Sur la solution de Sundman du problème
des trois corps
Malte Henkel
Université Henri Poincaré Nancy 1
Résumé. Contrairement à une opinion largement répandue, le problème des
trois corps possède une solution analytique. Cette solution fut découverte en
1909 par Sundman. Nous présentons dans cet article les idées de base et l’his-
toire de cette solution.
Zusammenfassung. Entgegen einer weitverbreiteten Meinung ist das Drei-
körperproblem analytisch lösbar. Diese Lösung wurde 1909 von Sundman 1909
gefunden. Die ihr zugrundeliegenden Ideen und ihre Geschichte werden in ein-
facher Form dargestellt.
Philosophia Scientiæ, 5 (2), 2001, 161–184.
162 Malte Henkel
1 Le problème des trois corps
L’étude du problème des trois corps a une longue histoire [Barrow-
Green 1997, Diacu et Holmes 1996]. Comme beaucoup de problèmes
qui ont suscité un grand intérêt, il se formule très facilement mais sa
simplicité apparente cache une phénoménologie très riche. Considérons
un ensemble de n particules ponctuelles qui exercent des forces gravi-
tationnelles l’un sur l’autre. Admettons qu’elles ont les masses mi , où
i = 1, 2, . . . , n et que leurs positions sont décrites à l’aide des vecteurs
~ri (t) en fonction du temps t. Les équations newtoniennes du mouvement
s’écrivent
n
d2~ri (t) X mi mj ~rj (t) − ~ri (t)
mi = −G 2 · ; (1)
dt2 j=1
(~ri (t) − ~rj (t)) |~rj (t) − ~ri (t)|
j6=i
i = 1, 2, . . . , n
où G est la constante gravitationnelle. Le problème des trois corps s’ob-
tient comme cas spécial n = 3 du problème général des n corps (1).
En admettant des conditions initiales pour les positions ~ri,0 := ~ri (0) et
les vitesses ~vi,0 := d~ri /dt(0), on s’intéresse à calculer les positions ~ri (t),
à partir des équations différentielles (1), pour tous les temps t. Ainsi
posé, le problème est mathématiquement complètement défini et sa so-
lution n’utilise que des techniques mathématiques relevant d’un cours de
mécanique classique. 1
Quelques solutions particulières sont bien connues. Euler (1765) traite
le cas où les trois corps sont alignés. Lagrange (1772) résout le cas où
les trois corps (dont un de masse négligeable) sont aux sommets d’un
triangle équilatéral rigide. Finalement, dans la solution de Moore (1993)
et de Chenciner et Montgomery (2001) trois corps de masse égale par-
courent un huit. Pour des détails complémentaires, on peut consulter
[Montgomery 2001].
De part sa difficulté technique considérable, le problème des trois
corps suscite des commentaires souvent approximatifs et parfois erron-
nés. Par exemple, on attribue très souvent à Poincaré la découverte d’un
théorème affirmant l’insolubilité du problème des tois corps. Cette inso-
lubilité, reliée à la divergence des séries que l’on utilisait pour résoudre
1. Des exemples physiques classiques du problème des n corps sont évidemment
fournis par le mouvement des planètes autour du soleil, ou par le passage d’une
comète dans le système solaire. Des exemples plus récentes considèrent les orbites des
satellites artificiels, ou des planètes récemment découvertes autour d’autres étoiles
que le soleil.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 163
les équations (1), aurait stimulé Poincaré pour développer ses nouvelles
méthodes de nature topologique en mécanique analytique [Abraham-
Marsden 1978, xvii]. Sous cette forme simple, ces affirmations ne sont que
partiellement vraies (et donc, en toute rigueur, complètement fausses).
En effet, Sundman [1909] a donné, dans un sens très précis, une solution
exacte et générale du problème des trois corps. Elle s’écrit à l’aide de
séries convergentes pour toute valeur (réelle) du temps t.
On peut se demander pourquoi un tel résultat n’est connu que des
spécialistes. Cette note, destinée à une audience non spécialisée dans
les méthodes modernes de la mécanique analytique, présentera dans la
section 2 un très bref résumé historique dans lequel nous tenterons de
rectifier les erreurs de certains commentaires et d’en expliquer l’origine.
Dans la section 3 nous présenterons un exposé des idées essentielles de
la solution de Sundman, en suivant largement un article pédagogique de
Saari [1990]. Des conclusions dans la section 4 termineront cette note.
En particulier, nous soulignerons le fait que la solution de Sundman,
malgré son intérêt théorique fondamental, n’est pas capable de fournir
des renseignements pratiques sur le comportement physique du système.
Quelques annexes d’intention pédagogique fournissent des compléments
mathématiques d’une nature un peu plus technique.
2 Quelques remarques historiques
L’histoire du problème des trois corps, à la fin du 19e siècle et au dé-
but du 20e siècle, est étroitement liée à l’histoire du journal Acta Mathe-
matica, fondé et rédigé par G. Mittag-Leffler à Stockholm. Pour plus de
détails sur les relations entre Mittag-Leffler et Poincaré, on peut consul-
ter [Nabonnand 1999a, 1999b] ; pour une vision d’ensemble de l’histoire
du problème des trois corps à la fin du 19e siècle, on peut consulter
[Barrow-Green 1997] et [Diacu et Holmes 1996].
Mittag-Leffler a fait ses études en Allemagne, chez K. Weierstraß à
Berlin, chez E. Schering à Göttingen, et en France, chez C. Hermite
à Paris. A cette époque, caractérisée par des nationalismes gratuits et
des tensions politiques franco-allemandes, les contacts et la connaissance
réciproque des mathématiciens français et allemands étaient difficiles.
Mittag-Leffler, reconnu en particulier pour ses résultats sur des fonctions
méromorphes qui portent aujourd’hui son nom [Knopp 1971], fut nommé
en 1881 professeur à Stockholm [Nabonnand 1999b, 71]. Vu la situation
politique qui rendait délicate la publication des travaux des mathémati-
ciens français dans les journaux allemands (et reciproquement), il tente
164 Malte Henkel
de tirer profit de ses bonnes relations avec les mathématiciens français
et allemands pour créer un nouveau journal, nommé Acta Mathematica,
qui publiera principalement des articles en français et en allemand, dans
le but avoué d’offrir un forum international où des travaux d’importance
peuvent être publiés et lus dans les deux pays sans heurter les sensibilités
politiques. En mars 1882, il demande à Poincaré de “faire le succès” 2 du
journal et de lui envoyer pour publication ses mémoires sur les fonctions
fuchsiennes dont des énoncés de résultats furent déjà publiés dans les
Comptes Rendus. Poincaré accepte et son travail [Poincaré 1882] inau-
gure le premier volume des Acta en 1882. Il sera suivi d’une série de neuf
autres œuvres dans les 10 premiers volumes des Acta. L’entreprise de
Mittag-Leffler est soutenue par ses collègues scientifiques et le journal
acquiert rapidement une bonne réputation internationale, [Nabonnand
1999b, 92]. Cependant, la situation financière du journal reste délicate,
et les Acta Mathematica ne peuvent démarrer que grâce aux contribu-
tions de la fortune personnelle de Mittag-Leffler et des subventions du
parlement suédois (en 1895, la réduction de la subvention par le parle-
ment de Stockholm jettera les Acta Mathematica dans une grave crise
financière 3 ).
