perch'io tutto smarrito m'arrestai.

l'credo., ch' ei credette, ch' io credesse,


Che tante voci .uscisser ira que' bronchi
Da gente. che per noi si nascondesse :
Perô disse 'I Maestro, se tu tronehi
Qualche fraschetta d' una d' este piante,
Lipensier ch' liai, si faran tutti monchi.
Âllor porsi la mano un poco avante,
E colsi un ramuscel da un gran pruno,
E '1tronco suo gridô, perche mi schiante ?
Da che fatto fu poi di sangue bruno,
Ricominciè a gridar : perché mi scerpi ?
Non hai tu spirto di pietade alcuno ?
Uomini fummo, ed or sem fatti sterpi :
Ben dovrebb' esser la tua man più pia,
Se stati fossim' anime di serpi.
Corne d'un stizzo verde, che arso sia
Dali' un de ' capi, che clair altro geme,
E cigola per vento che va via ;
Cosi di quella scheggia usciva insieme
Parole, e sangue; ond' i'lasciai la cima
Cadere, e stetti, corne 1' uom, che terne.
L'ENFER — CHANTXIII , 171
Jusqu'au seuil plus horrible où commencent les sables.
Regarde! tu verras des choses effroyables,
Et tu croiras peut-être à tout ce que j'ai dit. »

Déjà, de tous côtés, l'air de plaintes résonne.


J'écoutais, je cherchais, et ne voyais personne,
Et ce bruit me faisait m'arrêter, interdit.
Il crut que je croyais 3 que ces cris ineffables
Retentissaient, poussés par des ombres coupables
Qui se cachaient de nous dans le branchage épais.
Et, dans cette croyance, il me dit : « Si tu cueilles
Un rameau seulement au milieu de ces feuilles,
Tu verras tes pensers étrangement trompés. »

Moi, la main étendue en avant, je me penche,


Et détache d'un arbre une petite branche;
Le tronc crie aussitôt : «Ah ! pourquoi m'arracher? »

Tandis que d'un sang noir l'écorce se colore,


« Pourquoi me déchirer ? » répète-t-il encore ;
« 0 cruel, et ton coeur est-il donc de rocher ?
Nous fûmes autrefois des hommes, tes semblables,
Et plus que des serpents fussions-nous méprisables,
Tu devais être encor pour nous compatissant. »
Ainsi qu'un tison vert qu'on présente à la flamme :
Tandis que, sous le vent, un bout pétille et brame,
La sève à l'autre bout dégoutte en gémissant;
Ainsi tout à la fois, et le sang et la plainte
S'échappaient de ce tronc, et, comme pris de crainte,
Je laissai de mes mains retomber le rameau.
172 INFEHNO— CANTOXIII
S' egli avesse potuto creder prima,
Rispose'l Savio mio, anima lésa,
Ciô, c' ha veduto, pur con la mia rima,
Non averebbe in te la man distesa ;
Ma la cosa incredibile me fece
Indurlo ad ovra, en' a me stesso pesa.
Ma dilli, clii tu fosti, si che 'n vece
D' alcuna ammenda,.tua fama rinfreschi
Nel mondo su, dove tornar gli leee.
E '1 tronco : Si col dolce dir m' adesehi,
Cli' i' non.posso tacere : e voi non gravi,
Perch' io un poco a ragionar m' inveschi.
F son colui, che tenni anibo le chiavi
Del cuor di Federigo, e che le volsi,
Serrando, e disserrando, si soavi,
Che dal segreto suo quasi ogni uom tolsi :
Fede portai al glorïoso uflzio,
Tanto, ch' i' neperdei le vënè e i polsi.
La meretrice, che mai dall' ospizio
Di Cesare non torse gli occhi putli,
Morte comune, e délie corti vizio,
Infiammô contra me gli animi tutti,
E gl' inflammati inflammâr si Augusto,
Che i lieti onor tornaro in tristi lutti.
V animo mio per disdegnoso gusto, •
Credendo col morir fuggir disdegno,
Ingiusto fece me contra me giusto.
L ENFER — CHANT XIII 173
Mon sage répondit : « 0 pauvre âme blessée,
S'il eût pu tout d'abord admettre en sa pensée
Ces tourments dont mes vers lui faisaient le tableau,
Il n'aurait pas sur toi porté sa main cruelle ;
Mais cette étrangeté d'une douleur réelle
M'a fait lui conseiller un coup dont je gémis.
Va, dis-lui qui tu fus, et, sachant ton histoire,
En échange il pourra rafraîchir ta mémoire
Dans ce monde où pour lui le retour est permis. »
— « Puis-je me taire après ta parole engageante ? »
Répondit l'arbre, « et soit votre oreille indulgente.
Si je m'oubliais trop à vous entretenir.
Ami de Frédéric 3, j'ai tenu sur la terre
Les deux clefs de son coeur, et d'une main légère
Si douces les tournai, pour fermer, pour ouvrir,

Que personne après moi n'approchait de son âme.


Honneur dont j'étais fier ! De mon zèle la flamme
Me faisait oublier dormir et respirer.
Mais cette courtisane, odieuse et funeste,
A l'oeil louche et vénal, cette commune peste
Qu'au palais des Césars on vit toujours errer 4,
Contre moi dans les coeurs sema la haine injuste.
Cette haine alluma la haine aussi d'Auguste,
Et mes riants honneurs se changèrent en deuil.
Mon âme à ce moment se dégoûta du monde,
Je crus fuir dans la mort cette douleur profonde,
Et m'ouvris, innocent, un coupable cercueil.
il.
"174 INFEHNO — CANTO XIII
Per le nuove radici d' esto legno
Vi giuro, che giammai non ruppi fede
Al mio signor, che fu d' onor si degno :
E se divoi alcun nel mondo riede,
Conforti la memoria mia, che giace
Ancor del colpo, che 'nvidia le diede.
Un poco altese, e. poi : da en' ei si tace,
Disse '1 Poeta a me : Non perder l'ora,
Ma parla, e chiedi a lui, se più ti piace.
Ond' io a lui : Dimandal tu ancora
Di quel, che credi, ch' a me soddisfaccia
Ch' io non potrei, tanta pietà m' accora.
Perô ricominciô : Se 1' uom ti faccia
Liberamente ciô, che '1 tuo dir prega,
Spirito 'nearcerato, ancor ti piaccia
Di dirne, corne Y anima si lega
In questi nocchi; e dinne, se tu puoi,
S1 alcuna mai da tai membra si spiega.
Allor sofflô lo tronco forte, e poi
Si converti quel vento in cotai voce :
Brevemente sarà risposto a voi.
Quando si parte Y anima féroce
Dalcorpo, ond' ella stessa s' è disvelta,
Minos la manda alla settima foce.
Cadein la selva, e non Y è parte scelta ;
Ma là, dove Fortuna la balestra,
Quivi germoglia, corne gran di spelta.
L ENFER — CHANTXIII 175
Par ces tendres rameaux, jamais, je vous le jure,
Je n'ai brisé le noeud de cette foi si pure
Que j'ai donnée au prince illustre et respecté.
Et si l'un de vous deux sur la terre remonte,
Qu'il relève mon nom de cette injuste honte ;
Car il gît sous le coup que l'envie a porté ! »
Le poète attendit un instant en silence.
— « Si tu veux: lui parler, » dit-il, « l'heure s'avance
;
Satisfais sans tarder ta curiosité. »
— « Ah! s'il est une chose encore que
j'ignore,
Parle toi-même, » dis-je, « et l'interroge encore,
Car moi je ne pourrais, tant je suis attristé ! »

Virgile alors reprit : « Si, de retour sur terre,


Cet homme dignement exauce ta prière,
Esprit captif, veux-tu de même l'obliger?
Dis-nous comme il se fait que des âmes coupables
Se peuvent enfermer dans ces noeuds misérables,
Et si nulle jamais ne peut s'en dégager? »
Alors le tronc souffla bruyamment : souffle étrange !
Cette haleine exhalée en parole se change.
— « Je vais à votre voeu répondre en peu de mots :

L'âme, quand elle quitte, en sa fureur extrême,


Le corps dont elle s'est arrachée elle-même,
Choit au septième cercle où la plonge Minos.
Elle tombe en ce bois, dans tel lieu, dans tel autre,
Et tombée, elle germe ainsi qu'un grain d'épeautre,
Dans le premier endroit où la jette le sort.
176 " IHFERNO — CANTO XIII

Surge in vermena, ed in pianta silvestra :


L' Arpie, pascendo poi délie sue foglie, .
Fanno dolore, ed al dolôf flnestra.
Corne 1' altre, verrem per nostre spoglie ;
Ma non perô ch' alcuna sen rivesta ;
Chè.non è giusto aver ciô, ch' nom si togl-ie.
Quilestrascineremo, e per la mesta
Selva saranno i nostri corpi appesi,
Ciascuno al prun dell' ombra sua molesta.
Noi eravamo ancora al txonco attesi,
Credendo ch' altro ne volesse dire,
Quando noi fummo d' un romor sorpresi,
Similemente a colui, che venire
Sente '1 porco, e la caccia alla sua posta,
Ch' ode le bestie, e le frasche stormire.
' Ed ecco due dalla sinistra
costa
Nudi, e grafflati, fuggendo si forte,
Che délia selva rompieno ogni rosta.

Quel dianzi : Ora accorri, accorri, Morte ;


E l'altro, a cui pareva tardar troppo,
Gridava, Lano, si non furo aceorte
Le gambe tue. aile giostre del Toppo :
E poichè forse gli fallia la lena,
Di se e d'un cespuglio fe' un groppo.
Dirietro a loro era la selva piena
Di nere cagne bramose, e correnti,
Corne veltri, ch' uscisser di catena.
L ENFER — CHANTXIII 177
Sa tige croît : bientôt c'est un arbre sauvage
Dont la Harpie accourt dévorer le feuillage ;
Et l'arbre souffre et geint sous l'oiseau qui le mord.
Un jour nous chercherons nos corps comme les autres;
Mais nous ne pourrons pas nous revêtir des nôtres,
Pour expier le tort de les avoir perdus.
Il faudra les tramer ici dans ce bois sombre
Nous-mêmes, jusqu'à l'arbre où soupire notre ombre. '
Et là, tristes lambeaux, nous les verrons pendus. »
Nous écoutions encor cette âme, tronc sauvage,
Croyant qu'elle voulait en dire davantage,
Quand nous fûmes surpris par un bruit effrayant.
Tel un chasseur distrait entend à l'improviste
Le sanglier qui vient et les chiens sur sa piste,
Le branchage qui craque et la meute aboyant.
Sur la gauche, voilà que deux ombres sanglantes,
Le corps nu, dépouillé, s'enfuyaient haletantes
A.travers les rameaux et les ronces brisés.
Le premier s'écriait : « Viens, Mort, viens tout de suite !
L'autre, qui lui semblait ne pas fuir assez vite,
Criait : « Lano, tes pieds furent moins avisés
Au combat de Tappo, la terrible bataille b!... »
Mais le souffle lui manque, et dans une broussaille
Je le vis tout à coup tomber et se cacher.
Derrière eux la forêt de chiennes était pleine,
Noires, et qui couraient avides, hors d'haleine,
Comme des lévriers que l'on vient de lâcher.
178 INFERNO— CANTOXIII
In quel, che s' appiattô miser li denti
E quel dilaceraro a brano a brano;
Poi senportar quelle membra dolenti.
Presemi allor la mia scorta per mano,
E menommi al cespuglio, che piangea,
Per le rotture sanguinenti, invano.
0 ïacopo, dicea, da Sant' Andréa,
Che t' è giovato di me fare sehermo ?
Che colpa ho io délia tua vita rea ?
Quando '1Maestro fu sovr' esso fermo,
Disse : Chi fasli, che per tante punte,
Soffi col sangue doloroso seraio ?
E quegli a noi : O anime, che giunle
Siete a veder lo strazio disonesto ,
G' ha le mie frondi si da me disgiunte,

Raccoglietele al piè del tristo cesto ;


I' fui délia città, che nel Battista
Cangiô '1 primo padrone : ond' ei per questo
Sempre con Y arte sua la farà trista.
E se.non fosse, che 'n sul passo d'Arno
Rimane ancor di lui alcuna vista,
Quei citladin che poi la rifondarno
Sovra '1 cener, die d' Attila rimase,
Ayrebber fatto layorare in darno
Io fei giubbetto a me .délie mie case.
L'ENFER — CHANT XIII 179
Et tout droit au buisson, sur l'ombre infortunée,
Se jette à belles dents cette meute acharnée,
Et la met en lambeaux qu'elle emporte en hurlant.
Mon guide alors me prend par la main, et me mène
Au buisson qui poussait aussi sa plainte vaine,
Tout mutilé lui-même avec l'ombre et sanglant.
— « Jacques de Saint-André 6, quel espoir inutile
T'inspirait de venir me prendre pour asile ? »
Disait^, « de tes torts suis-je pas innocent? »
Mon maître vint à lui : « Pauvre ombre qui murmures,
Ton nom ? » lui dit-il, « toi, qui par tant de blessures
Exhales ces accents plaintifs avec ton sang ! »
Le buisson répondit 7 : « Est-ce, âmes inconnues,
Pour ce spectacle affreux que vous êtes venues ?
"Vous voyez loin de moi tout mon feuillage épars.
Rassemblez à mes pieds cette dépouille triste.
Je suis de la cité qui pour saint Jean-Baptiste
A quitté son premier père, le grand dieu Mars s.
Il la fera toujours gémir de cet outrage.
N'était qu'elle a gardé sur FArno son image
Qui reste encor debout, dernier culte rendu;
Les citoyens qui l'ont relevée et bâtie,
Des cendres d'Attila l'auraient en vain sortie,
Et leur sublime effort aurait été perdu. ,
Dans ma propre maison, las! je me suis pendu. »
NOTES DD CHANT XIII

1 La Césine, rivière de Toscane qui se jette dans la mer entre


Livourne et PiombinO.
2 Le scherzo que j'ai cru devoir rendre, est encore plus mar-
qué dans le texte.
3 L'ombre qui parle est Pierre des Vignes, chancelier et favori
de Frédéric II. Accuséde trahison, il fut condamné à avoir les
yeux crevés, et de désespoir il se brisa la tête contre les murs de
son cachot.
4 L'Envie.
5 Lano de Sienne, qui dissipa tous ses biens. Vaillant guerrier
d'ailleurs, et qui préféra la mort à la fuite au combat de la Pierre
del Toppa, où les Siennois s'étaient engagés au secours des Flo-
rentins. C'est à cette circonstanceque ces deux vers font allusion.
6 Jacques de Saint-Andréétait un gentilhomme de Parme, grand
dissipateur. Unjour, allant à Venisepar la Breuta, il s'amusaà jeter
dans le fleuvedes pièces d'or et d'argent.
' Les commentateurs hésitent sur le nom de l'ombre qui parle
ici. Peut-êtreDantelui-mêmen'a-t-il eu personne en vue. En effet,
il faut remarquer que l'ombre de Pierre des Vignes était empri-
sonnéedans un arbre, et le poète enferme peut-être à dessein dans
un buisson le suicide vulgaire.
s Florence, d'abord dédiée à Mars, dont la statue se voyait
encore en 1337 sur le Ponte-Vecchio.
ARGUMENT DU CHANT XIV

Troisièmedegré du septième cercle,- séjour dés violents de la


troisième espèce, de ceux qui ont fait violenceaux lois de Dieu, de
la Nature et de l'Art. C'est une lande aride, couverte d'un sable
brûlant; une pluie de flammes y tombe sur les damnés. Dante
aperçoit l'impie Capanée, dont les tortures n'ont pas brisé l'or-
gueil et qui blasphème encore. Tandis que les poètes, poursuivant
leur route, suivent la lisière de la forêt, un fleuverouge et bouil-
lant jaillit devant eux : c'est le Phlégéthon.Virgileexpliqueà Dante
l'origine merveilleuse de ce fleuve et des autres fleuvesde l'Enfer.
Ils sont formés des larmes de l'Humanitéou du Temps, symbolisé
sous la figure d'un vieillard. Les deux poètes marchent sur la
berge du fleuve, où la pluie de feu s'amortit.
CANTO DECIMOQDARTO

Poichè la carità del natio loco


Mi strinse, raunai le fronde sparte,
E rendèle a colui, en' era già floco:
Indi venimmo al fine, onde si parte
Lo secondo giron dal terzo, e dove
Se vede di giustizia orribil' arte.
A ben manifestar le cose nove
Dico, che- arrivammo ad una landa,
Che dal sno letto ogni pianta rimove.
La dolor'osa selva 1' è ghirlanda
Intorno, corne '1fosso tristo ad essa :
Quivi fermammo i piedi a randa a randc
Lo spazzo era una rena arida, e spessa,
Non d' altra foggia latta, che colei,
Che fu da' piè di Caton già soppressa.
0 vendetta di Dio, quanto tu dei
Esser temuta da ciascun che legge
Cio che fu manifeste» agli occhi miei!
CHANT QUATORZIÈME

Par l'amour du pays l'âme émue, oppressée,


Yite je rassemblai la feuille dispersée
Pour la rendre au buisson dont la voix s'altérait.
De là nous arrivions à la limite extrême
Où le second giron aboutit au troisième.
La Justice de Dieu, terrible, s'y montrait.
Nous avions devant nous, pour essayer de peindre
Celte enceinte nouvelle où nous venions d'atteindre,
Une lande effrayante, un sol aride el nu.
La forêt douloureuse enserre cette lande,
Comme elle-même avait le fossé pour guirlande.
Nous fîmes halte au bord de ce sol inconnu.
C'était un champ immense et tout couvert de sable,
Sable brûlant, épais et tout à fait semblable
A celui qui jadis fut par Caton foulé i.
0 vengeance de Dieu, comme tu dois paraître
Épouvantable à qui me lit, et va connaître
Le terrible spectacle à mes yeux révélé !
184 INFERHO— CANTOXIV
D' anime nude vidi moite gregge,
Che piangean tutte assai miseramente,
E parea posta lor diversa legge.

Supin giaceva in terra alcuna gente :


Alcuna si sedea tutta raccolta :
Ed altra andava continuamente.
Quella che giva intorno, era più molta,
E quella men,- che giaceva al tormento,
Ma più al duolo avea la lingua sciolta.
Sovra tutto '1 sabbion d' un cader lento
Piovean difuoco dilatate falde,
Corne di neve in alpe senza vento.

Quali.Alessandro in quelle parti calde


D'India vide sovra lo suo stuolo
Fiamnie cadere inflno a terra salde :
Perch' ei provvide a scalpitar lo suolo
Con le sue schiere, perciocche '1 vapore
Me' si stingueva, mentre ch' era solo :
Taie scendeva Y eternale ardore :
Onde la rena s' accendea, corn' esca
Sotto focile a doppiar lo dolore.
Senza riposo mai era la tresca
Délie misère mani, or quindi, or quinci,
Iscotendo da se Y arsura fresca.
I' cominciai : Maestro, tu che vinci
Tutte le cose, fuor che i Dimon duri,
Ch'all' entrar délia porta incontro uscinci,
L ENFER — CHANTXIV 185
J'aperçus devant moi des troupeaux d'âmes nues,
Qui misérablement sanglotaient éperdues.
Elles ne semblaient pas souffrir même tourment :
Les unes sur le dos gisant et renversées,
D'autres s'accroupissant et comme ramassées,
Et d'autres qui marchaient continuellement.

Celles-ci, qui tournaient, étaient les plus nombreuses;


Mais celles qui gisaient semblaient plus malheureuses,
Et leur douleur avait des accents plus profonds.
Sur tout le champ de sable où se tordaient ces âmes,
Lentement par flocons, tombaient de larges flammes,
Comme par un temps doux la neige sur les monts.

Ainsi, sur ses soldats, autrefois Alexandre,


Dans les plus chauds déserts de l'Inde vit descendre
Des flammes qui brûlaient les sables en tombant;
Et, faisant aussitôt piétiner son armée
Sur le sol menacé de la pluie enflammée,
Prudent, il étouffait la flamme en l'isolant.
Ainsi le feu maudit tombait dans la carrière.
Comme on voit s'allumer l'amorce sur la pierre,
Le sable prenait feu, doublant les cris des morts.
Leurs misérables mains s'épuisaient à la tâche,
Allant de ci, de là, secouant sans relâche
Chaque tison nouveau qui leur brûlait le corps.
— « 0 maître, esprit puissant et fécond en miracles, »
Dis-je, « et qui fais céder les plus rudes obstacles,
Hors pourtant les démons qui t'ont barré le seuil !
INPEHNO— CANTOXIV
Chi è quel grande, che non par che curi
Lo 'ncendio, e giace dispettoso e torto
Si, che la pioggia non par che '1 maturi?
E quel medesmo, che si fue accorto,
Ch' io dimandava '1 mio duca di lui,
Gridè, quai e io fui vivo, tal son morto.
Se Giove stanchi il suo fabbro, da cui
Crucciato prese la folgore acuta,
Onde 1' ultimo di percosso fui,

0 s' egli stanchi gli altri a muta a muta


In Mongibello alla fucina negra ;
Gridando : Buon Vulcano aiuta aiuta.
Si com' ei fece alla pugna di Flegra,
E me saetti di tutta sua forza,
Non ne potrebbe aver vendetta allegra.
Allora '1 duca mio parla di forza
Tanto, ch' io non 1' avea si forte udito :
0 Capeneo in ciô, che non s' ammorza
La tua superbia, se' tu più punito :
Nullo martirio, fuor che la tua rabbia,
Sarebbe al tuo furor dolor compito.
Poi si rivolse a me con miglior labbia,
Dicendo : quel fu l'un de' sette régi,
Ch' assiser Tebe; ed ebbe, e par ch' egli abbia
Dio in disdegno, e poco par, che '1 pregi :
Ma, com' i' dissi lui, li suoi dispetti
Sono al suo petto assai debiti fregi.
T,ENFER — CHANTXIV 187'
Quelle est cette grande ombre à la flamme insensible?
Ce damné qui gît là dédaigneux et terrible,
Sans que la pluie ardente ait brisé son orgueil ? »
Le pécheur à ces mots, qu'il entendit peut-être,
Devançant aussitôt la réponse du maître,
Cria : « Tel je vécus, tel je suis resté mort.
Quand même Jupiter lasserait le ministre
Qui lui forge sa foudre et dans un jour sinistre
Arma pour me frapper son furieux transport ;

Quand il fatiguerait tour à tour mains et forges,


Tous les marteaux qu'Etna renferme dans ses gorges,
En criant : Bon Vulcain, au secours, au secours!
Comme il fit au combat de Phlégra ; fureur vaine!
Quand il épuiserait ses flèches et sa haine,
La joie à sa vengeance aura manqué toujours! »
Mon guide alors d'un ton plus haut, d'une voix forte :
(Il n'avait pas encore parlé de telle sorte)
« Capanée ! orgueilleux qui ne veut pas fléchir,

Connais dans ton orgueil ta plus grande torture.


Il n'est pas dans l'Enfer de souffrance si dure
Que celle que la rage à ton coeur fait souffrir. »

Puis, se tournant vers moi, d'une voix adoucie :


« C'est un des chefs tués à Thèbe en Béotie;
Il méprisait Dieu; mort, il garde ses mépris;
Au lieu de supplier, insolent, il blasphème.
Mais, je le lui disais, cette insolence même
De son coeur indomptable est le plus digne prix.
INFEBNO— CANTOXIV
Or mi vieil dietro, guarda, che non metti
Ancor li piedi hella rena arsiccia :
Ma sempre al bosco gli ritieni stretti.
Tacendo divenimmo, là 've spiccia,
Fuor délia selva un picciol fiumicello,
Lo cai rossore ancor mi raccapriccia.
Quale del Bulicame esce'1 ruscello,
Che parton poi tra lor le peccatrici ;
Tal per la rena giù sen giva quelle
Lo fondo suo, e ambo le pendici
Fatt' eran pietra, e i margini dallato :
Perch' i'm' accorsi, che '1 passo era lici.
Tra tutto F altro, ch' io t' ho dimostrato.
Posciachè noi entrammo per la porta.
Lo cui sogliare a nessuno è serrato,
Cosa non fu dagli tuoi occhi scorta
Notabile, com' è '1 présente rio,
Che sopra se tutte fiammelle ammorta.
Queste parole fur del duca mio :
Perche il pregai, che mi largisse '1 pasto,
Di cui largito m' aveva '1 disio.
In mezzo '1 mar siede un paese guasto,
Diss' egli allora, che s' appella Creta,
Sotto '1 cui rege fu già '1niondo casto.
Una montagna v' è, che già fu lieta
D' acque, e di fronde, che si chiamô Ida ;
Ora è diserta, corne cosa vieta.
L ENFER — CHANTXIV 189
Allons, viens après moi, sur ma trace suivie,
Prends garde de fouler cette arène havie,
Et près de la forêt marche toujours serré. »
En silence du bois nous suivions la lisière,
Lorsque j'en vis jaillir une étroite rivière ;
Son flot rouge me fit frémir tout atterré.
Semblable à ce ruisseau sorti du Bulicame 2
Où les filles du lieu vont puiser un dictame,
Sur l'arène on voyait le fleuve s'épancher.
Le fond, les deux côtés de l'étrange rivière,
Les bords dans leur largeur étaient contruits en pierre :
Je vis que c'était là que je devais marcher.
— « De tout ce que je t'ai montré dans notre route,
Depuis que nous avons franchi la triste voûte
Dont le seuil à personne, hélas ! n'est interdit,

Tes yeux n'avaient rien vu, » me dit alors mon guide,


« Rien d'aussi merveilleux que ce courant rapide.
Il passe, et sur ses flots la flamme s'amortit. »
Ainsi parla le maître, et moi j'ouvris l'oreille,
Avide, et le priai de dire la merveille
Qui tenait en arrêt ma curiosité.
— « Au milieu de la mer, » dit alors le poète,
« Est un pays détruit que l'on nomme la Crète.
Il vit le monde enfant, dans sa simplicité.
Là règne un mont jadis couvert d'eaux, de feuillages :
L'Ida, c'est son doux nom, souriait aux vieux âges;
Ce n'est plus aujourd'hui qu'un désert, qu'un débris.
12
190 INFERNO— CANTOXIY
Rea la scelse già per cuna fida
Del suo flgliolo, e per celarlo meglio
Quando piangea, vi facea far le grida.
Dentro dal monte sta dritto un gran veglio,
Che tien volte le spalle in ver Damiata,
E Roma guarda, si corne suo speglio.
La sua testa è di fin' oro formata,
E puro argento son le hraccia e '1 petto ;
Poi è di rame infino alla forcata :
Da indi in giuso è tutto ferro eletto,
Salvo che'l destro piede è terra cotta,
E sta 'n su quel, più che 'n su Y altro, eretto
Ciascuna parte, fuor che 1' oro, è rotta
D'una fessura, che lagrime goccia,
Le quali accolte foran quella grotta.
Lor corso in questa valle si diroccia :
Fanno Acheronte, Stige, e Flegetonta;
Poi sen va' giù per questa stretta doccia
Infin là, ove più non si dismonta,
Fanno Cocito ; e quai sia quello stagno,
Tu '1 vedrai : perè qui non si conta.
Ed io a lui : Se '1 présente rigagno
Si dériva cosï dal nostro mondo,
Perché ci appar pure a questo vivagno?
Ed egli a me : Tu sai, che '1 luogo è tondo ;
E tutto che tu sii venuto molto,
Pure a sinistra giù calando al fondo,
L ENFER -- CHANTXIV 191
Rhéa l'avait choisi pour le berceau Adèle
De l'enfant que cachait sa crainte maternelle,
Et dont elle étouffait les pleurs avec ses cris.
Dans les flancs de ce mont, comme un anachorète,
Se tient debout, le dos tourné vers Damiette,
Un vieillard 3 l'oeil fixé sur Rome, son miroir.
En or fin est son col, et sa tête divine ;
D'argent pur sont pétris ses bras et sa poitrine,
Son tronc jusqu'à la fourche est de cuivre plus noir,
Le reste de son corps de fer indélébile,
Excepté son pied droit lequel est fait d'argile,
Et c'est sur celui-là que pèse tout son corps.

Argent, airain et fer ont tous quelque brisure,


Et distillent des pleurs qui par chaque fissuré
Filtrent dans la montagne et s'épanchent dehors.
Ils forment en coulant dans ces vallons sans bornes
Le Phlégéthon, le Styx, l'Achéron, fleuves mornes ;
Par ce conduit étroit ils vont toujours plus bas,

Et, coulant jusqu'au fond de l'enceinte profonde,


Engendrent le Cûcyte ; or tu verras cette onde,
Ainsi pour le moment je ne t'en parle pas. »
— « Mais si ce courant d'eau que je vois là, » lui dis-je,
« Vient de notre univers, dis-moi par quel prodige
Il n'apparaît qu'ici dans ce gouffre profond? »
— « Tu vois, » répondit-il, « que ronde est cette voûte;
Et quoique nous soyons avancés dans la route,
En descendant toujours à gauche vers le fond,
192 INFËRNO— CANTÔXIV
Non se' ancor per tutto '1 cetchio volto :
Perche se cosa n' apparisce nuova,
Non dee addur maraviglia al tuo volto.
Ed io ancor : Maestro, ove si trova
Flegetonte eLeteo, chè dell' un taci,
E1' altro di' che si fa d' esta piova?
In tutte tue question certo mi piaci,
Rispose; ma'l bollor dell' acqua rossa
Dovea ben solver F una, che tu faci.
Lete vedrai, ma fuor di questa fossa,
Là ove vanno 1' anime a lavarsi,
Quando la colpa pentuta è rimossa.
Poi disse, ornai è tempo da scostarsi
Dal bosco : fa, che diretro a me vegne :
Li margini fan via, che non son' arsi,
E sopra loro ogni vapor si spegne.
L ENFER — CHANTXIV. 193
Nous n'avons pas du cercle achevé l'étendue;
Si donc chose nouvelle apparaît à ta vue,
Garde, en le regardant, ton oeil accoutumé. »
— « Où donc le Phlégéthon et le Lé thé, mon maître? »
Dis-je encore, « de l'un tu ne fais rien connaître,
Et de l'autre tu dis qu'il est de pleurs formé. »
— « Te répondre, » dit-il, « est toujours chose douce;
Mais le bouillonnement pourtant de cette eau rousse
T'aurait bien dû pour moi répondre cette fois *.
Tu verras le Léthé, mais hors de ces abîmes.
Aux lieux où les esprits se lavent de leurs crimes,
Quand le pardon de Dieu leur en remet le poids
Or laissons là ce bois, » dit ensuite le sage,
s. Suis-moi toujours; ces bords nous offrent un passage,
Ils ne sont pas brûlés comme ce pauvre champ ;
Toute flamme s'éteint et meurt en les touchant. »

12.
NOTES DU CHANT XIV
1 Les sables de la Libye, que Caton d'Ulique traversa avec les
débris de l'armée,de Pompée pour rejoindre Juba.
2 Sources d'eaux minérales à deux milles de "Viterbe, où les
prostituées allaient prendre des bains.
3 Le Temps ou l'Humanité tourne le dos à Damielte, c'esU
à-dire à l'Orient, au passé idolâtre et païen; son visage est tourné
vers Rome, c'est-à-dire vers l'Occident,vers le présent chrétien.
Son corps est composéde quatre métaux, symboles des premiers
âges ; il s'appuie sur un pied d'argile qui présage la fin prochaine
du monde.Parles fissuresdeces métauxcoulentles pleurs du vieil-
lard. L'or seulne leur livre aucun passage, car l'âge d'or n'a connu
ni le crime ni les larmes. Quelle touchantemélancoliedans cette
idée des fleuvesde l'Enfer, nés des larmes de tous les hommes!
4 « Tu aurais dû comprendre que c'est ce fleuve bouillonnant
qui est le Phlégéthon. » L'étymologiegrecque du mot indique en
effetun fleuvebrûlant.
ARGUMENT DU CHANT XV

Une nouvelletroupe de damnésfixel'attentionde Dante.Cesont


les Sodomites,coupablesdu péchéqui outrage violemmentles lois
de la Nature. Parmieuxil reconnaîtavec émotionson vieuxmaître
BrunettoLatini, qui lui prédit sa gloireet son exil, et, au milieude
ses compagnonsde douleur, clercs et savants docteurs pour la
plupart, lui désigne les plus fameux.
CANTO DECIMOQUINTO

Ora cen porta 1' un de' duri margini,


E '1 fummo del ruscel di sopra aduggia
Si, che dal fuoco salva 1' acqua, e gli argini.
Quale i Fiamminghi tra Guzzante e Bruggia,
Temendo '1 flotto, che in ver lor s' avventa,
Fanno lo schermo, perché '1 mai* sifuggia;
E quale i Padovan lungo la Brenta,
Per difender lor ville, e lor castelli,
Anzi che Chiarentana il caldo senta ;
A taie imagine eran fatti quelli,
Tutto che ne à alti, ne si grossi.
Quai che si fosse, lo maestro felli.
Già eravam dalla selva rimossî
Tant.o, en' i' non avrei visto dov' era,
Perch' io 'ndietro rivolto mi fossi ;

Quando incontrammo d' anime una schiera,


Che venia lungo 1' argine, e ciascuna
Ci riguardava, corne suol da sera
CHANT QUINZIÈME

Or nous marchions, suivant un de ces bords de pierre.


Une épaisse vapeur qu'exhalait la rivière
Les couvrait, préservant du feu Tonde et les bords.
Ainsi que les Flamands, entre Cadsant et Bruge,
Craignant le flot qui monte, opposent au déluge
La digue où de la mer expirent les efforts ;
Et tels les Padouans, tremblants pour leurs rivages,
Le long de la Brenta construisent leurs ouvrages,
Quand fondent les glaciers de la Chiarentana :
Un puissant maître avait ainsi créé ces marges,
Hormis qu'elles étaient moins hautes et moins larges
Les berges que ce bras inconnu façonna.
Du bois derrière nous s'effaçait la lisière ;
Déjà, si j'eusse osé regarder en arrière,
Mes yeux l'auraient au loin cherché sans le revoir.

Quand vint à notre encontre un essaim pressé d'ombres


Qui côtoyaient le bord ; chacun en ces pénombres
Semblait nous regarder, comme souvent le soir
198 INFERNO — CANTO XV
Guardar 1' un 1' altro sotto nuova luna ;
E si ver noi agguzavan le ciglia,
Come vecchio sartor fa nella cruna.
Cosi adocchiato da cotai famiglia?
Fui conosciuto da un, che mi prese
Per lo lembo, e grido : Quai maraviglia?
Ed io, quando '1 suo braccio a me distese,
Ficcai gli occhi per lo cotto aspetto.
Si che '1 viso abbruciato non difese
La conoscenza sua al mio 'ntelletto :
E chinando la mano alla sua faccia
Risposi : Siete voi qui, ser Brunetto ?
E quegli : 0 flgliuol mio, non ti dispiaccia
Se Brunetto Latini un poco teco
Rilorna in dietro, é lascia 'ndar la.-lraccia.
Io dissi lui : Quanto posso, ven' preco ;
E se voleté, che con voi m' asseggia,
Farôl, se piace a costui; chè vo seco
0 Figliuol, disse, quai di qaesta greggia
S' arresla punto, giace poi cent' anni
Senz arrostarsi quando '1 fuoco il feggia.
Perô va oltre : i' ti verra a' panni,
E poi rigiugnerô la mia masnada,
Che va piangendo i suoi eterni danni.
I' non osava scender délia strada,
Per andar par di lui : ma '1 capo chino
Tenea, com' uom.che riverente vada.
LENFEH — CHANTXV 199
On se cherche aux lueurs de la nuit qui scintille;
Comme un vieil artisan sur le chas de l'aiguille,
Elles écarquillaient leurs yeux fixés sur nous.
Tandis que je servais de mire à cette bande,
Par le pan de ma robe un d'entre eux-m'appréhende.
Il m'avait reconnu : « Ciel! » cria-t-il, « c'est vous ! »
Tandis qu'il étendait les bras sur mon passage,
Je fixais mes regards sur ce pauvre visage;
Et si défiguré qu'il parût à mes yeux,
A mon tour cependant je pus le reconnaître ;
Et m'inclinant vers lui, je répondis : « 0 maître,
0 messer Brunetto! vous ici, dans ces lieux !
Et lui : « Permets, mon fils, qu'un instant, en arrière,
Et laissant cette file aller dans la carrière,
Brunetto Latinii s'en vienne près de toi. »
Je répondis : « C'est là ma plus vive prière.
Voulez-vous nous asseoir ici sur cette pierre?
Si cet homme y consent, car il est avec moi. »
— « Mon fils, celle, » dit-il, « de ces ombres damnées,
Qui s'arrête un instant, demeure cent années
Gisant sans se tourner sous ce feu dévorant.
Va donc; nous marcherons tous les deux côte à côte,
Et puis, je rejoindrai mes compagnons de faute,
Condamnés éternels qui s'en vont en pleurant. »

Pour moi je n'osais pas descendre la chaussée


Pour marcher près lui, mais la tête baissée,
J'allais respectueux et suivais sans péril.
200 INFERNO— CANTOXV
Ei cominciô : Quai fortuna, o destino
Anzi 1' ultimo di quaggiù ti mena ?
E chi è questi, chemostra '1 cammino?
Lassù di sopra in la vita serena,
Rispos' io lui,- mi smarrf in una valle,
Avanti che T età mia fosse piena.
Pur jer mattinà le volsi le spalle :
Questi m'apparve, ritornando in quella,
E riducemi a ca per questo calle."
Ed egli a me : Se tu segui tua Stella,
Non puoi fallire a glorïoso porto,
Se ben m' accorsi nella vita bella :
E s'io non fossi si per tempo morto,
Veggendo '1 Cielo a te cosï benigno,
Dato t' avrei alF opéra conforto.
Ma quello ingrate popolo maligno,
Che discese di Fiesole ab antico ;
E tiene ancor del monte e del macigno,
Ti si farà, per_tuo ben far, nimico :
Ed è ragion : cliè tra gli lazzi sorbi
Si disconvien fruttare al dolce flco.
Vecchia fam a nel mondo li chiama orbi;
Gente avara, invidiosa, e superba :
Da' lor costumi fa cbe tu ti forbi.
La tua fortuna tanto onor ti serba,
Che F una parte, e 1' altra avranno famé
Di te: ma lungi fia dal becco 1' erba.
L ENFER — CHANTXV 201
— « Quelle chance, » dit-il « douce ou bien inhumaine
Avant le jour suprême en ces bas lieux te mène?
Et ce guide avec qui tu marches, quel est-il ? »
Je répondis : « Là-haut, sur la terre étoilée,
J'étais perdu, j'errais au fond d'une vallée.
Avant d'avoir atteint le sommet de mes jours.
Mais hier au matin, je faisais volte face;
Il vint à moi, tandis que je cherchais' ma tracé,
Et me ramène au monde en suivant ces détours. »
L'ombre reprit alors : « Si tu suis ton étoile,
Glorieux est le port où doit entrer ta voile,
Si j'ai bien dans le monde interrogé ton sort 2;

Et si je n'étais mort avant l'âge à la terre,


Voyant le Ciel pour toi si doux et si prospère,
Je t'aurais au travail donné coeur et confort.
Mais cette nation méchante, ingrate et folle,
Ce peuple qui sortit autrefois de Fiésole 5
Et qui de ses rochers a gardé l'âprete,

Payera tes bienfaits par sa haine et sa rage ;


Quoi d'étonnant? Jamais près du sorbier sauvage
Le doux figuier fut-il impunément planté ?

Aveugles *, comme dit leur vieille renommée,


Race avare, d'envie et d'orgueil consumée,
De leurs moeurs, ô mon fils, garde-toi pour toujours?
Ton destin te promet des grâces si splendides,
Que tous les deux partis de toi seront avides.
Mais demeure à l'écart, loin du bec des vautours!
13
202. INFERNO— CANTOXY
Faccian le bestie Fiesolane strame
Di lor medesme, e non tocchin la pianta ;
S' alcuna surge ancor nel lor letame,
In cui riviva la sementa sauta
Di quei R.oman, che vi rimaser, quando
Fu fatto il nido di malizia tanta.
Se fosse pieno tutto '1 mio dimando,
Risposi lui, voi non sareste ancora
Dell' umana natura posto in ban do :
Chô in la mente m' è fitta, ed or m' accora,
La cara buona imagine paterna
Di voi, quando nel mondo ad ora ad ora

M'insegnavaie, corne Y uom s' eterna :


E quant'io Y abbo in grado, mentr' io vivo
Convien, che nellamia lingua si scerna.
Cio che narrate di mio corso, scrivo,
E serbolo a chiosar con altro testo
A donna, che '1 saprà, s' a lei arrivo.
Tanto vogl' io, che vi sia manifesto,
Pur che mia coscienza non mi garra,
Cli' alla Fortuna, corne vuol, son presto.
Non è mio va agli orecclii miei taie arra :
Perô giri Fortuna la sua ruota,
Gome le piace, e '1 villan la sua marra.
Lo mio maestro allora in su la gota
Destra si volse 'ndietro, e riguardommi :
Poi disse : Bene ascolta, chi la nota.
L EHFER — CHANTXV 203
Brutaux, que de leurs corps ils se fassent litière!
Ils le peuvent, mais non toucher la plante altière,
S'il est un rejeton sur leur fumier resté
En qui revive encor la semence sacrée
Des Romains demeurés dans leur triste contrée,
Quand fut construit le nid de leur perversité !5 »
Je lui répondis : « Ai ! si le Ciel que j'implore
Exauçait tous mes voeux, vous ne seriez encore
Loin de l'humanité mis à ce ban cruel ;
Car je garde en mon âme„ à présent déchirée,
Votre image excellente et chère et révérée !
0 mon père, c'est vous, dans le monde mortel,

Qui m'appreniez comment l'homme s'immortalise !


Et je veux qu'on le sache et que ma bouche dise
Tout le gré que j'en ai, jusqu'à mon dernier jour !
Votre prédiction, je la garde fidèle,
Pour la faire expliquer, avec une autre e, à celle
Qui le peut, si j'arrive à son divin séjour.

Seulement, Brunetto, connaissez ma pensée :


Que notre conscience en rien ne soit blessée :
Aux caprices du sort je suis tout préparé.
D'un augure pareil j'ai déjà reçu l'arrhe.
Que le paysan donc en paix tourne sa marre,
Et la fortune aussi notre roue à son gré ! »
Mon maître, à ce moment, sérieux, me regarde,
Et tournant en arrière à droite : « Prends-y garde, »
Dit-il, « bon souvenir fait le bon entendeur. »
'204 IKPERNO— CANTOXV
Ne per lanto di men parlando vommi
Con ser Brunetto, e dimando, chi sono
Li suoi compagni piùnoti e piii sommi.
Ed egli a me : Saper d' alcuno è buono ;
Degli altri fia laudabile tàcerci,-
Chè '1 tempo saria cortoatanto suono.
In somma sappi, clie tutti fur clierci,
E letterati grandi, e di gran famav '
D' un medesmo peccato al monde lefcr.
Priscian sen' va con quella turba grama,
E Francesco d' A'ccorso anco ; e vedèrvi,
S' avessi avuto di tal tigna.bïama,
Colui potêi, che dal servo de' servi
Fu trasmutato d' Àrno in-Bacchiglione,
Ove lasciô li mal protesi nervi.
Di più direi : ma '1 venir, e '1 sermone
Più lungo esser non puô, perô, cli' io veggio
Là surger nuovo fummo dal sabbione.
Gente vien, con la quale esser non deggio :
Siati raccomandato '1 mio Tesoro,
Nel quale io vivo ancora, e più non clieggio :
Poi si rivolse, e parve di coloro,
Che corrono à Verona '1 drappo verde,
Per la campagna ; e parve di costoro

Quegli, clie vince, e non colui, che perde.


L ENFER — CHANTXV 205
Près de l'ombre toujours le long des bords funèbres
Je marchais, demandant les noms les plus célèbres
Parmi ces compagnons de la même douleur.
Brunetto dit : « Plusieurs valent bien qu'on les cite;
Mais il nous faut passer ceux de moindre mérite,
Car le temps serait court pour de si longs récits.

Bref, apprends qu'ils sont tous gens de robe ou d'Église.


Et malgré le renom qui les immortalise,
Par le même péché dans le monde noircis.

Vois dans ces tristes rangs Priscien '' qui chemine


Avec François d'Accurse, et de telle vermine
Si tes yeux un instant pouvaient être affamés,
Vois celui que le pape éloignant de son trône
Fit des bords de l'Arno partir au Bacchiglioue
Où l'infâme a laissé ses membres déforméss.
Mais je voudrais en vain t'en dire davantage.
Je me tais, car je vois monter, comme un nuage,
De nouvelles vapeurs hors du sable de feu ;
Et près de nous arrive une nouvelle bande ;
Je ne puis m'y mêler. Va, je te recommande
Mon Trésor où je vis encor, c'est mon seul voeu. »
Alors il se tourna courant à perdre haleine.
Tels, à Vérone, on voit élancés dans la plaine
Les coureurs disputer la pièce de drap vert :
Il semblait le vainqueur et non celui qui perd.
NOTES DD CHANT XV.
1 BrunetloLatini, poêle, orateur et savant, était à la tête d'une
école célèbre d'où sortirent Guido Cavalcanteet Dante. Exilé el
reçu à Paris à la cour de saint Louis, il composa en français un
livre intitulé le Trésor, véritable encyclopédie, dont il parle avec
orgueilun peu plus loin. :
2 BrunettoLatiniétait aussi astronomeet astrologue.
3 Petite ville située au-dessousde Florence et regardée comme
son berceau.
'• Allusionà une épithète donnée aux Florentins. Les Pisans,
leurs alliés, leur avaient envoyé, en leur laissant le choix, deux
colonnesde porphyre et deux portes de bronzetravailléesavec art.
Les Florentins préférèrent les colonnes qui étaient enveloppéesde
riches étoffes; mais quand on les eut dépouilléesde leur enveloppe,
on vit trop tard qu'ellesétaientà demi-brûlées.
5 Dante prétendait descendre des
plus anciennes familles ro-
maines qui avaient conservé leurs litres au milieu des différentes
invasionsdes Barbares.
6 La prédiction de Farinata
(au chant X), qui sera expliquée
par' Béatrix.
Priscien, grammairien de Césarée.François d'Accurse,juris-
consultede Florence.
8 André de Mozzi,
dépossédé de l'évèché de Florence pour ses
moeursdépravées,et envoyéà Yicenceoù coulele Bacchiglione.
ARGUMENT DU CHANT XVI

Parvenu presque aux limites du troisième et dernier degré,


où déjà il entend le fracas de l'eau qui tombeen bouillonnantdans
le huitième cercle, le poêle rencontre les ombres de quelques
guerriers florentins qu'a souillés aussi le péché contrenature. Ils
l'interrogentavec inquiétude sur le sort de leur patrie el Danteleur
confirmela triste vérité. Puis il continuesa route; le bruit de l'eau
se rapproche; enfin il arrive au bord d'un gouffreprofond. Virgile
y jette une corde; à ce signal un monstre, épouvantableapparition,
se lève du gouffre.
CANTO DECIMOSESTO

Già era in loco, ove s' udia '1 rimbombo


Dell' acqua, che cadea nell' altro giro,
Simile a quel, che 1' amie fanno, rombo;

Quando tre ombre insieme si partiro,


Correndo, d' una torma che passava,
Solto la piogga dell' aspro martiro.
Venian ver noi ; e ciascuna gridava :
Sostati tu, che ail' abito ne sembri
Essere alcun di nostra terra prava.

Aimé, che piaglie Yidi ne' lor membri,


Recenti e vecchie dalle flamme incese !
Ancormen duol, pur ch' io me ne rimembri.
Aile lor grida il mio Dottor s'altese ;
Volse '1 viso ver me, e : Ora aspetta,
Disse, a costor si vuole esser cortese :
E se non fosse il fuoco, che saetta
La natura del luogo, i' dicerei,
Che meglio stessc a le, ch' a lor, la fretta.
CHANT SEIZIÈME

Déjà nous entendions le bruit confus de l'onde


Qui tombait dans une autre enceinte de ce monde,
Et pareil à celui de ruches bruissant,

Quand trois ombres ensemble, et formant comme un groupe,


Sortirent en courant du milieu d'une troupe
Qui sous le feu maudit passait en gémissant.
Et de venir vers nous, et de crier ensemble :
« Arrête ! à tes habits, à ton air, il nous semble
Qu'à notre ingrat pays tu dois appartenir. »
Ah! quels sillons je vis sur leurs chairs enflammées!
Que de blessures, ciel! ouvertes ou fermées!
J'en suis encor navré, rien qu'à m'en souvenir.
Mon maître, à cet appel que nous venions d'entendre,
S'arrête et me regarde : « Il nous faut les attendre, »
Me dit-il, « si pour eux tu veux être courtois.

