0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
93 vues15 pages

Congres Du Chant de Montpellier 1906

Revue de la Tribune des chanteurs de Saint Gervais.

Transféré par

SALAÜN
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
93 vues15 pages

Congres Du Chant de Montpellier 1906

Revue de la Tribune des chanteurs de Saint Gervais.

Transféré par

SALAÜN
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

le collectage sur le territoire français à l’édition par un En préliminaire, il convient de s’interroger sur le choix « 

Une propagande plus raisonnée s’impose, et aux scène lyrique récemment installée à Montpellier, parraine
périodique trimestriel – Chansons de France, sous-ti- de Montpellier pour ce Congrès. Assises musicales qui, à plusieurs reprises, ont amené le concert de gala.
tré « revue de musique populaire » (1907-1913) – sans dans une ville donnée tous les amateurs de musique
omettre la diffusion au concert. Selon Bordes, ces trois d’une région entière, comme autrefois en Avignon, « Ce congrès, consacré essentiellement au chant
champs d’action doivent insuffler de la vie à « cette sorte à Bruges et encore tout récemment à Clermont, doit populaire dans ses manifestations les plus vivantes
de musée musical, [qui, par] la propagande, l’édition s’imposer la création d’un foyer régional opérant et les plus artistiques, comportera deux séries, l’une
et le concert a tenu une grande place7 ». Le premier en petit ce que Paris a fait en grand et portant tour religieuse traitant du chant populaire à l’église (plain-
concert se déroule le 25 décembre 1905 avec le concours à tour ses forces dans tous les centres importants et chant, noëls, cantiques), et l’autre profane, traitant de
des Chanteurs de Saint-Gervais et d’Yvette Guilbert, évangélisables de sa région. C’est ce que j’ai cru devoir la chanson populaire au foyer et dans la vie, et plus
« la princesse de nos chansons de France, qui (…) après entreprendre en me fixant à Montpellier et en y créant particulièrement du chant populaire de langue d’oc16 ».
avoir illustré le café-concert, vient de consacrer tout la Schola de Montpellier et ses concerts13 ».
son grand talent et son initiative à la chanson popu- Effectivement, le répertoire religieux programmé (cf.
laire française et à la remise en honneur des chansons Le même champ lexical de prosélytisme chrétien surgit de l’article de Xavier Bisaro) apparaît « populaire » pour
de nos pères8 ». Approchée par Bordes pour participer son article programmatique : les acteurs du Congrès selon l’usage courant et familier
au Congrès de Montpellier, la chanteuse-diseuse en sera que précise le Grand dictionnaire Larousse. Mais sa
empêchée au vu de l’agenda de ses tournées. L’organe médiation demeure cantonnée, même dans l’espace éc-
de la Schola précise les stratégies de distinction que la clésial, puisqu’il est entonné au sein de la liturgie catho-
Société développe, guidée par des prescriptions morales. Le Mas San Genes, demeure Montpellieraine de Charles Bordes (Coll. part.) lique romaine (en messes d’ouverture et de clôture du
La chanson en milieu urbain est en effet reléguée au pro- Congrès) dans une ville cependant marquée par le plura-
fit de « la remise en honneur de la véritable chanson Lieu de repli de Bordes pour raison de santé (au lisme des confessions, notamment protestantes et juives.
française dans ce qu’elle a de plus rare et de plus mas San Genès), Montpellier est la plus ancienne
artistique, et en même temps le combat contre la université de France, qui, en 1869, crée la première Le second volet de programmation du Congrès – la chan-
mauvaise chanson et l’art frelaté qui nous inonde chaire d’études romanes et une revue travaillant sur des son profane – serait-il « populaire » ? C’est à nouveau
surtout au café-concert9 ». thématiques patrimoniales comme la canso des trou- la dimension historique qui croise l’essence « tradition-
badours. C’est également un Evêché actif sous Mgr de nelle » du chant. Lorsque la vitalité du chant populaire
Le Congrès du chant populaire à Montpellier Cabrières, « Blanc du Midi » au fort ancrage méridional, s’exprime au XIXe siècle en zone rurale, elle tend à
déjà approché par Bordes lors de ses premiers concerts Frontispice de l'Hôtel des Rois d'Aragon, que Charles Bordes choisit pour
s’essouffler avec l’exode vers les villes et l’uniformisation
« Vous avez dit "populaire"» ?10 La question posée par montpelliérains (1901). C’est dans la cité que Charles siège de la Schola Montpellieraine (© Michel DAUDIN). linguistique imposée par l’école. Sous l’égide félibréenne,
Pierre Bourdieu en 1983 fait voler en éclat la notion de Comte a grandi avant de fonder la pensée positiviste qui des manifestations culturelles promeuvent les traditions
langage populaire, née selon lui de l’application de catégo- guide les républicains depuis l’ère Ferry. Par ailleurs, la ville « Une action parallèle entre toutes les villes du Bas- occitanes dans les ex sièges des États du Languedoc :
ries mythiques (le haut et le bas) qui structurent le monde abrite la maintenance du Félibrige, mouvement dynamique Languedoc doit être établie. C’est ce que j’ai essayé de les Jeux floraux à Toulouse, les Fêtes latines (1878), les
social. Le sociologue part du constat de suspicion dès lors qui maille le territoire de langue occitane depuis près d’un faire entre Montpellier et Nîmes (…) l’action doit être concours du centenaire Fabre (1884) et Moquin-Tandon
qu’on interroge une « notion touchant de près ou de loin demi-siècle. Dans la mouvance du Félibrige latin, le jeune tentée également à Cette (Sète, Ndlr) et à Béziers et (1896) à Montpellier. En revanche, peu de valorisation
au "peuple" s’expose à être immédiatement identifiée à Jean Charles-Brun, père de la pensée régionaliste, vient de s’étendre même jusqu’à Perpignan (…). Grâce à ces ef- de l’aire languedocienne passe par l’édition à l’excep-

