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Hubert Reeves

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2021 14:10

Horizons philosophiques

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L’origine de l’Univers
Hubert Reeves

Philosophie et sciences : du concept au réel


Volume 2, numéro 2, printemps 1992

URI : [Link]
DOI : [Link]

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Éditeur(s)
Collège Édouard-Montpetit

ISSN
1181-9227 (imprimé)
1920-2954 (numérique)

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Citer cet article


Reeves, H. (1992). L’origine de l’Univers. Horizons philosophiques, 2(2), 1–26.
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Tous droits réservés © Collège Édouard-Montpetit, 1992 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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L'origine de l'Univers*

Notre relation au cosmos est peut-être la découverte


la plus importante de l'astronomie du XXe siècle. Nous
sommes reliés de près au cosmos et, d'une certaine façon,
nous sommes engendrés par lui. Le thème développé ici,
c'est la nouvelle alliance entre l'être humain et le cosmos,
qui émerge des connaissances scientifiques accumulées
dans le dernier siècle, en particulier depuis une trentaine
d'années. Ce qui a changé fondamentalement, c'est notre
façon de voir le cosmos. Les scientifiques et les philo-
sophes ont vécu plus de deux mille cinq cents ans dans
l'idée que l'Univers est éternel et inchangeant, que l'Uni-
vers a toujours existé, qu'il existera toujours, qu'il EST,
comme on dit en termes scientifiques, statique, c'est-à-dire
qu'il ne change pas, qu'il ne se transforme pas. Cette idée
était défendue par les Grecs; déjà, Aristote s'exprime très

* Nous tenons à remercier Jacques-Serge Neveu qui a accepté de piloter le


projet de transcription de la conférence que M. Hubert Reeves a donnée à la
salle Maurice O'Bready de l'Université de Sherbrooke, le 19 octobre 1991. C'est
dans le cadre du XVI e congrès de l'Association des groupes d'astronomie ama-
teurs que M. Reeves a aimablement accepté de prendre la parole. Nous tenons
à remercier M. Ghislain Chagnon, vice-président de l'A.G.A.A., qui a réalisé le
document magnétoscopique inédit sans lequel il eut été impossible de présenter
ce texte. Merci également à Elaine Nadon, qui a gracieusement offert son temps
pour dactylographier le premier jet. C'est Jacques-Serge Neveu qui a procédé
à la nécessaire adaptation du langage parlé en prose écrite.

1
clairement là-dessus. Et cette idée va rester sous-jacente
à toute la littérature scientifique et philosophique. Le mo-
ment où on a basculé, où on a changé complètement, c'est
vers 1965, c'est donc très récent. Pendant toute cette pé-
riode de la vie de la science, des gens comme Galilée,
Newton, Laplace, Einstein, qui a été un des derniers résis-
tants à cette idée, ont vécu dans l'idée que l'Univers est
éternel et inchangeant.
L'élément fondamental qui a amené ce retour d'opi-
nion a eu lieu en 1965, et il a une très grande importance.
Non seulement sur le plan scientifique, mais bien au-delà
de ce plan, parce que ce changement va influencer toute
la pensée humaine, pas seulement la pensée scientifique
et la pensée philosophique, mais même notre façon de voir
le monde. Ce qui est intéressant dans les découvertes de
l'astronomie, c'est qu'elles influencent périodiquement tout
le rapport de l'être humain au cosmos. Nous en avons
plusieurs exemples. Ce qui s'est passé entre 1550 et 1610,
c'est-à-dire la période de Copernic, de Galilée : un chan-
gement qui a ébranlé toute une conception de la vie hu-
maine. C'est le moment où l'on découvre, où l'on a les
preuves convaincantes, que la Terre n'est pas le centre du
monde, qu'elle n'est qu'un astre ordinaire, une planète ba-
nale qui tourne autour d'une étoile banale. On avait vécu
pendant des milliers d'années dans l'idée naïve, normale,
que la Terre est le centre du monde et que le ciel tourne
autour d'elle et, en quelques décennies, on change com-
plètement et on arrive à l'idée que la Terre est un astre.
Vers 1604, Galilée pointe son tout petit télescope pour
regarder la Lune et il voit que la Lune a des montagnes.
Il se dit : «La Lune a des montagnes», et il en conclut :
«La Lune et la Terre sont des objets semblables.» La Lune
est un astre, la Terre est un astre. C'est un des moments
les plus forts du développement de la pensée humaine; il
a pris conscience de cela parce qu'il y avait cette ressem-
blance. Il avait toutes les raisons de penser, c'était déjà
appuyé par Copernic et par bien d'autres observations, que

2
la Terre est un astre. La Terre qu'on pensait être ce socle
immobile est, en fait, exactement comme Jupiter, Vénus et
Mars. Cet événement important est tellement dérangeant
pour tous les penseurs de cette époque, les théologiens,
les académiciens, les professeurs, que, quand Galilée invi-
te ces gens à venir voir dans son télescope les montagnes
sur la Lune, ils sont tellement troublés qu'ils ont cette
délicieuse réponse : «Oui, mais est-ce qu'il faut croire à
ce qu'on voit dans un télescope?» Vous voyez jusqu'à quel
point on peut être choqué par une nouvelle idée, pour
qu'on mette en doute ce qu'on voit dans un télescope. La
révolution copernicienne, c'est ce fait qu'on soit passé de
cette Terre centre du monde à une Terre astre petit, surtout
que, à cette période, on a découvert la dimension extraor-
dinaire de l'Univers.

Pourquoi l'Univers est-il si grand?


Quand on admet que la Terre est un astre, que le ciel
ne tourne pas autour d'elle, que c'est le mouvement de la
Terre qui nous donne cette idée que le ciel tourne, on est
amené à créditer une idée qui était considérée comme
démentielle chez les Grecs. Anaxagore entre autres, avait
cette idée que le Soleil est peut-être une étoile, et que les
étoiles sont des soleils. Cette idée était donc déjà présente
chez les Grecs. Si une étoile est un soleil, ça veut dire
qu'elle est très loin. Imaginez à quelle distance il faudrait
pousser le Soleil pour qu'il ne soit pas plus brillant que
l'étoile polaire. Cela donne une telle dimension à l'Univers
qu'on pensait être tout petit, que la plupart des gens
disaient : «Non, ça n'a pas de sens, c'est certainement
autre chose. Les étoiles sont des petites flammèches qui
sont collées sur la voûte céleste.» Et l'idée que ça pouvait
être des soleils situés à de très grandes distances était
exclue comme étant démentielle, délirante.
Pourtant, quand Galilée et Copernic découvrent le
mouvement de la Terre autour du Soleil, on est ramené à
cette idée que les étoiles peuvent être des soleils, et on