El, sans ces traits brûlants, sans les mortelles flammes


Qui tombent dans ces lieux, je dirais qu'à ces âmes
L'empressement, mon fils, convient bien moins qu'à toi. <
13.
' IHFERNO— CANTOXVI
-210
Ricominciâr, corne noi ristemmo, ei
L'antico verso; e quando a noi furgiunti,
Fenno una ruota di se tutti e trei.

Quai soleano i campion far nudi e unti,


Avvisando lor presa, e lor vantaggio,
Prima clie sien tra lor battuti, e punti ;

Cosi, rotando ciascuna il visaggio


Drizzava a me, si clie 'n contrario il collo
Faceva ai piè continuo viaggio :

E, se miseria d' esto loco sollo


Rende in dispetto noi, e nostri preghi.
Cominciô l'uno, e '1 tristo aspetto e brollo ;
La fama nostra il tuo animo pieghi
A dirne, chi tu se', clie i vivi piedi
Cosi sicuro per lo 'nferno, freghi.
Questi, l'orme di cm pestar mi vedi,
Tutto ehe nudo, e dipelato vada,
Fu di grado maggior, clie tu non credi :

Nepote fu délia buona Gualdrada :


Guidoguerra ebbe nome, ed in sua vita
Fece col senno assai, e con la spada.
L' altro, cli' appresso me la rena trita,
È Thegghiaio Aldobrandi, la cm voce
Nel mondo su dovrebbe esser gradita :
Ed io, clie posto son con loro in croce,
Iacopo Rusticucci fui; e certo
La fiera mogiie, più cli' altro, mi nuoee.
L'ENFER — CHA3T XVI 211
Nous voyant arrêtés, elles recommencèrent
Leur complainte, et, vers nous dès qu'elles arrivèrent,
En cercle toutes trois se mirent à tourner.
Comme on voit les lutteurs, le corps nu, frotté d'huile,
Pour trouver le point faible et la prise facile,
Avant les premiers coups, longtemps s'examiner,
Elles tournaient, sur moi dirigeant leur visage,
Et faisaient de la sorte un étrange voyage,
Leurs pieds tournant de ci, tournant de là leurs cous.
L'une alors'commença : « Si cet horrible sable,
Nos traits noircis, brûlés, notre aspect misérable,
Condamnent au mépris nos prières et nous,

Qu'à notre renommée au moins tu t'attendrisses !


Quel es-tu pour venir aux éternels supplices
Poser tes pieds vivants de cet air assuré?

Celui-ci, dont je suis la trace sur l'arène,


Quoiqu'il aille tout nu, tout écorché se traîne,
Fut, plus que tu ne crois, grand et considéré.
Petit-fils de Gualrade, il eut nom Guidoguerre 1,
Et ce fut un guerrier vaillant, qui sur la terre
S'illustra par la tête autant que par le bras.
Et cet autre, après moi, broyant l'arène ardente,
C'est Aldobrandini 2, dont la voix fut prudente,
Mais donna des conseils que l'on ne suivit pas.
Moi qui porte avec eux cette croix misérable,
Je suis PLUSticucci3 ; ma femme détestable
Fut l'artisan du mal que l'on m'a reproché. »
212 INFERNO— CAHTOXVI
S' ï fussi stato dal fuoco coverto,
Gittato mi sarei tra lor disotto,
E credo, che !1Dottor V avria sofferto ;
Ma perch' i' mi sarei bruciato e cotto,
Vinse paura la mia buona voglia,
Che di loro abbracciar mi facea ghiotto.
Poi cominciai : Non dispetto, ma doglia
La vostra condizion dentro mi fisse
Tanto, che tardi tutta si dispoglia :
Tosto che questo mio signor mi disse . -
Parole, per le quali io mi pensai,
Che quai voi siete, tal gente venisse.
Di vostra terra sono : e sempre mai
L'ovra di vpi, e gli onorati nomi
Con afîezion ritrassi, edascoltai.
Lascio lo fêle, e vopei dolci pomi
Promessi a me per lo verace Duca :
Ma fino al centro pria convient ch' io tomi.
Se lungamente 1' anima conduca
Le membra tue, rispose quegli allora,
E se la fama tua dopo te luca ;
Cortesia e valor, di', se dimora
Nella nostra Città, si corne suole,
0 se del tutto se n' è gito fuora ?
Chè Guglielmo Borsiere, il quai si duole
Con noiper poco, e va là coi compagni.
Assai ne cruccia con le sue parole.
L ENFER — CHANTXVI 2I 3
Si j'avais pu me^mettre à couvert de leurs flammes,
Je me serais du bord jeté parmi ces âmes,
Et mon maître, je crois, ne m'en eût empêché;
Mais j'eusse été brûlé, calciné par la pluie,
Et la peur l'emporta sur cette bonne envie
Qui m'avait pris soudain d'aller les embrasser.
— «Ce n'est pas le mépris qu'en mon coeur je sens naître,»
Dis-je alors, «votre sort de douleur me pénètre,
Et cette émotion ne pourra s'effacer.
J'en fus saisi sitôt qu'aux paroles du maître
Je compris, même avant-de vous bien reconnaître,
Que des morts tels que vous allaient se présenter.
Je suis de votre terre, et votre oeuvre accomplie,
Et vos noms, honorés toujours dans la patrie,
Tendrement je les cite ou les entends citer.
Je vais par l'amertume au jardin angélique
Qu'a promis à mon coeur ce guide véridique ;
Mais je dois jusqu'au fond descendré auparavant, »
— « Que la vie en ton corps longtemps reste allumée, »
Repartit l'ombre alors, « et que ta renommée
Resplendisse durable après ton corps vivant !
Mais dis-nous, le courage et la chevalerie
Ont-ils continué d'habiter la patrie?
Se peut-il qu'ils en soient tout à fait exilés?
Car Rorsière, nouveau venu dans ces campagnes,
Qui là-bas suit, pleurant, ces ombres nos compagnes,
De ses navrants récits nous a bien désolés. »
214 IKFERNO — CANTOXVI
La gente nuova, e i subili guadagni
Orgoglio, e dismisura Iran generata,
Fiorenza, in te, si clie tu già ten' piagni,
Cosi gridai colla faccia levata :
E i tre, clie ciô inleser per riposta,
Guardâr 1' un 1' altro, corne al ver si guata.
Se P altre volte si poco li costa,
Risposer tutti, il soddisfare altrai,
Felice te, clie si parli a tua posta !

Perô, se campi d' estiluoghi bui,


E torni a riveder le belle stelle,
(Juando ti gioverà dicere : F fui,
Fa che di noi alla gente tavelle :
Indi rupper la ruola, ed a fuggirsi
Aie sembiaron le lor gambe snelle.
Un amen non saria potuto dirsi
Tosto cosi, com' ei furo spariti :
Perche al Maestro parve di parlirsi.
lo lo seguiva, e poco eravam' iti,
Clie '1 suon dell' acqua n' era si vicino,
Clie per parlar saremnio appena uditi.
Corne quel flume, c' ha proprio caniniino,
Prima da monte Veso in ver levante,
Dalla sinistra costa d'Appennino,
Clie si chiama Acquacheta suso, avanie,
Clie si divalli giù nelbasso letto,
E a Forli di quel nome è vacante,
L ENFER — CHAN1XVI 215
— « Ali ! tes nouveaux colons,, tes fortunes
rapides
Ont tant produit d'orgueil, tant d'appétits avides,
Florence, qu'à la fin toi-même t'en émeus! » -
Ainsi criai-je, au ciel en levant mon visage.
Les trois morts, comprenant le sens de ce langage,
Tristement éclairés, se regardaient entre eux.
— « Si tu réponds toujours avec même franchise,
Et toujours sans péril t'exprimes à ta guise,
Bienheureux, toi qui peux parler comme cela!
C'est pourquoi, si tu sors de la somhre carrière,
Si tu revois le ciel et la belle lumière,
Alors qu'avec plaisir tu diras : J'étais là!
Fais au moins que de nous l'on parle dans le monde!
Les esprits, à ces mots, interrompant leur ronde,
Fuirent comme emportés sur des ailes d'oiseau.
Un amen est plus long dans la bouche du prêtre
Qu'il ne leur a fallu de temps pour disparaître :
Et mon. maître se mit en marche de nouveau.

Moi,'je suivais ses pas; nous commencions à peine


Quand le bruit retentit de l'onde si prochaine,
Que le son de nos voix se perdait tout à fait.
Tel ce fleuve qui prend au mont Viso sa source,
Et, laissant l'Apennin à gauche, suit sa course,
Fuyant vers l'Orient par le lit qu'il s'est fait :
Acquachète est le nom qu'aux hauts lieux on lui donne,
Avant qu'en la vallée il descende et bouillonne;
Bientôt il a perdu ce nom près de Forli,
216 INPERNO— CANTOXYI
Rimbomba là sovra San Benedetto,
Dali' alpe, per cadere ad una scesa,
Dove dovria per mille esser ricetto ;
Cosi giù d' una riva discoscesa
Trovammo risonar qucll' acqua tinta,
Si che 'n poca ora avria 1' orecchia offesa.
lo aveva una corda.intorno cinta,
E con essa pensai alcuna volta
Prender la lonza alla pelle dipinta.
Poscia, che 1' ebbi tutta da me sciolta,
Si corne 1 Duca m' avea comandato,
Porsila a lui aggroppata e ravvolla;
Ond' ei si volse inver lo destro lato,
E alquanto di lungi dalla sponda
La gittô giuso in quell' alto burrato.
E pur convien, che novitàrisponda,
Dicea fra me niedesmo, al nuoyo cenno,
Che '1 Maestro con 1' occhio si seconda.
Àhi quanto cauti gli uomini.esser denno
Presso a color, che non veggon pur F opra,
Ma per entro i pensier miran col senno !
E disse a me : Tosto verra di sopra
Cio en' i' attendo ; e che '1 tuo pensier sogna ;
Testo convien ch' al tuo viso si scuopra.

Sempre a quel ver, c' ha faccia di menzogna,


De' l'uom chiuder le lahhra quant' ei puote ;
Pcro che senza colpa fa vergogna :
L'EI^FER -= CHANTXYI 217
Et mugissant il tombe en une seule masse
Auprès de Saint-Benoît, ce beau séjour de grâce,
Ou milie hommes au moins devraient trouver abri 4;
Pareillement au pied d'une roche escarpée,
J'entendais retentir cette eau de sang trempée,
Et j'en fus assourdi dès le premier moment.

Or, je portais sur moi la corde que naguère


Je voulais employer pour prendre la panthère
Dont j'avais convoité le pelage charmant.
De mes reins aussitôt que je l'eus dépouillée,
Sur l'ordre de mon guide, et l'ayant repliée,
Je la lui présentai comme il nie l'avait dit.
Lors il se tourne à droite, et, prenant sa distance,
Tient par-dessus le bord la corde, et puis la lance
Assez loin de la rive en ce gouffre maudit.

Quelque prodige encor sans doute va paraître,


Me disais-jeen moi-même, à ce signal du maître;
Il semble qu'il l'appelle et l'assiste des yeux.
Ah ! que l'on devrait être avisé près d'un sage !
Il ne nous juge pas seulement à l'ouvrage.
Il lit dans nos pensers les plus mystérieux.

Il me dit : « A l'instant de ce gouffre se lève


Ce que j'attends, et toi, ce que ton esprit rêve
Va tenir dans l'instant ton regard attaché. »
De toute vérité qui semble une imposture,
Il faut, autant qu'on peut, garder sa lèvre pure.
Car c'est gagner la honte encor qu'on n'ait péché
218 INFERNO— CANTOXVI
Ma qui tacer nol posso : e per le note
Di questa commedia, lettor, ti giuro,
S' elle non sien di lunga grazia vote,
Ch' io vidi per quell' aère grosso e scuro
Venir notando una figura in suso,
Meravigliosa ad ogni cuor sicuro ;
Si come torna colui, cheva giuso
Talora a solver F ancora3 ch' aggrappa
0 scoglio, od altro, che nel mare è chiuso,
Che' n su si stende, e da piè si rattrappa.
L ENFER — CBANTXVI 21.9
Et pourtant je ne puis me taire ici, moi-même.
Je le jure, lecteur, la main sur ce poëme.
Ote-lui, si je mens, ta durable faveur!
Je "vis, dans l'épaisseur de l'atmosphère obscure,
Arriver, en nageant vers nous, une figure
Monstrueuse vraiment pour le plus ferme coeur ;
Tel revient le plongeur descendu sous les ondes,
Pour détacher une ancre au sein des mers profondes,
Et, quand il l'a reprise à quelque écueil perdu,
Monte, pieds ramassés, et le bras étendu
, NOTES DU CHANT XVI
' Guidoguerra, petit-fils de la belle Gualrade, fut un valeureux
chevalier.A la bataille de Benevenlo,entre CharlesIeret Manfrède,
il fut réputé le principal motif de la victoire. (GRANGIER.)
2 Tegghiajo Aldobrandini,de la famille des Adimar, déconseilla
l'entreprise des Florentinscontre lesSiennois, qui eut pour résultat
la malheureusedéfaited'Arbia.
3 Jacopo Rusticuccitouche ici en mauvaise part de sa femme
pour ce qu'elle fut si meschante qu'il fut forcéde se séparer d'elle.
(GRANGIER.)
4 Trait de satire. 11y avait là une abbaye qui eût pu recevoir
mille religieux, si ses biens avaientété honnêtementadministrés.
ARGUMENT DU CHANT XVII

Descriptiondu monstre Géryon, qui vient d'apparaître, comme


une image de la Fourbe. Tandis que Virgile s'arrête auprès de lui
pour réclamer le secours de ses larges épaules, Dante s'avance un
peu plus loin pour considérer les usuriers, ces pécheurs qui ont
outragé violemment la Nature et l'Art, et Dieu par conséquent.
Couchésmisérablementsur le sable brûlant et sousla pluie de feu,
ils portent à leur cou une bourse dont ils semblent répaître leur
vue. Chaque bourse est marquée des armoiries du damné et sert
à le fairereconnaître. Dante rejoint Virgile et, non sans effroi, des-
cend avec lui dans le huitième cercle sur le dos de Géryon.
GANTO DECIMOSETTIMO

Ecco la fiera con la coda aguzza,


Che passa i monti, e rompe i mûri ed armi :
Ecco colei, che tutto '1 rnondo appuzza :
Si cominciô lo mio Duca a parlarmi,
E accennolle, che venisse a proda,
Vicino al fin de' passeggiati marmi :
E quella sozza immagine di froda
Sen' venue, ed arrivé la testa e '1 busto :
Ma'n su la riva non trassela coda.
La faccia sua era faccia d' uoru giusto,
Tanto benigna avea di fuor la pelle,
E d' un serpente tutto F altro fusto.
Duo branche avea pilose infin 1' ascelle :
Lo dosso, e' 1 petto, ed amenduo le coste
Dipinte avea di nodi e di rotelle,
Con più color sommesse e soprapposte
Non fêr mai in drappo Tartari, ne Turchi,
Ne fur tai tele per Aragne imposte.
CHANT DIX-SEPTIÈME

« Voici qu'il vient, le monstre à la queue affilée,


Qui passe monts, qui brise armes, tour crénelée,
Et de son souffle impur pourrit le monde entier. »
Mon maître, en même temps qu'il me tint ce langage,
A la bête du geste indiqua le rivage,
L'invitant à monter jusqu'au pierreux sentier.
Et de la Fourbe alors cette hideuse image
S'en vint ; elle avança le torse et le visage,
Laissant pendre sa queue en arrière des bords.
Ses traits semblaient d'abordles traits d'un homme honnête,
Tant douce était la peau qui recouvrait sa tête ;
En serpent s'allongeait le tronc et tout le corps.
Elle avait deux grands bras velus jusqu'aux aisselles,
Et des noeuds tachetés en forme de rondelles
Émaillaient sa poitrine et son dos et ses flancs.
Avec tant de couleurs jamais Turcs ni Tartares
N'ont brodé le dessin de leurs étoffes rares ;
MêmeArachné filait des.tissus moins brillants.
224 1NFERN0— CANTOXV]1
Corne lai voila stanno a riva i burchi,
Che parte sono in acqua, e. parte in terra,
E corne in là Ira li Tedeschi lurchi,
Lo bevero s' assetta a far sua guerra ;
Cosï la liera pessima si stava
Su 1' orlo, clie di pietra, il sabbion serra.
Nel vano lutta sua coda guizzava,
Torcendo 'n su la venenosa força,
Ch' a guisa di scorpion la punta armava.
Lo Duca disse : Or convien che si torca
La nostra via un poco, inflno a quella
Bestia malvagia, che cola si corca.
Perb scendemnïo alla destra mammella,
E dieci passi femmo in su lo stremo,
Per ben cessar la rena e la flammella :
E quando noi à lei venuti semo,
Poco più oltre Veggio in su la rena
Gente seder propinqua al luogo scemo.
Quivi '1 Maestro : Àccioccliè tutta pieria
Esperïenza d" esto giron porti,
Mi disse, or va, e vedi la lor mena.
Li tuoi ragionameiitî sien là corti :
Mentre che tomi, parlera cori questa,
Che ne concéda i suoi omëri forti.
Cosi ancor su per là st'rèma testa
Di quel settiniô ce'rcliib tulto" solo
Andai, ove sedea la gente inesta.'
LENFEP, — CUANTXVIf ' 225
Comme on voit quelquefois une barque captive' :
La poupe est dans les flots, la proue est sur la rive ;
Ou comme sous le ciel du vorace Germain
Le castor pour chasser s'accroupit au rivage ;
Ainsi vint s'aplatir cette bête sauvage
Sur le roc qui bordait le sablonneux cliemin.
Elle tordait sa queue énorme dans le vide
Et dressait une fourche au venin homicide.
Vrai dard.de scorpion à sa queue attaché.
— « Il faut nous détourner un peu, » dit le
poëte,
« Et marcher jusqu'auprès de la cruelle bête,
De ce monstre là-bas sur la berge couché. »
Nous descendîmes donc en tournant vers la droite,
Et faisant quelques pas sur la margelle étroite
Pour éviter la flamme et le sable brûlant.
Près du monstre hideux lorsque nous arrivâmes,
Je vis un peu plus loin, sur le sable, des âmes
Assises presque au bord de l'abîme béant.
— « De ce giron du cercle, il faut que tu connaisses
Et tous les habitants et toutes les tristesses, »
Dit mon maître, « va donc et vois quel est leur sort !
Mais dans cet entretien trop longtemps ne t'arrête !
Et moi dans l'intervalle irai sommer la bête
De nous prêter l'appui de son dos souple et fort. »
Je m'avançai donc seul sur le rebord extrême
De ce cercle d'Enfer, lequel est Je septième,
Allant où se tenaient les malheureux pécheurs.
14
226 INFEHNO— CANTOXYII
Per gli occhi fuori scoppiava lor duolo :
Di qua, di là soccorean con le mani,
Quando a' vapori, e quando a caldo suolo.
Non altrimenti fan di state in cani
Or col ceffo, or.col piè, quando son morsi
0 da pulei, o da mosclie, o da tafani.
Poi che nel viso a certi gli occhi porsi,
Ne' quali il doloroso fuoco casca,
Non ne conobbi alcun; ma io m' accorsi
Che dal collo a ciascun pendea una tasca.
Ch' avea certo colore, e certo segno ;
E quindi par che '1 loro occhio si pasca.
E corn' io riguardando tra lor vegno,
In una borsa gialla vidi azzurro,
Che di lione avea faccia, e contegno.
Poi procedendo di mio sguardo il curro,
Vidineun' altra, più che sangue rossa,
Mostrare un' oca bianca, più che burro.
E un, che d' una scrofa azzurra e grossa
Segnato avea lo suo sacchetto bianco,
Mi disse : Che fai tu in questa fossa ?
Or te ne va : e perché se' viv' anco,
Sappi, che '1 mio vicin Vitaliano
Sederà qui dal mio sinistro flanco.
Con questi Florentin son Padovano :
Spesse fiate m' intruonan gli orecchi,
G-ridando : Vegna il cavalier sovrano,
L ENFER — CHANTXVII 227
Leurs pleurs qui jaillissaient trahissaient leurs tortures,
En s'aidant des deux mains, ces pauvres créatures
Luttaient de ci, de là, contre sable et vapeurs.
Tels on voit les grands chiens pendant la canicule,
De mouches et de taons lorsque tout leur corps brûle,
Fatiguer griffe et dents contre l'immonde essaim.
En vain j'en regardais quelques-uns au visage.
Sous le feu qui pleuvait sur eux comme un orage,
Je n'en pus reconnaître aucun; mais à leur sein,
Au cou de chacun d'eux, j'aperçus suspendue
Une bourse ; ils semblaient en repaître leur vue.
Chacun avait un signe autrement coloré.
Pour les considérer, je m'avançai plus proche,
Et du premier d'entre eux regardant la sacoche,
J'aperçus sur champ d'or un lion azuré 1.
Et poursuivant, j'en vis, à nulle autre pareille,
Une qui paraissait comme du sang vermeille.
Une oie y ressortait blanche comme du lait 2.

Une troisième portait sur sa besace blanche


Une truie azurée et grosse. 3 ; or, il se penche
Et me dit : « Que fais-tu sur ce pierreux ourlet ?

Va-t-en,.et souviens-toi, pour le dire à la terre,


Que Vitaliano, mon voisin, comme un frère,
Un jour à mon flanc gauche, ici viendra s'asseoir.

Mêlé, moi Padouan, à ces morts de Florence,


Je les entends aussi crier pleins d'espérance :
Vienne le chevalier! Quand pourrons-nous le voir,
228 INFERNO— CANTOXVII
Che recherà la tasca co' tre becchi :
Quindi storse la bocca, e di fuor trasse
La lingua, corne bue che '1 naso lecchi.
Ed io temendo, nol più star crucciasse
Lui, che di poco star m' avea ammonite;
Tornàmi indietro dall' anime lasse.
Trovai lo Duca mio, ch' era salito
Già su la groppa del flero animale,
E disse a me : Or sie forte ed ardito.
Ornai si scende per si faite scale :
Monta dinanzi, ch' i' voglio esser mezzo,
Si che la coda non possa far maie.

Quai' è colui, c' ha si presso '1 riprezzo


Délia quartana, c' ha già 1' unghie smorle,
E tréma-tulto, pur guardando il rezzo :
Tal divenn' io aile parole porte :
Ma vergogna mi fêr le sue minacce,
Che 'nnanzi a buon signor fa servo forte.
F m' assettai in su quelle spallacce :
Si volli dir, ma la voce non venne
Com' io credetti : fa che tu m' abbracce.
Ma esso, ch' altra volta mi sovvenne
Ad alto forte, tosto ch' io montai,
Con le braccia m' avvinse e mi sosterme :
E disse : Gerïon, muovili ornai:
Le mole larghe, e lo scender sia poco :
Pensa la nuova soma, che tu liai.
L ENFER — CHANTXVII 229
Et sa bourse aux trois becs ! » Au bout de sa harangue
L'ombre tordit sa bouche et puis sortit sa langue,
Ainsi que fait un boeuf pour lécher ses naseaux.
Et moi, me souvenant des paroles du sage,
Craignant de l'irriter en restant davantage,
Je laissai ces damnés à leurs terribles maux.
En arrivant, je vis déjà le doux poète
Établi sur le dos de la farouche bête,
Et qui me dit : « Allons, viens vite, et point d'effroi!
On ne descend ici que par semblable échelle.
Monte au cou de la bête, et, pour être sûr d'elle,
Moi je vais me placer entre la queue et toi.
Tel un homme aux accès de la fièvre quartaine,
Les ongles déjà bleus, grelottant, sans haleine,
Rien qu'à voir l'ombre, est pris d'une froide sueui ,
Un frisson à ces mots agita tout mon être;
Mais devant lui ma peur eut honte de paraître :
Un maître courageux impose au serviteur.
Force fat de m'asseoir sur cette large échine.
J'essayai de parler : la voix dans ma poitrine
Manqua; je murmurai : « Par grâce, tiens-moi bien ! »
Mais lui, le guide tendre et toujours secourable,
Dès que j'eus enfourché le dragon redoutable,
M'entoure de ses bras qui me font un soutien,
Et dit : « Va, Géryon; d'une aile obéissante,
Par de larges circuits adoucis la descente :
Songe au fardeau nouveau dont tu l'en vas chargé. ?
14.
•230 INFERNO— .CANTOXVII
Gome la navicella esce di loco
In dietro in dietro, si quindi si toise ;
E poi en' al tutto si senti a giuoco,
Là V era '1 petto la coda rivolse,
E quella tesa, como anguilla, mosse,
'
E con le branche 1' aère a se raccolse.

Maggior paura non credo che fosse,


Quando Fetonte abbandonô gli freni,
Perché '1 Ciel, corne pare ancor, si cosse :
Ne quando Icaro misero le reni
Senti spennar per la scaldata cera,
Gridando '1 padre a lui : Mala via tieni,
Che fu la mia, quando vidi ch' io era
Nell' aère d' ogni parte, e vidi spenta
Ogni veduta, fuor che délia fiera,
Ella sen' va notando lenta lenta :
Ruota, e discende, ma non me n' accorgo,
Se non ch' al viso e disotto mi venta.
Io sentia già dalla man destra il gorgo
Far sotto noi un orribile stroscio ;
Perché con gli occhi in giù la testa sporgo.
Allor lu' io più timido allô scoscio :
Perrocch' i' vidi fuochi, e senti' pianti;
Ond' io tremando tutto mi raccoscio.
E vidi poi, che nol vedea davanti,
Lo scendere e'1 girar, per li gran mali,
Che s' appressavan da diversi canti.
L ENFER — CHAHT XVII 231
Comme une barque à flot qui s'éloigne de terre,
Le monstre lentement de la rive en arrière
Recule, et quand du bord il se sent dégagé,
Il se tourne à demi, puis semblable à l'anguille,
Il agite sa queue allongée, et frétille, »
Et de sa double griffe il fend l'air embrasé.
Phaéton trembla moins dans les célestes plaines,
Quand de ses faibles mains laissant tomber les rênes,
Il mit en feu le Ciel, encor cicatrisé 6 ;
Icare eut moins d'effroi, moins d'angoisses mortelles,
Sentant fondre la cire et s'échapper ses ailes,
Son père lui criant : « Tu te perds, malheureux ! »

Que je ne tremblai, moi, quand je sentis la terre


Autour de moi manquer, et que dans l'atmosphère
Plus rien ne vis, plus rien, que le monstre hideux !

Lentement, lentement il nage dans le vide


Et descend en tournant, car je sens l'air humide
Qui me frappe au visage et qui souffle sous moi.
Et déjà j'entendais comme un fracas horrible,
A ma droite, monter de l'abîme invisible.
Je plongeai dans le gouffre un regard plein d'émoi.
Ce coup d'oeil dans l'abîme augmenta bien mes craintes !
J'avais vu si grands feux, ouï si grandes plaintes
Que je me ramassai sur moi-même en tremblant.
Et je vis, jusqu'alors resté dans l'ignorance,
Que j'étais descendu dans plus vive souffrance
Qui de tous les côtés venait se rapprochant.
132 INFERNO— CANTOXVII
Come '1 falcon, ch' ô slalo assai su 1' ali,
Che senza veder logoro o uccello,
Fa dire al falconiere : oimè tu cali :

Discende lasso, onde si muove snello


Per cento ruote, e da lungi si pone
Dal suo maestro, disdegnoso e fello :
Cosï ne pose al fondo Gerïone,
A piede a piè délia stagliata rocca,
E, discarcate le nostre persone,
Si dileguô, come da corda cocca.
L'ENFER — CIIAHTXVII 233
Tel un faucon lassé de déployer son aile
Sans découvrir d'oiseau, sans qu'un leurre l'appelle,
En vain le fauconnier lui crie : « Ah, scélérat ! »
Il descend fatigué de ses hauteurs limpides.
Et, traçant dans les airs mille cercles rapides,
Maussade et révolté loin du chasseur s'abat ;

Tel Géryon au pied de la roche brûlée


Descend, et nous dépose au creux de la vallée :
Et délivré du poids qu'il portait à regret,
Il s'enfuit, el dans l'air s'échappe comme un trait.
NOTES DU CHANT XVII
' C'étaient les armoiries des Gianfigliazzide Florence.
2 L'oie blanche rappelle les armes de Ubriacchi.
3 L'écussondes Scrovigni.
* Vitalianodel Dente, insigne usurier de Padoue.
5 Cetautre usurier est le Florentin Buiamonle.
6 Allusionà la voie lactée.
ARGUMENT DU CHANT XVIII

Dante et Virgile sont descendus dans le huitième cercle, le


cercle de la fourbe, appelé Malebolge (fosses maudites). Il est
divisé en dix fossés concentriques creusés sur un plan incliné
et aboutissant à un puits large et profond. Des rochers s'élèvent
en arû au-dessus de ces fossés et les relient entre eux jusqu'au
puits qui les termine. Descendu du dos du monstre Géryon,
Dante s'engage avec Virgile sur ce pont naturel, et sous ses
arches il va voir circuler successivement les damnés des dix
bolges ou fossés.
Dans le premier bolge, les pécheurs marchent ou plutôt ils
courent harcelés et fouettés par des démons. Dante reconnaît
un citoyen de Bologne, une sorte de fourbe entremetteur qui
avait fait marché de sa soeur. Plus loin, au milieu des fourbes
qui ont pratiqué la séduction, Jason se fait remarquer par son
grand air et sa royale attitude.
Les deux poètes, en suivant toujours le pont de rochers,
atteignent le second bolge, hideux cloaque d'immondices où
sont plongés les flatteurs.
GANTO DBGIMOTTAVO

Luogo è in inferno detto Malebôlge,


Tutto di pietra e di color ferrigno,
Corne la cerchia, clie d' ihtorno '1 volge.
Nel dritto mezzo del campô maligno
Vaneggia un pozzo assai largo e profondo',
Di cui suo luogo contera 1' ordigno.

Quel cinghio, che riniane, adunque è tondo,


Tra '1 pozzo e '1 piè dell' alta ripa dura,
Ed lia distinto m dieci valli il fondo.

Quale, dove per guardia délie mura


Più, e più fossi cingon li castelli,
La parte dov' ei son rendon sicura :
Taie inimagine quivi facean quelli :
E corne a tai fortezze da' lor sogli
Alla ripa di fuor son ponticelli,
Cosi da imo délia roccia scogli
Movén, clie ricidean gli argini e i fossi
Inflno al pozzo, cli' ei tronca, e raccogli.
CHANT DIX-HUITIÈME

Il est dedans l'Enfer une sombre carrière :


Malebolge est son nom : de couleur fer, en pierre,
Et telle que l'enceinte arrondie à l'entour.

Dans le milieu précis de la plaine livide,


D'un puits large et profond l'oeil mesure le vide ;
En son lieu j'en dirai la structure et le tour.

L'enceinte qui s'étend du puits, gorge profonde,


Jusqu'au pied de la roche, est, je le disais, ronde,
Et dix fossés distincts s'en partagent le fond.

Tels, pour garder les murs des hautes citadelles,


Ces fossés que l'on creuse en grand nombre autour d'elles
tous les et de flanc et de front : -
Protégeant points
Tels ces gouffres ici caves de même sorte.
Et comme aussi les ponts-levis qui de la porte
Au bord extérieur mènent en s'abaissant :
De même au pied du mur nous offrant une marche,
Sur chaque fosse un pont de rochers, comme une arche,
Montait, et jusqu'au puits allait aboutissant.
15
238 INFEENO— CANTOXVIII
In questo luogo, dalla scliiena scossi
Di Gerîon, trovammoci : e '1 Poeta
Terme a sinistra, ed io dietro mi mossi.
Alla man destra vidi nuova piéta,
Nuovi tormenti, e nuovi frustatori,
Di clie la prima bolgia era repleta.
Nel fondo erano ignudi i peccatori :
Dal mezzo in qua ci venian verso '1 volto,
Di là con noi, ma con passi maggiori :
Corne i Roman, per 1' esercito molto;
L' anno del giubbileo, su per lo ponte,
Hanno a passar la gente modo tolto :
Che dall' un lato tutti hanno la fronte
Verso '1 castello, e vanno a santo Pietro :
Dali' altra sponda vanno verso 'lmonie.
Di qua, di là, sa per lo sasso tetro
Vidi Dimon cornuti con gran ferze,
Che li battean crudelmente di rétro.
Ahi corne facean lor levar le berze
Aile prime percosse! e già nessuno
Le seconde aspettava, ne le terze.
Mentr' io andava, gli occhi miei in uno
Furo scontrati, ed io si tosto dissi :
Già di veder costui non son digiuno.
Perciô a figurarlo gli occhi afflssi :
E '1 dolce Duca meco si ristette,
Ed assenti, ch' alquanto indietro gissi :
L ENFER — CHANTXVIII 239
C'est là que nous étions, quand du dos de la bête
Nous fûmes brusquement mis à bas : le poëte
Marcha, tournant à gauche, et par moi fut suivi.
A main droite, je vis alors larmes nouvelles,
Nouveaux bourreaux, douleurs neuves et plus cruelles,
Dont le premier fossé me parut tout rempli.
Les pécheurs étaient nus au fond de la tranchée :
Une moitié venait vers nous, l'autre cachée
S'avançait avec nous, mais d'un pas plus pressé.
Tel, l'an du jubilé, les Romains, quand la foule
Couvre tout le grand pont et lentement s'écoule,
Cheminent dans un ordre à l'avance fixé :
D'un côté marchent ceux qui s'en vont à Saint-Pierre,
Et ceux qui revenant de dire leur prière
Retournent vers le mont, vont sur un autre rang.
De çà; de là, debout sur les noirâtres berges,
D'affreux démons cornus, avec de grandes verges,
Quand les pécheurs passaient, les fouettaient j usqu'au sang.
Ah! ces infortunés, comme ils levaient les jambes I
Au premier coup de gaule ils s'enfuyaient ingambes,
Et pas un n'attendait le cadeau d'un second.
Tandis que je marchais à côté de mon maître,
J'en vis un tout à coup que je crus reconnaître :
« J'ai, dis-je, vu cet homme ailleurs qu'en ce bas fond. »

Et je tenais mes yeux fixés sur son visage.


Aussitôt près de moi s'arrête mon doux sage
Et me laisse en arrière aller de quelques pas.
240 INFERNO— CANTOXVIII
E quel frustato celar si credette,
Bassando '1 viso, ma poco gli valse :
Ch' io dissi :Tu, che 1' occliio a terra gelte,
Se le fazion, che porti, non son falsg,
Venedico se' tu Caccianimico ;
Ma che ti mena a si pungenti salse?
Ed egli a me : Mal volentier lo dico :
Ma sforzami la tua chiara favella,
Che mi fa sovvenir del mondo antico.
F fui colui, che la Ghisola bella
Condussi a far la voglia del Marchese,
Come che suoni la sconcia novella
E non pur' io qui piango Bolognese :
Anzi n' è questo luogo tanto pieno,
Che tante lingue non son' ora apprese
A dicer sipa, tra Savena e '1 Reno :
E se di ciô vuoi fede, o testimonio,
Recati a mente il nostro avaro seno.
Cosi parlando il percosse un demonio
Délia sua.scuriada, e disse, via
Ruffian, qui non son femmine da conio.
F mi raggiunsi con la scorta mia :
Poscia con pochi passi divenimmo
Dove uno scoglio de la ripa uscia.
Assai leggeramente quel salimmo,
E, volti a destra sopra la sua scheggia,
Da quelle cerchie eterne ci partimmo.
L'ENFER — CHANTXVIII 241
Le flagellé baissait la tête avec contrainte,
Essayant d'éviter mon regard : vaine feinte !
Je lui criai : « Toi là, qui portes le front bas.,
Si tes traits ne sont pas trompeurs, spectre d'un homme,
C'est Caccianamico Venedic qu'on te nomme !
Dans ce bassin de fiel quel crime payes-tu? »
Et le pécheur à moi : « J'aimerais mieux me taire,
Mais je me sens contraint par ta voix pure et claire
Qui me fait souvenir du monde où j'ai vécu.
C'est moi, quoi qu'on ait dit sur cette immonde histoire,
Qui poussai Ghisola, prompte, hélas! à me croire,
A céder aux désirs du marquis d'Obizzo.

Bologne a plus d'un fils ici qui souffre et pleure.


Ce gouffre eu est si plein, que, peut-être, à cette heure,
Moins de bouches, depuis la Savène au Réno 1,
Parlent en écorchant le si 2 dans leur langage. "
De ma véracité faut-il un témoignage?
Rappelle à ton esprit combien l'or nous est cher. »
Il me parlait encor, quand un démon s'élance,
Et lui cinglant les reins d'un coup de fouet : « Avance,
on ne vend de femmes en Enfer! » '
Ruflen, plus
Le damné s'éloigna: je rejoignis mon guide.
Après quelques instants d'une marche rapide,
Un roc s'offrit à nous qui s'élevait du bord.
Sur ce pont escarpé qu'aisément nous gravîmes,
Nous tournâmes à droite au-dessus des abîmes,
Laissant derrière nous cette enceinte de mort.
242 INFERNO — CANTOXVIII
Quando noi fummo là, dov' ei vaneggia
Di sotto, per dar passo agli sferzati,
Lo Duca disse : Attienti, e fa che feggia
Lo viso in te di quest' altri mal nati,
A' quali ançor non vedesti la faccia,
Perocchè son con noi insieme andati.
Dal veCChioponte guardavam la traccia,
Che venia verso noi dall' altra banda,
E che la ferza similmente schiâccia.
Il buon Maestro, senza mia dimanda,
Mi disse : Guarda quel grande, che viene,
E per dolor non par lagrima spanda,

Quanto àspetto reale ancor ritiene !


Quegli è Jason, clie per cuore, per senno,
Li Colchi del monton privati fene.
Eflo passo per Y isola di Lenno,
Poi che F ardite femmine spietate,
Tutti li maschi loro a morte dienno.
Ivi con segni, e con parole ornate
Isiflleingannô, la giovinetta,
Che prima tutte 1' altre avea 'ngannate.
Lasciolla quivi gravida, e soletta ;
Tal colpa a tal martiro lui condanna :
Ed anche di Medea si fa vendetta.
Con lui sen' va, chi da tal parte inganna :
E questo basti délia prima valle
Sapere, e di color, che 'n se assanna.
L ENFER — CHANTXVIII 243
Quand nous fûmes au point où la roche sauvage
Fait voûte aux fustigés pour leur donner passage,
Mon maître dit : « Arrête, et regarde-les tous,
Ces autres condamnés dont la peine est semblable.
Et dont tu n'as pu voir encor le front coupable,
Parce qu'ils avançaient du même sens que nous ! »

Et du vieux pont alors nous regardons la file


Qui de l'autre côté vient vers nous et défile
Et que sanglent aussi les noirs fustigateurs.
Le bon maître, sans même attendre ma demande,
Me dit : « Vois arriver cette ombre, la plus grande,
Qui passe, le front haut, en dévorant ses pleurs.
Quel air de roi demeure empreint sur son visage !
C'est Jason : sa prudence égale à son courage
Ravit la Toison d'Or à Colchos autrefois.
Il passa par Lemnos après la nuit impie
Où, les femmes de l'île unissant leur furie,
Les hommes furent tous massacrés à la fois.
Par sa feinte et ses soins et sa tendre éloquence,
De la jeune Hypsiphile il trompa l'innocence,
Comme elle avait trompé la rage de ses soeurs,
Il l'abandonna là seule et près d'être mère.
Ce péché le condamne à cette peine amère,
Et Médée est vengée aussi de ses douleurs 3.

Qui trompe comme lui, comme lui marche et souffre.


Mais nous avons assez regardé dans ce gouffre,
Et tu sais maintenant les péchés qu'il contient. .
244 INFERNO— CANTOXVIII
Già eravam là 've lo stretto calle
Con 1' argine seconde» s'incrocicchia,
E fa di quello ad un altr' arco spalle.

Quindi sentimmo gente, che si nicchia


NelF altra bolgia, e che col muso sbuffa,
E se medesma con le palme picchia.
Le ripe eran grommate d' una muffa,
Per T alito di giù, che vi s' appasta,
Che con gli occhi, e col naso facea zuffa.
Lo fondo è cupo si, che non ci basta
Luogo a veder, senza montare al dosso
Dell' arco, ove lo scoglio più sovrasta.

Quivi venimmo, e quindi giù nel fosso


Vidi gente attuffata in uno sterco,
Che dagli uman privati parea mosso :
E mentre eh' io laggiù con F occhio cerco,
Vidi un col capo si di merda lordo,
Che non parea, s' era laico, o cherco.
Quei mi sgridô : Perche se tu si 'ngordo
Di riguardar più me, che gli altri brutti?
Ed io a lui : Perché se ben ricordo,
Già t' ho veduto, co' capelli asciutti,
E se' Alessio Interminei da Lucca :
Perô t' adocchio più, che gli altri tutti.
Ed egli allor, battendosi la zucca :
Quaggiù m' hanno sommerso le lusinghe,
Ond' i' non ebbi mai la lingua stucca.
L ENFER — CHANTXVIII 245
Nous arrivions au point où notre route étroite
Avec le second bord s'entre-croise, et s'emboîte
Sur un deuxième pont qu'elle épaule et soutient.
Et voici que j'entends de la fosse prochaine
Geindre et souffler du nez toute une foule humaine
Qui se frappe du poing, se tord et se débat.
Sur les noires parois s'est durcie et collée
Une épaisse vapeur montant de la vallée,
Qui repousse à la fois la vue et l'odorat.
Le gouffre est si profond que, pour voir dans l'abîme.
Il faut escalader le pont jusqu'à la cime,
Au point où le rocher s'élève plus altier.

J'y parvins, et, penché sur la fosse profonde,


Je vis des gens couchés dans un fumier immonde
Qui semblait le privé de l'univers entier.
Et, tandis que mes yeux plongeaient dans ces souillures, \
J'aperçus un damné le front si plein d'ordures,
Qu'on ne pouvait savoir s'il était clerc ou non.
Il cria : « Dans la fange ou le flatteur se vautre,
Pourquoi me regarder, moi, plutôt que tout autre? »
— « C'est, lui dis-je, que si mon souvenir est bon,

Je t'ai vu des cheveux moins mouillés sur la nuque.


N'es-tu pas Alexis Interminel de Lucque ?
Voilà pourquoi sur toi mon regard s'attachait. »
A ces mots se frappant la tête, l'ombre crie :
« C'est là que m'a plongé l'ignoble flatterie,
Qui jamais sur ma langue autrefois ne séchait. »
15.
246 INFERNO— CANTOXTIII
Appresso ciô lo Duca : Fa che pinghe,
' Mi
disse, un poco '1 viso più avante,
Si che la faccia ben con gli occhi attinghe
Di quella sozza scapigliata fante,
Che là si graffia con F unghie merdose,
Ed or s' accoscia, ed ora è in piede stante :
Taida è la puttana, che rispose
Al drudo suo, quando disse, Ho io grazie :
Grandi appo te ? anzi maravigliose :
E quinci sien le nostre viste sazie.
LENFER — CHANTXVIII 247
Mon guide intervenant alors : « Porte ta vue,
Dit-il, un peu plus loin dans la sombre étendue,
Et reconnais, là-bas,- dans le hideux contour,
Les traits de cette fille immonde, échevelée,
Qui se déchire avec sa griffe maculée,
S'accroupissant et puis se dressant tour à tour.
C'est la fille Thaïs, la courtisane infâme 4,
Répondant au galant qui disait : Chère femme !
Ton amour est-il grand ? — Il est prodigieux !

Mais, viens ! n'avons-nous pas rassasié nos yeux ? »


NOTES DU CHANT XVIII

' Rivièresde l'État de Bologne.


2 Au lieu de si ouiou de sia soit, les Bolonaisdisent sipa.
3 Médée, que Jasonavait aussi abandonnée.
* Thaïs, la courtisane que Térence met en scène dans
l'Eunuque.
ARGUMENT DU CHANT XIX

Arrivée au troisième bolge, où sont enfermés les simo-


niaques qui trafiquent des choses saintes. Us sont plongés dans
des trous étroits, la tête -en bas, les pieds en l'air et flambants.
A mesure qu'un pécheur arrive, comme un clou chasse l'autre,
il pousse plus au fond celui qui l'a précédé. Virgile porte Dante
jusqu'au bord d'un de ces trous, d'où sortent les jambes d'un
damné qui s'agite plus violemmentque les autres. C'est le pape
Nicolas III. En ^entendant approcher Dante, il le prend pour
BonifaceVIII qui lui a succédé sur la terre et qui doit aussi le
rejoindre et prendre sa place en Enfer., Le poète le détrompe,
et ne pouvant contenir son indignation, il accable d'énergiques
imprécationsle pontife prévaricateur.
CANTO DECIMONONO

0 Simon mago, o miseri seguaci,


Che le cose di Dio, che di bontate
Deono essere spose, voi rapaci,
Per oro e per argento adulterate ;
Or convien che per voi suoni la tromba
Peroccliè nella terza bolgia state.
Già eravamo alla seguente tomba
Montati, dello scoglio in quella parte
Ch' appunto sovra '1 mezzo fosso piomba.
O somma Sapïenza, quant' è F arte,
Che mostri in Cielo, in terra, e nel mal mondo,
E quanto giusto tua virtù comparte !
F vidi per le coste, e per lo fondo,
Piena la pietra livida di fori,
D'un largo tutti, e ciascuno era tondo,
Non mi parean mîno ampi, ne maggiori,
Che quei che son nel mio bel san Giovanni
Fatti per luogo de' battezzatori.
CHANT DIX-NEUVIÈME

Magicien Simon *, et vous tous misérables,


Qui, des choses de Dieu, ces dons inviolables,
Promis à la vertu, faites, coeurs de vautour,
Pour or et pour argent un trafic adultère !
Ma trompette pour vous va sonner sur la terre :
Je vous ai vus damnés au troisième contour !

Déjà notre oeil plongeait au fond d'une autre tombe ;


Nous étions sur un point du roclier qui surplombe
Le milieu de la fosse ouverte à nos regards.
0 Dieu, que ta'sagesse est sublime et profonde,
Sur terre etians le Ciel et clans le mauvais monde !
Comme avec équité ta grâce fait les parts !
Des trous étaient creusés dans la livide pierre,
Au fond, sur les parois, sur la surface entière,
Tous de même largeur, tous également ronds.
Ils me semblaient égaux, en leur circonférence,
A ces bassins de marbre admirés à Florence,
Qui dans mon beau Saint-Jean servent aux sacrés fonts,
252 INFERNO— CANTOXIX
L' un delli quali, ancor non è molt' anni,
Rupp' io per un, clie dentro v' annegava ;
E questo fia suggel, ch' ogni uomo sganni.
Fuor délia bocca a ciascun soperchiava
D' un peccator li piedi, e délie gambe
In fino al grosso, e F altro dentro stava.
Le piante erano accese a tutti intrambe :
Percbè si forte guizzavan le giunte,
Clie spezzate averian ritorte e strambe.

