19
19
Etude et implications
de la Note doctrinale du Cardinal RATZINGER du 24 novembre 2002
concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement
des catholiques dans la vie politique.
Octobre 2007
REMERCIEMENTS
Monseigneur AUMONIER, mon évêque, et le Père Olivier LEBORGNE, vicaire général, qui
m’ont offert la chance de continuer mes études et de choisir ce sujet, et m’ont fait confiance
pour mener à bien ce travail tout en assurant mon ministère paroissial.
Le Père Dominique GREINER, mon directeur de mémoire, qui n’a pas compté son temps
pour corriger, rectifier, affiner, encourager mon travail, avec patience et bienveillance.
Les décideurs politiques rencontrés, et les jeunes que je peux connaître, désireux de s’engager
au service de la Cité : ils m’ont témoigné de leur attente, et suscité mon désir d’y répondre, à
ma mesure, en commençant par ce mémoire.
« Pour une animation chrétienne de l'ordre temporel (…) les fidèles laïcs ne peuvent
absolument pas renoncer à la participation à la «politique», (…) l'opinion assez répandue
que la politique est nécessairement un lieu de danger moral, tout cela ne justifie pas le moins
du monde ni le scepticisme ni l'absentéisme des chrétiens pour la chose publique. »
2
PLAN SIMPLIFIE DU MEMOIRE
Introduction p.4
CONCLUSION p.134
BIBLIOGRAPHIE p.136
3
INTRODUCTION
Les élections présidentielles de 2004 aux Etats-Unis ont vu éclater un coup de tonnerre
dans le paysage politique, parmi l’électorat catholique habitué à voter démocrate : pour la
première fois, des évêques menacent d’excommunication ceux qui s’apprêteraient à voter
pour le candidat démocrate John KERRY, coupable de promouvoir l’avortement, le mariage
homosexuel et l’euthanasie. Ainsi, parmi d’autres, Monseigneur SHERIDAN, évêque de
Colorado Springs, est le premier à se faire entendre. Il écrit à ses diocésains en mai 2004 une
lettre à propos des « devoirs des politiques et électeurs catholiques »1 :
Le pavé jeté dans la marre est énorme : car il ne s’agit plus cette fois-ci simplement de
refuser la communion au candidat démocrate, ce qui avait déjà été l’occasion d’une vive
polémique parmi les évêques américains. Mais pour la première fois, les électeurs sont
assimilés au candidat dans une même condamnation : voter est considéré comme un acte de
coopération formelle aux lois moralement injustes qui pourraient se trouver annoncées dans le
programme d’un candidat. Et qu’importe si ce candidat promeut par ailleurs de bonnes et
utiles convictions sur les droits sociaux par exemple, ou contre la peine de mort. Rien ne
justifie que ne soit pas respecté en premier lieu le droit à la vie, premier dans la hiérarchie des
droits à défendre, condition nécessaire de tous les autres, et sur lequel aucun compromis ne
peut être admis ni de la part des élus, ni de la part des électeurs.
1
Mgr SHERIDAN, A pastoral letter to the catholic faithful of the diocese of colorado springs on the duties of
catholic politicians and voters, 1er mai 2004. ( traduction par nos soins ) publiée sur
http://www.diocs.org/CPC/Corner/pastoralletters_view.cfm?year=2004&month=May visible le 18 mai 2007
4
auparavant : La Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le
comportement des catholiques dans la vie politique2. Publiée en 2002 sous l’autorité du Pape
Jean-Paul II, elle porte la signature du Cardinal RATZINGER. C’est aujourd’hui encore le
dernier document publié de ce niveau d’autorité, sur la question de l’engagement politique des
catholiques.
Mais cette interprétation radicale de la Note ne fait pas l’unanimité. Loin de là. Aussi
bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Qu’en est-il pour la France ?
Alors que le débat fait rage outre-Atlantique, en France, la Note est accueillie dans un
silence….religieux. Elle ne rencontre quasiment aucun écho. Le document majeur des
évêques de France pour les élections présidentielles de 2007 « Qu’as tu fait de ton frère »3,
publié le 18 octobre 2006, ne le cite même pas… Il en va de même pour le document publié
par le Conseil pour les questions sociales et familiales, sous l’autorité de Mgr DESCUBES :
« Perspectives pour une société juste et fraternelle »4. Jusqu’en 2007, soit pendant 5 années,
aucun document de référence ne viendra proposer une application de cette Note doctrinale
pour les chrétiens en France.
Ce silence est sans aucun doute le signe que la Note met mal à l’aise l’épiscopat
français, ou tout au moins les évêques qui l’ont lue. Car elle semble, dans le contexte français,
appeler à une véritable rupture avec l’habituelle conception du « moindre mal » et la
possibilité du compromis qui étaient jusqu’alors couramment admises pour régler
l’engagement des catholiques dans la vie politique… Aucun candidat susceptible d’être élu
ne respectent en effet les critères « non-négociables » proposés par la Note. Et le refus de tout
compromis qu’elle semble imposer, si l’on en croit les évêques américains, signifierait en
France l’impossibilité pour les catholiques désormais de voter ou de s’investir en politique.
Un véritable séisme… que tout le monde semble vouloir éviter.
2
Désormais, dans la suite du Mémoire, nous y ferons référence en parlant simplement de « La Note » pour plus
de simplicité. Nous nous référons au texte de cette note tel qu’il a été publié sur le site du Saint-Siège :
http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20021124_politica_fr.ht
ml visible le 18 mai 2007
3
Publié sur le Site de la Conférence des Evêques de France
http://www.cef.fr/catho/espacepresse/communiques/2006/20061018elections.pdf et visible le 18 mai 2007
4
publié sur http://www.cef.fr/catho/actus/dossiers/2007/elections/sommaire.php , visible le 18 mai 2007
5
Pourtant, ce silence va être en partie rompu lors de la campagne présidentielle de
2007. La Note va revenir au cœur du débat parmi les catholiques. En effet, les questions
éthiques vont retrouver une certaine audience avec la promotion par plusieurs candidats du
mariage homosexuel et de l’homoparentalité, mais aussi de la recherche sur les embryons, et
de l’euthanasie. Derrière ces propositions reprises y compris par des candidats s’affichant
comme catholiques pratiquants, on décèle l’activité de lobbys efficaces face auxquels les
évêques comprennent qu’ils ne peuvent rester silencieux. Un autre aspect va jouer:
l’investissement de réseaux laïcs catholiques dans le débat politique. Contournant ou
dépassant l’épiscopat jugé trop peu réactif ou trop consensuel, ces laïcs s’organisent en
« think tank » à l’américaine, et obtiennent une certaine audience dans les milieux catholiques
grâce en particulier à internet. Ils vont eux-mêmes se réapproprier la Note, et lancer le débat
autour de son interprétation dans le contexte politique français. Une partie d’entre eux va
même y voir un véritable appel à la dissidence. Les évêques comprennent alors qu’ils n’ont
pas intérêt à leur laisser l’exclusivité de la réflexion, pour ne pas se faire dépasser ni
permettre l’émergence d’un « magistère parallèle ».
Ces raisons, parmi d’autres, peuvent expliquer l’inflexion du discours qui semble
apparaître. On le remarque aux critères mis en avant déjà dans le document « Qu’as tu fait de
ton frère ?», qui par ailleurs reste très convenu dans la forme et le fond : le premier d’entre
eux est la promotion de la famille, avec la mention explicite du couple hétérosexuel, mais
aussi de la nécessité d’aider la femme en détresse à accueillir la vie. Pour la première fois
depuis longtemps, sont mentionnées explicitement les souffrances dues à l’avortement, au
divorce…
5
Cardinal Philippe BARBARIN, in Eglise à Lyon, 1/01/2007 p.4-5
6
Le texte, dont les citations suivantes sont issues, est publié sur le site
http://www.cef.fr/catho/assplenmars2007/20070327Ouverture.pdf , visible le 18 mai 2007
6
rappelle aux électeurs catholiques leur devoir de cohérence entre leur choix électoral et leur
foi :
« Dans sa réflexion, un catholique doit tendre à une cohérence entre ses choix
politiques et ses convictions chrétiennes, entre l’approbation d’un programme et la vision de
l’homme qui lui vient de sa foi »
Il faudrait aussi citer parmi les textes marquants la Lettre ouverte de Mgr
CATTENOZ, Archevêque d’Avignon, adressée aux candidats à l’élection présidentielle de
20077 et qui pourrait servir d’exemple pour manifester ce changement de ton. Dans un
document parfois virulent, l’Archevêque s’en prend aux candidats principalement sur les
questions du respect de la vie et de la famille . Enfin, le Cardinal BARBARIN ira même
7
Publiée sur le site du Diocèse d’Avignon, visible le 18 mai 2007 :
http://catholique-avignon.cef.fr/actualite/Lettre-ouverte.pdf
7
jusqu’à évoquer la possibilité d’une objection de conscience électorale dans un texte publié 8
entre les deux tours de l’élection, donnant ainsi un certain crédit aux partisans d’une lecture
radicale de la Note et avivant encore un peu le débat qui les oppose aux tenants d’une lecture
« réaliste » du document romain.
Cinq ans après sa publication, nous voyons ainsi apparaître dans les interventions
épiscopales françaises, les questions anthropologiques ( autour de la notion de liberté,
d’autonomie ), philosophiques ( autour de l’éthique procédurale, et du rôle de l’Etat ) et
théologiques ( autour de la responsabilité morale de l’électeur, et du candidat, mais aussi
autour de la hiérarchie des droits, et du pluralisme éthique) portées par le document romain.
Celui-ci semble ainsi commencer à exercer une influence sur le débat français. Pour autant,
nous sentons encore une réelle différence d’approche, de lecture et de positionnement par
rapport aux évêques américains, ce qui confirme la complexité de l’interprétation de ce
document. Le débat qui a agité l’épiscopat américain rebondit ici en France, mais au profit
d’une autre lecture majoritaire de la Note.
Mais l’enjeu dépasse le simple fait de savoir ce que dit la Note en tant que telle. Il est
pour nous intéressant d’étudier comment la réception , et la difficile interprétation de ce
document, viennent révéler les lignes de tension qui existent parmi les catholiques vis-à-vis de
leur façon d’être au monde. Après la bienveillance de Gaudium et Spes qui appelait l’Eglise à
être en dialogue avec le monde – « l’Eglise se fait conversation »9 disait Paul VI – la Note
doit elle être lue comme annonçant une rupture radicale, tranchée, prophétique , un appel à la
8
in Famille Chrétienne, N°1529 du 5 mai 2007
9
Paul VI, Ecclesiam Suam, n°67
8
dissidence ou au contraire, relance-t-elle un engagement politique décomplexé, réaliste et
efficace au service des valeurs essentielles ?
Ce débat autour de son interprétation va nous amener dans un premier temps à étudier
le contexte et la généalogie de cette Note, pour chercher à comprendre ce qui a pu favoriser
cet affrontement d’interprétations contradictoires.
Dans un deuxième temps, nous pourrons entrer au cœur de la Note, en cherchant à
saisir les questions théologiques en jeu dans l’interprétation des convictions qu’elle peut
porter : entre réalisme évangélique et réaffirmation prophétique, renouvelée et vigoureuse des
principes « non-négociables » comme fondements de tout engagement politique, que dit
vraiment la Note, quels fondements théologiques révèle-t-elle ?
Enfin, dans un troisième temps, nous chercherons à servir une réception complète de
la Note dans toutes ses intuitions, en particulier en nous demandant à quelles ruptures réelles,
possibles et nécessaires elle nous appelle dans notre façon, ici en France, d’appréhender
l’engagement politique des catholiques et les liens de l’institution ecclésiale avec le pouvoir
en place.
Voilà finalement le désir, le but de ce mémoire qui se veut avant tout un soutien pour
l’agir politique des catholiques. Au delà d’une spéculation trop abstraite et donc peu utile pour
ceux qui servent dans le monde, nous voudrions puiser dans cet apport du magistère, et dans
les différentes interventions du Cardinal RATZINGER puis de Benoît XVI qui ont pu le
compléter, les intuitions anthropologiques et théologiques qui peuvent et doivent soutenir
utilement un engagement renouvelé des catholiques dans la vie politique, au service du Bien
commun.
9
1ème PARTIE
RUPTURE ET CONTINUITE
Depuis 40 ans, l’Eglise dans sa vie liturgique, morale, doctrinale, vit et développe les
grandes intuitions du Concile Vatican II. Elle continue de se nourrir de l’apport extraordinaire
de ce Concile. Sa compréhension de son rapport au monde est ainsi liée à toute la réflexion de
la Constitution Gaudium et Spes , invitant l’Eglise à entrer « en dialogue » avec le monde.
Cependant, cette quasi-unanimité autour de l’importance du Concile et de la volonté de
l’appliquer en profondeur, n’a pas empêché l’apparition ces dernières années de lignes de
tension parmi les catholiques : les « signes des temps » auxquels le Concile appelait à être
attentif ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’il y a quarante ans. Or certaines orientations du
Concile sont marquées par la contingence, par l’histoire. C’est le cas tout spécialement de la
Constitution Gaudium et Spes, dans sa deuxième partie, si on en croit les pères conciliaires
qui ont voulu réfléchir sur l’Eglise dans le monde « de ce temps ». La question qui se pose
donc aujourd’hui est celle de la rupture : les « signes des temps », et en particulier pour nous
la compréhension actuelle de la démocratie marquée par le relativisme, appellent-ils une
rupture dans la mise en œuvre et l’interprétation du Concile ? Rupture qui serait incarnée par
des textes comme la Note que nous étudions. Plus simplement, Gaudium et Spes est il encore
d’actualité au temps du triomphe de la démocratie libérale ? Quelles sont les implications
dans le champ politique de ce changement d’ère, en particulier quant à ce dialogue souhaité ?
Est-il encore possible ?
Au Concile Vatican II, les évêques ont voulu comprendre, en particulier dans la
constitution Gaudium et Spes le rapport de l’Eglise au monde en terme de « solidarité », de
« service » et de « dialogue ». L’Eglise a voulu témoigner de sa solidarité avec les hommes de
ce temps, affirmant que « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses » de ces
hommes étaient aussi les siens : « La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement
10
et intimement solidaire du genre humain et de son histoire ».10 Elle a exprimé son désir de
servir la destinée de l’homme, en l’éclairant sur sa dignité. L’Eglise a voulu enfin reconnaître
qu’elle avait à recevoir et à donner dans un dialogue avec le genre humain, scrutant les
« signes des temps » qui lui sont donnés à travers l’histoire, les cultures, le progrès et les
attentes de ce monde. Ces grandes intuitions - l’Eglise au service de l’homme, et l’Eglise en
dialogue avec le monde - reviennent souvent, et nous servent de clé d’interprétation pour
comprendre les convictions du Concile sur l’engagement politique en particulier.
Le Concile insiste sur la solidarité qui lie les chrétiens à tout homme de bonne volonté.
Cette solidarité appelle donc les chrétiens à ne pas se désintéresser de la vie du monde,
considérant même cette ouverture comme dimension essentielle de leur foi chrétienne. Le
bien de tous doit être recherché, et la foi dans la vie éternelle n’enlève rien à l’urgence
d’améliorer le vivre ensemble sur cette terre. C’est dans cette perspective là que l’engagement
politique est reconnu dans toute son importance :
« Tous les chrétiens doivent prendre conscience du rôle particulier et propre qui leur échoit
dans la communauté politique : ils sont tenus à donner l'exemple en développant en eux le
sens des responsabilités et du dévouement au bien commun ».11
« Il est pleinement conforme à la nature de l'homme que l'on trouve des structures
politico-juridiques qui offrent sans cesse davantage à tous les citoyens, sans aucune
10
Gaudium et Spes, n°1
11
GS 75, § 5.
11
discrimination, la possibilité effective de prendre librement et activement part tant à
l'établissement des fondements juridiques de la communauté politique qu'à la gestion des
affaires publiques, à la détermination du champ d'action et des buts des différents organes, et
à l'élection des gouvernants ».12
Le Concile va plus loin puisqu’il fait sien non seulement le principe démocratique,
mais aussi celui du pluralisme politique, reconnaissant ainsi une réelle autonomie aux
chrétiens pour choisir l’orientation de leur service de la Cité, et discerner les compromis
nécessaires à la vie au sein d’un parti :
Cette importance donnée à l’engagement politique en tant que tel, sera sans cesse
relayée par les documents magistériels suivants, en particulier ceux que cite la Note :
l’exhortation apostolique Christifideles laici du Pape Jean-Paul II, les encycliques Centesimus
Annus et Evangelium Vitae du même Pape :
« Pour une animation chrétienne de l'ordre temporel, dans le sens que nous avons dit,
qui est celui de servir la personne et la société, les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas
renoncer à la participation à la "politique", à savoir à l'action multiforme, économique,
sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement
et par les institutions, le bien commun. Les Pères du Synode l'ont affirmé à plusieurs reprises:
tous et chacun ont le droit et le devoir de participer à la politique; cette participation peut
prendre une grande diversité et complémentarité de formes, de niveaux, de tâches et de
12
GS 75, § 1.
13
GS 75, § 5.
12
responsabilités. Les accusations d'arrivisme, d'idolâtrie du pouvoir, d'égoïsme et de
corruption, qui bien souvent sont lancées contre les hommes du gouvernement, du parlement,
de la classe dominante, des partis politiques, comme aussi l'opinion assez répandue que la
politique est nécessairement un lieu de danger moral, tout cela ne justifie pas le moins du
monde ni le scepticisme ni l'absentéisme des chrétiens pour la chose publique »14.
Cette citation est intéressante. D’une part, elle est reprise telle quelle par la Note, pour
insister sur l’impossibilité du désengagement pour les chrétiens : un christianisme qui se
retirerait de la vie publique ne serait pas fidèle à sa mission, à son identité propre. Dans tous
les débats qui suivront, cette vérité est centrale, et constitue à notre avis l’argument central
d’une réelle continuité. Alors que le contexte a changé, le Cardinal RATZINGER, à la suite
de Jean-Paul II, lui même dans la lignée de Gaudium et Spes, ne renonce pas pour les
chrétiens à cet engagement politique lucide, au cœur du monde, tel qu’il est.
C’est d’autre part cette lucidité qui nous semble intéressante : le ton n’est plus à
l’optimisme, en tout cas pas autant qu’on pouvait en avoir l’impression dans Gaudium et
Spes. Le regard sur le monde se fait plus inquiet chez Jean-Paul II, comme chez son futur
successeur. La vision des difficultés de l’engagement politique pour un chrétien, dans les
démocraties modernes, est aussi lucide : l’opinion que « la politique est nécessairement le lieu
d’un danger moral » n’est pas démentie. Mais c’est bien en connaissance de cause qu’est
réaffirmé ce devoir pour le chrétien de rester « dans le monde » et de s’y investir au service du
bien commun. La continuité est réelle, la Note en ce sens se veut fidèle au Concile.
Ainsi étaient réaffirmés les fondements et les finalités de l’Etat, dont le respect
conditionne sa légitimité. Loin du constructivisme politique, le Concile rappelait ainsi :
14
Jean-Paul II, Christi Fideles Laici, n° 42
13
« De toute évidence, la communauté politique et l'autorité publique trouvent donc leur
fondement dans la nature humaine et relèvent par là d'un ordre fixé par Dieu, encore que la
détermination des régimes politiques, comme la désignation des dirigeants, soient laissées à
la libre volonté des citoyens ».15
Les Pères refusaient ainsi la théorie selon laquelle la seule volonté des hommes –
individus ou groupes sociaux – serait la source unique et première d’où naîtraient droits et
devoirs des citoyens et d’où dériveraient la force obligatoire des constitutions et l’autorité des
pouvoirs publics. Ils validaient par là même le concept de loi naturelle, dont la pertinence était
alors encore admise, pour en faire la condition de légitimité des lois. Ils évoquaient
rapidement la possibilité d’une objection de conscience si réellement des lois positives ne
respectaient pas cet ordre de la raison.16 Mais ceci était à l’époque, dans l’esprit de tous, le fait
des tyrannies ou dictatures, et non des démocraties. Ce consensus sur la loi naturelle rendait
ainsi possible une saine collaboration. Pour le dire un peu simplement, il pouvait y avoir
« dialogue » car on parlait la même langue éthique. La morale naturelle était reconnue comme
universelle.
15
GS 74, § 3.
16
GS 74, § 5.
14
1- Les droits de l’homme : une base encore commune ?
« L'Eglise, en vertu de l'Evangile qui lui a été confié, proclame les droits des hommes,
reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un
nouvel élan à ces droits. »18
Jean-Paul II gardera cette référence aux droits de l’homme. Lui qui a connu les deux
barbaries, rouge et brune, sera souvent présenté comme le « pape des droits de l’homme » .
Mais il n’aura de cesse d’insister sur deux aspects nécessaires à une bonne compréhension de
ces droits de l’homme : d’une part, ils ne doivent pas être compris comme l’expression d’une
autonomie radicale vis-à-vis de Dieu, puisque ces droits ne sont accordés que par Lui, et non
« fabriqués » par quelque organisation humaine. D’autre part, ils sont hiérarchisés : le droit à
la vie est le premier d’entre eux, et la condition nécessaire à l’existence des autres.
Ainsi le Pape pressentait que derrière les mêmes mots, l’Eglise et le monde ne
mettaient déjà plus le même sens, les mêmes implications morales, mettant ainsi en difficulté
le dialogue entre eux.
17
Gaudium et Spes, n°26
18
Gaudim et Spes, n°41
19
Jean-Paul II, Christi Fideles Laici, n°38
15
2- La démocratie à l’épreuve de la culture de mort
Le Concile avait fait sien le concept des droits de l’homme. Il avait aussi redit son
estime particulière pour le principe démocratique. Celui-ci, comme les droits de l’homme, va
voir son interprétation évoluer au cours des années, obligeant le Pape à redéfinir à plusieurs
reprises les conditions de légitimité d’un état démocratique. Ainsi déjà plusieurs années avant
la publication de la Note, Jean-Paul II s’inquiétera du développement de la pensée relativiste
et de ses conséquences pour la démocratie:
Dans cette perspective, la Note apparaît clairement dans la lignée de la pensée de Jean-
Paul II. Elle partage et retranscrit l’inquiétude voire le pessimisme du Pape sur l’état des
démocraties modernes, qui amène certains à se poser la question de la possibilité réelle de
continuer pour des chrétiens à s’y engager. Cela est particulièrement visible avec l’encyclique
Evangelium vitae, dans laquelle Jean-Paul II détaille les ravages et influences de la « culture
de mort » sur l’esprit de nos démocraties. Ce document consacré au mystère de la vie et à sa
dignité, comporte tout un volet politique dont la Note doctrinale nous semble être le
prolongement. Au cœur de ce volet politique, l’encyclique pointe une véritable rupture que la
Note développera par la suite. Une rupture entre la loi civile et la loi morale, que révèlent les
lois contre la vie ou la famille apparues ces dernières années dans nos démocraties libérales :
20
Jean-Paul II, Centesimus Annus, n°46
16
de la majorité et que, par conséquent, il ne devrait reposer que sur ce que la majorité elle-
même reconnaît et vit comme étant moral ».21
Cette déconnexion qui rend moral ce qui a été décidé par la majorité, qui assimile
finalement le moral au légal, est un des symptômes du relativisme éthique, contre lequel Jean-
Paul II se battra jusqu’à la fin de son pontificat. Face à cette évolution, tout en maintenant la
volonté de dialogue avec les instances civiles, et tout en rappelant son attachement à la
démocratie, Jean-Paul II apporte deux réponses déjà initiées dans les textes du Concile : l’une
est de rappeler la pertinence de la loi naturelle comme fondement éthique possible et
nécessaire au vivre ensemble :
" Toute loi portée par les hommes n'a raison de loi que dans la mesure où elle découle
de la loi naturelle. Si elle dévie en quelque point de la loi naturelle, ce n'est alors plus une loi
mais une corruption de la loi."22
L’autre est d’appeler à l’objection de conscience si cette loi naturelle n’est pas respectée :
« L'avortement et l'euthanasie sont donc des crimes qu'aucune loi humaine ne peut
prétendre légitimer. Des lois de cette nature, non seulement ne créent aucune obligation pour
la conscience, mais elles entraînent une obligation grave et précise de s'y opposer par
l'objection de conscience. » 23
C’est dans cette encyclique Evangelium Vitae que le Pape s’attarde pour la première
fois aussi longuement sur ces cas de conflit et non plus de dialogue entre l’Etat ou la société
civile et l’Eglise. Ce que le Concile évoquait comme une possibilité lointaine, Jean-Paul II
l’évoque comme une nécessité devenue actuelle : cette objection de conscience apparaît
comme une forme de dissidence, de retrait du monde pour sauvegarder la vérité de notre
témoignage. Chez le Pape, cette objection de conscience concerne les hommes politiques, qui
y sont appelés pour ne pas avoir à voter des lois iniques, et tous ceux qui auraient à refuser de
participer de près ou de loin à un acte contre la vie ( avortement, euthanasie… ). Une
difficulté dans l’interprétation de la Note sera de savoir si elle va au-delà, en réclamant ou non
21
Jean-Paul II, Centesimus Annus,, n°69
22
Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, I-II 95,2 cité par Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°72
23
Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°73
17
des chrétiens une objection de conscience « électorale » ou si elle reste dans la stricte lignée
de l’encyclique, en restreignant cette objection de conscience aux parlementaires.
Remarquons pour finir avec cette encyclique Evangelium Vitae que toute idée de dialogue
n’est pas abandonnée, puisqu’il est même évoqué comme moralement possible un certain
compromis : le Pape donne en effet une précision pour les parlementaires. Le seul cas où ils
pourraient apporter leur voix à une loi inique serait le suivant :
Il s’agit ici non pas de justifier son vote par le moindre mal, mais dans le cas où le mal est
déjà fait, de chercher à limiter les effets de ce mal. Remarquons les deux conditions
restrictives que donne le Saint-Père :
- que l’opposition personnelle du parlementaire à l’avortement soit absolue, et connue
de tous.
