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La Franc-Maconnerie - 1885

A decouvrir

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LA

FRANC-MAÇONNERIE
HISTOIRE AUTHENTIQUE DES SOCIÉTÉS SECRÈTES
Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours

LEUR ROLE POLITIQUE, RELIGIEUX & SOCIAL

PAR

UN ANCIEN ROSE-CROIX
(Auteur des Révélations d'un Rose-Croix et des Evénements dévoilés)

2e ÉDITION, REVUE E T AUGMENTÉE

Mystères d'Egypte — d'Eleusis — Brahmanes — Gymnoso-


phistes — Druidisme — Magisme — Chaldèïsme — Mystères
de Mithra — Ordre des Assassins — Templiers — Corporations
de constructeurs romains — Frères maçons du moyen âge —
Franc-Maçonnerie moderne — Différents rites maçonniques —
Illuminés — Carbonari — Tugendbund — Amis du peuple, etc.
— Jeune Italie — Marianne — Internationaux — Fénians —
Nihilistes, etc. — Mobiles secrets de la politique européenne
sous les règnes de Louis-Philippe et de Napoléon III.

PARIS
BLOUD ET BARRAL, LIBRAIRES-ÉDITEURS
4, RUE DE -MADAME, ET RUE DE RENNES, Kl
Biblio!èque Saint Libère

[Link]
© Bibliothèque Saint Libère 2007.
Toute reproduction à but non lucratif est autorisée.
LA

FRANC-MAÇONNERIE
POUR SERVIR DE PRÉFACE
A CETTE NOUVELLE EDITION

A M. X., ancien ROSE-CROIX :

Paris, le i« Octolre 1885.

Mon cher ami,


Je vous écrivis, il y a quelques mois déjà, pour vous
dire que votre histoire des Sociétés secrètes me sem-
blait un peu écourtêe.
Vous fûtes de mon avis.
Voici ce que vous ajoutiez, en terminant votre
lettre :
« La politique européenne, sous le règne de Napo-
« lèon III, est une espèce d'énigme indéchiffrable
« pour qui n'en connaît pas les mobiles secrets. Or,
« pour connaître ces mobiles, il faut savoir tout
« d'abord quels ont été, depuis un demi-siècle, les
« agissements de la maçonnerie.
« Mon histoire des Sociétés secrètes est, je vous
« l'avoue en toute humilité, incomplète sous ce rap-
« port, mais il est facile de la compléter.
« Je vous envoie donc, suivant le désir que vous
— VI —

« m'en exprimez, une série de notes que vous pourrez


« ajouter au volume paru, pour la deuxième édition
« que Ton prépare en ce moment.
« Soyez assez aimable pour les mettre en ordre et
« leur donner une tournure qui en rende la lecture
« supportable. »
J'ai fait, mon cher ami, ce que vous désiriez.
Je vous adresse un paquet d'épreuves. Veuillez les
lire attentivement et me dire si j'ai été Vinterprète
fidèle de vos pensées. En attendant, je vous prie,
cher maître, de croire à tous mes sentiments de
vieille affection.

BERTRAND,
Ancien imprimeur-éditeur.

M. X., ancien ROSE-CROIX, à M. I. Bertrand :

lh-iançon, le 15 octobre.

Mon vieil ami,


Mes compliments et mes remerciements les plus
sincères. Vous m'avez compris, et vous avez donné
à mes notes une forme irréprochable.
Vous avez laissé de côté toute phraséologie, pour
raconter simplement les faits. Très bien ! L'histoire
— vn —
ne doit pas ressembler à un plaidoyer, ce plaidoyer
fût-il éloquent.
Je connais certaines gens qui ne trouveront pas ce
chapitre de leur goût :
Républicains, bonapartistes et admirateurs de la
monarchie de Juillet nous voueront l'un et Vautre
aux dieux infernaux, moi, parce que je vous ai dit :
« Voilà la vérité », et vous, parce que vous vous êtes
fait mon collaborateur, avec l'idée bien arrêtée de
ne flatter personne.
Si les intéressés se fâchent et menacent de nous
lapider, vous ferez bien de gagner le large, à moins
que vous n'ambitionniez le genre de martyre qui
valut à saint Etienne la possession du Ciel.
Quant à moi, f échapperai à cette gloire, grâce à
^'incognito que vous m'avez vous-même conseillé de
garder.
i'incognito est chose fort commode, utile quelque-
fois, mais en général peu lucrative.
Si j'écrivais mon nom au bas de ces confidences,
je courrais le même danger que vous, et peut-être,
— qui sait ! — un danger plus sérieux.
Voilà qui est fort bien !
Mais en restant derrière les coulisses, je renonce
à l'honneur d'être garde champêtre de mon village,
le jour où les adversaires de la Maçonnerie arrive-
ront au pouvoir.
Il y aurait là de quoi rendre perplexes certains
ambitieux que vous connaissez ; car ils ne veulent ni
conquérir les palmes du martyre, ni renoncer à
l'honneur de porter une plaque de cuivre sur la
— VIII —

poitrine et, sur la tête, un képi vert galonné de jaune.


Pour nous, ne songeons qu'à faire notre devoir.
Ecrivons l'histoire comme d'honnêtes gens doivent
Tècrire, sans autre souci que celui de dire la vérité.
Je vous envoie ces quelques lignes des montagnes
du Briançonnais.
J... m'en faisait, l'année dernière, une description
tellement séduisante, que j'ai voulu les voir. Je les
ai vues.
C'est beau. Je crois cependant que notre ami exa-
gérait les choses.
Maintenant que la neige vient, à son tour, visiter
ces hauteurs, je n'ai rien de mieux à faire qu'à me
réfugier dans les vallées.
Tout vôtre...

X., ancien ROSE-CROIX.


PREMIÈRE PARTIE
ORIGINES FANTAISISTES DE LA FRANC-MAÇONNERIE

CHAPITRE PREMIER

Fiat lux.

SOMMAIRE. — Période préhistorique. — Diverses opinions des préhisto-


riens sur le fondateur Je l'Ordre et l'époque où il parut. — Le
F . \ Mazaroz. — Singularité de ses théories maçonniques. — Ce
que cet écrivain bizarre entend par Adam et Eve. — Son opinion
sur la chute de nos premiers parents. — Idée qu'il se l'ait de
Dieu. — Les Brahmanes corrompent la vérité de la doctrine maçon-
nique, après en avoir été constitués les gardiens. — L'opinion du
F. 1 . Mazaroz, si nous la comprenons bien, est celle de bon nombre
de Maçons. — Impossibilité où ils sont de s'entendre entre eux.

A quelle époque remonte la Franc-Maçonnerie ?


Tous les historiens de l'Ordre se sont posé cette ques-
tion sans pouvoir la résoudre.
On peut donc affirmer que le secret maçonnique, ce
formidable secret dont tout le monde parle et après la
révélation duquel soupirent vainement les quatre-vingt-
dix-neuf centièmes des initiés, ne porte pas sw la fixa*
tion de ce point d'histoire.

O u v r a g e s c o n s u l t e s : MAZAROZ, La Franc-Maçonnerie, religion


sociale du principe républicain, 1 v. in-S». — RAGON, Orthodoxie ma-
çonnique, 1 v. in-S". — EM. REBOLD, Hisloi"* des trois grandes loges,
1 v. in-8°. — BOUBÉE, Misraïm ou les Franc:-Maçons. — PIGAULT
MAUISAILLARCÎ, De l'origine et de l'établissement de la Maçonnerie en
France. — Le Guide des Francs-Maçons, ouvrage pubHé en Amérique
et traduit de l'anglais par RAGON. — BARRUEL, Mémoires pour servir
a l'histoire du. Jacobinisme. — Grades des Maîtres Ecossais. — PAU-
THIER, Les livres sacrés de l'Orient.
IV. M.-. t
2 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F / . M.*.

Quelques auteurs ont soutenu, s'inspirant peut-être de


Milton, que la Maçonnerie est antérieure à la création de
l'homme. Suivant eux, les anges rebelles en seraient les
fondateurs. On peut supposer, sans être téméraire, que
Satan présida la Loge et reçut, à ce titre, le serment
des adeptes.
La date de la première initiation et la partie del'em-
pyrée où fut établi le Grand Orient delà secte diabolique
ne sont pas indiquées par les historiens dont je parle.
A ceux qui leur reprocheraient d'avoir négligé ce détail,
d'ailleurs peu important, ils répondraient sans doute que
ce grand événement i-emonto aux Ages préhistoriques,
alors que l'étude de la géographie était encore négligée
et l'écriture inconnue.
Quelques-uns, plus méticuleux à l'endroit de l'ortho-
doxie, soutiennent que saint. Miclvlfut le premier Grand
Maître de l'Ordre. Mais une difficulté à peu près insoluble
se présente à rencontre do cette opinion, difficulté grave
que je laisse à d'autres le soin de résoudre. Etant données
les censures dont l'Eglise a frappé les sociétés secrètes,
le chef de la hiérarchie céleste figurerait, depuis un siècle
et plus, sur la liste des excommuniés, ce qui parait
invraisemblable.
Un certain nombre de Maçons se contentent de placer
le berceau de l'Ordre au Paradis terrestre. Adam aurait
été le premier initié de la première Loge. Initié par qui ?
Encore un problème à déchiffrer.
Il en est enfin qui soutiennent que les enfants de Seth
doivent être considérés comme les fondateurs de l'Art
Royal.

« De pareilles extravagances, dit le F . \ Rebold. dé-


« passent les bornes du bon sens, et sont bien faites pour
« donner aux profanes une triste idée des connaissances
« historiques des Francs-Maçons. »
CHAP. I". — FIAT LUX. $

Le F . \ Mazaroz, sans se soucier de ce jugement d'un


homme qui n'est pas sans valeur, a écrit tout un volume,
un volume in-8° s'il vous plait, pour démontrer que la
Franc-Maçonnerie a une origine adamique.S'appuyant sui-
des autorités qu'il n'indique pas, ce savant écrivain place
le Paradis terrestre dans l'ile de Ceylan. et il montre à sa
manière comment « l'humanité d'alors » a perdu le bon-
heur qu'elle possédait par « l'adoption du règne de l'indi-
« vidualisme, figuré au moyen de la pomme d'or arrachée
« de l'arbre des sociétés par Adam et Eve symbolisant
« l'humanité. »

La catastrophe eut pour cause l'excès des richesses,


car les « populations s'étaient créé d'importantes épar-
gnes. » Ça « commença par le haut comme toujours. »

« Les pommes d'or du jardin des Espôrides (st'c) et la


« pomme d'or de l'arbre de science du bien et du mal
« représentent un seul et même symbole qui est celui de
« la perte du Paradis terrestre, ravi à l'humanité parles
« sectes sacerdotales, qui ont réussi à établir la division
« des intérêts entre les hommes, grâce à la femme qu'ils
« avilirent par le désordre des mœurs. »
« Voici, continue le F.*. Mazaroz, l'explication de ce
« symbole sublime dans sou esprit et dans sa vérité. »

Lisons attentivement :

« Eve, .symbole de la partie féminine de l'humanité,


« sollicitée par le serpent de l'individualisme représenté
« par les sectes sacerdotales, entraine l'humanité mas-
« culine représentée par Adam à dérober à la société
« collective représentée par l'arbre de la science du bien
« et du mal, la pomme d'or du pouvoir individuel ; —le
« pouvoir individuel gratifie l'humanité de la jouissance
« libre et désordonnée des biens matériels et lui ôte par
4 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.'.

« conséquent et tout à la fois, la jouissance de ses droits


« et l'obligation de ses devoirs.
« Honteuse après son crime, l'humanité représentée
« par Adam et Eve cherche à cacher individuellement à
« son prochain, ses pensées, ses intentions et ses actes ;
« — et pourtant, lorsque l'humanité vivait heureuse sous
« le règne des collectivités, chacune de ses pensées ou
« intentions individuelles était avouée au grand jour,
« parce qu'alors elles étaient pures, grâce à la mu-
« tualitô. »

Le F.'. Mazaroz poursuit :

« Cette explication du symbole de la perte du Paradis


« terrestre nous démontre lumineusement que :
« La probité ne pourra revenir régner généralement sur
« la terre quVprès la suppression complète du système
« social appelé individualisme. »

L'auteur appelle cela une démonstration lumineuse !


Eh bien, qu'il me permette de lui dire en passant que si
la lumière maçonnique ne brille pas d'un plus vif éclat
que l'explication de son symbole, le monde ne sortira pas
de sitôt dos ténèbres qui l'environnent, à moins qu'un
flambeau absolument profane ne vienne les dissiper.
Ailleurs, le F / . Mazaroz nous dit encore :

t La religion scientifique et patriarcale des époques


« bienheureuses, appelée par tous les historiens celle
« du Paradis terrestre, était comme toute chose composée
« de deux principes : PÈRE ET FILS :
« 1e Le Grand Architecte de l'Univers qui est le feu et
« l'eau;
« 2° Sa branche humanitaire composant chacune des
« familles éternelles, depuis la branche végétale et son
t fruit, jusqu'au père spirituel de chacun de nous qui est
CHAP. I e r . — FUT LUX. 5

e la partie supérieure de notre esprit, c'est-à-dire notre


« branche, puis son fils qui est l'homme.
« Cette deuxième partie de la religion du Paradis ter-
« restre a été appelée le culte de Brahma (ma branche) ;
« — ce dernier culte a pu être corrompu par les sectes
« sacerdotales brahmaniques en même temps que le
« premier.
« Les premières sectes brahmaniques paraissent avoir
« mis plusieurs siècles à effacer l'instruction profession-
« nelle, puis à corrompre chacun des éléments scienti-
« fiqucs du culte du Grand Architecte de l'Univers,
« afin de reporter exclusivement sur la Trimourti Vé-
« dique chacune des croyances populaires. »

Comprenne qui pourra. Pour moi, j'avoue en toute


humilité, quelque familiarisé que je sois avec le style
maçonnique, qu'il m'est impossible do me retrouver dans
ce fouillis inextricable de branches et de familles, qui
sont spirituelles et végétales, et de pères qui composent
notre partie supérieure, laquelle est aussi notre branche
et notre fils, par-dessus le marché.
Quoi qu'il en soit de ce galimatias, si tant est qu'un
pareil assemblage de mots, qui hurlent de se trouver
ensemble, signifie quelque chose, voici de quelle manière
le F. - . Mazaroz explique l'origine paradisiaque de la
Franc-Maçonnerie :

« Le culte corrompu de Brahma ayant fini par servir


« de point d'appui aux sectes sacerdotales pour ravir peu
t à peu les libertés collectives des populations sémitiques
« du Paradis terrestre, un groupe d'hommes honnêtes
« et intelligents créèrent une école sociale pour l'étude et
« le culte du Grand Architecte de l'Univers, afin d'éclai-
« rer ses Maçons travaillant éternellement à son plan qui
* est la Nature.
« Cette sublime école sociale dont nous possédons
6 ORIGINES FANTAISISTES DE LA* F . ' . M.".

« encore les symboles après les milliers d'années


« d'épreuves qu'elle a traversées, s'appelle aujourd'hui
« la Franc-Maçonnerie. »

L'excellent F.-. Mazaroz ne s'arrête pas à faire la preuve


de ses affirmations. Dnminimis non curât prœtorl ce qui
veut dire, ou à peu près : L'affirmation d'un grand homme
suffit pour établir la vérité, alors surtout qu'il est Maçon.
L'auteur se plaint avec amertume des corruptions de
toute sorte que la cabale brahmanique et le schisme de
Juda introduisirent dans l'enseignement du culte pri-
mitif, rendu par les hommes au Grand Architecte de
l'Univers. Il s'irrite surtout en voyant de quels noms
variés on s'est plu à baptiser le Dieu universel. Les sectes
sacerdotales lui ont enlevé, dit-il, le titre de Grand
Architecte de l'Univers, que la Maçonnerie primitive a
eu l'insigne honneur de lui restituer.
Je ne suivrai pas le F. - Mazaroz dans ses divagations
maçonnico-philosophiques.
Celte étude où tout se môle, se confond, sans ordre,
sans méthode, où le passé et le présent, la fable et l'his-
toire dansent une sarabande insensée ; où les notions les
plus élémentaires de la science sont outrageusement mé
connues ; où l'auteur fait apparaître le F.*. Moïse et le
F.-. Jésus à côté de Saturne et de Vichnou. n'entre pas
dans le sujet que je traite et ne peut intéresser mes lec-
teurs en aucune façon.
Je n'ai cité le F.'. Mazaroz, dont le livre ajoutera fort
pou de chose h l'éclat de la lumière maçonnique, que
parce qu'il reproduit l'opinion si vertement qualifiée par
le F.-, llebold sur l'origine de l'Ordre.
D'ailleurs, les Maçons assument, dans une certaine
mesure, la responsabilité de ces rêveries parfois inintel-
ligibles. Non seulement le Grand Orient n'a pas condamné
l'ouvrage, mais il en a de plus autorisé la vente dans les
locaux maçonniques.
CHAP. I e r . — FIAT LUX. 7

Ajoutons que l'auteur n'est pas le premier venu. Ses


grades et les fonctions qu'il exerce dans les ateliers de
l'Ordre donnent aux insanités de son livre un relief tout
particulier.
L'opinion des visionnaires qui font remonter la Maçon-
nerie au Paradis terrestre semble avoir été celle du rite
Ecossais, à en juger par le discours que l'on avait cou-
tume d'adresser aux Chevaliers du Soleil le jour de leur
initiation.
Le Vénérable prenait le nom caractéristique d'Adam,
et l'introducteur celui de F.*. Vérité.
Voici quelques-unes des paroles que ce deniier faisait
entendre au récipiendaire :

« Apprenez d'abord que les trois premiers meubles que


« vous avez connus, tels que la Bible, le compas et
« requerra, ont un sens caché que vous ne connaissez
« pas. Par la Bible il vous est révélé que vous ne devez
« avoir d'autre loi que celle d'Adam, celle que l'Eternel
« avait gravée dans son cueur...
« Le premier âge du monde a été témoin de ce que
« f avance. La plus simple loi de la nature rendit nos
« premiers pères les mortels les plus heureux ; le monstre
« d'orgueil parait sur la terre ; il crie, il se fait entendre
« aux hommes et aux heureux du temps ; il leur promet
« la béatitude, il leur fait sentir par des paroles emmiel-
« lées, qu'il fallait rendre à l'Eternel, créateur de toutes
« choses, un culte plus marqué et plus étendu que celui
« qu'on avait pratiqué jusqu'alors sur .la terre... (1) »

Mais la Maçonnerie s'organisa, grâce au groupe


d'hommes honnêtes et intelligents dont parle avec enthou-
siasme le F.*. Mazaroz, et la vérité fut sauvée.
Cette opinion, quelque bizarre qu'elle paraisse, est pro-
(1) Grades des Malires Ecossais, grade de Chevalier de l'Etoile,
n» *îl, Stockholm, 1781.
8 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.'.

fessée par des écrivains maçonniques plus autorisés que


le F.*. Mazaroz. Voici, en effet, ce que nous lisons dans
un ouvrage qui fit quelque bruit aux Etats-Unis, en
Angleterre et en Allemagne, de 1816 à 1830, et que le
F.'. Ragon a jugé à propos de traduire pour l'instruction
de la Maçonnerie française :

« Dès le commenccmcyit du monde, on aperçoit les bases


« de la Maçonnerie. Du moment que la symétrie parut,
« l'harmonie déploya ses charmes, et notre Ordre reçut
« l'existence. Pendant des siècles il prospéra dans nombre
« de contrées. Aussitôt qu'il fut connu, les arts s'éle-
t vèrent, la civilisation prit sa place, les connaissances
« et la philosophie dissipèrent par degrés les ténèbres de
« l'ignorance et de la barbarie. Le gouvernement étant
« établi, l'autorité fut confiée aux lois, et les assemblées
« de la fraternité devinrent l'appui de ce qui était beau
« et bien, pondant que la doctrine de l'art était gardée à
« l'abri des regards vulgaires (1). *

La Franc-Maçonnerie s'est-elle d'abord établie dans


l'Indo-Chine et la Perse, comme semblent l'affirmer les
historiens dont le F.*. Mazaroz s'est fait l'écho, ou a-t-elle
pris naissance en Egypte, pour passer de là dans l'ex-
trême Orient, en Grèce, dans les Gaules et. en dernier
lieu, en Italie?
Ceux qui placent le Paradis terrestre dans l'île de
Ceylan affirment que les Indes furent initiées avant le
reste du monde. Ceux, au contraire, qui font naître le
premier homme sur les bords de l'Euphrato soutiennent
avec raison que la lumière maçonnique brilla tout d'abord
en Egypte.
Enfin, parmi les auteurs qui donnent à leur Ordre des
origines fantastiques, il en est quelques-uns, plus mo-

(1) Le Guide des Francs-Maçons.


CHAP. 1 e r . — FIAT LUX. 9

(lestes ou moins osés, qui font remonter la constitution


de la première Loge à la tour de Babel.
Ces derniers pourraient apporter à l'appui de leur
thèse la confusion qui n'a cessé de régner jusqu'à présent
dans la Maçonnerie.
CHAPITRE II

Les initiations maçonniques en Egypte.

SOMMAIRE. — Les premières initiations eurent-elles lieu immédiate-


ment après la confusion des langues ? — Impossibilité de concilier
les diverses affirmations des écrivains maçonniques sur ce point. —
Les initiations en Egypte. — Elles sont le l'ait de la caste sacer-
dotale. — Le premier grade. — Epreuves auxquelles on soumettait
le néophyte. — Deuxième grade. — Epreuves et cérémonial. — Troi-
sième , quatrième gradua. — Instruction scientifique que l'on
exigeait du candidat. — l'ouvoirs do-il. les initiés étaient investis,
après la quatrième initiation. — Caractère particulier du cinquième
grade. — Genre d'études auquel le candidat devait se livrer. —
Sixième grade. — Ce que l'on révélait à l'initié.— Il de\ ait s'occuper
tout spécialement d'astronomie. — Septième et dernier grade. — En
quoi ileonsistait. — Cérémonies publiques qui suivaient l'initiation. —
Insignes que l'on donnait a l'initié. — Mot de passe et signe de
reconnaissance. — Banquets. — Initias admis dans la caste sacer-
dotale. — Les dernières épreuves supprimées pour eux. — Leurs
études étaient plus sérieuses que celles des autres adeptes. — Les
mystères d'Egypte remontent-ils au petit-iils de Noé, connu sous
le nom de Mizraïm ? — Bibliothèque des prêtres égyptiens. — Instru-
ments astronomiques qu'ils possédaient. — Leurs cabinets d'histoire
naturelle et de botanique. — Musée des arts utiles. — Jardins d'ac-
climatation. — Savants de l'antiquité qui sont allés s'instruire en
Egypte. — Mode de réception adopté pour les aspirants qui n'étaient
pas d'origine égyptienne. — Epreuves enrayantes auxquelles on les
soumettait. — Vérités religieuses qui leur étaient révélées.

Les auteurs maçonniques sont très sobres de détails,


et pour cause, sur les faits et gestes do l'Ordre, pendant
la période qui s'écoula entre la création de l'homme et le

Ouvrages consultés : APULÉE, De Mctam. liv. II. — Ciciiuox,


De Legibits. — CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Admonit. ad Qentes. —Id.,
CHAP. I I . — INITIATIONS M.". EN EGYPTE. H

déluge universel. Ils se bornent à dire que l'Art Royal


fut sauvé de l'oubli par les enfants de Noé et par Noé
lui-même.
Ils devraient ajouter que les adeptes firent peu de bruit,
l'histoire du moins parait confirmer cette opinion, jus-
qu'au moment où l'on construisit la Tour de Babel.
Forts du silence des auteurs anciens et de l'absence
absolue de tout document, les écrivains de la Maçon-
nerie qui se piquent de sérieux prétendent que l'Ordre
fut organisé dans les plaines de Sennaar par les construc-
teurs du célèbre édifice.
Cette organisation précéda-t-elle ou suivit-elle la con-
fusion des langues ?
Question ardue que les savants annalistes dont je parle
n'ont pas osé trancher. Ils se contentent de nous dire,
après beaucoup d'autres, que la race de Cham se répandit
vers le midi et ne tarda pas à peupler l'Egypte, taudis
que les enfants de Sem et de Japhet prenaient possession,
les uns de l'Asie, depuis les rives de l'Euphrate jusqu'à
l'Océan Indien, et les autres des riches contrées qui
forment aujourd'hui l'Europe.
Ces trois grandes familles possédaient chacune un
certain nombre d'initiés. C'est ainsi que la lumière ma-

Strom. — EUSÈBE DE CJÊSARIÏB, Préparât. Evang. — ORIGÈXE, Cont.


Cela. — JAMBLIQUK, Vie de Pythagore. — De MyHeriis JEgyptiorum.
— PLUI'ARQUB, Isis et Osiris. — TERTULLIEN, De Baptismo, etc. —
DioDoui; DIS SICILE, Orphœus. De Judiciis yEgyptiorum. De JSgyptiis
legum latoribns. — HÉBOPOTE, Jlist. JEthiop. — LUCIEN, De Sal-
tatione. — Luc\s, Voyage en Egypte. — PORPHYRE, De abstinentia.
— SYNESIUS, De Providentia. — Histoire des dieîix. — Crata Rapoa.
— PERNKTTY, Les fables égyptiennes et grecques, dévoilées, etc. —
VICTOR IDJIEZ, La Trinité égyptienne expliquée par le magnétisme. —
D'ARIGXY, L'Egypte ancienne. — [Link] DE SCHIO, La Maçon-
nerie considérée comme le résultat des religions égyptienne, juive et
chrétienne. — CAILLOT, Annales [Link]. — REBOLU, Origine
de la Franc-Maçonnerie ancienne et moderne. — GITILLEMAIX DE
SAINT-VICTOR, Recueil précieux de la Maçonnerie adonhiramite. —
Histoire critique des mystères de l'antiquité. —Origine de la Maçon-
nerie adonhiramite.
12 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.'.

çonnique put se répandre simultanément dans toutes les


parties du monde habité. Cette affirmation n'est, il est
vrai, appuyée d'aucune preuve, mais cela importe peu.
attendu que les écrivains de l'Ordre ont coutume de pro-
céder ainsi, à la satisfaction des adeptes, qui se sont
habitués à les croire sur parole.
Il m'est impossible de concilier ce système avec celui
delà Maçonnerie paradisiaque.
Pour justifier leur théorie des sectes brahmaniques
corrompant la pure doctrine dont lo premier homme était
en possession, le F. - . Mazaroz et consorts sont obligés de
supprimer le déluge. Mais s'il n'y a pas eu de déluge, les
écrivains qui font remonter l'organisation de la Franc-
Maçonnerie à la Tour de Babel confondent sottement la
fable avec l'histoire.
Je laisse à ces auteurs, aussi inventifs que peu méti-
culeux en matière de critique, le soin de donner à leurs
assertions contradictoires une vraisemblance qu'elles
n'ont pas, et je passe aux initiations maçonniques de
l'antiquité.
Mes lecteurs pourront constater, au fur et à mesure,
que la Maçonnerie égyptienne différait de celle de l'Iiulo-
Chine, comme celle-ci différait elle-même des Mystères
d'Eleusis et des initiations druidiques.
Cela prouve tout au moins que la Maçonnerie post-
diluvienne a quelque peu souffert de la confusion des
langues.
Selon toute probabilité, Mizraïm, fils de Cham et petit-
fils de Noé, fut le premier qui s'établit en Egypte. On
sait que Memphis porta son nom, ce qui ferait supposer
qu'il fonda lui-même cette ville (1).
L'histoire ne nous dit pas à quelle date il convient de
fixer l'origine de la Société mystérieuse dont les Francs-

(1) Plusieurs historiens affirment que Cham vivait eucore à l'époque


où fut construite la Tour Je Babel et qu'il prit lui-môme possession de
l'Egypte, après la confusion des langues.
CHAP. II. — INITIATIONS M.'. EN EGYPTE. lg

Maçons croient être les héritiers et les continuateurs.


Quoi qu'il en soit, je vais parler avec quelques détails
des initiations égyptiaques, d'après les auteurs anciens
et modernes les plus estimés, afin que l'on puisse sans
trop d'efforts les mettre en parallèle avec les rites ma-
çonniques.
Je ferai remarquer tout d'abord qu'en Egypte, comme
en Grèce, comme en Indo-Chine et ailleurs, ce sont les
prêtres qui ont conservé le dépôt de la vérité, d'après
les aveux des écrivains de l'Ordre. Pourquoi, d'autre
part, ces mêmes écrivains accusent-ils les sectes sacerdo-
tales d'avoir corrompu la pureté de la doctrine pri-
mitive ?
Mystère et contradiction.

Celui qui voulait être initié devait se présenter sous le


patronage d'un adepte. Le roi le recommandait aux
prêtres, qui l'envoyaient à Memphis et de Memphis à
Thèbes (1).
On commençait par le soumettre à la circoncision. De
plus, le vin et les aliments trop substantiels lui étaient
interdits.
A cette abstinence venait s'ajouter une solitude com-
plète. On l'enfermait dans un souterrain, et on l'y laissait
livré à lui-même. Il pouvait écrire ses réflexions. On
l'engageait même à le faire, afin de mieux juger du degré
de son intelligence et des tendances de son esprit.
Lorsqu'arrivait pour lui le moment de quitter sa re-
traite, on le conduisait dans une vaste galerie entourée
de colonnes, sur lesquelles étaient écrites de nombreuses
sentences, qu'il devait apprendre par cœur.

(1) Le gouvernement de l'ancienne Egypte était théocratique, et le


roi, une sorte de chef militaire. Elevé par les prêtres, et nommé par
eus, le souverain ne pouvait se soustraire à leur autorité.
14 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M . ' .

L'introducteur aux Mystères le faisait ensuite pénétrer


dans une grotte. Là on lui mettait un bandeau sur les
yeux et on lui attachait les mains derrière le dos. Cette
opération terminée, le môme dignitaire le présentait à la
Porte des hommes et invitait le Pastophore ou apprenti
à annoncer le récipiendaire.
On adressait alors au postulant un certain nombre de
questions. S'il y répondait d'une manière satisfaisante,
on l'introduisait. Mais, avant d'aller plus loin, il avait à
subir un nouvel examen. Cette formalité remplie., on le
faisait circuler dans la partie de l'édifice que l'on nommait
la Mrantha.
Des éclairs brillaient tout à coup au milieu des ténèbres,
le tonnerre grondait avec des éclats formidables. Il fallait
que le récipiendaire subît cette épreuve sans trembler.
Ce n'était qu'après avoir donné des preuves irrécusables
de courage et de sang-froid, qu'il pouvait prendre connais-
sance des constitutions de la Société, à laquelle il jurait
une fidélité inviolable.
Dès qu'il avait prêté serment, l'introducteur le con-
duisait devant l'hiérophante. Arrivé là, il s'agenouillait,
pendant qu'un adepte lui mettait la pointe d'une épée sur
la gorge. — Au serment de fidélité, il devait ajouter celui
de discrétion.
Cela fait, on Je débarrassait de son bandeau et on le
plaçait entre deux pilastres, à côté d'une échelle à sert
échelons et d'un meuble allégorique composé do huit
portes de grandeurs différentes.
Puis l'hiérophante prenait la parole et lui adressait
le discours suivant :

« Puisque vous avez obtenu le droit de m'entendre,


« écoutez attentivement ce que j'ai à vous dire : Les
« portes de cette enceinte sont interdites aux profanes ;
« mais vous, enfant des travaux et des recherches cé-
« lestes, prêtez l'oreille à ma voix; elle va vous enseigner
CHAP. II. — INITIATIONS M.'. EN EGYPTE. 1$

. c de grandes vérités, Soyez en garde contre les préjugés


« et les passions qui pourraient vous éloigner du chemin
« de la félicité ; fixez vos pensées sur l'Etre par excèl-
« lence ; ayez-le toujours devant les yeux, afin de mieux
« gouverner votre cœur et vos sens. Si vous voulez
« arriver au "bonheur, n'oubliez pas que vous êtes tou-
« jours en présence de celui qui gouverne l'univers. Cet
« Etre unique a produit toutes choses. Il existe par
« lui-même. Aucun mortel ne peut le voir, et rien ne
« saurait échapper au regard de sa providence (1). »

On faisait ensuite passer le nouvel initié sur les degrés


de l'échelle, et on lui en indiquait, au fur et à mesure, la
signification symbolique.
Après son initiation, le Pastophore ou apprenti se
livrait à l'étude de la physique, de l'anatomie et de la
médecine. Il se livrait, en outre, à la manipulation des
médicaments que l'on employait alors.
Il apprenait enfin la langue symbolique et l'écriture
connue sous le nom d'hiéroglyphes.
Quand l'initiation était terminée, l'hiérophante faisait
connaître au récipiendaire le mot de passe et l'attouche-
ment au mo3'en desquels les adeptes se reconnaissaient
entre eux (2).
A partir de ce moment, l'initié portait un bonnet en
forme de pyramide, un tablier qui rappelle celui des
Francs-Maçons, et un collet dont les bouts lui flottaient
sur la poitrine.
La Porte des hommes était confiée à sa garde jusqu'à
ce qu'un nouvel apprenti le relevât de sa fonction.

{1) EUSÈBE, Préparât. Etang., 1-13. — CLÉMENT D'ALEX., Admonit.


ad Gent.
(2) Le mot de passe était Amotin qui signifiait «où discret. Jamblique
nous parle de Yuttouckement manuel, dans sa Vie de Pt/thagore,mtùa
sans nous indiquer exactement en quoi il consistait.
30 ÛlilGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.'.

Le noviciat du Paslophore était d'une année. Si, pen-


dant ce temps-là, il s'était fait remarquer par son amour
de l'étude et son intelligence, on le préparait à recevoir le
grade de Néocore ou compagnon,
La préparation consistait surtout en un jeûne sévère.
Cette épreuve finie, on renfermait dans une pièce où
régnait l'obscurité la plus profonde ; mais la clarté des
lampes ne tardait pas à dissiper ces ténèbres.
Des femmes d'une beauté remarquable entraient alors
dans sa prison et lui servaient des mets délicats et récon-
fortants, afin qu'il pût réparer ses forces épuisées. Ces visi-
teuses n'étaient autres que les épouses des prêtres et
les vierges consacrées à Diane. Elles avaient pour mission
d'éprouver la vertu du récipiendaire en attisant, par des
agaceries de courtisane, le fou do ses passions.
Il devait résister à leurs provocations insidieuses.
On jugeait par là de la force de son caractère et de
l'empire qu'il savait exercer sur lui-même.
L'introducteur venait ensuite le trouver et lui posait
diverses questions. Si ses réponses ne laissaient rien ou
peu de chose à désirer, on le conduisait dans l'assemblée
des prêtres.
Là on l'aspergeait d'eau lustrale, pour le purifier des
souillures qu'il avait contractées. Cette cérémonie termi-
née, il faisait une confession générale de ses fautes et
affirmait, sous la foi du serment, que sa conduite, pen-
dant tout le temps des épreuves, avait été d'une irrépro-
chable chasteté.
A peine avait-il fini de parler, que l'introducteur lui
jetait un serpent sur le corps, tandis que d'autres rep-
tiles apparaissaient de toutes parts et semblaient le me-
nacer.
Il fallait qu'il demeurât impassible.
CHAP. I I . — INITIATIONS M . ' . EX EGYPTE. 17

Après cette dernière épreuve, on le conduisait auprès


de deux colonnes, entre lesquelles on apercevait un griffon
poussant une roue. Le griffon était, paraît-il, l'emblème
du soleil. Les quatre rayons de la roue représentaient
les quatre saisons de l'année.
L'insigne du Néocore consistait dans une sorte de cadu-
cée. Le mot d'ordre du grade était Eve. On racontait au
récipiendaire, s'il faut en croire Clément d'Alexandrie,
l'histoire de la chute originelle (1).
Signe de reconnaissance : croiser les deux bras sur la
poitrine.
L'adepte apprenait à calculer les inondations du Nil,
au moyen de l'hygromètre. On lui enseignait, en outre,
la géométrie, l'architecture, et la partie du calcul qui se
rattache à ces deux sciences.

Le troisième grade était connu sous le nom de A/fi7#-


néphore (La porte de la mort).
Le Néocore ou compagnon, s'il en avait été jugé digne
par sa conduite et son application à l'étude, devait faire
une station plus ou moins prolongée dans une sorte
de vestibule appelé par les adeptes : La porte de la
Mort,
Les murs de ce local étaient ornés de momies et de
peintures funèbres.
C'était le laboratoire des adeptes qui avaient pour
mission d'ouvrir les cadavres et de les embaumer. Au
milieu d'eux s'élevait le tombeau d'Osiris(2).
(1) CLÉMENT D'ALEX., I'U prolept.
(2) Les Kiryptiens adoraient le soleil sous le nom d'Osiris et la lune
sous celui u'îfis. Ces deux divntiiôs eurent deux fils. L'un, Harpocrate,
était fnilile et cl'.[Link]. parce qu'il avait été conçu après l'équinoxe d'au-
tomne, alors qu'Osiris, eu le soleil, avait perdu une partie do sa force.
L'autre, Horus, était fort et vigoureux, et rappelait l'équiuoxe du prin-
temps. alors que le soleil vei^e partout des flots de lumière et féconda
ïa uature par la chaleur de ses rayons.
S
18 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . * . M.*.

On demandait au nouvel arrj vaut s'il avait pris part à


l'assassinat du Maitrc. Après sa réponse, qui était néga-
tive, les adeptes chargés d'enterrer les morts le saisis-
saient et le transportaient dans la salle des Mélanéphores.
Les uns et les autres étaient vêtus de noir.
Le roi, qui assistait toujours à cette cérémonie, s'ap-
prochait du récipiendaire et lui présentait une couronne
d'or, avec prière de l'accepter, s'il n'avait pas le courage
d'affronter les épreuves qui lui restaient à subir.
Ce dernier rejetait le présent royal, hochet de la vanité,
et le foulait aux pieds.
Aussitôt le roi criait vengeance et le frappait à la
tête avec la hache des sacrifices, de manière toutefois à
no pas le blesser (1).
Au même instant des initiés s'emparaient de lui, le
renversaient et l'enveloppaient de bandelettes, ainsi que
cela, se pratiquait pour les momies. Pendant tout le temps
que durait cette opération, les Mélanéphores poussaient
de longs gémissements. On eût cru qu'il s'agissait d'une
vraie sépulture.

Osiris avait un frère, le gréant Typhon, dont Homère raconte ainsi


l'origine : Indignée de ce que Jupiter avait mis Pallas au monde sans
le secours d'une tomme, Junon conjura le ciel, la terre et tous les
dieux de lui permettre d'enfanter à son tour, sans la collaboration d'un
tiers. Puis, ayant frappé la terre de sa main, elle on fit sortir des
vapeurs qui formèrent le redoutable Typhon. Ce monstre avait cent tètes.
De ses cent bouches sortaient des flammes dévorantes et des hurle-
ments si horribles, qu'il effrayait également les hommes et les dieux.
.Son corps, dont la partie supérieure était couverte de plumes et
entortillée de serpents, était si grand, qu'il atteignait au ciel. Il eut
pour femme Echidna, et pour enfants, la Gorgone. Géryon, Cerbère,
l'Hydre de Lerne, le Sphinx et tous les monstres de la Fable.
Irrilé de voir que son frère Osiris avait reçu en partage un plus beau
domaine que lui, il le tua.
Horus vengea la mort de son père et délivra le monde et l'Egypte du
plus cruel des tyrans.
Ce récit était regardé comme une fable par les prêtres de Memphis,
qui en donnaient a leurs adeptes une explication conforme aux ensei-
gnements de la plus saine théologie.
(1) On raconte que l'empereur Commode remplissant un jour cet
emploi, s'en acquitta d'un façon tellement sérieuse, que l'adepte en
mourut.
CHA.P. II. — INITIATIONS M.*. EN EGYPTE. 19

On emportait ensuite le récipiendaire dans une salle,


sur la porte de laquelle on lisait cette inscription : Sanc-
tuaire des Esprits. A. peine venait-on d'y entrer, que la
foudre grondait avec fureur, tandis que des flammes
entouraient le patient et menaçaient de le dévorer (1).
Caron l'emmenait au tribunal de Pluton. Le roi des
Enfers était assisté de six juges : Minos, Rhadamanthe,
Nictéus, Alastor et Orphée.
Le président adressait à l'adepte de nombreuses ques-
tions sur les actes de sa vie passée. L'interrogatoire fini,
le malheureux était condamné à errer dans les galeries
souteiraines où il se trouvait.
On lui donnait enfin de nouvelles instructions qui
peuvent se résumer ainsi :
1° N'avoir jamais soif du sang de ses semblables, et
porter secours aux membres de la Société, lorsque leur
vie est en péril ;
2° Ne pas laisser les morts sans sépulture ;
3° Croire à la résurrection et au jugement futur.
Le mot d'ordre était : MONACH CARON NINI (Je compte
lesjovrsde la colère).
Signe de reconnaissance : s'embrasser d'une certaine
façon.
Le Mélanéphore devait séjourner dans ces galeries
jusqu'à ce qu'il eût prouvé que sa science le rendait
digne dépasser à d'autres grade*. Pendant ce temps-là,
il s'occupait de dessin et de peinture, car son emploi
consistait surtout à décorer les cercueils et les bande-
lettes des momies. On lui enseignait encore l'écriture
hiéro-grammaticale, l'histoire, la géographie, l'astro-
nomie et la rhétorique.
Si ses progrès étaient ce qu'ils devaient être, on l'ad-
mettait aux épreuves du quatrième grade, celui de
CHISTOPHORE.

(1) Ar>t.xÉE, liv. Il Metam.


20 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.*.

Le temps de la colère fini, l'introducteur se rendait


auprès de l'initié, lui remettait une épée et l'invitait à le
suivre.
Pendant qu'ils parcouraient les galeries, où régnait
une profonde obscurité, des hommes masqués apparais-
saient inopinément, entourés de reptiles hideux et por-
tant des flambeaux.
Sur l'ordre de l'introducteur le postulant essayait de
se défendre, mais il ne tardait pas à être vaincu. On lui
fixait un bandeau sur les yeux, on lui passait une corde
au cou et on le traînait jusque dans la salle où le nouveau
grade devait lui être conféré.
Les ombres s'éloignaient alors en poussant de.-, » as.
On le relevait, et on le débarrassait de ses liens et de
son bandeau. A peine avait-il ouvert les yeux, qu'il se
voyait en présence d'une brillante assemblée. La salle
était ornée de riches décorations. Le roi siégeait à côté
du Demiourgos ou inspecteur général de l'Ordre. Ces
divers personnages portaient l'Alydée (1).
L'orateur prenait ensuite la parole et adressait un
discours au récipiendaire, pour le féliciter de son courage
et l'engageait a persévérer.
Dès que YOdos avait fini de parler, on présentait au
postulant une coupe remplie d'une boisson amère. Il
était, de plus, armé d'un bouclier, chaussé de brodequins
semblables à ceux que portait Mercure, et revêfu d'un
manteau à capuchon.
On lui enjoignait en même temps de saisir un glaive,
de se diriger vers une caverne qu'on lui désignait, de
trancher la tête du personnage qu'il y rencontrerait et de
(1) L'Alydée était «ne décoration oyyptiennc. —yEuANUS, Var. hist.,
chap. xxxzv.
CHAλ. r II. —• INITIATIONS M.*/ EN, EGYPTE» ; , , 21

l'apporter au roi. Puis, les initiés s'écriaient : Voilà :


la caverne de Vennemi! :<
A peine entré, le nouveau Chistophore apercevait une
grande et belle femme, qu'il frappait, suivant l'ordre
reçu. .Revenant sur ses pas, il présentait la tête de la ',,
victime au roi et au Demiourgos (1). V
Ce dernier acte accompli, on lui apprenait que la tête
en question était celle de la Gorgone, fille de Typhon, à
laquelle on devait en partie la mort d'Osiris (2).
On l'avertissait que son devoir était désormais de
châtier les coupables, et d'être partout et toujours le
vengeur de l'innocence opprimée.
Il pouvait, à partir de ce moment, revêtir un costume
nouveau, spécial au grade qu'il avait reçu. Son nom était
inscrit sur le tableau de la magistrature. Il jouissait,
selon Diodore de Sicile, d'un commerce libre avec le roi,
et recevait sa nourriture de la cour (3).
On lui remettait, avec le code des lois, une décoration
représentant Isis ou Minerve, sous la forme d'un hibou.
Cette figure allégorique signifiait que l'homme, en venant
au monde, est aveugle, comme l'oiseau de la déesse, et
que ses yeux ne s'ouvrent à la lumière qu'à l'aide de
l'expérience et de la philosophie.
On lui révélait enfin que le nom du grand Législateur
était Jao ou Jéhova (4).

Le cinquième grade n'exigeait aucune épreuve du


récipiendaire.
(1) Les Egyptiens connaissaient la baudruche. Tout fait donc supposer
que les prêtres s'en servaient dans les initiations, pour figurer soit des
monstres fabuleux, soit des personnages imaginaires.
(2) Cetie Gorgone n'avait rien de commun avec les trois Gorgones
dont il est souvent parlé dans la Fable. Quelques auteurs écrivent
Gorgon, fils de Typhon et d'Echidna, au lieu de Gorgone.
(?) DIODORE, De Judiciis sEgyptioncm, livr. I.
(4) DIODORE, De JEgyptiis legnm latoribus, livr. I.
22 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . " . M.*.

On introduisait le postulant .auprès de l'assemblée qui,


après Tavoir reçu, se rendait en silence dans la salle où
devait se faire l'initiation.
Un personnage auquel on donnait le nom à'Horus s'y
promenait, accompagné de plusieurs adeptes. Ces derniers
portaient de3 flambeaux. Horus était armé d'une épée et
semblait chercher quelque chose. Tout à coup le cortège
arrivait à la porte d'une caverne d'où sortaient des
flammes. Le meurtrier d'Osiris était là, les épaules
surmontées de cent tètes effrayantes. Son corps parais-
sait couvert d'écaillés, et ses longs bras s'agitaient avec
fureur. Horus s'avançait hardiment, attaquait le monstre
et le décapitait.
Voici de quelle manière on expliquait à l'initié le sens
de ce drame sanglant : Typhon était Je feu, sans le
secours duquel rien ne peut se faire dans le monde.
Mais cet agent est aussi redoutable qu'utile. Il faut donc
que le travail, représenté par Uonis, arrive à le maî-
triser.
L'adepte une fois parvenu au grade de Bahalate, s'oc-
cupait tout spécialement de chimie. Il apprenait eu parti-
culier l'art de décomposer les substances et de combiner
les métaux.
Le mot d'ordre était Chymia.

