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Mémoire
Québec, Canada
Mémoire
Sous la direction de :
iii
Abstract
This Master’s thesis critically examines the reflections brought by Louis de Broglie (1892-
1987) to the understanding of the transition from classical to quantum mechanics. After
having identified the wave-corpuscule dichotomy established in classical mechanics by
Newtonian and Maxwellian corpuscular and wave theory, we examine how, according to de
Broglie, the coexistence or correlation of waves and corpuscles in matter made it possible to
overcome this contradiction and to base wave and quantum mechanics on new foundations.
Following the presentation of the broglian synthesis of wave mechanics, it emerges from this
analysis that the transition from classical to quantum mechanics results from the evolution of
the concept of matter. The wave and corpuscle of classical mechanics are now giving way to
the “quantum particle”. From this quantum monism, we have analyzed, in the last part of this
work, the epistemological implications of de Broglie's scientific philosophy. The intervention
of the quantum of action having called into question the foundations of classical mechanics,
the modification of these principles has as a corollary the crisis of mechanical objectivity and
the failure of the classical mechanism.
iv
Table des matières.
Résumé ......................................................................................................... iii
Abstract ........................................................................................................ iv
Illustrations : repères chronologiques ........................................................vii
Épigraphe ...................................................................................................viii
Remerciements ............................................................................................. ix
Introduction ................................................................................................... 1
Chapitre 1 : La mécanique classique : de la théorie corpusculaire
newtonienne à la théorie ondulatoire maxwellienne ou du mouvement de
la matière au mouvement dans la matière ................................................. 11
1.1.1. Notion de corpuscule et d’onde dans la mécanique classique :
définition conceptuelle. ............................................................................... 11
1.1.2. Le mouvement de la matière : la théorie corpusculaire newtonienne et la dynamique du
mouvement .............................................................................................................................. 14
[Link]. Nature de la théorie physique....................................................................................... 14
[Link]. Le sens et la portée de la synthèse newtonienne. .......................................................... 16
1.1.3. Le mouvement dans la matière : la théorie ondulatoire maxwellienne ou la théorie du
champ électromagnétique......................................................................................................... 20
1.1.4. La dualité onde-corpuscule : l’irruption du rayonnement discontinu des grains d’énergies
dans le mouvement continu des ondes ...................................................................................... 25
[Link]. L’intervention du quantum d’action et le retour à la conception granulaire de la lumière
................................................................................................................................................ 26
[Link]. L’effet photoélectrique et la dualité onde-corpuscule ................................................... 28
1.1.5. Conclusion ..................................................................................................................... 32
Chapitre 2 : La mécanique ondulatoire : de la dualité onde-corpuscule à
la synthèse broglienne ................................................................................. 35
2.2.1. Parcours scientifique et philosophique de Louis de Broglie ............................................. 35
[Link]. Parcours scientifique de Louis de Broglie .................................................................... 35
[Link]. Parcours philosophique de Louis de Broglie ................................................................ 38
2.2.2. L’hypothèse de la coexistence des ondes et des corpuscules dans la matière : la synthèse
broglienne de la mécanique ondulatoire ................................................................................... 44
[Link]. La fonction de la longueur d’onde de de Broglie .......................................................... 44
[Link]. La synthèse broglienne de la mécanique ondulatoire .................................................... 47
2.2.3. La désindividualisation ou la perte d’individualité des particules classiques .................... 50
2.2.4. Analyse épistémologique .................................................................................................. 55
v
[Link]. Le pouvoir unificateur de la mécanique ondulatoire ..................................................... 55
[Link]. La mécanique ondulatoire comme une révolution conceptuelle .................................... 57
[Link]. La fonction explicative de la mécanique ondulatoire .................................................... 60
2.2.5. Conclusion ..................................................................................................................... 62
Chapitre 3 : La synthèse broglienne: vers une enquête philosophique de la
mécanique classique .................................................................................... 64
3.3.1. Les fondements théoriques de la mécanique quantique : les piliers de la mécanique
quantique ................................................................................................................................. 64
3.3.2. Le caractère approximatif des principes de la mécanique classique. ................................ 67
3.3.3. La portée épistémologique de la synthèse broglienne : la crise de l’objectivité mécanique
ou classique ............................................................................................................................. 75
3.3.4. Analyse critique de la philosophie scientifique de de Broglie .......................................... 84
3.3.5. Conclusion ..................................................................................................................... 89
Conclusion générale .................................................................................... 92
Bibliographie ............................................................................................... 95
vi
Illustrations : repères chronologiques
1892 : Naissance de Louis de Broglie à Dieppe.
1899 : Planck introduit les constantes dites de Planck
1905 : Einstein introduit l’hypothèse des quanta de lumière et formule sa théorie de la
relativité.
1911 : Premier Congrès Solvay.
1913 : Louis de Broglie passe sa licence de Physique.
1917 : Théorie de l’émission et de l’absorption de la lumière par Einstein.
1919 : Louis de Broglie rejoint le laboratoire de son frère Maurice de Broglie.
1922 : Louis de Broglie commence l’étude de la structure de la lumière.
1923 : Louis de Broglie introduit l’onde de phase associée aux corpuscules.
1924 : Louis de Broglie soutient sa thèse de doctorat sous la direction de Paul Langevin à
Paris.
1925 : Heisenberg, Born et Jordan posent les bases de la mécanique des matrices.
1926 : Schrödinger formule son équation d’onde et pose les bases de la mécanique
ondulatoire.
1927 : Louis de Broglie formule la théorie de la double solution et celle de l’onde pilote.
5ème Conseil Solvay sur « L’interprétation probabiliste de la mécanique quantique ».
1928 : Louis de Broglie est nommé maître de conférences à l’Institut Henri Poincaré.
1929 : Louis de Broglie obtient le prix Nobel de Physique « pour sa découverte de la nature
Ondulatoire des électrons ». Formulation canonique de la théorie quantique des champs par
Heisenberg et Pauli.
1931 : Début du séminaire Louis de Broglie. Théorie des semi-conducteurs par Wilson.
1932 : Premiers travaux sur la mécanique ondulatoire du photon par Louis de Broglie.
Découvertes du neutron et du positron.
1933 : Louis de Broglie est nommé Professeur Titulaire de Théories Physiques à la Faculté
des Sciences de Paris. Il devient également membre de l’Académie des Sciences.
1939 : Création du Centre Nationale de la Recherche Scientifique.
1942 : Louis de Broglie devient Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences.
1945 : Création du Commissariat à l’énergie atomique.
1962 : Louis de Broglie prend sa retraite à l’Institut Henri Poincaré.
1973 : Fondation Louis de Broglie.
1975 : Louis de Broglie démissionne de son poste de Secrétaire perpétuel de l’Académie des
Sciences.
1987 : Mort de Louis de Broglie.
vii
Épigraphe
viii
Remerciements
Ce mémoire est le résultat d’un long parcours qui m’a amené à poser un regard philosophique
sur le développement de la physique moderne. Je suis toujours intéressé par l’épistémologie,
car, j’ai compris qu’une réflexion de ce genre est nécessaire à tout scientifique désireux de
comprendre la portée de ses actions et de sa discipline. Ainsi, les longues heures de travail,
les privations de tous ordres afin de remplir les pages blanches qui m’attendent sont le fruit
de ce travail. Mais le point de vue que je livre dans ce travail ne saurait être exprimé sans la
bienveillance de certaines personnes.
Ce travail a bénéficié d’entretien que m’a accordé madame Renée Bilodeau, Mamane Iro
Tanimoune, Emmaüs Adétou. À tous, j’exprime ma reconnaissance.
Enfin, ma gratitude va au corps professoral et à l’administration de la faculté de philosophie
de l’Université Laval, au bureau des bourses et de l’aide financière (BBAF) pour la bourse
d’excellence accordée et à la faculté des études supérieures et postdoctorales pour les bourses
de réussites.
ix
Introduction
La mécanique classique est l’ensemble des théories physiques admises jusqu’à la fin du
XIXe siècle. La mécanique est l’étude de l’équilibre et du mouvement des corps dans
l’espace. Elle cherche à préciser suivant quelles lois une particule ou un ensemble de
particules se déplace sous l’action d’une force donnée. Elle est fondée sur deux piliers : la
cinématique et la dynamique. Tandis que la cinématique étudie les mouvements
s’effectuant au cours du temps dans le cadre de l’espace, la dynamique s’intéresse plutôt
aux causes de ces mouvements. La dynamique cherche à déterminer dans un système la
force ou l’ensemble des forces qui agissent sur le système 1. Cette mécanique est gouvernée
essentiellement par la théorie corpusculaire newtonienne et par la théorie ondulatoire
maxwellienne. Ces deux théories décrivent le mouvement des particules et expliquent les
propriétés de la matière jusqu’à la fin du XIXe siècle. Mais les recherches dans le monde
atomique et subatomique permettront de découvrir d’autres propriétés de la matière. Cela
étant, les propriétés classiques de la matière ne pouvant plus expliquer le comportement des
particules dans le monde microphysique, il s’en suivra un changement scientifique dont
l’aboutissement serait la naissance de la mécanique quantique. Ainsi, avant de commencer
par présenter les différentes approches de l’histoire de la physique, nous formulons notre
question de recherche comme suit : comment appréhender le passage de la mécanique
classique à la mécanique quantique?
En mécanique classique, les travaux sur la théorie ondulatoire ont débuté avec le physicien
hollandais Christian Huygens qui émit pour la première fois l’hypothèse que la lumière est
constituée non pas de corpuscules, mais d’ondes. Ces travaux ont été poursuivis par Thomas
Young et Augustin Fresnel et achevés par Maxwell, qui unifia l’électricité et le magnétisme.
La découverte maxwellienne a contribué à la description du mouvement des particules dans
le double champ électrique et magnétique. Ces progrès résultent de l’évolution des idées en
physique comme le notent Albert Einstein et Léopold Infeld2. Alors que la description du
mouvement des particules par la théorie corpusculaire est assimilée au « mouvement de la
matière », les défenseurs de la théorie ondulatoire conçoivent le mouvement de l’onde
1St-Amand., La physique des ondes, 2nd éd., Québec, PUQ, 2008, p. 50.
2A. Einstein., L. Infeld., L’évolution des idées en physiques: des premiers concepts aux théories de la relativité et des
quanta. Paris, Flammarion, 1983.
1
plutôt comme un « mouvement dans la matière ». Einstein et Infeld estiment que le
mouvement des particules est distinct du mouvement des ondes et que ce dernier n’est pas
un mouvement de la matière, mais de l’énergie qui se propage à travers la matière 3. À en
croire Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, le corpuscule et l’onde ont permis de rendre
compte respectivement du mouvement de la matière et du mouvement dans la matière4. De
ce point de vue, alors que la mécanique newtonienne explique exclusivement le mouvement
de la matière en se fondant sur le concept de corpuscule, Maxwell explique le mouvement
dans la matière en utilisant le concept d’onde 5. Comment peut-on alors expliquer la
contradiction entre les deux théories corpusculaire et ondulatoire de la mécanique classique
? L’exclusivité des explications données par ces théories a abouti à une division au sein de
la physique. Cette division est due aux difficultés éprouvées par les physiciens qui cherchent
à rendre compte de l’échange d’énergie entre la matière et le rayonnement. Louis de Broglie
écrit à ce sujet:
Il y a une trentaine d’années, la physique s’est (…) trouvée divisée en deux
parties : d’une part la physique de la matière fondée sur la conception de
corpuscule et d’atome que l’on supposait obéir aux lois classiques de la
mécanique de Newton et d’autre part la physique du rayonnement partant de la
notion de propagation d’ondes dans un milieu continu hypothétique : l’éther
lumineux et électromagnétique 6.
3 A. Einstein., L. Infeld., L’évolution des idées en physique : des premiers concepts aux théories de la relativité et des
quanta. Paris, Flammarion, 1983, p. 53.
4 Les auteurs S. Ortoli., et J-P. Pharabod utilisent l’expression le « mouvement de la matière » et le « mouvement dans la
matière » pour mettre la distinction entre le mouvement que décrit un corpuscule et celui d’une onde. Ortoli et Pharabod, Le
Cantique des quantiques : le monde existe-t-il? Paris, La Découverte, 1985.
5 S. Ortoli., J.-P. Pharabod., Le Cantique des quantiques. op. cit., p. 10.
6 L. de Broglie., Matière et lumière, Albin Michel, 1947, p. 182.
7 E. Klein., Il était sept fois la révolution. Albert Einstein et les autres, Paris, Champs, 2008, p. 19.
2
consacrés au sujet des fondements de la mécanique quantique. Mais l’approche broglienne
paraît lever le voile sur ce qui constituera la trame de l’édifice de la nouvelle physique. En
1920, de Broglie a repris ses travaux en physique théorique et en 1924, il a théorisé la notion
de « longueur d’onde » associée à tout point matériel. Il a évoqué dans le même sillage la
notion de la dualité onde-corpuscule dans sa thèse de doctorat soutenu sous la direction de
Paul Langevin le 25 novembre 1924 à Paris8. De Broglie, pour dépasser la division ainsi
introduite dans la mécanique classique par la dichotomie onde-corpuscule, déclare de son
propre aveu qu’il faut unifier les deux théories afin d’introduire simultanément l’idée de
corpuscule et de périodicité 9. Il s’agira pour lui de voir dans quelle mesure, on peut concilier
la physique de la matière et la physique du rayonnement. Son attrait pour la physique
théorique à l’époque réside dans le fait qu’il semble qu’un mystère soit caché dans la
structure de la matière qu’il cherche à découvrir. C’est en ce sens qu’il déclara : « Ce qui
m’attirait vers la physique théorique c’était le mystère qui enveloppait de plus en plus la
structure de la matière et la structure des radiations au fur et à mesure que l’étrange notion
de quantum introduite par Planck en 1900 dans ses recherches sur le rayonnement noir
envahissait chaque jour davantage la physique entière »10. L’observation de nouvelles
propriétés de la matière due à la notion de quantum a constitué le fil directeur de ses
recherches et il est ainsi parvenu à théoriser l’idée de coexistence des ondes et des
corpuscules dans la matière. Il affirma : « Ainsi, je suis parvenu à l’idée d’ensemble
suivante qui a dirigé mes recherches : il est nécessaire aussi bien pour la matière que pour
le rayonnement, la lumière en particulier d’introduire à la fois la notion de corpuscule et la
notion d’onde. En d’autres termes, on doit dans un cas comme dans l’autre admettre
l’existence de corpuscule accompagné d’onde »11, d’où l’hypothèse de de Broglie : « Toute
particule de matière est associée à une longueur d’onde »12 . L’onde sert à décrire le
mouvement de la particule. C’est à ce titre qu’il écrit : « Pendant la propagation du photon,
son mouvement est représenté par l’onde qui lui est associée sans qu’il soit possible de lui
attribuer une position déterminée à l’intérieur de cette onde. Il y a en quelque sorte une
8 Vila-Valls A. « Louis de Broglie et la diffusion de la mécanique quantique en France (1925-1960) », Université Claude
Bernard-Lyon I, 2012. Hal : Archives ouverte pluridisciplinaire, 2014, p. 48.
9 L. de Broglie., Physique et microphysique, Paris, Albin Michel, 1947, p. 289.
10 Ibid., p. 181.
11 Ibid., p. 185.
12 L. de Broglie., Physique et microphysique, op. cit., p. 30.
3
présence potentielle du corpuscule en tous les points de la région de l’espace occupée par
une action localisée en un point de cette région avec une probabilité proportionnelle à
l’intensité de l’onde en ce point »13. Il résulte de ce changement, le passage de la
« dichotomie onde-corpuscule » à la « dualité onde-corpuscule », une synthèse de la théorie
corpusculaire et ondulatoire de la matière : c’est la mécanique ondulatoire. Erwin
Schrödinger fondera sa mécanique ondulatoire sur la base des travaux de de Broglie, tandis
que Werner Heisenberg part des orbites discrètes de Bohr et fonde la mécanique matricielle.
La synthèse de ces deux mécaniques donnera naissance à la mécanique quantique en 1927.
Eu égard à cette description, comment rende compte du fait qu’une substance pourrait réunir
deux ensembles de propriétés opposées, s’étendre dans l’espace comme une onde et se
localiser en un point comme un corpuscule ou manifester les deux aspects selon l’équipage
expérimental ? Autrement dit, comment expliquer le fait qu’une particule se comporte
tantôt comme une onde, tantôt comme un corpuscule ou les deux à la fois ?
De Broglie, après avoir ainsi établi « la nature ondulatoire des électrons », obtint en 1929 le
prix Nobel de Physique pour cette découverte. Il participa avec les membres de l’école de
Copenhague au Conseil de Physique de Solvay en 1927 sur l’interprétation de la mécanique
quantique. En 1942, il devient secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences. Les travaux
de de Broglie sur la nature ondulatoire des électrons ont reçu une confirmation
expérimentale de deux chercheurs américains dès 1927 lorsque Clinton Davisson et Lester
Germer observent qu’un faisceau d’électrons réfléchi par la surface d’un cristal de nickel
donne sur une plaque photographique des taches de diffraction, des interférences 14. Cette
confirmation de l’aspect ondulatoire d’une particule autre que le photon représente un pas
décisif sur la voie de l’unité de la physique. Sur le plan pratique, la mécanique ondulatoire
de de Broglie a contribué à la création et à l’invention d’appareil : la diffraction des
électrons est utilisée davantage que le rayon X pour les études sur la constitution des
molécules15.
13 L. de Broglie., Continu et discontinu en physique moderne, Paris, Albin Michel, 1941, p. 36.
14 S. Ortoli., J.-P., Le cantique des quantiques, op. cit., p. 31.
15 ibid., p. 32.
4
Le dépassement ainsi opéré par la mécanique ondulatoire résulte de l’évolution du concept
de matière. En effet, au début du XXe siècle, d’autres propriétés de la matière ont été
découvertes grâce aux recherches dans le monde atomique et subatomique. Ces propriétés
avaient été longtemps ignorées. De Broglie dans Ondes corpuscules. Mécanique
ondulatoire16, remarque que « l’examen des corpuscules élémentaires se révélait comme
doué de propriétés étranges très différentes des propriétés simples des points matériels de
la mécanique classique »17. Il ajoute que « l’aspect ondulatoire des corpuscules élémentaires
de matière avait été méconnu et cette méconnaissance se révèle aussi au niveau de la lumière
ou son aspect granulaire avait été méconnu au détriment de l’aspect ondulatoire »18. On
peut donc dire que le corpuscule n’est plus une entité au sens du point matériel, mais une
unité physique, composée de photons assimilable à un grain d’énergie dans le cas de la
lumière, de protons, de neutrons, de neutrinos pour la matière. La nouvelle mécanique
impose ainsi une nouvelle définition des entités physiques. de Broglie écrit ce qui suit : « Le
corpuscule n’est plus un petit objet bien défini, et son existence ne se manifeste plus pour
nous d’après la nouvelle théorie que par le caractère discontinu et localisé de ses
manifestations successives. Quant à l’onde, elle n’est plus en mécanique ondulatoire la
vibration de quelques milieux plus ou moins subtils : elle a revêtu un caractère symbolique
et mathématique de plus en plus accentuée »19.
Il en résulte de ce qui précède qu’en mécanique classique, les physiciens modernes avaient
longtemps opposé l’onde au corpuscule en raison de la différence essentielle de leur
caractère. Par exemple, les propriétés de la matière en mécanique classique révèlent que
l’onde est caractérisée par un phénomène périodique, alors que le grain ne comporte en son
sein aucune idée de rythme ou de vibration ; l’onde en revanche, est essentiellement formée
par une vibration rythmée qui se propage. Le corpuscule décrit une trajectoire, un
mouvement uniforme alors que l’onde décrit une courbe sinusoïdale. Mais les résultats
expérimentaux de la microphysique ont révélé la double nature de ces particules. Ces entités
physiques peuvent se manifester tantôt comme des ondes, tantôt comme des corpuscules ou
5
les deux à la fois. C’est-à-dire que l’onde peut se comporter comme un corpuscule selon le
dispositif expérimental et le corpuscule à son tour peut se comporter aussi comme une onde.
D’où la double nature de ces objets physiques, résultat de la coexistence des ondes et des
corpuscules dans la matière. En outre, cette coexistence onde-corpuscule n’est pas
seulement liée à l’idée qu’à chaque corpuscule ou grain de matière aurait associé une onde
qui décrit son mouvement; elle tire aussi sa signification particulière du fait que « les
corpuscules sont en réalité des singularités à caractère permanent au sein d’une onde
étendue, la vraie onde associée à un corpuscule serait alors une onde à singularité »20.
Autrement dit, dans chaque onde qui se propage, il y a une présence continuelle et
permanente des grains d’énergie. Filippi Ulysse à la suite de de Broglie, affirme ainsi que
« le corpuscule est une unité physique susceptible de produire des phénomènes qui ont soit
l’aspect granulaire, soit l’aspect ondulatoire, soit en général les deux aspects à la fois »21.
C’est cette dualité de la matière physique que Gustav Juvet exprime aussi en ces termes :
« Quand on dit qu’un phénomène périodique est lié à un grain d’énergie, on n’entend pas
autre chose que ce que l’on dit lorsqu’on affirme qu’un photon est lié à une onde »22, et aux
auteurs du Cantique des quantiques de renchérir que « les particules ne seraient en fait que
des ondes regroupées en “paquets” paraissant ponctuels à notre échelle »23.