Pour toutes ces raisons, Mittag-Leffler cherche à augmenter le pres-
tige de son journal dès son lancement. Une telle opportunité se présente à
l’occasion du 60e anniversaire du roi Oscar II de Suéde qui, ayant étudié
les mathématiques lui-même, prend un intérêt personnel dans les progrès
des mathématiques, et accepte de financer un prix pour la solution d’un
problème mathématique important. L’histoire et les événements autour
du prix du roi Oscar II ont été décrits en détail ailleurs [Andersson 1994,
Barrow-Green 1994, Barrow-Green 1997, Diacu 1996, Diacu et Holmes
1996, Nabonnand 1999a] et nous nous concentrons ici sur les aspects en
lien direct avec la solution du problème par Sundman [1909, 1913] une
trentaine d’années plus tard.
Le prix est annoncé, en français et en allemand, dans le volume 7 des
Acta (et également dans de nombreux journaux internationaux [Nabon-
nand 1999b]) et quatre questions sont proposées. Voici la première :
1. Étant donné un système [ . . . ] de points matériels qui s’attirent mutuel-
lement suivant la loi de Newton, on propose, sous la supposition qu’un choc
de deux points n’ait jamais lieu, de représenter les coordonnées de chaque
point sous forme de séries procédant suivant quelques fonctions connues
du temps et qui convergent uniformément pour toute valeur réelle de la
variable.
2. Lettre de Mittag-Leffler à Poincaré du 29 mars 1882
3. Lettre de Mittag-Leffler à Poincaré du 20 avril 1895.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 165
[ . . . ] la solution étendra considérablement nos connaissances par rapport
au système du monde [ . . . ] Lejeune-Dirichlet a communiqué peu de temps
avant sa mort à un géomètre [ . . . ] qu’il avait découvert une méthode de
l’intégration des équations différentielles [ . . . ] [et] il était parvenu à dé-
montrer d’une manière absolument rigoureuse la stabilité de notre système
planétaire. Malheureusement nous ne connaissons rien sur cette méthode
[ . . . ] On peut pourtant supposer que cette méthode était basée [ . . . ] sur
le développement d’une idée fondamentale et simple [ . . . ] [Mittag-Leffler
1885]
La suite est connue : Poincaré envoie 4 le 17 mai 1888 son mémoire
célèbre [Poincaré 1890], 5 inscrit sous la devise Nunquam praescriptos
transibut sidera fines, destiné au concours pour le prix du roi Oscar II.
Après délibération et de multiples voyages de Mittag-Leffler, le comité
formé de Mittag-Leffler, Hermite et Weierstraß [Nabonnand 1999b, 178-
181] décide de lui octroyer le prix, qui consiste en une médaille d’or et la
somme de 2500 couronnes. 6 Selon le règlement, le mémoire gagnant doit
être publié dans les Acta Mathematica. En préparant cette publication,
Poincaré fournit sur la demande de Mittag-Leffler des notes explica-
tives sur son mémoire (ce qui le rallonge d’une centaine de pages). En
juillet 1889, suite à une question de l’éditeur associé des Acta, E. Phrag-
mén, Poincaré découvre une erreur importante dans son mémoire. 7 Une
grande partie des résultats que Poincaré a cru établir, entre autres sur
la stabilité du système planétaire, ne sont plus valables. Travaillant sur
les corrections nécessaires, il découvre ce qu’on appelle aujourd’hui les
points homoclines et met en évidence le premier exemple d’un système
au comportement chaotique. Au moment de la découverte de l’erreur, le
volume contenant le mémoire erroné est imprimé et quelques exemplaires
sont déjà sortis de l’imprimerie. Afin d’éviter un scandale, Mittag-Leffler
décide 8 de rappeler le volume complet, de le détruire et de l’imprimer
à nouveau. Poincaré doit assurer le coût de cette seconde impression,
d’un montant de 3585 couronnes et 63 øre. Finalement, son mémoire du
prix du roi Oscar II lui servira de base pour son traité sur les nouvelles
4. Tout laisse croire que les quatre questions avaient été rédigées de manière à
pouvoir intéresser Poincaré. En effet, Mittag-Leffler lui rappelle en juillet 1887 que
le délai final pour envoyer un manuscrit pour le prix est le 1er juin 1888 et ajoute :
“Si vous veuillez envoyer quelque chose c’est guerre probable que quelqu’un vous
dépassera.”
5. Cet article ne traite que du problème restreint des trois corps, c.à.d. les corps
sont admis à ne se déplacer que dans un plan et m3 ≪ m1 , m2 .
6. Pour comparaison, le salaire annuel de Mittag-Leffler à Stockholm en 1881 était
de 7000 couronnes. En 1894, 1 couronne était équivalente à 1,40 francs français.
7. Lettres de Poincaré à Mittag-Leffler du 16 juillet et du 1er décembre 1889.
8. Lettre de Mittag-Leffler à Poincaré du 5 décembre 1889.
166 Malte Henkel
méthodes de la mécanique céleste [Andersson 1994, Barrow-Green 1994,
1997, Diacu et Holmes 1996, Nabonnand 1999b].
Ajoutons ici quelques commentaires :
1. On lit souvent dans les articles de vulgarisation que le problème des
trois corps n’est pas résoluble. Formellement, un système algébrique-
ment intégrable 9 se caractérise par l’existence de certaines quantités
Ik = Ik (~r1 (t), . . . , ~rn (t)), appelées intégrales premières, qui restent
constantes tout au long de l’évolution du système. Par conséquent, elles
ne dépendent que des valeurs initiales des positions ~ri,0 et des vitesses
~vi,0 , i = 1, . . . , n, c’est à dire
Ik = Ik (~r1,0 , . . . , ~rn,0 , ~v1,0 , . . . , ~vn,0 ) (2)
Si l’on connaît autant d’intégrales premières Ik que de variables indé-
pendantes (on en a 6n pour le problème des n corps) et si les Ik sont
des fonctions suffisamment simples (c.à.d. algébriques) des ~ri,0 et ~vi,0 , le
problème de résoudre les équations différentielles (1) se réduit à trouver
la solution d’un système d’équations algébriques. Ceci est un problème
considérablement plus simple que celui de résoudre les équations (1) di-
rectement.
