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1830 —
1930
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[LECTION DU CENTENAIRE DE L'ALGÉRIE
GÉOGRAPHIE
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d'Histoire urbaines
ide de Géographie et
PAR
René LESPÈS
k) DOCTEUR ES LETTRES
PARIS
FÉLIX ALCAN
LIBRAIRIE
VIe
BOULEVARD SAINT-GERMAIN,
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M.CM.XXXVI1I
61414
1830 —
1930 -tfU
3
COLLECTION DU CENTENAIRE DE L'ALGÉRIE
GEOGRAPHIE
ORAN
Etude de Géographie et d'Histoire urbaines
PAR
René LESPES
DOCTEUR ES LETTRES
PARIS
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
lo8, BOULEVARD SAINT-GERMAIN (VIe)
M. CM. XXXVIII
AVANT-PROPOS
L'ouvrage que nous présentons sur Oran est, comme celui publié
par Alger, qui l'a précédé en 1930 dans la Collection du
nous sur
Centenaire de l'Algérie, une étude de géographie et d'histoire urbai
nes. Il en est la suite naturelle, il a été composé sur le même plan,
élaboré suivant les mêmes méthodes de recherche et de rédaction,
conçu dans le même esprit, avec la pensée directrice d'ajouter un
chapitre à l'histoire de la Colonisation urbaine sur les territoires de
l'ancienne Régence.
Il est un nom que l'on rencontrera souvent dans ces pages, là
du moins où sont exposés les faits de l'époque contemporaine. Le
d'
terme « Oranie », devenu d'un usage courant, est appliqué d'une
manière assez imprécise à l'Algérie de l'Ouest ; on est d'ailleurs
unanime à en reconnaître la capitale dans la grande ville et le grand
port auxquels elle est redevable de cette dénomination. Du point de
vue de la géographie physique, cette région ne saurait être con
fondue avec l'une des deux grandes divisions de l'Algérie dont on
place la ligne de séparation entre Alger et Biskra. Elle n'en embrasse
que la partie occidentale, et le sens du terme d'« Oranie » doit être
entendu comme étant essentiellement d'ordre économique, c'est-
à-dire humain. Les limites officielles assignées aux départements
d'Oran et d'Alger ne sauraient évidemment, à aucun point de vue,
avoir une valeur géographique absolue. Mais le fait que la situation
8 AVANT-PROPOS
du premier le destine naturellement à des relations plus étroites
avec l'Espagne et le Maroc, en même temps d'ailleurs que les traits
distinctifs de l'Algérie de l'Ouest y sont particulièrement accentués,
justifie son individualité beaucoup mieux qu'une simple division
administrative.
Oran en est vraiment à ce double titre le grand centre régio
nal ; sa vie toute entière en est le reflet. On n'a eu garde de l'oublier
au cours de cette étude, où l'on espère avoir suffisamment défini
tous les rapports étroits qui le relient à l'arrière-pays pour qu'on ne
puisse être accusé de digression là où il y a cohésion intime.
Ainsi apparaît clairement l'importance comme centre d'attraction
et d'expansion d'une grande place telle qu'Oran ; et par là aussi
peut-on définir dans des limites plus précises la part qui lui revient
dans l'ensemble de l'économie algérienne, les conditions plus ou
moins imposées à son développement, comme aussi les données sui
vant lesquelles se posent les problèmes principaux dont la solution
commande son avenir.
Ce sont là les objectifs que nous avons poursuivis ; pour les
atteindre il nous a paru que l'abondance, la variété et la précision
de la documentation étaient des nécessités inéluctables. S'il arrive
que l'on puisse nous reprocher quelques lacunes voulues ou imposées
par la pénurie des renseignements dignes de confiance, on ne devra
pas oublier par ailleurs que le sout* du détail et l'accumulation des
faits et des chiffres ont répondu à notre désir de présenter un livre
utile, concret, accessible à tous ceux qui en recherchent la préci
sion et qui veulent en saisir l'enchaînement et l'évolution.
Nous
nous sommes particulièrement préoccupé de l'illustration
sous différentes formes, graphiques, reproductions photographiques,
croquis, cartes et plans. Il nous eût été difficile, pour des raisons
matérielles, de la rendre plus abondante ; mais nous avons estimé
que, dans une étude de détail, elle devait faciliter de multiples
façons l'intelligence du texte et lui communiquer la vie dont les
procédés techniques modernes permettent de l'animer.
Dans les nombreuses notes qui lé complètent on trouvera ras-
AVANT-PROPOS 9
semblés, au début de chaque chapitre, les renseignements bibliogra
phiques principaux et en général les indications des sources diverses
auxquelles nous avons recouru. Les enquêtes personnelles, indis
pensables pour un travail de ce genre, y ont été mentionnées ; tous
ceux qui nous ont apporté leur concours obligeant et précieux y
trouveront l'hommage qui leur est dû.
Nous ne pouvons oublier que, si cet ouvrage a pu voir le jour,
nous le devons à la bienveillance de M. le Gouverneur Général Le
Beau, grâce à qui il a été compris parmi les derniers volumes de la
grande Collection du Centenaire de l'Algérie. Nous lui exprimons
ici toute notre reconnaissance.
Nous avons trouvé le meilleur accueil auprès de tous les Ser
vices dont le concours était sollicité par nous. Nous devons des
remerciements particuliers à ceux de la Ville d'Oran dont les Maires,
M. Menudier et M. l'Abbé Lambert nous ont largement ouvert
l'accès, ainsi qu'à ceux de la Chambre de Commerce, à son Prési
dent M. Hernandez, et à son dévoué Secrétaire général M. Isman.
Nos remerciements vont enfin à M. Gabriel Esquer, Archiviste
du Gouvernement Général et Administrateur de la Bibliothèque
Nationale d'Alger, dont il nous est agréable de souligner une fois
de plus l'aide éclairée et amicale qu'il nous a apportée, comme ils
vont aussi aux éditeurs, MM. F Fontana et C. Lopez, Directeur de
la Revue «Chantiers», ainsi qu'à tous ceux dont l'habileté et le
talent ont contribué à doter cet ouvrage d'une illustration dont
nous pouvons être en droit d'attendre le succès.
R. L.
LIVRE I
LES CONDITIONS NATURELLES
CHAPITRE I
LA POSITION ET LE CADRE RÉGIONAL
S'il y a des villes dont la situation géographique n'a exercé
quelque influence sur leurs destinées quetardivement, à la faveur
de circonstances d'ordre purement humain, ce n'est certes pas le
cas d'Oran, qui lui doit sa naissance même, et, au cours des vicis
situdes de son histoire, les avatars successifs qui en ont fait un
comptoir, une forteresse, une grande place de commerce.
Dans cette poche, ouverte à l'Ouest sur l'Atlantique, que forme
entre l'Afrique et la Péninsule Ibérique, la Méditerranée Occi
dentale, les côtes vaguement parallèles qui se font vis-à-vis sont
alignées suivant deux directions principales, O.-E., puis en s'éloi-
gnant de Gibraltar, S.-O.-N.-E. Le cap de Gâta, qui pour l'Espagne
marque ce changement d'orientation, se rapproche de la côte
africaine, du cap Falcon, dont il n'est éloigné que de 90 milles
environ ; or, c'est à l'Est de ce promontoire que s'ouvre le golfe,
dont la baie d'Oran, entre la pointe de Mers-el-Kebir et celle de
Canastel, est la partie la plus enfoncée dans les terres. En moins
de douze heures, un voilier favorisé par le vent peut traverser ce
« channel », d'Almeria ou de Carthagène à Oran. Ainsi s'explique,
par cette proximité heureuse ou dangereuse selon les cas, et la
fondation de la ville par des marins musulmans venus d'Anda-
35° 42'
1. Position géographique: Oran -
Santa-Cruz (Marabout). Lat. N.: 25";
3° 0' 21"
Long. O. : (Mér. de Paris) .
—
(Annuaire du Bureau des Longitudes.)
14 LES CONDITIONS NATURELLES
lousie l'obstination du Gouvernement de Sa Majesté Catholique
!, et
à s'accrocher coûte que coûte à ce point d'appui conquis sur les
pirates Infidèles, et dans des temps plus proches, la conquête paci
fique qui a assuré à l'élément d'origine espagnole la prépondérance
numérique dans le peuplement européen d'Oran.
La situation d'Oran —
ou plus exactement de la baie d'Oran,
avec le mouillage de Mers-el-Kebir —
a, au point de vue maritime,
militaire ou marchand, une valeur particulière que l'on ne doit
ni exagérer ni méconnaître. Placée à 240 milles environ de l'entrée
de la Méditerranée, elle offre des ressources intéressantes pour
contrôler les routes de la navigation, pour les intercepter au
besoin, pour cueillir sur leur passage les navires en quête de
ravitaillement.
L'importance des avantages que confère aux ports le voisi
nage des voies maritimes, même des plus fréquentées, varie d'ail
leurs, comme on le sait, en raison des circonstances les plus diverses,
avec la situation politique, avec les changements introduits dans
la construction navale, avec l'utilisation de nouveaux combusti
bles, avec le déplacement des grands marchés qui entraîne celui
des courants et des routes, avec d'autres contingences économi
ques plus ou moins passagères. Du temps où les rapports entre
la France l'Angleterre étaient loin d'être cordiaux, dans les
et
premières années de la conquête, ongne voyait dans Mers-el-Kebir,
le port véritable d'Oran à cette époque, que la station navale des
tinée à neutraliser Gibraltar ; on lui assignait le rôle futur de « port
d'agression, d'arsenal de ravitaillement » 2, et le rang de « second
port militaire de l'Algérie ». Alger devait être le « Toulon Afri
cain » 3, Mers-el-Kebir serait le « Gibraltar de l'Algérie » 4. Un de
1. Voir plus loin, p. 44.
2. J. Barbier. Itinéraire historique et descriptif de l'Algérie. Paris, 1855, p. 208.
3. L. Lieussou. Etude les
d'Algérie. Paris, 1857, p. 92.
sur ports
4. Jules Duval. Tableau de l'Algérie. Paris, 1854, p. 294-296. Déjà Rozet, —
en 1833, avait vanté l'excellence de la position militaire de Mers-el-Kebir.
(Voyage dans la Régence d'Alger. Paris, 1833, tome I, p. 294 et suivantes.)
LA POSITION ET LE CADRE REGIONAL 15
nos plus éminents ingénieurs, Lieussou, écrivait en 1845 que Oran,
tôt ou tard, redeviendrait « ce que la nature l'a fait, la porte de
terre d'une grande rade militaire qui surveille le détroit de Gibral
tar et protège la côté Ouest de l'Algérie » 1. Moins belliqueux et
plus pratique jusqu'au cynisme, le Baron Baude rêvait d'un autre
genre de guerre, et d'un Oran devenant, de par sa position, un
grand entrepôt, « une auberge de la Méditerranée », voire même
une auberge de contrebandiers2.
De nos jours, des circonstances nouvelles, d'ordre politique, ont
fait ressortir la nécessité de garantir en tous temps la libre commu
nication de notre Afrique du Nord avec les pays maritimes de l'Afri
que et de l'Europe occidentales, la liaison ininterrompue des routes
de l'Océan avec celles de la Méditerranée. La valeur militaire d'une
position telle que celle de Mers-el-Kebir s'est trouvée de ce fait
singulièrement accrue ; l'ancien nid des corsaires musulmans, dont
l'objectif était limité à peu près complètement aux côtes de l'Es
pagne chrétienne, est en voie de devenir une base navale et aérienne
de premier ordre, au même titre que Bizerte, et avec cette dernière,
un des points d'appui, un des angles du triangle défensif dont
Toulon constitue le sommet3.
Et quant au rôle d'Oran comme port d'escale, nous aurons
l'occasion de dans étude 4
voir cette qu'il s'est avéré important, au
point d'avoir un moment éclipsé celui d'Alger.
Il faut maintenant regarder du côté de la terre. Dans cette
Algérie de l'Ouest, que l'on a raison de distinguer des autres et
que nous avons pris l'habitude d'appeler « l'Oranie », il y a, entre
le massif du Murdjadjo et les premières pentes du Dahra 5, une
région littorale basse vers laquelle convergent quelques vallées
1. A. Lieussou, o. c, p. 57.
2. Baron Baude. L'Algérie. Paris, 1841, tome II, p. 15-17.
3. Voir plus loin, p. 352.
4. Voir plus loin, p. 383.
1/500.000*
5. Voir la carte au du Service Géographique de l'Armée. Afrique
du Nord. Feuille Oran.
16 LES CONDITIONS NATURELLES
empruntées par les du Sud, vallées de la Mina,
routes maîtresses
de l'Habra, du Sig, de la Mekerra, du Tlélat, par lesquelles on
gagne les hautes plaines et les Hauts Plateaux. Une plaine d'aspect
steppien1, avec ses sebkhas et ses dayas, forme un vaste champ
d'épandage, où l'irrigation et les marécages se partagent les eaux
débouchant de la montagne et cherchant péniblement une issue
vers la mer. Cette plaine allongée du S.-O. au N.-E. sur près de
120 kilomètres, sublittorale bien plus que littorale —
car elle se
relève vers le Nord —
rassemble les voies de communication natu
relles qui se croisent suivant les directions N.-S. et O.-E. et cons
titue, sous quelque angle qu'on la considère, le lieu de passage
forcé pour gagner la mer. Sur la côte s'ouvrent deux baies également
bien abritées, celles d'Oran-Mers-el-Kebir et celle d'Arzeu qui, de
prime abord, sont aussi bien désignées par la nature l'une que
l'autre pour être les débouchés maritimes de cet important car
refour2. La position d'Oran par rapport aux routes naturelles
devait en faire en tous cas et en a fait un centre de pénétration
remarquable de l'Oranie entière ; il est devenu le principal.
Il est permis, aujourd'hui que de nouveaux moyens de trans
port ont ménagé des horizons plus étendus aux relations des hom
mes, d'élargir le cadre de ces considérations sur la situation géo
graphique d'un grand centre urbain. Il suffit ici de se rappeler
que la porte du Maroc s'ouvre sur la région des hautes plaines de
l'Oranie, que jalonnent Oudjda, Tlwncen, Sidi-bel-Abbès, Mascara,
et que d'autre part il existe une voie naturelle de pénétration vers
le Sahara et de là vers le Niger, celle des oasis de la Zousfana et
de la Saoura, la « rue des Palmiers » 3. Elle est, pour l'Algérie,
1. Marcel Larnaude (Annales de Géographie [1921]. Excursion interuniver
sitaire Algérie, p. 164-165) en a donné une description substantielle. Voir
en
aussi Gautier, Profils en long de cours d'eau en Algérie-Tunisie (Ann. de
E.-F.
Géog., 1911, p. 359-364).
2. A. Lieussou, o. c, p. 67-69. L'auteur aurait voulu réserver à Arzeu le rôle
de port marchand.
3. E.-F. Gautier. Le Sahara Algérien (Paris, 1908, p. 170), et Le Sahara (Paris,
150).
1923j p.
LA POSITION ET LE CADRE REGIONAL 17
sans nul doute la mieux tracée ; elle constitue une section du
parcours qui réduit au minimum, entre les pays de l'Europe Occi
dentale et l'Afrique -Centrale, la traversée de la Méditerranée. Les
avions l'ont déjà survolée 1 ; elle figure dans les projets de Trans
sahariens.
1. Oran -
La Sénia est devenu la tête d'une des lignes Algérie-Congo exploi
tée en pool avec la ligne belge de la S.A.B.E.N.A. Voir plus loin, p. 424.
CHAPITRE II
SITE1
LE
La baie d'Oran, telle que nous l'avons définie, appartient au
type méditerranéen occidental des côtes découpées en lobes2, et
témoigne par sa forme et son aspect des effondrements qui lui ont
donné naissance. La chute des terres apparaît brutale, lorsqu'on
en découvre le pourtour du large, en approchant par mer du port
d'Oran, ou lorsque, de ce belvédère qu'est la promenade de
Létang, on en suit ledessin, depuis les à-pics par lesquels le Santon
tombe sur Mers-el-Kebir et la montagne de Santa Cruz sur la
pointe de Lamoune, jusqu'aux falaises escarpées, de 120 à 220 mè
tres, qui marquent la tranche du plateau d'Arcole. La déclivité.
des pentes, trop proche de la verticale, n'a pas permis à la végé
tation de s'y accrocher, et ce paysage âpre et dénudé, s'affrontant
à la coupure qui, à l'Ouest, détache tout aussi brusquement de la
masse lourde du Murdjadjo le pitofc de Santa Cruz, ne manque
certes ni de pittoresque ni même de grandeur.
Une analyse sommaire de la topographie continentale permet
de distinguer successivement de l'Ouest à l'Est et du Nord au Sud :
1°
La montagne représentée par les deux crêtes du Santon (318
mètres) , et du Murdjadjo (513 mètres) culminant à l'Aidour 3, entre
1. Carte de l'Algérie. 1/50.000"; feuille
n°
153, Oran. —
Plan d'Oran au
1/10.000°
du Service Géographique de l'Armée publié en 1928.
2. Suess. La face de la Terre, trad. de Margerie, tome I, p. 289. Paris, 1897.
3. Le point culminant est, en réalité, plusau Sud-Ouest, à 591, à 8 k. 700
au droit de Brédéah, en dehors de ce que l'on peut considérer comme le site
d'Oran : c'est l'observatoire de Ben-Sabilia.
LE SITE 19
lesquelles se creuse une dépression synclinale ouverte sur la rade
2°
de Mers-el-Kebir ; Le plateau, qui du pied des premiers escar
pements de Santa Cruz, de la Casbah, du Bois des Planteurs et de
la Tour Maussion1 se développe à l'Est avec une double incli
naison ; d'une part il s'élève en pente douce vers Arcole, de 80
mètres de 200, d'autre part il s'incline lentement vers le
à près
Nord jusqu'au bord des falaises dominant la mer. De ce côté, il est
entaillé par cinq ravins ; le plus long et le plus profond, celui de
Ras-el-Aïn, a été le gîte de la première agglomération urbaine, et
3°
il abrite encore la « vieille ville » d'Oran ; La plaine de la
Grande Sebkha et des Dayas (Daya Morselli) vers laquelle le
plateau s'abaisse progressivement par une série de petits mamelons
festonnés et de ravineaux, suivant une pente générale dirigée du
N.-O. au S.-E.
Sur ce site il y a deux points de contact de la terre et de la mer,
qui pouvaient à priori se prêter à l'établissement d'une ville conçue
selon le mode classique des vieilles cités maritimes de la Méditer
ranée : soit l'extrémité du synclinal et les pentes dominant la rade
de Mers-el-Kebir, soit le fond de la baie d'Oran, au débouché du
seul ravin qui prenne un peu figure de vallée.
Dans le premier cas, « on s'imagine facilement sur les pentes,
comme l'a écrit Marcel Larnaude2, l'étagement d'une ville haute
dégringolant jusqu'au port avec lequel elle reste en contact. Le site
aurait été très semblable à celui d'Alger, accolé dans l'Ouest de sa
baie aux pentes du Sahel. » Mais alors les communications avec le
carrefour de la plaine étaient interceptées par le Murdjadjo, une
barrière continue de 500 m. de hauteur, que l'on ne pouvait guère
tourner que par la mer. Ce n'est pas sans raison que l'un des pre
miers travaux de routes entrepris par le Génie, immédiatement après
notre occupation, fut celui de la route en corniche qui devait faire
sortir Mers-el-Kebir de son isolement3.
1. Voir la carte au 1/50.000".
2. Marcel Larnaude, o. c, p. 166.
3. Voir plus loin, p. 159.
20 LES CONDITIONS NATURELLES
A s'en tenir à cette seule considération du relief, la seconde solu
tion avait bien des chances d'apparaître la meilleure. Le ravin de
Ras-el-Aïn est, en effet, la seule échancrure naturelle par laquelle
on puisse du fond de la baie gagner facilement la Sebkha, en suivant
le pied des escarpements de la montagne et en évitant tout obstacle
sérieux. Prenant naissance à environ 3 kilomètres de la côte, il a,
en reculant sa tête si proche du niveau de base, capturé la source
descendue des pentes du Murdjadjo. Il reste étroit et tortueux jus
qu'à la cote 40 1, à environ 750 m. de la mer. A partir de là, (an
cienne porte de Tlemcen), le site s'élargit, tandis que le thalweg est
réjeté sur la droitecontre le talus du plateau qui va d'ailleurs en
diminuant dedéclivité, sauf à son extrémité Nord, et en s'abaissant
dêr 110 (Camp Saint-Philippe et Fort Saint-André) à 80, puis à
m.
60 (Château Neuf) ; sur la rive gauche, des pentes, constituées par
les éboulis et les matériaux d'entraînement de la montagne, offrent
des déclivités plus propres à la construction, depuis les niveaux de
30 et 40 m. jusqu'à 70 et même 80 m. Si l'on suit, dans la direction
du Nord et du Nord-Ouest les courbes de niveau du plan topogra
phique, on les voit dessiner d'abord un saillant demi-circulaire très
accentué, dont le centre est sur l'emplacement de l'Hôpital militaire ;
puis elles se resserrent là où se sont établis la Calère et les Jardins
Welsford (entre 30 et 85 m.). La terminaison en falaise, aujourd'hui
masquée par les constructions et atténuée par les travaux de ni
vellement était donc ici aussi un des traits du paysage originel 2. Le
ravin ne débouchait que par une échancrure ; il n'y avait aucune
1. On se reportera au plan que nous avons établi avec la collaboration de
M. Viau, géomètre et dessinateur de la Régie Foncière d'Alger, d'après le remar
quable MM. Danger Frères, exécuté à l'échelle de 1/5.000" ; nous
travail de
nous l'avons seulement dépouillé de la planimétrie et nous avons accentué les
courbes maîtresses, en indiquant quelques cotes choisies et quelques emplace
ments actuels.
2. Les gravures anciennes, si imparfaites et si fantaisistes qu'elles soient, en
donnent souvent l'impression ; la Marine fut toujours, jusqu'à notre arrivée,
considérée comme étant hors de la ville.
LE SITE 21
plaine d'alluvions, mais seulement une petite bande littorale étroite
et une « marine » dominée de tous côtés.
Ce site permettait, au-dessus et à gauche du ravin, l'établissement
d'une ville construite en étage, de modeste étendue (60 à 70 hec
tares), adossée à la montagne, jouissant de la meilleure exposition,
au Nord-Est et à l'Est, et dont les communications avec l'intérieur
seraient naturellement et facilement assurées.
Il y avait sur le plateau des possibilités beaucoup moins limitées
pour l'installation d'une grande cité —
et dans le cas d'Oran, pour
le jour où la vieille ville déborderait du cadre étroit de son premier
site. Plusieurs kilomètres d'espaces libres, de l'Ouest à l'Est, sur plus
d'un kilomètre en profondeur —
si l'on ne considérait que le versant
Nord du plateau ; aucun accident de terrain vraiment assez impor
tant pour arrêter des constructeurs, quelques bosses seulement, dont
la plus notable forme ce qu'on a appelé le plateau Saint-Michel, où
s'élève l'Hôpital civil (115 m.) ; aucun point, entre la bordure du ra
vin, au Camp Saint-Philippe, et le site de Gambetta Saint-Eugène,
et
qui dépassât en altitude 120 m. Du côté du Sud-Ouest et du Sud, un
abaissement des pentes très progressif, sans le moindre ressaut.
C'est sur la face Nord regardant la baie que se trouvaient les
seules dénivellations notables, sous la forme de ravins ouverts vers
la mer. Le premier, profond de plus de 30 m., s'enfonçant dans les
terres sur près de 800 m., le ravin de l'Aïn Rouina, découpait avec
le ravin du Vieil Oran un véritable promontoir de près de 8 hec
tares de superficie, relié au plateau par un isthme étroit de 100 m.
à peine de largeur, magnifique position jouissant de vues étendues,
mais trop bien adaptée à des buts militaires pour ne pas devenir une
citadelle —
espace perdu pour l'urbanisme. Un peu plus à l'Est, de
150 m., une autre échancrure de la falaise s'ouvre par le ravin de la
Mina, qui ne s'enfonce dans les terres que de 150 m. environ ; puis
à 400 m. à l'Est, beaucoup plus étroit, mais un peu plus profond, le
ravin de la Cressonnière, et enfin à 2 kilomètres de la vieille ville le
ravin Blanc, dont le débouché est si nettement marqué dans le paysa
ge oranais par les falaises blanches que couronne une batterie de la
22 LES CONDITIONS NATURELLES
défense. Ce ravin qui, à l'origine et avant tout aménagement, n'avait
pas moins de 2 kilomètres, avec un thalweg accusant une dénivella
tion de 120 m. de la source à la mer, était un fossé naturel délimi
tant au Sud-Ouest le plateau de Gambetta, et ses abords pouvaient
constituer aussi une limite d'extension de la ville proprement dite.
Les conditions maritimes étaient-elles aussi favorables ? On peut
répondre immédiatement par la négative. La baie d'Oran offrait deux
mouillages naturels de valeur fort inégale. Ce ne sont certes pas les
fonds qui faisaient défaut, comme en général sur les côtes de l'Al
gérie. On pouvait être assuré, en effet, de trouver partout 10 m. à
moins de deux encablures ; la courbe bathymétrique de 20 m. ne
s'écarte nulle part de plus d'un demi-mille du K II n'y a d'at-
rivage
terrissements qu'en deux points, où le contre-courant d'Est en
Ouest 2 qui contourne le fond de la baie a formé avec les apports de
sables arrachés aux falaises du golfe deux plages étroites 3 : une dans
l'anse de Karguentah, au Sud-Ouest du Cap Blanc4, l'autre dans la
rade de Mers-el-Kebir, entre Sainte-Clotilde et Saint-André 5. Fonds
de sable partout, pas de hauts fonds ni d'écueils dangereux. Mais,
avant toute espèce de travaux, il n'y avait vraiment qu'un seul abri
sûr par tous les temps : celui que constitue la pointe la plus méri
dionale marquant la chute à la mer du Djebel Santon. Il y a là une
petite presqu'île, longue de 900 m^ large de 200 en moyenne, qui a
1. Algérie. Plan des mouillages d'Oran et de Mers-el-Kébir,
n°
3479. Dépôt
des Cartes et Plans de la Marine.
2. Service hydrographique de la Marine. Instructions nautiques. Mer Médi
terranée. Côte Nord du Maroc, Algérie, Tunisie. Paris, 1919. Tirage de 1922,
p. 148-149.
3. C'est ainsi définissait la position d'Oran M. -A. Bérard dans sa Des
que
cription, nautique des Côtes de l'Algérie (Paris, 1839, 2° éd.) : « Au fond du
grand enfoncement qui existe à l'O. du Cap Ferrât, il y a deux plages de sable
entre lesquelles se trouve la ville d'Oran... » (p. 170).
4. C'est la dénomination donnée sur la carte marine à l'extrémité de la
falaise qui domine le Ravin Blanc. La plage en question occupait le fond de
l'ancienne « baie de Sainte-Thérèse » aujourd'hui comblée.
5. Elle est utilisée par les baigneurs de la petite station de Roseville.
LE SITE 23
dû sans doute s'avancer jadis beaucoup plus loin vers l'Est, jusqu'à
près de 3 kilomètres, ainsi que l'atteste l'allure des courbes bathy-
métriques, mais qui en tous cas abrite parfaitement un mouillage de
50 hectares des vents du Nord et du Nord-Ouest connus comme les
plus redoutables. Seuls les vents du Nord-Est, peu fréquents d'ail
leurs, et quelques lourdes rafales d'Ouest1, venues par la gorge qui
sépare le Santon du Murdjadjo, peuvent inquiéter les navires à l'an
cre qui se sont placés en dehors de certaines limites connues des
marins 2.
Il n'en était pas ainsi pour l'autre mouillage, celui qui a été l'ori
gine bien modeste du port d'Oran. La pointe rocheuse de Lamoune,
qui termine la montagne de Santa-Cruz ne pouvait offrir qu'un abri
fort restreint, sur un hectare à peine ou deux, contre les vents du
Nord et de la partie Ouest ; une faible brise de Nord-Est suffisait
pour interdire tout débarquement 3. Lieussou ne faisait que résumer
quantité de témoignages antérieurs quand il écrivait sur l'anse de
Lamoune : « Les ressources qu'elle offre naturellement à la marine
sont à peu près nulles 4. » Il ajoutait d'ailleurs : « Elle n'a de valeur
que comme emplacement d'un port artificiel. » Avant lui, le Capi
taine de corvette Bérard, à qui nous devons les premiers travaux
hydrographiques et les premières instructions nautiques sur les côtes
de l'Algérie, notait 5 que « pendant la belle saison », les bâtiments
de commerce pouvaient mouiller devant Oran par 8, 6 ou 4 brasses
1. M.-A. Bérard, o. c, p. 171-172, et A. Lieussou, o. c, p. 48-49 : « Le 25
décembre 1830, écrit Bérard, le brick « Le d'Assas » a essuyé, sur cette rade,
un coup de vent d'O. ; le commandant Pujol dit ne pouvoir mieux faire, pour
en donner une idée, que de la comparer aux ouragans des Antilles. »
2. Les Instructions nautiques recommandent, pour être assuré, de ce côté
comme du côté du N.-E., de se rapprocher de la côte N. de la baie, de manière
à masquer complètement le cap de l'Aiguille par la pointe de Mers-el-Kebir
(p. 146-147).
3. A. Lieussou, o. c, p. 54.
4. Idem.
5. M.-A. Bérard, o. c, p. 170.
24 LES CONDITIONS NATURELLES
d'eau, fond de sable, mais qu'avec les vents du Nord-Est, « ils étaient
fort incommodés par la mer. »
Ainsi, par un fâcheux concours de circonstances naturelles, et
un partage regrettable des avantages qu'elles pouvaient offrir, entre
les deux positions de Mers-el-Kebir et d'Oran, il s'est trouvé que la
plus favorable à l'établissement d'une ville était la moins propice à
celui d'un port, et inversement. Il appartenait à nos ingénieurs de
réparer cette disgrâce ; on doit d'ailleurs reconnaître qu'ils ont eu
moins de mal à couvrir le fond de la baie d'Oran que ceux qui ont
travaillé et qui travaillent encore à Alger.
CHAPITRE III
QUELQUES DONNÉES CLIMATIQUES
Il ne saurait être question de faire ici une étude approfondie du
climat d'Oran ; aussi bien la documentation dont on peut disposer
se révèlerait-elle insuffisante2. Oran n'est d'ailleurs pas une station
climatique et n'a jamais manifesté jusqu'ici l'ambition de le de
venir 3. Toutefois, on ne peut négliger complètement, parmi les condi
tions naturelles qui ont pu ou qui peuvent exercer une influence
sur la vie urbaine, celle-ci, dont au moins un facteur, la pluviomé
trie, a une action directe, reconnue par de nombreuses expériences,
sur l'approvisionnement des sources alimentant la ville et les fau
bourgs 4. Et par ailleurs, si l'on veut faire d'Oran —
et à juste titre —
un centre de tourisme, sinon d'hivernage, il n'est pas sans intérêt de
1. Les observations qui ont servi de base à cette étude sont consignées dans
les Annales du Bureau central météorologique de France -
Observations mé
téorologiques du réseau africain. Elles ont été aussi réunies et commentées
dans les études de Angot : Etude sur le climat de l'Algérie (Ann. du Bur. cent.
Met, 1881, tome I, p. B, 736, Paris, 1883), dont les conclusions portent sur la
période 1860-1879, et A. Thévenet : Essai de Climatologie algérienne (Alger, 1896) .
Le Service météorologique algérien, reconstitué sur de nouvelles bases en 1913,
publie un Bulletin mensuel de l'Institut de météorologie et de physique du
globe de l'Algérie, et, depuis septembre 1922, des cartes trimestrielles de pluies.
2. Elle est, en effet, fragmentaire et parfois sujette à caution. Du moins,
depuis 1926, les observations d'Oran-port présentent des garanties plus sérieuses.
3. En 1927, le Conseil Municipal a émis un vœu pour le classement d'Oran
comme station de tourisme. (Arch. Mun., séance du 25 février.)
4. Voir plus loin, p. 286 et 297.
26 LES CONDITIONS NATURELLES
connaître les données essentielles qui lui confèrent, ainsi qu'à l'Ora
nie, une physionomie nettement distincte de celles des stations litto
rales du Centre ou de l'Est algérien.
En ce qui concerne la température, le climat d'Oran ne présente
aucune différence essentielle, vis-à-vis des autres stations du littoral
algérien. Si nous prenons comme terme de comparaison celle d'Alger,
nous constatons que la variation thermique annuelle a la même al
lure. Voici les moyennes mensuelles établies sur les observations de
40 années consécutives * :
Jan. Fév. Mars Avr. Mai Juin Juil. Août Sep. Oct. Nov. Dec.
Oran... 11°1 11,6 13,4 15,4 18,2 21,4 23,5 24,4 22,4 18,2 14,7 11,7
Alger... 12°3 12,6 14,1 15,8 18,4 21,6 24,4 24,8 23,2 19,7 15,4 13
Le mois le plus froid est celui de janvier ; celui d'août est le plus
chaud ; l'ascension de la température est plus lente que la descente :
rien que de parfaitement connu. Si la moyenne annuelle est légè
rement inférieure, 17,16 contre 17,9, et si l'amplitude est un peu
plus élevée à Oran qu'à Alger (13,3 contre 12,5) cela tient à ce
que les trois mois de l'hiver y sont plus frais, sans doute sous l'in
fluence des vents du Nord-Ouest qui ont traversé la masse conti
nentale froide de l'Espagne et n'ont pas eu le temps de se réchauffer
sur la Méditerranée resserrée dans sa partie occidentale. Le fait
est mis en lumière par la comparaison des moyennes de minimas :
Jan. Fév. Mars Avr. Mai Juill Juil. Août Sep. Oct. Nov. Dec.
Oran... 7°8 8,1 9,7 11,9 14,6 17,7 20,4 21,1 19,2 15,3 11,4 7,9
Alger... 9°1 9,7 10,4 11,9 15,1 18,2 20,7 21,7 20,1 16 13,1 10,2
Les minimas extrêmes accusent encore plus nettement cette
nuance. Ainsi, pour la période de 25 années (1889-1914) il y a entre
2°
les deux stations un écart de près de (1,7 exactement). Le plus
souvent —
et cette observation n'est pas particulière à Oran —
la
1. Nous donnons ici les résultats de Thévenet, rectifiés par ceux des années
1896-1914 (Ann. du Bur. cent. Met.). Il n'a pas été nécessaire d'opérer la réduc
tion de la mer, les deux stations d'Oran (Hôpital militaire)
au niveau et d'Alger
(Hôtel de Ville) étant sensiblement à la même hauteur.
QUELQUES DONNEES CLIMATIQUES 27
baisse la plus forte accompagne des pluies prolongées d'hiver et
coïncide avec des bourrasques venues de l'Ouest. En décembre
1932, il est tombé à Oran 173 mm., précipitation exceptionnelle re
présentant plus de trois fois la quantité normale (53) ; les vents
de la partie Ouest ont prédominé, et aucune journée de calme n'a
pu être observée. La moyenne des minimas et des extrêmes a été
de 10°,8 de 7°,2. Or, à Alger, dans le même temps, il ne tombait
et
que 80""°, soit 0,60 % de la normale, et l'on notait 56 % de calme
atmosphérique. Les moyennes ont été respectivement de 12°,1 et
9°,2. En tous cas, la neige et les gelées sont tout aussi rares à Oran
qu'à Alger.
On est un peu surpris, quand on connaît le paysage oranais,
d'aspect certainement plus africain, et dont la végétation témoigne
d'influences steppiennes, de constater que les maximas de la saison
chaude, de juin à septembre, ne sont pas plus élevés dans la station
de l'Ouest que dans l'autre ; ils seraient plutôt inférieurs. Mais les
écarts observés dans la pluviométrie générale suffisent à expliquer
cette différence d'aspect, et par ailleurs la situation de la ville2
lui
confère sur la majeure partie d'Alger, l'ancien Alger et Mustapha,
l'avantage d'être mieux exposée aux brises rafraîchissantes du
large. Est-ce la raison pour laquelle les extrêmes accusent la même
nuance ? Entre 1896 et 1914, on n'y a noté que deux fois une tem
pérature supérieure à 40°, contre 14 observations de ce genre à
Alger.
Il est d'ailleurs regrettable que l'on ne puisse disposer que de
résultats relevés à l'Hôpital militaire ou au Port, alors que la masse
1. Voici les résultats pour la période 1875-1914 :
Juin Juillet Août Septembre
Oran 25°8 28,7 28,7 26,4
Alger 25°1 28,4 29,4 27j
Les observations faites de 1927 à 1934 donnent les moyennes suivantes :
Oran 24°9 27 28,2 26,8
Alger 26°1 28,2 29,1 27,3
2. Et de la station météorologique du Port.
28 LES CONDITIONS NATURELLES
principale de la ville se développe sur le plateau de Karguentah,
en direction de Saint-Eugène et d'Arcole, et qu'il existe d'autre
part un véritable versant, celui des faubourgs du Sud, dont l'expo
sition doit avoir certainement une influence locale sur les varia
tions thermiques. Il y aurait là matière à quelques recherches de
détail auxquelles les urbanistes ne sauraient être indifférents.
Beaucoup plus que la température, la pluviométrie permet de
distinguer nettement le climat d'Oran de celui des stations littorales
du Centre et de l'Est ; sur ce point, toutes les observations concor
dent, quelles que soient les dates et le nombre des années envisa
gées. Voici les moyennes mensuelles établies par Thévenet pour la
période 1875-18941;
J"'
Sept. Oct. Nov. Dec. Jan. Fév. Mars Av. Mai Juin Août Total
Oran 16mm3 41,1 60,7 73,4 77,5 67,1 61,4 42,5 36 7,3 1,8 1,2 486,3
Alger 28°,°3 79,1 110,9 128 110,7 93,5 86,7 59,9 35,5 14,4 1,5 7 745,5
M. Lasserre2 relève les chiffres suivants pour la période 1914-
1924:
12mm
25 63 53 51 33 36 31 25 11 0 0 340
22™ m
80 122 106 104 63 71 45 25 24 2 1 665
Dans l'un comme dans l'autre de ces tableaux, Oran apparaît
manifestement comme une station beaucoup plus sèche qu'Alger ;
l'écart est surtout sensible en automne et en hiver. Angot en a
donné une explication plausible : «s vents venus des directions in
termédiaires entre l'Ouest et le Nord, lorsqu'ils abordent le conti
nent africain, ont déjà déposé une grande partie de leur humidité
sur les reliefs de l'Espagne et n'ont le temps, dans leur
pas eu
courte traversée du « channel » méditerranéen, de se recharger
1. Nous les avons rangées dans l'ordre de succession des mois de l'année
agricole. Nous avons déjà noté (p. 26, note 1) que l'altitude des deux stations
météorologiques était sensiblement la même, ce qui justifie une comparaison.
2. Aperçu de la pluviométrie en Algérie (Congrès de l'Eau. Alger, janv. 1928) .
Angot (o. c.) donnait, pour la période 1860-1879 :
Oran 21 59 67 87 75 67 72 65 30 8 12 554
Alger 26 72 92 111 76 67 77 49 25 17 1 8 621
QUELQUES DONNEES CLIMATIQUES 29
d'une quantité importante. On pourrait faire la même remarque,
partielle du moins, pour les vents du Sud-Ouest par rapport aux
reliefs du Maroc ; ces vents sont les plus fréquents en hiver.
Cette différence profonde étant mise à part, la répartition des
pluies est analogue dans les deux stations. Le pourcentage des quan
tités tombées dans les quatre mois de la saison froide, de novembre
à février, est à peu prèsle même, légèrement supérieur à Alger :
57 % à Oran, 59 % à Alger 1.
Par contre, le coefficient de variabilité est sensiblement plus
élevé à Oran. Les calculs de M. Lasserre pour la période de 1914-
1924 2 donnent le chiffre de 2,5 contre 1,8 à Alger ; Angot donnait
2,9 contre 1,8 3. Cette plus grande variabilité paraît être due —
si
l'on peut hasarder cette interprétation —
à l'orientation variable
elle-même des vents prédominants de la saison froide, ceux de la
partie Ouest les pluies, selon qu'elle est plus ou moins
qui apportent
éloignée du Nord-Ouest ou du Nord, circonstance qui ne joue pas
au même degré pour Alger.
De toutes manières, le climat d'Oran représente, sous le rapport
de la pluviométrie, quelque chose d'intermédiaire entre le régime
du littoral du Centre et celui des steppes.
1. Si l'on se reporte, pour le calculer, aux deux autres tableaux que nous
d'
avons donnés, on trouve respectivement : dans celui Angot, 53 et 55,1 %,
dans celui de M. Lasserre, 58 et 59 %.
2. O.c, p. 23.
3. Nous relevons ici les résultats comparés d'Oran et d'Alger de 1926-27 à
1932-33 :
Oran Alger
Total annuel Total annuel
1926-27 343 592
1927-28 736 831
1928-29 459 997
1929-30 423 Ecart entre les extrêmes : 2,24 708 Ecart correspondant : 1,74
1930-31 512 845
1931-32 333 626
1932-33 507 571
fr
30 LES CONDITIONS NATURELLES
On aimerait à connaître la fraction d'insolation calculée pour
chaque mois de l'année et à pouvoir la comparer à celle d'une
autre station choisie, telle qu'Alger par exemple. Il n'existe mal
heureusement aucune faite à l'héliographe ;
mesure on doit se
contenter d'une donnée approximative, déduite de la mesure de
la nébulosité, et encore d'une moyenne annuelle. Celle-ci a été pour
les années 1923 et 1927-1934, de 3,6 à Oran contre 4,5 à Alger, ce
qui donnerait une fraction d'insolation moyenne de 0,64 contre
0,55 *. Elle dénote une différence assez sensible entre les deux sta
tions.
1. Voir A. Angot. Traité élémentaire de Météorologie. Paris, 1907, p. 211-212.
N
On peut, en effet, la calculer d'après la formule 1 = 1 , où I représente la
fraction d'insolation, c'est-à-dire « la proportion du temps pendant lequel
le soleil a brillé réellement à celui pendant lequel il aurait brillé s'il n'y avait
eu aucun nuage », et où N mesure le degré de nébulosité estimé de 0 à 10.
3,6 4,5
On trouve ainsi, pour Oran : 1 = 1 = 0,64, et pour Alger '"
: 1 = 0,55.
10 10
Mais ce n'est là qu'une approximation.
I
CHAPITRE IV
LES RESSOURCES EN EAU
La question de l'eau a joué et devait jouer un rôle capital dans
le choix du site urbain d'Oran. Elle a certainement contribué à
faire délaisser Mers-el-Kebir comme emplacement d'une ville, au
moins autant que les obstacles opposés par la topographie à une
pénétration facile vers l'intérieur. L'eau y faisait, en effet, défaut1,
au point que, sous la domination turque et espagnole, la garnison
du fort dut se contenter le plus souvent des citernes, et qu'à l'heure
actuelle encore le village né depuis notre occupation est approvi
sionné par une conduite venue d'Oran 2. Peut-être aussi, sans qu'on
1. Rozet, o. c. L'auteur notait, en 1833, que, pour cette raison majeure, les
conditions naturelles y étaient très défavorables à un établissement de coloni
sation. Bérard (o. c, p. 173) signale aussi le fait. « Il existait, dit-il, autrefois,
sur la Ouest,
côte une grande citerne destinée à fournir l'eau aux bâtiments.
Aujourd'hui, il n'y a plus que la ressource de la citerne du fort, qui est à
peine suffisante pour la garnison. On est donc obligé de la faire venir d'Oran,
ce qui n'est pas toujours aisé. » Les navires allaient aussi se réapprovisionner,
quand l'état de la le permettait, près du Cap Falcon, dans la petite anse
mer
de « Las Aguadas », dont le nom est significatif ; ils n'y disposaient guère,
d'ailleurs, que d'une citerne « généralement à sec en été ». (Instructions nau
tiques, o. c, p. 145) . L'auteur de la bonne notice sur les points occupés que
l'on trouve dans le Tableau des Etablissements français dans l'Afrique du Nord,
publié en 1838 (p. 52), après avoir décrit l'Oued-er-Rehi, ajoutait: «Ce cours
d'eau si précieux et l'heureux site du ravin ont, sans contredit, déterminé l'éta
blissement de la ville dans cette position, quoi qu'il n'y ait qu'une petite rade,
de préférence à Mers-el-Kebir, où est le port. »
2. Voir plus loin, p. 282.
32 LES CONDITIONS NATURELLES
puisse l'affirmer, est-ce la même raison qui a assuré la prééminence
d'Oran sur Arzeu1.
Tout contraire, les témoignages les
anciens2
au plus concordent
pour vanter les bienfaits de la source qui alimentait l'Oued coulant
jusqu'à la mer dans le ravin dont les bords ont été le site du vieil
Oran ; on l'appelait jadis « Oued er Rehi », l'Oued des moulins.
Cette source, qui pendant des siècles et même après notre installa
tion, a suffi à fournir l'eau potable nécessaire aux habitants, à ar
roser des jardins à faire tourner des moulins, a
et son origine sur
le versant Sud-Est de la crête du Murdjadjo3. Elle coule souterrai-
nement sous un ravin desséché jusqu'au pied de la montagne, où,
à Ras-el-Aïn, elle a été capturée naturellement avant d'être captée
artificiellement. L'eau en est douce et de bonne qualité, si l'on
prend du moins la précaution de la préserver des pollutions d'ori
gines multiples auxquelles elle peut être exposée.
Dans sa description si précise, Rozet nous parle de plusieurs
autres sources et ruisseaux débouchant sur le bord de la mer4
et
particulièrement de celle du Ravin Blanc, qui avait alimenté avant
notre arrivée le faubourg de Karguentah 5, et qu'il mentionne comme
ayant toujours de l'eau.
1. Lieussou (o. c, p. 67), après Aoir signalé
qu'
Arzeu offre un très bel
emplacement de ville, ajoute : « Le seul inconvénient grave de cette position
maritime est le manque d'eau douce. »
2. Voir plus loin, p. 47.
3. Rozet, qui l'a décrite, parle de son origine dans les montagnes d'Akbet-
Aroun (?), de son cours souterrain dans la vallée orientée Ouest-Est
d'abord,
puis vers le Nord, à partir du lieu dit t La Fontaine
», qui n'est autre que
Ras-el-Aïn, « la tête de la Source », où une ouverture latérale permet i
l'eau de s'écouler vers le ravin et dans l'aqueduc (p. 18-19).
4. Il ne nomme pas l'Aïn-Rouina, qui n'a jamais dû être qu'un ruiss'
intermittent
5. Rozet (o. c, p. 19) : «A un quart d'heure de la Medersa (de Karguentah),
à l'extrémité de l'anse qui se trouve devant le bâtiment, il existe un ruisseau
abondant qui coule dans le fond d'une vallée profonde... l'eau suit maintenant
son cours naturel pour se rendre à la mer. Après avoir tra^jersé ce ruisseau
Vue perspective d'Oran, d'après une gravure espagnole de 1732.
(Iconographie historique de l'Algérie, tome II, Gabriel Esquer).
1. Castillo de San Phelipe. Convento de S. Domingo.
11. 21. Atalaya.
2. Castillo de San-Andrès Convento de S. Francisco.
12. 22. Montana del Santo.
3. Torre de Madrigal. Huertas de Oran.
13. 23. Puerta de Mallorca.
4. Castillo de Rosalcazar. 1>N. Molinos Harineros.
14. 24. La Alcazaba.
5. Puerta de Canastel. J<3^L5. Los Baranes. 25. Puerta de Trémecen.
6. Ifre, Lugar de Moros. Corrales de las Barcas. 26. Arroyo, o Rio.
7. La Montana de la Meseta. Ermita de Nuestra Sefiora del 27. Camino pora el Castillo de San
8. Castillo de Santa-Cruz. Carmen. ta Cruz.
9. Iglesia de Santa Maria. 18. Castillo de S. Gregorio.
10. Convento de Nuestra Sefiora de 19. Bahia, o Puerto de Mazarquivir.
la Merced. 20. Castillo de Mazarquivir.
LES RESSOURCES EN EAU 33
Ces ressources pouvaient être suffisantes pour une cité d'impor
tance médiocre, voire même moyenne ; mais elles ne devaient plus
répondre aux besoins d'une grande ville. Oran pourrait-il en trouver
d'autres dans ses environs immédiats ?
Il faut tout d'abord éliminer, comme inapte à l'alimentation,
mais seulement propre à l'arrosage, la nappe d'eau saumâtre peu
profonde (de 1 à 5 mètres) qui correspond aux anciennes sebkhas
dont est parsemé le pied du plateau de Karguentah et d'Arcole
vers le Sud1. Mais il reste un réservoir naturel fourni par le massif
du Murdjadjo, véritable éponge qui absorbe les eaux de pluie pour
les emmagasiner à des niveaux étages. Le flanc méridional est, en
effet, recouvert d'une carapace de calcaire très perméable du Mio
cène supérieur (Sahélien) ; elle repose partout sur des terrains im
perméables, schistes du Jurassique moyen (Oxfordien), schistes,
quartzites et marnes du Crétacé inférieur. Le contact de ces for
mations est éminemment propice à la constitution de nappes aqui-
fères. La surface des calcaires reproduit la topographie classique
des calcaires fissurés, avec des crevasses parfois béantes, des grottes,
des ravins à sec, de véritables « avens », des bétoires où les eaux
peuvent s'engouffrer 2. La carte topographique au 1/50. 000e a par
faitement noté les principaux de ces accidents, et particulièrement
on se trouve au-dessous d'une falaise escarpée formée par le terrain tertiaire.
qui s'élève jusqu'à 130 m. au-dessus du niveau de la mer. » Il est facile de
reconnaître, dans cette description, la source du Ravin Blanc.
1. Voir la Notice de MM. F. Doumergue et E. Ficheur, adjointe à la Carte
1/50.000"
(feuille 153).
n°
géologique d'Oran, au
2. L'analyse détaillée de ces conditions géologiques a été faite de la ma
nière la plus claire et la plus précise par M. Savornin, professeur à la Faculté
des Sciences de l'Université d'Alger, dans un rapport inédit qu'il a bien voulu
nous communiquer et que nous avons utilisé ici et plus loin. (Ville d'Oran.
Sources de Brédéah. Rapport d'étude hydrogéologique, 31 mars 1928). Les for
mations perméables sont celles qui sont désignées sur la carte géologique par
3 4 4 4
les lettres m4
(cale, blanc du Murdjadjo) m -, m -, m -, m -, les formations
4 4 9 8 5 d
imperméables sont m -, m -
(marnes à silex) m2, J2, Crv, v.
34 LES CONDITIONS NATURELLES
les lits parallèles (N.-N.-O. S.-S.-E.), tracés par des torrents inter
mittents, qui s'effacent avant d'arriver à la plaine.
Ainsi, par l'absorption des eaux de pluie, après une circulation
souterraine plus ou moins complexe et anastomosée, se constituent
toute une série de nappes, dont les plus profondes forment, au-des
sous des « eaux libres » et même du niveau des sources, l'ultime
réservoir des eaux dites « captives » ou « fossiles ». La carapace
calcaire s'enfonce d'autre part sous les dépôts pliocènes et les allu-
vions quaternaires, marnes et argiles imperméables qui ont comblé
la grande cuvette de la Sebkha, pour reparaître au Sud, près d'Arbal
et d'Er Rahel, à une altitude minimum de 140 mètres, alors que le
fond de la Sebkha est à 80 mètres.
C'est cette stratigraphie qui explique la présence des sources
et les possibilités, nombreuses assurément, de puiser de l'eau par
aspiration et pompage. Ras-el-Aïn appartient à ce système hydro
logique 1. Les eaux de Misserghin (source des Moulins) , qui sur
gissent à un niveau plus élevé, ont une origine similaire, mais un
peu différente : elles sourdent au contact des calcaires et d'une
assise intercalaire de marnes imperméables 2. Celles d'Aïn-Beïda,
à 4 kilomètres à l'Est et celles de Brédéah, à 26 kilomètres au S.-O.
d'Oran, quoique en relation avec des nappes reconnues indépen
dantes, ressortissent du grand domaine aquifère des calcaires sahé-
liens 3. A
Si la disposition structurale semble devoir au premier abord
suggérer à l'esprit l'idée de surgescences artésiennes4, M. Savornin
1. Voir la notice de la carte géologique.
2. Idem. Selon M. Savornin, et la Carte géologique en témoigne, la source
située a 600 m. au Sud du Marabout de Sidi-Zakelas est due à la présence
d'argiles absolument imperméables (m2) à la base des calcaires (m') et des
roches calcaro-gréseuses qui leur sont subordonnées, une forte échancrure
ayant raviné et entaillé plus profondément qu'ailleurs les formations perméables.
3. Il en est de même de la source de Pont-Albin, à 6 kil. au N.-E. de
Misserghin.
4. Renou, dans son étude sur la géologie de l'Algérie (Exploration scienti
fique de l'Algérie pendant les années 1840, 1841, 1942 [Paris, 1848]. Sciences
LES RESSOURCES EN EAU 35
a montré qu'il n'en était pas et qu'il ne pouvait pas en être ainsi,
notamment pour les sources de Brédéah, les plus abondantes, et
que l'eau y arrivait par simple gravité, à 90 mètres d'altitude, « là
où la couverture des calcaires descend au point le plus bas », et
commence à s'enfoncer sous la nappe de remplissage quaternaire.
Elles se présentent ainsi « comme un déversoir naturel correspon
dant à une sorte d'échancrure de la paroi Sud du réservoir. »
Avant le captage et les aménagements consécutifs, elles formaient
un marais et une véritable gouttière de 3 kilomètres sur 150 mètres
de largeur, s'épanouissant au bord du grand lac sur une étendue
de plus de 100 hectares, véritable foyer de paludisme et d'infec
tion1. Pour trouver de l'artésianisme, il faudrait forer au cœur de
la Sebkha même.
A ces ressources peuvent s'en ajouter quelques autres, mais
tellement insuffisantes pour l'alimentation d'une ville qu'elles mé
ritent à peine une mention : telles les eaux issues à la base des
calcaires dolomitiques du Lias, au contact des schistes sous-jacents,
sourcesde l'Oued Bachir, de Bou-Sfer par exemple2. Il en est une
cependant, la source Noizeux, qui a été à contribution, et dont
mise
l'eau se recommande sinon par la quantité, du moins par la qua
lité3.
Ce devait être là précisément —
dans la qualité —
la princi
pale défectuosité de ce réseau hydrologique, si du moins on ne se
contentait pas de puiser dans les cavités occupées par les « eaux
physiques et Géologie de l'Algérie, p. 159-160), expliquait ainsi « la belle
source d'Oran », celle de Ras-el-Aïn. Depuis 1864, on attribuait aussi aux
sources de Brédéah le même caractère. Les premières études entreprises pour
l'adduction à Oran de ces eaux leur confèrent une origine artésienne, par
exemple de M. Bouty (Etude d'un
celle projet de conduite d'eau pour amener
à Oran les sources de Brédéah [Oran, août 1876]. Arch. Munie. Eaux). On
Dr
retrouve cette erreur dans l'ouvrage du Imbeaux (Annuaire statistique et
descriptif des distributions d'eau de France Algérie-Tunisie, 1903 et 1909, cité
par M. Savornin).
1 Rapport de M. Bouty, o. c.
2. Voir la notice et la carte géologique.
3. Voir plus loin, p. 283.
36 LES CONDITIONS NATURELLES
libres », et si l'on recourait aux « eaux captives ». Dès 1852, Ville,
dont le nom est inséparable de l'histoire des travaux géologiques
en Algérie, avait analysé les sels contenus dans un échantillon de
calcaire blanc de Misserghin, et reconnu la présence de chlorures
de sodium, de magnésium, de calcium, de sulfate de chaux et de
magnésie 1, tous sels solubles et susceptibles d'affecter la compo
sition chimique des eaux circulant à travers ces calcaires, en pro
portion de la longueur même de leur trajet et de la durée de leur
séjour. Or, il a été reconnu à Brédéah que les eaux les plus pro
fondes sont, en effet, les plus salées et qu'il y a un rapport étroit
entre la pluviométrie, le niveau des nappes aquifères et leur sali
nité2. Dans les années sèches, l'abaissement du niveau, en obli
geant à puiser dans les réserves profondes, a pour conséquence
une augmentation de la salure qui rend l'eau de consommation
saumâtre et difficilement potable. Circonstance fâcheuse, dérivée
de la nature du sol et du climat, et qui s'accorde mal avec la crois
sance ininterrompue de la grande cité oranaise, d'autant que l'une
des conclusions de M. Savornin mérite d'être retenue : « La struc
ture géologique de toute la partie Nord du département d'Oran ne
laisse pas espérer qu'il soit possible de trouver pour cette ville un
autre point d'eau d'importance comparable à celui de Brédéah. »
1. Ville. Notice minéralogique sur lAProvince d'Oran (1852), cité par M.
Savornin, qui reproduit les résultats de celte analyse centésimale : Na Cl (47,80),
Cl2 CaCl2 SO4 SO'
Mg (20,77), (8,87), Ca (15,94) et Mg (2,60) en faisant obser
ver que les résultats des analyses chimiques opérées par le Laboratoire de la
Faculté des Sciences d'Alger, sur dix échantillons d'eaux prélevées dans le
périmètre de Brédéah, ont reproduit d'une manière remarquables les propor
tions relatives de ces sels dissous dans l'eau.
2. M. Savornin établit d'une manière incontestable que, pour le forage cen
tral de Brédéah, la variation de la composition des eaux marque une progres
sion de la salure en relation directe avec l'abaissement du plan d'eau (1888
—
Ogr.760 par litre, 1927 —
1 gr. 840, 1931 —
4 gr. 29) . Par ailleurs, l'équilibre
entre le réapprovisionnement de la nappe par les pluies et l'épuisement par
le pompage, rompu depuis 1911, a été rétabli à peu près en 1918 par des excé
dents pluviométriques, pour être de nouveau détruit à la suite de l'hiver sec
de 1919.
CHAPITRE V
MATÉRIAUX1
LES ET LE RAVITAILLEMENT
A défaut des renseignements que l'on peut puiser çà et là dans
les documents anciens, et des témoignages encore vivants que four
nit l'examen des vieilles fortifications espagnoles et turques, l'ana
lyse de la carte géologique 2 suffit à montrer que les matériaux de
construction ne manquaient pas sur le site et aux environs immé
diats d'Oran.
Le massif du Murdjadjo, tout d'abord, offrait des ressources
abondantes et toutes proches. Les formations les plus anciennes 3
qui affleurent au Nord-Ouest de l'anse de Lamoune jusqu'à Sainte-
Clotilde, et dans lesquelles été taillée, après notre arrivée, la route
a
de Mers-el-Kebir, présentent des calcaires bleus dolomitiques du
Lias. S'ils ont été peu employés pour la construction des maisons,
ils devaient l'être en revanche comme matériaux d'enrochement
des jetées des môles, ainsi que les
et schistes durs et les bancs
épais de quartzites du Néocomien qui constituent les falaises du
port. On retrouve ces derniers dans les grandes carrières ouvertes
sur les flancs du Santon à Mers-el-Kebir, où ils ont servi pour la
1. Des renseignements nombreux nous ont été obligeamment fournis par
M. Doumergue, un des collaborateurs du Service de la Carte géologique, et par
M. Fonteneau, sous-chef des Travaux Municipaux. La notice du Tableau de
la situation, o. c. de 1837 donne (p. 57) un aperçu des matériaux de construction
communément employés à cette époque.
2. Voir la feuille 53 de la Carte géologique (Oran) et la notice explicative
qui l'accompagne.
3. Nous laissons, en effet, de côté pour le moment les affleurements spora-
diques du trias.
38 LES CONDITIONS NATURELLES
confection des blocs de la grande jetée d'Oran et la construction
des quais de rive. Les dolomies, en raison de leur dureté, ont pu
fournir à l'époque moderne de bons matériaux d'empierrement.
La carapace des calcaires blancs miocènes, plus ou moins durs,
de l'étage du Sahélien supérieur, qui recouvre une grande partie
du massif du Murdjadjo, offrait pour la construction de bons maté
riaux tout proches et faciles à extraire. Ils ont été exploités de
bonne heure dans les carrières du ravin de Ras-el-Aïn, du Poly
gone à Eckmùhl, de Noiseux ; on en a tiré des moellons et même
des pierres de taille prises dans les assises les plus dures. Les mu
de Saint-Philippe de Saint-André1
railles des forts espagnols et
en ont été construites. De nos jours, c'est de cette formation que
l'on extrait les meilleures pierres à bâtir et même des bordures de
trottoirs.
Enfin, les grès en dalles calcarifères du pliocène supérieur, à
peu près délaissés aujourd'hui, ont fourni pendant longtemps après
notre occupation des matériaux plus légers, mais qui offraient
l'avantage de prendre bien le mortier. Les carrières se trouvaient
à Saint-Charles 2, au Ravin Blanc supérieur et sur le plateau de
Gambetta, entre la Batterie Blanche et le Télégraphe d'Aloudja.
Le quartier de Karguentah, les faubourgs de Gambetta et de Saint-
Eugène ont été en grande partie construits avec cette pierre.
L'empierrement des routes et des rues a été d'abord assuré par
la caillasse provenant de la croule rocheuse quaternaire qui re
couvre le pliocène des
d'Oran. Plus tard,
environs on les a rechar
gées avec les dolomies bien plus résistantes de la route de Mers-
el-Kebir, et les gravillons des carrières du Polygone ou même de
Gambetta. Les matériaux de pavage, dont la demande est de plus
1. Il de St-André englobé aujourd'hui dans la ville, au S.-O., et où
s'agit
il n'y a longtemps encore, il y avait une place dénommée « place des
pas
Carrières » ; on ne doit pas le confondre avec le village de pêcheurs du même
nom, voisin de Mers-el-Kebir. Sur la place des Carrières et sur les carrières
mêmes, voir plus loin, p. 145, et Rozet, o. c. I, p. 263.
2. Quartier actuel d'Oran situé entre la rue de Mostaganem et la porte de
Sidi-Chami.
LES MATERIAUX ET LE RAVITAILLEMENT 39
en plus réduite de nos jours, sont empruntés, quand il y lieu,
a
par voie d'importation, aux carrières de granit d'Herbillon, près
de Bône, ou aux grès durs de Saint-Leu et de Lamoricière, qui
fournissent aussi des bordures de trottoirs.
Les pierres à chaux ne manquaient pas, comme on peut s'en
rendre compte. La chaux grasse du Polygone et les marnes des
Planteurs sont toujours utilisées de nos jours.1, encore que les im
portations soient beaucoup plus importantes que les fabrications
locales.
Le gypse, qui se rencontre çà et là, dans les affleurements tria-
du massif du Murdjadjo, par exemple à Saint-
siques Bou-Sfer, à
André, falaises des Bains de la Reine, aux Planteurs,
aux alimenta
longtemps les plâtrières de Saint-André, et même à l'Est celles de
Canastel. L'exploitation a été abandonnée à Bou-Tlelis, près de
Misserghin, et aujourd'hui la plus grande partie du plâtre utilisé
provient des carrières de Fleurus.
Le sable est fourni par les plages marines et sous-marines de
Saint-Jérôme et d'Aïn-el-Turk, ainsi que par les sablières du Ravin
Blanc supérieur, des falaises de Gambetta, au voisinage de l'an
cienne batterie espagnole, et des dunes consolidées des environs.
Enfin, les marnes miocènes du Cartennien, qui occupent le syn
clinal séparant le Murdjadjo du Santon, alimentent les briquete
ries et les tuileries de Roseville, de Saint-André et de Mers-el-Kebir
et ont à peu près seules concouru à la construction de la ville
d'Oran.
Ce qui dut sans doute manquer le plus, de tous temps, et ce
qu'il fallut importer, c'est le bois de construction2. Il est possible
1. H existe notamment une Société des Chaux et Ciments oranais qui les
exploite.
2. La notice du Tableau de la situation, o. c, signale que les bois de cons
truction « sont tirés du Nord ». Seul, le charbon de bois est apporté par les
Arabes, principalement ceux de la tribu des Hamyans de Canastel. Ils ,près
faisaient aussi, depuis le siècle, le trafic du thuya dont les rondins étaient
XVIe
très employés dans les constructions mauresques (Derrien, o. c. plus loin p. 26) .
40 LES CONDITIONS NATURELLES
et même probable que le Murdjadjo ait pu offrir quelques res
sources, sans cesse apauvries d'ailleurs par une exploitation abu
sive ; il est plus certain en tous cas que le reboisement partiel a
été, ici aussi, une œuvre purement française.
Quant au ravitaillement en vivres, en grains, en viandes, en
légumes et en fruits, les documents antérieurs à 1830 nous mon
trent qu'il pouvait être facile, toutes les fois que l'hostilité des
tribus d'alentour n'interceptait pas les communications et n'abou
tissait pas à un blocus étroit de la place. Si le sol du plateau et
encore plus des abords de la Sebkha était généralement ingrat, et
si son aridité jointe à l'insécurité refoula pendant longtemps la cul
ture des céréales plus au Sud, les troupeaux en revanche paissaient
en nombre jusque sous les murs d'Oran. Des témoignages abon
dent, d'autre part, qui mentionnent dès le début de son histoire,
les jardins de Ras-el-Aïn et du ravin de l'Oued Er-Rehi, fournis
seurs de légumes et de fruits, comme aussi ceux de l'Aïn-Rouina,
du Ravin Blanc et de Canastel !. Ceux de Misserghin et de la Plaine
des Andalous sont venus assez tard compléter cet approvision
nement. Ce ne sont donc pas les possibilités qui faisaient défaut ;
mais elles étaient trop évidemment subordonnées à la sécurité des
communications.
1. Voir plus loin, p. 78.
LIVRE II
l
ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
1. Les Sources de l'histoire d'Oran ont été réunies sous ce titre même dans
un Essai bibliographique publié par M. Jean Cazenave (Bull, de la Société de
Géographie et d'Archéologie de la Province d'Oran. Année 1933, p. 303-379).
Pour toute l'histoire politique et militaire d'Oran, qui ne fait pas l'objet prin
cipal de cette étude, on Ernest Mercier, Histoire de l'Afrique Sep
consultera :
tentrionale, 3 vol., Paris, 1888-91 ; Henri-Léon Fey, Histoire d'Oran, Oran, 1858,
plus abondamment et plus sûrement documentée sur la période espagnole que
sur la période musulmane. Pour celle-ci, antérieurement à 1509, les textes
principaux sont mentionnés dans René Basset, Fastes chronologiques de la ville
d'Oran pendant la période arabe (290 à 903 de l'Hégire). Paris-Oran, 1892.
(Extrait du Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, 1892,
p. 50-76). Les études publiées par M. Jean Cazenave renferment des rensei
gnements nombreux et utiles. Voir dans la Revue Africaine : Contribution à
2° 3e
l'histoire du Vieil Oran, et trim. 1925 ; Les gouverneurs d'Oran pendant
l'occupation espagnole de cette ville (1509-1792), 3e et 4e trim. 1930, et dans le
Bulletin de la Société de Géog. et d'Arch. d'Oran : « Oran, cité berbère », 1"
3e 4°
trim. 1926 ; Histoire d'Oran, par le Marquis de Tabalosos, 2e, et trim. 1930.
On trouvera un résumé substantiel de l'histoire musulmane dans l'article de
l'Encyclopédie Musulmane (p. 1061), rédigé par G. Marcais, sur Oran (Wahrân).