Enfin, de l’idée de la coexistence des ondes et des corpuscules dans la matière on constate
que les concepts d’onde et de corpuscule considérés séparément comme le cas de
mécanique classique ne décrivent plus de façon adéquate le mouvement des objets
quantiques. L’indiscernabilité des particules élémentaires, c’est-à-dire la perte d’identité de
ces particules, révèle en effet que le corpuscule et l’onde forment désormais une unité
physique. Il ressort de ce changement que le corpuscule et l’onde de la mécanique classique
cèdent désormais place à la particule quanton de la mécanique ondulatoire. L’idée de
particule quantique permettra aux physiciens de modifier les principes de la mécanique
classique afin de rendre compte des phénomènes à l’échelle microscopique. C’est pourquoi
Gaston Bachelard conçoit qu’une révolution scientifique est souvent accompagnée d’une
6
révolution sémantique24. Bachelard dans Le matérialisme rationnel explique que le langage
de la physique est en état de perpétuel changement. Lorsque de nouvelles théories
apparaissent, elles mobilisent un certain nombre de concepts nouveaux qui manifeste de
perpétuelles ruptures avec les anciens concepts. L’entreprise scientifique est une reforme
indéfinie des principes du savoirs. Cette réforme selon Bachelard s’accompagne d’une
refonte du langage dans lequel s’exprime la science. Le langage de la science est sans cesse
rectifié, complétée et nuancée25. Le changement ainsi introduit dans l’édifice de la physique
classique par la microphysique est un bouleversement conceptuel. Ce bouleversement
conceptuel a permis aux physiciens d’établir les fondements théoriques de la mécanique
quantique. Ces fondements sont : « Les matrices et le principe d’incertitude de Heisenberg
ou principe d’indétermination, l’onde de de Broglie et celle de Schrödinger, le principe de
correspondance et le principe de complémentarité de Bohr »26. Comment peut-on alors
expliquer le fait que la coexistence des ondes et des corpuscules dans la matière a permis
de réviser les principes de la mécanique classique? En d’autres termes comment expliquer
le fait que la dualité onde-corpuscule ait imposé des limites à l’application des principes de
la mécanique classique à la nouvelle mécanique?
7
conservatrice de l’activité scientifique. Selon ce dernier, l’activité scientifique débute par
une période durant laquelle les scientifiques réunis au sein d’un paradigme donné cherchent
à conserver les éléments de ce paradigme rattaché à la science normale27. Dans le travail
scientifique normal, le savant ne cherche guère à remettre en cause sa tradition scientifique.
En science normale, les scientifiques travaillent et font des recherches et expériences dans
le cadre référentiel bien défini par un paradigme. Ce paradigme justifie une série de
problèmes bien définis, de même que les méthodes dont le scientifique utilise pour résoudre
certains problèmes. On peut donc dire que dans la perspective kuhnien, la découverte
scientifique consiste avant tout pour le savant à résoudre certains problèmes qui restent non
résolus, problèmes que Kuhn appelle des « puzzles » (énigmes) et qui sont proposé par le
paradigme du moment. Mais il arrive que certains problèmes, certaines contradictions
mettent en difficulté le paradigme de la science normale. S’installe alors une période de
crise où l’on voit surgir des anomalies qui affaiblissent de plus en plus le paradigme. Selon
Kuhn, il s’agit d’une période « d’insécurité » pour les scientifiques28. Période au cours de
laquelle des tentatives pour résoudre le problème se font de plus en plus radicales et les
règles et méthodes recommandées par le paradigme de la science normale perdent
progressivement leur précisons29. Cette crise conduit alors à un changement de paradigme :
c’est la révolution scientifique. La révolution scientifique est donc la mise en place d’un
nouveau paradigme. C’est à ce titre que Kuhn rappelle que « l’invention de théories
nouvelles implique un changement dans les règles qui gouvernaient jusque-là la pratique de
la science normale. C’est pourquoi une nouvelle théorie, quelque particulier que soit son
champ d’application n’est jamais un simple accroissement de ce que l’on connaissait déjà.
Son assimilation exige la reconstruction de la théorie antérieure et la réévaluation de faits
antérieures »30.
La conception kuhnienne de l’activité scientifique fournit ainsi un cadre théorique à notre
analyse du passage de la mécanique classique à la mécanique quantique. En effet, nous
avons rappelé en amont que les physiciens éprouvèrent des difficultés à rendre compte de
27 En science normale, le savant cherche à étendre par des moyens adéquats l’explication paradigmatique à des
phénomènes observé. Ou encore en contexte de crise, quand par exemple, ce qui s’observe ne correspond plus aux
résultats que le paradigme a déjà établie, la question de l’acceptabilité des théories avancées est absolument inévitable.
28 T. Kuhn., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, p. 102.
29 Ibid., p. 122.
30 Ibid., p. 24.
8
l’échange d’énergie entre la matière et le rayonnement. Le problème d’échange d’énergie
entre la matière et le rayonnement a mis en difficulté le paradigme de la mécanique
classique. Ce paradigme, qui gouverne la mécanique classique, est affaibli et devient un
outil impuissant à expliquer l’interaction entre le corpuscule et l’onde ou le mouvement
d’une particule quanton31. Cette situation a conduit à une crise. Pour apporter une solution
à cette crise, de Broglie, a tenté de réunir dans une même représentation la matière et le
rayonnement. Cette unification a permis de modifier les règles, les méthodes et les principes
de la mécanique classique. La modification des règles et méthodes de la mécanique
classique montre ainsi qu’un nouveau paradigme fait son apparition qui s’est imposé peu
à peu aux scientifiques : la mécanique ondulatoire. Elle a permis de définir un nouveau
cadre référentiel et a inauguré une nouvelle ère de la pratique de la science.
31Une particule quanton est une expression employée en mécanique quantique pour signifier que les particules
élémentaires de la matière ne sont ni des ondes, ni des corpuscules, mais une seule réalité physique susceptible
d’évoluer dans le cadre de l’espace et du temps.
9
Nous montrerons comment la coexistence des ondes et des corpuscules dans la matière a
permis de modifier les principes de la mécanique classique. En d’autres termes, il s’agira
de voir comment la dualité onde-corpuscule révèle les limites de l’application des principes
de la dynamique classique à la nouvelle dynamique et en quoi elle a conduit à une révision
des principes qui fondent la mécanique classique. En dehors des implications
épistémologiques, nous ferons un examen critique de la philosophie scientifique de de
Broglie.
10
Chapitre 1 : La mécanique classique : de la théorie
corpusculaire newtonienne à la théorie ondulatoire
maxwellienne ou du mouvement de la matière au
mouvement dans la matière
Dans ce premier chapitre, après avoir défini les notions de corpuscules et d’ondes, nous
présenterons la théorie corpusculaire newtonienne et ondulatoire maxwellienne. Nous
préciserons d’une part, comment ces deux théories s’excluent l’une, l’autre dans l’explication
des propriétés de la matière et d’autre part, comment elles se sont partagées les différentes
branches de la physique. Nous montrerons que ces deux théories constituent deux pôles
contradictoires de la physique classique. Enfin, en s’appuyant sur l’histoire de la physique
nous rappellerons comment l’intrusion des rayonnements discontinus des grains d’énergie
dans les ondes électromagnétiques a conduit à la notion de dualité onde-corpuscule.
1.1.1. Notion de corpuscule et d’onde dans la mécanique classique :
définition conceptuelle.
Le corpuscule et l’onde sont les deux concepts sur lesquels repose la théorie corpusculaire
newtonienne et ondulatoire maxwellienne. Selon Newton et les newtoniens, le corpuscule est
« un point matériel », bien localisable avec des appareils de mesure. Pris au sens d’un point
matériel, le corpuscule est un concept employé pour décrire la trajectoire d’un mobile ou
d’un objet physique dans l’espace. De ce point de vue, les physiciens modernes assignent au
corpuscule une forme géométrique. Cette forme géométrique résulte de l’ensemble de
caractéristiques (masse, poids et force etc.) qui permettent à un corpuscule de décrire les
propriétés d’une entité physique en mouvement. Le corpuscule désigne donc un corps de très
petite taille et quantifiable. C’est cette notion de corpuscule qui était à l’œuvre dans les
explications de la mécanique classique jusqu’à la découverte des phénomènes ondulatoire au
XIXe siècle. Par exemple la théorie de la gravitation de Isaac Newton dont l’élément central,
le corpuscule permet d’expliquer l’attraction universelle. La théorie de la gravitation
newtonienne est un ensemble d’explications traduites par des lois dans leurs expressions
mathématiques, qui porte sur deux groupes de phénomènes physiques à savoir : le
mouvement de chute des corps sur la terre définie par la loi suivante : e = 1/2 gt2 et le
11
mouvement des corps (planètes et satellites) autour du soleil dans l’espace selon la loi :
F=m1.m2. G/r2.
La notion de corpuscule est également à l’œuvre dans la théorie de la lumière 32. Les
physiciens considèrent typiquement dans le cas de la lumière, le corpuscule comme un grain
d’énergie. C’est ce grain d’énergie qui explique l’absorption de la lumière par un prisme
lorsqu’elle est projetée. En effet au cours de la propagation de la lumière, elle envoie dans
toutes les directions un nombre de petits projectiles se déplaçant en ligne droite. la notion de
corpuscule a deux caractéristiques traditionnelle :
i. Le corpuscule est une entité physique indécomposable susceptible de produire des
effets observables bien localisés où se manifeste la totalité de son énergie ;
ii. Le corpuscule est un petit point ayant à chaque instant dans l’espace une position et
une vitesse bien déterminée et décrivant par suite une trajectoire.
Le corpuscule apparaît ainsi comme un élément central de la mécanique classique. Il explique
l’interaction entre les particules, c’est-à-dire comment les particules agissent les uns sur les
autres33.
La notion d’onde a quant à elle son origine dans les phénomènes acoustiques. Ce concept
apparait dans le vocabulaire de la mécanique classique lorsque la théorie newtonienne se
limite encore à expliquer les phénomènes physiques par le concept de corpuscule. Par
exemple, l’interaction entre deux particules décrites mathématiquement par Newton révèle
des difficultés à expliquer les phénomènes de diffraction des électrons et d’interférence
lumineuse à partir de la notion de corpuscule. En effet, quand deux électrons entrent en
collision dans un champ électromagnétique, leur trajectoire sera déviée par un champ
électromagnétique34. Or comment expliquer ces faits dans le paradigme newtonien ? Newton
pensait que la force qui agit à distance entre les corps permettrait de rendre compte de ces
faits. Or tel n’est pas le cas. Le paradigme newtonien ne parvenait pas à expliquer ce
phénomène de choc des électrons et la déviation de leur trajectoire parce que toute explication
issue de la mécanique newtonienne est centrée sur la notion de corpuscule et celle de force
gravitationnelle. Au cours du choc des électrons, il se produit un phénomène typiquement
12
électrique. Ce phénomène électrique ne peut être expliqué que si l’on fait référence à la notion
d’onde. Ainsi, la notion d’onde en mécanique classique revêt un caractère particulier à la
découverte des phénomènes d’électromagnétisme et d’interférence lumineuse au XIXe siècle.
L’onde est conçue comme une entité physique ayant une forme sphérique dont la source est
le centre. Elle décrit un mouvement centrifuge et est considérée par son caractère rythmique
comme décrivant le mouvement « dans la matière », c’est-à-dire la propagation de l’énergie
à travers la matière. Par exemple le mouvement sous forme de cercle ou d’ellipse, le son dans
l’air, etc., constitue des phénomènes de propagation de l’énergie dans un milieu appelé
« éther ». En mécanique classique, on considère le mouvement que décrit l’onde comme un
phénomène périodique, rythmé par des vibrations successives 35. Ce sont ces vibrations
rythmées qui se propagent. L’onde contrairement au corpuscule est animée d’un mouvement
continu alors que le corpuscule est animé d’un mouvement discontinu. La continuité du
mouvement de l’onde s’explique par le fait que l’onde du point de vue de la quantité est
étendue. L’onde est par essence un être qui occupe tout l’espace, car l’onde est encore appelée
« champ ». Et le « champ » est une notion très étendue en physique. Faut-il ajouter aussi que
cette continuité résulte du fait que : l’intensité d’une onde peut prendre a priori n’importe
quelle valeur en décibels 36.
On peut donc dire que le corpuscule et l’onde sont des représentations symboliques du
mouvement spatio-temporel. La physique est une science expérimentale fondée sur
l’observation d’un ensemble de faits ou d’expérimentations. La représentation de
l’expérience se fait par la formalisation logico-mathématique. Dans cette perspective le
corpuscule et l’onde sont utilisés en mécanique comme des éléments de référence à partir
desquels on peut symboliser le mouvement d’une expérience en physique.
Bref, en mécanique classique l’onde et le corpuscule sont deux éléments distincts du fait de
leur nature et leur manifestation, qui servent à expliquer le comportement des particules
matérielles. La nature distincte de ces deux objets physiques permet de décrire deux types de
phénomènes essentiels en physique classique : les phénomènes de gravité et d’attraction et
les phénomènes de vibration et de périodicité. Dans les deux sections suivantes, nous
13
expliquerons de fond en comble comment ces deux concepts en se partageant les divers
domaines de la physique, expliquent les propriétés de la matière en s’excluant.
Avant d’aborder les deux théories fondamentales de la mécanique classique, il est nécessaire
de préciser ce que l’on entend par une théorie physique ou du moins préciser la nature ou le
caractère particulier d’une théorie physique. Il faut noter qu’on distingue plusieurs définitions
de la théorie physique selon les écoles physiques : école cosmologique, péripatéticienne,
atomistique, newtonienne et cartésienne. Mais la définition que nous retenons dans le cadre
de ce travail est celle proposée par Pierre Duhem, physicien et historien des sciences dans
son ouvrage La théorie physique son objet, sa structure. Dans cet ouvrage, il explique que la
physique théorique ou rationnelle doit être une science autonome et recevoir un accord
unanime. Une science qui doit être exempte de toute dispute ou « querelle des causes
occultes » introduite en physique par les différentes écoles sus-évoquées. Selon Duhem,
« une théorie physique est un système de propositions mathématiques déduites d’un petit
nombre de principes qui ont pour but de représenter aussi simplement, aussi complètement
et aussi exactement que possible un ensemble de lois expérimentales »37. De cette définition,
on peut constater que la physique théorique est essentiellement une physique mathématique.
Elle s’appuie sur la logique de la science des nombres, l’arithmétique et l’algèbre. La nature
mathématique a pour but de représenter de façon symbolique et abstraite les lois
expérimentales. C’est pourquoi « les théories physiques ont une exigence de s’exprimer en
langage mathématique »38 afin d’aider à « l’interprétation théorique des résultats
symboliques de l’observation »39. La formalisation logico-mathématique utilisant des
symboles « sert à représenter les diverses quantités et les diverses qualités du monde
physique »40. La représentation est une relation de chose signifiée au signifiant. Cette relation
37 P. Duhem., La théorie physique son objet, sa structure, Paris, Vrin, 2008, p. 258.
38 Ibid., p. 243.
39 Ibid., p. 158.
40 P. Duhem., La théorie physique son objet, sa structure, op. cit., p. 285.
14
symbolique permet à la théorie de représenter d’une manière simple et exacte la réalité qui
se cache à nos perceptions. C’est pourquoi la théorie physique doit être d’une construction
syntaxique rigoureuse que lui offre la logique mathématique.
Par ailleurs, les mathématiques constituent un langage artificiel employé par le théoricien
pour effectuer des expériences physiques, car les résultats de la physique expérimentale ne
peuvent être exprimés en langage naturel. Alexandre Koyré affirme à juste titre à cause de
l’évidence, la certitude et la rigueur du raisonnement mathématique que « (…) c’est
seulement en mathématique qu’on trouve des démonstrations les plus convaincantes, fondées
sur les causes nécessaires. D’où il est évident que si dans les autres sciences, nous désirons
parvenir à une certaine certitude où il ne reste aucun doute et à une vérité sans erreur possible,
nous devons fonder la connaissance sur les mathématiques »41. Les mathématiques sont pour
les sciences expérimentales un langage universel, l’esperanto de la raison, c’est-à-dire un
outil employé par le physicien, le biologiste, le chimiste et plus récemment par le sociologue
et le psychologue. La connaissance du monde physique présuppose donc l’utilisation des
êtres mathématiques pour la représentation du monde physique.
15
triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels, il
est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux, c’est une
errance vaine dans un labyrinthe obscur44.
44 Galilée., L’essayeur, trad. C. Chauviré, Besançon, cité par A. Koyré in Études d’histoire de la pensée scientifique,
Paris, Gallimard, 1973, p. 141.
45 A. Koyré., Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard, 1973, p. 10.
46 A. Koyré., Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 11.
16
gravitation et que les excentriques deviennent nécessairement des figures elliptiques 47. La
gravité pré-copernicienne était une tendance naturelle des corps lourd à se mouvoir vers le
centre du monde, lequel coïncidait avec le centre de la Terre. Ayant été élevé à cette position,
Copernic garda ses conceptions :
Quant à moi, je considère que la gravité n’est rien d’autre qu’un certain désir
naturel que la providence divine de l’artisan de toutes choses implantées dans les
parties pour qu’elles s’apportent la totalité dans l’unité en s’unissant en forme de
globe. Il est vraisemblable que cette position se trouve aussi dans le soleil, la lune
et les autres brillantes planètes pour que, grâce à son action, elles persistent dans
cette sphéricité qui les rend visibles, tout en accomplissant néanmoins de bien
des manières leurs circuits48.
Les notions de gravitation et d’attraction sont étroitement liées et existaient bel et bien avant
la mécanique newtonienne. Elles ont été employées par Copernic, Kepler, Gassendi, Galilée
et bien par d’autres. Par exemple, pour Copernic l’attraction gravitique qui s’exerce entre les
corps a lieu entre la terre et la lune et non entre la terre et les planètes, car elles ne sont pas
de même nature, elles ne sont pas « apparentées »49 ; « la gravité est une qualité sensible
directement perçue dans le corps naturel, l’attraction est une action à distance qui s’exerce
entre des corps qualitativement déterminés »50. Mais en quoi la synthèse newtonienne
constitue-t-elle un dépassement et une reformulation des travaux de ces prédécesseurs ?
Qu’est-ce qui justifie le fait que la mécanique newtonienne a pu transcender les difficultés
théoriques de la mécanique cartésienne, képlérienne et copernicienne et parvint à (r)établir
les principes de la mécanique classique ?
Newton a fondé sa mécanique sur les notions de masse, de force, d’inertie et de gravitation
et explique les propriétés de la matière et du mouvement à partir de ces éléments. La
mécanique newtonienne dans son effort pour décrire le mouvement d’un corps ou solide en
mouvement utilise le concept de corpuscule. Newton tenant de la théorie corpusculaire,
admettait que le mouvement était dû à l’attraction des particules entre elles, considérées
comme des points matériels, c’est-à-dire : centre de force, lancée dans le vide et s’attirant en
17
raison de la distance. C’est pourquoi lorsque la matière a atteint un certain degré de
complexité, il y a attraction des particules de la matière entre eux. Il réduit la physique à une
mécanique universelle. Newton a introduit des « principes », c’est-à-dire des lois universelles
auxquelles la nature se conforme et dont les règles empiriques antérieures sont des
conséquences logiques et mathématiques51. Ces principes newtoniens sont aux nombres de
trois : le principe d’inertie hérité de Galilée et reformulé (1), le principe de l’égalité de
l’action et de la réaction (2) et le principe fondamental de la dynamique (3).
L’énoncé de ces principes est le suivant :
I) « Tout corps persévère dans son état de repos ou de mouvement rectiligne
uniforme, sauf si des forces imprimées le contraignent d’en changer ». (1)
II) « Les actions que deux corps exercent l’un sur l’autre sont toujours égales et
dirigées en sens contraire » (2)
III) « Le changement de mouvement est proportionnel à la force motrice imprimée,
et s’effectue suivant la droite par laquelle cette force est imprimée. Dans un
référentiel galiléen, la force est égale au produit de la masse par
l’accélération »52(3)
18
la physique du déterminisme universel. Le déterminisme est un principe selon lequel,
connaissant l’état actuel d’un système physique, on peut prédire l’état de ce système à une
date ultérieure ; puisque les lois de Newton permettaient de décrire la position d’un mobile
dans le futur. Les lois telles qu’énoncées par Newton permettent de prédire l’état d’un
système à l’échelle macroscopique. « Il se peut que le sens profond et le but même du
newtonianisme (…), soit précisément de supprimer le monde du “plus ou moins”, le monde
des qualités et des perceptions sensibles, le monde quotidien de l’approximatif, et de le
remplacer par l’univers (archimédien) de la précision, des mesures exactes, de la
détermination rigoureuse »53. La physique newtonienne rend possible ainsi l’affirmation d’un
déterminisme universel.
La notion de corpuscule est également à l’œuvre dans l’explication des phénomènes optiques
chez Newton. Pour Newton la physique du rayonnement en l’occurrence la radiation
lumineuse était assimilée à l’émission corpusculaire. Dans le paradigme newtonien, la
lumière était conçue comme un flux de corpuscule qui se propage. La théorie corpusculaire
décrit ainsi la diffusion lumineuse comme un ensemble de petits projectiles décrivant des
trajectoires et projetant en tous sens des corpuscules lumineux. Newton déclare de son propre
aveu ce qui suit : « Que l’on retienne seulement que, quelle que soit la nature de la lumière,
je suppose qu’elle consiste en rayons différents les uns des autres par des circonstances
contingentes telles que la grandeur, la forme, ou la force ; comme les grains de sable sur le
rivage, les vagues de la mer (…) et toutes les autres choses naturelles sur le même genre
différent les uns des autres »54.