On connaît 10 intégrales premières indépendantes pour le problème
des n corps. Elles peuvent s’écrire comme :
(i) les coordonnées R ~ du centre de masses du système,
(ii) les composantes de la quantité de mouvement totale P~ ,
(iii) les composantes du moment cinétique du système L ~ et
(iv) l’énergie totale E.
Les équations (1) sont des équations différentielles du second ordre,
on a donc 2 · 3n = 6n variables indépendantes. On peut toujours éliminer
12 = 10 + 2 variables du problème, grâce aux 10 intégrales premières et 2
par deux symétries découvertes par Jacobi en 1843. 10 En somme, on reste
avec un système d’équations différentielles à 6n−12 = 6(n−2) variables.
Il est clair que le problème des 2 corps est intégrable mais il faudrait trou-
ver d’autres intégrales premières pour rendre les cas n > 2 intégrables.
Or, ceci est impossible : Bruns a démontré en 1887 que toute intégrale
première qui est une fonction algébrique des positions ~ri (t) et des vitesses
9. La terminologie technique définie dans cet article sera mise en gras.
10. Une variable s’élimine en considérant une des positions ou des vitesses comme
une variable indépendante (au lieu du temps t) et l’autre s’élimine à l’aide de la
technique d’“élimination des nœuds” qu’on trouvera dans les livres sur la mécanique
céleste.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 167
d~ri (t)/dt est une fonction des dix intégrales déjà connues [Bruns 1887].
Poincaré [1890] a généralisé ce théorème aux fonctions uniformes (voir
annexe A) des positions et des vitesses. 11 La non-existence d’autres inté-
grales premières établit la non-intégrabilité du problème des n ≥ 3 corps.
Pourtant, ceci n’implique pas qu’une solution exprimable à l’aide de sé-
ries n’existe pas. Le théorème de Bruns et Poincaré montre seulement
que certaines méthodes algébriques sont insuffisantes pour résoudre le
problème.
2. Il est bien connu qu’il existe des séries perturbatives capables de
représenter les solutions du problème avec une très grande précision.
Pour simplifier considérons le cas n = 3. Imaginons qu’un des trois corps
est le soleil et les deux autres des planètes. En première approximation,
on néglige les forces gravitationnelles entre les deux planètes, parce que
leur masse est beaucoup plus petite que celle du soleil. 12 Dans cette
approximation, l’éqation (1) se décompose en deux problèmes à deux
corps et s’intégre. Ensuite, on rajoute les forces entre les planètes en
les traitant comme une petite perturbation de la solution approximative
obtenue auparavant. On trouve une meilleure approximation “proche”
de la première. En répétant cette procédure, on obtient des expressions
pour les ~ri (t) sous forme d’une série. Le cas des mouvements périodiques
présente des difficultés techniques qui furent résolues à la fin du 19e siècle
par l’utilisation des séries de Lindstedt et Gyldén. 13 Poincaré [1890]
démontre la divergence générique des séries de Lindstedt, mais souligne
aussi que
[ . . . ] les considérations qui précèdent n’enlèvent rien au mérite pratique
des développements de M. Lindstedt. Ils ne convergent pas ; donc ils ne
peuvent donner une approximation indéfinie ; mail ils peuvent donner assez
rapidement une approximation très grande et très suffisante pour les besoins
de la pratique.
Je serais désolé d’avoir jeté quelque discrédit sur ces séries [ . . . ] parce que
je regarde la méthode de M. Lindstedt comme l’une des meilleures qui soit
connues. [Poincaré cité dans Nabonnand 1999b, 193 note 4]
11. Painlevé a généralisé ceci en 1897/1900 en démontrant qu’il n’existe aucune
intégrale Ik algébriquement indépendante qui soit une fonction algébrique/uniforme
des vitesses. Aujourd’hui, des théorèmes comme celui de Ziglin [1983] fournissent des
conditions nécessaires pour l’intégrabilité. On peut en déduire que le problème des
trois corps, au voisinage de la solution spéciale de Lagrange (1772), ne possède pas
de système complet d’intégrales premières qui soient des fonctions méromorphes des
positions et des vitesses [Tsygintsev 2000].
12. Par exemple, la masse du soleil est environ mille fois celle de la planète la plus
grande, Jupiter.
13. Un exemple simplifié de la méthode de Lindstedt sera exposé en annexe C.
168 Malte Henkel
3. Le développement recherché pour le prix du roi Oscar II n’est pas
une série du type perturbatif. On y cherche
P∞ un développement convergent
des coordonnées ~ri (t) sous la forme ν=0 aν f (t)ν . Il semble connu de-
puis longtemps que les solutions devraient être de cette forme, comme il
apparaît dans une lettre de Weierstraß à Mittag-Leffler de 1883 :
Angenommen nun, es gehe die Bewegung der Art vor sich, daß niemals
zwei Punkte zusammentreffen, so sind [~ri , i = 1, . . . , n] eindeutige analy-
tische Funktionen von t, nicht bloß für reelle Werte dieser Größe, sondern
auch für alle komplexen, in denen die zweite Koordinate (der Faktor von
i) dem absoluten Betrage nach unter einer gewissen Grenze liegt. [ . . . ]
Man wird schwerlich a priori die Bedingungen ermitteln können, die erfüllt
sein müssen, damit niemals zwei Punkte zusammentreffen können, man
wird vielmehr dieselben als erfüllt vorraussetzen müssen [ . . . ] Poincaré hat
[ . . . ] [dieses] Theorem ebenfalls hergeleitet, wenigstens unter Vorrausset-
zung des Newtonschen Gesetzes und daraus die Folgerung gezogen, es sei
möglich, die Koordinaten aller Punkte in konvergierende Reihen der Form
ν
zu entwickeln, wo ϕ(t) eine bestimme Funktion von t ist. Dies
P∞
ν=0 a ν ϕ(t)
ist leicht einzusehen. [ . . . ] Aber man erhält auf diese Weise nicht Aufschluß
darüber, ob die gemachte Vorraussetzung erfüllt ist oder nicht und es ist
auch die Form, in der sich die Ausdrücke der Koordinaten darstellen, nicht
der Natur der zu beschreibenden Bewegungen angemessen. [Weierstraß cité
dans Nabonnand 1999b, 119] 14
Après avoir reçu de Mittag-Leffler une copie de cette lettre, Poincaré
remarque qu’en effet la forme ϕ(t) = tanh(αt/2) n’est utilisable que
dans le cas où il n’y a pas de collision, mais dans ses propres études il
travaille avec la fonction ϕ(t) = tanh(αs(t)/2), où s(t) est une fonction
monotone de t encore à déterminer. Selon Poincaré : 15
Les solutions de ce problème [de détermination de s(t)] sont en nombre
infini [ . . . ] Il est clair que dans chaque cas particulier, il faut choisir la plus
zweckmäßig. 16 Or je ne crois pas que dans le cas de la Mécanique Céleste
celle que j’ai donnée soit la plus zweckmäßig, je crois qu’il y a mieux à
trouver.
