Processus d’intégration de l’emprunt lexical
dans la presse algérienne d’expression française
Khelladi Sid Ahmed
Université Hassiba Benbouali Chlef- Algérie
[email protected] Synergies Chili n° 8 - 2012 pp. 71-81
Résumé : Le lexique des langues vivantes connaît un perpétuel mouvement : il naît,
se renouvelle et voyage d’une langue à une autre. Ce processus se réalise par le biais
de plusieurs techniques d’enrichissement lexical, parmi lesquelles, il en est une sur
laquelle il faut insister : c’est l’emprunt lexical. Ce dernier est destiné à combler des
lacunes linguistiques et à décrire les nouvelles réalités. Il dépend de l’évolution et
de la transformation des sociétés et des langues. Les interlocuteurs découvrent ces
nouvelles unités, intégrées dans le système de la langue d’accueil, à travers des voies
prometteuses comme la presse, la publicité et surtout chez les jeunes.
Mots-clés : emprunt lexical- intégration- lexique-système.
Abstract: The lexicon of modern languages is in perpetual motion: is born, is renewed,
travels from one language to another. This process is carried out by several lexical
enrichment techniques, among which there is one that is fundamental: lexical
borrowing, which is intended to fill linguistic gaps and describe new realities, depending on how they
evolve and transform societies and languages. The partners discover these new units, integrated
into the system of the host language, through appropriate channels, such as press, advertising and
especially youth media.
Keywords: lexical borrowing, integration, lexicon-system.
Resumen: El léxico de las lenguas vivas está en movimiento perpetuo: nace, se renueva, viaja
de una lengua a otra. Este proceso se lleva a cabo mediante varias técnicas de enriquecimiento
léxico, entre las cuales se cuenta una fundamental: el préstamo léxico, que está destinado a
colmar lagunas lingüísticas y a describir nuevas realidades, dependiendo de cómo evolucionan y
se transforman las sociedades y las lenguas. Los interlocutores descubren esas nuevas unidades,
integradas en el sistema de la lengua de acogida, a través de vías idóneas, como la prensa, la
publicidad y, especialmente, los medios juveniles.
Palabras clave: préstamo léxico, integración, léxico-sistema.
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1. Introduction
De par leur plasticité et leur vitalité naturelles, les langues se trouvent souvent
contraintes de s’adapter au changement et au développement permanent
que connait le monde dans les différents domaines économique, sociologique,
politique. Cette adaptation -autant linguistique qu’extra linguistique- se traduit
souvent par la création de nouvelles unités linguistiques au sein de la même
langue (néologismes) ou par le recours à l’emprunt aux autres langues pour
dénommer, exprimer et décrire les nouvelles réalités. C’est cela qui explique
l’engouement des lexicologues, lexicographes et sémanticiens pour l’étude du
phénomène de l’emprunt lexical.
La langue française a connu une évolution constante qui lui a permis d’enrichir
son stock lexical par le biais des mots voyageurs et/ou des formes nées au sein
de la langue elle-même (néologismes), ce qui lui a permis de préserver jusqu’à
une formidable vitalité ; comme le confirme Bernard Quemada : « Une langue
qui ne connaitrait aucune forme de néologie serait déjà une langue morte, et
l’on ne saurait contester que l’histoire de toutes nos langues n’est, en somme,
que l’histoire de leur néologie. » (Quemada, 1971 : 37)
L’objet de notre article est d’étudier le phénomène de l’emprunt lexical à partir
d’un corpus extrait d’un titre de la presse algérienne d’expression française, Le
« Quotidien d’Oran » et plus précisément, recueilli dans la rubrique « Tranche
de vie ».
2. Problématique
Puisque la lecture des journaux quotidiens algériens d’expression française nous
confronte tout aussi bien à l’information qu’au vecteur de sa transmission, il nous
semble judicieux de s’intéresser à la notion du lexique et à la manière dont il est
impliqué pour décrire l’actualité tant nationale qu’internationale. C’est pourquoi
nous estimons qu’il est très utile de signaler l’importance du phénomène des
procédés d’enrichissement lexical utilisés dans la presse algérienne d’expression
française. Nous pouvons résumer notre problématique sous forme de deux
interrogations : S’agit-il d’emprunts intégrés ou non intégrés ? Quelles sont les
différentes transformations que peut subir un mot emprunté ?
