Lumiere Du Thabor 31
Lumiere Du Thabor 31
SAINTS ET ANCIENS
DE LA GRÈCE MODERNE
L’histoire religieuse de la Grèce moderne – en l’occurrence le XX e siècle – est
remarquable surtout par la présence de grandes personnalités spirituelles. Au début du
siècle, la Grèce était toujours sous la « tutelle » des puissances occidentales qui ont à
la fois garanti l’indépendance de la Grèce, arrachée de justesse de l’empire Ottoman
en 1833 après cinq siècles de domination turque, et imposé des modes de pensée et
des institutions étrangères au christianisme grec, héritier de Byzance. Dans la
SAINTS ET ANCIENS première moitié du siècle, la Grèce, pays pauvre par rapport à l’Europe occidentale, a
DE LA GRÈCE MODERNE subi une série de rudes épreuves : la Première Guerre mondiale ; les retombées de la
2 / Saints grecs du XXe siècle catastrophe de l’Asie mineure des années 1917-1922, lorsque les Turcs massacrèrent
Nectaire d’Égine
une bonne partie de la population chrétienne (Arméniens et Grecs) et expulsèrent
Arsène de Cappadoce presque tous les Grecs restant en Asie mineure ; la Deuxième Guerre mondiale, avec
Nicolas Planas l’occupation de la Grèce par les Italiens et les Allemands ; puis la Guerre civile de
Sabas de Kalymnos 1946-1948.
Anthime de Chio
Depuis, la Grèce a pu regagner sa place parmi les nations, mais non sans vivre
6 / Le Mont Athos au d’autres moments pénibles: la tension continuelle avec la Turquie, surtout autour de
XXe siècle par Paul Ladouceur la question de la Chypre et l’invasion turque de la partie septentrionale de Chypre en
14 / La Grèce spirituelle 1964 ; le coup d’état militaire et la dictature des colonels de 1969 à 1975. Pendant
au XXe siècle (carte) cette période, la Grèce est devenue une destination touristique de choix pour les
Occidentaux, Européens et Nord-Américains, et en même temps le pays s’est
15 / Gerontikon
modernisé, industrialisé, sécularisé, à l’image des pays européens. Parmi les grands
Amphiloque de Patmos moments qui marquèrent la modernisation de la Grèce, signalons l’entrée dans
Joseph l’Hésychaste l’Union européenne en 1981, l’adoption de l’euro comme devise nationale en 2001, et
Paissïos l’Athonite la tenue des Jeux olympiques d’été en 2004.
Philothée de Paros
Mère Gabrielle (Papayannis) C’est dans ce contexte à la fois de modernisation et de sécularisation que sont apparus
George de Drama des fils et des filles théophores pour éclairer le peuple grec quant à son héritage
Porphyre de Kavsokalvie véritable et son unicité. Quelques-unes parmi ces grandes figures sont canonisées,
Éphrem de Katounakia alors que la plupart ont laissé des mémoires de vies exemplaires, modèles de vie
Iakovos d’Eubée chrétienne dans le monde contemporain, des écrits pleins de lumière et de sagesse
Épiphane d’Athènes pour l’homme et la femme de nos jours en quête de réponses aux questions soulevées
Mère Stavritsa par un monde devenu « déspiritualisé » : Comment répondre à l’appel du Christ, à
Aimilianos de Simonos Petra
l’inspiration de l’Esprit Saint aujourd’hui ?
Ephraïm de Philotheou
Basile de Stavronikita Nous souhaitons donc dans ce numéro du Bulletin Lumière du Thabor souligner en
30 / Des expériences mar- particulier ces grandes personnalités spirituelles, ces « Anciens » canonisés ou
e
quantes de ma vie spirituelle vénérés ou encore avec nous, qui ont vécu et sanctifié la terre grecque au XX siècle :
par le père Joseph l’Hésychaste cinq saints dont le culte est reconnu par l’Église ; un grand nombre de pères et de
mères spirituels qui ont déjà rejoint le Seigneur ; et quelques contemporains. Nous
33 / L’humilité / La théologie e
par le père Paissios l’Athonite présentons aussi un aperçu de l’histoire dramatique du Mont-Athos au XX siècle, la
Sainte Montagne qui est à la fois centre principal du monachisme orthodoxe depuis
36 / À propos plus qu’un millénaire, et aussi haut-lieu de la spiritualité chrétienne et mondiale.
du Bulletin et du Site
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Papa Nicolas Planas, humble prêtre de paroisse, est morceaux de papier qu’il portait toujours avec lui. Ces
parvenu à la sainteté dans la ville bruyante et animée Liturgies du simple Papa-Nicolas étaient de véritables
d’Athènes. Né de parents pieux, en 1851, sur l’île de mystagogies, qui convertissaient les cœurs les plus durs
Naxos, sa jeunesse fut marquée par la simplicité et la et attiraient des foules de fidèles, surtout lorsqu’il
générosité ; il cédait même ses vêtements aux enfants célébrait des vigiles de toute la nuit dans l’église du
dans le besoin. Durant toute sa vie, il ne garda jamais prophète Élisée. Tel un ange dans la chair, le saint prêtre
quoi que ce fût pour sa satisfaction personnelle ou son était toujours prêt à officier, en quelque endroit que ce
confort. Il se maria à l’âge de dix-sept ans et obtint un soit, et à prier pour tous, riches et pauvres
fils, mais son épouse ne comprenait pas ses aspirations indifféremment. Il ne gardait jamais jusqu’au soir
spirituelles et lui faisait de constants reproches. Devenu l’argent que lui donnaient les fidèles, mais le distribuait
veuf au bout de quelques années, il confia son fils à des immédiatement aux nécessiteux ou le consacrait à
parents et, ayant cédé tout l’héritage familial à un quelque œuvre ecclésiale. C’est ainsi qu’il put faire
compatriote accablé de dettes, il put dès lors se reconstruire son église, qu’il dota des jeunes filles
consacrer tout entier au service du Seigneur et mener, orphelines et finança les études d’étudiants pauvres.
en pleine ville d’Athènes, la vie des ascètes du désert. Pour sa subsistance, il ne se contentait que de quelques
sous, et se nourrissait d’un peu de pain et d’herbes
Ordonné prêtre en 1884, il fut bientôt chassé de l’église
ramassées çà et là, ou d’un verre de lait offert par des
de Saint-Pantéléïmon, où il avait été placé, et s’installa
bergers.
dans la modeste église dite de Saint-Jean « le
Chasseur », située dans un quartier ouvrier d’Athènes. Le visage constamment illuminé d’un sourire d’enfant,
Cette « paroisse » était alors composée de seulement il lui était impossible de se faire des ennemis: il
huit familles, dont il ne recevait presque aucun pardonnait à ceux qui le volaient, trouvait des excuses à
honoraire. Humble et dépourvu d’éducation, le père ceux qui l’injuriaient ou le calomniaient, et passait ainsi
Nicolas devint cependant le prêtre le plus populaire à travers toutes les amertumes de la vie par la grâce du
d’Athènes. Pendant cinquante-deux ans, il célébra Consolateur qui habitait en lui.
quotidiennement la Liturgie dans diverses églises de la
Lorsqu’il ne célébrait pas, Papa Nicolas était toujours
ville et surtout dans les chapelles de campagne souvent
occupé à prendre soin de son troupeau : entendre les
à moitié en ruine.
confessions, donner des conseils, visiter les pauvres et
Et quelle Liturgie! Ayant identifié son existence avec la les malades. Il n’était pas fort instruit, mais il était
vie de l’Église, il lui était impensable de présenter le immensément saint, un humble et juste qui nous montre
Sacrifice non sanglant sans l’accompagner de tous les l’exemple du chemin vers la déification. Modèle du
offices ecclésiastiques. Nombre de récits parlent de son liturge orthodoxe, homme qui s’était fait tout entier
comportement durant la Liturgie, où il était si absorbé « tradition », pasteur des simples et des humbles, le père
par la prière que ses servants d’autel l’ont vu s’élever du Nicolas avait acquis dans le peuple l’autorité d’un
sol. Bien que commençant la Liturgie à 8 heures du nouvel Apôtre. En 1932, il s’endormit dans le Seigneur,
matin, habituellement il n’avait pas terminé avant 14 ou son visage couronné d’un sourire, et des milliers de
15 heures. Au cours de l’office de la Prothèse, il gens vinrent lui rendre honneur. Son culte, existant
commémorait, pendant deux à trois heures, les noms des depuis son départ, a été reconnu par le Patriarcat de
vivants et des défunts inscrits sur de nombreux Constantinople en 1992.
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retourner en Grèce en 1916 et, après avoir séjourné à le reste de son temps était consacré à Dieu et à ses frères
Patmos et en d’autres lieux, il retourna à l’Athos. en Christ. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il se
tenait debout pendant des nuits entières, intercédant
Un jour, étant à Athènes pour acheter des fournitures, il
pour le peuple, et quand des avions ennemis passaient
apprit que le métropolite de la Pentapole, Nectaire, le
au-dessus de l’île, il traçait sur eux le signe de la Croix.
recherchait. Il se rendit aussitôt à Égine et y resta au
service de saint Nectaire jusqu’à son bienheureux repos. Bien qu’il préférât par dessus tout le silence, il accourait
La fréquentation de cet illustre saint de notre temps, sa aussitôt qu’on l’appelait pour apporter aux éprouvés la
patience dans les épreuves, son humilité, ses conseils consolation de Dieu et communiquer son brûlant amour
paternels et finalement son trépas accompagné de du Christ. Il passait de longues heures à confesser,
miracles, contribuèrent à compléter le portrait spirituel pleurant sur les péchés de ses enfants spirituels et les
de l’ascète Sabas. conduisant vers la joie du salut. Lorsqu’il priait, l’église
ou sa cellule se remplissait d’un indescriptible parfum
Après le décès de saint Nectaire, Sabas demeura
qui se répandait aux alentours. Ce même parfum se
quelques années à Égine, dans une cellule proche du
dégage encore aujourd’hui près de son tombeau. Il
couvent, assurant la fonction d’aumônier de la
s’endormit dans le Seigneur le 7 avril 1948. Lorsqu’en
communauté, et enseignant l’iconographie et le chant
1957, on ouvrit son tombeau, un parfum s’en dégagea,
byzantin aux moniales. Un jour, après une retraite de
qui remplit toute la région jusqu’aux abords de la ville.
quarante jours, Sabas sortit de sa cellule tenant à la main
L’événement fut salué par les cloches du couvent et de
la première icône de saint Nectaire, et il ordonna d’un
toutes les églises de l’île. De nombreux miracles
ton assuré à l’higoumène de l’exposer à la vénération
s’accomplirent alors et ne cessent d’avoir lieu auprès de
dans l’église.
son tombeau, en faveur des habitants de Kalymnos et
L’affluence des visiteurs au couvent de la Sainte-Trinité des pèlerins venus de loin pour recevoir la bénédiction
faisant cependant obstacle à l’hésychia, qu’il considérait du saint.
comme le bien le plus précieux, en 1926, Sabas s’enfuit
Simple, humble et effacé, ascète et homme de prière de
de nouveau et se retira au monastère de Tous-les-Saints,
la stature des anciens Pères, saint Sabas est l’image du
dans l’île de Kalymnos. Pendant vingt-deux ans, saint
vrai moine, valable pour tous les temps. Dans un de ses
Sabas célébra régulièrement les offices, confessa les
rares écrits, il disait : « Le moine est celui qui souffre et
moniales et enseigna le peuple. Il se nourrissait
pleure sur ses propres péchés et qui ne se soucie pas de
seulement de quelques parcelles de prosphores arrosées
remarquer les péchés des autres ; qui ne juge ni ne se
d’un peu de vin liturgique ou de tisane de romarin. Il
fâche, mais qui endure patiemment, avec plaisir, tout
n’accordait tout au plus que deux heures par jour au
tort et mépris, afin d’obtenir la familiarité auprès de
sommeil, assis sur une chaise dépourvue de fond. Tout
Dieu, le Juge céleste et le Père de tous. »
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faisait accomplir de grands travaux ascétiques. Il ne des moniales et des jeunes filles qui se trouvant sans
s’accordait aucun repos et c’est ainsi, qu’avec l’aide de protection, étaient vouées à la misère et à la mendicité.
la Mère de Dieu, il resta dix-neuf jours et dix-neuf nuits Saint Anthime, qui depuis sa jeunesse rêvait de fonder
éveillé, en prière, en ne prenant tous les deux jours un monastère dans un endroit désert et escarpé qu’il
qu’un peu de pain et d’eau. À l’issue de cet exploit, il avait remarqué, fut alors encouragé par une vision de la
entra en extase, et son esprit fut emporté au Paradis, au Mère de Dieu à réaliser ce projet pour la quarantaine de
milieu des chœurs angéliques, pendant qu’il répétait jeunes femmes qui s’étaient rassemblées autour de lui.
sans cesse le Kyrie eleison. En 1927, l’autorisation lui fut accordée de fonder un
monastère. Au bout de deux ans seulement, l’icône de la
Les vertus du saint ascète et les miracles accomplis par
Mère de Dieu du Bon-Secours put être transférée
l’icône de la Mère de Dieu attiraient un nombre
solennellement dans l’église du monastère qui reçut le
croissant de visiteurs vers son ermitage et en 1910, on
même nom. Saint Anthime y séjourna dès lors jusqu’à
l’ordonna prêtre pour répondre à la demande du peuple.
la fin de sa vie. Fondateur et père spirituel de la
Après un séjour dans le diocèse de Smyrne et un
communauté, qui comptera bientôt quatre-vingt
pèlerinage au Mont Athos, il retourna à Chio, où il fut
moniales et sera considérée comme le monastère le plus
placé comme aumônier de la léproserie. En peu de
exemplaire de Grèce, le saint ne cessait pas cependant
temps, il transforma cet établissement, où la misère
d’être le consolateur, l’intercesseur, le père spirituel de
humaine se transformait en occasion de corruption des
toute la population de Chio.
âmes, en une image du Paradis, où l’on menait la vie
communautaire, comme dans un monastère. La Pendant plus de trente ans, saint Anthime continua son
miséricorde divine se déversait aussi, par son ministère pour le salut des âmes et la consolation des
intermédiaire, sur les nombreux fidèles qui venaient de corps. Quand il fut trop vieux pour travailler de ses
l’extérieur solliciter l’intercession et les conseils de mains, il se retira dans sa cellule, priant le Seigneur de
l’homme de Dieu. lui accorder de faire du bien à son prochain, quel qu’il
soit et de quelque manière que ce fût, jusqu’à son
Les persécutions de la population grecque d’Asie
dernier souffle. Il remit son âme à Dieu le 15 février
Mineure, qui aboutirent au grand exil de 1922-1924,
1960. Son culte a été reconnu en 1992 par le Patriarcat
amenèrent à Chio de nombreux réfugiés, en particulier
de Constantinople.
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Depuis plus qu’un millénaire, le Mont Athos, fort de ses La Mère de Dieu est la patronne ou l’« higoumène » de
vingt monastères et de leurs nombreuses dépendances, la Sainte Montagne : selon une légende, un navire
est un haut lieu de la spiritualité orthodoxe, le point poussé par la tempête, portant la Mère de Dieu, aboutit
culminant de la vie monastique de l’Église d’Orient, sur les côtes de l’Athos ; elle désigna alors l’Athos
« un “désert” retranché du monde, une forteresse de la comme son « jardin ». Chaque monastère a son icône
contemplation jalousement gardée »1. Les monastères particulière de la Mère de Dieu, icônes spécialement
du Mont Athos sont situés sur la plus orientale des trois aimées et vénérées par les moines et les visiteurs.
presqu'îles parallèles projetées par la péninsule
Depuis la fondation de la Grande Laure, le premier
Chalcidique dans la mer Égée, à l’est de Thessalonique.
monastère de la Sainte Montagne, en 963 jusqu’à nos
La péninsule athonite fait 48 kilomètres de long et sa
jours, le Mont Athos a joué un rôle unique et essentiel
largeur varie entre cinq et neuf kilomètres. Elle se
dans l’Église orthodoxe. Mais la vie monastique de
présente comme une masse rocheuse largement
l’Athos n’a pas toujours été à la hauteur de sa vocation :
recouverte de forêts, dominée par le Mont Athos à
au cours des mille ans de son histoire, il y a eu,
l’extrémité sud, culminant à 2,033 mètres ; une chapelle
inévitablement, de longues périodes de déclin, où la
dédiée à la Transfiguration se trouve à son sommet.
ferveur spirituelle diminuait, cependant sans être jamais
complètement éteinte. Même avant la fondation, la
1
Thomas Merton, « L’Athos, république de la prière », Grande Laure par saint Athanase l’Athonite (fêté le 5
Contacts, Vol. 12, No 38, 1960, p. 93. juillet) en 963, des ermites, par exemple, saint Pierre
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l’Athonite (12 juin) , habitaient le Mont Athos, comme genre de vie idiorrythmique, typique d’un déclin de la
les premiers moines des déserts d’Égypte et de la vie monastique et du relâchement spirituel, devenait
Palestine, dont les moines athonites sont les héritiers. généralisé. Cela, avec la soumission des peuples
Les deux premiers siècles du monachisme cénobitique à chrétiens de l’est de la Méditerranée et du Moyen-
l’Athos, qui sont marqués par la fondation de nombreux Orient aux souverains musulmans, a comme résultat de
monastères, jusqu’à la fondation du Rossikon longs siècles de somnolence du Mont Athos, attendant
(monastère russe) en 1169 et du monastère serbe de des circonstances plus favorables à la recherche de Dieu
Chilandari en 1198, étaient une première époque de dans l’abandon de la vie du monde.
haute spiritualité de la Sainte Montagne. Cette période
La fin du XVIIIe siècle témoigne de l’avènement d’un
était suivie d’un relâchement de la vie monastique et, au
renouveau moral et spirituel sur la Sainte Montagne,
XIIIe siècle, de la dévastation de l’Athos par les Croisés.
signalé par un retour de la plupart des monastères au
Au XIVe siècle, après des raids dévastateurs des régime cénobitique et les débuts du « renouveau
compagnies marchandes catalanes, a lieu une véritable philocalique ». Celui-ci était inspiré par la publication
renaissance monastique, marquée par la floraison de en 1782 de la Philocalie, une sélection judicieuse des
l’hésychasme, centré sur la « mystique de la lumière écrits des Pères ascétiques du IVe au XIVe siècle –
incréée » et la pratique de la prière de Jésus. même si l’hésychasme, tel que préconisé par les Pères,
L’hésychasme trouvait son fondement théologique dans était peu pratiqué au Mont Athos à l’époque. Le terrain
les écrits de saint Grégoire Palamas, lui-même moine au du renouveau avait été préparé par la controverse des
Mont Athos jusqu’à sa nomination comme archevêque « Collyvades » vers 1954-1755, qui opposaient des
de Thessalonique en 1347, en particulier dans la moines favorables à une relaxation des pratiques
distinction entre l’« essence divine », inconnaissable et liturgiques pour des raisons pratiques aux moines qui
insaisissable, et les « énergies divines », par lesquelles préconisaient l’adhérence aux canons et de façon
Dieu se manifeste à sa création et auxquelles l’homme générale un retour à l’esprit et aux pratiques des
peut participer, permettant ainsi à l’homme d’avoir une premiers moines. Le renouveau, mis en marche par la
réelle expérience de Dieu. publication de la Philocalie, a été freiné par le
dévastation du Mont Athos par les Ottomans en 1822,
Cette période glorieuse est suivie par une régression dès
lors de la guerre de l’indépendance grecque. En 1833, le
le XVe siècle, avec l’apparition du mode de vie
nombre des moines était tombé à 2,500, mais par la
idiorrythmique (pas de règle ou de vie commune ;
suite, le nombre de moines a augmenté
possibilité de propriété privée ; chacun moine vit selon
considérablement, grâce en large partie à la pénétration
sa propre inspiration) et en 1430, la soumission de
et à l'implantation de moines russes sur l’Athos. En
l’Athos aux Turcs, anticipant de peu la chute de
1912, plus de la moitié des sept à huit mille moines de
Constantinople et la fin de l’empire byzantin en 1454.
l'Athos étaient Russes.