Quai suole il fiammeggiar délie cose unte


Muoversipur super l'estrema buccia,
TaF era li da' calcagni aile punte.
CM è colui, Maestro, cbe si cruccia,
Guizzando più che gli altri suoi consorti,
Diss' io, e cui più rossa fiamma succia ?
Ed egli a me : Se tu vuoi, ch' f ti porti
Laggiù per quella ripa, che più giace,
Da lui saprai di se, e de' suoi torti.
Ed io : Tanto m' è bel, quanto a te piace :
Tu se' signore, e sai, ch' i' non mi parto
Dal tuo volere, e sai quel, che si tace.
Allor venimmo in su F argine quarto :
Volgemmo, e discendemmo a mano stanca
Laggiù nel fondo foracchiato ed arto.
E '1 buon Maestro ancor dalla sua anca
Non mi dipose, sin mi giunse al rotto
Di quei che si piangeva con la zanca.
L ENFER-— CHANTXIX 253
Et dont j'ai brisé l'un pour sauver, qu'on le sache,
L'enfant qui s'y noyait : que d'une injuste tache,
Par ce mot, en passant, mon honneur soit vengé 2 !
Pendant à découvert hors de chaque orifice,
Quelque damné montrait le pied jusqu'à la cuisse,
Et le reste du corps au fond gisait plongé !
Et tous ces pieds brûlaient, lançant, dans leurs tortures,
Des coups si furieux qu'ils brisaient leurs jointures,
Et qu'ils eussent rompu corde et fers à la fois.
De même un feu qui mord un corps enduit de graisse .
A l'extrême surface il s'élève et s'abaisse ;
La flamme allait, courait des talons jusqu'aux doigts.
— « Quel est ce forcené, mon maître, qui s'agite
Plus que ses compagnons dans sa fosse maudite,
Et que sucent des feux plus ardents, plus vermeils ? »

Virgile répondit : « Si la chose t'importe,


Sur ce bord-là, plus bas, veux-tu que je te porte?
Il te dira ses torts et ceux de ses pareils. »
Et moi : « Ton bon plaisir règle seul mon envie.
Ma volonté demeure à la tienne asservie,
0 maître, et mes pensers, tu les devines tous. »
Lors nous montons au haut de la côte prochaine,
Puis nous tournons à gauche et descendons sans peine
Jusqu'au niveau du sol partout semé de trous.
Et pressé sur le sein du bon maître qui m'aime,
J'arrivai dans ses bras jusqu'à la fosse même
Où semble avec les pieds gémir le malheureux.
254 . INFBHNO— CANTOXIX
0 quai che se', che '1 di su tien di sotto,
Anima trista, corne pal commessa,
Comincia' io a dir, se puoi, fa motto.
Io stava corne '1 frate, che confessa
Lo perfldo assassin, che poi ch' è fltto,
Richiama lui, perché la morte cessa :
Ed ei gridô : Se tu già costï ritto,
Se' tu già costï ritto, Bonifazio?
Di parecchi anni mi menti lo scrilto.
Se' tu si tosto di quelF aver sazio,
Per lo quai non temesti tqrre a' inganno
La bella donna, e di poi farne strazio ?
Tal mi fec' io, quai son color, che stanno
Per non intender ciô, ch' è lor risposto,
Quasi scornati, e risponder non sanno.
Allor Virgilio disse : Dilli tosto,
Non son colui, non son colui, che credi.
Ed io risposi, com' a me fu imposto :
Perche lo spirto tutti storse i piedi :
Poi sospirando, e con voce di pianto
Mi disse : Dunque che a me richiedi ?
Se di saper ch' io sia, ti cal cotanto,
Che tu abbi'perô la ripa scorsa,
Sappi, ch' io fui vestito del gran.manto :
E veramente fui flgliuol dell' Orsa,
Cupido si, per avanzar gli Orsatti,
Che su 1' avère, e qui me misi in borsa.
L ENFER — CHANTXIX 255
— « Qui que tu sois, ô toi qui te tiens renversée,
Plantée ainsi qu'un pal, ombre triste et blessée,
Lui dis-je en commençant, parle-moi, si tu peux? »
J'étais là comme un moine au moment qu'il confesse
Le brigand qui l'appelle et rappelle sans cesse
Au bord du trou fatal, pour retarder la mort.
— « Est-ce toi, cria l'ombre,, est-ce toi qui prends place?
Ici déjà debout! Est-ce toi, Boniface?
Sur toi, de plusieurs ans, m'a donc menti le sort?
Es-tu rassasié si tôt de ces richesses
Qui t'ont fait sans remords surprendre les caresses
De l'angélique épouse et profaner son lit ? »
A ces mots du pécheur je me sentis confondre,
Ne pouvant le comprendre, ignorant que répondre,
Et debout près de lui je restais interdit.

Virgile dit : « Réponds à l'âme criminelle :


« Point ne suis qui tu crois et que ta bouche appelle. -
Et ce qu'il me dictait fut par moi répondu.
La jambe du pécheur se tordit convulsive,
Puis avec un soupir et d'une voix plaintive,
Il dit : « Que viens-tu faire alors? Que me veux-tu ?
Il faut que ton désir soit grand de me connaître,
Pour qu'aux creux de ce val ton pied hardi pénètre ;
Sache-le donc, j'ai ceint la tiare autrefois.
Je fus, comme on l'a dit, je fus un fils de l'Ourse 3,
Et c'est pour les oursins que j'ai tout mis en bourse.
Là-haut de l'or, ici mon corps, comme tu vois.
256 INFERNO— CANTOXIX
Di sott' al capo mio son gli altri tratti,
Che precedetter me simoneggiando;
Per la fessura délia pietra piatti. .

Laggiù cascherô io altresï, quando .


Verra colui, ch' io credea, che tu fossi,
Allor ch' i' feci il subito dimando.
Ma più è '1 tempo già, che i piè mi cossi,
E ch' io son stato cosi sottosopra,
Ch' ei non starà piantato co' piè rossi :
Che dopo lui verra di più laid' opra,
Di ver ponente un pastor senza legge,
Tal che convien, che lui, e me ricuopra.
Nuovo Jason sarà, di cui si legge
Ne' Maccabei : e corne a quel fu molle
Suo re, cosi fia a lui chi Franciaregge.
Io non so s'i' mi fui qui troppo folle :
Ch' io pur risposi lui a questo métro :
<;Deh or mi dî' quanto tesoro voile

Nostro Signore in prima da san Pietro,


Che ponesse le chiavi in sua balia ?
Certo non chiese, se non, Yiemmi dietro.
Ne Pier, ne gli altri chieserio a Mania
Oro, o argento, quando fu soriito
Nel luogo, che perde 1' anima ria.
Perô ti sta, chè tu se' ben punito,
E guarda ben la mal tolta moneta,
Ch' esser ti fece contra Carlo ardilo :
L ENFER — CHANTXIX 257
Là, sous ma tête, gît la foule réunie
De tous ceux qu'avant moi perdit leur simonie,
Dans ce gousset de pierre entassés jusqu'au bord.
Je tomberai moi-même au fond comme les autres,
Quand viendra le pécheur qui doit être des nôtres,
Et qu'en toi j'ai cru voir quand j'ai parié d'abord.

Mais, flambant pieds en l'air et tête dans le gouffre,


Depuis bien plus longtemps déjà je brûle et souffre,
Qu'il n'y sera planté pour de même y souffrir.
Car après lui, viendra, chargé de plus de crimes,
Un pasteur d'Occident promis à ces abîmes,
Et qui doit à son tour tous les deux nous couvrir i
Semblable à ce Jason qui, de son roi barbare,
Au temps de Machabée acheta la tiare,
Par le roi de la France il sera protégé.
Je ne sais si je fus de moi-même assez maître,
Mais je lui répondis : « Çà, dis-moi, mauvais prêtre
Quel argent, quel trésor avait donc exigé
Notre Seigneur Jésus quand aux mains de saint Pierre
Il remit les deux clefs du beau Ciel de son Père?
Certe, il ne lui dit rien que ce seul mot : Suis-moi.
Ont-ils, à prix d'argerit, vendu, Pierre et les autres,
Sa place à Mathias au milieu des apôtres,
Quand Judas l'eut perdue en trahissant sa foi ?

Pape, reste donc là, souffre un juste supplice,


Et garde bien cet or acquis par l'injustice
Qui t'a rendu hardi contre Charle, autrefois 5 !
258 INFBRNO— CANTOXIX
E se non fosse, ch' ancor lo mi vieta
La reverenzia délie somme chiavi,
Che tu tenesti nella vita lieta,
L' userei parole ancor più gravi ;
Che la vostra avarizia il mondo attrista-,
Calcando i buoni, e sollevando i pravi.
Di voi pastor s' accorse il Vangelista,
Quando colei, che siede sovra F acque,
Puttaneggiar co' régi, a lui fu vista :
Quelia, che con le sette teste nacque,
E dalle diece corna ebbe argomento,
Fin che virtute al suo marito piacque.
Fatto v' avete Dio d' oro, e d' argento :
E che altro è da voi ail' idolâtre,
Se non ch' egli uno, e voi n' orate cento Y

Ahi, Costantin, di quanto mal fu matre,


Non la tua conversion, ma quelia dote,
Che da te prese il primo ricco Pâtre !
E mentre io gli cantava cotai note,
0 ira, o coscienza che il mordesse
Forte spingava con ambo le piote.
I' credo ben, ch' al mio Duca piacesse,
Con si contenta labbia sempre attese
Lo suon délie parole vere espresse.
Perô con ambo le braccia mi prese,
E poi che tutto su mi s' ebbe al petto,
Rimontô per la via, onde discese :
L ENFER — CHANTXIX 259
Et n'était le respect qui près de toi m'enchaîne
Pour ces augustes clefs que ta main souveraine
Tenait dans le doux monde à l'ombre de la Croix,
Ma voix serait encore plus rude et plus sévère;
Car votre avidité fait le deuil de la terre,
Foulant aux pieds les bons, élevant les pervers.
Saint Jean songeait à vous, quand parut à sa vue,
Impure courtisane au lit des rois vendue,
Celle qui se tenait assise sur les mers,

Qui portait en naissant sept têtes et dix cornes,


Et devait y puiser une force sans bornes
Avec un époux digne et comme elle innocent 6.
L'or et l'argent, voilà les dieux que vous vous faites !
Vous damnez les païens; ils sont ce que vous êtes.
Que dis-je?ilsn'ont qu'un dieu; vous,vous en priez cent 7!
Ah ! Constantin, quels maux nous préparait d'avance
Non ta conversion, mais ta munificence
Qui dota le premier des papes opulents ! »
Et comme sur ce ton je lui chantais ma gamme,
Soit l'effet du remords, soit de rage, l'infâme
Gambillait, et plus fort tordait ses pieds brûlants.

Virgile à m'écouter paraissait se complaire.


Heureux, il souriait aux accents de colère
Qui s'échappaient si vrais hors d'un coeur tout ardent.
11m'ouvre ses deux bras, sur son sein avec joie
Me presse, et promptement remonte par la voie
Que nous avions d'abord suivie en descendant.
260 INFERNO— CANTOXIX
Ne si stancô d' avermi a se ristretto,
Sin men' porto sovra 'I colmo d'ell' arco,
Che dal quarto al quinto argine è tragetto.

Quivi soavemente spose il carco


Soave per lo scoglio sconcio ed erto,
Che sarebbe aile câpre duro varco :
Indi un altro vallon mi fu scoverto.
L ENFER — CHANTXIX 261
Et toujours me tenant, il arrive à la cime
De l'arche qui s'étend au-dessus de l'abîme
Et va du quatrième au cinquième plateau.

Là, doucement, à terre il dépose sa charge,


Sur la roche escarpée et dont l'étroite marge
Aurait fait hésiter le pied sûr d'un chevreau :
Et de là je plongeai sur un gouffre nouveau.

1G
INOTES DU CHANT XIX

1 Simon de Samarie, dit le Magicien, offrit de l'argent à


saint Pierre pour obtenir de lui le secret de faire des miracles : de
là le nom de simoniedonné au trafic des chosessaintes.
2 Dante,pour sauver un enfant, avait brisé la grille qui couvrait
un des fonts du baptistère de l'église Saint-Jean. Ses ennemis
s'étaient empressésde l'accuser de sacrilège.
3 Le pape Nicolas III était de la famille des Orsini et fait
allusionà ce nom.
4 11désigne Clément Y, d'abord archevêque de Bordeaux, élu
papepar l'influencede Philippe-le-Belaprès la mort de Boniface
VIII, en 1303,et le compare pour ce motif à Jason, frère d'Osias,
qui reçut d'Antiochusla dignité de grand pontife.
5 Charles d'Anjou,frère de saint Louis, roi de la Pouille et de
la Calabre, sous le nom de Charles 1er.NicolasIII lui avait fait
demander une de sesnièces en mariagepour son neveu. Charles
lui répondit que bien qu'il eût les pieds rouges, il n'était pas digne
de s'allier avec le sang de France. Le pape, irrité, enleva à
Charlesle vicariatde la Toscane.
G Saint Jean (Âpocal.,^ch. xvn) entendit dans une de ses
visionsl'ange qui lui disait : a Viens, je te montreraila damnation
de la grande courtisaneassisesur les eaux, qui s'estprostituée aux
rois de la terre..., elle a sept têtes et dix cornes. » Les sept têtes
sontles sept sacrementsde l'Église, les dix cornes figurentles dix
commandements.
' Les païens ont plus d'un dieu, plus d'une idole, mais ces
deux termesun et cent reproduits du texte marquent seulement
ici une proportion. Le poète veut dire : Quel que soit le nombre
des idoles adorées par les païens, ils en adorent cent fois moins
que vous.
ARGUMENT DU CHANT XX

Quatrième bolge, où sont punis les sorciers et les devras, autre


espèce de fourbes. Leur tête est disloquée et tournée du côté du
dos ; ils ne peuvent plus regarder qu'en arrière, eux qui sur la
terre prétendaient voir si loin devant eux. Ils s'avancent à reculons
eu pleurant, et les pleurs qu'ils répandent tombent derrière eux
Virgile désigne à Dante les plus fameux d'entre ces damnés. Il
retient son attention sur la sibyllejJMauto,qui a donné son nom à
Mantoue,la patrie du poète romain.
CANTO VIGESIMO

Di nuova pena mi convien far versi,


E dar materia al ventesimo canto
Délia prima canzon, ch' è de' sommersi.
Io era già dispoto tutto quanto
A risguardar nello scoverto fondo,
Che si bagnava d' angoscioso pianto :
E vidi gente per lo vallon tondo
Venir, tacendo, e lagrimando, al passo,
Che fanno le letane in questo mondo.
Come '1 viso mi scese in lor più basso,
Mirabilmente apparve esser travolto
Ciascun dal mento al principio del casso
Chè dalle reni era tornato '1 volto,
E indietro venir li convenia,
Perché 'l.veder dinanzi era lor tolto.
Forse per forza già di parlasia,
Si travolse cosi alcun del tutto :
Ma io nol vidi, ne credo che sia.
CHANT VINGTIÈME

Qu'un supplice nouveau s'ajoute à mon poëme !


Il sera le sujet de ce chant, le vingtième
De mon premier cantique aux damnés consacré.
Tout entière déjà mon âme était tendue
Sur la vallée ouverte, à mes pieds étendue,
Champ inondé de pleurs, d'angoisse dévoré.
Et je vis, par le val circulaire, une file
Qui venait en pleurant, d'un pas lent et tranquille,
Telle que sur la terre une procession.
Tandis que dans le fond, plus bas plongeait ma vue,
J'admirai que chaque ombre, étrangement tordue,
En arrière du col inclinait le menton.
Tout leur visage était retourné par derrière,
Ils étaient obligés de marcher en arrière,
Car ils ne portaient plus devant eux leur regard.
Par l'effet violent de la paralysie
Un corps fût-il ainsi retourné dans la vie ?
J'en doute, et je n'en ai jamais vu, pour ma part.
16.
266 INPERNO— CANTOXX
Se Dio ti lasei, Lettor, premier frutto
Di tua lezione, or pensa per te stesso,
Conr io potea tener lo viso asciutto,

Quando la nostra immagine da presso


Vidi si torta, che 'Ipianto degli occhi
Le naticke baguava per lo fesso.
Certo io piangea, poggiato a un de' rocchi
Del duro scoglio, si che la mia scorta
Mi disse : Ancor se' tu degli altri sciocchi ?

Qui vive la pietà quand' è ben morta.


CM è più scellerato di colui,
Ch' al giudicio divin passion porta ?
Drizza la testa, drizza, e vedi a cui
S' aperse agli occhi de' Teban la terra,
Perche gridavan tutti : Dove rui,
Anflarao ? perche lasci la guerra ?
E non reste- di ruinare a valle
Fino a Minos, che ciascheduno afferra.

Mira, c' ha fatto petto délie spalle :


Perché voile veder troppo davante,
Dirietro guarda, e fa ritroso calle.
Vedi Tiresia, che mutô sembiante
Quando di maschio femmina divenne,
Cangiandosi le membra tutte quante :
E prima poi ribatter le convenne
Li duo serpenti avvolti con la verga,
Che riavesse le maschili penne.
h ENFER — CHANTXX 267
Dieu te fasse tirer bon fruitde ce poëme,
Ami lecteur ! mais juge, en attendant, toi-même,
Si je pouvais rester les yeux secs, les voyant
De près, ces malheureux, formés à notrepmage,
' Si tordus
que les pleurs coulant de leur visage
Ruisselaient au défaut des fesses en tombant !
Ah ! certes, m'appuyant à l'angle d'une roche,
Je pleurais, et si fort, que mon guide s'approche
Et me dit : « As-tu donc aussi perdu l'esprit ?
La pitié même ici demeure impitoyable. *
Quel homme est plus impie et lequel plus coupable
Qu'au jugement de Dieu celui qui s'attendrit?

Allons, lève le front : vois cet homme de guerre.


Sous les yeux des Thébains il s'abîma sous terre.
En vain ils criaient tous : Où cours-tu t'engloutir,

Amphiaraùs ? Pourquoi quittes-tu la mêlée ?


1 II
tombait, il roulait de vallée en vallée
Jusqu'aux mains de Minos qui l'ont fait repentir.
Regarde : au lieu du sein c'est le dos qu'il avance ;
Et pour s'être piqué de trop de clairvoyance,
Il ne voit qu'en arrière et marche à reculons.
Voici Tirésias qui changea de nature,'
Et d'une femme prit le corps et la figure,
Transformé tout entier de la tête aux talons.
II lui fallut encor, de sa verge magique,
Briser de deux serpents le couple symbolique
Pour recouvrer les traits et le sexe perdus. ..
268 INFEBNO— CANTOXX
Aronta è quei, chJ al ventre gli s' atterga,
Che ne' monti di Luni, dove ronca
Lo Carrarese che di so.tto alberga,
Ebbe tra bianchi marmi la spelonca
Per sua dimora : onde a guardar le stelle,
E '1 mar non gli era laveduta tronca.
E quella, che ricaopre le mammelle,
Che tu non vedi, concon le treccie sciolte,
Ed ha di là ogni pilosa pelle,
Manto fu, che cercô per terre moite,
Poscia si pose là, dove nacqu' io;
Onde un poco mi piace, che m' ascolte.
Poscia che '1 padre suo di vita useio,
E venne serva la -città di Baco,
Questa gran tempo per lo mondo gîo.
Suso in Italia bella giace un laco
Appiè dell' Alpe, che serra Lamagna,
Sovra Tiralli, ed ha nome Benaco ;
Per mille fonti, credo, e più si bagna,
Tra Garda, e val Camonica, e Apennino
Dell' acqua, che nel detto lago stagna.

Luogo è nel mezzo là, dove '1 Trentino


Pastore, e quel di Brescia, e '1 Veronese
Segnar poria, se fesse quel cammino.
Siede Peschiera, bello e forte arnese,
Da fronteggiar Bresciani e Bergamaschi,
Onde la riva intorno più discese. 1
L ENFER — CHANTXX 269
Et cet autre tournant le dos à sa poitrine,
C'est Arunsl. Dans le mont de Luni qui domine
Les champs des Carrarais à ses pieds étendus,
Au sein d'une carrière il fixa sa demeure,
Parmi les marbres blancs d'où ses yeux à toute heure
Interrogeaient la mer et le ciel étoile.
Et cette femme-là dont les tresses flottantes
Couvrent le sein caché de nappes ondoyantes,
Et dont le corps par là d'un poil noir est voilé,
C'est Manto qui, longtemps errante et vagabonde,
Se fixa dans les lieux où je naquis au monde.
Pour l'amour du pays, or donc, écoute un peu.

Quand son père eut perdu la lumière et la vie,


Lorsque fut la cité de Bacchus asservie,
Par le monde elle erra longtemps sans feu ni lieu.
Un lac s'étend au nord de la belle Italie,
Au pied des monts Alpins, bordant la Germanie
Au-dessus du Tyrol ; son nom est le Bénae.
De milliers de ruisseaux le tribut magnifique
Vient, entre l'Apennin, Garde et Val-Camonique
Accroître et gonfler l'eau qui dort dans ce beau lac.
Une île est au milieu que le flot environne ;
Les pasteurs de Brescia, de Trente et de Vérone
Peuvent s'y rassembler, ont le droit d'y bénir 2.
Sur la pente où le bord s'abaisse davantage,
S'élève Peschiera, fort puissant dont l'ouvrage
A Bergame et Brescia de rempart peut servir.
270. INPERNO— CANTOXX
Ivi convien, che tutto quanto caschi
Ciô, che 'n grembo a Benaco star non puô
E fassi flume giù pe' verdi paschi.
Tosto che 1' acqua a correr mette co',
Non più Benaco, ma Mincio si cliiama
Fino a.Governo, dove cade in Pô.
Non molto a corso, che truova una lama,
Nella quai si distende, e la impaluda,
E suol di state talora esser grama.
Quindi passando la vergine cruda
Vide terra nel mezzo del pantano,
Senza cultura, e d' abitanti nuda.

Li, perfuggire ogni consorzio umario,


Ristette co' suoi servi a far sue arti,
E visse, e vi lasciô suo corpo vano.
Gli uomini poi, che 'ntorno erano sparti,
S' accolsero a quel luogo, ch' era forte
Per lo pantan, ch' avea da tutte parti,
Fêr la città sovra quelF ossa morte,
E per colei, che '1 luogo prima elesse,
Mantova 1' appellâr senz' altra sorte.
Già fur le genti sue dentro più spesse,
Prima che la mattia da Casalodi
Da Pinamonte inganno ricevesse.
Perô t' assenno, che se tu mai odi
. Originar la mia terra altrimenti,
La verità nulla menzogna frodi.
LENFEB — CHANTXX 271
C'est là que le Bénac épanche clans la plaine
Les flots mal contenus dans sa gorge trop pleine.
Par les champs verdoyants l'onde prend son élan ;
Elle change de nom en commençant sa course,
Prend celui de Mincio, fuit bien loin de sa source,
Et court à Governo tomber dans l'Éridan.
Mais trouvant en chemin une lande stérile,
Le fleuve y laisse une eau qui croupit immobile,
Marais empoisonné dans les feux de l'été.

Or, passant là, Manto, cette vierge sauvage,


Aperçut au milieu du vaste marécage
Un terrain sans culture, un sol inhabité. .
Avec ses serviteurs la sibylle thébaine
Se fixa là pour fuir toute rencontre humaine,
Y pratiqua son art, y vécut, y mourut.
Et plus tard, comprenant quelle forte défense
Offrait en cet endroit le marécage immense,
La foule dispersée à l'entour accourut.
Sur les os de la morte on bâtit une. ville ;
Et, Manto, la première, ayant choisi l'asile,
Mantoue on l'appela sans autre appel au sort.
Jadis plus d'habitants en ont peuplé l'enceinte,
Avant que Pinamont, par une indigne feinte,
Eût joué Casalot, qu'on dupait sans effort 3.
Te voilà bien instruit; et si quelqu'un peut-être
Donne une autre origine aux lieux qui m'ont vu naître,
Nulle erreur ne pourra faire tort à la foi. »
272 INFEHNO— CANTOXX
Edio : Maestro, i moi ragionamenti
Mi son si certi, e prendon si mia fede,
Che gli altri mi sarien carboni spenti.
Ma dimmi délia gente, che procède,
Se tu ne vedi alcun degno di nota :
Che solo a ciô la mia mente risiede.
Allormi disse : Quel, che dalla gota.
Porge la barba in su le spalle brune,
Fu, quando Grecia fu di maschi vota
Si, ch' appena rimaser per le cune,
Augure, e diede '1 punto con Calcanta
In Aulide, a tagliar la prima fune.

Euripilo ebbe nome, e cosï 1 canta


L' alta mia tragedia in alcun loco :
Ben lo sai tu, che la sai tutta quanta.
Quell' altro, che ne' flanchi è cosi poco,
Michèle Scotlo fu, che veramente
Délie magiche frode seppe il giuoco.
Vedi Guido Bonatti, vedi Asdente,
Ch' avère inteso ad cuoio e allô spago
Ora vorrebbe, ma tardi si pente.
Vedi le triste, che lasciaron F ago,
La spuola, e-'l fuso, e fecersi indovine :
Fecer malie con erbe e con immago.
Ma vienne ornai, chè già tiene '1 confine
D' amenduo gli emisperi, e tocca 1' onda,
Sotto Sibilia, Caino, e le spine.
L ENFEH — CHANTXX 273
— « 0 maître, en tes discours telle est ma confiance,
Ils ont pour s'emparer de moi tant de puissance,
Que tous autres seraient charbons éteints pour moi.

Mais, dis-moi, dans les rangs de la gent qui s'avance


Ne distingues-tu pas quelque ombre d'importance ?
Car c'est là ce qui tient mes esprits éveillés. »
Lors il me dit : « Celui dont la barbe touffue
Descend comme un manteau sur son épaule nue,
Quand la Grèce perdait tant de sang, de guerriers,
Qu'à peine les berceaux en gardaient pour les mères,
Fut augure, et c'est lui qui pour les grandes guerres
Avec Calchas donna l'ordre d'appareiller.

Eurypile est son nom : tel ma muse tragique


L'a nommé dans un coin de mon poëme épique 4;
Tu le sais bien, puisque tu le sais tout entier.
Cet autre chancelant sur sa hanche amaigrie,
C'est Michel Scot 5, passé maître en sorcellerie
Et qui de la magie a vraiment connu l'art.
Vois Guido Bonatti ; vois Adsent 6 qui regrette
D'avoir abandonné son cuir et sa navette,
Mais hélas, l'imprudent ! il se repent trop tard.
Vois ces femmes plus loin : à leurs mains meurtrières
L'aiguille et le fuseau répugnaient ; les sorcières
Avec l'herbe et la cire on fait oeuvre d'Enfer.

Mais viens : déjà Caïn, son fagot sur l'épaule,


Occupe les confins de l'un et l'autre pôle 7,
Au-dessous de Séville il a touché la mer.
17
274 1NPERN0— CANTOXX
E già jcniotte lu la luna tonda :
Bea ten' dee ricordar, che non ti nocque
Alcuna voila per la selva fonda.
Si mi parlava, e andavamo introcque.
L ENFER— CHANTXX
Hier déjà la lune en son plein était ronde.
Tu dois t'en souvenir : dans la forêt profonde
L'astre plus d'une fois t'a prêté du secours. »
Ainsi parlait "Virgile, et nous allions toujours
NOTES DU CHANT X.V
' Anius, devintoscan.
2 Ces trois évêques avaient en ce lieu les limites de leurs
diocèses, ils pouvaient donc de là exercer tous les trois leur
droit épiscopal, ou, comme dit Dante, segnar, donner la béné-
diction.
3 Pinamonle engagea Casalodi, comte de Mantoue, à
exiler beaucoup de nobles pour plaire au peuple, puis il le
renversalui-même.
"' AulivreII de l'Enéide:
SuspensiEurypilumscitatum oraculaPhcebi
Mittimus.
5 MichelScot, astrologuede l'empereur FrédéricII.
* Bonatli, astrologue du comte de Monteléltro.Adsent, aslro-
loguede Parme, qui avait commencépar être savetier.
7 Dansce temps-là, le peuplecroyait voir dans les taches de la
lune Caïnchargé d'un fardeau d'épines.
ARGUMENT DU CHANT XXI

Cinquième bolge : autres fourbes, fripons et prévaricateurs. Ils


sont plongés dans une poix bouillante, des troupes de démonsles
surveillent du bord et repoussent à coups de fourche au fond de
l'ardent bitume les malheureux qui essaient de remonter à la
surface. En voyant approcher Dante et Virgile, ces démons se
précipitent sur eux en fureur; Virgile les apaise. Le chef delà
troupe noire apprend alors aux voyageurs que le pont de rochers
est brisé un peu plus loin et ne peut plus leur servir de passage.
Il leur indique un détour qu'ils devront suivre, et leur donne
une escorte.
GANTO VIGESIMOPRIMO

Cosi di ponte in ponte altro parlando,


Clie la miacommedia cantar non cura,
Venimmo, e tenevamo '1 colmo, quando
Ristemmo, per veder 1' altra fessura
Di Malebolge, e gli altri pianti Tani :
E "vidila mirabilmente oscura.

Quale nell' Ârzanà de' Vimziani


Boile F inverno la tenace pece,
A rimpalmar li legni lor non sani,
Che navicar non ponno, e' n quella vece
Chi fa suo legno nuovo, e clii ristoppa
Le coste a quel, che più vïaggi fece:
Chi ribatte da proda, e chi da poppa :
Altri fa remi, ed altri volge sarte,
Chi terzeruolo, ed artimon rintoppa :

Tal, non per faoco, ma per divina arte,


Bollia laggiuso una pegola spessa,
Che 'nviscava la ripa d' ogni parle.
CHANT VINGT-UNIÈME

Ainsi, de pont en pont, il va, moi sur sa trace,


Tenant d'autres propos encor, mais que je passe,
Et d'une arche nouvelle atteignant le sommet,
Nous arrêtons nos pas pour voir une autre enceinte,
Gouffre de Malebolge où s'exhale autre plainte,
Et je vis un fossé plus noir qu'une forêt.
Comme à Venise, au temps du givre et de la glace,
Bout, dans les arsenaux, la résine]tenace
Qui sert à radouber les bois avariés
Pour les_rendre à la mer. L'un refait son navire
A neuf; on voit un autre avec la poix l'enduire
Et calfater ses flancs que la vague a rayés.
La scie est à la proue, à la poupe la hache ;
Là des rames, ici des câbles qu'on rattache ;
On recoud la misaine et le mât d'artimon.

Telle, par l'art divin, clans ce bas-fond s'allume


Et bout, sans feu visible, un fleuve de bitume;
Engluant les deux bords de son épais limon.
280 INFEHNO— CANTOXXI
F vedea lei, ma lion vedeva in essa
Ma che le bolle, che '1 bollor levava,
E gonfiar lutta, e riseder compressa.
Menlr' io laggiù flssamente mirava,
Lo Duca mio, dicendo : Guarda, guarda,
Mi trasse a se del luogo, dov' io stava.
Allor mi volsi corne 1' uom, cui tarda
Di veder quel che gli convient fuggire,
E cui paura subita sgagliarda :
Che per veder, non indugia '1 partire :
E vidi dietro a noi un Diavol nero,
Correndo su per lo scoglio, venire.
Ahi quant' egli era nell' aspetto lîero !
E quanto mi parea nell' atto acerho,
Con 1' aie aperte, e sovra i pie leggiero !
L' omero suo, ch' era acuto e superbo,
Carcava un peccator con amho 1' anche,
Ed ei tenea de' piè ghermito il nerbo.
Del nostro ponte, disse : 0 Malebranche,
Ecc' un degli Anzïan di santa Zita :
Mettetel sotto, ch' i' torno per anche
A quella terra, che n' è ben fornita.
Ogni uom v' è barattier, fuor che Buonturo :
Del no per li denar vi si fa ita.

Laggiù 'l butlô, e per lo scoglio duro


Sivolse, e mai non fu mastino sciolto,
Con tanta fretta a seguitar lo furo
L ENFER— CHANTXXI 281
Je voyais bien la poix, mais rien qu'à la surface.
Et le flot bouillonnant qui s'élève et s'efface,
Qui se gonfle écumant et retombe soudain.
Tandis que dans le fond, l'oeil fixe, je regarde.
Mon guide s'écriant : « Prends garde à toi, prends gardy !,
De l'endroit où j'étais me tire par la main.
.le me tourne aussitôt comme un homme à qui larde
De connaître d'où vient le danger, qui regarde.
Et d'un subit effroi se sentant défaillir,
N'attend pas d'avoir vu pour faire sa retraite.
Et je vis un démon, noir des pieds à la tète.
En arrière de nous par le pont accourir
Dieu ! quel terrible aspect, quel féroce visage !
De quel air il venait menaçant, plein de rage,
L'aile ouverte et dressé sur ses pieds vigoureux !
Les jambes d'un pécheur, comme un cep à deux branches,
Chargeaient sa large épaule et lui battaient les hanches ;
Il tenait par le nerf les pieds du malheureux.
Arrivé près de nous .•« Voici, prenez-le vite,
Griffes du Malebolge ! un mort de sainte Zite 1,
Plongez-le dans la poix; que je retourne encor
En pêcher au pays où le diable est si riche !
Là, hormis Bonturo -, personne qui ne triche ;
D'un non on fait un oui là-bas pour un peu d'or. »
Et dans le fond du gouffre il jette l'ombre humaine.
Et retourne. Jamais mâtin brisant sa chaîne
Aux trousses d'un voleur n'ai vu courir ainsi.
17.
ISï IKFERNO— CANTOXXI
Quei s' attufto, e tornô su convolto :
Ma i Démon, che del ponte avean coverchio
Gridâr : Qui non ha luogo il santo Volto :

Qui si nuota altrimenti, che nel Serchio :


Perè se tu non vuoi de' nostri graffi,
Non far sovra la pegoda soverchio.
Poi i' addentâr con piii di cento raffi :
Disser : Coverlo convien, che qui balii,
Si che, se puoi, nascosamente accaffi.
Non altrimenti i cuochi a' lor vassalli
Fanno attuffare in mezzo la caldaia
La carne con gli uncin, perche non galli.
Lo buon Maestro : Acciochè non si paia,
Che tu ci sii, mi disse, giù t'acquatta
Dopo uno scheggio, che alcun schermo t' aia
E per nul' offension, ch'a me sia fatta,
Non temer tu, ch' io ho le cose conte,
Perclr altra volta M a tal baratta.
Poscia passô di là dal co' del ponte,
E com' ei giunse in su la ripa sesta,
Mestier gli fu d' aver sieura fronte.
Con quel furore, et con quella tempesla,
Ch' escono i cani addosso al poverello,
Che di subito chiede, ove s'arresta ;
Usciron quei di sotto '1 ponticello,
E volser contra lui tutti i roncigli :
Ma ei gridô : Nessun di voi sia fello.
L'ENFER— CHANTXXI 283
Le damné s'abîma, puis releva la tète.
Mais les démons couverts par le pont : « Malebête !
On ne peut invoquer la sainte Image ici 3.
Ce n'est pas dans les eaux du Serchio * qu'on te baigne.
Et si tu ne veux pas qu'on te gratte la teigne,
Il ne faut pas ainsi mettre la tête à l'air.
Et de cent coups de fourche ils harponnent l'infâme,
Disant : « C'est à couvert qu'on danse ici, chère âme !
Il faut se bien cacher pour voler en Enfer. »
Ainsi les marmitons, ces vassaux de cuisine,
A grands coups de fourchette au fond de la bassine
Repoussent le bouilli qui cherche à surnager.
Mon bon maître me dit : « Prends garde qu'on te sache
Si près, et cherche vite un abri qui te cache.
Un de ces rochers-là pourra te protéger.
Si je dois, moi, subir de leur part quelque outrage,
Ne t'inquiète pas; car je connais leur rage.
J'ai déjà, tu le sais, bravé ces furieux. »
Il dit, et jusqu'au bout du pont poursuit sa marche ;
Mais quand il arriva près de la sixième arche,
Il lui fallut s'armer d'un front.bien courageux.
Comme on voit quand un pauvre au seuil de quelque riche
S'arrête suppliant, les chiens hors de leur niche
S'élancer pleins de rage et le mordre aux talons;
Tel de dessous le pont tous ces démons sortirent,
Et sur lui, menaçants, griffe et fourche brandirent
Mais lui de leur crier : « Ne soyez pas félons !
INFERNO— CANTOXXI
Innanzi che 1' uncin vostro mi pigli,
Traggasi avanli l'un di voi, che m' oda,
E poi di roncigliarmi si consigli.
Tutti gridavan : Vada, Malacoda :
Perch' un si mosse", e gli altri stetter fermi,
E venne a lui dicendo, che gli approda.
Credi tu, Malacoda, qui vedermi
Esser venuto, disse '1 mio Maestro,
Securo già da tutti i vostri schermi
Senza voler divino, e fato destro ?
Lasciami andar, che nel Cielo è voluto,
Ch' io mostri altrui questo caninrin silveslro.
Allor gli fu 1' orgoglio si caduto,
Che si lasciô cascar 1' uncino a' piedi,
E disse agli altri : Ornai non sia feruto.
E 'lDuca mio a me : 0 ta, che siedi
Tra gli scheggion del ponte quarto quatto,
Sicuramente ornai a me ti riedi.
Perch' io mi môssi, e a lui venni ratto :
E i diavoli si fecer tutti avanti,
Si ch' io temetti non tenesser patto.
E cosî vid' io già temer li fanli,
Ch' uscivan patteggiatti di Caprona
Veggendo se tra uemici cotanti.
Io m' accostai con tutta la persona,
Lungo '1 mio Duca, e non torceva gli occhi
Dalla sembianza lor, en' era non buona.
L ENFER— CHANTXXI 285
Avant qu'aucun de vous sur ses crocs ne m'embroche,
Que l'un de vous ici pour m'écouter s'approche,
Puis, s'il veut, qu'il me pende à son harpon aigu.
« Vas-y, Malacoda ! cria toute la troupe.
Et l'un d'eux sur-le-champ se détacha du groupe
Et vint droit à mon maître en disant : « Que veux-tu?
— < Crois-tu, Malacoda, lui dit alors mon
maître,
Que tu m'aurais pu voir dans ce gouffre paraître
Sain et sauf au milieu de vos fers meurtriers
Sans le vouloir divin, sans le destin propice?
Laisse-moi m'avancer ! Le Ciel, puissant complice,
Veut que je guide un homme en ces âpres sentiers. >
Son arrogance expire à ces mots du poëte,
Sa fourche à ses pieds tombe, et détournant la tète :
« Nous ne pouvons, dit-il aux autres, le toucher. »

Et le poëte à moi : « Désormais hors d'atteinte,


Du roc où tu te tiens blotti parais sans crainte ;
Viens, sans danger, de moi tu peux te rapprocher. ~

Moi, sans tarder, j'accours, mais cependant je tremble.


Les démons en avant se portaient tous ensemble ;
Je crus qu'ils tiendraient mal ce qu'ils avaient promis.
Ainsi les régiments, quand Caprone fut prise,
Malgré tous les traités, craignaient quelque surprise
En sortant au milieu du flot des ennemis.
Je me tenais le corps collé contre mon guide,
Sans détacher mes yeux de la bande homicide,
Dont l'attitude et l'air me semblaient peu sereins.
286 INFEHNO— CANTOXXI
Ei chinavan gli raffl, e : Vuoi ch' i' '1 tocchî,
Diceva 1' un con 1' altro, in sul groppone ?
E rispondean : Si ; fa, che gliele accocchi.
Ma quel demonio, chetenea sermone
Col Duca mio, si volse tutto presto,
E disse : Posa, posa, Scarmiglione.
Poi disse a noi : Più oltre andar per questo
Scoglio non si potrà ; perrocchè giace
Tutto spezzatto al fondo 1' arco sesto :
E se 1' andare avanti pur vi piace,
Andatevene su per questa grotta :
Presso è un altro scoglio, che via face.

Jer, più oltre cinq' ore, che quest' olta,


Mille dugento con sessanta sei
Anni compiêr, che qui la via fu rotta.
Io mando verso là di questi miei,
A riguardar s' alcun se ne sciorina :
Gite con lor, ch' e' non saranno rei.
Tratti avanti, Alichino, e Calcabrina,
Cominciô egli a dire, etu, Cagnazzo,
E Barbariccia guidi la decina.
Libicocco vegna oltre, e Draghignazzo,
Cirïatto sannutto, e Grafflacane,
E Farfarello, eRubicanle pazzo.
Cercate intorno le bollenti pane :
Costor sien salvi sino ail' altro scheggio,
Che tutto intero va sovra le tarie.
L'ENFER — CHANTXXI 287
Ils agitaient leurs crocs ; un démon de la troupe
Dit aux autres : « Faut-il lui chatouiller la croupe ? »
Et tous de lui répondre : « Oui, larde-lui les reins ! -

Mais, par bonheur, le chef qui parlait à mon guide,


Au démon en arrêt fait un signe rapide
Et lui dit : « Doucement, doucement, Scarmiglion ! >;
Puis s'adressant à nous : « En avant par cette'arche
Vous ne pourrez, dit-il, poursuivre votre marche,
Car le sixième pont a croulé dans le fond.
Et s'il vous plaît plus loin de pousser le voyage,
Prenez par cette côte : auprès un roc sauvage
S'élève, et de chemin ce roc vous servira.
Hier cinq heures plus tard que cette heure où nous sommes
Soixante-six ans joints à douze siècles d'hommes
Avaient passé, depuis que ce pont-ci croula.
Je dirige là-bas des guerriers de ma suite
Pour voir si nul damné ne sort de la marmite.
Allez de compagnie et ne craignez rien d'eux. >
< En avant ! cria-t-il alors à ses apôtres,
Alichin, Cagnazzo, Calcabrine et les autres !
Et que Barbariccia soit le chef de dix preux !

Allons, Libicocco, Draguignaz ! qu'on se suive !


Viens, Ciriatte aux bons crocs ! Toi, Grafflcane, arrive !
Marche après Farfarelle, ardent Rubicanté !
Parcourez les contours du lac gluant et sombre,
Et que ces voyageurs avec vous sans encombre
Arrivent jusqu'au pont sur l'abîme jeté ! »
288 INFERNO— CANTOXXI
0 me maestro ! che è quel, cli' io veggio ?
Diss'io : deh senza scorta andiamci soli,
Se tu sa' ir, cli' i' per me non la cheggio.
Se tu se' si accorto, come suoli,
Non vedi tu, cli' e' digrignan li denti,
E con le ciglia ne minaccian duoli ?
Ed egli a me: Non vo', che tu paventi :
Lasciali digrignar pure a lor senno,
Ch' e' fanno ciô per li lessi dolenti.
Per 1' argine sinistro volta dienno :
Ma prima avea ciascun la lingua stretta
Co' denti verso lor duca, per cenno,
Ed egli avea del cul fatto trombetta.
L'ENFER — CHANTXXI 289
— « Ciel ! m'écriai-je alors, quelle affreuse cohorte !
Maître, je t'en conjure, allons seuls, sans escorte.
Si tu saisie chemin, qu'en avons-nous besoin?
Es-tu moins avisé que tu l'es de coutume?
Regarde-les grincer des dents; leur bouche écume,
Et leurs yeux enflammés nous menacent de loin. »
Le sage répondit : « Sans raison ton coeur tremble.
Va, laisse-les grincer les dents, si bon leur semble :
C'est contre les damnés qui sont dans le bouillon.
A gauche alors tourna la cohorte farouche,
Chacun faisant claquer sa langue dans sa bouche,
Comme un signe compris du chef, et le démon
S'était fait, en marchant, de son c..-. un clairon 6.
NOTES DU CHANT XXI

1 Sainte Zite, c'est-à-dire la ville de Lucques, dont.sainte Zite


est la patronne.
2 Bonturo, de la famille des Dati, en faveur de qui Je poète
fait cette ironique exception, était un usurier célèbre pour ses
friponneriesdans Lucques et dans toute l'Italie.
3 Le Santo Volto: Image de Jésus-Christ sculptée par son
disciple Kicodème, et que les Luequois conservaient dans une
chapelle murée de leur cathédrale.
4 Le Serchio, fleuvequi passe près de Lucques.
s Le sixième pont est rompu en effet, mais, comme on le
verra, il n'est pas vrai qu'il en existe un autre à l'endroit
indiqué par le démon : c'est un tour qu'il joue aux deux
voyageurs.
6 Ici comme dans deux ou trois autres passages, j'ai peut-
être bravé l'honnêteté, en respectant le vieux poêle mon modèle.
Maisle vers qui termine ce chant est le dernier coup de pinceau
d'un tableau grotesque à la manièrede Callot,qu'il faut conserver,
et je n'aurais pas cru en adoucir heureusement l'effetpar des péri-
phrases dans le genre de celle-ci, qu'on trouve dans la versionen
prose de M. Artaud, a Barbaricciaouvrait la marche par les sons
redoublésd'une trompette insolenteet fétide. »
ARGUMENT DD CHANT XXII

Dante et Virgile, escortés par des démons, continuent leur


route et font tout le tour du cinquième bolge.Épisode-grotesque :
Un damné du pays de Navarre, qui par malheur a sorti sa tète
au-dessus du lac de bitume, est saisi par les démons ; il va être
mis en pièces, quand il s'avise d'une ruse qui lui réussit. Il propose
d'attirer à la surface, en sifflant, plusieurs de ses compagnons tos-
cans et lombards ; à cette proposition, les démons, qui se flattent
d'avoir à déchirer une proie plus considérable, lâchent prise et se
tiennent à l'écart pour ne pas effaroucher les victimes qui leur
sont promises. Mais leNavarrais, délivré de leurs griffes, s'élance
dans la poix et disparait. Les démons furieux le poursuivent sans
réussir à l'atteindre, se battent, entre eux, et finissent par tomber
eux-mêmes dans la poix bouillante.
CANTO VIGESIMOSECONDO

Io vidi già cavalier muover campo,


E cominciare stormo, e far lor mostra,
E tal volta partir per Ioro scampo :
Corridor vidi per la terra vostra,
0 Aretini, e vidi gir gualdane,
Ferir torneamenti, e correr giostra,

Quando con trombe, e quando con campane


Con tamburi, e con cenni di castella,
E con cose nostrali, e con istrane :
Ne già con si diversa cennamella
Cavalier vidi muover, ne pedoni,
Ne nave a segno di terra, o di Stella.
Noi andavam con li dieci dimoni :
(Ab fiera compagnia !) ma nella cbiesa
Co' Santi, e in taveraa co' gbiottoni.
Pure alla pegola era la mia intesa,
Per veder délia bolgia ogni contegno,
E délia gente, ch' entro v' era incesa.
CHANT VINGT-DEUXIÈME

J'ai vu des cavaliers s'ébranler dans la plaine,


Engager la bataille et courir hors d'haleine,
Ou bien battre en retraite et fuir souventefois.
Habitants d'Arezzo, j'ai vu sur votre terre
Fondre les ravageurs avec leur cri de guerre,
J'ai vu les chevaliers, leurs joutes, leurs tournois,
Au bruit du tambourin, du clairon, de la cloche,
Aux signaux des castels portés de proche en proche,
Mille instruments mêlant leur formidable accord :
Mais d'un fifre pareil jamais les sons étranges
D'hommes et de chevaux n'ont pressé les phalanges,
Ni la nef éclairée ou du ciel ou du port.
Nous marchions, les démons composant notre escorte,
La compagnie était terrible; mais qu'importe?
Les diables en Enfer : les saints au Paradis!