Dans le sixième grade, celui d'Astronome à la porte des


dievr. l'initié était tout d'abord chargé de fers.
L'introducteur le conduisait après quelques instants à
la Porte de la mort et lui montrait les cercueils de ceux
qui avaient été condamnés à mourir pour avoir divulgué
les secrets de l'Ordre.
On l'avertissait que le même sort lui était réservé si
jamais il commettait le môme crime.
Puis on le présentait aux membres de l'assemblée,
CHAP. I I . — INITIATIONS M.". EN EGYPTE. 23

devant lesquels il prêtait de nouveau serment de garder


un silence impénétrable sur les choses qui lui seraient
révélées.
Le ûemiourgos lui apprenait alors que les dieux adorés
par le peuple n'existaient pas ; mais qu'il fallait éviter de
tirer le vulgaire de son erreur, parce qu'il est incapable
de saisir les grandes vérités dont les sages conservent le
dépôt. Voici quelques-uns des secrets que le Demiourgos
confiait au postulant : Il n'y a qu'un Dieu, et ce Dieu
préside à toutes choses. Il embrasse tous les temps, et il
est présent partout, bien que nos yeux ne l'aperçoivent
pas. C'est lui qui a créé l'univers et le gouverne. Par sa
luittu'o il échappe à la compréhension de l'homme.
Après cette courte instruction, l'introducteur conduisait
le récipiendaire à la Porte des dieux. L'initié voyait là,
représentées en peinture, les nombreuses divinités qu'ado-
raient les Egyptiens. Le Demiourgos lui retraçait l'his-
toire vraie des grands personnages que l'on avait ainsi
déifiés, pour l'amusement des foules ignorantes.
On lui communiquait, en finissant, la liste exacte de
tous les chefs, ou grands maîtres, qu'avait eus la Société,
suivant l'ordre chronologique, et celle de tous les associés
étrangers ou indigènes.
L'astronomie était la seule science à laquelle il dût se
livrer, pendant tout le temps qu'il restait dans ce grade.
Il assistait, la nuit, à l'observation des astres, et concou-
rait d'une manière active aux travaux des adeptes qui
avaient pour mission de l'initier à cette étude.
On lui recommandait de se tenir en garde contre -
l'astrologie et les astrologues (1).
Aurapport de Jamblique et de Lucien on lui apprenait,
en outre, la danse des prêtres, dont les pas figuraient le
cours des planètes (2).
Le mot d'ordre était Ibis.
(1) HÉRODOTE, Ilist, sElhiop., liv. III.
{2) LUCIEN, De Saltatione.
24 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.'.

On appelait Prophète l'initié au septième grade.


Il n'y avait plus de Mystères pour l'adepte qui l'avait
reçu.
L'initiation consistait dans la récapitulation, accom-
pagnée de nouveaux détails, de tout ce que le postulant
savait déjà, et dans une étude approfondie des questions
politiques et administratives, qu'il devait connaître, ayant
désormais le privilège de concourir à Félection du roi., et
celui do participer au gouvernement de la nation.
On donnait à ce grade une haute importance. Il fallait,
pour y être admis, avoir l'assentiment de tous les mem-
bres do la Société, du Demiowgas et du souverain.
Cette initiation était suivie d'une procession publique,
où l'on exposait à la vénération du peuple les images
des dieux et autres objets sucrés.
Après la cérémonie, les adeptes se rendaient secrète-
ment aux Manéras, ou séjour des Mânes, grandes maisons
carrées dont l'intérieur était orné do colonnes, de sphinx,
de cercueils, et de pointures représentant les diverses
phases de la vie humaine.
Là, on offrait au nouveau sociétaire un breuvage com-
posé de vin et de miel, pour lui faire comprendre qu'à
partir de ce jour il jouirait des douceurs de la science
sans en connaître les amertumes.
On lui remettait comme insigne une sorte de croix
connue des seuls Prophètes. Il devait la porter constam-
ment sur lui. Son costume consistait en une robe blanche
appelée Etangi.
Il avait la tète i*asée. Sa coiffure affectait la forme de
la toque qu'ont adoptée nos magistrats et les membres
du barreau.
On lui permettait de lire les ouvrages mystérieux que
CHAP. II. — INITIATIONS M.". EN ÉGTPTE. 25

l'on avait jusqu'alors dérobés à sa vue, et qui étaient à


l'usage des seuls Prophètes.
Mot d'ordre : Adon, abrégé à'Adonaï. Signe de recon-
naissance : porter les mains croisées dans les manches
de la robe.

Les sociétaires se réunissaient assez souvent pour des


banquets. Mais le vin leur était interdit. Ils ne pouvaient
boire qu'une espèce de bière assez semblable à la nôtre.
Avant de se mettre à table, les convives se livraient à
des ablutions minutieuses. Ils promenaient ensuite autour
de la salle un squelette humain ou un sarcophage, pen-
dant que l'orateur entonnait l'hymne des Mânes, et que
les assistants reprenaient en chœur.
Le repas fini, chacun se retirait pour vaquer aux tra-
vaux qui lui étaient confiés.

Lorsque l'initié manifestait le désir d'embrasser la vie


sacerdotale, et que les prêtres avaient pu non seulement
éprouver son caractère, mais aussi constater la supério-
rité de son intelligence, les chefs de l'Ordre consentaient
à le garder parmi eux.
S'il persévérait, rien n'était négligé pour l'aider à aug-
menter le trésor de ses connaissances. En même temps
qu'il continuait à cultiver les sciences et les arts, il devait
chercher à découvrir les secrets de la nature, les liens
mystérieux qui unissent l'homme à son Créateur, et les
grandes lois morales qui servent à régler nos rapports
soit avec Dieu soit avec nos semblables.
il n'y avait plus d'épreuves désormais pour l'initié. Le
temple où on l'introduisait ne ressemblait en rien aux
salles et aux galeries souterraines qu'on lui avait fait
26 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P.*. M . \

parcourir, chaque fois qu'il avait dû recevoir un nouveau


grade.
Les images des dieux qui ornaient les Manéras et que
l'on avait portées processionnellement, après son admis-
sion parmi les Prophètes, étaient exclues de ce sanctuaire,
que l'on regardait comme le Saint des Saints.
Les prêtres, vêtus avec modestie et d'une manière
uniforme, étaient disposés en demi-cercle autour de leur
disciple.
L'un d'outre eux prenait la parole, et lui rappelait ce
qu'il savait déjà touchant l'unité de Dieu. Puis il ajou-
tait : « C'est cet Etre incompréhensible qui est le moteur
« et le conservateur de l'univers. Toutes choses retom-
« lieraient dans le chaos, s'il cessait de veiller sur l'œuvre
« de ses mains. La matière est incapable de penser et
« 'agir. » Ici l'orateur appuyait de preuves irréfutables
chacune de ses affirmations. Puis il continuait ainsi :
« Les dieux du peuple ne sont pour nous que des hommes
« devenus célèbres par le courage qu'ils déployèrent ou
« les services qu'ils rendirent à l'humanité. Les prêtres
R se bornent à honorer leur mémoire et à huiler leurs
« vertus. Eu public, nous agissons différemment, parce
* que le vulgaire est incapable de s'élever à la conception
« des grandes vérités dont nous conservons le dépôt.
« Il faut à la multitude des dieux qui frappent ses
« regards et dont elle redoute la puissance mystérieuse.
« Les tyrans ont besoin, eux aussi, d'être maîtrisés par
« la crainte. L'idée d'un être supérieur qui peut non
« seulement les frapper de la foudre, mais encore leur
« inlliger des châtiments après leur mort, châtiments
« auxquels rien ne saurait les soustraire, les empOche
« souvent d'abuser de leur puissance ot d'opprimer les
« peuples qu'ils ont mission de gouverner.
« Quant à nous, nous croyons qu'il n'y a et qu'il ne
« peut y avoir qu'un Dieu. Nous respectons sa puissance
« et nous lui sommes reconnaissants des bienfaits dont il
CHâP. II. — INITIATIONS M.*. EN EGYPTE. 27

« nous comble. Comme il a formé nos cœurs et enrichi


« notre âme de ses facultés, il peut connaître nos senti-
« ments les plus intimes et nos pensées les plus secrètes.
« Tout nous dit qu'une partie de nous-mème, la meil-
« leure, échappe aux atteintes de la mort., et qu'il y a par
« delà le tombeau des peines et des récompenses. Aussi
« nous efforçons-nous de conformer nos actes aux notions
« que nous avons du juste.
« Gardons-nous de prêter à Dieu les passions qui nous
« agitent. Ne lui demandons jamais compte de sa con-
« duite envers nous. Le lot qu'il nous a départi est assez
« beau pour que nous nous abstenions de toute plainte.
« Sacrifions nos intérêts personnels, s'il le faut, pour
« être utiles à nos semblables. Ne nous laissons pas
« rebuter par l'ingratitude de ceux que nous avons pu
« obliger (1). »

Tels étaient en substance les enseignements que rece-


vaient les initiés, le jour où ils entraient dans la caste
sacerdotale.
Les Mystères d'Egypte ne remontent pas, selon toute
apparence, à l'époque où Mizraïm s'établit sur les bords
du Nil. Pendant une période d'années plus ou moins
longue, après la dispersion des enfants de Noé, la foi des
peuples ne fut mêlée d'aucune superstition. Puis, peu à
pou, les croyances s'affaiblirent, le dogme de l'unité de
Dieu fit place au polythéisme des premiers âges. -
Ce fut alors que les prêtres s'organisèrent en société
secrète, ne révélant qu'aux initiés les vérités qu'ils
étaient parvenus à sauver du naufrage.
Le premier roi d'Egypte, que quelques-uns disent être
Mercure, et auquel on décerna plus tard les honneurs
divins, fit creuser aux environs de Memphis des allées
souterraines, qu'il remplit de pyramides carrées ou
(1) LUCAIN, dans sa Pharsale, fait allusion à cet enseignement des
prêtres de Memphis et d'Héliopolis.
28 ORIGINES FANTAISISTES DB LA P . ' . M.'.

triangulaires, sur lesquelles on grava les principes de


toutes les sciences humaines. Clément d'Alexandrie,
Borrichius, Diodore de Sicile et Plutarque nous assurent
que ce fut sur ces monolithes que Thaïes et Pythagore
s'instruisirent dans les mathématiques et la géométrie.
Le même souverain fit construire un temple superbe
qui communiquait, au moyen de vastes galeries, soit
avec les pyramides, soit avec les maisons habitées par
les prêtres. Il réunit, au surplus, dans ces derniers édi-
fices, tout ce qui avait trait, do près ou de loin, aux
sciences humaines.
On y voyait, en particulier, les nombreux instruments
de précision dont on se servait alors pour les calculs
astronomiques. Les prêtres de Memphis et d'Hcliopolis
connaissaient les deux systèmes du monde. Thaïes et
Pythagore avaient appris d'eux que la terre tourne autour
du soleil. Copernic et, après lui, Galilée, empruntèrent
leurs théories à ces deux philosophes. qui les avaient
eux-mêmes apportées des bords du Nil.
Les jardins des prêtres produisaient une foule de.
plantes médicinales ou curieuses. Celles que l'on ne
pouvait y cultiver, à cause du climat, étaient soumises à
une préparation spéciale et conservées avec soin, ou
peintes sur les murs d'une vaste salle.
A côté des jardins, se trouvaient les cabinets de
chimie et d'histoire naturelle. Sénèque nous affirme
que Démocrite en rapporta, entre autres choses, le
moyen d'amollir l'ivoire et de donner au caillou la cou-
leur et l'éclat de l'émeraude.
Les locaux destinés à l'anatomie touchaient aux cabi-
nets de chimie et d'histoire naturelle. C'est là que se
faisaient les travaux de dissection. Cette étude n'avait
pas seulement lo corps humain pour objet. Les oiseaux, les
quadrupèdes etles reptiles étaient aussi analysés ave? soin.
Ailleurs, on voyait les modèles des nombreuses mu-
chiiies qui avaient servi, soit à niveler le terrain de
CHAP. I I . — INITIATIONS M.*. EX EGYPTE. 29

l'Egypte, soit à déplacer le lit du Nil ; et celles, non


moins curieuses, que l'on employa pour transporter et
élever à des hauteurs prodigieuses les blocs titaniques
dont se composent les pyramides.
Archimède a trouvé, dans ce musée des arts utiles, la
vis qui porte son nom.
La bibliothèque des prêtres égyptiens était, dit-on,
plus belle et plus curieuse que celle d'Alexandrie, qui
renfermait quatre cent mille volumes. Selon Diodore
de Sicile, on y voyait une histoire complète des temps
qui avaient précédé Menés ou Mizraïm, petit-fils de
No.'.
Thaïes et Pyihagore sont les derniers philosophes
étrangers qui aient pu visiter les édifices dont je parle et
les trésors de science que l'on y avait réunis, car peu de
temps après le départ de ce dernier, Cambyse envahit
l'Egypte et brûla ces merveilles.

Les diverses inkiations que je viens de passer en revue


étaient réservées aux postulants d'origine égyptienne.
Les adeptes étrangers ne purent jamais ou presque
jamais connaître les derniers Mystères: Les épreuves
qu'ils devaient subir différaient également de celles que
mes lecteurs connaissent.
Les postulants arrivaient aux galeries par un étroit
passage pratiqué dans les murs de la grande pyramide.
Cette ouverture, que Strabon a décrite avec quelque
détail, existe encore de nos jours.
Le récipiendaire parvenait, en s'aidant des pieds et des
mains, au bord d'un puits dont il ignorait la profondeur.
Là, son conducteur l'obligeait à descendre, au moyen
d'une échelle fixée contre le mur. Après un parcours de
soixante pieds, au milieu des ténèbres, il s'engageait
dans un couloir assez commode,- mais sinueux et forte-
80 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.*.

ment incliné. Il abordait enfin, à sa grande satisfaction,


au fond, du mystérieux abîme. Là se trouvaient deux
portes grillées. L'une était au nord et l'autre au midi. A
travers les barreaux de cette dernière le postulant décou-
vrait une longue suite d'arcades, que des lampes funèbres
éclairaient. C'était la demeure des morts. Les prêtres et
les prêtresses se réunissaient tous les jours sous les
voûtes obscures de cette vaste et silencieuse nécropole,
pour y chanter des hymnes en l'honneur de Dieu et de
ceux dont la vie s'était écoulée dans la pratique de la
vertu. Paul Lucas a visité ces grottes souterraines, dont
quelques-unes étaient habitées de son temps par des
familles coptes.
L'aspirant ne devait pas s'arrêter là. Son introducteur
le conduisait sans rien dire à la porte du nord, qui
s'ouvrait sans difficulté. Les deux battants, en se rejoi-
gnant, produisaient un bruit étrange, que les échos répé-
taient jusqu'à l'extrémité du souterrain.
Les prêtres, ainsi prévenus qu'un étranger s'engageait
dans les épreuves do l'initiation, préparaient tout pour le
recevoir.
Après avoir marché pendant quelque temps, le réci-
piendaire apercevait une inscription ainsi conçue :

« Quiconque fera cette route sa,7is regarder et sans


* retourner en arrière, sera purifié par le feu, par Veau
» et par l'air, et s'il peut vaincre la frayeur de la mort,
« il sortira du sein de la terre, reverra la lumière et aura
« droit de préparer son âme à la révélation des mystères
« de la grande déesse his. »

Si le postulant persévérait, après avoir lu cette inscrip-


tion, l'initié qui l'avait accompagné jusque-là se relirait,
se bornant à le surveiller de loin, sans qu'il s'en aperçût,
afin de lui porter secours, dans le cas où son courage
viendrait à défaillir.
GHAP.'l.. — INITIATIONS M.'. EN EGYPTE. 31

Lorsque le fait se produisait, ce qui n'était point rare,


il l'amenait le candidat au lieu du départ, en le prévenant
qu'il n'eût à se présenter clans aucun temple d'Egypte
pour être initié aux Mystères.
Celui qui persévérait dans sa résolution était tout
étonné de marcher, pendant près d'une heure, sans rien
découvrir de nouveau. Puis, il se trouvait tout à coup en
face de trois hommes armés, debout à côté d'une porte
de fer. L'un d'eux, faisant quelques pas vers le nouvel
arrivant, lui adressait ces paroles :

« Nous ne sommes point ici pour vous empêcher de


« passer. Continuez votre route, si vous en avez la force.
« Je dois vous prévenir toutefois que dans le cas où vous
« rétrograderiez, nous vous arrêterions et vous ne sor-
« tiriez jamais de ces lieux. Songez surtout que vous ne
« pourrez arriver au but qu'en vous frayant un passage
« à travers de nombreux et terribles obstacles. »

Si l'aspirant ne se laissait pas rebuter, son guide cessaitf


de le suivre, et allait avertir les prêtres des sentiments'
qu'il avait remarqués en lui.
Après un trajet assez long, l'étranger apercevait dans
le lointain une vive lueur. Parvenu à l'endroit d'où
partait la lumière, il voyait en face de lui une voûte
longue et spacieuse, assez semblable à une fournaise
ardente. Les flammes, après s'être élevées à environ deux
mètres de hauteur, se recourbaient en forme d'ogive au-
dessus du couloir qu'il avait à parcourir.
Tl était à peine sorti de ce foyer ardent, qu'il lui fallait
traverser une grille de fer rougie et formée de losanges,
entre lesquels il n'y avait que la place du pied. Là finissait
l'épreuve du feu.
Celle de l'eau commençait immédiatement après. Le
candidat devait franchir un canal dont le courant se pré-
cipitait avec un bruit formidable, soit en nageant, soit en
32 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P.*. M.*.

s'aidant de deux rampes qui étaient placées dans la


direction du souterrain. Celui qui reculait devant ces
dernières épreuves était condamné à passer sa vie dans,,
les temples sans recevoir l'initiation. On lui permettait
néanmoins de se marier et d'écrire à sa famille. Les
fonctions qu'il avait à remplir étaient celles d'officier
subalterne.
Lorsqu'il était parvenu de l'autre côté du canal, il se
voyait comme enfermé entre deux murs d'airain. Au
fond apparaissait une porte revêtue d'ivoire. De chaque
côté, une grande roue que faisait mouvoir un mécanisme
secret.
L'aspirant poussait la porte, qui résistait. Après un
examen attentif, il distinguait deux anneaux d'acier poli,
qu'il saisissait, en appuyant dessus.
Les roues se mettaient aussitôt en mouvement, tandis
que le pont-levis étroit sur lequel il était debout s'abais-
sait avec rapidité. Obligé de se tenir cramponné aux
anneaux, le malheureux se sentait emporté dans le vide.
Un courant d'air violent soufflait sur lui et éteignait la
lampe dont il s'était servi pour éclairer sa marche. En-
touré de ténèbres, il n'entendait plus que le bruit terri*
fiant des machines qui tournaient dans leurs engrenages
de fer. Puis, le linteau s'abaissait doucement et le dépo-
sait devant la porte d'ivoire, qui s'ouvrait d'elle-même.
Les prêtres, vêtus de robes de lin, venaient alors au-
devant de lui, et le recevaient dans une salle qui précé-
dait le sanctuaire.
L'hiérophante lui adressait quelques paroles empreintes
de bienveillance, et le félicitait de son courage. Il lui
offrait ensuite une coupe d'eau du Nil :

« Que cette eau, lui disait-ii, soit pour vous comme


« l'eau du Léthé. Puisse-t-elle vous faire oublier les
« fausses maximes que vous avez entendues de la bouche
< des profanes ! »
CHA.P. I I . — INITIATIONS M. ; . EN EGYPTE. 38

Le candidat se prosternait devant la statue d'Isis, et le


grand prêtre ajoutait :

« Isis, ô grande déesse des Egyptiens, donnez votre


« esprit au nouveau serviteur qui a surmonté tant de
« périls pour se présenter à vous. Faites qu'il triomphe
•* également des épreuves qu'il aura à subir de la part de
« ses passions, s'il veut devenir meilleur. Rendez-le
« docile à vos lois, afin qu'il mérite d'être admis à vos
« augustes Mystères. »

Tous les prêtres répétaient en chœur le vœu de l'hiéro-


phante.
Puis ce dernier poursuivait, en présentant au néophyte
une liqueur réconfortante :

« Que ce breuvage vous fasse garder le souvenir de


« votre initiation et voua aide à pratiquer les vertus
« qu'elle vous impose. »

Cela fait, on le conduisait dans l'appai-tement qui lui


était réservé et on lui donnait tous les soins que récla-
mait son état.
Lorsqu'il était remis de ses fatigues, l'hiérophante le
condamnait à un jeûne rigoureux de plusieurs mois. Il
suivait, en même temps, les conférences que les prêtres
faisaient à son intention.
Le jour de l'initiation venu, le chef de la caste sacer-
dotale adressait au récipiendaire un discours sur l'unité
de Dieu, l'immortalité de l'âme, et la nécessité, pour le
sage, de vaincre ses passions.
L'initié prêtait serment de ne pas révéler ce qui avait
trait aux mystères, déclarait que rien, dans les épreuves,
ne lui avait paru inutile ou peu sérieux, et recevait une
sorte de baptême, que lui administrait le prêtre spéciale-
ment chargé de ce genre de ministère.
p.-. M.-. 3
34 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.V M . V

UHydranos, ou aspergeur, le faisait déshabiller jus-


qu'à la ceinture, le conduisait près d'une cuve remplie
d'eau de mer, dans laquelle on avait jeté du sel, de l'orge
et du laurier, et lui arrosait la tète en disant :

« Puisse cette eau, symbole de la pureté, effacer les


• souillures de votre chair, et, en vous rendant votre
« candeur et votre première innocence, purifier vos sens,
c ainsi que la vertu doit purifier votre âme ! »

La cérémonie achevée, YUydranos revêtait le néophyte


d'une robe blanche.
Alors seulement, ce dernier pouvait pénétrer dans le
sanctuaire. Il y était introduit au son des instruments,
après être resté quelque temps plongé dans d'épaisses
ténèbres, que sillonnaient des éclairs accompagnés de
tonnerres.
L'initiation de l'étranger n'était pas complète. On lui
insinuait plutôt qu'on no lui affirmait les dogmes religieux
dont j'ai déjà parlé. L'étude des sciences laissait aussi
beaucoup à désirer. Seules les intelligences d'élite parve-
naient à combler une partie de ces lacunes par le raison-
nement et la méditation.
La croyance en la vie future lui était enseignée, mais
en tenues assez vagues. Aussi quelques philosophes
grecs, et à leur tète Pythagore, ont-ils professé la
métempsycose, que les prêtres éjyptiens repoussaient
comme une erreur.
CHAPITRE III

Les initiations aux Mystères d'Eleusis.

SOMMAIRE. — Les Mystères d'Eleusis sont une importation égyptienne.


— A quelle époque doit-on les faire remonter ? — Par qui furent-ils
établis? — Ce que la Fable raconte de Tripiolèiue et ce qu'il faut en
penser. —Eleusis et son temple. — Ce magnifique édifiée fut ruiné
et rebâti plusieurs fois. — Ses richesses architectural! s et ses dépen-
dances. — De quelle manière on se préparait ?< l'initiation. — Petits
et grands Mystères. — Hiérarchie sacerdotale h Eleusis. — Durée des
l'êtes. — Cérémonies particulières qui précédaient et suivaient l'ini-
tiation. — Epreuves auxquelles les initiés étaient soumis. — Détails
historiques concernant certaines parties du cérémonial des fêtes. —
Ce que l'on connaît des doctrines révélées aux adeptes. — Opinions
diverses à ce sujet. — Pythagore. — Sa doctrine et ses initiations.
— Les femmes étaient admises aux Mystères d'Eleusis. Les initiait-
on véritablement ?

Une question qui se pose d'elle-même au début de ce


chapitre est celle-ci : Faut-il considérer les Mystères
d'Eleusis comme une importation égyptienne? Quc-lques

O u v r a g e s c o n s u l t é s : CAILLOT, Annales maçonniques. — LECLHIRC


DE SEPT-CIIÊNES, Histoire de la religion grecque. — COURT DE GÉBE-
JLIN, Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne. —
Histoire du calendrier. — STOBÉE, Sententicv et Eclogce. — PORPHYRE,
Vie de Pythagore. — De Abstinentid.. — EUSÈBE, Préparations Evan-
géliques. — RAGON, Orthodoxie maçonnique. — REBOLD, Origine de
la Franc-Maçonnerie. — Les Trois grandes Loges. — CLAYKL, His-
toire pittoresque de la Franc-Maçonnerie. — THOMAS PAINE, De
l'origine de la Franc-Maçonnerie. — CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromat.
— BLOUNT, Commentaires sur Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane.
— PLUTARQUE, Vie d'Alcibiade. — PERNETTY, Fables égyptiennes et
grecques, dévoilées. — BOULANGER, L'Antiquité dévoilée par ses
usages. — BANIER, La Mythologie ou les Fables expliquées par
l'histoire. — SAINTE-CROIX, Traité des Mystères. — Mémoires pour
36 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.\

auteurs soutiennent le contraire. Mais ils n'appuient leur


opinion d'aucune preuve sérieuse.
Ceux qui se prononcent pour l'affirmative font remar-
quer, avec raison, que les Mystères célébrés en l'honneur
de Cérès ressemblaient, de tous points, aux initiations
d'Héliopolis, dont les Grecs eux-mêmes n'ont jamais
contesté l'antériorité.
D'autre part, soit en Egypte, soit à Athènes, une lé-
gende populaire avait donné lieu ou servi de prétexte à
l'établissement de ces solennités religieuses.
Or, ces deux légendes semblent calquées l'une sur
l'autre".
En Egypte, on célébrait les pérégrinations d'Isis à la
recherche du corps d'Osiris, son époux, que Typhon
avait tué.
En Grèce, les Mystères de Cérès rappelaient au peuple
les courses de la déesse après l'enlèvement de sa lille
Proserpine par le roi des enfers.
Enfin, dans les deux pays, l'agriculture occupait une
large place dans les manifestations religieuses qui pré-
cédaient les initiations.

« Le peuple, dit le F. - . Caillot, auteur des Atmales


« maçonniques, ne voyait autre chose, dans les cérémo-
« nies d'Eleusis, que l'histoire des courses et des aven-
« tures de la déesse des moissons. Le philosophe, au
« contraire, soulevant une partie du voile, ne voulait
« apercevoir, dans ces fêtes célèbres, qu'un moyen
« puissant de faire prospérer l'agriculture : le:; prêtres,
« selon lui, n'avaient revêtu ces cérémonies d'une appa-

servir à l'histoire de la religion secrète des anciens peuples. —


DAKSK un [Link]-iON, De triplici Theologiâ mysleriis Vcttri'ni com-
ment ut io. — D W J I S , Mémoire sur l'origine des constellations. —
I [Link], Histoire générale et particulière des religions et du
culte de tous la peuples du monde.
CHAP. I I I . — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 37

« rence de mystère que pour les rendre plus augustes


« aux yeux du vulgaire, qui n'admire et ne l'évère que ce
;
i qui passe les bornes de son entendement. > " *
t Tous deux se trompaient également ; l'un n'aperee-
« vait que l'emblème qui voilait le secret des Mystères,
s et l'autre qu'une faible pai*tie du but des grands hommes
« qui créèrent les initiations vingt siècles avant la civili-
« sation de la Grèce. »

Par qui et à quelle époque les Mystères d'Egypte


furent-ils apportés à Eleusis ?
Les historiens sont divisés sur ces deux points. Les
uns nous disent que ce fut Danaus qui établit en Grèce
le culte de Cérès. Les autres, au contraire, soutiennent
que l'honneur en revient à Orphée.
Diodore de Sicile, écartant tout à la fois Orphée et
Danaus, se prononce eu faveur d'Erechtée. La Grèce,
dit-il, était en proie à la famine. L'Egypte, en ayant eu
connaissance, envoya aux malheureux habitants de ce
pays une quantité de blé considérable. Erechtée fut
chargé du transport de ces provisions. Les Athéniens
reconnaissants le pi-oclamèrent roi. Il en profita pour
doter Eleusis des Mystères de sa patrie.
Selon moi, l'opinion la plus probable est celle qui
attribue à Triptolème la création de ces solennités.
Ce personnage était fils de Céléus et de Métanire.
Cérès, irritée contre les dieux qui avaient autorisé
Pluton à enlever sa fille, résolut de vivre errante parmi
les hommes, sous la forme d'une mortelle. Un jour, elle
arriva à la porte d'Eleusis, s'y arrêta et s'assit sur une
pierre. Le roi de ce pays, Céléus, l'ayant aperçue, s'ap-
procha d'elle et lui offrit l'hospitalité. Céléus avait un fils,
encore enfant, du nom de Triptolème. Ce jeune prince était
réduit alors à la dernière extrémité par suite d'une lon-
gue insomnie. Cérès déposa un baiser sur son front et lui
rendit la santé comme par enchantement. Non contente
SB i ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.*.

de cela, elle voulut bien se charger de son éducation, se


proposant, au surplus, de le rendre immortel. À cet effet,
elle le nourrissait le ioxu; de son lait divin, et le met-
tait, la nuit, sur des charbons ardents pour le dépouiller
de tout ce qu'il y avait en lui de terrestre. L'enfant se
développait d'une façon si extraordinaire que Céléus et
Métanire voulurent connaître le secret de ce prodige. Us
épièrent donc la conduite de Cérès. Un soir, Métanire
apercevant la déesse au moment où elle s'apprêtait à
plonger son fils dans le feu. poussa un grand cri et mit
ainsi obstacle aux desseins que la sœur de Jupiter avait
sur Triptolème.
Tel est, en pou do mots, le récit de la Fable. Voici
maintenant celui de l'histoire.
Poussé par le désir de s'instruire, le fils de Céléus quitta
la Grèce et visita successivement tous les peuples civili-
sés dont la réputation était arrivée jusqu'à lui. Pendant
son séjour en Egypte il fut admis, comme étranger, à
l'initiation des Mystères. L'épreuve du fou ébranla son
courage. Lorsque, parcourant les galeries obscures dont
nous avons parlé, il se vit tout à coup entouré de flammes,
frappé de terreur, il poussa un cri et sortit précipitam-
ment do la fournaise ardente où il était comme plongé.
La Fable a personnifié, dans Métanire, la crainte de la
mort que Triptolème ressentit. Ce moment de faiblesse,
en le faisant exclure de l'initiation, le priva de la con-
naissance des Mystères et de ^immortalité que les prêtres
égyptiens promettaient à leurs adeptes.
D'après les lois dont j'ai déjà parlé, Triptolème ne
.-• devait plus sortir des galeries où il était imprudemment
descendu. Mais les chefs de l'Ordre, appréciant ses ver-
tus et les rares qualités de son intelligence, firent une
exception en sa faveur. Ils étaient d'ailleurs bien aises de
donner à la Grèce un législateur éclairé, qui la fit sortir
de l'état de barbarie où elle se trouvait.
Triptolème ne reçut qu'en partie la doctrine sacrée de
CHA.P. n i . r—INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ÉLEUSIS, 39

•l'Egypte. Mais les prêtres firent de lui un agriculteur "


savant et passionné. • ;
De retour dans ses États, il adressa un chaleureux
appel à ceux de ses sujets qui étaient les plus ap*esï îtle
comprendre et leur apprit à cultiver la terre. Bientôt
l'orge et le blé couvrirent les campagnes désolées de
son petit royaume.
Mais il ne s'arrêta point là. Il voulut faire participer
l'élite de ses compatriotes aux connaissances philoso-
phiques et religieuses dont les prêtres d'Héliopolis
avaient orné son esprit. Toutefois, se conformant aux
us et coutumes de ses savants' instituteurs, il soumit
les aspirants à des épreuves longues et pénibles, no vou-
lant pas déprécier, en les vulgarisant, les Mystères qui
lui avaient été révélés.
Les fêtes de Cérès furent, dès lors, un fait accompli.
Eleusis était bâtie au pied d'une colline, sur les flancs
de laquelle s'élevait le temple de la déesse.
Détruit une première fois, le célèbre édifice ne tarda
pas à sortir de ses ruines. Lorsque Xercès envahit la
Grèce, il fut de nouveau rasé.
Périclès le releva une seconde fois. L'illustre protec-
teur des arts fit appel à tout ce que sa patrie possédait
d'hommes remarquables comme architectes, sculpteurs
et statuaires.
A sa voix aimée accoururent Ictinus, Mégaclès, Calli-
crates. Corœbus, Métagènes, Aelamène, Agoracrite, Phi-
dias et plusieurs autres non moins connus.
Le temple de Cérès formait un carré long. Sa longueur
était de trois cent soixante-trois pieds, et sa largeur de
trois cent sept.
Il était construit en marbre pentélique et tourné du
côté de l'Orient Dix colonnes cannelées, ayant chacune
dix pieds de diamètre, en décoraient la façade principale
et formaient un superbe péristyle. Cette partie de l'édi-
fice n'appartenait pas au plan que les architectes de
40 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.'.

Pêriclès avaient conçu et exécuté. Elle fut ajoutée par


Philon à l'œuvre primitive.
Autour du temple régnait une vaste enceinte que des
murs, également en marbre, dérobaient aux regards delà
foule. Les initiés aux petits Mystères stationnaient en
cet endroit, pendant que les prêtres préparaient toutes
choses pour la dernière cérémonie.
Le femplu proprement dit se composait du sanctuaire
et de la nef.
Celle-ci était entourée de plusieurs rangs de colonnes
extrêmement reniarquables.
Une colonnade séparait la nef du sanctuaire, dans
lequel l'hiérophante avait seul le droit de pénétrer.
Derrière l'édifice sacré s'étendaient do grands et beaux
jardins ornés de bosquets et de fontaines monumentales.
On y avait élevé des autels d divers édicules, destinés
probablement à des cérémonies dont les historiens ne
parlent pas.

« C'était dans cette vaste enceinte, dit l'auteur des


« Annales maçonniques, que se célébraient ces fêtes et
« ces Mystères si longtemps révérés; c'était là, qu'en-
« touré de ce que la religion peut présenter de plus au-
« gnste, au milieu des prestiges les plus éclatants, Yhié-
« rophanîti Taisait entendre sa voix. Interprète de la na-
« ture, sa main bienfaisante faisait tomber pour toujours
e. le voile grossier qui couvrait les yeux do l'initié (1). »

Tous les hommes n'avaient pas également droit à


l'initiation. Pendant longtemps , il fallut être citoyen
d'Athènes pour y participer. Plus tard, on admit les
étrangers qui se faisaient naturaliser, ou qu'un Athénien
consentait à adopter.
Les esclaves, les Mèdes, les Perses, les criminels, et

(1) CAILLOT, Animales maçonniques.


CHAP. m . — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ÉLETJSIS. 41

jusqu'à ceux qui avaient commis un meurtre sans le


vouloir en étaient rigoureusement exclus.
Ces derniers cependant finirent par y être admis après
s'être purifiés.
On célébrait les grands Mystères pendant le mois de
Boëdromion, qui correspond à notre mois de septembre.
Les petits Mystères étaient fixés au mois de février.
Ces derniers avaient lieu non loin d'Athènes, sur les
rives de l'Ilissus, et étaient principalement consacrés à
Proserpine.
On s'y préparait par des jeûnes rigoureux, ainsi que
cela se pratiquait en Egypte.
Quand le récipiendaire était arrivé au terme de cotto
épreuve, Yllydranos le plongeait dans les eaux de l'Ilis-
sus. On le faisait ensuite passer à travers les flammes.
Venaient enfin diverses cérémonies mystiques, après
lesquelles le néophyte, couronné de myrte, posait son
pied nu sur la peau sanglante des victimes et jurait de ne
révéler à personne les secrets qu'on lui avait confiés ou
qu'on lui confierait dans la suite.
Lorsque l'attitude de l'initié était satisfaisante, et que
rien ne s'opposait à ce qu'il fût admis aux grands Mys-
tères, on lui faisait manger des fruits renfermés dans un
vase appelé tambour. 11 buvait ensuite d'une liqueur
connue sous le nom de cicéon et composée de vin, d'eau,
de miel et de farine. Les initiés appelaient cymbale le
vase qui la contenait.
Les grands Mystères étaient précédés, comme les pe-
tits, déjeunes, de purifications, de vœux et de sacrifices.
Pendant le temps de ces épreuves, on donnait aux can-
didats une notion vague de ce qu'ils devaient apprendre
le jour de l'initiation. Un an s'écoulait toujours entre les
grands et les petits Mystères.
Je crois utile, avant de poursuivre ce récit, de présen-
ter à mes lecteurs les prêtres de Cérès, dont la mission
était de présider aux Mystères et d'instruire les initiés.
42 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P . ' . M . 1 .

L'hiérophante, ou chef suprême du sacerdoce, jouissait


du plus grand prestige. Il représentait le créateur de
l'univers. Cette fonction était héréditaire dans la famille
d'Eunaolpe, fils de Neptune et de Chioné. On prétend que
l'hiérophante devait observer un céMbat rigoureux. Les
historiens ajoutent que, pour étendre en ,'ii le feu de
la concupiscence, il recourait à l'usage externe de la
ciguë.
Après l'hiérophante, venait le Dada/c/i/e, ou chef dos
Lmnpadophorcs. Sa principale fonction consistait à porter
le flambeau sacré. Un so!-;îl d'or brillait sur sa poitrine.
Ses cheveux étaient disposés tu forme de diadème. Il
marchait à la tète des Lampadophores, ou Porte-lu-
mières.
L'Hiérocén/ce, ou hérautt sacré, occupait le troisième
rang. Il écartait les profanes, invitait les récipien-
daires à ganter le silence, ou a ne prononcer que des
paroles convenables et récitait les formules sacramen-
telles. 11 portait un costume semblable à celui que les
poètes donnent à Mercure.
Le quatrième ministre de la bmne déesse, dans l'ordre
hiérarchique, était XEpibôme, ou assistant h l'autel. Il
portait mi croissant d'argent sur le front et aidait l'hiéro-
phante dans les diverses fonctions de son ministère.
Je crois utile de faire observer ici, avec le F . \ Cail-
lot. que les emblèmes des mini.--.tres du premier ordre
ne différaient presque pas de ceux que la Franc-Maçon-
nerie a adoptés.

« Ainsi, dit cet auteur, l'hiérophante, revêtu des orne-


« monts de la divinité suprême, est représenté dans les
« Loges par le maître, dont l'emblème est l'étoile flam-
« boyimle. au centre de laquelle se trouve la lettre jod,
« monade exprimant l'être incréé, le fondement de toutes
« choses, le Demiourgos dos Grecs. Le soleil et la lune,
« symboles du Dadouque eL de XEpibôme, ont été consa-
CHAP. m . — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 43

« crés aux premiers et aux seconds surveillants ; aussi


« ces chefs sont-ils appelés Lumières.
« De YHiérocéryce, hérault sacré, nous avons fait l'ora-
" « teur. Il est inutile de rappeler que l'éloquence était une
« des principales attributions de Mercure, dont l'Biéro-
« céryce portait le caducée (1). »

Apres les quatre ministres dont je viens de parler, ar-


rivait YHydranos, qui purifiait les récipiendaires, suivant
le cérémonial égyptien.
Je citerai encore, peur ne pas laisser cette énuméra-
tion incomplète, Xïliéraule, on joueur de Mût,?. Selon toute
apparence, la direction des chœurs et de la musique ins-
trumentale lui était confiée.
Le Lichnophore portait le van mystique. Les Sponda-
phores s'occupaient des libations. Les Çamnèphores et les
Cœnéphores étaient chargés des corbeilles sacrées et autres
objets du culte employés dans les initiations.
Quand les aspirants avaient été admis aux petits Mys-
tères, ils portaient le nom de mysfes. II leur était permis
de pénétrer dans le premier vestibule du temple.
Les fêtes d'Eleusis duraient neuf jours.
Le premier jour s'appelait Arjynnos ou jour de l'assem-
blée, parce qu'on faisait l'appel, ce jour-là, des mystes
ou initiés aux petits Mystères qui voulaient être admis
aux grands.
Le second jour était désigné sous le nom de Haladè
mystx (à la mer les initiés). Ici commençait la prépara-
tion, en quelque sorte immédiate, à la grande initiation.
Les aspirants, rangés sur deux files, se rendaient aux
bords de la mer et se purifiaient par de longues ablutions
plusieurs fois répétées. Ils devaient jeûner jusqu'au soir.
Alors, ils prenaient dans la cystc sacrée du sésame et des
gâteaux de différentes espèces. Les cystes étaient des cor-

(1) CAILLOT, Annales Mi'ionniyes, t. I, p. 41.


44 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.'.

beilles faites en osier ou en bronze dans lesquelles on


plaçait d'ordinaire des mûres, des biscuits appelés pyra-
mides, à cause de la forme qu'ils affectaient, du sésame,
de la laine ti*availlée, des tartelettes, des grains do sel,
un serpent, des grenades, du lierre, des gâteaux, des pa-
vots et le phallus mystique.
Le troisième jour portait le nom de Calathê, ou, selon
divers auteurs, celui de es léché mystœ (au lit les initiés),
à cause do la cérémonie qui le terminait. On immolait
tout d'abord à Cérès le poisson appelé mulet. Le mulet
était consacré à cette déesse, suivant les uns, parce qu'il
fiaio trois fois l'année, et, selon les autres, pai*ce qu'il
détruit le lièvre marin, qui est funeste à l'homme. On
offrait encore à Cérès des gâteaux de farine d'orge, en
souvenir de la première moisson que les champs de
l'Attique donnèrent jadis aux compatriotes de Tripto-
lème.
Tendant la seconde partie de la journée, on dressait,
dans le temple, le lit nuptial, en souvenir de l'enlève-
ment de Prnserpinc par le dieu des enfers. Chaque
femme faisant partie de la cérémonie avait le sien en-
tourée de bandelettes couleur de pourpre. Les hommes
répétaient, pour imiter Plu ton : Je me suis glisse dans la
couche. Les premiers auteurs du christianisme qui ont
parlé des Mystères d'Eleusis prétendent que les initiés
poussèrent beaucoup trop loin ce genre d'imitation. Quel-
ques auteurs profanes avouent, de leur côté, que les
scandales dont le temple fut le théâtre à certaines époques
contribuèrent à déprécier les Mystères.
Le quatrième jour, on faisait la procession du calathus,
espèce de vase en terre que les Latins appelaient quasil-
lum. Le calathus avait une large ouverture. Pline l'a
comparé à une fleur de lis. On y mettait des pavots
blancs, des pois, de l'orge, du blé, des jets de plantes,
des lentilles, des fèves, de l'avoine, des figues sèches, du
miel, de l'huile, du vin, du lait, de la laine qui n'avait
CHAP. III. — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 45

pas été lavée et un couteau de sacrificateur. Le calalhus


était donc le symbole de la fécondité.
On le plaçait sur un char richement décoré et traîné par
des bœufs. Des femmes le suivaient portant des cystes
ornées de bandelettes.
Cette procession se faisait en souvenir des fleurs que
Proserplne avait cueillies à son anivée aux enfers. Les
grains de grenade que renfermaient les cystes sacrées
rappelaient ceux que la déesse avait mangés dans les
jardins de son infernal époux. Les pavots blancs étaient
une allusion au sommeil dans lequel fut plongée la fille de
Cérès, après avoir goûté à cette fleur. La procession ter-
minée, les initiés des deux sexes se livraient à la danse,
autour du puits Callichore, sur la margelle duquel on ne
devait pas se reposer, par respect pour la bonne déesse
qui s'y était autrefois assise.
Le cinquième jour était connu sous la dénomination de
Lampadèphorie. Les initiés, une torche à la main, défi-
laient silencieusement autour du temple. A leur entrée
dans l'édifice, ils faisaient passer leurs flambeaux à celui
qui marchait à la tête du sortège. Cette cérémonie était
une allusion aux courses de Cérès autour de l'Etna, lors-
qu'elle parcourait, la nuil, les flancs de la montagne, dans
l'espoir d'y rencontrer sa fille disparue..
Le sixième jour se nommait lacchos, parce qu'il
était tout entier consacré à lacchus, ou Bacchus, fils de
Cérès et de Jupiter. On transportait solennellement la
statue du dieu d'Athènes à Eleusis. Celte statue portait
un flambeau à la main et avait sur la tête une couronne
de myrte. Elle était suivie du van mystique, du calaihus
et de l'image allégorique de la fécondité. Des prêtres
déguisés en femmes et la foule des initiés escortaient
les Phallophores, en dansant et en chantant des hymnes
en l'honneur d'Iacchus.
t.. La procession suivait une route pavée de larges dalles
et connue sous le nom de Voie sacrée. Cette route était
46 ORIGINES FANTAISISTES DE LA JP.*'; M.*.

bordée de nombreux monuments; Bien que la distance


qui séparait Athènes d'Eleusis ne fût que de quatre
lieues, le cortège "ne mettait pas moins d'un jour et
demi pour faire le trajet.
Le septième jour, appelé Géphyrisme, ou passage, on
traversait un pont autour duquel les curieux se réunis-
saient d'ordinaire, afin de voir le défilé. Les spectateurs
ne se contentaient pas d'admirer. Ils prenaient part à la
cérémonie en accablant les initiés de sarcasmes de mau-
vais goût et d'injures grossières. L'usage voulait que
ces derniers ripostassent sur le même ton. Cette par-
tie du programme manquait de gravité, mais elle avait
sa raison d'être, car elle rappelait un épisode de la vie
de Cérès.
Après cet incident quelque peu tumultueux, le cortège
faisait une station autour du figuier sacré, pour honorer
le repos que la déesse avait pris sous cet arbre, à l'épo-
que de ses pérégrinations. Puis avaient lieu les courses
de taureaux, dont le prix consistait en une mesure
d'orge.
Le jour précédent, FArchonto-roi et les Epimenètes
avaient offert un sacrifice solennel pour la prospérité de
la République.
Les récipiendaires, après quelques cérémonies secrètes,
dont les détails ne sont pas arrivés jusqu'à nous, étaient
introduits dans le vestibule.
li'Hiérocéryce, élevant alors la voix, s'écriait : « Que
« les profanes, les impies et ceux dont l'âme est souillée
« de quelque crime sortent d'ici I » Quiconque avait le
malheur d'enfreindre cet ordre était puni de mort.
On plaçait une couronne de myrte sur la tête des ini-
tiés, en même temps qu'on les soumettait à de nouvelles
purifications.
Ils renouvelaient ensuite le serment qu'ils avaient déjà
fait de garder un secret inviolable sur les choses qui
leur seraient révélées.
CHAP. III. - ^ INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 47

Lorsque toutes ces formalités préparatoires étaient


terminées, YHiérocéryce, prenant de nouveau laparole,
adressait aux aspirants diverses questions, et celle-ci
entre autres i t Avez-vous mangé du fruit de Cérès ? »
Chaque initié répondait : t Non, fai mangé du tambour,
€ fai bu de la cymbale, fai porté le kernos, je me suis
« glissé dans le iit. » Ces paroles signifiaient que l'adepte
avait été reçu aux petits Mystères. Par la réponse sui
vante, il faisait comprendre au prêtre qu'il avait suivi
exactement les cérémonies préparatoires à la grande ini-
tiation : « J'ai jeûné, j'ai bu lecycéon, fai pris de la ciste,
* j'ai mis dans le calathus, après avoir travaillé, j'ai re-
c mis du calathus dans la ciste. »
A la suite de ces réponses les initiés étaient admis
dans l'enceinte sacrée.
Les récipiendaires se dépouillaient de leurs vêtements
et les remplaçaient par une peau de bête sauvage. Puis
on les plongeait dans l'obscurité.
Des bruits vagues se faisaient d'abord entendre. Bien-
tôt un silence profond succédait à ces rumeurs et jetait le
récipiendaire dans des alternatives de confiance et de
crainte. Après quelques minutes un long mugissement,
semblable à celui de plusieurs lions, retentissait au fond
de l'édifice. Le temple s'ébranlait, des éclairs sillonnaient
les ténèbres et laissaient voir à l'initié des figures hi-
deuses et menaçantes. Ensuite, les portes s'ouvraient,
tournant sur leux-s gonds avec un fracas épouvantable. Le
calme semblait se rétablir, mais c'était un calme trom-
peur. La tempête se déchaînait une seconde fois avec
une violence extrême. La foudre tombait aux pieds de
l'initié, qui apercevait devant lui, éblouissante de lu-
mière, la statue de Cérès. A peine avait-il pu contempler,
une demi-seconde, la figure souriante de la déesse, que
les ténèbres l'enveloppaient de nouveau, ne diminuant
par intervalles que pour laisser voir, errant çà et là, des
fantômes effrayants.
48 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

Une main invisible saisissait tout à coup le récipien-


daire et l'entraînait vers une région de feu. Le Tartare,
avec toutes ses horreurs, se montrait à ses regards. Ici,
les furies vengeresses tourmentaient les malheureux dont
la vie avait été criminelle. Là des ombres roulaient dés-
espérées dans des flots de soufre et de bitume. Plus
loin, la Triple Hécate et les divinités infernales appa-
raissaient sur leurs trônes d'ébène. Des cris de désespoir,
entrecoupés de gémissements et de blasphèmes, trou-
blaient seuls le silence de ces lieux.
Le guide mystérieux qui avait conduit jusqu'aux portes
de l'enfer le récipiendaire terrifié le ramenait ver.-; le
temple, où se montrait une seconde fois la statue
d'Eleusine.
On pénétrait ensuite dans l'Elysée, en passant par le
sanctuaire cntr'ouverl.
Ici, le spectacle change. De longues allées de palmiers
se déroulent devant l'initié, il voit, de tous côtés, des
gazons émaillés de fleurs, des cascades dont les eaux se
précipitent en écumant, et forment autant de ruisseaux
qui répandent en ces lieux enchantés une douce fraî-
cheur. Dans le feuillage des arbres gazouillent de nom-
breux oiseaux, heureux de saluer les premières lueurs
du jour. A ces harmonies de la nature succèdent des
chants mélodieux, auxquels se mêlent bientôt les accords
de la musique instrumentale.
Les ministres du temple s'approchent alors du nouvel
adepte, le revêtent d'une robe blanche, le couronnent de
fleurs et le présentent à la foule <tes initiés.
Au même instant, le grand prêtre apparaît sur son
trône, le front ceint d'un diadème. Les assistants, les
yeux tournés vers lui, attendent silencieux. L'hiéro-
phante étend les bras et prononce cette prière d'une voix
solennelle :

« Déesse Isis, les pouvoirs célestes vous adorent et


CHAP. I I I . — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 49

« l'enfer vous redoute. Vous faites mouvoir l'univers,


« vous gouvernez le monde et tout ce qui vit reconnaît et
« confesse votre puissance. »

Puis, se tournant vers les adeptes, il continue en ces


termes :

« Et vous, qui avez l'honneur d'être admis à nos Mys-


« tùres, prêtez l'oreille, car j'ai à vous révéler des vérités
« importantes. Ne souffrez pas que des préjugés et des
« affections antérieures vous ravissent le bonheur que
« vous devez puiser dans ces lieux vénérables. Considérez
« la nature divine, contemplez-la sans cesse. Réglez votre
« esprit et votre cœur, et admirez le maître de l'univers.
« Il est un et nul ne l'a créé. C'est à lui que tous les êtres
« doivent leur existence. Invisible aux yeux des mor-
t tels, il voit lui-même toutes choses. »

Nous retrouvons ici le dogme de l'unité de Dieu. Ce


point de la doctrine éleusiaque était-il révélé à la foule
des initiés? Tout fait supposer le contraire.
11 n'en est pas de même de l'immortalité de l'âme. Le
dogme des peines et des récompenses faisait partie de
l'enseignement que les prêtres de Cérès donnaient à leurs
adeptes. Toutefois, à en juger par ce que les auteurs an-
ciens ont écrit à ce sujet, le fond de la doctrine sacrée
d'Eleusis n'était autre chose qu'une espèce de panthéisme
agrémenté de métempsycose.
Suivant Isocrate (1), les initiés s'assuraient de douces
espérances pour le moment de leur mort. Cicéron a
écrit, de son côté, au livre I er de la Nature des dieux,
que quand les Mystères d'Eleusis étaient ramenés à leur
vrai sens, on s'apercevait que le but des initiations était
d'enseigner aux hommes des vérités utiles, qui appre-

(1) ISOCRATJB, Panégyriques.


