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Planète N° 26

Idioma: Frances

Transféré par

humbertorafaelg
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© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
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AVIS

A la demande de très
nombreux lecteurs et afin
de faire cesser dans toute
la mesure du possible
la spéculation (1),
nous avons décidé de réunir
en un volume
les principaux articles,
documents photographiques
et dessins figurant dans
les premiers numéros de
Planète (du n° 1 au n° 12)
depuis longtemps épuisés.
Ce volume reproduit
exactement la mise en page
Notre couverture:
Mademoiselle Hitomi Hasakawa
et la présentation de ces
Sculpture par Derbré
Granit, hauteur 40 cm
numéros. Ce volume, intitulé
Galerie Hervé, Paris « Le meilleur de Planète»,
Pour la première fois,
notre couverture n’est pas
paraîtra dans ce début
une œuvre d'art ancienne,
mais celle d ’un jeune sculpteur
d’année 1966, cinquième année
français de trente ans:
Derbré est
d’existence de notre revue .(2).
un artiste classique 1. Chez certains marchands nous avons vu les six premiers
qui croit aux formes numéros, ainsi que le numéro 1, proposés à des prix excessifs.
telles que nous les voyons, 2. Retenez ce volume dès m aintenant chez votre libraire ou,
mais les marque si vous êtes abonné, écrivez a Planète.
de sa personnalité.
7 Positions Planète 93 Le bilan scientifique
La philosophie de Planète LA C E LL U LE .
par Louis Pauwels Ce que l'on sait, ce que l'on ignore
25 Chronique de notre civilisation par Camille Delio
Ce que l’on peut rêver
Notre dossier sur par Jacques Bergier

CE QUI BOUGE EN RUSSIE 111 Dossier Planète


Les paracroyances en France aujourd'hui
avec des articles de
par Michel Gauquelin
Maurice Lambilliotte
Pierre-Alain Albe
125 La vie culturelle
Jérôm e Cardan
L 'A .R .C . : cinq événements
Jacques Bergier
pour la rencontre des cultures
Cyril de Neubourg
U n entretien de Claude Planson
57 Nostalgie avec Jacques Mousseau
M. l'instituteur, vous méritez une statue
par Gaston Bonheur 135 Personnages extraordinaires
Dialogue avec des hom m es aveugles,
65 Histoire invisible
sourds et muets
La guérilla est-elle une arme absolue?
par George Langelaan
par le groupe X X X
73 Notre cahier couleur 145 Littérature différente
Les ordinateurs ne discutent pas
L'AMOUR EN QUESTION par Gordon R. Dickson

POURQUOI LE SEXE? 155 Psychologie appliquée


Vous pouvez apprendre à lire plus vite
par Lo Duca
par François Richaudeau

M a u ric e L am b illio tte / G aston B onheur / Lo Duca


PLANETE
LA PREM IÈRE REVUE DE B IB LIO TH ÈQ U E

LE J O U R N A L D E P L A N È T E DIRECTEUR
L O U IS P A U W E L S
1 63 La vie et les idées / Trois Français reçoivent
le Nobel CO M ITÉ DE DIRECTION
A LIRE L O U IS P A U W E L S
J A C Q U E S B E R G IE R
167 P hilosophie / Raym ond A b ellio: « La struc­ F R A N Ç O IS R IC H A U D E A U
ture absolue »
R ÉDACTEUR EN CHEF
P ro sp ective / M . Papon : une méthode?
JA C Q U E S M O USSEAU
1 69 S cie n ce s / Une réussite de la vulgarisation
DIRECTEUR A R TIS TIQ U E
1 7 0 Librairie / La critique de Bernard Gros
P IER R E C H A P E L O T
1 7 4 P h otog rap h ie / « Les corps illuminés »
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION
C o s m o g o n ie / U ne astronomie lyrique
A B LE TTE P ELTA N T
A S A V O IR
1 7 5 C o s m o lo g ie / L'univers : un cœ ur qui bat É D IT IO N S P L A N È TE

1 77 Loisirs / Premières croisières démocratiques A DM IN ISTRA TIO N


42 RUE DE BERRI, PARIS 8
1 7 8 P hilosophie / Le m onde moderne doit
inventer une forme de pensée RÉDACTION
ET RENSEIGNEM ENTS
A E N TE N D R E 114 CHAM PS-ÉLYSÉES. PARIS 8
1 7 9 M u s iq u e / Deux cents festivals, est-ce
trop? / Les disques D IFFUSION DENOËL - N.M.P.P.
ABO NNEM ENTS. VOIR PAGE 161
A V O IR
181 T é lé v is io n / La T V , pour quoi faire? PLANÈTE IN TERN ATIONAL
1 83 C in é m a / Cinéville
Directeur : Louis Pauwels
1 8 4 S cu lp tu re / M écaniques pour Cyrano Rédacteurs en chef :
1 8 5 Peinture / Les yéyés ont jeté le masque France : Ja c q u e s M ousseau
1 87 A rch ite c tu re / Israël : une super-Brasilia Italie : G iuseppe Selvaggi
1 8 8 T h é â tre / A l ' assassin! A rgentine : Francesco Porrua
A C T IV IT É S P L A N È TE Hollande : J .P . Klautz

1 89 U ne enquête / Nos échos Les titres. Jes sous-titres, les inter


titres et les éléments de présentation
1 9 0 N o tre cou rrie r / Ulysse est-il allé en et d'illustration des articles sont
Bretagne? établis par la rédaction de Planète.

laude Planson / Jacq ues M é n é trie r / G eorge Langelaan


LA PHILOSOPHIE DE PLANETE

Dans cette deuxième étude, le direc­


2 teur de Planète précise ce qu’il veut
faire. Il trouve bons les effets de ce qu’il
appelle les choses froides. Mais il se
demande si technique, science et raison
forment vraiment un ensemble cohérent.
Il débouche alors sur une vision tout à fait
LOUIS PAUWELS
nouvelle de la révolution sauvage qui,
semble-t-il, nous emporte.
Ce que je me propose de faire est humble, ambitieux, grave, risqué. Je veux
Où en suis-je savoir ce que je suis capable de répondre à la plus vaste q u e s tio n 1. Non la
plus vaste de toutes, que je ne puis sans doute concevoir. Mais la plus vaste
avec pour moi, au point où j ’en suis.
Arrêtez-vous un instant et dites franchem ent où vous en êtes avec « l’ensemble
« l'ensemble des choses». M ontrez la perspective totale que vous prenez. Vous étant décrit
com me un homme qui cherche, cherchez donc maintenant à savoir ce que
des choses »? vous pensez. Bref, videz le fond de votre sac. Quelles sont vos convictions
intimes? Vos doutes essentiels? Vos options? Estimez-vous avoir certaines
propositions à faire? Lesquelles? Situez-vous nettem ent, face aux problèmes
que vous estimez fondam entaux. Vous n’userez d ’aucun faux-fuyant, tout au
moins conscient. Vous n’emploierez jamais le clair-obscur, sauf s’il exprime
vos limites extrêmes de pensée et de langage, et dans ce cas vous l’annoncerez
com m e tel. Vous vous interrogerez en prenant garde de vous placer le plus
loin possible des automatismes mentaux et verbaux qui aident si souvent
à tenir le coup devant soi-même et les autres.
Je m ’aperçois d ’abord que, pour un homme qui cherche, sans recours à un
credo politique ou religieux, non fixé à un système, cet exercice présente
1. En 1931 e t 1938, la m aison d ’é d itio n a m é ric a in e « T h e In n e r S a n c tu m » p u b lia d ’in té ressa n ts recu eils
de c o n fessio n s in te lle c tu e lle s su r le th è m e s u iv a n t: « N o u s aim e rio n s o b te n ir d e vous u n e m ise au p oint
de v o tre c re d o p e rso n n e l, a u tre m e n t d it le d e rn ie r é ta t d e v o tre p en sée su r le p e tit n o m b re de ces g ran d e s
q u e stio n s, ou p lu tô t d e c e s m y stères, qui c o n tin u e n t à re m u e r l’esp rit d e to u s les h o m m e s .» Ju les
R o m ain s, so llicité, écriv it un « essai de rép o n se à la plus vaste q u e stio n » (p u b lié p a r la N .R .F . en
ju ille t 1939) qui est un c h e f-d ’œ u v re d e p e rtin e n c e e t d e p ro fo n d e u r. A u risq u e d ’a lle r c o n tre d es se n ­
tim e n ts et d e s id ées reç u s, je d o is d ire q u e je p ro fe sse u n e rée lle a d m iratio n p o u r l’œ u v re p u issa n te et
l’e sp rit in la ssab le m e n t c u rie u x d e Ju le s R o m ain s. J e fais m ie n n e s c e rta in e s d es réflexions qui l’a g ita ie n t
Il fa u t d ’abord au m o m e n t d e te n te r d e ré p o n d re « à la plus v aste q u e stio n ».
aimer ce monde
et le mouvement
qui l ’emporte.
P h o to V asile M oldovan.

Positions Planète
de grosses difficultés de départ. Com m e tout homme, et plus encore par
l’effet d ’une nature artiste, d ’un esprit avide de dépaysement, j ’exerce ma
pensée dans des directions et sur des plans multiples. Com m ent la rassembler?
Dans la mesure où une pensée est «ouverte», se veut ainsi, se justifie à ses
propres yeux par une telle disposition, elle joue plusieurs jeux à la fois. Il lui
arrive de laisser en suspens des contradictions; de cheminer, en certains
couloirs, sous des masques. Elle n’échappe pas enfin à quelque coquetterie;
non plus, d ’ailleurs, que le vivant même. Voici qu ’il va falloir lui dem ander
ce qu ’elle possède en propre, ce q u ’elle a dans le ventre, en la som m ant de
répondre sur-le-champ et sans biaiser. Il va donc falloir aussi renoncer aux
avantages de l’inexprimé. Ce sont de grands avantages. Ils cachent souvent
du très banal, ou plus sim plement du non pensé. Enfin, il va falloir éliminer
ce qu ’il est com m ode, avantageux ou flatteur de penser, pour soi-même, pour
son milieu, pour le public, et s’en tenir à ce que l’on pense vraiment.

On se trouve alors, non sans une pénible impression de délaissement,


L'esprit confronté à ses ressources. On cherche son bien à main nue. Et, sur chaque
aspect de la plus vaste question, il faut déclarer non une partie, mais la totalité
de recherche de ce que l’on pense. Ramasser, sur chaque point, tout ce que l’on pense,
est malaisé. C ’est épais, lourd, coulant, com m e l’être. La raison n’aime pas
est un mauvais l’être. Plutôt, elle préfère l’absorber refroidi et coupé en tranches. Outre
que l’on court deux périls: que ce tout apparaisse finalement com me pas
prétexte grand-chose; et que ce pas grand-chose résiste néanmoins à un exposé clair,
facilement résumable ?
pour éviter Livré à cette solitude désarmée, je n’imagine pas en sortir avec un visage de
maître à penser. Je cherche com ment, sur mon fond, je puis répondre à la
de rechercher plus vaste question. Mes réponses ne sauraient prétendre à la sûreté de leçons.
Elles seront forcément provisoires, limitées, insuffisantes. Mais je crois que
une conception si j ’accomplis cet exercice honnêtem ent, j ’aurai été utile. J ’aurai incité
quelques hommes à ne point se dérober à ce besoin de confrontation qui
du monde saisit, semble-t-il, à l’improviste, mais fo rte m e n t3. On ressent plus d ’am er­
tume, et plus durablement, à m anquer le rendez-vous avec soi-même q u ’à s’y
découvrir décevant.
Il est bon d ’avoir l’esprit de recherche. Il n’est pas toujours correct d ’en tirer
prétexte pour refuser de s’interroger sur l’ensemble des choses et sur sa
propre vision du monde, sachant, bien entendu, que celle-ci ne peut être que
fragmentaire, relative, appelée à varier. Car finalement, com m e dit Jung:
« On ne peut voir le m onde sans se voir, et l’on se voit soi-même com me
on voit le monde; il faut pour cela un assez grand courage. »

Je crois, avec les spécialistes de la prévision technologique, qu ’ils soient


russes, am éricains ou européens, que nous allons vers plus de richesse
individuelle et collective, plus de loisirs, une vie plus longue à un niveau plus

2. « N ’o u b lio n s p o in t q u e la g ran d e g lo ire d ’un h o m m e exige q u e son m érite p u isse ê tre rap p e lé en peu
d e m ots. » Pau l V aléry, Introduction à la m éthode de Léo n a rd de Vinci.
3. « D e telles o p é ra tio n s m en ta le s so n t p assio n n a n te s. Il fau d ra it av o ir le c o u ra g e d e les re c o m m e n c e r
to u s les c in q ans, ou to u s les dix ans. » Ju le s R o m ain s.

8 La p h ilosoph ie de Planète
élevé. Il y aura sans doute des retards locaux et des grincements dans les
machines sociales, économiques, industrielles que nous avons mises en route.
Mais il est dans la nature de ces machines de se perfectionner elles-mêmes
et de tendre à mieux faire, par une sorte de bonne volonté non humaine.
J ’imagine donc un proche avenir où chacun sera matériellement heureux,
avec une abondante nourriture intellectuelle à sa disposition, un grand choix
dans l’emploi de son temps libre. Dans ces limites, et considérant aussi des
élargissements de l’action d ’ensemble, com m e la conquête du cosmos et des
océans, la transformation des climats, le remodelage des continents, je par­
lerais volontiers de possibilités d ’un âge d ’or.

Je crois Voilà déjà une pensée qui n ’est pas avantageuse pour un intellectuel de la
vieille Europe, singulièrement pour un écrivain. Nous autres, sommes plutôt
à un possible disposés, quand nous risquons un regard au-delà de nous-mêmes ou des
alcôves, à fourrer le doigt dans les mauvais engrenages et à crier au secours.
âge d'or Nous dénonçons ce qui ne va pas. C ’est utile. Mais il me semble que, chez
beaucoup de mes pairs, le désir que les choses aillent encore mieux q u ’elles
ne vont est faible. Une sourde haine pour le progrès matériel l’em porte sur>
la volonté d ’am én ager et d ’orienter celui-ci. Ils me font songer au chien
d ’A ndré Breton, qui détestait les visiteurs mais n’osait les m ordre dès le
seuil; il glissait la patte sous vos chaussures pour avoir un prétexte.
D ans une certaine mesure, le pessimisme, m ême radical - et, dans ce cas,
toujours pathologique à mes yeux —, est nécessaire. Mais non pour dégoûter
de ce siècle le plus grand nombre. Ce sont les optimistes, et eux seuls, q u ’il
peut éclairer. Ainsi, le grand cybernéticien N orbert W iener disait que 1984
serait bon à vivre, parce que la sombre utopie de George Orwell nous per­
mettait de repérer et donc d ’éviter, si nous le voulons vraiment, les périls
que ce désespéré signalait.

Je crois aussi Si nous le voulons vraiment. C ’est-à-dire si nous dépensons, avec une volonté
tendue vers le bonheur, beaucoup de lucidité et d ’imagination. Or, la volonté
à une nouvelle n’est rien sans la volonté de la volonté, et cette force essentielle se puise
dans l’am our. Il faut donc prem ièrem ent q u ’on aime ce monde et le mou­
trahison vement qui l’em porte.
Une telle attitude, dans mon milieu, est bien vite appelée naïveté, primarisme.
des clercs Je me dem ande s’il ne faudrait pas, à ce propos, d énoncer une nouvelle
trahison des clercs. Implicitement, ils tentent de faire passer p our hérétique
l’envie q u ’a l’hom m e ordinaire de jouir de l’aisance matérielle, de se mieux
porter, d ’être secondé, distrait, informé par des machines, de prendre des
vacances au soleil4, d ’accroître son confort et ses loisirs, etc. Cette envie
me paraît légitime et je ne vois pas en quoi l’augm entation générale des avoirs
serait une catastrophe. Évidemment, un des effets de cette augm entation est
de réduire l’angoisse, mais ceci n ’est une catastrophe que pour les écrivains
de l’angoisse. Je pense cependant que l’adaptation à la richesse pose des
problèmes im portants et même très graves. Nous ne sommes pas encore
4. J e m en tio n n e le soleil. Il m e sem b le en e ffet q u e le tro p ism e d e l’h u m an ité m o d ern e vers le soleil es;
un fait. (L e s m y th o lo g u es p e u v e n t aussi rê v e r là-d essu s.)

Positions Planète 9
équipés, socialement, psychologiquement, moralement, pour une civilisation
de l’opulence et des loisirs. On devrait attendre des clercs beaucou p de
travail de recherche et d ’imagination pour essayer de résoudre de tels
problèmes. Je les vois plutôt jo u e r à l’hom m e ordinaire la mauvaise farce
de barbouiller de noir son paradis. Ce camouflage ne trompe d ’ailleurs
personne, et le m ouvem ent s’amplifie. Les clercs, alors, estiment que la vie
est désolante dans un monde qui leur prête si peu d ’attention, et se font
militants du désespoir dans leur entourage immédiat. De sorte q u ’au sein
d ’une intelligentsia, s’efforcer d ’inventer l’avenir est une occupation de
mauvais goût, et la croyance en un réel bonh eur futur une faute contre
l’esprit. On va jusqu’à l’intimidation. Certains films, certains livres sont
des actes de terrorisme pour décou rager l’intelligence positive. Je pense
qu ’il faut résister fermement.