Les Journées Charles Bordes / Tours • 9 & 11 décembre 2016


une agression symbolique contre la réalité désignée (…). fonder la Fédération régionale française (1900) avant d’être forts combinés et à cette action parallèle établie, le goût tion de deux chansonniers en fin de siècle17. Deux mois
Il en est ainsi de la notion de langage populaire qui, à la invité au Congrès par Bordes. En mairie, les républicains musical sera développé dans tous les centres régionaux avant le Congrès, Bordes présente sa vision historisante
façon de toutes les locutions de la même famille (" cultures alternent depuis le dernier tiers du XIXe siècle, le maire est et la croyance en la Schola imposée. Il en ressortira, je de la chanson française, depuis la Renaissance jusqu’à la
populaires", "art populaire", "religion populaire", etc.) alors issu du parti radical-socialiste, dont les opinions anti- l’espère, dans les esprits, un discernement entre le bon contemporanéité d’Indyste. Le « pittoresque » serait le
n’est défini que relationnellement, comme l’ensemble de cléricales sont identifiées. Les infrastructures musicales de et le frelaté en musique et une disposition meilleure à fils d’Ariane de la tradition française dans une optique
ce qui est exclu de la langue légitime11 ». la préfecture de l’Hérault sont à la mesure de la richesse s’adonner aux belles œuvres et à leur commerce14 ». gallicane, qui n’est néanmoins pas nationaliste :
économique générée par les secteurs de pointe (viticulture
En 1906, à Montpellier, le choix de l’épithète [Congrès et chimie). Les riches saisons lyriques du Grand-Théâtre sont Cette dernière prescription est partagée par son complice Mais dès que l’art français (…) s’organise, les exemples
du chant] « populaire » revêt-il un sens social, culturel, complétées par la première association de concert (Société Séverac, natif du Lauragais (Languedoc). Leur logique savoureux abondent. D’abord ces chansons de la Renais-
à l’instar de la collection lancée par Fayard, « Le livre des concerts symphoniques de Montpellier) qui vient de de distinction n’exclut cependant pas la mise en œuvre sance, où la fraîcheur des prairies et la joliesse toute
populaire » (1905) ? Par sa programmation et ses moda- péricliter en mai 1903, laissant une place vacante. d’une double orientation qui singularise le Congrès. En « ronsardienne » du mois de may et du gai printemps
lités de médiation, quelle place accorde le Congrès aux juxtaposant le chant religieux et profane sous la sont peints en accents délicieux. (…) Mais voici les
pratiques encore exclues de la culture musicale « légi- En créant in situ une saison de concert (décembre 1902), bannière fédératrice du « chant populaire », leur grands siècles de la musique française, les XVIIe et XVIIIe
time » ? Légitime car véhiculée par le concert, les scènes puis l’antenne montpelliéraine de la Schola (novembre démarche franchit une étape décisive, quelques mois siècles, où la peinture de la nature et la sève populaire
lyriques et conservatoires, en sus de la presse spécialisée 1905) rue Saint-Ravy12, en la dotant d’un périodique dédié, après la séparation de l’Église et de l’État15. Le comité
et de l’édition musicale. L’Action régionale de la Schola, Bordes met en œuvre d’honneur du Congrès est d’ailleurs diplomatiquement
la décentralisation culturelle sur un territoire déjà fécondé. réparti entre Mgr de Cabrières et Frédéric Mistral, 16
« Les Assises musicales de la Schola à Montpellier (Congrès
7
C. BORDES, « Introduction à L’Action régionale de la Schola, Dans le premier numéro de L’Action régionale, tandis que capoulié du Félibrige, tandis qu’Emma Calvé, étoile de la du chant populaire) », La Tribune de Saint-Gervais, XII, janvier
12 reproduit par J. de Muris, 1906 / n°1, p. 21-23. Déodat de Séverac énonce un manifeste, « le Renouveau 1906 / n°1, p. 10. 13
8
Idem. de la chanson populaire », Bordes déclare se dédier à 17
Chants populaires du Languedoc publiés sous la direction de
9
GALLUS, p. 20 cette mission selon une rhétorique quasi apostolique. 13
Charles BORDES, « Introduction » L’Action régionale de la MM. A. Montel et L. Lambert, avec la musique notée, Montpellier,
10
Pierre BOURDIEU, «Vous avez dit « populaire » ? », L’usage Schola, n°1, mai 1906, p. 23. Hamelin, 1880 ; Chansons populaires recueillies dans le Vivarais
de la parole, Actes de la recherche en sciences sociales, 1983, 14
Charles BORDES, L’Action régionale de la Schola, n° 1. et le Vercors par Vincent d’Indy / mises en ordre avec une préface
n°46, p. 98-105. 12
Dans l’ancien hôtel de Jacques d’Aragon, d’architecture 15
Loi votée par l’Assemblée le 3 juillet 1905 et au Sénat le 6 et des notes par Julien Tiersot, Paris, au Ménestrel et Fischbacher,
11
Idem, p. 98 gothique. décembre 1905. 1892.
et rythmique de nos danses paysannes ont tout animé, Théâtre (5 juin), voisinant avec l’inspiration néo-catalane L’aspect le plus novateur du Congrès ne réside probable- l’entregent de l’organisateur auprès des édiles. Les
peinture quelquefois un peu conventionnelle comme celle de Los Pirineos de Felipe Pedrell. La cantatrice, d’origine ment pas dans ce pan ethnographique de la chanson et espaces semi-publics – locaux de la Schola, Cathédrale
des paysages d’un Poussin ou de Claude Gelée, mais aveyronnaise, une des grandes Carmen de l'époque, a été de la danse, mais bien dans la mixité stylistique d’une Saint-Pierre – s’accordent avec un mécénat privé, celui de
néanmoins saisissante et féconde. Ecoutez attentivement démarchée par Bordes et Séverac en mai 1906 selon une entreprise « œcuménique » fonctionnant grâce aux la villa Ferté (ou mas d’Haguenot) dont la propriétaire est
