Gammes, Modes et Tempéraments Musicales
Gammes, Modes et Tempéraments Musicales
MODES
TEMPÉRAMENTS
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Jacques CHAYÉ
A.P.M.E.P.
Juin 2003
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Contact : [email protected]
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TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION p.1
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GAMMES, MODES, TEMPÉRAMENTS…
INTRODUCTION :
! Ma modeste contribution dans les pages qui suivent n'aborde qu'un des points de la liaison
maths-musique. Il y sera seulement question de GAMMES, d'ÉCHELLES MUSICALES, de
MODES, de TONALITÉS et de TEMPÉRAMENTS :
• Jusqu'où faut-il rechercher les origines de la gamme occidentale "do-ré-mi-fa-sol-la-si" qui nous
est familière ?
• Peut-on justifier le nombre 7 des notes de cette gamme ?
• Comment en est-on arrivé à cette suite irrégulière d'intervalles "ton, ton, demi-ton, ton, ton, ton,
demi-ton" ?
• Pourquoi le clavier d'un piano comporte-t-il des touches blanches et des touches noires ?
• Quelle différence y a-t-il entre les gammes dites "de Pythagore", "de Zarlino" et "de Bach" ?
• À quelle époque le "mode majeur" et le "mode mineur" ont-ils évincé les autres modes ?
• Quels sont les rôles des "dièses" et des "bémols" ?
• Peut-on justifier le nombre 12 des notes de la "gamme chromatique" ?
• Qu'est-ce qu'une gamme "tempérée", "également tempérée", "bien tempérée" ?
! J'adopterai grosso modo une présentation historique, des Anciens Grecs jusqu'à la
constitution de la gamme occidentale qui nous est familière…
- sans aborder toutes les tentatives qui ont été faites en cette matière
- en simplifiant beaucoup et au prix de certaines approximations ou interprétations personnelles.
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mesure de
l’élongation
amplitude
temps
période
Depuis Joseph FOURIER (1768 – 1830), on sait qu'un son musical de fréquence N est
décomposable en une ‘somme’ de sons de type sinusoïdal, de fréquences respectives N, 2N, etc.
Ces sons sont appelés les harmoniques de rang 1, de rang 2, etc…du son musical.
L'harmonique de rang 1 est appelé son fondamental.
Si un son n'a pas d'harmonique de rang supérieur à 1 on dit que c'est un son pur, mais un tel son
est artificiel, c'est un son produit en laboratoire.
cf : EXEMPLE DE DÉCOMPOSITION…..
1°) Hauteur: un son est ressenti comme étant plus ou moins grave, plus ou moins aigu suivant sa
fréquence mesurée en hertz (nombre de vibrations par seconde, symbole: Hz), du nom du
physicien Heinrich HERTZ (1857 - 1894).
Les sons audibles ont une fréquence comprise approximativement entre 20 Hz et 16000 Hz (ces
seuils sont très variables d'un individu à l'autre et dépendent en outre de l'intensité) ; en deçà on a
affaire à des infra-sons, au-delà à des ultra-sons.
2°) Intensité: un son est plus ou moins fort suivant son amplitude mesurée en décibels, du nom
du physicien Graham BELL (1827 – 1922). Cette notion n'interviendra pas par la suite.
3°) Timbre: Les importances relatives des différents harmoniques d'un son, permettent de le
différencier d'un autre son ayant la même
fréquence.
Le spectre des fréquences caractérise le
timbre du son.
C’est grâce à leurs timbres que l’on peut
distinguer les voyelles "a", "e", "i", "o", "u"
émises sur une même note. N 2N 3N 4N 5N 6N 7N 8N 9N…
Illusions acoustiques :
Signalons, pour clore ce paragraphe, quelques paradoxes acoustiques.
1. Effet Doppler-Fizeau : quand une source sonore se déplace, la fréquence du son perçu par un
observateur fixe augmente ou diminue suivant que la source s'éloigne ou se rapproche de lui.
Ainsi, un "si" pourra être entendu comme un "do" ou comme un "si bémol".