CHAPITRE I
LES ORIGINES
XVIe
A la différence d'Alger, qui fut dès le siècle une capitale
XVIIe
et qui compta dans ses murs au plus de 100.000 habitants l,
Oran n'a jamais été, avant notre arrivée, qu'une petite ville dont
la population ne dépassa guère 20.000 âmes, aux plus beaux jours
d'une prospérité fragile. Son avènement comme grande cité est un
fait tout contemporain 2. Jusqu'en 1831, elle dut assurément quelque
importance à sa position et à sa qualité de place forte ; mais si elle
put être, avant l'occupation espagnole, un entrepôt et un lieu
d'échanges, elle ne fut même pas, à vraiment parler, ce qu'on ap
pelle un port.
Ouahrân3, tel est le nom d'origine vraisemblablement berbère,
que porta la petite bourgade fondée en l'année 290 de l'Hégire
1. René Lespès, Alger, Paris, 1930, p. 129-130.
2. Le recensement de 1906 est le premier qui accusa plus de 100.000 habitants.
3. En arabe
ft_y Les premiers documents cartographiques qui le
ç)<j
mentionnent, les portulans du xrv°
et du
XV*
siècles, le transcrivent sous diverses
formes : génois de Pietro Vesconte, 1318, et portulan génois de
Horan (Atlas
Luxoro), Boran (Carte marine pisane du siècle), Oram (Portulans
xrv0
Tammar
de Angelino Dulcert, 1339, de Guglielmo Soleri, 1385, mappemonde des frères
Pizzigani, 1367, port, de Andréa Bianco, 1436, carte Catalane de 1375 ; c'est la
forme qui domine jusqu'au xvf siècle chez les cartographes, qu'ils soient major-
quins, catalans, pisans ou vénitiens. La forme Oran apparaît pour la première
fois dans un portulan génois de 1384, mais elle ne se généralise guère que
vers la fin du
XVIe
siècle ; elle figure dans la mappemonde de Sebastien Cabot
(1544) et dans celle de Gérard Mercator (1569)). Exceptionnellement, on ren
contre Ouram
(Diego Homan, carte portugaise de 1569 et mapp. de Pierre
Descelliers (1546), Orano et même Orani. Voir M. Jomard, Les Monuments de
la Géographie, Paris, s. d. ; Charles de la Roncière, La découverts de l'Afrique
VILLE ET PORT AVANT 1831
44 ORAN,
(903), sur un territoire occupé par des tribus berbères Azdadja,
Aoun, Mo
Abou'
les Nefza et les Mosguen, par Mohammed ben
venus
hammed
ben'
Abdoun et une bande de marins andalous
d'Espagne1. Sans nul doute, ils avaient en vue de créer un point
de leur contrée d'origine
d'appui pour les relations commerciales
avec l'intérieur du pays africain, notamment avec Tlemcen, ville
marchande déjà importante qui devait devenir la capitale du
Maghreb central2.
La nouvelle qui comptait certainement plus de
agglomération,
Berbères Azdadja que
d'
Andalous, occupait la rive gauche du ra
vin et s'adossait aux premières pentes du Murdjadjo. La position
pouvait être assez forte, en un temps où l'on ne se servait pas
encore des armes à feu.
Si nous ne manquons pas de détails sur l'histoire d'Oran du
Xe
au
XVIe
siècle, les renseignements précis sur la ville elle-même,
sur sa population, sur son commerce propre, se réduisent à fort
peu de choses ; les descriptions plus ou moins vagues et les asser
tions souvent exagérées des voyageurs musulmans ne suffisent pas
à satisfaire notre curiosité. Il y a en tous cas un fait qui ressort de
au Moyen Age, 2 vol., Le Caire, 1925 ; et surtout A.-E. Nordenskiôld, Peripîus,
an essay of the early history of charts and sailing directions. Trad. du suédois,
2 vol., Stockholm, 1897. On ne sauràt s'arrêter aux étymologies diverses
—
attribuées au nom de Ouahrân, jeux de Sots, calembours qui sont de règle en
cette matière. V. Bérard, Indicateur général de l'Algérie, Alger, 1848, p. 400,
donne « lieu d'accès difficile », ouaer en arabe ; « a ravine », écrit Playfair
(A Handbook for travellers in Algéria, London, 1874, p. 202).
1. R. Basset, o. c, p. 11. Jusqu'ici, on n'a pu découvrir aucune trace certaine
des Romains, ni à Oran, ni à Mers-el-Kebir, bien que cette double baie dénom
mée « Portus divini » dans l'Itinéraire d'Antonin, ait été reliée à l'intérieur, à
Albulae (Aïn-Témouchent) par une route passant au Nord de la sebkha. En
revanche, Arbal, au Sud, a été, sous le nom de Regiae, une ville importante
et une clef de routes. Voir St. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, Oran
(feuille 20).
n°
2. G. Marcais, Histoire d'Algérie, Paris, 1927, p. 122. A la fin du xf siècle,
El Bekri (Description de l'Afrique septentrionale, trad. de Slane, Paris, 1859,
p. 179) l'appelle ï la capitale du Maghreb central ».
LES ORIGINES 45
toute cette littérature historique ou géographique : Oran ne fut
jamais assez fort être la tête d'un Etat indépendant, même
pour
aussi réduit en dimensions que celui de Ténès, et sa destinée a été
d'être ballotté entre les maîtres de l'Est, du Sud, de l'Ouest et du
Nord, assiégé par les compétiteurs, pillé par eux, souvent aussi
bloqué par les tribus voisines. Son sort et sa prospérité furent
d'ailleurs de plus en plus liés à ceux de Tlemcen, dont le voisinage
était sa seule raison d'être, du moins jusqu'à la chute de Grenade
en 1492. Le jour où le lien fut coupé par l'occupation espagnole,
Oran se trouva condamné à n'être plus qu'un point d'appui fortifié
et isolé, un « presidio », c'est-à-dire une garnison et un bagne.
A travers toutes les vicissitudes qui le firent passer tour à
tour sous l'autorité des Khalifes Omeiyades d'Espagne, des Béni
Ifren, des Fatimides, des Almoravides, des Almohades, des Meri-
nides et des Béni Zeyan, Oran resta toujours un des débouchés
maritimes de Tlemcen en même temps qu'un entrepôt de ravitail
lement en produits venus de l'Europe ; mais il ne fut pas seul à
dut Rachgoun Ho-
remplir ces fonctions, qu'il partager avec et
neïn1. Il paraît néanmoins avoir conquis la première place à la
fin du XrV siècle.
Ce qui avait déterminé ses fondateurs à choisir cet emplacement,
c'était évidemment la présence d'une magnifique rade, dont la
Nord-Ouest était C'est à Mers-
partie particulièrement abritée. là,
el-Kebir, qu'ils se seraient établis, si la topographie trop acci
dentée du littoral, les difficultés de communication avec l'intérieur,
et l'absence d'eau —
raison capitale —
ne les en avaient écartés.
Abou'
1. El Bekri, o. c, p. 181. «Archgoul, écrit-il, est le port de Tlemcen».
lfeda (Description des pays du Maghreb, trad. Ch. Solvet, Alger, 1839, p. 71),
parlant du royaume de Tlemcen, dans la deuxième moitié du
xrv"
siècle, cite
comme étant les ports les plus célèbres Ouahrân et Honeïn. One, forme sous
laquelle ce dernier lieu figure dans les cartes et dans les chroniques espagnoles,
reprit quelque importance comme port de Tlemcen après l'occupation d'Oran
par les Espagnols en 1509. Les Espagnols s'en emparèrent en 1531, puis l'aban
donnèrent trois ans après, non sans l'avoir démantelé. (Paul Ruff : La domi
nation espagnole à Oran sous le gouvernement du comte d'Alcaudete, 1534-1558,
Paris, 1900, p. 8, note 2).
46 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
Ils se trouvaient ainsi attirés par le site voisin, où ils trouvaient des
voies de pénétration largement ouvertes, des moyens naturels de
défense suffisants, un oued, et, à défaut d'un bon mouillage, un
petit abri contre les vents d'Ouest et du Nord-Ouest, derrière la
pointe de La Moune.
Xe
Lorsque Ibn Haouqâl1 nous
parle, à la fin du siècle, du port
d'Oran, « tellement sûr et si bien abrité contre tous les vents, écrit-il,
que je ne pense pas qu'il y ait son pareil dans tous les pays des
Berbères », il ne peut s'agir trop évidemment que de Mers-el-Kebir.
Et c'est à lui de même que pense El Bekri 2, quand il cite la rade
d'Oran (Mersa Ouahrân) comme « offrant un bon hivernage ga
ranti contre tous les vents. » Edrisi 3 s'exprime plus nettement :
La d'Oran 4 offrir
« ville est un port trop peu considérable pour
quelque sécurité aux navires ; mais à deux milles de là, il en existe
un plus grand, El Mers-el-Kebir, où même les plus grands vais
seaux peuvent mouiller en toute sûreté, protégés contre les vents.
Il n'en est pas de meilleur ni de plus vaste sur toute la côte du pays
des Berbères. » Abou'lfeda 5, qui n'a pas vu Oran, a entendu dire
« par ceux qui l'ont visité que dans le voisinage est un lieu qui sert
de port à Tlemcen. » Les cartes marines, les portulans, n'ont eu
garde de négliger la mention de Mers-el-Kebir 6. Quand les chroni
queurs musulmans nous parlent d'embarquement « à Oran » de
corps expéditionnaires dirigés sur Bougie en 1331, en 1348, c'est au
mouillage de l'Ouest qu'il faut situlr ces opérations, comme aussi
probablement c'est Mers-el-Kebir qui s'est associé à Honeïn pour
la construction des cent vaisseaux commandés en 1162 par Abd el
Moumen.
1. Ibn Haouqâl, Description des routes ou description de l'Afrique. Trad.
de Slane, dans le Journal Asiatique, fév.-mars 1842, p. 186-187.
2. El Bekri, o.c, p. 188.
3. Edrisi, Géographie. Trad. Jaubert, Paris, 1836, tome I, p. 96-97.
4. Il fait allusion évidemment à l'abri de La Moune.
5. Abou'lfeda, o. c, p. 11.
6. Tous le situent exactement, avec des transcriptions d'ailleurs variées :
Marsachebir, Marzaquibir, Mazaquibir, Masalqbir.
LES ORIGINES 47
Sur la ville même d'Oran, les géographes, les voyageurs mu
sulmans, trop discrets généralement sur sa population et son com
merce, ne manquent jamais en revanche de parler de ses eaux cou
rantes, de ses moulins et de ses jardins1. C'est sans doute ce qui
avait séduit le voyageur Ibn Khemis, à la recherche de la fraîcheur
et de la verdure 2. Assurément la question de l'eau a toujours été
de première importance pour une ville, et surtout pour une place
forte. Mohammed ben el Kheir, sous les Ifrénides, à la fin du Xe
siècle, aurait le premier canalisé pour l'alimentation des habitants
les eaux de l'oued qui arrosait les jardins et l'on aurait donné à ce
ruisseau depuis cette époque le nom d'Oued ben el Kheir 3. Un des
miracles attribués par la légende au célèbre et vénéré marabout
Sidi Mohammed el Haouwâri (1350-1439) était d'avoir fait surgir
avec son bâton des sources aux environs d'Oran, notamment au
lieu dit « Bîlal » 4.
1. Ibn Haouqâl, cité par R. Basset, o. c, p. 13 : s La ville est entourée d'un
mur et arrosée par un ruisseau venant du dehors ; les bords du vallon où coule
ce ruisseau sont couronnés de jardins produisant toutes sortes de fruits. » El
Bekri (o. c, p. 165) écrit : « Oran est une place forte ; elle possède des eaux
courantes, des moulins à eau, des jardins. » : « Les habitants boi
Edrisi, 1. c.
vent de l'eau d'une rivière qui y vient de l'intérieur du pays et dont les rives
sont couvertes de jardins et de vergers. » Abou'lfeda, à propos de Tlemcen,
(o. c, p. 71) définit Oran par ces seuls termes : « Ville fortifiée quia des eaux
vives. »
XIe
2. R. Basset, o. c, p. 14. Il déclarait, en effet (à la fin du siècle) que dans
le Maghreb central, deux villes lui avaient plu particulièrement, Oran de
Khazer, qu'il appelait ainsi par suite d'une erreur sur son origine, et Alger
de Bologguin.
3. J. Cazenave, Oran, cité berbère, p. 26.
4. Destaing, Un saint musulman au XV siècle (Journal Asiatique, tome
VIII, 1906). Cet ancêtre des sourciers inspirait aux Oranais une telle confiance
qu'au cours d'un entretien sur l'eau, un des interlocuteurs disait à son petit-
fils : « Si ton grand-père voulait faire venir l'eau du Tessala à Oran, assu
rément il pourrait le faire. » Ce propos semblerait indiquer que les habitants
n'étaient pas très satisfaits de l'eau d'Oran soit pour la quantité, soit plutôt
pour la qualité.
48 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
On doit renoncer à toute estimation du nombre des habitants
dans la période antérieure à l'occupation espagnole. Ce qui paraît
certain, c'est que, Oran comme Tlemcen, profita de l'exode des
/ Juifs espagnols les villes et cela dès la première
vers africaines,
r
migration qui suivit de 1391
la persécution et l'arrivée des Israélites
de Majorque, de Isaac ben Checheth Barfat, dit
sous la conduite
Ribach et de Rabbi Simon ben Zemah Duran1. Il y a, en effet, la
preuve par les correspondances de ce dernier avec les docteurs
du Judaïsme, que les nouveaux venus eurent fort à faire tirer pour-
de leur ignorance et ramener à l'observation de la loi mosaïque les
Juifs indigènes d'Oran. Il y est question d'ailleurs aussi de familles
de commerçants établies nouvellement dans la ville et ayant
conservé ou même rétabli des liens avec Majorque, Grenade et la
Péninsule Ibérique. Les souverains du pays ont accueilli ces immi
grants avec plus que de la bienveillance et les ont traités souvent
mieux que leurs coreligionnaires indigènes2. Leur nombre. fut ren
forcé par de nouveaux arrivants expulsés d'Espagne après la prise
de Grenade, en 1492 3.
1. Isidore Epstein, The responsa of Rabbi Simon B. Zemah Duran, Oxford,
1930. Intéressante brochure qui nous a été communiquée obligeamment par
M. Brunschwig, professeur à l'Université d'Alger. On voit citer (p. 17) parmi
instruits dévoués à leur Amram Me-
les docteurs les plus et les plus mission
rovas Ephrati établi à Oran même. AilleuA(p. 58), il est signalé qu'il a dû
combattre certaines coutumes empruntées aux Musulmans par les Juifs indi
gènes et contraires à la loi Mosaïque, telles que les sept jours de lamentations
dans les cimetières. Ce rabbin était apparenté à une famille Susan, qui com
merçait à Oran (p. 97).
2. Isidore Epstein, o. c. C'est ainsi qu'ils réduisirent en leur faveur de moitié
la capitation. Ils ont facilité, en outre, les opérations commerciales et mari
times auxquelles les nouveaux venus se livraient avec l'Espagne et les Etats
Italiens. Les Juifs indigènes se plaignaient de la concurrence de ces industrieux
artisans, qui leur enlevaient notamment, en pratiquant la confection fort ap
préciée des Arabes, leur gagne-pain de tailleurs à la façon.
3. Sur les communautés juives de l'Algérie, leur origine et leur organisa
tion, voir Maurice Eisenbeth : Encyclopédie Coloniale Maritime, fasc. 9,
et
p. 97-112, Paris, 1937, et du même auteur : Les Juifs de l'Afrique du Nord,
Alger, 1936, notamment l'Onomastique.
LES ORIGINES 49
Plus nombreux que les Juifs durent être les Maures que la
« reconquista » progressive des rivages méditerranéens de l'Espa
gne, suivie des persécutions et des conversions forcées, décida à
rejoindre leurs frères Musulmans d'Afrique. Cet exode se place
XVe
dans la deuxième moitié du siècle. La chute de Malaga date
de 1486, six ans avant celle de Grenade. Les précisions manquent
totalement sur l'importance et la répartition de cette immigration,
faute de pouvoir recourir pour Oran aux ressources que nous four
nit Haëdo pour Alger. Nous pouvons du moins affirmer que les
« Andalous » qui s'établirent à Oran ou dans les environs immé
diats apportèrent un appoint redoutable à la piraterie barbaresque
et qu'à Mers-el-Kebir on arma des « brigantins » et des « fustes »
pour la course 1. Ce fut certainement une des causes premières,
XVIe
sinon la première, des expéditions espagnoles du début du
2, sans parler des les flottes
'
siècle razzias punitives exécutées par
castillanes dès le début du XVe, qui coïncidèrent avec les entre
prises mérinides contre les Abdelouâdites de Tlemcen3.
1. Léon l'Africain, Description de l'Afrique, édit. Ch. Schefer, Paris, 1898,
tome III, p. 40. Il cite particulièrement comme buts des corsaires Carthagène,
Ibiça, Majorque et Minorque.
2. Sur cette importante question, les articles fortement documentés de F.
Braudel sur « Les Espagnols et l'Afrique du Nord de 1492 à 1577 », dans la
3* 4e
Revue Africaine, 2e, et trim. 1928, peuvent être considérés comme la meil
leure mise au point.
XIVe
3. Cette piraterie s'exerçait d'ailleurs bien auparavant. Au siècle, il y
eut même un redoublement. « Oran et la côte du Maroc, est-il écrit dans le
Roudh el qartas, avaient leurs marins et leurs pirates qui devinrent plus en
treprenants que ceux du Maghreb (De Mas Latrie, Traités de paix
oriental.
et de commerce et documents divers concernant les relations des Chrétiens
avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age, Paris, 1866, p.
232-236). Les expéditions castillanes du Comte Pedro Nino en 1404 et 1405
(citées par R. Basset, d'après Diaz de Gomez, o. c, p. 13) qui ravagèrent les
côtes occidentales du Maghreb et notamment Mers-el-Kebir, Oran et Arzeu,
furent sans doute faites en représailles des méfaits de la course. Ernest Mercier
n'en parle pas, mais il parle de la prise de Tétouan à la même époque, sous le
règne de Enrique in, en l'expliquant d'ailleurs ainsi.
50 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
Nous sommes réduits à quelques vagues témoignages des écri
vains arabes ou berbères sur l'œuvre urbaine des maîtres d'Oran,
XIIe XVe
sur la prospérité de la ville et de son port du au siècle ;
plus nombreux et plus précis sont fort heureusement les documents
de source européenne sur le commerce maritime. Ibn Haouqâl, à
Xe
la fin du siècle 1, se contente de noter que « c'est au port d'Oran
que se fait le commerce avec l'Espagne ; les navires y apportent
des marchandises et s'en retournent chargés de blé. » El Bekri n'y
fait aucune allusion. Edrisi, au milieu du XIIe, est leà si premier
gnaler que l'on trouve à Oran « de grands bazars, beaucoup de fa
briques », et que le commerce y est florissant. « On y trouve des
fruits en abondance, du miel, du beurre, de la crème et du bétail,
tout à très bon marché... Les habitants de cette ville se distinguent
par leur activité. 2 » Il faut attendre la description de Léon l'Afri
XVIe
cain3 —
mais alors nous sommes au début du siècle —
pour
trouver un chiffre de population. « Oran, écrit-il, est une grande
cité, contenant environ 6.000 feux. » Cela correspond à environ
25.000 habitants. « Elle est bien fournie d'édifices et de toutes choses
qui sont séantes à bonne cité, comme collèges, hôpitaux, étuves
une
et hôtelleries, étant ceinte de belles et hautes murailles. » Il parle
au passé quand il ajoute : « La plus grande partie des habitants
était d'artisans et tissiers de toiles, avec plusieurs citoyens qui vi
vaient de leurs revenus, combien cfc'il fût petit : car à vouloir s'y
tenir sans s'adonner à quelque art, il se fallait contenter avec du
pain d'orge. » Cette déclaration est peu rassurante sur la prétendue
richesse d'Oran. Il vante ensuite la courtoisie et le caractère ac
cueillant des habitants et signale les relations fréquentes et suivies
avec les Catalans et les Génois. Les Oranais, dont Edrisi notait
déjà, en même temps que l'activité, « la fierté
», auraient formé,
selon Léon l'Africain —
et certainement ce ne fut guère qu'au
1. R. Basset, o. c, p. 13.
2. Edrisi, o. c, p. 96-97.
3. Léon l'Africain, o. c, p. 40-41. Marmol (L'Afrique, trad. Perrot d'Ablan-
court, Paris, 1667, tome II, p. 362) , parle aussi des « fermiers de la douane ».
LES ORIGINES 51
XVe
siècle, lorsqu'ils furent « ennemis des rois de Telemsin (Tlem
cen) qui en avaient cependant besoin —
une espèce de petite Ré
publique marchande où, en dehors du « Trésorier » et du « Fac
teur » percevant les droits de douane du royaume et choisis par
eux —
il faut dire sans doute « agréés par eux » —
le chef, le
« conseiller pour les choses civiles et criminelles » était élu par
« le peuple ».
Les documents européens i sont fort heureusement beaucoup
plus riches en renseignements sur le commerce maritime et le rôle
économique d'Oran dans le Maghreb central.
Tout d'abord, si la ville fut, sous la domination musulmane,
dotée de quelques améliorations destinées à sa défense, la petite
plage et l'abri sommaire qui s'étendaient à ses pieds, le rivage
étant à un « jet de pierre » de ses murs 2, en dehors de l'enceinte,
ne paraissent pas avoir reçu le moindre aménagement avant l'oc
cupation espagnole. Ils ne constituèrent donc qu'un embarcadère
ou un débarcadère par temps calme. Les opérations se faisaient
en principe à Mers-el-Kebir 3, où les marchandises à destination
ou en provenance d'Oran étaient transbordées du navire sur des
barques ou inversement. Elles ne pouvaient donc être effectuées si
la mer était trop agitée. Les communications par terre eussent été
1. Sur cette question, pour la période musulmane (903-1509), voir De Mas
Latrie, ouvrage déjà M. F. Elie de la Primaudaie, Le commerce et la na
cité.
vigation de l'Algérie avant la conquête française, Paris, 1861. P. Boissonnade,
Les relations commerciales de la France méridionale avec l'Afrique du Nord
XII"
ou Maghreb, du au XV siècle (Bulletin de la Société de Géographie, 1929,
tirage à part, Paris, 1930).
2. Marmol, o. c, p. 362.
3. Edrisi, l. c, parle des ports d'Oran. Léon l'Africain (l. c.) nous dit que
« les Vénitiens y souloyent retirer leurs galères (à Mers-el-Kebir), quand
survenait la fureur marine, envoyant leurs marchandises sur des barques à
Oran, à la plage de laquelle elles s'en allaient tout droit surgir en temps
calme. »
52 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
beaucoup trop difficiles, vu l'étroitesse et les accidents de l'unique
sentier qui les assurait1.
Il est fort à croire que les relations maritimes les plus suivies,
Xe XIe
sinon les seules, furent au début, au cours du et même du
siècle, avec l'Espagne musulmane : la proximité des deux côtes,
la parenté des populations, la communauté de religion et de langue
firent du couloir de la Méditerranée occidentale si bien dessiné,
entre le cap de la Nao et le cap Ténès, d'une part, et Gibraltar,
de l'autre, un véritable « channel », une Manche Ibéro-Africaine
sans cesse traversée par les bateaux2. Ibn Haouqâl, à la fin du Xe
siècle, ne signale que ce trafic. El Maqaddesi, au début du XIe,
parle d'Oran comme d'un «port fortifié d'où l'on s'embarque nuit
et jour pour l'Espagne » 3. Edrisi déclare que « les navires espa
gnols se succèdent sans interruption dans ses ports ». Le blé des
environs de Tlemcen et sans doute aussi le bétail étaient les objets
principaux de l'exportation4.
XIe
Avec la fin du siècle et le XIIe, une ère nouvelle s'ouvrit.
La Méditerranée occidentale était petit à petit reprise sur les
Sarrazins refoulés vers l'Espagne méridionale et le Maghreb. Les
Génois et les Pisans délivraient la Sardaigne et balayaient la mer
1. Marmol (II, p. 362) parlant de Mers-el-Kebir où s'était formée une fort
petite agglomération, s'exprime ainsi : « Gn ne peut aborder dans la ville
qu'avec grande difficulté, si ce n'est par lP chemin d'Oran où il y a un pas
sage étroit et inégal qu'on nomme la Chaise. »
2. El Bekri, o. u. (p. 188 et note), qui ne manque jamais de nous signaler
les points des deux côtes situés « vis-à-vis », donne comme durée moyenne
de la traversée deux journées et demie, ce qui paraît exagéré. Il place en face
d'Oran Echekoubères, que l'on hésite à identifier avec
Escombrera, cap et île
placés à l'entrée de la rade de
Carthagène, trop à l'Est par conséquent. C'est
bien cependant la direction méridienne, mais les données transcrites par El
Bekri sont celles des navigateurs qui traçaient leurs routes de côte à côte la
plus directement possible, et par conséquent dans ce cas selon l'orientation
N.-O. Edrisi serait plus exact et mieux renseigné quand il note que « Oran
est situé vis-à-vis d'Almeria sur la côte d'Espagne ».
3. Cité par R. Basset, o. c, p. 14.
4. Ibn Haouqâl et Edrisi (l. c).
LES ORIGINES 53
Tyrrhénienne. Les Normands chassaient les Arabes de la Sicile
et de l'Italie du Sud, les Pisans, les Languedociens et les Proven
çaux unis aux Comtes de Barcelone les expulsaient de leurs côtes
et de Majorque. Derrière eux Catalans, Aragonais et Castillans se
lançaient à la conquête des côtes méditerranéennes de la pénin
sule Ibérique. Les routes de la mer étaient désormais plus libres.
Les Almoravides, puis les Almohades, maîtres successivement du
Maghreb central, donnèrent dès la fin du XIe siècle l'exemple d'une
politique nouvelle, celle des relations pacifiques avec les puis
sances chrétiennes de la Méditerranée, fondées sur les échanges
commerciaux. Aussi le XIIe, mais surtout le XIIIe et le XIVe
siècles
furent-ils une ère de prospérité pour le commerce Moghrebin de
Gênes et de Pise qui prédominèrent jusqu'à l'entrée en scène des
Vénitiens et des Florentins. A côté d'eux les Catalans, les Langue
dociens et les Provençaux trouvèrent à se tailler leurs parts. Oran
figure en bonne place dans l'histoire de ce trafic.
Le développement donné par l'Almoravide Ibn Tâchfin à la
ville de Tlemcen, dont il fut pour ainsi dire le deuxième fondateur,
et qui devint « le boulevard de son empire » et le « chef de sa -lieu
province algérienne » 1, profita à son port d'Oran. Sa prospérité,
sous ses successeurs Almohades et Zeyanides ne fut que le reflet
de celle de Tlemcen qui l'explique, tout comme l'histoire de ses
vicissitudes politiques est inséparable de celle de la capitale du
royaume Abdelouadïte. Les républiques marchandes de Pise et de
XIIe
Gênes conclurent au siècle une série de traités avec les sou
verains Almoravides et Almohades, Pise en 1133, 1166, 1186, Gênes
en 1138, 1153-54, 1160-61 2. Celui de 1166 fut conclu entre le fils
de Abd el Moumen, Abou Yacoub Youssouf et le consul de la
3 1186
République Cocco Griffi ; l'acte du 15 novembre renouvelé
en 1211 était signé de Abou Yacoub el Mansour, l'Almanzor des
chroniqueurs chrétiens. Oran figurait parmi les ports de l'empire
1. G. Marcais, o. c, p. 139.
2. P. Boissonnade, o. c,
3. De Mas Latrie, o. c, p. 49-50.
54 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
désignés à l'exclusion des autres pour les échanges commerciaux,
en même temps que Tunis, Bougie, Ceuta et Almeria. Cette limi
tation était destinée à faciliter la surveillance des Européens, la
perception des droits de douane et à empêcher la contrebande. Le
même Almanzor, sollicité par le pape Innocent III, en 1198, de
tolérer le rachat des captifs chrétiens par les Pères de la Rédemp
tion1, leur réservait un bon accueil, ainsi qu'aux Franciscains et
aux Dominicains, qui obtenaient sous son règne et celui de ses
successeurs la permission de parcourir les ports de la côte.
Ces relations avec les puissances maritimes de la Méditerranée
occidentale furent plutôt favorisées que contrariées par les conquêtes
l'
de Jayme I, maître de Barcelone, de Aragon et de Majorque (1229) .
Oran, selon toute vraisemblance fut, comme Ceuta et Bougie, en
relation avec les Catalans 2. En 1319 des rapports officiels étaient
établis par Abou Hammou entre les Béni Zeyan de Tlemcen et
Jayme II3. Avec eux se glissaient les marchands de Montpellier,
de Narbonne et de Marseille 4. Lorsque les Florentins furent maî
XVe
tres de Livourne et de Porto Pisano, au début du siècle, ils se
soubstituèrent aux Pisans 5. Mais ils furent vite éclipsés par les
Vénitiens. Tous ces traités commerciaux reposaient sur les mêmes
principes ; le type en est celui de 1339 entre Aboul'Hassan, Sultan
Mérinide, et Jayme II, roi de Majorque, comte de Roussillon et de
Cerdagne, seigneur de MontpelliefcG. Interdiction de la piraterie
et du pillage des navires, même naufragés —
cette clause ne fut
d'ailleurs guère respectée —
, commerce d'exportation libre, sauf
pour certaines denrées soumises à des autorisations spéciales,
1. Idem, p. 70.
2. De Mas Latrie, u.c., p. 74.
3. E. de la Primaudaie, o. u., p. 271. Lorsque, plus tard, Abou Hammou ïï
voulut se rendre à Alexandrie, c'est sur un navire catalan mouillé à Mers-el-
Kebir qu'il s'embarqua en 1390.
4. P. Boissonnade, o. c.
5. De Mas Latrie, o. c, p. 255.
6. E. de la Primaudaie, o. c, p. 272-73, De Mas
et
Latrie, p. 84-85.
LES ORIGINES 55
notamment le blé, garanties pour la sécurité des personnes et des
biens, droit d'avoir des consuls et d'établir des fondouks, véritables
quartiers murés pour le dépôt et la vente des marchandises, pour
la « loge » des consuls et de leur chancellerie, voire même de ceux
qui constituaient la « nation », permission d'entretenir une église
ou une chapelle et un cimetière, fixation des droits divers de
douane. Notons en passant que ces droits perçus à Oran devinrent
sous les Zeyanides, grâce à la prospérité du commerce de Tlemcen,
le revenu principal de leur trésor 1.
En application de ces traités, les Génois d'abord, dès le début
XIIIe XVe
du siècle et plus tard les Vénitiens au eurent leurs fon
douks à Tlemcen, en correspondance avec ceux d'Oran2. Il est
intéressant de noter que les Marseillais surent de très bonne heure
se faire une place dans le commerce du Maghreb central. Eman
cipés comme les marchands de Narbonne et de Montpellier de la
tutelle de Gênes et traitant avec la République en 1138 sur le pied
XIIe
d'égalité3, ils eurent à Oran dès la fin du siècle leur fondouk
particulier, avec un directeur nommé par les Consuls de Marseille ;
c'était un véritable petit quartier, ayant jusqu'à son four commun
1. P. Boissonnade, o. c. Ils varièrent pour l'importation de 5 à 8 et 10 %
XIVe
ad valorem au XIT et au Xlir siècle, de 10 à 16 % au et au XV; à
l'exportation, ils se maintinrent autour de 5 %. Il fallait d'ailleurs y ajouter
les taxes spéciales pour la manutention par les portefaix, des droits d'ancrage,
de pesage, de mesurage, de magasinage, d'interprètes, de quittance. On com
prend que les souverains musulmans, dont la caisse était toujours difficile
à alimenter régulièrement, aient favorisé un commerce qui leur assurait des
revenus solides.
2. Léon l'Africain, o. c, IV, p. 120, parle de leur fondouk et de leur loge
consulaire établis à Oran.
3. P. Boissonnade,o. c. Le trafic de Narbonne, qui reposait sur l'industrie
et le commerce de la laine, fut de plus en plus contrarié par l'ensablement du
port et du canal le reliant à la mer. Celui de Montpellier paraît avoir été
plus prospère sous les rois d'Aragon et de Majorque pendant un siècle et
demi. Les statuts de 1233 prouvent que ses marchands se rendaient à Oran
avec les Catalans.
56 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
bains publics. Il y eut même un Consul spécial i plus ou moins
et ses
permanent, assisté de son chancelier, de ses notaires, de ses huis
siers, de ses scribes. Nous ne manquons pas de détails, grâce aux
précieuses archives de la Chambre Consulaire de notre grand port,
sur les faisaient à Tlemcen, à Oran, comme à
opérations qui se
Ceuta ou Tunis. Des familles de marchands, comme les Manduel,
associés à d'autres Français, à des Génois, plus rarement à des
XIII8
Musulmans, mais très fréquemment à des Juifs, faisaient au
siècle le métier de bailleurs de fonds et de commanditaires, de
commissionnaires et de mandataires, de noliseurs et d'armateurs,
soit seuls, soit en participation ; leurs affaires embrassaient toute
la Provence, le Languedoc et même la Catalogne2. Les navires
mouillaient à Oran où ils se rendaient en caravane à la belle saison,
à Mers-el-Kebir en hiver. Oran venait pour l'importance des
affaires après Ceuta et Bougie. Les importations, qui dépassaient
de beaucoup les exportations, consistaient surtout en textiles, quel
ques soieries, mais surtout des draps et des toiles, draps d'Arras,
de Châlons, écarlates de Paris, de Perpignan, de Montpellier,
bourracans de Béziers, cotons filés et cotonnades, toiles de lin et
de chanvre, plus de la mercerie, de la quincaillerie, un peu de
corail travaillé, des fèves, des châtaignes cévenoles, du safran d'Albi
ou du Comtat-Venaissin, des vins, des épices, des parfums, des
substances médicinales, des produits tinctoriaux. Quant aux expor
tations, elles portaient presque uniqi^ment sur les laines, les cuirs
1. De Mas Latrie, o. c, p. 90 et 117. Les statuts municipaux de 1228 parlent
de ce fondouk et font allusion à ce Consulat.
2. P. Boissonnade, o.c, où l'on trouve de nombreux détails très précis, dont
quelques-uns ont été empruntés par De 1220 à 1240, Etienne Manduel,
nous.
associé avec Bernard de Conques, de Figeac, est en relation avec Oran. Son
fils Jean y convoie lui-même des marchandises. En 1233 Bernard Manduel
reçoit en commande six charges de coton pour 60 livres, qu'il s'engage à
porter à Oran Tlemcen ; on le
et voit emprunter à Oran à des changeurs une
somme de 50 livres. Etienne, en
1227, commandite le Juif Bonus Judas pour
un voyage aux lieux. On trouve à Oran des bateaux nolisés par
mêmes
eux,
le « Saint-Michel », le « Saint-Bonaventure », le « Saint-Sauveur ».
LES ORIGINES 57
et les peaux, les grains, et parfois sur les esclaves 1. Le XVe siècle
vit la décadence de ce commerce, malgré les efforts du roi René
et de Jacques Cœur sous Charles VII dont les diplômes mentionnent
expressément Oran. Les persécutions dirigées contre les Juifs, les
attaques des Espagnols et des Portugais, le réveil de la piraterie
en représaille de la « reconquista » et surtout la concurrence des
Génois et des Vénitiens ruinèrent les entreprises de Marseille.
Le commerce des Florentins, successeurs des Pisans au XVe
siècle, ne fut pas de longue durée. Un règlement de la Seigneurie,
de 1458 2, fixant l'itinéraire des galères qui devaient voyager « en
conserve », c'est-à-dire en convoi groupé, les conduisait par Tunis
jusqu'à Cadix avec, à l'aller et au retour, un arrêt de six jours
à Oran.
Les Vénitiens eurent une activité plus prolongée dont on trouve
XVIe XIVe
les traces jusqu'au milieu du siècle. Ils eurent dès le
siècle leur fondouk à Tlemcen et à Oran, tout comme les Génois 3.
Leurs « galéasses » à quatre voiles, montées par 200 hommes d'équi
page, fréquentaient Mers-el-Kebir. Tous les ans la « grande con
serve de Barbarie », partie du Lido dans la deuxième quinzaine
de juillet, faisait le tour de la Méditerranée occidentale et visitait
Oran où elle ne séjournait pas moins de dix jours, alors qu'elle
n'en consacrait que quatre à Bougie ou Alger 4. Les objets de
1. Idem, p. 26. Oran partageait ce commerce avec Ceuta, Bougie, Tunis,
Tripoli. Il est question d'achats « d'esclaves sarrazins d'Afrique féminins et
masculins » vendus d'ordinaire 10 livres par tête, soit un peu plus de 200
francs. Le commerce de l'or et de l'argent monnayés a été également pra
tiqué.
2. De Mas Latrie, o. c, p. 333. Il est à remarquer que le séjour à Alger et
à Hone (Hone'in) n'était que de trois jours.
3. E. de la Primaudaie, o. c, p. 371.
4. De Mas Latrie, o. c, p. 330. Une tradition nous est parvenue, selon la
quelle ce serait un marchand vénitien, un certain Vianelli, qui aurait désigné
au Cardinal Ximenès Mers-el-Kebir comme étant la position la plus forte et
le principal repaire de pirates, et Oran comme la ville la plus belle et la plus
opulente de l'Afrique (E. de la Primaudaie, p. 245).
58 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
leur commerce étaient à peu près les mêmes que ceux dont tra
fiquaient les Génois et les Catalans. Les Génois achetaient parti
culièrement des écorces tannantes, des peaux, des fruits secs, et
surtout de l'huile pour leurs savonneries, Tlemcen étant déjà le
centre d'une région renommée pour ses oliviers 1. Les Vénitiens
importaient beaucoup de tissus, des damas, des satins, des taffetas,
des cotonnades, des verreries, des épices, des parfums tels que
le musc, le benjoin, l'ambre, la civette, des joyaux et des perles,
des pierres précieuses, rubis et turquoises, en général des mar
chandises de luxe, de prix élevé2. Outre les laines, les cuirs, le
coton cultivé dans la plaine de la Mléta, les haïks et les burnous
fins, les tapis, produits renommés de l'industrie de Tlemcen, les
sparteries, le cumin, la noix de galle, ils achetaient, eux et les
Génois, de beaux esclaves noirs pour eux ou pour les revendre
à Tunis, à Tripoli ou en Egypte.
Oran fut en effet, comme port de Tlemcen, un entrepôt du com
merce du Soudan, prospère sous les Zeyanides, commerce sur lequel
nous ne manquons pas de renseignements 3. Tous les ans une cara
vane, à laquelle se mêlaient quelques marchands chrétiens, gagnait
Sidjilmâssa, Tafilalet, par Oudjda, Fez, Tadelah Aghmat, et de
au
là Oualata (Youalaten), puis Tokrour sur le Niger, dans le royaume
de Melli. Elle y portait les produits de l'industrie tlemcénienne et
des marchandises européennes et ramenait de l'ivoire, de la pou
dre d'or, de l'ambre gris, des pluies d'autruche et des esclaves.
Génois et Vénitiens, à l'époque de la splendeur de leurs républiques,
furent d'excellents clients pour tout ce trafic, même pour le moins
avouable.
1. E. de la Primaudaie, o. c, p. 275.
2. De Mas Latrie, o.c, p. 276-77. Un document vénitien, émanant d'un
certain M. Bartholoméo di Pasi da Vinetia (Venise, 1540), donne le catalogue
de toutes les denrées importées et exportées, ainsi que quelques mesures et
quelques prix.
3. Abbé Barges, Mémoire sur les relations commerciales de Tlemcen avec
le Soudan sous le règne des Béni
Zeyan, Paris, 1853. G. Marcais, p.
o.c,
155-56.
LES ORIGINES 59
Il est impossible de se faire une idée nette de ce que put
représenter en valeur comme en poids le commerce d'Oran et
de ses ports. Il dut être en tous cas singulièrement troublé par les
guerres, les sièges, les pillages, les changements de souverains, qui
ne lui laissaient que de courtes périodes de répit. Il y a un contraste
vraiment excessif entre les récits interminables, confus et fasti
dieux que les historiens ont donnés de ces luttes, suivant en cela
fidèlement les traces des chroniqueurs musulmans, et d'autre part
les affirmations peu étayées sur la prospérité d'Oran que nous
trouvons chez les uns et les autres. On est ainsi amené à se défendre
de beaucoup de scepticisme et d'un autre genre d'exagération. Au
fond, il nous faut mesurer toutes ces choses à une autre échelle
que celles de nos temps modernes. Une ville de 25.000 habitants
XVe
pouvait passer au siècle pour « une grande cité », et la fréquence
des arrivages de petits bateaux dans un port faisait oublier cette
notion du tonnage qui pour nous est inséparable de la navigation
marchande. Quelques fortunes gaspillées dans les fêtes ont pu
expliquer les malédictions lancées par El Haouwâri sur la « ville
corrompue » d'Oran. En tous cas une impression domine toutes
les autres : Oran n'exista que par Tlemcen, son commerce ne fut
qu'un de transit, surtout d'importation de matières et
commerce
d'objets de luxe destinés aux habitants d'une capitale qui elle con
nut sûrement quelque splendeur. Ses monuments en témoignent ;
on en chercherait en vain quelque digne réplique à Oran. Il est
indéniable par ailleurs que la population d'Oran augmenta entre
XIIIe XVe
le et la fin du siècle ; elle avait certainement franchi les
murs de l'enceinte et il existait déjà sur le plateau de Karguentah
un véritable faubourg. Mais il est permis de conjecturer qu'ici
comme à Alger, l'exode des Andalous avant et après la prise de
Grenade a fourni le principal appoint. C'est un fait plutôt tardif.
Il n'est pas invraisemblable d'ailleurs que ces immigrants, dont
beaucoup étaient des artisans, aient apporté autre chose que le
nombre et qu'ils aient pu donner aux petites industries de la ville
une activité et un essor nouveaux ; assurément ils ne furent pas
60 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
seulement des corsaires. Mais Oran ne pouvait prospérer que par
ses relations avec un Tlemcen prospère lui-même.
Or la décadence de Tlemcen, prodrome de la ruine, était déjà
XVIe
consommée au début du siècle : c'est une raison suffisante
pour croire que les Espagnols, quand ils se rendirent maîtres d'Oran,
le 17 mai 1509, ne recueillirent qu'un médiocre héritage.
CHAPITRE II
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791
Le 13 septembre 1505, Don Diego de Cordoba s'emparait de
Mers-el-Kebir ; le 19 mai 1509, Don Pedro Navarro pouvait faire
les honneurs de sa conquête d'Oran au Cardinal Ximenès de
Cisneros, promoteur de cette expédition.
Venant après la prise de Melilla en 1497 et suivie en 1510 par
celle de Bougie, elle apparaissait comme inaugurant une politique
nouvelle de l'Espagne en Afrique du Nord, politique dont le dessin
n'a peut-être pas été aussi nettement tracé dès l'abord que cer
tains historiens l'ont imaginé K Quelque opinion que l'on ait sur
ce sujet, il est indéniable que cette réaction contre la menace
musulmane et les insultes de la piraterie, dont les intérêts matériels
des populations maritimes de la péninsule avaient de plus en plus
XVIe
à souffrir, s'est imposée au début du siècle comme une mesure
nécessaire de défense. Mers-el-Kebir était devenu un nid de cor
saires, dont l'audace terrorisait les habitants des côtes 2 obligés de
se protéger eux-mêmes, de veiller sans cesse et d'organiser une
1. La question très complexe et encore incomplètement éclaircie à la lu
mière des documents publiés jusqu'ici a été très bien posée et discutée par
F. Braudel, dans les articles cités plus haut ; on ne peut que s'y reporter.
2. J. Cazenave, Oran, cité berbère, p. 77. En 1500, ils avaient enlevé 60
personnes sur une plage voisine de Carthagène ; en 1505, ils incendiaient
de nuit des navires mouillés dans le port même de Malaga, et la même année
ils saccageaient les faubourgs d'Elche et d'Alicante. Les corsaires espagnols
de Carthagène répondaient d'ailleurs à ces expéditions par des coups de main
sur la côte africaine, de Mers-el-Kebir à Arzeu.
62 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
véritable « Hermandal » K Ximenès trouva en 1509 dans les cachots
du Fort Neuf d'Oran plus de 300 esclaves chrétiens 2.
Maîtres d'Oran, les Espagnols allaient-ils travailler à poursuivre
une occupation étendue l'intérieur, et,
vers s'ils ne faisaient pas
la conquête du pays d'alentour, du moins à rétablir, à consolider
les relations qui en avaient fait un débouché maritime et une
place commerciale de quelque importance, et si possible à en créer
de nouvelles ? Isabelle la Catholique et Ximenès ont certainement
projeté de conquérir le royaume de Tlemcen3. Lorsque Diego de
Cordoba fut nommé gouverneur de la nouvelle possession espa
gnole, il reçut le titre de « capitaine général de la ville d'Oran,
de la place de Mers-el-Kebir et du royaume de Tlemcen».
Le corsaire levantin Aroudj s'étant lancé à la conquête de tout
le Maghreb Central, le royaume de Tlemcen était menacé. Si les
Turcs réussissaient à s'en rendre maîtres, Oran était à jamais blo
qué. Abou Hammou III luttait alors contre son neveu Abou Zeyan,
détrôné par lui, qui avait appelé l'envahisseur. Le gouverneur mar
quis de Comarès comprit qu'il ne pouvait rester neutre ; il répondit
à l'appel d'Abou Hammou, réfugié à Oran, le ramena à Tlemcen,
poursuivit Aroudj, dont la tête fut apportée à Oran —
le fait est
symbolique —
et le souverain rétabli paya sa dette de reconaissance
en se déclarant tributaire du roi d'Espagne4. Le comte d'Alcau
dete, le vaillant capitaine général, »e cessa pendant tout son gou
vernement, de 1534 à 1558 5, de lmter contre les Turcs et leurs
alliés, pour les éloigner d'Oran et sauver l'indépendance du royaume
de Tlemcen vassal de l'Espagne, De là ses interventions dans les
luttes intestines des derniers Zeyanides, la tentative malheureuse
qui aboutit à la débandade de
Tibda, sur Tisser, en juin 1535, celle
1. F. Braudel, o. c, p. 61 et note 1. De cette époque datent les « atalayas »,
tours de guet encore visibles sur les côtes méditerranéennes de l'Espagne.
2. H.-L.
Fey, o. c, p. 63.
3. F.
Braudel, o. c, p. 47-48. Ernest Mercier, o. c, II. p. 423.
4. Ernest Mercier, o. c, III, p. 23.
5. Paul Ruff, La domination espagnole à Oran sous le gouvernement du
comte d'Alcaudete, Paris, 1900. (Publications de l'Ecole des
Lettres d'Alger.)
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 63
encore plus désastreuse de son lieutenant Don Martin de Agulo sur
Tlemcen en 1543, et enfin son succès personnel, la même année,
la réinstallation de Abou Abdallah à Tlemcen ; succès bien précaire,
son protégé en ayant été chassé et les Espagnols ayant échoué dans
une pointe dirigée contre Mascara. C'était au lendemain de l'échec
retentissant de Charles Quint devant Alger (1541). La menace tur
que contre Oran se dessinait de plus en plus. Si les soldats de
Hassan Pacha avaient abandonné Tlemcen, il avait du moins établi
un gouverneur à Mostaganem. Le comte d'Alcaudete, toujours en
éveil, tentait en vain en 1547 de s'emparer de cette place qui
était devenue le quartier général et le point de départ des attaques
dirigées contre Oran. Abandonné par le gouvernement de Charles
Quint, trop occupé par les affaires d'Europe et d'Orient, il devait
résister en 1556 à une entreprise turque dans l'Ouest, conduite
par le renégat faillit réussir, et, lorsque décidé
Hassan Corso qui
à se donner de l'air à tout prix, il se lança contre Mostaganem
secouru par Hassan Pacha, il n'aboutit qu'à un échec suivi d'une
retraite lamentable où il sauva son honneur en sacrifiant sa vie.
Cette date de 1558 est capitale dans l'histoire d'Oran. Les Turcs
maîtres de Mostaganem installaient leur garnison dans le Méchouar
de Tlemcen : à partir de ce moment Oran ne cessa d'être bloqué.
La politique de Philippe II se concentra sur la Méditerranée orien
tale et sur la Tunisie qui en gardait l'accès. Après la reprise de
Tunis et la prise de la Goulette par les Turcs en 1574, il ne restait
plus aux Espagnols, sur les côtes de l'Afrique du Nord, que les
places d'Oran, de Melilla, seuls points d'appui
de Mers-el-Kebir et
pour leurs flottes dans la lutte contre les corsaires barbaresques.
On comprend qu'ils aient tenu à les garder.
Il nous a paru nécessaire de rassembler et de résumer ces
quelques faits sans lesquels on ne peut comprendre la décadence
économique d'Oran, condamné dès lors à n'être plus qu'une place
forte et une garnison. Et quelle garnison, qui, de 1558 à 1708, ne
subit pas moins de sept attaques sérieuses dont la dernière chassa
64 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
les Espagnols d'Oran de Mers-el-Kebir i ! Us y revenaient avec
et
le comte de Montémar en 1732, pour y être attaqués de nouveau
par le bey de Mascara. Cependant dire que, de 1734 à 1770,
on peut
la ville connut une tranquillité ; ces années ont été sans
relative
doute les meilleures que les malheureux habitants civils et mili
taires aient connues sous la domination espagnole. En tous cas
la situation resta toujours telle que, si l'honneur de l'Espagne
n'avait pas paru engagé, Oran aurait été abandonné dès 1734 :
c'était la solution proposée au gouvernement de Madrid par le
gouverneur Don José Vallejo dans son remarquable rapport d'ins
pection2. Elle ne devait s'imposer qu'en 1791, par le traité du 12
septembre conclu avec le Dey d'Alger.
Nous possédons quelques renseignements peu précis d'ailleurs
XVIe
sur la population d'Oran entre le début du siècle et la fin du
XVIIIe XVIe
; ils suggèrent quelques réflexions. Au début du siècle
Léon l'Africain l'estimait à 6.000 feux, près de 25.000 habitants. Or,
du mémoire de Vallejo, mentionné plus haut, il ressort que pen
dant la première occupation espagnole, de 1509 à 1708, le chiffre
de la population civile ne dut guère dépasser 2.000 3, et que celui
1. Siège de Mers-el-Kebir Hassan Pacha
1563, attaque d'Oran par
par en
les Turcs en 1604, siège 1639, de Mers-el-Kebir en
par terre et par mer en
1675, coup de main tenté sur Oran par Moulay Ismaïl, sultan du Maroc en
1673, enfin blocus des deux places par 1* bey de Mascara et les Turcs d'Alger
depuis 1705, chute d'Oran en 1707 et capitulation de Mers-el-Kebir en 1708.
2. Mémoire sur l'état et la valeur des Places d'Oran et de Mers-el-Kebir,
écrit dans les jours de l'année 1734, après son inspection générale,
premiers
par Son Exe. Don Joseph Vallejo, Commandant général, traduit et annoté —
par Jean Cazenave. (Reuue Africaine, 2e et 3" trim. 1925.) L'auteur concluait
« Cette ville sera toujours, quoi qu'on
ainsi :
dise, un poids mort pour notre
royaume » (p. 33) et il ajoutait plus loin : « La baie et le port de Mers-el-
Kebir ne peuvent nous servir qu'à la condition de posséder Oran et on ne
peut conserver Oran qu'à la condition de posséder en même temps Mers-el-
Kebir. »
3. Idem, p. 29-30. Lorsque Vallejo parle de 500 « habitants », il faut évi
demment corriger et lire « 500 feux ». Le rapport de Don Hamaldo Hontabat
(1772), dont nous parlons plus loin, autorise cette correction. Il y est dit (p. 13) :
« Au temps de la première occupation, on comptait 500 maisons et 2.000 habi
tants. »
PLANCHE II
Oran en 1831, vue prise de l'anse de Lamoune.
S1 S'
Le Château Neuf, la mosquée du Pacha, le quartier isrs élite, les forts de André et Philippe, le débouché
du ravin de l'Oued er Rehi, la Marine, les murs de la Blanca et la Casbah. (Dessin de Nyon).
Photo A. Lùck.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 65
de la garnison fut rarement supérieur à 1.500 ; il faut ajouter que
l'auteur du rapport ne tient pas compte des « desterrados », exilés
et relégués d'Espagne ni des éléments indigènes, maures ou juifs
qui furent d'ailleurs de plus en plus réduits. On peut estimer à 6.000
au maximum l'ensemble de la population. Elle apparait ainsi sin
gulièrement réduite par rapport à celle de l'époque musulmane.
Il n'y a rien qui puisse faire écarter cette conclusion.
On peut tout d'abord admettre qu'à l'arrivée des Espagnols, en
1509, la population indigène musulmane a abandonné la ville en
masse ; ce fut toujours la règle en pareil cas. Il est d'autre part
bien établi que les nouveaux maîtres d'Oran ne firent rien pour
y attirer ceux qu'ils appelaient les «Maures », dénomination qu'ils
appliquaient à tous les Musulmans, qu'ils fussent citadins ou gens
de tribus, sédentaires ou nomades, Arabes ou Berbères. Les témoi
gnages sont nombreux de leur méfiance vis-à-vis des Indigènes et
de leur répugnance à les admettre dans l'enceinte de la ville 1. Il
n'y laissèrent séjourner à demeure que les esclaves domestiqués
que leur procuraient les expéditions hors des murs et les contin
gents auxiliaires qu'ils prirent à leur solde, réduits en nombre
d'ailleurs et toujours plus ou moins suspectés.
Les Juifs restés après leur arrivée et retenus par leurs affaires,
et peut-être aussi ceux qui, après avoir fui, revinrent vite reprendre
leur place, ne trouvèrent pas certainement la sécurité qui plus
tard, après l'occupation française, a attiré de nombreux immigrants,
du Maroc notamment, et a permis à cet élément du peuplement
algérien de prospérer librement. Ferdinand d'Aragon eut l'idée de
repeupler la ville « entièrement de chrétiens » 2. Dès les premières
années, des ordres religieux, celui des Dominicains notamment, s'y
établirent et avec eux l'Inquisition ; on comptait sur la propagande
religieuse pour faire des conversions. Le comte d'Alcaudete récla-
1. Les Arabes de la campagne ne pouvaient entrer dans la ville que par une
porte déterminée, les
bandés, yeux et après avoir été fouillés. (Baron Baude,
L'Algérie, tome II, Paris, 1841, p. 6.)
2. F. Braudel, o. c, p. 48. Il s'agit d'instructions données à Pedro Navarro,
—
et Pellissier de Reynaud (o.c, p. 22), qui parle d'un recensement fait en
1510. On trouva 1.600 habitants en état de porter les armes.
66 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
mant en 1539 l'envoi de prêtres et de moines instruits, connaissant
les langues hébraïque et arabe, déclarait que « dans une frontière
comme celle-ci, il y a toujours des Maures et des Juifs dont ils
peuvent gagner les âmes » 1. En 1669, par ordre de Madrid et sur
les suggestions du gouverneur de Los Vêlez, les Juifs
marquis
furent expulsés en masse2. Cette politique n'était favorable ni au
peuplement ni au commerce d'Oran.
Quant aux « Maures », si on leur permit exceptionnellement de
rentrer dans la place quand ils étaient bloqués et serrés de trop
près par les tribus ennemies 3, ils fournirent surtout des prisonniers
que l'on distribuait ou que l'on vendait. Les conversions qui auraient
certainement fixé les transfuges de l'Islam à Oran ne furent que
des accidents 4 ; il y eut en revanche dans chaque famille espagnole
des domestiques plus ou moins esclaves 5.
1. Idem, p. 79. Le terme de frontière, traduction de « frontera », désignait
les places fortes extérieures au royaume.
2. J. Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 37.
3. Marcel Bodin, L'agrément du lecteur, par Si Abdelkader el Mecherfi.
2e
(Revue Africaine, sem., 1924, p. 253.) L'auteur cite notamment la tribu des
Ounazera.
4. Dans son mémoire, Vallejo (o. c, p. 48) nous donne des renseignements
précis. Il a consulté, en effet, dans l'église paroissiale, les anciens registres du
On le baptême à de
xvn8
siècle. « administrait en moyenne une trentaine
Maures chaque année. Encore m'a-t-oi^affirmé que, de tous ces Infidèles, seuls
continuaient à vivre en bons catholique» ceux qui recevaient le sacrement avant
l'âge de sept ans. » Les enfants en bas âge capturés dans les razzias étaient
d'ailleurs baptisés d'office (Mémoire déjà cité, p. 48, note de M. Cazenave). En
1535, le comte d'Alcaudete annonçait comme une deuxième victoire : « Cin
quante (Arabes) de ceux qui ont été pris dans les razzias ont été baptisés. »
(F. Braudel, o.c, p. 79.)
5. Le Mémoire de Vallejo renferme sur ce point quelques détails intéres
sants. Parmi le butin provenant des razzias, le capitaine-général avait le droit
de choisir un Maure et une Mauresque. Le reste était distribué entre les offi
ciers, les soldats, les
fonctionnaires ou vendu. Vallejo se plaint que, « dès leur
naissance, les enfants étaient confiés aux soins des nourrices et d'esclaves indi
gènes ; ils en arrivaient ainsi, dans leurs goûts et dans leur façon de vivre, à
ressembler aux Infidèles, dont ils ne se différenciaient plus que par le nom »
(p. 47).
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 67
On peut conclure de tout cela que la population civile d'Oran,
XVIIIe
au début du siècle, était à peu près entièrement espagnole
—
et bien faible en nombre, comme nous venons de le voir.
Lorsque les Espagnols, après une courte éclipse, de 1708 à 1732,
reparurentdans la place, on comptait dans l'enceinte 400 maisons,
logement des Maures qui avaient repris possession de la cité i
;
il y eut donc à peine 2.000 habitants pendant cette période d'occu
pation musulmane.
Un rapport officiel de 1738 2 nous donne le dénombrement sui
vant : 330 maisons, dont 120 occupées par les officiers et les ser
vices de la 1.000 habitants civils, 1.635 « desterrados », 757
place.
« Maures », 5.555 hommes de la garnison, soit en tout 8.947
soumis
habitants. Le petit nombre des civils s'explique aisément : lorsque
les Espagnols entrèrent dans la ville, elle était déserte, ayant été
abandonnée par les Maures épouvantés et il fallut qu'elle se repeu
plât de gens venus d'Espagne 3, des marchands et des fonctionnaires.
Les « desterrados », prisonniers ou libres furent, à ce qu'il semble,
de plus en plus nombreux4. Ils fournissaient la main-d'œuvre pour
les travaux publics et en cas de nécessité collaboraient avec la
garnison pour la défense de la place et pour les reconaissances 5.
On finit par former avec des exilés et des condamnés des compa-
1. Mémoire, o. c, p. 13.
2. Cité Meunier, Notice sur le port d'Oran. (Min. des Trav. Publics.
par M.
lre
Ports maritimes de la France, tome VHI partie. Paris, 1890, p. 247.)
3. Histoire d'Oran, par le Marquis de Tabalosos, trad. Jean Cazenave. Oran,
1930, p. 18-19.
4. On ne peut fixer la date à laquelle on commença à peupler les bagnes
d'Oran. Il apparaît bien que ce fut dès l'origine de l'occupation espagnole ; la
mémoire de Vallejo y fait une allusion rétrospective. Il faut distinguer entre
les condamnés et les exilés, parmi lesquels se sont trouvés des personnages
de rang.
5. Don Harnaldo Hontabat, Relacion gênerai de la consistencia de la Plazas
de Oran y Mazarquivir (31 déc, 1772), publiée par M. le Commandant Pellecat,
d' 4e 4"
Oran, 1924 (Bull, de la Société de Géog. et Archéol. d'Oran, 2e, et trim.
1924), p. 35-36. On avait, au
xvrrr*
siècle, réuni dans un quartier spécial six
compagnies de fusiliers « pour faire les reconnaissances et pour se garder ».
68 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
gnies de fusiliers qui eurent leur casernement spécial. En 1770 \
il y avait 2.821 déportés répartis entre huit quartiers 2. Les déser
tions étaient fréquentes ; s'il a pu y avoir des renégats parmi ces
« desterrados », beaucoup de ces fugitifs ont été massacrés ou
envoyés comme esclaves dans les bagnes d'Alger3. Quant aux
« Maures soumis » ou Moros de Paz », il faut entendre par là ces
«
corps auxiliaires appelés « Al mogatazes » 4 qui formèrent d'abord
une compagnie à la solde du roi et sans doute ensuite des escadrons
(escadrillas de campo) campés plus que logés dans quatre « adua-
res » (douars) au quartier de la Marine, par conséquent en dehors
des murs de l'enceinte 5. Ils n'inspirèrent jamais qu'une médiocre
confiance 6. Sans doute cette dénomination de « Maures soumis »
recensés en 1738 désigna-t-elle aussi des réfugiés des tribus qui
avaient donné quelques gages de fidélité.
Quant à la garnison, le chiffre en avait singulièrement augmenté
depuis la première occupation espagnole : signe bien manifeste de
XVIIIe
l'insécurité qui régnait à Oran au siècle. Il avait toujours
varié selon les circonstances et les nécessités. Quand les Espagnols
ne purent plus compter sur les tribus liées par des traités, ils furent
obligés de renforcer les effectifs, ne fût-ce que pour occuper les
ouvrages défensifs qu'ils multiplièrent. Ainsi s'explique que la
troupe toujours, depuis 1732, dépassé
ait en nombre la population
civile de la ville. *
1. H. Fey, o. c, p. 217-220.
2. Idem, p. 36. Outre
ce casernement, on comptait, à cette
date, six quartiers
dans la place, dont un pour les « exilés à la chaîne et les plus mutins », et un
pour les « exilés inhabiles aux travaux et employés au nettoyage »
; un sep
tième se trouvait au « château de Rosalcazar ».
3. G.-T. Raynal, Histoire politique des Etablissements et
philosophique et
du Commerce des Européens dans l'Afrique septentrionale, Paris, 1826, tome II,
p. 133. En 1785, la Cour de Versailles rachète pour 644.200 livres 315 esclaves
d'Alger « déserteurs échappés successivement d'Oran et tous ou presque tous
anciennement flétris par les lois dans leur patrie ». Raynal signale que cette
libéralité souleva l'indignation des gens de bien ».
«
4. Voir, sur l'origine de ce nom, M. Bodin, o. c, p. 225.
5. H. Fey, o. c, et Hontabat, o. c, p. 55.
6. F. Braudel, o. c, pè 80 et note 1.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 69
Celle-ci avait augmenté de 1738 à 1770, date d'un recensement
officiel i ; on dénombrait alors 532 maisons 42 édifices publics,
et
2.377 bourgeois « sans compter les Maures réfugiés », 2.821 déportés
et 4.383 officiers et soldats, non compris la Marine. On peut estimer
l'ensemble à une dizaine de mille habitants.
En 1785 2, la population était d'environ 12.000 âmes. Les chiffres
officiels accusaient 7.793 habitants, dont 6.570 hommes et 1.223
femmes, y compris 2.214 déportés et 199 Maures soumis. La gar
nison ne paraît pas avoir été comptée dans ce total. Un voyageur
bien informé qui a séjourné à Oran 1788, J. Ad. Frhn
en von
Rehbinder, consul allemand de Hambourg, lui attribuait une
population de 12.000 habitants 3.
On est, semble-t-il, fort suffisamment renseigné par tous ces
chiffres sur ce que put être Oran privé de l'élément indigène, anda-
lou et juif qui aurait certainement vivifié cette pauvre cité déchue
et en aurait fait autre chose qu'une garnison et un « presidio ».
Comme il fallait s'y attendre, l'histoire urbaine d'Oran est avant
tout une histoire de fortification. Ce fut évidemment la première
préoccupation de ses maîtres ; aussi les détails abondent-ils sur cet
objet et l'on a pu en former un faisceau serré 4. Nous ne pouvons
1. H.
Fey, o. c, p. 217-220.
2. I.
Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 42.
3. J.-Ad. Fhrn von Rehbinder, Nachrichten und Bemerkungen ùber den
Algierschen Staat. Erster Theil. Altona, 1798, p. 34.
4. On les trouvera rassemblés et longuement exposés dans le livre de H.
Fey. Le de Hontabat, colonel commandant les Ingénieurs (le Génie)
rapport
est le document de première main que l'on doit consulter pour une étude sur
ce sujet. Voir aussi le mémoire de Don Sancho Martinez de Leiva « sur les
avantages que retirerait Sa Majesté, pour la conservation de Mers-el-Kebir
et de son port, de fortifier Oran et sur divers moyens proposés à cet effet »,
publié par M. Marcel Bodin (Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéo
logie de la Province d'Oran, année 1934, p. 369-374). Dans ce mémoire adressé
aux membres du Conseil d'Etat et de la Guerre de Madrid, en 1576, qui son
geait à démanteler Oran, l'auteur déclare que « si l'on occupe Oran, on ne
peut perdre Mers-el-Kebir, alors qu'on ne peut garder ce dernier si l'on
démantèle Oran ».
70 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
la négliger complètement ici : car on ne doit pas oublier que les
Espagnols nous ont, à cet égard, préparé le logement et que leurs
forts comme leurs bâtiments —
ceux du moins qui subsistaient en
1831 —
ont constitué le principal du domaine militaire, dont l'exis
tence a pesé et pèse encore sur les destinées de la ville.
Dès son origine, la ville de Ouahrân avait été murée, selon la
coutume. Tous les historiens et les géographes qui en parlent au
Moyen-Age n'oublient jamais de la signaler comme étant une place
forte. Edrisi ajoute même qu'elle est « entourée d'un mur de terre
construit avec art », muni de tours espacées 1. L'enceinte était donc
en pisé, tout comme celle d'Alger à la même époque. Il dut y avoir de
bonne heure, sinon dès les premières années, une Casbah, au point
le plus élevé. La topographie du site en détermina naturellement
l'emplacement, sur la rive gauche du ravin et au-dessus, dominant
à la fois les sources et la ville. C'est là que le Gouverneur logeait
et qu'il reçut en 1347 le Sultan mérinide Aboul Hassan. C'est à
ce prince que l'on attribue la construction du Bordj el Ahmar à
Oran2 du Bordj Mersa à
et el Mers-el-Kebir, qui furent depuis
les ouvrages maîtres de la défense des deux places. Le premier
était destiné à couvrir la ville du côté de la plage et vers l'Est, en
avant du ravin, et à surveiller particulièrement les abords du pla
teau de Karguentah. C'est le Fort Neuf actuel, qui resta après
1831 le réduit de la place ; il fut l%bité pendant quelque temps par
les premiers gouverneurs espagnols. A l'origine il ne fut qu'un
massif de trois hautes tours reliées par des courtines, que l'on
1. Edrisi, o.c, p. 96.
2. R. Basset, o.c, p. 18. —
H. Fey, o.c, p. 62. Il porta aussi sous la domi
nation musulmane les
de Bordj-el-Mahal (fort des Cigognes)
noms et de Bordj-
el-Djedid (fort Neuf). Des traditions incontrôlables et suspectes en faisaient
soit une ancienne forteresse vénitienne, soit un château de l'Ordre de Malte.
Le nom de « tour des Maltais » lui resta sous les Espagnols : ne serait-ce pas
pour fait d'armes des Chevaliers qui ont pu figurer dans le
rappeler quelque
corps de 1509? M. G. Marcais, particulièrement compétent en
expéditionnaire
la matière, incline à croire ces tours postérieures à cette date et nullement
attribuables à des constructeurs arabes.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 71
voit encore fort bien du côté Ouest enclavé dans les constructions
du Fort Neuf. Il n'est pas question d'autres fortifications dans les
récits de la prise d'Oran en 1509.