3
découvre tout d'un coup l'extraordinaire dimension de
l'Univers. À cette époque, on est loin de soupçonner tout
ce volume qu'il y a dans l'espace. C'est un choc de dé-
couvrir que les étoiles ne sont pas juste au-dessus de nos
têtes, qu'elles se situent suffisamment loin pour qu'une
étoile puisse être un soleil. Aujourd'hui on mesure les es-
paces dans le ciel en termes d'années de lumière, ce qui
fait de moins gros chiffres. Une année de lumière, c'est le
trajet que franchit la lumière en un an, c'est environ dix
mille milliards de kilomètres. Les étoiles sont à vingt-cinq,
cinquante, cent, et jusqu'à mille années de lumière. Dans
la constellation d'Orion par exemple, les étoiles sont envi-
ron à mille cinq cents années de lumière de distance. Cette
découverte de la dimension de l'Univers aura un très pro-
fond impact sur la pensée, dès le XVIIe siècle.
Vous connaissez la fameuse phrase de Pascal : «Le
silence de ces espaces infinis m'effraie.» Pascal, c'est un
petit peu après, vers 1640; il est à la fois un très bon
scientifique qui est au courant de ces découvertes, mais
c'est aussi un bon philosophe qui aime réfléchir sur l'impact
des connaissances, et cette phrase indique précisément le
choc qui s'est produit à cette période quand les gens se
sont sentis sortir de leur cocon. L'Univers tout petit, con-
fortable, dans lequel on avait vécu avec les étoiles pas
loin, il éclate tout d'un coup et il devient un très grand vide.
Pascal sent que ce vide lui est étranger. Il se passe des
choses qui lui sont complètement étrangères et il se sent
aliéné par cet espace. Ces découvertes ont influencé la
pensée humaine d'une façon absolument fantastique et on
aurait pu se poser à cette période une question toute naïve
(très souvent, ce sont les questions naïves qui sont les
plus profondes). On aurait pu dire : «Mais pourquoi l'Uni-
vers est-il si grand? À quoi ça sert d'avoir un Univers si
grand?»
À cette période, voici l'Univers tel qu'on le voyait et
tel qu'on en imaginait le rapport aux hommes; on pensait
que l'Univers «se contentait» d'héberger les êtres humains,

4
de leur donner un lieu pour leur naissance, leur vie et leur
mort. À quoi ça pouvait servir d'avoir un Univers tellement
grand? Aujourd'hui nous ne parlons plus de milliers, mais
de millions et de milliards d'années de lumière, avec des
objets qui sont situés à des distances tellement grandes
qu'on ne peut pas les voir; ça prend les télescopes les
plus puissants pour les détecter. On aurait pu se dire :
«Mais n'est-ce pas un luxe inutile par rapport aux êtres
humains (si on prenait ce point de vue très anthropocen-
trique) d'avoir un Univers si grand?» Aujourd'hui, on a une
réponse à cette question.
La réponse que l'astronomie moderne démontre, c'est
que non seulement l'Univers héberge les êtres humains,
mais il les engendre. Tous les atomes dont nous sommes
formés ont été constitués dans le passé par des étoiles,
par des galaxies, par des explosions d'étoiles, par des
collisions de petites planètes et de météorites. Pour arriver
à fabriquer tous ces atomes qui nous permettent de vivre,
qui nous permettent de venir à une conférence d'astrono-
mie, qui nous permettent d'avoir des neurones dans notre
cerveau et de comprendre ce qui se passe, pour arriver à
fabriquer tout cela, ça prend un Univers très grand.
Gomme réponse, on pourrait encore dire : pour fabriquer
des atomes, ça prend des étoiles, pour fabriquer des
étoiles, ça prend des galaxies et pour loger des galaxies,
ça prend un Univers infiniment plus grand que celui auquel
les hommes primitifs étaient habitués, ou celui que Pascal
se voyait effrayé de voir si grand. C'est une première
réponse.

Pourquoi la nuit est-elle noire?


Une seconde question naïve à laquelle je vais essayer
de répondre, c'est une des questions qui ont renversé cette
idée, présente depuis deux mille cinq cents ans, qui voulait
que l'Univers soit éternel et inchangeant. Pourquoi est-ce
que ça pose un problème que l'Univers soit éternel et in-
changeant? Kepler, justement au cours de cette période,

5
a fait un raisonnement très simple, et il a posé une question
très simple. Supposons que ce soit vrai que l'Univers soit
éternel et inchangeant. Supposons (on en avait la preuve
à ce moment-là) que les étoiles soient réparties sur de très
grandes distances. Supposons que les galaxies soient ré-
parties dans l'espace à de très grandes distances dans un
espace infini en volume. Kepler fait alors l'affirmation sui-
vante : «Si c'est vrai, si l'Univers est éternel, s'il existe
depuis toujours et s'il y a des étoiles réparties dans un
volume de dimensions infinies, alors il ne devrait pas faire
noir la nuit.» La nuit devrait être éblouissante de lumière,
et le jour aussi. Et la simple question «Pourquoi la nuit
est-elle noire?», posée pour la première fois par Kepler
vers 1600 et qui va traîner dans toute la littérature scien-
tifique, qui sera reprise par Halley vers 1700, par De Ché-
seaux, un astronome suisse, et un peu plus tard par Olbers
en 1823, et personne pendant toute cette période ne pour-
ra répondre à la question : «Pourquoi la nuit est-elle
noire?» Pourquoi est-ce un problème que la nuit soit noire?
La première réponse qui vient à l'esprit, c'est de dire :
«Mais le jour, il y a le Soleil et il brille, et quand le Soleil
est couché, c'est la nuit, et alors il fait noir.
— Oui, mais on a dit que le Soleil est une étoile, et
qu'il y a d'autres étoiles, et que la nuit, elles brillent. Et la
nuit, les étoiles sont très faibles, alors on voit très bien qu'il
n'y a pas de comparaison entre le Soleil et les étoiles.
— Pourquoi sont-elles faibles?
— Parce qu'elles sont loin.
— Oui, elles sont loin, mais il y en a beaucoup. Il y
a un Soleil, mais il y a beaucoup d'étoiles. Et Kepler, dans
un petit raisonnement, arrive à la conclusion que le fait
qu'il y a beaucoup d'étoiles devrait très exactement com-
penser la faiblesse de leur éclat, si l'Univers existe depuis
toujours.»
Voilà comment Kepler pose le problème : imaginons
qu'il y a des étoiles réparties uniformément dans l'espace.
Vous regardez le ciel et votre œil découpe dans le ciel un

