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N.olivier Besseron.1

Transféré par

Bombinette Gideon
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Édité par la Fondation littéraire Fleur de Lys, organisme

à but non lucratif, éditeur libraire francophone en ligne


sur Internet.
Adresse électronique: contact@[Link]
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Tous droits réservés. Toute reproduction de ce livre, en
totalité ou en partie, par quelque moyen que ce soit, est
interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur. Tous
droits de traduction et d’adaptation, en totalité ou en
partie, réservés pour tous les pays. La reproduction d’un
extrait quelconque de ce livre, par quelque moyen que ce
soit, tant électronique que mécanique, et en particulier
par photocopie et par microfilm, est interdite sans
l’autorisation écrite de l’auteur.
Disponible en version numérique uniquement.
ISBN 978-2-89612-223-3
© Copyright 2007 Olivier Besseron
En couverture : carte géographique du Cameroun
Photos Olivier Besseron, p. 35 Estelle G. p. 409 Thomas
K.
Dépôt légal –
Bibliothèque nationale du Canada, 4e trimestre 2007
Imprimé à la demande au Québec.
PREFACE

Depuis toujours j’avais ce désir en moi de


partir, voyager, sortir de mon pays pour découvrir
d’autres mondes, d’autres gens, d’autres cultures.
Mais je ne voulais pas non plus partir pour partir,
même si quelque part, quitter son pays pour un autre
est une sorte de fuite. Je voulais partir pour faire
quelque chose de concret, pas seulement sac sur le
dos découvrir le monde, mais aussi passer du temps
et partager pour une période donnée la vie d’autres
personnes. C’est ainsi qu’à l’issue de mes études,
j’ai décidé de m’engager en tant que volontaire de
la solidarité internationale. Après de nombreuses
démarches auprès d’Organisations Non Gouverne-
mentale, j’ai finalement été recruté par la Déléga-
tion Catholique pour la Coopération et suite aux
formations dispensées, je me suis vu proposé le
poste de Principal de collège dans un petit village
au Cameroun.

~9~
Les yeux ouverts

Pour deux ans, j’allais donc prendre la direc-


tion d’un établissement secondaire privé camerou-
nais dans un pays que je ne connaissais que de nom,
dans un continent que je ne connaissais pas, et par-
tager sur cette période le quotidien, les joies, et les
difficultés d’autres personnes pour vivre la vie de ce
pays au plus proche de celle des gens que j’allais
côtoyer
A posteriori, je ne pense pas avoir fait ce
qu’on appelle du développement même si d’un
point de vue professionnel je suis venu avec des
outils et des méthodes de travail qui auront, je le
souhaite, une utilité pour le développement ultérieur
de la structure dans laquelle j’ai œuvré. Par contre,
j’ai vécu mon poste comme un prétexte à la ren-
contre interculturelle, au développement des échan-
ges entre les femmes et les hommes de cultures et
d’horizons différents. Et je suis persuadé qu’une des
plus grandes forces de la solidarité internationale est
celle de susciter le contact entre des populations de
cultures différentes, dans l’idée que c’est de la meil-
leure connaissance de l’autre que peut naître un réel
développement, dans les pays du nord comme dans
ceux du sud.
Le texte qui suit est le Journal de Bord que
j’ai tenu tout au long de ces deux ans. Pour la fa-
mille et les amis restés en France, pour garder un
souvenir de ce que j’ai vécu, mais aussi pour parta-
ger avec d’autres ce que peut être un volontariat de
solidarité internationale. Ce n’est pas un guide tou-
ristique du Cameroun mais le récit d’une expé-
rience, de mon expérience. L’intérêt premier à mon
sens de ce journal est qu’il permet d’appréhender

~ 10 ~
Préface

avec ses lacunes, ses coups de gueule et ses visions


décalées, l’évolution de mon regard au Cameroun
de mon atterrissage à Douala le 1er septembre 2005
jusqu’à mon retour dans l’hexagone le 6 août 2007.
Ceci est un regard, les yeux grand ouverts !

Olivier BESSERON

~ 11 ~
PREMIERE ANNEE

1er septembre 2005

On est arrivé vers 16h30, heure locale à


Douala, une heure de décalage avec la France il
devait être 17h30. Là, le passage à l’aéroport s’est
fait sans problème, le partenaire de Guillaume est
venu nous chercher en mini bus, ce qui a limité les
tâtonnements de notre arrivée dans l’inconnu.
Surtout qu’en fait de tâtonnement, j’ai pu
éprouver la vivacité des porteurs à me délester et de
mes bagages et de mon argent. A cinq autour du pot
au rose après qu’ils aient eu chargé les affaires de
toute la compagnie, ils attendaient de moi autre
chose que l’odeur. Et, comme je ne savais pas, je
leur ai donné 10.000 CFA, et encore, ils ont conti-
nué à protester.
Le minibus nous a déposé à la procure de
Douala, établissement tenu par un blanc africain. Je
dis blanc africain car ce type était la caricature de

~ 13 ~
Les yeux ouverts

l’ancien routard allemand qui serait venu s’installer


avec foi et bagage au Cameroun. Les cheveux jau-
nes, pas blond, jaune pâle passé, grand, légèrement
bedonnant, et avec un accent mi français mi afri-
cain... enfin, son accent à lui.
Après nous être installés dans une chambre
pour trois avec les autres mecs, quand notre alle-
mand voulait nous mettre dans trois chambres diffé-
rentes disposant chacune de deux à trois lits... on a
rejoint les autres ainsi que d’anciens coopérants
dans un petit troquet de Douala. Ça nous a permis
de découvrir un peu Douala by night avec ses nids
de poules qui doivent être encore plus énormes by
day, et sa circulation à faire pâlir la Place de l’Etoile
à Paris. Nous avons pu déguster un bon poisson
braisé, ultra pimenté et qui a vu Jérôme passer par
toutes les couleurs de l’arc en ciel, et moi m’enfiler
un litre et demi de bière pour apaiser le feu. Il faut
dire que la bière est servie ici en bouteille de 65 cl,
qu’elle ne coûte rien (à peine 500 CFA) et qu’avec
la chaleur on boit ça comme du petit lait.
Nous sommes ensuite rentrés dans un taxi
sans ceintures (mais c’est normal) et sans amortis-
seurs (c’est fréquent.) Le lendemain, après une er-
reur de réveil puisque nous étions restés à l’heure
française, c’est à 5h20 que nous avons émergé pour
nous rendre au plus tôt à la gare de Douala. Départ
en seconde classe vers 7h10 pour environ 7 heures
de trajet. Ce qui est agréable c’est que l’on peut
ouvrir les fenêtres du train, et même ouvrir les por-
tes et s’asseoir sur le marchepied pour admirer la
nature. Nous arrivons finalement vers 14h00 à
Yaoundé et c’est la femme de mon responsable qui

~ 14 ~
Première année

m’attend avec deux de ses filles. Encore une petite


histoire avec les porteurs de bagages, mais je sens
que le métier rentre.

Vendredi 2 septembre 2005

La veille j’ai donc eu droit à une petite bal-


lade autour d’Essos avec une fille de mon responsa-
ble. Elle m’a donné deux ou trois informations sur
la vie au Cameroun, et j’ai pu vivre en direct l’effet
qu’a sur la population la vision d’un blanc en com-
pagnie d’une noire. Petites réflexions en dialecte,
coup d’œil inquisiteur... rien de méchant mais ça
surprend. Et donc j’ai eu droit au couplet : « t’as
une fiancée ? » et quand tu réponds non, on te dit
que tu vas avoir fort à faire pour être tranquille et
éviter les assauts des prétendantes. Ensuite je n’ai
pas coupé au couplet sur la religion : « Ah, tu n’es
pas catholique !? » « Protestant !? » « Non prati-
quant !? » Finalement, bière aidant, j’ai avoué aux
filles de mon responsable lors d’un repas que je
n’étais pas croyant. A voir leurs tronches ça a du
leur faire bizarre. Comment c’est même possible de
ne pas Croire !??
En continuant la ballade à proximité d’un
quartier chaud dans tous les sens du terme, j’ai in-
terrogé ma guide sur la réalité des traitements faits
aux voleurs et la justice populaire. Et elle m’a an-
noncé qu’il y a quelques temps on avait attrapé un
voleur pas loin et qu’on l’avait laissé mort au milieu
de la chaussée. Le type est resté là pendant trois

~ 15 ~
Les yeux ouverts

jours avant que la police ne vienne dégager le cada-


vre. Sympa...
Aujourd’hui, c’était mon premier jour de
travail. Nous nous sommes rendus avec mon res-
ponsable au Lycée Leclerc, l’un des plus gros sinon
le plus important lycée de Yaoundé avec 4.000 à
6.000 élèves par an. Je devais assister à la Confé-
rence Sectorielle de Rentrée pour les Responsables
Educatifs de la Province du Centre, étant désormais
chef d’établissement, ce qui devait se dire me
concernait. Nous avons eu droit à un certain nombre
de petits discours dont je n’ai, à vrai dire, pas retenu
grand-chose… C’est, et je l’ai entendu autour de
moi, pas mal de bla bla… Il s’agissait de préparer la
rentrée 2005-2006 et cette préparation s’articulait
autour de 2 axes principaux : la lecture et la recher-
che documentaire, et la redynamisation de la chaîne
pédagogique. Donc des intervenants ont posé les
constats et avancés un certain nombre de stratégies.
Puis avant l’après-midi, nous avons été séparés en
plusieurs commissions pour réfléchir à la mise en
place de mesures pour la rentrée 2005-2006. Je me
retrouvais en compagnie d’un assistant de mon chef,
ce dernier étant parti assister à la levée du corps
d’un membre de sa famille. La réflexion s’est portée
autour de 4 points : l’administratif, le pédagogique,
le financier et l’environnemental. On ne peut pas
dire que la réflexion se base vraiment sur du
concret, du moins les moyens d’évaluations sont
légers puisqu’au lieu de consulter le degré d’avan-
cement dans la préparation de la rentrée à travers un
questionnaire à remplir par tous les chefs d’établis-
sements présents, nous étions une trentaine seule-

~ 16 ~
Première année

ment à prendre position pour toute la région centre


et à débattre de ce qui était et n’était pas. Il s’agit
aussi de prendre en compte l’absentéisme car, amu-
sant, la feuille de présence n’est donnée à signer
qu’en fin de réunion pour ne pas que les participants
partent avant la fin... Marrant aussi cette manie du
téléphone portable de tous les responsables éduca-
tifs : ils se baladent tous avec leur portable bien en
vue (comme un bijou ou une marque de statut so-
cial) et surtout ils ne l’éteignent jamais. Du coup, au
cours de la conférence du matin, les portables n’ont
jamais cessés de sonner et les gens n’ont jamais
cessés de répondre…Quand on pense qu’en France
les portables doivent même être coupés dans les
trains, normalement…
Ce qui est intéressant en fait c’est que toute
l’organisation, l’administratif etc. se base sur des
procédures et des formes à la française... un peu
datées. Le problème étant que l’organisation laisse à
désirer, les débats se transforment vite en discussion
de cours de récréation et l’efficience des commis-
sions laisse songeur quant à la réalisation future des
recommandations adoptées.

Dimanche 11 septembre 2005

Aujourd’hui je me suis levé vers 8h30, il est


difficile de se lever plus tard : dés 7h00 il y a du
bruit et des éclats de voix dans la cour. Il faut dire
aussi que ma maison est située dans un coin de
l’établissement avec à ma droite, dans le prolonge-
ment, le dortoir des garçons avec juste l’intervalle

~ 17 ~
Les yeux ouverts

de deux salles ; et à ma gauche, collé au mur de ma


chambre, le dortoir des filles.
A priori, le boulot ne devrait pas être trop
compliqué, le plus dur ce sera de gérer avec les pa-
rents d’élèves et les profs, même si le directeur des
études s’occupe de pas mal de choses à ce niveau là.
Je suis surtout là pour assurer le suivi quotidien,
veiller à ce que tout se passe bien, avoir un œil sur
tout et coordonner les activités. La machine est en
partie rodée et n’a besoin que d’un superviseur pour
les problèmes de tous les jours, à cela s’ajoute tout
de même la gestion financière. Le Fondateur qui
décide encore des dépenses a pris la décision de
poser du béton lissé dans les dortoirs, par rapport
aux frais d’inscription le minimum est d’offrir des
conditions de vie décentes aux élèves. Je dis décen-
tes parce qu’en France un dortoir sans eau courante,
avec un sol en stabilisé mais pas vraiment bitumé,
des douches en extérieur (ce n’est pas le même cli-
mat non plus), des lits superposés en bois avec des
matelas en mousse sans tissu, et l’emploi des élèves
pour des tâches d’entretien de l’établissement, on
crierait au scandale et l’établissement serait fermé
avant même qu’on ne songe à l’ouvrir. Cela dit, les
conditions sont largement plus décentes ici que dans
d’autres établissements, notamment en ce qui
concerne le volume des classes. Cela est peut être
lié au fait qu’il n’y a pas beaucoup d’inscrits, mais
le parti pris est de ne pas faire de classes de plus de
40 élèves, alors qu’au lycée Leclerc ils s’entassent à
120 dans des classes de 60.

~ 18 ~
Première année

Samedi, j’ai effectué ma première sortie


seul ! Ça peut paraître tout con comme ça mais bar-
dé d’un milliard de recommandations m’incitant à
la méfiance et materné par la famille du partenaire
dans les premiers jours, il s’agissait de faire le pre-
mier pas. Et puis c’est toujours mieux d’avoir quel-
ques indications sur la marche à suivre avant de se
lancer en terrain inconnu, non !? Je suis donc parti
dans l’idée de faire la route à pied jusqu’à Obala
pour aller poster une lettre, sauf qu’il faisait une
chaleur à crever donc dés que j’ai entendu l’aver-
tisseur sonore de la moto taxi qui passait, je l’ai
arrêté pour qu’elle me dépose. En route, il embar-
que une petite nana plutôt mignonne qui vient
s’asseoir derrière, les cuisses à l’air de part et
d’autre de moi et les seins qui effleuraient douce-
ment mon tee-shirt rendaient la promiscuité beau-
coup plus agréable que le derrière de mon conduc-
teur devant moi. Quelques centaines de mètres
après, nous déposons l’amazone et filons sur la
ville. Arrivé au bureau de poste, je paye la course
pour me rendre compte en me retournant que le
bureau de poste est fermé. Donc je file au cyber
repéré avec l’économe du collège quelques jours
plus tôt. Nous sommes en période des pluies et sou-
dain une violente averse arrose la ville, du coup plus
de connexion. J’attends un peu dans l’espoir que
celle-ci se rétablisse bientôt et en profite pour ob-
server les vendeurs de rue s’activer à ranger leurs
marchandises. Il pleut encore quand je sors du cyber
après avoir réglé mes petites affaires sur le web.
J’enfile alors mon gros poncho bleu acheté en vu de
parer justement aux pluies tropicales. Imaginez

~ 19 ~
Les yeux ouverts

alors la scène : la seule personne qui ne se soit pas


abritée de toute la longue rue commerçante d’Obala,
de surcroît un blanc, et revêtu d’une espèce de bâ-
che bleu qui lui donne l’air de rien. A voir la tête
des gens je me suis demandé s’il n’y avait pas un
martien à coté de moi dans la rue, pour me rendre
de compte qu’en fait de martien il n’y en avait
qu’un : moi !
Avant de rentrer, je m’arrête pour acheter
des clopes. Le premier magasin n’en vend pas, et au
deuxième le gars me demande « Quel goût ? »... Je
dis quoi, quel goût ? Je veux des blondes moi. Le
gars ne comprend pas et me sort tout un florilège de
marques différentes parmi lesquelles j’opte dans un
premier temps pour les Diplomat. 325 CFA le pa-
quet, soit si je ne me trompe pas environ 50 centi-
mes d’Euro !
Puis je prends le chemin du retour, cette fois
à pied. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de blancs
dans le coin mais j’ai l’impression d’attirer tous les
regards... à moins que ce ne soit encore l’effet pon-
cho bleu. J’ai droit à quelques sifflets pour saluer
« le wat ! » ou à des kiss dans le vide pour attirer
mon attention.
Je rentre enfin chez moi où, si ce n’était
l’absence d’eau courante et d’eau chaude à laquelle
je vais sans doute m’habituer, mais qui pour
l’instant m’oblige à réfléchir aux milles et uns stra-
tagèmes pour me laver les mains, je me trouve plu-
tôt bien installé.
Il faudra tout de même envisager rapidement
un certain nombre de travaux dans la mesure où il
n’y a pas de plafond dans la véranda, la cuisine et la

~ 20 ~
Première année

chambre d’ami et que de fait, les souris ont le


champ plus que libre pour se balader. Par ailleurs, il
n’y a pas de fenêtre à la porte de la cuisine qui
donne sur la cacaoyère derrière le collège, et les
barreaux ne suffisent pas à prévenir l’invasion des
moustiques et autres bestioles indésirables quand je
m’attelle aux fourneaux le soir.

Mercredi 28 septembre 2005

Aujourd’hui, j’ai eu ma première réunion


avec l’ensemble du personnel, enfin presque. A
l’ordre du jour : les objectifs de l’établissement, les
rendez-vous importants de l’année, le règlement
intérieur, le problème de la bibliothèque, et last but
not least la question des salaires ! Et là je com-
mence tout de suite à me faire aimer parce qu’avec
un effectif qui plafonne pour l’instant à 90 élèves,
les finances ne sont pas au mieux de leur forme, et il
faut en tirer les conséquences au niveau des salaires.
Le Fondateur m’a donc laissé l’insigne honneur
d’annoncer à sa place le gel des salaires de juillet et
août pour le personnel permanent et la réduction du
taux de vacation horaire pour les vacataires. Ça
commence bien. En même temps, les conditions
d’enseignement avec pour certaines classes moins
de dix élèves, c’est presque des vacances.
A un autre niveau, à force de bouger sur
Yaoundé en fin de semaine pour voir des potes ou
en semaine pour le boulot, je commence à être rodé
question transports en commun. Du village où je
suis, je me rends sur l’axe lourd Yaoundé - Bafous-

~ 21 ~
Les yeux ouverts

sam et là j’arrête les minibus qui vont sur Yaoundé.


Ceux des compagnies ne s’arrêtent pas puisqu’ils
font le plein à Obala, et si je devais aller à Obala
pour prendre ces bus ça me reviendrait plus cher.
Donc je prends les free lance qui ramassent tous les
gens qu’ils trouvent sur la route jusqu’à ce qu’ils
soient blindés, c’est à dire que l’on soit 19 ou 20
dans un bus pour 12 ou 14, autant dire que lors-
qu’on sort de ces engins on en a parfois des courba-
tures pour une semaine. La dernière fois, on s’est
retrouvé 4 devant, 5 au deuxième rang, 4 au troi-
sième rang, 4 au quatrième rang et 5 au cinquième
rang ! Le trajet jusqu’à Yaoundé dure de 3 quarts
d’heure à 1 heure 15 minutes voir plus selon l’état
du bus et les embouteillages.
Quand ces bus passent, le motor boy qui est
celui qui récupère les sous, qui fait les placements et
qui range les bagages, agite frénétiquement la main
en l’air pour te signifier qu’il y a une place pour toi
(même si quand le bus s’arrête a priori ça ne se voit
pas) alors il faut aussi lui faire un petit coucou de la
main, en évitant de mettre le pouce en l’air parce
qu’il paraît que ça peut être pris pour une insulte.
Le terminus c’est à SHO, à coté d’une sta-
tion essence, de là je fais 300 mètres, descends une
petite route, passe à coté de l’unique cinéma à ma
connaissance pour l’instant à Yaoundé (le cinéma
Abbia), et me place à un passage fréquenté par les
taxis.
A Yaoundé, le taxi jaune est roi, c’est lui qui
impose son rythme à la circulation de la ville avec
ses accélérations soudaines sur 200 mètres suivies
d’un arrêt brutal, presque au milieu de la chaussée,

~ 22 ~
Première année

pour prendre un éventuel passager. Il vaut mieux


connaître un tant soit peu la ville avant de prendre le
taxi : pour savoir combien payer, connaître les
points de repère des chauffeurs (qui n’ont rien à
voir avec les divisions administratives), et savoir où
se placer et dans quelles rues pour prendre les taxis
qui vont dans ta direction. Il faut aussi respecter
scrupuleusement les noms des destinations sous
peine de rester en rade tout l’après midi. L’autre
jour je veux aller à la gare, je lance à qui veut
l’entendre : « Gare centrale ! Gare centrale ! » Je
passe comme ça une dizaine de taxis puis on me
souffle que non, que c’est gare des voyageurs qu’il
faut demander. Je rectifie le tir et le premier taxi qui
passe me prend à bord.
Le taxi est roi aussi parce que c’est lui qui
choisit les clients qu’il prend, à ce propos le taxi est
collectif (à moins de demander un dépôt mais là
c’est plus cher), si la destination annoncée et le prix
ne conviennent pas il file sans bonjour ni merde. Par
contre, si ça convient à l’itinéraire qu’il s’est fixé et
au prix qu’il attend, il klaxonne un coup et là c’est
le signal pour monter vite fait en voiture. A noter, il
utilise son avertisseur aussi pour dire qu’il est libre,
et pour signaler aux autres véhicules que quoi qu’il
arrive, il passe.
Le prix de base de la course est fixé à 175 F
CFA mais selon la distance il faut parfois prévoir
plus et ne pas hésiter à négocier.
L’autre soir en sortant d’Essos (quartier de
Yaoundé), impossible de trouver un taxi à 200 pour
joindre le collège Vogt, j’ai du craquer pour 300 F
CFA pour finalement en trouver un. Ce soir là, il y

~ 23 ~
Les yeux ouverts

avait de gros embouteillages et je me disais que je


n’arriverais jamais à l’heure prévue, ce fut le cas. A
l’arrivée à un rond point, les flics arrêtent mon taxi
et lui prennent son permis pour une histoire auquel
je n’ai pas compris grand-chose. Il y aurait eu
comme un accrochage, enfin je ne sais pas. Sur ce,
le passager à l’arrière s’en va causer avec les flics
pour accélérer la procédure, et puis voila que mon
chauffeur part aussi me laissant seul dans le taxi
garé au milieu du rond point. Mon chauffeur revient
finalement avec une petite amende et c’est reparti,
mais pas pour longtemps car nous nous retrouvons
au beau milieu d’un nouvel embouteillage : un petit
accrochage mobilise 3 flics au milieu d’un carrefour
fréquenté et il faut les laisser entourer les véhicules
à la craie ! Finalement je suis arrivé à destination
environ 30 minutes plus tard que l’heure prévue.
Pour rester sur ces considérations routières,
je vous livre les quelques petites aventures qui me
sont arrivées pour le moment:
Trajet dans la voiture de mon responsable.
On entend un drôle de bruit. On s’arrête. Il descend
et se rend compte que la roue arrière gauche était en
train de partir. Bof ! On prend le cric, on resserre et
c’est reparti ! On ne va pas s’étendre sur ce qui
n’est pas arrivé.
Trajet en taxi de la gare au collège Vogt :
« Je me suis oublié » nous dit le chauffeur lorsque
sa voiture tombe en panne d’essence.
Trajet en taxi de la Pharmacie du Soleil au
collège Vogt : Premier accrochage. Le chauffeur
s’arrête en plein milieu de la route et descend
s’engueuler avec celui qui lui est rentré dedans, puis

~ 24 ~
Première année

il l’invite à prendre place dans le taxi direction le


garage le plus proche…

Mardi 4 octobre 2005, 23h52

Il y a deux choses que l’on doit retenir


quand on fait des courses ici et qui s’appliquent à
peu prés en toutes circonstances. Tout d’abord, le
premier prix que l’on propose au blanc qui débarque
quand il n’y a rien d’affiché, est en général deux à
trois fois supérieur au prix normalement pratiqué. Il
ne faut pas oublier que le banc est une bonne poire
généralement pétée de tunes. Ensuite, il ne faut sur-
tout pas oublier quand on est un blanc volontaire
pour la coopération et donc pas vraiment pété de
tunes, que tout se négocie, tout se discute, tout se
marchande et que pour cela, il ne faut avoir aucune
morale ni aucun remord.
Même si le vendeur te dis qu’il te fait le
même prix que tout le monde, même s’il te dit que
la vie est dure, qu’il lui faut vivre, qu’il semble au
bord des larmes... Dis toi de toute manière qu’il ne
vendra jamais à perte et qu’il gagnera toujours
quelque chose de la vente réalisée, même quand on
a pu diviser le prix par trois. C’est sur les marchés
artisanaux que ces joutes commerciales sont les plus
intéressantes, c’en est presque un jeu. Mais ça arrive
aussi en d’autres circonstances et pour des produits
qui n’ont rien à voir avec l’artisanat local. Par
exemple, le premier régulateur de tension que j’ai
acheté, le gars me le faisait au début à 17.000, fina-
lement au bout d’une demi heure je lui ai arraché à

~ 25 ~
Les yeux ouverts

9.500 avec un bloc prise en prime ! Plus tard je me


suis quand même acheté un vrai onduleur avec bat-
terie qui permet à la fois de maintenir la tension
stable et de garder une demi heure d’autonomie en
cas de coupure de courant, assez fréquentes en pé-
riode des pluies.
La question de l’argent de toute manière est
assez compliquée. Je rencontre beaucoup de pro-
blèmes par exemple pour récupérer la scolarité des
élèves. Les parents vont jusqu’à envoyer leurs en-
fants négocier avec moi le montant du prochain
versement, et le pire c’est que je suis obligé parce
que les parents sont injoignables. Ce qui me gène le
plus c’est d’être obligé de mettre des enfants à la
porte car leurs géniteurs ou tuteurs ne respectent pas
l’échéancier imposé et ne se manifestent qu’une fois
l’enfant dehors, alors qu’ils ont été informés au
moins deux semaines avant.
Changeons de sujet, l’autre jour j’ai fait une
petite balade dans la brousse autour de chez moi.
On dit la brousse parce qu’il n’y a pas vraiment de
forêt : tout autour du collège ce sont des champs de
manioc, d’ananas, des palmeraies, et des plantations
de cacao. Sur le chemin mon guide, élève au col-
lège, m’a montré des baobabs. Je pensais qu’il
n’existait qu’une variété de baobab avec une base
très large mais pas très haut. L’arbre en question à
coté de chez moi a également une base très large,
avec des espèces de contreforts en étoile tout autour
de lui qui se précipitent sous terre, mais s’élève lui à
une hauteur impressionnante. Sinon, il y a aussi des
manguiers, des bananiers fruit et des bananiers plan-

~ 26 ~
Première année

tain, et des avocatiers. Moi qui pensais que les avo-


cats poussaient sous terre, ce fut un choc.

Lundi 24 octobre 2005,

En ce moment ça va plutôt bien, le boulot


s’inscrit doucement dans le quotidien et les sorties
du WE se font plus fréquentes, ce qui n’est pas pour
me déplaire parce qu’au niveau des relations extra
professionnelles, c’est plutôt le calme plat à Obala.
Le fait d’être le supérieur hiérarchique de tout le
petit monde, le principal du collège du village, et
d’habiter au sein même de l’école, tout cela ne faci-
lite pas les choses… D’autant plus quand le Fonda-
teur du collège, mon responsable, débarque à
l’improviste à 20h00 pour parler comptabilité. Donc
pour trouver des potes, ce n’est pas ce qu’on fait de
mieux. Mais enfin, il faut du temps au temps.
La semaine dernière j’étais à Makak, chez
un ami prof de math, Olivier. C’est une petite ville à
environ 100 bornes au sud de Yaoundé, assez sym-
pa et surtout beaucoup plus calme qu’Obala. On se
sentirait presque à la campagne. Obala apparaît plus
comme une grosse ville carrefour avec beaucoup de
passage et pas mal d’agitation. On en a profité pour
aller se balader jusqu’au bord du Nyong, belle ri-
vière à une bonne heure de marche en contrebas du
village. En route, on a pu admirer les longues co-
lonnes de fourmis, colonnes entourées de part et
d’autre par des barricades d’autres fourmis permet-
tant d’orienter le flux incessant des travailleuses et
où, à chaque intersection, une fourmi guerrière, à

~ 27 ~
Les yeux ouverts

peu prés quatre ou cinq fois plus grosse que les


fourmis européennes, semble diriger les opérations
en dirigeant celle-ci à droite, celle-là à gauche, d’un
petit coup d’antenne bien administré.

Lundi 31 octobre 2005

En ce moment c’est dur au collège. Moi qui


suis arrivé la bouche en cœur avec plein de belles
paroles et méthodes à l’européenne, je me rends
compte que ça ne vaut pas un clou ici. Je sais que
comme l’établissement connaît des difficultés, on
accepte tout le monde sans examens et que dans le
lot il y a des clowns qui naviguent de collèges en
collèges, mais je ne m’attendais pas à ça. L’équipe
pédagogique au début de l’année me disait en par-
lant des élèves : « ils ont la tête dure ! ». Mais je ne
pensais pas tant que ça. Donc on a changé de mé-
thode. Au début je laissais trois chances à l’élève
avant un avertissement, mais ils prenaient ces petits
avertissements comme trois possibilités pour eux de
transgresser le règlement en toute impunité. Main-
tenant, les petites transgressions sont traités direc-
tement sur le terrain par les surveillants généraux et
sont sanctionnées par des travaux d’intérêts géné-
raux (couper la pelouse à la machette par exem-
ple…), et quand la faute devient trop lourde, on les
emmène dans mon bureau. Je procède désormais en
trois étapes : à la première convocation dans mon
bureau c’est un avertissement écrit, à la deuxième
c’est le renvoi avant conseil de discipline, à la troi-
sième c’est le renvoi définitif. Le problème c’est

~ 28 ~
Première année

que les années précédentes il n’y avait personne à


mon poste au quotidien pour régler ces indiscipli-
nes, les anciens élèves ont pris certaines habitudes
qu’il s’agit maintenant de transformer, et les habitu-
des sont tenaces.
L’autre problème auquel je suis confronté
est celui de la gestion de la pompe à eau. Celle-ci
située au milieu du collège en face de salles de clas-
ses couvre les besoins en eau potable et autre des
internes, mais aussi des habitants du village. Cette
pompe a été installée par le Fondateur avec l’appui
d’un comité de pilotage constitué de villageois. Ce
comité a pour travail de récolter une cotisation au-
près des villageois pour l’entretien de la pompe. Les
fonds étaient ensuite perçus par le directeur des
études, habitant du village, et qui en assurait la ges-
tion. Les années précédentes il y avait déjà des dif-
ficultés pour récupérer toutes les cotisations. Et
c’est à moi désormais de récupérer cet argent. De-
puis une bonne semaine, la chasse aux cotisations a
commencé et c’est débat sur débat avec tous les
villageois venus prendre de l’eau. La cotisation
s’élève à 3.600 F CFA par ménage et par an, ce
n’est pas énorme mais ça reste une somme pour
beaucoup de gens, d’autant que beaucoup ne l’ont
jamais payé. Alors les villageois ne comprennent
pas pourquoi il leur faut payer maintenant alors
qu’avant ils ne le faisaient pas.
Or, entre la vidange que l’on doit pratiquer
une fois tous les deux ou trois ans afin de maintenir
le forage propre (environ 60 à 70 000 F CFA), et de
temps en temps le remplacement de certaines pièces
(tuyaux, mécanismes divers…) qui finissent fatale-

~ 29 ~
Les yeux ouverts

ment par s’user, l’entretien d’une pompe à eau a un


coût non négligeable.
En tenant compte du fait que le collège ne
roule pas sur l’or, les cotisations sont plus que né-
cessaires pour assumer ce coût. D’autant que si un
problème survient et qu’il n’y a pas d’argent pour
réparer, les villageois trouveront toujours un moyen
de s’arranger alors que nous aurons énormément de
difficulté à gérer le problème avec nos internes.
C’est donc le défilé des doléances et des in-
compréhensions. Selon, c’est marrant, parfois c’est
plutôt lourd, mais il arrive aussi que ce soit difficile
à supporter moralement. Je m’explique : parfois
c’est amusant parce que les femmes du village es-
sayent de m’avoir au sentiment en disant que je suis
leur papa et que en tant que tel je n’ai pas le droit de
leur refuser l’eau ; plus embêtant sont les gens qui
viennent taper le scandale alors que les élèves sont
en cours ; et enfin difficile moralement quand,
comme dimanche, un homme à qui on donne de
l’eau gratuitement pour son usage personnel car sa
femme est infirme, vient avec de grosses marmites
qui ne sont pas à lui. Un des petits boulots de cette
personne étant d’aller chercher l’eau pour des villa-
geois. Or, maintenant que l’on collecte les sous et
que tout le monde essaie de nous truander, on ne
peut pas lui permettre de continuer cette activité.
Mais en lui refusant l’eau, je lui coupe un moyen de
gagner sa vie. Alors le gars est devenu dingue : il
s’est mis à gueuler, à taper sur ses marmites, il
commençait à se mettre à genoux pour supplier !
Dur, dur. Quand on connaît un peu les revenus et les
conditions de vie au village et que l’on refuse à

~ 30 ~
Première année

quelqu’un un moyen de gagner sa vie. C’est un di-


lemme. Pour autant, je ne peux pas le laisser faire
sinon ce sera le début d’un cercle vicieux où tout le
monde dira se faire payer pour aller puiser l’eau de
quelqu’un d’autre, et éviter ainsi de payer.
Sinon, dernier évènement en date, le type
d’évènement qui arrive toujours quand c’est un pote
qui vient chez toi. « Hey ! J’ai un petit problème ! »
Alors on va voir et on découvre que les toilettes
sont… bouchées ! Je vais donc voir dehors dans
mon tout à l’égout nature. J’avais jusqu’à présent
dans l’idée que tout se déversait dans la nature et
qu’il n’y avait pas de fosse. Je lui demande de ver-
ser de l’eau dans les toilettes, et là je vois des petites
bulles à la commissure des tuyaux. Ok ! Etant don-
né que ça tenait par une opération du saint esprit,
j’en appelais à Jésus pour enlever la cale et laissais
choir le tuyau sur le sol le laissant éructer un violent
rot de mécontentement appuyé d’un léger dégueuli !
Avec un bâton je soulevais le tuyau et il en était
plein ! Je ne comprenais pas trop parce que je
croyais que ça sortait comme ça dans la nature, en
même temps ça n’aurait pas été très hygiénique.
Mais en rabattant les taillis autour j’aperçus un
tuyau qui s’enfonçait dans le sol et qui avait l’air
bouché.
J’allais donc en parler à mon surveillant gé-
néral qui me dit en gros qu’ils s’y attendaient parce
qu’un mur s’était écroulé l’an dernier sur la fosse,
mais qu’ils n’avaient pas pensé à réparer ça à la
rentrée.

~ 31 ~
Les yeux ouverts

Donc, ils savent que j’arrive, ils savent qu’il


y a ce problème et ils attendent que je remplisse un
mois de merde dans le tuyau d’évacuation qui
donne sur une fosse bouchée, avec toutes les odeurs
que ça occasionne (et moi qui me posait des ques-
tions) pour dire, ouais, il faut faire quelque chose. Je
lui demande quand ? Comment ? Et il me dit :
« Oh ! Faut voir avec le Fondateur, moi je ne prends
pas de décision ! » Ok (énervement). J’appelle le
Fondateur et il me dit de voir avec le manœuvre. En
attendant, il me dit que je peux utiliser les toilettes
que j’ai dans l’autre chambre. Sauf que ce sont des
toilettes à la turque dans une pièce sans moustiquai-
res, véritable refuge à mout mout. Pour information,
les mout mout sont des sortes de mini insectes vo-
lants non identifiés, quasi invisibles à l’œil nu (en
tout cas je ne les ai jamais vu de mes yeux vu), et
qui ont la fâcheuse habitude de vous transformer en
véritable sapin de Noël en laissant sur la peau une
myriade de petites marques rouges. Encore que moi
j’ai de la chance parce que ça ne me gratte pas.
Mais comme je n’ai pas trop l’envie de me faire
tapisser les fesses de couleurs qui n’auront rien à
voir avec une quelconque consommation de carotte,
je demande au surveillant général, combien de
temps à son avis ? Il me dit deux semaines. Alors là,
comble de l’énervement, je m’en vais en disant
ouais, ben faudra faire un peu plus vite que ça parce
que moi je m’en vais vous chier dessus si c’est pas
fait dans les trois jours… Lundi, je vois l’agent
d’entretien, je lui en cause, il me dit ce qu’il faut
comme matériel, je lui paye une bière pour
l’encourager, et il m’a déjà creusé une fosse de 1m

~ 32 ~
Première année

de profondeur sur 2m de long en 2 heures de temps.


Il me dit qu’il devrait avoir fini mardi, je l’espère !

Dimanche 6 novembre 2005

Déjà novembre, le froid s’installe sous les


latitudes françaises, les miennes s’échauffent peu à
peu et la sécheresse s’installe. Ce week-end je suis
parti rejoindre Jérôme à Yaoundé. Quand j’arrive, il
m’annonce que nous sommes invités chez une ma-
man qui bosse là où il travaille, au collège Vogt,
pour manger le Nkui. Alors pour information, tous
les adultes ici, apparentés ou non, on les appelle
Maman ou Papa, et ceux de notre génération on les
appelle mon ami, mon frère ou ma sœur.
On se rend donc chez la maman en prenant
un raccourci qui nous rallonge mais nous permet de
visiter les arrières cours et passages étroits et
boueux de Yaoundé. Il y a bien une trentaine de
personnes quand nous arrivons, dont une bonne
moitié de joyeux bambins qui courent dans tous les
sens. On nous libère un canapé - l’invité est roi - on
nous libère une table basse, et on nous apporte le
Nkui avec la semoule de maïs et des jus (Fanta et
boissons fruités extrêmement sucrées…) Alors le
Nkui, c’est sinon Le, en tout cas L’un des plats ca-
merounais le plus spéciaux, selon les dires des ca-
merounais eux mêmes. C’est un plat qui se prépare
rarement, surtout pour les grandes occasions, et en
particulier pour l’arrivée d’un nouveau né. C’est
donc une espèce de sauce gélatineuse et collante qui
quand on la touche (ça se mange avec la main, c’est

~ 33 ~
Les yeux ouverts

impossible avec n’importe quel autre ustensile et


déjà avec la main ce n’est pas évident) colle bien au
doigt mais qui quand on veut la saisir se dérobe
aussitôt. Au niveau goût, je ne sais pas comment la
décrire, peut être un petit goût de condiment mais
rien d’extraordinaire, à mon palais en tout cas. On
doit faire une petite boulette de semoule de maïs
avec la main qu’on essaye tant bien que mal
d’enrober de Nkui et, avec un petit mouvement de
poignet qui permet tout à la fois de détacher le li-
quide du plat et d’éviter d’en foutre partout, on
porte ça rapidement à sa bouche et hop ! Le Nkui
est une plante ou un arbuste, dont on presse une
branche pour obtenir un liquide que l’on va remuer
longtemps. C’est ce qu’on m’en a dit…
Le soir, l’aventure culinaire continue : nous
avons mangé de la vipère. C’est vraiment très bon,
ça a un petit goût de poulet et même la peau de
consistance un peu plus gélatineuse est très bonne.
Et puis nous avons dansé le coupé décalé. Et les
camerounaises dansent bien, très bien même, avec
des postures plutôt suggestives qui ont tôt fait
d’éveiller l’intérêt. Alors quand une jolie nana
commence à danser avec toi, te prends par les han-
ches, puis doucement se retourne et de dos, dans un
joli balancier du cul commence à t’appuyer sur
l’entre jambe et à t’entraîner dans le mouvement,
c’est chaud !

~ 34 ~
Première année

16 au 30 décembre 2005, Nord Cameroun

Tout commence le 16 décembre 2005, où


plutôt non, la veille. Pressé de quitter mon lieu de
travail, j’ai filé dés le vendredi soir de la sortie des
cours à Yaoundé. J’ai passé la nuit chez mon patron
et lui ait ainsi déposé les clefs du bureau et de ma
maison.
Rendez vous est pris avec Germain et Isa en
poste à Akono, et Estelle et Thomas en poste à
Mbalmayo. On doit se retrouver à la gare des voya-
geurs à 11h00 pour prendre les billets de train. Pre-
mier imprévu, les billets ne sont de toute façon pas
disponibles avant 15h00 et sont mille francs plus
cher. Bon, on se console et on passe le temps en
entamant notre budget bière dans un bouiboui de la
gare.

Vendeuse de bâtons de manioc (Photo Estelle G.)

~ 35 ~
Les yeux ouverts

Départ du train à 18h00 et c’est parti pour


une nuit de voyage. C’est un trajet extraordinaire, à
chaque gare où le train s’arrête, une multitude de
personnes arrive, enfants comme adultes, avec sur
la tête des plateaux chargés de victuailles : bâtons
de manioc, bananes douce, mangues, arachides etc.
qu’ils viennent vendre aux voyageurs. Au fur et à
mesure de notre trajet vers le nord, les produits dif-
fèrent et plus ça va moins il y a de fruits. Ce qui est
également agréable, selon l’état de fatigue et
l’humeur évidemment, c’est l’ambiance dans le
train. Nous ne sommes pas dans un wagon de TGV
où le silence est presque de rigueur et où les éclats
de voix sont mal vus. Nous sommes au forum, à la
fête, à la foire : les gens discutent et s’apostrophent.
Il y a de la vie ! Nous arrivons le lendemain à
Ngaoundéré entre 11h.00 et 12h.00. Aussitôt arri-
vés, nous sautons dans le premier bus direction Ga-
roua pour 5 heures de route. Là bas, un coopérant
vient nous chercher en voiture et nous emmène di-
rectement à la procure où nous allons dormir.
Le lendemain, lundi 19 donc, réveil à la
première heure pour prendre le bus direction Ma-
roua. Encore 4 heures de route dans un paysage de
moins en moins en vert et de plus en plus sahélien.
Depuis Ngaoundéré déjà, au bord des routes les
habitats traditionnels se font plus présent. D’abord
des maisons carrés mais en torchis avec toit de
paille, puis des cases rondes (des boukarous) au toit
conique, organisées en saré (regroupement de mai-
sons entouré d’un mur d’enceinte où vit une famille
entière). La chaleur est constante mais l’air est sec.
La poussière et le climat agressent les voies respira-

~ 36 ~
Première année

toires. Tous plus ou moins enrhumés, nous nous


sommes approvisionnés en Lotus (c’est ainsi que
l’on désigne les mouchoirs) et ne cessons de nous
moucher.
Nous arrivons à Maroua en milieu de jour-
née. Thomas, le coopérant de Maroua, vient nous
chercher pour nous déposer à la procure. Le vérita-
ble voyage va enfin commencer. Nous sommes par-
tis depuis plus de deux jours et avons parcourus
quelques 1370 kilomètres pour environ 26 heures de
transport. Le Nord est particulièrement enclavé.
L’état des routes entre Yaoundé et Ngaoundéré est
pitoyable et les liaisons internes de la Camair (com-
pagnie d’aviation nationale) plus qu’aléatoires.
Le mardi 20 nous louons un 4/4 Toyota et
partons accompagnés de Thomas Maroua en direc-
tion de Waza et de sa réserve naturelle. Environ 2
heures de trajet sur une route encore en bon état.
Certaines pistes sont mieux entretenues que beau-
coup de voies goudronnées, et de toute façon il y a
plus de pistes en latérite que de routes dans le pays.
A peine arrivés, nous jetons nos affaires
dans le boukarou où nous allons dormir et nous fi-
lons dans le parc dans l’espoir d’observer quelques
animaux de la savane. Nous avons ainsi la chance
après à peine quinze minutes d’observer un trou-
peau de girafes qui après nous avoir observés, pru-
dentes, se sont enfuies à toutes jambes. C’est im-
pressionnant de voir ces grandes gigues partir en
sprint. Quelques temps après, décidément nous
avons de la chance, nous tombons nez à nez avec
une maman éléphant et ses deux petits. Cependant,
nous ne sommes pas les seuls et trois autres véhicu-

~ 37 ~
Les yeux ouverts

les viennent encercler l’animal pour le canarder de


photos. Au final, on n’est pas si loin du zoo et ça
faisait pitié de voir cette pauvre bête encerclée ainsi.
Nous sommes donc partis en ayant succombé au
vice de la photo souvenir, comme les autres. Le
temps d’admirer le coucher de soleil dans la savane,
nous rentrons au campement.
Mercredi matin, réveil avant le lever du so-
leil dans l’espoir cette fois de rencontrer les lions.
Malheureusement, la saison sèche n’est pas encore
assez avancée, les herbes sont hautes et il y a encore
plusieurs points d’eau. Notre pisteur suit la piste des
lions toute la matinée mais finalement, nous n’en
verrons aucun. La ballade dans le parc est tout de
même sympa et nous rencontrons d’autres représen-
tants de la faune locale : damalisque, vautours, ma-
rabouts, oiseaux bleus, etc. Nous rentrons le cul en
capilotade après 7 heures passées à l’arrière du
pick-up, et c’est surtout a posteriori qu’on se rend
compte avoir vu avec nos yeux ce qu’on ne voyait
avant que par la médiation télévisuelle.
Nous partons de Waza en milieu d’après mi-
di et la voiture nous dépose à Mora. Nous laissons
Thomas Maroua rentrer seul chez lui puisqu’il a
déjà fait l’escapade que nous nous apprêtons à faire.
Nous passons juste une nuit à Mora et le lendemain
matin partons en quête d’un moyen de transport
pour nous déposer à Koza. Les difficultés commen-
cent. A partir de Mora, la région est davantage en-
clavée, il n’y a plus que des pistes et pas de lignes
régulières. La plupart des touristes qui vont où nous
allons disposent d’un véhicule. Après avoir négocié
âprement avec diverses personnes – au niveau du

~ 38 ~
Première année

transport, dés qu’il s’agit de faire un trajet qui sort


un peu de l’ordinaire, les transporteurs font le prix
du blanc que la négociation permet parfois de divi-
ser par deux ou plus - nous embarquons finalement
dans une vieille Ford Corona et le chauffeur, après
être passé donner quelques infos à sa seconde
femme (il en a trois), file à toute vitesse sur la piste
défoncée.

Paysage de Djinglya – Extrême Nord Cameroun

A Koza, une petite pause pour boire un jus,


il fait chaud. Nous repartons à pied les sacs sur le
dos pour joindre Djinglya. Le paysage est magnifi-
que, les habitats traditionnels se fondent dans les
montagnes rocailleuses.
Nous sommes rapidement accompagnés de
plusieurs enfants qui nous demandent le cadeau. Il y
a quelques temps, des ONG sont venues dans la
région pour quelques projets et ont distribué cahiers
et bics à tous les gamins du coin. Du coup dés qu’ils
voient un blanc, ils demandent le cadeau. De temps
en temps aussi, ils viennent vers nous et nous sou-

~ 39 ~
Les yeux ouverts

haitent la bonne année ! (Ils font ça toute l’année) et


demandent ensuite le cadeau parce qu’ils nous ont
souhaité la bonne année. (Les adultes aussi font ça
et à Obala en revenant, deux gars du village sont
venus me souhaiter la bonne année pour ensuite me
demander de l’argent. C’est très vite lassant…)
A Djinglya nous dormons dans des cases de
passage à la coopérative artisanale. Le lendemain,
pas de transport pour joindre Mokolo au départ de
Djinglya. On repart donc à deux à l’arrière d’un
pick-up de passage pour Koza afin d’y négocier 5
motos. Et c’est parti pour 40 bornes de moto sur
piste. Rendus à Mokolo, on se fait rabattre sur un
hôtel chic avec lequel on arrive à négocier une
chambre pour 5 avec un matelas pour chacun.
Samedi matin, à l’aube, nous regagnons le
centre ville de Mokolo pour trouver un transport
pour Rhumsiki. Mais bien que Mokolo soit une ville
carrefour, même problème qu’à Mora, aucune ligne
n’assure le transport régulier vers Rhumsiki. Du
coup, 2 heures à discuter, négocier, pour finalement
trouver un gars dont le père doit se rendre là bas
dans une vieille 504. Nous ne sommes pas encore
sortis de la ville que déjà il s’arrête pour démonter
le moteur et le mettre en état de marche pour le tra-
jet. On arrive tout de même à bon port sans encom-
bre, recouverts de poussière et asphyxiés par la fu-
mée du moteur.
Le soir, mes compagnons vont à la messe
tandis que moi je tape un petit roupillon. A leur
retour, on se fait un bon repas de réveillon en exté-
rieur en dépit du froid qui règne puisque nous som-
mes tout de même en altitude. Dimanche matin, je

~ 40 ~
Première année

pars en randonnée avec Germain et Thomas, on


laisse les filles se reposer à l’hôtel. 6 heures de mar-
che, à moitié au Nigeria, dans un paysage extraordi-
naire. La région est parsemée de roches gigantes-
ques qui élèvent leurs structures escarpées vers le
ciel.
Nous amorçons le retour le lendemain matin.
Même galère pour trouver un transport. On se lève à
5h00 pour trouver l’unique moyen de sortir de
Rhumsiki : une camionnette. Celle-ci arrive vers
6h15, blindée de monde à l’arrière. On se dit qu’on
ne va jamais rentrer mais le transporteur nous dit
que si. Ils commencent à faire descendre des gens,
même si on leur dit qu’on ne veut prendre la place
de personne. Ils nous installent à l’arrière, Thomas
sur un pack de bière, moi dans un pneu. Et finale-
ment personne ne reste sur place, ils ont fait rentrer
tout le monde. Et c’est parti pour le trajet le plus
long du voyage : 48 kilomètres en 3 heures à 17 −
sans compter la poule et les enfants − à l’arrière de
la camionnette sur une piste défoncée. Le confort
est spartiate mais le lever du soleil dans la monta-
gne est extraordinaire. Nous n’arriverons cependant
pas jusqu’à destination. Le véhicule pète son cardan
à 3 kilomètres de Mokolo. On fini le trajet en moto.
Puis le retour, ponctué par des rencontres avec les
coopérants du nord et quelques bières. Mokolo,
Maroua, Garoua, Ngaoundéré, Yaoundé.
Fin des vacances le premier janvier 2006, je
rentre enfin chez moi et je découvre ma maison
dans un état pas possible. Les plafonds ont bien été
faits dans la chambre d’amis et la cuisine ainsi que
cela avait été prévu depuis avec mon responsable

~ 41 ~
Les yeux ouverts

mais pas le ménage des travaux ! Bref, moi qui


n’avait qu’une seule envie : dormir ! J’en ai été
quitte pour un peu de ménage.

Mercredi 11 janvier 2006

Alors, donc, reprenons où j’avais laissé. Au


premier janvier 2006, ou plutôt non, quelques jours
avant.
En commençant par des nouvelles de ma
santé. A Garoua, la veille du départ, tout com-
mence. D’abord des petits maux d’estomac puis une
nausée qui me monte au pif et, au milieu de la cour
de la procure et alors même que les Sœurs sont en
train de réfléchir sur la Sainte Ecriture, je délivre
soudainement mon repas du midi qui décidément,
avait hâte de sortir.
Du coup je ne mange ni le soir, ni le lende-
main midi et me contente alors d’un verre d’eau
additionné de citron et de sel alors que mes compar-
ses se gavent sous mon nez de sauce gombo gluante
à souhait. Viens le soir, nous prenons le train de nuit
qui, après un voyage à toute vitesse à travers le
pays, va nous déposer après 15 heures de trajet dans
la capitale où se conclura notre excursion. Deux
jours le ventre vide, s’en était trop, je cède alors et
m’empiffre goulûment d’un sandwich à l’avocat
après seulement une ou deux heures de train. Tout
semble aller pour le mieux. Sauf que quelques demi
heures plus tard et alors même qu’un de mes com-
parses levait la tête pour me relancer sur une ques-
tion de physique qui nous avait tourmenté tout

~ 42 ~
Première année

l’après midi – à savoir à quel vitesse je marche si je


suis dans un train qui va à 90 kilomètres/h, et que je
courre moi-même à 6 kilomètres/h dedans pour re-
gagner les toilettes – l’idée me vint d’apprécier la
question de manière pragmatique et je me précipi-
tais alors aux toilettes déglutir ce problème décidé-
ment pâteux. L’odeur régnant dans ces célestes la-
trines évitant au majeur et à l’annulaire l’insigne
honneur d’aller chatouiller ma glotte. Puis le trajet
se fit sans encombre et j’en profitais pour apprendre
à dormir assis.
Nous débarquons donc à Yaoundé vers
12h00. Nous nous séparons de deux de nos amis et
restons avec Germain et Isa à la gare pour attendre
le train à destination de Makak. Celui-ci arrive pile
à l’heure ! Et c’est important à signaler puisque
lorsque nous sommes partis dans le nord, nous
avons croisé un ami qui justement descendait à Ma-
kak. Or, il était 18h.00 et le train avait deux heures
de retard. J’appris le lendemain par texto qu’il était
finalement parti de Yaoundé à 22h45. A ce titre, il
faut bien avoir en tête le 6ème point des informa-
tions utiles notées au verso des billets de train, à
savoir : « Camrail s’engage à faire de son mieux
pour assurer le voyage avec une diligence raisonna-
ble. Les heures de départ et d’arrivée mentionnées à
titre indicatif, ne font pas partie du présent
contrat. » C’est on ne peut plus clair !
Ce trajet nous réserve également une sur-
prise amusante en la personne d’un exploitant en
bois qui voit en nous ses futurs partenaires finan-
ciers en Europe. Nous lui expliquons que non, et
échangeons ensuite de choses et d’autres, de la dé-

~ 43 ~
Les yeux ouverts

forestation, des poumons verts de la planète,


d’écologie et lui de nous révéler qu’à la suite de son
illustre géniteur il s’est lancé dans la médecine tra-
ditionnelle, et humble comme personne, nous dé-
clare avec aplomb avoir découvert le remède pour
toutes les maladies : cancer et sida compris. Nous
l’exhortons donc à présenter sa découverte et allons
même jusqu’à lui dire pour le convaincre qu’il y a là
de l’argent à se faire. Mais lui croit davantage au
bois et nous confie avoir guéri seulement vingt per-
sonnes. En passant, son remède miracle ne lui per-
met pas d’accepter nos gâteaux, un diabète que la
médecine traditionnelle ne lui a pas ôté l’en empê-
chant. Bref, nous débarquons à Makak vers 17h45,
presque surpris du peu de temps que nous avons mis
pour parcourir à peu près 80 kilomètres.
Nous retrouvons alors Olivier et bien que fa-
tigués la soirée se passe agréablement, mon estomac
me permettant même une plongée dans le ventre
d’un poisson dodu. Le lendemain, tôt, deux amies
nous arrivent de Bafang dans l’ouest Cameroun.
Hélas, je ne participe qu’au ralenti à la journée ainsi
qu’aux préparatifs du réveillon, mon estomac ayant
décidé de refaire des siennes. N’y croyant pas ou ne
voulant pas le croire, il m’envoya même visiter les
fourrés pour détailler le café du matin.
Le repas s’annonce grandiose. Pâté de
France. Vin Rouge. Poulet braisé. Frites de plantain,
de patate douce et de macabo. Je fulmine mais me
contente d’un pastis salvateur, du moins au début,
l’odeur alléchante me disant : quitte à être malade,
autant l’être le ventre plein. J’enchaîne donc nourri-

~ 44 ~
Première année

ture et pastaga, car on le sait tous : le pastis c’est


bon pour l’estomac.
Nous finissons la soirée par une petite tour-
née des bars et nous lançons même dans un petit
coupé décalé arrosé de quelques bières. Sur le trajet
du retour. Un dernier troquet voit un guitariste
s’employer désespérément à remettre dans le temps
sa boite à rythme. Je lui propose un bœuf (il ne
s’agit pas d’un steak, mais de faire de la musique
ensemble). Il ne comprend pas, remet sa boite en
marche et me laisse prendre la guitare. Olivier vient
me rejoindre avec une caisse de bière et deux tour-
nevis et nous jouons un petit swing funky décalé qui
fera danser deux trois fêtards, et laissera sur le cul
deux trois vieillards. Puis, nous prenons une der-
nière bière arrosée d’une sucette de whisky (au Ca-
meroun, on trouve de l’eau, de l’huile et de l’alcool
dans des sachets plastiques).
Nous rentrons, mangeons quelques crêpes
qu’une des amies de Bafang à eu le courage de pré-
parer. Puis, incapable de tenir debout plus long-
temps, il est 4h30, je vais me coucher habillé, et ne
rouvre les yeux qu’à 9h00. Après un petit déjeuner
frugal, nous repartons prendre le train pour regagner
nos pénates respectifs. Le train de 10h30 n’arrivera
qu’à 14h00. Pour la petite histoire, les coopérants de
l’an dernier ont raté le train une fois, il avait un
quart d’heure d’avance, c’était le train de la veille !
Finalement je regagne mon chez moi, quel-
ques villageois m’apostrophent pour me souhaiter la
Bonne Année, dans l’idée que celui qui souhaite,
reçoit… de l’argent.

~ 45 ~
Les yeux ouverts

Curieux de découvrir mon nouveau chez moi


avec plafond dans la véranda, plafond dans la cui-
sine, plafond dans la chambre d’ami. Sauf que le
plafond de la véranda n’est pas fait. Normalement le
chef du village (c’est lui qui fait les travaux) com-
mence lundi 15. Mais d’après l’un de ses fils et mon
patron, il ne faut pas que j’hésite à le pousser au cul
parce qu’il est lent. Je verrais cela. En attendant, je
pousse la porte de la maison. Ahhhrrrrrrg ! Les pla-
fonds de la cuisine et de la chambre d’amis sont
faits, mais le ménage… Et en général, après 15
jours passés sur les routes à dormir chaque soir dans
un endroit différent, on aspire à se poser tranquille-
ment chez soi et non à nettoyer toute la baraque.
Enfin, au moins maintenant j’ai un plafond dans ma
cuisine et dans ma chambre d’amis, et je me sens un
peu plus chez moi. C’est quand même beaucoup
plus agréable et plus hygiénique dans la cuisine, les
lézards viendront moins chier dans les assiettes.
A terme, je ferais peut être ma chambre de la
chambre d’amis car c’est le lieu le plus protégé des
cris et de l’agitation des deux internats qui encer-
clent ma maison. A coté de ma chambre l’internat
des filles, et plus haut dans le prolongement de mon
salon, l’internat des garçons. Il y a des dimanches
matins vers 5h00, entre le coq et les gamins, je ne
sais pas lequel j’égorgerais le premier. D’autant que
le camerounais, surtout le jeune, a l’habitude
d’exprimer ses joies ou émotions en poussant de
long cris aigus, qu’on ne sait pas trop d’où il sort
mais qu’à terme, on lui trouve plus mélodieux le
chant du coq, même à 5h00 du matin un dimanche.

~ 46 ~
Première année

Sinon, la rentrée s’est faite doucement. Le


premier étant un dimanche, l’administration came-
rounaise a décidé de faire du deux un jour férié, la
rentrée des internes a donc été décalée au lendemain
dans de nombreux établissements de la province du
centre. Sauf le notre. Mais beaucoup de nos élèves
ne l’ont pas entendus de cette oreille. Nous n’avons
récupéré tous nos effectifs qu’en fin de semaine.
A coté de ça, je suis passé rendre une petite
visite à l’hôpital d’Obala pour faire les analyses de
selles et de goutte épaisse. D’abord on va chercher
un ticket de consultation à l’entrée. Ensuite, on fait
la queue pour la consultation. Là on dit au docteur
qu’on voudrait faire les examens de selle et de
goutte épaisse. Il marque ça sur mon carnet de santé
(le carnet de santé c’est un petit cahier avec plein de
pages blanches où le docteur note donc la consulta-
tion, l’ordonnance, etc.…) Puis, on passe chez
l’économe pour payer les frais de laboratoire. Enfin,
on va au laboratoire faire les tests. Quand on rentre
dans le labo, on se dit ouh là ! Les insectes s’y bala-
dent librement. En apparence, même ma cuisine
après que j’ai fait à manger est plus propre.
En attendant les résultats, assis sur le banc
en contrebas du bâtiment, mon attention se tourne
comme ça vers les marches qui mènent au couloir
extérieur où se trouve le labo et, une petite tête de
chèvre se tourne à gauche, à droite vers moi, me
dévisage un instant, puis l’animal entier descend
tranquillement les marches et part se promener dans
le parc de l’hôpital.

~ 47 ~
Les yeux ouverts

Les résultats de l’analyse des selles annon-


cent des traces de leucocytes. J’ai donc des vers.
Mais je crois que ma cuite au pastis du dimanche
soir a du les mettre KO puisqu’ils m’ont laissés en
paix en début de semaine. Un petit traitement ver-
mifuge s’impose mais rien de grave, au contraire,
pas besoin de me forcer pour éliminer les quelques
kilos superflus.
Samedi, mon partenaire est venu me visiter
et m’apporter sa voiture. Ce sera désormais la voi-
ture du collège. Une vieille Renault 9 de 83. Avec
des portes qui ne ferment plus à clef. Le capot qui
ne se ferme plus non plus. Le coffre qu’on ouvre
avec un doigt dans le mécanisme de serrure. Le
liquide de frein à changer toutes les semaines parce
que le récipient est poreux. L’huile à vérifier sou-
vent parce que le bouchon est cassé. Les pneus lis-
ses. Seul le compteur d’essence du tableau de bord
fonctionne… le matin à froid. Une rotule à changer.
Le parallélisme à faire. L’équilibrage à faire. Le
siège conducteur cassé (ne s’avance pas, ne se re-
cule pas). Mais, pas une trace de rouille sur le capot.
Enfin, j’ai fait laver la ceinture de sécurité pour
pouvoir la mettre. Lors de mes premiers déplace-
ments en tant que passager dans cette voiture, lors-
que par habitude française je voulais mettre la cein-
ture, le patron me le déconseillait parce qu’elle était
sale. Désormais propre, je la mets. Il n’empêche que
c’est bien la seule voiture dans laquelle j’ai mis ma
ceinture de sécurité depuis mon arrivée. C’est
d’ailleurs pour ça, en plus de l’état des mécaniques,
que beaucoup de véhicules de transports en com-
mun (taxi brousse & Cie) arborent sur leurs derriè-

~ 48 ~
Première année

res des slogans qui veulent tout dire : Si Dieu le


veut !
Samedi j’apprends aussi que mardi c’est la
fête du Mouton pour les musulmans. Le jour est
férié. Et l’administration camerounaise décide de
faire le pont lundi. C’est bien parti pour la semaine.
Mais quand on vit sur son lieu de travail, on tra-
vaille tout de même un peu tous les jours. Et cerise
sur le gâteau, mercredi donc aujourd’hui, grande
manifestation à l’Institut Agricole d’Obala, tous les
élèves et tous les chefs d’établissements de l’arron-
dissement doivent venir assister à l’inauguration
officielle de l’I.A.O. en présence du Ministre de la
Coopération et de l’Economie du Canton du Jura
Suisse, de l’Evêque d’Obala, et de tout plein de
grands pontes. En fait, c’est le Jura Suisse qui a
intégralement financé l’I.A.O. et c’est un établisse-
ment privé. Et ce qui est hallucinant, c’est que l’on
nous oblige nous, alors qu’on ne touche pas un ra-
dis, ni de l’état, ni de la coopération, à venir claquer
de l’argent en déplacement et à suspendre les cours
du mercredi. La semaine ne commence vraiment
que demain, c’est une semaine de perdue pour les
cours, pour les devoirs (la fin de la séquence est la
semaine prochaine), pour les prises de contacts ex-
térieurs, pour la réunion avec la nouvelle organisa-
tion des profs (ce devait être mercredi). Du coup,
dés la fin des discours, à la coupure du ruban, avec
mon directeur des études et mes surveillant géné-
raux ont a amorcé un mouvement de fuite. Sauf
qu’ils coupaient le ruban au niveau de l’entrée et
donc notre sortie discrète était compromise. Alors
on a trouvé une autre sortie mais avec un fossé dé-

~ 49 ~
Les yeux ouverts

cidément trop profond pour la garde au sol de ma


vieille Renault 9. Impossible n’est pas camerounais,
on a emprunté deux planches à l’Eglise voisine, et
hop ! Retour à la maison.

Lundi 16 et mardi 17 janvier 2006


Les Pérégrinations d’un blanc au Cameroun

Et Hop… une petite coupure d’électricité


alors même que j’étais en train de faire la vaisselle.
La chance que j’ai c’est d’avoir un onduleur et
comme c’est un pc portable, de toute façon, il reste
allumé et la faible clarté de l’écran me permet de
regagner le salon sans ecchymoses. Enfin. Ça ne
dure pas longtemps. Non pas que l’électricité re-
vienne vite, mais les coupures étant tellement fré-
quentes, le collège dispose d’un groupe électrogène
que l’on s’empresse de mettre en marche. Bref, là
où je voulais en venir c’est à ma journée d’aujour-
d’hui et tant qu’on y est d’hier, et à mes balbutie-
ments avec la nouvelle voiture de l’établissement.
Nouvelle parce que c’est la première fois que le
collège dispose d’une voiture, mais cette dernière
est loin de l’être.
A part les petits tests sur le trajet entre le
collège et Obala, soit moins de 5 kilomètres aller, et
mes visites fréquentes chez le garagiste, il a bien
fallu que j’expérimente l’engin sur de plus grandes
distance et dans des environnements différents.
Première expérience dans les rues de la capi-
tale politique du pays : Yaoundé. J’avais un certain
nombre de courriers à déposer aux quatre coins de

~ 50 ~
Première année

la ville et en plus de cela, je devais aller faire


convertir mon permis français en permis camerou-
nais et emmener mon surveillant général aller cher-
cher les photos de son mariage. Pour la conversion
de permis, c’est parce que le permis international
n’a pas vraiment de valeur ici. A priori. Enfin, la
plupart des étrangers que je connais au Cameroun
circulent avec le Permis International et le Permis
Français et parait-il que ça ne pose pas de pro-
blème ; donc c’est ce que je fais en ce moment en
attendant d’avoir le papier. Mais ce sera toujours
plus pratique de se trimballer avec un papier plutôt
que deux.
Enfin, revenons en à Yaoundé. Mes premiers
pas au Cameroun et mes premiers trajets en taxi
dans Yaoundé m’avaient passablement marqués au
point qu’en septembre, je ne m’imaginais vraiment
pas avoir à y conduire un jour durant les deux ans
que je serais dans le pays. Le temps m’a donné tort.
Pour en revenir à mes premières impressions :
l’absence apparente de règles ou d’un quelconque
code de la route, des voitures en tous sens assez
portées sur les queues de poissons, arrêts soudain et
sans avertissements, coups de klaxon à volonté avec
plusieurs significations selon la position du véhicule
et l’environnement (le chauffeur de taxi klaxonne
pour signaler qu’il accepte la course d’un client, de
la même manière qu’il klaxonne pour vous avertir
que vous le gênez, etc.), et frôlement de pare-chocs
donnaient à cette ville l’image d’un vaste parc
d’auto tamponneuses où il s’agit justement d’éviter
de se tamponner. D’autant que la ceinture est un
accessoire bien plus rare que l’auto radio et que le

~ 51 ~
Les yeux ouverts

moindre accrochage peut de fait avoir des consé-


quences dramatiques, surtout quand on est trois à
l’avant du taxi !
Donc lundi, fin de matinée, j’embarque mon
surveillant général d’internat et direction la capitale.
La direction semble cette fois se tenir droite, du
moins au début puisque lors d’une accélération le
véhicule fait un léger crochet sur la droite sans que
je ne le lui ai demandé. J’en reparlerais tout à
l’heure. Je ne vais pas décrire kilomètre par kilomè-
tre mon escapade, je vous dirais juste que la
conduite dans Yaoundé est une expérience particu-
lièrement, particulière. D’abord il y a du monde
partout qui déboule sans prévenir, des motos qui
doublent indifféremment par la droite ou par la gau-
che, des voitures qui quand la route le permet en
font autant et n’hésitent pas pour cela à frôler la
votre. Il faut être extrêmement vigilant. On ajoute à
cela le fait que ma voiture a quelques années de
trop, ce qui me met parfois dans des positions assez
inconfortables.
Ainsi, au beau milieu d’un carrefour, je cale
pitoyablement et reste 1 minute qui paraît très lon-
gue à essayer de redémarrer le véhicule qui ne veut
rien y entendre, tout en expliquant par des gestes
d’impuissance à un agent de la circulation portant
un vieux casque d’inspiration coloniale, que je ne
peux pas faire reculer la voiture pour ne pas gêner
puisque je ne peux même pas la démarrer.
Et comme un trajet en ville ne se fait jamais
sans manœuvres, ne serait-ce que pour se garer, je
m’aperçois assez vite que si je ne manœuvre pas la
première vitesse délicatement, je me retrouve en

~ 52 ~
Première année

marche arrière. Alors que, comme pour chaque Re-


nault, je soulève pourtant bien le loquet en dessous
du pommeau du levier de vitesse pour passer la
marche arrière.
Que dire d’autre. Il ne faut pas hésiter à
s’imposer et faire sa place dans la circulation. Il est
extrêmement rare que l’on vous cède le passage
même si l’on a la priorité. La seule solution c’est de
s’engager en gardant à l’esprit que si les autres vé-
hicules nous frôlent, leur but n’est assurément pas
de nous rentrer dedans. En clair, automobilistes
angoissés et hésitants s’abstenir. Et puis sans cesse,
regarder à droite, à gauche, et en arrière ce qui lors-
qu’on ne dispose que du rétroviseur gauche de-
mande une certaine souplesse. Ah, et j’ai oublié de
dire qu’en plus des voitures, motos et passants qui
peuplent la route, il y a aussi les flics (beaucoup
d’agents pour faire la circulation) et pas mal de gens
qui poussent de petits chariots surchargés.
Bilan : je ne m’en suis pas trop mal sorti.
J’ai adopté assez vite l’usage du klaxon pour avertir
les autres que quoi qu’il se passe, je passe, j’ai re-
trouvé un langage particulièrement imagé que je ne
me connaissais plus, et j’ai juste tapé dans le pare-
choc arrière d’une ou deux voitures qui soient
n’avançaient pas assez vite à mon goût, soit ne sa-
vaient pas utiliser leur clignotant.
En passant, suite à mon arrêt involontaire au
milieu du carrefour, j’avais mis les warning et j’ai
traversé la moitié de la ville avec. On se posait la
question avec mon surveillant général du pourquoi
les gens nous regardaient bizarrement.

~ 53 ~
Les yeux ouverts

Finalement, après être passés prendre de


l’essence et regonfler les pneus à la sortie de
Yaoundé nous avons tranquillement regagné le vil-
lage.
Sinon, par rapport à ce que nous avions à
faire dans la journée, je pense que la conduite a lar-
gement participé à l’évolution de mon caractère.
J’ai ainsi commencé par engueuler le postier parce
qu’il n’avait pas la monnaie pour l’achat d’un tim-
bre. Pour continuer par me prendre la tête avec la
nana qui s’occupe de la conversion de permis. En
fait, comme en France d’ailleurs et comme partout
sans doute, certaines personnes à partir du moment
où elles sont à un poste où elles savent qu’elles
peuvent te bloquer sans que tu ne puisses rien faire,
profitent de leur pouvoir pour traiter les gens
comme de la merde. Même si j’en avais rien à fou-
tre de faire convertir mon permis ou pas, j’ai quand
même renoncé à gueuler sur la nana en l’accusant
de participer fortement à la déliquescence de son
pays et à l’entretien d’une administration imbécile,
incompétente et corrompue. J’en suis resté à des
petites réflexions caustiques qui, si elles n’ont pas
fait avancer l’affaire m’ont incroyablement fait du
bien. Puis j’ai dit que je connaissais des gens dans
l’idée éprouvée ici que le blanc connaît souvent des
gens, ça n’a pas eu l’air de l’ennuyer plus que ça
mais elle a quand même pris mon dossier. On verra
bien si je me suis planté ou pas.
Mardi matin, nouvelle journée, nouvelle ac-
tivité. Départ à 8h00 pour une autre réunion secto-
rielle avec les chefs d’établissement de la Lékié.
Après avoir déposé l’économe à Obala, nous filons

~ 54 ~
Première année

avec le directeur des études direction Monatélé où a


lieu la réunion. Nous sommes sur l’axe lourd pen-
dant quelques dizaines de kilomètres et la route, si
elle est dangereuse à cause des barbares qui roulent
à tombeau ouvert, reste assez tranquille dans la me-
sure où il y a peu de circulation et où elle est relati-
vement bien entretenue. Puis nous bifurquons à
gauche sur la ‘route’ de Monatélé. Celle-ci qui est
en train d’être refaite, connaît encore son lot de nids
de poule et de trous de toutes tailles et de toutes
profondeurs qui nécessitent selon les cas de rouler
sur l’autre voie (c’est rassurant dans les virages),
quand il ne s’agit pas tout simplement de repasser la
seconde pour passer l’obstacle sans y laisser son
essieu. En clair, il s’agit une nouvelle fois d’être
particulièrement vigilant. Et puis il y a ce petit pro-
blème de direction, dont je parlais plus haut, qui fait
que de temps en temps, la voiture décide soit de
faire un écart à gauche, soit de faire un écart à
droite. Pas important bien sûr mais elle ne prévient
jamais, et s’ensuit souvent un moment de léger flot-
tement dans la direction qui pourrait donner
l’impression que je fais semblant de conduire une
voiture pour les besoins d’un spot publicitaire. A
part ça, la voiture roule à peu prés correctement.
Ah et autre chose… à un moment donc sur
la route de Monatélé, nous suivons une voiture, le
coffre ouvert et rempli de bûches. Bien sûr, celles-ci
ne sont pas attachées et ils fallait s’y attendre, l’une
d’elles de 15 cm de diamètre et d’un bon mètre de
long (je ne pense pas exagérer) décide de prendre la
poudre d’escampette et entame un petit ballet
d’entrechats sur la route juste devant moi. Juste le

~ 55 ~
Les yeux ouverts

temps de piler, de faire un petit écart et de me félici-


ter d’avoir respecté les distances de sécurité.
La journée se passe doucement. Discours sur
discours qui ne servent à rien sinon à entretenir un
semblant d’apparat à l’administration et par la
même à leur permettre de ponctionner une nouvelle
fois les écoles.
Comment ça se passe : un chef du protocole
annonce le déroulement de la journée puis introduit
chaque séquence. D’abord entrée de toute l’équipe
qui préside avec le préfet qui n’est pas le préfet
mais son représentant, mot d’ouverture du représen-
tant et chant de l’hymne nationale, puis aussitôt
après on se relève pour laisser partir le représentant
du préfet. S’ensuivent un certain nombre de dis-
cours introductifs avec de mini débats puis, après
avoir annoncé les thèmes de réflexion on se réunit
en commissions : d’un coté les établissements pu-
blics d’enseignement général, de l’autre le public
technique, et enfin le privé général et technique
(c’est ma commission). On réfléchit ensemble aux
problèmes de résultats, de récupération de frais
d’examens, et on voit ensemble quelles peuvent être
les solutions. A chaque réunion les mêmes choses
sont remarquées, à chaque réunion les solutions
inutiles se mélangent aux solutions envisageables
mais rien n’est jamais fait. Puis, temps libre pendant
que les rapporteurs rédigent la synthèse. Nous re-
prenons place vers 14h30 pour les vœux de la délé-
gation départementale de l’enseignement se-
condaire. Je suis d’ailleurs dépêché comme émis-
saire de l’assemblée pour porter le cadeau et faire

~ 56 ~
Première année

un mini discours au Délégué Départemental des


Enseignements Secondaire de la Lékié.
Enfin nous reprenons la session, un rappor-
teur général vient nous raconter par le menu tout ce
que nous avons fait et vu depuis le début de la jour-
née, surtout histoire de le raconter au représentant
du préfet qui est revenu (en général parce qu’il y a
un repas à la fin.) Je baille, rêve les yeux ouverts, je
m’offre même le loisir de les fermer mais pas trop
longtemps pour éviter de m’endormir, ça ferait
mauvais effet. Enfin, les différents rapporteurs des
différentes commissions viennent rapporter. On
chante une dernière fois l’hymne, ils chantent. Le
représentant du préfet refait un petit discours
comme quoi il a bien compris nos requêtes et va y
réfléchir (le discours est à peu près le même à cha-
que séance et il est rédigé alors même que le préfet
n’est au courant de rien de ce qui s’est passé et à la
limite, on rapporterait que le préfet est un con qu’il
nous remercierait dans son discours). Enfin, le ban-
quet est dressé et tout le monde se précipite pour
manger et boire. Pour ma part, je récupère mon di-
recteur des études ainsi que celui de l’I.A.O.
d’Obala et je nous ramène à bon port avant qu’il ne
fasse nuit. En effet, la route est parfois mauvaise, et
comme je l’ai dit plus haut l’axe lourd est dange-
reux et encore plus la nuit. Et en effet, un kilomètre
après être sortis de la route de Monatélé, de grosses
touffes d’herbes jonchent la route pour annoncer un
accident plus loin. Vu la taille des mottes ce doit
être un gros accident. Une camionnette est renver-
sée au milieu de la route dans un décor digne de ces
accidents qu’on montre à la télé. Les rambardes de

~ 57 ~
Les yeux ouverts

sécurité de part et d’autre sont complètement défon-


cées, le véhicule est bien enfoncé et vu la tête du
pare-brise le chauffeur est parti conduire plus haut.
D’ailleurs en passant, trois hommes sont en train de
déplacer une bâche pour la mettre dans un coffre, et
on s’interroge sur le contenu du colis. Les premières
traces de pneus du véhicule commencent une cen-
taine de mètres plus haut.
Puis nous poursuivons notre route jusqu’au
village en nous faisant dépasser indifféremment en
plein virage et en sommet de cote comme si cela
était tout à fait normal. Bref, je suis rentré chez moi
avec un mal de crâne épouvantable.

Jeudi 19 janvier 2006


Journée maudite à Yaoundé

Il est 7h20. Le réveil sonne. Difficilement,


j’émerge. J’ai bien remis en marche le réveil du
téléphone pour qu’il sonne vingt minutes plus tard,
mais je préfère m’extraire du lit tant que j’ai les
yeux ouverts. J’entends déjà les cris des élèves dans
la cour. Je m’étire et me glisse en dehors de la
moustiquaire. Première étape les toilettes, puis la
machine à café. Pendant que le café coule, je
m’habille et sors le petit déjeuner. Pain de farine de
manioc, lait concentré, couteau, tasse, plateau pour
emmener le tout sur la table. Tout y est. Je mets RFI
pour manger, histoire d’avoir des nouvelles du
monde. Sommet alter mondialiste à Bamako, nou-
velles de Ellen Johnson au Libéria, communiqué sur

~ 58 ~
Première année

le retour d’Oussama Ben Laden, bref, le monde


continue à tourner, de travers.
Sitôt mangé, je range les affaires, finis mon
café, récupère les dossiers qui traînent sur ma table
et grimpe au bureau. Le bureau est à 10 secondes à
pieds, je passe le bonjour à l’économe dans le bu-
reau d’à coté, puis répète le même rituel quotidien.
Sitôt la porte ouverte, j’allume la lumière de cette
pièce un peu sombre, ouvre une fenêtre qui donne
sur la cour de l’école primaire voisine, retire les
tissus qui protègent les appareils de la poussière, et
allume l’ordinateur. Je vérifie certains comptes,
ouvre quelques courriers de moindre importance, et
reprend le travail abandonné la veille.
Arrivé 9h00, 9h30, je récupère mon surveil-
lant général et nous quittons le collège pour Yaoun-
dé dans notre vieille Renault 9.
Nous arrivons à Mvan, en face de Coron, au
Ministère des transports pour récupérer mon permis
camerounais. Les horaires affichent « Ouvert de 8h
à 12h », le bureau est fermé. Après quelques minu-
tes, on nous assure quand même que les employés
vont arriver. Tandis que le surveillant général fait le
guet, je sors m’acheter deux bâtons de L&B et en
allume un à la porte en attendant que quelqu’un
arrive. Il y a pas mal de circulation, c’est la route
qui mène vers le sud, Ebolowa, Mbalmayo et sur-
tout Douala. Tout au long de la rue des flics font la
circulation. A ma gauche, dans le prolongement de
la porte d’entrée perpendiculaire à la rue, plusieurs
petits vendeurs font les photocopies, vendent les
classeurs pour l’instruction des dossiers et font les
photos d’identité. En face de moi, le parking minus-

~ 59 ~
Les yeux ouverts

cule qui longe le bâtiment, surplombe d’un petit


mètre la route, et derrière on aperçoit quelques col-
lines typiques du paysage de Yaoundé. La voiture
du collège est garée juste à l’entrée. En contrebas,
sur le trottoir si on peut appeler ça comme ça, le call
box où j’ai acheté les clopes. A droite, la rue part se
perdre vers les gares routières. Je ramène le regard
et celui-ci s’arrête sur une grosse beine à ordures où
une femme sans âge, l’air hagard, complètement
nue, laisse pendre ses seins rachitiques à la recher-
che de quelque chose à se mettre sous la dent. Sur
ce, je retourne faire les cents pas devant le bureau.
Le surveillant général en profite pour aller faire les
photocopies, elles sont moins chères ici qu’à Obala,
20 F CFA au lieu de 25. Une employée qui vient
d’arriver se renseigne un peu pour mon dossier mais
comme elle n’est au courant de rien, elle abandonne
vite. Un autre employé installé dans le bureau me
demande d’aller voir dans le bureau voisin et de
demander au monsieur s’il n’a pas mon nouveau
permis. J’y vais et celui-ci me dit que l’on a déjà
vérifié. Je retourne sur mes pas et dit que le mon-
sieur dit que l’on a déjà regardé et qu’il n’y était
pas. Du coup, l’employé se lève et commence à
fouiller les dossiers mais sans grande conviction.
Finalement, il passe un dossier où je reconnais mon
nom. Je l’arrête. Il l’ouvre, le permis est là mais un
petit papier indique que la photo d’identité n’est pas
conforme. Si la dame qui a récupéré mon dossier
avait vérifié celui-ci, je n’aurais pas eu à revenir
pour apprendre cela. Coup de chance, j’ai une photo
sur moi qui semble convenir. Il me faudra de toute
manière repasser.