Même si les Turcs toléraient une présence monastique
au Mont Athos, cela n’empêchait pas l’imposition de Pendant la première moitié du XX e siècle, le Mont
lourds impôts et de contraintes à la vie monastique. Athos était en proie à plusieurs controverses
L’Athos resta nominalement sous domination turque importantes. La première, d’ordre spirituel et
jusqu’à la fin de la Première Guerre des Balkans en théologique, concernait une importante partie des
1913, quand Thessalonique et le nord de la Grèce moines du monastère russe de Saint-Pantéléïmon qui
actuelle passa sous souveraineté grecque. ont adopté en 1909 une théorie nommé onomatolâtrie
(lit. « l’adoration du nom », en slavon imenoslavie),
En 1542 a lieu la fondation du vingtième et dernier
selon laquelle « le Nom de Dieu est Dieu lui-même ».
monastère souverain, Stavronikita. À cette époque le
Le conflit opposait les « onomatodoxes » aux
1
« onomatomaques », qui s’opposaient à une telle
Le Synaxaire dit que la Mère de Dieu, en compagnie de affirmation qu’ils jugeaient idolâtrique. En 1913 le
saint Nicolas, est apparue à saint Pierre l’Athonite et a
gouvernement tsariste a ramené de force et dispersé sur
indiqué que c’est à l’Athos que devait se diriger saint Pierre,
alors en quête d’un lieu favorable au monachisme ; elle a
son territoire 621 moines athonites partisans de
nommé l’Athos la « Sainte Montagne » et « mon Jardin », l’onomatolâtrie, suivi de 200 moines quelques mois plus
promettant aux moines qui s’y installeraient d’être « leur tard. Bien que cette action manu militari mit fin à la
providence, leur alliée dans les combats, leur médecin et leur controverse à l’Athos même, il eut comme effet de
soulagement en ce monde ». Moine Macaire de Simonos- répandre le conflit un peu partout en Russie. La
Petra, Le Synaxaire, Vies des saints de l’Église orthodoxe T. controverse elle-même prit fin en 1931 par une
IV, Éditions To perivoli tis Panaghias, Thessalonique, 1993, intervention autoritaire et tragique de l’État
12 juin, p. 522.
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communiste. Les arguments des onomatodoxes avaient œcuménique, mais sans modifier leur opposition aux
certainement un certain fondement dans l’Écriture et dialogues et gestes œcuméniques. À plusieurs reprises
dans l’histoire de l’Église, mais les onomatodoxes les représentants des monastères de l’Athos ont rédigé
poussaient la révérence due au nom de Dieu au-delà de des documents critiquant vivement les mesures
l’expression de la théologie patristique dans son conciliatoires prises par les Églises orthodoxes dans le
ensemble, comme le montre une étude récente1. contexte des dialogues entre les Églises. Citons par
exemple une lettre en date du 8 décembre 1993 adressée
La deuxième controverse, qui n’est pas entièrement
au patriarche de Constantinople Bartholomé I dénonçant
résolue, concerne le calendrier liturgique. En 1923, les
l’« Accord de Balamand » entre les Églises orthodoxe et
Églises de Constantinople, de Grèce et de Chypre, suivi
catholique, une autre lettre, en date du 24 mai 1999, au
de l’Église de Roumanie en 1924, ont adopté le
patriarche Bartholomé, aussi au sujet des relations avec
calendrier grégorien (calendrier civil) pour le fêtes
l’Église catholique, et un document préparé par un
liturgiques à date fixe (excluant donc Pâques et tout le
comité des monastères de l’Athos en date du 1 er février
cycle pascal). Bien que la Sainte Montagne relève
1994, critiquant l’accord de principe entre théologiens et
canoniquement du Patriarcat œcuménique
hiérarques représentant les Églises orthodoxes et les
(Constantinople), les monastères jouissent pratiquement
Églises orthodoxes orientales (ou Préchalcédoniennes)
de l'autonomie spirituelle. Or, l’opinion presque
ouvrant la voie au rétablissement de la communion
unanime des hagiorites était que l’introduction du
entre ces deux familles d’Églises.3
« nouveau calendrier » était anticanonique et ne pouvait
être décidée que par un concile œcuménique2. Certains Le centre de l’opposition athonite au nouveau calendrier
moines athonites, surnommés « les Zélotes », et à l’œcuménisme se trouve au monastère d’Esphig-
s’opposant au nouveau calendrier, coupèrent les menou, qui depuis bien des années est dominé par des
relations spirituelles avec le Patriarcat œcuménique et vieux calendristes. Déjà en 1972 les moines du
avec les monastères et moines qui acceptaient de rester monastère d’Esphigmenou levèrent des drapeaux noirs
en communion avec les « Églises officielles » sur le monastère en protestation contre un service de
(Constantinople et l’Église de Grèce) qui adoptèrent le prière célébré par le patriarche de Constantinople et le
nouveau calendrier. Seul le monastère de Vatopédi pape de Rome. Au fil des années le conflit s’est empiré,
changea de calendrier, tous les autres restant à l’ancien avec un blocus militaire du monastère, une déclaration
calendrier. Au fil des années, des moines de l’Athos ont que les membres du monastère étaient schismatiques,
continué à exprimer leur soutien à l’ancien calendrier, une rupture des communications et de
critiquant les Églises qui l’ont adopté, donnant ainsi un l’approvisionnement du monastère, une ordonnance
certain réconfort aux « anciens calendristes », devenus juridique visant à obliger les moines de quitter etc.
schismatiques, en Grèce et ailleurs. (Cette controverse Esphigmenou reste néanmoins le monastère le plus
ne touche pas les Églises slaves, toujours au calendrier peuplé de l’Athos, avec environ 120 moines.
julien.)
En dépit des ces pages sombres, aux premières
Partant de la question du calendrier, bon nombre de décennies du XXe siècle la Sainte Montagne connaît
moines et de monastères du Mont Athos se trouvent en donc une apogée de son histoire, marquée par la
désaccord avec le Patriarche œcuménique et la plupart présence à la fois lumineuse et humble du starets
des Églises orthodoxes sur la question de l’engagement Silouane au monastère russe de Saint-Pantéléïmon. Puis
œcuménique des Églises orthodoxes. L’opposition suit rapidement la catastrophe : le dépeuplement des
athonite à l’ouverture œcuménique remonte à 1965, monastères faute de renouvellement après la Première
lorsque la plupart des monastères cessèrent de Guerre mondiale et la révolution bolchevique en
commémorer le Patriarche œcuménique (signe de Russie : les Russes sont coupés du Mont Athos, qui ne
rupture de communion) en protestation de la levée des reçoit ni novices, ni dons. Le temps des idéologies, de la
anathèmes réciproques entre les Églises orthodoxes et dépression économique et des guerres – la Deuxième
catholique par le Patriarche Athenagoras et le pape Paul Guerre mondiale puis la guerre civile en Grèce (1947-
VI. Par la suite, tous les monastères, sauf un,
renouvelèrent leur commémoration du Patriarche 3
Ces textes sont disponibles en traduction anglaise sur
internet. Voir <www.esphigmenou.com> et
1
Cf. (Mgr) Hilarion Alfeyev, Le Nom grand et glorieux, La <www.esphigmenou monastery.com> (sites favorables aux
vénération du Nom de Dieu et la prière de Jésus dans la moines d’Esphigmenou s’opposant au Patriarche
tradition orthodoxe, Paris, Cerf, 2007. 328 p. œcuménique) ; et <www.orthodox
2
D.I. Doens, « Chronique religieuse : Monastères orthodoxes info.com/ecumenism/mono_athos2.htm> (document du 1er
en Grèce », Irénikon 31, 1961, p. 355. février 1994).
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1949) – et la montée en flèche du matérialisme après monastiques et religieux occidentaux. Le monachisme
1945, étaient peu propices au monachisme. Les grands athonite est « vigoureusement personnaliste » : « Il est
monastères du Mont Athos se vident progressivement, capable d’englober toute la diversité imaginable des
les skites, ermitages et kellia sont abandonnés et aspirations contemplatives et d’encourager toutes les
tombent en ruines. Le déclin est tel qu’en 1963, au manières possibles de réaliser la vie monastique. »2 Le
moment de la célébration du millénaire de la fondation maintien non seulement du calendrier julien par tous les
de la Grande Laure, on craint que le monachisme ne soit monastères sauf un, mais aussi de l’« horloge »
voué à disparaître de la Sainte Montagne : byzantine (douze heures de jour, douze heures de nuit,
sans tenir compte de la longueur de la journée solaire),
Au moment où la république monastique du Mont
est un signe de cette indépendance de l’Athos par
Athos atteignait la fin de son premier millénaire en
rapport aux valeurs du monde. « L’extrême diversité des
1963, elle semblait avoir achevé la course de sa vie
vocations sur l’Athos, le respect des différences
et vivre ses derniers jours. Elle est née, elle a atteint
personnelles, la liberté reconnue à la grâce de l’Esprit
la maturité, elle a produit une riche moisson, et elle
Saint : tout cela reste un trait distinctif de cette nation
est devenue vieille. Ses forces étaient grandement
monastique et un signe de sa vitalité. »3
diminuées, le nombre de moines avait baissé, les
Anciens mouraient sans voir des plus jeunes les Dix-sept des vingt monastères athonites sont grecs ;
remplacer dans les monastères et les ermitages. Les puis il y a un monastère russe (Saint-Pantéléïmon), un
immenses complexes monastiques, auparavant monastère serbe (Chilandari), et un monastère bulgare
vibrants de vie, étaient maintenant abandonnés et (Zographou). Il n’y a pas de monastère roumain, mais
devenaient délabrés… Beaucoup de moines eux- au fil des siècles, les monarques et le peuple romains
mêmes croyaient qu’ils n’auraient plus de ont été faits de grands dons aux divers monastères de la
successeurs. Et ainsi, en marge des célébrations du Sainte Montagne. Il y a plusieurs skites roumains,
millénaire, on disait qu’on fêtait les « funérailles » notamment les grands skites de Saint-Jean-Baptiste (ou
ou le « requiem » du monachisme athonite.1 Prodromos, skite de la Grande Laure) et de Saint-
Dimitri (skite du monastère de Saint-Paul). Pendant
Puis, miracle, à la fin des années 1960, un début de
presque trois siècles, il y avait au Mont Athos un
renaissance monastique se fait sentir dans certains
monastère latin fondé à la fin du Xe siècle par des
monastères de l’Athos, le Dyonisiou en particulier. Ce
moines italiens proches de saint Athanase, fondateur de
revirement de la situation, entièrement inattendu, servait
la Grande Laure. Le monastère fut connu comme le
à justifier les espoirs, naïfs et simples peut-être, de
« monastère des Amalfiens » d’après l’importante ville
certains moines athonites qui avaient toujours insisté
commerciale italienne au sud de Naples qui la
que la Sainte Vierge ne permettrait jamais que son
patronnait. Ce monastère a persisté même après les
« jardin » ne devienne un tas de ruines ou un site
excommunications réciproques entre les Églises de
archéologique. En fait, depuis le début, dans années
Constantinople et de Rome en 1054, mais il disparut
1970, le nombre de moines ne cesse d’augmenter au fil
vers la fin du XIIIe siècle, victime indirecte de la brèche
des années et, faits importants, la moyenne d’âge des
sans cesse grandissante entre l’Orient et l’Occident et
moines diminue constamment, alors que le niveau de
du déclin d’Amalfi devant la puissance montante de
scolarisation augmente. Un autre aspect très important
Venise.4
de cette renaissance est que depuis le milieu du XX e
siècle, la Sainte Montagne est de nouveau bénie de la La plupart des monastères sont situés le long des cotés
présence de grandes personnalités spirituelles, dont est (dix) et ouest (neuf) de la péninsule, seul le
l’influence se répand partout sur l’Athos et bien au-delà. monastère de Zographou est vraiment situé à l’intérieur
La vie monastique est réformée, avec le retour, un par de la péninsule. La « capitale » du Mont Athos est
un, des monastères à la vie cénobitique. La Sainte Karyès, aussi à l’intérieur de la péninsule, où les
Montagne devient de nouveau le rempart et le phare de monastères ont des représentations auprès de la Synaxis
la vie spirituelle orthodoxe, rayonnant dans le monde 2
Merton, p. 98.
entier. 3
Merton, p. 99.
4
Les moines du Mont Athos représentent une grande Pour un historique du monastère des Amalfiens, voir l’essai
variété de modes de vie, sans que ces modes de vie « Amalfion, Western Rite Monastery of Mt. Athos » de
soient structurés selon le « modèle » des ordres l’hiéromoine Aidan Keller, St. Hilarion Press (Texas, USA).
Sur internet : <www.allmercifulsavior.com>. Les ruines de la
1
Georgios I. Mantzaridis, "Athonite Monasticism at the tour du monastère existent toujours sous le nom de
Dawn of the Second Millennium", c. 2002. Sur internet : « Molphinou » ou « Morphonou », situées entre la Grande
<www.culture.gr/2/21/218/e21813.html>. Laure et Karakallou,
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ou Synode qui gouverne l’Athos. Car le Mont Athos, Depuis les années 1980 on observe un mouvement de
bien que situé en Grèce, jouit d’un régime administratif moines partant des monastères pour vivre dans les
spécial, quasi-autonome, une sorte de « république dépendances, mouvement naturel reflétant une maturité
monastique ». Karyès est doté d’une école monastique, spirituelle de la part de moines en quête d’une plus
d’un hôtel et des boutiques et magasins tenus par des grande solitude et de consécration à la prière
moines et des laïcs. Le « port » du Mont Athos est personnelle que ne l’est possible dans les monastères.
Daphni, où arrivent les visiteurs en bateau depuis Un autre signe important de santé spirituelle au Mont
Ouranopolis, la « ville du ciel », une centaine de Athos est le retour de tous les monastères à la vie
kilomètres à l’est de Thessalonique. cénobitique.
Le nombre de moines a varié considérablement au fil Déjà aux années 1970, on remarquait que l’augmen-
des siècles. Le chiffre le plus élevé sans doute a été tation du nombre de moines était accompagnée d’une
atteint au XVIe siècle, quand on estime que 15,000 à diminution de l’âge moyen, car les nouveaux étaient
20,000 moines et ermites vivaient sur la Sainte tous des jeunes ; en seulement deux ans (1972-1974), la
Montagne1. Dans les temps modernes, le nombre de moyenne d’âge des moines a baissé de 57,4 à 54,4 ans 2.
moines au Mont Athos a atteint un apogée vers les En même temps, le niveau d’éducation des nouveaux
premières années du XXe siècle, entre sept et huit mille arrivés au Mont Athos était à la hausse, avec de plus en
moines. Selon les données historiques, même avant la plus de diplômés de gymnase, d’école secondaire et
Première Guerre mondiale le nombre de moines avait d’université : entre 1960 et 1964, seulement 3 des 106
commencé à diminuer, mais c’est pendant l’entre-deux- nouveaux arrivés (2,8%) avaient terminé des études
guerres que la tendance est devenu évidente : en 1935, universitaires, alors que dix ans plus tard (1970-74), les
les moines du la Sainte Montagne n’étaient que la diplômés universitaires étaient au nombre de 53 sur 425
moitié du nombre qu’ils étaient trois décennies nouveaux arrivés (12,5%)3.
auparavant. La baisse continuait après la Deuxième
Quelles sont les raisons de cette augmentation du
Guerre mondiale, pour atteindre le creux de la vague à
nombre de moines à une époque où les valeurs du
la fin des années 1960 et au début des années 1970 :
monachisme traditionnel sont tenues pour peu non
1,145 moines en 1971. Déjà vers 1972-1974 on note une
seulement par « le monde », devenu de plus en plus
augmentation du nombre de moines, une tendance qui
matérialiste et indifférent à la vie spirituelle, mais même
se consolide pendant les années suivantes.
par beaucoup de fidèles ? Déjà en 1975 le professeur
Une raison importante de l’augmentation des moines au Georgios Mantzaridis avait identifié plusieurs facteurs :
Mont Athos était l’arrivée de moines venant d’autres
1. Une réaction justement aux valeurs matérielles
monastères de la Grèce, en recherche de plus
grandissantes dans la société et même dans l’Église ;
d’isolement que n’était possible dans leurs propres
2. La crise des années récentes dans la vie ecclésiale
monastères, vu l’augmentation considérable des pèlerins
en Grèce ;
et des touristes visitant ces monastères. C’était
notamment le cas des monastères des Météores, assez
facilement accessibles. L’Ancien Aimilianos, devenu
higoumène du monastère de Simonos Petra, est arrivé
avec ses moines s’installer au Mont Athos depuis les
Météores.