19
problèmes auxquels il a tenté d’apporter des solutions. Toutefois, ce paradigme a connu une
anomalie. Dans le cadre de la mécanique newtonienne, l’anomalie résulte du fait que les
principes et les hypothèses du paradigme corpusculaire ne parvenaient pas à expliquer le
comportement ondulatoire des particules de lumière et de la matière. Dans le même sillage,
les phénomènes d’interférence lumineuse et de diffraction des électrons échappent également
à la théorie de l’émission corpusculaire. C’est dans ce contexte que naitra la théorie
ondulatoire qui dépasse le cadre habituel fixé par le paradigme newtonien. Ceci fera l’objet
de la sous-section suivante.
20
nombre d’ouvertures circulaires. Une source de lumière supposée ponctuelle envoie une onde
lumineuse sur l’une des faces de cet écran. L’onde vient heurter toute la surface de l’écran et
elle est arrêtée par tous les rayons non perforés de l’écran. L’onde incidente passe en quelque
sorte au travers des ouvertures qui lui sont offertes et pénètre ainsi la partie de l’espace
postérieur à l’écran. De ce côté de l’écran, chaque ouverture devient le centre d’une petite
onde sphérique et la superposition de toutes ces ondelettes donne lieu à un phénomène
d’interférence56. L’interprétation de ce phénomène rend compte d’un fait : l’onde émise par
la source se répand uniformément autour de cette source et vient frapper toute la surface
antérieure de l’écran. En raison de l’homogénéité de l’écran, toutes les ouvertures jouent un
rôle parfaitement symétrique et contribuent toutes symétriquement au phénomène
d’interférence qui se produit derrière l’écran. L’onde en se propageant ou en progressant peut
heurter un obstacle (surface). Ainsi, au lieu d’avoir une simple propagation d’ondes, on
observe une superposition d’ondes simples. De là, l’effet vibratoire de chaque onde résultant
de chaque point dépendra alors de la façon dont les effets de diverses ondes se renforcent ou
se contractent. Ces phénomènes peuvent conduire à une forte intensité du phénomène
vibratoire ou au contraire à une faible luminosité ou obscurité. C’est le phénomène
d’interférence57. Ces expériences ont confirmé la nature ondulatoire des rayonnements
lumineux qui a triomphé sur la conception granulaire de la lumière.
Un autre exemple de phénomène physique qui discrédite le paradigme corpusculaire est celui
de la diffraction. La diffraction est un phénomène qui se produit lorsque la lumière traverse
une ouverture très étroite et s’éparpille. L’hypothèse newtonienne a dû être abandonnée à la
suite des expériences d’interférence lumineuse et de diffraction. Ces expériences ont infirmé
le caractère corpusculaire de la lumière, car la théorie de l’émission était incapable
d’expliquer comment les rayons lumineux interfèrent dans certaines conditions, produisant
des taches sombres sur l’écran. Depuis l’Antiquité, beaucoup de savants ont soutenu que la
lumière est formée de petits corpuscules en mouvement rapide. Cette théorie explique la
propagation rectiligne de la lumière, sa réflexion et sa réfraction. Mais, cette théorie a été
abandonnée à la suite des travaux de Young et de Fresnel. Ces derniers ont montré que les
56 L. de Broglie., Continue et discontinu en physique moderne, Paris, Albin Michel, 1941, pp. 23-24.
57 Ibid., p. 21.
21
phénomènes d’interférence et de diffraction échappent à l’interprétation de la théorie de
l’émission corpusculaire. Leur théorie ondulatoire rend compte à la fois des phénomènes
classiques de réflexion, de réfraction et en plus des phénomènes de diffraction et
d’interférence. La propagation de l’onde est séparée dans l’espace par une distance appelée
« longueur d’onde ». Au cours de la propagation d’une onde, elle peut heurter une surface ou
rencontrer un obstacle. Par exemple, la surface de certains appareils peut arrêter l’onde ou la
faire réfléchir. L’onde, en passant par une ouverture, peut rencontrer des obstacles qui la
diffusent. Elle sera déformée et repliée sur elle-même. De là, au lieu d’avoir une onde simple
on aura une superposition d’ondes. La présence d’obstacle troublant la propagation d’une
onde provoque l’apparition d’une répartition compliquée d’intensité de vibration, répartition
qui dépend seulement de la longueur d’onde et de l’onde incidente. Ce sont là des
phénomènes d’interférence et de diffraction.
À la suite de travaux de Fresnel mort à 39 ans, Maxwell a continué ces travaux et a donné
une interprétation électromagnétique à la théorie ondulatoire de la lumière. L’apport de
Maxwell résulte de l’évolution du concept de matière. De nouvelles propriétés de la matière
ont été découvertes à la suite de l’étude des phénomènes électriques. L’une des découvertes
fondamentales de la physique moderne est le rôle que joue l’électricité dans la structure de
la matière. L’étude de la matière révèle qu’elle est composée de particules électrisées à
savoir : protons, neutrons, neutrinos. Ses particules constitutives de la matière sont douées
d’un dynamisme propre qui confère à celles-ci la capacité de conduire le courant électrique.
C’est pourquoi la découverte de l’effet de polarisation de la lumière et de l’électricité
conduira à une troisième théorie de la lumière : la théorie de l’électromagnétisme de
Maxwell. La théorie de l’électromagnétisme postule l’existence de deux types de vibrations :
une vibration magnétique et une vibration électrique. De là, Maxwell déduit l’hypothèse
selon laquelle l’onde électromagnétique est formée par un champ électrique E et un champ
magnétique H qui sont des fonctions sinusoïdales du temps de même fréquence 58. Ces faits
échappent également à l’explication par la théorie corpusculaire. C’est dans ce contexte que
la théorie ondulatoire maxwellienne fut acceptée et changea la situation. Mais en quoi les
travaux de Maxwell furent-ils un pas décisif dans l’explication des phénomènes ondulatoire ?
22
Pour mieux comprendre son apport, il convient de présenter l’état des lois des phénomènes
électrique et magnétique avant les équations maxwelliennes. On peut retenir quatre lois qui
gouvernent la théorie ondulatoire : la première est la loi de coulomb qui donne la force entre
deux charges, la deuxième donne de manière analogue le couple de forces qui s’exercent
entre deux éléments aimantés ; la troisième loi est celle d’Ampère ou de Biot et Savart qui
exprime la valeur du champ magnétique créé par un courant ; la quatrième loi est celle de
l’induction découverte par Faraday qui exprime la grandeur du champ électrique créé dans
une spire conductrice par une variation du flux magnétique au travers de cette spire 59.
Maxwell dans ses travaux a retrouvé toutes ces lois, mais a apporté quelques modifications.
23
-Young et l’hypothèse électromagnétique de Maxwell. Une analyse épistémologique de ces
hypothèses sur la nature de la lumière (qui représente une partie de la physique du
rayonnement), montre comment le changement de paradigme est à l’œuvre dans la physique.
L’abandon de l’hypothèse newtonienne à la suite des expériences d’interférence lumineuse
et de diffraction peut être appréhendé comme un changement de paradigme, car les
hypothèses et les principes du paradigme corpusculaire ne parvenaient pas à rendre compte
des effets d’interférence lumineuse et de diffraction. C’est à ce titre que Kuhn dans La tension
essentielle affirme que la science est un processus dynamique d’acquisition du savoir
scientifique. Celle-ci ne procède pas par accrétion, c’est-à-dire par accumulation, mais plutôt
par un changement successif par lequel une théorie est rejetée et est remplacée par une
nouvelle avec laquelle elle est incompatible 62. Dans le cadre de la mécanique classique, la
nouveauté apportée par les expériences d’interférence et de diffraction a conduit les
physiciens à changer les règles qu’ils utilisaient jusque-là et à inventer de nouvelles règles,
de nouvelles théories afin de rendre compte des faits nouveaux dans le cadre de la physique
du rayonnement. C’est en ce sens que Kuhn écrit :
Le passage d’un paradigme ou état de crise à un nouveau paradigme d’où puisse
naître une nouvelle tradition de science normale est loin d’être un processus
cumulatif, réalisable à partir de variantes ou d’extension de l’ancien paradigme.
C’est plutôt une reconstruction de tout un nouveau secteur sur de nouveaux
fondements, reconstruction qui change certaines généralisations théoriques les
plus élémentaires de ce secteur et nombre de méthodes et applications du
paradigme 63.
Donc, l’échec de la théorie corpusculaire, son incapacité à répondre à des défis posés par les
effets de diffraction ou d’interférence a conduit à l’abandon de ce paradigme. En revanche,
nous considérons la théorie électromagnétique maxwellienne comme une confirmation de la
science normale au sens de Kuhn parce que l’onde électromagnétique vient corroborer,
renforcer la science normale de Fresnel et de Young sur la nature ondulatoire de la lumière.
Si la recherche en science normale est basée sur un paradigme, selon Kuhn, la science
normale n’a pas pour but de mettre en lumière de phénomènes nouveaux. Les scientifiques
n’ont pas pour but d’inventer de nouvelles théories dans la science normale. Ils cherchent
62 T. Kuhn., La tension essentielle. Tradition et changement dans les sciences, Trad. Michel Biezunki, André Lyotard-May
et Gilbert Voyat, Paris, Gallimard, 1990, p. 35.
63 Ibid., pp. 107-108.
24
plutôt à approfondir et à renforcer les hypothèses et théories que le paradigme a déjà fournies.
Pris en ce sens, on peut dire que dans le paradigme newtonien, les physiciens n’ont pas
cherché à dépasser ce cadre paradigmatique. Mais ils faisaient les recherches conformément
aux schémas newtoniens. C’est pourquoi, au moment où la nature ondulatoire de la lumière
avait été établie par Huygens, celle-ci n’avait pas connu assez de succès auprès des physiciens
à cause de l’hégémonie de la théorie de l’émission corpusculaire newtonienne. Cependant,
les deux théories essentielles de la lumière : la théorie de l’émission corpusculaire et la
théorie de la propagation ondulatoire ont fourni une explication exclusive dans le cadre de la
mécanique classique. Ce qui a conduit indubitablement à une dichotomie onde-corpuscule
dans la physique classique. Mais la grande surprise des physiciens est d’observer quelques
années plus tard grâce à l’intrusion des rayonnements discontinus dans les ondes
électromagnétiques de Maxwell que ces particules se comportent tantôt comme des ondes,
tantôt comme des corpuscules. Cette nouvelle observation a confirmé la double nature des
entités physiques. Les physiciens doivent dorénavant composer avec les deux conceptions de
la lumière de façon simultanée. D’où s’installe désormais en physique la dualité onde-
corpuscule. Ceci constituera l’objet de la section suivante.
La physique classique fondée sur les notions de corpuscule et d’onde a introduit une
dichotomie dans la mécanique classique. D’une part, la théorie corpusculaire assimilait la
lumière à un faisceau de corpuscules, c’est-à-dire à un ensemble de petits projectiles
décrivant des trajectoires et projetant en tous les sens les corpuscules lumineux. D’autre part,
les tenants de la théorie ondulatoire concevaient la lumière comme une ondulation se
propageant dans l’espace tel que les rides qui se propagent à la surface d’une nappe d’eau.
Le succès de la théorie ondulatoire au XIXe siècle, qui parvenait à expliquer à la fois les
phénomènes d’interférence, de diffraction, de réfraction et de réflexion était un espoir pour
les physiciens. C’est pourquoi au début des années 1900, la nature ondulatoire de la lumière
paraissait inébranlable. Mais quelques années plus tard, les physiciens constatèrent la
résurgence des grains de matière dans la lumière. Dans cette section, nous argumenterons
que l’intervention du quantum d’action et la découverte de l’effet photoélectrique ont
25
favorisé le retour à la conception granulaire de la lumière. Ce retour à la conception granulaire
nous permettra d’expliquer la nature dualistique de la matière.
Au début du XXe siècle, l’étude de la lumière a permis de pénétrer les arcanes de la matière.
La théorie ondulatoire étant sous l’égide des ondes, les physiciens constatèrent de manière
imprévue l’intrusion des quanta de lumière dans le rayonnement continu des ondes
électromagnétiques de Maxwell. Les résultats expérimentaux de la physique prouvent que
dans le déplacement ou le mouvement d’une onde, il existe des grains d’énergie ou photon.
Ce nouveau phénomène, dû à l’intrusion des quanta de lumière dans le mouvement continu
des ondes, permit d’établir la dualité onde-corpuscule.
La théorie des quanta remonte à Max Planck et sera développée par Einstein, Bohr,
Heisenberg, de Broglie, etc. En effet à la fin du XIXe siècle, les physiciens essayaient de
comprendre le spectre du rayonnement des corps [noir] en se fondant sur la physique
statistique et l’électrodynamique classique. Des hypothèses contradictoires ont été émises par
Wien et Rayleigh qui ont établi la loi de la répartition spectrale du rayonnement
thermodynamique à partir des principes de l’électrodynamique. Cette loi formulée n’avait
cependant pas reçu de confirmation expérimentale. C’est Planck qui à la fin du siècle, réussit
à trouver une loi de rayonnement complètement en accord avec les mesures expérimentales.
Il déclare dans Initiation à la physique ce qui suit :
Mon but, depuis longtemps, était d’arriver à résoudre le problème de la
répartition de l’énergie dans le spectre normal de l’émission thermique. Depuis
que Gustav Kirchoff avait montré que la structure du rayonnement émis à
l’intérieur d’une enceinte close, formée par un nombre quelconque de corps, dont
la température est uniforme, est complètement indépendante de la nature de ces
corps, on savait qu’il existe une fonction universelle reliant entre elles
températures et longueurs d’onde, et que pour la détermination de cette fonction,
les propriétés spéciales d’aucune substance n’entrent pas en ligne de compte. Il
était donc naturel de penser que la découverte de cette fonction remarquable
serait susceptible de permettre d’élucider plus à fond la nature des relations
existants entre l’énergie et la température, or, c’est le problème fondamental de
la thermodynamique. Et par la suite de toute la physique moléculaire. L’unique
moyen pour arriver à résoudre ce problème consiste à choisir parmi tous les corps
(…) un de ceux dont nous connaissons le pouvoir d’absorption et le pouvoir
26
d’émission et à calculer ensuite la structure de l’échange d’énergie thermique
dont ce corps est le siège quand le régime stationnaire est établi. D’après la loi
de Kirchoff, la structure de cet état stationnaire doit être tout à fait indépendante
de la nature du corps choisi64.
À partir de ce constat selon lequel la loi de la répartition formulée par les théoriciens présente
des difficultés pour une confirmation expérimentale, il s’attache à trouver les lois de
l’absorption et de l’émission du rayonnement. Pour y arriver, il a dû supposer que la lumière,
et donc le rayonnement électromagnétique en général, n’était pas absorbée et émise de
manière continue, mais de façon discontinue. Partant de là il a formulé une nouvelle loi de la
répartition spectrale du rayonnement thermique en introduisant l’idée du « quantum
d’action ». Le quantum d’action, c’est l’affirmation selon laquelle quand on descend à
l’échelle atomique, les mesures effectuées sont influencées par des perturbations65. Ces
perturbations recouvrent des valeurs numériques, très petites par rapport à nos unités
usuelles, mais dont la constante de Planck permet de mesurer la grandeur. Planck, introduisit
donc dans la physique une nouvelle constante h, ayant une valeur approximative de 6,55.10-
27
. Cette découverte par Planck le poussa à déduire que l’énergie se regroupe en paquet, les
« quanta », ce qui revient à affirmer pour la lumière l’existence de particules. Cette hypothèse
a reçu une confirmation expérimentale.
Par ailleurs, l’hypothèse de Planck a permis de résoudre le problème du corps noir. En effet,
les travaux sur le rayonnement noir d’équilibre thermodynamique avaient pris pour point de
départ que ce rayonnement était de nature ondulatoire. Mais l’hypothèse de Planck permet
d’assimiler le rayonnement noir à un gaz de « photon ». Par exemple, le fer rougit quand on
le chauffe, puis devient blanc. Le métal émet donc de la lumière dont la couleur (c’est-à-dire
la longueur d’onde) varie avec la température. En étudiant le rayonnement émis par un corps
noir, c’est-à-dire par une petite boîte parfaitement fermée, percée d’un trou, on avait
découvert que l’énergie émise par ce trou présente un maximum pour une certaine longueur
d’onde, qui ne dépend ni de la température des parois intérieures du corps du matériau qui la
constitue66.
27
En effet, l’action des quanta existe dans les phénomènes macroscopiques ils interviennent en
grand nombre, mais sont si petits que l’observation ne pourra pas les distinguer. La physique
macroscopique s’est ainsi développée avec un grand succès en ignorant l’existence du
quantum d’action et en considérant l’espace et le temps, comme pouvant servir à une
description complète et précise des phénomènes dynamiques. L’action du quantum dans la
mécanique classique échappe à l’appareil de mesure de tout observateur, parce que « la valeur
numérique du quantum d’action est très petite par rapport aux unités de mesure habituelles,
on y passe sensiblement comme si le quantum d’action n’existait pas »67. Mais, en étudiant
le phénomène à petite échelle, comme le cas des atomes, les physiciens ont su qu’ils étaient
nécessaires de tenir compte du quantum d’action. C’est pourquoi de Broglie affirme
qu’ignorer l’existence des quanta, c’est mal comprendre la nature profonde des phénomènes
physiques. C’est en ce sens qu’il écrit ce qui suit : « Malgré l’importance et l’étendue des
progrès accomplis par la physique dans les derniers siècles, tant que les physiciens ont ignoré
l’existence des quanta, ils ne pouvaient rien comprendre à la nature intime et profonde des
phénomènes, car, sans quanta, il n’y aurait ni lumière ni matière [et] s’il m’est permis de
paraphraser un texte évangélique, on peut dire que rien de ce qui a été fait n’a été fait sans
eux »68. L’observation de la structure discontinue des grains d’énergie dans le rayonnement
des ondes électromagnétiques qui a conduit indubitablement a un retour à la conception
corpusculaire de la lumière, a été corroborée par un autre phénomène physique : la découverte
de l’effet photoélectrique.
28
fréquence de la lumière incidente étaient supposer obéir aux lois électromagnétiques de
Maxwell. Cependant elles n’arrivaient pas à expliquer l’émission corpusculaire. « Ces
phénomènes étaient supposés obéir aux lois de l’électromagnétisme de Maxwell. Mais
l’étude des phénomènes photoélectriques où l’on voit qu’un métal soumis à une irradiation
expulse les électrons a conduit à reconnaître que ce phénomène suit des lois tout à fait
incompatibles avec la conception ondulatoire des rayonnements »69. Ce nouveau fait échappe
à l’explication par les principes, et les hypothèses ondulatoires, d’où il faut opérer avec les
deux conceptions de la lumière de façon simultanée. En réalité dans le paradigme
maxwellien, il est inconcevable que la lumière qui confirme les règles jusqu’alors établies
par la théorie électromagnétique puisse dans l’effet photoélectrique éjecter un électron. Ce
qui va à l’encontre des observations habituelles. C’est pourquoi Gaston Bachelard estime
que : « Le rayonnement qui obéissait aux lois continuistes de Maxwell manifestait un
phénomène discontinu dans l’effet photoélectrique en expulsant un électron »70. L’émission
d’un électron au cours de l’effet photoélectrique est un phénomène typiquement
corpusculaire. L’effet photoélectrique ne peut donc s’expliquer que si l’on admet une
conception corpusculaire de la lumière. L’effet photoélectrique a ainsi permis de réintroduire
dans la théorie de la lumière les corpuscules. La découverte de l’effet photoélectrique ayant
conduit les physiciens à un retour à la conception granulaire de la lumière leur permit
d’établir la dualité onde-corpuscule afin de mieux expliquer les phénomènes lumineux.
La dualité onde-corpuscule est un principe selon lequel tous les objets physiques peuvent
présenter à la fois des propriétés d’onde et de corpuscule. Cette manifestation des propriétés
de la matière ne dépend pas seulement de l’objet, mais aussi de l’appareil de mesure. Dans
le cas de la lumière, la dualité onde-corpuscule s’explique par le fait que les phénomènes
lumineux peuvent être appréhendés tantôt comme l’émission de grains d’énergie ou photon
qui se projettent, tantôt comme des ondulations. La lumière est donc considérée à la fois
comme un « flux de corpuscule » et comme une « propagation d’ondes ». En d’autres termes,
la lumière peut présenter les deux aspects complémentaires selon les expériences et l’appareil
de mesure utilisé.
29
La dualité onde-corpuscule est devenue ainsi la base de la mécanique ondulatoire et
quantique. La dualité onde-corpuscule ne concerne pas que la lumière, mais s’applique
également aux particules matérielles. En 1924, de Broglie, a généralisé le principe de la
dualité onde-corpuscule à toutes les entités ou objets du monde microscopique : électrons,
protons, etc. Comme le cas de la lumière, il fit l’hypothèse selon laquelle à chaque particule
il faudra associer une onde, avec une longueur d’onde définie qui décrit le mouvement de la
particule. En mécanique classique par exemple, les électrons sont généralement présentés
comme de petites billes qui tournent autour d’un noyau. Cependant, en mécanique quantique
selon les conditions expérimentales, ils peuvent se comporter tantôt comme des ondes tantôt
comme des corpuscules. Ainsi, lorsqu’ils sont projetés sur un cristal, les électrons donnent
lieu à un phénomène de diffraction. Or, il s’agit là, d’un phénomène ondulatoire qui montre
que les électrons ne peuvent pas simplement être considérés comme de petites billes. De ce
point de vue, la matière comme la lumière doit être décrite en utilisant simultanément la
nature dualistique des particules matérielles.