Cependant je fixais mes yeux pleins d'épouvante


Sur la poix écumant dans la fosse bouillante,
Cherchant à découvrir dans le fond les maudits.
294 INFERKO— CAKTOXXJI
Corne i delfini, quando fanno segno
A' marinar con 1' arco délia schiena,
Che s' argomentin di campai' lor legno ;
Talor cosï ad alleggiar la pena
Mostrava alcun de' peccatori 'i dosso,
E nascondeva in men, che non balena.
E com' ail' orlo dell' acqua d' un fosso
Slan gli ranocchi pur col muso fuori,
Si che celano i piedi, e 1' altro grosso ;
Si stavan d' ogni parte i peccatori :
Ma corne s' appressava Barbariccia,
Cosï si ritraean sotto i bollori.
Io vidi, ed anche '1 cuor mi s' accapriccin
Uno aspettar cosï, com' egl' incontra,
Ch' una rana rimane, e F altra spiecia.
E Graffiacan, che gli era più di contra,
Gli arroncigliô le 'rnpegolate chiome
E trassel su, che mi parve una lontra.
Io sapea già di tutti quanti 1 nome,
Si li notai, quando furon eletti,
E poi che si chiamaro, attesi corne.
0 Rubicante, fa che tu li metti
Gli unghioni addosso si, che tu lo scuoi,
Gridavan tutti insieme i maladetti :
Ed io : Maestro mio, fa, se tu puoi,
Che tu sappi chi è lo sciagurato
Venuto a man degli avversari suoi.
L ENFER — CHANT XXII 295
Tel on voit letdaupliin confident des tempêtes,
Quand, recourbant le dos, il sort de ses retraites
Et présage au marin les troubles de la mer :
Ainsi pour alléger le mal, de la résine
Parfois quelques pécheurs sortaient un peu l'échiné,
Mais ils disparaissaient aussi prompts que l'éclair.
Et comme sur l'étang grenouille se hasarde :
Elle monte à fleur d'eau, sort la tète et regarde,
Les pattes et le corps bien cachés sous le flot;
Par endroits se montrait ainsi la gent coupable ;
Mais dès que s'approchait Barbariccia, le diable,
Dans la bouillante poix tous plongeaient aussitôt.
J'en vis un, — j'en frémis encore — par mégarde
Il s'était arrêté : telle parfois s'attarde
Quelque grenouille avant de faire le plongeon.
Malheureux ! Graffiacco se tenait là tout proche ;
Par ses cheveux souillés de poix il vous l'accroche;
On eût. dit d'une loutre au bout de son harpon.
Je connaissais déjà les diables de ma suite,
Quand ils furent choisis pour nous faire conduite,
Et j'avais écouté les noms qu'ils se donnaient.
« Vite, Rubicanté! vois donc sortir cette âme!
Mets-lui ta fourche au dos, écorche-nous l'infâme! >.
Ainsi tout d'une voix les dix démons hurlaient.
— « Q maître, fis-je alors, ne peux-tu pas me dire
Quel est ce malheureux damné que l'on déchire?
Aux mains de ses bourreaux il tombe abandonné. »
•296 INFERNO— CANTOXXII
Lo Duca mio gli s' accostô allato ;
Domandollo ond' ei fosse ; e quei rispose,
lo fui dei regno di Navarra nato.
Miamadré a servo d' un signor mi pose,
Che m' avea generato d' un ribaldo,
Distruggitor di se, e di sue cose.
Poi fui famiglio del buon re Tebaldo :
Quivi mi misi a far baratteria,
Di cbe f rendo ragione in questo caldo.
E Cirîatto, a cui di bocca uscia,
D' ogni parte una sanna, corne a porco,
Gli fe' sentir corne 1' una sdrucia.
Tra maie gatte era venuto '1 sorco :
Ma Barbariccia il chiuse con le braccia,
E disse : State 'n là, mentr' io lo 'nforco '
E al Maestro mio volse la faccia :
Dimanda, disse, ancor, se più disii
Saper da lui, prima ch' alt.ri '1 disfaccia.
Lo Duca : Dunque or di degli altri rii :
Conosci tu alcun, che sia Latino
Sotto la pece ? e quegli : lo mi partii
Poco è da un, che fu di là vicino :
Cosi foss' io ancor con lui coverto,
Ch' io non temerei unghia, ne uncino.
E Libicocco, troppo aveni sofferto
Disse e presegli '1 braccio colrunciglio,
Si che, stracciando, ne porto un lacerlo.
L ENFER — CHANTXXII 297
De la fosse aussitôt se rapprochant, mon maître
Demande an patient quel pays Fa vu naître.
— « Je suis un Navarrois, » lui
répond le damné *.
« Aux gages d'un seigneur je fus mis par ma mère,
Dès mes plus jeunes ans orphelin de mon père, •
Qui dissipa ses hiens et détruisit ses jours.
Puis du bon roi Thibaut ayant conquis les grâces,
Je vendis ses faveurs, et ces manoeuvres basses
Sont le crime qu'ici je pleure pour toujours. »
Comme il disait ces mots, Ciriatto s'élance,
Ainsi qu'un sanglier il a double défense
Qu'il enfonce en la chair du prévaricateur.
Pauvre souris tombée aux chats inexorables !
Mais le chef, dans ses bras l'étreignant, dit aux diables :
<•Arrière! je le tiens, c'est moi l'exécuteur. »
Et vers nous le démoii tournant son noir visage :
« Si de lui vous voulez en savoir davantage,
Hâtez-vous donc avant qu'on le mette en morceaux. »
— «Eh bien, reprit mon maître en s'adressant à l'ombre,
Parmi tes compagnons, en est-il dans le nombre
Qui soient du Latium? » L'ombre dit : « Sous ces eaux
J'en quitte un à l'instant qui naquit où vous dites.
Ah! que ne suis-je encor, moi, sous ces eaux maudites,
Où griffes et harpons ne nous atteignent pas ! »
Soudain Libicocco : « C'est trop de patience! ->
Et sur le réprouvé plein de rage il s'élance,
L'attrape avec sa gaffe et lui déchire un bras.
18
298 INFEBNO— CANTOXXII
Draghignazzo ancli' ei voile dar di piglio
Giù dalle gambe : onde '1 decurio loro
Si volse 'ntorno intorno con mal piglio.

Quand' elli un poco rappaciati foro,


A lui, en' ancor mirava sua ferita,
Dimandô '1Duca mio, senza dimoro,
CM fu colui, da eui mala partita
DF clie facesti, per venire a proda?
Ed ei rispose ; Fu frate Gomita,

Quel di Gallura, vasel d' ogni froda,


Ch' ebbe i nemici di suo donno in mano,
E fe' lor si, che ciascun se ne loda :
Denar si toise, e lasciolli di piano,
Si corn' e' dice : e negli altri uflci anche
Barattier fu non picciol, ma sovrano.
Usa con esso donno Michel Zanche
Di Logodoro : ed a dir di Sardigna
Le lingue lor non si sentono stanche.
0 me ! vedete 1' altro, che digrigna :
Io direi anche: ma io temo, ch' ello
Non s'apparecchi a gratlarmi la ligna.
E '1 granproposto volto a Farfarello,
Che stralunava gli occhi per ferire,
Disse : fatti 'n costà, malvagio uccello.
Se voi voleté vedere, o udire,
Ricominciô lo spaurato appresso,
Toschi, o Lombardi, io ne farô venire.
L ENFER — CHANT XXTI 299
Draguignaz à son tour à le saisir s'apprête,
"Valui prendre les pieds ; mais leur chef les arrête
Et jette sur tous deux un regard menaçant.
Ils semblent un instant suspendre leur furie,
Et mon guide parlant à cette ombre meurtrie
Qui contemplait eucor ses membres teints de sang :
« Quel est le compagnon dont tu t'es séparée
Pour t'arrêter au bord, ombre mal inspirée? »
Le pécheur répondit : « C'est frère Gomita,
Moine de Gallura, ce vase impur, ce traître,
Qui, cher aux ennemis et parjure à son maître,
Fit servir contre lui ses faveurs qu'il capta 2.
Du peu d'or fut le prix de sa perfide adresse,
Et dans tous ses emplois, lui-même le confesse,
Se montra sans égal dans l'art de malverser.
Avec lui constamment Michel Sanche converse \
Comme lui de Sardaigne, et leur bouche perverse
Redit tous leurs méfaits sans pouvoir se lasser.
Las! voyez, ce démon grince les dents de rage.
Je me tais, car je crains, si j'en dis davantage,
Que mon corps dans ses mains laisse encore un lambeau. >•
Mais le chef des démons tourné vers Farfarelle
Déjà prêt à frapper et dont l'oeil étincelle :
«Arrière! il n'est pas temps, dit-il, méchant corbeau! >
— « Si vous désirez voir, reprit l'ombre enhardie,
Des morts de la Toscane ou de la Lombardie,
Pour en faire venir je suis assez adroit.
300 INFEHNO— CANTOXXII
Ma stien le Malebranche un poco in cesso,
Si che non teman délie lor vendette :
Ed io seggendo in questo luogo stesso,
Per un, cli' io so, ne farô venir sette,.
Quando sufolerè, com' ènostr' uso
Di fare allor, che fuori alcun si mette.

Cagnazzo a cotai motto levô '1 muso,


Crollando '1 capo, e disse : Odi malizia
Ch' egli ha pensato, per gittarsi giuso.
Ond' ei, ch' avea lacciuoli a gran divizia,
Rispose : Malizioso son io troppo,
Quando procuro a' mieimaggior tristizia.
Alichin non si tenue, e di rintoppo
A gli altri, disse a lui : Se tu ti cali,
Io non ti verre dietro di galoppo,
Ma batterô sovra la pece 1' ali .-
Lascisi '1 colle, e sia la ripa scudo
A veder se tu sol più di noi vali.
0 tu che leggi, udirai nuovo ludo.
Ciascun dall' altra costa gli occhi volse ;
Quel prima, ch' a ciô fare era più crudo.
Lo Navarrese ben suo tempo colse,
Ferrnô le piante a terra, ed in un punto
Saltô, e dal proposto lor si sciolse :
Di che ciascun di colpo fu compunto,
Ma quei più, che cagion fu del difetto,
Perô si mosse, e grido : Tuse'giunto.
L'ENFER — CHANTXXII 301
Écartez seulement ces griffes redoutables,
Pour ne pas effrayer d'avance les coupables ;
Et moi, sans m'éloigner, assis en cet endroit,

J'en ferai, moi tout seul, apparaître un grand nombre,


En sifflant, comme c'est l'usage, dès qu'une ombre
A sortir delà poix se risque sans danger. »
Lors Cagnazzo, levant son museau sardonique :
:<Oyez, dit-il, oyez la rase diabolique
Qu'il vient d'imaginer pour fuir d'un pied léger. »
Mais lui, sans se troubler, et fertile en malices ;
: Oui, préparer aux miens de plus cruels supplices.
C'est être bien rusé, certe, et je le suis trop. »

Alichin, malgré tous, se prend à ces mensonges,


Et dit au Navarrois : « Écoute, si tu plonges,
Je ne te suivrai pas par derrière au galop ;
Mais bien mieux : sur le lac d'un coup d'aile j'arrive.
A toi donc le rocher à l'abri de la rive,
Et voyons si tout seul tu peux nous défier! »
Or voici, cher lecteur, un bon tour qui s'apprêle.
Chacun de s'éloigner et de faire retraite,
Et le plus défiant s'empresse le premier.
Le rusé Navarrois saisit l'instant rapide.
A peine sur la terre il pose un pied timide,
Qu'il saute, et dans l'étang rit de ses ennemis.
A ce coup imprévu l'on s'indigne, on s'irrite.
Alichin, dont la faute a causé cette fuite,
S'élance le premier en criant : « Il est pris' »
18.
302 INFEBNO— CANTOXXII
Ma poco valse, che I' aie al sospetto
Non potero avanzar : quegli andô sotto,
E quei drizzô, volando, suso il petto :
Non altrimenti 1' anitra di botto,
Quando '1 falcon s' appressa, giù s'atttiffa,
Ed ei ritorna su crucciato e rotto.
Irato Calcabrina délia buffa,
Volando dietro gli tenne invaghito,
Che quei campasse, per aver la zuffa :
E corne '1 barattier fu disparito,
Gosi volse gli artigli al suo compagne,
E fu con lui sovra '1 fosso ghermito.
Ma F altro fu bene sparvier grifagno
Ad artigliar ben lui, e amendue
Cader nel mezzo del bollente stagno.

Lo caldo schermidor subito fue :


Ma perô di levarsi era niente,
Si aveano inviscate F aie sue.
Barbariccia con gli altri suoi dolente,
Quattro ne fe' volar d'ail' altra costa,
Con tutti i raffii, e assai prestamente
Di qua di là discesero alla posta :
Porser gli uncini verso gl' impaniati,
Ch' eran già cotti dentro dalla crosta
E noi lasciammo lor cosî 'mpacciati.
LENFEK — CHANTXXII 303
Fureur vaine ! il ne peut atteindre le rebelle.
La terreur a volé plus vite que son aile :
L'ombre plonge, et le diable en l'air est remonté.

Ainsi, quand le faucon rapide fond sur elle,


On voit au fond des eaux se plonger la sarcelle
Et le chasseur ailé revenir irrité.

Calcabrine, indigné de cette tromperie,


Avait volé derrière, heureux clans sa furie,
Pour s'en prendre au démon, de voir fuir le pécheur.
Et quand le trafiquant eut disparu sous l'onde,
Contre son compagnon tournant sa griffe immonde,
Au-dessus de l'étang l'attaque avec fureur.
Mais l'autre, un épervier aussi de bonne race,
L'agrippe avec sa serre, avec rage l'embrasse,
Et dans le lac bouillant ils tombent tous les deux.

Le flot cuisant met fin à ce combat féroce ;


Mais ils cherchent en vain à sortir de la fosse,
Leur aile est engluée et tient au lac visqueux.
Barbariccia les voit et s'émeut; il envoie
Quatre de ses démons au couple qui se noie ;
De crocs et d'avirons ils se sont tous armés,
Au bord de ci, de là, s'empressent secourables,
Et tendent leurs harpons à ces deux misérables
Dans la bouillante poix à demi consumés.
Et nous laissâmes là les démons empaumés.
NOTES DU CHANT XXII
' Ciampoloétait le nom de ce favori.
- Frère Gomita, religieux sarde né à Gallura. Ayant gagné la
faveur de Nino de'Visconti, gouverneur de Gallura, il trahit les
intérêts du prince en trafiquant des grâces et des emplois.
-1Michel Sanche , sénéchal de Logodovo, s'y livra à mille
rapines. Il régna sur cette partie de la Sardaigneaprès avoir séduit
Adelasia,la veuve de son souverain.
ARGUMENT DU CHANT XXIII

Dante et Virgile, délivrés de leur terrible escorte, descendent au


sixième bolge, séjour des hypocrites. Les ombres de ces damnés
s'avancent lentement, couvertes d'amples chapes qui semblent au
dehors brillantes et dorées, mais qui sont de plomb et dont le poids
les écrase. Dante interroge deux de ces ombres : ce sont celles de
deux moines de l'ordre des Joyeux. Un peu plus loin, il voit un
damné crucifié et couché par lerre et que les autres ombres
foulent en passant: C'est Caïphe, grand prêtre des Juifs; au lieu
de porter la chape, il endure le supplice qu'il infligea à Jésus-
Christ. Tous les membres du sanhédrin qui participèrent à la sen-
tence, faux zélés comme lui, sont condamnés à la même torture.
CANTO VIGESIMOTERZO

Taciti, soli, é senza compagnia


N' andavam Y un dinanzi, e 1' altro dopo,
Corne i frali minor vanno per via.
"Volto era in su la favola d' Isopo
Lo mio pensier per la présente rissa,
Dov' ei parlé délia rana, et del topo :
Chè più non si pareggia mo ed issa,
Che 1' un con 1' altro fa, se ben s' accoppia
Principio e fine, con la mente tissa :
E corne 1' un pensier dell' altro scoppia,
Cosi nacque di quello un altro poi,
Che la prima paura mi fe' doppia.
I' pensava cosi : Questi per noi
Sono scherniti, e con danno et con beffa
Si fatta, ch' assai credo, che lor noj.
Se 1' ira sovra '1 mal voler s' aggueffa,
Ei ne verranno dietro più crudeli,
Che cane a quella lèvre, ch' egli acceffa
CHANT VINGT-TROISIÈME

Silencieux et seuls à travers la carrière


Nous allions tous les deux, lui devant, moi derrière :
Tels les frères Mineurs s'en vont par les chemins.

Je songeais, l'âme encor par leur rixe agitée,


A la fable jadis par Ésope inventée,
Où la grenouille au rat tend de méchants engins.
Si n'a pas avec oui de rapport plus semblable
Que ne m'en paraissaient offrir avec la fable
Le prélude et la fin du combat des démons.
Et comme une pensée en amène plus d'une,
De ma première idée une idée importune
Naquit et redoubla ma peur et mes frissons.
C'est à cause de nous que ces démons, pensais-je,
Se sont laissé berner et sont tombés au piège ;
Le tour a dû leur cuire et froisser leur orgueil
Si leur malice encor s'accroît de leur colère,
Ils vont courir, suivant nos traces par derrière,
Plus acharnés sur nous qu'u chien sur un chevreuil.
308 INFERNO— CANTOXXIII
Già mi sentia tutto arricciar li peli
Délia paura, et stava indietro intento ;
Quando i' dissi : Maestro, se non celi
Te e metostamenle, io pavento
Di Malebranche : noi gli avem già dietro :
Io gl' immagino si, che già gli sento.
E quei : S; io fossi d' impiombato vetro,
L' immagine di faor tua non trarrei
Più tosto a nie, che quella dentro impetro.
Pur mo yenieno i tuoi pensier tra i miei,
Con simile atto, e con simile faccia,
Si che d' entrambi un sol consiglio iei.
S' egli è, che si la destra Costa giaccia,
Che noi possiam nell' altra bolgia scendere
Noi fuggirem Y immaginata caccia.
Già non compiô di tal consiglio rendere,
Ch' io gli vidi venir con 1' aie tese,
Non mollo lungi, per volerne prendere.
Lo Duca mio di subito mi prese,
Corne la madré ch' al romore è desta.
E vede presso a se le flamme accese:
Che prende '1 flglio, e fugge, e non s' arresta,
Avendo più di lui che di se cura,
Tanto che solo una camicia vesta :
E giù dal collo délia ripa dura
Supin si diede alla pendente roccia,
Ch Y un de' lati ail' altra bolgia tura.
LENFER — CHANT XXIII 309
Tous mes cheveux déjà se dressaient sur ma tête,
J'avais l'oeil par derrière, et je dis : « Maître, arrête,
Si tu ne réussis à nous cacher tous deux,

Sur-le-champ, nous serons dans les griffes : j'en tremble;


J'entends sur nos talons tous les démons ensemble,
Déjà je sens leurs crocs, maître, tant j'ai peur d'eux. »
— « Si j'étais le cristal d'un miroir, * dit le sage,
« Je ne pourrais vraiment réfléchir ton image
Plus tôt que dans ton coeur je ne pénètre et lis.
Avec les mêmes traits, avec les mêmes formes,
Tes pensers et les miens se mêlaient si conformes,
Que j'ai pris de nous deux un seul et même avis.
Si cette côte à droite assez avant incline,
Que nous puissions descendre en la fosse voisine,
Aux terribles chasseurs nous saurons échapper. »
Il n'avait pas fini sa phrase suspendue,
Que déjà les démons venaient, l'aile étendue,
A quelques pas de nous, tout prêts à nous frapper.
Mon guide, sur-le-champ, me prend, s'élance, vole.
Telle une mère au bruit s'éveille, et, comme folle
En voyant l'incendie autour d'elle éclater,
Prend son fils dans ses bras et s'enfuit toute blême ;
Ayant plus de souci de lui que d'elle-même,
Elle court demi-nue, et va sans s'arrêter.
Du sommet de la rive escarpée et glissante,
Mon maître s'abandonne à la roche pendante
Qui ferme un des côtés du barathre voisin.
19
310 INFERNO— CANTOXXIII
Non corse mai si tosto acqua per doccia,
A volger ruota di mulin terragno,
Quand' ella più verso le pale approccia,
Corne '1 maestro mio per quel vivagno,
Portandosene me sovra '1 suo petto,
Corne suo figlio, e non corne compagno.

Appena furo i piè suoi giunti al letto


Del fondo giù, cli' ei gïunsero in sul colle
Sovresso noi : ma non gli era sospetto ;
Chè l'alta Providenza, che lor voile
Porre ministri délia fossa quinta,
Poder di partirs' indi a tutti toile.

Laggiù trovammo una gente dipînta,


Che giva intorno assai côn lenti passi,
Piangendo, enel semblante stanca e vinta.
Egli avean cappe con cappucci bassi
Dinanzi agli occhi, fatte délia taglia,
Che per li monaci in Cologna fassi.
Di fuor dorate son, si ch' egli abbaglia ;
Ma dentro tutte piombo, e gravi tanto,
Che Federigo le mettea di paglia.
0 in eterno faticoso manto !
Noi ci volgemmo ancor pure a man manca
Con loro insieme, intenti al tristo pianto :
Ma per lo peso quella gente stanca
Venia si pian, che noi era vam nuovi
Di compagnia ad ogni muover d' anca.
L ENFER — CHANT XXIII 311
Comme une onde qui coule en jaillissant de source
Et qui dans ses conduits précipite sa course
Au moment d'approcher des aubes d'un moulin,
Plus rapide il glissait du haut de la colline,
En me tenant toujours serré sur sa poitrine,
Non comme un compagnon, mais comme un fils chéri.
A peine il eut touché le lit de la vallée,
Sur le haut du coteau la bande rassemblée
Parut ; mais nous étions désormais à l'abri ;
Car l'Être tout-puissant qui, dans sa Providence,
Du cinquième fossé leur commit la vengeance,
Ne leur a pas donné le pouvoir d'en sortir.
Là je vis une foule à la figure peinte,
Qui faisait à pas lents tout le tour de l'enceinte,
Pleurant et paraissant harassée à mourir.
Ils portaient une chape; un capuchon énorme
Leur tombait sur les yeux : tels et de même forme
On en voit à Cologne aux moines mal vêtus.
Le dessus était d'or, mais ces mantes cruelles
Dessous étaient de plomb, si lourdes, qu'auprès d'elles
Celles de Frédéric n'étaient que des fétus *.
Ohl l'écrasant manteau pour la vie éternelle!
Prenant à gauche auprès de la gent criminelle,
Nous marchions attentifs à son gémissement.
Se traînant sous le poids, ces malheureuses ombres
Allaient si lentement le long des parois sombres,
Que nous changions de file à chaque mouvement.
312 INFEBNO — CANTO XXIII
Percli' io al Duca mio : Fa clie tu trovi
Alcun, ch' al fatto, o al nome si conosca,
E gli occlii, si andando, intorno muovi :
Ed un, che 'nteséla parola Tosca,
Dirietro a noi gridô : tenete i piedi,
Voi, clie correte si per F aura fosca :
Forse cli' avrai da me quel, clie tu cliiedi :
Onde '1 Duca si volse, e disse : aspetta,
E poi secondo il suo passo procedi.

Ristetti, e vidi duo mostrar gran fretta


Dell' animo, col viso, d' esser meco .
Ma tardavagli '1 carco, e la via stretta.

Quando fur giunti, assai con F occhio bieco


Mi rinriraron senza far parola :
Poi si volsero in se, e dicean seco :
Costui par vivo ail' atto délia gola :
E s' ei sonmorti, per quai privilégie
Vanno scoverti délia grave stola ?
Poi dissermi : 0 Tosco, en' al collegio
DegF ipocriti tristi se' venuto,
Dir clii tu se' non avère in dispregio.
Ed io a loro : V fui nato e cresciuto
Sovra '1 bel flume d' Arno alla gran villa,
E son col corpo, cli' F ho sempre avuto.
Ma voiebi siete, a cuit.anto distilla,
Quant' io veggio, dolor giù per le guance,
E clie pena è in voi, clie si sfavilla ?
L'ENFER — CHAUT XXIII 313
Et je dis à mon guide : « Oh! trouve, je t'en prie,
Une ombre dont je sache ouïe nom ou la -vie,
Et tout en avançant porie partout tes yeux. »

Un pécheur, entendant l'accent de la patrie,


Cria derrière nous « Arrêtez, je vous prie,
Vous qui courez ainsi dans cet air nébuleux !
Je puis à ton désir satisfaire peut-être. »
A ces mots se tournant : « Attends-le, dit mon maître,
Et puis règle tes pas sur les siens en marchant. »
Je m'arrête, et je vois un couple qui s'empresse,
Les yeux tendus vers nous et montrant grande presse,
Mais le pied lourd et lent, sous le bois trébuchant.

Quand ils nous eurent joints, ils se mirent, l'oeil louche,


A nie considérer, avant que de leur bouche
Un seul mot ne sortît, puis se parlant entre eux :
« L'un des deux est vivant ; vois-le, comme il respire,
Et par quelle faveur, s'ils sont de notre empire,
S'en vont-ils dégagés du manteau douloureux? »
Puis vers moi se tournant : « 0 Toscan, qui visites
La corporation des mornes hypocrites,
Quel homme es-tu? dis-le, tu nous rendrais contents. »
— « Je suis né, j'ai grandi, leur dis-je tout tranquille,
Sur les bords du beau fleuve Arno, dans la grand'ville;
Je porte ici le corps que j'eus depuis ce temps.
Mais vous-mêmes, ô vous dont je vois la souffrance
Distiller sur vos traits des pleurs en abondance,
Quel est donc ce tourment qui vous fait resplendir? »
314 IKFERNO — CAHTOXXIII
E 1' un rispose a me : Le cappe rance
Son di piombo si grosse, che li pesi
Fan cosï cigolar le lor bilanee.
Frati Godenti fummo, e Bolognesi,
Io Catalano, et costui Loderingo
Nomati, e da tua terra insieme presi,
Corne suol esser tolto un uom solingo
Per conservar sua pace, e fummo tali,
Che ancor si pare intorno dal Gardingo.
Iocominciai : 0 frati, i vostri mali....
Ma più non dissi : en' a gli occhi mi corse
Un, crociflssô in terra con tre pâli.
Quando mi vide, tutto si distorse,
Sofflando nella barba co' sospiri :
E '1 frate Catalan, en' a ciô s' accorse,
Mi disse : Quel confltto, che tu rniri,
Consiglio i Farisei, che convenia
Porre un uom per lo popolo a' martiri,

Attraversato e nudo è per la via,


Corne tu vedi ; ed è mestier, ch' el senta
Qualunque passa, com' ei pesa pria :
Ed a tal modo il suoeero si stenta
In questa fossa, e gli altri del concilio,
Che fu per li Giudei mala sementa.
Allor vid' io maravigliar Virgilio
Sovra colui, ch' era disteso in croce
Tanto vilmente nell' eterno esilio.
IRFEENO — CHANT XXIII 315
— « Ces chapes, répond l'un, sont d'or en apparence,
Mais dessous c'est du plomb, et comme une balance
Nous craquons sous le poids qui nous force à gémir.
A Bologne autrefois nous étions joyeux frères :
Ta ville nous choisit au milieu de ses guerres,
Tous deux, moi Catalan et lui Loderingo ;
Isolés des partis, la cité confiante
Nous commettait sa paix ; nous la fîmes brillante,
Comme on en voit encor la marque au Gardingo -. »
— « Moines, vos maux... » Ce fut tout ce que je pus dire :
Un homme était gisant sur le sol, ô martyre!
Cloué sur une croix, par trois pals attaché.
Cette ombre à mon aspect se tordit convulsive
En soufflant dans sa barbe et soupirant plaintive.
Catalan l'aperçut, et, s'étant approché,
Me dit : « Ce transpercé qui gît là contre terre
Dit aux Pharisiens qu'il était nécessaire
De mettre un homme à mort pour le salut commun ».
En travers du chemin jeté nu sous la foule,
Ainsi que tu le vois, en passant, on le foule,
Et le malheureux sait ce que pèse chacun.
De son beau-père aussi cette fosse est l'asile;
Il subit ce martyre avec tout le concile
Dont l'odieux arrêt fut aux Juifs si fatal. »

Virgile contemplait, s'étonnant dans son âme,


La misérable "croix où gisait l'ombre infâme,
Carcan d'ignominie en l'exil infernal.
316 INFERNO —-CANTO XXIII
Poscia drizzo al frate cotai voce :
Non vi dispiaccia, se vi lece, dirci,
S' alla man destra giace alcuna foce,
Ondenoi amenduo possiamo uscirci.
Senza costringer degli angeli neri,
Che vegnan d' esto fondo a dipartirci.

Rispose adunque : Più che tu non speri,


S' appressa un sasso, che dalla gran cerchia
Si muove e varca tutti i vallon feri;
Salvo che questo è rotto e nol coperchia :
Montar potrete su per la ruina,
Che giace in costa e nal fondo soperchia.
Lo Duca stette un poco a testa china,
Poi disse : Mal contava la bisogna
Colui, che i peccator di là uncina.
E '1 frate : lo udii già dire a Bologna
Del diavol vizi assai, tra i quali udf,
Ch' egli è bugiardo e padre di menzogna.

Appresso '1 Duca a gran passi sen' gî


Turbato un poco d' ira nel semblante :
Ond' io dagF incarnati mi parti'
Dietro aile poste délie care piante.
L'ENFER — CHANT XXIII 317
Ensuite il adressa ces paroles au frère :
« Apprends-nous, s'il te plaît, sans nous être contraire,
S'il existe une issue à droite, où tous les deux
Nous puissions échapper à ces lieux redoutables,
Pour n'être pas réduits à recourir aux diables,
Anges noirs dont l'appui me paraît hasardeux. »
Catalan répondit : « Il existe une roche
Plus près que tu ne crois, c'est comme un pont tout proche
Qui Ta sur les fossés depuis le grand mur rond.
Ici le roc brisé roula dans la carrière 4,
Mais vous pourrez gravir les décombres de pierre
Qui gisent sur la pente et recouvrent le fond. »

Virgile s'arrêta, les yeux fixés à terre,


Et dit avec dépit : « Mal nous contait l'affaire
Ce démon qui là-bas harponne le pécheur. »
— « A Bologne autrefois, reprend l'ombre coupable,
J'ai souvent entendu parler des tours du diable :
On le traitait surtout de fourbe et de menteur. » -
Mon guide alors partit à grands pas : un nuage
Avait comme assombri son calme et doux visage ;
Et, quittant les pécheurs sous la chape meurtris,
Je partis après lui, suivant ses pas chéris.

19.
NOTES DU CHANT XXIII

1 Frédéric II faisait briller les cojpables de lèse-majesté dans


des chapes de plomb.
2 Napoleone Catalonaet Loderingo des Andalos, tous les deux
de Bologne, appartenaient à l'ordre des frères de Sainte-Marie,
appelés vulgairement Frères Joyeux, à cause de la joyeuse vie
qu'ils menaient. Les Florentins leur confièrent concurremment
l'autorité suprême, et l'on pouvait espérer qu'ils tiendraient la
balance égale entre les partis, l'un ayant été cboisi par le parti
gibelin, l'autre par le parti guelfe, et tous deux étrangers à la ville.
Mais peu de temps après leur élection, gagnés tout à fait par le
parti guelfe,ils exilèrent les Gibelins et brûlèrent leurs maisons,
entre autres le palais de Farinata degli Uberti, situé dans un
quartier de Florence appelé le Gardingo.
3 Saint Jean rapporte les paroles de Caïphe : Expedit vobis
ut unus moriatur homo pro populo et non tota gens pereat.
'' Le pont de rochers se trouve donc rompu ici comme au
bolge précédent, contrairement à ce qu'avait dit Malacoda à
Virgile (v. ch. xxi), et le poète s'aperçoit avec dépit que le démon
l'avait trompé.
ARGUMENT DU CHANT XXIV

Dante, soutenu par Virgile, arrive en suivant une montée


escarpée et pénible au septième bolge, où sont punis les voleurs.
Les ombres de cette autre espèce de fourbes s'enfuient nues et
épouvantées dans l'enceinte jonchée d'horribles reptiles qui les
poursuivent, les atteignent, les enlacent de leurs anneaux. Dante
en voit une qui, sous la piqûre d'un serpent, tombe consumée sur
le sol et renaît sur-le-champ de ses cendres. L'ombre se fait
connaître : c'est Vanni Fucci, un voleur sacrilège; il prédit à
Dante le triomphe des Noirs, à Florence, qui devait précéder l'exil
du poëte^
CANTO VIGESIMOQUARTO

In quella parte del giovinetto anno,


Chê T sole i crin sottô i' Aquario tempra,
E già lenotti al mezzo dî s'en' vanno :

Quando la brina in su la terra assempra


L'immagine di sua sorella bianca,
Ma poco dura alla sua penna tempra^
Lo villanello, a cui la roba manca,
Si leva, e guarda, e vede la campagna
Biancbeggiar tutta, ond' ei si batte 1' anca :
Ritorna a casa e qua e là si lagna,
Corne '1 tapin, che non sa cbe si faccia :
Poi riede e la speranza ringavagna,

Veggendo '1 mondo aver cangiata faccia


In poco d' ora, e prende suo vincastro
E fuor le pecorelle a pascer caccia.
Cosi mi fece sbigottir lo Mastro,
Quand' io gli vidi si turbar la fronte,
E cosi tosto al mal giunse lo 'mpiastro :
CHANT VINGT-QUATRIÈME

A la fleur de l'année et quand l'astre du monde


Trempe dans le Verseau sa chevelure blonde,
Quand les nuits et les jours marchent d'un pas égal,

Quand le givre tombé sur la terre rappelle


L'image de sa soeur, limpide et blanc comme elle,
Et fond plus fugitif au soleil hivernal :
Le villageois naïf à qui manque le vivre
Se lève et contemplant les champs couverts de givre
Qui blanchissent au loin, il se frappe le front,
S'en retourne au logis et pleure d'abondance,
Comme un infortuné qui n'a plus d'espérance;
Puis il regarde encore, et l'espoir vif et prompt
Lui revient : un rayon a changé la nature ;
Il conduit ses troupeaux à leur verte pâture
Et les précède armé d'un bâton pastoral.
Ainsi j'avais tremblé d'abord, voyant paraître
Le trouble du .-courroux sur le front de mon maître,
Aussi vite il plaça le baume sur le mal.
322 INFERNO— CANTOXXIV
Chè corne noi venimmo al guasto ponte,
Lo Duca a me si volse con quel piglio
Dolce, cli' io vidi in prima appiè del monte.
Le braccia aperse, dopo alcun consiglio
Eletto seco, riguardando prima
Ben la ruina e diedemi di piglio.
E corne quei, che adopera ed istima,
Chè sempre par, che 'nnanzi si proveggia,
Cosi, levando me su per la cima
D' un ronchione, awisava un' altra scheggia,
Dicendo : Sovra quella poi t' aggrappa :
Ma tenta pria, s' è tal, ch' ella ti reggia.
Non era via da vestito di cappa,
Chè noi a pena, ei lieve ed io sospinto,
Potevam su montar di chiappa in chiappa.
E se non fosse, che da quel precinto,
Più che dall' altro, era la costa corta,
Non so di lui : ma io sarei ben vinto.
Ma perché Malebolge inver la porta
Del bassissimo pozzo tutta pende,
Lo sito di ciascuna valle porta,
Che 1' una costa surge e 1' altra scende :
Noi pur venimmo influe in su la punta,
Onde 1' ultima pietra si scoscende.
La lena m' era del polmon si munta
Quando fui su, ch' i' non potea più oltre,
Aïizi m' assisi nella prima giunta.
L ENFER — CHANTXXIV 323
Comme nous arrivions au pont rompu, Virgile
Tourna vers moi son oeil souriant et tranquille,
Ainsi qu'au pied du mont je l'avais vu venir,
Parut se recueillir, puis avec assurance
Mesura du regard le roc, notre espérance,
Et dans ses bras ouverts je me sentis saisir.
Et comme un artisan que son travail enchaîne,
Songe en faisant sa tâche à la tâche prochaine,
De même, en m'élevant sur un pan de rocher,
Mon maître en avisait un autre par avance ;
Disant : « Çà maintenant, plus haut encore, avance ;
Mais cramponne-toi bien, pour ne pas trébucher!
Ici porteurs de chape eussent perdu leur peine,
Puisque lui si léger, moi dans ses bras, à peine
Pouvions-nous lentement monter de bloc en bloc;
Et si de ce côté cette escarpe pendante
Eût offert la longueur qu'avait la précédente,
Je serais, moi du moins, tombé mort sur le roc,
Mais comme vers le puits que sa masse domine
Avec tous ses fossés Malebolge décline,
Chacun de ces vallons offre en son défilé
Tantôt un rocher bas, tantôt de hautes cimes.
Au sommet de la brèche enfin nous atteignîmes,
Sur le dernier débris de ce pont écroulé.

Lorsque je fus là-haut, j'avais si peu d'haleine


Que je ne pus aller plus avant : j'eus à peine
La force de m'asseoir en touchant le sommet.
324 INFBBNO — CANTOXXIY
Ornai convien, clie tu cosi ti spoltre :
Disse 1 Maestro : chè seggendo in piuma,
In fama non si vien, ne sotto coltre :
Senza la quai, chi sua vita consuma,
Cotai vestigio in terra di se lascia,
Quai fmnmo in aère od in acqua la schiuma :
E perô leva su, vinci 1' ambascia
Con 1' animo, clie vince ogni battaglia,
Se col suo grave corpo non s' accascia,
Piii lunga scala convien, clie si saglia :
Non basta da costoro esser partito :
Se tu m' intendi ; or fa si, che ti vaglia.
Levâmi allor, mostrandomi fornito
Meglio di lena, ch' i' non mi sentia;
E dissi : Va, ch' i' son forte ed ardito.
Su per lo scoglio prendemmo la via,
Ch' era rongioso, stretto e malagevole,
Ed erto più assai, che quel di pria.
Parlando andava per non parer flevole :
Onde una voce uscio dall' altro fosso,
A parole formar disconvenevole.
Non so clie disse, ancor che sovra '1 dosso
Fossi dell' arco già, che varca quivi :
Ma chi parla va, ad ira parea mosso.
Io era vôlto in giù, ma gli occhi vivi
Non potean' ire al fonde- per 1' oscuro :
Perch' io : Maestro, fa che tu arrivi
L ENFER — CHANT XXIV 325
— « Allons, me dit le
maître, allons, point de faiblesse !
Ce n'est pas sur la plume où s'endort la mollesse
Qu'à la gloire on parvient, ni sous le fin duvet.
Quand on a consumé ses jours sans renommée,
On ne laisse après soi qu'un souffle, une fumée,
Une trace semblable à l'écume des mers.
Lève-toi donc ! oppose à cette défaillance
La force de l'esprit, l'héroïque vaillance
Qui triomphe du corps et rend légers ses fers.
Il nous reste à gravir une échelle plus haute ;
Ce n'est rien que d'avoir atteint à celte côte ;
Si tu m'as entendu, fais-en profit ici. »
Je me levai, montrant plus d'ardeur et de flamme
Que je ne m'en sentais dans le fond de mon àme.
Et je m'écriai : « Va, je suis fort et hardi. »
Nous gravîmes alors la pente rocailleuse;
Elle était plus étroite encor, plus raboteuse,
Plus âpre sous le pied que le roc précédent.
Je parlais en marchant, pour cacher ma faiblesse.
Soudain de l'autre fosse une voix en détresse
Sortit, faisant ouïr un son rauque et strident.
Encore que je fusse au milieu du^passage,
Je ne pus pas saisir le sens de ce langage,
Mais celui qui parlait paraissait en courroux.
Je me baissai pour voir au fond du gouffre sombre :
En vain ; mes yeux vivants s'égaraient dans cette ombre ;
— « 0 maître, fis-je alors, avançons, pressons-nous ;
326 INFERNO — CANTOXXIV
Dali' altro cinghio, e dismontiam lo muro :
Chè com' i' odo quinci e non intendo,
Cosi giù veggio e mente affiguro.
Altra risposta, disse, non ti rendo,
Se non lo far : chè la dimanda onesta
Si dee seguir con 1' opéra, tacendo.
Noi discendemmo '1 ponte dalla testa,
Ove s' aggiunge con 1' ottava ripa,
E poi mi fu la bolgia manifesta :
E vidivi entro terribile stipa
Di serpenti e di si diversa mena,
Che la memoria il sangue an cor mi scipa'
Più non si vanti Libia con sua rena :
Cbe se Chelidri, Jaculi e Faree
Produce e Cencri con Anfesibena,
Ne tante pestilenzie, ne si ree
Mostrô giammai con tutta 1' Etiopia,
Ne con ciô, cbe di sopra '1 mar Rosso ee.
Tra questa cruda e tristissima copia
Correvan genti nude e spaventate,
Senza sperar pertugio, o elitropia.
Con serpi le man Àietro avean legate :
Quelle flccavan per le ren la coda,
E '1 capo, ed eran dinanzi aggroppate.
Ed ecco ad un, cb' era da nostraproda,
S' avventô un serpente, che '1 trafisse
Là dove '1 collo aile spalle s' annoda.
L'ENFER — CHANTXXIV 327
Dans le cercle prochain j'ai hâte de descendre,
J'entends comme une voix, mais j'entends sans comprendre;
Mes yeux plongent au fond, mais sans distinguer rien. »
— « Ma réponse à ton vo3u, repartit le poëte,
Je la fais en marchant, car à demande honnête
On se rend; il suffit; parler n'est d'aucun bien. »
Il dit, et descendant le rocher, il arrive
Au point où le pont touche à lajiuitième rive.
Le bolge m'apparut alors dans son horreur.
Je vis, terrible aspect! comme une masse énorme
De serpents si divers et de race et de forme,
Qu'à leur penser mon sang se glace de terreur.
Arrière la Libye aux brûlantes arènes !
Chélydres, Jaculi, Cérastes, Amphisbènes ;
Tout ce qu'elle a produit de monstres, de fléaux,
Ne saurait égaler cet horrible assemblage,
En cor qu'on y joignît l'Ethiopie et la plage
Que la mer Rouge borde avec ses grandes eaux.
A travers cet essaim venimeux et féroce,
Nus et glacés d'effroi des pécheurs dans la fosse,
Sans abri, sans espoir, couraient en se sauvant.
Des serpents leur liaient les deux mains par derrière,
Leur plantaient dans les reins leur tête meurtrière
Et venaient s'agrafer sur leur cou par-devant.
Et voici qu'un pécheur dans sa fuite inutile
Passant auprès de nous, sur son dos un reptile
S'élance tout à coup et lui perce le col.
328 INFERNO — CANTOXXIV
Ne 0 si tosto mai, ne I si scrisse,
Com' ei s' accese e arse, e cener tutto ,
Convenne che cascando divenisse :

E poi che fu a terra si distrutto,


La cener si raccolse, e per se s*essa
la quel medesmo ritornô di butto :
Cosï per li gran savi si confessa,
Che la fenice muore, e poi rinasce,
Quando al cinquecentesimo anno appressa :
Erba, ne biada in sua vita non pasce :
Ma sol d'incenso lagrime e d' amonio,
E nardo e mirra son 1' ultime fasce.
E quale è quei che cade e non sa como,
Per forza di démon ch' a terra il tira,
0 d' altra oppilazion; che lega Y uomo,

Quando si lieva, che'ntorno si mira,


Tutto smarrito dalla grande angoscia,
Ch' egii ha sofferta e guardando sospira :
Tal' er i :1 peccator levato poscia.
0 gius'i ia di Dio quanto è severa,
Che ce I colpi per vendetta croscia !
Lo Du il dimandô poi, chi egli era :
Percli' ; rispose : lo piovvi di Toscana,
Pocot po è in questa gola fera.
Vita bestial mi piacque e non umana,
Si corne a mul, ch' io fui : son Vanni Fucci
Bestia, : Pistoia mi fu degna tana.
L ENFER — CHANTXXIV 329
Rapide comme un trait qui glisse de la plume,
Sous le dard du serpent le malheureux s'allume,
Brûle et tombe réduit en cendres sur le sol.
Mais ces cendres à terre à peine dispersées,
Je les vois aussitôt se joindre ramassées
Et reformer le corps tel qu'il était d'abord.
De même le phénix, au dire des grands sages,
Quand après cinq cents ans il cède au poids des âges,
Meurt, et sur son bûcher renaît après sa mort.
Jamais d'herbe ou de grain il ne fait sa pâture,
Mais de larmes d'encens, d'amone encore plus pure,
Et de myrrhe et de nard il jonche son bûcher.
Et tel un possédé que le démon agite,
Ou qui, sous une étreinte invisible et subite,
Tombe sans voir le coup qui l'a fait trébucher;
Alors qu'il se relève, il promène sa vue
Tout à l'entour de lui, l'âme encor tout émue
De ce terrible accès, hagard et soupirant ;
Ainsi se releva debout l'ombre coupable.
0 justice de Dieu, sévère, inexorable !
A quels coups de vengeance on s'expose en péchant !
Mon guide alors lui dit de se faire connaître :
— « Depuis peu, répondit le pécheur à mon maître,
Je tombai de Toscane au gouffre où tu me vois.
J'ai préféré sur terre être brute qu'être homme,
Vrai mulet que je fus : C'est Fucci qu'on me nomme,
J'eus pour antre Pistoie, un nid digne de moi » 4.
330 INFERNO.— CANTOXXIV
Ed io al Duca : Dilli, che non mucci,
E dimanda, quai colpa quaggiù '1 pinse :
Ch' io '1 vidi uom già di sangue e di corrucci.
E '1 peccator, che intese, non s' inflnse,
Ma drizzô verso me 1' animo e '1 volto,
E dï trista vergogna si dipinse ;
Poi disse : Più mi duol, che tu m' liai colto
Nella miseria, dove tu mi vedi,
Che quand' io fui dell' altra vita tolto :
lo non posso negar quel, che tu chiedi :
In giù son messo tanto, perch' i' fui
Ladro alla sagrestia de' belli arredi :
E falsamente già fu apposto altrui.
Ma perché di tal vista tu non godi,
Se mai sarai di fuor de' luoghi bui,

Apri gli orecchi al mio annunzio, ed odi


Pistoia in pria di Negri si dimagra,
Poi Firenze rinnuova genti e m odi.

Tragge Marte vapor di val di Magra,


Ch' è di torbidi nuvoli involuto :
E con tempesta impetuosa ed agra

.Sopra campo Picen fia combattuto :


Ond' ei repente spezzerà la nebbia.
Si ch' ogni bianco ne sarà feruto :
E detto F ho, perche doler ten' debbia.
L ENFER — CHANTXXIV 331
— « Commande-lui d'attendre encor,
dis-je à Virgile;
Qu'il dise quel péché dans ce bas-fond l'exile,
Je ne le connaissais que pour un égorgeur » %.
Le damné m'entendit, et sans quitter la place,
Il se tourna vers moi, me regardant en face,
Mais son front se couvrit d'une triste rougeur,
Puis il me dit : « J'éprouve une souffrance amère
Que tu puisses ainsi me voir dans ma misère ;
Le coup qui m'a ravi le jour fut moins cruel.
Mais il faut te répondre. En ce gouffre j'expie
Le doublé tort d'avoir d'une main trop impie
Soustrait les vases saints, ornement de l'autel,
Et laissé faussement accuser l'innocence.
Mais pour que tu sois moins j oyeux de ma souffrance,
Si tu revois le jour loin de ces lieux de pleurs,
Écoute ce présage, et calme un peu ta joie.
Du parti Noir d'abord se purgera Pistoie 3 ;
Florence change alors et de peuple et de moeurs ;

Mais du val de Magra, Mars, le Dieu des carnages,


Soulève un tourbillon entouré de nuages ;
L'ouragan tombera, terrible, avec fureur,
Au jour du grand combat, dans les champs de Picène.
C'est là que la nuée éclatera soudaine.
Pas un Blanc qui ne soit frappé par le vainqueur.

Je te le fais savoir pour attrister ton coeur ! »


NOTES DU CHANT XXIV
1 Vanni Fucci, bâtard d'un noble de Pistoie (ce qu'il exprime
en se comparantà un mulet), avait voléles vases et les ornements
sacrés de l'église Saint-Jacques à Pistoie; il se tira d'affaire en
laissant accuser et pendre commeauteur du vol, un de ses amis,
Vanni délia Nona, qui n'avait été que complaisantreceleur du tré-
sor volé.
2 Ne le connaissantque pour un hommede sang et de violence,
pour un égorgeur, Dante s'étonne de le rencontrer dans l'un des
bolges du cercle de la Fourbe. Il lui semble qu'il devrait habiter le
cercle desviolents.
3 En 1301, les Blancs de Pistoie, secondés par ceux de
Florence, chassèrent les Noirsde leur ville. Maisdans la même
année, les Noirs prirent une revanche éclatante dans les cam-
pagnes de Picène.Le marquis Malaspinales commandait.Ce fut à
la suite de ces révolutions que Dantefut exilé.
ARGUMENT DU CHANT XXV

Le voleur ayant achevé de parler, s'enfuit en blasphémant; un


Centaure, vomissant des flammes, le poursuit. Trois autres esprits
se présentent. Un reptile monstrueux s'élance sur l'un d'eux,
l'enveloppe, l'embrasse dans une horrible étreinte, tant que les
deux substances finissent par se confondre. Un autre serpent vient
percer l'un des deux autres esprits, et ici, par une métamorphose
d'un nouveau genre, l'homme devient serpent et le serpent se
change en homme.