Aussi à cette époque il y a eu un mouvement de moines,
souvent un Ancien et ses disciples, des ermitages et
kellia de la Sainte Montagne vers les monastères. Dans
certains cas, ces groupes de moines de l’extérieur et de
l’intérieur de l’Athos se dirigeaient vers les monastères
les plus affaiblis par manque d’effectifs, leur apportant
ainsi un souffle nouveau.
Ces arrivées en nombre ont contribué à équilibrer en
quelque sorte la croissance entre les différents
monastères, bien que certains, par exemple Simonos 2
Georgios I Mantzaridis, "New Statistical data concerning the
Petra, ont connu plus de « popularité » que d’autres. Monks of Mount Athos", Social Compass, 12, 1975,
pp. 101-103.
1 3
Merton, p. 100. Mantzaridis 1975, p. 104.
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NOMBRE DE MOINES DU MONT ATHOS
ANNÉE 1885 1903 1913 1935 1943 1951 1961 1971 1972 1974 1978 1984 2001
MOINES 5 526 7 432 6 345 3 816 2 878 2 043 1 649 1 145 1 146 1 200 1 217 1 555 2 276
3. Le déclin des fraternités religieuses en Grèce Le mode de vie des moines de l’Athos, autrefois très
(notamment Zoë) et de leur influence sur les fidèles, différent entre les monastères et les petites dépendances,
surtout les jeunes, parmi lesquels les fraternités les premiers primant l’accomplissement de l’office
recrutaient leur adhérents ; divin, les autres privilégiant le silence et la pratique de
4. Le développement rapide du tourisme, qui gênait la prière de Jésus, s’est sensiblement unifié pendant les
la vie monastique de beaucoup de monastères, ayant dernières décennies. La prière de Jésus s’est beaucoup
eu pour effet le déplacement de moines vers répandue dans les monastères, alors que l’office divin
l’Athos ; est largement pratiqué de façon régulière dans les
5. La présence au Mont Athos de plusieurs hésychasteria de l’Athos.
« personnalités marquantes » et « la formation de
Parmi les problèmes qu’a dû affronter l’Athos au XX e
groupes sous leur direction directe ou indirecte qui
siècle figure celui des moines non-grecs. À la fin du
satisfont les besoins et les aspirations spirituels
XIXe siècle et au début du XXe siècle, les Russes étaient
profonds de jeunes hommes contemporains » ;
devenus si nombreux sur la Sainte Montagne que les
6. Le quasi-abandon de certains monastères
Grecs craignaient une domination de la part de ces
athonites qui a permis à des groupes déjà établis de
« étrangers ». Si la révolution bolchevique eut pour effet
s’y installer et de relancer la vie spirituelle. 1
de couper les liens entre la Russie et l’Athos, la
Dans un article de 2002, Mantzaridis accorde davantage mémoire de cette période « russe » de l’Athos reste
d’importance à la présence de « personnalités vive. Les régimes communistes en Union soviétique et
charismatiques puissantes qui ont exercé une forte dans toute l’Europe de l’Est après la Deuxième Guerre
influence spirituelle et morale », mentionnant en mondiale ont renforcé une certaine attitude de méfiance,
particulier Joseph l’Hésychaste, l’Ancien Paissios et le notamment de la part des autorités grecques, à l’égard
père Sophrony. Ce dernier, bien qu’il ait quitté l’Athos de la présence de non-grecs sur la Sainte Montagne.
en 1947, a eu une grande influence sur les vocations Dans la réalité, toutes les communautés non grecques, à
monastiques grâce à son livre sur saint Silouane l’exception des Serbes, se voyaient menacées d’une
l’Athonite,2 sans doute la plus brillante fleur du jardin disparition complète. De plusieurs milliers de moines au
de la Mère de Dieu au XX e siècle.3 À ces trois Anciens, début du XXe siècle, la population du grand monastère
nous pouvons ajouter bien d’autres, notamment de Saint-Pantéléïmon est tombée à 18 moines en 1974.
Porphyre de Kavsokalvie et Éphrem de Katounakia, et, Même si tout moine athonite originaire d’ailleurs que de
parmi les contemporains, Éphraim de Philotheou (qui la Grèce devient citoyen hellène, cela n’empêche pas les
s’est installé aux États-Unis), Aimilianos de Simonos autorités grecques d’imposer des obstacles à leur
Petra, Basile de Stavronika, Joseph de Vatopédi et présence sur l’Athos.
Joseph de Katounakia. Les monastères de Philotheou,
Depuis les origines, la présence des femmes est interdite
Dionysiou, Constamonitou, Xiropotamou et Karakallou
au Mont Athos et l'entrée des visiteurs, même les
ont été occupés vers les années 1970-1980 par des
orthodoxes, est réglementée et la durée de leur séjour est
communautés dirigées par des disciples directs et
limitée. Les visiteurs doivent obligatoirement présenter
indirects de l’Ancien Joseph l’Hésychaste.
une demande au Bureau des pèlerins du Mont Athos
(109, rue Egnatia, GR-54635 Thessalonique, Grèce), qui
1
Mantzaridis 1975, pp. 105-106.
délivre les permis d'entrée pour le Mont Athos (120
2
Cf. Archimandrite Sophrony, Starets Silouane, Moine du visiteurs orthodoxes et dix non-orthodoxes par jour). 4
Mont Athos 1866-1936, Vie – Doctrine – Ecrits, Présence, L’interdiction de la présence des femmes cause de
1973. temps en temps des problèmes dans certains milieux
3
Cf. le titre du livre du père Paissios, Fleurs du Jardin de la
4
Mère de Dieu, monastère Saint-Jean-le-Théologien, Souroti, Il existe de nombreux de récits de visiteurs au Mont Athos,
1998, 213 p. Il s’agit d’un recueil composé en 1980 où le père qui est aussi bien présent sur internet. Pour une « visite
Païssios relate la vie, les actes et les paroles de moines virtuelle » du Mont Athos en compagnie de Bertrand Vergely,
athonites remarquables qu’il a connus et dont certains philosophe orthodoxe français, voir la page :
vivaient encore dans les années 1970. <www.pagesorthodoxes.net/monachisme/mont-athos.htm>.
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européens, notamment dans le cadre des subventions modernisme », qui pourrait apporter des changements et
accordées par la Communauté européenne justement des mentalités qui à la longue s’avéreront incompatibles
pour la reconstruction des monastères de l’Athos. La avec les bases mêmes du monachisme tel qu’il a été
Grèce s’en défend en faisant appel au traité de son pratiqué sur la Sainte Montagne depuis plus d’un
adhésion à la CE, qui reconnaît le statut particulier et millénaire.
historique de l’Athos.
Plusieurs colloques importants ont eu lieu au sujet du le
Mont Athos. Pour signaler le millénaire de la fondation
de la Grande Laure en 963, le monastère bénédictin de
Chevetogne conjointement avec la Fondation Cini de
Venise ont organisé un grand congrès à Venise en
septembre 1963, réunissant un grand nombre de savants
orthodoxes et occidentaux et qui a donné lieu à la
publication en deux tomes des études présentées à cette
occasion.1 Signalons aussi un colloque sur le thème « Le
Mont Athos : hier, aujourd’hui, demain », organisé à
Thessalonique du 29 octobre au 1 er novembre 1993 par
la Société des études macédoniennes 2 et un congrès sur
« Russie – Mont Athos : Mille ans d’unité spirituelle »,
qui a eu lieu à Moscou les 1-4 octobre 2006, organisé
pour marquer le 450e anniversaire de la mort de saint
Maxime le Grec, moine du Mont Athos devenu
théologien et iconographe en Russie.
De nos jours, plusieurs menaces planent sur la Sainte
Montagne, notamment dans ses relations avec le monde
extérieur. Loin d’être entièrement coupé du monde, le
Mont Athos est de plus en plus en contact avec
l’extérieur. Signes de cette « ouverture » : l’installation
de l’électricité dans un bon nombre de monastères ; et la
construction d’une route carrossable à l’intérieur de la
péninsule, route construite surtout pour l’évacuation des
produits forestiers, une importante source de revenu
pour certains monastères. La renommée de l’Athos
comme centre spirituel dépasse largement le monde
orthodoxe et cela entraîne un nombre grandissant de
visiteurs orthodoxes et non-orthodoxes, dont le moindre
n’est certainement pas Charles, Prince de Galles. Les
dons pour la reconstruction affluent de toutes parts et la
Sainte Montagne ressemble plus à un vaste chantier de
reconstruction et de restauration des bâtiments, qu’à un
paisible retrait loin des « soucis de ce monde ».
Si le Mont Athos a échappé à l’extinction de la vie
monastique au XXe siècle, grâce à l’arrivée de
nombreux jeunes et de moines venus d’ailleurs, son
avenir en tant que haut lieu de la spiritualité orthodoxe
et chrétienne n’est pas pour autant assuré. Car les
Athonites doivent faire face à « la tentation du
1
Cf. Éditions de Chevetogne, Le Millénaire du Mont Athos,
963-1963, Études et mélanges, 2 tomes, Chevetogne, 1963-
1964.
2
Voir le compte-rendu de Dom Emmanuel Lanne dans
Irénikon 66, 1993, pp. 490-494.
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Koutloumousiou 1081-1118 Grec Transfiguration (6 août)
Saint Pantéléimon Grec
Saint Pantéléimon avant 1169 Russe/slavon S. Pantéléimon (27 juillet)
Bogoroditsa (Mère de Dieu) Russe/slavon
Chilandari 1197 Serbe/slavon Présentation (21 novembre)
Zographou c. 1270 Bulgare/slavon S. Georges (23 avril)
Pantokrator avant 1363 Grec Transfiguration (6 août)
Prophète Élie Grec
Simonos Pétra 1363 Grec Nativité du Christ (25 décembre)
Dionysiou 1375 Grec S. Jean Baptiste (24 juin)
Grigoriou 1341-91 Grec S. Nicholas (6 décembre)
Stavronikita 1541 Grec S. Nicholas (6 décembre)
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GÉRONTIKON
AMPHILOQUE DE PATMOS (1889-1970) par Irène Goraïnoff
Le petit Athanase [Makris, fils de modestes cultivateurs, Les deux hommes eurent sur le père Amphiloque une
Manuel et Irène,] eut une jeunesse semblable à tous les certaine influence. Comme saint Nectaire, il fonda, avec
enfants de Patmos. Il fréquenta l’école locale, garda les l’aide d’une fille spirituelle dévouée, un couvent de
chèvres, monta à dos d’âne et, avec d’autres pâtres de femmes [le monastère de l’Annonciation
son âge, alla voir l’ermite Theoktistos vivant en (Evanghelismos)]. Mais, comme les « sœurs » de la
compagnie des vipères dans sa grotte de Yenoupa. confrérie de Zoï, ses moniales exerçaient une activité
sociale : à tour de rôle, elles allaient dans l’île de
Saint Christodule voulait faire de Patmos une île
Rhodes travailler dans un orphelinat tenu, avant le
monastique. Elle l’est. Elle vit au son des cloches et rare
départ des Italiens du Dodécanèse, par des sœurs
est le petit garçon qui ne s’est pas demandé si sa
catholiques. Elles revenaient ensuite à Patmos se
vocation n’était pas de prendre l’habit noir aux grandes
retremper dans la vie priante de leur couvent. C’était
manches flottantes et de chanter matines et laudes avant
couper la poire en deux, et beaucoup – les Occidentaux
le lever du soleil. À dix-sept ans, Athanase entra au
surtout – louaient le père Amphiloque pour sa sagesse.
« grand monastère » et prit le nom d’Amphiloque. Ce
Vers la fin de sa vie, pourtant, c’est à saint Nectaire
n’est qu’à vingt-neuf ans qu’il fut ordonné diacre, et
qu’il donna raison. Petit à petit les sœurs, à Rhodes, sont
prêtre deux ans plus tard. Son rêve était de ramener le
remplacées par des laïques. […]
monachisme grec à sa pureté primitive. Comme Léonce,
premier saint après Christodule, il était attiré par la Saint Nectaire initia le jeune Amphiloque à la pratique
Palestine, berceau du christianisme. Un beau jour, sans hésychaste de la prière perpétuelle, la « prière de
prévenir ses supérieurs, il prit le bateau et débarqua en Jésus ». Un chapelet de laine noire ne quittait jamais le
Terre sainte. Il aurait voulu rester à Jérusalem toute sa poignet du religieux de Patmos. Il l’égrenait doucement
vie, mais au bout d’un an, son monastère le rappela et, en écoutant ses interlocuteurs. L’ermite Theoktistos ne
pour expier sa fugue, l’envoya à l’ermitage d’Apollou, à priait-il pas continuellement ? Au Mont Athos, le père
la pointe de l’île, chez ce rude ascète qu’était Makarios Amphiloque entra également en contact avec des
Antoniadis. O felix culpa ! Âmes ferventes, le jeune hésychastes grec et russes qui produisirent sur lui une
moine et le vieil ermite étaient faits pour s’entendre. profonde impression. C’était un vrai moine et avec saint
Ensemble, dans le grand silence qu’accompagnait sans Séraphim de Sarov, pour lequel il avait une grande
le rompre le bruit des vagues, ils psalmodiaient au vénération, il aurait pu s’écrier : « Il n’y a rien au-
Seigneur des hommes, de la terre et des étoiles. dessus de l’état monastique ! ».
Makarios revêtit le jeune homme du « megaloschema »
Mais, marchant sur les pas de son Maître, tout moine est
et le père Amphiloque aurait aimé rester près de lui
appelé à souffrir. En 1938, le père Amphiloque fut élu
jusqu’à la fin de ses jours, si, de nouveau, le monastère
higoumène du « grand monastère ». Sa ferveur
ne l’avait rappelé. Il dut se soumettre à la volonté de ses
rénovatrice rencontra certaines résistances et déplut aux
supérieurs.
Italiens qui, alors, dominaient l’île. Mussolini voulait
Animé par son désir de purifier le monachisme italianiser le Dodécanèse : l’usage du grec était interdit
contemporain, le père Amphiloque dut choisir entre un dans les écoles et l’orthodoxie devait céder le pas au
monachisme moderne, actif et missionnaire et le catholicisme. Le père Amphiloque fonda une école
monachisme orthodoxe traditionnel, prônant le clandestine où les enfants apprenaient le catéchisme et
renoncement au monde dans le but d’une parfaite union le grec. Sa résistance exaspéra les occupants. Ils
avec Dieu. Le représentant du premier était, en Grèce, l’exilèrent. La fraternité Zoï à Athènes lui donna
Eusèbe Matthopoulos, fondateur de la célèbre confrérie l’hospitalité. De la capitale, le père Amphiloque, auréolé
Zoï, qui aida à sauver le pays du communisme après la par son attitude patriotique, rayonnait dans toute la
fin de la dernière guerre. Le monachisme Grèce. À Yannina, à Thessalonique, à Samos et
« contemplatif » apparut au jeune idéaliste sous les traits jusqu’en Crète il avait des enfants spirituels. C’est ainsi
bienveillants et paisibles d’un moine canonisé depuis, que s’établit sa réputation de pneumatikos (homme
Nectaire d’Égine qui, abandonnant son évêché de habité par l’Esprit). Après son retour à Patmos, et
Pentapoleos, fonda sur l’île d’Égine un couvent de jusqu’à la fin de ses jours, des visiteurs les plus divers,
femmes vouées à la prière et à la psalmodie. appartenant à des pays aussi éloignés que l’Australie,
l’Amérique ou l’Inde, venaient trouver le gerondas – l’
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« ancien » (starets en russe) – qu’il était devenu. On le sur terre, passer les fêtes de Pâques avec ma chère
connaissait dans toute l’Europe : en France, en Suisse, communauté. Mais il répondit : « Den ginetai – ça ne
en Italie, en Allemagne, dans les pays scandinaves et peut pas être. Tu fêteras Pâques avec nous ».
dans les îles britanniques. […]
Le malade réunit alors dans sa cellule la communauté
Assis à l’ombre de grands cèdres, près d’une petite entière, bénit les sœurs, toutes ensemble et chacune
chapelle dédiée à la Transfiguration, l’été, il recevait. séparément et demanda à mère Eustochie de ne pas être
Presque passionnément, il aimait les arbres. Partout il en trop sévère envers ses ouailles. « Elles ont tout quitté
plantait. Comme c’était son désir de rénover le pour venir ici, il ne faut pas qu’elles y soient
monachisme, c’était aussi son désir de reboiser Patmos. malheureuses ».