- qu’il ne soit pas possible d’éviter ou d’abroger cette loi inique.
Notons enfin que dans cette encyclique, le Saint-Père n’évoque cette possibilité que dans le
cadre d’un travail législatif, pour des parlementaires. Il n’est pas question là non plus des
électeurs.
La « généalogie » de la Note nous révèle ainsi une continuité certaine dans laquelle
elle s’inscrit vis-à-vis des documents romains précédents. Continuité de doctrine avec le
24
Jean-Paul II, Evangelium vitae n°73
18
Concile, continuité d’intérêt mêlé d’inquiétude vis-à-vis de nos démocraties à la suite de Jean-
Paul II. En même temps, cette généalogie fait apparaître une tension qui s’est créée depuis
plusieurs années entre deux convictions importantes pour le Magistère : ne pas sortir les
chrétiens du monde, ne pas renoncer à leur action dans le monde, mais en même temps,
contester la dérive des institutions au sein desquelles ces chrétiens sont appelés à servir. Cette
tension entre dialogue et contestation, est désormais au cœur de la question de l’engagement
politique des chrétiens.
Quand un document est publié, la première question à nous poser est celle de sa raison
d’être : pourquoi le magistère juge-t-il opportun de publier un nouveau document sur ce sujet
aujourd’hui ? Un nouveau document est utile et nécessaire s’il répond à une nouvelle
question, ou si une nouvelle situation appelle à reconsidérer une question ancienne. C’est
donc la première question que nous pouvons poser à l’auteur de la Note, après ce que nous
venons d’étudier : quelle nouvelle situation justifie la publication de cette Note ?
La réponse du Cardinal RATZINGER n’est pas pour rien dans l’interprétation que
beaucoup feront de ce document . Il inscrit clairement la publication de cette Note dans un
contexte de rupture. Autant par le ton employé, que par l’analyse sévère qu’il fait de leur
situation actuelle, le Cardinal souligne la gravité de l’état de nos démocraties modernes, et de
des conséquences que cela entraîne pour la vie politique. Nous voulons montrer qu’il opère
une sorte de radicalisation du diagnostic porté par Jean-Paul II sur les démocraties, et par là
même, des moyens proposés pour y répondre. Pour le Cardinal RATZINGER, la rupture ne
vient pas de son côté, mais du monde et des « signes des temps » qu’il y décèle.
19
grave et sombre, lié à l’impression très forte que nous sommes arrivés, au moins dans nos
démocraties occidentales, à un tournant de notre histoire politique. Que se passe-t-il pour
susciter ainsi l’inquiétude si vive du Magistère, et justifier la publication de ce nouveau
document ? Rien de moins qu’une révolution éthique.
« Désormais,- explique le Père François DAGUET - nous sommes entrés dans l’ère du
pluralisme et du relativisme éthique. On peut le déplorer ; il faut surtout accepter de prendre
acte de cette situation. Et c’est cela qui explique que la situation contemporaine nous semble
nouvelle, alors qu’en termes institutionnels, rien ou presque n’a changé : 1789 a été un
bouleversement politique, 1968 qui le perpétue, est un bouleversement éthique… »
25
RP François DAGUET, Quel agir pour les catholiques en politique ?,
Conférence donnée le 10 juin 2005 à Paris, consultable le 18 mai 2007 sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1337
20
En parlant de « bouleversement éthique », l’auteur rejoint bien ce que la Note
souligne : nous ne sommes pas devant une simple crise politique, comme peuvent en
connaître toutes nos démocraties au cours de leur histoire. Nous sommes devant une crise
éthique qui représente de « graves dangers » pour la démocratie elle-même. Cette crise est
éthique, puisqu’elle touche aux fondements mêmes du vivre ensemble, qui ne sont plus
aujourd’hui partagés et reconnus par tous : la conception du bien et du mal, du juste et de
l’injuste, de l’homme et de sa dignité, etc…C’est donc la possibilité même du vivre ensemble
que remet en cause, aux yeux du Cardinal, le relativisme :
26
Note n°7
27
Note n°2
28
La Documentation catholique a traduit l’original italien « libertinismo » par « attitude libertaire ». Le sens est
le même, mais on perd la force et l’impact que donne l’emploi d’un néologisme.
21
préserver la liberté individuelle et les droits de l’homme. Cette liberté semble assurée par la
participation de tous au processus politique. La participation de tous au pouvoir – par le biais
d’une délégation limitée dans le temps – aurait ainsi comme fin en soi de préserver la
possibilité pour l’individu de disposer de lui-même.
Cette exaltation de la liberté individuelle que la démocratie est tenue de protéger n’est
pas sans ambiguïté. Jean-Paul II s’est arrêté lui-même longuement sur cette question dans sa
grande encyclique Veritatis Splendor parue en 1995, considérant alors que « les problèmes
humains qui sont les plus débattus et diversement résolus par la réflexion morale
contemporaine se rattachent tous, bien que de manière différente, à un problème crucial,
celui de la liberté de l’homme. »29
La liberté est ainsi devenue synonyme d’autonomie sans Dieu, et celle-ci recouvre
deux aspects : d’une part, une conception individualiste de la liberté qui perd alors sa
dimension relationnelle. D’autre part, l’abandon et le refus d’une vérité qui précèderait et
conditionnerait la liberté, d’où la déconnexion de ces deux termes : liberté et vérité.
29
Jean-Paul II, Veritatis Splendor n°31
30
Jean-Paul II, Veritatis Splendor n°32
22
2.1 Une liberté individualiste ?
« Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans
repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur
âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses
enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant
de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent
point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut
dire du moins qu’il n’a plus de patrie »31.
Jean-Paul II, qui avait développé une analyse profonde de ce bouleversement éthique
dans son Encyclique Evangelium Vitae en 1993, expliquait que ce risque était désormais
avéré. La liberté de l’individu considérée comme un absolu revendique pour cet individu une
totale autonomie vis à vis de toute norme morale qu’il n’aurait pas choisie personnellement.
31
A. de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, Gallimard, Paris 1986 p. 347-348.
32
Jean-Paul II, Evangelium Vitae n°69
23
2.2 Une liberté affranchie de la Vérité,… créatrice de vérités ?
« Si alors on estimait que même une vérité commune et objective est de fait
inaccessible, le respect de la liberté des citoyens — ceux-ci étant considérés comme les
véritables souverains dans un régime démocratique — exigerait que, au niveau de la
législation, on reconnaisse l'autonomie de la conscience des individus et que donc, en
33
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p. 26
34
Ibid. p. 27
24
établissant les normes de toute manière nécessaires à la convivialité dans la société, on se
conforme exclusivement à la volonté de la majorité, quelle qu'elle soit » 35
Face à un tel individualisme, comment fonder la vie sociale ? Toute vie de collectivité
suppose en effet un ordre juridique afin d’assurer la convivialité sociale : dans le système
démocratique, il repose sur l’accord de tous. Puisque cet ordre n’a plus à se fonder sur un
hypothétique ordre naturel désormais désuet, il n’aura qu’à se contenter de traduire la volonté
de la majorité :
« En tout cas, dans la culture démocratique de notre temps, l'opinion s'est largement
répandue que l'ordre juridique d'une société devrait se limiter à enregistrer et à recevoir les
convictions de la majorité et que, par conséquent, il ne devrait reposer que sur ce que la
majorité elle-même reconnaît et vit comme étant moral »36.
35
Jean-Paul II, Evangelium Vitae n°69
36
Ibid.
37
Note n°2
38
Ibid.
25
décisions de la majorité, tandis que les normes morales, tenues pour objectives et sources
d'obligation, conduiraient à l'autoritarisme et à l'intolérance. »39
Mais il faut aller encore un peu plus loin. Dans la conception relativiste, qui a fait
sienne l’éthique du consensus, la décision de la majorité, le résultat de ce consensus,
expression démocratique de la liberté des individus, ne fait pas que remplacer la vérité. Il la
crée, comme le faisait remarquer le Père GARRIGUES :
39
Jean-Paul II, Evangelium Vitae n°69
40
Jean-Miguel GARRIGUES, La Politique du meilleur possible, Mame, Paris 1995, p.117
41
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005
42
Jean 18, 38
43
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p. 31
26
Pour KELSEN, et les partisans de ce relativisme démocratique, la liberté de l’individu
doit être une véritable autonomie, limitée par aucune vérité imposée d’ailleurs ou d’en haut, et
créatrice par elle-même de valeurs. Cette conception de la démocratie pourrait être qualifiée
de technicienne : elle n’est plus qu’un ensemble de procédures qui « font » ou construisent la
vérité, elle est désormais réduite à « à un simple mécanisme de régulation empirique d'intérêts
divers et opposés »44.
44
Jean-Paul II, Evangelium Vitae n°70
45
Ibid. n°69
27
C’est ainsi dans cette obsession de faire de la majorité la source de la moralité et le
seul critère éthique, que va se révéler la violence qu’entraîne le relativisme. Le christianisme,
comme nous le verrons, mais aussi tout simplement la notion de droit naturel, qui renvoie à
une hétéronomie de la personne, sont désormais vus comme une menace pour la liberté de
l’individu et le vivre ensemble, et peuvent être taxés « d’antidémocratisme ». Ces doctrines
impliquent aux yeux du relativisme, un dogmatisme qui limite l’autodétermination des
individus et met sous tutelle les citoyens : elles s’opposent non pas en fait à la démocratie,
mais plutôt à ce que Maritain appelait le « démocratisme »46 : cet autoritarisme de la majorité.
C’est bien ce qu’écrivait le Cardinal : « la notion de vérité est passée dans le camp de
l’intolérance et de ce qui est antidémocratique »47. En taxant les partisans d’une vérité morale
normative d’intolérance, on justifie habilement sa propre intolérance vis-à-vis d’eux :
comment tolérer l’intolérance ?
46
La première mention de la formule se trouve dans : Jacques MARITAIN, Une opinion sur Charles Maurras,
in Œuvres complètes, t. 3, p. 754.
47
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p. 27
28
De fait, c'est ce qui se produit aussi dans le cadre politique proprement dit de l'Etat :
le droit à la vie originel et inaliénable est discuté ou dénié en se fondant sur un vote
parlementaire ou sur la volonté d'une partie - qui peut même être la majorité - de la
population. C'est le résultat néfaste d'un relativisme qui règne sans rencontrer d'opposition :
le " droit " cesse d'en être un parce qu'il n'est plus fermement fondé sur la dignité inviolable
de la personne mais qu'on le fait dépendre de la volonté du plus fort. Ainsi la démocratie, en
dépit de ses principes, s'achemine vers un totalitarisme caractérisé »48
« Sur un autre plan, les racines de la contradiction qui apparaît entre l'affirmation
solennelle des droits de l'homme et leur négation tragique dans la pratique se trouvent dans
une conception de la liberté qui exalte de manière absolue l'individu et ne le prépare pas à la
solidarité, à l'accueil sans réserve ni au service du prochain. (…) on ne peut nier que cette
culture de mort, dans son ensemble, révèle une conception de la liberté totalement
individualiste qui finit par être la liberté des " plus forts " s'exerçant contre les faibles près de
succomber »49.
Si la loi de la majorité devient rapidement la loi du plus fort, ce n’est pas simplement
une question de nombre, mais aussi la conséquence du jeu politique en tant que tel : on sait, et
l’histoire le montre, combien la majorité peut être modelée par l’influence de lobbys
puissants, des médias ou des puissances financières. Là encore, la clairvoyance du Pape ne
fait pas défaut, pour souligner les dégâts causés par l’absence de références morales
normatives et universelles, qui protégeraient la démocratie contre de telles déviations :
48
Jean-Paul II, Evangelium Vitae, n°20
49
Ibid. n°69
29
« Sans un ancrage moral objectif, la démocratie elle-même ne peut pas assurer une
paix stable, d'autant plus qu'une paix non fondée sur les valeurs de la dignité de tout homme
et de la solidarité entre tous les hommes reste souvent illusoire. Même dans les régimes de
participation, en effet, la régulation des intérêts se produit fréquemment au bénéfice des plus
forts, car ils sont les plus capables d'agir non seulement sur les leviers du pouvoir mais
encore sur la formation du consensus. Dans une telle situation, la démocratie devient
aisément un mot creux. »50
« Au cours des siècles, nous avons aussi pu assister à des décisions majoritaires mettant la
liberté hors-jeu (…)Le positivisme pur et dur qui s’exprime dans l’absolutisation du principe
majoritaire bascule tôt ou tard dans le nihilisme ».52
50
Jean-Paul II, Evangelium Vitae n°70
51
Ibid.
52
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p. 19
30
3- L’anti-christianisme, enfant caché du relativisme ?
Au delà des petits et des « sans voix », le Cardinal RATZINGER pointe dans sa Note
un deuxième groupe victime de ce relativisme : les chrétiens eux-mêmes. Victimes non
sanglantes mais tout aussi réelles d’une opposition sourde, insidieuse à toute influence
catholique dans la vie politique.
Cet antichristianisme est aussi politique. Cela peut sembler paradoxal, mais reste en fait
d’une logique évidente. Paradoxal, car en régime libéral, les libertés individuelles devraient
être précieusement respectées, pourrait-on penser : effectivement, dans le cadre strictement
privé, on acceptera que vous puissiez vivre selon telle ou telle valeur. Mais que le
christianisme ait la prétention de faire sortir ces valeurs du cadre privé, voire de les proposer
comme fondement universel de toute vie politique, et s’imposant à tous, devient insupportable
pour la démocratie libérale.
« Tant qu’une morale commune maintenait uni le tissu social, la spécificité d’une
appartenance religieuse dès lors qu’elle ne contrevenait pas à la morale commune, pouvait
53
René REMOND, Le nouvel antichristianisme, DDB, Paris 2005, 149 p. On pourrait aussi citer du même auteur
Le christianisme en accusation, DDB, Paris 2000.
54
René REMOND, Le nouvel antichristianisme, DDB, Paris 2005, p.28
55
Ibid. p.29
31
être vécue dans un régime de laïcité séparant les affaires religieuses des affaires civiles. Mais
à l’heure du relativisme éthique et de la disparition de cette morale commune, une croyance
religieuse qui affirme ses convictions dans l’ordre humain, moral, a toute chance
d’apparaître comme insupportable : ma conception chrétienne de la personne et des
communautés humaines sont contredites purement et simplement par celle de mon voisin et
concitoyen »56
Tout ce qui lui semble contraire apparaît donc comme dangereux au relativisme : la
prétention universelle des convictions morales des religions, et du christianisme en particulier
ici, est considéré comme incompatible avec l’esprit démocratique et disqualifie politiquement
par avance ceux qui souhaiteraient s’engager conformément à ces convictions, comme le
regrette encore la note :
« (…) Ils entérineraient une forme de laïcisme intolérant, ceux qui, au nom de la
conscience individuelle, voudraient voir dans le devoir moral qu’ont les chrétiens d’être
cohérents avec leur conscience un signal pour les disqualifier politiquement et leur refuser le
droit d’agir en politique conformément à leurs convictions sur le bien commun. » 57.
« Il ne faut pas se cacher qu’il y a actuellement des difficultés qui me font penser que
la Lettre aux Catholiques de France de 1996 était plutôt optimiste. Ce qui fait problème
actuellement réside dans le rapport qui s’établit entre la manière dont fonctionne la laïcité et
56
RP François DAGUET, Quel agir pour les catholiques en politique ?,
Conférence donnée le 10 juin 2005 à Paris, consultable le 18 mai 2007 sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1337
57
Note N°6
58
Valéry GISCARD d’ESTAING, Démocratie Française, Fayard Paris 1976, p.96
32
le fait que l’Eglise catholique ait un discours éthique allant à contre-courant. On a
l’impression qu’on est passé d’un contexte où on était amené à vivre une laïcité en grande
partie agressive, mais avec un fond éthique commun, à une situation dans laquelle,
aujourd’hui, un certain nombre de gens nous refuseraient la liberté que la laïcité nous
reconnaît parce que, dans les domaines où nous nous exprimons, notre discours va à contre-
courant de l’opinion majoritaire » 59
En 2006, certains évêques ont osé remettre en cause publiquement les choix éthiques
du Téléthon, et en particulier le financement de recherches sur les embryons, qui sont pourtant
permises et encadrées désormais par la loi. La violence des réactions suscitées a démontré cet
aspect de la réalité : il est insupportable aux yeux de beaucoup que l’Eglise puisse défendre
une certaine vérité sur l’homme, au delà des lois votées par la majorité. Appeler à l’objection
de conscience vis-à-vis d’une loi votée démocratiquement, c’est remettre en cause le choix de
la majorité, et aux yeux de beaucoup, le principe même de la démocratie. C’est donc les
chrétiens qui cette fois sont accusés de porter atteinte au vivre ensemble, en refusant de
reconnaître comme légitime ce qui est reconnu désormais comme légal. Que l’Eglise puisse
douter de la moralité de ce qui est légal, qu’elle puisse même distinguer ce qui est moral de ce
qui est légal, voilà ce que beaucoup prennent comme une atteinte inacceptable à la
démocratie. La vieille accusation de l’Antiquité refait surface : les chrétiens sont accusés de
ne pas être de bons citoyens, en prétendant limiter les pouvoirs du nouveau César qu’est la
majorité.
59
Cardinal BILLE, Une république, des religions, pour une laïcité ouverte, Les Editions de l’Atelier, Paris 2003,
p.31
60
Jean-Paul II, Evangelium Vitae n°69
33
Le Cardinal Ratzinger revient sur cet aspect dans sa Note : « on invoque de manière
trompeuse la valeur de tolérance, et on demande à une bonne partie des citoyens – entre
autres aux catholiques- de renoncer à participer à la vie sociale et politique de leur pays
selon la conception de la personne et du bien commun qu’ils pensent humainement vraie et
juste »61. Beaucoup plieront devant la violence sournoise de ce laïcisme, et adopteront une
sorte de schizophrénie, dont certains débats parlementaires gardent encore la trace. Ceux qui
résisteront seront taxés de confessionnalisme dès qu’ils prendront la parole, tout le monde
refusant de croire que celle-ci puisse être simplement rationnelle. La stratégie de
marginalisation sera alors efficace pour réduire les derniers récalcitrants, ou tout au moins
limiter leur pouvoir, ce qui ne sera pas sans conséquences pour la paix sociale, comme le
prévenait Jean-Paul II devant les diplomates, puis à sa suite le Cardinal Ratzinger dans la
Note :
Ayant pris le temps de clairement se situer dans ce contexte de pluralisme éthique analysé
avec lucidité, le Cardinal RATZINGER va s’atteler à un exercice patient de remise au point,
de redéfinition et d’éclairage au sujet des difficultés qu’il a pointées une à une et que nous
venons d’étudier rapidement. C’est donc une Note qui vient répondre à un contexte historique
donné, qui est marquée par les questions de son époque :
61
Note n°6
62
Ibid.
34
provoqué l’émergence d’orientations ambiguës et de positions contestables, qui rendent utile
la clarification de dimensions et d’aspects importants de cette thématique. »63
Redéfinition des concepts et critères pour l’action : telles sont les intentions, dans ce
contexte, de la Note. Malgré sa critique de la démocratie moderne, le Cardinal RATZINGER
réaffirme avant tout la valeur et la nécessité de l’engagement politique, et la reconnaissance
des aspects positifs de la démocratie. Mais, pour que ce service soit toujours possible, et que
la démocratie puisse rester au service de l’homme et de son bien, il prend soin de redéfinir,
avec fermeté et pédagogie, le rôle de la raison dans la recherche du bien commun et la
reconnaissance des fondements de la démocratie ; d’expliquer le sens d’une véritable liberté
appuyée sur ces fondements, en rectifiant la compréhension de l’autonomie morale. Le
Cardinal prend aussi le temps de revenir sur le pluralisme, en distinguant un pluralisme
politique légitime d’un pluralisme éthique impossible. Il reprend enfin la notion de laïcité,
pour montrer de quelle façon l’Eglise la fait sienne.
C’est évidemment l’application de ces critères aux situations nationales concrètes, et leur
interprétation à la lumière des autres documents du Magistère qui donneront lieu à notre
deuxième partie, car ces critères nous mettent devant des choix réellement complexes, sources
de graves problèmes de conscience pour de nombreux catholiques aujourd’hui.
Comprenons bien l’esprit général de la Note avant de passer à son étude : il ne s’agit pas
de condamner la démocratie. Il s’agit pour l’Eglise de sauver la démocratie contre elle-même :
il faut pour cela l’aider à accepter de reconnaître ce cancer du relativisme qui la ronge, pour
ensuite l’éradiquer et offrir les conditions nécessaires au rétablissement du système politique.
Comme par un retournement de l’Histoire, l’Eglise qui a pu souffrir de la démocratie ou
63
Note n°1
35
craindre son instauration souvent violente, vient aujourd’hui lui offrir une dernière chance de
survie...
36
2ème PARTIE
EGLISE ET POLITIQUE :
CONVICTIONS ET ENJEUX THEOLOGIQUES
Mais cette contribution positive n’oublie pas les dérives en question, et aborde donc la
problématique d’un christianisme en conflit avec le monde. Quand ce conflit se fait jour,
quand César se fait Dieu, le compromis est-il encore possible ? D’un catholicisme
« attestataire » doit on passer à un catholicisme « contestataire » comme le voulait Mgr REY :
64
in Permanences, N°417, mars-avril 2005.
37
Il s’agira pour nous de tenter d’éclairer le débat actuel, au cœur duquel se pose la
question d’un nouveau rapport de l’Eglise au monde. Pour cela, nous allons tirer de cette
étude les enjeux théologiques de morale fondamentale qui se révèlent à travers les convictions
de la Note, et les différentes interprétations qui en ont été faites.
65
Note doctrinale N°1
66
Ibid.
67
Père J-M GARRIGUES, La politique du meilleur possible, Mame, Paris 1994, 126p.
38
La conviction reste bien ancrée, au fil des documents récents du magistère : l’Eglise ne
se suffit pas de porter un regard bienveillant sur le principe démocratique, elle va plus loin en
faisant aux chrétiens un devoir de participer activement, selon ce principe, à la vie publique de
leur pays. En effet, ce principe rend chaque citoyen dans une certaine mesure responsable de
la recherche du bien commun :
« Tous peuvent contribuer, par leur vote, à l’élection des législateurs et des responsables de
gouvernement, et par d’autres moyens aussi, à l’élaboration des orientations politiques et des
choix législatifs, qui selon eux, servent le mieux le bien commun »68
Le chrétien, comme tout citoyen, ne peut se décharger de cette responsabilité que lui
confèrent les institutions démocratiques de son pays. Le Cardinal réaffirme pour cette raison
non seulement le droit, mais le devoir qu’a le chrétien de participer à la vie publique. Il lui est
demandé en ce sens « un engagement actif, responsable et généreux »69 , même si celui-ci
n’est pas restreint à la vie politique en tant que telle : cette participation à la vie publique
implique « une grande diversité et complémentarité de formes, de niveaux, de tâches et de
responsabilités »70.
« Désormais je ne suis plus dans le monde; eux restent dans le monde, tandis que moi
je vais à toi. (…) Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais.
68
Note n°1
69
Ibid.
70
Ibid.
71
Ibid.
72
Concile Vatican II, Lumen Gentium 4, 32
73
Note n°1
39
(…) Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. (…) Comme tu m'as envoyé
dans le monde, je les envoie dans le monde »74.
S’ils sont avant tout « citoyens des cieux »75, les disciples du Christ ne peuvent
dédaigner le service de ce monde justement parce qu’ils y sont envoyés. Et cela implique
qu’ils s’y investissent réellement, avec une exigence de compétence et d’efficacité, ce qui
peut les amener à « coopérer avec les autres citoyens »76 comme l’avait déjà évoqué le
Concile :
Cette acceptation du principe démocratique n’est pas pour autant naïve. Elle ne se fait
pas d’illusion sur l’ambiguïté des fondements philosophiques de ces nouvelles démocraties
inspirées des Lumières, et cherche, dans une position délicate, à en rectifier les erreurs...
Position délicate, car l’Eglise se trouve en face d’un régime qui, de façon pacifique, tente de
construire une cité sur une conception de l’homme radicalement contraire à la Révélation.
Thierry BOUTET exprime bien la difficulté nouvelle que rencontre l’Eglise :
« Pour la première fois de son histoire, l’Eglise rencontre sur son chemin des régimes
qui ne sont pas seulement en compétition avec elle pour le pouvoir, qu’il soit religieux ou
temporel, mais qui prétendent édifier la cité terrestre sur des bases philosophiques
incompatibles avec le salut qu’elle annonce aux hommes. Des régimes qui ne sont pas à
proprement parler antichrétiens mais achrétiens. Ils seraient antichrétiens, comme l’était
l’Empire romain, l’existence des chrétiens serait menacée, mais le problème de conscience
d’un catholique serait relativement facile à formuler. Placé devant le choix de se soumettre
au régime ou de le refuser, il pourrait comme les premiers chrétiens choisir entre l’abjuration
74
Jn 17, 11 -16
75
d’après Ph 3, 20
76
Note n°1
77
Concile Vatican II, Gaudium et Spes n°43
40
ou le martyre. Ce n’est pas l’alternative devant laquelle les chrétiens se trouvent dans nos
démocraties… » 78
C’est pour cette raison que la validation du principe démocratique n’est pas sans
précaution. Le Cardinal RATZINGER prend soin de rappeler la condition que l’Eglise pose
pour que cette démocratie puisse être reconnue comme possible : elle doit être « fondée sur
une juste conception de la personne »79 ajoutant un peu plus loin avec le Concile que « la
sauvegarde des droits de la personne est en effet la condition indispensable pour que les
citoyens, individuellement ou en groupe, puissent participer activement à la vie et à la gestion
de la Nation »80. Cela n’évite pas le difficile cas de conscience : en continuant de participer
activement à la vie politique comme l’Eglise les y encourage, les chrétiens ne finissent-ils pas
par cautionner les dérapages de la démocratie libérale, et la philosophie relativiste qui la sous-
tend ? Jean-Paul II, pourtant être conscient de ce risque, affirmait: « les fidèles laïcs ne
peuvent absolument pas renoncer à la participation à la « politique », à savoir l’action
multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de
promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun »81. Le Cardinal
RATZINGER reste dans cette ligne puisqu’il reprend à son compte cette affirmation, et désire
donc pour cela rappeler « quelques principes propres à la conscience chrétienne qui inspirent
l’engagement social et politique des catholiques dans les démocraties »82, afin qu’ils puissent
continuer à assurer leur mission, sans que cela soit au détriment de la cohérence de leur
témoignage.
