Chapitre XII pp
: 245 – 249.
Ma mère ne disait rien. Elle me rejoignit dans notre chambre et restait au milieu de la pièce les bras
ballants. Elle avait quitté la terre, elle nageait dans la joie au point de perdre l'usage de sa langue.
Je me précipitai vers l'escalier. Je ne savais pas au juste où je me dirigeais. J'avais parcouru une
dizaine de marches lorsque la voix de mon père monta du rez-de-chaussée.
N'y a-t-il personne, puis-je passer? Le timbre n'en avait pas changé.
Passe, Maâlem Abdeslem. Aujourd'hui est un jour béni. Dieu t'a rendu aux tiens, qu'il en soit loué,
répondit Kanza la voyante.
Dieu te comble de ses bénédictions, dit mon père.
Je rebroussai chemin. Je voulais le voir entrer dans la chambre. L’escalier me paraissait un lieu
sombre, il n'était nullement indiqué pour revoir mon père au retour d'un aussi long voyage. Ma mère
n'avait pas bougé. Elle me parut un peu souffrante. Moi-même, je ne me sentais plus très bien. Mon front
se couvrit de gouttelettes froides et mes mains tremblaient légèrement. Le pas pesant de mon père
résonnait toujours dans l'escalier. Une ombre obscurcit la porte de notre chambre. Mon père entra.
Le salut sur vous.
Sur toi le salut, murmura ma mère. As-tu fait bon voyage?
Louange à Dieu, je n'ai eu aucun ennui, mais je suis un peu fatigué ... Sidi Mohammed, viens que je te
regarde de plus près.
Je m'approchai de mon père. Il se débarrassa des deux poulets. Il les posa à même le sol. Ils avaient
les pattes liées par un brin de palmier. Ils se mirent à battre des ailes, à pousser des gloussements de
terreur. Mon père m'intimidait. Je le trouvais changé. Son visage avait pris une couleur terre cuite qui
me déconcertait. Sa djellaba sentait la terre, la sueur et le crottin. Lorsqu'il passa ses mains sous mes
aisselles et me souleva à la hauteur de son turban, je repris entièrement confiance et j'éclatai de rire. Ma
mère sortit de sa torpeur. Elle rit comme une petite fille, s'empara des poulets pour les emporter à la
cuisine, revint aider mon père à vider son capuchon qui contenait des œufs, sortit d'un sac de doum un
pot de beurre, une bouteille d'huile, un paquet d'olives, un morceau de galette paysanne en grosse
semoule. Prise d'une fièvre d'activité, elle rangeait nos richesses, soufflait sur le feu, allait, venait d'un
pas pressé sans s'arrêter de parler, de poser des questions, de me gourmander gentiment.
Installé sur les genoux de mon père, je lui racontais les événements qui avaient meublé notre vie
pendant son absence. Je les racontais à ma façon, sans ordre, sans cette obéissance aveugle à la stricte
vérité des faits qui rend les récits des grandes personnes dépourvus de saveur et de poésie. Je sautais
d'une scène à une autre, je déformais les détails, j'en inventais au besoin. A chaque instant, ma mère
essayait de rectifier ce que j'avançais; mon père la priait de nous laisser en paix.
Les voisines faisaient à haute voix des vœux pour que notre bonheur soit durable et notre santé
prospère. Des you-you éclatèrent sur la terrasse. Des femmes venues des maisons mitoyennes
manifestaient ainsi, bruyamment, la part qu'elles prenaient à notre joie. Ma mère ne cessait de remercier
les unes et les autres. Driss El Aouad arriva de son atelier. Sa femme le mit au courant du retour de
mon père. Il appela:
Maâlem Abdeslem ! Nous sommes très heureux de te voir de retour parmi les tiens.
Monte un instant, Driss.
Driss, le fabricant de charrues, avait le même âge que mon père. Tous les deux frisaient la
quarantaine. Ils se connaissaient depuis longtemps et s'estimaient beaucoup. Driss El Aouad monta chez
nous. Les deux hommes, après les salutations d'usage, discutèrent familièrement. Ils parlèrent de la
qualité des récoltes, des prix des denrées, des amis communs.
Ma mère m'appela à voix basse:
Sidi Mohammed! Viens chercher le plateau. J'allai la retrouver à la cuisine. Le plateau pesait lourd à
mes bras J'enfant. Je m'acquittai de cette fonction avec un Certain orgueil. Mon père versa le thé.
La conversation des deux hommes reprit. Elle se transforma peu à peu en ronronnement. La fatigue
envahit mes membres. Je me sentis triste et seul. Non! Je ne voulais pas dormir, je ne voulais pas
pleurer. Moi aussi, j'avais des amis. Ils sauraient partager ma joie. Je tirai de dessous le lit ma Boîte à
Merveilles. Je l’ouvris religieusement. Toutes les figures de mes rêves m’y attendaient.