20
CANTO VIGESIMOQUINTO

Al fine délie sue parole il lad/o


Le mani alzô con ambeduo le fiche,
Gridando : Togli, Dio, ch' a te le squadro.
Da indi in qua mi fur le serpi amiche,
Percli' una gli s' avvolse allora al collo,
Corne, dicesse : F non vo', clie più diche :
Ed un' altra aile braccia et rilegollo
Ribadendo se stessa si dinanzi,
Che non potea con esse dare un crollo.
Ah Pistoia, Pistoia! che non stanzi
D'incenerarti, si che più non duri,
Poi che 'n mal far lo semé tuo avanzi.
Per tutti i cerchi dello 'nferno oscuri,
Spirto non vidi in Dio tanto superbo.
Non quel, che cadde a Tebe giù de' mûri.
Ei si fuggi, che non parlé più verbo :
Ed io vidi un centauro pien di rabbir,
Venir gridando : Ov' è, ov' èF acerbo?
CHANT VINGT-CINQUIÈME

En achevant ces mots, le larron, ombre impie,


Fait la figue en levant les deux mains, et s'écrie :
« Attrape, Dieu du Ciel, attrape, et nargue à toi ! »

Mais alors un serpent (et depuis je les aime)


Se jette autour du cou du pécheur qui blasphème,
Comme pour dire : il faut te taire et rester coi.
Un autre en même temps vient lui serrer l'échiné,
Et, nouant par devant ses bras sur sa poitrine,
Le frappe de silence et d'immobilité.

Ah, Pistoie ! ah, Pistoie ! 0 ville infâme, allume,


Et de tes propres mains, un feu qui te consume,
Puisque ainsi tu grandis dans ta perversité !
Dans les cercles d'Enfer aucune âme damnée
N'avait, môme en comptant le Thébain Capanée,
Bravé si follement le Ciel, le front levé.
Sans ajouter un mot, il avait pris la fuite.
Plein de rage un Centaure accourt à sa poursuite,
Criant : Le misérable ! où donc s'est-il sauvé ?
336 INFEENO— CAKTOXXY
Maremma non cred' io, che tante n'abbia.
Quante bisce egli avea su per la groppa,
Inflno, ove comincia nostra labbia.
Sopra le spalle dietro dalla coppa,
Con l'aie aperte gli giaceva un draco,
Lo quale affuoca qualcunque s' intoppa.
Lo mio Maestro disse : Qnesti è Caco,
Che sotto '1 sasso di monte Aventino,
Di sarigue fece spesse voile laco.
Non va co' suo' fratei per un cammino,
Per lo furar frodolente ch' ei fece
Del grande armento, ch' egli ebbe a vicino
Onde cessar le sue opère biece
Solto la mazza d' Ercole, che forse
Gliene die cento, e non senti le diece.
Mentre che si parlava, ad ei trascorse,
E tre spiriti venner sotto noi,
De' quai ne io, ne '1 Duca mio s' accorse.
Se non, quando gridàr : CM siete voi?
Perché nostra novella si ristette,
Ed intendemmo pure ad essi poi.
I' non gli conoscea : ma e' seguette,
Corne suol seguitar pei alcun caso,
Che 1' un nomare ail' altro convenette,
Dicendo : Cianfa dove fia rimaso?
Perch' io, acciocchè '1 Duca stesse attento,
Mi posi 1 dito su dal mento al naso.
L ENFER — CHANTXXV 337
Les Maremmes, je crois, dans leurs champs infertiles
N'ont jamais à la fois nourri tant de reptiles
Que sur son large dos ce monstre n'en portait.
A l'attache du col, sur ses épaules nues,
Un dragon se tenait les ailes étendues
Et vomissait du feu sur quiconque approchait.
— « C'est Cacus 4, dit mon maître, un brigand sanguinaire
Qui du mont Aventin avait fait son repaire,
Et qui changea souvent son antre en lac de sang.
Il n'est pas dans le cercle où cheminent ses frères,
A cause du larcin que ses mains téméraires
Commirent sur les boeufs dans l'Aventin paissant.
Ce fut le dernier trait de ce monstre homicide.
11tomba sous les coups vengeurs du grand Alcide.
Il en reçut bien cent : dix l'avaient couché mort. »

Comme il parlait ainsi, disparut le Centaure.


Et trois esprits vers nous de s'avancer encore,
De moi comme du maître inaperçus d'abord,

Qui se mirent ensemble à nous crier : Qui vive ?


Virgile fit silence, et l'oreille attentive,
Nous restions l'oeil fixé sur ces trois malheureux.
Je n'avais d'aucun d'eux reconnu la figure ;
Mais un des trois, ainsi qu'il advient d'aventure,
Vint à dire tout haut le nom de l'un- d'entre eux :
« Qu'est devenu Cianfa qu'on ne voit plus paraître ? »
A ces mots, pour fixer l'attention du maître,
Je fis signe en posant sur ma lèvre deux doigts.
20.
338 INFERNO — CANTOXXV
Se tu se' or, Lettore, a creder lento
Ciô, ch' io dirô, non sarà maraviglia :
Che io, che '1 vidi, appena il mi consento.
Com' io tenea levate in lor le ciglia ;
Ed un serpente con sei piè si lancia,
Dinanzi ail' uno, e tutto a lui s' appiglia.
Co' piè di mezzo gli avvinse la pancia,
E con gli anterior le braccia prese,
Poi gli addentô et Yuna e 1' altra guancia.
Gli diretani aile cosce distese
E miseli la coda tr' amendue,
E dietro per le ren' su la ritese.
Ellera abbarbicata mai non fue
Ad alber si, corne 1' orribil fiera
Per 1' altrui membra avviticchiô le sue :
Poi s' appiccâr corne di calda cera
Fossero stati, e mischiâr lor colore :
Ne 1' un, ne 1' altro già parea quel en' era.
Corne procède innanzi dall' ardore,
Per lo papiro susoun color bruno,
Che non è nero ancora, e '1 bianco niuore.
Gli altri due riguardavano, et ciascuno
Gridava : Orne ! Agnel, corne ti muti!
Vedi; che già non se' ne duo, ne uno.
Già fetàh li duo capi un divenuti,
Quando n'àpparver duo figure miste,
In unâ'faccia, ôV eràn duo perduti.
L'ENFER — CHANTXXV 339
Maintenant, ô lecteur, si dure est ton oreille
A ce que je dirai, point ne sera merveille.
Moi qui l'ai vu moi-même, à peine si j'y crois.
Tandis que mon regard entre les trois balance,
Se dressant sur six pieds, un reptile s'élance
Et sur l'un des pécheurs s'attache avec transport,
De ses pieds du milieu lui comprime le ventre,
De ses pieds de devant lui prend les bras, l'évenlre,
Puis lui plonge ses dents dans la joue et le mord ;
Colle ses pieds d'arrière aux deux cuisses qu'il presse,
Passe sa longue queue entre elles, la redresse
Et la tord par derrière au-dessus du damné.

Le lierre qui s'attache et prend racine'à l'orme


N'a pas les noeuds puissants qu'avait le monstre énorme
Nouant, greffant son corps sur cet infortuné.
Puis ensemble voici qu'ombre et serpent se fondent
Gomme une cire en feu ; leurs couleurs se confondent.
Aucun ne paraît plus déjà ce qu'il était.
Ainsi le papier vierge au feu'qui le dévoré
Commence par brunir • il n'est pas norrencore,
Mais la tache grandit et le blanc disparaît.

Les deux autres, témoins de ces affreux mélanges,


Criaient ensemble : « Hélas ! Agnel, comme tu changes !
Vois, tu n'es plus toi-même et vous n'êtes plus deux 1 »

Les deux têtes s'étaient en une réunies ;


On ne distinguait plus des deux faces brumes
Qu'une seule où leurs traits s'entremêlaient hideux.
340 INFERNO— CANTOXXV
Fersi le braccia duo di quattro liste;
Le cosce con le gambe, il ventre, e '1 casso
Divenner membra, cbenonîur mai viste.

Ogni primaio aspetto ivi era casso :


Due, e nessun Y ïmmagme perversa
Parea, e tal sen' gia cou lento passo.
Come '1 ramarro sotto la gran fersa
De' di canicular cangiando siepe,
Folgore par, se la via attraversa :
Cosi parea, venendo verso Y epe
De gli altri due, un serpentello acceso,
Livido e nero, corne gran di pepe.
E quella parte, d' onde prima è preso
Nostro alimente, ail' un di lor trafisse :
Poi cadde giuso innanzi lui disteso.
Lo trafitto il mirô, ma nulla disse :
Anzi co' pie fermât! sbadigliava,
Pur come sonno, o febbre l'assalisse.

Egli il serpente, et quei lui riguardava :


L' un per la piaga, e F altro per la bocca
Fummavan forte, e '1 fummo s'incontrava.
TacciaLucano ornai, là dove tocca
Del misero Sabello, e di Nassidio,
E attenda a udir quel, ch' or si scocca :
Taccia di Cadmo, e d'Aretusa Ovidio :
Che se quello in serpente, e quella in fonte
Couverte, poetando, i' non lo 'nvidio :
L ENFER — C11ANTXXV 341
Quatre membres fondus forment deux bras énormes ;
La poitrine et les flancs et les jambes difformes
S'assemblent en un corps qu'on ne peut concevoir.
Pas un trait, pas un air que l'on pût reconnaître :
Être double, ou plutôt ce n'était plus un être,
Et le monstre à pas lents se mit à se mouvoir.

Comme, sous les ardeurs d'un jour caniculaire,


Le lézard, s'échappant du buisson solitaire,
Glisse, rapide éclair, au travers du chemin,
Tel accourut alors vers les deux autres âmes
Un serpent plus petit, le corps tout ceint de flammes,
Et livide et'tout noir comme un grairi de cumin.
Il perça l'une au creux du ventre, à la partie
D'où nous puisons d'abord l'aliment et la vie,
Puis à ses pieds, soudain, je le vis qui tombait.
Le blessé sans parler regarda le reptile,
La bouche grand' ouverte, et debout, immobile,
Comme pris de sommeil ou de fièvre, il bâillait.
Ils jetaient l'un sur l'autre un regard sombre et louche.
L'un fumait par sa plaie et l'autre par la bouche ;
Les vapeurs se mêlaient et les couvraient tous deux.
Arrière ici ta muse, ô Lucain ! Qu'on oublie
Sabellfus et Naside aux déserts de Libye 2 !
Écoulez ce récit : il est plus merveilleux.
Arrière et FAréthuse et le Cadmus d'Ovide,
L'un en serpent changé, l'autre en source limpide!
Je ne suis point jaloux de lui, sans trop d'orgueil.
342 INFEHNO— CANTOXXV
Chè duo nature mai a fronte a fronte
Non trasmutô, si che amendue le forme
A cambiar lor materie fosser pronte.
Insieme si risposero a tai norme,
Che '1 serpente la coda in força fesse,
E '1 feruto ristringe insieme 1' orme.

Le gambe con le cosce seco stesse
S' appicâr si, che 'n poeo la giuntura
Non facea segno alcun, cbe si paresse.

Toglieala coda fessa la figura,


Che si perdeva là, e la sua pelle
Si facea molle, et quella di là dura.
Io vidi entrar le braccia per 1' ascelle,
E i duo pïè délia fiera, en' eran corti,
Tanto allungar, quanto accorciavan quelle.
Poscia li piè dirietro insieme attorti
Diventaron lo membro, che 1' uom cela,
E '1 misero del suo n' avea duo porti.
Mentre che '1 fummo 1' uno e F altro vêla
Di color nuovo, e gênera '1 pel suso
Per 1' una parte, e dall' altra il dipela,
L' un si leva, e l'altro cadde giuso,
Non torcendo perô le lucerne empie,
Sotto le quai ciascun cambiava muso.

Quel, ch' era dritto, il trasse 'n ver le tempie,


E di troppa materia, che 'n là venne,
Uscir gli orrechi délie gote scempie :
L'ENFER — CHANTXXV 343
Il n'a pas échangé deux êtres face à face,
Deux êtres différents de nature et de race,
Troquant forme et matière, et cela d'un clin d'oeil.
Homme et bête alternant, ô changement bizarre!
Chez le serpent la queue en fourche se sépare ;
Le blessé réunit ses deux pieds et les joint.
Et la jambe à la jambe et la cuisse à la cuisse
Se soudent fortement, si bien que l'oeil ne puisse
Distinguer seulement la jointure et le point.
La fourche du serpent prend la forme précise
Des jambes que perd l'homme, et sa peau s'égalise,
Et chez l'homme la peau s'écaille et se durcit.

Dans l'aisselle rentrant ses bras se rétrécissent :


Les pieds courts du serpent au contraire grandissent
D'autant que du damné le bras' se raccourcit.

Ceux d'arrière tordus, et qu'ensemble il attache,


Forment chez le dragon le membre que l'on cache,
Tandis qu'en deux celui de l'autre s'est fendu.

Cependant la fumée entourant les deux ombres


Et les enveloppant de ses teintes plus sombres
Donne au monstre le poil qui par l'homme est perdu.
Le reptile se dresse et l'homme tombe et rampe,
Et leurs yeux sont restés fixes comme une lampe
Sous les feux de laquelle ils échangent leurs traits.

Celui qui s'est dressé vers les tempes ramène


Son museau ; du trop-plein de sa chair inhumaine,
Sur l'une et l'autre joue une oreille apparaît.
344 INFEHNO— CANTOXX"V
Cio, che non corse in dietro, e si ritenne,
Di quel soverchio fe' naso alla faccia,
E le labbra ingrossè quanto convenne :

Quel, clie giaceva, il muso innanzi caccia,


E gli orrecchi ritira per la testa,
Corne face le conia la lumaccia :
E la lingua, ch' avéra unita e presta,
Prima a parlar, si fende, e la forcuta
Nell' altro si richiude, e '1 fummo resta.
V anima, ch' era fiera divenuta,
Si fugge sufolando per la valle,
E 1' altro dietro a lui parlando sputa.
Poscia gli volse le novelle spalle,
E disse ail' altro : I' vo'. che Buoso corra,
Çom' ho' fatt' io, carpbn per questa calle.
Cosi vid' io, la settima zavorra
Mutare, e trasmutare, e qui mi scusi
La novità se fior la lingua abhorra.
E avvegnachè gli occhimiei confusi
Fossero alquanto, e 1' animo smagato,
Nonpotêr quei fuggirsi tanto chiusi,
Ch' io non scorgessi ben Puccio Sciancato :
Ed era quei, che sol de' tre compagni,
Che venner prima, non era mutalo :
L' altro era quel, che tu, Gaville, pîagni.
L ENFER — CHANT XXV 345
Au milieu cependant, quelque chair qui s'arrête
Du nez sur le visage a dessiné l'arête
Et de la lèvre aussi figuré le contour.

L'homme, en serpent changé, pousse en avant sa face


Et rentre chaque oreille ainsi qu'une limace
Qui retire et qui sort ses cornes tour à tour.
Sa langue unie et lisse et preste à la parole
Se fend, et du serpent la langue se recolle,
Se ferme, et la fumée en l'air s'évanouit.
L'ombre qui du reptile avait pris la figure
Fuit alors en sifflant dans la vallée obscure,
L'autre parle en crachant dessus et la poursuit,

Puis, lui tournant le dos qu'à présent il possède,


Bit au troisième esprit. : « Que Buso me succède,
Ainsi que je l'ai fait, quïl rampe en ce ravin! »
Ainsi dans cette fosse une ombre en l'autre infuse,
Changeait devant mes yeux. Le prodige m'excuse*
Si j'ai perdu les fleurs des beaux vers en chemin !

Or, bien que tant d'horreurs eussent troublé ma vue,


Et que mon âme en fût encor tout éperdue,
Ils ne purent si bien s'esquiver, les voleurs,

Que Puccio Scanciaio ne se fit reconnaître.


De ces trois que d'abord j'avais vus apparaître,
Lui seul avait gardé sa forme et ses couleurs.
Le troisième, ô Gavil, t'a coûté bien des pleurs 3.

21
NOTES DU CHANT XXV
' Ce Cacus, transforméici en Centaure, était, suivant la Fable,
un géant monstreux, moitié homme, moitié satyre. Dante se sou-
vient en ce passage de son maître Virgile :
Semperque recenti
Coede tepebathtioras,foribusque afilxasuperbis
Oravirumtristipendebant pallidatabo.
(.Ex.,lib.
v in*.)
2 Voir dans laPharsale, lib. ix, la mort des soldats Sabellus et
Nasidius,piqués par des serpents.
3 Les cinq larrons, tous de Florence, sont Agnel Brunellesclii,
Buosode Abbali, Puccio Scanciato, Cianfa et Francesco Guercio
Cavalcanle. Les parents et les amis de ce dernier vengèrent sa
mort sur les habitants de Gavil, bourg situé dans le val d'Arno, où
il avait été tué.
ARGUMENT DU CHANT XXVI

Les deux poètes sont arrivés au huitième bolge; ils y voient


briller une infinité de flammesdont chacune enveloppe, comme
un vêtement, un pécheur qu'elle dérobe à la vue. C'est ainsi que
sont punisles fourbes, mauvaisconseillers,instigateurs de perfidie
et de trahison. Unede ces langues de feu, se partageantcommeen
deuxbranches vers son extrémité, renferme douxombresà la fois,
celle d'Ulysseet celle de Diomède.A la prière de Virgile,Ulysse
raconteses courses aventureuses,son naufrageet sa mort.
CANTO VIGESIMOSESTO

Godi, Firenze, poi che se' si grande,


Clie per mare, e per terra batti F ali,
E per lo 'nferno il tuo nome si spande.
Tra gli ladron trovai chique cotali
Tuoi citladini : onde mi vien vergogna,
E tu in grande onoranza non ne sali.
Ma se presso al mattin del ver si sogna,
Tu sentirai di qua da piçcioi tempo,
Di quel, che Prato, non en' altri t' agogna :
E se già fosse, non saria per tempo :
Gosi foss' ei, da che pure esser dee :
Che più mi gravera, corn' più m' attempo.
Noi ci partimmo, e su per le scalee,
Che n' avean fatte i horni a scender pria,
Rimontè '1 ûuea mio, e trasse mee.
E proseguendo la solinga via
Tra le schegge, e tra' rocchi dello scoglio,
Lo pie senza la man non si spedia,
CHANT VINGT-SIXIÈME

Tu peux te réjouir, glorieuse Florence,


Sur la terre et la mer ton aile plane immense,
Et ton nom se répand jusqu'au fond de l'Enfer !
Parmi ces hauts larrons qu'a frappés l'analhème,
J'en ai vu cinq des tiens : j'en ai rougi moi-même,
Et toi, de cet honneur, mon pays, es-tu fier?

Mais, j'en crois du matin les songes infaillibles ',


Bientôt tu sentiras l'effet des voeux terribles
Que Prato, Prato même a formés contre toi 2.
Justice inévitable et déjà bien tardive.!
Puisqu'elle doit frapper, plaise à Dieu qu'elle arrive !
Avec l'âge, le coup sera plus lourd pour moi.
Nous partîmes alors, et contraints de reprendre
Le rocher qui servit d'escalier pour descendre,
Mon guide remonta, m'entraînant avec lui.
Et poursuivant ainsi le chemin solitaire
Par les aspérités du rocher circulaire,
Pour dégager le pied, la main servait d'appui.
350 INFERNO— CANTOXXTÎ
Allor mi dolsi, ed ora mi ridoglio
Quando drizzo la mente a ciô ch' io vidi,
E più lo 'ngegno affreno, ch' io non soglio :
Perche non corra, che -virtù nol guidi ;
Si che se Stella buona, o miglior cosa
M' ha dato '1 ben, ch' io stesso nol m'invidi.
Quante il villan, ch' al poggio si riposa,
Nel tempo, che colui, che '1 mondo schiara,
La faccia sua a noi tien meno ascosa,
Corne la mosca cède alla zanzara,
Vede lucciole giù perla vallea,
Forse cola, dove vendemmia ed ara ;
Di tante flamme tutta risplendea
L' ottava bolgia, si com' io m' accorsi,
Tosto che fui là 've '1 fondo parea.
E quai colui, che si vengiô con gli orsi,
Vide '1 carro d' Elia al dipartire,
Quando.i cavalli al Cielo erti levorsi,
Che nol potea si con gli occhi seguire,
Che vedesse altro, che la fiamma sola,
Si corne nuvoletta, in su salire :
Tal si movea ciascuna per la gola
Del fosso, chè nessuna mostra il furto,
Ed ogni fiamma un peccatore invola.
Io stava soyra '1 ponte a veder surto,
Si che s'io non avessi un ronchion preso,
Cadnto sarei giù senza esser' urto.
L ENFER —CHANT XXVI 351
J'étais triste, et mon âme est encore assiégée
Par ces poignants tableaux qui l'avaient affligée,
Et je dompte mon coeur autant que je le peux,
Pour marcher dans la voie où la vertu me guide,
Et ne pas m'envier, en perdant son égide,
Les dons reçus du Ciel ou de mon astre heureux.
Ainsi qu'un villageois couché sur la colline,
Quand le soleil d'été, qui sur le mont décline,
A dardé plus longtemps ses rayons bienfaisants,
A l'heure où le cousin vole seul et murmure,
Au milieu des épis et de la vigne mûre,
Voit en foule à ses pieds briller les vers luisants :

Ainsi, quand du rocher mon pied toucha la cime,


J'aperçus mille feux ; tout au fond de l'abîme
Dans la huitième fosse ensemble ils éclataient.

Tel, celui dont les ours vengèrent la querelle 3


Vit fuir le char d'Élie à la voûte immortelle,
Quand les chevaux de feu vers le ciel l'emportaient :
Son oeil qui le suivait, perdu dans l'atmosphère,
N'aperçut bientôt plus qu'une flamme légère,
Comme un faible nuage égaré dans le ciel ;

Tel, dans ce gouffre ouvert où le regard se noie,


Je voyais se mouvoir, en me cachant leur proie,
Ces feux qui recelaient chacun un criminel !
Je penchais pour mieux voir et le corps et la tête ;
Ma main seule du roc tenait encpr l'arête
Et m'empêchait de choir dans le gouffre béant.
352 INFERNO — CANTOXXVI ,
E '1 Duca, che mi vide tanto atteso,
Disse : Dentro da' fuochi son gli spirti :
Ciascun si fascia di quel, en' egli è inceso.
Maestro mio, risposi, per udirti
Son io più certo : ma già m' era avviso,
Che cosi fusse, e già voleva dirti,
Chi è 'n quel fuoeo, che vien s\ diviso
Di sopra, che par surger délia pira,
Ov' Eteocle col fratel fu miso ?

Risposemi : Là entro si martira


Ulisse, e Dïornede, e cosi insieme
Alla vendelta corron, coin' ail' ira :
E dentro dalla lor flamma si geme
L' aguato del caval, che fe' la porta,
Ond' us ci de' Romani '1 gentil semé-.

Piangevisi entro F arte, perché morta


Deidamia ancor si duol d'Achille ;
E del Palladio pena vi si porta.
S' ei posson dentro da quelle faville
Parlar, diss' io, Maestro, assai ten' prego,
E ripriego, che '1 priego vaglia mille,
Che non mi facci dell' attender niego,
Fin che la flamma cornuta qua vegna :
Vedi, che.del desio ver lei mi piego.
Ed egli a me : La tua preghiera è degna
Di molta Iode : ed io perô 1' accetto :
Ma fa, che la tua lingua si sostegna.
LENFER — CHANTXXVI 353
Et mon guide, observant ma pensée attentive,
Me dit : « Dans chaque flamme est une âme captive ;
C'est un habit de feu qui recouvre en brûlant. »
^—« 0 mon maître, ta voix confirme, répondis-je,
Le soupçon que j'avais déjà de ce prodige,
Déjà je m'apprêtais même à te demander
Quel est ce feu qui là s'élève et se partage,
Comme sur le bûcher où, ranimant leur rage,
Deux frères ennemis ne purent s'accorder *! »
Il me dit : « Cette flamme, ineffable supplice,
Enferme dans son sein Diomède avec Ulysse,
Unis dans le forfait, unis dans le tourment.
Perfides tous les deux, ils payent dans la flamme
Leur fourbe, et ce cheval qui, funeste à Pergame,
Fut du monde romain le premier fondement.
Ils y pleurent la ruse avec Achille ourdie
Dont morte les accuse encor Deidamie,
Et du Palladium le rapt audacieux. »
— « 0 maître, dis-je alors, si ces illustres âmes"
Peuvent se faire entendre au travers de leurs flammes,
Qu'une prière en vaille un millier à tes yeux !
Ah ! par grâce, attendons! souffre que je m'arrête
Jusqu'à ce que la flamme élève ici sa tête.
Vois, le désir me tient penché vers ces héros ! »
Il me dit : « Ta prière est bien digne sans doute
D'être prise en faveur, et ton maître l'écoute;
Mais garde le silence et te tiens en repos.
21.
354 INFERNO— CANTOXXVI
Lascia parlare a me ch' i' ho concerto
Ciô che tu voi : ch' e' sarehbero schivi,
Perch' ei fur Greci, forse del tuo detto.
Poichè la fiamma fu venuta, quivi
Ove parve al mio Duca tempo e loco,
In questa forma di parlare audivi :

0 TOI, che siete duo dentro a un fuoco,


S'io méritai di Toi, mentre ch' io vissi,
S'io méritai di voi assai o poco,
Quando nel mondo gli alti versi scrissi,
Non Ti movete ; ma F un di TOI dica,
Dove per lui perduto a morir gissi
Lb maggior corno délia fiamma antica
Comincio a crollarsi, mormorando,
Pur corne quella, cui Tento affatiea.
Indi la cima qua e là'menando,
Corne fosse la lingua, che parlasse,
Gittô voce di fuori, e disse : Quando
Mi diparti' da Circe, che sottrasse
Me più d' un anno là presso'a Gaeta
Prima che si Enea la nominasse :
Ne dolcezza del figlio, ne la picta
Del vecchio padre, ne '1 debito amore,
Lo quai dovea Pénélope far lieta,
Yincer potero dentro a me 1' ardore,
Ch', i' ebhi a divenir del mondo^esperto,
E degli vizi umani, e del valore :
L'ENFER— CHANTXXVI 355
Laisse-moi leur parler ; au fond de ta pensée
Je sais lire, et peut-être à ta voix empressée,
Étant Grecs, ils feraient un accueil méprisant. »
Le feu montait toujours, et quand durent paraître
L'endroit et le moment propices à mon maître,
Je l'entendis qui prit la parole en disant :
— « Vous qu'une même flamme enveloppe et
dévore,
Si je vous ai servis quand je vivais encore,
Et fait sur vos tombeaux quelques myrtes fleurir,
Alors que j'écrivis mon immortel ouvrage,
Arrêtez! qu'un de vous dise sur quel rivage,
Artisan de sa perte, il est allé mourir ! »
Alors le plus grand bras de la flamme coupable
Vacille et fait entendre un murmure semblable
Au sifflement du feu tourmenté par le vent.
Puis voici que sa crête en tous sens se promène,
S'élevânt, s'abaissant comme une langue humaine
Et profère ces mots exhalés sourdement :
— « Loin, des bords appelés Gaëte par Énée
Lorsque je pris la fuite après plus d'une année
Et rompis de Circé le filet enchanteur ;
Ni le doux souvenir d'un fils, ni mon vieux père,
Ni l'amour qu'attendait l'épouse toujours chère,
Qui seul de Pénélope aurait fait le bonheur ;
Rien ne put vaincre en moi cette ardeur sans seconde,
Qui me brûlait de voir et d'étudier le monde
Et l'homme et ses vertus et sa perversité.
356 . INFBBNO— CANTOXXYI
Ma misimi per F alto mare aperto,
Sol con un legno, e con quella compagna
Picciola, dalla quai non fui deserto.
V un lito, e 1' altro vidi insin la Spagna,
Fin nel Marocco, e F isola de' Sardi,
E 1' altre, che quel mare intorno bagna.
Io e i compagni eravam vecchi e tardi,
Quando venimmo a quella foce stretta,
Ov' Ercole segnô li suoi riguardi,
Acchiocehè 1' uom più oltre non si metta,
Dalla man destra mi lasciai Sibilia,
Dali' altra già m' avea lasciata Setta.
0 frati, dissi, che per cento milia
Perigli siete giunti ail' Occideute,
A questa tanto picciola vigilia
De' vostri sensi, eh' è del rimanente,
Non vogliate negar F esperïenza,
Diretro al Sol, delmondo senza gente.
Considerate la yostra semenza :
Fatti non foste a viver corne bruti,
Ma per seguir virtute, e conoscenza.
Li raiei compagni fec' io si acuti,
Con quest' orazion picciola, al cammino,
Ch' appena poscia gli averei tenuti :

. E volta nostra poppa nel mattino,


De' remi facemmo aie al folle volo,
Sempre acquistando del lato mancino.
L ENFER— CHANTXXVI 357
Et sur la haute mer tout seul je mé hasarde
Avec un seul navire et cette faible garde
Qui partagea mon sort et ne m'a point quitté.
J'ai vu nattant les flots dans tous les sens, l'Espagne,
Les côtes du Maroc et l'île de Sardagne,
Tous les bords que la mer baigne de vertes eaux.
Nous étions, mes amis et moi, brisés par l'âge,
Quand nous vînmes enfin à cet étroit passage,
Où le divin Alcide érigea ses signaux,
Afin d'arrêter l'homme en sa course indocile.
A ma droite, pourtant, je laissai fuir Séville;
A ma gauche, Ceuta fuyait dans le lointain.

Malgré tous les périls et les destins contraires


Nous touchons l'Occident, m'écriai-je, ô mes frères !
Pour un reste de vie éphémère, incertain,

Quand vos yeux pour toujours vont se fermer peut-être,


Ne vous ravissez pas ce bonheur de connaître
Par delà le soleil un monde inhabité !
Vous êtes, songez-y, de la race de l'homme !
Non pour vivre et mourir comme bêtes de somme,
Mais pour suivre la gloire et pour la vérité ! »
- Cette courte harangue allume leur courage;
Ils brûlent d'accomplir jusqu'au bout leur voyage,
Et pour les arrêter il eût été trop tard.

Et, la poupe tournée au levant, nous voguâmes,


Effleurant l'onde à peine et volant sur nos rames,
Poussant vers l'Occident notre voile au hasard.
358 INFERNO— CANTO-XXVI
Tutte le stelle già dell' altro polo
Vedea la notte, e '1 nostro tanto basso,
Che non surgeva fuor del marin suolo.

Cinque volte racceso, e tante casso


Lo lume era di sotto dalla luna,
Poi en' entrati eravam nell' alto passo,

Quanto n' apparve una montagna bruna,


Per la distanzia, e parvemi alta tanto,
Quanto veduta non n' aveva alcuna.
Noi ci allegrammo, e tosto tornô in pianto :
Che dalla nuova terra un turbo nacque,
E percosse del legno il primo canto.
Tre volte il fe' girar con tutte 1' acque,
Alla quarta levar la poppa in suso,
E la prora ire in giù, com' altrui piacque,
Infin che '1mar fu sopra noi rinchiuso.
L ENFER— CHANTXXVI 359
Déjà, de l'autre pôle où s'égarent nos voiles
La nuit a déployé sur son front les étoiles ;
Le nôtre à l'horizon déjà fuit et décroît.

Cinq fois mourait, cinq fois s'allumait dans la brune


Cette pâle clarté qui tombe de la lune,
Depuis que nous étions entrés dans le détroit,
Lorsque nous apparut, à travers la distance,
Une montagne obscure encore, mais immense 8;
Jamais je n'avais vu mont si grand ni si beau.
Mais notre courte joie en des larmes se change :
Soudain du Nouveau-Monde un tourbillon étrange
S'élève et vient au flanc frapper notre vaisseau,
Trois fois le fait tourner en amoncelant l'onde,
Puis soulève la poupe, et dans la mer profonde
Fait descendre la proue au gré d'un bras jaloux 6,

Jusqu'à ce que la mer se referme sur nous. »


NOTES DU CHANT XXVI
1 Les songes du matin méritent plus de fui que les autres;
c'est l'opinionconsacréepar lés pottes. Ovide, auquel Dante
fait souvent allusion,a dit : Tempore quo cerni somnia vera
soient.
2 PratOjpetite villede Toscane, sujette de Florence. Ainsi,
Gene sont pas seulement, au dire du poète,les cités ennemies
et rivalesde Florenceoudes peuples lointains, mais à sa porte
ses propressujets qu'elleopprimequi font des voeuxcontre elle.
Ce vers fait songer à ceux que Racinemet dans la bouche de
Mithridale:
Maisdeprèsinspirantleshaineslesplusfortes,
Tesplusgrandsennemis, Rome,sontà tesportes.
3 Le prophèteElysée(Y.le livreIV des Rois,ch. xi).
4 Stace, dans sa Thêbaïde,a rapporté ce fait de la flammese
divisant sur le bûcher d'Étéocleet dePolynice, les deux Irères
ennemis.
5 Cette montagne, suivant les uns, c'est la
montagne du
Purgatoire,,au-dessus de laquelle se trouve le Paradis ter-
restre. Suivant d'autres, Dante fait allusionau Nouveau-Monde
dont ce grand homme avait eu peut-être commeune vague per-
ception, et dont on eut d'ailleurs le pressentimentlongtemps
avant la découvertede ChristopheColomb.Selon d'autres en-
fin, il s'agirait de l'Atlantide,ce continentplus ou moins fabu-
leux, plus grand à lui seul que l'Asieet l'Afriqueensemble, et
englouti en une seule nuit par un horrible tremblement de
terre, accompagné d'inondation; catastrophe rapportée par
Platon.
6 Au gré de l'autre, dit le
texte, corne altrui piacque. Le
damnéne peut ou ne veut pas prononcerle nomde Dieu.
ARGUMENT DU CHANT XXVII

Ulysse s'éloigne; une autre ombre du même bolge's'avance


en gémissant,emprisonnéeégalement dans une flamme. C'est
le fameux comte Guido de Montefellro.Il interroge Dante sur
le sort de la Romague, sa patrie, et lui fait le récit de ses
fautesqu'il expie si cruellementdans le bolge des mauvaiscon-
seillers.
GANTO VIGESIMOSETTIMO

Già era dritta in su la flamma, e quêta,


Per non dir più, e già da noi sen' gia
Con la licenzia del dolce Poeta

Quando un' altra, che dietro a lei venia,


Ne fece volger gli occhi alla sua cima,
Per un confuso suon, che fuor n' uscia.
Corne'1 bue Cicilian, chè mugghiô prima
Col pianto di colui (e ciô fu dritto),
Che l'avea temperato con sua lima :

Mugghiava con la voce dell' afflitto,


Si che",con tutto ch' ei fosse di rame,
Pure el pareva dal dolor trafitto :

Cosi, per non aver via, ne forame,


Dal principio del fuoco, in suo linguaggio,
Si convertivan le parole grame.
Ma poscia ch' ebber colto lor vïaggio,
Su per la punta, dandole quel guizzo,
Che dato avea la lingua in lor passaggio,
CHANT VINGT-SEPTIÈME

La flamme, à ce moment, se dressant immobile,


Achevait de parler, sans que mon doux Virgile
La retînt davantage, et de nous s'éloignait,

Quand une autre à son tour derrière elle venue,


Vers sa pointe nous fit tous deux tourner la vue ;
Un son vague et confus vers nous s'en exhalait.
Ainsi que ce taureau du tyran de Sicile,
(Dieu juste !) où le premier fut enfermé Périlie *,
Qui du monstre brûlant fut l'exécrable auteur :
La voix du patient mugissait si terrible
Dans les flancs du taureau, que l'airain insensible '
Semblait être vivant et percé de douleur.

Ainsi, ne trouvant pas de passage et d'issue,


La misérable voix dans le feu contenue
Avec le bruit du feu se confondait d'abord.
Mais enfin, se frayant un chemin, la pauvre âme
Pousse un son qui s'exhale au travers de la flamme ;
Sa langue fait vibrer la cime qui se tord ;
364 INFERNO— CANTOXXVII
Ddimmo dire : 0 tu, a cui io drizzo
La voce, e che parlavi mo Lombarde,
Dicendo : Issa ten' va, più non t' aizzo :
Perch' i' sia giunto forse alquanto tardo,
Non t'incresca restare a parlar meco :
Vedi, che non incresce a me, che ardo.
Se tu pur mo in questo mondo cieco
Caduto se' di quella dolce terra
Latina, onde mia colpa tutta reco ;
Bimmi, se i Romagnuoli han paee, o guerra.
Ch' i' fui de' monti là intra Urbino
E '1 giogo, di che Tever si desserra
Io era ingiuso ancora attento, e chino,
Quando '1 mio Duca mi tenté di costa :
Dicendo : Parla tu, questi è Latino.
Ed io, ch' avea già prontalarisposta,
Senza 'ndugio a parlare incominciai :
O anima, che se' laggiù nascosta,

Romagna tua non è, et non fu mai,


Senza guerra ne' cuor de' suoi tiranni,
Ma palese nessuna ven lasciai.
Ravenna sta, corne stata è molt' anni :
E'Aquila da Polenta la si cova,
' Si che Gervia
ricuopre co' suoivanni.
La terra, che fe' già la lunga pruova,
E di Franceschi sanguinoso mucchio.
Sotto le branche verdi si rilruova.
I, ENFER.— CHANTXXVII 3G5
J'entends alors ces mots : « C'est toi que je supplie,
Qui parlais à l'instant la langue d'Italie,
Qui disais : Va, c'est bien, je sais tout maintenant!

Quoique j'arrive tard, pour moi, par complaisance


Arrête, et cause encor sans trop de répugnance;
Vois, je m'arrête bien, et je brûle pourtant.
Ne fais-tu que de choir au monde sans lumière,
0 citoyen venu de cette douce terre
D'où moi je traîne ici tous mes péchés passés?

A-t-on, dis-moi, la paix ou la guerre en Romagne?


Car je suis né tout près d'Urbain, dans la montagne
D'où le Tibre jaillit et coule à flots pressés. »
J'écoutais attentif en inclinant la tête,
Quand plus près, me poussant du coude, le poète
Me dit : « Parle-lui, toi, c'est un esprit latin. »
La réponse déjà sur le bout de la langue,
Je commence aussitôt en ces mots ma harangue :
-^ « 0 pauvre esprit caché dessous ce feu lutin,
Au coeur de ses tyrans ta Romagne n'est guère,
Et n'a jamais été sans un germe de guerre,
Mais ou n'y lutte pas ouvertement ençor.
Comme depuis longtemps Ravenne est gouvernée,
L'aigle de Polenta la couve emprisonnée 2
Et jusqu'à Cervia pousse un fatal essor.
Le pays qui soutint déjà*la longue épreuve
Et dont le sol encor du sang français s'abreuve,
Aux griffes du lion vert demeure enfermé 3.
3G6 INFERNO— CANTOXXVII
Ë '1 Mastin vecchio, e '1 nuovo daVerrucchio,
Che fecer di Montagna il mal governo,
Là, dove soglion, fan de' denti sucehio.
La città di Lamone, e di Sa'nterno
Conduce il leoncel dal nido bianco,
Che muta parte dalla state al verno :
E quella, a cui il Savio bagna il fianco,
Cosi com' ella sie' tra '1 piano, e il monté,
Tra tirannia si vive, e stato franco.
Ora cbi se' ti prego, che ne conte :
Non esser dnro più, ch' altri sia stato,
Se '1 nome tuo nel mondo tegna fronte.
Poscia che '1 fuoco alquanto ebbe rugghiato
Al modo suo, 1' aguta punta mosse
Di qua, di là, e poi die' cotai flato :
S'i' credessi, che mia risposta fosse
A persona, che mai tomasse al mondo,
Questa fiamma staria s'enza più scosse.
Ma perciocchè giammai di questo fondo
Non tornô vivo alcun, s'i' odo il vero,
Senza tema d'infamia ti rispondo.
I' fui uom d'arme, e poi fui Cordigliero,
Credendomi, si-cinto, fare ammenda :
E certo il creder mio veniva intero,
Se non fosse '1 gran Prête, a cui mal prenda,
Che mi rimise nelle prime colpe :
E come, e quare voglio, cbem' intenda,
L'ENFER— CHANTXXVII 367
Le chien de Verrucchio, le vieux dogue son père,
Qui traitèrent si mal Montagna dans la guerre
Ensanglantent leurs dents dans l'antre accoutumé 4.
La cité du Lamone et celle du Santerne
Ont pour chef le lion à la blanche caverne
Qui change de parti de l'hiver à l'étés ;
Et la ville où court l'eau du Savio, Césène,
Comme elle est située entre montagne et plaine,
Vit aussi sans tyran comme sans liberté.
A ton tour à présent, conte-nous ton histoire,
Si tu veux dans le monde une longue mémoire!
Parle, et sois amical à qui le fut pour toi ! »
La flamme comme avant gronde ; sa pointe aiguë
De çà, de là, dans l'air lentement se remue,
Et puis avec effort souffle ces mots vers moi :
— « Si je croyais répondre en ce lieu de misère
A quelque esprit qui dût retourner sur la terre,
Cette flamme à l'instant resterait en repos.
Mais puisque nul jamais, de la fosse où nous sommes,
Ne peut, si l'on dit vrai, remonter chez les hommes,
Je ne crains pas l'opprobre, et te réponds ces mots :

Soldat, puis cordelier, j'ai cru que le cilice
Du Ciel pour mes péchés fléchirait la justice ;
Je n'aurais pas été trompé dans mon espoir,
N'eût été le grand Prêtre, à qui mal en arrive!
Et qui me fit encor tomber en récidive.
Comme et pourquoi, je vais te le faire savoir.
368 INFERNO— CANTOXXVII
Mentre ch' io forma fui d'ossa e di polpe,
Che la madré mi diè, F opère mie
Non furon léonine, ma di volpe.
Gli accorgimenti, e'ie coperte vie
Io seppi tutte, e si menai lor' arte,
Cli' al fine délia terra il suono uscie.

Quando mi vidi giunto in quella parle


Di mia età, dove ciascun dovrebbe
Calar le vêle, e raccoglier le sarte ;
Ciô che pria mi piaeeva, allor m'increbbe;
E pentuto, e confesso mi rendei,
Ahi miser lasso ! e giovatto sarebbe.
Lo principe de' nuovi Farisei,
Avendo guerra presso a Laterano,
E non con Saracin, ne con Giudei,
Che ciascun suo nimico era cristiano,
E nessuno erastato a vincere Acri,
Ne mercatante in terra di Soldano :
Ne sommo uficio, ne ordini sacri
Guardô in se, ne in me quel capestro,
Che solea far li suoi cinti più macri.
Ma corne Costantin chiese Silveslro
Dent.ro Siratti a guarir délia lebbre,
Cosi mi chiese questi per maestro
A guarir délia sua superba febbre :
Domandommi consiglio, ed io tacelti,
Perche le sue parole parvero ebbre :
L ENFER— CHANTXXVII 369
Dans le temps que vivant j'habitais sur la terre,
Le corps de chair et d'os que me donna ma mère,
Je me comportais moins en lion qu'en renard.
Par les chemins couverts et la rase profonde
Je marchais, et mon nom jusqu'aux deux bouts du monde
Retentissait, si loin j'avais poussé mon art.
Mais lorsque je me vis arriver à cet âge
Où chacun des humains, si l'homme était plus sage,
Devrait carguer sa voile et baisser pavillon,
Je pris tous mes joyeux filets en répugnance ;
Je confessai mes torts, et je fis pénitence ;
Ah! malheureux! et j'eusse obtenu mon pardon.
Le pape alors faisait une guerre cruelle,
Non pas contre le Juif, ni contre l'Infidèle;
Ses ennemis étaient au palais de Latran,

Chrétiens, et pas un d'eux, transfuge sacrilège,


D'Acre, au profit des Turcs, n'avait refait le siège
Ou porté son commerce au pays du Soudan 6.
Sans que rien le retînt, ordres saints, rang suprême,
Et sans considérer davantage en moi-même
Ce cordon qui ceignait un maigre pénitent,
Pareil à Constantin qui, frappé de la peste,
Prit avis de Sylvestre au mont de Saint-Oreste,
Ce pontife me fit venir, me consultant,
Comme un maître docteur, sur sa cruelle fièvre,
Et demandant conseil ; mais je retins ma lèvre :
La sienne dans le vin paraissait s'inspirer ;
22
370 INFERNO— CANTOXXY1I
E poi mi disse : Tuo cuor non sospetti :
Fin' or t' assolvo, e tu m'insegna fare,
Si corne Prenestina in terra getti.
Lo Ciel poss' io serrare, e disserrare,
Corne tu sai : perô son duo le chiavi,
Che '1 mio antecessor non ebbe care. .
Allor mi pinser gli argomenti gravi,
Là' Te '1tacer mi fu avviso il peggio :
E dissi : Padre, da che tu mi lavi
Di quel peccato, ove mo cader deggio,
Lunga promessa coll' attener cort
Ti farà trionfar nell' alto seggio.
Francesco venne poi, corn' io fu' morto,
Per me : ma un de' neri cherubini
Gli disse : Nolportar, non mi far torto.
Venir se ne dee giù tra' miei meschini,
Perche diede '1 consiglio frodolente,
Dal quale in qua stato gli sono a' crini :
Ch' assolver non si pub, clii non si penle :
Ne pentere, e volere insieme puossi
Per la contraddizion, che nul consente.
0 me dolente! corne mi riscossi,
Quando mi prese, dicendomi : Forse
Tu non pensavi, ch' io Ibico fossi.
A.Minos mi porto : e quegli attorse
Otto volte la coda al dosso duro;
E, poichè per gran rabhia la si morses
LENFÈH— CHANTXXVII 371
II insista : « Tu peux parler en confiance ;
Apprends-moi seulement, et je t'absous d'avance,
Comment de Palestrine on pourra s'emparer.
J'ouvre et ferme le Ciel selon que bon me semble;
Tu le sais, dans ma main j'ai les deux clefs ensemble
Que mon prédécesseur n'a pas su conserver '. »
Avec ces arguments il me fit violence ;
Le pire me parut de garder le silence :
— « Père, si tu consens, lui dis-je, à me laver

De la faute où pour toi je vais tomber, écoute :


Beaucoup promettre et peu tenir, sans aucun doute,
Sur ton trône, voilà ce qui te rendra fort. »

François s, après ma mort, vint pour chercher mon âme;


Mais un noir chérubin ta son tour me réclame
Disant: « Point ne l'emporte, et ne me fais pas tort.
C'est parmi mes damnés qu'il mérite une place,
Pour le perfide avis reçu par Boniface ;
Depuis ce moment-là je le tiens aux cheveux.
Nul ne peut être absous à moins de repentance ;
Or, le péché va mal avec la pénitence :
On ne peut dans son coeur les unir tous les deux.

Quelle douleur! je crois encore que j'en tremble,


Quand le démon me prit en disant : « Que t'en semble?
Tu ne me savais pas si bon logicien. »
On me porte à Minos : le juge redoutable
Tord huit fois sur ses reins sa queue épouvantable,
La mord dans un transport de rage, et dit : « C'est bien!
372 INFERNO — CANTOXXVII
Disse : Questi è de' rei cielfuoco furo :
Perch' io là, dove vedi, son perduto,
E si vestito andando mi rancuro.

Quand' egli ebbe '1suo dir cosi compiuto,


La flamma dolorando si partio,
Torcendo, e dibattendo '1 corno aguto.
Noi passammo oltre, ed io, e '1 duca mio,
Su per lo scoglio infino in su 1' altr' arco,
Che cuopre '1fosso, in che si paga il fio

Aquei, che scommettendo, acquistan carco.


LENFER — CHANTXXYII 373
Ce perfide est de ceux qu'il faut que le feu cache !
C'est pourquoi tu me vois sous ce brûlant panache,
Pourquoi j e vais pleurant, de flammes revêtu. »
Quand elle eut achevé son triste récit, l'âme
S'éloigne en gémissant dans le sein de la flamme,
En faisant ondoyer son long croissant pointu.
Alors Virgile et moi, poursuivant notre marche,
Nous suivîmes le roc jusqu'à la prochaine arche .
Qui recouvre la fosse où gisent tourmentés
Ceux qui sèment le schisme au milieu des cités.