6
petit cône dans lequel arrive la lumière des étoiles qui sont
dans ce cône. Vous vous rendez compte que, si on divise
le ciel en sphères, avec des rayons de dix années lu-
mières, ensuite de vingt années lumières, puis de trente
années lumières, la lumière d'un certain nombres d'étoiles
vous arrive de la première sphère, dans laquelle elles ne
sont pas très nombreuses. De la deuxième sphère, il y en
a plus, de la troisième section, encore plus et, si on conti-
nuait, il y en aurait toujours plus. Rappelez-vous vos cours
de physique. Quand vous éloignez une source lumineuse,
son éclat diminue avec l'inverse du carré de la distance.
Donc plus une étoile est loin, plus elle est faible, en sup-
posant qu'elles aient toutes la même brillance. Par contre,
le nombre d'étoiles dans chaque segment augmente avec
le carré de la distance, de sorte que l'effet affaiblissant de
la distance est exactement compensé par le nombres
d'étoiles qu'il y a dans ce cône, ce qui fait que chaque
petit segment doit vous envoyer la même quantité de
lumière. Et si ce cône se poursuit jusqu'à l'infini, vous
recevrez un nombre infini de fois la même quantité de
lumière, ce qui veut dire que la nuit doit être absolument
éblouissante, et le jour aussi. Voilà le problème qui s'est
posé et qui a traîné dans la littérature pendant trois ou
quatre cents ans, sans que personne ne puisse y répondre.
La personne qui a trouvé la réponse à cette question,
curieusement, ce n'est pas un scientifique, c'est un poète
romancier américain. Dans une des nouvelles de ses His-
toires extraordinaires (traduites par Charles Baudelaire),
Edgar Allan Poe raconte quelque chose qui donne à peu
près la bonne explication. Poe dit : «Nous savons que la
lumière ne voyage pas à une vitesse infinie, nous savons
que la lumière voyage à trois cent mille kilomètres à la
seconde...», ce qui est très lent à l'échelle astronomique.
De sorte que, quand vous regardez une partie du ciel, vous
voyez un certain nombre d'étoiles. Ces étoiles-là, vous ne
les voyez pas au même moment; celles qui sont les plus
rapprochées, c'est-à-dire à dix années de lumière, vous les

7
voyez telles qu'elles étaient if y a dix ans. Celles qui sont
un peu plus loin, telles qu'elles étaient il y a vingt ans, puis
trente ans, etc. Vous avez une somme d'événements his-
toriques devant vous et, plus vous regardez loin, plus vous
voyez des étoiles qui ont émis leur lumière il y a longtemps.
Si on met en doute l'affirmation que l'Univers est éternel,
qu'il existe depuis toujours, si on dit que l'Univers n'existe
pas depuis plus d'un certain temps, eh bien! forcément,
les segments des cônes vont s'arrêter puisque, à un mo-
ment donné, vont arriver les étoiles les plus anciennes et,
au-delà, il n'y en a pas, par définition. Au lieu d'avoir une
somme infinie, vous aurez un nombre de segments finis
et, au total, vous ne recevrez pas une quantité de lumière
infinie. C'est ça, le raisonnement. Le fait que la nuit soit
noire est une des preuves que l'Univers n'est pas éternel.
Cette question, nous en connaissons maintenant la ré-
ponse grâce aux théories fondamentales de la cosmologie;
nous savons que l'Univers n'est pas éternel, nous pouvons
même donner son âge. Donc, la réponse à cette question
très simple était : La nuit est noire parce que IVnivers n'est
pas éternel.
Depuis le début de notre siècle, un certain nombre
d'observations nous ont permis de changer notre optique
et de passer de cette idée de l'Univers éternel et inchan-
geant à un Univers qui est extrêmement changeant.
L'image que nous en avons aujourd'hui : un Univers qui
était dans le passé extrêmement chaud, extrêmement
dense, extrêmement lumineux et totalement désorganisé.
Voilà quatre caractéristiques importantes du passé de
l'Univers. La première indication importante après la
réponse à la question : «Pourquoi la nuit est-elle noire?»
nous vient d'un ensemble d'observations qui ont été faites
dans les années 1920 à 1930. À cette période, on dispose
de télescopes importants : ceux des monts Wilson et
Palomar, aux États-Unis. Et on commence à étudier le
mouvement des galaxies, à croire que les galaxies, qui
sont en très grand nombre dans l'espace, ont des mouve-

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ments. Et on est en mesure de calculer à la fois leur dis-
tance et leur vitesse. Quand les gens ont commencé ces
observations, ils s'attendaient probablement à ce que les
mouvements soient relativement aléatoires, que certaines
galaxies s'approchent, que d'autres s'éloignent. C'est ce
qui se passe quand vous êtes dans une foule, il y a des
gens qui s'approchent, d'autres qui s'éloignent; c'est aussi
vrai quand vous regardez les étoiles.
La découverte extraordinaire qui est faite à cette pé-
riode, c'est que ce n'est pas du tout comme cela que ça
se passe. Les galaxies ont un mouvement extrêmement
curieux. D'abord, on s'aperçoit que toutes les galaxies
s'éloignent de nous, sauf de très rares exceptions, et elles
s'éloignent d'une façon très particulière. Elles s'éloignent
d'autant plus vite qu'elles sont plus loin. Prenons deux ga-
laxies, une galaxie à une distance 1 ; elle se déplace à cent
kilomètres à la seconde. Une autre galaxie, deux fois plus
loin, se déplace à deux cents kilomètres à la seconde,
toujours en s'éloignant de nous, et une troisième, trois fois
plus vite. C'est extrêmement curieux comme mouvement.
Quand on regarde à deux dimensions, les galaxies sont
ces points et chacune des galaxies s'éloigne et, toujours,
celles qui sont plus loin s'éloignent plus vite. Si vous voulez
une comparaison culinaire pour comprendre, imaginez ce
qui se passe quand vous faites un pouding aux raisins.
Vous mettez de la pâte et des raisins secs dans un plat,
et vous mettez le tout au four. Et maintenant, par la pen-
sée, mettez-vous sur un raisin et regardez vos collègues
raisins; vous n'aurez aucune difficulté à comprendre que,
si la pâte a été bien préparée, tous vos collègues s'éloi-
gnent de vous. Ils s'éloignent précisément dans ce mode,
d'autant plus vite qu'ils sont plus loin. Sinon, vous aurez
des commentaires désagréables quand vous servirez le
pouding à la table. Et si ça vous donne l'idée que vous
êtes le raisin au centre du pouding, mettez-vous sur un
autre raisin et vous allez voir qu'il voit exactement la même
chose.