~ 60 ~
Première année

Je rejoins alors le surveillant général qui at-


tend encore pour les photocopies. J’en profite pour
appeler le patron, malheureusement celui-ci est en
déplacement. Je décide donc de rentrer. La voiture
fait encore des siennes, la direction est encore flot-
tante, les vitesses peinent à passer, et le ralenti
tousse. J’en fais la remarque à voix haute, le sur-
veillant général approuve, mais la situation ne
s’améliore pas. Nous arrivons dans le quartier
d’Emana, et dans la descente, le moteur s’éteint,
plus de freins, impossible de redémarrer. J’arrive à
ranger la voiture sur le coté et à l’arrêter avec le
frein à main. J’essaye de la redémarrer plusieurs
fois. Rien n’y fait. Suspectant la panne d’essence, le
compteur d’essence étant aussi peu loquace que le
compteur de vitesse, j’envoie le surveillant général
à la station service la plus proche. Il revient vite
avec un petit bidon, mais nous n’avons pas
d’entonnoir. Les gars du bar voisin se marrent de
nous voir ainsi faits. Le surveillant général ne se
laisse pas abattre et ramasse une petite bouteille de
lait écrasée et s’emploie à ouvrir le fond avec ses
dents. J’admire sa dentition digne d’une pub denti-
frice, non pour la couleur rouille que lui donne bien-
tôt la poussière mais pour la facilité avec laquelle il
déchire le plastique du récipient. L’entonnoir de
fortune nous permet de vider le bidon dans le réser-
voir. J’essaye à nouveau de démarrer mais rien n’y
fait. Il me propose alors de chouquer la voiture :
« Hein !? Chouquer ! C’est quoi ça ? » En clair,
pousser la voiture pour lui faire descendre la pente
en espérant que le mouvement des roues permette
de relancer le moteur. Il pousse alors la voiture,

~ 61 ~
Les yeux ouverts

saute dedans, et je m’empresse de tourner la clef de


contact tandis qu’un camion prenant de la vitesse
pour la montée suivante arrive derrière à grands
renforts d’appels de phares et de klaxons. Le moteur
ne voulant rien entendre, nous regagnons rapide-
ment le bord de la route. Evidemment nous ne trou-
vons rien de mieux que de stopper devant une en-
trée et un taxi de choisir ce moment là pour emprun-
ter celle-ci. Dans ces cas là, les gars ne se mettent
pas à la place de celui qui a des problèmes. Tu dé-
ranges, un point c’est tout.
J’essaye d’appeler le garagiste d’Obala mais
je tombe sur le répondeur. Je contacte donc mon
patron qui me dit envoyer son garagiste. Celui-ci
arrive 30 minutes plus tard. Nous sommes tombés
en panne à 11h30 environ, il est donc prés de
13h00. Il jette un coup d’œil au moteur, bricole,
démonte l’injection et le verdict tombe : c’est la
pompe à essence qui est morte. Je dois donc lui
donner de l’argent pour en acheter une nouvelle.
Heureusement que j’ai un peu de sous. Malheureu-
sement pas assez mais il s’arrangera avec mon pa-
tron. Et le voilà qui repart à la recherche d’une
pompe en état de marche. Il fera quelque chose
comme 3 allers-retours, pendant ce temps nous
mangeons quelques doigts de bananes, je grille
quelques clopes, et nous prenons un bonbon alcooli-
sé (qui n’a d’alcoolisé que le nom). Finalement,
vers 14h00, n’ayant pas trouvé la pièce nécessaire,
il bricole quelque chose dans le moteur, et on part
faire un tour de test, infructueux. Nous regagnons
donc une boutique de pièces détachées pour essayer
d’autres pièces. Sans résultats. Alors il prend le

~ 62 ~
Première année

volant pour nous emmener jusqu’au garage. Au


passage, il remarque le problème de direction. Arri-
vé au garage, au fond d’une ruelle poussiéreuse
perpendiculaire à la route, dans le quartier Essos. Il
regarde la direction, donne quelques instructions à
ses employés en train de dormir dans toutes les po-
sitions possibles sur des restes de fauteuils de voi-
ture, et nous quitte sans un mot. Apparemment, le
problème de direction vient du fait que le longeron
avant droit est coupé en deux. Donc les mécanos
s’activent à souder des plaques de métal à l’endroit
fatidique afin de consolider l’ensemble et stabiliser
la direction. Ils sont à deux dessus et ont l’air de
bien connaître leur boulot. Néanmoins quand ils
commencent à taper dessous la caisse avec un gros
serre boulon, et que je vois la voiture vomir un mé-
lange sec de rouille et de poussière, je m’interroge.
Entre temps, un gars arrive avec sa vieille Mitsubis-
hi dont le lifting aile gauche laisse suggérer un léger
penchant pour les murs. Mais c’est surtout le bruit
de l’échappement qui est inquiétant. Un joli bruit
bien gras, bien puissant, un peu Massey Fergusson.
Les mécanos se regroupent pour regarder ce qu’il y
a sous la voiture, et à défaut d’un appareil pour la
soulever ou d’une installation adéquate « Ho
Hisse ! » ils basculent la voiture et la bloquent avec
une grosse barre métallique. Verdict : le tuyau
d’échappement n’a plus de tuyau que le nom. Mais
comme le gars n’a pas l’argent sur lui, on remet la
voiture sur ses pattes et il repart.
Le temps passe, j’observe les mécanos, je
tourne en rond, je m’assois et ferme les yeux, je
fume une clope, deux… Enfin le travail est terminé

~ 63 ~
Les yeux ouverts

et comme par magie le garagiste surgit au même


moment d’on ne sait où. Il fait un petit bricolage et
sans nous expliquer l’affaire, prend le volant, nous
fait monter, et c’est parti pour un nouveau tour des
boutiques de pièces détachées. 15 minutes plus tard,
nous sommes de retour au garage avec la pièce tant
recherchée. Il nous installe ça. Règle le ralenti.
Ferme le capot. Je démarre. Doux ronronnement du
moteur qui n’attend plus que partir. Il est 18h00. Je
remercie chaleureusement le garagiste, d’autant
qu’il va adresser la facture au patron, et je
m’empresse de prendre son numéro de téléphone.
Au passage nous remarquons que les roues avant
son légèrement dégonflées. Sur le chemin du retour
nous nous arrêtons donc pour remettre de l’air et
repartons confiants même si la direction est encore
un peu flottante.
Nous passons Emana, le premier carrefour
Messassi, le deuxième, et dans la montée, au mo-
ment de passer la troisième, la boite craque, un cla-
quement se fait entendre : c’est le câble d’em-
brayage. Décidément, c’est la journée ! Et avec ça
la nuit commence à tomber. Evidemment, le gara-
giste est injoignable, le patron aussi. Que faire ?
Nous interrogeons un jeune pour savoir s’il n’y a
pas un garage dans le coin. Celui-ci part avec mon
surveillant général et ils reviennent accompagnés de
trois jeunes mécanos qui pendant une heure vont
s’affairer à réparer à moindre coût le câble défec-
tueux. Malheureusement, sans succès. La pédale a
retrouvé sa position, le câble est rafistolé, mais les
vitesses ne veulent pas passer. Nouveau coup de fil
au patron qui cette fois répond et arrive une heure

~ 64 ~
Première année

plus tard avec deux mécanos. Ceux-ci arrangent le


problème en deux temps, trois mouvements. Le
patron, persuadé que les problèmes de la voiture
sont liés à une histoire de sorcellerie, comme quoi
on chercherait à lui créer des ennuis à travers celle-
ci, s’en va chercher l’eau bénite dans sa voiture et
en asperge la Renault 9 un peu partout. « Ne ris
pas ! » me dit-il. L’affaire est sérieuse. Avant de
repartir, nous allons prendre une bière au bar d’à
coté, histoire de souffler un peu après cette journée
maudite que nous avons passé, le surveillant général
et moi-même, debout, sans boire une goutte, et avec
juste quelques doigts de banane dans le bide. Il est
9h00 quand nous partons enfin. Plus de problèmes
pour passer les vitesses. Par contre la direction nous
livre encore son petit lot de frayeurs en faisant tan-
tôt un écart à gauche, tantôt un écart à droite, sans
prévenir bien évidemment, et de plus en plus fré-
quemment. Sans compter qu’il fait nuit, que les feux
de croisement éclairent à peine, que l’on est sur la
partie de l’axe lourd la plus meurtrière, et que la
plupart des véhicules en sens inverse ne s’embêtent
pas à se mettre en feux de croisement. D’ailleurs les
camions ne mettent les feux de croisement que pour
voir la taille du véhicule qu’ils croisent et quand il
s’agit d’une petite voiture, remettent aussitôt leurs
pleins phares.
Nous arrivons finalement à 22h00, fatigués,
lessivés, énervés, tendus, affamés, contrariés, par
cette journée maudite. Et comme si cela ne suffisait
pas, une espèce de mal de crâne à dessouder les
murs m’accompagne jusqu’au lit où je m’endors
aussitôt.

~ 65 ~
Les yeux ouverts

Dimanche 29 janvier 2006

J’ai passé tout mon mois de janvier au vil-


lage, à part deux ou trois sorties à Yaoundé pour
quelques petites courses pour le boulot et un dépla-
cement à Monatélé pour une réunion. Il faut dire
que j’ai commencé le mois avec seulement 12.000
CFA en poche parce que j’avais tout claqué pendant
les vacances. Alors 12.000 CFA pour que ça vous
parle un peu c’est un peu plus de 15€ et même si je
suis en Afrique, 15€ ça pèse pas lourd. Là je suis à
une semaine de la fin du mois et donc de la paye et
il me reste à peine 500 CFA, je devrais m’en tirer
avec un acompte pour boucler le mois. Mais j’ai
quand même réussi à vivre avec le salaire moyen de
50% des camerounais, environ 30.000, sauf que moi
je n’ai pas de loyer, je ne paye pas l’eau, je ne paye
pas l’électricité et je n’ai que moi à nourrir.
Ce mois est passé à toute vitesse, entre les
fêtes fériées, la rentrée scolaire, la mise en place de
projets pour des demandes de subventions, la course
après les cotisations, les problèmes de discipline (il
paraît que la saison sèche porte sérieusement sur le
système des jeunes et qu’ils sont alors plus enclins à
l’indiscipline), et j’en passe et des meilleures. Et ça
va aller de plus en plus vite parce que le mois de
Février est chargé à bloc :
Mercredi 1er février, intervention à la ré-
union des Groupements d’Intérêts Communs des
exploitants de cacaoyères du village pour les sensi-
biliser à l’entretien de la pompe à eau et au projet de
château d’eau (la réunion que j’avais organisée au

~ 66 ~
Première année

collège avait réuni 10 personnes sur les 70 chefs de


famille attendus).

Dimanche 19 février 2006

Le 4 février a eu lieu le conseil d’établis-


sement, une vingtaine de parents seulement alors
que tous ceux que j’avais croisés dans mon bureau
m’avaient dit oui… On m’avait dit au stage de pré-
paration qu’au Rwanda le problème était que les
gens disaient toujours oui, même quand ils ne sa-
vaient pas ou ne voulaient pas faire quelque chose.
Ici, la plupart des parents prennent des engagements
dont certains par écrit, mais ne les honorent pour
ainsi dire jamais. Ils ne vont venir me voir qu’au
moment où j’ai renvoyé le gamin alors que
l’échéance est passée depuis une semaine, s’excuser
pendant trois minutes, négocier un moratoire et s’en
aller. Et une fois sur deux le nouveau moratoire
n’est pas respecté.
Semaine du 7 au 12 février, Fête de la Jeu-
nesse. L’organisation de la semaine a été boulever-
sée pour permettre les animations et nous nous
sommes rendus le samedi pour assister au défilé sur
la place des fêtes d’Obala.
Enfin le 18 février a eu lieu la première
Journée Portes Ouvertes du collège depuis son ou-
verture. Pour l’occasion, j’ai réussi à faire venir le
représentant du délégué départemental des ensei-
gnements secondaire de la Lékié et le secrétaire
particulier du maire d’Obala, mais au niveau des
parents, pas plus de 7 sont venus. Sinon, cela a plu

~ 67 ~
Les yeux ouverts

au Fondateur et à nos « prestigieux invités » et ça a


été une occasion de remercier le personnel pour son
travail et de lui payer un pot. A défaut d’avoir
l’impact escompté a priori en terme de notoriété, au
moins j’espère que cela aura galvanisé les troupes
pour le reste de l’année. Et puis comme ça les en-
fants ont pu s’amuser et profiter aussi de la journée.
Ils ont passé une partie de l’après midi sur la petite
scène qu’ils avaient dressé à imiter les différents
membres du personnel. Il paraît que le tic de lan-
gage qu’ils m’ont pris est : « S’il vous plait, trois
petits points… » Pour moi c’était celui du surveil-
lant général d’externat qui débarque toujours dans
mon bureau en disant : « Oui, euh, un point là… »

Lundi 27 février 2006

Après un mois de janvier passé à me reposer


chez moi et un mois de février où les rendez vous et
obligations professionnelles m’ont retenu presque
tous les week-end au collège, je recommence dou-
cement mes pérégrinations à travers le Cameroun.
Le week-end dernier, je suis donc parti avec Tho-
mas Maroua de passage à Yaoundé rendre une pe-
tite visite à Germain et Isa au Collège Stoll
d’Akono, petit village situé à 1 heure 30 de piste au
sud de Yaoundé. A ce propos, je n’estime plus les
distances en kilomètres maintenant mais en temps.
Akono se situe à environ 60 bornes de Yaoundé soit
environ à 100-120 bornes de chez moi en passant
directement par la piste, voilà pour la distance.
Maintenant pour le trajet retour, deuxième possibili-

~ 68 ~
Première année

té : départ de 15h00 le dimanche en bus de Akono


direction Mbalmayo, environ 1 heure de piste, puis
taxi jusqu’à la gare routière de Mbalmayo, puis 3
quarts d’heure de bus sur route bitumée jusqu’à
Yaoundé, puis 20 minutes de taxi jusqu’à la gare
routière d’Obala, puis 1 heure de bus jusqu’au col-
lège, arrivé chez moi vers 1815. 3 heures 15 de
transport pour faire 100 bornes. Bref, on comprend
mieux le sens de l’expression « bon voyage » sou-
haitée ici à toute personne pour le moindre dépla-
cement. Mais comme pour tout, patience et indul-
gence et on s’habitue à tout : aux cahots de la piste,
à l’absence de ceinture, à la poussière, à l’attente
que les bus se chargent (il n’y a pas d’horaire de
départ, on ne part que lorsque le bus est plein), etc.
Le Collège Stoll d’Akono apparaît un peu
comme un OVNI au milieu de la brousse. D’abord,
Akono est un village minuscule, un peu plus grand
que le mien mais dont le développement doit beau-
coup à la présence du collège. Celui-ci, si je ne me
trompe pas, a été fondé au début du siècle par des
frères canadiens. En plein milieu de la brousse, ils
ont construit une cathédrale digne d’une grande
ville et implanté un collège de 14 hectares avec des
infrastructures hallucinantes pour un établissement
si loin de tout. Les équipements sportifs sont tels
que les Lions Indomptables, équipe nationale de
foot du Cameroun, venaient s’y entraîner jusque
dans les années 1980, et maintenant il me semble
que c’est l’équipe de réserve qui y vient encore.
Cependant, les frères canadiens sont partis et
l’Eglise Camerounaise n’a pas les mêmes moyens et
surtout pas les mêmes priorités pour le développe-

~ 69 ~
Les yeux ouverts

ment du collège. Ainsi, si de manière générale


l’établissement a plus que bonne allure avec ses
longues allées plantées de palmiers et son herbe
fraîchement tondue, certains bâtiments ne bénéfi-
cient pas du soutien de la direction, ainsi en est il
des infrastructures musicales. J’ai été réellement
impressionné et en même temps extrêmement déçu.
La première salle abrite une dizaine de guitares dont
la moitié n’a pas de cordes et les autres n’en ont que
des vieilles. La deuxième petite salle compte une
batterie en moyen état, une basse, une guitare élec-
trique, un ampli et des retours mais tout le matériel
a besoin d’une révision. Plus étonnant, salle sui-
vante, dans un petit réduit, une collection de vinyles
en tout genre ; un projecteur de film avec son à 16
images par secondes, véritable pièce de musée avec
des films datant de l’époque coloniale, que Thomas
Maroua a réussi à mettre en marche. Images d’une
autre époque et voix sorties d’un autre monde. Mal-
heureusement l’ampoule a grillé alors que nous
nous apprêtions à passer un nouveau film. Dans ce
même petit réduit, un ampli à lampe dont j’aurais
aimé entendre le son, et sur une vieille armoire mé-
tallique : deux accordéons en train de pourrir. Enfin,
dernière salle, et là on hallucine complètement !
Une dizaine de box contenant chacun un piano
droit. Et bien sûr, l’état des instruments laisse à dé-
sirer, aucun n’est tout a fait accordé. Il faut dire
aussi que l’ensemble des pièces que je viens de pré-
senter prennent l’eau quand il pleut. Et les flaques
d’eau à l’intérieur des pièces sont à la hauteur de la
violence des pluies tropicales. Enfin, puisque nous
allions décidément de surprises en surprises, une

~ 70 ~
Première année

salle de concert d’environ 800 places ! Et encore les


mêmes problèmes, il n’y a pas assez de prises élec-
triques et l’acoustique est horrible puisqu’il n’y a
pas de plafond mais ce sempiternel toit en tôle qui
semble recouvrir toutes les maisons du cameroun.
C’est d’autant plus gênant que lorsque des oiseaux
viennent se poser dessus, ça fait un tintouin de tous
les diables. J’ai pu apprécier ça une fois où j’avais
assisté à un culte protestant à Mbalmayo. La danse
des corbeaux sur le toit en tôle pendant l’homélie,
c’est une cacophonie telle que l’on entend presque
plus ce que l’on nous dit. Bref, des infrastructures
extraordinaires mais qui par faute d’intérêt et du fait
de la distance et des désagréments de la piste est en
train de tomber en décrépitude. Je ne connais pas
encore parfaitement Yaoundé, mais je doute qu’il y
ait beaucoup d’autres lieux comme celui-ci dans un
rayon de 100 ou même 200 kilomètres, et c’est en
train de pourrir. Ça me fait mal au cœur.
Enfin, la salle informatique, une trentaine de
pc dont une dizaine lâche par an parce qu’il n’y a
rien pour les protéger des baisses de tensions, des
hausses de tensions et des coupures d’électricité. En
plus, c’est un seul et unique fil minuscule qui ser-
pente sur deux ou trois dizaines de mètres entre les
arbres qui vient alimenter les ordinateurs en bout de
chaîne après avoir éclairé l’ensemble des bâtiments.
Du coup, il est même impossible de tous les faire
tourner en même temps.
Pour conclure le tableau de la mauvaise ges-
tion, des problèmes de priorité, d’intérêts et de
mauvais usages des fonds, le collège Stoll avait reçu
une subvention pour construire des logements pour

~ 71 ~
Les yeux ouverts

ses enseignants. Aussitôt, hop, on construit les fon-


dations de trois maisons qu’on ne peut pas finir
faute d’argent au lieu de n’en faire qu’une entière.
Résultat, les fondations sont envahies par la végéta-
tion et subissent les ravages du climat.
En un sens, le collège Stoll est un petit ré-
sumé d’Afrique en ce qui concerne les problèmes de
gestion. A coté de ça, les voitures du personnel de
direction, donc des prêtres, sont loin d’êtres pour-
ries.
Thomas Maroua qui bosse dans la recherche
de subventions et de partenariats, Estelle qui est
infirmière et Isa, Germain, Thomas Mbalmayo et
moi-même qui travaillons et vivons dans le milieu
scolaire : comptable, gestionnaire, profs, tous, nous
nous rendons compte que du fait que nous ne som-
mes là que deux ans, nous travaillons ici comme
nous n’avons jamais travaillé en France et comme
nous refuserions peut être de le faire lorsque nous
reviendrons. Le problème, c’est que dans notre désir
de bien faire, on en fait trop. Du coup les autres se
reposent en partie sur nous, et l’objectif de la coopé-
ration qui est justement d’apporter des outils pour
confier à terme nos postes à des locaux est foutu en
l’air, parce qu’aucun n’acceptera de travailler autant
et parce qu’on n’aura pas forcément eu le temps de
les former.

~ 72 ~
Première année

Lundi 6 mars 2006

Le week-end dernier, j’ai été à Yaoundé.


J’en ai profité pour aller faire un tour à l’artisanat,
regarder un peu ce qu’il y avait de beau. Les ven-
deurs à l’artisanat de Yaoundé sont assez envahis-
sants, un peu comme à Maroua. Dés que tu rentres
dans le cercle formé par les boutiques tout le monde
se jette sur toi, t’attrape par l’épaule, par la main,
t’interpelle, t’invite juste pour voir à jeter un œil (et
le porte feuille) dans un masque, une statue, un ba-
tik. Je suis retourné voir Mohamed, un vendeur chez
qui j’avais déjà été et que j’apprécie beaucoup dans
le sens où il n’est pas tout de suite à te mettre quel-
que chose dans la main et à te demander combien tu
donnes. Ce qu’il y a d’intéressant avec lui c’est
qu’il prend le temps de t’expliquer où il a eu tel ou
tel objet, d’où il vient et quel était son usage rituel.
J’ai du rester une bonne heure avec lui. Au final,
c’est tout de même une technique de vente puisque
pour le remercier je lui ai pris un petit masque. Bon,
je ne l’ai pas payé cher, technique de vente aussi, il
fidélise sa clientèle en acceptant de me le vendre au
prix que je voulais, sans marchander. Il sait que
comme ça, si je reviens avec des amis, je passerais
chez lui. Et qui sait ? Peut être qu’il pourra alors
gagner un peu plus d’argent que de coutume.

~ 73 ~
Les yeux ouverts

Dimanche 12 mars 2006

Ce week-end je suis parti à Makak avec Jé-


rôme et Thomas Maroua. Samedi, après un réveil
difficile suite à l’apéro de la veille, nous nous som-
mes motivés pour aller puiser de l’eau (panne
d’électricité, le château d’eau du collège ne fonc-
tionne pas donc plus d’eau courante) puis, après une
bonne douche et quelques courses pour se faire des
sandwiches, nous sommes partis faire une petite
ballade dans la forêt domaniale de Makak. Nous
nous sommes attardés sur une colonne de fourmis
magnan qui traversait le sentier. L’organisation de
ces fourmis, dont certaines peuvent mesurer un bon
centimètre de long impressionne toujours. Cette
fois, de part et d’autre de la colonne, elles avaient
érigé une sorte de petit muret en terre et, en travers
des deux pans du muret, des fourmis guerrières re-
posaient formant ainsi une sorte de tunnel protec-
teur. Sans vraiment avoir cherché à en troubler
l’organisation pour voir comment elles pouvaient
réagir, nous nous sommes vus rapidement entourés
de part et d’autres d’une myriade de fourmis guer-
rières dont certaines commençaient à nous monter
dessus. Nous nous sommes rapidement écartés mais
quelques unes ont réussi à s’infiltrer sous nos vête-
ments. L’une d’elle s’est accrochée dans le dos
d’Olivier et je la lui ai retiré. C’est assez impres-
sionnant de voir les mandibules d’une simple four-
mi accrochées si fermement à la peau que celle-ci se
tend et qu’il faut tenir et tirer fermement la fourmi
pour l’enlever. Quelques minutes plus tard, alors
que nous nous étions arrêtés pour manger un mor-

~ 74 ~
Première année

ceau, je m’en suis également découvert une accro-


chée dans le dos. Cela ne fait pas mal, on sent juste
que quelque chose nous accroche, mais ça reste
impressionnant (bis) et on mesure – tout en conti-
nuant à s’épouiller pour voir s’il n’y en a pas
d’autres – les affres que devaient connaître les per-
sonnes jetées en pâture aux fourmis.
Au retour, après une bonne douche, nous
sommes allés boire le matango (vin de palme) dans
une famille camerounaise. Nous avions pris trois
litres avec nous, mais le papa avait lui aussi prévu le
coup et nous en a sorti cinq. Nous avons donc sacri-
fié au rituel en prenant chacun notre tour l’une des
trois noix de coco faisant office de verre, et en les
saisissant avec la même main que celle avec la-
quelle on nous la donnait. Normalement nous
n’aurions pas du partir avant d’avoir tout fini mais
huit litres à six, ça fait quand même beaucoup.
Ensuite, nous avons été manger un poisson
braisé accompagné de bâtons de manioc dans un
petit restau. Comme d’habitude, le poisson braisé de
Makak est vraiment délicieux. Et histoire de n’en
rien laisser, une fois le poisson fini, on donne les
arrêtes à la maman afin qu’elle les braise quelques
instants pour pouvoir les manger. Puis, nous avons
pris une bière dans un bar où nous avons subi les
commentaires de trois camerounais un peu saouls
mais qui nous ont tout de même bien fait rire.
D’abord l’un d’entre eux en nous donnant des sur-
noms sortis d’on ne sait où : Oliver Kahn, Frère
José, Gérard Depardieu, etc. Ensuite, décidé à
m’apprendre quelques rudiments de Bassa et en
particulier le vocabulaire qui intéresse les hommes,

~ 75 ~
Les yeux ouverts

mon voisin de comptoir a profité du passage d’une


fille pour en me désignant ses fesses me dire : « ça
c’est bandja », puis les seins : « et là, c’est bandjé ».
Je ne suis plus très sur de l’écriture mais l’idée est
là. Je m’imaginais la même scène en France, la fille
n’aurait pas attendu 2 secondes avant d’en coller
une au gars. Mais là, elle est restée stoïque, s’est
prêtée aux remarques, a demandé quelque chose au
barman puis est repartie sans même baisser les yeux
une seule fois sur nous.
Pour une fois, dimanche, le train de 11h00
était à l’heure, il est arrivé à 11h30. Je suis arrivé
chez moi vers 14h30 après 2 heures de train et 1
heure de bus. 3 heures de route pour 120 kilomètres,
au début on trouve le temps long, maintenant je
trouve ça presque rapide.

Lundi 27 mars 2006,

Je prends quelques minutes pour imprimer


ma plume, car il m’est arrivé une aventure… Tout a
commencé le samedi 18 mars 2006. Je m’étais levé
de bon matin, plus qu’à l’accoutumé pour un same-
di, car en ce jour avait lieu un évènement particuliè-
rement important : la match de foot opposant
l’association du personnel du collège où je bosse et
le Lycée Technique d’Ekoundou à Yaoundé. Et, en
tant que membre du personnel, on comptait donc
sur ma présence. Le rendez vous était pris pour
9h00 au collège, la rencontre devant avoir lieu sur le
terrain d’Ekoumdouma, le village voisin.

~ 76 ~
Première année

J’ai un peu mal à la tête ce matin là et bien


que je me sois couché tôt, ou peut être à cause de
cela, je suis encore fatigué. Je passe de longues mi-
nutes à rêvasser sur le canapé, puis je me prépare et
monte au niveau des salles de classe rejoindre mes
équipiers. Encore vite fatigué, je m’affale sur une
chaise. 9h00 passe, 9h30. Nos adversaires tardent.
Finalement leur arrivée fait sensation dans leur esta-
fette Toyota affublée du drapeau du Cameroun sur
le radiateur.
Le temps de salutations qui n’en finissent
pas, nous partons finalement pour arriver sur le ter-
rain à 11h30. On se pare alors des maillots de foots
de nos établissements respectifs. Pour moi qui
n’avais jamais revêtu de tenues de foot auparavant,
l’effet est terrible !
Bref, je joue environ une demi heure puis
comme on voit ou on imagine que je fatigue, on me
remplace par un de nos élèves qui eux aussi atten-
dent impatiemment leur tour de jouer. Par la suite,
notre équipe marque deux buts presque coup sur
coup, la foule est en délire. Mais l’orage gronde au
loin, je suis encore plus fatigué qu’en partant, et je
ne veux pas rentrer sous la pluie. Les pluies ici
transforment n’importe qui en serpillière en l’espace
de 10 secondes. Je rentre donc. Prends une bonne
douche. Commence à rentrer les photos sur
l’ordinateur. Mange un morceau étant donné que le
match devait se terminer à 12h00 et non à 16h00.
Bref, je perds le temps.
Enfin, j’entends des bruits dans la cour, les
joueurs rentrent… et moi, d’un coup, alors que le
vent se lève et que la pluie s’annonce, je commence

~ 77 ~
Les yeux ouverts

à avoir froid, un peu, beaucoup, passionnément, à la


folie ! Et puis j’ai le bout des doigts qui commence
à s’engourdir… Ouh là !? J’enfile un sweat-shirt et
je suis alors parcouru de tremblements dans tout le
corps et particulièrement au niveau de la nuque,
c’est tout juste si je ne claque pas des dents. Bref, je
ne me sens pas bien. Je vais donc voir le surveillant
général qui confirme ma crainte : PALUD !!
Il se propose aussitôt d’aller chercher
l’infirmière pour placer la perfusion, mais moi,
comme ici ils ont tendance à tout soigner par des
piqûres, je me dis qu’il doit bien y avoir une autre
solution. (1ère erreur). En palliatif il me donne donc
à prendre : 2 comprimés de quinines et 2 comprimés
de paracétamol matin et soir. Bien content d’échap-
per à la perfusion, j’accepte…. Commence alors le
début de la fin : cauchemars et délires à n’en plus
finir : impossible de dormir et, grosses crises de
sueurs… Lundi matin ça ne va vraiment pas, on
prends la voiture et je file direction l’hôpital pour
voir le médecin. Il me regarde, m’écoute, et me dit
d’aller faire un test au labo… Je pars au labo pour
me faire prélever une demi seringue de pinard bio,
et je rentre tout flappy au collège attendre les résul-
tats. Le surveillant général ramène le verdict avec
l’avis du médecin. « Palud plus plus, le traitement
est correct mais si ça s’améliore pas d’ici jeudi vous
revenez me voir… »
Et ça ne s’améliore pas… et en plus il y a
plein de travail que je ne peux pas déléguer à termi-
ner avant les vacances : bulletins, payes… Je donne
tout ce que j’ai pour finir les bulletins dans les dé-
lais. Je me couche mardi soir lessivé. Je ne com-

~ 78 ~
Première année

prends rien à ma nuit. Cauchemars à énigmes que si


je ne les résous pas je ne me rendors pas, mais que
dés qu’elles sont résolues, tout disparaît et il faut
recommencer… le mythe de Sisyphe presque…
Sale nuit. Je me réveille bien sûr dans un état pas
possible. Je ne mange pas (1er jour) et je vais aussi-
tôt me recoucher sur mon canapé.
Je n’ai pas le courage de lever mes jambes et
à vrai dire, j’en ai à peine la force. Je me traîne
comme un zombie avec un mal au casque infernal.
Je n’en peux plus… Je vais donc à ma porte trouver
le surveillant général qui passait justement par là et
lui dit que là, ça ne va vraiment pas du tout. Il me
dit de me recoucher et qu’il va appeler le Fondateur
pour savoir comment on procède.
A partir de là, je n’ai plus aucune notion du
temps et de ce qui se passe. Je sais juste a posteriori
qu’on a décidé de m’emmener à l’hôpital d’Obala,
que ça a mis trois plombes avant que j’y sois parce
qu’à part moi, le Fondateur et un prof, personne n’a
son permis ; que finalement on y est arrivé vers
10h30 et qu’on est passé devant le médecin qui m’a
à peine regardé, se contentant de passer la main sur
ma joue, apparemment brûlante. Je me souviens
ensuite qu’on m’a conduit dans une piaule absolu-
ment glauque, avec une moustiquaire destroy, le
plafond bouffé par l’humidité, les murs limites
(marron noir avec des coulis… exquis) et le lit… le
lit ! CE PUTAIN DE LIT ! Je n’ai jamais autant
souffert de ma vie à cause d’un lit, même en dor-
mant par terre dans les champs j’ai moins mal… Je
me demande même si je n’avais pas plutôt mal à
cause du lit qu’à cause de la maladie. C’est que le

~ 79 ~
Les yeux ouverts

matelas était d’une consistance inexpérimentée.


Comme des lattes de bois disparates qu’on aurait
recouvert d’une housse en sky noir, percée de sur-
croît, pour faire joli. Et bien sur… pas de draps, pas
d’oreiller, pas de seau pour pisser, pas d’infirmière
à coté. J’ai du crier ma mère (pardon maman) pen-
dant au moins 1 heure 30 puis gueuler (pas trop fort
parce que j’avais mal au crâne) parce que j’avais
des putains de crampes !
Ah oui, j’oublie, c’est qu’on m’avait posé
une perfusion de quinine dans l’avant bras droit, et
dans ces cas là il ne faut pas bouger le bras du
tout… Le surveillant général d’internat m’a été af-
fecté comme garde malade et il est venu avec un
coussin, un drap et de l’eau minérale (il n’y en avait
pas et on ne voulait pas m’en donner au début parce
qu’on disait que ça allait me faire vomir… les
cons !) J’ai du quand même passer, mes deux heures
de jérémiades comprises, 4 heures dans le coltar
avant de reprendre un peu conscience de moi. Il me
restait encore 3 heures à tenir. Une perfusion c’est
normalement quatre heures, mais comme j’avais
bougé et qu’il n’y avait pas d’infirmières dans le
coin, je me suis endormi le bras plié et ça a appa-
remment empêché la perfusion de fonctionner cor-
rectement.
En sortant de l’hôpital le soir à 18h00, J’ai
donc insisté, dans la mesure où je devais poursuivre
les perfusions, à les subir chez moi, d’autant qu’il y
a une infirmière au village. Et donc voilà, après la
perfusion de l’hôpital, j’ai eu droit a une perf matin
et soir jusqu’à lundi matin soit 10 en tout. Un record
dans l’établissement !

~ 80 ~
Première année

Conséquence : moi qui devait partir en virée


dans l’ouest samedi, je reste au rancard pour me
reposer parce que j’ai oublié de dire que depuis
mercredi je n’ai bu que de l’eau, mangé quelques
morceaux d’ananas et ingéré un peu le glucose des
perfusions. Sauf qu’en fait de repos, dés lundi après
midi j’étais dans les comptes… J’ai tenu avec une
pause d’un heure toutes les heures et enfin… un bon
poisson braisé au dîner !

Du 30 mars au 6 avril 2006


Ballade dans l’ouest Cameroun

Tout aurait du commencer le samedi 24


mars 2006. Je devais partir avec Olivier de Makak
pour une petite ballade d’une semaine à travers
l’ouest. On n’avait pas planifié grand-chose en se
disant qu’on verrait un peu au jour le jour ce qu’il
est possible de faire au moindre coût. Mais voilà,
samedi 17 mars je découvre les joies du paludisme
et en retardant la perfusion qui m’aurait remis sur
pied en deux jour, je prolonge le supplice d’une
bonne semaine, ce qui fait que, au premier jour des
vacances, au lieu d’être sur le départ, je suis dans
mon lit avec ma sixième perfusion de quinine. Bon-
heur !
Pour information, les vacances scolaires
commencent le 24 mars et se terminent le 10 avril.
Je termine ma dernière perfusion le lundi 27 mars
au matin. Je n’ai pas vraiment mangé depuis cinq
jours. Le moindre effort me donne le tournis. Autant
dire qu’il faut que je me requinque un peu avant

~ 81 ~
Les yeux ouverts

d’envisager de partir en vacances. Et puis, à peine


sur pied je dois régler un certain nombre de choses
que je n’ai pu faire étant au lit, dont l’incon-
tournable versement des salaires et la mise en place
concrète du stage bloqué (semaine de cours inten-
sive pour les classes d’examen pendant les vacan-
ces). Mercredi ça va déjà mieux et à vrai dire je
commence à tourner en rond. J’ai besoin de mar-
quer une rupture avec le collège d’autant que pour
la période bloquée, tous les élèves inscrits restent à
l’internat, donc le silence et la tranquillité ne sont
pas vraiment de mise… même s’ils ne sont que 28.
Donc j’appelle les amies de Bafang, à l’ouest, pour
savoir si elles peuvent m’accueillir. Olivier est déjà
chez elles depuis la veille au soir, ça ne pose pas de
problème. Jeudi 30 mars, 12h00, après une matinée
à tourner en rond, je rejoins l’axe lourd le sac sur le
dos pour prendre le bus direction Yaoundé.
A peine dans le bus, je tombe déjà sur des
gens originaire de Bafang… et ça continue puisque
le chauffeur de taxi qui me mène à la gare routière
est lui aussi originaire de la même ville. Décidé-
ment... A Yaoundé le taxi me dépose dans le quar-
tier Djoungolo au niveau de Tala Voyage. J’attends
une bonne demi heure avant que les bagages ne
soient chargés sur le toit, puis environ 3 quarts
d’heure dans le bus pour des raisons mécaniques
apparemment. Enfin le bus part et c’est parti pour
environ 4 heures de route. Ce qui est bête dans
l’affaire c’est qu’on reprend la route d’Obala qui est
la route de l’ouest. Mais il n’y a pas de gare routière
pour l’ouest à Obala et il est difficile de prendre le
bus en route. Généralement il n’y a pas de place, et

~ 82 ~
Première année

quand par chance il y en a une, c’est pour adopter


des positions de contorsionnistes entre deux ma-
mans qui vont se plaindre tout le long du trajet. Au-
tant partir du point de départ, dans ces conditions,
au moins, on est sûr d’avoir une place à peu prés
correcte. Même si le correct fait souvent mal au cul
après 4 heures de route.
En chemin, on fait une pause à Makenene,
petite ville traversée par l’axe lourd et sur laquelle
s’étend tout au long de la route une profusion de
marchands de nourritures, de fruits et de boissons.
Toutes les compagnies de bus s’y arrêtent faire une
pause. Du coup, le commerce se développe. Les
camerounais en voyage consomment tout de même
pas mal. Et puis à chaque arrêt du bus, que ce soit
pour un péage ou un contrôle routier, une foule de
petits vendeurs se pressent aux vitres du bus pour
vendre leurs produits : mangues, ananas, banane,
papaye, noix de coco…
J’arrive à Bafang vers 17h00. Le lendemain
après midi, les filles sont au boulot, on part avec
Olivier se balader au marché, on s’achète des tissus
pagnes pour pouvoir se faire faire des fringues en
rentrant des vacances, et on regarde un peu ce qu’il
y a niveau artisanat. A vrai dire, pas grand-chose.
Au final, on craque quand même pour des pipes
faites maison et on achète le tabac du village. Sur le
retour, on entend comme un air familier. Les rues
camerounaises sont toujours très animées et il y a
toujours quelqu’un pour poser sa sono dans la rue et
mettre la musique à fond. Souvent c’est du coupé
décalé, parfois des vieilles chansons de variétés
françaises ou des morceaux qui doivent passer en

~ 83 ~
Les yeux ouverts

boite partout dans le monde, mais de temps en


temps on a une agréable surprise. Là c’était un al-
bum de Brassens. Du coup, on s’est posé dans un
bar à coté et on a écouté Brassens en buvant une
bière et en regardant les gens passer dans la rue.
Tout de suite, ça change tout. Comme quand on
était à Garoua à Noël et qu’on s’était posé dans la
rue parce qu’il y avait Bob Marley à fond.
Samedi, Olivier est parti vers 7h30 parce
qu’il devait rentrer chez lui. On a reçu un texto de
lui à 11h00… le bus n’était pas encore parti. Les
aléas du transport au Cameroun, tant que le bus
n’est pas plein, on ne part pas. Samedi après midi
on est parti avec les coopérantes de Bafang, et un
peace corps sous la direction de Zendé (un de leurs
potes de Bafang) faire une grande balade dans les
environs de la ville. D’abord au milieu des planta-
tions, en pleine végétation, puis sur la piste, nous
avons traversé un premier village puis sommes arri-
vés au village de la mère de Zendé. Dans ce village,
il y a leur maison familiale avec les crânes des ancê-
tres. Chez les Bamilékés, quelques années après la
mort de l’ancêtre, on déterre son crâne et on
l’installe dans la maison. Puis régulièrement on lui
fait des offrandes. Selon Zendé, l’origine de cette
pratique trouve ses fondements dans l’histoire sui-
vante : il y a de nombreuses années, deux frères
sont partis chasser ; comme le gibier n’était pas au
rendez vous, ils se sont aventurés si loin dans la
forêt qu’ils se sont perdus et n’ont plus retrouvé le
chemin du retour. Ils ont alors rencontré des fem-
mes et ont décidé de recommencer leur vie ici. Au
bout de quelques années, l’un des frères vient à

~ 84 ~
Première année

mourir, et c’est pour honorer celui-ci et perpétuer


son souvenir que l’autre en viendra à déterrer son
crâne pour lui faire des offrandes. Si j’ai bien com-
pris, c’est à peu prés ça l’histoire. Comme il se fai-
sait tard, nous n’avons pas pu visiter la maison. La
nuit tombe vite au Cameroun, à partir de 18h00, la
luminosité commence à décliner puis à 19h00 c’est
la nuit noire. Nous avons fait la dernière partie du
trajet dans une demi pénombre… c’était vraiment
particulier comme sensation : aucune lumière si ce
n’est une faible clarté qui laisse deviner le sentier
sous nos pas, des chants et des cris d’animaux noc-
turnes qui doucement envahissent l’espace, les
odeurs de la nature qui se réveillent avec la fraî-
cheur… et cette impression d’être un peu au milieu
de nulle part. Puis les dernières étapes du trajet, le
petit pont de bois branlant que l’on se demande
comment il tient, les deux bouts de troncs glissant
qui font office de pont sur un nouveau petit cours
d’eau, et une dernière montée bien raide qui nous
laisse en haut éreintés et le souffle court.
Dimanche matin, nous partons voir des chu-
tes d’eau à l’entrée de la ville. A peine nous arri-
vons qu’un groupe de camerounais ‘chargés d’assu-
rer l’entretien’ vient nous escorter jusqu’à la chute
pour récupérer un petit billet à la fin de la visite.
Ces chutes sont magnifiques, deux puissants jets
d’eau qui jaillissent du haut de la falaise pour venir
dans un nuage d’embruns et un vacarme assourdis-
sant arroser une cuvette une trentaine de mètre plus
bas. Le spectacle est impressionnant et nous som-
mes vites en sueur. L’environnement extrêmement

~ 85 ~
Les yeux ouverts

humide avec la chaleur crée une atmosphère moite,


presque étouffante.
Dimanche soir, j’appelle un coopérant de
Foumban chez qui j’avais prévu de passer, mais
comme les dernières nouvelles que je lui avais don-
nées laissaient présager que je ne viendrais pas dans
l’ouest, il avait pris d’autres dispositions et était en
route pour Kribi. Je voulais quand même visiter
Foumban mais il y avait le problème de l’héber-
gement. Je pouvais dormir à Bafoussam mais la
procure était à 5000 la nuit et je n’avais pas beau-
coup d’argent. Donc, je commençais à me dire que
j’allais passer une journée de plus sur Bafang puis
que j’allais rentrer. Je me suis alors rappelé que
Clémentine, la coopérante d’Ebolowa envisageait
d’aller se balader dans l’ouest la deuxième semaine
de vacances. Je l’ai donc appelée, elle avait un plan
pour l’hébergement, elle a demandé si on pouvait
m’accueillir, puis, l’accord donné, nous nous som-
mes donné rendez vous à Bafoussam lundi en début
d’après midi. Et je me retrouve dans une belle mai-
son avec jardin entretenu, télé, chauffe-eau et la
maman qui fait la cuisine… Je tombe un peu des
nues parce que je ne m’attendais pas à ça. Et puis, à
peine arrivé, Clém et sa copine venu la visiter me
pressent dehors où nous prenons un 4/4 climatisé
direction la chefferie de Bafoussam. Le guide a une
touche marrante avec son costume déchiré et sa
façon d’employer des mots en dialecte pour faire
semblant de chercher l’explication de mythes de la
chefferie, histoires qu’il déballe comme une fable
qui fait qu’au final on ne comprend pas tout et que
l’on est sur de rien, sinon d’avoir entendu une jolie

~ 86 ~
Première année

fable pour touristes. D’après notre chauffeur qui


nous a accompagné, c’est toujours le même discours
presque au mot prés. Mais enfin, on en apprend un
peu sur le fonctionnement de la chefferie de Ba-
foussam et on voit de belles choses : portes sculptés,
bâtiments avec une série de 9 toits en forme de py-
ramide… A noter, ces toits pointus indiquent
l’appartenance à la chefferie, plus le nombre de toits
est important, plus la position hiérarchique est éle-
vée. Les 9 toits indiquant le degré le plus élevé,
celui du Chef… du Roi.
Nous rentrons aussitôt après la visite. Je ren-
contre mon hôte vers 19h00. Il est expatrié au Ca-
meroun depuis quelques années et bosse pour les
Brasseries du Cameroun. Ce gars là est super sym-
pa, il ne me connaît ni d’Eve ni d’Adam, sait juste
que je suis un ami de Clém et m’accueille à bras
ouverts chez lui.
Le lendemain, nous avons pris le bus pour
Foumban. Une petite heure de route depuis Bafous-
sam pour rejoindre le pays Bamoun. Là bas, nous
avons été visiter le palais du Sultan. Un des sultans
de la dynastie Bamoun, un peu plus mégalo que les
autres a en effet réalisé un palais à l’architecture
pour le moins extraordinaire et unique au Came-
roun. Le palais est habité par l’actuel Roi mais une
partie a été convertie en musée par le Roi Njoya, et
ce musée vivant (car les masques et parures qui s’y
trouvent servent encore à l’occasion de cérémonies)
est encore accessible. Néanmoins, nous n’avons pas
accès à l’ensemble du palais. On pénètre dans le
bâtiment par une entrée latérale. Là, le guide nous
donne tout de même un aperçu de l’architecture

~ 87 ~
Les yeux ouverts

intérieure en ouvrant une porte sur la pièce princi-


pale. Nous sommes à 10 mètres du sol, en haut d’un
simple escalier. 3 ou 4 autres escaliers du même
type : minuscules et collés au mur mènent à d’autres
pièces. Sinon, il s’agit d’une très vaste pièce avec
un plafond très haut et parcouru de grosses colonnes
énormes qui soutiennent le plafond. C’est assez
particulier à voir et tout aussi difficile à décrire. La
visite après est sympa si ce n’est que le guide fait fi
des nombreux panneaux réalisés qui permettent de
mieux saisir l’histoire Bamoun, raconte sa petite
histoire et file à toute vitesse. Finalement, je l’ai
laissé partir tout seul un certain nombre de fois pour
prendre le temps de lire des choses qui m’intéres-
saient. Comme par exemple, le fait que le Roi
Njoya, en plus de réaliser un palais à nul autre pa-
reil à travers tout le Cameroun, a crée sa propre
religion (syncrétisme de christianisme, d’animisme
et d’islamisme) abandonnée aujourd’hui, et sa pro-
pre langue pour retranscrire l’histoire Bamoun.
D’après le guide, cette langue est encore enseignée
et il subsiste en tout cas de nombreux documents
écrits dans cet idiome.
Nous avons ensuite été à l’artisanat décou-
vrir un peu l’art de l’ouest et il y avait des choses
magnifiques. Des percussions sur pieds, énormes,
de 50 cm de diamètres, toutes sculptés ; des portes
aussi avec des scènes de vie et des petits personna-
ges en bronze en relief…. l’ouest est réputé pour
son travail du bronze. Des masques, des colliers…
bizarrement de l’artisanat pygmée alors que ceux-ci
sont normalement implantés au sud et à l’est. Bref,
beaucoup de belles choses et des vendeurs qui vous

~ 88 ~
Première année

courent après pour que vous alliez jetez un œil dans


leurs boutiques. Juste pour voir qu’ils disent, puis
ils vous présentent un objet, s’approchent de votre
oreille et vous disent qu’ils vont vous faire un prix
cadeau. J’ai craqué… Bon, j’avais aussi prévu le
coup et je voulais ramener un petit souvenir de
l’ouest… Donc je me suis acheté une petite chaise.
De celles qui sont formées de deux planches en bois
sculpté et qu’on emboîte l’une dans l’autre de ma-
nière à former une espèce de croix qui en assure la
stabilité. Je suis malheureusement contraint par la
place. Ce n’est pas évident de voyager avec de gros
objets. Heureusement, la chaise loge pile dans mon
sac de randonnée. Le vendeur, à prix cadeau, en
voulait 30 000 F CFA… je lui dit ouh là ! Moi je te
la prends à 8000. Il me dit non, il veut que je fasse
un effort. Il me demande, c’est quoi ton dernier
prix ? Je lui dis 10 000… Il me dit bon, donne 15
000 et c’est d’accord. Je lui dis non, 10 000 c’est
mon dernier prix. Il me dit d’accord mais à condi-
tion que j’en prenne deux. Je propose à Sophie qui
n’est pas intéressée. Alors je dis au vendeur : bon
ben tant pis… je commence à m’en aller, il me rat-
trape et il me dit bon… donne l’argent. Je lui dis 10
000. Il confirme. L’affaire est conclue. 10 minutes
de palabres et le prix est divisé par trois. Et encore,
je pense que j’aurais pu l’avoir moins cher. Mais il
faut bien faire marcher le petit commerce.
Puis nous sommes rentrés, après avoir atten-
du bien une heure que le bus se remplisse, une
heure de route où j’ai bien dormi la moitié du trajet,
et nous avons regagné la maison. Mercredi, notre
hôte est parti tôt vers Dschang pour le boulot puis il

~ 89 ~
Les yeux ouverts

nous a renvoyé la voiture. Nous avons donc pu voir


le paysage de Dschang et les énormes travaux de
construction qui sont actuellement menés pour dé-
senclaver la ville. Il est vrai que sur la deuxième
partie du chantier où la route n’est pas encore finie,
on imagine les difficultés en saison des pluies : une
piste ravagée avec d’un coté le flanc de colline et de
l’autre la falaise…

Chutes d’Ekom Nkam – Ouest Cameroun

Nous faisons une pause à Santchou pour


boire un coup et manger quelques brochettes puis
nous laissons notre nouvel ami avec un de ses ca-
dres, et son chauffeur nous emmène en 4/4 aux chu-
tes d’Ekom Nkam. Dix kilomètres de pistes dans un
sale état où d’autres coopérants ont eu la malchance
de croiser des coupeurs de routes. Puis, après que
nous ayons eu à payer une participation et à prendre
un guide (qui fait plus office d’accompagnateur)
nous rejoignons les chutes. Celles-ci sont plus im-
pressionnantes que celles de Bafang. Elles s’élan-

~ 90 ~
Première année

cent d’environ 80 mètres et nous avons la possibilité


de grimper sur les rochers au-dessus de la chute
pour voir l’eau bouillonner à nos pieds avant de
faire le grand plongeon. Et surprise, en face de cette
chute, une autre petite laisse filer deux petits jets
d’eau qui viennent rebondir sur les rochers en
contrebas. Le tout dans un nuage d’embruns qui
s’élève et descend dans la vallée, un vacarme im-
pressionnant et cette même chaleur moite qui nous
fait transpirer au moindre mouvement.
Je laisse finalement tout ce beau monde et
regagne Bafang où je passe la nuit puis, jeudi 6 avril
au matin, je file à Tala voyage pour prendre le bus
jusqu’à Obala. C’est parti pour 4 heures de route.
Pauvres petites fesses ! Je dors encore la moitié du
trajet dans des positions inimaginables. Le chauf-
feur me dépose à Obala, ça m’évite de descendre à
Yaoundé pour payer le taxi puis un autre bus pour
faire la route en sens inverse. C’est quand même
pratique. En descendant il y a quand même un em-
merdeur qui commence à vouloir s’occuper de mes
affaires et à me prendre la tête sur les tarifs moto
pour toucher une commission. Il me dit, méchant,
c’est 500 la moto. Je le renvoie chier méchant moi
aussi. Je me casse en le laissant avec la moto qu’il
avait appelée pour moi. La moto me suit et je paye
le gars 200, c’est toujours 100 trop cher mais bon, il
y a des fois où on en a marre de discuter le bout de
gras. Et l’autre gars de se casser en disant que je
suis un ‘méchant homme’.

~ 91 ~
Les yeux ouverts

Lundi 17 avril 2006

La semaine dernière il y avait pas mal de


boulot et comme je rentrais de voyage, j’étais un
peu crevé tous les soirs. Plus que d’habitude. Le
courage de rien faire. Mais comme vendredi était
férié, je suis quand même parti visiter Clémentine à
Ebolowa, à 170 kilomètres au sud de Yaoundé.
Temps d’attente et temps de transport cumulé c’est
quatre heures de trajet depuis chez moi. J’arrive en
début d’après midi, la ville est belle, moins de pol-
lution apparente (décharges sauvages dans les rues
et caniveaux…) que dans pas mal de villes de cette
importance au Cameroun, et qui plus est entourée
de jolies petites collines recouvertes d’une végéta-
tion luxuriante. Je me dis qu’il doit y avoir de jolies
ballades à faire, mais je me sentais à l’arrivée déjà
assez fatigué. Clémentine vient me chercher en taxi,
elle habite au collège Bonneau où elle enseigne les
mathématiques. Elle habite au premier étage d’une
maison dont elle ne possède qu’une partie, mais si
les pièces d’habitation sont petites, elle a un balcon
énorme et une vue magnifique sur les collines
d’Ebolowa. Et jute en face, démesure de l’Eglise,
une cathédrale énorme ! Partout, même en pleine
brousse comme à Akono, on trouve des cathédrales
énormes… il y en a sans doute plus que d’éléphants.
Donc, on se prend un verre, on discute, puis
on est parti manger une omelette en ville et se bala-
der un peu. Pas très longtemps parce qu’il faisait
vraiment une chaleur à crever. On s’est quand
même arrêté boire un pot dans un bar où un groupe
de camerounais nous a accosté pour nous faire goû-

~ 92 ~
Première année

ter à l’hospitalité camerounaise. A part le gars à


coté duquel j’étais assis qui bossait au ministère des
travaux publics qui était assez sympa, et un autre
qui dormait. Il y avait une espèce de magistrat tout
bourré et une grosse nana plutôt envahissante qui
nous ont plutôt dégoûté de cette hospitalité… vrai-
ment désagréables les deux. Et la nana qui com-
mençait à me dire bonjour en Bolo et à s’offusquer
qu’au bout de 7 mois je ne connaisse pas. Là j’ai
commencé à m’énerver et à lui balancer le nom de
10 ethnies différentes avec des dialectes différents
et tout le tintouin puis j’ai ignoré les deux emmer-
deurs et j’ai embrayé avec le gars des travaux pu-
blics plus sympa lui sur justement la place de
l’ancrage ethnique dans le développement des so-
ciétés africaines.
Le soir, on est sorti boire un pot et manger
un poisson braisé avec un prof d’anglais ami de
Clém, la peace corps d’Ebolowa qui bosse sur des
programmes de prévention santé et, le prof de sport
du collège croisé en route, qui s’est incrusté et nous
a parlé de foot toute la soirée.
Le lendemain je me réveille avec un mal au
casque pas possible, des courbatures, et les sensa-
tions de chaud et froid que j’avais hier me revienne
plus fort… je me dis ouh là ! Et je balance à Clém :
« je crois bien que j’ai un palud ! » Elle me sort le
thermomètre à bouche qu’elle désinfecte avec du
parfum pour lui donner bon goût, et le verdict
tombe : 38,11°. Bon, pour moi c’est le palud, je
prends le traitement et le para que j’ai toujours sur
moi maintenant au cas où, et je me décide à aller à
l’hosto pour passer les examens. Vu la chaleur de la

~ 93 ~
Les yeux ouverts

veille, ça aurait pu aussi bien être une insolation.


Donc visite médicale cette fois dans les règles, ils
prennent même la tension et mon poids et… bon
ben pas étonnant que je fasse plus maigre sur les
photos. 61 kg. J’ai regardé mon carnet de santé à la
veille de mon premier palud : 67 kg. En clair,
j’avais perdu 6 kg en 8 jours. (Plus rapide, plus effi-
cace, et sans reprise de poids immédiat) On va donc
au labo mais au lieu d’une simple goutte épaisse,
j’ai droit à une grosse prise de sang pour voir si je
n’ai rien d’autre.
Je ne sais pas si c’est avec l’âge, mais je ne
me souviens pas qu’avant je me sentais aussi mal
après une prise de sang. C’est peut être aussi la
gueule des labos, leurs plafonds humides et les murs
en travaux qui ne m’inspirent pas confiance. Heu-
reusement, les aiguilles et seringues sont à usage
unique et déballées à coté de moi. Enfin, la laboran-
tine avait beau être sympa, elle m’a fait un mal de
chien.
Bref, après cette gentille visite de courtoisie,
et l’invitation à repasser pour chercher les résultats
et acheter un autre traitement anti-palud juste parce
que le médecin en avait la pub dans son bureau.
Nous sommes partis nous balader un peu au marché
avant de rejoindre deux anciens coopérants venus
revoir les lieux de leur coopé. Sauf que, à peine
après les avoir rencontré et avoir commencé à boire
un pot au café. Poum ! La grosse baffe ! Comme un
lendemain de cuite qu’à mal tourné avec des chauds
et froids et des sueurs en plus ! Du coup, ben je suis
rentré chez Clém, et j’ai dormi tout l’après midi. Le
soir, après un petit vomi, de nouveau ça allait

~ 94 ~
Première année

mieux. Le médicament a marché. Confirmation du


labo, c’est un palud plus, inférieur donc au premier
qui se voyait gratifier au guide Machin des maladies
d’un double plus très approprié. La peace corps est
passée et quand elle a regardé le truc du labo elle
m’a dit que c’était le moustique qui tuait le plus en
Afrique, mais que je ne devais pas m’inquiéter. Di-
manche matin, ça allait encore mieux, donc j’ai pu
prendre le chemin du retour. Dans le bus je me suis
encore tapé un môme, un bébé… Putain ! Je déteste
les mômes dans les transports. Bon, je relativise, le
bus africain ce n’est pas non plus le TGV super luxe
où on peut se lever, et où il y a même un coin pour
les bébés. Les gosses d’ici sont quand même super
calmes et les mères bien courageuses. N’empêche
que quand tu t’en tapes un à coté… D’abord, ça je
supporte pas, il veut sa sucette, alors il chope ça
avec les mains, et comme le môme à cet âge là il a
encore des problèmes psycho moteur, ce n’est pas
sa mère qu’il va choper avec ses doigts collants :
c’est bibi ! Et pareil pour les joujous (en
l’occurrence papier de bonbon), ce n’est pas sur sa
mère qu’il les lance ! C’est sur bibi. Puis quand
bébé s’endort, et que la mère se met aussi à ronfler,
c’est encore sur bibi que bébé vient poser sa tête.
Comme s’il faisait pas assez chaud dans le bus
quand on a encore 38 de fièvre, qu’on est assis à 5
de front sur environ 1m50, qu’on a encore 3 heures
de routes à se taper… et qu’on le sait. Bref, j’étais
bien content de rentrer. Et puis quand c’est passé,
c’est passé, ça fait une histoire à raconter, on se
marre toujours plus des mésaventures heureuses que

~ 95 ~
Les yeux ouverts

des grands bonheurs. Les grands bonheurs c’est trop


personnel…
Sinon, j’ai reçu une lettre aujourd’hui c’est
une perle ! C’est un gamin a qui j’ai demandé qu’il
me ramène un mot justificatif de ses parents pour
son arrivée le mardi soir seulement la semaine de la
rentrée et son départ en week-end le mercredi soir.
(Les semaines de rentrée sont toujours anarchiques,
les parents gueulent quand les enfants ont des mau-
vaises notes, mais dés qu’il y a un truc de famille,
on s’en fout s’il y a cours ou pas…)

« Monsieur,
Il me plait et avec remarquable respect, de
me disculper à votre étatique personnalité, solliciter
avec votre permission, et en supplier de grâce des
excuses relativement à l’absence prolongés aux
cours de mon fils le nommé …….. qui, croyez-moi
était due à des exigences qu’il serait fastidieux de
vous relater ici parce que liées à la famille.
Je compte à cet effet sur votre bonne com-
préhension.
En outre, seul votre humanisme, votre bonté
de cœur permettront à mon fils de continuer ses
cours. Combien je compte vous prouver ma recon-
naissance.
Enfin, daignez agréer et d’avance,
l’expression de ma toute profonde gratitude doublée
de celle réitérée de mon profond respect. »

~ 96 ~
Première année

Mercredi 25 avril 2006

La petite saison des pluies aurait du com-


mencer il y a quelques semaines déjà, et avec un
adoucissement du climat ; mais mis à part quelques
orages sporadiques, la pluie se fait attendre. Il n’y a
plus de saisons nulle part ! Donc je transpire à lon-
gueur de journée, et le soir, après un après midi
passé dans le four qui me sert de bureau, je suis bien
content de m’asperger de l’eau fraîchement sortie
du puit. Ce qui me rassure, c’est que même les col-
lègues trouvent qu’il fait trop chaud en ce mo-
ment…
Nous ne sommes plus désormais qu’à trois
semaines et demi de la fin des cours, et la plupart
des têtes sont déjà parties en vacances. Du coup, la
discipline se relâche et j’ai du virer définitivement
un gamin la semaine dernière. Il était déjà passé par
tout le processus : avertissements oraux, avertisse-
ments écrit, conseil de discipline et tutti quanti…
mais rien à faire.
Sinon, ce week-end, Olivier de Makak est
venu me rendre visite. On en a profité pour aller
voir les chutes de Nachtigal à Batchenga. Mon di-
recteur des études m’avait un jour proposé de me
faire visiter Batchenga, le village où il est né et qui
se situe à une dizaine de kilomètres au nord
d’Obala. J’avais eu plusieurs fois l’envie d’y faire
un tour, mais c’est de la piste et comme ma voiture
n’est pas très solide, j’avais peur de perdre le mo-
teur en route. Mais comme le Fondateur se servait
de cette voiture pour aller dans son village par la
piste, je me suis dit qu’elle pouvait peut être tenir le

~ 97 ~
Les yeux ouverts

choc. Donc samedi, le directeur des études est venu


nous rejoindre. Nous nous sommes arrêtés à Obala
pour manger dans un petit restau, Chez Okaly, que
j’ai découvert il y a peu et qui fait une viande extra-
ordinaire. Puis, j’ai fait mes premiers kilomètres de
piste avec ma petite Renault 9. Et c’est vraiment
une toute autre conduite. En tous les cas il faut être
extrêmement vigilant, surtout à cause de tous les
cassis de la route qui obligent parfois à passer en
première pour descendre une ornière en plein milieu
de la chaussée. Il faut savoir que la piste d’Obala à
Batchenga est la Nationale 1 qui mène jusqu’en
Centrafrique. Elle est empruntée chaque jour par de
gros grumiers – ce sont les camions qui transportent
les grumes, c'est-à-dire des troncs d’arbres dont le
diamètre atteint parfois facilement plus de 2 mè-
tres – qui défoncent la route. Par le passé, cette
route était bitumée mais faute d’entretien, elle est
redevenue piste ; sauf que, à certains endroits, on
retrouve des tronçons de bétons tantôt en bon état,
tantôt complètement défoncés et que, de manière
générale, il faut aborder en douceur dans la mesure
où le dénivelé entre le béton et la piste peut attein-
dre 10 cm… comme un trottoir en plein milieu de la
route. A coté de ça, il y a des tronçons de pistes
appelés « tôle ondulée » de par leur ressemblance
avec l’objet. Il s’agit de parties de la piste avec des
séries de petites vaguelettes de terre qu’il s’agit de
passer plutôt rapidement pour ne pas en sentir les
bosses. Rouler doucement dessus c’est comme pas-
ser la voiture au shaker avec l’impression qu’elle va
finir par tomber en morceaux. Bref, sur l’aller j’ai
eu un peu de mal à apprivoiser tout ça. Quand on est

~ 98 ~
Première année

habitué à rouler sur des nationales ou même des


communales bitumées et où l’on n’a pas à se préoc-
cuper vraiment de l’état de la chaussée, le passage
sur piste n’a rien à voir. Et au-delà des dangers de la
route, il faut faire gaffe à tous les gens et surtout
aux gamins qui marchent sur le coté chargés de
nourriture ou de seaux d’eau. C’est sur le retour où
j’ai tiré mon épingle du jeu et où, à la limite, je me
suis presque amusé. C’est une conduite fatigante,
car c’est aussi une conduite sportive. Savoir presque
s’arrêter au dernier moment pour éviter une ornière
cachée par un coin d’ombre puis accélérer aussitôt
sur la tôle ondulée, récupérer les traces de pneus de
ses prédécesseurs mais savoir s’en détacher quand
un cassis apparaît. Une seule remarque, je serais
tout de même plus rassuré avec un véhicule 4/4, ou
juste avec un véhicule qui n’a pas les pneus lisses,
parce que le moindre coup de frein et c’est la glis-
sade, et la voiture ne se gène pas pour chasser du
derrière de temps en temps.
Arrivé à Batchenga, on est passé vite fait à
coté de la gare, histoire que mon directeur des étu-
des nous montre la maison où il avait grandi, puis,
en arrivant à l’entrée du village nous avons deman-
dé à un flic en faction où se trouvait la Sanaga (un
grand fleuve qui traverse le Cameroun). A peine
dépassé le gars, un panneau indique sur la gauche
les chutes de Nachtigal. J’avais eu des informations
sur ces chutes sur les photocopies d’un vieux guide
mais les indications qu’il donnait les présentaient
comme difficilement accessible. En fait, la piste peu
empruntée était magnifique, on avait l’impression
de rouler sur du velours. Après 8 kilomètres, nous

~ 99 ~
Les yeux ouverts

sommes arrivés directement au bord de la Sanaga, à


un endroit d’ailleurs où un bac permet aux véhicu-
les, y compris les grumiers quand ils sont vides, de
traverser le fleuve. Nous aurions bien aimé voir cet
engin fonctionner mais, il était en panne. Et, à 800
mètre sur la droite, sur toute la largeur du fleuve qui
sans exagérer doit dépasser largement les 80 mètres
(mais enfin, j’ai pas un compas dans l’œil…), des
rapides sur un petit dénivelé et dans un paysage
magnifique. Nous avons déposé la voiture sur le
bord de la route, puis nous nous sommes dirigés sur
la piste vers les chutes. Malheureusement, celle-ci
s’arrêtait au bord de l’eau à un endroit où les ca-
mions viennent récupérer le sable du fleuve, que des
gars en pirogues ramassent à la main toute la jour-
née. Evidemment, certains sont venus nous proposer
de nous rapprocher dans leurs petites embarcations.
Nous avons un peu réfléchi puis, après avoir discuté
du tarif avec un piroguier, nous nous sommes em-
barqués. Vraiment agréable ce petit tour sur l’eau.
Le calme, le bruissement de l’eau sur la coque, les
chants des oiseaux, le doux murmure des chutes au
loin, le soleil qui commence à descendre sur
l’horizon dans un flot de couleurs fauves et chaleu-
reuses. Nous avons accosté une petite île de rochers
érodés par le passage de l’eau et nous sommes ap-
prochés à une cinquantaine de mètre des rapides.
Magnifique ! Nous sommes malheureusement partis
trop tard sinon nous serions bien restés tout l’après
midi sur les rochers. Puis en partant, le piroguier
commence à dire qu’il attendait plus alors qu’on
avait fixé le prix et les gars qui étaient restés sur les
stands à coté de la voiture commencent à demander

~ 100 ~
Première année

de l’argent pour la garde… dans un sens ça se com-


prend, dans les représentations tous les blancs sont
riches (et c’est un peu vrai quand même, surtout si
rapporté au niveau de vie local)… on s’habitue.

Lundi 8 mai 2006

Semaine de taf sans incident notoire. Juste


samedi matin, je sors de chez moi pour aller voir
quelque chose au bureau et aussitôt je me fais inter-
peller par des élèves qui protestent parce qu’ils
n’ont pas eu leurs beignets. Bien sûr ils ne m’expli-
quent pas pourquoi. Je vais voir le surveillant géné-
ral qui surveille les devoirs du samedi matin et qui
me dit que les tâches n’ont pas été faites le matin et
qu’ils n’en ont fait qu’à leur tête. Je retourne donc
les voir pour leur dire qu’ils n’ont pas suivi les rè-
gles, que surtout ils n’ont pas écouté le surveillant
général et qu’en conséquence c’est le surveillant
général qui décidera quand il donnera les beignets.
J’évite de m’investir de trop dans tous les problè-
mes sinon les élèves font fi des surveillant généraux
et viennent directement me voir pour des broutilles.
Donc je les laisse en plan, et il y en a un, déjà repéré
et sermonné plusieurs fois, qui emmène le groupe et
ne cesse de gueuler « beignets ! » à travers la cour.
Je préfère ne pas réagir. Néanmoins, à un moment
on vient me chercher. Le surveillant général est
devant la porte de la pièce où sont stockés les bei-
gnets, et dans un moment d’inattention les élèves
ont volé le cadenas. Comme je me montre, aussitôt
le cadenas revient dans les mains d’un élève – celui

~ 101 ~
Les yeux ouverts

qui gueulait – qui une fois qu’il l’a rendu déclare :


« de toute manière, maintenant que je l’ai rendu
vous ne pouvez plus rien faire ! » Là, la tension
monte. Le surveillant général donne les beignets et
dit quelque chose que je n’entends pas à notre agita-
teur. Celui-ci répond, alors que je suis à coté de lui,
et devant tout le monde au surveillant général: « Si
vous nous aviez donné les beignets dés le début, il
n’y aurait pas eu de problèmes. » Là ça a pété. Le
gars je l’avais prévenu pleins de fois qu’il était inso-
lent, qu’il ne respectait rien. Il allait rentrer dans le
dortoir avec son beignet à la bouche lorsque je l’ai
interpellé. « Quoi ! » qu’il me répond bêtement. Et
là je me suis énervé comme ça m’était pas arrivé
depuis longtemps. J’ai commencé à gueuler « Tu es
qui ? » deux fois pour qu’il réponde fort devant tout
le monde (il commençait à se faire petit). Je re-
prends « Tu est quoi ? » sur le même mode, « un
élève ». « Bon alors conduis toi en élève et arrête de
faire le clown ! La prochaine fois que je te sur-
prends à manquer de respect et répondre à un sur-
veillant général, je te fous à la porte ! » Le gars a
rentré la tête dans les épaules et s’est retiré dans le
dortoir. Tous ceux qui étaient dans la cour à ce
moment là s’étaient rassemblés et me regardaient
les yeux écarquillés et la bouche ouverte, interlo-
qués.
L’après midi de ce même samedi, après être
repassé au garage parce que la voiture a encore des
problèmes d’injection. J’accélère, j’accélère, j’accé-
lère et d’un coup, plus rien… le moteur s’éteint. Je
me mets sur le coté en vitesse, redémarre le moteur,
et repart aussitôt. Pas super pratique. Puis, la prof

~ 102 ~
Première année

d’industrie de l’habillement m’a emmené dans le


village où elle a passé une partie de son enfance, à
Loua, à coté d’Efok, à 5 kilomètres d’Obala. Là bas
nous sommes partis avec un de ses oncles pour faire
une ballade et monter sur le Mont Loua. Madame
Denise nous a lâché en route, plus l’habitude de
marcher. Donc nous sommes partis avec Fouda à
travers brousse pour gagner le sommet. Pour aller
plus vite, il a même dévié du chemin et taillé une
route à travers la végétation. Dessous, dessus,
droite, gauche. Nous avons avancé dans un tunnel
végétal pour aboutir finalement à un champ au
sommet de la colline. Il y a un autre chemin mais
nous voulions voir l’autre versant avant. Et là, une
vue magnifique sur la vallée. Des arbres à perte de
vue avec d’autres monts qui se détachent dans des
nuances de bleus grisés à l’horizon. Et, des petites
auréoles blanches parfois que l’on appelle autre-
ment ville et que l’on nomme Obala, Batchenga…
Après cette ballade, 2 heures 30 de marche,
on est rentré à Loua boire une bière. Puis je suis
reparti avec une poche pleine d’avocats, de man-
gues, d’oranges et de banane plantain et la prof à
Obala où nous nous sommes arrêtés manger de la
viande braisée chez Okaly.

Mardi 16 mai 2006,

J’en suis à la dernière semaine de cours de


l’année, déjà. Tous les élèves s’en vont lundi 22 mai
au soir, donc lundi prochain. Puis, les élèves des
classes d’examen reviendront à partir du 7 jusqu’au

~ 103 ~
Les yeux ouverts

24 pour passer leur BEPC et leur Probatoire. Donc


je vais pouvoir me prendre presque deux semaines
de repos. Déjà, je n’ai presque plus de travail, je me
suis bien avancé et j’ai même commencé à préparer
la rentrée prochaine. Je n’aurais plus qu’à revenir
lundi 5 pour rentrer les notes des compositions,
faire les moyennes et imprimer les bulletins an-
nuels. Puis nous ferons le dernier conseil de classe
de l’année le mercredi 7 juin.
Mercredi 10 mai dernier, je suis parti à
Yaoundé pour participer à la dernière conférence
sectorielle pour les chefs d’établissements privés et
publics de la Provence du centre. Il y avait bien plus
de 200 chefs d’établissements dans la grande salle
du Lycée Leclerc. Tous noirs - si, si, c’est vrai ! -,
tous en costume cravate, et moi au milieu de tout ce
beau monde avec ma chemise pagne jaune kitch aux
couleurs de la Fête des Enseignants, mon pantalon
marron et mes chaussures de randonnée. Bon, je
n’étais pas non plus habillé en pouilleux, j’étais
présentable comme on dit, mais loin du costard cra-
vate de mes collègues. Ces réunions sont toujours
des monuments de langue de bois, de verbiage et de
maintien du système en bon ordre. Mais là, avec le
Gouverneur qui a ouvert la séance et le Délégué
Provincial des Enseignements Secondaire qui prési-
dait la journée, c’était assez particulier… en fait,
c’était à vomir ! C’est là où on s’aperçoit que le
Cameroun est une sorte de dictature pacifiée dans
laquelle il ne vaut pas mieux déroger aux règles. Je
n’ai plus la feuille où j’ai écris les phrases chocs et
les situations qui m’ont choqué, mais j’en ai quel-
ques unes en tête. Tout d’abord, on a fait le point

~ 104 ~
Première année

sur ce que tout chef d’établissement dans le public,


et en particulier les chefs de centre d’examen, doi-
vent faire dans l’année ; puis, au moment des ques-
tions une personne se lève et demande au Délégué
Provincial comment trouver quelques jours de repos
dans cet emploi du temps surchargé. Le Délégué
répond d’abord qu’il n’a qu’à prendre quelques se-
maines à Noël (il n’y a que deux semaines à Noël)
puis se ravise en parlant d’étaler tout au long de
l’année, puis parle de l’utilité de trouver un rempla-
çant performant pour assurer le remplacement et
conclut en disant qu’il vaudrait mieux en ce cas que
le principal trouve un très bon remplaçant parce
qu’il risque de rester absent très longtemps … Les
postes dans les grands établissements publics sont
très politisés, il faut savoir redistribuer l’argent au
dessus pour garder son poste, et si quelqu’un vous a
dans le pif ou que vous n’acceptez pas sans discuter
que, par exemple, la fille de telle personne bien pla-
cée passe en classe supérieure alors qu’elle n’a pas
la moyenne, vous pouvez être viré à la fin de
l’année. Ensuite, il nous a sorti un chapelet de phra-
ses du style « A l’impossible nul n’est tenu ! » c’est
utile des phrases comme ça ! Ou encore, celle là est
pas mal « A défaut de vous convaincre, on vous
aura tout de même persuadé » traduire : à défaut que
vous adhériez à ce fonctionnement, vous savez de
toute manière que vous devez vous y faire… Et le
Délégué de balancer « le cœur a ses raisons que la
raison ne connaît pas » pour appuyer la nécessaire
organisation rationnelle de toute chose et l’intérêt
de prévoir à l’avance, parce que « qui improvise, ne
fait que des sottises » (il ne doit pas aimer le jazz !)

~ 105 ~
Les yeux ouverts

pour ensuite, confronté à un problème que visible-


ment la délégation n’avait pas prévu, annoncer à un
chef d’établissement qu’il doit prendre les mesures
qui s’imposent au pied levé et ‘improviser’. Bref…
et plein d’autres petites piques montrant bien que de
toute manière il avait réponse à tout même quand il
n’était au courant de rien, et qu’il ne fallait pas trop
pousser les remarques. A vomir ! Du coup, l’après
midi les collègues se réunissaient en commissions
pour discuter de l’organisation des examens et de la
gestion prévisionnelle de la future rentrée, je n’y ai
pas été. De toute manière ce qui se passe après, je
l’ai fait dans d’autres sectorielles, débats sur débats
sans construction aucune pour évoquer les mêmes
problèmes que les années précédentes, proposer les
mêmes solutions qui seront évidemment acceptées
le lendemain lors de leur présentation et que la dé-
légation rangera gentiment dans un placard. Point.
Je suis donc parti retrouver mon pote Mo-
hamed à l’artisanat. Je l’appelle avant d’arriver et
on se donne rendez vous à son stand. A l’entrée de
l’artisanat, je tombe sur un mec, un autre vendeur
que j’avais déjà croisé avant, mais là je ne sais pas,
un bug de cerveau de part et d’autre, je le prend
pour Mohamed alors qu’il ne lui ressemble pas du
tout et lui me prend pour quelqu’un qu’il avait déjà
vu… ou tout simplement un futur client. Sauf que je
ne saisis pas vraiment la méprise, je ne sais pas si
j’avais la tête ailleurs après la réunion ou s’il faut
m’en remettre à la chaleur, mais comme en plus il
s’appelle Mohamed comme mon pote, ça a accentué
la confusion. On s’est retrouvé à boire une bière,
qu’il m’a tout de même offerte, dans un bar sans

~ 106 ~
Première année

vraiment discuter puisque au final je ne le connais-


sais pas. On finit par se rendre compte quand même
de la méprise. Il me dit après qu’il est le frère de
Mohamed, mon pote. Donc je l’appelle et finale-
ment celui-ci rapplique quelques minutes après et,
effectivement, je me suis bien trompé. Bref, Moha-
med m’a dit que le gars avait déjà du me voir avant
avec lui, que j’avais du le voir, et que comme
j’avais hésité en arrivant à l’artisanat il en avait pro-
fité en quelque sorte. Sauf que c’est moi au final qui
en ai profité puisque c’est lui qui m’a payé la bière.
Je l’ai recroisé plus tard dans l’après midi à
l’artisanat et je lui ait dit « Eh mais mec, tu m’a
menti tout à l’heure, t’es pas le frère de Moha-
med ! » « Euh, tu sais ici on s’appelle tous frè-
res… » On a causé un brin devant la case de mon
pote, il s’est renseigné pour savoir si j’avais trouvé
ce que je cherchais, je lui ait dit que oui et il ne s’est
pas attardé.
Mohamed retrouvé, on s’est pris un poisson
braisé puis j’ai été à son stand pour chercher des
cadeaux pour un jeu organisé au collège par
l’association du personnel. Le jeu des amis invisi-
bles. Le principe : on tire dans une corbeille le nom
d’un membre du personnel et on doit lui offrir un
cadeau, puis quand on recevra nous même le cadeau
de notre ami invisible on devra lui remettre un petit
cadeau (don - contre don). Je me suis renseigné
discrètement et j’ai appris que mon ami cherchait
des tableaux pour décorer son nouvel appartement,
donc j’ai demandé à Mohamed ce qu’il avait. Il m’a
sorti des tableaux en bois magnifiques et j’en ai
choisi un, ainsi qu’un petit masque passeport en

~ 107 ~
Les yeux ouverts

petit cadeau pour l’autre ami. Je lui ai demandé


combien pour les deux et il m’a dit tu es un ami,
donne moi ce que tu as et c’est bon. Là je me suis
senti con et je le lui ai dit, parce que d’un coté tu
risques de lui donner un prix largement inférieur à
la valeur normale et du coup tu fais un peu du tort à
un ami ; d’un autre coté, tu peux lui donner plus, et
là c’est toi qui te fais du tort. J’ai conclu le dilemme
en lui donnant les 5.000 que j’avais prévu. Il a ac-
cepté sans rien dire. Après je lui ai demandé des
batiks, j’en choisis deux que je trouve jolis, je lui
demande le prix et là… Stupeur ! Horreur ! Est ce
que c’est bien toi là Mohamed ? V’la qu’il m’en
demande 35.000 F Là je lui dit : Hé ! Qu’est ce qui
se passe là ? Tu me fais le prix du touriste alors que
tu dis que je suis ton ami, tu rigoles là ? Il me dit
qu’ici on discute. Je lui dis que depuis le temps que
je suis là j’ai eu l’occasion de voir ça, oui… puis
finalement je lui demande : c’est la relation amicale
là ou la relation commerciale ? Il répond commer-
ciale. Je lui dis ok et le mets un peu au parfum du
comportement occidental qui, quand un cas pareil se
présente ainsi à lui sans qu’il ai été prévenu, est
plutôt enclin à couper court à toute discussion. C’est
donc pourquoi, je lui explique, que je me suis senti
un peu trahi et que je lui ai demandé de ranger ses
batiks. Il comprend… je crois. Finalement je lui dis,
par contre si c’est la relation commerciale, je ne fais
pas de cadeaux. Il acquiesce et me demande un prix,
déjà je lui demande de faire un effort. Il se met alors
à pleuvoir et nous trouvons refuge dans un stand en
tôle où on se pose avec trois amis à lui. On discute
un peu ensemble puis je reprends la négociation

~ 108 ~
Première année

avec Mohamed. D’emblée, je pars sur la base du


prix d’un batik que j’ai acheté dans le nord et je
recommence le débat en affirmant qu’il a baissé le
prix à 30.000 F. Il ne dit rien. Je calcule donc que ça
fait 15.000 le batik. Il confirme. Alors j’annonce :
« Voilà, moi je te propose le batik à 2.000 et les
deux à 4.000. » Il me dit que ça ne va pas. Je lui dis
que je l’avais prévenu. Je monte légèrement les
prix, il descend légèrement. Les gars en face regar-
dent la pluie mais suivent la discussion avec intérêt.
Finalement Mohamed me dit « Bon aller, ton der-
nier prix là, dis moi ! » « Attention ! Si je donne
mon dernier prix, je ne monte plus au dessus » que
je lui réponds. Il me dit « vas y ! » J’insiste « Tu es
sûr ? » Il acquiesce. Je balance 8.000 F Et là il me
dit « Bon ok, 9.500 et c’est bon. » Là je dis « Non,
c’est trop tard, je t’ai donné mon dernier prix, je
t’avais prévenu, je ne monte plus. » « T’as perdu »
lui disent ses potes en rigolant, puis ils demandent
« alors ? C’est oui ou c’est non ? » Mohamed baisse
la tête et dit « Bon, c’est ok ». Et j’empoche deux
batiks à 35.000 pour 8.000… c’est honnête. La
pluie cesse, on va faire un tour un peu autour du
marché, le fait d’être accompagné par un gars de
l’artisanat évite d’être assailli par tous les vendeurs,
c’est assez agréable. En plus, tu peux rentrer un peu
partout et regarder tranquille et en sûreté.
On retourne ensuite à la boutique et on cause
un peu des sculptures qu’il possède et de la grande
fête Bamoun à laquelle il veut m’emmener en dé-
cembre prochain.

~ 109 ~
Les yeux ouverts

Vendredi matin je ne vais pas à la réunion


puisqu’ils doivent mettre en commun les résultats
des commissions auxquelles je n’ai pas participé.
J’y vais l’après midi et là, ça a duré de 14h00 à
19h00 et c’était chiant ! Vers la fin, certains de mes
confrères s’endormaient sur leurs chaises… tandis
que moi, je jouais sur le seul jeu de mon portable
auquel je ne comprends toujours pas grand-chose,
mais qui au moins fait passer le temps plus vite.
C’est que, d’abord on lit en plénière le rapport, les
mentions, et le mot du séminariste (c’est censé être
subtil et un peu marrant, mais là on se demandait si
le gars n’allait pas se pendre.) Le rapport décrit ab-
solument tout ce qui s’est passé, des solutions trou-
vées en passant par les intervenants, à la limite, si le
délégué pète, on le note. Enfin, on procède à une
relecture générale avec de menues corrections
quand le représentant du gouverneur arrive – en
retard - pour clôturer la réunion. Puis il y a eu une
cérémonie imprévue puisque la province du centre a
gagné les jeux interscolaire cette année, donc j’ai
aussi eu droit à la lecture par le représentant du
gouverneur de quinze fois la même lettre type de
remerciement. J’ai hésité à m’éclipser discrètement,
mais quand on est le seul blanc dans la salle… C’est
difficile de passer inaperçu…

Jeudi 1er Juin 2006,

Là, je sors d’une petite semaine à Makak


chez Olivier. Je n’ai malheureusement pas de gran-
des aventures à conter, étant donné que durant ces

~ 110 ~
Première année

quelques jours nous n’avons absolument rien fait. Et


ça fait du bien aussi… de ne rien faire. Si, on a fa-
briqué une balançoire. Et ça c’était marrant parce
que la plupart des camerounais ne connaissent pas.
Ainsi, presque tous ceux qui sont passés sont venus
essayer la balançoire. Et on a même du apprendre
aux deux jeunes fils d’un ami d’Olivier comment
faire pour se balancer: en pliant les jambes en ar-
rière le corps penché en avant, puis en les dépliant
avec vigueur vers l’avant en penchant le buste en
arrière pour propulser le corps en l’air jusqu’à voir
au dessus des toits. C’était sympa… mais ils n’ont
pas vraiment accroché. Bref, tout ça en ayant des
visites régulières, en allant visiter également
d’autres personnes, en buvant le vin de palme à
9h00 du matin (il y a des invitations qu’il faut hono-
rer…) en profitant tout simplement de ne rien faire.
Pour la petite histoire quand même, parce
qu’il y a toujours des choses à raconter, le train de
Makak est censé partir pour Yaoundé à 10h30.
Comme on sait qu’il est toujours en retard on est
arrivé à la gare vers 11h00. Et là, on nous dit
d’attendre 2 heures. Bon, jusque là ça arrive. On
profite des deux heures pour aller boire le palmo
chez grand père, grand père c’est un vieux d’une
famille avec laquelle Olivier s’est lié d’amitié, et
qui a une boutique prés de la gare. On revient donc
à la gare et on nous dit : dans un quart d’heure. Il
était donc 13h00… et le quart d’heure a duré 2 heu-
res 30 de plus. J’ai donc attendu le train 5 heures
durant. Donc si on cumule temps d’attente et temps
de voyage, il m’aura fallu prés de 8 heures 30 pour
regagner mes pénates.

~ 111 ~
Les yeux ouverts

Je suis arrivé mardi 30 mai au collège, pour


repartir le lendemain sur Yaoundé prendre des ins-
tructions pour le mois de juin et récupérer les salai-
res du personnel. Aujourd’hui nous sommes le 1er
juin, et je prévois encore environ 4 jours de boulot à
temps plein pour l’ensemble du mois de juin.