22.
NOTES DU CHANT XXVII
1 Phalaris, tyran d'Agrigente, fit exécuter par Pérille un
taureau d'airain, où l'on renfermait des victimes humaines, et
qu'onexposaitensuiteau feu. L'artisanayant demandésa récom-
pense, le tyranfit surlui l'essaide ce supplice.
2 L'aigle de Polenta est Guide Polenta,dont les armesétaient
un aigle.
Ce pays, c'est la ville deForli, qui avait repousséune armée
françaiseenvoyéecontreelle par MartinIV. — Lelion vert, c'est
SinibaldoOrdelafn,seigneurde Forli,quiportait unlion vert dans
ses armes.
4 Cesdeux chiensdu château de Verruchio sont Malatesta
père et fils, seigneursde Rimini, dont le secondfut l'époux de
Françoise(V. ch. v), et mit à mort Montagnade Parcitati, chef
des Gibelins.
5 Faeuzaet Imola, cités élevées,la premièreprès du fleuve
Lamone,l'autre sur les bords du Santerno,étaient gouvernées
par MainardoPagani, tantôt guelfe et tantôt gibelin, suivant
les circonstances.Il avait pour armes un lion d'azur sur champ
d'argent.
6 BonifaceVIII, ce pape, cet ennemi dont Dante s'est
vengédéjàauchantxix, apparaît encoreici. En lutte contre les
Colonnailsévissaitcontreeux, dit le poète, contredes chrétiens,
commes'il se fût agi d'infidèles,ou de ces traîtres qui aidèrent
lesTurcsà reprendreSaint-Iean-d'Acre,et qui les avaientappro-
visionnés.
' Ce prédécesseur,c'estCélestinqui avait
abdiqué.
8 Saint [Françoisd'Assise, chef de son ordre,
qui venait le
chercherpourle porterenTaradis.
ARGUMENT DU CHANT XXVIII

Neuvièmebôlge,où sont punis les fourbes qui divisent les


hommes,hérésiarques,fauxprophètes,fauteursdé Scandaleset de
discordes. Leur châtiment est analogue à leur crime. Leurs
membres, coupés et divisés à coups de glaive;pendentplus ou
moins mutilés,plus ou moins séparés de leur corps, selon qu'ils
ont excitéde plus ou moinsgravesdivisionssurla terre. Rencon*
tre de Mahomet,de Bertrand deBorn et d'autres damnésde la
mêmecatégorie.
CANTO VIGESIMOTTAVO

Chi poria mai pur con parole sciolto


Dicer del sangue e de le piaghe appieno,
Ch' i' ora vidi, per narrar più volte ?

Ogni liDga per certo verria meno


Per lo nostro sermone e per la mente,
Ch' anno a tanto comprender poco seno.
Se s' adunasse ancor tutta la gente
Che già in su la fortunala terra
Di Puglia fu del suo sangue dolente
Per li Troiani, e per la lunga guerra
1
Che dell anêlla fe' si aile spoglie,
Corne Livio scrive, che non erra :
Con quella, che sentio di colpi doglie.
Per contrastare a Ruberto Guiscardo,
E F altra, il cui ossame ancor s' accoglie
A Ceperan, là dove fu bugiardo
Ciascun Pugliese, e là da Taglacozzo,
Ove senz' arme vinsg il vecchio Alardo :
CHANT VINGT-H'UITIÈME

Qui pourrait dire, même en un libre langage,


Le spectacle hideux de sang et de carnage
Que nies regards alors furent contraints de voir?
Il n'est pour l'exprimer, de langue ni de style,
Et toute lèvre humaine y serait inhabile,
A peine si l'esprit le peut bien concevoir.

Quand on rassemblerait la foule infortunée,


Dans les plaines de Fouille autrefois condamnée
A répandre son sang sous le fer du Troyen 1,
Ceux de la longue guerre où tant d'hommes périrent,
Où les vainqueurs un jour sur les morts recueillirent
Tant d'anneaux, comme dit Live, un sûr historien 5;
Et ceux qui succombant, malgré leur résistance,
Ont de Robert Guiscard éprouvé la vaillance3,-
Avec ceux dont les os sont encore à pourrir
A Cépéran où chaque Apulien fut traître 4 ;
Ceux de Tagliacozzo qui trouvèrent leur maître
Dans le vieux chef Alard, vainqueur sans coup férir.
378 - INFEBNO — CAKTOXXVIII
E quai forato suo membro, e quai mozzo
Mostrasse, d' agguagliar sarebbe nulla
Il modo de la nona bolgia sozzo.
Già veggia per mezzul perdere, o lulla,
Com' i' vidi un, cosï non si pertugi.a
Rotto dal mento in sin dove si trulla :
Tra le garnbe pendevan le minugia :
La corata pareva, e '1 tristo sacco,
Che merda fa di quel che si trangugia.
Mentre cbetuttoin lui veder m'attacco,
Guardommi, e con le man s' aperseil petto,
Dicendo : Or vedi corne io mi dilacco :
Vedi corne storpiato è Macometto :
Dinanzi a me sen' va piangendo AU
Fesso nel volto dal mento al ciuffetto :
E tutti gli altri che tu vedi qui,
Seminator di scandalo, e di scisma,
Fur vivi : e perô son fessi cosi.
Un diavolo è qua dietro, che n' accisma
Si crudelmente al taglio délia spada
Rimettendo ciascun di questa risma,
Quando avem volta la dolente strada :
Perocchè le ferite son richiuse,
Prima cli' altri dinanzi gli rivada.
Matu chi se', che 'n su lo scoglio muse,
Forse per indugiar d' ire alla pena
Ch' è giudicata in su le tue accuse ?
LENFER — CHANTXXVIII 379
Tous ces morts ne pourraient, montrant amoncelées
Des montagnes de sang et de chairs mutilées,
Égaler les horreurs du neuvième fossé.
Un esprit m'apparut, saignant par mille entailles
Et troué du menton jusqu'au fond des entrailles ;
Il se perd moins de vin d'un tonneau défoncé.
Ses boyaux lui battaient sur les jambes ; sa rate
Pendait à découvert de sang tout ccarlate,
Avec la poche immonde où croupit l'aliment.
Et tandis que vers lui, l'oeil fixe, je m'incline,
Il regarde, et s'ouvrant de ses mains la poitrine :
— « Vois, me dit-il,'comment je me pourfends, comment

Mahomet est haché ! là devant moi s'avance


Ali, mon bon cousin, qui pleure d'abondance,
Le visage fendu de la nuque au menton,
Et tous ceux que tu vois encor dans la carrière,
Ayant semé scandale et schisme sur la terre,
Sont fendus et troués de la même façon.
Là derrière est un diable, et c'est par son épée
Que chaque âme est ainsi percée et découpée.
Il faut sous son tranchant repasser de nouveau
En finissant le tour du val qui nous enferme;
Chaque fois que la plaie horrible se referme,
Il faut pour la rouvrir nous offrir au bourreau.
Mais qui donc es-tu, toi, qui restes, ombre humaine,
Sur le roc, dans l'espoir de différer la peine
Qu'on a dû prononcer sur tes propres aveux? »
330 ISFEHNO— CAKTOXXVIII
Ne morte'1 giunse ancor,nè colpa '1 mena,
Ilispose '1mio maestro, a tormentarlo :
Ma per dar lui esperïenza piena,
A me, che morto son, convien menarlo
Per lo 'nferno quaggiù di giro in giro;
E quest' è ver cosï corn' io ti parlo.
Più fur di cento, che quando 1' udiro
S' arrestaron nel fosso a riguardarmi,
Per maraviglia obbliando '1 martiro.
Or di a fra Dolcin dunque, che, s' armi,
Tu, che forse vedrai il sole in brève,
S' egli non vuol qui tosto seguitarmi :
Si di vivanda, che stretta di neve
Non rechi la vittoria al Noarese,
Ch' altrimenti acquistar non saria lieve.
Poicliè F un piè, per girsene, sospese,
Maometto mi disse esta parola,
Indi a partirai in terra lo distese.
Un altro che forata avea la gola,
E tronco '1 naso infm sotto le ciglia,
E non avea ma ch' un' orecchia sola ;
Restato a riguardar per maraviglia
Con gli altri, innanzi agli altri apri la canna,
Cb' era di fuor d'ogni parle vermiglia,
E disse : 0 tu, cui colpa non condanna,
E cui già vicli su in terra latina,
Se troppa simiglianza non ni inganna :
L ENFER— CHANTXXVIII 381
— « Ce n'est pas, répondit mon doux maître à cette ombre,
La mort ni le péché qui le mène au lieu sombre,
Il y Tient pour s'instruire à vos tourments affreux.
Moi qui suis mort, il faut qu'à travers la Géhenne
De cercle en cercle ainsi jusqu'au fond je le mène,.
Aussi vrai que je suis à parler devant toi. »
Grand nombre de pécheurs, à ces mots du poète,
Dans la fosse étonnés relevèrent la tête,
Oubliant leurs tourments pour lever l'oeil sur moi.
— « Toi qui peux espérer de revoir la lumière !
Dis à Fra-Dolcino, pendant qu'il fait la guerre,
S'il ne veut pas dans peu me joindre en ce fossé,

Qu'il se fournisse bien, de peur que son armée


Ne périsse bientôt dans la neige affamée :
C'est par là qu'en Novarre il sera surpassé 3. »
Tout en disant ces mots, l'ombre du faux prophète
En suspens sur un pied à partir était prête,
Et l'ayant allongé sur le sol, disparut.
Une autre dont la gorge était toute percée,
La figure, du nez jusqu'aux cils défoncée,
Et qui-ne montrait plus qu'une oreille, accourut,
Devant moi s'arrêta, me contemplant, farouche,
Près des autres damnés, puis entr'ouvrit sa bouche
Qui dégouttait de sang, toute rouge au dehors,
Et dit : « Ame innocente, ou qui viens impunie,
Toi, que je vis jadis sous le ciel d'Italie,
Si mon oeil n'est trompé par de frappants dehors,
23
382 — CANTOXXVIII
INFERNO
Rimembriti di Pier da Medicina,
Se mai torni a veder lo dolce piano,
Che da Varcello a Marcabo dichina.
E fa sapere a duo miglior di Fano,
A messer Guido, ed anche ad Angiolello,
Che, se 1' antiveder qui non è vano,
Gittati saran fuor di lor vasello,
E mazzerati presso a la Cattolica'
Per tradimento d' un tiranno fello.
Tra F isola di Cipri e di Maiolica
Non vide mai si gran fallo Nettuno,
Non da Pirati, non da gente Argolica.

Quel traditor che vede pur con 1' uno.


E tien la terra, che lai' è qui meco,
Vorrebbe di vedere esser digiuno,
Farà venirgli a parlamento seco :
Poi farà si, ch' al vento di Focara.,
Non farà lor mestier voto, ne preco.
Ed io a lui c Dimostrami, e dichiara,
Se vuoi ch' io porti su di le novella,
Chi è colui dalla veduta amara.
Allor pose la mano a la mascella
D' un suo compagno, e la bocca gli aperse.
Gridando : Questi è desso, e non favella :

Questiscacciato il dubitar sommerse


InCesare affermando, che 'lfornito
Sempre con danno F attender sofferse.
L ENFER— CHANTXXVIII 383
Que de Medicina 6 là-haut il te souvienne,
Si jamais tu revois la plaine italienne
Qui descend de Verceil au fort de Marcabo!
Et préviens deux vaillants de Fano, Messer Guide
Et Messer Angiolel, de craindre un bras perfide.
Si l'avenir se montre au delà du tombeau,
Ils périront au fond du golfe Adriatique,
' Massacrés et noyés près de la Cattolique,
Grâce à la trahison d'un parjure tyran 7.
Jamais entre Majorque et les rives d'Asie
La mer ne fut témoin de telle perfidie
Ni de la part d'un Grec ni du fait d'un forban.
Ce traître qui ne voit que d'un oeil et gouverne
Le sol où tel qui là pleure en notre caverne
Souhaiterait, je crois, n'avoir jamais été,
Pour traiter les fera venir ; puis le barbare
S'y prendra de façon que du vent de Focare
Leur navire sera pour toujours abrité. »
Je répondis : « Il faut qu'âmes yeux tu révèles,
Si tu veux que là-haut je porte tes nouvelles,
Celui pour qui ce sol à tel point fut amer. »
Alors posant le poing sur une ombre sanglante
Et la forçant d'ouvrir une bouche béante :
— « Le voici, me dit-il,- mais muet en Enfer.

C'est lui qui dans l'exil, par un conseil infâme,


De César indécis avait raffermi l'âme,
Disant que tout retard nuit quand vient le moment 3. »
384 — CANTOXXVIII
INFEBNO
0 quanto mi pareva sbigottito
Con la linga tagliata ne la strozza
Curio, ch' a dicer fu cosî ardito !
Ed un, ch' avea 1' una e F altra man mozza,
Levando imoncherin per 1' aura fosca,
Sî che '1 sangue facea la faccia sozza,
Gridb : Ricorderâti anche del Mosca,
Che dissi, lasso ! capo hacosa fatta,
Che fu '1mal semé délia gente Tosca :
Ed io v' aggiunsi : E morte di tua schiatta :
Perch' egli accumulando duol con duolo
Sen' gio corne persona trista e matta :
Ma io rimasi a riguardar lo stuolo,
E vidi cosa ch' io avrei paura
Senza più pruova di contarla solo,
Se non che conscïenzia m' assicura,
La buona compagnia, che 1' uom francheggia
Sotto 1' usbergo del sentirsi pura.
Io vidi certo, ed ancor par, ch' io 1 veggia,
Un busto senza capo andar, si come
Andavan gli altri de la trista greggia.
E '1 capo tronco tenea per le chiome
Pesol con mano, a guisa di lanterna,
E quei mima noi, et dicea, 0 me !
Di se faceva a se stesso lucerna :
Ed eran due in uno,e uno in due :
Coin' esser puô, Quei sa, che si governa.
L ENFER— CHANTXXVIII 385
0 Dieu ! comme il tordait sa tète effarouchée,
Avec sa langue au fond de sa gorge tranchée,
Ce Curion qui parla jadis si hardiment!
Les deux poignets tronqués, j'aperçus une autre omhre,
Qui levait ses moignons tout rouges dans l'air sombre,
Et le sang ruisselait sur le front du pécheur.
Il cria : « De Mosca garde aussi souvenance 9!
C'est moi qui dis : « Il faut finir ce qu'on commence. »
Mot fatal ! des Toscans il a fait le malheur. »
— « Et la mort de ta race ! » ajoutai-je ; alors l'ombre,
Pleurant plus fort encor, partit à travers l'ombré,
Folle de désespoir, et disparut au loin.
Je restai, l'oeil fixé sur la foule coupable,
Quand je vis un spectacle étrange, épouvantable,
Dont point ne parlerais, sans preuve ni témoin,
Si je n'avais pour moi ma conscience pure,
Courageuse compagne, inébranlable armure
A l'abri de laquelle on peut se retrancher.
Je vis, dis-je, et je crois que je le vois encore,
Dans le triste troupeau que la fosse dévore,
Spectacle horrible ! un corps sans tête s'approcher.
Il marchait en tenant ainsi qu'une lanterne
Sa tête dans sa main; du fond de la caverne
La tête regardait criant : hélas! vers nous.
Lui-même se servait du fanal à lui-même ;
Un en deux, deux en un; ô mystère suprême!
Toi seul, tu le comprends, qui frappes de tels coups !
386 INFERNO— CANTOXXVIII
Quando diritto appiè del ponte fue,
Levé '1 braccio alto, con tutta la testa,
Per appressarne le parole sue,
Che furo : Or vedi la pena molesta
Tu, che, spirando, vai veggendo i morti :
Vedi s' alcuna è grande, corne questa :
E perche tu di me novella porli,
Sappi, ch' i' son Bertram dal Bornio, quelli,
Che diëdi al re Giovanni i ma' conforti.
I' feci '1 padre e '1 figlio in se ribelli :
Achilofelnon fe' più d' Absalone,
E di David co' malvagi pungelli.
Perch' io parti cosi giunte persone,
Partito porto il mio cerebro, lasso !
Dal suo principio, ch' è'n questo troncone :
Cosî s' osserva in me lo contrappasso.
L'ENFER— CHANTXXVIII 387
En arrivant au pied du pont, l'ombre s'arrête,
Élève en l'air le bras et tend vers nous sa tête
Comme pour approcher ses paroles, et dit :
— « "Voismon supplice, ô toi, dont la bouche respire,
Et qui marches vivant dans le funèbre empire !
Vois s'il est dans l'Enfer un homme plus maudit !
Je suis, — parle de moi, si tu revois la terre,
Bertrand de Born ; ma voix, mauvaise conseillère,
Attisa la discorde entre Jean et Henri.

J'armai, l'un contre l'autre, et le fils et le père,


Ainsi qu'Achitopliel, artisan de colère,
Mit aux prises David avec son fils chéri.
C'est pour avoir ainsi rompu par l'imposture
Ce qu'avait de plus près réuni la nature
Que je porte mon chef de mon corps détaché.
Ainsi je souffre un mal conforme à mon péché. »
NOTES DU CHANT XXVIII
1 Le poêle dit : les Troyenspourles Romains, dontle Troyen
Ënéefutl'ancêtre(V. eh. il).
2 A la bataille de Cannes, un si grand nombre de cheva-
liers romainsrestèrent sur le champ de bataille, que les an-
neauxpris à leurs doigts ne remplissaientpas moins de trois
boisseauxau dire de Tite-Live. Aunibal les envoya en trophée
à Cartilage.
3 Les peuplesde laPouilleet de la Calabre,soumispar Robert
Guiscard,frèrede Richard,duc de Normandie.
ALes habitantsde Cepéran,petit bourg de la Pouille,aban-
donnèrentdans l'action leur souverainMa'mfroyqui combattait
contreCharles d'Anjou, et causèrent sa défaite. Ce mêmeduc
d'Anjoudut sa victoiresur Couradinaux conseilsd'Alard,cheva-
lierfrançais,quirevenaitde la Terre-Sainte.
5 Dolciuo,réformateurde Novare,qui prêchaitau commence-
ment du xivc sièclela communautédes biens et des femmes.
Traquédansles montagnesavectrois millesectateurs,il fut cerné
par les neiges,forcé par la faminede se rendre, et brûlé vif avec
plusieursde ses disciples.
6 Pierre de Medecinasema les divisions
publiques et les
discordesprivéesdans toutela Romagne.
' Malatesta, de Rimini.
t yran
s Curiou,exiléde Rome,décidaCésarà
passerle Rubicon.
Toilemoras,nocuitsemperdifferreparatis.
(LDCAIN,Pharsale, I. vin.)
9 Mosca,annoncé au vie chant. Il causa
par ses conseils la
mort de Bondelinonte,origine première des dissensions qui
déchirèrent Florence.Bondelmonteavait promis d'épouser une
fillede la maisondes Amidei; manquantde parole,il épousa une
Donati.Différentesmaisons de Florenceprirent parti pour la
familleoffensée,et Moscaattisa tant qu'ilput la vengeance.
ARGUMENT DU CHANT XXIX

Les deuxpoètes arriventà la cime du pont qui dominele der-


nier des dix bolges du cercle de la Fourbe. Assaillispar des
plaintes déchirantes,ils descendentjusqu'au bord du bolge et
découvrent des âmes gisant et se traînant, rongées d'ulcères,
dévoréespar la lèpre. Cette lèpre, alliage impur de leur chair,
rappelleleurcrime. Cesont les alchimisteset les faussaires.Deux
de ces damnés,Griffolinod'Arezzoet Capocchio,attirentl'attention
de Dante.

23.
CANTO VIGESIMONONO

La molta gente, e le diverse piaghe


Avean le luci mie si inebriate,
Che dello stare a piangere eran vaghe:

MaVirgilio mi disse : Che pur guate?


Perché la vista tua pur si soffolge
Làggiii tra 1'ombre triste smozzicate ?
Tu non hai fatto si ail' altre bolge :
Pensa, se tu annoverar le credi,
Che miglia ventiduo la valle volge :
E già la luna è sotto i nostri piedi :
Lo tempo è poco ornai, che n' è concesso,
E altro è da veder, che tu non credi.
Se tu avefsi, rispos' io appresso,
Atteso alla cagioni perch' io guardava,
Forse m' avresti ancor lo star dimesso.
Parte sen' gia : ed io rétro gli andava,
Lo duca già facendo la risposta,
E soggiungendo : Dentro a quella cava,
CHANT VINGT-NEUVIÈME

Ces blessures, ce sang, cette foule éperdue


M'avaient comme égaré, comme enivré la vue.
Je voulais soulager mes yeux de pleurs brûlés,
Mais Virgile me dit : « Qu'est-ce donc qui t'arrête?
Et pourquoi contempler si longtemps, ô poëte!
Ces misérables corps saignants et mutilés?
TLLn'as pas fait cela dans les autres abîmes.
Espères-tu compter le nombre des victimes?
La fosse a, songes-y, vingt-deux milles de tour.
La lune est sous nos pieds; l'heure fuit, le temps presse,
Et nous avons encor, — ménage ta tristesse —
Bien autre chose à voir dans l'infernal séjour. »
— « Si ton oeil vigilant, cher maître, avait pris garde,
Eépondis-je, au motif qui fait que je regarde.
Peut-être m'aurais-tu permis un temps d'arrêt. »
Mais déjà s'éloignait Virgile, et par derrière
J'allais lui répondant dans la triste carrière,
Et j'ajoutai ces mots : « Au fond du val secret
392 INFERNO— CAKTOXXIX
Dov' io teneva gli occhi si a posta,
Credo ch' un spirto del mio sangue pianga
La colpa, che làggiù cotanto Costa.
Allor disse '1 Maestro : Non si franga
Lo tuo pensier da qui innanzi sovr' ello ;
Attendi ad altro : ed ei là si rimanga.
Cli' io virli lui appiè del ponticello
Mostrarti, eminacciar forte col dito,
E udi il nominar Geri del Bello.
TQ eri allor si del tutto impedito
Sovra colui, elle già tenne Altaforte,
Che non guardastiin là, si fupartito.
0 Duca'mio, la violenta morte,
Che non gli 6 vendicata ancor, diss' io,
Per alcun, che dell' onta siaconsorte,
Fece lui disdegnoso, onde sen' gio
Senza parlarmi, si corn' io slimo :
Ed in ciô m'lia e' fatlo a se più pio.
Cosi parlammo insino al luogo primo
Che dello scoglio 1' altra valle mostra,
Se più lume vi fosse, tutto ad imo.

Quando noi fummo in su Yultima chiostra


Di Malebolge, si che i suoi conversi
Potean parère alla veduta noslra,
Lamenti saettaron me diversi,
Che di pielà ferrati avean gli strali :
Ond' io gli orecchi con le man copersL
L ENFER-^ CHANTXXIX 393
Où mes yeux s'absorbaient, j'ai pensé reconnaître
Un esprit de mon sang qui pleurait, ô doux maître !
Les péchés qu'en ce gouffre ri faut payer si cher. »
— « Laisse-le, cet esprit, me repartit le sage;
N'attendris pas sur lui tes pensers davantage.
Songe à me suivre; et lui, qu'il reste en son Enfer!
Je l'ai vu tout à l'heure au pied de ce puits sombre
Te montrant, et du doigt te menaçant dans l'ombre,
Et j'entendis quelqu'un qui l'appelait Gérii.
Mais dans ce moment-là, celui qui sur la terre
Gouverna Hautefort 2, fixait ton âme entière;
Tu n'as regardé là qu'après qu'il fut parti. »
— « O maître, le poignard là-haut trancha sa vie,
Et nous avons laissé cette mort impunie,
Nous n'avons pas vengé l'affront de notre sang.
Voilàce qui l'indigne et qui fait qu'en silence,
A ma vue, il s'éloigne, et cette circonstance
Émeut en sa faveur mon coeur compatissant. »
Tandis que nous parlions, nous touchions à la cime
Du roc qui donnait jour sur le dernier abîme ;
J'en aurais vu le fond sans la nuit qui régnait.
Arrivés au-dessus de cette enceinte extrême,
Cloître de Malebolge, où déjà pâle et blême
La foule des reclus vaguement se montrait,
Nous fûmes assaillis par des voix déchirantes
Qui me perçaient le coeur de leurs flèches poignantes ;
Je tenais assourdi ma tête dans mes mains.
394 INFERNO— CANTOXXIX
Quai dolorfora, se degli spedali
Di Valdichiana tra '1 Juglio e '1 settembre,
E di Maremma, e jii Sardigna i mali
Fossero in una fossa tutti insembre :
Tal' era quivi : e tal puzzo n' usciva,
Quai suole uscir de le marcite membre.
Noi discendemmo in su Y ultiraa riva
Del lungo scoglio, pur da man sinistra,
E allor fu la mia vista più viva,
Giù verlo fondo, dove la ministra
Dell' alto Sire, infallibil giustizia,
Punisce i falsator, che qui registra.
Non credo, cb' a veder maggior tristizia
Fosse in Egina il popol tutto infermo,
Quando fu Y aer si pien di malizia,
Che gli animali inflno al picciol vermo
Cascaron tutti, e poi le genti antiche,
Secondo che i poeti hanno per fermo,
Si ristorâr di semé di formiche ;
Ch' era a veder per quella oscura valle,
Languir gli spirti per diverse biche.
Quai sovra '1 ventre, e quai sovra le spalle
L' un dell' altro giacea, et quai carpone
Si trasmutava per lo tristo calle.
Passo passo andavam senza sermone,
Guardando, e ascoltando gli ammalati,
Che non potean levar le lor persone.
L ENFER— CHANTXXIX 395
Si l'on réunissait tout ce qui souffre et saigne
Dans la Marenne impure, en Toscane, en Sardaigne,
Pendant la canicule et ses soleils malsains,
On ferait un concert moins terrible à l'oreille.
Une odeur s'exhalait de ce gouffre, pareille
A celle qui s'épand de membres gangrenés.

Enfin, en descendant à gauche, je m'approche


Tout au bord, au déclin de cette longue roche.
Alors, plus clairement, à mes yeux consternés
Se découvre le gouffre où la grande justice,
Ministre du Très-Haut, dispense leur supplice
Aux faussaires parqués là pour l'éternité.

Egine offrit jadis un tableau moins funeste,


Quand tous ses habitants succombaient sous la peste,
Quand d'un poison mortel l'air était infecté,
Quand, jusqu'à l'humble ver, dans l'île désolée
Tout périssait, et que la terre dépeuplée
(Les poètes du moins l'assurent dans leurs vers)
Vit des hommes naissant hors d'une fourmilière 3;
Plus hideux, ces esprits au fond de la carrière
Languissaient par monceaux, couchés en tas divers.
L'un gisait sur le ventre, un autre pâle et hâve
S'appuyait sur le dos de son voisin de cave.
Un troisième rampait dans le triste chemin.
Et nous deux, pas à pas, nous allions en silence,
P»egardant, écoutant cette foule en souffrance
Se soulevant à peine en s'aidant de la main.
396. INFERNO— CANTOXXIX
Io vidi duo sedere a se appoggiati,
Corne a scaldar s' appoggia tegghia a tegghia,
Dal capo a' piè di schianze maculati :
E non vidi giàmmai menare streggliia
A raggazzo aspettato dal signorso,
Ne da colui, che mal volentier vegghia,
Corne ciascun menava spesso il morso
Dell' unghie sovra se per la gran rabbia
Del pizzicor, che non ha più soccorso.
E si traevan giù V unghie la scabbia,
Corne coltel di scardova le scaglie,
0 d' altro pesce, che più larghe 1' abbia.
0 tu, che con le dita ti dismaglie,
Cominciô il duca mio a un di loro,
E che fai d' esse tal volta tanaglie,

Dimmi, s' alcun Latino è tra costoro,


Che son quinc' entro, se l'ungliia ti basti
Eternalmente a cotesto lavoro.
Latin sem noi, che tu vedi si guasti
Qui ambodue, rispose 1' un piangendo :
Matu chi se', che di noi dimandasti?
E '1 duca disse : Io sono un, che discendo
Con questo vivo giù dibalzo in balzo,
E di mostrar l'Inferno a lui intendo,
Allor si ruppe lo comun rincalzo,
E tremando ciascuno a me si volse
Con altri, che V udiron dirimbalzo.
LENFER— CHANTXXIX 397
Deux ombres s'appuyaient dos à dos tout entières,
Comme l'une sur l'autre on chauffe deux tourtières
Et d'une lèpre immonde étalaient la hideur.
Jamais valet qu'attend son maître, ou qui maugrée,
Empressé définir sa pénible soirée,
N'a fait courir l'étrille avec autant d'ardeur
Que chacun des lépreux promenant sans relâche
Les ongles dans sa chair, s'épuisant à la tâche,
Sans adoucir l'ulcère et son âpre cuisson.
De ses ongles chacun s'écorche et se travaille,
Comme avec un couteau l'on fait sauter l'écaillé
Du scare épais ou bien d'un autre grand poisson.
— « 0 toi qui de ta peau défais ainsi les mailles,
Changeant à chaque instant tes deux mains en tenailles,
Fit mon maître, adressant la parole à l'un d'eux,

Dis, et puisse à jamais ton ongle te suffire


Pour ce triste labeur qu'exige ton martyre !
Quelque esprit d'Italie habite-t-il ces lieux? »
— « Nous sommes tous les deux fils de cette contrée,
Répondit en pleurant l'ombre défigurée.
Toi-même, quel es-tu, qui m'as interrogé? »
Mon maître dit : « Cet homme est une âme vivante ;
Avec lui, je descends dans les lieux d'épouvante,
Je lui montre l'Enfer, comme on m'en a chargé. »
Les deux ombres alors tressaillant étonnées,
Rompant l'appui commun, vers moi se sont tournées
Avec d'autres esprits qui l'avaient entendu.
398 — CANTOXXIX
INFERNO
Lo buon Maestro a me tutto s' accolse
Dicendo : Di' a lor ciô, che tu vuoli :
Ed io incominciai, posciacli' ei volse :
Se la vostra memoria non s'imboli
Nel primo mondo dal 1' umane menti,
Ma s' ella viva sotto moltiSoli,
Ditemi chi voi siete, et di che genti :
La vostra sconcia e fastidiosa pena
Di palesarvi a me non vi spaventi.
l'fui d' Arezzo, ed Alberto da Siena,
Rispose F un, mi fe' mettere al fuoco :
Ma quel, perch'io mori', qui non mi mena.
Ver' è, en' io dissi a lui, parlando a giuoco,
Io mi saprei levar per Y aère a volo :
E quei, en'avea vaghezza, esenno-poco,
Voile cil' io gli mostrassi F arte; e solo,
Perch' io nolfeciDedalo, mi fece
Ardere a tal, che 1' avea per flgliuolo :
Ma nelF ultima bolgia de le diece
Me per 1' alchimia, che nel mondo usai,
Dannô Minos, a cui fallir non lece.
Ed io dissi al poeta : Or fu giàmmai
Gente si vana, corne la Sanese?
Certo non la Francesca si d' assai.
Onde 1' altro lebbroso, che m'intese,
Rispose al detto mio: Trannelo Stricca,
Che seppe far le temperate spese,
LENFER— CHANTXXIX 399
Mon maître s'approchant : « Va, si c'est ton envie,
Me dit-il, parle-leur suivant ta fantaisie. »
Je parlai sur-le-champ, comme il l'avait voulu.
— « Que votre souvenir vive et jamais ne meure
Sur la terre où l'homme a sa première demeure !
Qu'Use conserve intact sous des soleils nombreux!
Quels noms, quelle patrie aviez-vous dans le monde?
Dites ! sans que l'horreur d'un châtiment immonde
Vous fasse redouter de céder à mes voeux. »
— « Moi,je suis d'Arezzo, dit l'une de ces âmes.
Et le Siennois Albert me fit jeter aux flammes,
Brûlé pour un péché, pour un autre damné.
Un jour, je me vantai, — c'était un badinage —
De voler dans les airs; et ce prince peu sage
Voulut, dans son désir follement obstiné,
Savoir de moi cet art, science sans égale;
Et, comme je ne pus de lui faire un Dédale,
Un juge complaisant 4 au bûcher m'a livré.
Et pour avoir sur terre exercé l'alchimie,
Au dernier des dix vais où la fourbe est punie
L'infaillible Minos m'a depuis enterré. »
Lors je dis au poëte : « Est-il sur terre humaine
Un pays tel que Sienne, une race aussi vaine?
Non certes, le Français n'est pas si vaniteux ! »
L'autre lépreux m'entend et dit : « Il est un homme
Que tu dois excepter : Stricca, simple, économe,
Et qui ne fit jamais aucuns dépens coûteux.
400 INFERNO— CANTOXXIX
E Niccolè, che la costuma ricca
Del garofano prima discoperse
Nell' orto, dove tal semé s' appicca ;
E tranne la brigata, in che disperse
Caccia d' Ascianla vigna, ela gran fronda,
E 1' Abbagliato il suo senno profîerse.
Ma perche sappi, chi si ti seconda
Contra i Sanesi, aguzza ver me Y occhio,
Si che la faccia mia ben ti risponda :
Si vedrai ch' io son T'ombra di Capocchio,
Che falsai li metalli con alchimia,
E ten' dee ricordar, se ben t' adocchio.
Com' io fui di natura buona scimia.
L ENFER— CHANTXXIX 401
Et Nicolas aussi, cet homme sobre et sage
Qui du riche girofle a découvert l'usage
Aux jardins d'Orient où l'épice fleurit.
Fais une exception pour la bande si digne
Où Caccia dissipa ses grands bois et sa vigne,
Où l'Abbagliato dépensa tant d'esprit 3.
Si tu tiens à savoir qui parle de la sorte
Et contre les Siennois te prête ainsi main-forte,
Vois-moi, fixe sur moi tes regards un moment.
Reconnais Capocchio, dontje suis l'ombre triste c!
J'ai faussé les métaux, étant bon alchimiste.
Tu dois t'en souvenir, si c'est bien toi vraiment,
J'ai singé la nature assez adroitement. »
NOTES DU CHANT XXIX
1 Geri del Bello, parent de Dante, tué par un Sacchetti, et
vengéseulementtrenteans après sa mort.
2 Bertrandde Born,seigneurdeHautefort.
3 Après la peste qui dépeuplal'ile d'Égine,l'île fut repeuplée
par des fourmischangéeseu hommesk la prière d'Ëaque.Delà le
nomde Myrmidon,de pjfp/£, fourmi.
4 Le texte dit : « Quelqu'un qui le tenait pour son fils. »
L'évêque de Sienne fut ce quelqu'un trop complaisant; il était
l'oncle,et d'autres disentle propre père d'Albert.
5 Cespersonnagesauxquelsil est fait ici une allusionironique,
faisaientpartie d'une bande déjeunes Siennoiscélèbres par leur
luxe effréné et leurs folles dépenses.L'Abbagliato,à ce qu'il
paraît, étaitle bel esprit de la troupe.
6 Capocchio,de Sienne, avait, dit-on, étudié avec Dante
les sciencesnaturelles,et y avait acquis une assez grande répu-
tation.
ARGUMENT DU CHANT XXX

Capocchioparle encore, quand deux ombresfurieusescourent


sur lui, le mordent et le terrassent.Ce sont des faussaires d'une
nouvelle espèce qui ont contrefait les personnes en se faisant
passer pour d'autres. Un peu plus loin, Dante aperçoit Maître-
Adam, un faux monnayeur; une horrible hydropisie altère son
sang et déforme son corps. Près de lui, deux damnés gisent en-
semble; ils sont brûlés d'une fièvre ardente, et, comme l'hy-
dropique, dévorés de soif. Ce sont des faussaires d'une autre
espèce encore, des falsificateursde la vérité, faussaires en pa-
roles. Maître Adam les dénonceà Dante: l'une est la femme de
Putiphar, l'autre le perfide Grec Sinon, par qui Troie fut prise.
Une rixe s'élève entre Maître Adam et Sinon. Virgile arrache
Dante à cet ignoblespectacle.
CANTO TRENTESIMO

Nel tempo, che Giunone era craeciata


Per Semelè contra'1 sangue Tebano,
Corne mostrô una ed altra flata ;
Atamante divenne tanto insano,
Che veggendo la moglie co' duo figli
Andar carcata da ciascunamano,
Gridô : Tendiam le reti, si ch' io pigli
La lionessa e i lioncini al varco ;
E poi distese i dispietati artigli
Prendendo F un, ch' avea nome Learco,
E rotollo, e percosselo ad un sasso,
E quella s' annegô con 1' altro incarco :
E quando la fortuna volse in basso
L' altezza de' Troian, che tutto ardiva,
Si che 'nsierne col regno il Re fu casso,
Ecuba trista misera e cattiva,
Poscia che vide Polissena morta,
E del suo Polidoro in su la riva
CHANT TRENTIÈME

Dans le temps-que Junon, de Sémélé jalouse,


Sans trêve ni merci se vengeait, fière épouse,
Et semblait s'acharner contre le sang thébain,
Atamas fut saisi d'une aveugle furie :
Un jour voyant la reine, une femme chérie
Qui venait en tenant ses deux fils par la main,
Il s'écrie : « A nos rets ! voici qu'une lionne
Arec ses lionceaux à nos coups s'abandonne ! »
A ces mots, étendant son bras tqnt forcené,
Il prend l'un d'eux, Léarque, en l'air il le balancé
Au-dessus de sa tête, et contre un roc le lance;
Et la mère se noie avec son dernier né.
Et jadis, quand le sort fit tomber en poussière
Les splendeurs d'Ilion et sa puissance altière,
Et coucha dans la tombe un royaume et son roi,

Lorsque la triste Hécube, éplorée et captive,


Pleurant sa fille morte, aperçut sur la rive
Polydore, son fils, mort aussi, quel effroi !
24
406 INFERNO— CANTOXXX
Del mar si fu la dolorosa accorta,
Forsennata latrô, si come cane ;
Tanto dolorle fe' la mente torta.
Ma ne di Tebe furie, ne Troiane
Si vider mai in alcun tanto crude,
Non punger bestie, non clie membra umane,

Quant' io vidi due ombre smorte e nude,


Che mordendo correvan a quel modo,
Clie '1 porco, quando del porcil si schiude.
L' una giunse a Capocchio, ed in sul nodo
Del collo 1' assannô, si che tirando
Grattar gli fece il ventre al fondo sodo.
E 1' Aretin, che rimase tremando,
Mi disse : Quel folletto è Gianni Schicchi,
E va rabbioso altrui cosï conciando.

Oh, diss' io lui, se 1' altro non ti ficchi


Li denti addosso, non ti sia fatica
A dir chi è, pria che di qui si spicchi.
Ed egli a me : Quell' è 1' anima antica
Di Mirra scelerata, che divenne
Al padre, fuof del dritto amore, arnica.

Questa a peccar cou esso cosi veune,


Falsificando se in altrui forma,
Come 1' altro, che' n là seu va, sostenne.
Per guadagnar la donna délia tonna,
Falsificare in se Buoso Donati,
Testando, e dando al testamento norma.
L'ENFER— CHANTXXX 407.
Quel désespoir au coeur de la pauvre Troyenne !
On l'entendit alors hurler comme une chienne,
Si grand fut le délire où la jetaient ses maux.
Mais ni Thèbes ni Troie, en ces jours de carnage,
Ne montrèrent jamais si furieuse rage
Sur des membres humains ou sur des animaux,

Que ne m'en firent, voir deux spectres nus, livides,


Qui couraient mordant l'air comme des porcs avides,
Quand de leur hauge ouverte ils s'échappent sans frein.
L'un d'eux joint Capocchio qu'il poursuit à la trace ;
11lui plonge ses crocs dans le cou, le terrasse
Et lui meurtrit les flancs contre l'âpre terrain.
L'habitant d'Arezzo, de terreur immobile,
Me dit : « Ce forcené, c'est Schicchi, fourbe habile :
Voilà comme nous traite ici cet insensé. »
— « Oh ! dis-je, quel est l'autre? A sa dent meurtrière
Puisses-tu, malheureux, puisses-tu te soustraire !
Mais apprends-moi son nom avant qu'il soit passé.

Capocchio répondit : « Cette ombre est l'âme antique


De l'infâme Myrrha, cette fille impudique
Dont le coupable amour fit d'un père un amant.
Pour assouvir le voeu de son ardeur impure
Elle avait su d'une autre emprunter la figure,
Tout comme Jean Schicchi que tu vois en avant,
Pour prix d'une cavale à sa fourbe promise,
Contrefit Donat mort, et, par cette surprise,
Fit de vrais héritiers dans un faux testament *. »
408 IKFERNO— CANTOXXX
E poi che i duo rabbiosi fur passati,
Sovra i quali io avea F occhio tenuto,
Rivolsilo a gaardar gli altri mal nati.
I' vidi un fatto a guisa di liuto,
Pur ch' egli avesse avuta F anguinaia
Tronca dal lato, che F uomo ha forcuto.
La grave idropisia, che si dispaia
Le membra con F umor, che mal couverte,
Che '1viso non risponde alla ventraia,
Faceva lui tener le labhra aperte,
Corne F etico fa, che per la sete
L'un verso '1 mento, e F altro in su riverte.
0 voi, che senza alcunapena siete
(E non so io perché) nel mondo gramo,
Diss' egli a noi, guardate, e attende te
Alla miseria del maestro Adamo :
Io ebbi vivo assai di quel, ch' i' volli,
E ora, lasso! un gocciol d'acqua bramo.
Li ruscelletti, che de' verdi colli
Del Casentin discendon giuso in Arno,
Facendo i lor canali e freddi e molli,

Sempre mi stanno innanzi, e non indarno ;


Che F immagine lor via più m' asciuga,
Che 1 maie, ond' io nel volto mi discarno :
La rigida giustizia, che mi fruga,
Tragge cagion del luogo, ov' io peccai,
A metter più gli miei sospiri in fuga.
L ENFER — CHANTXXX 409
Bientôt je vis se perdre en la sombre étendue
Ces ombres qui tenaient mon âme suspendue :
Je me tournai pour voir les autres un moment.
L'une frappa mes yeux, qui me semblait énorme
Et d'un théorbe antique eût rappelé la forme,
Si le tronc de la fourche eût pu se séparer.
La triste hydropisie aux humains si pesante,
Qui mêle en un sang pur une humeur malfaisante
Et fait avec le corps le visage jurer,
Tenait de ce damné la bouche grande ouverte.
Telles sont d'un fiévreux les lèvres : l'une inerte
Et l'autre vers le nez montant péniblement.
— « 0 vous qui parcourez, faveur inexplicable !
Sans souffrir comme nous, le monde misérable,
Regardez-nous, dit-il, regardez un moment !
Voyez de maître Adam l'ineffable misère 2 !
Opulent et comblé, j'ai vécu sur la terre,
Et je soupire ici, las ! après un peu d'eau.
Oh! les ruisseaux qu'Arno reçoit de la montagne,
Courant moites et frais à travers la campagne,
Mouillant du Casentin le verdoyant coteau !

Toujours je les revois ! désespérante image !


Le mal qui me dévore et creuse mon visage
Dessèche moins ma lèvre et me fait moins souffrir.
Ainsi du Tout-Puissant l'implacable Justice
Des lieux où j'ai péché se sert pour mon supplice,
Et me fait soupirer de peine et de désir.
410 — CAHTOXXX
INFEHNO
Ivi è Romena, là dov' io falsai
La lega suggellata del Batista,
Perch' io il corpo srîso arso lasciai.
Mas' io vedessi qui 1' anima trista
Di Guido, o d' Alessandro, o di lor frate,
Per fonte Branda non darei la visla.
Dentro c' è 1' una già, se F arrabbiate
Ombre, che vanno intorno, dicon vero :
Ma che mi val, ch' ho le membra legate?
S' io fossi pur di tanto aucor leggiero,
Ch' i' potessi in cent' anni andare un' oncia,
Io sarei messo già per lo sentiero,
Cercando lui tra questa gente sconcia,
Con tutto ch' ella volge undici miglia,
E piii d' uu mezzo di traverso non ci ha,
Io son per lor tra si fatta famiglia :
Ei m'indussero a battere i fiorini
Ch' avevan tre carati di mondiglia.
Ed io a lui : Chi.son li duo tapini,
Che fuman, corne man bagnata il verno,
Giacendo stretti a' tuoi destri conflni?
Qui li trovai, e poi volta non dierno,
Rispose, quaudo piovvi in questo greppo,
E non credo che dieno in sempiterno.
L' una è la fa!sa, che accusa Giuseppo.
L' allro è '1 falso Sinon Greco da Troia :
Per febbre acuta gittan tanto leppo.
LENFER = CHANTXXX 411
Là-bas est Roména ; là, j'osai contrefaire
Le coin de Jean-Baptiste, et fus comme faussaire
Jeté vif au bûcher «ù j'ai laissé mes os,
Mais ! pour voir Alexandre et Guide avec son frère
Altérés comme moi dans ce lieu de misère,
Fontaine de Branda, je donnerais tes eaux 3 '
L'un déjà m'a suivi : du moins je m'en rapporte
Aux forcenés qui vont courant, mais que m'importe ?
Quel baume est-ce pour moi quand je suis enchaîné?
Si cette hydropisie accablante et maligne
Me laissait en cent ans avancer d'une ligne,
J'eusse entrepris déjà le chemin fortuné,
Le cherchant à travers la misérable race,
Encore que le val soit grand, et qu'il embrasse
Onze milles de tour et presqu'un en largeur.
Car si je suis ici, ma peine est leur ouvrage.
En mêlant aux florins trois carats d'alliage,
J'eus le tort d'écouter leur conseil corrupteur ! »
— « Quelles sont, dis-je alors, ces deux ombres livides.
Suant comme en hiver fument des mains humides,
Ces deux pécheurs gisant serrés à ton côté ? »
— « Du jour où j'ai dû choir au milieu de leur race,
Je les ai vus, dit-il, couchés à cette place,
Et je crois qu'ils y sont pour toute éternité.
L'une accusa Joseph ; l'autre, d'elle bien digne,
C'est ce faux Troyen Grec, Sinon, un fourbe insigne :
L'âpre fièvre leur fait suer cette vapeur. »
412 INFEÏWO— CANTOXXX
E 1' un di lor, che si reco a noia
Forse d' esser nomato si oscuro,
Col pugno gli percosse 1' epa croiâ :

Quella sonô, corne fosse un tamburo :


E mastro Adamo gli percosse '1volto
Col braccio suo, che non parve men duro,
Dicendo a lui : Ancor che mi sia tolto
Lo muover, per le membra, che son gravi,
Ho io il braccio a tal mestier disciolto :
Ond' ei rispose : Quando tu andavi
Alfuoco, non 1' avei tu cosi presto :
Ma si e più 1' avei quando coniavi.
E l'idropico : Tu di' ver di questo :
Ma tu non fosti si ver testimonio,
Là 've del ver fosti a Troia richiesto.
S' io dissi falso, e tu falsasti '1 conio,
Disse Sinone, e son qui per un fallo ;
E'tu per più, en' alcun altro dimonio.

Ricorditi, spergiuro, del cavallo,


Rispose quei, ch' aveva inflata V epa,
E sieti reo, che tutto '1 mondo sallo.
A te sia rea la sete, onde ti crêpa,
Disse '1 Greco, la lingua, e Y acqua marcia,
Che '1 ventre innanzi gli occhi si t' assiepa.
Allora il monetier : Cosi si squarcia
La bocca tua per dir mal, corne suole:
Che s'i' ho sete, ed umor mi rinfarcia,
L ENFER— CHANTXXX 413
A peine il achevait, que l'Un des deux coupables,
Irrité de subir ces noms insupportables,
Frappe d'un coup de poing le flanc du monnayeur,
Qui résonne et gémit comme eût fait une armure ;
Maître Adam aussitôt lui paye cette injure,
Et d'un bras vigoureux atteint le Grec au front,
Lui disant : « Tu le vois, je ne suis pas ingambe ;
Mais si l'hydropisie appesantit ma jambe,
Pour ce jeu-là du moins j'ai le bras assez prompt. »
L'autre lui répondit : « Jadis, quand dans la flamme
Il te fallut monter, lu fus moins preste, infâme !
Et tu n'eus le bras vif que pour battre le coin. »
— « En ceci tu dis vrai, repartit l'hydropique?
Mais tu n'as pas été jadis si véridique
A Troie, où tu prenais tous les dieux à témoin. »
— « J'ai dit faux Une fois, et suis d'ailleurs sincère;
J'expie un seul péché, mais toi, tu fus faussaire,
Et nul autre démon n'a péché tant que toi. »
— « Songe, dit le pécheuraux flancstout gonflés, songe
Au cheval de Pergame, artisan de mensonge !
L'univers tout entier connaît ta bonne foi ! »
— « Languis, lui dit le Grec, de plus en plus farouche,
Languis avec la soif qui crevasse ta bouche ;
Pourris avec le pus dont ton ventre est gonflé !
Alors le monnayeur : « Ta langue en cet outrage
A versé le venin familier à ta rage ;
Si mes lèvres ont soif, si mon corps est enflé,
414 INFERNO— CANTOXXX
Tu liai 1' arsura, e '1 capo che ti duole,
E per leccar lo specchio di Narcisso,
Non vorresti a iuvitar moite parole.
Ad ascoltarli er' io del tutto flsso,
Quando '1 Maestro mi disse : Or pur mira,
Che per poco è, che teco non mi risso.