3. Présentation du corpus
La présentation de notre corpus permet de donner une idée globale sur la
diversité de notre cadre pratique. Sa forme et, surtout, son contenu présentent
en effet une infinité de phénomènes lexicaux à étudier.
3.1 Le quotidien d’Oran
Le quotidien d’Oran est un journal francophone régional fondé en 1994 à Oran
et devenu national en 1997. Il traite des problèmes d’ordre général. Son siège
se situe au : 01, Rue Laïd Ouled Tayeb, 63 avenue de l’ANP Oran-Algérie B.P
N°110. Il est tiré à 195 000 exemplaires et imprimé dans les grandes villes telles
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qu’Alger, Constantine, etc. Il a un site web – www.lequotidien-oran.com – sur
lequel tous les numéros sont téléchargeables.
3.2 La rubrique « Tranche de vie »
À travers la rubrique « tranche de vie », le journaliste traite des sujets qui
reflètent la vie de tous les jours des Algériens. En puisant dans ses expériences
personnelles, EL GUELLIL offre des modèles de la société algérienne, souvent sous
une forme humoristique. C’est pourquoi on assiste à une diversité lexicale qui
cible un lectorat assez large. La rubrique est présentée sous forme d’un article
encadré pour attirer l’attention du lecteur, avec une marque typographique
spécifique (italiques).
3.3 Biographie d’EL GUELLIL1
EL GUELLIL, pseudonyme du journaliste FODIL BABA AHMED, est l’auteur de la
rubrique « tranche de vie » paraissant quotidiennement dans le journal. Cette
dénomination « EL GUELLIL » relève de l’Arabe dialectal et qui signifie « le
pauvre ». Il a commencé très jeune sa carrière au théâtre et au cinéma où il a
contribué au montage de deux films. FODIL BABA AHMED s’est orienté ensuite
vers la presse au début des années 90. En 1994, il a participé à la fondation du
journal dont il est toujours le directeur technique.
3.4 Caractéristiques de la rubrique « tranche de vie »
Cette rubrique se caractérise par :
- la variété des sujets traités,
- des titres accrocheurs (aguichants),
- un métissage lexical qui relève de divers niveaux de langue,
- l’intégration fréquente d’expressions figées sous forme de titres de rubriques,
- la présence constante de proverbes populaires et d’expressions qui relèvent de
notre patrimoine socioculturel,
- un panorama lexical, et une alternance triadique entre le français, l’arabe et l’anglais.
3.5 Période retenue
La période qui a permis le relevé des occurrences s’étend du1er janvier 2010
au 31 mars 2010. Les unités en question représentent notre corpus de base qui
illustre une variété de procédés d’enrichissement lexical.
4 Qu’est-ce qu’un emprunt lexical ?
Il est évident que les procédés d’enrichissement lexical (emprunt et
néologisme) permettent la modernisation, l’enrichissement et la diversité du
vocabulaire de la langue quel que soit son origine, son statut ou sa valeur.
L’emprunt lexical est considéré souvent comme le résultat logique du contact
de langues et du bilinguisme. Car toute étude portant sur ce phénomène
suppose une rencontre tant linguistique qu’extralinguistique entre au moins
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deux systèmes linguistiques. Sans tenir compte des techniques de passage et
d’adaptation de l’unité empruntée, l’emprunt lexical est sans conteste, le
moyen le plus fiable pour résoudre le problème de « la pénurie lexicale » lié à
la transformation massive que connaissent le monde et la société ; comme en
témoigne Deroy, « l’emprunt devient presque une nécessité quand il s’agit de
désigner des choses proprement étrangères. » (Deroy 1980: 163) dans tous les
domaines ; social, économique, technologique, etc. Il ajoute : « on emprunte
raisonnablement que ce dont on manque. L’emprunt se justifié normalement
par un besoin » (ibid : 137). Ce changement d’éléments extralinguistiques a pour
résultat de l’adoption de nouvelles unités lexicales pour s’adapter au nouveau
monde et décrire minutieusement les nouvelles réalités, comme en témoigne
Jacqueline Picoche « … Besoin de dénommer exactement un produit d’origine
étrangère, ou une réalité typique d’un pays lointain » (Picoche 1998: 340).Il
s’agit de l’apparition d’un mot étranger provenant d’une (langue source) dans
le système linguistique d’une autre langue (langue d’accueil) ; « l’emprunt
est une forme d’expression qu’une communauté linguistique reçoit d’une
autre communauté » (Deroy 1980: 18). Cette apparition présuppose une
personne ayant une connaissance préalable de la langue source. Donc on peut
aussi considérer que l’emprunt est une invention d’abord individuelle qui se
généralise ensuite au sein du groupe des locuteurs d’une langue donnée. Si l’on
retourne vers Saussure, on ne peut pas admettre un signifiant sans signifié parce
que ce sont deux composants du signe linguistique qui lui-même représente le
lexique d’une langue donnée. Si Louis Deroy tolère d’emprunter selon le besoin
linguistique même en cas de disponibilité, Jean Dubois préfère conditionner
ce passage du mot emprunté par son absence totale dans le système de la
langue emprunteuse. Il propose la définition suivante : « Il y’a emprunt quand
un parler A utilise et finit par intégrer une unité ou un trait linguistique qui
existait précédemment dans un parler B et que A ne possédait pas : l’unité ou le
trait emprunté sont eux-mêmes appelés emprunts » (Dubois et al.1973 : 188).