Oui, la victoire Une autre pensée non avantageuse est que la victoire sur la pauvreté a été
gagnée. C ette pensée rend furieux la plupart des clercs, car elle crée une
sur la pauvreté situation plus difficile à l’idéal révolutionnaire, exige que la revendication
passe à un plan n o u v e a u 5. Je ne suis pas aveugle et je voyage beaucoup en
a été gagnée Europe. Je vois bien que le paupérisme n’est pas éteint partout. Mais la lutte
contre la pauvreté n’est plus de l’ordre des émotions, de la morale, de la
philosophie. Elle n’est plus même de l’ordre de la politique, au sens traditionnel
du mot. Il s’agit de choisir posément les meilleures techniques de répartition
et d ’utilisation des richesses produites par les machines. Il y a consentem ent
général à ce que la pauvreté cesse et que chacun atteigne le niveau de vie
le plus élevé possible. A part quelques exemplaires attardés de la bourgeoisie
des anciens âges, aussi étonnants que le varan des îles Komodo, on ne saurait
rencontrer beaucoup de nos contem porains opposés à l’enrichissement des
masses. A ucun homme public, aujourd’hui, n’oserait risquer sa carrière et
son crédit dans un discours com m e celui de Thiers en 1850: « J ’irai même
jusqu’à dire que l’instruction est, suivant moi, un com m enc em ent d ’aisance
et que l’aisance n’est pas réservée à t o u s .6 »

Je trouve cela bon, je m ’en réjouis. Assurément, cela ne vaut que pour les
Oui, le progrès pays d ’O ccident développés. Tant que des hommes, ailleurs, s’étioleront
dans une injuste misère, je ne pourrai me déclarer satisfait. Mais je ne puis
occidental en inférer que le progrès occidental est une abomination; c ’est celui auquel
ces hommes malheureux aspirent avec raison, et ce serait une étrange charité
est bon que de le décrier à leurs yeux.
Cela ne vaut, encore, que si la guerre totale ne vient pas changer en cendres
cette civilisation. Je pense là-dessus, banalement, que les armes absolues,
5. J ’é c riv a is d an s le p ré c é d e n t n u m é ro : « L a q u e stio n est d e sa v o ir si l’id ée d e rév o lu tio n p e u t re n a ître ,
m ais c e tte fois au sein du b o n h e u r et d e la ric h e sse . C e tte q u e stio n ne s ’est ja m a is e n c o re p o sé e, au c o u rs
d e to u te n o tre h isto ire . »
6. O u R e n a n : « N ’en g ag ez p as le p a u v re à se d é liv re r de sa p a u v re té c o m m e d ’u n e h o n te; faites-lu i aim e r
la p a u v re té ; m o n trez-lu i-en la n o b lesse, le c h a rm e , la b e a u té , la d o u c e u r. » (V ie de Jésus-C hrist; éd itio n
p o p u laire, 1870.) C e s c ita tio n s fig u ren t d an s le D ictionnaire de la B êtise éta b li p a r G u y B e c h tel et Je an -C la u d e
C a rriè re (éd . L a ffo n t, 1965).

10 La philosophie de Planète
si elles n’apaisent pas le sentiment guerrier, atteignent la raison en réduisant
à l’absurdité l’idée de victoire par de tels moyens. Les com bats p rennent
d ’autres chemins, com m e on le voit. Mais je reviendrai sur cette question.

Mais La plus grande difficulté, à mon sens, est que la révolution technique hérite
d ’un m onde qui n ’est pas entièrem ent contemporain. Les distances s’y
le monde mesurent en un petit nombre d ’heures. Mais les différences de mentalité,
d ’organisation, d ’équipem ent se com ptent en siècles. L’âge du bronze
n'est pas coexiste avec l’âge de l’électronique. (Je pense que cette coexistence est
en nous-mêmes aussi et q u ’une autre difficulté, de pointe, est de devenir un
entièrement hom m e nouveau sans tuer le vieil homme, mais en intégrant ses vertus et
pouvoirs à un autre état mental.) Si nous regardons vers le passé, la montée
contemporain vers la modernité nous paraît une affaire relativement lente et difficile. Mais
il n’a pas fallu soixante-dix ans au Japon pour passer, à partir du coup de
canon de l’amiral Perry, des temps féodaux à l’époque technologique. Il
n’a pas fallu cinquante ans à la Russie. Si nous regardons vers l’avenir,
nous devons envisager des métam orphoses encore plus courtes et certaines
résistances intimes vaincues par les sciences physico et psycho-biologiques.
Ces métam orphoses réveillent provisoirement les nationalismes, bien entendu.
Mais c ’est que la lutte s’est élargie au conflit entre pays pauvres et pays
riches et à la nécessité d ’une justice planétaire. Ainsi, ce réveil des nationa­
lismes n’est-il pas régressif, mais expansif.

L'ultime De cette différence entre les niveaux de vie à l’échelle du globe (je ne suis
pas en trâin de com parer les niveaux de pensée, de préférer une spiritualité
difficulté du ou une philosophie à une autre) est née une ultime difficulté: celle du surpeu­
plement. Nous avons fait partout dim inuer la mortalité, sans pour autant
surpeuplement freiner la prolifération, multiplier les ressources, de sorte que la famine
s’affirme, que la différence augm ente ju sq u ’à l’intolérable. La poussée vers
est le frein l’unification souhaitable ne peut que s’accentuer. Mais, à l’intérieur même
de POccident, le déferlem ent anarchique des naissances m enace de limiter
des idéologies notre progrès et nos moyens d ’aider les peuples pauvres à nous rejoindre.
Je crois que la technique nous offre toutes les possibilités d ’agir sur ce point.
politiques Je crois aussi que c ’est une assez noble tâche que de s’employer à réduire les
résistances psychologiques, à em pêcher les idéologies religieuses ou politiques
et religieuses de fausser ou d ’esquiver ce problème. Je crois enfin que « le dém on du faire »,
qui anime la révolution technicienne sauvage em portant le monde, finira par
mettre ces idéologies devant le fait accompli.

Je suis donc optimiste, considérant le progrès matériel com me bon, et assuré


q u ’il peut se développer infiniment. Je ne parle pas, ici, de progrès moral
ou spirituel. Mais je me rends à l’évidence que les conditions matérielles
modifient le com portem ent des hommes. Il est niais de le contester, quand
tant d ’exemples abondent. Je pense, d ’autre part, que le changem ent,
s’exerçant à l’extérieur, finit par nous atteindre en cercles concentriques,

Positions Planète
et jusqu’au plus intime de nous-mêmes. C ’est une vision que j ’essaierai de
rendre claire au long de cet exposé, car elle détermine mon engagement.
Je me rends à cette autre évidence: que nous devons ce changement, et
l’am élioration générale des avoirs et des pouvoirs, à l’essor de la raison
appliquée, de la science, de la technique. Il m’en coûte comme intellectuel,
comme artiste pour qui l’action se fonde de préférence sur l’émotion, l’élan
individuel, l’injonction des profondeurs obscures de l’être. Mais je dois bien
voir que les grandes modifications du monde sont l’effet des choses froides.
La révolution mystique de 1789 est liée à la naissance de la technologie!
Le marxisme est issu du développement de l’industrie. Le libéralisme aussi,
qui fut introduit dans le capitalisme comme une excellente condition de
productivité, et qui finit par rendre la liberté désirable pour elle-même.
Je dois donc, si je veux prendre mesure du monde, observer sans dédain
ces choses froides, com prendre leur puissance, faire en sorte que ma nature
n’em pêche pas mon intelligence de fonctionner. Je n’ai d ’ailleurs, de l’intel­
ligence, point d’autre définition que celle-ci: ce qui se produit quand on cesse
d’interdire à l’intelligence de fonctionner.
Les sciences physiques en sont à l’interrogation des structures les plus fines
de la m atière et de l’espace-temps. Les sciences de la vie, et notam m ent la
biologie moléculaire qui concerne directem ent notre destin, occupent en ce
m om ent l’avant-scène de la recherche.
Dans les divers domaines de la technique, on a désormais le sentiment que
tout est possible, ou plutôt que la multiplication des avoirs et des pouvoirs
ne fait que commencer.

«Où donc s’arrêtera l’homme séditieux?» dem andait Victor Hugo. A vrai
Cependant dire, des élans m’invitent à répondre qu’il ne s’arrêtera pas, que l’aventure est
infinie, qu’« à jamais le sans fin roule dans le sans fond. » Mais, objectivement,
rien ne me dit nous n’en savons rien. La passion créatrice et une certaine religiosité, incluses
dans le marxisme même, répondent. L’Histoire est muette. La vieille humanité
que cette a duré très longtemps. Aucune expérience ne nous perm et de dire si une
hum anité rationnelle, technicienne, scientifique, est capable de d u re r8. Elle
humanité peut cesser par accident. Elle peut aussi finir par découragement, désintérêt
peut durer 7. L’esprit encyclopédique précède et annonce l’esprit révolutionnaire. L’Encyclopédie de D iderot est
un défi à la tradition, une défense et une illustration des pouvoirs de la raison, de la science, de la tech­
nique. Q uand Voltaire y va de son p etit texte publicitaire, il ne s’y trom pe pas et je tte le loup dans la
bergerie. Tém oin cet extrait de « l’Encyclopédie à Trianon », cité p ar G aston B onheur dans son livre, la
République nous appelle (éd. Laffont, 1965).
« Un dom estique de Louis XV me contait qu’un jo u r le roi son maître soupant à Trianon en p etite com­
pagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse, et ensuite sur la poudre à tirer. Q uelqu’un dit que la
m eilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre et de charbon. Le duc de La
Vallière, mieux instruit, soutint que pour faire de la bonne poudre il fallait une seule partie de soufre et
une de charbon sur cinq parties de salpêtre bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.
« - Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernais, que nous nous amusions à tu er des perdrix dans le parc de
Versailles, et quelquefois à tu er des homm es ou à nous faire tu er sur la frontière, sans savoir précisém ent
avec quoi l’on tue.
« — H élas! nous en sommes réduits là sur toutes choses de ce monde, répondit M m e de Pom padour; je
ne sais de quoi est com posé le rouge que je mets sur mes joues, et on m’em barrasserait fort si on me
dem andait com m ent on fait les bas de soie dont je suis chaussée.
« - C’est dommage, dit alors le duc de L a Vallière, que Sa M ajesté nous ait confisqué nos dictionnaires
encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun six pistoles: nous y trouverions bientôt la décision de toutes
nos questions. »

La philosophie de Planète
des élites. Elle peut encore être interrompue par une révolte des peuples.
Si une erreur devait provoquer d ’horribles et irréparables dommages,
j ’imagine une immense jacquerie possible, un formidable pogrom de savants
et techniciens. Je crois donc q u ’au sein de l’optimisme, nous devons garder
dans notre esprit une place pour dou ter de la continuité de l’Histoire. Je
souhaite que notre civilisation naissante se développe pour donner le jour,
plus tard, à une civilisation plus haute. Mais elle peut mourir. Que je sois
mortel ne m ’em pêche pas, au contraire, d ’essayer de vivre une vie pleine.

La raison, Mais d ’abord, sommes-nous en train de com poser une humanité rationnelle,
scientifique, technique? Et cela tient-il d ’un seul bloc? Je me dem ande si
la science, cette vision n’est pas trop simple, si notre esprit ne nous la suggère pas par
facilité. Je tiens à voir les choses de plus près.
la technique, Q u ’est-ce que la science? Je n’ai pas à me laisser impressionner par cette
est-ce un tout question. Je puis y r é p o n d r e 9. La science n ’est pas une religion. C ’est une
hypothèse de travail qui, depuis deux siècles, donne d ’assez brillants résultats.
cohérent? Elle est fondée sur la croyance qu ’il existe un certain ordre naturel à la base
de tout phénom ène et que cet ordre peut être déduit par la raison. Cette
croyance est indémontrable. Elle est seulement en partie justifiée par les
réussites. Je dis en partie, parce q u ’elle implique, à la limite, qu ’en pour­
suivant la recherche nous parviendrons à découvrir un système fini de
relations susceptible d ’expliquer l’univers, et que la raison aura ainsi to ta ­
lement triomphé. C ette supposition s’avère fournir un bon carburant à l’esprit
de découverte. Mais elle ne saurait pour autant constituer un acte de foi,
sinon pour les fanatiques qui y veulent croire, com me d ’autres au Jugem ent
dernier. A dm ettons qu ’un tel système soit découvert (ce qui est le souhait
de tout esprit ardent) et qu ’aucun phénom ène reproductible ne lui échappe.
On ne saurait encore le considérer com m e complet s’il se produit un phéno­
La grandeur mène unique, cachan t des lois inconnues. Le fanatique nie l’existence et
jusqu’à la possibilité d ’un tel phénom ène 10. Mais la science n ’est pas le fana­
de la science tisme, et, dem euran t ouverte à tous les possibles, recule indéfiniment l’heure
du triomphe. Sa grandeur est dans le doute.
est dans 8 . L a re m a rq u e est d ’A n d ré F o u ra stié d a n s son livre, L e s 40 000 heures (E d itio n s R o b e rt L a ffo n t, 1965).

le doute « E n v é rité, é c rit e n c o re F o u ra stié , p e rs o n n e a u jo u rd ’hui n e sait vers q u e l d e stin se d irige l’h u m a n ité ; je
p resse n s la fu tu re h u m an ité si d iffé re n te d e l’a n c ie n n e , et d iffé re n te p a r ta n t d 'a sp e c ts, p a r ta n t de fac te u rs,
p a r ta n t d ’é lé m e n ts, q u e je ne puis a b o u tir à u n e id ée d ’en sem b le facile à c o m p re n d re et à ex p o ser. »
9. P o u r ces réflexions su r la sc ie n c e , et m êm e p o u r le u r fo rm u la tio n , le livre d e D e n n is G a b o r, pu b lié en
fran çais so u s le titre Inventons le fu tu r (E d itio n s P ion, 1964), m ’a b e a u c o u p servi. D e n n is G a b o r est
p ro fe sse u r de p h y siq u e é le c tro n iq u e ap p liq u é e à l’u n iv ersité d e L o n d re s, a p rè s a v o ir é té l’a n im a te u r de
n o m b re u se s re c h e rc h e s in d u strie lle s en A llem ag n e e t en A n g le te rre . C e livre, à m o n avis, d ’u n e rare
in tellig en ce e t d ’une g ran d e p u issa n c e , n ’a eu , me se m b le-t-il, a u c u n e a u d ie n c e en F ra n c e . C e la v ien t,
j e p e n se, d e la p lac e m isé ra b le faite à la c ritiq u e d es id ées d a n s n o tre g ra n d e presse. L ’é c ritu re est m a
v o c a tio n , la presse est m o n m é tie r; je suis p e rsu a d é q u e l’h o m m e m o y en , « l’ho m m e o rd in a ire », c o m m e
d it G a b o r, est to u t d isp o sé à a c c o rd e r d e l’a tte n tio n à u n e c ritiq u e e t u n e in fo rm a tio n s u b sta n tie lle s c o n c e rn a n t
les idées. J ’e n te n d s les g ra n d e s id ées, n o n les o c c u p a tio n s in te lle c tu e lle s m an ia q u e s.
10. Tel est, p a r e x e m p le , le p ro b lè m e en m atière d e re c h e rc h e p a ra p sy c h o lo g iq u e . C e tte re c h e rc h e est
p ra tiq u e m e n t im p o ssib le en F ra n c e , c o m m e bien d ’a u tre s re c h e rc h e s (v o ir les m ésa v e n tu re s d es é m in e n ts
p ro fe sse u rs R o c c a rd e t B a ra n g er). C ’est q u e le fan a tism e d e la « sc ie n c e c o m m e religion » défig u re, p a ra ­
lyse, r e ta rd e p a r in tim id a tio n , à tra v e rs les e x tré m iste s m ilita n ts d e l’U n io n ratio n aliste , la s c ie n c e fra n ­
çaise q u i c o m p te p o u rta n t q u a n tité d ’esp rits d e h a u te q u a lité. C ’est u n e réa lité re c o n n u e p a r b e a u c o u p ,
e t au sein m êm e d e c e tte U n io n d o n t on fait p a rtie so u v e n t p a r souci d e c a rriè re , sy m p a th ie c o n fra te r-

Positions Planète
Je dois aussi rem arquer que l’homme ordinaire ne peut être que déçu par la
Les déceptions science. Il lui pose des questions com m e: « Q u ’est-ce que la vie?» « La gravi­
tation, q u ’est-ce que c’est?» La science ne lui répond pas en termes
de l'homme d ’essences, mais de relations. La causalité même s’évanouit en une série de
possibles. Il lui faut ajuster ses questions, non à sa propre interrogation, mais
ordinaire à ce que la science est susceptible de répondre dans son domaine complexe
et mouvant. C ’est d ’ailleurs par cet exercice q u ’il peut parvenir à une certaine
vision de ce domaine. C epen dant lui fera-t-on honte d ’aller à l’essentiel,
parce que l’essentiel ne répond pas? Dans les racines de l’arbre humain,
à la base, l’âme frustrée — mais on ne saurait en accuser la science — exerce
ainsi une inconsciente poussée d ’insatisfaction vers la cime.