Les Espagnols travaillèrent sans cesse à restaurer, à refaire
même les murs de l'enceinte, à agrandir la vieille forteresse de
l'Alcazaba (Casbah) et à doter la place d'ouvrages nouveaux plus
solidement construits avec la pierre des carrières de Saint-André.
l
Entre 1518 et 1534, le deuxième marquis de Comarès fit élever
le « Castillo de la Mona (château de la guenon) 2, le fort Lamoune
»
des Français, pour battre la petite anse qui avait toujours servi de
débarcadère, et le « Castillo de los Santos », au point culminant
des mamelons qui dominaient à l'Est le ravin de l'oued Er-Rehi
(oued des moulins) ; on l'appela dans la suite « fort Saint Philippe ».
Le comte d'Alcaudete paraît avoir présidé à des travaux importants :
construction d'un petit fortin en solide maçonnerie sur la pointe
Ouest du rocher où s'élevait le Fort Neuf que les Espagnols dé
nommaient « Rozalcazar » 3 ; plus à l'Est et pour battre la plage
de Karguentah, le fort Sainte Thérèse ; enfin un peu au Sud et non
loin du fort des Saints, le fort San Fernando (Bord bou Beniqa ou
Bordj Ras-el-Aïn des Indigènes), qui gardait l'accès des sources
du ravin. C'est peut-être à cette époque que furent jetées au Nord-
Ouest de la place les fondations du Fanal ou « Hacho » (Vigie) ,
une lunette placée au bord d'un ressaut de la montagne d'où l'on
pouvait surveiller la petite et la grande baie ; elle a été l'origine
du fort Saint Grégoire élevé à sa place en 1588 par Don Pedro de
Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 34.
1. J.
Fey, o. c, p. 76-77. Les Indigènes l'appelaient « Bordj
2. H. -el-Youdhi » en
souvenir de la trahison d'un Juif qui aurait, en 1509, livré une porte de la ville
voisine de son emplacement aux Espagnols.
3. Traduction espagnole de Râs el Qas'r qui signifie «tête du château».
Quant au fortin, H. Fey (p. 105) signale qu'on en voyait encore les vestiges
en 1856 à l'extrémité de la promenade de Létang. Quant au fort Ste-Thérèse,
il existait intact à la même date et les derniers restes n'ont disparu tout récem
ment qu'avec le roc qui les portait. Le fort San Fernando était complètement
ruiné.
72 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
Padilla K Ces fortifications eurent à souffrir lors de l'attaque de
Hassan Pacha en 1563. Le fort des Saints notamment fut détruit2,
on construisit avec de grandes difficultés, grâce à la main-d'œuvre
fournie par la tribu alliée des Hamian3 le fort de Santa Cruz qui
dominait celui de Saint Grégoire, mais était par ailleurs com
mandé la Meseta, le plateau du Murdjadjo. Enfin, à la fin du
par
XVIe
siècle, la ville fut munie du côté du Nord, de la Marine, par
conséquent, d'une épaisse muraille destinée à la fois à servir de
courtine et à soutenir les terres du plateau tranché à pic4. Elle
forma dès lors une ligne de séparation très nette entre la ville et
le faubourg, extérieur alors, de la Marine et du port.
Nous n'avons aucune mention de travaux importants exécutés
XVIIe
au siècle. Sans doute l'argent manquait-il et le gouvernement
Mers-
de Madrid était-il trop occupé ailleurs. Les. fortifications de
el-Kebir, mal entretenues, tombaient en ruines 5. A Oran on travailla
pendant tout le cours du siècle à agrandir le Château Neuf ; on
construisit le fort Saint André entre le Rozalcazar et le fort de
Saint Philippe qui fut refait et fort mal6.
Pendant le gouvernement des beys, de 1708 à 1732, les fortifi
cations furent complètement laissées à l'abandon, on alla jusqu'à
arracher les pierres de taille qui couronnaient les murs et à enlever
même la terre des glacis pour construire les bâtiments du Beylik j
on laissa s'entasser au pied des es^rpes d'infâmes gourbis dont les
1. H.
Fey, o. c, p. 61, et J. Cazenave, Mémoire de Vallejo, p. 41, note I.
2. H.
Fey, o. c, p. 103-107. Il est question, à cette occasion, d'un petit fortin,
dit de San-Miguel, élevé sur le point culminant de la Montagne de Mers-el-
Kebir.
3. M.Bodin, o. c, p. 211.
4. H.Fey signale qu'on la voyait encore très bien en 1856, au-dessus de
l'église Saint-Louis, du côté de la mer.
5. J. Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 37. Il en était ainsi dès
1675, lors de l'attaque dirigée contre cette place par les Turcs et les Maures.
Le mémoire de Vallejo montre qu'il en était encore ainsi en 1734 (p. 11).
6. Mémoire de Vallejo, o. c, p. 17. Dans le de
« mortier ses murailles, il y a
plus de terre que de chaux : ainsi, un seul coup de canon causerait d'assez
y
grands préjudices. »
PLANCHE Ul
La rue Philippe a Oran (1832), même origine.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 73
immondices laissèrent des traces longtemps visibles. La muraille,
il faut le dire, était d'ailleurs « très étroite et fort irrégulière, sans
boulevards », elle ne possédait que « quelques tours réparties ça
et là », elle était « dépourvue presque partout de parapets » 1. Seule
la Casbah reçut quelques agrandissements et une belle construc
tion qui devint dans la suite la demeure des gouverneurs espagnols.
Peu après la reprise d'Oran par le comte de Montémar (1732),
le marquis de Villadarias inaugura une série de travaux qui étaient
à peine terminés en 1790. Don José Vallejo (1733-1738) leur donna
une impulsion particulière avec l'aide de trois ingénieurs mili
taires distingués. La défense de la place était alors assurée par
cinq châteaux fort, Santa Cruz, Saint Grégoire, Saint Philippe, Saint
André et Rozalcazar. Le nouveau gouverneur déclarait que « la perte
d'un de ces châteaux la laisserait sans défense ». Celui de Saint Gré
goire était en bon état. Il fallut refaire à peu près entièrement celui de
Santa Cruz endommagé en 1732 par les batteries et les mines des
Maures. C'est alors que fut conçu le projet, exécuté en 1771 par
le célèbre ingénieur Hontabat, de séparer l'ouvrage de la montagne
par un ravin taillé dans le roc. Le fort Saint Philippe fut com
plètement reconstruit, en raison des malfaçons dont avait souffert
l'ouvrage, lors de sa première réfection. Celui de San Fernando et
le petit ouvrage de Saint Charles situé légèrement à l'Est furent
réparés : c'était un des points les plus sensibles de la défense, à
cause du voisinage des sources. Le fort Saint André bien construit
fut pourvu de glacis ; malheureusement une terrible explosion
devait le détruire 1769. Rozalcazar, singulièrement agrandi de
en
1663 à 1701 par rapport au Bordj el Ahmar qu'il englobait, était
le meilleur boulevard de la place, avec ses murailles solides et
épaisses, et ses douves profondes. Il y avait en outre des réduits
aménagés dans les courtines de l'enceinte, des vigies, des lunettes
en avant des murs de l'Est sur le plateau de Karguentah, comme
1 Voir le même mémoire sur l'état de tous ces ouvrages en 1934. On trou
vera aussi des renseignements sur les travaux exécutés de 1732 à 1832 dans
l'Histoire d'Oran, du Marquis de Tabalosos, o. c.
74, ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
le fortin Saint Louis, la « Torre Gorda » à proximité et au Nord
du fort Saint André, tout un réseau de mines et de galeries
souterraines creusées pour relier les éléments de la fortification1.
Cette œuvre fut poursuivie activement par le successeur de Vallejo,
Don José de Aramburu.
Travail assurément très remarquable, étant donné surtout les
moyens réduits dont disposaient ces gouverneurs qui se plaignaient
sans cesse de manquer d'argent, de matériaux et d'ouvriers2, mais
on peut se demander s'il valait les résultats qu'on pouvait en atten
dre. « L'Espagne, écrivait Vallejo dans son rapport de 1874, a tro
qué des monceaux d'or contre des montagnes de pierre ». Il ajoutait
plus loin que la place forte d'Oran avait cessé d'être considérée par
les Maures et les Turcs comme imprenable —
ce qui était grave
pour l'avenir.
« La ville d'Oran n'a que deux portes », écrivait le Docteur
Shaw 3 qui la visita en 1730 ; « elles sont toutes deux du côté de
la campagne. Celle qui est appelée la « porte de la mer », parce
qu'elle est la plus voisine du port, est surmontée d'une grande
tour carrée que l'on pourrait armer en cas de besoin. Près de l'autre
appelée la « porte de Tlemsen » on a élevé une batterie ». La porte
de mer ou porte de Canastel, « si basse qu'elle ressemblait aux
portes d'une cave plutôt qu'aux portes d'une ville », fut recons
truite à neuf sur deux arceaux ent» 1734 et 1738 4
; on en amé-
1. Il existe un plan qui paraîtdater des environs de 1770, « Piano de la
Plaza de Oran, que manifesta las Minas de Communicacion y Defensa de sus
castillos y fuertes avanzes» (Musée d'Oran). Nous le reproduisons en partie.
2. Mémoire de Vallejo, passim. En 1840, le baron Baude (o. c, p. 9) écrivait
que les fortifications des Espagnols « ne coûteraient pas moins, aujourd'hui,
de 38 millions », d'après les évaluations de nos officiers du Génie.
Dr
3. Shaw, Voyage dans la Régence d'Alger, trad. Mac Carthy, Paris, 1830,
p. 224-229.
4. M. Meunier, o. u., p. 245, où se trouve analysé un rapport inédit sur les
travaux exécutés de 1734 à 1738. L'auteur note que l'une de ces voûtes existe
encore (en 1886) sur la place Kléber et donne accès à la rue Rampe-de-Madrid.
Le chemin de Canastel fut bordé de peupliers et de platanes dont il restait
encore quelques sujets en 1858. Voir H. Fey, o. c, p. 166.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 75
nagea les débouchés, notamment le chemin de Rozalcazar, on rem
plaça le vieux pont qui franchissait le ravin par une « construction
jolie et très solide ». On ouvrit en 1754 une nouvelle porte, celle
du Santon (del Santo) au Nord-Ouest de l'enceinte ; c'est de là
que partait le chemin de Mers-el-Kebir. Aussi fut-elle connue sous
le nom de Bab-el-Mersa (la porte du port).
Il nous est impossible de dire ce qu'avait été exactement la
ville, pendant la domination musulmane. L'enceinte, que les Espa
gnols conservèrent en l'améliorant et en la fermant du côté de la
mer, avait un peu plus de 2.000 mètres 1. Mais les constructions
n'occupaient probablement d'une manière dense que la rive gauche
du ravin, la rive droite étant bordée de jardins et de moulins. A
l'époque la plus prospère, celle du XVe siècle, la population déborda
sur le plateau de Kargentah et du côté de Ras-el-Aïn au Sud, où
il exista de véritables faubourgs 2. Edrisi et plus tard Léon l'Afri
cain ne nous donnent aucun renseignement précis sur les construc
tions publiques ou privées et nous parlent seulement de grands
bazars, d'ateliers d'artisans, de boutiques, de collèges —
entendons
par là les médersas où enseignèrent quelques savants renommés dans
l'Islam —
d'hôpitaux, de bains, d'hôtelleries. Nous ne savons même
pas où se trouvaient les fondouks des chrétiens. Les Juifs, selon la
coutume, furent sans doute refoulés contre le rempart de l'Est où
on les rétablit en 1791. Il est significatif que les voyageurs arabes
ne nous aient mentionné aucun monument public, aucun palais,
aucune grande mosquée 3. Ce sont les documents espagnols qui
nous apprennent qu'après l'occupation on consacra les deux prin-
1. H. Fey, o. c, p. 168. En 1790, elle mesurait 2.157 mètres.
2. E. de la Primaudaie, o. c. La mosquée et le marabout de Karguentah
furent, lors de la prise d'Oran en 1509, le refuge de défenseurs qui résistèrent
héroïquement pendant cinq jours. Quant au faubourg de Ras-el-Aïn, il fut de
tous temps le refuge des tribus qui venaient s'abriter sous la protection de
la place.
3. Le magnifique palais maure de la Casbah dont parle Vallejo (p. 13) paraît
bien avoir été construit par les Turcs lorsqu'ils agrandirent la citadelle après
1708.
76 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
cipales mosquées à Notre-Dame de la Victoire et à Saint-Jacques 1.
Il est difficile de croire que cette ville ait été autre chose qu'un
entassement de médiocres constructions serrées entre des rues non
pavées, étroites et fortement déclives. On peut le déduire des amé
nagements que les Espagnols furent obligés d'y pratiquer.
En 1734, lors de leur retour, Vallejo décrivait ainsi la ville
qu'ils avaient retrouvée : « Dans l'enceinte de la ville on compte
environ 400 maisons qui sont si petites et si misérables qu'il vau
drait mieux parler de chaumières que d'édifices ; car presque toutes
ont été construites récemment par les Maures et avec des matériaux
si mauvais qu'on ne tire jamais le canon sans nécessité pour éviter
les dommages que cause un peu partout son seul fracas » 2. Il est
vrai qu'il s'agit, d'après l'auteur même, d'une reconstruction plus
ou moins hâtive de la ville par les Musulmans, entre 1708 et 1732,
sur les ruines de la première ville espagnole ; mais en était-il bien
autrement avant 1509 ? On ne saurait l'affirmer.
Sur la ville espagnole nous sommes mieux renseignés. Il semble
XVIe XVIIe
bien que les préoccupations militaires ont dû, au et au
siècles, absorber l'attention des gouverneurs, et que les principaux
aménagements, notamment les 42 édifices publics mentionnés en
1770 datent pour la plupart du XVIIIe, de la deuxième occupation.
Auparavant les casemates, les casernes, les magasins militaires, les
églises et les couvents constituaientfcans doute à peu près tout le
bilan de l'urbanisme oranais.
Il n'en fut pas de même après la réinstallation des Espagnols
en 1732. Dès le début, des améliorations importantes furent appor
tées à la voirie 3. Toutes les rues sans exception furent pavées ainsi
que la place principale, la place d'Armes (place de l'Hôpital
actuelle), où se trouvait le centre de la ville et où avait lieu la
1. H. Fey, o. c, p. 108. L'église de N.-Senora de la Victoria était la chapelle
du couventdes Bernardins ; c'est sur son emplacement que fut construite, par
les Français, l'église Saint-Louis.
2. Mémoire, o. c, p. 13.
3. Ce détail et ceux qui suivent sont empruntés au rapport inédit de 1738
sur les travaux effectués de 1734 à 1738, résumé par M. Meunier, o. c, p. 245.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 77
parade de la Garde. Pour relier la Marine à la porte de Canastel,
on élargit le sentier étroit où deux voitures ne pouvaient se croiser,
on tailla dans le roc, on fit des murs de soutènement. Des construc
tions privées nouvelles s'élevèrent, les commerçants se rapprochant
de la Marine. Pour l'alimentation en eau de la ville, l'aqueduc de
Ras-el-Aïn fut complètement refait, jusque dans ses fondations. A
la grande fontaine publique où s'approvisionnait la population
en contrebas du pont de Canastel 1 on mais plus
civile, adjoignit,
tard, en 1789, celle que l'on voit encore aujourd'hui sur la place
d'Orléans. Les gouverneurs se préoccupèrent aussi dès 1732 de la
question des égouts. Les eaux de pluie du versant qui domine Oran
constituaient une menace : on avait assuré leur écoulement dès la
première occupation par le « conduit royal », dont l'origine était
un peu au Sud et en deçà de la porte du Santon, et qui, après avoir
traversé la ville en diagonale, se dégorgeait dans le ravin du côté
des jardins, au milieu du boulevard Oudinot actuel qui a recouvert
l'oued ; on lui donna un nouveau débouché dans le ravin de Ras-
el-Aïn, près de la porte de Tlemcen2.
Mais s'il y eut de réelles préoccupations d'urbanisme chez les
gouverneurs d'Oran, la ville, telle que nous la dépeint Hontabat
en 1772 n'avait certes pas un bel aspect ni même une bonne tenue.
« Les rues, écrit-il, sont à pente raide et très étroites, suivant toutes
les aspérités du sol. Quelques maisons datent des premiers conqué
rants dont elles gardent l'empreinte dans leur mode de construction,
mais la plupart ou presque toutes sont en ruines par suite de la
qualité des matériaux ». Parlant des constructions plus récentes, il
ajoute : « Elles sont d'un ordre inférieur et les murailles sont de
minces parois de pierres et de boue avec un léger revêtement de
L'in-
maçonnerie, quelques briques, des plates-formes ou terrasses.
1. H. Fey, o. c, p. 167.
2. Le premier dont l'entrée est encore visible est utilisé de nos jours. Le
départ du deuxième a été bouché. La clef de voûte de ce bel ouvrage est à
2 m. 80 du soL
78 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
térieur est pour y vivre d'une existence solitaire et échapper aux
ardeurs du climat » K
Le problème le plus grave, le plus difficile à résoudre, fut assu
rément celui de l'alimentation et du ravitaillement en vivres. Il
apparaît d'ailleurs que sur ce point aussi il faille distinguer entre
les deux périodes de l'occupation espagnole, mais dans le sens
opposé à celui que nous avons donné plus haut, la deuxième ayant
été celle des plus grands embarras.
Sans doute les jardins du ravin, soit dans la ville, soit en dehors
en remontant vers les sources de l'oued, pouvaient fournir des
légumes et des fruits en assez grande abondance. « C'est un para
dis », écrivait le Cardinal Ximenès en 1509. Nous avons vu que
tous les voyageurs musulmans y ont fait allusion. En 1730, Shaw2
en célébrait le charme et vantait les plantations d'orangers.
Même note dans le rapport de Vallejo 3. « A partir de la source
jusqu'à la mer, des jardins potagers et des vergers d'arbres frui
tiers couvrent les deux versants ; et telle est la fertilité de ces
terrains ainsi arrosés qu'en quelques jours avec une incroyable
rapidité les légumes y poussent excellents et en si grande abon
dance qu'ils suffisent à approvisionner la nombreuse garnison
d'Oran ». La tribu des Krichtel (Canastel) avait, du moins au
XVIe XVIIe
siècles, la de
et au cultures4
spécialité ces et elle ravi
taillait le marché de la « place auxtflerbes » 5. Mais pour les autres
denrées, encore que les habitants fissent quelques récoltes « sur
les terrains contigus à la place et aux châteaux » 6, on ne pouvait
compter que sur les « Maures de paix », c'est-à-dire sur les tribus
du voisinage immédiat d'Oran qui venaient camper dans la plaine,
1. Hontabat, o. c, p. 13-14.
Dr
2, Shaw, o. c, p. 224-229.
3. Mémoire, o. c, p. 25.
4. M. Bodin, o. c, p. 226.
5. Cette place existait encore en 1858, sur le trajet de la rue Pontéba (H.
Fey, o.c, p. 184).
6. Hontabat, o. c, p. 10. L'auteur du rapport regrette que les règlements sur
les servitudes de la place aient tari inutilement cette source de profits.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 79
cultiver et faîre paître leurs troupeaux sous la protection des Espa
gnols. Des traités en bonne et due forme l stipulaient des ver
sements en nature, sous la forme de blé et d'orge, à titre d'impôt
et des livraisons à titre remboursable à un prix déterminé. Il est
vrai que la plupart du temps « les contributions des Indigènes ne
représentaient même pas la moitié de la consommation » 2. Cet ap
provisionnement était d'ailleurs subordonné aux relations que le
Gouvernement pouvait avoir avec les tribus, ce qui explique cer
taines contradictions que l'on trouve dans les documents officiels.
Vallejo déclare par exemple 3 qu'autrefois —
avant 1708 —
« les
Maures approvisionnaient la place de viande, de volailles, de bois
et de toute sorte de comestibles qu'ils cédaient à un prix très mo
déré ; les autres vassaux apportaient aussi du blé. Cela suffisait
largement aux besoins de la troupe et des habitants. » Cette affir
mation est contredite par de nombreuses plaintes des Gouverneurs
eux-mêmes 4 et de la population. « Les Maures n'apportent plus de
vivres à Oran et nous mourons de faim », écrit, dans les premières
années de l'occupation, la dame de Fonseca 5. Le Comte d'Alcau
dete déclare 6 qu'il « a plus à défendre les deux villes contre la
faim que contre l'ennemi. » La vérité est que la situation a dû em
pirer par l'effet de la politique maladroite des Gouverneurs qui ont
trop souvent cherché des faits d'armes en organisant des sorties,
des « jornadas » plus d'une fois inutiles et se sont aliéné les tribus
par ces razzias productrices de butin, mais funestes aux relations
de la ville avec les Maures 7. Lorsque la guerre sévissait dans le
pays —
et le cas n'était pas rare —
il fallait ravitailler la garnison
et même la population civile avec des vivres importés d'Espagne.
1. Vallejo (p. 41) donne un modèle de ces traités.
2. Idem, p. 43.
3. Idem, p. 29.
4. Idem, note I du traducteur.
5. J. Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 17.
6. P. Ruff, o. c, p. 9, note I.
7. Vallejo dresse, dans son mémoire, un véritable réquisitoire contre cette
politique et ces pratiques de ses prédécesseurs. Voir notamment p. 30.
80 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
La situation s'aggrava aussi du fait que les Turcs occupèrent
Oran et que le prestige de l'Espagne en fut grandement atteint ; les
tribus jadis fidèles avaient perdu leurs chefs, elles doutaient de
l'efficacité de la protection que pourraient leur accorder les Espa
gnols et ceux-ci ne rencontrèrent après 1732 que « haine ou indiffé
rence » 1. Les choses en arrivèrent à un tel point que sous Char
les II, en 1767, on fut obligé de créer un Conseil d'approvision
nement2
(Junta de Abastos) principalement pour le pain, l'huile,
la viande et le charbon. Les plaintes étaient continuelles ; on manqua
toujours de lard, de légumes secs, de savon et de charbon que l'on
dut importer d'outre-mer. Trop souvent même les quatre « Mou
lins du Roi » 3 durent moudre du grain importé d'Espagne. La gar
nison était obligée de faire paître dans les alentours de la place un
troupeau sous la surveillance des Mogatases qui, au préalable, de
vaient effectuer des reconnaissances 4. On dut, en raison de la di
sette de fourrages, supprimer le régiment de dragons créé spécia
lement pour Oran. On en arriva finalement à faire venir tous les
approvisionnements, même la viande, d'Espagne, par Almeria ou
Carthagène ; chaque semaine cet office était rempli par deux « che-
beks » servant en même temps de courriers 5.
On imagine sans peine que la vie ne devait pas être très agréa
ble, dans de pareilles conditions, pour ceux qui n'exerçaient pas de
hautes fonctions, celles-là toujours liÀ-atives. Quelques grands sei
gneurs, en situation ou en exil, comme le Marquis de la Sonora
en 1782, possédaient de riches demeures dans les bâtiments publics
1. Dans le même auteur, voir p. 32-33.
2. Le de Tabalosos (o. c, p. 58-59) nous renseigne, à ce propos, sur
marquis
les dissentiments qui éclataient entre les fonctionnaires civils et militaires, pour
le plus grand détriment de l'administration de la ville.
3. H. Fey (o. c, p. 165) en donne l'énumération : petit moulin près de la
mer, dans le ravin, le grand moulin, le moulin appelé plus proprement « du
ravin », le moulin de Canastel ; tous les quatre étaient sur le parcours de l'oued
qui leur dut son nom de Oued er Rehi.
4. Baron Baude, o. c, p. 6.
5. E. de la Primaudaie. o. c, et H. Fey, o. c, p. 219-220.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 81
(ceux de la Casbah par exemple ou du Château Neuf) et dans des
maisons bien construites * où ils menaient joyeuse vie. Sous le Gou
vernement de Don Eugenio de Alvarado (1770-1774) 2, Oran reçut
le surnom de
Corte Chica », la « petite Cour ». Son prédécesseur,
«
le Comte de Bolognino, Italien raffiné, avait converti une caserne
en théâtre et fait venir une troupe de comédiens d'Espagne ; le poète
Vicente de la Huerta, exilé, y fit représenter une de ses plus belles
tragédies 3. Le Marquis de la Sonora fit construire à ses frais le
« Colisée » 4. Alvarado trouva même dans les « desterrados » des
amateurs qui composèrent de véritables troupes. Il organisa éga
lement des courses de taureaux dont la quadrilla était formée de
jeunes officiers de la garnison5. Grâce à ces initiatives, les fêtes pu
bliques et privées pouvaient rendre le séjour plus supportable. Tel
autre Gouverneur 6, dans un sentiment d'humanité louable, fit amé
nager la source thermale du « Bain de la Reine », entre Oran et
Mers-el-Kebir, et fonda un hôpital civil. De toutes manières, la vie
de la plupart des habitants civils était plus que médiocre 7 ; elle
était presque complètement calfeutrée entre les limites de l'en
ceinte.
L'insécurité était, en effet, trop grande au dehors et l'on ne pou
vait s'en éloigner sans danger, de même qu'il était difficile à un
étranger de se faire conduire par terre à Oran. En 1785, le savant
botaniste Desfontaines ne put trouver un guide qui consentît à l'y
accompagner 8. Le Consul allemand Von Rehbinder, toujours bien
informé, nous rapporte que quelques années avant son passage dans
1. H. Fey (o. c.) mentionne quelques-unes des rues où il en est resté des
traces jusque dans ces derniers temps, par exemple celle du Vieux-Château.
2. J. Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 41-42.
3. Marquis de Tabalosos, o. c, p. 59, et note du traducteur.
4. H. Fey, o. c, p. 184.
5. Marquis de Tabalosos, o. c, p. 76.
6. Idem, p. 41-42. Le marquis de la Real Corona (1749-1758).
7. Vallejo va jusqu'à accuser les gouverneurs d'avoir « laissé vivre les
Espagnols arabisés à la façon des Arabes eux-mêmes (o. c, p. 47-48).
»
8. M. Lapène, Tableau historique de la province d'Oran. Metz, 1842, p. 5.
82 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
cette ville (en 1788), la femme du Gouverneur avait été enlevée
avec fille, le fiancé de celle-ci
sa et des serviteurs, au cours d'une
promenade aux environs 1.
La salubrité de la place fut parfois bien compromise ; ici comme
à Alger, la peste a fait de fréquentes apparitions et exercé des ra
vages2. En 1542, les Espagnols avaient dû évacuer la ville et aller
camper sous les murs. Généralement, le fléau venait par l'Est. Ce
pendant, en 1738, il vint par terre de l'Ouest ; le Bey d'Oran, réfugié
à Tlemcen, en mourut. Cette peste ne dura pas moins de trois ans.
En 1752, elle paraît avoir sévi gravement ; on nous parle « d'innom
brables personnes mortellement atteintes 3 ». De 1784 jusqu'à la
fin du siècle, elle fut véritablement à l'état endémique dans la Ré
gence, cheminant tantôt vers l'Ouest, tantôt vers l'Est.
Le blocus perpétuel, plus ou moins étroit, et la précarité des
relations avec l'intérieur ne pouvaient que contrarier et réduire à des
proportions minimes le commerce d'Oran et de ses ports. Par ail
leurs, on ne soupçonne pas chez les Espagnols, pendant toute la
durée de leur occupation, un dessein arrêté et une volonté suivie
de le développer, voire même de le faciliter. La raison doit en être
cherchée dans les circonstances et les calculs qui leur ont interdit
l'occupation étendue sans laquelle ils ne pouvaient rendre à leurs
établissements maritimes le rôle de débouchés de l'arrière-pays et
d'entrepôts des
venu^ d'outre-mer.
marchandises
Il est tout d'abord étonnant qu'ils n'aient rien fait dans ce sens
à Mers-el-Kebir. « De toutes les pierres que les Espagnols y en
tassèrent, a écrit Pellissier de Raynaud4, pas une seule ne fut em-
1. J.-Ad. Frhnvon Rehbinder, o. c, p. 34-37. Elle aurait été conduite auprès
du bey de Mascara qui expédia les prisonniers à Alger où ils seraient demeurés
captifs assez longtemps, le Dey ayant demandé une rançon énorme. Ils n'au
raient été remis en liberté que sur l'intervention du Sultan du Maroc
2. Adr. Berbrugger, Mémoire sur la peste en Algérie depuis 1552 jusqu'à
1819. (Exploration scientifique de l'Algérie, tome II, Paris, 1847, p. 205-247.)
3. Marquis de Tabalosos, o. c, p. 46.
4. Pellissier de Raynaud, Exploration scientifique de l'Algérie, tome VI, Paris,
1844. —
Expéditions et établissements des Espagnols en Barbarie, p. 118. L'au
teur paraît d'ailleurs se placer au seul point de vue militaire.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 83
ployée à l'amélioration du port de Mers-el-Kebir, seul point qui pût
être pour eux de quelque intérêt. » A Oran, ils n'ont travaillé que
fort tard, et sans doute beaucoup plus afin de ravitailler plus ai
sément la place que pour des vues plus étendues. Ce n'est, en effet,
qu'en 1736, qu'ils s'avisèrent d'entreprendre la construction d'une
jetée enracinée à la pointe méridionale de la petite presqu'île de
La Mona, un peu au Sud du fort !. Il s'agissait simplement de créer
un abri moins précaire pour les embarcations qui effectuaient les
transports entre Mers-el-Kebir et Oran. Malheureusement, le 5 fé
vrier 1738, alors que 42 mètres en étaient déjà sortis de l'eau, une
tempête détruisit toute la partie supérieure de l'ouvrage. Il fut re
fait tant bien que mal, et, mal entretenu par les Turcs, après leur
occupation de 1791, il s'affaissa. En 1833, il ne dépassait pas le ni
veau de l'eau et les matériaux ne formaient plus qu'une chaîne
d'écueils et de récifs. On commença également à la même époque
la de deux quais, l'un orienté du Nord au Sud depuis
construction
l'origine de la jetée, l'autre perpendiculaire. Entre les deux, on
laissa une petite plage pour le halage à terre des embarcations. L'in
génieur 1837, que ce dernier quai, dénommé après
Pézerat notait, en
notre occupation quai Sainte-Marie, avait été construit en pierres
dures de haut appareil et protégé par un cordon d'enrochements,
« ce qui avait assuré sa conservation, malgré la faible épaisseur du
revêtement formé de pierres posées à sec avec des joints incer
tains. » L'autre quai était complètement ruiné lors de notre arrivée.
Des aménagements importants furent pratiqués sur les terre-
pleins ainsi constitués. Un corps de garde dit « du Môle » fut élevé
un peu au Sud de la jetée, ouvrage solidement bâti, couronné par
une batterie et dont l'ouverture voûtée (7 m. 70 sur 4 m. 28 de
hauteur) était protégée par une herse et un pont-levis 2. Plus loin,
1. M. Meunier, o. c, p. 258, qui cite le rapport du capitaine de corvette
De Missiessy (1833). Les détails qui suivent sont également empruntés à cette
excellente notice.
2. Les travaux exécutés en 1857-58 pour élargir le quai de la Marine en ont
amené la suppression. En avant se trouvaient la petite Douane et la Garde du
canot royal.
84 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
dans la même direction, de grands magasins furent creusés dans
le roc, de 1786 à 1788. Les voûtes maçonnées à l'entrée avaient 31
mètres de largeur sur 7 de hauteur ; la plus rapprochée du môle
était creusée au-dessous du niveau de la mer et un petit chenal com
muniquant avec la darse, le « banquillo » (petit banc) permettait
d'abriter les marchandises embarquées et les bateaux des pêcheurs.
Travail évidemment remarquable s'il avait pu être consolidé et ga
ranti de l'effondrement qui menaçait déjà en 1833.
Un faubourg, la Marine », qui
« était, en effet, hors des murs et
en contrebas du reste de la ville, s'était peu à peu édifié depuis
1732, avec la place et la chapelle « del Carmen », des casernes éle
vées de 1732 à 1746, la Tuilerie du Roi, une glacière, des magasins
pour l'orge et le charbon, et, au pied de la Calera actuelle, la Chau-
fournerie et le camp des quatre escadrons de Maures Mogatases.
C'est dans ce nouveau quartier que fut construite la fontaine monu
mentale mentionnée plus haut. Sur la plage les vastes magasins des
vivres, du sel et des fourrages, bien bâtis, ont pu être occupés et
utilisés par nous.
Ce groupement d'établissements militaires, casernes et maga
sins, ne laissait guère de place au commerce local. En avait-il d'ail
leurs grand besoin ?
Dans son mémoire, qui est un réquisitoire aussi sévère que fondé
sur la politique l'administration espagnoles, Don José Vallejo1
et
n'a pas craint d'écrire : « Nous autres, Espagnols, nous sommes tou
jours signalés par une négligence extrême quand il s'est agi de dé
velopper notre commerce. Il montre, d'autre part,
» qu'il y a eu
maladresse, en ce qui concerne Oran. On ne fit rien pour encou
rager les relations des marchands avec les tribus. Si elles ont pu
exister avant 1708, déjà à cette époque, l'Intendance, traitant avec
les « Maures de paix », se substituait au commerce privé, lui faisait
concurrence et lui revendait même « pour le compte du roi » le
superflu des denrées versées comme impôt en nature.
1. Mémoire, o. c, p. 29.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 85
La création de la « Junta de Abastos » aboutit à un monopole
officiellement consacré de la vente du pain, de l'huile, de la viande
et du charbon et mécontenta à la fois les marchands et les consom
mateurs 1. Il semble bien vrai, en outre, que, sinon la politique des
Gouverneurs, tout au moins l'attitude des tribus ait changé depuis
1708 ; on ne comprendrait pas autrement le pessimisme de Vallejo
qui jugeait impossible le retour aux relations d'autrefois avec les
« Maures de paix » 2.
Une autre raison, rarement avouée, a été dénoncée courageu
sement au Corregidor, puis par son intermédiaire au Conseil du
Roi, dès le début de l'occupation3. « On chasse les Juifs de la ville.
Le Corregidor dit que ces gens-là sont très utiles pour le commerce
et qu'on a tort de les renvoyer. » Un des premiers soins des Espa
gnols maîtres d'Oran n'avait-il pas été d'y installer l'Inquisition ?
Les rois de Tlemcen n'avaient eu garde de se priver de leurs ser
vices ; le Juif
Cetora, qui passait pour avoir livré une des portes
de la ville en 1509, était un employé des douanes du roi de Tlemcen
à Oran 4. En 1669, on les expulsa en masse ; on en embarqua ainsi
près de 500 5. Or, les Juifs avaient toujours été les intermédiaires
nécessaires entre les Etrangers et les Arabes, dont ils connaissaient
les mœurs et la langue.
Enfin, il semble bien que la fiscalité de l'Administration ait nui
au commerce extérieur. Au début de l'occupation et pendant long-
1. J. Cazenave, Les gouverneurs d'Oran, o. c, p. 21.
2. C'est le fond même du mémoire déjà cité. Les raisons de ce changement
y sont clairement indiquées : abus des la garnison, armement des
razzias par
tribus de 1708 à 1732 grâce « à l'importation intense d'armes françaises et
anglaises », politique « astucieuse et barbare » des Turcs qui ont prêché la
haine contre les Espagnols et supprimé les chefs qui étaient leurs alliés, enfin
avènement d'une génération nouvelle qui n'a pas connu les relations amicales
avec l'Espagne et n'a nulle envie d'en lier avec elle.
3. J. Cazenave, o. c, p. 18-19.
4. Pellissier de Raynaud, o. c, p. 11.
5. J. Cazenave, o. c, p. 37.
86 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
temps le port d'Oran fut franc 1. On voudrait savoir exactement ce
que signifiait cette franchise, à qui et à quelles marchandises elle
s'appliquait ; nous n'avons pu trouver aucun renseignement précis
sur ce point. En tous cas, elle fut supprimée en 1749, sauf pour les
comestibles —
ce qui est significatif. On établit une Administration
des impôts généraux ; on afferma la fourniture des vivres pour dix
ans au Marquis de Murillo 2. « De toutes parts, s'élevèrent alors
des protestations énergiques : car beaucoup de familles établies dans
cette Place se virent fermer complètement le commerce des denrées
alimentaires. » Sur le sens de ce terme de « port franc », il est
permisd'être perplexe, sinon sceptique, quand on rencontre un
document aussi net que la plainte du Sénat de Venise adressée le
28 mai 1518 3 à son ambassadeur François Cornaro pour être trans
mise au roi d'Espagne. « Quand la ville d'Oran appartenait aux
Maures, les Vénitiens n'y % ; aujourd'hui, ils
payaient que 10
payent beaucoup plus à Sa Majesté Catholique, attendu qu'ils sont
soumis à deux droits : 10 % à l'entrée et 10 % à la sortie ». Cepen
dant, ils s'intéressaient encore à cette escale plus qu'à celles d'Alger
et de Bougie, et il en fut ainsi au moins pendant une bonne partie
XVIe
du siècle4.
Ce que fut le commerce extérieur d'Oran sous la domination
espagnole, on ne peut le savoir avec précision ; on doit se contenter
de quelques indications qui laissent^d'ailleurs une impression de
plus en plus défavorable au fur et à mesure que l'on avance du
XVIe XVIIIe
vers la fin du siècle. « Autrefois —
c'est-à-dire avant
1. Hontabat, o. c, p. 19.
2. Marquis de Tabalosos, o. c, p. 43-44.
3. De Mas Latrie, o. c, p. 331.
4. Idem. Deux, partie, p. 269. Le 12 juin 1508, le Sénat délibéra sur la
question de savoir s'il n'y avait pas lieu de faire brûler ces deux escales par
la Conserve de Barbarie, « perché è stato dechiarito a la Signoria nostra chel
serià molto a proposito e più benefitio, de dicte galie che le tochassero la scala
de Oran ». Oran figure encore, en 1540, dans le rapport de M. Barth. di Pasi
da Vinetia (p. 276-277).
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 87
1708 —
Oran, écrit Vallejo *, livrait encore à des commerçants espa
gnols ou étrangers de grandes quantités de grains, des cuirs, de la
cire et des fruits d'Afrique » ; et il s'empresse d'ajouter : « Il ne
faut point cependant exagérer l'importance de ces exportations »,
déclarant plus loin qu'elles « se réduisent ici à quelques tonnes de
céréales, très peu de cire et de laine ; la plupart des produits sont
drainés par les étrangers vers les autres de Barbarie », et il
ports
conclut ainsi : « Nous ne retirerons jamais de notre conquête le
plus petit avantage. » Consultée en 1723 sur l'utilité que pourrait
avoirl'installation d'un Vice-Consul à Oran, la Chambre de Com
merce de Marseille se montra plus que sceptique2. Le commerce
d'Oran, écrit-elle, « a toujours paru si peu considérable qu'aucune
des Compagnies d'Afrique n'a jamais estimé nécessaire d'en tirer
du blé, parce que les autres places de leurs concessions en ont tou
jours assez fourni sans que l'on ait eu besoin de recourir à celle-là. »
Les Turcs en interdisent d'ailleurs la sortie, quand la récolte est
mauvaise. Il est à remarquer que les Marseillais n'ont recommencé
à s'intéresser un peu à Oran que pendant la période de la domi
d'Ali-
nation turque, de 1708 à 1732. Si, en 1704, le Consul français
cante y établit un Vice-Consul 3, c'est évidemment pour le commerce
avec l'Espagne. Après la paix d'Utrecht, les Anglais, qui avaient
illuminé à Alger à la nouvelle de l'expulsion des Espagnols en 1708,
s'étaient assuré un monopole de fait payé assez cher au Bey d'Oran,
pour pouvoir s'approvisionner de blé destiné aux garnisons de Gi
braltar et de Port-Mahon. Le traité de 1719 avec le Dey d'Alger
permit aux Français de commercer librement à Oran et d'y avoir
1. Mémoire, o. c, p. 29 et 33. Sur l'importance du commerce en général, on
se fera une idée par ce renseignement que nous fournit le même auteur (p. 44).
Le Capitaine-général recevait, en plus de sa solde, 5.000 écus d'argent qui
devaient être prélevés sur les revenus de la Douane et le quint des razzias
et des prises. « Or, le montant des deux produits suffisait à peine et très
souvent même ne suffisait pas à parfaire cette somme. »
2. Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans
l'Afrique Barbaresque (1560-1793). Paris, 1903, p. 313.
3. Idem, p. 312, note 2.
88 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
un Vice-Consul. On ne fit d'abord aucun usage de l'article en ques
tion. Ce n'est qu'en 1723, en apprenant qu'un commerçant du Lan
guedoc avait obtenu du Dey, dont il avait su gagner la faveur, le
privilège exclusif du commerce d'Oran et que son neveu y avait
chargé du blé, que la Chambre consulaire de Marseille se plaignit
de n'avoir pas été consultée 1. Les Anglais purent intriguer pour
faire fermer la maison fondée par le Sieur Maîchens et il fallut
l'intervention du Ministre Maurepas, en 1728, pour que le Consul
d'Alger se décidât à installer un Vice-Consul à Oran et à rétablir
le comptoir français. On vit alors à Mers-el-Kebir quelques bâ
timents battant notre pavillon. Le Vice-Consul Dedaux fut d'ailleurs
fort maltraité par le Gouverneur D'Aramburu ; du moins on comp
tait alors neuf commerçants Français originaires presque tous
d'Agde et de Cette 2. Il semble bien que les machinations des Anglais
et la présence dans la flotte et l'armée du Comte de Montémar, en
1732, de nombreux Officiers et Chevaliers de Malte Français ait
porté un coup fatal à notre crédit auprès du Bey de Mascara et
même du Dey d'Alger.
Quant aux objets des exportations et des importations, ils
n'avaient guère varié. Le rapport du Vice-Consul d'Oran Dedaux3,
en août 1731, concluait ainsi : « On peut tirer d'Oran tous les ans
4.000 quintaux de laine, 300 de cire, 12.000 à 15.000 cuirs
quintaux
de bœuf en poil et 8 à 10 cargaison^de barques de blé, orge, fèves
et pois chiches. Le Bey d'Oran, qui est despotique, exige un droit
de sortie. Quant aux marchandises qu'on peut porter de Chrétienté
à Oran, ce sont à peu près les mêmes qu'à Alger, savoir des draps
d'Elbeuf, des toiles de Laval, étoffes de soie, soufre, alun, fer en
barre et peu d'épiceries. Le Bey prend 10 % de tout ce qu'on y
introduit. » Tous ces articles réunis feraient sans doute à peine le
chargement de deux cargos modernes, de tonnage moyen. Ajou
tons que, pour pouvoir se procurer les denrées d'exportation, il
1. Paul Masson, o. c, p. 312, note 2.
2. Marquis de Tabalosos, o. c, p. 33, note 27 du traducteur.
3. Paul Masson, o. c, p. 313.
PLANCHE IV
La Porte d'Espagne, porte monumentale décorée des La Grande Mosquée dite du Pacha.
armes d'Espagne.
Au second de G. à D. la mosquée du Cam
plan,
Photo A. Lùck.
pement et l'Hôpital militaire ; en arrière les casernes
de la Casbah, la promenade des Planteurs, le fort
et la chapelle de Santa Cruz.
Photo A. Lûck.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 89
fallait être en bons termes
les tribus. Or, si pendant la pre
avec
mière occupation espagnole, les Gouverneurs étaient arrivés à éten
dre leur influence sur 140 douars l, il n'en fut plus de même au
XVIIIe
siècle.
En 1772, Hontabat, dont nous avons plusieurs fois mentionné le
remarquable rapport, s'exprimait ainsi sur le commerce d'Oran 2 :
« Oran n'ayant pas de produits à écouler n'a en quelque sorte qu'un
commerce passif que font indistinctement les Espagnols de nos
côtes, depuis Malaga jusqu'à Barcelone, et quelques étrangers de
Marseille, de Gibraltar et Port-Mahon. Quelques gens d'Iviça et
quelques Majorquins y apportent des denrées de première néces
sité. »
A défaut de trafic pacifique, tel que celui qui avait uni jadis
Tlemcen et Oran dans une communauté d'intérêts et de profits, les
Espagnols recoururent à la razzia et y entraînèrent les douars voi
sins, se faisant complices du désordre et du pillage dont ceux-ci
n'étaient que trop coutumiers. Quelques éléments de la garnison
et les Mogatases faisaient de temps en temps des sorties, souvent
dans le seul but de ramasser du butin3, dont une partie était dis
tribuée à la garnison et aux fonctionnaires et le reste vendu publi
quement. Les produits les plus intéressants de la razzia étaient les
grains dans les silos, le bétail capturé
enlevés et les esclaves, —
hommes et femmes. Les enfants étaient baptisés ; « plusieurs es
claves se rachetaient par la suite en payant une forte rançon, d'au
tres étaient revendus en Espagne à des prix très élevés. » Il arri
vait aussi parfois que les Maures venaient vendre des esclaves des
1. Mémoire de Vallejo, o. c, p. 35-37 et 43, —
et M. Bodin, o. c.
2. Hontabat, o. c, p. 19.
3. Mémoire de Vallejo, o. c, p. 45-47. L'auteur, très sévère pour cette pra
tique désastreuse, n'hésite pas à dire que ces « jornadas » ressemblaient étran
gement « aux incursions rapides des Tartares dans la Hongrie, la Pologne et
autres contrées voisines : les Espagnols se conduisaient en tout et pour tout
comme des Barbares ». Il explique le mécanisme de ces expéditions préparées
par des trahisons d'espions. Il déclare que « la cupidité poussa quelquefois les
Espagnols à organiser des incursions sans aucun motif raisonnable ».
90 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
deux sexes et même, quand ils étaient réduits à la misère, leurs
propres enfants 1. On comprend que Laugier de Tassy ait pu dire,
XVIIIe
au siècle, que, Oran, avant 1708 il écrivait
—
en 1725 —
servait d'entrepôt à l'Espagne « pour son grand commerce d'es
claves » 2.
Comment ne pas souscrire au jugement que Pellissier de Ray
naud a porté sur l'Oran espagnol. « Ce n'était pas une colonie,
c'était à peine un comptoir » 3.
La situation de plus en plus précaire dans laquelle se trouvait
cette possession si chèrement achetée et si difficilement conservée,
l'hostilité irréductible des Turcs d'Alger, l'échec de l'expédition de
O'Reilly en 1775, que les bombardements de Barcelo en 1783 et
1784 n'avaient que médiocrement réparé, avaient décidé Charles III
à traiter avec le Dey. La convention de 1786 stipulait, entre autres
clauses, l'abandon d'Oran, moyennant course des garanties contre la
et en faveur du commerce espagnol4. Le terrible tremblement de
terre qui secoua la ville dans la nuit du 8 au 9 octobre 1790 décida
du sort de ce « presidio ». La ville haute et la Casbah furent parti
culièrement éprouvées ; près de 2.000 victimes restèrent sous les
décombres 5. La malheureuse place, assiégée aussitôt après, se dé
fendit héroïquement ; à la suite de négociations difficiles avec le
Dey d'Alger, la paix fut rétablie par le traité signé le 12 septembre
1791. Les deux places étaient évacuées par leurs garnisons et les
1. Marquis de Tabalosos, o. c, p. 44. Il signale la grande abondance des
esclaves sous le gouvernement du marquis de La Real Corona (1749-58) et
parle d'un véritable commerce général établi dans les deux places. « Fort
pauvres étaient ceux qui n'en possédaient pas : des traitants venaient d'Espagne
et en achetaient pour des sommes élevées. » Il ajoute, d'ailleurs : « C'est à peine
si aujourd'hui on en trouve un seul » ; mais il écrit longtemps après.
2. Laugier de Tassy, Histoire des états barbaresques qui exercent la piraterie,
2 vol., Paris, 1757, tome I, p. 236.
3. Pellissier de Raynaud, o. c, p. 113.
4. Ernest Mercier, o. c, tome III, p. 403-408, 413-414.
5. Idem, p. 431-432. —
H. Fey, o. c, p. 261-268.
ORAN ESPAGNOL ET TURC DE 1509 A 1791 91
Espagnols devaient les livrer dans l'état où elles étaient en 1732.
Ils librement 1
pourraient commercer et par privilège spécial tous
leurs dans la rade, moyennant l'acquittement
navires seraient admis
des droits. Oran devenait ainsi la capitale du Beylik de l'Ouest et
elle le demeura jusqu'à notre entrée, le 17 août 1831.
1. Idem, p. 434-436. On leur donnait le droit d'établir un comptoir à Mers-
el-Kebir. Cette solution de l'abandon d'Oran avait été déjà envisagée soit dans
le presidio même, soit dans les conseils de Madrid, quelque pénible qu'elle fût
pour l'amour-propre et pour l'esprit religieux des Espagnols. Don José de
Vallejo la préconisait en 1734, mais sans succès. Philippe V, dans un véritable
appel à son peuple, le 6 juin 1732, au moment où allait partir l'expédition de
Montémar, lui représentait « les formidables et inévitables avantages » que con
férerait aux « Barbares Africains », une fois instruits dans l'art de la guerre,
la possession de cette place si proche de son royaume : « porte fermée à l'ex
tension de ma religion sacrée, porte ouverte à l'esclavage des gens qui vivent sur
les côtes voisines de l'Espagne ». (Marquis de Tabalosos, o. c, p. 7.) Von Reh
binder (o. c, p. 38), après avoir constaté la nullité économique d'Oran à la fin
du xvm? siècle, reconnaît que si les corsaires y avaient un nid, le danger serait
terrible pour l'Espagne.
CHAPITRE III
ORAN DE 1791 A 1831
La ville, abandonnée par les Espagnols, était dans un triste état.
Elle était plus qu'à moitié ruinée ; les édifices publics construits
après 1732, les églises et les hôpitaux avaient été démolis. Il restait
70 à 80 familles chrétiennes \ que le Bey Mohammed el Kebir prit
sous sa protection, mais qui partirent peu à peu2. Installé au Châ
teau Neuf, la Casbah ayant été détruite par le tremblement de terre,
le Bey fit appel aux habitants des villes de la Régence et aux tribus
voisines pour repeupler Oran. Il en vint de Tlemcen, de Mascara,
de Milianah, de Médeah. Le Dey y envoya quelques-uns de ses pro
tégés et aussi d'autres qu'il désirait éloigner d'Alger. Les Douairs,
les Smélas, les Gharabas, les Béni Ahmed fournirent quelques im
migrants ; on vit même arriver des Marocains d'Oudjda et de Fez.
Plus avisé que les Espagnols, il attira des Juifs de Mostaganem,
de Mascara, de Tlemcen de Nedroma, leur vendit à très bon
et
marché de vastes terrains le long du rempart de l'Est, moyennant
qu'ils y bâtiraient des maisons sur des alignements imposés, et leur
concéda gratuitement un emplacement pour leur cimetière. Ainsi
est née la nouvelle communauté juive d'Oran qui date de 1792 3,
comme aussi le quartier qui est resté le noyau principal de cet
élément de la population oranaise. Il fut renforcé par des immi-
1. H. Fey, o. c, p. 268.
2. Idem. Un seul, Français, resta : Dominique Gaillard, né en 1754 ; converti
à l'Islam, il devint joaillier du Bey. Son fils fut trouvé à Oran en 1831.
3. Isaac Bloch, Les Israélites d'Oran, de 1792 à 1815. Paris-Alger, 1886.
ORAN DE 1791 A 1831 93
grants venus d'Alger
(les Cohen Salmon, Levy Bram, Aboulker,
Temime), du Maroc (comme la grande famille des Cabeza) et de
Gibraltar (Benoliel, Gabisson, Tubiana) La « nation juive » ne .
fut généralement pas inquiétée1, elle répondit à l'attente du Bey,
en travaillant à ranimer le commerce local et à renouer les rela
tions de cette place avec les pays méditerranéens. Les Juifs d'Oran
surent aussi à l'occasion collaborer à la défense des murs contre
les tribus, et ils firent preuve même d'un certain courage dont le
souvenir était encore vivant lors de notre arrivée 2.
La population de la ville n'a guère dépassé, dans ces premières
XIXe
années du siècle, 5 à 6.000 habitants 3, si l'on n'y comprend
pas celle des deux grands faubourgs situés hors de ses murs, Kar
guentah à l'Est et Ras-el-Aïn au Sud ; au total, 8 à 9.000. Elle était
composée de Maures Andalous d'origine, d'Arabes venus des tribus,
de Turcs et de Koulouglis, de Juifs et de quelques nègres. Il est
probable qu'elle subit des variations assez importantes entre 1791
et 1830, comme celle de la plupart des villes de l'Afrique du Nord.
En 1793, une horrible famine désola toute l'Oranie 4 ; en 1794, la
peste reparut, plus meurtrière que jamais 5, et celle de 1797, la
« peste de La Mecque » ne fit pas moins de ravages. En 1817, ap
portée par des pèlerins, elle sévissait de nouveau ; selon les rap-
1. Isaac Bloch, o. c. A l'exception de quelques alertes ou de quelques
tragédies du palais. En 1805, une panique se produisit, qui amena un embar
quement précipité pour Alger, à l'approche d'un marabout rebelle qui avait
persécuté les Juifs de Mascara. En 1813, quelques Israélites compromis dans les
intrigues d'une coreligionnaire nommée Hanina, favorite du Dey, furent sup
pliciés et quelques familles exilées à Médéah.
2. Rozet, Voyage dans la Régence d'Alger. Paris, 1833, tome II, p. 237-238
et p. 270.
3. Idem, p. 269. William Shaler, dans son Esquisse de l'Etat d'Alger, trad.
Bianchi. Paris, 1830, p. 19, l'estime en 1822 à 8.000 habitants.
4. H. Fey, o. c, p. 270.
5. Adr. Berbrugger, o. c. Le bey Mohammed el Kebir dut sortir d'Oran
avec toute sa famille pour aller camper dans la plaine de la Mléta. Cette
peste fut appelée « peste d'Osman », en souvenir du fils du bey qui fut une
des victimes (M. Lapène, o. c, p. 9).
94 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
ports du Consul britannique, les habitants mouraient en masse dans
les rues1.
Le commerce du port avait dû certainement se relever de sa
déchéance. Les Espagnols et les Anglais étaient les premiers clients,
en relations permanentes et pour ainsi dire forcées avec les Juifs
de la place, les seuls intermédiaires possibles entre Européens et
Musulmans. Les archives du Consulat général d'Espagne et les re
gistres du Vice-Consulat nous éclairent suffisamment sur ce point 2.
Les deux tiers au moins des opérations commerciales et financières
qui y sont mentionnées ont été faites par des Israélites ; le reste
se partage entre quelques Maures et le Vice-Consul lui-même, opé
rant le plus souvent pour le compte de son Gouvernement, et à
partir de 1808 pour la Junte Insurrectionnelle. D'ailleurs, les « cen-
saux » du Vice-Consulat, et de même ses banquiers et ses prêteurs
sontdes Juifs, Jehuda Chouraqui par exemple en 1803. Les agents
consulaires anglais et français sont en rapport avec eux3. Le chef
de la Nation juive, David Duran, est Consul général de la Répu
blique de Raguse et s'emploie également avec zèle pour le com
merce espagnol. Les Israélites sont d'ailleurs les fonctionnaires finan
ciers et souvent les hommes de confiance des Beys. Ici, comme à
Alger, ils sont « contadores » chargés de peser et d'estimer les
monnaies du Trésor 4. Mardochée Darmon, possesseur d'une grosse
fortune, qui fit construire à ses ^rais la synagogue consistoriale
d'Oran, avait été avant 1792 le mandataire officiel du Bey de Mas
cara. Les Beys d'Oran ont des agents particuliers à Gibraltar, comme
Aron Cardoso, le chef même de la Nation dans cette place, et Sa
lomon Pacifico, nom bien connu dans l'histoire britannique.
1. Adr. Berbrugger, o. c, p. 232.
2. Isaac Bloch, o. c, qui a pu consulter ces archives, en a tiré des rensei
gnements nombreux et précis ; nous avons utilisé ici les principaux.
3. Par exemple, en 1810, David Darmon, employé de M. Negroto, agent
consulaire de France.
4. Isaac Bloch, o. c, signale notamment Joseph Melul, de la famille des
Cabeza.
ORAN DE 1791 A 1831 95
Le commerce consiste avant tout et presque exclusivement en
exportations de céréales, de bétail et de laine. L'Espagne avec les
Baléares et Gibraltar sont les débouchés 1. La catholique Espagne
a, en effet, atténué singulièrement les rigueurs de son intolérance
religieuse en permettant à des Israélites choisis de demeurer dans
les villes du littoral ; et c'est ainsi qu'à Algesiras, à Malaga, à Al-
meria, à Carthagène, on trouve installés des commerçants en rela
tions étroites avec leurs coreligionnaires d'Oran, correspondants,
cosignataires, commanditaires appartenant souvent aux mêmes fa
milles. Il en est d'ailleurs aussi de même à Gibraltar et à Mahon où
les garnisons anglaises réclament du blé et de la viande qui leur
sont expédiés d'Oran2. Au moment de la grande insurrection et
de 1808 à 1813, les exportations sur l'Espagne ont beaucoup aug
menté. Les Beys de l'Ouest ont permis, grâce à une dérogation aux
règles inspirée par des raisons d'intérêt, d'expédier des chevaux à
la Junte Insurrectionnelle de Cadix. En échange, d'ailleurs, les
Espagnols ont autorisé des achats de poudre à Carthagène.
Les Anglais avaient toujours pratiqué ce commerce, ainsi que
celui des armes, des agrès et des apparaux pour la marine. Livourne
où les Israélites détenaient le commerce, a sans doute eu des rela
tions avec Oran 3 on a expédié en tous cas de l'argent. Quant
; y
les de la Révo-
au commerce français, on s'explique que guerres
1. Elie de la Primaudaie, o. c, p. 240. En 1829, un seul négociant d'Oran
expédia à Gibraltar 95.000 hectolitres de céréales, principalement en blé dur.
3. Il y a par exemple des Taourel à Oran comme à Gibraltar. Lorsque
Bacri et Busnach, d'Alger, obtinrent en 1801 un véritable monopole du com
merce des dans la Régence, ils s'empressèrent d'envoyer des repré
céréales
sentants à Oran. Les bateaux nolisés étaient souvent des tartanes marocaines,
ce qui semble indiquer qu'il eut pas de marine locale à Oran ni à Mers-
n'y
el-Kebir.
3. On ne doit pas oublier en effet que Livourne était pour les exportations
de la Régence un de ses premiers clients. Les Israélites de ce port achetaient
en particulier les prises des corsaires algériens par l'intermédiaire de leurs
correspondants.
96 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
lution et de l'Empire l'aient paralysé. Les corsaires de nos côtes
rôdèrent souvent dans ces parages et vinrent même prendre des
bricks anglais jusque sousd'Oran l. Ils y étaient attirés
le canon
par le commerce intense de Gibraltar, devenu pendant le Blocus
Continental un vaste entrepôt de contrebande 2, et qui, même après
1815, continua à la pratiquer, mais seulement à destination de l'Es
pagne.
La ville, durant la période turque, de 1791 à 1831, ne reçut guère
d'embellissements. Cependant, Mohammed el Kebir fit construire
plusieurs mosquées ; celle « du Pacha », la plus grande, fut payée
par le Dey, en signé de reconnaissance à l'endroit de l'ancien Bey
de Mascara vainqueur des Espagnols, et avec l'argent provenant
du rachat des esclaves chrétiens (1796). Le Bey fit élever hors des
murs, à Karguentah, une petite mosquée destinée à contenir son
tombeau et celui de sa famille. A son fils Osman est dû le gracieux
minaret de la mosquée de Sidi el Haouwâri 3. Mais les ruines du
quartier espagnol de « la Blanca » ne furent même pas déblayées,
et il s'en forma de nouvelles.
Lors de notre arrivée, Rozet4, toujours précieux à consulter,
décrivait ainsi les aspects des constructions : « Sur le plateau, à
l'Ouest du ruisseau, se trouvent aujourd'hui les ruines des maisons
et de tous les édifices qu'ils (les Espagnols) y avaient construits ;
on y voit encore les restes de Jlusieurs églises et de grands bâ
timents qui paraissent avoir été des couvents. » Il signale quelques
maisons en assez bon état. « Au milieu des ruines des maisons, des
églises et des palais espagnols, s'élèvent quelques maisons maures
que construites avec des moellons et un mauvais mortier : ces
1. Isaac Bloch, o. c, cite le cas d'un de ces corsaires qui put récupérer une
de ces prises, grâce à l'intervention auprès du bey de sa favorite Hanina,
favorable aux Français.
2. Le Baron Baude (o. c, II, p. 15-17) signale qu'en 1813 il en sortit pour
120 millions de marchandises.
3. Voir H. Fey, o. c. (Oran sous les Beys).
4. Rozet, o. u. o. 264-265.
ORAN DE 1791 A 1831 97
maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée sont généralement assez
petites et presque toutes les cours en sont couvertes par de fort
belles treilles. Il y avait cependant encore quelques maisons consi
dérables dans cette partie de la ville ; mais nos soldats les ont
presque toutes détruites, afin d'avoir le bois des planchers pour
faire leur cuisine. Près des ruines d'une église espagnole, on voit
celles d'un mauresque, dont les colonnes en marbre blanc,
palais
qui soutenaient la galerie de la cour
principale, sont encore de
bout : c'était le sérail du premier Bey qui vint gouverner la pro
vince d'Oran après le départ des Espagnols... La partie Est de la
ville est toute bâtie à la mauresque et contient des maisons dont les
plus élevées n'ont qu'un premier étage et beaucoup un rez-de-
chaussée seulement. Toutes ces maisons, construites avec des moel
lons et du mortier, sont couvertes en terrasses et blanchies à la
chaux... Les rues sont droites et assez larges (il s'agit du quartier
juif). Devant la porte de l'Est, celle d'Alger, il y a une petite place
autour de laquelle sont des boutiques ; en dehors de cette même
porte, entre le mur d'enceinte et la petite vallée qui le borde (Aïn
Rouina), il en existe une autre sur laquelle se tient le marché. »
Le ravin de l'Oued Er-Rehi avait conservé ses jardins mal tenus
et ses vergers magnifiques. Rozet y a vu quelques moulins, des
maisons de campagne, deux ou trois tombeaux de marabouts. Il
signale le « beau pont en pierre » qui franchit l'oued à peu près
au milieu de la ville et la rue qui conduit à la porte d'Alger (la rue
Philippe actuelle), « ancien cours »bordé de fort beaux arbres et
garni « de boutiques aussi pauvres que celles d'Alger ; on y voit
aussi plusieurs cafés, dont deux assez remarquables. » Malgré le
petit nombre des Musulmans —
la plupart s'étaient sauvés à notre
approche —
il y avait en 1831 un assez grand nombre d'artisans,
cordonniers, tailleurs, tisserands en toile, en laine, menuisiers, ser
ruriers, quelques tanneries et des fabriques de maroquin jaune et
rouge. Les burnous d'Oran avaient acquis un certain renom. Quant
aux boutiques des marchés, elles étaient presque toutes tenues par
des Juifs.
98 ORAN, VILLE ET PORT AVANT 1831
C est donc au milieu de ruines et dans une bien pauvre ville
que
s'installèrent, en 1831, les Français. Quelques traces des édifices
espagnols, quelques mosquées récentes et les « beaux remparts de
la Casbah », le Fort Neuf, en étaient les seuls ornements.
nouvelle
Les anciens forts étaient eux-mêmes détruits, le port ou plutôt la
darse, à peine ébauchée, en fort mauvais état. Tout ou à peu près
tout était à refaire ou à créer.
LIVRE III
LA POPULATION D'ORAN
DE 1831 A NOS JOURS i
1. Les chiffres que l'on trouvera dans ce chapitre sont, pour les résultats
généraux, empruntés aux statistiques officielles de l'Algérie. Ces documents ont
été publiés : de 1837 à 1866 dans le Tableau de la Situation des Etablissements
français dans l'Algérie. Les recensements, d'abord annuels, sont devenus quin
quennaux à partir de 1856. Depuis cette date d'ailleurs ils ont été publiés
dans le Bulletin des actes du Gouvernement Général de l'Algérie, devenu en
1858 le Bulletin Officiel, puis en 1927 le Journal Officiel de l'Algérie. A dater
de 1902, le Gouvernement Général a fait paraître tous les cinq ans un Tableau
général des communes de l'Algérie qui reproduit, avec quelques autres rensei
gnements, les résultats officiels des dénombrements.
Mais tous ces documents ne nous font connaître que d'une manière globale
les chiffres de la population agglomérée et éparse de la commune d'Oran. Il
nous a donc fallu recourir aux Listes nominatives et aux Etats récapitulatifs
des divers dénombrements, que la Ville d'Oran a eu le soin et le bon esprit
de conserver dans des Archives où nous avons rencontré et utilisé l'amabilité
de MM. Aubert et Marien ; nous les remercions ici et nous les félicitons de
la tenue de leurs archives. Seul, le dénombrement de 1921 n'a pu être
consulté. Les calculs auxquels nous avons dû nous livrer pour dia; recensements,
et les enquêtes minutieuses que nécessitait une étude de ce genre nous ont
permis d'asseoir nos conclusions sur des bases solides. On doit se persuader
d'ailleurs qu'il n'y a pas d'autre moyen de connaître l'inventaire d'une popu
lation urbaine, et nous estimons qu'à de multiples points de vue, ce travail
pénible ne doit pas rebuter ceux qui recherchent la vérité. (Voir à ce propos
notre communication au Congrès de la Fédération des Sociétés Savantes de
l'Afrique du Nord, à Constantine, dans la Revue Africaine, 1937.)
Nous ne donnons pas ici d'autres renseignements sur quelques sources
éparses que nous avons utilisées. Nous citerons cependant les articles parus
dans le Bulletin de la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, où suc
cessivement M. Ed. Déchaud, M. le Colonel Strasser, M. le Commandant Maillet
et M. C. Kehl ont commenté les résultats des dénombrements de la population
de l'Oranie de 1906 à 1931.
CHAPITRE I
LE MOUVEMENT DE LA POPULATION
Lorsque nous avons occupé définitivement Oran (17 août 1831),
nous y avons trouvé à peine 3.000 habitants. A notre approche, la
plupart des Musulmans avaient pris la fuite ; les Juifs étaient restés
à peu près seuls. Cent ans plus tard, on recensait au dénombrement
de 1931 une population municipale de 158.000 habitants et, avec
la population comptée à part, un total d'environ 164.000. En 1936,
ces chiffres étaient portés respectivement à 194.746 et à 200.671.
Cet énorme accroissement mérite d'être étudié dans ses phases
successives. On ne s'étonnera pas de retrouver, dans ce chapitre
de l'histoire de la colonisation urbaine, le reflet de l'histoire générale
du développement économique de l'Oranie, de l'Algérie de l'Ouest
et de l'Algérie tout entière ; quelques faits, quelques traits parti
culiers permettent d'ailleurs de la distinguer de celle des autres
grandes villes de la colonie.
On ne saurait accepter sans de nombreuses réserves les résultats
officiels des recensements antérieurs à l'époque contemporaine. Le
dénombrement de la population musulmane a toujours été particu
lièrement difficile, et pendant longtemps aussi celui de la population
israélite. On peut du moins affirmer sans témérité qu'à partir de
1872 la progression du peuplement d'Oran n'a cessé de se pour
suivre, en dépit des événements et des crises qui ont atteint l'Algé
rie. Le tableau suivant en fournit la preuve.