Quand' io '1 senti' a me parlar con ira,


"Voisinaiverso lui cou tal vergogna,
Ch' ancor per la memoria mi si gira.
E quale è quei, che suo dannaggio sogna,
Che sognando desidera sognare,
Si che quel ch' è, corne non fosse, agogna,
Tal mi fec' io non potendo parlare,
Chè disiava scusarmi, e scusava
Me tuttavia, e nol mi credea fare.

Maggior difetto men vergogna lava,


Disse '1 Maestro, che '1 tuo non è stato :
Perô d' ogni tristizia ti disgrava :
E fa ragion, ch' io ti sia sempre allato,
Se più avvien, che fortuna t' accoglia
Dove sien genti in simigliante piato :
Chè voler ciè udire è bassavoglia.
L'ENFER— CHANTXXX 415
De la fièvre et du feu tu ressens le supplice,
Et je crois qu'à lécher le miroir de Narcisse
On te déciderait sans beaucoup marchander. »
A ce honteux débat, moi je prêtais l'oreille.
— « Allons, me dit mon maître, allons c'est à merveille;
Je ne sais qui me tient vraiment de te gronder. »
A ce ton irrité dont sa voix me gourmande,
Je me tournai saisi d'une honte si grande,
Qu'en y pensant je crois encore l'éprouver.
Et, semblable à celui qui rêvant la souffrance
Forme dans son sommeil un voeu comblé d'avance,
Et qui tout en rêvant souhaite de rêver :
Tel j'étais, ne pouvant parler, l'âme confuse,
Et brûlant de trouver à mon tort une excuse,
Lorsque déjà j'étais absous sans le savoir.
~—« Moins de confusion lave plus grande faute,
Bit mon maître, tu peux lever la tète haute ;
Pour un tort pardonné cesse de t'émouvoir.
Seulement, souviens-toi que près de loi je veille
Et si tu revoyais une lutte pareille,
Passe sans t'arrêter près de tels furieux.
Où la rixe est ignoble, écouter est honteux. »
NOTES DU CHANT XXX
' Buoso Donati étant mort sans tester, Jean Schicehi, de la
familiede Cavalcanti,de Florence,se mit dans le lit du défunt,
et dicta sous son nom un testament au préjudice des héritiers
légitimes: aventureassezsemblableà celleimaginéepar Regnard
dans la comédiedu Légataire universel.
2 MaîtreAdamde Brescia,condamnéau feu pour avoir, d'in-
telligenceavec les comtes de Roména,Alexandre,Guido et un
autre, falsifiéles florins d'or frappés à l'effigie de saint Jean-
Baptiste,c'est-à-direaux armes de Florence.
3 Fontainecélèbrede Sienne.
4 Ces forcenéssont les fourbes qui ont contrefait les per-
sonnes,commece Schicehiqui allait couranttout à l'heure et qui
a mordul'alchimistefaussaireCapoccbio.
ARGUMENT DU CHANT XXXI

Les deux poètes ont vu successivementdix bolgesdu cercle


des fourbes, le huitième de tout l'Enfer. Ils vont descendre
maintenantau neuvièmecercle,celui des traîtres.C'est ce puits
annoncéau commencementdu dix-huitièmechant. 11est divisé
en quatre girons ou zones différentes.Aux abords du gouffre,
tout à l'entour, se tiennentdes géantsmythologiqueset antédilu-
viens. Les deuxpoètes,portés dans les bras de l'un des géants
descendentdansle puits.

25
CANTO TRENTESIMOPRIMO

Una medesma lingua pria mi morse,


Si che mi tinse Vuna e 1' altra guancia,
E poi la medicina mi riporse :
Cosî od' io che soleva la lancia
D' Achille e del suo padre esser cagione
Prima di trista, e poi di buona mancia.
Noi demmo 1 dosso al misero vallone
Su per la ripa che '1 cinge diutorno,
Attraversando senza alcun sermone.

Quivi era men che notte, e men che giorno,


Si che '1 viso m' andava mnanzi poco :
Ma io senti' sonare un alto corno,
Tanto ch' avrebbe ogni tuon fatto floco,
Che contra se la sua via seguitando
Dirizzè gli occhi miei tutti ad un loco :

Dopo la dolorosa rotta, quando


Carlo Magno perde la santa gesta,
Non sonô si terribilmente Orlando,
CHANT TRENTE-UNIEME

Un seul mot échappé de la bouche du sage


M'avait mordu le coeur et rougi le visage :
Un seul mot de sa bouche apaisa mon chagrin.
D'Achille et de son père, ainsi, dit*on, la lance
Frappait, puis du blessé guérissait la souffrance,
Donnant après le mal le baume souverain.
Nous tournâmes le dos au vallon de misère,
Marchant silencieux le long du bord de pierre
Qui s'étendait autour du cercle douloureux.
Or, là régnait un jour crépusculaire et sombre.
Mes regards ne pouvaient s'étendre à travers l'ombre,
'
Mais j'entendis sonner un cor si furieux

Qu'il aurait étouffé le fracas du tonnerre.


Je suivis le chemin du son, dans la carrière,
Les yeux sur un seul point attachés ardemment.
Dans ce jour de déroute immense où Charlemagne 1
Perdit soudain le fruit de la sainte campagne,
Roland donna du cor moins formidablement.
420 INFBHNO— CANTOXXXI
Poco portai in là volta la testa,
Che mi parve veder moite alte torri :
Ond' io : Maestro, di', che terra è questa?
Ed egli a me : Perô che tu trascorri
Per le ténèbre troppo dalla lungi,
Avvien che poi nel maginare abborri.
Tu vedra' ben, se tu là ti congiungi,
Quanto :1 senso s' inganna di lontano :
Pero alquanto più te stesso pungi.
Poi caramente mi prese per mano,
E disse : Pria che noi siam più avanti,
Acciocchè '1 fatto men ti paia strano,

Sappi che non son torri, ma giganti,


E son nel pozzo intorno dalla ripa
Dali' umbilico in giuso tutti quanti.
Corne quando la nebbia si dissipa,
Lo sguardo a poco a poco raffigura
Ciô, che cela '1 vapor, che 1' aère stipa :
Cosï forando 1' aer grossa e scura,
Più e più appressando hiver la sponda,
Fuggiami errore, e giugneami paura :
Perrochè corne in su la cerchia tonda
Montereggion di torri si corona,
Cosï la proda che '1 pozzo circonda.

Torreggiavan di mezza la persona


Gli orribili giganti, oui minaccia
Giove del cielo ancora, quando tuona :
— '
L'ENFER CHANTXXXI 421
J'avançai quelque peu la tête, et crus dans l'ombre
Apercevoir des tours hautes en très-grand nombre.
— « Maître, dis-je, apprends-moi quelle est cette cité? »

Et lui me répondit: « La nuit et la distance


Des objets que tu vois ont changé l'apparence ;
Ton esprit se méprend sur la réalité.
Tu verras bien, lorsque tu toucheras au terme,
Combien l'éloignement trompe même un oeil ferme ;
Mais, afin d'arriver, pressons un peu le pas. »
Puis il me prit la main, et d'un son de voix tendre :
— « Avant d'aller plus loin, dit-il, je veux t'apprendre,
Afin que ces objets ne t'épouvantent pas,

Que ce ne sont point là des tours comme il te semble,


Mais des géants plongés dans un puits, tous ensemble,
Tout à l'entour du bord, du nombril jusqu'aux pieds. »

Comme, quand au soleil un brouillard vient se fondre,


Les objets par degrés cessent de se confondre
Et bientôt le regard les revoit tout entiers :
Ainsi mon oeil perçait cette atmosphère noire,
Plus je me rapprochais du puits expiatoire ;
Et mon erreur s'enfuit, mais la peur arriva.
Comme on voit le château de Monteregione 2 :
De tours et de bastions sa tête se couronne,
De même, sur le bord qui ceignait ce puits-là,
S'élevaient à mi-corps comme des tours solides,
Ces horribles Titans,.ces géants parricides,
Et qu'en tonnant, menace encore Jupiter.
422 INPBRNO— CANTOXXXI
Ed io scorgeva già d' alcun la faccia,
Le spalle e 1 petto, e del ventre gran parte
E per Je coste giù ambo le braccia.

Natura certo, quando lasciô 1' arte


Di si fatti animali, assai fe' bene,
Per tor cotali esecutori a Marte :
E s' ella d' elefanti e di balene
Non si pente ; clii guarda sottilmente,
Più giusta e più discreta la ne tiene :
Cliè dove 1' argomento délia mente
S' aggiunge al mal volere, ed alla possa,
Nessun riparo vi puô far la gente.
La faccia sua mi parea lunga e grossa
Corne la pina di san Pietro a Roma :
E a sua proporzione eran F altr' ossa :
Si che la ripa, en' era perizoma
Dal mezzo in giù, ne mostrava ben tanto
Di sopra, cbe di giungere alla cliioma
Tre Frison s' averian dato mal vanto :
Perocch' io ne vedea trenta gran palmi
Dal luogo in giù, dov' uom s' affibbia '1 manto.
PLafelmai amecb zabi almi,
Cominciô a gridar la fiera bocca,
Cui non si convenien più dolci salmi.
E '1 duca rnio ver lui : Anima sciocca,
Tienti col corno, e con quel ti disfoga
Quand' ira, o altra passion ti tocca.
L ENFER — CHANTXXXI 423
Et de l'un d'eux déjà je voyais la figure,
Les épaules, le tronc plus bas que la ceinture,
Et les bras qui pendaient sur les hanches de fer.
La nature fut sage et prévoyante mère
En cessant de créer ces monstres sur la terre,
En enlevant à Mars de pareils instruments.
Elle met l'éléphant et la baleine au monde,
Et le fait sans regret ; et sa bonté féconde
Se marque en traits profonds dans ces enfantements.
Car alors qu'à la force animale et méchante
S'ajoute de l'esprit la force intelligente,
Il n'est plus de remparts pour repousser le mal.
La face du géant était énorme, comme
La pomme que l'on voit à Saint-Pierre de Rome.
Son corps se rapportait à ce chef colossal.
La rive autour du puits en ceinture arrondie
Qui couvrait de son corps la plus grande partie,
En laissait voir assez pour qu'en vain trois Frisons
Eussent pensé toucher sa tête surhumaine,
Puisque je mesurais trente palmes sans peine,
De son cou jusqu'au bord recouvert de glaçons.
« Raphel amechmaï Zabi... 3 » d'un ton farouche
Tels sont les premiers mots échappés de sa bouche,
Qui ne connut jamais de plus tendres refrains.
Et mon guide vers lui se tournant : « Misérable,
N'est-ce clonepoint assez de ta corne effroyable
Pour épancher ta rage ou tes amers chagrins?
424 INFERNO— CANTOXXXI
Cercati al colio, e troverai la soga,
Che '1 tien legato, o anima confusa,
E vedi lui che '1 gran petto ti doga.
Poi disse a me : Egli stesso s' accusa :
Questi è Nembrotto, per lo cui mal coto
Pure un linguaggio nel mondo non s' usa.
Lasciamlo stare, a non parliamo a voto :
Che cosï è a lui ciascun linguaggio,
Corne '1 suo ad altrui ch' a nullo è rioto.
Fecemmo adunque piu lungo vïaggio
Vôlti a sinistra, ed al trar d' un balestro
Trovammo Y altro assai più flero, e maggio
A cinger lui, quai che fosse il maestro,
Non son io dir : ma ei tenea succinto
Dinanzi 1' altro, e dietro 1 braccio destro
D' una catena, che 1 teneva awinto
Dal collo in giù, si che 'n su lo scoperto
Si ravvolgeva insino al giro quinto.

Questo superbo voll' essere sperto


Di sua potenza contra 1 sommo Giove,
Disse '1 mio Duca, ond' egli ha cotai merto :
Fïalte ha nome : e fece le gran pruove
Quando i giganti fer paura a i Dei :
Le braccia ch' ei mena giammai non muove.
Ed io a lui : S' esser puote, io vorrei,
Che dello smisurato Briareo
Esperïenza avesser gli occhi niiei :
L ENFER— CHANTXXXI 425
Cherche autour de ton cou : tu verras la courroie
Qui l'y tient attachée, âme au vertige en proie !
Tes flancs démesurés, — regarde — en sont couverts ! »
Puis à moi : « Ce démon s'est décelé lui-môme.
C'est le géant Nembrod, de qui l'audace extrême
D'idiomes discords affligea l'univers 4.
Laissons-le ! lui parler, c'est parler dans le vide ;
Tout langage est perdu pour ce démon stupide
Qui ne comprend personne et que nul ne comprend, »
Nous fîmes un détour à gauche et poursuivîmes.
A portée environ d'une flèche, nous vîmes
Nouveau géant encore plus féroce et plus grand !

Quelle main l'étreignit, puissante, irrésistible,


Je ne sais ; je n'ai vu que la chaîne terrible
Qui lui rivait les bras, l'une au dos, l'autre au coeur.
Tout à l'entour du corps de ce monstre féroce,
Du cou jusqu'à l'endroit qui sortait de la fosse,
De la chaîne cinq fois tournait l'airain vainqueur.
— « Ce réprouvé voulait, dans sa folle arrogance,
Contre le roi des dieux essayer sa puissance,
Dit mon guide ; voilà le fruit de ses projets.

Éphialte est son nom : il fut grand dans la guerre


Où firent peur aux dieux les enfants de la terre 5.
Les bras qu'il a levés sont cloués pour jamais ! »
— « Je voudrais, s'il se peut, du géant Briarée
Voir aussi de mes yeux l'ombre démesurée, »
Hasardai-je, en prenant la parole à mon tour.
25.
426 INFERNO-— CANTOXXXI
Ond' ei rispose : Tu vedrai Anteo
Presso di qui, che parla de, è disciolto,
Che ne porrà nel fondo d' ogni reo.

Quel che tu vuoi veder, più là è molto,


Ed è legato, e fatto corne questo,
Salvo elle più féroce par nel volto.
Non fu tremuoto già tanto rubesto,
Che scotesse una torre cosi forte,
Gome Fïalte a scuotersi fu presto.
Allor temetti più, che mai, la morte,
E non Y' era mestier più che la dotta,
S' io non avessi viste Je ritorte.
Noi precedemmo più avanti allotta,
E venimmo ad Anteo, che ben cinqu' aile,
Senza la testa, uscia fuor délia grotta.
0 tu clie, nella fortunata valle,
Che fece Scipïon di gloria ereda,
Quand' Annibal co' suoi diede le spalle,
Recasti già mille lion per preda,
E che se fossi stato ail' alta guerra
De' tuoi fratelli, ancor par ch' e' si creda
Ch' avrebber vinto i flgli de la terra ;
Mettine giuso (e non ten' venga schifo)
Dove Cocito la freddura serra.
Non ci far' ire a Tizio ne a Tito :
Questi puô dar di quel, che qui si brama :
Perô ti china, e non torcer lo grifo.
LBNFEH— CHANTXXXI 427
Virgile répondit : « Nous allons voir Antée ;
Son ombre est proche, et parle, et n'est point garrottée ;
Il nous fera descendre au fond du noir séjour,
Celui que tu veux voir est plus loin ; même crime
L'a fait comme Éphialte enchaîner dans l'abîme,
Mais il est plus horrible encore à contempler. »

Éphialte à ces mots a secoué ses chaînes.


Dans le monde jamais tempêtes souterraines
N'ont fait si bruyamment tours et remparts trembler.
De ma mort je crus bien que l'heure était sonnée ;
Et si je n'avais vu la grande ombre enchaînée,
Je mourais de la peur qui déjà me glaçait.
Vers Antée en avant nous marchons : je m'arrête.
De cinq aunes au moins, sans comprendre la tête,
Le corps de ce géant hors du puits se dressait.
— « Toi qui, dans la vallée où, subjuguant Cartilage,
Scipion fit de gloire un si grand héritage,
Sur ce sol bienheureux qui vit fuir Annibal,

Égorgeas en un jour cent lions et panthères !


0 toi dont on a dit que si, près de tes frères,
Ton bras eût soutenu leur combat inégal,
La victoire eût été pour le fils de la Terre !
Descends-nous jusqu'au fond de votre noir cratère,
En bas, où le Cocyte est glacé dans son cours.
Garde que nous allions à Typhon ou Tillrye !
Cet homme, peut donner ce qu'ici l'on envie ;
Prends donc un air plus doux, et viens à son secours.
428 INFERKO— CAHTOXXXI
Ancor ti pub nel mondo render fama :
Ch' ei vi"ve, e luiiga vita ancora aspetta,
Se innanzi tempo grazia a se nol chiama.
Cosi disse '1 maestro : e quegli in fretta
Le man distese, e prese il duca mio,
Ond' Ercole senti già grande stretta.

Virgilio, qnando prender si sentio,


Disse a me : fatti 'n qua si chJ io ti prenda :
Poi fece si, ch' unfascio er' egli edio.

Quai pare a riguardar la Carisenda


Sotto '1 chinato, quand' un mivol vada
Sovr' essa si, cli' ella in contrario penda :
Tal parve Anteo a me clie stava a bada
Di yederlo chinare, e fu talora,
Ch' i' avrei voluto gir per allra strada :
Ma lievemente al fondo che divora
Lucifero con Giuda, ci poso :
Ne si chinato lï fece dimora,
E corne albero in nave si levb.
L'ENFER — CHANTXXXI 429
Il peut parler de toi sur la terre mortelle ;
Car il vit, et trop tôt si le Ciel ne l'appelle,
Il lui reste des jours nombreux à parcourir. »
Ainsi parla mon maître, et sans le faire attendre,
Le géant étendit ses deux mains pour le prendre,
Ces mains dont autrefois Hercule eut à souffrir.

Quand Virgile sentit cette robuste étreinte :


— « Que je te prenne aussi, me dit-il ; viens sans crainte.»
Il dit, et dans ses bras je me laissai presser.

Comme, par un effet bizarre de mirage,


Sur la Carisenda, lorsque passe un nuage,
La tour semble au regard prête à se renverser 6 :

Tel me parut Antée alors que de la rive


Je le vis s'incliner ; mon angoisse fut vive ;
Je tremblais sur le dos du monstre réprouvé.
Mais déjà le géant au fond du sombre abîme
Où, près de Lucifer, Judas pleure son crime,
Doucement nous dépose, et, sitôt qu'arrivé,

Comme un mât de vaisseau, debout s'est relevé.


NOTES DU CHANT XXXI
1 La déroute de Roneevaux, où périt le paladin Roland.
Turpinraconte que le cor de Rolandfutentendu de Charlemagne
à huit lieuesde distance. Danteappelle cette campagne sainte,
parcequ'elleavait pour but de cbasser d'Espagneles Sarrasins,
c'est-à-direles infidèles.
2 Châteaufort près de Sienne.
3 Les commentateursse sont bien mal à propos épuisésà
découvrirle sens de ces mots qui ne sont d'aucune langue; ils
n'ont pas profité de l'avertissementque Dante lui-même semble
leur donner,quelquesvers plus loin, dene pas se fatiguerinutile-
ment.
4 Nembrod,fils de Chus,un de ceuxqui travaillèrentà la tour
de Babel.
Gigantesautemerantsuperterrainindiebusillis.
CH.
G-EXÈSE, TI.
b Tout à l'heure un géant empruntéà la Bible, ici les Titans
de la fable.Le poète,danstoutle cours de sa fiction,réunitainsià
la foisla traditionsacréeet les traditions mythologiques.
6 La Carisenda,tourinclinéede Bologne,aujourd'hui
appelée
Torremozza.
ARGUMENT DU CHANT XXXII

Cercle des traîtres, le neuvièmeet dernier. Les ombres des


traîtres grelottent au milieu d'un lac glacé. Dante et sou guide
passentd'abordpar la Caïne, premièrezonedu cercle, celledes
traîtres envers leurs parents; différentesombres y attirent leur
attention.Puis, marchant toujourssur le lac glacé, ils arriventà
l'Antmora,la zone des traîtres à leur patrie. Danteheurte du
pied un damné qui a hontede dire sonnom : unefoisreconnu, il
signaleau poèteplusieursde ses compagnons.Toutà coup deux
pécheurs apparaissent sortant la tête d'un même trou. L'un
dévorele crâne de l'autre. Le poète Demandeà l'ombreforcenée
le motif desa rage.
CANTO TRENTESIMOSECONDO

S'io avessi le rime ed aspre e chiocce,


Corne si converrebbe al tristo buco
Sovra '1 quai pontan tutte Y altre rocce,
Io premerei di mio coneetto il suco
Più pienamente : ma perch' i' non Y abbo,
Non senza tema a dicer mi conduco :
Ghe non è impresa da pigliare a gabbo
Descriver fondo a tutto 1' universo,
Ne da lingua, che chiami mamma, o babbo.
Ma quelle donne aiutino '1 mio verso,
Ch' aiutaro Anflone a eliiuder Tebe,
Si che dal fatto il dir non sia diverse
Oh sovra lutte mal creata plèbe,
Che stai nel loco, onde parlare è duro,
Me' foste state qui pécore, o zebe.
Corne noi fummo giù nel pozzo scuro
Sotto i pie del gigante, assai più bassi.
Ed io mirava ancora ail' alto muro,
CHANT TRENTE-DEUXIÈME

Si j'avais l'âpre son, le vers rauque et sonore


Qui conviendrait au puits qu'il faut décrire encore,
Triste puits qui soutient tous les cercles sur soi,
Je voudrais exprimer ici jusqu'à l'écorce
Le suc de mes pensers. N'ayant pas cette force,
Au moment déparier, je me sens quelque effroi.
Peindre l'extrême Enfer et le centre du monde,
Ce n'est pas un vain jeu de vulgaire faconde,
Ni l'oeuvre que bégaie une langue au berceau.
Mais vous qui secondiez, ô Muses souveraines,
Àmphion construisant les murailles thébaines,
Faites qu'au moins mes vers approchent du tableau!
O damnés entre tous parmi les créatures,
Habitants de ces lieux d'indicibles tortures,
Que n'étiez-vous brebis ou chèvres, malheureux !
Quand nous fûmes venus plus bas dans la carrière
Sous les pieds du géant dans le puitssans lumière,
Comme sur les hauts.murs je reportais mes yeux,
434 INFEENO— CANTOXXXII
Dicere udimmi : Guarda, corne passi :
Fa si, che tu non calchi con le piante
Le teste de' fratei miseri lassi.
Perch' io mi volsi, e vidimi davante,
E sotto i piedi un lago, che per gielo
Avea di vetro, e non d' acqua sembiante.
Non fece al corso suo si grosso vélo
Di verno la Danoia in Austerich,
Ne '1 Tanai là sotto '1 freddo cielo,
Com' era quivi : che se Tabernicch
Vi fosse su caduto, o Pietrapana,
Non avria pur dall' orlo fatto cricch.
E corne à gracidar si'stalarana
Col muso fuordell' acqua, quando sogna
Di spigolar soyente la Yillava,
Livide in sin là dove, appar yergogna,
Eran 1' ombre dolenti nella ghiaccia,
Mettendo i denti in nota di cicogna.
Ognuna in giù tenea volta la faccia :
Da bocca il freddo. e da gli occhi '1 cuor tristo
Tra lor testimonianza si procaccia.
Quand'io ebbi d'intorno alquanto visto,
Volsimi a' piedi, e vidi due si stretti,
Che '1 pel del capo aveano insieme misto.
Ditemi voi, che si stringete i petti,
Diss' io, chi siete ; e quei piegar li colli.
Epoi ch' ehber li visi a me ereuà,
L ENFER— CHANTXXXII 435
J'ouïs qu'on me disait : « Ah ! regarde où tu passes !
Prends garde d'écraser en marchant sur ces glaces
Les misérables fronts de frères harassés. »
Je me tourne, et je vois sous mes pieds étalée,
Une nappe d'eau morte, un lac d'eau si gelée
Qu'on eût dit d'un miroir mieux que de flots glacés.
En Autriche, jamais le Danube en sa course,
Jamais le Tanaïs, sous le ciel froid de l'Ourse,
N'ont le voile hivernal qui s'était formé là,
Et l'on eût pu laisser sur la croûte de glace,
Sans même que le bord craquât à la surface,
Tomber le Tabernik ou la Pietra Pana *.
Telles on voit au temps où l'humble paysanne
Glane aux champs et la nuit rêve encore qu'elle glane,
La tête hors de l'eau grenouilles coasser :
Ainsi le front livide, empourpré de vergogne,
Faisant claquer leurs dents comme becs de cigogne,
Je vis dans le glacier des ombres se dresser.
Leurs têtes se penchaient en avant ; leurs visages
Offraient de leurs tourments de poignants témoignages :
Sur les lèvres le froid, la douleur dans les yeux !

Quand je les eus d'abord toutes considérées,.


Regardant à mes pieds, j'en vis deux si serrées
Qu'elles avaient mêlé tout à fait leurs cheveux.
« Vous qui vous étreignez, dites-moi qui vous êtes? »
M'écriai-je. En arrière ils penchèrent leurs têtes
Et levèrent sur moi des regards étonnés.
436 INFEHNO— CANTOXXXII
Gliocchi lor, ch' eran pria pur dentro molli,
Gocciar su per le labbra, e '1 gelo strinse
Le lagrime tra essi, e riserrolli :
Con legno legno spranga mai non cinse
Forte cosi : ond' ei, corne duo becchi
Cozzaro insieme, tant' ira gli vinse.
Ed un, ch' avea perduti ambo gli oreccbi
Per la freddura, pur col viso in giue
Disse : Perche cotanto in noi ti specchi ?
Se vuoi saper chi son cotesti due,
La valle, onde Bisenzio si dichina,
Del padre loro Alberto e di lor rue.
D' un corpo usciro : e tutta la Caina
Potrai cercare, e non troverai ombra
Degna più d' esser fltta in gelatina :
Non quella, a cui fu rotto, il petto e 1' ombra
Con esso un colpo, per la man d' Artù :
Non Focaccia : non questi che m' ingombra
Col capo si, eh' i' non veggi' oltre più,
E fu nomato Sassol Mascheroni :
Se Tosco se' ben sai ornai, chi e' fu.
E perché non mi metti in più sermoni,
Sappi ch' io sono il Camicion de' Pazzi,
Ed aspetto Carlin, che mi scagioni.
Poscia vid' io mille visi cagnazzi
Fatti per freddo : onde mi vien riprezzo,
E verra semprede' gelati guazzi.
L'ERPËR— CHANTXXXII 437
Mais les pleurs contenus dans leur paupière humide
Débordent, et le froid gelant leur flot liquide
Les condense et resserre encore les damnés.
Un crampon ne joint pas si fort deux Lois ensemble.
Alors, tels deux béliers que la fureur rassemble,
De rage transportés se heurtent les pécbeurs.

Un autre à qui le froid avait mangé l'oreille,


Le front baissé, me dit : « Pourquoi, car c'est merveille,
Te mirer si longtemps dans ce lac de douleurs ?
Tu veux savoir qui sont ces deux pécheurs ? La plaine
Où le Bisenzio coule fut leur domaine.
Le prince Albert, leur père, y vil le jour aussi.
Ils sont d'un même sein 2. Dans toute la Came 3
Tu chercherais en vain une ombre florentine
Ou toute autre ayant mieux mérité d'être ici ;
Moins coupable est ce fils qu'Artus, frappant d'avance 4.
Ombre et corps à la fois perça d'un coup de lance.
Moins criminel Foccace 3 et cet autre maudit,
Cette ombre dont la tête intercepte ma vue,
Sous le nom de Sassol Mascheroni connue 6.
Toscan ! — tu l'es, je crois, — ce nom seul te suffit,

Quant à moi, pour ne pas prolonger davantage,


J'eus le nom de Pazzi-Camicion "• en partage ;
Carlin 8 viendra bientôt m'exempter de rougir. »
Lors je vis des esprits par milliers dans la glace
Tout violets de froid; ce souvenir vivace
Devant un gué gelé me fait encore frémir.
438 INFERNO— .CANTOXXXII
E mentre ch' andavamo in ver lomezzo,
Al quale ogni gravezza si rauna,
Ed io tremava nell' eterno rezzo :
Se voler fu, o destino o fortuna,
Non so : ma passeggiando tra le teste,
Forte percossi '1 piè nel viso ad una.

Piangendo mi sgridè : Perche mi peste ?


Se tu non vieni a crescer la vendetta
Di Mont' Aperti, perché mi moleste ?
Ed io : maestromio, or qui m' aspetta,
Si ch' io esca d' un dubbio per costui :
Poi mi farai, quantunque vorrai, fretla.
Lo duca stette : ed io dissi a colui
Che bestemmiava duramente ancora,
Quai se' tu, che cosi rampogni altrui ?
Or tu chi se', che vai per 1' Antenora
Pergptendo, rispose, altrui le gote,
Si che se vivo fossi, troppo fora?
Vivo son' io ; e caro esser ti puote,
Fu mia risposta, se domandi fama,
Ch' io metta 1 nome tuo tra Y altre note
Ed egli a me : Del contrario ho io brama
Levati quinci, e non mi dar più lagna :
Chè mal sai lusingar per questa lama.
Allor lo presi per la cuticagna,
E dissi: E' converrà, che tu ti nomi,
O che capel qui su non ti rimagna :
L'ENFER— CHANTXXXII 439
Comme nous avancions tous les deux assez vite
Vers le centre profond où l'univers gravite.
Tandis que je tremblais dans l'éternelle nuit,
11 arriva, — hasard ou volontaire outrage! —
Qu'en marchant au milieu des têtes, au visage
Mon pied vint à heurter quelqu'un de ce circuit.
— « Pourquoi me foules-tu ? dit-il, versant des larmes ;
A m'outrager ainsi peux-tu trouver des charmes ?
Viens-tu venger encor Mont' Aperti sur moi ? »
— « Daigne m'attendre ici, dis-je alors à mon maître,
Que j'éclaircisse un doute où me jette ce traître;
Ensuite je courrai, s'il le faut, avec toi. »
Il s'arrête ; aussitôt parlant à l'ombre blême
Qui grommelait encof quelque horrible blasphème :
— « Toi qui grognes ainsi, ton nom, esprit impur ? »

— Toi-même, quel es-tu, fit-il, qui dans ta rage


Viens dans PAntenora 9 me frapper au visage,
Si fort, que d'un vivant le coup m'eût semblé dur ?
— « je suis vivant, lui dis-je, et si c'est ton envie,
Je pourrai te citer, de peur qu'on ne t'oublie,
Parmi les autres noms qu'ici j'ai recueillis. »
— « C'est l'oubli que je veux au contraire en partage !
Va-t'en, sans m'affliger ni parler davantage !
Tes appeaux pour ce lac ont été mal choisis. »
Par la peau de la nuque alors je prends mon homme : ,
— « Il faudrait bien pourtant dire comme on te nomme,
Si tu tiens à garder un seul de tes cheveux. »
440 INFERNO— CANTOXXXII
Ond' egli a me : Perché tu mi dischiomi,
Ne ti dire ch' io sia, nèmostrerolti,
Se mille flate in sul capo mi tomi.
F avea già i capelli in mano awolti,
E tratti glien' avea più d' una ciocca,
Latrando lui con gli occlii in giù raccolti,

Quando, un altro gridô :. Che hai tu, Bocca ?


Non ti basta sonar con le mascelle,
Se tu non latri ? quai diavol ti tocca ?
0 mai, diss' io, non vo', ehe tu favelle,
Malvagio iraditor : ch' alla tua onta
Io portera di te vere novelle.
Va via, rispose, e ciô che tu vuoi, conta :
Ma non tacer, se tu di qua entr' esclii,
Di quel, ch' ehb' or cosi la lingua pronta :

Ei piange qui Y argento de' Franceschi :


Y vidi, potrai dir, quel da Duera
Là dove i peccatori stanno freschi.
Se fossi dimantado, altri chiv' era,
Tu hai dallato quel di Beccheria,
Di cui segô Fiorenza la gorgiera.
Giani del Soldanier credo che sia
Più la con Ganellone, eTribaldello,
Ch' aprî Faenza, quando si dormia.
' Noi eravam partiti già da ello,
Ch' io vidi duo gliiacciati in una buca
Si che 1' un capo ail' altro era cappello :
L ENFER— CHANTXXXII 441
— « NonI tu ne sauras pas qui je suis, dit le
traître,
Et tu ne parviendras jamais à me connaître ;
Écorche, écrase-moi sous tes pieds, si tu veux ! »
Déjà je rassemblais dans ma main menaçante
Les cheveux du coupable, et l'ombre frémissante
Aboyait comme un chien, les yeux tout renversés,
Quand un autre cria : « Quelle est donc cette fièvre,
Bocca i0? Claquer des dents, grelotter de la lèvre,
Si tu ne hurles pas, ce n'est donc pas assez? »
— « Bien ! je n'ai plus besoin qu'à moi tu te
révèles;
A ta honte je puis porter de tes nouvelles,
Dis-je alors, et conter ton sort, méchant félon ! »
— « Va donc, répliqua-t-il, et, libre à toi! raconte.
Mais, si tu peux sortir, emporte aussi le compte
De qui fut si pressé de révéler mon nom.
Il pleure ici l'argent qu'il reçut de la France.
J'ai vu, pourras-tu dire, au séjour de souffrance
Où gèlent les pécheurs, Buso de Duéra.
Si l'on te demandait les noms de quelques autres,
Regarde à tes côtés : Beccarie est des nôtres,
Un perfide qu'à mort Florence condamna.
Jean de Soldanieri gît plus bas :--ildoit être
Auprès de Ganellon et de Tribaldel,traître
Qui livra Faënza de nuit comme un larron » u.
Nous étions déjà loin : tout à coup je m'arrête.
Deux pécheurs dansun trou sortaient chacun la tête.
L'une recouvrait l'autre ainsi qu'un chaperon :
26
442 INFBRNO— CANTOXXXII
E corne il pan per famé si manduca,
Cosï '1 sovran li demi ail' altro pose,
Là 've '1 cervel s'aggiunge con la nuca.
Non altrimenti Tideo si rose
Le tempiea Menalippo per disdegno,
Che quei faceva '1 tescliio, e 1' altre cose,
0 tu, che mostri per si bestial segno
Odio sovra colui, che tu ti mangi,
Dimmi '1 perché, diss' io, per tal convegno,
Che se tu a ragion di lui ti piangi,
Sappiendo chi Yoi siete, e la sua pecca,
Nel mondo suso ancor' io te ne cangi ;
Se quella, con ch' io parlo non si secca.
L ENFER — CHANTXXXII 443
Et, comme un affamé sur le pain qu'on lui jette,
Celui qui dominait s'acharnait sur la tête
De l'autre, et le mordait de la nuque au cerveau.
Tel Tydée autrefois, pour assouvir sa rage,
De Ménalippe mort dévorait le visage,
Tel, des os et des chairs se gorgeait ce bourreau.
— « Toi qui fais éclater de façon si brutale
Ta haine sur celui dont ta dent se régale,
Dis-moi pourquoi? criai-je, et je jure, en retour,
Si juste est la fureur qui contre lui t'anime,
Vous connaissant tous deux, sachant quel fut son crime,
De te venger encore au terrestre séjour,
Si ma langue ne sèche, en revoyant lejour ! »
NOTES DU CHANT XXXII
1 La Tabernick, montagne d'Esclavonie; la Pietra-Pana,
montagnede Toscane.
2 Alexandreet Napoléon,fils d'Alberto de'. Alberti, seigneur
deFalterone, entre Lucques et Florence, s'entretuèrent après la
mort de leur père, d'autant plus coupablesqu'ils étaient frères
consanguinset utérins.
3 Ce nom de Caïne donné à la première division du cercle
des traîtres, est emprunté de Caïn, le meurtrier d'Abel. (Voy.le
chant v.)
A Mordrec,fils d'Artus,' s'étant embusqué pour tuer son
père, celui-cile prévint, et, d'un coup de lance, le perça de part
en part.
5 FoccaciaCancellieriavait coupé la main de son cousin et
assassinésononcle.
GSassoloMascheronide Florence, tua un parent pour s'em-
parer de ses biens.
Camiscione de' Pazzi,meurtrier d'Ubertino,son parent.
8 Un Carlinodes Pazzi est connu pour avoir été acheté par
lesNinode Florenceet leur avoir livré un château situé dansle
vald'Arno.Mais" il tiendrait mieux sa placedans la divisiondes
traîtres à la patrie. Sans doutele poète fait ici allusion à un
autre traître du même nom qui avait trahi quelqu'un de ses
parents.
9 L'Antenora, deuxième division du cercle des traîtres,
prendson nomd'Anténor qui trahit Troie, sa patrie, en cachant
Ulyssedanssonpalais.
10 Bocca des Abati trahit les siens à la bataille de Mont'
Aperti
11 Beccaria,Soldanieri, Gauellon,
Tribaldel, tous traîtres à
leur pays.
ARGUMENT DU CHANT XXXIII

Récit d'Ugolin.
Danteet Virgilearrivent à la Ptolemea, troisièmedivisiondu
cercle des traîtres, zonedes traîtres envers leurshôtes. Les têtes
des pécheurs sont renverséesen arrière, leurs pleursgèlent dans
leurs yeux. Dantes'étonne de rencontrerfrère Albéric, un damné,
qu'il croyaitencoreen vie sur la terre. Le damnélui apprendque
l'àme des traîtres de son espèce est souvent, par un châtiment
anticipé, précipitéen Enfer avant l'heure de la mort; un démon
vient alors prendrela place de l'àme traîtresseet s'établir dansle
corpsqu'ellea abandonnéet quiparait en viesur la terre.
CANTO TRENTESIMOTERZO

La bocca sollevô dal flero pasto


Quel peccator, forbendola a' capelli
Del capo, cli' egli avea diretro guasto :
Poi comincib : Tu vuoi ch' io rinnovelli
Disperato dolor, che '1 cuor mi preme
Già pur pensando, pria cli' i' ne favelli,
Ma se le mie parole esser den semé,
Che frutti infamia al traditor, cli' io rodo,
Parlare e lagrimare vedrai insieme.
Io non so chi tu sie, ne per che modo
Vemito se' quaggiù : ma Fiorentino
Mi sembri veramente, quand' io t' odo.
Tu dei saper ch'io fui 1 conte Dgolino,
E questi F Archivescovo Ruggieri ;
Or ti dire percli' io son tal vicino.
Che per 1' effetto de' suo' ma' pensieri,
Fidandomi di lui io fossi preso,
E poscia morto, dir non è mestieri.
CHANT TRENTE-TROISIÈME

Lors arrachant sa lèvre à l'horrible pâture,


Ce damné l'essuya contre la chevelure
Du crâne que derrière il venait de ronger ;

Ensuite il commença : « Tu veux donc que j'attise


L'effroyable douleur, lorsque mon coeur se brise,
Même avant de parler, seulement d'y songer.
Pourtant si mon récit doit, semence ennemie,
ÀUtraître que je ronge apporter l'infamie,
Tu me verras parler et pleurer à la fois.
Je ne sais pas ton nom ni par quelle puissance
Tu viens jusqu'ici-bas ; mais ta ville est Florence,
Je crois le deviner à l'accent de ta voix.
C'est le comte Ugolin, si tu veux me connaître,
Que tu vois, et Roger l'archevêque est ce traîtrei.
Je suis un dur voisin, oui, mais apprends pourquoi.

Que ce fut à l'effet de son lâche artifice,


En me fiant à lui, que j'ai dû mon supplice,
Ma prison et ma mort, tu le sais comme moi.
448 IKFBRNO— CA.NTO
XXXIII
Perô quel che non puoi avère inteso,
Cioè, corne la morte mia fu cruda,
Udirai, e saprai, se m' ha offeso.
Brève pertugio dentro dalla muda,
La quai per me lia il titol délia famé,
E 'n clie conviene ancor ch' altri si chiuda,
M' avea mostrato per lo suo forame
Più lune già, quand' io feci '1 mal sonno,
Che del futuro mi squarcio '1 velame.

Questi pareva a me maestro e donno,


Cacciando '1 lupo e i lupicini al monte,
Perché i Pisan veder Lucca non ponno.
Con cagne magre, studïose, e conte
Gualandi con Sismondi, e con Lanfranchi
S' avea messi dinanzi dalla fronte.
In picciol corso mi pareano stanchi
Lo padre e i flgli, e con 1' agute scane
Mi parea lor veder fender li fianchi :

Quando fui desto innanzi la dimane,


Pianger senti' fra '1 sonno i miei figliuoli,
• Ch' eran con nieco, e dimandar del pane.

Ben se' crudel, se tu già non ti duoli,


Pensando ciô, ch' almio cuor s' annunziava:
Et se non piangi, di che pianger suoli?
Già eram desti, e F ora s' appressava,
Che '1 cibo ne soleva essere addotto.
E per suo sogno ciascun dubitava,
i/ENFEH — CHANTXXXIII 449
Mais ce que tu ne peux avoir appris sans doute,
C'est combien cette mort fut atroce : or, écoute ;
Et tu pourras juger ce qu'il m'a fait souffrir.
Par l'étroit soupirail de la prison obscure,
Dite Tour de la Faim du nom de ma torture
Et qui doit après moi pour d'autres se rouvrir,
La lune avait brillé plusieurs fois tout entière,
Quand un rêve effrayant, comme un trait de lumière,
Déchira de mon sort les voiles bienfaisants.
Devant cet homme-là, fier seigneur en campagne,
Un loup et ses petits fuyaient vers la montagne
Par qui Lucque est cachée aux regards des Pisans.
Avec de maigres chiens, meute avide, efflanquée,
En avant et de front sur la bêle traquée :
Galandi, Sismondi, Lanfranchi, s'élançaient,
Après quelques instants de course dans la plaine,
Le loup et ses petits me semblaient hors d'haleine
Et les crocs des grands chiens dansleursflancs s'enfonçaient

Quand je me réveillai, longtemps avant l'aurore,


J'entendis près de moi mes fils dormant encore
Qui demandaient du pain et gémissaient tout bas.
Bien cruel est ton coeur s'il ne saigne d'avance
A ce qui s'annonçait pour le mien de souffrance ;
Et de quoi pleure-tu, si tu ne pleures pas ?
Ils s'éveillent, et l'heure est déjà sonnée
Où l'on nous apportait le pain de la journée ;
Et tous, se rappelant le rêve, étaient tremblants;
450 INFBHNO — CANTOXXXIII
Ed io senti' chiavar 1' uscio di sotto
Ail orribile torre : ond' io guardai
Nel viso a' miei flgliuoli senza far motto :
Io non piangeva, si dentro impietrai :
Piangevan' elli ; ed Ànselmuccio mio
Disse : Tu guardi si, padre, clie liai ?
Perô non la grimai ne rispos' io
Tiitto quel giorno, ne la notte appresso,
Infin che l'altro Sol nel mondo uscio.
Corn' un poco di raggio si fu messo
Nel doloroso carcere, ed io scorsi
Per quattro visi il mio aspetto stesso,
Ambo le mani per dolor mi morsi ;
E queipensando, cli' i' 1' fessiper voglia
Di manicar, di subito levorsi,
E disser : Padre, assai ci fia men doglia,
Se tu mangi di noi : tu ne vestisti
Queste misère carni, e tu le spoglia.
Quetaimi allor, per nonfargli piii tristi :
Quel di, e 1' altro stemmo tutti muti.
Ahi dura terra, perche non t' apristi ?
Posciachè fummo al quarto di venuti,
Gaddo mi si gittè disteso a' piedi,
Diçendo : Padre mio, che non mi aiuti ?
Quivi mori : e corne tu'mi vedi,
Vid' io cascar li tre ad uno ad uno
Tra '1 quinto di, e '1 sesto : ond: io mi diedi
L ENFER— CHANTXXXIII 451
Et j'ouïs sous mes pieds qu'on verrouillait la porte
De cette horrible tour où l'espérance est morte,
Et sans dire un seul mot regardai mes enfants.
Je ne pleurais pas, moi : Je devenais de pierre.
Eux pleuraient; mon petit Anselme me dit : « Père,
Quels étranges regards tu nous jettes, qu'as-tu ? »
Je demeurai sans pleurs, mes yeux ne pouvaient fondre.
Tout ce jour et la nuit je restai sans répondre,
Jusqu'à ce qu'un nouveau soleil eût reparu.
Quand un faible rayon filtrant dans notre cage
Mefit voir la pâleur de mon propre visage
Sur quatre fronts d'enfants tout blêmis par la faim,
Je me mordis les mains dans un accès de rage,
Croyant que de la faim c'était l'horrible ouvrage,
Ces malheureux enfants de se lever soudain
Et de dire: « Bien moins nous souffrirons, mon père,
Si tu manges de nous : de ces chairs de misère
Tu nous a revêtus ; tu nous les reprendras. »
Je me calmai, de peur d'accroître leur souffrance.
Ce jour et le suivant tous gardions le silence.
Terre dure ! ah ! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas ?
Au quatrième jour, sans force contre terre,
Gaddo tombe à mes pieds en murmurant : Mon père,
Tu ne viendras donc pas au secours de ton fils ! »
Il meurt, et comme ici tu me vois, j'ai, de même,
Vu de mes yeux tomber, de ce jour au sixième,
Les trois l'un après l'autre ; et puis plus rien ne vis :
452 INFERNO— CANTOXXXIII
Già cieco a brancolar sovra ciascuno,
E tre di gli chiamai, poiclf ei fur morti :
Poscia, più clie '1 dolor, potè '1 digiuno
Quand' ebbe detto ciô, con gli occliitorti
Riprese '1 teschio misero co' denti,
Che furo ail' osso corne d' un can, forti.
Ahi Pisa, vituperio délie genti
Del bel paese là, dove '1 si suona,
Poichè i vicini a te punir son lenti,
Muovasi la Capraia e la Gorgona,
E faccian siepe ad Arno in su la foce,
Si ch' egli annieghi in te ogni persona :
Cliè se '1 conte Ugolino aveva voce
D' aver tradita ta délie castella,
Non dovei tu i figliuoi porre a tal croce.
Innocent! facea Y età novella,
Novella Tebe, Dguccione, e '1 Brigata,
E gli altri duo, che '1 cento suso appella.
Noi passamm' oltre, dove la gelata
Ruvidamente un' altra gente fascia,
Non volta in giù, ma tutta riversata.
Lo pianto stesso lï pianger non lascia,
E '1 duol, che truova 'n su gli occhi rintoppo
Si volve in entro a far crescer 1' ambascia :
Chè le lagrime prime fanno groppo,
E, si corne visière di eristallo,
Riempion sotto '1 ciglio tutto 1 coppo.
L'ENFER— CHANTXXXIII 453
Sur leurs corps, à tâtons je me traîne et chancelle,
Ils sont morts, et trois jours encor je les appelle :
La faim fut plus puissante alors que la douleur. »
Quand il eut achevé, roulant un oeil farouche,
Le forcené reprit le crâne dans sa bouche
Et fouilla jusqu'à l'os comme un chien en fureur,
Ah! Pise! déshonneur de la belle patrie
Où résonne le si ! de ton ignominie,
Puisqu'ils sont, tes voisins, si lents à te punir,
Puissent marcher ensemble et Gorgone et Caprée 2 !
Qu'aux bouches de l'Arno leur masse conjurée
Le fasse refluer sur toi pour t'engloutir !
Si du comte Ugolin les trames criminelles
Avaient, comme on l'a dit, livré tes citadelles,
Pourquoi vouer ses fils à ce supplice affreux ?
D'Uguccion, de Brigat, l'âge innocent et tendre,
Thèbes nouvelle ! eût dû suffire à les défendre,
Et ces deux qu'en mes vers j'ai nommés avant eux?
Nous marchâmes alors plus avant, où la glace
Dans ses rudes liens enserre une autre race.
Les têtes en arrière ici se renversaient.
Les pleurs même arrêtaient les pleurs près de descendre,
La douleur par les yeux ne pouvant se répandre,
Retombait sur le coeur, et les tourments croissaient.
Les premiers pleurs s'étaient gelés dans la paupière,
Et, remplissant de l'oeil la coupe tout entière,
L'avaient comme couvert d'un voile de cristal,
27
454 INFERNO— CANTOXXXIII
E avvegna che, si corne <Tun callo,
Per la freddura ciascun sentimento
Cessato avesse del mio viso stallo :
Già mi parea sentire alquanto vento,
Perch' io : Maestro mio, questo chi muove?
Non equag giuso ogni vapore spento ?