2. Effet de masque : à l'écoute d'un orchestre, on peut ne pas percevoir certains instruments
parmi les moins sonores, bien que le son qu'ils émettent soit bien réel et parvienne à l'oreille.
3. Basse virtuelle : si on supprime le son fondamental dans la suite des harmoniques d'un son de
fréquence N, l'oreille ne reçoit donc plus que les fréquences 2N, 3N, etc.; cependant, l'impression
sonore est celle d'un son de fréquence N, le cerveau interprétant ce spectre comme celui d'un son
ayant cette fréquence (c'est sans doute à cause de l'impossibilité pour un son de fréquence 2N
d'avoir des harmoniques de fréquences 3N, 5N, etc.).
De même, malgré la faiblesse du premier harmonique d'un son de hautbois par rapport aux
harmoniques 2, 3 et 4, la note est perçue à la hauteur du son fondamental.
L'instrument est tombé en désuétude à partir des découvertes des premiers grands acousticiens
qu'ont été le Père Marin MERSENNE (1588 – 1648), René DESCARTES (1596 – 1650) et
Joseph SAUVEUR (1653 – 1716) ; on leur doit :
- la notion de fréquence
- la loi des cordes vibrantes : la fréquence du son émis par une corde vibrante est, toutes choses
égales par ailleurs (tension, masse linéique), inversement proportionnelle à sa longueur.
Les tuyaux sonores, en particulier les tuyaux d’orgue, obéissent à des lois un peu semblables,
mais plus complexes (car il faut distinguer les tuyaux ouverts et les tuyaux fermés), auxquelles
s’est intéressé Daniel BERNOULLI (1700 – 1782) .
Dans la suite, même lorsqu'il s'agira de musique ancienne, nous adopterons le langage des
fréquences et non pas celui des longueurs de cordes.
• Si N1 = N2, l’oreille perçoit deux sons de même hauteur, on dit qu'il y a unisson.
• Si N1 ≠ N2, l’oreille est sensible au rapport des fréquences et non pas à leur différence.
Plus précisément, si deux autres sons, de fréquences N3 et N4, vérifient: N2/N1 = N4/N3, les écarts
sont perçus comme étant égaux.
On peut en effet en faire l'expérience à la guitare par exemple : on joue une mélodie sur une
première corde ; pour jouer la "même" mélodie ( plus grave ou plus aiguë) sur une deuxième
corde, on est amené à faire vibrer, dans le même ordre, les mêmes longueurs que sur la première
corde. C'est donc que les rapports de deux longueurs successives sont les mêmes dans les deux
cas, donc leurs inverses aussi, c'est dire que les rapports de fréquences de deux notes successives
de la mélodie sont inchangés quand on passe d'une corde à l'autre, l'oreille perçoit le même écart
dans les deux cas.
D'où la définition : soient deux sons ayant pour fréquences respectives N1 et N2 (N2 ≥N1).
N2
L'intervalle entre ces deux sons est égal à
N1
Cependant, les comparaisons de rapports nécessitant des réductions au même dénominateur, leur
emploi se révèle peu commode.
Or, il revient au même de dire que N2/N1 = N4/N3 ou que log N2 – log N1 = log N4 – log N3.
Aussi, pour mesurer les intervalles, on utilise le savart [Félix SAVART(1791 – 1841)]:
N2
la mesure en savarts de l'intervalle est égale à : 1000×logN2 – 1000×logN1 .
N1
(le facteur 1000 est introduit pour éviter d'avoir affaire à des résultats trop faibles)
Une oreille humaine, même exercée, n’est pas sensible à une différence inférieure à un savart.
IV. BATTEMENTS
Quand la différence des fréquences N1 et N2 de deux sons est faible (de l'ordre de 10Hz ou 20Hz),
l'oreille perçoit des variations d'intensité de fréquence | N1 – N2 | appelées battements.
cf à : BATTEMENTS ENTRE DEUX SONS FONDAMENTAUX
Ces phénomènes peuvent se produire entre les harmoniques de deux sons.
cf : EXEMPLES DE BATTEMENTS ENTRE HARMONIQUES
V. INTERVALLES MUSICAUX
Les musiciens et les théoriciens de la musique ont défini un grand nombre de notions au sujet des
intervalles.