Il apparaît que la possibilité des collisions entre les corps est l’obstacle
principal pour d’établir une solution analytique du problème.
4. En 1909, Sundman [1909] démontre qu’une solution sous forme de
séries convergentes pour tout temps t existe pour le problème des trois
corps. Voici l’énoncé de son théorème :
Si les constantes des aires dans le mouvement des trois corps par rapport à
leur centre commun de gravité ne sont pas toutes nulles, on peut trouver une
14. L’orthographe de l’allemand est mis à jour.
15. Lettre de Poincaré à Mittag-Leffler du 22 mai 1883.
16. utile, pratique ; en allemand dans l’original.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 169
variable τ telle que les coordonnées des corps, leurs distances mutuelles et le
temps soient développables en séries convergentes suivant les puissances de
τ , qui représentent le mouvement pour toutes les valeurs réelles du temps,
et cela quels que soient les chocs qui se produisent entre les corps. [Sundman
1909, 3]
Sur l’invitation de Mittag-Leffler, Sundman [1913] publie une exposi-
tion d’ensemble de ses travaux dans les Acta Mathematica. Constatons
qu’aucune trace de ce résultat ne se trouve dans la correspondance entre
Mittag-Leffler et Poincaré. Le travail de Sundman [1907, 1909, 1913] four-
nit pourtant la solution recherchée par la question 1, posée par Weiers-
traß pour le prix du roi Oscar II une trentaine d’années auparavant, au
moins pour le cas n = 3. 17
Nous verrons dans la section prochaine dans quelle mesure les idées
de Weierstraß et de Poincaré sont proches de celles de Sundman.
3 La théorie de Sundman
Nous présentons les idées principales de la solution de Sundman du
problème des trois corps. 18 Nous allons nous servir du problème des deux
corps afin d’illustrer les idées et nous mentionnons les généralisations
nécessaires pour le problème des trois corps. 19
Il est bien connu que dans le problème des deux corps, le mouvement
est dans le plan perpendiculaire à la direction du moment cinétique 20
~ Comme L
L. ~ est conservé, son orientation et donc aussi le plan du mou-
vement des deux corps sont fixés. Il est pratique d’utiliser des variables
complexes z = x + iy afin de décrire le mouvement dans le plan (voir
annexe A pour la terminologie des nombres complexes).
Afin d’en donner un exemple simple, considérons le mouvement d’une
planète autour du soleil. Dans la figure 1, nous montrons les orbites
de Mars et de Jupiter, vues depuis la terre. Leur mouvement apparent
17. Sundman a trouvé la solution pour le cas n = 3. Presque un siècle plus tard,
et à l’aide de techniques différentes, Wang [1991] a pu obtenir un résultat analogue
pour toute valeur de n.
18. Cette section est inspirée de l’article pédagogique de Saari [1990].
19. Pour une présentation mathématiquement complète, dans une notation mo-
derne, voir [Abraham et Marsden 1978, Siegel et Moser 1971].
20. Pour une particule à la position ~ r , de vitesse ~v et de masse m, le vecteur du
moment cinétique s’obtient comme L ~ = m~v ∧ ~ r , où ∧ est le produit vectoriel. Pour
un système de n particules, chacune avec un moment cinétique L ~ i , où i = 1, 2, . . . , n,
le moment cinétique total du système est L ~ =L ~1 + L~2 + ... + L~ n.
170 Malte Henkel
Mars
Jupiter
10 Terre
−10
−10 0 10
Figure 1 – Mouvement de Mars (orbite intérieure) et de Jupiter (orbite
extérieure) vus depuis la terre (au centre).
semble très compliqué et il pourrait sembler difficile à décrire et com-
prendre d’un point de vue physique une telle orbite. Bien entendu, nous
savons aujourd’hui que cette difficulté n’est qu’apparente et qu’en réa-
lité, les planètes sont en orbite autour du soleil. Ces orbites sont, en
première approximation, des cercles, dont les rayons et les périodes sont
rassemblés dans le tableau :
planète rayon période
Terre 2 1
Mars 3 2
Jupiter 10 12
A l’aide des variables complexes, nous pouvons exprimer les orbites cir-
culaires des planètes, vues depuis le soleil, sous la forme
zT (t) = 2 e2πit ; zM (t) = 3 eπit ; zJ (t) = 10 eπit/6 (3)
Le mouvement relatif à la terre s’obtient par un simple changement de
repère. Par exemple, pour l’orbite apparente de Mars, on a
z(t) = zM (t) − zT (t)
= 3 eπit − 2 e2πit
= 2 + eπit (3 − 4 cos(πt)) (4)
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 171
et géométriquement, l’orbite est un limaçon. De même, pour Jupiter, on
obtient un limaçon relatif à un cercle tournant
z̃(t) = zJ (t) − zT (t)
−5πit/3 πit/6 11π
= 2e +e 10 − 4 cos t (5)
6
Une telle description géométrique est déjà utilisée par Ptolémée et les
astronomes de son école. Dans notre terminologie, il admet que les orbites
apparentes sont de la forme
zapparent (t) = a1 eb1 πit + a2 eb2 πit (6)
où les a1 , a2 , b1 , b2 sont des constantes à déterminer. Le premier terme
décrit le mouvement d’un planète selon le “déférent” et le second dé-
crit le mouvement additionnel selon “l’épicycle”. Plus systématiquement,
le travail des astronomes avant Copernic revient à chercher une orbite
planétaire sous la forme
∞
X
zapparent (t) = aj ebj πit (7)
j=1
et de trouver les aj et bj , c.à.d. d’effectuer une analyse de Fourier d’une
orbite planétaire. Il est clair qu’en incluant suffisamment de termes, on
peut arrive à un très bon accord avec les observations. Bien que ce juge-
ment soit complètement récursif et anhistorique, on ne peut s’empêcher
de comparer la simplicité des expressions lorsque l’on choisit comme ori-
gine du repère le soleil (3) et la complication, entièrement artificielle,
d’expressions comme celles qui apparaissent dans (6). Un “bon” choix
de variables permet de simplifier considérablement l’analyse des orbites
apparemment compliquées de la figure 1.