ces cantates toutes descriptives de Campra et de Cléram- lettre du jeune compositeur : « Bordes a dû vous dire souscripteurs de la société civile25. Cette mixité, dont déjà souscripteur du Congrès.
bault, ces musiques pastorales et de fête (…). Mais voici que nous avons passé deux jours chez Emma Calvé nous avons esquissé les axes de programmation, préside
la période moderne et une tout autre orientation de la mu- qui est une femme tout à fait bonne et charmante. logiquement au choix des intervenants. Sur l’estrade, Si la stratégie du directeur de la Schola montpelliéraine
sique pittoresque française. (…) une sève nouvelle vient de Ils ont fait des projets admirables qui pourraient des musicographes parisiens, garants de l’érudition – est aussi de retirer un bénéfice de cette mobilisation
s’introduire dans la musique : la MELODIE POPULAIRE, non se réaliser grâce à elle, si elle sait mettre un mords P. Aubry, A. Gastoué, H. Quittard – dialoguent avec un culturelle pour son devenir dans la cité, son militantisme
pas seulement rythmique, toute de danse comme chez nos de velours à ce bon mais presque indomptable- compositeur languedocien, Déodat de Séverac, ou avec n’en demeure pas moins généreux. Celui de coudre
clavecinistes, mais surtout mélodique et à ce point féconde Charles »21. Sous la plume du chroniqueur de L’Eclair des personnalités régionales : Jeanroy, F. Castets, res- ensemble traditions et styles musicaux (avec une
qu’elle créera dans la musique française moderne une sorte (périodique local légitimiste) surgit la même rhétorique pectivement professeurs à l’université de Toulouse, de forte préférence française) peut s’interpréter
de mouvement d’impressionnisme musical que Vincent de distinction concernant le répertoire chansonnier : Montpellier, A. Roque-Ferrier, secrétaire de la Société des comme une tentative de réconcilier acteurs reli-
d’Indy, entre tous, représente certainement le mieux18. études romanes, J. Charles-Brun. Le Petit méridional gieux et laïcs durant le « moment-Congrès », mais
« Mme Emma Calvé interprétera un choix de chansons (périodique républicain) pointe le didactisme des mani- aussi de sensibiliser les publics au patrimoine musical
Au Congrès de Montpellier, cette double acception bordé- languedociennes et provençales, non à la façon de Fan- festations et n’oublie pas de féliciter le fondateur de la français. Malgré les freins et réticences d’institutionnels
sienne de la chanson – répertoire historique19 et tradition- ny Legrand, cette parisienne qui avait recueilli des lèvres pensée régionaliste : (Schola de Paris, Evêché et municipalité de Montpel-
nel – est objectivement mise en œuvre. Au point d’inclure de Gaussin les poétiques strophes mistraliennes, mais lier), la réconciliation entre religion et laïcité emprunte à
les pièces orchestrales du courant d’Indyste, comme la avec la piété et la conviction d’une méridionale redisant « Le plan des fêtes de la Schola a été dressé selon une Montpellier d’autres voies que les lois promulguées. Et le
Rapsodie sur des airs du Pays d’Oc de P. Lacombe et les airs inséparables des paysages du sol natal. Puisse méthode très nette et un souci évident non de faire banquet de clôture en figure le rassemblement (7 juin).
la Rapsodie basque de Charles Bordes lors du concert de cette remise en honneur de la chanson, source pure de la réclame, mais de faire saisir, dans le développe-
gala (5 juin). et vivifiante de notre musique, repousser la fange des ment de l’Art, les principaux facteurs qui ont formé Pérennité ? En 2016, commémorer ce Congrès permet
refrains de café-concert et des scies boulevardières22 ». notre musique purement française. (…) La lecture du d’apprécier la démarche ethnographique et citoyenne
Bien que minoritaire au regard des pièces du baroque et programme suffit à un esprit attentif, même fort mal de Bordes dans l’interprétation qu’il accorde au « chant
du classicisme français, la chanson traditionnelle tient Se doute-il que la Fanny de Sapho de J. Massenet fut informé, pour suivre les diverses manifestations de l’Art populaire » en 1906, à savoir la suprématie des pra-
une place significative au plan symbolique. Le choix précisément incarnée par Calvé à la création (Paris, musical français tel que nous l’avons défini hier avec M. tiques et des mémoires sur celle d’une fonction, qu’elle
de la chanson occitane va de soi en Bas-Languedoc, cepen- 1897), elle qui avait soufflé la chanson provençale au Charles-Brun26 ». soit profane ou religieuse. Cette vision prophétique
dant elle est ici rarement transmise par ses propres acteurs. compositeur ? pour notre temps distingue la manifestation des
La Cansoun dis avis (Chanson des aïeux), un inédit de Des interprètes de renommée mondiale (E. Calvé) ou précédentes Assises de la Schola, investies dans
F. Mistral, résonne en effet lors de l’inauguration de la sec- En sus de L’Escrivete, présentée par le collecteur des encore nationale (solistes, Chanteurs de Saint-Gervais, la seule sphère religieuse.
tion profane (3 juin), interprétée par Marie de la Rouvière, Onze chansons du Languedoc23 (4 juin), un florilège W. Landowska, danseuses de l’Opéra de Paris) partagent
en vis-à-vis de fragments vocaux de Gluck ou de Rameau. de chansons occitanes est en revanche restitué par cer- l’affiche avec les chansonniers et danseurs langue- Cependant, comme dans l’action du Félibrige, l’écart
La poésie mistralienne croise tout à la fois la croisade féli- tains passeurs de cette tradition. Dans le contexte d’une dociens (kermesse du 6 juin), sans que la presse nous entre d’une part le projet de légitimer la « chanson
bréenne et celle des congressistes : « An viscu / An tengu kermesse en plein air (6 juin), ce sont Charles Gros et livre quelque source sur leurs éventuels échanges. Enfin, populaire » par l’élite musicale, et d’autre part, la par-