F.-. M.-. i
50 ORIGINES FANTAISISTES DK LA F . * . M . ' .

naient à vivre heureux et à mourir dans l'espérance d'une


meilleure vie.
Nous savons, eu réalité, peu de choses sur l'en-
semble des doctrines enseignées par les prêtres de
Cérès. soit que le secret ait été scrupuleusement gardé
par les adeptes, soit (pie les Mystères d'Eleusis consis-
tassent principalement en manifestions religieuses.
Cette dernière hypothèse me paraît la plus vraisem-
blable. Elle est d'ailleurs communément adoptée.
Ceux de mes lecteurs qui seraient tentés de croire que
j'ai fait des dernières épreuves, auxquelles les aspirants
étaient soumis, un tableau fantaisiste ou exagéré, pour-
ront se convaincre du contraire en lisant ce passage de
Thémistius, que Stobée nous a conservé (1) :

* L'homme, au moment de quitter la vie, éprouve les


« mémos terreurs (pie lorsqu'il va être initié. Les mots
« semblent répondre aux mots, comme les choses semblent
» répondre aux choses. Mourir et participer à l'initiation
i s'expriment par des mots presque semblables. L'initié
« est d'abord environné d'illusions et d'incertitudes.
« Effrayé, il marche à travers les ténèbres les plus
« profondes ; il arrive enfin aux portes de la mort, aux
» confins de l'initiation. C'est là que tout est affreux,
« terrible, épouvantable; mais bientôt tous ces objets
« effrayants disparaissent. Des prés émaillés de mille
« fleurs brillent d'une lumière divine; des hymnes et
« des chants de musique charment tous ses sens. Reçu
« dans ces plaines riantes par des fantômes saints et
* sacrés, il est initié; désormais il est libre. Couronné
« de fleurs, il parcourt les Champs-Elysées, s'approche
« des i ni Liés et célèbre avec eux les saintes Orgyes. »

Le huitième jour des fêtes d'Eleusis portait le 210m

(I) STOBÉE, Sententice et Eclogen. Gœttingue.


CHAP. I I I . — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS, 51

à'Epidawie. Il était réservé à ceux qui n'avaient pas pu


participer aux Mystères, les jours précédents. On raconte
qu'Esculape, dieu de la médecine, étant venu au temple
de Cérès pour se faire initier, arriva en retard. Mais les
prêtres, par considération pour sa personne et la science
qu'il professait, consentirent à renouveler en sa faveur la
cérémonie de l'initiation. C'est en souvenir de cet événe-
ment que le huitième jour fut appelé Epidaurie, d'Epi-
daure. patrie d'Esculape. et consacré tout entier à la
réception des retardataires.
Le neuvième jour, que les Grecs appelaient Plé-
mochoë, on faisait aux dieux des libations et des, sacri-
fices d'actions de grâces.
Les prêtres remplissaient deux vases de vin, et les
plaçaient, l'un à l'Orient et l'autre à l'Occident. Puis, ils
murmuraient je ne sais quelles formules mystérieuses
qui ne sont pas arrivées jusqu'à nous. Cela fait, ils ver-
saient le vin dans deux ouvertures qu'ils avaient pra-
tiquées dans le sol et prononçaient les paroles suivantes :
t Puissions-nous arroser, sous de bons auspices, les en-
« Irailles de la terre avec ce liquide ! »
Dès que les fêtes d'Eleusis étaient terminées, le Sénat
sacré se réunissait, sous la présidence des prêtres, dans
YEleusiniwn, à Athènes, afin de juger les crimes et dé-
lits qui avaient été commis contre les Mystères.
Peu de tribunaux ont été aussi sévères que celui-là. La
violation du secret, si légère fût-elle, était punie de
mort.
Ni la science, ni les services rendus, ni la vertu elle-
même ne mettaient à l'abri de ses arrêts.
Les Eumolpides semblaient prendre â tâche de frap-
per des victimes illustres. On eût dit qu'ils recloutaient,
pour leur influence, le prestige que le mérite exerce d'or-
dinaire sur l'esprit des populations. Diagoras, le père de
la tragédie, dut quitter la Grèce et chercher un refuge à
l'étranger. Alcibiade, condamné à mort, ne put échapper
52 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.\

à la sentence qui le frappait qu'en allant chez les Spar-


tiates. Aristote, à son tour, pi it le chemin de l'exil et se
retira à Chalcis. Socrate lui-même ne se vit condamné à
mort que parce que les Eumolpides l'accusèrent d'avoir
parlé avec peu de respect des Mystères d'Eleusis.
Quelle était donc cette doctrine secrète à laquelle on
ne pouvait toucher ?
Les auteurs sont divisés sur ce point. Ce qu'il importa
de (aire observer tout d'abord, c'est que les initiés, à
Eleusis comme en Egypte, se composaient de deux classes
parfaitement distinctes : les initiés du premier degré et
les initiés du second degré. Ces derniers seulement
avaient une notion exacte des doctrines sacerdotales. La
foule des adeptes ne connaissait presque rien des îiys-
tères. Les prêtres se bornaient à les leur faire entrevoir
à travers une foule d'allégories.
M. do Sainte-Croix, dans ses Recherches historiques et
critiques sur les mystères du paganisme, prétend que,
dans l'origine, les fêtes d'Eleusis se résumaient en de
simples lustra lions. « Dans la suite, on y ajouta, dit-il,
« une doctrine secrète, où il ne fut question que des ser-
« vices rendus par les chefs des colonies étrangères et
« les premiers législateurs, tels que l'établissement des
t lois, la découverte de l'agriculture et l'introduction d'un
« nouveau culte religieux. Eu y menaçant les profanes
« des punitions de l'autre vie, on assurait les initiés
« d'y jouir d'un bonheur éternel et d'une préséance
« flatteuse (1). »

Court de Gébelin émet un avis à peu près semblable


à celui de M. de Sainte-Croix. Voici comment il s'ex-
prime :

* Institués dans un pays agricole, ils (les Mystères) le

(!) CAILLOT, Annales maçonniques, tom. II, p. 53 et 54.


CHAP. I I I . — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 53

« furent pour rendre grâce à la divinité des biens dont


« elle les comblait, et des suites heureuses de l'agricul-
« ture pour la prospérité de l'Etat. Ils eurent en même
« temps pour objet d'apprendre aux hommes à faire un
« bon usage de ces biens, à mériter, par là, de nouveaux
e bienfaits de la part de la divinité, à éviter surtout les
« châtiments qui attendent les méchants après cette vie.
« On y voyait enfin une ressource admirable pour unir
« tout le peuple par les liens les plus étroits de l'amitié
c et de la concorde, et pour lui faire chérir sa pa-
« trie (1). »

Leclerc de Sept-Chênes me semble avoir exposé, d'une


manière aussi exacte que précise, les caractères de la
doctrine secrète enseignée aux adeptes du deuxième
degré.

« Les Mystères, d'après lui, avaient été institués pour


« donner aux initiés la connaissance de l'Etre-Suprème,
« et l'explication des diverses fables attribuées aux dieux
« qui le représentaient. La doctrine d'une providence, le
« dogme de l'immortalité de l'âme et celui des peines et
« des récompenses futures; l'histoire de l'établissement
« des sociétés, aussi bien que l'invention des arts, parmi
« lesquels l'agriculture tenait le premier rang, tendaient
t à inspirer l'amour de la justice, de l'humanité et toutes
< les vertus patriotiques, en même temps qu'ils joignaient
« aux préceptes de la morale la plus pure l'amour des
t vérités les plus importantes.
« Loin de détruire le polythéisme dans le sens où ce
« mot doit être pris, les Mystères, ajoute le même auteur,
« ne tendaient qu'à l'établir; mais ils le resserraient dans
« ses véritables bornes ; ils le garantissaient surtout des
« écarts do l'imagination ; et, après avoir expliqué ce
(1) C. DE GBBELIN, Monde primitif, analysé et comparé avec le
monde moderne, Paris, 1770.
54 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M . - .

« qu'il fallait entendre par cette multitude de dieux of-


« ferts à la vénération publique, ils remontaient jusqu'à
« l'intelligence suprême qui les comprend tous, et dont
« ils n'étaient chacun qu'une émanation (1). T

De tout ce qui précède, il résulte que les Grecs avaient


entouré leurs initiations de beaucoup de solennité, tandis
que les Egyptiens se bornaient à exiger des initiés des
épreuves longues et pénibles. Les premiers s'attachaient
à frapper l'imagination de la foule, et les seconds, à or-
ner l'esprit de leurs adeptes de connaissances utiles.
Les philosophes grecs, dont la réputation est arrivée
jusqu'à nous, avaient puisé leur science en Egypte et non
point à Eleusis. Quelques-uns même, parmi lesquels
nous trouvons Socratc, ne voulurent pas se faire initier
aux Mystères de Gérés.
Pythagore. (pic l'on place, avec raison, au-dessus des
autres siiges de la Grèce, et par l'étendue de ses con-
naissances et par la profondeur de son génie, était un
élève des prêtres égyptiens et des mages de la Perse.
Non seulement il professa la doctrine de ses anciens
maîtres, mais il obligea ses disciples à vivre de la vie
claustrale des grands initiés d'Héliopolis. Son école for-
mait une communauté dont les membres ne conservaient
aucune relation avec leurs semblables. Chacun d'eux se
condamnait à ne rien posséder en propre, et se préparait
à l'étude des sciences pur un silence de cinq ans. Seuls
les adeptes qui se faisaient remarquer par leur intelli-
gence exceptionnelle étaient autorisés à parler après
deux années d'épreuves.
La doctrine publique de Pythagore concernait unique-
ment les mœurs. Il l'enseignait à tous ceux qui étaient
aptes à le comprendre, et réservait sa doctrine secrète à
ses disciples de prédilection.
(1) LECLBUC DE SEPT-CHÊNES , Histoire 'le la Religion grecque,
Genève, V76S.
CHAP. III. — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D'ELEUSIS. 55

Les initiés qui ne pouvaient s'astreindre aux exigences


de la règle étaient libres de rentrer dans le monde. Mais,
à partir de ce moment, on les considérait comme morts,
et la communauté célébrait leurs funérailles.
Pythagore n'ayant jamais écrit, il est difficile de se
faire une idée exacte de ses principes philosophiques,
autrement que par les œuvres de ses élèves.
Comme les prêtres égyptiens, il se livra à l'étude des
mathématiques, de la géométrie et de l'astronomie. Seul,
parmi les sages de la Grèce, il enseigna à ses élèves le
mouvement de la terre autour du soleil. Il devait, nous
l'avons déjà vu, la connaissance de cette vérité à ses
initiateurs des bords du Nil.
Pythagore professait l'unité de Dieu.
Il disait que la monade (unité) est le principe de tout.
Puis il ajoutait : La dyade, ou le nombre deux, signifie
la matière, qui est composée et peut se décomposer, tan-
dis que la monade demeure inaltérable. La dijade et la
monade engendrent la tryade, ou nombre trois. La tryade
forme la plus sainte des combinaisons de nombres.
Voici de quelle manière, dit-on, il définissait Dieu :
« Un esprit qui se répand et pénètre dans toute la nature,
« et dont nos âmes sont tirées, J>

Est-ce bien là ce qu'enseignait Pythagore sur la divi-


nité? Ses disciples n'ont-ils pas altéré sa doctrine, dans
le but de la rendre plus accessible à la raison humaine ?
Peut-on supposer, sans faire injure à son intelligence,
qu'il ait admis une trinité qui serait tout à la fois esprit
et matière? La monade et la dyade\ ou, si l'on veut, l'es-
prit et la matière, s'unissant pour engendrer la tryade,
et formant, après cette mystérieuse génération, l'univer-
salité de ce qui existe, constitue, à mon avis, une mons-
truosité métaphysique dont les prêtres égyptiens ne se
sont pas rendus coupables. Il faut alors admettre, ou
que Pythagore a altéré leur doctrine, si toutefois il l'a
56 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.*.

connue, ou que ses disciples l'ont mal comprise et mal


interprétée.
Les pythagoriciens croyaient à la spiritualité et à
l'immortalité de l'âme ; mais il y a entre eux, à
propos de ces deux vérités, de telles divergences d'opi-
nions, qu'il est difficile de savoir quelle a été la pensée
du maître. Les uns soutenaient que les âmes hu-
maines se composaient de particules détachées de l'éther
chaud et de l'éther froid; les autres, que toute leur sub-
stance était aérienne. Ceux-ci prétendaient que l'âme est
de même nature que la divinité, puisqu'elle en émane;
ceux-là croyaient qu'elle était engendrée comme le corps
et en même temps que lui.
Les disciples de Pythagore professaient la métempsy-
cose. 11 parait que, sur ce point, leur enseignement ne
différait pas de celui du maître : ce qui prouve, une fois
de plus, que les prêtres d'Egypte s'étaient bornés à l'ini-
tier comme étranger.
Les Givcs admettaient les femmes ù l'initiation; mais
tout se bornait, pour elles, à une cérémonie religieuse.
Des prêtresses, connues sous le nom de Mélisses, de
Thasiadcs. d'Hiérophantides ou Prophantides. avaient
pour mission de les initier aux Mystères de leur sexe,
qui n'étaient autres que les petits Mystères. Les prêtres
n'intervenaient pas dans cette initiation, parce que les
adeptes étaient obligées d'y paraître nues.

« Les fêtes mystérieuses célébrées par les femmes, dit


« l'auteur des Annales maçonniques, leur appartenaient
« exclusivement. Une loi, en vigueur chez les Grecs et les
« Romains, condamnait à la mort, ou du moins à la perte
* de la vue, l'homme surpris dans leurs temples pendant
« ces solennités.
« On peut conclure peut-être de tout ce que nous
« venons de dire que les femmes n'étaient pas admises à
« la véritable initiation; exclusion qu'elles partageaient
CHAP. III. — INITIATIONS AUX MYSTÈRES D ' É L E U S I S . 57

« avec la plupart de ceux à qui des signes, des formules


« et de vaines cérémonies avaient persuadé qu'ils possé-
« daient le secret des Mystères Eleusiniens. Je laisse aux
« vrais maçons le soin de peser cette dernière circons-
« tance ; eux seuls peuvent sentir ce nouveau rapport entre
« les initiations antiques et celles qui leur ont succédé.
« Je le répète, les rites thesmophoriens, ceux de la
« Bonne-Déesse, n'étaient autre chose que des fêtes reli-
i gieuses plus ou moins agréables, ressemblant en quel-
« que sorte à notre Maçonnerie d'adoption. Le nombre
« cinq répété plusieurs fois, et qui semble particulière-
« ment consacré aux thesmophories, est un rapport de
« plus entre les Mystères des Grecques, et cette institu-
« tion channante, dont nous aurions puisé l'idée chez
« elle?5, si les Français avaient besoin d'exemples pour
« concevoir la pensée de se rapprocher sans cesse du sexe
« le plus aimable (1). »

Le F.*. Caillot se trompe, lorsqu'il suppose que l'ini-


tiation des hommes et l'initiation des femmes consti-
tuaient deux cérémonies complètement distinctes. En voici
la preuve : Le troisième jour des Eleusinies. les adeptes
qui appartenaient au sexe le plus aimable, suivant l'ex-
pression de ce galant écrivain, dressaient dans le temple
le lit nuptial, pendant que les hommes répétaient : « Je
me suis y lissé clans la couche. » Le cinquième et le sixième
jour, nous voyons les prêtresses, accompagnées de femmes
et de jeunes filles, figurer soit à la procession des flam-
beaux soit à celle d'Iacchus. Les cérémonies ne deve-
naient réellement distinctes qu'au moment do l'initia-
tion, pendant la nuit du septième ou huitième jour. Pour
justifier la séparation des deux sexes, les prêtres allé-
guaient l'état de nudité dans lequel les adeptes devaient
paraître, avant de pouvoir pénétrer dans la partie du

(1) CAILLOT, Annales maçonniques, t. I, p. 46, 47 et 48.


58 ORIGINES FANTAISISTES DK LA F.*. M . \

temple réservée aux élus. Les huitième et neuvième jours,


tout redevenait commun.
Je crois avoir résumé d'une manière exacte les rensei-
gnements que nous donnent les historiens sur les Mys-
tères d'Eleusis, les seuls que l'on puisse rattacher avec
certitude aux initiations égyptiennes.
Je me suis borné à raconter , afin que mes lecteurs ne
soient pas exposés à perdre de vue l'enchaînement des
faits.
Nous allons voir maintenant ce qu'étaient les initia-
tions en Perse, en Indo-Chine et chez les peuples d'origine
celtique.
CHAPITRE IV

Initiations chez les Mages, les Chaldéeus,


les Brahmanes, les Gymnosophistes et les Druides.

SOMMAIRE. — Les prêtres égyptiens ont-ils emprunté aux Brahmanes


leurs initiations et leurs doctrines ? — Opinions du F.'. Caillot à ce
sujet. — Mépris absolu de l'auteur et des écrivains maçonniques en
général pour la critique historique. — L'architecture des Perses,
autant qu'on puisse en juger par les ruines restées debout, prouve
que la civilisation de ce pays était d'origine égyptienne, en grande
partie du moins. — Zoroastre. — Epoque oîi il vécut. — Ses emprunts
à la loi de Moïse. — Etablit-il des Mystères et des initiations sur le
modèle de ceux de Mernphis et d'Héliopolis? — Système religieux et
ritualiste de Zoroastre et de ses disciples. — Science des Mages. —
Leur pouvoir politique. — A quelle époque remontent les initiations
mythriaques. — Ce que l'histoire nous en apprend. — Culte rendu au
soleil. — Les Mages regardaient-ils cet astre comme un Dieu ? Quelle
différence peut-on établir entre les Mages et les Chaldéens? — Leurs
connaissances astronomiques. — Les Brahmanes et les Gymnoso-
phistes. — Leur genre de vie. — Leurs doctrines. — Leurs initia-
tions. — Plusieurs familles de Brahmanes. — Ce qui différenciait
les Brahmanes proprement dits des Gymnosophistes. — Les Druides. —
Origine des peuples celtiques. — Opinion du P . Pezron à ce sujet. —
Doctrine des Druides. — Leurs idées sur Dieu et l'âme humaine. —
Mode d'enseignement qu'ils avaient adopté. — Ils n'étaient point
inférieurs aHX Chaldéens et aux Mages. — Les Druidesses. — Rôle
qu'elles jouaient au point de vue religieux.

La plupart des historiens maçonniques affirment que


les Egyptiens empruntèrent à l'Orient la civilisation dont
leurs prêtres étaient si fiers.

Ouvrages consultés : CAILLOT, Annales maçonniques. — PAS-


TORBÏ, Zoroastre, Confucius et Mahomet. — Moïse considéré comme
législateur et comme moraliste. — Les Livres sacrés de l'Orient. —
60 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M . ' .

L'auteur des Annales maçonniques, d'ordinaire mieux


inspiré, partage cette opinion :

« L'origine de nos Mystères, dit-il, touche au berceau


« de la civilisation. Pendant des siècles, l'homme, agreste
« comme les rochers qu'il habitait, ne connaissant que le
« premier, le plus puissant des besoins, celui de la con-
« servation, se nourrissait dos végétaux que la main de
« la nature avait semés sur ses pas. ou des chairs palpi-
« tantes qu'il disputait aux animaux féroces. Sans cesse
t errant, sans idées, sans désirs ; plus ou moins cruel.
« suivant l'énergie de ses besoins, selon la température
« et la fertilité des lieux où il traînait sa longue enfance,
« il cessait de vivre avant d'avoir su qu'il existait.
« Tel fut l'état des premiers habitants du globe. »

Rien ne justifie ce tableau fantaisiste de l'auteur. Le


F.-. Caillot eût été, selon moi, fort embarrassé, si on
l'avait prié do démontrer par quel effort d'intelligence
l'homme primitif était parvenu à avoir des idées, et à les

MALCOI.M, Histoire de la Perse. — Encyclopédie du XIX" siér.!,:. —


HUET, Démonstr. évangcliques. — STANLEY, Histoire de la philoso-
phie. — IIYDE, De Ileligione Persartan. —CHARDIN, Voyage en Perse.
— TAVERNIER, Id. — SUIDAS, au mot Zoroastre. — CLÉMENT
D'ALEXANDRIE, Slromat. — PRIDEAUX, IIL-toire des Juif". — D"IIKRW;LOT,
Bibliothèque orientale. — AXQUKT/L, Vie de Zoroastre. — APULÉE,
Floridor. — PLUTAROTE, Isis et Osiris. — PORPHYRE, De l'Ahstin. —
HBSYCHIUS, «IU mot Mages. — DIOUÈNE LAEROK, In Pronemio. —
J. REYNAUD, Encyclopédie nouvelle. — [Link]. MAURY (Encyclopédie
moderne, art. Mazdéisme). — LAYARD {E)icyclopcdie moderne). —
GUIONIAUT Encyclopédie moderne). — STRAHON. — PLINE. — SAINT AU-
GUSTIN, lia Civitate Dci. —CICÉRON, Tu seul ânes. — LUCIEN, De Morte
Peregrini. — GABIEN, Préface de l'Histoire de l'Edit de l'empereur de
Chine. — PHILOSTRATE, Vie d'Apollonius. — DIÛDORE DE SICILE. —
JOSÈPHE. — D<>M MARTIN, Religion des Gaulois. — PELLOUTIER., His-
toire des Celles.— APPIAN, De Bello Annibal. — POMPONIUS [Link]. —
TACITE, Germ.— MACROHE, Saturn. —SVLLUSTE, Jugurtha. — CÉSAR,
De Jlrlln Gall. — EUSÊBE, Prépar. Evang. — MINUTIUS FÉLIX. —
LUCAIN, Phars., lil>. I. — Divers auteurs maçonniques, la plupart
sans autorité au point de vue historique, ne sont pas cités ici, bien que
l'auteur les ait lus consciencieusement.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 61

exprimer au moyen de la parole ; car il n'est pas vrai-


semblable que le langage ait précédé la pensée. Mais
pour les écrivains de la Maçonnerie, ce sont là des
détails sans importance. A quoi bon des preuves, quand
leur affirmation suffit pour convaincre la tourbe idiote
des Maçons ?

« Enfin, continue l'ingénieux auteur, au milieu de ces


« peuplades sauvages, l'Eternel fit naître un de ces
« grands génies, qui toujours au-dessus de leur siècle,
« sans instruction, sans culture, conçoivent de vastes
« desseins et les exécutent, sans autres moyens que l'as-
« cendant qu'ils savent prendre sur les esprits vulgaires.
« Cet homme, que toutes les nations antiques se sont
« disputé l'honneur d'avoir vu naître parmi elles ; cet
« homme qu'elles ont nommé tour à tour Brahma,
« Àmmon, Odin, Prométhée, parvint, à force de génie et
« de persévérance, à rassembler les familles errantes
« dans les forêts; il répandit sur elles ces flots de lumière
K que le grand architecte avait placés dans son cœur.
« Second créateur du monde, il leur annonça un Dieu
« suprême, immuable, éternel, et leur parla en son
« nom. »

11 y a, dans ces périodes redondantes à l'usage des


naïfs de la Maçonnerie, une demi-douzaine d'affirmations
absolument étranges. Ainsi, d'après le F. - . Caillot,
l'homme prodigieux auquel nous devons de ne plus vivre
à l'état sauvage, était sans culture, sans instruction, comme
ses congénères, ne possédant pas la moindre idée, ne
connaissant d'autre besoin que celui de sa conservation.
Eh bien, cet homme élémentaire conçut le vaste dessein
de transformer ses semblables, en répandant sur eux les
flots de lumière que le grand architecte avait placés dans
S071 cœur. Le F. - . Caillot rejetait les miracles et ne croyait
pas à l'inspiration des écrivains bibliques. En cela il
62 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.*.

avait tort; car il est moins absurde d'admettre la résur-


rection d'un mort, que la possibilité, pour celui qui n'a
ni instruction ni idées d'aucune sorte, de concevoir de
vastes desseins. D'autre part, il me semble que le grand
Architecte se fût épargné une peine inutile, si, au lieu de
créer les hommes à l'état sauvage, et de confier ensuite
à l'un d'eux, sans culture et sans idée, mais doué de génie
et inondé de lumières, le soin de les civiliser, il les avait
mis au monde intelligents et sociables.
Traiter d'esprits faibles ceux qui acceptent comme
divine la mission de Moïse, et croire à l'inspiration
surnaturelle de lirahma, d'Ammon, d'Odin ou de Promé-
thée, me semble une contradiction difficile à comprendre
chez des hommes qui font profession de scepticisme.
Le F.*. Caillot continue ainsi :

« A sa voix les arts primitifs sortirent du néant; la


« terre, faiblement sollicitée, répondit aux efforts des
« premiers cultivateurs. C'en est fait, le sort du genre
« humain est assuré, l'édifice du monde va s'élever rapi-
* dément ; l'homme naissant ne craindra plus la faim
« dévorante ; le tigre évitera désormais des lieux où plu-
« sieurs bras réunis sont prêts à le repousser.
« Tout porte à croire que les bords du Gange ont vu
« s'opérer cette heureuse révolution.
« En effet, qu'on admette le système du mouvement
« progressif de la mer d'Orient en Occident; que l'on
« considère la position, la température de l'Inde, on con-
« viendra qu'elle dut être le pays de la terre le plus an-
« ciennement civilisé. Tous les lecteurs se rappellent
« sans doute les expressions de cet écrivain philosophe
« qui traça l'histoire des relations commerciales de l'Eu-
« rope avec les autres parties du globe.
« En général, dit-il. on peut assurer que le climat le jilus favorable
à l'c*pèce humaine est le plus anciennement peuple. Un air pur, un
climat doux, un sol fertile et qui produit presque sans culture, ont dît
' CHA.P. XV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 63
rassembler les premiers hommes. Si le genre humain a pa se multiplier
et s'étendre dans des climats affreux où il a fallu lutter sans cesse
contre la nature; si des sables brûlants et arides, des marais imprati-
cables, des glaces éternelles ont reçu des habitants ; si nous avons
peuplé des forêts et des déserts où il fallait se défendre des éléments,
des bêtes féroces et de nos semblables, avec quelle facilité n'a-t-on pas
dû se réunir dans ces contrées délicieuses où l'homme, exempt de
besoins, n'avait que des plaisirs à désirer, où, jouissant sans travail et
sans inquiétude des meilleures productions et du plus beau spectacle
de l'univers, il pouvait, à juste titre, s'appeler l'être par excellence et
le roi de la nature ! »

« Telles étaient les rives du Gange et les belles con-


« trées de l'Indoustan.
« Si des raisons physiques semblaient insuffisantes
« pour assurer aux Brahmes le titre de fils aînés de la
« terre, qu'on ouvre les annales des nations, qu'on par-
« coure les anciennes cosmogonies, chaque peuple place
« loin des bords qu'il habite, le berceau de ses dieux et la
« patrie de ses fondateurs. »

Cette affirmation du F . \ Caillot est une contre-vérité.


Les anciennes cosmogonies lui donnent le démenti le plus
formel.

« L'Indien seul, continue l'écrivain maçonnique,


« montre les lieux où naquirent ses bienfaiteurs. Vaine-
« ment l'antique et orgueilleuse Egypte cherchait à perdre
« son origine dans la nuit du néant. Osiris était Ethio-
« pien, ses prêtres étaient forcés d'eu convenir (1). Chaque
« année ils entreprenaient un long et pénible voyage,
« pour offrir, dans la patrie d'Osiris, un sacrifice solennel
« avec les Gymnosophistes de Méroë ; l'Ethiopien, à son
« tour, allait puiser chez ses frères de l'Inde des connais-
« sances nouvelles. »

(1) Osiris était un ancien roi d'Egypte, et jamais les prêtres d'Hélio-
polis n'out reconnu qu'il fût Ethiopien.
64 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.*.

Le F.-. Caillot poursuit ainsi, quelques lignes après i

t Je le répète, tout porte à croire que le Législateur du


« monde naquit sur les rivages délicieux du Gange ou de
c l'Indus. Ses yeux, avant de se fermer, virent s'élever
* l'édifice imposant qu'il avait construit. Fier de son ou-
« vrage, il put se dire : Et moi aussi, j'ai créé l'homme.
« Les familles qui l'environnaient durent voir en lui
* un être au-dessus de l'humanité. Celui qui les avait
« arrachées du fond de leurs déserts ; celui qui leur avait
« donné des idées, des sensations nouvelles, dut leur pa-
« raitro un envoyé du ciel, une émanation du Dieu qu'il
« leur avait fait connaître. »

Les familles qui virent dans le Législateur du F.-. Cail-


lot un être surhumain, n'avaient point tort; il est rare,
en effet, qu'un personnage sans culture et sans idées,
arrive à cultiver ses semblables, à leur donner des idées,
c'est-à-dire ce qu'il n'a pas, et à leur démontrer l'exis-
tence de Dieu, après se l'être démontrée à lui-même.
Le grand initiateur fit mieux encore :

« Il sentit que les yeux de l'homme étaient trop faibles


« pour supporter l'éclat de la vérité, et se garda de dé-
« traire une illusion qui lui fournissait un moyen si puis-
t sant de faire le bien. Ses enfants seuls reçurent le
t dépôt tout entier de ses lumières. Eux seuls furent
« charges de la fonction sacrée d'instruire les races
« futures. Telle fut la mission transmise d'âge en âge
* aux initiés de tous les temps et de tous les pays ; telle
« est, je crois, l'origine qu'on peut assigner à nos
« Mystf-res. »

Les descendants du sage dont le F.*. Caillot vient


d'esquisser l'histoire, d'après des documents aussi
inconnus qu'inédits. suivirent la route qu'il leur
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 65

avait tracée. Ils inventèrent tous les arts, créèrent toutes


les sciences, et admirent au partage de leurs découvertes
quelques hommes privilégiés. C'est du sein de cette réu-
nion de personnages éminents que partirent les rayons
lumineux qui devaient éclairer l'univers. Ce sont eux
que l'antiquité connaîtra sous les noms devenus célèbres
de Brahmanes et de Gymnosophistes.
Ces philosophes s'occupaient sans relâche du bonheur
des hommes, contemplaient du matin au soir et du soir au
matin les merveilles de la nature, et trouvaient dans cette
étude une source inépuisable de jouissances. Rien n'était
venu troubler le calme de leurs méditations, lorsqu'arri-
vèrent les farouches enfants de Vichnou. Ces guei'riers,
sans se préoccuper du droit des gens, qu'ils ne connais-
saient probablement pas, le grand Initiateur ayant né-
gligé de l'inventer, ne firent qu'une bouchée des pacifiques
Brahmanes. Quelques-uns néanmoins échappèrent à leurs
coups, et sauvèrent de la destruction les dogmes simples,
mais sublimes de Budda. Ce Budda n'était autre que le
dieu découvert par le père des Brahmanes. Les principes
de ses sectateurs, nous dit le F.*. Caillot, sont consignés
dans les Yédas, et son culte subsiste encore dans les
Indes, chez une tribu faible et dispersée, dont les membres
portent le nom de Schammaners.

« Longtemps avant cette époque désastreuse, ajoute le


« F.*. Caillot, non contents d'avoir fait le bonheur de
« l'Inde, les Brahmanes prétendirent à la gloire de civi-
« liser le reste du monde. Il est probable que la Perse
« reçut les premières lumières ; mais des ténèbres
« épaisses dérobent à nos yeux cette partie de son histoire.
t Nous savons à peine que trois mille deux cent neuf
« ans avant l'ère vulgaire, Diemschas ou Djemschid jeta
« les fondements de Persépolis. Au delà de cette époque,
« il est impossible de rien trouver qui puisse servir à
« appuyer la plus vague supposition. Si le flambeau des
F.-. M.-. s
66 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.*.

« arts brilla d'abord pour la Perse, il paraît également


c certain qu'il s'éteignit bientôt, pour reparaître avec
« tant d'éclat dans la main de Zoroastre. »

Ainsi, avant. Djemschid, les ténèbres sont telles qu'il


n'est pas possible de risquer la moindre conjecture. Cela
n'empêche pas le F.-. Caillot d'affirmer que le flambeau
des arts brilla pour les Perses à l'époque où les Brah-
manes illustraient les bords du Gange par la pureté de
leur doctrine. Puis, l'auteur continuant à plonger son
regard dans la nuit impénétrable des siècles, nous ap-
prend que le premier Zoroastre. si tant est qu'il y en. ait
eu plusieurs, parut sous le règne de Virenghâan, père de
Djemschid, bien quïl soit impossible de savoir quoi que
ce soit des événements qui ont précédé l'époque où
vécut ce monarque.
.Te dois faire observer, avant d'aller plus loin, que
Djemschid ne remonte pas à (rois nulle deux cent neuf
ans au delà de notre ère. D'après les historiens les plus
estimés, ce souverain régna huit siècles avant la venue
de Jésus-Christ, acheva la ville de Persépolis et bâtit une
partie de celle d'Ispahan. C'est à lui. paraît-il, que les
Perses attribuaient l'organisation, dans leur pays, des
études astronomiques, auparavant inconnues ou négli-
gées. Il établit, dit-on encore, des bains publics, inventa
les tontes et les pavillons, découvrit l'usage de la chaux
et jeta un pont sur le Tigre.
A en juger par les ruines de Persépolis, les Brahmanes
n'auraient été pour rien dans la civilisation des Perses.
L'architecture de ces derniers était un mélange de style
égyptien et de style modique. Les tombeaux de la
vieille nécropole rappelaient de tous points les caveaux
et les catacombes de Memphis. C'étaient do vastes et
longues galeries communiquant avec des salles sembla-
bles à celles dont les prêtres des bords du Nil se servaient
pour leurs initiations.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 67

« Les habitants du pays donnent aux ruines de Persé-


« polis le nom de Tak-Jamschild, ou résidence de Jam-
« schiïd (Djemschid), qu'ils supposent avoir été le fonda-
« teur de la ville ; les Mahométans les désignent sous le
« nom de Tchil-Minars ou les quarante colonnes, quoi-
« qu'il reste à peine aujourd'hui les traces de la moitié.
« Ces colonnes et les autres parties auxquelles elles ap-
« partiennent sont situées sur une terrasse ayant environ
« «•'•66 mètres d'étendue du nord au sud, et 275 de l'est à
« l'ouest. On pourrait considérer, à première vue. cette
« plate-forme comme un parallélogramme ; cependant, sa
« forme n'est pas parfaitement régulière, et se trouve
« interrompue par les sinuosités de la surface du roc.
« Cette vaste plate-forme consiste en trois terrasses su-
c perposées. Le long du bord de la première, on voit de
« larges masses de pierres, et l'on y retrouve les frag-
« ments d'un parapet : ces ruines 's'arrêtent au sommet
t de la rampe qui joint cette terrasse à celle qui est au-
« dessous. Pour monter sur la plate-forme, on trouve un
« magnifique escalier double, ayant cinquante-cinq
« marches : chaque marche a 7 mètres de long. Le pre-
« mier objet qui frappe la vue du voyageur, lorsqu'il est
« parvenu sur cette plate-forme, c'est un portique im-
t mense. Sur la partie antérieure, on voit sculptés deux
« taureaux gigantesques, animaux fabuleux, gardiens de
« la porte. Ce portique rappelle l'art égyptien. En exami-
« nant les ruines des colonnes, on se figure facilement
« leur emplacement, dans un ordre tout à fait contraire
« au style grec, mais qui semble se rapprocher du style
t arabe, dont quelques monuments, et en particulier la
« mosquée de Cordoue, offrent de semblables rangées de
« colonnes. On rencontre également une disposition sem-
« blable chez les Egyptiens; le temple d'Edfu en est un
« exemple : là le portique et le vestibule sont de même
« remplis de colonnes ; mais, comme l'espace est moindre,
« celles-ci sont en plus petit nombre. Les colonnes de
68 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.*.

« Persépolis sont en marbre gris ; elles ont près de


« 2 mètres de diamètre et environ 24 de haut ou près de
« douze fois leur diamètre (1). »

Après avoir fait initier les Perses par les Brahmanes,


se mettant ainsi en opposition avec les données de l'his-
toire et les indications puisées dans les ruines que le
temps a laissées debout, l'auteur des Annales maçon-
niques n'hésite pas à soutenir l'opinion contraire.

« Lorsque naquit le second Zoroastre, l'insensé Cambyse


« semblait avoir conçu le projet d'anéantir tous les genres
« de lumière.
i A l'instant, ajoute cet écrivain, où la doctrine égyp-
* tienne paraissait éteinte dans le sang de ses ministres,
« Zoroastre quitta l'Egypte. Vengeur do ses maîtres, il
« soumit à leurs principes sacrés leurs barbares oppies-
« seurs. Des débris do l'ancienne loi, des connaissances
« qu'il avait recueillies aux Indes et à Meinphis, il forma
« un corps de doctrine qui devint bientôt le code reli-
« gieux des Perses, des Chaldéens, des Parthes, des Bac-
« triens, des Saïques, des Oorasmiens et des Modes (2;. »

Quelques historiens ont pensé que Zoroastre avait


étudié la philosophie chez les Brahmanes. Mais leur opi-
nion ne s'appuie sur rien de sérieux. Selon toute appa-
rence. le célèbre réformateur naquit en Perse, de parents
obscurs, sous le règne de Darius, fils dlïystaspe.
Il fut dans sa jeunesse, racontent plusieurs auteurs,
esclave d'un prophète, les uns disent de Daniel et ios au-
tres d'Elie. Le docteur Hydo opine pour Esdras. Le sa-
vant écrivain attribue même à cette domesticité ce que
Zoroastre a pu faire de grand comme fondateur d'un culte
nouveau.
(1) Ei'cyrlopMie du XIX" siV>o'\ art. Persépolis.
(2) [Link], [Link] maçunnit^re», t. III.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 69

Quoi qu'il en soit de ces diverses hypothèses, on peut


affirmer que le célèbre législateur connaissait parfaite-
ment les livres mosaïques. Le sacerdoce confié, comme
un privilège, à la même tribu, la dîme accordée aux mi-
nistres des autels, la distinction entre les animaux pui*s
et les animaux impurs, la manière de se purifier des
souillures que l'on avait contractées, sont autant de traits
de ressemblance qui font du Zend-Avesta une oeuvre
calquée en partie sur la loi de Moïse.
Zoroastre établit-il des Mystères en Perse sur le mo-
dèle de ceux qui existaient en Egypte? Quelques auteurs
l'ont supposé, sans toutefois appuyer leur assertion de
preuves convaincantes. Voici, brièvement raconté, ce que
nous savons à ce sujet.

Dès que les enfants atteignaient leur quinzième année,


on les présentait à l'initiation religieuse. A partir de ce
moment, ils devenaient membres du corps spirituel de la
nation. On les prépai'ait à cette cérémonie en leur faisant
porter, sous forme de ceinture, les couleurs de la religion
à laquelle ils étaient voués.
Les disciples de Zoroastre se livraient à des réjouis-
sances publiques, le premier jour de l'année, parce qu'ils
supposaient que le monde avait été créé ce jour-là. Ils
solennisaient aussi les fêtes instituées par Djemschid, et
connues sous le nom de Gâhaubars- Au solstice d'au-
tomne, ils se réunissaient de nouveau en l'honneur de
Mithra, auquel ces témoignages de gratitude étaient bien
dus; car, disaient les Mages, c'est lui qui combat les
ennemis de l'homme, qui protège les laboureurs et ferti-
lise les champs les plus incultes.
Le sacerdoce avait, à sa tête, un pontife suprême, ou
Mubad-Mubadam. Chaque province était gouvernée par
70 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M . ' .

une sorte de prélat, ou Mubad. Les simples prêtres por-


taient le nom de Mages.
Cette organisation était antérieure à la venue de Zo-
roastre.
Les prêtres exerçaient la magistrature et puisaient,
dans cette fonction, un prestige nouveau.
Nul ne pouvait être investi de la dignité sacerdotale,
s'il n'avait donné, tout d'abord, des preuves suffisantes
de son savoir. Au surplus, sa vie devait être pure et son
corps sans défauts.
Les revenus des Mages se composaient de la dîme qu'ils
prélevaient sur les produits naturels du sol, des contri-
butions volontaires que s'imposaient parfois les citoyens,
des présents que leur offraient les souverains et les
grands de l'empire, des droits que leur payaient ceux qui,
ayant contracté une souillure légale, avaient recours aux
cérémonies expiatoires établies par la loi, des offrandes
qui leur étaient dues à l'occasion de certaines prières, et
des droits que la coutume les autorisait à exiger des
familles lorsqu'ils présidaient aux funérailles de quel-
qu'un des leurs.
On a cru pendant longtemps, et la plupart des auteurs
continuent à le soutenir, que les Mages professaient le
polythéisme. C'est une erreur qu'il importe de signaler.

« La théologie des Perses, dit M. J. Reynaud, procède


« de la définition catégorique du bien et du mal, et, dé-
« terminant sur ces principes les lois de l'union des créa-
« tures entre elles et avec Dieu en vue de la résistance
« au mal et de la persévérance dans le bien, elle se con-
« clut par la prophétie de la réconciliation finale de tous
« les êtres dans une adoration commune (1). »

Ormuz est le dieu suprême qui créa le ciel, la terre et


les hommes.
(1) J. REYNAUD. Encyclopédie nouvelle, art. Zoroastre.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 71

Il a sous ses ordres un nombre plus ou moins considé-


rable d'esprits, à la tète desquels sont placées la Bonté, la
Vérité, la Justice, la Piété, la Richesse, l'Immortalité, qui
doivent être regardées comme les six attributs principaux
de l'Etre souverain.