Labatut, quant à lui, se contente de comparer deux mots communs entre
deux langues c’est pourquoi il le définit ainsi : « Pour identifier un emprunt,
il faut comparer deux lexèmes de deux langues différentes : ainsi tout lexème
commun est nécessairement un emprunt ». (1983 : 41).
On peut traduire toutes les définitions sous la forme du schéma suivant :
Langue prêteuse Unité empruntée Langue emprunteuse
(langue source) (langue d’acceuil)
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5. Collecte de données
5.1 Algérianisation de mots d’origine française
Tableau n 01 Emprunts au français utilisés en Algérie
Mots intégrés Traduction Origine Date d’apparition
El-bochta Poste Français 21/01/2010
Farchita Fourchette // 11/01/20010
Yadragui Draguer // 21/01/2010
Bien facants Bien vacant // 18/01/2010
El guirra La guerre // 17/02/2010
Familia Famille // 28/02/2010
fel fichta Dans la fête // 23/01/2010
EN goul Je dis // 13/02/2010
Cou…stim Costume // 23/03/2010
Coufirta Couverture // 23/03/2010
Coulige Collège // 23/03/2010
5.2 Francisation de mots d’origine arabe
Tableau nº 01 Emprunts de l’arabe
Mots intégrés Traduction Origine Date d’apparition
qalaa Site archéologique Arabe 11/02/2010
Baraka Bénédiction // 02/02/2010
Bled Pays // 13/03/2010
haram Interdit/prohibé // 21/01/2010
Maboul Fou // 28/02/2010
Toubib Médecin // 25/01/2010
kahwa Café // 17/01/2010
Tableau nº 02 Emprunts à l’arabe dialectal en français
Mots intégrés Traduction Arabe dialectal Date d’apparition
Bard Froid // 07/01/2010
Bezef Beaucoup // 24/03/2010
Kif- kif Pareil // 10/01/2010
Chouia Un peu // 09/01/2010
Walou Rien // 13/01/2010
Immigration
Harga // 23/03/2010
clandestine
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Tableau nº 03 Emprunt français d’une langue européenne (espagnole)
Mots intégrés Traduction Origine espagnole Date
Fichta Fête Fiesta 12/03/2010
6. L’intégration
Dans le discours journalistique algérien, on trouve beaucoup d’emprunts (mots
empruntés à d’autres langues que le français, langue utilisée pour rédiger les
chroniques) et la presse demeure le lieu privilégié d’intégration des emprunts
lexicaux : « dans la civilisation contemporaine, la voie de l’emprunt la plus
fréquente est la presse ». (Guilbert 1975 : 96). Ces emprunts sont intégrés
ou non, selon leur degré d’adaptation aux normes de la langue cible, comme
le précisent Dubois et al., « L’intégration, selon qu’elle est plus ou moins
complète, comporte des degrés divers : le mot peut être reproduit à peu près
tel qu’il se prononce (et s’écrit) dans la langue B ; il y a toutefois généralement,
même dans ce cas, assimilation des phonèmes de la langue B aux phonèmes les
plus proches de la langue A. » (Dubois Jean et alii 1984 : 189).
Louis Deroy distingue quatre niveaux d’intégration « historique, phonétique,
morphologique et sémantique » (Deroy 1980 : 8). Dans notre travail, nous ne
nous intéresserons qu’aux trois derniers niveaux.
