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yvain ou le chevalier au lion

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Chrétien de Troyes
Yvain
ou Le Chevalier au lion

Traduction
de Michel Rousse

TEXTE INTÉGRAL
Couverture d,Olivier Balez © Éditions J´ai lu

© 1990, Flammarion, pour la présente traduction


© E.J.L., 2019, pour le supplément pédagogique

EAN 9782290213582
SOMMAIRE

Yvain ou le Chevalier au lion


À la cour : le récit de Calogrenant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Yvain tente l’aventure de la fontaine . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
Yvain épouse Laudine .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
Arthur au château de Laudine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
La folie d’Yvain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Yvain combat les troupes du comte Alier . . . . . . . . . . . 81
La rencontre du lion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
Retour à la fontaine : Lunete emprisonnée .. . . . . . . . 91
Yvain combat Harpin de la Montagne .. . . . . . . . . . . . . . 99
Yvain combat pour Lunete
et revoit Laudine qui ne le reconnaît pas . . . . . . . . . . . . 111
Une jeune fille se met en quête d’Yvain . . . . . . . . . . . . 121
Le château de Pire Aventure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131
Yvain combat Gauvain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
Retour à la fontaine. Retour en grâce . . . . . . . . . . . . . . . 163

Dossier Librio + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171


À LA COUR :
LE RÉCIT DE CALOGRENANT

Arthur, le sage roi de Bretagne, dont la prouesse nous incite


à être vaillants et courtois, tint une cour, d’une magnificence
toute royale, lors de cette fête qui tant coûte qu’il faut bien
l’appeler la Pentecôte. Le roi était à Carduel au pays de Galles ;
après le repas, les chevaliers se répandirent dans les salles pour
former de petits groupes là où des dames, des demoiselles ou
des jeunes filles les appelaient. Les uns échangeaient des nou-
velles, les autres parlaient d’Amour, des tourments, des souf-
frances et des grands bienfaits qu’en ont souvent reçus les fidèles
de son ordre, qui à cette époque était riche et généreux ; mais
aujourd’hui on trouve bien peu de ses fidèles, car voici que
presque tous l’ont abandonné et Amour en est bien dépré-
cié. Ceux qui aimaient avaient une réputation de courtoisie,
de vaillance, de largesse et d’honneur. Aujourd’hui Amour
est devenu un sujet de plaisanterie, à cause de ceux qui, n’y
connaissant rien, affirment qu’ils aiment ; en fait ils mentent,
et à s’en vanter à tort, et ils le réduisent à une plaisanterie et
un pur mensonge.
Mais parlons des hommes de jadis, et oublions ceux
­d ’aujourd’hui : car, à mon sens, la courtoisie d’un mort a bien
plus de prix que la grossièreté d’un vivant. C’est pourquoi je veux
faire un récit qui mérite qu’on l’écoute : il s’agit de ce roi qui

 9
avait une telle réputation qu’on en parle partout ; sur ce point je
suis de l’avis des Bretons : sa renommée durera toujours, et c’est
grâce à lui que l’on se souvient de l’élite des chevaliers accomplis
qui par leurs travaux acquirent la gloire. Ce jour-là donc, on
fut bien étonné de voir le roi se lever pour les quitter ; certains
en furent choqués et en disputèrent longtemps pour la raison
que jamais encore ils ne l’avaient vu lors d’une si grande fête se
retirer dans sa chambre pour dormir ou se reposer. Ce jour-là
donc, c’est ce qui lui arriva en sorte que la reine le retint, et il
resta tant auprès d’elle qu’il s’assoupit et s’endormit.
À la porte de la chambre, à l’extérieur, se trouvaient
Dodinet, Sagremor, Keu et monseigneur Gauvain ainsi que
monseigneur Yvain ; Calogrenant était avec eux, un chevalier
d’une grande amabilité qui s’est mis à leur faire un conte qui
ne tournait pas à son honneur mais à sa honte. Tandis qu’il
racontait son histoire, voici que la reine l’écoutait ; quittant le
roi elle se leva et elle arriva sans bruit, si bien qu’avant qu’on
l’ait aperçue, elle était assise au milieu d’eux ; seul Calogrenant
sauta sur ses pieds et se leva devant elle. Keu qui aimait la
raillerie, et les propos méchants, acerbes et venimeux, lui dit :
« Par Dieu, Calogrenant, je vous vois bien vaillant et agile ;
il n’est pas douteux, et je m’en réjouis, que vous soyez le plus
courtois d’entre nous ; c’est là, j’en suis sûr, ce que vous vous
imaginez tant vous manquez de jugement. Il est normal que ma
dame croie que vous êtes plus courtois et plus vaillant que nous
tous : c’est par paresse, sans doute, que nous ne nous sommes
pas levés, ou bien par négligence. Par Dieu, monsieur, ce n’est
rien de tout cela : quand vous vous êtes levé, nous n’avions pas
encore vu ma dame.