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Ce mouvement que Hubble, un astronome américain,
a découvert dans les années 1920, 1930, c'est que les
galaxies se comportent exactement comme les raisins
dans un pouding aux raisins. En mathématiques, ça s'ap-
pelle une transformation homothétique. C'est un grand mot
pour dire ce qui se passe dans les poudings aux raisins
ou dans les galaxies. Et c'est quelque chose de tout à fait
étonnant, auquel on a donné un nom que je ne trouve pas
très approprié : l'expansion de l'Univers. Ce terme donne
l'impression que l'Univers devient plus grand. Et en fait,
bien qu'on n'ait pas de certitude à ce sujet, l'Univers est
vraisemblablement infini en dimensions, et l'Univers, évi-
demment, ne peut pas devenir plus grand. Cela n'aurait
pas de sens de dire que quelque chose d'infini devient plus
grand. Un meilleur mot pour décrire ce mouvement : c'est
une dilution. L'Univers est en train de se diluer, il devient
de moins en moins dense. Si vous imaginez une grande
sphère qui entoure un certain nombre de galaxies, vous
comprendrez que, dans un certain temps, le nombre de
galaxies dans la sphère va diminuer, parce qu'il y a tou-
jours des galaxies qui passent la frontière. L'Univers 'de-
vient de moins en moins dense. Nous sommes très loin
de cet Univers statique. Nous sommes dans un Univers
en dilution.
C'est un phénomène qui peut être étudié par les lois
de la physique traditionnelle, et cela implique aussi que cet
Univers se refroidit. Une comparaison qu'on peut faire avec
les gaz, par exemple : vous savez que, si on comprime
un gaz, il se réchauffe et quand on le détend, il se refroidit.
C'est le principe des réfrigérateurs, des pistons dans les
voitures. Pour l'ensemble des galaxies c'est la même
chose; si l'Univers se dilue, l'Univers se refroidit. Voilà donc
la découverte qu'a faite Hubble. Cela a donné l'idée à d'au-
tres astrophysiciens que, dans le passé, l'Univers était plus
chaud, plus dense. Ils se sont dit : «On va explorer le pas-
sé de l'Univers, on va partir en exploration en utilisant à
la fois les théories de la physique et les observations pour

10
essayer de comprendre ce qu'était le passé de l'Univers.»
C'est à peu près le travail que font aujourd'hui les physi-
ciens et les astrophysiciens. Nous sommes devenus, d'une
certaine façon, des historiens de l'Univers. Les historiens
tentent de reconstituer, par exemple, la civilisation du
Neandertal et l'homme de Cromagnon; ils explorent, es-
saient d'expliquer comment vivaient les êtres humains il y
a dix-neuf mille ans autour de la grotte de Lascaux, ou il
y a quarante mille ans, les hommes du Neandertal.
La méthode traditionnelle pour étudier le passé, c'est
de trouver des fossiles. L'homme du Neandertal et celui
de la grotte de Lascaux sont disparus aujourd'hui, mais ils
ont laissé des fossiles, comme du silex, des pierres taillées
avec des modes très particuliers. Le travail de l'historien
et du préhistorien consiste à aller sur les lieux où ces gens
vivaient. Ils trouvent des pierres taillées, des bois de rennes
sculptés, quelquefois des peintures, comme à Lascaux ou
à Font-de-Gaume, et aussi de la suie sur les murailles. À
partir de ces quelques éléments, presque rien, en identi-
fiant d'abord ces éléments, des fossiles, et en essayant de
les interpréter correctement, nous serons en mesure de
reconstituer, parfois avec beaucoup d'imagination, com-
ment vivait ou travaillait l'homme du Neandertal, ou quel-
quefois des êtres humains beaucoup plus anciens. Un fos-
sile, c'est par définition quelque chose qui a été fabriqué
à un moment donné, et qui est resté intact, qui a été pré-
servé. Il est parvenu jusqu'à nous et nous pouvons l'étu-
dier. Maintenant, nous savons que ces gens étaient extrê-
mement habiles; on a aujourd'hui retrouvé l'art de tailler le
silex de l'homme du Neandertal et on comprend exacte-
ment quels coups il fallait donner avec une autre pierre
pour faire partir des éclats pour faire des lames très tran-
chantes.
L'astrophysicien, quand il veut étudier le passé, doit
utiliser les mêmes techniques; il doit trouver des fossiles.
Si vous voulez qu'on vous croit quand vous affirmez quel-
que chose concernant le passé de l'Univers, il faut que

11
vous en apportiez la preuve; c'est comme en cour de jus-
tice, il faut des pièces à conviction : je peux fonder ce que
je dis sur des fossiles. Les fossiles astronomiques ne sont
évidemment pas de la même nature que ceux des préhis-
toriens, il ne s'agit pas de silex mais d'éléments de rayon-
nement, parfois d'éléments chimiques dont on peut montrer
qu'ils ont pris leur forme actuelle il y a très longtemps, que
cette forme s'est préservée, que nous la retrouvons au-
jourd'hui : nous l'identifions, nous essayons de l'analyser
et nous arrivons à dire des choses crédibles sur ce qu'était
le passé très ancien de l'Univers. Si le travail des astro-
physiciens ressemble beaucoup au travail des préhisto-
riens, il ressemble aussi à celui des explorateurs.

Exploration vers le passé


Il y a une façon d'aborder la théorie du big bang qui
est très populaire et qui est très mauvaise à mon avis,
contre laquelle je voudrais vous mettre en garde. On ne
peut pas commencer une conférence sur le big bang en
disant : «L'Univers a été créé il y a quinze milliards d'an-
nées dans une grande explosion, c'était la création, c'était
le début.» C'est une très mauvaise façon de présenter ce
que nous savons sur le passé de l'Univers; c'est une sorte
de confusion avec la mythologie. On trouve ça dans la
Genèse, on retrouve ça chez les Grecs et les Indiens
d'Amérique du Nord sur la Côte Ouest, qui ont des histoires
saintes qui commencent comme ça : «L'Univers au début
était comme ceci, comme cela...» Ça va pour la littérature
mythologique qui ne demande pas à être critiquée mais,
pour une littérature scientifique, ça ne va pas du tout. Je
voudrais vous présenter le big bang d'une façon totalement
différente; vous ne serez pas tenté après coup de vous
poser la question classique : «Mais qu'est-ce qu'il y avait
avant?» La façon d'aborder la théorie du big bang, ce n'est
pas de dire que l'Univers a été créé il y a quelques milliards
d'années, on n'en sait absolument rien. Partons plutôt en
exploration vers le passé.

12
Grâce à Hubble, nous savons que le passé était dif-
férent. Nous avons comme modèle ce que faisaient les
explorateurs des siècles passés, aux dix-huitième, dix-
neuvième siècles, quand il y avait encore des continents
vierges : l'Australie, l'Afrique, Bornéo. Maintenant, on a ex-
ploré toute la planète. On va explorer Vénus et Mars, mais
notre planète est terminée depuis le début du siècle avec
le Pôle Nord et le Pôle Sud. Pendant deux siècles, un
travail d'exploration de tous les territoires de la planète a
eu lieu; nous en avons des livres qui racontent comment
se sont faites les explorations de l'Australie, par exemple.
Dans ces livres, il y a souvent des cartes, assez naïves.
Prenons l'exemple d'une île qu'on est en train d'explorer.
Comment se faisait l'exploration? D'abord, les explorateurs
arrivaient en bateaux, s'approchaient du rivage et l'explo-
ration se faisait du rivage vers l'intérieur. D'année en an-
née, ces gens, grâce aux cours d'eau, grâce à des excur-
sions à pied, très pénibles (souvent ils finissaient dans les
chaudrons des cannibales), leur mission c'était d'envoyer,
à l'Académie des Sciences qui payait leur voyage et à leurs
parents, des cartes dans lesquelles ils indiquaient ce qu'ils
avaient trouvé chaque année. À la fin d'une année d'ex-
ploration, ils avaient trouvé une forêt, des peuplades mys-
térieuses aux mœurs étranges, des montagnes; mais la
chose la plus importante dans ces cartes, c'est qu'il y a
toujours une région blanche sur laquelle il était de tradition
d'écrire en très jolies lettres Terra incognita (Terre incon-
nue), ce que nous n'avons pas encore exploré. Évidem-
ment, au cours des années, cette surface s'amenuisait à
mesure que l'île était progressivement explorée. C'est ça
la bonne comparaison avec l'astrophysique et le big bang.
Les explorateurs partent du rivage, s'en vont vers l'in-
térieur et progressent d'année en année. Nous partons
d'aujourd'hui. La chose dont nous sommes certains, que
nous connaissons, c'est l'état de l'Univers aujourd'hui.
Nous reculons vers le passé, comme les explorateurs
avançaient vers leur Terre. Chaque année, nous faisons