De même, pour le problème des trois corps, c’est un nouveau choix de
variables qui va permettre à Sundman de contourner un obstacle majeur
à la compréhension de ce problème. La théorie de Sundman utilise le
fait (voir annexe A) que la valeur du rayon de convergence d’une série
est reliée aux singularités des fonctions complexes. Or, dans le cadre
du problème des trois corps, l’interprétation de telles singularités est
particulièrement simple : En effet Painlevé a démontré en 1895 que pour
n = 3 toute singularité des fonctions ~ri (t) par rapport à t correspond
soit à une collision entre deux corps soit à une collision entre les trois
172 Malte Henkel
corps. 21 Afin d’établir l’existence d’une solution sous forme d’une série
convergente, Sundman [1907] part de ce théorème et progresse en deux
étapes :
1. Éliminer les collisions binaires entre deux particules.
2. Exclure les collisions ternaires entre toutes les trois particules.
Dans le cas des collisions binaires, on peut se restreindre au problème à
deux corps. 22 En effet, dans ce cas l’orbite a la forme d’une ellipse qui
s’écrit en coordonnées polaires sous la forme r(θ) = a/(1 − e cos θ) ≃
a(1 + e cos θ) où a est le demi-grand axe et e est l’excentricité de
l’orbite. Dans le cas r = 0 et lorsque l’excentricité e tend vers 1, la
variable angulaire θ passe d’une valeur proche de 0 à une valeur proche
de 2π. Pour obtenir une solution analytique, cette singularité en θ doit
être éliminée. Pour cela, on décrit le mouvement dans le plan à l’aide
d’une variable complexe z = z(t) = x + iy. L’équation du mouvement
s’écrit alors sous la forme
d2 z z
= − 3 , r = |z| (8)
dt2 r
On obtient une régularisation du problème par le changement de va-
riables [Sundman 1909, éq. (11)]
dt
w = w(s) = z(t)1/2 , ds = (9)
r(t)
Avec ces nouvelles variables, l’équation du mouvement s’écrit
d2 w(s) h
− w(s) = 0 (10)
ds2 2
où la constante h correspond à l’énergie totale. 23
La solution de l’équation (10) est pour h 6= 0 :
p p
w(s) = w0 cosh h/2 s + w1 sinh h/2 s
où w0,1 sont des constantes. Elle est sans singularité et se développe en
série convergente en s pour tout |s| < ∞.
21. Pour n ≥ 5, des singularités qui ne proviennent pas de collisions simples peuvent
apparaître. Pour n = 4, on ne sait pas s’il existe d’autres singularités que des collisions
ou non.
22. Lors d’une collision binaire, le 3e corps est loin des deux autres qui se ren-
contrent. Au voisinage de la collision, son influence peut donc être négligée.
23. Les calculs détaillés sont exposés dans l’annexe B. Nous montrerons que ce
changement de variables est très naturel d’un point de vue physique.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 173
Pour le problème des trois corps, l’idée reste la même mais le temps
t est remplacé par une nouvelle variable ω [Sundman 1909, 1913]
dt = 1 − e−r0 /ℓ 1 − e−r1 /ℓ 1 − e−r2 /ℓ dω (11)
où r0,1,2 sont les distances entre les trois corps et ℓ est une constante.
Le cas des collisions ternaires semble être résolu par le fait qu’une
collision entre les trois particules n’est possible que si le moment cinétique
~ s’annule. 24 En effet, la condition L
L ~ 6= ~0 est facile à contrôler à partir
des conditions initiales et donc élimine toute singularité en ~ri (t) pour
25
toute valeur réelle de t. Cependant, un examen plus précis revèle une
complication technique dont nous allons discuter brièvement, avant de
revenir à la solution de Sundman.
Pour que le rayon de convergence du développement en série du rayon
vecteur ~ri (t) soit non nul, il est nécessaire qu’il n’y ait pas de singularité
au voisinage de l’axe réel. Or ceci n’est pas trivial à établir même dans
le cas n = 2. Dans ce cas, si l’excentricité e < 1, l’équation de l’orbite
s’écrit (équation de Kepler)
r(υ) = a(1 − e cos υ) , t = υ − e sin υ (12)
Bien que cette solution soit régulière pour les temps réels, la fonction
r(t) a des singularités complexes aux points
υk = 2πk + i arcosh (1/e) (13)
(où k est un entier arbitraire) qui sont proches de l’axe réel pour e
suffisamment proche de 1. Mais comme la valeur de e dépend de celle
du moment cinétique L~ du problème des deux corps, on peut montrer
~ ~
lorsque L 6= 0,
r > rmin > 0 (14)
~
où la valeur de rmin dépend de L.
24. Cette proposition semble avoir déjà été établi par Weierstraß, mais Sundman
[1907] fut le premier à publier la démonstration, voir aussi [Siegel et Moser 1971].
~ = ~0. Dans ce cas et au voisinage d’une
25. Si une collision ternaire se réalise, on a L
collision, Sundman trouve “que les corps se meuvent de telle manière [ . . . ] [qu’ils]
ou bien forment de plus en plus un triangle équilatéral ou bien se rangent de plus en
plus en ligne droite.” [Sundman 1907].
Ce type de configuration s’appelle configuration centrale et est aussi présent dans
le cadre du problème à n corps.
174 Malte Henkel
Figure 2 – Transformation conforme de la variable complexe ω (à
gauche) vers le plan complexe τ = tanh (πω/4) (à droite).
Sundman [1907] a pu démontrer un résultat analogue pour le pro-
~ 6= ~0, on a
blème des trois corps, c.à.d. que si L
~ >0
|~ri (t) − ~rj (t)| > C(L) (15)
où C(L)~ est une constante. Ayant ainsi établi que pour L ~ 6= ~0, il existe
une borne inférieure pour les distances entre les corps, Sundman consi-
dère des temps formellement complexes et montre que le développement
en série des rayons vecteurs ne présente aucune singularité dans un ru-
ban |Im ω| < B(L) où B(L) est une constante connue dépendant du
moment cinétique L ~ et ω est défini par l’éq. (11). If suffit alors d’utiliser
les transformations conformes considérées par Weierstraß et Poincaré
τ = tanh(πω/4B) (16)
qui projette le ruban |Im ω| < B sur l’intérieur du cercle |τ | < 1 (voir
figure 2 pour le cas B = 1). Dans la partie gauche, un morceau du plan
complexe en ω est présenté. En exprimant les rayons vecteurs ~ri = ~ri (τ )
en fonctions de t(τ ), il n’existe aucune singularité pour |τ | < 1. Comme
τ = ±1 correspond à t = ±∞, on a une représentation des positions sous
forme d’une série uniformément convergente pour toute valeur |t| < ∞.