« La terre, telle qu'elle est dans la pensée d'Ormuz, dit


« M. Alfred Maury, telle qu'elle était au premier instant,
« en sortant de ses mains, n'était pas moins parfaite en
« son espèce que le ciel. Elle formait un lieu pur de dé-
« lices donné à l'homme. Le pays d'Ariane, avec ses
« belles eaux et ses opulentes verdures, représentait
« l'Eden. La source Ardonisoitr, si célèbre dans les poé-
« sies Naçkas, n'est même, à ce qu'il semble, que le pri-
« mitif de la fontaine qui, selon les Hébreux, jaillissait
« du milieu du jardin. Dans le Vendidad-Sadé, Ormuz
« annonce lui-même qu'il a créé ce lieu pour le bonheur
« des êtres. Mais à peine a-t-il fait entendre sa voix, que
« le Mal, qui vient de faire son entrée dans le monde,
« clève à son tour la sienne pour le contredire. Le Mal ne
« parait pas précisément coéternel à la divinité ; mais, de
« même que dans la Bible, il se manifeste, dès que la
« création est sortie des mains du Créateur, Il est ici per-
« sonnifié dans le personnage d'Ahriman, qui offre la
« plus frappante analogie avec le Satan de la théologie
« chrétienne : comme celui-ci, il se montre originaire-
« ment sous la forme du serpent (1). »

Ahriman est secondé, dans sa lutte contre l'humanité,


par une foule d'esprits méchants. Ormuz invite les hom-
mes et les intelligences célestes elles-mêmes à combattre,
sous sa direction, l'armée des mauvais génies. Or, nous
voyons dans les Naçkas, que cette guerre du bien contre
le mal finit par la défaite des légions ahrimaniques, et

(1( A. MAURY, Encyclopédie moderne, art. Mazdéisme,


73 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' M.*.

qu'Ormuz les condamne à rester éternellement emprison-


nées dans les douzackh.
Ormuz, étant la source de toute lumière, avait le feu
pour symbole.
De là vient la profonde vénération que les disciples de
Zoroastre professaient pour cet élément, et en particulier
pour le soleil.
Les Perses et les Assyriens admettaient l'existence de
nombreux génies, répandus un peu partout, et chargés
par Ormuz de veiller au salut des peuples et à la conser-.
vation des individus. Il y en avait môme qui présidaient
à chaque jour do l'année. Leur mission était de s'opposer
partout et toujours au mal que s'efforçaient de faire les
intelligences pernicieuses dont Ahriman était le chef.
Les Mages attribuaient aux êtres, quels qu'ils fussent,
une forme primitive qui constituait leur essence et survi-
vait à leur destruction. A la mort de l'homme, cette sub-
stance immatérielle retournait au ciel, d'où elle était ve-
nue. C'était là que les sacrifices et les prières des vivants
allaient la trouver.
La morale des Perses consistait à combattre le mal
moral et le mal physique, personnifiés l'un et l'autre dans
Ahriman.
Aussi, pour plaire à Ormuz, il ne suffisait pas que le
disciple de Zoroastre remplit exactement ses devoirs re-
ligieux. Il devait encore ne rien négliger pour rendre à sa
demeure terresti*e une partie de sa beauté primitive. Cul-
tiver la terre, la couvrir de plantes utiles et agréables,
chercher à l'embellir en mettant à profit tous les secrets
de la science, étaient autant d'actes méritoires aux yeux
de la divinité. Enfin, la loi recommandait au fidèle d'en-
tourer de soins les animaux domestiques et d'en multi-
plier le nombre. Le bœuf, le chien et le coq, en particu-
lier, faisaient l'objet de sa sollicitude, parce qu'ils
représentent : le bœuf le labourage, le chien la surveil-
lance des troupeaux, et le coq la vigilance matinale.
[Link]. IV. — [Link] CHEZ LES [Link], ETC. 73

Les sciences profanes n'étaient pas non plus dédai-


gnées par les Mages. Les mathématiques, la géométrie
et l'architecture occupaient une large place dans leur
enseignement. Mais ils ne communiquaient ces diverses
connaissances qu'aux initiés, et à ceux qui se destinaient
au sacerdoce.
Comme en Egypte, le souverain était nommé par les
prêtres, et ne faisait rien sans avoir l'assentiment du pon-
tife suprême et de ceux qui partageaient sa sollicitude
pastorale. Le grand prêtre ou Mubad-Mubadam l'ac-
compagnait partout, même à l'armée, et l'aidait du se-
cours de ses lumières, lorsqu'il avait à prendre une
mesure de quelque gravité.
Ici se présente une question que la plupart des his-
toriens se sont posée, sans pouvoir la résoudre d'une
manière satisfaisante.
Les initiations mithriaques x*emontent-ellesàZoroastre?
Les auteurs païens se taisent sur ce point. Plutarque
est le seul qui en fasse mention dans la Vie de Pompée.
Il raconte que les Mystères de Mithra avaient été appor-
tés en Occident par des pirates Ciliciens, 68 ans avant
notre ère. Quoi qu'il en soit de cette assertion, qu'il nous
est impossible de contrôler, nous savons que, pendant les
premiers siècles du christianisme, les prêtres Chaldéens
et Syriens propagèrent, dans presque toutes les parties
de l'Empire, les initiations établies en l'honneur de
Mithra.
La doctrine qui servait de base à ces Mystères était
d'une grande sévérité. Après avoir constaté ce fait,
M. Lajard ajoute :

* Le danger inséparable de certaines épreuves aux-


« quelles étaient soumis les néophytes, le titre de soldat
« de Mithra qu'ils recevaient au premier grade, les si-
« mulacres de combats qui précédaient l'initiation à cha-
t cun des autres grades, les couronnes qu'on décernait
74 OBIGINES FANTAISISTES DE IiA F.*. M . ' .

< aux initiés, étaient autant de particularités qui don-


« naient à la célébration de ces Mystères un caractère
« militaire et belliqueux. Elles durent exercer une puis
f santé influence sur l'esprit et l'imagination des légion-
« naires romains ; et si, comme les monuments s'accordent
c à nous le prouver, le mithriacisme comptait de nom-
« breux prosélytes dans leurs rangs, on peut attribuer ce
« succès, non moins à la cause que je viens de signaler,
« qu'au penchant pour ainsi dire irrésistible qui entraîne
« le commun des hommes dans ces associations secrètes,
t où chacun arrive avec la certitude, ou tout au moins
c avec l'espoir d'obtenir la révélation des mystères les
« plus profonds de la religion et de la nature (1). »

L'auteur que je viens de citer rattache les Mystères de


Mithra à la religion astronomique des Chaldéens. Il pré-
tend que le dogme fondamental de cette doctrine était la
transmigration dos âmes.
Le but do l'initiation aux Mystères, d'après lui, aurait
été de donner à ceux que l'on admettait, le moyen d'arri-
ver au huitième ciel, où Mithra lui-même se chargeait de
les introduire.
Lorsque les aspirants avaient courageusement soutenu
les épreuves, on leur administrait une sorte de baptême
et on les marquait d'un signe particulier. Ils étaient
ensuite couronnés et armés.
Les initiés parcouraient successivement sept grades.
Ces sept grades formaient l'échelle aux sept échelons,
dont le premier, nous dit Origène, était de plomb, le se-
cond d'étain, le troisième de fer, le quatrième de cuivre,
le cinquième d'un alliage, le sixième d'argent, et le sep-
tième d'or.
Ces sept échelons étaient consacrés aux sept divinités
de la semaine, qui représentaient les sept planètes, aux-
quelles les Egyptiens l'apportaient les sept métaux.
(1) [Link], Encyclopédie nouvelle.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 75

Les initiés offraient un sacrifice à Mithra. On lui im-


molait d'ordinaire un jeune taureau, mais cet animal fut
plus d'une fois remplacé par des victimes humaines. ,
Quelques-unes des cérémonies usitées dans les initia-
tions mithriaques rappellent celles qui étaient et qui sont
encore en usage dans l'Eglise catholique. Les écrivains
religieux des premiers siècles ont prétendu, non sans
quelque raison, que les Perses et les Chaldéens les avaient
empruntées aux chrétiens, ce qui prouverait que les ini-
tiations antiques ne s'étaient pas conservées telles que les
Mages les avaient établies. Ils auraient pu supposer avec
autant de vraisemblance que Zoroastre étant venu après
Moïse, suivant l'opinion des historiens les plus autorisés,
l'auteur du Zend-Avesta n'avait rieu trouvé de mieux que
d'adopter, en partie, les rites en usage chez le peuple de
Dieu.
Nonus, Elias de Crète et Nicétas parlent des épreuves
que l'on imposait à ceux qui voulaient se faire initier aux
Mystères de Mithra, eteD particulier du jeûne de 50 jours
par lequel ils devaient débuter. On les enfermait ensuite
dans un lieu obscur, comme à Héliopolis. Lorsqu'on les
ramenait à la lumière, c'était pour les condamner à passer
dans la neige ou l'eau froide un temps assez long. Enfin,
on leur infligeait quinze fustigations, de deux jours cha-
cune. Ces fustigations, fait observer un auteur auquel
probablement l'épreuve a paru dure, étaient, sans doute,
séparées par les intervalles nécessaires aux initiés pour
reprendre de nouvelles forces.
Les Perses, les Chaldéens et les Assyriens vénéraient
tous également le soleil, sous le nom de Mithra. Le peu-
ple considérait cet astre comme un dieu ; mais pour les
prêtres et les initiés, il n'était que le tabernacle de la
divinité.
Je dois faire observer ici que la théologie des Chaldéens
ne différait presque pas de celle de Zoroastre. Les Chal-
déens et les Perses croyaient à l'influence des constel-
76 OUIGIXES FANTAISISTES DK LA F . - . M.*.

lations sur la destinée humaine. De là ce fatalisme que


J'on a reproché, avec raison, aux peuples orientaux.
Il n'en est pas moins vrai que les savants de ces deux
grands pays étaient en possession de connaissances as-
tronomiques aussi précises qu'étendues. Les observations
des Chaldéens, en particulier, remontaient à une époque
fort reculée, au dire de Callisthène. Les plus anciens cal-
culs d'éclipsés de soleil que nous connaissions d'eux, sont
de 721 avant Jésus-Christ. Ptolémée les a enregistrés dans
sonAlmagpste. Les Chaldéens étaient, en outre, parvenus
à déterminer le mouvement moyen de la lune et à prédire
exactement les éclipses de cet astre.

« Par la fixation des points équinoxiaux et solstitiaux,


« dit M. Guigniaut, de l'Institut, ils avaient trouvé à peu
t près l'année vraie, avec ses quatre saisons, et divisé
« l'écliptique en douze parties égales ou dodératémories,
t ce qui les mena à cette construction singulière, astrolo-
« gique et symbolique tout ensemble, qu'on appelle le zo-
« diaque. Le zodiaque nous parait, ainsi qu'à M. Ideler,
» d'invention chaldéenne; seulement nous allons plus loin
« que lui, et surtout que notre ami Letronne, qui est re-
o venu en partie, dans ces derniers temps, à son opinion.
t Nous pensons, avec M. Ideler, que les Chaldéens ont
« eu à la fois les signes et les noms des signes; avec
« M. Letronne, que les noms, tels que les Grecs nous les
« ont transmis, étaient insépai\ibles des figures zodia-
« raies, les impliquaient nécessairement. Mais au lieu de
o rapporter aux Grecs et les noms et les figures, comme
« persiste à le faire notre savant ami, en laissant seule-
c ment aux Chaldéens la division abstraite et purement
t astronomique de l'écliptique, nous croyons que les
c Chaldéens ont tout inventé, signes, noms et figures, en
i un mot qu'ils ont créé tout d'une pièce, le zodiaque tel,
< à peu près, que nous l'avons (1). »
(1) GUIGNIAUT, Encyclopédie moderne, art. Chaldêe.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 77

Le nom de Chaldéens, quand il est question de science


et de théologie, s'applique d'une manière exclusive à la
caste sacerdotale. Là comme en Perse, en Egypte, et dans
les Gaules,lesprètres ne communiquaient ce qu'ils savaient
qu'à de rares initiés, et souvent d'une manière incom-
plète.
On peut donc supposer, à défaut d'autres preuves, que
les Mystères mithriaques, dont je viens déparier, étaient
un reste des initiations imaginées par les prêtres chal-
déens et les Mages, pour empêcher que leur science ne
devint l'apanage de la foule.

Les Brahmanes et les Gymnosophistes différaient, sur


ce point, des prêtres de la Perse et de la Chuldéc; car ils
tenaient à honneur d'avoir un grand nombre de disciples.
Strabon nous raconte qu'ils avaient coutume d'envoyer
un des leurs auprès des femmes enceintes pour capter
leur conliance, et s'assurer l'éducation des enfants qui
devaient naître.
Ces philosophes habitaient hors des villes, et menaient
une vie rigide. Àriïen prétend qu'Alexandre les avait en
grande vénération à cause de leur constance à mépriser ce
que les autres hommes recherchent avidement.
Ils couchaient sur des peau::, ne mangeaient point de
viande et observaient un demi-célibat, que quelques au-
teurs ont trouvé méritoire. Chacun d'eux avait sa cellule.
Ils ne se réunissaient que pour philosopher et chanter des
hymnes en l'honneur de la divinité. Leurs disciples de-
vaient être forts attentifs aux discours qu'ils leur adres-
saient, si bien que celui d'entre eux qui avait le malheur
de rompre le silence ou seulement de cracher pendant la
leçon du maître, était exclu de la réunion le reste de la
journée.
Après être resté trente-sept ans avec eux, leurs disciples,
78 0PJG1NES FANTAISISTES DE LA F . ' . M . \

qui étaient alors de véritables initiés, pouvaient, en toute


liberté, retourner flans le monde et contracter mariage.
Mais il leur était défendu de philosopher avec leurs fem-
mes ; car, si elles manquaient de sagesse, dit Strabon, il
y avait tout à craindre pour les secrets qu'on leur con-
fiait, et si, au contraire, elles possédaient les qualités
qu'exige l'étude de la philosophie, tout faisait supposer
qu'une fois philosophes, elles refuseraient d'obéir à leurs
maris. Il parait cependant que cette règle n'était pas ab-
solue, au dire de Néarchus. Cet auteur fait observer
néanmoins que les femmes n'arrivaient jamais à r>ire ini-
tiées complètement. On voit que la Franc-Maçonnerie
d'adoption n'est pas une chose nouvelle.
Les Brahmanes disaient que la vie présente, pour ceux
dont la conduite s'est toujours harmonisée avec les eusei-
gnements de la philosophie, no doit être considérée que
comme une sorte do conception. Ils croyaient que la mort
est une vraie naissance à la vie de bonheur qui attend
l'homme vertueux. Ils répétaient souvent à leurs disciples
que les accidents qui viennent troubler l'existence hu-
maine ne sont ni un bien ni un mal, attendu que les
mêmes choses plaisent aux uns et déplaisent aux autres,
et produisent parfois, suivant la différence des temps et
des circonstances, cette double impression sur les mêmes
individus.
Ils enseignaient aussi que la terre est sphérique, que le
monde avait eu un commencement et qu'il aurait une fin,
que l'univers était l'œuvre de Dieu, qui, après l'avoir
formé au moyen de ce qu'ils appelaient la quintessence
des êtres, le conservait et le gouvernait. Ils soutenaient
enfin que l'essence divine est présente partout, qu'à la
mort les justes seront récompensés et les méchants
punis.
Les Brahmanes se divisaient en trois grandes familles,
les Brahmanes proprement dits, les Gerniancs et les
Gymnosophistes. Les Germanes se subdivisaient, de leur
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 79

côté, en Germaneset Hylobiens. Ces derniers jouissaient,


paraît-il, d'une grande estime, à cause de l'austérité de
leur vie. Ils se nourrissaient exclusivement do fruits sau-
vages, étaient vêtus misérablement, et observaient un
célibat rigoureux.
Les Gymnosophistes ne portaient aucun vêtement, s'il
faut en croire la plupart des auteurs. Suivant d'autres,
leur costume se bornait à une ceinture. Saint Augustin
partage ce dernier sentiment, qui paraît être le plus pro-
bable (1).
Certains Brahmanes remplissaient les utiles fonc-
tions de médecins. fleHx-jà n'étaient pas sédentaires. Ils
allaient et venaient, visitant les malades et leur adminis-
trant des remèdes d'une efficacité problématique. Ils con-
naissaient le moyen, nous raconte Strabon, de faire cesser
la stérilité des femmes.
Cet écrivain facétieux ajoute qu'à cause de ce mer-
veilleux privilège, on leur donnait volontiers l'hospi-
talité.
Lucien a prétendu, à propos de la mort de Pérégrinus,
qu'arrivés à un certain âge, les Brahmanes de tous rites
dressaient eux-mêmes leur bûcher, y mettaient le feu et
s'avançaient gravement au milieu des flammes, conser-
vant jusqu'au bout leur dignité de philosophes.
Les Gymnosophistes de l'Inde habitaient sur les rives
du Gange. Ceux d'Ethiopie s'étaient iixés à quelque dis-
tance du Nil. Ces derniers n'avaient pas de maison et
vivaient isolément. Ils se livraient tour à tour à l'étude et
aux exercices de la vie religieuse. On croit généralement
que les Gymnosophistes d'Ethiopie étaient une bx'anche
détachée de ceux de l'Inde. Mais ils refusaient de recon-
naître cette origine.
La doctrine de ces philosophes ne différait pas d'une
manière sensible de celle que nous avons attribuée aux
Brahmanes.
(1) AOGUST., De civit. Dei, lib. XIV, cap. xvn.
80 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M . \

Les Gymnosophistes avaient des disciples, comme les


Brahmanes. Les soumettaient-ils à des épreuves, suivant
en cela l'exemple des prêtres égyptiens ? L'histoire est
muette sur ce point.
Les anciens Brahmanes ont des continuateurs dans la
secte des Bramines, dont je n'ai pas à m'occuper, les
Loges maçonniques n'ayant jamais songé à les classer
parmi les Enfants de la Veuvp.

Il n'en est pas de môme des Druides, qu'elles ont adop-


tés, je ne sais pourquoi. Il n'y a, en effet, rien de commun
entre cette caste sacerdotale et les chevaliers de l'Equerra
et du Fil à plomb.
Suivant une opinion, qui parait être celle des écrivains
les plus compétents, les Celtes, dont les Gaulois faisaient
partie, descendaient de Qomer, lils aîné de Japhut.
Leur premier établissement était situé dans la Haute-
Asie. non loin de la mer Caspienne. Pendant longtemps,
ils portèrent le nom de Gomariens, de Gomares ou Go-
marites. Ce peuple se répandit en Arménie, en Cappadoce,
en Phrygie, et dans les environs du Pont-Euxin. Ceux
d'entre les Gomares qui occupèrent cette dernière con-
trée sont connus sous la dénomination de Cimbériens. ou
Cimbres (1). Après avoir peuplé les bords de la Vistule et
la Chersonèse Cimbrique, ils se répandirent dans la
Gaule, où leur nom de Cimbres se transforma en celui
de Gaulois.
Les Romains appliquèrent la dénomination de Celtes
aux ]ieuplades qui occupaient le territoire dont se com-

(1) Quelques historiens ont cru que les Cimbres et les Cimmériens
étaient diMix peuples différents. Mais rien ne justifie cette opinion. Il y
a eu plusieurs émigrations successives île Cimmériens. Les derniers
émisants exerçaient une poussée sur ceux qui les avaient procédés, et
les contraignaient ainsi U poursuivre leur route vers le nord et l'ouest
de l'Europe.
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 81

pose la France actuelle. Mais, en réalité, la race celtique


embrassait un grand nombre de peuples dispersés en
Europe et en Asie.
Ceux d'entre les Gomares qui occupèrent tout d'abord
la Phrygie ne tardèrent pas à se répandre dans la Thrace,
la Grèce et l'ile de Crète. Ils sont passés à la postérité
sous le nom de Titans.
Un savant bénédictin, do m Pezron, a montré, par de
nombi'eux exemples, que la plupart des mots dont se
servaient les Grecs avaient une origine celtique.
Voici ce que nous lisons dans une lettre que ce reli-
gieux écrivait à l'abbé Nicaise, un de ses amis :

« Vous serez surpris, Monsieur, quand je vous dirai


« que j'ai environ sept ou huit cents mots grecs, je dis de
« simples racines, qui sont tirés de la langue des Celtes,
« avec presque tous les nombres; par exemple, les
« Celtes disent dec, dix; et les Grecs, déka. Les Celtes
« disent pemp, cinq ; et les anciens Grecs éoliens, pempê.
« Les Celtes disent pedvoar ou pétoar, quatre ; et les Eo-
« liens, pétorès. Les Celtes disent undec, onze ; ddoîcdec,
« douze, etc. Les Grecs endéka, dodéka, etc. Jugez du
« reste par cet échantillon (1). »

Je n'ai insisté sur l'origine des Celtes qu'afln d'expli-


quer la communauté de croyances qui existait entre les
anciens Druides et les sages de l'Orient.
Les Gaulois avaient même conservé plus fidèlement
que les Perses, les Mèdes et les prêtres égyptiens certai-
nes parties du culte rendu à Dieu par les patriarches.
Comme ces derniers, ils n'érigeaient à la divinité ni tem-
ples, ni statues. Les sacrifices se faisaient dans des lieux
solitaires, que le séjour de l'homme n'avait souillés d'au-
cun crime, et sur un simple autel de pierre brute. Ils

(1) Kiicycloucdic ou Dictionnaire universel raisonné, art. Celles.


82 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.'.

choisissaient de préférence les lieux élevés, se confor


.nant ainsi à une tradition que nous retrouvons dans
l'Ecriture.
L'idée que les Druides se faisaient de la divinité était
grande. Ils croyaient qu'elle devait être honorée par le
respect, le silence et l'admiration, autant, sinon plus, que
].ar les sacrifices. Ils ne voulaient pas qu'on lui érigeât
des statues, parce que rien, dans l'homme, ne peut don-
ner une idée, même lointaine, de ses hautes perfections.
Pour eux comme pour les Mages, comme pour les Chal-
décns, les Brahmanes, les Gymnosophistes et les prêtres
égyptiens, ii n'y avait et ne pouvait y avoir qu'un Etro
Suprême, créateur de toutes choses.
Ils enseignaient que l'âme est immortelle. Ceux dont la
vie avait été souillée par des parjures, des assassinats ou
des adultères descendaient dans le Tartai-e pour y être
châtiés éternellement. Ceux, au contraire, qui s'étaient
fait remarquer par la régularité de leur conduite, habi-
taient un lieu de délices plus brillant que le soleil. Les
guerriers morts pour leur patrie étaient reçus dans le
Yalhalla, avec Hésus, le dieu souverain. De là. nous
disent les historiens, le courage indomptable dont les
Ce!*>"S faisaient preuve dans les combats.
Les Druides résistèrent longtemps au torrent qui en-
traînait les foules vers l'idolâtrie. Mais ils durent céder à
l'opiniâtreté du peuple, et fermer les yeux sur des abus
auxquels ils ne pouvaient remédier.
Us imii.èrent en cela les prêtres d'Egypte, qui prirent
lt parti de tolérer les superstitions populaires afin de
conserver leur influence, se réservant de livrer intact à
recx qu'ils initiaient le trésor de la vérité.

« En Egypte, dit Synésius, les prophètes ne perraot-


« tenf. à aucun artiste de représenter les dieux, de peur
( q j V ne s'écarte trop de l'idée qu'il faut en avoir. Mais ils
« savent bien se jouer du peuple au moyen des becs
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 83

« d'éperviers et d'ibis qu'ils font représenter en relief sur


« la façade des temples ; tandis qu'ils s'enferment dans le
« secret des sanctuaires pour dérober à la vue de la foule
« les mystères qu'ils célèbrent devant des globes, qu'Us
« ont encore soin de cacher sous des appareils ingénieux.
c La précaution même qu'ils prennent de couvrir ces
c globes a pour but de ne pas révolter le peuple; car tout
t ce qui est simple il le méprise ; et il faut, pour l'amu-
« scr, des objets qui le frappent et le surprennent; au-
« Irement on ne gagne rien ; c'est là son caractère (1). »

Le dieu unique qu'adoraient les Druides s'appelait


Hésus. Les Scandinaves qui étaient, eux aussi, de race
celtique, lui donnaient le nom d'Odin. C'était toujours à
l'ombre de grands chênes qu'ils lui offraient leurs sacri-
fices, parce que, dès la plus haute antiquité, les peuples
avaient consacré cet arbre à la divinité.
Les Druides, comme les sages de l'Orient, croyaient à
l'origine divine de l'homme.
Pour sauver du naufrage les dogmes de leurs aïeux, ils
ne trouvèrent qu'un moyen, celui auquel avaient eu
recours les Chaldéens, les Mages, les sages de l'Egypte
et les Brahmanes, et qui consistait à former des élèves et
à les initier aux Mystères.
Les prêtres égyptiens et les sages de l'Orient se
servaient, en partie, de l'écriture pour instruire leurs
disciples. Les Druides, au contraire, avaient adopté,
d'une manière exclusive, l'enseignement oral. Ceux qu'ils
voulaient bien admettre dans leurs rangs étaient obligés
d'apprendre par cœur tout ce qu'ils devaient savoir.
Afin d'aider leur mémoire, on avait rédigé en vers les
diverses matières qui faisaient partie de l'enseigne-
ment.
Ils familiarisaient leurs disciples, non seulement avec

(1) DOM MARTIN, La Religion des Govlois, t. I", p. 20.


84: ORIGINES FANTAISISTES DE LA P . ' . M.".

les choses de la religion, mais encore avec les lettres et


les sciences profanes.
Les Druides connaissaient la forme de la terre, s'occu-
paient, à l'exemple des Chaldéens, du mouvement des
astres, des phénomènes de la nature, de mathématiques
et de géométrie. La jurisprudence et la politique ne leur
étaient pas étrangères, puisqu'ils rendaient la justice en
même temps qu'ils dirigeaient les affaires de l'Etat.
Ils exerçaient aussi la médecine. Mais on les accuse
d'avoir mêlé à cette science une foule de superstitions
auxquelles ils ne croyaient pas.
Le collège où les Druides achevaient leur éducation
était en Angleterre. Ils l'avaient établi de l'autre coté de
l'Océan, alin de le soustraire à la funeste influence des
idées nouvelles que les étrangers avaient apportées dans
les Gaules.
Un grand nombre d'écrivains placent les Druides sur
le même rang que les Mages, les Chaldéens et les Gymno-
sophistes. et les citent comme étant les pères de la philo-
sophie grecque, au même titre que les sages de l'Orient.
Citons, parmi ces auteurs, Diogène Laërce, Polyhis-
tor, Origène, Clément d'Alexandrie, Aristote et Sotion.
Le témoignage de ces deux derniers a une valeur toute
particulière.
Nous avons vu que les prêtresses jouaient, dans les
Mystères d'Héliopolis et d'Eleusis, un rôle relativement
important. Il en était de mémo dans les Gaules. Les
Druidesses jouissaient d'une grande influence; car, non
contentes de présider à la plupart des sacrifices, elles
faisaient profession de prédire l'avenir. Sous ce rapport,
les Druides se séparaient absolument des Brahmanes qui
circonscrivaient le plus qu'ils pouvaient le rôle de leurs
femmes.
Les Druidesses se divisaient en trois classes : les unes
gardaient toujours la virginité; les autres, quoique ma-
riées, observaient la continence toute l'année, à l'excep-
CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGE?, ETC. 85

tion d'un jour, qu'elles pouvaient passer avec leurs ma-


ris. Enfin, il y en avait qui menaient la vie de famille et
qui élevaient elles-mêmes leurs enfants.
Tel est, en résumé, l'ensemble des faits que les histo-
riens nous ont transmis sur les initiations druidiques.
Dans le chapitre suivant je ferai connaître, avec quelques
détails, les points de contact qui existaient entre les
diverses théogonies de l'antiquité.
Nous verrons, en terminant, s'il est vrai que les Francs-
Maçons se rattachent aux castes sacerdotales de l'anti-
quité, ou s'ils n'en sont que les plagiaires.
CHAPITRE V

La Franc-Maçonnerie et les anciens Mystères.

SOMMAIRE. — Traits de ressemblance entre les doctrines et les coutu-


mes ilu peuple hébreu et celles des Druides. — Uniformité de croyan-
ces entre les Druides, les prêtres d'IIéliopoîis, les Mages, les Chal-
déens, les Brahmanes et les Gymnosophistes. — Explication de cô
fait historique aujourd'hui démontré. — Que penser de la prétention
qu'ont les sectes maçonniques de continuer parmi nous les anciennes
castes sacerdotales ? — L a maçonnerie rejette, sans même s'en dou-
ter, les enseignements de ceux dont elle se dit héritière. — Le
Grand-Orient de France admet officiellement l'athéisme. — Contra-
diction des adeptes qui, après avoir juré fidélisé aux statuts de la
Maçonnerie, continuent h professer des principes religieux. —
Ignorance de la généralité des Francs-Maçons, même au point de vue
de la science maçonnique. — Opinion des écrivains de l'Ordre à l'en-
droit de cette question. — En quoi les auteurs maçonniques les plus
exigeants font consister l'instruction des adeptes.

Celse, dans ses attaques contre les chrétiens, avait soin


de mettre en relief les traits de ressemblance qui exis-
taient entre la doctrine des Juifs et celle des anciens

Ouvrages consultés : DOM CALMET. Dictionnaire de la Bible. —


Comment. Genêt. — ORIGÈNE, Contr. Cela. — SAINT JÉRÔME, In Jcrem,
et in Zach. — EUSÈBE, Dimanstr. — Prépar. Evangèl. — CÉSAR, Bell.
Gai. — JOSÈPHE. — ARISTOTE, De mundo. — TACITE, De Morib. Gcrm.
— STRABON, lib. III. — SAINT AUGUSTIN, Conf. — SAINT CLÉMENT
D'ALEXANDRIE, Strom. — TERTULUËN, Adv. Marc. — Apolvgàt.
— I'LUTARQUE, Isis et Osiris. — [Link], lib. XXII.— DIODOREDE SICILE,
lib. I.— HÉRODOTE. — DOM MARTIN, Religion des Gaulois. — S. PELLOU-
TIER, Histoire des Celtes. — AMMIEN-MAIIC., lib. XV. — SAINT CHRYS.,
[Link]. — DIOG. LAERT., Proœm. — CICÉRON, De Divinitat. — De
Divinat. — MACROBE. — POMPONIUS MÊLA, lib. III. — SUIDAS, tome I .
— J . SAUBERT, De Sacrificiis. — DENIS D'HALICAR., lib. II. — SUÉTONE,
Domit. — D'OUIGNÏ, L'Egypte ancienne. — V\ IDJIEZ, La Trinité
CHAP. V. — LA P.'. ST.\ ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 87

Druides, opposant, comme un argument qu'il croyait


irréfutable, l'antiquité de ces dogmes à la nouveauté de
l'Evangile.
Je crois devoir signaler, à mon tour, ce qu'il y avait de
commun entre le Druidisme et la religion, la discipline
et le gouvernement des patriarches et des Juifs.
Abraham établit sa demeure sous un arbre, qui n'était
autre que le chêne de Mambré. Il y érigea un autel et y
offrit des sacrifices. Ce fut là qu'il exerça l'hospitalité
envers trois anges qui vinrent le visiter.
A partir de ce moment, le chêne devint inviolable, et
personne n'eût osé le couper ou le profaner.
Dom Calmet, parlant du bois de Bersabée, s'exprime
ainsi :

« Ce qu'on lit ici (dans la Genèse), et invocaôii ibi


« nomen Domtni, il y invoqua le nom du Seigneur, fait
« croire que le patriarche (Abraham) planta ce bois pour
« y dresser un autel, et pour y faire ses actes solennels
« de religion.
« Il ne paraît pas que du temps d'Abraham l'on eût
« encore bâti des temples en aucun endroit du monde,
« mais seulement des autels, que l'on dressait sur les
« hauteurs ou dans les bois. On ne, trouve rien de plus
« ancien en matière de monument de religion, ni chez les
« auteurs sacrés, ni chez les profanes, que ces autels et
« ces bois sacrés. Abraham bâtit un autel dans le bois de

égyptienne. — Crata Repoa. — PERNETTI, Les fables égypt. et


grecq. dévoilée.-. — L B P.". REGHELLINI, La Maçonnerie considérée
comme le résultat des religions égypt., juive et chrétienne. — RAOON,
Orthodoxie maçonnique.— L E P.-. BERTRAND et L E F. - . DUPUIS, Dis-
cours. — HOCHÉE, Etudes sur la Maçonnerie. — [Link]-ACARRY, La
Franc-Maçonnerie du Grand-Orient. — F . \ LÉVESQUE, Aperçu gènir.
et histor. des principales sectes maçonniques.
Nota. — L'auteur a dû, avant d'écrire ce chapitre, compulser à nou-
veau les divers auteurs déjà consultés à l'occasion des premiers cha-
pitres, mais il ne croit pas utile d'en reproduire ici la nomenclature.
88 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . * . M.*.

« Mambré, il planta un bois à Bersabée, et y érigea un


« autel. Isaac en dressa un près de Sichcm, et apparem-
t ment sous le même chêne, ou dans le même bois où
« Josué en bâtit un quelque peu avant sa mort (1). »

La conduite dos patriarches n'avait rien (pie de fort


légitime. Mais elle ne tarda pas à être mal interprétée, si
bien que la superstition imagina toute sorte de merveilles
sur le chêne de Mambré et sur les chênes en général.
Les Gaulois, de leur côté, avaient pour cet arbre une
profonde vénération. Tous les sacrifices devaient se faire
à sou ombre. Les Druides fixaient leur demeure et
réunissaient leurs assemblées dans des bois exclusive-
ment composés de chênes. Ils y rendaient la justice, car,
comme les Mages de la Perse, ils étaient en même temps
prêtres et magistrats. Enfin, ils établissaient leurs col-
lèges dans les forêts de chênes, et cueillaient sur cet
arbre le gui sacré, qu'Hésus, le Dieu suprême, prenait
soin d'y fairo pousser.
Les Juifs avaient un Grand Prêtre, qui était le chef de
la caste sacerdotale.
A la tète des Druides se trouvait une sorte de Souverain-
Pontife, dont, le pouvoir et la haute dignité étaient
reconnus de tous.
Les Juifs expulsaient de la Synagogue ceux d'entre
eux qui s'étaient rendus indignes de participer, avec le
reste du peuple, au culte public rendu à Jéhovah.
Les Druides frappaient d'excommunication les Gaulois
qui refusaient do, se soumettre à leurs sentences, et cette
exclusion des Mystères sacrés était considérée comme la
peine la plus grave qui pût atteindre un homme.
Nous retrouvons chez les Egyptiens, les Perses, les
Chaldéens, les Brahmanes et les prêtres d'Eleusis la
même hiérarchie sacerdotale que chez les Juifs et les

(1) DOM CALMET, Comment. Ornes.


CHAP. V. — LA F.'. M.*. ET LES ANCIENS MYSTERES. 89
Gaulois. Le culte des bois sacrés et l'excommunication
étaient connus et pratiqués sur les bords du Nil et sur les
rives du Gange, aussi bien qu'à Babylone, à Persépolis
et à Athènes.
Les Juifs se réunissaient tous les ans au Temple de
Jérusalem, et avant la construction du Temple, à l'endroit
où se trouvait l'Arche.
Toutes les années aussi les Druides s'assemblaient au
pays Chartrain,où les Gaulois accouraient en foule, pour
y offrir des sacrifices.
Abraham reçut l'ordre d'immoler son fils unique. Il
obéit à la volonté du Très-Haut, qui ne permit pas que
le sang d'Isaac coulât sur le bûcher.
Nous retrouvons l'histoire du Patriarche dans celle de
Saturne, telle que nous l'ont transmise les écrivains du
paganisme. Abraham était roi comme Saturne, comme
Saturne il avait un fils unique, conçu miraculeusement.
Saturne se circoncit et fit de la circoncision une p~esc ;ip-
tion rigoureuse pour son armée. Le Seigneur imposa
à Abraham et à toute sa postérité l'obligation de se
soumettre à la même loi.
Le sacrifice d'Abraham peut être considéré comme la
soui'ce originelle des sacrifices humains, qui furent pra-
tiqués chez tous les peuples de l'antiquité, et en parti-
culier chez les Gaulois. Les Juifs eux-mêmes, interpré-
tant mal la loi mosaïque, croyaient que, dans certains
cas, ces sortes d'immolations étaient permises. Notez
encore que lorsqu'il s'agissait d'apaiser les dieux irrités,
les principaux de la cité devaient de préférence offrir en
holocauste celui de leurs fils qu'ils aimaient le plus.
Les prêtres de la tribu de Lôvi ne paraissaient dans le
temple que revêtus de l'ephod, ou tunique de couleur
blanche.
Les Druides se servaient dans leurs sacrifices de robes
à peu près semblables. En Egypte, à Eleusis, en Perse et
en Chaldée, l'usage était le même, ainsi que mes lecteurs
90 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.*.

ont pu s'en convaincre en lisant ce que j'ai dit au sujet


de ces peuples.
Chez les Gaulois, les femmes jouaient un rôle impor-
tant comme prêtresses.
On n'ignore pas quelle influence les femmes de la Bible
ont exercée parmi les Hébreux. Les prêtresses d'Héliopo-
lis, de Perso, de Chaldée, d'Eleusis, et. plus tard, les Py-
thonisses, rappellent à leur lour les Druidesses gauloises.
Les Brahmanes eux-mêmes initiaient leurs femmes, dans
la mesure du possible.
Le Dieu des Juifs frappait d'anathème certains peuples,
à cause des crimes qu'ils avaient commis. Cet anathème
s'étendait aux propriétés elles-mêmes, qui, dès lors,
appartenaient au Seigneur. Celui qui se serait permis de
s'en approprier une partie aurait encouru des peines
terribles.
Les Gaulois avaient coutume de vouer au dieu Mars le
butin qu'ils faisaient sur leurs ennemis. Quiconque avait
le malheur d'y toucher était condamné à mort.
On connaît l'histoire du veau d'or fabriqué par les
Hébreux, et l'acte d'idolâtrie dont le peuple de Dieu se
rendit coupable à cette occasion.
Les Gaulois avaient leur taureau d'airain, sur lequel
ils prêtaient serment. Le bœuf Apis des Egyptiens, les
taureaux gigantesques qui gardaient, à Persépolis, la
porte d'entrée de Tak-Jamschild, la coutume où l'on était
de sacrifier un de ces animaux pendant les initiations
mithriaques, et les soins respectueux dont Zoroastre
voulait que ses disciples entourassent le bœuf, le plus
utile, à ses yeux, des animaux domestiques, sont la preuve
irrécusable d'une tradition commune à tous les peuples
de l'antiquité, à l'endroit des hommages dont ce quadru-
pède fut l'objet dès les premiers âges du monde. — Chez
les Brahmanes, lo bœuf, la vache et les jeunes taureaux
étaient considérés comme des animaux sacrés.
Dans les calamités publiques, les Gaulois choisissaient
CHAP. V. — LA. F.*. M . \ ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 91

un homme, qu'ils maudissaient et qu'ils offraient aux


dieux, afin d'apaiser leur colère.
Qui ne voit là une réminiscence de la cérémonie du
bouc émissaire? A la fête de l'Expiation, qui avait lieu le
10 du mois de tizri, les princes du peuple présentaient
au grand prêtre deux de ces animaux. L'un était immolé
et l'autre conduit dans le désert et abandonné, après
avoir été chargé des malédictions du peuple. En Egypte,
comme chez les Hébreux, les victimes humaines étaient
remplacées par des animaux.
Les Gaulois et les Grecs partageaient les dépouilles des
ennemis vaincus.
Cet usage leur venait de la Palestine, où nous le voyons
établi dès le temps de Moïse.
On sait que les Gaulois avaient droit de vie et de mort
sur les esclaves qui les servaient.
Ils tenaient cette coutume des patriarches, qui, étant
souverains, exerçaient, à ce titre, un pouvoir absolu sur
tous les membres de leur famille.
Les Juifs, aussi bien que les Gaulois, les Egyptiens,
les Perses, les Mèdes, les Chaldéens et les Brahmanes
croyaient à l'immortalité de l'âme. Ce dogme, mêlé, chez
le peuple, à des erreurs de diverse nature, n'avait subi
aucune altération dans les rangs des castes sacer-
dotales.
Les Gaulois qui étaient exposés à un grave péril fai-
saient vœu de racheter leur vie par le sacrifice d'un ou
de plusieurs esclaves. Les peuples orientaux en usaient
de même.
Le Rhin était pour nos pères un fleuve sacré. Il avait
le pouvoir — c'est Julien l'apostat qui nous l'apprend —
de discerner et de venger les outrages que les époux
infligeaient à la fidélité conjugale.
Les Juifs recouraient aux Eaux de Jalousie pour
dissiper les soupçons qu'ils avaient conçus contre la
fidélité de leurs femmes.
92 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P . ' . M.*.

Autant qu'on puisse en juger par divers passages de


Moïse, la musique et la poésie étaient les deux moyens
principaux dont les hommes se servaient, dans les pre-
miers âges du monde, pour conserver le souvenir des
événements qui les intéressaient et les traditions reli-
gieuses dont ils avaient reçu le dépôt.
Les Druides respectèrent jusqu'à la fin cette coutume
des temps primitifs. Les lois et l'histoire des Gaulois
étaient consignées dans des poèmes et des cantiques dont
l'ensemhle formait une véritable encyclopédie. César
nous raconte que leurs disciples mettaient vingt ans h les
apprendre.
Les Gaulois, les Germains, les Cimbres, les Teutons,
tous les peuples enfin d'origine celtique portaient à la
guerre les images de leurs dieux, ou ce qui leur servait
de symbole.
Les Philistins agissaient de même, et les Ju'.lV, se
faisaient précéder au combat par l'Arche d'Alliance.
Les Celtes, comme les Egyptiens, ne connaissaient que
trois saisons : l'hiver, le printemps ol l'été.
Les prêtres, en Orient, possédaient, de grandes richesses
et jouissaient de nombreux privilèges. Il en était de
même des Druides. Nos pères croyaient généralement
que la fortune publique était plus ou moins assurée,
suivant que celle de leurs prêtres prospérait ou ne
prospérait pas.
Dans l'origine, ainsi que mes lecteurs l'ont vu. les
Egyptiens, les Perses et les Chaldéens n'avaient point
de temples. Les lîrahmanes et les Gymnosophistos n'en
construisirent jamais, et les Druides ne consentirent à
en élever qu'après la conquête des Gaules par les
Romains.
Chez tous les peuples de l'antiquité, les castes sacer-
dotales conservèrent avec un soin jalojix le dépôt des
sciences saci-ées et profanes, auxquelles furent initiés de
rai'es disciples.
CHA.P. V. — LA. F . " . M . ' . ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 93

Les dogmes religieux qui faisaient l'objet des initia-


tions étaient partout à peu près les mêmes.
Dans les Gaules, comme sur les bords du Gange, en
Egypte, comme en Perse et en Chaldée, les prêtres
croyaient uniformément :
1° A l'existence d'un Dieu unique, créateur de toutes
choses ;
2° A. une providence gouvernant le monde et s'intéres-
sant aux destinées des peuples et des individus :
3° À la spiritualité et à l'immortalité de l'âme hu-
maine ;
4° A la distinction du bien et du mal moral :
5° Aux peines et aux récompenses qui attendent
l'homme au delà du tombeau, suivant qu'il a mal ou bien
vécu ;
6° Au devoir imposé à l'homme de rendre un culte
à Dieu et de pratiquer la bienveillance envers ses
semblables ;
7° A la nécessité de l'expiation, démontrée par les
sacrifices que tous les peuples ont offerts, sacrifices tou-
jours sanglants, et presque partout humains, si ce n'est
chez les Juifs ;
8° A la création d'un premier couple, auquel remontent
toutes les races humaines, sans distinction de langage et
de couleur ;
9" A la déchéance originelle de l'humanité et à la néces-
sité d'une réparation.
Dans la pensée des anciens sages, cette restauration
de l'humanité ne pouvait pas être l'œuvre de l'homme. Il
fallait que la divinité elle-même intervint.
Je dois ajouter que le dogme de la Trinité n'était pas
absolument inconnu des castes sacerdotales. On en
retrouve la trace jusque dans les théogonies le plus
entachées d'idolâtrie.
Cette uniformité de croyance entre des peuples si
divers, et qui n'étaient unis entre eux par aucun lien
94 ORIGIXES FANTAISISTES DE LA F . * . M.*.

social, démontre jusqu'à la dernière évidence que les


hommes avaient puisé au môme foyer les lumières qui
n'ont cessé de briller en eux d'un éclat plus ou moins
vif.
Impossible d'expliquer cette unanimité dans la foi à
certaines vérités fondamentales, si on n'admet pas le fait
d'une famille unique au début de l'humanité, et l'hypo-
thèse d'une révélation primitive, dont le temps, l'igno-
rance et les passions avaient dénaturé les enseignements,
sans pouvoir les détruire.
Le fondateur de la religion chrétienne n'a pas apporté
au monde les grandes vérités qui forment la base du
nouvel édifice religieux. Il les a simplement dépouillées
des scories qui les rendaient méconnaissables.
Notre Credo est plus complet que celui de nos pores,
mais il ne le contredit pus.
Un grand nombre d'écrivains maçonniques prétendent
que leur Ordre a succédé aux anciennes castes sacerdo-
tales et en professe les doctrines secrètes avec, un soin
jaloux.
Ces doctrines ne sont plus un mystère. L'homme du
peuple, qui a reçu quelque instruction religieuse, les
connaît aussi bien que le savant, et pas n'est besoin
d'organiser des Loges pour en conserver le dépôt.
Le Grand-Orient n'a rien à nous apprendre sur l'exis-
tence et l'unité de Dieu, sur la spiritualité et l'immorta-
lité de l'àme, sur les peines et les récompenses qui
attendent l'homme au delà du tombeau, sur l'origine de
l'humanité et le fait de la révélation primitive.
Quant aux devoirs qui résultent pour nous de la loi
naturelle, dont le décalogue est la plus haute expression,
nous en connaissons la force et l'étendue, et l'interven-
tion de la Maçonnerie ne modifiera en rien notre manière
de voir à ce sujet.
Les auteurs qui ont la prétention de faire remonter
aux Brahmanes et aux prêtres d'Héliopolis l'origine de la
CHAP. V. — LA F.*. M.'. ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 95
secte maçonnique se trompent grossièrement ou abusent
d'une manière impudente de la naïveté de leurs lecteurs ;
car ils ne peuvent ignorer qu'il n'y a rien de commun
entre eux et les philosophes si tolérants et si religieux de
l'antiquité.
Religieux! les Francs-Maçons français, qui ont sup-
primé de leurs statuts le seul article où ils faisaient pro-
fession de croire à l'existence de l'Etre suprême, sous la
burlesque dénomination de Grand Architecte de l'Univers!
Religieux ! Mais vous l'êtes si peu, que pour être admis
dans une Loge, soit anglaise, soit allemande, soit améri-
caine, vous êtes obligés de déclarer tout d'abord, sous la
foi du serment, que vous croyez à l'existence de Dieu et
à limmortalité de l'âme! La Maçonnerie étrangère ne
consent à vous recevoir dans ses rangs, qu'après une
solennelle abjuration des principes matérialistes et athées
dont le Grand-Orient de Paris et les Ateliers qui en
dépendent font officiellement profession.
Oh ! je sais bien que tous les Maçons n'en sont pas arri-
vés à ce degré d'abaissement. J'en ai connu et j'en connais
qui croient non seulement en Dieu, mais encore à toutes
les vérités qu'enseigne l'Eglise catholique. D'autres,
après avoir affiché des allures de libres-penseurs, par
ambition, par respect humain, ou par ignorance, n'ont
rien de plus pressé, quand la mort est là, que d'appeler
un prêtre. Mais il est bon qu'ils le sachent, le jour où ils
ont franchi le seuil d'une Loge et fait partie de l'Ordre,
ils ont officiellement professé l'athéisme. — Est-ce que le
Juif ou le protestant qui abjurent leur croyance et de-
mandent à recevoir le baptême catholique n'admettent
pas implicitement, et par le seul fait, le symbole de
l'Eglise dans toutes ses parties? S'il leur arrivait de faire
mentalement une réserve quelconque, à l'endroit de n'im-
porte quelle vérité, ils se rendraient coupables d'une pro-
fanation et d'un parjure, doublés de la plus odieuse
hypocrisie.
96 ORIGINES FANTAISISTES DE lia. F.*. M.*.

