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Texte Maupassant Realisme

Maupassant analyse deux façons de composer un roman: raconter une histoire exceptionnelle pour divertir le lecteur ou reproduire la vie de manière réaliste pour le faire réfléchir. Il décrit les techniques narratives associées à chaque approche.

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Magdalena Chitic
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GUY DE MAUPASSANT

EXTRAIT DE L’ESSAI : « LE ROMAN »


(Préface de Pierre et Jean, 1888)

Le romancier qui transforme la vérité constante*, brutale et déplaisante, pour en tirer


une aventure exceptionnelle et séduisante, doit, sans souci exagéré de la vraisemblance,
manipuler les événements à son gré, les préparer et les arranger pour plaire au lecteur,
l'émouvoir ou l'attendrir. Le plan de son roman n'est qu'une série de combinaisons ingénieuses
conduisant avec adresse au dénouement. Les incidents sont disposés et gradués vers le point
culminant et l'effet de la fin, qui est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes les
curiosités éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, et terminant si complètement
l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir ce que deviendront, le lendemain, les
personnages les plus attachants.
          Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte de la vie, doit
éviter avec soin tout enchaînement d'événements qui paraîtrait exceptionnel. Son but n'est
point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer
à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. À force d'avoir vu et médité
il regarde l'univers, les choses, les faits et les hommes d'une certaine façon qui lui est propre
et qui résulte de l'ensemble de ses observations réfléchies. C'est cette vision personnelle du
monde qu'il cherche à nous communiquer en la reproduisant dans un livre. Pour nous
émouvoir, comme il l'a été lui-même par le spectacle de la vie, il doit la reproduire devant nos
yeux avec une scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer son œuvre d'une manière si
adroite, si dissimulée, et d'apparence si simple, qu'il soit impossible d'en apercevoir et d'en
indiquer le plan, de découvrir ses intentions.
          Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre intéressante
jusqu'au dénouement, il prendra son ou ses personnages à une certaine période de leur
existence et les conduira, par des transitions naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera
de cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l'influence des circonstances
environnantes, tantôt comment se développent les sentiments et les passions, comment on
s'aime, comment on se hait, comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment
luttent les intérêts bourgeois, les intérêts d'argent, les intérêts de famille, les intérêts
politiques.
          L'habileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans le charme, dans
un début attachant ou dans une catastrophe émouvante, mais dans le groupement adroit des
petits faits constants* d'où se dégagera le sens définitif de l'œuvre. S'il fait tenir dans trois
cents pages dix ans d'une vie pour montrer quelle a été, au milieu de tous les êtres qui l'ont
entourée, sa signification particulière et bien caractéristique, il devra savoir éliminer, parmi
les menus événements innombrables et quotidiens tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre en
lumière, d'une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés inaperçus pour des
observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre sa portée, sa valeur d'ensemble.
On comprend qu'une semblable manière de composer, si différente de l'ancien procédé
visible à tous les yeux, déroute souvent les critiques, et qu'ils ne découvrent pas tous les fils si
minces, si secrets, presque invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la
ficelle unique qui avait nom : l'Intrigue.

_____________
 Lecture méthodique

 Quelles sont les caractéristiques des deux façons de composer un roman analysées par
Maupassant ?
 Lequel des deux types d’art romanesque vous semble le plus «vrai» ? Argumentez !

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