Les Journées Charles Bordes / Tours • 9 & 11 décembre 2016


/ Nosto lengo vivo / An viscu / An tengu / Tant coume Jacques Rouveyrolis, accompagnés de «  chanteurs les forces de la Schola de Montpellier (chœur et or- ticipation minorée d’acteurs « populaires » de cette
an pouscu20 ». locaux » (anonymes) qui côtoient tant les danseurs des chestre constitués d’étudiants et d’amateurs héraultais) transmission, ou encore la relégation d’une chanson ur-
Treilles24 que les ballerines de la pastorale-ballet de concourent aux concerts, bien que leur formation, sous baine, condamnent cette initiative à moyenne échéance.
Une sélection d’airs populaires du Languedoc est ensuite Jean-Philippe Rameau. la houlette de Bordes, ne date que d'à peine un semestre Lorsque la transmission orale des chansons rurales s’es-
interprétée par Emma Calvé au concert de gala du (novembre 1905). tompe au tournant du XXe siècle, sa patrimonialisation
l’érige certes ici en objet culturel et historique – donc
21
Lettre de Déodat de Séverac à René de Castéra [21 mai 1906], Enfin, cette mixité s’accompagne d’un souci d’équité au-delà du « relationnel » avec la culture légitime (Bour-
La Musique et les lettres. Correspondance, P. Guillot, Mardaga, dans l’équilibre des manifestations. La kermesse dieu) – mais l’ampute de ses champs multiples. De nos
2002, p. 266.
languedocienne précède la messe de clôture, elle- jours, les festivals Total Festum (région Occitanie) et du
22
Raoul Davray, « Carnet méridional – La chanson populaire »,
même suivie de l’excursion à Maguelonne sur le Comminges valorisent tradition et innovation des chants
L’Eclair, 30 mai 1906.
23
Dans leur publication, l’anonymat des passeurs de la tradi-
littoral (7 juin). Si la tarification ne vise pas l’accès des et danses occitanes grâce à des politiques publiques par-
tion orale est levé : L’Escriveta (chanté par Denis Alliès, cocher classes « populaires » (8 francs pour l’ensemble des tenariales, dont l’ « indomptable » entrepreneur Bordes
à Lacaune), La Nourriça dau Rei (chanté par Etienne Gervais à manifestations), l’éclatement des lieux montpelliérains n’a jamais bénéficié au mitan de la IIIe République.
Montpellier), La Font dau Rei (chanté par Roque-Ferrier), La Baga contribue à assimiler la manifestation à un festival.
d’or (Roque-Ferrier), Maria d’en Ramoun (chanté par D. Alliès, Investir deux lieux publics – le Pavillon Populaire sur
Lacaune), La Bela Marioun (chanté par Louis Mouton, journalier l’Esplanade, la salle des Concerts du Théâtre – dévoile Sabine TEULON LARDIC
à Roquecézières, Aveyron), La Chambrieira de l’avoucat (chanté
F. Mistral, La Cansoun dis avi par D. Alliès, Lacaune), Lou Plaidejament dau drolle (Roque-Fer-
14 (La Tribune de Saint-Gervais, juin 1906, p. 168). rier), Lou Bartas (chanté par Cabrol, distributeur de journaux à 25
Le nom des 130 souscripteurs regroupant l’élite économique 15
Lacaune), Mamour Janeto (chanté par D. Alliès, Lacaune), Lou et intellectuelle de la région, des personnalités parisiennes et de
18
Charles BORDES, « Buts et moyens d’action du Congrès », La Pastourel de louhage (chanté par Amandine Moulinier, fille rares prélats figure dans « Liste des Présidents d’honneur, comité
Tribune de Saint-Gervais, XII, avril 1906 / n° 4, p. 100. d’auberge à Roquecézières, Aveyron). Cf. « Onze Chansons du artistique et membres honoraires des Assises musicales de la
19
Répertoire des Chanteurs de Saint-Gervais depuis une décennie Languedoc », Tribune de Saint-Gervais, XII, mai 1906, p. 146-158. Schola à Montpellier », Tribune de Saint-Gervais, XII, mai 1906,
au fil de leurs tournées pléthoriques. 24
Cette danse est emblématique de toute fête locale, sorte de p. 139-141.
20
Traduction : « Ils ont vécu / Ils ont tenu / Vivante notre langue ; rituel pour la fertilité viticole, qui remonterait à 1503 d’après le 26
Le Petit méridional, 5 juin 1906.
Ils ont vécu / Ils ont tenu / Autant qu’ils l’ont pu. » Petit Thalamus de Montpellier.
Programme du Congrès du chant populaire de Montpellier La « section religieuse » du Congrès du chant populaire,
(3 au 7 juin 1906) ou du difficile art de l’équilibre
Date Section religieuse : nature de la Section profane : nature de la manifestation
manifestation et œuvres / lieu / intervenants et œuvres / lieu / intervenants ou musiciens. À peine installé à Montpellier à l’automne 1905, Charles du monde ecclésial que dans celui des musiciens portés sur
ou musiciens. Bordes appliqua dans sa nouvelle ville d’accueil les recettes ce sujet. Or, bien qu’excellent connaisseur du motu pro-
qui avaient fait le succès de la Schola Cantorum à Paris. prio pontifical dont il avait propagé les principes, Charles
20h 45 : inauguration de la section profane : Fondation d’un chœur bientôt appuyé par un orchestre, Bordes ne s’en réclame pas dans les textes préalables à
conférence « Le sentiment du pittoresque et de appel à des personnalités issues des réseaux scholistes la tenue des Assises de 1906. C’est en se fondant sur la
la nature dans l’art français » et concert (Gluck, parisiens, conférences illustrées et concerts "historiques" visée d’une meilleure appréhension « [des] qualités qui
15 h : ouverture avec les Vêpres pontificales de
J.-P. Rameau, F. Couperin, A. Francisque, chanson jalonnèrent l’ambitieuse première saison de la Schola doivent servir de base à [l’]art [musical] national » et sur le
la Pentecôte en grégorien, pièces polyphoniques /
3 juin de F. Mistral) / Pavillon Populaire / Charles-Brun Cantorum de Montpellier. Pour que la ressemblance fût « pittoresque » comme l’une des caractéristiques majeures
cathédrale St Pierre / Grand séminaire, Schola de complète, il ne manquait à ce dispositif qu’une structure de cet art que Bordes entend justifier la mobilisation du
conférencier, Wanda Landowska (clavecin), Marie
Montpellier et les fidèles pérenne d’enseignement musical et des manifestations chant religieux comme sous-catégorie du « populaire ».
de la Rouvière (sopr.), Ladmirault (flûte), orchestre de
la Schola de Montpellier d’envergure rassemblant public et musiciens afin de célé- Aussi présente-t-il le drame liturgique des Vierges sages
brer des idéaux spirituels et artistiques partagés. C’est et folles, donné le lundi soir, comme « un des premiers
donc très naturellement que Bordes ajouta à ses activités balbutiements de notre théâtre national », et deux des
9 h à 11 h : entretiens et discussions, audition 15 h à 17 h : entretiens et discussions, audition la conduite d’Assises de la Schola Cantorum (3-7 pièces chantées lors des offices (une en grégorien, l’autre
de cantiques et noëls populaires / local de la Schola de « chansons populaires » dont l’Escrivete / local de juin 1906). Dès les années 1890, de tels rassemblements, en polyphonie) comme des illustrations d’une recherche de
/ Amédée Gastoué, modérateur la Schola / Alphonse Roque-Ferrier - Déodat de Séverac, souvent désignés sous le vocable de congrès de chant pittoresque dans le chant monodique2.
modérateur grégorien ou congrès de musique religieuse, avaient
contribué à diffuser les grands axes de la réforme de la Alors que Bordes avait défendu avec virulence le motu
4 juin musique et du chant d’église ayant anticipé sur la promul- proprio au point d’en figurer comme l’un des hérauts, les
20h 45 : Séance solennelle de conférences et auditions : conférence « Les troubadours méridionaux » gation par Pie X du motu proprio « Tra le sollecitu- explications qu’il fournit en amont du congrès de Montpel-
Source : C. Bordes, « Programme intégral des fêtes », La Tribune de Saint-Gervais, avril 1906, p. 101-102.