78
Thierry BOUTET, L’engagement des chrétiens en politique, Privat, Paris 2007, p.70
79
Note n°3
80
Note n°3 citant Gaudium et Spes n°73
81
Jean-Paul II, Christi fideles laici n°42
82
Note n°1
41
à en témoigner. Le but ici est bien de rétablir les conditions du vivre ensemble et du dialogue
entre les chrétiens et le monde au cœur duquel ils veulent vivre.
Nous avons déjà étudié cette culture du relativisme : à sa base, une conception erronée
de la liberté, qui refuse de se voir limitée par une norme morale dont la prétention à
l’universalité est pour beaucoup inacceptable. « Non à une loi morale qui primerait la loi
civile (…) Cela ne peut se concevoir dans une démocratie laïque »85 disait le Président
CHIRAC. Il démontrait par ses propos le grave malentendu que le Cardinal RATZINGER va
essayer de lever : ce ne sont pas d’abord ses convictions religieuses, et donc uniquement
recevables par les catholiques, qui guide l’Eglise dans sa recherche d’une morale naturelle
commune à tous. C’est bien plus fondamentalement ses convictions anthropologiques qui
vont soutenir sa réflexion, sa confiance dans la raison humaine, dans la capacité de celle-ci à
reconnaître comme universelle cette nature de l’homme et la loi qui en découle.
83
Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Saint-Augustin, Saint-Maurice 2005,
143 p.
84
Note n°2
85
Jacques CHIRAC, Journal du Dimanche, 2 avril 1995
42
précisément parce qu’ils sont au service de la dignité de la personne et du vrai progrès
humain »86.
Voilà donc le premier but : défendre la possibilité et même la nécessité d’une « éthique
naturelle. »
Nous avons déjà évoqué le bouleversement éthique de ces dernières décennies qui a
conduit à la perte du consensus moral sur lequel reposait la démocratie : sous les coups de
boutoir d’une philosophie relativiste, il a explosé.
Un fondement rationnel a été recherché pour le remplacer, mais cette rationalité est
bien différente : elle se veut avant tout technique.
86
Note n°5
87
Note n°6
43
rationalité ? Le critère de rationalité est exclusivement tiré de l’expérience de la production
technique, reposant sur des fondements scientifiques »88
Le seul principe fondateur qui demeure est alors celui de la majorité : elle permet de
« fabriquer » sa vérité, selon « l’unique préoccupation de la rationalité technique avec ses
89
possibilités (…) le possible, comme tel, devient un critère en soi suffisant ». Ce que la
majorité juge possible devient bon. La rationalité revendiquée se réduit à ce processus
majoritaire.
Le principe majoritaire peut-il suffire à fonder moralement les lois ? À rendre le légal
moral ? Peut-il suffire à assurer que la liberté et le droit de chacun soient préservés et
défendus dans nos démocraties ? Les relativistes ne veulent pas aller au-delà, considérant que
la raison ne peut dépasser ce consensus démocratique, et que toute autre loi morale ne serait
pas rationnelle, mais plutôt de l’ordre de l’opinion imposée.
Dans une présentation qu’il faisait de la Note, le Cardinal RATZINGER s’est élevé
vigoureusement contre cette idée d’une raison purement pratique, et donc limitée dans ses
capacités. Il dénonce une perversion de la raison qui peut détruire la politique :
88
Cardinal Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Ed. Saint-Augustin, Saint-
Maurice 2005 p.70
89
ibid. p47
44
l’autre, le positivisme selon lequel la raison serait aveugle en ce qui concerne les valeurs
morales. Nous sommes convaincus que la raison a la capacité de connaître les grands
impératifs moraux, les grandes valeurs qui doivent déterminer toutes les décisions
concrètes »90.
Face à cela, pour démontrer que la raison humaine est capable de discerner une éthique
naturelle commune à tous, le Cardinal RATZINGER souhaite reconnecter cette raison à ses
sources : l’histoire et la nature. Ce sont « les deux grandes sources du savoir », à partir
desquelles la raison peut discerner les valeurs fondamentales devant précéder toute
juridiction. Là est l’enjeu, car «cette rationalité peut devenir dévastatrice, si elle se sépare de
ses racines et dresse, comme unique critère, la possibilité technique ».91
« Existe-il oui ou non quelque chose qui puisse devenir un droit ? quelque chose qui de soi
est toujours injuste ? ou inversement, quelque chose qui, de par sa nature, est toujours
incontestablement conforme au droit, quelque chose qui précède toute décision de la majorité
et que celle ci doit respecter ? »93
90
Cardinal Joseph RATZINGER, Intervention au congrès « L’engagement et le comportement des catholiques
dans la vie politique », organisé par l’Université Pontificale de la Sainte-Croix, Rome, 9 avril 2003, publiée dans
le Mensuel 30 jours, n°5 année 2003.
91
Cardinal Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Ed. Saint-Augustin, Saint-
Maurice 2005 p.49
92
Ibid. p.82-83
93
Ibid. p.83
45
politique rationnelle, moralement juste »94, étant capable de parvenir à la connaissance d’une
certaine vérité sur l’homme, dont découle ces valeurs suprêmes.
Reconnaître la capacité de la raison à accéder à cette vérité sur l’être humain passe par
une redécouverte de la métaphysique.
Il faisait déjà de cette redécouverte la solution à la crise morale que nous étudions :
« Si j'insiste tant sur la composante métaphysique, c'est parce que je suis convaincu que c'est
la voie nécessaire pour surmonter la situation de crise qui s'étend actuellement dans de
larges secteurs de la philosophie et pour corriger ainsi certains comportements déviants
répandus dans notre société ».97
Car refuser cette dimension métaphysique de la raison, c’est en revenir à une raison
purement pratique, qui donne lieu à un « pragmatisme » moral bien insuffisant.
« Présentant tout autant de dangers, le pragmatisme est l'attitude d'esprit de ceux qui, en
opérant leurs choix, excluent le recours à la réflexion théorétique ou à des évaluations
fondées sur des principes éthiques. Les conséquences pratiques de cette manière de penser
94
Cardinal Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Ed. Saint-Augustin, Saint-
Maurice 2005 p 74
95
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p.42
96
Jean-Paul II, Fides et Ratio n° 83
97
Ibid.
46
sont considérables. En particulier, on en vient à défendre une conception de la démocratie
qui ne prend pas en considération la référence à des fondements d'ordre axiologique et donc
immuables: c'est à partir d'un vote de la majorité parlementaire que l'on décide du caractère
admissible ou non d'un comportement déterminé. La conséquence d'une telle manière de voir
apparaît clairement: les grandes décisions morales de l'homme sont en fait soumises aux
délibérations peu à peu prises par les organismes institutionnels. De plus, la même
anthropologie est largement dépendante du fait qu'elle propose une conception
unidimensionnelle de l'être humain, dont sont exclus les grands dilemmes éthiques et les
analyses existentielles sur le sens de la souffrance et du sacrifice, de la vie et de la mort. »98
« La majorité ne peut être le principe ultime : il existe des valeurs qu’aucune majorité
n’a le droit d’abolir »99.
Quelles sont ces valeurs ? La première que la raison discerne est l’affirmation d’une
dignité propre de l’homme : « Nous pouvons avoir confiance les uns dans les autres, et vivre
ensemble paisiblement, à une seule condition : que l’homme se reconnaisse comme une fin,
que l’homme soit intangible pour l’homme. »100
De cette dignité découlent les principes éthiques qui doivent régler l’agir personnel et
communautaire, la recherche du bien personnel et du bien commun. L’homme est capable, en
usant de sa raison, de découvrir l’existence et la réalité de ces principes.
98
Fides et Ratio. n°89
99
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p.73
100
Ibid. p.48
101
Note n°2
47
pertinence, malgré l’opposition que rencontre ce concept, dont le caractère rationnel, donc
universel, n’est pas reconnu par tous. La loi naturelle apparaît au contraire comme un objet
métaphysique incongru, imposé de l’extérieur comme le fruit de convictions religieuses…
« Aujourd’hui, le droit naturel n’est plus considéré comme une évidence aux yeux de
tous, mais plutôt comme une doctrine catholique particulière. Cela signifie une crise de la
raison politique : on a le sentiment qu’il n’existe désormais plus que la raison pratique, et
non plus la raison commune à tous les êtres humains, ne serait-ce que pour reconnaître des
valeurs essentielles, fondamentales »102.
Si la loi naturelle ne fait pas consensus, qu’est ce qui pourrait la remplacer ? Certains
proposeront les droits de l’homme. Il est vrai que l’Eglise elle-même a accueilli avec
bienveillance la Déclaration Universelle des droits de l’Homme de 1948. Et le Cardinal note
que c’est aujourd’hui « l’unique élément restant du droit naturel qui, du moins à l’époque
moderne, voulait être un droit de la raison »103 reconnu par tous.
Pour autant, ces droits de l’homme demeurent fragiles si on ne se met pas d’accord sur
leur origine et leur fondement. Reconnaître que « l’homme, en tant qu’être humain, du simple
fait qu’il appartient à l’espèce humaine, est sujet de droits »104 comme leur présupposé est
nécessaire pour les rendre réellement universels, au delà de la culture occidentale dans
laquelle ils ont été réfléchis. Le processus majoritaire ne peut que les proclamer, et non les
conférer. La question de leur source reste entière. Il est aussi légitime de s’interroger sur le
caractère réellement universel de ces droits de l’homme découverts récemment, et qui
pourraient apparaître pour certaines cultures asiatiques ou arabes, une invention typiquement
occidentale. Ce qui limiterait effectivement leur portée. Il faut donc bien accepter que pour
transcender les différences de culture, ces droits doivent être reconnus comme procédant non
d’une construction positiviste ou du choix d’une majorité, mais bien de la nature de l’homme,
ce qui les rend intouchables en tous ceux qui participent de cette nature.
Pour toutes ces raisons, le magistère affirme que les droits de l’homme ne se suffisent
pas à eux-mêmes. Ils ne peuvent remplacer la loi naturelle :
102
Cardinal Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Ed. Saint-Augustin, Saint-
Maurice 2005 p.74
103
Ibid. p.89
104
Ibid.
48
« Jusqu’ici nous avons rappelé une suite de droits de nature chez l’homme, leur sujet,
ils sont liés à autant de devoirs. La loi naturelle confère les uns, impose les autres. De cette
loi, ils tiennent leur origine, leur persistance et leur force indéfectible »105.
105
Jean XXIII, Pacem in Terris, n°28
106
Note n°2
107
Note n°7
49
contenu de la Tradition catholique »108. La foi au chevet de la raison : ainsi pourrait-on
résumer ce que propose le Cardinal :
« Et il me semble que c’est en ce sens que peut apparaître un certain lien entre la foi
et la politique: la foi peut éclairer la raison, elle peut redonner la santé à la raison malade,
elle peut la guérir. Il ne s’agit pas de dire que cette influence de la foi fait passer la politique
du domaine de la raison à celui de la foi, mais qu’elle rend la raison à elle-même, qu’elle
aide la raison à être elle-même, sans l’aliéner ».109
Tout d’abord, la foi chrétienne veut aider la raison à retrouver sa dignité, en lui rendant
sa capacité à chercher et connaître le vrai, à atteindre la vérité de l’homme :
« Si l’âge des lumières est allé à la recherche des fondements moraux « et si Deus non
daretur » - comme si Dieu n’existait pas, nous devons aujourd’hui inviter nos amis
agnostiques à s’ouvrir à une morale « si Deus daretur » - comme si Dieu existait (…)
Chrétiens, nous sommes appelés aujourd’hui, non pas bien sûr à mettre des limites à la
raison et à s’opposer à elle, mais à refuser plutôt sa réduction au domaine du faire ; à tout
mettre en œuvre pour affirmer sa capacité à percevoir ce qui est bon et Celui qui est bon, ce
qui est saint et Celui qui est saint. »110
Ensuite, la foi chrétienne peut aider la raison à discerner le contenu de ces valeurs
essentielles, qui doivent précéder toute législation. La foi peut suppléer aux faiblesses de la
raison moderne pour remettre ces valeurs à l’honneur, les proposer à tous, convaincre de leur
pertinence, voire les défendre. Faisant allusion à un débat qu’il avait eu avec le philosophe
Flores d’ARCES, le Cardinal écrit ainsi :
108
Note n°7
109
Cardinal Joseph RATZINGER, Intervention au congrès « L’engagement et le comportement des catholiques
dans la vie politique », organisé par l’Université Pontificale de la Sainte-Croix, Rome, 9 avril 2003, publiée dans
le Mensuel 30 jours, n°5 année 2003.
110
Cardinal Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Ed. Saint-Augustin, Saint-
Maurice 2005 p.113
50
« Le philosophe ne pouvait nier l’existence de valeurs qui n’avaient pas à être mises
en discussion, fût-ce par la majorité. Mais lesquelles ? Devant ce problème, le modérateur de
la discussion, Gad LERNER, demanda : mais pourquoi ne pas prendre comme critère le
Décalogue ? De fait, le Décalogue n’appartient pas exclusivement aux juifs et aux chrétiens ;
il est la très haute expression de la raison morale ; comme tel, il rejoint largement la sagesse
des autres grandes cultures. Se référer, de façon nouvelle, au Décalogue, pourrait s’avérer
essentiel pour une guérison de la raison, et donner un nouvel élan à la recta ratio »111. Et
encore : « De façon tout aussi claire, apparaît ce que la foi peut apporter à une bonne
politique : elle ne se substitue pas à la raison, mais elle peut contribuer à la mise en évidence
des valeurs fondamentales. »112
Enfin, La foi peut souligner et renforcer le caractère absolu de ces valeurs, leur apporter
la force et la primauté qui leur manquent, en en soulignant l’origine transcendante :
« Les droits humains et la dignité humaine doivent être présentées comme valeurs
précédant toute juridiction de l’état. Ces droits humains ne sont pas l’œuvre du législateur, ils
ne sont pas non plus conférés aux citoyens, mais ils existent plutôt comme des droits propres,
depuis toujours ils doivent être respéctés par le législateur ; il a à les recevoir d’abord
comme des valeurs provenant d’un ordre supérieur. Cette consistance de la dignité humaine,
antérieure à tout action politique et à toute décision politique, renvoie en dernier lieu au
Créateur. Dieu seul peut fonder ces valeurs qui appartiennent à l’essence de l’homme, et qui
demeure intangibles. (…) » 113
« La foi chrétienne, qui s’est avérée être la culture religieuse la plus universelle et la plus
rationnelle, offre aujourd’hui encore à la raison cette structure de base en matière de
discernement moral qui soit mène à une certaine évidence, soit fonde au moins une foi morale
rationnelle sans laquelle aucune société ne peut exister »114
111
Cardinal Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Ed. Saint-Augustin, Saint-
Maurice 2005 p.90
112
Ibid.
113
Ibid, p.33
114
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p.46
51
Cette reconnaissance réciproque entre la foi et la raison, et leur coopération au service de
l’homme, va servir de fondement à la réflexion du Cardinal RATZINGER à propos de la
laïcité.
« Le rappel qui est souvent fait en ce qui concerne la laïcité, et qui devrait guider
l’engagement des catholiques exige une clarification, et pas seulement d’ordre
terminologique »115
«On arrive à des situations très délicates lorsqu’une norme spécifiquement religieuse devient,
ou tend à devenir, loi de l’État, sans que l’on tienne compte comme on le devrait de la
distinction entre les compétences de la religion et celles de la société politique. Identifier loi
115
Note n°6
116
Note n°6
52
religieuse et loi civile peut effectivement étouffer la liberté religieuse et aller jusqu’à limiter
ou nier d’autres droits inaliénables de l’homme.»117
Une saine eschatologie peut préserver l’Eglise de cette tentation. L’eschatologie nous
fait comprendre que le Royaume de Dieu ne peut exister en ce monde comme réalité
politique, et donc se confondre avec un système politique quel qu’il soit. Cela impose à
l’Eglise une réelle et saine distance vis-à-vis de toute réalisation politique concrète, distance
qui se joue dans la distinction : « Au cours des tentations de Jésus, ce qui, en définitive, se
trouve en jeu, c’est la distinction, le refus de la théocratie, la relativisation de l’Etat, le droit
propre de la raison, et en même temps, la liberté de choix donnée à chaque être humain. »118
Pour cette raison, la Note met en garde contre tout oubli de cette « tension chrétienne vers la
vie éternelle » qui pourrait entraîner « une vision utopique qui, transformant la tradition de la
foi biblique en une espèce de prophétisme sans Dieu, manipule le message religieux, en
dirigeant la conscience vers un espoir purement terrestre »119
Après cette critique d’un certain fanatisme s’appuyant sur des eschatologies anticipées,
beaucoup seront du coup moins étonnés d’entendre le Cardinal RATZINGER dans une de ses
conférences rappeler que « l’Etat laïque est né de l’option originelle du christianisme »120,
c’est à dire du choix de l’Eglise dès le début de son histoire de distinguer la sphère religieuse
et spirituelle, de la sphère politique. Par fidélité au Christ qui refusa d’être fait Roi dans ce
monde. Par fidélité aussi à la reconnaissance, comme nous l’avons vu, de la dignité et du rôle
de la raison naturelle. Une saine laïcité est une reconnaissance de la raison, et donc de son
domaine, de sa juste autonomie comme nous le verrons ensuite :
53
Me viennent à l’esprit par exemple les belles paroles de saint Bernard de Clairvaux au Pape
de ce temps: «Ne va pas penser que tu es le successeur de Constantin; tu n’es pas le
successeur de Constantin mais de Pierre. Ton livre de base, ce n’est pas le Code de Justinien
mais la Sainte Écriture». Cette juste “profanité”, si j’ose m’exprimer ainsi, ou aussi laïcité de
la politique, exclut donc l’idée d’une théocratie, d’une politique déterminée par les exigences
de la foi. »121
La Note peut ainsi affirmer en termes explicites : « La laïcité est une valeur acquise et
122
reconnue par l’Eglise, elle appartient au patrimoine de civilisation déjà atteint » et son
auteur reprendra cela une fois devenu pape, dans sa première encyclique, soulignant que cette
distinction n’est pas synonyme d’absence de liens, ni de séparation :
« La distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (cf. Mt 22, 21), à savoir la
distinction entre État et Église ou, comme le dit le Concile Vatican II, l’autonomie des réalités
terrestres, appartient à la structure fondamentale du christianisme. L’État ne peut imposer la
religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes
religions. De son côté, l’Église comme expression sociale de la foi chrétienne a son
indépendance et, en se fondant sur sa foi, elle vit sa forme communautaire, que l’État doit
respecter. Les deux sphères sont distinctes, mais toujours en relation de réciprocité ».123
Cette distinction entre les deux sphères ne doit pas se transformer en exclusion, mais
reste une forme de « relation ». C’est une des grandes convictions de l’Eglise dans ce
domaine, qui est à nouveau rappelée dans la Note. De ceci découle plusieurs précisions
apportées par le document romain.
121
Cardinal Joseph RATZINGER, Intervention au congrès « L’engagement et le comportement des catholiques
dans la vie politique », organisé par l’Université Pontificale de la Sainte-Croix, Rome, 9 avril 2003, publiée dans
le Mensuel 30 jours, n°5 année 2003.
122
Note n°6
123
Benoît XVI, Deus Caritas est, n°28
54
« l’enseignement social de l’Eglise n’est pas une ingérence dans le gouvernement des
pays »124 ni même le désir « d’exercer un pouvoir politique ». L’Eglise se veut au contraire,
par son enseignement et sa prise de parole, au service du politique, au service de la raison
comme nous l’avons vu ci-dessus. Le Cardinal devenu Pape a voulu reprendre cet aspect-là
dans sa première encyclique Deus Caritas est. Nous pouvons y voir que sa pensée n’a pas
changée, mais qu’au contraire, il y approfondit ce que doit être ce service. Reprenant l’idée de
la foi venant au secours de la raison, il écrit :
Le Pape explique ensuite dans cette perspective le rôle de l’enseignement social de l’Eglise :
« C’est là que se place la doctrine sociale catholique : elle ne veut pas conférer à l’Église un
pouvoir sur l’État. Elle ne veut pas même imposer à ceux qui ne partagent pas sa foi des
perspectives et des manières d’être qui lui appartiennent. (…) Mais l’Église a le devoir
d’offrir sa contribution spécifique, grâce à la purification de la raison et à la formation
éthique, afin que les exigences de la justice deviennent compréhensibles et politiquement
réalisables »126.
C’est aussi dans cet esprit que la Note tient à préciser un deuxième aspect
important qui découle du principe de distinction : les chrétiens qui interviennent dans le débat
public le font certes selon leur conscience éclairée par leur foi et l’enseignement de l’Eglise.
124
Benoît XVI, Deus Caritas est, n°28
125
Ibid.
126
Ibid.
127
Note n°5
55
Cela ne les rend pas incapables d’une parole « laïque », c’est à dire se contentant
d’argumenter à partir du droit naturel et de proposer ou de défendre des vérités morales
naturelles, qui ne sont pas en soi des valeurs confessionnelles, et ceci dans un respect des
consciences de chacun, comme l’explique à plusieurs reprises la Note :
Cet aspect là est très difficile à comprendre aujourd’hui et nuit sans aucun doute à la
réception de nombreux documents du magistère ou d’interventions épiscopales. Cela nous
encourage à souligner sans doute toujours davantage que c’est une saine anthropologie qui
nous fait intervenir pour sauvegarder le bien de l’homme et défendre sa dignité. C’est aussi
cette conviction qui encourage les catholiques à coopérer avec des citoyens d’autres traditions
religieuses autour d’une même défense de la vie ou de la famille. Cette défense ne se fait pas
au nom de convictions religieuses qui exigeraient d’être partagées par tous, mais au nom de
cette loi naturelle qui nous unit tous.
Enfin, une saine laïcité pourrait aller plus loin qu’une simple laïcité « ouverte », c’est à
dire un simple respect de la distinction des sphères religieuses et civiles. Nous devrions
parvenir en France à une véritable coopération, comme le souhaitait déjà le Concile :
“La communauté politique et l'Église, quoique à des titres divers, sont au service de la
vocation personnelle et sociale des mêmes hommes. Elles exercent d'autant plus efficacement
ce service pour le bien de tous qu'elles recherchent davantage entre elles une saine
coopération”129
128
Note n°5-6
129
Gaudium et Spes n°76
56
3- Quand la laïcité dérive vers le laïcisme
Si la Note plaide pour une saine laïcité, dans la lignée des enseignements du magistère
qui l’ont précédée, elle met aussi en garde contre une dérive de ce principe de laïcité, qui
aurait tendance à se transformer en laïcisme dans certaines démocraties libérales.
Qu’est ce que le Cardinal RATZINGER désigne par laïcisme ? Une première forme
assez subtile, et individuelle, pourrait être une certaine déconnexion chez des hommes
politiques chrétiens, sous prétexte de respect de la laïcité, entre leurs convictions personnelles,
et leurs choix publics. Il s’agit là d’un détournement du concept de laïcité, qui aboutit à
l’oubli « du devoir moral de cohérence pour les fidèles laïcs, intérieur à leur conscience, qui
est unique et une ». 130 Une forme de schizophrénie assez répandue, que s’imposent parfois à
eux-mêmes les responsables politiques chrétiens, ou qu’on veut leur imposer quand on refuse
aux chrétiens « d’agir en politique conformément à leurs convictions sur le bien commun » :
131
on est ici face à une « forme de laïcisme intolérant » . Reprenant une citation de
Christifideles Laïci, la Note précise à l’adresse de ces responsables politiques chrétiens :
« Dans leur existence, il ne peut y avoir deux vies parallèles, d’un côté la vie qu’on
nomme « spirituelle » avec ses valeurs et ses exigences ; et de l’autre la vie dite « séculière »,
c’est à dire la vie de famille, de travail, de rapports sociaux, d’engagement politique,
d’activité culturelle. »132
La deuxième forme de laïcisme, plus collective, est la volonté non pas d’attaquer les
religions, mais de vouloir les cantonner dans la sphère uniquement privée. C’est le
christianisme qui en subit le premier les conséquences, comme pour lui faire payer le temps
où il imprégnait toute la société. Ceci semble pourtant paradoxal avec le principe même de la
démocratie, remarque la Note, puisque « toutes les propositions sont soumises à discussion et
évaluées librement »133 dans le système démocratique. Pourquoi seules les convictions
chrétiennes ne pourraient-elles pas être discutées ? Pourquoi cette disqualification à priori ?
Pourquoi refuser à la foi chrétienne « toute importance politique et culturelle » ? Cette
130
Note n°6
131
Note n°6
132
Note n°6
133
Note n°6
57
ostracisme dangereux peut aboutir à une « marginalisation du christianisme » qui, selon le
Cardinal RATZINGER, « minerait les fondements culturels et spirituels de la civilisation »134.