30
physique classique fondée sur la mécanique newtonienne décrivait un univers composé
d’entités élémentaires assimilables à de simples points matériels, ou corpuscules. Si l’on
connaissait en outre l’état d’un système de corpuscules en interaction à un instant t1, il était
toujours possible, du moins de façon théorique, de déterminer avec certitude l’état du système
à tout instant t2. Ainsi, le succès de la physique classique a affermi la confiance des savants
du XVIIe jusqu’au début du XXe siècle dans la théorie du déterminisme universel. Selon de
Broglie, la découverte de la double nature des entités physiques permettra de composer
désormais avec un principe aléatoire.
L’une des conséquences les plus curieuses du développement des théories
quantiques a été de nous révéler que les entités élémentaires de la matière ne sont
pas entièrement assimilables à des corpuscules conçus à la façon classique : pour
décrire et prévoir la manière dont ils peuvent se manifester à nous, il faut
invoquer tour à tour l’image des ondes et des corpuscules, sans qu’aucune de ces
deux images soit à elle seule suffisante pour en obtenir une description complète.
De cette dualité de nature des entités élémentaires que nous envisagions
auparavant comme de simples corpuscules ponctuels, la théorie quantique
actuelle déduit que leur évolution ne peut être appréhendée réglée par un
déterminisme rigoureux, tout au moins par un déterminisme que nous puissions
atteindre et préciser : toujours subsistent dans nos connaissances à leur égard des
« incertitudes » essentielles que nous n’avons aucun moyen d’éliminer. Cela ne
veut pas dire cependant que nous ne puissions faire aucune prévision pour les
phénomènes de l’échelle microscopique, mais les seules prévisions qui nous
soient permises sont de nature statistique et s’énoncent dans un langage de
probabilité72.
On peut donc constater que les lois de la mécanique classique ne peuvent plus être appliquées
aux phénomènes à l’échelle élémentaire. Parce qu’en vertu du principe d’incertitude de
Heisenberg, il devient impossible de déterminer simultanément la position et la vitesse des
particules élémentaires. « La connaissance de la position d’une particule est complémentaire
de la connaissance de sa vitesse ou de sa quantité de mouvement ; si nous connaissons l’une
avec une haute précision, nous ne pouvons pas connaître l’autre avec la même précision
élevée, et cependant nous devons connaître les deux pour déterminer le comportement du
système »73. Les lois classiques doivent céder le pas aux lois statistiques de la mécanique
quantique.
31
La physique classique décrit un monde composé de corpuscules et d’ondes qui se déplacent
au cours du temps de manière continue dans l’espace à trois dimensions. Cependant, les
résultats obtenus par la physique quantique ont inauguré une véritable rupture dans notre
manière d’appréhender le monde physique. Si l’on peut dire que l’onde et le corpuscule
existent dans l’espace ordinaire à trois dimensions de la physique classique, il n’en est plus
de même dans l’espace de configuration que postule la microphysique. La physique classique
décrivait le monde par figure et mouvement. Le mouvement était représenté par des
grandeurs localisables dans l’espace et variant au cours du temps. « La physique classique se
représentait ainsi tout l’univers physique comme projeté avec une précision absolue dans le
cadre de l’espace et du temps et y évoluant suivant les lois d’une inexorable nécessité. (…).
Toutes ces représentations reposaient essentiellement sur les notions classiques d’espace et
du temps : elles ont longtemps paru suffire pour décrire l’évolution du monde matériel. »74
Mais avec l’avènement de la mécanique ondulatoire et quantique, les phénomènes physiques
et particulièrement la lumière sont appréhendés désormais comme ayant une double nature.
La double nature de ces entités physiques permet de décrire une seule et même réalité.
1.1.5. Conclusion
La généalogie du concept d’onde et de corpuscule nous a permis d’appréhender la conception
classique de ces concepts. Le corpuscule est une notion employée par l’école atomistique et
ensuite par Newton et les newtoniens pour expliquer la structure matérielle des éléments
physiques. La notion de corpuscule est dérivée de l’étude de l’atome. On peut donc dire que
selon la doctrine atomistique, la matière est composée de très petits corps durs et rigides,
répandues à profusion dans le vide séparé l’un de l’autre tel que deux corpuscules. Ces
corpuscules, lorsqu’ils viennent à se heurter ou viennent au contact l’un de l’autre, leur
mouvement se modifie suivant les lois de la dynamique. Le corpuscule est considéré de ce
point de vue comme un point matériel bien localisable dont on peut suivre l’évolution au
cours du temps. Quant à l’onde, elle trouve son origine dans les phénomènes acoustiques. Le
mouvement de l’onde est une propagation sinusoïdale, rythmique et à des fréquences variées.
L’onde et le corpuscule, ces deux concepts ont formé la base de la mécanique classique.
32
Newton a mis au cœur de sa théorie la notion de corpuscule et Maxwell évoque le concept
d’onde ou de champ. Si la notion de corpuscule est à l’œuvre dans la dynamique
newtonienne, il faut dire qu’elle constitue la base de toute explication dans le monde matériel
chez Newton. Newton conçoit l’interaction entre les particules de matière comme une
réaction entre les corpuscules. Même dans le cas de la lumière, il fait l’apologie de la théorie
de l’émission corpusculaire. Mais l’évolution de la physique a permis de découvrir plus tard
la notion d’onde ou de champ. Maxwell parvint à unifier l’électricité et le magnétisme.
L’étude de la lumière fait appel aux équations de Maxwell. Son apport consiste à montrer
qu’un ensemble de charges accélérées, en particulier un courant alternatif, produit un champ
électrique E et un champ magnétique H qui se propagent dans l’environnement sous la forme
d’une onde. C’est ce type d’onde qu’on désigne par l’onde électromagnétique. Toutefois, les
deux théories à savoir la théorie de l’émission corpusculaire et la théorie des ondes
électromagnétiques donnent une explication exclusive des phénomènes physiques.
L’exclusivité des explications donnée par ces deux théories a instauré une dichotomie dans
la mécanique classique. Mais l’intrusion des quanta dans la structure continue des ondes
électromagnétiques a favorisé un retour vers la conception granulaire de la lumière. D’où la
dualité onde-corpuscule. L’analyse épistémologique de la notion de dualité onde-corpuscule
dans ce premier chapitre nous a permis de saisir le caractère temporel des théories physiques.
Ce caractère temporel des théories physiques que certains considèrent comme la faillite de la
science rend plutôt compte de sa véritable nature.
Une théorie physique n’est pas une entité de nature absolue et intemporelle : elle
se présente à un moment donné de l’état du savoir succédant à l’autre et remplacé
ultérieurement à son tour ; elle forme un système dans la synchronie et résulte, à
chaque époque et pour chaque nouveau domaine de problèmes abordés, d’une
construction, qui met en jeu le « système » de la mathématique et de la physique
de cette époque, ainsi que la nature et la signification des concepts et grandeurs
physiques concernés. 75
Ulysse Filippi confirme aussi cette nature temporelle et historique des théories physiques en
analysant le passage de la mécanique classique à la mécanique quantique dans son ouvrage,
Connaissance du monde physique. Il écrit :
75 M. Paty., « La physique et la philosophie » p. 2106, in Jean-François Mattei (éd.), Le discours philosophique, Vol. 4 de
l’Encyclopédie philosophique universelle, Paris, PUF, 1998.
33
La situation à la fin du XXe siècle était celle-ci : le succès presque total avait
conféré à la mécanique newtonienne le caractère d’un cadre immuable dans
lequel ne pouvaient manquer de s’inscrire tous les faits expérimentaux et on se
croyait près de posséder quelques principes fondamentaux à partir desquels le
raisonnement mathématique pur saurait reconstruire l’univers. L’apparition de la
relativité et de la mécanique ondulatoire nous a prouvé combien était grande
notre illusion et la science d’aujourd’hui prend une position modeste : elle se
borne à construire la théorie la plus simple susceptible de recueillir l’ensemble
des données expérimentales qu’elle possède à une certaine époque76.
Cet état de la science s’explique par le fait que des phénomènes nouveaux apparaissent
chaque jour et sont uniformément variés et échappent au paradigme de la science normale.
C’est pourquoi, lorsque les faits observables mettent en jeu le système mathématique de la
théorie, les scientifiques adoptent un nouveau paradigme. Kuhn dans La structure des
révolutions scientifiques le définit en ces termes : « Nous entendons par paradigme, une sorte
de métathéorie, un cadre de pensée, à l’intérieur duquel un consensus est réuni pour définir
les questions pertinentes qui orientent les expériences à faire, et qui définissent la science
‘’normale’’, jusqu’à ce qu’un changement intervienne, qui plus qu’une théorie, est un
changement total de perspective »77. La dualité onde-corpuscule nous permet d’apercevoir
aussi que nos concepts classiques d’onde et de corpuscule forgé par notre esprit pour décrire
l’expérience physique sont impuissants à décrire le monde de la microphysique. Au
demeurant, le phénomène de diffraction et d’interférence exige l’emploi de la théorie
ondulatoire et l’intrusion des quanta dans la structure continue des ondes favorise un retour
à la conception corpusculaire alors comment concilier les deux aspects ? Une réponse à cette
question nous permettra d’explorer les bases de la mécanique ondulatoire, une synthèse
corpusculaire et ondulatoire de la lumière et de la matière.
34
Chapitre 2 : La mécanique ondulatoire : de la dualité
onde-corpuscule à la synthèse broglienne
Ce second chapitre de notre mémoire sera consacré à l’analyse des idées essentielles de la
mécanique ondulatoire et de la philosophie scientifique de Louis de Broglie en particulier.
Pour dépasser la division entre la physique de la matière et la physique du rayonnement, de
Broglie a énoncé des idées fondamentales qui constituent la base de l’édifice de la nouvelle
mécanique. Pour mieux cerner son apport au développement de la physique, nous
présenterons dans un premier temps le parcours scientifique et philosophique de l’auteur,
ensuite sa synthèse de la mécanique ondulatoire qui sera suivie d’une réflexion sur
l’indiscernabilité des particules et enfin nous ferons une analyse épistémologique de la
synthèse broglienne.
Louis de Broglie est un physicien français du XXe siècle. Originaire d’un milieu
aristocratique, il est né le 15 août 1892 à Dieppe et il mourut le 19 mars 1987 à Louveciennes.
Selon la tradition familiale, il poursuivit une carrière littéraire après l’obtention d’une licence
d’histoire politique en 1910. Sa vocation de scientifique apparaît lorsqu’il se passionne pour
les écrits d’Henri Poincaré : La science et l’hypothèse78, et La valeur de la science79. C’est le
tournant vers la science qui s’annonce pour de Broglie. En 1911 se tient le premier congrès
Physique de Solvay, à Bruxelles. Au cours de ce congrès, Maurice, le frère de de Broglie,
était invité par son directeur de thèse, Paul Langevin, à le seconder dans la rédaction des
procès-verbaux. De Broglie, travaillant au laboratoire de son frère Maurice, fit la lecture de
ses procès-verbaux et raconta comment ses lectures le mirent en contact avec les nouvelles
branches de la physique et principalement le problème des quanta.
J’étais encore tout jeune étudiant quant à eu lieu à Bruxelles en octobre 1911 le
premier Conseil de Physique Solvay dont les discussions eurent pour thème :
« les théories du rayonnement et les quanta ». Mon attention ayant été attirée sur
ce Conseil par mon frère qui en avait rédigé les procès-verbaux, je lus avec intérêt
passionné les rapports qui y avaient été présentés. C’est ainsi que je fus initié par
35
la lecture du rapport de M. Planck aux mystères de la théorie du quanta dont le
développement domine depuis trente ans toute l’évolution de la physique
théorique80 .
L’après-guerre constitue une phase décisive dans la vie de de Broglie. En 1919, il intègre le
laboratoire de son frère Maurice et perfectionne sa formation en physique théorique et
80 Notice sur les travaux scientifique de Louis de Broglie, p. 13, in Archive de l’Académie des sciences, Paris, 1931.
81 Ibid., p. 14.
82 Ibid., p. 49.
83 L. de Broglie., Nouvelles perspectives en microphysiques, Paris Albin Michel, 1956, p. 233.
36
expérimentale en suivant notamment les cours de Paul Langevin, au Collège de France.
D’une part, les cours de Langevin ont préparé de Broglie a une solide formation en physique
théorique et expérimentale et ont contribué ainsi à la préparation de sa carrière de physicien.
Par rapport à tout ce qui se faisait en France à l’époque, les cours de Langevin étaient d’une
nouveauté sans précédent. Il enseignait notamment : les théories statistiques des propriétés
de la matière, la relativité et la physique des quanta. D’autre part, le laboratoire de son frère
était un lieu privilégié en France pour l’étude de nouveaux champs de la physique :
phénomène d’ionisation, rayon-X, l’effet photoélectrique, mouvement brownien. Au
laboratoire de son frère, le travail de de Broglie consiste essentiellement à interpréter
théoriquement les données expérimentales obtenues. Ses travaux en physique théorique au
laboratoire lui ont permis ainsi de développer les idées qui le mèneront à sa thèse de doctorat
soutenu le 25 novembre 1924 sous la direction de Langevin et consacré aux Recherches sur
la théorie des quanta84. Dans sa thèse, il a posé les jalons de ce qui constituera la base de la
mécanique ondulatoire : une synthèse entre la nouvelle relativité découverte par Einstein et
les anciens principes de la mécanique analytique. de Broglie part du constat selon lequel les
études sur les radiations lumineuses prouvent que la lumière a une structure granulaire.
Cependant, les phénomènes d’interférence et de diffraction montrent aussi la nécessité de
faire recours à la théorie ondulatoire. Préoccupé par ces questions, il entreprend un travail
qui fut le prélude au développement de la mécanique ondulatoire. Il étudie les électrons et
parvient à établir leur nature ondulatoire. Dans ses recherches, il constate que les électrons
considérés comme de simples corpuscules manifestent les propriétés vibratoires, des
propriétés qui étaient jusque-là réservées aux ondes. C’est ainsi qu’il découvrit « la nature
ondulatoire de l’électron »85. En 1929, il reçoit le prix Nobel pour « sa découverte de la nature
ondulatoire des électrons »86. En 1933, il est nommé professeur titulaire de Physique
théorique à la faculté des sciences de Paris. En 1942, il succède au mathématicien Émile
Picard comme secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques et physiques, charge
qu’il occupa jusqu’à sa démission le 29 septembre 1975. En 1952, il a été honoré par
l’UNESCO, par le prix Kalinga qui lui a été décerné pour ses ouvrages scientifiques de
37
vulgarisation. En 1955, il reçoit la première médaille d’or du CNRS 87. En 1973, il créé avec
Georges Lochak, la fondation Louis de Broglie à l’occasion du cinquantième anniversaire de
la découverte des ondes de matière. Il publie plusieurs travaux scientifiques dont voici
quelques-uns : Ondes et mouvement (1926), Introduction à la physique des rayons X (1928
en collaboration avec Maurice de Broglie), Introduction à l’étude de la mécanique
ondulatoire (1930), Ondes et corpuscules (1930), Théorie de la quantification dans la
nouvelle mécanique (1932), L’électron magnétique (1934). En un mot, de Broglie, passionné
par la physique en générale et particulièrement par les phénomènes des quanta, a fondé la
mécanique ondulatoire. L’interprétation de cette mécanique va révéler chez de Broglie, son
talent philosophique. Dans ses préoccupations philosophiques, il fera preuve d’un « réalisme
quantique » entre 1923 et 1927. Après le Conseil de Physique Solvay, de 1928 à 1951, il
deviendra idéaliste et proposera une interprétation probabiliste de la mécanique ondulatoire.
En 1953, il retournera à son réalisme jusqu’à sa mort en 1987.
87 C. D. Douyere., Archives de l’Académie des Sciences : Louis de Broglie, inventaire analytique, Paris, 1990, p. 15.
88 C. Tresmontant., Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques, Paris, Seuil, 1976, p. 9.
89 L. de Broglie., Nouvelles perspectives en microphysique, op. cit., p. 234.
38
théorie quantique déterministe. Il écrit à propos des controverses sur l’interprétation de la
mécanique ondulatoire ce qui suit :
À la même époque, une tendance entièrement opposée à la mienne groupa, autour
de MM. Born et Bohr, une pléiade de jeunes savants aujourd'hui illustres, tels
que MM. Heisenberg, Pauli et Dirac. Rejetant le déterminisme de la physique
classique, s'appuyant sur la découverte des ‘’relations d'incertitude’’ dues à M.
Heisenberg et sur les idées de M. Bohr relatives à la ‘’complémentarité’’, ils
proposaient de la mécanique ondulatoire une interprétation purement
probabiliste, où, contrairement à toutes les idées anciennes, les lois de probabilité
avaient un caractère primaire et ne résultaient pas d'un déterminisme caché 90.
Dans son exposé au Conseil intitulé « la théorie de l’onde pilote », déclare qu’il considère le
corpuscule comme une réalité physique donnée a priori. Il soutient que la théorie quantique
conserve toutes les caractéristiques de la physique classique : le déterminisme des
phénomènes et la possibilité d’en donner une description dans le cadre de l’espace et du
temps. S’appuyant à cette époque sur les conceptions traditionnelles de la physique classique,
il estime que le corpuscule et l’onde de la mécanique ondulatoire existent réellement 91. Ce
sont des réalités indépendantes de l’observateur qui obéissent aux lois de la mécanique
classique. Par conséquent, il y a une sorte de déterminisme caché qui sous-tend ces
phénomènes se déroulant à l’échelle microscopique. Il écrit ce qui suit : « J’avais été amené
à admettre que le monde physique doit être entièrement décrit à l’aide de grandeurs de champ
bien définies en tout point de l’espace-temps et obéit à des équations bien déterminées à
caractère non-aléatoire. (…). La totalité de la réalité physique, y compris les corpuscules,
devait pouvoir être décrite par des solutions appropriées des équations des champs »92. De
Broglie, conçoit qu’il existe quelque chose en dessous de la réalité matérielle. On doit
retrouver des billes ou des ondes, quelque chose que l’on puisse représenter. Si ces éléments
échappent à l’empiricité ou à des moyens d’observation, c’est qu’ils sont des « variables
cachés »93. Mais, son interprétation ne fut pas accueillie à l’unanimité par les physiciens.
Contrarié par ses pourfendeurs, il a abandonné sa prétention d’une théorie physique
90 L. de Broglie., « La physique quantique restera-t-elle indéterministe? », p. 12, in Les grand problèmes des sciences,
Paris, Gauthier-Villars, 1953.
91 L. de Broglie., Nouvelles perspectives en microphysique, op. cit., p. 148.
92 L. de Broglie., Étude critique des bases de l’interprétation actuelle de la mécanique ondulatoire, Paris, Gauthier-Villars,
1963, p. 43.
93 L. de Broglie., Théorie de la quantification dans la nouvelle mécanique, Paris, Hermann, 1932.
39
déterministes pour se rallier à l’interprétation probabiliste et indéterministe en 1928. Il
déclare ce qui suit :
Au Conseil de Physique Solvay d'octobre 1927, j’eus le tort de présenter mes
idées sous une forme édulcorée qui prêtait à de nombreuses objections. Mon
exposé sur l’onde pilote ne trouva pas d’audience. M. Pauli fit à mes conceptions
de sérieuses objections. Devant la réprobation presque unanime qui accueillit
mon exposé, je me décourageai et me ralliai à l'interprétation probabiliste de
Born, Bohr et Heisenberg à laquelle je suis resté fidèle depuis vingt-cinq ans 94.
Au Conseil, et bien avant le Conseil, il faut dire que de Broglie faisait preuve d’un réalisme
quantique. Le réalisme quantique consiste à dire que les processus physiques se déroulent
indépendamment de l’observateur. Par exemple dans sa thèse sur la mécanique ondulatoire
(1923-1924), il affirme qu’il lui faut conserver les conceptions d’une réalité physique
indépendante de l’observateur et chercher comme dans le cas de la physique classique, une
représentation claire des processus physiques dans l’espace-temps95. De Broglie considère
les entités physiques : onde et corpuscule comme des réalités qui existent réellement et
indépendamment de l’observateur. Il conçoit aussi à la manière des idées classiques qu’on
peut représenter de façon précise la trajectoire suivie par un photon. Au Conseil de Solvay,
on peut retrouver sa posture réaliste dans sa conversation avec Kramers.
-Kramers : « Quel avantage voyez-vous à donner une valeur précise à la vitesse des photons ?
-De Broglie : « Cela permet de représenter la trajectoire suivie par les photons. »
-Kramers : « Je ne vois pas pour ma part, l’avantage qu’il y a, pour la description des
expériences à se faire une image où les photons parcourent des trajectoires bien définies. »96
94 Ibid., p. 14.
95 L. de Broglie., Étude critique des bases de l’interprétation de la mécanique ondulatoire, op. cit., p. 37.
96 H. A. Lorentz., Électrons et photons (24-29 octobre 1927) : Rapport et discussions du cinquième Conseil de Physique
Solvay, sous les auspices de l’Institut international de Physique Solvay, Paris, Gauthier Villars et Cie, 1928, p. 266.
40
probabiliste de l’école de Copenhague stipule que la mécanique ondulatoire ou quantique ne
porte pas sur la réalité mais sur la connaissance que nous en avons. En d’autres termes, l’onde
associée au corpuscule n’est qu’une représentation de probabilité dépendant de l’état de nos
informations sur l’onde et susceptibles de varier avec la réduction du paquet d’ondes97. Quant
au corpuscule il ne plus être localisable de façon précise dans l’espace et le temps. Par
conséquent le corpuscule ne peut pas décrire une trajectoire bien définie. Se ralliant à cette
interprétation « orthodoxe », il l’a enseigné pendant plusieurs années. Dans l’un de ses cours
de 1950, à la Sorbonne , il affirme que : « Si l’on admet l’existence d’une réalité objective
indépendante des procédures de mesure, le point de vue de l’interprétation actuelle des
théories quantiques doit être abandonné »98.
une description des processus tels qu’ils se déroulent par eux-mêmes, indépendamment de l’observateur. de Broglie,
Continu et discontinu en physique moderne, op. cit., p. 253.