Samedi 17 juin 2006,

Cela fait quelques temps que je n’ai pas écrit


et décrit mon quotidien et les moments forts que j’ai
pu vivre. Non qu’il n’y en ait pas eu, mais le temps
passant ce qui auparavant me semblait suffisam-
ment incongru pour être notable et noté s’inscrirait
presque désormais dans la banalité d’un quotidien
auquel je me suis adapté.
Depuis que je suis revenu de Makak, j’ai
quand même eu un peu de boulot, quelques tours à
faire à Yaoundé pour des courses et des problèmes à
gérer avec le Fondateur mais rien de significatif.
Pour faire un flash back au temps passé, le 23 mai
les internes sont repartis chez eux. Ceux qui pas-
saient le BEPC sont revenus à partir du dimanche
28 afin de pouvoir réviser dans le calme et pour être
à proximité du centre d’examen. Ils sont tous repar-
tis vendredi 16 juin, donc hier. Pas de commentaire
sur le BEPC. Normalement, à partir de dimanche,
on devrait accueillir les premières, le probatoire
commence mardi. En attendant, l’établissement est
vide, il n’y a plus que moi, le surveillant général
d’internat qui est de permanence, la cuisinière qui
vient à midi pour le repas, et l’économe qui, dans la

~ 112 ~
Première année

mesure où il habite à coté, passe les trois quarts de


son temps ici. C’est calme. Ne plus entendre les cris
des élèves de 5h00 du matin à quasiment 23h00 le
soir me fait un bien fou. Les seuls sons que
j’entends sont les échos de la circulation sur l’axe
lourd, le chant des oiseaux, et les villageois qui
viennent prendre de l’eau à la pompe. Reposant.
Le dernier évènement notable, si on peut
qualifier ça d’évènement, c’est le retour de la voi-
ture du collège. Celle-ci a passé plus d’un mois chez
le garagiste d’Obala parce qu’on n’avait pas
l’argent pour la faire réparer. Le bloc électrique
était mort. Mais comme je n’avais pas d’argent pour
l’essence non plus, je ne m’en étais pas servi de-
puis, jusqu’à ce matin où nous sommes partis avec
l’économe pour aller chercher la nourriture des
porcs du Fondateur à Obala. Rien de bien extraordi-
naire a priori sauf que… la voiture n’est pas encore
tout à fait au point. C'est-à-dire que je n’ai plus de
clef de contact, le bloc est aussi mort, et donc je
démarre la voiture avec les fils, comment le font les
voleurs de voiture dans les films. Alors, d’abord
j’accroche le bout dénudé des deux fils bleu ensem-
ble afin de faire contact, puis j’attrape le fil rouge et
je démarre en le mettant en contact avec le fil bleu.
Comme dans les films, ça fait des étincelles. Mais
comme la voiture est vieille, ça ne marche pas du
premier coup, il y a même des fois où j’avais
l’impression que ça ne faisait rien du tout. Mais
finalement la voiture a démarré et nous avons pu
faire nos courses. C’est marrant au début mais bon,
on ne peut pas dire que ce soit vraiment pratique.
Surtout quand on doit faire les courses à plusieurs

~ 113 ~
Les yeux ouverts

endroits et qu’il faut à chaque fois déplacer la voi-


ture. En plus, comme les fils sont sortis, il faut bien
faire attention à fermer toutes les portes parce que
n’importe qui peut la démarrer rapidement et filer
avec. Et sur les cinq portes, le coffre s’ouvre en
passant un doigt dans le trou de l’ancienne serrure
et en activant un loquet ; l’arrière gauche est défini-
tivement bloqué, il faut soulever l’arrière droite
pour la fermer correctement, la clef de la porte
avant gauche n’est pas la même que celle de la porte
avant droite et, de toute manière, la clef de l’avant
droite a disparu. Imaginez le manège quand il s’agit
de fermer la voiture. Enfin, de toute manière, tant
qu’il n’y aura pas de clef de contact je ne m’en ser-
virais que rarement et toujours accompagné d’un
personnel du collège, je ne voudrais pas que les fils
dénudés donnent des idées tordues au flic qui aura
la mauvaise idée de me contrôler.
Et dernière touche au tableau, parce que
cette voiture est définitivement une œuvre abstraite,
le frein à main ne répond plus de rien. Mécanique-
ment, je le serre mais effectivement, c’est comme si
je pissais dans un violon. Si bien que tout à l’heure,
j’arrête la voiture pour prendre de l’essence, je me
baisse pour défaire les deux fils bleu et couper le
contact, et là j’ai comme une impression bizarre,
comme quand on voit des voitures avancer à coté de
nous et que ça nous donne l’impression de bouger,
et effectivement, là, on bougeait. Et la pompiste qui
commençait à gueuler ‘Eh ! Pourquoi la voiture elle
descend ?’. Et rebelote quand il a fallu charger les
sacs de nourriture pour les bêtes.

~ 114 ~
Première année

Bref, cette voiture a au moins le mérite


d’alimenter un peu mon journal de bord. Et puis, à
son humble niveau, elle est tout de même représen-
tative de toute une frange du parc automobile came-
rounais.
Information de dernière minute, je vais de-
voir me séparer de mon surveillant général
d’internat. Pas de faute professionnelle mais une
‘caractéristique’ qui quand elle n’aide pas peut créer
beaucoup de problèmes en Afrique : il est le cousin
du Fondateur ; et suite à des problèmes de famille
auxquels je ne peux et ne veux me mêler, et dont on
me dit que je ne comprendrais rien de toute façon,
on procède donc à un licenciement à l’amiable pour
question d’incompatibilité d’humeur. Ça arrive…

Fin de la première année

Entre temps, j’ai passé quelques jours à


Douala où je devais prendre l’avion, et j’en ai profi-
té pour faire un trek de trois jours sur le Mont Ca-
meroun. Paysages magnifiques mais la grimpette
était dure, effectivement, le chemin le plus direct
d’un point à un autre restant la ligne droite par ici,
c’était éprouvant dans les crêtes. Sans compter que
ça grimpe à 4.000 mètres, que l’oxygène se raréfie,
et que pour un fumeur, ce n’est pas terrible. Mais
c’était magnifique !

~ 115 ~
Les yeux ouverts

Mont Cameroun

Puis, un petit séjour d’un mois en France où


je ne me suis pas senti si décalé que ça. Il faut dire
aussi que c’était les vacances et que je n’avais pas à
me replonger dans les méandres administratifs de
l’hexagone. Je suis retourné au Cameroun vers le 8
août et j’ai partagé mon temps entre Yaoundé, Ma-
kak et Kribi avant de regagner mon poste au 20
août.

~ 116 ~
DEUXIEME ANNEE

Jeudi 31 août 2006

En direct live différé de ma brousse came-


rounaise, les dernières infos en stock de
l’explorateur des rentrées scolaires. Arrivé à mon
poste le samedi 19 août, le temps de vaquer aux
impératifs de vie, à savoir : déplacement de la cui-
sine, recrutement d’une femme de ménage en la
personne d’une cuisinière de l’établissement, recru-
tement d’un chat pour la chasse aux souris, achat de
pastis et d’arachides pour la motivation, et me voilà
parti pour la deuxième ligne droite de ma coopéra-
tion.
Alors, même si les effectifs ne sont pas en-
core au rendez-vous – pour l’instant à peine 15 élè-
ves inscrits, mais les inscriptions ne démarrent
vraiment qu’à partir de la rentrée – le boulot ne
manque pas. D’abord il faut se remettre dans le
bain, retrouver ses repères pour être à son optimum

~ 117 ~
Les yeux ouverts

au plus vite ; ensuite il faut dresser une liste précise


et autant que faire ce peut exhaustive des préparatifs
pour la rentrée.
Le week-end dernier je suis resté bloqué au
collège, le samedi au bureau toute la journée et le
dimanche avec le Fondateur à superviser les travaux
d’extension de la cuisine. Aujourd’hui je me suis
même essayé à la maintenance informatique sur
l’ordinateur du directeur des études avec des résul-
tats mitigés. Demain vendredi 1er septembre, il faut
encore que je me batte avec mon main d’œuvre
pour les dernières finitions dans les dortoirs et avec
l’électricien qui devait venir cet après midi pour
finir le boulot mais qui n’est pas venu et qui du
coup va devoir installer ses prises électriques dans
le même temps et au même endroit où le maçon
devra lui finir de crépir… Aaaaarrrggghhh ! Faut
qu’j’respire !
Samedi matin, c’est décidé, je plante mon
économe à l’établissement pour l’accueil des élèves
et les inscriptions, et moi je file au Luna Park
d’Obala pour tester leur piscine et éventuellement
m’offrir une bonne partie de pêche… et tant pis s’il
pleut, j’irais quand même !
Pour l’exotisme, je n’ai pas beaucoup
d’histoire à raconter comme je ne bouge pas en ce
moment. Juste une chose, l’autre jour je suis à
Yaoundé pour des petites courses et en sortant d’un
magasin y’a un gars qui se plante devant moi avec
un seau en plastique en criant à qui veut bien
l’entendre : remède à base de souris séchée, pour la
peau ! Avec, je vous le donne en mille : une souris
morte accrochée sur le couvercle avec des grosses

~ 118 ~
Deuxième année

agrafes métalliques rouillées. L’histoire ne dit pas


s’il change la souris tous les soirs !

Samedi 2 septembre 2006

Raté ! Pas de piscine ce matin, pour com-


penser je fais le plancton au collège. Ce matin, mon
économe était parti faire des courses, donc fallait
que je sois là au cas où des gens viendraient deman-
der des renseignements. Et puis rendu au bureau je
me rends compte que l’imprimante semble avoir
rendue l’âme… donc, dés que l’économe est reve-
nu, j’ai du le renvoyer à Obala pour faire des photo-
copies des fiches d’inscriptions et de renseigne-
ments… Mais bon, je me fais une raison, de toute
façon j’avais encore du boulot à faire ce matin. Il
fallait que je supervise les finitions dans les dortoirs
avec l’agent d’entretien. Ça aurait dû être fini de-
puis longtemps puisque je l’ai mis au boulot lui et
un aide dès mercredi. Trois jours pour arranger les
lits dans les trois dortoirs et faire un peu de ménage
c’était amplement suffisant, a priori… Mais non, il
a fallu que je mette la main à la patte avec eux ven-
dredi pour accélérer le mouvement et ils ont plus
avancé en trois heures de temps avec moi sur le dos
qu’en deux jours seuls.
Vers midi aujourd’hui on avait enfin fini les
dortoirs. Maintenant, il faut encore que je vois pour
déplacer les fils à linge des internes, installer le mat
pour la levée des couleurs chaque lundi matin, et
superviser les travaux d’extension de la cuisine. Ah
si ! Encore une chose. L’électricien devait revenir

~ 119 ~
Les yeux ouverts

hier à 15h00 pour terminer l’installation dans les


dortoirs. Pas vu. J’espère le voir aujourd’hui que ce
soit prêt pour dimanche.
Là, il est 14h00, j’ai quand même pris le
temps de manger et de préparer le foléré pour cette
semaine. J’attends maintenant le Fondateur qui doit
passer dans l’après midi pour lui faire le bilan de la
semaine ; et le menuisier qui doit venir installer les
portes dans les dortoirs. La journée n’est pas finie.
Et comme c’est le week-end qui précède la rentrée
officielle des classes, j’ai gardé le costard pour faire
bonne impression auprès des parents. Je dis « ren-
trée officielle des classes» parce que je n’aurais pas
la totalité de mes effectifs avant le 15 septembre, et
encore. Ça se passe comme ça un peu partout au
Cameroun et un peu plus en brousse qu’en ville. Ce
matin, une ancienne élève de troisième, qui a raté
son BEPC pour la deuxième fois, est venue récupé-
rer son bulletin annuel. Elle n’avait pas pu le récu-
pérer avant, m’a-t-elle dit, car elle était malade. Et
puis elle m’a demandé quand avait lieu la rentrée. Je
lui ai répondu c’était lundi. Là elle m’a répondu :
« Weké Monsieur ! Déjà !? » Et oui, déjà, mais
l’heure c’est l’heure !
Hier, j’ai aidé mon nouveau surveillant gé-
néral d’internat à faire son déménagement. On a
chargé la voiture à Obala et par miracle, avec le
coffre relevé et le rétroviseur qui se baladait au qua-
tre vents, nous avons réussi à rejoindre le collège
sans rien perdre en route et sans incidents. Sur la
route, il m’a demandé quelles étaient mes impres-
sions sur le pays maintenant que j’y avais vécu
presque un an. Je n’ai pas su quoi répondre. Briè-

~ 120 ~
Deuxième année

vement, je lui ai dit que j’aurais sans doute eu plus à


lui dire s’il m’avait posé la même question 6 mois
plus tôt. Maintenant, je ne porte plus le même re-
gard sur les choses. Disons qu’il faut que je me pose
et que je prenne le temps de regarder pour apprécier
et laisser les impressions me submerger. C’est
comme, je m’amusais à faire ça à Poitiers,
m’installer à un endroit n’importe où : que ce soit
sur un banc ou au milieu de la rue, et essayer de
considérer les choses, les gens, l’environnement,
comme si c’était la première fois que je les vivais.
Au début au Cameroun, je n’avais pas besoin de me
forcer, chaque chose étant véritablement nouvelle.
Désormais, il faut que je prenne le temps pour re-
considérer mon environnement d’un œil nouveau. Il
faut garder les yeux ouverts !
Je retente la piscine demain matin. Je vais
demander à mon grand échalas d’économe de faire
le pied de grue à ma place.

Mardi 5 septembre 2006

Je n’ai pas pu savoir si l’eau était bonne. J’ai


du rester au collège pour accueillir les internes, par-
tie remise, et puis de toute façon, il pleut… Je suis
au bureau, il est 11h39. Il pleut sans discontinuer
depuis hier 17h00. La boue envahit le monde. Elle
colle sous les chaussures. Rouge, jaune, orange,
toutes les couleurs sont représentées. Par endroit,
les restes de gasoil échappés d’un bidon font
comme des arcs-en-ciel sur le sol détrempé. Mon
pantalon de costume est trop long, le pli américain

~ 121 ~
Les yeux ouverts

n’a pas été fait correctement. La boue y laisse son


empreinte. En revenant d’acheter des mouchoirs et
des cigarettes au baraquement du bord de l’axe
lourd, un homme m’interpelle : « Monsieur Oli-
vier ! Mbe mbe Kiri ! » Je me retourne, encore un
villageois que je ne connais pas. « Kiri Mbang » je
lui réponds en me faufilant derrière un camion. Les
barrières devant la maison du chef du village sont
abaissées, comme il a beaucoup plu et que la piste
est pleine d’eau, les camions n’ont pas le droit de
passer, sinon, ils défonceraient la piste et la ren-
draient vite impraticable. C’est impressionnant
l’impact que peut avoir sur la piste le passage de
tous ces camions, grumiers et autres poids lourds.
En quelques semaines seulement après que la piste
ait été raclée, ils peuvent être à l’origine d’ornières
énorme. De quoi y laisser son châssis si on n’y
prend pas garde. Alors, une longue file de véhicule
attend bien sagement au bord de la piste. Depuis
hier qu’il pleut, la file doit s’étendre jusqu’au début
de l’axe lourd qui commence juste une centaine de
mètres plus bas. Les bars en profitent pour faire leur
beurre. Et les trafiquants d’essence négocient âpre-
ment avec les chauffeurs quelques litres pour ali-
menter le trafic.
Ce matin je n’avais plus de clopes, je me
suis dit, c’est le moment de faire une pause. Mais
voilà, il suffit que quelque chose ne se passe pas
comme prévue pour que je m’énerve et que je res-
sente le besoin du café-clope-détente pour décom-
presser. Ce matin c’est la main d’oeuvre qui pose
problème. Il est 8h00, le maçon est là pour le lissage
du sol d’une salle. J’avais demandé au main

~ 122 ~
Deuxième année

d’oeuvre d’en vider la moitié et de la nettoyer mais


il n’a fait qu’1/4 du travail. Donc c’est le maçon qui
doit nettoyer la partie qu’il va cimenter. Et en plus,
le main d’oeuvre a du partir hier vers 14h00. Je l’ai
vu après pour faire le point avec lui et le mettre en
garde. Je lui accorde des horaires souples à condi-
tion qu’il fasse le travail. Malheureusement, s’il
profite des horaires souples, le travail n’est que trop
rarement effectué en entier. Il faudrait que je sois
sur son dos en permanence. J’espère que la mise au
point que nous avons faite permettra d’améliorer
cela. Et puis c’est l’économe aussi. Je le vois, je lui
donne rendez-vous de suite dans mon bureau pour
faire le point sur les inscriptions. Je m’installe, pré-
pare mes affaires et attends... attends... attends... je
sais qu’il n’est pas très rapide mais tout de même.
Je sors donc le chercher mais ne le trouve nulle part
dans l’établissement. C’est le surveillant général qui
me renseigne et me dit qu’il est sorti en route ac-
compagner sa mère. Ca ! Ce sont des choses qui
m’énervent. En plus il le sait. Mais bon, je sais aussi
que sa mère n’est pas au mieux de sa forme en ce
moment et que ça le préoccupe.
Ce matin j’ai donné quelques renseignement
à de potentiels élèves et à des parents. J’ai aussi
procédé à une inscription, ce qui porte le total de
nos effectifs inscrits à ce jour à 29 élèves. Mais
moins de dix présents. C’est le même problème
partout au Cameroun, mis à part dans les grands
établissements privés tels Vogt, Lieberman, et
consort... la rentrée officielle est fixée le 4 septem-
bre, mais c’est en fait à partir de ce jour que la plu-
part des élèves et parents viennent prendre les ren-

~ 123 ~
Les yeux ouverts

seignements. Puis les enfants n’arrivent vraiment


que la semaine suivante. 29 élèves inscrits. L’an
dernier au 5 septembre nous étions à environ 26
élèves. 3 de mieux. Bon signe !? L’avenir nous le
dira. Le fait est qu’il vaudrait mieux pour nous que
nous ayons au moins 150 élèves.
Le Fondateur d’un collège des environs, est
passé me voir au collège à l’instant. Il m’a d’abord
demandé si mon patron m’avait prévenu, ce qui
n’était pas le cas, avant de me verser un million de
francs CFA. Je lui ai exprimé ma surprise et lui ait
demandé le pourquoi. Mais il m’a répondu que mon
boss m’expliquerait. Je manifeste une nouvelle fois
toute l’étrangeté de la situation : un homme que
vous ne connaissez que de nom qui vient vous ver-
ser à la demande de votre patron une somme d’un
million de francs CFA, ce qui est loin d’être négli-
geable, et sans que vous en connaissiez la raison. Il
me répond simplement : « C’est ça l’Afrique ! »
Confronté à des situations étranges, le blanc se voit
souvent répondre cela. Ça veut tout dire pour celui
qui le dit, rien du tout pour la personne en face,
mais ainsi la discussion est close.
Bref, j’en discuterais cet après midi avec le
Fondateur de mon collège. Il doit venir voir les tra-
vaux en cours et apporter les carnets de correspon-
dance et registres d’absence que nous avons com-
mandé.

~ 124 ~
Deuxième année

Mercredi 6 septembre 2006

Hier soir, je me suis mis au lit avec un livre


vers 23h00. Il arrive fréquemment que la luminosité
de la lampe de chevet varie, c’est que la tension
n’est pas très stable. Mais là, c’était carrément ins-
table, je me suis dit, pour paraphraser les camerou-
nais : « Encore une fois, la SONEL dérange ! » puis
j’ai coupé la lumière et j’ai encore lu quelques pa-
ges avec ma lampe frontale. Le lendemain, pas
d’électricité, pas de vrai café, la journée commence
mal ! Mais comme ça arrive de temps en temps
j’imagine que le courant ne tardera pas. Sauf que
cette fois là, il n’a vraiment pas envie de venir.
Alors comme je traite les trois quart de mes
dossiers sur l’ordinateur, j’étais comme qui dirait,
en chômage technique. Mais bon, on trouve tou-
jours des petites choses à faire par ci par là. Et puis
j’ai enfin reçu ma commande de carnets de corres-
pondance et de registre d’appel. J’étais comme un
gosse. C’est dingue !? Au collège je n’ai pas de
souvenirs de joies particulières quand les profes-
seurs nous remettaient les carnets. Mais là, recevoir
le carnet de correspondance organisé comme je le
voulais, avec le logo de mon collège, et le règle-
ment intérieur revu et corrigé signé par mon petit
nom à la fin… c’est con mais ça fait de l’effet. Et ça
nous fait surtout un outil de travail génial pour le
suivi des gamins et pour impliquer d’avantage les
parents dans la scolarité de leur progéniture. Sinon,
depuis hier donc on a commencé à poser le béton
lissé dans une future nouvelle salle de classe. Ce
matin le maçon n’était pas là. On m’a informé dans

~ 125 ~
Les yeux ouverts

la matinée que les cours avaient repris à l’école


primaire d’à coté et comme il est instit, CQFD. Il
est venu dans l’après midi et normalement la salle
devrait être prête en fin de semaine. Bonne nou-
velle !
Comme l’électricité ne revenait toujours pas
et que j’avais des courses à faire à Obala et Yaoun-
dé, j’ai pris mon économe sous le bras et juste après
mangé nous avons filé à Obala. On fait nos petites
emplettes, sans problèmes, on revient au collège,
sans problèmes et, au moment de repartir pour
Yaoundé… Rerererererrrrrrrr clic….rrrrrrr…. cli…
La voiture ne veut plus démarrer. Dingue !? Je
laisse la voiture 5 minutes le temps de décharger les
courses et après non, elle ne veut plus redémarrer.
J’essaye plusieurs choses, je débranche le ventilo
pour moins pomper sur la batterie, je démonte le
carbu – si c’est bien ça que c’est - comme j’ai vu
tous les mécanos le faire par ici et je souffle dedans
pour le décrasser un peu, je donne deux trois petits
coups sur la batterie, comme quand on tape sur la
télé quand la réception est mauvaise, je remonte
dans la voiture, et… rrrrrrrrrrrrr… clic… Le surveil-
lant général et mon économe essayent de pousser la
voiture, mais rien à faire. Bon. J’accepte la proposi-
tion du surveillant d’aller chercher un garagiste en
espérant que cela ne va pas me coûter encore des
cents et des milles. Ils arrivent rapidement à trois
sur la moto et en 20 minutes, le gars me nettoie les
bougies, en changent une défectueuse et… ça mar-
che ! Sauf qu’il est maintenant 16h30, que la ban-
que ferme à 17h30, que vu l’heure ce sera juste et
qu’on aura pas le temps de faire toutes les courses

~ 126 ~
Deuxième année

prévues ensuite, donc : partie remise au lendemain


matin. Va falloir déplacer des rendez-vous et faire
vite !
Je finis ma journée en faisant le point sur les
dépenses et en consignant le tout sur le cahier de
comptes. Nous avons inscrit aujourd’hui trois nou-
veaux élèves : 1 externe dans le technique et deux
internes : un en Première D et l’autre en 3ème. Les
effectifs montent, doucement. Ah si, il y a aussi un
ancien élève qu’est venu me tanner pour que je
l’inscrive en Première alors qu’il a fini sa Seconde
avec 7 de moyenne. Il met en avant le fait qu’il a
passé et eu son BEPC l’an passé pour justifier ses
faibles notes en classe de seconde. Mais ça ne prend
pas. Il m’aura tout de même pris pas mal de temps.
Surtout quand de temps en temps, après certaines
répliques de ma part, il s’arrêtait, les yeux dans le
vague, cabillaud, comme ça. Et puis pffuit… dispa-
ru. Je me rappelle, sur un bulletin je crois que
j’avais noté de lui « Présent mais pas là ». C’était
ça !
Bref, je finis par regagner mes pénates à la
nuit tombante pour voir le surveillant général
m’accrocher avec le style de phrase que je ne sup-
porte pas le soir quand je rentre chez moi : « Princi-
pal, il y a un problème ! ».
La loi des séries vous connaissez ? D’abord
la voiture, ensuite l’électricité. Au quartier tout le
monde a le jus, la lumière et la musique. Au col-
lège, c’est la nuit noire. Alors comme je ne suis pas
électricien pour deux sous, faut en faire venir un, et
en même temps courir après le main d’œuvre qui, je
ne sais ni comment ni pourquoi, a la clef d’accès du

~ 127 ~
Les yeux ouverts

compteur chez lui. L’électricien ne tarde pas et,


après quelques tâtonnements, repère dans un bloc au
dessus du compteur un fil qui a sauté. Une gerbe
d’étincelles, et la lumière fut !
Demain, 8h00, départ pour Yaoundé. A
moins que la voiture ne démarre pas et à ce moment
là il faudra changer la batterie.

Jeudi 7 septembre 2006

Ce matin, café beignets cigarette, la journée


commence bien ! Aujourd’hui nous partons enfin
pour Yaoundé faire les emplettes prévues depuis
quelques temps déjà. La voiture nous attend au mi-
lieu de la cour. Mon Économe et mon professeur
d’espagnol se joignent à moi. Moment de vérité
quand je tourne la clef de contact, un poil
d’appréhension, puis le doux ronronnement du mo-
teur. Nous pouvons partir. La journée est nuageuse,
fraîche, mais pour l’instant pas de pluie. Nous de-
vrions être rentrés pour 12h00… devrions… peu
avant le barrage de Nkometou, à environ 15 kilomè-
tres du collège, la voiture commence à tousser,
l’allure diminue, je pompe sur la pédale, le pot pète,
et la voiture repart. Nous croisons les doigts pour
arriver jusqu’à Yaoundé mais pas assez puisque
quelques kilomètres plus loin : c’est la panne. Je me
range sur le bas coté, il est 8h 30. J’ouvre le capot,
le moteur fume ! J’essaye, je remets du liquide, je
purge le carbu, débranche le ventilo, tente de redé-
marrer, pisse dans un violon…

~ 128 ~
Deuxième année

Qu’est ce qu’on fait alors ? On appelle le pa-


tron pour qu’il nous envoie son garagiste. Et on
attend. Vers 10h00 la voiture du boss s’amène avec
le mécanicien et un électricien, des fois que ce serait
un problème électrique, il vaut mieux être pré-
voyant. Effectivement, batterie déchargée… mais ce
n’est pas tout. Il doit y avoir un trou au niveau du
radiateur puisque la voiture perd les eaux… Le mé-
cano nous remet la voiture sur pattes en une poignée
de minutes, prend le volant et direction son garage à
Yaoundé. Là bas, je lui remets l’argent pour l’achat
des pièces et pars avec ma tribu à la banque ; eux
pour retirer, moi pour renflouer.
Nous voyons ensuite pour déposer un dos-
sier à la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale
(CNPS) mais c’est un tel bordel là dedans qu’on fait
demi tour.
Puis la Poste pour que je prenne quelques
cartes postales. C’est le seul endroit à Yaoundé où
je sais pouvoir trouver des cartes postales. Sur la
route, alors que je regardais les prix des radios chez
un vendeur des rues, je sens que ça bouge dans mon
dos. Un gars vient de visiter la poche arrière de mon
sac. Malheureusement pour lui je ne laisse jamais
rien dedans. Parmi les vendeurs de rue au niveau du
rond point de la Poste, il y en a quelques uns qui
vendent des vieux magazines et des livres qu’ils
étalent à même le trottoir. On est parfois étonné de
ce qu’on peut y trouver. Ce matin j’y ai découvert
un magazine d’Air France, de ceux qu’on obtient
gratuitement dans les avions. Evidemment l’exem-
plaire exposé n’était pas en libre service. Plus mal-
heureux, l’UNICEF a procédé l’an passé à la distri-

~ 129 ~
Les yeux ouverts

bution dans les écoles et services de santé au Came-


roun d’un petit guide gratuit intitulé : « Savoir pour
sauver » qui donne aux parents des conseils de base
pour se prémunir du SIDA, du Palud, du Choléra,
de la Diarrhée, etc. Certains parents ont du se dire
qu’il fallait en effet véhiculer l’information, et
pourquoi pas contre quelques pièces sonnantes et
trébuchantes.
Dernière étape, la tournée des boutiques in-
formatique pour trouver une imprimante. On ne
trouve rien de fiable à moins de 65 000 en jet
d’encre, et encore il faut acheter avec la cartouche
d’encre à 22 000. Du coup, on opte pour une ma-
chine plus chère, 90 000, mais en laser. Plus fiable,
et plus économique au niveau de la consommation
d’encre.
Enfin, retour au garage pour récupérer la
voiture. Verdict : réfection du radiateur et nouveau
joint de culasse, rien que ça ! Nous faisons un tour
de vérification avec le mécano et la voiture semble
avoir retrouvée toute sa jeunesse. Sauf que… à la
sortie de Yaoundé la voiture recommence à tousser.
Nous avons quand même réussi à atteindre notre
objectif, mais je ne pense pas utiliser la voiture
avant qu’un mécanicien n’y ait jeté un nouveau
coup d’œil.

Vendredi 8 septembre 2006

Aujourd’hui était une journée normale, on


peut le dire. Arrivé au bureau à 8h45, pas mal de
passage, quelques renseignements, et surtout la mise

~ 130 ~
Deuxième année

à jour sur l’ordinateur de ce que je n’avais pas pu


faire du fait de la coupure d’électricité. Sinon, quoi
quoi ? Pas grand-chose… Voyez, ce n’est pas parce
qu’on est à 7 000 bornes de casa qu’on a forcément
des choses à dire. Enfin, pour être dans le vrai, ce
serait plutôt, ce n’est pas parce qu’on est à Perpet-
Les-Oies qu’on a le sentiment que ce qu’on va dire
mérite d’être écrit.
J’ai débauché plus tôt aujourd’hui. A pro-
pos, « débauché » n’est pas français paraît-il. Mais
cela ne m’a pas empêché de tâter de la débauche en
allant écluser deux bières au bar. La deuxième
m’étant gracieusement offerte par le patron du bar.
J’aurais même pu en descendre une troisième payée
par mon agent d’entretien, mais celui-ci a jugé pré-
férable que je la boive chez moi. Ce qu’ils sont pré-
venant tout de même avec le Principal. Ils m’ont
même fait raccompagner jusqu’au collège ! Non pas
que j’étais saoul, mais parce que je suis le Principal.
Point… En fait, j’en ai discuté par la suite avec le
manœuvre, c’est qu’ils ne veulent pas que je montre
le moindre signe de relâchement alcoolique devant
les gens du village : ce serait très mal vu.
Bref, là je viens de manger et j’attends le
passage du patron. On va un peu parler du déroule-
ment de la semaine et des problèmes en cours. Si-
non le maçon a fini de lisser le sol de la nouvelle
salle de classe. A la fin, il m’a demandé de lui payer
le pinard pour baptiser la nouvelle salle et s’humec-
ter le gosier. Je n’ai pas pu y assister puisque j’étais
avec le directeur des études au bar, mais paraît-il
dixit l’agent d’entretien qui est venu me payer le
boire après, qu’il a fait tout plein d’invocations au-

~ 131 ~
Les yeux ouverts

près des ancêtres comme quoi on ne devait pas lui


dire qu’il avait mal fait son travail, et que la salle
était prête pour accueillir les élèves. J’aurais bien
aimé voir ça. Le manœuvre a même ajouté que cela
lui avait fait presque peur. Et pour que ça lui fasse
peur, je me demande bien l’attitude qu’a pu prendre
le maçon. Avec ses 1 m 60 au garrot, son amabilité
et son visage de gentil, il doit sûrement avoir des
talents cachés.
Bon. 38 élèves au compteur ce soir. Quatre
ou cinq en instance d’inscription. Et le flou total
pour le futur. J’attends la surprise et j’espère le mi-
racle !

Samedi 9 septembre 2006

RATÉ, RATÉ, RATÉ ! Non seulement il


pleut comme vache qui pisse, mais en plus le patron
débarque à 6h00 du matin chez moi après une nuit
passée au village pour une veillée de deuil. Et quand
il s’en va enfin après qu’on ait causé boulot, c’est le
surveillant général d’Internat qui me demande la
permission de partir pour assister à un autre deuil
jusqu’à 17h00 et l’économe qui, en temps normal,
m’assiste au collège, a disparu comme par enchan-
tement. Donc, c’est moi qui assure la permanence.
Même pas moyen d’aller sur Internet. En même
temps, il a plu tellement ces derniers temps que la
piste est boueuse au possible, et à moins d’envisa-
ger une thalasso par la boue, la meilleure conduite à
tenir est encore de rester chez soi au sec. Tout de
même, le réveil de 6h00 du matin c’est dur ! La

~ 132 ~
Deuxième année

veille je l’avais vu, il m’avait prévenu, mais il


m’avait dit vers 7h00. J’aurais préféré le décalage
horaire dans l’autre sens du compteur.
Et puis, pour que rien ne manque au tableau
des journées encourageantes, mon chaton avait dis-
paru depuis la veille et impossible de mettre la main
dessus. Dans la mesure où il y en a certains au quar-
tier qui en font leur quatre heures et leur midi aussi,
dans l’idée, ça me faisait un peu mal au cœur. Heu-
reusement pour moi, Hacia, c’est ainsi que je l’ai
nommé – ça signifie « patience » en Eton et/ou
Ewondo – m’est revenu par une voisine chez qui il
avait trouvé refuge. Vous allez me dire, c’est de
circonstance comme nom Hacia pour un chaton qui
se fait attendre.
Mais il ne faut pas voir non plus cette jour-
née comme une ombre au tableau. Et puis l’ombre,
dans le tableau, c’est ça qui donne le relief ! J’ai
profité de l’occasion pour reprendre un peu contact
avec les jeunes et rechausser mes tatanes de surveil-
lant général d’internat. Corvée de bois, corvée de
vaisselle, études, et… détente tout de même avec un
peu de ping-pong. Puis est venu l’heure du repas.
Le samedi c’est l’okog avec le bâton de manioc.
L’okog c’est une préparation à base de feuilles de
manioc broyés comme des épinards et mélangées
avec des noix de palme écrasées. C’est très bon et
en général, très gras (C’est en pressant les noix de
palme qu’on obtient l’huile de palme. CQFD.).
L’après-midi, j’ai repris les raquettes contre deux
élèves à tour de rôle. J’ai bien joué pendant deux
heures ! Ça fait du bien de se défouler un peu. Puis
vers 16h00, je les ai envoyé s’apprêter pour l’étude,

~ 133 ~
Les yeux ouverts

j’ai été prendre une douche rapide (au seau), et à


17h00 pétant ils étaient au réfectoire avec leurs ca-
hiers : ‘J’adore quand un plan se déroule sans ac-
croc !’
Bon, j’envisageais au moins me rendre au
cyber demain mais je crois savoir que mon économe
sera en déplacement à Yaoundé. Et comme je suis le
seul, avec lui, habilité à procéder aux inscriptions et
à percevoir l’argent… je vais rester. Et puis norma-
lement, c’est à partir de ce dimanche que le reste
des inscrits internes devrait débarquer. Ainsi je se-
rais là avec le surveillant général pour les accueillir.
Bon pied ! Bon œil !

Dimanche 10 septembre 2006

Aujourd’hui, je me suis offert une bonne


grasse matinée, jusqu’à au moins, oh, 9h00. Sitôt
levé, sitôt sur le pont. Je suis en train de préparer le
café quand je vois déjà le premier parent débarquer.
Je me planque dans un recoin de la terrasse pour ne
pas qu’il me voit, et quand je glisse un œil dehors, il
a disparu. Un peu de répit. Je le retrouve cinq minu-
tes plus tard chez le surveillant général quand je
vais y récupérer mes beignets. Je lui demande 10
minutes pour prendre mon petit déjeuner. 10 minu-
tes, je n’ai pas eu droit à plus. On a procédé à
l’inscription de sa gamine, et à peine il était sorti
qu’un autre parent est arrivé. J’ai fini la matinée au
bureau.
Les autres parents et internes ne sont arrivés
qu’en fin d’après-midi alors que je m’attendais à ce

~ 134 ~
Deuxième année

que plus personne ne vienne. J’ai entendu qu’il y


avait de l’animation mais comme j’étais dans un
bouquin, je me suis dit s’ils veulent vraiment me
voir, ils viendront frapper. Et ça n’a pas manqué,
mais pour la bonne cause puisque la mère d’une des
internes est arrivée avec une poche pleine de provi-
sions pour moi : une dizaine de mandarines, une
dizaine de pamplemousses, une bonne vraie ba-
guette d’une vraie boulangerie de Yaoundé, une
bouteille d’arachides et des pâtisseries ! A ce tarif
là, je veux bien qu’on vienne me déranger tous les
dimanches. Puis, un des collègues de mon patron est
venu inscrire deux mômes à l’internat. Le temps de
faire quelques allers retours entre les internats, de
superviser l’installation des internes avec le surveil-
lant général et de faire les comptes des entrées
d’argent, le soir tombait déjà. La flemme de faire à
manger ce soir, je suis donc parti au quartier pren-
dre un poisson braisé auprès de Maman ‘Mayon-
naise’, c’est le surnom de la maman qui prépare le
poisson. Le temps qu’elle le prépare, je me suis
assis avec les villageois dans le petit abri en face du
bar. Le gars que je ne connais toujours pas qui
m’avait interpellé l’autre jour a remis ça : « Memen
Goré ! Monsieur Olivier ! » « Goré mbang, mon
ami. » J’ai échangé quelques phrases avec le patron
du bar, le parent que j’avais vu le matin et les autres
présents. A un moment, un vieux à coté commence
à se lever et à me dire je sais plus trop quoi avec
‘mitang’ dedans, mais pas besoin de sortir de scien-
ces po. pour deviner qu’il voulait simplement passer
et que je bloquais le passage. De toute façon, dés
que j’entends ‘tang’ dans une phrase, c’est qu’on

~ 135 ~
Les yeux ouverts

parle du blanc. Si je ne me trompe pas, en Eton ‘mi-


tang’ c’est le blanc.
Demain c’est reparti pour une nouvelle se-
maine. Ce matin on a installé le mât pour la levée
des couleurs. Je ne pense pas faire mon discours ce
lundi, nous n’aurons pas encore tous nos effectifs,
mais au moins on sera dans le vent avec le drapeau !
Et puis la semaine prochaine ce sera « Oh Came-
roun, berceau de nos ancêtres / Va debout et jaloux
de ta liberté !… »

Lundi 11 septembre 2006

C’est aujourd’hui qu’a presque eu lieu la


vraie rentrée des classes. Les trois quarts de nos
effectifs inscrits étaient présents et même certains
non inscrits sont venus en cours… C’est maintenant
que commence la chasse aux resquilleurs. Certains
élèves qui étaient présents l’an dernier, ou non, et
qui ont l’uniforme de l’établissement, ou non, vien-
nent assister aux cours sans passer par la case dé-
part, c'est-à-dire l’inscription. Donc tous les matins
il faut faire le tour des classes pour relever les noms
et le nombre de présents puis, appeler les anonymes
pour les identifier et les inviter à revenir accompa-
gnés de leurs parents. Ce n’est pas toujours évident
car selon, soit les parents sont loin et c’est un tuteur
disponible uniquement le dimanche, soit c’est le
grand frère qui n’habite pas ici, soit les parents sont
en brousse dans les plantations de cacao et évidem-
ment injoignables, soit ils ont voyagé et on ne sait
pas quand ils reviennent… Donc il faut composer

~ 136 ~
Deuxième année

selon les circonstances pour déterminer qui paye la


scolarité, quand est ce qu’on pourra le voir pour
définir les modalités, et comment on fait en atten-
dant.
Parmi les ‘sans papiers’, j’ai convoqué ce
matin un élève a qui j’avais donné rendez-vous avec
sa mère la semaine dernière mais qui n’est pas venu.
Je le vois donc, je lui donne rendez-vous pour le
lendemain. Puis, une fois partie, je suis pris d’un
doute. Le gars vient s’inscrire en seconde, je sais
qu’il a eu son BEPC, mais dans mon souvenir son
dossier scolaire n’est pas brillant. Je sors les archi-
ves, mes soupçons sont fondés : 7 de moyenne gé-
nérale à l’année et redoublement demandé.
Il arrive que l’on fasse des entorses aux dé-
cisions prises l’an passé. Dans ces cas, on fait signer
un contrat à l’élève et aux parents stipulant que si
l’élève n’atteint pas une certaine moyenne à la fin
des deux premières séquences et si aucun effort
n’est constaté, il sera rétrogradé d’une classe. De-
vant la faiblesse de nos effectifs, on est obligé de
fonctionner ainsi pour ne pas que les enfants aillent
s’adresser ailleurs. D’autant qu’ils se débrouilleront
alors pour faire des faux bulletins pour arriver à leur
fin. A défaut de mieux, c’est donc la moins pire des
solutions autant pour nous – pour garder nos effec-
tifs - que pour eux – puisqu’en acceptant le contrat,
on est sûr qu’ils feront des efforts et on peut les
suivre en connaissance de cause. Pour revenir à
mon clandestin scolaire, lui n’a même pas pris la
peine de me demander si j’acceptais de le faire pas-
ser en classe supérieure. Non ! Il est venu, il a dit
bonjour, c’est moi, bon, je m’inscris en seconde

~ 137 ~
Les yeux ouverts

cette année, ma mère viendra bientôt. ‘Quand ?’ Oh,


je ne peux pas vous dire, mais bientôt c’est sûr…
Autant dire qu’il m’a fait sortir de mes gonds et que
je n’ai pas pu m’empêcher de lui passer une avoinée
verbale pour lui expliquer comment les choses se
passent en temps normal. Il m’a dit avoir compris,
s’est excusé, et revient demain matin avec sa mère
pour procéder à une inscription en bonne et due
forme. A voir…
Autre problème de la journée, notre section
Industrie de l’Habillement (I.H.) et notre Terminale
ne sont, pour ainsi dire, pas pourvues en élèves.
Pour dire vrai, il n’y a aucune inscription en termi-
nale et juste trois en technique. Dans ces conditions,
pour la terminale, nous avons décidé que si quel-
qu’un venait s’inscrire, nous l’informerions que sa
candidature serait retenue sous réserve que nous
ayons au moins 7 élèves inscrits lundi 18 septem-
bre.
Le problème s’est posé au niveau des trois
filles inscrites en IH et d’une quatrième qui venait
pour la première IH. Pour celle de première nous lui
avons dit de revenir la semaine prochaine pour voir
s’il y avait suffisamment d’effectifs pour l’ouver-
ture de la section. En même temps, nous lui avons
quand même suggéré de chercher un autre établis-
sement. Pour celles de seconde, dans la mesure où
notre deuxième section technique en Economie So-
ciale et Familiale (E.S.F.) est elle correctement
pourvue, nous leur avons proposé la chose suivante
en leur laissant la décision finale : soit repartir et,
tout en cherchant un autre établissement au cas où,
revenir le lundi suivant pour savoir si nous ouvrons

~ 138 ~
Deuxième année

la section ; soit suivre les cours de E.S.F. dans un


premier temps et, au cas où nous n’ouvrions pas la
I.H., rester dans la section E.S.F. cette année. Le
casse tête ! Autant à résoudre sans se mettre élèves
et parents à dos, qu’à expliquer aux personnes
concernées. Sachant qu’en prenant cette décision
nous les mettions d’office au pied du mur, nous
sommes le seul établissement à offrir un second
cycle technique dans ces matières dans un rayon
d’environ 30 Kilomètres. Le problème, car nous
aurions pu voir venir bien avant et mettre en garde
les élèves dés le départ, c’est que toutes les préten-
dantes à la section technique ne sont venues
s’inscrire que ce matin. Aucune d’elle n’était passée
avant pour se renseigner, donc nous ne pouvions
pas prévoir à l’avance un tel cas de figure.
Et le problème se pose maintenant en pre-
mière. Nous avons deux sections : la première D
(plus scientifique) et la première A (plus littéraire).
La plupart des cours se font en commun sauf les
cours de sciences qui représentent un total de 8 heu-
res par semaine. Or, nous n’avons pour l’instant
qu’une inscrite qui va payer 100 000 F CFA pour sa
scolarité. Au tarif de vacation de 800 F CFA de
l’heure à raison de 8 heures par semaine pendant 30
semaines minimum cela revient pour arrondir à
200.000 F CFA. Nous perdons donc de l’argent et
ne pouvons pas nous le permettre dans notre situa-
tion. D’autant que les effectifs de la première D ne
suffisent pas pour atteindre l’équilibre et ne permet-
tent donc pas de financer l’unique élève de première
A. Il faut donc que je vois l’élève dés demain pour
aborder le problème sachant que le fossé entre pre-

~ 139 ~
Les yeux ouverts

mière A et première D au niveau scientifique est


suffisamment important pour devoir être pris en
compte. Ensuite, il faut que j’intègre dans le calcul
le fait qu’il s’agit d’une classe d’examen et que les
élèves que j’y inscris doivent avoir les bases néces-
saires pour affronter le probatoire. Plus d’élèves
réussiront l’examen, meilleurs seront les statistiques
du collège, plus l’établissement pourra faire valoir
ses résultats pour attirer de nouveaux élèves.
Heureusement que nous avons un internat,
cela nous permet de dégager quelques sous de béné-
fices pour tenter d’équilibrer les comptes de la sco-
larité. Mais bon, à 56 élèves au compteur ce soir
dont environ 20 internes, nous ne pouvons pas nous
en sortir. C’est pourquoi, pour éviter les dégâts, je
préfère ne pas ouvrir certaines classes et sections. Je
vais essayer de déterminer le seuil nécessaire au
niveau des effectifs pour atteindre l’équilibre. Le
problème c’est qu’en ce moment je n’ai pas vrai-
ment le temps de me livrer à ce genre d’exercice.
Plus tard, je pense d’ici à deux semaines, l’horizon
sera un peu plus dégagé et je devrais avoir les cartes
en mains pour savoir sur quel pied danser. En espé-
rant que j’aurais pris les bonnes décisions au bon
moment.
Mercredi, 12h00, j’ai une réunion à Yaoun-
dé. J’espère juste une chose : c’est que la voiture ne
tombe pas en panne. Ou bien si, mais le matin. La
réunion risquant de s’éterniser, je n’ai pas envie de
me retrouver bloqué sur le chemin du retour, de
nuit, sur l’axe lourd, au milieu de nulle part, et sous
la pluie : ce serait vraiment cumuler les handicaps !

~ 140 ~
Deuxième année

Mardi 12 septembre 2006,

Hier soir je me suis couché vers 1h.00 pour


finir un bouquin. Inutile de dire, mais je le dis
quand même, que le réveil a été dur. Je remercie le
concepteur du portable d’y avoir mis une fonction
permettant de refaire sonner 10 minutes plus tard.
Ces dix minutes qui précèdent la ‘levée du corps’
sont des plus agréables.
Ce matin, c’était encore le défilé. A peine un
cas traité qu’on toquait de nouveau à la porte pour
une nouvelle question, un nouveau problème ou une
inscription. Et quand on croit que c’est fini, qu’on
prend ses clefs et qu’on regagne la sortie pour se
prendre un petit café avant de se remettre dans les
affaires courantes, on trouve encore quelqu’un der-
rière la porte qui s’apprête à frapper.
Au compteur ce soir : 65 élèves. J’améliore
mon score de jour en jour. J’espère pouvoir conti-
nuer la partie longtemps comme ça et éviter le game
over.
Sinon, le père de la fille qui postulait pour la
première IH est venu me demander des explications
sur le pourquoi du comment je ne pouvais pas re-
cruter sa fille. Puis, je lui ai fait une jolie lettre de
recommandation pour un lycée technique de
Yaoundé.

~ 141 ~
Les yeux ouverts

Aujourd’hui je mettais un peu à jour toutes


les inscriptions que j’avais pris ces derniers temps et
je faisais le point sur la constitution des dossiers.
Maintenant il va falloir que je courre après les élè-
ves et les parents pour récupérer pour l’un l’acte de
naissance, pour l’autre le bulletin de l’an passé ou
encore pour réaliser des échéanciers viables pour les
finances. J’ai aussi renégocié le salaire de la profes-
seur d’Economie Sociale et Familiale. Cette année,
elle double son temps de travail en s’occupant aussi
des premières, mais il m’était difficile de lui dou-
bler aussi son salaire. Autant pour des raisons fi-
nancières propres aux moyens de l’établissement
que pour éviter des histoires avec les autres mem-
bres du personnel permanent. Avec 35 000 de sa-
laire mensuel l’an passé, ça lui aurait fait 70 000
alors que le salaire le plus élevé de l’établissement,
celui du directeur des études est d’environ 62 000
hors vacation. Imaginez ensuite les problèmes si ça
vient à se savoir, et tout se sait. Le directeur des
études qui viendrait ensuite pour me demander de
revaloriser son salaire à la hauteur de sa position
hiérarchique, etc. Donc on a fait un compromis à un
coût équivalent que me serait revenu le doublement
de son salaire, je lui ai supprimé les heures de vie
sociale pour les confier à un professeur vacataire et
je la paye 60 000. Les 10 000 de différence corres-
pondent peu ou prou au coût que vont représenter
les vacations de vie sociale. A l’heure, ça me re-
vient plus cher avec le vacataire mais dans la me-
sure où lui n’est payé que pour les heures effectués,
que les cours n’ont pas encore commencés et qu’il y
aura des jours fériés, c’est presque équivalent et

~ 142 ~
Deuxième année

j’évite les conflits larvés au sein du personnel. Fina-


lement, ça revient au même au niveau des finances,
mais ça me permet aussi de faire sentir à la prof que
la situation financière n’est pas encore au top.
J’espère donc que j’aurais d’autres inscriptions en
technique. Et puis je sais que le vacataire est un bon
prof, que ça permettra aux élèves d’avoir une ap-
proche différente et, que le changement de rythme
et de travail en passant d’un prof à l’autre dans les
matières techniques ne peut leur faire que du bien.
La SONEL a encore dérangé aujourd’hui.
Pas de vraies coupures, mais des baisses de tension
incessantes qui changent l’intensité de la lumière
dans la pièce et qui mettent l’onduleur sur batterie
ce qui lui fait émettre des bips forts, aigus, insup-
portables. D’autant plus énervants qu’on a la possi-
bilité de stopper l’alarme mais qu’à chaque fois que
je levais la main vers la machine, le courant reve-
nait ; et dés que je ramenais la main sur mon bu-
reau, ça recommençait.

Mercredi 13 septembre 2006

Hier soir je me suis encore couché à pas


d’heure. Il devait bien être 2h00 quand j’ai finale-
ment éteins la lumière après avoir fini un bouquin
commencé trois heures plus tôt.
Levé vers 7h10 après avoir repoussé une fois
de plus la sonnerie du réveil. C’est mauvais signe.
Cela veut dire que d’ici peu, si je continue à ce
rythme, va venir un matin où en me levant la mon-
tre indiquera 9h00. Juste le temps de manger un

~ 143 ~
Les yeux ouverts

bout et de prendre mon café que le menuisier venu


de Yaoundé est déjà là. Il est 7h40. Il est venu pren-
dre les mesures pour les travaux de plafonnage et
faire les devis. Je l’accompagne sur les différents
lieux des futurs travaux, lui donne une avance pour
l’achat des matériaux, puis retourne dans mon bu-
reau pour récupérer mes affaires avant de partir
pour Yaoundé. Avant de prendre la voiture, je vois
la professeur d’Industrie de l’Habillement pour dis-
cuter du problème de l’ouverture de sa section et
des éventuels cours qu’elle aurait tout de même à
assurer, si elle acceptait les nouvelles conditions, en
Economie Sociale et Familiale. L’affaire est remise
à plus tard, elle doit encore y réfléchir. Finalement,
je prends mon économe, embarque le menuisier,
attrape la prof d’I.H. et le volant dans le même
temps, tourne la clef dans le contact, et… rien. Je
sors de la voiture, ouvre le capot, débranche le ven-
tilo, tourne de nouveau la clef : rien. Là-dessus le
surveillant général d’internat arrive et lance, rigo-
lard, qu’il ne faut jamais faire monter les passagers
avant d’avoir démarré le véhicule. Peut être. Je ne
trouve pas cela très drôle et ne suis pas particuliè-
rement enchanté de devoir prendre le bus. J’appelle
le patron des fois qu’il me dépêcherait son mécani-
cien dans l’heure, mais il ne fait que confirmer mon
désenchantement : aujourd’hui, on prend le bus.
Pour ajouter au problème, les tarifs des bus
ont augmenté et Charité, la compagnie qui aupara-
vant avait son dépôt en plein centre-ville, a été dé-
localisée par les autorités en périphérie, dans le
quartier Etoudi. Soit à 200 francs de taxi de
l’endroit où elle se trouvait avant et par la même du

~ 144 ~
Deuxième année

centre. Il restait jusqu’à il y a peu, la solution des


free lance qui avaient leur dépôt à S.H.O., à deux
pas de l’ancienne agence Charité. Mais les flics
leurs font désormais la chasse pour les repousser en
périphérie. Et cela en grande partie sous l’impulsion
de l’agence Charité dont la délocalisation a entraîné
la perte de plus de 50% des clients. Donc, ce n’est
plus aussi simple qu’avant de se rendre au centre de
Yaoundé en bus. Un petit détail cependant, ce n’est
pas parce que les chats veillent que les souris ne
courent plus. Et les free lance continuent leur partie
de cache-cache avec les autorités, pour récupérer les
quelques clients qui traînent encore autour de leur
ancienne base. Le jeu en vaut la chandelle. C’est
ainsi que nous avons pu repartir ce soir de Yaoundé.
On sent bien quand même que s’ils prennent des
risques, il s’agit de rentabiliser. Le bus était archi
bondé et le transport, à quatre devant dans le mini
bus, des plus inconfortables.
Nous sommes arrivés à Yaoundé, il devait
être 10h 30. La réunion étant fixée pour 12h00,
nous avions largement le temps de voir venir mais
pas grand-chose à faire. Nous en avons tout de
même profité pour faire quelques courses pour le
collège. J’ai été voir au magasin de sport à coté de
Score pour voir s’il y avait des boules de pétanque,
mais je n’ai rien vu. Je me suis acheté Jeune Afri-
que. Maintenant que je ne reçois plus La Croix, je
suis l’actualité avec cet hebdomadaire. En passant,
Score étant le magasin des blancs et des riches, je
me suis renseigné sur le prix du tabac à rouler :
8000 F CFA ! Fichtre ! Sachant que je paye mon
paquet de blonde à 250 CFA, que j’en fume 4 ou 5

~ 145 ~
Les yeux ouverts

par semaine et qu’un paquet de roulés me tient en


général une semaine et demi, le compte est vite fait,
je reste aux blondes.
11h.00. Nous prenons un sandwich en prévi-
sion de la réunion. Puis, n’ayant vraiment rien
d’autre à faire, nous nous rendons sur les lieux.
Evidemment, sur place, l’assemblée est loin de
commencer. Les tentes et les chaises ne sont pas
encore installées dans la cour du collège qui nous
accueille, le soleil me chauffe la couenne, le bou-
quin que j’ai emporté (Faulkner) me semble indi-
geste, et comme d’habitude, comme un prélude à
chaque réunion, j’ai un mal de crâne pas possible
avant même d’avoir entendu les discours. Je salue
quelques personnes, prend ma place et, au début des
discours, mets mes lunettes de soleil pour fermer les
yeux et somnoler quelques instants en attendant que
l’on commence enfin à aborder les sujets impor-
tants. A la fin, ou presque, alors qu’il ne reste plus
que quelques interventions de moindre importance,
je pars saluer mon patron qui était à la tribune des
intervenants. Il se montre satisfait des effectifs que
je lui annonce et me donne le texte ministériel du
découpage de l’année scolaire 2006/2007. Et bien
sûr, le ministère a encore changé les choses. L’an
dernier l’année était découpée en 5 séquences, et
cette année il y en a 6. Or, comme je n’avais pas
l’information lorsque j’ai passé les commandes des
carnets de notes, je n’avais prévu que 5 séquences.
Il va encore falloir bricoler.

~ 146 ~
Deuxième année

En sortant, un collègue de mon patron, pa-


rent d’élève interne dans mon collège me remet
quelques affaires pour son gamin. Puis, coup de
chance, c’est un ancien élève de mon économe – qui
était professeur d’anglais avant – qui nous prend en
voiture et nous ramène avenue Kennedy. Il n’est
que 16h00 et nous en profitons donc pour aller faire
les boutiques d’informatique et chercher un autre
ordinateur pour le collège et remplacer ainsi celui
du directeur des études. Finalement, je trouve un
Pentium 3 avec 68 de ram et le pack office à 65 000
en occasion. Je demande à l’essayer mais la ven-
deuse m’informe qu’il faut que je paye avant
d’essayer. Je lui dis que je ne vais pas acheter un
ordinateur si je ne sais pas s’il marche et insiste.
Elle reste bloquée dans sa décision. Comme beau-
coup de vendeurs camerounais, elle ne veut pas
faire d’efforts si elle n’est pas sûre que le client va
acheter. Et puis un blanc qui achète un ordinateur
d’occasion, ce n’est pas commun, alors elle n’est
vraiment pas sûre que je vais lui prendre. Je finis
donc par lâcher assez fort que si elle ne veut pas le
tester, j’irais acheter ailleurs. Et c’est le moment
qu’elle choisit pour, tout en traînant la patte qu’elle
doit avoir lourde, sortir l’unité centrale des étagères
et l’installer. Déjà, elle m’affirmait que c’était XP,
et c’est Windows 2000. Elle se défend en me disant
que c’était le seul de la pile. Je lui dit que peut
m’importe du moment que ça fonctionne, et puis 68
de ram c’est assez limite pour faire tourner XP. Je
vérifie la configuration dans l’ordinateur, voit si ma
clef USB est prise en charge, et satisfait, je paye.
J’attends encore cinq minutes après avoir demandé

~ 147 ~
Les yeux ouverts

un carton et, voyant que personne ne se décide, je


sors sur le palier, le P.C. sous le bras, où le gardien
du magasin s’occupe alors de m’emballer l’appareil.
Nous repartons avec mon économe pour
prendre le taxi direction Etoudi au niveau du rond
point de l’Intendance, face à l’artisanat. Passe une
dizaine de taxi dont aucun ne part dans notre direc-
tion. Mais nous voyons des bus free lance qui des-
cendent de SHO, à 5 minutes à pied. On oublie donc
le taxi et par chance, un des transporteurs nous em-
barque au moment où nous arrivons.
Arrivé au village, je suis vanné, j’ai envie
d’un bon jus. Je le dis à mon économe qui
s’empresse de me dire qu’il m’invite. Son ancien
élève qui nous a pris en voiture lui a donné un mille
francs pour boire un coup. Nous prenons donc deux
bières au bar pour les boire chez moi. On ne passe
pas au bureau, on verra ça demain. Brièvement, on
fait quand même les comptes des dépenses en bu-
vant la bière. Dehors, dans la cour, les gamins du
village venus puiser de l’eau braillent à qui mieux
mieux alors que dans le même temps, mes internes
s’apprêtent à partir à l’étude. J’aspire au calme, au
silence, à la détente, à la quiétude après la sono des
discours et les concerts de klaxon. Je craque. Je
monte directement au puits où, en me voyant arri-
ver, les mômes ont fait silence. Je leur fais un ser-
mon, que la moitié voir les trois quart n’ont certai-
nement pas compris parce que je parle trop vite, et
leur promets de fermer la pompe s’ils ne se calment
pas. Pisse dans un violon. A peine le dos tourné que
le chahut reprend. Tant bien que mal, j’arrive à dé-
nicher un cadenas mais me rends compte en es-

~ 148 ~
Deuxième année

sayant de le mettre que les maillons de la chaîne


sont trop fins. A coté de moi les gamins sont tous là
à demander que je laisse la pompe ouverte. L’un
d’eux, 10 ans à peu prés, commence à me dire :
« Pardon, mon ami, pardon, tu peux me laisser pui-
ser… ». Je réponds sèchement. Il fait l’abruti et me
dit qu’il ne comprend pas. Le surveillant général
d’externat, alors au bureau, me sauve avec un cade-
nas qui passe dans les maillons. Je ferme la pompe
et, avec lui, demande aux gamins de partir. L’un
d’eux, que je vois assez souvent et qui n’a pas la
réputation d’être une lumière – je confirme – me
tourne le dos et continue à parler foot à voix haute
avec un autre. Je l’interpelle et lance: « Un ! » le
doigt levé. Il se retourne vers moi, me dévisage,
puis reprends sa conversation. « Deux ! » Il se re-
tourne de nouveau vers à moi et à peine fait-il mine
de reprendre le débat que j’ajoute : « A trois, je
prends un bâton et je te bats ! ». La le gamin se re-
tourne, ramasse son seau, et prend la poudre
d’escampette. Silence ! Quand tu nous tiens.
Nous finissons finalement la bière avec
l’économe et, à peine est t’il parti qu’une villa-
geoise vient frapper chez moi pour demander l’eau :
« Pardon ! Monsieur pardon ! Il me faut l’eau… »
Je commence à dire que non, puis dans le même
temps réfléchis que je n’ai pas pris la clef du cade-
nas et remonte la chercher auprès du surveillant
général, encore au bureau. Je cède aux femmes, qui
sont maintenant deux, en leur demandant d’avertir
les autres que désormais on va de nouveau fermer la
pompe à certaines heures pour permettre aux élèves
de travailler en paix. Au moment où elles partent

~ 149 ~
Les yeux ouverts

enfin, je le leur rappelle et les entends causer der-


rière mon dos en Eton. Je demande à mon surveil-
lant général qui me traduit : « Il y en a une qui dit
qu’elle n’a rien compris, et l’autre qui lui a répondu
de répondre ‘oui’ à ce que vous disiez pour pouvoir
partir. » J’éclate de rire !
En fait, et parfois ça mène à des situations
burlesques et des quiproquos équivoques, quand on
ne comprend pas ce que quelqu’un vient de nous
dire, on a tendance à acquiescer, dans l’idée que
comme ça la discussion prendra fin plus rapide-
ment. Le ‘oui’ exprime l’accord, le ‘non’ entraîne la
discussion. C’est sans doute pour cela que très sou-
vent on répond ‘oui’ pour être tranquille alors que
l’on pense ‘non’ tout bas.
Puis, l’affaire résolue, alors que je m’apprête
à regagner mes quartiers : coupure d’électricité !
Branle-bas de combat ! Il faut brancher le groupe
électrogène. A la lampe de poche le surveillant gé-
néral d’externat nous explique, au surveillant géné-
ral d’internat et à moi-même, le fonctionnement du
système électrique du collège et les étapes à suivre
pour allumer le groupe. On les suit une à une mais
le groupe ne démarre pas. Heureusement la lumière
revient, et nous nous rendons compte que le coupe-
circuit était fermé. Ceci explique cela et le groupe
démarre ensuite sans problème. Test réussi ! Je vais
pouvoir me rentrer. J’avais fait chauffer la nourri-
ture avant de monter et ce soir : c’est maquereau et
patate douce. Je finis juste de manger quand on to-
que de nouveau à la porte. Cette fois c’est le direc-
teur des études et le professeur d’histoire qui vien-
nent me faire le point sur le déroulement de la jour-

~ 150 ~
Deuxième année

née et me remettre deux courriers de la Délégation


des Enseignements Secondaires. Le premier con-
cerne les visites médicales obligatoires cette année,
le deuxième nous informe de la tenue d’une secto-
rielle à Monatélé le vendredi 15 septembre et nous
demande de faire parvenir la participation financière
pour le 13 dernier délai. Comme l’an passé, le cour-
rier arrive avec, comme on dit ici : diligence ! Rédi-
gé le 11, arrivé le 13, pour un versement exigé le 13
dernier délai et une réunion le 15. Ca, c’est de
l’organisation à flux tendu ! La décision est prise,
nous n’allons pas dépenser de l’argent pour aller
présenter une nouvelle fois le rapport de fin d’année
que j’ai fait parvenir à la Délégation il y a deux se-
maines ; surtout pour encore mettre sur le tapis les
même problèmes que depuis dix ans avec les mê-
mes propositions de remédiations mais que la délé-
gation ne fait rien pour appliquer.
Le directeur des études, après quelques dé-
tours, affirme me dire qu’il va aller droit au but puis
m’informe que le problème de la section I.H. vient
de notre actuelle enseignante. Elle est trop dure et
ne se montre pas assez pédagogue avec les élèves.
Certaines anciennes sont revenues voir aujourd’hui
et la première question qu’elles ont posée c’était si
leur professeur de l’an passé était encore là. Elles
ont ajouté que si c’était le cas, elles ne reviendraient
pas ici. Or, elles sont en contact avec les autres élè-
ves intéressées par la section I.H. et les informations
circulant vite, aucune ne viendra s’inscrire tant que
nous garderons cette enseignante. Conclusion : nous
devons nous séparer d’elle dans un premier temps ;
puis, voir si nous pouvons recruter les 10 élèves

~ 151 ~
Les yeux ouverts

nécessaires pour ouvrir la seconde sans perte


d’argent. Aussi, avec les élèves qui reviendront se
renseigner demain nous allons passer un marché. Si
elles reviennent lundi à 10, nous ouvrons la se-
conde ; sinon, non. Cela peut marcher dans la me-
sure où nous sommes le seul collège dans un rayon
de 30 kilomètres à offrir le second cycle en Indus-
trie de l’Habillement. Nous verrons bien.
J’ai récupéré mon chat il y a à peine 30 mi-
nutes. En journée, maintenant, il a pris ses quartiers
au domicile du surveillant général d’internat. De-
main matin, point sur les comptes et j’espère
d’autres inscriptions.

Jeudi 14 septembre 2006

Réveil difficile encore une fois. J’ai accro-


ché un jeu vidéo sur le tard, vers 23h00, et je n’en ai
décroché qu’à 2h00 du matin, mais uniquement
parce que la batterie de l’ordinateur criait famine et
qu’il n’y avait plus d’électricité depuis au moins
deux heures. Ça devait vraiment être dur avant, de
jouer à l’ordinateur toute la nuit quand il n’y avait
pas l’électricité, mais comment faisaient donc les
hommes des cavernes ?!
Sinon journée tranquille dans l’ensemble.
Deux tâches d’ombre, un rappel, une éclaircie.
D’abord, il a fallu que j’appelle l’enseignante de I.H
pour lui dire que nous ne travaillerons pas avec elle
cette année. Je n’ai pas osé lui dire que c’est elle qui
faisait fuir les élèves ainsi que nous l’ont laissé en-
tendre les potentielles élèves venus s’inscrire. Elle

~ 152 ~
Deuxième année

n’a pas eu l’air ennuyée plus que ça. Il faut dire


qu’elle s’y attendait un peu étant donné les effectifs
actuels dans sa section. Et puis ça devait l’arranger
quelque part puisque sa collègue de technique en
E.S.F. gagne cette année la classe de première. Elle
ne l’ayant pas, ça devait quand même lui mettre un
coup au moral. Enfin… c’est fait. Il me faut main-
tenant recruter une nouvelle enseignante et voir
lundi si ce changement va faire venir de nouveaux
effectifs.
Deuxième tâche d’ombre, la SONEL dé-
range vraiment beaucoup. Comme je le disais déjà
avant, ce n’est pas de vraies coupures mais des bais-
ses de tension qui mettent l’onduleur sur batterie, et
transforme les néons en lumières de boîtes de nuit.
Le problème dont j’ai souffert aujourd’hui, c’est
que mon onduleur n’est pas assez puissant pour
supporter l’ordinateur et l’imprimante quand je
lance une impression. Il faut dire que les impriman-
tes laser sont beaucoup plus gourmandes que les jets
d’encre. Du coup, quand arrivait une baisse de ten-
sion, l’onduleur ne passait même pas sur batterie
mais se mettait en surcharge et coupait toute arrivée
d’électricité. Trois fois d’affilé l’ordinateur s’est
donc coupé alors même que j’étais en train de met-
tre la dernière main à un dossier, que j’ai du retaper
ensuite parce que le programme de récupération des
fichiers n’a pas été installé sur le pc et, que je n’ai
pas le CD d’installation.
Le rappel c’est un ancien élève interne de
seconde dont j’ai déjà parlé, qui a eu son BEPC,
mais a fini l’année avec 6,5 de moyenne générale et
insiste encore pour que je le prenne en première. Si

~ 153 ~
Les yeux ouverts

je dis encore c’est que depuis, il a été voir la plupart


de ses professeurs pour tenter la médiation avec
moi, et ce soir c’est encore un autre enseignant du
collège qui est venu défendre son cas… jusqu’à ce
que je lui montre le bulletin de l’élève en question
et que je lui explique le pourquoi du comment.
Comme sa mère n’a pas été capable de lui trouver
un autre établissement, elle se bat pour que
j’accepte son fils en première. Mais je ne céderais
pas. C’était un peu saoulant au début, maintenant
c’est moitié comique. Tout ce que j’espère c’est que
sa mère ne revienne pas à la charge dans mon bu-
reau. Cette femme est insupportable et irrespec-
tueuse au possible. Et surtout, comme on dirait, elle
a une langue de vipère. Elle suggérait au professeur
qui est venu nous voir que tout était de notre faute
et qu’on était incapable de donner à nos internes un
niveau suffisant pour le passage en classe supé-
rieure. Si l’élève ne veut pas travailler, nous on ne
peut pas faire grand-chose. Et puis si on est incapa-
ble, pourquoi insiste t’elle pour que l’on prenne son
gamin ?
L’éclaircie, c’est que samedi matin mon
économe est au collège et que normalement, norma-
lement, je devrais pouvoir au moins me rendre sur
internet. En espérant que la SONEL ne dérange pas
et ne me coupe pas en pleine lecture de mes mails.
Cela a le don de m’énerver.
Et puis, encore à un niveau à moitié extra
scolaire, deux élèves sont venus me voir ce soir
pour me demander de leur donner des cours de
ping-pong et de guitare. Pour la guitare ça va être
compliqué comme il n’y en a qu’une, la mienne.

~ 154 ~
Deuxième année

Mais pour le ping-pong, je vais monter un club avec


les élèves motivés. Ça fait plaisir de voir, en tout
cas, des élèves motivés pour s’investir dans certai-
nes activités. L’an passé, c’était le degré zéro de
l’investissement. On avait monté une coopérative
des élèves, mais elle n’a rien fait de l’année, rien. Et
pourtant, on était là pour les soutenir en cas de be-
soin. Le seul moment où ils ont fait appel à nous,
c’était pour demander de l’argent pour
l’organisation de l’animation de la Fête de la Jeu-
nesse. Limite. Cette année, on part sur de nouvelles
bases. Maintenant qu’il y a aussi un nouvel ordina-
teur, on va voir pour monter un club journalisme. Et
puis, je vais réfléchir en fonction de mon emploi du
temps pour voir si cette année je peux continuer à
donner des cours d’informatique aux secondes et
premières.
Le temps défile à une vitesse impression-
nante. Néanmoins, j’ai tout de même hâte d’être à la
mi octobre pour voir quel sera mon effectif total et
réaliser enfin un budget prévisionnel pour l’année.
Et surtout, parce qu’à partir de mi octobre, les évè-
nements vont commencer à se tasser avant
d’atteindre la zone d’accalmie de novembre. A par-
tir du mois prochain donc, je pense que je vais re-
commencer mes pérégrinations Camerounaises.

Samedi 16 septembre 2006,

Réveil : 8h 10… 8h 20… Dur ! J’avais ren-


dez-vous à 9h00 avec l’agent d’entretien pour aller
à la piscine du Luna Park. Je me prépare, prends

~ 155 ~
Les yeux ouverts

mon café, mes beignets, mets mon maillot et ma


serviette dans mon sac et sors de chez moi vers
9h10. Pas de trace du bonhomme. Je rejoins mon
économe, en poste ce matin pour me permettre de
sortir, il me dit qu’il est passé ce matin avec le Chef
du village puis qu’il est reparti au quartier manger
la bouillie de maïs. Il doit revenir bientôt. J’attends
encore 10 minutes, puis me dirige vers le carrefour
où il est susceptible d’être. Personne. Je me rends
donc chez le Chef que je trouve au petit déjeuner :
tomates, oignons… Il me dit que mon agent est déjà
reparti mais qu’il doit repasser au collège dans la
matinée. Bref. Il m’a posé un lapin en règle.
J’emprunte donc la piste pour me rendre à Obala et
récupère assez rapidement une moto qui me conduit
en ville. Je vais enfin pouvoir me rendre sur Inter-
net. Mais, quand j’arrive au cyber, la porte est ou-
verte, je passe derrière le rideau : pas de lumière,
personne. Je ressors et vois le patron arriver et me
dire qu’il n’y a pas d’électricité. Il y a eu une an-
nonce à la radio comme quoi la SONEL a des pro-
blèmes et que ce week-end il n’y aura pas
d’électricité ; même à Yaoundé ! Bon, je me fais
une raison. Alors que je pouvais enfin visiter ma
boite mail qui doit, depuis le temps, être archi bon-
dée ; je vais devoir repasser. Le temps est couvert
mais il ne devrait pas pleuvoir aujourd’hui. Je
prends donc une moto taxi direction le Luna Park.
Sur place, il n’y a pas foule. Comme je soupçonne
encore la déconvenue, je demande au chauffeur de
m’attendre. Je rentre au niveau du restaurant et
quelqu’un vient me saluer. « La piscine est ou-
verte ? » je demande. Il me dit que non. « Wéké ! Je

~ 156 ~
Deuxième année

suis passé il y a trois semaines et on m’a dit que ce


serait ouvert le lundi. Je repasse aujourd’hui et ce
n’est toujours pas bon !? Quand est-ce qu’il y aura
l’eau ? » Le gars me répond au plus tard, dans deux
semaines. On verra bien. Et puis il faudra que je
leur demande quelle eau ils prennent pour la remplir
et comment il la traite. Il y a quelques années, alors
que le Luna Park était en pleine déliquescence sous
la houlette de l’ancien propriétaire, un ami biolo-
giste du Fondateur avait fait un test et il y avait
plein de ‘bilarioze’ où je ne sais quelle bactérie à
l’orthographe étrange et aux effets non moins dé-
rangeants. Je pense que je ferais faire un test de
l’eau quand elle sera ouverte. Le palud m’a suffit, je
n’ai pas envie d’expérimenter une nouvelle fois
l’hôpital d’Obala.
Chou blanc donc. Je rentre au collège. Le
surveillant général me demande une nouvelle fois la
permission de l’après-midi pour assister à un autre
deuil. Il me dit revenir pour 17h00, il ne reviendra
qu’à 18h00. Mon économe, quant à lui, doit se ren-
dre à Yaoundé pour acheter les uniformes comman-
dés. Je suis donc de garde une nouvelle fois. Et je
n’ai vraiment pas la forme. Je n’ai bu que deux biè-
res hier soir, mais j’ai l’impression de m’être pris
une cuite monumentale. Je suis mou, au radar,
poussiéreux, pâteux, vague, fatigué, énervé… en
fait, j’accuse le coup d’une semaine assez éprou-
vante avec 5 heures de sommeil par nuit et beau-
coup de boulot et de choses à penser. Une seule
solution : paracétamol et sieste. Tant pis si des pa-
rents viennent, je suis incapable de les recevoir. Et
puis les élèves ne sont pas seuls puisqu’il y a les

~ 157 ~
Les yeux ouverts

trois menuisiers qui posent les plafonds, et le maçon


qui installe les portes dans les boxes des maîtres
d’internat. Je me réveille deux heures plus tard et ce
n’est pas mieux. Maintenant, il faut que j’émerge.
J’aime bien me faire une sieste de temps en temps,
mais la raison pour laquelle je n’en fais pas souvent,
c’est que j’ai toujours un mal de chien à émerger
après. Pire que si j’avais fait une nuit d’à peine trois
heures. Je sors un peu, j’erre dans le collège. Je
mets les élèves à l’étude. Paye le maçon et le me-
nuisier à la fin de leurs travaux. Au pas, au pas, au
pas… tout doux. L’économe revient avec un nou-
veau cadenas pour la pompe à eau. A 17h30,
comme il y a l’étude et qu’il faut le calme dans
l’établissement, je vais fermer la pompe à eau et
doit encore chasser les gamins qui font le chahut. Je
suis énervé, je leur fais la morale comme quoi ils ne
respectent rien, je déblatère… mais je suis sûr que
la moitié ne pipe pas un mot de ce que je dis.
Le soir arrive, le patron passe et j’en profite
pour lui poser quelques questions. Il a emmené un
mécano avec lui et normalement la voiture devrait
désormais tourner… normalement.
Quand le surveillant général revient, nous
branchons le groupe électrogène. Et, quand après
avoir reçu un appel d’un employé nous disant que
l’électricité est revenue au village, nous éteignons le
groupe. C’est le système électrique du collège qui
foire. On ouvre le compteur, j’enlève un boîtier.
Approche avec précaution mon tournevis d’électri-
cien, le compteur me répond avec une gerbe d’étin-
celle, et la lumière fut ! 5 minutes… puis de nou-
veau ça coupe. Nous sommes à trois avec

~ 158 ~
Deuxième année

l’économe et le surveillant général avec nos lampes


de poche à loucher sur le boîtier électrique et à se
demander que faire. On fait venir un de nos pen-
sionnaires qui fait un C.A.P. électricien au Lycée
technique. Il nous fait remarquer qu’il manque un
fusible et qu’il a été remplacé par un bout de fil et
que c’est celui-ci qui fait des étincelles. Il touche le
fil avec le tournevis et la lumière revient. Depuis,
tantôt ça vient, tantôt ça part. Demain on va faire
venir un électricien pour gérer le problème parce
que là, ça devient énervant.
Demain je retourne à Obala avec la voiture
pour déménager d’autres affaires chez mon surveil-
lant général, et voir un de ses amis qui aurait une
guitare à vendre. Je veux voir l’état et savoir à com-
bien. Comme le surveillant général lui-même joue,
ça serait l’occasion pour moi de taper le bœuf le soir
après le boulot.
Lundi, je vais me rendre à Sa’a avec le di-
recteur des études pour aller négocier à la radio un
message publicitaire pour le collège. J’espère que
cela portera ses fruits. Il faudra aussi que je me
rende à Monatélé d’ici peu pour faire viser le nou-
veau règlement intérieur du personnel que j’ai rédi-
gé.

Dimanche 17 septembre 2006

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas,


quand la veille s’efface le lendemain. Avoir des
gens heureux au téléphone, ça rend heureux. Je
viens d’avoir un pote là qui revient juste de France,

~ 159 ~
Les yeux ouverts

à la question ‘Prêt à affronter une nouvelle année ?’,


il me répond que ce n’est pas un affrontement, mais
que du plaisir…ça motive les troupes ! Le week-end
prochain il est encore sur Yaoundé, donc je pense
que je vais y faire un saut, histoire d’écluser quel-
ques bières autour du billard de l’Olympique.
Sinon aujourd’hui, que dire ? Grasse mati-
née jusqu’à au moins 9h00, ça fait du bien ! Pas
d’électricité, mais j’avais prévu le coup et je n’avais
qu’à réchauffer le café préparé la veille au soir.
Puis, opération grand ménage du mois. D’abord les
caleçons, bon je fais ça toutes les semaines quand
même. Le femme de ménage s’occupe du reste, je
lui laisse les odeurs de pieds et je garde les éven-
tuelles traces de pneus. Puis, on secoue les draps, on
soulève les meubles, on passe le balai, on passe la
serpillière, on fait la maison propre. J’ai même fait
la vaisselle, alors que d’ordinaire je la stocke dans
un coin pour que la ménagère s’en occupe le lundi.
Petite cuisine. Changement des cordes de la guitare.
La ré a lâché dans la nuit. Et là, bonne nouvelle !
J’ai pris l’habitude ici de ne jamais mettre tous les
œufs dans le même panier. En général, je sais de
combien je dispose et où c’est rangé. Mais là, ça
m’avait totalement échappé. Et alors que j’ouvre la
pochette contenant la corde de ré, sur quoi je
tombe ? Deux billets de 10 000 CFA que je ne me
souviens même pas quand ni pourquoi je les avais
mis là ! En fin de mois, ça fait toujours plaisir de
trouver l’équivalent d’un septième de son salaire
mensuel !

~ 160 ~
Deuxième année

Donc, un peu de guitare. Lecture de Jeune


Afrique. Ping Pong avec les élèves. Puis, en début
d’après midi, j’emmène mon surveillant général
pour finir son déménagement. D’abord on passe
chez un ami à lui qui nous paye la bière, puis on se
rend chez lui pour prendre un lit qui dépassera d’un
bon mètre à l’arrière du coffre. On devait voir un
gars pour une guitare en occasion mais il était à
Yaoundé. Alors qu’on s’arrête dans Obala pour
récupérer son numéro, le moteur se coupe. J’essaye
de rallumer, rien. Un gars d’une boutique voisine de
pièces détachées arrive, ouvre le capot, regarde la
batterie… les cosses étaient mal serrées. Et ça re-
part ! Sauvés ! Je nous voyais mal courir après un
garagiste dans Obala un dimanche après midi avec
la voiture pleine à craquer des affaires du déména-
gement.
Et maintenant, une bonne douche et pour me
détendre : jeux vidéo. Ça me permet de me vider
l’esprit avant d’affronter une nouvelle semaine.
Petite ombre au tableau, je me sens encore un peu
fatigué et légèrement courbaturé, et je crains que le
palud ne me guette. Demain, si on a le temps avant
d’aller à Sa’a, je passerais à l’hôpital pour faire une
goutte épaisse. J’ai beau prendre un traitement pro-
phylactique en ce moment, la protection n’est pas
garantie à 100%. Je croise les doigts. Mais bon,
sinon je me prends une journée de repos à la maison
et j’ai le traitement dans mon armoire à pharmacie.
Demain, réunion à 7h00 avec l’ensemble du
personnel administratif et d’encadrement pour lan-
cer la semaine. Puis 7h 45, premier rassemblement

~ 161 ~
Les yeux ouverts

des élèves de l’année pour la levée des couleurs et


l’hymne national.