Devenu Pape, ce dernier reviendra à plusieurs reprises sur ce danger du laïcisme, avec des
mots très durs :
« L'Etat ne peut considérer la religion comme un simple sentiment individuel qui peut
être confiné à la seule sphère privée (...) [la religion] devrait être reconnue comme une
présence communautaire publique (...) Une vision a-religieuse de la vie, de la pensée et de la
morale a donné lieu à une conception erronée de la laïcité, un terme qui semble être devenu
l'emblème essentiel (...) de la démocratie moderne (...) L'hostilité à toute forme de
reconnaissance de l'importance politique et culturelle de la religion et à la présence en
particulier de tous symboles religieux dans les institutions publiques (...) n'est pas un signe de
saine laïcité, mais de sa dégénérescence en laïcisme ». 135
Ce laïcisme peut prendre une troisième forme : celui d’un aveuglement volontaire sur
l’histoire. On refuse de reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe, on refuse de
reconnaître l’apport de la religion chrétienne dans l’histoire de notre pays, mais on considère
au contraire comme un progrès ce cantonnement du fait religieux dans le domaine strictement
privé, en y voyant un facteur de paix et la condition d’une tolérance véritable. Pourtant, ce
laïcisme basé sur la négation de l’apport des religions, et du christianisme en particulier, au
vivre ensemble, risque de se retourner contre nos démocraties. Face au choc des civilisations
que certains annoncent, face aux idéologies et aux théocraties politiques, la négation de la
culture chrétienne est suicidaire. Le Cardinal RATZINGER remarquait : « Même un Etat
laïque peut, doit même s’appuyer sur les fondements moraux inspirateurs qui l’ont constitué ;
il peut et doit reconnaître les valeurs essentielles sans lesquelles il ne serait même pas né et
ne pourrait survivre. Un Etat de la raison abstraite, « anhistorique », ne peut exister »136.
134
Note n°6
135
Benoît XVI, audience à des juristes catholiques, 9 décembre 2006, cité par le site
http://cathojuris.org/article92.html visible le 18 mai 2007
136
Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Saint-Augustin, Saint-Maurice
2005, p.117
58
penser ses tenants, parce qu’il est incompréhensible pour beaucoup, et même insultant. Le
Cardinal RATZINGER faisait allusion à cet aspect là, en choisissant de citer le philosophe
allemand Kurt HUBNER :
Dans une interview donnée au Figaro, le cardinal SCOLA reprenait cet argument :
« Obliger les croyants à se comporter et si Deus non daretur [...] n'est-ce pas un prix
trop élevé pour vivre en société ? Il n'est pas possible d'exclure, du moins dans les principes,
que la motivation religieuse puisse être importante dans l'espace public. Il est acquis que la
marginalisation de la religion dans la sphère sociale n'est pas acceptable pour les cultures
non européennes. Pour ces dernières, en effet, la religion est fondamentalement un acte
public ».138
« Que pourrait être alors le nouveau profil public que les circonstances historiques
actuelles exigent des religions, du moins en Occident ? Avant tout, il me semble souhaitable
d'affirmer la nécessité d'une sphère publique plurielle et religieusement qualifiée, dans
laquelle les religions rempliraient un rôle public, bien différencié des institutions de l'État et
distinct de la société civile elle-même. (…) Le dialogue entre les grandes religions a plus que
137
Joseph RATZINGER, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Saint-Augustin, Saint-Maurice
2005, p118.
138
Cardinal Angelo SCOLA, Tribune publiée dans Le Figaro, 10 octobre 2006.
59
jamais besoin de cette nouvelle physionomie sociale. Il exige que le pouvoir politique, face
aux religions, passe d'un comportement de tolérance passive à une attitude d'«ouverture
active», qui ne réduit pas l'importance publique de la religion aux espaces accordés par
l'État." 139
A l’inverse, réaffirme la Note, « on ne peut nier que la politique doit aussi se référer à
des principes qui possèdent une valeur absolue précisément parce qu’ils sont au service de la
dignité de la personne et du vrais progrès humain ». 143
Ceci n’est pas incompatible avec la démocratie libérale, au dire même de certains de ses
défenseurs, comme le note le Cardinal SCOLA : « Böckenförde et Habermas, ont affirmé que
l'État moderne ne peut naître que d'un consensus sur les procédures, mais n'excluent pas non
139
Cardinal Angelo SCOLA, Tribune publiée dans Le Figaro, 10 octobre 2006.
140
Note n°6
141
Note n°1
142
Cité par le Cardinal Angelo SCOLA, Tribune publiée dans Le Figaro, 10 octobre 2006.
143
Note n°5
60
plus que « l'État libéral et sécularisé » se nourrisse « de prémisses normatives que, par lui-
même, il ne peut générer »144.
Le pluralisme politique est clairement opposé par la Note au pluralisme éthique dont
nous avons déjà parlé. Ce pluralisme politique n’est qu’une conséquence « évidente » selon la
Note d’une saine compréhension de la distinction des domaines de compétences. Ainsi,
l’Eglise est la première à reconnaître qu’elle n’est pas en mesure ni ne doit donner des
solutions concrètes et uniques sur des « questions temporelles que Dieu a laissées au
jugement libre et responsable de chacun. »145. Elle affirme une saine autonomie des fidèles
sur ces questions, et fait confiance à leur conscience pour discerner les solutions :
« C'est à leur conscience, préalablement formée, qu'il revient d'inscrire la loi divine dans la
cité terrestre. Qu'ils attendent des prêtres lumières et forces spirituelles. Qu'ils ne pensent pas
pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu'ils puissent leur fournir une
solution concrète et immédiate à tout problème, même grave, qui se présente à eux, ou que
telle soit leur mission. Mais plutôt, éclairés par la sagesse chrétienne, en prêtant fidèlement
attention à l'enseignement du magistère, qu'ils prennent eux-mêmes leurs responsabilités. »146
Par là, l’Eglise prend acte tout naturellement d’une part de l’aspect contingent de
certains choix politiques concrets : « diverses stratégies sont souvent possibles pour réaliser
ou garantir une même valeur substantielle de fond », de la possibilité « d’interpréter de
manière différente certains principes fondamentaux de la théorie politique », et de la
147
complexité technique d’une bonne partie des questions politiques. Elle fait attention à ne
pas absolutiser ce qui ne l’est pas. C’est aussi une façon pour elle de reconnaître l’importance
du contexte historique particulier qui rentre en compte dans le discernement prudentiel des
choix politiques.
144
Cité par le Cardinal Angelo SCOLA, Tribune publiée dans Le Figaro, 10 octobre 2006.
145
Note n°3
146
Gaudium et Spes n°43
147
Note n°3
61
D’autre part, l’Eglise prend acte d’une conséquence naturelle de ce caractère
contingent, à savoir la pluralité des opinions possibles, et des choix légitimes, y compris
parmi les catholiques. Il y a donc une réelle liberté politique reconnue, admise par l’Eglise.
Pour cette raison, elle se veut très prudente vis-à-vis de toute tentative de récupération. Il ne
peut y avoir sur des questions contingentes une opinion « catholique » unique , même si la
doctrine sociale de l’Eglise est une source d’inspiration. Elle peut amener à des choix
différents :
« Fréquemment, c'est leur vision chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle
solution, selon les circonstances. Mais d'autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en
juger autrement, comme il advient souvent et à bon droit. S'il arrive que beaucoup lient
facilement, même contre la volonté des intéressés, les options des uns ou des autres avec le
message évangélique, on se souviendra en pareil cas que personne n'a le droit de revendiquer
d'une manière exclusive pour son opinion l'autorité de l'Eglise. Que toujours, dans un
dialogue sincère, ils cherchent à s'éclairer mutuellement, qu'ils gardent entre eux la charité et
qu'ils aient avant tout le souci du bien commun. » 148
L’Eglise, de façon générale – et les exceptions dans l’histoire n’ont guère été
probantes – ne s’engagera pas pour un parti en particulier en tant que tel, à qui elle remettrait
le label « catholique », mais préfère là encore s’en remettre au discernement des fidèles : « il y
a en général une pluralité de partis à l’intérieur desquels les catholiques puissent choisir de
militer »149
Pour autant, ce pluralisme politique a des limites pour les catholiques. Dans la Note, le
Cardinal RATZINGER ne laisse pas une phrase se finir sur ce pluralisme, sans en préciser
ses limites. La pluralité des solutions n’est reconnue que dans le cadre du respect de la loi
naturelle. Jamais le pluralisme politique ne peut se confondre avec « un pluralisme
indéterminé dans le choix des principes moraux et des valeurs fondamentales auxquels on se
réfère. »150
148
Gaudium et Spes n°43
149
Note n°3
150
Note n°3
62
En effet, « la liberté politique n’est pas fondée, et ne peut pas l’être, sur l’idée
relativiste selon laquelle toutes les conceptions du bien de l’homme ont la même vérité et la
même valeur »151 mais bien uniquement sur l’aspect contingent des questions temporelles.
C’est pour cela que si les solutions à ces questions peuvent être multiples, elles doivent rester
« moralement acceptables ».
Ainsi, le pluralisme politique admis par l’Eglise est clairement encadré par « les
principes éthiques qui, en raison de leur nature et de leur rôle de fondement de la vie sociale,
ne sont pas négociables »152
« S’il est permis d’admettre une pluralité des méthodologies qui reflètent des
sensibilités et des cultures différentes, aucun fidèle chrétien ne peut cependant en appeler au
principe du pluralisme et de l’autonomie des laïcs en politique pour favoriser des solutions
qui compromettent ou qui atténuent la sauvegarde des exigences éthiques fondamentales pour
le bien commun de la société. »155
151
Note n°3
152
Note n°3
153
Note n°7
154
Comment ne pas penser à l’exemple du Journal La Vie, dont le rédacteur en chef revendiquait « le droit au
désaccord », après que son journal eut pris position pour le PACS, à l’encontre de l’avis unanime des évêques. Il
écrivait : « la presse catholique, dont La Vie est l'une des voix, n'est pas la presse du parti ( …) l’Eglise n’est pas
une secte, où la variété des traditions et des cultures constituerait une hérésie et le peuple chrétien une troupe
qui marche au pas » Jean-Claude PETIT, La Vie, 5 novembre 1998
155
Note n°5
63
IV- QUAND LE COMPROMIS N’EST PLUS POSSIBLE : LE « NON-
NEGOCIABLE »
Cette Note, nous l’avons déjà dit, se justifie par le contexte de crise dans lequel elle est
publiée. Crise relativiste, qui vient ébranler ces rapports entre l’Eglise et l’Etat, et la
participation des chrétiens à la vie de la Cité. Car au pluralisme politique légitime qui
marquait celle-ci, est venu s’ajouter un pluralisme éthique impossible à accepter, car touchant
aux fondements mêmes de la vie en société et de l’ordre politique.
Ayant affirmé cela, il s’agit maintenant pour la Note de définir ces principes éthiques
qui ne peuvent être sacrifiés par personne, mais qui doivent au contraire constituer les
fondements de tout engagement politique. Mais cette intransigeance ne remet-elle pas en
cause la théorie du moindre mal qui semblait être admise en morale politique ? Le réalisme
politique, cette recherche même du compromis nécessaire à tout dialogue et collaboration,
prenait en compte le caractère progressif de la recherche du bien commun, et des limites de
toute solution humaine, des limites même du politique. Le remettre en cause, n’est-ce pas
limiter dangereusement la capacité de présence et d’action des chrétiens dans la Cité ?
Pourtant la Note, n’exclut pas toute idée de compromis, au nom d’un certain réalisme
nécessaire, qui se veut avant tout comme la reconnaissance du caractère progressif de cette
recherche du bien commun. Un refus de toute « vision utopique », une acceptation des limites
de la politique, laisse la place au compromis :
64
« La foi n’a jamais prétendu enfermer les éléments socio-politiques dans un cadre
rigide, ayant conscience que la dimension historique dans laquelle vit l’homme impose de
tenir compte de situations imparfaites et souvent en rapide mutation. »156
Acceptation des limites, du caractère imparfait des solutions politiques : n’est ce pas
accepter ce « moindre mal » ? C’est l’opinion du Père GARRIGUES :
« La politique est, par définition, l'art du meilleur possible. Le chrétien sait que notre
humanité est blessée par le péché. Il ne doit donc pas viser le paradis sur terre et doit tolérer
le moindre mal ! La loi positive d’un état est toujours imparfaite à quelque degré ; elle tend
de manière asymptotique, sans jamais l’épouser parfaitement, vers la loi naturelle, laquelle
reste comme telle non écrite, non codifiable. C'est pourquoi l'Eglise a développé la doctrine
de la "tolérance" : l’Etat doit renoncer à réprimer tout le mal de la société pour éviter un mal
pire encore... C'est paradoxal, mais la justice poussée à bout en ce monde-ci conduit à la
suprême injustice. »157
Le Père GARRIGUES reprenait ainsi ce qu’il avait développé dans un de ses ouvrages
plus ancien, qui avait eu une certaine audience.159 Il s’appuyait alors sur Saint Thomas , pour
expliquer la « nécessité de ce compromis qui apparaîtra toujours comme une compromission
aux pèlerins de l’absolu de l’augustinisme politique »160. Le compromis et l’acceptation d’un
moindre mal seraient finalement nécessaires pour sauvegarder le lien social et la paix sociale,
ce qui est le but premier de l’Etat : permettre le vivre ensemble. Mais dans ce premier livre, le
156
Note n°7
157
Père J-M GARRIGUES, interview dans Famille Chrétienne de février 2007.
158
Par exemple, Jean-Paul II , Veritatis Splendor n°80
159
Père J-M GARRIGUES, La Politique du meilleur possible, Mame, Paris 1995,
160
Père J-M GARRIGUES, La Politique du meilleur possible, Mame, Paris 1995, p.37
65
Père GARRIGUES ne limitait pas ce principe de réalisme. Cette conception là du réalisme
semble rester compatible avec la Note.
L’agir politique est un art et non une science exacte, cet art étant celui du « meilleur
possible » selon l’expression du Père GARRIGUES, qui met ainsi l’accent sur la recherche du
mieux dans ce qui est possible ici et maintenant, comme compromis pouvant être accepté par
des concitoyens ne partageant pas les mêmes valeurs.
D’autres théologiens vont approfondir ce nécessaire réalisme, et vont aller plus loin
dans cette voie, en le considérant comme un devoir pour le chrétien, s’il veut de façon utile et
crédible servir la Cité et le Bien commun. Ainsi pour Henri MADELIN, le réalisme réclame
une véritable autonomie pour le chrétien engagé, au nom de l’efficacité politique :
« Il n’est pas réaliste pour un chrétien d’entrer dans la vie politique en la soumettant
à des exigences proprement religieuses, en niant une légitime autonomie de ses techniques,
ses sciences et ses pratiques. La science politique, l’art du gouvernement, le traitement des
idéologies collectives ont leurs propres spécificités qu’il convient de respecter sous peine de
se vouer à l’incompréhension, et à l’inefficacité, au grand scandale des non-croyants »161
Paul VALADIER ira dans le même sens, en demandant à la morale de passer au crible
du principe de réalisme :
« Cette volonté morale doit donc opérer sur elle-même une conversion : elle doit
comprendre qu’elle porte à entrer dans une sphère de l’existence qui n’est pas réductible à
la morale mais qu’elle va devoir affronter les médiations par lesquelles passe toute action
politique »162.
161
Henri MADELIN et Sylvie TOSCER, Dieu et César, Essai sur les démocraties occidentales, DDB, Paris,
1994 p.74
162
Paul VALADIER, Agir en politique, décision morale et pluralisme politique, Le Cerf, Paris 1980, p.56
66
« La volonté morale doit se faire technicienne. Conversion où elle peut se perdre en
effet : le militant se transfigure alors en « réaliste », en technocrate ou en machivélien ; mais
conversion qui constitue cependant la condition de l’action effective. La morale seule ne dicte
pas une politique ; elle impose de s’informer des conditions et des moyens effectifs de l’action
politique institutionnelle » 163
Cette déconnexion entre une justice politique et une justice chrétienne est-elle
admissible ? C’est là qu’apparaît une ligne de fracture entre théologiens, suivant leur
compréhension de la présence de l’Eglise au monde. Les uns jugent prioritaire la nécessité de
poursuivre le dialogue, et la collaboration dans cette recherche progressive du bien commun,
au nom de cette diaconie de l’Eglise au service de l’Homme. Le plus important, y compris
moralement, est de ne pas rompre ce dialogue, même s’il semble cautionner des solutions
imparfaites. Le bien étant dans ce dialogue, cette recherche commune du compromis, et non
dans son résultat. En ce sens, ces théologiens réclament pour le chrétien engagé une réelle
autonomie. La moralité pour lui se trouve dans sa recherche et son approche du « meilleur
possible ». Les autres vont souligner le nécessaire témoignage rendu à la Vérité, que le
compromis pourrait voiler aux yeux du monde. Il s’agit effectivement de témoigner de cette
163
Paul VALADIER, Agir en politique, décision morale et pluralisme politique, Le Cerf, Paris 1980, p.57
164
Ibid. p.107
67
Vérité, par le dialogue quand celui-ci est possible, mais aussi par la rupture du dialogue, le
« non possumus » quand ce dernier devient le dernier rempart pour préserver l’intégrité de
cette Vérité sur l’homme. La recherche du compromis est donc limitée par le respect des
normes morales fondamentales exigées par le Magistère : celui-ci régule le dialogue, et reste
juge de l’opportunité de sa poursuite.
« On finit ainsi par répandre la conviction que "la pondération des biens" est l’unique
moyen pour discerner les valeurs morales et que le bien commun est synonyme de compromis.
En réalité, si le compromis peut constituer un équilibre légitime entre différents intérêts
particuliers, il se transforme en mal commun à chaque fois qu’il comporte des accords
préjudiciables à la nature de l’homme. (…) Voilà pourquoi il est de plus en plus
indispensable que l’Europe s’écarte de ce comportement pragmatique, aujourd’hui largement
diffusé, qui justifie systématiquement le compromis sur les valeurs humaines essentielles,
comme s’il était l’acceptation inévitable d’un moindre mal présumé. En réalité ce
pragmatisme, présenté comme équilibré et réaliste, ne l’est pas, justement parce qu’il nie
cette dimension de valeur et d’idéal, qui est inhérente à la nature humaine »165.
165
Benoît XVI, Discours aux participants au congrès promu par la COMECE, 24 mars 2007.
68
« L’idée de compromis marque l’acceptation du caractère limité de toute décision.
Lucidité nécessaire pour ne pas offrir une morale illusoire (…) L’aveu de la distance entre ce
qui aurait dû être, et ce qu’on décide de faire, entre l’idéal et le choix effectif, sauvegarde la
reconnaissance de la transcendance de l’idéal (…) La non-adéquation admise entre telle
action particulière et la justice ne va pas à congédier la référence à la justice comme vide et
vaine. Elle oblige à admettre la distance entre action historique et valeur idéale . Elle ouvre
donc la possibilité et pose la nécessité de continuer à progresser vers cette adéquation. »166
Et si l’on considère les limites de ce monde, ne peut-on pas accepter que la moralité
d’un choix politique ne sera pas dans sa conformité parfaite avec la loi naturelle ou l’idéal
chrétien, mais dans la tension vers cet idéal, tension qu’il incarne au cœur d’un compromis
discerné en conscience ?
« Aucune décision dans l’histoire n’est adéquate à l’idéal ; quand on sait que l’idéal
n’est effectif qu’à être un pôle jamais atteint, alors la liberté morale s’exerce dans le risque
raisonnable. Ce choix sera un compromis difficile et peut-être peu glorieux ; il sera
cependant moral s’il a tenté de concilier le juste ( idéal, respect de l’homme …) et l’efficace (
entendement calculateur, technicité…) selon une visée de raison commandée par le bien
commun ( de l’entreprise, du couple…) »167
Ces arguments sont rejetés par le Cardinal RATZINGER avec force, dès qu’il s’agit
des questions éthiques essentielles qui n’acceptent « ni dérogation, ni exception, ni aucun
compromis ».168 Pourquoi ? Parce que là est en jeu « l’essence de l’ordre moral, qui concerne
le bien intégral de la personne »169. Ces principes ont une « valeur absolue » et le chrétien ne
peut y renoncer pour une quelconque raison. Doit-on voir ici une rupture avec ce qui était
communément admis auparavant ? Pour le Père GARRIGUES, assurément. Ce serait même à
son avis le cœur de la Note. Cette offensive du Cardinal RATZINGER contre les dérives du
« moindre mal » et de la culture du compromis va provoquer en effet chez le Père
GARRIGUES un véritable retournement intellectuel :
166
Paul VALADIER, Agir en politique, décision morale et pluralisme politique, Le Cerf, Paris 1980, p.146
167
Ibid. p.147
168
Note n°4
169
Ibid.
69
« La doctrine classique de la tolérance du moindre mal en politique, que nous avons
eu l’occasion dans un passé encore proche de présenter comme nettement distincte de la
permissivité, ne peut plus être appliquée vis-à-vis d’une idéologie qui, en prônant un
relativisme éthique systématique, en est venue à effacer la frontière objective entre le bien et
le mal. » 170
Tolérer un moindre mal était possible tant que ce moindre mal restait reconnu comme
un mal. Et donc tant qu’il y avait au moins le projet de faire mieux peu à peu. Tant qu’il y
avait un progrès envisageable. Mais selon le Père GARRIGUES, c’est pour cette raison que
cette tolérance n’est plus tenable aujourd’hui : on ne reconnaît plus un mal ou un bien
objectif. Le relativisme éthique empêche toute application d’une forme de loi de gradualité,
puisque le sommet à atteindre n’est plus accepté, ni reçu, ni reconnu. La révolution éthique du
relativisme impose une nouvelle intransigeance dans l’engagement politique pour les
catholiques.
Il nous faut maintenant expliciter ce qui fait partie de ces valeurs éthiques essentielles,
que le Cardinal recouvre du concept du « non-négociable », et les conséquences de ce
concept.
170
Père J-M GARRIGUES, Face au relativisme moral en politique, l’heure du témoignage. Article paru en avril
2003. Visible 18 mai 2007 sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1182-Face-au-
relativisme-moral-en-politique-l-heure-du-temoignage.html
171
Ibid.
70
La Note énonce donc ces valeurs : refus de l’avortement et de l’euthanasie, respect des
droits de l’embryon humain, protection de la famille fondée sur le mariage monogame et entre
personnes de sexe différent, garantie de la liberté d’éducation des enfants, protection sociale
des mineurs, et libération des victimes des formes modernes d’esclavage, droit à la liberté
religieuse, et développement d’une économie au service de la personne et du bien commun,
respect de la justice sociale, de la solidarité et de la subsidiarité, sauvegarde de la paix. 172
L’énumération est longue et assez générale pour les derniers éléments : comment définir de
façon univoque par exemple « une économie au service de la personne », afin d’en faire un
absolu ? Toute confusion va disparaître quelques années plus tard, quand le Cardinal
RATZINGER devenu Pape s’adressera à des responsables politiques européens, en leur
demandant de défendre les trois principes qu’il présentera comme « non-négociables » :
Ainsi le Pape reprend la hiérarchie des normes qu’il proposait déjà dans la Note, et sans doute
pour une plus grande force et lisibilité de son message, se focalise sur les trois premiers
principes qu’il veut voir au fondement de tout engagement ou décision politique.
Quelles conséquences concrètes pour les chrétiens engagés ? De façon évidente, les
premiers concernés sont les hommes et les femmes qui exercent une responsabilité politique.
Le refus du compromis va devoir se manifester à travers leur travail législatif, dans leur
opposition à toute loi qui ne respecterait pas les principes énoncés ci-dessus. Rien de
nouveau : le Cardinal RATZINGER explicitement se place dans la ligne de ce que le pape
Jean-Paul II avait pu déjà dire, en particulier dans Evangelium Vitae, vis-à-vis de la
responsabilité des législateurs. Pour eux, le Cardinal redit leur « obligation précise de
172
Note n°4
173
Benoît XVI, Discours aux parlementaires du Parti Populaire du Parlement Européen (PPE), 30 mars 2007
71
s’opposer à toute loi qui s’avère un attentat contre la vie humaine »174 et l’impossibilité « de
participer à des campagnes d’opinion en faveur de telles lois » ou « de les soutenir par son
vote. »175
« Dans ce contexte, il faut ajouter que la conscience chrétienne bien formée ne permet
à personne d’encourager par son vote la mise en œuvre d’un programme politique ou d’une
loi dans lesquels le contenu fondamental de la foi et de la morale serait évincé par la
présentation de propositions différentes de ce contenu ou opposées à lui. Parce que la foi est
un tout indivisible, il n’est pas logique d’isoler un de ses éléments au détriment de la totalité
de la doctrine catholique.
L’engagement politique en faveur d’un aspect isolé de la doctrine sociale de l’Église ne suffit
pas à répondre totalement à la responsabilité pour le bien commun. Les catholiques ne
peuvent pas non plus songer à déléguer à d’autres l’engagement qu’ils ont reçu de l’Évangile
de Jésus-Christ, pour que la vérité sur l’homme et sur le monde puisse être annoncée et
atteinte. »176
174
Note n°4
175
Note n°4
176
Note n°4
72
Cependant, une précision importante est donnée sur le « moindre mal » : le seul cas où
celui-ci peut entrer en ligne de compte à propos d’une des valeurs éthiques essentielles est le
suivant : une loi mauvaise existe déjà, il n’est pas possible de l’abroger. Un projet de loi
propose d’en limiter les effets négatifs. Au nom du moindre mal, qu’on continue de
reconnaître comme un mal, il est possible d’apporter sa voix à ce projet. Le Cardinal est là
dans la droite ligne d’Evangelium Vitae qu’il cite, en précisant donc les deux conditions : que
l’opposition du parlementaire à l’avortement soit absolue et connue de tous. Qu’il ne soit pas
possible d’abroger ou d’empêcher la loi mauvaise.