13
des progrès. Disons chaque dix ans, pour être modeste.
Mais il y a pour nous, comme pour les explorateurs, une
région au-delà de laquelle nous ne sommes pas encore
allés, c'est notre Terra incognita. Le big bang, c'est ça.
Nous avons découvert une bonne partie du passé, nous
pouvons reculer de quinze milliards d'années, nous décou-
vrons un Univers extrêmement chaud, extrêmement dense
et extrêmement lumineux. Mais au-delà de cela, comme si
quelqu'un avait demandé à un de ces explorateurs :
«Qu'est-ce qu'il y a là?» Il aurait répondu : «Mais attendez,
nous n'y sommes pas encore, nous y serons plus tard.»
La question «Qu'est-ce qu'il y avait avant?», ça revient à
demander : «Qu'est-ce qu'il y a au-delà de ce que nous
connaissons aujourd'hui?» La réponse : «Nous ne le sa-
vons pas.» Nous en saurons plus long sans doute dans
dix ans. Nous en savions moins long il y a dix ans.
La science, c'est un processus en évolution. Nous
reculons de plus en plus dans le passé, nous en apprenons
de plus en plus, nous savons des choses que nous ne
savions pas, et il nous reste évidemment énormément de
choses à explorer et à découvrir. L'Univers n'est pas sta-
tique, mais il est en changement, en transformation, puis-
qu'il se refroidit et qu'il se dilue. Ce qui a donné l'idée à
un astrophysicien d'origine russe, Georges Gamov, de faire
le raisonnement suivant, vers 1945 : «Supposons que ce
soit vrai que l'Univers a été plus chaud dans le passé, ça
veut dire que l'Univers a déjà été très chaud.» Or, il y a
une loi de la physique qui dit que plus la matière est
chaude, plus elle brille, et plus elle émet de la lumière.
Très souvent, elle ne peut pas être perçue par nos yeux.
Par exemple, dans l'obscurité, chacun d'entre nous serait
une source de rayonnement infrarouge tout à fait visible
avec un appareil-photo infrarouge, mais que notre œil ne
peut pas percevoir. Quand vous montez la température à
mille degrés, deux mille degrés, ça donne ce que vous
avez tous vu : de la lave qui sort d'un volcan ou du métal
en fusion. C'est rouge. Et si vous chauffez encore plus, ça

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devient orange, puis jaune; ça remonte l'arc-en-ciel, et Ga-
mov s'est dit : «Si l'Univers était chaud, il devait être très
lumineux. Si on remonte suffisamment loin dans le passé,
l'Univers devait être plein de rayonnement absolument fan-
tastique.»
Qu'est devenu ce rayonnement, qui existait à cette
période et qui remplissait tout l'Univers? Il a fait quelques
calculs, il a montré que ce rayonnement doit exister encore.
Il doit être encore présent dans tout l'Univers, sauf que
nous ne sommes pas en mesure de le détecter, parce que
nos yeux ne détectent qu'une toute petite partie des rayon-
nements. Il a calculé qu'il devait s'agir d'un rayonnement
de type radio, comme ceux qu'on utilise pour la radio, ou
plus exactement pour les radars, pour les fours à micro-
ondes, pour la télévision. Un rayonnement millimétrique.
Une longueur d'onde d'environ un millimètre. Si c'est vrai
que l'Univers est très chaud, très dense, très lumineux,
alors il doit en rester un fossile, et ce fossile doit être un
rayonnement millimétrique qui emplit l'Univers encore au-
jourd'hui. En 1948, personne ne l'a pris au sérieux. Vous
voyez qu'il y a toujours de la résistance aux idées nou-
velles. Cela faisait deux mille cinq cents ans qu'on vivait
dans l'idée que l'Univers était éternel et inchangeant, et
tout à coup quelqu'un raconte que non seulement il est
changeant et qu'il a été très chaud, mais aussi qu'il y a
encore des traces de son passé.
Il a fallu attendre en 1965 pour qu'un effort soit fait
pour voir si ce fossile existait... par des gens qui cher-
chaient autre chose. C'est la période où on lance les pre-
miers satellites et on a des problèmes de communication
avec ceux-ci. Je travaillais alors moi-même à la NASA à
ce moment-là et je me souviens qu'on perdait le contact
avec les satellites; on se demandait quel type de rayonne-
ment il faudrait émettre pour garder le contact. Et les
ingénieurs ont décidé d'utiliser un rayonnement millimétri-
que pour retracer des satellites. Ils ont retrouvé les satel-
lites et mieux encore, même quand il n'y avait pas de sa-

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tellites, il y avait toujours une espèce de friture qui venait
dans l'antenne et, en analysant cette friture, ils ont décou-
vert que c'était le rayonnement qui remplit tout l'Univers,
prédit par Gamov. Le fait qu'une théorie puisse prévoir
quelque chose, que cette chose soit observée comme on
l'a prévu, ça lui donne une très grande crédibilité.
Je mentionnerai ici l'arc-en-ciel du rayonnement élec-
tromagnétique, toutes les longueurs d'ondes qui sont
émises, tous les différents types de photons qui existent.
Les longueurs d'ondes vont de cent mètres (ce sont les
ondes radio); elles passent par le micron, c'est-à-dire la
lumière visible (notre œil ne voit que dans ceci), puis il y
a les rayons X et gamma de très haute énergie. Finale-
ment, vous avez les ondes millimétriques. Il y a tous ces
objets qui émettent des ondes radio : les galaxies, les
étoiles, les planètes, ça fait une grande quantité. En ce qui
concerne les rayons X et gamma, ils sont émis par des
objets très violents dans l'Univers : les explosions d'étoiles,
les collisions, les trous noirs, tout ce qui émet énormément
de rayonnement se trouve là. Le rayonnement fossile, c'est
par contre la principale source de rayonnement, c'est là
qu'il y a plus de photons; dans le ciel, neuf cent quatre-
vingt-dix-neuf photons sur mille viennent du début de
l'Univers, et toutes les étoiles et toutes les galaxies réunies
n'ont ajouté pas plus de un photon sur mille à cet ensem-
ble.
Ce qu'ont découvert Penzias et Wilson en 1965, c'est
l'existence de ce rayonnement dans le domaine du milli-
mètre, prévue par Gamov, qui s'est avérée comme un test
de la réalité de cette idée que l'Univers a été extrêmement
chaud et extrêmement dense. S'il était plus lumineux, c'est
qu'à un moment donné il devait y avoir une énorme quan-
tité de rayonnement. Ce rayonnement a depuis ce temps
été transformé par le refroidissement de l'Univers mais il
n'a pas été détruit. Il a été simplement transformé... Gamov
a conclu qu'il a dû être transformé en quelque chose de
beaucoup plus faible, de non visible à nos yeux, mais de