102 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
ACCROISSEMENT ACCROISSEMENT
DATES POPULATION
TOTALE QUINQUENNAL décennal
des recensements
1872 41.130 6.520
1876 49.368 8.238 18.247
1881 59.377 10.009
1886 67.681 8.304 15.133
1891 , . . 74.510 6.829
1896 .... 84.357 9.847 18.820
1901 93.330 8.973
1906 106.517 13.187 29.756
1911 123.086 16.569
1921 146.156 —
23.070
1926 150.301 4.145
1931 163.743 13.442 17.587
1936 200.671 36.928 De 1926 à 1936 il
a atteint le chiffre
impressionnant de
50.370 unités.
Antérieurement à cette période de soixante années, il apparaît
bien, à s'en tenir aux chiffres
officiels, y des fluctuations,
qu'il ait eu
des arrêts de croissance qui, eu égard à la natalité, constituaient de
véritables reculs, des régressions w>ien marquées, bref une plus
grande instabilité du peuplement. Le fait est commun aux principaux
centres urbains de la colonie.
Nous donnons plus loin quelques résultats choisis ; bien que l'on
ne puisse en garantir l'exactitude absolue, du moins les erreurs, si
l'on pouvait en établir l'amplitude avec quelque précision, ne
sauraient altérer sérieusement les conclusions que l'on est en droit
de tirer des faits d'ensemble. On peut admettre en effet qu'elles
portent avant les éléments indigènes, musulmans et israé-
tout sur
lites. Or les recensements postérieurs à 1872, auxquels il est possible
d'accorder plus de foi, témoignent d'une progression de la population
musulmane qui ne peut être expliquée uniquement par une sous-
LE MOUVEMENT DE LA POPULATION 103
estimation antérieure : l'essor de la viticulture oranaise, et, comme
conséquence, le développement du commerce, la croissance de la
ville et du port d'Oran, ont amené de toute évidence cette immi
gration de l'intérieur qui est un des faits les moins contestés de
l'époque contemporaine. Par suite, si l'on défalque des résultats
officiels antérieurs à i872 les chiffres les plus proches de l'exacti
tude, ceux de la population européenne, on peut estimer que les
oscillations de l'autre n'ont guère dépassé depuis 1838 l'amplitude
de 3.000 à 3.500 unités. Ce n'est certainement pas suffisant pour
infirmer la valeur des observations que nous pouvons noter sur le
mouvement de la population totale, où, dès 1846, quinze ans à
peine après notre arrivée, l'élément européen avait acquis une
prépondérance indéniable, qui n'a fait que s'accentuer par la suite.
Dates des Population Européens Indigènes Différences
recensements totale totales
Dec. 1832 4.300 1.050 3.250
—
1838 11.091 4.510 6.581 + 6.791
—
1843 13.218 6.971 6.247 -f-
2.127
—
1846 ... . 25.893 18.739 7.154 +12.675
—
1847 22.458 15.191 7.267 —
3.435
—
1849 24.845 17.281 7.564 + 2.387
—
1853 23.941 15.654 8.287 —
904
—
1856 24.611 16.995 7.616 + 670
—
1861 26.494 19.644 6.850 + 1.883
—
1866 31.890 23.131 8.759 + 5.396
—
1872 41.130 35.834 5.296 + 9.240
(en réalité 30.534
sans les Israélite?
Ce tableau, où nous reproduisons les chiffres officiels, suggère, en
dépit des réserves déjà faites, quelques réflexions plus difficilement
contestables que l'apparente précision des résultats. A la lumière
des événements de l'histoire, ces derniers même prennent quelque
signification.
104 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
Ils traduisent d'abord ce fait primordial, que le peuplement eu
ropéen a contribué pour la plus large part à l'accroissement de la
population. Entre 1843 et 1846, la progression a été particulièrement
forte ; elle s'explique avant tout par cette circonstance militaire, que
les opérations de la conquête ont été transportées sur le territoire
de l'Oranie, et que la capitale de l'Ouest est devenue la principale
base de ravitaillement des armées. Le recensement de 1872 accuse,
lui aussi, la reprise des affaires qui a suivi la période malheureuse
de crises agricoles, d'épidémies, de famines, de guerre, des six an
nées précédentes. On doit d'ailleurs tenir compte, dans l'examen cri
tique des chiffres, de l'incorporation d'environ 5.000 Israélites dans
la nationalité française, en vertu du décret Crémieux du 24 octobre
1870.
Un autre fait digne d'être noté est la résistance remarquable que
le peuplement d'Oran a opposé aux crises qui déterminaient ailleurs,
notamment à Alger, de graves fluctuations. De 1846 à 1847, la Capi
tale perdait plus de 12.000 habitants ; Oran ne connaissait qu'une
baisse de 3.500 unités environ. La pacification qui suivit la reddition
d'Abd el Kader, après un exode consécutif à la cessation des hosti
lités et audépart des troupes, ramena vers l'Ouest le principal cou
rant d'immigration qui combla à peu près les vides. La stagnation,
les fléchissements même que l'on peut observer entre 1848 et 1861,
ont été beaucoup moins sensibles à Oran qu'à Alger qui a perdu
par exemple, de 1858 à 1861, en trois années seulement, plus de
3.300 habitants. Comme nous le verrons plus loin, c'est principa
lement à l'élément espagnol et à la plus grande proximité de son
pays d'origine que l'on doit attribuer cette différence. On peut en
dire autant de la période si pénible pour l'Algérie des années 1866
à 1871. Alors qu'à Alger on ne constatait en 1872 qu'un gain quin
quennal de 1.709 habitants, Oran s'était acru de plus de 9.000.
Si l'on revient maintenant au premier tableau que nous avons
présenté, on est amené à cette constatation que les cinquante der
nières années ont été marquées par une remarquable accélération
du peuplement. C'est dans cette 1901 le
période, entre et 1906, que
,225.000
200.000
175.000
150.000
125.000
n.300
100.000
/
/
$.273
75.000
50.000
25.000
21 26 31 1936
LE MOUVEMENT DE LA POPULATION 105
chiffre de 100.000 habitants a été dépassé et que la capitale de
l'Ouest est devenue vraiment un grand centre urbain. Entre 1881
et 1936, le gain a été de plus de 141.000, le pourcentage de l'accrois
sement de plus de 237 %. Les causes en sont faciles à démêler.
L'essor de la colonisation provoqué par l'avènement du régime
civil, et par dessus tout les progrès de la viticulture, ont fait d'Oran
comme des principaux ports algériens un centre d'affaires de plus
en plus important, ont stimulé l'immigration de l'intérieur et de
l'extérieur et aspiré des deux côtés une main-d'œuvre considérable
que réclamaient l'activité de la construction et la croissance du port.
A ce dernier point de vue, il y a une relation évidente, et nullement
surprenante, entre le mouvement du trafic maritime et celui de la
population. Alors que, de 1866 à 1876, l'accroissement annuel moyen
du tonnage métrique était de 20.000 t., il a doublé de 1876 à 1886,
progression facilitée d'ailleurs par les travaux exécutés dans cette
période. Dans la même décade, le gain annuel de la population mon
tait de 1.530 à 1.830 habitants. Les exportations de vins passaient
de 572 hectolitres à 500.000 environ. L'ère de la vigne était ouverte
en Algérie, et l'Oranie, où la qualité des terres et les conditions cli
matiques se révélaient meilleures que partout ailleurs, allait tra
vailler à prendre la tête des trois départements.
Depuis 1881, le peuplement d'Oran s'est renforcé d'un contin
gent annuel de 2.570 unités environ. Mais ce n'est là qu'une moyenne;
s'il y a eu progression continue, le rythme a varié d'un recensement
à l'autre. Il a été par exemple singulièrement accéléré entre 1901 et
1911, avec un gain annuel de 2.975 habitants ; il a fléchi en revanche
de 1911 à 1921, tombant à 2.307, et, de 1921 à 1931, à 1.758. Il ne faut
pas y voir d'ailleurs un signe de régression véritable. Indépen
damment des effets de la guerre, il était fatal qu'une poussée aussi
forte fût suivie d'un ralentissement ; il suffit de se reporter aux
tableaux ci-dessus pour constater qu'il en a toujours été ainsi. L'im
migration est un phénomène de contagion, mais qui procède par
bonds.
La décade de 1921-1931 a été marquée par un fléchissement, très
106 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
sensible de la population espagnole et une diminution importante
des apports d'outre-mer, explicables par la crise du change et la
chute du franc ; l'exode consécutif a atteint le département tout
entier. Sans l'appoint compensateur de l'élément musulman du —
moins des sujets Français —
qui représente près de 14.000 unités,
le recul aurait été beaucoup plus sensible. Il y a eu par ailleurs, et
le fait a été malheureusement général dans la colonie entière, un
dépeuplement des campagnes au profit des villes 1 ; il explique cer
tainement la progression de plus de 10.000 Français et naturalisés
constatée entre 1926 et 1931.
La période des dénombrements quinquennaux 1931-1936, mérite
une attention particulière en raison de la poussée qui la caractérise.
Le gain a été de plus de 37.000 unités, soit de 23 %, alors qu'à Alger
même, il n'était que de 15 %. Il est à noter que l'élément indigène
musulman y a contribué pour 40 %, moins qu'à Alger sans doute,
mais dans une proportion inconnue jusqu'alors à Oran.
1. Aug. Bernard. Notices V (cartes démographiques) et VII (carte de la
colonisation officielle) de l'Atlas d'Algérie et de Tunisie par Aug. Bernard et
R. de Flotte de Roquevaire.
CHAPITRE II
LES ÉLÉMENTS DE LA POPULATION
On peut distinguer dans la population deux catégories princi
pales : l'élément indigène, celui que nous avons trouvé établi en
1831, c'est-à-dire les Musulmans et les Israélites, et l'élément im
porté d'Europe, d'origine française et étrangère. Pour l'étude de
leur évolution, nous devons faire ici momentanément abstraction de
la naturalisation des Israélites opérée en vertu du décret Crémieux
de 1870 ; ceci à seule fin d'évaluer avec plus d'exactitude la part
qui revient dans le peuplement d'Oran aux populations établies anté
rieurement à la conquête et aux apports d'outre-mer.
Il est impossible de suivre de près le mouvement de la population
musulmane depuis 1831. Jusqu'à 1881, les documents officiels ne
nous donnent que des renseignements fragmentaires et particuliè
rement suspects. A notre arrivée, nous n'aurions trouvé que 250
Musulmans : des témoignages irécusables nous apprennent qu'ils
avaient, en effet, abandonné la ville en masse. Que la période trouble
de la conquête ait été peu propice à leur retour et à leur établis
sement à côté de nous, on ne saurait en douter. En 1838, on en dé
nombrait 944, alors que les Européens étaient déjà 4.510. En 1845,
on en signale 2.120, en y comprenant les Nègres ; à la fin de 1849,
2.699 ; en 1861, 2.895 ; en 1866, 3.102 ; en 1876, 8.421. D'où vient cet
accroissement ? Sans doute pour une part d'un recensement plus
sérieux. On s'étonne moins du chiffre de 1881, soit 12.721. Le déve
loppement de la ville et du port a attiré certainement la main-d'œu
vre indigène de l'intérieur ; on en trouve la preuve dans la présence
108 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
de 3.637 Marocains compris dans le total. La population musulmane
apparaît dans la suite stagnante jusqu'à 1901. Seul l'élément euro
péen progresse, accusant ainsi de plus en plus le caractère distinctif
du chef-lieu de l'Ouest par rapport aux autres centres principaux de
la colonie. A Oran, les Musulmans, à cette dernière date, ne repré
sentent que 12 % de la population totale, alors qu'à Alger la pro
portion est de 21,8.
Depuis 1901, cet élément n'a cessé de progresser ; la dernière
décade (1926-1936) mérite à cet égard d'être particulièrement dis
tinguée !. L'accroissement numérique a été de plus de 20.000, dont
plusde 14.000 dans les cinq dernières années. Les Musulmans
comptaient en 1936 pour 23,7 % de la population totale.
Il s'agit là d'un véritable « rush ». Car si on se reporte aux sta
tistiques de la natalité, on constate de 1926 à 1930 un excédent de
décès de 1.003 individus. L'année 1930 accusait pour la première
fois depuis 1901 un excédent de naissances d'ailleurs faible, soit 165
unités. Les causes de cet afflux des Indigènes musulmans ont été les
mêmes que pour les autres ports principaux de la colonie : Attrac
tion de l'intérieur vers la ville, les travaux du port, le trafic com
où
mercial et la construction offraient à la main-d'œuvre des possibilités
d'emploi, et tout autant sans doute reflux des travailleurs indigènes,
ouvriers agricoles ou industriels, que la crise économique chassait
des usines et des campagnes de la^VIétropole. Les habitudes et le
1. Mouvement de la population musulmane de 1901 à 1931.
DATES NOMBRE! ACCROISSEMENT PROPORTION
des recensements dans la pop. totale
1901 12.276 1.963 12 %
1906 16.306 4.030 15,3 %
1911 17 707 1.401 14,3 %
1921 18.569 862 12,7 %
1926 25 764 7.195 17,1 %
1931 32.115 6.351 20 %
1936 46.177 14.062 23,7 %
LES ELEMENTS DE LA POPULATION 109
goût de la vie urbaine contractés pendant leur séjour en France ne
les invitaient guère à retourner à la vie misérable et peu attrayante
de leurs douars. Il y a là matière à réflexion. C'est un fait de pre
mière importance que cette ruée vers les grandes villes, dont la phy
sionomie ethnique tend de ce fait à être sensiblement transformée.
On peut en tous cas affirmer, sans crainte d'être démenti, que l'Oran
des Français renferme plus de Musulmans que n'en a jamais groupé
celui de jadis, antérieurement à notre venue.
Parmi les Musulmans d'Oran, on compte et on a toujours compté
des Marocains et des Nègres. Les Marocains sont mentionnés pour
la première fois dans les statistiques en 1851, grâce au décret du 3
septembre 1850 qui organisa à Oran les Corporations. On en dé
nombrait alors 374, « charbonniers et manœuvres ». Mais aupara
vant comme dans la suite, il est certain qu'ils ont été englobés long
temps sous la rubrique « Kabaïles » ou « Kabyles » qui désignait
les gens des tribus de l'intérieur, sans distinction d'origine. Il est
impossible de suivre le mouvement de cette population essentiel
lement mobile. Dans la plupart des recensements, les Musulmans de
provenance marocaine ont été confondus avec les Israélites de même
origine qui sont nombreux et certainement beaucoup plus stables.
C'est ainsi que nous avons pu, dans le recensement de 1886, distin
guer 1.516 Juifs de cette provenance sur un total de 4.026. Seuls
les derniers chiffres peuvent être acceptés (1921, 1.142 ; 1926, 2.678 ;
1931, 3.278 ;
1936, 4.395). C'est un fait constant que la mobilité de cet
élément, dont l'importance a varié avec la demande de main-d'œu
vre, avec la situation politique du Rif, principal pourvoyeur, avec
les ressources offertes aux émigrants par la France, avec le reflux
des travailleurs de la Métropole.
Sur les autres éléments musulmans, on ne peut vraiment faire
que quelques remarques générales. Les Nègres paraissent avoir à
Oran subi le sort qu'ils ont eu en général dans le Tell : cette popu
lation en supporte difficilement le climat et les conditions de vie.
Elle a fondu à Alger et, autant que l'on peut inférer de
—
quel
car depuis longtemps les recensements ne nous four-
ques indices, —
110 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
lussent sur elle aucun renseignement précis —
il en a été de même
à Oran. En 1845, la population mâle de cette couleur était estimée à
615 individus ; or, déjà en 1851, la Corporation n'en comptait plus
que 321.
Nous ne citerons que pour mémoire les Mozabites, peu nombreux
dans le département ; on en comptait 111 à Oran en 1931 1, Les Ka
byles (579), originaires principalement de la Petite Kabylie, ont
trouvé le moyen de s'infiltrer comme journaliers, hommes de peine,
gargotiers, garçons de café et de restaurant, chauffeurs, petits com
merçants.
L'élément israélite a toujours occupé dans la vie économique de
la capitale de l'Ouest une importance hors de proportion avec le
nombre des habitants qui composent ce groupe ethnique. Au demeu
rant, sa croissance numérique ressort de cette seule comparaison :
en 1832, on en recensait 2.876 ; en 1931, ils figuraient officiellement
pour 16.197 considérés comme Français. Nous en avons nous-même
compté 19.765 2, qui comprennent d'ailleurs aussi ce qu'on peut ap
peler les étrangers », Marocains surtout, Tunisiens, Egyptiens, etc.
«
Si on compare cette progression à celle des Musulmans, compte tenu
de l'exode en masse qui s'est produit en
1831, il n'est pas téméraire
d'affirmer qu'elle est sensiblement la même, c'est-à-dire de 1 à 6.
Par ailleurs, la population israélite, de quelque origine qu'elle soit,
présente un caractère beaucoup plu^stable et on peut la considérer
comme fixée, à la différence d'une partie de l'autre.
On voudrait pouvoir suivre de près ses fluctuations et sa pro
gression. Malheureusement, pour la période antérieure à 1876, on
ne dispose que de données d'une exactitude douteuse, en raison des
dissimulations et des non-déclarations fréquentes dans les premiers
temps de notre occupation. Il est difficile de tirer des chiffres offi-
1. En 1936, le Répertoire statistique des communes de l'Algérie n'en signale
que 64 ; on hésite à accepter ce chiffre, les absents étant nombreux dans les
villes lors des recensements.
2. M. Eisenbeth, dans son livre sur Juifs de l'Afrique du
«Les Nord, o. c,
p. 14, en a compté 20.493.
LES ELEMENTS DE LA POPULATION 111
ciels des conclusions solides. Il semble du moins résulter de l'exa
men général que les progrès numériques de cet élément de la popu
lation ont été plutôt lents et irréguliers jusqu'à la dernière période
de soixante ans, celle de l'essor économique.
Jusque là, on la voit dans les statistiques officielles l osciller entre
3.000 et 6.000, sans atteindre ce dernier chiffre. On ne peut songer
à donner de ces variations, en admettant qu'elles traduisent la réa
lité, une explication vraiment satisfaisante. Quelques indices nous
permettent toutefois de croire que, jusqu'à la pacification de l'Ouest,
il y a eu, des centres urbains de l'intérieur vers Oran des afflux
plus ou moins subits suivis de reflux. Nous savons par exemple de
source sûre que la chute brusque constatée en décembre 1839 est
due au retour à Tlemcen des familles qui avaient fui cette ville
lors du retrait de nos troupes en 1838. Par ailleurs, des épidémies
meurtrières ont sévi à plusieurs reprises dans le quartier juif
d'Oran, le choléra entre 1846 et 1849, le typhus en 1867-1868, et la
mortalité, nous dit-on, a été de 90 % du nombre des malades.
Dans les dénombrements Cré-
qui ont suivi 1870, date du décret
mieux, il semble bien qu'il y ait eu un grand flottement et que l'on
n'ait pas toujours classé sous la rubrique « Israélites » les mêmes
catégories d'individus. On ne peut expliquer autrement la chute que
l'on constate en 1881 : de 7.622 en 1876, on tomberait au chiffre de
3.617 ! Devant l'impossibilité d'accepter ce dernier chiffre officiel,
nous avons eu la curiosité de faire un sondage dans les listes nomi
natives du dénombrement de 1881 ; les résultats sont concluants. La
1. Population israélite d'Oran de 1832 à 1931.
Recensements Population Recensements Population Recensements Population
1832 .... 2.876 1866 . 5.654 1906 11.837
Dec. 1838 5.637 1876 . 7.622 1911 13.993
Dec. 1839 3.364 1881 . ....
8.000(?) 1921 15.943
1840 .... 3.192 (non comp. les étrangers) 1931 16.197
Dec. 1846 4.817 1886 . 8.262
(et en y comprenant les
1849 4.865 1891 , 8.642
étrangers) : 19.765
1851 .... 5.073 1896 . .... 10.651
1861 .... 4.410 1901 . .... 10.636
112 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
le de Saint-
vieille ville avec quartier israélite et le quartier contigu
Antoine abritaient en réalité plus de 8.000 habitants de cette origine
les'
(exactement 8.282) , en y comprenant, il est vrai, Juifs marocains,
mais auxquels il faudrait ajouter ceux des autres quartiers, notam
ment du « Village nègre », où ils étaient plus de 400. Les chiffres
officiels de 1886 et de 1891 (4.236 et 6.294) ne pouvaient pas davan
tage être pris en considération ; des calculs opérés sur les listes nomi
natives nous ont donné des résultats certainement plus proches de
la réalité : 8.262 8.642,
et en ne comptant pas les éléments étrangers.
Il y a eu indéniablement, au moment où le commerce d'Oran
prenait un nouvel essor, dans cette période décisive qui a suivi les
années 1881-86, une immigration juive importante, au détriment des
centres de l'intérieur. Le même fait s'est produit à Alger et il s'est
poursuivi depuis cette époque. Bien que la rubrique concernant
cet élément du peuplement ait reçu, d'une manière regrettable, des
interprétations différentes suivant les dénombrements et même sui
vant les communes, on saisit néanmoins quelques faits dignes d'at
tention. Ainsi, entre 1921 et 1931, Tlemcen a perdu 418 habitants
Israélites, c'est-à-dire davantage, si l'on tient compte de la natalité.
En 1926, sur 10.060 individus d'origine juive peuplant le quartier qui
est leur gîte principal, nous en avons compté 2.621 nés hors d'Oran,
dont les trois quarts environ étaient des chefs de famille. On peut
dire que tous les centres urbains de l'^anie étaient représentés dans
ce chiffre, mais principalement Tlemcen
(381), Sidi-bel-Abbès (198),
Mascara (130), Saint-Denis du Sig (126), Mostaganem (89).
Une autre immigration, particulièrement accrue dans les der
nières années, a amené à Oran un contingent important originaire
du Maroc. Ce n'est pas la première fois que se produisaient ces
arrivages. A la fin de 1859, le Conseil Municipal se préoccupait de
distribuer des secours et d'organiser des souscriptions en faveur des
réfugiés Israélites ayant dû « quitter précipitamment le Maroc, par
suite de la guerre qui avait éclaté entre ce dernier pays et l'Es
pagne » K C'est un fait que nous constaterons à nouveau plus loin :
1. Arch. Mun. Séance du 29 déc. 1859.
LES ELEMENTS DE LA POPULATION 113
toutes les fois que des opérations militaires ont été entreprises au
Maroc par des puissances européennes, du moins depuis 1830, il y
moins important des Juifs vers
a eu un exode plus ou
l'Algérie, par
crainte de représailles des Musulmans et de massacres. C'est ce qui
explique certainement —
concurremment avec l'ouverture du pays
du côté de l'Est —
l'afflux qui s'est produit, notamment à Oran,
depuis notre intervention militaire dans l'Empire chérifien. Il est
intéressant à cet égard de parcourir les derniers recensements. Dans
le seul quartier des rues d'Austerlitz, de la Révolution et de Wagram,
nous en relevons, 1926, 1.183, en majeure partie chefs de famille.
en
Ils sont venus de
Tetuan, de Tanger, de Melilla, du Maroc oriental,
de plus loin aussi, de Marrakech même ; et depuis 1912, le Tafilalet
et le Drâa en ont fourni beaucoup. On n'a pas de peine à recon
naître ces derniers venus en parcourant le vieux quartier juif de la
ville. Il y a d'ailleurs beaucoup d'autres Israélites d'Oran dont les
familles sont originaires du Maroc et ont émigré dès les premiers
temps de la conquête : pour beaucoup, cet exode a dû être un simple
retourdans l'ancienne Régence, d'où les avaient chassés antérieu
rement à notre arrivée des événements tels que les massacres de
1805 à Alger.
L'élément israélite occupe donc, numériquement, dans la capi
tale de l'Ouest, une place importante. Oran n'est cependant pas celui
des trois chefs-lieux de l'Algérie où la proportion de cette catégorie
de population est la plus forte : elleétait de 10,2 % en 1931 selon —
les chiffres officiels, en réalité de 11,5 alors
—
qu'à Constantine elle
dépassait 12 % (12,1) ; à Alger, elle restait inférieure à 8. Mais
l'Oranie est le département où les Israélites sont le plus nombreux :
47.511 en 1931, contre 25.098 et 24.527. Ils y sont, en effet, beaucoup
plus disséminés : Tlemcen en groupe plus de 7.000, Sidi-bel-Abbès
plusde 6.000, Mascara plus de 4.000 ; ce sont les réserves qui ali
ment le peuplement de la capitale oranaise.
Nous ne saurions terminer sur ce sujet particulier sans noter un
trait intéressant. Les Israélites d'Oran ne sont pas cantonnés dans
un petit nombre de professions du commerce ou de l'artisanat ; ils
114 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
exercent les métiers les plus divers. Si la majorité est composée de
gens d'affaires, de marchands, de représentants, d'employés et de
comptables, de revendeurs et de colporteurs, de tailleurs, de cor
donniers et de bijoutiers, on trouve aussi des menuisiers, des ébé
nistes, des tapissiers, des plombiers, des ferblantiers, des boulangers,
voire même des chauffeurs, des cochers, des camionneurs, des por
tefaix, des travailleurs manuels, des journaliers exerçant des métiers
pénibles. La spécialisation est certainement beaucoup moindre qu'à
Alger par exemple1. Les femmes fournissent des employées de ma
gasin, des dactylos, des ouvrières à façon, des domestiques, des la
veuses.
Les éléments du peuplement proprement européen sont : les
Français d'origine nés dans la Métropole
Algérie, les natu ou en
ralisés et leurs descendants, les étrangers Espagnols, Italiens et ap
partenant à diverses nationalités : Anglo-Maltais, Anglais, Alle
mands, etc...
C'est un fait indiscuté que, si Orandémographiquement,
est
depuis 1845 au moins, la ville la plus « de l'Algérie,
européenne »
c'est aussi celle où la population d'origine étrangère, essentiellement
espagnole, a dès le début de notre établissement acquis la prédomi
nance numérique. C'est pourquoi l'application de la loi de 1889 sur
la naturalisation automatique a produit ici, comme de juste, son
maximum d'effet. Il faut attendre le recensement de 1901 pour
constater que la nationalité française a conquis le premier rang :
41.550 habitants, contre 22.439 étrangers, alors qu'en 1896 encore
on dénombrait 27.523 Français en face de 34.030 autres Européens.
Auparavant, et dès les premiers temps de la conquête, la population
étrangère était nettement supérieure. Dès la fin de 1845, elle était
plus que double (7.634 contre 3.699) . C'est seulement vers 1860 que
l'écart diminua. Depuis 1889, l'absorption des étrangers dans la na
tionalité française a renversé la situation, comme on peut le voir
d'après le tableau suivant. Mais elle n'est pas seule à rendre compte
de la forte baisse —
de plus de 9.500 unités, représentant en réalité
1. M. Eisenbeth, o. c, p. 40-43 et 48-52.
LES ELEMENTS DE LA POPULATION 115
un nombre supérieur de départs, si l'on tient compte des excédents
de la natalité —
baisse que l'on observe entre 1926 et 1931. On sait
que la crise du change a provoqué un exode des étrangers, des
Espagnols surtout, qui se sont détournés de l'Algérie ; le fait a été
général dans la colonie.
Population française et population étrangère européenne d'Oran
de 1831 à 1936
REC]3NSEMENTS POPULATION POPULATION POPULATION POURCENTAGE
française étrangère eur. totale dans pop. tôt
1833 ... 340 702 1.042 24,6 %
Dec. 1834 ... 465 1.019 1.484 »
—
1835 ... 709 1.503 2.212 »
1836 ... 959 2.089 3.048 »
—
1837 ... 1.183 2.622 3.805 »
—
1838 ... 1.324 3.186 4.510 40,6 %
—
1839 ... 1.342 3.495 4.837 »
—
1840 ... 1.492 2.887 4.379 »
—
1842 ... 1.881 5.259 7.140 »
—
1843 ... 1.741 5.230 6.971 52,7 %
—
1845 ... 3.699 7.634 11.333 »
Avril 1846 . . . 4.136 10.644 14.780 72 %
Dec. 1847 ... 4.954 10.237 15.191 »
—
1848 ... 4.640 10.684 15.324 »
—
1849 ... 4.618 12.663 17.281 »
Les chiffres Dfficiels détaillés
—
1853 ...
15.654 65,3 %
englobent les annexes
—
1854 ... 5.021 12.170 17.191 »
—
1855 ... 6.695 12.073 18.768 »
—
1861 . . 7.554 12.090 19.644 87 %
—
1866 ... 8.789 14.342 23.131 72,5 %
—
1872 . . 12.365 18.169 30.534 74 %
(sans les Israélites)
—
1876 ... 14.435 21.558 35.993 72,9 %
1881 . . 18.247 24.793 43.040 72,4 %
116 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
Population française et population étrangère européenne d'Oran
de 1831 à 1936 (suite)
RECENSEMENTS POPULATION POPULATION POPULATION POURCENTAGE
française étrangère eur. totale dans pop. tôt.
1886 20.394 31.087 51.481 76 %
1891 21.202 34.652 55.854 74,9%
1896 27.523 34.032 61.555 72,9%
1901 41.550 22.439 63.989 68,7 %
1906 49.463 25.256 74.719 70,1%
1911 57.553 31.241 88.794 72 %
1921 71.274 30.936 102.210 69,9%
1926 79.832 39.163 118.995 79 %
1931 80.129 29.436 109.565 66,9 %
1936 121.400 31.203 152.603 76 %
On voudrait pouvoir estimer avec quelque précision ce que repré
sente dans la population française l'élément d'origine métropolitaine.
Malheureusement, les recenseurs n'ont presque rien fait depuis 1889
pour satisfaire notre curiosité. En 1891, ils nous donnent un chiffre :
17.825 individus nés de parents français sur 55.854 Européens, faible
proportion assurément, un peu plus de 33 %, le tiers en somme. En
1906, on distingue encore les « Français d'origine » ; on en dénombre
23.676 sur 74.719, soit 31,6 %. En 1911, la proportion s'est abaissée à
26,7. Depuis cette date, aucun renseignement 1. Il semble bien que la
forte natalité de l'élément d'origine étrangère et la naturalisation au
tomatique doivent fatalement consolider de plus en plus sa prédomi
nance numérique. Oran est, à cet égard, comme ville européenne,
nettement individualisée. A Alger, le même calcul effectué pour les
1. Le Répertoire Statistique des communes de l'Algérie donne, pour le
dénombrement de 1936 à la rubrique « Français d'origine s> un chiffre dans
lequel sont compris les Israélites et les Français originaires de l'Algérie. Les
11.191 « originaires de la Métropole » sont les citoyens Français qui y sont nés.
Or ce n'est pas le renseignement qui nous intéresse ici. On constate en revan
che avec certitude que la population de nationalité française originaire de
9/10°
l'Algérie représente près des du total.
LES ELEMENTS DE LA POPULATION 117
trois recensements mentionnés ci-dessus donne une proportion nu
mérique supérieure à 51 %. Dans le chef -lieu de l'Ouest, nous in
clinons à croire qu'à l'heure actuelle la population d'origine métro
politaine ne doit guère représenter que 18 à 19 % du peuplement
total de la ville, alors que dans la Capitale son pourcentage est au
moins de 30.
De tous les éléments du peuplement oranais, il est incontestable
que l'élément espagnol est celui qui a le plus influé sur ses progrès
numériques, comme aussi sur ses oscillations. Outre le voisinage de
la Péninsule Ibérique, d'autres circonstances sont intervenues pour
provoquer l'immigration : la situation politique si agitée et si trou
blée que l'Espagne a connuedepuis 1833 jusqu'à 1876, et qui affecta
particulièrement le Sud lors de l'insurrection de Carthagène en
1873-74, la misère des campagnes, et par contraste les perspectives
qu'ouvraient dans l'Oranie la pacification du pays et le dévelop
pement de la colonisation. A Oran, les Espagnols se retrouvaient chez
eux, mais dans une ville désormais ouverte vers l'intérieur et bien
différente de ce qu'avaient été la forteresse et le « presidio » du temps
de leur occupation. Aussi leur accroissement numérique a-t-il été à
peu près ininterrompu jusqu'en 1849, époque à laquelle ils étaient
déjà deux fois plus nombreux que les Français d'origine1. Après le
1. Population espagnole d'Oran de 1831 à 1931 :
1833 266 1853 11.291 1926 35.636
1834 440 1854 10.134 1931 26.741
1835 718 1855 10.786 1936 27.111
1861*
1836 1.115 ,
*
1837 1.555 1866*
Les chiffres détaillés
1838 2.073 1872* ._
des diverses populations
1839 2,333 1876 19.353 étrangères manquent dans
1840 2,178 1881 22.172 les documents statisti
1842 4.433 1886 27.625 ques officiels. Mais on
1843 6,205 1891 31.628 peut tirer des conclusions
1845 6.205 1896 31.633 de ceux de la population
1846 6.567 1901 31.114 étrangère dont les varia
1847 8.520 1906 23.071 tions ont été influencées
1848 9.140 1911 27.835 avant tout par celles de
1849 11.136 1921 29.553 la population espagnole.
118 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
choléra qui sévit alors, et jusqu'aux environs de 1866, il y eut une
période de stagnation, et même un léger recul suivi bientôt d'une
reprise du mouvement d'immigration. Depuis 1876, il s'est produit
une poussée qu'explique suffisamment l'ouverture de la nouvelle ère,
celle de la vigne ; elle a été marquée par une progression de 11.000
unités en moins de quinze ans.
Le fléchissement des chiffres que l'on observe à partir de 1891
est dû à l'application de la loi de 1889 surla naturalisation, et aussi
entre 1901 et 1906 à la crise viticole qui affecta l'Algérie. Il y a eu
dans la suite un nouvel afflux particulièrement important dans les
années de prospérité de 1921 à 1926, puis une chute brusque dont
nous avons donné les raisons. En définitive, la force d'attraction a
varié suivant les circonstances économiques de l'Algérie et selon les
circonstances politiques et sociales de l'Espagne ; on pouvait s'y at
tendre. On peut affirmer, en tous cas, que c'est grâce à cet appoint
fourni par la Péninsule que le peuplement d'Oran et de l'Oranie a
été moins affecté que les autres par les crises diverses dont a souffert
la colonie. Ajoutons toutefois qu'à l'heure actuelle il ne paraît pas
en être ainsi. On peut d'ailleurs se demander si la main-d'œuvre
espagnole n'est pas menacée par la concurrence des Indigènes mu
sulmans dont nous avons signalé l'importance numérique croissante.
Dans un pays où la population est aussi mobile, il y a quelque péril
à quitter sa place, surtout dans le te|ips difficile du chômage.
1931, la population proprement espagnole représentait plus de
En
24 % du total des Européens d'Oran. On peut estimer, d'autre
part,
à 45.000, chiffre minimum, c'est-à-dire à 41 % la proportion dans ce
total des naturalisés de cette origine. Il apparaît ainsi que la Pénin
sule a fourni au moins 65 % du contingent venu
d'outre-mer, et plus
de 45 % de la population totale. Les chiffres et les calculs, si arides
qu'ils soient, reflètent du moins clairement ce trait particulier de la
physionomie ethnique du grand centre urbain d'Oran.
On ne saurait définir les professions particulières aux Espagnols :
ils les exercent toutes. Marins, pêcheurs, marchands de poisson,
dockers, charpentiers dans le quartier de la Marine, journaliers,
LES ELEMENTS DE LA POPULATION 119
charretiers, portefaix, hommes de peine dans les quartiers pauvres,
tonneliers, cavistes dans les quartiers de l'Est, jardiniers dans les
faubourgs, artisans un peu partout et petits commerçants en tous
genres, employés et gens d'affaires plus aisés dans les rues du centre,
d'
au voisinage du boulevard Seguin et de la rue Arzeu. Les femmes
fournissent des ouvrières d'ateliers et d'usines, des vendeuses de
magasins, des domestiques, des laveuses, des concierges. A parcourir
les listes nominatives d'un dénombrement quelconque, on emporte
l'impression d'une population travailleuse et l'on reste convaincu
qu'elle est de beaucoup la principale et la meilleure main-d'œuvre
de la grande cité de l'Ouest.
LesItaliens, l'élément européen le plus important après les Espa
gnols, sont loin d'occuper la place qu'ils ont prise et qu'ils conservent
plus ou moins solidement dans les autres chefs-lieux. Leur effectif a
atteint son maximum entre les années 1881 et 1896 ; il est inutile
d'en redire les causes. Il oscille depuis la guerre avec une tendance
au recul. La naturalisation automatique ou sollicitée en vue de la
pêche maritime, comme aussi les obstacles créés par le régime fas
ciste à l'émigration et les effets de la crise du change rendent suffi
samment raison de ce fléchissement.
Au début de notre occupation, ils étaient accourus avec empres
sement l. En décembre 1839, on en comptait 824 en face de 1.342
Français et de 2.333 Espagnols. La marine sarde, napolitaine et sici
lienne occupait dans le mouvement du port de Mers-el-Kebir le troi-
1. Population italienne d'Oran de 1831 à 1836 :
1833 316 1847 1.056 1896 1.426
1834 432 1848 1.020 1901 —
1835 560 1849 1.017 1906 863
1836 701 1853 1.126 1911 1.309
1837 747 1854 790 1921 536
1838 777 1855 915 1926 887
1839 824 1931 721
1840 550 1881 1.616 1936 1.358
1842 609 1886 2.526
906 1891 2.158
1845
,
150.000
127S69
125.000
,18.995
'
09.555
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100.000
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80.129
75.000
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50.000
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\rion i rp
1.241
•$0,936 \, 29.435
25.000
16 21 26 31 1936
CHAPITRE III
RÉPARTITION SUR LE SITE
Il ne suffit pas d'étudier les variations numériques de la popu
lation d'une ville et de ses divers éléments à travers le temps ; il
faut en outre les considérer dans l'espace, sur le site urbain, et,
s'il est possible, définir la place particulière qu'occupe chaque
catégorie de peuplement. Ainsi pourra-t-on dessiner avec plus de
précision la physionomie de la cité. On ne saurait perdre de vue
que cette connaissance plus approfondie est indispensable non
seulement au géographe, mais aussi et encore plus à l'urbaniste.
Pour pouvoir suivre la répartition de la population entre les
diverses de la ville, nous avons dû pénétrer dans le détail
régions
des recensements, de ceux du moins dont nous pouvions disposer.
Postérieurement à 1881, un seul nous a fait défaut, celui de 1921,
sauf pour les faubourgs. Sur la période antérieure, nous n'avons
pu recueillir que quelques renseignements épars et sommaires.
On peut distinguer dans l'ensemble de l'agglomération oranaise
trois parties :
1°
La vieille ville, celle qui fut enfermée dans l'enceinte espa
gnole et turque restaurée ;
2°
La ville nouvelle, comprise entre ces murs et l'enceinte que
nous désignerons par la date de 1866 ;
3°
Les faubourgs.
Nous donnons ci-dessous un tableau construit par nous, qui
permet de suivre leur développement respectif, avec la seule
réserve que nous avons faite.
122 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
DATES VIEILLE VILLE p. % VILLE NOUVELLE p. % FAUBOURGS p. %
1856 .. 20.713 — —
—
1866 .. 22.689 67 11.045 33 —
1872 .. 21.330 53,6 18.455 46,4 —
1881 .. 22.929 38,6 33.429 56,4 3.019 5
1886 . . 23.894 36 37.264 56,3 5.161 7,7
1891 ..
25.812 35,7 39.104 54,2 7.321 10,1
1896 .. 25.906 32,2 45.109 56,2 9.329 11,6
1901 .. 26.387 30,2 49.445 56,6 11.535 13,2
1906 27.616 27,3 55.996 55,5 17.397 17,2
1911 ..
30.634 26,9 65.282 54,9 21.462 18,2
1921 .
— — — —
31.Ï87 22,5
1926 31.535 22,1 65.876 46,2 45.269 31,7
1931 .. 29.310 18,5 67.951 43,1 60.720 38,4
1936 .. 30.048 15 78.507 40,3 86.191 44,7
Ces c aïeuls se rappe rtent à la seule population « municipale
Une première remarque s'impose : le peuplement du Vieil Oran
est celui qui a progressé le plus lentement. A vrai dire, depuis
1872 jusqu'à 1926, on ne constate aucun recul ; il y a même entre
1901 et 1911 un gain assez sérieux, de plus de 4.000 habitants. Mais
par contre on constate en 1931 un fléchissement ; il paraît expli
cable par le départ des bas quarti^s d'un contingent étranger. Au
demeurant, si l'on compare les vieux quartiers d'Oran à ceux
d'Alger, on n'y constate pas le même phénomène de congestion
progressive et de surpeuplement extraordinaire qui, dans la capitale,
a fait et continue à faire de la Casbah ou du quartier de la Marine
et de l'ancienne Préfecture des anomalies démographiques mons
trueuses 1.
Les progrès de la Ville Nouvelle intra muros ont été au contraire
beaucoup plus accélérés. Une partie de son développement s'est
faite certainement —
les témoignages en sont nombreux et irré-
1. R. Lespès. Alger 1930, p. 521-522.
REPARTITION SUR LE SITE 123
cusables —
au détriment de l'ancienne. La population bourgeoise
aisée et le monde des affaires basse sursont montés de la ville
le plateau et le déplacement de l'Hôtel de Ville, des
ont suivi
P.T.T., de la Chambre de Commerce et des banques. Les chiffres
comparés, de 1866 à 1891, le traduisent nettement. De 1891 à 1911,
la population a fortement augmenté ; le gain annuel moyen dépas
sait 1.300 habitants (1.309 exactement). Puis on observe un ralen
tissement. Il faut regarder au delà des murs pour en trouver la
raison principale. Il n'en reste pas moins vrai que, depuis 1906, la
population de la Ville Nouvelle intra muros est plus que double
de celle du Vieil Oran.
Les faubourgs ont grandi avec une rapidité étonnante ; la pous
sée date vraiment de 1901. En 35 ans leur peuplement s'est accru
de près de 75.000 habitants, soit d'une moyenne annuelle de 2.133.
Il n'est pas sans intérêt de signaler que, par ordre d'importance
numérique, Lamur, Eckmuhl, Saint-Eugène et Gambetta tiennent
la tête 1. Ce sont précisément les agglomérations extra muros que
traversent les routes principales de l'intérieur, vers Tlemcen,
Mascara, Alger et Mostaganem. La distribution de la population
s'est faite sensiblement par moitié en direction du Sud et de l'Est.
C'est un exemple remarquable de croissance suburbaine par
rayonnement régulier, ou, si l'on préfère, en tache d'huile limitée
naturellement par la mer, au Nord, et la montagne, à l'Ouest2.
1. Dénombrement de 1936 Lamur 14.545 Eckmuhl: Saint-
: : hab.; 8.869;
Eugène, 8.624.
2. Nous donnons ici les résultats du dénombrement de 1936 pour les fau
bourgs et les sections éparses de la commune :
Arbesville 1.021 618 4.742
Abattoirs 477 Choupot . 3.830 Cité Giraud . . . 264
Bastié 878 Courbet . 1.184 Lotissem. Hip
Boulanger 2.277 Chollet . 1.362 podrome .... 1.889
Bel Air 1.164 Cuvellier 739 Lotis. Illouz . . . 547
Bon Accueil .... 525 Delmonte 3.267 Faub. Lamur . . 15.545
Brunie 1.462 Eckmuhl •. 8.869 Faub. Lyautey . . 3.688
Carteaux 2.107 Foyer oranais . . 1.022 Cité Magnan . . 1.066
124 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
Pour résumer ce premier aperçu, notons que l'accroissement de
la population a été, entre 1881 et 1936, dans les 55 dernières années
parconséquent, de 31 % pour la Vieille Ville, de 134,8 % pour la
Nouvelle. Quant aux faubourgs, leur population passait, dans le
même temps, de 3.019 à 86.191 habitants : autant dire qu'ils sont
nés et qu'ils ont grandi avec une progression et dans des propor
tions inconnues des autres régions de la ville. Alors qu'après avoir
représenté en 1901, 56,6 % de la population totale, la Ville Nou
velle intra muros n'en représentait plus que 40,3 % en 1936, la
ville extra muros s'élevait du pourcentage de 13,2 à celui de 44,7.
L'étude de la répartition des divers éléments de la population
va nous permettre de pénétrer plus avant dans cette analyse et
de reconstituer la physionomie ethnique des différents quartiers
urbains et suburbains ; elle suggère des réflexions qui ne sont pas
négligeables.
Et d'abord, où se trouve la population que nous avons appelée
« indigène », pour la distinguer de celle qui est venue d'outre-mer ?
Occupe-t-elle encore les mêmes emplacements qu'en 1831 ? Y a-t-il
eu refoulement ou déplacement volontaire, cantonnement ou expan
sion sur le site ? Et quelles sont les tendances qui se manifestent
à l'époque contemporaine ?
La population musulmane de lfcncienne ville n'a jamais repris
la place qu'elle occupait avant notre arrivée. Après la désertion en
masse qu'elle provoqua, il ne rentra guère dans l'enceinte que 300
ou 400 des fuyards 1. Les Français et les étrangers Européens,
Cité Maraval .. 296 Faub. Sananès 1.928 Monte-Cristo ... 76
Faub. Mélis . . . 2.334 Saint-Eugène . . . 8.624 Ravin Ras-el-
Faub. Médioni . . 4.155 Victor-Hugo .... 1.211 Aïn 1.079
Montplaisant .... 1.307 Sanchidrian 794
Sections éparses
Cité Petit 2.957 Fermes et Iles
Cité Pouyet . . . 371 Les Planteurs Habibas 2.993
Ruche des P.T.T. 139 (Eug.-Et.) .... 384
1. Rozet, o. c. I
, p. 269.
REPARTITION SUR LE SITE 125
Espagnols et Italiens se sont substitués à eux, et cette situation
ne paraît pas avoir sensiblement changé depuis lors. En 1881, le
quartier de la Marine ne renfermait que six Musulmans, celui de
la Calère aucun ; la situation n'avait pas été modifiée en 1931. Les
600 que l'on dénombrait dans la ville basse étaient presque tous
établis dans le quartier du Vieux Château et de la Casbah, gens
pauvres, dockers et journaliers. On ne saurait y voir le résidu de
l'ancien peuplement de la ville turque. En 1936, on constatait que
le nombre s'était accru de plus de 1.000. La plupart sont des nou
veaux venus, originaires de Mostaganem, Clinchant,
des communes
Cavaignac, L'Hillil, Cassaigne, Zemmora, Relizane. Ils ont contribué,
à eux seuls, à soutenir le chiffre de la population dans la ville basse.
Dans le quartier juif, qui en abritait 350 environ en 1931, dont
quelques Kabyles et un nombre plus important de Marocains,
charbonniers, portefaix, porteurs d'eau, ils ont été renforcés par des
apports analogues ; ils étaient 872 en 1936.
L'abandon de la Vieille Ville par la bourgeoisie aisée euro
péenne n'a donc pas été suivi, comme à Alger, d'une réoccupation
massive par les Indigènes Musulmans. Ils n'ont été, jusqu'aux toutes
dernières années, dans les variations de sa population, qu'un facteur
à peu près insignifiant ; il semble qu'il y ait depuis quelque chose
de changé. Indépendamment des places laissées par la population
espagnole flottante, le voisinage des quais du port attire évidem
ment les Indigènes en quête de travail, et par ailleurs cet élément
pauvre ne recule pas devant toutes les conséquences de l'entas
sement et du surpeuplement.
La Nouvelle Ville intra muros en a reçu un contingent bien
plus important. En 1845, les Musulmans accourus des tribus voi
sines, Douairs, Zmelas, Gharabas, étaient assez nombreux en
dehors et à proximité immédiate des vieux murs pour que le
Général De Lamoricière ordonnât, par un arrêté du 20 janvier, la
création d'un village indigène « sur les terrains domaniaux sis en
126 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
dehors des murs 1. Ce fut le village des « Djalis » ou des « étran
gers », appelé plus tard « Village Nègre ». Cette véritable opéra
tion de cantonnement était destinée à débarrasser les abords de la
place le faubourg de Karguentah des tentes et des gourbis qui
et
les encombraient. Ce groupement, où les gens de couleur sont
d'ailleurs restés une minorité, a été le noyau d'un quartier dont
les cinquante dernières années ont vu la croissance continue. On
y recensait 7.008 individus en 1881, 7,598 en 1891, 9.739
1901, en
12.307 en 1911, 11.708 en 1931, et 12.255 en 1936; le léger recul
observé en 1931 était dû à la croissance des nouveaux faubourgs
extra muros. Dans les de la Ville Nouvelle, seul le
autres régions
quartier Saint-Antoine, tout voisin, entre la rue de Tlemcen et le
boulevard de Mascara, en renferme un nombre appréciable, près
de 600 (641 en 1936). On peut donc dire que l'immense majorité
est concentrée dans la région Sud, celle où aboutissent les routes
des deux villes indigènes principales de l'Oranie.
Un fait tout contemporain et particulièrement cligne d'attention
a été l'expansion, ou plus exactement l'attraction des Indigènes
Musulmans vers les faubourgs de la banlieue, qui en abritaient, en
1936, plus de 28.000, constituant ainsi le gîte principal de cette
population. On peut suivre ces progrès depuis 1881 :
1881.. 376 1901.. 1.126 u
M931... 13.348 et avec
éparse
15 729
^ pop.
1891... 674 1911... 2.211 1936... 24.737 28.003
1896... 823 1926... 8.213
Comme on peut le voir, l'accroissement a été, dans la dernière
décade, de près de 20.000 unités, et dans les cinq dernières années,
de plus de 12.000. La
poussée s'est faite principalement dans les
faubourgs du Sud ; dans ceux du Nord-Est et de l'Est, on ne comptait,
en 1936, que 1.629 Indigènes Musulmans2.
1. Voir plus loin, p. 158.
2 Voici, par ordre d'importance numérique, les résultats du dénombrement
REPARTITION SUR LE SITE 127
Nous avons signalé plus haut ce « rush » des Indigènes vers Oran.
Or cette population pauvre d'ouvriers et de journaliers tend à s'établir
à la périphérie. C'est une différence notable avec ce qui se passe
à Alger, où le centre se trouve congestionné par un afflux de plus
en plus important, et où la vieille ville des Turcs a été reconquise
en grande partie par les Musulmans venus de l'intérieur, des Ber
bères surtout, originaires des deux Kabylies : véritable revanche
pacifique de la race qui peupla jadis la bourgade des Beni-Mezranna.
A Oran, le mode de distribution des immigrants contribue certai
nement à simplifier le grave problème de l'habitat indigène urbain.
Les espaces libres ne manquent pas au delà des anciens murs de
de 1936, pour les faubourgs du Sud et du Sud-Est, et la comparaison avec ceux
de 1931:
1931 1936 1931 1936
Lamur 8.302 13.280 Cité Giraud .. 92 123
Lyautey 2.258 3.365 Victor-Hugo . . .
56 98
Médioni ....... 1.374 2.250 Choupot 25 78
Sananès 513 757 Foyer Oranais . .
42
Cité Petit 470 933 Magnan 30
Eckmuhl 429 920 Maraval 14
Boulanger 293 291 Ruche die s
Chollet 133 264 P. T. T
Cuvellier 196 230
Brunie 105 131 Au total 14.246 23.108
Et pour les faubourgs du Nord-Est et de l'Est :
Mélis 9 409 Bon Accueil . . 24 52
Courbet 41 352 Hippodrome . . 31 47
Gambetta 214 198 Delmonte .... 19 27
Carteaux 208 110 Cavaignac 21 25
Illouz » 93 Bel Air 33 21
Montplaisant 81 93 Pouyet 4 8
Abattoirs —
68 Arbèsville . . . 36 6
St-Eugène ... 32 68
Bastié 16 52 Au total 769 1.629
La population musulmane apparaît ici plus mal fixée et is flottante, ce qui
explique certains reculs.
m
Vieille Ville Ville Nouvelle Faubourgs extra muros
56,6
54,2
30,2
■y.
67% W/'SM'M'MW/,
33'/. 26.387 g
pMMjlfe
V11.045 ■W//////A 11.535
1866 1 8 81 1891 1901
54,9
B ■
31,7
22,1
26,9 Z 65.282V
^65.876^
|§|§§§ llÉP
^VX^ 18,2 45.269
|30.634f
HII
21.462
l
§31.535j
MS
911 1926 1931 1936
GRAPHIQUE IV
1876 1896
Français
etnaturalisés européens
Etrangers Musulmans.
1936
GRAPHIQUE V
PLANCHE V
Cour en hémicycle et fontaine de la Grande Mosquée.
Une rue en escaliers du Vieil Oran (Rue de Gênes).
Photo de l'Ofalac. Photo de l'Ofalac.
REPARTITION SUR LE SITE 129
réalité pour la raison donnée plus haut —
5.859 individus nés hors
d'Oran sur 12.208. Il ne pouvait guère en être autrement.
La population israélite 1, jadis cantonnée dans le vieux « quartier
juif », dont la rue d'Austerlitz l'artère médiane, est aujourd'hui
est
sinon disséminée, du moins présente sur la plus grande partie du
site. Il y a là une preuve, non seulement de sa vitalité et de sa force
d'expansion, mais aussi de sa souplesse, de ses facultés d'adaptation
à la vie moderne, plus saine et plus confortable. La Vieille Ville,
si l'on s'en tient à l'élément annexé à la nationalité française, n'en
est même plus le noyau principal, encore que les Israélites aient
débordé, depuis notre occupation, sur la ville basse, où l'on en
dénombrait 178 en 1881, 243 en 1896, 412 en 1901, 706 en 1931,
population de petits employés, commerçants et artisans établis dans
le quartier de la des Jardins, de la rue Philippe, des boulevards
rue
Oudinot et Malakoff. Si l'on y joint les Juifs marocains comptés
comme étrangers (1.118 dans l'ancien quartier juif) le total dépasse
à peine de 300 unités celui de leurs coreligionnaires de la Nouvelle
Ville ; c'est évidemment bien peu.
C'est surtout là que s'est porté, au fur et à mesure de sa
croissance, l'élément plus aisé avec son commerce de plus en plus
européen. Le fait n'est pas particulier à Oran ; on le vérifie partout
en Algérie, et il n'y a là rien que de naturel, chez une population
qui regarde l'avenir et le passé, et qui a toujours manifesté
non
sa ferme volonté d'évoluer dans ce sens. Entre l'ancienne enceinte
et celle de 1866, on en a recensé, en 1931, 8.037, soit plus de la moitié
du total de la ville entière (16.197). Le plus grand nombre habite
au Sud de la ligne des boulevards Georges-Clemenceau et Mar
d'
ceau (7.300 environ). Au Nord, la rue Arzeu, la grande artère
commerçante et ses abords immédiats groupent la majorité du reste.
Le quartier neuf de l'avenue Loubet abrite quelques-unes des familles
les plus riches. La plus grande densité est, comme on pouvait s'y
1. M. Eisenbeth (Les Juifs de l'Afrique du Nord, p. 35), a établi un plan
(carte 9), où la distribution par quartiers et par rues est ingénieusement figu-
130 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
attendre, au voisinage de l'ancienne ville, dans le quartier Saint-
Antoine, le boulevard National, la rue de Tlemcen et le
entre
boulevard d'Iéna. Autour du marché du Village Nègre, on en trou
vait déjà, en1886, près de 500, que le commerce indigène dut attirer
de bonne heure, marchands de tissus, épiciers, débitants.
Hors des murs, on en comptait 953 en 1931, dont 789 dans les
faubourgs du Sud, 518 notamment à Eckmuhl où ils ont débordé
depuis l'origine de cette agglomération. La plupart sont des em
ployés de commerce travaillant en ville, une infime minorité est
constituée par des propriétaires.
La population d'origine européenne est répandue sur toute
l'étendue de l'agglomération, dans les proportions suivantes, selon
le dénombrement de 1931: 14,9 % (16.388) pour la Vieille Ville,
44,8 % (49.138) pour la Nouvelle Ville, 40,3 % (44.039) pour les
faubourgs. Or, en 1856, on en dénombrait 13.260 « intra muros »,
c'est-à-dire dans la Vieille Ville et hors de l'enceinte 3.735, soit des
pourcentages respectifs de 78,1de 21,9 % ; la plus grande
% et
partie de ces derniers à Karguentah. Ces chiffres nous font saisir
l'énorme déplacement de l'axe de l'agglomération depuis cette date.
On en peut reconstituer quelques étapes :
FAU-
TOTAL DE LA VIEILLE VILLE
POP. EUROP. VILLE NOUVELLE BOURGS
1856 16.995 13.260=78,1 % 3.735=21,9 % »
1886 44.515 14.088=31,6 % 25.126=56,4 % 5.301=12 %
1891 48.359 17.042=35,1 % 24.659=51,1 % 6.658=13,8 %
1896 57.971 16.504=28,4 % 32.454=55,9 % 9.013=15,7 %
1901 63.777 16.388=28,1 % 35.583=55,7 % 10.229=16,2 %
1931 109.565 16.388=14,9 % 49.138=44,8 % 44.039=40,3 %
L'examen de ces chiffres éclaire suffisamment cette histoire. En
1886, date critique, le renversement des proportions est déjà accom
pli ; la Ville Nouvelle a pris la première place. Elle rassemble sensi
blement plus de la moitié du peuplement européen ; mais les fau
bourgs commencent à grandir. Entre 1886 et 1891, l'afflux des étran
gers, disons des Espagnols, détermine une progression numérique
REPARTITION SUR LE SITE 131
générale ; mais elle affecte avant tout la Vieille Ville et les fau
bourgs, plus recherchés par cette population pauvre que les autres
quartiers. A Oran, la place laissée libre par les Européens aisés
n'a pas été prise, comme à Alger, par les Indigènes Musulmans,
mais par d'autres Européens moins fortunés. Après cette dernière
date, il y a stagnation pour la ville basse, dont le pourcentage tend
plutôt à baisser, tandis que les autres régions se peuplent de plus
.
en plus. Enfin dans les dernières années, ce sont les faubourgs qui
exercent l'attraction principale, gagnant près de 24.000 habitants
Européens en 30 ans, alors que la Ville Nouvelle s'est accrue seu
lement d'environ 14.500.
Il est impossible de faire dans cette étude le départ des Français
d'origine des naturalisés, faute de documents. Le degré d'aisance
et
et de fortune a, comme on pouvait s'y attendre, exercé la plus grande
influence sur leurs conditions d'habitat. Si l'on trouve des Français
d'origine métropolitaine incontestable —
ils sont d'ailleurs rares —
dans les quartiers proprement israélites ou musulmans, ce ne sont
guère que des petits commerçants, des débitants de boissons ou des
artisans pauvres. Dans la ville basse, il subsiste une moyenne et
une petite bourgeoisie de fonctionnaires, de retraités, d'employés,
d'ouvriers qualifiés. La majorité est disséminée dans les quartiers
du Nord, du Centre et de l'Est de la Ville Nouvelle, et dans les
maisonnettes et les villas modestes des faubourgs.
L'élément espagnol représente depuis longtemps la grande majo
rité des Européens étrangers, de 90 % en moyenne depuis 1876.
Nous avons dit quelle contribution considérable il a apporté au
peuplement oranais.
Les Espagnols sont partout à Oran, dans tous les quartiers, au
milieu de toutes les populations, aisées ou pauvres jusqu'à l'extrême.
C'est un fait bien connu des Algériens de vieille souche qu'ils peuvent
s'accommoder des conditions de vie les plus défavorables et que
la perspective du contact avec les éléments indigènes les plus misé
rables ne les rebute pas, tant sont grandes leur endurance, leur
résignation et leur ténacité. Il faut admirer ici leur capacité d'ex-
132 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
pansion qui n'a d'égales que celle des Siciliens en Tunisie, des
Chinois et des Japonais en Extrême-Orient. Il faut ajouter d'ailleurs
aussi qu'ils trouvent des facilités toutes particulières pour leur
établissement dans un pays et dans une ville où ils ne se sentent
nullement dépaysés ni par le fait du climat, ni du point de vue
des habitudes de vie et des mœurs. De là cette dispersion sur le
site urbain où, selon leurs facultés pécuniaires, ils se classent à
l'image des Français de provenance métropolitaine.
Leur répartition est par suite l'image réfléchie de celle des
Européens. Leur pourcentage par rapport aux Etrangers, comme
leur nombre, est en voie de diminution dans la Vieille Ville, au
profit de la Nouvelle et surtout des faubourgs. Ce sont, en effet,
ceux-ci qui ont reçu le principal appoint de cette population depuis
1891, et surtout depuis la guerre, et c'est là que leur prédominance
est le mieux assurée. Le temps est déjà loin où le noyau principal
des Espagnols d'origine et de nationalité était dans la ville basse, où
le quartier de la Calère a conservé jusqu'aujourd'hui son aspect
original. En 1931, sans doute comme conséquence des naturalisations
automatiques, mais aussi d'un exode indéniable, le nombre des
Espagnols étrangers a diminué sensiblement et la proportion qu'ils
représentent dans l'ensemble de cette population a été renversée
au profit des faubourgs (4.851 Espagnols dans la Vieille Ville, 12.761
dans les faubourgs, soit respectivement 18,1 et 47,7 %) ; les condi
tions du logement suffisent à expliquer le fait1. Les éléments les
plus pauvres sont restés dans la ville basse et dans le quartier juif.
L'élément italien qui, depuis 1848 du moins, n'a jamais repré-
1. Répartition de la population espagnole de 1886 à 1931 :
VIEILLE VILLE VILLE NOUVELLE FAUBOURGS TOTAL
1886 8.795=32,1 % 14.907=54,5 3.708=13,4 27.625
des Espagnols d'Oran
1891 9.856=31,1 % 17.297=54,8 4.475=14,1 31.628
1911 7.673=24,3 % 16.498=52,3 7.393=23,4 27.835
1931 4.851=18,1 % 9.129=34,2 12.761=47,7 26.741
REPARTITION SUR LE SITE 133
sente même 10 % de la population étrangère européenne, est resté
cantonné dans la Vieille Ville et particulièrement dans les quar
tiers de la Marine et de la
Calère, où, en 1886, on trouvait plus
de 900 Italiens sur 1.080. Aujourd'hui, c'est encore là seulement
qu'on en rencontre un petit groupement d'environ 200 sur les
300 qu'abrite la Vieille Ville (sur 721 recensés à Oran en 1931).
Leurs occupations maritimes et leur pauvreté les y ont retenus ;
le reste est disséminé à travers la Nouvelle Ville. Notons d'ailleurs
que les lois sur la pêche et la composition des équipages ont déter
miné dans cette population de nombreuses naturalisations.
Nous avons essayé, au cours de cette étude, où il était nécessaire
d'apporter beaucoup de chiffres, de déterminer les principales
caractéristiques du mouvement de la population d'Oran, de ses
éléments et de leur répartition sur le site de la ville. Nous pouvons
maintenant résumer les conclusions auxquelles nous avons été
amené.
Oran est une ville essentiellement européenne, la plus européenne
de l'Algérie. A de vue, sa physionomie générale est
ce point frap
pante. Un étranger pourrait la parcourir de l'Ouest à l'Est, selon
sa plus grande dimension, sans soupçonner autrement que par la
vue de deux ou trois minarets et par la rencontre de quelques Indi
gènes musulmans, qu'elle en abrite un certain contingent. Il y cher
cherait en vain, même dans les quartiers où cette population domine,
quelque chose de comparable à la Casbah d'Alger ou au quartier
indigène de Constantine. En revanche, il lui suffirait d'un peu
d'attention pour que son oreille perçût souvent sur son chemin le
parler espagnol.
Oran est en effet avant tout une ville franco-espagnole ; du point
de vue ethnique, on peut dire qu'elle est le moins français des trois
chefs-lieux de la colonie. La population originaire de la péninsule,
étrangère ou naturalisée, compte pour près de la moitié de la
population totale, alors que le cinquième seulement est de pro
venance ou de descendance française métropolitaine.
Les éléments qui la peuplaient intégralement en 1831 ne figurent
134 LA POPULATION DE 1831 A NOS JOURS
plus aujourd'hui que pour un tiers. Mais, si la population israéllite,
entrée dans la nationalité française, a conservé son gîte et l'a étendu,
les Musulmans ne l'ont pas retrouvé. Du Village Nègre où on les
avait artificiellement groupés dès 1845, après avoir longtemps
végété, ils se sont progressivement développés au fur et à mesure
que les centres et les douars de l'intérieur nourrissaient l'immigra
tion. Us n'ont reconquis qu'une bien petite place dans leur ancienne
cité, mais ils ont en revanche débordé sur les faubourgs du Sud
où aboutissent les routes de Mascara et de Tlemcen. De toutes
manières, cet afflux particulièrement précipité dans les toutes der
nières années menace de changer la physionomie ethnique de la
capitale de l'Ouest. Et ainsi les Musulmans sont aujourd'hui, dans
la grande cité moderne, plus nombreux certainement qu'ils ne l'ont
jamais été dans la vieille ville du royaume de Tlemcen.
Pour terminer, on ne peut se défendre d'une réflexion que
suggère plus que partout ailleurs la composition d'un peuplement
dont les réservoirs d'alimentation sont si proches. Laissons de côté
la question indigène, et au point de vue européen même toute
considération d'ordre purement politique. On est forcément amené
à se demander l'œuvre de francisation,
si que poursuit assurément,
mais que doit accélérer le peuple maître, réussira à fondre réelle
ment dans la nation française de l'Algérie un élément qui a la force
du nombre et dont on ne peut rais dire qu'il soit complètement
transplanté, comme la majorité des™Américains de provenance euro
péenne, puisqu'il tient encore à son pays d'origine par tant de
racines. A cet égard, l'enseignement, primaire et secondaire, a ici
une grande, une lourde tâche à remplir. Nous avons apporté à ceux-
là mêmes qui jadis avaient été confinés dans les murs d'Oran par
l'insécurité etla guerre, cet inestimable bienfait qu'a été « la paix
française ». Nous nous devons d'ajouter à la généreuse hospitalité,
dont ils ont si largement heureusement profité, le don de
et si notre
Culture et de notre Civilisation.
LIVRE rv
L'AMÉNAGEMENT DU SITE
CHAPITRE I
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE
LA PERIODE MILITAIRE (1831-1848)
Les circonstances qui ont amené notre installation à Oran, en
1831 \ différaient sensiblement de celles qui avaient déterminé l'ex
pédition et l'occupation d'Alger. A peine maîtres de la Capitale de
la Régence, nous avions été appelés par le vieux Bey Hassan, pris
entre les tribus qui bloquaient la ville et les habitants effrayés qui
l'avaient forcé à rester dans ses murs. C'est à peu près sans coup
férir que Damrémont avait pu faire son entrée le 4 janvier 1831
et installer le Khalifa du prince tunisien Ahmed désigné comme
Bey sous la suzeraineté de la France. Cet intérimaire fut aussi heu
reux que le pauvre Hassan de faire la remise de ses pouvoirs entre
les mains du Général de Faudoas, le 17 août de la même année.
1. Pour l'histoire des événements militaires de cette période, nous renvoyons
le lecteur au meilleur guide, les Annales Algériennes de Pellissier de Reynand,
3 vol., Paris-Alger, oct. 1854. Il faut citer également Les Français à Oran depuis
1830 jusqu'à nos jours par le Commandant I. Derrien. Première partie : Oran mili
taire de 1830 à 1848, la seule parue. Aix, 1886. L'auteur, qui déclare lui-même
avoir voulu seulement rassembler des l'histoire future d'Oran,
matériaux pour
a consulté et utilisé notamment les Archives départementales ; il a fourni des
renseignements précis sur l'œuvre municipale et la vie urbaine que nous avons
mis à profit.