A propos des devoirs des parlementaires, la Note confirme qu’elle est bien dans la
continuité des documents magistériels qui l’ont précédée, en particulier l’encyclique
Evangelium Vitae, tout en affermissant encore un peu plus le refus du compromis sur les
questions éthiques. Elle accentue ainsi la responsabilité de l’homme politique, mais pour
autant, on ne peut parler réellement de rupture sur le fond.
73
Cardinal. Essayons de déblayer le terrain… pour confirmer que la Note elle-même ne suffit
pas à trancher la question !
La possibilité d’accepter un moindre mal par son vote ne concerne explicitement que les
parlementaires, aussi bien dans l’encyclique de Jean-Paul II que dans cette Note, dans les
conditions très spécifiques que nous avons mentionnées...
« Dans ce contexte, il faut ajouter que la conscience chrétienne bien formée ne permet à
personne d’encourager par son vote la mise en œuvre d’un programme politique ou d’une loi
dans lesquels le contenu fondamental de la foi et de la morale serait évincé par la
présentation de propositions différentes de ce contenu ou opposées à lui. »178
Concerne-t-il uniquement les parlementaires ? ou les électeurs aussi ? Si les électeurs sont
concernés, alors cette affirmation de la Note semble condamner dans de nombreuses
démocraties européennes, et en tout cas en France, les électeurs à s’abstenir désormais…
Deux thèses vont s’opposer, parmi les rares théologiens ou journalistes ayant
commenté cette Note :
177
Note n°4
178
Note n°4
74
François de LACOSTE LARAYMONDIE défend la thèse selon laquelle la Note
distingue les parlementaires des électeurs. Pour lui, le paragraphe n°4 s’adresse
spécifiquement « à ceux qui sont engagés directement dans les instances législatives » comme
le Cardinal semble le préciser en début de paragraphe. Puis il affronte la première difficulté :
« C’est là que se trouve un premier point qui peut faire débat : « Pour eux, comme
pour tout catholique, existe l’impossibilité de participer à une campagne en leur faveur, et il
n’est permis à personne de les soutenir par son vote ». Quelle est la portée de l’expression
«comme pour tout catholique » ? Il me semble qu’elle n’induit pas un élargissement du
propos à d’autres destinataires : si l’auteur en avait eu l’intention, il n’y aurait sans doute
pas procédé de façon incidente. Lue dans son contexte, elle signifie plutôt que le statut et le
rôle des parlementaires ne les exemptent pas, s’ils sont catholiques, des exigences communes
de la morale qui s’imposent à eux « comme à tout autre catholique ». D’où plus loin (n. 5)
l’appel à la cohérence et l’avertissement sur la gravité du contre-témoignage dont ils sont les
auteurs dans le cas contraire.179
Nous avons vu que pour nous, il ne nous semble pas au contraire faire difficulté
d’admettre que les électeurs puissent être concernés ici, dans le cadre d’un référendum par
exemple. Reconnaissons cependant qu’il nous serait alors difficile de ne pas admettre qu’ils
soient dans ce cas aussi concernés par la deuxième affirmation de la note. François
LACOSTE LAREYMONDIE est logique en voulant unifier tout le paragraphe n°4 de la note,
comme adressé à un seul groupe de destinataires : les parlementaires catholiques. Il continue
ensuite :
« Vient ensuite, au 3e alinéa du même n. 4, une seconde difficulté. Quelle est la portée de son
propos quand l’auteur écrit : « La conscience chrétienne ne permet à personne de favoriser
par son vote la mise en acte d’une loi ou d’un programme politique, dans lequel les contenus
fondamentaux de la foi et de la morale sont détruits par la présence de propositions qui leurs
sont alternatives ou opposées » ? L’alinéa commence par les mots « dans ce contexte ». Ces
mots indiquent par conséquent que l’on n’a pas changé de sujet et que le rappel à l’ordre
s’adresse toujours aux parlementaires. C’est donc l’objet de l’exigence qui est élargi, et qui
179
François de LACOSTE LAREYMONDIE, Pour qui voter en conscience ? La responsabilité de l’électeur
chrétien. Décryptage, 30 mars 2007. Publiée sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1859 visible le 18 mai 2007
75
l’est à tous les domaines que la Note qualifie de « non négociables [3] », sans que
«l’engagement politique en faveur d’un aspect isolé de la doctrine sociale de l’Église (suffise)
à épuiser la responsabilité pour le bien commun »180.
Nous voyons que cette question des destinataires n’est pas évidente. Elle reste difficile
d’une part en raison de la construction de la Note elle-même. Il n’est pas évident de savoir
avec certitude à quoi renvoient « Dans ce contexte », « à personne » ou encore la portée réelle
des adjonctions telles que « comme pour tout catholique » etc… mais aussi parce qu’aucune
interprétation autorisée n’est venue de la hiérarchie catholique, comme le regrette le Père
GARRIGUES, qui aimerait voir sa thèse confirmée par l’autorité :
180
Ibid.
181
Père J-M GARRIGUES, Face au relativisme moral en politique, l’heure du témoignage. Article paru en avril
2003. Visible 18 mai 2007 sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1182-Face-au-
relativisme-moral-en-politique-l-heure-du-temoignage.html
182
Père J-M GARRIGUES, La conscience de l’électeur chrétien, 16 mars 2007 , article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1842 visible le 18 mai 2007
76
3-2 Le document de travail de 2004 : une ouverture et une précision du Cardinal
Ratzinger ?
Cette note qui ne devait pas être rendue publique, ne se contente pas d’apporter un éclairage
moral vis-à-vis des candidats. Elle parle aussi des électeurs. Elle comporte en effet un nota
bene qui lui aussi va faire couler beaucoup d’encre :
Ce document de travail est très intéressant car il semble offrir un jugement finalement
assez nuancé. Le Cardinal RATZINGER confirme, il est vrai, les partisans de la ligne dure
vis-à-vis des candidats, en condamnant ceux qui parmi eux, cantonnant au domaine privé leur
foi catholique, défendraient publiquement des lois contre la vie. Il valide la possibilité de leur
refuser la communion.
183
Texte et traduction sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1859#appelnote5
visible le 18 mai 2007
77
Mais en même temps, il n’applique pas immédiatement le même jugement pour les
électeurs, faisant, contrairement à Mgr SHERIDAN, une distinction sur l’intentionnalité de
ceux-ci. Un premier cas simple finalement est celui de l’électeur qui apporte son vote à un
candidat en raison même de sa promotion de l’avortement ou de l’euthanasie. La coopération
formelle au mal est voulue, donc évidente, et la condamnation identique. Cela valide tout de
même la notion suivante : le vote engage la responsabilité morale de l’électeur (pas seulement
le fait de voter, mais le contenu de ce vote ), et établit entre l’électeur et le candidat un lien
moral qui peut être celui d’une complicité.
Le deuxième cas, infiniment plus complexe, est celui de l’électeur qui voterait pour ce
candidat, non pas en raison des ses positions libérales, mais malgré elles, et pour d’autres
raisons. Il y a alors bien une certaine coopération au mal, puisque ce vote risque de permettre
l’élection du candidat donc l’application des éléments mauvais de son programme. Mais cette
coopération n’est plus que matérielle et éloignée, et peut être permise, si les raisons sont
« proportionnées ».
Ce qui n’était qu’un document de travail confidentiel va prendre une importance très grande
dans le débat, car le Cardinal RATZINGER semble ouvrir une brèche non négligeable dans
les positions conservatrices majoritaires des évêques américains sur ce sujet. Il semble même
offrir là une ouverture qui n’était pas explicite dans la Note doctrinale de 2002 et qui pourrait
s’apparenter à une approche « proportionnaliste » assez inhabituelle dans les documents
romains. Nous y reviendrons.
Pour l’instant, il nous semble au moins que l’apparition de ce document vient soutenir
la thèse défendue par François de LACOSTE LAREYMONDIE : en mentionnant la
possibilité pour les électeurs de voter pour un candidat pro-avortement, pour « des raisons
proportionnées », le Cardinal semble confirmer que le passage litigieux quand au sujet de la
visée de la Note : « La conscience chrétienne ne permet à personne de favoriser par son vote
la mise en acte d’une loi ou d’un programme politique, dans lequel les contenus
fondamentaux de la foi et de la morale sont détruits par la présence de propositions qui leurs
sont alternatives ou opposées » ne concernait donc que les parlementaires. D’autre part, il faut
noter que les différentes interventions du Cardinal RATZINGER puis de Benoît XVI sur le
sujet depuis cette Note ont en effet insisté principalement sur la responsabilités des
parlementaires catholiques.
78
Pour autant, la Note ne dit-elle rien aux électeurs ? Le flou qu’elle laisse persister,
aucun document de son niveau d’autorité n’ayant préciser avec certitude les questions en
suspens, son utilisation dans le débat des présidentielles tant aux Etats-Unis qu’en France,
montrent qu’elle a été présentée au contraire comme devant jouer un rôle dans le
discernement des électeurs. Il est donc intéressant d’étudier les lectures électorales qui ont été
faites de celle-ci pour en souligner ou non la pertinence. Et parce que c’est aussi à ce niveau là
que beaucoup ont considéré qu’il y avait effectivement « rupture » avec les documents
précédents.
Il est intéressant de nous y attarder, même brièvement, parce qu’elle va influencer sans
aucun doute les partisans français d’une lecture radicale ou « prophétique » de la Note.
79
« La tradition de la foi catholique nous enseigne que toute vie est sacrée, et c’est dans cet
esprit que les catholiques sont appelés à voter sur le large panel des problèmes vis-à-vis de la
vie, qui touchent tous de façon équivalente la dignité humaine : la guerre, la pauvreté, la
sécurité sociale, l’avortement, la peine de mort, le mauvais traitement des immigrants et le
racisme, pour ne citer qu’eux… »184
Il sera suivi par le Cardinal BERNARDIN, archevêque de Chicago, qui rappelle que
l’engagement d’un candidat contre l’avortement ne le dispense pas de se faire le défenseur des
autres « petits » : pauvres, immigrés clandestins, etc… Là encore, il s’agit de ne pas réduire le
débat et la doctrine sociale de l’Eglise à la seule défense des enfants à naître.
Une partie de l’épiscopat américain va ainsi tenter de prouver qu’il existe bien des raisons
« proportionnées », comme le refus de la guerre, de la peine de mort, ou la promotion des
droits sociaux, qui justifieraient moralement qu’on puisse apporter sa voix à un candidat qui
serait par ailleurs pour l’avortement.
Mais la réaction des évêques conservateurs ne va pas se faire attendre sur la question
de ces « raisons proportionnées ». C’est Monseigneur BURKE, Archevêque de Saint-Louis,
qui va y répondre le premier de façon argumentée et explicite dans un document écrit
officiel. Sa lettre pastorale, publiée le 1er octobre 2004, va avoir une réelle répercussion, de
par la force – la violence diront certains - des affirmations portées. Le prélat commence en
effet par rappeler les reproches adressés à certains évêques allemands d’être restés trop
silencieux devant l’évolution du régime nazi. Lui ne veut pas risquer ces mêmes reproches
face aux crimes actuels contre la vie. Le parallèle entre ceux-ci et les crimes du troisième
184
cité par le site Catholic News : http://www.catholicnews.com/data/stories/cns/0405416.htm visité le 18 mai
2007
186
Ibid.
80
Reich ne manque pas de donner un ton dramatique à cette lettre épiscopale. Il insiste à
nouveau sur l’importance de voter en conscience certes, mais avec une conscience formée et
éclairée. Il reprend le critère du bien commun, considérant que les catholiques doivent voter
pour ceux qui le serviront le mieux possible. Ce bien commun est défini, selon le Concile
qu’il cite, comme :
« Cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs
membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée,(qui) prend
aujourd'hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des
devoirs qui concernent tout le genre humain. »187
« L’ensemble de conditions sociales» couvre évidemment un spectre très large qui dépasse le
seul respect du droit à la vie dès la conception. Pour autant, il existe, affirme Mgr BURKE,
une hiérarchie dans cet ensemble de droits à respecter :
C’est donc ce droit à la vie qui doit avoir la primauté dans notre discernement parce qu’il est
au fondement de tous les autres droits. Il n’est pas le seul, mais sans lui, les autres droits
n’existent plus.
Après avoir longuement cité les condamnations de Jean-Paul II dans son Encyclique
Evangelium Vitae à l’encontre des lois qui ne sauvegardent pas ce droit à la vie, et s’être élevé
contre les projets de loi qui pourraient permettre le mariage homosexuel, Mgr BURKE
s’applique à répondre explicitement à ceux qui, y compris parmi ses confrères, voudraient
s’appuyer sur le document du Cardinal RATZINGER pour laisser la liberté de choix aux
catholiques vis-à-vis des deux candidats.
187
Concile Vatican II, Gaudium et Spes n°26
188
Mgr Raymond BURKE, To Christ’s faithful of Archdiocese of St. Louis : On our civic responsability for the
common good, 1er Oct 2004 visité le 18 mai 2007 sur http://www.archstl.org/commoffice/2004/letters/10-01-04-
civic_responsibility.pdf
81
Il ne remet pas en cause explicitement le raisonnement du Cardinal RATZINGER. Il
en prend même acte, mais veut démontrer que dans le contexte américain, ces raisons
proportionnées n’existent pas. La promotion de la peine de mort ou la décision de la guerre en
Irak qu’on pourrait regretter dans le programme du candidat BUSH ne constituent pas en effet
un mal intrinsèque, contrairement à l’avortement ou à la promotion de la pratique
homosexuelle. On ne peut donc mettre ces positions sur le même plan, ni y voir des « raisons
proportionnées » pour voter pour un candidat « pro-choice » :
« Certains catholiques ont suggéré que la position d’un candidat à propos de la peine
de mort ou de la guerre est aussi importante que sa position sur l’avortement ou le mariage
homosexuel. Ceci n’est pas vrai. Pratiquer l’avortement ou des actes homosexuels constitue
un mal intrinsèque, et en tant que tel, ne peut jamais être justifié par aucune circonstance. Au
contraire, la guerre ou la peine capitale peuvent parfois être justifiées : ce ne sont pas des
actes intrinsèquement mauvais. Aucun d’eux n’incluent l’intention directe de tuer des être
innocents. (…) Rien ne peut justifier de voter pour un candidat qui promeut des actes
intrinsèquement mauvais qui érodent les fondements du bien commun… »
L’archevêque explicite ainsi les critères de discernement qu’il entend laisser à ses
fidèles : dans le cas où les deux candidats respecteraient la loi naturelle, chaque électeur aurait
une légitime liberté pour choisir lequel correspond le mieux à la charge de Président, selon un
discernement prudentiel qui laisse donc possible un certain pluralisme. Si un seul des deux
candidats respecte la loi naturelle, « la décision de voter pour lui est claire ». Mais que se
passerait-il si aucun des deux ne respectait pleinement la loi naturelle ? Est-ce toujours un
péché, un mal de voter alors pour un de ces candidats ? L’archevêque reprend les critères du
Cardinal RATZINGER, et s’arrête plus longuement sur le deuxième qu’il développe en
donnant trois raisons nécessaires qui permettrait de voter pour un candidat, bien qu’il ne
défende pas la loi naturelle dans son intégralité :
82
(…) Ces conditions sont les suivantes : 1°) Il n’y a pas de candidat capable qui supporte la loi
naturelle dans son intégralité. 2) L’électeur est opposé aux pratiques immorales soutenues
par le candidat, et vote pour celui-ci uniquement pour les pratiques morales bonnes qu’il
promeut. 3) L’électeur évite de causer du scandale. Pour cela, il explique à toute personne
qui pourrait savoir pour qui il a voté, qu’il a fait ainsi pour soutenir l’avancée des pratiques
moralement bonnes que le candidat promeut, tout en restant opposé à aux pratiques
immorales promues par ce même candidat. »
Ces critères nous semblent tout à fait intéressants, et nous verrons qu’ils seront repris
par les partisants d’une lecture réaliste de la Note, en contexte français. Ils oublieront
seulement de préciser que si Mgr BURKE prend le temps de développer les indications du
Cardinal RATZINGER, c’est pour immédiatement affirmer qu’elles ne s’appliquent pas dans
le cas de l’avortement, de l’euthanasie, du mariage homosexuel, puisque ces cas touchent au
cœur du bien commun, et sont trop fondamentaux pour pouvoir être considérés comme un
moindre mal nécessaire.
« Mais il n’y a aucun élément du bien commun, aucune pratique moralement bonne, qu’un
candidat pourrait promouvoir et auquel un électeur pourrait s’attacher, qui pourrait justifier
qu’on vote pour un candidat qui supporterait le meurtre délibéré d’innocents, l’avortement,
la recherche sur les cellules embryonnaires, l’euthanasie, le clonage humain ou la
reconnaissance des relations homosexuelles au même titre que le mariage légal. Ces élements
sont si fondamentaux pour le bien commun qu’ils ne peuvent être subordonnées à aucune
autre cause, quelle que soit la valeur de celle-ci »
Mgr John MYERS enfin, va lui aussi réagir vivement à ce document du Cardinal
RATZINGER. L’archevêque de Newark pose la question à son tour : ces « raisons
proportionnées » qui permettraient de voter pour un candidat « pro-avortement » peuvent-
elles exister ? Contrairement à Mgr BURKE qui rejette la possibilité même de « raisons
proportionnées » à un mal intrinsèque, Mgr MYERS va lui répondre en jouant le jeu du
proportionnalisme jusqu’au bout, jusqu’à la caricature qui se rapproche plus d’un véritable
utilitarisme. Il pose ainsi le problème et le résout par une comptabilité rigoureuse :
« Nous devons donc considérer la portée du mal de l'avortement aujourd'hui dans notre pays.
L'Amérique souffre d'1.3 million d'avortements chaque année, une tragédie aux proportions
83
fantastiques. En outre, beaucoup de défenseurs de l'avortement proposent d'aggraver la
situation encore en créant une industrie publiquement subventionnée dans laquelle des
dizaines de milliers de vies humaines seraient "sacrifiées" tous les ans à la recherche
biomédicale.
Ainsi pour qu'un citoyen catholique vote pour un candidat qui soutienne l'avortement et la
recherche sur les embryons, une des hypothèses suivantes devrait être acquise : a/ les deux
candidats sont en faveur du meurtre d'embryons dans des proportions équivalentes ; b/ le
candidat ayant la meilleure position sur l'avortement et la recherche embryonnaire soutienne
un mal objectif d'une gravité et d'une ampleur allant au delà d' 1,3 million d'avortements
annuels plus les meurtres qui auraient lieu si des fonds publics étaient affectés à la recherche
embryonnaire.
Franchement, il est difficile d'imaginer la circonstance b/ dans une société telle que la nôtre.
Aucun candidat préconisant la suppression de la protection légale contre le meurtre de
personnes innocentes autres que des enfants non-nés n'aurait une chance de gagner une
responsabilité importante dans notre pays. Même ceux qui soutiennent la peine de mort pour
les meurtriers de premier-degré ne préconisent de politiques qui ont comme conséquence plus
d'un million de meurtres annuellement.
Comme Mère Teresa nous l'a rappelé lors de ses visites aux États-Unis, l'avortement déchire
notre âme nationale. C'est une trahison du principe de fondation de notre nation qui
reconnaît tous les êtres humains comme "créés égaux" et "dotés de droits inaliénables". Quel
mal pourrait être si grave et répandu qu'il constituerait "une raison proportionnée" de
soutenir les candidats qui préserverait et protégerait la permission d'avorter et l'étendrait
même au meurtre de l'embryon publiquement financé dans nos laboratoires ?
Il est certain que les politiques sur le bien-être (Welfare), la sécurité nationale, la guerre en
Irak, la Sécurité sociale ou les impôts, prises séparément ou ensemble, ne fournissent pas une
raison proportionnée de voter pour un candidat pro-avortement. » 189
189
Mgr John MYERS, article dans The Wall Street Journal du 17 septembre 2004, repris par le site
www.catholicnews.com et visible le 18 mai 2007 sur http://www.opinionjournal.com/taste/?id=110005634
84
V- DEUX ENJEUX THEOLOGIQUES AUTOUR DE LA QUESTION DU
COMPROMIS
D’une part, pour résoudre la question du compromis face à laquelle le chrétien engagé
se trouve forcément, en particulier vis-à-vis du vote, la Note nous entraîne à creuser la
responsabilité morale du chrétien, à l’aide du concept de « coopération au mal ». Cette
coopération est-elle établie dans le cas du vote, et si oui, peut-elle être permise ? Derrière
cette question, il y a la nécessité de sauvegarder la possibilité d’un certain compromis, sans
lequel tout engagement devient impossible.
85
1- Un enjeu de théologie fondamentale pour éclairer la question du vote : le concept
de « coopération au mal »
Nous voulons ici faire une relecture plus fondamentale de la question du vote, pour
laisser ressortir les grandes tendances de théologie morale qui s’affrontent ici. Un des intérêts
de ce débat est qu’il offre en effet une bonne illustration des tensions théologiques apparues
après le Concile, autour des questions de morale fondamentale.
Ainsi, les évêques américains les plus conservateurs ou encore certains théologiens
français soulèvent la dérive proportionnaliste des partisans du réalisme en politique, qui
viendrait relativiser le caractère absolu du mal que représente le non-respect des points non-
négociables. La mention des « raisons proportionnées » dans le document de travail de 2004
du Cardinal RATZINGER a nourri leur crainte, en apparaissant comme un recul par rapport
au refus de tout compromis de la Note doctrinale.
L’application en morale personnelle est plus immédiate. Elle ne fait pas débat entre les
différents protagonistes que nous avons mentionnés dans notre étude. Que l’avortement soit
un acte intrinsèquement mauvais ne fait pas difficulté pour eux. Ce qui fait difficulté, c’est
l’application de ces principes négatifs, de ces normes de moralité objectives, au domaine de la
morale politique, puisque se pose alors la question de la responsabilité morale non pas de
celui qui pose l’acte mauvais ( l’avortement par exemple ) en tant que tel, mais de ceux qui
190
Note n°6
191
voir en particulier Jean-Paul II, Splendor Veritatis
86
vont de façon plus ou moins directe, le rendre possible : gouvernants et parlementaires d’une
part, électeurs d’autre part. ( ceux-ci ayant élu ceux-là ).
Le concept pivot que nous avons à étudier va donc être celui de la coopération au mal :
de quelle coopération se rendent coupables ces parlementaires et électeurs ? La coopération à
un acte intrinsèquement mauvais peut-elle être qualifiée à son tour d’acte intrinsèquement
mauvais ? Ou une telle coopération peut-elle être envisagée ou légitimée dans certaines
circonstances ?
192
Mgr Raymond BURKE, To Christ’s faithful of Archdiocese of St. Louis : On our civic responsability for the
common good, 1er Oct 2004 visible le 18 mai 2007 sur http://www.archstl.org/commoffice/2004/letters/10-01-
04-civic_responsibility.pdf
193
Texte et traduction sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1859#appelnote5
visible le 18 mai 2007
87
Soulignons comme nous l’avons déjà fait qu’il distingue le responsable politique de
l’électeur. Pour le premier, il avait déjà confirmé en 2003 à propos des lois sur les unions
entre personnes homosexuelles l’impossibilité de promouvoir ou de voter de telles lois qui
vont contre un des points non-négociables. Il s’agirait dans ce cas d’une coopération formelle
au mal, ce qui revient à partager la responsabilité de ce mal :
Il s’arrête donc maintenant sur la responsabilité des électeurs. Sont-ils par leur vote
complices du mal accompli par leur candidat ? Le jugement moral se fait d’abord sur le degré
de coopération. Le Cardinal Ratzinger en distingue deux pour l’électeur. Reprenons ce
concept.
La coopération est dans un sens large une participation à un acte mauvais d’autrui. Elle
peut consister en une influence morale exercée sur la volonté d’autrui, ou une influence
physique exercée sur la réalisation de l’acte mauvais. Dans ce cas, elle peut être immédiate, si
elle si elle consiste à prendre part à l'action même, ou médiate, si elle consiste à fournir à
autrui un moyen positif de la faire, ou la matière sur laquelle elle s'exerce , ou une condition
sine qua non. La participation médiate sera à son tour : prochaine, si elle touche l'action
principale et lui est nécessaire, ou éloignée, si elle sert à cette action, mais de façon non
indispensable et en tout cas aisément remplaçable.
Dans la qualification morale de cette coopération, rentre en jeu, comme nous le voyons
dans le texte du Cardinal RATZINGER de 2004, l’intention de la personne. Les évêques
américains radicaux refusaient, eux, de la prendre en compte.
194
Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique
des unions entre personnes homosexuelles, 3 juin 2003, n°6
88
Ainsi la coopération morale ou physique, sera appelée formelle, si le coopérateur
connaît et approuve la volonté mauvaise de l'autre et son péché. Elle sera appelée matérielle,
si le coopérateur ignore ou, en sachant, réprouve l'intention mauvaise de l'autre et le caractère
peccamineux de l'acte.
La coopération formelle, qu'elle soit morale ou physique, même si elle est tout à fait
médiate et éloignée, est toujours illicite, puisqu'elle est, par définition, approbation et
acceptation de l'acte mauvais du prochain. Ceci ne fait pas de difficulté. C’est le premier cas
souligné par le Cardinal RATZINGER.
Plus difficile, et c’est le cœur du débat, est le caractère licite d’une coopération
matérielle au mal. Cette coopération est donc dite matérielle soit par l'ignorance de ce qui est
fait ou de son caractère peccamineux, soit par la désapprobation et le refus de l'intention
mauvaise d'autrui. Le premier cas ne concerne pas vraiment notre affaire, puisqu’on peut
présumer qu’un électeur connaît le programme de son candidat ( encore faut-il qu’il le
respecte ! ). Le second cas est beaucoup plus difficile. L’électeur sait qu’il concourt d’une
certaine façon par son vote à la mise en œuvre d’un programme qui contient des projets
mauvais, mais il les réprouve. La seule solution pour permettre cette coopération est d’utiliser
le concept du volontaire indirect. La coopération purement matérielle pourra être rendue licite
selon les lois du volontaire indirect, quand les conditions exigées par celui-ci sont réunies. Il
faudra donc que l'acte du coopérant ne soit pas mauvais en lui-même, mais bon ou au moins
indifférent : c’est le cas du vote ; que lui-même réprouve l'acte et ses effets mauvais ; qu'il y
ait à cette coopération une cause juste et un effet bon compensateur, proportionnés à la fois à
la gravité du mal qui sera fait et à la proximité avec laquelle on y participe.