Un intervalle égal à un rationnel est interprétable comme le quotient des fréquences de deux
harmoniques d’un même son ; c'est sans doute pour cette raison qu'il est dit naturel (dans la
pratique, ce sera la plupart du temps un rationnel assez "simple").
Sous leur forme harmonique, certains intervalles naturels sont dits consonants, les autres étant
dissonants, ce terme n'ayant pas nécessairement un caractère péjoratif : les intervalles consonants
sont réputés présenter un caractère plus stable en opposition aux intervalles dissonants créant une
tension, mais ces notions sont très subjectives et variables suivant les individus, les époques, les
cultures, etc.
La rareté des battements entre les harmoniques de deux sons constitutifs d'un intervalle, ou la
proportion importante des coïncidences, sont très souvent invoquées pour son aptitude à être
considéré comme consonant.
Il est à remarquer que les rencontres sont nombreuses entre les harmoniques de deux sons dont
les rapports des fréquences sont de la forme (n+1)/n .
- un harmonique sur n d'un son de fréquence N × (n+1)/n est en coïncidence avec un harmonique
d'un son de fréquence N, son premier harmonique en coïncidence étant celui de rang n, la
fréquence commune étant égale à (n+1)N.
- un harmonique sur n+1 d'un son de fréquence N est en coïncidence avec un harmonique d'un
son de fréquence N×(n+1)/n, son premier harmonique en coïncidence étant celui de rang n+1, la
fréquence commune étant égale à (n+1)N.
par exemple :
l’intervalle 1/1 : appelé unisson. C'est évidemment l'intervalle le plus simple et qui n'est
interprété comme tel que par souci de généralisation.
l’intervalle 2/1 : perçu souvent comme un unisson, surtout dans le cas d’un intervalle harmonique
(cas d’un homme et d’une femme chantant le même air).
C’est l’intervalle entre le son donné par une corde vibrante et celui donné par la moitié de la
corde. La "voix de tête" utilisée par les hautes-contre ou les sopranistes est obtenue par
doublement de la fréquence de la corde vocale.
l’intervalle 3/2 et l’intervalle 4/3 : certaines personnes s’introduisant dans un groupe vocal à
l’unisson, chantent, sans quelquefois s’en rendre compte, avec un décalage vers le haut ou vers le
bas, égal à l’un de ces intervalles.
D’ailleurs, les premières polyphonies médiévales, ou certaines musiques asiatiques entre autres,
pratiquent couramment et consciemment ce ‘parallélisme’.
L’intervalle entre le son donné par une corde vibrante et celui donné par les 2/3 de la corde est
égal à 3/2.
L’intervalle entre le son donné par les 2/3 de la corde et celui donné par la moitié de la corde est
égal à 4/3.
l’intervalle 5/4 : dans l’histoire de la musique occidentale, cet intervalle, sous sa forme
harmonique, a connu des fortunes diverses: plus au moins interdit, sauf entre notes ‘de passage’
au Moyen Âge, il est devenu ensuite, jusqu’au XIXième siècle, un élément essentiel de l’harmonie.
autres intervalles classiques : l’intervalle 6/5, les intervalles 9/8 et 10/9, les intervalles 5/3 et 8/5,
et bien d’autres ! (cf paragraphes ultérieurs)
Remarque : Chacun de ces intervalles est quelquefois égal, ou d'autres fois presque égal, à un
intervalle entre deux notes des échelles dites "diatoniques" qui seront présentées plus loin
(comme par exemple, avec les notes appelées do, ré, mi, fa, sol, la, si, DO, RÉ, MI, FA, etc.).
C'est pourquoi, ils ont reçu les appellations suivantes, consacrées par l'usage:
2/1: octave (depuis une note de fréquence N jusqu’à la note de fréquence 2N on compte 8 notes;
exemple: d’un do au DO qui suit, d'un ré au RÉ qui suit, etc.)