[…]
Pacifié et serein, rayonnant d’une joie quasi enfantine, il
La paix d’un jour qui décline tombait sur la vie du père attendit alors la mort. Elle vint le 16 avril, un jeudi qui,
Amphiloque. À l’église, parfois, on le voyait pleurer cette année-là, tombait avant le dimanche des Rameaux.
doucement. Pourquoi ? – « Je pense à mes péchés, Sœur Agathe et le père Élie Kalantzis étaient au chevet
disait-il. Je vais bientôt mourir ». L’état de sa santé, du malade. Rien ne laissait prévoir une fin immédiate.
depuis longtemps chancelante, s’aggravait. Dans le Très calme, de temps en temps il murmurait des paroles
courant de l’hiver 1969-70 il faisait ses adieux à tous familières : Clarté,… force,… sainteté… Puis, soudain,
ceux qui venaient le voir. Pâques approchait. Et comme se soulevant de sa couche, il tendit les bras : « Ela,
les saints de la chapelle d’Apollou étaient venus Panagia mou ! – Viens, ma Toute sainte ! » s’écria-t-il.
chercher l’ermite Apollos qui, toute sa vie, avait vécu en Le père Élie voulut le soutenir, mais l’esprit du vieillard
leur compagnie, l’apôtre saint Jean l’Evangéliste, le était déjà parti à la rencontre de la Vierge de
disciple bien-aimé du Seigneur, vint chercher celui qui, l’Annonciation, celle qu’en fils de Patmos et de saint
toute son existence durant, s’était efforcé de le suivre Jean il appelait « Mère du bien-aimé ». Il était âgé de 81
dans les chemins de l’amour. « L’Apôtre m’apparut, ans. […]
confia le père Amphiloque au père Paul Nikitaras,
Le Messager orthodoxe, No 54, 1971.
préposé à la grotte de l’Apocalypse, et je lui demandai
d’intercéder pour moi afin que je puisse encore une fois,
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« Quand tu plantes un arbre, il insista, tu plantes Extrait de l’essai « Through Creation to the Creator »,
l’espoir, tu plantes la paix, tu plantes l’amour, et tu troisième conférence Marco Pallis, Londres, 1996.
recevras la bénédiction divine. » Écologiste bien avant
Bibliographie
le temps, lorsqu’il entendait les confessions des paysans
locaux, il leur donnait comme pénitence le devoir de Irène Gorainoff, « Le père Amphilokhios Makris », Le
planter un arbre. Pendant les longues canicules de l’été, Messager orthodoxe, No 54, 1971. L’article retrace en
il faisait lui-même le tour de l’île pour arroser les arbres. résumé l’histoire du monastère Saint-Jean-le-Théolo-
Son exemple et son influence ont transformé Patmos : gien depuis sa fondation au XIe siècle par le moine
des photographies de la colline près de la grotte de Christodule.
l’Apocalypse prises au début du XX e siècle montrent En anglais : Our Geronda [Fr. Amphilochios Makris],
des pentes nues et abandonnées, alors que de nos jours il Monastery of Kalymnos, Greece.
y a un boisé dense et florissant.
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communauté près du Nouveau Skite, où les conditions Bibliographie
étaient moins sévères, l’Ancien dépérissait, car il était
Parmi les Anciens de la Grèce moderne, le père Joseph
affecté de plusieurs graves problèmes de santé. Il reposa
l’Hésychaste est peut-être le mieux connu dans le
dans le Seigneur la fête de la Dormition de la Mère de
monde francophone, grâce aux traductions parues ces
Dieu, le 15 août 1959.
dernières années :
La vie et l’héritage de l’Ancien Joseph sont un
Joseph de Vatopaidi, L’Ancien Joseph l’Hésychaste,
témoignage puissant de l’effet sur le monde entier que
Cerf, 2002. 199 p.
peut avoir une personne complètement consacrée à
Joseph l’Hésychaste, Lettres spirituelles, L’Âge
Dieu. Bien que coupé du monde et refusant
d’Homme, Lausanne, 2005. 281 p.
constamment toute recherche de gloire personnelle,
l’Ancien attirait des pèlerins et des disciples attirés par On trouvera également certaines lettres de Joseph
la douceur de sa vie et de ses paroles. Après le repos de l’Hésychaste dans Contacts :
l’Ancien, ses disciples répandirent son message spirituel « Une lettre du père Joseph l’Hésychaste + 1959 »,
partout au Mont Athos et dans le monde, initiant une Contacts, 42, 151, 1990. pp. 168-173.
renaissance spirituelle sur la Sainte Montagne et loin « Une lettre du père Joseph l’Hésychaste », Contacts,
au-delà. Parmi les disciples de Joseph l’Hésychaste, on 45, 162, 1993, p. 114-116.
compte l’Ancien Éphraïm de Philotheou, fondateur et « Deux lettres du Père Joseph l’Hésychaste », Contacts,
père spirituel de plusieurs monastères aux États-Unis et 46, 168, 1994. p. 259-267.
au Canada, l’Ancien Joseph de Vatopédie, auteur d’un « Deux lettres du Père Joseph l’Hésychaste », Contacts,
livre très populaire sur Joseph l’Hésychaste, et l’Ancien 1995. 47, 169, pp. 32-34.
Charalambos de Dionysiou. En fait, la réputation de « Sur l’Amour - père Joseph l’Hésychaste », Contacts,
sainteté de Joseph l’Hésychaste ne cesse de grandir. En 50, 182, 1998. pp.104-109. (Voir Bulletin Lumière du
plus du livre de son discipline Joseph de Vatopédie, on Thabor, No 26.)
lui doit un livre publiant bon nombre de ses lettres, livre En anglais : Monastic Wisdom: The Letters of Elder
traduit en plusieurs langues, dont le français. En 2004 et Joseph the Hesychast, St. Anthony's Greek Orthodox
2005 ont eu lieu des colloques internationaux, tenus à Monastery, Florence AZ, 1999. 421 p. ; Elder Joseph
Athènes et à Chypre, sur sa vie et son enseignement. [of Vatopaidi], Elder Joseph the Hesychast: Struggles,
Experiences, Teachings, Holy Monastery of Vatopaidi,
Mount Athos, 1999 ; Constantine Cavarnos, Modern
Orthodox Saints – 14 : Blessed Elder Iakovos of Epiros,
Elder Joseph the Hesychast and Mother Stavritsa the
Missionary, Institute for Byzantine and Modern Greek
Studies, Belmont MA, 2000.
PAISSÏOS L’ATHONITE (1924-1994)
L’Ancien Païssios l’Hagiorite, Arsène Eznépidis dans le difficile de la guerre civile et se distingua par son
monde, naquit de pieux parents à Farassa en Cappadoce courage et son esprit de sacrifice.
le 25 juillet 1924. Il fut baptisé par saint Arsène de
En 1950, après avoir assuré l’avenir de ses sœurs non
Cappadoce (1840-1924), qui prophétisa qu’il laissait
mariées, il partit pour la Sainte Montagne, son rêve
« un moine à sa place ». Une semaine après le baptême,
depuis sa jeune enfance. En 1954, il fut tonsuré moine
saint Arsène fut contraint par les Turcs à quitter la
sous le nom d’Averkios au monastère d’Esphigmenou.
Turquie, avec son troupeau, y compris la famille
Il cherchait consciemment à accomplir ses obédiences, à
d’Arsène, en direction de la Grèce.
préserver le silence, à s’engager dans les combats
La famille s’installa à Konitsa en Épire (au nord-ouest ascétiques et à se donner en services aux frères du
de la Grèce), où le jeune Arsène passa son enfance et sa monastère. Ses lectures préférées étaient les vies des
jeunesse. Dès sa plus jeune enfance, Arsène brûlait saints, les paroles des Pères du désert et saint Isaac le
d’amour pour le Christ et désirait devenir moine ; il se Syrien.
nourrissait de la vie des saints, dont il s’efforçait
En 1956, ayant été transféré au monastère de
d’imiter la vie. Ayant terminé l’école primaire, il apprit
Philotheou, il reçut le petit schème, ainsi que le nom
le métier de charpentier et en 1947, il fut enrôlé dans
Païssios. En 1958, on lui demanda de vivre quelque
l’armée. Il y effectua son service durant la période
temps au monastère de la Nativité de la Vierge à Stomio
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de Kopnitsa, dans les environs de son village, afin de Thessalonique, on diagnostiquait un cancer, qu’on
soutenir les fidèles contre le prosélytisme de groupes opérait aussitôt. On le transféra au monastère de Saint-
protestants. Par la suite, il passa deux ans (1962-1964) Jean et il espérait toujours rejoindre la Sainte Montagne.
au Sinaï, puis il retourna au Mont Athos, s'établissant Mais sa santé ne le permit pas ; affaibli et souffrant,
d’abord au skite d’Iviron puis à Katounakia, le mais dans la joie des martyrs, il rendit son âme au
« désert » à l’extrémité sud de la péninsule. Mais sa Seigneur le 12 juillet 1993. Chaque année, des milliers
santé devenait fragile et il dut bientôt quitter Katounakia de pèlerins visitent son tombeau au monastère de Saint-
et subir une opération aux poumons. C’est pendant son Jean. Peut-être plus encore que d’autres anciens
hospitalisation et sa convalescence qu’il prit contemporains, le père Païssios a capturé l’esprit et le
connaissance des sœurs de saint Jean le Théologien, qui cœur du peuple grec. Le monastère de Saint-Jean
allaient s’établir près de Thessalonique. Les novices a entrepris la publication de ses écrits, ses lettres
avaient fait don de sang pour l’opération de Païssios et et ses conseils, d’abord en grec, puis en français et en
il devint le père spirituel de la communauté, la guidant anglais. Bon nombre de ses livres sont également
durant 28 ans (1967-1994). En 1968 Païssios retourna publiés en d’autres langues (arabe, bulgare, roumain,
au Mont Athos, au monastère de Stavronikita, où il russe, serbe etc.).
contribua à la rénovation matérielle et spirituelle du
Bibliographie :
monastère. Il devint alors disciple de l’Ancien Tikhon,
qui le revêt du Grand Schème. Le monastère de Saint-Jean-le-Théologien à Souroti de
Tessalonique a édité quatre livres du père Païssios en
En 1979, quelques années après le repos de l’Ancien
français :
Tikhon, Païssios s'installa à l’ermitage de Panagouda,
du monastère de Koutloumousiou. C’est là que sa Saint Arsène de Cappadoce, 1996.
renommée comme homme de Dieu attire des foules de Le vénérable Hadji-Géorgis, moine du Mont Athos,
pèlerins en quête de consolation dans les afflictions, de 1996.
guérison de l’âme et du corps, de guidance et de Fleurs du Jardin de la Mère de Dieu, 1998.
nourriture dans la vie spirituelle. Il les recevait à Lettres, 2005.
longueur de jour, réservant la nuit pour la prière et la Le monastère a aussi édité en grec les paroles et les
pratique ascétique, ne laissant que quelques heures pour conseils de l’Ancien Païssios à la communauté :
le repos. L’abandon de soi pour Dieu et ses visiteurs, le
régime austère qu’il s’imposait, et sa nature sensible le I Avec amour et douleur pour l’homme contemporain.
rendaient davantage sensible à la maladie. Il fut donc II Éveil spirituel.
souvent contraint de quitter la Sainte Montagne pour III Le combat spirituel.
des raisons de santé, passant toujours au monastère de IV La famille.
Saint-Jean-le-Théologien, où il continuait à recevoir les Un volume des paroles et conseils est paru en anglais :
visiteurs. Elder Paisios, With Pain and Love for Contemporary
En octobre 1993, il doit quitter l’Athos de nouveau, se Man, 2006. En anglais, voir aussi : Priestmonk
rendant à Thessalonique pour une opération, car depuis Christodoulos, Elder Paisios of the Holy Mountain,
quelques temps il perdait souvent connaissance. À Holy Mountain, Grèce, 1998 (courte vie, souvenirs,
témoignages et paroles).
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de la mer Égée, à Athènes, au Péloponnèse et ailleurs en mauvaise volonté. Deuxièmement, notre négligence et
Grèce. En 1924, il effectue un pèlerinage en Terre sainte paresse. Troisièmement, la faiblesse ou l’absence totale
et ailleurs au Moyen-Orient. En 1930 il est élu d’amour de Dieu et des choses d’en-haut.
higoumène de Longovarda, mais il continue néanmoins Quatrièmement, notre grand amour de l’argent, notre
de faire des visites missionnaires ailleurs en Grèce. dévouement aux choses matérielles et notre bassesse.
Pendant l’occupation italienne et allemande de Paros, il
Si un homme construit une maison et la laisse sans toit,
vient au secours du peuple pauvre et affamé de l’île.
cette maison ne peu pas être utilisée. De même, si un
Écrivain prolifique, l’Ancien Philothée publia neuf
homme acquiert toutes les vertus mais pas l’amour, la
livres, dont son autobiographie, ainsi que de nombreux
maison demeure sans toit et est inutile.
articles, et il tenait une correspondance volumineuse
avec ses nombreux enfants spirituels. Il reposa dans le La personne douce est affranchie du péché, car Dieu
Seigneur le 8 mai 1980. habite dans les doux. Celui qui est purifié brille de
l’éclat de l’Esprit Saint and acquiert l’amour.
Quelques paroles et conseils
Bibliographie
La présente vie transitoire est comme la mer et nous
sommes des navires. De même que les bateaux en mer, En anglais : Constantine Cavarnos, Blessed Elder
nous ne rencontrons pas seulement le calme, mais aussi Philotheos Zervakos, Institute for Byzantine and
des vents forts et des puissantes tempêtes, des Modern Greek Studies, Belmont MA, 1993 ; Orthodox
scandales, des tentations, des maladies, des tristesses, Kypseli, The Blessed Elder Philotheos Zervakos,
des afflictions, des persécutions et de divers dangers. Orthodox Kypseli, Thessalonica, Greece, 1986.
Nous ne devons pas perdre courage cependant ; nous
devons être audacieux, courageux et fidèles. Si nous
perdons le courage en face des dangers, comme de
timides humains de peu de foi, appelons le Christ
comme l’a fait Pierre et il nous tendra la main pour nous
aider.
Votre chemin de vie, marié ou célibataire, relève de la
volonté divine. Car souvent les gens souhaitent une
chose, mais l’appel de Dieu est autre. L’état marié est
bon, ainsi que le célibat. Dieu n’oblige personne à
s’engager dans le mariage ou le célibat. La personne
seule doit choisir un chemin ou un autre. Si l’on hésite
entre l’un ou l’autre, qu’il prie avec ferveur,
componction et piété pour que Dieu lui révèle quel
chemin il doit suivre.
Dans cette présente génération mauvaise, le père
spirituel doit exercer l’économie – car s’il pratique
l’exactitude, aucun ou peu de ceux qui se confessent
seraient trouvés dignes de recevoir la sainte
Communion. Le plus grand soin et discernement est
nécessaire, cependant, et le père spirituel doit prier
ardemment le Roi et Père des cieux de l’éclairer
comment pratiquer l’économie.
La voie la plus facile, rapide et lumineuse pour atteindre
le Ciel est l’humilité ; c’est la seule voie sûre.
La foi guide l’homme vers la crainte. La crainte de
quoi ? La crainte de pécher, la crainte d’attrister Dieu.
Celui qui craint est humble. Et celui qui est humble a
au-dedans de lui l’Esprit Saint.
La raison [pour laquelle nous ne devenons pas tous des
saints] se trouve au-dedans de nous. Premièrement notre
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PORPHYRE DE KAVSOKALVIE (1906-1991)
L’Ancien Porphyre est né en 1906 sur l’île d’Eubée. Ses Tous ceux qui nous insultent, qui nous font du mal, qui
parents lui donnèrent le nom d’Évangelos. La famille nous calomnient qui nous contrarient en quoi que ce
était pauvre mais pieuse et Évangelos ne reçut que deux soit, sont un frère tombé dans les mains de l’auteur du
années de scolarisation. Il était attiré par l’Église et en mal, le diable. Quand nous rencontrons ce frère, nous
particulier par la vie monastique. C’est à l’âge de devons ressentir une grande compassion à son égard,
quatorze ans qu’il se rend à la Sainte Montagne. Il sympathiser avec lui, et prier ardemment et en
commence sa vie monastique à l’ermitage de Saint- tranquillité Dieu de nous soutenir pendant l’heure
Georges, du skite de Kavsokalyvia, à l’extrême sud de difficile de notre épreuve et de se montrer
l’Athos. Il fut tonsuré sous le nom de Nikitas. Doué de miséricordieux envers notre frère devenu victime du
dons de perception surnaturelle des personnes et de la diable. Dieu nous aidera et lui aussi.
nature, Nikitas pouvait aussi guérir les malades, tout en
Les vrais chrétiens, en l’âme desquels vit le Christ, sont
restant discret et humble. Il contracta la pleurésie et dut
incapables de faire autre chose que d’aimer tous les
quitter l’Athos pour recouvrer la santé. Il retourna à
hommes, même les ennemis. La couronne de notre
l’Athos, mais la maladie revint et il s’installa au
amour pour nos amis contient des éléments qui ne
monastère de Saint-Charalambos sur son île natale
devraient y figurer – le calcul, la réciprocité, la vanité,
d’Eubée. L’évêque local, reconnaissant ses dons
la faiblesse émotive, la sympathie égoïste), alors que la
spirituels, l’ordonna prêtre en 1927, à l’âge de 21 ans, et
couronne de l’amour des ennemis est pure.
lui demanda de servir comme confesseur et père
spirituel. En 1940 il est nommé à la chapelle de Saint- Lorsque nous sommes dans la grâce de l’Esprit Saint,
Gérasime de la polyclinique d’Athènes ; il y servit notre prière devient pure. Prions constamment, même
pendant 30 ans. On lui donna aussi le soin du petit couché sur notre lit, lorsque nous nous préparons à
monastère de Saint-Nicolas proche d’Athènes ; il voulut nous coucher, au repos.
y fonder un monastère de femmes pour ses filles Savez-vous la grandeur du don que Dieu nous a fait, à
spirituelles qui voulaient la vie monastique, mais savoir le droit de lui parler à chaque heure, à chaque
l’endroit n’était pas propice. À la fin des années 1970, il moment, où que nous nous trouvions ? Il nous écoute
fonda le monastère à Milesi, en Attique, à environ une toujours. C’est le plus grand honneur de tous. C’est pour
heure d’Athènes. Pendant bien des années, l’Ancien cela qu’il nous incombe d’aimer Dieu.