Lundi 18 septembre 2006

Et ce qui devait arriver… arriva ! J’invoque


quelques circonstances atténuantes : fatigue, man-
que de sommeil et la conséquence : début de pa-
lud. Je m’étais pourtant couché vers 10h00, et le
réveil a bien sonné, mais… et puis parlons en du
réveil. Le chant des oiseaux sur un portable, ça ne
compense pas l’exclusion d’un rêve. Bref, je l’ai
entendu, je l’ai pris, je lui ai dit plus tard et… je me
suis rendormi. C’est le surveillant général
d’externat qui m’a réveillé en toquant à ma porte à
7h00 pour la réunion du lundi matin. Autant dire
que nous ne l’avons pas fait à 7h00 comme il était
prévu. Néanmoins, j’ai aussitôt sauté dans mon cos-
tard, et à défaut de faire la réunion en temps et en
heures, nous avons été ponctuel du début à la fin
pour la cérémonie de levée des couleurs. Mise en
place rapide, quelques mots d’introduction, chant de
l’hymne nationale, et hop ! Tout le monde en cours.
L’an dernier nous n’avions jamais réussi à terminer
cette cérémonie avant le début des cours. Du coup
aujourd’hui, un professeur arrivant et voyant déjà
ses élèves en cours s’est étonné et m’a demandé s’il
était en retard !
Ensuite, comme je n’ai pas pris mon petit
déjeuner, je fais descendre mes gens pour une petite
réunion chez moi autour d’un café bien chaud. En-
suite, je monte au bureau préparer mes affaires pour

~ 162 ~
Deuxième année

partir à Sa’a, à la radio. Je laisse les clefs à mon


directeur des études pour qu’il fasse chauffer le
moteur et la voiture démarre au quart de tour. Nous
sommes sur le point de partir quand un professeur
qui enseignait le latin au collège l’an dernier vient
me rencontrer au bureau. Nous avions essayé de le
contacter en vain. On nous avait dit qu’il était à
Douala et qu’il ne revenait pas pour l’instant. Nous
avions donc décidé, sous mon impulsion, de nous
passer de ses services cette année. D’une, le latin
n’est pas au programme ; de deux, les élèves qui
débarquent en 6e ont un niveau de français telle-
ment faible que le latin c’est du chinois ; de trois, on
devait le payer plus cher que les autres vacataires
car c’est un ancien proviseur etc. … et puis le pa-
tron l’avait placé ici dans l’idée que cela ferait de la
publicité pour l’établissement mais, après informa-
tions, il semblerait que l’histoire de notre homme ne
soit pas si claire que ça. Je ne sais pas vraiment le
pourquoi du comment, je retiens seulement que
certaines personnes ne lui donnent pas une si bonne
réputation que ça, c’est ce qui compte au final si
l’on doit réfléchir en terme de bonne publicité pour
le collège.
Le monsieur entre donc dans mon bureau, et
j’aborde les choses avec tact. C’est un ami du Fon-
dateur, il s’agit de ne pas créer d’incidents diploma-
tiques. Je commence donc par lui laisser à penser
que nous voulions travailler avec lui cette année, ce
qui était vrai au début, mais que n’ayant pas
d’informations nous avions organisé les choses sans
penser à lui. Mais que, s’il le désirait, nous étions
prêt à travailler avec lui mais malheureusement à un

~ 163 ~
Les yeux ouverts

traitement inférieur que celui de l’an passé. Et là j’ai


fait mouche ! Je savais que ça marcherait en passant
par là. Du coup, c’est lui qui se rétracte sans que je
n’aie à lui dire directement que nous ne pensions
pas l’avoir avec nous cette année. Mais, pour sauver
la face, il me fait quand même comprendre qu’il a
compris quel était – peut être – le fond de ma pen-
sée. Il fait en sorte, en l’exprimant, de me déculpa-
biliser pour que j’aie la conscience tranquille. Il me
dit que de toute façon il est à la retraite, qu’il faisait
ça pour garder la forme et rendre service à un ami,
qu’il donne d’autres cours par ailleurs dans d’autres
établissements, et que le traitement qu’on lui offrait
était de toute façon ‘minable’. En aparté - et je
pense à lui quand je lui soutenais que nous avions
beau parler la même langue – dans la grammaire –
nous ne parlions pas le même langage - le terme
‘minable’ qui a une connotation extrêmement péjo-
rative chez nous, du moins autant que j’ai pu le
constater et est manipulé avec des pincettes, est
employé beaucoup plus facilement ici. Après, est-ce
à relier à une utilisation différente du mot ou à une
franchise plus importante du locuteur camerounais:
le débat est ouvert ! Le fait est que l’expression du
mot minable m’a fait sortir mes grands chevaux. Je
lui ai dit qu’il connaissait la situation de l’Institut
TSIMI aussi bien que moi, que le salaire était pro-
portionnel aux effectifs, et que si moi-même j’avais
voulu faire de l’argent, je serais resté en France ou
j’aurais touché bien plus que… voila quoi. Ça c’est
fini en discussion pédagogique sur l’enseignement
du français, et sur les effectifs pléthoriques de cer-

~ 164 ~
Deuxième année

tains établissements publiques où le politique et


l’économique ont pris le pas sur la pédagogie.
Entre temps, le moteur de la voiture s’est
éteint tout seul. J’essaye de la redémarrer. Rien. Pas
un bruit. Je tape un peu sur la batterie. Je retente :
clac, clac, cric… idem. Bon, que faire ? Je tente
d’appeler le garagiste d’Obala, ça ne marche pas.
J’hésite à prendre le bus. Il faut dire que le palud est
cette fois bien présent : barre derrière la nuque, lé-
ger mal au crâne, nausées, fatigue musculaire géné-
ralisée et légère fièvre. Comme j’ai déjà expérimen-
té la chose, mon corps ne réagit plus de la même
manière et, c’est plutôt bien, je ne fais plus de
grosse crise. Finalement, comme c’est urgent et que
je ne peux dépêcher personne à ma place pour aller
négocier les tarifs d’un message publicitaire, nous
partons prendre le bus.
Alors pour se rendre à Sa’a ce n’est pas ce
qu’il y a de plus pratique. D’abord il faut attraper un
bus sur l’axe lourd pour qu’il nous conduise du vil-
lage jusqu’au grand carrefour d’Obala, 100 CFA par
personne. Ensuite, il faut prendre un taxi brousse
pour Ezezang, 400 CFA par personne. Enfin, il faut
de nouveau prendre un taxi brousse pour Sa’a, 500
CFA par personne. Sachant qu’à chaque fois, il faut
attendre que le véhicule soit rempli pour partir. Et
rempli, c'est-à-dire 5 derrière et 3 devant.
D’Ezezang à Sa’a, j’avais la moitié du cul sur le
levier de vitesse et à chaque fois que le gars voulait
en changer, c’est limite s’il m’arrachait pas le futal.
A un moment je lui ai sorti ‘Si tu me déchires mon
pantalon, je ne paye pas la course !’, s’en est suivi
une discussion sur les modalités de remboursement

~ 165 ~
Les yeux ouverts

et/ou de réparation au cas où cela se produirait.


Nous arrivons donc à Sa’a, sous une chaleur acca-
blante après environ 1 heure de trajet en temps
cumulé. Puis, cinq minutes à pied pour se rendre à
la radio et apprendre… qu’elle est fermée depuis un
mois et que de toute façon il n’y a plus d’électricité
depuis 4 jours. Et une matinée de perdue. Nous ren-
trons avec la compagnie de bus qui fait la liaison
Sa’a - Yaoundé (1000 CFA par personne, sans né-
gociations possible si on descend plus tôt) et som-
mes rendus en moins de 30 minutes. J’ai dormi tout
le temps du trajet.
Puis après-midi classique, mise à jour des
inscriptions, discussions, comptabilité. J’ai quand
même fini vers 18h00 pour faire le point sur les
effectifs par rapport à l’an passé. Et l’an dernier
nous étions au même moment à 57 élèves, et là…
nous sommes à 81 ! On tient le bon bout, comme
qui dirait l’autre, pourvu que ça dure !

Mardi 19 septembre 2006,

Aujourd’hui, réveil à l’heure, café, beignets,


puis direction bureau. Rien de vraiment exception-
nel aujourd’hui, surtout de l’administratif. Les faits
marquants de la journée, néanmoins il y en a, sont
les suivants : tous les matins, en cette rentrée, je
demande au surveillant général de faire le tour des
classes pour relever le nom des élèves présents et
voir s’il y en a en cours qui ne sont pas encore ve-
nus s’inscrire. Il en relève deux. Je les convoque à
mon bureau et leur demande si elles sont déjà ins-

~ 166 ~
Deuxième année

crites et si oui, à qui elles se sont adressées. Elles


me font comprendre qu’elles ont vu mon économe
la veille, mais celui-ci ne m’a pas transmis
l’information. J’ai beau lui répéter qu’il doit me
rendre compte systématiquement des inscriptions
qu’il prend et de l’argent qu’il récupère, il lui arrive
encore assez souvent d’oublier. Et aujourd’hui,
quand je l’ai revu le soir car il était parti faire les
courses pour l’internat, il m’a sorti une excuse fan-
tastique. Il s’était rendu compte qu’il avait de
l’argent mais il ne savait plus à qui s’était, mais
qu’il comptait sur moi, comme je contrôle tout, pour
trouver la solution. Et ce, bien sûr, sans même
m’exposer l’existence du problème avant que je ne
le découvre moi-même. En fouillant dans son bu-
reau en son absence, j’avais tout de même trouvé un
vague début d’inscription, je lui ai également de-
mandé pourquoi il n’avait pas fini de remplir la fi-
che. Ce à quoi il a rétorqué qu’il a toujours des peti-
tes courses à faire soit à la cuisine, soit où je ne sais
pas, et qu’il avait oublié. Un sermon de plus. Je
déteste ce genre de problèmes puisque cela me met
ensuite en porte-à-faux avec des élèves qui sont
pourtant en règle. Et puis après, d’une, ça fait peur à
certains élèves et d’autres peuvent même avancer
que ce n’est pas sérieux de la part de l’établis-
sement. Enfin, l’affaire est close.
Sinon, donc, en l’absence de l’économe, j’ai
été explorer son bureau pour essayer de trouver des
traces de ces inscriptions. C’était de la folie pure !
Des fiches de payes – originaux et photocopies - qui
me manquaient de l’an dernier que j’ai retrouvé au
fond d’un tiroir, en passant par des dossiers CNPS

~ 167 ~
Les yeux ouverts

qui ne concernent que moi, jusqu’à tout un stock de


fiches d’inscriptions datant de l’année passée et
inutilisé. Puis, idem, tout un stock d’échéanciers et
de fiches d’inscription de cette année, égarés au
fond d’un tiroir, et lui qui me demande d’en retirer
car il n’en a plus. Puis des papiers, des papelards,
des bouts de rien avec des annotations dépassées,
des archives caduques… en gros, il ne jette rien…
ou plutôt si, il balance ça dans les tiroirs de son bu-
reau. J’ai retiré tout ce qui m’intéressait et j’ai bien
mis 3 heures à tout remettre en ordre et à tout re-
classer dans mon bureau. J’ai volontairement laissé
son bureau en désordre en lui demandant de ranger
les choses comme il faut et, de se débarrasser de ce
qui ne lui sert à rien. Je ferais une visite
d’inspection prochainement.
J’ai reçu la visite d’une potentielle ensei-
gnante en Industrie de l’Habillement et nous avons,
à peu prés, réussi à nous entendre sur le traitement.
D’abord, je lui ai fait un topo sur la situation de
l’établissement, je l’ai informé que nous n’ouvri-
rons la section que si nous avons dix élèves inscrits
vendredi, et je lui ai laissé entendre que nous
n’avions pas beaucoup d’argent. Auparavant, elle
avait été dans la classe avec le directeur des études
et elle avait pu constater qu’il n’y avait pour
l’instant que quatre élèves. Je lui ai enfin demandé
ses prétentions. J’ai failli éclater de rire, et je me
suis demandé un instant si elle avait bien compris ce
que je lui avais dit. Peut être devait-elle se dire
qu’un blanc, même pauvre, a de l’argent. Elle m’a
demandé 80 000, alors que pour le même boulot
celle d’avant prenait 35 000. Je lui ai aussitôt dit

~ 168 ~
Deuxième année

qu’à 80 000, ça ne serait pas possible, ou alors pen-


dant trois mois et puis après ce serait à l’œil. Fina-
lement, elle a du comprendre où elle se trouvait
puisqu’elle est descendu après à 40 000 CFA d’un
seul coup.
Enfin, j’ai fini la journée sur un petit exer-
cice de comptabilité sur Excel qui consistait à répar-
tir le montant des échéances attendues par mois,
pour pouvoir estimer quelles seront les entrées
d’argent. Et je me suis cassé la tête pendant une
heure entre le tableau d’échéancier et le récapitulatif
global pour résoudre une erreur de 10 000 CFA !
L’horreur ! Demain je vais mettre ça en perspective
avec le prévisionnel des dépenses mensuelles pour
l’internat, puis avec une estimation du montant glo-
bal des salaires par mois et en fonction des mois.
Pour ce faire, je dois calculer à combien me revient
une semaine en distinguant les heures des profes-
seurs vacataires, les vacations des professeurs per-
manents, le quota horaire fixe des professeurs per-
manents ; et que j’estime le coût horaire des profes-
seurs du technique qui eux bénéficient d’un forfait
mois. Puis je sépare le blanc des œufs, et je rajoute
le salaire du personnel d’appui dans la soupe. Je
mixe ça bien fort dans le cervelet en évitant les pro-
jections de cellule grise, et je laisse décanter. Pour
le service, on verra plus tard…
Au compteur ce soir, 85 élèves contre 57 le
même jour l’an dernier. Nous avons atteint les ef-
fectifs que nous avions à la fin de l’année dernière
après les démissions, les problèmes d’argent et les
renvois. La prochaine étape, c’est atteindre au
moins 105 élèves, comme l’an dernier au début de

~ 169 ~
Les yeux ouverts

l’année. Advienne que pourra ! Par rapport à


l’histoire de l’établissement, en dessous de la de-
vise : « volonté et travail pour la réussite », le Fon-
dateur aurait pu rajouter la devise suivante : « Fluc-
tuat nec mergitur »… Tout au moins, pour l’instant.

Mercredi 20 septembre 2006

Depuis mon palud de l’an passé, l’Afrique


me rendrait presque hypocondriaque. Dés que j’ai
un pet de travers ou quelque chose qui ne va pas, je
doute, je m’interroge, je m’inquiète. Bon, le palud
qui s’est déclaré en début de semaine en était bien
un, pas de doute ; mais le fait que, en dépit du trai-
tement, les courbatures perdurent, me faisait crain-
dre encore je ne sais quoi. Le verdict, selon mes
collègues est beaucoup plus simple : surmenage et
fatigue. C’est vrai que depuis la rentrée je n’arrête
pas, mais de là à parler de surmenage, je ne pense
pas. Bref, ça va bientôt se tasser et je vais pouvoir
souffler un peu.
Aujourd’hui je me suis donc noyé dans la
compta et les résultats des prévisionnels ne sont pas
brillants. Avec les prêts contractés l’an dernier et les
travaux réalisés, par rapport aux rentrées d’argent
prévus avec l’effectif actuel, c’est à une dette
d’environ 10 millions de F CFA que je m’attends.
Evidemment, si le Fondateur n’avait pas décidé ces
travaux, la dette serait moindre, aux alentours de 3
millions. Mais maintenant l’institut peut se préva-
loir d’avoir parmi les plus beaux internats du coin.

~ 170 ~
Deuxième année

Reste à savoir si cela va attirer de nouveaux effec-


tifs.
Ensuite, à 13h00, juste le temps de manger
un bout de poisson, on a fait la réunion avec les
élèves. Je leur ai souhaité la bonne arrivée dans
l’établissement et leur ait fait comprendre claire-
ment quels étaient les objectifs à atteindre cette an-
née. La devise du collège : la volonté et le travail
pour la réussite, et un petit mot en plus concernant
le respect : le respect du personnel, les respect des
camarades, et le respect du règlement. Les trois R
de la règle d’or d’une bonne année scolaire. L’an
dernier je leur avais tenu le discours, en particulier
aux internes, du « bâton et de la carotte ». Je me
suis excusé de cette référence toute occidentale pour
leur en offrir une plus adaptée au contexte avec la
règle de « la chicotte et de la papaye » !
Je leur ai résumé brièvement cette année en
leur disant simplement que s’ils faisaient tous
preuve de bonne volonté autant dans le travail que
dans le respect du règlement, je serais avec eux et
leur concéderais certains privilèges. La réunion a
été interrompue au moins vingt minutes par une de
ses averses tropicales dont le Cameroun a le secret
et qui, en rugissant sur la tôle, rendait toute tentative
de se faire entendre par l’assemblée des 85 élèves et
la dizaine de professeurs, nulle ! C’est plutôt origi-
nal comme situation. Nous sommes tous réunis à
l’abri, dans la grande salle du collège, mais hop !
Une petite pluie et nous devons faire une pause. En
passant, il faudrait absolument faire réparer le toit.
L’an dernier, un gars du village un peu frappé, To-
bie, s’était amusé à lancer des pierres sur le toit cre-

~ 171 ~
Les yeux ouverts

vant ainsi deux plaques transparentes. Donc quand


il pleut dehors, dans certaines parties de la salle,
c’est l’inondation !
Ensuite, j’ai été finir mon midi avant de re-
trouver mes collègues pour la réunion de l’amicale
du personnel dont je suis cette année le trésorier, en
quelque sorte désigné d’office. Comme tous ont
opté pour le prélèvement à la source suite aux pro-
blèmes de cotisations de l’an dernier, et que c’est
moi qui verse les salaires ; c’est donc moi qui ferais
les ponctions. Et puis, contrairement à l’an passé, ne
sont membres cette année que ceux qui le désirent
et donc acceptent de se contraindre à ces prélève-
ments. Du coup, j’ai aussi adhéré à leur tontine.
Tous les mois, pendant 7 mois, je vais verser, ainsi
que quatorze autres membres, 10 000 francs dans la
caisse. Et au mois prévu par le tirage au sort, je tou-
cherais la moitié du contenu de cette caisse, à savoir
70 000 F CFA. Le tirage au sort m’a prévu pour le
mois de décembre, juste avant les vacances de Noël,
c’est plutôt une bonne nouvelle !

Jeudi 21 septembre 2006

Ouf ! Enfin tranquille, posé, douché, et re-


pu… Il est 19h49 au compteur du temps qui passe.
Hier soir, fatigué et courbaturé, je me suis couché
dès 21h00 dans l’idée qu’une bonne nuit de repos
me ferait le plus grand bien. Je me suis réveillé,
frais comme un gardon, mais des les premiers mou-
vements j’ai senti que ce n’était pas encore ça. Fati-
gue musculaire, douleurs dans tout le corps, courba-

~ 172 ~
Deuxième année

tures de la base de la nuque jusqu’en bas des reins,


bref… tout ce qu’il faut pour me mettre de bonne
humeur. En plus, c’est encore dans les chiffres que
je dois me noyer aujourd’hui pour pondre un budget
prévisionnel viable au Fondateur avant 10h00.
Avant qu’il n’arrive, je passe voir l’infirmière pour
lui demander conseil vis-à-vis de mes problèmes de
santé. Et des fois, je me demande si elle n’a pas
d’infirmière que le nom. A part poser des perfusions
en cas de palud ou donner des antibios à tour de
bras au moindre petit pépin, je sais pas. L’an dernier
elle m’avait prescrit un antibio pour une espèce de
kyste qui m’était poussé dans la nuque, et ça
m’avait collé des boutons partout. Cette fois, elle
me dit qu’il faut que je passe de la bombe, vous
savez, le style de celles dont on se sert pour les
sportifs quand ils ont eu un choc musculaire. Bon,
en même temps, elle a l’air de savoir s’y prendre
avec les élèves et c’est le principal.
Le Fondateur arrive donc, il me demande si
ça va, et je ne me gène pas pour lui dire que non :
d’une j’ai mal partout, je croule sous le boulot et je
n’ai pas le temps d’aller me faire soigner ; de deux,
après réalisation du budget prévisionnel, quand je
vois le montant des dettes escomptées en fin
d’année, j’ai très très peur ! Mais bon, avec flegme
il me répond qu’on va bien se débrouiller ; mais
qu’il faut aussi que je lâche un peu prise, que le
boulot il y en aura toujours et que la santé passe
avant tout. Autant dire que je le prends au pied de la
lettre. J’éteins l’ordinateur et je lui demande de
m’emmener à l’hôpital pour voir le médecin. Petite
information en passant, selon les statistiques de

~ 173 ~
Les yeux ouverts

l’Encarta 2005, il y aurait seulement 1 médecin


pour 15 000 personnes au Cameroun. Autant dire
qu’il ne faut pas être pressé.
Alors comment ça se passe : comme d’habi-
tude. D’abord je prends le ticket de consultation à
l’entrée de l’hôpital. Le gars, qui est peut être un
peu infirmier me prend la tension : 9/6, si j’ai bien
compris !! Ben ce n’est pas brillant si c’est bien ça.
Ensuite je dois aller faire la queue pour voir le mé-
decin. J’attends environ 30 minutes, le temps pour
une bonne dizaine de personnes de passer avant
moi. C’est un nouveau médecin, jeune, d’un naturel
avenant, et… gaucher ! Je note cela parce que c’est
le premier gaucher camerounais que je vois. Il
m’envoie acheter les formulaires pour passer des
tests au laboratoire. Il s’agit de vérifier d’une part si
j’ai encore le palud avec une goutte épaisse ; en-
suite, de vérifier la numération des globules rouges.
Pourquoi ? Parce que m’a-t-il expliqué, le palu-
disme est en fait une bactérie qui se nourrit des glo-
bules rouges, et moins on a de globules rouges, plus
on est faible. C’est en tout cas ce que j’ai compris.
Bref, j’ai encore eu droit à une bonne prise de sang.
Alors, je ferme les yeux, je détourne la tête, et je
serre les poings fort en attendant que ça passe. Puis,
quand l’infirmier me dit que c’est fini, je lui de-
mande confirmation une autre fois pour être bien
sur qu’il ne va pas retirer l’aiguille au moment où je
vais retourner la tête. Quand je ressors dans le cou-
loir, les gens qui attendaient et qui m’ont vu par la
porte ouverte me demandent si ça va ? Je leur ré-
ponds que oui, mais ajoute que c’est vraiment in-
supportable ! Et là, je les entends exploser de rire

~ 174 ~
Deuxième année

derrière moi. Il me semble que c’est la même chose


pour eux. Comme la porte du labo était ouverte
avant que ce ne soit mon tour, j’ai vu un autre gars
avoir une prise de sang, il m’a offert un spectacle de
pantomimes extraordinaire. Les résultats sont pré-
vus pour 14h00. Il n’est que 11h 45. J’ai faim. J’en
profite donc pour aller manger une viande braisée
chez Okaly, puis pour aller au cyber. Aujourd’hui,
j’ai de la chance. Le cyber est ouvert et aucune
panne d’électricité sur les deux heures que j’y
passe. Evidemment, comme ça faisait un bail, ma
boîte mail est bondée : 372 spams ! Et 33 messages.
J’en lis quelques uns en vitesse, je répondrais à tous
plus tard, mais en attendant, j’envoie le début de
mon journal de bord pour donner des nouvelles. Je
récupère tout sur la clef USB. Puis, comme j’ai un
peu de temps j’en profite pour aller sur un site que
m’a conseillé un prof : [Link]. Et
c’est génial ! Nous qui cherchions des cours pour
l’enseignement de l’informatique au collège, il y a
tout au format PDF et en téléchargement gratuit.
Ensuite, comme j’avais lu que, de plus en plus, on
trouvait des bouquins en ligne à télécharger gratui-
tement car libres de droits, j’en ai profité pour en
télécharger quelques uns : Irving, Poe, Vernes…
A 14h00, je suis retourné au labo récupérer
les résultats du test. Verdict : pas de palud, niveau
de globules rouge normal, le médecin me dit que ma
fatigue et mes courbatures ne sont que les résidus
du palud. Il me donne donc des fortifiants et du pa-
ra, et rendez vous dans une semaine pour lui dire ce
qu’il en est.

~ 175 ~
Les yeux ouverts

Je suis rentré, il devait être 15h00, avec dans


l’idée d’aller faire un petit tour au bureau puis de
me poser tranquille chez moi. Mais non. Une fois
l’ordinateur allumé pour entrer une information
juste reçue, je n’ai pas pu m’empêcher ensuite de
me remettre aux chiffres conformément aux instruc-
tions laissées par le Fondateur le matin même. Puis,
réunion avec le personnel administratif et d’enca-
drement pour faire le point sur un certain nombre de
problèmes en cours : planning des activités, conseil
d’établissement, conseil de classe, et… la question
de la section Industrie de l’Habillement. Finale-
ment, sur les 6 élèves inscrites, 2 ont décidé de
changer de voie pour notre section Economie So-
ciale et Familiale. Donc ouvrir la section avec seu-
lement quatre élèves, ce n’est pas viable. Je dois les
voir demain, certaines avec leurs parents, pour les
rembourser et leur dire que nous ne pouvons pas
ouvrir cette année à cause du manque d’effectifs. Je
vais néanmoins essayer de leur proposer une re-
conversion en E.S.F. Cette section là est bien partie
et tous les nouveaux élèves qui s’y ajoutent rentabi-
lisent un peu plus la classe. Et surtout, car si
l’aspect financier est important il faut aussi qu’il y
ait un intérêt pédagogique, plus j’aurais d’élèves en
ESF, plus je pourrais leur offrir des conditions
d’enseignement et de pratique élevé avec
d’avantage de matériel et de meilleures installa-
tions.
Je ne suis finalement sorti du bureau que
vers 18h00. Mon chat est venu me chercher et s’est
même essayé un instant à la comptabilité en piano-
tant sur le clavier. Je lui ai vite fait comprendre que

~ 176 ~
Deuxième année

je lui apprendrais à un autre moment. Puis, alors


que je rentre chez moi, le surveillant général
d’internat vient me soulever un problème au niveau
du fonctionnement de l’internat. Ce n’est donc pas
fini et je file donc au réfectoire retrouver mes inter-
nes pour faire de nouveau une mise au point sur le
fonctionnement du collège. Et quand je sors enfin
de la salle, le surveillant général me suit avec visi-
blement l’envie de parler. Je l’invite donc à boire un
jus chez moi et nous réfléchissons pendant une demi
heure aux solutions pour mettre les enfants au tra-
vail et surtout les responsabiliser d’avantage.
L’agent d’entretien passera également nous dire
bonsoir. Puis, à 19h00, je ferme la porte. Fin de la
journée !

Dimanche 24 septembre 2006

Enfin un petit week-end en dehors du col-


lège. Coincé au milieu de l’établissement, entre les
deux dortoirs, le repos du guerrier est parfois, sinon
souvent, dur le soir et les fins de semaine. Tenez, là
je viens juste de rentrer de Yaoundé, en un peu
meilleure forme puisque les courbatures et les mi-
graines qui m’ont habité toute la journée du vendre-
di et du samedi ont disparue, mais quand même bien
fatigué et n’aspirant qu’à une chose : calme et re-
pos. Mais pour qui habite ici, c’est pour ainsi dire
peine perdue. Au début, j’arrive, ça va. Je range
mes affaires, je prends ma douche, lave mes cale-
çons ; les bruits alentours : je ne les remarque même
pas. Puis, quand vient le temps de me poser, le désir

~ 177 ~
Les yeux ouverts

de me reposer. Ce sont les filles qui mettent leur


radio à fond et qui apprennent à chanter des airs de
R’nb qui, dans une certaine mesure, n’ont rien à
envier au cri du cochon qu’on égorge. Et là, c’est
dur ! Bon, je veux bien être tolérant cinq minutes
mais là, je leur ai laissé trente secondes puis je suis
sorti leur demander de baisser le son. Du coup elles
ont perdu la station, et moi j’ai retrouvé un semblant
de tranquillité. Vivement 17h00 tiens, une petite
réunion avec tout ce beau monde puis à l’étude, et
là, là j’aurais enfin la paix.
J’ai quitté le collège vendredi dés 14h00
pour pouvoir aller à la banque déposer un peu
d’argent. Puis, je me suis rendu à Messapresse, une
des seules vraies librairies de Yaoundé. Evidem-
ment, c’est cher pour un volontaire. Mais j’y allais
pour acheter des livres pour la section Economie
Sociale et Familiale. En fouillant dans les rayons,
dont je n’ai pas vraiment compris l’organisation, je
suis tombé sur le dictionnaire de sociologie de ce
cher Gilles Ferréol, un de mes professeurs à la fac.
Décidément, ce gars là est partout. Pour ma part, je
me suis acheté l’édition de Jeune Afrique de la se-
maine et j’ai craqué pour Marianne. Moi qui ne
lisais pour ainsi dire pas la presse avant, je me rat-
trape. En sortant, j’avais dans l’idée de retrouver
mon ami à l’artisanat, mais le temps en a décidé
autrement. Une bonne vieille pluie tropicale est
arrivée et a stoppé net toute vie dans la rue. Tout le
monde, moi y compris, s’est réfugié sous les au-
vents des magasins. Et j’ai attendu, des fois ça ne
dure pas trop longtemps, mais là, au bout d’une
demi heure j’ai craqué et j’ai pris un taxi pour Vogt

~ 178 ~
Deuxième année

pour rejoindre Jérôme qui devait m’héberger. Je le


retrouve à son bureau, nous faisons un tour du chan-
tier qu’il supervise, puis il me monte dans la cham-
bre qu’il occupe à la communauté des frères de St
Jean. Sa maison étant en travaux, c’est ici qu’il loge
pour le moment et donc que je vais dormir ce week-
end. Comme il revient de France et qu’il a ramené
quelques films, je prends le temps avec lui de faire
mon marché. Résultat, nous qui avions fixé rendez-
vous à 20h00 à l’olympique bar avec des amis.
Nous ne sommes arrivés qu’à 21h 15. En même
temps, eux n’étaient arrivés qu’à 20h 30. Soirée
tranquille autour de quelques bières et d’un billard.
Le lendemain à 6h00, Jérôme me réveille. Il
part à Douala pour le mariage d’un ami. Je récupère
les clefs, ferme derrière lui, et me recouche jusqu’à
9h00. Comme Jérôme n’avait pas eu le temps de
voir pour un cadeau, je lui ai revendu un livre de
cuisine que j’avais acheté pour ma section techni-
que, donc je retourne à la librairie pour le racheter.
Sur la route, je m’arrête à Calafatas, une des 3 ou 4
grandes et vraies boulangeries de Yaoundé pour
m’acheter des pains au chocolat. Les meilleurs que
j’ai mangés pour l’instant au Cameroun. Puis, je
descends retrouver Mohamed à l’artisanat. Je
prends des nouvelles, on discute un peu de choses et
d’autres : des affaires, de la vie, de la fête qui doit
se passer dans l’ouest cette année et où il doit
m’emmener. Il sort un jeu de songho qu’il doit of-
frir à Jérôme et nous faisons quelques parties.
J’arrive, sur six parties, à le battre deux fois. Je pro-
gresse. Puis, je lui demande s’il ne peut pas me
trouver un jeu d’échec en bois, pas trop cher. Il me

~ 179 ~
Les yeux ouverts

conduit alors chez un papa qui a un stand à 10 pas


et, me montre un échiquier tout simple avec des
touches en ivoire et en padous, et des pièces sobre
sculptés dans les mêmes bois. Je lui demande com-
bien il en veut. Il me dit 60 000 mais qu’il est prêt,
comme tous les marchands d’artisanat, à me faire
un prix d’ami. Il me demande combien je veux met-
tre. Je lui dis que je n’ai que 10.000. Il me dit alors
qu’il me le fait à 30.000. Je lui réponds que je ne
peux pas et, preuve à l’appui, je sors mon porte-
feuille et lui montre que je n’ai que 20.000. Je
m’apprête donc à partir et alors il me dit que c’est
bon, parce que je suis un ami de Mohamed. Je récu-
père donc le jeu. Le bois derrière n’a pas été verni
mais Mohamed fait venir un de ses frères pour
s’occuper de ça.
J’avais prévu ensuite d’aller à Laking pour
voir les tissus pagne mais je n’ai plus un sou en
poche, je regagne donc le collège où je dois retrou-
ver Clémentine, la coopérante d’Ebolowa. Vers
13h00, quand elle arrive, nous partons manger à la
Shell, en bas du collège, avec un autre coopérant.
Puis, nous décidons d’aller faire un tour à Laking,
maintenant que j’ai récupéré de l’argent. Comme
d’habitude, je n’ai pas retenu les horaires, et nous
trouvons porte close. Nous allons donc nous prome-
ner dans les supermarchés du centre ville : Reyco,
Score, et baver devant les produits qu’on achète
sans problème en France : chocolat, Nutella, fro-
mage… mais qui sont largement au-dessus de nos
moyens ici. Puis, comme nous n’avons rien à faire,
je lui propose d’aller faire un tour au musée natio-
nal, voir si il est ouvert. Par chance cette fois, c’est

~ 180 ~
Deuxième année

le cas et en plus, fait assez rare pour être noté,


l’entrée est gratuite. Le musée national a élu domi-
cile dans l’ancien palais présidentiel, celui où vivait
le premier président du Cameroun indépendant:
Ahmadou Ahidjo. C’est un grand bâtiment, massif
mais plutôt joli, au milieu d’un grand parc qui sur-
plombe le centre ville de la capitale. L’aile droite du
musée est consacrée aux différentes aires culturel-
les : les Fang-Béti, c'est-à-dire les ethnies du cen-
tre ; puis celles du Littoral, de l’ouest, les Baka
(pygmées) de l’est et, enfin le nord. L’aménagement
de la salle consacrée au nord est original puisqu’ils
ont mis du sable sur le sol. Toute cette aile abrite
quelques masques et sculptures mais, et c’est
l’essentiel de cette partie, surtout des grands pan-
neaux avec quelques photos et des textes expliquant
l’organisation ethnique, la cosmogonie, l’organisa-
tion de l’habitat, l’art et la culture des différentes
aires culturelles du Cameroun. L’aile gauche est
encore en cours d’aménagement, de grandes et bel-
les photos du pays sont affichées sur les murs. Le
conservateur du musée, comme nous ne sommes
que deux en visite, a l’amabilité de nous ouvrir une
autre salle dans le prolongement de l’aile gauche où
sont exposés quelques exemplaires de l’artisanat
camerounais : masques, tables, instruments. Nous
montons ensuite à l’étage qui offre au regard des
œuvres d’artistes contemporains. L’utilisation des
couleurs et des matériaux sur ces œuvres attire
l’attention. L’une d’elle est particulièrement accro-
cheuse, sur un panneau de bois, deux visages
d’enfant derrière des planches clouées à même le
panneau avec autour un vrai fil barbelé qui mord le

~ 181 ~
Les yeux ouverts

bois. Les prises de vue des œuvres sont interdites,


mais comme l’étage dispose d’un balcon ouvert sur
les collines de la ville, j’en profite pour prendre
quelques photos du paysage.
Au soir, nous retrouvons d’autres amis tou-
jours à l’olympique bar autour d’un billard et de
quelques bières. Bonne soirée qui se finit vers 1h00
du matin.
Réveil le lendemain à 9h00. Je laisse les
clefs à Clémentine qui dormait dans la chambre à
coté puis vais prendre le bus pour regagner mes
pénates.

Lundi 25 septembre 2006

Je n’ai pas eu droit à la sieste hier. Je me


suis remis sur le jeu vidéo et je n’en ai décroché
qu’une fois fini vers 16h00. Ensuite, à 17h00,
j’avais une réunion avec le surveillant général
d’internat et les internes en ce qui concerne leur
emploi du temps du week-end, ainsi que pour
l’élection des maîtres d’internat (élèves) et du chef
de salle d’étude. Ça a duré plus de deux heures !
Finalement, j’ai croqué quatre œufs durs en salade
devant un petit film puis, pour ne pas jouer les pro-
longations, je me suis couché.
Nuit mouvementée. Je ne me souviens plus
trop de quoi j’ai rêvé ou bien quelle était la teneur
du cauchemar, il me semble qu’il y avait des histoi-
res de gros rats qui parlaient… Tout ce que je sais,
c’est que je me suis réveillé, ou plutôt je me suis
retrouvé dans un demi sommeil, avec une crise

~ 182 ~
Deuxième année

d’angoisse étrange. Impossible de bouger le moin-


dre membre, comme cloué au lit. Les yeux mi clos,
mi fermés. C’était plutôt désagréable. Donc, comme
un enfant qu’aurait grandi trop vite, j’ai rallumé la
petite lumière pour poursuivre ma nuit. Mais je n’ai
finalement commencé à dormir du sommeil du juste
qu’à partir du moment où, le hasard comme par
hasard, mon réveil s’est mis à sonner.
Aujourd’hui nous avons eu un maître de cé-
rémonie pour la levée des couleurs en la personne
d’un ancien élève de l’établissement. Il a formé
quatre élèves pour l’installation du drapeau et pour
le rituel qui précède son élévation et l’hymne natio-
nal. J’avoue qu’avec ses simagrées de militaires et
ses cris gutturaux, il ne m’en fallait pas plus pour
être définitivement réveillé.
Ce matin, les parents des élèves inscrits en
IH sont venus se faire rembourser. C’est assez
étrange comme situation, mais bon, au moins il n’y
a pas eu de scandale et tout s’est passé pour le
mieux. Sinon c’était une journée, somme toute, as-
sez classique : un peu de compta, mise à jour des
inscrits, rédaction de notes pour le collège, lecture
de courrier, rencontre avec le personnel…
Ce soir, j’ai fini par une réunion avec
l’Économe, le surveillant général d’internat et les
trois élèves volontaires pour reprendre la boutique
du collège. Je suis content que nous puissions enfin
la rouvrir et surtout, que ce soit des élèves qui s’en
occupent. Les trois filles volontaires en retireront
des avantages mais au-delà une expérience intéres-
sante et qui plus est, 50% des bénéfices qui seront
réalisés seront attribués à la coopérative des élèves

~ 183 ~
Les yeux ouverts

pour qu’ils achètent des équipements sportifs ou


bien qu’ils organisent des animations, des déplace-
ments, des rencontres… De la sorte, en poussant les
élèves à s’investir - à travers la boutique ou les
clubs qui leurs seront proposés -, à prendre des res-
ponsabilités - avec les maîtres d’internat - j’espère
que cela va créer une dynamique au sein du collège
et qu’ils sortiront un peu de l’apathie dans laquelle
ils s’étaient enlisés l’an passé.

Mardi 26 septembre 2006,

Journée plutôt classique aujourd’hui, plutôt


calme. Quelques rendez-vous avec des élèves pour
récupérer des échéanciers, quelques petites notes à
rédiger ou à mettre en page, un peu de compta pour
changer et la mise en place d’une nouvelle base de
données Access pour le suivi des versements, quel-
ques échanges et interrogations avec le directeur des
études sur la situation actuelle de l’école… Au
compteur, 87 élèves dont 29 internes et 2 pension-
naires qui suivent des cours au lycée technique
d’Obala. Autant dire que ce n’est pas suffisant.
Nous nous sommes livrés avec le directeur des étu-
des à un petit exercice comptable consistant à esti-
mer le coût salarial par classe et par année, et à le
mettre en rapport avec le montant des scolarités
perçues par classe. Si la balance s’équilibre avec un
léger déficit d’à peine une vingtaine de milliers de
francs CFA, cela ne veut pas dire qu’il faut oublier
ensuite, le coût du personnel d’appui, les impôts, la
CNPS, l’électricité, les fournitures scolaires (craies,

~ 184 ~
Deuxième année

ardoisine, livres pour les professeurs…), les frais de


fonctionnement divers et variés et les dettes. Mais
bon. On n’en est pas encore là !
Sinon, aujourd’hui, j’ai vu avec l’agent
d’entretien pour le nettoyage de la nouvelle salle de
cours que vont occuper les ESF et il doit monter une
armoire dedans. Ensuite, j’ai réaménagé la biblio-
thèque et j’y ai installé le nouvel ordinateur acheté à
Yaoundé. Au début, j’ai eu peur. D’abord, la ral-
longe achetée par l’Économe ne donnait rien. C'est-
à-dire qu’on l’allumait, que le petit voyant rouge
brillait et que l’électricité disparaissait. En clair, le
voyant rouge avait beau s’allumer, les appareils
électriques que l’on branchait dessus ensuite ne
s’allumaient pas. J’ai donc prié mon économe de
ramener cette rallonge de Noël au vendeur pour
remboursement. J’avais moi-même une rallonge en
stock, qui l’était parce que je la pensais h.s. Au dé-
but elle fonctionnait plutôt bien, puis, elle avait eu
comme un bug. Il faut dire que sa position
d’équilibriste au-dessus du frigo lui avait enseigné
l’art et la manière du saut à élastique… sans élasti-
que. Je l’avais donc démonté pour voir de quoi il
retournait et avais remis en place le fil détaché,
mais : rien, que dalle, couic, bref… Je l’avais donc
remisé dans un tiroir jusqu’à ce jour béni entre tous
où, en allumant l’interrupteur de ma rallonge h.s. le
voyant s’est allumé. Je n’ai pas cherché à savoir s’il
fallait y croire ou non, je l’ai branché, et ça mar-
che ! Pour protéger un minimum l’ordinateur des
aléas du voltage dans ce pays au tempérament va-
riable j’y ai adjoint le régulateur de tension acheté
en septembre 2005 et remplacé depuis par un ondu-

~ 185 ~
Les yeux ouverts

leur. Premier essai de l’ordinateur. L’écran


s’éclaire. La barre défile. Le disque dur ronronne.
Et… la jolie image d’un démarrage réussi se
confond dans un flot d’entrelacs bizarroïdes, tenant
plus de l’émission fractale ratée que de la photo de
mes sports d’hiver à Kribi. Ça ne marche pas quoi.
Je tente sur un autre vieil écran qui traînait dans ce
qui avait été l’esquisse de la salle info – en fait un
couloir coincé entre l’infirmerie et la bibliothèque –
pour le même résultat. Je subtilise donc le moniteur
de l’antique pc du directeur des études et enfin, ça
marche !! J’ai commencé à installer quelques logi-
ciels, vérifié si on peut en dépit de ses capacités, y
passer un film, et tout me semble ok. J’ai organisé
la bibliothèque de telle manière que les élèves ne
puissent pas accéder aux livres et de façon à ce
qu’on puisse assurer les cours pratiques
d’informatique avec d’avantage de facilité que dans
mon bureau ou dans celui de la surveillance. Par
ailleurs, le fait que l’ordinateur soit installé dans la
bibliothèque me permettra, une fois que j’aurais
terminé la base de donnée de la bibliothèque, de
faciliter la gestion et le prêt des livres. J’espère que
j’aurais fini cette année. Enfin, je vais essayer de
caler un moment d’ici peu pour commencer à for-
mer les professeurs sur les logiciels de base de la
bureautique : les traitements de texte, les bases de
données, les tableurs et peut être un peu de P.A.O.,
mais je vise déjà un peu trop loin. La base d’abord
et même la maîtrise du système d’exploitation. Il va
juste falloir que je prenne le temps de protéger cer-
tains fichiers et que je mette des mots de passe pour
certains dossiers.

~ 186 ~
Deuxième année

J’avais oublié, hier, le professeur permanent


d’histoire - géographie m’a raconté l’histoire de son
pamplemoussier qui avait rendu l’âme, si j’ai bien
compris, sur une dernière production. Il m’a dit
qu’il m’en avait gardé un pour moi. Quelques minu-
tes plus tard, dans mon bureau, une élève arrive
avec une grosse poche de la part du professeur en
question. J’ouvre la poche, et là… je me pose des
questions. Parlait-il de pamplemousse ou bien de
pastèque. Le fruit en main, je me rends compte qu’il
s’agit bien de pamplemousse. Dommage que je n’ai
pas de balance, l’engin doit peser son kilo sans pro-
blème. Il fait 2 fois au moins la taille d’un pample-
mousse normal de taille honorable.
Autrement, j’ai récupéré la voiture. En fait,
depuis lundi. Batterie neuve. Ça a l’air de mar-
cher… pour l’instant. Il faut juste que je pense à lui
mettre un peu d’essence si je ne veux pas tomber en
panne une nouvelle fois. Demain, rendez vous avec
le Fondateur et réunion avec les villageois pour la
question de la pompe à eau. Comme je commence à
les connaître, ils ne devraient pas être plus de 15
alors que j’attends les représentants de 70 familles.
J’espère qu’ils me donneront tort.

Mercredi 27 septembre 2006

Encore quelques courbatures dans le bas du


dos, mais rien à voir comparé aux blocages et aux
crampes dont j’ai souffert les jours passés. Donc, ça
se ressent sur le moral : tout va bien. En plus, le
Fondateur est passé aujourd’hui pour qu’on cause

~ 187 ~
Les yeux ouverts

budget prévisionnel et, en dépit des prévisions dé-


sagréables, ni l’un ni l’autre ne nous sommes dépar-
tis de cette bonne humeur de la journée. Nous res-
tons sur l’idée d’un autre volontaire, mais cette fois
pour mars. Je crois que nous avons repoussé son
arrivée jusqu’à la dernière limite. Une arrivée en
septembre et il faudrait qu’il recommence tout le
travail à zéro, tandis que s’il vient en mars, j’aurais
le temps de le former et il aura le temps de prendre
le pli avant d’entamer la rentrée 2007-2008. Reste à
espérer l’accord de la Délégation Catholique pour la
Coopération (DCC) et au-delà la chance de trouver
chaussure à notre pied. Ils n’ont pas trouvé de vo-
lontaires avec le bon profil pour le Fondateur
d’établissement que mon patron avait présenté à
mon chargé de mission en février dernier.
Sinon, je suis assez content aussi du fait que
les villageois m’aient donné tort pour la réunion de
la pompe à eau. Je n’ai pas pu y assister dans la
mesure où je travaillais sur un nouveau budget pour
le Fondateur, mais j’y suis passé rapidement et j’ai
pu constater qu’il y avait au moins 30 personnes.
C’est plutôt de bon augure. Et comme le directeur
des études et le surveillant général d’externat qui
sont eux aussi du village, ont mené les débats dans
le patois local, l’information est forcément mieux
passée que dans la langue du blanc. Personne ne
pourra en tout cas prétexter qu’il n’a rien compris
pour ne pas payer la cotisation pour la pompe à eau.

~ 188 ~
Deuxième année

Le Fondateur est arrivé vers 17h00 et nous


avons travaillé une bonne heure. Ensuite, je me suis
remis sur le nouvel ordinateur de la bibliothèque
pour refaire quelques modifications. Ce qui fait que
j’ai fini ma journée vers 19h00. Le temps d’écrire
ces quelques lignes, puis je vais aller me remplir
l’estomac de bananes plantains devant un petit film.

Jeudi 28 septembre 2006

Journée tranquille au bureau. Quelques pa-


rents sont passés pour demander des renseignements
ce qui laisse augurer que nos effectifs pourraient
peut être atteindre les 100 inscrits. Nous sommes
pour l’instant à 93. C’est toujours mieux que l’an
dernier, mais ça ne suffit pas. J’ai commencé à tra-
vailler sur le coût exact auquel peut nous revenir
chaque classe afin de déterminer le nombre d’élèves
minimum, en fonction des taux de scolarité, pour
que ce soit viable. Mais comme je ne dispose pas
encore des emplois du temps de tous, et bien que
j’ai commencé à faire des recoupements, le travail
est pénible.
J’ai passé l’autre partie de la journée sur le
logiciel de gestion scolaire à réactualiser les dos-
siers des personnels enseignants, à réaffecter chaque
professeur aux matières qu’il enseigne par classe, et
à remettre à jour les différents coefficients affectés
par matière et par niveau selon les directives du
ministère. C’est assez fastidieux mais c’est néces-
saire. Pour rendre tout cela moins pénible, j’ai trans-
féré quelques albums mp3 sur l’ordinateur et je tra-

~ 189 ~
Les yeux ouverts

vaille en musique. Mon bureau est coincé entre le


collège d’un coté et l’école primaire publique de
l’autre, toute la journée j’entends les cris, les chants,
les voix, les blabla, le chahut, le vacarme… c’est un
brin envahissant. Je m’y suis fait avec le temps si
bien que si je n’y prête pas attention, j’oublie. Mais
écouter de la musique facilite encore plus l’abstrac-
tion.
Enfin, j’ai retrouvé mon surveillant général
d’externat ce soir pour quelques parties de ping-
pong. J’ai trouvé un bon adversaire et je me suis
pris une bonne suée, mais je l’ai gagné. Pas trop de
mérite puisque j’ai un peu plus d’entraînement que
lui, mais pour quelqu’un qui ne joue qu’une fois
l’an – et encore – il a un sacré coup de raquette.
Cette table de tennis est vraiment une bonne chose.
Beaucoup de professeurs se sont montrés intéressés
et enthousiastes, ce qui laisse présager une année un
peu plus sportive pour moi que l’an passé. Puis,
comme il pleuvait, je l’ai accueilli lui et le surveil-
lant général d’internat pour un petit verre, qui s’est
un peu prolongé avec le passage de l’agent
d’entretien qui nous a offert le palmo. Je devrais
commencer les cours d’Eton avec ce dernier. On
devait voir ça l’an passé mais je disais toujours ‘on
va voir ça, on va voir ça…’ et finalement on n’a
rien vu.
J’ai quand même appris une chose ce soir.
En général, quand les Eton disent qu’ils vont gagner
la partie ou bien qu’ils ont perdu une partie de
n’importe quel jeu, ils disent qu’ils vont vous frap-
per, ou qu’ils se sont fait fouetter. C’est que, dans le
dialecte Eton, le verbe ‘gagner’ n’existe pas. Ainsi,

~ 190 ~
Deuxième année

pour dire je vais te gagner au ping-pong, ils disent :


Me (je) vo (suis venu) sowo (jouer) bat (te battre)
au ping-pong. - J’espère que j’ai bien retenu la le-
çon - Mais parfois, ils vont commencer la phrase en
Eton pour la finir en français afin d’insister et/ou de
préciser le sens du mot. Ceci explique peut être
pourquoi ils mélangent souvent patois et français,
c’est peut être que la langue Eton ne dispose pas de
tous les vocables nécessaires pour exprimer préci-
sément certaines choses.

Vendredi 29 septembre 2006,

Une nouvelle semaine qui s’achève. Un au-


tre mois qui vient à terme. Le temps défile… et ne
revient pas. A considérer la qualité et la quantité des
évènements vécus, du travail abattu, quand on re-
garde en arrière, on se dit qu’on a quand même fait
bon usage de tout ce temps. Mais y a-t-il réellement
un mésusage ?
Ce qui est dérangeant, troublant, effrayant,
c’est que sans pour autant plonger dans une routine
– quoi que – et tout en ayant un poste enrichissant et
varié, le temps égrène les jours comme le sablier les
secondes, plus vite que la pesanteur. Le travail im-
pose un rythme, une manière d’organiser sa vie, de
concevoir les choses, qui donne parfois l’impression
de monter un escalier sans fin. La sortie est là, tout
proche, je vois la lumière, pour un peu j’en serais
ébloui. Mais pourtant, il suffit que je pense au len-
demain pour que de nouvelles marches s’ajoutent
qui, s’en m’éloigner de mon but, me donnent

~ 191 ~
Les yeux ouverts

l’impression de faire du sur place. Alors qu’à mon


poignet, l’aiguille trotte d’avantage. Parfois, le
temps d’une nuit, un pas de coté dans le vaste es-
pace sombre qui environne cet escalier, mais quand
j’ouvre les yeux : c’est partie remise. Ce qui est en
jeu là dedans, c’est l’éternelle question, sans ré-
ponse universelle, si classique et redondante que je
n’oserais pas l’écrire ici. En fait, ce qui rempli le
vide, ce qui fait oublier cela, c’est la présence de
proches : amis, famille. La distance est source
d’interrogation. Je ne suis pas seul, tout en l’étant.
Je serais solitaire au milieu d’une foule que je serais
d’avantage isolé que si j’étais vraiment tout seul. Je
ne suis pas solitaire au milieu de la foule, puisque la
foule dont je parle ici, mon entourage direct, est
proche de moi. Bien sur, ce sont mes employés et ils
se considèrent comme tel ; et il est difficile de trans-
former cela. Exemple : les matchs de ping-pong
contre mon surveillant général d’internat. Ce der-
nier avait noté le score sur le tableau et, au lieu de
mettre son nom et le mien, il nous a nommé par nos
fonctions. Ensuite, quand nous nous retrouvons
avec l’agent d’entretien autour d’un verre après et
que nous donnons le score, il interroge le surveillant
général en lui demandant s’il ne m’a pas laissé ga-
gné parce que je suis le patron. Que je le veuille ou
non, et même dans des circonstances hors travail, je
suis, reste et demeure : le patron, le Principal…
Bref, tout ça pour s’interroger finalement, je lâche
le morceau : non pas sur le sens de la vie, mais sur
ce qui la remplit, sur ce qui la comble. Je suis satis-
fait de ce que je fais, heureux d’être là où je suis,
content de la vie que je mène, mais… il manque un

~ 192 ~
Deuxième année

petit quelque chose. Vous allez me dire que c’est


toujours comme ça. Même dans les meilleures situa-
tions, on trouvera toujours à y redire. C’est vrai.
Mais il ne s’agit pas là d’un quelconque besoin ma-
tériel ou quoi que ce soit, mais du sentiment qu’une
partie de moi, en vous, est absente et que je ressens
ce vide d’autant plus clairement que la répétition
des jours autour de ma vie-travail ici me renvoie à
mon escalier sans fin.
C’est la fable de La Fontaine, du gars qui
part de chez lui pour voir s’il sera mieux ailleurs, et
se rend compte à la fin que c’était chez lui qu’il se
sentait le mieux, que c’est chez moi que je suis
comblé, à voir. Mais attention hein ! Ça va ! C’est
pas parce que je me pose des questions que machin,
truc ou bidule. Je pense juste que ça vaut le coup
d’être partagé, d’être échangé, d’être discuté, trituré,
avalé, dévalé, extirpé, sorti, histoire de manger le
temps à coups de mots. Et puis, c’est peut être parce
que mon bouquin de toilette (en plus du livre de
chevet et du magazine de salon) en ce moment est
un manuel de philo… ça doit me travailler.
Aujourd’hui, j’ai jonglé avec les chiffres à
défaut de le faire avec les mots, j’ai dessiné des
tableaux, usé mon tableur, multiplié les feuilles et
les calculs pour obtenir le coût de revient de chaque
classe à l’année en intégrant l’ensemble des dépen-
ses. Je me suis usé les yeux, vidé les neurones, pres-
sé le cortex, avachi le dos mais enfin, c’est fait !
De plus en plus souvent mon chat vient me
rendre visite. Il grimpe sur le bureau, tente de pia-
noter sur le clavier, roupille un brin sur les dossiers
mais aujourd’hui, a trouvé plus confortable d’élire

~ 193 ~
Les yeux ouverts

domicile sur mon fauteuil. J’aimerais bien savoir ce


que pensent les gens qui viennent pour un rensei-
gnement et se retrouvent, dans mon collège de
brousse, face à un petit what avec son chat sur les
dossiers d’inscriptions. En même temps, j’ai déve-
loppé une telle propension ici à moins m’étonner
des choses que je me demande si vraiment ça leur
fait de l’effet.
Enfin, c’est la fin de semaine, et j’espère
bien utiliser à bon escient ce temps qui m’est impar-
ti pour ne faire rien, ce qui est déjà un peu plus en-
richissant que de ne rien faire.

Samedi 30 septembre 2006

Cling ! Cling ! Cling ! Je me retourne dans


mon lit. Ça reprend. cling ! cling !cling ! Le refrain
lancinant du clou contre la grille. Cling ! cling !
cling ! Merde ! C’est samedi ! Je ne veux pas voir
l’heure. Dans l’état d’éveil où je suis il me faut en-
core au bon mot 3 heures de sommeil. Ouf ! Ça
s’arrête. Je me retourne, attrape l’oreiller, le colle
sous mon oreille gauche et éteint l’oreille droite.
Ah ! Bonheur… Cling ! cling ! cling ! Mince, voilà
qu’il revient à la charge, et plus fort en plus. Je
m’en fous. Le samedi, je dors, on ne me dérange
pas. A moins que… C’est peut être quelque chose
d’important !!?? Bof, l’important pourra bien atten-
dre encore une heure. N’empêche que ça y est, qui
que ce soit il a réussi, maintenant je m’interroge.
Mais bon, je n’ai même pas le courage de lever la
main à travers la moustiquaire pour regarder

~ 194 ~
Deuxième année

l’heure. Je me vautre de nouveau dans mes draps


froissés. CLING ! CLING ! CLING ! Bordel de
merde ! C’est bon ! Je lâche un « ouais ! » réproba-
teur et m’extirpe du lit. Pas envie d’aller à la porte.
J’ouvre la fenêtre et regarde à travers la mousti-
quaire. C’est le surveillant général. « Oui ? » « Bon-
jour ! » qu’il me répond puis, je ne sais plus trop ce
qu’il dit mais le fait est qu’il reste devant la porte
comme quelqu’un qui attend qu’on vienne lui parler
de plus prés. Bon, j’enfile un pantalon, une chemise,
sors sur la terrasse et m’approche de la grille. Je
n’ouvre pas. C’est le dernier lien ténu, le dernier
élastique qui pourra me renvoyer au pieu. Il me dit
qu’il était venu m’apporter les beignets tout à
l’heure et que, comme je n’avais pas répondu, il
s’était inquiété. C’est gentil, mais bon. Je lui expli-
que que le week-end, en général, si je ne réponds
pas c’est que je dors, que je peux dormir jusqu’à au
moins 11h00, et que si je dors c’est que tout va
bien. Je suis debout. Je lui dis donc qu’il peut
m’apporter les beignets. Je mets en route le café, me
passe un coup d’eau sur le visage pour effacer un
peu la sale tronche symptomatique du réveil brutal,
et récupère les beignets.
Il ne fait pas très beau aujourd’hui. Il fait
frais, les nuages sont bas et il devrait pleuvoir au
moins un peu. Néanmoins, maintenant que je suis
levé, qu’il n’est que 8h00 ! – c’est à ce demander à
quelle heure il a bien pu venir frapper en premier –
autant que je me bouge. Je vais retenter le Luna
Park. Je prépare mon sac, préviens le surveillant
général, et prends la piste dans avec l’espoir de
trouver une moto rapidement. Au bout d’un quart

~ 195 ~
Les yeux ouverts

d’heure de marche, j’abandonne l’idée et me dit que


finalement, une bonne heure de marche ne peut pas
me faire du mal. J’arrive donc à Obala à pied et la
première étape c’est le cyber. J’aime bien en arri-
vant entendre le son des hauts parleurs à fond dans
la rue, ça veut dire qu’il y a l’électricité et que le
cyber est ouvert. Le patron n’est pas là, c’est un
nouveau gars que j’ai déjà vu qui doit bosser avec
lui, mais sans doute un employé car il ne veut pas –
ou ne peut pas – me sortir du programme de loca-
tion du pc pour travailler directement sous win-
dows. J’hésite, puis je prends un ticket d’une heure.
Coup de chance, en dépit du programme, l’ordi-
nateur reconnaît la clef USB. J’avais déjà du
l’utiliser puisqu’il indique son nom directement
dans le menu du poste de travail. Je fais mes petites
affaires, envoie des mails, récupère des mails, vais
sur le site de la CFE pour télécharger mon attesta-
tion d’affiliation. Puis, après avoir prolongé de 3
quarts d’heure pour vérifier d’autres choses. Je sors
prendre la moto pour le Luna Park. Comme la der-
nière fois, je demande au chauffeur de m’attendre le
temps que j’aille demander au gars si la piscine est
ouverte. A vrai dire, je m’y attendais, elle ne l’est
toujours pas. Le maçon, paraît-il, n’a pas utilisé le
bon ciment pour les carreaux si bien que quand ils
mettent l’eau, ceux-ci se détachent. Il faut donc
reprendre les travaux à zéro et il ne faut pas compter
sur une ouverture avant un bon mois. Je regarde
l’étang en contrebas et j’ai comme une envie de
pêche. Je demande donc si le matériel est fourni, il
me dit que oui mais pas les appâts… Et comme il

~ 196 ~
Deuxième année

n’a pas l’air motivé à dépêcher quelqu’un pour


m’en trouver, ma partie de pêche tombe à l’eau.
Je retourne donc sur Obala faire mon mar-
ché. Il est midi et demi, je m’arrête donc à la Pi-
menterie pour manger le soya : la viande braisée
avec le bâton. C’est particulier d’aller au restaurant
tout seul. On a sa petite table, son petit plat, tous les
gens autour sont par groupe de 2, 3, 4 et plus. Et au
milieu de la scène, le petit blanc sur sa petite table.
C’est particulier mais finalement, ce n’est pas désa-
gréable. Bercé par le flot des conversations je me
remplis la panse. Un petit détour à la poissonnerie
pour prendre deux thons et un maquereau (pas de
jeu de mot là dedans…) puis hop, direction le col-
lège. Ce qui est sympa maintenant, c’est que dans la
mesure où beaucoup de motos taxis me connaissent,
quand ils sentent que je vais rentrer, ils viennent à
ma rencontre, comme aujourd’hui le gars qui m’a
lancé « on rentre au collège ! » en arrêtant sa moto à
mes cotés. Oui, on va à l’école !
J’aime bien prendre la moto taxi, le vent
dans les cheveux, le paysage défile, un brin de liber-
té… il y a tout de même quelques inconvénients.
Quand il pleut, la moto glisse parfois et surtout, on
arrive un poil boueux. Le pire, c’est quand la piste
est bien sèche. Au moindre passage de grumier ou
de voiture, on fait sa moisson de poussière. Après,
on a les yeux qui collent comme après une trop lon-
gue nuit, les cheveux qui crissent sous les doigts, et
les cotons-tiges rouge de terre. Le dernier inconvé-
nient dont nous souffrons, nous, les hommes, c’est
lorsque la moto roule sur des passages de tôle ondu-
lée. Là, je vous jure, ça vous secoue les roubignolles

~ 197 ~
Les yeux ouverts

dans un remake de Casse Noisette que même


Tchaïkovski il aurait pas imaginé ça. Bref. Me voilà
donc dans mes pénates. Il est, déjà ! 15h38, je vais
finir mon café, allumer une clope, et me mettre,
selon, ou les yeux rivés sur l’écran, ou les mains
crispés sur les cordes de la guitare, ou encore sur le
dos avec cette fois les yeux fermés. L’embarras du
choix.

Dimanche 1er octobre 2006

Une belle journée, ou encore un après midi


trop court, pourraient être les titres de ce jour. Car,
et c’est le moins qu’on puisse dire, je ne me suis pas
foulé… quoi que, peut être un poil le poignet, crispé
sur la souris. Je me suis levé avec une impression
étrange, agréable, celle d’avoir dormi tout mon
content, et peut être même un peu plus. Je me re-
tourne, je me prélasse, je me vautre dans mes draps
et je me dis, quand même, il fait un peu trop jour
dans ma chambre ce matin. Le corps ankylosé, la
tête lourde, je me redresse, passe un bras à travers la
moustiquaire, attrape ma montre sur la table de
nuit et le verdict tombe : 13h 30 ! Fichtre ! Je crois
bien que c’est la première fois que je me lève aussi
tard ici. Et je n’ai même pas entendu les internes. Je
comprends maintenant pourquoi il faisait si jour
dans ma chambre. Je tire les rideaux, ouvre la fenê-
tre, la cour baigne dans un soleil radieux. Que faire
donc, un brin de toilette, une lessive, et… mon au-
tiste pour le reste de la journée devant l’ordinateur.
Le professeur de musique devait passer pour qu’on

~ 198 ~
Deuxième année

fasse une partie de ping-pong mais il n’est pas venu.


De l’après midi, il n’y a que le surveillant général
d’externat qui est venu avec un gars qui, dans la
famille africaine, est son oncle ; l’économe pour
faire le point sur les courses de la veille ; et, le Fon-
dateur qui revenait du village et en a profité pour
prendre son salaire. En parlant du surveillant géné-
ral d’externat, il a débarqué avec son compère tous
les deux bien saoul et, en bon villageois africain qui
se respecte, avec l’idée que je payerais mon coup.
D’ailleurs, le vieux qui l’accompagnait, qui s’amuse
à me parler en Eton et que le surveillant général
s’empresse de traduire, ne s’est pas gêné – puisque
c’est normal ici – de formuler la demande en dia-
lecte et qui voulait dire en gros : je suis venu te voir,
donne moi ce que tu veux. Hélas, y’a plus d’hélice,
c’est là qu’est l’os ! Ils m’ont cueilli j’étais encore
au petit déj. et l’esprit pas vraiment sur terre et la
seule chose que j’attendais, après qu’il m’aient dit
bonjour, c’est qu’ils partent. Ils sont donc partis.
Voilà, et là il est 23h30, je vais aller me coucher
pour être frais et dispo à la réunion de demain ma-
tin : 7h00 !

Lundi 2 octobre 2006

Dur réveil. Longue journée ! Levé 6h30.


Réunion 7h00 avec le personnel. 7h30 avec les élè-
ves pour la levée des couleurs. Puis bureau jusqu’à
13h00 avec une pause de 5 minutes au milieu, pour
reprendre à 13h45 jusqu’à 17h00. Je suis fourbu,
vanné, h.s.

~ 199 ~
Les yeux ouverts

Au programme, la réception des tee-shirts


commandés pour la Fête des Enseignants qui,
comme par hasard, n’ont pas été réalisés confor-
mément au modèle que j’avais fourni. Le gars a tout
bonnement changé la police d’écriture pour que ce
soit plus simple pour lui et a éliminé le logo en fili-
grane que je voulais derrière les écritures. Mais bon,
peut être que comme ça on pourra négocier une
réduction. Ensuite, quelques inscriptions puis le
quotidien d’une journée de chef d’établissement :
lecture de courriers, rédaction de documents admi-
nistratif, comptabilité, versement d’acomptes et de
quelques salaires du mois de septembre, rencontre
avec des membres du personnel, point sur les effec-
tifs, et l’inénarrable comptabilité.
Au menu des courriers, un document extra-
ordinaire demandant aux chefs d’établissement de
mettre en place pour le mercredi 4 octobre, donc
dans deux jours, une exposition d’œuvres pédago-
giques réalisées à partir de matériaux de récupéra-
tion dans le cadre de la journée nationale du même
nom. Juste une lettre, sans indications autres, sans
précisions, avec pour seule consigne la réalisation
de la chose et la rédaction d’un rapport à envoyer à
la délégation départementale dans les plus brefs
délais bien sûr. Evidemment, c’est impossible à
mettre en place. A deux jours de l’évènement pro-
prement dit et sans autres informations sur ce qu’ils
attendent, on oublie donc.
Quelquefois, bien que si on me le proposait
je pense que je refuserais, je me dit que si j’avais
dans la tête comme une puce qui me permettrait
d’enregistrer tout ce qu’on me dit ou ce que je dé-

~ 200 ~
Deuxième année

cide ou ce que je pense, pour pouvoir consulter cela


le soir et tout mettre par écrit, ça serait bien prati-
que. J’ai beau noircir mon agenda, rien n’y fait, il y
a toujours des choses qui passent à la trappe. Tantôt
il faut qu’on me le rappelle - comme le devis des
tee-shirts que j’avais oublié avoir remis au profes-
seur qui s’est occupé de la commande et que j’ai
cherché pendant un bon quart d’heure ce matin -
tantôt je m’en souviens au détour d’une conversa-
tion ou d’un quelconque travail et toute affaires
cessantes, je dois le noter. Ce peut être parfois assez
dérangeant puisque, involontairement, on repousse
aux calendes des travaux ou des questions qui sans
être urgentes, mériterait tout de même qu’on se
penche dessus rapidement.

Mardi 3 octobre 2006

Encore une longue et dure journée pour mon


corps jeune et frêle, mais j’en suis satisfait. Il est
vrai que le travail en lui-même m’amène parfois à
rester au bureau jusqu’à plus d’heures mais, même
en temps normal, je mets un point d’honneur à y
rester jusqu’à ce que l’ensemble du personnel ait
fini sa journée de travail. S’agit-il pour moi de mon-
trer l’exemple, de me conformer à une quelconque
représentation de ce que doit être un patron ? Je ne
sais pas. Tout ce que je peux dire, c’est que je le fais
et que, plus je passe de temps dans mon bureau à
travailler une fois 16h00 passés, l’heure à laquelle
tout le personnel débauche, plus je suis satisfait de
ma journée. Il faut dire aussi que les heures où il est

~ 201 ~
Les yeux ouverts

le plus agréable de travailler sont celles qui viennent


passé l’heure normale de débauche. Je n’entends
plus les hauts-de-hurlements des élèves de l’école
primaire voisine ; dans le collège il ne reste plus que
mes internes qui se reposent, ou se préparent avant
l’étude de 17h00 et mis à part le chahut certains
soirs des gamins du village autour de la pompe à
eau, je suis enfin au calme et je savourerais presque
chaque minute supplémentaire passée dans mon
bureau. Et puis, passé l’heure normale de fin de la
journée, plus personne n’est susceptible de venir me
poser un problème. Je reste donc seul avec ma mu-
sique, mon travail, mon calme. Il faut dire aussi que
si jamais je redescends chez moi avant 17h30, je
retrouve les cris des internes dont les dortoirs encer-
clent mon logement.
Aujourd’hui j’ai donné mon premier avertis-
sement à un interne pour mauvais comportement :
non respect du règlement et des consignes données
par le surveillant général et mépris et arrogance à
l’encontre du personnel. Dans le style, tous les in-
ternes doivent effectuer un certain nombre de tâche
dans l’internat pour en maintenir la propreté etc. et,
quand son tour de ménage est prévu, il ne fait rien
mais surtout, quand on vient le lui faire remarquer,
il vous soutient mordicus et la bouche en fleur qu’il
a bien effectué le travail demandé, et ce même si
des papiers gras traînent encore autour de lui. Ou
encore, il soutient qu’il a confié la tâche à quel-
qu’un d’autre et que c’est évidemment cette autre
personne qui ne l’a pas faite. Ou encore, comme il
ne se lève pas le matin, le surveillant général vient
le tirer du lit et il l’accueille par des jurons. Tout un

~ 202 ~
Deuxième année

poème. Même s’il est toujours nécessaire de faire


comprendre à l’enfant qu’il a un mauvais compor-
tement, j’ai pu constater l’an passé que les simples
discours ou avertissements oraux n’avaient qu’un
très faible impact et que les secondes chances ac-
cordées avant une décision disciplinaire étaient vé-
cues par l’élève comme une nouvelle possibilité de
jouer des règles en toute impunité.
Les enfants que nous avons à l’Institut sont
un peu plus durs que la moyenne. Certains sont is-
sus de milieux sociaux économiques difficiles : pa-
rents pauvres, parents éloignés, familles mono pa-
rentales ; d’autres enfants ne sont tout simplement
pas des aficionados de l’école et de la discipline (la
faute à qui ? un peu aux parents qui, pour beaucoup
à ce que j’ai pu constater, ne se préoccupent pas
trop du travail scolaire de leur progéniture en cours
d’année mais sont par contre très regardants quand
il s’agit du passage en classe supérieure…) Donc,
les ¾ de nos effectifs ont été renvoyés ou exclus au
moins une fois d’autres établissements pour résul-
tats scolaires catastrophiques, discipline ou encore
parce qu’ils avaient passé la limite d’âge (18 ans en
3ème par exemple). Même si ce n’était peut être pas
la volonté première de l’Institut à son ouverture de
recueillir cette population là, la situation du collège
est telle que nous ne pouvons nous permettre de
faire de sélection à l’inscription. Aussi, et c’est pour
cela que les parents se battent pour leur payer une
place dans un collège privé, nous nous chargeons de
les remettre à niveau et dans le droit chemin. En-
suite, ce qui arrive souvent, les élèves nous sont
confiés en troisième alors qu’ils ont échoué ailleurs,

~ 203 ~
Les yeux ouverts

nous les remettons à niveau, ils obtiennent leur


B.E.P.C. – diplôme qui a encore énormément
d’importance ici – puis les parents les retirent pour
les placer en seconde dans le publique où c’est
beaucoup moins cher et où, quand les gamins se
retrouvent de nouveau dans des classes de plus de
100 élèves où de fait la qualité d’enseignement est
largement inférieure, ils échouent. Mais ce n’est pas
grave, puisqu’ils vont venir avec le mauvais bulletin
de seconde de leur enfant et demander dans le privé
une place en première, qui leur sera accordée une
fois sur deux, et où leur enfant aura plus de chance
de décrocher le probatoire (examen des premières).
Donc, pour revenir à mon gamin, je lui ai
collé un avertissement écrit avec copie aux parents
et à la clef une exclusion de huit jours et un conseil
de discipline s’il remet ça en cours d’année. Ça peut
paraître dur, ça m’aurait semblé disproportionné
l’an passé, mais aucun des trois éléments qui four-
nissent le schéma d’un projet d’éducation viable :
implication des parents, qualité et rigueur de
l’enseignement et de l’encadrement à l’école, res-
pect et volonté de travail de la part des enfants n’est
semblable à ce que l’on rencontre en France. L’ère
de la chicotte (fouet…) n’est pas si loin ici, aussi si
vous menacez un gamin de recopier le règlement
intérieur s’il ne fait pas telle ou telle chose, le gars
va rire sous cape et évidemment, ne va rien faire.
Qu’est ce que c’est recopier le règlement intérieur
contre une dizaine de coups de bâtons : une partie
de plaisir ! Tandis qu’une exclusion, ça veut dire
une bonne volée de la part du pater, et le pater ici ne
plaisante pas !

~ 204 ~
Deuxième année

Bref, sinon un peu de gestion financière, une


discussion sur l’informatique avec mon professeur
d’espagnol québécois, un débat sur l’implication de
l’amicale du personnel dans l’organisation de la
Fête des Enseignants jeudi 5 octobre, des questions
concernant la participation des membres de
l’amicale au deuxième deuil, coup sur coup, dont
est victime un de nos professeurs, puis le véritable
début du versement des salaires, et là : c’était le
défilé. Une dizaine sans interruption, à peine l’un
rentre que l’autre frappe déjà alors que le premier
n’est pas encore sorti. Et une manière de demander
le salaire pour les premiers assez marrante, tout en
détour, comme un gamin qui ne saurait pas com-
ment faire pour demander quelques sous à ses pa-
rents… et c’est d’autant plus marrant qu’en général
les camerounais ne sont pas réputés prendre des
pincettes pour demander quelque chose quand ils le
veulent.

Mercredi 4 octobre 2006,

Une journée sur les chapeaux de roue !


Comme tous les matins où je dois voyager (je dis
voyager parce que même si je fais cinq bornes pour
me rendre à Obala on dit que je voyage, et puis avec
ma voiture, je sais à peu prés quand je pars, mais
jamais quand je reviens.) impossible de partir à
l’heure, c’est une espèce de fatalité qui veut que dés
que je pars quelque part, tout le monde aussitôt me
saute dessus. C’est comme s’ils avaient prévu de
venir me voir un de ces jours pour tel ou tel pro-

~ 205 ~
Les yeux ouverts

blème mais que tant que je suis là ça ne presse pas.


Il suffit que j’esquisse une ligne de fuite pour qu’ils
viennent tous se délester de leurs problèmes ou pré-
occupations comme pour me retenir, comme si ma
présence leur suffisait pour qu’ils continuent à vivre
avec… quitte à ce que, quand la tension deviendrait
insupportable en eux, et me sachant toujours là, ils
viennent me trouver au bureau pour en parler.
Comme je suis bien au fait de cela, j’ai trou-
vé une stratégie. D’ordinaire la porte de mon bureau
est toujours grande ouverte, du dehors on peut donc
constater si j’y suis ou non. Alors, tout simplement,
je ferme ma porte ainsi 90% du personnel pense que
je n’y suis pas, que je suis peut être chez moi. Et/Ou
alors je demande à mon économe, dont le bureau
juste devant l’entrée précède le mien dans le cou-
loir, de filtrer les gens. Nous avons, puisque je suis
parti avec lui, presque respecté l’horaire prévu de
départ. J’en ai profité au passage pour laisser
l’infirmière en plan sur le pas de la porte, elle me
regardait fermer mon bureau l’air bizarre sans pren-
dre la peine de venir me soumettre sa question, alors
je ne lui ai pas laissé le temps de causer : ‘je dois
me rendre à Yaoundé, je reviens dans l’après midi.’
Tout d’abord, et pour ne pas changer, j’ai
commencé avec quelques ennuis moteur. Par
chance, j’avais décidé de me rendre à Obala pour
prendre de l’essence avant de filer sur Yaoundé. La
voiture toussait, tremblait, vibrait, pêtait, repartais,
tanguais, et… s’arrêtait. Elle m’a fait ça trois fois.
Je me suis donc arrêté au garage où, par chance,
tout le monde était là et disponible : mon mécano
habituel et le patron du garage. Une heure d’attente

~ 206 ~
Deuxième année

facturé 2000 CFA pour les petits travaux effectués


et un conseil : celui de changer le cerveau de frein
dont la défaillance paraît t’il, ferait tourner la voi-
ture sur trois pattes, c'est-à-dire qu’une bougie ne
travaillerait plus. Bref, je ne suis pas mécano…
Ensuite, Yaoundé, ses embouteillages, ses
pistes de kart, et ses coups de klaxon. Au menu des
activités : retrait de quelques sous à la banque, assu-
rer la voiture pour une nouvelle année, arrêt à la
boulangerie Calafatas pour m’acheter quelques gâ-
teries (pain au chocolat et vrai pain…), passage à
Laking textiles pour m’acheter des tissus pagnes
pour me faire des fringues, courses à Nikki Centre
pour faire l’acquisition de deux tableaux noir porta-
ble pour les cours, et enfin achat d’une gazinière
pour la section technique dans une petite boutique
du nom de Nyangono, en face du marché central. Et
au milieu de tout ça, une petite pause avant l’achat
de la gazinière - le temps qu’elle arrive au magasin -
et dont nous avons profité pour aller boire une bière.
Petit évènement sur le chemin du retour. Il
faut savoir qu’à l’entrée nord de Yaoundé, il n’y en
a qu’une seule, il y a toujours plein de flics qui de
temps à autre font des contrôles. Leur position est
matérialisée sur la route par des pneus et une sorte
de herse portable qu’il mettent sur une moitié de la
voie afin que tous les véhicules qui passent à leur
coté restent sur une seule file. Or voilà, le véhicule
devant moi pile brusquement devant cette herse
avant de l’éviter, et moi qui suis derrière fait de
même. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que, particulari-
té de la voie d’accès nord de Yaoundé, la route est à
moitié défoncée et l’autre moitié couverte de terre,

~ 207 ~
Les yeux ouverts

et je n’exagère qu’un peu. Malheureusement pour


moi, les pneus de la voiture ne sont plus de leur
première jeunesse et dés que j’ai un coup de frein
un peu violent, surtout quand il y a de la terre, le
véhicule glisse avec un joli crissement. Je ne suis
pas rentré dans les fesses de mon prédécesseur,
mais mon bruitage à la Starski et Hutch a évidem-
ment interpellé la nature alerte et vigilante de la
gent armée en faction, qui m’a aussitôt demandé de
me ranger sur le bas coté. Le gars arrive et com-
mence à me dire que je suivais le véhicule d’un peu
trop près. Je lui dis que peut être mais qu’il devrait
aussi voir comment les gens conduisent dans
Yaoundé et que, quand on me frôle le pare choc
arrière, ce qui arrive des fois, il n’y a personne pour
intervenir. Ensuite il me demande mes papiers et
puis, il commence à me tutoyer le Dédé, comme si
on avait gardé les poules ensemble. J’ai déjà un peu
l’habitude avec certains parents qui n’ont pas for-
cément été à l’école et qui ne connaissent pas
l’usage du vous. Mais de la part d’un agent des for-
ces de l’ordre, ce n’est pas un défaut d’instruction,
quoi que, c’est une volonté délibérée, d’autant qu’il
avait commencé par me vouvoyer. Donc, calme-
ment mais fermement, les deux fois qu’il m’a donné
du ‘tu’, je l’ai repris d’un ‘vous’ laconique, sec et
sévère qui l’a remis sur le chemin de la politesse.
Ensuite il a commencé à me chercher des poux sur
la tête, à me redire que je serrais de trop près le vé-
hicule, ce à quoi je rétorquais que si la route était
route et non piste, je me serais arrêté sans pro-
blème ; et de lui demander quelle est la législation à
appliquer quand la route n’offre plus les qualités

~ 208 ~
Deuxième année

qu’elle se doit d’offrir et si l’usager doit être vic-


time quand le mauvais entretien de la voirie entraîne
des défaillances sur son véhicule. Bref, je l’ai bara-
tiné, j’ai décalé le débat vers autre chose histoire de
passer du statut d’accusé à celui de plaignant, si
bien qu’il a cherché ailleurs où est ce qu’il pouvait
m’embêter. Et il l’a trouvé en me faisant remarquer
que la carte grise avait plus de dix ans et que dix ans
c’est la durée de validité maximale. Ce à quoi j’ai
rétorqué que c’était la voiture du patron, qu’il me
l’avait remise avec les papiers, que je ne pouvais
pas savoir, mais que je lui en ferais part le soir
même. Finalement, il m’a remis mes papiers et nous
sommes repartis sans problèmes. Je ne sais pas si
c’est la manière dont il s’y est pris avec moi en arri-
vant style je suis le chef, ou bien si j’avais mal au
crâne, mais tout en restant aimable je me suis
conduit avec lui de la manière dont ce serait conduit
un gros ponte pris en faute au volant de sa Merco.
Dans la catégorie je veux bien faire mon mea culpa
mais pas sur la faute dont on m’accuse, sur autre
chose qui est en partie indépendante de ma volonté
– en l’occurrence j’ai dit que je rentrais à Obala
changer le pneu qui avait glissé –, et je digresse
allègrement vers d’autres problèmes pour lesquels
ni l’accusateur ni moi-même ne pouvons rien faire
mais qui, par leur existence, entraînent mon com-
portement actuel. Bref, presque comme un connard
qui a réponse à tout et qui veut qu’on lui foute la
paix. Enfin non, j’exagère, il aurait fallu que je me
voie pour me juger. Mon sentiment juste après coup
c’est que je suis resté ferme et poli avec juste un
poil de mauvaise foi. Je retiendrais juste, et il faudra

~ 209 ~
Les yeux ouverts

que j’éprouve cela en France, que toute l’inquiétude


que je ressentais dans hexagone lors d’un contrôle
avec dans l’idée que le flic français est là pour cher-
cher la petit bête, a ici totalement disparu pour lais-
ser place à un franc parlé et une assurance que je ne
m’imaginais pas.
Retour au bercail avec escale au barrage de
Nkometou pour acheter des patates douces, et pas
avec le dos de la cuillère je vous prie puisque j’en ai
bien pris 20 kilos. A 2500 F CFA le seau, ça va. Je
vais en garder une moitié en réserve et l’autre moi-
tié je vais l’offrir à l’amicale du personnel pour la
Fête des Enseignants demain.
Bref arrêt au collège pour déposer les cour-
ses puis de nouveau départ pour Obala pour acheter
la bouteille de gaz pour la gazinière et aller voir le
tailleur pour les tissus pagne que j’ai acheté.

Jeudi 5 & vendredi 6 octobre 2006

Au fond, la chorale de l’Institut s’entraîne en


vue de la célébration de la messe de rentrée le sa-
medi 21 de ce mois. Les fausses notes alternent aux
moments de grâce, mais ces quelques notes de mu-
sique sont bien agréables comparées au sempiter-
nelle coupé - décalé dont les élèves s’abreuvent dés
qu’ils en ont l’occasion. Plus proche de moi, les
éclats de voix des garçons devant leur dortoir. Der-
rière, du fond de la cacaoyère, la mélodie de la
brousse, les oiseaux et insectes entonnent leur pro-
pre mélopée.