et chants - Drame liturgique « Les Vierges sages et les Vierges folles » - conférence « Un musicien dine » (1903). Une fois ce texte publié, d’autres congrès lier détonent et amplifient l’impression de confusion qui se
languedocien du XVIIe siècle Bouzignac de Narbonne » / Pavillon populaire / Alfred Jeanroy, Pierre- du même type servirent, à Paris comme en province, à dégage de la lecture du programme des Assises, surtout si
Jean Aubry, Amédée Gastoué, Henri Quittard conférenciers, les Chanteurs de Saint-Gervais. asseoir l’autorité de la Schola Cantorum de Paris durant l’on se concentre sur la place laissée à la musique d’église.
la phase d’application des directives pontificales. Outre des proximités tellement inhabituelles qu’elles en
deviennent extravagantes (la vedette lyrique Emma Calvé
9 h à 11h : entretiens et discussions, audition 15 h à 17 h : entretiens et discussions, conférence
Si la manifestation montpelliéraine organisée par Bordes et l’érudit scholiste Amédée Gastoué dans un même pro-
de cantiques, conférence « La musique en « L’Académie royale et le premier Théâtre de Montpellier » rappelle ces congrès, elle n’accorda pas au chant d’église gramme !), la comparaison avec le congrès scholiste tenu
Provence du XVIe siècle à la Révolution » / local de / local de la Schola / F. Castets un privilège d’exclusivité. Dans sa version la plus autorisée à Clermont-Ferrand en 1905 – et dont Bordes fut une che-
la Schola / Amédée Gastoué 21 h : Grand concert de gala : La Cour d’amour de Felipe – autrement dit, celle communiquée par Bordes dans la ville ouvrière – est frappante : un an plus tard à Montpel-