Porphyre souffrait de plusieurs problèmes de santé ;
souvent les médecins abandonnaient l’espoir de Lorsque tu pries pour quelqu’un souffrant de passions
guérison, mais chaque fois sa santé s’améliorait et il pécheresses sous l’influence du diable, ne dis pas à la
continuait son travail. À la fin de sa vie, il sentait qu’il personne que tu pries pour elle. Cela pour éviter que le
voulait retourner au lieu où il avait commencé sa vie diable n’en prenne connaissance et influence son âme
monastique, l’ermitage de Saint-Georges sur la Sainte contre toi, afin que ta prière n’ait aucun effet. Prie en
Montagne. Avec l’aide de plusieurs enfants spirituels secret pour la personne et ta prière sera efficace.
devenus moines, il y retourna au début de 1991 et c’est Tu ne peux être sauvé seul, si tous les autres ne sont pas
là qu’il rendit l’âme le 2 décembre 1991. sauvés aussi. C’est une erreur de prier exclusivement
Quelques paroles et conseils pour soi-même, pour son propre salut. Nous devons
priez pour le monde entier, afin que pas un ne soit
La vie sans le Christ n’est pas la vie. C’est bien comme perdu.
cela : si tu ne vois pas le Christ en tout ce que tu fais, tu
es sans Christ. Je ne crains pas l’enfer et je ne pense pas au paradis : je
demande seulement à Dieu d’être miséricordieux envers
Le Christ est notre Ami, notre Frère ; il est tout ce qui le monde entier et envers moi aussi.
est beau et bon ; il est tout. En Christ, il n’y a pas de
tristesse, pas d’ennui, pas d’introspection, alors que Nous ne devons pas nous approcher du Christ par
l’homme souffre de diverses tentations et situations qui crainte de « comment nous allons mourir » et de ce que
le rendent malheureux. Le Christ est la joie, la vie, la sera notre sort. Non, il faut plutôt lui ouvrir notre cœur,
lumière, la vraie lumière qui apporte l’allégresse, qui le comme lorsque nous tirons un rideau et tout-à-coup le
fait voler, ( quel est le sens de ce verbe ici ? ) voir soleil pénètre partout. Ainsi le Christ viendra à nous,
toutes choses, connaître tous les humains, souffrir pour afin que nous l’aimions véritablement. C’est le meilleur
tous, souhaiter que tous soient avec lui, qu’ils soient chemin.
proches de lui.
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Nous savons quand l’Esprit Saint nous visite ; nous n’en Père Porphyre, Anthologie de conseils, L’Age
doutons pas un instant. C’est n’est pas comme nos d’Homme, Lausanne, 2007. 341 p.
sentiments normaux. C’est quelque chose qui vient d’en En anglais : Klitos Ioannidis, Elder Porphyrios,
haut et nous transforme complètement, nous devenons Testamonies and experiences, Holy Monastery of the
autre. Quand le Christ vient en nous, alors nous vivons Transfiguration, Milesi, Greece, 1997. 367 p. ;
seulement ce qui est bon ; nous vivons pour le monde Constantine Yiannitsiotis, With Elder Porphvrios: A
entier. La mal, le péché, la haine disparaissent ; ils ne Spiritual Child Remembers, Holy Monastery of the
peuvent rester ; ils n’ont plus de place. Transfiguration, Milesi, Greece, 2001.
Bibliographie
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ÉPHREM DE KATOUNAKIA (1912-1998)
Le père Éphrem de Katounakia est né en 1912 dans le Basile mourut, et peu après Éphrem dut quitter la Sainte
village d’Ambelohori près de Thèbes. La famille était Montagne, la première fois en 38 ans, pour se faire
pauvre, mais les parents attachaient beaucoup soigner à Thessalonique. Après quelques années de vie
d’importance à l’instruction et Évangelos (son nom de solitaire, l’Ancien Éphrem, alors déjà dans la
baptême) a pu terminer l’école secondaire. Après soixantaine, accepta des jeunes disciples et en 1981 sa
plusieurs tentatives infructueuses de trouver un emploi « fraternité » était composée de cinq jeunes moines.
dans le monde (service postal, police, force de l’air), il Parmi les moines d’autres monastères avec qui l’Ancien
trouva quelques menus travaux, puis décida d’accomplir Éphrem avait de bonnes relations, figuraient l’Ancien
son service militaire – mais même là, il fut refusé pour Aimilianos, ancien higoumène du monastère de la
raison de santé. Il réalisa alors que Dieu l’appela à Grande Météore qui est devenu par la suite higoumène
devenir moine. du monastère de Simonos Petra, proche de Katounakia,
l’Ancien Joseph de Vatopédi, fils spirituel de Joseph
Évangelos se rend donc à la Sainte Montagne en
l’Hésychaste, et l’Ancien Éphrem de Philotheou,
septembre 1933, plus spécifiquement à Katounakia,
fondateur de plusieurs monastères aux États-Unis et au
situé à l’extrémité sud de la péninsule du Mont Athos.
Canada, et il visitait fréquemment les moniales du
Katounakia est un ravin qui part de la mer d’Égée et qui
monastère d’Ormylia, proche de l’Athos. En 1981, les
monte vers le sommet de l’Athos ; là sont installés
moines de la Grande Laure voulait l’élire higoumène,
quelques petits ermitages, ainsi que l’hésychastérion de
mais l’Ancien reçut l’inspiration divine que ce n’était
saint Éphrem le Syrien, fondé au début du XX e siècle,
pas sa voie. C’est à cette époque qu’il commençait à
tous dépendants de la Grande Laure. Après seulement
avoir de problèmes de santé, des ulcères sur ses jambes,
six mois, il a été tonsuré sous le nom de Logginos, puis
déshydrations ; il avait des attaques d’apoplexie ; il
en janvier 1936, on lui accorda le Grand Schème sous le
perdait progressivement la vue et ne distinguait que des
nom d’Éphrem, le même nom que porta le fondateur de
ombres. Une sévère attaque d’apoplexie, en novembre
l’ermitage, qui venait de mourir. En août 1936, le père
1996, le laissait cloué au lit, presque entièrement
Éphrem a été ordonné prêtre.
paralysé ; il est décédé paisiblement le 27 février 1998.
C’est à cette époque que le père Éphrem raconta la vie
Quelques paroles et conseils – Louez le Seigneur
de l’Ancien Joseph l’Hésychaste, qui vivait avec
quelques disciples à l’ermitage de saint Basile, situé Une nuit, lorsque les moines disaient (les prières du
près de Katounakia, mais plus haut dans la montagne. lever) : « Au sortir du sommeil, nous nous prosternons
Joseph l’Hésychaste devient alors le père spirituel du devant toi, Seigneur puissant et bon et t’adressons
père Éphrem, qui se rendait la nuit plusieurs fois par l’hymne des anges : Saint, Saint, Saint, es-tu, notre
semaine pour célébrer l’office du matin et la Divine Dieu », on entendait le coassement des grenouilles dans
liturgie, d’abord à l’ermitage de saint Basile, puis aux le marécage voisinant. L’Ancien dit à son disciple :
grottes du skite de la Petite Sainte Anne, où s’était « Mon enfant, va aux grenouilles et dis-leur : Écoutez,
déplacé l’Ancien Joseph. mon Ancien vous ordonne de vous taire parce que nous
voulons lire l’office. »
À cette époque, les moines de Katounakia, y compris
l’Ancien Éphrem, faisaient partie des « Zélotes », « Bénis, père ! » C’était un vrai disciple ! Il n’a pas
partisans de l’Ancien calendrier qui se séparèrent du répondu : « Mais, père, est-ce que je dois vraiment
Patriarcat œcuménique, dont dépendaient parler aux grenouilles ? » Non, il faisait preuve
spirituellement la Sainte Montagne, et les monastères d’obéissance : « Grenouilles, écoutez-moi : L’Ancien
qui restaient en communion avec les Nouveaux vous demande d’arrêter tout de suite, car nous voulons
calendristes. Mais le père Éphrem se sentait mal à l’aise lire l’office. » Puis la grenouille parla ! Elle dit : « Dis à
dans cette situation et il convainquit l’Ancien Joseph de l’Ancien de ne pas s’en faire. Nous avons presque
se réconcilier avec l’Église « officielle ». Le père terminé notre louange du Seigneur, puis nous irons nous
Éphrem continua cependant de vivre à Katounakia, où reposer. »
les frères restèrent du parti de Zélotes.
Même les grenouilles louent le Seigneur ! La création
L’Ancien Éphrem continua de vivre au skite de saint entière chante les louanges du Seigneur. Selon notre
Basile jusqu’en 1973 ; de 1963 à 1971, le père de purification intérieure, nous aussi, nous pouvons
l’Ancien, Yiannis, était venu joindre son fils dans la entendre cette louange secrète ; la glorification secrète
chair comme moine sous le nom de Job. En 1973, le et silencieuse que même les pierres offrent à Dieu. Cela
dernier compagnon du père Éphrem du skite de saint était écrit dans les psaumes…
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Lumière du Thabor Numéro 31 ● Juin 2007 Page 26
Les moines : « Feu et grêle, neige et glace, vents Seigneur. Dès que vous êtes purifiés, vous appréciez
impétueux… » (Ps 148). cette doxologie secrète et vous direz : « Pauvre homme,
tu es le seul qui ne loue pas le Seigneur. Tout le reste le
L’Ancien : « Feu et grêle, neige et glaces, vents
loue ! »
impétueux… » etc.. Tout. Puis commence la grande
doxologie. Vous voyez ? Les montagnes, les collines, Bibliographie
les arbres, la mer et les poissons ; tous louent le
Joseph de Katounakia, L’Ancien Éphrem de
Seigneur. Nous avons obscurci l’intelligence de notre
Katounakia, L’Age d’Homme, 2003. 257 p.
âme à tel point que nous comprenons peu de cette
doxologie. En purifiant davantage votre être intérieur, En anglais : Joseph de Katounakia, Obedience is Life,
vous recevez davantage l’intelligence et vous Elder Ephraim of Katounakia, Holy Great Monastery of
comprenez plus facilement qu’aucune des créatures de Vatopaidi, Mount Athos, 2003. 213 p.; Elder Ephraim
Dieu n’est indolente, mais que chacune loue le of Katounakia, H. Hesychasterion “Saint Ephraim”,
Katounakia, Mount Athos, Greece, 2003. 327 p.
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Lumière du Thabor Numéro 31 ● Juin 2007 Page 27
traduisirent par un rayonnement de plus en plus grand. N’hésite pas [à te confesser] ; n’aie pas de honte. Tout
Il rendit son âme au Seigneur le 21 novembre 1991 ; des ce que tu as fait, même le plus grave péché, le père
milliers de fidèles assistèrent à ses funérailles. Il ne spirituel a reçu du Seigneur Christ lui-même et des
laissa aucun écrit, mais certains de ses enseignements apôtres, le pouvoir de te pardonner par son étole.
oraux, courts et sobres, sont conservés.
Je souffre avec la personne qui se confesse ; je ressens
Quelques paroles et conseils la douleur avec elle. Je souffre et je pleure pour elle. Je
demande à Saint David, qu’après la confession, je
Nous ne sommes pas sanctifiés par le lieu où nous
puisse oublier tout le superflu et me souvenir seulement
habitons, mais par notre mode de vie. Nous pouvons
de l’essentiel pour la prière. Je prie pour le repentir ; je
nous trouver sur la Sainte Montagne mais en nos
m’en inquiète et j’attends qu’il revienne.
pensées être dans le monde. Ou nous pouvons être ici
[dans le monde], mais sur la Sainte Montagne en esprit. Ne dévoile pas aux hommes ce qu’est ta confession ni ta
Pour le vrai moine, la Sainte Montagne est là où il se vie, encore moins ton activité spirituelle. Tout doit se
trouve. faire dans le secret et selon les conseils de ton père en
Christ.
Ne soyez par orgueilleux, mon enfant, qu’en
communiant aujourd’hui ton visage resplendisse comme Aucune prière, mes enfants, n’est jamais perdue.
le soleil. Même dans les choses bonnes, nous devons
Bibliographie
nous garder de l’orgueil.
Parmi la splendeur des saints, Vie du père Jacques
Quand le prêtre prélève des portions [de la prosphore] et
Tsalikis, Adaptation française Monastère de
commémore les noms des fidèles pendant la prothèse
l’Annonciation, Éditions Ormilia, Chalcidique, Grèce,
[de la Divine liturgie], un ange du Seigneur descend,
2004. 198 p.
prend la commémoration et la place devant le trône du
Christ comme une prière pour ces personnes. En anglais : Stylianos Papadopoulos, The Garden of the
Holy Spirit, Elder Iakovos Tsahkis, Kyriakidis
Nous devons prendre garde de ce que nous demandons à
Publications, Thessalonica, Greece, 1999; Orthodox
Dieu pendant la prière, car nous ne savons pas, lorsque
Witness, Maryville IL, 2007. 195 p.
nous demandons une épreuve et qu’il l’accorde, si nous
pourrons l’endurer.
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dernières années au lit. Il est décédé le 10 novembre les douleurs, psychologiques ou physiques, savent qu’ils
1989. n’ont jamais prié autant et aussi profondément et
longuement que lorsqu’ils étaient cloués sur un lit de
Quelques paroles et conseils
douleur ou souffrant de l’épreuve d’un lourd fardeau
L’amour véritable est comme la flamme d’une bougie. psychologique. Alors que, quand nous avons tout, nous
On peut allumer autant d’autres bougies qu’on veut à sa oublions prière et jeûne et autres pratiques. C’est pour
flamme, sans qu’elle ne soit diminuée. Et chaque bougie cela que Dieu permet la souffrance.
nouvellement allumée a autant de flamme que les
J’ai fait un marché avec Dieu : Je vide mes poches en
autres.
faisant des aumônes et il les remplit. Il n’a jamais failli
Je ne crains pas la mort : non à cause de mes œuvres, à notre accord. Est-ce que je l’enfreindrais moi-même ?
mais parce que je crois en la miséricorde divine. Que jamais cela ne se produise !
Ne néglige pas la prière ! Le matin, l’après-midi, le soir, Pour moi, le pire des enfers est de me rendre compte
aux repas. En particulier, n’oublie en aucun cas les que j’ai attristé une personne bien-aimée.
petites complies, bien que tu sois fatigué. C’est une
Comme il est rusé le diable ! Aux jeunes qui se sont
question de sacrifice de soi, d’amour. Quand une
unis dans un mariage chrétien il chuchote : « Qu’il
personne bien-aimée t’appelle tard la nuit, comment
serait mieux pour toi si tu allais au monastère et vivais
peux-tu parler parfois pendant des heures, en dépit de ta
les joies célestes, spirituelles, loin des soucis de la vie
fatigue, sans ressentir animosité, mais étant plutôt
familiale qui te divisent et t'enchaînent ! Alors qu’à
heureux ?
ceux qui sont au monastère, cherchant la vie de virginité
Quand les gens nous traitent injustement, Dieu nous en Christ, il chuchote : « Qu’il serait mieux pour toi si
justifie. tu te mariais et faisais de ta maison un temple de Dieu,
La tristesse nous purifie. Une personne est vraiment savourant les joies de la vie mariée, loin de la
humaine dans la tristesse. Dans la joie, nous sommes mortification ascétique et de la solitude qui
transformés, nous devenons quelqu’un d’autre. Dans la t’opprime ! » Et si celui qui était marié devenait moine
tristesse, nous devenons ce que nous sommes vraiment. et si le moine se mariait, il leur dirait le contraire – tout
Et c’est par ce chemin excellent que nous pouvons nous cela afin de les conduire au désespoir et de les faire
approcher de Dieu. Nous sentons notre faiblesse. dévier du chemin du salut. Car la voie du salut est
Souvent, quand nous sommes heureux et dans la gloire, également le mariage béni et la virginité en Christ.
nous nous sentons au centre du monde, ou même au Bibliographie
centre de l’univers : « Je suis et personne d’autre
En anglais : Holy Cœnobium of the Keharitomeni
n’existe! » Dans la douleur et la tristesse nous nous
Theotokos, Counsels For Life: From the Life and
croyons comme une fourmi insignifiante dans l’univers,
Teachings of Fr. Epiphanios Theodoropoulos, Orthodox
entièrement dépendants, et nous cherchons l’aide et
Kypseli Publications, Thessalonica, Greece, 1995.
l’amitié de Dieu. Ceux parmi nous qui sont passés par
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de talent pour l’iconographie et ses icônes sont d’une Son grand succès en tant que missionnaire reposait sur
grande beauté. ses vertus : sa grande foi et amour chrétiens, sa bonté, sa
gentillesse, son courage, sa pureté, son honnêteté, son
En 1969, elle reçoit un appel divin : une nuit, pendant
esprit d’initiative et de créativité. Elle s’endormit dans
son sommeil, elle a eu une vision du Christ qui lui dit :
le Seigneur en son Afrique bien-aimée, à Nairobi, le 3
« Va aider les indigènes de l’Afrique. » Puis elle voit les
janvier 2000.
endroits en Afrique où elle a œuvré par la suite. Ainsi,
elle part pour travailler comme missionnaire auprès des Quelques paroles et conseils
communautés orthodoxes en Afrique, d’abord au
Quand nous avons la charité chrétienne et que nous
Kenya, où il y a un grand nombre d’orthodoxes
laissons la grâce divine nous diriger, alors la grâce nous
africains et un séminaire, puis en Ouganda, au Zaïre et
illumine et nous protège de tout mal.