100 L. de Broglie., Matière et lumière, op. cit., p. 277.
41
qui y interviennent, la constante de Planck puisse être considérée comme infiniment
petite »101.
42
ces questions philosophiques dans deux ouvrages importants : Étude critique des bases de
l’interprétation de la mécanique ondulatoire (1963), et la réinterprétation de la mécanique
ondulatoire (1971). Dans ces ouvrages, il évoque les raisons de son retour à ses idées
primitives sur le déterminisme de la mécanique ondulatoire et explique comment il a dû
apporter des modifications majeures à ses idées. Dans Étude critique des bases de
l’interprétation de la mécanique ondulatoire105, il affirme qu’après avoir enseigné pendant
longtemps, l’interprétation « orthodoxe » (c’est-à-dire celle de l’École de Copenhague) de la
mécanique quantique, il fit un examen critique de ses idées. Cet examen lui a permis de
déceler des raisonnements qui paraissent insuffisants. Par exemple, sur l’interprétation de la
localisation du corpuscule, il constate des paradoxes quant à ce qui concerne l’énergie et la
quantité de mouvement du corpuscule. Selon le postulat indéterministe de l’école de
Copenhague, on ne peut jamais mesurer de façon simultanée l’énergie ou la quantité de
mouvement d’un corpuscule en lui faisant subir une interaction avec un corps macroscopique
parce que cela échapperait à toute observation. Selon de Broglie, pour mesurer l’énergie ou
la quantité de mouvement d’un corpuscule, il est toujours nécessaire d’utiliser l’interaction
entre le corpuscule avec une autre particule de l’échelle atomique afin d’observer les
localisations successives. Parce que « tout processus de mesure d’une grandeur dynamique,
telle que l’énergie et quantité de mouvement est un processus complexe et indirect qui
utilisent nécessairement l’observation indirecte de localisation »106. Outre cet exemple, de
Broglie remarque que le formalisme usuel rigoureux conduit à des conclusions exactes mais
ne donne pas une vue profonde de la réalité physique à l’échelle microscopique 107.
Poursuivant ses réflexions huit ans après, de Broglie fait une mise au point de la
réinterprétation de la mécanique ondulatoire par, ce qu’il avait déjà proposé entre 1924-1927.
Ainsi dans La réinterprétation de la mécanique ondulatoire108, reprenant ses tentatives de
1924-1927, il insiste sur les résultats récents obtenus en mécanique ondulatoire, ainsi que sur
les points de vue nouveaux qui se sont imposés à son esprit. S’il revient sur ces
préoccupations de la mécanique ondulatoire, quelques années avant sa mort, il faut dire qu’il
a déjà posé les bases de la mécanique ondulatoire dans sa thèse de doctorat soutenu à Paris
43
Sorbonne le 25 novembre 1924. Dans la section suivante, nous présenterons les idées
fondamentales de la mécanique ondulatoire, la synthèse entre la théorie corpusculaire et
ondulatoire.
Nous avions souligné au point 1.1.4 que la dualité onde-corpuscule impose aux physiciens
d’utiliser simultanément les deux conceptions corpusculaires et ondulatoires, que ce soit dans
le cas de la lumière ou de la matière pour décrire les objets quantiques. Mais comment les
physiciens sont-ils parvenus à admettre qu’à toute particule, il faut associer une onde ?
Autrement dit, en quoi la notion d’onde associée à une particule paraît-elle dépasser la
dichotomie onde-corpuscule instaurée par la mécanique classique ? Dans cette partie, nous
présenterons d’une part, la fonction d’onde de de Broglie, et d’autre part sa synthèse sur le
dualisme onde-corpuscule.
109 L. de Broglie., Onde, corpuscule. Mécanique ondulatoire, Paris, Albin Michel, 1945.
110 Ibid., p. 98.
44
précisé sa fonction. Connue sous « l’hypothèse de de Broglie », cette hypothèse a une
fonction spécifique. Le rôle de la fonction d’onde de de Broglie est de dépasser la dichotomie
onde-corpuscule établie dans le cadre de la physique classique.
Pour dépasser la dichotomie onde-corpuscule, l’état de chaque corpuscule en
mouvement est associé à une fonction d’onde. Cette fonction d’onde ne décrit
pas la localisation exacte du mouvement. Elle représente d’une façon statistique
les diverses valeurs qu’une observation comportant mesure peut conduire à
attribuer aux grandeurs attachées au corpuscule et les probabilités respectives
de ces diverses valeurs.111
45
d’une mesure quantique, il n’est pas possible de détecter de manière classique la position
d’un électron car celui-ci peut se comporter à la fois comme une onde ou comme un
corpuscule. Cependant pour connaître sa position, on en déduit à partir de l’expérience que
lorsque le paquet d’ondes est réduit ou diminué dans une zone donnée, alors il y a la présence
potentielle que l’électron se trouve à cet endroit. Tel est la fonction d’onde de de Broglie.
La fonction d’onde contient à cet effet deux informations qui expliquent la notion de
« réduction du paquet d’ondes ». La pulsation-énergie et la concentration-probabilité. La
pulsation-énergie renvoie à l’idée qu’en mécanique ondulatoire, le quanton est un ensemble
de grain et d’énergie c’est pourquoi il peut être éparpillé en occupant tout l’espace. Et la
concentration-probabilité nous renseigne sur la probabilité de détecter la présence potentielle
du quanton dans l’espace. La notion de réduction de paquet d’ondes signifie par conséquent
qu’un électron peut occuper une surface donnée et être concentré en un endroit que d’autre.
Lorsqu’elle est détectée en un endroit, cela signifie que sa concentration en ce lieu est très
élevée. Avec l’imprécision apportée par la nouvelle physique, les entités physiques cessent
d’être localisables et sont étendus en tous les points de l’espace. Ces entités physiques
occupent tout l’espace et on ne peut les repérer de façon aléatoire dans cet espace que si l’on
applique l’équation de la réduction d’onde énoncée par de de Broglie et formulée
mathématiquement par Schrödinger. Nous précisions que, bien que de Broglie ait découvert
la nature ondulatoire de l’électron, c’est à Schrödinger que revient la formulation
mathématique de l’équation d’une onde associée à un corpuscule. C’est en 1926 que ce
dernier énonce l’équation mathématique d’onde qui régit le comportement des particules
matérielles. Michel Bitbol énonce cette équation comme suit : « La variation du vecteur
d’état par unité de temps est proportionnelle à l’action de l’opérateur énergie sur ce vecteur
d’état »112. Cette équation permit non seulement de décrire le comportement d’un électron,
mais aussi de reconstituer rigoureusement le spectre de chaque atome, c’est-à-dire l’ensemble
des radiations qu’il émet à des fréquences précises. C’est pourquoi entre deux observations,
la fonction d’onde qui décrit le mouvement du quanton obéit à l’équation de Schrödinger.
Cette équation au dire de Bitbol a permis ainsi de régler de façon définitive l’antagonisme ou
la dichotomie onde-corpuscule.
112 M. Bitbol., Mécanique quantique. Une introduction philosophique. Paris, Flammarion, 1996, p. 178.
46
De ce qui précède, nous pouvons donc dire que, la longueur d’onde de de Broglie a permis
de dépasser la dichotomie onde-corpuscule de la mécanique classique pour deux raisons. La
première, contrairement à la mécanique classique qui admet une description des phénomènes
en séparant l’onde du corpuscule, est qu’il n’est plus possible de parler en mécanique
ondulatoire d’un corpuscule séparé d’une onde. La deuxième raison, c’est que la particule
quanton permet de faire une localisation dans l’espace du mouvement du corpuscule à partir
de la réduction du paquet d’onde. Lorsque la trajectoire de la particule est détectée, le paquet
d’ondes est à ce moment réduit. L’onde de de Broglie nous laisse ainsi entrevoir la probabilité
de trouver la particule-quanton en un endroit donné de l’espace. La particule n’étant plus
« un point matériel » classique, à localisation précise, mais un paquet d’ondes, c’est-à-dire
une superposition de mouvement potentiel dans toutes les directions. Il n’est donc possible
d’assigner une position déterminée à un corpuscule. On ne peut qu’évaluer la probabilité ou
la chance qu’on a de le trouver dans une certaine portion de l’espace, à cause de la réduction
du paquet d’ondes. C’est en ce sens que de Broglie écrit :
Pendant la propagation du photon, son mouvement est représenté par l’onde qui
lui est associée sans qu’il soit possible de lui attribuer une position déterminée à
l’intérieur de cette onde. Il y a en quelque sorte une présence potentielle du
corpuscule en tous les points de la région de l’espace occupée par l’onde, le
corpuscule pouvant manifester sa présence par une action localisée en un point
de cette région avec une probabilité proportionnelle à l’intensité de l’onde en ce
point 113.
La notion de longueur d’onde associée à un corpuscule énoncé par de Broglie lui permettra
de faire une synthèse sur le dualisme onde-corpuscule. Ceci fera l’objet de la sous-section
suivante.
47
nouvelles qui forment la base de la mécanique ondulatoire et quantique »114. La mécanique
ondulatoire est une solution aux contradictions posées par les deux théories. La physique du
rayonnement et la physique de la matière se trouvaient dans un antagonisme qui s’explique
par le fait que, d’une part, la physique de la matière fondée sur les conceptions de corpuscules
et d’atomes obéit aux lois classiques de la mécanique newtonienne. D’autre part, la physique
du rayonnement partant de la notion de propagation d’ondes, explique les propriétés de la
matière uniquement par les lois de l’électromagnétisme. Outre cet aspect, de Broglie ajoute
que la description des phénomènes physiques dans la mécanique classique est régie par
l’équation différentielle qui détermine tout115. La difficulté liée à ces deux théories est de
savoir comment rendre compte des échanges d’énergie entre la matière et le rayonnement.
Devant cette difficulté de Broglie eut l’idée d’unifier les deux théories en une synthèse
pouvant décrire à la fois le mouvement des corpuscules et le mouvement des ondes. Il s’agira
pour lui d’établir de relation mathématique sur l’ensemble des données expérimentales en
optique. Sa fonction d’onde établie sera une combinaison de deux fonctions : une fonction
simple et une fonction complexe ; une relation mathématique qui lui permettra d’expliquer
l’idée de périodicité associée à un corpuscule. Deux idées essentielles ont permis à celui-ci
de fonder la mécanique ondulatoire :
i. « Les travaux de Jacobi sur la mécanique classique et l’optique géométrique ».
ii. « La théorie de la relativité qui lui a permis d’associer une vibration à un
corpuscule. »116
Jacobi a formulé le principe de moindre action. Ce principe consiste à dire qu’il existe une
certaine fonction L (x, y, z, t) de coordonnées (x, y, et z) du corpuscule et du temps t, fonction
qui permet de trouver la trajectoire du corpuscule entre deux points M 1 et M2. La fonction L
(x, y, z, t) définit le champ de force où se déplace le corpuscule. La deuxième idée qui a servi
de base aux travaux de de Broglie est l’idée de vibration associée au corpuscule. de Broglie
a trouvé dans la théorie de la relativité des circonstances favorables d’une construction
purement mathématique d’associer à un corpuscule une vibration de fréquence V. En effet,
pour établir sa liaison entre le mouvement d’un corpuscule et la propagation d’une onde, il
est parti des considérations de la théorie de la relativité. En étudiant cette théorie, il constata
48
la différence entre la formule qui donne la transformation de la fréquence d’une horloge
quand on change de système de référence galiléen et la formule qui donne la transformation
de la fréquence d’une onde pour le même changement. Et puisque le but de de Broglie était
de représenter le corpuscule comme un point matériel incorporer à l’onde, il était amené à
considérer le corpuscule comme une sorte de petite horloge qui doit rester en accord de phase
avec une onde117. de Broglie partant de ces conceptions, constate que l’amplitude de phase
de l’onde imposait au corpuscule animé d’un mouvement rectiligne et uniforme, un
déplacement déterminé par rapport à l’onde monochromatique qui lui est associée. Par ces
analyses, et, en s’inspirant aussi de la théorie de la lumière des quantas de Einstein, il a pu
établir entre l’énergie W et la quantité de mouvement p d’un corpuscule en mouvement, la
fréquence V et la longueur d’onde λ de l’onde monochromatique. Il écrit que :
Appliquant ‘’les idées de la théorie de la relativité au cas le plus simple’’, j’avais
reconnu qu’à la propagation d’une onde plane monochromatique doit être
associé le mouvement rectiligne et uniforme d’un corpuscule et, en m’inspirant,
pour introduire la constante h de Planck de la théorie des quanta de lumière
d’Einstein, j’étais parvenu aux relations fondamentales : reliant l’énergie W et
la quantité de mouvement p du corpuscule à la fréquence v et à la longueur
d’onde λ de l’onde associée. Ces relations que j’avais généralisées de diverses
façons et dont j’avais pu tirer des conséquences intéressantes sont restées la
base de la mécanique ondulatoire et ont été brillamment confirmées par la
découverte de la diffraction des électrons118.
La mécanique ondulatoire est née d’un effort pour comprendre le dualisme des ondes et des
corpuscules. de Broglie espérait en associant l’onde au corpuscule interpréter les
mouvements des quanta qui dans l’atome de Bohr déterminaient les mouvements des
électrons dans l’atome. En effet de Broglie constate que la détermination du mouvement
stable des électrons dans l’atome de Bohr fait intervenir des nombres entiers et jusqu’à la
découverte de la nature ondulatoire des électrons, les seuls phénomènes pour lesquels les
nombres entiers intervenaient en physique étaient les phénomènes d’interférence et ceux de
vibration propre. Cette observation lui suggéra l’idée que les électrons eux aussi ne pouvaient
pas se représenter comme de simple corpuscule, mais qu’il fallait également leur attribuer
une périodicité. C’est ainsi qu’il a théorisé l’idée de coexistence ou de corrélation 119 des
49
ondes et des corpuscules dans la matière à partir de ses travaux sur l’électron. D’où
l’hypothèse de de Broglie : « Toute particule de matière est associée à une longueur
d’onde »120. L’idée de coexistence prouve que dans le cas de la lumière comme celle de la
matière l’onde peut se comporter parfois comme un corpuscule et le corpuscule à son tour
peut se comporter aussi comme une onde.
120 S. Ortoli., J.-P. Pharabod., Le cantique des quantiques : le monde existe-il ? op. cit., p. 30.
50
identifier à l’échelle atomique ou élémentaire les particules de la matière. Ces entités perdent
leur identité. Autrement dit, « l’indiscernabilité signifie qu’il est impossible d’étiqueter les
quantons. C’est-à-dire si deux quantons identiques (deux protons) se mélangent
temporairement on ne peut plus dire lorsqu’ils se séparent lequel portait le numéro 1, et lequel
avait le numéro 2. Le caractère ondulatoire des quantons entraîne l’indiscernabilité des
particules identiques »121.
En effet pour parler d’individualité d’un objet quantique, il faut pouvoir la localiser ; or à
l’échelle atomique à cause de l’incertitude d’Heisenberg, on ne peut plus localiser d’une
manière exacte la position d’une particule, car « c’est la localisation ponctuelle à chaque
instant, et seulement qui permet d’individualiser constamment ces particules »122. Dans la
mécanique classique, on pouvait facilement suivre l’évolution d’une particule en mouvement
caractérisé par une individualité exprimé par sa masse et sa charge électrique. On peut
observer la permanence de leurs propriétés au cours du temps. Dans cette perspective, de
Broglie explique qu’à cause de « l’impénétrabilité de la matière », il est possible en
mécanique classique d’attribuer aux particules matérielles une individualité permanente et
contrôlable, et que deux particules de même nature ou de nature différente peuvent occuper
simultanément la même place dans l’espace. Par conséquent, on peut suivre d’une manière
précise et continue les localisations successives dans l’espace de la particule au cours du
temps en les numérotant et en leur donnant un nom123. Or, l’indiscernabilité signifie qu’on
ne peut plus étiqueter les quantons et ces quantons n’obéissent pas aux lois statistiques
habituelles. Donc, l’individualité des particules classique est due à leur localisation.
L’individualité implique la reconnaissance du caractère permanent et unique de ces entités.
L’individualisation de ces entités est liée à l’évolution du concept de matière. L’étude de la
matière révèle qu’elle est composée d’électrons, de neutrons et de protons qui sont
caractérisés par des valeurs constantes de leur masse et de leur charge électrique. Les
neutrons et les protons sont des nucléons qui font partie de la sous-famille des baryons. Ces
protons et neutrons sont en interaction mutuelle et ces interactions sont responsables de la
formation de système appelé selon le cas, atome, molécule, etc. Les neutrons et les protons
121 S. Ortoli et J-P. Pharabod., Le cantique des quantiques, op. cit., p. 64.
122 L. de Broglie., Continu et discontinu en physique moderne, op. cit., p. 75.
123 Idem.
51
interagissent pour former les noyaux atomiques et ces derniers interagissent avec les
électrons pour former des atomes. L’évolution de la matière est donc dépendante des
interactions entre les protons, neutrons et électrons 124. En mécanique classique, les physiciens
expliquent l’évolution du monde physique par les mouvements et les interactions des entités
élémentaires. Ils ont ainsi posé à la base « l’idée de ‘’point matériel’’, c’est-à-dire l’idée
d’une certaine quantité de matière occupant une très petite région de l’espace, douée d’une
masse invariable et possédant une individualité que l’on peut suivre au cours du temps »125.
Il était donc évident de distinguer clairement les particules de la matière après une expérience.
Par conséquent, les propriétés substantielles ou inhérentes à chaque composé de la matière
permettent de l’identifier. de Broglie écrit à cet effet :
En mécanique classique, le point matériel n’est qu’un être de raison et il restait
douteux qu’il y eut dans la nature des entités élémentaires offrant une sorte de
réalisation concrète et permanente du point matériel. Or, s’accordant ainsi avec
nos désirs secrets, la matière s’est ensuite révélée progressivement à nous comme
formée par un petit nombre de genres différents de corpuscules élémentaires tels
que les électrons et les protons auxquels nous avons dû récemment ajouter les
neutrons et les positrons, pour ne point parler des encore d’hypothétiques
neutrinos. Ces corpuscules élémentaires sont caractérisés par des valeurs
constantes de leur masse et de leur charge électrique et on parut constitué de
véritables individus physiques dont l’existence pouvait être suivie au cours des
transformations incessantes du monde matériel126.
124 L. de Broglie., Continu et discontinu en physique moderne, op. cit., pp. 18-19.
125 L. de Broglie., « Individualité et interaction dans le monde physique », p. 353, Revu de métaphysique et de morale T.44,
No, 2, 1937.
126 Idem.
52
la marche de deux corpuscules entre les instants t1 et t2 et alors on verra bien si le
premier corpuscule s’est rendu de A1 en A2 ou en B2127.
L’interaction entre les particules de même nature (deux protons par exemple) ou de nature
différente (un proton et un neutron par exemple) fait disparaître au cours des liaisons,
l’identité de chaque particule. Il en résulte une sorte de fusion de telle sorte qu’on ne pourrait
plus leur « attribuer une masse, ni une position, car l’énergie des particules se trouverait
diluée dans l’espace occupé par le système entièrement fondu »128, conséquence de la
coexistence des particules dans la matière.
La perte d’individualité des corpuscules de nature identique en mécanique
ondulatoire est liée à l’impossibilité de localiser en général dans notre cadre de
l’espace, les entités physiques élémentaires, c’est-à-dire probablement à
l’insuffisance ou à l’inexactitude de notre espace. Quand nous parlons de perte
d’individualité, nous ne voulons pas affirmer que les corpuscules n’aient plus
d’individualité, mais qu’on ne peut plus suivre leur individualité d’une façon
certaine 129.
53
dans lequel deux particules ou groupe de particule forment un unique système et présentent
des états quantiques dépendant l’un de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare. Dans
ces conditions, on dit que les particules sont dans un état « intriqué » ou « enchevêtré ». À
cause de l’état intriqué des particules, deux particules A1 et A2 même étant séparées par une
grande distance doivent être considérées comme un système unique. C’est dans cette
perspective que les physiciens : Balibar, Lévy-Leblond et Lehoucq, en analysant les
fondements de la mécanique quantique sont parvenus à la conclusion selon laquelle il n’est
point besoin d’évoquer aujourd’hui l’image d’onde et de corpuscule pour désigner les entités
élémentaires. La matière quantique qu’ils appellent « quanton », signifie que les entités
élémentaires ne sont ni des ondes ni des corpuscules. Ce sont des créations de l’esprit humain
pour expliquer et décrire la réalité qui se cache aux yeux de l’observateur 131. Les révélations
de la nouvelle physique prouvent qu’à la structure discontinuiste de la matière se succède
une unité physique, une seule entité physique.
La structure dualiste de la physique classique des corpuscules et des ondes
succède ainsi à un monisme quantique. Il n’a qu’un seul type d’objets en théorie
quantique. Ces objets peuvent différer par telle ou telle propriété, leur masse,
charge électrique, etc., mais quant à leur nature profonde, ils sont tous de la
même essence. Électron, photon, neutron, protons, tout le bestiaire de ces
particules relève d’un seul et même genre que celui du quanton.132
131 F. Balibar., J-M. Lévy-Leblond., R. Lehoucq, Qu’est-ce que la matière? Paris, Le Pommier, pp. 76-77.
132 Ibid., pp. 77-78.
133 L. de Broglie, Physique et Microphysique, op. cit., p. 80.
134 B. D’Espagnat., Le réel voilé, Paris, Fayard, 1994, p. 85.
54
une description purement physique de la mécanique ondulatoire. Mais sur le plan
épistémologique, que pouvons-nous dire d’une telle synthèse? Une réponse à cette question
nous permettra de faire le point.