3/2: quinte (on compte 5 notes; exemple: d’un do au sol qui suit)
4/3: quarte (on compte 4 notes; exemple: d’un do au fa qui suit)
5/4: tierce majeure (on compte 3 notes; exemple: d’un do au mi qui suit) deux intervalles
6/5: tierce mineure (on compte 3 notes; exemple: d’un la au DO qui suit) différents
5/3: sixte majeure (on compte 6 notes; exemple: d’un do au la qui suit) deux intervalles
8/5: sixte mineure (on compte 6 notes; exemple: d’un mi au DO qui suit) différents
9/8, 10/9, 16/15, 256/243 : secondes diverses cf plus loin, §VII et §XII.
Gamme, échelle, mode, système, tempérament, tonalité, série, etc., l’histoire de la musique a
connu, au sujet de la définition des sons et de leur ordonnancement, un fourmillement de
concepts plus ou moins complexes et dont la signification a varié suivant les pays, les époques ou
les auteurs.
Nous nous intéresserons surtout ici aux notions de gamme et d'échelle, conçues comme des
suites de sons (notes), définis par des fréquences dans un ordre que nous choisirons croissant.
• Nous considérerons qu’une gamme est constituée d’une note de base, de fréquence N, et de
notes dont les fréquences sont strictement comprises entre N et 2N.
Toutefois, on ajoute souvent à ces notes celle de fréquence 2N.
• En prolongeant une gamme vers l'aigu (entre les fréquences 2N et 4N, 4N et 8N, etc.) ou vers le
grave (entre les fréquences N/2 et N, N/4 et N/2, etc.), par translation des intervalles, on obtient
ce que nous appellerons une échelle de notes plus ou moins étendue (cf par exemple l'échelle des
notes données par les touches blanches d'un piano, ou l'échelle donnée par toutes les touches)
• On peut aussi bien définir une échelle à partir d'une gamme donnée que définir une gamme par
restriction d'une échelle à une octave.
• Nous parlerons, dans les paragraphes qui suivent, des gammes les plus importantes qu'a
connues la musique occidentale. La présentation que nous adopterons ne sera pas toujours
exactement conforme à l'histoire, mais elle ne trahira pas l'essentiel.
N×(3/2)=3N/2
"(3N/2):(4/3)=9N/8
"(9N/8)×(3/2)=27N/16
"(27N/16):(4/3)= 81N/64
"(81N/64)×(3/2)= 243N/128
"(243N/128):(4/3)=729N/512
N×(3/2)=3N/2
"(3N/2)×(3/2)=9N/4
" (9N/4):2=9N/8
"(9N/8)×(3/2)=27N/16
"(27N/16)×(3/2)=81N/32
" (81N/32):2=81N/64
"(81N/64)×(3/2)= 243N/128
"(243N/128)×(3/2)=729N/256
" (729N/256):2=729N/512
Dans le schéma précédent, les longueurs des sept segments en pointillés représentent les mesures
des intervalles en savarts. En effet: les intervalles entre les notes sont les suivants:
On caractérise la structure de cette gamme par la succession des intervalles de ton (T) ou de
demi-ton (t), sous la forme:
T T T t T T t
On prolonge à gauche ou à droite aussi loin que le permettent les instruments ou la voix:
… t T T t T T T t T T t T T T t T T…
Ce partage en ton et demi-ton confère à cette échelle de notes son caractère diatonique (du nom
d’un des trois ‘genres mélodiques’ grecs).
… t T T t T T T t T T t T T T t T T…
do ré mi fa sol la si DO
N 9N/8 81N/64 4N/3 3N/2 27N/16 243N/128 2N
la si DO RÉ MI FA SOL LA
N 9N/8 32N/27 4N/3 3N/2 128N/81 16N/9 2N
(pour simplifier, la fréquence de la note de base est désignée par la même lettre N dans tous ces
schémas ; en réalité, la fréquence du do de la gamme de mode majeur ci-dessus et celle du la de
la gamme de mode mineur correspondent respectivement aux fréquences 3N/2 et 81N/64 de la
gamme construite précédemment)
Remarques:
1. Dans les deux gammes précédentes :
• la 4ième note partage l'octave en une quarte suivie d'une quinte
• la 5ième note partage l'octave en une quinte suivie d'une quarte
• 3N/2 est la moyenne arithmétique de N et 2N
4N/3 est la moyenne harmonique de N et 2N
2. Dans l' échelle de Pythagore, les notes extrêmes d'une suite de 5 (resp. 4) notes consécutives
sont toujours séparées par un intervalle d'une quinte de valeur 3/2 (resp. une quarte de valeur 4/3)
exception faite du triton T T T comme entre fa et si (resp. du renversement du triton t T T t
comme entre si et FA), ces intervalles étant qualifiés de "diabolus in musica" au Moyen Âge.