de nouveau au Kenya. Dans un document rédigé en
mars 1988, elle résume ainsi son travail en Afrique : Maintes fois, le Dieu de toute-bonté me préserva des
« Étant le moindre des serviteurs [du Christ], j’ai couteaux, des flèches, des voleurs, des serpents, des
travaillé et je continue à travailler pour sa gloire en lions. Je le glorifie de toute mon âme. Je mets mon
construisant des églises en Afrique missionnaire, en espoir en Dieu et je l’implore de demeurer toujours
écrivant des icônes saintes pour l’embellissement des entre ses mains, afin de le servir jusqu’au grand âge.
maisons de Dieu, en fabriquant des linges et des Notre Seigneur Jésus Christ met ses élus à l’épreuve
vêtements sacrés, en aménageant les terrains des églises, pendant cette courte vie. Les chrétiens sont sages quand
et en veillant à la fourniture de tout autre nécessité des ils perçoivent tout selon la sagesse et qu’ils acceptent
lieux, tels les hôtelleries et les salles, afin que les fidèles les afflictions comme autant d’invitations à la
puissent jouir de lieux convenables pour la catéchèse, perfection.
l’étude et les conférences. J’étais aussi l’“infirmière” et
le “médecin” pour le peuple. » L’esprit du chrétien véritable doit être constamment
dirigé vers la vie éternelle. Il ne doit pas être atteint par
Mère Stavritsa contribua ainsi à la construction et à l’amour de l’argent ; il doit être satisfait d’avoir ce qui
l’iconographie d’une vingtaine d’églises au Kenya ; elle est nécessaire à la vie, ayant pleinement confiance que
écrivit également des icônes pour plusieurs églises en Dieu ne l’abandonnera pas. Nous ne devons pas nous
Ouganda. Elle était souvent invitée à s’adresser aux fier à notre corps corruptible, mais nous concentrer sur
fidèles, par exemple à la fin de la Divine Liturgie, l’âme, afin qu’un jour nous puissions nous tenir devant
expliquant l’Évangile du jour, le sens de la liturgie et la le trône de Dieu et entendre : « C’est bien, serviteur bon
foi orthodoxe. Elle aimait particulièrement parler aux et fidèle, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup
enfants et elle enseignait la catéchèse aux enfants et aux je t’établirai ; entre dans la joie de ton Seigneur » (Mt
adultes. Mais ses activités dépassaient de loin la 25, 21).
construction d’églises, l’iconographie et même
l’enseignement de la foi : elle venait en aide au clergé et Bibliographie
aux fidèles dans le besoin ; elle s’occupait des malades ; En anglais : Constantine Cavarnos, Modern Orthodox
elle enseignait aux femmes la couture, la cuisson et la Saints – 14 : Blessed Elder Iakovos of Epiros, Elder
gestion d’un ménage ; elle veillait à ce que des jeunes Joseph the Hesychast and Mother Stavritsa the
reçoivent une éducation générale et théologique en Missionary, Institute for Byzantine and Modern Greek
Grèce. Studies, Belmont MA, 2000.
AIMILIANOS DE SIMONOS PETRA
L’archimandrite Aimilianos (aussi écrit Aemilianos ou « Qui n’a as été saisi par le bienveillant et permanent
Aimelianos ou Emilianos) (Vafeidis) est né à Pirée en sourire de Géronda. Pas un sourire de circonstance,
1934 d’une famille originaire de Cappadoce. D’abord mais un vrai visage épanoui, rayonnant d’une joie
moine aux Météores puis higoumène du monastère de la intérieure et du bonheur de rencontrer l’autre, des yeux
Grande Météore, il se déplace avec ses moines au qui vous perçaient jusqu’a l’âme et qui vous laissaient
monastère de Simonas Petra, où il est higoumène de comprendre qu’il avait tout vu, tout compris et qu’il
1973 à 2000. Éminente figure « philocalique », savait quelle était votre voie. Il ne recevait jamais ; il
l’archimandrite Aimilianos s’inscrit dans le courant du accueillait. Toute rencontre était un temps qu’il
renouveau monastique de la Sainte Montagne au dernier arrachait à sa prière, mais pourtant, il ne laissait jamais
quart du XXe siècle. percevoir la moindre lassitude. Il semblait avoir tout son
temps, comme si vous étiez seul à solliciter son
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attention. Il coupait le téléphone, fermait sa porte, et Bibliographie :
vous écoutait, vous regardait, vous laissait le temps de
Le monastère d’Ormylia, qui dépend de Simonas Petra,
vous détendre et de laisser peu à peu s’ouvrir le chemin
a édité cinq livres des Catéchèses et discours de
de votre cœur. Jamais il ne manquait de vous offrir un
l’Ancien Aimilianos :
rafraîchissement et une sucrerie, qu’il ne prenait pas,
lui, et s’enquerrait de vous, de vos soucis, de votre Tome 1, Le Sceau véritable, Éditions Ormylia, Ormylia,
famille, de vos besoins et peu à peu, votre âme se Grèce, 1998. Recueil de conférences et d’homélies sur
laissait aller à la confiance qu’il suscitait, sans vous le monachisme : I – Organisation, fonctionnement, la
l’imposer. Il était extrêmement attentif à la liberté des régénération contemporaine ; II – Aspects de la vie
uns et des autres, Jamais il ne s’immisçait dans la vie spirituelle du moine (en particulier la prière), et
d’autrui sans que celui-ci ne le lui demandât. Même témoignages sur de grands spirituels contemporains
avec ses enfants spirituels, il n’avait pas de norme qu’avait connus le Père Aimilianos.
préconçue à leur égard quant à ce qu’ils devaient faire, Tome 2, Sous les ailes de la colombe, 2000. Comprend
mais il était attentif à ce que chacun pouvait et voulait douze catéchèses et homélies traitant du cheminement
offrir à Dieu selon sa mesure propre, quel était le de l’âme, de la renaissance spirituelle, de la paix
dessein de Dieu sur chacun, la vocation personnelle de intérieure, de la communion avec Dieu etc.
chacun. »
Tome 3, Exultons pour le Seigneur, 2002. 398 p.
Archimandrite Élie (Ragot), Commentaires de quatorze psaumes (16, 18, 37, 62, 76,
Conférence sur le père Aimilianos 80, 83, 86, 87, 89, 102, 109, 117, 131).
et le Mont Athos, Paris, 11 mars 2007.
Tome 4 : Le culte divin, Attente et Vision de Dieu, 2004.
Extrait du livre De la chute à l’éternité : 245 p. Comprend treize homélies sur la Divine Liturgie,
« Quand nous acquérons cette quiétude, nous sommes son expérience, comment s'y préparer, des conseils aux
proches du Paradis. Un homme qui se réjouit peut à célébrants, son lien avec l'ascèse et avec la prière etc.
l’instant même aller au ciel. Un homme qui s’inquiète, Tome 5 : De la chute à l’éternité, 2006. 270 p. Treize
qui se fatigue au moindre effort, qui désespère, ne peut homélies destinées plus particulièrement aux gens dans
ni se souvenir du Christ ni même prier. Pourquoi laisser le monde. Sur l'expérience de la croix dans nos vies, le
notre cœur se flétrir ? Pouvons-nous entrer au Paradis repentir, le mariage, nos relations avec le prochain,
dans cet état ? Disons-nous à nous-mêmes et disons aux l'homme : un roi sur son trône etc.
autres : « Réjouis-toi ! » Plus le monde change, plus
nous devons être joyeux et doux. Pourquoi ? Parce que Voir aussi deux articles de l’archimandrite Aimilianos :
la mort a été terrassée et le ciel nous appartient. La mort Le Messager Orthodoxe, Numéro spécial : « Le Mont
a toujours été un problème â travers les siècles. Mais Athos aujourd’hui », No 95, 1984 : « Le Mont Athos :
« la mort a été engloutie », et maintenant par la joie et la Écrin sacré de la prière de Jésus » ; et « Le rôle du père
paix vécues dans l’Église, nous pouvons voyager vers la spirituel dans un monastère orthodoxe ».
vie éternelle. Notre prière nous y aidera. Les épreuves
forgeront notre foi, les souffrances, les difficultés sont
« un pacte auprès dit juste Juge ». Nous donnons
quelques centimes : la souffrance, la fatigue, la maladie,
et nous recevons des millions : un pacte avec le juste
Juge ! Et notre vie se transforme en joie ineffable. »
EPHRAÏM DE PHILOTHEOU
L’Ancien Ephraïm est né à Volos en 1927. À l’âge de Par la suite, le Saint Synode de la Sainte Montagne lui
19 ans, il se rend au Mont Athos, où il devient disciple demande de revivifier plusieurs autres monastères,
de Joseph l’Hésychaste. Il est tonsuré en 1949 sous le Xeropotamou, Konstamonitou et Karakallou. Il demeure
nom d’Ephraïm, puis il est ordonné diacre et prêtre. le père spirituel de ces monastères, ainsi que de
Après le repos de l’Ancien Joseph en 1959, l’Ancien plusieurs autres monastères en Grèce, ainsi qu’aux
Ephraïm mène la même vie ascétique. Puis en 1973, il États-Unis et au Canada, où il fonde 17 monastères. Il
devient higoumène du monastère de Philotheou, où il habite au monastère de Saint-Antoine en Arizona.
réussit à restaurer la vie spirituelle en peu de temps,
Livre en anglais : Counsels from the Holy Mountain:
avec un accroissement important du nombre de moines.
Selected from the Letters and Homilies of Elder
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Ephraim. Florence, Arizona : St. Anthony's Greek Orthodox Monastery, 1999.
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BASILE DE STAVRONIKITA
Né en 1936, l’Archimandrite Basile (Gondikakis) est introduction aux Œuvres spirituelles de saint Isaac le
higoumène du monastère de Stavronikita. Il est l’auteur Syrien (tome i, Desclée de Brouwer, 1981, 505 p. ;
du livre Chant d'entrée (Labor et Fides, Genève, 1980, l’Introduction est disponible en ligne sur le site
132 p.), dans lequel il développe une vision de l'unité www.jesusmarie.com). Voir aussi son article
comme réalisation de la vie du Dieu trinitaire à travers « L’expérience monastique », Contacts, XXVII, No 89,
l'eucharistie. Il a écrit également une remarquable 1975, p. 100 ff.
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DE L’AMOUR
L’amour spirituel est plus élevé que l’amour des frères Souvent, le Dieu Bon abandonne les bons aux mains des
et sœurs selon la chair, car on devient dans cet amour méchants, afin qu’ils leur (manifestent) abandonnent14
parent par le Christ, et non par une mère. Ceux qui leur bonté et recueillent une récompense céleste.
possèdent ce pur ou noble amour sont pleins de bonté,
L’amour uni à la pauvreté extérieure aide beaucoup à
car ils ont le Christ en eux et la divinité est inscrite sur
acquérir également la pauvreté intérieure, la pauvreté en
leur visage. Naturellement, il est impossible que
passions. Ces deux genres de pauvreté rendent l’homme
l’amour du Christ vienne en nous, si nous ne purifions
riche de la Bonté de Dieu.
pas notre amour pour le donner à Dieu et à ses images,
si nous ne nous donnons pas totalement aux autres et Ceux qui s’approchent des hommes qui souffrent
sans exiger en retour qu’ils se donnent à nous. s’approchent de Dieu, car Dieu se trouve toujours
auprès de ses enfants qui souffrent. Dieu affermit
Ceux qui souffrent profondément pour le salut du
spirituellement ses enfants pleins de « zèle généreux »,
monde entier, l’aident à leur façon par leur combat
qui aident leur prochain à porter leur croix, et il les
spirituel et se confient humblement entre les mains de
affranchit des croix, c’est-à-dire des épreuves.
Dieu, ceux-là éprouvent la plus grande joie du monde :
leur vie est alors une louange continuelle, car ils Ceux qui aiment en vérité et mènent leur combat
exultent, comme les anges qui battent des ailes et louent comme il convient, supportent leur prochain – qui est le
Dieu jour et nuit. Ceux, en revanche, qui ne se soucient Christ – avec amour, se sacrifient pour lui et se privent
pas du salut de leur âme et s’efforcent de trouver joie et pour lui procurer ce qu’il désire.
repos en cette vie de vanité, sont tourmentés en Dieu abandonne ceux qui ne se mettent pas à la place
permanence et mêlés aux inextricables engrenages du des hommes plongés dans la souffrance. Ils tombent
monde, et ils vivent l’enfer dès ici-bas. rudement et apprennent ainsi à souffrir. Dieu protège, en
Les hommes pleins de « zèle généreux », vivant ; dans revanche, ceux qui souffrent avec autrui et se
la céleste sphère de la louange, reçoivent avec joie désintéressent de soi pour ne s’intéresser qu’aux autres.
même les épreuves, et ils rendent grâces à Dieu tant Ils sont alors l’objet de la sollicitude de Dieu et des
pour les épreuves que pour les bénédictions. Ils hommes.
reçoivent en permanence la bénédiction de Dieu et L’amour spirituel et chaleureux rend les hommes
fondent intérieurement de gratitude envers Dieu, sensibles encore plus sensibles, et les insolents encore
sentiment qu’ils lui manifestent de toutes les façons plus insolents.
spirituelles possibles, comme ses enfants.
Ceux qui, par pur amour, sacrifient jusqu’à leur vie pour
Ceux qui disent qu’ils sont sensibles, qu’ils ont amour protéger autrui, imitent le Christ. Ils sont les plus grands
et délicatesse, et supportent le mal que leur font les héros : même la mort tremble devant eux, vu qu’ils l’ont
autres, tout en disant : « Que Dieu le leur rende ! » sont défiée par amour. Ils triomphent ainsi de l’immortalité
sans en avoir conscience trompés par le diable, car et, prenant la clef de l’éternité sous la plaque de leur
parler ainsi est maudire avec politesse. Nous passons tombe, ils avancent légèrement vers la béatitude
tous en cette vie des examens pour passer à la Vie éternelle.
éternelle, au Paradis. Je pense que cette façon de
maudire avec politesse reçoit une note en dessous de la Extrait de : Père Paissios l’Athonite, Lettres,
moyenne. monastère Saint-Jean-le-Théologien,
Souroti (Grèce), 2005.
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LETTRE 37 : EXPÉRIENCES MARQUANTES
DE MA VIE SPIRITUELLE
par le père Joseph l’Hésychaste
...C’est par amour pour vous et pour édifier vos âmes Avant de m’installer chez mon Ancien, j’avais
que je vais maintenant esquisser à grands traits le récit l’habitude d’aller m’asseoir chaque après-midi, pendant
de ma vie. Qu’il soit pour vous source de force et de deux ou trois heures, dans le désert – où l’on ne trouve
patience, car sans patience l’homme ne peut rien que des bêtes sauvages – et d’y pleurer, inconsolable, au
acquérir d’utile à son salut. Un moine sans patience, point que la terre devenait de la boue à cause de mes
c’est une lampe sans huile. larmes pendant que je disais la « prière de Jésus ». Je ne
savais pas la dire en esprit, mais je suppliais la Mère de
Voici ce que je veux vous dire en quelques mots :
Dieu et notre Seigneur de me donner la grâce de
Lorsque j’étais dans le monde, je menais en secret des
l’apprendre, comme les saints la décrivent dans la
combats âpres et pleins de larmes. Je ne mangeais
Philocalie. De fait, en la lisant, j’avais compris qu’il y
qu’une seule fois tous les deux jours, le soir venu. Les
avait là quelque chose que je ne possédais pas.
montagnes et les grottes du Pentélis me connurent
comme un hibou des ruines (cf. Ps 101,7), affamé et en Un jour je dus affronter beaucoup de tentations. Pendant
larmes, à la recherche de son salut. Je voulais voir si toute cette journée, je ne cessai de crier avec une
j’étais capable de supporter la souffrance pour être apte souffrance toujours plus grande. Lorsque le soir fut
à devenir moine sur la Sainte Montagne. venu, au coucher du soleil, je m’effondrai, à jeun et
épuisé par les larmes que j’avais versées. Je regardai,
Après m’être suffisamment exercé pendant quelques
brisé et affligé, l’église de la Transfiguration qui se
années, je suppliai le Seigneur de bien vouloir me
trouve au sommet du Mont Athos, en suppliant le
pardonner de manger tous les deux jours, et je promis
Seigneur. Il me sembla soudain qu’un violent coup de
que lorsque je serais sur la Sainte Montagne, je ne
vent (cf. Ac 2,2) en provenait ; mon âme se remplit d’un
mangerais plus qu’une fois tous les huit jours, comme
parfum ineffable et aussitôt mon coeur se mit à dire la
on le dit dans les Vies des saints.
prière mentalement comme une horloge. Je me relevai
Une fois arrivé sur la Sainte Montagne et malgré une alors, rempli de grâce et d’une joie infinie, et j’entrai
recherche poussée, je ne pus trouver personne qui fût dans la grotte. Courbé, le menton sur la poitrine, je me
capable de manger moins d’une fois par jour. mis à dire mentalement la prière. À peine eus-je le
L’évocation des larmes que je versai alors et de la temps de la dire pendant quelques instants que je fus
souffrance de mon âme me donne le vertige ; mes cris ravi en contemplation.
déchiraient les montagnes jour et nuit parce que je
Tout en me trouvant, toute porte close, dans la grotte,
n’avais pas trouvé la Sainte Montagne conforme à la
j’étais au ciel, en un lieu sublime, dans une profonde
description qu’en font les saints.