10 
—  Certes, Keu, fait la reine, vous en crèveriez, je crois
bien, si vous ne pouviez épancher le venin dont vous êtes
plein. Vous êtes odieux et grossier de chercher querelle à vos
compagnons.
—  Dame, si votre compagnie ne nous profite pas, fait Keu,
veillez à ce qu’elle ne nous nuise pas non plus. Je ne crois pas
avoir rien dit qui puisse m’être reproché ; s’il vous plaît, n’en
parlez plus : c’est manquer de courtoisie et de jugement que
de prolonger une discussion sur des sottises. Cette discussion
doit s’arrêter là, inutile de lui accorder plus d’importance.
Faites-lui plutôt continuer le récit qu’il avait commencé, car
ce n’est pas le moment de se quereller. »
À ces mots, Calogrenant intervint pour répondre :
« Seigneur, fit-il, cette querelle ne m’inquiète guère. Elle ne
m’intéresse pas et j’en fais peu de cas. Si vous m’avez offensé,
ce sera sans dommage pour moi : à de plus valeureux et de
plus avisés que moi, monseigneur Keu, vous avez souvent tenu
des propos odieux, car vous en êtes coutumier. Impossible
d’empêcher le fumier de puer, le taon de piquer, le bourdon de
bourdonner, et le méchant de se rendre odieux et de nuire.
Je ne raconterai rien de plus aujourd’hui si ma dame n’insiste
pas, et je la prie de n’en plus parler et de ne pas m’imposer une
chose qui me déplaît, si elle veut bien me faire cette grâce.
—  Dame, tous ceux qui sont ici, fait Keu, vous seront
reconnais­sants car ils ont envie de l’écouter ; n’en faites rien
pour moi, mais, par la foi que vous devez au roi, votre seigneur
et le mien, demandez-lui de poursuivre, et vous ferez bien.
—  Calogrenant, dit la reine, ne vous souciez pas des saillies
de monseigneur Keu le sénéchal ; il est coutumier de dire du

À la cour : le récit de Calogrenant  11


mal, impossible de l’en corriger. Je vous demande, c’est une
prière et un ordre, de ne pas en garder de ressentiment et de
ne pas refuser, à cause de lui, de nous raconter une histoire
plaisante à entendre si vous voulez être encore mon ami ;
reprenez donc depuis le début.
—  Certes, Dame, ce que vous m’ordonnez de faire m’est
bien pénible ; si je ne craignais de vous chagriner, je préférerais
me laisser arracher un œil plutôt que de leur raconter quelque
chose aujourd’hui ; mais je ferai ce qui vous agrée, quoi qu’il
m’en coûte. Puisque vous le voulez, écoutez donc ! Prêtez-moi
cœur et oreilles, car les paroles qu’on ne fait q­ u’entendre sont
perdues si le cœur ne les saisit. On rencontre des gens qui ne
saisissent pas ce qu’ils entendent, et qui cependant ne manquent
pas d’en faire l’éloge. Du moment que le cœur ne saisit pas, on
ne fait qu’entendre. Les paroles arrivent aux oreilles, comme
le vent qui vole ; elles passent sans s’arrêter ou se fixer et dis-
paraissent bien vite si le cœur n’est pas si vigilant qu’il soit prêt
à les saisir ; car il peut, lui, lorsqu’elles arrivent, les saisir, les
enfermer et les retenir. Les oreilles sont la voie et le conduit par
où la voix s’en vient au cœur, et le cœur saisit au plus profond de
lui-même la voix qui y pénètre par l’oreille. Qui donc voudra
me comprendre doit m’abandonner cœur et oreilles, car mon
intention n’est pas de vous proposer les rêveries, les plaisanteries
ou les mensonges que tant d’autres vous ont prodigués. Je ne
vous dirai que ce que j’ai vu.