138 L'AMENAGEMENT DU SITE
Nous héritions ainsi de l'ancienne forteresse des Espagnols, de
tout ce qui restait de leurs constructions, et nous allions nous y
trouver, au moins pendant quelques années, dans une situation sin
gulièrement analogue à celle qu'ils avaient connue durant plus de
deux siècles et demi. On peut dire, en effet, que, jusqu'en février
1834, date de la conclusion, le 26, du traité Desmichels avec Abd
el Kader, l'insécurité la plus complète interdit toute relation suivie
avec l'intérieur. Le chemin de Mers-el-Kebir, le plus utile dans le
présent, celui de la ville au port, était infesté par les rôdeurs ; les
attaques des cavaliers arabes poussées jusqu'aux remparts obli
geaient la garnison à des sorties fréquentes ; le troupeau de l'Admi
nistration militaire devait paître sous le canon de la place K Lorsque
le Général Desmichels, pour se donner un peu d'air, exécuta, le 8
mai 1933, contre la tribu des Gharabas une razzia punitive et pré
ventive, le bétail ramené par la colonne « servit à l'approvision
nement d'Oran qui, depuis deux mois, manquait presque entiè
rement de viande fraîche 2 ». Il fallut construire des blockhaus en
avant des murs 3, travail qui s'effectuait sous la protection de la
garnison et au milieu de la fusillade et des escarmouches. Le traité
du 26 février assurait du moins le ravitaillement régulier de la
ville d'Oran dont les abords étaient dégagés. Ce n'est d'ailleurs
qu'en juin 1835 4 que les Douairs et les Zmélas se plaçaient défini
tivement sous notre souveraineté, et encore plus sous notre pro
tection, malgré les intrigues des Ju^s Durand, intermédiaires lou
ches entre nous et Abd el Kader, dont le commerce avec les Euro
péens allait se trouver atteint dans ses aspirations au monopole. La
rupture avec l'Emir et la défaite de La Macta (28 juin) compro-
1. Pellissier de Reynaud, o. c. I, p. 265-266.
2. Idem, p. 348, et Derrien, o. c, p. 43. «Depuis plus de 40 jours, la troupe
n'avait qu'un quart de ration de viande fraîche ».
3. Indépendamment de la de
mosquée Karguentah, organisée défensivement,
le premier de ces blockhaus exécuté par le Génie, en plein combat, fut celui
« d'Orléans », au Sud-Est de la ville, à la la de Dar-Beïda.
cote 123, sur route
4. Pellissier de Reynaud, o. c. I, p. 458.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 139
mirent de nouveau, sinon la sécurité d'Oran, du moins ses relations
avec l'arrière-pays.
Maîtres de la de la Mléta, les Gharabas attaquaient les
plaine
détachements de la garnison envoyés à la corvée de bois1 ou enle
vaient le troupeau de l'Administration. Les tribus soumises re
fluaient entre la ligne des blockhaus et celle des remparts de la
ville, où régnait l'inquiétude et où la viande manquait. Sur la route
du Camp du Figuier (La Sénia), les convois sans escorte n'étaient
pas en sécurité. On devait sans cesse recourir aux sorties et aux
razzias 2. Le traité de la Tafna, du 30 mai 1837, n'améliora pas la
situation. En 1839 et en 1840, les alertes furent fréquentes, on se
battit près de Misserghin, à Brédéah, près de Dar Beida, entre
Mers-el-Kebir et Bou-Sfer. Ce n'est guère qu'avec la venue de
Lamoricière, nommé au commandement de la Division d'Oran, et
grâce à son activité inlassable, que la ville et la garnison retrou
vèrent l'abondance du ravitaillement, et que la sécurité fut assurée
au moins dans les environs immédiats de la place. Les opérations
dirigées par Bugeaud, en éloignant de plus en plus Abd el Kader
de Tlemcen et de Mascara, devaient consolider et parachever cette
œuvre. Oran cessa alors seulement d'être bloqué : l'occupation
étendue poursuivie de 1841 à 1848, la pacification et la soumission
définitive des tribus en faisaient la capitale de l'Ouest, lui don
naient une signification nouvelle et lui ouvraient des destinées
auxquelles la pauvre ville des Espagnols n'avait jamais pu aspirer.
On ne peut négliger ces faits, si l'on veut se faire une idée
exacte des conditions dans lesquelles est né l'Oran des Français
et des difficultés qui pouvaient retarder sa croissance. D'autres
circonstances méritent aussi d'être prises en considération : nous
voulons parler de l'administration de la ville, des entraves qui la
paralysèrent et de la pauvreté des ressources dont elle disposa. Il
fallut attendre l'ordonnance royale du 28 septembre 1847 pour
trouver en Algérie les premiers éléments d'une véritable organisa-
1. Idem, II, p. 64-65.
2. Par exemple celle exécutée par le général Perrégaux, le 25 février 1836.
140 L'AMENAGEMENT DU SITE
1"
tion municipale ; c'est en vertu de l'article qu'une seconde or
donnance érigeait Oran en commune, le 31 janvier 1848. Jusqu'à
cette date, on ne trouve que des embryons de municipalités. Le
14 septembre 1831, Berthezène avait créé à Oran, comme à Alger,
un Commissaire du Roi », qui était en même temps
« commissaire
de police1. Ses attributions étaient mal définies, il était assisté d'un
conseil composé exclusivement d'Israélites et de Musulmans. Ses
rapports avec le Sous-Intendant civil 2 furent une série de conflits 3.
Il fut réduit en définitive au rôle d'officier de l'état civil et de
commis du Sous-Intendant, sans aucune gestion de budget, les dé
penses étant confondues avec celles de l'Etat.
En 1834, on organisa une Municipalité, avec un Maire, trois
adjoints : un Français, un Musulman, un Israélite, neuf conseillers
dont cinq Français 4 ; mais si la Ville voyait fixer ses recettes spé
ciales, l'Administration restait dans la réalité au Sous-Intendant
civil, maître des dépenses. Ce régime ne subsista pas longtemps ;
un arrêté du 2 août 1836 réduisit de nouveau les attributions du
Maire à celles d'officier de l'état civil ; les autres passèrent à l'Ad
ministration provinciale. Les Conseils Municipaux tombèrent dans
l'inaction et l'impuissance complètes, les dépenses et les recettes
furent fondues dans le budget colonial, la commune cessa réel
lement d'exister. Cette centralisation fâcheuse rendait particuliè
rement difficile la connaissance des besoins de la
Ville, retardait
l'heure de les satisfaire et se traduisît généralement par l'insuffi
sance des crédits.
On s'explique ainsi que l'Armée ait joué un rôle prépondérant
1. Le premier fut M. Pujol à qui l'on doit le premier essai de recensement
de la population civile fait le 4 février 1832. Il démissionna en mars 1833.
2. Institué en vertu des ordonnances du 1" et 6 décembre 1831. Celle du
12 mai 1832 plaça le pouvoir civil sous les ordres du Ministre de la Guerre.
3. Derrien, o. c, p. 37.
4. Par un arrêté ministériel du 1"
(voir Pas-
septembre Derrien, p. 68-69) M.
,
chal Lesseps, successeur de M. Pujol, reçut le 6 juillet 1835 le titre de Maire
qu'il conserva avec la fonction jusqu'en 1848 (p. 49).
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 141
dans ces premières années de notre établissement à Oran, et que
les travaux exécutés par elle, en vue de la défense ou de l'instal
lation de ses services, occupent la première place dans l'histoire
de la ville. Elle pouvait se faire la part belle sur le site d'une cité
à moitié ruinée ; elle n'y a pas manqué, et son emprise, dont il serait
difficile de contester l'utilité à l'époque où elle a été opérée, devait
avoir des conséquences graves pour l'aménagement futur de la cité
moderne.
« La ville était dans un tel état de dévastation qu'il fallut adopter
un système de démolition pour édifier de nouveau. » Ainsi s'exprime
l'auteur de la « Notice sur les points occupés » dans le Tableau de
la situation des Etablissements français dans l'Afrique du Nord,
publiée en 1838 *. Rozet, qui l'a vue en 1832, confirme le fait 2. Les
Turcs, après 1792, avaient démoli ce qui restait de maisons espa
gnoles pour les remplacer par des maisons construites en pisé à la
mauresque.
On pouvait distinguer trois quartiers 3 : La « Blanca », l'ancienne
villeespagnole, élevée sur les pentes et la terrasse dominant la rive
gauche du ravin, la « Marine » qui, à ses pieds et en dehors de l'en
ceinte, groupait avant tout des bâtiments et des magasins militaires,
et sur la rive droite, le bord du plateau, la « ville nouvelle »
sur
construite, après le tremblement de terre et sous la domination tur
que, pour l'établissement des Juifs4. Ce dernier quartier était en
fait un véritable faubourg séparé de la Blanca, avec laquelle il com
muniquait par deux rampes et deux ponts : d'une part, le chemin
1. Tableau de la situation des Etablissements français dans l'Afrique du Nord
en 1837-1838, p. 55, où se trouve une description de la ville.
2. Voir plus haut, p. 96.
3. Voir A. Pestemaldjoglou. Ce qui subsiste de l'Oran espagnol. Revue Afri
3e 4e 2e
caine, et trimestre 1936, étude bien documentée présentée au Congrès de
la Fédération des Sociétés Savantes de l'Afrique du Nord.
4. C'est sans doute à ce quartier que fait allusion la Notice quand elle parle
d'Oran comme d'une ville bien percée ; on ne le comprendrait pas autrement.
142 L'AMENAGEMENT DU SITE
ombragé de trembles et de peupliers x qui enjambait l'Oued sur un
pont de pierre bien bâti par les Espagnols en avant de la porte de
Canastel, d'autre part un sentier tortueux, beaucoup plus raide
conduisant à un ponceau, ouvrage plus modeste, proche de la porte
de Tlemcen, dont on peut voir encore les traces dans le mur au pied
duquel disparaît le ruisseau du ravin.
Il suffit de comparer le premier plan de la ville levé en 1832 par
l'ingénieur Pézerat 2 avec un plan de la ville plus ancien
espagnole,
de près d'un siècle3, pour se rendre compte que, dans les limites de
l'enceinte, et par conséquent sur la rive gauche du ravin, il n'y. avait
eu guère de changements dans le tracé de la voirie, dont les lignes
ont d'ailleurs subsisté jusqu'à nos jours4. On reconnaît facilement
sur ces deux documents la rue du Vieux Château (rue de la Carrera
des Espagnols), la rue de la Moskowa (rue de la Amargura ou de
« l'Amertume »), la rue de Dresde (rue Saint-Jayme) , la rue de la
Merced, et beaucoup d'autres aussi faciles à identifier 5. Le centre
de la Blanca est resté la place de l'Hôpital, qui fut la « Plaza prin-
1. Voir plus haut, p. 74 et 97. Ces arbres ont été abattus en 1868, parce
qu'ils gênaient la circulation (Derrien, o. c, p. 26 et note 5).
2. Ce plan intitulé « Plan de la Ville d'Oran —
1832 —
dressé par M. Pezerat »
nous a été obligeamment communiqué par M. Fonteneau, sous- directeur des
ment intéressant à consulter, ne fût-ce que pbur la raison indiquée dans le texte
ci-dessus. Les voies existantes sont très faciles à reconnaître et à identifier avec
celles du plan espagnol.
3. Nous donnons ici une reproduction de ce plan mentionné comme datant
de l'une des années qui ont suivi le retour des Espagnols (1732-1738 sans doute).
Nous avons noté par des chiffres renvoyant à la légende les rues qui figurent
aussi sur le plan Pézerat et dont les noms seuls furent au début modifiés. Les
détails de la fortification —
pour la Blanca seule —
sont susceptibles d'intéresser
ceux qui recherchent des précisions sur cet objet particulier. On consultera à cet
effet la légende spéciale où nous les avons reproduits plus lisiblement.
4. Voir Fey. Histoire d'Oran, o. c, p. 176.
5. Rues
Sediman, de Rivoli, de Médine, de Moscou, de Lisbonne, Honscoot,
du Tagliamento, de Berlin, de Ponteba, Desaix, du Raab, Alkmaer, de Bassano,
de Montebello, rampe de Madrid.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 143
cipale », la Place d'Armes des anciens maîtres *. Seule, l'extrémité
Nord de la ville, où se trouvaient la majorité des églises et des cou
vents, l'ancienne demeure du Comte de Montémar et le Colisée, forte
ment atteinte par le tremblement de terre, et aussi par les destruc
tions systématiques des Turcs après 1792, était la moins reconnais-
sable.
Dans le faubourg de la Marine, l'artère principale, en 1832, sui
vait en partie le tracé de la future rue d'Orléans, s'élargissait pour
former ce qui devint la Place d'Orléans et celle de Nemours 2. Une
épaisse muraille, véritable mur de soutènement, fermait la Place du
côté du Nord et surplombait ce faubourg qui n'avait de communica
tions avec la ville que par la rampe plus ou moins raide remontant
la rive gauche du ravin, au-dessus des moulins, pour aboutir à la
porte dite « Bab Amara » 3.
Sur la rive droite de l'Oued, de la porte de Canastel à celle de
Tlemcen, des jardins en terrasses et quelques rares habitations s'éta-
geaient jusqu'au bord du plateau ; plus au Nord, de chaque côté du
chemin de Canastel et d'Alger —
la future rue Philippe —
un petit
quartier était en voie de formation autour de la mosquée du Pacha,
avec des cafés maures et des boutiques 4. Le débouché en était une
placede marché, qui devint après notre occupation, la nouvelle Place
d'Armes ou Place Napoléon, en arrière de la porte d'Alger. Quant
au quartier juif, ses rues étaient déjà tracées, comme elles le sont à
1. L'emplacement de la Place Kléber était en avant de l'enceinte espagnole,
devant le pont de Canastel. On reconnaît sur le plan du 18e siècle la petite
place « aux Herbes », simple élargissement en carrefour de la rue de Ponteba.
La « Plaza de la Yglesia Major » disparut en partie sous les ruines accumulées
dans ce coin de la ville.
2. On retrouve aussi sur le plan de 1832 le tracé de quelques rues secondaires
rues actuelles de Lodi, de Joinville, de l'Atlas, de Pologne, de la Marine, de la
Douane.
3. Derrien, o. c, p. 27. Cette porte est indiquée par le croquis de l'auteur
d'une manière peu précise qui laisse des doutes sur sa localisation dans «l'en
ceinte de la ville espagnole ».
4. Voir plus haut, p. 97.
144 L'AMENAGEMENT DU SITE
peu près restées, de part et d'autre de deux voies qui devinrent la
rue Napoléon (rue de la Révolution actuelle) et la rue d'Austerlitz \
Telle était la ville qui nous avait été léguée. « De tous les points
occupés par les Français en Afrique, Oran est celui où les travaux
d'installation définitive et permanente des divers services militaires
sont le plus avancés. La raison en est bien simple. Oran n'était point,
comme les autres places de l'Algérie, une ville toute africaine ; les
Espagnols y avaient entrepris et terminé beaucoup de constructions
importantes, appropriées aux besoins et aux habitudes des Euro
péens et qu'il a été possible, sans grandes dépenses, de remettre en
bon état 2. » On devine facilement qu'il s'agit dans ce texte emprunté
à la notice officielle de 1838, des fortifications, des casernes et des
bâtiments divers où l'armée française trouva un gîte préparé par
ses devanciers. La suite l'indique d'ailleurs clairement. « Le Château
Neuf nous a offert un établissement bien supérieur à tout ce que
présentaient Alger et Bône. Les casernes du Fort Saint-André, vers
le haut de la place, et les magasins Sainte-Marie, dans la ville basse,
sont des bâtiments remarquables par la solidité et même la beauté
de leur architecture3. »
Au prix de quelques travaux du Génie, qui n'eut pas de peine à
trouver des matériaux parmi les ruines et dans les carrières voisines
I
1. Rues de
Naples, de Fleurus, de Milan, de Ratisbonne, de Zurich, de Wa-
gram, de Suez, de Leoben. Toutes ces dénominations, comme beaucoup d'autres
de la vieille ville, évoquaient les souvenirs encore vivants chez les militaires
des guerres de la Révolution et de l'Empire.
2. Tableau de la situation, o. c, p. 59. L'auteur de la notice ajoute deux autres
raisons plus contestables ; il écrivait d'ailleurs en 1837, antérieurement aux pre
mières tentatives de colonisation et au déclanchement des opérations décisives
contre Abd el Kader. Le terrain avoisinant la place «aride et nu» n'offrait,
selon lui, « qu'un
champ borné aux exploitations agricoles »
; aussi « les efforts
et les dépenses se trouvaient concentrés dans l'intérieur de la place ». En second
lieu, Oran ne fut que « momentanément et par intervalles un centre d'action,
tandis qu'Alger ne cessait point de jouer ce rôle. »
3. Voir plus haut, p. 73 et 84.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 145
du Fort Saint-André 1, les troupes purent être facilement logées dès
le Château Neuf2 et dans les la
début, au ouvrages occupés pour
défense, aux Forts Saint-Philippe et Saint-André, dans les tours
même qui gardaient l'accès du ravin de Ras-el-Aïn, au Fort Saint-
Grégoire, à Santa-Cruz. La vieille Casbah fut partiellement relevée
de ruines, de 1833 à 1835 3. Un arsenal et des ateliers de l'Ar
ses
tillerie furent élevés dans le quartier de la Marine, les magasins
espagnols de Sainte-Marie furent aménagés en manutention dotée
d'un moulin 4 ; on installa tout à côté, en 1838, un magasin à four
rages. Hors de la Place, on créa autour de la mosquée de Karguentah
tout un quartier militaire destiné à la Cavalerie et à l'Artillerie 5.
L'un des travaux dont le Génie était le plus fier fut la construction
d'un hôpital militaire dit « de la Mosquée » 6, qui devait être d'ail
leurs éclipsé quelques années après par le grand hôpital actuel édifié
sur les ruines du Colisée et des anciens couvents aspagnols 7.
1. Les carrières, depuis longtemps exploitées, étaient celles « d'Astorfe » (Fey,
o. c, p. 186), à l'Est de la muraille extérieure qui reliait le Château Neuf au
Fort Saint-Philippe, en face de la porte appelée par les Maures « Bab Djiara »,
par les Espagnols « Rasserio de la Cantera », et par nous successivement Porte
des Carrières Porte Saint- André 27-28).
et (Derrien, o. c, p.
2. On y aménagea une caserne pour 600 hommes, un hôpital de 200 lits et
un pavillon pour les officiers.
3. On y restaura des casernements pour 500 hommes d'infanterie, pour les
Cle
pionniers du Génie, pour la de discipline, on reconstruisit un pavillon pour
les officiers (Derrien, o. c, p. 74-75).
4. Ce moulin pouvait moudre en 24 heures 88 hectolitres de grains.
5. En avril 1834, on y avait déjà installé 400 hommes et 114 chevaux ; en
1835 on entreprit de nouvelles constructions pour 300 hommes et 280 chevaux.
2e
Oran venait d'être choisi comme garnison du régiment de Chasseurs d'Afrique
(Derrien, o. c, p. 74).
6. La notice du Tableau de 1838 déjà cité le mentionne comme un des
«beaux établissements d'Oran », qui contraste avec les autres d'Algérie. Ce juge
Sidi-el-
ment, trop flatteur pour les bâtisses qui enveloppèrent la mosquée de
Haouwâri et qui furent agrandies en 1842 (Derrien, o. c, p. 161) est injuste pour
l'hôpital installé à Alger dans les jardins du Dey. Il ne faut pas confondre
d'ailleurs cet hôpital dit « Hôpital de la Mosquée » avec le grand hôpital mili
taire actuel, dont les fondations furent établies en 1844.
7. Derrien, o. c, p. 183.
146 L'AMENAGEMENT DU SITE
Malgré tous ces aménagements, toutes ces restaurations, toutes
ces créations, il avait fallu, en attendant leur achèvement et en raison
de l'effectif important de la garnison, loger une partie des troupes
et des services dans des maisons domaniales et dans les mosquées.
Ces dernières ne furent pas plus respectées qu'elles ne l'avaient été
à Alger. On cantonna un bataillon dans la grande mosquée du Pacha
et ses dépendances 1 elle ne fut rendue au culte musulman qu'en
;
1835. Celle de Sidi el Haouwâri servit provisoirement d'hôpital, en
attendant d'être transformée en magasin de campement2. Celle de
Bab Djiara, après avoir abrité le magasin d'habillement, fut convertie
en église3. Le Cotisée, ce qui du moins, fut aménagé en
en restait
caserne. Une partie des troupes montées occupait des bâtiments à
moitié ruinés et d'anciens fondouks, en attendant l'achèvement du
quartier de Karguentah. Jusqu'en 1839, les particuliers eurent à
leur charge une part importante des logements militaires, ce qui ne
manqua pas de soulever les réclamations des propriétaires, dont les
spéculations se trouvaient entravées. Cet état de choses se prolongea
jusqu'en 1840 4.
Il ne restait que de bien médiocres disponibilités pour les services
civils, qui se plaignaient d'avoir été confinés dans de pauvres masures
plus ou moins réparées ou dans des immeubles loués, dont les baux
constituèrent d'ailleurs une charge de plus en plus lourde 5. La Mai-
1.
'
Idem, p. 29.
2. Idem, p. 167. On commença de nouvelles constructions à cet effet en 1843.
3. Ce fut l'église Saint-André, consacrée par Mgr Dupuch le 25 décembre 1844
(Derrien, p. 181).
4. Dans les premières années, les généraux commandant la subdivision furent
logée dans un immeuble domanial de la rue de Bassano ; en 1843, on expropria
pour les y installer un immeuble de la rue de Wagram (Derrien, p. 31 et 167).
Le Général de Division demeurait au Château Neuf. Lamoricière, dès 1840, fit
évacuer par les troupes les masures qu'elles occupaient encore dans la vieille
ville. Le 21 janvier 1835, le Conseil Municipal formulait un vœu pour la sup
pression des logements militaires chez l'habitant.
5. On loué rue de Vienne, rue du Rempart, rue de Bassano, rue
en avait ainsi
de Lodi,du Vieux Château. La valeur immobilière s'accrut considérablement
rue
à Oran comme à Alger, et les baux en proportion. La Direction de l'Intérieur
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 147
rie était installée au premier étage d'une caserne de gendarmerie
improvisée par les Ponts et Chaussées, au bas de la rue Philippe,
sur l'emplacement d'une mosquée et pourvue d'une façade des plus
modestes 1. Le Tribunal occupait une maison de la rue de Bassano,
la Prison civile un ancien bain maure de la rue de Gênes. Ce n'est
qu'en 1843 que l'on organisa pour la première fois à Oran un service
spécial de la Voirie et des Bâtiments civils. L'un de ses premiers
soins devait être de doter le Sous-Directeur de l'Intérieur et ses
bureaux d'un logement plus convenable que le pauvre local où avait
été installé, dans la rue Philippe, le Sous-Intendant civil. Mais, en
attendant l'achèvement des démolitions nécessaires de maisons mau
resques et leur remplacement par des constructions neuves, qui de
vaient avoir une façade sur le boulevard Oudinot, le malheureux
fonctionnaire, Mercier-Lacombe, arrivé en 1845, devait se passer de
salle à manger et de salon ; il en était réduit à coucher dans son
bureau et à manger dans une pièce sans plafond, où la cuisine était
faite dans un trou. Les crédits manquaient, paraît-il ; il dut supplier
la Haute Administration de lui louer un immeuble, pour lui per
mettre de passer l'hiver à l'abri des intempéries 2. On comprend,
d'après ce seul détail, que la notice du Tableau de la situation en
1843-1844, parle de « l'insuffisance des crédits » et laisse échapper
cet aveu que la plupart des Services publics « ne sont installés que
provisoirement 3. »
Si l'on tient compte de la modicité des ressources budgétaires
dont on disposait4, on est plutôt amené à juger favorablement les
en arrivait à recommander l'achat d'immeubles moyennant des rentes de 10 %,
combinaison peu avantageuse assurément, surtout pour des maisons qui exi
geaient des réparations continuelles. Voir Arch. dép. le dossier des Baux à loyer,
série B1.
1. Derrien, o. c, p. 74-76.
2. Derrien, o. c, p. 200.
3. Tableau de la situation, o. c, 1843-1844, p. 178.
4. Quelques à l'établir. En 1835, le budget des dépenses
chiffres suffisent
municipales était de 94.987 francs, dont 9.640 pour l'empierrement, l'arrosage et
le balayage de la voirie (Derrien, p. 79) En 1836, il monte à 132.360 ; parmi les
.
148 L'AMENAGEMENT DU SITE
efforts accomplis et les résultats obtenus par le Service des Ponts
et Chaussées i pour le réaménagement d'une ville où presque tout
était à refaire ou à créer 2. On ne trouve sans doute aucune trace
d'un d'ensemble de nivellement, d'alignement et d'ouverture
plan
de nouvelles voies. Il apparaît bien que l'on travaille sous la pression
des besoins divers, au fur et à mesure qu'ils se révèlent, et selon
l'importance des crédits. Mais on travaille beaucoup —
et économi
quement —
grâce à l'emploi de la main-d'œuvre militaire que Lamo
ricière, notamment, mit largement à la disposition des Ponts et
Chaussées dans les intervalles des expéditions3.
Aussi cette période de l'histoire d'Oran français qui va de 1832
à 1848 n'a pas été seulement la période de restauration urbaine et
de réinstallation d'une population civile, mais elle est marquée par
quelques travaux neufs fort utiles et fort judicieux, étant donné la
topographie de la ville, qui devaient modifier sensiblement la phy
sionomie du vieil Oran.
Deux graves questions, dont nous reparlerons plus loin, absor
bèrent certainement une bonne part, sinon la principale, des res
sources financières : celle de l'alimentation en eau, qui exigeait une
réfection à peu près complète des canalisations et celle des égouts,
que les ravages du choléra de 1834 mirent à l'ordre du jour. En ce
qui la voirie, en dehors de quelques améliorations indis
concerne
pensables, telles que la rectification %t le nivellement de certaines
rues et de certaines
places4, leur élargissement par la démolition
dépenses extraordinaires, on note 3.000 francs pour le pavage de la rue Philippe
Idem, 105). En 1844, on ne pouvait affecter que 130.000 francs aux travaux du
p.
futur boulevard Malakoff (p. 181) et 95.000 à ceux de la rue des Jardins. La rue
de Turin coûta 16.999 francs (p. 182).
1. Il fut créé dès le début, en avril 1832 (Derrien, p. 40). Le premier titulaire
de la Direction fut M. Pézerat, ingénieur civil, assisté d'un agent-voyer.
2. Tableau de la situation, o. c, 1843-1844, p. 177.
3. Idem, p. 178.
4. Tableau de la situation, o. c, 1841, p. 119; idem, 1842-1843, p. 125. On a
empierré à cette date les rues Philippe, Napoléon, d'Orléans, de la Marine. Idem,
1843-1844, p. 17).
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 149
d'immeubles généralement abandonnés et le déblaiement des nom
breuses ruines, le pavage et le dallage des voies les plus fréquentées,
comme la rue Philippe par exemple, l'empierrement de quelques
rampes et de chemins inclus dans l'enceinte, on se préoccupa surtout
de faciliter les communications entre les trois parties de la ville, la
Marine, la Blanca etla Ville Nouvelle, que l'on dénommait aussi
la « Ville Haute ». Les particuliers surent profiter de l'ouverture de
ces voies pour les border de constructions, et c'est ainsi que se fit
la première poussée de croissance de l'Oran français.
Le boulevard extérieur, qui longeait à droite les jardins arrosés
par l'Oued Er Rehi et à gauche l'ancien mur d'enceinte espagnol de
la Blanca, fut nivelé et empierré1
pour devenir le boulevard Ou
dinot, qui mettait en communication la porte de Canastel et la Place
Kléber dégagée, avec la porte de Tlemcen et le ravin de Ras-el-Aïn.
Les accidents du terrain et la mobilité des matériaux du sol obli
gèrent d'établir des murs de soutènement en plusieurs points de cette
voie, et d'autres, telles que la rue d'Orléans 2, ou le chemin de piétons
qui rehait le quartier haut (quartier israélite) aux deux autres. On
dut aussi reconstruire en les élargissant les ponts qui enjambaient
l'Oued 3. Pour désencombrer les rues de plus en plus fréquentées de
la Marine, et en premier lieu celle d'Orléans, on ouvrit la rue de
l'Arsenal4 et celle de Turin5. La première devait faire commu-
1. Idem, 1843-1844, p. 177 et Derrien, p. 182. C'est seulement en 1844 que l'on
acheva le nivellement de ce boulevard, ainsi que de la Place d'Armes, de la rue
de Vienne élargie, des places du Marché aux grains et du Marché aux légumes
qui se trouvait sur la place Oudinot.
2. Derrien, p. 182. Ces murs de soutènement étaient imposés par la topo
graphie et par les glissements de terres fréquents. On dut soutenir ainsi la rampe
de Madrid, la rue de Turin (p. 194). En avril 1842, des pluies diluviennes pro
voquèrent l'écroulement du mur de soutènement de la rue d'Orléans et de quel
ques masures espagnoles (Idem, p. 156).
3. Tableau de la situation, o. c, 1843-1844, p. 178. Le pont principal avait été
endommagé par une crue subite de l'oued.
4. En 1844 (Tab. de la sit., 1843-1844, p. 178). Elle fut ouverte à la fin de
cette année sur une longueur de 500 mètres.
5. Idem (Derrien, o. c, p. 181).
150 L'AMENAGEMENT DU SITE
niquer par un tunnel l ce quartier avec la Blanca, tandis que l'autre
doublait la rue Philippe, se prêtait plus facilement au roulage et
encourageait la construction sur des terrains jusqu'alors inutilisés.
Ces travaux, exécutés ou en voie d'exécution entre 1832 et 1844,
furent complétés dans la suite par l'aménagement des deux voies
nouvelles, dont l'une devint l'artère la mieux percée du vieil Oran :
le boulevard de Ras-el-Aïn, futur boulevard Malakoff et la rue des
Jardins. La première de ces créations fut réalisée, sous l'inspiration
et la direction de l'ingénieur Aucour, par le comblement du ravin
de Ras-el-Aïn à l'intérieur des murs 2. Le grand égout installé au
fond fut recouvert de manière à former un boulevard de 30 mètres
entre les trottoirs ; l'ouverture de cetteartère, de proportions consi
dérables pour l'époque, amena la suppression d'un certain nombre
de jardins 3, d'autant qu'une autre percée, accessible au charroi, fut
entreprise la même année, en 1844, pour relier la Place Napoléon
à la porte de Ras-el-Aïn ou « du Ravin Vert » ; ce devait être la
rue des Jardins4. Bien d'autres travaux se poursuivaient pendant
ce temps ; les trois années 1844-1847 furent particulièrement fécon
des à cet égard. C'est qu'une impulsion intelligente et vigoureuse
avait été donnée, dès son arrivée en 1840, par cet entraîneur —
on
dirait aujourd'hui cet « animateur » —
de premier ordre que fut
le Commandant de la Division d'Oran, Lamoricière. Son nom mérita
de rester longtemps populaire dans la population de la ville ; il trouva
des collaborateurs dignes de lui en "a personne des Sous-Directeurs
de l'Intérieur de Soubeyran, Bertier de Sauvigny, Mercier-Lacombe
et de l'ingénieur Aucour. Les urbanistes peuvent applaudir aux
paroles que prononçait, en 1847, cet illustre général devant les chefs
1. Les travaux de ce tunnel commencèrent 1845 ils
en (idem, p. 194) ; mais
furent viteinterrompus, faute d'argent.
2. Derrien, o. c, p. 181. On entreprit le comblement en 1844.
3. On comptait en 1836 (Derrien, p. 108) seize jardins intra dont le
muros,
nombre avait été réduit à douze en 1844. Il y eut des protestations contre la
disparition de ces jardins que l'on considérait comme un sacrifice et un désastre
même, à cause des potagers qu'ils renfermaient (idem, p. 196).
4. Derrien, p. 181.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 151
de service réunis : « En vous occupant des ouvrages utiles, ne né
gligez pas ceux qui peuvent donner de l'agrément à votre ville. Des
esprits qui ont la prétention de se croire pratiques exaltent seu
lement la question d'intérêt matériel ; vous ne partagerez pas leur
erreur, vous penserez comme moi que les travaux d'agrément sont
ceux qui attirent et retiennent la population dans les villes. Quand
ces conditions manquent, on voit bientôt les cités languir et devenir
désertes 1. »
On avait déjà travaillé dans ce sens. En 1836, le Général De
Létang convertit, en effet, les glacis Nord et Ouest du Château Neuf
en une promenade où la troupe fit des plantations fortement accrues
dans la suite. Le Conseil Municipal décida, le 21 janvier 1837 2, de
lui donner son nom, qui lui est resté ; elle constitue aujourd'hui le
plus beau des balcons, d'où la vue embrasse tout le site de la baie,
du port, de la montagne et de la vieille ville. On garnit aussi d'arbres
les places et les boulevards nouvellement ouverts 3.
Cependant, la ville n'avait cessé de pousser sur les ruines accu
mulées par le tremblement de terre de 1790. A la fin de 1839, on
comptait 87 maisons neuves, dont 23 dans le quartier de la Marine,
17 dans la Blanca et 47 dans la Haute Ville, représentant au total
un capital de 894.000 francs environ 4. L'ouverture de nouvelles voies
avait suscité l'émulation des propriétaires ; après avoir garni une
partie des emplacements libres entre le Château Neuf et le quartier
juif, ils s'étaient portés vers la rue Philippe, la rue de Turin, la rue
d'Orléans et celle de la Marine. En 1843 5, on notait une progression
1. Cité par Derrien, o. c, p. 200.
2. Idem, p. 114.
3. Idem, p. 123 et p. 137 et Tab. de la ait, 1843-44, p. 374.
4. Tableau de la situation, o. c, 1839, p. 90. La notice ajoute : « Les particu
liers ont trouvé de grandes ressources dans ce qui restait du long séjour des
Espagnols ».
5. En 1842, les capitaux engagés dans la construction privée ne furent que de
330.000 francs, chiffre insignifiant si on le compare à celui d'Alger à la même
époque (3.047.650 francs) (Tab. de la sit., 1842-43, p. 135). En 1841 (idem. 1841)
ils n'avaient atteint que 200.850 francs pour 18 maisons. Voir pour 1843, Derrien,
152 L'AMENAGEMENT DU SITE
sensible de la construction, avec 93 immeubles neufs, soit environ
985.000 francs. L'ouverture de la rue de l'Arsenal \ en 1844, en avait
fait sortir de terre une trentaine. L'importance prise par Oran, comme
centre de ravitaillement de l'Armée, le ralentissement de l'immi
gration survenu dans la province d'Alger au profit de celle de l'Ouest,
les débuts de la colonisation aux environs de la ville 2 déterminaient
avec l'afflux de nouveaux habitants une poussée du moyen et du
petit commerce qui stimulait l'industrie du bâtiment. A la fin de
1844, on recensait 80 maisons neuves, dont 44 dans la Haute
Ville,
15 dans la Blanca, et 21 dans la Marine 3. En 1846, on estimait que
depuis 1833, c'est-à-dire en somme depuis notre occupation, il s'était
élevé à Oran plus de 400 maisons 4, et déjà la cité reconstruite et
agrandie se trouvait à l'étroit. Les Services publics, aussi bien mili
taires que civils, Postes, Trésor, Intendance, Domaine, Justice, Police
fonctionnaient dans des locaux par trop exigus, minuscules parfois,
loués à des prix surfaits 5. Or, maintenant que la sécurité régnait
aux alentours d'Oran et que l'on ne risquait plus de voir des cava
liers arabes venir décharger leurs fusils sur les remparts, de ma
gnifiques espaces s'offraient à la construction sur le plateau de Kar-
p. 167 et le Tab. de la sit, 1843-44. On estimait que de 1836 à 1844, on avait
investi dans la construction environ 3 millions de francs. Ces chiffres, qui peu
vent nous paraître bien faibles, même en tenant compte de la valeur actuelle
correspondante, étaient assez considérables pour l'époque, surtout dans une colo
nie nouvelle. È
1. Derrien, o. c, p. 182.
2. Voir les Tableaux de la situation de 1842 à 1846. Indépendamment d'éta
blissements particuliers comme la ferme de M. Dandrieu qui, dès 1837, avait eu
le courage d'inaugurer cette exploitation agricole sous le feu de l'ennemi (Der
rien, p. 124 et 175) et de quelques autres autour de Dar Beida, les premiers
centres officiellement créés furent La Senia, l'emplacement d'un camp à
sur
6 kil. de la ville, inauguré en août 1844, puis Misserghin (arr. du 25 nov. 1844),
et Sidi Chami.
3. Derrien, o. c, p. 183.
4. Idem, 196. Bugeaud, lors de son voyage en juin, fut frappé du grand
p.
nombre des constructions élevées à Oran depuis son dernier passage et surtout
des progrès de la culture autour de la ville (p. 203).
5. Idem, p. 196.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 153
guentah. L'amphithéâtre surbaissé, dessiné par le versant Est du
Ravin Blanc, les hauteurs que jalonnaient du côté du Sud les mou
lins à vent1, et à l'Ouest les remparts, du Château Neuf à la porte
Saint-André, constituaient un site tout désigné pour l'extension de
la ville.
Celle-ci réclamait d'ailleurs, même après quinze années, bien des
améliorations nécessaires et de nombreux travaux d'édilité ; car elle
était certainement loin d'être confortable. Un témoignage contem
porain2
nous la décrit comme un assemblage de rues fort étroites,
peu nombreuses 3, « où il faut toujours grimper ou descendre à
pic » ; seuls les rampes et les boulevards nouvellement percés se
prêtaient aisément au charroi. L'éclairage de nuit était plus que
rudimentaire. En 1835, il n'y avait pour toute la ville que neuf ré
verbères à huile, dans les seules rues Philippe et Napoléon ; on
estimait qu'il en faudrait plus tard 53, espacés de 60 mètres, pour
les 3.600 mètres de rues4. En mars 1837, on considéra comme un
progrès notable d'avoir voté l'installation de 26 de ces lampions 5.
Si l'eau ne manquait pas, les fontaines étaient peu nombreuses ; mais
en revanche, dans la basse ville, leur trop-plein débordant sur des
chaussées mal empierrées, formait des cloaques malsains6.
Et cependant, on constatait à Oran vers 1846 une grande anima
tion, un air de gaieté dû certainement à la présence d'une garnison
nombreuse, et des indices d'une prospérité commerciale indéniable
qui avait amené notamment l'établissement de deux sociétés de cré-
1. Ces moulins furent construits à partir de 1841. De 1941 à 1844 on en éleva
3. (Tableau de la situation, 1843-44).
2. Ch. Marcotte de Quivières. Deux ans en Afrique, Paris, 1856, p. 165. L'au
teur, Inspecteur des Finances en mission, a vu Oran en 1846. Sa description ne
manque pas d'intérêt.
3. En 1834 on en dénombrait 27 dans la Haute ville, 24 dans la Blanca, 14
dans la Marine ; le nombre n'avait guère augmenté que de quelques unités.
4. Derrien, o. c, p. 79.
5. Idem, p. 115.
6. Derrien, o. c, p. 71-72.
154 L'AMENAGEMENT DU SITE
dit 1. Les statistiques de la population et celles du mouvement mari
time sont, à cet égard, les meilleurs témoignages. Or, de 1832 (4
février), date du premier recensement, à 1847 (31 décembre), le
nombre des habitants était passé de 3.856 à 22.458, le chiffre des
Européens de 730 à 15.191 2. Et dans le port, dont tout le trafic se
faisait par Mers-el-Kebir, alors qu'en 1837 on enregistrait 1.743
entrées et sorties de navires et un tonnage de jauge de 127.566 ton
neaux, en 1847 le mouvement avait été de 3.283 représentant 203.174
tonneaux3. Le 4 octobre 1844, une Chambre de Commerce était
instituée à Oran4.
Depuis la pacification de 1837, et surtout depuis l'arrivée de Lamo
ricière en 1840, la vie était devenue plus normale, et plus agréable
aussi, pour la population aussi bien civile que militaire. Le ravi
taillement était assuré par les produits de la culture et de l'élevage
des tribus, qui fournissaient aussi le charbon de bois, par les jardins
maraîchers et les vergers des ravins de Ras-el-Aïn et d'Aïn-Rouina 5,
par de Misserghin, par la pêche des marins italiens et espa
ceux
gnols 6, par les importations nombreuses de la Péninsule Ibérique 7.
1. Idem. La Caisse commerciale d'Oran fondée en février 1847 et la Caisse
agricole d'Oran créée en avril de la même année (p. 219).
2. Tableau de la situation, 1838 et 1846-47-48-49, publié en 1851.
3. Idem, 1838, p. 349.
4. Derrien, o. c, p. 170.
5. Ces derniers étaient déjà mentionjés par Rozet en 1833 (o. c, tome II,
p. 277). Sur ceux de Ras-el-Aïn, voir plus haut, p. 47 et 78. On essayait déjà
de faire des cultures maraîchères dans la plaine des Andalouses, où dès 1835,
Ismaïl Oul'd Kadi avait encouragé la tentative de deux colons français, Landsman
et Michel (Derrien, p. 88) ; mais les hostilités avec Abd el Kader ruinèrent l'en
treprise. On songeait en 1843 à la colonisation de cette riche plaine (Tab. de la
sit, 1843-44, p. 239).
6. A la fin de 1846, on comptait à Oran 185 bateaux de pêche montés par
661 homes, dont 129 Napolitains, 99 Espagnols, 91 Sardes. Un marché au poisson
fonctionnait sur la place Blanche (Tab. de la sit., 1846-49, p. 525 et 1843-44,
p. 374).
7. Elle tenait encore la tête dans le mouvement de la navigation. Derrière
elle venait l'Angleterre avec l'entrepôt de Gibraltar par où arrivait la houille
(Tab. de la sit., 1838, p. 55).
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 155
La suppression de l'octroi de terre en 1845 ! devait favoriser l'appro
visionnement abondant des marchés. On en comptait 2, huit en 1843
dont deux hors des murs pour les bestiaux, le bois et le charbon,
et les autres à l'intérieur, place de l'Hôpital, place Kléber, boulevard
d'Orléans, place Napoléon, place Blanche ; un marché couvert fut
édifié sur la place d'Orléans en 1846 3. L'abattoir, bien qu'agrandi et
amélioré 4, se révélait insuffisant ; on en construisit un neuf en 1845-
1846 à Karguentah 5. Sept moulins, dont trois à vent, avaient été
créés de 1836 à 1844 6.
A côté du nécessaire, l'agrément n'était pas oublié. Depuis que
la population se sentait en sûreté, depuis 1840, les fêtes, les récep
tions, les bals officiels, publics et privés se multipliaient 7 ; le car
naval avait fait son apparition à Oran. Les cafés —
et malheureu
sement les débits de boissons —
trouvaient une clientèle de plus en
plus nombreuse. La rue Philippe, la Place d'Armes et la rue Napo
léon les principaux, dont quelques-uns, en l'absence
rassemblaient
de théâtre, étaient cafés chantants8. En 1844, on installa un théâtre
1. Derrien, o. c, p. 189.
2. Tab. de la sit., 1843-44, p. 374, et Derrien, p. 124. Le marché aux bestiaux
se tenait en dehors de la porte du Marché ou grains, à la
d'Alger, celui aux
volaille, aux œufs, au beurre dans les fossés Est du Château Neuf. Une halle
aux grains fonctionnait sur le boulevard d'Orléans. Le charbon de bois était
apporté dans les fossés Ouest du Château Neuf et depuis 1839 aussi place de
l'Hôpital.
3. Tab. de la sit. 1844-45, p. 130. Ce dut être une construction légère, dont
il ne reste aucune trace.
4. Cet abattoir qui se trouvait à la Marine, près du débouché de l'oued, fut
en effet agrandi en 1842 (Derrien, o. c, p. 161).
5. Tableau de la situation, 1844-1845.
6. Idem, 1843-44 et Derrien, p. 167.
7. Marcotte de Quivières, o. c, p. 176-182. L'auteur fait le récit d'un bal chez
Lamoricière, suivi d'une tombola où parmi les lots figuraient un chacal, une
panthère et une hyène bel et bien vivants.
8. Derrien, o. c, donne des détails sur la vie à Oran en 1846. Les officiers
fréquentaient le Café de Paris, au premier étage d'une maison de la rue Phi
lippe ; les civils, les cafés du Commerce et de la Régence dans la même rue.
Des cafés abondants s'ouvrirent de 1839 à 1846 Place d'Armes, rue Napoléon, rue
Philippe (p. 124, 132, 197).
156 L'AMENAGEMENT DU SITE
« provisoire » Place Napoléon K En 1847, on notait la venue à Oran
de troupes anglaises et espagnoles
2 —
et aussi de l'inénarrable et
obscène Karagousse. Un arrêté ministériel du 22 février 1848 ap
prouva un projet de théâtre à construire sur un terrain domanial
de 1.500 m2 des jardins de Bastrana 3. Oran avait pris, malgré l'hété
rogénéité de sa population, l'aspect et les habitudes des villes de
provincefrançaises, y compris la musique militaire du jeudi et du
dimanche, Place d'Armes ou Promenade de Létang. Pour la flânerie
journalière, celle-ci était malheureusement déjà aussi désertée qu'elle
l'est aujourd'hui, au profit de la rue Napoléon, où de la Place Napo
léon à la Place des Carrières, on déambulait lentement et plusieurs
fois dans les deux sens, ce que les Oranais ont baptisé d'une ex
pression pittoresque, « faire la noria » 4. Notons, enfin, que, depuis
1844, Oran avait son journal quotidien qui, le 19 octobre de cette
d'
même année, prenait le nom « Echo d'Oran » et passait sous la
direction de M. Perrier5.
Hors de l'enceinte, des faubourgs commençaient à se reconstituer
et à se repeupler, mais avec une autre population que l'ancienne,
purement indigène. Lors de notre arrivée, en 1831, au-delà du ravin
de l'Aïn-Rouina rempli de figuiers, il ne restait guère que des ruines
du grand village qu'avait été Karguentah 6 on voyait encore le
;
tracé de deux grandes rues de 700 mètres, coupées de ruelles, où
les maisons, construites « dans le^même genre et aussi bien qu'à
Oran », c'est-à-dire en pisé et aussrlmal, étaient entourées de cactus
et de minuscules jardins, ce qui explique l'étendue de cette agglo
mération. A l'extrémité et presque sur le bord de la falaise s'élevait
1. Idem, p. 162.
2. Idem, p. 229.
3. Idem, p. 234. Projet Chéronnet et Lasry, moyennant concession gratuite du
terrain pendant 99 ans.
4. Idem, p. 197-198.
5. Idem, p. 170.
6. Rozet, o. c, III, p. 227,
parle de deux grandes voies traversant d'un bout
à l'autre le village, de 700 mètres de long chacune. Il faut sans doute comprendre
par là deux chemins bordés de médiocres
constructions, de murs et de jardins.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 157
la mosquée et le tombeau de Mohammed el Kebir 1. Un autre village,
celui de Kelaia, beaucoup moins considérable, « mechta » de gourbis
plutôt que village, se trouvait à 300 mètres environ des remparts de
l'Est et de la
Saint-André, sur le chemin conduisant au prin
porte
cipal cimetière musulman (Tamashouet) 2. Beaucoup plus important
était celui de Ras-el-Aïn, moins compact d'ailleurs que Karguentah,
mais qui abritait dans les meilleures constructions, le long de la
vallée, entre le Fort Saint-André et le Fort Saint-Philippe, les chefs
de la plupart des tribus de la plaine 3. Ces faubourgs, qui auraient,
selon Rozet, renfermé une population aussi nombreuse que celle
d'Oran, s'étaient vidés, celui de Ras-el-Aïn conservant cependant
quelques habitants. Des cultures, des vergers enclos de haies de
figuiers de Barbarie, les prolongeaient jusqu'à 5 kilomètres à l'Est,
pour le faubourg de Karguentah, jusqu'à 500 mètres seulement pour
celui du Sud.
L'un des premiers soins du Général Boyer, après notre occupa
tion 1831, fut de faire
en raser toutes les masures qui masquaient
les vues du côté de l'Est, entre le Château Neuf et le Fort Saint-
Philippe4. On fit de même dans la suite pour tous les gourbis qui,
du de Ras-el-Aïn, pouvaient servir d'embuscades et permettre
côté
à des assaillants de se glisser jusqu'aux remparts5. A l'abri des
blockhaus qui formaient les avancées de la défense vers la plaine6,
les quartiers de la Cavalerie, de l'Artillerie et du Train, construits
1. Voir plushaut, p. 96. Le nom de Karguentah serait une corruption de
Kheneg en Netah, étymologie sur laquelle nous ne saurions nous prononcer.
2. Derrien, o. c, p. 28. Voir le plan d'Oran en 1831 (p. 26).
3. Rozet, o. c, tome ni, p. 276 et suivantes dont la description des faubourgs
est très précise et très vivante. Il signaleque les « chefs de presque toutes les
tribus arabes de la plaine » avaient des demeures à Ras-el-Aïn où il a vu, dans
la partie Sud, «plusieurs grandes maisons mauresques bien construites et tout
à fait à l'extrémité, sur la route de Tlemcen, une petite mosquée ».
4. Derrien, o. p. 28 et Tableau de la situation, o. a, 1837, p. 161.
c,
5. Derrien, o. c, p. 33.
des d'Oran en 1840, p. 138 et d'Oran et sa
6. Idem. Voir les cartes environs
ligne de blockhaus en 1848, p. 234.
158 L'AMENAGEMENT DU SITE
dans le voisinage de la Mosquée, furent le noyau du faubourg neuf
de Karguentah, où leur présence devait fatalement attirer une popu
lation de mercantis et de débitants de boissons. En 1845, Lamori
cière, voulant débarrasser les abords de la Place des tentes et des
gourbis qui recommençaient à les envahir, et fixer cette masse flot
tante des douars Zmelas, Gharabas et Douairs,
originaire et mé
langée de nègres, créa, par une ordonnance du 20 janvier un village
indigène sur un emplacement revendiqué par le Domaine entre la
lunette Saint-André, le cimetière juif et le cimetière musulman de
Tamashouet 1. Ce fut le village des « Djalis » ou des Etrangers »,
«
que l'on appela dans la suite assez improprement le « Village Nègre ».
Il a constitué pendant longtemps le principal noyau d'agglomération
des Indigènes de la commune d'Oran. A Ras-el-Aïn d'autre part, en
1846, l'Administration fonda un petit hameau pour recevoir des ré
fugiés espagnols, entassés jusque là dans des grottes voisines de la
porte du Santon qui, jadis, avaient servi de porcheries 2.
De ces faubourgs, celui qui était appelé, de par sa situation, sa
topographie, sa population militaire, à prendre le plus grand déve
loppement, était sans conteste celui de Karguentah, que l'on dénom
mait le « quartier de la Mosquée » ; en1847, on créa pour lui dans
la Municipalité un adjoint spécial3. Un plan partiel d'alignement
avait dû être établi en 1845.
1. Derrien, o. c, p. 185-186. Cette attribution de terrains considérés comme
beylicaux suscita des actions en revendication et des procès devant le tribunal
d'Oran et la Cour d'Appel d'Alger en 1849 et en 1855 qui déboutèrent les sieurs
Benhaim. Un arrêté gubernatorial de 1870 donna définitivement à la Ville d'Oran
la propriété de toutes les rues du village nègre.
2. Idem, p. 215.
3. Idem, 221. Le de
p. « village »
Karguentah, formé par des colons libres, ne
fut remis à l'Administration civile qu'en 1844. On le traita d'abord comme un
Centre de Colonisation, on régularisa la situation des habitants déjà établis et
l'on se préoccupa du mode de concession à employer pour ceux qui demandaient
à s'y installer. Lamoricière, alors Gouverneur Général par intérim, demanda
d'urgence Bâtiments civils et aux Ponts et Chaussées de dresser un plan
aux
régulier d'alignement et de
nivellement, de prévoir les emplacements pour les
fontaines, le lavoir et pour des bâtiments publics, une église, une école, un près-
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 159
Pour établir les liaisons indispensables à notre occupation, et au
fur et à mesure que la pénétration des armées, et derrière elles de
la colonisation, ouvrait de nouveaux territoires, il avait fallu créer
tout un réseau de routes rayonnant du centre de la province. Ce
travail, poursuivi par le Génie militaire et les Ponts et Chaussées,
auxquels la main-d'œuvre d'une armée qui maniait la pioche et la
pelle aussi souvent que le fusil, apporta le concours le plus précieux,
a été, ici comme dans toute l'Algérie, une des œuvres les plus re
marquables accomplies par nous, celle qui a gravé notre empreinte
sur la carte, et pour laquelle notre soldat a été l'héritier direct et le
digne émule du légionnaire romain.
La première en date de ces routes, comme elle méritait de l'être
dans l'ordre des nécessités, fut celle qui réunit Oran à son port
Mers-el-Kebir, le seul mouillage où des navires pouvaient trouver
un abri sûr1, en attendant la construction d'un port digne de ce
nom à Oran. Il n'existait jusqu'alors qu'une seule voie de terre, un
chemin étroit et scabreux2, qui, s'élevant en pente raide, contour
nait le Fort Saint-Grégoire, « à quatre cents pieds au-dessus des
maisons d'Oran. A chaque moment, que le cheval bronchât, que la
mule butât, on courait le risque d'être précipité dans la mer 3. »
Dès 1832, le Génie entreprenait la construction d'une route en cor
niche partant de la petite anse de Lamoune, contournant la pointe
au-dessus du Fort pour gagner à flanc de montagne la rade et le
Fort de Mers-el-Kebir, soit plus de 6 kilomètres, dont 2 km. 400
bytère ; on prévoyait même une mairie. L'Ingénieur Aucour reçut mission de
tracer trois routes, qui, partant de la porte de la (porte Napoléon) se diri
ville
geraient sur Arzeu, sur Dar Beïda et sur Karguentah. On mit à la disposition
de l'Autorité civile la main-d'œuvre militaire. Ainsi naquit officiellement le
6e
village devenu bien vite faubourg. (Arch. dép. Colonisation, dossier 1 M'q.)
1. Voir plus haut, p. 22.
2. Idem, p. 19 et 75.
3. Comte de Castellane. Souvenirs de la vie militaire en Afrique, Paris, 1879,
p. 331-332. On y trouvera aussi une description d'Oran, tel qu'il apparaissait
vu de la mer, en 1846, et du Château Neuf (Bordj-el-Hameur) où résidait
Lamoricière.
160 L'AMENAGEMENT DU SITE
durent être taillés dans le roc ; il fallut même creuser un tunnel de
50 *. Le travail fut dur, les pluies déterminant à plusieurs
mètres
reprises des éboulements ; la route achevée fut remise aux Ponts
et Chaussées en 1840 2. Elle nécessita des travaux continuels d'en
tretien et de réparation : il fallait la recharger sans cesse et même
la reconstruire partiellement. On se décida, en 1850-1851, à exécuter
sur 440 mètres un mur extérieur destiné à protéger le talus dont
le pied était incessamment battu et miné par la mer 3.
Vers l'Est et le Sud, les travaux furent orientés sur les trois di
rections que la nature distinguait et que l'histoire avait consacrées
comme devant être celles des voies de communication principales,
sur Mostaganem avec une dérivation vers Arzeu, route qui devait
être dans la suite celle d'Alger, sur Mascara et sur Tlemcen. Ces
liaisons furent amorcées par l'ouverture des chemins carrossables
entre la Place, les blockhaus et les camps installés environs. aux
Ras-el-Aïn, clef des sources, où se trouvait le château d'eau d'Oran
et qui commandait par ailleurs le cheminement, le seul facile, vers
Tlemcen, entre la montagne et les fondrières de la Sebkha, fut uni
au port par une route qui permettait au charroi d'éviter la traversée
difficile et toujours encombrée de la ville 4 ; depuis la porte d'Alger
elle gagnait le ravin, sous le nom de Chemin des Carrières, en lon
geant extérieurement le Fort SainWAndré et en contournant le Fort
Saint-Philippe. De là, elle se dirigeait le camp de Misserghin,
vers
Brédéah, Aïn-Témouchent et Tlemcen. Celle de Mascara fut la
continuation de la route du Camp du Figuier, le futur centre de
1. Tableau de la situation, o. c, 1837, p. 161.
2. Idem, 1840, p. 128.
3. Idem, 1850-52, p. 395.
4. Idem, 1841, p. 119 ; 1843-44. Ouverte par le Génie en 1836 jusqu'à Brédéah,
elle avait été remise aux Ponts et Chaussées en 1840 jusqu'à Misserghin. En
1842 la main-d'œuvre militaire permettait de terminer la route de Tlemcen,
qui fut améliorée en 1843. En 1844, La Senia qui venait d'être créé était relié à
Oran et l'on commençait les travaux de la route de Mascara.
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Vue générale d'Oran en 1850, prise des pentes du fort Saint Grégoire.
Au premier plan, de G. à D., le môle du Centre en construction, le quai
Sainte Marie, la Manutention, la Douane et la rue d'Orléans, l'Arsenal. A
l'arrière-plan, les falaises du Ravin Blanc, la baie et le fort de Sainte
Thérèse, les Casernes, le Château Neuf et, au pied, l'Abattoir, la Grande
Mosquée, l'Hôpital militaire, l'Eglise Saint-Louis, les murs Sud de l'enceinte
et le quartier israélite, la Casbah. Entre les deux, les quartiers de la Marine
et de la Blanca.
Oran vers la même époque, vue prise du fort Sainte Thérèse. Photo Lûck.
Au premier plan, la batterie ; au second, les tours du Château Neuf, la
promenade de Létang, l'Eglise Saint-Louis et l'Hôpital militaire, la Vieille
ville, les jardins Welsford et la Calère ; au pied, la Marine, la Manutention
et les quais.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 161
Valmy, par le blockhaus de Sidi Chaban et le village de la Sénia.
Celle de Mostaganem prolongea la piste transformée du blockhaus
d'Orléans et de Dar Beida. On étudia, enfin, dès 1844, le tracé de
la route qui devait ouvrir à la colonisation la plaine des Andalouses,
à l'issue de laquelle était créé en 1850 le centre de Aïn-el-Turk 1.
1. Idem, 1845-47-48-49 (publié en 1851) (Colonisation) et 1843-44.
II
DE 1848 A 1880
L'ordonnance royale du 31 janvier 1848 \ qui érigeait Oran en
commune dotée d'une véritable organisation municipale, ouvrait une
ère nouvelle. Si l'Administration de la ville, comme celle du dépar
tement qui allait succéder à l'ancienne province2, restait soumise à
la haute tutelle du Ministère de la Guerre, du moins, son Conseil,
désormais maître d'un budget autonome, dont il votait les recettes
et les dépenses, pouvait prendre des initiatives et présider à l'exé
cution de travaux d'édilité de plus grande envergure.
Et, de fait, son activité, bien que restreinte par les ressources
financières dont il disposait 3, fut loin d'être stérile : c'est, en effet,
dans la période de 1848 à 1871 qu'a été achevé, du moins com
sinon
plètement dessiné, ce qu'on appelle aujourd'hui le « Vieil Oran »,
compris dans les limites de l'ancienne enceinte, et c'est alors qu'il a
pris cette physionomie de petite» ville de province méridionale,
conservée jusqu'à nos jours. Par aineurs, le problème de l'extension
de la ville, dont la population ne cessait d'augmenter, a reçu dans
le même temps un commencement de solution : d'abord par les tra-
1. A partir de 1848, la source principale pour l'histoire de l'urbanisme d'Oran
est le recueil des procès-verbaux des séances du Conseil Municipal. Ils sont
transcrits sur des registres conservés aux Archives municipales de la ville. Les
références qui y renvoient ont été données ici sous le signe abréviatif de A. M. S.
du (Archives municipales. Séance du Conseil du ) .
2. En vertu de l'art. 109 de la Constitution de 1848.
3. Le budget voté le 15 décembre 1850 était équilibré à 435.720 francs ; celui
de 1864, à 512.272 francs ; en 1867 il montait à 530.230 francs plus le budget sup
plémentaire, de 137.836 francs ; en 1870, à 624.217 francs ; en 1871, à 714.795 francs.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 163
vaux militaires, qui lui ont donné du côté du Sud-Est et de l'Est
une nouvelle développement sur le pla
enceinte et ont permis son
teau de Karguentah, ensuite par l'établissement des plans d'ali
gnement, qui ont réglé l'aménagement sur les terrains du domaine
civil des quartiers limitrophes des anciens murs.
Enfin, on ne doit
pas oublier les
conséquences qu'ont eues deux faits de première im
portance :d'une part, la construction, au pied de la ville, du port et
des quais destinés à remplacer le mouillage et le débarcadère de
Mers-el-Kebir 1, et de l'autre l'achèvement du chemin de fer d'Alger
à Oran et l'installation de la gare-terminus 2. L'attraction exercée par
ces deux organes essentiels de la vie économique d'Oran a déter
miné la naissance de quartiers nouveaux et l'aménagement des liai
sons devenues indispensables entre le port, le chemin de fer et la
ville nouvelle du plateau.
Jusqu'aux environs de 1860, c'est à l'intérieur des murs que l'on
travaille presque exclusivement. En 1848, il restait encore beaucoup
à faire pour la mise en état de la vieille cité des Espagnols, la Blanca
et des quartiers qui avaient peu à peu couvert, entre le boulevard
Oudinot, limite orientale, et d'autre part les murs reliant le Châ
sa
teau Neuf, le fort Saint-André et le fort Saint-Philippe, les espaces
occupés jadis par le ravin et les jardins riverains ; quartier de la rue
Philippe et des jardins Bastrana, quartier de la rue des Jardins,
quartier de la rue Napoléon. Tous réclamaient des travaux de voi
rie, d'éclairage, d'adduction d'eau, de construction
et de distribution
d'égouts. Des nivellements, des redressements, des percements étaient
nécessaires pour régulariser le tracé des voies et faire disparaître
les impasses trop nombreuses 3. Le quartier de la Marine, agrandi
des terrains conquis sur la mer pour la création d'un « bassin de
1. Voir plus loin, p. 329.
1"
2. La ligne fut ouverte de bout en bout le mai 1371.
3. A.M.S. du 11 septembre et du 31 octobre 1851, du 28 décembre 1858. Dans
les premières séances, le Préfet installant la Municipalité rappelait les trois
années « désastreuses » qui venaient de s'écouler et signalait les besoins multi
hardi-
ples de la ville « trop étroite pour sa population croissante... chevauchant
164 L'AMENAGEMENT DU SITE
refuge » de 5 hectares \ avait besoin de nouveaux aménagements.
Enfin, la question des réserves à établir et des constructions à faire
pour les Services publics était loin d'être réglée.
C'est à ces derniers objets que se rapportent les plans d'ali
gnement qui se succèdent de 1848 à 1860 2. En fait de créations, les
plus importantes concernent la Marine. Un projet présenté par le
Service des Bâtiments civils fut adopté en principe par le Conseil
Municipal, le 3 septembre 1849 3. La rue Charles-Quint en était l'ar
tère principale ; ouverte dès 1852 4, elle nécessita encore dans la
suite de nombreux et longs travaux qui duraient encore en 1859 5.
En 1854, on dénomma la place et la Saint-Augustin,
rampe la rue
du Quai Charlemagne, la rue Ximenès, la rue des Moulins, la rue
de la Promenade6. Des rues privées avaient été d'autre part ou
vertes par des propriétaires qui en demandaient la cession à la Ville
et le classement ; il en fut ainsi pour les voies créées sur l'empla
cement des Jardins Welsford 7. Il devait en être de même de la
plupart de celles de la Calère, un nouveau quartier, étage entre ces
derniers et la rue de l'Arsenal, que l'afflux des immigrants espagnols
avait fait sortir de terre8.
Malheureusement, faute de crédits suffisants, bien des travaux
traînaient en longueur. Si la rue des Jardins avait pu être termi-
ment de mamelon en mamelon jusque jadis désert de Karguen
sur
^ plateau
tah ». En 1858, le Maire la décrivait comme^« irrégulière, accidentée, barroque,
présentant plus que çà et là des impasses, des rues non achevées, des terrains
vagues et ravinés, des maisons en ruine ou en reconstruction. »
1. Voir plus loin, p. 328.
2. Il y eut de nombreux plans partiels. Les deux plans les plus importants
furent celui de 1854 pour le faubourg de Karguentah et celui de 1857.
3. A. M. S. du 22 août, du 1er et du 3 septembre 1849.
4. Idem S. du 2 mars 1849, du 16 mai 1852.
5. Tableau de la situation, o.c,
1859-61, p. 192, 196-197, 200-201.
6. A.M.S. du 25 février 1854.
7. Idem S. du 29 mai 1850. Le propriétaire, M. Welsford, ancien consul d'An
gleterre, déjà établi à Oran avant notre arrivée, demanda à céder à la Ville les
rues créées par lui à travers sa propriété.
8. Idem S. du 11 novembre 1872.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 165
née en 1851 1, le boulevard de Ras-el-Aïn ne fut achevé qu'en 1859 2.
Le tunnel qui devait faire communiquer la rue de l'Arsenal et la
Marine avec la place et le quartier de l'Hôpital ne fut complètement
percé qu'en 1862 3. De petites rues, comme celle de Miliana 4, n'étaient
pas encore ouvertes après quatre années de projets, de démolitions
et de nivellements. Bien que dès 1851 5 on déclarât officiellement que
toutes les rues étaient « empierrées et en bon état d'entretien », on
était moins optimiste au Conseil Municipal d'Oran.
Les constructions militaires avaient été certainement poussées
plus activement. En 1854 6, on constatait que le nouvel et vaste Hôpi
tal militaire, dit « du Cotisée », était entièrement terminé, que celui
« de la Mosquée » avait été aménagé pour le Service du Campement,
que la Manutention et les Subsistances étaient bien installées sur le
Quai Sainte-Marie, comme aussi le magasin d'orge de San Benito,
qu'un parc à fourrages avait été établi à Karguentah, à côté du quar
tier de Cavalerie.
A l'exception de la Préfecture, achevée en 1852 7, les Services
civils restaient bien médiocrement dotés. La pauvre Mairie avait
émigré rue de Bassano, le Trésor et les Postes rue de Montebello,
le Tribunal civil était logé rue de la Moskowa 8. Le seul monument
1. Tableau de la situation, o. c, 1850-52, p. 416.
2. A. M. S. du 23 juin 1859.
3. Les travaux de ce tunnel, dit tunnel « de l'Eglise » (Saint-Louis) avaient ,
été commencés en 1845 (voir plus haut, 150, note 1 ; mais interrompu, faute
p.
d'argent, on les reprit en 1861 (Tab. de la sit., 1859-61, p. 201) pour les terminer
en 1862 (Tab. de la sit., 1862, p. 275).
4. A. M. S. du 15 février 1853 et du 13 décembre 1858.
o. c, 1850-52, p. 416.
5. Tableau de la situation,
Idem, 1854-55, p. 40. On avait utilisé les voûtes de Sainte-Marie, au nom
6.
bre de 6, taillées dans le roc par les Espagnols qui y entreposaient les liquides.
7. Idem, 1852-54, p. 597. Nous parlons de la première installation ; car les
bâtiments actuels de l'Hôtel même datent de 1890, les bureaux de 1915 et leur
surélévation de 1932 et 1933.
8. Victor Bérard. Indicateur général de l'Algérie, 1861, p. 498 (Plan d'Oran).
La mairie avait un moment occupé un bâtiment de la place Kléber échangé en
1857 avec la Préfecture contre deux maisons domaniales de la rue Bassano et
de la rue Montebello. (Arch. dép., série B1).