~ 210 ~
Deuxième année

Jeudi 5 octobre a eu lieu la Journée Mon-


diale des Enseignants. Je me suis donc rendu en
compagnie de quelques membres du personnel à
Obala pour le défilé. J’ai bien cru une nouvelle fois
que nous n’arriverions pas à partir puisque non seu-
lement les gens ont mis trois plombes avant de se
mettre en branle, mais ensuite la voiture a fait des
siennes en décidant par trois fois de s’arrêter - sans
raison apparente - sur le bord de la route. Nous
avions rendez-vous avec d’autres enseignants pour
9h 30, nous ne les avons rejoints qu’une heure plus
tard. En même temps, le défilé devait commencer
vers 10h00, le départ n’a eu lieu qu’aux alentours de
11h00. Nous étions donc dans les temps. Et puis, de
toute façon, personne ne se fait d’illusions sur les
horaires qui sont donnés par les autorités dans les
évènements de ce genre. Ainsi, alors que nous des-
cendions la rue principale pour rejoindre le point de
rendez-vous, tout au long de la voie nous trouvions
des enseignants attablés dans les bars ou bien en
train de remonter la route vers des destinations in-
connues.
Pour l’occasion, nous avions tous revêtu le
tricot réalisé à l’effigie du collège, nous nous dé-
marquions ainsi franchement des autres enseignants
qui eux arboraient le tissu pagne de la journée.
Néanmoins, ainsi, nous n’avions pas à brandir de
panneaux aux couleurs de notre établissement. Je ne
sais pas combien nous étions mais j’estimerais le
nombre de participants à environ 200 personnes, ce
qui est peu à mon avis au regard de la population
enseignante sur la commune d’Obala. Le trajet du
défilé était on ne peut plus simple et court, nous

~ 211 ~
Les yeux ouverts

partions de l’entrée de la ville, remontions la rue


principale puis retrouvions la deuxième rue en
terme d’importance, à savoir la piste de la nationale
qui traverse Obala et court jusqu’en Centre Afrique.
Ensuite nous passions devant la préfecture avant de
tous nous rassembler à la Place des Fêtes, soit un
trajet d’à peine plus d’un kilomètre. Arrivés à la
Place des Fêtes, nous ne sommes pas restés debout
pour entendre les discours mais nous sommes tous
précipités sur les gradins à l’abri du soleil derrière
la tribune officielle. Cela ne m’a pas empêché le
temps du défilé de prendre quelques jolis coups de
soleil. Là, le représentant des enseignants nous a fait
un bon discours acclamé par tous comme il se doit.
Il commençait par s’interroger sur l’existence même
de la Journée Mondiale des Enseignants. Pourquoi
l’UNESCO a-t-elle mis en place une Journée Mon-
diale des Enseignants ? D’ordinaire, les Journées
Mondiales sont organisées pour ouvrir les yeux et
éveiller les consciences sur des maladies (SIDA),
des problèmes de société (la place des femmes en
Afrique)… Doit-on en conclure que les enseignants
ont un problème pour qu’il y ait besoin de leur dé-
dier une journée. Evidemment la réponse est oui, et
pour ce qui concerne la Cameroun, je le vis tous les
jours : manque d’infrastructures, manque de forma-
tion, manque de matériel, statut bancale voir inexis-
tant, manque de reconnaissance, salaires versés au
compte goutte et cumul des arriérés de salaire (pu-
blic et privés confondus). Tenez, la femme de mon
surveillant général d’externat qui est institutrice
dans le public, doit payer son transport tous les
jours pour aller enseigner alors qu’elle n’a pas été

~ 212 ~
Deuxième année

payée depuis quelques mois. Tout cela a de quoi


décourager. Mais, notre représentant ne faisait pas
que pointer les insuffisances du système en matière
d’éducation, il n’hésitait pas non plus à critiquer
ouvertement ses collègues dont les travers partici-
pent aussi du mauvais fonctionnement des établis-
sements : tenue négligée en cours, problèmes
d’alcoolisme, corruption des élèves, absentéisme,
etc. Bref, tout le monde en a pris pour son grade.
La plus haute autorité chargée de nous rece-
voir à la place des fêtes était le représentant du
sous-préfet d’Obala. Je ne sais quel est le calendrier
de travail des hautes autorités au Cameroun, ni
même comment ils font – si c’est le cas – pour avoir
tant de travail qu’ils ne puissent se déplacer pour
des évènements de cette importance, et j’irais jus-
qu’à m’interroger sur ce à quoi ils travaillent puis-
que les retombées sont inexistantes. Ils recueillent
les doléances, allument le feu du foyer pour le pois-
son braisé avec, et s’en vont se remplir la panse en
oubliant bien vite les ventres qui crient famine. A
faire vomir l’estomac le plus vide ! Si le représen-
tant des enseignants a pris la peine d’affronter le
soleil pour faire face aux gradins pendant son dis-
cours. Le représentant du sous préfet lui n’a pas pris
cette peine, s’en était ridicule et insultant au possi-
ble. Il a levé son monumentale postérieur devant le
micro qu’on est venu lui tendre juste devant sa pe-
tite bouche de politicien. C’est à peine s’il a fait un
pas pour s’en approcher. Et comble du dérisoire, il
ne s’est pas retourné pour faire face à son auditoire.
Il a fait l’intégralité de son discours face à la Place
des Fêtes, à l’attention de la Fanfare municipale, des

~ 213 ~
Les yeux ouverts

quelques gamins venus observer le remue-ménage,


et du petit fou du village à poil sous le drapeau na-
tional ! Puis de sa voix faible et sournoise, il a parti-
cipé avec la langue de bois d’usage au dialogue de
sourds qui rythme l’évolution du monde. Pour
conclure ses propos, l’illustre représentant a remer-
cié l’assistance en l’assurant qu’il ferait part des
doléances posées aux plus hautes autorités. Enfin, le
maître de cérémonie a demandé à ce que tout le
monde se lève et attende que l’illustre personnage
rentre son cul dans sa voiture venue le chercher à
deux mètres de sa chaise molletonnée !
Nous n’avons, bien entendu, pas attendu le
top départ et sommes partis aussitôt au bar nous
humecter le gosier. Deux bières dans le cornet avant
de repartir sur le collège et quelques discussions
houleuses notamment sur la conduite qu’il convient
de tenir lors d’un défilé puisque le surveillant géné-
ral soutenait que nous devions marcher au pas.
Nous nous sommes ensuite tous retrouvés au col-
lège autour d’un buffet de poisson grillé, de patates
douces et de banane plantain, le tout arrosé de vin
de palme et de vin rouge. Pour digérer, une bonne
partie de ping-pong avec le professeur de musique
qui tient bien la raquette puisqu’il m’a éclaté deux
matchs à un. Tout ça pour dire que, quand j’ai fina-
lement regagné mes pénates je n’en menais pas bien
large puisque je n’ai eu le courage de rien sinon
d’aller me coucher.
Ce matin, réveil de mauvais poil, ça m’arri-
ve et ce même quand j’ai bien dormi. Et puis au-
jourd’hui, tout ou presque a décidé d’aller de tra-
vers. Moi qui rêvait d’une journée calme et tran-

~ 214 ~
Deuxième année

quille, d’un train train quotidien reposant où tout se


déroulerait en harmonie… ben non ! D’abord, tout
le monde me tombe sur le râble en même temps. Je
veux ci/ je veux ça/ j’ai un problème/ il faut que je
vous voie/ est-ce que/ je vous ai pas dit/ sinon ça
va… ? NOOON ! Et puis l’imprimante qui bourre le
papier, et puis 10 000 francs qui disparaissent dans
mes comptes (ou peut être bien dans les poches de
quelqu’un puisque je me suis retrouvé à un moment
alors que je faisais mes comptes avec 4 personnes
en même temps dans le bureau qui voulaient des
choses différentes), et puis : le summum, le logiciel
de gestion scolaire qui plante. Et ça, ça a le don de
m’énerver : qu’il plante un jour où je n’en ai pas
vraiment besoin soit, ça peut arriver, mais qu’il
fasse des siennes le jour où j’en ai un besoin urgent
et alors même que je suis en pleine série noir : c’est
l’overdose ! J’arrive après quelques manipulations à
remettre la main dessus avec, il fallait s’en douter,
un autre problème en prime : toutes les données de
l’année scolaire en cours ont disparu ! Bon, ça m’ait
déjà arrivé l’an passé, renseignements pris, c’était
déjà arrivé les années précédentes. A mon avis,
c’est le logiciel qui déconne. Et puis la cerise sur le
gâteau de cette journée endiablée, mon tee-shirt à
l’effigie du collège que j’avais mis à laver se fait un
sang d’encre dans la lessive. Il dégorge à tout va et
de joli tricot de fête, il devient tricot des champs.
Tout n’est pas perdu puisque l’on m’a dit qu’il fal-
lait que je le fasse dégorger, que c’était normal. Je
l’ai donc laissé dans l’eau et advienne que pourra.

~ 215 ~
Les yeux ouverts

Une éclaircie tout de même au milieu de


cette journée foireuse, le comptable qui travaille
avec le Fondateur est venu me rendre visite. Nous
avions vu pour qu’un logiciel de comptabilité soit
installé sur le P.C. et que je sois formé dessus. Le
gars, sympathique par ailleurs, en plus de la forma-
tion et du logiciel de compta, va également fournir
au collège un logiciel de gestion scolaire et un logi-
ciel d’édition des bulletins, et le tout gracieusement.
Ça, le jour même où mon logiciel de gestion sco-
laire plante ! Et puis en plus, ce gars là est décidé-
ment bien sympathique, il a fait don au collège
d’une trentaine de petits cahiers de travaux pratique
en informatique pour les 6e, 5e, 4e… juste assez
pour ces trois classes. C’est t’y pas beau tout ça ?!

Samedi 7 octobre 2006

Question : à partir du moment où une loi est


considérée comme telle, ou presque, y croit t’on ou
bien y adhérons nous ? Vous allez me dire, la ques-
tion est bête puisque avant d’adhérer il faut encore
croire au bien fondé de la loi en question. Et ça se
complique encore là-dessus puisque ils existent des
lois dont, selon la situation, le bien fondé est discu-
table. Mais c’est du bien fondé de l’érection en loi
de ce qui me préoccupe dont je parle ici. La loi des
séries ou encore, comme qui dirait, la théorie du
chaos avec ses deux penchants, comme les cercles :
le vertueux et le vicieux. Alors moi je dois être dans
la toupie de la guigne, du pas de bols, du Pierre Ri-
chard et donc je me dis que ce ne peut être que la loi

~ 216 ~
Deuxième année

des séries. Une première chose va de travers, puis


patatras, tout s’effondre, pièce après pièce,
l’harmonie du quotidien train-train se dessoude pour
dévoiler l’envers du décor, le ‘ce qui pourrait se
passer si ça ne se passait pas normalement’. Alors
bien sûr, je vous vois déjà me rétorquer l’histoire de
la bagnole, comme quoi une voiture qu’on n’a ja-
mais remarqué dans la rue, une fois qu’on en a
conduit une, on ne fait que remarquer les autres. Le
petit coup de pouce du cerveau qui fait que le ha-
sard devient fortuit quand après la découverte d’un
nouveau mot, il nous le montre de l’œil à chaque
coin de ligne. Mais là, non non non non Msieurs
Dames, je ne suis pas d’accord : que tout le monde
me tombe sur le râble pour question boulot un jour
où je suis de mauvaise humeur soit, ce sont des cho-
ses qui arrivent à tout le monde ! Que dans le même
temps il y ait 10 000 F qui disparaissent de la caisse
alors que je suis le seul à en avoir la clef et qu’une
chose est sûre, c’est qu’il ne sont pas tombés dans
ma poche – je le saurais– ce sont des choses qui
arrivent aussi à force de brasser des centaines de
milles dans un bureau qui prend parfois des allures
de marché (je grossi le trait pour l’image) ! Que
pour rehausser le contraste, le logiciel de gestion
scolaire plante et que je perde les informations ren-
trées cette année – et sur cette seule année évidem-
ment - sur les quelques 90 élèves ! Bon, c’est un
vieux logiciel. Qu’ensuite par effet de transmutation
spatiotemporelle, j’en vienne à être atteint moi !
Personnellement ! Horreur ! Avec mon tricot de la
fête des enseignants qui dégorge dans le bac à les-
sive. Et, pour finir en beauté, que je passe ma jour-

~ 217 ~
Les yeux ouverts

née du samedi à me battre contre des virus d’abord


au cyber – dont j’ai failli véroler le pc bien comme
il faut – ensuite sur mon propre pc, qui s’est retrou-
vé avec une sacré crève. Là, je dis non ! La coupe
est pleine ! Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle
se casse ! Plein le cul! Bref, ça vous fait pas penser
à quelque chose tout ça… non ? Rien !? Allez, fai-
tes donc un effort ! Tant pis, je vous souffle, remon-
tez donc quelques lignes plus haut, voilà, vous y
êtes : LA LOI DES SERIES ! Alors à la question :
est ce que j’y crois ? Je ne m’interroge plus : je sais.
Il est déjà 20h18. J’aurais passé toute ma journée les
neuneuils vissés sur des écrans de pc, j’espère mon
ordi tiré d’affaire… Bref, la soirée risque de se pro-
longer en vérifications d’autant que j’ai encore deux
clefs USB à désinfecter et mon DD externe. Je vous
jure, l’informatique, c’est bien quand ça marche.
Bref, tout ça me fait quand même bien marrer (et
pas jaune pour autant) et puis après tout, après la
pluie, vient le beau temps !

Lundi 9 octobre 2006

J’accumule, je cumule, j’enchaîne, je pour-


suis, empêtré dans le cercle vicieux de la loi des
séries, qu’est ce qui pouvait bien m’arriver d’autre.
D’abord, je me lève tard, j’avais bien mis mon ré-
veil à 6h 10 pour être au top à la réunion de 7h00,
mais bien sûr, après avoir repoussé l’échéance de
cinq minutes en cinq minutes, j’ai fini par ne plus
repousser rien du tout et par me rendormir. Puis, un
rêve étrange, où je me trouve dans un restaurant où

~ 218 ~
Deuxième année

paraît-il on a déposé des plaintes parce que le ser-


vice était vraiment trop lent. Tellement lent que
pour faire patienter la clientèle on lui demande
même qu’est ce que l’on désire comme couleur
d’assiette. Et, tout en considérant la chose scepti-
que, du fin fond de mon rêve je me retrouve avec
comme une envie d’aller aux toilettes qui, vous
vous en doutez, ne tenez plus du rêve. Je me lève
finalement, il est 7h 20, point donc de réunion, mais
comme rien ne se perd tout se transforme : une ma-
gnifique diarrhée. Evidemment, il n’y a rien de
mieux pour se mettre en jambe que d’avoir
l’estomac en casse brique et de se voir tout de
même contraint d’animer la cérémonie de levée des
couleurs. Autant dire que je l’ai expédié en deux
deux. Puis, journée relativement calme mais avec
suffisamment de travail pour que de 7h 45 à 17h30
je ne vois pas le temps passer. Il faut dire que
j’avais pas mal de choses à voir avec le personnel,
que je devais écrire le rapport de rentrée pour le
faire parvenir à la Délégation Départementale, qu’il
fallait mettre à jour le versement de quelques scola-
rités, faire les comptes des dépenses du samedi et
préparer les courses du mardi et enfin, commencer à
rentrer dans le logiciel de gestion scolaire toutes les
informations perdues depuis le début de l’année à
cause d’un fichu virus. En parallèle, il me fallait
installer et vérifier le bon fonctionnement de la ga-
zinière achetée pour la section Economie Sociale et
Familiale et me renseigner de l’état de santé de
quelques élèves dont l’une fait de l’anémie, l’autre a
des vertiges et la dernière a un palud. Et pour
conclure, une visite d’inspection des dortoirs, archi

~ 219 ~
Les yeux ouverts

crade chez les filles, qui m’a obligé à intervenir


auprès des internes le soir à l’étude pour leur expli-
quer qu’un minimum d’hygiène était nécessaire s’ils
tenaient à rester en bonne santé. Mais au-delà de
l’argument de la bonne santé qui leur passe 20 000
au dessus de la tête, c’est l’argument sanction que je
leur pose en épée de Damoclès. Pensez quand
même, j’ai trouvé une dizaine d’assiettes sales dans
les dortoirs des filles qui avec la chaleur, ne tardent
pas à moisir et à attirer les innombrables bestioles
qui peuplent les terres d’Afrique et qui croyez-moi,
ne nous veulent pas forcément du bien. Même de la
viande faisandée par terre sous un lit ! Beurk !
Bref… après ma petite conférence de santé publi-
que, j’ai regagné mes pénates, il était 18h30. Une
bonne journée ! Demain, je file à Obala avec
l’économe - qui va faire les courses - et mon pc
pour aller au cyber et récupérer de nouveaux antivi-
rus puisqu’il y a encore des traces de cette saloperie
qui n’arrivent pas à partir. Et puis, je vais aussi ré-
cupérer ma commande de fringues, je ne me sou-
viens plus, je crois deux chemises et trois pantalons,
ou l’inverse. Je me fais ma garde robe africaine !

Mardi 10 octobre 2006

J’étais parti plein d’inspiration pour écrire


ma petite pensée du jour, et voilà qu’une pluie sortie
d’on ne sait où vient s’abattre sur mon toit et as-
sourdir ma réflexion. Je ne me pense pas d’une na-
ture distraite, mais la nature me détourne finalement
de mon devoir. Je ne livre plus que des paroles dé-

~ 220 ~
Deuxième année

cousues, perds le fil de mes pensées, passe de la


dentelle au macramé. Je radote, divague, nage,
coule, me noie sous le flot ininterrompue de ces
fébriles gouttelettes qui viennent s’écraser lourde-
ment sur la tôle rouillée de mon logis. Le ciel était
beau pourtant, il avait revêtu ses plus beaux attraits
pour accueillir l’ondée. Dans les recoins de cette
citadelle nuageuse aux reflets roses orangées, des
filaments épars portaient les oriflammes de ce qui
devait arriver. Et cela arriva : ‘Un vrai tonnerre de
Brest avec des cris de putois’ (sans la voisine affo-
lée).
Bien. Sinon. Ben. Voilà. J’y arrive. Cette
journée. Euh ! Classique ? Non. Enfin. Si, quand
même. Un peu. Tout ça pour dire que désormais, la
rentrée étant bien entamée, le quotidien fait place au
quotidien et les activités de la journée ressemblent
étrangement à celles de la veille ou du lendemain.
Si ce n’est qu’aujourd’hui je me suis rendu à Obala
pour aller faire une petite moisson d’antivirus gra-
tuit sur internet. J’en ai profité pour me rendre à
notre ancienne banque et vérifier le solde du compte
du collège. Je ne l’ai pas encore clôturé puisque la
subvention devrait y être versée bientôt. Bonne
nouvelle, nous ne sommes pas à découvert et il reste
encore suffisamment de réserve pour en payer les
frais d’entretien pendant quelques mois.
Ensuite, j’ai été récupérer les habits que
j’avais commandé au tailleur : trois pantalons, une
chemise simple et une chemise type boubou. Je suis
content, on m’a conduit chez un bon tailleur : le
travail est propre, la coupe est bien, les vêtements
sont agréables à porter (je me suis bien sur livré à

~ 221 ~
Les yeux ouverts

une petite séance d’essayage, miroir à l’appui). Et


puis le prix est loin d’être exorbitant : 2000 F CFA
pour une chemise ou un pantalon. La confection de
ces cinq vêtements sur mesure m’est donc revenu à
la modique somme de : 10 000 F CFA soit 100 FF
(15 €). Si j’ajoute le coût des tissus pagne, le tout
me revient à 19 000 F CFA soit moins de 200 FF !
Puis, retour au boulot pour vaquer à mes oc-
cupations quotidiennes avec juste un petit problème
de discipline et une nouvelle allocution auprès de
l’ensemble des internes par rapport à leurs réserves
de nourriture.

Mercredi 11 octobre 2006

J’ai un mal de crâne à décrocher les murs.


Horrible ! Ça me prend derrière la nuque, ça revient
derrière les yeux, ça vient cogner sur les tempes, ça
fait un ram dam là dedans pas très agréable. Mais
bon, je survivrais !
Aujourd’hui, on a eu droit à une dégustation.
Notre section Economie Sociale et Familiale ensei-
gne aussi la cuisine et donc le personnel administra-
tif et d’encadrement a été convié à juger le travail
réalisé par les élèves. Il y a encore des efforts à faire
au niveau de l’accueil, de la présentation, mais au
niveau culinaire je dois avouer que c’était loin
d’être mauvais. Des petits gâteaux à la confiture de
papaye, un foutou aux ignames (viandes, ignames et
sauce), salades diverses et variées, j’ai vraiment
bien mangé. De plus, comme nous n’avons pas
beaucoup d’argent et que nous avons acheté la cui-

~ 222 ~
Deuxième année

sinière la moins chère possible, je craignais que


celle-ci soit défectueuse, mais il s’est avéré qu’elle
fonctionne parfaitement. Bonne nouvelle !
Je suis sorti du bureau beaucoup plus tôt au-
jourd’hui, vers 16h00 il y a eu une coupure d’élec-
tricité et dans ces conditions, plus possible de conti-
nuer à travailler sur le logiciel de gestion scolaire.
Ce soir, un catéchiste et sa tribu de vieilles
femmes est passé à la maison me demander
l’autorisation de faire ses Avé Maria au collège.
Chaque année, cette sorte de pèlerinage appelée
Ronde des Cases est ainsi organisée et la petite
troupe va de case en case avec ses chapelets, ses
chants et ses prières. Cela a été l’occasion pour moi
de discuter un peu religion avec le surveillant géné-
ral d’internat tandis que la troupe psalmodiait ses
choses dans une des salles de classe. Nous avons
abordé les différences entre le protestantisme et le
catholicisme mais nous nous sommes surtout attar-
dés sur les dérives du catholicisme en Afrique et le
fait que la religion depuis qu’elle avait été reprise
par les prêtres noirs devenait de plus en plus une
affaire d’argent et de moins en moins une question
de foi. En exemple, nous avons parlé du train de vie
fastueux des prêtres et aussi de la cathédrale
d’Obala. Quand il a parlé pour la première fois de la
cathédrale d’Obala, j’avoue que je suis resté inter-
loqué : « ah bon !? Il y a une cathédrale à Obala ? ».
En fait, il y a un projet de cathédrale depuis plus de
dix neuf ans que l’évêque est en poste dans la ville.
Il y a eu l’argent pour la faire, mais il y a encore des
histoires de détournement dans l’air. La cathédrale
actuelle est une sorte de grand réfectoire couvert de

~ 223 ~
Les yeux ouverts

tôles et entouré de murs en terre. Enfin, nous avons


aussi évoqué le cas des élèves dans les séminaires
qui, quand on les interroge sur les raisons de leur
choix, évoquent l’argent avant de mettre en avant
leur foi.
Je suis de retour chez moi, j’ai encore mal à
la tête mais ça a l’air de passer. J’espère que je ne
couve pas encore quelque chose, d’autant que des
amis vont sans doute passer ce week-end et que
j’aimerais avoir un minimum la forme pour faire la
fête. Tout à l’heure l’agent d’entretien devrait venir
pour que je commence (re-commence) les cours
d’Eton. Il faut que je m’y mette sérieusement.
L’autre soir, alors que je partais au quartier pour
acheter un jus, les gamins qui jouaient dans la cour
de l’école primaire voisine m’ont interpellé en dia-
lecte, je leur ai rendu le bonsoir en Eton puis je les
ai entendu dans mon dos dire que quand même, le
blanc il connaît un peu leur langue.

Jeudi 12 octobre 2006

Il pleut, encore, toujours, la saison des pluies


n’en finit pas. Normalement, c’est l’ordre d’idée
que l’on donne en tout cas, c’est à partir du 15 octo-
bre que nous devrions entrer dans la saison sèche.
Mais ces choses là ne sont pas réglées comme du
papier à musique. Sinon j’ai eu hier soir mon pre-
mier cours de langue Béti avec l’agent d’entretien
du collège. On a commencé doucement et je n’ai
que quatre ou cinq phrases à retenir pour la semaine
prochaine. Par contre, on rentre directement dans le

~ 224 ~
Deuxième année

vif du sujet avec des expressions dont je pourrais


me servir très rapidement. Assè, c’est le nom de
l’agent d’entretien, et qui signifie paraît-il en dia-
lecte : ‘absent’ ou quelque chose comme ça, prend
la chose à cœur et je l’en remercie. Il s’est excusé
de n’avoir rien préparé pour notre cours mais m’a
promis de dresser un programme dés le cours sui-
vant. C’est sérieux !
J’ai aussi résolu un mystère. Depuis quel-
ques temps, à la nuit, j’entendais le bruit d’un mo-
teur dans les environs. Ce n’était pas comme le bruit
d’un camion ou d’une voiture, ça ressemblait plus
au son d’une tronçonneuse ou bien d’un groupe
électrogène. Mais la pratique de la tronçonneuse la
nuit me semblait chose étrange, incongrue ; ainsi
que celle de l’utilisation d’un groupe électrogène
quand il y a de l’électricité. Avant toute chose il
faut savoir que mon village est une sorte de plate
forme pour les trafics en tous genres, et parmi les
commerces qui ont la belle vie il y a le trafic
d’essence. Déjà, même en journée, on voit les gars
faire le geste de l’auto stoppeur français mais avec
le pouce vers le bas au passage des camions. Quand
un véhicule s’arrête, les villageois accourent avec le
tuyau et la dame-jeanne pour siphonner une partie
du réservoir contre une modique somme. Les ca-
mions de sociétés sont ainsi régulièrement siphon-
nés ce qui permet à leurs chauffeurs d’arrondir leurs
fins de mois. Puis les villageois soit revendent le
produit tel quel, soit le mélangent avec d’autres
produits et le revendent ensuite au bord de la route à
un prix évidemment inférieur à celui des stations
essence. On voit ainsi fleurir sur les bords des rou-

~ 225 ~
Les yeux ouverts

tes des petites guérites où les gens vendent leur es-


sence de contrebande. Ça c’est pour le petit trafic.
Mais dans mon village, certains sont passés au ni-
veau supérieur et vont jusqu’à prélever le gasoil des
camions citernes qui vont approvisionner les sta-
tions du Tchad ou de Centre Afrique, évidemment
avec l’accord du chauffeur qui empoche une belle
somme au passage. Mais ils ne laissent pas les
cuves vides. En fait, ils coupent le gasoil avec
d’autres produits dont le pétrole ou encore, c’est un
secret : avec de la peinture, puis rechargent la ci-
terne Je ne connais rien des mélanges qui sont faits
ni dans quelles proportions, mais ça marche. Les
pompistes, ensuite, généralement dans la combine
s’arrangent pour que les clients ne remarquent rien.
Tout cela doit bien abîmer les moteurs mais ça mar-
che ! Et puis de toute façon, la plupart des voitures
en circulation ici sont tellement bricolées de bric et
de broc - qu’on se demande des fois comment elles
roulent encore - qu’y mettre de la bonne essence ou
de l’essence frelatée ne change sans doute pas
grand-chose au rythme des pannes. Le trafic par
contre ne concerne que le gasoil, dans les conditions
dans lesquelles sont réalisées le chan - c’est le di-
minutif qui est employé pour remplacer ‘l’échange’
– généralement de nuit, éclairé par les lampes tem-
pêtes, l’essence ou super est un produit beaucoup
trop dangereux. Donc, pour en revenir à mon mys-
tère, et pour dire à quel point les gaziers sont équi-
pés, le petit bruit que j’entendais le soir n’était autre
que celui d’une motopompe employée pour vider
puis re-remplir les cuves. Ce qui est intéressant aus-
si c’est que cette industrie touche peu ou prou tout

~ 226 ~
Deuxième année

le village, n’importe qui - de confiance - du village


passant à coté peut être interpellé si besoin est pour
participer au ‘chan’ contre quelques francs. Puis,
tout simplement, un gars du village passant dans le
coin peut tout simplement sortir la petite phrase Béti
signifiant : ‘l’œil a vu’ pour récupérer un mille ou
un deux mille francs contre son silence et la garan-
tie qu’il ne fera pas d’esclandre à l’entrée du che-
min qui conduit au trafic. Ce trafic, d’où son nom,
est bien sûr illégal, et il y a quelques temps il y avait
encore des descentes de flics dans les villages où ils
venaient casser les dames-jeannes et autres bidons
utilisés pour le trafic. Mais, au bout d’un moment,
les autorités ont décidé de tolérer cela en se disant
que pendant ce temps, il y avait moins de problèmes
de délinquance et, dans l’idée qu’il faut bien que les
gens se débrouillent pour gagner quelques sous.
C’est du moins ainsi qu’on m’a présenté la chose.
Et maintenant, beaucoup d’enfants de policiers sont
mêlés au trafic donc si jamais il doit y avoir une
descente, les gens sont prévenus deux ou trois jours
à l’avance. Pour l’instant, chacun y trouve son
compte. Mais le monde bouge, et le jour où les ré-
glementations des sociétés seront plus strictes et où
elles regarderont de plus prés à la qualité et aux
quantités de produits transportés, il y a des risques
pour que le trafic cesse… ou bien prenne un autre
forme.
Enfin, aujourd’hui j’ai inscrit mon centième
élève ! Evènement ! J’ai appelé le Fondateur pour
l’occasion et celui-ci m’a félicité. Malheureuse-
ment, même si c’est bien, c’est largement insuffi-
sant. J’aurais peut être encore une ou deux inscrip-

~ 227 ~
Les yeux ouverts

tions d’ici à la fin octobre mais en vérité, je n’y


compte pas trop. Ce que je souhaite par contre, c’est
que nous arrivions à maintenir cet effectif jusqu’à la
fin de l’année et que nous ne soyons pas contraints
de renvoyer des élèves pour raisons financières.
Demain c’est la fin de la première séquence.
L’année est divisée en six séquences : deux séquen-
ces pour un trimestre. Je vais enfin avoir un aperçu
du niveau de mes élèves et avec ces résultats on va
pouvoir réfléchir aux options à mettre en place pour
améliorer leur travail. Demain, je reçois aussi la
visite d’un ou deux potes, c’est bien. Ça va me per-
mettre de me changer un peu les idées. Il va juste
falloir que l’on trouve des choses à faire, à voir…
peut être aller visiter la cathédrale d’Efok à dix ki-
lomètres qui paraît t’il est très belle, ou bien plus
simplement aller se promener au Luna Park…

Lundi 16 octobre 2006

Je le sentais, il y avait comme une odeur, un


petit relent, un petit truc dans l’air. Courbatures,
fatigues, maux de tête et sautes d’humeur. Tous les
ingrédients du pot pourri stagnaient dans le fond. Ça
avait fait le mort, la pourriture ! Je me méfiais plus,
j’avais baissé la garde, le traître ! Il m’a pris en dé-
faut au moment où je m’y attendais le moins, au
détour d’un week-end avec des potes, chez moi,
juste après une partie de ping-pong, cinq minutes
après l’apéro, 30 secondes après qu’on ai établi le
programme de la soirée. Salaud ! Je me suis retrou-
vé au lit couvert comme s’il faisait moins vingt à

~ 228 ~
Deuxième année

trembler comme une feuille au vent mauvais pour la


seconde d’après, me relever suintant, dégoulinant,
suant, ruisselant par tous les pores. Heureusement
pour mes invités, il y avait la table de ping-pong et
l’ordinateur pour s’occuper. En même temps, nous
qui avions prévus de sortir le soir, il a plu à torrent
quasiment toute la soirée et une partie de la nuit
donc quoi qu’il en soit, nous serions tout de même
restés à casa. J’aurais tout de même préféré qu’on
subisse le mauvais temps à trois plutôt que de subir
le palud tout seul. Au final, ce lundi je suis resté
chez moi toute la journée. J’ai encore un peu de
fièvre et ce matin je n’étais franchement pas vail-
lant. Là, ça à l’air d’aller mieux. Je poursuis mon
traitement en espérant que ça fonctionne sinon je
devrais prendre une perfusion. J’espère en tout cas
être bien d’attaque en fin de semaine pour le pre-
mier conseil d’établissement avec les parents same-
di.

Mardi 17 octobre 2006

What’s up, doc ? Que j’aurais pu demander


au médecin aujourd’hui. Et oui, on prends les mê-
mes et on recommence, un petit tour de manège :
tournicoti-tournicota et hop, c’est reparti. Alors
comment ça commence ? Ben ça commence comme
je l’ai déjà raconté plus haut, c'est-à-dire les jours
précédents, c'est-à-dire montée de fièvre, courbatu-
res, migraines, mal au ventre, diarrhée, fatigue et
j’en passe et des meilleurs… et ça se finit, enfin, ça
se poursuit comment ? Comme d’habitude, je re-

~ 229 ~
Les yeux ouverts

monte le drap, je ne me réveille pas, comme


d’habitude / J’ai mal, je gémis tout bas, le monde
n’écoute pas, comme d’habitude / Je me lève, je
vais à la selle, je rends mon repas, comme
d’habitude / Vraiment, je ne comprends pas, le trai-
tement ne marche pas, comme d’habitu – u – de //
comme d’habitude, toute la journée, je vais jouer à
faire semblant / Comme d’habitude, je vais souffrir
/ Comme d’habitude, je vais même vomir / Et
comme d’habitude… ça se fini à l’Hôpital District
d’Obala…
Je me suis levé ce matin avec une migraine
propre à me fermer les yeux à chaque pas claqué
trop fort par terre. Devant l’incompétence apparente
de l’infirmière, je préfère poser une croix sur la
perfusion et prendre des renseignements un peu plus
pointus sur mon actualité corporelle. Je prends la
voiture, qui démarre presque au quart de tour, puis
m’oblige à stopper cinq ou six fois sur le bas coté
en moins de dix kilomètres. Ça roule, j’accélère,
j’accélère, je souris et… voyant de batterie, plus
rien. Alors frein à main et on se range vite fait sur le
bas coté pour laisser passer un abruti quelconque au
volant de son camion déglingué qui lui roule… et
on répète la manœuvre autant de fois qu’il est né-
cessaire jusqu’au garage. Avec je le répète en ar-
rière plan, un sévère mal de crâne et une sérieuse
envie d’aller tâter l’oreiller plutôt que la pompe à
essence. Je dépose le bébé au carrefour, par chance
mon garagiste attitré est en poste et s’occupe direc-
tement de ma guimbarde. Je le laisse donc et prends
la moto direction l’hosto. Entre temps, je passe tout
de même un coup de téléphone au patron qui voulait

~ 230 ~
Deuxième année

emprunter la voiture car la sienne est en panne, pour


l’informer de la situation.
Devant le guichet du gars qui délivre les tic-
kets de consultation il y a déjà quelques personnes
qui attendent. Mais bien sûr, il est 8h 45, le préposé
n’est pas encore là. A son arrivée, les premiers arri-
vant commencent à entrer chacun leur tour jusqu’à
ce qu’une nouvelle arrivante entre directement dans
le bureau et obtienne son ticket sans même susciter
le moindre holà parmi les patients. Je me dis ok, ça
va pour cette fois, je ne l’ai pas vu venir. Puis, une
nouvelle personne arrive. Elle, je la vois venir. Dé-
jà, elle se positionne à l’extrémité du banc à coté de
la porte. Puis, elle n’attend même pas que les per-
sonnes sortent, elle rentre. Là, je ne laisse pas pas-
ser. Je lui emboîte le pas, déboule dans le guichet et
commence à interroger le gars sur l’ordre de pas-
sage des gens. Il nous répond bêtement attendez une
minute et nous ressortons. La resquilleuse elle, ne
m’a même pas adressé un regard. Puis, quand les
gens sortent, elle fait mine de me gruger la place
une nouvelle fois. Alors là ! J’attrape mon sac et je
la coiffe au poteau, non mais ! Et je commence à
évoquer avec le préposé l’idée d’un distributeur de
tickets avec des numéros à l’entrée. Bref, il me
pèse : 66kg tout habillé, j’en ai perdu 3 dans le
week-end. Puis il prend ma tension. Il enroule la
machine autour de mon bras, commence à presser la
poire, ça devient douloureux. Et là, le con, il
s’arrête parce qu’un olibrius dehors vient de lui
poser je ne sais quelle question sur son portable et
ça dure, c’est impressionnant comme les secondes
se dilatent quand on a mal quelque part ! Quand

~ 231 ~
Les yeux ouverts

enfin l’étreinte se desserre, l’imbécile est obligé de


recommencer parce qu’il n’a pas lu les chiffres.
En ce qui concerne cette manie du premier
arrivée premier servi, pour résumer l’affaire, il n’y a
pas ici comme chez nous ce ‘respect’ de la queue et
du chacun son tour. D’ailleurs, par exemple, quand
on va à la banque, au guichet on est tout seul. Les
autres attendent à une certaine distance de confiden-
tialité. Ici, tout le monde se rue autour du guichet,
alors quand je vais déposer un million par exemple,
j’ai autour de moi deux ou trois personnes soit en
train de causer, soit en train de remplir je ne sais
quel formulaire, accoudés sur le comptoir, et ça
j’avoue que ça me dépasse. Même chose quand on
me grille la priorité alors que j’étais arrivé avant.
Quand c’est à l’hosto et que le gars n’a pas l’air
bien c’est normal, il n’y a pas de guichets urgence.
Mais sinon, dans ma petite mentalité française du
premier arrivé premier servi, ça m’énerve au possi-
ble !
Ensuite, attente sur les bancs à coté du bu-
reau du médecin, qui bien sûr n’arrivera qu’une
demi heure plus tard, consultation sommaire : ‘ça va
pas ? Qu’est ce qui va pas ? Ah oui ? Bon, bien, on
va faire les tests alors !’ Je crois que quoi qu’il ar-
rive, une consultation = un passage au laboratoire
soit pour un test de selle, soit pour une piquouze.
Moi j’ai eu droit aux deux. Nouvelle attente au ni-
veau du laboratoire. On me pique le doigt pour le
test de palud, et je leur donne le petit flacon de selle
que j’avais préparé à l’avance. De toute façon,
quand on a mal au ventre ici, c’est rarement une
gastro : soit on a trop mangé, soit on fait une aller-

~ 232 ~
Deuxième année

gie, soit on a des vers. Et Banco! En revenant du


cyber, je repasse au labo chercher les résultats :
palud TPFOL plus & présences de kystes
d’amibes ! Je repasse chez le médecin et j’apprends
que désormais les traitements anti-paludique doi-
vent associer deux molécules ; le virus est de plus
en plus résistant. Or, la plupart des traitements exis-
tants n’en comportent qu’une et il faut donc en cou-
pler deux utilisant des molécules différentes ou dans
l’idéal, en trouver un qui associe directement les
deux. Donc je suis quitte pour prendre un nouveau
traitement qui va encore bien m’assommer et
j’écope en prime d’un autre de 10 jours pour me
débarrasser de mes amibes. Au lieu d’envoyer des
satellites en l’air pour s’extasier dans la contempla-
tion de son nombril par écran interposés, il y a des
choses un poil plus importantes. Moi j’ai les
moyens de me payer les médocs, mais c’est loin
d’être le cas pour tous.
Je repasse ensuite au garage pour apprendre
que : ‘rien à faire, il faut changer la pièce’, rentre à
3 sur une moto à 70 à l’heure − sans casque évi-
demment − sur l’axe lourd : imaginez la même
chose sur la RN10 et, après un léger en-cas, je re-
prends le boulot. Ce soir je suis vanné, il suffit que
je m’absente une journée pour qu’une flopé de pro-
blèmes surgissent et qui ne concernent même pas la
discipline des gamins mais celle des profs. Je vous
jure, il y a des jours où…

~ 233 ~
Les yeux ouverts

Mercredi 18 octobre 2006

Et une journée de ‘perdue’, une ! Je ne sais


pas ce qui se passe avec le SONEL en ce moment
mais elle dérange vraiment de trop. C’était le temps
de l’alternance jour/nuit entrecoupé du son strident,
mélancolique de mon onduleur qui, à force de subir
les aléas électrique du réseau camerounais, a fini
par se vider de tout son jus et ne me laisse plus qu’à
peine le temps d’éteindre l’ordinateur en cas de
coupure. Et c’est un vrai problème, la première sé-
quence est fini, je dois en faire le compte rendu lors
du premier conseil d’établissement samedi, mais
dans ces conditions il m’est impossible de rentrer
les notes, de calculer les moyennes et d’éditer les
bulletins. Reste l’espoir que dans les deux jours qui
viennent, le courant sera avec moi pour mener mon
travail à bien.
Sinon, nous avons eu droit aujourd’hui à une
petite conférence organisée par le club des Droits de
l’Homme. Ça ne cassait pas trois pattes à un canard
et certains élèves ont même ouvertement fait savoir
que les droits de l’estomac l’emportaient sur le
moment sur les droits de l’Homme. Mais après un
petit rappel à l’ordre agrémenté de quelques exem-
ples concernant leurs droits, nous avons tout de
même pu avoir un petit temps de questions-réponses
intéressant. Malheureusement, alors que les élèves
commençaient à s’exprimer, l’intervenant pressé par
son emploi du temps a du prendre congé et la ré-
union s’est terminé.

~ 234 ~
Deuxième année

Vendredi 20 octobre 2006

Je me coucherais moins con ce soir.


Aujourd’hui, à 16h00, nous avons eu une ré-
union extraordinaire de l’amicale du personnel,
nous avons longuement débattu le montant des coti-
sations mensuelles ainsi que les versements qui se-
raient effectués par les membres de l’association en
cas de décès, mariage ou naissance. Puis, l’économe
nous a annoncé son futur mariage civil pour le mois
de février et pour célébrer son annonce dans la tra-
dition d’ici, il a offert aux membres de l’amicale un
casier de bière. C’est pendant que nous buvions que
les aléas des discussions ont conduit certains de mes
professeurs à m’informer que celui que l’on consi-
dère comme le premier fils d’un homme chez les
Béti, l’ethnie majoritaire de la région, c’est le ne-
veu, le fils de la soeur. Pourquoi me demanderez
vous ? Et bien parce que c’est le seul garçon dont
on est sûr qu’il portera le sang de l’homme. Rien ne
prouve en effet que le fils de la femme de l’homme
est bien son fils naturel. Intéressant non !?
La dessus, un des professeurs nous a résumé
une chanson de coupé décalé ivoirien : une jeune
homme dont l’entourage comporte de nombreuses
filles est amoureux d’une, veut se marier et en in-
forme son père. Celui-ci lui dit que ce n’est pas pos-
sible puisque toutes les filles de son entourage sont
ses sœurs (non officielles bien sûr). Le jeune
homme se désespère puisqu’il est réellement amou-
reux de cette fille, il va donc demander conseil au-
près de sa mère. Celle-ci lui dit qu’il n’y a pas lieu
de se tourmenter et qu’il peut l’épouser s’il le désire

~ 235 ~
Les yeux ouverts

puisque son mari n’est pas son père ! Et de conclure


en disant que les gens n’écoutent que le rythme
alors qu’il y a finalement beaucoup de choses à ap-
prendre dans les chansons de coupé décalé… Effec-
tivement !

Samedi 21 Octobre 2006

N’eut été cet insupportable rhume qui me


fait user les mouchoirs en quantité et jusqu’à la
corne, au point d’en produire des haillons pour fan-
tômes, la journée aurait été magnifique. Oublions
donc ces considérations sanitaires pour se pencher
sur les raisons de ma joie.
Aujourd’hui donc avait lieu le premier
conseil d’établissement de l’année scolaire réunis-
sant parents, élèves et membres du personnel. Par
rapport à l’année passée, chaque moment de cette
réunion a été sans commune mesure. Tout d’abord,
nous avons commencé à l’heure prévue, 10h00, et
nous avions déjà un certain nombre de parents qui
attendaient depuis une heure déjà. Ce qui est déjà un
évènement en soi. La réunion a débuté par la messe
de rentrée présentée par l’Abbé qui enseigne égale-
ment la morale dans le collège. Et je dois dire que
j’ai été particulièrement satisfait de son homélie,
c’est presque comme si nous avions préparé la ré-
union en même temps – l’esprit saint a-t-il dit – il
dit bien ce qu’il veut… Point par point il a abordé
tous les éléments que j’avais prévu de présenter
ensuite : de la question de la motivation des élèves à
la nécessaire implication des parents dans

~ 236 ~
Deuxième année

l’éducation de leurs enfants en passant par la situa-


tion délicate de l’établissement au niveau financier.
Par ailleurs, la chorale des élèves qui avait travaillé
assidûment ces dernières semaines nous a offert une
animation de qualité (c’est pas le Pérou non plus
mais c’était très bien) qui a su toucher les parents et
les réveiller au point que certaines mamans sont
venues danser avec leurs filles au moment du chant
final : c’est l’Afrique ! Je pense que pour les deux
prochains conseils, nous referons une messe au dé-
but. En plus d’appuyer mon discours cette fois ci,
cela permet aussi aux parents retardataires d’arriver
avant le début de la réunion.
Là où je suis particulièrement content c’est
que mon audience cette fois-ci n’avait rien des au-
diences minables que j’avais pu tenir l’an passé. Il y
avait la quasi-totalité de mes élèves, quatorze mem-
bres du personnel parmi les quinze qui avaient dit
qu’il viendraient et, plus de quarante parents
d’élèves ! Extraordinaire ! J’ai plus que doublé le
nombre de parents présents ! Et c’est une très bonne
chose, ça veut dire que les parents cette année sont
beaucoup plus intéressés dans la chose de l’école et
que les opérations de sensibilisation menées ont
porté leur fruit. Et comme le directeur des études et
le surveillant général d’externat ont chacun un en-
fant en sixième cette année, ils ont lancé auprès des
parents l’idée de la création d’un conseil des parents
qui prendrait part à la vie du collège afin de résou-
dre les problèmes et d’œuvrer pour la réussite de
tous. Comme j’ai coutume de le leur dire,
l’éducation, c’est un équipe à trois : l’école qui
fournit le cadre et les enseignements, les enfants qui

~ 237 ~
Les yeux ouverts

ont la volonté d’apprendre, et les parents qui


s’intéressent régulièrement au travail de leur progé-
niture et qui l’encourage. Ce dernier point est parti-
culièrement important, et un parent d’élève me l’a
encore prouvé ce matin. C’est qu’ils ont tendance à
imaginer qu’à partir du moment où ils ont payé une
école privée et cher qui plus est, leur travail est fini
et c’est à l’école de se débrouiller avec l’enfant. Or,
les gamins, quand ils voient que leurs parents se
fichent de ce qu’ils font à l’école en cours d’année,
s’en désintéressent et ne font plus rien.
Enfin, innovation de cette année, nous avons
procédé à la remise des carnets de correspondances
avec les notes de la première séquence en présence
des parents. Ceci afin que les présents puissent voir
les résultats de leurs gamins avec eux et leur faire
les remarques qui s’imposent aussitôt. A cette occa-
sion, nous avons cité les premiers de chaque classe
avec leurs moyennes et ils ont chacun eu droit à un
ban d’honneur de l’assemblée toute entière. Vrai-
ment, je suis très très content. Le Fondateur qui est
passé juste après ne revenait pas que nous ayons eu
autant de parents. Je le dis, je le pense, les choses
évoluent dans mon petit collège, le train est sur les
voies, si nous avons les résultats à la fin de l’année
et que j’obtiens l’accord de la DCC pour un nou-
veau coopérant, l’année prochaine devrait amorcer
la remise à flot définitive de l’établissement. Ad-
vienne que pourra, il ne faut pas nous reposer sur
nos maigres lauriers.

~ 238 ~
Deuxième année

Lundi 23 octobre 2006

Je ne sais pas trop par quoi commencer. J’ai


pas trop envie de me la jouer littéraire quoique ça
me faciliterait peut être les choses, mais bon, la
meilleurs solution reste encore que j’écrive au fil de
la plume. La coopération, à bien des égards, c’est
comme une école de la vie en accéléré ; d’abord
parce que conscient que la durée est limitée chaque
évènement prend une coloration plus vive ; ensuite
parce que les postes que nous occupons sont parfois
élevés par rapport à notre expérience de départ et
nous propulsent devant des considérations qui sont
bien loin des petites misères estudiantines. Enfin
parce que la vie dans les pays du sud nous confronte
à des situations que l’on ne peut imaginer dans nos
sociétés hyper régulées et sécuritaires.
Où je veux en venir ? Samedi, le conseil
d’établissement avec les parents s’est passé de la
meilleure façon qui soit. Dimanche, tout va pour le
mieux, c’est le temps du repos et de la détente pour
les internes. Dimanche soir, une petite élève de
sixième, bien portante la veille, vient se plaindre au
surveillant général de maux de têtes. Le surveillant
général lui délivre le traitement adéquat et le len-
demain matin il semblerait que ça va déjà mieux.
Nous sommes lundi, aujourd’hui est un jour férié
chômé, c’est la fête du Mouton qui marque la fin du
Ramadan. La confirmation de cette journée chômée
ne nous est parvenu officiellement par voie radio-
phonique que tard dans la nuit. Aussi, je me suis
levé comme d’habitude le lundi matin à 6h15 pour
la réunion de 7h00 et j’apprends donc la nouvelle à

~ 239 ~
Les yeux ouverts

ce moment. Je profite donc de la journée pour me


reposer car ma crise de palud du début de semaine
m’a tout de même bien secoué. Dans la matinée, le
surveillant général vient me voir pour m’informer
que la petite de sixième vomit et a des frissons,
c’est le palud. Nous tentons de joindre l’infirmière
pour qu’elle vienne voir l’enfant mais en vain, aussi
nous prenons l’enfant en voiture direction l’hôpital
avec une escale chez l’infirmière des fois qu’elle
serait chez elle. Nous la trouvons en effet et nous
retournons au collège pour poser la perfusion de
quinine à la petite. L’infirmière reste à son chevet
pendant prés de 3 heures puis, voyant que son état
s’améliore, elle rentre. Comme tout à l’air de
s’arranger, je rentre chez moi, mange, m’octroie
même une petite partie de ping-pong avec le sur-
veillant général d’externat en début d’après midi.
Puis, alors que nous prenons un verre avec ce der-
nier, le surveillant général d’internat vient me trou-
ver en disant que la petite ne va pas bien, qu’elle a
de nouveau vomi. Je la retrouve dans le dortoir,
allongée sur un drap à même le sol, ses camarades
viennent de l’aider à se laver. Une bonne crise de
palud vous couche et peut rendre pénible le moindre
mouvement. J’apprends à ce moment du surveillant
général d’internat que la petite s’est plaint durant la
perfusion en disant qu’elle voulait qu’on lui retire,
qu’elle était fatiguée et comme au matin, qu’elle
voulait voir son père. J’apprends également qu’une
de ses camarades lui a donné à manger pendant la
perfusion et qu’évidemment elle a tout rejeté. Enfin,
il semblerait après la perfusion qu’elle ait voulu se
laver et qu’elle se soit retrouvée allongée nue sur le

~ 240 ~
Deuxième année

sol des douches. C’est ainsi en tout cas que le sur-


veillant général l’a trouvé après que les filles l’aient
appelé, et ce qui explique ce que je disais plus haut.
Les internes disent qu’elle ne veut pas tenir le lit,
nous l’y mettons tout de même et commençons à lui
demander ce qui ne va pas et si elle connaît un
moyen pour joindre son père. En effet, le seul
contact que nous a laissé son père, qui vit en pleine
brousse sans téléphone est celui du Fondateur qu’il
connaît bien et qui est du même village, mais le
Fondateur est à Yaoundé et il ne peut rien faire.
Comme la fille n’a pas l’air bien et qu’elle ne nous
répond que par des « mmm » quand on parle de son
père, on rappelle l’infirmière aussitôt et quand elle
arrive, on envoie aussitôt par la même moto une
interne du même village que la petite pour aller
chercher le père. L’infirmière prend en charge la
petite dix minutes puis m’appelle en me disant qu’il
vaut mieux la conduire à l’hôpital. Je prends de
l’argent pour les soins, les clefs de la voiture, et je
file sur Obala avec la petite et l’infirmière. Je les
dépose à l’hôpital avec l’argent puis fait demi tour
pour être présent à l’arrivée du père au collège, à
peine j’ai fait cent mètres que le téléphone sonne.
C’est le surveillant général d’internat, pour me dire
qu’il a reçu un appel d’une infirmière de l’hôpital –
qui a un enfant chez nous – lui annonçant le décès
de la petite. Je suis garé sur le bas coté, avec le bruit
des motos, des sonos à fonds, des gens qui parlent,
je me le fais répéter, abasourdi, puis fais demi tour.
A l’hôpital je retrouve l’infirmière du collège, nous
passons le bureau des consultations où plusieurs
mamans semblent se recueillir en silence, pour

~ 241 ~
Les yeux ouverts

l’arrière salle où je trouve la gamine, les yeux clos,


comme endormie, sur la table de consultation. Et
l’infirmière de me confirmer la nouvelle et me di-
sant qu’il était survenu aussitôt après son arrivée.
Là, comment dire, évidemment personne
n’est préparé à ce genre de situation. J’étais, com-
ment, abasourdi, désarçonné, sonné, perdu tout sim-
plement. La gamine que je venais juste d’amener,
avec qui j’avais parlé cet après midi, qui samedi
courait joyeusement dans la cours, étendue morte
devant moi, là, juste là ; et moi bêtement, la main
sur son front encore chaud comme si je lui prenais
la température. Je vous jure que là, j’étais paumé…
Puis les questions qui viennent me triturer le crâne :
c’est quoi ça ! Comment ça a pu se passer comme
ça ? Qu’est ce qu’on n’a pas fait qu’il fallait faire ?
On était là, on l’a écouté, on a fait venir l’infirmière
rapidement, on a donné les soins… comment !? En
24 heures, 24 heures !
Je ne sais pas à quoi je m’attendais, à voir
les gens effondrés ou quoi, ou manifestant plus ou-
vertement une quelconque tristesse, c’était plutôt je
ne sais pas, comme une sorte d’abattement avec
aussitôt les considérations cliniques et les questions
pratiques. Plus tard, en attendant l’arrivée du père
sur un banc, l’infirmière a lâché d’un ton laconi-
que : c’était son jour. Ouais, c’était son jour. Ben ça
me reste pas mal en travers de la gorge.
Et puis il a fallu attendre le père pour la faire
admettre à la morgue. En attendant, la petite est
restée un peu plus de deux heures de temps sur un
matelas, sous une véranda, enveloppée dans son
drap… Et le temps passait et toujours pas de nou-

~ 242 ~
Deuxième année

velles. Et il a fallu avertir le Fondateur. Et les histoi-


res africaines qui ensuite allaient bon train entre
l’infirmière du collège, une amie à elle et le surveil-
lant général d’internat qui nous avait rejoint entre
temps. C’était trop soudain, il devait y avoir une
autre raison que la simple question médicale. Et
puis, les deux autres qui étaient décédés dans le
collège quatre ans auparavant venaient aussi du
même village que le Fondateur. Et quand lui-même
- ou les autres - me disaient que les gens de son
village cherchaient à lui porter préjudice. Histoires
africaines… sorcellerie… bref. N’empêche qu’on
finit par se poser des questions.
Au bout d’un moment, voyant la nuit tomber
et les moustiques se faire plus coriaces, n’ayant pas
de nouvelles de l’Économe resté au collège et qui
devait nous avertir à l’arrivée du père, je laissais le
surveillant général avec de l’argent puis me diri-
geait vers le collège pour y accueillir le père. Et
c’est lui que je vois avec son blouson bariolé bon-
dissant sur sa moto à coté de ma voiture à me faire
de grands gestes pour que je m’arrête. Je descends
de la voiture, lui de la moto, il me regarde et de-
mande ‘C’est comment ?’ Conformément aux in-
formations que j’avais laissé au collège, on ne
l’avait pas informé, et c’est à moi qu’échut cet insi-
gne honneur. J’espère ne plus jamais de toute ma
vie devoir annoncer à un père la mort de sa fillette,
jamais ! Il s’est mis à battre les bras dans l’air, les
lever puis les laisser tomber lourdement sur son
corps. Et la soirée n’était pas finie, outre le fait de
l’emmener au corps et de lui présenter le déroule-
ment des évènements, il a fallu régler les questions

~ 243 ~
Les yeux ouverts

pratiques : attendre le responsable de la morgue qui


était absent et injoignable car le réseau défaillant ce
soir, puis quand il est arrivé payer les frais
d’admission puisque le père étant planteur n’avait
pas l’argent. Le responsable de la morgue, je vous
jure que je l’y aurais foutu dans ses caissons. Il a
déboulé en montrant bien qu’on le dérangeait alors
qu’il était tranquille chez lui. Il n’a même pas aidé à
porter le corps jusqu’au bâtiment et c’est le père
même avec le surveillant général qui l’ont fait. Et la
première chose qu’il a faite en arrivant dans son
bureau, c’est d’allumer la télévision câblée sur canal
plus. Ensuite, questionnaire militaire, pas une dose
de respect ni même une pointe de compassion, par
contre, ça transpirait le ‘vous me faites chier’ à
grosses gouttes. Je lui aurais fait bouffer sa télé. Le
problème, c’est que ce n’est pas le moment de cher-
cher des crosses non seulement par respect pour le
parent, ensuite parce que le gars peut décider de tout
bloquer comme ça. Mentalité merdique !
Au retour j’ai du l’annoncer aux internes qui
pour certaines vont très mal le vivre. Je revois le
père demain et je dois voir avec le Fondateur com-
ment on va gérer la suite avec la famille.
Et voilà, 11 ans la gamine, 1995-2006…
Bon ben, cette disparition, ce décès… ça me
remue quand même pas mal. En fait, je ressasse
sans cesse, non pour chercher les raisons, le pour-
quoi du comment ; c’est passé. Mais ça me trouble
quand même. J’avais déjà vu un mort sur la route en
France, le gars d’après ce que j’avais appris par la
suite remontait en moto la route de Biard, à coté de
l’aéroport. Peut être qu’il allait trop vite, je ne sais

~ 244 ~
Deuxième année

quoi, le fait est qu’il est tombé et qu’il a été propul-


sé à travers les poteaux des rambardes de séparation
des deux voies. Il était 4h00 du matin, je rentrais
d’une mission d’intérim dans une boîte de colis
postaux à Dissay, et au milieu de la route, j’avais vu
un gars qui agitait une torche. J’avais ralenti, nor-
mal, puis, en arrivant à sa hauteur et alors que je
baissais la vitre, le gars m’a demandé de circuler. Je
n’ai pas insisté, mais en repartant lentement j’avais
pu voir une chaussure, puis deux jambes jusqu’au
tronc… pas plus loin. Evidemment ça m’avait cho-
qué.
Aujourd’hui en quelque sorte, c’était mon
deuxième mort. Mais les circonstances sont diffé-
rentes, là c’était une gamine que je connaissais, dont
je connais le père, qui était élève dans mon collège,
qui était comme on dit en Afrique ‘ma fille’ comme
j’étais son Principal. Une fillette avec qui j’avais
causé l’après midi, et que je retrouve au soir dans
cette arrière salle de consultation à l’hôpital, entou-
rée de l’infirmière du collège et de celle du centre
de santé ; alors même que cinq minutes auparavant
quand je l’y déposais elle respirait encore. Une pe-
tite de onze ans là, devant moi, les yeux fermés, la
tête légèrement inclinée sur le coté, comme endor-
mie sur la table de consultation. Et moi, moi qui ne
suis même pas sûr d’avoir bien saisi la situation,
moi qui lui pose la main sur le front sans savoir
quoi faire, comme pour… je sais pas, vérifier
qu’elle est bien là, que c’est la réalité ; moi devant
la fenêtre qui commence à demander d’une voix
mal assuré qu’est ce qui se passe maintenant ? Mais
moi qui dois aussi faire bonne figure devant tous

~ 245 ~
Les yeux ouverts

ces gens qui ont vu, devant l’infirmière de l’hôpital


qui est mère d’un enfant dans mon collège. Avec la
crainte aussi que l’on nous accuse de négligence, et
la question en moi de savoir si nous avons bien fait
ce qu’il fallait faire, si j’ai pris les bonnes décisions,
si je n’aurais pas du l’emmener à l’hôpital directe-
ment. Et puis, et là dans ma tête j’ai crié ! Quand
après être restée étendue deux heures sous la véran-
da, dans son drap, le père arrive et vient prendre
entre ses mains le visage de sa fille qu’il avait vu
bien portante il y a deux jours. Quand il déclare
qu’elle est encore chaude, et qu’entre elles les in-
firmières palabrent comme s’il y aurait eu encore
une chance si nous étions à l’hôpital central de
Yaoundé, et ajoutent « à l’impossible nul n’est te-
nu… » Et ce n’est pas le Moyen-Âge, et en y réflé-
chissant on n’a même pas les moyens d’aller à
Yaoundé, et puis on refuserait le transport de
l’enfant… Je n’ai rien dit, hébété, avec en parallèle
la question de qu’est ce qui se passe au collège
puisque personne ne répond au téléphone, de savoir
si les filles sorties chez leur mère ce week-end sont
bien rentrées au collège comme me leur demande
leur mère par téléphone, de gérer avec le Fondateur
les questions d’admission du corps à la morgue
alors même que le personnel de l’hôpital à la nuit
tombée, ce jour qui est férié, n’est pas là ; à réflé-
chir aux questions financières puisque le père n’a
pas le sou… je vous jure qu’il s’en est passé des
choses dans ma tête à ce moment là ! Plus la ques-
tion de la réaction du Fondateur lui qui a déjà connu
des deuils au collège d’enfants issus de son village
natal, plus la question de la réputation du collège

~ 246 ~
Deuxième année

par rapport à ce décès… avalanche… et c’est méca-


niquement que j’essaye de trouver une réponse à
chaque question, que je m’emporte au téléphone,
que je m’inquiète quand le père semble avoir dispa-
ru de l’hôpital, que j’ai envie de coller une beigne
au responsable de la morgue qui arrive sans respect,
énervé qu’on l’ai dérangé chez lui, comme si les
décès ne devaient avoir lieu que les jours ouvrables.
Mon deuxième mort, dépersonnifié, ce n’est
plus la petite fille élève de sixième, c’est un corps
inanimé enveloppé dans un drap. C’est la mise à
distance pour se protéger ; et s’en est tout autant
horrible puisque l’être devient l’objet, la fille de-
vient le corps… dur… et avant l’arrivée du père un
sentiment bizarre à travers tout le corps, comme un
frisson, comme la peur d’être contaminé… mais par
quoi. Bref, je sais, ce n’est pas terrible à lire tout ça.
Il fallait que je l’écrive, pas pour raconter, peut être
pour dire, sûrement pour me libérer un peu de tout
ça, pour le partager comme je ne peux pas le parta-
ger avec mon entourage ici et comme je ne peux pas
parler de cela au téléphone avec les amis. Dans
deux semaines, nous nous voyons, là il faudra que
je parle.
Moi, ça va, j’ai toujours mes crampes dans
le dos mais le palud est fini et je ne souffre plus de
migraines. Il faut peut être que je fasse des étire-
ments… Bon, merci d’avoir pris le temps de lire ces
quelques lignes. Ne vous inquiétez pas, je ne suis
pas bouleversé au point de perdre les pédales ou de
plonger dans la déprime. Ça va. C’est juste que tout
cela amène à se poser des questions, sur la manière

~ 247 ~
Les yeux ouverts

dont on réagit vis-à-vis de ce type d’évènement,


entre autres.

Mercredi 25 octobre 2006,

Mardi, le Proviseur du Lycée Technique


d’Obala est venu me rendre visite pour me rappeler
la tenue de la Journée Pédagogique pour les ensei-
gnants du département le mercredi 25 octobre, au-
jourd’hui donc. J’avais reçu le courrier samedi mais
vu les derniers évènements je l’avais oublié. Lui-
même étant établissement d’accueil pour les ensei-
gnants du privé, il venait me voir pour parler de
l’organisation. Et évidemment, quand on vient me
parler d’organisation, c’est pour me demander de
l’argent. Sur la circulaire il y avait noté qu’il fallait
donner aux enseignants le nécessaire pour le trans-
port et la nourriture. Pour ça, c’est normal, et j’ai
fixé le tarif pour mes enseignants en fonction des
moyens du collège à 2000 CFA. Ce qui est ample-
ment suffisant pour l’aller retour et pour manger le
midi. Mais ce qui intéressait le Proviseur c’était
autre chose, à savoir l’accueil des intervenants. En
clair, il faisait la tournée des établissements qui lui
enverraient des enseignants pour récolter des sous.
En effet, bien que les intervenants soient payés ré-
gulièrement par l’Etat et en plus commissionnés
pour ces journées, il est d’usage au Cameroun de les
accueillir avec un verre d’eau, mais ce verre d’eau
prend souvent la forme d’un banquet. Ces pratiques
sont très courantes dans le public car tous les postes
de Proviseur ont une petite connotation politique et

~ 248 ~
Deuxième année

que si on ne fait pas comme c’est prévu par cette


sorte de tradition et rien que pour ça, on risque de se
voir démis de ses fonctions pour un quelconque
motif. Evidemment, je rejette en bloque cette habi-
tude qui consiste a ponctionner sans cesse et tou-
jours les écoles pour que quelques nantis se goin-
frent aux frais d’établissements en difficulté et ça au
détriment de l’éducation. Et si je dis ça, c’est parce
qu’il ne m’a pas demandé une petite somme, pour
les deux enseignants que je comptais envoyer là
bas, il me demandait quinze mille F CFA ! Etant
donné le nombre d’établissements qu’il accueillait
et s’il leur demandait à chacun la même somme, ce
n’était plus un verre d’eau qu’il allait offrir, mais un
puit ! Et ce qui m’énerve aussi c’est que lui-même
sous des faux airs d’amabilité, sous prétexte de
m’avertir de la tenue de cette journée, vient tout
simplement demander de l’argent alors que c’est
son établissement qui accueille la réunion et non le
mien, et que son Lycée étant public reçoit des fonds
de l’état alors que moi-même je n’ai toujours pas
touché les subventions. Donc, très clairement je lui
ai dit que s’il fallait offrir le verre d’eau, nous
avions un puit et des bidons de disponible. Je lui ai
refait un descriptif de la situation financière de
l’établissement et lui ait fait comprendre que dans
ces conditions il ne m’est pas possible d’envoyer
mes enseignants. Il a alors commencé à me faire des
sarcasmes en me demandant comment j’allais faire
quand les inspecteurs viendraient. Ce à quoi je lui ai
répondu que je me passais volontiers de ces sarcas-
mes et que je saurais expliquer aux inspecteurs
pourquoi mes enseignants n’avaient pu suivre la

~ 249 ~
Les yeux ouverts

journée. Me ravisant tout de même mais sachant où


le bât blesse, j’ajoute que je veux bien verser de
l’argent en dépit de mes difficultés financières dans
le souci d’une meilleure éducation, mais que je
veux savoir exactement où va l’argent puisque cette
somme n’est pas demandée sur la circulaire, si il y a
une circulaire qui fixe les tarifs et si à défaut il peut
me faire un reçu si je lui verse l’argent. Et là, bingo,
le gars est parti en disant que ce n’est pas possible.
Parce que, si la pratique est courante et peut créer
des problèmes à celui qui ne s’y conforme pas, elle
n’est pas non plus légale et si j’apporte la preuve
lors d’une sectorielle qu’on m’a demandé de
l’argent pour envoyer mes enseignants à une jour-
née de formation pédagogique gratuite, le responsa-
ble peut avoir de très gros ennuis. Et voilà. Paraît-il
que le Proviseur a dit à mes employés : ‘votre Prin-
cipal m’a fini’. Il est vrai que c’est plus facile pour
moi d’agir ainsi dans la mesure où je ne brigue au-
cune place dans la fonction publique camerounaise,
mais je me dis néanmoins que cet état d’esprit est
pourri, dans la même veine lorsque le délégué pro-
vincial de l’enseignement fait sa tournée et récupère
avec ses deux pick-up, dans chaque établissement
tantôt une chèvre, tantôt un régime de banane alors
même qu’il est commissionné par le ministère.
C’est à vomir.
Ces gens là ont peur, et quand ils n’ont pas
peur c’est juste de la cupidité, c’est pour le pouvoir,
pour faire de la lèche sans conscience ni éthique, au
détriment de l’éducation, juste pour le pouvoir et
l’argent. Le développement de l’éducation au Ca-
meroun, je fais de beaux discours, et je remplis mes

~ 250 ~
Deuxième année

poches. C’est à vomir ! Et les sectorielles qui sont


un autre moyen de taper dans les poches des établis-
sements, où les même demandes sont formulées par
les établissements chaque année, et où le Délégué
emprunte les chemins tortueux de la dialectique
pour répondre qu’il va s’en occuper en pensant au
fond de lui (faut que je garde mon poste, faut que je
garde mon poste…). L’an dernier j’avais écrit une
lettre au délégué départemental dans laquelle je
dénonçais déjà certains agissements des établisse-
ments, il n’a jamais daigné me répondre, même
quand je l’ai eu en face de moi. Je compte bien en
écrire une nouvelle cette année, pour dénoncer ça et
d’autres choses encore, sauf que cette fois, il y aura
des doubles pour le délégué provincial, et pour le
ministère. On peut dire que ça ne change rien, peut
être, en tout cas ma lettre de l’an passé qui concer-
nait le dépassement des effectifs autorisés dans les
classes du public a été photocopiée et envoyée à
tous les Proviseurs de l’arrondissement d’Obala ; et
ça a quand même fait du bruit. Et tant pis si les gens
ne se réveillent pas maintenant, l’important c’est de
continuer à faire du bruit pour qu’un jour ils ouvrent
les yeux. Et pour mes enseignants, je leur ai donné
l’argent pour leur transport et leur nourriture, et ils
ont été à cette journée. Et ce sans payer ces supplé-
ments, devrais-je dire, ces pots de vin.
Sinon aujourd’hui, il n’y avait donc pas
cours puisque les professeurs étaient eux même à
l’école pour la Journée Pédagogique, je me suis
rendu au cyber. Je venais juste de commencer à lire
mes mails quand il y a eu coupure. Là, un gars est
venu m’aborder en me disant qu’il bossait dans une

~ 251 ~
Les yeux ouverts

ONG de développement rural avec son oncle et


qu’ils voulaient se développer dans la Lékié, mon
département. On a parlé longuement autour d’un
pot, on a échangé des idées, très gentils, très intéres-
sants. Je leur ai donné des contacts en France qui
pourraient peut être aider au développement de leur
ONG. J’espère que cela aboutira à quelque chose.
En tout cas, ça me fait un contact de plus à Obala et
un contact intéressant avec des gens qui se bougent
pour le développement de leur département, de leur
pays.

Vendredi 26 octobre 2006

Quand la semaine commence avec un décès,


elle se finit forcément avec un enterrement. En fait,
l’enterrement a lieu demain. Le père de l’enfant m’a
proposé de venir, mais j’ai préféré décliner l’offre,
ce genre d’évènement me met particulièrement mal
à l’aise. Aussi, le surveillant général d’internat et
l’infirmière seront là bas pour me représenter avec
le Fondateur. Néanmoins, je me suis rendu au-
jourd’hui à la levée du corps. Celle-ci se déroulait à
la morgue de l’hôpital d’Obala et devait avoir lieu à
14h00. Je suis reconnaissant au directeur des études
de s’être joint à nous aujourd’hui, son expérience en
la matière a permis une levée du corps digne et so-
lennelle. En effet, sur la liste affichée à l’entrée de
la morgue six corps devaient sortir pour 14h00,
donc s’il n’avait pas demandé au morguier
l’autorisation de rentrer plus tôt pour une petite cé-
rémonie avec tous nos élèves venus assister, cer-

~ 252 ~
Deuxième année

tains membres de l’administration et la famille de


l’enfant évidemment, nous aurions du subir la cohue
et la bousculade de 14h00 pour sortir le corps avec
ceux de toutes les autres familles. Au lieu de ça,
nous sommes donc tous rentrés, nous étions peut
être une soixantaine, les parents ont apporté le cer-
cueil à l’intérieur et le morguier a avancé la petite
sur le lit roulant à coté. Ça a été le top départ des
cris, pleurs et lamentations de la famille ; et quel-
ques uns de nos élèves y ont été eux aussi de leur
petite larme, surtout quand tous ont défilé autour du
corps. Les mamans de la petite – les mamans de la
famille – entraient et sortaient selon l’émotion. Puis,
sur une nouvelle initiative du directeur des études
qui vraiment a été génial sur cet évènement, l’Abbé
– qui enseigne au collège – est venu faire une
prière. Les élèves ont chanté une des chansons que
la chorale – à laquelle la petite participait – avait
chantée la semaine dernière lors de la messe de ren-
trée. Une chanson a la mélodie mélancolique qui a
encore fait monter l’émotion dans la salle. Je n’en
menais pas large, et ce n’est pas évident dans ces
cas là. Tout, le corps devant nous, la famille de la
petite et les élèves en larmes, le chant, tout participe
de la mise en scène de l’émotion. Et moi dans tout
ça, il faut que je reste droit, digne, fort… il ne s’agit
pas de craquer devant le père, devant les élèves, je
suis là pour soutenir, je ne suis pas là pour être sou-
tenu. La musique me donne toujours des frissons,
j’ai donc réprimé une petite boule au fond de la
gorge qui avait la prétention d’éclore, j’ai senti mes
yeux picoter légèrement, puis je me suis repris. Et
j’ai focalisé sur un truc con à pleurer, qui m’a vrai-

~ 253 ~
Les yeux ouverts

ment tourmenté : est ce que le cercueil est assez


grand, est ce que j’ai donné les bonnes mesures au
menuisier ? Oui, heureusement, ça aurait été le
comble.
Au final c’était bien, pour la famille et pour
tout le monde, tout s’est bien déroulé. Nous sommes
ensuite sortis et la famille a été porter le cercueil sur
le toit d’une vieille guimbarde que le père avait ré-
ussi à louer pour la journée. Là aussi ça fait bizarre,
on vit pleinement le décalage, la misère, de voir ce
cercueil dans lequel je sais que j’ai une de mes élè-
ves, arrimé on ne sait comment avec des lanières de
chambre à air, sur le toit d’une voiture sans âge,
avec 9 personnes à l’intérieur, et qui va s’élancer
sur une des pistes les plus défoncées de l’arron-
dissement. Et ce fut tout, je saluais le père qui me
remerciait de mon soutien tout en me demandant
inquiet s’il y avait d’autres formalités, puis je par-
tais payer la dernière traite du menuisier qui avait
réalisé le cercueil.
Décidément, mis à part l’organisation de
l’enterrement, le père démunis m’a mis à contribu-
tion pour toutes les formalités cette semaine. Et
heureusement que j’étais là, autant pour les dépen-
ses liées au deuil – que le Fondateur a remboursé au
collège hier – que pour les dernière formalités à
l’hôpital. En effet, pour la levée du corps, il faut
prévenir la morgue 24 heures avant. Nous nous
sommes donc présentés hier à l’hôpital et j’ai de la
chance de connaître maintenant quelques personnes
susceptibles de m’aider, puisque cet hôpital, c’est la
jungle. Pourtant, même avec ces contacts nous
avons tourné pendant une demi heure dans l’hôpital

~ 254 ~
Deuxième année

avant de trouver le morguier. Nous avons été frap-


per à la porte du local, personne n’a répondu et
l’imbécile de service juste bon à tondre la pelouse à
coté nous a rabroué avec mépris comme si nous
voulions forcer la porte. « Tu es qui toi ? » je lui ai
dis méchant. Et, lorsque nous l’avons finalement
retrouvé, nous avons appris que l’entrée de la mor-
gue se situait à l’extérieur de l’hôpital - pas une
seule des personnes, même que je connaissais, n’a
eu l’idée de me le dire. Et ce n’est pas fini, déjà le
morguier nous fait faire le détour alors que lui-
même entre par la porte à l’intérieur de l’hôpital –
vraiment, ce n’est même pas un passage privé, ça
ouvre sur la même pièce, connard ! – ensuite, quand
nous arrivons dans son bureau il nous demande où
est le matériel coché sur la liste. C’est vrai qu’il y a
une liste sur la fiche de sortie, mais moi je croyais
que ça correspondait au matériel fournit lorsqu’on
paye les frais d’admission : l’eau de javel, la les-
sive, le savon, la serviette, le drap… et cet olibrius à
faire son énervé la dernière fois ne me l’avait pas
dit. Du coup, nous devons courir dans Obala avec le
père pour réunir le matériel demandé rapidement
parce que l’autre con veut débaucher. Nous arrivons
finalement à tout faire dans les délais et nous ré-
glons les frais de sortie du corps prévue le lende-
main, donc aujourd’hui. Mais je vous jure le mor-
guier, je l’ai dans le nez ! Qu’il se présente juste un
jour devant moi avec un service important ou je ne
sais quoi, que je lui fasse sentir ce que c’est que
d’être traité comme de la merde quand on est en
deuil. J’ai appris que le gars était avant infirmier et
qu’il a été formé en Europe, je me demande bien ce

~ 255 ~
Les yeux ouverts

qu’il a appris là bas, ou bien si c’est l’excursion en


Europe qui lui est montée à la tête.

Lundi 30 octobre 2006

Quand la santé va tout va ! Quand la santé


va tout va ! Tapez les sonnettes, sonnez le clairon !
Quand la santé va tout va ! Enfin, enfin, je n’ai plus
mal au dos, ou alors juste un chouïa, la virgule de
l’hypocondrie qui me reste en travers de l’esprit
après pas loin de deux semaines à galérer dans les
eaux troubles d’une santé précaire. Je me sens :
léger !
Et puis, pour mettre peut être un point final à
la série des mauvaises passes de cette première mi-
temps, j’ai même eu droit aujourd’hui à une journée
ordinaire extraordinaire. Je m’explique, ce matin
j’ai reçu un courrier de la délégation départementale
comme quoi je devais me rendre urgemment à Mo-
natélé pour aller chercher les formulaires
d’inscription aux examens. Au début je me suis dit,
vu l’état de la voiture et la forte probabilité de tom-
ber en panne, autant prendre le taxi brousse. Puis,
dans la mesure où les informations émanant de la
délégation sont parfois partielles ou qu’il arrive,
comme dans tout système bureaucratique qui se
respecte, que l’on n’ai pas les bons documents en
poche. Je me suis décidé à tenter le coup avec la
voiture, comme ça, je ne perdrais pas ma journée
dans les transports et je pourrais même faire quel-
ques courses à Obala. Donc, de façon très ordinaire,
je me suis rendu à Obala, j’ai fait mes courses ; puis

~ 256 ~
Deuxième année

je me suis rendu à Monatélé (45 minutes de route


aller – la voiture est vieille, je force pas) où j’ai
récupéré tous les documents nécessaires pour les
examens et où j’ai payé la cotisation de l’établis-
sement pour les compétitions sportives de l’année.
Puis, je suis rentré au collège, et voilà : extraordi-
naire n’est ce pas !? Tout s’est déroulé selon mes
plans, tranquillement. Le seul petit problème de ce
voyage sans fausses notes c’est juste une panne
sèche à… 1 mètre du tuyau de la pompe à essence à
Obala. Une broutille quoi…

Mardi 31 octobre 2006

En bref, y’a les jours avec, y’a les jours sans.


Hier était un jour avec, aujourd’hui… je ne vous le
fais pas dire. D’abord, je sais pas si je somatise ou
quoi mais je retrouve avec délice mes courbatures
dans le dos, moins fortes qu’avant certes, mais il y a
tout de même comme une présence, un je ne sais
quoi de troublant. Je me dis que c’est peut être à
cause de ce que j’ai fait aujourd’hui, et qu’est ce
que j’ai fait aujourd’hui. Eh bien, non content des
pannes à répétition de la voiture, je me suis dit qu’il
fallait que j’y mettes un peu du mien, histoire que
ce ne soit pas toujours de sa faute mais un peu de la
mienne. Alors, au cours d’une manœuvre qui a
prouvé à la terre entière que je n’avais vraiment pas
un compas dans l’œil - manquerait plus que ça - j’ai
tout simplement raté le petit ponton qui enjambe le
caniveau – et ils sont balèzes les caniveaux ici – et
j’ai mis le cul de la bagnole dans le trou occasion-

~ 257 ~
Les yeux ouverts

nant par la même une déchirure musculaire au pneu


arrière droit qui, l’on s’en doute un peu, est mort sur
le coup. Heureusement, des gars sont venus me re-
mettre la voiture sur ses pattes, et événement inté-
ressant si l’en est, l’un des gars étant du village du
Fondateur a refusé la pièce que je leur donnais pour
aller boire un coup car, a-t-il dit, en tant que mem-
bre du même village, le Fondateur est son père.
Donc, une dépense imprévue pour changer de pneu
et un nouveau contretemps quelques minutes plus
tard puisque le nouveau pneu s’est déjà dégonflé et
qu’il faut demander au vendeur de le changer. Donc
ça, c’était le premier déplacement et même pas pour
le collège mais pour rendre service au Fondateur en
allant chercher la nourriture pour ses porcs. Le
deuxième déplacement pour aller chercher le maïs
encore pour les porcs s’est lui déroulé sans problè-
mes. Et le fin du fin pour la fin de la journée, alors
que je ferme les fenêtres du bureau, l’un des car-
reaux vient se briser à mes pieds. Bref, y’a des jours
avec, y’a des jours sans. Mais ça va, comme on dit,
ça doit aller de toute façon.

Jeudi 2 novembre 2006

Je vous jure que ce n’est pas facile tous les


jours. Je ne sais pas ce qui se passe cette année mais
une chose est sûre, c’est qu’il s’en passe des choses.
En allant me coucher hier soir, je pensais que la
journée était bien finie et que j’allais pouvoir passer
une bonne nuit. J’étais plongé dans des rêves dont je
ne peux vous faire le résumé ici, tout simplement

~ 258 ~
Deuxième année

parce que je ne m’en souviens plus, quand le clique-


tis ennuyeux du clou sur la grille d’entrée est venu
sournoisement s’immiscer dans mon sommeil pour
m’en sortir. Au début je me suis dit que je n’avais
pas entendu le réveil et que c’était déjà le matin. Je
grommelle une vague réponse, allume la lumière et
m’aperçoit qu’il n’est que 22h30, cela ne fait
qu’une demi heure que je dors. J’ouvre la fenêtre
qui donne sur mon entrée sur la terrasse et effecti-
vement, il fait bien nuit et un petit groupe d’élèves
internes se tient devant la porte. Le surveillant géné-
ral n’est pas là qu’ils me disent et il y a une des fil-
les qui est malade. Ok, ok ! J’arrive. J’enfile un
pantalon, un tee-shirt, prends les clefs et le télé-
phone et me rends au dortoir des filles. Une élève
de seconde est là par terre, en convulsion, à respirer
par à coups en criant à chaque fois que sa respira-
tion le lui permet. Impossible d’obtenir une réponse
de sa part quant à ce qu’elle ressent, si ça lui est
déjà arrivé, ou quoi que ce soit. J’appelle aussitôt
l’infirmière pour lui demander de venir, c’est com-
pliqué pour elle de trouver une moto la nuit mais
elle m’assure s’en arranger. Je courre ensuite chez
le surveillant général pour qu’il appelle les parents,
mais celui-ci est sorti… comme par hasard. Heureu-
sement, je le vois qui arrive au moment où je re-
tourne vers l’internat. Je lui demande d’appeler les
parents, et lui de me faire comprendre que nous
n’avons pas le contact des parents mais celui de sa
grande sœur. Il appelle donc la grande sœur qui lui
dit qu’elle-même est malade et ne peut se déplacer.
En clair, démerdez-vous ! Donc on ne prend pas de
risque, enfin si puisque je prends le parti d’em-

~ 259 ~
Les yeux ouverts

mener la fille à l’hôpital avec ma vieille caisse dé-


glinguée sur la route la plus dangereuse de la pro-
vince de nuit, sans savoir si on a assez d’essence, et
avec uniquement les feux de croisement de fonc-
tionnel (les pleins phares sont H.S. depuis la ren-
trée…) – c’est de toute façon la seule possibilité de
déplacer l’élève puisqu’il est impossible de
l’emmener à moto (et impossible d’en trouver une
au village de nuit) et que l’ambulance de l’hôpital
d’Obala ne se déplace pas sur simple appel (en clair,
elle ne sert que pour les personnes déjà hospitali-
sées, les accidents graves, et encore…). Je rappelle
l’infirmière pour lui dire de nous attendre à
l’hôpital, nous portons la fille jusqu’à la voiture et
vogue la galère. Juste un petit toussotement en
route, la voiture nous conduit finalement à bon port.
Là-bas, l’infirmier de garde la prend en charge,
prend les médicaments nécessaires, et nous de-
mande de la porter jusqu’à la salle de soins. Evi-
demment, il n’y a pas de brancardier et c’est tant
bien que mal que le surveillant général et la per-
sonne qui a accompagné l’infirmière du collège,
emmènent notre élève jusqu’à son lit. Et une chose
est sûre, c’est qu’elle n’est pas légère. Nous nous
retrouvons donc dans une grande salle ouverte aux
quatre vents, avec deux rangées de 8 lits, un matelas
par terre, et des malades moitié nus et l’œil hagard
dont la situation ne donne vraiment, mais vraiment
pas envie d’être à leur place. Notre élève continue
ses convulsions, il semblerait que ce soit une crise
d’asthme mais évidemment, nous n’avons pas été
tenus informés par les parents. Nous avons beau
insister, répéter haut et fort, matraquer qu’ils doi-

~ 260 ~
Deuxième année

vent nous informer en cas de problèmes de santé


connus : rien. Est-ce que c’est par peur que l’on
refuse leur enfant si le cas s’avère trop compliqué ?
C’est toujours possible. Bref, l’infirmier lui pose
une perfusion, nous restons encore un peu avec
l’infirmière du collège et le surveillant général, puis
après avoir payé les soins à l’avance à l’infirmier,
nous laissons l’élève à la charge de l’infirmière et
nous rentrons rassurer les internes qui, cela ne fait
pas deux semaines, ont vécu la perte d’une de leur
camarade et doivent s’inquiéter. Au matin, l’infir-
mière m’appelle pour me dire que la situation de
l’élève ne s’est pas vraiment améliorée et que le
médecin demande des examens à Yaoundé. Je lui
demande donc de passer au collège pour avancer les
frais de la radiographie ainsi que les frais d’hôpi-
taux puisque le médecin a demandé qu’on la re-
conduise à Obala après. Entre temps, la grande sœur
de l’élève est passée et m’a bien fait comprendre
qu’elle-même n’a pas l’argent, et qu’elle doit partir
chercher les parents qui sont en pleine brousse,
n’ont pas le téléphone, et que de toute façon, il n’y a
pas le réseau là bas. Bref, elle doit venir demain
matin à 8h00 avec les parents pour qu’ils reprennent
en charge leur enfant. Je m’inquiète pour le dépla-
cement à Yaoundé car bien sûr, ils ne vont pas mo-
biliser l’ambulance ; mais l’infirmière m’assure que
la fille peut prendre le bus. Et moi, je suis bloqué au
collège et je ne peux même pas assurer le déplace-
ment puisque j’ai la visite impromptue de deux ins-
pecteurs pédagogiques provinciaux pour l’ensei-
gnement technique. Je devais être informé par cour-
rier, mais bien sûr, je ne l’ai pas encore reçu.

~ 261 ~
Les yeux ouverts

Comme ils ne viennent pas tous les ans, j’ai eu droit


à une revue de détail du fonctionnement de
l’établissement de A à Z. J’avoue que je ne m’en
suis pas mal tiré, justes quelques petites zones
d’ombres, quelques petites incertitudes que j’ai mis
sur le compte que je ne suis là que depuis l’an passé
et que je ne suis pas au fait de tout les précédents de
l’établissement. Puis ce fut le tour du Surveillant
général d’Externat puis du Directeur des Etudes. A
la fin de l’inspection, les deux inspecteurs sont ve-
nus me rendre compte de leur visite et se sont mon-
trés plutôt satisfaits du travail réalisé au collège, ils
sont partis en me disant qu’il ne fallait évidemment
pas nous reposer sur nos lauriers et continuer le
travail. Ouf ! Mission accomplie ! Si j’avais du les
recevoir l’an passé au même moment j’aurais été
incapable de répondre aux trois quarts de leurs
questions.
Mais la journée n’est pas finie, un de mes
anciens élèves vient me voir pour me dire que le
centre d’examen lui a refusé son relevé de notes du
probatoire sous prétexte que sa carte d’étudiant ne
constitue pas une pièce d’identité valide, et qu’ils
veulent me voir avec lui. Je ne peux pas me dépla-
cer, j’envoie donc le directeur des études à qui on
dit que je dois signer un bordereau de décharge car
il y a eu des problèmes l’an passé avec des élèves
pour le retrait de leurs diplômes. Je réalise donc le
document et le directeur des études me ramène
l’ensemble des relevés de notes de mes anciens élè-
ves. Deuxième mission accomplie.