Je constate encore que la science subit en ce moment une crise, dans l’esprit
de ses représentants, assez com parable au m om ent de découragem ent qui
affecta des chercheurs du xixr siècle. Je me suis moqué, dans Le M atin des
Magiciens, de ce d éco uragem ent: arrêtons-nous, il ne reste plus rien à
trouver. La technique a montré que les possibilités étaient énorm es et la
recherche, q u ’elle pouvait progresser encore sur les voies ouvertes. La plupart
des voies furent en effet percées au xixe ou mises en projet. Certes, il y avait
du ridicule pompeux. Je me dem ande aujourd’hui s’il n’y avait pas aussi de
la prophétie. L’hom m e de sciences com m ence à s’inquiéter de retours
fréquents au même point de connaissance. Il envisage un état de saturation
de la découverte. Il est alors pris de vertige à l’idée des ressources énormes
qu ’il exige de la société pour arracher au réel une quantité infime d ’infor­
mation supplémentaire. Il s’angoisse à l’idée que l’esprit risque d ’atteindre
bientôt la limite de ses capacités d ’abstraction et de complexité, même avec
l’aide des machines V
Les déceptions, Évidemment, cette attitude est démissionnaire. On m ’assure q u ’elle n ’est
point celle des grands savants russes et chinois. Sans doute. En tout cas,
elle me paraît inexprimable chez eux. Peut-être l’humanisme occidental
les inquiétudes classique est-il responsable, qui se fonde sur l’idée d ’une nature humaine
invariable, et donc d ’une limite des capacités du cerveau. Pour moi, j ’aurais
et les scrupules tendan ce à penser que l’hom m e n’est pas fini, que sa nature est exploitable
des savants n elle, p h ilo so p h iq u e (en g ro s, lég itim e) ou p o litiq u e . Je rev ien s su r ce su jet. C e rta in s m e le re p ro c h e ro n t.
P o u rta n t, q u e l’U n io n ratio n aliste m èn e u n e p e rm a n e n te cam p ag n e de d é n ig re m e n t d e Planète, dans
to u te s les villes d e F ra n c e , n ’e n tre ici q u ’a c c e sso ire m e n t en c o m p te . S u r les « e rre u rs » qui no u s sont
im p u té es, B e rg ie r e t n o tre éq u ip e o n t rép o n d u d an s le p ré c é d e n t n u m éro . N o u s ne so m m e s pas d ’a c c o rd
su r la p lu p a rt d e c e s « e rre u rs »-là. C o m m e to u te p u b lic a tio n q u i tie n t à son c ré d it (n e se ra it-c e q u e p a r
so u ci d e l’e n tre p rise ), no u s faisons le m axim um d ’effo rts, so u te n u s p a r le m axim um de c o m p é te n ce s, p o u r
é v ite r les d é fa u ts d ’in fo rm a tio n , q u o iq u ’il no u s so it im p o ssib le, c o m m e d ’ailleu rs à n’im p o rte q u els jo u rn a ­
listes, éc riv a in s, v u lg arisa te u rs scien tifiq u es, de no u s g a ra n tir c o n tre to u te faille. L a q u e stio n n ’est p as là.
L a q u e s tio n est q u e la ca m p a g n e c o n tre Planète n’est q u ’un a sp e c t trè s visible, grossi p a r so u ci de p ro p a ­
g a n d e , e x p lo itab le san s tro p de d a n g e rs (p o u rq u o i ne p as s’a tta q u e r, p a r ex em p le, à u n e g ran d e presse qui
c h e rc h e p lu s q u e n o u s la sen satio n en m a tiè re scien tifiq u e?), d e la v o lo n té d ’im p o se r, p a r voie d ’a u to rité ,
c o m m e si l’o n s’ex p rim ait au nom de l’U n iv ersité to u t e n tiè re , la c o n c e p tio n lim itativ e e t fan a tiq u e d e « la
s c ie n c e c o m m e religion ».
11. « U n c e rta in n o m b re d e voix a u to risé e s se so n t é lev ées ces tem p s d e rn ie rs p o u r n o u s a n n o n c e r q u e
la s c ie n c e en a rriv a it à sa fin, q u ’elle d é p e n sa it tro p d e re sso u rc e s d e la so c ié té sans re n ta b ilité c o rre s ­
p o n d a n te et q u e d ’ailleu rs l’h u m an ité a llait ê tre n o yée sous la m aré e d es p u b lic a tio n s scien tifiq u es. Parm i
ces voix, il fau t c ite r F re d H o y le d an s son ré c e n t o u v rag e O f M en and G alaxies, ainsi q u e lo rd B o w d en ,
m in istre d e s S c ien c e s en G ra n d e -B re ta g n e . C e d e rn ie r est p a rtic u liè re m e n t v é h é m e n t. A la fin d ’un rec e n t
a rtic le du « N e w S c ien tist » du 30 se p te m b re 1965, pag e 849, p a rla n t d e l’a u to rité sp a tia le a m é ric a in e : la

La philosophie de Planète
et transformable, que la recherche trouvera son second souffle dans l’accession
à une condition surhumaine. Ici, il conviendrait probablem ent d ’interroger
des techniques propres à ce que nous appelons, faute de mieux, la vie spiri­
tuelle, afin d ’en tirer des indications, des champs nouveaux de prospection.
La foi Ce n’est qu ’une proposition. La science comme religion la rejette. Mais la
science tout court ne rejette rien a priori. D ’autre part, on est en droit
l'intelligence d ’estimer que, même si l’information, de plus en plus limitée apparem m ent,
coûte de plus en plus cher, la gloire de l’esprit exige que l’effort soit pour­
humaine suivi, pour voir. C ette décision suppose une foi inébranlable dans la puissance
illimitée de l’intelligence humaine, un peuple partageant cette foi ou un
doit-elle être gouvernem ent assez fort pour l’imposer. Les dém ocraties occidentales, avec
leurs clercs indifférents à de telles questions m onumentales, mal informées,
illimitée? et donc prom ptes à voter pour des autoroutes plutôt que pour un synchrotron,
risquent de faire les premières les frais de ce déco uragem ent dont je ne sais
s’il est sage ou fou. Cette impression d ’obstacle infranchissable invite certains
ch ercheurs à s’engager sur d ’autres chemins de connaissance: ainsi
O ppenheim er consacrant une part de son temps à lire en sanscrit les textes
sacrés de l’Inde. Quoi q u ’il en soit, une telle question-limite est vécue par
quelques hommes exceptionnels. Elle n’affecte pas, ou pas encore, le mou­
vem ent général qui em porte l’humanité.

! ne crois pas Mais ce m ouvem ent a-t-il pour moteur la science pure? En d ’autres termes,
notre civilisation peut-elle être définie com me civilisation scientifique? Je ne
qu'on puisse le crois pas. Je crois que nous confondons science et t e c h n iq u e 12. Et je ne
crois pas que la technique soit uniquem ent une dépendance et une appli­
parler d'une cation de la science. Le démon du savoir est une chose, et le dém on du faire
une autre chose. Cette distinction me paraît capitale.
civilisation La science précède la technique: erreur com mune. L’homme, souvent, fa it,
scientifique avant de connaître les lois qui expliquent les résultats obtenus. Les hauts
fourneaux fonctionnaient deux cents ans avant la naissance de la chimie
industrielle. On plongeait, jadis, une lame portée au rouge dans le corps d ’un
prisonnier. Les vertus mâles de la victime, croyait-on, durcissaient l’acier.
N .A .S .A ., il é c rit te x tu e lle m e n t: « V ie n d ra -t-il un V o ltaire d u xx- siècle p o u r s’é c rie r à p ro p o s de la
N A SA : é c ra so n s l’in fâ m e! » (Jé rô m e C a rd a n « L a T rib u n e d e s N a tio n s » 8 o c to b re 65). E n F ra n c e , u n im p o rta n t
a rtic le e x p rim an t c e tte a ttitu d e a é té p u b lié e p a r le p ro fesseu r P ierre A uger, physicien à l’origine de la créatio n
du C e n tre e u ro p é e n d e R e c h e rc h e s n u c lé a ire s et d ire c te u r d e l’O rganisation eu ro p é e n n e de R e ch erch es spatiales,
dans « l’O b s e rv a te u r » du 29 s e p te m b re 65. C e t a rtic le s e ra it à c ite r e n tiè re m e n t. J e ch o isis: «11 sem ble
q u e c e rta in e s d ’e n tre elles (les lim ites de la co n n a issa n ce h u m ain e ) q u i p o u v a ie n t p a ra ître fo rt lo in ta in e s il y a
q u e lq u e s a n n é es, ne se situ e n t p lu s g u è re a u -d e là d e la p o rté e a c tu e lle d e nos in stru m e n ts. » E t: « 11 e st p ro ­
b a b le q u e l’h o m m e se h e u rte , au c o u rs d e s vingt an n é es à v en ir, à au c u n d es seuils q u e no u s a v o n s év o q u és.
11 est trè s p o ssib le, en rev a n c h e , q u ’u n e re c h e rc h e s y sté m atiq u e p uisse c o n d u ire , p e n d a n t c e tte p é rio d e , à
d é m o n tre r l’ex iste n ce d e s lim ites d e la p e n sée , p e u t-ê tre m êm e à p ré c is e r leu r n a tu re . »
Je relèv e m êm e c h ez D en n is G a b o r, q u i est o p tim iste, ces lignes de son o u v rag e Inventons le fu tu r :
« O n p u b lie a c tu e lle m e n t 40 000 a rticle s ou n o tes d e p h y siq u e, 200 000 d e ch im ie. Le n o m b re to ta l des
a rticle s q u i p e u v e n t p lus ou m o in s ê tre qualifiés d e scien tifiq u es a d ép assé le m illion. O n e stim e q u ’ils
d o u b le ro n t d an s tro is ans. L ’ex p an sio n d e la sc ie n c e est dix fois p lu s rap id e q u e celle de la p o p u latio n . Ce
fait m e d o n n e u n e so rte d ’a n x iété v iscérale q u e j e ne suis pas seul à é p ro u v e r. C ’est un p eu co m m e si
no u s é tio n s d a n s un avion p re n a n t de l’a ltitu d e à un tel angle q u ’il do iv e in év itab le m e n t se m e ttre en
p e rte d e vitesse et s’é c ra s e r, au lieu d e se m e ttre en p a lie r p o u r p re n d re son vol de cro isiè re . »
12. C e tte idée a é té d é v e lo p p é e p a r J a c q u e s B e rg ie r d an s un e d es c o n fé re n c e s P la n ète à l’O d éo n -
T h é â tre d e F ra n c e , p ro n o n c é e le 19 fév rier 1963.

Positions Planète
Le démon C ’était l’azote organique qui produisait cet effet. On utilise aujourd’hui l’azote
liquide. La technique était inhumaine, à référence magique, mais scienti­
du faire n'est fiquement correcte. Il se peut que le démon du faire ait existé avant le démon
du savoir. Ainsi, des civilisations disparues ont pu manier, avec un esprit non
pas le démon rationnel, des techniques dont les lois éc happe nt encore à notre science. Ce
qui ne signifie pas que les procédés aient été inspirés d ’en haut, révélés par
du savoir les dieux, et que la Tradition contienne tout, com me aiment à le croire les
passéistes, autres fanatiques. Une analyse de la modernité justifie, me semble-
t-il, cette vision. D ’une certaine manière, elle découvre des voies de circu­
lation g énéralem ent négligées entre le passé et le présent. Elle découvre aussi,
dans ce présent, une complexité cachée à beaucoup d ’esprits, et une force
aveugle à l’œuvre.
La science est intervenue tardivement dans la technique, et non sans ren­
co ntre r de résistance. La connaissance des lois de la nature peut perm ettre
d ’agir sur la nature. Ainsi la science a délégué chez les réalisateurs des ingé­
nieurs scientifiquement instruits. Mais l’action sur la nature dém ontre parfois
que cette connaissance — ou ce que l’esprit le plus éclairé en déduit — est
fausse ou insuffisante. L’inventeur n’appartient pas au monde des lois, mais
de l’acte. Il n’est pas un esprit éclairé, mais incendié par la puissance cré a­
trice. Son dém on intérieur le pousse à réussir ce que la science, en l’état où
elle se trouve, estime irréalisable. Le professeur Simon N ew com b, à la fin du
xix% dém ontre m athém atiquem ent que le vol du plus lourd que l’air est une
chimère. Deux réparateurs de bicyclettes, les frères Wright, construisent un
avion. Au début du xx% Hertz est persuadé que ses ondes ne peuvent servir
à transm ettre un message à longue distance. Un Italien débrouillard et sans
diplôme, Marconi, établit les premières liaisons de T.S.F. Dans de nombreux
cas, l’inventeur aboutit parce q u ’il ignore qu ’il est impossible d ’aboutir.
L’hom m e qui a fait le plus pour la fusion de l’hydrôgène, Nicolas Christofilos,
ne connaît pas les m athém atiques supérieures et était spécialiste des
ascenseurs.

Je pense N ous confondons les réalisations de ce type d ’esprit particulier (tantôt dans
le courant, tantôt à c ontre-courant de la connaissance) avec la science. Nous
beaucoup voyons de l’homogénéité où il y a superposition et coexistence, point toujours
pacifique. Le grand savant appartient à une espèce de plus en plus rare
aux premières (dévorée par les devoirs administratifs) d ’hommes qui ont fait un choix quasi
religieux en faveur de l’esprit, justem ent fiers de leur savoir, préoccupés
pages de Faust d ’idées générales, soucieux des conséquences de leur travail. Je trouve signi­
ficatif que se substitue aujourd’hui au mot «savant» le mot « chercheu r».
C ’est que le ch ercheur est déjà d ’une autre race, plus étroitem ent spécialisée
et déjà orientée vers le savoir-faire.
L ’inventeur et le super-technicien n ’appartiennent pas à la m ême espèce.
Ils ne sont pas une projection, dans le monde des réalisations, des grandes
ou petites figures de la science. Ils incarnent, me semble-t-il, l’élan faustien
de 1 humanité. Ils sont solitaires, orgueilleux, indifférents à ce qui n’est pas
l’action transformatrice q u ’ils aiment pour elle-même. Q uand Faust refuse au

La ph ilosoph ie de Planète
Verbe, puis à la Pensée, la priorité, et se décide à écrire: «A u com m en­
cem en t était PAction», son aventure com m ence, « les esprits dans le corridor»
s’agitent, et entre Méphisto, déguisé en étudiant.

Solitaires, ils passent avec la société ces singuliers contrats de mercenaires


J'essaye que sont les brevets d ’invention et d ’où naissent des États dans les États.
Ils sont la Légion étrangère de l’intelligence. Peppe, l’inventeur allemand
de comprendre qui devait ajouter une branche à la chimie, interrogé après la guerre par les
Alliés, répond: « L ’Allemagne? Connais pas; ma patrie est l’I.G. Farben
le super­ Industrie.» Von Braun est inquiété par la G estap o p our avoir déclaré:
« Hitler et l’Allemagne peuvent crever; ce qui est important, c’est d ’aller
technicien dans la Lune. » Ce qui leur importe est la réussite de l’entreprise (liée souvent
à d ’impondérables habiletés, com me dictées par l’inconscient), indépen­
dam m ent du contexte social ou politique. « Le Pont de la Rivière Kwaï», où
l’on voit un officier prisonnier se passionner pour la construction d ’un pont
utile à l’armée japonaise, illustre bien cet esprit. A ujourd’hui, en Occident,
aucun grand savant ne travaille pour l’arm em ent, du moins directem ent. Mais
le super-technicien peut trouver son paradis dans les arsenaux. La bombe la
plus puissante, la fusée atomique la plus rapide, le toxique biologique le
plus nocif, ont pour lui une beauté.
Le « d ém on du faire» circule de façon assez mystérieuse. Quantité
d ’inventions fort particulières ont été déposées le même jour, ou dans la
même semaine, en différents pays, par des hommes qui ne se connaissaient
p a s 13. Q ue je sache, aucune explication n’a encore été donnée de ce que
Jung aurait pu appeler des «coïncidences exagérées». Enfin, l’identité
d ’intentions et de com portem ent établit entre ces esprits des relations
efficaces au plus haut niveau de décision. Je crois donc, pour toutes ces
raisons, q u ’une proliférante société de l’action, de la réalisation technique
com m e absolu, se substitue en partie à la société humaine. A ce point, en
tout cas, que ses mobiles se confondent souvent, à nos yeux, avec ceux de la
société humaine, com me avec ceux de la science.

Je crois Je crois cette confusion très pernicieuse. Elle fausse notre jugem ent. Elle
trouble notre com portem ent. La technique n’est pas la science, le faire n’est
pas le savoir, je ne m’en persuaderai jamais assez. Bien entendu, cette
qu'il y a société de l’action considérée com me un absolu est aussi de l’humain. Ce ne
sont pas des dieux d ’acier qui la composent, mais des hommes. Est-elle une
substitution manifestation et une triomphante illustration de la raison? Je n’en suis
nullement sûr. Je la vois plutôt obéissant à ce que j ’appelle l’élan faustien.
de société C ’est aussi un- élan de l’esprit, mais qui a partie liée avec l’inconscient
et avec, me semble-t-il, les forces non humaines qui brassent la pâte vivante.
Quelles forces? Celles, sans doute, q u ’évoque Paracelse quand il écrit: « Nous
avons en nous le centre de la nature. Nous sommes tous en création. Nous
13. E x e m p le : G ra h a m Bell, p ro fe sse u r de p hysiologie à l’un iv ersité de B o sto n e t c h e rc h e u r, et
E jish a G ra y , in v e n te u r e t p e tit in d u striel à C h ic a g o , ne se c o n n a issa ie n t pas. L e 14 fév rier 1876, G ray
d é p o se un b re v e t p o u r le p re m ie r a p p a re il té lé p h o n iq u e . L e m êm e jo u r, m ais q u e lq u e s h e u re s p lu s tô t,
Bell av ait d é p o sé un b re v e t p o u r la m êm e in v en tio n .

Positions Planète 17
sommes terre arable.» M a représentation en est sommaire: la puissance
créative à l’état brut, ce qui remue la matière. Je me dis: cette puissance qui
fait ém erger les grands reptiles à l’aube du monde, qui met au jou r les D ino­
saures puis les efface, qui crée et transforme les espèces, est la même qui
participe à l’apparition et à la prolifération de l’ingénieur, précédé du
magicien aujourd’hui fossilisé. Il y a un peu de ridicule à s’exprim er ainsi,
mais j ’ai juré de ne pas parler plus haut que j ’ai l’entendem ent.

Je tente Lorsque Teilhard parle du progrès com me d ’une sorte de soulèvement de


« l’esprit de la Terre », je lui donne raison dans les limites de ma vision. Je ne
de purifier le suis pas de plein gré dans la généralisation d ’ordre mystique q u ’il avance.
Il ram ène au même plan, sous le feu de son regard, l’élan technique, l’élan
mon jugement scientifique, l’élan révolutionnaire, l’élan religieux. Peut-être tout cela est-il
appelé à converger. Je le crois. Mais c’est, à mes yeux, encore très différencié.
Les jeux ne sont pas faits. C ’est à nous de les faire. C ette sublime convergence
dépend, d ’abord, de notre lucidité et de notre volonté. L’unité est l’idéal que
peut se p roposer le courage; la confusion est une tentation de l’optimisme.