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détectable avec des radiotélescopes. Gamov fait ces pré-
dictions en 1948. Et ce n'est qu'en 1965 qu'on a eu la
preuve que l'Univers a autrefois été beaucoup plus chaud
et beaucoup plus lumineux. Exactement comme un préhis-
torien quand il attrape un silex ou une pierre taillée, il l'ob-
serve sous toutes ses coutures pour en tirer le plus grand
nombre de renseignements possibles. De la même façon,
depuis 1965, ce rayonnement, ce fossile, c'est un des ob-
jets d'étude les plus intensément étudiés de toute l'astro-
nomie. On a fait des quantités de télescopes de plus en
plus puissants et, en 1990, les Américains ont envoyé un
satellite dans l'espace dans le seul but d'obtenir le plus
grand nombre de renseignements possible sur cette image
en direct qui nous vient du début de l'Univers. Ce satellite
s'appelle COBE, pour Cosmic Background Explorer (Cos-
mic Background, c'est le rayonnement fossile, et Explorer
se traduit par explorateur). Grâce à celui-ci, on a pu tester
l'hypothèse de Gamov avec la plus grande précision. L'idée
que ce rayonnement vient de l'Univers qui était très chaud
et très dense et très lumineux est maintenant une idée
crédible au-delà de tout doute possible.
Ce qui est intéressant, c'est que ce rayonnement nous
confirme le fait que l'Univers était très chaud, très dense,
très lumineux, mais aussi totalement désorganisé. Une des
caractéristiques de notre Univers contemporain, c'est la
quantité extraordinaire et la richesse des formes et des
structures qu'il contient. Il y a de la structure à toutes les
échelles. De très grandes structures qui sont des galaxies
spirales à l'échelle de cent mille années de lumière. À une
échelle plus petite, les étoiles et les planètes, puis à des
échelles encore plus petites, les météorites, les comètes,
et tous les objets du système solaire. À une échelle encore
plus petite, à notre échelle, il y a toute la variété de la vie
sur la Terre : les plantes, les animaux, à partir des sé-
quoias géants jusqu'aux insectes minuscules, toujours il y
a de la structure. A une échelle encore plus petite, il y a
des molécules géantes, les protéines par exemple, et puis

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en dessous, les molécules simples, molécules d'eau, de
gaz carbonique. Et à une échelle encore plus petite, il y a
les atomes, et puis encore plus petite, les particules élé-
mentaires, les électrons, les photons... Il y a de la structure
à toutes les échelles imaginables. Ces structures étaient
absentes dans l'Univers d'il y a quinze milliards d'années.
Il n'y avait pas de structure à toutes ces échelles. Il n'y
avait pas de galaxies, pas d'étoiles, pas de planètes, pas
de satellites, pas de comètes, pas d'êtres vivants, pas de
plantes évidemment, pas d'animaux, pas de molécules
géantes, pas de molécules simples, pas de molécules
d'eau, pas même d'atomes : carbone, azote, oxygène, fer,
plomb. Tout ça n'existait pas.
Il y avait ce qu'on peut appeler une purée de parti-
cules élémentaires, pour employer encore une comparai-
son culinaire. Il n'y avait pas de grumeaux; c'était une pu-
rée indifférenciée, homogène, chaude et lumineuse de
particules élémentaires, des électrons, des photons, des
neutrinos, des quarks, toutes ces particules que vous trou-
vez à la dernière page des bons livres de physique. Voilà
ce qu'était l'Univers d'il y a quinze milliards d'années.
L'Univers d'aujourd'hui est évidemment extrêmement diffé-
rent de tout cela. L'histoire de l'Univers, nous pouvons la
raconter en expliquant comment on est passé de l'un à
l'autre. Comment l'Univers d'il y a quinze milliards d'années
a engendré progressivement des structures toujours plus
complexes en passant par des noyaux, des atomes, des
molécules, des cellules vivantes, des organismes, jusqu'à
atteindre, sur notre planète, en tout cas, le plus haut niveau
d'organisation, le cerveau humain, qui est en mesure de
poser des questions, par exemple de se demander quel
était le lointain passé de l'Univers.
L'histoire de l'Univers c'est un peu aussi dans ce sens
notre propre histoire, racontant comment à partir de cette
soupe de particules élémentaires, nous sommes progres-
sivement venus au monde en passant par des étapes qui
impliquent des atomes, des molécules, des cellules, des

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bactéries, des vers marins, des poissons, des amphibiens,
des reptiles, des mammifères, des singes, des êtres hu-
mains. Tout ceci résume l'histoire de l'Univers, ce qu'on
appelle la croissance de la complexité. C'est très important,
les étoiles y jouent un rôle fondamental parce qu'elles sont
responsables de la présence d'atomes. Nous sommes
constitués d'atomes, ces atomes n'existaient pas il y a
quinze milliards d'années. Nous devons notre existence au
fait que les étoiles sont des fabriques d'atomes; les étoiles
ont engendré les atomes, cela nous met dans une optique
que les étoiles ne sont pas seulement quelque chose de
beau à voir, ni quelque chose d'intéressant à étudier, mais
elles sont aussi un élément de notre généalogie, de notre
passé.
Dans cette métamorphose de l'Univers à partir de
cette purée initiale très chaude, très dense et très lumi-
neuse, à mesure que l'Univers se refroidissait (il était à
des milliards de milliards de milliards de degrés il y a
quinze milliards d'années, aujourd'hui il est à trois degrés
absolus, c'est-à-dire à -270°C, c'est la température moyen-
ne dans l'espace, et l'Univers continue de se refroidir d'ail-
leurs, très lentement), tout au long de ce refroidissement,
la matière s'est organisée progressivement grâce aux
forces que nous appelons les forces de la nature : la force
de gravité, qui fait les étoiles et les galaxies, la force nu-
cléaire, celle qui fait les noyaux d'atomes, et la force élec-
tromagnétique, qui fait les atomes, les molécules et d'ail-
leurs toutes les structures vivantes jusqu'aux baleines, aux
séquoias, et par laquelle nous-mêmes sommes tous gou-
vernés, et la chimie, qui est le domaine d'application de la
force électromagnétique.
Une structure organisée de notre présent, le corps
humain est fait des mêmes particules qui existaient il y a
quinze milliards d'années. Nous sommes faits d'électrons
et de quarks, qui sont des particules élémentaires qui res-
semblent à l'électron et qu'on a découvertes il n'y a pas
plus d'une vingtaine d'années. C'est la brique qui retient