Les Journées Charles Bordes / Tours • 9 & 11 décembre 2016


Pedrell ; chansons françaises du XVIe s., chansons à boire Tribune de Saint-Gervais – le déroulé des Assises de lier, plus de messe quotidienne3, disparition des débats sur
du XVIIe s., Airs populaires du Languedoc ; F. Couperin, J.-P. la Schola Cantorum à Montpellier s’articule à partir le chant grégorien (dont la dimension « populaire » était
5 juin
Rameau, Rapsodie sur des airs du Pays d’Oc de P. Lacombe, de la notion de « chant populaire », laquelle donne nais- pourtant d’actualité), escamotage des répertoires poly-
Rapsodie basque de Ch. Bordes / E. Calvé, M. de la sance à un congrès en deux sections distinctes : phoniques palestriniens, implication incertaine du clergé4,
Rouvière, M. Pironnay, A. Villot, Delcourt (chanteuses), W. l’une profane et l’autre religieuse, cette dernière absence des Chanteurs de Saint-Gervais aux offices, sans
Landowska, orchestre et chœur de la Schola de Montpellier, occupant une part minoritaire de l’entier programme1. parler de la profusion de plages de musique instrumen-
dir. C. Bordes. Hormis les cérémonies chantées en ouverture et conclu- tale et lyrique. En dépit de la continuité entre les assises
sion des Assises, cette section religieuse prend la forme de Clermont et celles de Montpellier, revendiquée par
de conférences matinales et investit une seule soirée, celle Bordes dans la Tribune de Saint-Gervais5, les secondes
14 h à 19 h : Grande fête d’été et de plein air à la villa Ferté (ou mas d’Haguenot) du lundi dédiée à une « conférence avec audition ». En relevaient d’un autre projet et furent perçues par certains
› Le Mas en fête, kermesse languedocienne et populaire : Danse des Treilles ; chansons se tenant au contexte ecclésiastique du début du siècle journalistes comme telles. Celui chargé de leur compte-
languedociennes / Danseurs du Clapas ; C. Gros et chanteurs locaux ainsi qu’aux seules affirmations de Bordes, l’intégration rendu pour La Vie Montpelliéraine moque gentiment
› Au salon Pompadour de la villa, musiques pastorales des XVIIe et XVIIIe s. (Campra, F. Couperin, du chant d’église à un congrès du chant populaire
6 juin Clérambault / A. Villot (sop.), W. Landowska et ensemble instrumental n’était pas dénuée de sens. En effet, le motu proprio de 2
Ibid., p. 99.
› Sur le théâtre de verdure : La Guirlande, pastorale-ballet de J.-P. Rameau / L. et B. Mante, danseuses Pie X avait affirmé la nécessité d’associer « le peuple » au 3
Une version préparatoire du programme publiée dans la Tribune de Saint-
(Opéra de Paris), M. Pironnay et G. Dufriche (chanteurs), Chanteurs de Saint-Gervais, orchestre de la Schola de chant des offices ; depuis sa promulgation, la perspective Gervais (ibid., p. 84) prévoyait que les séances de la section religieuse du
Montpellier, dir. Charles Bordes. d’une pratique populaire et exigeante du chant grégorien 5 et du 6 juin se dérouleraient de 8 h. à 10 h. avec, immédiatement après,
récemment « restauré » par les bénédictins de Solesmes une messe grégorienne à la cathédrale (mardi) et une messe en musique à
16 ne cessait de susciter déclarations enthousiastes, proposi- Notre-Dame-des-Tables (mercredi). La programmation définitive établissant
les séances matinales du congrès de 9 h. à 11 h., elle incite à penser que ces
17
9 h : Séance de clôture des travaux / local de Après-midi : excursion à Maguelonne (entre mer tions concrètes et, plus discrètement, doutes tant au sein messes ne furent finalement pas organisées ou, en tout cas, pas intégrées
la Schola et étang) à la manifestation.
10 h : Grande messe de clôture à deux chœurs Soirée : banquet de clôture à Palavas /restaurant du 4
La liste des membres honoraires du congrès ne comprend que sept prêtres
7 juin / chœur du Grand et Petit Séminaire, Chanteurs de Grand Hôtel. 1
Charles Bordes, « Buts et moyens d’action du Congrès », La Tribune de sur près de cent soixante-dix noms, dont deux seulement de Montpellier
Saint-Gervais, XII (1906), p. 101-107. (ibid., p. 139-142).
Saint-Gervais, chœur de la Schola de Montpellier, R.
Pour une synthèse du programme, cf. le tableau ci-contre. 5
Ibid., p. 40-41
Bérard organiste de la cathédrale.
les prestations vocales lors des vêpres du dimanche, note sur des thèmes grégoriens ou populaires, fantaisies, « musique nationale15 » étaient désormais les deux tutelles de taire la manifestation hormis cette allusion anecdotique.
que la conférence de Gastoué – qu’il estime toutefois d’un rapsodies, proses, etc., etc., mais des œuvres où le sous lesquelles le chant populaire religieux et son équiva- L’attitude du quotidien républicain Le Petit Méridional est
grand intérêt – s’est déroulée « devant quelques personnes sentiment de la nature et du pittoresque tient lieu de lent profane devaient se ranger. pareillement révélatrice. Son journaliste chargé d’évoquer les
aimant le plain chant » au contraire de l’assistance nom- générateur essentiel et dont la musique française est Assises, Daniel Cabane, ouvre sa série d’articles le 5 juin 1906
breuse des autres séances, et réserve la presque totalité avant tout tributaire9 ». Au moment d’établir le détail du programme des Assises, en posant la question lancinante de la vocation du groupe
de son texte à une évocation enthousiaste de la section Bordes dut également tenir compte d’un critère qu’il avait rassemblé autour de Bordes : « Voudrait-elle [la Schola Can-
« profane » des Assises. Cet apparent infléchissement dans le sens d’une plus large lui-même contribué à forger : l’horizon d’attente des habitués torum] ressembler à une chapelle ou à un salon ?».19 Par la
représentation de la musique d’église ne procédait peut- des prestations de la Schola Cantorum de Montpellier. De suite, son compte rendu reste évasif lorsqu’il s’agit de mu-