135 R. Nadeau., « La nature des théories scientifiques », p. 557, Encyclopédies philosophique universelle, Tome 1 :
L’univers philosophique, (dir.) André Jacob, Paris, PUF, 1989.
136 E. Klein., L’unité de la physique., Paris, PUF, 2000.
137 Ibid., p. 169.
55
recherche d’unité s’inscrit dans une démarche réductionniste dont il distingue deux formes.
Le « réductionnisme vertical » qui consiste à décomposer les niveaux de structure en sous-
structure complexe plus fondamentale. Et le « réductionnisme horizontal » qui consiste à
unifier deux théories A et B à partir des principes rigoureusement établis ou soit en déduisant
une théorie d’une autre. Dans ce dernier cas, par exemple, il dit qu’on peut déduire les lois
de la mécanique classique, de la mécanique quantique en faisant « tendre vers zéro » la
constante de Planck, essentielle au formalisme quantique 138. La science physique a unifié
dans une même organisation plusieurs branches de la physique. C’est en ce sens qu’il affirme
dans le cadre de la mécanique ondulatoire que : « La mécanique ondulatoire a unifié dans
une même représentation matière et rayonnement »139. L’unification de ces différentes
branches de la physique passe elle-même par l’unification des objets de la physique. Et c’est
la théorisation mathématique qui réalise cette unité. C’est le cas typiquement de la
formalisation mathématique de l’équation énoncée par de Broglie exprimant la relation entre
la quantité de mouvement p d’un corpuscule et la longueur d’onde λ associée à celui-ci.
56
empiriques donnés ou déduits, des lois des phénomènes physiques pouvant être
exprimés sous forme d’équations entre ces grandeurs142.
La mécanique ondulatoire est une physique théorique. Et le but de la physique théorique est
de représenter dans un ordre systématique, un ensemble de faits et établir des lois générales
à partir de ces faits. En effet, l’expérience nous enseigne des vérités de faits, livrées à elles-
mêmes, elles suffiraient à amasser un ensemble de jugements sur l’univers ; cet ensemble
constituerait la connaissance empirique. La théorie s’empare des vérités découvertes par
l’expérience, elle les transforme et les organise en une doctrine nouvelle : la physique
rationnelle ou physique théorique 143. En outre, les faits expérimentaux sont divers et variés,
l’esprit humain ne peut les enregistrer cas par cas. C’est pourquoi il faut une théorie
synthétique afin de regrouper dans un ensemble théorique ces faits. C’est cette unité
synthétique que la mécanique ondulatoire a réalisée en intégrant à la fois les grandeurs
corpusculaires et ondulatoires dans une même représentation. Pour finir notre analyse dans
cette sous-section, nous estimons que la synthèse de la mécanique ondulatoire est une sorte
de « régionalisme intégral ». Elle est à notre avis un « régionalisme intégral », parce qu’elle
a rapproché des régions de savoir qu’on croyait distinctes. Par exemple le rapprochement de
la mécanique analytique et l’optique géométrique (leur synthèse constitue la mécanique
ondulatoire) s’est constitué comme branche autonome de la physique, par la mise en évidence
de la relation des propriétés entre l’onde et le corpuscule. Bachelard affirme de ce point de
vue que : « Le rationalisme scientifique se marque par le fait que la dynamique du progrès
scientifique, en particulier dans la période contemporaine tend à rapprocher des domaines du
savoir distincts »144. En un mot, avec la physique contemporaine, il faut reconnaître qu’une
théorie physique tient toujours compte d’un domaine particulier pour lequel elle est
construite.
57
épistémologique. L’unification de la physique du rayonnement et de la physique de la matière
s’est faite en profondeur de telle sorte qu’elle a conduit à définir de nouveaux concepts. La
révolution conceptuelle introduite en physique par la synthèse de la mécanique ondulatoire
réside dans le fait que l’on ne peut plus parler ni de corpuscule, ni d’onde en mécanique
ondulatoire et quantique. C’est le « réductionnisme vertical » dont parle Klein que nous
avons énoncé plus haut. En effet, on peut dire que la nouvelle conception d’onde et de
corpuscule en mécanique ondulatoire a instauré un changement épistémologique. Ce
changement est d’ordre sémantique. Autrement dit, la particule quanton de la mécanique
ondulatoire a favorisé la réforme ou la révision du langage de la mécanique classique. Nous
affirmons ainsi que le changement scientifique apporté par la mécanique quantique est
accompagné d’une révolution conceptuelle qui a conduit à la réforme des principes du savoir
de la mécanique classique. La particule quanton de la mécanique ondulatoire instaure ainsi
un nouveau sens aux concepts classiques d’onde et de corpuscule, et par ricochet a orienté
de manière nouvelle l’activité scientifique. Gaston Bachelard fait écho de cette révolution
sémantique dans Le matérialisme rationnel 145 en ces termes : « Le langage de la science est
en état de révolution sémantique permanente »146. La modification profonde des concepts
classique due à la révolution quantique est donc le signe d’une rupture, d’une discontinuité
de sens, d’une réforme du savoir scientifique. C’est en ce sens que Bachelard fait la remarque
selon laquelle, l’épistémologie contemporaine fait preuve d’une « dialectique mobile »147, car
le rationalisme contemporain s’efforce de se réorganiser au niveau des expériences nouvelles
de la physique. En d’autres termes, l’activité scientifique exige le dialogue de la raison et de
l’expérience.
58
rationnelle du savoir d’un domaine donné. Selon Bachelard, la production du savoir
scientifique montre que l’approche disciplinaire des savoirs en physique est à la fois une
démarche de production du savoir et d’acquisition de la connaissance. Pour mieux cerner
l’apport de Bachelard à l’analyse de notre travail, commençons par définir ce qu’est une
discipline. Selon Bachelard, une discipline est un ensemble de connaissances organisées
possédant une forme d’autonomie et d’identité propre149. L’identité disciplinaire d’un savoir
pour Bachelard découle entièrement de son organisation structurelle et conceptuelle. Une
région du savoir s’autonomise dès lors que les notions qu’elle met en œuvre forment ce qu’il
appelle un « corps de concept, c’est-à-dire un ensemble de concepts qui se définit
corrélativement »150. À l’égard de ce qui vient d’être dit, la mécanique ondulatoire est un
savoir spécialisé ou une discipline autonome parce qu’elle mobilise un certain nombre de
concepts propre à ce domaine de savoir. Par exemple, la théorie de l’onde pilote et de la
double solution de de Broglie emploi des concepts comme l’onde de phase, un train d’ondes,
la longueur d’onde, l’énergie potentielle qui se définissent les uns par rapport aux autres. Il
s’en suit que selon Bachelard, la production d’un savoir ne peut avoir lieu qu’au sein d’un
système théorique clos, organisé autour d’un « corps de concept » autonome. Par exemple,
la particule quanton, employé par la mécanique ondulatoire est un « corps de concepts » qui
permet de rendre compte à la fois de l’aspect granulaire et corpusculaire de la lumière et de
la matière. La mécanique ondulatoire, en mobilisant un certain nombre de concepts autour
d’elle et en s’organisant comme un domaine de savoir devient ainsi une « manière de penser
»151. L’étude de la mécanique ondulatoire est une manière de penser parce qu’elle ne
constitue pas seulement une structure logique et conceptuelle. Elle devient dans l’esprit de
celui qui l’a pratiqué en profondeur un style de pensée applicable à plusieurs domaines.
Étudier ou apprendre par exemple les théories de la mécanique ondulatoire ou rationnelle ce
n’est donc pas le lieu d’apprendre seulement les démonstrations ni les résultats : c’est
apprendre à penser d’une certaine façon, c’est entrer dans une école de pensée. En ce sens,
nous estimons que la pratique d’une discipline conduit souvent à la formation progressive
d’une « manier de penser ». Étudier l’électricité ou la dynamique des particules en mécanique
ondulatoire, c’est apprendre à avoir une vision de l’électricité, de la dynamique. C’est
149Ibid., p. 139.
150Ibid., p. 139.
151 Ibid., p. 167.
59
pourquoi Bachelard conçoit que la théorie de l’électricité débouche sur « l’électrisme », une
« façon de voir les choses à la manière d’un théoricien de l’électricité »152 dont il dit qu’elle
pourrait théoriquement « devenir une manière universelle de penser »153.
60
laquelle de Broglie s’est ralliée après le Conseil Solvay. Dans ce tournant probabiliste de la
mécanique ondulatoire, de Broglie expliquait le comportement des particules en se fondant
sur les lois statistiques.
La mécanique ondulatoire ayant un pouvoir explicatif, elle nous renseigne à cet effet sur
comment certaines valeurs épistémiques 155 émaillent le raisonnement des scientifiques. Ces
valeurs sont générées par l’activité scientifique elle-même. Kuhn énonce dans La structure
des révolutions scientifiques : la précision, la cohérence, l’envergure, la fécondité, et la
simplicité comme des valeurs épistémique nécessaires à l’entreprise scientifique. La synthèse
broglienne apparaît porteuse de ces valeurs énumérées. La précision prédictive, c’est l'espoir
de faire des prévisions vraies. Par exemple, l’hypothèse de la corrélation des ondes et des
corpuscules constitue une prévision vraie, car elle permet de saisir le caractère à la fois
corpusculaire et ondulatoire selon les conditions expérimentales. Ensuite, la cohérence de la
mécanique ondulatoire consiste à dire qu’elle est exempte de toutes contradictions internes.
Il n’y a pas de contradiction interne ni externe entre les deux théories : corpusculaire et
ondulatoire qui forment la mécanique classique. La non-contradiction permet ainsi d’unifier
les deux théories. Les hypothèses sous-jacentes ces théories sont logiques et cohérentes. Ces
hypothèses, qui constituent le fondement de la théorie, sont des propositions, c’est-à-dire une
explication intelligible sur le caractère corpusculaire et ondulatoire de la matière et de la
lumière. Enfin, la fécondité de la synthèse a permis de formuler de prévisions nouvelles et
apporter de nouvelles idées. C’est en cela que la synthèse broglienne est féconde. La
fécondité de la mécanique ondulatoire s’explique de trois manières. Premièrement, la
mécanique ondulatoire a intégré dans une conception systématique des faits déjà connus
auxquels elle donne un sens précis. Par exemple, la mécanique ondulatoire a unifié l’onde et
le corpuscule dans une même représentation et donne un sens précis à la nature dualistique
des particules. Deuxièmement, elle a permis de faire la lumière sur des questions que les
chercheurs se posent et a fourni un schème de raisonnement. Elle présente un certain potentiel
de résolution de problèmes déjà poses aux scientifiques : le problème d’échange d’énergie
155 Nous entendons par valeurs épistémiques, les valeurs constitutives (la précision, la fécondité etc.,) qui sont inhérentes
à la science. Ce sont des valeurs qui sont générées par elle-même. Ce sont des règles qui s’impose aux scientifiques dans
leur tâche de laboratoire ou de recherche. T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques., 1962, op. cit., p. 40
61
entre la matière et le rayonnement. Enfin, elle possède un pouvoir heuristique. Ce pouvoir
heuristique réside dans le développement mathématique de la mécanique ondulatoire.
Le développement mathématique de la théorie confère à celle-ci une fécondité, car elle est
constituée dans un champ purement mathématique et obéit à la stricte nécessité logique. Il
ouvre ainsi la voie à toutes les possibles logiques, à toutes les conséquences non-
contradictoires. Car, la physique théorique est comme un système axiomatisé dont les
indéfinissables et les indémontrables servent de principes à partir desquels se ferait cette
prévision ou déduction. Ce sont des règles qui s’imposent à un théoricien qui construit une
théorie physique et n’ont de sens précis que dans des conditions bien déterminées. En outre,
l’activité scientifique s’efforce de construire au-delà des lois particulières, des grandes
théories, c’est-à-dire de vastes hypothèses dont les lois particulières peuvent après coup se
déduire ; car la science est une entreprise essentiellement prédictive. Par exemple, la
fondation de la mécanique quantique, une synthèse entre la mécanique ondulatoire et la
mécanique matricielle est due à la synthèse broglienne. Schrödinger part des travaux de de
Broglie sur la mécanique ondulatoire et Heisenberg a fondé la mécanique des matrices en
partant des travaux de Bohr. C’est la synthèse de ces deux mécaniques qui constitue la base
de la mécanique quantique fondée en 1927 par Heisenberg. En physique théorique, les
résultats des calculs sont énoncés sous forme de fonction. Cette représentation fonctionnelle
permet à la théorie de prédire. Les théories élaborées ont ainsi une certaine adéquation et
compatibilité logique. C’est pourquoi « toute théorie doit être capable de prédire lorsqu’on
lui adjoint des hypothèses convenables, de nouvelles données »156. C’est le calcul qui permet
de faire des prédictions puis de vérifier que celles-ci sont réalisées lors d’expériences
adéquates. En somme, il est clair que la prévision rationnelle est inhérente à l’activité
scientifique, car l’activité scientifique a pour but de découvrir les lois constantes entre les
phénomènes, de prédire des faits nouveaux qui ont la probabilité d’être réalisés.
2.2.5. Conclusion
Ce second chapitre de notre mémoire nous a permis de saisir les idées fondamentales de la
mécanique ondulatoire, solution apportée par Louis de Broglie pour concilier la physique de
62
la matière et la physique du rayonnement. Il fonda ainsi entre 1923-1924, la mécanique
ondulatoire, une synthèse entre la mécanique analytique et l’optique géométrique. Les idées
fondamentales de la mécanique ondulatoire ont été suggérées par la nature dualistique de la
lumière. La synthèse de la mécanique ondulatoire a pu établir entre les grandeurs ondulatoires
et les grandeurs corpusculaires des relations mathématiques permettant de dépasser la nature
dualistique de la lumière. Par ailleurs, la théorie dualistique de la lumière a servi de modèle
à la théorie dualistique de la matière. La découverte de la nature ondulatoire de l’électron a
contribué au projet broglien de mise en place de la mécanique ondulatoire. En un mot, la
synthèse opérée par la mécanique ondulatoire a rassemblé en une seule théorie, les propriétés
de la lumière et des corpuscules fondamentaux. En mécanique ondulatoire, le mouvement
d'un corpuscule ne peut être exactement décrit sans considérer une propagation d'ondes. Les
équations de propagation d’ondes de la mécanique ondulatoire permettent ainsi de suivre
rigoureusement l'évolution de l'onde, c'est-à-dire l'évolution des probabilités à partir de
l'instant qui suit la première observation jusqu'au moment où une deuxième observation vient
apporter de nouveaux renseignements sur le corpuscule.
63
Chapitre 3 : La synthèse broglienne: vers une
enquête philosophique de la mécanique classique
Le développement de la nouvelle mécanique a conduit à une modification des principes de
la mécanique classique. Dans cette dernière étape de notre mémoire, nous allons analyser à
la lumière des travaux de de Broglie comment cette modification a été opérée. Pour ce faire,
nous présenterons de façon succincte dans un premier temps les fondements théoriques de la
nouvelle mécanique. Ensuite nous montrerons le caractère approximatif des principes de la
mécanique classique. Ce point sera suivi d’une discussion de la crise de l’objectivité
mécanique ou classique. Enfin, nous ferons une analyse de la philosophie scientifique de
l’auteur.
64
mécanique. Cette synthèse, axée sur la coexistence des ondes et des corpuscules dans la
matière représente d’ailleurs le fondement de la physique quantique, elle-même fondée sur
la notion de dualité onde-corpuscule. La mécanique ondulatoire a précédé la mécanique
quantique. En effet, c’est à la suite des hypothèses brogliennes que Schrödinger a établi
l’équation d’onde et par la suite a formé avec Heisenberg, Dirac, Bohr la mécanique
quantique. De Broglie a donc ouvert le chemin à ces physiciens qui ont élaboré les bases
théoriques et pratique de la mécanique quantique. Les piliers de la mécanique
quantique sont : « Les matrices et le principe d’incertitude de Heisenberg ou principe
d’indétermination, l’onde de de Broglie et celle de Schrödinger, le principe de
correspondance et le principe de complémentarité de Bohr »158. Dans la suite de cette section,
nous allons examiner ces principes, les uns à la suite des autres.
158 S. Ortoli et J-P. Pharabod., Le cantique des quantiques, op. cit., p. 40.
159 Ibid., p. 40.
65
ii. Le principe d’incertitude ou d’indétermination de Heisenberg
Le principe d’incertitude ou encore d’indétermination signifie que l’on ne peut pas attribuer
à un quanton les propriétés classiques de vitesse et de position. Lorsque la position est définie,
moins la vitesse est connue et vice-versa. Ce constat d’une indétermination est en réalité dû
à la nature des particules matérielle et non directement à l’instrument de mesure. Les
particules de matières en microphysique étant des quantons, ceux-ci sont en contradiction
avec la notion de corpuscule et d’onde de la mécanique classique, car un quanton n’obéit pas
aux règles de la mécanique classique.
160 S. Ortoli et J-P. Pharabod., Le cantique des quantiques, op. cit., p. 41.
66
incompatibles sont indispensable pour aborder les phénomènes. Les différents aspects des
phénomènes quantiques qui apparaissent dans des conditions expérimentales exclusives
l’une de l’autre doivent donc être considérés comme « complémentaires ».
67
objective, indépendamment de lui-même et des procédés de mesure. Ceci était possible parce
que la valeur du quantum d’action était si petite qu’il était négligé par la mécanique classique.
Or, l’extrapolation du mécanisme classique dans le domaine de l’infiniment petit est
impossible, inexacte à cause du quantum d’action.
La mécanique pré-quantique fait ainsi preuve d’un réalisme classique. Elle postule
l’existence d’une réalité connaissable et absolue, indépendante des observations comme des
instruments de mesure. Elle postule l’existence d’un monde objectif dont les phénomènes
physiques se déroulent indépendamment de l’observateur. En d’autres termes, la mécanique
classique prône une séparation totale entre l’observateur et l’objet : c’est le « principe de la
séparabilité ». La mécanique classique fait ainsi l’apologie d’un monde physique susceptible
d’être décrite sans la participation active de l’observateur et indépendamment des conditions
expérimentales. Il y aurait donc une réalité objective que l’on pourrait étudier sans que
l’observation du physicien ne perturbe cette réalité. De Broglie écrit à ce propos : « La
physique classique suppose essentiellement qu’il existe une réalité objective pouvant être
décrite tout à fait indépendamment des sujets qui l’observent »163. La mécanique quantique
mettra en défaut cette forme de réalisme. Le monde de la mécanique classique est
complètement saisissable pour le physicien, car en mécanique classique, on suppose que
l’observateur peut avoir accès direct à la nature. La mécanique classique repose ainsi sur
« l’objectivité forte »164. Elle prône une conception du monde matériel qui estime que les
phénomènes physiques se déroulent telles qu’elles se déroulent et non comme le savant ou
l’expérimentateur puisse l’imaginer ou la concevoir. Le résultat d’une mesure expérimentale
ne porte pas la marque de l’observateur. Tout porte à croire qu’en mécanique classique,
l’interprétation des résultats porte sur la réalité elle-même. On peut donc dire que la
mécanique classique proscrit toute subjectivité de l’agent d’observation165.
68
Mais les révélations de la microphysique prouvent qu’on ne peut plus séparer nettement le
phénomène observé ou mesuré de la méthode d’observation et de mesure. Ceci est évident
dans le cas de la lumière lorsque le savant cherche à mettre en évidence l’aspect ondulatoire
de la lumière, il choisit l’appareil de mesure et le protocole expérimental adapté à cet effet.
« Le microcosme n’est pas une réalité objective pouvant être conçue ou décrite
indépendamment des procédés qui lui permettent de la connaître »166. La physique quantique
ou la microphysique postule l’existence d’une réalité qui ne peut être décrit que grâce à
l’intervention de l’agent humain ou de l’observateur, puisque dans le cas d’une observation
on ne peut connaître le monde extérieur que par l’intermédiaire des sensations, et que toute
sensation suppose toujours une action du monde extérieur sur un organe de nos sens, et par
suite, un échange d’énergie entre le monde extérieur et notre corps. C’est pourquoi « dans le
cas de l’expérimentation et de la mesure (…) il y a une intervention active du physicien dans
un but déterminé. Il n’en est pas en toute rigueur licite de négliger l’intervention entre le
système examiné et le dispositif employé par celui qui l’examine »167. L’interprétation de
l’expérience en microphysique révèle la participation active de l’observateur. En physique
quantique, il n’est pas possible d’étudier l’état d’un système sans le troubler ou le perturber.
Il y a une sorte de déformation de l’objet au niveau microphysique. La physique quantique
prouve que la description de la réalité physique tout à fait indépendante des moyens
d’observations et de mesure est impossible 168. C’est la raison pour laquelle de Broglie a
d’ailleurs conclu que la physique des quanta atténue ou rend plus incertaine la distinction
entre le subjectif et l’objectif. « La découverte de phénomènes où les quanta interviennent et
le développement subséquent de la théorie des quanta ont jeté un doute sur la possibilité de
représenter les faits physiques par des images rentrant dans le cadre classique de l'espace et
du temps, de décrire ces faits ‘’par figures et par mouvements’’ »169.
