«
Celui qui va prendre la mer n'arrive jamais à dire à celui qui reste ce qu'il aimerait entendre – et
réciproquement » O. De Kersauson
Ce mercredi 2 septembre 2020, l'air est différent. La lumière aussi, les lieux, les sons. Je dis au revoir à
Nouméa, enfin, après à peine un mois de préparations. Tout s'est parfaitement goupillé pour me laisser
partir, la vente de Lhassa, ma maison, quitter mon travail et donc tous mes amis, mes patients... Dire au
revoir à Isa, à Timothée, à Gilles. Pas facile, mais pendant les coups de mou, les hésitations, je repense à
ce qui m'a motivée à partir, à l'origine : l'appel de paysages inconnus, de ciels étoilés, de couchers de
soleils, d'aubes, calmes et sereines... Je ne vais pas être déçue !
Nous passons quelques jours près des côtes calédoniennes, en attendant que le vent nous autorise à
partir. Eh oui, le bateau est archi plein, de vivres, d'eau et d'essence, et le vent fort risquerait de trop
forcer sur le bateau bien lourd. Nous en profitons tous pour apprécier une dernière fois internet et les
communications avec nos proches. Une fois en mer, un sms de 160 caractères par semaine sera tout ce
que nous pourrons leur envoyer. L'équipage, composé de Capitaine Christophe, Albine, Nicolas, Clément
et moi, prend ses marques au mouillage.
Le samedi 5, nous mettons enfin les voiles, direction les Chesterfields ! Le vent est fort. A ce moment là
je n'en sais pas plus, toute occupée à me faire au léger mal de mer et à la prise de mes habitudes à bord.
L'équipage trouve sa place, tranquillement, les rôles se mettent en place.
Nous arrivons à destination de nuit, quatre jours plus tard. La Lune semble veiller sur nous, seule à nous
éclairer le passage à travers les récifs. Les nuages sont cléments et laissent même, finalement, l'aube
éclairer les patates de corail pour nous permettre d'y jeter notre ancre. Une fois Téou ancré solidement,
nous descendons à terre, respectueux de l'accueil que voudront bien nous faire des milliers d'oiseaux
sauvages, seuls hôtes des lieux. Une tortue se repose là sur la plage et repartira à la prochaine marée
haute. Quelques ailerons de requins percent la surface de l'eau claire, turquoise, magnifique. Chacun
prend ses photos, fait connaissance avec les fous, noddis et autres sternes, s’imprègne des lieux et de
l'atmosphère unique, jusqu'à ce que le capitaine nous fasse revenir à bord fissa : le bateau dérape sans
nous ! On retourne à bord et on recale le bateau, et les jours suivants, quoique venteux, se déroulent
sans encombre, entre PMT, photos et marches sur la plage.
Samedi, on reprend la mer, mais la quiétude de la navigation est de courte durée. La nuit même, Nico se
prend une poulie en pleine tête, projetée là au mauvais endroit au mauvais moment par la grand voile
qui a voulu empanner. On constate quelques fractures des os du visage, on s'inquiète d'une possible
lésion de son œil ou d'un trauma crânien... Le pauvre Nico, déjà sujet au mal de mer, ne peut plus rien
avaler, ni s'hydrater pendant les deux jours et demi que nous passons en lien avec les secours en mer
australiens, qui organisent l'héliportage de notre blessé à Cairns. Le mercredi, aux Diamond Islets,
l'hélico tant attendu apparaît enfin et, protégés par l'abri précaire offert par le récif tout proche, nous
laissons le sauveteur emmener Nico. Soulagement et inquiétude mêlés. La vie reprend son cours à bord,
et nous reprenons la direction du détroit de Torres, au nord de l'Australie.
Le Yule Passage nous laisse traverser la Grande barrière de Corail, sous un ciel gris. Entourés par les
brisants, nous surveillons la carte, chacun est attentif, au milieu de l'eau plus turquoise que jamais.
On se repose finalement près des côtes Australiennes, une journée de répit bien méritée après la
tension des derniers jours ! On en profite pour faire un grand ménage du bateau, le carré ayant fait
office de lit de malade pendant quelques jours.