Il m’arriva, voici près de sept ans, que, seul comme un


paysan, je m’en allais en quête d’aventures, armé de pied en
cap comme doit l’être un chevalier, et je trouvai sur ma droite

12 
un chemin qui s’engageait dans une épaisse forêt. C’était une
voie dangereuse, pleine de ronces et d’épines ; avec bien du
mal et bien de la peine, je suivis cette voie qui n’était qu’un
sentier. Pendant presque toute la journée je poursuivis ma che-
vauchée, et je finis par sortir de la forêt : j’étais en B
­ rocéliande.
De la forêt je passai dans une lande, et j’aperçus une tour à
une demi-lieue galloise (peut-être une demi-lieue mais pas
plus). Je vins à bonne allure de ce côté et j’aperçus la palissade,
entourée d’un fossé profond et large. Sur le pont se tenait le
maître de cette forteresse, debout, un autour mué sur le poing.
Je n’avais pas fini de le saluer que déjà il venait me prendre
à l’étrier et m’invitait à descendre. Je descendis – que faire
d’autre ? – car j’avais besoin de faire étape. Il n’attendit pas
davantage pour bénir plus de dix fois de suite la route qui
m’avait conduit jusque-là. Nous pénétrâmes alors dans la cour
et passâmes le pont et la porte. Au milieu de la cour du vavas-
seur – que Dieu lui donne la joie et l’honneur qu’il m’accorda
cette nuit-là ! – était suspendu un plateau où il n’y avait, je
crois bien, ni fer ni bois, rien d’autre que du cuivre. Sur ce
plateau, avec un maillet qui pendait à un poteau, le vavasseur
frappa trois coups. Les gens qui se trouvaient à l’intérieur,
entendant retentir les coups de gong, sortirent de la demeure
et descendirent dans la cour. Les uns prirent mon cheval que
tenait le généreux vavasseur, et je vis s’avancer vers moi une
jeune fille belle et gracieuse.
Je m’attardai à la regarder, car elle était belle, fine et élan-
cée. Elle montra beaucoup d’adresse pour ôter mon armure,
car ce fut bien et agréablement fait. Ensuite, elle me mit sur
les épaules un court manteau, bleu paon, en soie fourrée de

À la cour : le récit de Calogrenant  13


petit-gris. Tous autour de nous se retirèrent nous laissant
seuls l’un avec l’autre, ce qui me plut bien, car je ne sou-
haitais pas d’autre compagnie. Elle m’emmena alors et me
fit asseoir dans le plus joli pré du monde, clos tout autour
d’un petit muret. Là je la trouvai de si bonnes manières,
de conversation si agréable, de si bonne éducation, d’une
compagnie si gracieuse et d’un caractère si charmant que je
prenais grand plaisir à être avec elle et que j’aurais voulu ne
jamais devoir m’éloigner. Mais le soir, l’arrivée du vavas-
seur qui vint me chercher lorsque le moment fut venu de
souper me fit l’effet d’un mauvais coup. Il était impossible
de ­m’attarder davantage et, sur-le-champ, j’obéis à son invi-
tation. Du souper je dirai seulement qu’il me convint tout
à fait puisque la jeune fille vint s’asseoir face à moi. Après
le repas, le vavasseur me dit qu’il ne savait depuis combien
de temps il n’avait hébergé de chevalier errant en quête
d’aventure ; il en avait pourtant reçu beaucoup. Il me pria
ensuite de lui faire la faveur de m’en revenir par sa maison,
si je le pouvais. « Volontiers, seigneur », lui dis-je, car il eût
été indigne de refuser ; ­j’aurais été bien mesquin envers mon
hôte si je n’avais accédé à sa requête.

Cette nuit-là je fus fort bien logé, et mon cheval fut sellé
sitôt que le jour parut ; je l’avais demandé avec insistance la
veille, et ma prière avait été parfaitement entendue. Je recom-
mandai mon bon hôte et sa chère fille à l’Esprit Saint, je pris
congé de tout le monde, et je partis aussitôt que je le pus. Je
ne m’étais guère éloigné de chez eux quand je trouvai, dans
des essarts, des taureaux sauvages en liberté ; ils se battaient