3. Les Grecs désignaient les notes par des lettres.
Au Moyen Âge, ce sont les lettres latines qui ont pris le relais : pour l'octave la plus grave (du la1
au sol2 actuels), on utilisait les lettres majuscules de A à G, ensuite, venaient les minuscules de a
à g et enfin les notes les plus aiguës notées aa, bb, etc.
Le besoin d'une note plus grave que A, notre sol1, entraîna l'introduction du Γ (le G grec) d'où
provient le mot "gamme", la note Γ constituant la base de l'édifice à cette époque.
4. L'emploi de lettres s'est maintenu dans les pays germaniques et anglo-saxons (avec une
différence pour le si noté H par les premiers et B par les seconds).
Dans les pays latins, on utilise do, ré, mi, etc. dont les origines sont diverses :
• Guido d’AREZZO (v. 995 – v. 1050) utilise, pour désigner les six notes constituant un
‘hexacorde’, les premières syllabes des vers de l’hymne à Saint Jean:
“Ut queant laxis Resonare fibris Mira gestorum Famuli tuorum Solve poluti Labii reatum…”
cf
*
Plus précisément, les notes sont celles du mode qualifié classiquement de "mineur mélodique descendant"
C'est ce même Gui d'Arezzo auquel on doit l'adoption systématique de la portée musicale, qui est
une espèce de représentation graphique de la suite des notes d'une mélodie
≈ hauteur
temps
C’est le Mai, jo- li Mai, c’est le jo- li mois de Mai.
.
5. Basées sur le même principe de construction que l'échelle de Pythagore, d'autres échelles ont
vu le jour au cours des siècles.
Par exemple, la gamme dite "chinoise" : on arrête le processus d'insertion entre les fréquences
N et 2N, une fois obtenue la 4ième note :
ce qui donne les fréquences :
et les intervalles :
( L'échelle déterminée par les seules touches noires du piano est du même type, aux nuances près
existant entre les échelles utilisées pour les claviers: cf § XII et XIV )
La notion de mode est trop complexe et multiple pour être expliquée en détail ici (le musicologue
Jacques CHAILLEY traite le sujet sous le titre "l'imbroglio des modes" !). Même en se limitant à
la musique occidentale, il faudrait considérer :
- les modes grecs et leurs trois genres (diatonique, chromatique, enharmonique)
- les modes byzantins et les modes grégoriens
- les modes définis à la Renaissance et les modes "naturels" modernes
- la tonalité, de 1680 à 1860 environ, limitée à deux modes
- le retour progressif des modes anciens aux XIXième et XXième siècles
- l'emploi de modes nouveaux ou exotiques.
Contentons-nous de donner quelques précisions sur les modes naturels et les modes grégoriens.
MODES "NATURELS"
Les modes majeurs et mineurs qui nous sont familiers et auxquels il a été fait allusion au
paragraphe précédent et dont on reparlera au paragraphe XIII, sont à considérer comme deux cas
particuliers de 7 modes désignés aujourd'hui sous le nom de modes diatoniques ou naturels et
qui nous viennent des modes grecs "du genre diatonique".
De quoi s'agit-il ?
Pour simplifier, on peut résumer la question en disant que chacune des gammes :
do - ré - mi - fa - sol - la - si - DO
ré - mi - fa - sol - la - si - DO - RÉ
mi - fa - sol - la - si - DO - RÉ - MI
fa - sol - la - si - DO - RÉ - MI - FA
sol - la - si - DO - RÉ - MI - FA - SOL
la - si - DO - RÉ - MI - FA - SOL - LA
si - DO - RÉ - MI - FA - SOL - LA - SI
MODES GRÉGORIENS
Ces modes, définis par les théoriciens du Moyen Âge postérieurement à la composition de
nombreuses pièces, proviennent, via les modes byzantins, des modes grecs de ré, mi, fa et sol,
chacun de ses 4 modes engendrant une forme authente (un pentacorde suivi d'un tétracorde
conjoint) et une forme plagale (un tétracorde suivi d'un pentacorde conjoint). Dans les deux cas,
la note finale est la première note du pentacorde.