89
1-2 : Raisons proportionnées, moindre mal et proportionnalisme
Non, répondent les partisans d’une lecture radicale de la Note. Rien ne peut être
proportionné à un mal intrinsèque comme l’avortement. Pas même l’espoir que d’autres droits
puissent être défendus par le candidat en question, puisque le droit à la vie est au sommet de
la hiérarchie des droits. Pas même l’espoir que d’autre maux soient empêchés : car ceux-ci ne
sont pas à la hauteur du mal intrinsèque qu’est le refus des points non-négociables. Il faut
reconnaître que la Note peut sembler prêter à cette lecture, quand elle affirme :
« L’engagement politique en faveur d’un aspect isolé de la doctrine sociale de l’Église ne
suffit pas à répondre totalement à la responsabilité pour le bien commun (…) Quand l’action
politique est confrontée à des principes moraux qui n’admettent ni dérogation, ni exception,
ni aucun compromis, l’engagement des catholiques devient plus évident et se fait lourd de
responsabilités. »195
Mais deux éléments nous font pourtant admettre la possibilité de ces raisons
proportionnées : D’une part, celles-ci sont à peser aussi en fonction de la proximité du
coopérant avec le mal accompli. Pour un parlementaire, cette proximité est bien plus grande
que pour un électeur, ce qui justifie d’ailleurs, contre la position rigoriste américaine, de
distinguer comme le fait le Cardinal RATZINGER, les électeurs et les parlementaires. Ceux-
ci ne peuvent avoir de raisons proportionnées de coopérer formellement à une mauvaise loi, et
nous avons démontré que la Note est claire en s’appliquant d’abord à eux. Puisque pour
l’électeur, la participation n’est que matérielle et éloignée, il est légitime d’admettre
l’existence de raisons proportionnées. On a vu celles que donnaient certains auteurs français.
Parmi elles, une fait débat : le moindre mal. Peut-on considérer que favoriser le moindre mal
ou le meilleur possible soit une bonne raison proportionnée ? Le cardinal BARBARIN était
dans cette problématique quand il ne justifiait l’objection de conscience électorale que dans le
cas où il était impossible de juger un candidat plus compétent que l’autre. Même si les deux
défendaient des programmes contenant des mesures gravement mauvaises, la conviction que
l’un avait plus de capacités que l’autre à gouverner pouvait suffire à voter pour lui...
Que dit le Magistère sur le moindre mal ? Paul VI par exemple écrivait : "En vérité,
s’il est parfois licite de tolérer un moindre mal afin d’éviter un mal plus grand ou de
195
Note n°4
90
promouvoir un bien plus grand, il n’est pas permis, même pour de très graves raisons, de
faire le mal afin qu’il en résulte un bien (Rm, 3-8), c’est-à-dire de prendre comme objet d’un
acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et, par conséquent, une chose
indigne de la personne humaine, même avec l’intention de sauvegarder ou de promouvoir des
biens individuels, familiaux ou sociaux196".
La théorie du moindre mal ne peut donc pas s’appliquer à un mal intrinsèque. Le mal
commis sur la base du principe du moindre mal ne saurait jamais être un mal intrinsèque. On
ne peut utiliser le moindre mal pour justifier un avortement par exemple, même si on pense
que l’équilibre de la famille demanderait qu’on évite une nouvelle naissance. Mais
l’argumentation des partisans d’une lecture radicale semble ne pas distinguer l’avortement,
qui est un mal intrinsèque, et le vote pour un candidat par ailleurs favorable à l’avortement,
qui peut être un mal on l’a vu, mais qui n’est pas nécessairement un mal en soi, toujours et
partout. Nous pouvons donc juger qu’il peut s’agir dans certains cas à discerner d’un moindre
mal, par rapport à un mal plus grand que constituerait l’élection d’un candidat qui défendrait
des thèses encore plus opposées aux points non-négociables, ou pour lequel aucun espoir
d’influence pourrait être autorisé.
D’autre part, la possibilité de ces raisons proportionnées peut être admise comme étant
l’objet même du discernement prudentiel au cœur de l’action politique. Certains pourraient y
voir une dérive proportionnaliste, voir même conséquentialiste ou utilitariste. Rappelons que
ces termes désignent des courants de la théologie morale, qu’on peut regrouper sous le terme
de « téléologisme ». Le « conséquentialisme » entend définir les critères de la justesse d’un
agir déterminé à partir du seul calcul des conséquences prévisibles de l’exécution d’un choix.
Le « proportionnalisme » pondère entre eux les valeurs de ces actes et les biens poursuivis,
s’intéresse plutôt à la proportion qu’il reconnaît entre leurs effets bons et leurs effets mauvais,
en vue du « plus grand bien » ou du « moindre mal » réellement possibles dans une situation
particulière.
Ces courants ont été condamnés, en particulier dans Splendor Veritatis, surtout parce
qu’ils ne reconnaissaient pas la possible existence d’actes intrinsèquement mauvais. Ceux-ci
pouvaient être considérés comme moralement admissibles si les poser entrainait des
196
Paul VI, Humane Vitae n°14
91
conséquences bonnes, et que le sujet avait une bonne intention. Mais nous ne sommes pas
dans cette dérive là ici : le mal intrinsèque de l’avortement est bien reconnu par tous. Nous
sommes dans le discernement prudentiel des meilleurs moyens pour lutter contre ou limiter
les effets des lois mauvaises déjà existantes. En ce sens, l’évaluation des conséquences de
l’action, ici le vote, en fonction de la proportion de l’acte avec ses effets et de la proportion
des effets les uns par rapport aux autres est justifiée : c’est l’exercice même de la vertu de
prudence, qui anime les choix politiques de l’électeur. Dans l’ordre des moyens politiques, il
s’agit forcément en permanence de peser les justes proportions des raisons de nos choix et de
leurs effets. Comme le dit Philippe de SAINT-GERMAIN : « Evidemment, la simplicité du
critère moral absolu a ses vertus, mais le simplisme est une folie. Cela ne rend pas service à
la vérité de la responsabilité politique des catholiques, et aux contraintes de l’engagement
chrétien. Faut-il encore le rappeler ? Le moralisme est une perversion de la morale, et le
plaquage des bons principes sur le réel politique, autrement dit sur le champ du possible, est
une caricature des exigences de la prudence, droite ligne de l’action ».
Admettre des raisons proportionnées pour voter pour un candidat certes pro-
avortement, ce n’est pas admettre que l’avortement peut être proportionné à quoi que ce soit,
mais que le chemin vers un mieux dans le domaine de la vie peut passer par voter aujourd’hui
pour lui. Ces différentes raisons, nous les avons déjà étudiées, nous voulions juste en
démontrer la possibilité.
Il nous semble intéressant de finir cette partie plus théologique par une citation du
Cardinal RATZINGER qui offre une belle synthèse de notre étude. Admettre une coopération
même matérielle et éloignée au mal peut sembler à certains un compromis déjà trop lourd voir
inacceptable. Nous pensons au contraire que c’est la grandeur du chrétien en politique, et celle
du théologien moraliste qui accepte de l’accompagner dans son discernement, de rechercher
ces compromis au service d’une progression rendue possible au cœur du réel et de sa
pesanteur. Cette recherche là est en soi morale :
92
Exiger ce qui est grand a tout l’attrait de la moralité ; en revanche, se limiter à ce qui
est possible, semble être un renoncement à la passion de la moralité, c’est le pragmatisme du
pusillanime. Mais en réalité, la morale politique consiste justement à résister à la séduction
des grandes paroles, sur la base desquelles on joue avec l’humanité de l’homme et avec ses
possibilités.
Ce qui est moral, ce n’est pas le moralisme aventurier qui veut réaliser lui-même
l’œuvre de Dieu, mais l’honnêteté qui accepte les mesures de l’homme et réalise, en elles,
l’œuvre de l’homme. Ce n’est pas l’absence de tout compromis, mais le compromis lui-même,
qui constitue la véritable morale en matière politique. »197
197
Cardinal RATZINGER, Église, Œcuménisme et Politique, Fayard, 1987, p. 200
93
programme en adéquation réelle avec les principes éthiques essentiels, en particulier sur la
question du respect de la vie.
Comme nous l’avons dit, il ne sera fait aucune référence à la Note dans ce contexte de
campagne, jusqu’à l’intervention du Cardinal RICARD qui choisit de citer justement le
passage problématique dans son intervention à Lourdes en mars 2007: « la conscience
chrétienne bien formée ne permet à personne d’encourager par son vote la mise en œuvre
d’un programme politique ou d’une loi dans lesquels le contenu fondamental de la foi et de la
morale serait évincé par la présentation de propositions différentes de ce contenu ou
opposées à lui ». Paradoxalement, reprendre ce passage dans le cadre d’un message adressé
aux électeurs, semble vouloir dire, contrairement à ce qu’on n’a pu voir, que ce passage
concernerait directement le vote des électeurs, et non celui simplement des parlementaires….
Le Cardinal RICARD n’en donne pourtant aucune interprétation autorisée, si ce n’est ce
commentaire, qu’on pourrait assimiler cependant à une reconnaissance emprunte de
pragmatisme de la pertinence du critère du « meilleur possible » :
« Dans la pratique, le choix d’un candidat peut paraître difficile. A chacun de choisir
pour la fonction présidentielle, qui de toute façon doit être assurée, le candidat dont le
programme paraît le plus proche de cette vision de l’homme et de la société que nous venons
d’évoquer »
Notons que le Cardinal RICARD cite la Note après avoir repris les trois points non-
négociables, auxquels il ajoute la question de l’immigration et du travail, ce qui n’est pas
réellement dans la Note et semblerait plutôt correspondre à des questions contingentes et
prudentielles – mise à part le principe du respect de la dignité de tout homme.
C’est donc surtout dans les cercles de réflexion de laïcs chrétiens que va se développer
le débat sur les critères de vote pour un catholique, à la lumière de la Note. Ce débat va avoir
une réelle audience, puisqu’il amènera le Cardinal BARBARIN à se prononcer entre les deux
tours sur la question de l’objection de conscience électorale prônée par le Père GARRIGUES.
Cette question n’avait jamais été soulevée par les évêques, elle leur a été imposée par les
laïcs, qui ont pris réellement l’initiative, aidés en particulier par les moyens de communication
modernes ( internet… ).
94
2-2 La Note appelle-t-elle à l’objection de conscience électorale ? Une lecture
« prophétique » de la Note
« J’ai moi-même soutenu dans un passé proche que le vote pour des programmes,
voire pour des lois, comportant des propositions moralement très imparfaites pouvait encore
être rangé sous la doctrine traditionnelle de la tolérance politique, si on l’accompagnait
d’une réprobation personnelle sans équivoque de ces propositions. »198
« Quand l’action politique est confrontée à des principes moraux qui n’admettent ni
dérogation, ni exception, ni aucun compromis, l’engagement des catholiques devient plus
évident et se fait lourd de responsabilités. »199
198
Père J-M GARRIGUES, Face au relativisme moral en politique, l’heure du témoignage. Article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1182-Face-au-relativisme-moral-en-politique-l-heure-
du-temoignage.html , avril 2003. Visible le 18 mai 2007
199
Note n°4
95
En 2007, au cœur de la campagne présidentielle, le Père GARRIGUES reprend la
parole. Son discours prend une forme moins tranchée, mais sur le fond, il n’a pas bougé : il
confirme son analyse de la Note, qui pour lui impose la rupture: le catholique ne peut donner
sa voix à un programme présidentiel ou législatif qui menace les exigences éthiques
fondamentales par des propositions « alternatives ou opposées » à ces exigences. Dans le
contexte français, cela veut dire s’abstenir désormais. Seule exception possible : celle que
Jean-Paul II puis le Cardinal RATZINGER réservait aux parlementaires confrontés à un
projet de loi visant à réduire les effets mauvais d’une loi antérieure, sans pour autant
l’abroger. Le Père GARRIGUES, sans vraiment justifier cela, prend la liberté d’étendre ce
principe aux électeurs :
Ainsi, le discernement au second tour en particulier se fera selon ce critère, qui seul
pourrait permettre d’apporter sa voix à l’un des deux candidats, dont les programmes
respectifs comportent par ailleurs des éléments contraires à la loi naturelle : est-ce que ce
programme moralement imparfait est susceptible d’améliorer ou non la situation éthique ?
Mais selon le Père GARRIGUES, « la Note ne permet de choisir le moindre mal que dans une
dynamique de redressement éthique par rapport à la situation présente. Si ce n’est pas le cas,
elle laisse les catholiques devant une objection de conscience électorale ». La responsabilité
morale de l’électeur sera engagé « dans l’appréciation de ce meilleur possible. »201
200
Père J-M GARRIGUES, La conscience de l’électeur chrétien, 16 mars 2007 , article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1842 visible le 18 mai 2007
201
Ibid.
96
témoignage même de la foi chrétienne dans le monde, ainsi que l’unité et la cohérence interne
des fidèles eux-mêmes. »202
D’ailleurs, cette position n’est pas sans impact politique : dans des élections aux
résultats souvent serrés, la menace d’abstention de la part d’une partie de l’électorat peut faire
réfléchir. A condition, reconnaît le Père GARRIGUES, et on ne manquera pas de revenir sur
cela, qu’elle soit « avancée par une communauté catholique cohérente, qui sache se faire
entendre »204
On a vu que pour certains évêques américains, la réponse ne fait pas de doute, puisque
l’excommunication pesant sur les uns fut étendue aux autres ! Le Père GARRIGUES propose
lui de faire une distinction entre d’une part les nouveaux projets explicites, programmés
présents dans le programme du candidat, et d’autre part les positions de celui-ci vis à vis de
lois ou de mesures déjà mises en place. Cette distinction va marquer une nouvelle évolution
dans sa pensée.
Dans le premier cas, la « responsabilité d’électeur est engagée » : quand ces nouveaux
projets explicitement et fermement annoncés seront votés, celui qui a voté pour ce candidat ne
202
Note n°4
203
Père J-M GARRIGUES, La conscience de l’électeur chrétien, 16 mars 2007 , article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1842 visible le 18 mai 2007
204
Ibid.
205
Père J-M GARRIGUES, Clarifications, 12 avril 2007, article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1883-Sur-la-conscience-de-l%92electeur-chretien-
clarifications.html visible le 18 mai 2007
97
pourra pas s’en déresponsabiliser. Il y aura là une coopération formelle au mal. C’est pour
cette raison, selon le Père GARRIGUES, que le Cardinal RATZINGER semble assimiler dans
ses recommandations du n°4 de la Note, les parlementaires et les électeurs. Ces derniers ne
doivent pas être déresponsabilisés moralement. « l’électeur n’est responsable moralement que
des choix programmés qui sont soumis à son vote »
Dans le second cas, le Père GARRIGUES fait appel au fameux document de travail du
Cardinal RATZINGER de 2004, pour admettre une place au « moindre mal » :
« En conséquence, le fait qu’un candidat s’accommode tant bien que mal d’un statu
quo législatif déjà voté, alors que celui-ci transgresse des valeurs éthiques fondamentales,
peut être considéré comme un moindre mal et ne pas empêcher en conscience de voter pour
lui. »206
Ceci est intéressant, car c’est le signe d’un assouplissement dans cette ligne « stricte »
défendue par le Père GARRIGUES : le moindre mal ne s’appliquerait plus seulement en cas
de progrès éthique, mais déjà en cas de statu quo éthique. Dans ce dernier cas, l’électeur
pourrait alors trouver des raisons proportionnées pour voter pour un candidat qui
personnellement se prononcerait pour l’avortement.
206
Père J-M GARRIGUES, Clarifications, 12 avril 2007, article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1883-Sur-la-conscience-de-l%92electeur-chretien-
clarifications.html visible le 18 mai 2007
98
Le discernement finalement se déplace. Il ne s’agit plus de savoir si le programme va
constituer un progrès éthique, mais s’il ne comporte pas de projet annonçant une aggravation
éthique. L’exigence est moindre, et donc semble restreindre les occasions d’objection de
conscience. Le Père GARRIGUES reconnaissant par ailleurs que ce discernement prudentiel
pourrait donner lieu à des opinions divergentes chez les catholiques. Notons que le Père
DAGUET, déjà mentionné dans ce travail, rejoint le Père GARRIGUES sur cette thèse,
affirmant qu’il « n’y a pas de différence entre la responsabilité de l’électeur et celle de
l’élu », et que loin d’être un « exil intérieur », l’objection de conscience électorale peut
apparaître comme « la forme suprême de l’engagement politique ». 207
207
Père François DAGUET, Voter en Conscience, in Famille Chrétienne n°1527 21 avril 2007
208
Thierry BOUTET, Jugement de conscience et bulletin de vote, 23 février 2007, article paru sur
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1813-Jugement-de-conscience-et-bulletin-de-
vote.html visible le 18 mai 2007
99
Pour cela, Thierry BOUTET reprend et concilie l’exception autorisée aux
parlementaires pour un moindre mal, et le document de travail fourni aux évêques américains,
qui évoque les raisons proportionnées. Il assimile les deux, étend le premier aux électeurs
alors qu’il n’était à destination que des responsables politiques, et en déduit deux conditions à
remplir pour pouvoir voter pour un candidat ou un programme qui comporterait des points
contraires à l’enseignement de l’Eglise :
« Si et seulement si ce programme est moins mauvais que les autres, ou plus exactement
meilleur que les autres au regard du bien commun de la société toute entière. Si et seulement
si l’électeur s’engage lui-même pour que la ou les mesures contraires à la loi naturelle soit
un jour interdite. »209
Thierry BOUTET choisit finalement de replacer le vote dans le cadre d’un engagement plus
large au service de la culture de vie. Cet engagement personnel, qu’il soit social, culturel ou
politique, peut permettre que sur le point particulier du vote, on puisse garder le critère du
« meilleur possible».
209
Ibid.
210
François de LACOSTE LAREYMONDIE, Pour qui voter en conscience ? La responsabilité de l’électeur
chrétien, 30 mars 2007, Article paru sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1859
visible le 18 mai 2007
100
Ainsi pour trouver des critères de discernement pour l’électeur, François de
LACOSTE LAREYMONDIE ne se réfère pas à la Note, mais au document de travail du
Cardinal RATZINGER envoyé aux évêques américains. Il en retire deux critères : l’intention
de l’électeur, et l’existence de raisons proportionnées. Dans le cadre d’un duel opposant deux
programmes déficients sur les valeurs essentielles, ces raisons proportionnées existent et sont
à chercher parmi les autres points du programme, dans une recherche du « meilleur possible ».
A la suite de Thierry BOUTET, il rajoute à partir de sa lecture de la Note un troisième
critère : l’obligation d’une implication personnelle, concrète, en actes, dans le combat social,
culturel ou politique au service de la promotion de ces valeurs essentielles. Ce critère rempli,
« nous pourrons raisonnablement considérer que notre vote imparfait est ordonné au bien
commun. Sinon, celui-ci risque de s’apparenter à une démission. »211
Paradoxalement, on retrouve les critères que proposait Mgr BURKE dans le cas d’un
choix à faire entre deux candidats dont les programmes seraient déficients :
211
François de LACOSTE LAREYMONDIE, Pour qui voter en conscience ? La responsabilité de l’électeur
chrétien, 30 mars 2007, Article paru sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1859
visible le 18 mai 2007.
212
Ibid.
213
Ibid.
101
(…) Ces conditions sont les suivantes : 1) Il n’y a pas de candidat capable qui supporte la loi
naturelle dans son intégralité. 2) L’électeur est opposé aux pratiques immorales soutenues
par le candidat, et vote pour celui-ci uniquement pour les pratiques morales bonnes qu’il
promeut. 3) L’électeur évite de causer du scandale. Pour cela, il explique à toute personne
qui pourrait savoir pour qui il a voté, qu’il a fait ainsi pour soutenir l’avancée des pratiques
moralement bonnes que le candidat promeut, tout en restant opposé aux pratiques immorales
promues par ce même candidat. »214
214
Mgr Raymond BURKE, To Christ’s faithful of Archdiocese of St. Louis : On our civic responsability for the
common good, 1er Oct 2004 visible le 18 mai 2007 sur http://www.archstl.org/commoffice/2004/letters/10-01-
04-civic_responsibility.pdf
215
François de LACOSTE LAREYMONDIE, Les options légitimes d’un vote en conscience, avril 2007, article
paru sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1888 visible le 18 mai 2007
102
Il est vrai que la Note n’est pas toujours très claire dans cette distinction des
responsabilités morales de l’électeur et du législateur. Mais elle s’inscrit clairement dans la
lignée du n°73 d’Evangelium vitae, qui faisait cette distinction. Le Cardinal RATZINGER
pourrait-il prendre sur lui d’aller au delà de l’encyclique ? L’argument décisif, non par son
autorité très limitée, mais par les convictions qu’il révèle, reste cependant ce document qu’il
a envoyé aux évêques américains, en 2004.
Les interventions épiscopales américaines et françaises relèvent elles aussi de ces deux
lignes d’interprétation : prophétique pour les premières, réalistes pour les secondes. Avec des
exceptions dans les deux épiscopats. En France, le dernier à s’exprimer sera le Cardinal
BARBARIN, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Son intervention n’a pas été
anodine. Dans une interview à l’hebdomadaire Famille Chrétienne217, l’Archevêque de Lyon
revient sur le débat qui a agité le monde catholique. Pour la première fois, il évoque comme
possible l’objection de conscience pour l’électeur en raison d’un point du programme d’un
216
Philippe de SAINT-GERMAIN, Morale et moralisme en politique : un bref rappel, article paru en mai 2007
sur le site http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1903 visible le 18 mai 2007
217
N°1529 du 5 mai 2007
103
candidat. Cette objection de conscience pourrait se présenter comme légitime pour tout ce qui
concerne le respect de la vie ou du mariage. Ceci donne un certain poids ou une certaine
légitimité à la thèse du Père GARRIGUES. Mais ce n’est pourtant pas tout à fait le même
discours : le Cardinal BARBARIN parle de cette objection de conscience électorale comme
un « acte politique » possible, légitime, et non pas nécessaire. Il semble même assez réservé
pour plusieurs raisons que nous faisons nôtres :
Dans le cadre d’un scrutin pour la validité duquel un certain taux de participation est
requis, l’objection de conscience incarnée dans le refus de participer au scrutin, peut avoir un
poids réel et rejoindre l’impératif d’efficacité politique. On en a eu un exemple en Italie, où
l’épiscopat a fait échec au référendum de juin 2005 sur la procréation médicalement assistée,
en appelant à l’abstention qui fut massive. Dans le cas d’un deuxième tour d’une élection
présidentielle, comme le fait remarquer le Cardinal BARBARIN, l’un des deux candidats sera
de toute façon élu. Dans ce contexte, « faire le choix de l’objection de conscience serait
porter une part de responsabilité et estimer que les deux candidats sont également et
gravement inadéquats à cette responsabilité, ce qui est à bien réfléchir ». Il ne s’agit donc
seulement de considérer que les deux candidats contreviennent aux points essentiels, mais de
juger s’ils y contreviennent autant, également, l’un et l’autre. Ne serait-il pas alors légitime de
voter pour éliminer celui qui serait considéré comme le plus gravement inadéquat ? Le
Cardinal le laisse entendre… Reconnaissons cependant l’évolution réelle des discours
épiscopaux, en tout cas de ceux qui se sont fait entendre dans les dernières semaines de la
campagne, par rapport aux déclarations de 2002. En cela, les évêques français ont commencé
à rejoindre leurs confrères américains, en replaçant au cœur des critères de vote les trois
points non-négociables, parfois associés à d’autres critères plus « classiques » dans leur
discours ( immigration, travail, etc… )
218
François de LACOSTE LAREYMONDIE, Les options légitimes d’un vote en conscience, avril 2007, article
paru sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1888 visible le 18 mai 2007
104
un pragmatisme trop confortable moralement pour l’autre... La Note, nous l’avons montré,
nous semble pencher tout de même vers un sain réalisme quant au rôle des chrétiens dans la
cité, et de la responsabilité des électeurs. Elle reprend avec un ton certainement prophétique
les exigences et les avertissements graves vis-à-vis des responsables politiques, que l’on
trouvait déjà chez Jean-Paul II, et que l’on retrouve aujourd’hui encore chez Benoît XVI, à
chaque fois qu’il s’adresse à des législateurs ou des gouvernants.
Il est maintenant temps de finir ce travail par une réflexion qui se fera plus personnelle
sur les applications, les évolutions et les changements que cette Note peut appeler dans
l’approche catholique de la vie politique, à la fois à travers le mode d’engagement des laïcs, et
le mode d’intervention des pasteurs. Nous nous attacherons plus spécialement bien sûr à notre
pays pour garder un caractère concret à cette réflexion. A l’occasion de ce débat autour de la
Note, se sont en effet fait entendre des appels d’un côté à une stratégie de « dissidence » se
réclamant de l’esprit de la Note, et de l’autre, au contraire à un investissement plus massif,
pragmatique, concret des catholiques dans le jeu politique. Des deux côtés, c’est le désir de
changement, de rupture même avec l’inertie du passé, qui éclate avec force. Là encore, il nous
faudra concilier prophétisme et réalisme, pour trouver ce chemin que l’Eglise est appelée à
prendre dans le renouvellement de son mode de présence au cœur de la Cité.
105
3ème Partie
EGLISE ET POLITIQUE :
A QUELLES EVOLUTIONS APPELER EN FRANCE ?