6.1 Intégration morphologique
Si la structure morphosyntaxique a été modifiée lors du passage du mot de
la langue source vers la langue cible, on considère que ce dernier est intégré
morphologiquement, et ce, afin de mieux s’adapter aux règles grammaticales de
la langue d’accueil. Autrement dit, plusieurs changements affectent la structure
syntaxique.
a) Les mots arabes utilisés dans un contexte algérien
Emplacement du pronom personnel sujet « je » devant les verbes conjugués
au présent par « en » » ou « n’ » : exemple : « engoule » ou « negoule »
(13/02/2010).
L’arabe algérien se base sur des règles syntaxiques spécifiques qui relèvent à
moitié de l’arabe littéral et de la langue française. Le but, non intentionnel, de
l’interlocuteur algérien est d’associer tant d’éléments afin de former une
phrase à l’aide des mots qui portent un sens dans différentes stratégies de
communication. C’est pourquoi le passage de ces unités, empruntées de la
langue française, connait un déguisement morphologique qui rend ainsi ces
mots distingués de leur origine (forme, prononciation et sens). Concernant
notre exemple à l’origine « En » remplace le premier pronom personnel de
l’arabe « أنا » synonyme de « je » en français. On obtiendra donc une nouvelle
unité issue de la réunion des éléments de la langue arabe classique et de l’arabe
dialectal.
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Processus d’intégration de l’emprunt lexical dans la presse algérienne d’expression française
b) Les mots français utilisés dans un contexte algérien
Remplacement du pronom personnel « il » par « ya » devant les verbes intégrés
et conjugués au présent : exemple « yadragui » (21/01/2010)
Dans ce deuxième exemple on a affaire à une forme d’abréviation des
pronoms personnels, nous signalons ici que la composition de ces mots
n’est pas aléatoire. Le mot est manifesté par ces interlocuteurs de manière
pertinente par suppression et remplacement du troisième pronom personnel du
singulier français « il » par « ya ». On dispose donc d’un nouveau mot français
intégré et adapté aux règles de l’arabe algérien. Cette créativité est illustrée
comme suit : Au lieu de « il drague », ce verbe doit s’adapter au parlé algérien
et on aura : يد ار قي/ هوen arabe littéral, mais en arabe algérien il préfère dire :
يدراقي
N.B : en arabe classique contrairement au français la phrase commence par un
verbe+sujet+complément.
Remplacement du déterminant « la » et « le » par « E L » devant les noms : cet
exemple « el bochta » au lieu de « la poste » qui sert à définir les noms en
arabe ( المعرفة21/01/2010). Parce qu’en arabe on a un nom défini et un autre
indéfini :
- Nom défini البريدcorrespond à « la poste » en français
- Nom indéfini بريدcorrespond à « poste » en français.
Dans notre exemple, en arabe dialectal le « أل » (qui est considéré comme un
article qui sert à définir en arabe littéral) est remplacé par « el », ce dernier
est soudé avec le nom poste sans prendre en considération la notion du genre.
Donc on a affaire à un seul mot « elbochta » ou parfois « elposta ».
Remplacement de l’article « la » par « a » à la fin du mot pour marquer
le féminin arabe en français : Exemple « familia » au lieu de « la famille »
(28/02/2010). « Farchita » au lieu de « la fourchette » (11/01/20010)
Quant à cet exemple, en arabe littéral le féminin est marqué par un « ت » à
la fin du nom, c’est pour quoi on l’appelle le « T » du féminin, en arabe c’est
« تاء التأنيث ».l’arabe algérien opte pour le féminin à partir de l’arabe classique
« T » du féminin « تاء التأنيث ». Cependant dans la prononciation ce « T » est
transformé en « A ». C’est pour quoi l’intégration du mot « famille » a été
caractérisée par l’ajout du « A » à la fin pour pouvoir évoquer un nom féminin :
En français : « Une famille » correspond à « عائلة », le « ت » de la fin du nom
remplace le déterminant « une » en français
En arabe algérien : « Une famille » prononcée « familia » c’est-à-dire le
déterminant « une » est remplacée lors de la prononciation par « A » qui est à
l’origine le « T » du féminin, « تاء التأنيث » en arabe classique.