Dans le monde de l’infiniment petit, il n’y a plus de monde objectif qui évolue
indépendamment de l’observateur, car la mécanique quantique repose sur le « principe de
69
l’inséparabilité ». La physique quantique est donc une théorie probabiliste et non
déterministe selon plusieurs interprétations.
170 W. Heisenberg., Physique et philosophie. La science moderne en révolution, op. cit., p. 45.
171 Idem.
70
faille jamais oublier que, dans la tragédie de l’existence, nous sommes à la fois
acteurs et spectateurs. Il est compréhensible que nos relations scientifiques avec
la nature, notre propre action prennent une grande importance chaque fois qu’il
s’agit de ces domaines de la nature dans lesquels nous ne pouvons pénétrer que
grâce à l’emploi des instruments les plus perfectionnés 172.
71
mécanique quantique est celle du rapport entre l’objet et l’observateur. Le postulat quantique
implique l’indissociabilité de l’interaction entre l’observateur et l’instrument de mesure.
L’action et la rétroaction s’effectuent par échange du quantum d’action, il est difficile de
distinguer ou de séparer le phénomène caractérisé par un certain nombre de propriétés et ce
qui revient à l’appareil. Cela est possible en mécanique classique. L’on peut dissocier ou
séparer nettement l’objet de l’observateur et remonter au phénomène pur. Mais, en
mécanique quantique, il semble que « l’étendue de la perturbation apportée par la mesure ne
puisse jamais être déterminée »175. C’est pourquoi en microphysique, on ne peut plus saisir
le phénomène à l’état pur, car, le postulat quantique lie l’observation a une « interaction finie
avec l’instrument d’observation »176. L’appareil de mesure interagit de façon incontrôlable
sur les mesures effectuées. Et la grandeur finie du quantum d’action ne permet pas de faire
entre le phénomène et l’instrument d’observation la distinction nette qu’exige le concept
d’observation »177. L’interprétation expérimentale en mécanique quantique fait intervenir des
éléments subjectifs. C’est pourquoi de Broglie répondait à ses détracteurs en ces termes : « Si
l’on admet l’existence d’une réalité objective, indépendante des procédés de mesure, le point
de vue de l’interprétation actuelle de théories quantiques doit être abandonné »178. La
mécanique quantique nous permet ainsi d’appréhender que la description du monde n’est pas
objective, mais cette description est une interaction entre l’observateur et la nature. C’est en
ce sens que Heisenberg souligne l’interaction entre l’objet observé et l’observateur en ces
termes : « Les sciences expérimentales sont élaborées par des hommes : elles ne se contentent
pas de décrire et d’expliquer la nature ; elles sont une partie de l’interaction entre la nature et
nous : elles décrivent la nature telle que notre méthode d’investigation nous la révèle. »179 Le
monde microphysique échappe totalement à l’observation directe, même avec les plus
puissants appareils de mesure. Le mécanisme classique ou traditionnel est donc remis en
cause par la nouvelle physique. D’ailleurs, Dominique Lecourt, en faisant une étude
rétrospective de la mécanique classique affirme que Ernst Mach dans son ouvrage La
175 Niel Bohr., (1929), p.10 cité par Michel Bitbol in La mécanique quantique. Une introduction philosophique, Paris,
Champs, p. 246.
176 Idem.
177 Idem.
178 L. de Broglie., 1982. Cours donnés à la Sorbonne pendant les années 1950/1951 et publiés en 1982. Le manuscrit,
déposé aux archives de l’Académie de sciences (42J/ boites 37), Paris, Gauthier Villars, 1990.
179 W. Heisenberg., Physique et philosophie, op. cit., p. 90.
72
Mécanique. Exposé historique et critique de son développement, publié en 1883, fustigeait
déjà le mécanisme sur lequel repose la mécanique classique. « En combinant une réflexion
philosophique, enquête historique et analyse psychologique, il présenta la genèse des
principaux concepts de la mécanique classique : masse, force, espace et temps. Son analyse
avait pour but de monter qu’il n’existe aucun phénomène mécanique »180. Il réfutait par-là le
préjugé de son époque selon lequel, la mécanique constitue « la base fondamentale de toutes
les autres branches de la physique, et suivant lequel tous les phénomènes physiques doivent
recevoir une explication mécanique »181. L’avènement de la thermodynamique lui permit
ainsi de réfuter le mécanisme universel. Autrement dit, l’explication des phénomènes
physiques n’est pas uniquement l’apanage des lois de la mécanique classique.
La mécanique quantique permet ainsi d’identifier deux traits fondamentaux des phénomènes
physiques : leur indivisibilité et leur irréversibilité 182. L’indivisibilité des phénomènes
quantiques s’explique par le fait qu’on ne peut pas dissocier les conditions expérimentales de
l’apparition de ces phénomènes. Ces phénomènes reflètent et sont intimement liés aux
éléments contextuels. Et leur irréversibilité est liée au fait qu’elles sont associées à des
processus de mesures à partir d’instruments dont l’inversion est improbable.
L’indivisibilité entraîne la dépendance des gammes de phénomènes possible à
l’égard d’une classe de dispositifs expérimentaux, et l’irréversibilité associée à
l’indivisibilité implique la dépendance de chaque phénomène effectivement
survenu à l’égard des circonstances particulières de l’expérience qui y a abouti.
Le phénomène s’identifie dès lors à une occurrence unique, dépendant à la fois
d’un appareil et d’un moment inanalysable de son fonctionnement, et dont la
reproductibilité sous des conditions instrumentales identiques est seulement
statistique183.
180 E. Mach., La mécanique, (1883) cité par Dominique Lecourt in La philosophie des science, Paris, PUF, 2018, p. 25.
181 Idem.
182 M. Bitbol., Mécanique quantique. Une introduction philosophique, op. cit., p. 244.
183 Ibid., pp. 244-245.
73
sa dissymétrie »184. La mécanique classique explique tous les phénomènes par figure et
mouvement, c’est-à-dire qu’elle ramène les lois qui gouvernent les phénomènes aux seules
lois de la mécanique. En mécanique classique on conçoit que les phénomènes ont une nature
réversible, c’est-à-dire que le mouvement peut être effectué dans les deux sens : soit de A
vers B ou de B vers A. Tout d’abord le temps est irréversible, c’est-à-dire impermutable. Le
temps n’est pas isotrope selon l’expression de R. Blanché. Or, les faits réversibles se
déroulent dans l’irréversibilité du temps. En mécanique quantique, les événements qui s’y
déroulent sont orientés de façon qu’ils ne peuvent pas à l’intérieur d’un système rebourser
chemin. L’irréversibilité des phénomènes à l’échelle élémentaire pose de sérieux défis à la
réversibilité des phénomènes à l’échelle macroscopique.
74
montré que l’énergie atomique étant dans un état stationnaire forme une suite discrète. Le
passage de cet état stationnaire à un état dynamique avec émission des radiations échappe à
toute description spatio-temporelle. Ces découvertes révèlent ainsi l’incompatibilité entre la
conception d’un état dynamique stationnaire et la description en termes d’espace et de temps.
« L’état stationnaire, c’est-à-dire l’état énergétique stable et bien défini est une idéalisation
qui à l’échelle atomique n’est plus compatible avec celle qu’implique l’idée d’une description
dans le cadre de l’espace et du temps »186. On peut donc soutenir que la nouvelle mécanique
a remis en cause l’idée de la continuité du mouvement telle que conçue par la mécanique
classique. En somme, l’ancienne mécanique est imprécise, elle est analogue à un instrument
peu précis. Avec elle, il est illusoire de pouvoir préciser exactement en microphysique la
position du corpuscule et son état dynamique.
À la lumière des théories quantiques, la mécanique et la physique classique
apparaissent donc comme n’étant pas en principe rigoureusement exact, mais leur
inexactitude est entièrement masquée dans les conditions usuelles par les erreurs
expérimentales, de telle sorte qu’elles constituent pour les phénomènes à notre
échelle d’excellentes approximations. On retrouve donc là, le processus habituel
du progrès scientifique : les principes bien établis, les lois bien vérifiées, sont
conservées, mais ils ne peuvent être considérés comme valable qu’à titre
d’approximations pour certaines catégories de faits 187.
75
Le concept « objectivité » est un terme équivoque. Elle a acquis différentes significations
selon les formes de pratiques sociales auxquelles elle a été associée. Ainsi, dans la
perspective de Lorraine Daston, on peut distinguer selon les périodes de l’histoire des
sciences, l’objectivité produite selon « la vérité d’après la nature », l’ère de « l’objectivité
mécanique », et la description objective dans laquelle « le jugement exercé » de l’observateur
intervient188. L’objectivité conçue comme « la vérité d’après la nature » a commencé au
XVIIIe siècle. Guidé par les vertus épistémiques, le savant ou le chercheur représente les
phénomènes par des archétypes. Ensuite vers le milieu du XIXe siècle, la représentation
d’après « la vérité de la nature » cède la place à « l’objectivité mécanique ». Elle est l’une
des formes de l’objectivité scientifique qui a dominé le XIXe siècle. L’objectivité mécanique
est une méthode d’investigation ou de recherche permettant la mise entre parenthèses de
l’idiosyncrasie individuelle. Autrement dit, le savant doit laisser la nature parler d’elle-même,
afin que sa subjectivité ne s’exprime pas dans l’activité scientifique. L’objectivité mécanique
exige du scientifique de donner une représentation mécanique de ce qui est perçue. En
physique, particulièrement, donner une explication mécanique signifie expliquer les
phénomènes ou les interpréter uniquement à l’aune des lois fondamentales de la dynamique.
La mécanique classique fait ainsi une description nomologique des phénomènes ; c’est-à-
dire qu’elle prétend que tous les phénomènes obéissent à des lois mécaniques. Ceci est
évident dans la mesure où, la mécanique classique néglige l’intervention du quantum
d’action.
Mais si la mécanique classique fait preuve d’une description nomologique, c’est aussi parce
qu’elle est fondée sur le principe de la « complétude du physique ». La « complétude du
physique » encore appelé relation de causalité, est l’affirmation selon laquelle « tout effet
physique à une cause physique suffisante »189. Autrement dit, toute cause d’un événement
physique est elle-même un événement physique. Par conséquent, aucun événement non-
physique ne peut causer un événement physique. Si un événement physique se produit à t,
c’est qu’il a une cause physique suffisante qui se produit à t. Dans cette perspective, la
188 L. Daston., « Une histoire de l’objectivité scientifique », p. 369, in J.-F. Braunstein (dir.), L’histoire des sciences.
Méthodes, styles et controverses. Paris, Vrin, 2008.
189 D. Yates., (2009). « Emergence, Downward Causation and the Completeness of Physics », p. 110, in Philosophical
76
mécanique classique conçoit que tous les phénomènes résultent uniquement de l’interaction
entre les particules élémentaires. Et dire donc qu’un événement physique à une cause non-
physique conduirait à un cas de surdétermination. « Aucun événement unique ne peut avoir
plus d’une cause suffisante se produisant à un moment donné sauf s’il s’agit d’un cas de
surdétermination »190. La thèse de la complétude du physique vise donc à soustraire du
processus expérimental, l’intervention de la conscience 191humaine sur la matière. Cette
position a été défendue par plusieurs physicalistes réductionnistes. C’est une position méta-
ontologique qui conçoit la réalité comme étant entièrement physique. Ils réduisent donc le
réel à son niveau le plus fondamental qui est celui d’une entité matérielle. C’est pourquoi
selon J. Kim, l’un des défenseurs avérés du physicalisme, les propriétés du niveau supérieur,
les faits de la conscience n’affectent pas leur base physique ou leur instanciation n’a pas
d’effet sur les processus physiques sous-jacents les mécanismes, car le niveau mental est
réductivement identique au niveau physique :
Des relations causales ne peuvent avoir lieu qu’entre des événements physiques
couverts par des lois physiques, bien qu’assurément quelques-uns de ces
évènements soient aussi des événements mentaux. La structure causale de ce
monde -l’ensemble total des relations causales ayant lieu dans ce monde- est
entièrement dû aux lois physiques qui y prévalent. Les événements mentaux sont
donc causalement efficaces uniquement parce qu’ils sont identiques à des
événements physiques causalement efficaces 192.
La relation de causalité en mécanique classique repose ainsi donc sur les principes de la
« fermeture du physique »193, de la « forte fermeture du physique »194 et de « l’exclusion
causale du mental »195. Mais, quand on se place du point de vue de la nouvelle mécanique, la
prétention à décrire les faits strictement à l’aide de ces principes est inexacte, incorrecte. La
nouvelle mécanique a remis en cause ces principes. David Yates dans « Emergence,
Downwards causation and the Completeness of Physics » réfute à la lumière de l’évolution
des idées en physique l’argument de la complétude du physique. Il propose une nouvelle
190 J. Kim., « Blocking Causal Drainage and Other Maintenance Chores with Mental Causation », p. 159, in Philosophy
and Phenomenological Research, Vol. LXVII, No 1, July 2003.
191 Nous entendons par conscience, la propriété émergente de l’activité neuronale.
192 J. Kim., Philosophie de l’esprit, Paris, Ithaque, 2008, p. 66.
193 Si un évènement physique se produit à t, il a une cause physique qui se produit a t
194 Toute cause d’un évènement physique est elle -même physique autrement dit, aucun évènement non physique ne peut
77
version de la complétude du physique appelé « la complétude du physique forte » (CPS) qui
répond aux exigences de la nouvelle mécanique. Il distingue deux causes dans l’ordre de la
détermination des phénomènes : la « cause suffisante » (CS) et la « cause complète
suffisante » (CCP) sans pourtant observer un cas de surdétermination. La « cause complète
suffisante » est compatible avec l’émergence du pouvoir causal du mental sans pour autant
observer une surdétermination. Parce qu’un effet physique E, peut avoir, outre la cause
suffisante, une « cause complète suffisante ». La « cause complète suffisante » serait l’effet
de la conscience sur la matière196. En d’autres termes, la cause complète suffisante serait
l’effet de la conscience dans la représentation et l’interprétation des résultats expérimentaux.
De ce point de vue, « la complétude forte du mental » (CPSM) est compatible avec la « cause
suffisante complète ». En effet, la « complétude forte du mentale » stipule que : si un effet
physique a une cause mentale suffisante à t, alors il a une cause physique suffisante complète
à t. La compatibilité de la complétude forte du mental avec la cause suffisante complète
discrédite l’idée de la complétude du physique, car si la cause suffisante est l’unique cause
des phénomènes quantiques, il ne peut y avoir d’autres causes. Or, justement dans le cas de
la mécanique quantique, la complétude du physique faible (CPW : the weak completeness of
physics), du point de vue épistémique paraît insuffisant pour expliquer la totalité des
phénomènes quantique. D’où il faut admettre nécessairement le rôle que joue la conscience
ou l’esprit humain dans l’élaboration de la connaissance scientifique 197.
Pour mieux cerner l’apport de Yates à notre analyse, prenons l’exemple des doubles fentes.
Nous ne la décrirons pas explicitement ici, mais elle présente la caractéristique qu’aucune
description classique, ni en termes de corpuscule, ni en termes d’ondes, ne peut épuiser
l’ensemble de ses résultats. Dans l’expérience des doubles fentes de Young, lorsque les
électrons considérés comme de corpuscules passent par une fente dont le second est fermé,
ils agissent comme des ondes et non comme des boules de matière. L’expérience réalisée
avec les deux fentes donne le même résultat. C’est-à-dire que l'on constate à travers leur
passage des interférences lumineuses. Or, le phénomène d’interférence lumineuse est un
phénomène typiquement ondulatoire 198. Mais lorsqu’on place un appareil de mesure (la
196 D. Yates., « Emergence, Downward Causation and the Completeness of Physics », op. cit., p. 116.
197 Ibid., p. 127.
198 E. Klein., L’unité de la physique, op. cit., pp. 118-119.
78
camera) au niveau des fentes, on constate que les électrons se comportent comme de petites
boules de matière, c’est-à-dire des corpuscules et non comme des ondes. La conclusion qui
se dégage de cette expérience est la suivante : le regard de l’observateur ou l’appareil de
mesure (la camera) a influencé la matière. Les électrons qui manifestaient le comportement
ondulatoire, réagissent en présence de l’appareil de mesure comme de petites billes (propriété
corpusculaire). Cette manifestation prouve que le regard de l’observateur a modifié l’objet.
La matière se comporte dans ce cas comme s’il sait qu’un agent l’observe. La matière n’existe
donc pas indépendamment de l’observation ou de l’appareil de mesure. C’est pourquoi
Heisenberg, l’un des pères fondateurs de la mécanique quantique, considère que « les atomes
ou les particules élémentaires elles-mêmes ne sont pas réelle, elles forment un monde de
potentialité ou de possibilité plutôt que des choses ou des faits »199. Dans l’expérience décrite,
l’électron existe avant l’expérience comme une onde de probabilité. L’acte d’observation a
provoqué l’effondrement même de la formation d’onde de probabilité sous forme de matière.
Ce qui a conduit à l’observation de flux de corpuscules en présence de l’appareil de mesure.
On peut donc dire qu’avant l’observation les corpuscules n’ont pas de propriétés. L’acte d’un
observateur conscient a donc créé les propriétés qui y sont associées. Il n’y a donc pas de
réalité objective au-delà de ce que l’on observe et pouvant être représenté ou décrit sans
l’intervention de l’agent. Max Planck résume en ces termes l’affirmation selon laquelle la
matière n’existe pas sans la conscience :
Ayant consacré toute ma vie à la science la plus rationnelle qui soit, l’étude de la
matière, je peux vous dire au moins ceci à la suite de mes recherches sur l’atome :
la matière comme telle n’existe pas. Toute matière n’existe qu’en vertu d’une
force qui fait vibrer les particules et maintient ce minuscule système solaire de
l’atome. Nous devons assumer derrière cette force, l’existence d’une conscience
et d’un esprit intelligent. Cet esprit est la matrice de toute matière. Je considère
la matière comme dérivant de la conscience. Nous ne pouvons pas aller au-delà
de la conscience. Tout ce dont nous parlons, tout ce que nous voyons comme
existant, suppose la conscience 200.
En nous référant à l’analyse précédente de Yates, on peut dire que, si la manifestation des
propriétés corpusculaires des électrons dans les fentes de Young relevait uniquement de
l’effet d’une cause suffisante alors on ne devrait pas observer la manifestation des propriétés
199 W. Heisenberg., La nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 2000, p. 132.
200 M. Planck., Initiation à la physique, op. cit., p. 215.
79
corpusculaires des électrons en présence de l’appareil de mesure, mais plutôt la manifestation
d’une propagation d’onde. En revanche, on assiste à une manifestation des propriétés
corpusculaires. Ce qui contredit la complétude du physique. La « cause suffisante » qui régit
les phénomènes de la mécanique classique, paraît ainsi incomplète à expliquer pourquoi les
électrons par exemple se comportent comme des ondes alors qu’ils sont de petits morceaux
de matière (corpuscules). La « cause complète suffisante » par contre, prouve qu’il est
illusoire de croire que les propriétés de l’électron existent sans la conscience. La « cause
complète suffisante » dans ce cas, serait le regard de l’observateur ou l’acte d’observation
d’un agent conscient qui modifie le comportement de la matière. La conscience influence
donc la matière. Le regard de l’observateur ou de l’appareil de mesure a donc modifié les
propriétés de la matière. L’influence de la conscience sur la matière remet en cause de façon
définitive, la complétude du physique. Il est donc clair que l’interaction entre les seules
entités physiques ne suffit pas pour expliquer la complexité du réel. Les propriétés mentales
constituent une partie de la raison d’être de la réalité. Elles font une partie du travail de
causalité, elles servent de raison d’être de la réalité. Dire donc que la conscience influence la
matière revient à affirmer que l’objet scientifique est construit identiquement à l’idée que
l’on se fait de la matière en présence des instruments de mesures. « L’objectivité forte » de
la mécanique classique s’estompe en microphysique.
La microphysique repose plutôt sur « l’objectivité faible ». Un énoncé « est objectif au sens
faible quand il est libellé sous forme d’une règle, c’est-à-dire de quelque chose qui est valable
pour n’importe qui, mais qui contient une référence à l’expérimentateur »201. C’est pourquoi
Bernard D’Espagnat affirme que « la science moderne, la physique moderne en tous cas, est
tout entière construite sur l’objectivité au sens faible »202. Un autre exemple pour étayer l’idée
que la conscience influence la matière est celui de la « réduction du paquet d’ondes ». « La
réduction du paquet d’ondes » ou encore « le problème de la mesure » fait intervenir la
conscience humaine. Rappelons qu’une mesure quantique est le résultat d’une interaction
entre un appareil de mesure et un quanton. Au cours de l’expérience sur le quanton, on
constate qu’avant leur observation, le quanton, n’occupe pas une position bien déterminée.
201 B. D’Espagnat., « Matière et réalité », p. 219, in La matière aujourd’hui. coll., Points (dir.,) Émile Noël No 1, Paris,
Seuil, 1981.