Le Maçon qui promet fidélité aux statuts de l'Ordre


accepte par cela même l'ensemble de la doctrine qui s'y
trouve contenue. Il aurait vainement recours aux restric-
tions mentales pour justifier sa conduite.
Quoi qu'il fasse et quelque précaution qu'il prenne, le
fidèle d'une Eglise est solidaire des enseignements que
l'on y reçoit.
En quoi donc, dirai-je aux Francs-Maçons, ressemblez-
vous aux Mages, aux Chaldéens ou aux Druides ? Qu'y
a-t-il de commun entre leurs doctrines et les vôtres?
Etes-vous leurs continuateurs comme savants? Vous
livrez-vous à l'étude de l'astronomie, de la géométrie, des
mathématiques, de la mécanique, etc., etc.? Les Loges
n'ont jamais été considérées comme un lieu de recueille-
ment pour les amateurs de sciences abstraites.
La Maçonnerie, je le sais, compte bon nombre de
savants. Mais le tablier maçonnique n'est pour rien dans
les connaissances qu'ils possèdent.
La plupart d'entre eux sont, allé.frapper à 'a porte des
Loges, parce que les Maçons, arrivés au pouvoir depuis
quelques années, sont les dispensateurs des fonctions
lucratives et des distinctions honorifiques, toutes choses
que les savants eux-mêmes recherchent parfois avec
une certaine avidité.
Admettons que vous ayez parmi vous des hommes dis-
tingués. Voudriez-vous en conclure que leur science vous
est commune à tous ?
Si jamais la tourbe maçonnique se berçait de cette vani-
teuse et sotte illusion, je la renverrais à ses propres écri-
vains, qui lui délivrent à chaque page et sans recourir à
la moindre circonlocution un brevet d'imbécillité.
J'engage les bornés de la Maçonnerie à lire attentive-
ment et à méditer avec soin les quelques citations Que je
vais mettre sous leurs yeux.
Ils seront édifiés, j'espère, sur le degré d'estime que
professent à leur égard IPS lettrés de la secte.
CAHP. V. — LA. F . V M . \ ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 97

« Pendant notre carrière maçonnique qui, déjà, date


« d'un demi-siècle, dit le F . \ Ragon, dont la compétence
« et l'autorité ne sont contestées par personne, nous
« avons eu, dans nos excursions aux Etats-Unis, en
« Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans une partie
« de l'Allemagne, en Suisse et en France, dans nos prin-
« cipales villes si richement peuplées d'hommes instruits,
« bien des occasions de fraterniser et de converser avec
« des Maçons de considération, dont les dignités et les
« grades étaient éminents, et, presque toujours, l'érudi-
« tion profane se trouvait bien supérieure à Vinstruction
« maçonnique. Il n'y avait, sauf de rares exceptions,
« AUCUNE UNITÉ DE PENSÉES, AUCUNE FIXITÉ DE VUES,
«t AUCUNE OPINION BIEN ARRÊTÉE SUR L'ORIGINE DE
« L'ORDRE, SUR SON BUT SECRET, sur les conjectures qu'on
« doit tirer des ébauches initiatiques consignées dans les
t trois grades symboliques. Réfutait-on un jugement qui
« venait d'être porté, la réplique était : Vous pourriez
t bien avoir raison (1). »

Notez bien que le F.*. Ragon parle ici des sommités de


l'Ordre, et non point de la foule des Maçons. Mais si
l'ignorance des chefs est scandaleuse à ce point, que
penser de celle des simples adeptes ?
Quelques lignes plus loin le même auteur continue en
ces termes :

« Nous avons aussi remarqué que, en général, les


« Maçons connaissent à peine la Maçonnerie de leur
c pays, comment on l'y a instituée... »
« On a dit avec raison que l'ignorance enfanta l'erreur
c et celle-ci tous les maux ; la Maçonnerie, qui est une
« lumière opposée aux ténèbres de l'ignorance pour en
« arrêter les effets funestes, si elle avait été plus étudiée,

(1) RAGON, Orthodoxie maçonnique, pages 1, 2, 3 et 4 .


F / . M.-. 1
98 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

« aurait constamment et sans entraves fait jouir ses


t adeptes des bienfaits qu'elle répand ; mais lignorance
« de ses principaux chefs a causé toutes les tribulations
c qui l'accablent encore (1). »

La Franc-Maçonnerie est une lumière, une grande


lumière ; mais comme il n'y a personne dans l'Ordre qui
puisse la mettre en évidence, elle n'a jusqu'ici éclairé
personne.
Le F.*. Bertrand disait, le 12 avril 1844, au Sénat
maçonnique :

« L'institution, chargée de présider et de guider la


t société dans la voie de la civilisation, trouve à peine
« dans son sein quelques hommes éclairés, et encore
« ceux-là sentent-ils venir le découragement. »

Ce jugement a d'autant plus de poids que le F.'. Ber-


trand parlait au nom du Grand Maître, dont il était le
représentant officiel.
Quelques années après, c'est-à-dire le 20 décembre 1838,
le F.*. Dupuis prononça à la loge de la Clémente Amitié
un discours dans lequel nous lisons ce qui suit :

« En quel lieu instruit-on les jeunes Maçons ? Quel est


« l'atelier qui place au premier rang de ses travaux
« l'instruction indispensable à qui veut comprendre la
« haute portée philosophique de nos emblèmes, des
« devoirs de Maçon dans le monde, profane et des obliga-
n tions envers les Maçons eux-mêmes"? No sommes-nous
« pas bien loin de cette science maçonnique, ou, pour
« m'expliquer mieux, na trompons-nous pas ces jeunes
néophytes désireux de s'instruire ? Qui donc les guidera,
« si ce n'est nous, qui leur avons promis la lumière ? »

(1) RAGON, Orthodoxie maçonnique, pages 1, 2, 3 et 4.


CHA.P. V . — TA F . \ M . ' . ET LES [Link] MYSTÈRES. 99

Le F.*. Bonbée fait les réflexions qu'on va lire, à


propos d'un discours prononcé par le F.'. Gorgueneau,
orateur de la Loge la Triple Lumière ;

« Pour se confirmer dans i'opinion de ce Maçon, digne,


« à tous égards, de parvenir au temple de la vraie
« lumière, il suffirait de rappeler ce qu'on a vu, ce qu'on
« a appi'is dans les trois premiers grades : Quelques mots,
« quelques signes, quelques louanges, voilà ce qu'on a
« appris; des tabliers blancs, des cordons noirs, voilà ce
* qu'on a vu. Enfin on est devenu membre d'une asso-
« ciation isolée de tout contact avec les profanes ; voilà
« tout (1). »

Le F.". Bernard-Acarry, père, ex-député au Grand-


Orient et rédacteur du Bulletin officiel de l'Ordre, écrivait
en 1859 :

« On a dit des augures qu'ils ne pouvaient se regarder


« sans rire ; on pourrait en dire autant, et à plus forte
« raison, des Francs-Maçons. En effet, les augures
t devaient se moquer de la crédulité de ceux qui ajou-
« taient foi à leurs paroles et qui étaient leurs dupes ; les
« Francs-Maçons ne peuvent se moquer que d'eux-
« mêmes ! On leur attribue un grand mérite ; on vante
« leur discrétion, parce qu'ils ne dévoilent pas le fameux
« secret qu'on est censé leur avoir communiqué. Sans
« doute, il y en a un : il consiste dans l'interprétation des
« principes de notre constitution, ou mieux dans l'appli-
« cation de la devise : Liberté, égalité, fraternité; mais
« on ne le dit pas au commun des martyrs, ni même à
« personne, si l'on veut ; seulement, lorsqu'on a compris
« ce que la Franc-Maçonnerie est en réalité, les anciens,
« les instruits, vous avouent que vous êtes dans le

(1) BOUBÉE, Etudes sur la Maçonrterie.


100 ORIGINES FANTAISISTES DE LA. F . ' . M.*.

« vrai, etc. À tous on indique les moyens de se faire


« reconnaître ; mais les ?no(s, sigties et attouchements qui
« servent à cette reconnaissance ne peuvent être consi
« dérés comme mystérieux, puisque, moyennant 6 fr.,on
« peut se procurer l'ouvrage qui les indique (1). »

Je pourrais poursuivre la série de ces citations édi-


fiantes, cent pages durant, et prouver à mes lecteurs que,
de l'avis de presque tous les écrivains de la Maçonnerie,
l'ignorance crasse est la maladie générale des Maçons.
Mais il faut se borner. Je termine donc ma démonstra-
tion par quelques lignes empruntées au F. 1 . J . \ P h . \
Lévesque :

« Pour le bien de l'Ordre, dit un auteur, et l'instruction


« des Maçons, on devrait faire aux Visiteurs des questions
« sur les grades symboliques. On trouverait souvent de
« grands ignorants décorés des rubans de Souvcrams-
« Princes-llose-Croix, et même de plus hauts grades; il en
« résulterait un bien général : ce serait de forcer ces
« Maçons à s'instruire, ou les empêcher de venir sus-
« pendre souvent les travaux importants d'un atelier,
« pour rendre les honneurs à leurs gracies; car ils n'osc-
« raient plus venir encombrer les Orients des Loges de
« leur orgueilleuse ignorance
« Je connais des Maçons dignes de ce beau titre par
« leurs qualités personnelles, et qui ne seraient pas en
« état de répondre à la moindre question maçonnique.
« Eh bien, si l'on tuilait en Loge les Visiteurs, si on leur
« adressait quelques questions sur le grade que l'on tient
« et sur les précédents, il en résulterait un bien réel. »

Mes lecteurs s'imaginent peut-être que le F.-. Lévesque


est un de ces Maçons instruits qui voudraient voir les

,1)1 (.[Link].Y, la Franc-Maçonnerie dit Qrand-Oricnt


[Link]. V . — LA F.*. M / . ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 101

membres de l'Ordre faire de sérieux progrès dans l'étude


des sciences. Mais s'il en est ainsi, me dira-t-on, la Maçon-
nerie n'a rien de commun avec l'ignorance. Il faut, au
contraire, la considérer comme un foyer lumineux, que
les adeptes ont tort de dédaigner.
La science proprement dite n'a rien à voir dans les
lamentations du F.'. Lévesque. Pour lui, le Maçon vrai-
ment éclairé est celui qui peut répondre avec une certaine
assurance aux questions que voici :

POUR LE GRADE D'APPRENTI

D. — « Etes-vous Maçon ?
R. — « Mes frères me reconnaissent pour tel.
D. — i A quoi reconnaîtrai-je que vous êtes Maçon?
R. — «A mes mot, signe, attouchement, et aux cir-
constances de ma réception, fidèlement rendues.
D. — « Donnez le mot de passe.
(On le donne.)
D. — « Quel âge avez-vous ?
R. — « Trois ans.
D. — « D'où venez-vous ?
R. — « De la loge Saint-Jean.
D. — « Qu'y fait-on ?
R. — « On y élève des temples aux vertus, et l'on y
creuse des cachots pour les vices.
D. — « Qu'apportez-vous ?
R. — « Salut, joie et prospérité à tous mes Frères.
D. — « Que venez-vous faire ici ?
R. — « Apprendre à vaincre mes passions, et profiter
de vos leçons.
D. — « Où paie-t-on les apprentis ?
R. — « A la colonne J.
D. — c Donnez-moi le mot sacré.
R. — t Très Vénérable, je ne sais qu'épeler; veuillez
dire la première lettre, je dirai la seconde.
102 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.*.

TOUR LE GRADE DE COMPAGNON

D. — « Etes-vous compagnon ?
II. — « Jo commis la lettre G.
D. — « Co01 meut ètes-vous parvenu au grade de com-
pagnon ?
r
l. — « En travaillant avec ardeur et constance, et pas-
sant de la colonne .T. à la colonne H., après avoir fait les
cinq voyages qui m'ont été ordonnés, et en montant les
cinq degrés du temple.
D. — « Qu'avez-vous vu en montant les degrés du
temple ?
11. - « J'ai vu deux colonnes d'airain, hautes de dix-
liuit coudées, ayant une circonférence de douze doigts, et
une épaisseur de quatre. Elles étaient creuses, afin de
renfermer les outils des Apprentis et des Compagnons, et
de tenir en sûrelé le trésor destiné à leur salaire.
D. — « Comment les ouvriers reçoivent-ils leur
salaire ?
II. — « En donnant le signe, l'attouchement et la parole
du grade.
D. — « Quel âge avez-vous?
R. — « Cinq ans.
D. — « Donnez-moi le mot de passe.
(On le donne.)
D. — « Donnez-moi le mot sacré.
(On le donne ainsi qu'il a été indique' à laréception.)

rOUll LE GRADE DE MAITRE

D. — « Comment reconnaîtrai-je que vous êtes Maître ?


R. — « En m'éprouvant. L'acacia m'est connu.
D. — « Où avez-vous été reçu ?
R. — « Dans la chambre du milieu.
D. — « Et comment y êtes-vous parvenu ?
CHA.P. V. — LA F.". M.'. ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 103

R. — « Par un escalier que j'ai monté par trois, cinq et


sept.
D. — « Qu'avez-vous vu dans cette chambre ?
R. — c Deuil et tristesse.
D. — « Pourquoi?
R. — « Parce que là était le tombeau de notre Respec-
table Maître Hiram.
D. — « Et qu'y avait-il dessus ?
R. — « Une branche d'acacia et un triangle d'or sur
lequel était gravé le nom du Grand Architecte de
l'Univers.
D. — « Comment appelez-vous le signe de Maître ?
R. — « Le signe d'horreur.
D. — « Donnez le mot de passe.
(On le donne.)
D. — « Comment voyagent les Maîtres ?
R. — « De l'Occident à l'Orient, et sur toute la terre,
pour répandre la lumière.
D. — « Si un Maître était en danger, que doit-il
faire ?
R. — « Le signe de détresse, en criant: A.1. M. - .L.\
E . \ D.*. L . \ V.*. (à moi, les enfants de la veuve).
D. — « S i un Maître était perdu, où le retrou-
veriez-vous?
R. — « Entre l'équerre et le compas.
D. — « Quel âge avez-vous ?
R. — « Sept ans et plus (1). »
Dans l'estime du P.-. Lévesque, un Maçon qui con-
naîtrait ce questionnaire et les réponses que j'ai repro-
duites devrait être considéré comme savant.
Voici bien le cas de se demander, avec le F.*. Bernard-
Acarry, si cet auteur a pu se regarder sans rire en écri-
vant de pareilles facéties.

(1) LÉVESQUE, Aperçu général et historique des Principales sectes


maçonniques.
104 OKIGINES FANTAISISTES DE LA F . * . M . ' .

« Lors de la réception au premier degré, dit ce dernier,


« dans l'ouvrage cité plus haut, on imite, en petit,
» quelques-uns des actes qui se pratiquaient aux initia-
« tions d'Egypte. Si on le disait aux récipiendaires, ils
« pourraient en saisir le but; mais comme on leur en
« donne une explication très vulgaire, il en résulte que
« c'est, en vérité, la parodie de ce qui se passait lors des
« grandes initiations. Puis, ce sont des formes d'une véri-
« table niaiserie.
« Ainsi, on préviendra le néophyte qu'il doit s'armer
« d'un courage bien grand, car il va subir des épreuves
« terribles, et, en réalité, il n'en subit aucune.
« On lui dit qu'il est indispensable que son obligation
« soit signée de son propre sang; puis, au moment de
« pratiquer la saignée, on s'aperçoit que le médecin de la
« Loge n"est pas présent !
« Ainsi encore, le président dit très sérieusement à un
« des surveillants de s'assurer si les frères qui ornent les
« colonnes du temple sont réellement maçons, et souvent,
« en ce moment, la colonne est occupée par un seul frère,
« qui ne l'orne nullement.
« Puis on se fait force compliments, accompagnés de
« batteries (acclamations) sans fin; le temps se passe
« ainsi sans aucun fruit, et le nouvel initié, quand il
« vient de recevoir la lumière, n'est pas plus clairvoyant
« qu'avant son introduction dans le sanctuaire maçon-
« nique (1). »

Voilà quels sont, jugés par eux-mêmes, les conti-


nuateurs des prêtres d'Héliopolis, des Mages, des Chal-
déens, des Brahmanes, des Gymnosophistes et des
Druides.
Si ces représentants des grandes civilisations orientales
reparaissaient tout à coup dans le monde, ils seraient

(1) BIÎRNARD-ACARRY, La Franc-Maçonnerie du Grand-Orient.


CHAP. V. — LA F.". M.'. ET LES ANCIENS MYSTÈRES. 105
bien étonnés de rencontrer, dans ceux qui se disent les
dépositaires de leur science, une pauvreté intellectuelle
dont leurs initiés du premier degré auraient certainement
rougi.
CHAPITRE VI

Dans le domaine des hypothèses.

SOMMAIRE. — Ce qu'il faut penser de la libre-pensée des Francs-


Maçons. — Les drôleries du F . ' . Boubée. — La dévotion du F.*. F u s -
tier a saint Jean-Baptiste. — Le précurseur de J.-C. serait-il le con-
tinuateur de Zoroastre et l'un des patriarches de l'Ordre maçonnique?
Qu'est-ce que les Zabiens? — Les Templiers descendent-ils des Man-
d a t e s î — Les feux de la Saint-Jean et les fêtes de Minerve. — Con-
tradiction du F.-, lioubée. — Les Francs-Maçons remontent-ils au
rèsrne de Constantin seulement ? — Les croisés et les ordres militai*
res. — Histoire a dormir debout. — Réflexion faite, le F.-. Buubée
veut remonter aux prêtres do l'Ervpu'. — Légende du temple de
Salomon. — Les Francs-Maçons copient le Talmud.

Les Franc-Maçons, quel que soit le rite auquel ils ap-


partiennent, se donnent volontiers le qualificatif de libres-
penseurs, oubliant que les trois quarts d'entre eux sont
incapables de penser d'une façon tant soit peu sérieuse.
Les lettrés de la secte ne se bornent pas à faire profes-

A u t e n r s c o n s u l t é s : BOUBÉE, Planche tracée dans la R.m. L.\


de 2'AGE D'OR. — Planche sur l'origine et l'établissement de la
Franc-Maçonnerie en France. — FUSTIER, Coup d'œil sur saint
Jean-Baptiste. — TERRASSON , Séthos , histoire, ou vie tirée
des monuments, anecdotes de l'ancienne Egypte. — ORIONY, L'E-
gypte ancienne. — GUILLKMAIN DB SAINT-VICTOR, Histoire criti-
que de l'antiquité. — Origine de la Franc-Maçonnerie adonihra-
tnite. — PHRNETTV, La Trinité égyptienne. — CAILLOT, Annales maçon-
niques. — D E LA TIERCE, Histoire des Francs-Maçons. — Etrennes
aux sectateurs de l'Art-Royal, par un F.*. R. - . C . \ — THOMAS
P A I N E , De l'origine de la Franc -Maçonnerie. — L E F . * . VIDAL
Essai historique de la Franche-Maçonnerie, depuis son origine
jusqu'à nus jours. — CLAVEL, Histoire pittoresque de la Franc-
Maçonnerie et des Sociétés secrètes anciennes et modernes. —
BONNEVILLE, La Maçonnerie écossaise comparée avec les trois pro-
fessions et le secret des Templiers du XIV° siècle. — SAINT-ROMAIN
ROIKJAYROL , Annuaire maçonnique à l'usage des LL.\ et Ch.'.
agrégés à la 2Y.\ H.-. M.\ L.: du rite écossais philosophique en
France.
CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHÈSES. 107
sion de libre-pensée. Ils prennent, en outre, le titre de
philosophes, et font du positivisme leur système de pré-
dilection. D'après eux, le savant doit rejeter non seule-
ment toute conception métaphysique, mais aussi tout fait
historique à l'appui duquel on n'apporte Das une série de
témoignages palpables.
Malheureusement ces règles de critique sont mises de
côté, quand il s'agit de la Franc-Maçonnerie. Les hypo-
thèses les plus fantastiques sont acceptées sans discus-
sion, pourvu qu'elles tournent à la gloire de l'Ordre.
Qu'on en juge par ce morceau du F.-. Boubée :

« Rien n'est égal, dit cet auteur, à l'art que nous


« professons, rien n'est beau comme la Maçonnerie.
« Quelle est, en effet, MM.\ F F . \ . l'institution qui,
« appuyée sur le berceau des premières sociétés, a,
« comme la nôtre, traversé l'océan des âges, et fait la
« consolation des siècles? La Maçonnerie seule peut
« s'enorgueillir d'un pareil prodige ; seule, elle ne con-
« naît point son origine ; seule, elle est aussi ancienne
« que le monde. Pour nous convaincre de cette vérité,
« mettons-nous, pour un instant, à la place des deux
« premières créatures qui peuplèrent le globe ; le premier
« mouvement qui dut frapper leurs âmes à cette époque
« heureuse où la nature était encore dans toute sa pu-
« reté, fut sans doute un élan de reconnaissance vers
« celui qui les avait tirées du néant. Mais le second hom-
« mage ne fut-il pas accordé à la sympathie, à la cordia-
« lité, et surtout au besoin de prévenir l'ennui, qui, sans
« une réunion de sentiments et de moyens, aurait dévoré
« leur existence? Ainsi, le rapprochement, la bienfai-
« sance, et l'amitié, ces trois colonnes de la Maçonnerie,
« furent évidemment gravées dans le cœur du premier
« homme qui sortit des mains du G.\ Arch.\ (1). »

(1) BOOIJÉE, Planche tracée dans la R:\ L.\ de YAge d'Or.


108 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.". M.'.

Avec de semblables raisonnements, on peut attribuer


à n'importe quelle institution les origines les plus fan-
taisistes.
C'est ainsi que le F . ' . Fustier fait remonter la Franc-
Maçonnerie, non plus au premier homme, mais à saint
Jean-Baptiste. Après avoir fait l'éloge du précurseur de
Jésus-Christ, cet écrivain ajoute :

« Pourquoi, MM.*. FF.-., vos aïeux l'ont-ils choisi de


« préférence à tant de sages que l'antiquité leur présen-
« tait pour modèles ? C'est qu'il était alors la colonne
« principale de l'ordre dont vous descendez : je veux dire
« du Zabiisme.
« Les Zabiens, héritiers des Sabéens, s'adonnaient
« particulièrement à la connaissance des astres et de
« leur influence sur les corps célestes. Leur doctrine,
« recueillie primitivement par Zoroastre, se répandit
« successivement de la Perse dans la Chaldée, dans
« l'Egypte, la Phénicie, la Bactriane et les Indes, où
« elle subsiste encore. Des branches se détachèrent du
t tronc principal, et formèrent ces sectes nombreuses
« qui admirent le culte du soleil et des étoiles, l'érection
« des statues, la consécration des arbres, la science des
« talismans, l'apparition des génies et mille autres extra-
« vagances consignées dans l'histoire des folies hu-
« maines. Un petit uombre de philosophes et d'astro*
« nomes Sabéens conservèrent à travers les générations
« qui se succédaient la véritable doctrine, comme l'at-
« testent les commentateurs juifs et la plupart des écri-
« vains orientaux, chrétiens ou mahométans. Ce dépôt
« sacré parvint ainsi jusqu'à Jean-Baptiste. L'histoire ne
« nous laisse à. cet égard aucun doute ; car les Zabiens
e quittèrent leur nom pour prendre celui de Mandaï-
« Jahia ou chrétiens de saint Jean. Les mémoires posté-
« rieurs ne les désignent pas autrement. Le chef-lieu
« de leur réunion fut la ville de Charan. Quand on les
CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHÈSES. 109
« interrogeait sur leurs dogmes, ils répondaient simple-
« ment qu'ils n'étaient ni juifs, ni chrétiens, ni mahomé-
« tans ; mais seulement Mandaïtes ou disciples de Jean.
« Le christianisme étant devenu, par suite, la religion la
« plus répandue, les Mandaïtes adoptèrent une partie de
4 ses rites, modifiés suivant leurs goûts ou leurs opi-
« nions. Il eu existe, au rapport de Chardin, plusieurs de
« cette espèce dans l'Orient. D'autres Mandaïtes (et c'est
« la majeure partie) se réunirent en corps, qui engen-
« drèrent, à leur tour, des établissements militaires et
i religieux, dont il est inutile de vous rappeler ici la pros-
« péiïté et les malheurs. Il suffit, MM.*. FF.*., de vous
« observer que les Mandaïtes furent nos maîtres dans la
« Maçonnerie, et qu'ils ont hérité, par une tiliation non
« interrompue, des dogmes et des secrets d'une associa-
it tion dont Jean-Baptiste eut la gloire d'être le restau-
« rateur et le patron (1). »

Comme on le voit, i » serait difficile de traiter l'histoire


avec plus de sans façon. Le F.*. Fustier rattache l'origine
des ordres militaires et, en particulier, des chevaliers du
Temple, aux Mandaïtes, et, par les Mandaïtes, à saint
Jean-Baptiste. Peu s'en faut qu'il ne fasse remonter les
Croisés aux disciples de Mahomet, et les Mahométans
aux prêtres d'Eleusis, dont l'Eglise catholique ne serait
elle-même qu'une dérivation.

« La naissance de Jean-Baptiste, ajoute-t-il, a été cons-


* tamment célébrée chez toutes les nations par des feux
< de joie, et d'autres marques certaines d'allégresse
« publique. Cet usage, dont nous apercevons des traces
i parmi les Sarrasins, à l'époque des croisades, se trouve
« lié avec de semblables cérémonies usitées chez les an-
« riens, telles que la fête des lumières en l'honneur de

(1) Le F.-. POSTIER, Coup d'ceil sur S. Jean-Baptiste.


110 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P . " . M.*.

t Minerve, celle des flambeaux dans les mystères d'Eleu-


« sis, les torches ardentes employées à la recherche du
« corps d'Osiris, et, dans l'Eglise catholique, les chan-
« délies à la purification, le cierge pascal, etc. (1). »

Le F.'. Boubéo, oubliant qu'il a placé le berceau de la


Franc-Maçonnerie au Paradis terrestre, se borne, dans
une planche sur l'origine et rétablissement de l'Ordre en
Franco, à en fixer l'organisation au règne de Constantin.
Après un long préambule sur Moïse, les Brahmanes, Tu-
baleaïn, la Tour do Babel, les Egyptiens et les Perses,
cet écrivain ajoute :

« La ville de Jérusalem n'existait plus depuis deux


« siècles, lorsque le grand Constantin, ayant embrassé le
« christianisme, la répara, l'embellit, et fit reconstruire
« le Temple avec ses propres débris. Pour prévenir la
t confusion des ouvriers, les architectes adoptèrent
« l'ordre et les divisions qui avaient été suivies par Salo-
« mon ; l'entreprise fut menée a sa fin, et le temple fut
t donné aux Chrétiens, qui en jouirent pendant quelque
« temps; mais les Sarrasins s'étant par la suite emparés
« do la ville, il ne leur fut plus permis de célébrer leurs
« mystères; les persécutions recommencèrent, les Chré-
« tiens furent forcés de dissimuler leur état, plusieurs
« mêmes embrassèrent la religion do leurs persécuteurs.
* Alors ceux qui étaient demeurés lidèles à la foi do leurs
« pères durent se méfier de leurs ennemis et se mettre
« en g:irde contre leur vigilance. Leurs mesures durent
« être d'autant plus sévères qu'ils avaient tout à craindre
« de ceux qui avaient trahi leur Dieu ; ils se trouvèrent
« dans le cas des sages de l'Egypte (2). A leur exemple,
(1) FUSTIER, Coup d'oeil sur saint Jean-iiaptiste.
(2) Avec cftte différence capitale que les Chrétiens dont parle ]>mb«e
ëtiiù'iii persécutés, tandis que lt>s Sages de l'Egypte [Link] d'une
libert/' ot d'un pouvoir absolus. Voilà, une fois encore, comment on écrit
l'histoire.
CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHÈSES. ]Jl

« ils imaginèrent de former une société secrète dont


« le motif apparent serait de rappeler les travaux de
« leurs pères, lors de la construction du Temple; mais
« dont le but réel tendrait à éviter toute surprise. Cette
« construction leur offrait une allégorie bien mystérieuse;
« le nom de Mac.-, qu'ils prenaient les mettait à l'abri
« de tout soupçon, et la distribution des ouvriers par
« classes leur donnait le moyen de s'assurer de ceux qui
« se présenteraient pour être admis.
« Ce n'était qu'après avoir pris toutes les précautions
« dans les deux premiers grades, qu'on apprenait le
« grand secret à ceux qui s'en étaient montrés dignes en
« leur accordant la maîtrise; chaque grade avait pour se
« reconnaître des mots et des signes particuliers puisés
« dans l'histoire de la construction du Temple.
« Les maîtres étaient seuls admis dans la chambre
« secrète où ils se livraient sans danger à la célébration
t du culte et des mystères de leur Dieu. Tant que cette
« chambre était fermée, les apprentis et les compagnons
« en étaient écartés : ils en ignoraient les travaux et
« veillaient à la garde du Temple. Les uns étaient placés
« aux portes, d'autres se tenaient sur le toit ; on annon-
« çait que ce dernier poste était rempli, en disant : Le
« Temple est couvert, et ces mots : il pleut, exprimaient
« qu'il ne l'était pas, ou bien que les profanes appro-
« chaient. Ce fut avec ces sages précautions que ces
« pieux Maçons évitèrent les persécutions de leurs enne-
« mis et les vexations des infidèles.
« Tel fut, pendant plusieurs siècles, le but de la Ma-
» çonnerie Salomoniquo reléguée pour ainsi dire à Jéru-
« salem. Tel était son état, lorsque les papes, assis sur
« le trône de l'ancienne capitale du monde, proposèrent
« aux rois de la chrétienté de former une coalition pour
« arracher cette ville des mains des Sarrasins, sous pré-
« texte de venger le tombeau du Messie (1). »
(1) BOLUISE, Planche sur l'origine et rétablissement de la Franc-
Maçonnerie en France.
112 ORIGINES FANTAISISTES DE JJA F . \ M.'.

Les croisades sont organisées. L'Europe s'arme, à la


voix des souverains Pontifes, et deux cent mille hommes
appartenant à toutes les classes de la société se préci-
pitent sur l'Orient. Jérusalem tombe en leur pouvoir. Le
culte catholique est rétabli et l'Islamisme vaincu. Le
F.\ Boubée déplore ce résultat, ce qui a lieu d'étonner,
car le triomphe des croisés arrachait à la persécution
les chrétiens qui, pour sauver leur foi et échapper à la
mort, avaient dû s'organiser en société secrète et former
ce qu'il nomme la Maçonnerie Salomonique.
Quoi qu'il eu soit, les soldats de Godefroy de Bouillon
ne tardèrent pas à se lier avec les chrétiens de Jérusa-
lem. Ces derniers leur apprirent, nous raconte l'écri-
vain maçonnique, de quelle manière ils avaient pu, jus-
qu'au dernier moment, se livrer aux pratiques de leur
culte. Les croisés trouvèrent cela fort ingénieux, si bien
qu'ils résolurent de former eux-mêmes diverses associa-
tions, sous le nom de Maçons libres, à l'imitation des ou-
vriers qui avaient rebâti le Temple de Jérusalem. De
retour eu Europe, ils racontèrent ce qu'ils avaient appris
de leurs coreligionnaires de Terre-Sainte, et excitèrent,
par leurs récits, l'admiration de tous. Le nombre des
associés grandit à vue d'oeil, non seulement en Franco,
mais encore en Angleterre, en Allemagne et en Italie. La
chevalerie militaire ne tarda pas à se former. Elle se
divisa en deux corps restés célèbres, les chevaliers de
l'ordre Teutonique et les chevaliers du Temple, plus
connus sous le nom devenu populaire de Templiers.
Or, pendant que les gentilshommes enrôlés dans la che-
valerie se livraient à leurs exercices habituels, les Croi-
sés avaient des réunions particulières. Dans ces concilia-
bules, on parlait souvent des chrétiens de la Palestine,
de leur association et des divers grades qu'ils avaient
imaginés pour échapper aux investigations de la police
musulmane, car la police date de loin. Elle remonte pro-
bablement à Mahomet lui-même. Bientôt, nous dit le
CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHÈSES. 113

F / . Boubée , l'enthousiasme maçonnique remplaça la


fureur de la chevalerie. Les souverains eux-mêmes
encouragèrent ces tendances. Aussi, vers le milieu du
xin e siècle, la Maçonnerie libre était-elle fondée sur
des bases indestructibles.
Tel est, en substance, le récit romanesque du F.*. Bou-
bée. Toute cette histoire se compose d'une série d'affir-
mations dénuées de preuves; mais cela importe peu. Les
adeptes ne sont pas exigeants, et l'on peut, sans crainte
d'être contredit, leur faire accepter de confiance les hypo-
thèses les plus invraisemblables, pourvu qu'elles tendent
à glorifier leur ordre.
Mais le F.'. Boubéo ne s'arrête point là. Regrettant de
n'avoir fait remonter l'origine de la Franc-Maçonnerie
qu'au règne de Constantin, il insinue d'abord et finit en-
suite par affirmer que l'Art-Hoyal date d'une époque plus
éloignée. Les prêtres égyptiens pourraient bien être, dit-
il, les patriarches de l'Ordre, à en juger par le soin qu'ils
mettaient à cacher la vérité sous des figures inintelli-
gibles. On sait que la Maçonnerie Salomonique use des
mêmes procédés. Elle nous parle sans cesse du fameux
édifice dont l'histoire a perpétué le souvenir, mais, en
réalité, le temple de Salomon est loin de sa pensée. Elle
s'en sert comme d'un emblème destiné à dérouter le vul-
gaire. Le Maçon ne voit dans tout cela que le temple
immatériel qu'il a pour devoir d'élever à la vertu. Et cet
ouvrage doit être parfait dans toutes ses parties.

t La charité en taille les pierres, continue le F.*. Bou-


« bée ; elles sont liées par l'amitié, ce ciment de l'union
« et de l'harmonie, et l'édifice est soutenu par la discré-
« tion et la fidélité.
« A la porte du temple on trouve deux colonnes à l'ins-
« tar de celles que Salomon avait fait élever dans le par-
« vis (1). »
(1) BOUDÉE, Planche sur l'origine de la F.-. M.\ en France.
F.-. M.-. a
114 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . - . M.'.

A l'opinion du F.'. Boubée sur les origines de la Franc-


Maçonnerie se rattache l'histoire que l'on racontait aux
adeptes le jour de leur initiation au grade de maître. On
la trouve dans la plupart des livres maçonniques telle à
peu près que je la donne ici :
Lorsque fut bâti le temple de Jérusalem, Salomon con-
fia à Adoniram le soin de diriger les travaux et de payer
les ouvriers qui étaient au nombre de trois mille. Vou-
lant que la distribution des salaires répondit au mérite
de chacun, Adoniram divisa son personnel en trois
classes, les apprentis, les compagnons et les maîtres.
Chaque classe avait son mot d'ordre et ses signes parti-
culiers, qui devaient être tenus secrets, pour qu'Adoniram
pût distinguer les apprentis des compagnons et les com-
pagnons des maîtres. Trois compagnons, désireux de se
procurer la parole des maîtres afin de participer à leur
salaire, se cachèrent dans le temple, à la sortie des
ouvriers, et se postèrent ensuite à chacune des portes.
Lorsqu'Adoniram se présente pour fermer le temple, le
premier compagnon qu'il rencontre lui demande la pa-
role du maître. Adoniram refuse et reçoit un coup de
bâton sur la tète. Il fuit vers les deux autres portes, et y
subit le même traitement. Ses assassins le prennent alors
et l'enterrent sous un tas de pierres, au-dessus duquel
ils placent une branche d'acacia, pour reconnaître le lieu
où repose le cadavre.
La disparition d'Adoniram afflige Salomon, qui or-
donne des recherches. Un maître finit par le découvrir.
Il le prend par un doigt, et le doigt se détache de la main ;
il le prend par le poignet, et le poignet se détache du
bras. Le maître étonné s'écrie : Mac Benac, deux mots
qui signifient, suivant les Maçons, « la chair quitte
les os. t
Do crainte qu'Adoniram n'ait révélé la parole du guet,
les maîtres décident entre eux qu'elle sera changée et
remplacée par ces mots : Mac Benac, que les Francs-
CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHÈSES. H5

Maçons regardent comme sacrés, et s'abstiennent de


prononcer, lorsqu'ils ne sont pas en loge.
Comme on le voit, ce récit ne concorde en aucune façon
avec celui du F.*. Boubée. Mais ces contradictions ne
préoccupent nullement les auteurs maçonniques.
C'est sur cette fable que les Maçons adoniramites font
reposer tout leur système.
Je dois ici faire observer que les écrivains de l'Ordre
n'ont pas eu fr faire de grands efforts d'imagination pour
trouver l'histoire d'Adoniram ; car ils se sont bornés à
l'emprunter aux rabbins qui ont écrit la paraphrase chal-
daïque.
Voulant prouver que Jésus-Christ n'était pas Dieu, ces
derniers inventèrent la fable que je viens de citer ; mais
ils l'agrémentèrent d'un petit détail dont les Francs-
Maçons n'ont eu que faire. Ils prétendent que le fils de
Marie parvint à s'introduire dans le Saint des Saints, où
la parole perdue était cachée. Ils ajoutent que, l'ayant
découverte, il l'emporta et la dissimula dans une incision
qu'il se fit à la cuisse, et que ce fut par la vertu toute-
puissante du nom de Jéhovah qu'il réussit à opérer des
miracles.
Or, les Maçons reconnaissent que la parole perdue était,
en effet, Jéhovah.
D'autre part, la presque totalité de leurs historiens
nous apprennent que la branche d'acacia rappelle la
croix de Jésus-Christ, et les trois coups de bâton que
reçut Adoniram, les trois clous qui servirent à fixer le
Messie à son gibet. Il n'y a pas jusqu'à la découverte du
corps d'Adoniram qui ne doive être regardée comme une
allusion à la sépulture du Christ, dont le corps n'aurait
pas plus échappé à la corruption que celui de leur
patriarche.
CHAPITRE VII

Templiers et Assassins.

"SOMMAIRE. — Origine des Templiers. — Leur fondateur, Hugues des


Payens. — Ils sont approuvés par le concile de Troyes. Quelques détails
sur l'admission des postulants. — Services dont l'Eglise leur est
redevable. — Jacques de Molay, leur grand maître, vient à Paris.
— Philippe le Bel le comble d'attentions.— Il le fait ensuite enipri-
sonneravec ses compagnons, au grand étonnement de tout le monde. —
Plusieurs souverains rendent hommage aus vertus et au dévouement
des Templiers. — Partialité révoltante avec laquelle les agents du roi
conduisirent le procès de ces religieux. — Courage de Jacques de
Molay en face de la mort. — Que faut-il penser des accusations
dirigées contre ce grand Ordre î — Le concile de Vienne et le Pape
Clément V l'ont-ils condamné ou simplement supprimé ! — Les Francs-
Maçons en sont-ils les continuateurs?— Opinion de quelques auteurs
maçonniques sur ce point. — Ordre des Assassins. — Son origine et
ses progrès. — Sa puissance redoutable. — Ses relations avec les
chevaliers du Temple.

3oa nombre d'auteurs maçonniques et profanes font


descendre les Francs-Maçons de l'Ordre des" Templiers,
sans remonter soit au règne de Constantin, soit à la cons-
truction du Temple de Salomon.
Les Templiers doivent leur origine à Hugues des Payens

O u v r a g e s c o n s u l t é s : Acta hatomorum, tom. II, pp. 141 etsuiv. —


PvEncw.n, Histoire de la Franc-Maçonnerie. — Sarsena, p. 31. — Globe,
tom. III, p. 304; tom. I, pp. 29i et suiv. — D E HAMMER, Histoire de
l'Ordre des Assassi7is. — PETRUS DE VINEIS, Episiolœ. — MARINUS
SANUTUS. — ELMACINI, Hist. Samediica. — DEGUIGNES, Extraits de l'his-
toire d'Aboulféda. — [Link], DisserUitluii sur les Assassins; mê-
tnoirrs de l'Académie des inscrijitions et belles-lettres, tome XVI.
MARCO POLO, De Regionibus orieniulibus.— Gesta Deiper Francos.—*
WJLKEN, Histoire des Croisades. — ANTON, Histoire de l'ordre des
CHAP. VII. —TEMPLIERS ET ASSASSINS. 117

et à huit autres gentilshommes, qui avaient suivi Godefroy


de Bouillon en Palestine, lors de la première croisade (l).
Les Chevaliers du Temple joignaient aux trois vœux
ordinaires de religion celui de porter les armes contre les
infidèles, de pourvoir à la sûreté des routes, et de protéger
les pèlerins contre les attaques des brigands. Baudouin II,
roi de Jérusalem, leur céda la partie de son palais qui
avoisinait l'ancien temple de Salomon, d'où leur est venu
le nom de Templiers.
En 1127, Hugues des Payens se rendit auprès du Sou-
verain-Pontife et sollicita la confirmation de son institut.
Le Pape le renvoya au concile de Troyes, qui devait s'ou-
vrir le 13 janvier de l'année suivante. L'assemblée approuv a
le nouvel Ordre.
Jean de Saint-Mihiel fut chargé de la rédaction de leurs
règles, au refus de saint Bernard qui déclina cette mission,
s'il faut en croire un certain nombre d'historiens (2).

Templiers. — J. DE MOLLER, Histoire universelle. — SYLVESTRE DE


SACT, Mémoires sur la dynastie des Assassins et sur l'origine de leur
nom. — BONNEVIIXE, La Maçonnerie écossaise, comparée avec les
trois professions et le secret des Templiers. — Roux, Histoire des trois
ordres réguliers et militaires îles Templiers, Teutons et Hospitaliers.
— J. A. J., Histoire des Templiers. — F . NICOLAÏ,Ess<>i sur les crimes
qui ont été imputés aux Templiers, et sirr leurs mystères, arec un
appendice sur l'origine de la Franc-Maçonnerie. — JACJUOT, Défense
des Templiers contre la routine des historiens. — [Link], Monu-
ments historiques relatifs d la condamnation des Chevaliers du
Temple.
NOTA. Je ne donne pas ici les titres des diverses histoires générales
et particulières que j'ai dû consulter, Si propos des Templiers et de leur
suppression, les auteurs qui les ont écrites n'ayant pas étudié la question
au point de vue de la Maçonnerie.

tl) M. le professeur F . Jacquot," de Nancy, vient de publier une étude


préliminaire sur les Templiers. Ce premier fascicule n'est que l'intro-
duction de l'ouvrage qu'il ne tardera pas a mettre sons presse, et qui
aura pour titre : Défense des Templiers contre ht routine des his-
toriens et les préjugés du vulgaire. Je crois devoir signaler aux érudits
cette nouvelle publication.
(2) Voici comment s'exprime M. le professeur Jacquot à l'endroit de cette
question : « On dit que la Règle |de« Templiers fut rédigée par saint
.118 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.*.

Hugues, avant de retourner en Palestine, parcourut


successivement la France, l'Angleterre, l'Espagne et
l'Italie, recueillant des aumônes et enrôlant de nombreux
prosélytes.
Lo chef de l'Ordre portait le nom de Grand Maître et
avait rang de prince. Après lui venaient les Précepteurs
ou Grands Prieurs, les Visiteurs, les Commandeurs, etc.
La réception des postulants se faisait pendant la nuit.
Le récipiendaire attendait à la porte de l'église. Le pré-
sident du chapitre lui députait, à trois reprises différentes,
deux de ses frères qui lui demandaient ce qu'il voulait.
Puis on l'introduisait. Arrivé en présencedes supérieurs,
il se mettait à genoux et sollicitait par trois fois son
admission dans l'Ordre.
Le chef du chapitre lui faisait connaître alors les obli-
gations qu'il allait contracter.

« Vous serez exposé, lui disait-il, à beaucoup de peines


« et de dangers. Il vous faudra veiller, quand vous
« voudriez dormir; supporter les fatigues, quand vous
« voudriez vous reposer ; endurer la soif et la faim,
« quand vous voudriez boire et manger; passer dans un
« pays, quand vous voudriez rester dans un autre. Vous
* soumettez-vous à tout cela ? »

Après la réponse du récipiendaire, qui était affirmative,


le chef du chapitre poursuivait en ces termes :

f Etes-vous chevalier? — Etes-vous sain de corps ? —

« Bernard, ce qui est au moins vraisemblable, à supposer que le fait ne


« soit pas absolument certain. Il en dicta l'esprit et les principales
« ordonnance*, s'il n'est pas avéré qu'il l'ait lui-même écrite, comme le
« prétendent plusieurs auteurs qui comptent pour des autorités d'assez
« grand poids. »
Ceux de nos lecteurs qui voudraient étudier cette question d'une
manière approfondie pourront demander l'ouvrage de l'auteur, à Xaney,
librairie Notre-Dame, G;S, rue Saint-Georges. Le premier fascieu'e
contient la Régie des Templiers.
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. HQ

« N'êtes-vous point marié? — N'appartenez-vous pas


« déjà à un autre ordre ? — N'avez-vous pas de dettes
« que vous soyez dans l'impossibilité d'acquitter soit par
« vous-même soit par vos amis ? »

Si les réponses étaient satisfaisantes, le postulant pro-


nonçait les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'o-
béissance, promettait de combattre pour la défense de la
Terre-Sainte, et recevait le manteau de l'Ordre.
Il faisait ensuite le serment d'usage, qui était ainsi
conçu :

« Je jure de consacrer mes discours , mes forces ,


« ma vie à défendre la croyance de l'unité de Dieu et
« des mystères de la foi; je promets d'être soumis et
« obéissant au Grand Maitre de l'Ordre... Toutes les fois
« qu'il en sera besoin, je passerai les mers pour aller
« combattre, je donnerai secours contre les rois et les
« princes infidèles, et en présence de trois ennemis je ne
« fuirai point, mais seul je les combattrai si ce sont des
« mécréants. »

Les devoirs religieux des Templiers étaient d'une


certaine sévérité. Voici en quoi ils consistaient : assister
à l'office de jour et de nuit, faire abstinence les lundis,
mercredis, vendredis et samedis, jeûner fréquemment,
adorer solennellement la croix trois fois l'année, entendre
la messe et faire l'aumône (rois fois par semaine, recevoir
la communion ti'ois fois en douze mois.
Leur étendard blanc et noir avait pour légende ces mots
do l'Ecriture : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini
tuo cla (jloriam. Sur leur sceau était gravé un cheval
portant deux cavaliers avec cette exergue : Sigillum mi-
litwn Christi.
Saint Bernard a fait des chevaliers du Temple un
éloge magnifique.
îyO ORIGINES FANTAISISTES DE LA P.*. M.*.