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6.2 Intégration phonétique
L’intégration phonétique déconcentre souvent la prononciation de l’interlocuteur
algérien qui se retrouve souvent confronté à un problème d’ordre phonétique
résultant de la cohabitation de la langue française avec sa langue maternelle
(arabe dialectal) et de la complexité des deux systèmes phonétiques (arabe et
français). Si on les compare, on va se rendre compte que le système phonétique
arabe est marqué par un consonantisme riche et un vocalisme pauvre, par
contre celui du français est riche en vocalisme ce qui va donner lieu à un
champ d’intégration phonétique varié. La tache de l’Algérien est donc de
remplacer quelques sons par des sons plus proches. Nous avons relevé quelques
illustrations dans notre corpus : comme nous l’avons déjà signalé le système
vocalique arabe dispose de trois voyelles longues et brèves à savoir : A/U/I et
a/u/i leur réalisation phonétique n’est pas identique, mais plutôt conditionnée
par plusieurs facteurs :
- La variante régionale.
- La place de la voyelle dans le mot.
- Le degré d’intégration.
Par exemple :
- La voyelle [a] elle est maintenue aussi bien en arabe qu’en français exemple : radio
راديوet parfois la voyelle « e » en français est prononcée « a » en arabe dialectal
algérien exemple : l’estomac لسوتماce qui correspond à « l’astomac »
- La voyelle [i] se prononce soit [i] en français : exemple : islam et إسالم
- Quant à l’exemple de notre corpus, nous avons les illustrations suivantes :
- Remplacement des voyelles françaises :
[y] se prononce [i] exemple : “costime” au lieu de costume (23/03/2010), le [y] a été
remplacé par [i] parce que le système phonétique arabe ne dispose de la voyelle [u]
et notre interlocuteur a remplacé le son [y] par le son le plus proche dans le système
phonétique arabe qui est le [i].
Loin de notre corpus, on peut faire appelle à d’autres exemples relevés de
l’arabe dialectal algérien où l’interlocuteur se retrouve face à une liberté de
choix d’ordre phonétique entre deux systèmes. La diversité des emplois pour
pouvoir s’exprimer lui permet de diversifier sa prononciation et la manière dont
les sons sont articulés. Ces différentes stratégies de communication donnent
lieu à un nouveau dérapage phonétique, à des niveaux d’intégration et par
conséquent à une nouvelle prononciation spécifique qui peut faire l’objet d’un
arabe algérien.
On peut même citer l’exemple ou le [é] se transforme en [i] comme le
montre l’exemple suivant : « démocratie » se prononce en arabe algérien
« dimocratie », « ديمقراطية » en arabe. Le [œ] en français et parfois prononcé
[u] en arabe algérien comme le montre l’exemple suivant : « Tracteur » en
arabe Algérien se prononce « Tractour » « تركتور » en arabe. Le [o] fermé se
transforme en [é] et le [œ] se transforme en [u] : « Chauffeur » en arabe
algérien se prononce « chéffour » « شيفور » en arabe.
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Processus d’intégration de l’emprunt lexical dans la presse algérienne d’expression française
a) Les mots français utilisés dans un contexte algérien
Remplacement des consonnes françaises :
- Le [v] se prononce [f]. Exemple “bien facant” au lieu de bien vacant (18/01/2010).
En arabe le son [v] se prononce [f] parce qu’il est le son le plus proche c’est pourquoi
l’interlocuteur Algérien substitue au son étranger [v] le son [f]
- Le [p] se prononce [b]. Exemple : “bochta” au lieu de la poste (21/01/2010). Le [p]
n’existe pas en arabe et pour pouvoir réaliser un rapprochement au niveau de cette
prononciation l’Algérien remplace le son [p] par le [b] qui est le son le plus proche.
b) Les mots arabes utilisés dans un contexte français
- La pharyngale fricative sourde [ ]حse prononce [h]. Exemple : « حرام » se
prononce Haram (21/01/2010). Le son []ح n’existe pas en français et lors de
la prononciation, un français substitue au son étranger arabe [ح ] le son le plus
voisin en français c’est le [chhhhh]
- L’uvulaire occlusive sourde [ ]قse prononce [q]. Exemple قلعةse prononce qalaa
(09/02/2010) et La pharyngale fricative sonore [ ]عse prononce [a]. Exemple ;
qalaa se prononce ( قلعة09/02/2010). Parce que le [a] est le son le plus proche
du [ ]عen arabe.
- L’uvulaire fricative sourde [خ ] en arabe se prononce [k] et s’écrit avec « h »,
« kh » : exemple : « khobz »
- La pharyngale fricative sonore [ ]عse prononce [a]. Exemple ; qalaa se
prononce ( قلعة09/02/2010)
- Parce que le [a] est le son le plus proche du [ ]عen arabe.