202 Idem.
80
Le quanton est étalé dans toute une zone de l’espace. Mais l’enregistrement de l’expérience
en présence de l’appareil de mesure ou d’un observateur montre que le paquet d’ondes est
réduit. La réduction du paquet d’ondes implique la probabilité d’une concentration du
quanton dans la zone où il est détecté. Mais pourquoi n’observe-t-on pas le même résultat
sans la présence d’appareil de mesure ? La conclusion de cette expérience apparaît clairement
dans « l’idéalisme quantique » à la Wigner en ces termes :
C’est l’entrée d’une impression dans notre conscience qui altère la fonction
d’onde, car elle modifie notre évaluation des probabilités pour les différentes
impressions que nous nous attendons à recevoir dans le futur. C’est à ce moment
que la conscience entre dans la théorie de façon inévitable. Si on parle en termes
de fonction d’onde, ses changements sont couplés avec l’entrée des impressions
dans notre conscience. En physique quantique, l’être conscient a obligatoirement
un rôle qui est différent de celui d’un appareil de mesure inanimé (…) Ce n’est
pas une interaction mystérieuse entre l’appareil et l’objet qui produit, pendant la
mesure, une nouvelle fonction d’onde du système. C’est seulement la conscience
d’un moi qui peut se séparer de la fonction d’onde ancienne et constituer en vertu
de son observation une nouvelle objectivité en attribuant à l’objet une nouvelle
fonction d’onde203.
203 Wigner cité par S. Ortoli et J-P. Pharabod., Le cantique des quantiques, op. cit., p. 78.
204 L. Daston, « Une histoire de l’objectivité scientifique », op. cit., p. 368.
205 Idem.
81
mécanique ». La mécanique quantique admet comme postulat : l’inséparabilité de l’objet de
l’observateur du phénomène observé. Ceci suppose donc qu’il faut « le jugement exercé » de
l’observateur. Le savant ne peut plus suspendre son jugement personnel. Ce qui donne lieu à
une nouvelle forme d’objectivité vers la fin du XIXe siècle.
L’objectivité que prône la mécanique quantique nous permet d’affirmer qu’un savoir n’est
objectif que dans la mesure où il est intersubjectif. Parce que la mécanique quantique valorise
la subjectivité de l’objectivité. Un savoir n’est objectif que dans la mesure ou d’autres sujets
dans les mêmes conditions partagent la preuve. L’accord intersubjective est fondé sur les
82
protocoles expérimentaux. L’objectivité scientifique n’est donc pas singulière. Le savoir
objectif est ce qui est construit par une communauté dans un espace et dans un temps donné.
Dans cette perspective, en analysant les récentes découvertes en physique et dans les sciences
de la nature en général, nous appréhendons la notion d’objectivité mécanique ou celle du
jugement exercé comme une « connaissance située ». La connaissance scientifique est
produite selon une époque donnée et est influencée par les valeurs contextuelles, les
jugements personnels, psychologiques et les pratiques culturelles de l’époque. Au regard de
cette évidence, Donna Haraway prétend parler d’une « connaissance située »206. Par cette
expression, elle défend l’épistémologie du positionnement de la situation. L’épistémologie
du positionnement est une manière de concevoir l’activité scientifique comme relevant d’une
localisation dans un temps et dans un espace donné. La notion de savoir ou connaissance
située renvoi donc à un pluralisme scientifique dont l’objet en premier est l’identification du
lieu d’où parle celui qui prétend parler de la nature de l’activité scientifique et qui reconnait
les différentes significations dans les points de vue, et parmi lesquels la notion du genre est
centrale. Ceci permet de se désillusionner d’une vision parfaite de la science et comprendre
que la connaissance située est incarnée et localisée. La vision d’une connaissance située
prouve que le contexte dans lequel la connaissance a été élaborée influence le contenu même
de la science. Il suffit de lire, par exemple comment au XVI e siècle, l’astronomie a été
influencée par les préjugées culturels et sociaux de l’ère médiévale pour s’en convaincre.
206D. Haraway « Situated Knowledge: the science question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective», p. 186,
in Simians, Cyborg, and Women: The Reinvention of Nature. New York, Routledge,1991.
83
subjectivité et la mise en scène de la nature elle-même. L’objectivité mécanique du XIXe
siècle prône l’effacement de l’observateur devant la nature207. Le savant reste passif devant
la nature et explique tous les phénomènes en se référant uniquement aux lois de la mécanique
classique. Cependant, la mécanique quantique fait l’apologie de la subjectivité du chercheur.
La mécanique quantique valorise par conséquent l’idiosyncrasie individuelle. Cependant,
même si nous estimons que l’avènement de la mécanique ondulatoire et quantique à
discrédité « l’objectivité classique », une analyse critique de la philosophie scientifique de
de Broglie s’avère être nécessaire afin de relever les insuffisances de sa thèse.
207 L. Daston et P. Galison., Objectivity, New York, Zone Books, 2007, pp. 101-102,
208 S. Ortoli et J-P. Pharabod., Le cantique des quantiques., op. cit., pp. 75-76.
84
le « réalisme quantique » finit par incorporer des valeurs non-épistémiques209 en mécanique
quantique. Nous critiquerons également son réalisme ontologique.
209 Nous entendons par valeurs non épistémique, les valeurs personnelles, sociales, culturels, les préférences
individuelles ou des groupes. Ce sont des valeurs qui font partie du milieu social et culturel où la science se déroule.
Helen E. Longino. « How Values can be good for sciences », p. 122, in P.K. Machamer et G. Wolters (eds.), Science,
Values, and Objectivity. University of Pittsburgh press, 2004.
210 L. de Broglie., Continu et discontinu en physique moderne, op. cit., p. 66.
211 W. Kuhn., (1992). « L’influence des images métaphysiques du monde sur le développement des idées en physique
particulièrement chez Louis de Broglie », pp. 111-112, La découverte des ondes de matière. Colloque organisé à l’occasion
du centenaire de la naissance de Louis de Broglie. 16-17 juin 1992. Paris, Lavoisier, 1994.
85
phénomènes, mettre de l’ordre dans les faits et de trouver des connexions entre les
expériences sensorielles. Dans cette perspective, les théories sont vraies dans la mesure où
elles sont confirmées par des observations. Une hypothèse n’est confirmée que si elle est
directement vérifiable par un énoncé empirique. L’exemple de l’hypothèse de la « nature
ondulatoire des électrons » de de Broglie confirmé par les preuves expérimentales (de la
diffraction des électrons par rayon X) de Davisson et Gremer est une illustration. On peut
donc dire que la vérifiabilité empirique est un critère de confirmation d’une hypothèse. Elle
est la condition nécessaire du sens et de la scientificité d’un énoncé. Un énoncé synthétique
est doté de signification si et seulement s’il est vérifiable. Mais, il existe des cas où il n’y a
pas ou qu’il manque de preuves empiriques pour confirmer une hypothèse. C’est à ce niveau
de l’activité scientifique que peuvent s’infiltrer des valeurs morales, politiques, religieuses et
culturelles212.
212 Helen E. Longino. « How Values can be good for sciences », op. cit., p. 127.
213 L. de Broglie., Nouvelles perspectives en microphysique., op. cit., pp. 274-275.
86
phénomène expérimental ne serait qu’une manifestation déformée et indirecte214. On peut
donc dire à la suite de Bitbol que de Broglie « part de l’existence du quantum d’action comme
preuve empirique ou comme un postulat pour aboutir à la limitation de la possibilité d’établir
une distinction entre un phénomène et son observation »215. Il est simple et facile de dire que
la conscience crée la matière lorsqu’on ne dispose pas de preuves empiriques. Et affirmer de
telle chose serait une « pétition de principe ». Devant de telle situation, des valeurs politiques,
morales et religieuses peuvent s’infiltrer dans la chaîne de justification. Cela étant, nous
estimons qu’il est nécessaire aujourd’hui plus que jamais de se pencher sur la question de la
gestion des valeurs216 en sciences physiques. Car, il serait illusoire de croire à l’intégrité217
de la science physique. Parce que, certains programmes de recherche dans ce domaine
peuvent renfermer des biais sexistes, voire androcentrique.
particulièrement chez Louis de Broglie », p. 109, La découverte des ondes de matière. Colloque organisé à l’occasion du
centenaire de la naissance de Louis de Broglie. 16-17 juin 1992. Paris, Lavoisier, 1994.
87
Pour nuancer les propositions de de Broglie, nous concevons que, les particules matérielles
sont des « entités fondamentales ». Les entités fondamentales sont des entités suffisantes et
nécessaires. Elles subsistent par eux même, servent de raison d’être ou constituent la raison
d’être d’autres entités dérivées. En d’autres termes ce sont des entités qui ont leur propre
existence et sont capables de servir comme la raison d’être d’autres choses. Ce sont des
entités qui rendent vrai l’existence d’autres entités dérivées 219. Le fondamentalisme
considère les degrés de la matière. Par exemple, la table existe, mais tient son existence des
entités fondamentales (les particules ou molécules de la matière avec laquelle elle est
fabriquée). Les molécules sont plus fondamentales que les électrons et ceux-ci sont aussi plus
fondamentaux que la table et la chaise. Selon l’ontologie des électrons, les entités
fondamentales sont des entités ontologiquement dépendantes. Et dire qu’une entité est
fondamentale et dépendante signifie qu’elle est ontologiquement suffisante, mais n’est pas
capable d’une existence isolée. L’entité dépend de ses composantes chimiques et
structurelles. L’électron par exemple est composé de plusieurs parties propres. Ces parties
sont fondamentales. L’électron est fondamental, mais dépend des parties qui la composent.220
Au cours d’une réaction chimique, ces entités fondamentales interagissent entre eux. L’intra-
action entre les molécules constitutives d’une même particule engendre une sensation
extérieure. Ces sensations sont ensuite perçues par l’observateur. L’observateur à son tour
entre dans un dialogue, dans une interaction avec ce qui est perçu afin de le représenter et
l’interpréter. En nous référent à Keren Barad, les particules de la matière sont douées d’une
agentivité221. Les particules élémentaires de la matière sont des agents doués d’une énergie
ou de force qui fait mouvoir ces particules. C’est pourquoi dans son compte de
« l’épistémologie ontologique » ou du « réalisme agentiel », elle insiste sur le fait qu’il faut
procéder à un travail sur la matière. Elle donne une vision de la matière chargée d’agentivité.
Au lieu de centrer l’activité scientifique sur l’agent d’observation, Barad suggère plutôt que
l'on considère le phénomène ou l’objet. La matière réagit, elle est en mouvement. L’ontologie
des objets scientifiques dépend du dynamisme de la matière. C’est en ce sens qu’elle parle
des « intra-actions » entre les particules élémentaires de la matière. L’intra-action a lieu entre
219 E. Barnes., (2012). « Emergence and Fundamentality», pp. 886-887, Mind, Vol. 121. 484.
220 Ibid., p. 894.
221 K. Barad., « Agential realism: Feminist Interventions in Understanding Scientific Pratices », p. 5, in M. Biagioli (ed.)
88
les particules élémentaires et l’interaction a lieu entre les particules et les appareils de
mesures. Ainsi, soutenir in stricto sensu qu’il n’existe pas de séparation entre l’objet et
l’observateur revient à considérer la matière comme une entité passive. Or, les molécules qui
constituent les électrons interagissent entre eux et lorsque la matière a atteint un degré de
complexité, elle propage de l’énergie qui se diffuse à travers le système physique.
L’épistémologie de Barad nous permet ainsi d’appréhender le processus qui se déroule dans
l’univers quantique comme relevant à la fois d’une intra-action et d’une interaction. « La
réalité agentielle n'est pas une ontologie figée, indépendante des pratiques humaines, mais
elle est continuellement reconstituée à travers nos intra-actions matérielles discursives »222.
Pour Barad, la réalité n’est pas composée de choses en eux-mêmes ou choses derrière le
phénomène, mais la chose dans le phénomène parce que le phénomène constitue un ensemble
non-dualiste. Son nouveau paradigme nous apparait comme une manière de dépasser
l’objectivité forte et faible instaurée respectivement par la mécanique classique et quantique.
Le réalisme agentiel semble être donc un paradigme qui permet de reconceptualiser la nature
de l’objectivité scientifique. Le réalisme agentiel et le matérialisme discursif sont des cadres
conceptuels qui unifient la nature socialement construite du savoir scientifique et le réalisme
des théories scientifiques. « Le réalisme agentiel est un cadre épistémologique et ontologique
qui fournit une compréhension de la science en tant que pratique matérielle discursive. »223
Eu égard à tout ce qui précède, dire donc qu’il n’existe pas de coupure inhérente entre l’objet
et l’observateur est une conception trop simpliste. Selon de Broglie, l’objectivité est définie
par rapport à l’objet. Mais Barad pense que l’objectivité doit être repensée « en référence aux
phénomènes et non à une réalité indépendante de l’observateur. La condition pour une
connaissance objective est que le référent soit un phénomène et non un objet indépendant de
l'observation »224.
3.3.5. Conclusion
Ce troisième chapitre de notre mémoire est une évaluation de la mécanique classique à la
lumière de la philosophie scientifique de de Broglie. Une analyse de la mécanique classique
222 Ibid., p. 7.
223 K. Barad., « Agential realism: Feminist Interventions in Understanding Scientific Pratices », op. cit., p. 2.
224 Ibid., p. 5.
89
nous permet d’appréhender la portée épistémologique de la mécanique ondulatoire, une
synthèse entre la physique du rayonnement et la physique de la matière. Ces implications
sont : l’échec du mécanisme classique et l’abandon de l’hypothèse de la continuité du
mouvement, la crise de l’objectivité mécanique et la valorisation de la dimension subjective
de l’objectivité scientifique. En descendant à l’échelle subatomique, les principes qui fondent
la mécanique classique à savoir le déterminisme rigoureux, l’objectivité forte c’est-à-dire, la
séparabilité totale entre l’objet et l’observateur, le principe de localité, n’arrivent plus à
rendre compte de la réalité du monde microphysique. D’où la nécessité de refonder la
mécanique quantique sur de nouvelles bases. Les matrices et le principe d’incertitude de
Heisenberg ou le principe d’indétermination, l’onde de de Broglie et celle de Schrödinger, le
principe de correspondance et le principe de complémentarité de Bohr 225, constituent les
nouveaux principes de base de la nouvelle mécanique. La refondation de la mécanique
quantique sur de nouvelles bases a permis de saisir le caractère approximatif des principes
de la mécanique classique. Ces principes apparaissent comme des lois approximatives quand
on se place du point de vue de la nouvelle mécanique. La mécanique classique repose
indubitablement sur la notion d’objectivité telle que représenté par les préjugés de la moitié
du XIXe siècle : le refoulement de l’idiosyncrasie individuelle. Mais de Broglie en faisant
preuve d’un « idéalisme quantique », réfute le réalisme classique. Quand la mécanique
classique fait l’apologie d’une description et représentation des phénomènes en admettant
une « séparation totale » entre l’observateur et l’objet, cette position est juste dans la mesure
où la mécanique classique étudie les phénomènes macroscopiques et ces objets sont sujettes
à des lois mécaniques et répond soit à l’analyse de la trajectoire d’un corpuscule, selon sa
masse et sa vitesse (lois de Newton), soit à l’analyse du déplacement d’une onde (lois de
Maxwell). Mais de Broglie passe à un autre niveau d’analyse qui repose sur le postulat
quantique de l’indissociabilité de l’observateur de l’objet observé. L’objet quantique est
construit grâce aux appareils de mesure. Pour suivre le mouvement d’un projectile par
exemple, il faut nécessairement le bombarder de photon ou l’éclairer, c’est-à-dire envoyer
sur lui un certain nombre de photons. Quelques photons seront renvoyés, ce qui permet de
déterminer la position du projectile. Le choc des photons trouble le mouvement. En effectuant
une analyse profonde des conditions expérimentales, de Broglie montre que cela implique
90
toujours l’action de l’observateur sur le système observé et une réaction de celui-ci.
L’observateur apporte un trouble ou trouble le phénomène observé : c’est l’effet de la
perturbation expérimentale. Contrairement à la mécanique classique qui prône une «
séparabilité totale » de l’objet de l’observateur, la nouvelle mécanique repose plutôt sur «
l’inséparabilité » de l’objet de l’observateur. L’objectivité de la nouvelle mécanique valorise
la subjectivité du chercheur, car il faut le jugement exercé de l’observateur sur la matière.
Néanmoins, la matière n’est pas passive, elle réagit et produit donc une sensation extérieure
que l’expérimentateur doit analyser et interpréter. C’est à ce niveau que nous appréhendons
le « réalisme agentiel » de Barad comme un nouveau paradigme pouvant réunir dans un
même cadre conceptuel la nature socialement construite du savoir scientifique et la réalité
des phénomènes observés. Mais quoi que l’on dise, il y a lieu de rappeler que l’approche
broglienne loin d’être une compréhension exhaustive de l’activité scientifique pose le
problème de l’intrusion des valeurs non-épistémiques en science physique. Il admet dans ses
explications en l’absence de preuve empirique, des présupposées métaphysiques. Ce qui peut
conduire à l’infiltration des valeurs non-épistémiques en microphysique et de surcroît des
biais sexistes et androcentriques. Par ailleurs, sa mécanique ondulatoire fondée sur la
coexistence des ondes et des corpuscules, est une thèse bien bâtie, mais de Broglie ne dit pas
en quoi elle est une théorie non-dualiste, et suppose que l’idée de coexistence est régie par
un déterminisme rigoureux. L’indiscernabilité ne nous renseigne pas sur la nature
ontologique des particules matérielles. L’ontologie physique des particules quanton révèle
qu’elles sont des entités fondamentales. Et c’est à cause de ce caractère fondamental qu’elles
sont intrinsèquement douées d’une force et interagissent entre eux et avec l’appareil de
mesure. La matière n’est donc pas passive. Elle est active. L’interaction entre l’appareil de
mesure et les molécules constitutives des particules prouve que l’activité scientifique est une
pratique matérielle discursive.
91
Conclusion générale
Nous avons cherché à examiner dans ce mémoire comment les concepts d’onde et de
corpuscule ont envahi la mécanique classique et ont conduit à une révolution intellectuelle et
sémantique. Pour ce faire, nous avons souligné que la théorie de la lumière a connu trois
hypothèses successives : l’hypothèse de l’émission corpusculaire newtonienne, l’hypothèse
de la propagation ondulatoire de Fresnel-Young et l’hypothèse électromagnétique de
Maxwell. Une analyse épistémologique de ces hypothèses nous a permis de montrer
comment les scientifiques s’attachent à un paradigme donné afin de pratiquer la science
normale. Nous avons donc soutenu avec Kuhn que le paradigme newtonien a fixé un certain
nombre de problèmes auxquels il a tenté d’apporter des solutions. Le paradigme newtonien
a notamment permis d’expliquer les phénomènes de réfraction et de réflexion de la lumière.
Mais ce paradigme a rencontré une anomalie : les éléments du paradigme corpusculaire
newtonienne se sont avérés incapables d’expliquer les phénomènes d’interférence lumineuse
et de diffraction des électrons. Par contre, le paradigme maxwellien de la mécanique
ondulatoire parvint, lui, à expliquer les phénomènes de diffraction et d’interférence en
unifiant l’électricité et le magnétisme. C’est pourquoi nous avons soutenu que l’abandon des
hypothèses et principes newtoniens à la suite des expériences d’interférence lumineuse et de
diffraction est un changement de paradigme. Ces expériences ont conduit les physiciens
modernes à changer les règles qu’ils utilisaient jusque-là et à inventer de nouvelles règles, de
nouvelles théories afin de rendre compte des faits nouveaux dans le cadre de la physique du
rayonnement. C’est pourquoi Kuhn affirme que le savoir scientifique ne procède pas par
accrétion, c’est-à-dire par accumulation, mais plutôt par un changement successif des
théories226. Nous avons affirmé donc que le passage d’une théorie à un autre permet de saisir
le caractère temporel des théories physiques. Les théories physiques sont sujettes à des
changements, parce que des phénomènes nouveaux apparaissent chaque jour et sont
uniformément variés et échappent au « paradigme de la science normale ». Les théories se
présentent à un moment donné de l’état du savoir pour aborder des problèmes dans un
domaine du savoir. Ces théories reposent sur la formalisation logico-mathématique. C’est
pourquoi, lorsque les faits observables mettent en jeu le système mathématique de la théorie,
T. Kuhn., La tension essentielle. Tradition et changement dans les sciences, Trad. Michel Biezunki, André Lyotard-
226
92
les scientifiques adoptent un nouveau paradigme. En outre, nous avons vu que d’après Kuhn,
si la recherche en science normale est basée sur un paradigme, elle n’a pas pour but de mettre
en lumière de phénomènes nouveaux. Les scientifiques n’ont pas pour but d’inventer de
nouvelles théories dans la science normale. Ils cherchent plutôt à approfondir et à renforcer
les hypothèses et les théories que le paradigme a déjà fournies. C’est dans cette perspective
que nous concevons la théorie électromagnétique maxwellienne comme une confirmation de
la science normale de Fresnel et de Young sur la nature ondulatoire de la lumière. En un mot,
la science est un processus dynamique d’acquisition du savoir par laquelle une théorie est
rejetée et remplacée par un autre. C’est en ce sens que Bachelard affirme que l’épistémologie
contemporaine fait preuve d’une « dialectique mobile ». Le rationalisme contemporain
s’efforce de se réorganiser au niveau des expériences nouvelles de la physique. L’activité
scientifique exige par conséquent le dialogue entre la raison et l’expérience.
93
concept »228 afin de rendre compte des phénomènes qui se déroulent à l’échelle
microscopique. Nous admettons donc à la suite de Bachelard que l’élaboration d’un « corps
de concept » rend compte de la refonte du langage de la science. La modification des concepts
classique due à la révolution quantique est donc le signe d’une rupture, d’une discontinuité
de sens, d’une réforme du savoir scientifique. Du point de vue ontologique, nous concevons
que les particules de la matière ne sont ni des ondes, ni des corpuscules, mais des quantons.
L’apparence de la matière dépend désormais de l’observateur, car selon la manière dont la
particule est observée, elle apparaît soit comme une onde, soit comme une particule. La
matière s’est dématérialisée, s’est « déchosifiée » selon l’expression de d’Espagnat.
94
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