14 
les uns contre les autres et menaient un tel vacarme, montrant
tant de fougue et de férocité, qu’à vous avouer la vérité, j’eus
un mouvement de recul, car aucune bête n’a plus de fougue
et de férocité que le taureau. Un rustre, qui ressemblait à
un Maure, d’une laideur et d’une hideur extrêmes – si laid
qu’on ne saurait le décrire – était assis sur une souche, une
grande massue à la main. Je m’approchai du rustre ; je vis qu’il
avait une tête énorme, plus grosse que celle d’un roncin ou
d’une autre bête, des cheveux en mèches, un front pelé, qui
avait plus de deux mains de large, des oreilles moussues et
immenses, comme celles d’un éléphant, des sourcils énormes,
un visage plat, des yeux de chouette, un nez de chat, une
bouche fendue comme un loup, des dents de sanglier, poin-
tues et rousses, une barbe noire, des moustaches en brous-
saille, et le menton soudé à la poitrine, une échine longue,
tordue et bossue. Il était appuyé sur sa massue, habillé d’un
vêtement extraordinaire, où n’entraient ni lin ni laine ; c’était
deux peaux de taureau ou de bœuf, nouvellement écorchées,
qu’il avait attachées à son cou.
Le rustre sauta sur ses pieds dès qu’il me vit m’approcher.
Je ne sais s’il voulait porter la main sur moi, ni quelles étaient
ses intentions, en tout cas je me mis en état de me défendre
jusqu’au moment où je vis qu’il restait debout, sans bouger
ni faire un mouvement ; il était monté sur un tronc et il avait
bien dix-sept pieds de haut. Il se mit à me regarder sans dire
un mot, comme aurait fait une bête, et je crus qu’il ne savait
pas parler et qu’il était dénué de raison. Cependant, je poussai
la hardiesse jusqu’à lui dire :
« Allons, dis-moi si tu es ou non une créature bonne. »

À la cour : le récit de Calogrenant  15


Il me répondit alors :
« Je suis un homme.
—  Quel genre d’homme es-tu ?
—  Le même que tu vois ; je ne change jamais d’aspect.
—  Que fais-tu ici ?
—  C’est là que je me tiens, et je garde les bêtes dans ce bois.
—  Tu les gardes ? Par saint Pierre de Rome, elles ne
connaissent pas l’homme ; je ne crois pas qu’en plaine ou en
bois, ni autre part, on puisse garder une bête sauvage, si elle
n’est attachée ou parquée.
—  Celles-ci, je les garde et m’en fais craindre en sorte
qu’elles ne quitteront jamais cet endroit.
—  Comment fais-tu ? Dis-moi la vérité.
—  Il n’y en a pas une qui ose bouger dès qu’elles me voient
approcher, car quand je peux en attraper une, de mes poings,
que j’ai durs et robustes, je la tiens si fort par ses deux cornes
que les autres tremblent de peur et se rassemblent autour de
moi comme pour crier grâce. Mais en dehors de moi, personne
ne pourrait s’y fier et aller se mettre au milieu d’elles : il serait
aussitôt tué. Voilà comme je suis maître de mes bêtes, mais
toi, tu devrais me dire à ton tour quel genre d’homme tu es
et ce que tu cherches.
—  Je suis, tu le vois, un chevalier et je cherche ce que je
ne peux trouver ; j’ai beaucoup cherché et je ne trouve rien.
—  Et que voudrais-tu trouver ?
—  Des aventures pour mettre à l’épreuve ma vaillance
et ma hardiesse. Je te demande donc, je te prie, je te sup-
plie, si tu en sais quelque chose, de m’enseigner aventure ou
­merveille.

16 
—  Pour cela, fait-il, c’est peine perdue. Les “aventures”,
je n’en sais rien et je n’en ai jamais entendu parler. Mais si
tu voulais aller non loin d’ici jusqu’à une fontaine, tu n’en
reviendrais pas sans mal si tu t’acquittais de ce qu’elle exige.
Non loin d’ici, à l’instant même, tu trouveras un sentier qui t’y
conduira. Suis-le sans faire de détours, si tu ne veux pas perdre
tes pas, car tu pourrais vite t’égarer : il y a beaucoup d’autres
chemins. Tu verras la fontaine qui bout, et qui pourtant est plus
froide que du marbre. Elle est à l’ombre du plus bel arbre que
Nature ait jamais formé. En toutes saisons il garde ses feuilles,
sans jamais les perdre, quelle que soit la rigueur de l’hiver. Un
bassin de fer y est suspendu à une longue chaîne qui descend
jusque dans la fontaine. À côté de la fontaine tu trouveras un
bloc de pierre : tu verras ce qu’il en est (je suis incapable de
te le dire, jamais je n’en ai vu de semblable) ; de l’autre côté
il y a une chapelle, petite mais très belle. Si tu veux puiser de
l’eau avec le bassin et la répandre sur la pierre, tu verras une
tempête si terrible qu’il ne restera pas une bête dans cette forêt,
ni chevreuil, ni cerf, ni daim, ni sanglier ; même les oiseaux
la quitteront. Car tu verras la foudre tomber, le vent souff ler,
les arbres se briser, de la pluie, du tonnerre, des éclairs, tout
cela avec une telle violence que, si tu peux t’en aller sans de
graves ennuis et sans qu’il t’en coûte, tu auras plus de chance
que tous les chevaliers qui y soient jamais allés. »
Je quittai le rustre qui m’avait bien montré le chemin. On
était alors à peu près au milieu de la matinée et il pouvait être
près de midi quand j’atteignis l’arbre et la fontaine. Pour l’arbre,
en un mot, je suis convaincu que c’était le plus beau pin qui
ait jamais poussé sur terre. Je ne pense pas qu’il y ait jamais