166 L'AMENAGEMENT DU SITE
public présentable était la Préfecture. Oran ne comptait que deux
églises, Saint-André et Saint-Louis, celle-ci, la plus grande, construite
pour 1.200 fidèles 1 à côté de l'Hôpital militaire et sur l'emplacement
d'une des plus vieilles chapelles espagnoles : aucune des deux ne
méritait pour son architecture la moindre attention. Les projets à
l'ordre du jour du Conseil Municipal, aux environs de 1860, étaient
ceux d'un Hôtel de Ville, d'un Théâtre, d'un Collège communal et
d'une Cathédrale. On ne parlait pas encore d'un Palais de justice,
ni d'un nouvel hôpital civil pour remplacer le pauvre bâtiment situé
hors les murs, qui avait été primitivement destiné à faire un cara
vansérail 2.
Du moins, fidèle à une tradition heureuse qu'il paraissait vouloir
établir en Algérie, le Génie avait collaboré avec les Services civils
pour l'aménagement de promenades ombragées : celle de Létang,
dont la partie dominant la rue de Turin fut achevée en 1854 3, et
surtout celle des « Planteurs militaires », commencée en 1853 sur
les flancs de la montagne de Santa-Cruz, sous la direction des Ser
vices forestiers y firent des
qui semis de pins d'Alep, de chênes
« bellout », de chênes verts et de caroubier. Le travail était effectué
déjà sur 70 hectares en 1858 4.
Cependant l'attention était de plus en plus attirée au-delà des
murs et du côté du plateau de KaKuentah, qui apparaissait déjà
comme le champ naturel ouvert à la construction d'une ville nou
velle. Dans l'enceinte, telle qu'elle existait en 1860, il ne restait plus
de place pour créer un seul quartier. La population augmentait, en
dépit des crises et des calamités publiques, telles que le choléra de
1. Tableau de la situation, o.c, 1843-44 et 1846-49.
2. Victor Bérard, o.c, p. 509-510.
Z. A. M. S. du 22 juillet 1854.
4. Tableau de la situation, o.c, 633. On de très
1856-58, p. en attendait «
salutaires effets pour l'assainissement de la ville d'Oran, que les massifs, dit la
notice, protégeront contre l'envahissement des brouillards amenés par les vents
d'Ouest ».
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 167
1849 1. De 1847 à 1861, la progression fut de plus de 4.000 2
habitants,
dont la moitié au moins était composée d'Espagnols qui peuplèrent
la Marine la Calère. Or, dès 1851, le Préfet, installant la Muni
et
cipalité, déclarait dans son discours que la ville était trop étroite
pour sa population toujours croissante. « Aussi, ajoutait-il, elle che
vauche hardiment de mamelon en mamelon jusque sur le plateau
jadis désert de Karguentah 3. » Un plan de 1856 nous montre qu'une
agglomération, encore séparée de la porte Napoléon par un large
espace vide de terrains militaires, était déjà constituée par deux
quartiers nettement dessinés, celui dont la rue de la Vieille Mosquée
était la rue centrale, et un autre, à cheval sur la route d'Arzeu, la
future rue du même nom. Quelques constructions commençaient à
esquisser le faubourg Saint-Michel et à préparer la liaison du quar
tier Napoléon avec le Village Nègre4. En 1854 on comptait plus de
4.000 habitants à Karguentah 5. Il avait fallu y construire une église,
celle du Saint-Esprit, pourvoir à l'alimentation en eau, et donner
des alignements aux propriétaires qui en réclamaient sans cesse ;
beaucoup de rues n'étaient pas encore dénommées en 1858 6. Le
faubourg réclamait la création d'un marché quotidien ; on décida
de l'installer en face de l'église, « conformément au plan de la
Ville 1 ».
1. Idem, 1846-49. On y parle aussi de la crise de 1848 et de l'exode qui a
détourné l'émigration européenne vers la Californie ; mais on note l'afflux des
Espagnols.
2. En 1847, on recensait 22.458 habitants; en 1861, 26.494, soit un gain de
4.036 unités.
3. A. M. S. du 31 octobre 1851.
4. Idem.
5. Idem S. du 24 juillet 1854.
6. Idem S. du 27 mars 1858.
7. Idem S. du 4 décembre 1858. Mais la question traîna en longueur quand il
fallut le transformer en marché couvert, suivant une décision du 21 novembre
1861. L'enquête de commodo suscita des oppositions sur l'emplacement que cer
tains désiraient transporter entre la rue d'Arzeu et de Mostaganem, et sur
celle
le trouble que sa présence pourrait apporter à l'exercice du culte. A cette der
nière objection on répondait par l'exemple de grandes villes de France et
d'Espagne.
168 L'AMENAGEMENT DU SITE
Le Génie avait été invité par le Ministère de la Guerre à pré
parer un projet d'extension de l'enceinte et des modifications im
portantes à la fortification d'Oran et de Mers-el-Kebir, pour lesquelles
il prévoyait en 1855 un crédit de 10 millions1. Les nouveaux murs,
partant du fort Saint-André, passeraient sur le plateau « des Mou-
fins », à son extrémité Ouest, et de là s'étendraient vers l'Est pour
venir embrasser les quartiers militaires de Karguentah. On donne
rait ainsi à la ville « une extension dont elle ne peut plus se passer,
déclarait la notice du Tableau de la situation, et dont le besoin est
constaté par l'élévation toujours croissante et devenue exorbitante
aujourd'hui du prix des loyers. » On permettrait aussi la construc
tion d'établissements publics définitifs, « à la place du provisoire
qui existe encore sur tant de points ». On d'ailleurs aussi,
songeait
contrairement au parti adopté jadis par les Espagnols pour la Blanca,
à englober dans l'enceinte de la ville le quartier de la Marine et
ses nouvelles annexes, Welsford et Calère, en reliant à cet effet le
du Santon fort de Lamoune 2
plateau au ; les vieux murs du front
Nord de la Blanca, le long de la rue de Berlin étaient appelés à dis
paraître, tandis que celui du Château Neuf et de Sainte-Thérèse
devait être renforcé.
Rien n'était encore décidé en 1860 quant au tracé de la nouvelle
enceinte ; on ne pouvait donc arrêter un plan définitif d'alignement
des quartiers à aménager ou à cr&r, d'autant plus que le Ministre
de l'Algérie avait fait reprendre le projet du Génie « sur des bases
mieux en rapport avec l'importance d'Oran 3 ». Ce dernier détail est
un témoignage intéressant qui prouve que l'on ne doutait pas en
haut lieu de l'avenir de la ville. Le 28 juillet 1860 4, un décret sanc
tionnait le projet définitif d'un bassin de 27 hectares, qui consti-
1. Tableau de la situation, o. c, 1854-55, p. 28.
2. Tableau de la situation, o. c, 1854-55, p. 40.
3. A. M. S. du 25 juillet 1860, où le Maire communique au Conseil une dépê
che du Ministre de l'Algérie et des Colonies date du 20 juin.
au Préfet, en
4. M. Meunier. Notice sur le port d'Oran, o. et Tableau de la situation,
c,
o. c, 1865-66, p. 241.
PLANCHE VU
*j£t£Ë&mÊ
Oran vers 1875 ; vue prise des pentes de Santa Cruz. Photo Lûck.
Le bassin Aucour n'est pas encore terminé. Dans la ville basse on remar
que l'emplacement et les premières plantations de la place de la République ;
au milieu de la photographie, le Parc à fourrages et le quartier des Chasseurs ;
à D., les faubourgs de Saint-Michel et de Saint-Antoine. Aux derniers
plans, le Petit Lac et la Sebkha.
Oran contemporain ; vue prise du fort de Santa Cruz. Photo Moreau.
La Vieille Ville, la Ville nouvelle, les faubourgs, la Sebkha.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 169
tuerait non plus seulement un refuge, mais un port véritable. En
1856, alors que les travaux du petit bassin de débarquement n'étaient
même pas terminés, il était entré 937 navires, soit un tonnage de
36.000 tonneaux1. En 1857, l'entrepôt réel établi à Mers-el-Kebir,
qui s'alimentait presque exclusivement par les tissus étrangers des
tinés à la réexportation, avait été transféré à Oran 2, et depuis cette
date, le trafic maritime ne cessait d'augmenter, de telle manière que
les rôles tendaient rapidement à être intervertis entre le port prin
cipal du début et son annexe.
En attendant l'achèvement des études et la décision définitive
concernant le tracé de la nouvelle enceinte, le Ministre de la Guerre
faisait établir un plan d'ensemble restreignant les zones de servi
tudes sur les terrains situés de l'enceinte existante, entre
en avant
le Château Neuf et le fort Saint-André, et autour du fort Saint-
Philippe 3 un « polygone exceptionnel » était ainsi créé (9 juillet
;
1861), et cette exonération allait rendre possible la liaison de l'agglo
mération oranaise à Karguentah et au Village Nègre4. Ainsi put
être arrêté le plan général d'alignement de la ville et des faubourgs
d'Oran exécuté en vertu des prescriptions du Gouverneur Général,
en date du 26 août 1862 5, et approuvé en 1865 6. Mais ce n'est
qu'en 1866, par une décision ministérielle du 4 mai, que fut ordon
née la construction de la nouvelle enceinte « sur le territoire de
Karguentah » 7. Elle s'étendait vers l'Est sensiblement plus loin
qu'on ne l'avait établie dans les premiers projets ; car elle attei-
1. Idem, p. 315. Dès 1855 les navires à vapeur de la Cie Touache y venaient
régulièrement.
2. Tableau de la situation, o. c, 1856-58, p. 985.
3. A. M. S. du 8 juin 1861. La dépêche du Gouverneur Général Pélissier au
Préfet, en date du 11 mai 1861 mentionnait que le Ministre de la Guerre avait
prescrit de fixer les limites des zones de servitude « aussi réduites que pos
sible ».
4. Idem S. du 18 septembre 1861.
5. Idem S. du 27 avril 1864.
6. Idem S. du 28 mai 1865.
7. Idem S. du 8 août 1866.
6*
170 L'AMENAGEMENT DU SITE
gnait le chemin d'Arcole et la rive Ouest du Ravin Blanc, se déve
loppant depuis le camp Saint-Philippe sur 3.750 m. Il était dès à
présent certain que l'on n'avait pas vu trop grand : au recensement
de 1866 1, on comptait plus de 11.000 habitants dans les faubourgs
Est d'Oran, contre 22.700 environ intra muros ; déjà figurait la
mention des quartiers Saint-Antoine et Saint-Michel.
C'est alors seulement que le Conseil Municipal adopta les pro
positions définitives de la Commission des alignements siégeant à
la Préfecture (28 septembre 1867) 2. Les plans d'alignement élaborés
jusqu'alors n'avaient pu être que provisoires en raison de l'incer
titude qui régnait sur les décisions de l'Autorité militaire au sujet
du tracé de l'enceinte, de la démolition des vieux murs et des
servitudes. Seules les routes qui, partant de la place et de la porte
Napoléon, divergeaient vers Arzeu, Mostaganem, Sidi-Chami, Mas
cara et Tlemcen, pouvaient servir de bases fixes à la voirie des
nouveaux faubourgs à aménager ou à créer, comme elles avaient
naturellement attiré les acquéreurs de terrains et les construc
teurs ; et il en fut ainsi dans la réalité. Le plan dressé en 1857 par
le Service des Bâtiments Civils du Département prévoyait par
exemple une artère centrale, dont le tracé concordait sensiblement
avec celui du futur boulevard Seguin, dans la partie comprise
entre le boulevard Galheni actuel et la rue de Mostaganem. Mais
deux questions restaient alors pendantls : celle du raccord de cette
voie avec la place Napoléon à travers l'obstacle du ravin d'Aïn-
Rouina et des fossés de la fortification, et en second lieu celle
de l'emplacement de la gare du chemin de fer d'Alger, dont la
construction avait été décidée par décret impérial du 8 avril 1857.
Dans la penséede l'auteur du plan, le boulevard devait en être
la voie d'accès directe ; or, en 1859, il parut établi que le terminus
1. Tableau de la situation, o. c, 1865-66, p. 21. Voici le détail : Karguentah,
Saint-
6.035 habitants; Antoine, 630; Saint-Michel, 1.303; Village Nègre, 3.077.
Total: 11.045, contre 22.689 intra muros.
2. A. M. S. du 28 septembre 1867.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 171
de la voie ferrée ne serait pas à Karguentah, mais bien sur les
quais du nouveau bassin1.
En 1860, le Conseil Général adoptait le classement dans la
grande voirie 2, comme étant les « traverses de routes provinciales
dans l'intérieur d'Oran », des voies suivantes : boulevard Charle
magne, de la porte Napoléon au boulevard Seguin —
le nom en
était déjà arrêté —
voie courbe de 419 m. contournant le ravin
d'Aïn-Rouina le Sud ; boulevard Seguin (315 m.) , rue de
vers
Mostaganem jusqu'à la porte de la nouvelle enceinte (510 m.), ces
trois voies étant considérées comme des sections de la « route
provinciale » d'Oran à Mostaganem. C'est le plan de 1863 3, approuvé
seulement en août 1865, et remanié en 1867, qui a fixé définitivement
le dessin de la voirie de Karguentah dans ses lignes essentielles4.
La place Napoléon, dont l'extension était projetée depuis 1854,
serait agrandie vers l'Est, et prendrait ainsi à peu prèsla forme
d'un carré de 115 m. de côté. Un « boulevard de l'Empereur »,
partant des fossés Sud du Château Neuf, la traverserait à l'Ouest,
absorberait la rue du Rempart et une partie de celle de Vienne
pour se continuer jusqu'à la bifurcation des routes de Tlemcen et
de Mascara : ce fut l'origine du boulevard National. Le Conseil
Municipal demandait que sa largeur fût portée à 30 m. et qu'on
y imposât des arcades. La rue d'Arzeu serait prolongée, avec une
ouverture de 15 m., du boulevard Seguin au boulevard de l'Empe
reur : ce devait être le tracé du boulevard du 2e Zouaves. Le plan
prévoyait en outre un « boulevard Sébastopol », large de 20 m.,
parallèle boulevard Seguin, du boulevard de l'Empereur jus
au
qu'au delà des bâtiments projetés pour une Gendarmerie, et un
« boulevard Magenta », de même ouverture, de la rue d'Arzeu
prolongée à la jonction des routes de Mostaganem et de Sidi-Chami.
Notons en passant, et à titre d'éloge, que toutes ces voies étaient
1. Voir plus loin, p. 222.
2. A. M. S. du 4 avril 1860.
3. Idem S. du 27 avril 1864.
4. Idem S. du 28 septembre 1867.
172 L'AMENAGEMENT DU SITE
bien percées, dans des proportions auxquelles on n'était guère
habitué à cette époque. Il est vrai que l'espace ne manquait pas
et qu'il n'y avait pas de constructions massives pour gêner l'ou
verture de ces boulevards.
La question des « réserves civiles » était également réglée par
le plan de 1867, mais d'une manière partielle et insuffisante, par
peur de provoquer les récriminations de la Ville Basse, si l'on
déplaçait les administrations et les services. Du on -moins en pré
voyait : pour un Collège Communal, le long de la rue de la Paix
et de la rue de la Vieille Mosquée, pour un Temple et une Ecole
protestante, pour Synagogue, une Ecole de garçons, une Ecole
une
de filles et une Salle d'asile israélites, à l'angle du boulevard Sé
bastopol et de la rue d'Arzeu prolongée, une Ecole des Frères, une
Ecole des Sœurs et une Salle d'asile chrétienne, et enfin pour
l'Hôtel de Ville, la place Napoléon à l'angle du boulevard de l'Em
pereur.
La question de l'emplacement où serait construite une nouvelle
Maison Commune avait été discutée depuis des années ; on en
trouve trace dès le 13 mars 1856 1. La Ville et le Conseil Général
s'étaient mis d'accord en 1857 pour l'installer au lieu et place du
mur et du fossé de l'ancienne enceinte, entre la porte Napoléon
et l'entrée de la rue de Vienne. Mais, devant l'opposition du Génie,
auquel on prêtait l'intention de conserver et de restaurer les
vieux murs, on avait songé au boulevard Ras-el-Aïn, puis à la
place Bastrana, où s'élevait déjà le Théâtre. Il fut aussi question
des terrains nouvellement conquis sur le ravin entre les murs de
l'Hôpital et la rue neuve Charles-Quint. On s'était arrêté en 1861
à l'avant-dernière solution 2 ; mais elle fut repoussée par le Service
1. A. M. S. du 13 mars 1856.
2. Idem S. du 20 novembre 1861 où fut présenté un historique de la ques
tion. On y apprend que le terrain malgré les difficultés d'établir des fonda
tions solides, coûtait à Bastrana 80 francs le et 45 à Ras-el-
mètre, seulement
Aïn. Le Génie faisait d'ailleurs de l'opposition à la construction de l'Hôtel de
Ville sur la place Napoléon, domaine militaire.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 173
départemental des Bâtiments Civils et l'on revint ainsi au choix
de la place Napoléon1.
Les discussions qui surgirent le 2 octobre 1867 au sein du
Conseil Municipal2 éclairent
nous suffisamment sur les raisons
profondes qui inspiraient l'opposition. « La translation de la Mairie
dans ce quartier, pour lequel on va déjà tant faire —
il s'agissait
de Karguentah —
affectera gravement les intérêts de l'ancienne
ville qui paraît destinée à rester le centre des affaires ». C'était
donc un exemple de cette résistance classique à toute solution
d'urbanisme qui aurait pour effet de déplacer le centre d'une
vieille ville. Le Maire préconisait le maintien de la Mairie « à peu
près dans sa situation actuelle » 3. Malgré son avis et celui d'une
minorité, le Conseil adopta l'emplacement proposé par la Commis
sion des alignements. Deux après, le 4 octobre 1867, les
jours
vaincus prirent une revanche, d'ailleurs platonique, en faisant voter
un vœu relatif à l'extension de l'enceinte d'Oran du côté du Sud-
Ouest et du Nord-Ouest. Un seul membre s'y opposa, avec un
argument non moins classique. Selon lui, la ville était beaucoup
trop agrandie ; il en résulterait une dépréciation des terrains et un
grand dommage pour les propriétaires. A quoi le Maire répondit
spirituellement que «les enceintes sont faites pour défendre la
population contre l'ennemi, et non les propriétaires contre les loca
taires ». Tout en reconnaissant que l'extension de l'enceinte, telle
qu'elle s'effectuait, était pour la ville « un véritable bienfait », il
était à désirer, selon lui, qu'elle ne se fît pas dans une seule
direction, mais que « l'attraction de la population se portât là où
elle devait et que la construction en acquît plus de vitalité et moins
d'artifice ». Or, en maintenant l'enceinte à la porte du ravin de
Ras-el-Aïn et à la porte Saint-Louis, on ferait, disait-il, du « quar-
1. Idem S. du 28 septembre 1867.
2. Idem S. du 2 octobre et du 4 octobre 1867.
3. Idem S. du 2 octobre. Il proposait ou d'acheter l'immeuble loué par la
Commune, ou de construire une nouvelle Mairie sur les terrains demandés au
Domaine en concession, le long du mur de l'Hôpital militaire.
174 L'AMENAGEMENT DU SITE
tier où convergent les affaires et les administrations » un quartier
excentrique. En la reculant, « on préparerait la transformation en
un quartier nouveau des terrains nus et arides qui servent aujour
d'hui de dépôts d'immondices ou de repaires à la population vaga
bonde ». Il demandait donc que, du côté de la porte du Santon,
l'enceinte fût portée en au moins jusqu'à la lunette Saint-
avant,
Louis, que, du côté de Ras-el-Aïn, elle reçut aussi toute l'extension
possible ou que les servitudes militaires fussent considérablement
amoindries. Cette argumentation allait malheureusement à l'en-
contre des faits les plus patents, et les plus naturels, dans le sens
géographique et topographique du mot. Si la ville devait inélucta
blement se développer dans la direction de l'Est, ce n'était pas
uniquement par l'effet d'un recul de la fortification, mais parce que
là seulement le terrain se prêtait facilement à l'établissement d*une
bonne voirie et à la construction. Pouvait-on croire qu'un ravin
ou un flanc de montagne pourraient exercer une attraction com
parable à celle d'un magnifique plateau à peine ondulé, et qu'a
bordaient déjà les constructeurs, la population de la ville basse et
les immigrants espagnols ? C'est là que se faisait la distribution
rayonnante des routes de l'intérieur ; dans l'autre secteur, rien de
Fait significatif, vérifiable dans le discours même du Maire,
pareil.
le nom de « porte du Ravin » était désormais substitué à l'ancien
nom de « porte de Tlemcen ». En
outre, il apparaissait de plus en
plus inévitable que le centre des arïaires et des administrations
suivît le déplacement vers l'Est du centre de gravité de la ville.
Mais l'Oran de la première époque —
de 1831 à 1867 —
résis
tait, cherchait à se défendre par tous les moyens. C'est ainsi qu'en
1854 i on avait pu entendre dans le Conseil Municipal une voix
s'élever contre un projet de route carrossable qui unirait directe
ment les quais à la place Napoléon en contournant par le Nord
le Château Neuf, route reconnue désormais indispensable pour faci
liter le trafic du nouveau port avec l'intérieur. Ce détournement
1. A. M. S. du 25 février 1854.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 175
porterait, disait-on, « un préjudice sensible à la ville ». Ces con
tresens et ces aberrations véritables étaient d'ailleurs moins sur
prenantes que cette déclaration d'un Préfet devant la Commission
des alignements appelée à se prononcer sur les modifications ap
portées au projet voté le 28 septembre et le 2 octobre 1867 i.
Trouvant que le plan comportait trop de rues à ouvrir à travers
des propriétés privées et sous la menace d'expropriations coûteuses,
il lui semblait préférable « de laisser toute liberté aux particuliers
pour ouvrir des rues au fur et à mesure de leurs besoins, de telle
sorte que la Ville n'aurait aucune indemnité à leur payer ». Cette
politique à courte vue, par laquelle la paresse s'abritait en réalité
derrière l'esprit d'économie, ne pouvait même pas conduire au but
avoué ; car c'est elle qui a toujours engendré, dans l'aménagement
des villes, le désordre, la malfaçon, l'insalubrité, et préparé pour
l'avenir, avec les pires déconvenues, les dépenses les plus lourdes,
le jour où il devenait inévitable de réparer des méfaits d'urbanisme
presque irréparables.
Le plan de 1863, tel qu'il avait été approuvé en 1865, réglait
d'une manière à peu près définitive l'aménagement de la voirie
dans la ville intra muros : alignements, redressements, élargisse
ments, percements. Si les voies nouvelles ouvertes par nous, telles
que le boulevardOudinot, le boulevard de Ras-el-Aïn, devenu en
1861 boulevard Malakoff, la rue des Jardins, les rues de l'Arsenal,
d'Orléans, Charles-Quint, n'avaient pas besoin d'être régularisées,
celles, plus vieilles, de la Blanca, de la Marine et surtout du quar
tier israélite (quartier Napoléon), avaient conservé des traces
nombreuses du caprice des constructeurs. A la fin de 1858, on en
faisait au Conseil Municipal, à propos de la police, une description
peu flatteuse : « Ville irrégulière, accidentée, pittoresque, dit-on,
mais pourrait-on dire aussi, barroque et de difficile surveillance,
1. A. M. S. du 4 février 1869. Il suivait d'ailleurs une proposition de la Com
missiondépartementale des alignements, dans sa séance du 16 octobre 1867.
Le 22 juillet 1869, le Conseil Municipal s'éleva contre cette déplorable pra
tique.
176 L'AMENAGEMENT DU SITE
présentant plus que ça et là des impasses, des rues non achevées,
des terrains vagues et ravinés, des maisons en ruine ou en recons
truction » !. Le plan de 1863 en témoigne clairement 2. Il restait encore
pas mal de terrains privés non bâtis en bordure du boulevard Ma
lakoff, de la rue des Jardins, de celle de l'Aqueduc, de la rue Char
les-Quint et de la rue de l'Arsenal même, à la Calère, à Welsford.
Aucune inquiétude possible pour leur sort, ni pour les alignements
à imposer aux constructeurs. Mais, dans tous les quartiers, sans
exception, il y avait des places et des rues à régulariser, ou même
à percer complètement pour supprimer les culs-de-sac, cause d'in
salubrité.
Dans la Blanca, le plan prévoyait l'agrandissement de la place de
l'Hôpital (côté Nord), le percement complet, ou l'alignement, ou
l'élargissement des rues Sédiman, de Rivoli, de Dresde, de Médine,
de Moscou, de Honscoot, d'Alkmaer, qui avaient, malgré les recons
tructions, conservé sinon l'aspect, du moins les défectuosités des
ruelles espagnoles ou turques. Dans la Marine, la place d'Orléans
serait agrandie, la rue de Médéah complètement ouverte, quelques
rues tortueuses redressées. La place Kléber recevrait également
des proportions plus amples et nécessaires du côté du Nord ; sa
situation en faisait vraiment le point de contact de tous les quar
tiers, le carrefour principal des communications à l'intérieur des
murs, le centre même de la ville. La voirie de la Calère et de
Welsford était également tracée. Un ael emplacement, de 5.000 m2
environ, était réservé pour une place, sensiblement plus vaste que
les autres, entre la rue d'Orléans et la rue Charles-Quint qu'elle
dominerait. Fermée du côté du Nord par une balustrade, elle offri
rait un véritable balcon et une vue des plus attrayantes sur la mer,
les quais, le port. Le cadre de cette place, qui a porté successivement
les noms de place Impériale3 et de place de la République, est un
1. Idem S. du 28 décembre 1858.
2. A. M.
3. C'est sur cette place que s'installa la
Mairie, au centre des constructions
de la face Sud, en attendant son ultime transfert sur son emplacement actuel
(Louis Piesse, Itinéraire de l'Algérie, Paris, 1879, p. 182).
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 177
des plus pittoresques du site d'Oran, et l'on peut affirmer, sans
crainte d'être démenti, que cette création fut assurément la plus
heureuse de toutes.
Le quartier Napoléon, plus régulièrement percé que les autres
dès son origine —
du moins pour l'époque et comparativement aux
autres 1 —
était loin cependant de donner satisfaction à ses habi
tants. Ils se plaignaient 2 et le représentaient comme « déshérité »,
n'ayant « que des rues étroites », et composé « d'un grand nombre
de petites maisons mauresques, mal bâties, sans air, ni jour », où
vivait « une population nombreuse et pauvre », dans « une insalu
brité manifeste » 3. Autrefois, disaient-ils, c'était le plus sain des
quartiers ; mais, depuis que l'air avait été bouché par les cons
tructions de la rue de l'Aqueduc et de la rue des Jardins, les con
ditions avaient été complètement changées. C'est là que l'on comp
tait le plus grand nombre de rues inachevées, finissant en impasses.
Parmi les plus longues, il n'y en avait qu'une qui fût percée de
bout en bout, la rue Napoléon.
Le plan prévoyait : le prolongement de la rue d'Austerlitz au
Nord, jusqu'à une « rue de Bautzen » à ouvrir, celui de la rue de
Wagram jusqu'à la rue de l'Aqueduc, à son débouché dans la rue
des Jardins, l'ouverture complète de la rue de Lùtzen, dont il n'exis
tait qu'une petite portion en cul-de-sac, l'élargissement et la régu
larisation des rues d'Ulm, de Milan, de Ratisbonne, le percement
complet des rues de la Piave et de Zurich, l'agrandissement de la
place Blanche et sa liaison directe avec la rue Napoléon par une
1. Voir plus haut, p. 92.
2. A. M. S. du 19 février 1870. Le Conseil eut à examiner une pétition de
144 habitants notables du quartier. Ils rappelaient qu'en 1864 (A. M. S. du 26
septembre) 43 propriétaires Israélites avaient prêté à la Ville, sans intérêt,
60.000 francs pour des travaux d'adduction d'eau.
3. Idem. Les ravages du choléra en 1849 et en 1851, et ceux du typhus en
1867 1868 y avaient été vraiment terribles. Dans cette dernière épidémie, la
et
proportion du décès par rapport aux malades avait été de 90 %, alors que dans
le reste de la ville, elle atteignait à peine 10 %.
178 L'AMENAGEMENT DU SITE
« rue du Marché », celui de la minuscule place de Naples, plus au
Nord, et l'élargissement de la de Naples, à terminer
rue en outre
entre les rues d'Austerlitz et de Lùtzen.
Ce fut l'objet de nombreuses décisions des Conseils Municipaux
qui se succédèrent dans la suite, mais de travaux toujours traînant
en longueur. En tous cas, cette partie du programme de 1863 n'avait
encore reçu aucun commencement d'exécution en 1870, si l'on en
juge par les réclamations des habitants. Il semble qu'elle ait ren
contré dans le Conseil de la Ville, et ailleurs, des résistances pou
vant aller jusqu'à la mauvaise volonté. Il en fut ainsi au moins pour
la place Blanche, dont les dimensions, portées de 108 m2 à 455,
apparaissaient insuffisantes et devaient être portées à 1.130. La
Municipalité s'y refusait et songeait à transporter ailleurs, hors du
quartier, le Marché qui s'y tenait. Un Juge de paix, commissaire-
enquêteur, concluait à l'adoption de cette dernière solution « qui
forcerait, disait-il, les Israélites à se déranger, c'est-à-dire à prendre
un peu de cette activité française qui hâterait leur assimilation » 1.
Bien que le plan général eût été approuvé en 1867 par le Conseil
Municipal, et que l'on pût considérer comme définitif le tracé des
principales voies, les renvois successifs aux commissions et aux
administrations militaires ou civiles, suscitèrent, comme il arrive
toujours, de longues discussions, des modifications de détail, et par
ailleurs des questions diverses restées en suspens ou nouvellement
posées nécessitèrent des additions. Les résultats ne devaient être
consacrés que par le plan de 1880 2.
Parmi les questions restées pendantes, l'une des plus importantes
était celle de l'achat par la Commune des terrains de l'ancien Champ
1. A. M. S. du 19 février 1870.
2. Idem. S. du 7 août 1879, du 7 novembre, du 20 et du 24 décembre. Il
s'agissait du «Plan d'alignement et de nivellement des quartiers de la ville
compris entre la Place d'Armes, le boulevard National, la de Tlemcen, le
rue
mur de fortification, le chemin de fer, la rue de Mostaganem et le boulevard
Séguin (quartier de la place d'Armes et de la rue de Vienne, du Village Nègre,
de Saint-Antoine et de Saint-Michel. »
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 179
de Manœuvre 1. Il s'agissait de 140.000 m2, faisant partie du domaine
militaire, dont la situation, entre le boulevard de l'Empereur, le
Village Nègre et le boulevard Seguin projeté, pouvait être consi
dérée comme privilégiée. On calculait qu'en défalquant la surface
de la voirie, artères principales et rues adjacentes, ainsi que les
réserves affectées à des établissements publics, il resterait 60.000 m2.
sur lesquels pourrait s'établir un quartier peuplé et prospère. Les
terrains, appelés à prendre une plus-value considérable, pourraient
néanmoins être cédés à meilleur marché que ceux déjà construits,
et il en résulterait une diminution des loyers, dont le prix était
encore estimé « à un taux anormal ». Il était juste que le Domaine
ne se montrât pas trop exigeant, la Commune d'Oran n'ayant pas
été dotée « comme la plupart des communes par la sollicitude habi
tuelle du Gouvernement ». Mais la Ville dut battre en retraite devant
les prétentions de l'Etat2 et ajourner l'achat. Du moins le tracé
des grandes artères à établir sur ces terrains était déjà arrêté.
Quant aux rues adjacentes, la Commission départementale des ali
gnements regrettait de leur voir consacrer 18 à 20.000 m2 de bons
terrains à bâtir et se prononçait pour le principe de la liberté
laissée aux acheteurs et aux constructeurs 3. Ce ne fut pas l'avis
du Conseil Municipal qui protesta contre l'ouverture des rues par
les particuliers « sans plan arrêté et suivant les besoins de chaque
jour » 4.
Une autre question mit en opposition les deux Commissions
d'alignements, celle de la Ville et celle du Département. La Ville
avait demandé au Préfet, en 1868, d'approuver la régularisation
définitive des alignements du Village Nègre, où s'élevaient sans
1. Idem S. du 13 février 1869.
2. A. M S. du 8 septembre 1869. Le Préfet et le Génie déclaraient que le
prix de 600.000 francs la Commune était insuffisant, la moyenne
proposé par
des terrains valant 13 francs le mètre, et que le taux de l'intérêt, à 4 %, ne
pouvait être accepté, les prêts hypothécaires étant à Oran de 7 et de 8 %, et
ceux de l'Etat à 5 %.
3. Idem S. du 15 février 1869.
4. Idem S. du 26 juillet 1869.
180 L'AMENAGEMENT DU SITE
cesse de nouvelles constructions, chétives d'ailleurs 1. Or le plan
de 1867 prévoyait une voie, dénommée « Boulevard du Sud », qui
le traversait en son milieu jusqu'au nouveau mur de l'enceinte, sur
une longueur de 480 m. Sa largeur, de 44 m., ayant été réduite
parla Commission départementale, comme étant « insolite », la
Commission municipale lui dénia toute autorité pour apporter des
modifications de cet ordre, attendu que l'Etat avait fait remise
à la Commune, 1865, en de toutes les rues du Village Nègre, à
seule fin, du reste, de se décharger sur elle de tous les travaux
d'édilité et du soin de la police 2. Elle accepta par ailleurs le pro
longement du boulevard jusqu'à celui de l'Empereur, avec la même
ouverture (boulevard Joseph-Andrieu actuel). Mais, fidèle à un
principe louable, qui était d'ouvrir des voies larges et de ménager
des espaces libres, elle exprima des regrets sur les réductions opé
rées pour la place Napoléon, ramenée de 115 m. à 100 m., pour le
boulevard de l'Empereur privé d'arcades et réduit à 25 m. Elle
aurait voulu que les voies principales fussent plantées d'arbres, en
double rangée si possible, dans le but de les embellir et de procurer,
pendant les chaleurs de l'été, un peu d'ombre et de fraîcheur.
Parmi les questions à régler, il restait encore celle des liaisons
à établir,dehors de l'ancienne ville, entre la place Napoléon,
en
Karguentah et le nouveau port. Les difficultés auxquelles on se
heurtait venaient principalement de d'Autorité militaire, du Génie
soucieux de ne laisser porter aucune atteinte à la défense, repré
sentée ici le Château Neuf, considéré comme citadelle, et le
par
fort Sainte-Thérèse. Dès 1849 3, lorsqu'on avait adopté le plan du
nouveau quartier de la Marine, on avait songé à faire une route
qui relierait la rue Charles-Quint et les quais à Karguentah en
contournant ces ouvrages ; en 1854 4, on la représentait comme
indispensable. Le projet sommeilla longtemps, pour ressusciter en
1. Idem S. du 4 février 1869.
2. Idem S. du 10 février 1870.
1"
3. Idem S. du septembre et du 3 septembre 1849.
4. A. M. S. du 25 février 1854.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 181
1857 \ cette fois, sous la forme d'un chemin carrossable, entre la
place Napoléon et la plage Sainte-Thérèse, où se créerait certai
nement un établissement de bains. Le Maire proposait à cette
occasion de créer des jardins dans le ravin
d'Aïn-Rouina, qui pro
longeraient à l'Est ceux de Létang. C'est la première fois que l'on
rencontre, dans l'histoire municipale d'Oran, cette heureuse idée
qui aurait mérité d'être mise à exécution dès cette époque, ne fût-
ce que pour amorcer une tentative d'urbanisme des plus intéres
santes. Malheureusement cette promenade était reliée dans le plan
à celle de Létang par un sentier de piéton traversant les terrains
du fort Sainte-Thérèse ; le Génie repoussa la proposition. Le Conseil
Municipal, qui connaissait les bonnes dispositions du Prince Na
poléon, devenu Ministre de l'Algérie, intervint auprès de lui en
1858 2. Malgré l'appui du Conseil Général, favorable à la création
de jardins, et qui songeait au pittoresque et à l'agrément de la
population, il dut pour le moment se contenter en 1859 d'approuver
l'ouverture d'un chemin embranché sur la route d'Oran à Arzeu,
le futur boulevard Seguin, et rejoignant celui des Casernes à la
plage établi sur la rive droite du ravin 3. L'extension du périmètre
de l'enceinte, décidée et commencée en 1866, et les modifications
apportées aux servitudes permirent d'incorporer dans le plan de
1867, comme une rue de la ville, cette voie qui correspond sensi
blement au parcours du boulevard Gallieni actuel. Mais seule la
voie ferrée, qui devait atteindre la gare sur les quais où la plaçait
une décision du Gouverneur Général en date du 16 juin 1868, eut
le privilège de traverser —
en tunnel —
la zone militaire. La pro
menade de Létang donc isolée ; inaccessible du côté du
restait
ravin d'Aïn-Rouina, elle continuait à être une véritable impasse,
ce qui expliquait déjà qu'elle ne fût pas pour les habitants le lieu
d'attraction qu'elle aurait dû être. Les Ponts et Chaussées propo
saient au moins un sentier de 3 m. tracé dans le ravin au pied du
1. Idem S. du 14 novembre 1857.
2. Idem S. du 28 décembre 1858.
1"
3. Idem S. du octobre 1859 et du 17 mai 1862.
182 L'AMENAGEMENT DU SITE
Château Neuf ; l'Ingénieur Aucour l insistait sur le fait que des
constructions allaient se faire dans le ravin même, en partie comblé
pour le prolongement en ligne directe du boulevard Seguin jusqu'à
la place Napoléon. Le Génie finit par accepter, mais sous la réserve
que la liaison resterait maintenue entre la citadelle et le fort
Sainte-Thérèse. Mais il fallut attendre l'ouverture de la nouvelle
route du port, réclamée par les Ponts et Chaussées comme étant
une condition vitale de son développement, et son classement, le
6 juillet 1887 2, pour qu'une solution fût enfin apportée à cette
question, si simple en apparence.
1. Idem S. du 16 septembre 1868.
2. M. Meunier, o. c.
III
DE 1880 A 1900
Les événements de 1870-71, succédant à une crise économique
qui affectait profondément l'Algérie depuis près de cinq ans, l'avè
nement d'un régime nouveau, qui, au point de vue administratif,
libérait l'autorité civile de sa subordination au Ministère de la
Guerre, les modifications importantes apportées à la nomination
et aux attributions des Municipalités les lois de 1871, de 1874,
par
de 1876 et de 1880 *, jetèrent évidemment quelque trouble dans
l'œuvre communale. Emancipées et soumises désormais à l'élection,
elles devaient compter de plus en plus avec l'opinion publique. Il
y eutd'autre part, entre les années 1872
et 1880, dans la colonie
comme dans la Métropole, une période de transition, et pour mieux
dire, de redressement, dont témoignent l'essor pris par les villes,
les ports principalement, les progrès de leur peuplement, les débuts
d'une ère de prospérité économique inconnue jusqu'alors, et cormm
conséquence, une impulsion nouvelle donnée aux transactions im
mobilières et à la construction. Quelques faits précis suffisent à
l'établir. L'accroissement de la de 1872 à 1881 2
population fut,
pour Oran, de plus de 18.000 habitants, chiffre qui n'avait jamais
été atteint jusqu'alors, depuis 1876 seulement, de plus de 10.000 ;
l'élément européen représentait dans le total plus de 12.500 uni-
1. Léon Charpentier. Précis de Législation Algérienne et Tunisienne, Alger,
1899, p. 106 et suiv.
2. En 1872, on recensait 41.130 habitants et 59.377 en 1881, c'est-à-dire un
gain de 18.247 unités.
184 L'AMENAGEMENT DU SITE
tés1. Le mouvement du port accusait, aux entrées, dans la même
période, une progression de 1.431 à 2.007 navires, de 227.746 ton
neaux à 578.942, et le tonnage métrique avait doublé2. La cons
truction, qui depuis 1866 était languissante, avait repris sensible
ment depuis 1877 ; dans les quatre années qui suivirent, on éleva
plus de maisons que dans les onze années précédentes 3. Les recettes
du budget communal accusaient depuis 1876 un progrès non moins
significatif, de plus de 35 % 4. Ces ressources étaient d'ailleurs bien
maigres pour une ville, européenne avant tout, qui comptait en
1881 tout près de 60.000 habitants (59.377) ; du moins elles avaient
dépassé le million depuis 1879.
Ces années furent marquées par la liquidation des travaux pro
jetés pour la « vieille ville », en entendant par cette expression que
les Oranais d'alors auraient refusé d'accepter, la partie de la com
mune qui était comprise dans les limites de l'ancienne enceinte.
Les principaux furent exécutés dans le quartier israélite (ancien
quartier Napoléon) , où la place Blanche fut enfin agrandie, et autour
de l'emplacement réservé pour la place Impériale, devenue place
de la République 5. Le nivellement en fut achevé, les alignements
définitivement arrêtés, ce qui permit l'allotissement et l'aliénation
des terrains en bordure à l'Ouest et au Sud ; ils ne devaient pas
tarder à être couverts de constructions. La place Bastrana fut dotée
I
1. En 1876, 49.368 habitants et en 1881, 59.377, soit en plus 10.009. De 1872
à 1881, la population européenne avait augmenté de 12.506 habitants.
2. M. Meunier, o. c, p. 315.
3. Soit 250 environ contre 150 dans la période 1866 à 1877.
4. Elles passaient de 870.000 environ à 1.080.000 francs.
5. A. M. S. du 7 décembre 1870. Le Conseil Municipal décida de changer les
noms de certaines rues et de certaines places pour chasser les souvenirs de
l'Empire. Ainsi la Impériale, la place Napoléon, la place Saint-Arnaud,
place
la place Isabelle, la place d'Orléans, le boulevard de l'Empereur, les rues Napo
léon, Beauharnais, Canrobert, Montauban, de l'Impératrice, de Berlin, Lamo
ricière devinrent place de la République, place de la Révolution (on l'appela
d'ailleurs plus couramment place d'Armes), place Hoche, place de la Liberté,
place de la Poissonnerie, boulevard National, rues de la Révolution, Arago, Mar
ceau, Jacquart, Parmentier, René Caillé, Danton. Ce dernier changement témoi-
J M PsVÂPV COLLET. ORAN
PLANCHE VIII
La Place d'Armes et l'Hôtel de Ville en 1885.
Photo Liick.
7*
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,»«
L'UNIS
Les mêmes a l'époque contemporaine.
Photo de l'Ofalac.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 185
d'un marché couvert *, la place Kléber régularisée. L'aménagement
de la nouvelle place Napoléon, qui avait repris son ancienne déno
mination de « Place d'Armes », fut réglé après de longues discus
sions avec le Génie, qui ne voulait pas abandonner le corps de
garde, et qui exigeait, plus justement d'ailleurs, l'entretien de ses
plantations 2. Elle était encore pour le moment considérée comme
excentrique ; mais sa situation devait fatalement en faire le centre
de la ville, dans un avenir plus ou moins proche.
La ville haute —
c'est ainsi que l'on appelait alors toute la
région comprise entre les vieux et les nouveaux murs —
prenait
de plus en plus d'importance dans les préoccupations du Conseil
Municipal, par les travaux urgents d'édilité qu'elle nécessitait, et
'
au premier chef, pour l'adduction de l'eau et la construction dès
égouts. Le tracé même de la voirie exigeait de nouvelles prévisions ;
car le de 1863-1867, approuvé définitivement par le Gouver
plan
neur Général, le 3 mars 1870, était loin de couvrir toute la super
ficie des terrains englobés dans les limites de la fortification. Il dut
être complété en 1874 et en 1880 par des plans additionnels dont
les alignements intéressaient le quartier Saint-Antoine, le Village
Nègre, le quartier Saint-Michel et les alentours de la gare provi
soire de Karguentah3. En outre, détail important, le dernier de ces
gnait de quelque ingratitude envers Lamoricière, ou de quelque ignorance.
Pourquoi la rue Thiers devint-elle la rue Carnot ? On dut le regretter en 1871.
1. Idem S. du 8 mai 1871.
2. Idem S. du 23 janvier 1873 et du 18 septembre 1880. En 1889 encore, on
votait des crédits pour « l'achèvement » de la place (A. M. S. du 15 mars 1889) .
3. Voir plus haut, p. 170 et A.M. S. du 7 août 1879. Les voies nouvelles
étaient en général assez largement ouvertes. Dans le quartier de la Place d'Ar
mes, du boulevard Seguin et jusqu'à la rue de Mostaganem, sur 35 voies, il
y en avait 4 de 15 mètres de largeur, 3 de 12, 18 de 10 et 10 de 8. Au Village
Nègre, 28, 1 de 15 mètres, 2 de 10, les autres de 8 et de 7 mètres. Dans le
sur
quartierSaint-Antoine, la rue de Tlemcen avait 14 mètres d'ouverture, le bou
levard de Mascara, 25. Dans le quartier Saint-Michel, sur 34 voies, on en
comptait 2 de 25 mètres, les boulevards d'Iéna et Fulton, de 15, le boulevard
Sébastopol, 2 de 12, 12 de 10 et le reste, soit 17 voies, de 8, de 6 et même de
4 mètres.
186 L'AMENAGEMENT DU SITE
plans arrêtait les réserves pour l'emplacement de quelques édi
fices publics, Cathédrale, Evêché, Lycée de jeunes filles le Lycée —
de garçons ayant été déjà doté , Gendarmerie, Palais de Justice,
—
Prison civile, Halle aux grains. C'était là un fait décisif, qui consa
crait, en concordance avec la réalité, le déplacement du centre de
gravité de la ville, et, en dépit des regrets de ses habitants, faisait
présager, la déchéance inévitable de la ville basse.
Le de 1880 poursuivait, au Sud-Est, l'œuvre de celui de
plan
1867. Il faisait de la place Sébastopol un important dégagement,
point de départ d'une patte d'oie dessinée par le boulevard d'Iéna,
le boulevard Sébastopol prolongé et le boulevard Fulton aboutissant
à la place de la Gare. Il s'agissait de la station de Karguentah, et
non de la Gare principale dont l'emplacement restait fixé sur les
quais. Le boulevard Seguin était ouvert jusqu'au boulevard Fulton ;
de chaque côté de cette dernière voie, un quartier était tracé régu
lièrement, dont la rue Sidi Chami —
futur boulevard Marceau —
et la rue de la Gare étaient les artères principales. Dans le quartier
Karguentah proprement dit, dans celui des Casernes et de la
Vieille Mosquée, aucune modification n'était prévue ; mais, sur la
rive droite du ravin d'Aïn Rouina, étaient tracés un boulevard du
Lycée, la rue de la Paix et entre les deux des rues transversales,
celles d'aujourd'hui1.
Le Saint- de Tlemcen le bou
quartier Antoine, entrera rue et
levard de Mascara, avait poussé tout^eul, et sa voirie tout entière,
comprenant deux places et dix-huit rues, avait été ouverte par les
particuliers ; elle n'était pas encore remise à la Ville. Le plan se
contentait de l'adopter. Les alignements du Village Nègre dessi
naient dans sa partie Est, à droite de la rue du Figuier, un réseau
très régulier de rues se coupant à angle droit ; mais le pâté Ouest
se ressentait du désordre qui avait prévalu pendant
trop longtemps.
Toute la partie construite autour de la petite place Adélaïde était
fort mal percée de rues privées, non encore classées. Le boulevard
du Sud était réduit en largeur pour permettre de nouvelles cons-
1. A. M. S. du 17 août 1878 et 5 mars 1881.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 187
tructions ; on constatait en effet une augmentation progressive de
la population musulmane !. Sur son parcours serait aménagée la
place principale de cette ville indigène. Dans le quartier Saint-
Michel, outre les percées prévues, les particuliers qui avaient tra
vaillé avant la ville, en avaient ouvert d'autres2, de part et d'autre
de la rue Saint-Michel, mal tracées, aussi mal que la plupart de
celles de la partie de Karguentah qui y touchait au Nord, et dont
la place Hoche était le centre. On pouvait s'apercevoir ainsi de
l'erreur insigne qui avait favorisé le désordre, sous prétexte de
réaliser des économies et de ne porter aucune atteinte à la liberté
et aux intérêts des propriétaires. En examinant de près le plan de
1880, l'impression, du
on a moins pour les de la périphérie,
quartiers
que le tracé de la petite voirie a été subordonné au respect des
constructions qui avaient poussé, éparses, au milieu des terrains
vagues. Ce sont là des malfaçons qu'il en coûte de réparer.
Dans la fixation des emplacements réservés à quelques édifices
publics, il y a eu des solutions définitives. Il en fut ainsi pour la
Cathédrale qui devait succéder à la pauvre église Saint-Louis, et
pour l'Evêché, placés sur le trajet de la rue d'Arzeu prolongée. Le
Lycée de jeunes filles3 était placé entre les rues Bauprêtre et de
1. En 1876, on en avait recensé 8.421 ; en 1881, on en comptait 12.721. Encore
fallait-il tenir compte des non- déclarations.
2. C'est dans cette région de la ville que le Domaine avait vendu à outrance
des terrains à des propriétaires, sans la moindre précaution ni la moindre
réserve ; le plan d'alignement de 1880 arrivait trop tard pour mettre de l'or
dre. Il y eut cependant des particuliers qui offrirent leur concours pour l'ou
verture de quelques voies, par exemple pour l'ouverture du boulevard Fulton
(A. M. S. du 13 janvier 1888). Le plan de nivellement du quartier Saint-Michel
et de l'ancien cimetière musulman avait été approuvé par le Préfet le 16 mars
1880, sous la réserve que certains îlots feraient l'objet de plans spéciaux ulté
rieurs (A. M. S. du 9 juin et du 8 août 1887). On fut amené à modifier le nivel
lement et les alignements du plan de 1880, parce que quelques constructions
s'étaient implantées sur le tracé des voies, sans tenir compte des décisions
antérieures.
3. C'était une simple indication pour l'avenir ; car il n'était pas encore ques
tion de Lycée de jeunes filles, mais seulement de la transformation d'une Ecole
secondaire en Collège.
188 L'AMENAGEMENT DU SITE
Montesquieu, la Gendarmerie et la Prison civile entre les rues
d'Arbal, des Lois et du Repentir, ces deux dernières dénominations
ne manquant pas d'humour en la circonstance. Le marché couvert
principal de Karguentah s'ouvrirait sur une place, au carrefour
du boulevard Sébastopol et de la rue d'Arzeu prolongée i ; la Syna
gogue, à l'angle du boulevard National et du boulevard Magenta.
En principe, le Palais de Justice serait dans le voisinage de la Gen
darmerie et de la Prison ; on n'avait pas fixé définitivement sa place.
Il est intéressant, pour comprendre la suite de cette histoire,
de s'arrêter un moment, à cette date de 1880, et d'essayer de se
représenter ce qu'était alors Oran, entre les murs de la nouvelle
enceinte, la distribution des constructions, des espaces libres amé
nagés ou simplement non bâtis, la situation et l'étendue du domaine
militaire et les aspects divers des quartiers de la ville.
Tout d'abord, premier fait qui mérite d'être noté : plus de la
moitié de la population totale, qui approchait de 60.000 habitants,
était installée sur le plateau, hors des anciens murs —
exactement
56,4 % —
alors qu'en 1866, la proportion, pour ce qu'on appelait
alors «les faubourgs », n'était que de 33 % 2. Certainement il y
avait eu déjà une émigration des quartiers de la ville basse dont
le peuplement apparaissait stationnaire. Par sa répartition sur son
nouveau gîte, qui avait tout naturellement suivi celle des construc
tions, elle constituait deux groupe nettement distincts : celui du
Sud avec le quartier Saint-Antoirre etle Village Nègre ; celui du
Nord et du Nord-Ouest, le plus dense,- avec les quartiers de la
Vieille Mosquée, des Casernes, de Karguentah, de Saint-Pierre et
de Saint-Michel, qui rassemblaient 66 % des habitants logés hors
les vieux murs. Entre ces deux agglomérations, il n'y avait encore
aucun point de contact ; les espaces non bâtis couvraient plus de la
moitié de la superficie totale.
1. On lui donna le nom de boulevard du 2°-Zouaves en 1888 (A. M. S. du 26
juillet 1888).
2. En 1866, on comptait 22.689 habitants intra muros et 11.045 dans les fau
bourgs ; en 1881, respectivement 22.929 et 33.429, et hors de la nouvelle enceinte
3.019.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 189
Entre le boulevard Seguin, déjà bordé d'immeubles depuis le
boulevard Charlemagne et la rue des Casernes jusqu'au débouché
du boulevard Magenta et de la rue de Mostaganem1, et d'autre
part le boulevard Sébastopol et du 2e-Zouaves, un quartier
celui
s'était formé, à moitié garni de maisons 2. Mais au delà, vers Saint-
Antoine etle Village Nègre, c'était le vide. Le boulevard National
restait à peu près désert jusqu'à la bifurcation de la rue de Tlem
cen et du boulevard de Mascara 3. Du moins Saint-Antoine abritait
déjà plus de 3.000 habitants 4 dans le Village Nègre, il y avait
;
encore à l'Ouest beaucoup de terrains vagues. Entre le boulevard
d'Iéna, le pâté du quartier Saint-Michel et les ateliers des Che
mins de fer, de vastes espaces attendaient encore des voies et des
constructions. En revanche, la rue d'Arzeu était devenue l'artère
médiane de Karguentah5, qui, bloqué au Nord par les établisse
ments militaires et les casernes, débordait l'obstacle par le Sud et
s'allongeait, entre cette voie et la rue de Mostaganem jusqu'aux
portes de l'enceinte. Tout cela d'ailleurs était parfaitement normal,
complètement conforme à cette loi de géographie urbaine, qui veut
que les villes et d'une manière générale les agglomérations humai
nes suivent les directions des routes et dans des proportions plus
ou moins conformes à leur importance Or,
relative. ici les princi
pales étaient incontestablement celles d'Arzeu, de Mostaganem, de
Mascara et de Tlemcen, devenues à leur origine des rues ou des
boulevards d'Oran.
1. On y comptait, en 1881, 411 habitants et 19 maisons.
2. Sur le boulevard Charlemagne on comptait 21 maisons et 289 habitants,
dans la rue Saint-Denis 7 et 158 habitants ; rue de Vienne, 17 et 246 ; rue de
l'Evêché, 19 et 147.
3. On y recensait 3 maisons et 10 habitants.
4. Exactement 3.173 et 179 maisons.
5. Le recensement de 1881 porte sur cette voie 53 maisons et 827 habitants.
La rue des Casernes (future Alsace-Lorraine) groupait, pour 26 maisons 599
rue
habitants ; la rue de la Vieille Mosquée 30 et 400 ; la rue Diego 34 et 894, la
rue Saint-Esprit 29 et 855.
190 L'AMENAGEMENT DU SITE
La Place d'Armes était à peine ébauchée1, fermée au Nord par
la Maison Lasry, que l'on citait alors comme un des plus beaux
immeubles de la ville ; au Sud par l'Hôtel de Ville en construction,
elle commençait à se garnir de maisons neuves sur l'emplacement
des vieux remparts ; mais du côté du quartier israélite, elle était
bordée de masures et de quelques médiocres constructions moins
vieilles, consacrées à la boisson. Tout le long et en avant de l'an
cienne muraille qui unissait le Château Neuf au fort Saint-André,
il restait encore pas mal de terrains vagues, où les Arabes venus
des environs continuaient à tenir leur marché 2. Le boulevard Se
guin n'atteignait pas encore la place ; entre les deux il restait encore
à combler complètement la tête du ravin d'Aïn Rouina que con
tournait la route d'Arzeu.
La villebasse, que nous avons suffisamment décrite pour n'avoir
pas à y revenir longuement, était loin d'avoir cet aspect que nous
lui trouvons aujourd'hui. Beaucoup de constructions neuves, toutes
récentes, avaient surgi le
long du boulevard Oudinot, du boulevard
Malakoff et déjà sur la place de la République où s'étaient installés
la Mairie et la Bibliothèque, provisoirement d'ailleurs, des cafés
et des magasins3. Le guide Joanne de l'époque dans sa description
d'Oran, notait que les maisons étaient « presque toutes modernes
et bâties à la française... ni plus belles ni plus laides qu'ailleurs » ;
leur élévation « jusqu'à un quatrième et quelquefois un cinquième
étage » faisait frémir l'auteur, halte par le souvenir historique du
tremblement de terre de 1790. Il regrettait de ne retrouver, même
dans les quelques maisons espagnoles restées encore debout, aucun
cachet spécial, de ne voir sur leurs façades «ni fenêtres grillées ni
balcons ventrus », et constatait fort justement qu'elles étaient con
formes au mode andalou, issu directement du type de l'habitation
mauresque. C'est à la haute ville, au « quartier des Juifs et des
Maures », qu'il renvoyait les amateurs d'exotisme ; ils trouveraient
1. Louis Piesse, o. c, p. 181-182.
2. Idem, p. 184.
3. Louis Piesse, o. c, p. 182.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 191
là, entre les rues de Wagram et des Jardins, en dépit des aligne
ments qui en avaient fait tomber beaucoup, « les maisons indigènes
petites et carrées, n'ayant généralement qu'un
rez-de-chaussée, et
dont la cour est abritée du soleil par une vigne», maisons badi
geonnées de blanc, de bleu ou de rouge \
En somme, l'aspect de cet Oran, où la place Kléber, avec la
Préfecture, le monument principal de la ville, le plus grand eafé,
celui de la Bourse, et le plus grand hôtel, celui de la
Paix, restait
encore le
de la vie, eût été plutôt banal et sans intérêt, si
centre
le cadre et les
de ce site tourmenté, l'étagement et par
accidents
fois l'entassement des constructions n'avaient pas apporté un élé
ment de pittoresque qui lui confère une originalité indéniable. En
outre, la vie ne s'en était pas retirée, comme pourraient le faire
croire les statistiques de la population. Si la Blanca était devenue
« le quartier tranquille par excellence » 2, la présence d'établisse
ments militaires et surtout le voisinage du port animaient les
places, les rues et les boulevards ; les armateurs et le commerce
maritime restaient cantonnés dans le quartier de la Marine, la rue
Philippe était encore la rue marchande la plus fréquentée et la
mieux achalandée. Les amateurs de costumes exotiques et de cou
leur locale trouvaient dans la population bigarrée et grouillante de
la haute ville, dans les rues de Wagram et d'Austerlitz, de quoi
satisfaire leur curiosité 3. La place des Carrières voyait encore
défiler presque toutes les diligences « de la province » 4.
Hors de l'enceinte d'Oran, on comptait, en 1881, dans la banlieue
1. Idem, p. 184.
2. Idem, p. 183.
3. Ch. Desprez. Voyage à Oran, Alger, 1872, p. 165. On trouvera dans ce livre
une description généralement précise et vivante de la ville, telle que l'a vue
l'auteur en 1872. Voir notamment sur la vieille ville, p. 165-193 ; sur le Village
Nègre, sur la population d'Arabes, de Nègres, de Juifs et même d'Européens se
livrant à « l'industrie du caboulot », sur ses fontaines et sur les porteurs d'eau,
p. 199 ; sur le quartier Napoléon,, p. 177-182.
etc,
4. Louis Piesse, o. u., p. 182.
192 L'AMENAGEMENT DU SITE
et sur le territoire de la commune, une population d'environ 3.000 1
habitants, en majeure partie européenne, 2, fort inégalement ré
partie. Trois petites agglomérations étaient déjà formées, au Ravin
Vert, à Eckmuhl et à Gambetta, groupant respectivement 558, 761
et 304 habitants, soit au total 1.623, un peu plus de la moitié par
conséquent ; le reste était dispersé dans les fermes. Aux abords
immédiats de la ville, c'est dans la partie Sud, entre la route de
Ras-el-Aïn et celle d'Aïn-Beida, que se trouvait le principal noyau
des futurs faubourgs de la grande cité contemporaine. Le long du
chemin qui continuait le boulevard Malakoff jusqu'à la rencontre
de la route de Tlemcen, s'échelonnaient des lavoirs, des guinguettes,
et une cinquantaine de maisonnettes de jardiniers : car le ravin
continuait à justifier son nom de « Ravin Vert » et à fournir en
quantité des fleurs, des légumes et des fruits ; c'était en outre, avec
le Camp des Planteurs », une des promenades favorites des Ora
«
nais3. Eckmuhl, sur la route de Tlemcen, à quelques minutes de
la porte, était un village neuf groupant 70 maisons ou villas. Si
Gambetta, au Nord-Est, était encore à peine naissant, c'est évidem
ment parce que, à l'intérieur de l'enceinte, outre la partie agglo»-
mérée de Karguentah les murs, il restait encore beaucoup d'es
et
pace à occuper, tandis que du côté du Sud, la ville basse, le quar
tier israélite, Saint-Antoine et le Village Nègre formaient déjà une
masse dense jusqu'aux murs, prête à déborder au delà.
Parlant des environs d'Oran, lriuteur du Guide Joanne notait
que « le sol longtemps aride et brûlé » commençait à peine à chan
ger d'aspect. «Le palmier nain,l'halfa, le jujubier sauvage, écri
vait-il, disputent encore l'espace aux cultures de légumes et de
céréales qui entourent les villages et les fermes » ; il n'était pas
encore question de la vigne. Il ajoutait d'ailleurs : « Certainement
un grand progrès s'est accompli, dans les environs d'Oran, au point
1. Exactement 3.019.
2. 356 Indigènes musulmans 2.663 Espagnols.
contre Européens, en majorité
3. Louis Piesse, o. c, p. 191-193.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 193
de vue de la colonisation » I. Mers-el-Kebir, érigée en commune
depuis 1864, à qui le nouveau port d'Oran avait enlevé son im
portance commerciale, abritait du moins une population de 1.700
habitants environ, en grande majorité espagnole et italienne2. Sur
la route de la corniche, étaient nés Sainte-Clotilde, groupe de villas
et de maisons isolées, Saint-André 3, bourg de pêcheurs et de caba-
retiers très fréquenté le dimanche par les ouvriers et les militaires,
et en été par la société oranaise qui venait s'y promener en voi
ture4. Plus loin, la des Andalous, dont
mise en valeur de la plaine
la production maraîchère alimentait Oran, avait amené la création
d'Aïn-el-Turk, centre de 500 habitants environ, chef-lieu de com
mune depuis 1863, de Bou-Sfer et ses annexes El-Ançor et Les
Andalous 5. Au Sud, Misserghin, dont l'autonomie datait de la
même époque, avait plus de 3.000 habitants ; sa prospérité était
assurée par ses jardins, sa pépinière, son marché du vendredi, ses
moulins et quelques petites industries. Si La Sénia n'était encore
qu'un petit hameau, une halte du chemin de fer, Valmy, sur l'em
placement du « camp du Figuier », était déjà peuplé de 752 habi
tants. Vers l'Est, aux alentours de la route d'Arzeu, la colonisa
tion s'était déjà établie autour des centres de Sidi-Marouf, de Hassi-
bou-Nif, de Hassi-Ameur, de Fleurus, de Saint-Louis, d'Arcole, de
Sidi-Chami, de Saint-Cloud 6. Les belles routes qui rayonnaient
d'Oran en faisaient déjà le plus grand entrepôt et la capitale com
merciale de l'Algérie de l'Ouest.
1. Idem, p. 191.
2. Idem, p. 193-198. La ville d'Oran n'avait fait aucune opposition à la sépa
ration ; mais le Maire faisait remarquer que la nouvelle commune y perdrait
et n'aurait pas les ressources nécessaires pour faire les travaux d'édilité. (A. M.
S. du 11 octobre 1861).
3. A. M. S. du 4 avril 1860.
4. Louis Piesse, o. c, p. 195.
5. On l'appelait ainsi à cette époque ; nous ignorons à quelle date et pour
quoi ce nom a été mis au féminin ; c'est avec ce genre qu'il figure au Tableau
des Communes.
6. Voir sur toute cette banlieue le guide de Joanne (éd. de 1879).
194 L'AMENAGEMENT DU SITE
Tous les témoignages sont d'accord pour en signaler la pros
périté. « Partout de l'agitation, de la vie... un monde d'affaires »,
écrivait dès 1872 un visiteur, généralement averti et bon observa
teur ; « au dire de tous, Oran est le digne émule d'Alger... une
Capitale » 1. Dans un rapport officiel, rédigé pour être présenté
au Gouverneur Général et à la délégation parlementaire en mission,
la Municipalité n'hésitait pas à proclamer qu'Oran était «par son
importance commerciale la première ville de l'Algérie » 2. Personne
ne doutait en tous cas de son développement futur, ni qu'un grand
avenir lui fût réservé.
Cependant, devant la croissance rapide de cette cité, appelée,
dans un délai prochain, à couvrir tous les espaces restés encore
libres à l'intérieur de la nouvelle enceinte, on était amené à se
poser quelques questions, dont la solution intéressait au plus haut
degré son économie tout entière ; et en premier heu, celle des
établissements militaires et des servitudes qui, par leur situation
et leur étendue, contrariaient singulièrement l'aménagement de
plusieurs quartiers, interdisaient à la construction civile l'accès de
la côte et privaient la ville du plus précieux avantage de son site.
Il avait été sans doute indispensable, lors de notre installation
à Oran, d'occuper le Château Neuf3, dont la position forte et les
épaisses murailles constituaient à l'époque un point d'appui solide
de la défense et offraient un abrà immédiat et sûr à sa garnison ;
dans les limites de l'ancienne enœinte, il pouvait apparaître vrai
ment comme l'emplacement naturel de la citadelle. Mais depuis,
les progrès de l'armement et les conceptions nouvelles sur la for
tification des places, et en particulier des places maritimes, lui
avaient enlevé toute sa valeur militaire. Il était difficile dès lors
de ne pas regretter que la ville fût privée de l'admirable belvé
dère que la nature lui avait donné : site plein de ressources pour
1. Ch. Desprez, o. c, p. 160 et 164.
2. A. M. S. du 17 oct. 1879. Cette affirmation revient sans cesse dans les
procès-verbaux des séances du Conseil.
3. Voir plus haut, p. 168.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 195
un urbaniste de quelque talent, sans même qu'il eût à démolir tous
les beaux murs espagnols dont on pouvait faire, à l'image d'autres
vestiges historiques de la vieille fortification, un élément de pit
toresque et une curiosité. Mais il fallait pouvoir réaménager tout
l'intérieur et faire toutes les percées que réclameraient les liaisons
avec le plus beau quartier de la ville.
Plus à l'Est, l'emprise des établissements de l'Armée sur le pla
teau de Karguentah se révélait tout aussi malencontreuse. Dans les
premiers temps de l'occupation, il avait bien fallu installer les
troupes montées hors de la ville, comme on l'avait fait à Alger en
créant à Mustapha une véritable ville militaire, au voisinage du
Champ de manœuvre. L'espace ne manquait pas, mais l'insécurité
des alentours de la place avait commandé, comme nous l'avons vu,
de les mettre dans le voisinage et sous la protection du Château
Neuf, et même de les fortifier1. Mais, depuis cette époque, ces
raisons n'existaient plus, et la présence de ce quartier militaire,
englobé désormais dans la ville et encerclé progressivement par
les constructions particulières, Interdisait toute amélioration du
quartier mal percé déshérité de la Vieille Mosquée ; elle avait
et
déjà empêché l'adoption d'un plan général d'alignement « écono
mique et rationnel » 2. A droite du chemin de l'Usine à gaz et de
l'emplacement du Lycée, et jusqu'à plus de 600 m., de magnifiques
terrains étaient occupés par le Parc à bois et le Parc à fourrages,
formant un premier groupe d'environ 30.000 mq, tandis que plus
loin, un second, beaucoup plus vaste, de 100.000 mq, dessinait avec
le précédent un véritable étau comprimant le quartier civil et lui
barrant la route du côté de l'Est3. Là se trouvaient établies en
équerre les casernes de la Remonte, de l'Artillerie, des Ouvriers
d'Artillerie, et la plus grande, «elle des Chasseurs. En tout 13 hec
tares admirablement placés, dont la libre disposition était néces
saire, si l'on voulait jamais donner à la ville ce qui lui manquait,
1. Idem, p. 157.
2. A. M. S. du 23 déc. 1885.
3. Idem S. du 6 juillet 1886.
196 L'AMENAGEMENT DU SITE
au grand regret de ses habitants, quelque peu jaloux d'Alger, un
boulevard front de mer.