La Note ne se veut pas un recueil de consignes de vote, mais bien plus un soutien pour
l’agir politique des chrétiens engagés. La théologie morale politique est légitime si, évitant la
spéculation idéaliste , elle accepte de se confronter à la complexité du réel, et au cœur de
celle-ci, reste capable d’offrir un fondement sûr à l’action politique. Fondement qui ne soit
pas au détriment de l’efficacité de l’engagement politique, mais au contraire en assure la
fécondité. En quoi cette Note répond-elle à cette exigence ? Peut-elle renouveler le mode
d’engagement des catholiques en politique dans notre pays ? Comment ses intuitions
pourraient-elles redonner à l’Eglise de France sa capacité à peser réellement dans le jeu
politique, au service du Bien qu’elle souhaite promouvoir pour tous ? Après avoir analysé
puis surmonté la tentation de la dissidence totale que la Note a pu suscitée chez certains
catholiques, nous avancerons quelques propositions pour un engagement renouvelé, efficace
et décomplexé des catholiques en politique, à la lumière des convictions anthropologiques et
théologiques de cette Note.
Un avis fait l’unanimité parmi les laïcs engagés dans le débat autour des élections
présidentielles : l’urgence d’une évolution dans le mode de présence de l’Eglise et des
catholiques dans le jeu politique. Tous s’accordent à souligner l’importance pour les chrétiens
d’y apporter aujourd’hui « une contribution cohérente pour que, à travers la politique,
219
s’instaure un ordre social plus juste et conforme à la dignité de la personne humaine » .
Les évêques, au moins certains d’entre eux, rejoignent ce désir d’un engagement plus
efficace, plus visible, de l’Eglise dans la vie de la Cité. En ce sens, la Note aura servi sans
doute à raviver cette prise de conscience, en posant clairement la question des moyens, de la
forme de cette contribution. Peut-elle être ou doit-elle être encore de type « purement »
politique, c’est à dire sous la forme d’un engagement parlementaire, d’une militance
partisane, ou d’interventions directes dans ce jeu politique ? Est-ce possible dans le cadre
219
Note n°6
106
d’une démocratie libérale, sans trahir les appels au refus de tout compromis éthique lancés par
la Note, en premier lieu vis à vis des responsables politiques ? Ne doit-on pas aujourd’hui
préférer s’investir dans une action culturelle, sociale, éducative ou associative, ce qui permet à
la fois de continuer à servir la cité, d’assumer donc son rôle de laïc, tout en se retirant des
responsabilités législatives ou électorales, qu’il ne serait plus possible de porter sans accepter
des compromis trop graves ? A la lumière de cette Note, quelle mode de présence au monde
doit on aujourd’hui privilégier pour nous catholiques de France ?
« Dissidire » : être en désaccord, se séparer de. La Note exprime largement et avec vigueur ce
désaccord profond que vivent les catholiques plongés dans le relativisme culturel qu’elle
dénonce. Ce désaccord, une fois exprimé et expliqué, doit-il se traduire dans l’agir ?
Comment peut-il marquer le mode d’être des catholiques au cœur de ce monde ? Dans la suite
du débat autour des élections présidentielles françaises, et de l’interprétation de la Note,
certains auteurs vont développer ce concept de dissidence, y voyant clairement l’expression
concrète, en acte, de la rupture culturelle préconisée par le Cardinal RATZINGER.
Parmi eux, Philippe DARANTIERE définit ainsi la dissidence : « Elle n’est pas un
repli communautaire, un retrait du monde ou une fuite utopique vers un hypothétique paradis
terrestre. Elle consiste dans le refus d’être l’acteur de son propre système d’oppression »220.
La dissidence est d’abord un acte de résistance à cette culture du relativisme. Reste à savoir
comment elle se concrétise, et surtout à quelle forme de dissidence la Note appelle-t-elle, si
elle y appelle…
Cette dissidence doit-elle être politique ? Doit-elle se manifester par un retrait du débat
électoral ? Une lecture radicale de la Note, on l’a vu avec le Père GARRIGUES, amène
forcément à se poser la question : un catholique peut-il encore aujourd’hui, dans le contexte
français, participer à la vie politique de son pays, dans sa dimension électorale, partisane,
220
Philippe DARANTIERE, Transgresser l’opinion majoritaire, L’Homme Nouveau, n°1393 du 14 avril 2007
107
législative ? Si l’interdiction de soutenir un programme contenant des positions alternatives
aux points non-négociables s’étend réellement aux électeurs, alors il faut admettre que
l’objection de conscience électorale s’impose désormais. Aucun parti de gouvernement ne
pouvant revendiquer une totale fidélité à la loi naturelle.
Philippe DARANTIERE va abonder dans ce sens. Non seulement il n’est plus possible
selon lui, depuis la Note, pour les catholiques « d’apporter leur soutien à des partis
institutionnalisés » , mais les chrétiens qui militeraient dans ces partis doivent désormais « les
quitter pour se mettre en accord avec leur foi »221. L’auteur se fait encore plus radical que le
Père GUARRIGUES qui acceptait finalement l’idée d’une certaine tolérance si le parti ou le
candidat soutenu n’aggravait pas une loi mauvaise déjà en place. Philippe DARANTIERE ne
laisse pas la place à la possibilité d’un progrès obtenu à force de militance ou d’engagement,
ou tout au moins espéré. La fidélité absolue à la loi naturelle est une condition nécessaire pour
permettre tout engagement. Mais en fait, le critère retenu n’en permet concrètement aucun…
Fonder un parti catholique serait-il alors une solution, pour permettre aux catholiques
de garder une place dans le jeu politique ? L’auteur n’en est pas assuré, soulignant que la
question se pose de savoir si aujourd’hui « la démocratie est porteuse des conditions
d’existence d’une politique chrétienne » ?222 La critique se fait alors plus radicale : c’est le
système même de la démocratie qui est accusé aujourd’hui d’avoir perdu sa légitimité.
Reprenant les accusations fortes de Jean-Paul II sur la dérive totalitaire de la démocratie
libérale, l’auteur en vient à affirmer « que les conditions de légitimité du régime ne sont plus
réalisées »223.
La conclusion pour lui est claire : le combat politique auquel appelle la Note, et le seul
qu’elle permet désormais , est le combat culturel. La rupture qu’apporte la Note est ici de
taille : elle imposerait rien de moins que le retrait des catholiques de tout engagement et de
toute participation à la vie politique de leur pays : « il nous faut déplacer le combat de
l’échiquier électoral vers l’échiquier culturel »224. Ce déplacement veut-il signifier un
abandon du monde, ou des lieux où se règle la vie du monde ?
221
Philippe DARANTIERE, Pour une action politique catholique, Editions de Paris, Versailles 2005, p.26
222
Ibid.
223
Ibid, p.27
224
Philippe DARANTIERE, Transgresser l’opinion majoritaire, L’Homme Nouveau, n°1393 du 14 avril 2007
108
Les risques d’une telle position apparaissent clairement eux aussi, aux yeux des
tenants de cet « exil politique » :
« En tout cas, les catholiques risqueraient fort de se trouver marginalisés dans la vie
politique, puisque le rapport de forces électoral, dont ils se seraient exclus, en est une
composante essentielle dans un régime représentatif comme la démocratie. Il est à craindre
qu'ils se déresponsabilisent en cherchant refuge dans un apolitisme qui ne les tente déjà que
trop, ou dans une surenchère maximaliste, sous la forme d'un idéal socialement irréalisable
dans une société civile toujours imparfaite. Leur discours politique n'ayant plus à s'affronter
au réel, pourrait alors les enfermer dans une pure auto-justification identitaire qu'ils
prendraient, surtout s'ils le tenaient en se considérant comme le dernier carré des
"catholiques cohérents ", pour un témoignage authentique de la vérité révélée. Mais c'est ce
genre de sacrifice et de risques que la présente Note risque d'impliquer aujourd'hui pour les
catholiques de nos sociétés démocratiques au nom des principes suprêmes et " non
négociables " de la loi morale. »225
Ce risque est clairement assumé par les partisans de la dissidence, car il est jugé
comme imposé par la Note et signe d’une authentique fidélité à l’esprit de celle-ci. Ce risque
est aussi considéré comme le prix à payer pour préserver l’intégrité du témoignage de la foi,
qui risquerait d’être abîmé par les compromis inévitables de la vie politique.
La lecture de la Note que font les partisans de la dissidence nous semble assez
fondamentaliste : elle dépasse largement les convictions de celle-ci. Le pape Jean-Paul II, puis
son successeur Benoît XVI, n’ont jamais appelé explicitement les responsables politiques
catholiques à démissionner de leurs fonctions, ou de leurs engagements partisans. Au
contraire. Ainsi recevant une délégation de parlementaires européens, le Pape leur demandait
« d'être des témoins constants et authentiques de ces vérités fondamentales dans leur action
politique et surtout dans leur engagement à les vivre quotidiennement avec authenticité et
constance »226. Le Pape admet donc implicitement que se poursuive leur action selon le
système actuel des partis politiques tel qu’il existe dans les pays d’Europe. Surtout, le
225
Père J-M GARRIGUES, Face au relativisme moral en politique, l’heure du témoignage. Article paru en avril
2003. Visible 18 mai 2007 sur http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1182-Face-au-
relativisme-moral-en-politique-l-heure-du-temoignage.html
226
Benoît XVI, Discours aux parlementaires du PPE, 30 mars 2007, visible le 18 mai 2007 sur le site
http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article.php?id=1541
109
Cardinal RATZINGER soulignait dans la Note son désir d’éviter à tout prix la
« marginalisation du christianisme » et rappelait que les fidèles « ne peuvent absolument pas
renoncer à la participation à la ‘politique’, à savoir à l’action multiforme, économique,
sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement
et par les institutions, le bien commun »227. La Note appelle donc bien à continuer, parmi
d’autres formes, « l’action législative » pour promouvoir le bien commun.
La question de la militance politique doit donc être résolue de façon plus complexe.
Elle pose effectivement, comme pour le vote, la question de la coopération formelle ou
matérielle à d’éventuelles positions éthiques adoptées par le parti. Quels critères de
discernement peuvent être proposés pour évaluer la possibilité morale de militer dans tel ou
tel parti ? Est-ce encore possible aujourd’hui en France ?
Le choix d’un parti, si nous comprenons bien ce que dit ici le Magistère, semble être le
résultat d’un compromis entre les valeurs portées par ce parti, mais aussi les circonstances
effectives. Adhérer à un parti n’est donc pas le signe d’une adhésion pleine et entière à ses
projets, mais reste de l’ordre d’un choix prudentiel d’un instrument aujourd’hui indispensable
pour tout engagement politique. Choix prudentiel dans lequel les circonstances, le contexte
politique concret doit être pris en compte.
227
Note n°1
228
Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n°573
110
éthiques qui naissent de la foi et de l'appartenance à l'Église »229 Elle en tire donc la
conclusion sage et réaliste suivante : pour le chrétien, « l’adhésion à une formation politique
ne sera jamais idéologique, mais toujours critique, afin que le parti et son projet politique
soient encouragés à créer les conditions propices à la réalisation du véritable bien commun, y
compris la fin spirituelle de l'homme. »230
Il nous semble intéressant de retrouver ici un regard très équilibré : le parti est un
moyen, qui ne peut être parfait, au service d’une fin qui doit être bonne. Au sein même de son
parti, le chrétien est encouragé à faire évoluer les positions dans le sens du Bien commun.
Cela lui impose effectivement une certaine distance à garder, un esprit critique et une liberté
de pensée. Mais nous voyons bien qu’est du coup aussi affirmé qu’un chrétien ne peut pas être
tenu pleinement responsable moralement des positions prises majoritairement dans son
parti… On reste dans le cadre d’une coopération matérielle éloignée, permise pour des raisons
proportionnées. Celle de permettre un engagement politique en est une. Celle d’une possibilité
réelle d’influencer le positionnement du parti sur les questions éthiques en particulier en est
une autre à notre avis. Cette dernière raison devrait peser lourd dans le choix du parti : lequel
permettra justement une réelle influence ? Au sein duquel aura-t-on le plus d’espoir de
pouvoir servir le bien commun, de faire avancer la cause de la dignité de la personne ou de la
famille ?
Ce pluralisme possible dans le choix du parti est-il sans limite ? Non. Il est précisé
que : « l'adhésion à un parti ou à une mouvance politique est considérée comme une décision
personnelle, légitime du moins lorsque les partis et les positions ne sont pas incompatibles
avec la foi et les valeurs chrétiennes »231 Quel critère en tirer concrètement ? Deux critères
nous semblent valables pour respecter ce que dit le Compendium. Le premier serait de ne pas
adhérer à un parti qui professe une doctrine explicitement condamnée par l’Eglise : le
national-socialisme par exemple, ou le communisme : « Le communisme est intrinsèquement
pervers, et l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de
quiconque veut sauver la civilisation chrétienne »232. Le deuxième serait que le parti laisse sur
les questions essentielles (éthiques en particulier) une liberté de parole et de vote à ses
militants ou parlementaires. Qu’ils puissent comme le demande Jean-Paul II dans Evangelium
229
Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n°573
230
Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n°573.
231
Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n°574
232
Pie XI, Divini Redemptoris
111
Vitae, rendre leur « opposition personnelle » à un projet de loi contraire à la loi naturelle
« manifeste et connue de tous », sans jamais être obligé d’y apporter leur voix. Ce serait là la
limite absolue qui ferait passer le chrétien engagé d’un compromis légitime (choix d’un parti)
à une compromission moralement injustifiable.
Les tenants de l’abandon du combat électoral pointent l’échec des catholiques à peser
sur la vie politique depuis longtemps : « Il subsiste un mythe solidement enraciné des
« bonnes lois » votées par une « bonne majorité » qui permettrait de réformer le pays. C’est
le primat d’une stratégie légaliste, qui reconnaît la légitimité de la chose votée, et qui compte
sur le caractère normatif de la loi pour enraciner le changement social. Selon cette stratégie,
la conquête électorale du pouvoir est le préalable indispensable à une réforme législative.
L’inconvénient, c’est que cette stratégie légaliste n’a permis jusqu’à nos jours ni la victoire
d’une majorité catholique, ni même la défense des valeurs morales dans la société ». 233
233
Philippe DARANTIERE, Transgresser l’opinion majoritaire, L’Homme Nouveau, n°1393 du 14 avril 2007
112
nécessite seulement une véritable stratégie d’ensemble, comme nous le verrons. En aucun cas,
il nous faut tout de même le souligner, le Magistère n’a appelé à y renoncer. Il a toujours a
multiplié les mises en garde sévères, les condamnations explicites des lois illégitimes, mais
sans jamais en déduire le caractère illégitime du système en tant que tel. La Note ne nous
semble pas déroger à cette ligne là. Au contraire, elle évoque toujours ce « militantisme
politique concret » et la « pluralité de partis à l’intérieur desquels les catholiques peuvent
choisir de militer, pour exercer, surtout à travers la représentation parlementaire, leurs
droits et leurs devoirs dans la construction de la vie civile de leur pays »234.
La Note n’appelle pas à une dissidence politique qui ressemblerait à un exil de la vie
politique. La dissidence, les hommes politiques catholiques sont invités à la vivre au cœur de
leur parti, par la cohérence de leur choix et de leur vote avec leurs convictions personnelles.
Ce qui semble plus juste par contre, c’est de souligner que la Note affirme clairement
l’insuffisance de ce combat électoral. Comme nous venons de le démontrer, elle ne le
considère pas comme illégitime, au contraire. Mais elle affirme qu’il doit être complété, élargi
par un combat culturel plus large pour contrer les méfaits du « relativisme culturel » qui mine
nos démocraties :
« Il ne suffit pas de penser, et ce serait réducteur, que l’engagement social des catholiques
puisse se limiter à une simple transformation des structures, car, si à la base il n’y a pas une
234
Note n°3
113
culture capable de recevoir, de justifier et d’envisager les exigences qui découlent de la foi et
de la morale, les transformations reposeront toujours sur des fondements fragiles. »235
Il s’agit avant tout d’une prise de conscience du fossé qui se creuse entre nos
convictions chrétiennes, et la culture ambiante. Fossé qui nous place à contre-courant, ce qui
n’est pas évident à accepter pleinement pour beaucoup de chrétiens, après avoir suivi jusqu’à
présent consciencieusement la stratégie de l’enfouissement : au cœur du monde, ne pas se
démarquer. Comme le faisait remarquer Mgr VINGT-TROIS : « Beaucoup de chrétiens ont
été formés dans l’idée qu’il n’y avait pas de hiatus entre leurs convictions et l’humanisme
laïque, et n’avaient pas imaginé qu’être chrétiens les conduirait à se démarquer (…). Il faut
en prendre conscience : être chrétien, c’est dire ‘autre chose’ »236
235
Note n°7
236
in Valeurs Actuelles, 3-9 novembre 2006
114
Cela se vit avant tout dans les familles. La pastorale familiale n’a jamais été autant d’actualité,
pour soutenir les familles dans le rôle éducatif qu’elles ont. N’est-ce pas avant tout au cœur de
la famille que le jeune apprendra à la fois les fondements du vivre ensemble, les valeurs
essentielles d’une vie morale, et affermira sa foi ? Tout ceci le préparant à quitter sa famille,
et prendre sa place au cœur du monde, sans s’affadir. Nous pouvons penser que dans le
domaine de l’éducation, la formation de chrétiens capables de participer un fois adultes au
combat culturel peut justifier aussi le développement des pratiques alternatives au modèle
dominant, comme les écoles hors-contrat, plus libres pour choisir le mode et le contenu de
l’enseignement dispensé. Cette urgence de l’éducation justifie en tout cas de façon certaine le
soin apporté aux établissements catholiques, avec le soucis de favoriser à la fois un
enseignement scolaire de qualité, et une formation catholique explicite et authentique. La
formation des consciences, la formation intellectuelle des plus jeunes pour les rendre capables
de « présenter en termes culturels modernes le fruit de l’héritage spirituel, intellectuel et
moral du catholicisme »237 appelle sans doute à créer ou cultiver les conditions possibles d’un
tel enseignement de qualité tant au niveau intellectuel que spirituel, sans faire de nos
établissements des « citadelles verrouillées », car il ne faudra pas oublier que ce retrait du
monde est momentané : décidé pour mieux former les jeunes, il doit être orienté vers leur
retour dans le monde ; une éducation catholique est aussi une formation à l’universel, une
préparation à assumer sa mission dans le monde. Mieux recevoir certes, mais pour mieux
servir et donner ensuite.
Enfin, les médias sont aujourd’hui des lieux à investir pour les catholiques. Des
publications pleinement catholiques peuvent trouver une audience impossible il y a dix ans,
237
Note n°7
238
Aujourd’hui, une association aux méthodes efficaces peut susciter un mouvement d’opinion qui sera à
l’origine d’une nouvelle loi. L’impact qu’a eu récemment l’association d’aide aux sans-abris « Les enfants de
Don Quichotte » est assez étonnant, vu le peu de moyens dont ils disposaient au départ. Une action symbolique,
un relais médiatique efficace, cela suffit pour provoquer un début de questionnement des consciences.
115
grâce à internet. Il y a là un travail formidable à faire pour contrer la désinformation dont sont
victimes trop souvent l’institution catholique ou les chrétiens eux-mêmes. Aujourd’hui,
beaucoup de nos contemporains sont demandeurs de médias libres, au ton engagé, qui
assument leurs convictions. Il y a là aussi un formidable moyen de formation accessible au
plus grand nombre, de communication, et de mise en relation entre les différentes initiatives
chrétiennes. Cela suppose bien entendu, et il y a beaucoup d’effort à faire dans ce domaine,
une véritable exigence de qualité, si nous voulons acquérir une certaine crédibilité.
Voilà rapidement quelques points sur lesquels la dissidence culturelle prend la forme
d’un développement de solutions alternatives au système officiel, sclérosé par la pensée
relativiste dominante. Ceci n’est pas incompatible avec l’effort engagé en particulier au
niveau politique pour transformer les structures de notre société. Ces multiples projets
alternatifs viennent au contraire porter le travail de fond, en participant à leur façon au réveil
des consciences. Il nous faut cependant évoquer certaines limites de la dissidence …
239
in Permanences, n°438 janvier 2007
240
Philippe DARANTIERE, Transgresser l’opinion majoritaire, L’Homme Nouveau, n°1393 du 14 avril 2007
116
communauté des chrétiens se positionne comme une minorité parallèle à d’autres, voir en
conflit avec les autres ? N’est-ce pas là les questions que poserait une dérive communautariste
si celle-ci était avérée ?
Ceci n’est pas un mal, bien au contraire, quand il s’agit des communautés naturelles,
ces corps intermédiaires que sont la famille, la paroisse, la province, etc… que l’Etat doit
reconnaître et encourager : « le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans l’Etat, mais
se réalise dans divers groupes intermédiaires, de la famille aux groupes économiques,
sociaux, politiques et culturels qui, découlant de notre nature humaine, ont – toujours à
l’intérieur du bien commun- leur autonomie propre. »241
Mais cela ne peut justifier le repli « de personnes dans un groupe particulier, aux
dépens de leur conscience commune et de leurs relations, au delà de leur groupe, avec les
membres d’une société plus large »242. Quelle est la différence ? Le communautarisme ainsi
défini correspond à la défense exclusive des intérêts d’une communauté particulière au
détriment des autres, refusant ainsi la primauté du bien commun par rapports aux intérêts
particuliers. Avec le risque de légitimer une France qui ne serait plus que la juxtaposition de
communautés étrangères les unes aux autres, voire antagonistes.
241
Jean-Paul II, Centesimus Annus n°13
242
Dominique SCHNAPPER, La République face aux communautarismes, Etudes, février 2004, p.180
243
Matthieu GRIMPRET, cité par Olivier DRAPE, in Permanences n°439, février 2007
117
est sans aucun doute à encourager pour rétablir cette culture chrétienne comme le demande la
Note. Un « communautarisme d’ouverture » comme celui qu’évoquait une récente étude de la
commission doctrinale de l’épiscopat : « N’existe-il pas un communautarisme d’ouverture
qui apporterait à la personne humaine les éléments dont elle a besoin pour bâtir son identité,
mais la pousserait dans le même temps vers les horizons larges de la participation politique
et des solidarités universelles ? »244 . On peut cependant se poser la question de l’opportunité
de garder ce même terme, si connoté ?
244
Documents Episcopat, Communauté, communautaire, communautarisme, éléments et enjeux d’un débat,
février 2006.
245
Laurent FROLICH, Les catholiques intransigeants en France, L’Harmattant, Paris 2002, p.331
246
Cardinal Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris 2005, p.21
118
L’autre limite du communautarisme chrétien serait de s’enfermer dans une défense de
type confessionnel, alors que la Note le souligne bien : il s’agit de défendre avant tout des
« valeurs éthiques, enracinées dans l’être humain et appartenant à la loi naturelle ». Ces
valeurs « n’exigent pas de ceux qui les défendent la profession de la foi chrétienne ». Le
risque serait de laisser penser que les chrétiens, minorité parmi d’autres, défendent des intérêts
particuliers puisque religieux. Les tenants du laïcisme auraient alors beau jeu de les renvoyer
au nom de la laïcité du domaine public. Nous avons vu le soin avec lequel le Cardinal
RATZINGER replace au contraire le problème dans le domaine rationnel et laïque. Son but
est justement de préserver et de souligner le caractère universel de ces valeurs, qui peuvent
donc servir de fondement commun à tous.
Défendre ces valeurs « en tant que catholiques » n’est donc pas forcément le plus
opportun. Il semble préférable au contraire de rassembler le plus largement possible, de
« coopérer avec les autres citoyens »247 comme l’indique la Note : ainsi, les 320
parlementaires et les 13000 maires qui ont publiquement pris position contre le mariage
homosexuel n’auraient pas été si nombreux s’ils avaient dû s’engager au nom de la foi
catholique. On peut regretter le manque de discernement de certains catholiques qui oublient
que « les fidèles laïcs doivent distinguer avec soin entre les droits et les devoirs qui leur
incombent en tant que membres de l’Eglise et ceux qui leur reviennent comme membres de la
société humaine »248 et réduisent ainsi singulièrement la portée de leurs actions ou discours. Il
nous semble aussi très utile de pouvoir dans le même sens travailler autour de la défense de
ces valeurs éthiques essentielles avec les autres religions. La déclaration du 6 février 2007
contre le mariage homosexuel signée à Lyon par les représentants des grandes religions et de
différentes confessions chrétiennes en est un bon exemple : ce genre de discours ne peut du
coup pas être assimilé à une revendication communautariste mais porte en lui même un
caractère universel très fort. L’impact en est d’autant plus grand.
247
Note n°1
248
Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°912
119
II – CATHOLIQUES EN POLITIQUE : POUR UN MODE D’ACTION RENOUVELE
La Note nous demande donc de ne laisser aucun domaine en friche, de nous retirer
d’aucun lieu de décision, de réflexion, d’engagement. Et surtout pas, nous défendons cette
thèse, de la vie électorale, politique. La « dissidence intérieure » que nous pourrions cultiver
ne doit pas se traduire pas un quelconque exil politique. Pour autant, la Note désire que cet
engagement politique soit à la fois « cohérent », fondé sur les valeurs éthiques essentielles, et
au service de celles-ci, c’est à dire du Bien commun qu’elles soutiennent.
« Tous peuvent contribuer, par leur vote, à l’élection des législateurs et des responsables de
gouvernement, et par d’autres moyens aussi, à l’élaboration des orientations politiques et des
choix législatifs, qui selon eux, servent le mieux le bien commun »249.