La technique La poussée technologique est, à mon avis, le plus puissant m oteu r du m ou­
vem ent qui nous emporte. Ce mouvement est-il bon, est-il mauvais? Cette
peut être question n’a pas de sens. Nous sommes, à la fois, nous-mêmes ce mouvement,
et dans ce m ouvement. T out dépend donc de la conscience que nous prenons
nazie de nous-mêmes et du mouvement. Sans évoquer, cette fois, T eilhard, mais une
vision plus simple et plus généralem ent répandue, mon opinion est celle-ci:
il faut, pour prendre conscience, com m en c er par purifier le jugement. Or,
parler d ’une humanité scientifique, rationnelle, technique, com m e d ’une
unité, c ’est trop vite juger.
L’Allemagne, prenant pour l’essentiel du message gœ théen la conclusion de
Faust qui déchaîne « les esprits dans le corridor», cesse d ’être W eim ar pour
devenir PI.G. Farben. N ous avons vu, avec le nazisme, que la haine du
savant peut s’allier à la passion de la technique, et que la technique peut
fort bien se développer en conformité avec une philosophie à rebours de la
culture, presque entièrem ent immergée dans l’irrationnel.

Le rêve Elle peut aussi fort bien se développer en l’absence de toute philosophie et de
toute morale, et sans doute mieux encore. Dans une société purem ent
du technocrate, administrative, où la gestion et la répartition correctes des biens tiennent
lieu de tout, elle se substitue au Savoir et à la Justice, de même que l’avoir
le jardinier se substitue à l’être. Voilà tout au moins le rêve du technocrate. A ppa­
remm ent, il se réalise. A la limite, le bon gestionnaire doit estimer que la
aveugle technique représente l’investissement de la collectivité le plus rentable pour
celle-ci. La Science coûte plus cher q u ’elle ne rapporte, et l’effort collectif
et la rose profite d ’abord à la classe des savants. Ce calcul est encore plus juste pour
la religion. Il s’applique également à P a r t 14.
inodore Je crois que le rêve du technocrate n’est, justement, q u ’un rêve; un réalisme
en songe, non le réalisme même. Pour m’expliquer, j ’imagine une fable: le

18 La philosophie de Planète
jardinier aveugle et la rose inodore. Ce ja rdinier aux yeux clos combine,
dans sa tête, la culture de la plus belle rose et exécute son projet. Cette fleur
est en effet, théoriquem ent, la plus parfaite du monde. Mais elle n’a point
de parfum. Saura-t-il jamais si c’est une rose?
Je crois, je sais que l’aveugle puissance technologique sert la société humaine.
Mais à quoi sert la société sinon à produire un parfum qui lui est propre, dont
je ne sais le rôle parmi les essences universelles, mais qui est, finalement,
le seul guide dans l’élaboration d ’une forme tendant à la perfection épanouie?

Mais Je pense aussi que ce rêve est trop étroit. 11 ne surgit pas de toutes les
dimensions de la réalité. Je crois que l’heureuse multiplication des avoirs nous
le technocrate conduit vers un moment de crise où se poseront des questions concern ant
l’être, sa réalité ou non, sa nature fondamentale ou non, son sens d ’un acco m ­
ne voit pas plissement ou non. La philosophie s’occupe depuis longtemps de ces
questions. Mais je crois que celles-ci vont devenir visibles, vivantes, ductiles.
la marée L’action, dirigée vers les choses extérieures, libérera la puissance interro­
gative des choses intérieures, com me la photographie a libéré la peinture. A
des questions mon sens, la croissance accélérée des pouvoirs de l’humanité sur son environ­
nement, va très vite nous apparaître com me un m ouvement concentrique.
essentielles Nous disposerons de pouvoirs pour changer l’humanité elle-même, agir sur
notre hérédité, notre psychisme, le fonctionnement de notre intelligence.
Nous nous trouverons alors acculés à des problèmes brûlants sur l’intégrité
de notre nature, ou non; sur la réalité et la nécessité, ou non, d ’un dépas­
sement de cette nature; sur les structures, absolues ou non, de la connais­
sance, etc. Je ne vois pas ces crises affectant seulement le domaine des idées,
mais se traduisant de manière très concrète. Leur marée m ontante soulève
déjà la conscience collective occidentale. Elle introduit quelque chose
d ’hyper-révolutionnaire dans la révolution sauvage, apparem m ent de surface,
qui, aux yeux du technocrate, caractérise seule notre époque.

Pour moi, N aturellem ent, nous avons la possibilité de refuser d ’affronter ces crises. Le
mouvement qui nous y porte fournit aussi l’anesthésique. Il est loisible de
la liberté renoncer à la pensée, de se laisser manipuler par la technique, sans autre
prise de conscience que celle des avantages matériels obtenus. N ous pouvons
est le pouvoir choisir: être domestiqués, ou domestiquer. « L’art com m ence à la résistance »,
dit Gide. Le gouvernem ent du destin aussi. La liberté est le pouvoir d ’être
d'être cause cause. Nous avons la faculté d ’en vouloir ou pas.
Cela signifie que la technique n’est ni un mal ni un bien. C ’est quelque chose
com me un cinquième élément ajouté à notre univers. Un supplément à la
Création, apparu à travers les créatures, mais non nécessairement à travers
ce que nous leur prêtons de plus pur: l’am our du savoir, de la raison, de la
14. D a n s un ro m an u to p iq u e , H e in le n év o q u e u n e civ ilisatio n fu tu re d a n s laq u elle un m ot désig n e à la fois la
sc ie n c e , l'a r t, la relig io n , et un a u tre m o t la tec h n iq u e . A u d e m e u ra n t, la réc o n c ilia tio n e n tre sc ie n c e , a rt et
religion ne m e p a ra ît pas le p ro b lè m e essen tiel, nous ne m an q u o n s p as d e ten ta tiv e s d e sy n th èse de c e t o rd re .
N o u s m an q u o n s d ’un e m o rale p e rso n n e lle , co lle c tiv e , so ciale, p o litiq u e , su sce p tib le d e p e rm e ttre aux h u m ain s
la d o m e stic a tio n de l’éla n tech n o lo g iq u e . C e la exige d es effo rts p lus g ran d s, et d es rév isio n s plus d é c h ira n te s
dan s les d o m ain e s de la p h ilo so p h ie, de la religion, d e l’a rt, q u e celles, m o d este s so m m e to u te , q u ’en exigent
les sy n th èses en q u estio n .

Positions Planète
justice, de la liberté. Nous ne devons pas croire que c’est un don d’en haut
(de notre haut à nous), et chanter: «M a sœur la technique», comme saint
François chantait: « M on frère le vent.» Ce n’est pas béni d’avance, garanti
pour tout usage, né de nos meilleures intentions. Et c’est nous, cependant.

C’est ce qui modifie le plus puissamment notre monde et, déjà, notre société
même. Par là, c’est ce qui nous précipite dans une époque où l’Histoire ne se
déroule plus exactem ent à la hauteur de nos engagements dans celle-ci;
dans une époque dont le dynamisme semble dépasser l’Histoire elle-même:
dans un temps en quelque sorte méta-historique. Cette considération doit-elle,
nous désespérer, nous pousser à des attitudes retardataires, crispées, ou nous
inviter à la démission qui se présente à nous, aujourd’hui, avec quantité de
variétés? Je ne le crois pas. J’essayerai de m’expliquer clairem ent là-dessus
dans le prochain numéro.
LOUIS PAUWELS.

à suivre

L a prem ière partie de la philosophie de Planète


a été publiée dans le numéro 25. Louis Pauwels
poursuivra sa réflexion dans tous les numéros
de l ’année 1966.

20 La philosophie de Planàte
Dans
notre nouvelle collection

LE TRÉSOR SPIRITUEL
DE L’HUMANITÉ
avec un prologue
du Cardinal Bea,
de Monseigneur Meletios
exarque du Patriarche A thénagoras,
du Pasteur Boegner
de l’A cadémie Française,
I
de Martin Buber
ex-Professeur à /’Université
hébraïque de Jérusalem.

LA BIBLE:
PREMIÈRE ÉDITION ŒCUMÉNIQUE
• Le premier volume
LE PENTATEUQUE, LES LIVRES HISTORIQUES C haque volume:
a é té sa lu é com m e grand format 22 x 65,
« un événement unique dans l'histoire illustrations
de l’édition française et du monde chrétien » noir et couleurs,
(l’Osservatore délia Domenica, Rome). 600 pages, et...
« un grand événement spirituel» seulem ent
(Paul Eberhard, L'Illustré protestant). 73,50 F
A paraître
• Deuxième volume
LIVRES POÉTIQUES, SAPIENTIAUX, PROPHÉTIQUES

• Troisième et dernier volume


LE NOUVEAU TESTAM ENT
LE BUT
A vec nosfrères en intelligence,
La rencontre viendra.
( Cœur inquiet, calme-toi!)
Que les êtres pensants de la Terre
Les imaginent différemment, qu’importe!
L ’homme arrivera au port interstellaire
Des profondeurs métagalactiques;
L ’œilfixé sur ses instruments
Il dira: «Je ne suis pas seul au monde.»
Selon le vœu des générations anciennes,
Pour l’homme ce but est sacré.
Paix à toi, lointain monde inconnu,
Berceau d ’une autre intelligence!
G LA N ON A NIA N.
(publiépar: Fantastica, « Molodaïa Gvardia », 1965).

Dans notre num éro 24, nous avons publié le dossier de « Ce qui bouge en Amérique ».
Ni critique, ni éloge: le recensem ent des aspects positifs.
Dans le même esprit, voici notre dossier sur l’U.R.S.S.

24 Ce qui bouge en Russie


Le développement des sciences
et des techniques favorise la
naissance d’une société américano-
soviétique à l’échelle planétaire.
M a u rice La m billiotte

J e suis optimiste après mon dernier séjour en U .R .S .S .


Mon prem ier séjour en Union soviétique se situe en août 1959.
H \-d é légué J ’avais alors visité Moscou, Leningrad et Kiev. J ’y suis revenu six
ans après, en août dernier. J ’ai, entre-temps, vu régulièrement
à rO.N.U.. nombre de personnalités soviétiques: hommes politiques, journa­
listes, économistes, diplomates, de même que j ’ai pu m’entretenir
avec des amis qui se sont rendus régulièrement à Moscou. Mes
un militant de impressions récentes sont, dès lors, appuyées sur une information
tenue à jour. Mais il s’agit bien d’impressions.
l'h u ro p c Unie En 1959 déjà, à mon arrivée à Moscou, j ’avais été frappé par un
effort assez spectaculaire de construction d’immeubles de logement.
o b s e r v e q u e la J ’avais pu juger aussi du changement de style plus sobre que celui
de Staline, ce fameux style pseudo-Empire-State ou celui du métro
Russie dérive de M oscou, ce palais des glaces destiné à l’admiration difficile des
centaines de milliers d ’usagers quotidiens, pressés de gagner leur
vers ['Occident lieu de travail ou de rejoindre leur logement.
Cet effort assez impressionnant de construction d’immeubles civils
m ’aurait rassuré, s’il en eût été besoin, sur les intentions bellicistes
si longtemps prêtées à l’Union soviétique. Staline, il est vrai, n’avait
rien fait, au contraire, pour infléchir un tel jugement.
En 1959, Moscou était donc déjà une ville de chantiers. Les plans
d’urbanisation laissaient entrevoir, pour les années à venir, un effort
encore plus grand.
Je ne désire pas fatiguer mes lecteurs par des chiffres. Il ne fait
guère de doute que, contrairem ent à ce qui est le cas dans nombre

C hro n iqu e de notre civilisation


de nos pays, les prévisions de construction en m oderne, à mi-chemin, si l’on veut, de l’élégance
U.R.S.S. ont été atteintes sinon dépassées. française, de l’élégance européenne et de l’élé­
L’espace, heureusem ent, ne m anque pas. Des gance am éricaine.
moyens de transport en com m un plus rapides Peut-on, de quelques faits et de quelques impres­
ont permis l’accès des quartiers périphériques. sions, tirer déjà des conclusions? A mon sens,
Moscou, dans quelques années, sera entièrem ent oui. La première, c ’est que l’Union soviétique
construite et urbanisée dans un espace dont le a franchi la ligne qui sépare en deux le socia­
rayon partant du Kremlin sera de 20 kilomètres. lisme. Originellement, celui-ci a été l’expression
La ville atteindra alors la population maximum d ’une révolte véhém ente et profonde contre l’in­
qui lui a été fixée, soit 10 millions d ’habitants. justice et la misère. Q uand la misère pèse sur les
Il est toujours réconfortant de voir un projet masses, elles peuvent la supporter longtemps,
réalisé. Ce n’est certes pas le cas pour tous les pendant des siècles parfois, avec passivité et rési­
secteurs ni pour tous les objectifs de plans écono ­ gnation. Devant l’impuissance effective à équi­
miques. En matière de construction, la contes­ librer des niveaux aussi éloignés d ’existence, les
tation serait difficile. hommes les plus épris de justice ne pouvaient
Q uand Lénine décida, en 1919, d ’y retransférer conseiller que la résignation. Le christianisme a,
la capitale des Républiques socialistes sovié­ lui aussi, et tout particulièrement, lutté contre
tiques, Moscou n’était q u ’une ville immense, cette injustice de la condition humaine. Il a
certes, mais assez informe. défendu la dignité de l’individu. Il n’a cependant
A part le Kremlin prestigieux, on peut parler pas pu provoquer une révolution qui d ’ailleurs,
d ’une ville nouvelle. Moscou sera, elle est déjà venue historiquement trop tôt, n’aurait pu que
une grande ville qui n’attend que l’éclair qui lui détruire. Ce n’est donc pas seulement par un
don n era cette âm e, ce chant particulier que l’on acte de foi authentique que les prêtres conseil­
chercherait encore vainement aujourd’hui. laient à leurs ouailles de regarder vers l’au-delà
de la mort, là où serait enfin rétablie la justice.
L'élégance n'est plus D ’une intention humaine généreuse, on allait
un crim e bourgeois faire un système. En prom ettant la fin de la
misère dans l’autre monde on décourageait les
L’autre impression qui m ’a frappé, c ’est l’inten­ pauvres de se révolter. C ’est ce que le marxisme
sité croissante des moyens de transport, l’exten­ a dénoncé en qualifiant la religion d ’opium du
sion des lignes du métro, ce qui est normal, mais peuple. Le socialisme a été la première tenta­
aussi l’intensité du trafic d ’autobus et l’accrois­ tive d ’insurrection organisée des masses contre
sement assez impressionnant du nom bre de taxis. leur exploitation. Q u ’il soit marxiste ou non, le
Ce qui retient tout autant l’attention, c ’est l’allure socialisme reste marqué de cette impulsion initiale
de la population urbaine. Chaque ville se confesse et de tout un potentiel sentimental profondém ent
à travers le mouvem ent de ses masses. A priori, inscrit dans les mémoires.
la population de Moscou est mieux habillée en
1965 q u ’elle ne l’était en 1959. Les jeunes femmes L 'U .R .S .S . bascule
sont coquettes, la plupart maquillées. Les étalages dans le cam p des nantis
des magasins de vêtem ents et de chaussures se
sont multipliés. L’élégance n’est plus un crime Simultanément, une révolution qui, elle, ne pro­
bourgeois. Évolution normale, mais qui traduit cédait point de génératrices sociologiques ou
au moins autant une évolution psychologique idéologiques, s’est opérée. La science, fruit du
q u ’une évolution économique. génie de l’espèce, a engendré la technique. Et
L’élégance féminine s’inspire, ici aussi, de l’élé­ celle-ci s’est révélée une extraordinaire source
gance occidentale, aspirant m ême à rivaliser un de production de biens, de services, de mieux-
jour avec elle dans une même optique résolument être, mais aussi de création et d ’accumulation