~ 262 ~
Deuxième année

En fin de journée, je me remets aux comptes


histoire de voir venir un peu jusqu’au mois de dé-
cembre et je m’aperçois qu’il me sera difficile, à
moins que les parents ne déposent l’argent plus tôt,
de verser l’ensemble des salaires du mois de dé-
cembre avant les vacances. Et ce d’autant plus que
certains ne respectent pas leurs échéanciers et que
les parents de l’élève dont j’ai avancé les frais
d’hospitalisation, ne pourront pas respecter leur
traite prévue en novembre puisqu’ils devront me
rembourser les frais d’hôpitaux. Mais enfin, nous ne
sommes qu’au début novembre, certains parents
sont susceptibles de solder l’ensemble leurs cotisa-
tions avant décembre. Il sera bien temps de
s’inquiéter plus tard, il s’agit juste de se serrer la
ceinture sur les dépenses et de garder un œil là-
dessus afin de pouvoir réagir si la situation ne se
débloque pas. Et comme si ça ne suffisait pas,
j’apprends que la banque a prélevé la première
échéance pour le remboursement du prêt contracté
par le Fondateur pendant les vacances pour les tra-
vaux. Heureusement, il m’a dit s’occuper de ren-
flouer les caisses.
Enfin, j’appelle l’infirmière pour savoir ce
qu’il en est et elle me dit qu’elle est encore à
Yaoundé et qu’elles attendent les résultats avant de
retourner sur Obala. Je l’interroge sur l’état de santé
de la fille, et elle me dit que ce n’est pas encore ça.
Pour compléter le tableau, l’infirmière me rappelle
tout à l’heure pour me dire que comme il pleut à
Yaoundé, elles ont des difficultés pour trouver un
transport et que vu l’heure, quand elles vont arriver
à Obala, le médecin sera parti et ce ne sera que de-

~ 263 ~
Les yeux ouverts

main qu’il pourra faire le diagnostic… Normale-


ment les parents seront là demain et pourront re-
prendre en charge leur enfant. Nous avons fait tout
ce que nous pouvions et même plus, il faut mainte-
nant que les parents prennent leurs responsabilités.
Il reste que dans cette affaire, et en général
dans toutes les affaires touchant à la santé de
l’élève, nous sommes dans une situation ingrate.
Les parents rechignent à nous informer de l’état de
santé de leur progéniture, ou bien se disent que dans
la mesure où ils ont payé c’est notre affaire – je
n’exagère pas -, les enfants même les plus âgés at-
tendent toujours le dernier moment pour nous in-
former qu’ils sont malades ou que leur traitement
est fini depuis, et quand arrive un problème, les
parents sont difficilement joignables aux contacts
qu’ils ont donné et quand ils arrivent, si la situation
s’est aggravé, c’est la faute de l’établissement qui
aurait du les prévenir plus tôt. Alors que dans la
plupart des cas ils auraient été eux même incapables
de déployer l’ensemble des moyens orchestrés par
l’établissement en cas de problème. Ce n’est pas
facile. J’espère que notre élève sera rapidement
rétablie. Avec les évènements de ces dernières se-
maines, j’avoue que je suis tout de même inquiet et
que si le pire devait arriver – il s’agit de prendre en
compte la question de la gestion de la santé en Afri-
que – les répercussions au niveau du collège, même
indirectement puisqu’on a vraiment tout fait à notre
niveau, seraient terribles.
Voilà, ce week-end je suis à Yaoundé pour
la pendaison de crémaillère de Jérôme, ça va me
faire du bien de sortir un peu, de pouvoir me chan-

~ 264 ~
Deuxième année

ger d’air, d’être avec d’autres volontaires et de par-


ler un peu de tout ce qui se passe par chez moi, de
vider mon sac. Ça fait bien un mois que je ne suis
pas sorti du village sinon pour me rendre à Obala
pour les courses.
Tout ça pour dire qu’avec tous ces évène-
ments, il faut garder son sang froid, s’adapter en
permanence, relativiser les problèmes qui peuvent
surgir à n’importe quel moment tout en étant prêt à
y faire face… bref, ce n’est pas de tout repos tout
ça. Moi qui espérais un mois de novembre un peu
plus tranquille, un petit train-train quotidien plus
reposant, pour l’instant, c’est raté. Et puis, l’an der-
nier à pareille époque, je n’avais sans doute pas
encore pris toute la mesure de mon poste, j’étais
insouciant, je prenais les choses comme elles ve-
naient… je faisais mon apprentissage. J’ai tout de
même de la chance dans tout ça puisque le quart de
ce que j’ai vécu depuis le début de l’année me serait
arrivé l’an passé, j’aurais été incapable de réagir
correctement et je pense que je l’aurais très mal
vécu. Et j’ai encore de la chance dans tout ça puis-
qu’à chaque fois que j’ai pris la voiture pour emme-
ner un élève à l’hôpital, celle-ci n’est pas tombée en
panne. Je dois être quelqu’un de finalement plutôt
chanceux, et un tantinet optimiste.
Voilà ! Bon ben, sinon moi ça va. La santé
va bien, le moral est bon, l’appétit est là, j’aime
bien mon boulot, je ne m’ennuie pas le soir ou ra-
rement. Je mets à profit chaque moment passé seul
dans mon ermitage pour vous écrire, jouer de la
guitare, apprendre à jongler, lire, et je ne sais quoi
d’autre. Bref, tout va bien pour moi, merci !

~ 265 ~
Les yeux ouverts

Mercredi 8 novembre 2006

Je prends l’AZERTY sous le doigt, ma lan-


gue dans ma poche, mon courage dans mes chaus-
settes, mon inspiration dans l’expiration et d’un
souffle… je me lance. Ici la pluie s’en va peu à peu
et il fait un peu plus chaud le matin, le moral est au
beau fixe et la santé reprend ses droits.
Le week-end dernier je l’ai donc passé à
Yaoundé. Ça m’a fait beaucoup de bien de changer
d’air, de voir d’autres gens, de faire la fête. Vendre-
di soir c’était la pendaison de crémaillère de Jé-
rôme, grosse fiesta, il y avait plein de gens, plein de
noirs et plein de blancs, une belle soirée bicolore.
J’en ai profité, à l’insu de mon plein gré pour me
prendre une cuite comme ça faisait bien deux ans
que j’en avais pas eu de comme ça, et ça m’a fait
beaucoup de bien de me lâcher un peu, de danser et
de rire. J’avais pas mal de choses à évacuer. Et,
cerise sur le gâteau, le pastis a procédé au dernier
nettoyage stomacal et mes amibes ont pris la poudre
d’escampette.
Il y avait une belle brochette de coopérants
dont certains que je ne connaissais pas et c’est plu-
tôt agréable d’échanger sur nos expériences respec-
tives, les situations vécues par chacun permettent de
relativiser aussi les siennes. J’ai rencontré un coopé-
rant de Douala qui bosse dans un centre de santé
pour les enfants des rues, et je vous garantie que ce
n’est pas facile. L’organisme pour lequel il travaille
n’a pas les fonds et dans ces conditions, il lui est
impossible de soigner certaines personnes, et là
c’est dur. Il nous a présenté le cas d’un jeune came-

~ 266 ~
Deuxième année

rounais d’une vingtaine d’année qui souffre d’un


éléphantiasis à la jambe gauche. Alors pour vous
resituer, l’éléphantiasis c’est – si j’ai bien compris –
une maladie parasitaire, c'est-à-dire que dans le cas
de ce jeune homme, ce sont des vers qui viennent
obstruer les vaisseaux lymphatiques et il en résulte
un gonflement et un épaississement des tissus. Il
nous a montré les photos et ce n’est pas joli à voir.
La jambe est boursouflée du pied jusqu’en haut de
la cuisse. Ça le fait évidemment souffrir même s’il
peut toujours marcher, mais au-delà de cette souf-
france physique, c’est aussi une souffrance morale
car cette pathologie le marginalise. Selon l’avis
médical, il faudrait l’amputer de la jambe mais le
coût de l’opération est estimé à 1 million CFA et il
n’y a pas l’argent. Et comble de la malchance, il est
séropositif. Il y a de quoi hurler, vraiment. Bref…
Sur le reste du week-end nous n’avons pas fait
grand-chose : quelques courses, un petit tour au
cyber du centre culturel français… Samedi soir,
après un petit billard à l’olympique bar – où nous
avons assisté de loin à une bagarre avec un mec pété
comme une huître – nous nous sommes offert une
soirée cinéma à la maison. Le coopérant qui nous
hébergeait a emprunté la sono et le projecteur du
collège où il travaille, et allongés sur un matelas à
même le sol, nous avons savouré une heure trente
d’un semi navet. C’était quand même bien. Je suis
rentré dimanche dans la matinée et après une petite
réunion avec le surveillant général pour prendre les
dernières nouvelles, je me suis posé sur le canapé
devant quelques bons films.

~ 267 ~
Les yeux ouverts

Hier, mardi, je me suis rendu à Nkoteng, sur


la route – piste – de l’est. Mon chargé de mission de
la DCC m’avait demandé d’aller jeter un coup d’œil
sur une demande de poste pour un directeur de cen-
tre d’alphabétisation. C’était l’occasion de m’extir-
per de mon train-train quotidien et d’aller faire un
tour dans une partie du Cameroun que je ne
connaissais pas. Synthèse de la journée : 9h30 de
transport et d’attente pour 2h30 de discussion. Je
me suis levé à 6h00 dans l’idée de prendre le bus à
Obala mais mon surveillant général qui connaît bien
les transports qui vont dans cette direction m’a dit
que j’avais peu de chance de trouver un bus le ma-
tin. Donc, je suis descendu pour Yaoundé pour me
rendre à l’agence qui assure la liaison régulière sur
ce trajet. Départ 6h30, par chance à peine j’arrive
sur l’axe lourd qu’un véhicule me prend pour
Yaoundé. Quand j’arrive à Alliance Voyage, après
une heure d’embouteillage à l’entrée de la capitale,
il n’est pas loin de 8h30. En prenant mon billet je
demande à la guichetière quand part le bus, elle me
répond bientôt. J’insiste et lui demande bientôt
quand : une demi heure ou cinq minutes ? Plutôt
une demi heure qu’elle me dit. Et moi de voir la
demi heure se multiplier par deux, puis trois avant
que nous ne prenions enfin la route à 10h30. Les
véhicules de cette agence sont extraordinaires, ce
sont de vieux mini bus Saviem au look inimitable,
héritage de leur passé de bétaillères. On les voit
régulièrement en panne au bord de la route, mais ce
sont les seuls véhicules qui assurent la liaison régu-
lière vers l’est. Par chance, j’arrive à prendre place
à l’avant où, à trois de front, je peux étendre mes

~ 268 ~
Deuxième année

jambes et je suis finalement assez à l’aise. Le seul


inconvénient, qui va en s’accroissant tout au long
du trajet, c’est que j’ai le siège du milieu sous le-
quel se trouve le moteur. D’ailleurs, pour démarrer
son véhicule, le chauffeur me demande de sortir,
soulève mon siège, déboîte un tuyau du moteur et
tourne la clef de contact tout en vaporisant je ne sais
quel produit dans le conduit. Juste pour dire qu’au
bout d’une heure et demie, le siège était bien chaud
et que je transpirais allègrement du cul. Le comble
dans l’histoire, c’est que pour se rendre à Nkoteng,
il faut repasser par mon village, et donc faire le
même chemin que j’ai fait le matin pour me rendre
à Yaoundé. Et en plus, la piste que nous empruntons
commencent juste à l’entrée de mon village. Main-
tenant que j’aborde le sujet, parlons-en de la piste :
défoncée ! Il n’y a quasiment pas d’entretien alors
que cette route assure la liaison principale avec le
Centre Afrique et le Tchad. Alternance de cassis, de
tôle ondulée, de nids de poules qu’on se demande si
les dinosaures sont vraiment disparus et s’ils
n’empruntent pas plutôt la piste pour leur prome-
nade familiale du dimanche. Alors entre le siège qui
me toaste les fesses, et la piste qui me les fracasse
comme il faut… je me demande comment j’ai fait
pour piquer tout de même un petit roupillon. Mon
voisin de siège, chauffeur mis à part - les pilotes ne
sont jamais très loquaces et à la limite, du moment
qu’ils ne nous envoient pas dans le décor, je m’en
fous – receveur des impôts à Nanga Eboko, m’a
tapé la discute pendant une partie du trajet. Je lui ai
offert des arachides grillées achetées au bord de la
route, et lui un épi de maïs bouilli à l’escale de

~ 269 ~
Les yeux ouverts

Mbandjok. En passant, je me suis encore fait traité


de ‘faux blanc’, ce qualificatif m’amuse beaucoup,
quand à un barrage j’ai acheté une brochettes de
gros vers blancs grillés à une maman. J’apprécie de
plus en plus ce met local : ces gros vers bien grillés
avec une petite sauce piment, je ne pourrais pas
vous dire le goût, je ne l’ai plus en bouche, mais la
saveur n’a rien de bizarre ou de repoussante. Fina-
lement, j’accoste à la mission catholique de Nko-
teng aux alentours de 13h00. Je me joins aux sœurs
pour le repas, très bon d’ailleurs, elles me font visi-
ter leur centre d’alphabétisation et nous discutons
du travail et des conditions de vie qu’aurait le pro-
bable futur volontaire. Environ deux heures plus
tard, l’entretien terminé, je dois déjà repartir et une
des sœurs me conduit à l’agence. J’apprends alors
que deux agences utilisent les mêmes bus Saviem et
quasiment le même nom : Alliance Voyages pour
l’une et Alliance Express pour l’autre : ce sont en
fait deux frères qui se sont disputés et qui ont cha-
cun repris une partie de l’entreprise à leur compte.
Ce qui est encore plus comique dans l’histoire, c’est
que les deux agences sont à coté l’une de l’autre.
Evidemment, le dernier bus venait de partir et j’ai
donc attendu 3 quarts d’heure à naviguer d’une
agence à l’autre en me demandant chez laquelle
passerait le prochain. Finalement, je suis reparti
avec l’agence concurrente de celle prise pour l’aller.
Départ 16h 30, une première crevaison après à
peine une demi heure de trajet, puis une deuxième
crevaison vers 18h 30 alors que nous sommes à
Obala. Je n’attends pas qu’ils réparent et je prends
la moto direction le collège, arrivée à 18h 45.

~ 270 ~
Deuxième année

C’était une journée assez fatigante mais c’est sympa


de voyager, de voir d’autres paysages,
d’expérimenter de nouveaux moyens de transports.
En parlant de paysage, à partir de Mbandjok
s’étendent les grands champs de canne à sucre de la
société sucrière du Cameroun. Ainsi, nous passons
d’une zone forestière avec quelques habitats dissé-
minés à une grande zone d’open field, sans âme qui
vive, où s’étendent à perte de vue les plantations de
canne à sucre. Le regard ne vient buter dans le loin-
tain que sur quelques collines bleuies par la dis-
tance. C’est vraiment surprenant, quelques minutes
plus tôt nous étions en pleine forêt tropicale.

Dimanche 12 novembre 2006

Je viens de passer un bon petit week-end. Je


devais me rendre à Yaoundé pour un baptême sa-
medi après-midi mais en appelant Jérôme
j’apprends qu’il y a réception à l’ambassade de
France pour le 11 novembre. Je le rejoins donc en
début de matinée et, après avoir retrouvé Thomas, le
coopérant de Mbalmayo, nous partons pour
l’ambassade. Je pensais qu’il n’y aurait pas de pro-
blèmes pour que nous rentrions puisque nous som-
mes après tout des ressortissants français immatri-
culés au consulat, mais la réalité fut tout autre. En
fait, il fallait avoir une invitation pour pouvoir ren-
trer et en l’occurrence, Thomas et moi-même n’en
avions pas reçu. Je ne sais pas sur quels critères ils
se basent à l’ambassade pour décider qui a le droit
de venir à ces manifestations, mais visiblement cela

~ 271 ~
Les yeux ouverts

s’adresse en priorité aux gens de Yaoundé, de préfé-


rence aux personnes travaillant de prés ou de loin
directement pour notre chère vieille bonne patrie, et
accessoirement ayant de belles grosses voitures et
de beaux uniformes. Les volontaires français perdus
en brousse doivent l’être aussi dans l’esprit de ceux
qui font les listes. Heureusement, nous avions un
bon contact et d’un simple coup de téléphone à un
commandant fort sympathique, nous sommes ren-
trés tranquillement nous mêler à la foule bigarrée
des uniformes et costumes cravates, population cou-
tumière des soirées de l’ambassadeur. Le parc de
l’ambassade est magnifique, petite pelouse taillée
au carré sous l’ombre des palmiers où paissent tran-
quillement de bourgeoises pintades qui se donnent
des airs de paons. La salle de réception est extraor-
dinaire pour le coopérant bouseux qui sort de sa
brousse : portes coulissantes en bois massif, grands
tableaux, canapé si confortable qu’on y ferme les
yeux de contentement au point d’y frôler la sieste,
belle piscine qui surplombe un petit parc arborée et
qui, en certaines circonstances, donnerait bien envie
de faire fi des convenances et de s’y jeter tout habil-
lé. Ensuite, pléthore de serveuses en uniformes qui
vont et viennent plateaux sur le bras de groupe en
groupe porter tantôt un verre de kir tantôt des petits
fours. Vraiment très bien. Un seul regret cependant
pour le fils de pub que je suis, pas de Ferrero Ro-
cher en vue… m’aurait t-on menti !? Puis je me suis
rappelé que c’était pendant les soirées de l’ambassa-
deur et non en journée. Qui sait ? Peut être serais-je
présent le 14 juillet 2007 et aurais-je la chance de
cumuler dégustation de Ferrero, petite cuite au

~ 272 ~
Deuxième année

champagne, et triple salto tout habillé dans la pis-


cine. Bref, mis à part ces considérations d’ordre
esthétique et culinaire, c’est aussi l’occasion de
rencontrer d’autres personnes et d’apprendre deux
trois choses sur la présence française au Cameroun.
Nous partons finalement vers 14h00 pour nous ren-
dre au niveau du Rond Point de la Mort, au collège
du Bon Berger pour célébrer le baptême de la fille
de coopérants. Petite cérémonie agréablement ani-
mée par des chants Ewondo et Bamiléké accompa-
gnés au balafon puis, c’est reparti pour un nouveau
buffet. Belle cérémonie, belle journée… Nous par-
tons vers 18h00 et nous avons fini la soirée comme
d’habitude, à l’Olympique autour d’une bière et de
quelques parties de billard.
La semaine prochaine je devrais me rendre à
Ebolowa, dans trois semaines à Mbalmayo, le 8
décembre à Foumban pour la grande fête de l’ouest
qui a lieu tous les deux ans puis, nous ne serons plus
qu’à deux semaines des vacances de Noël. Le pro-
gramme pour Noël reste inchangé pour l’instant,
nous devrions partir avec Jérôme dans l’est, peut
être même que Thomas et Estelle nous rejoindrons.

Mercredi 22 novembre 2006

Il arrive souvent que les choses tournent de


travers, que l’on ait des ennuis, qu’il arrive des si-
tuations auxquelles on n’aurait pas voulu être
confrontées : qui nous ennuient, nous dérangent,
nous laissent songeur quant à la marche à suivre
pour y faire face. C’est ainsi, cela fait partie de la

~ 273 ~
Les yeux ouverts

vie. Tout ne peut pas être aussi simple, aussi tran-


quille, aussi limpide qu’un long fleuve tranquille : il
y a toujours des tourbillons, des méandres, des rapi-
des, des torrents qui viennent nous ballotter tantôt à
droite, tantôt à gauche sur les rambardes branlantes
d’un chemin que l’on voudrait trop sage. C’est aussi
ce qui met du piment, de savoir qu’à tout moment
l’imprévu peut surgir, et qu’a posteriori, dans la
plupart des cas, on pourra en sourire voir en rire
franchement. Je dois dire qu’ici la fréquence de ces
imprévus, de ces situations plus ou moins graves,
est telle que j’apprends à m’adapter et à relativiser
tous les jours d’avantage. Mais, et c’est là que je
voulais en venir, dans ces petits problèmes de la vie
quotidienne, je suis quelqu’un de particulièrement
chanceux. Je m’explique : en général, presque à
chaque fois que je prends la voiture, je tombe en
panne. Néanmoins, à chaque fois que j’ai eu à
conduire des élèves malades à l’hôpital, je n’ai pas
eu le moindre problème. Cette voiture doit avoir
une âme. Et j’insiste, puisque 90% des pannes que
j’ai eues se sont déroulées à quelques mètres soit de
l’endroit où je devais me rendre, soit du lieu où je
pouvais procéder aux réparations. Ainsi, mardi 21,
hier donc, je prends la voiture pour aller faire les
courses, le compteur d’essence étant aussi expressif
qu’une chaise longue je ne sais jamais si j’aurais
assez pour me rendre d’un point à un autre et ce
même si je mets de l’essence régulièrement. Evi-
demment donc, je tombe en panne sèche… mais
juste en face de la station essence. Et ce n’est pas la
première fois que ça arrive. Je poursuis : sur le
chemin du retour, j’entends comme un bruit de frot-

~ 274 ~
Deuxième année

tement à l’avant du véhicule. Je me dis que quelque


chose ne va pas, je m’arrête pour voir mais n’ayant
même pas l’embryon d’âme d’un mécanicien, je ne
vois pas le problème. Heureusement pour moi, en-
core une fois, mon garage habituel n’est qu’à cent
mètres et la voiture m’autorise à l’y conduire pour
se faire diagnostiquer que les plaquettes de frein
avant sont mortes. A un autre niveau, alors
qu’aujourd’hui je n’ai pas de voiture car elle est
bloquée au garage, un élève fait une mauvaise chute
cours d’un match de foot comme d’habitude parti-
culièrement physique. Sans voiture il est difficile de
se rendre à l’hôpital. Que faire alors ? Cela risque
d’être compliqué de le conduire à Obala en moto
puisqu’il ne peut même pas plier sa jambe. Et,
comme dans un film dont je ne citerais pas le nom
qui traite sous un mode cosmico romantique des
aventures d’un illustre dramaturge anglais et où
chaque fois qu’il arrive un problème il y a quel-
qu’un pour dire que ça va s’arranger. Comment ?
Mystère, mais ça finit par s’arranger… La solution
à mon problème est venue d’elle-même. Une élève
d’Obala arrive en voiture pour parler d’un problème
de discipline avec le surveillant général, nous de-
mandons donc au chauffeur s’il peut conduire
l’élève blessé à l’hôpital, et le problème est résolu.
J’en tire donc la conclusion suivante : je suis quel-
qu’un de particulièrement chanceux. Par extension,
j’appliquerais même cet adage, ultime lapalissade :
‘après la pluie, le beau temps’ à toutes les situations
auxquelles je suis confrontées. Je m’explique une
nouvelle fois, tous les évènements que j’ai vécu au
début de l’année ont été particulièrement éprou-

~ 275 ~
Les yeux ouverts

vants : décès d’une élève, maladie d’une autre, pa-


luds à répétitions etc. puis, à partir de novembre, je
suis rentré dans un autre cycle : plus de gros pro-
blèmes au niveau du collège (si ce n’est financier
mais ça c’est normal), bonne santé et moral au beau
fixe… Après la pluie, le beau temps… CQFD !
Bref, tout va bien, je vais bien !
Sinon, aux dernières nouvelles je me suis
rendu à Ebolowa passer un petit week-end entre
coopérants, c’était très sympa. Ce week-end je de-
vrais rester au village et la semaine prochaine je
serais à Mbalmayo où il est prévu que l’on se fasse
un week-end en musique. J’attends cela avec impa-
tience !

Dimanche 3 décembre 2006

Je sais, je sais, je vous vois venir. Ça fait un


bail que notre intérimaire africain ne nous a pas
donné de vraies nouvelles – à supposer qu’il y en ait
des fausses… bref -, depuis quelques semaines, un
petit message, un télégramme vite fait bien fait juste
histoire de dire que ça va, mais rien d’un peu plus
consistant à se mettre sous la dent. C’est vrai,
j’admets, mea culpa. A ma décharge, ce n’est pas
tant que j’avais grand-chose à dire, mais de la même
manière que vous ne voyez pas forcément l’intérêt
de me décrire votre vie quotidienne en long, large et
travers ; je n’en voyais pas forcément l’intérêt non
plus. Je suis chez moi, je vais bien, je vis tranquil-
lement, bref, j’ai un vie normale, un boulot normal
avec des gens normaux, à ceci près que c’est à un

~ 276 ~
Deuxième année

peu moins de 7000 bornes de l’endroit où j’ai, pour


la première fois, ouvert les yeux sur le monde et
que, de fait, ma réalité n’est pas la votre de la même
manière que la votre – en ce moment – n’est pas la
mienne.
Alors que dire, je vous ai déjà asséné mon
quotidien avec force et vigueur tout le début de
l’année scolaire, maintenant, vous devez en savoir
assez pour imaginer ce que peut être une journée de
travail ici, ce que peut être ma vie. En résumé, pour
les dernières nouvelles, je n’ai plus d’ennuis de san-
té depuis un bon mois et donc quand la santé va,
tout va. Ma chance semble avoir tourné, la preuve,
la semaine dernière j’ai fait un match de foot avec
les professeurs contre des élèves du collège et nous
avons gagné deux à un. Ensuite, nous avons été
boire une bière et, après avoir longuement hésité sur
le choix de la boisson, j’ai pris une bière avec la-
quelle il y a un jeu où on peut gagner des choses
diverses et variées. Et… je décapsule, j’enlève
l’opercule : une bière gratuite ! Nous étions environ
dix professeurs dont la moitié à avoir pris cette
bière dans l’espoir de gagner, et ça tombe sur ma
pomme. Bien ! Et ce n’est pas fini, je commande
donc ma deuxième bière gratuite et, quand je la
décapsule, que j’enlève l’opercule : une autre bière
gratuite ! Evidemment, les collègues étaient verts.
Pour des noirs ça vaut le coup d’œil. Déjà la proba-
bilité de gagner à ces jeux est faible, mais de gagner
deux fois coup sur coup au milieu d’autres
consommateurs de la même bière, c’est que je dois
être particulièrement vernis en ce moment.

~ 277 ~
Les yeux ouverts

Au niveau du collège tout se passe dans


l’ensemble relativement bien, même si nous
n’avons pas eu les résultats escomptés pour la
deuxième séquence. Le niveau est encore assez fai-
ble et en particulier dans la classe de troisième, il
s’agit de redoubler d’efforts pour les remettre au
travail.
A coté de ça, ce sont toujours les mêmes
problèmes financiers. Les parents n’ont pas d’argent
et donc ils ne peuvent pas respecter les échéances,
ou encore, ils avaient l’argent mais la veille de
l’échéance un membre de la famille est tombé ma-
lade et comme il n’y a pas de sécu ben c’est la sco-
larité du gamin qui est parti dans les soins. Et du
coup, comme le Fondateur a initié beaucoup de tra-
vaux cet été, que cela a coûté beaucoup d’argent, et
que la subvention n’est toujours pas tombée, il de-
vrait me manquer pas loin d’un million CFA au 22
décembre pour payer les salaires. Si la subvention
ne tombe pas, je ne sais vraiment pas comment on
va faire.
Donc ce week-end, pour m’aérer le cervelet,
j’ai été à Mbalmayo où nous nous sommes retrou-
vés avec 9 coopérants : un joli troupeau de blancs !
J’ai eu le plaisir d’initier mon palais aux délices du
porc-épic : une viande tendre, un peu forte, avec un
arrière goût d’andouillette… très bon ! Puis, j’ai pu
déguster l’antilope, également un régal pour les
papilles ! Pour digérer ces bons petits plats nous
avons été faire une ballade au sanctuaire marial, un
lieu où, en haut d’une colline qui domine Mbal-
mayo, une communauté italienne a entrepris la
construction d’une cathédrale monumentale. Nous

~ 278 ~
Deuxième année

avons aussi visité l’école d’art de Mbalmayo qui est


unique en son genre dans une bonne partie de
l’Afrique de l’ouest et où les élèves – en plus des
cours normaux – reçoivent des enseignements en
sculpture, poterie, dessin, céramique. Alors que l’art
au Cameroun se limite aux marchés artisanaux pour
touristes ou aux soirées mondaines de
l’ambassadeur, retrouver un espace de culture et
d’enseignement de l’art nous a fait comme une
bouffée d’air frais. Puis nous avons pu visiter
l’atelier où ils réalisent les céramiques, voir quel-
ques personnes à l’œuvre, se faire expliquer les pro-
cédures de cuisson des argiles et entendre la petite
musique de l’émail qui éclate sur les poteries justes
sorties du four. Ajoutez à cela quelques parties de
ping-pong, de grandes et belles discussions, et des
petits jeux réalisés par nos hôtes… c’était vraiment
très sympa.
Sinon, a priori changement de programme
pour les vacances de Noël. Je vais peut être aller
profiter des fêtes au bord de la mer à Kribi. Ainsi,
peut être que le 25 décembre nous serons pieds nus
dans le sable, au bord de la mer, à déguster quelques
barracudas fraîchement pêchés. En fonction du
temps et de l’argent j’irais peut être ensuite dans
l’est mais pour l’instant, une chose est sûre, c’est
que rien ne l’est. Alors advienne que pourra !
Mercredi 13 décembre 2006,
Je viens de passer un week-end fantastique à
Foumban. Déjà, pour une fois je ne me suis pas tapé
le transport en commun, nous sommes partis à 4
avec un ami camerounais qui a une voiture, Fran-
klin ; juste une halte à Bafoussam pour récupérer

~ 279 ~
Les yeux ouverts

Nathalène, coopérante à Yaoundé, puis nous avons


filé direct à Foumban. Là-bas, nous nous sommes
rendus chez Mohamed dont la famille nous a ac-
cueilli à bras ouverts. Mohamed c’est le gars que
j’ai rencontré à l’artisanat à Yaoundé l’an passé et
qui, avec le temps et quelques visites à sa boutique,
est devenu un bon ami. Ce qui est sympa, c’est que
comme il est issu d’une famille d’artisans nous
étions logés en plein cœur du quartier de l’artisanat.
Ensuite, dans l’ethnie Bamoun, sa famille bénéficie
semble t’il d’une certaine reconnaissance ce qui
nous a permis de faire pas mal de choses. C’est que
j’oublie le but de notre déplacement à Foumban : il
ne s’agissait pas juste d’un week-end comme ça
dans la mesure où il y en a bien pour 4 à 5 heures de
routes au départ d’Obala, mais c’était pour aller
assister à la Fête du Nguon. Alors qu’est-ce ? Eh
bien c’est la grande fête culturelle de l’ethnie Ba-
moun, la deuxième ethnie majoritaire de l’ouest
Cameroun avec les Bamilékés. A l’origine, cette
fête avait lieu tous les ans et tous les chefs Bamoun
se retrouvaient à Foumban au palais du sultan afin
que ce dernier règle les éventuels litiges et recueille
les doléances de ses sujets. Aujourd’hui, cette fête a
lieu tous les deux ans et vise à célébrer le dyna-
misme de la culture et des traditions Bamoun.
J’aurais du mal à vous dresser le programme exact
des festivités et le déroulement point par point de
ces deux journées, après tout je ne suis pas un guide
touristique, mais je peux vous dire ce que nous
avons vu.

~ 280 ~
Deuxième année

Donc vendredi soir, après nous être installés


chez le grand frère de Mohamed, Issa, et avoir eu
droit à un bon repas bien copieux, nous nous som-
mes rendus jusqu’au palais du sultan. Sur place, une
foule incroyable ! Quand je m’étais rendu à Foum-
ban l’an passé aux alentours de Pâques, c’était le
calme plat. Ce week-end, c’était la grande invasion.
A ce moment là donc, le sultan installé à l’entrée de
son palais admirait et jugeait le passage successif de
différentes troupes de danseurs. En arrière plan,
dans un coin de la grande cour devant le palais, une
palissade avait été dressée pour séparer la foule de
la population particulière des sorciers et membres
de sociétés secrètes (conseillères du roi et dont les
ethnies de l’ouest ont l’air particulièrement friands).
De derrière la palissade, que personne n’a le droit
de franchir ni même de regarder par-dessus – et
surtout pas les femmes – s’échappaient comme des
litanies, des rumeurs, des sons étranges, pla-
nants… Nous sommes restés là-bas une bonne
heure puis après une halte bière, étant fourbus du
voyage, nous avons rapidement gagné nos lits. Le
lendemain matin, réveil vers 8 heures mais, le temps
que tout le monde soit prés, départ seulement vers
10h00 pour se rendre au niveau de la place des fêtes
de Foumban où avait lieu une cérémonie en pré-
sence du sultan.

~ 281 ~
Les yeux ouverts

Défilé fête du Nguon – Foumban – Ouest Cameroun

Difficilement nous nous sommes frayés un


chemin dans la foule et grâce au passeport couleur
de peau et à l’aide de nos hôtes, nous avons pu nous
rendre au niveau de la tribune. Ce matin là avait lieu
une sorte de cérémonie au cours de laquelle des
Bamoun qui de par leurs actions, leurs travaux, ou
je ne sais quoi, se voyaient remettre médailles et
autres titres honorifiques. Egalement, les différentes
communautés Bamoun réparties aux quatre coins du
pays et du monde ont pris part à un défilé devant le
sultan, et pour le plaisir aussi de nos yeux. La cé-
rémonie s’est clôturée par le sacrifice d’un bouc
pour, si j’ai bien compris, laver le passé et avancer
sur des bases nouvelles. Ensuite, nous nous sommes
vus emmenés par nos hôtes dans une belle demeure
un peu en contrebas de la place et qui semblait être
le point de chute d’une bonne partie des blancs du
coin – et à cette fête, il y en avait des blancs ! –.
Accueillis sur place par un camerounais dont les
habits et l’allure dans ce décors très riche alors
même que nous ne savions pas où nous étions et qui
même était ce monsieur a fait que dans un premier

~ 282 ~
Deuxième année

temps nous nous sommes sentis un peu mal à l’aise.


D’autant que nos accompagnateurs nous avaient
laissés pour d’autres activités, semble t’il que
l’invitation n’était valable que pour les étrangers
introduits par des personnes reconnues ici certes,
mais qui elle-même n’étaient pas accueillies. Très
rapidement on s’est occupé de nous à coup de
champagne et de Côtes de Bourg – Cheval Blanc -
2001 si bien que rapidement nous nous sommes
sentis d’avantage à l’aise. C’est néanmoins au sortir
de cette maison que nous avons appris que notre
hôte n’était autre que le bras droit du Sultan.
Nous étions déjà au milieu de l’après midi
et, après un tour à l’artisanat, nous sommes rentrés
nous reposer un peu à la maison. Ce n’est que vers
20h00 que nous sommes ressortis. Il y avait, ainsi
que nous l’avons appris par la suite, une fête donnée
au Palais où certains de nos collègues coopérants
rencontrés sur place ont paraît-il pu jouer les pics
assiettes sans invitations. En ce qui nous concerne,
nous sommes partis en boite pour boire, danser et
jouer au billard. Très sympa, nous ne sommes fina-
lement rentrés que vers 5h00 du matin pour appren-
dre que la cérémonie du lendemain débutait vers
6h30. Plein de bonne volonté, j’ai mis mon réveil à
6h 30 et me suis levé à… 8h00 ! Nous avons tout de
même rejoint le cortège qui depuis l’entrée de la
ville partait jusqu’à la place des fêtes. Tout bonne-
ment magnifique ! Chaque groupe représentait soit
un quartier, soit un village, et défilaient tous en te-
nues traditionnelles, tous ou presque armés d’une
lance pour simuler le retour de guerre et parfois
même d’une sorte d’épée propre aux Bamoun avec

~ 283 ~
Les yeux ouverts

laquelle les différents passants simulaient de temps


à autre des combats.
Samedi après la cérémonie nous avions eu la
chance de voir les artisans du bronze à l’œuvre.
Extraordinaire ! Après avoir fait les moules des
différentes pièces et réalisé également une sorte de
récipient où faire fondre le bronze, ils fabriquent un
four à l’intérieur duquel ils positionnent les diffé-
rents objets, puis font tourner le feu jusqu’à l’enfer
de 9h00 à 16h00 – heure à laquelle nous sommes
arrivés. Alors, ils cassent le four puis retirent les
moules qui y ont chauffés toute la journée et tenez
vous bien, ils retirent ça à la main juste avec un
vague torchon mouillé. Les pièces les plus impor-
tantes sont calées dans un trou puis entourées de
terre avant que l’on n’y verse le métal en fusion et
encore une fois, le gars tient son récipient à la
main ! Dans le même temps, un assistant vérifie que
le liquide ne sort pas par un autre orifice des moules
et dés que cela s’en approche, y dépose un pâté
d’argile. Vraiment impressionnant !
Je ne peux pas vous décrire par le menu tout
ce que j’ai vu, fait, vécu dans ce week-end tant le
dépaysement a été total et les activités nombreuses.
J’ai l’impression d’être parti quasiment une semaine
et les évènements se mélangent déjà dans ma tête.
Une chose est sûre c’est que ce week-end haut en
couleurs est gravé dans ma mémoire.
Dimanche, nous sommes partis de Foumban
vers 16h00 et ne sommes arrivés à Obala que vers
21h00, fourbus, les fesses en capilotade après un
peu plus de 4 heures de route.

~ 284 ~
Deuxième année

Avec la fatigue accumulée du week-end, le


début de semaine a été dur. La situation financière
actuelle est plus que catastrophique, j’ai même été
obligé de taper dans la caisse pour les examens de
BEPC afin de payer la nourriture aux internes cette
semaine. Nous sommes aujourd’hui le 13 décembre
et je n’ai pas fini de verser les salaires de novembre.
Ça me met dans une position particulièrement in-
confortable, surtout quand il s’agit de faire des re-
marques à certains employés et/ou professeurs par
rapport à leur travail. Ensuite, il y a eu quasiment
mutinerie parmi certains internes suite à l’exclusion
temporaire d’un de leurs camarades internes pour
insolence et violence. C’est en passe de s’arranger
mais sur le moment c’était un joyeux bordel. Entre
l’exclu qui commence à gueuler au surveillant géné-
ral d’internat qui a proposé l’exclusion qu’il est hors
de question qu’il lui adresse la parole de nouveau,
un de ses potes qui court après lui la valise à la main
en disant « si c’est comme ça moi aussi je m’en
vais », et les autres qui écrivent sur des panneaux de
bois qu’ils mettent devant la porte de chez moi ‘on
veut machin !’
Sinon le conseil de classe du premier trimes-
tre aujourd’hui s’est relativement bien passé. Rela-
tivement parce qu’il y a un problème au niveau de
la gestion des coefficients sur l’ordinateur et qu’il
faut qu’on revoit ça demain et que… ça me fait
chier ! Mais bon, c’est le boulot quoi ! Quand ce
sera fait ma seule préoccupation sera, pour ne pas
changer, l’argent, l’argent, et l’argent ! Je dois voir
le Fondateur la semaine prochaine pour qu’on voie
ce qu’on peut faire en cas de pénurie – qu’il y aura à

~ 285 ~
Les yeux ouverts

coup sûr ! Si tout pouvait s’arranger pour le mieux


avant les vacances ça serait plutôt cool, que je sois
la veille de Noël les pieds dans l’eau au bord de la
mer et non dans mon bureau dans la brousse à ver-
ser les salaires. Quoi qu’il en soit, il me tarde d’être
en vacances, de sortir du collège plus que pour deux
jours et de changer d’air quelques temps. Trois mois
et demi d’affilé avec tous les problèmes qu’il y a eu
depuis le début de l’année, j’aimerais bien partir en
vacances sur une bonne note et l’esprit léger. En
même temps, je ne vais pas me plaindre. Après tout
je suis servi. Je voulais partir en coopé pour me
caler les pieds sur terre, et me prendre quelques
baffes et le moins qu’on puisse dire c’est que je suis
servi… C’est même plus des baffes à ce stade, c’est
du plomb ! Mais bon, vous l’aurez compris, on se
fait à tout, je m’habitue à ce genre de situations, et
dans l’ensemble, tout va bien, même plutôt bien.
Juste : vivement les vacances !!

Jeudi 4 janvier 2007

Le jeudi 28 décembre 2006 au soir, après


avoir libéré la quasi intégralité de mes élèves sauf
trois internes dont deux que j’ai été récupéré le soir
même au bar et qui vont prendre cher pour ça, je me
suis senti léger, libéré d’un poids, ‘cui-cui’, et dans
la seconde qui a suivi, le deuxième effet kiss cool
du début des vacances, comme une grande baffe
dans la figure, comme une chape de béton armé qui
me serait tombé sur la moitié du crâne : libéré mais
fatigué ! Il faut dire que ce premier trimestre a été

~ 286 ~
Deuxième année

particulièrement éprouvant moralement et physi-


quement ; si l’an passé était la période des doutes et
des découvertes, ce début d’année ci, c’était
l’immersion totale dans toutes les problématiques
de fonctionnement et de vie dans un collège de
brousse. Aussi, quand le collège s’est retrouvé véri-
tablement vidé de ses élèves le vendredi, je me suis
senti libéré, vraiment. Je ne devais pas vraiment me
rendre compte l’an passé de la responsabilité que
j’ai en tant que principal de collège, maintenant que
j’ai eu l’occasion d’en prendre conscience et
d’éprouver celle-ci dans tous les sens du terme, je
suis plus à même de réagir aux situations qui peu-
vent se présenter. Bêtement, ça s’appelle l’expé-
rience.
Mais ce n’était pas encore le réel départ en
vacances puisque le jeudi soir également j’ai eu la
visite de l’ONG chargé de l’entretien de la pompe à
eau. Il fallait faire la vidange. C’était intéressant à
voir puisqu’en fait, ils démontent le socle sur lequel
est installé la pompe (que je croyais au début d’un
seul tenant), puis avec une moto pompe ils vidan-
gent le puit avant de faire quelques menus répara-
tions puis de refermer le socle avec du ciment. Evi-
demment ce n’est pas gratuit et la quasi intégralité
des cotisations que j’ai réussi à percevoir cette an-
née y est passée.
Le problème c’est qu’il y a encore des tra-
vaux à faire : la première tuyauterie de la pompe est
abîmée et je ne sais pas combien de temps elle tien-
dra, il faut installer un nouveau couvercle pour faci-
liter l’entretien, et il faut finir les travaux
d’aménagements autour du puits (barrière, cimenter

~ 287 ~
Les yeux ouverts

ce que l’érosion a dégradé…) et que je ne pense pas


pouvoir récupérer l’intégralité des cotisations atten-
dues (l’an dernier je n’en avais même pas récupéré
la moitié). Il y a pour beaucoup cette espèce de
mentalité ‘parasite’ qui consiste à critiquer dans un
premier temps les choses mises à disposition, puis à
les utiliser sans souci d’entretien et ni volonté de
préservation pour, quand la chose est cassée aller
voir ailleurs et recommencer le même manège. S’il
n’y avait pas le collège pour assurer la gestion et
l’entretien du puit, celui-ci ne fonctionnerait plus
depuis longtemps, comme la plupart des anciens
points d’eau du village.

Travaux sur la pompe à eau du collège

A la fin de l’opération, les ouvriers balan-


cent un sachet de chlore dans le puits pour désinfec-
ter après leur passage, alors le puits ne doit pas ser-
vir pendant deux jours pour éviter les problèmes
relatifs à l’absorption d’eau chlorée. On a beau
avoir un cadenas et bloquer le bon fonctionnement

~ 288 ~
Deuxième année

de la pompe, les gamins continuaient à venir ac-


tionner le petit jeu restant au mécanisme afin de
boire. Et pourtant ils le savaient, comme le puits
devait rester bloqué deux ou trois jours, nous avions
averti toute la population et le jour de la vidange
c’était le défilé jusqu’à l’arrivée des ouvriers. Il a
fallu que le directeur des études surveille le puit
toute la journée pour permettre que le puisage se
déroule dans le calme et en bon ordre, sinon ça au-
rait été, comme ça l’est presque tous les soirs : la
cohue avec 10 personnes agglutinées autour de la
pompe, incapables d’attendre leur tour et de faire la
queue. De manière générale, le camerounais ne sait
pas faire la queue, le pire, c’est au guichet des ban-
ques, où alors même que vous percevez une forte
somme d’argent, vous êtes entourés de part et
d’autres de clients qui vous collent en attendant leur
tour.
Bref, j’ai quitté le village samedi matin juste
après que le Fondateur soit venu tuer deux de ses
porcs pour les fêtes. J’ai pris la route un peu avant
lui et, bien m’en a pris puisque : une fois est devenu
coutume depuis, je suis de nouveau tombé en panne.
Tranquillement, doucement, le moteur s’est adouci,
alangui, allongé, endormi et je n’ai plus eu qu’à
laisser glisser voluptueusement le véhicule sur le
bas coté de l’axe lourd. Impossible de redémarrer.
Je trifouille le moteur pour ce que j’en connais,
rien ! Sur ces entrefaites, je vois le Fondateur arri-
ver en voiture, je l’arrête alors et après une brève
négociation il accepte d’attendre avec moi que le
garagiste vienne prendre en charge le véhicule. Il a
donc pu m’emmener ainsi que mon économe et les

~ 289 ~
Les yeux ouverts

deux nièces de mon surveillant général – que j’avais


à bord – jusqu’à Yaoundé et je n’ai pas eu à remet-
tre mes vacances à plus tard en attendant une hypo-
thétique réparation de la voiture.
Après une nuit à Yaoundé, nous sommes
partis le dimanche au matin avec mon collègue ho-
monyme de Makak rejoindre à la gare routière un
couple d’amis coopérants arrivés en septembre
2006. Direction Kribi ! Environ 4 heures de route
puis la côte se profile à l’horizon. Ciel bleu, coco-
tiers, et plages de sable fin ! Une chose change,
nous avons beau être au bord de la mer, pas une
mouette, même au niveau du débarcadère où le
poisson arrive chaque jour. Par contre, plus surpre-
nant, toute une population de rapaces a peu prés de
la taille des buses.

Chutes de la Lobé – Kribi – Littoral

Nous avons partagé notre temps entre bai-


gnades, ballades sur la plage, et dégustation de pro-
duits de la mer dans des restaurants ‘pieds dans

~ 290 ~
Deuxième année

l’eau’ : les crevettes de Kribi sont extraordinaires,


surtout pour un réveillon de Noël en tee-shirt au
bord de la mer ! Je suis retourné aux chutes de la
Lobé où je m’étais rendu lors de mon passage à
Kribi en août 2006. Ce lieu où la Lobé se jette en
cascade dans l’atlantique est magique ! Cette fois, je
n’ai pas pu me retenir, j’ai été prendre un bon bain
d’eau douce au pied de petites cascades, avant
d’aller me jeter dans la mer quelques minutes plus
tard.
Après trois jours à Kribi nous nous sommes
motivés pour prendre la route de Campo. Taxi
brousse, 85 kilomètres, 3 heures de routes… arri-
vées le cul en capilotade et passage par la case po-
lice pour se faire enregistrer puisque nous sommes
rendus à la frontière de la Guinée Equatoriale. Puis,
quelques mètres plus loin, à peine le taxi nous a-t-il
déposé qu’un gars de l’émi-immigration (ou quel-
que chose dans le style) stoppe la moto devant nous
pour nous demander de nous faire enregistrer une
nouvelle fois. Pour dormir, nous optons pour
l’auberge municipale. Tous les gens au bord de la
route, sans même que nous le leur demandions,
nous indiquent le chemin. De manière générale, les
gens de Campo nous sont apparus vraiment accueil-
lant et chaleureux. Des petites filles sont même ve-
nues nous offrir des coquillages alors que nous en
cherchions sur la plage. A Kribi, station balnéaire
par excellence des expatriés friqués du pays, on
nous aurait demandé de l’argent. Bref, nous avons
trouvé l’hôtel idéal, à ceci près qu’il n’y avait pas
d’électricité de 19h à 23h parce que le groupe élec-
trogène de nuit de Campo était en panne et ne per-

~ 291 ~
Les yeux ouverts

mettait pas d’assurer le surplus d’électricité deman-


dé en général à ces heures là, et qu’il n’y avait de
l’eau qu’à certaines heures fixes dans la journée et
encore, uniquement au robinet extérieur. C’est
d’autant plus bête que dans les chambres avec vues
sur la mer il y avait un ventilo, et une vraie salle
d’eau. Bien, comme je viens de le dire, nous avions
nos chambres avec vue sur la mer et au loin la Gui-
née Equatoriale. Très sympa et pas cher puisque la
chambre était à 4.000 F CFA par nuit. Là-bas, nous
avons profité à fond des grandes plages désertes de
touristes où pour seuls compagnons temporaires
nous avions quelques pêcheurs au large sur leurs
pirogues, ou une maman et ses enfants venus cueil-
lir une coco sur la plage. Les plages, c’était la cerise
sur le gâteau puisque l’objet de cette escapade à
Campo était une excursion au cœur de la réserve
éponyme. Nous avons donc trouvé un guide, qui
dans ces cas là se trouve être en général le beau-
frère de la taulière, qui nous a organisé la ballade et
le transport. L’entrée du parc se trouvant à 35 kilo-
mètres de la ville, nous avons négocié avec lui une
voiture et nous sommes tout de même retenus de
demander demi-tarif au chauffeur au prétexte qu’il
n’avait qu’une main, il l’aurait sans doute mal
pris… Notre pilote se débrouillait comme un chef :
conduire sur piste un véhicule qui n’a de voiture
que le nom et ce juste avec une main relève de la
prouesse ! En même temps, dés que nous avons
pénétré le labyrinthe des pistes menant au parc, cel-
les-ci étaient extraordinairement bien entretenues. Il
faut dire qu’elles sont en train d’être refaites et qu’il
n’y a de toute manière que très peu de circulation

~ 292 ~
Deuxième année

par ici. Et voilà, sans renier l’intérêt qu’il y a à ré-


aliser ces pistes pour le suivi du parc, on s’interroge
tout de même sur les priorités puisque la voie prin-
cipale qui mène à Campo en venant de Kribi est
tellement défoncée que l’approvisionnement de la
ville laisse carrément à désirer. Imaginez donc,
quand nous sommes arrivés, il y avait pénurie de
bière et nous avons à nous quatre achetés
l’intégralité des bouteilles d’eau de la bourgade (5
ou 6 tout au plus) ! Pour compenser, une partie des
denrées vient directement de la Guinée Equatoriale.
A coté de ça, pas de problèmes pour l’approvision-
nement en poissons frais et le prix des poissons que
nous avons mangé un soir à l’auberge (capitaine,
bar, carpe de mer…) nous aurait été facturé au
moins 5 fois plus cher à Kribi !
Le parc : La piste s’arrête d’un coup sur un
grand pont en bois qui traverse un des bras du Ntem
(fleuve qui fait la frontière avec la Guinée) et de
l’autre coté duquel la forêt équatoriale s’étend im-
mense et luxuriante. En fait de guide, nous avions
un coureur de marathon. Nous aurions du lui de-
mander de prendre le temps de s’arrêter pour admi-
rer la végétation et écouter la mélodie des bois, mais
en bons petits chiens nous avons suivi pour ne pas
nous perdre dans ce dédale végétal. Nous nous
sommes tout de même arrêtés quelques fois pour
apercevoir à la cime des arbres quelques ombres de
singes et voir passer des oiseaux colorés. Il y a para-
ît-il dans cette forêt, en plus des singes, quelques
éléphants et des troupeaux de buffles. Mais des buf-
fles nous n’en avons vu que les traces et des élé-
phants que les crottes. Après quatre bonnes heures

~ 293 ~
Les yeux ouverts

de marche nous sommes ressortis de ce qui peut


devenir un enfer vert quand on y est perdu : four-
bus, trempés, et dégueulasses… mais heureux ! No-
tre chauffeur qui nous avait accompagné dans la
ballade s’est révélé être un fabuleux imitateur de
singe, ce qui nous a permis de les apercevoir et de
les entendre répondre.
Nous étions partis pour n’y passer qu’une
nuit, finalement nous sommes restés trois jours à
Campo tellement l’endroit était magique. Puis, nous
avons amorcé notre retour vers Kribi pour réfléchir
au lieu où nous passerons le réveillon de la nouvelle
année. Nous sommes restés juste une nuit là-bas
pour repartir le lendemain pour l’ouest et Dschang.
Et c’était parti pour 12 heures de trajet ! Départ
midi à Kribi et arrivée minuit à Dschang ! D’abord
un peu plus de deux heures de bus jusqu’à Douala
puis, taxi jusqu’à la gare routière (début des négo-
ciations), puis arrivée à la gare routière où le taxi
s’est retrouvé entouré de tellement de rabatteurs
qu’il s’est échappé pour revenir un instant plus tard
une fois la foule dispersée. Sur place, à défaut de
trouver la compagnie conseillée, on se rabat sur une
autre dont je ne ferais pas la publicité : Kami, qui
s’avère être une sorte de société écran puisque ses
bus sont nommés Mariam ou quelque chose comme
ça. Bref, pour nous mettre en jambe, après avoir
payé le billet, juste avant de monter dans le bus, un
des gars nous demande de l’argent pour les bagages
alors que c’est normalement compris dans le prix du
billet (à moins d’avoir d’énormes bagages !) là, on
s’est bien énervé, et le gars s’est ravisé quand il a vu
que nous partions pour nous faire rembourser. Nous

~ 294 ~
Deuxième année

avons ensuite attendu au moins trois heures avant


que le bus parte puisque le motor boy avait mal géré
le chargement et que ça commençait à gueuler dans
tous les coins. Ensuite, quelques bonnes heures de
route, entrecoupées de tellement de contrôles de
police (une bonne dizaine) que le chauffeur a forcé
le dernier barrage en s’arrangeant pour que la herse
(planche cloutée tirée par un fil) passe entre les
roues. Arrivée à Bafoussam, à moins d’une heure de
Dschang, nous sommes les derniers passagers dans
le bus. Le chauffeur est, ou fait mine d’être, malade
pour ne pas se taper le trajet et s’arrange avec un
mini bus du coin pour qu’il nous y emmène. Et c’est
reparti, on transvase les affaires, et alors qu’on se
disait qu’on allait faire la dernière partie du trajet à
l’aise, on se retrouve dans un vieux machin tout
brinquebalant qui, il en plu à Dieu (comme on dit
ici) nous a conduit à bon port en dépit d’une
conduite plus qu’hasardeuse. Nous y avons retrouvé
une coopérante qui nous a accueilli chez elle
comme des rois. Changement d’environnement et
changement de climat, nous avons quitté la chaleur
des plages pour le froid des collines. Au pro-
gramme, repos et journée glande devant des VCD
(DVD mais sans le menu contextuelle et à la qualité
redoutable…)… Réveillon du nouvel an à la maison
en petit comité avec quelques bières et qui s’est
conclu sur quelques notes de musique puisque, dé-
cidément j’ai de la chance, la miss qui nous accueil-
lait avait une guitare. Il y a des hasards agréables,
l’an dernier, j’avais également fini le réveillon sur
quelques notes de guitare dans un petit bouiboui de
Makak. Nous avons commencé la nouvelle année

~ 295 ~
Les yeux ouverts

sur une journée très sympa puisque nous avons ac-


compagné les jeunes aveugles du centre où travaille
la coopérante, dans une ballade à travers Dschang.
L’occasion de découvrir la ville tout en discutant
avec nos binômes respectifs de leur vie dans le cen-
tre, d’où ils viennent, de ce qu’ils aiment… Nous
sommes repartis le 2 janvier vers nos pénates. C’est
reparti ! Déjà la dernière ligne droite de ma coopé !
En avril, j’accueille le nouveau volontaire, et au 15
juin les examens sont terminés et mon travail aussi
puisque j’aurais alors passé le relais. A peine 6 mois
avant la fin de l’année, 8 mois maximum avant que
je ne rentre en France. Dans les dates, je trouve que
c’est trop vite ; dans les actes, je sais que j’ai encore
plein de choses à faire, pleins de moments à vivre.
Pour certaines raisons je suis content de voir
l’échéance arriver à son terme ; d’un autre coté, je
me dis qu’il s’en serait fallu de peu pour que je de-
mande une prolongation d’un an de mon contrat.
Une chose est sûre, c’est que les quelques semaines
qui vont précéder mon départ du Cameroun (sans
que je sache quand j’aurais la possibilité d’y retour-
ner) seront particulières. C’était déjà étrange de dire
au revoir à la France pour deux ans, de tout laisser
derrière soi pour partir loin la première fois de sa
vie, que ça va être dur de quitter ce pays que j’ai
appris à aimer ces derniers mois et où je me sens de
plus en plus chez moi. Déjà le nez dans les démar-
ches pour savoir ce que je vais faire de ma peau au
retour, il me faut garder les yeux ouverts sur ma vie
qui continue ici encore quelques mois.

~ 296 ~
Deuxième année

Lundi 22 janvier 2007

Une des facettes les plus intéressantes mais


aussi des plus déroutantes du travail de direction
concerne le règlement des différents problèmes hu-
mains auxquels on peut être confronté. Entre les
parents et la manière dont ils élèvent leur enfants,
les professeurs et la manière dont ils s’investissent
et dirigent leurs classes, et les élèves au milieu de
tout ça qui ne se gênent pas pour se créer une multi-
tude de problèmes entre eux quand ils ne s’agit pas
autrement d’histoires de mutations adolescentes…
on en voit de toutes les couleurs. Donnez à chacun
des protagonistes de ce microcosme un bon petit
caractère qui multitude oblige, ne va pas forcément
s’accorder à tous les autres. Passez le tout au bain
marie d’une année scolaire. Et vous obtenez un
cocktail étonnant, surprenant, excitant, détonant…
bref, le piment de l’aventure.
Laissez moi donc vous conter la dernière
aventure en cours. Je vous ai déjà fait part de
l’importance des questions de sorcellerie par ici.
Peu importe la réalité de ces affaires, le fait est que
les mots qui la décrivent et alimentent les rumeurs
peuvent tout aussi bien faire office de mauvais sorti-
lège comme de bénédiction. Cette année nous avons
une nouvelle élève à l’internat, une élève…spéciale.
Au début de l’année elle s’est surtout faite remar-
quer de la direction pour ses nombreux problèmes
médicaux, elle s’est même offert le luxe de tomber
enceinte et d’avorter. A 16 ans. Mais c’est l’âge. On
m’a d’ailleurs dit qu’une femme qui a son premier
enfant après 25 ans est une primipare âgée, et que

~ 297 ~
Les yeux ouverts

cela peut être dangereux d’accoucher si tard ! Bref.


Ce n’est que le début. Vers le mois de décembre, le
surveillant général d’internat a commencé à m’in-
former qu’elle avait des problèmes d’ordre plus…
occulte, qu’elle recevait des visites dans la nuit, des
agressions, et que c’était la raison pour laquelle elle
ne se sentait pas souvent bien le matin au réveil.
Ces ‘agressions’ apparemment bien réelles pour
elle, probables pour le surveillant général, peuvent
se regrouper sous l’intitulé ‘monde de la nuit’. En-
fin, les vacances de Noël arrivent. Elle n’est de re-
tour au collège qu’une semaine après la fin des va-
cances. Son grand frère l’accompagne et déclare
qu’elle est désormais à 100% en pleine forme pour
la nouvelle année. Tellement en pleine santé qu’elle
vient me voir mercredi 17 pour me demander quel-
que chose. Approchez vous donc un peu, je vais
vous raconter tout ça.
Tout d’abord, elle me demande un billet de
sortie pour ce week-end. A ce niveau, j’ai bien in-
sisté auprès des parents d’internes pour qu’ils nous
téléphonent ou qu’ils nous préviennent par écrit
qu’ils autorisent leur enfant à sortir tel ou tel week-
end. Ma première réaction est donc de demander la
raison de la sortie. Elle me rétorque que c’est pour
aller au commissariat en baragouinant dans sa bou-
che si bien que je n’y comprends qu’un mot sur
deux. En aparté, quand les filles décident le soir de
faire la fête dans le dortoir, elle est de celles dont on
entend bien la voix ; mais dés qu’elle doit faire face
à un membre du personnel, elle bouffe tellement ses
mots qu’on a envie de lui donner des coup de pied
dans le cul pour lui permettre d’expirer… Patience

~ 298 ~
Deuxième année

et indulgence, elle a un problème, je suis à l’écoute.


‘Ah ! Tu dois te rendre au commissariat, mais pour-
quoi ?’ Elle me sort alors une histoire comme quoi
elle a été menacée, qu’on lui a pris son carnet de
notes, et qu’elle doit aller au commissariat entre
autres pour le récupérer et porter plainte ??? Com-
prends pas. Je l’envoie chercher les deux surveil-
lants généraux pour savoir s’ils ont des informations
sur cette affaire. Rien. Nous continuons donc à dis-
cuter avec elle afin de déterminer le pourquoi du
comment du ressort du shmiblblic. Et, quand on lui
demande si les parents sont informés, c’est le déclic.
Je vous résume en gros les informations que l’on a
pu récupérer par la suite.
Partie 1 : Elle nous dit qu’elle s’est faite me-
nacer en route alors qu’elle allait rendre visite a des
amies, qu’à cette occasion elle s’est faite voler son
carnet de notes que, soit dit en passant, elle ne vou-
lait pas montrer à son père parce qu’elle avait de
mauvais résultats et qu’en conséquence elle voulait
aller au commissariat pour déposer plainte.
Partie 2 : Elle ajoute que ceux qui l’on
agressé sont des anciennes connaissances, qu’ils lui
en veulent à elle et qu’ils menacent aussi la vie de
son père, que la raison de ces menaces serait un
objet qu’un grand père lui aurait remis dans le plus
grand secret, que ses agresseurs en connaissaient
l’existence avant qu’elle ne le reçoive et, qu’elle n’a
jamais rien dit à ses parents et ne peut rien leur dire
parce qu’elle a peur qu’en leurs disant ils soient
davantage menacés…

~ 299 ~
Les yeux ouverts

Partie 3 : Quand le surveillant général lui


demande si ce sont des affaires de la nuit ou des
affaires du jour – entendez des affaires occultes ou
des affaires réelles – elle se trouble et dit que ce
sont des affaires de la nuit. Puis, elle commence à
pleurer. Et quand on lui demande comment les af-
faires de la nuit ont pu lui prendre son carnet de
notes, elle ne dit plus rien. Puis elle ajoute que de
toute façon tout ce qu’elle a dit était faux. Quand on
lui dit ensuite qu’on voit bien que quelque chose ne
va pas et qu’on est là pour essayer d’arranger les
problèmes, elle nous dit que de toute façon elle voit
bien qu’on ne la croit pas et elle ne veut pas parler
parce qu’elle n’a pas confiance. Et pourtant on ar-
rive à continuer à discuter sur cette affaire mais plus
ça va, moins on comprend…
Partie 4 : Je préviens que je vais appeler le
père et elle dit que de toute façon il ne viendra pas
et qu’il règle uniquement les problèmes avec de
l’argent et qu’elle ne lui dira rien parce que c’est
dangereux. J’appelle le père, le rendez vous est fixé
pour le lendemain.
Partie 5 : Aujourd’hui. Le père arrive en fin
d’après midi, je lui fais le topo de la situation.
Comme disait la fille il n’est au courant de rien.
Nous convenons ensemble de lui envoyer sa fille ce
week-end et il va réunir la famille pour discuter
avec elle. Dans la discussion il nous dit que s’il y a
un problème, il peut toujours faire envoyer de
l’argent. Bref… il est dépassé. Sachant que nous en
savons plus que lui sur les problèmes de sa fille et
que nous avons du mal à démêler les fils, c’est
compréhensible.

~ 300 ~
Deuxième année

Peut être que je me trompe mais, que ces


histoires occultes soient réelles ou non, je pense que
cette fille a de réels problèmes psychologiques, que
ceux-ci ont un impact certain sur sa santé physique,
et qu’elle doit voir un pédopsychiatre ou je ne sais
qui au plus vite parce qu’avec les histoires qu’elle
nous a raconté et les réactions qu’elle a eu, la garder
au sein de l’internat serait une erreur et pourrait
nous amener de gros problèmes… J’ai résumé en
gros ce qui s’est passé et ça risque de vous apparaî-
tre comme un simple caprice de gamine, mais je
puis vous assurer pour avoir été acteur de ce mo-
ment que c’est beaucoup plus que ça. Bref, comme
je le disais plus haut, on en voit bien de toutes les
couleurs. En espérant que tout s’arrange au plus vite
pour la gamine…

Mardi 30 janvier 2007

J'ai appris de source sûr que l'hiver bat son


plein en France et que neige et verglas sont au ren-
dez-vous. Tenez le choc! Imaginez que par chez
moi la chaleur est suffocante et qu'on en vient à dire
qu'on préférait la période de froid qui nous a tapé au
début janvier. C'est vrai quoi, quand il fait froid, on
peut se couvrir, mais quand il fait chaud, on va pas
aller au bureau en caleçon! Et ce n'est que le début,
la période la plus chaude commence en mars nor-
malement, juste avant la petite saison des pluies.
Après encore une bonne semaine avec les in-
testins tourmentés je me remets doucement. C'est
encore un peu dur aujourd'hui mais c'est que hier

~ 301 ~
Les yeux ouverts

soir un papa m'a offert un litre de palmo après le


boulot... forcément, ça retourne un peu les tripes le
lendemain matin. Sinon, tout va bien, le moral est
bon, les troupes sont fraîches, toujours les mêmes
problèmes de sous mais je compte sur mon parte-
naire pour boucher les trous. La nouvelle volontaire,
puisque c'est une, arrive normalement en avril. Je
viens de confirmer le billet d'avion. Le mois de fé-
vrier s'annonce comme l'an passé bien chargé entre
conseil d'établissement, fête de la jeunesse et ren-
contre des chargés de mission et nous serons vite
rendus aux vacances d'avril.

Mardi 30 janvier 2007 (bis)

Dernièrement je vous ai fait part du cas de


cette nana de 4ème pour qui la quatrième dimension
n’était pas qu’une histoire de série télévisée. Voici
les nouveaux rebondissements dans l’affaire : après
une semaine d’absence, nous avons appelé le père
pour savoir ce qu’il en était et lui de nous répondre
que sa fille avait disparu. En fait, nous lui avons
envoyé le vendredi soir, il l’a bien récupéré à la
maison mais le lendemain, après qu’elle ait appris
que se tiendrait une réunion de famille pour discuter
de son cas, elle a profité que son père soit au boulot
pour disparaître. Le père nous a donc dit qu’il avait
consulté un voyant et qu’il lui avait dit qu’elle
s’était réfugiée chez des amis dans le quartier. En-
suite, il serait retourné voir une sorte de marabout
ou voyant pour la faire revenir et la guérir de ses
affinités occultes. Enfin, il semblerait que cela au-

~ 302 ~
Deuxième année

rait fonctionné, si tenté que cela ait eu lieu, en tout


cas le fait est que la gamine nous est revenu ce
week-end et paraît-il guérie. Bien, je la croise lundi,
lui demande si ça va et elle me répond par
l’affirmative, je n’ai pas le temps pour approfondir ;
je fais confiance au surveillant général pour me
signaler si jamais il y a un problème. Aujourd’hui,
alors que je fais le point sur les carnets de corres-
pondance pour le report des notes de la troisième
séquence, je me souviens que celui de l’élève en
question a disparu dans le monde de la nuit… Je
vais donc la trouver et lui demande si elle peut le
récupérer et là, elle me dit que son sac avec le car-
net est au commissariat et qu’il faudra qu’elle aille
le chercher !!??? Je ne comprends plus rien… Je lui
dis que non, que je vais appeler son père pour qu’il
s’en occupe et environ une heure plus tard elle vient
me trouver en me disant que ce n’est plus la peine
d’appeler son père parce qu’une externe serait ve-
nue l’avertir que des amis à elle seraient passés au
commissariat pour récupérer son sac. Et elle veut
maintenant appeler son frère pour qu’il lui apporte
samedi pour le conseil d’établissement. Je fais mine
de rien et lui dit d’aller voir le surveillant général
pour appeler, j’en reparlerais avec lui demain parce
que là, je ne comprends rien du tout ! Je vous jure,
heureusement que tous les élèves ne sont pas
comme elle sinon j’aurais viré frappadingue ! Alors,
finalement, elle s’est peut être fait piquer son sac
dans la réalité mais pourquoi est ce qu’elle nous a
présenté la chose différemment ? Et comment des
amis peuvent aller à sa place au commissariat récu-
pérer un sac qui lui appartient ? Et comment est ce

~ 303 ~
Les yeux ouverts

qu’une externe peut être au courant de son problème


et en être partie prenante au point de véhiculer les
messages ? J’ai l’impression encore une fois d’être
le jouet de petites histoires qu’elle s’invente au fur
et à mesure. Je dois voir le grand frère en cette fin
de semaine, peut être qu’il pourra éclairer ma lan-
terne…

Samedi 10 février 2007

Suite : Finalement je n’ai pas pu rencontrer


le grand frère lors du conseil d’établissement. Il faut
dire aussi que désormais le programme de ces as-
semblées est plutôt lourd : nous commençons à
10h00 par une messe, puis à 11h00 je prends la pa-
role en présence de l’ensemble des élèves, des pa-
rents (ceux qui ont bien voulu se déplacer mais ils
sont beaucoup plus que l’an dernier – un vingtaine
pour 95 élèves, c’est plutôt pas mal !), et des profes-
seurs (auxquels j’ai fait une note salée par la suite
pour les vacataires et des demandes d’explications
pour les permanents puisque la plupart étaient ab-
sents). En gros, je présente les résultats des derniè-
res séquences, je retrace l’évolution des classes,
j’évoque les problèmes de discipline, insiste sur la
nécessaire implication des parents dans la scolarité
de leurs gosses puis, je remets les bulletins de la
troisième séquence. Ainsi, les parents présents peu-
vent regarder aussitôt les résultats de leur progéni-
ture et faire les remarques qui s’imposent à chaud.
Suite à cela, on libère les élèves pour parler des
problèmes de scolarités et de non respect des

~ 304 ~
Deuxième année

échéanciers qui nous posent problème pour la bonne


réalisation de notre mission éducative. Enfin, on
présente les futurs rendez-vous, évènements, orga-
nisation de la fin de l’année (il faut prévenir les
parents le plus tôt possible de la moindre chose qui
est susceptible de nécessiter leur présence ou leur
intervention, et ce même si des rappels seront né-
cessaires par la suite, sinon, on est sur de se voir
reprocher de ne les avoir pas prévenu à temps ou
comme il faudrait…) puis on aborde les divers et les
questions. Il est prés de 12h30 quand je finis mon
intervention et c’est ensuite au tour de l’Association
des Parents d’Elève de se réunir. Pour ma part, je
n’y assiste pas. Je vais dans mon bureau déposer
mes affaires et accueillir les quelques parents qui
ont besoin de me voir tantôt pour la scolarité, tantôt
pour des problèmes avec leur enfant. Ce samedi là,
je suis enfin sorti de mon bureau pour rentrer chez
moi à 17h 30 après avoir passé la journée entière à
causer, discuter, exposer, conseiller, avertir, résou-
dre, échanger, dialoguer, parler, définir, écouter…
Autant dire que j’étais vanné, épuisé, essoufflé,
enroué, crevé, fatigué, fatigué, fatigué…
En ce qui concerne l’Association des Parents
d’Elèves, c’est une nouvelle bonne nouvelle depuis
la plus grande implication des parents dés le début
de l’année dans les conseils d’établissements. En
effet, jusqu’à présent il n’y avait pas d’association
de ce genre au collège et elles ont un rôle extrême-
ment important dans la vie des collèges au Came-
roun (à vrai dire je ne sais même pas en France,
mais je ne pense pas que ce soit au même ni-
veau…). En effet, en fonction des besoins de

~ 305 ~
Les yeux ouverts

l’établissement définis par le Principal, l’APE peut


réunir des fonds pour permettre la réalisation de
projets comme l’achat de manuels scolaires,
d’ordinateurs ou même pour entreprendre des tra-
vaux. C’est elle aussi qui va organiser la cérémonie
de remise des prix aux élèves à la fin de l’année. Sa
caisse peut même épauler les finances du collège en
cas de problème dans le versement des salaires.
Dans certains établissements, c’est même l’APE qui
paye les professeurs vacataires. Autant dire que la
mise en place de cette association cette année est un
pas en avant pour le développement du collège.
Alors que j’ai un mal fou à collecter l’argent des
pensions et scolarités, lors de leur première assem-
blée, les parents réunis ont déjà versé 16 000 F
CFA !! C’est peu comparé aux sommes nécessaires
pour faire ce qu’on voudrait, mais c’est énorme par
rapport au rien qu’il y avait avant. Surtout, au-delà
de cette question d’argent, et c’est le point qui
m’intéresse le plus, cela témoigne de la réelle vo-
lonté de certains parents de s’impliquer dans la vie
du collège. Finalement, mes petits discours ont peut
être finis par porter leurs fruits… et puis, j’ai donné
un petit coup de pouce à la chose au début de
l’année en poussant mon directeur des études et
mon surveillant général d’externat – nouvellement
parents d’élèves au collège – a mettre en place cette
association. Enfin, ils ont aussi trouvé un parent
d’élève compétent – car anciennement Président
d’une APE – disponible et motivé pour présider leur
groupe, et c’est une chance !
Pour parler sous, cette APE pourra peut être
à terme nous aider à financer nos vacataires, ce se-

~ 306 ~
Deuxième année

rait extraordinaire. Pour l’instant c’est un peu le


chaos au niveau des finances. J’ai été un peu trop
souple au début de l’année, j’ai fait un peu trop
confiance aux parents, et maintenant il y a vraiment
trop de retards dans les versements. J’ai recommen-
cé à sévir au début janvier mais, je ne sais pas, cette
année scolaire est peut être plus dure pour les pa-
rents que l’an passée : plus de deuils, plus de mala-
dies, plus de problèmes de travail, de vols et que
sais-je encore. Entre la réalité, le manque de gestion
évident de certains, et les petits mensonges pour
faire passer la pilule ou obtenir un nouveau mora-
toire, ça devient de plus en plus dur. De toute façon,
il n’y a pas de secrets, avec moins de 100 élèves on
ne peut pas tourner correctement. Si bien que d’ici à
la mi-mars on sera a court financièrement et qu’il
faudra de nouveau recourir à un prêt. Heureusement
que le Fondateur est un homme plein de ressources
et que son école lui tient à cœur, j’ai confiance en
lui pour arranger le coup. A ce niveau, il est dans un
sens différent de beaucoup de Fondateurs d’établis-
sements scolaire qui ne se gênent pas ici pour taper
allègrement dans la caisse quitte à causer préjudice
à leur propre école. En même temps, son poste de
représentant des Fondateurs des établissements sco-
laires privés, il ne l’aurait pas eut s’il n’avait pas
lui-même un établissement à son nom. A chacun sa
stratégie, et avec le temps, je suis sur que c’est
quelqu’un qui œuvre au maximum pour améliorer
l’éducation dans son pays. Pour finir sur cette ques-
tion finances, on est aujourd’hui le 10 février et je
n’ai pas encore versé l’intégralité des salaires, pour
tout vous dire, je ne me suis même pas versé le

~ 307 ~
Les yeux ouverts

mien. Et puis, certains professeurs du fait de leurs


difficultés financières sont prioritaires sur moi, j’ai
quelques réserves au cas où.
Pour en revenir à la fin de ce samedi 3 fé-
vrier 2007 après le conseil d’établissement. Je rentre
chez moi, et vraiment, je me sens très fatigué, même
pire, je sens bien que le palud me menace… Bon, je
fais une sieste en me disant que la journée a été lon-
gue et qu’après une bonne demi heure de sommeil
tout ira pour le mieux. Que dalle ! Ok, bon, je fais
donc un saut à l’infirmerie et je chope quelques
comprimés de quinine et de para pour me faire un
petit traitement : si c’est un petit palud, ça va partir.
Je passe le week-end comme ça – au fait, j’avais
déjà des maux de ventre depuis l’autre jour où je
vous avais dit avoir dévisagé de prés la cuvette –
mais j’ai toujours un peu mal au bide. Lundi matin,
je me réveille la tête dans le cul, je prends le temps
d’émerger puis je file au bureau pour amorcer le
rituel marathon du lundi : réunion de l’équipe à
7h00 dans mon bureau, allocution devant les élèves
pour les informations de la semaine et chant de
l’hymne national à 7h 45, et à partir de 8h00 diver-
ses petites entrevues tantôt avec des collègues, tan-
tôt avec des parents… mais d’un coup vers 8h30 :
coup de barre, coup de ciel, coup de lune, boum !
Une chape de plomb sur le corps, des courbatures,
une immense fatigue, je me sens fébrile, j’ai
l’impression d’avoir les jambes dans du coton, j’ai
des vertiges ou tout comme : à tout moment j’ai
l’impression que je vais tomber dans les vaps bref :
je vous le donne en mille, après la menace, c’est
l’attaque du palud ! Comme j’ai la nausée, j’appelle

~ 308 ~
Deuxième année

l’infirmière pour qu’elle me pose une perf. En effet,


si je prends des comprimés mais que je les vomis ça
ne sert à rien. Je déteste ça : être piqué, être bloqué
à traîner sa potence à liquide avec soi pour aller au
chiottes, et puis il y a les effets de la quinine. Au
début, c’est vrai que ça soulage, on transpire abon-
damment et au bout d’une demi heure, une heure on
est libéré de cette sensation que tout s’évanouit en
soi et autour de soi ; mais putain, après c’est la tête
qui bourdonne constamment et les déformation au-
ditives. C’est comme si on s’était farci les oreilles
de purée, comme si on avait passé une nuit les deux
oreilles posées à l’horizontale sur un caisson de
basse, les sons parviennent tronqués, les aigus sem-
blent disparaître, les graves se mélangent entre eux :
écouter de la musique en dévient particulièrement
désagréable. Et comme on est bloqué avec ce ma-
chin qui nous pendouille au corps pendant trois heu-
res au moins, on se fait chier à 100 000 CFA de
l’heure. Je me suis bien maté un film tout de même
pour faire passer le temps, mais après, oh joie du
palud et de ses délires nocturnes ! Ce film m’a
tourmenté toute la nuit avec ses histoires de meur-
tres et de trahisons. Bref, résultat des courses, trois
perfusions entre lundi et mardi. Mercredi matin, ça
va un peu mieux mais j’ai encore mal au ventre et
l’impression de ne pas pouvoir respirer correcte-
ment. J’attendais l’infirmière à 7h 30 pour la qua-
trième perfusion mais elle n’arrive qu’une heure
plus tard et en plus s’amuse d’avoir oublié les clefs
de l’infirmerie… Je la sermonne et lui donne mon
double – qu’il faut d’ailleurs que je pense à récupé-
rer – Entre temps j’ai décidé de bouger à Yaoundé

~ 309 ~
Les yeux ouverts

faire faire de vrais examens par un vrai médecin.


Mais le problème quand on est volontaire et qu’on
veut faire faire un vrai bilan de santé : c’est que ça
coûte un max et qu’on n’a pas les sous ! Si on est
assuré auprès de la CFE (Caisse des Français à
l’Etranger) et qu’ils nous remboursent nos soins, on
ne dispose pas pour autant d’une caisse qui nous
permette d’avancer les frais d’examens. En effet,
pour tout examen de santé même dans des centres
français, à moins d’être dans un centre convention-
né CFE mais, à ma connaissance, il n’en existe
qu’un au Cameroun et c’est à Douala, il faut avan-
cer la monnaie. Donc, je suis bien content d’avoir
pensé à prendre ma carte visa avec moi cette année,
du coup j’en ai eu l’utilité. Mercredi matin donc,
j’ai filé sur Yaoundé, première escale à la Société
Générale du Cameroun pour retirer 100 000 F CFA
(soit 150€), deuxième étape au Centre Médico-
social Français (ancien centre de santé dépendant de
l’ambassade de France mais, comme ça leur coûtait
trop cher, ils s’en sont débarrassé et c’est désormais
si j’ai bien compris une sorte d’asso-ciation qui tient
la structure.) Alors je dois avouer que c’est une sen-
sation super agréable d’avoir un vrai médecin dans
un cadre propre et hygiénique à sa disposition pen-
dant plus de 25 minutes pour parler avec la confi-
dentialité requise de tous ses petits problèmes de
santé… surtout quand ça fait bientôt deux ans que
les seuls médecins que j’ai vu depuis ne m’ont pas
accordé plus de cinq minutes, ont tout au plus passé
leur main sur mon front un guise d’examen, et
commençaient depuis peu à avoir une attention plus
portée sur la télé dans le cabinet de consultation que

~ 310 ~
Deuxième année

sur le patient. Mais je suis content d’avoir eu cette


expérience : pour raison financière je n’avais pas
trop le choix, mais ça m’a permis de voir aussi à
quelle enseigne est traitée une bonne partie de la
population camerounaise. Donc, le médecin
m’écoute, m’examine, diagnostique une possible
amibiase et sans doute un palud que le test de goutte
épaisse va cependant infirmer dans un premier
temps. On me tâte le bide et on constate effective-
ment que mon foie est un peu gros et que c’est peut
être à l’origine de mes douleurs et problèmes respi-
ratoires. On me prélève du sang puis on m’envoie
dans un labo à l’autre bout de la ville, première fac-
ture : 29 250 F CFA ! Je retourne au cabinet du mé-
decin qui constate au regard de mes plaquettes (san-
guines… je suppose) que le palud est toujours là et
que c’est à cause de lui que le foie a grossi. Il me
conseille donc de reprendre un traitement par com-
primés mais m’envoie tout de même faire une écho-
graphie, on ne sait jamais, en sortant je paye la
deuxième facture : 10 000 F pour l’adhésion au
CMS et 19 000 F CFA pour la consultation. Je vais
payer mes comprimés, entre le traitement anti-palud
et le Doliprane c’est 5500 F CFA environ qui
s’ajoutent. Enfin, je vais voir si je suis enceinte et à
part, constate le docteur, le fait que j’ai le foie un
peu gros, je ne saurais pas aujourd’hui le sexe du
môme. Troisième facture : 20 000 F CFA ! Je rap-
pelle le docteur ainsi qu’il me l’avait demandé et il
me demande de repasser le voir vendredi matin pour
voir si mon état s’améliore. Je reste donc à Yaoundé
et j’en profite pour faire quelques courses et me
reposer. Finalement, ça s’améliore, et quand je vois

~ 311 ~
Les yeux ouverts

le médecin vendredi matin ça va carrément mieux.


Je rentre donc au collège pour faire le point sur la
semaine que j’ai manqué, sachant que c’était la se-
maine de la jeunesse et que donc j’ai échappé à un
certain nombre de rendez-vous, malheureusement
pour certains et heureusement pour d’autres. Heu-
reusement, ça s’est passé plutôt bien, et puis après
avoir fini les travaux laissés en cours, je vais assis-
ter dans le cadre des activités organisées cette se-
maine à un match de foot opposant les filles de mon
collège contre celles d’un autre établissement. Elles
ont perdu…
Voilà, aujourd’hui c’est samedi, j’aurais
bien fait la grasse matinée mais un élève est venu
me déranger à 9h00. Quand on vit dans le collège,
on n’est jamais vraiment tranquille.