« Ils vivent, dit-il, sans rien avoir en propre, pas mêm>


« leur volonté. Vêtus simplement et couverts de poussière,
« ils ont le visage brûlé des ardeurs du soleil, le regard
* fier et sévère; à, l'approche du combat ils s'arment de
« foi au dedans et de fer au dehors ; leurs armes sont leur
« unique parure; ils s'en servent avec le plus grand
« courage dans les périls, sans craindre ni le nombre ni
la force des barbares : toute leur confiance est dans le
« Dieu des armées; en combattant pour sa cause ils
« cherchent une victoire certaine ou une mort sainte et
« glorieuse. Oh ! l'heureuse vie, dans laquelle on peut
« attendre la mort sans la craindre, la désirer avec joie,
t et la recevoir avec intrépidité. »

L'Ordre des Templiers prit en peu de temps une ex-


tension prodigieuse. Pendant les deux siècles qui suivirent
sa fondation, ils ne cessèrent de combattre les infidèles
avec une bravoure qui ne se démentit jamais. Ils eurent
une part glorieuse dans la guerre contre les Maures d'Es-
pagne. On les vit successivement figurer aux sièges de
Lisbonne, de Gaza et de Damiette, à la bataille de Tibé-
riade, etc., etc. Malgré le courage qu'ils déployèrent, la
Terre-Sainte finit par leur échapper, et, le 20 mai 120:2,
le Grand Maître do l'Ordre quittait Acre, la dernière ville
qui ne fût pas au pouvoir des infidèles, emportant les
trésors qu'il avait pu sauver, et emmenant les dix che-
valiers qui lui restaient encore des cinq cents qui étaient
entrés avec lui dans la place.
Le siège de l'Ordre fut dès lors établi à Chypre.
En 1299, les Templiers et les Hospitaliers de xSaint-Jean
de Jérusalem profitèrent d'une invasion des Tartares, pour
faire une nouvelle apparition sur l'ancien théâtre de leurs
exploits, mais ils furent battus et obligés de retourner
à Chypre.
Jacques de Molay succéda, comme Grand Maître, au
moine Gaudini.
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 121

Appelé en France par Philippe le Bel en 1304, il s'y


rendit avec soixante chevaliers. Le souverain les combla
d'attentions délicates, lui et ses compagnons. Il le pria
même de tenir un de ses enfants sur les fonts du
baptême.
Le 12 octobre 1307, Jacques Molay assistait, invité avec
la plus grande courtoisie, à l'enterrement de la belle-sœur
de Philippe. Tout faisait donc supposer que les Templiers
possédaient l'affection du [Link] il n'en était rien,
puisque, le lendemain de cette cérémonie funèbre, le
Grand Maître et les cent quarante chevaliers qui étaient
alors à Paris furent arrêtés et incarcérés.
On a beaucoup écrit sur la condamnation des Tem-
pliers. Les uns se sont attachés à les représenter sous
des couleurs on ne peut plus défavorables, les autres, au
contraire, ont soutenu, avec quelque apparence déraison,
que Philippe le Bel avait poursuivi leur suppression, afin
de pouvoir s'emparer de leurs trésors, qu'il savait être
considérables.
Jusqu'au moment où le roi do France fit brutalement
emprisonner le Grand Maître et ses compagnons, les
Templiers avaient joui de l'estime générale. — Aussi, le
pape Clément V se montra fort surpris des accusations
dirigées contre eux, accusations qu'il n'hésita pas à qua-
lifier d'invraisemblables et d'inouïes.
Peut-on admettre que si l'Ordre du Temple avait été
aussi corrompu que le prétendait Philippe, le Saint-
Siège l'eût ignoré absolument ?
D'ailleurs, tandis que les Templiers de France étaient
traqués comme des bêtes fauves et torturés avec une
cruauté sans précédents, le roi d'Angleterre invitait les
souverains de Portugal, de Caslille, de Sicile et d'Aragon
à ne pas ajouter foi aux calomnies qu'on répandait contre
l'Ordre. Il écrivait, en outre, au pape Clément V une
lettre où on lisait ce qui suit :
122 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P.*. M.*.

< Comme le Grand Maître et ses chevaliers, fidèles à


« la pureté de la foi catholique, sont en très grande con-
« sidération et devant nous et devant tous ceux de notre
» royaume, tant par leur conduite que par leurs mœurs,
« je ne puis ajouter foi à des accusations aussi suspectes,
« jusqu'à ce qu'enfin j'en obtienne une certitude en-
« tière. »

Philippe le Bel lui-même rendait justice à leurs vertus,


trois ans avant qu'il ne songeât à les proscrire. Voici
comment il s'exprimait dans un acte daté du mois
d'octobre 1304 :

« Les œuvres de piété et de miséricorde, la libéralité


« magnifique qu'exerce dans le monde entier, et en tout
« temps, le saint Ordre du Temple, divinement institué
« depuis longues années, son courage, qui mérite d'être
« excité à veiller plus attentivement et plus assidûment
« encore à la défense périlleuse de la Terre-Sainte, nous
« déterminent justement à répandre notre libéralité
« royale sur l'Ordre et ses chevaliers, en quelque lieu de
« notre royaume qu'ils se trouvent, et à donner des
« marques d'une protection spéciale à l'Ordre et aux
« chevaliers pour lesquels nous avons une sincère pré-
« dilection. »

Le procès des Templiers fut conduit par les agents de


Philippe avec une partialité révoltante. Les formes
juridiques firent place à la torture, car il fallait obtenir
des aveux à tout prix.
Plusieurs chevaliers, vaincus par les souffrances, se
reconnurent coupables. Mais ils ne tardèrent pas à sentir
l'aiguillon du remords, et à rétracter les accusations
qu'ils avaient fait peser sur leur Ordre et sur eux-
mêmes.
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 123

Le Grand Maître avait été de ce nombre. La manière


dont il répara sa faute mérite d'être racontée :
Le 18 mars 1314, on dressa dans le parvis Notre-Dame
un échafaud, du haut duquel on devait lire à la foule
réunie la sentence qui condamnait Jacques de Molay et
trois autres chefs de l'Ordre à une réclusion perpétuelle.
Les accusés entendirent la sentence qui les frappait, sans
manifester la moindre émotion. Le Grand Maître comprit
que le moment était venu de rompre le silence une der-
nière fois, et de dire hautement toute la vérité. Prenant
à témoin les nombreux spectateurs qui l'entouraient il
s'écria :

« Il est bien juste que, dans un si terrible jour et dans


« les derniers moments de ma vie, je découvre toute
« l'iniquité du mensonge, et que je fasse triompher la
« vérité. Je déclare donc à la face du ciel et de la terre,
« et j'avoue, quoiqu'à ma honte éternelle, que j'ai commis
« le plus grand des crimes, mais ce n'a été qu'en conve-
« nanl de ceux qu'on impute avec tant de noirceur à notre
« Ordre ; J'ATTESTE, ET LA VÉRITÉ M'OBLIGE D'ATTESTER
« qu'il est innocent. Je n'ai même fait la déclaration
« contraire que pour suspendre les douleurs excessives
« de la torture, et pour fléchir ceux qui me les faisaient
« souffrir. Je sais les supplices qu'on a infligés à tous les
« chevaliers qui ont eu le courage de révoquer une pa-
« reille confession ; mais l'affreux spectacle qu'on me
« piésente n'est pas capable de me faire confirmer un
« premier mensonge par un second : à une condition si
« infâme, je renonce de bon cœur à la vie. »

En apprenant quelle avait été l'attitude du Grand


Maître et de ses compagnons d'infortune, la colère de
Philippe le Bel ne connut plus de bornes. Le monarque
assembla aussitôt son conseil qui, après une courte déli-
bération, condamna Jacques de Molay et celui de ses
124 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P.*. M.*.

chevaliers qui avait protesté avec l u i , à être brûlés


vifs. Le bûcher fut dressé dans une ile de la Seine, à
l'endroit où s'élève maintenant la statue équestre de
Henri IV.
Les victimes de Philippe supportèrent vaillamment le
dernier supplice, protestant de leur innocence et de celle
de l'Ordre, avec une fermeté qui fit sur les témoins de
celte scène une vive impression. Pendant la nuit qui suivit
l'exécution, de pieux fidèles recueillirent les cendres des
suppliciés et les conservèrent comme autant de reliques
vénérables.
On a prétendu qu'avant rie rendre le dernier soupir,
Jacques de Molay ajourna le Pape au tribunal de Dieu
dans les quarante jours qui suivi*aient sa moi't. et Phi-
lippe le Bel avant l'expiration de la même année.
J'ignore ce qu'il y a de vrai dans cette tradition. La
seule chose qui soit certaine, c'est que Clément V et le roi
moururent d'une manière fort imp vue.
Le premier fut pris d'une indisposition qui n'inspira
d'abord aucune inquiétude, en sortant du consistoire où
il avait promulgué les actes du concile de Vienne. Pensant
que l'air de son pays natal lui rendrait la santé, il voulut
se faire transporter à Bordeaux. Arrivé a Roquemaure,
sur les bords du Rhône, une crise aussi violente qu'im-
prévue l'enleva presque subitement, le 18 avril 1314.
Jacques de Molay l'avait précédé dans la tombe de vingt-
sept jours seulement.
Quelques mois après. Philippe fut pris d'une langueur
qui dérouta la science. Le pouls était bon, et cependant,
dit un historien, la faiblesse et l'abattement croissaient
tous les jours. On supposa que le séjour de Fontainebleau
serait favorable au rétablissement du monarque, mais il
n'en fut rien. Le malade ne tarda pas à mourir. Cet évé-
nement eut lieu le 29 novembre 1314. Philippe était âgé
de quamnto-six ans.
On croit généralement que le roi de France ne pour.-
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 125

suivit les Templiers, qu'afin de s'approprier leurs ri-


chesses. Ses panégyristes font observer, dans un but
facile à comprendre, que les propriétés de l'Ordre furent
données aux religieux de Saint-Jean de Jérusalem. Ils
négligent d'ajouter que leur client ne consentit à se des-
saisir des domaines qui appartenaient au Temple que
contraint et forcé parles murmures du peuple. Déplus, •
ils semblent ignorer qu'il saisit les trésors apportés
de Jérusalem par le Grand Maître, et ceux, plus considé-
rables encore, qui se trouvaient dans la maison de Paris.
Ils oublient enfin que Philippe s'attribua les revenus des
Templiers, pendant les six années qui s'écoulèrent depuis
l'arrestation du Grand Maître jusqu'à la suppression de
l'Ordre par le concile de Vienne.
Le roi de France était d'ailleurs coutumier du fait. On
sait que quelque temps auparavant il s'était emparé sans
le moindre scrupule des dépouilles des Juifs.
La conduite du Pape a été l'objet de critique sévères.
Je n'ai pas l'intention de passer en revue les griefs de
toute nature que des écrivains, même catholiques, ont
fait valoir contre lui. Qu'il me suffise de dire que l'acte
par lequel il supprima les Templiers est irréprochable
dans la forme, quelle que soit l'opinion que l'on embrasse
sur les accusations dirigées contre l'Ordre.
Le décret avait un caractère provisoire, et le fond de la
question n'y était pas tranché. Clément V et le concile se
bornaient à dire que, vu les circonstances au milieu
desquelles on se trouvait, l'existence des Templiers
n'avait plus de raison d'être et que l'abolition momen-
tanée de l'Ordre s'imposait d'elle-même : Nonper modum
dcftnitivx senlenticB, sed per viam provisionis et ordina-
tionis apostoliese.
J'ai raconté en peu de mots l'origine des Templiers.
A l'exemple des historiens profanes, j'ai fait honneur de
cette fondation au zOle religieux de Hugues des Payens.
Les auteurs maçonniques se séparent de moi sur ce
126 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M . \

point. Voici ce que dit, en particulier, l'auteur des Acta


Latomorum :

« Jusque vers l'an 1118, les mystères de l'ordre hié-


« rarchiquc de l'initiation de l'Egypte transmis aux Juifs,
« puis ensuite aux chrétiens, furent conservés sans alté-
« ration par les Frères d'Orient ; mais alors les Chrétiens,
« pei-sécutés par les infidèles, appréciant le courage et la
« piété de ces braves croisés qui, Fépée dans une main et
« la croix dans l'autre, volèrent à la défense des Saints
« Lieux, et rendant surtout une justice éclatante aux
« vertus et à l'ardente charité des compagnons de Hugues
« des Payens, crurent devoir confier à des mains aussi
« pures le dépôt des connaissances acquises pendant
t tant de siècles, sanctifiées par la croix, le dogme et la
« morale de l'Homme-Dieu.
« Telle est l'origine de la fondation de l'Ordre du
« Temple, dans lequel Hugues, instruit de la doctrine
« ésorétique, et des formules initiatoires des Chrétiens
« d'Orient, fut revêtu du pouvoir patriarchal, et placé
« dans l'ordre légitime des successeurs de saint Jean-
« Baptiste.
« On connaît les persécutions dirigées contre les
» Templiers : dans ce temps, Jacques Molay, prévoyant
« les malheurs qui menaçaient un Ordre dont il voulait
« perpétuer l'existence, désigna pour son. successeur
« Frère Jean-Marc Larménius, de Jérusalem, lequel a
« investi les GG. MM. destinés à lui succéder, de l'auto-
« rite palriarchale comme de la puissance magistrale en
« vertu de la charte do transmission qu'il a donnée
« en 132-1, charte dont l'original est consigné dans le
<• trésor de l'Ordre du Temple, sous le titre de Tabula
« aitrea, et qui contient l'acceptation, signée propria
t manu, de tous les Grands Maîtres successeurs de Lar-
« ménius.
« Après la mort de Jacques Molay, des Templiers
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 127 ,

t écossais étant devenus apostats, à l'instigation du roi


« Robert Bruce, se$ rangèrent sous les bannières d'un
« nouvel Ordre institué par ce prince, et dans lequel les
« réceptions furent basées sur celles de l'Ordre du
« Temple. C'est là qu'il faut chercher l'origine de la
« Maçonnerie écossaise, et même celle des autres rites
« maçonniques. Les Templiers écossais furent excommu-
« niés en 1324 par Larménius, qui les appela eux Templi
« desertores, et les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem
« Dominiorum militisc Spoliatores. Cet anathème a,
« depuis, été renouvelé par divers Grands Maîtres contre
« les Templiers écossais — qui ont été déclarés rebelles
« à l'autorité légitime, et rejetés du giron du Tem-
« pie (1). »

D'après l'auteur que je viens de citer, la plupart des


sectes maçonniques qui ont affiché la prétention de des-
cendre des Templiers sont nées du schisme d'Ecosse.
L'Ordre du Temple, s'il faut l'en croire, n'a jamais
cessé d'exister en France, où les Grands Maîtres se sont
succédé sans interruption. Tous, paraît-il, ont maintenu
les principes et les dogmes de l'institution tels qu'Us étaient
dans F origine.
Du successeur immédiat de Jacques de Molay, Jean-
Marc Larménius, jusqu'à Louis-Henri-Timoléon de
Cossé Brissac, en 1776, l'Ordre aurait eu vingt-trois
Grands Maîtres (2).

(1) ACTA LATOMORUM, tom. II, pp. 141,142, 143.


(2) Voici la liste des Grands Maîtres qui ont succédé à Jacques de
Molay : Jean-Marc Larménius, de Jérusalem; Théobald d'Alvxandrie;
Arnould de Bracque ; Jean de Clermont, second fils de Raoul de Cler-
mont, seigneur de Thorigny; Bertrand Duguesclin; Jean III, comte
d'Armagnac, de Fézensac et de Rhodes; Bernard VIII d'Armagnac,
frère du précédent; Jean IV d'Armagnac, frère de Bernard; Jean de
Croï, seigneur Je Thou-sur-Marno, comte de Chimay; Bernard Imbault,
dont, la maîtrise ne fut que provisoire : Robert de Lenoncourt, archevêque
de Reims ; Gallers de Salazar, seigneur de Metz; Philippe Chabot, comte
de Charni et de Brion ; Gaspard do Sanlx-Tavannes, maréchal de
F r a n c e ; Henri de Montmorency, frère puîné d'Anne de Montmorency;
128 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

L'auteur des Acta Latomorum est en désaccord avec


la plupart des écrivains maçonniques en ce qui touche
l'orthodoxie de l'Ordre.
Le plus grand nombre d'entre eux, parmi lesquels le
F.*. Rebold, prétendent que les chevaliers Ecossais n'ont
pas abjuré la vraie doctrine. Ce sont eux, s'il faut l'en
croire, qui ont empêché l'Ordre de disparaître pour
toujours.

« Un petit nombre de Templiers, dit-il, échappés aux


« persécutions de Philippe, roi de France, aidé parle
« pape Clément V, se réfugient en Ecosse et y trouvent
« un asile au sein des Loges maçonniques. L'Ordre même
« parut se reproduire dans la retraite qui lui fut offerte
* au milieu des montagnes de l'Ecosse (patrie de plu-
« sieurs Templiers) jusqu'au moment où les Francs
« Maçons d'aujourd'hui se séparèrent des anciennes
« corporations maçonniques (1). »

D'après le F.*. Rebold, la transformation de ces vieilles


confréries de constructeurs, connues en Angleterre
sous le nom de Free-Masons, date de l'époque où les
Templiers s'y introduisirent. Cette métamorphose fut
d'abord latente, mais lorsque le protestantisme eut

Charles de Valois, gentilhomme normand; Jacques Rouxel de


Grancey, gouverneur de Thionville; Jacque3-Henry de Durefort,
duc de Duras, maréchal de France; I'hilippe d'Orléans, régent de
France; Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils naturel légitimé
de Louis XIV; Louis-Henri de Bourbon-Condé ; Louis-François de
Bourbon-Conti ; Louis-Hereule-Timoléon de Cossé, duc de Brissac.
Lorsqu'arriva la tourmente révolutionnaire, ce dernier remit entre les
mains du chevalier Radis de Chevillon les archives, les insignes et les
titres de l'Ordre, afin de les mettre a l'abri. Celui-ci les confia, avant
de mourir, le 10 juin I80-J, h M. Jacques-Philippe Ledru. Après la mort
de Ledru, le précieux dépôt tomba entre les mains de vulgaires aven-
turiers qui en abusèrent d'une façon scandaleuse. Les vrais Templiers
se sont efforcés, depuis, de reconstituer l'Ordre ; mais il ne paraît pas
qu'ils }• soient parvenus.
(1) UBBOI.D, Hist. (fin. de Vt, Franc-Maçonnerie.
CHAP. VII. •— TEMPLIERS ET ASSASSINS. 129

obtenu droit de cité, dans le nord et la partie occidentale


de l'Europe, les Templiers ne prirent plus la peine de se
dissimuler, sous le voile des corporations ouvrières.
L'auteur de Sarsena pense absolument comme Rebold
à l'endroit de cette question. Voici comment il s'ex-
prime :

« Le nombre 3 a son origine dans l'histoire des Tern-


it pliers ; les trois grades symboliques rappellent les trois
« périodes de l'existence et le triple généralat des Cheva-
« liers de Saint-Jean de Jérusalem. A son apogée, l'Ordre
« comptait neuf généralats, nombre sacré pour les
« Maçons, parce qu'il est le carré de trois. Neuf cheva-
« liers s'étaient .associés pour donner lo jour à l'Ordre ;
« ils se divisèrent en trois groupes jusqu'à l'époque où le
« roi Bauduin leur donna une maison près du Temple.
« Les vingt-sept (cube de trois) chevaliers qui compo-
« saient l'Ordre en 1127 députèrent neuf d'entre eux au
« concile de Troyes pour y demander une règle et la con-
« iirmation de leur Ordre. Les vingt-sept se partagèrent
« en trois divisions qui fixèrent leur résidence dans les
« trois villes de Jérusalem, d'Alep, de Césarée. Chaque
« maison comptait neuf chevaliers. Bientôt après les
« trois groupes élurent chacun un supérieur, et des troh
« supérieurs un chef suprême {prœfectum) (1). »

Le F.*. Dumast et le P.*. Juge affirment, eux aussi,


que l'Ordre maçonnique n'est que la continuation de
celui du Temple. Ce dernier nous donne les détails que
voici dans une dissertation que le Globe a reproduite :

« Un manuscrit existe entre les mains des Templiers


« de Paris ; son authenticité ne saurait être l'objet d'un
* doute : il a été vérifié par le célèbre abbé Grégoire,

(1) SARSENA, p. 31.


;
F.-. M.-. »
130 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

t ancien évêque de Blois, par le savant Dupuis, par le


« profond évêque de Copenhague, M. de Meinister ; il a
* été vu, examiné, rigoureusement compulsé par les
t paléologucs les plus expérimentés. Ce manuscrit appar-
« tient à une époque voisine du martyre (l'auteur parle
« ici du supplice des Templiers); ses indications prouvent
« qu'il a été fait pour l'Ordre du Temple dont il renferme
« la doctrine religieuse secrète ; eh bien. ce manuscrit
« ne présente pas une autre philosophie que celle que
« nous venons d'analyser et d'indiquer comme étant celle
t aussi delà Franc-Maçonnerie (1). »

Le F.', de Bran ville est encore plus explicite, dans le


discours qu'il prononça, le 8 août 183!}, à la loge des Che-
valiers de la Croix, Orient de Paris :

« Dans mon système, dit-il, l'Ordre maçonnique serait


« une émanation de l'Ordre du Temple, dont vous con-
« naissez l'histoire et les malheurs, et il ne peut pas être
« raisonnablement autre chose. La Maçonnerie a dû
* prendre naissance en Ecosse. Elle fut certainement, à
« l'origine, une forme prudente et habilement combinée,
« que dos Chevaliers de ce pays imaginèrent, afin de
« dérober la continuation de leur Ordre illustre aux yeux
« clairvoyants de leurs tout-puissants proscripteurs.
t L'héroïque Guillaume de la Moore, grand-prieur d'An
« gleterre et d'Ecosse, put, de sa prisou, où il préféra
« mourir captif plutôt que de se reconnaître coupable
« d'hérésie, inspirer le zèle des Chevaliers de sa langue,
« et les diriger par ses hautes lumières dans la création,
t l'organisation et les développements du rite maçon-
« nique, destiné à cacher aux yeux des profanes l'Ordre
« du Temple, proscrit et frappé d'anathèine. Par cet arti-
t lice, les Chevaliers, tout en continuant dans le mystère

(1) GLOBE, tom. III, p. 307-310.


CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 131

« leur mission philanthropique, se réhabilitaient par


« l'exemple et renseignement des vertus sociales, et pré-
« paraient pour des temps meilleurs l'occasion de se
« l'évéler avec un nouvel éclat au monde chrétien. »

Plus loin, l'orateur se prononce avec plus de force


encore sur l'origine de la Maçonnerie.

« J'ose affirmer, continue-t-il, que l'Ordre Maçonnique


« fut établi dans le xive siècle, par des membres de
« l'Ordre du Temple, de l'obédience du grand-prieuré
« d'Ecosse, et que cette belle institution rayonna de ce
« point et se propagea facilement dans les contrées eui'O-
« péennes, alors couvertes de nos prédécesseurs proscrits.
« A l'appui de mon opinion, que partagent plusieurs Che-
« valiers Maçons présents à cette séance, il me serait
« facile d'accumuler de nombreuses preuves, tirées de la
« comparaison des rituels en usage dans les deux Ordres,
« et l'on serait étonné, d'abord, d'y remarquer un système
« identique de réception, procédant par voie d'épreuves
« physiques et morales. On ne serait pas moins frappé
« de cette singulière analogie, dans les deux Ordres, d'un
« même mode d'initiation, d'une certaine série de grades,
« parmi lesquels on trouve parfois une ressemblance
« telle avec la Chevalerie templière, qu'elle peut à bon
« droit passer pour une parfaite similitude (1). »

Le» F.'. de Branville, craignant que ses auditeurs ne


trouvassent trop moderne l'origine de l'Ordre, si on ne la
faisait remonter qu'au xiv" siècle, ajoutait :

« La religion des Chrétiens primitifs d'Orient, qui fut


« secrètement pratiquée dans l'Ordre du Temple par ses
* Grands Maitres et par un certain nombre d'initiés

(1).GLOBE, loin. I, pp. 294-205.


132 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P.*. M.*.

« intimes, vient elle-même de l'Egypte, où Moïse d'abora,


« et Jésus le Christ ensuite, en reçurent les saints dogmes
« et la morale divine, qu'ils apportèrent l'un et l'autre et
« qu'ils propagèrent dans la Judée (1). »

A en croire le F.-. Boubée, les Moles de Jérusalem qui


s'étaient organisés en société secrète, afin d'échapper à
la persécution, auraient initié les Chevaliers du Temple.
L'auteur, comme on a pu le voir, entre, à ce sujet, dans
une foule de détails qui font plus d'honneur à la richesse
de son imagination qu'à l'exactitude de ses connaissances
historiques.
D'autres écrivains prétendent, au contraire, que Tho-
mas Béraud, qui gouvernait les Templiers en 1273, fut
admis à l'initiation par un soudan dont il était prison-
nier, et qu'ayant recouvré sa liberté, il initia les religieux
de son Ordre.
On cite, à l'appui de cette opinion, les aveux qu'aurait
faits Geoffroy do Gurncville à l'inquisiteur Guillaume de
Paris, lors des poursuites qui furent dirigées contre les
Chevaliers du Temple.
Quelques auteurs enfin soutiennent que les Templiers
furent initiés par une secte dont le nom est devenu tris-
tement célèbre.
Vers l'an 977 de l'ère chrétienne, après l'élévation des
Fatémites au trône d'Egypte, des réunions avaient lieu au
Caire, le lundi et le mercredi de chaque semaine. Le but
des associés était de travailler à l'affermissement de la
nouvelle dynastie.
On n'était admis dans ces assemblées mystérieuses
qu'après avoir subi diverses épreuves. La société pro-
fessait une doctrine publique et une doctrine secrète. Les
adeptes n'arrivaient à connaître cette dernière qu'après
avoir parcouru neuf grades successifs. Dans le premier

(1) GLOBE, ibid.


CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 133

grade, on s'attachait à jeter la confusion dans l'esprit du


postulant, en lui mettant sous les yeux les contradictions
qui régnaient entre les enseignements de la religion posi-
tive., représentée par le Koran, et ceux de la raison livrée
à elle-même. On lui faisait ensuite prêter serment de ne
jamais révéler les mystères de l'Ordre.
Arrivé au second degré, il devait reconnaître que les
Imans étaient d'institution divine. Après cela, on lui
apprenait que leur nombre ne pouvait pas dépasser sept,
ce nombre étant sacré. On lui disait, à l'appui de cette
vérité, que Dieu avait créé sept ciels, sept terres, sept
mers, sept planètes, sept couleurs, sept sons et sept
métaux; qu'il y avait eu sept législateurs depuis le com-
mencement du monde, et que chacun d'eux avait eu sept
disciples. Chaque disciple s'était entouré de douze
apôtres, dont la mission consistait à répandre la vraie
foi. — Le nombre douze était encore plus parfait que le
nombre sept. De là, faisait-on remarquer à l'adepte, les
douze signea du zodiaque, les douze mois de l'année, les
douze tribus d'Israël, les douze phalanges des quatre
doigts de chaque main, le pouce excepté.
Lorsque le postulant était arrivé au sixième degré, on
lui révélait que la religion positive devait être subor-
donnée aux enseignements do la philosophie. Le huitième
degré n'était qu'une récapitulation des précédents. Au
neuvième, tous les voiles tombaient. L'adepte devait bien
se persuader que toutes les actions humaines sont indiffé-
rentes et qu'il n'y a pour l'homme, au delà du tombeau,
ni récompenses ni châtiments. La philosophie de l'Ordre
était renfermée tout entière dans cette courte devise : Ne
rien croire et tout oser.
Fondée d'abord dans le but de soutenir un trône, la
société ne tarda pas à employer sa formidable puissance
à détruire toute espèce de hiérarchie sociale.
Les adeptes chargés de propager les doctrines de l'Ordre
s'appelaient Daïs. Une partie de l'Asie en était inondée.
loi ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.".

Hassan-Ben-Sabah, le plus entreprenant de ces mis-


sionnaires , se lassa bientôt du rôle secondaire qu'il
jouait.
Après maintes aventures que je n'ai pas à raconter ici,
il parcourut la Syrie, se rendit successivement à Bagdad,
à Khousistàn. Ispahan, Yesd et Kerman, et finit par se
fixer à Damaghan, d'où il rayonnait dans les contrées
voisines. Il fit en peu de temps un grand nombre de
prosélytes.
Lorsqu'il se vit entouré de disciples dévoués et con-
vaincus, sa seule préoccupation fut de choisir un centre
où il pût établir le siège de sa puissance.
Moitié par ruse, moitié par force, il parvint à s'emparer
de la forteresse d'Alamont, l'an 1090. Il l'entoura de for-
midables remparts, y amena une quantité d'eau considé-
rable, et fit planter des arbres fruitiers en très grand
nombre. Stimulés par son exemple, les habitants du pays
ne tardèrent pas. de leur côté, à s'occuper d'agriculture.
L'approvisionnement d'Alamont fut dès lors assuré.
La secte dont Hassan-Ben-Sabah était le chef se compo-
sait de deux classes d'adeptes, les maîtres et les compa-
gnons. Les premiers étaient connus sous le nom de Dais
et les seconds sous celui de Iléfiks. LesDaïs avaient pour
mission de recruter des prosélytes. Ils connaissaient tous
les secrets de l'[Link] Réfiks, beaucoup plus nombreux,
obéissaient à l'impulsion des maîtres, dont ils ignoraient
la doctrine secrète. Leur initiation n'avait lieu que par
degrés. Hassan ne tarda pas à comprendre que, pour
atteindre le but qu'il se proposait, il fallait que le
dévouement et l'intelligence de ces deux classes d'initiés
fussent appuyés d'une force matérielle suffisante. Il créa
donc un troisième grade. Ceux qui en faisaient partie s'ap-
pelaient Fédavi.
Les disciples d'Hassan portèrent d'abord le nom d'Is-
maëlites. Ce ne fut que plus tard qu'ils reçurent celui d'As-
sassins, du mot haschischin (mangeurs de haschische).
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 135

Leur costume se composait d'une robe blanche, d'un


bonnet, d'une ceinture et de bottes rouges.
Les Ismaélites s'emparèrent successivement de tous les
châteaux qui avoisinaient Alamont. Devenus maîtres de
positions inexpugnables, ils virent leur puissance grandir
et se fortifier d'une façon rapide.
Hassan prit, dès lors, le titre de Sidna, ou Vieux de la
Montagne, que ses successeurs continuèrent à porter.
Son gouvernement n'était ni un royaume ni une princi-
pauté, mais un Ordre assez semblable, comme organi-
sation, à celui des Templiers.
Les Assassins étaient vêtus de blanc comme ces
derniers.

« Seulement, dit De Hammer, une croix rouge sur le


« manteau des Chevaliers du Temple remplaçait le bonnet
« efc la ceinture rouges. Si les Templiers, dans leur doc-
« trine secrète, reniaient la sainteté de la croix, les
« Assassins rejetaient les principes de l'Islamisme. La
* règle fondamentale des deux ordres était de s'emparer
« des forteresses et des châteaux des pays voisins, afin de
€ maintenir ainsi plus facilement les peuples dans l'obéis-
« sance; tous les deux étaient de dangereux rivaux pour
« les princes, et formaient, sans trésor ni armée, un Etat
« dans l'Etat. Les plaines d'un pays sont toujours domi-
t nées par les montagnes qui les entourent et les châteaux
« qu'on y a construits : se mettre en possession de ces
« châteaux par la force ou par la ruse, intimider les
« princes par toute espèce de moyens, telle était la poli-
« tique des Assassins. La tranquillité se maintenait à
« l'intérieur, par la stricte observation des règles posi-
« tives de leur religion; leurs châteaux et leurs poignards
« les garantissaient à l'extérieur. On ne demandait aux
« Sujets de l'Ordre proprement dit, ou aux profanes, que
« la rigoureuse observation de l'Islamisme, et la privation
« du vin et de la musique ;mais on exigeait des satellites
136 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

€ sacrés (Fédavi) une obéissance aveugle et un bras


« fidèle toujours prêt au meurtre. Les recruteurs, en vé-
t ritables initiés, travaillaient les esprits, indiquaient et
« dirigeaient les assassinats commandés par le Scheikh,
« qui, du haut de son château, ébranlait les consciences
* et désignait les victimes.
« Après lui les Daïlkébir, ou Grands-Prieurs, occu-
« paient le second rang; ils étaient ses lieutenants dans
« les trois provinces où la puissance de l'Ordre était
« étendue, c'est-à-dire le Dschébal, le Khousistân et la
« Syrie. Ils avaient sous leurs ordres les Dais ou maîtres
« initiés; les Refiles ou compagnons, voués à la défense de
« la secte et de sa religion, n'arrivaient que par degrés à
« la dignité de Daïs. Les gardes de l'Ordre, les Fédavi ou
« sacrifiés, et les Lassiks, aspirants, semblent avoir été
« ses novices ou ses laïcs (1). »

La règle de conduite imposée aux Daïs, pour le recru-


tement de l'Ordre, était marquée au coin de la prudence.
Voici la double maxime qu'ils devaient avoir sans cesse
devant les yeux : Ne jetez pas la semence dans un sol
aride, — ne parlez point dans une maison où il y a une
lampe allumée. Ce qui signifiait : Ne prodiguez pas vos
paroles h des incapables, — ne discutez pas avec des
hommes de loi; les uns sont hors d'état de vous com-
prendre, et les autres vous compromettront par leur
bavardage.
La seconde recommandation faite aux Daïs était de
s'insinuer dans l'esprit de ceux qu'ils voulaient gagner,
en flattant leurs passions.
Lorsqu'ils étaient parvenus à capter la confiance d'un
jeune homme, ils s'attachaient à le rendre sceptique. Ce
n'était qu'après avoir atteint ce but qu'ils lui permettaient
de prêter serment.

(I) D E HAMMISR, Histoire de l'Ordre des Assassins, pp. 00 <H suiv.


CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. J37

La politique secrète d'Hassan-Ben-Sabah consistait à ne


faire connaître les préceptes athées de l'Ordre qu'aux
gouvernants. Les gouvernés devaient les ignorer toujours.
Les peuples soumis à sa domination lui obéissaient aveu-
glément, car ils savaient que la mort suivait de près toute
velléité d'insubordination.
Voici de quelle manière les chefs de la secte parve-
naient à inspirer aux Fédavi le mépris de l'existence et
le dévouement aveugle dont ils avaient coutume de faire
preuve :

« Au contre du territoire des Assassins, en Perse et en


« Syrie, àÀlamontet à Masziat. étaient, dans des endroits
« environnés de murs, véritables paradis, où l'on trouvait
« tout ce qui pouvait satisfaire les besoins du corps et les
* caprices de la plus exigeante sensualité, des parterres de
« fleurs et des buissons d'arbres à fruits entrecoupés de
* canaux, de gazons ombragés et de prairies verdoyantes,
« où des sources d'eau vive bruissaient sous les pas. Des
« bosquets de rosiers et des treilles de vigne ornaient de
« leur feuillage de riches salons, ou des kiosques do por-
« celaine garnis de tapis de Perse et d'étoffes grecques.
* Des boissons délicieuses étaient servies dans des vases
« d'or, d'argent et de cristal, par de jeunes garçons et de
« jeunes filles aux yeux noirs, semblables aux houris,
« divinités de ce paradis que le Prophète avait promis aux
« croyants. Le son des harpes s'y mêlait au chant des
«^oiseaux, et des voix mélodieuses unissaient leurs
« accords aux murmures des ruisseaux. Tout y était
« plaisir, volupté, enchantement. Quand il se rencontrait
t un jeune homme doué d'assez de force ou d'assez de
t résolution pour faire partie de cette légion de
« meurtriers, le Grand-Maître ou le Grand-Prieur
t l'invitaient à leur table ou à un entretien parti-
* culier, l'enivraient avec de l'opium de jusquiame et le
« faisaient transporter dans ces jardins. A son réveil il se
I08 0B1GINES FANTAISISTES DE U l'.-. M.'.

« croyait au milieu du paradis. Ces femmes, ces houris,


« contribuaient encore à compléter son illusion. Lorsqu'il
« avait goûté jusqu'à satiété toutes les joies que le Pro-
« phète promet aux élus après leur mort, lorsqu'enivré
« par ces douces voluptés et par les vapeurs d'un vin
« pétillant, il tombait de nouveau dans une sorte de
« léthargie, on le transportait hors de ce jardin, et, au
« bout de quelques minutes, il se trouvait auprès de son
« supérieur. Celui-ci s'efforçait alors de lui faire com-
« prendre que son imagination trompée lui avait fait voir
« un véritable paradis, et donné un avant-goût de ces
« ineffables jouissances réservées aux fidèles qui auront
« sacrifié leur vie à la propagande de la foi, et auront eu
€ pour leurs supérieurs une obéissance illimitée. Ces
« jeunes gens se dévouaient alors avec joie à devenir les
« aveugles exécuteurs des arrêts du Grand-Maître (1). »

On peut se faire une idée do leur obéissance par le fait


suivant :
Henri de Champagne, se rendant en Arménie, passa
près du territoire des Assassins. Le Grand-Prieur de
l'Ordre lui envoya une ambassade pour le complimenter
et l'inviter à venir le voir dans le château qu'il habitait.
Le Comte accepta l'invitation, mais il ajourna sa visite à
l'époque de son retour en Terre-Sainte. Le Grand-Prieur
se rendit au-devant de lui et le reçut en grand apparat.
Il lui fit visiter tour à tour bon nombre de forteresses, et
le conduisit, en dernier lieu, dans un château flanqué de
hautes tours, dont les créneaux étaient garnis de senti-
nelles vêtues de blanc. Le Grand-Prieur, s'adressant au
Comte, lui dit : « Je suis persuadé que vous n'avez pas
e de serviteurs aussi obéissants que les miens. » Puis il
fit un signe et deux hommes se précipitèrent du haut des
murs. Le Grand-Prieur se tournant vers le Comte stupé-

(I) D E IIAMMER, Histoire de l'Ordre des Assassins.


CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 139

fait : « Si vous le désirez, ajouta-t-il, je ferai un second


« signal, et tous les hommes que vous voyez suivront
« l'exemple des premiers. » Henri de Champagne se
montra suffisamment édifié, et avoua de bonne grâce
qu'aucun prince de la chrétienté ne pouvait compter sur
un dévouement aussi aveugle de la part de ses soldats.
Le Grand-Prieur retint le Comte plusieurs jours auprès
de lui, le combla de présents et lui offrit son amitié :
« Si vous avez quelque ennemi, lut dit-il, qui veuille vous
« nuire, adressez-vous à moi et je le ferai poignarder.
« C'est avec ces fidèles serviteurs que je me débarrasse
e des ennemis de l'Ordre. »

Hassan-Ben-Sabah avait fait quelque chose de sem-


blable. à l'époque où sa puissance commençait à inquiéter
les souverains orientaux. Dchélaloddin-Mélekschâh, sul-
tan seldjoucide, envoya au Vieux de la Montagne un de
ses officiers, pour le sommer de se soumettre à sa domi-
nation. Hassan manda plusieurs de ses Fédavi qui assis-
tèrent à l'audience. Sur un signe qu'il leur fit un des
adeptes se poignarda et l'autre se jeta du haut d'une
tour, sans manifester la moindre hésitation. Il dit ensuite
à l'envoyé du Sultan : « Rapporte à ton maître ce que tu
« as vu, et dis-lui que j'ai sous mes ordres soixante-dix
« mille hommes qui tous exécutent mes commandements
« avec la même soumission. Voilà ma réponse (1). »
Les écrivains qui rattachent la Maçonnerie à l'Ordre des
Assassins prétendent que les Templiers fwent initiée
par les successeurs d'Hassan-Ben-Sabah, sinon par
Hassan lui-même.
Les Chevaliers ne furent jamais en lutte avec le Vieux
de la Montagne. Egalement ennemis de l'Islamisme, ils
agirent plusieurs fois de concert contre les disciples du
Prophète. Baudouin, roi de Jérusalem, conclut avec les
(1) PETRUS DE VINEIS, Epistolœ. — MARINUS SANUTUS. — ELMACUU,
Hist. Saracenica.
140 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.'.

Ismaélites, à l'instigation de Hugues des Payens, un traité


d'alliance, dont le résultat devait être la livraison de la
ville de Damas aux Croisés.
Déjà, en 1102, le Grand-Maître Hassan-Ben-Sabah
avait envoyé une ambassade au roi de Jérusalem.
Voici, d'autre paît, co que racontent les historiens
orientaux, d'accord :;ur ce point avec Guillaume, évoque
de Tyr, et Jacques, evêque d'Akka, à propos des relations
qui existaient entre les Chevaliers du Temple et l'Ordre
des Assassins :

« Les Ismaélites étaient d'abord les plus zélés observa-


t teurs des lois de l'Islamisme. Plus tard, un Grand-
t Maître d'un esprit supérieur et d'une haute érudition,
« versé dans la loi chrétienne et connaissant à fond la
t doctrine de l'Evangile, abolit les prières de Mohammed,
« fit cesser les jeûnes et permit :ï tous sans distinction
« de boire du vin et de manger du porc. La règle fonda-
it mentale de leur doctrine consiste à se soumettre aveu-
« glément à leur chef, soumission considérée comme pou-
« vant seule mériter la vie éternelle. Ce Maître, appelé
« généralement le Vieux, réside au delà de Bagdad, dans
« la province persane qui porte le nom de D«chebal ou
« Iraki-Adschémi. Là, à Alamont, de jeunes garçons
o sont élevés dans tout ce que le luxe asiatique peut ima-
« giner de plus riche et de plus séduisant. On leur
« apprend plusieurs langues, on les arme d'un poignard,
« puis on les jette dans le monde, afin d'assassiner sans
« distinction les chrétiens et les Sarrasins. Les meurtres
« avaient généralement pour but soit de se venger des
« ennemis de l'Ordre, soit de complaire à ses amis, soit
« enfin d'obtenir de riches récompenses. Ceux à qui l'ac-
« complissement de ce devoir avait coûté la vie étaient
« considérés comme des martyrs, jouissant dans le
« paradis d'une haute félicité. Leurs pairnts recevaient
« de riches présents, ou, s'ils étaient esclaves, ils étaient
CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 141

« affranchis. Ainsi ces jeunes gens, voués au meurtre,


« sortaient avec enthousiasme de leur retraite pour frap-
« per les victimes désignées. On les voyait parcourir le
« monde sous toutes les formes, tantôt sous les habit du
« moine, tantôt sous ceux du commerçant, et agir tou-
« jours avec tant de circonspection, qu'il était presque
« impossible de se dérober à leurs poursuites. Les gens du
« peuple n'avaient rien à redouter, car les Ismaélites (1)
« croyaient au-dessous d'eux de prendre leur vie; mais
a les grands et les princes étaient réduits a acheter leur
« sécurité au poids de l'or, à s'entourer de gardes et à ne
« jamais sortir sans armes (2). »
Les écrivains qui attribuent au Vieux de la Montagne
l'initiation des Templiers, s'attachent à montrer que la
doctrine secrète des Ismaélites avait de nombreux points
de contact avec celle que l'on attribue, à tort ou à raison,
aux Chevaliers du Temple. Quoi qu'il en soit, il est per-
mis de se demander si une semblable origine est de
nature à entourer la Franc-Maçonnerie d'un prestige
qu'elle n'a pas. Les Ismaélites sont des ancêtres compro-
mettants pour des hommes qui parlent sans cesse de
philanthropie. Il est vrai que les actes de la secte maçon-
nique ont infligé plus d'un cruel démenti aux discours
de ses orateurs et aux hypocrites déclamations de ses
panégyristes.

(1) Quelques auteurs écrivent [Link]'ilites.


(2) 1)E IÏAMMER, Histoire de l'Ordre des Asiassins,
CHAPITRE VIII

Constructeurs romains, corporations du moyen âge,


Manichéens et Colidëens

SOMMAIRE. — Le roman du F . \ Rebold. — Les constructeurs romains


et Numa Pompilius. — Organisation supposée de cette corporation. —
Des brigades de constructeurs accompagnent les légions romaines.—
Quelle était leur mission. — Leurs travaux dans les Gaules et en
Angleterre. — Les premiers prédicateurs de l'Evangile se mêlent aux
constructeurs qui adoptent avec empressement la nouvelle doctrine.
— Les corporations sous le régne de Constantin. — Clovis ramène la
Sécurité dans les Gaules. — Prétendues faveurs que les Papes auraient
accordées aux constructeurs du moyen fige. — Histoire fantaisiste
imaginée par le F. - . Rebold. — Les Francs-Maçous de cette époque,
suivant cet écrivain, organisèrent plusieurs grandes Loges. — Les
corporations ouvrières disparaissent par le fait du protestantisme.
— Que faut-il penser des allirmations du l'V. Rebold et consorts sur
le rôle des sociétés de constructeurs au moyen âge. — Origine attribuée
par Kckert a la Maçonnerie. — Co que le mt'me auteur nous raconte
des Colidéens ou moines écossais. — 'NYat et les Maçons Wicleffistes
• anglais.

Un écrivain qui jouit d'une grande autorité parmi les


Maçons de tous rites, le F.*. Rebold, fait remonter l'ori-
gine de l'Ordre à Numa Pompilius, second roi de Rome.