Et puis ça repart, direction plein ouest !!! On surveille les cargos, on apprend à garder un œil sur les
variations du vent, à maintenir le cap tout en gardant le vent dans le dos. Chacun est maintenant bien
plus conscient des risques et fait attention à ses moindres gestes. On pêche, un peu, mais la mer ne
semble pas vouloir nous donner beaucoup de poisson. Le passage du détroit de Torres se passe sans
encombre, l 'eau a toujours cette couleur bleu-vert si particulière, percée ça et là par quelques ilôts de
roches, des dugongs et des tortues. Et on continue, on traverse la mer d'Arafura, toujours au portant.
On traverse la mer de Timor avec à peine 10 nœuds de vent qui, capricieux, nous empêche d'aller plein
ouest et nous emmène vers le nord. Quitte à s'éloigner de notre route, on en profite pour faire du
tourisme en passant à quelques centaines de mètres d'une plate-forme pétrolière.
Pétole... On apprécie les nuits à la belle étoile, sous le spi rouge comme un coquelicot sur le ciel d'un
bleu pur, on nage autour du bateau et on réalise la vitesse du bateau dans l'eau, même à deux ou trois
nœuds.
Les quarts de nuit font maintenant partie de notre rythme de vie, ne posent plus de difficulté. On se
relaie toutes les deux heures, le dernier quart, celui de 3h du matin, permettant d'observer en douceur
le lever du soleil, d'avoir les couleurs bleu et rose pastel rien que pour soi, pendant que le bateau dort.
Les journées sont rythmées par le café du matin, les repas tous ensemble, les gâteaux au chocolat, la
gestion des vivres, la lecture de récits de voyage, qui nous font rêver d'horizons futurs, les
conversations, parfois laissées en suspens, sur le sens de la vie, de l'amour et de nos rêves respectifs, les
parties de cartes. On passe parfois du temps à entretenir le groupe électrogène, le pilote-automatique,
les safrans. Quelques petites pannes par-ci par-là, heureusement bien gérées par le capitaine qui nous
transmet son savoir, nous permettent de mieux appréhender ce qu'implique la vie à bord d'un bateau,
au large, seul.
« Ceux qui rêvent le jour auront toujours un avantage sur ceux qui ne rêvent que la nuit » E.A. Poe
On a du temps pour réfléchir, penser, s'interroger. On pense à soi, aux autres, à ceux qu'on a quittés et
ceux qu'on va retrouver. Ce qu'on a été et ce qu'on veut devenir. En tous cas, les plans se succèdent
dans mon esprit, et je n'ai pas hâte d'arriver, la vie en mer me comble et je souhaiterais ne jamais la
quitter !
Les couchers de soleil se succède, j'essaye de les immortaliser avec mon pauvre appareil photo intégré à
mon smartphone. Les aubes m'inspirent des poèmes emplis de douceur. Les étoiles, la nuit, éclairent la
carte du ciel trouvée dans un livre de la bibliothèque de bord, et sur laquelle je m’esquinte les yeux de
nombreuses heures.
Et finalement, on décompte les milles qui nous séparent de la Réunion. Inexorable, le compte à rebours
s'écoule, et on finit par apercevoir un matin l'île Maurice, sous les nuages. On passe au sud au coucher
du soleil, et je nous revois en famille sur cette île verte et encore un peu sauvage, pour le mariage
d'Hélène et Pandi. Profusion de souvenirs, d'odeurs et d'images.
Je suis bien, là, en mer. Et puis, finalement, une masse de nuages au loin, comme scotchés là. Un grain ?
Non, trop gros. La Réunion et ses montagnes de plus de 3000 mètres retiennent là les nuages. Ca me
donne encore moins envie d'arriver. Le réseau revient, chacun retrouve internet. Toujours pas envie
d'arriver. Je n'ose pas rallumer mon téléphone, de peur de replonger dans les méandres du net, et
d'oublier de vivre chaque seconde. Je ne veux pas arriver.
Je ne le rallumerai finalement que le lendemain, pour me prouver que je n'en ai plus besoin. On
accueille les douanes le lendemain. On atterrit. Oui, on a l'impression de reposer les pieds sur terre,
après avoir évolué dans un autre monde, un autre temps. On revoit les voitures. On parle a des gens.
Quelles drôles de créatures ! Qui parlent vite, du covid, d'actualités, qui posent des questions. On
raconte. Une fois, deux fois, vingt fois... Le récit se précise, devient automatique, comme on donne son
nom et sa date de naissance. On le connaît par cœur. Mais...
« La vraie vie est en mer. Quand je descends d'un bateau, que j'accoste, je viens
seulement jouer dans les apparences. » O. De Kersauson