Lundi 19 février 2007

Il s’en est passé des choses depuis mon der-


nier communiqué, mais bon, je n’ai pas pris le
temps de prendre mes doigts en main pour vous
raconter ça. Je me souviens avant de partir, quand
bien même j’avais pas mal d’activités entre la fac, le
boulot et la musique, que j’essayais autant que faire
se peut d’éviter de gober bêtement devant un navet
le soir ou bien de m’abrutir de jeux vidéos pour
préférer utiliser mon temps à ‘bon escient’ en fai-
sant des choses intelligentes. J’avoue maintenant
que bon nombre de soirs, et ce même si ça ne
m’empêche pas de continuer à travailler la guitare et
de faire d’autres choses comme vous écrire ou ap-

~ 312 ~
Deuxième année

prendre à jongler, j’ai vraiment besoin de me caler


dans mon canapé devant une vraie croûte (entendre
film d’action bête et méchant style Fast and Furious
& Cie) ou bien de m’abrutir toute la soirée de jeux
vidéos. Pas tous les soirs évidemment, mais de plus
en plus. Ça permet de se vider l’esprit et de vrai-
ment penser à autre chose voir à rien du tout, et ça
fait du bien. C’est la raison pour laquelle je suis un
peu moins prolixe en écriture et régulier dans la
rédaction de ce petit journal de bord.
Alors, les nouvelles. Dimanche dernier a
donc eu lieu le défilé de la Fête de la Jeunesse sur la
place des fêtes d’Obala. Mes élèves ont défilé en
bon ordre devant le Maire et le Sous Préfet avec
leur surveillant général, tandis que moi j’avais ma
place dans les tribunes derrière les pontes de
l’arrondissement en compagnie de mes confrères
directeurs d’établissements. Sitôt le défilé terminé,
je suis rentré au collège. Pour ce qui est de cette
semaine, l’information principale concerne toujours
nos problèmes financiers. Je ne sais pas ce qu’ont
les parents mais cette année j’ai énormément de mal
a récupérer les scolarités. C’est simple, en ce mo-
ment je dois avoir une bonne dizaine de gamins
dehors puisque leurs parents n’ont pas respecté
leurs échéances. C’est problématique puisque pen-
dant ce temps ils ratent l’école et risquent de voir le
niveau chuter en revenant ; ensuite, c’est également
gênant dans la mesure où n’ayant pas de nouvelles
de beaucoup de parents, je ne sais même pas s’ils
vont me renvoyer leurs enfants d’ici la fin de
l’année et donc payer l’argent que j’attendais pour
boucler mon budget. En tout cas, les effets sont déjà

~ 313 ~
Les yeux ouverts

là, nous sommes le 19 février et je n’ai pas fini de


payer les salaires de janvier. J’ai tout de même ver-
sé celui du personnel permanent puisque leur seule
source de revenu leur vient de l’établissement, mais
il me reste encore une bonne partie des vacataires.
Heureusement, ceux qui restent sont soit fonction-
naires et enseignent dans un établissement public,
ou bien retraités de la fonction publique, dans tous
les cas, ils ont une autre source de revenus. C’est
gênant puisqu’ils intègrent le salaire du collège dans
leurs comptes, mais ça passe dans le sens où ils ne
sont pas non plus démunis. De manière générale, le
personnel est très compréhensif. Evidemment, ce
n’est pas une situation qu’ils apprécient, mais les
retards dans le versement des salaires ou bien les
arriérés de salaires restent monnaie courante au
Cameroun et ils font avec. Par ailleurs, certains se
mettent à la place des parents et comprennent les
difficultés qu’ils peuvent rencontrer pour payer la
scolarité de leurs enfants : surtout quand ils en ont
plusieurs, qu’il y a eu un deuil dans la famille et
qu’un est malade et à l’hôpital. Donc, quand les
professeurs viennent me voir pour savoir ce qu’il en
est, ils savent que je fais ce que je peux, que ça ne
dépend pas de moi et ces rencontres restent très
calmes. De toute manière, étant donné que le mois
est déjà bien avancé, quand ils viennent me voir
pour me dire qu’ils n’ont plus d’argent pour le
transport. Je leur dis que je comprendrais très bien
s’ils ne peuvent pas venir au collège. Cela se fait
encore au détriment des élèves mais c’est aux pa-
rents aussi de faire des efforts. Cela se fait aussi
malheureusement au détriment des vacataires puis-

~ 314 ~
Deuxième année

que les heures de cours non effectuées ne sont évi-


demment pas payées. Bref, la seule chose que nous
puissions faire c’est attendre. Nous avons fait des
lettres aux parents, nous leurs avons téléphoné, on
ne peut pas faire grand-chose d’autre. Les enfants
sont dehors pendant ce temps là, c’est triste, mais si
l’enfant reste au collège ils ne vont pas se battre
pour trouver l’argent, ou bien ils vont prendre da-
vantage leur temps. Souvent les parents viennent me
voir pour m’assurer qu’ils vont payer l’intégralité
de la scolarité. A tous je dis que je leur fais
confiance et que je n’en doute pas, mais que la
question n’est pas de savoir s’ils vont payer
l’intégralité ou non, mais quand est ce qu’ils vont
verser un peu d’argent pour le fonctionnement du
collège ; et si possible s’ils vont le faire rapidement.
L’autre jour une maman m’a assuré qu’elle finirait
les versement à la rentrée septembre 2007 ! Alors
qu’elle m’avait promis au début de l’année finir en
mars 2007. Dans ces conditions ce n’est pas possi-
ble de fonctionner. Et là, il faut faire passer le mes-
sage quitte à passer une heure avec le parent a bien
expliquer comment fonctionne le collège ou par
extension, toute entreprise qui ne veut pas faire fail-
lite ! Voilà pour les infos financières. L’argent est
là, tout près, dans la poche des parents… il finira
bien par venir par chez nous.
Au niveau disciplinaire j’ai procédé à ma
première exclusion définitive de l’année. En général
quand les fêtes nationales ont lieu un dimanche, la
tradition veut que le lundi suivant soit férié. La fête
du 11 février s’étant déroulé un dimanche, bien que
l’information n’ait été confirmée qu’en cours de

~ 315 ~
Les yeux ouverts

journée, le lundi a bien été déclaré journée fériée


chômée. Nous attendions un élève depuis une se-
maine déjà car parti faire des examens de santé à
Yaoundé. Il aurait du revenir beaucoup plus tôt
mais, ainsi que nous l’avons appris de sa mère par
la suite, il lui a soutenu mordicus que pendant la
semaine de la jeunesse tous les cours étaient sus-
pendus. Cet élève là n’est donc arrivé au collège
que lundi soir après plus d’une semaine d’absence.
Ce qui a déclenché tout le processus menant à
l’exclusion c’est qu’il est arrivé aux alentours de
20h00 alors que nous imposons à l’ensemble de nos
internes d’être de retour avant 17h00 en cas
d’absence. Or, nous l’avions déjà sanctionné pour
cela. A l’heure où il arrive, je suis chez moi en train
de me reposer. C’est parce que j’entends des cris
entre un élève et le surveillant général d’internat et
que la discussion semble se prolonger que je me
décide à intervenir. Le surveillant général
m’explique qu’à son arrivée, d’ailleurs en compa-
gnie d’autres internes partis pour raisons familiales,
il leur a demandé de s’asseoir devant leurs internats
respectifs pour qu’ils n’aillent pas troubler l’étude.
Le surveillant général était alors en train de donner
des cours de soutien à un autre élève. Ce qui se
passe c’est que faisant fi des mots de l’encadreur, le
gars remonte vers la piste soit disant pour empêcher
les filles avec lesquelles il était arrivé de partir.
C’est à ce moment où, de chez moi, j’avais entendu
les premiers éclats de voix. De loin me parvenaient
des ‘Reviens !’ insistants et répétés de la part du
surveillant général. Parait-il ensuite, selon l’élève en
question, que le surveillant général aurait traité ses

~ 316 ~
Deuxième année

parents de fou pour l’avoir fait se rendre au collège


aussi tard dans la nuit (il fait nuit noire dés 19h00)
et que ce serait la raison pour laquelle il se serait
énervé. Pour résumer, quand je suis arrivé sur les
lieux, le surveillant général était dans la salle des
profs avec son étudiant et l’interne en retard se te-
nait devant cette salle. Les deux s’envoyait à inter-
valles réguliers des petites piques, pour ne pas dire
que l’élève était véritablement en train de vouloir
pousser son interlocuteur à bout. Je prends donc le
gamin de première en aparté et très calmement je lui
demande de s’expliquer. Dés qu’il s’emporte un peu
je lui demande de se calmer mais rien n’y fait, il
finit par se comporter avec moi comme avec le sur-
veillant général, comme si je n’étais rien d’autre
qu’un gars qui l’aurait ennuyé dans la rue et à qui il
chercherait des crosses. Etant donné que nous
avions déjà épuisé avec lui toutes nos ressources
avec l’équipe pédagogique : conseils, rappels à
l’ordre, avertissements écrits, conseil de discipline
avec les parents, nous l’avons renvoyé chez lui en
lui demandant de se présenter avec sa mère le len-
demain pour qu’il récupère ses affaires : exclusion
définitive. Comme sa mère me l’a confirmé, c’est
un jeune intelligent, qui peut être très respectueux,
mais qui ne souffre aucune sorte d’autorité, qui
s’énerve à la moindre petite remarque et qui ne res-
pecte de règles que celles qu’il s’impose. Nous
avons fait ce que nous avons pu à notre niveau et il
semblait bien à voir son attitude au moment de
l’exclusion que la seule chose qu’il attendait depuis
c’était cela. Il aurait sans doute préféré obtenir de sa
mère qu’elle le retire du collège en nous faisant

~ 317 ~
Les yeux ouverts

porter le chapeau pour son mauvais comportement,


mais une mère connaît toujours bien son fils. Une
autre interne nous en a fait voir de toutes les cou-
leurs, mais encore plus à ses parents, en l’espace de
deux semaines nous l’avons eu deux fois en entre-
tien avec ses parents. La première fois pour un
conseil concernant son travail scolaire largement
insuffisant pour une interne (environ 5 de moyenne
générale à la troisième séquence alors qu’elle avait
plus de 8 à la première), et la deuxième fois pour
conseil de discipline dans la mesure où après quel-
ques petites incartades elle avait décidé de nous
faire le coup de l’école buissonnière. Le père était
blasé, habitant Douala, il a du se taper par deux fois
en deux semaines 8 heures de transport en commun
aller-retour pour aller régler les problèmes de sa
fille. Et vous le savez puisque je vous le dis, les
transports en commun au Cameroun, même si la
liaison Douala - Yaoundé est assez bien, ce n’est
pas non plus le TGV. Enfin, elle nous a encore fait
un coup cette semaine en dribblant (séchant) un
cours et en se montrant désobligeante vis-à-vis du
personnel d’encadrement et désormais, au prochain
faux pas, nous n’aurons d’autres choix que de
l’exclure elle aussi définitivement. Tolérer davan-
tage ce type de comportement ce serait laisser aux
élèves le choix de la sauce à laquelle nous cuisiner.
Si certains élèves se montrent durs, d’autres ont
surtout besoins de repères et d’autres enfin ne po-
sent absolument aucun problème. C’est comme les
terroristes, il y en a peu, mais ils font tellement
chier qu’on ne parle que d’eux, quitte à tort parfois

~ 318 ~
Deuxième année

à faire l’amalgame avec d’autres populations qui


finalement en subissent aussi les conséquences.
Jeudi soir mon chargé de mission est arrivé
au collège avec Benjamen, un volontaire qui venait
juste de quitter son poste à Salapoumbé pour cause
d’incompatibilité dans le travail avec sa responsa-
ble, et le chauffeur du véhicule loué pour son péri-
ple dans l’est. Nous sommes aussitôt remontés sur
Obala pour déguster un bon soya à la Pimenterie,
puis en rentrant à la maison, Victor, le chauffeur, a
pris la guitare pour nous faire un petit concert privé
absolument génial ! Le lendemain, ils sont partis
visiter une volontaire à Mvom-Mnam et c’est en fin
d’après-midi que je suis parti avec eux vers Yaoun-
dé pour le rassemblement des volontaires DCC du
Centre. Vendredi soir nous avons ‘fêté’ le départ
d’un de nos collègues volontaires (Lui aussi a quitté
son poste suite à une ‘incompatibilité d’humeur’
avec son partenaire). C’était étrange de dire déjà au
revoir à quelqu’un que je connaissais peu quand on
est parti en 2005, mais qu’avec le temps on a appris
à apprécier. Ce week-end a été l’occasion de ren-
contrer nos chargés de mission, de faire le point
avec eux sur notre situation, sur les évolutions de-
puis l’an passé tant au niveau du poste, que de
l’intégration dans le pays et puis de se retrouver un
peu entre whats pour boire des bières et causer.
A un autre niveau, je ne sais pas si je vous
en avais parlé mais récemment je m’étais insurgé
contre le fait qu’il fallait faire signer par les méde-
cins les certificats médicaux des élèves pour les
dossiers d’examen, et ce en leur absence. Et surtout
que les médecins d’Obala demandaient à être payés

~ 319 ~
Les yeux ouverts

pour cela, alors qu’ils n’ont pas à l’être par les éta-
blissements, faute de quoi ils refusaient. Suite à
cela, j’avais envoyé un courrier au Délégué Provin-
cial pour avoir des explications. Et bien paraît-il que
le Ministre des Enseignements Secondaires et Supé-
rieurs : le sieur Bapès Bapès aurait eu vent de
l’affaire et qu’une lettre devrait me parvenir bientôt.
Je ne sais pas si ça va faire bouger le schmilblick,
mais au moins je suis content de savoir que cette
missive n’est pas restée lettre morte.

Lundi 5 mars 2007

Oscar Wilde disait qu’il y avait un jour dans


une diligence une femme qui n’arrêtait pas de san-
gloter. Ses compagnons de voyage lui demandèrent
pourquoi elle versait tant de larmes : « C’est, dit-
elle, qu’une incroyable série de malheurs vient de
me frapper. » Et elle en entreprit le récit pour se
soulager.
C’était une énumération de catastrophes plus
épouvantables les unes que les autres : deuils répé-
tés, ruines accumulées, trahisons en chaînes, rien ne
manquait.
Cet amoncellement de cataclysmes sur une
seule tête suscita d’abord chez ces braves gens une
compassion faite d’épouvante, puis une indifférence
proche de l’agacement, enfin, l’hilarité générale.
Il y en avait trop.

J’ose espérer que vous saurez passer de la


compassion à l’hilarité en évitant l’indifférence, je

~ 320 ~
Deuxième année

me suis employé à forcer le trait afin que vos zygo-


matiques s’expriment. Moi-même, j’en ris parfois,
un peu jaune il est vrai mais… ce doit être le man-
que de pastis…
Aux dernières nouvelles : Toujours les mê-
mes galères de sous puisque, comme on dit dans le
jargon, tous les parents sont ‘foirés’ et comme il n’y
en a pas un pour rattraper l’autre, on récupère les
scolarités au compte goutte. C’est simple, j’ai tout
juste terminé de verser les salaires de janvier au-
jourd’hui et encore, comme j’ai du piocher dans
d’autres caisses pour payer tantôt les impôts, tantôt
la bouffe, j’ai encore des choses à rembourser avant
de verser les salaires de février sachant, car ces cho-
ses là se cumulent, qu’il faut aussi gérer le quotidien
donc les courses, les impôts, etc. Et le grain de sel
de l’histoire c’est qu’il faut tout de même distiller à
droite à gauche quelques morceaux de salaires pour
permettre à untel de continuer à payer le transport
pour donner cours, ou bien à l’autre pour qu’il
puisse faire un traitement, et le tout bien sûr en mé-
nageant la sensibilité des uns comme des autres qui
pourraient se sentir lésés de n’avoir pas été payé en
premier. Et… non, non, ce n’est pas fini… la cerise
qui vient coiffer cette superbe pièce montée c’est
que plus les retards dans les versements des salaires
s’accumulent, plus il devient difficile – moralement
tout au moins mais le sujet reste sensible sur le ter-
rain – de se montrer exigeant avec le personnel
quant à sa ponctualité, son assiduité voir la qualité
du travail fourni. Là, il faut la jouer fine. Enfin,
parce qu’il faut bien conclure à un moment, même
si en gratouillant un poil dans les entournures on

~ 321 ~
Les yeux ouverts

pourrait encore détecter quelques couacs : ça fait


pas mal de choses sur la tête d’un seul homme qui
plus est mène depuis quelques semaines déjà une
lutte intestine contre une bande d’envahisseurs un
peu particuliers répondant aux gentils sobriquets de
vers, amibes, leucocytes & Cie… Bref, de grands
moments de solitude !
Dernière ombre au tableau, excusez du peu,
il apparaît que le palud au-delà des crises qu’il oc-
casionne de temps à autres, peut laisser quelques
marques dans l’organisme…
Le palud c’est en fait une maladie causée par
un parasite qui attaque le foie. Et à quoi sert le foie
à votre avis ? Je vous le donne en mille : de station
d’épuration des eaux de vie ! Donc, jusqu’à nouvel
ordre, je ne peux plus boire une goutte d’alcool.
C’est simple, il suffit que je boive deux ou trois
verres de pastis dans une soirée pour que le lende-
main je me sente mal comme si c’était deux ou trois
bouteilles que je m’étais enfilé, avec le petit vomito
du fond de la cour en prime… J’adore ! Sachant que
je suis en route pour arrêter la clope et que je suis
passé d’à peu près un paquet par jour à moins de
quatre clopes et que même parfois je n’en fume pas
du tout ! Ça ne m’était pas arrivé depuis, depuis !!!
Et que pour finir je pratique une abstinence
(sexuelle, pour ceux qu’auraient pas compris) de
circonstance depuis bientôt deux ans ! Il ne man-
querait plus que ma calvitie précoce sur le haut du
front se transforme en tonsure luisante sous le soleil
des tropiques…
Pour conclure cette avalanche, alors que ce
week-end j’étais à Makak et que je me remettais

~ 322 ~
Deuxième année

justement d’une indigestion d’alcool par mon foie


devenu faible, je me suis dit qu’un peu de sport me
ferait le plus grand bien. Je me suis donc lancé dans
une partie de basket endiablée avec des amis pour
en revenir suant, ahanant et toute douleur au foie
disparue… un retourné du majeur à la réception du
ballon ayant déplacé avec intuition l’épicentre de la
douleur.
Y’a des hauts, y’a des bas, y’a des choix…

Mardi 13 mars 2007

Pas grand-chose de neuf depuis la dernière


fois si ce n’est, et ça a tout de même son impor-
tance, un mieux certain au niveau de la santé. En
dernier recours pour mes problèmes d’estomac je
me suis mis à l’argile verte et il semblerait que ça
fonctionne. Je reste au conditionnel parce que si ma
situation est on ne peut plus meilleure au regard des
dernières semaines, c'est-à-dire que je n’ai plus
l’impression d’avoir des tessons de bouteille dans le
bide, et si ce week-end je me suis senti parfaitement
libéré, dés lundi j’ai de nouveau ressenti des dou-
leurs abdominales. C’est loin d’être aussi fort
qu’avant mais ça reste embêtant, ça me fait comme
un poids, comme une succession de points de coté,
sans la douleur, qui selon les moments se déplacent.
Je ne pense plus que ce soit des vers, je penche plu-
tôt sur le fait que l’avalanche de médicaments que
j’ai avalé ces derniers mois a eu l’impact d’une
pluie de météorites sur mes intestins et qu’il s’agit
désormais que les plaies se résorbent. Mais ma der-

~ 323 ~
Les yeux ouverts

nière explication, qui me semble la plus promet-


teuse du reste, serait liée à un état de stress certain
du fait des ennuis financiers du collège. En effet, si
le Fondateur se bat de son coté pour essayer
d’arrondir les fins de mois et faire en sorte qu’au
final on se tienne à flot, c’est moi qui joue le rôle de
paravent à emmerdes au jour le jour sur le terrain.
Et répéter jour après jour à ses employés qu’on n’a
pas d’argent pour les payer pour l’instant, qu’il faut
se battre avec les parents pour récupérer les scolari-
tés restantes, et continuer en parallèle à gérer le
quotidien avec toutes les petites merdes qui peuvent
survenir à tout instant… je pense que le stress de
cette situation se répercute tout simplement sur mon
état de santé.

Jeudi 15 mars 2007

J’ai mangé cette semaine les premières ter-


mites de la saison. Ce ne sont pas des vrais termites
mais une sorte de gros éphémère (qui vivrait peut
être plus longtemps si tout le monde ne les mangeait
pas) qui ressemble à une grosse fourmi avec des
grandes ailes. Sitôt après la saison sèche, aux pre-
mières pluies, elles arrivent par centaine de milliers
dans la nuit et viennent se jeter à la lumière des
néons. C’est alors qu’on les récupère pour ensuite
les manger. Je connais deux manières de les
consommer : soit grillés, soit en met (le met c’est
quand ils en font un espèce de pâté avec d’autres
condiments). Cette semaine c’était grillé. J’aime
beaucoup, ça a un petit coup particulier mais rien

~ 324 ~
Deuxième année

qui ne puisse rebuter un palais occidental. Ce qui


peut repousser de prime abord, c’est avoir
l’impression d’avoir un plat de fourmis devant soi,
mais après la première cuillère, on a déjà oublié.

Dimanche 18 mars 2007

Je reviens de Yaoundé où j’ai passé deux


jours où j’ai pu respirer un peu un autre air que ce-
lui du collège et bien me reposer. C’est que vivre
sur son lieu de travail en Afrique est loin d’être tout
repos et je ne crois pas avoir pu passer un seul
week-end ici en deux ans sans qu’on ne vienne me
déranger au moins une fois, et ce même quand
j’avais des invités. Tantôt ce sont les élèves qui,
plutôt que d’aller voir le surveillant général, pensent
que je suis plus à même de résoudre leurs petits
problèmes (même si cela arrive de moins en moins,
ça arrive encore) ; tantôt c’est le surveillant général
qui, pour résoudre un problème avec les internes et
j’oserais dire pour ‘se débarrasser’ du problème
quelque fois, vient me trouver (même s’il s’efforce
de plus en plus de ne venir me voir qu’en cas
d’urgence avérée) ; tantôt ce sont les parents à qui il
est complètement impossible de faire comprendre
que ce n’est pas parce qu’on habite sur son lieu de
travail qu’on est ouvert 24/24 et 7/7. Donc, au
moins deux fois par mois, sauf quand il y a des ré-
unions, je m’éclipse ailleurs pour prendre l’air, et en
dépit de la situation du collège dans un petit village
de brousse, la proximité des grands axes de circula-
tion et de la capitale facilite tout de même grande-

~ 325 ~
Les yeux ouverts

ment les choses. J’ai donc retrouvé toute une tribu


de blancs avec qui j’ai pu me vider un peu l’esprit et
faire la fête, car… je regagne enfin la grande tribu
des buveurs d’alcool, avec modération cela va sans
dire même si : l’occasion fait le larron. Enfin bref,
je commence à voir le bout du tunnel de mes ennuis
abdominaux.
Aujourd’hui 18 mars 2007, dans deux se-
maines ce sont les vacances d’avril. Le 8 avril 2007
j’accueille la volontaire qui va me remplacer et je
commence à la former sur le poste. Le 16 avril c’est
la rentrée des vacances de Pâques. Le 30 avril c’est
le début de la dernière séquence de l’année. Le 22
mai, après une semaine de compositions, nous libé-
rons les élèves qui n’ont pas d’examens. Fin offi-
cielle de l’année scolaire le 1er juin. Hébergement
des élèves des classes d’examen jusqu’au 15 juin.
16 juin 2007 : Messe de fin d’année, Sacrements
pour certains élèves, Conseil d’Etablissement de fin
d’année, Remise solennelle des carnets de notes et
des prix. Puis accueil et présentation officielle aux
parents, élèves et membres du personnel de la nou-
velle Principale, Cérémonie d’au revoir pour ma
pomme. Ensuite, du 17 juin au 20 juillet, je serais
comme qui dirait en congés et je devrais naviguer
un peu à droite à gauche avant de reprendre le gros
oiseau blanc pataud avec ses ailes qui bougent
même pas direction le nord et l’hexagone… Au
milieu de tout ça, il y a encore tout ce qu’il faut de
boulot, d’échéances, de rendez-vous et de réunions
qui vont contribuer un peu plus encore à appuyer
sur le champignon du temps qui passe.

~ 326 ~
Deuxième année

Le rapport au temps durant la coopération


est assez particulier. La gestion du temps en Afrique
est assez particulière en soi, mais le fait que l’on
parte pour une durée déterminée rajoute encore à la
centralité de la question. Je crois bien qu’à chaque
fois que nous nous sommes retrouvés entre coopé-
rants, même une minute, nous avons du aborder
cette question : on ne voit pas le temps passer. Et
dans cette phrase il y a plein de choses, il y a la joie
de vivre tellement de situations nouvelles qu’on ne
s’ennuie pas, la pression de l’échéance qui veut que
l’on profite de tout au maximum, peut être l’idée à
certains moments d’apprécier cette réalité en se
disant qu’on sera bientôt rentré… et puis rapide-
ment, il y a les questions qui surgissent: qu’est ce
qu’on va faire après ? D’abord c’est la question de
fin de soirée, comme ça, sans trop y réfléchir, en se
disant : ‘c’est vrai ça, j’y ai pensé mais là, ben je ne
suis plus trop sûr’, ou encore et ça revient souvent :
‘j’en ai aucune idée’ pour conclure : ‘on a encore le
temps, il faut profiter déjà de ce que l’on vit ici’ Et
là, depuis janvier, tout s’accélère, toute une promo,
la notre, qui arrive à la fin de son contrat. Qui pro-
longe ? Qui part ? Et les questions de ceux qui ne
sont là que depuis 6 mois ou un an et qui
s’interrogent sur notre parcours, sur nos deux ans,
comment on les a vécu, notre appréciation du
temps, comment on voit le retour, le bilan quoi ! Et
c’est quand même particulier parce que finalement,
ce n’est pas la semaine prochaine que l’on part mais
dans quatre mois, c’est long quatre mois, c’est le
tiers de l’année, c’est environ 120 jours… il s’en
passe des choses en quatre mois ! Alors, faire le

~ 327 ~
Les yeux ouverts

bilan là, alors qu’on n’a même pas fini, ce n’est pas
évident. Pareil, lorsque mon chargé de mission est
venu visiter la famille de mon responsable, ce der-
nier a tout de même fait un petit bilan de mon tra-
vail, et puis on parle déjà de mon départ. C’est
étrange tout de même. Sur environ 23 mois sur
place, dés le 18ème on parle du départ ! Dés le
18ème ! c’est vrai que ça fait quand même du temps
18 mois. Ça compte un peu dans la balance. Alors,
je compte bien profiter de mes derniers mois ici et
je pense que je vais d’autant plus en profiter que
l’échéance approche. Ça a tout de même quelque
chose de vachement excitant de se dire que de nou-
veau notre vie va changer du tout au tout, que l’on
va passer à quelque chose de radicalement différent,
et c’est d’autant plus excitant qu’au final, on n’a pas
vraiment idée de ce que l’on va faire au retour, de
ce que sera notre vie. Juste l’idée que tout est possi-
ble, et c’est un sentiment assez agréable finale-
ment…

Mardi 20 mars 2007

Hier soir je me serais bien mis sur le rebord


de la fenêtre pour envoyer quelques mots en l’air,
mais il n’y avait pas d’électricité. Donc je me suis
plongé dans un bouquin et j’ai du me coucher vers
21h30. C’est fascinant comme l’absence de lumière
ou la faible lueur de la bougie nous préparent au
sommeil. C’est le retour au source, à l’animalité
diurne, pas de lumière = dodo ! Bref, un petit mot
juste en passant pour ajouter à ce que j’ai dit l’autre

~ 328 ~
Deuxième année

jour. Une des raisons pour lesquelles l’approche de


la fin de l’expérience Afrique est particulièrement
excitante c’est que ça signifie la fin de la routine.
Où que l’on soit, à partir du moment où on s’installe
pour une certaine période, on a tôt fait de s’installer
dans une sorte de routine, et c’est plutôt agréable.
C’est une façon d’éviter les imprévus, de savoir où
aller à tel moment sans plus se poser la question de
quel pied mettre devant l’autre… c’est rassurant.
Mais au bout d’un moment, on a envie de casser la
routine, sans forcément dire qu’on veut passer à
autre chose et tout bouleverser, mais changer deux
trois petites choses, ajouter quelques touches de
lumière par ci, quelques coups de crayons par là,
pour donner l’impression qu’on est ailleurs tout en
étant ici. Enfin, en ce qui me concerne c’est un peu
une autre histoire. C’est vrai que l’installation dans
une sorte de routine au niveau de ma vie camerou-
naise, au lieu de m’insérer dans un carcan m’a plu-
tôt permis d’en sortir pour prendre mes aises dans
cette nouvelle vie. Au début l’esprit de découverte
faisait qu’un certain nombre de choses me passaient
au dessus de la tête, ou bien que je les voyais naï-
vement sans vraiment y prendre garde. Bref, la dé-
couverte était mon premier vernis. Le deuxième
vernis, qui vient s’installer après la phase de décou-
verte, c’est celui de la routine, comme à la fin de la
phase découverte on a commencé à bien prendre
conscience de certaines choses qui nous dérangent,
on les passe sous le vernis de la routine, du ‘c’est
comme ça’, du quotidien… Pour changer un peu les
tonalités de ce vernis, pour casser la routine 1, on
essaye de faire des choses à notre niveau afin d’agir

~ 329 ~
Les yeux ouverts

sur les situations qui nous dérangent et permettre


qu’elles s’améliorent. Ainsi, à la deuxième année,
j’ai proposé de mettre en place des échéanciers va-
riables afin d’aider les parents dans le versement de
la scolarité tout en espérant être moins confronté de
fait à certaines situations difficiles. Puis, quand on
sait que dans un certain temps, on va sortir de cette
vie pour aller vers une autre, le vernis des routines
commence à craqueler pour laisser surgir un certain
nombre de choses que l’on appréciait peu mais dont
on avait appris à faire avec et dont on sait qu’elles
seront différentes là où on va aller. Exemple : le
système de santé camerounais, les maladies, etc.
Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler,
mais de l’idée beaucoup plus simple qu’en cassant
les routines qui ont constitué notre carcan dans une
vie, on va se retrouver à nu, de nouveau en prise
directe avec les choses au moins pour un temps,
dans l’inconnu. Je sais qu’à partir de septembre
2007, je n’aurais pas à m’inquiéter du nombre des
inscriptions, des travaux en cours… je n’aurais pas
à mettre en place les assemblées générales du per-
sonnel enseignant, à vérifier les fiches de progres-
sion, à faire mon rapport de rentrée, à remettre en
place la réunion hebdomadaire du lundi matin
7h00… je n’aurais plus la levée des couleurs, le
chant de l’hymne national… je n’aurais plus la sai-
son des pluies, la saison sèche, plus à puiser l’eau
pour me laver, pour boire… je n’aurais plus les mo-
tos d’Obala qui viennent à ma rencontre pour me
ramener au quartier, le ‘collège Vogt 200 f’ lancé au
ballet des taxis à Yaoundé pour rejoindre un pote, le
‘c’est comment ?’ de salutation le matin… je

~ 330 ~
Deuxième année

n’aurais plus 3 heures d’attente pour le départ du


train et 2 heures de route pour faire 60 Kilomètres,
mais je vais passer à un environnement où on
gueule quand il y a 5 minutes de retard et où on met
1h30 pour faire plus de 300 bornes…. Et on en re-
vient au problème du temps. Je vais quitter le temps
qui prend son temps pour celui qui ne doit pas en
perdre. Je vais quitter le monde de ceux qui regar-
dent le temps passer pour rejoindre ceux qui courent
après la montre. Je vais quitter beaucoup de choses
que je n’ai pas apprécié (maladies, système de san-
té, corruption…), beaucoup de choses que j’ai ap-
précié (accueil, ouverture, générosité…), pour re-
trouver de nouvelles choses que je vais apprécier
et/ou non. Je vais basculer de l’autre coté du miroir
une nouvelle fois, mais en ayant conscience cette
fois qu’il y a un monde de l’autre coté. Et nous ne
sommes qu’en mars mais déjà le temps se dilate
pour préparer le plongeon spatiotemporel du sud au
nord… c’est dingue !

Train en gare de Makak

~ 331 ~
Les yeux ouverts

Mercredi 28 mars 2007

Ces derniers jours pour moi ont été un peu


éprouvants. En effet, histoire d’éprouver un peu
toute la gamme des possibles en matière de ‘pas de
bol’ et Cie… je serais africain sur les bords - quoi
que ça me guette aux entournures - je finirais pres-
que par taxer la situation de sorcellerie. Venons en
au fait. Je devais accueillir dans deux semaines une
volontaire pour que je la forme au poste et qu’elle
puisse reprendre la direction de l’établissement à
mon départ en étant parfaitement opérationnelle. Or
voilà, vendredi je reçois un mail me disant que pour
raison médicale, on refuse qu’elle parte car elle doit
subir une opération. J’imagine combien cela a du
être dur pour elle puisqu’un départ en coopé c’est
un projet d’au moins un an et qu’à deux semaines
du départ, on a déjà fait toutes les démarches pour
partir et donc on a la tête ailleurs et en tout cas pas à
rester. Sachant qu’en parallèle nous étions en plein
dans les problèmes de sous et que nous pensions à
tout sauf à cette éventualité, la nouvelle est tombée
comme un cheveu sur la soupe et ça a été difficile à
digérer pour mon partenaire comme pour moi.
D’autant plus que nous avions engagé des dépenses
et planifié des choses pour son arrivée. Donc ça
c’était la dernière grande nouvelle. Le reste est plu-
tôt classique et on finit par s’y habituer, même si
nerveusement ça pèse un peu. J’ai commencé lundi
ma quatrième semaine sans un sou en caisse, sans
avoir encore versé un seul salaire complet pour le
mois de février (le 26 mars) et sans savoir exacte-
ment quel jour je recevrais enfin le prêt tant attendu

~ 332 ~
Deuxième année

pour nous remettre à flot. Donc lundi j’ai jonglé un


peu avec toutes les caisses (Pompe à eau, Associa-
tion du Personnel, Club Ping Pong, et caisse princi-
pale), et puis finalement un élève a versé un peu
d’argent ce qui m’a permis d’assurer les courses de
nourriture de la semaine à partir de mardi. Enfin
mercredi, soulagement ! J’ai reçu le prêt, deux petits
tas de billet d’un million chacun plus un autre petit
tas avec trois centaines de milliers de CFA. De quoi
solder enfin les salaires de février et verser en plus
ceux de mars. Résultat j’ai passé toute ma matinée à
les verser, et je vous garantie que deux mois de sa-
laires à verser d’un coup avec tous les problèmes
d’acompte et de monnaie que ça comporte quand les
transactions se font en liquide, c’est fastidieux !
D’autant plus casse couille que lorsqu’on est à la
veille des vacances, il y a une foultitude d’autres
choses à penser et que tous les gens décident sou-
dainement de nous voir alors que jusqu’à présent ils
nous avaient soigneusement évités. Qu’il faut su-
perviser l’organisation d’un échange scolaire qui a
lieu le lendemain et que les élèves censés s’en oc-
cuper depuis ne soulèvent les vrais problèmes qu’au
dernier moment (sono, déco, accessoires) et qu’il
faut les gérer. Qu’il faut ranger, classer, prévoir,
anticiper, planifier, organiser, vérifier, superviser,
que tout soit O.K. pour le départ en congés et la
remise des carnets de note vendredi matin.
D’ailleurs il y a encore du travail sur ces carnets de
notes. Et, en bruit de fond, en sourdine, en petite
musique pour agrémenter le travail : d’abord pen-
dant plus d’une heure, un concert de percussions sur
tables d’élèves de l’école primaire voisine (à une

~ 333 ~
Les yeux ouverts

semaine des vacances, leurs profs sont en vacan-


ces…). Je les imaginais à plus de 50 là dedans
quand je suis parti leur dire de calmer le jeu, et ils
étaient trois ! Ensuite, mes élèves de 6ème qui ne
savent toujours pas ce que veut dire parler douce-
ment, ne pas crier, ne pas chanter en classe même
quand le professeur n’est pas là qui ont aussitôt pris
le relais (je l’avais promis, il y en a une qui a écopé
de 2000 lignes pour la rentrée le 16 avril : ‘Je ne
dois pas chanter en classe’ - on comprend pourquoi
certains élèves disent en blaguant ‘le stylo est plus
lourd que la machette’ et qu’ils préfèrent aller faire
une heure de travail manuel dehors plutôt que de
faire un devoir supplémentaire écrit en cas d’indis-
cipline.) Enfin, après quelques heures d’accalmies,
pour finir la journée sur une note originale, alors
que la plupart des élèves sont au réfectoire en train
de préparer leur spectacle du lendemain, j’ai droit à
un concert de chèvres ! Comme c’est un peu la
brousse par chez moi, il y a quelques chèvres. Mais
jamais encore elles n’étaient venues me faire le bel
canto à trois, sous les fenêtres de mon bureau, ja-
mais !
Enfin, je m’en suis sorti. En sortant du bu-
reau, ça sentait les vacances. Demain échange sco-
laire. Vendredi remise des carnets de notes. Puis
deux semaines complètes de liberté. Nous
n’accueillons même pas d’élèves cette fois pour la
session de révision que l’on propose chaque année,
j’avais à peine 6 inscrits aujourd’hui, donc j’ai dû
annuler. C’est bizarre mais pour la première fois en
deux ans au Cameroun, je ne sais même pas vrai-
ment ce que je vais faire de mes vacances. J’ai pré-

~ 334 ~
Deuxième année

vu avec un pote d’aller faire un trek dans les monta-


gnes à l’ouest, mais il n’y a rien de pressé ni de fixé
et ça ne se fera sans doute que la deuxième semaine.
Pour l’instant, je n’ai même pas envie de grand
voyage, j’ai envie de me poser… de me reposer. Là
seule chose qui est sûre, c’est que je vais me sortir
du collège la majeure partie des vacances.
Je suis : crevé, éreinté, essoufflé, vidé, es-
quinté, fatigué, sur les rotules, achevé, terminé, en
bout de course… Il est 1h00 du matin, je fais le
plancton à la maison et de temps en temps je fais
des tours dehors pour superviser le bon déroulement
de la soirée des élèves. Aujourd’hui, nous avons
accueilli un établissement de Yaoundé dans le cadre
d’un échange scolaire. C’était une belle journée de
rencontre et de divertissement entre nos élèves et les
élèves de l’autre collège, mais c’était extrêmement
fatiguant en ce sens qu’il m’a fallu tout superviser
pour que tout se passe bien. En fait, peut être que
les choses se seraient tout aussi bien déroulées si je
n’avais pas mis mon nez dedans – même si j’ai des
doutes – mais quand je voyais l’allure à laquelle
allaient les choses, je me suis dit qu’il fallait que j’y
mette un peu d’huile pour accélérer le mouvement.
Du coup, ça a été assez éprouvant. Mais je le répète,
c’était une belle journée. D’autant plus belle que
mes élèves ont tapé l’établissement visiteur au foot
sur un score de deux à zéro ! Leur première victoire
de l’année après une série de défaites interminable.
Et puis ça leur a permis de se détendre un peu avant
les vacances et de clore sur une jolie note le trimes-
tre qui vient de s’écouler. Ce soir, on leur a concédé
la soirée qu’on leur avait refusée pour la fête de la

~ 335 ~
Les yeux ouverts

jeunesse faute d’une vraie organisation. Donc il faut


être présent en cas de problèmes. Il y a à peine un
quart d’heure j’ai dû intervenir pour calmer le jeu
entre mon agent d’entretien et un gars du village
légèrement ivre et carrément con. A la fin d’un tri-
mestre particulièrement éprouvant, je me répète
mais c’est pour dire, je ne suis pas à prendre avec
des pincettes, et le gars là a dû bien s’en rendre
compte quand après m’avoir interpellé d’un ‘le
what’ particulièrement déplacé je me suis retourné
pour lui faire comprendre qu’ici il n’était rien, et
que j’étais tout. C’était un peu violent comme réac-
tion j’admets mais à minuit les blaireaux du village,
on les préfère dans leurs terriers. Ah et puis j’avais
demandé que la soirée soit sans alcool et bien sûr,
ils n’ont pas compris du premier coup. Le truc, c’est
qu’ils n’ont pas réfléchi qu’en prenant les sucettes
de whisky (sachets plastiques de spiritueux) pour la
soirée à l’endroit où je prenais ma bière avec quel-
ques profs, j’allais forcément le savoir, et la bar-
maid m’a prévenu dés que je suis rentré vers le col-
lège. L’élève m’a rétorqué quand je lui ai demandé
de me remettre les sachets (il en avait pris
l’équivalent de trois bouteilles) qu’il pensait que
j’interdisais seulement la bière en disant ‘pas
d’alcool !’ La bonne blague ! Enfin, il m’a remis la
marchandise sans faire d’histoires et en apparence
tout au moins, l’absence d’alcool dans la salle ne
nuit pas à la soirée et il ne semble pas y avoir de
consommations clandestines. Bref, il est 1h15, la
soirée doit commencer à se clore vers 2h00, donc je
vais aller faire un saut là bas voir si tout se passe
bien. Demain c’est la remise des bulletins vers

~ 336 ~
Deuxième année

1h00, si je ne me couche pas avant 3h00, je ne vais


pas être très frais…
Finalement la soirée des élèves s’est dérou-
lée sans incidents et ils ont même respecté à la lettre
les contraintes horaires en terminant la soirée vers
1h30. Néanmoins, du rangement jusqu’aux dortoirs,
je n’ai pas pu me coucher avant 2h 30. Ce matin,
levé comme d’habitude à 7h00 et pas mal de boulot
avant la remise des bulletins du deuxième trimes-
tre : des comptes à terminer, des affaires à boucler,
des courriers à imprimer et des moyennes à modi-
fier. Ensuite, les élèves se sont montrés particuliè-
rement insupportables au moment de la remise des
bulletins si bien qu’on les a tous mis à genou pour
toute la durée de la cérémonie. Les parents qui
étaient présents y ont été également de leur petit
couplet moralisateur. Moi qui croyait finir ma jour-
née avec la remise des bulletins et pouvoir enfin me
poser, j’ai du remettre ça à plus tard puisque j’ai
encore reçu quelques parents et élèves sitôt après la
remise des bulletins. Puis, je n’étais pas informé
mais bon, je devais être présent ensuite à la réunion
de l’Association des Parents d’Elèves afin de voter
les statuts de l’association et choisir les membres du
bureau. Nous avons clôt la réunion au bar autour
d’une bière et le président de notre A.P.E. particu-
lièrement motivé (ce qui est bien) en a profité pour
me demander quelques travaux pour l’association si
bien qu’aussitôt après la bière, je suis retourné au
bureau. Sinon j’ai goûté aujourd’hui à un nouveau
plat : la peau de bœuf ! C’est spécial, ça a une
consistance un peu gélatineuse mais finalement,
avec la petite sauce piment on y retrouve un petit

~ 337 ~
Les yeux ouverts

goût de viande et ce n’est pas mauvais. En tout cas,


les quelques morceaux que j’ai avalés alors au mo-
ment de la bière m’ont permis de tenir jusqu’à la
soirée puisque je n’avais pas eu le temps de
m’arrêter une seconde pour manger.

Samedi 14 avril 2007

De retour des vacances avec moult coups de


soleil, je me prépare à affronter la dernière ligne
droite de ma coopération. Pendant ces deux semai-
nes, j’ai d’abord passé quelques jours de repos à
Makak puis, après une halte à Yaoundé, je suis parti
avec mon pote de Makak, Olivier, sur Douala dans
une famille camerounaise amie de sa famille depuis
qu’un de ses oncles y a fait une coopération il y a
quelques d’années. Le chef de famille, infirmier
normalement à la retraite, a du reprendre du service
puisque ses cotisations retraites sont parties dans la
poche des responsables de sa caisse retraite. Vive le
Cameroun !
Nous étions dans le quartier de Bonabéri,
quartier de la gare routière. Nous y sommes restés
deux jours, le temps de passer du temps avec la fa-
mille, d’aller faire un tour au marché au fleurs de
Douala, de visiter l’artisanat et d’aller boire quel-
ques bières. Pour la petite histoire, le dernier soir
que nous avons passé là-bas, nous sommes partis
boire une bière au quartier. C’est loin d’être le lieu
où on a l’habitude de voir des whats traîner à la nuit
tombée. De fait, le dernier bar où nous étions était
un peu glauque et nous avons eu le ‘privilège’

~ 338 ~
Deuxième année

d’accueillir à notre table durant quelques minutes


une fille de joie dont la vertu devait être aussi courte
que la jupe, qui nous a divertit dans un mixe de
franglais pidgin du baratin de quelqu’un qui n’y
touche pas alors qu’elle en avait définitivement tous
les attributs. Elle nous racontait qu’elle était coif-
feuse, qu’elle habitait Limbé, qu’elle était à Douala
pour voir des amis, qu’elle avait travaillé dans les
boites de grands hôtels à Yaoundé au comptoir, et
elle nous proposait d’aller dans une boite pour les
gens comme nous – une boite pour blancs – ou bien
d’aller à l’hôtel, tout en agrémentant ses propos de
clins d’œil aguicheurs et d’esquisses de danse sur
chaise avec auto pelotage tue l’amour. Bref, une
fois qu’elle eut compris qu’on ne lui paierait pas la
bière qu’elle nous demandait et qu’elle n’aurait rien
de nous, elle nous a quitté en nous promettant de
revenir bien vite, ce qu’elle n’a évidemment pas
fait. En parallèle, nous avons assisté à une démons-
tration de danse assez extraordinaire d’un handicapé
avec une jambe folle qui pour danser, plaçait sa
béquille en bois année modèle 1917, sur ses abdos
et pouvait ainsi balancer ses membres dans des po-
sitions inimaginables même pour un danseur
contemporain professionnel. Pour compléter le ta-
bleau, il était accompagné d’un autre danseur aussi
grand que maigre dont les déhanchements sur les
airs de coupé décalé donnaient l’impression d’un
roseau battu par la tempête. Nous avons ensuite eu
la visite d’une nouvelle fille des trottoirs, un peu
plus villageoise que la première voir carrément rus-
tique à qui nous n’avons même pas laissé une
chance de s’asseoir avec nous quand les seuls mots

~ 339 ~
Les yeux ouverts

dont elle nous a gratifié pour se présenter, une main


sur la hanche et l’autre main sur la table, fut ‘Don-
nez moi un Fanta !’ Quelques instants plus tard,
après avoir fait le plancton une minute à nos cotés
tandis que nous continuions notre conversation, elle
est repartie se faire peloter vigoureusement par nos
voisins de tables qui, s’ils avaient sans doute moins
d’argent dans leurs portes monnaie n’avaient eux
pas les mains dans leurs poches. La dernière, puis-
que jamais deux sans trois, ne devait pas avoir seize
ans et voyant que nous ne lui adressions pas même
un regard est parti vers d’autres aventures sans in-
sister.
Le lendemain matin, nous prenions le bus
pour l’ouest direction Bafang. Là encore, ce fut un
grand moment puisque après avoir fait embarquer
tous les passagers dans un bus de 29 places, ce qui a
déjà du prendre une bonne heure, et voyant que
d’autres passagers potentiels arrivaient, le chauffeur
a soudain disparu pour réapparaître une dizaine de
minutes plus tard au volant d’une gros car de plus
de 70 places. Dans la mesure où, excepté deux ou
trois compagnies, les bus n’ont pas d’horaires et ne
partent que lorsqu’ils sont pleins, les compagnies
remplissent parfois leurs véhicules avec des passa-
gers fictifs qui font croire aux passagers réels que le
bus va bientôt partir mais qui descendent au fur et à
mesure que les vrais voyageurs arrivent. Dans notre
cas, le gars est encore plus malin puisqu’il remplit
le bus avec des vrais passagers et quand il voit qu’il
peut en avoir plus, il prend un véhicule plus gros.
Du coup, deux bonnes heures d’attente entre les

~ 340 ~
Deuxième année

deux véhicules, puis environ 4 heures de route jus-


qu’à Bafang.
Là-bas, nous avons retrouvé Zendé qui nous
a trouvé un hôtel où passer la nuit. 6000 F CFA la
chambre avec vue sur la vallée, c’est bon prix ! Au
soir, nous avons retrouvé Jérôme en provenance de
Yaoundé et qui devait nous accompagner Olivier et
moi pour une randonnée dans les monts Manengou-
ba. Le lendemain, lundi 9, nous nous sommes ren-
dus à Villa Luciole à Melong pour trouver notre
guide et après quelques emplettes pour tenir deux
jours dans les montagnes, nous sommes partis. La
difficulté du parcours est en soi bien moindre que
celle du mont Cameroun, après tout les Monts Ma-
nengouba ne doivent pas dépasser 2000 mètres alors
que le Mont Cameroun lui, culmine à plus de 4000
mètres. Néanmoins, contrairement au Mont Came-
roun, nous n’avions pas de porteurs, et c’est avec
des sacs à dos bien chargés entre les bouteilles
d’eau, la tente, les couvertures et la nourriture que
nous avons fait l’ascension, et c’est tout de suite
beaucoup plus fatiguant. L’objectif de la randonnée
était d’atteindre les deux lacs de cratères jumeaux:
un mâle et une femelle… et de passer la nuit au
bord de l’un des deux. La vue du haut de la crête
qui domine toute la vallée où se trouvent les deux
lacs de cratères est magnifique. Aucune photo ne
peut rendre compte de cela, il faut s’y rendre pour
apprécier pleinement la sensation que c’est de se
poser après quatre heures de marche sur une hauteur
envahie par les nuages qui, après s’être posés sur
nous se dissipent peu à peu pour laisser apparaître
en contrebas un paysage verdoyant où se côtoient

~ 341 ~
Les yeux ouverts

anciens volcans aux formes caractéristiques et trou-


peaux de vache des Bororo en train de paître tran-
quillement l’herbe drue du plateau.

Mont Manengouba – Ouest Cameroun

Nous avons posé notre campement au bord


du lac femelle, le seul accessible, au bord duquel
deux cases semblaient avoir été aménagées pour les
touristes. ‘Semblaient’ en effet, notre guide ne nous
ayant rien dit pour nous en empêcher et l’orage qui
est venu à la nuit étant particulièrement violent,
nous avons décidé de mettre notre tente dans une
des deux cases afin d’être plus à l’aise. Et voilà que
le lendemain, alors que je suis le seul levé avec le
guide, une délégation de trois hommes arrive et
après avoir causé au guide et observé la tente dans
la case, l’un d’eux commence à m’apostropher en
me demandant si quand je vais chez quelqu’un je ne
m’interroge pas sur les usages du lieu. Pourquoi
cette question ? Eh bien parce que la case où nous

~ 342 ~
Deuxième année

avions mis notre tente était une case traditionnelle et


le lac, un lac sacré ! Oups !
Au réveil, comme ça, après une nuit plutôt
moyenne où nous nous sommes partagés la place
pour trois dans une tente conçue pour deux ½, je lui
ai renvoyé ses reproches dans les dents en lui fai-
sant bien comprendre qu’en tant que touriste, si je
payais un guide c’était justement pour être informé
de cela – ce qui n’était pas le cas – et d’autres pro-
pos bien sentis comme on en sort qu’au matin lors-
qu’on n’est pas encore particulièrement réveillé.
Bref, ça a permis de calmer le jeu et d’avoir une
discussion un peu plus censé où il m’a expliqué –
outre le fait qu’il était Commissaire à Yaoundé –
qu’il était chef traditionnel et qu’il se battait avec
les autorités pour la préservation du lieu depuis et
qu’il devait y avoir une réunion importante d’ici
deux mois. Entre autres, il affirmait qu’il s’était déjà
battu avec les locaux pour qu’ils ne mènent plus
leurs bêtes boire dans le lac, même si la veille, c’est
bien un troupeau d’une cinquantaine de têtes qui
était venu s’y désaltérer et accessoirement y faire
ses besoins. Bref, j’en ai profité pour lui soumettre
quelques idées comme de mettre un panneau
d’information en haut du site avec un contact pour
que les visiteurs sachent de quoi il retourne, et d’en
parler aux organismes et agences qui emmènent des
touristes en ballade par ici. Ensuite, il nous a de-
mandé à Martial, notre guide, et moi-même de re-
tourner dans les cases le temps qu’ils réalisent un
rituel traditionnel. J’ai profité de ce temps pour ré-
veiller mes deux compères et pour que nous fas-
sions un peu de l’ordre dans la case histoire de

~ 343 ~
Les yeux ouverts

prouver notre bonne volonté. Ensuite, le guide est


venu nous dire que le chef réclamait l’argent pour
l’entretien du site et pour les appareils photos (ce
qui était prévu) et qu’il nous attendait au bord du
lac. Nous nous y sommes rendus pour le découvrir
lui et ses deux compères en train de partager bière,
whisky, et différents mets traditionnels qu’ils nous
ont invité à partager en disant que nous avions de la
chance puisque ça n’était jamais arrivé que des
étrangers soient conviés à ce partage. Au petit dé-
jeuner nous avons donc eu droit au met de haricot,
au maïs écrasé avec des feuilles de macabo, au riz,
au poisson, et à la bière… Tout ce qu’il faut pour
bien se remplir l’estomac au matin. Au cours de ce
repas, le chef traditionnel nous a expliqué combien
la gestion de ce site était compliquée entre d’une
part les autorités qui s’y intéressaient de plus en
plus pour des raisons financières et d’autre part, le
fait que cette région soit un carrefour entre plusieurs
ethnies. Il nous a appris que ce site était sacré pour
son ethnie, que ceux qui y venaient pouvaient y
trouver la malchance ou même disparaître, mais que
comme nous étions venus avec un cœur pur, et mal-
gré l’impair commis, nous avions la chance. Il nous
a aussi informé que c’était le troisième site où l’on
trouvait ces deux lacs jumeaux. Au début ils étaient
dans un autre endroit et par deux fois, du jour au
lendemain, ils auraient migrés ailleurs. De même,
pour démontrer l’existence de l’esprit des ancêtres
dans ce lac, il affirmait que des fois celui-ci deve-
nait rouge. Enfin, il nous a ressorti un dernier cou-
plet sur son travail pour la préservation du site en
nous démontrant, involontairement sans doute,

~ 344 ~
Deuxième année

comment il s’y prenait en laissant derrière nous


après notre départ du bord du lac, quelques embal-
lages plastique de gâteaux et autant de capsules de
bières. Pour conclure sur ce personnage dont
l’attitude en définitive faisait plutôt passer ses pro-
pos pour du pré-maché pour bonne poire, avant de
nous séparer, il nous a tenu un discours absolument
hypocrite sur l’argent que nous avions versé qu’il a
d’ailleurs ostensiblement mis dans sa poche en nous
disant qu’il nous remerciait infiniment de cet argent
dont il savait qu’il venait du fond du cœur, que
c’était un geste spontané de notre part, etc. alors
qu’il était prévu dés le départ que cet argent soit
versé à un responsable pour la préservation du site.
Connaissant le comportement de certains camerou-
nais, et considérant le personnage, je ne suis pas sûr
que l’argent aille à l’entretien du site mais plus à
l’entretien de son estomac. J’espère me tromper.
Dans la mesure où le blanc c’est celui qui a l’argent,
et qu’en toutes circonstances on est perçu comme
tel, les gens déploient souvent des trésors de boni-
ments pour obtenir un petit quelque chose, si bien
qu’avec l’expérience, on en vient à douter de certai-
nes personnes, à être méfiant, peut être même un
peu trop parfois. Je pense pouvoir faire la différence
entre celui qui me raconte des histoires et celui qui
me dit vrai, je pense aussi commencer à faire la
différence entre celui qui se sert de causes vraies
pour arriver à ses fins et non pour servir la cause
qu’il défend. En l’occurrence, je pense que le gars
nous présentait des croyances véridiques mais je
doute que ce qu’il a obtenu, même encore une fois
s’il était prévu qu’on verse cet argent, aille servir la

~ 345 ~
Les yeux ouverts

bonne cause. De toute manière, quand l’argent se


verse de la main à la main sans même un reçu, une
signature, un nom ou quoi que ce soit, il n’y a aucun
contrôle. Ses deux acolytes, qui bredouillaient à
peine deux ou trois mots de français, avaient au
moins le pittoresque nécessaire pour donner du
poids à la croyance.
Nous sommes rentrés le mardi dans l’après-
midi à Bafang pour découvrir scellées, par un bout
de ficelle et un carton, les portes de l’hôtel où nous
avions passé la nuit du dimanche soir. Explication
supposée : les impôts, explication donnée par un
vieux du coin : le patron serait décédé le jour de
notre départ. Nous avons donc trouvé une petite
auberge un poil miteuse à l’entrée de la ville où,
pour donner le ton, nous avons vu sortir en arrivant
en plein après-midi un homme en tenue suivi d’une
femme qui a payé 1500 F pour la chambre. Sachant
que le prix de la chambre pour la nuit est de 5000 F,
nous n’avions plus aucun doute sur les activités
diurnes de certains clients de cette auberge.
Dés le lendemain retour sur Yaoundé où j’ai
passé deux jours. J’en ai profité pour récupérer les
clefs du bureau chez mon partenaire et pour réserver
mon billet d’avion retour. Dans trois mois et demi,
je suis de retour dans l’hexagone et c’est parti pour
une nouvelle aventure ! En attendant, encore envi-
ron 5 semaines de cours, puis trois semaines avec
les élèves internes des classes d’examens pour les
dernières révisions et pour leur hébergement pen-
dant les examens. Puis Conseil d’Etablissement de
fin d’année le samedi 16 juin 2007.

~ 346 ~
Deuxième année

Lundi 23 avril 2007

Confirmation ! J’ai mon billet d’avion payé


pour le 8 juillet 2007, je serais donc sur le sol fran-
çois lundi 9 juillet 2007 au matin.
Ce week-end, j’étais à Yaoundé pour voter.
Choix cornélien, et finalement, les interminables
discussion avec les autres coopérants pour savoir à
quelle sauce on préférait être mangé n’ont fait que
semer un peu plus la confusion dans nos esprits, si
bien que c’est uniquement dans l’urinoir… pardon,
dans l’isoloir, que nous avons choisi notre petit pa-
pier. Les jeux sont désormais faits pour le premier
tour, on verra bien ce qui va se passer par la suite,
tout ce que je sais c’est que donc le 6 mai, je serais
de nouveau à Yaoundé et que c’est au moins
l’occasion de se retrouver entre coopérants, ce qui
est plutôt appréciable.
Sinon, la rentrée s’est faite doucement puis-
que j’ai été quasiment tout le temps en chômage
technique la semaine dernière. En tout et pour tout,
je n’ai eu droit qu’à peut être cinq heures de travail
sur le pc, le reste du temps, pas d’électricité. Evi-
demment quand on a toute sa compta et toutes les
bases des rapports que l’on doit faire sur l’ordi-
nateur, à la moindre coupure de courant on se re-
trouve désoeuvré. Enfin, au moins une chose de
gagnée avec la SONEL, notre dernière facture
s’élevait à environ 75 000 F CFA. Une somme
extraordinaire par rapport au nombre d’appareils
branchés (quelques néons, 2 pc et un frigo). Les
petits bidouillages pour calmer le jeu ont porté leurs
fruits puisque la facture pour le mois d’avril (même

~ 347 ~
Les yeux ouverts

s’il est vrai qu’il y a eu les vacances entre temps)


s’élève à : 2300 F CFA. Autant dire que je respire.
Evidemment la situation financière n’est pas toute
rose puisque mes derniers calculs prévoient un
manque d’environ 3 millions de F CFA pour finir
l’année jusqu’en septembre, néanmoins j’ai perçu
quelques scolarités dont un versement important de
600 000 F que j’attendais depuis janvier. Donc, au
moins pour quelques semaines, salaires d’avril mis
à part puisque le fonctionnement du collège et de
l’internat passe avant la paye de tout un chacun, je
n’aurais pas à m’interroger chaque jour sur com-
ment payer la nourriture pour les élèves, comment
payer les impôts, comment payer l’électricité, et
comment payer toutes les petites choses dont on a
systématiquement besoin uniquement quand la
caisse est vide ? Au niveau des élèves, les effectifs
ont encore un peu chuté, essentiellement pour des
raisons financières, ce qui est tout de même dom-
mage à la fin de l’année.
Pour la petite histoire, il y a deux sœurs qui
ne reviendront pas non plus au collège pour d’autres
raisons. Leur père, avec qui de toute manière j’ai eu
des problèmes toute l’année pour qu’il respecte les
échéances qu’il avait lui-même fixé et, de la part de
qui j’attendais encore une somme conséquente pour
la scolarité de l’aîné des deux sœurs, a eu quelques
ennuis. Des gros ennuis. En bref, il a fait le con : le
gars, divorcé, avait une petite (une copine donc),
plus jeune que lui, dans un village à quelques kilo-
mètres et ça faisait quelques temps déjà qu’il voulait
la marier. Il avait déjà versé la dot demandée par la
famille de son amie et celle-ci l’avait déjà consom-

~ 348 ~
Deuxième année

mé, néanmoins sa copine continuait à refuser caté-


goriquement le mariage et peu à peu prenait ses
distances. Il a appris que si elle s’éloignait de lui,
c’est qu’elle avait un nouvel amant. Aussi un soir
qu’il avait un peu bu, le père de mes deux élèves a
pris la moto et s’est rendu dans la nuit au village de
sa donzelle. La famille étant pauvre, c’est juste un
panneau de contreplaqué qui fait office de porte et il
n’y a qu’un rideau pour fermer la chambre. Il est
donc entré sans problèmes, et surprenant sa petite
avec son amant au lit, leur a jeté de l’essence dessus
et a allumé. Résultat, l’amant est décédé des suites
de ses brûlures et la fille se retrouve brûlée à
l’hôpital. Sur le retour, notre homme prend des
chemins détournés pour brouiller des pistes, mais
voilà que de nuit il heurte un gamin sur la piste. Il
tente de partir mais la famille le somme de conduire
le gamin à l’hôpital où, si je ne m’abuse, il décède.
Le lendemain, le commissaire est à l’hôpital et ap-
prend le nom de notre assassin de la bouche de sa
victime et décide de s’en occuper personnellement.
Dans la journée, on retrouve notre ‘tueur’, puisque
s’en est un désormais, au bar, en train de causer des
femmes qui trompent les hommes etc. et en rajoute
une couche en disant que lui, il en a ‘civilisé’ une.
Or, dans ce même bar, se trouve un policier en civil
qui évidemment a eu vent de l’affaire, il s’approche
donc de notre type, le fait causer, lui paye une autre
bière, puis va appeler les renforts et c’est ainsi que
le père de mes deux gamines se retrouve en tôle. Et
si toute cette histoire qu’un gars de sa famille, pro-
fesseur au collège, est vraie ; il risque de passer
beaucoup de temps à l’ombre. Conséquence, la

~ 349 ~
Les yeux ouverts

mère est venue récupérer les deux enfants, et moi


j’en suis quitte pour une scolarité de moins. Ce qui
est dommage tout de même dans l’affaire, c’est que
tout était réglé pour la petite de sixième et qu’elle
ne finira pas l’année alors qu’elle a le niveau pour
passer en classe supérieure.

Jeudi 26 avril 2007

Mauvaise saison pour la piste, enfin, surtout


pour ses usagers. Avec la saison des pluies, l’eau
cherche par tous les moyens à s’échapper de la
route en latérite, et le passage des grumiers et autres
poids lourd ne facilite pas leur évasion. Aussi, c’est
la période où se forment le mieux ces jolies séries
de dénivelés que l’on appelle en langage courant :
‘tôle ondulé’, pour la ressemblance frappante entre
l’allure de la piste et la gueule des toits en alu qui
recouvre toute habitation qui se respecte par ici, et
par là bas aussi. Ajouté à cela au milieu de ces pas-
sages à shaker quelques ornières et nids de poules
bien sentis – dont on se demande comment des cho-
ses comme celles-ci peuvent se créer en trois jours –
et ça nous fait un bel axe routier qui en langage ad-
ministratif porte tout de même l’appellation de Na-
tionale 1 et qui peuchère, est l’un des axes princi-
paux conduisant au Tchad et en Centrafrique ! Mais
ce n’est pas fini. Evidemment, quand il pleut, c’est
le règne de la boue, c’est la pataugeoire bref, c’est
la gadoue… La description que je vous en donne
c’est après la pluie, quand il fait beau… et le truc,
c’est que quand il se décide à faire beau ici, il fait si

~ 350 ~
Deuxième année

beau qu’on en vient à regretter la pluie puisque


alors la piste sèche, se dessèche et même si quel-
ques flaques d’eau subsistent, aussitôt la poussière
remet ça et tout trajet à moto devient une traversée
épique.
Imaginez vous, derrière le chauffeur du mo-
to taxi, bien calé à l’endroit où ça bouge le plus, à
sauter à la moindre bosse, à anticiper les mouve-
ments du chauffeur quand survient l’obstacle pour
ne pas perdre l’équilibre sur un malentendu, et voilà
que oh ! De la poussière ! Mais oui, vous êtes bien
derrière un énorme grumier qui soulève derrière lui
toute la poussière que l’on croyait disparue depuis
la dernière pluie… et bigre ! Il y en a plein de pous-
sière ! Tiens, ben voilà que vous ne voyez quasi-
ment plus rien… le fog londonien à coté c’est de la
gelée de groseille ! Si vous ne voyez pas le rapport,
moi non plus. Vous avez beau plisser les yeux rien
n’y fait, vous êtes envahit, enrobé, tartiné, recou-
vert ! Au soir, les cotons-tiges seront aussi rouges
que la piste !

Samedi 12 mai 2007

Ça fait un petit bail que je n’ai pas pris la


touche pour vous raconter un peu ce qui se passe
par ici. Déjà, la semaine du 1er mai a vu un pont
s’esquisser entre le dimanche et le mardi férié si
bien que j’ai pu me sortir quelques temps des eaux
tumultueuses de la gestion scolaire. Au programme,
Benjamen étant venu me rendre visite : dégustation
de la viande d’un restaurant de soya découvert à

~ 351 ~
Les yeux ouverts

deux pas de chez moi, supervision de l’équarrissage


d’un porc, parties de ping-pong endiablées, cours
d’échec dispensé par mon frère blanc, dégustation
de mangues cueillies dans les champs avec des ga-
mins d’Obala, et petit plongeon dans la piscine du
Luna Park d’Obala.
Dans le détail en ce qui concerne le porc, le
samedi le gars qui s’occupe des bêtes du Fondateur
est venu me voir et me disant qu’il y en avait un pas
au mieux de sa forme. J’ai donc appelé le patron
pour savoir quoi faire et me suis vu confié la super-
vision de l’euthanasie à la machette, de l’enlevage
des poils, de l’extraction des intestins, puis du dé-
coupage des pièces. C’était mon troisième porc
mais le premier pour lequel je devais assumer, après
avoir retenu la part demandée par le patron, le par-
tage des pièces pour les membres du personnel
permanent. Je pense m’en être tiré avec équité et
j’ai même pu retenir une partie pour agrémenter la
nourriture des élèves.
Pour ce qui est de la piscine : enfin ! Depuis
septembre que je l’attendais celle là. C’est encore le
début, il n’y avait personne quand je m’y suis rendu
et l’eau est encore propre. Mais dans la mesure où
elle n’est pas couverte, où elle est entourée de man-
guiers en fruits, et que c’est la pleine saison des
pluies… je ne sais pas comment ils vont faire pour
la garder propre longtemps.
Histoire de bien sentir la reprise au mercredi
matin, j’ai eu droit à un joli cadeau. De tout le
week-end personne ne m’avait trop dérangé étant
donné que j’avais un invité, du coup, toutes les his-
toires restées en suspens m’ont été présentées à mon

~ 352 ~
Deuxième année

retour au bureau. Et la meilleure, c’est un de mes


élèves de première qui, suite à un accrochage avec
un villageois lors d’un match de foot, s’énerve, ré-
cupère une machette au collège et s’en va menacer
le gars. Il paraît ensuite, étant donné que je n’étais
pas sur les lieux, que l’agent d’entretien a du le
ceinturer pour récupérer la machette et que le sur-
veillant général d’internat a du discuter avec lui une
bonne heure pour le calmer. Il avait déjà eu droit au
conseil de discipline et après une action comme
celle-là nous n’aurions même pas du réfléchir et
l’exclure directement du collège. Sauf que, beau-
coup de choses entrent dans la balance et notam-
ment liées au problème des faibles effectifs. Nous
arrivons à la fin de l’année, l’élève est en première
D, il doit passer son examen de probatoire à la fin
de l’année. Procéder à l’exclusion définitive à la
veille des examens n’est pas ce qu’on fait de mieux
lorsqu’on veut qu’un de nos élèves réussisse. Or,
dans la mesure où les effectifs sont faibles et que
nous comptons tout de même sur de bons résultats
aux examens, notamment pour attirer d’autres élè-
ves au collège… 1er dilemme. Ensuite, faiblesse
des effectifs oblige et ancienneté de l’élève égale-
ment, puisqu’il est là depuis la sixième, nous
connaissons plutôt bien les parents et, étant donné
qu’il a déjà eu des problèmes de discipline dans
l’année, le renvoyer maintenant à son colonel de
père c’était comme l’envoyer à la rue, voir
l’envoyer se faire descendre. Pour les petites histoi-
res, au dernier problème d’indiscipline avec ce ga-
min, le père au téléphone refusait l’exclusion de
huit jours et voulait que moi ou bien un de ses frères

~ 353 ~
Les yeux ouverts

viennent lui donner cinquante coups de bâton !!!


Evidemment, je n’ai pas accepté. Deuxième his-
toire, mythe ou réalité, il paraît qu’un jour le père,
en visite au collège, aurait dégainé son arme et me-
nacé de tuer son gamin devant le Fondateur. Bref,
dilemme n°2… Enfin, un tel comportement reste
évidemment inacceptable et on ne pouvait pas le
laisser avec juste quelques corvées en lui disant :
c’est pas grave… Donc on a opté pour l’exclusion
de l’internat afin qu’en se débrouillant avec ses ca-
marades il puisse trouver un hébergement et finir sa
scolarité en tant qu’externe. L’histoire s’est finale-
ment arrangée avec l’économe qui connaissant bien
les parents et ayant une chambre de libre dans sa
maison à deux pas du collège, a décidé de le pren-
dre en charge et de gérer la question directement
avec les géniteurs. Ouf !
Le reste de la semaine j’ai accueilli égale-
ment un nouvel invité, un ancienne volontaire que
j’avais rencontré dans l’ouest, de passage à Yaoun-
dé avant de partir compter les animaux sauvages
dans le parc de Waza à l’Extrême nord, ceci dans le
cadre d’une sorte de congé solidaire avec Planète
Urgence. Donc j’ai eu quelqu’un à la maison pres-
que tous les jours de cette semaine, et c’est plutôt
agréable.
Puis le fatidique week-end du 6 mai est arri-
vé avec son lot d’interrogations, de questions, de
débats, de prises de positions, et de bières pour faire
passer la pilule. Evidemment, on s’y attendait un
peu, ce qui devait arriver arriva, et le petit bon-
homme aux yeux fourbes, étrangement brillants ce
soir là, nous gratifia d’un magnifique sourire Col-

~ 354 ~
Deuxième année

gate avant d’entamer une harangue sonnant


l’hallali ! Bon ben, nous n’étions pas franchement
joyeux et nous avons rapidement écourté notre soi-
rée crêpes pour aller vider de nouveau quelques
bières en riant bien fort et bien jaune. Avec la clope,
c’est difficile de conserver le sourire Colgate. En y
réfléchissant, j’y avais déjà réfléchi, même si mon
cœur ne balance vers les idées du petit bonhomme
et qu’en dépit de son bataillon de communicants
aux paroles doucereuses, il me fait peur ce type ! Je
me dis que ce n’est peut être pas une mauvaise
chose. Disons que je pense que la France avait
quand même besoin d’un bon coup de pied au cul
pour se réveiller, et que je ne pense pas que le coup
de pied au cul soit dans les armes de prédilection de
la Marianne. Et puis surtout, enfin, elle ne fait pas
vraiment peur… On se comprend. Tandis que
l’autre, il a du potentiel. Et je me dis que c’est dans
l’adversité que les gens se remettent le plus en ques-
tion pour trouver un moyen de s’en sortir. C’est
discutable, je sais. Je ne m’étends pas d’avantage.
Enfin si, je m’étends quand même un poil
pour vous donner une idée de ce que certains came-
rounais pensent de Sarkozy. Evidemment les avis
sont partagés, et quand bien même ce n’est pas trop
dans les mœurs d’imaginer une femme présidente,
certains étaient carrément pour. Mais ceux avec qui
j’ai le plus discuté et dont je veux vous parler main-
tenant m’ont sorti un discours qui, sorti de la bou-
che d’un français à une terrasse de café en France
pourrait passer pour extrémiste. Notamment en ce
qui concerne la politique de l’immigration en
France et la situation des étrangers qui profitent des

~ 355 ~
Les yeux ouverts

aides sans donner l’impression de faire d’efforts


pour s’insérer dans le pays. Le discours est simple,
ils ne comprennent pas comment ont peut accepter
de garder des gens qui plutôt que de travailler au
développement du pays profitent de l’aide que le
travail des autres permet de financer, ils ont honte
que leurs frères puissent avoir un tel comporte-
ment et, même vis-à-vis de ceux qui ont réussi et se
sont insérés dans la vie active en France, ils sont
déçus que ceux-ci abandonnent leur pays alors qu’il
est encore en construction et qu’il y a besoin de
gens comme eux, qui se sont battus pour y arriver et
qui pourraient faire bouger les choses ici. Puis, ils
ne comprennent pas pourquoi des camerounais vont
jusqu’à dépenser 4000 € pour se retrouver à 100 sur
une barque à destination d’une île dont ils ne savent
même pas s’ils y parviendront, alors qu’avec 4000 €
au Cameroun, ce qui représente pas loin de 2 400
000 F CFA, ils peuvent monter une petite boutique
qui pourrait les nourrir et avec eux la famille. Enfin,
ils sont content qu’un Sarkozy arrive au pouvoir
pour bousculer un peu la donne politique avec les
chefs d’états africains : en partie en ce qui concerne
les subventions qui leurs sont versées pour le déve-
loppement du pays qui n’en voit que trop rarement
la couleur puisqu’une bonne partie retourne en Eu-
rope dans des comptes numérotés en Suisse, sans
qu’il n’y ait de réelle sanctions. Et contre ceux là, à
l’instar de Paul Biya, qui passent 4 mois par an à
faire la belle vie en Europe alors que la moitié de la
population se débat avec moins de 1000 F CFA par
jour. Dans tout cela, il y a des choses que Sarkozy
va peut être pouvoir faire, d’autres peut être pas,

~ 356 ~
Deuxième année

mais la question n’est pas là. Et, je ne sais pas pour


vous, cela dépend aussi de la manière dont j’ai pré-
senté les choses, mais je comprends leur point de
vue et dans une certaine mesure j’y adhère. De la à
dire que Dédé va régler les choses, c’est une autre
histoire. Pour préciser, ce point de vue reste celui de
personnes instruites et bien insérées économique-
ment dans la société camerounaise.
Pour passer à autre chose : décidément, à
chaque fois que je reviens au bureau après le week-
end, j’écope d’une nouvelle merde. Et ça devient
chaque jour plus gros. Donc lundi, j’apprends par
certains élèves que le surveillant général d’internat
est parti le samedi matin en les laissant seuls et en
leur confiant ses responsabilités pour ne revenir que
trois heures plus tard ! Je suis un peu tombé des
nues en apprenant ça. Heureusement il n’y a eu au-
cun problèmes, mais si jamais il y en avait eu un :
un accident, une bagarre, un malaise je préfère ne
même pas imaginer les problèmes que l’on aurait
eu. Heureusement également qu’aucun parent n’est
venu voir les élèves ce matin là, je ne pense pas
qu’ils auraient apprécié de trouver leurs gamins
livrés à eux-mêmes sans aucun responsable. Bref, je
convoque donc le surveillant général dans mon bu-
reau et, je la joue tout doux. Plus ça va plus je la
joue tout doux. Ça me fatigue de m’énerver et de
discuter pendant des heures. Je pose une ou deux
questions ; j’expose les faits, je délibère en général
avec d’autres membres de l’équipe, puis je rends ma
décision. Donc, je lui pose la question : « Etes vous
oui ou non parti à Obala samedi matin pour faire
des courses en laissant les élèves seuls ? ». Il com-

~ 357 ~
Les yeux ouverts

mence par me répondre que même les parents


s’absentent parfois de la maison pour faire les cour-
ses…. Garder son calme, ne pas s’énerver… je re-
pose la question : « Oui ou non ? »… Il me répond
oui, j’apprécie tout de même la franchise, je le
laisse pour réfléchir… Finalement, j’ai opté pour
une mise à pied. Je l’avais déjà sanctionné aupara-
vant pour une faute de ce type puisqu’il s’était ab-
senté une demi heure pour faire son sport alors que
je n’étais pas au collège et sans ne prévenir per-
sonne de l’endroit où il se trouvait. Le hic, c’est que
quand j’étais revenu, j’avais trouvé un élève en train
de faire un malaise et aucun surveillant général à
l’horizon. J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre
cette décision. Pour moi, en tant qu’ancien surveil-
lant, je peux considérer ça comme une faute lourde,
passible de licenciement. Néanmoins, compte tenu
que c’est la fin de l’année et qu’il ne s’agit pas de
tout bouleverser dans le collège à la veille des exa-
mens (sachant que nous n’avons de toute façon pas
les moyens d’embaucher au pied levé un autre sur-
veillant général), compte tenu également que le
surveillant général a quand même accompli un tra-
vail important tout au long de l’année avec les élè-
ves, et après en avoir discuté avec le Fondateur et
mon directeur des études, je l’ai mis à pied 5 jours
avec retenu sur salaire. Il doit revenir demain soir
pour reprendre le service lundi matin. La remise de
la lettre s’est relativement bien passée et je
m’attendais à avoir eu mon lot d’emmerdes pour la
semaine… mais non.

~ 358 ~
Deuxième année

Afin d’être dans les normes j’ai fait parvenir


une copie de la mise à pied à l’Inspecteur Départe-
mental du travail. Et il semblerait que cela ai réveil-
lé l’intérêt de la bête pour le collège puisque je dois
le voir lundi pour une ‘réunion de travail’. Le gars
depuis a même rappelé deux fois. Ça annoncerait
paraît-il qu’il attendrait peut être qu’on le reçoive
avec un petit cadeau. Sauf que si le Fondateur a
finalement réussi à me débloquer quelques sous
pour payer les salaires d’avril, ce n’est évidemment
pas pour me faire ponctionner par l’Inspecteur du
travail. Donc on va bien voir ce qui va se passer
sachant que comme on n’a pas les sous, beaucoup
de choses ne sont pas aux normes. En même temps,
au regard paraît-il d’autres établissements scolaires,
on en ferait presque trop.
Petit retour sur des problèmes de discipline.
Est-ce parce que le surveillant général d’internat
n’est pas là et que c’est moi qui assure l’intérim la
nuit que certains ont cru que c’était la fête, je ne sais
pas. En tout cas, ils se sont lourdement trompés.
Premier cas jeudi dans la nuit : deux élèves font une
sortie clandestine en sautant par-dessus le mur de
l’internat. Manque de bol, mon agent d’entretien les
croise au quartier et vient aussitôt me prévenir. Je
déboule dans l’internat alors qu’ils viennent juste
d’y retourner et font semblant de dormir. Je les fait
sortir et pose toujours la même question : « Oui ou
non ? » Je me répète. Finalement, en présence de
l’agent d’entretien, l’un d’entre eux admet. Je les
revois le lendemain matin pour gérer la question de
la sanction. Compliquée encore une fois pour les
raisons exprimées au-dessus et également puisqu’ils

~ 359 ~
Les yeux ouverts

ne sont que pensionnaires au collège et que donc les


mettre à la porte revenait à les empêcher d’aller en
cours dans leur lycée (pour infos ils ont tous les
deux également des antécédent disciplinaires – c’est
donc pas que je suis sadique, hé !!). Donc, quelques
jours de corvées, un ultime avertissement passé
lequel plus d’excuses, et un coup de fil aux parents
pour lequel j’attends encore le rapport du surveillant
général d’externat.
Le lendemain, c’est la journée pompe à eau !
Elle commence à 6h00 du matin par des cris. La
pompe à eau est équipée de telle sorte qu’on puisse
empêcher son utilisation avec un cadenas et une
chaîne. Ceci afin d’éviter que n’importe qui vienne
faire du n’importe quoi la nuit mais aussi pour que
personne ne vienne puiser pendant que les élèves
sont en cours. La pompe étant juste en face des sal-
les de 6e, 5e, et 4e. En arrivant à son niveau
j’apprends de l’agent d’entretien que quelqu’un a
essayé de forcer le cadenas, que la serrure est cassée
et qu’on ne peut plus l’ouvrir. Et les villageois
gueulent pour pouvoir puiser et croient qu’on leur
bloque le passage pour leur demander l’argent des
cotisations, le sujet est sensible ! Surtout quand ils
ont déjà payé. Bref, il est 6h00 du matin, j’ai la tête
dans le cul, je suis de mauvaise humeur, consé-
quence : ils gueulent, je gueule ! Et comme je
gueule fort et que je suis le maître des lieux, ils se
taisent et je retourne me coucher pour ne pas dor-
mir. Finalement comme des travaux devaient suivre
sur le puit dans l’après-midi, il a fallu casser le ca-
denas pour permettre à tous : élèves et villageois, de
faire des réserves. En effet, à la fin des travaux on

~ 360 ~
Deuxième année

met toujours soit du chlore soit de la javel pour dé-


sinfecter le puit et du coup l’eau devient imbuvable
à moins d’être un fervent fanatique de la diarrhée et
des problèmes intestinaux. BOSAPPAL, l’organis-
me qui s’occupe de l’entretien des puits sur la Lékié
a débarqué en fin d’après-midi, travaux prévus :
changement du couvercle afin d’en installer un doté
d’un regard, ce qui va faciliter à l’avenir tous les
travaux d’intervention à l’intérieur du puit, et ré-
duire ainsi les frais, et changement d’un des élé-
ments défectueux de la tuyauterie. Petit problème
encore, le devis annoncé au début était de 80 000 F
CFA et celui à l’arrivée de 97 000 F CFA. Evi-
demment, ce n’est pas la même. Surtout que ce sont
les cotisations des villageois qui sont censées payer
les travaux et non le collège, et que en conséquent
j’ai du avancer sur les fonds du collège 25 000 F
CFA. Maintenant, il va falloir que l’on se batte pour
récupérer le reste des cotisations dues par les villa-
geois afin de se rembourser.
Longue journée mais pas finie puisqu’à
21h30, c’est la folie dans les dortoirs des filles. Ça
crie, ça chante, ça danse et moi j’entends tout puis-
que ma maison jouxte leur dortoir. Je finis donc par
sortir, me poste à une des fenêtre et leur demande
de se taire : ce qui les fait rire. Je ne suis pas
d’humeur, je rentre dans leur internat, je
m’approche de l’endroit où on avait ri. Elles se ca-
chent toutes sous leurs couvertures et continuent à
pouffer. Celle que j’avais entendue à la fenêtre
continue. Je la préviens : « si tu ne t’arrête pas tout
de suite, je te lance le seau d’eau » (qu’elle avait au
pied du lit)’. Elle éclate de rire. Je prends le seau, je

~ 361 ~
Les yeux ouverts

lui balance le contenu sur la tête, puis le seau…


Aussitôt, c’est la débandade, prenant qui un drap,
qui une couverture, toutes les filles sortent en cou-
rant dehors et vont se réfugier au niveau de la por-
cherie. Je les rappelle, les fait mettre à genoux de-
vant leur dortoir et leur impose le calme. Je ferme
leur dortoir puis m’éclipse un instant chez moi. El-
les continuent à foutre le bordel dehors. Je reviens
et je leur dis que tant qu’elles ne se sont pas cal-
mées, elle ne rentrent pas dans le dortoir. Je fais ça
trois fois, à la troisième fois, aucun effort, je les
menace : si elles ne se calment pas tout de suite et le
restent pendant au moins dix minutes, je les mets à
dormir dans une salle de classe. Rien n’y fait. Je
prends les clefs, j’ouvre la salle des profs et hop, je
ramène tout mon petit monde la dedans avec deux
grosses couvertures (quand même), un seau (à
pisse), et bonne nuit (à toutes) !! Ce soir, je n’ai pas
entendu un pet de bruit dans leur dortoir. J’ai eu un
peu de mal à fonctionner comme ça mais, force est
de constater qu’une nuit dans une salle de classe a
beaucoup plus d’impact que 20 heures de répriman-
des…
En parlant de réprimandes, il est même bien
possible que pour se venger elles m’aient cassé la
poignée de la porte de la salle des profs. Heureuse-
ment que j’ai ça en stock. J’ai finalement conclu ma
semaine ce matin, samedi matin, avec une réunion
de l’association des parents d’élèves. Il est prévu
que l’on organise une rencontre avec le préfet cette
semaine.