(le répertoire grégorien s'est constitué entre le IVième et le VIIIième siècle : le chant grégorien fait
partie du "plain-chant") :
♦ L'introduction de notes intermédiaires s'est imposée pour une autre raison. Lorsqu'il s'agit de
jouer une pièce dont la partition est trop grave ou trop aiguë, on fait une transposition (décalage
vers le haut ou vers le bas) mais alors, il devient nécessaire de modifier légèrement certaines
notes : les dièses (respectivement, les bémols) ont pour fonction d'augmenter (resp. diminuer) la
note, à laquelle ils sont affectés, d'un demi-ton chromatique (la note conserve son nom suivi
d'une altération), appelé apotomé dans la gamme de Pythagore. cf
Ce n'est qu'au XVIième siècle que les accidents acquirent leur statut définitif
Remarque : Toutefois, le si bémol est apparu très tôt en chant grégorien (transformant ainsi le 1ier
mode en "mode de la transposé", avec la suite d'intervalles : T t T T t T T ).
¤ À partir de fa, on peut obtenir, par quintes ascendantes (augmentation de 3 tons et d'un demi-
ton diatonique) ou quartes descendantes (diminution de 2 tons et d'un demi-ton diatonique),
toutes les notes de la gamme de Pythagore, dans l'ordre fa, do, sol, ré, la, mi et si, à une octave
près.
En continuant suivant le même principe, on introduit ainsi fa#, do#, sol#, ré#, la#, mi# et si#.
(au-delà, on obtiendrait fa##, do##, sol##, etc.)
¤ En partant de si, mais en opérant alors par quintes descendantes ou quartes ascendantes, on
aura successivement: si, mi, la ré, sol, do et fa, et puis : si b , mi b , la b , ré b , sol b , do b et fa b .
(au-delà, si bb , mi bb , la bb , etc.)
– – apotomé – –
c.p. + – – limma – –
sol b
– – limma – – + c.p.
mi fa mi# fa# sol
– – limma – – + c.p. c.p. + – – limma – –
– – apotomé – – – – apotomé – –
Dans un intervalle de 9/8 on compte donc deux limmas et un comma pythagoricien ; on en déduit
la valeur de ce comma :
(9/8)/(limma)² = 312 / 219 = 531 441 / 524 288 (5,885 savarts)
fa1 do2 sol2 ré3 la3 mi4 si4 fa#5 do#6 sol#6 ré#7 la#7 mi#8
Si N est la fréquence de fa1 , alors, celle de mi#8 est égale à N×(3/2)12 alors que la fréquence de
fa8 est égale à N×27 nombre inférieur au précédent ; le quotient de ces deux fréquences est égal
au comma pythagoricien.
On parle de "spirale des quintes" car on ne "boucle" jamais : partant par exemple d'un fa, les
quintes successives n'atteindront jamais un autre fa.
do ré mi fa sol la si DO RÉ
N 9N/8 81N/64 4N/3 3N/2 27N/16 243N/128 2N 9N/4
Le rapport entre la tierce majeure pythagoricienne et la tierce majeure naturelle est égal à
(81/64):(5/4) = 81/80. Cet intervalle (appelé comma syntonique) a une mesure en savarts
supérieure à 5; cet écart n’est donc pas négligeable.
De même, l’intervalle entre la tierce mineure naturelle et la tierce mineure pythagoricienne est
égal à (6/5):(32/27) = 81/80.
! Trois notes simultanées, ou plus, constituent un accord, qu'on décrit toujours du grave vers
l'aigu. Cette entité est restée longtemps ignorée pendant quasiment tout le Moyen Âge qui ne
considérait que les intervalles de deux notes, même dans les pièces à 3 ou 4 voix.