Et quant aux servitudes, il en subsistait encore, en 1880, de
nombreuses, des plus gênantes et des moins justifiées. Depuis
1867 1, le Conseil Municipal ne cessait d'émettre des vœux pour
leur suppression. Dans l'exposé des questions soumises en 1879 à
la Mission Parlementaire2, il faisait remarquer que les terrains en
vironnant les anciens ouvrages des Espagnols, aujourd'hui sans
utilité, restaient frappés de servitudes, malgré le change
encore
ment d'affectation du camp Saint-Philippe et du Château Neuf. Il
y en avait même autour de l'Hôpital militaire. En raison du déve
loppement de son vaste périmètre à
l'Est, la ville se trouvait en
particulier « acculée au Sud et à l'Ouest, à une série de servitudes
aussi multiples qu'inutiles, empêchant depuis de longues années
son développement, son essor, son embellissement, ainsi que l'éta
blissement de nombreuses voies de circulation indispensables ».
A cette question des emprises militaires en était fiée une autre,
celle de l'aliénation des terrains remis à la disposition de l'Admi
nistration civile du Domaine, que les Municipalités successives
rendaient responsable de la pauvreté de la Ville et des charges de
plus en plus lourdes qui pesaient sur son budget. C'est une plainte
qui revient sans cesse dans les procès-verbaux des séances du
Conseil. «La Commune d'Oran n'axas été dotée, dit-on en 1869 3,
comme la plupart des communes, par la sollicitude habituelle du
Gouvernement ». Il a fait des promesses et ne les a jamais tenues.
On invoquait notamment un arrêté du 4 novembre 1848 (art. 5),
1. A. M. du 4 oct. 1867.
2. Idem, S. du 17 oct. 1879. Rapport de MM. Grégoire et Lasry. Dans la ses
sion de cette même année, le Conseil Général émettait un vœu sur la suppression
de la zone militaire autour des remparts. Le Conseil Municipal reprenait le
sien, dans ses séances du 4 mars et du 4 mai 1880, et s'élevait contre le main
tien des servitudes autour du Château Neuf, « obstacles au développement et
à l'embellissement du quartier le plus important d'Oran ».
3. Idem S. du 13 fév. 1869.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 197
en vertu duquel il devait leur être concédé à titre gratuit sur le
domaine de l'Etat une dotation en immeubles susceptibles de produire
des revenus 1. Or, auparavant, on comptait dans l'enceinte 60 hectares,
et aujourd'hui la ville s'étendait sur 427. Une cité nouvelle était
née, avec de nouveaux quartiers, où les propriétaires réclamaient
des alignements sur le réseau tracé et approuvé le 3 mars 1874.
Les instructions du Gouvernement prescrivaient d'y donner suite
et de prendre possession des terrains nécessaires pour l'ouverture
des rues projetées, mais en les payant. Les travaux de voirie, les
égouts, les canalisations pour les eaux, l'éclairage exigeaient des
dépenses énormes que la Commune, pauvre, ne pouvait faire sans
l'aide de l'Administration. L'extension de la Ville avait mis à la
disposition de l'Etat d'immenses terrains. Or, au lieu de les donner
à la Commune, il n'avait cherché qu'à réaliser des ventes pour en
tirer profit. Il avait pu ainsi doter le Département pour ses services
hospitaliers et le Consistoire israélite ; mais la Ville n'avait reçu
que des parcelles insignifiantes, et cela malgré les promesses for
melles du Gouverneur Général Chanzy, en 1876. L'Administration
supérieure avait tout fait pour Alger, lui assurant un Lycée, un
Théâtre, des Ecoles, et rien ou à peu près rien pour Oran. Dans
ce réquisitoire fois, mais particulièrement déve
réitéré plusieurs
loppé à l'occasion de la visite des Parlementaires, en 1879, les au
teurs ne manquaient pas d'ajouter : « pour Alger, dont l'impor
tance commerciale et industrielle est loin d'atteindre celle de notre
cité ». La conclusion était que la Commune s'endettait progressi
vement pour faire les travaux d'édilité nécessités par l'extension
de son périmètre, que les dépenses de son budget ordinaire avaient
fortement augmenté, alors que, dans ses anciennes limites, elle avait
pu en assurer l'équilibre. Aussi, devant la situation qui lui était
faite, était-elle décidée à prévenir les acquéreurs éventuels de
1. Idem S. du 17 oct. 1879. On rappelait que le Gouverneur Général Chanzy
avait, en 1876, reconnu le bien-fondé des doléances de la Ville et avait formel
lement promis une dotation en terrains domaniaux.
198 L'AMENAGEMENT DU SITE
terrains mis en vente par le Domaine qu'elle ne ferait aucun frais
pour leur aménagement 1.
Il fallut attendre vingt ans pour que la question du déplacement
des établissements militaires de Karguentah et par contre-coup des
servitudes fût enfin réglée. On peut dire qu'elle occupa, pendant
cette période, la première place dans les discussions du Conseil
Municipal. Elle a joué, dans l'histoire de l'urbanisme oranais, des
réalisations et des projets, un rôle si important que l'on ne doit
pas craindre de s'y arrêter un peu longuement.
Les difficultés suscitées par la présence en des points multiples
—
un peu partout pourrait-on dire —
du domaine militaire, étaient
déjà chose ancienne ; elles avaient surgi en de nombreuses occa
sions, au fur et à mesure que la ville débordait hors de son ancien
cadre et se heurtait fatalement à tous les obstacles accumulés par
la défense autour des places fortes. On l'avait vu en 1857, lorsqu'il
s'était agi de relier les quais à la place Napoléon par une voie car
rossable traversant la zone des servitudes du Château Neuf, et d'a
ménager des jardins dans le ravin d'Aïn Rouina, en prolongement
de la promenade de Létang 2. Il avait fallu deux années de négo
ciations avec l'autorité militaire pour que le Ministère de la Guerre
consentît à l'établissement de l'Usine à gaz d'Oran entre le fort
Sainte-Thérèse et le chemin de la Plage 3, et de même quand on
avait dû construire un réservoir pour l'alimentation du faubourg
de Karguentah4, sans parler des en^gements d'ordres divers aux
quels étaient généralement subordonnées ces autorisations.
1. A. M. S. du 6 juillet 1886. On y reprochait au Domaine d'avoir vendu les
terrains du quartier du Village Nègre et ceux du quartier « dit du Palais de
Justice ». Il faut noter cependant qu'une dotation fut faite à la Ville en 1884
(S. du 7 avril 1886) ; mais elle fut jugée insuffisante.
2. Idem, S. du 14 nov. 1857, du 28 déc 1858, du 1" 1"
oct. 1859, du sept. 1860.
Le Conseil Général, dans sa séance du 15 déc. 1858, avait émis un vœu favorable
au projet, qui avait été appuyé auprès du Prince Napoléon, alors Ministre de
l'Algérie.
1"
3. Idem, S. du 15 déc. 1859, du du 2 juin 1860, du 25
mars et avril 1861,
du 3 et du 17 mai 1862.
4. A. M. S. du 17 mai 1862.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 199
Aussi les vœux pour la suppression des servitudes, soit partiel
lement, totalité,
soit en ont-ils
réitérés, été sans cesse soit au Con
seil Municipal, soit au Conseil Général. La décision, prise en 1867,
de construire une nouvelle enceinte, donna le signal, et, à la
en
longue, devant la résistance et les exigences de la Guerre, qui en
tendait les monnayer, la solution radicale du déclassement de la
place fut réclamée dès 1884 1. On connaît les arguments ; ils furent
résumés, ainsi que l'historique des démarches antérieures, dans
l'adresse remise à la représentation parlementaire du département,
après le vote de l'assemblée communale du 12 décembre 1884. Le
12 novembre, en effet, la Chambre venait d'adopter le projet de
déclassement et de révision des places fortes et des postes mili
taires de l'Algérie, et l'on attendait le vote du Sénat. Alger et
Constantine apparaissaient favorisés ; on demandait qu'Oran fût
compris dans le programme. En 1886 2, le Ministère de la Guerre
décidait l'aliénation de treize immeubles du domaine militaire de
cette place ; soit une superficie d'environ quatorze hectares, dont
les principaux lots étaient : 6 hectares de terrains situés dans la
zone des fortifications de l'enceinte, entre le « chemin *du Figuier »
(route de Géryville par Mascara) et « celui du Blockhaus » (route
de Sidi-Chami, 4 hectares formant l'emplacement des casernements
de l'Artillerie, du Train et de la Remonte, 1 hectare représentant
la Lunette de Saint-André, 60 ares environ des glacis des anciens
forts Saint-André et Saint-Philippe, 1 hectare de terrain entre le
quai et le pied des carrières de Lamoune. Le tout serait vendu au
prix de 2.071.800 francs. Le Conseil Municipal protesta, allant jus
qu'à contester à l'Armée la propriété de la plupart de ces immeu
bles 3, s'élevant contre le système des aliénations par le Domaine,
en vertu duquel la Ville d'Oran « avait joué le rôle de dupe » 4, et
1. Idem S. du 12 déc. 1884.
2. Idem S. du 6 juillet 1886.
3. Idem. Il invoquait notamment la teneur des procès-verbaux de 1832, selon
lesquels le Génie ne s'était réservé que la propriété des glacis.
4. Idem. La Ville n'avait retiré que de nouvelles charges de l'extension du
périmètre fortifié. En 1868, avec ses 48 hectares, elle n'avait pas un sou de
200 L'AMENAGEMENT DU SITE
demandant la remise gratuite, à titre de dotation, de la moitié en
viron immeubles. Il réclamait notamment les
de ces terrains entre
Lamoune la Douane, les jardins de la promenade de Létang, les
et
glacis de Saint-Philippe, le plateau du Village Nègre, la Lunette
Saint-André, quatre lots de 2.000 mq. entre la porte du Champ de
manœuvre et celle de Mascara, les terrains vagues voisins du quar
tier des Chasseurs. Ainsi se trouvaient sinon posées, du moins fiées
les trois de l'affranchissement des servitudes, de l'aliéna
questions
tion des établissements militaires et de la dotation de la Ville en
biens communaux. Elle estimait insuffisante celle qu'elle venait d'ob
tenir, en 1884, aux environs du Village Nègre et du futur Palais de
Justice. Cette fois, les protestations du Conseil ne devaient pas
rester sans effet ; il fallut cependant continuer à louer au Domaine
les terrains avoisinant la Lunette Saint-André \ et ceux des quais 2.
Du moins étaient amorcées les négociations avec l'Autorité mili
taire pour le déplacement des établissements de l'Armée.
En 1887, par un décret du 7 avril, rendu à la suite de nou
veaux vœux pour la suppression des zones militaires émis par
le Conseil Municipal, le Conseil Général et le Conseil Supérieur
de la Colonie 3, une concession de neuf lots domaniaux, de 2 hec
tares et demi environ, était faite à la Ville4. En 1888, elle récla-
dette ; avec ses 420 hectares, elle encontracté pour 8.200.000 francs, et
avait
elle avait en perspective Avaux de voirie, d'égouts, d'adduction
7.000.000 des
d'eau et de gaz. Elle était donc incapabl'd'y subvenir par des ressources ordi
naires. Les terrains des anciens cimetières, et ceux de la dotation de 1884 ne
représentaient pas plus de 3.000.000. Le budget ordinaire seul avait augmenté
de 800.000 francs. Les cimetières dont il s'agit étaient les anciens cimetières
musulman et mozabite supprimés par arrêté préfectoral du 21 avril 1868, soit
97.150 m2de superficie, que l'on décida de vendre le 7 avril 1886.
1. A. M. S. du 6 mai 1890. On y décida le renouvellement du bail signé le
18 avril 1887 pour la location de 1.012 mq.
2. Idem. Il s'agissait de 21.838 mq pris en location toute précaire et pouvant
être résiliée par le Domaine si besoin était (S. du 20 fév. 1891).
3. Idem. S. du 20 août 1886.
4. Idem. S. du 27 juin 1887. Il s'agissait notamment de quelques parcelles
du VillageNègre, et d'un lot permettant de relier la rue du Vieux-Château au
boulevard Oudinot, au droit de la rue de Rome.
PLANCHE IX
Vue aérienne d'Oran contemporain (Ville nouvelle-Centre). Vue prise en 1934.
En haut de la photographie, le port où l'on israélite, Karguentah et son marché couvert,
peut remarquer le môle des Hauts Fonds et les la Cathédrale, le Lycée de jeunes filles, le
installations du charbonnage, les travaux de quartier Saint Michel. Au-dessous, les terrains
comblement de la baie de Sainte Thérèse, du vagues de Saint André, les Casernes de Cava
môle du Ravin Blanc et du nouvel avant-port. lerie, d'Artillerie et du Train, le quartier Saint
Au-dessous, de G. à D.. le Château Neuf et Antoine et le Village Nègre. On voit nettement
la Place Maréchal-Foch (Hôtel de Ville), le ra les deux routes de Tlemcen et de Mascara se
vin de l'Ain Rouina, le Lycée de garçons, les réunir en une voie unique aboutissant à la
quartiers de la Vieille Mosquée et de Miramar. Place Maréchal Foch.
C"
Au centre de l'image, de G. à D., le quartier Photo de la Aérienne Française.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 201
mait encore six lots situés sur le plateau du Village Nègre, qui
avaient été distraits, sur sa propre demande, de la dotation de 1884,
parce que le Génie avait alors l'intention d'y transporter les caser
nes de Karguentah1. La situation financière de la Commune appa
raissait vraiment proche de la failhte. Les déficits annuels s'accu
mulaient ; le total des emprunts dépassait déjà, en 1885, la somme
de 6 millions 2. On envisageait, comme ultime ressource, de recou
rir à un grand emprunt —
grand pour l'époque et eu égard à la
valeur de l'argent —
de 4 millions pour liquider la situation de la
trésorerie municipale. Les paiements avaient dû être prorogés ; « la
caisse était en quelque sorte fermée », déclarait-on en mai 1886.
L'année suivante, on décidait d'envoyer le Maire à Paris pour
hâter l'autorisation d'un emprunt, non plus de 4, mais de 5 mil
lions3. En attendant on votait l'aliénation de tous les terrains com
munaux disponibles, ceux des anciens cimetières musulmans, ceux
du boulevard Sébastopol notamment.
Cependant les pourparlers engagés dès 1880 4 avec l'Autorité
militaire pour le déplacement du Parc à bois et du Parc à four
rages paraissaient en bonne voie d'aboutissement. Le Général Fer-
ron, Ministre de la Guerre, très bien disposé pour les Villes, faisait,
en 1887 5, une promesse formelle que la chute du Cabinet empêcha
malheureusement de réaliser. On revint en 1889 6 à la proposition
faite, en 1880, de les transférer au delà de l'enceinte et de la porte
1. Idem S. du 15 janv. 1888.
2. Idem S. du 5 mars 1886. Dans sa séance du 27 juin 1884, le Conseil si
gnalait le déficit du budget municipal dans les trois derniers exercices. En 1883,
il avait atteint 338.750 francs. La cause en était le service des emprunts. Au
Crédit Foncier seul, il était dû 2.436.256 francs ; le total atteignait 6.032.406 francs
et il était de première urgence d'emprunter encore 1.225.000 francs. Les doléan
ces se succédaient (S. du 23, du 28 juillet 1884, du 28 mai 1885 au sujet de
l'emprunt de liquidation, du 23 déc. 1885 ; du 15 mai 1886) .
3. Idem S. du 27 juin 1887.
4. Idem S. du 4 mai, du 15 déc. 1880.
5. Idem S. du 8 août 1887.
6. Idem S. du 30 sept, et du 12 nov. 1889, du 17 nov. 1890. Toutes les négo
ciations sont résumées dans le procès-verbal de cette dernière séance.
202 L'AMENAGEMENT DU SITE
d'Arzeu, sur un terrain offert la Commune,
par mais à la condi
tion que les reconstructions seraient à sa charge et que le nouvel
établissement, par suite de sa situation près des murs, serait classé
comme faisant partie d'une de guerre, ce qui
place comportait un
avancement de la zone des servitudes, de toute la profondeur du
parc. Or, des constructions nombreuses s'étaient déjà élevées de
ce côté, et un quartier « de l'Abattoir » était en voie de formation.
Une autre solution fut alors présentée par la Municipalité, en 1890.
Le Parc à fourrages serait transféré en dehors de la porte de Valmy,
entre le Champ de manœuvre et le Cimetière Tamashouet, et l'on
envisagerait, en connexion avec son déplacement et dans son voi
sinage, celui des casernes de Karguentah, dont l'insalubrité était
unanimement reconnue par le corps médical. Les terrains que le
Domaine avait encore en réserve sur le plateau du Village Nègre,
et dont la Ville demandait la cession, paraissaient tout indiqués
pour cette destination.
Le 24 avril 1891 1, un projet de convention était enfin adopté par
le Conseil Municipal ; les bases en avaient été fixées d'accord avec
le Génie. Le Parc à fourrages et la Remonte seraient transportés
sur la route du Cimetière, au delà de la porte de Valmy, les ca
sernes du Train et de l'Artillerie rebâties par le Génie entre le
boulevard de Mascara et celui du Sud, le quartier des Chasseurs
entre ce dernier et le boulevard d'Ié^. La Ville paierait 1.300.000
francs ; mais elle
recevrait, outre les terrains des
casernes évacuées,
8.840 mq situés dans leur voisinage et la Lunette Saint-André, de
12.000 mq. L'Autorité militaire consentait2, moyennant un supplé
ment de 100.000 francs à y ajouter les Atehers des Ouvriers d'Ar
tillerie, soit 7.650 ; le Maire était d'avis d'accepter, pour
mq. ne
pas retarder la solution définitive de cette affaire interminable et
irritante, bien que le prix demandé apparût trop évidemment exa
géré.
1. A. M. S. du 17 et du 24 avril 1891.
2. Idem. S. du 15 mai 1891.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 203
Le Ministre de la Guerre ne voulut pas approuver cette conven
tion sans des modifications : élévation du prix, disjonction de l'em
placement des Ateliers de l'Artillerie, et d'autres conditions, oné
reuses pour la Ville 1. Au moment où tout paraissait ainsiêtre remis
en question surgit une proposition de M. Emile Cayla, ingénieur
civil, déjà connu à Oran, qui acceptait de se substituer à la Com
mune et de remplir toutes les obligations imposées par le Génie2.
En vertu d'un traité approuvé le 22 juillet 1891 par le Conseil
Municipal, il serait tenu de constituer une Société et d'élaborer un
projet dit « des embellissements d'Oran », à soumettre à l'examen
et au vote de l'assemblée communale. La Ville déclarait d'ailleurs
n'avoir pas les ressources nécessaires pour l'exécution, dont les
modalités seraient à débattre ultérieurement avec le concessionnaire.
Ce projet fut présenté en 1893. Il mérite plus qu'une simple
mention, non seulement à cause du retentissement qu'il eut à l'épo
que à Oran et dans l'Oranie, mais surtout parce qu'il constituait la
première tentative d'aménagement, d'extension et d'embellissement
de la ville, émanant d'un particulier et devant être exécutée avec
le concours d'une société financière. Cette pratique avait été déjà
inaugurée à Alger, en 1860, lors de la construction du boulevard
de l'Impératrice, et elle figurait, comme une des bases fondamen
tales, dans le grand projet De Redon. En définitive, sans vouloir
rabaisser le mérite des architectes et des voyers qui avaient présidé
aux grandes percées de l'ancien et du nouvel Oran, on pouvait dire
qu'il s'agissait d'une nouveauté, et c'est surtout de ce point de vue
que nous en ferons l'analyse et l'examen.
Dans la notice explicative de son plan, l'auteur opposait à la
croissance et à la prospérité maritime et commerciale d'Oran le
désordre et la confusion dans lesquels on avait laissé construire à
1. Idem S. du 24 mai 1891.
2. Emile Cayla. Embellissements d'Oran. Avant-projet de déplacement et
de reconstruction du Parc à fourrages et des quartiers de Cavalerie par le
service du Génie militaire. Percement du boulevard du Nord. Prolongement du
boulevard Malakoff. Mémoire descriptif, Oran, 1893.
204 L'AMENAGEMENT DU SITE
l'intérieur des nouveaux remparts. « Aucun plan d'ensemble n'ayant
jamais été élaboré, les propriétaires ont bâti suivant les accidents
du terrain, sur l'ahgnement de leur lot, sans s'occuper des autres,
de que, lorsque l'architecte communal, qui jusqu'alors avait
sorte
laissé faire, fut appelé à donner un alignement avec un nivelle
ment, il dut s'en rapporter au voisin et laisser au caprice et au
hasard le soin de construire une ville qu'un travail d'ensemble
pouvait faire une des plus belles du monde ». Il y avait quelque
exagération dans ces affirmations ; nous avons dit cependant i dans
quelle mesure elles pouvaient être fondées et sur qui retombait
la responsabilité première de cet état de choses. Parmi les fautes
« heureusement », M. Cayla signalait l'agglomération des
réparables
maisons d'habitation autour des nombreux bâtiments militaires de
Karguentah qui subsistaient encore, malgré les efforts des Muni
cipalités et après vingt ans de négociations. Il était vraiment néces
saire d'en finir et de s'entendre avec le Génie pour le déplacement
de installations, d'obtenir la suppression des vieux
ces murs et de
leurs zones de défense maintenant inutiles, puisque la ville débor
dait même sur la campagne et qu'il ne s'agissait plus que de relier
entre elles les parties du tout. Le plan était donc présenté comme
un plan de déplacement, d'occupation et de coordination.
Le Génie décidait de reconstruire les établissements visés sur
des terrains depuis ; le
« réservés plus
d^ 30 ans » plateau du Vil
lage Nègre était retenu pour le quartier de PArtillerie
du Train ; et
le quartier des Chasseurs serait sur l'emplacement des Arènes, la
Remonte à la suite du Parc à fourrages, au Champ de manœuvre,
les Ateliers de l'Artillerie au Polygone, à l'Ouest de la porte de
Tlemcen. « Nous nous disposons, écrivait l'auteur du projet, à four
nir au Génie les voies et moyens d'exécuter ses plans... contre la
remise des surfaces occupées actuellement et des parcelles qui
devaient être aliénées ».
Ces transformations rendraient à la construction et à la viabilité
des quartiers entiers qui, « suivant l'impulsion acquise », relieraient
1. Voir plus haut, p. 175.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 205
tôt ou tard la ville à Gambetta et permettraient l'ouverture du
«Boulevard du Nord, appelé à devenir la superbe terrasse des
Oranais et la grande artère qui, partant de la rue Philippe,
aboutira directement à Miramar ».
Mais le projet visait aussi une autre région du site urbain, celle
de la ville basse, à laquelle l'auteur voulait rendre la vitalité dont
elle se sentait de plus en plus privée, par l'effet du développement
des voies et des constructions vers l'Est et sur le plateau. Cette
partie du plan était manifestement inspirée par les plaintes des
habitants, et en premier lieu des propriétaires des anciens quar
tiers. Elles ne dataient pas d'aujourd'hui ; on en avait recueilli les
échos au Conseil municipal dès 1867 1, et tout dernièrement encore.
Un certain nombre de conseillers demandèrent, en effet, le 8 mai
1893 2, qu'on annulât la convention de la Ville avec M. Cayla, sous
prétexte qu'elle avait déjà été modifiée par le Génie avant d'avoir
reçu l'approbation de l'Autorité supérieure. Les considérants étaient
de deux ordres, les premiers devant préparer la voie aux seconds,
les plus importants assurément dans la pensée des opposants. Le
projet n'apportait, disait-on, aucun travail d'amélioration de la voi
rie existante ni d'assainissement, mais simplement l'ouverture de
voies nouvelles, en vue de spéculations sur les terrains des parti
culiers et sur ceux du domaine militaire. La création de quartiers
neufs « n'avait rien d'indispensable », alors que les travaux d'em
bellissement devaient d'abord comprendre l'assainissement plus
urgent par de larges voies du quartier israélite, de celui de la Cas
bah, de l'ancienne Blanca, l'achèvement du réseau des égouts et la
constructiond'un théâtre digne d'Oran. Mais tout ceci, fort accep
table assurément, pour arriver à cette conclusion, présentée sous
1. Voir plus haut, p. 173. Il s'agissait alors du déplacement de l'Hôtel de Ville,
au détriment de la ville basse.
2. A. M. S. du 8 mai 1893. A la même époque, les propriétaires d'immeubles
situés à Alger dans l'enceinte de la ville s'élevaient contre tout projet qui fa
ciliterait son expansion vers Mustapha. Dans son projet, E. de Redon avait dû
tenir compte de cette résistance.
206 L'AMENAGEMENT DU SITE
une forme généralisée : Les projets de ce genre « déplaceraient une
nouvelle fois et sans transition suffisamment ménagée les centres
des agglomérations urbaines, troublant gravement tous les intérêts
urbains engagés, sans aucune compensation municipale. »
Dès lors, il apparaissait qu'un projet d'urbanisme ne pourrait
rallier tous les suffrages qu'à la condition de ne pas négliger les
intérêts de la Ville basse ; aussi l'auteur proposait-il de prolonger
le boulevard Malakoff au-delà de la porte de Ras-el-Aïn. « Construit
aussitôt que percé, ou plutôt créé sur le ht du ravin —
ce qui n'était
pas tout à fait exact —
il se trouva, écrivait-il, brusquement arrêté
par les anciennes fortifications... Lors du recul des remparts, cette
partie resta intacte ; c'est cependant la moins utile et la plus gê
nante, puisqu'elle étrangle pouf ainsi dire le boulevard à sa nais
sance et coupe brusquement le quartier le plus riche et le plus
populeux, tandis que les nouveaux remparts allaient englober des
terrains excentriques et les parcs qu'il convient aujourd'hui de dé
placer. » Et il ajoutait : du port, la concentration de
« Le voisinage
tous les Services financiers, le Tribunal et la Chambre
publics et
de Commerce, la Préfecture, les Postes et Télégraphes, le gros com
merce et la haute banque, feront toujours du boulevard Malakoff
le grand centre des affaires : il faut donc absolument lui donner
le développement qu'il comporte. D'un autre côté, la circulation
devient impossible ; les rues aboutisrant au boulevard sont étroites,
tortueuses et rapides ; elles monopolisent tout le mouvement ora
nais ; l'humanité exige qu'à défaut d'espace dans les rues Phi
lippe des Jardins qui, seules, relient la basse
ou ville aux nouveaux
quartiers, on crée de nouveaux débouchés. »
Les faits ont démenti les pronostics de l'auteur ; et ce n'est pas
parce que l'on a laissé de côté cette partie de son plan. Entre l'éven
tualité plus que douteuse d'un développement de la ville au fond
et le long d'un ravin, et d'autre part la force attractive irrésistible
qui s'exercerait de plus en plus sur le plateau de Karguentah, et
principalement vers l'Est, il ne pouvait y avoir aucune comparai
son possible. Il était absolument certain —
et on pouvait s'en ren-
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 207
dre compte en rapprochant seulement les chiffres des derniers re
censements de la population1 —
que l'on n'arrêterait pas le dépla
cement du centre de
de la ville, et non moins certain que
gravité
l'extension future du port, inévitable et impossible autrement que
dans la direction de l'Est, que la situation des gares, que les liai
sons essentielles de la ville avec son établissement maritime entraî
neraient avec elles non seulement le monde des affaires et le com
merce, mais encore les organes principaux de la vie publique, du
moins ceux dont la position demandait à être centrale, pour être
rationnelle et pratique. C'est bien ce qui s'est passé par exemple
pour la Chambre de Commerce, pour les Postes et Télégraphes,
pour les banques, pour le Palais de justice. La vieille ville, recro
quevillée dans son ravin, sur un emplacement déterminé jadis par
la présence de l'eau et par les nécessités de la défense, était une
ville forte ; l'Oran moderne ne conservait plus d'une place de guerre
que les apparences, sauvées par les profils pittoresques du Château
Neuf et par la présence d'une « chemise » de misérables murs. L'au
teur avait bien été obligé d'en convenir dans la première partie de
son exposé.
En ce qui concernait le « boulevard du Nord et ses annexes »,
le plan répondait à un double objectif : relier la vieille ville aux
hauts quartiers, mais surtout favoriser la mise en valeur des ter
rains militaires cédés par la Guerre, particulièrement en créant un
boulevard qui se développerait principalement sur le front de mer,
« serait appelé à un grand avenir et ne saurait être mieux comparé
qu'au boulevard de la République à Alger ou à la Promenade des
Anglais à Nice. » L'auteur était obligé de reconnaître que, pour la
première section de cette nouvelle voie, il avait dû écarter, comme
trop coûteuse, la plus belle solution : reproduire au-dessous de la
Promenade de Létang le grand balcon d'Alger avec des voûtes et
1. De 1881 à 1891, la vieille ville, c'est-à-dire celle qui était comprise dans
les limites de l'ancienne enceinte, ne s'était accrue que de 2.883 habitants,
tandis que la nouvelle, celle du Plateau, en avait reçu 5.675, et les faubourgs
extra muros, 4.302.
208 L'AMENAGEMENT DU SITE
des terrasses, et le raccorder, à l'Est du ravin d'Aïn-Rouina, à la
rue Paixhans et à la rue de la Vieille Mosquée. S'inspirant alors
d'une idée émise par un ancien Maire d'Oran, M. Laurent Fouque,
et suivant les études faites par le Service des Ponts et Chaussées,
il créait un boulevard partant de la rue Philippe plus ouverte, au
voisinage de la place Bastrana et se dirigeant sur Gambetta par
quatre lignes brisées. Passant entre le front du Château Neuf et
les jardins du Cercle militaire que soutiendrait un mur de soutè
nement, il coupait la route du port, franchissait le ravin comblé
jusqu'à l'angle du lycée, suivait le tracé de la rue Paixhans et de
celle de la Vieille Mosquée élargies, traversait les terrains du quar
tier des Chasseurs et rejoignait le « boulevard du Nord » existant
déjà à Miramar, grâce au comblement du ravin de la Cressonnière ;
il perçait ensuite le rempart et se poursuivait en terrain dominant
la mer jusqu'à Gambetta, après avoir enjambé par un pont le ravin
Blanc et le chemin de fer.
La longueur totale serait de 2.650 mètres pouvant être portée,
par le prolongement de la dernière section, à 3.300, la largeur de
14 mètres, et en tenant compte des arcades, imposées par la Société
aux constructeurs, de 19 ou 24 mètres, selon qu'il y aurait un ou
deux côtés de la voie bâtis ; un côté seulement, face à la mer, dans
la traversée en remblai du ravin d'Aïn-Rouina l et dans les troi
sième et quatrième sections, deux dans la traversée du quartier de
la Vieille Mosquée. L'auteur, hanté J et, disons-le, plutôt heureu
sement sur ce point —
par l'exemple d'Alger, préconisait ce sys
tème des galeries, nouveau à Oran, comme le plus pratique pour
s'abriter des ardeurs du soleil estival et des pluies hivernales. « Il
a fourni, écrivait-il, l'appoint le plus important du contingent étran
ger de la station d'Alger ; il a contribué dans une large mesure à
donner à cette ville un cachet grandiose et artistique que nous ne
saurions toujours lui envier, puisque nous pouvons l'imiter. » S'il
1. Sur le plan annexé au mémoire descriptif, on est un peu étonné de voir
figurer la Gare Centrale sur le parcours en remblai ménagé dans le ravin
d'Aïn-Rouina.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 209
y avait à regretter que le nouveau boulevard abandonnât le front
de mer, sur 910 mètres, pour devenir l'artère centrale du quartier
des casernes, où il était croisé par dix voies transversales, on ne
pouvait que louer la belle percée perpendiculaire du « boulevard
des Chasseurs », dont les dimensions en feraient une véritable
promenade,« le clou du projet », Karguentah n'ayant eu jusqu'alors
aucune voie donnant « sur la mer qui est à deux pas. » C'était, en
effet, une ouverture, entre la rue d'Arzeu et la mer, de 350 mètres
de long, de 56 de large, soit 10 mètres pour les arcades, 30 pour le
promenoir central planté d'arbres, et 16 pour les chaussées laté
rales. A son extrémité Nord, il était relié, en bordure de la falaise,
au boulevard de Miramar par un « boulevard Maritime » formant
terrasse et balcon sur la mer.
La deuxième partie du programme, que l'on pourrait appeler
« celle des compensations à donner à la ville basse », soulevait
certes beaucoup de critiques,
plus sans parler des difficultés d'exé
cution. L'exposé de l'auteur était au demeurant un aveu qui ne
trahissait nullement la réalité des faits. « Le déplacement du centre
de la ville, qui a occasionné l'abandon des bas quartiers, notam
ment de la rue Philippe et du boulevard Malakoff, doit être attribué
en grande partie à l'ouverture de la route du Port1. Celle-ci a, en
effet, presque absorbé le mouvement considérable monopolisé au
trefois par l'unique grande d'Oran ; elle a fait affluer la cir
voie
culation vers le boulevard Seguin... Mais le marasme des bas quar
tiers provient aussi de ce que le boulevard Malakoff brusquement
arrêté à son origine est resté sans issue 2. Il est facile de lui donner
une autre utilité en le prolongeant jusqu'au Polygone d'Artillerie. »
L'idée, présentée jadis par un Maire, M. Mathieu, avait été exploi
tée dans un avant-projet des Ponts et Chaussées rectifiant la route
1. La création de cette route, cependant nécessaire et indispensable au trafic
du port avec l'intérieur, avait soulevé déjà des récriminations, alors qu'elle
n'était qu'en projet. (Voir plus haut, p. 175).
2. A. M. S. du 12 fév. 1892. Le Conseil Municipal avait donné dans cette
séance, mission au Maire de faire aboutir les vœux émis par une réunion de
210 L'AMENAGEMENT DU SITE
nationale
n°
2 d'Oran à Tlemcen pour lui faire suivre le ravin de
Ras-el-Aïn temps le d'Eck-
et relier en même faubourg grandissant
miihl avec la Marine. On en espérait le retour « du mouvement et
de la vie vers le milieu des affaires », qui « attirerait toujours le
Inonde commercial », et une « réaction prospère et durable » ; on
ranimerait en tous cas une des plus grandes et des plus belles ar
tères de la ville.
...
Mais, tandis que le tracé des Ponts et Chaussées ne prévoyait
qu'un prolongement du boulevard en ligne droite
372 mètres, sur
et à la suite 1.647 mètres de route jusqu'à l'Ecole Normale de filles,
le projet de M. Cayla visait à créer des surfaces utilisables pour la
construction. On poursuivrait le travail de comblement du ravin
jusqu'au Château d'Eau, soit sur 1.100 mètres, pour y installer une
voie de 25 de large; Elle deviendrait ensuite, sur 1.880 mètres,
mètres
la route nationale rectifiée, « la route stratégique tant désirée par
le Génie » pour relief le Port au Polygone. Des rues parallèles
seraient percées sur les deux versants, pour constituer « les amor
ces d'une station hivernale pleine d'avenir qui rendrait à la vieille
ville « sa vitalité momentanément enrayée ». En se reportant à
un plan topographique, on constate qu'il ne fallait pas songer à
réaliser quoi que ce soit de ce genre jusqu'au droit du camp Saint-
Philippe, et au-delà on se rend immédiatement compte des diffi
cultés d'exécution de cet article dujprogramme, de l'importance et
du coût des travaux nécessaires, et Tout cela en vue d'un résultat
plus qu'hypothétique. Dès cette époque, en effet, un observateur
un peu avisé, un enquêteur un peu renseigné aurait pu diagnosti
quer à Alger même, où l'hivernage des étrangers ne fut d'ailleurs
jamais ce que l'on a prétendu, la substitution du tourisme et des
propriétaires des bas quartiers de la ville. Il s'agissait de trouver « les moyens
de rendre à cette partie de la ville le mouvement et la prospérité d'autrefois ».
Le président, M. Giraud, qui présidait aussi la Chambre de Commerce, avait
rédigé la pétition adressée au Gouverneur Général. Parmi les remèdes préconi
boulevard1
sés, se trouvait le prolongement du Malakoff jusqu'à la rencontre
de la route nationale de Tlemcen, et du côté du Nord, jusqu'à la mer.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 211
visites de passage aux séjours prolongés et répétés qu'exige l'ex
ploitation de cette industrie spéciale1.
En revanche, lorsque, dans sa conclusion, l'auteur proclamait
sa foi en l'avenir
d'Oran, on pouvait lui donner raison. Ici, les faits
étaient éloquents : en trois ans, de 1889 à 1892, il s'était vendu pour
plus de 8.500.000 francs de terrains à bâtir à l'extérieur des rem
parts et dans les faubourgs ; la fortune publique s'était accrue de
plus de 20 millions. « Le prochain recensement, annonçait-il, dé
passera 100.000 habitants. Ce ne sera certainement pas le dernier
mot. Oran est encore en formation ; c'est un immense chantier de
construction en pleine prospérité... une cité de la jeune et puissante
Amérique. »
Il en fut, à Oran, du projet Cayla, comme du projet de Redon, à
Alger. Le traité passé avec la Ville, le 22 juillet 1891, stipulait que
la Société Immobilière d'Oran, société anonyme au capital de 2
millions, fournirait d'avance à la Ville les fonds nécessaires pour
le paiement des terrains et recevrait du Génie, dans un délai de
trois ans, les immeubles rétrocédés et les parcelles complémentaires,
à l'exception de la Lunette Saint-André, conservée par la Com
mune en échange des frais d'aménagement des nouveaux quartiers
restant à sa charge. Mais l'Autorité militaire supérieure n'ayant pas
approuvé la convention, de nouvelles négociations durent être enga
gées, en 1893, entre la Ville, le Génie et la Société Immobilière re
présentée par M. Cayla. Elles se prolongèrent pendant plus d'une
année jusqu'à la signature de la convention définitive, du 23 avril
1894 2, qui substituait à la Ville la Société, appelée d'ailleurs à sup-
1. L'auteur, hanté par l'exemple d'Alger, où l'hivernage était cependant en
décroissance, à cause de la concurrence de Biskra, et surtout du Caire, et où
la prétendue prospérité de cette industrie avait été fortement exagérée, songeait
à faire d'Oran, et des versants du Ras el Aïn, « une station hivernale pleine
d'avenir qui apporterait son puissant contingent à la vieille ville et lui rendrait
en peu de temps sa valeur incontestable et sa vitalité momentanément en
rayée ».
2. A. M. S. du 24 février, 21 mars, 2 mai, 8 mai, 4 août, 8 août, 18 août 1893,
des 12 mars, 19 mars, 11 avril, 18 avril, 6 juin 1894.
212 L'AMENAGEMENT DU SITE
porter de nouvelles charges. Transmise par le Gouverneur Général
au Ministre de l'Intérieur avec un avis très favorable, elle paraissait
devoir être transformée en loi d'utilité publique, « selon le désir
de la population d'Oran ». Or, en novembre 1896 1, malgré la signa
ture de trois Ministres, le projet Cayla n'était pas encore déposé
devant le Parlement. Le Conseil Municipal protestait, invoquant le
préjudice énorme qui résultait de ce retard pour la Ville, l'arrêt des
transactions immobilières, la suspension des travaux de construc
tion. Enfin, le 11 janvier 1897, une loi sanctionnait la convention
intervenue entre le Génie la Société Immobilière ; celle-ci devait,
et
à la date du 20, verser à la Recette municipale la somme de 2 millions
10.000 francs2. Après une prolongation du délai jusqu'au 23 mars
d'abord, puis jusqu'au 22 avril, et devant sa carence, le Conseil com
munal prononça, le 6 mai la déchance de la Société3. Tout était
alors remis en question, sauf le principe du déplacement des quar
tiers militaires et de leur cession à la Ville à titre onéreux.
La Commune entreprendrait-elle de réaliser l'opération elle-
même ? La chose était peu probable ; la période, particulièrement
agitée par des troubles politiques, se révélait non moins défavo-
rble, au point de vue des affaires immobilières. Une grande décep
tion avait succédé aux espérances fondées sur le projet Cayla,
désormais caduc, les travaux étaient arrêtés, le chômage s'aggra
vait dans l'industrie du bâtiment4, xelle dont le marasme en est
le principal pourvoyeur pour les ▼illes. Seules des résolutions
hardies auraient pu redresser la situation ; mais il fallait compter
avec les charges des contribuables, qui veulent bien souscrire aux
grandes œuvres d'urbanisme, à la condition toutefois de n'avoir
pas à les payer. Or, au Conseil même, on remettait en discussion
1. Idem S. du 2 déc. 1895. On apprend alors seulement que le dossier est
enfin transmis à Paris. S. du 10 nov. 1896. On se plaint des retards qui gênent
les transaction immobilières et paralysent la construction.
2. Idem S. du 26 mai 1896.
3. Idem S. du 6 mai et du 23 déc. 1897.
4. Idem S. du 23 nov. 1897.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 213
le principe du transfert des casernes sur les emplacements arrêtés
par le Génie, d'accord avec la Ville K Un conseiller demandait
notamment qu'elles fussent reléguées hors des murs, du côté du
Champ de manœuvre, et qu'on laissât à la construction privée, ou
mieux à la disposition de la Commune, pour y créer un site
d'agrément qui lui manquait, « les espaces libres que réclament
les villes modernes » 2, conception parfaitement défendable, mais
qui se heurtait à la vieille répugnance des Municipalités à sacrifier,
même à l'hygiène, des sources de profits financiers. L'Autorité mili
taire, de côté, faisait savoir qu'elle ne traiterait plus avec per
son
sonne avant le 31 janvier 1898, et la Ville suivait. En vain, M.
Cayla s'offrait-il à verser au Crédit Lyonnais les fonds qu'il avait
enfin pu trouver 3. Le 15 mars, devant une mise en demeure du
Ministère de la Guerre, le Maire proposait la solution de l'emprunt ;
mais, comme les ressources du budget municipal ne permettaient,
ni de le gager, ni de l'amortir, on se trouvait acculé à deux moyens,
la vente des terrains ou les centimes additionnels. Un débat s'en
gageait, au cours duquel un conseiller préconisait le deuxième,
Oran, « premier portde l'Algérie », n'ayant ni parc, ni place, ni
théâtre. Or, le plateau du Village Nègre, jadis désert, mais main
tenant encadré par les constructions, était tout désigné pour être
l'emplacement du grand parc de la Ville, comme Eckmuhl le serait
pour les casernes.
Les choses en étaient là, lorsque surgit une proposition de la
Société Bentz-Audeoud et Guénot 4, qui aboutit à un projet de
convention du 6 et du 15 octobre, approuvé le 13 décembre, modifié
à la suite des observations du Préfet, et finalement sanctionné par
la loi du 7 juin 1899 5. Cette fois les fonds nécessaires à l'opération
1. Idem S. du 15 mars 1898. Le Maire proposait de faire réaliser le dépla
cement des quartiers militaires par la Ville même. Le Conseil recula devant
l'emprunt nécessaire et devant le recours aux centimes additionnels.
2. Idem S. du 26 oct. 1897 et du 15 mars 1898.
3. A. M. S. du 11 fév. 1898.
1"
4. Idem S. du 4 et du 15 oct. 1898, des et 13 déc. 1898.
5. Idem S. des 24 janv., 7 fév., 15 avril, 9 et 24 juin 1899.
214 L'AMENAGEMENT DU SITE
furent versés, et la nouvelle Société Irnmobilière put présenter à
l'acceptation du Conseil Municipal un plan d'alignement du « quar
tier de l'ancien Parc à fourrages », qui fut approuvé définitivement
le 29 novembre 1901 1. La question des terrains militaires de Kar
guentah était enfin réglée —
mais au bout de 20 ans ! Et il restait
encore, comme un témoin de toutes les résistances rencontrées au
cours de ces pénibles négociations, un établissement de l'Armée
englobé dans le nouveau quartier, et qui y subsiste encore aujour
d'hui, le Parc d'Artillerie, que hmitent à l'Ouest et à l'Est le bou
levard des Chasseurs et l'avenue Loubet actuelle.
Pendant que se poursuivaient ces tractations, la Ville continuait
à se développer le plateau, le long et à proximité des
sur voies
tracées conformément aux derniers plans d'alignement de 1874 et de
1880. Le nombre des maisons d'Oran passait en 20 ans de 3.000
à 5.250 en chiffres ronds. Sa population municipale augmentait entre
les recensements de 1881 et de 1901, de 31.000 habitants environ, c'est-
à-dire de plus de 52 %. Mais, tandis qu'elle restait presque station-
naire dans la vieille ville, avec un accroissement de moins de 35.000
unités, elle progressait dans la ville nouvelle de plus de 16.000, et fait
plus remarquable encore, de plus de 8.500 dans les faubourgs, hors les
murs, soit de 282 % 2. En étudiant la répartition dans la ville nouvelle
intra muros, on pouvait constater que les quartiers qui, proportion
nellement, s'étaient le plus peuplés paient ceux de Saint-Michel, de
Saint-Charles et de Saint-Pierre, où le gain était de plus de
3
7.000 ; la section de Miramar figurait déjà pour près de 1.100 4.
Dans ceux de Saint-Antoine et de l'ancien hôpital, le gain dépassait
3.900 5
; 9.000 dans ceux de l'Hôtel de Ville, du Lycée, de la Vieille
1. Idem S. du 14 sept et du 29 nov. 1901.
2. Les chiffres exacts sont : 2.458 pour la vieille ville, 16.016 pour la ville
nouvelle, et 8.516 pour les faubourgs.
3. En 1881 le quartier de St- Charles n'existait pour ainsi dire pas. Le chiffre
total pour les autres était de 3.894. Or en 1901, il était de 11.289 ; soit un gain
de 7.395 unités.
4. Pour 1086 exactement.
5. En 1881, 5.154 et en 1901, 8.656, soit en plus 3.502 habitants.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 215
Mosquée et de Karguentah proprement dit, ce qui s'exphquait faci
lement1. Le Village Nègre s'était accru de 4.325 2. Tous ces chiffres
sont intéressants à commenter.
Ils montrent, en effet, d'une manière très expressive comment
s'était fait le développement de la ville. Bloquées du côté du
Nord,
soit par la présence des ravins d'Aïn-Rouina, de la Mina et de la
Cressonnière, soit par l'occupation des terrains réservés aux éta
blissements militaires, les constructions garnissaient peu à peu les
espaces vides au Sud, et, contournant l'obstacle interposé entre
la mer, elles s'allongeaient vers l'Est, en direction des routes
elles et
d'Arzeu, de Mostaganem et d'Alger. Dans ces deux sens, elles
débordaient hors des murs. Ceux qui, comme nous, ont visité Oran,
à date du début du siècle, ont conservé le souvenir d'une cité
cette
manifestement en voie de croissance il s'agit de la nouvelle —
ville —
qui donnait, en dépit ou peut-être à cause du tracé des
voies principaleslargement ouvertes, l'impression d'un vaste chan
tier de construction, avec beaucoup d'incohérence, de vides, de
maisons d'aspects disparates, élevées généralement, quelque
peu
fois fort modestes, à un étage seulement, reflétant la modestie même
de la condition de leurs premiers occupants, voire de leurs cons
tructeurs. Sauf dans le voisinage de l'Hôtel de Ville et du boulevard
Seguin, où Oran faisait figure de grande ville, il conservait une
physionomie de grand faubourg, mais de faubourg qui se presse
de grandir, qui bourdonne, qui remue, hommes et bêtes, sous le
soleil de plomb, dans le plâtras et la poussière blanche.
L'ouverture du boulevard Seguin, qui devait être l'artère maî
tresse de la nouvelle ville, ne s'était pas faite sans de nombreuses
difficultés. Il avait fallu en effet, et c'était la plus grande, combler
la tête du ravin d'Aïn-Rouina3, retenir par des murs de soutè-
1. En 1881, 6.016 et en 1901, 15.363, soit un gain de 9.347 habitants ; mais il
s'agissait du centre même de la nouvelle ville.
2. En 1881, 8.326 et en 1901, 12.651, en plus par conséquent 4.325 unités.
3. Il y avait d'ailleurs et avant toutes choses à traiter avec divers proprié
taires pour la cession de leurs terrains (A. M. S", du 10 fév. 1870).
216 L'AMENAGEMENT DU SITE
nement les terres de chaque côté de la chaussée x et construire des
ponceaux pour l'écoulement des eaux 2 ; en outre, en concordance
avec celui de la voie principale, on devait procéder au nivellement
de toutes les voies adjacentes et rectifier même celui de la Place
d'Armes3. Sur ce dernier point, c'est seulement en 1880 que la
Ville s'était entendu avec le Génie ; car il s'agissait d'un terrain
du domaine militaire. On n'avait pas encore achevé à cette date
le remblaiement du boulevard4. Le raccord avec les alignements
du quartier à créer, entre le boulevard Seguin et le Lycée soulevait
des discussions et les propriétaires des jardins du ravin menaçaient
de faire des procès. Le Conseil Municipal, malgré l'avis si sage de
l'architecte de la Ville, M. Estibot, délivra un alignement, en bordure
du boulevard Seguin, qui devait avoir pour l'avenir de fâcheuses
conséquences 5.
Il vaut la peine de donner à ce sujet quelques détails : car cette
décision a privé par avance Oran de l'un des avantages de son site.
Le 8 juillet 1880, à propos de cette affaire, on se référa au plan
1878 6 les
partiel adopté en pour rues Schneider, de la Paix,
Paixhans, le futur boulevard du Lycée et leurs raccords avec le
boulevard Seguin. C'est à cette occasion que M. Estibot insista sur
l'idée qui avait présidé à l'établissement du projet. Il s'agissait,
dans sa pensée, de « conserver, sur tout le parcours du boulevard
du Lycée et de la partie du boulevard Seguin comprise entre la Place
d'Armes et le premier de ces i:
bouSvards, la magnifique vue que
1. Les propriétaires, notamment MM. Lasry, étaient disposés à céder leurs
terrains et même à construire les de soutènement, mais moyennant des
murs
échanges contre des parcelles importantes. (A. M. du 22 avril 1872).
2. A. M. S. du 6 mai et du 27 mai et du 20 nov. 1872.
3. Idem S. du 15 juillet, du 6 janv., du 17 fév. 1873, du 22 mai 1875, du 18
sept. 1880.
4. A. M. S. du 8 avril 1880.
5. A. M. S. du 8 juillet 1880.
6. Idem S. du 17 août 1878. L'architecte de la Ville rappelait notamment que
dès le de 1875,
mois un alignement avait été délivré le boulevard Séguin,
sur
mais comme il était refusé pour la rue de la Plage (boulevard du Lycée) il
était devenu sans effet.
jamouue
pl;
^ o
<+3
d après les dern:
Phave
PLANCHE X
Du VIEUX QUARTIER ISRAELITE A LA VILLE MODERNE. Photo Moreau.
La photo aérienne montre bien, de G. à D., l'opposition des constructions
anciennes cubiques età patios qui ont subsisté d?.ns le quartier israélite,
XIX"
avec les grands immeubles de la fin du siècle.
Le quartier neuf de Miramar. Photo Moreau.
La nouvelle route du Port et la voie ferrée dominées par le Boulevard
Front de Mer amorcé. A G., le ravin de la Cressonnière ; à D., celui de
La Mina ; au fond, les quartiers de Saint-Pierre et de Saint-Charles.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 217
présentent le ravin d'Aïn-Rouina et la mer bordée par les falaises
qui développent à l'Est d'Oran. Par suite, c'était, pour les pro
se
priétaires des terrains du ravin qui se trouvent sur le parcours,
l'interdiction d'y bâtir ». A l'occasion de l'enquête de commodo
faite en 1878, il avait insisté sur l'urgence qu'il y avait à exproprier
les jardins situés en bordure des voies du nouveau quartier.
Aujourd'hui, devant une demande d'alignement, qu'il considérait
comme devant être rejetée, il conseillait de hâter l'expropriation
de tous les jardins du ravin qui« dans l'avenir, disait-il, doivent
être affectés à un jardin public, prolongement de celui de Létang »,
et que pour le moment on pourrait louer comme potagers. Il insis
tait sur l'idée de réserver une large ouverture sur le ravin, le
long du boulevard Seguin, de la rue de la Plage (boulevard du
Lycée) et de la rue de la Paix prolongée jusqu'à la rue Paixhans.
Toute cette ligne de voies élargies pourrait recevoir une double
rangée d'arbres et former un grand boulevard ondulé qui partirait
de la Place d'Armes pour aboutir au Lycée 1. « En outre, cette dis
position conserverait pour la Place d'Armes, à son angle Nord-Est,
une large vue sur la mer, qui serait en même temps une bouche
d'aération par la baie de tout le quartier Napoléon. D'ailleurs,
selon lui —
et ici les faits, par suite des nouveaux procédés de
construction et de la hardiesse des entrepreneurs, lui ont donné
tort la différence de niveau, de 10 à 12 m.,
—
entre ces voies et
le fond du ravin, excluait d'une manière à peu près absolue toute
possibilité de bâtir de ce côté ; on pourrait ainsi « réaliser une des
plus belles promenades qu'on puisse imaginer ». Mais l'expropria
tion aurait porté sur 30.000 mq ; le Conseil recula devant les
conséquences financières de l'opération, renvoya l'affaire à une
Commission d'étude, et, sans attendre ses conclusions, céda devant
la menace d'un procès et délivra l'alignement.
1. Idem. 24 déc. 1879. Le Conseil Municipal s'était prononcé pour le prolon
gement vers les murs de l'enceinte du boulevard Seguin ; le 5 mars 1881, il
décidait de lui donner une largeur uniforme de 15 m. et de donner la même
ouverture au boulevard du Lycée.
218 L'AMENAGEMENT DU SITE
Et c'est ainsi que fut perdue l'occasion d'utiliser, pour l'embel
lissement de la ville, une des parties les plus intéressantes du site
d'Oran. On travaillait malencontreusement à multiplier les écrans
entre la mer et les plus beaux quartiers d'une cité maritime. On
peut aujourd'hui mesurer les effets de pareilles décisions. Elles ont
permis de réaliser ce paradoxe d'une ville, haut placée sur un
plateau, au-dessus de sa magnifique baie, et qui néanmoins, dans
la partie toute proche de la falaise et du port, regarde la mer, mais
ne la voit pas.
L'idée de créer des jardins dans le ravin d'Aïn-Rouina était
déjà ancienne, puisqu'elle avait été émise par un Maire de la ville,
dès 1857 ! ; reprise en 1860, elle s'était heurtée à l'obstacle des
servitudes militaires, et, en 1862, on avait dû y renoncer, avec
regret d'ailleurs 2. En 1872, un particulier proposait au Conseil,
moyennant la location de la promenade de Létang qu'il s'engageait
à entretenir, de créer à ses frais sur le versant Est du Château
Neuf une nouvelle promenade qui la prolongerait. Un projet de
contrat avait été adopté ; mais, devant les protestations des maraî
chers du ravin, il fut annulé 3. On reparla de ces terrains en 1887,
lorsqu'il fallut procéder aux expropriations nécessaires à l'établis
sement du boulevard du Lycée et à l'aménagement d'un square
devant sa façade 4. C'était l'année où était enfin ouverte la route
du Port sur la rive gauche. Mais les servitudes militaires du Châ
teau Neuf n'en subsistaient pas
moi^ en 1892, date à laquelle le
Conseil Municipal réitérait un vœu pour leur suppression « notam
ment dans le ravin d'Aïn-Rouina » 5. Nous avons vu ce qu'il devenait
dans le projet Cayla 6, où l'on voyait figurer, sans doute sur de
1"
1. A. M. S. du sept. 1860. Il s'agit de M. Marion, dans la séance du 14
nov. 1857.
2. Idem. S. du 17 mai 1862.
3. Idem. S. du 10 sept. 1872 et du 7 juillet 1873. Il s'agit de la proposition de
M. Boulpiquant.
4. Idem. S. du 21 juin 1887.
5. Idem. S. du 2 sept. 1892.
6. Voir plus haut, p. 208.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 219
puissants remblais, l'emplacement de la gare centrale d'Oran. En
1894, l'auteur prenait l'engagement, si son plan était adopté, de
construire les murs de soutènement nécessaires pour l'édification
de maisons en bordure de la rive droite du ravin et en façade
sur le boulevard du Lycée 1. Les timidités que l'on avait pu cons
tater en 1880 n'existaient plus. Le ravin seul subsista, sous la forme
d'un trou qui attend encore des aménagements et le comblement.
Du moins, devant la résistance de l'Autorité militaire à abandonner
ses positions, le Conseil Municipal en arrivait, dès 1896 2, à de
mander le dérasement des fortifications, « murailles de pacotille »,
et en 1905 celui même du Château Neuf 3.
C'est dans cette période de 1880 à 1900 que la ville nouvelle,
la « haute ville » comme on l'appelait encore, fut dotée de quelques-
uns des édifices publics, de plus en plus nécessaires en raison de
l'importance croissante du chef-lieu de l'Ouest, et tout autant, de
l'insuffisance des installations mesquines et inconfortables dont les
services avaient dû jusqu'alors s'accommoder tant bien que mal. Il
ne resta plus dans la ville basse que la Préfecture, mentionnée un
peu témérairement dans l'édition du Guide Joanne de 1887 comme
« bâtiment provisoire » 4, le Trésor, les Postes et Télégraphes et les
Services de la Marine.
La première pierre de l'Hôtel de Ville 5, dont les plans avaient
été mis au concours dès 1873 6, ne fut posée qu'en 1882 ; il n'était
achevé qu'en 1886 et les bureaux ne furent complètement ins
tallés qu'en 1887 7. En 1889 étaient entrepris les travaux du Palais
de Justice, entre le boulevard Sébastopol et le boulevard Magenta,
1. A. M. S. du 12 mars 1894.
2. Idem S. du 15 sept. 1896.
3. Idem S. du 16 oct. 1905.
4. Louis Piesse. Algérie et Tunisie (Coll. des Guides. Joanne). Paris, 1887,
p. 158. Voir le plan d'Oran et de ses faubourgs p. 148.
5. Voir plus haut, p. 173.
6. A. M. S. du 6 janv., du 27 fév. et du 2 sept. 1873.
7. Idem S. du 22 juin 1886. Mais on travaillait encore à la décoration et à
l'ameublement en 1889 (S. du 31 mai 1889).
220 L'AMENAGEMENT DU SITE
tout à côté de la Gendarmerie de la Prison Civile, dont on de
et
mandait d'ailleurs le déplacement ; la Ville, avec le concours du
Conseil Général, procédait à l'ouverture des rues environnantes
et à l'aménagement d'un 1. En 1886, l'Hôpital Civil, construit
square
sur les terrains de l'ancien Cimetière musulman, à l'extrémité du
boulevard Sébastopol, succédait au caravansérail de la Porte Saint-
André, transformé en Musée2.
Le Lycée était inauguré en 1887 3. Le Conseil Municipal avait
demandé, dès 1878, l'érection en Lycée du Collège Communal, et
s'était engagé à concourir, selon la règle, aux frais de la construc
tion4. En 1879, il représentait à la Délégation Parlementaire en
mission que l'Enseignement secondaire laïque était relégué à Oran
dans un « quartier repoussant », et dans un bâtiment indigne de
lui, alors que les Jésuites possédaient au cœur de la nouvelle ville
un bel établissement5. Le Collège était en effet perché dans la
Blanca au bout de la rue de Moscou ; il se composait d'une ancienne
villa de mauvais goût construite par un Israélite italien, d'une cour
appartenant au Domaine et d'une maison particulière louée pour
abriter deux dortoirs 6. Bien que les dimensions du Lycée
(10.000 mq) et sa sur la rive droite du ravin d'Aïn-
situation,
Rouina, aient été appréciées, à l'époque, comme donnant toute
satisfaction, on a pu regretter depuis qu'ilait, lui aussi, constitué
un écran de plus entre le quartienwieuf créé au Nord du boulevard
™
Seguin et la mer.
1. Idem S. du 17 mai et du 28 juin 1889.
2. Louis Piesse, o. c, p. 158.
3. A. M. S. du 15 déc. 85.
4. Idem S. du 4 mars 1880. On y lut un historique. L'érection fut demandée
le 9 déc. 1878. Le 12 déc. la Ville s'engagea à verser 600.000 francs ; le Conseil
Général accordait le 19 déc. 100.000 francs, le plan, renvoyé par le Ministre
mais
de l'I. P., était remanié et approuvé, le devis étant de 1.500.000 francs. Le 19
avril 1880, la Ville accordait 700.000 francs.
5. Idem S. du 17 oct. 1879.
6. Ch. Desprez, o.c, p. 208.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 221
La question du Théâtre, qui restait depuis longtemps en sus
pens, fut enfin réglée. Celui qui s'élevait sur la place Bastrana avait
toujours été considéré comme provisoire ; on discutait périodique
ment sur l'emplacement à arrêter pour l'édifice définitif. En 1885,
on avait écarté la Place d'Armes, à cause des difficultés que
soulevait le déplacement des bureaux de la Place, et on s'était
rallié au projet de reconstruction du Théâtre sur la place Bas
trana1. Cependant, l'année suivante, le Conseil Municipal deman
dait la cession du terrain militaire que le Génie était prêt à aban
donner au Domaine2. Après de longs pourparlers et bien des hési
tations, il obtenait satisfaction, et en 1890, il choisissait définitive
ment, comme emplacement du nouvel édifice, la partie Ouest de
la Place d'Armes, où, par une modification apportée au plan d'ali
gnement de 1865, on devait en faire un îlot3. Ce n'est qu'en 1905
que le projet fut adopté 4 ; le Théâtre fut terminé et mis en service
en octobre 1907 5.
Le développement progressif de l'agglomération oranaise, qui
était arrivée à dépasser les limites de l'enceinte, donnait une impor
tance particulière à la question des transports rapides, que les édiles
des grandes cités ne sauraient négliger ; car elle est étroitement
liée à celle de leur extension et elle intéresse au plus haut point
l'avenir de leur peuplement et leur prospérité commerciale. C'est
ainsi que la Municipalité d'Oran fut amenée à prendre position
dans les discussions relatives à la création et à l'emplacement
de la Gare Centrale des Chemins de fer, à doter la ville d'un
réseau de tramways électriques et à examiner des propositions
diverses de funiculaires.
Bien avant que la ligne d'Alger à Oran fût terminée, dès le
début même des travaux, en 1857, au moment où l'on arrêtait les
1. A. M. S. du 15 mai 1885.
2. Idem. S. du 6 juillet 1886.
3. Idem. S. du 19 déc. 1890.
4. Idem. S. du 18 oct. 1905 et du 25 janv. 1906. Il s'agissait du projet Hainez.
5. Idem. S. du 13 déc. 1906.
222 L'AMENAGEMENT DU SITE
plans du nouveau port, l'Ingénieur Aucour, qui présidait à leur
confection, avait réservé, sur les terre-pleins à créer en arrière
du bassin qui porte aujourd'hui son nom, un espace de 5 hectares
destiné à une gare maritime, dont les frais d'installation, y compris
les travaux de remblaiement à exécuter, seraient à la charge de
la Compagnie concessionnaire 1, c'est-à-dire, après 1867 2, de la Cie
P.L.M. Le décret du 28 juillet 1860 approuvant le projet et celui
du 16 juin 1868 fixant l'emplacement de la gare terminus du che
min de fer furent modifiés par celui du 18 septembre qui supprima
la dernière clause relative aux travaux 3 ; dès 1867 une voie pro
visoire était mise à la disposition de la Compagnie. Mais, alors que
sur tous les plans, de quelque origine et à quelque échelle qu'ils
fussent, on pouvait voir figurer sur les quais du bassin en cons
truction la « Gare Maritime », considérée comme devant, dans une
situation analogue, jouer le même rôle que celle d'Alger, lors de
l'ouverture au public de la ligne d'Alger-Oran enfin complètement
terminée, en mai 1871, les marchandises, par un grand détour
seules
vers l'Est, un boucle décrite hors les murs et un tunnel percé sous
le fort Sainte-Thérèse, arrivaient sur les terre-pleins ; les voyageurs
s'arrêtaient à la stationde Karguentah, simple halte devenue la
gare principale d'Oran. L'aménagement en était des plus sommai
res, l'aspect misérable, et l'on ne pouvait vraiment la considérer
que comme une installation provisoire.
En 1885, la Municipalité et le^Conseil Général étaient d'accord
pour en dénoncer l'insuffisance : Oran était la tête de ligne des
communications du département; une liaison prochaine allait cer
tainement l'unir au Maroc, et la création de services rapides avec
l'Espagne ouvrait d'autre part des perspectives nouvelles pour les
1. M. Meunier. Notice sur le port d'Oran. (Ports maritimes de la France.
1"
tome huitième, Paris.
partie. 1890, p. 212-332). Il s'agissait d'économiser ainsi
3 millions sur les travaux projetés.
2. Par la convention du 31 le 1"
mars 1863, ratifiée mai 1863 par le Gou
verneur Général Randon et par la loi du 11 juin 1863.
3. M. Meunier, o. c.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 223
relations entre l'Europe et l'Afrique du Nord l. Par ailleurs, en
1882, la Cie de l'Ouest-Algérien, concessionnaire depuis 1874 de la
ligne de Sainte-Barbe-du-Tlélat à Sidi-bel-Abbès, avait reçu aussi
la concession de celle d'Oran-La Sénia-Aïn-Témouchent 2. Le Con
seil Municipal, renouvelant, en 1884 3, un vœu déjà émis en 1883,
demandait la création d'une gare centrale commune aux deux com
pagnies ; mais le Ministre des Travaux Publics rejetait cette sug
gestion comme irréalisable sans des dépenses trop coûteuses 4.
Ainsi futétablie, à environ un kilomètre au Sud de la station de
Karguentah P.L.M., et en dehors des murs une deuxième gare qui
devait devenir en 1900 celle de l'Etat. Devant les instances répétées
des Corps élus, une Commission d'études avait enfin élaboré un
projet spécial de gare dite « centrale » réservée au P.L.M. Consulté
en 1891, le Conseil Municipal, par la voie du Maire, protestait
contre le plan proposé « indigne d'une de 75.000 âmes, devenue
ville
le premier port commercial de l'Algérie et la tête de ligne d'un
important réseau»5. Il le rejetait de nouveau en 1892 et en 1894,
tout en acceptant l'emplacement
de la gare, à 300 m. à
projeté
l'Est de l'intersection des boulevards Seguin, Marceau et Magenta;
la ville se développait en effet de ce côté vers le plateau Saint-
Michel, vers Saint-Pierre et Saint-Eugène, et le centre se déplaçait
progressivement dans cette direction 6. En 1895, il rappelait que la
Cie P.L.M., selon les conditions de la concession de 1863, était tenue
1. A. M. S. du 24 janv. 1895. On y exposa un historique de la question.
2. Jacques Poggi. Les chemins de fer d'intérêt général de l'Algérie. Paris,
1931 (Coll. du Centenaire), p. 38 (décret du 30 nov. 1874). p. 54 (loi du 5
août 1882).
3. A. M. S. du 18 août, du 29 sept, et du 2 oct. 1884.
4. Idem S. du 31 mai 1889. Le Ministre exonérait d'ailleurs la Cie P.L.M.
de l'obligation de transporter à la Marine les voyageurs à condition qu'elle fît
une gare convenable à Karguentah, à 800 m. en avant de l'autre.
5. Idem. S. du 12 fév. 1892. Le Président de la Chambre de Commerce, M.
Giraud, avait transmis au Gouverneur Général une pétition des habitants de
la ville basse réclamant la gare maritime —
comme un moyen de rendre à leurs
quartiers « le mouvement et la prospérité d'autrefois ».