Ond' egli a me : Avaccio sarai, dove


Di ciô tifarà 1' occhio la risposta,
Veggendo la cagion, che '1 fiato piove.
Ed un de' tristi délia fredda crosta
Gridô a noi : 0 anime crudeli
Tanto, che data v' ô 1' ultima posta,
Levalemi dal viso i duri veli,
Si ch' io sfoghi '1 dolor che '1 cuor m' imprégna.
Un poco pria, che 'i pianto si raggieli.
Perch' io a lui : Se vuoi ch' io ti sovvegna,
Dimmi chifosti; e s' io non ti dishrigo,
Al fondo délia ghiaccia ir mi convegna.

Rispose adunque : Io son Frate Alberigo ;


Io son quel dalle frut te del mal' orto,
Che qui riprendo dattero per figo.
Oh, dissi lui, or se' tu ancor morto?
Ed egli a me : Corne '1 mio corpo stea
Nel mondo su, nulla scienzia porto.
Cotai vautaggio ha questa Tolommea,
Che spesse voile V anima ci cade
Innanzi, ch' Atropos mossa le dea.
L'ENFER— CHANTXXXIII 55
Et de l'âpre froidure encore que l'outrage
Eût comme d'un calus endurci mon visage
Déjà presque insensible à cet air glacial,
D'une brise pourtant je crus sentir l'atteinte :
— « Toute vapeur ici n'est-elle pas éteinte ?
Maître, dis-je, apprends-moi qui nous souffle ce vent? »
Et le maître me dit: « Tantôt tu vas l'apprendre ;
Tes yeux te répondront où nous allons descendre,
Et toi-même en verras la cause en arrivant. »
Alors un affligé des glaces éternelles
Cria vers nous : Ô vous, ombres assez cruelles
Pour avoir cette place aux suprêmes douleurs,
De grâce, arrachez-moi le voile insurmontable,
Pour que j'épanche un peu la douleur qui m'accable
Avant que de nouveau gèlent mes tristes pleurs! »
Je lui dis : « Si tu veux qu'à ton désir j'accède,
Apprends-moi ton histoire, et, si ma main ne t'aide,
Au fond de ce glacier je consens à plonger. »
11répond : « Je suis frère Albéric; pour ma perte,
J'ai d'un mauvais jardin fait manger la desserte ;
Datte pour figue ici j e paye mon verger 3. »
— « Quoi ! » dis-je, « es-tu donc mort, et quel est ce mystère?»
Il repartit : « L'état de mon corps sur la terre
Est un secret qu'ici je n'ai pas apporté.
C'est le lot de ce cercle appelé Ptolémée 4,
Que souvent l'âme y tombe à jamais abîmée
Bien avant que son corps y soit précipité.
INFERNO— CANTOXXXIII
E perche tu più volontier mi rade
Le 'nvetriate lagrime dal volto,
Sappi che tosto che 1' anima trade,
Corne fec' io, ii corpo suo 1' è tolto
Da un dimonio, che poscia il governa,
Mentre che '1 tempo suo tutto sia volto.
Ella ruina in si falta cisterna :
E forse pare ancor lo corpo suso
Dell' ombra, che di qua dietro mi verna :
Tul' dei saper, se tu vien pur mo giuso :
Egli è ser Branca d'Oria, e son più armi
Poscia passât! ch' ei fu si racchiuso.
Io credo, diss' io lui, che tu m'inganni :
Ghe Branca d' Oria non mori unquanche,
E mangia e bee, e dorme, e veste panni.
Nel fosso su, diss' ei, di Malebranche,
Là dove belle la tenace pece,
Non era giunto ancora Michel Zanche,
Che questi lasciô un diavolo in sua vece
Nel corpo suo, e d' un suo prossimano
Che '1 tradimento insieme con lui fece.
Ma distendi oramaiin qua la mano,
Aprimi gli occhi : ed io non glieli apersi,
E cortesia fu lui esser villano.
Ahi Genovesi, uomini diversi
D' ogni costume, e pien d' ogni magagna,
Perché non siete voi del mondo spersi?
L'ENFER— CHANTXXXIII 457
Et pour que mieux ta main propice me soulage
De ce cristal de pleurs glacés sur mon visage,
Apprends que dès qu'une âme a sur terre trahi,
Ainsi que je l'ai fait, au corps dont il la chasse,
Un démon s'établit et gouverne à sa place
Jusqu'à ce que le cours de ses jours soit rempli.
L'âme tombe en ce puits glacé qui la dévore.
Et peut-être le corps là-haut se voit encore
De l'ombre qui grelotte ici derrière moi.
Si tu viens d'arriver, tu dois bien le connaître,
C'est messire d'Oria 5 ; depuis longtemps, le traître
Est dans ces fers glacés serré comme tu vois. »
— «Je crois, » dis-je à l'esprit, « que de moi tu veux rire.
Car Branca d'Oria n'est pas mort : il respire,
Il mange, il boit, il dort, il revêt des habits. »
— « On n'avait pas encor vu venir Michel Sanche, »
Répliqua-t-il, « au bolge affreux de Maie Branche 0
Où bout la poix tenace à l'entour des maudits,
Qu'un diable était entré dans son corps à sa place
Et dans le corps aussi d'un autre de sa race,
Qui fut traître en prêtant au traître sou appui.
Ore ouvre mes yeux ; tends une main secourable ! »
Et moi je n'ouvris point les yeux du misérable ;
je hii rendais hommage étant félon pour lui.
Ah ! Génois, le rebut du monde, race impure,
Tout souillés de forfaits, tout remplis d'imposture,
Comment n'êtes-vous pas au ban de l'univers ?
458 INFERNO— CANTOXXXIII
Chè col peggiore spirto di Romagna
Trovai un tal di voi, che per sua opra
In anima in Cocito già si bagna,

Ed in corpo par vivo ancor di sopra.


L ENFER— CHANTXXXIII 459
Avec le pire esprit de Romagne et de Rome,
Tel j'ai vu l'un de vous : par ainsi de cet homme
L'âme est baignée au Styx pour ses oeuvres pervers,

Et son corps semble en vie au-dessus des Enfers 1.


NOTES DU CHANT XXXIII
1 Ugolino,de la familledes comtesde la Gherardesca, soutenu
par l'archevêqueRuggierri,avait chasséNinoYiscontietgouvernait
Pise à sa place. Maisbientôt l'archevêque,jaloux de son autorité,
répandit sur lui des bruits de trahison; soutenudes Galandi, des
Sismondi,des Lanfranehi,il le fitarrêter et enfermerdans une tour
avec ses deux filset deux petits-fils. Quelquetemps après, il vint
lui-mêmefermer la porte de la-tour, en jeta les clefs dans l'Arno,
et les prisonnierspérirent de faim.
2 Gorgoneet Capréa, deuxîles à l'embouchurede l'Arno.
3 Albéric de' Manfredi, de l'ordre des frères Joyeux, brouillé
avec des frères de son ordre, feignit de vouloir se réconcilieret les
invita à un banquet. A un signal convenu, au moment où l'on
apportait des fruits sur la table, il lesfit égorger.
i Dunom de Ptolémée,qui trahit son hôte Pompée.
5Branca d'Oria, de Gênes, assassina MichelSanche, son beau-
trère et sonhôte sans doute.
6 Maie Branche, Griffesmaudites, voir le chant xxn, où il est
question de ce MichelSanche.— Ainsi, au dire du poète, l'ombre
de MichelSanchen'était pas encorearrivée au gouffre des préva-
ricateurs, que déjà l'âme traîtresse de son assassinétait précipitée
àa.ns\&Ptolémée.
7 Cette fictionsaisissantedu poèteproduisit un si terrible effet,
'Albéricet Doriafurent, dit-on, contraintsde s'expatrier.
ARGUMENT DD CHANT XXXIV

La Giudecca,zonede Judas, quatrièmeet dernièredivisiondu


neuvièmeet dernier cercle,séjourdestraîtresenversleursbienfai-
teurs. La glace les recouvre'tout entiers. Au centredu glacier,le
centre ausside l'univers, se tient Lucifer. Descriptionde Fange
déchu.Il a triple visage et dans chacune de ses trois gueulesil
dévoreun traître : Brutuset Cassius,les ingratsassassinsde César,
et Judasle déicide.Lesdeuxpoètessortentdel'Enfer.

27.
GANTO TRENTESIMOQUARTO

Vexilla Régis prodeunt inferni


Verso di noi : perô dînanzi mira,
Disse '1 Maestro mio, se tu '1 discerni.
Corne quando una grossa nebbia spira,
0 quando 1' emisperio nostro annotta,
Par da lungitm. mulin, che '1 vento gira,
Veder mi parve un tal dificio allotta :
Poi per lo vento mi ristrinsi rétro
Al Ducamio; che non v' era altra grotta.
Già era (e con paura il metto in métro)
. Là dove 1' ombre lutte eran coverte,
E trasparean corne festuca in vetro.
Altre stanno a giacere, altre stanno erte
Quella col capo, e quella con le piante:
Altra com' arco, il volto a: piedi inverte.

Quando noi fummo fatti tanto avànte,


Ch' al mio Maestro piacque di mostrarmi
La creatura, ch' ebbe il bel semblante,
CHANT TRENTE-QUATRIÈME

—«Avec ses étendards le roi d!Enfer s'avance !


Cria soudain mon maître ; à travers la distance
Tâche aussi de le voir, et regarde en avant ! »
Comme au loin, quand la brune assombrit l'atmosphère,
Ou bien lorsque la nuit couvre notre hémisphère,
On croit croit voir un moulin agité par le vent :
Tel m'apparut au loin un bâtiment mobile.
Le vent soufflait si fort, que derrière Virgile
Je courus me blottir : seul refuge en ce val.
Nous étions, je l'écris en tremblant, à la place
Où chaque ombre couverte en entier par la glace
Semblait comme un fétu resté dans un cristal.
Les unes sont gisant, d'autres debout dressées,
Tête en haut, tête en bas, et jambes renversées,
D'autres figurent l'arc, pieds et front se touchant.

Quand nous fumes assez avant, et que mon maître


Crut le moment venu de me faire connaître
Cet être que le Ciel avait fait si charmant,
464 INFERNO .— CANTOXXXIV
Dinanzi mi si toise, e fe' restarmi :
Ecco Dite, dicendo, ed ecco il loco,
Ove convien, clie di fortezza t' armi.
Com' io divenni allor gelato e floco,
Nol dimandar, lettor, ch' io non lo scrivo,
Perô ch' ogni parlar sarebbepoco.
Io non moîi' le non riniasi vivo :
Pensa oramai per te, s' hai flor d'ingegno,
Quai' io divenni, d'uno e d' altro privo
Lo 'mperador del doloroso regno
Da mezzo '1 petto uscia fuor délia ghiaccia :
E più con un gigante i' mi convegno,
Che i giganti non fan con le sue braccia :
Vedi oggimai, quant' esser dee quel tutto,
Ch' a cosi fatta parte si confaccia.
S' ei fu si bel, com' egli è ora brutto,
E contra '1suo Fattore alzô le ciglia :
Ben dee da lui procédera ogni lutto.
0 quanto parve a me gran meraviglia,
Quando vidi tre facce alla sua testa !
L' una dinanzi, e quella era vermiglia :
V altre.eran due, che s' aggiungéno a questa,
Sovr' esso '1 mezzo di ciascuna spalla,
E si giungéno al luogo délia cresta :

E la destra parea tra bianca e gialla :


La sinistra a védere era tal, quali
Vengon di là, ove '1 Kilo s' avvalla.
L ENFER— CflAHTXXXIY 465
Il s'écarte de moi, s'arrête et dit : « Demeure,
Tu vas voir Lucifer ! voici l'endroit et l'heure
Où de fermeté d'âme il est bon de t'armer. »
Oh ! comme à ce moment mon angoisse fut vive!
Lecteur, n'exige pas que je te la décrive ;
Tout ce que je dirais ne pourrait l'exprimer.

Presque mort, de mes sens j'avais perdu l'usage,


Tu peux d'après cela te former une image
De ce que je devins, n'étant mort ni vivant.
Le monarque abhorré du douloureux royaume
Sortait hors du glacier son sein : hideux fantôme!
J'aurais atteint plutôt la taille d'un géant,

Qu'un géant de son bras n'eût atteint la mesure.


Jugez dans son entier ce qu'était sa stature
D'après cette longueur d'un morceau de son corps.
Ah ! s'il fut aussi beau qu'il est épouvantable
Et contre son Auteur leva son front coupable,
Il a gagné sa place au centre des remords.

Quelle fut ma stupeur, en voyant que la bête,


0 prodige! portait trois faces à sa tête !
L'une, sur le devant, de la couleur du sang,
Deux autres à côté, qui, comme de deux pôles,
S'élevaient du milieu de ses larges épaules ;
Toutes trois au sommet du crâne s'unissant.
Le visage de droite était livide et jaune,
L'autre semblait avoir, à la torride zone
Où le Nil se répand, emprunté sa couleur.
466 INFERNO— CANTOXXXIY
Sotto ciascuna uscivan duo grand' ali,
Quanto si conveniva a tant' uccello.
Vêle di mar non vid' io mai cotali.
Non avean penne, ma di vipristello
Era lor modo : e quelle svolazzava,
Si che tre venti si movean da ello.

Quindi Cocito tutto s' aggelava :


Con sei occhi piangeva, e per tre menti
Gocciava '1 pianto, e sanguinosa bava.
Da ogni bocca dirompea co' denti
Un peccatore a guisa di maciulla,
Si cbe tre ne facea cosi dolenti
A quel dinanzi il mordere era nulla,
Verso '1 graffiar ; chè tal voila la scbiena
Rimanea délia pelle tutta brulla.
Quell' anima Iassù c' ha maggior pena,
Disse '1 Maestro, è Giuda Scarïotlo,
Cbe '1 capo ba dentro, e fuor le gambe mena.
De gli altri duo, c' anno '1 capo di sotto,
Quel che pende dal nero ceffo, è Brulo :
Vedi corne si storce, e non fa motto
E Paltro e Cassio, che par si membruto,
Ma la notte risurge, ed ora mai
È da partir, chè tutto avém veduto.
Com' a lui piacqne, il collo gli avvinghiai :
Ed ei prese di tempo e luogo poste :
E quando 1' aie furo aperte assai,
L'ENFER—. CHANTXXXIV 467
Deux ailes s'étendaient dessons chaque figure,
Mesurant sur l'oiseau leur énorme envergure.
Les voiles de la mer enviraient leur hauteur.
Le monstre battait l'air avec ces ailes fauves,
Sans plumes, comme on voit celles des souris-chauves.
Trois vents s'en échappaient et soufflaient furieux,
Et tout autour de lui se gelait le Cocyte.
Bavant, suant le sang, cette larve maudite
Versait sur trois mentons les pleurs de ses six yeux.
Ses dents en même temps broyaient dans chaque gueule
Un pécheur, l'écrasant comme un grain sous la meule :
Ils étaient ainsi trois à la fois torturés.
Pour celui de devant, c'était peu des morsures;
Les griffes lui faisaient de bien autres blessures.
La peau des chairs pendait sur ses flancs déchirés !
—: Cette âme, dont là-haut, plus cruelle est la peine,
Dit mon maître, celui qui si fort se démène,
La tète au fond, le corps au dehors, c'est Judas.
Cette autre suspendue à la figure noire,
Et qui, la tête en bas, pend hors de la mâchoire,
C'est Brutus : il se tord, mais il ne parle pas.
Et l'autre qui paraît si membrue, autre traître :
Cassius ! liais la nuit commence à reparaître ;
Il est temps de partir, car nous avons tout vu. ;;

Alors, suivant son ordre, à son cou je m'enlace.


Lui, saisissant à point et-l'instant et la place
— Lucifer ouvrant l'aile, — à son râble velu
468 INFERNO— CANTOXXXIV
Appigliô se aile vellute coste :
Di vello in vello giù discese poscia
Tra '1folto pelo, e le gelate croste.

Quando noi fummo là, dove la coscia


Si volge appunto in sul grosso delF anche,
Lo Duca con fatica e con angoscia,
Volse la testa, ov' êgli avea le zanehe,
E aggrappossi al pel, corne uom che sale,
Si che in inferno i'' credea tornar' anche.
Attienti ben, che per cotali scale,
Disse '1Maestro ansando, corn' uom lasso,
Conviensi dipartir da tanto maie.
Poi usci fuor, per lo foro <Tun sasso,
E pose me in su 1' orlo a sedere :
Appresso porse a me r âccorto passo. .
Io levai gli occhi, e credetti vedere
Lucifero, com' io 1' avea lasciato,
È vidigli le gambe in su tenere.
E s' io divenni allora travagliato,
La gente grossa il pensi, che non vede,
Quai' è quel punto ch' io avea passato.
Levati su, disse '1 Maestro, in piede :
La via è lunga e il cammino è malvagio,
E già il sole a mezza tèrza riede.
Non era camminata di palagio,
Là V eravam, ma natural burella
Ch' avea mal suolo, e di lume disagio.
L'ENFER— CHANTXXXIV 469
Il s'attache, et, glissant tout le long de sa taille,
De crins en crins descend, comme d'une muraille,
Entre l'étang de glace et l'épaisse toison.

Quand nous fûmes venus à l'endroit où la hanche


Tourne à point sur le gros de la cuisse, il se penche,
Non sans grande latigue et sans émotion,

A la place des pieds met sa tête, et fait mine


De remonter le long delà pileuse échine.
Je croyais retourner au séjour infernal.
— « Tiens-toi bien, dit le maître en reprenant haleine,
C'est par ces échelons, avec immense peine,
Que l'on peut s'éloigner de l'empire du Mal. »
Il passe à ce moment par le trou d'une roche,
Et m'asseyant au bord, près de moi se rapproche,
Après m'avoir ainsi fait sortir de l'Enfer.
Je levai l'oeil, croyant en toute certitude
Retrouver Lucifer dans la même attitude ;
Mais je le vis tenant les deux jambes en l'air.

Quel trouble à cet aspect remplit mon âme entière?


Je le laisse à penser à la foule grossière
Qui n'a pas vu le point que j'avais traversé.
— « Allons, mets-toi sur pied ! s'écrie alors le sage,
Car le chemin est long, et rude est le voyage,
Au méridien déjà le soleil a passé. »
Certes, ce n'était pas la royale avenue
D'un palais éclatant qui s'offrait à ma vue,
Mais plutôt un ravin escarpé, sans lueur.
470 INFERNO— CANTOXXXIV
Prima cli' io dell' Abisso mi divella,
Maestro mio, diss' io quando fui dritto,
A trarmi d' erro un poco mi favella :
Ov' è la ghiaccia ? e questi com' è fitto
Si sottosopra ? e corne in si poc' ora
Da sera a mane, lia fatto il Sol tragitto?
Ed egli a me : Tuimmagini ancora
D' esser di là dal centro, ov' io mi presi
Al pel delvermo reo, che 'lmondo fora.
Di là fosti cotanto, quant' io scesi :
Quando mi volsi, tu passasti il punto,
Al quai si traggon d' ogni parte i pesi :
E se' or sotto 1' emisperio giunto,
Ch' è opposito a quel, che la gran secca
Covercliia, e sotto '1cui colmo consunto
Fu F Dom, chenacque e visse senza pecca
Tu liai li piedi in su picciola spera,
Che l'altra faccia fa délia Giudecca.

Qui è da man, quando di là è sera :


E questi, che ne fe' scala col pelo,
Fi'tt' è ancora, si corne prim' era.
Da questa parte cadde giù dal Cielo :
E la terra, che pria di qua sisporse.
Per paura di lui lui fe' del mar vélo,
E venne ail' emisperio nostroe forse :
Per fuggir lui, lasciô qui il luogo vôto
Quella, ch' appar di qua, e su ricorse.
L ENFER— cHANTXXXIV 471
— « Avant de m'arracher de
l'Abîme, ô mon maître,
Dis-je, dès que debout je.pus me reconnaître,
Réponds-moi, je te prie, et tire-moi d'erreur!
Qu'est devenu le lac glacé? Comment le diable
A-t-il la tête en bas ? Comment, chose incroyable !
Le jour luit quand le soir est à peine passé? »
—.-: Tu penses être encor par là-bas, dit Virgile,
Au centre où je me pris aux poils du grand reptile
Par qui dans son milieu le monde est traversé.
Tant que je descendais, c'était vrai ; mais, au ventre,
Quand je me retournai, nous dépassions le centre
Où par sa pesanteur tout corps est entraîné 1.
Nous sommes maintenant sous un autre hémisphère,
L'opposé de celui qui recouvre la terre
Et qui sous son sommet 2 vit périr condamné
L'homme parfait conçu sans péché de sa mère ;
Et tes pieds sont placés sur la petite sphère
Qui forme le revers de la Giudecca.
Là c!est nuit quand ici le soleil étincelle ;
Et celui dont les crins nous ont servi d'échelle
Dans la même posture est encor planté là.
C'est là qu'il est tombé du Ciel dans sa disgrâce.
La terre qui d'abord occupait cet espace
Se fit en le voyant un voile de la mer
Et recula d'horreur jusqu'à notre hémisphère.
D'effroi peut-être aussi, là-bas cette autre terre »,
Laissant le vide ici, s'amoncela dans l'air. »
472 INFEHNO— CANTOXXXIV
Luogo è laggiù da Belzebù rimoto
Tanto, quanto la tomba si distende,
Che non per vista, ma per suono è noto
D' un ruscelletto, che quivi discende,
Perla buca d' un sasso, ch' egli ha roso,
Col corso ch' egli avvolge, e poco pende.
Lo duca ed io per quel cammino ascoso
Entrammo a ritornar nel chiaro mondo :
E senza cura aver d' alcun riposo,
Salimmo su, ei primo, ed io secondo,
Tanto, ch' io vidi délie cose belle,
Che porta 1 ciel, per un pertugio tondo :
E quindi uscimmo a riveder le stelle.

FINE DEL INFERNO


L ENFER— CHANTXXXIV 473
Il est dedans l'abîme un lieu distant du Diable
De toute la longueur de sa tombe effroyable *.
L'oeilne le perçoit pas, mais il est deviné
Au bruit d'un ruisselet filtrant comme une source
Au travers d'un rocber qu'il creuse dans sa course,
Serpentant à l'entour, doucement incliné.
Par ce chemin secret qu'aucun rayon n'éclaire,
Mon guide m'entraîna vers la région claire ;
Et sans nous arrêter, engagés dans ce lieu,
Nous montâmes tous deux, lui devant, moi derrière.
Enfin par un pertuis au bout de la carrière
J'entrevis les chefs-d'oeuvre étalés au ciel bleu,
Et je sortis revoir les étoiles de Dieu.

FIN DE L ENFER
NOTES DU CHA.NT XXXIV
1 Dante a eu, on le voit, une idée claire et précise des lois de la
gravitation. Quant aux explications cosmographiquesqui vont
suivre, à cellepar exempledes effets produits sur la terre par la
chute de Satan, elles procèdent d'une physique assez grossière,il
faut en convenir; ce sont d'ailleurs des explicationsun peu con-
fuses et qui auraient elles-mêmesbesoin d'explications; tous les
commentateursdu Dante ont cherché à les donner sans répandre
sur le texte une parfaite lumière; il est plus facilede saisir l'effet
grandiose de cette physiquebizarre, que de se rendre un compte
exact de chaque détail.
2 Au temps de Dante on croyait que Jérusalemétait située au
centre de la terre, par conséquent,sousle sommetde l'hémisphère
céleste qui la recouvre.
3 II désignela montagnedu purgatoire.
'<C'est-à-dire de toute la longueur du puji&glacé,ouseulement
de la Giudecca, la zone où se tient Lucif%J:feV)î;ûn.jSas sans doute
de toute la longueur de l'enfer, comn/e^qqekfueséjgnmeutaleiirs
l'ont imaginé. i~ ,Jiîy:'js(i =s{
TABLE DES ARGUMENTS

Pages
CHANT I. — Dante,égaré dans une forêt obscure,s'efforce,
pour en sortir, de gravirune collinelumineuse.Unepan-
thère, un lion,une louve,s'opposenttourà tourà son pas-
sage et lui font rebrousserchemin.Paraît Virgile,qui le
persuade,pouréchapperà cespérils,de visiterlesroyaumes
éternels.Il offrede le conduirelui-mêmedansl'Enferet
dansle Purgatoire,et Béatrixlui montrerale Paradis. . . 3
CHANT II. — Dantes'arrête: il s'inquiètedes difficultéset des
périlsdu voyageentrepris.« Pourdissipertes craintes,lui
dit Virgile,apprends qu'ons'intéresseà loi dans le Ciel.
Une vierge sainte, ange de sensibilitéet de clémence,
voyantton égarement,t'a recommandéà Lucie; Lucie,à
son tour, s'estadresséeà Béatrix,qui elle-mêmeest venue
metrouverdans les Limbespourme prier decourirà ton
secours.» Dante,rassuré,se remet en routeavecplus d'ar-
deur sur les pas de son guide :7
CHANT III. — Dantearrive avecVirgileà la portede l'Enfer.
Après en avoir lu l'inscriptionterrible,il entre. Dès les
premiers pas, en quelque sorte dans les corridors de
l'Enfer, dont les abimesleursontferméscommele Ciel,il
rencontre les âmes de ces hommeségalementincapables
de bienet de mal, qui ont tenu leur existenceneutre et
lâcheà l'écartdetouslespartis,loinde tousles périls.Dans
ce lieudeleur abjection,ils courentà la suited'un étendard
emportédans un tourbillon.Des insectesles harcèlent,et
des vers boivent à leurs pieds le sang qui coule des
piqûres.— Dantearrive ensuiteau bordde l'Achéron,où
il trouve le nocher Caron el les âmesqui traversent le
fleuvedans sa nacelle. Succombantà tant d'émotion;il
tombe et s'endorl 31
476 TABLEDBS ARGUMENTS
Pages
CHANT IV.Dantedescendavec Virgiledansle premier cercle
de l'Enfer, où sont les Limbes. Là sont renfermées, sans
autre tourment qu'une sourde langueur,qu'un désir de
bonheur sans espérance, les âmes de tous ceux qui n'ont
pas reçu le baptême. C'est le séjour habité par Virgile.Les
ombresdes grands poètesprofanes,Homèreen tête, vien-
nent à sa rencontre. Dantepartage les honneursqu'on rend
à son maître, et, mêlé à cette glorieusetroupe,il est con-
duit dans une enceinteparticulièredu Limbeoù sontras-
sembléesà part les ombresdes grands hommes.11les con-
temple avec admiration.Virgilel'entraînehors du Limbe. 45
CHANT V. — Au seuil du second cercle, DantetrouveMinos
quijuge toutes les âmes coupables.Il entre dans le cercle
où sont punis les voluptueux.Ils sont emportés dans un
éternelouragan. DantereconnaîtFrançoisede Rimini; elle
lui raconte son histoire. A ce récit, Dante, sous l'empire
d'uneémotiontrop forte, tombecommeinanimé. ... 59
CHANT VI."— Arrivéeau troisième cercle, où sont punis les
gourmands.Le monstreCerbère est commisà leur garde;
il les assourditde ses aboiements,les harcèleet les mord.
En même temps sur les ombres pécheresses tombe une
pluie éternellemêléede grêle et de neige. Danterencontre
parmiles damnésun Florentinfameuxpar sa gourmandise,
et l'interrogesur l'issuedes discordesintestinesqui déchi-
rent Florence. . 73
CHANT VII. — Auseuil du quatrième cercleDanteest arrêté
par Plutus, démonde l'avariceet gardien de ce séjour.Le
monstres'apaiseà la voixde Virgile,et Dantes'avancedans
le cercle.L'enceinte est occupée, moitié par les avares,
moitiéparles prodigues.Ils poussentdevanteux d'énormes
poidsde toutl'effortde leur poitrine, courantà la rencontre
les uns des autres, s'entreheurtantet se reprochantle vice
contrairequi les sépare.En présencedes tourments de ces
âmes que la richessea perdues,Virgiledépeint à Danteles
vicissitudes de la Fortune. — Ils passent au cinquième
cercle et arriventau bord des eauxstagnantes.duStyx, où
sont plongéeslesâmesde ceuxqui se sontlivrésà la colère
ou à la paresse. Les colériques, tout nus dans le marais
fétide,luttentensembleet s'entre-déchirent.Lesparesseux,
TABLEDES ARGUMENTS 477
Pages,
plongés dans la vase, soupirent une plainteétouffée.Les
deux poètesarriventau pied d'une tour 85
CHANT VIII. —Unebarqueparait sur le lac, répondantà des
signauxpartis de la tour. C'estla barquedu démonPhlé-
gias. Virgileet Dantey montentet traversentle Styx.Pen-
dant le trajet ils rencontrent l'ombrede PhilippeArgenti,
Florentin fameuxpar ses emportements.Il est assaillipar
les autres ombres furieuses,et disparaît bientôt dans la
bourbe. Les deux poètes débarquent devant la cité de
Dite. Des démons menaçantsen défendentle seuil; mais
Virgilerassure Danteen lui annonçantun divin auxiliaire
qui triompherade leur résistance 99
CHANT IX. — Arrêtésdevantles portes de Dite, effrayéspar
l'apparitiondes Furies, lesdeuxpoètessontenfinsecourus
par l'ange envoyédu Ciel.Ils entrent dansla cité. C'estle
séjouroù sont punis lesincrédules,plongésdansdes tom-
beaux brûlants. Dante s'avance avec Virgile entre ces
tombeset les muraillesde la cité 113
CHANT X. — Aumilieudes tombeauxbrûlantsoù sont plon-
gés les partisansd'Épieure,unfantômes'est dressé: c'est
l'ombrede FarinataUberti,ce héros qui, à latète desGibe-
lins, gagnala fameusebataillede Mont-Aperti.Près de lui
se soulèveen mêmetempsl'ombrede Cavalcanti,père de
Guido, l'ami du Dante,qui cheiehe en vain sonfilsà côté
du poète, et, le croyant mort, retombe désolé dans son
sépulcre.L'autrefantôme,toutentierà l'amourdela patrie,
au souvenirdes luttes auxquellesil a été mêlé, et aux-
quellesDante sera mêléà son tour, prédit au poète ses
malheurset son exil 127
CHANT XI. —Les deux poètes anivent au bord du septième
cercle. Les exhalaisonsfétides qui sortent de l'abîme les
forcentde ralentir leur marche.Virgileprofitede ce temps
d'arrêt pour faire à Dantela topographiedes lieux qu'ils
ont encoreà parcourir.Ils vont descendredans trois cercles
pareils à ceux qu'ils ont traversés : dans le premier (le
septièmede tout l'Enfer),sontles violents; maiscommeil
y a trois sortes de violence,selon qu'elle s'exercecontre
Dieu, contre le prochain ou contre soi-même,le premier
cercleest diviséen trois degrés.Dansle secondcerclesont
lesfourbes;dansle dernier,lesdoublesfourbes,les traîtres.
478 TAÉLEDESARGUMENTS
Pages
Dantehasardequelquesquestions: Pourquoilesvoluptueux,
les furieux, les gloutons,les inlempéramsde toutessortes
ne sont-ilspas dans la cité de feu? CommentVirgilea-t-il
pu dire que l'usureest uneviolencecontreDieu?—Virgile
répond à tout, appuyantà la fois'ses raisonnementssur la
philosophied'Aristoteet sur lessaintesÉcritures. . . .141
CHAMXII. —Entrée dans le premier des trois degrés qui
divisentle septièmecercle; le Minotaurequi en garde les
abords est écarLépar Virgile.Là, les âmes de ceux qui
furent violentscontrele prochainsont plongéesdans une
fosserempliede sang bouillant.Au bord courentles Cen=
taures tout armés, et percent de leurs flèchescelles qui
tententd'en sortir.L'un d'euxaccompagnelesdeux poètes
le long des rives, leur nommantçà et là les coupables
damnés,brigands, assassinset tyrans, et leurfaitpasser à
gué la fosse sanglante 153
CHANT XIII.— Entrée dans le second degré du cerclede la
violence,où sont châtiés ceux qui furent violentscontre
eux-mêmes: suicideset dissipateursinsensés.-Lesâmes
dessuicidessont emprisonnéesdansdesarbres et dansdes
buissonsoùlesHarpiesfontleurnid et dont elles dévorent
le feuillage.En effet,Danteayantarrachéunebranched'un
de ces arbres, le tronc saigne et une voix plaintives'en
échappe,la voixdePierre des Vignes,qui raconteson his-
toire, sa mort volontaireet son châtiment.Un peu plus
loin, le poète voit des ombres poursuivieset mises en
piècespar deschiennesfurieuses: c'est le suppliceinfligé
aux dissipateurs;il reconnaîtle SiennoisLano et le Pa-
douauJacquesde Saint-André.Ce dernier a cherché un
vain refugederrièreun buisson.Le buisson,qui renferme
un suicide,devientlui-mêmela proie des chiens. . . , 167
CHANT XIV.— Troisièmedegré du septième cercle, séjour
des violentsde la troisièmeespèce, de ceuxqui ont fait
violenceaux lois de Dieu, de la Nature et de l'Art. C'est
une lande aride, couverted'un sablebrûlant; une pluiede
flammesy tombesur les damnés. Dameaperçoit l'impie
Capanée,dont les torturesn'ont pas brisé l'orgueilet qui
blasphèmeencore.Tandis que les poètes,poursuivantleur
route,suiventla lisièrede la forêt, un fleuverougeet bouil-
lant jaillit devanteux : c'est le Phlégélon.Virgileexplique
TABLEDESARGUMENTS
Pages.
à Dantel'originemerveilleusede ce fleuveet des autres
fleuvesde l'Enter.Ils sontformésdeslarmesde l'Humanité
ou du Temps,symbolisésous la figured'un vieillard.Les
deux poètesmarchentsurla bergedu fleuve,oùla pluiede
feu s'amortit 181
CHANT XV.—Unenouvelletroupede damnésfixe l'attention
de Darile.Cesont les Sodomites,coupablesdu péchéqui
outrage violemmentles lois de la Nature. Parmi eux il
reconnaîtavec émotionson vieuxmaître BrunettoLatini,
qui lui prédit sa gloire et son exil, et, au milieude ses
compagnonsde douleur,clercset savantsdocteurspourla
plupart, lui désigneles plus fameux. 195
CHANT XVI. — Parvenupresqueaux limitesdu troisièmeet
dernier degré, où déjà il entend le fracas de l'eau qui
tombeen bouillonnantdans le huitième cercle, le poète
rencontreles ombresde quelquesguerriersflorentinsqu'a
souillésaussi le péchécontrenature. Ils l'interrogentavec
inquiétudesur le sort de leur patrie, et Danteleur con-
firme la triste vérité. Puis il continuesa route; le bruit
de l'eau se rapproche; enfinil arriveau bord d'un gouffre
profond.Virgiley jette unecorde; à ce signalun monstre,
épouvantableapparition,se lèvedu gouffre 207
CHANT XV11.— Descriptiondu monstre Géryon,qui vient
d'apparaître, commeuneimage de la Fourbe.Tandisque
Virgiles'arrête auprès de lui pour réclamerle secoursde
ses largesépaules, Dante s'a\ance un peu plus loin pour
considérerles usuriers,ces pécheursqui ont outragévio-
lemmentla Natureet l'Art, et Dieupar conséquent.Cou-
chés misérablementsur le sablebrûlantet sous la pluie
de feu, ils portentà leurcouuneboursedontils semblent
repaitre leur vue. Chaquebourseest marquéedesarmoi-
ries du damnéet sert aie l'airereconnaître.Danterejoint
Virgileet, non sans effroi, descendaveclui dansle hui-
tième cercle sur le dos de Géryon 221
CHANT XV11I. — Danteet Virgilesontdescendusdanslehui-
tième cercle, le cercle de la fourbe, appeléMaiebolge
(fossesmaudites).Il est diviséen dix fossésconcentriques
creuséssur un planinclinéet aboutissantà un puilslargeet
profond. Des rochers s'élèventen arc au-dessusde ces
fosséset les relient entre eux jusqu'au puits qui les ter-
480 . TABLEDES ARGUMENTS
Pages.
mine.Descendudu dosdu monstreGéryon,Dantes'engage
avec Virgilesur ce pont Daturel,et sousses arches il va
voir circuler successivementles damnés des dix bolges
oufossés.— Dansle premierbolge,les pécheursmarchent
ou plutôt ils courent harceléset iouettés par les démous.
Dantereconnaîtun citoyende Bologne,unesorte de fourbe
entremetteurqui avait fait marché de sa soeur.Plus loin,
au milieudes fourbesqui ont pratiquéla séduction, Jason
se fait remarquerpar son grand air et sa royaleattitude. —
Les deux poètes, en suivant toujoursle pont des -rochers,
atteignentle second bolge, hideux,cloaque d'immondices
oùsont plongésles flatteurs. 235
CHANT XIX. — Arrivéeau troisième bolge,où sontenfermés
les simoniaquesqui trafiquentdes choses saintes.Ils sont
plongésdans des trous étroits, la tête en bas, les pieds en
l'air et flambants.A mesurequ'un pécheurarrive, comme
unclou chasse l'autre, il pousseplus au fondcelui qui l'a
précédé. Virgile porte Dante jusqu'au bord d'un de ces
trous, d'où sortent les jambes d'un damnéqui s'agite plus
violemmentque les autres. C'est le pape NicolasIII. En
entendant approcher Dante, il le prend pour Boniface
VIII qui lui a succédé sur la terre et qui doit aussi le
rejoindreet prendresa placeen Enfer.Le poêlele détrompe,
et ne pouvantcontenir son indignation,il accabled'éner-
giquesimprécations le pontifeprévaricateur 249
CHANT XX.— Quatrièmebolge,où sont punis les sorcierset
les devins,autre espècede fourbes.Leurtête est disloquée
et tournéedu côté du dos; ils ne peuvent plus regarder
qu'en arrière, eux qui sur la terre prétendaient voir si loin
devant eux. Ils s'avancentà reculons en pleurant, et les
pleurs qu'ils répandent tombent derrière eux. Virgile
désigne à Dante les plus fameux d'entre ces damnés. Il
retient son attentionsur la sibylleManto,qui a donné son
nomà Manloue,la patrie du poète romain. ..... 263
CHANT XXI.— Cinquièmebolge: autres fourbes, fripons et
prévaricateurs.Ils sont plongésdans une poix bouillante;
des troupesde démonsles surveillentdu bord et repoussent
à coupsde fourcheau fond de l'ardent bitumeles malheu-
reux qui essaient de remonter à la surface.En voyant
approcherDanteet Virgile,ces démonsse précipitent sur
TABLEDES ARGUMENTS 481
Pages.
eux en fureur; Virgile les apaise. Le chef de la troupe
noire apprendalors aux voyageursque le pont de rochers
est brisé un peu plusloin et ne peut plus leur servirde pas-
sage. 11leur indique un détour qu'ils devront suivre, et
leur donneune escorte 277
CHANT. XXII. — Danteet Virgile,escortéspar des démons,
continuent leur route et font tout le tour du cinquième
bolgs.Episodegrotesque: Un damnédu pays de Navarre,
qui par malheura sorti satête au-dessusdu lac de bitume,
est saisi parles démons;il va être mis en pièces,quand il
s'avise d'une ruse qui lui réussit. Il proposed'attirer à la
surface, en sifflant,plusieurs de ses compagnonstoscans
et lombards; à cette proposition, les démons, qui se
flattent d'avoir à déchirer une proie plus considérable,
lâchentprise et setiennentà l'écart pournepas effaroucher
les victimes qui leur sont promises. Maisle Navarrais,
délivré de leurs griffes,s'élancedansla poix et disparaît.
Les démonsfurieuxle poursuiventsans réussirà l'atteindre,
se battent entre eux, et finissentpar tomber eux-mêmes
dans la poixbouillante 291
CHANT XX11I.— Danteet Virgile, délivrésde leur terrible
escorte,descendentausixièmebolge,séjourdes hypocrites.
Les ombresde ces damnéss'avancentlentement,couvertes
d'amples chapes qui semblent au dehors brillantes et
dorées, mais qui sont de plombet dontle poids les écrase.
Dante interroge deux de ces ombres: ce sont celles de
deux moines de l'ordre des Joyeux. Un peu plus loin il
voit un damnécrucifiéet couchépar terre et que les autres
ombresfoulenten passant: C'est Caïpbe,grand-prêtredes
Juifs; au lieu de porter la chape,il endurele supplicequ'il
infligeaà Jésus-Christ.Tousles membresdu sanhédrinqui
participèrentà la sentence,fauxzéléscommelui, sont cou-
damnésà la même torture 305
CHANT XXIV.— Dante, soutenupar Virgile,arriveen suivant
une montéeescarpéeet pénibleau septièmebolge,ou sont
punis les voleurs. Les ombres de cette autre espèce de
fourbess'enfuientnues et épouvantéesdans l'enceintejon-
chée d'horriblesreptilesqui les poursuivent,les atteignent
les enlacentde leurs anneaux.Danteen voitune qui, sous
la piqûre d'un serpent, tombeconsuméesur lesolet renaît
482 TABLEDES ARGUMENTS
Pages,
sur-le-champde ses cendres. L'ombrese fait connaître:
c'esl VanniFucci, un voleursacrilège; il prédit à Dantele
triomphedes Noirs à Florence, qui devait précéder l'exil
du poêle 319
CHANT XXV.— Le voleurayant achevéde parler, s'enfuit en
blasphémant; un Centaure, vomissant des flammes, le
poursuit. Trois autres esprits se présentent. Un reptile
monstrueuxs'élancesur l'un d'eux,l'enveloppe,l'embrasse
dans une horrible étreinte, tant que les deux substances
finissent,par se confondre.Un autre serpent vient percer
l'un des deuxautres esprits, et ici, par une métamorphose
d'un nouveaugenre, l'hommedevientserpent et le serpent
se changeen homme 333
CHANT XXVI.— Les deux poètes sont arrives au huitième
bolge-,il y voientbriller uneinfinitéde flammesdont cha-
cune enveloppe,commeun vêtement, un pécheur qu'elle
dérobe à la vue. C'est ainsi que sont punis les fourbes,
mauvaisconseillers,instigateursde perfidieet de trahison.
Unede ces languesde feu, se partageant commeen deux
branchesvers son extrémité, renferme deux ombres à la
fois, celle d'Ulysseet cellede Diomède.A la prière de Vir-
gile, Ulysseraconteses coursesaventureuse, son naufrage
et sa mort. . . . , 34"
CHANT XXVII.— Ulysses'éloigne;uneautre ombre du même
bolges'avance en gémissant,emprisonnéeégalementdans
une flamme.C'est le fameuxcomte Guidode Montefeltro.
Il interrogeDantesur le sort delà Romagne,sa patrie, et
• lui (aitle récit de ses fautes
qu'ilexpiesi cruellementdans
le bolge des mauvaisconseillers 361
CHANT XXVIII.— Neuvièmebolge, où sont punis les fourbes
qui divisentles hommes,hérésiarques,fauxprophètes,fau-
teurs de scandaleset de discordes. Leur châtiment est
analogueà leur crime. Leurs membres,coupéset divisésà
coups de glaive, pendent plus ou moins mutilés, plus ou
moins sépares de leurs corps, selon qu'ils oui excité de
plus ou moinsgraves divisionssur la terre. Rencontrede
Mahomet,de Bertrand de Boniet d'autres damnés de la
même catégorie 376
CHANT XXIX.— Les deux poêles arrivent à la cime du pont
qui dominele dernierdes dix bolgesdu cerclede la Fourbe.
TABLEDES ARGUMENTS 483
Pages.
Assaillis par des plaintes déchirantes, il descendent jus-
qu'au bord du holge et découvrent des âmes gisant et se
traînant, rongées d'ulcères, dévorées par la lèpre. Cette
lèpre, alliage impur de leur chair, rappelle leur crime. Ce
sont les alchimisteset les faussaires.Deuxde ces damnés,
Griffolinod'Arezzo et Capocchio, attirent l'attention de
Dante 389
CHANT XXX.— Capocehioparle encore, quand deuxombres
furieuses courent sur lui, le mordent et le terrassent. Ce
sontdes faussairesd'une nouvelleespècequi ont contrefait
les personnes en se faisant passer pjur d'autres. Un peu
plus loin, Dante aperçoit Maître Adam, un faux mon-
nayeur; une horrible liydropisie altère son sang et dé-
forme son corps. Près de lui , deux damnes giseut
ensemble; ils sont brûles d'une fièvre ardente, et, comme
l'hydropique, dévorés de soif. Cesont des faussaires d'une
autre espèce encore, des falsificateursde la vérité, faus-
sairesen paroles. Maître Adamles dériouceà Dante: l'une
est la femmede Puliphar, l'autre le perfidegrec Sinon, par
qui Troie fut prise. Une rixe s'élève entre Maître Adam et
Sinon.Virgilearrache Danteà cet ignoblespeciacle . . . ' 403
CHANT XXXI.— Les deux poètes ont vu successivementdix
bolges du cercle des fourbes, le huitième de tout l'Enfer.
Ils vont descendre maintenant au neuvième cercle, celui
des traîtres. C'est ce puits annoncé au commencementdu
dix-huitième chant. 11est diviséen quatre girons ou zones
différentes. Aux abords du gouffre, tout à l'entour, se
tiennent des géants mythologiqueset antédiluviens. Les
deux poêles, portés dans les bras de l'un des géants, des-
cendent dans le puits 417
CHANT XXXII.— Cercledes traîtres, le neuvièmeet dernier.
Les ombres des traîtres grelottent au milieud'un lac glacé.
Danteet son guide passentd'abord par la Caïne, première
zonedu cercle, celle des traîtres enversleurs parents ; dif-
férentes ombres y attirent leur attention. Puis, marchant
toujourssur le lac glacé, ils arrivent à VAntenora, la zone
des traîtres à leur patrie. Dante heurte du pied un damné
qui a honte de dire son nom : une foisreconnu, il signale
au poète plusieurs.de ses compagnons.Tout à coup deux
pécheurs apparaissent sortant la fêted'un même trou.L'un
iSi TABLEDES ARGUMENTS
Pages.
dévorele crâne de l'autre. Le poète demandeà l'ombre
forcenéele motifde sa rage 431
CHANT XXXliï.— Récitd'Ugolin.— Danteet Virgilearrivent
à la Ptohmea, troisièmedivisiondu cercle des traîtres,
zonedes traîtresenversleurshôtes.Les têtesdes pécheurs
sont renverséeseu arrière, leurs pleursgèlent dans leurs
yeux. Dantes'étonnede rencontrerfrèreAlbéric,un damné
qu'il croyait encore en vie sur la terre. Le damné lui.
apprendque l'àmedes traîtres de son espèceest souvent,
par un châtiment anticipé, précipitée en Enfer avant
l'heurede la mort; un démon vient alors prendre la place
de l'àmetraîtesseet s'établir dansle corpsqu'ellea aban-
donnéet quiparaît en vie sur la terre , . . 445
CHANT XXXIV. — Le Giudecca,zonede Judas, quatrièmeet
dernièredivisiondu neuvièmeet dernier cercle,séjourdes
traîtres envers leurs bienfaiteurs. La glace les recouvre
tout entiers.Aucentredu glacier,le centreaussi de l'uni-
vers, se tient Lucifer. Descriptionde l'ange déchu. Il a
triplevisageet dans chacunede ses trois gueulesil dévore
un traître: Brutus et Cassius, les ingrats^agsassinsde
César, et Judas le déicide.Les deux ppëleSngirjèutde
l'Enfer /4*'.' •*. ^A 461

PIN DE LA TABLE.

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niATir.i.nN-sTin-SEiNK.

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