paix et l’âme sereine : le repos parfait. Je n’avais à
Je visitais chaque grotte de la montagne ; l’esprit qu’une seule chose : « Mon Dieu, ne permets
graduellement, comme un cerf recherche l’eau vive pas que je revienne dans le monde, cette vallée de
pour se désaltérer (cf. Ps 41,2), je me mis en quête d’un larmes, mais laisse-moi rester ici ! » Après que le
père spirituel pour m’enseigner la céleste contemplation Seigneur m’eut reposé autant qu’Il le voulait, je revins à
et la praxis [pratique]. Finalement, après deux années moi et me retrouvai dans la grotte. Depuis lors la prière
d’une recherche épuisante et après avoir rempli un n’a pas cessé de se dire mentalement en moi.
baptistère de larmes [Peut-être allusion au « deuxième »
Puis, dès que je fus retourné auprès de mon Ancien,
baptême qui est celui des larmes chez saint Syméon le
j’engageai de grands combats, toujours avec sa
Nouveau Théologien (NDT)], je décidai de demeurer
bénédiction. Une nuit, alors que je priais, j’entrai une
chez un Ancien simple, bon et sans malice, en
fois encore en contemplation et mon esprit fut ravi
compagnie d’un autre frère. Il me donna sa bénédiction,
jusqu’à une plaine. Je vis alors des moines rangés en
me laissant combattre tant que je pouvais, et
lignes de bataille selon leurs rangs. Un majestueux
m’autorisant à me confesser auprès du père spirituel
général s’approcha alors de moi et me dit : « Veux-tu te
avec lequel je me sentirais en confiance. Je lui obéis à la
joindre à nous pour combattre en première ligne ? » Je
lettre.
lui répondis aussitôt que je désirais grandement
affronter en combat singulier les adversaires dont la
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peau était brûlée par le soleil. Ils criaient et crachaient peu partout. Je me trouvais très en hauteur et je pouvais
du feu comme des chiens sauvages, leur aspect seul tout voir comme au théâtre. Tous les moines devaient
suscitait l’effroi. Mais je n’avais pas peur ; envahi par traverser cette zone. Du côté de la mer se trouvait un
une rage frénétique, j’étais prêt à les déchirer avec mes dragon furieux – un démon effrayant ; ses yeux
dents. Il est vrai que même dans le monde, j’avais une lançaient des flammes. Il sortait la tête pour voir si des
âme valeureuse. Alors le général me sépara des lignes moines tombaient dans les pièges. Eux s’avançaient
où se trouvaient la plupart des pères. Après m’avoir fait insouciants et sans prendre de précaution. L’un était pris
traversé trois ou quatre ligne du régiment, il me plaça en par la gorge, l’autre par la taille, ou encore par la jambe
première ligne où ne se tenaient plus qu’un ou deux ou la main. À cette vue, le démon riait aux éclats. Pour
moines qui faisaient face aux démons féroces. Ils étaient ma part, j’étais accablé et je pleurais amèrement : « Ô,
prêts à se ruer sur moi, mais moi aussi je crachais du feu démon pervers ! m’exclamai-je, comme tu nous
sur eux, j’étais déchaîné. Il me laissa alors à ce poste et accables et nous trompes ! » Puis, je revins à moi, je me
ajouta : « Qui désire se battre valeureusement contre retrouvai au milieu de ma cabane.
eux ? Je ne m’y opposerai pas, au contraire je l’y
Ma règle était de ne manger qu’une seule fois par jour
aiderai. » Je revins alors à moi et je me demandai quelle
une petite quantité de nourriture avec un peu de pain,
guerre se préparait.
même pour Pâques ou les jours gras, nous ne mangions
Dès lors les combats furieux commencèrent et ils se qu’une fois par jour. Pendant toute l’année nous
poursuivaient jour et nuit. Des combats furieux ! Pas un veillions la nuit entière. Le père Arsène et moi, tenions
instant de repos ! Mais j’éprouvais la même rage à cette règle d’un saint Ancien, papa Daniel. Il y avait
l’encontre des démons. beaucoup de saints vieillards à cette époque, et papa
Daniel était l’un d’entre eux. Il était aussi prêtre et
Je demeurai assis en prière pendant six heures, sans
hésychaste rigoureux : il n’admettait personne à sa
laisser mon esprit sortir de mon cœur. La sueur
Liturgie qui durait trois heures et demie ou quatre
ruisselait sur ma peau. J’utilisai le bâton
heures. Il ne pouvait prononcer les demandes à cause de
impitoyablement. Souffrances et larmes. Des jeûnes
ses larmes qui changeaient le sol en boue, c’est
rigoureux et des nuits entières sans dormir. Finalement
pourquoi il mettait beaucoup de temps. Il était prêtre
je m’effondrai. Huit années durant je vécus chaque nuit
depuis plus de cinquante ans et pas un seul jour il
le martyre. Les démons s’enfuyaient en criant « Il nous
n’avait manqué de célébrer la divine Liturgie. Même
a brûlés ! Il nous a brûlés ! » Une nuit où cela se
pendant le Carême, il célébrait quotidiennement la
produisait le frère qui demeurait près de chez moi les
Liturgie des Présanctifiés. Finalement il mourut sans
entendit aussi et, étonné, me demanda qui criait ainsi.
avoir jamais été malade.
Malgré tout, le dernier jour, celui où le Christ devait les
Parmi ces saints, il y avait un Russe qui ne cessait de
chasser, je songeai désespéré : « Puisque mon corps est
pleurer jour et nuit. Il vivait sans cesse dans la
ruiné et que les passions continuent d’agir comme si
contemplation des réalités divines. Il surpassait même
j’étais en pleine santé, ce sont les démons qui sont
beaucoup des saints de jadis. Il disait : « Quand on voit
vainqueurs. Ils m’ont brûlé complètement, ils sont
Dieu, il n’y a rien à dire, on ne peut que pleurer de
vainqueurs et non moi. » Finalement, alors que j’étais
joie. » Dieu lui avait accordé le don de prédiction ; il
assis ravagé, blessé, désespéré, je sentis que quelqu’un
savait à l’avance qui venait le voir.
ouvrait la porte et entrait. Absorbé par la prière, je ne
me retournai pas pour le regarder. Soudain, je sentis Ainsi donc, nous reçûmes notre règle de jeûne et de
que, sous la ceinture, quelqu’un m’excitait au plaisir de vigile du père Daniel. Celui-ci ne recevait personne,
la chair. Je me retournai alors et vis le démon teigneux comme nous l’avons déjà dit, mais ou parce que j’étais
qui m’agrippait ; sa tête couverte de plaies puait ! Je devenu très habile pour rechercher ce qui pouvait
bondis comme une bête sauvage pour l’attraper ; il avait m’instruire, ou par une disposition de Dieu que j’avais
des soies de porc et devint invisible. Je sentis ses poils si ardemment supplié, il consentit à me recevoir.
et sa puanteur. Enfin, depuis cet instant la bataille Chaque fois il me prodigua quelques paroles remplies
s’arrêta et tout cessa. La sérénité vint dans mon âme et de grâce. Je marchais toute la nuit pour être seul, voir
je fus délivré complètement des passions impures de la cette authentique manifestation divine et entendre
chair. quelques paroles.
Finalement, cette nuit-là, j’entrai de nouveau en extase. Tous les deux étaient entièrement reclus, mais il y en
Je vis une région spacieuse que la mer divisait. Dans avait beaucoup d’autres, et même si chacun avait son
celle-ci des pièges dissimulés à la vue étaient tendus un
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charisme, tous n’en étaient pas moins sanctifiés comme que je m’enfuis comme si je n’avais plus tous mes
les lys qui parfument le désert. esprits, au cas où il remarquerait quelque chose et se
mettrait à m’interroger.
Une nuit, je marchais sous la pleine lune, me rendant
chez l’Ancien pour lui dire mes pensées et recevoir la Une autre fois, alors que je veillais seul dans ma
sainte Communion. Une fois arrivé, je me tins à quelque minuscule cabane – car le père Arsène et moi avions
distance sur un petit rocher, pour ne pas troubler leur l’habitude de veiller chaque nuit, chacun de son côté
agrypnie silencieuse. M’étant assis, je me mis à prier dans la prière et les larmes –, j’entrai à nouveau en
mentalement lorsque j’entendis le doux gazouillis d’un contemplation. Ma cellule fut remplie de lumière,
oiseau. Il devait être dix heures du soir. Mon esprit fut comme s’il faisait jour. Trois petits enfants qui ne
saisi par ce bruit. Je le suivis pour voir où se trouvait semblaient pas avoir plus de dix ans apparurent en son
l’oiseau, regardant attentivement çà et là. Tout en le sein ; ils avaient la même taille, le même aspect, le
cherchant, je pénétrai dans une belle prairie. J’avançai même vêtement, le même visage, et la même beauté.
sur un chemin d’un blanc éclatant, avec des murs de Subjugué, j’étais ravi en contemplation. Ils s’appuyaient
diamant et de cristal constellés de fleurs multicolores et l’un sur l’autre, et tous les trois ensemble bénissaient
dorées, en sorte que mon esprit oublia l’oiseau et, comme bénit le prêtre, tout en chantant
captivé, je contemplai ce paradis. mélodieusement : « Vous tous qui avez été baptisés en
Christ, vous avez revêtu le Christ. Alléluia ! » Tantôt ils
En m’approchant, je découvris un palais si grand et
se dirigeaient vers moi, tantôt ils passaient par-derrière,
admirable qu’il fascinait à la fois l’esprit et l’intellect.
sans faire volte-face et en continuant de chanter. Et moi
Devant la porte se tenait la Très Sainte tenant dans ses
de m’interroger : « Où donc ont-ils pu apprendre si
bras notre très doux Seigneur Jésus-Christ. Elle était
jeunes à chanter aussi bien et à bénir ? » Il ne me vint
toute blanche et étincelait comme de la neige.
pas à l’esprit que sur la Sainte Montagne il n’y a pas de
M’approchant je l’embrassai avec un amour infini. Elle
petits enfants si jeunes et si beaux. Ils s’en allèrent
m’embrassa alors comme un petit enfant et me dit
comme ils étaient venus pour aller bénir d’autres
quelque chose. Je n’oublierai jamais l’amour qu’elle me
personnes. J’étais stupéfait, et bien des jours se
témoigna, comme une véritable mère. Alors, sans
passèrent avant que la joie que j’éprouvais ne s’effaçât
crainte ou hésitation, je m’approchai d’elle de la même
de mon souvenir. Mais on ne peut pas oublier de telles
façon que je m’approche de son icône. Je me comportai
choses.
avec elle comme si j’étais vraiment un petit enfant
innocent. Encore maintenant j’ignore comment je la Une autre fois encore, j’étais très affligé. Notez bien
quittai, car mon esprit était entièrement subjugué. Je cela : Dieu ni ne console une âme ni ne révèle de telles
partis de là par un autre chemin et je revins dans la choses sans que l’on soit nécessairement passé par des
prairie où se trouvait une belle demeure. À cet endroit dangers et des tentations terribles. Rien n’advient sans
on me donna quelque chose en signe de bénédiction en raison et par hasard. Donc, étant envahi par un chagrin
me disant que c’était là le sein d’Abraham et qu’il était immense, comme jadis, le Christ m’apparut sur sa croix
de coutume de donner quelque chose en cadeau à celui et, baigné de lumière et inclinant sa tête, Il me rappela :
qui venait à le parcourir. Ainsi j’étais aussi passé par là, « Vois combien moi j’ai souffert pour toi ! » Alors
et je revins à moi. Je me retrouvai adossé au rocher. toutes mes afflictions se dissipèrent comme de la fumée.
Abandonnant alors le but que je m’étais fixé, je Que dire de ce si grand amour que le Seigneur éprouve
descendis tout joyeux vers la grotte de saint Athanase en cherchant à nous sauver ! Mais nous, la plus petite
pour y vénérer l’icône de la Mère de Dieu, car j’avais tentation nous fait tout oublier. C’est dans les tentations
beaucoup de dévotion pour elle. Au début de mon et les afflictions que l’on trouve le Christ. Je ne parle
séjour, j’y étais resté six mois à m’occuper de sa pas des chagrins et des soucis de la vie quotidienne,
veilleuse par amour pour elle qui était jour et nuit mais de ceux que nous éprouvons à cause du Christ :
l’objet de mon occupation spirituelle. Or, cette nuit-là, être persécuté, souffrir pour sauver quelqu’un d’autre ;
tout entier captivé par l’amour divin, je descendis vers combattre pour l’amour du Christ et affronter des
la grotte pour la remercier. À peine entré et ayant vénéré tentations ; endurer le malheur jusqu’à la mort pour le
son icône – j’étais debout en face d’elle, lui parlant et Christ ; supporter les insultes et les opprobres
lui rendant grâce – sa très douce bouche exhala un injustement ; être méprisé par tous comme si l’on avait
parfum si doux, telle une brise rafraîchissante, que mon perdu la raison. C’est alors à juste titre que le Seigneur
âme en fut comblée et je restai sans voix, en une console et réjouit l’âme.
deuxième extase qui dura longtemps. Ce n’est que
lorsque le sacristain entra pour s’occuper des lampes
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Toute ma vie fut un martyre. La plupart du temps je Il me dit : « Viens, nous t’attendions », et il m’invita à
souffrais à cause des autres, cherchant à les sauver alors m’asseoir. « Excusez-moi, lui répondis-je, mais je ne
qu’ils ne voulaient rien entendre, pleurant et priant alors suis pas digne de m’asseoir là ; il me suffit d’être debout
qu’ils raillaient, subjugués par la tentation. Un jour que à vos pieds. » Il me sourit et me laissa m’asseoir devant
j’éprouvai un profond chagrin, au milieu de l’affliction l’iconostase, devant l’icône de la Très Sainte, et dit :
et de la souffrance, j’entrai en contemplation. Alors que « Maîtresse et Dame de l’univers, Reine des anges,
je marchais, je me retrouvai dans une grande plaine dont Vierge immaculée et Mère de Dieu ! Prodigue ta grâce à
le sol était blanc comme neige. J’étais stupéfait, me ton serviteur qui souffre tant par amour pour toi ; ne
demandant comment j’avais pu pénétrer dans un lieu si laisse pas l’affliction le terrasser ! »
beau. Je cherchai un endroit pour en sortir, de peur que
Soudain, de l’icône jaillit une vive clarté. La Toute
quelqu’un ne me reproche d’y être rentré sans
Sainte apparut de toute sa taille, si belle – mille fois plus
permission.
lumineuse que le soleil – que je tombai à ses pieds
En regardant avec curiosité à droite et à gauche pour incapable de la contempler, et je criai dans mes larmes :
trouver une issue, je vis la porte d’un sous-sol et « Pardonne-moi, Mère, dans mon ignorance je ne cesse
j’entrai. C’était l’église de notre Très Sainte Mère de de te faire de la peine ! » Et pleurant réellement, je
Dieu ; de superbes jeunes gens y étaient assis, tous revins à moi baigné de larmes et rempli de joie...
revêtus du même somptueux vêtement, avec une croix
Extrait de Joseph de Vatopaidi,
rouge sur la poitrine et une autre sur le front. Alors l’un
L’Ancien Joseph l’Hésychaste,
d’entre eux se leva de son trône. Il portait un vêtement
Cerf, 2002, pp. 189-198.
plus éclatant que les autres et avait l’allure d’un général.
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L’HUMILITÉ
par le père Paissios l’Athonite
Bienheureux ceux qui parviennent à imiter l’humble procurer une récompense (s’ils sont innocents), sont
terre, qui, alors qu’elle est par tous foulée aux pieds plus insensés que les petits enfants qui ne veulent même
porte tous les hommes avec amour et les nourrit avec pas entendre parler du médecin par peur de la piqûre (ils
tendresse, comme une bonne mère, qui a fourni le ne veulent pas être piqués par l’aiguille), et qui
matériel - la glaise - pour notre création. Elle accepte continuent à souffrir de la fièvre et de la toux.
avec joie tout ce que nous lui jetons, des bons fruits aux
Nous devons une plus grande gratitude à ceux qui nous
sales ordures, les transforme discrètement en vitamines
ont ainsi piqué et ont par là fait sortir les échardes de
qu’elle offre à profusion avec ses fruits aux hommes
notre âme qu’à ceux qui auraient pioché gratuitement
bons comme aux méchants sans distinction.
notre champ et nous auraient révélé un trésor caché.
L’humble est l’homme le plus fort du monde, car non
Il ne sert à rien de nous user les genoux à faire
seulement il triomphe toujours, mais il porte maints
d’innombrables prosternations si parallèlement nous ne
fardeaux d’autrui sur sa conscience légère. Alors qu’il
nous frottons pas le visage d’humilité (par des
subit le mépris et l’injustice en raison des fautes d’autrui
prosternations intérieures).
qu’il a assumées par amour, il éprouve la plus grande
joie du monde, car il a méprisé totalement ce monde de Celui qui demande à Dieu de lui donner l’humilité, mais
vanité. qui n’accepte pas l’homme que Dieu lui envoie pour
l’humilier, ne sait pas ce qu’il demande. Les vertus, en
Les insultes, les injustices sont les meilleures lancettes
effet, ne s’achètent pas au kilo chez l’épicier, mais Dieu
pour ceux qui ont commis des fautes, car elles
envoie des hommes pour nous éprouver, nous exercer,
permettent de nettoyer leurs vieilles plaies. Pour les
pour nous faire acquérir l’humilité et que nous soyons
innocents, elles sont les coups de couteau du bourreau,
couronnés.
et ceux qui les acceptent avec joie par amour du Christ
sont considérés comme des martyrs.