6. Idem. S. du 17 déc 1894.
224 L'AMENAGEMENT DU SITE
d'approprier ses bâtiments aux besoins du commerce et de bâtir
une gare puisqu'elle n'avait jamais construit celle d'Oran-
centrale,
Marine1. Sur quoi la Compagnie ripostait qu'elle n'était tenue en
vertu du contrat qu'à construire une « gare maritime » 2. Devant
la mise en demeure par le Ministre des Travaux Publics d'avoir à
réaliser, selon cette donnée même, un aménagement permettant de
satisfaire à tous les besoins, elle promit en 1896 d'étudier l'instal
lation d'une gare principale « définitive » à Oran-Marine, et d'agran
dir celle de Karguentah pour les marchandises, avec les triages
nécessaires 3.
L'affaire traina en longueur, malgré les vœux réitérés4
et les
protestations publiques. On remettait sans cesse en question le
choix de l'emplacement : le projet Cayla plaçait une « gare cen
trale » sur les remblais du ravin d'Aïn-Rouina comblé 5, la Cie de
l'Ouest-Algérien proposait en 1898 de construire une gare sur les
terrains du Parc à fourrages et de pousser sa ligne de Bel-Abbès du
Tlélat à Oran, comme voie indépendante du P.L.M., par Mangin
et Sidi-Chami6. Le Gouverneur Général se ralliant à cette solu
tion, mais pour une gare commune, demandait à la Ville de céder
les terrains en question et s'engageait à exiger l'ouverture des
travaux avant trois ans 7. La convention intervenue entre la Ville
et la Société Immobilière et sanctionnée par la loi de 1899 coupa
court à ce projet. De son côté, la Cie P.L.M. se retranchait derrière
la menace d'un rachat de son rése%i par l'Etat 8
; ne venait-il pas
en d'annexer, en 1900, celui
effet de l'Ouest-Algérien ? En 1905,
le Conseil Municipal, consulté de nouveau sur un avant-projet
« définitif » de gare d'Oran-Karguentah, le rejetait comme insuffi-
1. Idem S. du 24 janv. 1895, du 13 oct. 1896.
2. Idem S. du 12 et du 23 nov. 1896.
3. A. M. S. du 23 nov. 1896.
4. Idem S. du 23 déc. 1897.
5. Voir plus haut, p. 208.
6. A. M. S. du 16 avril 1898.
7. Idem S. du 21 juin 1898.
8. Idem S. du 28 mars 1903.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 225
sant et demandait la réunion des deux gares de l'Etat et du P.L.M. K
Ce n'est qu'en 1908 seulement qu'on apprenait l'achèvement des
études la définitive de Karguentah 2 il était
pour gare « » ; en 1910,
décidé que la gare d'Oran-Marine serait uniquement affectée au
service du port 3. La nouvelle gare centrale, commune aux lignes
du P.L.M. et de l'ancien réseau de l'Ouest-Algérien, a été ouverte
au public en 1913. Il avait fallu plus de trente ans pour que la
grande ville de l'Ouest obtînt enfin satisiaction ; du moins elle pou
vait, sans risque de démenti, se vanter de posséder un étabhssement
ferroviaire hors de comparaison avec la pauvre et inconfortable
gare d'Alger, humiliante pour la capitale de la colonie.
Dès 1891, un projet de tramways urbains était présenté au Con
seil Municipal par M. Landini, ingénieur à Oran, et renvoyé à
l'examen d'une Commission4. Or, il existait depuis 1881 une Com
pagnie des Omnibus, qui avait obtenu, en 1889, le monopole des
transports publics en commun ; l'affaire fut classée, en raison des
difficultés qui devaient en résulter. En août 1895, une société de
Lyon, représentée par M. Faye, reprenait la question et s'offrait
à créer un réseau de tramways électriques 5. L'assemblée des ac
tionnaires de la Cie des Omnibus ayant rejeté ses offres, la Muni
cipalité mit le projet au concours 6. Quatre concurrents se présen
MM. éventuel de la Société Thom-
taient : Faye, Couderay, associé
son-Houston, Popp, qui proposait la mise en service de tramways
à air comprimé, et enfin la Cie des Omnibus d'Oran elle-même. Ce
fut le premier qui l'emporta 7. La concession était demandée pour
1. Idem S. du 4 avril 1905.
2. Idem S. du 28 nov. 1908.
3. Idem S. du 29 juin 1910.
4. Idem S. du 23 janv. 1891.
5. Idem S. du 30 nov. 1895.
6. A. M. S. du 30 nov. 1895. La Société Faye proposait de racheter le ma
tériel des Omnibus pour la somme de 125.000 francs.
7. Idem S. du 14 déc. 1895. Il se rendait acquéreur des omnibus en service
1°
et s'engageait à créer un réseau plus complet que celui des autres : Place
la-
d'Armes, rue des Jardins, boulevard Malakoff, rue Charles-Quint, quai de
226 L'AMENAGEMENT DU SITE
75 ans, sans en vue de l'exploitation d'un réseau de
monopole,
tramways électriques destinés aux et facultativement
voyageurs,
aux marchandises. Six lignes devaient desservir la ville et ses
faubourgs ; le point de départ serait la Place d'Armes, et les direc
tions celles des Quais, de Gambetta, de Saint-Eugène, de la gare
de Karguentah, des portes de Valmy et d'Eckmûhl, soit une lon
gueur de 13 kilomètres, dont 8 sur des routes nationales intra et
extra muros. La Ville demanderait en conséquence la concession
à l'Etat pour la rétrocéder à la Société Faye. Un projet de convention
fut voté le 14 décembre et le dossier renvoyé pour examen aux
diverses administrations intéressées, parmi lesquelles celle des
Ponts et Chaussées, qui ne fit aucune opposition à l'installation
d'une ligne double sur le boulevard Seguin1. En novembre 1897
seulement, après des modifications successives 2, le Maire fut auto
risé à demander à l'Etat la concession du réseau qui lui fut accordée.
En 1899, les tramways commencèrent à fonctionner.
Les projets de funiculaires avaient précédé ceux des tram
ways 3 ; mais ils n'intéressaient guère, comme de juste, que la
vieille ville. Aucun n'a été suivi d'exécution ; nous les mentionne
rons cependant, ne fût-ce que pour mémoire. Dès 1885, M. Sartor,
qui était également en pourparler avec la Ville d'Alger, faisait une
proposition de funiculaires entre le boulevard Malakoff et la rue
d'Austerlitz, et des quais à la place de la République. En 1888, son
projet obtenait la préférence sur^tm projet Landini, mais sous la
2° 2e
Douane. Place d'Armes-Eckmûhl par le boulevard Seguin, celui du
Zouaves, le boulevard National, la route de Tlemcen jusqu'à l'Ecole Normale.
3°
Place d'Armes à la porte de Valmy et au Cimetière par les boulevards Natio
4°
nal, Sébastopol et d'Iéna. Place d'Armes à la gare de Karguentah par le
boulevard Seguin, la rue de Mostaganem et le boulevard Marceau. 5° Place
6°
d'Armes-St-Eugène par le boulevard Seguin et la rue de Mostaganem..
Place d'Armes -Gambetta par le boulevard Seguin et la rue d'Arzeu.
1. Idem S. du 23 nov. 1896.
2. Idem S. du 22 janv. et du 23 nov. 1897.
3. Idem S. du 8 mai, du 18 et du 29 sept. 1885,. du 12 fév. 1886, du 15 janv.
et du 11 fév. 1888.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 227
réserve de l'approbation du Génie 1. Il reparaissait en 1891 2, mais
sur de nouvelles bases, et seulement pour le dernier trajet. En
1892 3, nouvel objectif : la place de la République à unir à la Place
d'Armes. Cette fois, le Conseil Municipal, rendant hommage à la
persévérancede l'auteur, votait un projet de convention ; l'auteur
demanda alors un délai pour se substituer une société qui ne put
être constituée. Entre temps surgissait une autre proposition qui
aurait pu être plus intéressante pour la ville entière et pour le
tourisme. MM. P. Gachet et Cie projetaient en 1894 de construire
un funiculaire à moteur hydraulique entre la porte du ravin de
Ras-el-Aïn et le marabout de Sidi Abd-el-Kader el Morsli qui do
mine Santa Cruz ; il s'agissait d'une ligne de 2.000 m. de longueur
et d'une escalade de 360 m. avec 0 m. 18 de pente. Le Préfet était
favorable ; mais il fallait compter avec les Ponts et Chaussées, le
Génie et le Service forestier. La Ville consentit seulement à ne
pas traiter avec d'autres personnes dans un délai à déterminer 4.
L'affaire n'eut pas de suite ; on peut le regretter. En 1895, une
nouvelle Landini, d'un
proposition ascenseur de la Marine à la
place de la République fut écartée, comme ne pouvant donner de
bénéfices et comme inutile, le Service des Travaux Communaux
étudiant un projet d'escaliers pour relier les quais à la rue Char
les-Quint 5. L'Algérie est un pays montagneux, où les Villes n'ont
guère de ménagements pour les jambes ni pour le cœur de leurs
habitants 6. En 1900 surgit une proposition Jouane pour relier la
Marine et le boulevard du Lycée ; un avis favorable fut donné par
1. Au sujet du tracé du boulevard Malakoff à la rue de Leoben.
2. A. M. S. du 8 déc 1891.
3. Idem S. du 24 juin 1892 et du 10 décembre.
4. A. M. S. du 2 juillet 1894.
5. Idem S. du 11 mai 1895.
6. Il faut reconnaître que, si les propositions de cet ordre sont restées sans
suite, à Oran comme à Alger, c'est que l'entreprise ne pouvait être lucrative
qu'à la condition d'être liée à une spéculation sur des terrains qui acquer
raient une plus-value, ce qui n'était pas toujours réalisable.
228 L'AMENAGEMENT DU SITE
le Conseil1. Reparu en 1906, il fut rejeté en 1907 à cause des exi
gences de l'auteur et l'on ne parla plus de funiculaires.
De ces dernières questions, on ne saurait nier que la plus urgente
à résoudre était celle des tramways ; car, depuis 1880, toute une
ceinture de faubourgs s'était formée hors des murs d'Oran, où se
trouvaient logés en 1901 près de 12.000 habitants2. Il est hors de
doute que la création de nouveaux moyens de transport rapides
a contribué pour une bonne part à en accélérer la croissance et à
provoquer ce mouvement centrifuge, dont on peut vérifier les effets
dans toutes les grandes cités modernes. Les statistiques des recen
sements paraissent bien en témoigner. C'est vraiment à partir de
cette date de 1900 que s'est produite cette poussée, qui en trente
ans en a plus que quintuplé la population3.
Les faubourgs extra muros continuaient à se développer dans
les deux directions qu'ils avaient suivies jusqu'alors, du côté du Sud
et de l'Est, guidés par les routes principales.
Au Sud, si le Ravin Vert était trop étroit pour se prêter à des
constructions nouvelles, et si sa population restait stationnaire 4,
en revanche, sur le flanc occidental de la route de Tlemcen était
né Chollet-Terrade, et à l'Est Eckmuhl s'allongeait par Brunie vers
leCamp des Tirailleurs. Le peuplement en avait presque quintuplé
en vingt ans 5. En 1892, il devenait nécessaire
d'y construire un
Groupe Scolaire6. Les habitants se ^aignaient d'ailleurs d'être dé-
1. A. M. S. du 23 août 1900, du 8 septembre, du 13 octobre 1906, du 30 mai
1907, 18 novembre 1907. L'auteur entendait se réserver un droit d'option et un
véritable monopole des funiculaires.
2. Exactement 11.535, soit 13,2 % de la population « municipale » d'Oran.
3. Elle est en effet passée de 11.535 à 60.720 en 1931.
4. En 1881, 558 habitants, en 1886, 588, en 1891, 581, en 1901, 401 en détachant
il est vrai Chollet qui comptait pour 339.
5. En 1881, 761 habitants en 1886, 2.127 ; 1891, 2.546 3.081 ;
; en ; en 1896,
en 1901, 3.774.
6. La population d'âge scolaire était de 500 enfants, dont 300 seulement pou
vaient fréquenter des écoles louées.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 229
laissés par la Commune i : les rues n'étaient pas classées et dans
un état déplorable. L'éclairage faisait complètement défaut ; il n'y
avait ni égouts, ni lavoir, la police même était à peu près absente.
Entre la porte de Tlemcen et les premières maisons, sur 400 m.
environ, pas d'arbres, pas de trottoirs ; en été, la poussière et le
soleil rendaient la route particulièrement pénible. Plus à l'Est, de
chaque côté de la route de Mascara, là où se trouvaient encore, en
1881, des fermes dont les propriétaires lotisseurs ont donné généra
lement leurs noms aux nouveaux faubourgs de la banlieue, de petites
agglomérations se dessinaient, Boulanger à l'Ouest et Medioni à
l'Est2. Entre la route de Valmy et la voie ferrée d'Oran-Alger,
Lamur groupait déjà en 1886 plus de 700 habitants et en 1901 plus
de 1.400 3. Fait caractéristique, la population indigène y affluait au
point que l'on pouvait prévoir dès cette époque un renversement
prochain des proportions entre elle et les autres éléments 4 on
; y
installait dès 1890 un poste de police.
Le groupe de l'Est, dont le peuplement était encore légèrement
inférieur 5, avait dans la réalité progressé plus vite, de part et
d'autre des routes d'Arzeu et de Mostaganem6. S'il n'était pas
soudé à la ville intra muros, c'était la conséquence des servitudes
militaires, qui formaient une ceinture isolante autour de l'enceinte
d'Oran. Au Nord, Gambetta se prolongeait vers le Ravin Blanc
1. A. M. S. du 4 mai 1906 et du 21 juillet ; la situation ne s'était pas amé
liorée.
2. Le premier recensement qui lui consacre une mention spéciale est celui
de 1891 ; on y compte 87 habitants ; en 1901, il y en avait 260.
3. Il apparaît pour la première fois dans le dénombrement de 1886, avec
739 habitants ; il y en avait 1.455 en 1901.
4. En 1886, on y recensait 129 indigènes, 532 étrangers, dont 531 Espagnols,
79 Français. En 1891 sur 1.170 unités, il y avait 427 musulmans ; en 1896, sur
1.290, 543 ; en 1901, le groupe Lamur-Medioni, soit 1.944 habitants, en ras
semblait 827. Medioni comptait 489 habitants.
5. Le groupe du Sud représentait en effet 4.823 habitants, contre 4.672 pour
celui de l'Est.
6. En 1881 en effet, les chiffres respectifs étaient de 1.319 et de 304.
230 L'AMENAGEMENT DU SITE
par l'Abattoir et Montplaisant qui occupait la boucle décrite par
la voie ferrée du port ; au Sud était né Carteaux, et au delà de
Gambetta Supérieur on mentionnait Bacciochi et Courbet1. Tout
cet ensemble, plus ou moins dense, cela va sans dire, constituait
de de 1.150 2 habitants ; or,
une agglomération plus 1881, on en
n'en avait recensé que 304. A cheval sur la route de Mostaganem
et d'Alger, Saint-Eugène dépassait déjà 2.000 habitants ; un espace
vide de 400 m. environ le séparait du quartier récemment surgi de
Saint-Charles, entre la gare de Karguentah et les murs. Jusqu'au
delà de la route de Sidi-Chami, Delmonte groupait plus de 700
habitants, et en bordure du chemin de fer, Victor-Hugo était déjà
en formation3.
1. Au recensement de 1901, on comptait pour Gambetta Central 248 habi
tants, pour Gambetta Supérieur et ses annexes 276, pour l'Abattoir 153, pour
Montplaisant 256 et pour Carteaux 225.
2. Le chiffre exact est 1.158.
3. En 1901 Delmonte figurait pour 725 unités et Victor-Hugo pour 358.
IV
DE 1900 A 1930
XXe
La période contemporaine de l'histoire d'Oran, celle du
siècle, de 1901 à nos jours, a été marquée par un accroissement
énorme de la population municipale, et, comme conséquence, par
une extension de la surface bâtie dépassant toutes les prévisions.
De 1901 à 1936, en effet, le nombre des habitants a plus que doublé :
de 93.330 il est passé, lors du dernier recensement, en 1936, à
194.746 ; l'agglomération oranaise, qui comprend en outre les com
munes d'Arcole, de La Sénia et de Mers-el-Kebir, a dépassé 200.000
(exactement 204.505). Entre les deux derniers dénombrements
quinquennaux, on note un gain de 36.765 unités pour Oran seul,
chiffre qui n'avait jamais été atteint jusqu'ici K
On imagine facilement qu'une ville dont la croissance s'avérait
aussi rapide nécessitait des aménagements de toutes sortes, des tra
vaux d'édilité de plus en plus importants, et d'une manière générale
tout ce qui constitue l'urbanisation des grandes cités modernes. Elle
ne pouvait pas non plus échapper à la crise du logement amenée
par la guerre et l'arrêt de la construction. Elle était enfin entraînée
dans ce mouvement de rénovation et de réadaptation urbaine à des
conditions de vie nouvelles que les historiens de l'avenir ne man
queront pas de signaler comme un des faits sociaux les plus sail
lants de notre époque.
Au premier rang des nécessités qui devaient s'imposer plus que
jamais aux édiles d'Oran, on pouvait placer la confection d'un
1. Le plus fort accroissement quinquennal avait été celui de 1906-1911, soit
de 16.569 habitants.
232 L'AMENAGEMENT DU SITE
plan d'ensemble d'aménagement, d'extension et d'embellissement,
tel que le prescrivit, en 1919, une loi rendue applicable à l'Algé
rie1. Nous avons montré comment avait été résolu, au fur et à
mesure des besoins, par des partiels, le problème de la voirie,
plans
dont le tracé commande évidemment la solution de tous les autres.
En 1912 2, le Maire de la Ville, M. Gasser, constatait avec regret
qu'il n'existait pas de plan général d'alignement et de nivellement
des rues, des places et des faubourgs. Et cependant les Municipalités
successives avaient homologué de nombreux projets de détail : en
1857, pour le quartier de Karguentah 3, en 1863, pour la vieille ville
intra muros, plan approuvé en 1865, remanié et complété en 1867 4,
après la décision définitive du Génie concernant le tracé de la
nouvelle enceinte, plans additifs de 1874 et de 1880 intéressant le
quartier Saint-Antoine, le Village Nègre et le plateau Saint-
de 1899 6 7
Michel5, plans et de 1903 réglant l'aménagement du
nouveau quartier des Casernes et de la Grande Poste, plan de
classement des rues du quartier Saint-Charles en 1910. Mais, outre
le défaut de coordination que l'on pouvait reprocher à ces tra
vaux, on devait déplorer l'absence trop fréquente de cotes de
nivellement. «Les rues seules dont la création est postérieure à
1. Loi du 14 mars 1919, rendue applicable à l'Algérie par le décret du
5 janvier 1922. ~
2. A. M. S. du 14 juin 1912. 1
3. Voir plus haut, p. 158.
4. Idem, p. 170.
5. Idem, p. 185.
6. Idem, p. 214 et A.M. S. du 28 juillet et du 29 octobre 1903.
7. A. M. S. du 28 juillet et du 29 octobre 1903. On dénomma 8
alors rues
nouvelles: El-Moungar, de Marseille, de Lyon, de Bordeaux, de Strasbourg,
de Colmar, d'Igli, rue Ampère. La rue des Casernes devint la rue Alsace-Lor
raine. Le Conseil Général, dans sa séance du 20 avril 1911, demanda la refonte
du plan d'alignement des nouveaux quartiers qui, selon lui, ne réservait pas
assez d'espaces libres, si nécessaires aux grandes villes. Le Conseil Municipal
déclara pouvoir lui donner
ne
satisfaction, faute de ressources. L'effort de la
Ville de la Société Immobilière avait déjà doté ces quartiers de voies
et
de 10,
12, 15, 20 et 25 mètres (A. M. S. du 27 février 1912).
PLANCHE XI
Les jardins de Létang, le Bois des Planteurs, Santa Cruz et le Santon.
Photo Lûck.
La gare centrale d'Oran.
Photo Liick.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 233
1905, disait le rapporteur, sont pourvues de profils en long officiels ».
Certains quartiers de la ville, par exemple ceux de Saint-Pierre et
de Miramar, ainsi que de nombreuses rues des autres, n'avaient
fait l'objet d'aucun classement. Il en résultait des difficultés nom
breuses, et pour les services municipaux de la voirie et pour les
particuliers, d'autant que de nouvelles constructions s'élevaient
sans cesse intra et extra muros, et que les architectes de la ville
étaient les premiers à réclamer contre cet état de choses. Le Conseil
Général s'en était ému et avait émis un vœu pour la confection
d'un d'ensemble de la ville, qui comprendrait à la fois les
plan
alignements et les nivellements. On ne ferait d'ailleurs que se con
former à la législation, notamment aux lois de 1807 et de 1884 1,
restées malheureusement sans effet. Par ailleurs, l'application des
lois sur l'hygiène nécessitait elle aussi l'existence d'un plan général
des conduites d'eau, de gaz et des égouts2.
Du plan d'alignement au plan de transformation et d'embellis
sement, il n'y avait pas loin ; le pas fut franchi. La question du
boulevard Front de Mer restait à l'ordre du jour 3, et il s'était
1. Loi Napoléonienne de septembre 1807, complétée en 1812, qui prescrivait
en effet (art. 52) la confection de plans officiels, dans le délai d'un an, pour
toutes les communes de plus de 10.000 habitants. Celle de 1884 (art. 68) rap
pelait aux municipalités qu'elles devaient posséder un plan d'ensemble au
1/10.000 et des plans divisionnaires au 1/5.000.
2. En 1906 (A. M. S. du 22 juin), sous la municipalité Giraud, le conseil
avait adopté le principe d'un projet à mettre au concours, pour la confection
d'un plan d'ensemble de la ville, avec les emplacements de quartiers neufs et
d'embellissements ; on mentionnait le boulevard Front de Mer, le quartier
futur du Château Neuf, l'élargissement du boulevard Seguin, les boulevards
extérieurs de ceinture, la création « d'artères nouvelles vastes, aérées » sur des
terrains encore vierges (Rapport de M. Bastié). Les projets seraient présentés
dans le délai d'un an, et réalisés, en tant qu'ils modifieraient les alignements
et au fur et à mesure des moyens. « Œuvre durable, utile, nécessaire, récla
mée depuis de trop longues années. »
3. A. M. S. du 11 octobre 1904 et du 28 juin 1905. On avait décidé le prin
cipe et ouvert les crédits pour la confection du plan de nivellement. Le 4 juillet
1905, le Conseil était saisi d'un projet Jourdan qui faisait partir le boulevard à
l'étude de l'angle Nord-Est de la place de la République ; la voie enjambait
8
234 L'AMENAGEMENT DU SITE
créé un courant d'opinion publique en faveur des grands travaux
urbains, à l'occasion du projet Cayla, comme à Alger, à propos du
plan d'E. de Redon. La grande ville de l'Ouest voulait elle aussi
faire figure de Capitale.
Le 12 juillet 1912, dans un rapport qui constitue pour l'histoire
de l'urbanisme oranais un des documents les plus intéressants, M.
Gasser traçait un vaste programme de réaménagement et d'em
bellissement, dont on ne peut manquer ici de faire l'analyse. L'une
des idées maîtresses était de rendre à la ville les avantages de
son site, en lui donnant enfin un front de mer accessible à la cons
truction privée et continu depuis la ville basse jusqu'à Montplai
sant et Gambetta. Du projet Cayla, la Société Immobilière avait
retenu, d'accord avec le Service des Travaux Communaux, le tracé
du boulevard des Chasseurs, belle percée conduisant de la rue
d'Arzeu au bord de la falaise, et celui qui en reliait l'extrémité
Nord au boulevard de Miramar. C'était un tronçon de ce front
de mer depuis longtemps les Oranais, et qui a été réalisé
rêvé par
de fait, partiellement du moins, par le boulevard du Nord ; mais
ce n'était qu'un tronçon, d'accès compliqué, et qui n'intéressait ni
le quartier de la Vieille Mosquée et du Lycée, ni la plus belle
position de la ville, celle du Château Neuf, écran interposé fâcheu
entre la Place d'Armes et la promenade de
sement
Létang, le balcon
d'Oran sur la mer. %
Or, il apparaissait que les dispositions de l'Autorité militaire
étaient plus favorables que jadis à une aliénation de ces précieux
par un pont la rue Charles- Quint, longeait en rampe le talus Nord de la pro
menade de Létang, passait en tunnel devant le belvédère, atteignait la route du
Port obliquement et de là la rue El-Moungar prolongée. Renvoyé à une « Com
mission des embellissements», il n'eut aucune suite, le Service des Travaux
communaux préparant un plan beaucoup plus vaste. En 1912 (A. M. S. du
12 juillet) le Conseil d'Administration du Lycée émettait un vœu pour qu'on
ne laissât pas édifier des constructions aux abords immédiats de l'établisse
ment, et pour qu'on ménageât un large dégagement devant le jardin. Il deman
dait à ce propos à être mis au courant du tracé définitif du boulevard Front
de Mer projeté.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 235
terrains. le Ministre de la Guerre, après consultation du
En 1906 1,
Conseil Supérieur de la Défense, en acceptait le principe, fixait
à 3 millions le montant de l'indemnité, et stipulait que la Ville
devrait fournir les emplacements nécessaires nécessaires pour la
reconstruction des bâtiments, Directions des Services, Hôtels de la
Division et de la Subdivision, Cercle Militaire, les. casernes devant
être sans doute transportées aux abords du camp Saint-Philippe.
Malheureusement la Ville ne pouvait rien conclure, de peur de
créer une concurrence déloyale à la Société Immobilière, qui n'avait
encore vendu qu'une partie des terrains concédés par la Conven-
1. A. M. S. du 18 juillet 1905, du 4 mai et du 13 octobre 1906. Le Maire avait
fait une démarche auprès du Ministre qui était alors le député d'Oran Etienne.
Il avait proposé comme terrains la Lunette Saint-André et le camp Saint-
Philippe ; les ateliers de l'Arsenal seraient relégués au Polygone d'Eckmuhl.
Il avait aussi négocié le rachat de parcelles, rue d'Orléans, pour la construction
d'une école. Mais quand il s'agit de supprimer les murs de l'enceinte de 1867,
le Génie se déclara hostile au déclassement. « En raison de l'importance crois
sante que prend la place d'Oran dans notre système défensif de l'Algérie, la
conservation de son enceinte s'impose au point de vue militaire. Quelle que
puisse être en effet son insuffisance relative en présence des engins puissants
de l'artillerie moderne, elle est encore en état de remplir efficacement le rôle
d'une chemise de sûreté, dont l'utilité autour de nos grandes places de guerre
a été maintes fois affirmée par les plus hautes autorités militaires ; car elle met
non seulement la population de la ville, mais encore les approvisionnements de
toute nature, que celle-ci renferme, à l'abri d'une insulte de la part, soit des
Indigènes, soit des éléments étrangers si nombreux dans la région oranaise,
soit enfin des compagnies de débarquement qui, ayant pris pied sur le sol afri
cain, seraient par surprise parvenues jusqu'au pied des remparts. J'estime dès
lors qu'il ne saurait être question de déclasser l'enceinte de la place d'Oran. »
(A. M. S. du 29 novembre 1906 —
Communication de la lettre adressée par le
19°
Min. de la Guerre au Général commandant le Corps, à Alger, en date du
15 octobre 1906). Tout au plus l'Autorité militaire consentait-elle à étudier
l'ouverture de communications à travers la fortification entre Miramar et Gam
betta, pour permettre le prolongement du boulevard Front de Mer projeté.
Sur la question de l'Arsenal, le Conseil Municipal (A. M. S. du 10 janvier
1907) invitait le Maire à faire de nouvelles démarches pour obtenir la cession
gratuite des terrains, soit 8.220 mq estimés par le Domaine à 328.800 francs, pour
en faire un jardin, dans ce quartier « qui serait le plus beau de la ville », et
que déparait fâcheusement l'Arsenal actuel.
236 L'AMENAGEMENT DU SITE
tion de 1898. Mais aujourd'hui cet obstacle n'existait plus et l'on
pouvait reprendre les négociations avec la Guerre, selon les vœux
réitérés du Conseil Municipal etdu Conseil Général, pour le déra-
sement du Château Neuf et le déplacement de l'Arsenal de Kar
guentah ; d'autre part, il fallait arrêter dès à présent un plan d'a
ménagement de nouveaux quartiers et d'améhoration des anciens,
dans la pensée de travailler à l'embellissement de la ville.
De là, les lignes générales du programme : dérasement à peu
près du Château Neuf, prolongement du boulevard Natio
total
nal jusqu'à la promenade de Létang, déplacement du Lycée, à
reconstruire sur l'Esplanade du camp Saint-Philippe, liaison directe
de la Place d'Armes avec le boulevard Front de mer par une large
artère obtenue en comblant une partie du ravin d'Aïn-Rouina, et
développement continu de ce boulevard, depuis l'emplacement du
Lycée, par dessus les ravins de la Mina et de la Cressonnière, jus
qu'au delà des murs ; enfin, ouverture complète du boulevard du
Lycée, qui jusqu'ici se terminait en cul-de-sac, de manière à offrir
encore une échappée sur la rade. Ainsi seraient dégagées les plus
belles vues du site, actuellement bouchées.
Le programme comportait en outre la création de trois quar
tiers neufs. Un, dont le centre serait le nouveau Lycée, établi au
camp Saint Philippe ; vers sa façade» convergeraient le boulevard
du 2B-Zouaves et la de Vienne prolongée, ainsi qu'une large
rue
voie qui, partant de la Place d'Armes, dégageait le Théâtre, emprun
terait la rue de Wagram, percerait de part en part et assainirait
le quartier israélite. Un autre, sur l'emplacement du Champ de
manœuvre alloti, formerait, avec la partie Ouest du Village Nègre
remaniée, un des quartiers les plus beaux
et les plus sains de la
villehaute. Enfin, la ville basse ou plutôt le vieil Oran n'était pas
oubliée ; l'Hôpital militaire et le Campement seraient
transportés,
avec d'autres établissements, tels que l'Arsenal de Karguentah, au
delà des murs, la rue Larrey et le boulevard Oudinot prolongés jus
qu'aux quais, la vieille Casbah
désaffectée, et un quartier neuf en
occuperait l'emplacement. Il pourrait un jour pousser ses cons-
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 237
tructions jusqu'au Bois des Planteurs ; par ailleurs, il communi
querait, au moyen d'un large pont jeté au-dessus de la place des
Quinconces, avec le quartier israélite transformé. La Marine serait
dotée d'immenses docks à quatre étages, destinés à remplacer
l'entrepôt réel de San Benito, devenu par trop insuffisant ; la Manu
tention, qui était non moins à l'étroit et dont la machinerie était
désuète, serait reconstruite avec tous les aménagements modernes
dans le voisinage des voies ferrées. On suppléerait enfin à l'exiguité
des terre-pleins du port en utilisant le ravin de la Mina, pour y
créer de vastes entrepôts, sur le modèle des voûtes du boulevard
de la République à Alger. Il était bien entendu que l'on profiterait
de la création de ces quartiers neufs pour y installer des écoles
primaires, primaires supérieures, des marchés, des dispensaires, dont
il fallait dès à présent réserver les emplacements.
Ce rapport fut pleinement approuvé par le Conseil Municipal
et le Maire fut autorisé à entrer en pourparlers avec l'Autorité
militaire. Il s'était à peine écoulé trois mois, qu'une Société Fon
cière et Immobilière, la Société Germain, Manent et Cie d'Alger,
demandait la priorité pour la réalisation d'un projet inspiré par le
programme du 12 juillet 1. L'économie générale en était la même.
Le quartier créé sur l'emplacement du Château Neuf était doté
d'un parc paysager reliant la
de Létang à l'esplanade
promenade
sur laquelle déboucherait le boulevard du Lycée prolongé. On
prévoyait aussi le prolongement de cette dernière artère jusqu'au
boulevard National, celui de la rue de la Bastille à travers l'Arse
nal de Karguentah. Le quartier de la vieille Casbah, désaffectée
et rasée, couvrait une grande superficie, jusqu'au Bois des Plan
teurs ; il était percé par deux grandes artères perpendiculaires, de
55 m. de large, avec contre-allées plantées d'arbres. Dans tous les
quartiers, des lotissements très réguliers, des rues larges, des squa
res nombreux, devaient donner à la ville « un aspect inconnu jus
qu'alors et des conditions d'hygiène excellentes ». De nombreux
établissements municipaux seraient parmi lesquels un Pa-
prévus,
1. A. M. S. du 29 octobre 1912.
238 L'AMENAGEMENT DU SITE
lais des Beaux- Théâtre digne de la d'Oran
Arts, et un « ville » sur
le boulevard Front de mer. La société, à qui la Ville rétrocéderait
les terrains du Domaine s'engageait à les niveler, à exécuter tous
les travaux de voirie, d'adduction d'eau, d'égouts, et à payer la
reconstructiondes établissements militaires. Le Conseil donna son
approbation unanime.
Comme il arrive presque toujours en pareil cas, l'exemple une
fois donné, on vit surgir d'autres projets. M. G. Bons, ingénieur
civil, proposa en mai 1914 1, de jeter un pont par dessus le ravin
de Ras-el-Aïn, entre la rue de Leoben, du quartier israélite, et la
route des Planteurs, en contrebas du Pavillon du Syndicat d'Ini
tiative ; les dépenses devaient être couvertes par des péages. On
décida que l'étude serait acceptée éventuellement, mais que la
priorité pour l'exécution resterait à la Société Germain-Manent,
conformément au vote du 29 octobre 1912.
La Grande Guerre survenue sur ces entrefaites n'arrêta pas
cette éclosion de projets d'urbanisme. En novembre 1915 2, en effet,
un Conseiller municipal demandait que l'ont mît à l'étude la créa
tion d'une vaste place sur la partie du ravin d'Aïn-Rouina compris
entre la rue El-Moungar et la mer, pour faire suite à la promenade
de Létang et la rapprocher des hauts quartiers de la ville ; elle
fournirait un magnifique emplacement pour les fêtes et les expo
sitions. Le Maire, et avec lui l'assemblée, estimèrent qu'il était
de le
pou™
préférable réserver ravin l'aménagement d'un jardin
public. C'est la destination qu'on avait prévue depuis longtemps 3 ;
la question restait à l'étude.
Un projet fut Conseil 1916
municipal présenté au en 4, comme
n'étant pas absolument définitif, maïs permettant une réahsation
continue, selon les disponibilités budgétaires et avec les modifica
tions que pourrait suggérer l'exécution. Le plan comportait :
1° l'a-
1. Idem S. du 23 mai 1914.
2. Idem S. du 24 novembre 1915.
3. Voir plus haut, p. 181.
4. A. M. S. du 3 mai 1916.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 239
ménagement du terre-plein existant à l'Ouest du Lycée et au Nord
de la rue El-Moungar, terrain loué le Génie à la Ville ; 2° le
par
comblement de la partie Nord du ravin, entre la route du Port
et le chemin de la Plage, avec une succession de plates-formes en
esplanades, de la cote 57 à la cote 5, reliées par une promenade
dessinée à la française, suivant le grand axe. De chaque côté, des
plantations formeraient des squares anglais et se prolongeraient sur
les pentes latérales. Celles-ci, jusqu'alors abruptes et dénudées,
prendraient le même aspect que le talus occidental de la promenade
de Létang vu de la place de la République. On exécuterait progres
sivement les remblais, les massifs, les plates-bandes, les mosaïques.
Ce projet séduisant fut approuvé et un crédit fut voté 1.
premier'
Il a été réalisé et il a doté Oran d'une promenade qui ne manque
pas d'élégance.
Entre temps, une autre question se posait, qui réclamait une so
lution urgente. L'accroissement accéléré de la population précipi
tait le débordement de la ville hors de ses murs. Il fallait se préoc
cuper sans retard de l'aménagement des nouveaux faubourgs, qui
menaçaient de s'étendre de la manière la plus désordonnée et dans
des conditions de salubrité précaires, au-delà de la zone des servi
tudes. Au recensement de 1906, on y dénombrait 17.397 habitants,
plus de 17 % de la population totale de la commune. C'était pour
une grande part l'effet d'un exode des éléments pauvres du peu
plement urbain. Or, dans ces quartiers suburbains, un grand nombre
de rues, pour ne pas dire le plus grand nombre, n'étaient pas clas
sées, et la plupart des propriétaires se refusaient à effectuer les tra
vaux indispensables pour assurer la salubrité ; et cela en dépit du
règlement général de la voirie d'Oran en vigueur depuis 1902. En
1913 2, la Municipalité émit un vœu pour l'application à l'Algérie de
1. Il s'élevait à 30.000 francs ; de nouveaux massifs furent plantés en 1918
(A. M. S. du 5 juillet).
2. A. M. S. du 15 janvier 1913. La loi du 22 juillet 1912 rendait applicable
aux voies privées, notamment pour l'écoulement des eaux usées, les vidanges
240 L'AMENAGEMENT DU SITE
la loi du 22 juillet 1922 sur les règlements d'hygiène de la voirie
privée et la constitution obligatoire de Syndicats de propriétaires.
Presque en même temps l, un autre vœu était présenté au Conseil
pour la création d'un Office public d'habitations à bon marché,
conformément aux lois du 12 avril 1906 et du 23 décembre 1912.
En attendant, on signalait2
le mauvais état des villages Lamur
et Lyautey, « véritables foyers d'infection » habités principalement
par la population indigène, peu soucieuse de l'hygiène, dont les rues,
privées d'écoulement, n'avaient pas d'égouts, et où les eaux usées
se répandaient librement sur la voie publique ; le Conseil décidait
de faire procéder à une étude d'ensemble pour tous les faubourgs.
Le décret du 5 janvier 1922, qui rendait applicable à l'Algérie la
loi du 14 mars 1919, survint fort à propos pour déterminer la Muni
cipalité à faire dresser un plan d'ensemble d'aménagement, d'exten
sion et d'embellissement de la ville, tel qu'il était prescrit par cette
loi. M. Wolff, directeur des Travaux communaux, fut désigné pour
la préparation de cet important travail 3 ; il était terminé en 1924
et comme avant-projet soumis à la Commission supérieure4.
et l'alimentation en eau les règlements relatifs à l'hygiène des voies publiques
et des maisons riveraines. Le règlement de voirie de la ville d'Oran du 15 février
1902 (art. 152), prescrivait d'ailleurs que le ^ol des voies privées devait être
ferme, nivelé et en bon état d'entretien, avea|écoulement des eaux, caniveaux
et absence de stagnations. La nouvelle loi permettait d'obliger les propriétaires
intéressés à constituer un syndicat, avec un syndic chargé d'assurer les travaux
et l'entretien. En de refus, le Président du Tribunal civil désignait d'office
cas
un syndic qui dresserait un devis, et un tableau de répartition des dépenses à
imposer aux propriétaires.
1. A. M. S. du 30 janvier 1913. Proposition du Conseiller Menudier.
2. Idem. S. du 21 juin 1921.
3. Idem. S. du 10 février, du 23 novembre 1922. Dans cette dernière séance,
on accorda une autorisation de lotissement au faubourg Gambetta, sous la
réserve que les lotisseurs se comformeraient à l'art. 8 du décret du 5 janvier
1922 et au règlement de voirie de la ville. C'était un progrès.
4. Idem. S. du 4 janvier 1924.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 241
En même temps, les demandes de lotissement se multipliaient1.
Un Office public d'habitations à bon marché était créé en 1922 2, et
des dotations de la commune lui étaient attribuées. Des sociétés pri
vées, comme le Foyer Oranais, construisaient des
Cités, telles que
celles de Boulanger, de Choupot et la Cité Maraval, dans la région
Sud extra muros, à l'Ouest de la route de La Sénia. La Ville ache
tait des terrains et collaborait avec le Gouvernement Général pour
subventionner les constructeurs 3. Une grande activité animait les
particuliers et les Services municipaux. Elle n'était pas seulement
sollicitée par la crise du logement ; car elle témoignait aussi de ce
regain de prospérité etde confiance qui a caractérisé la période
d'après-guerre, et de l'essor pris par la grande cité algérienne de
l'Ouest. Malheureusement, si les capitaux des sociétés et des spécu
lateurs s'offraient largement, les ressources financières de la Com
mune se révélaient insuffisantes. Cette raison majeure avait empêché
d'aborder l'exécution du de 1912, de doter Oran d'écoles
vaste projet
Primaires Supérieures, d'égouts collecteurs, de marchés couverts
aménagés selon les formules nouvelles, d'abattoirs modernes dont il
existait cependant un plan, et même d'assurer le pavage de nom
breuses voies qui en étaient encore démunies4. Il apparaissait de
plus en plus évident que les ressources ordinaires du budget muni
cipal ne suffisaient plus à pourvoir aux besoins d'une ville qui
poussait aussi rapidement et que, seuls, de grands emprunts pour
raient en permettre l'équipement.
Plus que jamais, la question du déclassement des fortifications
1. Dans les faubourgs extra muros. Car depuis longtemps, dans l'enceinte,
les terrains encore libres avaient pris une telle valeur (de 30 à 70 francs le
mètre carré)
—
sur la périphérie bien entendu —
que l'on ne pouvait songer
à y construire des habitations à bon marché (A. M. S. du 19 juillet 1905).
2. A. M. S. du 20 janvier, 25 février, 24 mars, 30 mai, 18 juillet 1922, date de
la création officielle de l'Office.
3. La Ville livra en 1922 des terrains de 15.000 mq.
4. A. M. S. du 12 novembre 1919. Exposé de la gestion de la Municipalité
de 1912 à 1919. On avait du moins, rien qu'en 1915-1916, consacré 460.000 francs
à la voirie seule.
242 L'AMENAGEMENT DU SITE
et de la cession des terrains militaires était à l'ordre du jour1. Le
dérasement du Château Neuf était réclamé en première ligne 2 ; or,
c'était le principal obstacle à un accord avec le Génie. Il exigeait,
en effet, la reconstruction sur l'emplacement même de la forteresse
de nombreux bâtiments, le transfert des casernes aux environs du
boulevard de Mascara, c'est-à-dire intra muros, dans une des ré
gions les plus intéressantes pour l'aménagement d'un nouveau quar
de la batterie de le bastion principal, il
tier, le maintien côte sur et
excluait des le Cercle militaire, dont les terrains appa
négociations
raissaient à l'autre partie devoir être réservés pour la construction
privée et pour une esplanade prolongeant la Place d'Armes au Nord.
Dans ces conditions, il était difficile de s'entendre. Après des démar
ches répétées, la Municipalité, sur la promesse du Gouvernement
Général de prendre lui-même en main la question, renonçait à pour
suivre la cession de l'Arsenal de Karguentah3. Le Ministre de la
Guerre, de son côté, consentait, en 1921, à la suppression des zones
de servitude, au voisinage de l'enceinte, sur 487 mètres de profon
deur, mais seulement après examen par les Commissions mixtes d'un
d'utilisation la Ville 4
plan bien arrêté par ; il manifestait, en effet,
1. A. M. S. du 12 novembre 1919. On rappela dans cette séance les princi
paux voeux émis successivement par les Corps élus et les groupements divers :
par le Syndicat Commercial le 8 avril 1905, par le Conseil Municipal le 4 mars
1906 et le 4 août 1919, par le Conseil GénéÀ le 26 octobre 1910 et le 23 octobre
1911, par le Syndicat des zoniers le 12 avril 1919. On citait les précédents des
villes d'Alger, de Philippeville, de Bône, de Mostaganem et de Sidi-bel-Abbès,
qui avaient obtenu satisfaction.
2. Idem. S. du 25 et du 27 avril 1920, où l'on fit un résumé de l'histoire des
négociations. Les bâtiments que l'Autorité Militaire voulait maintenir sur l'em
placement du Château Neuf étaient : l'hôtel
les bureaux de la Division, ceux
et
de la Brigade, la Direction et la Chefferie du Génie, les bureaux de la Place et
du Recrutement, une écurie pour 60 chevaux. Les magasins du Génie, la sec
tion des Infirmiers, une caserne pour 800 hommes et 42 chevaux seraient dé
placés, mais intra muros. On ne refoulait à Eckmuhl que quelques bureaux
tels que ceux de l'Artillerie, deux ou trois magasins et une écurie de 25 chevaux.
1er
3. Idem. S. du décembre 1921, du 23 décembre 1922 et du 21 mars 1924.
1er
4. Idem. S. du décembre 1921.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 243
certaines craintes, qui pouvaient bien n'être pas dénuées de fon
dement, au sujet de spéculations possibles, sans rapport avec l'uti
lité publique et peut-être contraires à l'intérêt général. On étudia
en conséquence un projet de boulevard extérieur de ceinture, dont
l'idée première avait été présentée au Conseil dès 1905 i.
Il sembla un moment que l'irritante question des fortifications
allait enfin être résolue. Le Conseil supérieur de la Guerre avait
émis, depuis 1921 2, un avis favorable au déclassement de l'enceinte,
y la Casbah, les forts Saint-André et Saint-Philippe, du
compris
Château Neuf lui-même, du fort Sainte-Thérèse, des Lunettes Saint-
Louis et de la Campana 3 ; le Ministre était prêt à soumettre au
Parlement un projet de loi, mais après une étude et des propositions
émanant du Génie, et sur le vu d'un plan d'utilisation par la Ville
des terrains militaires. Mais « déclassement » ne voulait pas dire
forcément aliénation, même à titre onéreux. Le Château Neuf et le
Cercle militaire restaient, en effet, exclus d'avance de toute opéra
tion de ce genre. Or, c'était précisément ce qui intéressait le plus la
Ville. En vain, elle proposait de percer seulement une avenue cen
trale, de la Place d'Armes à la Promenade de Létang, sans toucher
aux bâtiments la Chefferie du Génie. Celui-ci s'y opposa,
autres que
mais le Conseil décida de maintenir dans le plan d'embellissement
la partie relative au Château Neuf. Il s'arrêtait d'ailleurs au projet
de boulevard extérieur, à la demande de cession du camp Saint-
Philippe, pour y installer le Lycée de garçons, un square, et pouvoir
prolonger le boulevard Joseph-Andrieu jusqu'au viaduc qui relie
rait, par dessus le ravin de Ras-el-Aïn, la haute ville au Bois des
Planteurs ; il s'intéressait aussi à la Lunette Saint-Louis, où il vou
lait créer une promenade publique 4.
1. A. M. S. du 8 mars 1905.
2. Idem. S. du 31 janvier 1923.
3. Voir plus haut, p. 74.
4. A. M. S. du 31 janvier et du 25 juin 1923. La Ville demandait d'ailleurs
que le déclassement ne fût pas prononcé avant l'homologation du plan d'auto
risation, afin d'enrayer la spéculation et d'éviter des expropriations coûteuses,
au cas où l'on construirait d'ici là.
244 L'AMENAGEMENT DU SITE
avant-
Pendant que les pourparlers traînaient en longueur, un
projet de plan d'extension était dressé par le Service des Travaux
municipaux1. D'autre part, la Ville se décidait enfin à faire établir
un plan général au l/5.000e, portant les courbes et les principales
cotes du nivellement, dont la confection devait être confiée à un géo
mètre particulièrement expert, M. Danger, directeur de la Société
des Plans régulateurs de villes 2. Le projet du pont dit « des Plan
teurs » était soumis au Conseil et adopté en principe 3. On espérait
beaucoup de cette réalisation ; là devait être le débouché de la route
de Bou-Sfer à Oran par Sainte-Clotilde. Ses dimensions en feraient
un ouvrage grandiose, de 392 mètres de long, de 70 mètres de hau
teur des immeubles, de 14 mètres de largeur. Mais il ne
au-dessus
pouvait être exécuté sans la participation de la Colonie, du Dépar
tement, ni sans recourir à l'emprunt4.
Cet emprunt, auquel on devait arriver fatalement, après en avoir
fixé d'abord le montant à 15 millions, en 1927, on le portait en 1932
à 80 5. Le programme de répartition des fonds embrassait toute une
série de travaux d'édilité dont l'urgence primait évidemment celle
des autres : création d'un réseau régulier d'égouts pour les faubourgs
extra muros 6, usine pour l'incinération et le traitement des déchets
de la ville, réfection des chaussées et des trottoirs, construction de
Halles Centrales et de marchés couverts ; tout cela jusqu'à concur
rence d'environ 48 millions. Il n'y en avait pas moins de 30 réservés
1. A.M. S. du 4 janvier et du 3 juin 1924.
2. Idem. S. du 24 février 1931.
3. Idem. S. du 12 avril 1932. Il devait se raccorder au boulevard National par
une rampe de 236 m. et du côté des Planteurs, il se prolongeait par une rampe
de 119 m. suivie d'une patte d'oie, dont deux branches rejoignaient le chemin
2 des Planteurs, face faubourg Etienne. L'exécution
n"
vicinal au serait mise au
concours.
4. Idem. S. du 27 février 1931. On prévoyait 24 millions dont la moitié à la
charge de la Colonie, et 1/4 pour la Ville.
5. Idem. S. du 28 octobre 1927 et du 26 août 1932.
6. Idem. S. du 25 mai 1932. On adopta un projet de collecteur circulaire des
servant les faubourgs de Lamur, Sananès, Medioni, Delmonte. La somme néces
saire s'élevait à 23.500.000 ramenés dans la suite à 21.000.000.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 245
pour l'exécution du plan d'embellissement et de divers projets d'ur
banisme, tels que l'aménagement du boulevard Front de mer et du
ravin de la Cressonnière, le Pont des Planteurs et le boulevard exté
rieur Circulaire, pour lequel on prévoyait une largeur d'au moins
40 mètres.
Le recensement de 1931 révéla un nouvel accroissement quin
quennal de 15.301 habitants (population municipale). Il portait pres
que exclusivement sur le peuplement des faubourgs qui en avaient
reçu à eux seuls 15.451, tandis que le vieil Oran en perdait 2.225
et que le reste de la ville intra muros n'en gagnait que 2.075, ce qui
signifiait évidemment un recul, si l'on tenait compte des gains pro
venant des excédents de naissances sur les décès. Les faubourgs
extra muros groupaient 60.720 habitants \ dont 35.421 pour ceux du
Sud2, dont la progression était explicable par la multiplication des
lotissements, et aussi par l'afflux des Indigènes de l'intérieur 3.
Les lotissements avaient été souvent exécutés dans des condi
tions notoirement défectueuses, au point de vue de la viabilité, de
l'écoulement des eaux, et par conséquent de la salubrité4. Il y eut,
à cet égard, un progrès sensible, du jour où l'on appliqua la loi de
1919, l'article 8 du décret du 5 janvier 1922, et d'une manière plus
sérieuse les règlements municipaux relatifs à la voirie et à l'hygiène.
Les demandes d'autorisation n'en surgissaient pas moins de tous les
côtés, de Gambetta et de Saint-Eugène jusqu'au-delà d'Eckmûhl, et
à l'intérieur même de l'enceinte5. Des Syndicats de propriétaires
1. C'est-à-dire plus de 38 % de la population totale de la commune.
2. A savoir (6.363), Chollet (1.173), Giraud (319), les cités Cuvel-
Eckmuhl
lier (651), Petit (1.675), Maraval-Berthoin (978), Eugène-Etienne (426) ancien —
faubourg des Planteurs dénommé E.-Etienne en 1929 (A. M. S. du 27 mai) —
la Ruche des P.T.T. (154), Brunie (1.177), Sanchidrian (480), Choupot (1.507),
Boulanger (2.111), Medioni (2.887), Sananès (2.011), Lamur (9.864), Lyautey
(2.559).
3. La population musulmane seule s'était accrue de près de 5.000 unités en
cinq ans. Voir plus haut, p. 108.
4. A. M. S. du 2 décembre 1924.
5. On en avait commencé l'application dès 1922 (A. M. S. du 23 novembre.
Lotissement Amoros au faubourg Gambetta. En 1926 on relève les demandes de
246 L'AMENAGEMENT DU SITE
s'organisaient un peu partout, notamment à Gambetta, à Saint-Eu
gène, à Carteaux, à Lamur, à Choupot, à Boulanger, à Eugène-
Etienne ; et cela, conformément au décret présidentiel du 18 no
vembre 1913, qui avait donné satisfaction à la ville d'Oran, en éten
dant à l'Algérie l'application de la loi du 22 juillet 1912 sur l'assai
nissement des voies privées. Cette mesure, des plus heureuses, jointe
aux dispositions du Règlement général de voirie du 30 mars 1922,
a certainement préservé les nouveaux quartiers et les Cités créés
autour d'Oran des graves dangers qui les menaçaient.
Petit (citéPetit), Karsenty et Lasry à Eckmuhl, Rodriguez à Eckmuhl, Mara-
val-Berthoin ; en 1927, de Berr à Saint-Charles, Morales à Medioni, Caizergues
à Arbèsville, Bentayou près la gare de Hammam -bou-Hadjar, Krauss à Arbès-
ville, à nouveau Petit et dans l'enceinte le syndicat des rues de
—
Miramar,
le lotissement Fouque et Duret, entre les rues d'Arzeu et de Coulmiers (A. M. S.
du 14 mai, 28 juin, 26 juillet 1926, du 28 octobre 1927 du 29 juillet 1925).
—
Celui de l'ancien hippodrome de Saint-Eugène fut approuvé le 2 décembre
1924. La ville dut acquérir 17 hectares de terrains pour desservir par des che
mins vicinaux Eckmuhl, Brunie, Cuvellier, Choupot, Gambetta, Courbet, Car
teaux, Mélis, Montplaisant et Arbèsville (A. M. S. du 15 février 1927). Dans
la suite les lotissements furent continuels ; on imagine facilement que le Ser
vice des Travaux Communaux n'aurait jamais pu suffire à l'aménagement de
tant de nouvelles agglomérations, sans la formation des syndicats de pro
priétaires.
V
DE 1930 A 1937
Dans cette histoire de la construction et de l'aménagement de la
ville intra et extra muros, la dernière période, de 1930 à 1937, n'aura
pas été la moins féconde heureux. Elle témoigne, en
en résultats
effet, de la part des particuliers, des édiles et des Pouvoirs publics,
d'une activité remarquable, inspirée sans doute par la nécessité de
pourvoir d'urgence aux besoins les plus pressants d'une cité, dont
la croissance se précipitait au-delà de toutes les prévisions, mais
aussi par la volonté fermement affirmée et constamment soutenue
de rénover l'urbanisme d'Oran et de suivre en cela l'exemple donné
par la Capitale.
Et d'abord les vœux réitérés à toute occasion par les Corps élus
et les divers groupements intéressés, les démarches poursuivies par
la Municipalité auprès de l'Autorité militaire depuis si longtemps 1
aboutirent à un succès, partiel assurément, mais néanmoins d'une
importance majeure pour le réaménagement de la Ville. Un décret
du 6 septembre 1933 2 autorisait le déclassement des remparts de
l'enceinte construite en 1866 entre la porte de Tlemcen et le Ravin
Blanc. Elle avait perdu toute valeur défensive et ne constituait plus
qu'un obstacle à la soudure des quartiers de la ville proprement
dite et à ses faubourgs du Sud et de l'Est ; les servitudes qui en
affectaient les abords formaient une zone non œdificandi préjudi
ciable au développement des constructions, et non moins à la circu-
1. Voir plus haut, p. 194.
2. Journal Officiel du 21 septembre 1933.
248 L'AMENAGEMENT DU SITE
lation périphérique1. Comme conséquence de décisions analogues
relatives aux terrains militaires de la Place, le Gouverneur Général
autorisait, par un arrêté du 23 octobre 1936, la vente de gré à gré
à la Commune d'Oran de l'emplacement occupé par l'ancien Champ
de Manœuvre près de la porte de Valmy, d'une superficie de 18 ha,
24 a, 93 c, moyennant le prix de 16 millions accepté par la Ville2,
et la remise immédiate de la fraction de 17.540 mq dépendant du
Champ de Manœuvre, en vue de l'ouverture d'un boulevard dont
la création avait été autorisée par un arrêté préfectoral du 24 octo
bre 1932 3. D'autres cessions de terrains à la Ville par la Colonie
étaient également prévues 4.
Ainsi le domaine militaire inclus dans les limites de la commune
se trouvait de plus en plus morcelé et réduit 5. Il embrasse malheu
reusement encore des terrains qui seraient particulièrement précieux
pour l'urbanisation et la création de nouveaux quartiers, et, au pre
mier rang, ceux du Château Neuf occupés dès notre arrivée, et ceux
des casernes, aliénés à la fin du siècle dernier, alors qu'on ne pré
voyait pas une expansion aussi rapide de la grande cité oranaise.
En dépit de la crise économique qui, par suite de la mévente
des céréales et des vins, affectait l'Oranie, comme d'ailleurs l'Algé-
1. Voir le Plan au 1/10.000 du Service Géographique de l'Armée.
2. Elle est payable en trois annuités égales, dont la première viendra à
échéance un an après la signature du contrat à intervenir.
3. Cette prise de possession entraîne pour la Commune l'obligation de payer,
à compter du jour de la signature du procès-verbal destiné à la constater, des
intérêts à 5 % de la fraction du prix représentant la valeur des terrains remis.
4. Le projet de cession par la Colonie des terrains
composant le Stade Turin,
en échange d'une parcelle de 10.000 mq dépendant du Champ de Manœuvre,
ne pourra être examiné que lorsque la Commune sera devenue elle-même
propriétaire de cet immeuble à la suite de l'approbation par l'autorité compé-
tnte du contrat de vente à intervenir. Cette parcelle serait réservée à la cons
truction d'une Ecole Primaire Supérieure de Filles au Champ de Manœuvre.
5. Ce domaine comprend en outre les terrains occupés par l'Hôpital Mili
taire, le Campement, la Casbah, le Camp Saint- Philippe, le Parc d'Artillerie,
les batteries de Lamoune, du Ravin Blanc et de Gambetta, le Parc à Fourrages
et le Camp des Tirailleurs.
PLANCHE XII
La rade de Mers-el-Kebir. Photo Lùck.
Les pentes du Murdjadjo, le littoral, Sainte Clotilde, Roseville, Saint André et la pointe de Mers-el-Kebir
dominée par le Santon.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 249
rie entière, on peut dire que la construction était loin de chômer.
De 1930 à 1936, effet, bâtissait à Oran 2.560 immeubles, la
en on
plupart de plus de deux étages, certains s'élevant à sept et à huit ;
on en surélevait en même temps 700 ï. En 1936, on constatait, après
un ralentissement 2 notable, mais non point un arrêt, une reprise
nouvelle : au heu de 254 constructions édifiées l'année précédente,
on en comptait 304, en majeure partie dans les faubourgs 3.
Le dernier recensement, celui de 1936, révélait d'autre part une
augmentation quinquennale de la population inconnue jusqu'alors :
36.765 habitants de plus qu'en 1931 4, dont 738 pour la Vieille Ville,
10.556 pour la Ville Nouvelle et 25.471 pour les faubourgs.
On imagine bien que cette poussée du peuplement et des cons
tructions imposait à la Ville, et plus qu'à tout autre, au Service des
Travaux communaux, unelourde tâche, sans cesse accrue. A la né
cessité de pourvoir d'urgence à des aménagements de voirie, à de
nouvelles distributions d'eau, à l'extension du réseau des égouts, à
l'éclairage, au ravitaillement par les marchés, voire même à la sécu
rité, s'ajoutait pour la Municipalité la préoccupation, le devoir même,
de préparer l'avenir par un vaste programme d'urbanisation, mûre
ment étudié, à grande envergure et à prévisions lointaines sans
1. Renseignements fournis par le Service des Travaux Communaux.
2. Entre les années 1924 et 1936, il y a eu des fluctuations nombreuses
et sensibles, des chutes et des redressements rapides, dont témoignent les
chiffres suivants : 519 constructions en 1924, 191 en 1927, 360 en 1933, 460 en
1934, 254 en 1935 et 304 en 1936. On estime la surface bâtie dans cette
dernière année à 48.280 mq. et le capital investi à 48.750.000 francs. Devant
un chiffre pareil, il est difficile de parler de « marasme ».
3. En 1934, par exemple, sur 460 immeubles nouveaux, on en comptait
140 dans la ville proprement dite, contre 320 dans les faubourgs. Par contre,
et on pouvait s'y attendre, le nombre des surélévations dépassait dans la ville
celui des faubourgs (93 contre 60). Malheureusement la reprise de 1936 n'a
été que passagère.
4. Chiffre de la population municipale : 36.928, si l'on y joint la population
comptée à part. Le gain le plus élevé constaté jusque-là, pour une période
quinquennale, avait été dans celle de 1906-1911, de 16.569. Voir les tableaux
précédents, p. 102 et 122.
250 L'AMENAGEMENT DU SITE
doute, mais pouvant se prêter à quelques réalisations partielles plus
ou moins immédiates, en raison des circonstances présentes les plus
favorables, telles que l'acquisition des terrains militaires et doma
niaux et, par ailleurs, la surabondance de main-d'œuvre, conséquence
du chômage.
On comprenait plus que jamais la nécessité de disposer de plans
topographiques levés régulièrement et à des échelles suffisantes pour
servir à l'étude des projets d'ensemble et de détail. C'est à quoi a
répondu le travail poursuivi pendant deux ans par MM. Danger
frères, qui ont établi la planimétrie et l'altimétrie sur une triangu
lation et une polygonation des plus précises. Terminé en 1932, il a
1°
été revu et complété en 1934. Trois plans ont été ainsi dressés :
l/5.000e 2° l/2.000e
au en 2 feuilles ; au en 11 feuilles, pour l'étude
plus particuhère du plan d'aménagement, d'embellissement et d'ex
3° l/500e
tension de la Ville ; au en 115 feuilles pour l'examen dé
taillé des projets et la confection définitive des plans d'alignement
partiels, suivant les directives adoptées dans le plan général.
Le plan d'aménagement, d'embellissement et d'extension de la
ville d'Oran, dressé conformément à la loi du 14 mars 1919, rendue
applicable à l'Algérie par le décret du 5 janvier 1922, répond à une
nécessité non moins évidente. Il y avait une urgence particulière à
diriger et à réglementer la croissance d'une cité dont la poussée
précipitée pouvait engendrer le désordre, les malfaçons et compro
mettre en outre la salubrité. L'éterMue même,
dire illi pour ainsi
mitée, des disponibles favorisait tout naturellement, surtout
espaces
dans deux directions, celles du Sud et de l'Est, le débordement du
flot des constructions sur le site de la banlieue, si l'on ne mettait
pas d'avance obstacle, par des barrages et des canalisations prévues,
à la fantaisie des particuliers, peu soucieux de l'intérêt général. On
sait à quels lamentables résultats a pu aboutir le système des lotis
sements, quand ils étaient hâtivement effectués, sous le prétexte
avoué de parer au plus vite à la crise du
logement, mais en réalité
dans un but de pure spéculation, et lorsque, aussi, comme il est
arrivé trop souvent, ils étaient insuffisamment étudiés et encore plus
mal contrôlés.
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 251
A défaut de plan définitif, un avant-projet avait été, comme nous
l'avons vu !, établi en 1927 par M. Wolff , architecte-directeur des
Travaux municipaux. Il a été depuis révisé et complété, avec le
concours de M. Danger du Service des Travaux communaux, de
et
manière à répondre à toutes les conditions de l'urbanisme moderne
et aux besoins d'extension si impérieusement affirmés dans le pré
sent. On ne saurait se dispenser, ici, d'une analyse aussi fidèle que
possible et des quelques commentaires qui peuvent en faire com
prendre l'économie.
Dans le petit atlas qui accompagne le dossier du plan, les auteurs
ont présenté deux croquis concernant le zoning actuel et le zoning
futur d'Oran, tel qu'ils le conçoivent. Dans le premier, ils distin
guent une zone du commerce et des habitations collectives, avec
l'indication des rues les plus commerçantes, une zone des petites
habitations, une zone industrielle, une zone maraîchère, une zone
rurale et les régions de nouveaux lotissements ; ils signalent éga
lement les emplacements de l'ancienne ville espagnole, du quartier
israélite, du quartier musulman (village nègre) et des faubourgs
(Lamur, Medioni, etc..) qui le prolongent extra muros. Tout cela
traduit simplement les constatations que l'on peut faire dans le pré
sent et s'ordonne suivant la distribution que la nature ou les circons
tances ont déterminée. Ainsi, conformément à l'histoire du dévelop
pement de la ville agglomérée, les murs de l'enceinte de 1866 ont
été, par la force des choses, la limite imposée aux immeubles à usage
de commerce et d'habitation collective. Il est tout aussi naturel que
certaines voies privilégiées aient été particulièrement recherchées
par les commerçants et soient devenues les principales rues mar
chandes de la cité, lorsqu'elle est montée du ravin sur la plateau :
tels le boulevard Georges-Clemenceau, ancien boulevard Seguin,
l'artère centrale et l'axe que prolonge la rue de Mostaganem en
direction de la principale, le boulevard Gallieni, la rue d'Al
gare
sace-Lorraine, la rue d'Arzeu et le boulevard du 2e-Zouaves qui la
1. Voir p. 240.
252 L'AMENAGEMENT DU SITE
continue, les boulevards de Sébastopol et de Magenta et celui du
Maréchal-Joffre, ancien boulevard National. Pour ces voies, celles
de la ville basse ont été délaisssées, sauf par les petits boutiquiers
et les artisans, bien qu'elles aient conservé encore aujourd'hui de la
vie et de l'animation, comme la rue Philippe par exemple, qui res
tait le principal trait d'union entre elle et la nouvelle. Il n'est pas
plus étonnant non plus que les faubourgs extra muros, recherchés
et peuplés pour les avantages qu'ils présentaient au point de vue du
prix des loyers, constituent la zone des petites habitations, celle où
l'on trouve le plus de maisons familiales. L'industrie, qui n'occupe
qu'une place bien restreinte dans la vie économique d'Oran, n'a
jamais été groupée, comme Alger, où, depuis longtemps, Bab-el-
à
Oued et surtout les faubourgs, les communes suburbaines du Sud-
Est l'ont attirée et fixée. A peine peut-on distinguer, dans la grande
ville de l'Ouest, la zone du port et des quais, celle dont l'axe est la
voieferrée du P.L.M. jusqu'à La Sénia, ainsi que quelques établis
sements parsemant les faubourgs de l'Est et ceux du Sud. Quant à
la zone maraîchère, elle est naturellement restreinte au ravin de
Ras-el-Aïn, où elle subsiste depuis des siècles, depuis l'origine même
de la ville, malgré les emprises qui l'ont progressivement réduite.
Les modifications apportées par le plan à ce zoning consistent
essentiellement à étendre la zone des habitations collectives au-delà
des limites de l'ancienne enceinte, fcisqu'à celles des servitudes mili
taires aujourd'hui supprimées, et à la prolonger, à travers les fau
bourgs, le long des routes de Tlemcen, de Mascara, de Valmy et
d'Alger, où déjà l'on peut observer la construction de maisons de
rapport. On cantonne d'une manière plus précise et mieux définie
les établissements industriels, sur les quais, dans la région extrême
orientale des faubourgs, au-delà de
Gambetta, de Mélis, et au Sud
de Courbet jusqu'à la route nationale d'Alger ; du côté du Sud-Est,
au-delà de Victor-Hugo vers La Sénia et à cheval sur la voie ferrée
du P.L.M., selon les principes de l'urbanisme moderne, qui les pla
cent dans le voisinage immédiat des voies de
communication prin
cipales, routes et chemins de fer. La zone rurale du Sud-Est, jouis-
LA CONSTRUCTION DE LA VILLE 253
sant d'un ensoleillement total i, est réservée aux villas isolées. On
prévoit en outre l'aménagement d'une des Planteurs », des
zone «
tinée, de par s