19
l'édifice. Les protons sont faits de quarks, ces particules
élémentaires qui sont l'équivalent des lettres de l'alphabet
à partir desquelles on fait des mots, des phrases, etc. Nous
sommes composés de particules élémentaires. Nous
sommes faits, en dernière analyse d'électrons et de quarks;
ça prend beaucoup d'électrons et de quarks pour faire un
être humain, à peu près cent milliards de milliards de
milliards. Chacun d'entre nous est constitué d'environ
100 000 000 000 000 000 000 000 000 000 d'électrons
et de quarks. Ça varie un peu avec votre poids, mais pas
beaucoup. Ces cent milliards de milliards de milliards de
quarks et d'électrons existaient dans cette purée que l'on
a observée grâce au rayonnement fossile. Ils existaient et,
on a toutes les raisons de le penser, ces particules sont
les mêmes que celles qui existent aujourd'hui... Vos cent
milliards de milliards de milliards de particules étaient là,
réparties dans cette purée dans un état extraordinairement
différent de celui dans lequel elles sont aujourd'hui. La
différence, c'est qu'à cette période elles vivaient chacune
indépendamment, librement, une vie de particule élémen-
taire, si on peut appeler ça une vie; c'est à peu près le
comportement d'une boule de billard sur une table de bil-
lard. Une particule élémentaire, tout ce que ça peut faire,
c'est d'aller droit devant soi jusqu'au moment où ça frappe
une autre boule, et c'est dévié, et ça se promène en zig-
zaguant. Par contre, dans votre corps, dans votre cerveau,
quand vous êtes en train de faire un acte unifié (comme
réfléchir) cela veut dire que les cent milliards de milliards
de milliards de particules, au lieu d'avoir une vie indépen-
dante, sont toutes intégrées dans un organisme extraordi-
nairement sophistiqué qu'est votre corps, qui a la possibilité
de vivre, de prendre de l'énergie, de s'accommoder de la
température qu'il fait, de se nourrir, de digérer, et surtout
de réfléchir.
Réfléchir, ça veut dire que les quelque quarante mille
milliards (40 000 000 000 000) de neurones que vous
avez dans votre tête sont tous en opération comme un

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gigantesque ordinateur (c'est bien plus compliqué que le
plus compliqué de tous les ordinateurs), et ça prend l'action
combinée de tous ces neurones pour y arriver. Ces neu-
rones eux-mêmes sont composés de molécules géantes
qui sont elles-mêmes composées d'atomes, qui sont faits
de quarks. La différence, c'est que dans votre corps, quand
vous faites une action, quand par exemple vous fermez
les yeux et que vous dites : «J'existe», ce simple geste
demande l'entrée en opération de ces cent milliards de
milliards de milliards de particules qui jouent chacune un
rôle précis. Il est fondamental qu'elles le jouent et qu'elle
le jouent bien, sinon vous ne serez pas en mesure de
réfléchir. C'est ça, la différence entre les deux, c'est que
dans le passé très lointain, ces particules avaient un com-
portement complètement dissocié; elles vivaient chacune
sa vie et c'était une vie très simple. Aujourd'hui, quinze
milliards d'années plus tard, dans votre corps, elles ont un
comportement intégré par le fait qu'elles jouent chacune
un rôle bien défini, qui fait que vous puissiez arriver à faire
ce prodige extraordinaire qui n'avait pas été fait dans
l'Univers lointain. Je crois qu'il est relativement récent que
nous ayons cette possibilité de prendre conscience de
notre existence, de dire : «J'existe», d'ouvrir les yeux et
de dire : «Le monde existe autour de moi.»
C'est ça l'histoire de l'Univers, l'histoire qui nous dit
comment ça s'est organisé. Et cette histoire, elle fait inter-
venir des étoiles, des planètes, des galaxies, tout ce que
nous trouvons dans le ciel. Dans cette histoire, les étoiles
jouent un rôle fondamental. Nous allons maintenant voir
comment elles naissent. Les étoiles naissent parce que de
grandes masses de gaz, de poussière opaque, s'effondrent
sur elles-mêmes sous la force de gravité. Passons à l'âge
adulte et parlons de notre Soleil. C'est une étoile qui est
à peu près à mi-vie; elle a à peu près quatre milliards cinq
cent millions d'années; elle va vivre encore environ cinq
milliards d'années. Et sa vie consiste en ceci : le Soleil
s'est formé par l'effondrement de gaz et, grâce à cet

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effondrement, il est très chaud. Le centre du Soleil est de
quinze à dix-sept millions de degrés. Et, à cette tempéra-
ture, il se produit des réactions nucléaires, semblables à
celles qui se passent dans une bombe H, sauf qu'il n'y a
pas d'explosion; les réactions se produisent de façon con-
tinue. Ces réactions, c'est ceci : de l'hydrogène, quatre
atomes d'hydrogène, quatre protons, plus exactement, se
combinent pour former un noyau d'hélium. Vous avez un
nouvel atome, l'hélium, qui est formé à partir d'un atome
plus léger, l'hydrogène.
C'est ça, la vie des étoiles, c'est de fabriquer des
atomes toujours plus lourds à partir d'atomes plus légers
et, en fabriquant ces atomes, elles libèrent de l'énergie;
cette énergie dans les étoiles est libérée d'une façon non
pas catastrophique comme dans une bombe, mais d'une
façon continue, ce qui fait que tout au long de sa vie, l'étoile
produit une moisson d'atomes. Voyons ce que sera l'avenir
du Soleil. Notre Soleil est une toute petite étoile. Elle est
de toute petite dimension par rapport à une autre étoile,
une rouge géante du nom d'Aldébaran, qu'on voit très bien
à l'œil nu, et Antarès, une autre géante rouge, de la
constellation du Scorpion, qu'on voit tout l'été un peu au-
dessus de l'horizon sud. Eh bien! le Soleil, dans cinq mil-
liards d'années quand il aura brûlé son hydrogène, trans-
formé son hydrogène en hélium, va ensuite utiliser cet
hélium pour faire du carbone et de l'oxygène. C'est à cette
période que vont se faire les atomes fondamentaux de la
vie : carbone, azote, oxygène, et aussi d'autres atomes
comme le soufre, le phosphore. À cette période, le Soleil
sera très grand, très rouge, et il couvrira une très grande
région du ciel; la température à la surface de la Terre sera
si élevée qu'elle se sera volatilisée. Donc nos descendants,
dans cinq milliards d'années, auront intérêt à se déplacer
un peu, peut-être à aller coloniser les satellites de Saturne
et de Jupiter, qui devraient être habitables à cette période.
Antarès, c'est une étoile qui fabrique du carbone et de
l'oxygène.