6.3 Intégration sémantique
Une fois installé dans la nouvelle structure d’accueil, le mot emprunté sera
adapté sémantiquement. Tantôt, il reste fidèle à sa signification d’origine,
tantôt il la dépasse pour désigner un autre contenu sémantique.
a) Préservation de sens
Français/arabe. Exemple : guerre et « guirra » : ce nom a gardé la même
signification aussi bien en français qu’en arabe algérien. (17/02/2010)
Arabe/français. Exemple « kif-kif » c’est-a-dire pareille même signification en
français qu’en arabe (algérien). (10/01/2010)
b) Dépassement de sens
Arabe/français. Exemple : le mot chouia a connu un dépassement sémantique
lors de son passage de l’arabe au français. Ce mot désigne en arabe une petite
quantité, il est employé en français ainsi : un(e) petit(e) chouia, mais en
signifiant une grande quantité (une petite quantité par rapport à une grande
quantité), comme le montre l’emploi négatif de ce mot : pas chouia au sens de
pas beaucoup. Toutes ces intégrations peuvent être schématisées comme suit :
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Synergies Chili n° 8 - 2012 pp. 71-81
Schéma n 02 : Parcours d’adaptation de l’unité empruntée au sein
des structures linguistiques du système d’accueil.
7. Conclusion
Pour conclure, on peut dire que notre article avait comme objectif d’identifier
la meilleure description du processus d’intégration des mots empruntés
au français et à l’arabe par la presse algérienne d’expression française. Ce
phénomène linguistique demeure un des principaux procédés qui contribuent à
l’enrichissement du français des médias algériens. En effet, l’usage de la langue
française dans une société comme la nôtre implique une adaptation lexicale sur
les plans phonétique, morphologique et sémantique. On a constaté aussi que le
journaliste Algérien a souvent recours aux emprunts pour mieux confectionner
son article et partant de capter l’attention des lecteurs. Toutefois si l’usage
des emprunts est toléré dans certaines situations, il s’avère de peu d’utilité
dans d’autres (dans le cas où l’équivalent existe que ce soit en français ou en
arabe). Ce nouveau code, parfois, empêche le lecteur de déchiffrer l’article de
la presse locale et l’interlocuteur de structurer une chaine de communication
appropriée. Parler l’arabe algérien, de nos jours, demeure une tâche difficile
qui exige différentes compétences linguistiques.
Passer d’un code ancien à un autre nouveau et mélangé -par le biais de ces
procédés d’enrichissement lexical- provoque -chez l’Algérien- un sentiment
d’inquiétude de sortir de la norme au moment de la communication. C’est ce
caractère qui fait la particularité des Algériens qui parlent une langue métissée,
hybride et qui vient s’additionner au champ linguistique algérien.
On doit rappeler, en guise de conclusion, que ces unités lexicales perpétuent la
vitalité française et accroissent son rayonnement (surtout local et médiatique).
Bibliographie
Deroy, Louis [1956] (1980) L’emprunt linguistique. Paris : Les Belles Lettres.
Dubois, Jean et al. (1973) Dictionnaire de linguistique. Paris : Librairie Larousse.
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Processus d’intégration de l’emprunt lexical dans la presse algérienne d’expression française
Guilbert, Louis (1975) La créativité lexicale. Paris : Larousse.
Hamers, Josiane F ; Blanc, Michel (1983) Bilinguisme et bilingualité. Bruxelles : Dessart.
Labatut, Roger (1983) Les emprunts du peul à l’arabe. In « Langue arabe et langues africaines ».
Paris.
Mitterand, Henri (1963) Les mots français. Paris : presses universitaires de France. Ed. Que sais-je ?
Picoche, Jacqueline ; Marchello-Nizia, Christiane (2000) (5e éd. rev. et cor 2000). Histoire de la
langue française. Paris : Nathan.
Quemada, Bernard (1971) Banque de mots. In, « Les néologismes » J.F Sablayrolles, Collection Que
sais-je ? Paris : Presses universitaires de France.
Sablayrolles, Jean-François (2000) La néologie en français contemporain. Paris : champion.
Walter, Henriette (1997) L’aventure des mots français venus d’ailleurs. Paris : Robert Laffont.
Walter, Henriette (1988) Le français dans tous les sens. Paris : Robert Laffont.
Sitographie
www.algérie-livres.com
Note
1
La biographie est tirée du site : http://www.algérie-livres.com.
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