26 C e qui b o u ge en Russie
de moyens toujours plus grands d ’investissements. industrialisées, qui sont déjà ou seront de plus
Le socialisme ne pouvait certes s’insurger contre en plus déterm inées par la consommation? Sans
une telle manne de productions diverses qui per­ le moindre doute. Si relatif q u ’il soit, le bien-
mettait justem ent de répondre à l’exigence d ’une être incarne mieux que des théories et des expli­
plus grande justice sociale, à plus de bien-être cations sociologiques la réalité de cette évolution
et de sécurité. Mais le socialisme est, dès lors, et toutes les conséquences q u ’elle implique.
entré dans un climat qui rappelle de moins en M êm e si ce n ’est, de notre point de vue, q u ’à
moins celui d ’où il avait surgi com me une irré­ un début, le peuple soviétique y participe déjà
sistible force révolutionnaire. Le socialisme ne lui aussi, m ême si on ne lui en explique pas le
pouvait ac cé d er de la misère à l’abondance mécanisme, même si l’on n’insiste pas sur ce
(encore que toute relative), sans une transfor­ « passage » et même si l’on conserve le langage
mation de la te rreu r idéologique et de son du socialisme révolutionnaire.
contenu émotionnel. C ette « a b o n d a n ce » , même J ’ai personnellement, au cours de mes entretiens
potentielle, est loin d ’être déjà la condition de à Moscou, été frappé par un réalisme politique
l’espèce humaine tout entière. L’abondance n’a qui n’a rien de cynique. Ce réalisme consiste
pas encore atteint son niveau planétaire. Elle à voir, par exemple, les difficultés, à ne plus les
affecte m ême presque exclusivement les nations nier, com m e ce fut longtemps le cas, com m e si
à haut développem ent industriel. Et le potentiel d ’avouer une difficulté était adresser un blâme
créateur de la technique moderne accentue même aux bases mêmes du régime et à son idéologie.
les divergences entre ceux qui déjà peuvent Ainsi, ai-je entendu critiquer, et non seulement
concevoir la vie com m e une chance de vivre, pour pouvoir battre sa coulpe sur autrui, l’échec
de jouir d ’un bien-être progressif, et ceux qui, de la politique agricole. Dans les milieux diri­
en raison de leur progression dém ographique, geants de Moscou, on ne cherche plus à je ter
voient la somme de leurs besoins croître par sans cesse un pudique manteau de Noé sur des
rapport à celle de leurs ressources. D ’où ce difficultés, des échecs ou des erreurs de tactique.
nouveau clivage, au surplus transitoire, du monde. Ces erreurs sont m ême reconnues sans nulle
D ’où aussi, et pour une part, le divorce idéolo­ emphase et sans cette « autocritique » un peu
gique entre l’U.R.S.S. et la Chine. masochiste que les Chinois, par contre, pratiquent
Je ne crois pas qu ’il soit possible d ’expliquer à l’heure actuelle et qui est même la seule forme
au trem en t que par ce passage, par ce franchis­ indirecte de critique qu’ils osent laisser s’exprimer.
sement d ’une ligne invisible et même longtemps A utant que ce réalisme ou, mieux encore, autant
imprévisible, l’évolution du socialisme qui, né de que cette honnêteté d ’oser désormais reconnaître
la misère, aborde à l’abondance et, en tout cas, que tout n’est pas parfait en Union soviétique,
à un niveau d ’existence qui modifie tant de pers­ ce qui a été pour moi éloquent, c ’est le sérieux
pectives et d ’objectifs économ iques et politiques. et même la gravité que les Russes mettent à
L’image que l’on peut projeter, avec une certaine évaluer les dangers qui les menacent.
anticipation, de l’U.R.S.S. 65 est celle d ’un pays
socialiste qui, en raison de ses structures de base, En politique, le continent russe
le restera, mais cessera d ’appartenir autrem ent dérive vers l'Ouest
q u ’en esprit, q u ’en souvenir des impératifs qui
nous appellent tous, au cam p de la misère. Les Soviets, on le sait, n’en sont plus depuis beau
temps à jo u e r les Jupiter tonnants. Ils ne pro­
Les Russes sont conscients d'avoir fèrent plus de m enaces apocalyptiques comme
franchi une ligne de démarcation le fit à maintes reprises encore K hrouchtchev
si épris pût-il être de la coexistence pacifique.
Est-on conscient, à Moscou, de la nature de cette Les Russes sont trop conscients de la gravité
évolution qui affecte les sociétés déjà fortement d ’explosion des tensions internationales même

C h r o n iq u e d e n o tre c iv ilis a tio n 27


localisées. Les Chinois les accusent d ’être sur tefois pour autant y voir un abandon du socia­
la défensive, en posture de simples réformistes; lisme, ni le désir d ’un changement de régime
on s’énerve à Moscou de ces attaques exagérées dans le sens d’un retour au capitalisme libéral,
et stupides qu’une Chine encore pratiquem ent ni d’un alignement sur celui des grands mono­
irresponsable — parce que pratiquem ent fort peu poles. La vérité, c’est que les Russes ont compris
engagée - ne cesse de lancer à la cantonade. que la bureaucratie, même inspirée, même au
Il est exact de dire que l’U.R.S.S. est à la défen­ service d ’une puissante idéologie, ne pouvait
sive plus qu’à l’offensive. Mais cette défensive, prétendre à utiliser avec le meilleur rendement
c’est aussi un peu la nôtre. C’est paradoxal, mais possible cette force grandissante qu’est la
c’est ainsi. La situation au Vietnam, la confusion technique moderne.
en Indochine, la dislocation amorcée de la grande
Malaisie, le conflit indo-pakistanais sont, en effet, L'U .R .S .S . n'a nullement l'intention
autant de points chauds qui, en d’autres temps, de reviser les bases de son système
eussent dû entraîner une Troisième G uerre
mondiale. Je n’alourdirai pas cet article par une analyse
La prudence de M oscou à l’égard de l’escalade détaillée des récentes décisions prises en Union
américaine (que les Soviets déplorent autant soviétique à la suite du dernier rapport de
qu’ils la dénoncent) sert, en ce moment, la cause M. Kossyguine. L’objectif en est, on le sait,
de la paix. L’U.R.S.S., en 1965, aura donc indis­ l’amélioration de la gestion de l’industrie, le perfec­
cutablem ent été un bastion de lutte contre la tionnement de la planification et le renforcement
guerre, un barrage efficace contre le déclen­ des stimulants de la production industrielle.
chem ent d’une guerre nucléaire. Cette prudence S’agit-il, comme on l’a écrit dans la presse occi­
est certes l’expression d’un réalisme. L’Union dentale, d’un abandon du socialisme et d ’un
soviétique connaît ses propres difficultés, même retour au capitalisme? Répétons-le: nullement.
si elles sont économiques plutôt que politiques La propriété collective n’est à aucun titre remise
ou sociales: ce qui perm et d’espérer qu’on pourra en question. Le renforcem ent de la direction au
y porter remède. Pour cela, il faut, il est vrai et sommet de la planification ne laisse place au
avant tout, sauvegarder la paix. Nulle part au moindre doute.
monde, on ne mesure peut-être plus sérieusement Où se situe dès lors l’intérêt de cette réforme?
qu’en U.R.S.S. la signification de la coexistence Quelles peuvent en être les incidences ultérieures?
pacifique et son caractère désormais impératif. Les dirigeants soviétiques, ceux des autres démo­
On sait, en effet, qu’entre les puissances craties socialistes également, ont, depuis long­
atomiques, entre les grands de l’atom e il n’y temps, compris que le capitalisme s’était, lui
a plus d’autre alternative que la coexistence aussi, réformé. Qu’il s’agisse de la supputation
pacifique ou la guerre sans merci, laquelle ne et de la prospection de leurs marchés ou de
laisserait après elle que les ruines d ’une civili­ l’étude de leurs investissements, les grands mono­
sation technicienne et favoriserait dès lors l’irré­ poles pratiquent depuis longtemps eux-mêmes
sistible subversion ultérieure des masses grégaires une planification. Le capitalisme a en outre
de la Chine et des pays sous-développés qui, réduit la concurrence qui faisait de l’économie
mieux que les grandes nations industrielles, libérale une véritable jungle. Il a, dès lors, de
auraient échappé au désastre nucléaire. concert avec les gouvernements des pays où il
Cette perspective a certainem ent contribué à fonctionne, pu m ettre en place des mécanismes
modifier l’orientation de la politique interna­ prévisionnels et correctifs qui ont déjà évité des
tionale de l’Union soviétique. Elle explique aussi crises ou en ont freiné les effets. Ce capitalisme
l’irrésistible dérive qu’à la grande colère des florissant n’a enfin cessé de composer avec le
Chinois l’U.R.S.S. effectue de plus en plus en syndicalisme, imposant ainsi en quelque sorte
direction de l’Ouest. Sans que l’on puisse tou­ une soupape à ses tendances à un égoïsme étroit

28 Ce qui bouge en Russie


et inintelligent. Il en est résulté plus de justice fait, l’Union soviétique a découvert qu’il fallait
sociale et un meilleur pouvoir d’achat. dem ander à la technique non seulement les pro­
Les Russes ont dès lors compris que leurs cri­ ductions que l’on attend d’elle selon les secteurs,
tiques du capitalisme devaient être reconsidérées. mais un accroissement subsidiaire de moyens de
Ils ont surtout compris que la puissance de ce financement. L’U.R.S.S. découvre ainsi un des
capitalisme tenait avant tout à une utilisation leviers du capitalisme m oderne: son potentiel
nettem ent plus efficace que la leur des immenses à'autofinancement.
ressources de la technique moderne. Il est indéniable que cette convergence de
conceptions dans ce que l’on peut attendre de
Les dirigeants soviétiques libèrent la technique va constituer un facteur supplé­
l'économie de la bureaucratie m entaire de rapprochem ent entre l’économie
socialiste et les économies de type occidental.
Dans un cadre qui reste socialiste, la nouvelle Tous les renforcem ents de l’U.R.S.S. dans cette
structure économique soviétique, véritable New voie lui rendront par ailleurs plus impérative
Deal, va, dès lors, pouvoir à son tour utiliser tout encore la nécessité du maintien de la paix et lui
l’appareil technique et ses incessantes amélio­ imposeront les moyens adéquats en vue d’amé­
rations avec un coefficient beaucoup plus élevé liorer sans cesse le climat de coexistence pacifique.
de rendem ent. Il im portait à cette fin de réduire Au départ d’une telle analyse, même sommaire,
avant tout les carcans d’une bureaucratie étatique on peut donc se rendre aisément compte que
tatillonne, trop éloignée des mouvantes réalités ce n’est pas dans le sens de la guerre ni même
de la production et des besoins auxquels elle doit d’un renforcem ent de la lutte idéologique que
faire face. D ’où cette autonom ie plus grande l’Union soviétique s’oriente. Et c’est bien ce qui
accordée aux entreprises dans le cadre d’un plan irrite les Chinois, trop intelligents pour ne pas
général plus souple et, de ce fait, plus à même avoir saisi toutes les implications psychologiques,
de répondre aux impératifs d’une consommation sociologiques et politiques de la récente réorga­
qui, elle aussi, ne cesse d ’évoluer. Cette plus nisation interne de l’économie soviétique.
grande autorité accordée aux dirigeants des entre­
prises est associée à un intéressement de ceux-ci L'U .R .S .S . redécouvre
au rendem ent en quantité, mais surtout en qualité sa vocation européenne
et en profit. Ce plus grand profit que vont
engendrer des entreprises mieux dirigées et dont Il y a plusieurs années déjà que l’U.R.S.S.
les dirigeants, les cadres et les travailleurs seront se réclame de son appartenance européenne.
partiellem ent les premiers bénéficiaires, va indis­ Peut-on à proprem ent parler d’une nostalgie de
cutablem ent mobiliser, activer des centaines de l’Europe? J ’estime qu’il s’agit davantage d’une
milliers, sinon des millions d’énergies individuelles vocation que les Soviétiques se découvrent. Elle
créatrices qui, dans un nouveau climat, seront est liée à la coexistence pacifique et à la paix dont
naturellem ent appelées à plus d’efforts d’imagi­ l’U.R.S.S. a besoin. Elle s’est accentuée en raison
nation et à la recherche constante de meilleures de la m enace que com porte, à term e, le conflit
conditions de productivité. « idéologique » — mais qui pourrait devenir « géo­
Il n’en résultera pas seulem ent une réduction politique» — avec la Chine. Le jugem ent que
des déchets de la production, pas seulement un l’on a été amené, à Moscou même, à se formuler
accroissement rapide en masse et en qualité des sur les succès économiques du camp occidental
produits, mais aussi, et c’est bien l’un des fruits a contribué, pour sa part, à cette prise de cons­
de la technique m oderne, au-delà de ce qu’elle cience pro ou para-européenne. C ’est toutefois
fournit à la consommation, un accroissement une raison politique qui s’inscrit surtout à la
important de « capital», en tout cas une accum u­ base de ce désir désormais clairement exprimé
lation de moyens de financement ultérieur. En par les Russes eux-mêmes de voir un jour l’Est

C hro n iq u e de notre civilisation 29


et l’Ouest européens constituer non point quelque de cette lente mais irrésistible et irréversible
super-État, mais une unité qui sera plus que dérive de la Russie vers l’O ccident. Vers l’Europe,
sim plement géographique. Cette raison, on l’a certes, mais, répétons-le, pas du tout dans une
deviné, c ’est l’inquiétude que les Russes n’ont volonté ni peut-être même une sérieuse intention
cessé d ’avoir à l’égard de ce q u ’ils qualifient de anti-américaine. C ’est là un des faits curieux de
« revanchardism e » allemand. Il ne s’agit assu­ notre temps encore encom bré de préjugés.
rém ent pas pour l’Union soviétique de chercher Je crois, en tout cas, pou r ce qui me concerne,
directem ent ni indirectement une querelle à q u ’il convient de saluer com m e une chose heu­
l’Allemagne de l’Ouest, mais, grâce à une conver­ reuse ce mouvement, même s’il doit mettre un
gence de points de vue et d ’actions des pays qui temps assez long à se réaliser com plètem ent. Ce
sont ses voisins à l’Est aussi bien q u ’à l’Ouest, dont on peut et même ce dont on doit en toute
de trouver une solution acceptable par tous, les équité témoigner dès à présent, c ’est de la voca­
Allemands y compris, à une situation qui restera tion pacifique de l’U .R .S.S., même si c ’est la néces­
explosive au cœ ur même du Vieux Monde réveillé sité qui l’y a amenée.
et rénové, aussi longtemps que la République La convergence des grandes forces industrielles
fédérale allemande réclam era une impossible qui sont, répétons-le, un des facteurs déter­
révision de ses frontières à l’Est. minants de l’évolution de notre temps, facilitera
La vocation européenne que l’on sent très nette­ forcém ent un jour le désarm em ent. A tout le
ment à Moscou, et qui est plus concrète encore moins, une coexistence pacifique éprouvée et
dans les autres pays d ’Europe orientale, s’appuie reconnue permettrait-elle de mettre fin à une
certes aussi — et cela également est très impor­ aussi ruineuse surenchère que celle des dépenses
tant — sur une longue tradition historique d ’arm em ent.
com m une et sur un patrimoine de haute culture Entre-temps et com pte tenu surtout de cette
littéraire, musicale, artistique et même religieuse. civilisation à base technique qui se développe,
Inscrite dans la coexistence pacifique, la vocation il faudra que les hommes responsables se pré­
européenne de l’Union soviétique, si paradoxal occup ent de plus en plus de fixer les normes
que cela puisse paraître à certains d ’entre nous, et assurer les moyens d ’une civilisation qui p er­
ne se dresse pas nécessairem ent contre les États- mette le plus haut développem ent intellectuel,
Unis. Pour les Russes, en effet, la coexistence moral et spirituel des individus.
pacifique (au plan atomique, mais tout autant au Ici aussi, c ’est un véritable monde nouveau qui se
plan scientifique et technique) s’applique aussi profile, ce sont de nouvelles frontières q u ’il va
bien, sinon davantage, aux États-Unis q u ’au falloir franchir.
Vieux M onde occidental.
MAURICE L A M B IL L IO T T E 1.
Il y aurait certes beaucoup à dire et de longs
développem ents se justifieraient pour éclairer ce
que je crois pouvoir qualifier de vocation euro-
pénne de la Russie. L’essentiel, c ’est d ’en saisir
les mobiles et d ’en supputer les prochains déve­
loppements.

La Russie est en train de dépasser


son anti-am éricanism e
Un simple diagnostic appelle-t-il vraim ent une
conclusion? On peut en discuter.
Au seuil du IIIe millénaire qui déjà se profile, 1. U n e b io g ra p h ie d é ta illé e de M a u ric e L am b illio tte figure d an s le
on peut entrevoir en tout cas toute l’importance « D ic tio n n a ire d e s resp o n sa b le s », Planète n" 7, page 152.

30 C e qui bou ge en Russie


En peinture, en sculpture, en
littérature et dans les mœurs,
une jeunesse d’avant-garde fait la
révolution et regarde vers l’Ouest.
P ie r r e -A la in A lb e

L'explosion des conformism es chez les intellectuels


L’U.R.S.S. a pu longtemps passer aux yeux des O ccidentaux pour
Marié à une un bloc homogène, alors q u ’il s’agit au contraire d ’un pays immense
s’étendan t sur deux continents, rassemblant des races et des peuples
Soviétique, divers qui furent souvent antagonistes dans l’Histoire. La nécessité
d ’une direction centrale sans failles s’éten dant à tous les domaines
ne peut se discuter. Sinon, sur une telle étendue, les ferments de
ce journaliste dissociation provoquent un éclatem ent. Le Kremlin doit avoir
médité depuis longtemps les derniers jours du tsarisme, et la mort
français de l’Empire russe incapable de résister à cette chute.
Le pouvoir, en Union soviétique, est lourd; je veux dire: il possède
est mêlé à un droit de regard étendu sur les consciences, sur l’art, la littérature,
etc. Il faut bien saisir, pour com prendre l’U.R.S.S., que la notion
Favant-garde d ’individu n’y a pas le même sens que chez nous, où nous sommes
affinés (certains Russes diraient: rendus décadents) par des siècles
de controverses de toute espèce, littéraires, théologiques, politiques,
de Moscou. etc. En surimpression à l’Union soviétique, il y a la Russie éternelle,
avec son sens de l’État et son sentiment aigu de la collectivité,
q u ’on ne retrouve nulle part ailleurs sur la planète.
Pourtant, aucun pays ne peut résister aux forces de progrès. L’intel­
ligence politique (le Kremlin est bien doué à cet égard) est non
pas de les freiner, mais de les utiliser. Il existe en U.R.S.S. une
« avant-garde» au sens où nos intellectuels l’entendent, com m e dans
tous les pays du monde (pour la Chine, qui constitue un cas parti­
culier, je serais moins affirmatif, mais cela n’est pas notre propos).