~ 362 ~
Deuxième année

Lundi 14 mai 2007

La suite c’est une soirée de dimanche soir


avec un pote d’Obala, un de ses cousins, un jeu
d’échecs et quelques bières. C’est le réveil du lundi
matin à 6h20, la réunion de début de semaine avec
le directeur des études, le surveillant général
d’externat et le surveillant général d’internat revenu
de la mise à pied. Le dernier discours aux élèves
après la dernière cérémonie de levée des couleurs de
l’année. Un peu d’administratif. La préparation du
devoir d’informatique des premières AD pour la
composition finale. Le début du versement des sa-
laires du mois d’avril avec l’argent versé par le
Fondateur vendredi soir. Une réunion de travail
avec l’inspecteur départemental du travail pour dis-
cuter d’un projet de protocole d’accord sur les salai-
res agrémenté d’un débat sur la législation concer-
nant salaires, grilles salariales, conventions collecti-
ves et tutti quanti. Une petite bière avec l’inspecteur
au quartier afin de clore tranquillement cette ré-
union. Une belle gamelle juste devant l’infirmerie
avec pour solde de tout compte deux mains écor-
chées, la clef USB pleine de terre, et le rire de quel-
ques élèves en mal d’animations. La réception de
deux scolarités et d’un versement pour la période
d’hébergement pendant les examens. La préparation
du conseil de classe du mercredi 16 mai 2007. Le
dernier versement de la tontine pour l’année. Le
point sur les finances et sur les dépenses à venir.
Une petite sauvegarde. Une bière offerte par
l’infirmière qui était bénéficiaire de la tontine pour
remercier du bon travail. Une bière que je coupe

~ 363 ~
Les yeux ouverts

avec mon surveillant général d’externat puis le sur-


veillant général d’internat, deuxième bénéficiaire de
la tontine nous ajoute également une bière à chacun.
Enfin je mange mon midi, il est 20h00 devant Live
and Let Die in English dans les belles années de
Jane Seymour.

Mardi 22 mai 2007

La fin de l’année scolaire est de plus en plus


palpable. La semaine dernière déjà, le temps a pris
l’express de midi pour nous propulser jusqu’à au-
jourd’hui. Il a l’air de s’essouffler un peu doréna-
vant mais on ne sait jamais, il suffit qu’il reprenne
son souffle pour que d’un coup son choix ne se
porte plus ni sur le vélo, ni sur l’express, mais sur
l’avion ou pis encore. Bref, tout commence lundi de
la semaine dernière avec un surplus d’activités ad-
ministratives au bureau, notamment avec le report
des notes de la cinquième séquence sur l’ordinateur.
Puis mardi, rendez-vous de toute l’équipe de
l’association des parents d’élèves, Fondateur com-
pris, chez le sous préfet d’Obala pour présenter
l’association et lui proposer de venir visiter le col-
lège. L’idée étant de rallier les autorités à notre
cause pour d’une part obtenir leur appui en cas de
projets précis et d’autre part, se servir d’eux en tant
que leader d’opinion pour attirer l’attention du pu-
blic sur notre établissement. Une visite du sous pré-
fet au collège ferait l’effet d’une bombe médiatique
au niveau du village et de ses alentours et par bou-
che à oreille, nous épargnerait beaucoup de frais de

~ 364 ~
Deuxième année

communication. Mercredi ensuite, conseil de classe


en petit comité pour faire le point sur la cinquième
séquence. Petit comité parce qu’à cette période de
l’année, la majorité de nos professeurs vacataires
étant par ailleurs enseignants fonctionnaires dans les
établissements publics, doivent assister en premier
lieu aux conseils de classe de leurs établissements
d’attache. Jeudi, pause, c’est férié chômé, mais il y
a quand même du boulot au bureau. Et vendredi,
lancement du marathon des compositions de fin
d’année : vendredi, samedi, lundi… toute une pré-
paration au préalable pour mettre en place le plan-
ning des devoirs qui concernent alors toutes les
classes puis assurer les surveillances. Dimanche,
c’est le 20 mai 2007, le jour de la fête national, le
35ème anniversaire de l’unité du Cameroun. La
journée commence difficilement avec une forte
pluie qui, comme il est d’usage au Cameroun, blo-
que absolument tout puisqu’il est dés lors impossi-
ble de sortir dehors pour prendre la moto et se ren-
dre à Obala. De toute façon, il est impensable de
préparer les élèves à défiler dehors par ce temps. Du
coup, les gens prennent leurs temps et le surveillant
général d’internat, qui s’il n’est pas le dernier à cri-
tiquer la nonchalance des élèves, n’est pas le dernier
non plus à l’être lui-même puisqu’au final, c’est
moi qui, au moment où la pluie s’arrête, accélère le
mouvement. Et alors que je l’informe que nous par-
tons une fois que les élèves seront partis du collège
(eux même se rendant sur place par leurs propres
moyens), lui de me dire qu’il n’est pas prêt et qu’il
ne peut pas aller se doucher puisqu’il faut qu’il sur-
veille le départ des élèves, et moi qui éclate et qui

~ 365 ~
Les yeux ouverts

lui fait remarquer que ça fait une demi heure qu’il


se traîne béatement sur son fauteuil alors que pen-
dant ce temps c’est moi qui bouge les jeunes, et qui
l’envoie se doucher en l’assurant que je vais faire le
travail qu’il n’arrive pas à faire. Non mais ! Et il lui
faudra pas loin de 3 quarts d’heure pour se préparer.
Un peu plus et je partais sans lui et il se débrouillait
pour l’argent de transport. Bref, le défilé commence
un peu en retard mais les autorités font en sorte que
cela se déroule rapidement. Une fausse note : quand
c’est au tour de mon établissement de défiler, une
de mes élèves se trouve loin derrière son rang,
seule, une boule de cheveux en désordre qui lui
cache bien la figure de devant la tribune, alors
qu’elle se traîne péniblement sur des chaussures à
talons évidemment peu adaptées à une place des
fêtes pour le moins boueuse. Je n’en ai pas fini avec
elle puisque le soir, alors que le surveillant général
dans son infini largesse - et sa volonté non moindre
de profiter de l’absence des internes de
l’établissement pour aller se balader chez les potes -
avait laissé aux élèves la permission de 18h00, la
fille en question se ramène avec ses copines à
19h00 passées. J’en rajoute une couche : l’an passé
les directives du Fondateur du collège était que
tous, filles comme garçons aient les cheveux coupés
très courts. Pour ma part, j’ai autorisé plus de liberté
dans la coupe cette année à la condition qu’elles ne
se surchargent pas le crâne avec mille et un rajouts
et autres fioritures de couleur. (Il ne me semble pas
vous avoir parlé de ça depuis mais la nature de che-
veux des noirs est fantastique et permet la réalisa-
tion de coupes extrêmement variées et originales.

~ 366 ~
Deuxième année

C’est simple, depuis que j’ai laissé aux filles un peu


plus de liberté dans leur coupe cette année, elles en
changent quasiment toutes les semaines. Le diman-
che qui est le grand jour de liberté, est le moment où
elles se tripotent allégrement et en tout bien tout
honneur le cuir chevelu pour en sortir des coupes
qu’on se demande même comment elles arrivent à
obtenir ces résultats !) Or, la miss en question est
une aficionados de la chose capillaire synthétique et
systématiquement, en dépit de ce qu’on lui dit, re-
met le couvert dés qu’elle en à l’occasion. Cela fait
donc quatre jours que nous lui répétons : ‘enlèves
tes mèches !’… Passons lundi où je bosse sur le
coutumier du collège et supervise les dernières
compositions, pour arriver à mardi où le matin,
après m’être rendu très tôt à Yaoundé pour changer
la réservation de mon billet d’avion retour (j’y re-
viens ensuite), je me retrouve dans le bus retour
avec la mère de notre héroïne du moment. La mère,
qui n’est pas la mère mais la tante puisque la mère
lui a laissé la gamine quand elle était toute petite
pour partir en Europe faire je ne sais quoi et en tout
cas pas, selon les dires de la tante, pour envoyer de
l’argent pour l’éducation de sa fille. La tante donc,
qu’on peut appeler et qu’on appelle d’ailleurs sa
mère, comme c’est elle au final qui l’a élevée, nous
dit clairement qu’elle est dépassée par sa gamine.
Pour exemple, elle nous informe que pendant les
congés de Pâques, elle n’a même pas vu sa fille qui
en dépit de ses consignes, a préféré passer les
congés chez une amie dont la mère n'a même pas
daigné téléphoner pour rendre compte ou même
s’informer de la situation. Pour résumer, cette ga-

~ 367 ~
Les yeux ouverts

mine est intenable pour les parents et ce n’est pas la


joie non plus au collège. Je vous passe les détails et
j’en viens au fait. Nous faisons part à la mère de la
coupe de sa fille qui nous dit que nous sommes trop
souple et qui nous somme de lui couper la tignasse.
Aussitôt dit, aussitôt fait, à peine la mère partie –
elle ne voulait même pas voir l’enfant – les surveil-
lant généraux et moi-même nous sommes rendus
dans la salle de classe pour lui couper les mèches,
qu’elle n’avait évidemment pas retirées, en public.
J’avoue que je n’aurais jamais imaginé me compor-
ter ainsi et quelque part, ça me gène un peu. Pour
me justifier, il faut se mettre dans la tête que la pé-
dagogie avec les élèves camerounais ne peut être la
même qu’avec les élèves français en tant que
l‘éducation et l’histoire scolaire n’est pas la même
qu’en France. J’ai essayé et je continue à privilégier
le dialogue, les conseils, pour faire prendre cons-
cience de ce qui ne va pas et de pourquoi il faut
changer de comportement. Le problème c’est que
les parents ne nous appuient pas dans cette manière
de fonctionner et en cas de pépin, soit jettent
l’éponge, soit bastonnent le gamin. Et dans le cas de
la fille ci, la renvoyer à la maison parce qu’elle ne
suit aucune des consignes et transgresse allégrement
le règlement n’aurait aucun impact sur son compor-
tement puisqu’elle se débrouillerait une fois la mère
au travail, pour disparaître au quartier chez des
amies à elle. Et si jamais la mère arrivait à
l’envoyer chez le père qui travaille dans une autre
ville, il lui démonterait la tête au propre comme au
figuré. Alors comme les parents sont dépassés, c’est
à nous d’essayer de faire ce qu’on peut à notre ni-

~ 368 ~
Deuxième année

veau, et malheureusement dans ce cas ci on finit par


en venir aux mains… Je m’explique. Je profite de
l’occasion du découpage des cheveux pour faire la
leçon de morale aux élèves et leur faire bien com-
prendre que s’ils sont encore au collège alors que la
fin de l’année approche, c’est pour préparer leur
examen et non pour faire du n’importe quoi.
J’attrape donc la fille, explique le pourquoi du
comment et alors que je m’apprête à couper uni-
quement les mèches indésirables, celle-ci me bous-
cule, m’agrippe les mains en disant que je ne dois
pas. Les deux surveillant généraux l’attrapent mais
celle-ci continue à me bloquer la main qui tient la
paire de ciseaux si bien que je ne peux pas com-
mencer mon œuvre. Dans cette situation, devant les
élèves comme devant les encadreurs, je ne peux et
je ne dois pas m’avouer vaincu et abandonner la
partie, ce serait comme qui dirait la porte ouverte à
toute les fenêtres. Résultat, c’est un peu parti tout
seul, un peu parti de nulle part, mais ces deux baffes
lancées à toute volée pour qu’elle lâche le ciseau
semblaient bien venir de ma main gauche ! Puis
découpage non seulement des mèches mais aussi
des cheveux, puis discours ferme devant la classe
avec avis à celles qui ont des fantaisies capillaires
sur le crâne de faire en sorte de les retirer pour le
lendemain. Bon, je ne suis pas très fier de ce que
j’ai fait. Pour moi la violence reste tout de même
l’arme de ceux qui n’ont plus rien à dire. En
l’occurrence là, je n’avais plus rien à dire et je sais
pertinemment que j’aurais même pu réciter la Tora
en flamand qu’elle n’aurait même pas ouvert une
esgourde pour faire semblant d’écouter. Une des

~ 369 ~
Les yeux ouverts

choses qui fait que je me dis que ce n’est peut être


pas plus mal que je rentre, c’est qu’une année de
plus m’aurait peut être amené à faire des choses qui
ne me plairaient pas. Là où j’ai évolué pour
m’adapter au contexte, c’est que je suis plus prompt
à donner de la voix et à engueuler farouchement les
élèves qui dérangent de trop ; et dans ma tête, même
si je privilégierais toujours le dialogue, je me dis
qu’une bonne paire de baffe ça peut toujours faire
son effet…

Mercredi 23 mai 2007

Pour donner une suite à ce qui s’est passé


avec la gamine hier, je l’ai revu aujourd’hui. Elle
venait demander l’autorisation de sortir pour aller
chercher de l’argent que sa mère naturelle lui aurait
envoyé à la banque. Dans la mesure où sa tante, que
l’on appelle sa mère et qui est en fait sa belle mère
nous a laissé comme consigne l’interdiction for-
melle de toute sortie pour son enfant, j’ai encore
une fois eu maille à partir avec la donzelle. J’ai
poussé une gueulante, elle a poussé sa gueulante,
puis nous avons pu parler calmement. Elle m’a pré-
senté ses soucis familiaux qui selon elle, justifient
son comportement actuel, et nous avons réfléchi
ensemble à des solutions pour les résoudre. Je lui ai
donné quelques conseils et finalement, elle a décidé
de reporter son déplacement à la banque pour la fin
de l’année scolaire. J’espère que cette discussion
aura porté ses fruits et qu’il n’y aura plus de pro-
blèmes avec elle d’ici à la fin de l’année. Elle a un

~ 370 ~
Deuxième année

caractère de cochon mais elle a les capacités pour


réussir au niveau scolaire, il serait dommage qu’elle
rate son année pour des questions de discipline.
Comme quoi, il est toujours possible de discuter.

Vendredi 25 mai 2007

Bon, avant d’aller manger, quoi qu’il est dé-


jà 21h00 passé et que j’ai l’estomac dans les talons,
je vous livre à chaud mes réactions à une journée
aussi longue que riche en évènements. Je commence
la journée sur le logiciel de gestion scolaire, em-
braye sur l’impression de quelques formulaires,
verse un salaire, envoie l’économe faire des courses
et déposer un courrier au lycée d’Obala et puis ar-
rive mon rendez-vous de la journée, le comptable
qui doit me former sur SAARI, un logiciel de ges-
tion de la paye. J’avais déjà commencé à bosser
dessus avec lui en janvier mais faute de temps, nous
n’avions pu terminer la formation. C’est chose faite
aujourd’hui et me voilà croulant de boulot pour
remettre un peu de l’ordre dans la gestion de la paye
du collège. Déjà aujourd’hui, j’ai repris point par
point la formation que j’ai reçu sur papier afin de
réaliser une petite note d’utilisation du logiciel. Je
me suis lancé dans l’édition des bulletins de paye de
septembre 2006 à avril 2006, j’ai recrée certains
modèles de formulaire sur Excel pour faciliter le
travail par la suite et j’ai programmé le travail à
faire la semaine prochaine. Résultat, je ne suis sorti
du bureau qu’à 20h00 passées. Pourquoi reporter au
lendemain ce que l’on peut faire le jour même,

~ 371 ~
Les yeux ouverts

pourrait être selon les jours et l’humeur, ma devise.


En tout cas pour aujourd’hui. L’excitation d’avoir
appris de nouvelles choses, mêlée à la crainte de les
oublier si je mettais trop de temps à les travailler de
nouveau ont fait que je me suis jeté tête baissée
dans le travail et que je n’ai pas vu le temps passer.
Bref, n’en déplaise à certains, on peut prendre plai-
sir à travailler !
Mais l’évènement de la journée n’est mal-
heureusement pas ce grand moment de bonheur que
l’apprentissage du fonctionnement d’un logiciel de
paye. Au moment où je pars accompagner le comp-
table en route pour lui payer une bière avant qu’il ne
rentre sur Yaoundé. Je sens une bagarre au niveau
du réfectoire. Je m’avance donc à grandes enjam-
bées, accompagné aussitôt du surveillant général
d’externat qui a suivi le bruit. Il semble qu’il y ait
eu une bagarre entre un élève et l’agent d’entretien,
comme quoi il serait intervenu au moment d’une
rixe jeu entre deux élèves et qu’il aurait pris le parti
d’un pour violemment taper sur l’autre. Je lui de-
mande de rentrer chez lui aussitôt, fait sortir l’élève
avec qui il y a eu problème et demande à ce que les
surveillant généraux gèrent l’affaire tandis que je
raccompagne le comptable au quartier.
Lorsque je reviens donc, les surveillant gé-
néraux ainsi que le directeur des études viennent à
mon bureau pour m’expliquer le fin fond de
l’histoire, et alors qu’ils commencent juste à
m’expliquer, deux élèves arrivent pour nous préve-
nir que l’agent d’entretien est parti bagarrer l’élève
au quartier. Ni une ni deux, je dis à mon équipe il
faut y aller, je boucle le bureau et au trot nous nous

~ 372 ~
Deuxième année

rendons sur les lieux du ‘crime’. Et là je trouve mon


gars, une latte à la main, devant l’élève qu’il a mis à
genoux et qui a la lèvre inférieure ouverte et qui
pisse le sang. Je l’attrape aussitôt par le bras et le
somme de rentrer chez lui, au collège. Quant à
l’élève, je lui demande de nous accompagner.
J’apprends ensuite des surveillant généraux toute
l’histoire. L’élève victime, appelons le Luc, a fait
tomber deux pièces de monnaie au réfectoire (alors
qu’il aurait du être en cours) que deux autres ont
ramassés. L’un lui a rendu la pièce, l’autre a semble
t’il fait mine de ne pas vouloir lui rendre et s’en est
suivi une sorte de petite bagarre mais qui, selon
leurs propos, n’était pas vraiment sérieuse. L’agent
d’entretien, en voyant son type (il s’est lié d’amitié
avec le gars qui ne voulait pas rendre la pièce, qui
est interne et qui plus est, est originaire de l’ouest
tout comme lui) s’est jeté violemment sur l’autre et
l’a frappé. Ensuite, j’ai appris qu’il avait également
frappé un autre élève pour une histoire de téléphone
emprunté à un interne. Enfin donc, une parole de
trop ou je ne sais quoi et notre impulsif agent
d’entretien s’en va faire la loi sur les élèves au quar-
tier. Du coup, ma première réaction quand je vois
les élèves victimes, c’est de les faire soigner à
l’infirmerie et d’arriver à un accord pour régler
l’histoire en interne et qu’ils n’aillent pas se plain-
dre à la gendarmerie. Les blessures qu’ils ont res-
tent superficielles et ne nécessitent pas de dépenses
que le collège aurait du prendre en charge. Au final
ils acceptent que je m’occupe de l’histoire et que
cela reste entre nous. C’est déjà ça de gagné puisque
avec certains autres de mes élèves, je sais que

~ 373 ~
Les yeux ouverts

j’aurais pu jouer la Traviata en string qu’ils n’en


auraient pas démordus pour autant de leur idée pre-
mière. Puis donc, je convoque notre agent
d’entretien après avoir au préalable prévenu le Fon-
dateur. Ce dernier me demande de me contenter
d’une mise à pied dans un premier temps. Pour ma
part, j’aurais préféré procéder à un licenciement
immédiat étant donné que les conséquences de ses
actes peuvent avoir des retombées énormes et sur
lui, et sur le collège. Déjà, en gérant l’affaire en
interne avec le consentement des élèves victimes,
on évite que l’agent d’entretien ait des problèmes
avec la justice et par extension, de probables retom-
bées néfastes sur le collège. Bref, c’est donc une
mise à pied de huit jours, le temps de statuer sur la
décision qu’il convient de prendre en concertation
avec le Fondateur. C’est vraiment une mauvaise
chose que ce soit arrivé. Cet agent d’entretien qui
est là depuis février 2007 seulement, en remplace-
ment de l’autre que j’avais du licencier, reste quel-
qu’un de sympathique, plutôt apprécié dans
l’ensemble au sein de la communauté scolaire. Et
surtout, un travailleur de qualité et relativement
prompt à répondre à mes directives concernant
l’entretien du collège. En conclusion, je suis déçu
sur le plan professionnel de devoir me séparer de
lui, mais ce qu’il a fait est inadmissible pour un
encadreur ; et déçu sur le plan personnel puisque
c’est quelqu’un, en dépit de ces coups de sang, de
très sympathique.

~ 374 ~
Deuxième année

Mardi 29 mai 2007

Fouïïa !!! Je viens de passer toute ma jour-


née – ou presque – à bosser sur PC et voilà qu’à
peine débauché, je m’y esquinte de nouveau les
yeux pour vous conter mon quotidien. C’est peut
être que ça vaut un peu le coup… mais quelle abné-
gation mes aïeux !
Alors, quand même je me suis offert un petit
week-end à Yaoundé pour décompresser et me sor-
tir du boulot. Il y a eu pas mal de boulot la semaine
dernière et ça s’est poursuivi jusqu’au samedi avec
une réunion de l’Association des Parents et Ensei-
gnants des Elèves du collège. Pour l’occasion, le
président de l’association avait même réussi à faire
venir le sous préfet pour pouvoir l’impliquer ensuite
dans le développement de l’école. Ce dernier a tenu
le coup deux bonnes heures avant de s’éclipser, et il
a eu raison puisque la réunion qui avait commencé à
10h00 environ, ne s’est terminée qu’aux alentours
de 15h00! Aka ! J’ai cru qu’on n’allait jamais s’en
sortir.
L’ordre du jour normalement devait se cen-
trer autour du conseil de classe de fin d’année et sur
la cérémonie de remise des prix. Mais le fait est que
le Divers est venu s’insérer dans le débat dés le dé-
but et qu’au final, on a passé plus de temps à discu-
ter avec les parents et élèves présents du fonction-
nement du collège que de l’ordre du jour. J’y ai fait
quelques interventions musclées afin de secouer un
peu les parents et les élèves en fin d’année. J’ai no-
tamment, et ça peut vous intéresser, critiquer le
comportement de certains parents vis-à-vis de leur

~ 375 ~
Les yeux ouverts

progéniture en leur disant qu’ils faisaient de leurs


enfants des ‘consommateurs’ d’école. Je m’expli-
que, beaucoup de parents confient à leurs enfants le
soin de s’inscrire eux même dans l’école de leur
choix. Un des parents me disait procéder ainsi pour
responsabiliser son gamin. Soit. Pour ce faire, ils
leurs donnent donc l’argent nécessaire à l’inscrip-
tion et à l’achat du matériel scolaire. Cela a, ainsi
que je leur ai expliqué, trois effets pervers : le pre-
mier c’est que pour beaucoup d’enfants l’affaire de
l’école ne devient plus l’affaire de leurs parents
mais leur affaire. Et quand le seul rapport du parent
à l’école c’est de verser l’argent, les enfants consi-
dèrent que l’intérêt porté par le modèle parent sur
l’école est faible et que donc l’école n’est pas im-
portante, et donc recentrent leur intérêt sur l’argent.
C’est le deuxième effet pervers qui fait que les élè-
ves, avec l’argent de la scolarité en poche, viennent
auprès de l’établissement en début d’année pour
négocier les tarifs afin de gagner quelques sous
d’argent de poche. Et le troisième effet pervers,
c’est que dans la mesure où c’est l’élève qui verse
l’argent, celui-ci considère qu’en conséquent il a
des droits sur l’école et sur les personnes qui y tra-
vaillent. Là où ça se caractérise de manière la plus
symptomatique et j’oserais dire la plus violente,
c’est quand certains s’exclament à tout bout de
champs ‘J’ai payé’, avec un ‘je’ qui n’inclus nulle-
ment le parent. A cela s’ajoute la possibilité pour les
enfants, et qui malheureusement obtiennent très
souvent gain de cause auprès des parents, de choisir
à la fin d’une année scolaire de changer d’établis-
sement s’ils considèrent que celui où ils étaient sco-

~ 376 ~
Deuxième année

larisés n’est pas bien. Or, ce choix qui devrait reve-


nir aux parents en fonction de leur appréciation du
travail réalisé par le collège, devient le choix des
enfants qui, s’ils considèrent par exemple que la
discipline est trop dure dans un établissement, vont
à la fin de l’année en chercher un où ils auront plus
de liberté. Evidemment, les critères d’appréciation
de la qualité d’un collège ne sont pas les mêmes
selon que l’on est élève à la recherche de liberté ou
parents à la recherche de résultats. Si bien que les
enfants, pas tous évidemment mais en proportion
beaucoup, deviennent des consommateurs d’école,
et naviguent d’établissements en établissements
avec des conséquences évidentes sur la scolarité. Je
crois que c’est à ce moment là que je me suis un peu
emballé devant les parents en lançant mon porte-
feuille sur la table pour leur dire que c’est ce qu’ils
devenaient pour leurs enfants en se comportant ainsi
avec eux.
Ensuite, quand il s’est agit de dire comment
s’organisait mon temps et comment les choses de-
vraient être pour que je sois davantage disponible
pour les enfants : je leur ai expliqué que 50% de
mon temps était consacré à la gestion financière
dans la mesure où les échéances n’étaient que trop
rarement respectées, que 20% de mon temps, et plus
pour les enseignants, était consacré à l’éducation
des enfants (respect, ponctualité, assiduité, disci-
pline dans la classe et à l’internat…) alors que c’est
aux parents aussi d’assumer ce travail (et autrement
qu’avec des coups de chicotte), et que 10% de mon
temps étaient perdus également à cause d’un man-
que d’éducation des parents qui ne savent pas que

~ 377 ~
Les yeux ouverts

lorsqu’ils ne peuvent pas venir à un rendez-vous, la


moindre des choses est d’appeler ; et qui, quand il y
a un problème même grave avec leur enfant
n’hésitent pas pour certains à dire qu’ils ne sont pas
disponible et qu’ils verront ça plus tard.
Bref, aussitôt la réunion finie, j’ai couru à
Yaoundé – en bus – où je n’ai quasiment rien fait
pendant deux jours si ce n’est avaler un bouquin
(avec les yeux). Je suis rentré au collège lundi soir
et mardi matin, c’était reparti pour une folle journée
de boulot. Mais c’est aussi parce que la journée
d’aujourd’hui a été particulièrement animée avec la
venue d’une équipe de la CRTV (Télévision/Radio
Nationale). Mon partenaire a décidé de mettre les
bouchées doubles pour la publicité du collège en
passant un contrat publicitaire avec la CRTV. Le
fait qu’un de nos parents d’élèves y travaille a évi-
demment beaucoup facilité les choses. L’équipe qui
est venue repassera pour le conseil d’établissement
du 16 juin et enfin, à la rentrée septembre. Le pre-
mier reportage devrait être diffusé vers le 24 juin
2007. Du coup, je vais avoir droit à mon quart
d’heure de ‘célébrité puisque mon interview devrait
passer à la radio mais également à la télé.

Dimanche 10 juin 2007

Après un dernier suspense concernant


l’arrivée ou non d’un nouveau volontaire à mon
poste à la rentrée septembre 2007, le temps a rendu
son verdict : Non ! Donc, et j’ai déjà commencé
mais dans une visée de transmission, je vais

~ 378 ~
Deuxième année

m’atteler complètement la semaine qui vient à la


formation complète, intégrale et autant que faire ce
peut exhaustive des subtilités intrinsèques au poste
de direction d’un établissement scolaire secondaire.
Bref, trêve de blabla abscons, au lieu de transmettre
le poste à un autre volontaire, j’ai tout simplement
mis en place en concertation avec le Fondateur du
collège, une nouvelle équipe pour assurer la direc-
tion du collège. Ainsi, mon directeur des études qui
m’a prouvé au long de ces deux ans qu’il était quel-
qu’un de sérieux, de compétent, et surtout capable
de s’adapter et d’évoluer se voit promu Principal du
collège. Et, afin de lui alléger la tâche mais aussi
parce qu’il n’avait pas néanmoins les compétences
informatiques, je lui ai adjoint mon professeur qué-
bécois pour assurer la gestion financière. Qui plus
est, ce dernier cumule deux autres intérêts pour ce
poste : d’un, il a été lui-même Principal d’un col-
lège privé pendant treize ans et en conséquence a
déjà des bases en matière de gestion financière pour
un établissement scolaire ; de deux, indépendam-
ment de sa volonté mais néanmoins bien réel, c’est
qu’en tant que blanc, il bénéficie d’emblée de la
confiance des camerounais pour ce qui est de la
gestion des sous. Enfin, et ceci découle de cela, en
tant que blanc, au quartier il est indépendant et ne
subira pas les pressions de la part de la famille
qu’aurait subi un camerounais du village à son
poste. Donc j’ai commencé a former mon nouveau
gestionnaire au calcul de la paye et des impôts cette
semaine, en passant par une brève présentation des
matrices Excel que j’utilise pour la gestion des en-
trées et sorties et du bilan comptable pour l’année.

~ 379 ~
Les yeux ouverts

C’est laborieux, mais il comprend vite et il a déjà


divisé par deux le temps mis pour la gestion de la
paye d’un mois. Je continue avec lui la semaine
prochaine mais cette fois en compagnie du futur
Principal afin que ce dernier voit ce qu’il en est de
la gestion de l’argent. Puis, après qu’ils en aient pris
chacun connaissance, nous travaillerons ensemble
sur le ‘coutumier’ que j’ai réalisé pour le poste de
Principal, c'est-à-dire une sorte de guide pratique de
la fonction de Principal pour mon collège. Ceci
permettra de bien répartir les rôles entre eux deux
étant donné que jusqu’à présent, c’est moi qui por-
tais la double casquette de gestionnaire financier et
de Principal. Et au final, il faudra réfléchir à la ma-
nière dont il va falloir qu’ils s’organisent pour tra-
vailler ensemble.
Finalement, je suis plutôt content qu’il n’y
ait pas de volontaire pour reprendre le poste en sep-
tembre. Je suis parti dans l’optique que le volontaire
n’est là que pour une durée déterminée et que son
objectif à terme est que l’on n’ait plus besoin de lui.
Je sais que j’aurais pu faire plus, mieux, ou diffé-
remment, mais le passé dans ce cas se conjugue au
conditionnel, et ce n’est pas en jouant sur les temps
que les choses vont se passer autrement. Je suis
dans le fond plutôt satisfait de ce que j’ai réalisé, et
même si je laisse encore beaucoup de travail à ceux
qui vont me succéder, je sais au moins que je leur
aurais donné tous les outils nécessaires pour réaliser
ce travail.
Dernière semaine de réelle activité du col-
lège, dernière semaine avec les quelques élèves
internes qui vont passer le BEPC, peut être ma der-

~ 380 ~
Deuxième année

nière semaine au collège si j’ai fini de former


l’équipe qui va me succéder…
Samedi 16 juin, lors de la cérémonie de fin
d’année en présence des parents d’élèves, des élè-
ves, des employés et éventuellement de quelques
autorités, je procéderais à une passation de pouvoir
solennelle. Ceci permettra d’introduire la nouvelle
équipe, et surtout de montrer qu’il y aura bien une
continuité entre le travail que j’ai réalisé ces deux
ans et celui qui va se poursuivre après moi. C’est
important parce que je ne voulais pas laisser les
interlocuteurs du collège dans le flou quant à ce qui
allait se passer par la suite. Qui plus est, j’espère
ainsi que la confiance que tous m’ont accordée avec
le temps, se déplace naturellement vers les person-
nes que j’ai moi-même formées. Ainsi, je confirme
que ma présence ici s’inscrivait dans un projet clair,
précis, avec un début et une fin et que je n’étais pas
ici pour toujours mais pour donner une nouvelle
impulsion au collège. Désormais, tous les ingré-
dients sont là pour que le travail soit réalisé comme
il se doit, sans qu’un appui extérieur ne soit néces-
saire.
Ah! J’allais oublier. Ce week-end des amis
sont venus de Yaoundé. On s’est donc donné ren-
dez-vous à la pimenterie d’Obala pour avaler quel-
ques viandes braisées, puis nous nous sommes ren-
dus au Luna Park. La piscine étant désormais fonc-
tionnelle, c’est le point de chute obligé. Dans le
rayon des découvertes et oserais-je dire, des désillu-
sions de l’enfance, le petit passage piscine est mal-
heureusement venu infirmer une nouvelle fois le
vieil adage répété de générations en générations

~ 381 ~
Les yeux ouverts

selon lequel la petite bête ne mange pas la grosse.


Une espèce de moucheron vampire s’est en effet fait
une joie de venir nous dévorer les gambettes lais-
sant bien plus derrière eux qu’un malheureux petit
bouton, mais plutôt un bel impact sanguinolent…
comme après une prise de sang chez le docteur !
Après avoir vainement tenté de résister à l’assaut, et
voyant nos quilles choper la rougeole, nous avons
finalement abandonné la partie et enfilé rapidement
nos fûtes. Moi qui était en train de savourer quel-
ques moments de bonheur un pastis dans une main
et le Charlie Hebdo dans l’autre…. Saloperie de
bestioles !

Yaoundé, le 22 juin 2007

Bon, ben voilà, la boucle est bouclée. Après


avoir passé ces dernières semaines à travailler
d’arrache pied pour mettre de l’ordre dans le boulot
et former mes remplaçants, j’ai quitté mon collège
hier en laissant en poste un nouveau Principal et un
nouveau comptable issus du personnel local et de
l’établissement. Ainsi, j’ai réalisé ce que tout volon-
taire au final souhaite : arriver sur un projet, y met-
tre de l’ordre, former les personnes pour assurer la
pérennité du projet et le laisser à la charge de la
population locale. Evidemment, j’aurais pu faire
plus, mieux, ou différemment mais on ne va pas
ergoter sur le passé et, le présent en ce qui me
concerne me convient parfaitement. Le bilan à mon
niveau est donc positif et pour ce que j’ai pu avoir
comme retour sur le travail réalisé, je me dis que

~ 382 ~
Deuxième année

mon action a été comprise, acceptée et qu’a priori


les personnes vont œuvrer pour poursuivre le travail
sur la même lancée. Que demander de plus !?
Le point culminant de ces derniers jours a eu
lieu samedi 16 juin 2007. Après une messe de fin
d’année où certains élèves ont reçus leurs premiers
sacrements, et agrémentée d’une prestation magni-
fique d’une chorale d’Obala, j’ai procédé en com-
pagnie du Fondateur du collège et du Délégué Dé-
partemental des Enseignements Secondaires pour la
Lékié à la passation de pouvoir. A l’occasion évi-
demment, j’avais préparé un petit discours pour dire
‘au revoir’ à tout le monde, donner également mon
avis sur certaines choses vues et vécues, et saluer le
travail des personnes qui ont travaillé avec moi de-
puis deux ans. Ensuite, le nouveau Principal a fait
son discours, puis le Fondateur et enfin le Délégué.
Moment particulièrement riche en émotion, le
contexte y était, c’était bien. Enfin, remise des prix
aux élèves les plus méritants et là j’ai beaucoup ri
intérieurement puisque lorsque les élèves venaient
recevoir leurs prix, les invités applaudissaient, les
parents applaudissaient, mais les élèves ne pipaient
pas un mot. Pourquoi ? Simplement parce que j’ai
clairement expliqué aux élèves que ne seraient ré-
compensés ici que les élèves méritants et non les
autres, et qu’ils s’attendaient sans doute que comme
le blanc part, il va nous laisser le cadeau ! Et non !
Enfin, l’évènement s’est conclu autour d’un
petit apéro accompagné de morceaux de porcs brai-
sés. J’avoue que l’organisation de tout ça
m’effrayait un peu, d’autant que j’ai du prendre en
charge un certain nombre de choses pour que tout se

~ 383 ~
Les yeux ouverts

déroule pour le mieux, et finalement, c’était très


bien.
L’après-midi du samedi, comme deux en-
fants du surveillant général d’externat avaient reçus
les sacrements, je me suis rendu à la petite fête qu’il
organisait chez lui à l’occasion. Très sympa, mais
j’ai un peu trop picolé et le lendemain a été dur,
dur ! Justement, le lendemain la fête continuait. Un
autre enseignant du collège prenait sa deuxième
retraite, deuxième puisqu’il était commissaire divi-
sionnaire avant de redevenir enseignant de français.
Nous nous sommes donc débrouillés ensemble pour
organiser une soirée ‘d’au revoir’ pour lui et pour
moi. C’était marrant puisque le président de
l’association du personnel avait pris en charge le
déroulement de l’évènement et invitait tour à tour
chacune des personnes à intervenir, à donner un
témoignage. Quoi qu’il en soit, c’est très flatteur
pour l’ego. Comme je leur ai dit à cette occasion :
‘évidemment c’est un peu dur de partir, mais ce qui
est bien quand on quitte un endroit où on a passé du
temps, c’est que les gens qui nous appréciaient ne
disent que du bien de nous à notre départ ; et que les
gens qui ne nous appréciaient pas font de même
puisqu’ils sont content de nous voir partir’. C’est à
cette occasion que j’ai également reçu un cadeau de
l’ensemble du personnel : un superbe boubou afri-
cain brodé à la sénégalaise ! J’ai désormais tout ce
qu’il faut pour me livrer à un super jeu de retour au
pays : faire des bornes en voiture avec le costume
traditionnel africain et compter le nombre de fois
que je me fais arrêter. C’est triste mais je crois déjà
connaître l’issue de ce jeu…

~ 384 ~
Deuxième année

J’ai passé ensuite quelques jours dans un


collège vide de gens mais plein de calme et j’en ai
profité pour me poser et faire mes bagages. C’est
étrange de ranger sa maison et de laisser tout ce
vide derrière soi. Le Fondateur est venu me prendre
jeudi soir, une dernière heure de boulot pour solder
les derniers salaires des vacataires et départ pour
Yaoundé. Je pense que je referais un tour au collège
une ou deux fois avant de partir. En attendant, je
vais me bouger un peu à droite à gauche et je com-
mence cet après-midi par me rendre sur Douala
pour aller fêter le départ d’un coopérant.
Je vous mets mon discours d’ ‘Adieu’ (Je ne
vous cache pas que sur le dernier ‘Merci’ du dis-
cours, j’ai tout de même eu comme un nœud dans la
gorge…)

« Deux ans ! Deux années scolaires à la tête


de cet établissement ! Deux années de travail, de
rencontre, de découverte et d’apprentissage. Deux
années pour mourir puis renaître. Deux années qui
ne seront jamais une parenthèse, mais qui seront
comme une autre vie dans la même.
Aujourd’hui vient la fin de mon contrat de
volontaire de solidarité internationale pour le
compte de la Délégation Catholique pour la Coopé-
ration. Mais aujourd’hui n’est pas la fin de mon
histoire avec le Cameroun, pas plus qu’elle ne l’est
de ma relation avec l’Institut Privé Laïc T… et des
différentes personnes qui font vivre cette institution.
C’est une nouvelle étape qui commence,
pour moi qui regagne mes proches et m’apprête à
reconstruire ma vie dans mon pays d’origine, et

~ 385 ~
Les yeux ouverts

pour l’Institut T.... qui, fort du travail réalisé en


équipe ces deux dernières années, dispose désor-
mais des atouts nécessaires pour oeuvrer dans les
règles de l’art à la formation de la jeunesse came-
rounaise.
Oeuvrer pour l’éducation n’importe où dans
le monde, à N-M comme à Maroua, au Cameroun
comme en France, en Afrique comme en Europe,
n’est pas chose aisée. Au delà des caractéristiques
socio-économiques et culturelles des régions, des
pays, des continents : ce sont les relations entre
l’école, les parents, et les élèves qui sont les plus
difficiles à gérer. Elles nécessitent de perpétuels
ajustements, l’établissement d’un consensus qui ne
se fasse au détriment d’aucune des parties en pré-
sence mais qui, dans le même temps, concoure sans
concession à ce que les élèves, qui sont au centre de
tout, reçoivent toujours la meilleure éducation qui
soit.
Les jeunes, on ne le dira jamais assez, sont
l’avenir de nos pays, l’avenir du monde, notre ave-
nir. Ils sont déjà grands avant même d’avoir fait
leur place dans la société, mais ils ne le savent pas
encore. Le monde est peuplé de pièges, d’obstacles,
et ceux-ci se multiplient à mesure que la modernité
transforme notre planète en village. Ils sont déjà
armés pour affronter les pièges de leur époque et à
vrai dire, ils les connaissent sans doute mieux que
nous. Mais chaque génération rencontre des diffi-
cultés, et celles-ci se cumulent d’une génération à
l’autre. Nous nous devons donc de transmettre à
nos enfants notre expérience et le savoir nécessaire
pour leur permettre d’éviter ces écueils. Et ce sa-

~ 386 ~
Deuxième année

voir passe par l’enseignement, l’éducation, la for-


mation, l’école !
A ce titre je renouvelle une fois de plus cette
maxime : l’éducation est un travail d’équipe avec
trois partenaires : l’école, les parents, et les élèves
qui sont au milieu de tout. Si l’un des trois parte-
naires vient à être défaillant : le parent qui ne prête
pas attention au travail de son enfant, l’enseignant
qui n’arrive pas à l’heure, ou l’élève qui ne veut
pas travailler, et aussitôt tout est compromis. Cela
est valable partout.
Je me permets d’élargir cette question aux
relations entre les établissements scolaires privés,
les établissements scolaires publics, et les autorités
oeuvrant dans le domaine de l’éducation. En théo-
rie, nous travaillons tous en vue d’offrir la meil-
leure éducation qui soit à la jeunesse camerounaise.
En théorie encore, nous ne devons pas envisager les
choses uniquement du point de vue de notre établis-
sement, de notre ville, de notre arrondissement.
Notre souci ne devrait pas être la seule réussite de
nos propres élèves, mais celui de l’Education, avec
un E majuscule, au Cameroun. Aussi, et bien que je
vous quitte aujourd’hui, je tiens à lancer une idée.
Au delà des réunions sectorielles dans lesquels les
problèmes débattus ne peuvent l’être que d’un point
de vue global. Je vous enjoins mes chers confrères,
chefs d’établissements - et j’en appelle pour cela au
futur Principal de l’Institut Privé Laïc T.... - à for-
mer une association locale des chefs
d’établissements privés et publics de la ville
d’Obala et de ses environs proches. Afin que se
développe une réelle synergie entre tous les mail-

~ 387 ~
Les yeux ouverts

lons de la chaîne éducative, sachant que les intérêts


particuliers sont toujours récompensés et valorisés
quand ils savent s’unir autour d’un projet commun.
En tant que Principal, on ne quitte pas un
établissement que l’on a dirigé facilement. Avec le
temps, notre collège s’incruste dans notre vie au
point de devenir partie intégrante de notre per-
sonne. Preuve en est, depuis deux ans que l’on ne
me désigne et ne m’appelle plus que par ma fonc-
tion, et que moi même me présente toujours ainsi, je
crois bien en avoir oublié mon nom. Pendant deux
ans, et sachant que le temps qui m’était imparti
était court au regard de la tâche à accomplir, j’ai
travaillé, pensé, mangé, rêvé, vécu l’Institut Privé
Laïc T.....
Je ne pouvais donc pas quitter mon établis-
sement ainsi. Il me fallait trouver et former les per-
sonnes capables de poursuivre le travail avec la
même volonté, la même passion et la même rigueur.
Et, à défaut d’un autre volontaire, j’ai trouvé mieux
au sein de mes proches collaborateurs, parmi les
personnes avec qui je travaillais depuis deux ans et
qui oeuvraient pour le développement et l’éducation
dans le collège depuis déjà plusieurs années. Des
personnes qui connaissent les atouts et les diffi-
cultés de cette institution mieux que quiconque et
surtout, qui ont des idées et les compétences pour
mettre en oeuvre un projet éducationnel clair, pré-
cis, rigoureux et efficace.
Avant de les présenter je tenais tout de
même à vous dire que l’objectif fondamental d’un
volontaire est qu’il ne soit plus nécessaire à son
poste. Son objectif est qu’un beau jour, son parte-

~ 388 ~
Deuxième année

naire responsable vienne le trouver et lui dire : ‘Tu


as fais ton travail et maintenant tu peux partir, nous
n’avons plus besoin de ton aide. Au revoir et mer-
ci’. Ce jour est arrivé et ainsi un cycle s’achève,
l’Institut Privé Laïc T.... va désormais voler de ses
propres ailes avec ses propres gens.
Une dernière chose, les personnes que je
vais vous présenter non seulement disposaient déjà
de la plupart des compétences nécessaires pour
occuper les postes auxquels Monsieur le Fondateur
et moi-même les avons affectés ; mais j’ai pris la
peine de les former moi-même de manière intensive
ces dernières semaines. Ainsi, j’ose espérer que si
vous avez su me faire confiance et reconnaître la
qualité de mon travail, sachez que ce travail a tou-
jours été un travail d’équipe, et que les personnes
qui vont me succéder méritent tout autant que moi
votre confiance.
Au poste de comptable de l’Institut Privé
laïc T.... a donc été promu Monsieur A.S., Directeur
du Collège Moderne du N. de F. de 1978 à 1991,
Principal du Collège Polyvalent T. de B. de 1991 à
1993, et Enseignant à l’Institut Privé Laïc T.... de-
puis 2002. Qu’il reçoive ici nos plus vifs encoura-
gements !
Au poste de Principal de l’Institut Privé Laïc
T.... a été promu Monsieur K. J-M, Directeur des
Etudes et Enseignant de Sciences et Vie de la Terre
dans notre collège depuis 1998. Monsieur K. J-M à
qui je vais laisser la parole tout à l’heure.
En plus de ces nominations, je me dois éga-
lement de faire quelque chose pour mes proches
collaborateurs de ces deux années. Si j’ai un défaut

~ 389 ~
Les yeux ouverts

majeur, je suis exigeant, et si je sais reconnaître


quand le travail réalisé est de qualité, je ne le dis
pas et ne félicite que trop rarement. L’heure est
venue de réparer cette tare, aussi j’invite chacun de
mes collaborateurs à venir recevoir de mes mains
un courrier de remerciement et d’encouragement
personnel. Je vous invite également chers invités et
chers élèves à célébrer ces personnes qui oeuvrent
chacune à leur niveau pour l’éducation de la jeu-
nesse Camerounaise.
Enfin, je ne puis conclure cette intervention
sans diriger mes pensées vers Monsieur T.... et sa
famille qui m’ont accueilli à bras ouverts et ont su
me faire confiance pour la gestion de ce projet fa-
milial qu’est l’Institut Privé Laïc T.....
A vous tous, je tiens à exprimer toute ma
gratitude pour l’expérience que vous m’avez permis
de vivre, pour la confiance dont vous avez pu me
témoigner, pour votre soutien, pour tout. Vous faites
désormais partie de ma vie. Merci. »

Yaoundé, le 4 juillet 2007

Depuis mon week-end à Douala je ne me


suis pas promené autant que je l’aurais voulu. En
effet, fatigue accumulée des derniers jours de boulot
puis aussitôt voyage éprouvant à Douala et, ce qui
devait arriver arriva, un petit palud pour commencer
les vacances. Du coup, j’ai passé toute la journée du
lundi dernier au lit à transpirer toute l’eau de mon
corps et à faire des rêves cauchemardesques. Heu-
reusement j’ai vite réagit et j’ai commencé directe-

~ 390 ~
Deuxième année

ment le traitement Coartem, si bien que deux jours


plus tard, ça allait déjà mieux. Mais, comme un
ennui n’arrive jamais seul, la session maladie s’est
poursuivie. Depuis deux semaines, avec le change-
ment de saison, même s’il n’y a plus de saisons
nulle part, le climat à Yaoundé est au froid. Evi-
demment, un froid qui n’a rien à voir avec celui du
pays, mais un froid quand même sensible quand on
a pris l’habitude de transpirer du matin au soir pen-
dant la saison sèche. Donc, comme le palud fatigue
beaucoup et affaibli de fait les défenses immunitai-
res, j’ai enchaîné sur un bon rhume, qui s’est lui-
même détérioré en état grippal prononcé avec gorge
rauque et diarrhée du pif ! Moi qui pensais en par-
tant en Afrique gagner deux ans sans rhume ou au-
tre maladie bien de chez nous, je me suis sévère-
ment planté. Bref, aujourd’hui ça va déjà mieux, un
bon pharmacien m’a donné de bons médocs et d’ici
à deux ou trois jours, tout ceci ne sera plus qu’un
mauvais souvenir.
La dernière nouvelle du moment est une
bien triste nouvelle. Monsieur D., l’économe de
mon collège, cet homme grand, droit, et serviable
avec qui j’ai travaillé étroitement pendant deux ans
est décédé dans la nuit de vendredi à samedi des
suites de maladie. Cela m’a d’autant plus choqué
que la semaine dernière nous étions tous réunis au-
tour d’une bière pour célébrer la fin d’année. En
fait, je n’arrive pas encore à mentaliser sa dispari-
tion, ça me paraît trop soudain. Le Fondateur l’avait
vu à 20h00 le vendredi soir et tout allait bien, para-
ît-il qu’il avait même passé un coup de téléphone
vers 21h00 à un autre professeur, et voilà que quel-

~ 391 ~
Les yeux ouverts

ques instants plus tard il commence à se sentir mal


et à vomir. Sa femme, inquiète, le conduit aussitôt à
l’hôpital d’Obala où ils sont accueillis par
l’infirmier de garde qui est aussi le morguier - je
vous ai déjà parlé de ce type : c’est un abruti ! -. Ce
dernier ne peut évidemment rien faire, et de toute
façon l’hôpital d’Obala n’est pas suffisamment
équipé. La femme de Monsieur D. appelle alors la
famille à Yaoundé pour qu’on vienne le chercher
pour l’emmener à l’hôpital général à Yaoundé et
malheureusement, il décède pendant le trajet. Il
semblerait que dans les derniers moments, il n’avait
même plus la maîtrise de son corps et ne pouvait
plus parler. Et maintenant, circonstances oblige, les
histoires vont bon train au village. La famille parle
d’empoisonnement et appuie ce raisonnement en
affirmant que le chien du voisin qui a mangé son
vomi est également décédé dans la soirée. Pour moi,
que Monsieur D. ait été empoisonné me semble
aberrant. Qu’il ait éventuellement mangé quelque
chose de mauvais peut être. Mais quand une mort
est trop subite ici, on cherche toujours des causes
extérieures : sorcellerie, empoisonnement… Au
début la famille a voulu faire des démarches auprès
de la gendarmerie puis s’est ravisée en se disant que
même s’il était prouvé qu’il y avait eu empoison-
nement, elle n’aurait jamais pu savoir d’où cela
venait. Et puis, il n’y a pas ici d’autopsie automati-
que en cas de mort suspecte, les rumeurs ne sont
donc pas prêtes de s’arrêter. Pour ma part, et même
si je suis loin de m’y connaître en médecine, je sais
que mon économe souffrait depuis quelques années
d’une maladie qu’il refusait de faire soigner par la

~ 392 ~
Deuxième année

médecine et traitait à l’indigène, et je pencherais


plus pour l’idée selon laquelle cette maladie soit à
l’origine de son décès.
Quoi qu’il en soit, cette histoire me con-
fronte une nouvelle fois avec la Mort et la Maladie
et révèle combien dans nos sociétés du nord hyper
sécurisées, toutes ces réalités sont soigneusement
écartées, évacuées, et de fait marginales. En France
quand on est malade, on se rend aussitôt soit chez le
médecin, soit à l’hôpital et tout de suite on est pris
en charge. Les personnes malades que l’on va croi-
ser dans la rue auront quoi !? Une grippe, une an-
gine, un rhume… !? Rarement une maladie qui
puissent entraîner des complications morbides et
quoi qu’il en soit, toutes a priori seront en train de
suivre un traitement. Quand il y a un décès dans une
famille, l’information et le déroulement du deuil se
limitent généralement au cadre familiale et au cercle
des intimes. On ne va pas comme ici tendre une
banderole au milieu du quartier, ou au dessus de la
rue principale du village pour annoncer le déroule-
ment du deuil, la famille ne va pas porter de tee-
shirt à l’effigie du défunt, on ne va pas inviter tout
le village à la cérémonie… La mort chez nous est
privée, ici, elle est publique ; chez nous elle est ca-
chée, ici elle est affichée. Par extension, il en est de
même pour la maladie. C’est impressionnant de voir
dans les rues de Yaoundé le nombre de personnes
victimes de déformations physiques qui auraient pu,
dixit des discussions avec du personnel de santé,
être évitées si soignées à temps dans la jeunesse :
jambes plus courte que l’autre, pieds déformés,
moignons, culs de jattes… C’est la cour des mira-

~ 393 ~
Les yeux ouverts

cles ! Et le pire dans tout ça, c’est que nous sommes


dans un des pays d’Afrique de l’Ouest les plus ri-
ches et qui plus est, en paix. Je n’ose même pas
imaginer la situation dans les pays pauvres et de
surcroît en guerre.
Avant de partir, je me suis acheté un petit
cahier pour faire une sorte de livre d’or. La plupart
des employés, professeurs et personnes que j’ai
côtoyées au niveau du collège ont laissé un petit
mot pour exprimer leur sentiment vis-à-vis de ma
personne suite à ces deux ans passés ensemble. Le
mot de mon partenaire, tout éloquent qu’il soit, ré-
sume assez bien le sentiment que j’ai en cette fin de
coopération : « Tu nous es arrivé plein de diplômes,
mais bien trop jeune à notre avis d’alors… Mais au
bout de tes deux ans, j’ai suivi ton parcours et j’ai
vu comme nos dures conditions de vie t’ont ‘puri-
fié’ comme l’or par l’épreuve du feu, si je peux me
permettre de m’inspirer de la Bible… Je suis donc
convaincu que tu n’oublieras pas ces deux ans pas-
sés auprès de nous… Surtout, je crois que ces deux
ans ont renforcé, conforté la ‘fondation’ que tu as
construit chez toi avec l’aide de tes parents d’une
part et de ton pays d’autre part. »

Yaoundé, quartier Mvolye,


le lundi 23 juillet 2007

La semaine du 2 au 6 juillet je n’ai pas fait


grand-chose. J’étais à Yaoundé et comme on dit ici,
mon occupation première outre la lecture
d’hebdomadaires français pour me remettre dans le

~ 394 ~
Deuxième année

vent était de perdre le temps. Le week-end du 7-8


juillet, accompagné d’un nouvel acolyte issu de la
brousse profonde de l’est Cameroun et désormais
dans le secteur de la santé à Yaoundé, Ben de son
prénom, coopérant lui aussi, je me suis rendu à
Mbalmayo retrouver Estelle et Thomas dans leur
résidence 5 étoiles (ce doit être la seule maison de
coopérant à disposer de l’eau chaude). Au menu,
rencontres internationales.
En effet, le premier soir nous avons dîné
avec deux volontaires japonaises et ce fut l’occasion
de discuter de l’usage de la langue française au Ca-
meroun avec interrogations sur ce qui se dit et ce
qui ne peut pas se dire en France. Pour la petite
anecdote, les anciens volontaires asiatiques étant
chinois, les camerounais du marché les saluent en
chinois ce qui a le don de les énerver. En même
temps, si je me souviens de la manière de dire bon-
jour en chinois, je n’arrive pas à me souvenir de
comment on salue en japonais.
Le lendemain nous nous sommes rendus au
niveau du quartier qu’on pourrait dire italien de
Mbalmayo en ce sens qu’on y trouve un centre de
santé et une école d’art financés par un organisme
italien. Nous y avons donc rencontré, je vous le
donne en mille, un italien, ami de Ben, répondant au
nom de Valério. C’est lui qui nous a ensuite conduit
dans la salle de production des céramiques pour
lesquelles le centre d’Art de Mbalmayo est réputé.
Et, nous avons eu la surprise d’y rencontrer
l’Ambassadeur de Grèce en train de faire quelques
emplettes. Très sympa, nous avons pu échanger
quelque propos avec lui notamment aux niveaux du

~ 395 ~
Les yeux ouverts

potentiel de développement de ce centre de produc-


tion d’objets d’arts. Au soir, nous avons retrouvé
des amies d’Estelle pour célébrer l’anniversaire
d’une d’entre elles au restaurant. Au menu, poulet
D.G. (Directeur Général – en clair, le poulet du
chef !) et antilope… Excellent !
Après un dimanche tranquille sur la terrasse
de nos hôtes, nous avons repris le chemin de
Yaoundé.
Je suis reparti le mardi 10 juillet pour Makak
retrouver mon homonyme et le peace corps du
coin : Justin. Entres autres activités, grasses mati-
nées jusqu’à 10h30, réalisation d’une plaque pour le
bar où nous nous retrouvions tous les jours : le
What Satz (de What : le blanc et de Satz contraction
de Satzenbräu, bière culte de notre petite bande),
discussions pendant deux trois jours avec des sta-
giaires en médecine suisses qui sont ensuite parties
en ballade dans l’ouest Cameroun, rencontres avec
les familles camerounaises amies d’Olivier et fiesta
tous les soirs pour fêter son départ. Deux point
culminants dans mon séjour sur place : le samedi 14
juillet où Olivier avait organisé une grande fête pour
célébrer son départ avec plus de 50 personnes dont
un certain nombre de coopérants, et où après avoir
commencé la soirée autour d’un buffet et de quel-
ques bières nous avons poursuivi la nuit dans la
boîte chic de Makak jusqu’à pas d’heure puisque je
n’ai regagné mon lit que vers 7h30. En dépit du fait
que je me sois levé le lendemain à 15h30, inutile de
dire que je n’étais tout de même pas très très frais.
Le deuxième point culminant de cette semaine fut
l’inauguration de la plaque du bar de Benoît, le

~ 396 ~
Deuxième année

What Satz ! Encore une belle journée puisque nous


l’avons passé presque intégralement au bar. On al-
lait commander à manger soit le poisson braisé à la
maman dans la rue, soit le soya au gars d’en face ;
les amis d’Olivier et de Justin défilaient les uns
après les autres pour couper une bière et taper la
discute ; vers 19h00 nous avons été manger chez
romantique et Grand Père, une famille camerou-
naise où Justin loge et avec laquelle Olivier s’est lié
d’amitié, puis nous sommes retournés au What Satz
jusqu’à 23h00 environ avant d’aller danser dans le
bar dancing d’à coté sur du coupé décalé jusqu’à
3h00 du matin. Mais, pour résumer, les jours se sont
quasiment tous déroulés de la sorte.
Je suis resté avec Olivier jusqu’au bout à
Makak puisqu’il prenait l’avion le 20 pour rentrer
en France. Inutile de dire que la séparation avec ses
gens a été dure et quand on voit le réseau d’amitié
qu’il a pu entretenir au cours de ces deux ans, il y a
de quoi. Je dois dire à ce niveau que mon poste et le
contexte dans lequel je me trouvais n’étaient pas
propices au développement de relations de ce type.
Mais bon, les amitiés que je n’ai pu tisser avec des
camerounais dans mon village, je les ai trouvés avec
les amis des coopérants et je garderais contact avec
eux, c’est certain. Le vendredi 20 au soir nous
avons donc chargé les voitures pour emmener notre
pote à l’aéroport de Nsimalen, et lui faire nos der-
niers au revoir sur le sol camerounais.
Bon, à son départ j’étais quand même bien
crevé puisque après bien 10 jours à fêter tous les
soirs, le corps réclame du repos et surtout, surtout :
de l’eau plate !! Sauf que, le lendemain, Ben me

~ 397 ~
Les yeux ouverts

propose de l’accompagner au village d’un de ses


collègues. Dans la mesure où il ne me reste plus que
peu de jours au Cameroun, j’accepte de
l’accompagner et nous voilà samedi matin 9h00,
dans la voiture de petit Paul un de ses collègues de
travail. Dans le style, le gars ci est un phénomène !
Deux exemples : à la sortie de Yaoundé, il s’arrête
pour prendre de l’essence, et pour aborder la pom-
piste déclare : ‘J’ai bandé toute la nuit mais tu
n’étais pas à mes cotés !’ ; au retour de notre esca-
pade arrosée au village, il s’arrête en plein milieu
d’un carrefour où deux flics font la circulation,
commence à apostropher l’un deux pour lui deman-
der la bière, puis à fouiller dans ses poches (celles
du flic !) pour trouver faf cent (cinq cent francs) et
ce alors que la file de voitures s’allonge derrière
nous. Au moment où il arrête son petit jeu, la voi-
ture cale et il apostrophe alors un gars qui vient
juste de passer pour qu’il vienne chouquer (pousser)
la voiture !
Au village, on a retrouvé d’autres collègues
de Ben et des amis à eux réunis autour de 15 litres
de matango (vin de palme). Le premier verre n’étant
pas politesse, c’est donc cul sec que nous avons du
le prendre, puis, il a fallu suivre les autres. Nous
sommes arrivées sur place vers 9h45 et n’en som-
mes repartis que vers 13h30. Le temps de vider qua-
siment les 15 litres et de manger tout ce qui nous
passait sous la main pour éponger un peu l’alcool
qu’ils ne cessaient de remettre dans nos verres. On a
même eu droit à un bel échantillon de tout ce que la
nature camerounaise peu produire et qui se mange :
dans la série alimentaire : le safou (appelé commu-

~ 398 ~
Deuxième année

nément prune au Cameroun) qui est une sorte de


fruit que l’on braise ou que l’on fait bouillir, de
forme oblongue, de peau mauve et de chair verdâ-
tre, au goût un peu étrange mais néanmoins très
bon. Dans la série des produits auxquels on prête un
certain nombre de vertus pour le ventre et le bas
ventre : une espèce de poivre piment dont on doit
prendre 9 graines accompagnées d’une feuille d’une
plante qui a plus ou moins le même goût que le ba-
silique, mélange qui chauffe la gueule correcte-
ment ; la noix de cola, sorte de noix amère à chaire
jaunâtre que tous les camerounais consomment avec
le vin de palme ; une sorte d’écorce étrange dont on
croque un petit morceau et qui ensuite tout en
chauffant légèrement la bouche laisse un petit goût
acidulé sur la langue, écorce réputée pour être une
sorte de viagra particulièrement puissant. Vint enfin
un fruit particulièrement étrange : dans une coque
mauve rougeâtre boursouflée de la taille d’un cosse
de cacao, des espèce de gros fruits blancs de la
consistance de la chair de la noix de coco avec un
petit goût sucré.
Considérant le nombre de produits aux ver-
tus prétendument aphrodisiaques, nul n’est besoin
d’imaginer la nature des débats que nous avons fort
justement suivis puisque pour enrichir notre voca-
bulaire, nous avons appris que le débat était un autre
nom pour le cul des femmes. Personnellement, je
préfère le terme : dombolo, ça fait plus exoti-
que mais bref… Je citerais également le zoumzoum
pour le pénis, la coucoun pour le vagin, tout le vo-
cabulaire nécessaire pour le Fouka Fouka dont je
vous laisse deviner le sens !

~ 399 ~
Les yeux ouverts

Tout ça pour dire qu’on ne s’est pas ennuyé


et que même si le fond de la conversation était un
peu en dessous de la ceinture, cela restait tout de
même dans le cadre d’échanges interculturels visant
à développer la compréhension entre les peuples…
On avait déjà pas mal picolé au village et il
fallait que l’on rentre pour ranger des affaires, mais
petit Paul nous a tout de même emmené faire une
dernière escale au bar avant de nous raccompagner
à Mvolye. Au début, il voulait même que l’on
prenne sa voiture pour le déposer chez lui et pour
qu’on puisse s’en servir pour un déménagement
l’après midi. Bon, je l’ai conduit un peu sur la piste
du retour et ça allait, mais quand il nous a déposé à
Mvolye et qu’on a ouvert le capot pour voir si tout
était OK, le radiateur était sur le point d’exploser.
On lui a donc laissé la caisse et nous sommes ren-
dus à Vogt pour récupérer les affaires que j’avais
chez Jérôme et les déposer chez Ben.
Jérôme est parti aujourd’hui pour Douala et
rentre un mois en France à compter de mercredi. Je
ne pouvais pas rester chez lui en son absence
d’autant que sa maison se situe au sein d’une com-
munauté religieuse. Coup de chance, Ben qui squat-
tait à droite à gauche depuis février après avoir quit-
té son ancien poste dans l’est s’était trouvé une mai-
son à deux pas de Vogt dans le même quartier.
Nous y avons donc déménagé mes affaires ainsi que
certaines autres empruntées à Jérôme dans la me-
sure où, pour l’instant, l’appart est vide ! En ren-
trant il y a d’abord une petite cour fermée, à droite
le bloc cuisine, ensuite dans l’angle le bloc sani-
taire, et à la perpendiculaire, le long d’une mini

~ 400 ~
Deuxième année

ruelle on trouve un salon avec une chambre de cha-


que coté, puis une buanderie et enfin, une dernière
chambre indépendante. Ben va vivre ici avec Pierre,
son colocataire Camerounais et Claude, le gamin de
Pierre. En ce moment, la petite amie de Pierre vit
aussi avec lui mais ce n’est pas la mère de son en-
fant. La mère de son enfant, comme semble t’il une
certaine catégorie de camerounaises, l’a séduit et lui
a donné un enfant de façon à ce qu’ils se marient.
Or, le mari pour avoir le droit d’épouser une fille
doit faire la dot à la famille. Et, dans certains cas,
une fois la dot versée, la femme disparaît sans au-
cun moyen de recours pour le mari qui reste avec
l’enfant. C’est ce qui, semblerait t’il s’est passé
avec Pierre. La femme reproduira l’opération autant
de fois qu’elle le pourra dans le but évidemment
d’enrichir la famille. Toutes les camerounaises ne
sont pas comme ça évidemment, mais la dot est tout
de même importante au point qu’un camerounais
aurait dit à un ami coopérant : ‘on élève nos filles
comme des putes pour avoir la dot’.
Bref, on devrait récupérer des meubles dans
la semaine pour se mettre un peu à l’aise. Demain
mardi je vais me rendre à mon collège en fin de
matinée pour saluer les collègues, donner les photos
que j’ai fait développer pour eux, payer quelques
bières et, si possible, récupérer mon chat.

~ 401 ~
Les yeux ouverts

Yaoundé, quartier Mvolye,


le mercredi 25 juillet 2007,

Et bien voilà aujourd’hui confirmé mon an-


née supplémentaire, j’ai désormais 27 années révo-
lues et entre de plein pied dans ma 28ème année.
Aujourd’hui est donc mon jour de l’an ! Hier je me
suis rendu à Obala, au collège, pour revoir une der-
nière fois avant mon départ le lieu où j’ai vécu pen-
dant deux ans et saluer mes collègues de travail. Par
chance, en descendant du bus au niveau du village,
j’ai croisé mon directeur des études, nouveau Prin-
cipal, alors qu’il s’apprêtait à se rendre sur Yaoun-
dé. Au collège, j’ai trouvé mon surveillant général
d’externat entouré de toute sa famille et de quelques
amis, assis en rond sous un manguier, en train de
retirer les arachides des pieds fraîchement cueillies
pour les mettre dans des seaux. Pour ceux qui ne
savent pas, les fruits de l’arachide se forment sous
terre et après avoir cueilli les plants, il faut évi-
demment retirer les gousses des racines.
Il m’a emmené dans mon ancienne maison
où le Fondateur du collège a voulu qu’il s’installe
avec toute sa famille. Dans la mesure où j’ai du
renvoyer l’ancien agent d’entretien pour violence
sur élève en juin et que le précèdent que le Fonda-
teur avait rappelé pour s’occuper de l’entretien se
montrait aussi dilettante qu’il l’était auparavant, le
collège était comme abandonné. Il y a bien le sur-
veillant général d’internat mais celui-ci se déplace
souvent. En conséquent, le Fondateur est venu avec
sa femme récupérer ses meubles puis le surveillant
général d’externat s’est installé dans mon ancienne

~ 402 ~
Deuxième année

maison. Je ne sais pas pour combien de temps il est


prévu qu’il reste ici, j’espère que cette installation
n’est pas provisoire, ainsi sa présence permettra de
renforcer la surveillance des internes au cours de
l’année prochaine. Nous avons saisi l’occasion pour
discuter plus longuement du décès de l’économe du
collège, du déroulement de l’enterrement et des
discussions que cela a occasionné. J’ai ainsi appris
avec tristesse que l’enterrement s’était déroulé on
ne peut plus mal en ce sens que la famille de
l’économe portait pour responsable de sa mort les
gens du village où se trouve le collège. Ils ne se sont
pourtant pas gênés pour venir soutirer de l’argent au
Fondateur du collège pour l’enterrement. Concrè-
tement, quand le Fondateur est arrivé sur les lieux
de l’enterrement en compagnie d’une dizaine de
collègues, ils n’ont même pas été accueillis et se
sont retrouvés un peu à part avec la belle famille.
L’économe s’était marié en février et sa famille,
non contente d’accuser le village dans son ensem-
ble, s’en est aussi pris à sa femme au point que,
alors que la cérémonie veut qu’elle soit placée à
coté du cercueil, elle fut chassée de cette position.
Pour résumer, quant vinrent les oraisons funèbres,
qui furent limitées à 5 – le Fondateur du collège
n’étant même pas invité alors même qu’il avait par-
ticipé financièrement à l’enterrement et qu’il était
l’employeur de l’économe depuis bientôt dix ans –
le chef de famille a conclu en disant que de toute
façon leur enfant avait été empoisonné par les gens
de notre village. Bonjour l’ambiance ! Ajoutez à
cela des rumeurs comme quoi le surveillant général
d’externat briguait la place de notre collègue, ce qui

~ 403 ~
Les yeux ouverts

est d’autant plus faux que le salaire de surveillant


général est bien supérieur ; et pour finir carrément
dans le glauque, le cercueil réalisé sans raffinement
aucun était trop large pour le trou qu’il a fallu
agrandir en vitesse. Enfin, aucun office religieux
n’avait été prévu au moment de la mise en terre…
C’est triste ! Pour continuer dans les petites histoi-
res, forcément pas joyeuses mais qui résument plu-
tôt bien combien le tableau idyllique de la solidarité
villageoise en Afrique est un joli vernis pour occi-
dentaux en mal d’exotisme. La bailleresse de notre
économe avait un chien, une espèce de bâtard un
peu moche mais dont ce n’était pas la faute. Il se
trouve que son chien vient à décéder devant la mai-
son de R. un proche voisin. Prompte à créer des
problèmes, la dame en question va accuser R.
d’avoir tué son chien devant le chef du village.
Quelques temps plus tard elle apprend le décès de
son locataire, notre économe, et un de ses gamins
dit que le chien aurait mangé son vomi avant de
mourir. Il n’en faut pas plus à la bailleresse pour
déclarer que l’économe a été empoisonné et de dé-
signer pour coupable la femme de notre collègue
avec laquelle elle ne s’entendait pas du tout. Puis la
rumeur suit son cours se déformant au rythme des
mauvaises langues pour lesquelles l’occasion est
trop belle d’accuser toute personne mêlée de prés ou
de loin à cette affaire. La solidarité fraternelle des
petits villages de brousse africains prend un sérieux
coup dans l’aile !
Enfin. En venant au village, outre le fait de
retrouver mes collègues, de prendre des nouvelles et
de leur ramener des photos de la cérémonie de fin

~ 404 ~
Deuxième année

d’année, j’avais aussi pour objectif de retrouver


mon chat pour le ramener à Yaoundé chez Ben.
Quand j’ai quitté le collège à la fin juin, je ne savais
pas ce que j’allais faire de ma peau au mois de juil-
let et surtout, je ne connaissais personne susceptible
de le recueillir. Je l’avais donc confié à mon éco-
nome et au surveillant général d’internat qui
m’avaient garantis qu’ils s’en occuperaient. Ça me
faisait mal au cœur de le laisser ainsi mais je n’avais
pas vraiment d’autres solutions. Quand le projet de
Ben de louer un appartement a commencé à voir le
jour, il avait aussitôt évoqué l’idée d’adopter Hacia
(si vous ne souvenez pas, c’est le nom de mon chat).
Par chance, alors que nous étions sous le manguier
en train de manger un bout de poisson avec du ma-
nioc, je l’ai vu sortir de brousse et quand je l’ai ap-
pelé il est venu vers nous. Un mois en brousse ne lui
ont pas fait beaucoup de bien, il m’est apparu mai-
gre et craintif mais néanmoins encore en santé. Le
surveillant général m’a dit qu’il avait tenté de lui
donner à manger mais qu’après mon départ, il avait
refusé toute nourriture et ne se montrait plus que
rarement au collège. J’ai réussi à le ramener prés de
moi et je lui ai mis le collier pour chat que j’avais
reçu dans mon colis de Noël, comme ça j’ai pu
l’attacher à ma chaise pour éviter qu’il ne se sauve
le temps que je restais avec mes gens. Ensuite, la
question qui se posait était : comment transporter un
chat d’un point à un autre distant de 40 kilomètres
environ sachant qu’il faudra emprunter tour à tour le
bus puis le taxi ? La réponse : un sac à dos ! Donc,
une fois que j’ai eu dit au revoir à mes gens, j’ai mis
le chat dans le sac et hop ! Au début évidemment ça

~ 405 ~
Les yeux ouverts

lui a fait un peu bizarre mais il n’a rien dit. Ma cui-


sinière a insisté pour porter le sac jusqu’à la route.
Ça a été à peu prés jusqu’à ce qu’un gros camion
passe à proximité, et là ! Mouvement de panique !
Le chat a commencé à s’agiter et a presque réussi à
sortir du sac. Seule solution : le plaquer au sol.
Quand j’ai repris le sac, il s’est calmé et le voyage
en bus s’est plutôt bien passé. A vrai dire, il était
complètement flippé et si je ne lui avais pas sorti la
tête du sac pour qu’il puisse un peu respirer correc-
tement, il aurait passé l’intégralité du voyage la tête
au fond. C’était marrant de voir la réaction des gens
à coté de moi quand ils voyaient le chat sortir sa
tête. Voyage jusqu’à Yaoundé sans problème puis
taxi également sans problème. J’ai fait des petites
courses avant de rentrer et voyant que je parlais à
mon sac le boutiquier me demande si je lui ai adres-
sé la parole, je lui montre alors le chat et le gars
plutôt taciturne à l’abord s’est fendu d’un large sou-
rire. Le blanc qui transporte un chat dans un sac à
dos, il ne doit pas voir ça tous les jours. Quand j’ai
sorti Hacia du sac à la maison, il était over flippé !
Première réaction : il s’est engouffré dans le vieux
four à bois de la cuisine, évidement plein de cen-
dres, et a mis toute la soirée et une bonne partie de
la matinée du lendemain à reprendre confiance en
lui et à sortir un peu du carton de la cafetière où il
avait ensuite trouvé refuge. Là, il vient de ren-
contrer la chatte des voisins qui, manque de bol,
vient juste d’accoucher et l’a donc éjecté manu mili-
tari hors de son territoire.

~ 406 ~
Deuxième année

Mercredi 1er août 2007,

J-5 ! Déjà! Si j ai déjà consommé la rupture


avec mon boulot et la vie que j ai mené au village
dans mon collège pendant deux ans, ce n’est que
maintenant que je commence a me rendre compte
que je vais quitter le Cameroun et surtout, les amis
que je m’y suis fait sans savoir pour beaucoup,
quand et par quelles moyens nous auront l’occasion
de nous revoir ? Je crois que c’est ça qui est le plus
dur et qui fait comme une boule dans la gorge au
moment de se séparer. Au moment de tourner la
page Cameroun, tous les bons moments et même les
mauvais mais dont on rigole encore me reviennent
en mémoire. Ce qui est bien néanmoins c’est que je
vais retrouver certains amis camerounais en France,
et puis des rencontres entre coopérants ne manque-
ront pas d’être organisées chaque année. L’avenir
s’annonce sympa, mais ça fait un peu mal de quitter
un endroit où on s’est construit pendant deux ans,
de quitter ses habitudes, son train train, ses tics ca-
merounais qui jamais au grand jamais ne pourront
passer en France: comme siffler la serveuse en
l’appelant ‘ma chérie’ pour qu’elle vienne prendre
la commande... Bref, ce qui est dur aussi c’est qu’à
peine rentré, et comme je rentre plus tard que ce qui
était prévu, il va falloir que je remette aussitôt le
nez dans le guidon pour toutes les démarches admi-
nistratives et de recherche d’emploi, et j’avoue que
ça ne m’enchante guère. En même temps, si pour
moi le temps s’est dilaté pendant ces deux ans, pour
vous le train a suivi sa route et il va bien falloir que
je raccroche mon wagon !

~ 407 ~
Les yeux ouverts

Pancarte Garoua – Paris (Photo Thomas K.)

~ 408 ~
EPILOGUE

Eh bien voilà. De retour sur le sol français


depuis quelques semaines déjà, j’ai enfin raccroché
le wagon. Je garde de ces deux ans un souvenir
inoubliable mais surtout un souvenir vivant, autant
par les amis que j’y m’y suis fait que par la manière
dont mon expérience au Cameroun m’a transformé.
J’ai de nouveau traversé le miroir et je sais
désormais qu’au-delà du reflet, un autre monde
existe.

Olivier Besseron

~ 409 ~
AU SUJET DE L’AUTEUR

Olivier BESSERON est né à Poitiers en


1980. Après des études de communication et de
sociologie, il s’engage à 25 ans en tant que volon-
taire de solidarité internationale avec la Délégation
Catholique pour la Coopération (D.C.C.), et part
deux ans au Cameroun diriger un établissement
d’enseignement secondaire dans un petit village au
nord de Yaoundé. De retour en France en 2007, il
travaille désormais dans le domaine de la solidarité.

~ 411 ~
COMMUNIQUER AVEC L’AUTEUR

Adresse électronique

olivierbesseron@[Link]

Page personnelle de Olivier Besseron sur le site de


la Fondation littéraire Fleur de Lys

[Link]

~ 413 ~
TABLE DES MATIÈRES

PREFACE ............................................................... 9

PREMIERE ANNEE ............................................ 13

1er septembre 2005 ........................................... 13


Vendredi 2 septembre 2005 .............................. 15
Dimanche 11 septembre 2005........................... 17
Mercredi 28 septembre 2005 ............................ 21
Mardi 4 octobre 2005, 23h52............................ 25
Lundi 24 octobre 2005, ..................................... 27
Lundi 31 octobre 2005 ...................................... 28
Dimanche 6 novembre 2005 ............................. 33
16 au 30 décembre 2005, Nord Cameroun ....... 35
Mercredi 11 janvier 2006.................................. 42
Lundi 16 et mardi 17 janvier 2006 Les
Pérégrinations d’un blanc au Cameroun ........... 50
Jeudi 19 janvier 2006 Journée maudite à
Yaoundé ............................................................ 58

~ 415 ~
Les yeux ouverts

Dimanche 29 janvier 2006 ................................ 66


Dimanche 19 février 2006 ................................ 67
Lundi 27 février 2006 ....................................... 68
Lundi 6 mars 2006 ............................................ 73
Dimanche 12 mars 2006 ................................... 74
Lundi 27 mars 2006, ......................................... 76
Du 30 mars au 6 avril 2006
Ballade dans l’ouest Cameroun ........................ 81
Lundi 17 avril 2006........................................... 92
Mercredi 25 avril 2006...................................... 97
Lundi 8 mai 2006 ............................................ 101
Mardi 16 mai 2006,......................................... 103
Jeudi 1er Juin 2006, ........................................ 110
Samedi 17 juin 2006, ...................................... 112
Fin de la première année ................................. 115

DEUXIEME ANNEE ......................................... 117

Jeudi 31 août 2006 .......................................... 117


Samedi 2 septembre 2006 ............................... 119
Mardi 5 septembre 2006 ................................. 121
Mercredi 6 septembre 2006 ............................ 125
Jeudi 7 septembre 2006................................... 128
Vendredi 8 septembre 2006 ............................ 130
Samedi 9 septembre 2006 ............................... 132
Dimanche 10 septembre 2006......................... 134
Lundi 11 septembre 2006................................ 136
Mardi 12 septembre 2006, .............................. 141
Mercredi 13 septembre 2006 .......................... 143
Jeudi 14 septembre 2006................................. 152
Samedi 16 septembre 2006, ............................ 155
Dimanche 17 septembre 2006......................... 159

~ 416 ~
Table des matières

Lundi 18 septembre 2006................................ 162


Mardi 19 septembre 2006, .............................. 166
Mercredi 20 septembre 2006 .......................... 170
Jeudi 21 septembre 2006................................. 172
Dimanche 24 septembre 2006......................... 177
Lundi 25 septembre 2006................................ 182
Mardi 26 septembre 2006, .............................. 184
Mercredi 27 septembre 2006 .......................... 187
Jeudi 28 septembre 2006................................. 189
Vendredi 29 septembre 2006, ......................... 191
Samedi 30 septembre 2006 ............................. 194
Dimanche 1er octobre 2006 ............................ 198
Lundi 2 octobre 2006 ...................................... 199
Mardi 3 octobre 2006...................................... 201
Mercredi 4 octobre 2006,................................ 205
Jeudi 5 & vendredi 6 octobre 2006 ................. 210
Samedi 7 octobre 2006.................................... 216
Lundi 9 octobre 2006 ...................................... 218
Mardi 10 octobre 2006.................................... 220
Mercredi 11 octobre 2006............................... 222
Jeudi 12 octobre 2006 ..................................... 224
Lundi 16 octobre 2006 .................................... 228
Mardi 17 octobre 2006.................................... 229
Mercredi 18 octobre 2006............................... 234
Vendredi 20 octobre 2006............................... 235
Samedi 21 Octobre 2006................................. 236
Lundi 23 octobre 2006 .................................... 239
Mercredi 25 octobre 2006,.............................. 248
Vendredi 26 octobre 2006............................... 252
Lundi 30 octobre 2006 .................................... 256
Mardi 31 octobre 2006.................................... 257
Jeudi 2 novembre 2006 ................................... 258
Mercredi 8 novembre 2006............................. 266

~ 417 ~
Les yeux ouverts

Dimanche 12 novembre 2006 ......................... 271


Mercredi 22 novembre 2006........................... 273
Dimanche 3 décembre 2006............................ 276
Jeudi 4 janvier 2007 ........................................ 286
Lundi 22 janvier 2007..................................... 297
Mardi 30 janvier 2007..................................... 301
Mardi 30 janvier 2007 (bis) ............................ 302
Samedi 10 février 2007................................... 304
Lundi 19 février 2007 ..................................... 312
Lundi 5 mars 2007 .......................................... 320
Mardi 13 mars 2007 ........................................ 323
Jeudi 15 mars 2007 ......................................... 324
Dimanche 18 mars 2007 ................................. 325
Mardi 20 mars 2007 ........................................ 328
Mercredi 28 mars 2007 ................................... 332
Samedi 14 avril 2007 ...................................... 338
Lundi 23 avril 2007......................................... 347
Jeudi 26 avril 2007.......................................... 350
Samedi 12 mai 2007........................................ 351
Lundi 14 mai 2007 .......................................... 363
Mardi 22 mai 2007.......................................... 364
Mercredi 23 mai 2007..................................... 370
Vendredi 25 mai 2007..................................... 371
Mardi 29 mai 2007.......................................... 375
Dimanche 10 juin 2007................................... 378
Yaoundé, le 22 juin 2007 ................................ 382
Yaoundé, le 4 juillet 2007............................... 390
Yaoundé, quartier Mvolye,
le lundi 23 juillet 2007 .................................... 394
Yaoundé, quartier Mvolye,
le mercredi 25 juillet 2007, ............................. 402
Mercredi 1er août 2007,.................................. 407

~ 418 ~
Table des matières

EPILOGUE ......................................................... 409

AU SUJET DE L’AUTEUR............................... 411

COMMUNIQUER AVEC L’AUTEUR ............. 413

~ 419 ~
L'édition en ligne sur Internet contribue à la protec-
tion de la forêt parce qu'elle économise le papier.

Nos livres papier sont imprimés à la demande, c'est-


à-dire un exemplaire à la fois suivant la demande
expresse de chaque lecteur, contrairement à l'édition
traditionnelle qui doit imprimer un grand nombre
d'exemplaires et les pilonner lorsque le livre ne se
vend pas. Avec l’impression à la demande, il n’y a
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Novembre 2007

Édition et composition
Fondation littéraire Fleur de Lys inc.
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Imprimé à la demande au Québec à compter de

Novembre 2007
Ceci est un regard ! Celui
d’un volontaire de solidari-
té internationale parti au
Cameroun à 25 ans, pour
prendre la direction d’un
petit établissement
d’enseignement secondaire
dans un village au nord de
Yaoundé. Jour après jour,
de son arrivée en septembre
2005 jusqu’en août 2007,
vous suivrez l’évolution de
ce regard sur un continent,
sur ce pays aux cultures et
horizons si loin des nôtres
qu’on plisse parfois les
yeux pour essayer de les
voir, alors qu’il faut les
garder grands ouverts !
Ceci est une invitation au
voyage !

OLIVIER BESSERON

Le premier éditeur libraire francophone


à but non lucratif en ligne sur Internet
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ISBN 978-2-89612-223-3

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