Nous voudrions terminer ce travail en nous arrêtant quelques instants sur ces « autres
moyens » dont parle la Note, qui peuvent servir à « l’élaboration des orientations politiques et
des choix législatifs ». Il y a là en effet sans doute quelques évolutions à souhaiter, que nous
aimerions proposer simplement, en les évaluant à la lumière de la Note et de l’évangile. Nous
nous limiterons à deux pistes volontairement :
Benoît XVI lors de son voyage récent au Brésil, au mois de mai 2007, s’est adressé
aux évêques en leur demandant de former une élite parmi la jeunesse , afin de « surmonter
l'absence notable, dans la sphère politique, le monde des médias et les universités, des voix et
initiatives de dirigeants catholiques à la forte personnalité et au dévouement généreux »250.
249
Note n°1
250
cité par http://www.latribune.fr/info/Benoit-XVI-mobilise-ses-troupes-en-Amerique-latine-207-~-AP-
BRESIL-PAPE-$Db=News/News.nsf-$Channel=Monde visible le 20 mai 2007.
120
pouvoir compter demain pour rétablir cette culture de vie dans toutes les instances civiles,
économiques et politiques.
Deux obstacles sont pour cela à surmonter : d’une part, on cultive peu dans les familles,
paroisses ou établissements scolaires catholiques cette saine ambition et cette volonté assumée
de la formation d’une élite. Sous prétexte d’humilité sans doute pas assez comprise, on risque
de cultiver au contraire un véritable complexe chez nos jeunes, qui n’osent plus chercher à
conquérir les premières places ou le font avec l’impression de devoir choisir entre leur
ambition professionnelle et leur esprit chrétien. « Les premiers seront les derniers » : cette
formule reprise à longueur de cours de catéchisme finit par faire oublier la réponse du Christ
à Jacques et Jean, venus lui demander les premières places à ses côtés : « celui qui, parmi
vous, voudra devenir grand, se fera votre serviteur; et celui qui, parmi vous, voudra être
premier, se fera esclave de tous »251. Le Christ oriente leur ambition, sans la leur reprocher. Il
montre seulement qu’elle doit avoir comme finalité le service de leurs frères. On peut vouloir
devenir grand. On peut vouloir être le premier. Si c’est pour mieux servir, si c’est en servant.
Il nous faut aujourd’hui cultiver cette saine ambition chez nos jeunes, et développer
chez eux cet esprit de conquête et d’excellence, dans le domaine professionnel, non pour une
vaine gloire mais pour mieux servir, pour exercer une plus large influence au service de la
culture de vie. Cela suppose trois choses :
- Repérer à l’âge étudiant les décideurs potentiels de demain. Montrer au jeune qu’on a
vu ses compétences, sa capacité et son désir d’excellence, et lui manifester
251
Mc 10, 44
121
concrètement l’attente de l’Eglise et la confiance qu’elle place en lui. Lui expliquer
que son ambition professionnelle est à mettre en œuvre non pas malgré sa vie
chrétienne mais en raison même de sa foi chrétienne. C’est une mission que lui confie
l’Eglise : être le premier là où il est, pour que son témoignage porte d’avantage. Pour
que sa parole soit crédible, respectée et écoutée. L’excellence professionnelle est un
levier formidable pour l’apostolat, et pour cette reconquête des cœurs et des
intelligences à laquelle nous appelle la Note. Se sentir repéré comme haut potentiel, se
sentir attendu par sa communauté d’origine qui place ainsi en lui sa confiance : quelle
meilleure motivation pour un étudiant ? C’est aussi à cette période, avec ce travail de
repérage, qu’on peut encourager l’étudiant à s’orienter vers tel ou tel engagement
public, dans un esprit de service et de mission.
- Former et accompagner ces jeunes pendant leur vie professionnelle. Cultiver de vrais
liens de confiance, en faire de réels partenaires, entretenir finalement ces réseaux de
jeunes catholiques en situation de responsabilité. Leur offrir une formation en doctrine
sociale de l’Eglise de qualité, afin de les aider à se construire des convictions fermes et
pleinement catholiques, capables de résister au relativisme rampant. Savoir les
solliciter pour régulièrement mettre à la disposition de l’Eglise leur savoir-faire et leur
compétence, par exemple au sein de « Think tank ». Les fidéliser pour qu’ils gardent
ce souci, là où ils sont, de faire passer l’esprit du message de l’Eglise, et surtout sa
vision sur l’homme. Monsieur Ernest-Antoine SEILLIERE, rencontré en 2005, nous
expliquait que les seules sollicitations officielles qu’il avait reçues comme Président
du MEDEF de la part de l’institution ecclésiale avaient été des demandes de
financements pour des kermesses ou autres bonnes œuvres… Jamais sa compétence
économique, sa connaissance du monde des affaires, du monde politique ou syndical
n’avait été utilisée par une quelconque commission épiscopale, qui pourtant ne sont
pas avare en documents sociaux ou économiques ! Monsieur de CASTRES, Président
Directeur Général du groupe AXA, et catholique pratiquant, faisait le même constat
amer… Plus proche de nous encore, tel jeune de 20 ans, était contacté trois mois à
peine après son entrée à Normale Sup par trois députés de son département, qui très
vite lui offrait de travailler ponctuellement pour eux. A 21 ans, il était recruté pour
écrire les discours d’un ministre en exercice… Que lui propose l’Eglise ? Que fait
l’institution ecclésiale pour le former, l’accompagner, et lui montrer combien elle
122
compte sur lui…. Mais compte-elle vraiment sur lui ? Quand quitterons ce complexe
vis-à-vis des élites ?
L’autre pathologie est cet esprit de perdant, cultivé par certains, qui révèle en fait un
désintérêt pour la chose publique, sous prétexte qu’y règne un antichristianisme parfois
virulent. On se réfugie alors dans un vague spiritualisme, considérant que toute action ou
stratégie est vouée à l’échec, et que cet échec serait même un élément essentiel de la vie
chrétienne ! On finit par se satisfaire de façon étonnante de notre statut de victime
permanente, y voyant un caractère évangélique essentiel !
Il faut loin de ces attitudes faire preuve de lucidité et d’audace. Lucidité pour
reconnaître le poids réduit des catholiques convaincus en terme de nombre. C’est bien pour
cela qu’il est sans doute illusoire de vouloir compter le poids d’un « vote catholique », ou
d’espérer que l’abstention des quelques catholiques convaincus au nom d’une objection de
conscience électorale puisse avoir une visibilité réelle, donc une efficacité politique. « La
communauté de conviction » est une des « minorités » qui composent la société française,
même si son message dépasse les intérêts de cette minorité. Et comme toute minorité, si elle
123
n’est pas dans une stratégie offensive, de conquête et d’influence, elle finira par mourir. Il
suffit de lire ses livres d’histoire. Tous les ghettos finissent par tomber…
Pour autant, l’histoire nous apprend aussi que toutes les révolutions se sont faites à
partir de minorités audacieuses et agissantes, et ce depuis les premiers chrétiens ! Cette
révolution culturelle qui mettra fin au relativisme ambiant nous semble certes une œuvre si
grande et si lourde… Elle sera l’œuvre d’une minorité agissante et convaincue. Pour cela, il
faut développer dans le cœur et l’intelligence de ces jeunes un esprit de conquête. « La
dissidence catholique se présente comme une volonté de conquête de toutes les institutions qui
ne sont pas des structures de péché, pour y exercer une influence, tout en s’efforçant d’y
occuper des postes clefs. »252
Cet esprit de conquête, cet esprit offensif est-il vraiment évangélique ? Oui, encore une
fois, s’il est cette énergie et cette habileté mises au service de la Vérité évangélique, et des
hommes à qui on veut la proposer, de façon non seulement généreuse, mais aussi efficace. La
compétence, l’excellence, voire l’habilité mises au service de la réception la plus large
possible de la Vérité sur l’homme, n’est ce pas une façon de répondre à la plainte de Jésus :
« les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière »253. N’est-ce pas
aussi une des plus belles façon de servir l’homme et le monde auquel nous sommes envoyés ?
252
Nicole BURON, in Permanences n°439 Février 2007
253
Luc 16,8
254
in Valeurs Actuelles, 3 novembre 2006
124
Attention, ce que nous préconisons là n’est pas le développement d’un esprit subversif.
Il ne s’agit pas de faire du noyautage des institutions, qui consiste, si on en prend la définition
du dictionnaire, à « introduire dans un milieu neutre ou hostile des propagandistes isolés
chargés de le diviser, de le désorganiser, et le cas échéant, d’en prendre la direction, au
moins d’une manière occulte ».255 Il s’agit de conquérir les places et les responsabilités, en
faisant reconnaître ses compétences, où ces dirigeants chrétiens pourront exercer leur
rayonnement, et redonner une « âme » à ces institutions, remettre au cœur de la cité ces
valeurs essentielles qui font le bien commun. Claude CALLENS résumait cela parfaitement :
« Animer, c’est donner une âme. Animer une municipalité, c’est s’appliquer à lui faire
atteindre le mieux possible sa finalité de politique locale. Animer un atelier, une entreprise,
c’est s’appliquer à faire remplir à l’atelier, l’entreprise leur fonction propre de service du
client. Animer, c’est exactement le contraire de noyauter. Noyauter, c’est pénétrer dans un
organisme pour le détourner de son but pour en faire l’instrument d’une politique de parti, de
la subversion. Animer, c’est ramener un organisme à son but, le lui faire remplir le mieux
possible ».256
255
Dictionnaire Le Robert
256
Claude CALLENS, CEE-information n°27, décembre 1978.
125
cercles de laïcs. D’autres minorités font ce travail très bien. Les partis politiques aussi. Il
serait bon que l’Eglise s’y attelle…
L’évolution de la vie politique tend cependant à laisser une place au lobbying. La loi
en effet se fait moins souvent l’expression d’un intérêt général « abstrait » et davantage celle
d’une politique particulière : loi sur le foulard, loi sur le travail du dimanche, loi sur les
sectes… Cela amène le législateur à solliciter les groupes d’intérêt pour obtenir des
informations préparatoires. Il s’agit ainsi pour ces différents groupes d’intérêt de faire valoir
auprès du législateur leur lecture du problème pour que sa décision la prenne en compte, ou
tout au moins, ne se fasse pas au détriment des intérêts du groupe. Ce travail est tout à fait
officialisé à Bruxelles, où la Commission Européenne a édicté une chartre pour encadrer ce
travail des groupes d’intérêt. En France, cela se fait, mais encore « honteusement ».
La présence au monde des chrétiens, et de l’Eglise, doit être une « présence réelle »,
c’est à dire au monde tel qu’il fonctionne. Si les chrétiens ont reçu mission d’animer l’ordre
temporel, si l’Eglise est là non pour obtenir un pouvoir politique pour elle-même , mais pour
soutenir et accompagner les chrétiens dans leur mission temporelle, il faut que nous
acceptions de nous imposer une exigence d’efficacité. Encore une fois, la certitude de la
victoire finale du Ressuscité ne nous dispense pas d’obtenir des victoires ici bas au service de
la vie. Mgr de BERRANGER semble convaincu de cela :
126
« Je ne vois pas pourquoi les lobbies homosexuels, par exemple, auraient le droit de
faire pression sur les instances européennes ou internationales, alors que l’Eglise, elle,
n’aurait plus qu’à la « fermer ». Je ne vois pas pourquoi les institutions juives ou
musulmanes auraient le droit de faire pression sur l’environnement médiatique, alors que
l’Eglise seule, parce qu’elle a fait des fautes dans le passé, n’aurait plus qu’à se taire. »257
257
Mgr Olivier de BERRANGER, La Politique, Mame/Plon Paris 2003, p.22
258
Par exemple Centesimus Annus, n° 30 ou encore dans son message à l’ONU du 24 juin 2001 visible sur
http://www.inxl6.org/article1196.php le 20 mai 2007
259
Note n°7
127
en compte notre lecture du sujet traité, et lui en offrir concrètement les moyens en
transformant cette lecture en projet de loi, d’amendements, de solutions.
Les parlementaires ont à traiter des milliers de sujets plus techniques les uns que les
autres. Ils n’ont pas le temps de les travailler tous en profondeur. Ils réclament, pour ceux que
nous avons rencontré, cette coopération de l’Eglise pour les aider dans leur discernement.
Lors de la dernière révision des lois de bioéthiques, des amendements multiples étaient
proposés, souvent très complexes. Quelle aide concrète l’Eglise a su apporter ? Le président
d’un groupe parlementaire au Sénat se plaignait auprès de nous de n’avoir pas réussi à joindre
une seul responsable ecclésiastique capable d’orienter son choix pour un amendement qui
devait être voté dans l’heure qui suivait ! Trois évêques joints, aucun résultats. Aucune aide
concrète. Alors quand ce responsable là entend les plaintes épiscopales suite à la loi
promulguée, il pose clairement la question de savoir si l’Eglise prend les moyens de ses
ambitions…
Ce lobbying, bien plus que d’être une force de pression, doit se mettre au service
d’une force de proposition. Il évitera ainsi les accusations de dérive communautariste, de la
part de ceux qui refusent de faire de l’Eglise une minorité en concurrence avec d’autres. En
même temps que d’organiser les moyens de porter nos convictions efficacement au cœur du
système politique, médiatique, économique, il faut aux chrétiens développer des lieux de
proposition, à l’image des « think tank » anglo-saxons : des cercles regroupant les meilleurs
compétences dans un domaine, capables de transformer les convictions de la doctrine sociale
de l’Eglise en projets concrets adaptés aux circonstances politiques, économiques et sociales.
Il ne suffit pas de se plaindre ou de s’opposer à une loi de bioéthique ou sur l’immigration. Il
faut aussi, si les chrétiens veulent réellement servir les responsables politiques, et le bien
commun, être capables d’écrire des amendements, de proposer des projets, des solutions
nouvelles, concrètes, que les parlementaires peuvent reprendre à leur propre compte.
Nous parlions dès le début de notre étude du désir de continuer ce dialogue de l’Eglise
avec le monde, que souhaitait Vatican II. Le lobbying aujourd’hui, dans le monde anglo-
saxon, est considéré justement comme un véritable outil de dialogue : dialogue en amont,
avec le décideur politique, pour participer parmi d’autres à l’élaboration de sa décision. En ce
sens, il nous semble important qu’en France, nous quittions cette attitude scrupuleuse face au
128
lobbying, pour le regarder enfin comme un moyen de continuer le dialogue avec ceux qui
servent la Cité.
129
publiquement… La Note regrette aussi ce même manque d’unité autour des valeurs
essentielles de la part d’associations ou de publications catholiques.260
Si nous voulons redonner à l’Eglise de France cette capacité à être une force de
proposition et de contestation, sans se résoudre à laisser l’anarchie des déclarations
personnelles intempestives s’installer, il nous semble urgent de fonder un organisme pour
cela. Une sorte de vitrine qui permettrait aux médias, aux responsables politiques, aux
institutions civiles de se retrouver « face aux chrétiens » pour reprendre le titre d’une
émission radio, d’avoir de façon claire, pratique et efficace le positionnement de l’Eglise sur
un sujet particulier.
Certains objecteront qu’un tel CRIF ne correspond pas à la structure ecclésiale voulue
par le Christ du catholicisme… un tel CRIF pourtant ne contesterait pas le magistère du Pape
ni celui des évêques, mais serait à leur service, pour le proposer, l’exposer de façon
professionnelle et efficace. Il faudrait bien sûr réfléchir aux liens institutionnels avec la
Conférence des Evêques de France. Mais il nous semble assez opportun d’avoir une structure
mixte, composée de laïcs et de clercs, sous l’autorité par exemple du Président de la
Conférence des Evêques de France. Dans la perspective défendue par la Note d’un discours
rationnel, laïque des catholiques, la présence justement de laïcs engagés dans la vie civile au
sein de ce Conseil nous semblerait avoir un intérêt réel pour faire évoluer l’image de
l’institution . Mgr de BERRANGER d’ailleurs s’intéressait lui même le premier à l’idée de
« donner un nouveau type de représentation aux laïcs dans l’Eglise en France. Il s’agirait
260
Note n°7
130
d’entendre une autre voix que la seule voix épiscopale. (…) Ne serait-il pas utile de créer une
assemblée, dont le rythme et les statuts restent à définir ? »261.
L’autre utilité d’un tel conseil serait de pouvoir assumer ce travail de lobbying de
façon professionnelle, ouverte et transparente. Aujourd’hui, en France, n’importe quelle
institution ou entreprise de dimension nationale a en son sein un service de relations
institutionnelles ou d’affaires publiques. C’est un métier à part entière. Comment l’Eglise de
France pourrait elle rester la seule à ne pas y investir des hommes et des moyens ? Certains
pourront souligner l’existence du Service pastoral d’études politiques aujourd’hui pris en
charge par le Père Matthieu ROUGE aidé d’un diacre, sous la responsabilité de l’Archevêque
de Paris. Pourquoi cela nous semble insuffisant ? D’une part, la définition de la mission de ce
service n’est pas évidente : « constituer une présence d’Eglise auprès de ceux qui le
souhaitent parmi les parlementaires et leurs assistants » nous semble important, mais pour
quoi faire ? On ne peut, par déontologie, mélanger un accompagnement de type spirituel avec
un travail d’influence, d’approches, de lobbying. Ces deux missions nous semblent gagner à
être distinguées. D’autre part, et malgré la qualité de son responsable et de son travail, il nous
semble bien révélateur qu’un seul prêtre soit dévolu à cette tâche, quand il faudrait tout un
cabinet recrutant les meilleures compétences parmi les laïcs et les clercs pour assurer ce
travail.
Nous pensons ainsi qu’aux côtés du SPEP qui garderait son rôle d’apport spirituel
gratuit auprès des parlementaires, telle une aumônerie du monde politique, une autre instance
aurait sa place et son utilité comme outil de communication efficace et de proposition. Un
service de lobbying clairement affiché, décomplexé, assumé. Mis au service de ces valeurs
éthiques essentielles qui méritent qu’on professionnalise un peu notre façon de les
promouvoir.
Comme le CRIF qui a des antennes régionales, il nous semble que ces nouveaux
moyens d’action culturelle et politique devraient être aussi mis en place au niveau des
261
Mgr Olivier de BERRANGER, La Politique, Mame/Plon Paris 2003, p.25
131
diocèses. L’idée est de vraiment encourager ceux-ci à développer la culture de réseaux dans
leur façon d’agir et de s’organiser. Loin du microcosme parisien, l’antichristianisme se fait
moins virulent bien souvent au niveau local, mais c’est la méconnaissance qui est à
surmonter. L’ignorance, l’écart culturel, une crainte de la récupération ou des fausses
interprétations, explique bien souvent que les responsables politiques, économiques, sociaux
et religieux ont encore du mal à coopérer ensemble, à se connaître, à se considérer de façon
pragmatique comme avant tout partenaires.
132
chrétien qui se ferait uniquement sous le mode de la contestation, nous souhaitons renforcer la
crédibilité, l’efficacité et la performance du discours de proposition que peut avoir l’Eglise
dans ce dialogue avec le monde. Cela suppose à nos yeux d’accepter, et le compromis
finalement se trouve peut-être aussi ici, d’utiliser les mêmes outils de dialogue que la société.
Le lobbying assumé est un outil de discussion, et de recherche du compromis, en amont. Mis
entre les mains de l’Eglise, qui souhaite le bien de tous, il devient un moyen pour servir ce
progrès vers le Bien commun. Ne pas rompre le dialogue avec le monde suppose de
comprendre où ce dialogue prend forme réellement, et d’y être présent. Cela fait aussi partie
des « signes des temps » que le Concile appelait à scruter, pour adapter notre façon de servir
nos frères les hommes. Il est temps de faire nôtre cet outil, il en va en partie de notre
« présence réelle » au monde de ce temps.
133
CONCLUSION
La Note de 2002 appelle certainement à une rupture ; ce travail aura permis de savoir
laquelle.
Il ne s’agit pas pour nous d’une rupture dans l’enseignement de la doctrine sociale de
l’Eglise. Nous avons montré que les idées fortes que portait la Note étaient déjà présentes
dans les documents magistériels antérieurs. Nous ne suivons pas ceux pour qui la Note se fait
plus restrictive et plus radicale dans les critères de discernement qu’elle offre, par rapport aux
encycliques précédentes. D’une part, parce qu’il nous semble discutable qu’une telle Note
puisse dépasser les directives portées par une encyclique dont l’autorité est supérieure.
D’autre part, parce que les passages concernés dans la Note, en particulier le n°4, n’offrent
pas une interprétation certaine : il est raisonnable dans ce cas de s’en tenir à ce qui a été dit
auparavant. Enfin, et c’est pour nous l’argument principal, parce qu’aucun discours
postérieurs du cardinal RATZINGER puis de Benoît XVI viennent soutenir la thèse de la
rupture de doctrine que serait l’appel à une dissidence politique. Au contraire, aussi bien dans
la Note, dans sa lettre aux évêques américains de 2004, que dans ses discours ou son
encyclique Deus Caritas est, le successeur de Jean-Paul II continue de considérer
l’engagement des catholiques dans la vie politique, y compris électorale ou législative,
comme non seulement toujours possible mais encore indispensable.
La rupture pour nous se fait donc d’avantage dans le ton employé, et la forme donnée à
cet engagement renouvelé des catholiques en politique : confirmant les appels de ses
prédécesseurs envers les responsables politiques pour qu’ils assument leur responsabilités de
façon cohérente avec leur foi, sans jamais accepter de compromis sur les valeurs éthiques
essentielles, le Cardinal RATZINGER ravive dans cette note l’urgence d’un véritable travail
de reconquête des intelligences et des cœurs : redonner à la raison toute sa place, pour que la
loi naturelle retrouve son rôle de fondement de nos démocraties, rétablir et promouvoir une
culture de vie, trouver les moyens efficaces et modernes pour y parvenir. Eviter ainsi toute
marginalisation du christianisme et gagner ce combat de la vérité contre le relativisme
aujourd’hui triomphant. Ce grand combat de la raison et de la culture : voilà la nouveauté. Cet
134
esprit de reconquête insufflée par la note est en rupture… Rupture avec la stratégie
d’enfouissement. Rupture avec le fatalisme. Rupture avec la tentation de l’exil ou du
désengagement. Rupture avec le spiritualisme désincarné. Rupture avec un christianisme
complexé, craintif et plaintif. Rupture avec les compromissions honteuses. Rupture avec les
discours si consensuels, ou les silences complices ou peureux. La Note fait pressentir ce que
confirmera le ton de ces premiers mois de pontificat de Benoît XVI : un engagement clair, un
affrontement frontal avec le relativisme et les dérives de la démocratie, mais toujours au nom
de la raison, de sa capacité à connaître le vrai, de sa dignité à retrouver. Toujours au service
du bien véritable et de la dignité de tout homme. Un catholicisme qui relève la tête, non pour
se retirer d’un monde qui serait mauvais, mais au contraire, pour y tenir pleinement sa place,
au service de l’homme.
Voilà l’esprit de la Note. Cet esprit prophétique, nous le croyons, vient porter un
engagement chrétien en politique qui se veut réaliste dans ses moyens et ses outils. Dans sa
méthode et sa stratégie. Un engagement chrétien pleinement incarné dans le réel, dans la vie
politique telle qu’elle est, et telle qu’elle fonctionne. C’est un effort redoutable de tenir les
deux. Et c’est un chemin forcément bien moins confortable que celui du spiritualisme ou celui
du relativisme. C’est pourtant sur ce chemin de crête que la Note appelle les catholiques à
s’engager plus que jamais, persuadés de l’urgence « de présenter en termes culturels
modernes le fruit de l’héritage spirituel, intellectuel et moral du catholicisme »262, sans
permettre qu’il perde de sa saveur ni de sa force dans des compromissions malheureuses,
certains que nos démocraties y trouveront les valeurs si nécessaires pour fonder leur unité.
Puisse ce souhait être partagé par tous, et transmis aux générations qui viennent…
262
Note n°7
135
BIBLIOGRAPHIE DU MEMOIRE
BOUTET Thierry, L’engagement des chrétiens en politique, 2007, Privat, Toulouse 2007,
217p.
DARCOS Xavier, L’Etat et les Eglises, la question laïque, Odile Jacob, Paris 2006 275p.
DARANTIERE Philippe, Pour une action politique catholique, Editions de Paris, Versailles
2007, 197p.
GRIMPRET Matthieu, Dieu est dans l’isoloir, Presses de la Renaissance, Paris 2007 265 p.
LAUZUN, Pierre (de) Chrétienté et démocratie, Pierre Téqui, Paris 2002, 379 p.
MADELIN Henri et TOSCER Sylvie, Dieu et César, Essai sur les démocraties occidentales,
DDB, Paris, 1994 157p.
136
RATZINGER Cardinal Joseph, L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain, Editions
Saint-Augustin, Saint-Maurice 2005, 143 p.
RATZINGER Cardinal Joseph, Valeurs pour un temps de crise, Paroles et Silence, Paris
2005, 148 p.
SCHOOYANS Michel, Pour relever les défis du monde moderne, Presses de la Renaissance,
Paris 2004, 247p.
VALADIER Paul, Agir en politique, décision morale et pluralisme politique, Le Cerf, Paris
1980 190p.
COLLECTIF, Une république, des religions, pour une laïcité ouverte, Les Editions de
l’Atelier, Paris 2003 167 p.
137
PERSONNES RENCONTREES
Ces rencontres ont permis en particulier de confirmer l’attente des responsables politique vis
à vis de l’Eglise : attente d’un interlocuteur fiable, pragmatique, compétent, connaissant les
dossiers, et au discours unitaire. Jamais il n’a été reproché à l’Eglise de défendre telle ou
telle conviction : on attend au contraire d’elle qu’elle renforce la liberté et la force de son
discours. On la veut décomplexée et pleinement elle-même. Autre point à souligner : la
nécessité du lobbying leur apparaît comme évidente.
Personnalités politiques* :
Personnalités ecclésiastiques :
138
SOMMAIRE
Introduction p.4
139
V- Deux enjeux théologiques de la Note autour de la question du compromis p.85
Conclusion p.134
Bibliographie p.136
140