Chro n iqu e de notre civilisation 31


Comme dans toutes les capitales, comme dans de snobisme qui accompagne souvent chez nous
tous les pays, cette avant-garde se confond avec certains achats, et plus encore la spéculation
la jeunesse. sévissant autour de la jeune peinture, n’existent
plus, avec sa contrepartie matérielle. On ne
s’étonnera donc pas que les toiles abondent dans
En peinture, l'avant-garde les ateliers de cette avant-garde.
découvre l'art abstrait Une prem ière exposition de « jeune peinture » se
tint au Café de la Jeunesse, à Moscou, rue Gorki
Dans Kiev, Moscou, Leningrad, Yalta, etc., le (en U.R.S.S., comme chez nous, la vie intellec­
coup d’œil le plus superficiel perm et de juger tuelle se concentre dans la capitale, et plus
l’art officiel. Je ne parle pas des foulards encore qu’en France). Elle fut fermée vingt-
rouges, imprimés de la faucille et du m arteau, quatre heures après son ouverture, parce que les
vendus jusque dans les kiosques des hôtels, ni jeunes artistes y colportaient une anecdote
des scènes industrielles qui se répètent avec humoristique sur K hrouchtchev, encore Premier
une obsédante régularité. Les « Victoire du ministre '.
kolkhoze» sont faites au moule; et si nos bustes Cette exposition de la jeunesse était très inté­
de M arianne, à nous Français, restent confinés ressante. Elle exprimait à merveille les nouvelles
dans les mairies, il n’en est pas de même des tendances de l’art russe. Car il existe un art russe,
statues soviétiques. Les statues de Staline ont aussi puissant et aussi fécond que l’art occidental,
disparu, celles de Lénine subsistent, et elles ont peut-être même davantage, en raison de ses
pris, peut-on dire, un caractère définitif. Les pay­ conditions difficiles d ’existence. Je me souviens
sagistes, comme Sérov qui peint des tableaux de cet artiste, par exemple, à qui je citais
sans lumière et sans émotion, sont légion. On fait Nietzsche, fort malmené en U.R.S.S. (« On recon­
carrière dans la peinture, et l’on vit bien. Dans naît la supériorité de l’homme grec, de l’homme
tout État totalitaire, les idées sont exprimées par de la Renaissance, mais on voudrait la copier
le Parti; il n’est donc pas étonnant que le sans en reproduire les causes et les conditions
domaine artistique n’échappe pas à la règle. d ’existence. ») et qui me parlait, lui, du « nouvel
La peinture et la sculpture d ’avant-garde consti­ homme soviétique», avec une foi et une chaleur
tuent une protestation très vigoureuse contre cet communicatives. Il y avait là, à cette exposition
art officiel. On appelle « lévakis », en russe, ces du Café de la Jeunesse, une peinture qui pouvait,
artistes de gauche appartenant à l’avant-garde; selon moi, se com parer à Soutine, aux post­
c’est un privilège qu’ils paient cher, car ils ne impressionnistes, etc.
touchent plus alors aucune subvention de l’État. Rabine est, par exemple, un peintre qui parle
En général, ces « lévakis » ont reçu l’essentiel d ’une Russie triste, de baraques, d’ouvriers, de
de leur éducation artistique scolaire à l’institut vodka; il peint une Russie anticonformiste, un
spécialisé dans la peinture (l’institut « Sourikov») prolétariat immense et grouillant. Il vend ses
ou bien à l’institution secondaire « Strogonoff». toiles 50 nouveaux roubles2; quelques étrangers
Ils gagnent leur vie comme illustrateurs de livres, lui en achètent, mais naturellem ent ces achats
aux Éditions d’État, sans aucune subvention pour sont pratiqués d’une façon occulte.
leur peinture ou leur sculpture qui devient pure­
ment et simplement travail personnel. Il n’existe
1. K hrouchtchev avait rendu le jo u r mftme visite à une exposition
pas en U.R.S.S., pour qui s’échappe du circuit de l’art officiel qui se trouvait au « M anège », près de la place
d’État, les mêmes débouchés que dans notre uni­ Rouge. A propos de cette exposition « pom pier », les artistes firent
courir l’anecdote suivante. Deux paysans discutaient du Prem ier
vers capitaliste où, s’il n’y a plus de mécènes, secrétaire et arrivaient à la même conclusion: « Certes, il n ’est pas
on compte bon nom bre de collectionneurs. Les calé en agriculture - ça, non! M ais il est calé en art! La preuve,
il est venu au M anège. »
jeunes qui ont rompu avec l’art officiel n’ont plus 2. En octobre 1965, et à M oscou, le cours que peut trouver un
pour clients que les am ateurs «purs». L’espèce O ccidental est de 18 nouveaux roubles pour 100 francs.

32 Ce qui bouge en Russie


Rabine habite, comme beaucoup d ’artistes, à frénétiques auxquelles j ’ai assisté à M oscou, l’été
trente kilomètres de M oscou, en pleine cam­ dernier. On peut situer aux environs des années
pagne. Vorobiev, lui, a vécu en France une trente, par comparaison au jazz américain, le jazz
partie de sa vie. Il a vendu nombre de tableaux privé en Union soviétique. On peut d ’ailleurs se
à Nasim Kikhmet, un écrivain russe qui possède dem ander s’il intéresse tellement, en lui-même,
une fort belle collection privée. Son œuvre est les jeunes Soviétiques? C ’est douteux. Il est
belle et poétique, avec des gris très délicats. souvent adopté, comme maintes audaces occi­
Qui pourrai-je encore citer parm i cette jeune dentales, par réaction contre l’« officiel». Mais
avant-garde? G aina Kajdan, demi-arménienne, il ne correspond en rien au génie slave qui, tant
demi-ukrainienne, peint des portraits, des pay­ en musique qu’en danse, a toujours donné nais­
sages et des nus. Ses tableaux ont énorm ément sance à d’éblouissantes productions. La musique
d’intensité dram atique. Vladimir Galatsky, un constitue un cas particulier et la production
Israélite, a traversé plusieurs périodes: tachisme, « officielle » se confond souvent avec celle de
figuratif flou, pourrait-on dire, etc. Il peint des l’avant-garde.
portraits, des intérieurs d’usine... La plupart de La littérature constitue un autre cas particulier.
ces peintres ont été influencés par celui qui fut Le problème se complique (ou se simplifie) du fait
leur professeur pour bon nombre d ’entre eux: que tout est édition d’État. En U.R.S.S., il
Bilutine. existe une ligne et un réalisme socialistes que
En sculpture, on peut nommer Cilice, un Estho- nous baptisons propagande, mais qui ne négligent
nien, Cydour, un Israélite, Lem port, un Letton, pas les soucis éducatifs. Il ne faut donc pas
Nizcky, égalem ent Israélite, qui fait de la sculp­ croire que l’édition d’État est uniquement
ture abstraite. Ces quatre artistes ont fait des nus. affaire de propagande, mais seulement « l’art
Après avoir été expulsés du Café de la Jeunesse, pour l’art» n’y a pas et n’y aura probablement
ces artistes refirent un peu plus tard un accro­ jamais place.
chage dans cinq ou six salles de la Maison litté­
raire de Moscou. L’exposition était prévue pour
une semaine: elle fut fermée le jo u r même. Le Faute d'éditeurs, les jeunes écrivains
vernissage avait eu lieu pourtant en présence de se contentent de lire
l’académicien Alpatov, qui dirige PEncyclopédie
d’art. En réaction contre la littérature officielle, la
Sans qu’il s’agisse, à proprem ent parler, de persé­ jeunesse d’avant-garde s’intéresse énorm ém ent à
cution, ces non-conformistes sont soumis à une toute la littérature occidentale, y compris les
gamme de mesures « négatives » qui les lassent et romans policiers ou d’espionnage qui jouissent
les découragent. Ils n’ont pas d ’atèlier mis à leur d ’une cote remarquable lorsqu’ils sont bien
disposition et ils ne sont aidés en aucune façon. écrits. Le fait que la Pravda ait pris à partie
Des mesures plus sévères sont prises quelquefois. l’auteur des « James Bond » a donné à bon
Trois peintres dont les toiles furent repro­ nombre de jeunes l’envie de lire feu lan Fleming
duites par la revue Life, toiles aux tendances (qui fut d’ailleurs correspondant à Moscou). Mais
abstraites, ont eu ce qu’on appelle pudiquem ent ces jeunes d ’avant-garde, s’ils lisent beaucoup
à M oscou, des « difficultés ». Il reste quand même et s’ils accum ulent des manuscrits, sont très
— la chose est encourageante — que les jeunes rarem ent édités. Ce n’est évidemment pas là une
refusent la peinture et la sculpture officielles. situation plaisante pour un écrivain.
Aucun ne fait partie du «M oskh», l’organisme Mais l’information est assez ouverte. Des cours
officiel subventionné par l’État et groupant sont donnés à la Bibliothèque de littérature
peintres et artistes dans la « ligne ». étrangère, rue Razine. Des conférences sur les
Contrairem ent à ce qu’on croit généralem ent, le nouveaux « prix » étrangers sont organisées
jazz n’est pas interdit. Je me souviens de séances chaque année. M ême les auteurs étrangers non

Chro n iqu e de notre civilisation 33


marxistes peuvent être lus à cette Bibliothèque d ’avant-garde connaît un foisonnem ent multiple
étrangère (ainsi q u ’à la Bibliothèque Lénine), dans les nouvelles stations balnéaires, les aéro­
mais dans la langue originale seulement, bien ports, etc. Tous les touristes ont vu le nouveau
entendu. Palais des Congrès, au Kremlin, bâtim ent
Les jeunes écrivains d ’avant-garde restent en moderne un peu égaré d ’ailleurs dans ce cadre.
poésie E vtouchenko (qui a fait parler de lui en Depuis le Congrès mondial des architectes, à
France) et surtout Rojdestvensky; en prose, Moscou, en 1958, l’essor est véritablement
Soljenitsine et quelques autres. La Literaturnaïa prodigieux.
gazetta et les deux revues littéraires Octiabre
(Octobre) et Znam ia (D rapeau) sont assez peu
lues par les jeunes: ils préfèrent, quand ils Le cinéma découvre l'érotisme
connaissent les langues étrangères, les revues et malgré la censure
journaux q u ’introduisent dans le pays les touristes
ou les Russes eux-mêmes, au retour de l’Occi- Nous ne parlerons pas ici de l’essor des sciences
dent. Ainsi, à côté de l’extraordinaire essor qui constitue un phénom ène extraordinaire, éton­
scientifique qui m arque, aux yeux de tous les nant seulem ent pour ceux qui ignorent le passé
observateurs, la Russie de 1965, les arts et la litté­ scientifique remarquable de la Russie qui, depuis
rature d em eurent les parents pauvres. C ’est que, Lomonossov, a com pté une pléiade de savants.
dans le m onde actuel, puissance égale science; Le régime ne ménage ni ses roubles ni ses encou­
et science égale recherche, plus industrie. D ’où ragements aux savants et aux c h e r c h e u r s2. Le
la nécessité de dénier tout contrôle de l’État en niveau de vie d ’un scientifique est élevé. Il en est
matière scientifique. On est loin du com pte de même d ’ailleurs pour les artistes accep tant de
quant à la littérature et aux arts. créer selon la ligne. Ainsi, Cholhokov, prix Nobel
C ependan t, certains faits ont été exagérém ent de littérature depuis octobre dernier, possède son
grossis en Occident, alors q u ’il ne s’agit que de avion privé.
faits isolés. Ainsi de jeunes romanciers accusés Dans le cinéma, l’existence d ’une forte avant-
d ’avoir remis des manuscrits (ou tenté de le garde est connue. Les sentiments sont plus libres,
faire) à des éditeurs étrangers, notam m ent ita­ un érotisme encore léger se fait jour. On dénude
liens, ont été arrêtés. Certains sont retenus dans le corps féminin. Rien de com parable, bien
des asiles d ’aliénés (pour conduite « antisociale »), entendu, aux films occidentaux, mais la rupture
mais il semble q u ’il s’agisse surtout de les impres­ avec l’époque stalinienne est nette et irréversible.
sionner et q u ’avec un minimum de prudence et La censure continue à tout «visionner»; elle
de silence ils seront relâchés. Il est difficile coupe des scènes q u ’elle juge trop érotiques,
d ’avoir des informations sur ce sujet, mais il ne mais il n’est plus question de revenir sur une
faut pas exagérer le nombre de ces jeunes, orientation libérale et là, peut-être plus qu ’ailleurs,
nombre qui, en tout état de cause, se réduit à l’avant-garde peut progresser, à condition de le
quelques cas. faire avec patience.
Alors q u ’il n’existe aucune avant-garde dans la Si la vie artistique et culturelle évolue ainsi, c ’est
décoration, l’architecture m oderne connaît un que les idées et les conditions qui la sous-tendent
splendide essor en U.R.S.S. Si les « blocs» d ’habi­ ont changé également. Il est devenu impossible
tation présentent toujours le même visage, d ’em p êc h er les contacts entre Soviétiques et
familier aux touristes qui s’écartent du centre et Occidentaux. Personnellement, j ’ai pu me rendre
des grands hôtels, c ’est que la crise du lo g e m e n t1 sans contrainte chez des Soviétiques, discuter
oblige à une production industrielle de série, seul librement avec eux, les inviter là où j ’habitais
moyen de résoudre la pénurie née de la guerre et
1. Sur ce p o in t, no u s n ’av ons rie n à e n v ie r aux R usses, e t il existe
d ’une forte natalité, ainsi que d ’un exode des plus d e ju stic e so ciale en U .R .S .S . d a n s l’a ttrib u tio n d e ces lo g em en ts.
ruraux vers les cités. En revanche, l’architecture 2. L ire d an s n o tre d o ssie r l’a rtic le d e J a c q u e s B e rg ie r su r ce sujet.

34 C e qui bou ge en Russie


(pas à l’hôtel), etc. T out cela aurait été impen­ proportion aurait été au moins inverse, sinon
sable il y a encore quelques années. Ces possibi­ de 9 5% .
lités toutes neuves p erm ettent aussi au visiteur Les jeunes sortent éno rm é m en t (possédant un
de s’informer mieux et davantage. am our beaucoup plus grand que le nôtre pour les
Les Soviétiques, en 1965 com m e auparavant, sorties aux restaurants, etc.). En fait, la femme
s’intéressent surtout aux diplômes, à l’éducation, russe — je parle toujours des jeunes — n’a pas
à leur travail — en prem ier lieu —, à l’ap p a r­ tellement le sens et le désir du foyer. On sort
tem ent (plus grand), aux vêtements. On ne peut au café, au restaurant, on boit, on danse. On
pas parler de « marché noir», mais ils achètent discute très tard dans la nuit. On couche aussi
beaucoup dans les magasins de commission, qui beaucoup et en toute simplicité.
possèdent des marchandises venues de l’Occident Il est impossible d ’utiliser l’hôtel où n’ont
(par voyages, parents, couples, etc.) et revendues. accès que les couples dûm ent mariés (le contrôle
Ceux qui déduisent de ces innocents trafics que est sévère). Mais cela n’em pêche rien, naturel­
le com munism e est en déclin se trom pent. Le lement. Il reste les bateaux-m ouches du Canal,
régime paraît inébranlable. Les Russes ne les datchas. Un ami complaisant vous prête les
conçoivent absolument rien d ’autre. Les jeunes clés de son studio ou de sa chambre. Bien souvent
d ’avant-garde ne souhaitent ni notre dém ocratie celle-ci est située dans un appartem ent collectif,
ni un retour à un ancien système abhorré... Rien mais les voisins savent co m prendre la situation.
d ’autre q u ’un libéralisme progressif. S’il y a Conséquence de la profonde égalité des sexes, la
changem ent (et cela est sûr), ces changem ents femme n’a aucun complexe et elle fera aussi bien
viendront de l’intérieur, com m e le montrent elle-même les avances.
d ’ailleurs les années post-staliniennes. Une jeune femme charm ante me racontait
Il arrive q u ’on critique les défauts du régime: com m ent elle s’était mariée. « J ’étais en train
la bureaucratie écrasante, la corruption dans les d ’a c h eter un chapeau. D errière moi, j ’ai senti
entreprises, etc., mais pas le régime lui-même. un je une homme et...» J ’interroge: «Et...? — Et
A ucune revue, aucun journal ne publierait j ’ai vite compris que c ’était ma mesure! »
d ’ailleurs une remise en cause. T o ute l’avant- Il faudrait raco nter cette anecdote en russe, car
garde, bien sûr, essaie de connaître mieux avec la traduction l’hum our se perd. Et aussi la
POccident. Les jeunes copient la mode occiden­ réaction du mari, qui a fini par éclater de rire !
tale, mais, en définitive, ils pensent plus à leur La vie sexuelle est devenue très libre et le
carrière q u ’aux idées. Les étudiants des sciences divorce entre les générations est aussi accentué
se m oquent pas mal de la politique. Seuls les q u ’en Occident. On use beaucoup plus que chez
littéraires et les artistes s’y intéressent. nous du téléphone et les jeunes s’invitent les uns
chez les autres, ayant appris «spontaném ent»,
semble-t-il, à éteindre les lumières durant les
En am o ur, la fe m m e n'hésite pas danses!
à faire le prem ier pas Des «accidents» évidemm ent surviennent.
L’a c couc hem ent est gratuit. Une pension men­
Les écoles étaient séparées. M aintenant, les suelle est ac cordée aux filles mères. Les bébés
cours sont souvent mixtes. Est-ce une cause ou vont aux crèches. L’avortemertt - interdit sous
une conséquence d ’une profonde révolution des Staline: 8 ans de prison au médecin, aucun à la
mœurs? Je ne sais. En tout cas, pour qui vit en femme — est m aintenant légal. Les jeunes
contact, en symbiose avec les Russes, celle-ci divorcent beaucoup. La procédure est assez
est très sensible. Une femme médecin, qui a exa­ facile, plus que chez nous et moins coûteuse:
miné une classe de jeunes filles âgées d ’environ déclaration auprès du juge (motifs: alcoolisme,
seize ans, me disait que 80% d ’entre elles mésentente sexuelle, égoïsme, etc.), puis publi­
avaient été déflorées. Il y a quelques années, la cation dans le journal Moscou-soir.