Le problème des trois corps a donc trouvé sa solution sous la forme
initialement conjecturée par Weierstraß.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 175
4 Remarques finales
La solution de Sundman ne fait appel qu’aux techniques d’analyse
standard des fonctions complexes, déjà connues à son époque. Dans ce
sens, elle confirme l’attente de Weierstraß, formulée lors de l’annonce
du prix du roi Oscar II, que la solution devrait être basée sur des idées
simples. On peut voir aussi que par rapport à Weierstraß et Poincaré,
Sundman ajoute deux nouvelles idées : (i) la régularisation des collisions
binaires à l’aide de son changement de variables (11) ce qui contourne la
difficulté de caractériser le cas des collisions binaires et (ii) sa démons-
tration de séparation minimale des trois corps lorsque L ~ 6= ~0. Pourtant,
la forme même de cette solution ne fournit aucune information sur le
comportement du système. Au contraire, le théorème de Sundman met
en évidence que la propriété d’analyticité ne peut pas servir à caractéri-
ser l’une ou l’autre propriété qualitative d’un système avec trois corps.
En particulier, aucun renseignement sur la stabilité pour des temps très
longs n’est fourni. De plus, ces séries sont inutiles pour des calculs numé-
riques. Certes, elles convergent, mais la vitesse de convergence est telle-
ment faible qu’un calcul purement numérique, utilisant des techniques de
résolution directe des équations de mouvement (1) sans faire appel aux
développements des solutions en séries, est plus fiable. 26 Weierstraß et
Poincaré, ont-ils pressenti ce comportement en constatant que la variable
τ était “nicht der Natur der zu beschreibenden Bewegung angemessen” 27
et de ne pas être “zweckmäßig” ?
Initialement, et surtout après la publication, de son article dans les
Acta [Sundman 1913], le travail de Sundman fut reçu avec grand inté-
rêt, 28 mais il paraît avoir été très vite oublié [Barrow-Green 1997]. Il
n’est pas entièrement évident que cet oubli soit dû au succès énorme
des méthodes qualitatives de Poincaré pour l’étude des sytèmes dyna-
miques, ni que quelques unes des idées contenues dans les travaux de
Sundman puissent encore aujourd’hui stimuler de nouvelles directions
de recherche. 29 Siegel et Moser [1971] consacrent tout un chapitre de
26. Ceci vient du fait que le premier changement de variable (11), de la forme
ω ∼ t1/3 , ralentit la dynamique. Enfin, le second changement illustré en figure 2
concentre toute la dynamique au voisinage de τ ≃ ±1.
27. pas conforme à la nature du mouvement à décrire.
28. En 1913, Sundman recevait le prix Pontécoulant de l’Academie des Sciences,
dont la valeur a été doublée à cette occasion [Barrow-Green 1997].
29. Dans le contexte de la mécanique quantique, l’intégrabilité du cas n = 2 mène
à une symétrie dynamique, que Pauli en 1927 a utilisé dans son traitement de l’atome
d’hydrogène. Existe-t-il une trace de la solution de Sundman en mécanique quantique,
en tenant compte de la non-intégrabilité du cas n = 3 ?
176 Malte Henkel
leur traité de la mécanique céleste aux travaux de Sundman [1907, 1909,
1913] et soulignent leur importance. En revanche, Abraham et Marsden
[1978] ne mentionnent qu’en passant les “œuvres classiques de Sundman
(1913)”.
Notons encore que la solution de Sundman est constructive. En rela-
tion avec le débat sur l’intuitionisme de Brouwer [Diacu 1996], il n’est pas
sans intérêt de remarquer que même une approche entièrement construc-
tive ne donne pas toujours des résultats directement utiles. Cet exemple 30
est une illustration excellente de la difficulté à définir des notions ma-
thématiques d’une telle manière que des résultats profonds peuvent être
obtenus.
Remerciements/Agradecimentos
Je remercie P. Nabonnand pour ses multiples commentaires et sa critique
détaillée d’une première version de cet article et T. Gourieux pour une
lecture critique de ce travail.
Agradeço ao Complexo Interdisciplinar da Faculdade de Ciências da Uni-
versidade de Lisboa pela sua hospitalidade, onde este trabalho foi escrito.
Annexe A. Sur les fonctions complexes
Nous rappelons quelques faits élémentaires sur les fonctions analy-
tiques f (z) d’une variable complexe z [Knopp 1976]. Un nombre com-
plexe z = x + iy est caractérisé à l’aide de deux nombres réels x, y. On
peut le représenter comme étant un point (x, y) dans un plan, voir fi-
gure 3a. z est réel si y = 0. On appelle x = Re z la partie réelle de z et
y = Im z la partie imaginaire de z. L’unité imaginaire i satisfait à
la condition i2 = −1. Le nombre z̄ = x − iy s’appelle le conjugué com-
plexe de z. Alternativement, on peut écrire en coordonnées polaires√
z = ρ eiθ ou θ est l’angle indiqué dans la figure 3 et ρ = |z| = z z̄ est
la longueur de la ligne entre l’origine (0, 0) et le point z. Une fonction
uniforme f est définie en associant à chaque nombre complexe z un seul
autre nombre complexe f (z). Des Exemples de fonctions uniformes sont
30. La solution satisfait à toutes les demandes de rigueur mathématique, selon les
standards établies par Weierstraß et pourtant ce sont les méthodes qualitatives de
Poincaré qui nous renseignent sur le comportement, éventuellement chaotique, du
problème des trois corps.