O u v r a g e s c o n s u l t é s : RUIIOI.D, Histoire des trois grandes Loges. —


RAGON, Orthodoxie maçonnique. — Acta Latoniorum. — KCHKIIT, La
Franc-Maçonnerie dans sa véritable signification. — F. - . CIIKMIX-
DUI'ONTIÏS, Travaux maçonniques et philosophiques. — Lrvrai Franc-
Maçon. — Univers maçonnique, année 1837. — IMNDUL, Histoire de la
Franc-Maçonnerie. — PIIESTON, Illustrations de la Maçoiincric. —
Eclaircissements sur la Maçonnerie. — F. FAVKE, Documents maçon-
niques. — [Link]. Histoire de la Franc-Mnçonnerie en Angleterre, en
Iritnde et en Ecosse. — La Constitution des Francs-Maçons. —
Origines et destinées des Ordres de Rose-Croix et de la Franc-
Maçonnerie. — La Maçonnerie soumise à la publicité ri l'aide de docu-
ments authentiques.— KELLEK, La Franc-Muçonncrie en Allemagne
CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 143

Ce monarque classa toute la population de sa capitale en


trente et une corporations. Le collège des constructeurs
était la plus importante. Elle comprenait tous les corps
de métiers dont l'architecture civile, religieuse, hydrau-
lique et navale exigeait le concours. Elle avait non seule-
ment des juges, mais aussi des lois spéciales empruntées
aux prêtres-architectes dyonisiens de l'Orient.

« Numa, en fondant ces collèges, dit le F. - . Rebold,les


« constitua comme société civile et religieuse à la fois, et
« leur conféra le privilège exclusif d'élever les temples et
t les monuments publics ; leurs rapports avec l'Etat et le
« sacerdoce sont déterminés avec précision par les lois ;
« ils ont leur propre juridiction, leur propre culte : à, leur
« tête se trouvent des présidents ou maîtres (magistrî),
t des surveillants, des censeurs, des trésoriers, des
« secrétaires ; ils ont des médecins particuliers, des
« frères servants : ils paient des cotisations mensuelles.
« Le nombre des membres de chaque collège est fixé
t par la loi. Pour la plupart artistes grecs, ils entourent
t les secrets de leur art et de leurs doctrines des mys-
« tères de leur pays, et les enveloppent dans les sym-
« boles empruntés à ces mêmes mystères et à leurs mys-
« tères particuliers, dont un des traits caractérisques
« forme l'emploi symbolique dos outils de leur profes-
« sion (1). »

— CLAVEL, Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie.— Abrégé his-


toriqxte de l'organisation en France de 33 degrés du Bile écossais
ancien et accepté. — Latomia. — GOFFIN, Histoire popidairr. de la
Franc-Maçonnerie. — CORDIER, Histoire de l'Ordre maçonnique en
Belgique.
NOTA. — Ne sont pas compris dans cette nomenclature, les histoires
générales que j'ai dû consulter, les diverses revues maçonniques aux-
quelles il faut recourir à propos de toutes les questions qui se rat-
tachent à la Franc-Maçonnerie, et un certain nombre d'auteurs qui ne
traitent pas spécialement des sociétés secrètes.

(1), REBOLD, Histoire de* Trois Grandes Loges, p. 14.


144 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

S'il faut en croire l'écrivain que je viens de citer, le


soir, une fois la journée finie, les ouvriers se réunissaient
dans les baraques en bois qu'ils avaient coutume de
construire à côté des chantiers, pour s'entretenir de leurs
travaux et initier les postulants aux secrets de leur pro-
fession. Ces réunions s'ouvraient toujours, nous dit
encore Rebold, par une cérémonie religieuse. L'auteur
eût peut-être bien fait d'appuyer ses affirmations de témoi-
gnages historiques, afin de donner à son récit une auto-
rité que beaucoup de lecteurs s'obstineront à lui refuser.
A l'époque où Rome étendit ses conquêtes au loin,
chaque légion était accompagnée d'une brigade de con-
structeurs, chargée de diriger les travaux de maçonnerie,
et de tracer les routes connues sous le nom de voies
romaines.
On confiait aussi à ces ouvriers le soin de fortifier les
camps retranchés, et de reconstruire les édifices que
l'armée avait détruits ou endommagés, en faisant le
siège des villes.
Ces corporations auraient puissamment contribué à
vulgariser le goût des arts parmi les peuples soumis à
la domination romaine. La Gaule méridionale surtout
eut une large part à leur action civilisatrice.
Sous le règne de l'empereur Claude, plusieurs brigades
de constructeurs furent envoyées dans la Grande-Bre-
tagne, pour y élever des camps retranchés, et mettre les
légions romaines à l'abri des attaques incessantes des
Ecossais. Bientôt de nombreux édifices transformèrent
en villes ces colonies militaires. L'origine de plusieurs
grandes cités remonte à cette époque.
Cependant les montagnards de l'Ecosse continuaient à
haï celer les Romains, qui, pour résister à leurs incur-
sions , construisirent plusieurs murailles au nord du
pays. La plus grande traversait l'île tout entière, de
l'Orient à l'Occident.
Les indigènes se joignirent aux manouvriers étran-
CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 145

gers, et contribuèrent à donner un sérieux essor aux


travaux que l'on exécuta à cette époque au delà de la
Manche.

« Le christianisme, dit le P.*. Rebold, se répandit de


« bonne heure dans la Grande-Bretagne et donna aux
* loges maçonniques ce caractère particulier qui les a
« distinguées à toutes les époques. Dès lors ces routes
« militaires d'une étendue prodigieuse que la conqué-
« rante du monde avait fait construire par les corpora
« lions pour aller enchaîner les peuplades les plus éloi-
« gnées, devinrent la voie par laquelle fut porté à
« l'humanité le verbe régénérateur légué par le Christ.
« Les hommes pénétrés de la nouvelle foi, animes d'une
« sainte vocation, allèrent ainsi de l'Orient à l'Occident
« annoncer l'Evangile à tous les peuples de la terre. Bien
« que les nouveaux convertis fussent exposés aux plus
« sanglantes persécutions dans les villes et les bour-
« gades, les messagers de la vérité pouvaient cependant
* suivre avec sécurité les corporations maçonniques, qui,
« tantôt seules, tantôt à la suite des légions, parcouraient
« sans cesse l'empire dans toutes les directions (1). »

La Grande-Bretagne échappa à la plupart des persé-


cutions dont les autres parties du monde furent le théâtre.
Au surplus, Bebold prétend que les chrétiens y trou-
vèrent un asile sûr, au sein de la Maçonnerie. Il ajoute
que bpn nombre de ceux qui annonçaient l'Evangile s'en-
rôlèrent, comme compagnons, afin de s'assurer un
moyen d'existence.
Il fait ensuite observer que l'essence du véritable chris-
tianisme s'harmonisant avec l'esprit des Loges, cette
alliance des ouvriers constructeurs et des prédicateurs de
la foi nouvelle n'avait rien que de très naturel.

(1) REBOLP, Histoire des trois grandes Loges.


F.-. M.«. 10
146 OHIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.*.

Lorsque les gouverneurs, cédant à la pression du pou-


voir central, croyaient devoir sévir contre les chrétiens,
ces derniers so réfugiaient en Ecosse, où ils introdui-
sirent, mus par un sentiment de reconnaissance, le goût
de l'architecture religieuse.
Vers l'an 287, Carausius, qui commandait la flotte
romaine alors stationnée sur les côtes de la Belgique, se
révolta contre Maximien et Dioclétien, s'empara de la
Grande-Bretagne, et s'y fit proclamer empereur. Afin
de consolider sa puissance, il traita ses sujets avec dou-
ceur et ne négligea rien pour s'attacher les corporations
de ce pays, alors très puissantes. Il leur rendit les privi-
lèges dont elles jouissaient du temps de Numa Pompilius,
privilèges qu'elles avaient perdus en partie depuis l'éta-
blissement de l'empire. De là est venu le nom de Vree-
Masons (francs-maçons) qu'elles n'ont plus cessé de
porter.
A Carausius, qui mourut assassiné, succéda Constance
Chlore, investi par Maximien du gouvernement de la-
Gaule et de la Grande-Bretagne. Constance se montra
plein de bienveillance pour les Free-Masons. Il se fixa
même à Eboracum (1), au centre dos Loges maçonniques
les plus anciennes et les plus importantes.
Constantin, Jils de Constance, étant arrivé à l'empire,
mit un terme aux persécutions. Non seulement il se déclara
hautement le protecteur des chrétiens, mais il se conver-
tit, et fit du christianisme la religion de l'Etat.
A partir de cette époque, s'il faut en croire les Maçons
de l'école de Itebold, les corporations allèrent se multi-
pliant, car chacun sait que l'architecture fut en grand
honneur pendant le moyen âge.
Cependant les Pietés et les Ecossais s'obstinaient à
harceler les légions romaines, qui finirent par quitter
l'Angleterre vers l'an 420. Les confréries ne les suivirent

(1) Aujourd'hui Yorck.


CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 147

pas. Elles se fixèrent dans les parties montagneuses de


l'île, où elles continuèrent à professer le christianisme et
à cultiver l'architecture, en conservant l'organisation des
Loges.
Les collèges de constructeurs établis dans les Gaules ne
furent pas moins florissants que ceux de la Grande-
Bretagne. Malheureusement la plupart des édifices qu'ils
élevèrent, surtout dans le midi, eurent à souffrir des
invasions barbares.
Honorius, voulant réparer le mal causé parles envahis-
seurs, envoya dans les contrées que les hordes germa-
niques avaient couvertes de ruines une véritable armée
de Maçons. De nombreuses villes se relevèrent de leurs
cendres ; mais elles ne tardèrent pas à subir de nouveaux
désastres. Clovis apparut et empêcha de son mieux ces
dévastations périodiques.
Sous la monarchie des Francs, les corporations se
modifièrent peu à peu. A l'époque de la domination
romaine, les Free-Masons réunissaient tous les arts néces-
saires à l'architecture. Mais à la disparition des Romains,
chaque métier s'organisa en corporation distincte. Les
Maçons, néanmoins, jouirent de privilèges particuliers,
soit dans les Gaules, soit en Angleterre.
Cependant, grâce à l'humeur tout à la fois nomade et
belliqueuse des vainqueurs de l'empire, la civilisation
marchait à pas lents. Les amis des arts durent même
chercher un refuge dans les monastères. On les y
accueillit avec d'autant plus de sympathie, que les
moines travaillaient déjà à sauver de la destruction les
lettres eMes sciences, en recopiant les chefs-d'œuvre de
la Grèce et de Rome. Bientôt ils ne se bornèrent plus au
métier de copistes. Ils firent de l'architecture une étude
toute particulière. C'est à leur génie que nous devons les
monuments religieux dont la France a toujours été fière
à juste titre.
Mes lecteurs savent que les moines ne se réser.
148 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.*.

vèrent pas le monopole de l'art. Ils associèrent à leur


œuvre de nombreux laïques, avec le concours desquels
ils purent mener à bonne fin la plupart de leurs t r a -
vaux.
Les Loges, nous disent encore les écrivains de la
Maçonnerie, se tenaient, à l'époque dont nous parlons,
dans l'intérieur des monastères. Ils ajoutent qu'à partir
du vn e siècle, les hommes libres furent seuls admis dans
les sociétés de Frec-Masons.
Ou sait que toutes les corporations du moyen âge
étaient placées sous le patronage d'un saint. Les Francs-
Maçons choisirent saint Jean-Baptiste, parce que la fête
établie en son honneur est fixée au 24 juin, qui est le
jour du solstice d'été, époque, dit Rebold, où le soleil est
au plus haut degré de sa splendeur et où la nature déploie
toutes ses richesses. Le môme auteur ajoute que pour ne
pas s'aliéner le clergé, les Francs-Maçons prirent souvent
la dénomination de confraternité de saint Jean, et cons-
truisirent, sous ce nom, la plupart des édifices qui
remontent au xi* siècle.
Les corporations de la Lombardie profitèrent de l'élan
que les terreurs de l'an 1000 avaient donné à l'architec-
ture religieuse, pour demander au Pape le renouvellement
des privilèges dont jouissaient les collèges des construc-
teurs romains, ce qui leur fut accordé.

« Les Papes, dit à ce propos le F.-. Rebold, leur déli-


« vrèrent en outre des diplômes spéciaux qui les affran-
« chissaient de tous statuts locaux, édits royaux, règle-
« ments municipaux concernant les corvées ou toutes
« autres impositions obligatoires pour les habitants des
« pays où les corporations allaient travailler ; ces mêmes
t diplômes leur concédaient le droit de relever directe-
* ment et uniquement des Papes, de fixer eux-mêmes le
« taux de leurs salaires et de régler exclusivement dans
« leurs assemblées générales tout ce qui concernait leur
CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 14g

« administration intérieure. Défense fut faite à tout


« artiste non admis dans la Société de faire concurrence
« à celle-ci, et à tout souverain d'appuyer ses sujets dans
« un pareil acte, regardé comme un acte de rébellion
« contre l'Eglise.
« Le style d'architecture qui dominait à cette époque,
« du ive au xi° siècle, pour la construction des édifices
« religieux, tant en Allemagne que dans les Gaules,
« était celui que les corporations de constructeurs
« romains de la Lombardie avaient adopté dans les
« constructions de leur pay.s, et qui était admis partout,
« c'est-à-dire le style romain-latin. Le style écossais des
« Francs - Maçons d'Angleterre ne parvint pas tout
« d'abord à dominer, malgré la beauté de ses formes;
« mais peu à peu ces formes se marièrent avec celles
« généralement en pratique, et la réunion des deux
« genres d'architecture fut appelé roman-ogival (de 1150
« à 1200). Puis ce style mixte finit par l'emporter com-
« plètement auxnr 3 siècle, sous le nom do style ogival ou
« gothique primaire ; au xive siècle, il fut qualifié de
« style ogival secondaire, et enfin au xvc siècle, après
« d'autres modifications, de style ogival tertiaire (1). »

Comme tous les historiens de la Maçonnerie. Rebold


arrange les événements et les interprète à sa façon.
Après avoir fait observer que les Francs-Maçons du
moyen âge avaient soin de choisir, comme présidents
honoiïiires, des personnages haut placés, dont le prestige
et l'autorité pussent leur être utiles, il ajoute qu'au
xu e siècle, ils accordèrent à quelques grandes Loges
une suprématie assez semblable à celle que le Grand-
Orient exerce de nos jours. Ces Loges, au nombre
de cinq, étaient établies à Cologne, à Strasbourg, à
Vienne, à Zurich et à Magdebourg. Cologne et Strasbourg

(1) UEBOLD, Histoire des trois grandes Logej.


150 ORIGINES FANTAISISTES DE LA P . ' . M.'.

se disputèrent d'abord la prépondérance. Mais cette der-


nière ville finit par l'emporter, et devint le siège de la
Grande-Maitrise.
Le midi de la France, la Hesse, la Souabe, la Thu-
ringe, laFranconie et la Bavière relevaient de Strasbourg.
Le nord de la France et la Belgique obéissaient à Cologne.
L'Autriche, la Hongrie et la Styrie reconnaissaient la
suprématie devienne. Berne et Zurich exercèrent succes-
sivement leur juridiction sur les ateliers de la Suisse.
La Saxe reconnut d'abord l'autorité de Strasbourg, et,
plus tard, celle de Magdebourg.
Ces cinq grandes Loges étaient indépendantes les unes
des autres. Elles jugcaieut sans appel toutes les causes
qui leur étaient soumises par les Ateliers de leur obé-
dience.
Les statuts de la Société furent révisés en 1450 par les
chefs des Loges réunis à Ratisbonne, et imprimés
en 1-1C1, sous co titre : Statuts et règlements de la confra-
ternité des tailleurs de pierre de Strasbourg.
Approuvés d'abord par l'empereur Maximilien, ils
furent confirmés plus tard par Charles-Quint et la plu-
part do ses successeurs.
L'apparition du protestantisme porta un coup mortel
aux corporations de constructeurs, qui disparurent à pou
près entièrement, vers la fin du xvr3 siècle, dans une
grande partie de l'Europe. La diète helvétique, en 1522,
et François I er , en 1589, les dépouillèrent de tous leurs
privilèges.
Après avoir longuement parlé des Free-Masons du
moyen âge, Rebold éprouve le besoin de nous dire com-
ment ils se sont métamorphosés en Francs-Maçons mo-
dernes. Il le fait avec sa souplesse d'esprit ordinaire.

« Les corporations maçonniques, dit-il, n'ont jamais


« présenté en France ni dans aucun autre pays ce carac-
t tère particulier qu'elles avaient en Angleterre, en
CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 151

« Ecosse surtout, et leur influence sur les progrès de la


« civilisation y a été beaucoup moins grande que dans
* ces pays. L'usage adopté par ces associations d'affilier
» en qualité de patron ou de membre honoraire des
« hommes éminents parait cependant avoir eu en France
« le même résultat qu'ailleurs, c'est-à-dire la formation
« par ces Maçons acceptés de Loges en dehors des corpo-
« rations ayant pour but la propagation des doctrines
« humanitaires de l'institution ; car, tandis que les cor-
« porations maçonniques étaient dissoutes en France
« depuis le commencement du xvi c siècle, il paraît avoir
« existé à cette époque des Loges de cette nature ; mais
« nous n'en trouvons plus aucune trace (1). »

Cette dernière phrase du F.-. Rebold est toute une


révélation. Elle montre, une fois de plus, avec quel sans-
gêne les annalistes de la secte maçonnique ont coutume
de traiter l'histoire.
En faisant remonter la Franc-Maçonnerie aux con-
structeurs du moyen âge, cet écrivain abuse de l'ignorance
de ses lecteurs. Les Frères de Saint-Jean ne s'occupaient
que d'architecture, et leurs secrets se rapportaient d'une
manière exclusive aux moyens de construction qu'ils
avaient adoptés. Ceux qui ont quelque peu étudié l'his-
toire de l'Eglise savent que les membres des corpora-
tions ouvrières, auxquelles nous devons nos vieilles
cathédrales, se faisaient remarquer par la pureté de leur
foi.
llebold a recours à une autre hypothèse pour expliquer
la transformation dont il s'agit ; il prétend, nous l'avons
déjà vu, qu'on doit l'attribuer à l'introduction des Tem-
pliers dans les Loges d'Ecosse.
Bazot professe à peu près la même opinion, d'accord

(1) UEBOLD, Histoire des trois grandes Loges.


152 ORIGINES FANTAISISTES DE LA. P . ' . M . ' .

en cela avec Wédékind (1) et plusieurs autres non moins


autorisés.
Ces divers autours, on ne saurait trop le répéter,
donnent aux corporations de constructeurs une impor-
tance qu'elles n'eurent jamais.
Disparues avec les Romains., il n'en est plus question
jusqu'au xn e siècle. Les privilèges merveilleux, que les
papes et Charlemagne auraient accordés à ces confréries
de manouvriers fantastiques, peuvent être considérés
comme une bourde imaginée par les Francs-Maçons.
Quand Louis II envoya ses Missi dominici en province,
il leur donna des instructions minutieuses sur la manière
dont ils devaient en user avec les diverses classes de la
société. Or le souverain ne fait même pas allusion à ce
que Rebold qualifie bravement de Loges maçonniques.
Les maîti'es-niaçons vivaient, alors comme aujour-
d'hui. do leur industrie personnel le. Les uns étaient
libres et jouissaient de tous les avantages attachés à cette
qualité. Les autres, au contraire, étaient condamnés au
servage et travaillaient pour le compte et au profit du
seigneur sur les terres duquel ils habitaient.
Nous lisons dans le Code carolin qu3 lorsque Charle-
magne voulut faire élever une église à la sainte Vierge,
à Aix-la-Chapelle, son premier soin fut de réunir les
Maîtres et les ouvriers les plus intelligents. Cela fait, il les
chargea de la construction de l'édifice, sous la direction
d'un savant ecclésiastique.
Ni Abbon, qui fut un Maître très habile, ni saint Eloi
son élève n'appartinrent à une corporation quelconque.
On doit cependant à ce dernier un grand nombre d'é-
glises fort remarquables et plusieurs abbayes devenues
célèbres.
Les mûmes observations peuvent s'appliquer soit à
l'Italie soit à l'Allemagne.

(I) Jiapjiorl nitr? l'ordre J'i/i'>/tgoricie»i >'' les Franrs-Mu<;<>ns.


CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 153

Un moment vint où l'art de bâtir fut dédaigné par les


laïques. Les moines le cultivèrent, dès lors, avec autant
de zèle que de succès. Chaque monastère possédait un
architecte chargé d'instruire les jeunes religieux chez
lesquels on découvrait du goût et de l'aptitude pour ce
genre de travaux. Il enseignait aux uns lo dessin, aux
autres la sculpture et la statuaire, à ceux-ci l'art des
décorations, à, ceux-là, et c'était le plus grand nombre,
le métier de la maçonnerie.
Il est bon d'ajouter que les maîtres habiles dont se glo-
rifiaient, à cette époque, la plupart des maisons reli-
gieuses, ne faisaient pas un secret de leur savoir. Ils
étaient heureux de vulgariser les connaissances qu'ils
avaient acquises. Moines et gens du monde pouvaient
assister à leurs leçons, sans passer par les initiations
préliminaires dont nous parlent sans cesse les auteurs
maçonniques.
Rebold nous dit que les premiers prédicateurs de
l'Evangile se mêlèrent aux Sociétés de constructeurs
répandues alors dans toutes les provinces de l'Empire,
afin de propager plus aisément la doctrine nouvelle.
Cette affirmation n'est appuyée d'aucune preuve. Ni les
écrivains qu'il a copiés ni ceux qui l'ont copié lui-même
ne se sont mis en peine do justifier leur opinion. Ils
savaient sans doute que le public des Loges n'est pas
très exigeant en matière de critique.
Pour quiconque a lu avec quelque soin les annales de
l'Eglise, le récit de Rebold est un simple roman, à l'usage
des naïfs <re la Maçonnerie.
Quankau privilège exclusif de bâtir et de restaurer les
églises, que les Papes auraient accordé aux corporations
[Link] parlent ces mêmes écrivains, il n'a jamais
existé que dans l'imagination des aimables farceurs qui
se font un malin plaisir de mystifier leurs vénérables
frères. Il en est de même des indulgences que Rome
aurait accordées aux chevaliers de la truelle. On peut
154 OKIGINES FANTAISISTES DE LA F . \ M.'.

mettre au défi les historiens de la secte maçonnique de


citer une seule ligne à l'appui de leurs dires.
Les associations ouvrières ne remontent pas au delà
du xi° siècle. Elles n'eurent même une organisation
sérieuse que vers 1150, et seulement en Italie, où le gou-
vernement des communes était tout à la fois aristocra-
tique et populaire.
En Allemagne, les corporations n'apparaissent qu'a-
près l'armée 1200.
Ce fut à la fin du xm e siècle qu'elles prirent en France
un développement sérieux.
En Angleterre, Edouard III aurait réorganisé les maî-
trises, s'il faut en croire certains auteurs. Le premier
document officiel qui parle des Free-Masons, ou ouvriers
constructeurs, est de 1350. Or, à en juger par la pièce en
question (un décret du parlement), cette corporation
jouissait des mêmes faveurs que les autres.
Eckert fait remonter la Maçonnerie aux Manichéens.
Voici quelle est, à ce propos, l'histoire qu'il nous
raconte :
Les chefs de la secte professaient les mêmes idées que
les Gnostiques. Résolus de livrer à l'Eglise un dernier
combat, ils se concertèrent entre eux, afin de s'entendre
sur le plan de campagne qu'ils auraient à suivre. Rome
étant le centre de l'unité religieuse, ils décidèrent d'y
établir leur quartier général. Arrives dans la Ville Éter-
nelle, les disciples de Manès s'aperçurent bien vite que la
noblesse et le clergé étaient maîtres absolus de la situa-
tion. Le peuple se contentait d'obéir. Les lettres, les
sciences et les arts, menacés par les barbares d'une des-
truction complète, avaient trouvé un refuge dans les mo-
nastères. Les moines étaient exclusivement chargés do
l'éducation de la jeunesse. Grâce à l'influence qu'ils exer-
çaient autour d'eux, la vie religieuse était en grand hon-
neur dans toutes les classes de la société.
Que faire en face d'un pareil état de choses ? Les chefs
CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 155

manichéens se le demandèrent non sans raison. Après y


avoir mûrement réfléchi, ils pensèrent qu'il fallait affecter
un grand zèle religieux, embrasser la vie monastique et
s'emparer de l'éducation de la jeunesse. Leur plan de
campagne réussit à merveille. Rome comptait aussi, à
cette époque, un grand nombre d'associations qui toutes.
jouissaient de diverses franchises. Les Manichéens se firent
initier à celle des constructeurs, parce qu'elle était plus
favorisée que les autres. C'est ainsi qu'ils parvinrent à
propager rapidement leurs doctrines dans toutes les par-
ties de l'Italie, grâce aux frères Maçons venus de Cons-
tantinople.
Une grande Loge fut établie à Rome. Elle exerça,
dès le principe, une jm'idiction reconnue de tous sur les
Ateliers de province.
Les adhérents de l'association prirent le nom dé Frères
Joannites. et s'assurèrent l'estime du monde religieux en
construisant des églises, dont la plupart sont encore
debout.
Leur réputation se répandit en France, en Angleterre
et en Allemagne. De toutes parts on fit appel à leur dé-
vouement. Inutile de dire que leur empressement répon-
dit à l'attente du clergé et des fidèles. Lorsqu'ils arri-
vaient dans une ville, leur premier soin était de former
une communauté indépendante qu'ils initiaient aux doc-
trines de l'Ordre. Les prêtres, les médecins et les astro-
nomes qui accompagnaient les caravanes de construc-
teurs s'adressaient à la classe instruite et s'efforçaient de
l'éclairer. •
Telle-est, en résumé, la légende d'Eckert.
Le même auteur raconte différemment l'origine de la
Maçonnerie en Angleterre.
Il prétend que les Bretons convertis au christianisme,
voulant échapper à la persécution de Dioclétien, se réfu-
gièrent en Mande et dans les montagnes de l'Ecosse. La
plupart d'entre eux vivaient en communauté, comme les
156 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M . \

moines, et professaient une doctrine où les enseignements


de l'Evangile se mêlaient au Druidisme et au Magisme.
Plus tard, s'il faut en croire Eckcrt, ils auraient adopté
les erreurs de Pelage.
Saint Augustin, l'apôtre de l'Angleterre, voulut, pour-
suit le môme auteur, les ramener au giron de l'Eglise.
Voyant qu'il ne pouvait triompher de leur entêtement
il en lit massacrer un grand nombre. La violence ne
réussit pas mieux que la persuasion.
Ils ouvrirent donc des écoles do philosophie et do litté-
rature et continuèrent à propager Ifur enseignement.
Ces moines vivaient dans le célibat, ce qui ne les empê-
chait pas de se faire servir par des femmes qui avaient
embrassé, de leur côté, la vie religieuse.
Les Maçons italiens disciples do Manès, ayant pénétré
dans l'île, les Colidécns les reçurent avec sympathie.
Bientôt les deux sectes n'en firent qu'une. Les mécon-
tents répandus en Angle!erre, en Ecosse et en Irlande se
réunirent à eux. et de cet amalgame naquirent, les Francs-
Maçons.
Ce récit est tout aussi fantaisiste que le premier.
Les moines écossais et irlandais refusèrent d'adopter
le calendrier grégorien. Saint Augustin essaya vaine-
ment de leur persuader que le nouveau coraput était plus
exact que l'ancien. Ils ne voulurent rien entendre.
Au surplus, ils déclarèrent nettement qu'ils ne prêche-
raient pas l'Evangile aux Anglo-Saxons, parce que ces
derniers avaient envahi leur pays et versé le sang de
leurs ancêtres.
Saint Augustin leur lit observer qu'en ne pas se
réconciliant avec leurs anciens ennemis, ils s'exposaient
à être massacrés par eux; ce qui arriva quelque temps
après.
Tel est, en deux mots, le fait, historique auquel les
écrivains de la Maçonnerie font allusion, et qu'ils ont
défiguré pour les besoins de leur thèse.
CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 157

Si les moines écossais revenaient en ce monde, ils ne


seraient pas peu surpris du rôle que leur font jouer
Eckert, Schneider, Kloss et autres écrivains de la même
école.
Après avoir assuré que les Colidéens doivent être con-
sidérés comme les pères de la Maçonnerie, les auteurs
que nous avons cités éprouvent le besoin de revenir aux
Manichéens, connus en France sous le nom de Tnxerants
ou Tisserants, et, en Allemagne, sous celui de Cathares.
Dans la suite, on les appela Albigeois, parce qu'Albi
était devenu le centre et le boulevard de leur puis-
sance.
En Angleterre, la secte avait pour chef un nommé
Wat, aventurier très populaire, qui parvint à réunir
autour de lui une armée de cent mille hommes. Il avait
comme principaux lieutenants deux prêtres dévoyés,
Jack Straw et John Bail.
Wat marcha sur Londres.
Là, John Bail prêcha la nouvelle doctrine avec sa
fougue accoutumée. Il enseignait la communauté des
biens et poussait à la haine de la noblesse et du clergé.
La foule l'applaudit. Elle fit mieux, car, prenant au pied
de la lettre les conseils du prédicateur, elle massacra
l'archevêque de Londres et les principaux personnages
de la cour. Quiconque ne déclarait pas hautement qu'il
partageait les idées nouvelles était égorgé sans pitié.
Les Francs-Maçons de la première République se rappe-
laient sans doute les procédés humanitaires de leurs
ancêtres, lorsqu'ils mirent en honneur cette formule
devenue célèbre : La liberté ou la mort !
Il faut bien reconnaître qu'entre les principes de la
Maçonnerie contemporaine et les doctrines de Wat, la
similitude est saisissante. Il est bon, toutefois, de faire
observer que la corporation des constructeurs ne fut pour
rien dans cette levée de boucliers. Les soldats de Wat se
composaient en partie de paysans que les impôts vexa-
158 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F . ' . M.'.

toires dont ils étaient chargés avaient exaspérés. John


Bail et Jak Straw profitèrent de ce soulèvement pour
prêcher les erreurs de Wicleff, dont ils étaient imbus.
Les Francs-Maçons ne répudient pas plus les Albigeois
que les disciples de Wat. Ils prétendent, au contraire,
que les hérétiques du Midi venaient en ligne directe des
Manichéens établis à Rome, qui n'étaient autres que des
Francs-Maçons.
Ces novateurs se dissimulaient avec une adresse fort
remarquable. Ils se faufilaient parmi les catholiques et
rivalisaient de zèle avec les plus fervents. Si on les inter-
rogeait sur leur foi, ils mentaient et se parjuraient au
besoin, pour ne pas trahir le secret de la secte.
Les Francs-Maçons n'hésitent pas, quand les circons-
tances l'exigent, à employer les mêmes procédés. Il serait
difficile, en étudiant l'histoire, de trouver une seule
hérésie à laquelle ils n'aient emprunté quelque chose, de
telle sorte que la Franc-Maçonnerie peut être considérée
comme la synthèse de toutes les erreurs que l'Eglise a
eu à combattre, depuis l'époque de sa fondation jusqu'à
nos jours.
DEUXIÈME PARTIE
OBIGINES VEAIES DE LA. FRANC-MAÇONNERIE

CHAPITRE IX

Les Sociniens et la corporation des Free-Masons.

SOMMAIRE. — Opinion de M. Lefranc sur l'origine de la Franc-Maçon-


nerie. — Lœlius Socin et son neveu Fauste Socin. — Progrès du
Socmianisme. — En quoi consistait cette hérésie. — Manière dont
s'y prenait Socin pour se faire des prosélytes — La doctrine des
Sociniens ne diffère que fort peu de la doctrine maçonnique. —
Symbole rédigé par Fauste Sociu à son arrivée en Pologne. —Sa doc-
trine secrète réservée aux savants et sa doctrine publique. — Mode
de propagande adopté par les Sociniens. — Leur peu de succès en
Allemagne et en Hollande. — Ils s'implantent en Angleterre et se
font accepter comme membres honoraires dans la corporation des
Free-Masons ou Maçons-Libres. — William Penn, l'un d'entre eus,
émigré en Amérique avec un grand nombre de ses coreligionnaires.
— Aveu et regrets du F.-. Ragon. — Contradictions de cet écrivain.
— Opinion du F.-. Rebold sur l'action exercée dans les Loges parles
maçons honoraires ou acceptés. — Erreurs et distractions de l'auteur.
— Les lettres critiqi<es et historiques sur la Franc-Maçonnerie. —
Difficulté qu'éprouvent ces écrivains à embrouiller une question dont
la simplicité les gêne. — Réponse à une objection qui n'en est
pas une.

L'auteur du Voile levé pour les curieux assigne à la


Franc-Maçonnerie une origine que je crois utile de signa-

Ouvrages consultés : LEFRAKC, Le voile levé pour les curieux. —


BARRI/EL, Mémoires pour servir cl l'histoire du Jacobinisme. — T/ERCE
(de la), histoire, obligations et statuts de la très vénérable confra-
ternité des Francs-Maçons, tirés de leurs archives. — Histoire des
Francs-Maçons. — Procédures curieuses de l'Inquisition de Por-
ICO ORIGINES VRAIES DE LA F . ' . M.*.

1er, parce qu'elle ne manque pas d'une certaine vraisem-


blance.
Voici comment il s'exprime :

« C'est de l'Angleterre que les Francs-Maçons de


« France prétendent tirer leur origine; c'est donc chez
« nos voisins qu'il faut examiner les progrès de la Ma-
« çonnerie. Il n'y était pas question d'eux au comnience-
« ment du siècle dernier. (L'auteur écrivait en 1791). Ce
« ne fut que vers le milieu qu'ils y furent soufferts, sous
« le règne de Croinwel, parce qu'ils s'incorporèrent avec
« les indépendants qui formaient alors un grand parti.
« Après la mort du grand protecteur, leur crédit dimi-
« nua, et ce ne fut que vers la fin du xvn c siècle qu'ils
« parvinrent à former des assemblées à part, sous le
« nom de Freys-Maçons, d'hommes libres ou de maçons
« libres ; et ils ne furent connus en France et ne réus-
« sirent à s'y faire des prosélytes que par le moyen des
« Anglais et des Irlandais qui passèrent dans ce royaume
« avec le roi Jacques et le prétendant. C'est parmi les
« troupes qu'ils ont été d'abord connus, et par leur
« moyen qu'ils ont commencé à se faire des prosélytes
« qui se sont rendus redoutables depuis 1700, qu'ils ont

tugal contre les Francs-Maçons. — HBIIOL», Histoire des trois grandes


Luges. — RAOON, Orthodoxie maçonnique. — CLARKSON, Histoire des
Quakers. — Le F. - . VIDAI-, Essai historique sur la Franche-Maçon-
nerie. — DunitKi'Ji.. Histoire des Frane.t-Maçons, — [Link], Histoire
pittoresque de. lu Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes. —
P. ZACCUNE, Histoire des sociétés secrètes. — [Link], Annales nuiçon-
niques. — THOMAS PAINE, De l'origine de la Franc-Maçonnerie. —
F.". LEVESIJUK, Aperçu général et historique des principales sectes
maçonniques, etc. — F.". IJAZOT, Précis historique de l'Ordre de la
Franc-Maçonnerie. — TIIOJIV, Acta Latmnorum. — [Link], La Franc-
Maçonnerie rendue d sa véritable origine. — Histoire du Grand-
Orient de France. — LE F . ' . ENOCH (pseudonyme), Le vrai Franc-Maçon
qui donne l'origine et le but de ta. Franche-Maçonnerie. — Lettre»
maçonniques, pm'r servir de supplément an VRAI FRANC-MAI ON Ï>U
F. - . KNOCH. — Ci..., Lettres critiques et philosophiques sur la Franc-
Maçonnerie.
O HAP. IX. — LES' S0CINIEN8 ET LES [Link]. 161

« eu à leur tête M. de Clermont, abbé de Saint-Germain-


« des-Prés.
« Mais il faut remonter plus haut pour avoir la
« première et vraie origine de la Franc-Maçonnerie.
« Vicence fut le berceau de la Maçonnerie en 1546. Ce
* fut dans la société des athées et des déistes, qui s'y
* étaient assemblés pour conférer ensemble sur les ma-
« tières de la religion, qui divisaient l'Allemagne
« dans un grand nombre de sectes et de partis, que
« furent jetés les fondements de la Maçonnerie. Ce
* fut dans cette académie célèbre que l'on regarda les
« difficultés qui regardaient les mystères de la reli-
« gion chrétienne, comme des points de doctrine qui
« appartenaient à la philosophie des Grecs et non à
« la foi.
« Ces décisions ne furent pas plutôt parvenues à la
« connaissance de la République de Venise, qu'elle en lit
« poursuivre les auteurs avec la plus grande sévérité.
« On arrêta Jules Trévisan et François de Rugo qui
« furent étouffés. Bernardin, Okin, Lœlius Socin, Pé-
« ruta, Gentilis, Jacques Chiari, François le Noir, Darius
« Socin, Alcias, Tabbé Léonard se dispersèrent où ils
« purent ; et cette dispersion fut une des causes qui con-
« tribuèrent à répandre leurs doctrines en différents en-
« droits de l'Europe. Lœlius Socin, après s'être fait un nom
« fameux parmi les principaux chefs des hérétiques qui
« mettaient l'Allemagne en feu, mourut à Zurich, avec
« la réputation d'avoir attaqué le plus fortement le mys-
« tère de la sainte Trinité, celui de l'Incarnation,
« l'existence du péché originel et la nécessité de la grâce
« de Jésus-Christ.
« Lœlius Socin laissa, dans Fauste Socin, son neveu,
« un défenseur habîle de ses opinions; et c'est à ses
« talents, à sa science, à son activité infatigable et a la
« protection des princes qu'il sut mettre dans son parti,
« que la Franc-Maçonnerie doit son origine, ses premiers
F.-. M.-. a
162 OBÏGINES VKAIES DE LA. F . ' . M.*.

« établissements et la collection des principes qui sont la


« base de sa doctrine.
« Fauste Socin trouva beaucoup d'oppositions à vaincre
« pour faire adopter sa doctrine parmi les sectaires do
« l'Allemagne, mais son caractère souple, son éloquence,
« ses ressources, et surtout le but qu'il manifestait de
« déclarer la guerre à l'Eglise romaine et de la détruire,
« lui attirèrent beaucoup de partisans. Ses succès furent
» si rapides que, quoique Luther et Calvin eussent atta-
« que l'Eglise romaine avec la violence la plus outrée,
« Socin les surpassa beaucoup. On a mis pour épitaphe,
« sur son tombeau, à Luclavic, ces deux vers :
>• Tota lieet Bubylan destrvxit secta LtUherus,
« Mitros Calvintis, sed fv ni lamenta Socinits ;

« qui signiiient que si Luther avait détruit le toit de


« l'Eglise catholique, désignée sous le nom de Babyione.
« si Calvin en avait renversé les murs. Socin pouvait se
« glorifier d'en avoir arraché jusqu'aux fondements. Les
« pi'ouesses de ces sectaires contre l'Eglise romaine
« étaient représentées dans des caricatures aussi indé-
« centes que glorieuses à chaque parti ; car il est à remar-
« quer que l'Allemagne était remplie de gravures de
« toutes espèces, dans lesquelles chaque parti se dis-
« putait la gloire d'avoir fait lo plus de mal à l'Eglise.
« Mais il est certain qu'aucun chef des sectaires ne
v conçut un plan aussi vaste, aussi impie, que celui que
« forma Socin contre l'Eglise; non seulement il chercha
« à renverser et à détruire, il entreprit, de plus, d'élever
« un nouveau temple dans lequel il se proposa de faire
« entrer tous les sectaires, en réunissant tous les partis,
« en admettant toutes les erreurs, eu faisant un tout
« monstrueux de principes contradictoires; car il sacri-
« fia tout à la gloire de réunir toutes les sectes, pour fon-
« (1er une nouvelle Eglise, à la place de celle de Jésus-
t Christ, qu'il se faisait un point capital de renverser,
CIIAP. IX. — LES SOCINIENS ET LES FREE-MASONS. 163

« afin de retrancher la foi des mystères, l'usage des


« sacrements, les terreurs d'une autre vie, si accablantes
« pour les méchants.
« Ce grand projet de bâtir un nouveau temple, de fon-
« der une nouvelle religion, a donné lieu aux disciples de
« Socin de s'armer de tabliers, de marteaux, d'équerres,
« d'à-plombs, de truelles, de planches à tracer, comme
« s'ils avaient envie d'en faire usage dans la bâtisse du
* nouveau temple que leur chef avait projeté; mais dans
< la vérité, ce ne sont que des bijoux, des ornements qui
« servent de parure, plutôt que des instruments utiles
« pour bâtir.
« Sous l'idée d'un nouveau temple, il faut entendre un
« nouveau système de religion, conçu par Socin. et à
« l'exécution duquel tous ses sectateurs promettent de
« s'employer. Ce système ne ressemble en rien au plan de
« la religion catholique, établie par Jésus-Christ, il y est
« même diamétralement opposé ; et toutes les parties ne
« tendent qu'à jeter du ridicule sur les dogmes et les
a vérités professés dans l'Eglise, qui ne s'accordent pas
« avec l'orgueil de la raison et la corruption du cœur. Ce
« fut l'unique moyen que trouva Socin pour réunir toutes
« les sectes qui s'étaient formées dans l'Allemagne : et
« c'est le secret qu'emploient aujourd'hui les Francs-
« Maçons, pour peupler leurs loges des hommes de
« toutes les religions, de tous les partis et de tous les
« systèmes.
« Ils suivent exactement le plan que s'était prescrit
« Socin, quittais de s'associer les savants, les philo-
« sophes, les déistes, les riches, les hommes, en un mot,
« capables de soutenir leur société, par toutes les res-
« sources qui sont en leur pouvoir ; ils gardent au dehors
« le plus grand secret sur leurs mystères : semblables
« à Socin, qui apprit, par expérience, combien il devait
« user do ménagements pour réussir dans son entreprise.
t Le bruit de ses opinions le força de quitter la Suisse
164 ORIGINES VRAIES DE LA P.*. M.*.

« en 1579, pour passer en Transylvanie, et de là en Po-


« logne. Ce fut dans ce royaume qu'il trouva les sectes des
« unitaires et des anti-trinitaires, divisées entre elles.
« En chef habile, il commença par s'insinuer adroite-
« ment dans l'esprit de tous ceux qu'il voulait gagner ; il
« affecta une estime égale pour toutes les sectes; il
« approuva hautement les entreprises de Luther et de
« Calvin contre la cour romaine; il ajouta même qu'ils
« n'avaient pas mis la dernière main à la destruction de
« Babylone; qu'il fallait en arracher les fondements,
« pour bâtir sur ses ruines le temple véritable
« Sa conduite répondit à ses projets. Afin que son ou-
« vrage avançât sans obstacles, il prescrivit un silence
« profond sur son entreprise, comme les Francs-Maçons
« le prescrivent dans les Loges, en matière de religion,
« afin de n'éprouver aucune contradiction sur l'applica-
* tion des symboles religieux dont leurs Loges sont
« pleines, et ils font faire serment de îm jamais parler,
« devant les profanes, de ce qui se passe en Loge, afin de
« ne pas divulguer une doctrine qui ne peut se perpétuer
« que sous un voile mystérieux. Pour lier plus étroite-
* ment ensemble ses sectateurs, Socin voulut qu'ils se
« traitassent de frères, et qu'ils en eussent les senti-
« ments. De là sont venus les noms que les Sociniens ont
« portés successivement de Frères-Unis, de Frères-Polo-
« nais, de Fvères-Moravcs, de Frey-Maurur, de Frères de
« de la Congrégation, de Free-Murer, de Frères-Maçons,
» de Frajs-Maçons, de Free-Maçons. Entre eux ils se
« traitent toujours de frères, et ont pour les autres l'ami-
« tié la plus démonstrative (1). »

L'auteur, M. Lefranc, aurait pu apporter en faveur de


sa thèse des preuves plus convaincantes que celles qu'on
vient de lire. Il lui eût été facile, par exemple, de montrer

(1) [Link], Le voile levé pour les curi-jtix, \>\i. 32 et suiv.