C h ro n iq u e de notre civilisation 35
Un fait frappe dans son ensemble l’observateur
non partisan: la jeunesse soviétique, profon­
dém ent pacifiste, s’ouvre à toutes les inquiétudes
de l’époque, ressenties plus douloureusem ent
encore en U.R.S.S. qu’en Occident. Custine
voyait la nation russe « ivre d’esclavage ». Et il
parlait en Russie de la « violente immobilité des
choses»: ce jugem ent génial fait de lui le plus
prom pt et le plus pénétrant des observateurs.
C’est ce qui doit toujours arrêter lorsqu’on
parle de « révolution » en U.R.S.S.

Cette révolution est réelle,


mais touche surtout les élites
Le prem ier écueil à éviter consiste à exagérer
cette révolution des mœurs et des esprits qui
touche une élite. Les plaisanteries tradition­
nelles sont connues et tolérées. Quand les jeunes
se m oquent de l’acteur de cinéma sans emploi
(celui qui incarnait Staline à l’écran, un Géorgien
nommé Chélovani), leur ironie ne va pas plus
loin. Bien des aspects de cette révolution des
mœurs s’arrêtent à ce degré. Mais l’autre écueil,
c’est de croire que rien n’est changé. Les camps
ont été ouverts. L’Arm ée et le K.G.B. ont vu
leurs exorbitants privilèges diminuer, le caté­
chisme marxiste (aussi naïf que tous les caté­
chismes) est toujours en vigueur, mais ceux qui
l’expriment, le diffusent et l’enseignent n’y
apportent plus la même fougue. Les dieux qui
vieillissent finissent p ar douter de tout, même
de leur divinité.
PIERRE-ALAIN ALBE.

Le sculpteur Niezvetny appartient à cette avant-garde


passionnée qui veut libérer l'art des canons socialistes.
Photo Marc Riboud-Magman.
36 Ce qui bouge en Russie
/
La science soviétique, largement
vulgarisée par des revues à gros
tirage, est orientée vers les
applications technico-économiques.
J é r ô m e C a rd a n

La première cité de la science : 40 000 chercheurs


Une récente statistique montre que le nombre des savants est
Le chroniqueur supérieur en U.R.S.S. à celui des facteurs. Ces savants sont formés
par un système d ’enseignement supérieur hautem ent développé.
En 1963, l’Union soviétique comptait 41 universités et 216 800 étu­
scientifique de diants. Beaucoup de ceux-ci ne sont pas russes, mais proviennent
d ’autres nationalités de l’Union soviétique. C ’est ainsi q u ’au cours
la Tribune des trente-cinq dernières années le nombre des étudiants tadjiks a
été multiplié par 81, celui des étudiants kirghiz par 76, celui des
des Nations étudiants turkmènes par 69, alors que le nombre d ’étudiants russes,
biélorusses et ukrainiens n’a augm enté que de dix fois. Les peuples
fait le bilan autrefois retardés com me les T chouktches, les Esquimaux, les
Koriakes, les Nénetz, etc., dont la langue n’avait jamais été écrite,
des retards ont reçu la possibilité d ’ac cé der à l’enseignement supérieur. On a
créé en U.R.S.S. l’institut des peuples du N ord (aujourd’hui facultés
des peuples du N ord de l’institut pédagogique Herzen de Leningrad)
et des avances et toute une série de sections d ’établissements supérieurs qui
forment des cadres pour 22 nationalités nordiques de l’U.R.S.S.
L’Union soviétique a également ouvert les portes de ses établis­
sements d ’enseignement supérieur aux étudiants étrangers.
En autom ne 1960, on a ouvert à Moscou un nouvel établissement
d ’enseignement supérieur, l’Université de l’Amitié des Peuples, à
laquelle a été donné le nom du héros du Congo, Patrice Lumumba.
Des jeunes d ’Afrique, d ’Asie et d ’A m érique latine, et également de
jeunes Soviétiques y reçoivent une instruction supérieure. Pendant

Les jeunes que la science passionne


sont largement aidés et encouragés.
Chro n iq u e de notre civilisation
Photo M arc Riboud-M agnum.
l’année scolaire 1962-1963, plus de 2 000 jeunes Les savants de nombreux établissements d’ensei­
gens et jeunes filles de 82 pays étudiaient dans gnement supérieur ont créé des écoles scienti­
cette université. fiques universellement reconnues. Ainsi, les écoles
L’âge limite pour être étudiant est 35 ans. L’ensei­ scientifiques des universités de Moscou, Lenin­
gnement est actuellem ent donné par 180 000 pro­ grad, Kazan, Tomsk, Tachkent, les instituts
fesseurs. Chaque année, on soutient en U.R.S.S. d’aviation, d’énergie électrique et de l’école
700 thèses de doctorat et 7 000 thèses du troisième technique supérieure de M oscou, les instituts
cycle. polytechniques de l’Oural et de Kharkov, etc.
Les savants de l’école technique supérieure de
M oscou ont résolu des problèmes difficiles dans
Plus de 500 000 savants travaillent le domaine de la construction des turbines, de
dans les divers centres de recherche l’automatisation de la production; ils ont inventé
de nouvelles méthodes de soudure et de calcul
Le pouvoir central a créé d’autre part un large pour la solidité des machines. Les savants de l’ins­
réseau d’instituts de recherche qui sont rattachés titut d’énergie électrique de M oscou, de l’uni­
à l’académ ie des Sciences de l’U.R.S.S. et aux versité de Gorki et de l’institut polytechnique de
académies des Sciences des républiques fédérées; Kiev étudient avec succès les problèmes de radio-
certains relèvent de divers ministères, comités physique et d’électronique. Les travaux sur
d’État et départements. Le travail scientifique est l’automatisation dans l’industrie minière et m étal­
également effectué dans les nombreuses chaires lurgique effectués par l’institut des mines de
des établissements d’enseignement supérieur. Kharkov et l’institut polytechnique de l’Oural ont
Il existait en 1962 32 instituts de recherche et une grande portée pratique. Les savants des
178 laboratoires rattachés à des universités. En instituts polytechniques de Leningrad, de Tomsk
outre, 165 laboratoires ont été fondés dans des et de Lvov ont créé des appareils et des instal­
établissements d’enseignement supérieur; ils exé­ lations uniques. Les savants de l’institut de la
cutent des recherches dans le domaine qui inté­ technologie chimique de Moscou, de l’institut
resse les organisations qui les financent. technologique de Leningrad, de l’institut du
En 1962, il y avait en U.R.S.S. 524 500 scienti­ pétrole de l’Azerbaïdjan, de l’université de
fiques (contre 10 200 en 1914), dont 299 000 effec­ Tachkent et de l’institut de technologie chimique
tuaient un travail scientifique dans les instituts de précision de Moscou ont obtenu des résultats
de recherche et les autres dans les établissements intéressants dans le domaine de la chimie des
d’enseignem ent supérieur. Une mission d’impor­ polymères. L’université de Moscou et l’institut
tance nationale a été confiée à ces savants: déve­ polytechnique de Leningrad ont effectué un
lopper les recherches théoriques dans toutes les grand apport dans le développement de la théorie
branches du savoir, concentrer les efforts sur et la création de calculatrices électroniques.
l’étude des problèmes scientifiques ayant une
grande im portance pour l’économie nationale,
parvenir à une introduction rapide des réali­ Les grandes revues de vulgarisation
sations scientifiques dans cette économie. dépassent le million d'exemplaires
Dans les établissements d’enseignement supé­
rieur, on étudie avec succès de nombreuses Les savants des instituts agricoles ont également
questions théoriques et pratiques importantes. obtenu des résultats précieux. Ainsi, par exemple,
En cinq ans (1957-1961), 40 savants des établis­ les chercheurs de l’institut agricole du Kazakhstan
sements d’enseignement supérieur sont devenus ont sélectionné une nouvelle espèce de blé de
lauréats du prix Lénine attribué pour les travaux printemps dont le rendem ent dépasse de 5,2 quin­
les plus importants dans le domaine de la science taux à l’hectare celui de l’espèce cultivée dans
et de la technique. la région d’Alma-Ata. Les savants des instituts

40 Ce qui bouge en Russie


agricoles des républiques de l’Asie centrale Lyssenko a paralysé
étudient dans le même esprit les problèm es de la la biologie soviétique
sélection de nouvelles variétés de cotonnier, de
l’amélioration des systèmes d’irrigation. Les Voici, présentées d ’après des documents officiels
résultats de ces différentes recherches sont soviétiques, les lumières de la recherche scienti­
publiés en de très nombreuses revues. fique en U.R.S.S. Essayons, d’une façon aussi
La plus intéressante de ces publications, peut-être impartiale que possible, de présenter les ombres.
parce qu’elle donne couram m ent des rensei­ Tout d’abord, il faut considérer la situation tra­
gnements inaccessibles dans d’autres pays, est la gique de la biologie. Lyssenko a totalem ent para­
revue de l’Académie des Sciences de l’U.R.S.S.: lysé la recherche génétique qui est pratiquem ent
« Recherches cosmiques». C ette revue, qui paraît inexistante en U.R.S.S. Il a fallu, de plus, retirer
tous les trois mois, et qui tire à 1 600 exemplaires, tous les manuels de biologie de la circulation et
fournit les résultats des recherches cosmiques les nouveaux manuels ne seront prêts que dans
soviétiques avec une précision et une abondance trois ans. Certes, les vrais savants libérés ont pu
de détails qui en font une source d’informations parler. L’éminent prix Nobel Nicolaï Sem enov2
absolument unique au monde ‘. a procédé dans « Naouka i jizn » à une implacable
En plus des revues publiant des travaux ori­ exécution de Lyssenko qui prétendait entre autres
ginaux, la presse scientifique soviétique se fabriquer des cellules vivantes à partir de l’ina­
compose d’un grand nombre d’organes publiant nimé. Mais ceci ne fait que régler le passé, et
des analyses. « Le Journal des résumés », énorme l’avenir est sombre.
par son volume et couvrant l’ensemble des La génétique et sa fille, la biologie moléculaire,
domaines scientifiques, est probablem ent la meil­ sont les sciences clés du monde futur. Si on ne
leure revue analytique du monde. Les revues de peut pas les étudier et les enseigner aux étudiants,
vulgarisation sont égalem ent très nombreuses, la comment formera-t-on les chercheurs? Si on
plus im portante étant «N aouka i jizn»: tirage n’arrive pas à former des chercheurs, que
1 700 000, mensuel. Les autres grandes revues de deviendra l’U.R.S.S. en l’an 2000 lorsque l’homme
vulgarisation sont «Technique et Jeunesse», et aura appris à se modifier lui-même et à créer des
« Savoir et Force », toutes deux avec des tirages espèces nouvelles, végétales et animales? Les
dépassant le million. Contrairem ent aux revues Soviétiques se rendent compte du péril. Il n’est
occidentales, ces publications font une large pas possible de ressusciter les savants que
place à la science-fiction. Lyssenko a fait mourir dans les camps de concen­
Les gens graves qui préfèrent un ton plus tration, mais il est peut-être possible de multiplier
compassé peuvent toujours lire « Priroda » qui les échanges avec l’étranger; c’est ce qu’on essaye
essaie autant que possible de m aintenir un niveau de faire avec l’esprit le plus ouvert possible.
semblable à celui du « Scientific am erican ». C’est
une revue d’une tenue très élevée et d ’un esprit Un autre point faible inquiétant est le retard
très rationaliste, seulement le public la boude et soviétique en matière de calcul électronique. Il
son tirage, qui n’est pourtant que de 24 000 est ne semble pas y avoir de machines soviétiques
écoulé avec difficulté. En revanche, on se lève à aussi puissantes que les grandes machines amé­
4 heures du matin, même par les nuits glaciales de ricaines. Des efforts sont faits pour rattraper ce
décembre, pour faire la queue au bureau de retard, mais ces efforts n’ont pas encore porté
poste afin de s’abonner à « Technique et Jeunesse » : tous leurs fruits.
tirage 1 140 000 exemplaires, qui ne suffisent pas; Ces critiques étant posées, il reste à indiquer les
5 millions d’exemplaires ne suffiraient pas, depuis principales directions de recherches. La physique
que la revue a commencé à publier un feuilleton, 1. O n peut s’y abonner à condition, pour chaque année, de dem ander
un abonnem ent dans le troisième trim estre de Tannée qui précède.
le grand roman de science-fiction d’Isaac Asimov: 2. On p eut lire un article de cet ém inent savant dans Planète ne 13:
les Courants de l’espace. « Com m ent je vois le monde futur », p ar Nicolaï Semenov.

Chro n iqu e de notre civilisation 41


des particules est un domaine dans lequel les En rem ontant l’échelle de la matière vers une
Russes poursuivent des recherches aussi bien sur plus grande complexité, nous arrivons à la phy­
terre, avec d ’énormes machines, que dans l’espace, sique nucléaire classique. Les Soviétiques ont
avec des satellites du type « Proton». Ils observent découvert dans ce domaine de nouveaux types de
la désintégration de la matière, sous l’effet des radio-activité. Nous arrivons, après le noyau, à
rayons cosmiques primaires qui sont beaucoup l’atome et à l’état solide de la matière. Les Russes,
plus énergétiques que tout ce que nous pourrons qui ont obtenu un prix Nobel pour leurs travaux
jamais produire avec des accélérateurs. Une (prix partagé avec les Américains), travaillent
conférence fondamentale tenue à M oscou en juin énergiquem ent sur les masers, les lasers, tous les
1965 a exprimé l’espoir de trouver, grâce à des dispositifs semi-conducteurs, et toutes les formes
laboratoires automatiques installés dans l’espace, de la conversion d’énergie. Ils sont, dans ce
à bord de satellites artificiels, les grains ultimes secteur, au niveau des Américains et en avance
de la matière plus petits que les particules et dont sur les autres pays.
les physiciens théoriques soupçonnent l’existence. En chimie, les recherches portent surtout sur les
polymères com portant d ’autres atomes que le
carbone: polymères à base d ’aluminium, de sili­
Akadem grad, la première cité cium et même de fer. Pratiquement, ces recherches
de la science, abrite 40 00 0 chercheurs devraient conduire à des plastiques transparents
com m e le verre et plus solides que les aciers
Les physiciens espèrent ainsi détec ter et isoler les spéciaux. On travaille aussi beaucoup en Russie
quarks, particules hypothétiques avec des charges les flammes, la catalyse, les radicaux libres et toute
égales au tiers ou aux deux tiers de la charge de la chimie nouvelle, en particulier la chimie des
l’électron. Les quarks seraient les constituants de tem pératures atteignant 10 000 degrés centi­
toute matière, y compris de l’électron. Toutes les grades. On étudie aussi à fond la chimie des
particules pourraient être construites à partir du éléments trans-uraniens et notam m en t de l’élé­
quark grâce à un système de structure absolue ment 104, isolé en 1964 par des Soviétiques et
que l’on appelle « la voie octuple ». dont la période n’est que de 0,3 seconde. La
A l’échelon au-dessus, les physiciens soviétiques chimie de ces éléments, à la fois toxiques, radio­
et notam m ent sibériens, sous la direction de actifs et fugaces, doit bien entendu se faire par
E. K. Zavoïsky, travaillent sur la production de télécom m ande avec observations des résultats
l’énergie à partir du plasma. Une partie de cette par télévision.
recherche se passe dans la fantastique cité d ’Aka- Il faudrait un volume pour passer en revue l’en­
demgrad, à 80 km au nord de Novosibirsk, où semble de la science soviétique. Mais, après ce
40 000 scientifiques sont réunis dans ce qui cons­ survol superficiel et rapide, il est certain que cette
titue la première ville de la science. Il y a le science, à part en génétique, n’est pas en retard
m ême rapport entre Berkeley (aux U.S.A.) et par rapport au niveau mondial; dans certains
A kadem grad q u ’entre une petite faculté de pro­ secteurs, notam m ent dans les nouvelles sciences
vince française: Montpellier, par exemple, et de l’espace et en astronomie, elle est même
Berkeley. nettem ent en avance.
La méthode du chauffage turbulent du plasma, JE RO M E CARDAN.
mise au point par Zavoïsky et ses collaborateurs,
donne l’espoir d ’arriver à des pièges à plasma où
il sera possible d ’obtenir une densité de parti­
cules de 1014 par centim ètre cube, avec des tem ­
pératures de 100 millions de degrés. On espère
ainsi utiliser l’énergie illimitée de la conversion
des éléments légers en éléments lourds.

42 C e qui bou ge en Russie


Le pays du matérialisme dialec­
tique est celui où naissent les
hypothèses les plus audacieuses et
les recherches les plus fantastiques.
J a c q u e s B e rg ie r.

La vie extra-terrestre est sérieusement discutée


« Les extra-terrestres sont venus visiter notre monde. En voici les
Jacques Bergier, preuves! »
L’hom m e qui parle avec cette assurance est mon ami Alexandre
Kazantzev qui porte une magnifique barbe noire. Je le connais et je
ami de Kazantzev le respecte depuis des années: com me jou e ur d ’échecs, com m e
écrivain de science-fiction et com m e chercheur. Il est, pour l’instant,
et d’Efremov, assis en face de moi dans mon bureau. Il ouvre sa serviette et en sort
un épais paquet de photos: ce sont les preuves q u ’il veut me montrer.
se promène — Voici, dit-il en passant en revue les docum ents, dans le désert de
Gobi, une em preinte vieille d ’un million d ’années et qui pourtant a
avec eux l’air d ’avoir été faite par une chaussure. Voici des trous faits par des
balles dans un crâne d ’hom m e du N eanderthal et dans un crâne de
bison. Voici la Porte du Soleil, au Pérou, avec son calendrier
aux frontières vénusien. Voici un cam ée étrusque représentant un astronef à fusée.
Voici le pilier de fer de Delhi: ce pilier de fer ne rouille pas et sa
de la recherche. te neur en métal est telle q u ’il n’a pu être obtenu que par une te ch ­
nique supérieure à la nôtre.
Et Kazantzev poursuit, prévoyant la critique: —Je sais! on peut faire
des objections. On m’en a fait tellement et d ’une telle violence que
j ’en suis encore tout endolori. Mais je continue. Et je cherche. Et je
rassemble de nouvelles preuves. M a conviction ne cesse de grandir:
la T erre a été visitée, et à de nombreuses reprises. Des astronefs
venus de l’espace ont atterri. L’un d ’eux a explosé en 1908'.
1. A llu sio n à l’ex p lo sio n q u i a d é tru it des h e c ta re s d e fo rê t en Sib érie. V oir, d a n s Planète n» 6,
l’a rticle d e J a c q u e s B e r g ie r ' le M ystère de la m étéo rite d e 1908.