À la cour : le récit de Calogrenant  17


eu de pluie assez forte pour qu’une goutte d’eau le traverse :
tout coulait par-dessus. Je vis le bassin suspendu à l’arbre, de
l’or le plus fin qu’on ait encore jamais trouvé à acheter sur
une foire. Pour la fontaine, croyez-le, elle bouillait comme de
l’eau chaude. La pierre était faite d’un bloc d’émeraude évidé
comme un vase, porté par quatre rubis, plus f lamboyants et
plus vermeils que le soleil du matin quand il monte à l’orient. Je
tiens à ne pas m’écarter d’un mot de la vérité pour vous raconter
la suite. Je voulus voir la merveille de la tempête et de l’orage,
mais je n’eus pas lieu de m’en féliciter, car, si je l’avais pu, je
m’en serais repenti sitôt qu’avec l’eau du bassin j’eus arrosé la
pierre évidée. J’en versai trop, je le crains, car je vis le ciel se
déchirer si violemment que les éclairs venaient me frapper
les yeux de plus de vingt côtés, et les nuées, dans un énorme
chaos, déversaient pluie, neige et grêle. Ce fut une tempête si
terrible et si violente que cent fois je pensai périr de la foudre
qui tombait autour de moi et des arbres qui se brisaient. Je fus
terrifié, sachez-le, jusqu’au moment où la tempête fut calmée.
Mais Dieu voulut me rassurer, car elle ne dura guère et toutes
les bourrasques s’apaisèrent ; puisque Dieu l’avait décidé, elles
n’osèrent souff ler. Quand je vis l’air clair et pur, tout joyeux,
je retrouvai mon assurance, car la joie, si je sais ce dont je parle,
dissipe vite de lourds tourments. Aussitôt que la tempête fut
passée, je vis sur le pin un grand rassemblement d’oiseaux, si
grand, si on veut bien me croire, qu’on ne voyait ni branche
ni feuille : tout était couvert d’oiseaux ; l’arbre en était magni-
fique. Ils chantaient tous ensemble en un chœur parfait, tout
en suivant chacun un motif différent ; jamais je n’en entendis
deux chanter la même mélodie. Leur joie me rendit la mienne,

18 
et je les écoutai jusqu’à ce qu’ils eurent achevé tout d’un trait
leur office. Jamais encore, je n’avais entendu pareille allégresse,
et personne non plus, je crois, à moins d’aller écouter celle
qui me charma et me donna tant de bonheur que je dus bien
m’en tenir pour fou. J’y demeurai tant que j’entendis venir, me
sembla-t-il, une troupe de chevaliers ; je pensai qu’ils étaient
bien dix, tel était le vacarme que menait à lui seul le chevalier
qui arrivait.
Quand je vis qu’il venait tout seul, je sanglai aussitôt mon
cheval et sautai en selle sans retard ; il arrivait plein de fureur,
plus rapide que l’aigle, l’air féroce d’un lion.
Criant le plus fort qu’il pouvait, il se mit à me défier :
« Vassal, dit-il, sans même lancer de défi vous m’avez cou-
vert de honte et gravement outragé. Vous auriez dû me porter
un défi, s’il y avait contestation entre nous, ou au moins faire
valoir votre droit avant d’engager les hostilités. Mais, si je
peux, monsieur le chevalier, ce mal retombera sur vous ; le
dommage est visible ; autour de moi, mon bois abattu m’en est
garant. On doit se plaindre quand on est battu, et je peux me
plaindre à bon droit, car vous m’avez chassé de ma demeure
avec la foudre et la pluie. Vous m’avez causé un tort qui m’est
insupportable (et malheur à qui peut s’en réjouir) car vous avez
attaqué mon bois et mon château avec tant de violence qu’une
troupe d’hommes, des armes ou des murailles ne m’auraient
été d’aucun secours. Il n’était pas question de trouver un abri,
aurait-on eu là une forteresse de bois ou de pierre dure. Désor-
mais, soyez sûr que vous n’obtiendrez de moi ni paix ni trêves. »
Sur ces mots nous nous lançons l’un contre l’autre, les écus
passés au bras ; chacun alors se couvrit du sien. Le chevalier

À la cour : le récit de Calogrenant  19

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