C’est vers la fin du XVième siècle qu’ont pris corps les notions d’accord parfait majeur et, à un
degré moindre, celle d’accord parfait mineur :
gamme
de do majeur do ré mi fa sol la si DO
pythag.
N 9N/8 81N/64 4N/3 3N/2 27N/16 243N/128 2N
9/8 9/8 256/243 9/8 9/8 9/8 256/243
gamme
de do majeur do ré mi fa sol la si DO
zarlinienne
N 9N/8 5N/4 4N/3 3N/2 5N/3 15N/8 2N
9/8 10/9 16/15 9/8 10/9 9/8 16/15
Remarques : 1. La tierce mineure ré-fa n'est pas naturelle mais pythagoricienne (32/27).
2. Les six premiers harmoniques d’un do de fréquence N (par exemple do1), coïncident (à une
octave près) avec les notes de l'accord de do majeur de la gamme de Zarlino :
N 2N 3N 4N 5N 6N
do1 do2 sol2 do3 mi3 sol3
En particulier, les harmoniques 4, 5 et 6 forment l'accord complet et sans renversement (c'est-
à-dire dans l'ordre croissant). Jean-Philippe RAMEAU invoquait cette propriété pour souligner la
primauté de l'accord parfait majeur d'autant plus que la même remarque peut être faite à partir
d'un fa de fréquence P ou d'un sol de fréquence Q :
Q 2Q 3Q 4Q 5Q 6Q
sol1 sol2 ré3 sol3 si3 ré4
3. Analogie entre accords parfaits majeur et mineur
- rôles symétriques des tierces mineures et majeures
- suite arithmétique des fréquences des notes de l'accord majeur
suite harmonique des fréquences des notes de l'accord mineur
- la tierce majeure (resp. mineure) au sein de l'accord joue un rôle semblable à la quinte (resp. la
quarte) dans l'octave
4. Comparaison de la gamme de Pythagore et de la gamme de Zarlino :
- la gamme de Pythagore est inadaptée à l'harmonie mais performante sur le plan mélodique ;
c'est pour cela qu'elle est dite "gamme des violonistes".
- la gamme de Zarlino est intéressante pour une musique valorisant la consonance ; elle est dite
"gamme des physiciens".
5. Les transpositions sont très incommodes dans l'échelle zarlinienne cf
$ Chanter, jouer, en utilisant les notes d'une gamme, c'est se placer dans une tonalité (de do
majeur, de do mineur, de do# majeur, de do# mineur, etc.).
Exception faite des tonalités de do majeur et de la mineur, une partition comporte une armure en
début de portée - "à la clef" – qui indique les accidents caractéristiques de la tonalité dans
laquelle la musique est écrite cf .
Une tonalité majeure et une tonalité mineure de même armure sont dites relatives l'une de l'autre;
exemples : do majeur et la mineur, ou la majeur et fa# mineur.
$ Parallèlement les accords parfaits majeurs et mineurs sont devenus des piliers de la
composition polyphonique.
Dans une tonalité majeure (resp. mineure), les trois accords fondamentaux sont :
- l 'accord parfait majeur (resp. mineur) basé sur le 1ier degré (la tonique) de la gamme,
- l 'accord parfait majeur (resp. mineur) basé sur le 5ième degré (la dominante) ,
- l 'accord parfait majeur (resp. mineur) basé sur le 4ième degré (la sous-dominante).
$ Mais la multiplicité des accidents (cf §IX, X et XII) crée de grosses difficultés pour l'écriture
musicale et pour l'exécution par les instruments, surtout les instruments à sons fixes.
Pour cette raison, l'emploi des tonalités se voit limité alors que les musiciens ont tendance à
utiliser une palette élargie permettant toutes les modulations.
Cette gamme qui n’est pas de J.S. BACH, qui n’est pas non plus exactement celle qu’il utilisa
quand il écrivit son “Clavecin bien tempéré”, a été préconisée par Andreas WERCKMEISTER
(1646 – 1706) et complètement définie par Johann Philipp KIRNBERGER (1721 – 1783).
On pourrait l'appeler “gamme des mathématiciens”, car elle repose sur une suite géométrique.