22
Nous passons maintenant à l'étape de la mort des
étoiles. Lorsqu'elles meurent, elles éjectent dans l'espace
toute la matière dont elles sont constituées. Tous les
atomes nouveaux qui ont été créés dans l'étoile sont reje-
tés dans l'espace pour ensuite servir à former d'autres
étoiles, peut-être des planètes, des biosphères. C'est l'his-
toire de notre propre système solaire. Il a été constitué à
partir de nuages de matière interstellaire qui contenaient
déjà un très grand nombre d'atomes, lesquels avaient été
fabriqués par des étoiles qui ont vécu avant la naissance
du Soleil. Elles ont laissé des débris d'étoiles, des lam-
beaux de matière qui continuent à se répandre dans l'es-
pace. Ce qui est important pour nous par rapport à notre
histoire, c'est que dans ces lambeaux de matière, il y a
beaucoup d'atomes nouveaux, fabriqués par l'étoile morte :
carbone, azote, oxygène, fer, plomb, cuivre, argent, etc.
Tous les éléments de la table de Mendelefev. Dans l'es-
pace, il va se produire une chimie extrêmement importante,
qui va amener la constitution de structures encore plus
complexes que celles qu'on a vues.
Grâce à la radioastronomie, à l'astronomie infrarouge,
nous savons qu'il y a beaucoup de molécules dans l'es-
pace, que ces molécules se forment par la rencontre de
ces atomes qui avaient été constitués dans le cœur de
l'étoile et qui ont été éjectés à la mort de celle-ci, qui se
répandent dans l'espace, et qui constituent progressive-
ment des structures toujours plus complexes. Quand la
Terre est née il y a quatre milliards cinq cent millions d'an-
nées, elle était une boule de lave incandescente, totale-
ment stérile, et il n'y avait pas de vie sur la Terre. Pourtant,
un milliard d'années plus tard, il y avait déjà dans l'océan,
dans l'eau, un très grand nombre de molécules qui se sont
constituées de la même façon par une rencontre d'atomes.
Un beau jour, on a vu apparaître la molécule de la vie, la
molécule d'ADN (acide désoxyribonucléique) qui est une
molécule de dimensions gigantesques. La molécule d'ADN,
c'est cette double hélice qui fait une espèce d'escalier et

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cette molécule, si on la continuait à l'échelle, elle se pour-
suivrait de Sherbrooke à Montréal, probablement. Une mo-
lécule d'ADN contient des milliards d'atomes, et nous
avons dans chacune de nos cellules des molécules d'ADN
qui sont les molécules de notre identité; elles rendent
compte du fait que toutes les fonctions de la vie peuvent
se produire. Il y a encore une question simple et intéres-
sante que les Romains se posaient déjà : «Comment se
fait-il que, quand je mange du poulet, il ne me pousse pas
des ailes? Comment mon corps, mon estomac, mon intes-
tin savent-ils qu'avec une aile de poulet, ils doivent faire
quelque chose qui me ressemble?»
En fait, la réponse à cette question, nous ne la
connaissons que depuis 1948. Trois chimistes, Crick, Wat-
son et Wilkins, ont découvert l'existence de cette molécule
d'ADN, qui joue un peu le rôle des plans d'un architecte
dans une usine. On peut se représenter les cellules de
notre corps comme une usine complète avec un architecte,
un coffre-fort, des plans, des ouvriers, des ingénieurs, des
ateliers de fabrication, et les éléments que nous allons
manger sont emmenés dans les cellules et ensuite les in-
génieurs vont dans le coffre-fort chercher les plans, regar-
dent ce qu'il faut faire et reconstituent le corps un peu
comme les briques sont amenées à l'usine, puis placées
dans le mode prévu par l'architecte. L'équivalent des plans,
ce sont les molécules d'ADN qui sont les gênes présents
dans chacune de nos cellules. Une molécule comme celle-
là contient autant d'information que 50 dictionnaires
Larousse grand format. Nous en avons dans chacune de
nos cellules, ce qui fait que notre corps peut continuer à
être ce que nous sommes. À partir du moment où cette
molécule est apparue, (et on est loin de comprendre com-
ment elle est apparue dans l'océan primitif) à partir de là,
la vie a pu apparaître dans toutes ses extraordinaires
manifestations. Elles ont pu être rendues possibles grâce
à l'apparition de cette molécule il y a trois milliards cinq
cent millions d'années.

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J'ai essayé de vous montrer comment on est passé
du chaos initial à l'état contemporain, en passant par le
rôle fondamental des étoiles dans la création des atomes.
Grâce aux étoiles, nous avons des atomes, des molécules
géantes, de l'ADN, de la vie. En définitive, l'histoire de
l'Univers, c'est l'histoire de l'organisation de la matière qui
fait que nous sommes là aujourd'hui. Vous voyez comment
les découvertes de la science contemporaine relient notre
présence ici aujourd'hui à des événements qui ont eu lieu
dans l'espace : des galaxies, des étoiles qui sont nées, qui
ont vécu et qui sont mortes. Cela prend évidemment beau-
coup, beaucoup d'espace. Maintenant vous comprenez
mieux le sens de la question : «Pourquoi l'Univers est-il si
grand?» Ce n'est pas un luxe que l'Univers soit grand.
Aussi longtemps qu'on a pensé que l'Univers se contentait
de nous héberger, il nous suffisait d'avoir un Univers petit.
Mais à partir du moment où nous savons qu'il nous en-
gendre, c'est-à-dire qu'il crée toutes les structures et les
infrastructures de la conscience que sont les atomes, les
molécules, les cellules, ça prend un très grand Univers
puisqu'il faut des galaxies, des étoiles, etc., pour arriver à
créer ces atomes, ces molécules, ces cellules. Finalement,
vous voyez maintenant la relation de cette dimension de
l'espace. On aurait pu dire à Pascal : «Tu n'as pas vrai-
ment de raison d'être effrayé de l'immensité de l'espace;
s'il n'était pas aussi immense, tu ne serais pas ici en train
de t'enivrer.»

Hubert Reeves
CNRS Paris

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BIBLIOGRAPHIE

Reeves, Hubert, L'heure de s'enivrer : l'univers a-t-il un


sens? Paris : Seuil, 1986.
Reeves, Hubert, Malicorne : réflexion d'un observateur de
la nature. Paris : Seuil, 1990.
Reeves, Hubert, Patience dans l'azur, l'évolution cosmique.
Québec : Québec science éditeur, 1981.
Reeves, Hubert, Poussières d'étoiles. Paris : Seuil, 1984.

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