0 HAP. IX. — LES SOCINIENS ET LES FREE-MASONS. 165

la similitude qui a toujours existé entre la doctrine


maçonnique et celle des Sociniens.
De part et .d'autre on rejette les mystères; tout se
borne, pour les adeptes, au dogme de l'existence de Dieu.
Mais le Dieu des Maçons, qui est celui de Socin, ne res-
semble pas au Dieu des catholiques. Il n'y a ni Père, ni
Fils, ni Saint-Esprit dans l'être mystérieux qui a créé
toutes choses, et auquel on a donné le nom de Grand
Architecte de l'Univers. Ce Dieu constructeur ne s'oc-
cupe que vnguement des actions humaines. Sa morale
n'est pas austère, et sa justice se révèle par une mansué-
tude qui confine au laisser-faire.
Parmi les-Franes-Maçons et les disciples de Socin, se
sont rencontrés des adeptes qui ont cru devoir repousser
l'idée de Dieu. C'est ainsi qu'aujourd'hui une fraction très
importante de la Maçonnerie pi'ofesse l'athéisme, comme
le faisaient bon nombre de Sociniens, du vivant de Socin
lui-même.
Un auteur a dit que le socinianisme était l'art de
dé votre. Le même mot est applicable à la Franc-
Maçonnerie.
Les Francs-Maçons, comme les Sociniens. se sont tou-
jours attachés à affilier à leur secte des hommes haut
placés, afin de se soustraire aux mesures répressives.
Les Francs-Maçons ont des statuts connus de tous les
membres de l'Ordre, et des Monita sécréta, que l'on a
soin de ne pas publier, et dont les chefs, les chefs initiés
s'entend, ne s'écartent jamais.
Vers 1G79, Fauste Socin arriva en Pologne et rédigea
une sorte de symbole que ses disciples acceptèrent sans
réclamation. Mais il est avéré que cette confession de foi
n'était faite que pour le peuple. Les savants de la secte
ne s'y sont jamais assujettis que pour la forme.
Une fois établis en Pologne, les chefs du nouveau
culte envoyèrent des émissaires en Allemagne, en Hol-
lande et en Angleterre. Ces apôtres étaient choisis parmi
ICO ORIGINES VRAIES DE LA P.*. M.'.

les initiés les plus intelligents. Ils avaient pour mission


de ne jamais prêcher d'une manière ostensible. Ils de-
vaient gagner à leurs doctrines lo plus d'adeptes qu'ils
pourraient, parmi les hommes actifs et d'un esprit cultivé
avec lesquels ils réussiraient à se mettre en rapport
dans les villes qui leur étaient désignées.
Ce mode de propagande, il ne faut pas l'oublier, a été
invariablement suivi par tous les rites maçonniques,
au XVIIIC siècle.
Lo succès des Sociniens fut loin d'être complet en
Allemagne et en Hollande, où catholiques et protestants
se réunirent pour faire échouer la secte nouvelle. Les
Anglais, au contraire, accueillirent assez bien les dis-
ciples de Socin.
La sympathie qu'ils rencontrèrent au delà de la
Mauche ne les fit pas se départir de leur prudence ordi-
naire. On ne les vit nulle part se produire avec éclat.
Leur propagande fut là ce qu'elle avait été partout
ailleurs, c'est-à-dire secrète.
Ils cherchèrent à pénétrer dans les diverses associa-
tions qui florissaient alors en Angleterre, comme mem-
bres honoraires ou acceptés. La confraternité des Maçons-
Libres. ou Frec-Masons, se montra tout particulièrement
bienveillante pour les nouveaux venus.
Les Sociniens firent de tels progrès, qu'en 1681, Wil-
liam Penn passa en Amérique, avec un grand nombre de
ses compatriotes, appartenant presque tous à l'associa-
tion des ouvriers constructeurs, et y fonda la Pensyl-
vanie (forêt de Penn). Ce territoire fut concédé aux
émigrants par Charles II.
On doit à cette colonie la construction d'une grande et
belle ville, dont le nom suffit à révéler l'origine. Je veux
parler de Philadelphie, ville des frères, ou ville des
quackers.
Ces novateurs étaient républicains et faisaient profes-
sion de philanthropie et de déisme.
CHAF. IX. — L E S SOCINIENS ET LES FREE-MASONS. 167

Leur doctrine ne différait en rien de celle de Socin et de


ses disciples, que la Franc-Maçonnerie accepte à son
tour.
Lé F.*. Ragon, après avoir à peu près reconnu que la
Maçonnerie descend du Socinianisme, semble le regretter,
et ajoute les réflexions qu'on va lire, sans se demander
s'il est possible de les concilier avec ce qu'il a écrit
quelques lignes plus haut :

« Une preuve bien évidente et très concluante, dit-il,


« que ces membres nombreux, acceptés dans la confrérie
« anglaise des ouvriers-constructeurs, n'étaient point et
« ne se croyaient point Francs-Maçons, c'est qu'aucun
« Atelier franc-maçonnique, ce moyen puissant d'union
« et de civilisation, presque indispensable dans une colo-
» nie naissante ( [Link] VAlgérie), n'a été fondé par
« eux dans leur capitale, par la raison qu'il n'y avait
« pas encore de Franc-Maçonnerie sur le globe. Ce sont
4 leurs successeurs qui, cinquante et un ans après la
« fondation de Philadelphie, virent parmi eux, le
« 24 juin 1734, plusieurs Francs-Maçons qui s'étaient
<> adressés à la Grande-Loge de Boston (constituée le
« 30 avril 1733, par la Grande-Loge d'Angleterre), en
« obtenir des constitutions pour ouvrir une Loge dans
« leur ville. Benjamin Franklin, si célèbre depuis., en fut
« le premier vénérable (1). »

L'auteur affirme donc qu'en 1681 la F.-. M.*, n'existait


pas. Mais Ragon était distrait, car à la page suivante
il dit tout \Q contraire. Uebold écrit de son côté :

« f)urant les troubles qui désolèrent la Grande-


« Bretagne vers le milieu du xvir8 siècle, et après la

(1) RAOON, Orthodoxie maçonnique, pp. 28 et 29.


168 ORIGINES VRAIES DE LA. F . ' . M.'.
er
« décapitation de Charles I (1649), les Maçons d'Angle-
« terre et particulièrement-ceux de l'Ecosse travaillèrent
« en secret au rétablissement du trône renversé par
« Cromwel ; ils imaginèrent et créèrent clans l'intérêt de
« leur parti deux grades supérieurs ; en un mot, ils
t donnèrent à la Maçonnerie un caractère entièrement
t politique. Les discussions auxquelles le pays était en
« proie avaient déjà produit la séparation des Maçons
« artistes d'avec les Maçofis acceptés. Ceux-ci, comme
« nous l'avons déjà dit, étaient des membres honoraires,
t que, selon un usage immémorial, on avait agrégés à la
« société : c'étaient des hommes influents et de haute
« position. C'est grâce à leurs efforts que Charles II,
« reçu Maçon dans son exil, remonta sur le trône de se n
« père en 1660. Ce prince, dans sa reconnaissance, donna
« à la Franc-Maçonnerie la dénomination d'Art-Royal,
« parce que c'était la Franc - Maçonnerie qui avait
« principalement contribué à la restauration de la
« royauté (1). »

Comme s'il avait craint de ne pas être suffisamment


clair, l'auteur a eu soin d'ajouter que, dès cette époque,
les Loges de la Grande-Bretagne étaient composées en
majeure partie de Maçons acceptés et ne comptaient
qu'un petit nombre de Maçons artistes. Elles ne s'occu-
paient plus guère, dit-il encore, de l'objet matériel de
l'association.
Ainsi, après la décapitation de Charles I er , en 1649, les
Francs-Maçons travaillent activement au rétablissement
du trône. En 1660, Charles II se fait recevoir Franc-
Maçon, et donne à la Maçonnerie la dénomination d'Art-
Royalj comme témoignage de sa reconnaissance.
Pour affirmer, après cela, que la Franc-Maçonnerie
n'existait pas encore en 1681, époque où William Penn

(1) [Link]ï.ï), Précis historicité de la Franc-Maçonnerie,


CHAI'. IX. — L E S SOCINIENS ET LES [Link]. 163

Jiassa en Amérique à la tête des Sociniens, connus depuis


sous lo nom de Quackers, c'est faire preuve de beaucoup
de distraction ou de beaucoup d'audace.
Les -écrivains de la secte sont d'ailleurs coutumiers
du fait.
L'auteur des Lettres sur la Franc-Maçoyinerie prétend
que l'organisation de la Société remonte à une époque
antérieure au règne de Charles I er .

« On découvrit, dit-il, dans la bibliothèque Bodleyenne


« d'Oxford un vieux manuscrit contenant l'interroga-
« toire subi par un Franc-Maçon dans le temps de
« Henri I er , roi d'Angleterre. Ce papier fut imprimé avec
« les annotations qu'y fit le célèbre Locke, tant pour en
« expliquer le langage déjà suranné, que pour jeter
« quelque lumière sur le sujet qui motiva l'interrogatoire.
« Laissons pour un moment les auteurs d'un pareil docu-
« ment réimprimé à Londres avec la dernière Constitu-
« tion maçonnique ; il suffit à notre objet d'observer que
« Locke garantit l'ancienneté et l'authenticité du manus-
« crit. Or, celui qui connaît la probité et l'étendue d'es-
« prit de ce philosophe, doit nécessairement conclure
« qu'il y avait déjà des Francs-Maçons en Angleterre
« dans le temps de Henri I", et par conséquent plusieurs
« siècles avant le règne de Charles I", ce qui rend abso-
« lument inadmissible l'opinion qui date de ce dernier
« l'origine de la Franc-Maçonnerie (1). »

L'auteur en question, après avoir déclaré inadmissible


l'opinion qui fait remonter au règne de Charles Ier l'orga-
nisation de^a secte maçonnique, s'aperçoit, lui aussi,
qu'il a été un peu trop affirmatif, et, dans une note reje-
téo à la* fin du volume, il donne comme no manquant pas

(1) Lettres critiques et philosophiques sur la Franc-Maçonnerie,


Paris, Chamerot, 1835.
170 OIUGINKS VIUIES DE LA. I V . M.*.

de probabilité le sentiment qu'il a condamné au début


de son livre.
Peut-être a-t-il craint de s'exposer au ridicule en trai-
tant avec un dédain de mauvais goût les arguments du
F . \ Nicolaï en faveur des origines modernes de la Ma-
çonnerie.
Le manuscrit sur lequel s'appuie l'auteur des Lettres
critiques cl philosophiques ne prouve pas que le Franc-
Maçon dont il s'agit fût un Franc-Maçon dans le sens mo-
derne du mot. C'est en recourant à des équivoques du
même genre que Rebold, au commencement de son
Précis hisloriqtie, fait remonter la Franc-Maçonnerie aux
ouvriers constructeurs de Numa Pompilius, sauf ù affir-
mer un peu ]Jus loin que les Francs-Maçons n'existaient
pas encore en HGSl.
Ragon. l'auteur sacré de l'Ordre, est, lui aussi, en
contradiction avec Rebold.

« En 1016. dit-il,, le célébra antiquaire Elie Ashmole,


* grand alchimiste, fondateur du musée d'Oxford, se
« fit admettre avec le colonel Mainwarring dans la con-
« frérie des ouvriers maçons à Warrington, dans laquelle
« on commençait à agréger ostensiblement des individus
« étrangers à l'art de bâtir.
« Cette même année, une société de Rose-Croix, formée
« d'après les idées de la Nouvelle Atlantis de Bacon,
« s'assemble dans la salle de réunion des Free-Masons à
* Londres. Ashmole et les autres frères de la Rose-Croix,
« ayant reconnu que le nombre des ouvriers de métier
* était surpassé par celui des ouvriers de l'intelligence,
« parce que le premier allait chaque jour en s'affaiblis-
« sant, tandis que le dernier augmentait coniinuellement,
& pensèrent que le moment était venu do renoncer aux
« formules de réception de ces ouvriers, qui no consis-
« taient qu'en quelques cérémonies à peu près sem-
« blables à celle* usitées parmi tous les gens de métier,
CHAP. IX. — LES SOCINIENS ET LES FBEE-MASONS. 171

« lesquelles avaient, jusque-là, servi d'abri aux initiés


« pour s'adjoindre des adeptes. Ils leur substituèrent, au
« moyen des traditions orales dont ils se servaient pour
t les aspirants aux sciences occultes, un mode écrit d'ini-
« tiation calquée sur les anciens mystères, et sur ceux de
« l'Egypte et de la Grèce ; et le premier grade initiatique
« fut écrit tel, à peu près, que nous le connaissons. Ce
« premier degré ayant reçu l'approbation des initiés, le
« grade de compagnon fut rédigé en 1648 ; et celui de
« maître, peu de temps après ; mais la décapitation de
« Charles I er en 1649 et le parti que prit Ashmole en fa-
it veur des Stuarts, apportèrent de grandes modifications
« à ce troisième et dernier gracie devenu biblique, tout en
« lui laissant pour base ce grand hiéroglyphe de la
« nature symbolisée vers la fin de décembre. Celte même
« époque vit bientôt naître les grades de maître-secret,
« maître-parfait, élu, maître-irlandais, dont Charles I e r
« est le héros, sous le nom d'Hiram; mais ces grades de
« coteries politiques n'étaient professés nulle p a r t ; néan-
« moins, plus tard, ils feront l'ornement de Vécos-
« sisme (1). »

La Franc-Maçonnerie existait donc en 1681, quoi qu'en


ait dit Rebold.
Ici se présente une objection qu'il importe de résoudre.
Elle peut se formuler ainsi :
Les compagnons de William Penn n'étaient pas
Francs-Maçons, puisqu'en 1734, c'est-à-dire cinquante
ans après leur établissement en Amérique, les Sociniens
ou Quackers de Philadelphie s'adressèrent à la Grande-
Loge de Boston pour se faire initier.
Les émigrants étaient tous initiés, d'après notre sys-
tème. Dès lors les réunions en Loge n'avaient pas de
raison d'être. La Maçonnerie n'est ce qu'elle est que parce

(1) RAOON, Orthodoxie maçonnique, pp. 2S et suiv.


172 OBIGINES VRAIES DE LA. P . ' . M / .

qu'elle forme un Etat dans l'Etat. Si tous les Français


étaient Fx*ancs-Maçons, les Ateliers deviendraient une
superfétation, à moins qu'on ne transformât les locaux
maçonniques en chapelles et que l'on n'y célébrât un culte
quelconque. C'est ce que les premiers colons de la Pensyl-
vanie comprirent sans effort. Mais cinquante ans après
leur arrivée dans la colonie, la presque totalité d'entre
eux avait disparu, pour faire place à une nouvelle géné-
ration., qui n'était pas initiée, ou dont l'initiation cessait
d'être en rappoi't avec les modifications qu'Ashmole
avait fait subir à l'organisation de la secte. Il est donc
tout naturel de supposer que les frères de Philadelphie
se soient adressés à la Grande-Loge de Boston pour en
obtenir une constitution nouvelle.
En 1G50, les Maçons acceptés, ceux que les écrivains de
la Maçonnerie appellent un peu pompeusement les ou-
vriers de l'intelligence, firent prendre à la secte une
direction politique. Ils voulaient arriver par ce moyen à
rétablir sur le trône la famille des Stuarts. Les membres
de la Société dont les vues n'étaient pas les mômes furent
soigneusement tenus à l'écart. Tl ne fallait pas que la
trahison compromit le plan des conjures. Les partisans
de la monarchie créèrent donc un grade templier, auquel
ils étaient seuls admis, et à la faveur duquel ils pou-
vaient se reconnaître.
C'est de cette époque seulement que date l'apparition,
dans la Maçonnerie, du nom de Jacques Molay. Ashmole
modifia son grade de maître dans le sens des initiés mo-
narchistes, dont il partageait d'ailleurs toutes les idées.
TROISIÈME PARTIE
PÉRIODE HISTORIQUE

CHAPITRE X

La Franc-Maçonnerie en Angleterre et en France.

SOMMAIRE. — Séparation définitive des Maçons philosophes d'avec les


Maçons ouvriers. — Les nouveaux Maçons élisent leur premier
Grand-Maître. — Pourquoi les anciens Free-Masons choisissaient
leurs dignitaires parmi le clergé. — Rivalité entre la Grande-Loge
d'Angleterre et la Grande-Loge d'York. — La Maçonnerie s'établit
en Belgique et en France. — Progrès de la secte & Paris. —
Trouble produit dans la Maçonnerie par l'apparition du rite écossais.
— Premiers Grands-Maîtres de l'Ordre en France. — Louis XV ne
voit pas les Francs-Maçons d'un bon œil. — Poursuites dirigées contre
eus par le Châtelet. — Le comte de Clermont est nommé Grand-
Maître. — Anarchie parmi les adeptes. — On leur donne pour chef
un maître de danse. — Leur irritation. — Lutta entre les Maçons de
la classe populaire et les Maçons de l'aristocratie. — Le duc de
Chartres est nommé Grand-Maitre. —Il réunit tous les rites sous son
obédience. — Création du Grand-Orient de France. — La Grande-Loge
refuse de reconnaître son autorité. — Elle est vaincue dans la
lutte.

De l'année 1717 seulement, dit Ragon, date I'ORDRE


MAÇONNIQUE. On serait tenté, tout d'abord, de rappeler
à l'auteur qu'il a affirmé le contraire quelques pages
__ . __
Ouvrages consultés : RAGON, Orthodoxie maçonnique. — REBOLD,
Histoire des trois Grandes-Loges. — L. DERMOTT, Lettre sur la diffé-
rence qui existe entre Vancienne et la moderne Maçonnerie en Angle-
terre. — Principes d'Ahiman, ouvrage composé pour l'instruction de
ceux qui sont ou veulent être Francs-Maçons. — SKIXNER, Vie du
général Munh. — J. AKDERSON, Constitutions de l'ancienne et
174 PÉRIODE HISTORIQUE.

avant. Mais, en y regardant de près, on ne tarde pas à


s'apercevoir que l'expression a trahi sa pensée, et que la
contradiction n'est ici qu'apparente.
Ce fut à cette époque que la Maçonnerie philosophique
se sépara des ouvriers constructeurs, et fonda à Londres
la GRANDE-LOGE qui devint le foyer central et unique
de l'Ordre, non seulement pour l'Angleterre, mais encore
pour l'Amérique et l'ancien continent.
Les trois rituels qu'Ash noie avait rédigés, de 1G-1G à
1649, furent adoptés par la confraternité philosophique.
Les auciens Maçons ne virent pas de bon œil la fonda-
tion du nouvel Ordre. Voulant parer le coup qui leur
était porté, ils donnèrent à la confrérie d'Yorck la déno-
mination de Grande-Loge de toute l'Angleterre Mais
Cette manœuvre n'eut pas de succès. Voyant qu'ils ne
pouvaient pas arrêter les progrès des Maçons philo-
sophes, les constructeurs crurent devoir temporiser. Ils
entretinrent même des relations agréables sinon amicales
avec leurs rivaux.
La Grande-Loge de Londres se réunit pour la première
fois en assemblée générale, le 24 juin .1717. Après avoir
élu Antoine Soycr Grand-Maître de l'Ordre, les initiés
désignèrent les divers lieux où ils pourraient se réunir.
Il fut décidé, en outre, qu'aucune Société ne seraitrecon-

respectable confraternité des Francs-Maçons. — Anecdotes et lettres


secrètes sur divers sujets rie littérature et de politique. — Consti-
tutions, histoire, lois, charges, règlements et usages des Francs-
Metçons (traduit de l'an;_'lnis). — Histoire, ohligaiions et statuts îles
Francs-Maçons ; Francfort, ia-S°. — TntERCK (do la), Histoire des
Francs-Maçons, etc. — Sentences du Châtelct concernant la Franc-
Maçonnerie. — Notice historique de l'origine des Francs-Maçons,
Francfort-siir-le-Mein, in-S°. — Quintessence de la vraie Franc-
Moçimnerie, Leijisik, in-S". — Lettres maçonniques interceptées, etc.,
Loipsilc, iii-8°. — TISOIIY, Acta Lalomorum. — Des sociétés se-
crètes en Allemagne et en d'autres contrées, Paris, librairie Gide fils.
— Histoire, du Grand-Orient de France, Paris, chez Tessier, libraire.
— Guida portatif du Franc-Maçon, contenant l'origine, etc. Edim -
bourg, in-S".—JACKINCÎ BOOZ, oit collection authentique de tout ce qui
concerne la Franche-Maçonnerie, Londres, in—H0. — GOUJLLARO, Lettres
critiques sur la Franche-Maçonnerie d'Angleterre.
CH. X. — LA. F.*. M.*. EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 175
nue comme légitime, si elle n'avait pas obtenu, au préa-
lable, l'agrément du Grand-Maître et l'approbation de
l'assemblée générale.
La Maîtrise d'Antoine Soyer n'offre rien de bien remar-
quable. Deux Loges seulement furent constituées sous
son administration.
L'année suivante, c'est-à-dire en 1718, Georges Payne
succéda à Antoine Soyer.
A l'époque où la Maçonnerie philosophique ne faisait
qu'un avec la Maçonnerie pratique, les Grands-Maîtres
étaient nommés à vie. Les Francs-Maçons de la nouvelle
école décidèrent que la Grande-Maîtrise serait renou-
velée annuellement, sauf réélection ou prolongation.
Ragon fait observer, à ce propos, qu'avant la sépara-
tion des deux confraternités, les initiés, mêlés aux
Maçons constructeurs, faisaient choisir, pour protecteurs
ou Grands-Maîtres, des personnages puissants. Leur
choix, ajoute le même auteur, tombait principalement sur
les membres du clergé, afin de mieux dissimuler leurs
projets ; mais une fois l'étendard philosophique déployé, te
clergé disparut du PROTECTORAT, et aucun de ses membres
ne devint Grand-Maître (1).
Comme on le voit, les tendances religieuses, politiques
et sociales de la Maçonnerie ne datent pas de quelques
années seulement.
Georges Payne, qui était, paraît il, un Maçon zélé et
instruit, forma les archives de la Grande-Loge. Il y réu-
nit une quantité considérable de manuscrits et de vieilles
chartes intéressant la confraternité maçonnique.
Le 21 juin 1719, Georges Payne est remplacé par
Désaguliers. C'est à lui que remonte l'usage des toasts
dans les banquets. Quelques auteurs prétendent que cela
se pratiquait dans la Maçonnerie ancienne, probablement
chez les Gymnosophistes ; avec les écrivains de la secte, il
faut s'attendre aux hypothèses les plus fantaisistes.
(1) RAOON, Orthodoxie maçonnique.
170 PÉRIODE, HISTORIQUE.

Sous cette Maîtrise, la Société devient prospère. Des


hommes appartenant aux classes privilégiées demandent
à recevoir l'initiation.
En 1720, Georges Payne arriva de nouveau au pouvoir.
Il fut décidé, à cette époque, que le Grand-Maitre en
exercice aurait le droit de choisir son successeur. Ce der-
nier, une fois agréé par la Grande-Loge, portait le titre
de Grand-Maitre désigné. Le 24 décembre, Payne fixa
son choix sur le duc de Montague qui accepta.
Cependant la rivalité entre la Grande-Loge de Londres
et la Grande-Loge d'Yorck ne tarda pas à reparaître.
La cause de ces tiraillements doit être attribuée, en
grande partie, aux procédés pou courtois des nouveaux
Maçons envers les initiés de l'ancien rite. Les Francs-
Maçons d'Yorck n'étaient pas reçus dans la Loge de
Londres, et ceux de Londres n'avaient pas accès dans la
Logo d'Yorck.
Le 4 juin 1721, la ville de Mous reçut la lumière. La
Loge que l'on y établit porta le titre do Parfaite-Union, et
prit, en quelques années, URC importance assez considé-
rable pour devenir le centre maçonnique des Pays-lias
autrichiens.
Le 13 octobre de la môme année, une Loge se constitua
à Dunkerquc, sous le nom devenu commun de Loge de
Y Amitié et Fraternité. Ce fut comme la prise de posses-
sion de notre pays par les Sociétés secrètes.
Quatre ans plus tard (1725), Milord Danvent-Waters
vint à Paris, avec le chevalier Maskelyne, M. d'Héguetty
et cinq ou six autres Anglais de distinction, dans le but
d'y introduire la Franc-Maçonnerie.
Le 12 juin 1726", ils ouvrirent chez Hure, traiteur, rue
des Boucheries-Saint-Germain, une Loge qu'ils bapti-
sèrent du nom de Saint-Thomas, et qui relevait directe-
ment de la Grande-Loge de Londres. Elle réunit en peu
de temps plus de six cents adeptes. Bientôt après,
c'est-a-dirc en mai 1?29, on établit une seconde Loge
CH. X..— LA F.*. M.*. EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 177
chez Lebreton, traiteur, à l'enseigne du Louis-dArgent.
La Loge prit le même nom que le restaurant où elle vit
le jour. Le 11 décembre suivant, une troisième Loge
s'ouvrit chez un Anglais nommé Goustaud, sous la
dénomination des Arts Sainte-Marguerite. En 1732, une
quatrième Loge s'organisa à l'Hôtel de Bnci. Cette Loge
ayant initié le duc d'Aumont, elle échangea le titre
qu'elle avait emprunté tout d'abord au lieu de ses assem-
blées en celui de Loge d'Aumont.
Derwent Waters fut investi par la Loge de Londres de
la dignité de Grand-Maître provincial, et en exerça les
fonctions jusqu'à l'époque où il retourna à Londres pour
y mourir sur Téchafaud, victime de son attachement à la
cause des Stuarts.
Lord d'Harnouester, auquel il transmit ses pouvoirs
avant de quitter la France, lui succéda comme Grand-
Maître.
Les Maçons français, pour ne pas avoir besoin de
recourir constamment à Londres, résolurent de fonder à
Paris une Grande-Loge provinciale anglaise, qui serait
munie de pleins pouvoirs par la Loge d'Angleterre. Les
négociations entamées, à propos de cette affaire, abou-
tirent sans trop de difficulté, et la Grande-Loge provin-
ciale se constitua régulièrement en 1730, sous la Maîtrise
de lord d'Harnouester.
L'origine du rite écossais remonte à 1736. Parle fait de
cet événement, l'anarchie s'introduisit dans la secte et
faillit en compromettre l'existence. Nous reviendrons
bientôt sur cette question, l'une des plus importantes
qui se soit agitée dans le monda maçonnique, depuis
la fondation de l'Ordre.
En 1737, lord d'Harnouester '^.litta la France pour
retourner en Angleterre. Comme Derwent-Waters, il
exprima le désir d'être remplacé, mais il voulut que son
successeur fût un Maçon d'origine française.
Le duc d'Antin recueillit son héritage en 1738. L'admi-
F.-. M.-. 12
178 PÉRIODE HISTORIQUE.

nistration du nouveau Grand-Maître provincial ne se fît


remarquer par rien d'extraordinaire.
A la mort du duc, qui arriva en 1743, les Maîtres des
Loges se réunirent et confièrent le gouvernement de
l'Ordre au comte de Clermont.
Les Francs-Maçons, devenus suspects, éprouvaient le
besoin de choisir leurs dignitaires dans les rangs de
l'aristocratie, afin de conjurer le péril qui les menaçait.
Déjà, au départ de lord d'Harnouester, Louis XV, qui
soupçonnait los tendances de la secte, avait déclaré qu'il
ferait enfermer à la Bastille le membre de la noblesse
qui s'aviserait de présider la Maçonnerie. Mais il se
ravisa, parait-il, car le duc d'Antin ne fut nullement
inquiété. Le comte de Clermont put, lui aussi, accepter
la Maîtrise sans encourir la colère royale.
La longanimité du souverain ne fut pas imitée par le
Châtelet. En 1787, ce tribunal condamna le cabaretier
Chapelot à 100 francs d'amende et fit murer son établisse-
ment, parce qu'il avait permis que l'on organisât chez
lui un Atelier maçonnique. L'année suivante, la Loge qui
se tenait à lTIôtel de Soissons, rue des Deux-Ecus, fut
dispersée. On enferma au fort l'Evoque plusieurs de ceux
qui en faisaient partie. En 1744, le pouvoir défendit aux
Francs-Maçons de se réunir en Loge. Pour ne pas avoir
tenu compte de cette interdiction, l'hôtelier Leroy eut à
payer 3.000 francs d'amende.
Pendant que la police traquait les sectaires, la Grande-
Loge faisait courir à l'Ordre un danger d'un autre genre,
grâce à l'inintelligence de son administration.
Voici ce que nous lisons à ee propos dans les Acta La-
lamantin du F.*. Thory :

c La Grande-Loge anglaise de Franco se déclare


c Grande-Loge du royaume (1743) et secoue le joug de la
* Grande-Loge de Londres; mais elle conserve dans
t les constitutions qu'elle accorde l'usage consacré par la
CH. X. — LA. F.\ M,". EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 179
t Grande-Loge d'Yorck de donner des titres personnels
« a des maîtres inamovibles, lesquels considèrent leurs
« Loges comme une propriété qu'ils gouvernent selon
t leur caprice. Ces maîtres de Loges se permettent de
« délivrer des constitutions à d'autres maîtres de Loges à
f Paris et dans les provinces; ceux-ci à leur tour consti-
« tuent d'autres corps, rivaux de la Grande-Loge, qui
« se forment sous les titres de Chapitres, de Collèges, de
« Conseils, de Tribunaux à Paris et dans plusieurs villes
« de France, où ils établissent aussi de leur côté des
« Loges et des Chapitres. Il résulta de ces désordres une
» telle complication qu'à cette époque et longtemps encore
« après, on ignorait à l'étranger et même en France quel
« était le véritable corps maçonnique constituant dans lô
« royaume. L'histoire de la Maçonnerie dans cette pé-
« riode est d'autant plus obscure, que tous ces maîtres de
« Loges et tous ces Chapitres ne dressaient aucun procès-
« verbal de leurs opérations, formalité que négligeait
« souvent la Grande-Loge elle-même (1). »

Les auteurs maçonniques font remonter la cause de


cette anarchie au comte de Clermont, Grand-Maître de
rCrdx-e. Ils prétendent que, circonvenu par les ennemis
secrets de l'Art-Royal, il cessa de prendre part aux tra-
vaux. Les autres membres de l'aristocratie, entraînés par
son exemple, s'abstinrent également.
Comme on s'aperçut que les Ateliers devenaient déserts,
les adeptes zélés firent entendre de vives réclamations.
Le Grand-Maître choisit alors, comme suppléant, un
financier nommé Baure, qui ne montra guère plus d'acti--
vite. Non seulement il ne réunit pas la Grande-Loge,
mais, de plus, il laissa le désordre s'introduire dans l'ad-
ministration. Il n'y eut plus d'élections de Vénérables.
Pour obvier aux inconvénients qui pouvaient résulter de

(1) THOÎXY, Acte. L(itomorHm,\). 70.


180 PÉRIODE HISTORIQUE.

cette négligence, on déclara que les chefs de Loges, à


Paris, seraient inamovibles.
La situation «'aggravant, au lieu de s'améliorer, on
adressa de nouvelles représentations au Grand-Maître,
qui se décida à remplacer le F. - . Baure par un adephi
plus intelligent. Mais ces bonnes dispositions du comto
ne furent pas de longue durée. Grâce, dit-on, à une in-
fluence secrète peu favorable à la Maçonnerie, il fit choix
d'un maitre de danse du nom de Lacorne.
Cette nomination ne satisfit pas les membres de l'Ordre.
« Le marchand de flic-ftacs, dit Ragon, bravant tous
« les murmures, s'empare des rênes de l'adminisira-
« lion, peuple la Grande-Loge de ses créatures, et, avec
« leur appui, cet indigne chef de l'association devient
« puissant. Tous les hommes de bonne compagnie, de
« mœurs honnêtes, donnent leur démission ou cessent
« de prendre part aux travaux (1). »
Pendant ce temps-là, divers rites étrangers et indi-
gènes s'établissent à côté de ia Maçonnerie symboliques
et confèrent une foule de grades inconnus jusqu'alors.
Malgré la stupéfaction que lui avait causée la nomi-
nation de Lacorne, la Grande-Loge essaya de mettre un
terme à ces abus. Mais ses efforts n'ootinrent aucun
résultat.
Bientôt des réclamations plus accentuées que les précé-
dentes arrivèrent au comte de Clermont, au sujet du substi-
tut qu'il s'était donné. Le Grand-Maître destitua donc le
danseur Lacorne et le remplaça par le F.-. Chaillou de
Joinvflle.
On crut tout d'abord qu'à la suite de cet acte, le calme
renaîtrait dans la Maçonnerie. Ce fut tout le contraire.
Pendant sa courte administration, Lacorne avait eu soin
de s'entourer d'adeptes dévoués à sa cause. Comme ils
appartenaient à la petite bourgeoisie, ils lui restèrent

(!) Il.uîiN, Orthodoxie maçonnique.


CH. X- — LA P.*. M.*. EN ANGLETERRE ET EX FRANCE. 181
fidèles, de telle sorte que la scission devint définitive.
Chacune des deux fractions prétendit posséder le pouvoir
constituant et avoir le droit de délivrer des constitutions.
Un semblant de réconciliation eut lieu le 24 juin 1762;
mais cela dura peu.
Les partisans du F.', de Joinville, qui faisaient presque
tous partie de la noblesse, du barreau ou de la haute
bourgeoisie, souffraient de se trouver en contact avec des
initiés de la classe ouvrière. Les adeptes de la fraction
Lacorne, à leur tour, ne voyaient pas de très bon œil les
F.'. F. 1 , de l'aristocratie, à cause de la morgue qu'ils affi-
chaient jusqu'au sein des Loges, sans égard pour les
principes égalitaires de l'Ordre.
En 1766, lorsqu'on procéda à la réélection des officiers,
les partisans de Lacorne furent évincés par les nobles et
les bourgeois. De là des récriminations et des pamphlets
de tout genre.
La Grande-Loge frappa d'excommunication et bannit
de son sein les Maçons récalcitrants. Ceux-ci ne se tinrent
pas pour battus. Ils publièrent de nouveaux libelles, plus
violents que les premiers. Des personnalités et des in-
jures on en vint aux voies de fait, si bien que le gouver-
nement dut intervenir et interdire les réunions de la
Grande-Loge.
Les excommuniés se réunirent secrètement et consti-
tuèrent un certain nombre d'Ateliers au moyen de
diplômes antidatés. La fraction Chaillou de Joinville usa
du même procédé. Elle ne délivra pas moins de trente-
sept constitutions pendant la durée de l'interdiction.
Le comte de Clermont mourut en 1671.
Les dissidents dont Lacorne était le chef profitèrent de
cet événement pour ressaisir le pouvoir. Ils s'adressèrent
pour cela au duc de Luxembourg, auquel ils tirent entendre
qu'ils formaient le noyau de la Grande-Loge, à l'époque
où le gouvernement la frappa d'interdit, et le prièrent
nonseulement de s'intéresser à la restauration de l'Ordre,
182 PÉRIODE HISTOBIQBE.

mais encore d'engager le duc de Chartres à accepter la


Grande-Maîtrise. Ce dernier était le propre neveu du
comte de Clermont. Il agréa la demande des requé-
rants, et désigna, pour le suppléer comme substitut, le
duc de Luxembourg.
Le parti de la noblesse ne s'attendait pas à cette ma-
nœuvre. Force lui fut de se résigner.
Les factieux, comme les appellent Ragon, Rebold et
bon nombre d'autres écrivains de la Maçonnerie, convo-
quèrent les vénérables, ainsi que les membres de la
Grande-Loge, présentèrent à l'assemblée l'acceptation
signée du duc de Chartres, et offrirent à ces derniers de
la leur remettre, à la condition que le décret de bannisse-
ment et d'excommunication qui les avait frappés serait
déclaré nul et non avenu. La Grande-Loge céda, ne pou-
vant faire mieux.
A la fête de Saint-Jean 1771, le duc de Chartres fut
proclamé Grand-Maitre. De plus on prononça l'annula-
tion do la malencontreuse sentence qui avait si fort irrité
les dissidents, et des constitutions que les deux partis
avaient octroyées pendant la suspension. On décida enfin
qu'une commission de huit membres serait chargée d'éla-
borer un projet de réorganisation, et que vingt-deux ins-
pecteurs provinciaux visiteraient les Loges du royaume,
avec mission de les rappeler au respect de la discipline
et à la scrupuleuse exécution des règlements.
Le parti victorieux voulut poursuivre ses succès. Dans
ce but, il poussa les Loges écossaises établies eh France
à offrir au duc de Chartres la Grande-Maîtrise de leur
rite.
Le duc se prêta de bonne grâce à cette nouvelle com-
binaison.
La Grande-Loge protesta contre un arrangement qui
donnait aux Maçons écossais une importance et un
caractère do légalité qu'elle eût voulu conserver pour elle
seule. Mais ses remontrances restèrent sans effet.
CH. X. — LA F.\ M.". EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 183

Je crois être agréable à mes lecteurs en reproduisant


ici l'acte d'acceptation du duc de Chartres :

« L'an de la grande Lumière 1772, 3e jour de la lune


« Jean, 5° jour du 2e mois de l'an maçonnique 5772, et de
« la naissance du Messie, 5e jour d'avril 1772, en vertu
« de la proclamation faite en grande Loge assemblée le
« 24e jour du 4e mois de l'an maçonnique 5771, du très
« haut, très puissant et très excellent prince Son Altesse
« Sérénissime Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc de
t Chartres, prince du sang, pour G.\ Maître de toutes
« les Loges régulières de France et de celle du souverain
« Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident, sublime
« mère Loge écossaise du 26e de la lune d'Elul 5771 pour
« souverain G.'. Maître de tous les Conseils, Chapitres et
« Loges écossaises du Globe de France, office que sa
« dite Altesse Sérénissime a bien voulu accepter pour
« l'œuvre de l'Art-Royal et afin de concentrer toutes les
« opérations maçonniques sous une seule autorité.
« En foi de quoi sa dite Altesse Sérénissime a signé le
« présent pi-ocès-verbal d'acceptation.
« Signé :
« LOLIS-PHILIPPE-JOSEPH D'ORLÉANS. »

A l'époque où le duc d'Orléans accepta la Grande-


Maîtrise, il y avait en France plus de trois cents Loges.
Mais nous n'en connaissons que les principales (1).
(1) En voici la nomenclature exacte avec la date de leur fon-
dation :
• Carcassonne, La Parfaite Amitié et les Commandeurs du Temple,
21 dëc. 1744. — Le Havre, La Fidélité, 14 déc. 1744. — Perpignan, La
Sociabilité, G nov. 1744. — Brest, L'heureuse rencontre, 6 sept. 1745.
— Voiron, La Triple Union et l'Amitié, 14 juin 1747. — Rennes, La
Parfaite Union, 24 juin 1748. — Troyes, L'union de la Sincérité,
21 mars 1751. — La Rochelle, La Parfaite Union, 9 mars 1752. —
Clormont-Ferrnnd, La Franche Amitié, 1(> juillet 1753. — Tlàers,
Lri Vrais Amis, 5 ac/it 1754. — Rochefurt, L'Aimable Concorde, 17 mai
17.":">. — Dunkorque, L'Amitié et Fraternité, \" mars 1756. — (Pour la
Loge de Dunkerque, nous donnons ici la date de sa constitution règu-
184 PÉRIODE HISTORIQUE.

Celles qui appartenaient au rite Ecossais ne sont pas


comprises dans la liste que nous donnons. Il n'est ques-
tion ici que des Ateliers constituées régulièrement et
Jière par la Grande-Loge de France, et non celle de sa création. On
sait que cette Loge est la première qui a été établie en France). —
Nantes, Parfaite Harmonie, \" mars 1757. — Strasbourg, La Con-
corde, 17 juin 1857. — Toulouse, La Sagesse, 10 juillet 1757. — Per-
pignan, L'Union, 27 mars 1758. — La cavalerie légère forma une Loge
sous le titre de Parfaite Union, le 15 avril 1759. —A Paris, la Grande-
Loge constitua régulièrement, en dehors de celles qui existaient déjîi,
la Loge connue sous le nom de Saint-Alphonse des Amis de In Vertu,
le 23 mars 1700. — Orléans, Jeanne d'Arc, 17 décembre 1700. — La-
voulte, Suint-Vincent de la Persévérance, 23 nov. 1760. — La Marti-
nique, Suint-Pierre de la Martinique des F.-. F.'. Unis, même année
probablement. Lorient, L'Union, 27 décembre 1760. — Nesle, Le
Glaive d'Or, 15 janvier 1761. — Caen, La Constante Amitié, S mai 1761.
— Toulon, La Double Union, 1 " août 1761. — Montreuil, La Parfaite
Union, 18 août 1701.— Maastricht, La Constante, 10 décembre 1761. —
Paris, Saint-Louis de la Martinique des F.-. F.\ réunis, 30 janvier
1763. — Charleville, Les F.: F.: Discrets, 2 mai 17G2. — Reims, La
Triple Union, VJ juin 1702. — Sedan, La Famille Unie, 21 juin 1702.
— Lyon, Le Parfait Silence, 5 avril 1703. — Le Cateau, Les Vrais
Frères, 19 avril 170-1. — Saint-Jean d'Angely, L'Egalité, 18 mai 1704.
— Bordeaux, L'Amitié, 24 juin 1764. — Alençon, La Fidélité, 2 juillet
17C4. — Arras, L'Amitié, 7 juillet 1704. — ht: Havre, Les Vrais Amis,
8 juillet 1704. —Paris, Saint-Pierre du Parfait Accord, 4 novembre
1704. — Tarbes, La Paix, 10 novembre 1761. —Montpellier, Les Amis
Fidèles, 10 janvier 1765. — Bordeaux, Francs Elus Ecossais et Amis
Réunis,!" lévrier 1765.— Les Caves, Les Frères Réunis, 20 février 1765.
— Tarascon, La Fidélité, 24 mars 1705. —Pont-Audcmer, La Persévé-
rance, 28 mai 1765. — Rouen, L'Ardente Amitié, 4 juin 1705. —
Saint-Brieue, La Vertu Triomphante, 10 septembre 1705. — Grenoble,
La Parfaite Union, 20 avril 1706. — Perpignan, Saint-Jean des Arts
et de la Régularité, même date. — Paris, Les Camrs Unis, 7 mai
1700. — Lille, Les Amis Réunis, 15 juin 1700. — Dinan, I,a Tendre
Fraternité, 4 juillet 1700. — Crespy, Saint-Louis, 2 septembre 1700. —
Montpellier, La Bonne Intelligence, 27 septembre 1700. — Announy,
IM Vraie Vertu, 1er octobre 1700. — Besançon, La Sincérité et Par-
faite Union, 2 octobre 1700. — Dieppe. Les Cœurs Unis, 15 nov. 1700.
— Blaye, Les Cœurs Www, même date. — Besançon, La Parfaite Union
même date. — Marseille, La Parfaite Sincérité, 21 janvier 1707. —
Compiègne, Saint-Germain, 4 février 1768. — La Basse-Terre, Saint-
Jean d'Ecosse, 12 février 1708. — Tournay, La Constance Eprouvée,
20 niai 1770. — Même ville et même date, Les Frères Réunis. —
Bayonne. La Zélée, 19 février 1771. — Lyon, La Vraie Union Histo-
rique, 17 août 1771. —Dijon, La Concorde, 17 juillet 1771. — Saint-
Malo, La Triple Essence, 7 janvier 1772. — Nancy, Saint-Jean de
Jérusalem, même date. — Dijon, Les Arts Réunis, 12 mars 1772. —
Guinganip. L'Etoile des Maçons, 15 juin 1772. — Caen, Thnnis,
10 juillet 1772. — Liinoux, Les Enfants de la Gloire, 26 nov. 1772. —
Paris, L'Union, 22 décembre 1772.
CH. X. — LA F.'. M.". EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 385
placés sous la juridiction de la Grande-Loge de France.
Nous touchons au moment où la Maçonnerie dut subir
une transformation complète. Le duc de Luxembourg
joua, dans cette affaire, un rôle considérable, comme
administrateur de l'Ordre. Je crois donc utile de mettre
sous les yeux de mes lecteurs la pièce qu'on va lire :

« Nous, Anne-Charles-Sigismond de Montmorency-


« Luxembourg, duc de Luxembourg et de Châtillon-sur-
« Loire, pair et premier baron chrétien de France, bri-
« gadier des armées du Roi, etc.
« Revêtu par feu S. À. S. le très respecté et très illus-
« tre frère comte de Clermont, G.-M. de toutes les Loges
« régulières de France, de toute la plénitude de son pou-
« voir, non seulement pour régir et administrer tout
« l'Ordre, mais pour la fonction la plus brillante, celle
« d'initier à nos Mystères le très respectable et très
« illustre frère Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres,
a appelé ensuite par les vœux de toute la Maçonnerie au
<r suprême gouvernement ;
« Certifions avoir reçu, en qualité d'administrateur
« général, l'acceptation par écrit du prince ; ainsi man-
« dons à la G.-L. de France d'en faire part à toutes les
« Loges régulières, pour participer à ce grand événement
« et pour se réunir à nous dans ce qui pourra être pour
« la gloire et le bien de l'Ordre.
« Donné à notre Orient, l'an delà lune 5772 et de l'ère
« vulgaire l or mai 1772, apposé le sceau de nos armes et
« contresigné de l'un de nos secrétaires.
c Signé:
« MONTMORENCY-LUXEMBOURG.
• Par Monseigneur,
« Signé:
« D'OTESSEN. »

L'ancienne faction Laeorne, enhardie par ces premiers


186 PÉRIODE HISTORIQUE.

succès, ne vise à rien moins qu'au renversement de la


Grande-Loge de France. Des conférences ont lieu. Les
Maîtres des Loges y sont convoqués. Ceux d'entre eux
qui se prononcent pour l'ordre de choses existant sont
expulsés d'une manière violente. L'agitation ne tarde
pas à prendre des proportions tout à fait imprévues,
grâce aux accusations de vol, d'exaction, de concussion,
d'abus de pouvoir que l'on dirige contre les dignitaires
de la Grande-Loge. Il ne s'agit plus maintenant de corri-
ger les abus. On veut faire disparaître l'ancienne admi-
nistration.
On commence par décider que les maîtres de Loges
ne seront plus inamovibles. Puis, le 4 décembre 1772, la
commission chargée du remaniement des Constitutions,
appuyée d'un nombre considérable de Maçons, décrète
que l'ancienne Grande-Loge de France a cessé d'exister,
qu'elle est remplacée par une nouvelle Grande-Loge na-
tionale, et qu'un nouveau corps, dont elle fera partie
intégrante, administrera l'Ordre sous le titre de GRAND-
OrtlENT DE FRANCE.
Beaucoup de Maçons, parmi lesquels le F.*. Chaillou
de Jomvillc, abandonnent la Grande-Loge et se rallient
au pouvoir naissant.
La Grande-Loge résiste. Ceux de ses membres qui
n'ont pas fait défection s'assemblent, le 30 août 1773,
déclarent que la Loge Nationale qui vient de se former
est subreptice, illégale, irrégulièro et doit être considérée
comme ne jouissant d'aucun pouvoir. Elle va plus loin,
elle frappe (l'excommunication les maîtres de Loge qui
ont pris part à ses travaux, si dans les huit jours qui
suivront la promulgation de la sentence, ils n'ont pas
rétracté leurs erreurs. Vains efforts, foudres impuis-
santes. L'ancienne Grande-Loge disparaît pour ne plus
reparaître, et le Grand-Orient la remplace, en dépit des
censures qui viennent s'abattre sur son berceau.
Quand l'Eglise excommunie les hérétiques et les
CH. X. — IA P.*. M.*. EN ANGLETERRE EX EN FRANCE. 18ff
Francs-Maçons en particulier, les membres de la secte
poussent des cris de paon et parlent avec horreur de l'in-
tolérance sacerdotale. Mais ils n'hésitent pas à se servir
des mêmes procédés à l'égard de ceux d'entre eux qui
déplaisent aux grands dignitaires de l'Ordre, ou refusent
de se soumettre à leur autorité. Tant il est vrai que rien
n'est beau comme la logique.
CHAPITRE XI

Les annales de la F.*.-M.*, en Angleterre.


SoMMAïuii. — Règne de Charles II. — Ce souverain favorise la secte. —
Décadence de la Maçonnerie pendant le règne d'Anne Stuart. Agita-
tion en Angleterre après l'avènement de Georges I er . — Ilélbrnies
opérées dans l'Ordre par le Grand-Maitiv Scott. — Grande-Maîtrise
du duc du Richemond. — Il édicté une loi .somptuaire qui contraint
les Francs-Maçons a être sobres. — Le chevalier Itamsay et l'Kcos-
siine. — Ou accorde des distinctions aux maitresd'hôtel des Loges M>US
l'administration du comte de Leicester.— Onpublie unenouvelle édition
des constitutions. — Démêlés entre les Grandes-Loges de Londres
et d'Vorck. — La Franc-Maçonnerie en Ecosse et en Irlande. — La
Grande-Loge d'Edimbourg modifie sou organisation. — Dans quel but
Ramsay créa les hauts grades. — Tendances politiques de la Maçon-
nerie. — Tous les gouvernements la voient, de mauvais u'il. — Les
Francs-Maçons anglais remplacent l'étude des sciences par la gastro-
nomie. — Los maîtres d'hôtel se donnent du l'importance, ce qui
déplaît aux Mitres dignitaires de la secte. — Construction à Londres
d'un local maçonnique monumental. — Nouveaux démêlés entre les
divers-s Loges. —Le Grand-Maître a recours a l'excommunication.—<