La conjonction religieux/profane défendue en 1906 par être que d’une recherche de soutiens, ce d’autant que fait, la manifestation de juin 1906 venait couronner une sai- sique d’église, pour mieux souligner tous les autres aspects
Bordes ne résulte donc pas de la réitération d’un format Bordes portait à lui seul la réalisation des Assises. En effet, son complète qui avait débuté à l’automne 1905. Certes, les de l’événement. Même si Cabane reste dubitatif quant au
antérieur et bien établi ; elle paraît, au contraire, dépendre celles-ci étaient planifiées par la « section de propagande prestations organisées par Bordes dans ce cadre n’ignorèrent caractère véritablement populaire de l’entreprise de Bordes20,
de contingences spécifiques sur lesquelles il convient de de la Schola » dirigée par Bordes, tributaires des presta- pas la musique d’église (audition d’orgue, concerts spirituels, il paraît en reconnaître les efforts d’ouverture en lui promet-
s’arrêter. Dans leur définition donnée dès septembre tions de la Schola Cantorum de Montpellier animée par le messes et saluts chantés), mais elles s’ouvrirent rapidement tant finalement « des sympathies nouvelles »21. Et la musique
19056, les Assises de Montpellier ressemblaient plu- même et promues par la Tribune de Saint-Gervais dont il à un plus large spectre de répertoires : récitals de solistes, d’église de rester au dernier plan…
tôt à un congrès ethnographique consacré à la col- assumait le plus gros des tâches rédactionnelles. Dans une séances de musique de chambre, concerts symphoniques et
lecte, à la discussion et à la valorisation de chants ville où il venait de s’implanter, il convenait par conséquent fragments d’opéras furent ainsi soumis aux suffrages des mé- Passée sous silence par les observateurs catholiques et négli-
« populaires ». En cela, Bordes inscrivait la manifestation de trouver des appuis. À ce titre, Mgr de Cabrières était lomanes montpelliérains. En retour, ces derniers ne pouvaient gée par leurs opposants, la « section religieuse » du Congrès
dans le sillage de la fondation de la Société des chansons incontournable : outre la caution ecclésiastique qu’il attendre qu’une manifestation portant le label de la Schola du chant populaire de Montpellier laisse entrevoir les
de France, nouvel élément de la galaxie scholiste auquel incarnait ès qualité, le prélat était connu pour ses liens Cantorum de Montpellier suivît le dessein des assises ou ambiguïtés de la situation de Bordes sur sa nouvelle terre
il prenait personnellement part7. Si une telle thématique avec le Félibrige et son goût pour le dialecte lan- des congrès de musique sacrée pour lesquels la Schola Can- d’élection. Le contexte agité ayant environné sa première
était familière au musicien depuis sa prolifique « période guedocien10. Ainsi répondait-il parfaitement à la double torum de Paris se déplaçait ponctuellement dans des villes année passée en Languedoc pesa lourdement dans l’élabo-
basque », elle renvoyait aussi à un précédent événement orientation prônée par Bordes. Il fallait aussi s’assurer l’aide de province (Avignon en 1899, Clermont-Ferrand en 1905). ration du compromis à trouver entre composantes religieuse
auquel il avait participé : le congrès de la Société d’Ethno- matérielle de la Schola Cantorum de Paris en garantissant C’est donc en toute logique que le périodique La Vie Mont- et profane du congrès, compromis qui ne fut pas immédia-
graphie nationale et d’Art populaire à Niort en 1896. Ce la solidité du versant religieux des Assises. Les gages don- pelliéraine engagea ses « aimables lectrices » à s’intéresser tement compris si l’on en croit les réactions consécutives à
rassemblement, ouvert par une messe8, avait donné lieu nés par Bordes ne suffirent pourtant pas puisque l’institu- aux « attractions16 » proposées par Bordes dans le cadre des la tenue des Assises. La mission que Bordes s’était lui-même
à des conférences sur le chant grégorien, les cantiques et tion de la rue Saint-Jacques se désolidarisa financièrement Assises, une telle adresse assimilant implicitement celles-ci assigné était, à elle seule, sujette à un flottement difficile-
les noëls considérés dans leur appartenance à la culture de l’opération11. à un festival. ment compréhensible en temps de politisation extrême des
traditionnelle. Il est donc plausible que cet antécédent ait pratiques culturelles. Usant volontiers d’un lexique religieux
conforté Bordes dans son intention de combiner religieux et Parallèlement à ces démarches, Bordes devait sentir qu’il Finalement, l’examen du statut de la musique d’église lors faisant de son action en Languedoc une « évangélisation »
profane sous la bannière du « populaire ». était tout aussi déterminant de gagner les sympathies des Assises de la Schola Cantorum à Montpellier permet de musicale, Bordes se voyait en apôtre d’une vérité ontologi-
d’autres bords. Sans même invoquer les engagements mieux saisir les contraintes qui ralentirent leurs préparatifs et quement artistique, ce qui aurait dû le situer idéalement « au
L’annonce initiale des Assises de Montpellier et, plus personnels du musicien, l’ancrage radical d’une partie des qui rendaient délicate la posture de Bordes en 1906. À Mont- centre » alors que le congrès de 1906 semble plutôt aggraver
particulièrement, du congrès exprime l’intérêt porté aux élites montpelliéraines12 et le climat électrique des mois pellier, son action pouvait provoquer des réactions négatives un début de marginalisation.
chants religieux en une seule phrase (« Ce que nous entourant l’adoption définitive de la loi de séparation autant chez ceux qui y voyaient « une œuvre immorale »
disons des chansons s’appliquera naturellement aux chants de l’Église et de l’État (décembre 1905) suffisaient à le que de la part de ceux qui en suspectaient le cléricalisme17. C’est sur la durée qu’il faut alors sonder les résultats du