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 177
y y y
z
1111111111111
0000000000000
1111111
0000000
0000000
1111111 0000000000000
1111111111111
0000000
1111111
0000000
1111111 0000000000000
1111111111111
θ 0000000
1111111
0000000
1111111 0000000000000
1111111111111
x 0000000
1111111
0000000
1111111 x 0000000000000
1111111111111 x
0000000
1111111
0000000
1111111 0000000000000
1111111111111
0000000
1111111
0000000
1111111 0000000000000
1111111111111
a)
0000000
1111111
b) 0000000000000
1111111111111
c)
Figure 3 – (a) La variable complexe z = x + iy et les cercles de
convergence et les singularités des fonctions (b) f1 (z) = 1/(1 − z) et
(c) f2 (z) = 1/(1 + z 2 ). Les deux séries pour f1 et f2 autour de z0 = 0
convergent à l’intérieur du cercle |z| = 1.
les fonctions algébriques comme f (z) = 1 + z ou (2 + z)/(1 + z 2 ) ou
les fonctions entières (c.à.d. analytiques dans le plan complexe entier,
sauf à l’infini z = ∞) comme ez , cos z ou sin z. La relation d’Euler
eiz = cos z + i sin z (A1)
montre que ces fonctions ne sont pas algébriquement indépendantes.
√
Il existent aussi des fonctions multiformes, comme f (z) = z, où à
chaque valeur de z correspondent plusieures branches de f (z) avec des
valeurs différentes.
Comme on le fait pour des fonctions réelles, on peut introduire la
notion de la dérivée f ′ (z) = df (z)/dz d’une fonction complexe. On dit
que f est analytique dans un domaine D du plan complexe si pour
tout z, z0 ∈ D, f ′ (z0 ) = limz→z0 (f (z) − f (z0 ))/(z − z0 ) existe. Si f est
analytique dans un domaine autour d’un point z0 , il P existe un nombre
∞
maximal ρ > 0 et des constantes fn tels que f (z) = ν=0 fn (z − z0 )n
s’écrit sous forme d’une série uniformémentconvergente pour |z −z0 | < ρ.
ρ s’appelle rayon de convergence. De plus, sur le cercle |z − z0 | = ρ
il existe une singularité où f n’est plus analytique. Un résultat profond
de la théorie des fonctions complexes est qu’on peut caractériser une
fonction analytique par le lieu et la nature de ses singularités, voir [Knopp
1971].
Nous ne donnons ici que deux exemples illustratifs. Considérons les
fonctions (qui fournissent des exemples des fonctions méromorphes)
1 1
f1 (z) = ; f2 (z) = (A2)
1−z 1 + z2
178 Malte Henkel
Si |z| < 1, on peut représenter ces deux fonctions à l’aide des séries
convergentes autour du point z0 = 0
∞
X ∞
X
f1 (z) = z ν ; f2 (z) = (−1)ν z 2ν (A3)
ν=0 ν=0
A l’intérieur du cercle |z| = 1 indiqué dans la figure 3, les séries convergent
uniformément. Le domaine de convergence, qui est l’ensemble des z com-
plexes tels que |z| < 1, est limité par la présence d’une ou plusieurs sin-
gularités sur le cercle |z| = 1. Pour la fonction f1 , la singularité z = 1
est sur l’axe réel. En revanche, les singularités de la fonction f2 sont en
z = ±i, hors de l’axe réel. Même si f2 (z) n’a aucune singularité appa-
rente pour toute valeur réelle de z, ses singularités complexes empêchent
la série associée de converger pour |z| > 1.
Annexe B. Sur les collisions binaires
La notion de collision binaire dans le problème des deux corps est
présentée de manière élémentaire. De part la conservation du vecteur du
moment cinétique L,~ le mouvement des deux corps est situé est dans le
~ Les positions dans ce plan seront définies par les
plan perpendiculaire à L.
coordonnées (x, y) et la distance entre les deux corps par le module r =
|z| du nombre complexe z = x+iy. Après un changement de coordonnées,
l’équation du mouvement s’écrit
d2 z z
=− 3 (B1)
dt2 r
La propriété de conservation de l’énergie s’établit ainsi : pour z et
son conjugué complexe z̄ on a d2 z/dt2 = −z/r3 et d2 z̄/dt2 = −z̄/r3 . En
multipliant la première par dz̄/dt et la seconde par dz/dt, la somme des
deux équations donne
dz̄ d2 z dz d2 z̄
1 dz̄ dz
2
+ 2
=− 3 z + z̄ (B2)
dt dt dt dt r dt dt
Ceci s’écrit aussi sous la forme
d dz dz̄ d 1
=2 √ (B3)
dt dt dt dt z z̄
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 179
Par intégration, on trouve
2
dz
=2 1 +h (B4)
dt r
où la constante h est l’énergie totale du mouvement.
L’équation (10) se déduit par changement de variables : Dans la suite,
nous écrivons ż = dz/dt et z ′ = dz/ds et de même pour r et w. En
appliquant le changement de variables (9) on obtient ż = r−1 z ′ et z ′ =
2ww′ . De plus, r = |w|2 et la conservation de l’énergie (B4) s’écrit dans
les nouvelles variables sous la forme
2|w′ |2 = 1 + hr (B5)
À l’aide des relations z̈ = r−3 [rw′′ − r′ z ′ ] et w̄−1 = w/r, l’équation du
mouvement (B1) s’écrit sous la forme
w
2w′′ − 2|w′ |2 − 1 =0 (B6)
r
L’equation (10) se déduit immédiatement de (B5) et (B6).
Dans la suite de cette annexe, nous discutons la régularisation du
mouvement à travers une collision binaire. On peut toujours admettre 31
que le mouvement est situé sur l’axe réel. La distance entre les deux corps
est décrite par l’équation du mouvement d2 x/dt2 = −x−2 . D’abord on
s’intéresse à trouver la fonction inverse t = t(x) qui satisfait l’équation
2
dt
x = (2 + 2hx) (B7)
dx
En intégrant directement, on obtient
r
x
Z
t − t0 = dx (B8)
2 + 2hx
où t0 est une constante. L’intégrale se calcule, pour h 6= 0, à l’aide d’un
changement de variables x = h−1 sinh2 (u/2) et la solution finale s’écrit
(sous forme paramétrique)
3/2
(2h) (t − t0 ) = sinh(u) − u , 2h x = cosh(u) − 1 (B9)
31. À l’aide d’un changement de variables qui laisse invariant les équations de mou-
vement.
180 Malte Henkel
Lors d’une collision, x tend vers 0. Au voisinage de 0, après l’équation
(B9), on a x ∼ u2 . De même, sinh(u)−u ∼ u3 ∼ t−t0 . On a au voisinage
d’une collision
2/3
x ∼ (t − t0 ) (B10)
où l’on identifie t0 comme étant l’instant de la collision.