Les adultes qui n’acceptent pas les insultes ni les
remarques sévères, qui pourraient les guérir ou leur
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Celui qui s’abaisse humblement et accepte les coups des Ceux qui agissent avec simplicité, avec de bonnes
autres élimine ses propres enflures : il devient pensées, qui manifestent toutes leurs pensées à leur
spirituellement beau et svelte comme un ange et peut géronda et croient dans leur profonde humilité qu’ils
ainsi passer par la porte étroite du Paradis. n’ont rien de bon - alors qu’ils mènent leur combat avec
« zèle généreux » - cachent en eux le plus grand trésor
Bienheureux l’homme qui a éliminé ses propres enflures
spirituel. Ni eux-mêmes ni les autres n’en ont
et avance sur la voie pleine d’afflictions du Seigneur en
conscience, et ainsi ce trésor ne court pas le risque
portant les fardeaux d’autrui (les calomnies, etc.) et qui
d’être gaspillé par eux ni dérobé par autrui.
laisse les hommes libres de lui tresser par leurs
accusations des couronnes impérissables. Cela révèle, Celui qui s’humilie devant un homme profondément
en effet, une véritable humilité qui ne considère pas ce humble et sensible en tire un grand profit. En revanche,
que disent les hommes, mais ce que Dieu dira au Jour s’il s’humilie devant un homme qui ignore l’humilité ou
du Jugement. qui lui demande conseil ou encore lui révèle ses défauts,
il le rend encore plus orgueilleux et insolent.
Celui qui parle de façon logique avec un homme
médisant ou un homme à l’esprit borné et s’attend à L’homme dépourvu d’humilité et de bonnes pensées est
trouver compréhension de sa part, manifeste que lui- plein de doutes et d’interrogations. Vu qu’il est
même n’a pas de bon sens. Le méchant est pire que constamment désorienté, il a besoin dans les débuts
l’homme à l’esprit borné : son esprit à lui est enténébré d’un Géronda ayant beaucoup de patience, qui lui
par la méchanceté et l’orgueil. fournira sans cesse des explications, jusqu’à ce que son
esprit et son cœur se purifient et qu’il voie clair.
Ceux qui ont de l’humilité sont aussi pleins de bonté et
reçoivent l’illumination divine. Aussi ne trébuchent-ils Possédant pureté ainsi que paix intérieure et extérieure,
jamais au long de leur chemin spirituel sur les obstacles l’homme humble et bienveillant possède aussi une
de l’Ennemi. profondeur spirituelle qui lui permet de saisir en
profondeur les pensées divines et d’en tirer un plus
Le plus souvent, nous provoquons nous-mêmes 1a
grand profit. Sa foi s’en augmente encore davantage, car
plupart des tentations lorsque, en collaborant avec le
il vit les mystères de Dieu.
autres, nous mettons notre moi en avant, c’est-à-dire que
nous voulons nous élever. Or personne ne monte Ciel L’orgueilleux, non seulement a l’esprit enténébré, mais
par l’élévation de soi selon le monde, mais par il est aussi constamment troublé intérieurement et
l’abaissement spirituel de soi. Celui qui chemine vers le extérieurement. Son caractère superficiel et orgueilleux
bas chemine toujours avec sûreté et ne tombe jamais. le fait rester à la surface des choses et il ne peut avancer
en profondeur - où se trouvent les perles divines - pour
Celui qui ne prend pas conseil au long de son chemin
s’ enrichir spirituellement.
spirituel se trompe de route, se fatigue grandement et se
retarde. Faute de s’humilier en demandant conseil, ne Père Paissios l’Athonite, Lettre II,
serait-ce qu’en un second temps, il atteindra « Quelques “noisettes” en bénédiction », Lettres,
difficilement sa destination. Au contraire, ceux qui monastère Saint-Jean-le-Théologien,
prennent conseil cheminent sans se fatiguer et avec Souroti (Grèce), 2005.
sûreté. Comme ils s’humilient, la grâce les protège et les
illumine.
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LA THÉOLOGIE
par le père Paissios l’Athonite
La théologie est la Parole de Dieu reçue par les âmes formé d’hommes du monde qui se satisfont de belles
pures, humbles et régénérées spirituellement. Elle ne paroles.
réside pas en de belles paroles sorties du cerveau, en des
La théologie, enseignée comme une science, examine
paroles élaborées par une technique littéraire et
généralement les choses du point de vue historique et,
exprimées dans un esprit judiciaire ou mondain.
par conséquent, elle les comprend de façon extérieure.
Une belle statue ne peut parler. De même les belles Comme lui manquent l’ascèse des Pères et l’expérience
paroles ne peuvent parler à l’âme, sauf si l’auditoire est intérieure, elle est remplie de doutes et de points
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d’interrogations. Car l’homme ne peut comprendre 1es et une moindre pour les naturelles, mais la même
actions divines avec son cerveau, s’il ne s’efforce pas puissance en tout. Car tout est très simple en Dieu,
d’en vivre tout d’abord, afin que la Grâce de Dieu comme lui-même est très simple, ce que son Fils nous a
agisse en lui. manifesté sur terre par sa sainte simplicité !
Celui qui pense pouvoir connaître les mystères de Dieu Lorsque l’homme a acquis la pureté, que suit la
au moyen d’une science extérieure, ressemble à simplicité avec la foi ardente et la piété qui lui sont
l’insensé qui veut voir le Paradis au moyen d’un propres, la Sainte Trinité fait sa demeure en lui. Grâce à
télescope. l’illumination divine, il trouve alors aisément la clef des
paroles divines et peut interpréter l’esprit de Dieu de
Ceux qui vivent selon les Pères deviennent des
façon très simple et naturelle, sans migraine
théologiens en pratique, car ils sont visités par le Saint-
intellectuelle.
Esprit. Parmi eux, ceux qui, outre cette formation
intérieure, ont une formation extérieure, peuvent, L’homme interprète bien entendu ce qui est spirituel en
comme l’ont fait de nombreux Pères, parler des fonction de sa pureté ou de sa malhonnêteté. Et il en tire
mystères divins et les interpréter correctement. profit ou se nuit à lui-même, en fait profiter les autres
ou leur nuit. Souvent, malgré une bonne disposition, on
Mais celui qui n’est pas devenu spirituellement parent
peut nuire à autrui en raison de sa propre inexpérience.
des saints Pères et qui entreprend de traduire ou d’écrire
Par exemple, celui qui ignorerait que le vin blanc existe
de la théologie fera par le flou spirituel où il se trouve,
et qui verserait de la teinture rouge dans du vin blanc
injustice aux saints, à lui-même, et au monde.
soi-disant pour le rendre meilleur, empoisonnerait ainsi
Il n’est pas correct non plus de faire de la théologie en les autres. Cependant, même avec de l’expérience et
utilisant les écrits des autres : c’est agir comme sans être malhonnête, l’homme qui vit selon la justice et
l’homme stérile qui adopte des enfants, les présente la logique humaines sera injuste envers l’Esprit de Dieu
ensuite comme siens, et se fait passer pour un père de et, par conséquent, envers lui-même et envers autrui.
famille nombreuse. Les saints Pères tiraient la parole
Raisonnaient selon la justice et la logique humaines, les
divine de leur cœur ou de leur expérience des combats
ouvriers des première et troisième heures de la parabole
contre l’Ennemi et du feu des tentations. Et ils
évangélique (Lc 20) qui protestèrent, croyant qu’on leur
confessaient de bouche humblement leurs expériences
avait fait injustice. Mais le Dieu qui connaît les cœurs,
spirituelles ou bien les écrivaient par amour, afin d’aider
dans la fine appréciation de sa Justice divine, paya les
les générations futures. Ils ne gardaient jamais cet
ouvriers de la onzième heure en les dédommageant
amour pour eux-mêmes, reconnaissant que, comme
aussi de l’anxiété qu’ils avaient éprouvée avant de
l’humilité, tous les dons sont de Dieu.
trouver du travail. En fait, selon sa Justice divine pleine
Ceux qui présentent les dons de Dieu comme leurs d’amour et de compassion, il aurait même donné un
propres dons sont les hommes les plus insolents et les salaire supérieur aux ouvriers de la onzième heure, car
plus injustes du monde, car ils sont injustes envers Dieu ces malheureux souffrirent moralement beaucoup et en
et plus encore envers eux-mêmes. Ils portent la eurent plus de fatigue que les autres ouvriers qui se
responsabilité d’être privés de la grâce divine, car si fatiguèrent physiquement en travaillant un plus grand
Dieu leur accordait sa grâce, ils seraient jugés comme nombre d’heures. Mais comment, malheureux que nous
plus ingrats encore et s’effondreraient du fait de leur va sommes, pourrions-nous faire place à cette divine
gloire sans borne. Justice en notre intelligence limitée, et comment
Ceux qui rendent grâces à Dieu en tout, qui s’ob. pourrions-nous faire place à son infinie Compassion en
servent sans relâche avec humilité, et observent avec notre amour limité ? Aussi l’Amour de Dieu s’est-il
bonté la création de Dieu, faisant ainsi de la théologie, limité à donner à chacun le même salaire convenu, afin
deviennent les théologiens les plus sûrs, même s’ils sont que ceux qui aimèrent leur moi plus qu’ils n’aimèrent
peu instruits. Ils sont comme les bergers peu instruits autrui ne se scandalisent pas davantage. Et s’il a dit à
qui, en plein air, observent le temps jour et nuit et ceux-là : « Je ne suis pas injuste envers vous. N’avez-
deviennent de bons météorologues. vous pas convenu ainsi avec moi ? », il voulait
signifier : « Je suis le Maître à l’amour noble et à la
Ceux qui, ayant de bonnes pensées, vivent avec Justice divine, que vous ne pouvez comprendre », et non
simplicité et bonté, et qui ont acquis simplicité et pureté pas : « Je suis le Maître, et je ne tiens compte de
intérieures, voient les choses surnaturelles comme étant personne ». Car Dieu est notre Père, et nous sommes ses
très simples, autant que les naturelles. Dieu n’utilise pas enfants, et tous, nous connaissons son Amour paternel :
une puissance plus grande pour les choses surnaturelles
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Il s’est crucifié pour nous racheter et nous rétablir au nombre de trois ou quatre, combien de soldats au juste
Paradis étaient présents, et nous ne parvenons pas à l’essentiel, à
savoir que le Christ fut crucifié pour nos péchés afin de
Si nous pouvions sortir de notre moi (notre amour de
nous racheter et qu’il souffrit plus que tous les saints
nous-mêmes), nous sortirions de l’attraction terrestre et
martyrs. Car s’il les aida de façon divine, en revanche
verrions désormais toute chose dans sa réalité, avec les
pour lui-même, il n’utilisa aucunement sa puissance
yeux de Dieu, clairement et en profondeur. Aussi est-il
divine et souffrit par amour de terribles douleurs Ses
indispensable à l’homme de sortir d’abord du monde
deux mains et ses deux pieds furent percés par les clous.
pour fuir au désert et s’y exercer à l’humilité, au
Il importe peu de savoir si ses deux pieds furent percés
repentir et à la prière, afin de devenir lui-même un
d’ut’ ou de deux clous, l’essentiel est que ses deux pieds
désert en passion, d’ôter la rouille de ses câbles
furent percés. Comme un Père plein de tendresse, il
spirituels pour devenir bon conducteur, recevoir ensuite
souffrit douleurs et but le vinaigre amer pour nous
la grâce divine, et être alors un véritable théologien.
remplir de douceur au Paradis et nous avoir pour
Si nous n’ôtons pas la rouille de nos câbles spirituels, l’éternité auprès de lui.
nous serons en court-circuit perpétuel et remplis de
Père Paissios l’Athonite, Lettre II,
théories du monde, de doutes et d’interrogations. Nous
« Quelques “noisettes” en bénédiction », Lettres,
ne faisons plus alors de la théologie, car notre état
monastère Saint-Jean-le-Théologien,
spirituel est du monde, mais nous faisons de l’histoire
Souroti (Grèce), 2005.
ou examinons les choses d’un point de vue juridique et
arithmétique. Nous nous demandons, par exemple, si les
clous qui clouèrent le Christ sur la Croix étaient au
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Nos remerciements à
Valère De Pryck, Claude Lopez- Ginisty, John Hadjinicolaou,
Stéphane Robin, et le père Élie (Ragot)
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Mount Athos has been a pivotal center for Orthodox spirituality, being described as 'a fortress of contemplation' and 'the culminant point of monastic life' in the Eastern Church . Since the founding of its first monastery in 963, it has maintained a unique role in nurturing monastic and spiritual practices, serving as a beacon for Orthodox monasticism . Over the centuries, its influence fluctuated with periods of spiritual decline but never ceased entirely . Mount Athos experienced a renaissance in monastic culture at different points, with significant monastic increases notably during the sixteenth century . However, geopolitical factors, such as tensions between Greek and non-Greek monks, especially with the Russian influence in the early 20th century and the subsequent communist regime impacts, have affected its demographic composition and cultural dynamics .
Mount Athos has been able to maintain its autonomy due to its unique administrative status as a 'quasi-autonomous monastic republic' within Greece, which allows it self-regulation through a synaxis or synod of monasteries . The Greek state provides this status by recognizing the special historical and cultural significance of Mount Athos, further reinforced by formal agreements such as those signed during Greece's entry into the European Community, acknowledging its traditional governance structure . Cultural autonomy is also supported by regulations like restricting non-orthodox and female entry, which helps preserve its monastic focus . Despite external pressures, such as EU integration and funding rules, Mount Athos has relied on legal and diplomatic channels to defend its unique status .
Mount Athos has maintained a balance by adhering to its unique ecclesiastical governance and traditional spiritual practices while engaging selectively with modernization and external influences . The synodal governance system allows for internal decision-making aligned with religious traditions, while regulations on visitor access ensure controlled interaction with the outside world, preserving monastic integrity . Additionally, engaging with technological advancements has occurred cautiously, prioritizing support for preserving spiritual and monastic disciplines rather than significant cultural shifts. This careful synthesis enables Athos to exist as a living spiritual bastion, gently interacting with globalization while retaining its core religio-cultural identity.
Post-World War II, Mount Athos faced significant challenges including a substantial decline in monastic population, which had been diminishing since the early 20th century but reached critical lows by the late 1960s . This decline was exacerbated by broader secular trends, the impact of former Soviet policies, and geopolitical shifts in Eastern Europe contributing to a decrease in monastic journeries . Consequently, the vibrancy and diversity of monastic life were affected, impacting the communal and spiritual dynamism of Athonite monastery communities. Recovery attempts encompassed recruitment efforts and the revitalization of spiritual practices, crucial for reinvigorating monastic participation and ensuring the continuation of Athos' ecclesiastical heritage .
The spiritual practices on Mount Athos have increasingly unified during the 20th century, moving towards a more cohesive practice of the Jesus Prayer alongside traditional divine offices . Previously, monastic life varied significantly between larger monasteries focused on liturgical prayer and smaller hikæusteria emphasizing solitude and silence . The unifying trend has been fostered partly by the standardization of spiritual practices like the Jesus Prayer across the community, reflecting an evolving synthesis of ancient tradition with a contemporary monastic environment . This convergence indicates a reinforcement of community life focused on shared spiritual goals, despite historical fluctuations in monk population and pressures from external cultural influences.
Non-Greek monastic communities, notably the Russians, significantly impacted Mount Athos by raising concerns about possible non-Greek domination, particularly at the turn of the 20th century . This influence caused anxiety among Greek monks, fostering a degree of xenophobia that was exacerbated by the geopolitical shifts post-Russian Revolution, which severed the ties with the Russian Orthodox Church. The presence of regime attitudes from the communist east affected inter-monastic relations and led to decreased non-Greek influence as political tensions heightened distrust . The 20th-century sociopolitical fabric of Mount Athos thus reflects a complex interplay of religious fellowship and geopolitical influences, balancing openness with preservation of Hellenistic monastic traditions.
The relationship between native Greek monks and foreign monks on Mount Athos has been historically complex, significantly impacted by political and social upheavals. Initially, Mount Athos hosted diverse monastic communities, but tensions, particularly with Russian monks, arose due to fears of non-Greek dominance . These concerns were magnified by the geopolitical aftermath of the Bolshevik Revolution, which severed Russian connections and led to a decline in foreign monk numbers . Post-World War II communist regimes further strained interactions, fostering Greek suspicions of foreign monks. Today, while cultural exchanges and religious brotherhood are promoted, historical events have left a legacy of cautious coexistence, reflected in regulatory and social dynamics on the peninsula.
The legend of the Virgin Mary as 'higoumène' or spiritual leader of Mount Athos forms a cornerstone of its spiritual and cultural traditions, symbolizing divine stewardship over the monastic lands . This depiction underscores the sanctity and special consecration of the territory to her care, imbuing it with a sense of divine protection and purpose. The veneration of Mary through specific icons across monasteries strengthens a shared spiritual identity among Athonite monks and pilgrims, serving as cultural and religious cohesive elements . This spiritual tradition reinforces Athos' role as a dedicated site of prayer and devotion, elevating the monastery's status in Orthodox spirituality.
The traditional ban on women at Mount Athos is deeply embedded in its identity as a secluded space for male monasticism, reflecting an aspiration towards undisturbed spirituality in line with historical monastic practices . This policy underlines a cultural ethos of maintaining purity and focus within the monastic community, perceived as essential for spiritual discipline . However, in contemporary settings, this restriction poses challenges, particularly in the context of European Union regulations regarding gender equality and funding . Despite objections, the ban persists with Greek appeals to Mount Athos’ recognized special status under international treaties. The ongoing tension highlights the intricate balance between respecting ancient traditions and adapting to modern societal expectations.
The predominance of the Jesus Prayer has significantly influenced monastic practices at Mount Athos, fostering a more unified spiritual practice among the monks and eradicating prior variances between monastic activities at larger and smaller establishments . This practice, emphasizing continuous contemplation and mental prayer, became a central element of Athonite spirituality, shaping a collective ritual life focused on internal meditation over outward liturgical divergence . The pervasive adoption of this prayer method reinforced the community’s contemplative ethos, ensuring a spiritual uniformity that supports both individual and collective faith expressions within contemporary monastic life.