C'est désormais la gamme la plus utilisée en Occident.
Il s'agit d'une gamme chromatique comportant 12 ‘demi-tons’ égaux ; elle est donc constituée de
13 notes, en comptant la note de base et la note de fréquence double.
En extrayant les degrés 1, 3, 5, 6, 8, 10, 12 et 13 (pour boucler l'octave), on obtient une gamme
heptatonique diatonique qu’il sera intéressant de comparer à celles de Pythagore et de Zarlino.
Ceci permet de déterminer les positions des frettes du manche de la guitare par exemple.
Les cordes de la harpe ou du piano, dans un intervalle où elles sont d'un même diamètre,
évoquent la courbe représentative d'une fonction exponentielle. cf et
t t t t t t t t t t t t
do ré mi fa sol la si DO
t² t² t t² t² t² t
en savarts: 50,172 50,172 25,086 50,172 50,172 50,172 25,086
• Les avantages de la gamme chromatique à tempérament égal sont évidents pour les instruments
à sons fixes et quand il s'agit de transposer ou de changer de tonalité.
Son principal défaut est la ‘dureté’ de ses tierces:
- les tierces majeures sont trop élevées (presque 3,5 savarts de plus que les naturelles)
- les tierces mineures sont trop faibles (presque 4 savarts de moins que les naturelles).
Remarques:
1. Dans une telle gamme: do # = ré b, ré # = mi b, etc.Les transpositions sont très simples.
2. La fréquence du fa # est la moyenne géométrique des fréquences du do inférieur et du DO
supérieur.
3. Cette fois, si N est la fréquence de fa1 , pour reprendre le même exemple que plus haut, celle
de mi#8 est égale à N×( t7)12 = N×(t12)7 = N×27 qui est la fréquence de fa8.
On parle alors d'un cycle des quintes.
si b - Ré ré - fa
mi b - sol
do - mi mi - sol #
sol - Si
fa - la la - DO #
quinte ‘sacrifiée’, sol # - mi b , dite ‘quinte du loup’, étant rarissime dans la musique avant
- l'égalité de 11 quintes sur 12, proches du rapport 3/2 (trop faibles de 1,4 savarts seulement), la
Les explications données par Dom Bédos dans son ‘Art du facteur d’orgues’ sont plus
pragmatiques que théoriques ; voici un extrait assez savoureux de sa méthode :
« On accordera sur l’Ut d’en bas, la quinte au-dessus qui est Sol. On fera d’abord cette quinte
juste, en sorte qu’elle ne batte point du tout ; ensuite on baissera un peu le Sol, de façon qu’il
fasse à peu près 4 ou 5 battements par seconde ; la durée d’une seconde est à peu près comme
chaque pulsation du pouls. »
2i 3i 3i 2i 3i 2i 3i 2i 3i 3i 2i 3i
do ré mi fa sol la si DO
5i 5i 3i 5i 5i 5i 3i
soit en savarts: 48,55 48,55 29,13 48,55 48,55 48,55 29,13
Remarque : J.S. Bach a intitulé "Le clavier bien tempéré", la double série de préludes et fugues
qu'il a composés dans les 12 tonalités majeures et les 12 tonalités mineures.
Mais "bien tempéré" ne signifie pas "également tempéré". On sait qu'il accordait lui-même ses
instruments, mais on ignore quel était exactement le tempérament qu'il utilisait.
! Les violonistes, altistes, violoncellistes les chanteurs, n’étant pas contraints de jouer des sons
fixes, ont souvent recours spontanément, dans un passage mélodique, aux intervalles de la
gamme de Pythagore.
! Les instruments à sons fixes modernes (instruments à clavier, instruments à vent, guitare),
sont accordés suivant le tempérament égal, bien que les accordeurs de piano aient, paraît-il, une
manière de procéder qui ne respecte pas exactement l'égalité des demi-tons.
! La musique des périodes baroque et classique gagne souvent à être interprétée dans une
gamme à tempérament inégal , dans la mesure où les tonalités utilisées ne comptent guère plus de
quatre ou cinq accidents (dièses ou bémols) à la clé.
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