P∞
La série t − t0 = u3 ν=0 aν u2ν est convergente pour tout |u| < ∞
et monotone en u pour tout u réel. 32 On en déduit donc que la fonction
inverse u = u(t − t0 ) existe et se développe formellement en série u =
1/3 P∞ 2ν/3
(t − t0 ) ν=0 bν (t − t0 ) où les bν s’obtiennent à partir des aν . En
injectant ceci dans l’expression de x(u) donnée par l’équation (B9), on
peut trouver des coefficients Bν tels que
∞
X
2/3 2ν/3
x = x (t − t0 ) = (t − t0 ) Bν hν (t − t0 ) (B11)
ν=0
Une telle série a un rayon de convergence non nul si la fonction complexe
qu’elle représente est dérivable. Considérons alors la fonction complexe
x = x(τ ) où τ = (2h)−1 (sinh(u) − u)2/3 . Cette fonction est définie si la
fonction τ = τ (u) a une fonction inverse u = u(τ ). Pour ceci il faut que
la dérivée dτ /du ne s’annule pas. Or, dτ /du = 0 si u = uk = 2πik où
k = 0, ±1, ±2, . . . est un nombre entier arbitraire. Dans la suite, nous
écrivons τk = τ (uk ) = (sinh(u±k ) − u±k )/(2h). Donc la dérivée
−1
3 sinh(u) [sinh(u) − u]1/3
dx dx du dx dτ
= = = · (B12)
dτ du dτ du du 2 cosh(u) − 1
existe si u 6= uk . Autour de u0 = 0, elle existe aussi, parce que
1/3 −1
u3 u2
dx 3 3
lim = lim u = √ (B13)
u→0 dτ u→0 2 6 2 3
6
est une constante finie. Comme u = 0 correspond à τ = 0 et donc à
t = t0 , la fonction x(τ ) est dérivable au voisinage de la collision binaire
et n’a aucune singularité dans le domaine |τ | < |τ±1 |. La série formelle
(B11) a donc un rayon de convergence ρ ≥ |τ±1 | > 0 et représente une
fonction analytique.
Si u = uk , on a x = 0 à l’instant t donné par τ = τk . Par conséquent,
les uk caractérisent une suite de (pseudo)collisions. Le passage de t à
32. Ici, aν = (2h)−3/2 /((2ν + 3)!).
Sur la solution de Sundman du problème des trois corps 181
τ nous a permis de régulariser les équations afin de pouvoir continuer
analytiquement le mouvement au-delà la collision en t = t0 . La non-
analyticité apparente à τ = τk pour k 6= 0 indique simplement que
le choix de τ n’est pas encore optimal et devrait être remplacé par la
variable s définie par Sundman. 33
Notons qu’on a aussi une analyticité de x en fonction de h.
Annexe C. Un exemple de série de Lindstedt
Nous exposons brièvement la méthode perturbative de Lindstedt, en
suivant [Rand et Armbruster 1987]. A titre d’exemple, et dans un souci
de simplicité technique, nous considérons l’oscillateur de van der Pol,
défini par l’équation différentielle non linéaire
d2 x dx
+ x + ε(x2 − 1) =0 (C1)
dt2 dt
où x = x(t) est la fonction à déterminer en fonction du paramètre ε. 34
Pour simplifier l’exposé, nous poserons comme conditions initiales
x(0) = Ξ0 et dx/dt(0) = 0, où Ξ0 est une constante. On sait que pour
toute valeur de ε, il existe une solution périodique, appelée cycle limite
et que x(t) va toujours évoluer vers le cycle limite lorsque t tend vers
l’infini. Comme seul le cas ε = 0 est facilement soluble, on se propose de
résoudre le cas général sous forme d’une série perturbative
x(t) = x0 (t) + ε x1 (t) + ε2 x2 (t) + · · · (C2)
et d’utiliser un changement de variable temporelle τ = ωt proposé par
Lindstedt où
ω = 1 + k1 ε + k2 ε2 + · · · (C3)
En écrivant f ′ (τ ) pour la dérivée par rapport à τ de la fonction f (τ ),
on obtient le système d’équations, jusqu’aux termes du second ordre en
ε inclus
x0 ′′ + x0 = 0
′′
x1 + x1 = x0 ′ (1 − x20 ) − 2k1 x0 (C4)
x2 ′′ + x2 ′ 2 ′ ′′ 2
= x1 (1 − x0 ) − 2x0 x0 x1 − 2k1 x1 − (2k2 + k1 )x0 ′′
+k1 (1 − x20 )x0 ′
33. Pour le rapport avec les variables (9) utilisées par Sundman, on a au voisinage
d’une collision x(t) ∼ (t − t0 )2/3 et u ∼ (t − t0 )1/3 , donc du = 31 (t − t0 )−2/3 dt. On
retrouve ainsi une propriété de la régularisation de Sundman dans (9).
34. Si ε = 0, on retrouve l’équation d’un oscillateur harmonique.
182 Malte Henkel
qui peut être résolu par récurrence. Les conditions initiales Ξ0 = X0 +
εX1 + ε2 X2 + · · · se développent de la même manière et on tient comme
conditions initiales à l’instant t = 0
xi (0) = Xi , xi ′ (0) = 0 ; i = 0, 1, 2, . . . (C5)
On déduit des équations (C4), (C5) que x0 (τ ) = X0 cos τ et
′′ 1 3 1
x1 + x1 = X0 − X0 sin τ + 2k1 X0 cos τ + X03 sin(3τ ) (C6)
4 4
La résolution de (C6) peut conduire à l’apparition de termes dits sécu-
laires de la forme τ sin τ ou τ cos τ . De tels termes croissent indéfiniment
avec le temps et rendent les développements non-convergents. Pour les
éliminer, il faut que les coefficients de sin τ et cos τ dans l’équation (C6)
s’annulent, d’où X0 = 2 et k1 = 0. Par récurrence, on obtient
1 3
x1 (τ ) = − sin(3τ ) + cos(3τ ) + X1 cos τ (C7)
4 4
′′ 1 3
x2 + x2 = 4k2 + cos τ + 2X1 sin τ − cos(3τ )
4 2
5
+3X1 sin(3τ ) + cos(5τ )
4
1
L’élimination des termes séculaires amène à poser 35 X1 = 0, k2 = − 16 .
Notons encore que l’amplitude et la fréquence ω de la solution périodique
sont complètement fixées par la non linéarité de l’équation (C1) et ne
dépendent pas des conditions initiales. À partir des expressions expli-
cites on voit aussi qu’on obtient le cycle limite sous forme d’une série
trigonométrique dont nous avons trouvé les premiers termes
ε
x(t) = 2 cos(ωt) + [3 cos(3ωt) − sin(3ωt)] + · · · , (C8)
4
ε2
ω = 1− + ···
16
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