Les Journées Charles Bordes / Tours • 9 & 11 décembre 2016


d’église : cantiques ou noëls, séquences ou tropes. »). conduire à une certaine prudence. D’où probablement sa Quant aux Assises de juin, le compromis cherché par Bordes difficile exercice de cet équilibriste inspiré. Quelques années
De plus, Bordes y revendique un double parrainage volonté de préparer les Assises de Montpellier « en dehors autour de l’utilité sociale et patriotique du chant populaire plus tard, alors que la Schola Cantorum de Montpellier était
qui restera acquis jusqu’au terme des Assises, celui de de toute coterie politique ou confessionnelle13 » et de ne n’empêcha ni les remous à Montpellier – ce dont il ne se devenue un pilier de la vie culturelle locale, Bordes décède
Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, pour la section pas laisser « sa » Schola de Montpellier enfermée dans une cacha pas dans la Tribune de Saint-Gervais18 – ni l’aggra- brutalement. Son convoi funéraire, minutieusement relaté
religieuse et de Frédéric Mistral pour la section profane. relation trop étroite à l’Église. Dans un département dont vation de son différent avec les administrateurs de la Schola dans La Vie Montpelliéraine22, fit se rencontrer des ecclé-
Après un premier report de la manifestation de novembre les sept députés élus en mai 1906 siégeaient à gauche ou Cantorum parisienne, ceux-ci prenant le contrôle la Tri- siastiques et des militaires, des journalistes de L’Éclair et de
1905 à avril 1906, Bordes profita des colonnes de la parmi les radicaux, Bordes devait aussi envoyer des signes à bune à partir de janvier 1907 au moins. Les réactions de la La Dépêche, des maîtres de chapelle et le « directeur de la
Tribune de Saint-Gervais dont il avait la totale maîtrise ce côté de la société héraultaise. À cet effet, le chroniqueur presse montpelliéraine confirment l’instabilité de la position Chorale de la Maison du Peuple ». Autour de la dépouille
à ce moment-là, pour afficher un meilleur équilibre entre écrivant sous le pseudonyme d’Agnostos relayait les pro- à laquelle Bordes aspirait. Après avoir promu le passage en de Bordes, les représentants de groupes sociaux ou
« religieux » et « profane » : clamations d’indépendance de Bordes, et ce jusque dans Languedoc des Chanteurs de Saint-Gervais en février 1905, de forces culturelles antagonistes se retrouvèrent
les colonnes du quotidien de droite L’Éclair14. Pour ce qui la Semaine religieuse de Montpellier évoqua la première pour honorer celui qui, sous couvert d’une conception subli-
« Ce congrès consacré au chant populaire sera, à ce regarde en particulier les Assises de la Schola, le discours mouture du congrès à l’automne de la même année pour, mée et absolue de la musique, avait tenté de les rapprocher
point de vue, une manifestation vraiment grandiose, tenu par Bordes insista nettement, au fur et à mesure que ensuite, observer un silence sans faille. Le bulletin de l’évê- nolens volens. Ce moment de recueillement partagé fut
car on y entendra non seulement du chant grégorien, l’on approchait des dates finalement retenues, sur la di- ché, pourtant voué à rendre compte des faits et gestes de peut-être un des effets du projet de Bordes, ce projet qui
le chant religieux populaire par excellence, des tropes, mension patriotique de leur programme. « Art français » et Mgr de Cabrières (ce dernier ayant assisté aux cérémonies du connut un début de concrétisation en juin 1906 grâce à sa
des noëls, des cantiques et des chansons populaires, dimanche 3 juin), se contente de faire état du passage par la tentative d’entremêler les chants populaires lors des Assises
mais, ce qui importe le plus, des œuvres musicales cathédrale de l’auxiliaire de l’archevêque de Dublin à l’occa- de la Schola Cantorum de Montpellier.
artistiques non seulement engendrées par la mélo-
9
La Rédaction, « Les Assises Musicales de la Schola à Montpellier », La Tribune
de Saint-Gervais, XII (1906), p. 10-11.
sion du « Congrès religieux de chant populaire » (sic). Cette
18 die grégorienne et la chansons populaire, messes 10
Gérard Cholvy, Le Cardinal de Cabrières (1830-1921) : un siècle d’histoire de
torsion de l’intitulé du congrès n’empêche pas ce périodique Xavier Bisaro 19
la France, Paris, Les Éditions du Cerf, 2007, p. 137-243.
11
La Rédaction, « Les Assises Musicales de la Schola à Montpellier », La Tribune 19
Daniel Cabane, « Le Congrès de la Schola Cantorum », L’Éclair, XXXI (5 juin
6
La première annonce des Assises a été publiée dans Le Tirailleur, journal biter- de Saint-Gervais, XII (1906), p. 40. 15
Charles Bordes, « Buts et moyens d’action du Congrès », La Tribune de Saint- 1906), p. 5.
rois dont l’article fut repris dans la Semaine religieuse de Montpellier, XXXVII 12
Jean Sagnes, « Les radicaux de Montpellier au début du XXe siècle », Annales Gervais, XII (1906), p. 99. 20
Daniel Cabane, « La Schola Cantorum à Montpellier », Le Petit Méridional,
(1905), p. 559. du Midi, XCI (1979), p. 71-94. 16
« Médaillon », La Vie montpelliéraine, n° 611, p. 3. XXXI (8 juin 1906), p. 5.
7
Gallus, « La Société "Les Chansons de France" », La Tribune de Saint-Gervais, 13
La Rédaction, « Les Assises Musicales de la Schola à Montpellier », La Tribune 17
Propos anonyme cités par Charles Bordes, « L’Action musicale de la Schola à 21
Daniel Cabane, « Les assises de la Schola Cantorum à Montpellier », Le Petit
XII (1906), p. 18. de Saint-Gervais, XII (1906), p. 86. Montpellier », La Tribune de Saint-Gervais, XII (1906), p. 173-174. Méridional, XXXI (11 juin 1906), p. 6.
8
La Tradition en Poitou et Charentes [actes du congrès de Niort de 1896], Paris, 14
Agnostos, « Musicalia – Aux Montpelliéraines », L’Éclair, XXVI (12 octobre 18
[La Rédaction], « Les Assises Musicales de la Schola à Montpellier », La 22
La Vie Montpelliéraine, n° 791 (14 novembre 1909), p. 3.
Librairie de la Tradition nationale, 1897, p. 10. 1906). Tribune de Saint-Gervais, XII (1906), p. 98.
Hélène DELAVAULT | Chant

Dès « La Tragédie de Carmen » , revisitation par


Peter Brook de l’opéra de Bizet, qui triompha
dans le monde entier dans les années 80, et lui
valut une nomination aux Ace Award comme
« Best actress in a musical », Hélène Delavault
prit des chemins de traverse pour chanter, outre
Offenbach, Moussorgsky, Purcell, Monteverdi,
Brahms, etc. nombre de compositeurs de notre
temps ( Aperghis, Hersant, Jolas, Koering, Prin,
Dusapin…) et créer ses propres spectacles, à la
frontière du classique et du cabaret, qu’elle a
joués dans le monde entier :

Photo : © Jean Tholance


Amours et Trahisons, Le Tango stupéfiant (les grands
compositeurs au cabaret), La Républicaine (la Révolu-
tion française de 1789), L’Absinthe - Paris 1900 (du
Moulin Rouge au Chat Noir) Les Rues de la Nuit (les cabarets français et allemands des années
20 et 30), Le Mot et la chose (la chanson libertine du XVIIIème siècle), Liturgies pour un monde
de Paix (les trois grandes religions du Livre), Femme… femmes ! (le XXe siècle des femmes),
Yvette et Sigmund (l’amitié entre Freud et Yvette Guilbert), Un soir à Montparnasse (au temps

Les Journées Charles Bordes / Tours • 9 & 11 décembre 2016


des Années Folles), Heureuse ? (l’obligation du bonheur dans la société contemporaine), Apo-
calypse Café (les années 20 en France et Allemagne).

Depuis 2009, elle mène aussi une carrière de comédienne (Le prince de Hombourg de Kleist,
Les Monologues du vagin d’Eve Ensler, le téléfilm de Gérard Mordillat Les vivants et les morts,
Farben de Mathieu Bertholet.)

Elle a enregistré plusieurs albums : La Républicaine, Les Rues de la nuit, Paris 1900, Femme…
femmes !, ainsi que Aks de Pascal Dusapin. Elle poursuit en même temps une activité d’écri-
vain : Anthologie des Papous et Dictionnaire des Papous (Gallimard), adaptation de la comédie
musicale de Kurt Weill One touch of Venus, Yvette et Sigmund au Théâtre du Rond-Point, chan-
sons, etc.

En librairie, un livre-CD pour enfants : Tout ce que les parents ne comprendront jamais (Victorie
22 23
Music - Editions des Braques).

Yvette Guilbert à l'époque de sa collaboration avec Charles Bordes (1905)


L’ESPACE
DE LA

TECHNOLOGIE
Amboise, av. Léonard de Vinci 37400 Amboise

Vous aimerez peut-être aussi