Chro n iq u e de notre civilisation 43


D ’autres ont eu plus de chance et des visiteurs ose officiellement s’intéresser aux extra-terrestres
ont parcouru la Terre en y laissant des traces: il parmi nous. Ce genre d’homme est en France
faut les chercher. tout à fait inconcevable. Et encore les idées de
Quand on lit la presse soviétique, qu’elle soit de Kazantzev paraissent-elles timides à côté de
vulgarisation ou qu’il s’agisse de revues stric­ certaines idées qui ont été émises en U.R.S.S.,
tem ent scientifiques comme les comptes rendus notamment par Ekaterina Jouravleva et par
de l’académ ie des Sciences de l’U.R.S.S. sur les E. Parnov. Citons, à titre d’exemple, leur expli­
progrès des sciences physiques et les recherches cation de l’explosion de 1908: «Lorsque le
cosmiques, on sent comme un souffle d’air frais. volcan indonésien K rakatoa fit explosion en 1887,
Les idées les plus fantastiques sont courageu­ l’ionosphère de la Terre fut fortem ent secouée.
sement défendues. La critique est, bien entendu, Cette perturbation se propagea dans l’espace et
possible, et les discussions sont énergiques, mais fut reçue par les habitants intelligents d’une
du moins est-il possible de prendre contact avec planète tournant autour de l’étoile Epsilon Eri-
des idées extraordinaires. Un Kazantzev peut dani. Ceux-ci ont pris cette perturbation pour un
rechercher librem ent les traces de visiteurs signal, l’ont localisée comme provenant de la
extra-terrestres. M êm e si ses collègues sont loin Terre et ont répondu. Un puissant faisceau de
d’être d’accord avec lui, ils estim ent qu’il a le laser vint frapper la Terre en 1908 et l’atm o­
droit de chercher et qu’il a le droit de parler de sphère explosa. »
ses recherches. En U.R.S.S., comme l’a écrit
Kazantzev lui-même, la fiction se nourrit aux
sources de la science, mais la science, à son tour, Kozyrev veut utiliser le temps
prend ses idées dans l’imagination et dans la comme source d'énergie
fiction.
Qui est Kazantzev? Sa biographie officielle a été Qui est le plus audacieux de tous les savants
publiée p ar les éditions « l’Ouvrier», de Moscou. russes? Ceci peut se discuter longtemps. Sur le
Elle dit: «Alexandre Petrovitch Kazantzev est plan de la survie, c’est certainem ent Lev Landau
né en 1906. En 1930, il sort de l’École d’ingé­ cliniquement m ort quatre fois, et par quatre fois
nieurs de Tomsk. Il est ensuite ingénieur méca­ ressuscité par la science internationale. Il
nicien en chef de l’usine métallurgique de Bielo- continue maintenant à travailler et à faire des
retzk. En 1939, il monte le pavillon soviétique à recherches dignes du prix Nobel (1962) qu’il est.
l’Exposition de New York. Pendant la guerre, il Sur le plan des idées, c’est certainem ent un
participe aux combats et crée un important timide astronome de Leningrad: Nikolaï Alexan-
institut de recherche sur les armes nouvelles, drovitch Kozyrev. En tant qu’observateur du ciel,
qu’il dirige jusqu’à la fin du conflit. Il est décoré Kozyrev est une autorité mondiale indiscutée et
de l’ordre de l’Étoile rouge et de toutes les indiscutable. C’est lui qui observa le prem ier les
médailles de la guerre. En 1947, il fait deux explo­ aurores boréales de Vénus et l’éruption de gaz
rations dans l’Arctique. Il a publié de nombreuses incandescents partant de la Lune. En revanche,
enquêtes dans la « Pravda», « le D rapeau rouge» ses théories sont très violemment controversées.
et diverses revues. Il a écrit de nombreux livres En quoi consistent-elles? Comme toujours, le
de vulgarisation et de science-fiction ainsi que résumé d’un travail hautem ent m athématique est
des scénarios de cinéma dont beaucoup ont une trahison plus ou moins grande. Je vais
obtenu des prix. Il est connu également comme toutefois me perm ettre de tenter, en langage
joueur d’échecs de classe internationale. Il est courant, une explication des travaux de Kozyrev.
membre du Parti communiste. » Dans la physique macroscopique normale, la
Ce n’est là ni la biographie d’un farceur ni celle flèche du temps est uniquem ent statistique. Si
d’un homme qui prend les choses à la légère. on prend un film de la Terre tournant autour du
Pourtant, ce savant officiel de l’Union soviétique Soleil et si on l’inverse, rien apparem m ent ne

44 Ce qui bouge en Russie


doit changer. Sauf dans la mécanique causale de Les adversaires étaient de poids. Artzimovitch est
Kozyrev qui tient compte d’une flèche du temps. le grand homme de la fusion nucléaire; Tamm a
Kozyrev a tiré des équations d’Einstein la eu un prix Nobel pour ses études sur la lumière;
déduction qu’aucun effet ne peut voyager plus Kapitza, enfin, est un génie incontestable, auteur
vite que la lumière. En particulier, la réaction d’études très importantes sur les basses tem pé­
suit l’action avec un certain retard déterm iné ratures, le magnétisme, la foudre en boule et la
par les équations d’Einstein modifiées par transmission de l’énergie par radio. Kozyrev ne
Kozyrev. On voit ainsi apparaître des forces s’est pas démonté. Il a répondu, avec beaucoup
tout à fait nouvelles que ni N ew ton ni Einstein de modestie et beaucoup d’humilité, que c’était
n’avaient prévues et qui, notam m ent, expli­ l’expérience qui était seule juge. Sur quoi il a
queraient l’aplatissement des planètes aux pôles. présenté des résultats expérimentaux m ontrant
Ainsi les idées de Kozyrev se vérifient quantita­ que sa théorie semblait fondée. La bataille a
tivement pour Jupiter et pour la Terre. alors repris de plus belle, et continue.
C’est déjà pas mal comme début, mais ces idées On a exploré à fond toutes les possibilités qu’un
nous entraînent nettem ent plus loin. Une flèche générateur d’énergie Kozyrev se m ette à produire
du temps, indiquant en tous points de l’espace de l’énergie avant que sa construction soit terminée.
la direction du passé et celle du futur d’une Les auteurs de science-fiction, Francis Carsac
façon indiscutable, perm et d’étudier le phéno­ en France, Arkady et Boris Strougatzky en
mène « temps » d’une façon plus physique que la U.R.S.S., ont aussitôt exploité l’idée sur le plan
description simplement m athém atique que la de la science-fiction. Kozyrev, lui, continue pai­
relativité en donne. Dans cette nouvelle des­ siblement de travailler. Le jour où son générateur
cription, le flux tem porel, l’écoulem ent du temps, m archera, le monde sera très surpris, mais pas
n’apparaît pas uniquem ent comme une image. Il l’opinion publique soviétique qui ne cesse d’être
apparaît comme un phénom ène réel. Sur une par­ informée des idées les plus fantastiques.
ticule quelconque, le produit de l’énergie par le
temps est supérieur ou au moins égal à la cons­
tante universelle de P lan ck 2. Si on modifie le Des savants ont fait des expériences
temps sur une particule matérielle, on peut alors de télépathie sur 40 000 km
libérer son énergie, toute son énergie, sans
radio-activité! C’est l’exploitation des ressources L’abstraction des théories de Kozyrev a fait qu’il
en énergie de la m atière par l’équation E x t = h est peu connu à l’étranger. Il n’en est pas de
et non seulement par l’équation E = m x c2. même des expériences russes sur la télépathie,
Des vulgarisateurs imprudents (ceux-ci ne dont on parle de plus en plus.
m anquent pas en U.R.S.S. comme ailleurs) ont Le livre de B.B. Kajinsky, la Liaison radio-biolo­
aussitôt traduit le raisonnem ent parfaitem ent gique, paru en 1929, prouve que le phénomène
logique de Kozyrev sous une forme dram atique et télépathique est sérieusement étudié en U.R.S.S.
romancée en expliquant que celui-ci voulait depuis longtemps. Dès 1922, cet auteur avait
construire des barrages sur le flux tem porel! La obtenu des résultats à l’institut Timiriazeff à
science officielle a hurlé. Trois académiciens, qui Moscou. Depuis, ces recherches se sont déve­
sont aussi de grands physiciens, Artzimovitch, loppées. Des expériences de télépathie Russie-
Tamm et Kapitza, ont publié dans la «Pravda» A ngleterre et Russie-Grèce ont été tentées, et
un éditorial fulminant où ils dém ontraient que l’analyse des résultats est en cours.
Kozyrev était un mathém aticien du dimanche, Le professeur L.L. Vassiliev, professeur de phy­
que sa théorie ne tenait pas debout et qu’il allait siologie à l’université de Leningrad et membre de
complètem ent ridiculiser la science soviétique. l’académie des Sciences médicales de PU.R.S.S.,
2. R ésultat qu’on obtient également avec la théorie des quanta, mais qui
qui consacre une partie de son temps à l’étude
n’a pas été suffisamment exploité. de ces phénomènes, a exposé, dans un ouvrage

Chro n iqu e de notre civilisation 45


clair et précis, l’ensemble des travaux sovié­ tuberculose. Elle arrivera à reconstituer un orga­
tiques dans ce domaine f ro n tiè r e 3. nisme entier à partir d ’un fragment d ’organisme.
Le numéro d ’août 1965 de la revue « Science et Elle parviendra à contrôler à distance, par la
Religion» contient le com pte rendu d ’un sym­ pensée, des machines qui se trouveront sur la
posium consacré à la télépathie, la clairvoyance, Lune, ou bien dans des volcans ou dans les pro­
les liaisons à distance. Les lecteurs de ce journal, fondeurs de l’océan. Il pense même qu ’on arri­
athéistes militants et propagandistes de la raison, vera à enregistrer sur disque les courants élec­
ont fait personnellem ent des expériences de triques de l’activité neuro-musculaire et qu ’avec
télépathie q u ’ils décrivent. Ces expériences, un tel disque tout le m onde pourra devenir
disent-ils, ne sont en rien contraires au marxisme- danseur de ballet en quelques leçons transmises
léninisme. directem ent au cerveau et du cerveau aux
La télépathie est un phénom ène scientifique et muscles. Le droit au rêve, le droit à l’imagination
non pas mystique que l’on a parfaitement le droit contrôlée, le droit à la recherche audacieuse, tout
d ’étudier. D ’autant que, d ’après les Russes, la cela fait pour l’auteur partie de la conception
liaison télépathique n’est pas transportée par rationaliste du monde. A ce propos, il cite une
électro-magnétisme, mais par un cham p de force très belle parole d’Efremov: « La science, ce n’est
nouveau encore inconnu, peut-être lié à la gravi­ simplement que le fantastique qui a prouvé q u ’il
tation et aux neutrinos. Trois académiciens au était vrai. »
moins en U.R.S.S. et une dizaine de professeurs Ce droit au rêve a été violemment défendu lors
d ’université s’intéressent très sérieusement à de l’affaire de l’objet CTA 102, dont nous avons
ces recherches. longuement p a r l é 5. Depuis, il semble bien prouvé
En Tchécoslovaquie, le professeur R y z l4 a crée que le ph énom ène est naturel: une localisation
un groupe de recherches qui obtient des résultats optique de CTA 102 a permis de situer cet objet
remarquables. Q u ’en pense la rédaction de la com me se trouvant à six milliards d ’années-
revue « Science et Religion »? Elle pense (page 58 lumière, ce qui rend très improbable l’idée d ’un
de ce numéro d ’août 65) que l’imprimerie, le télé­ signal quelconque. Mais cet échec n’em pêche
phone, le télégraphe, la radio et la télévision pas les savants soviétiques de continuer à chercher
transm ettent à distance de la pensée et q u ’un avec énergie les traces des extra-terrestres.
moyen de plus de transmission ne présente rien Ils cherchent également à réaliser des inventions
qui soit contraire à ce que la science nous a tout à fait à la frontière du possible, sinon
appris. Elle pense aussi que l’univers est inépui­ au-delà. C ’est ainsi que Weinberg et Sattarow
sable et que l’énergie transportant de l’infor­ sont en train de mettre au point des conduites à
mation relative à la pensée peut prendre diverses fibres optiques perm ettan t de faire voyager la
formes, qu ’elle peut em prunter, com m e porteurs, lumière et la chaleur solaire à de grandes dis­
des champs de force que nous n’avons pas encore tances tout com me on fait voyager le courant
identifiés. La télépathie ne peut pas être consi­ électrique le long de fils conducteurs. Le dispo­
dérée com m e prouvée, mais elle mérite l’étude. sitif expérimental qu ’ils ont réalisé ne fonctionne
Voilà une position rationnelle sur laquelle il est jusqu’à présent qu ’à des distances de l’ordre de
difficile de ne pas être d ’accord. 100 mètres; mais les deux inventeurs prévoient
déjà des collecteurs d ’énergie suivant le Soleil
dans sa course et envoyant l’énergie dans des
Les Russes veulent utiliser la Lune réseaux de distribution à l’intérieur des maisons.
com m e satellite de télécom m unication Les usines ainsi que les particuliers seront alors
largement alimentés en énergie solaire utilisée
V. Kliatchko a intitulé l’un de ses articles: Nous 3. C e t o u v rag e a p a ru en fra n ç a is en 1963 : L .L . V assilev, la Suggestion à
distance (Vigot frères, éditeurs}.
devons rêver. Il affirme que la science arrivera 4. V o ir le J o u rn a l d e Planète 24, p. 187.
à guérir la m ort com m e elle guérit la grippe ou la 5. V oir, d an s Planète 23, le d o ssie r su r la vie e x tra -te rre s tre (p. 13).

46 C e qui b ou ge en Russie
pour travailler le métal, pour faire des réactions Rodin: « L a sculpture consiste à enlever d ’un
chimiques ou pour l’accum uler dans des sub­ bloc de marbre ce qui est en trop. » Leur méthode,
stances fluorescentes propres à éclairer les pièces d ’après eux, c’est tout le contraire: ils créent des
la nuit. L’astuce du dispositif réside dans l’utili­ lignes de force invisibles définissant un objet à
sation d ’un tube vide co ntenant des fibres fabriquer et ils remplissent ces lignes de force
optiques extrêm em ent minces (du diamètre de avec du métal. Il s’agit d ’une invention parfai­
l’ordre de un micron) servant de guides d’ondes tem ent sérieuse et pour laquelle un groupe
pour la lumière. suédois a déjà offert une somme astronomique en
Deux autres chercheurs, Kalachnikov et Smirnov, d em andant les droits mondiaux.
ont inventé un com pensateur p erm ettant d ’an­ Les inventeurs soviétiques n’oublient d ’ailleurs
nuler la distorsion produite dans les ondes de pas le côté pratique de la vie. C ’est ainsi que l’un
radio par la réflexion sur la Lune. Cette invention d ’eux a récem m ent déposé un brevet de bottes
apparem m ent farfelue est en fait d ’une impor­ faites avec un caoutchouc spécial conduisant
tance capitale, car elle perm e t enfin d ’utiliser l’électricité. Une pile dans le talon perm et de
la Lune com me satellite de réflexion passif, trans­ chauffer ces bottes par les grands froids sibériens.
m ettant la télévision sur le monde entier. On Com m e invention pratique, on peut également
pense que, lorsque le système français de télé­ signaler la maison qui s’enroule sur une bobine.
vision en couleur S E C A M aura été définiti­ On déroule ensuite la fibre de verre contenue
vement intégré au système électronique sovié­ dans la bobine, fibre qui est d ’épaisseur et de
tique (intégration dont il est fortem ent question tension variables et qui prend quasi autom a­
en ce moment), la retransmission sur la Russie tiquement la forme soit d ’une coupole, soit d ’un
entière se fera à l’aide de la Lune. Des dizaines édifice genre Palais des Inventions, au Rond-
de millions de téléspectateurs soviétiques pour­ Point de la Défense, près de Paris, soit toute
ront ainsi voir la retransmission des fêtes de la autre forme. Des maisons de ce genre sont déjà
Révolution qui seront organisées à Moscou en prévues pour la future colonie lunaire.
octobre 1967. La science soviétique, dans son aspect fantas­
tique, n’est pas uniquem ent préoccupée d ’inven­
tions pratiques ou de la conquête de l’énergie.
Les Russes songent à mettre L’U.R.S.S. n’est pas en retard sur les autres pays
les maisons en bobines en ce qui concerne les monstres, les fantômes,
les animaux préhistoriques, etc. T out récem m ent,
En général, la lecture des brevets soviétiques est la grande revue «Priroda» (n° 10 de 1965),
un enchantem ent. C ’est ainsi que le brevet décrivait le train mirage du lac Baïkal. Ce train,
n° 141 713 délivré en 1961 à M. I. Popoff et éclairé et chargé de passagers, apparaît dans les
I. M. Popoff (je n’invente rien!) décrit la fabri­ airs, la nuit, depuis 1957 et glisse silencieusement.
cation d’objets très divers à partir de la c onde n­ Il se prom ène à une altitude d ’une cinquantaine
sation d ’un nuage d ’ions métalliques. C ’est du de mètres. Il a été vu par des témoins dignes de
fantastique pur: c ’est com me si nous disposions foi et on en possède également des photographies.
d’un poste de télévision d ’où nous pourrions faire Il ne correspond à aucun type connu de mirage.
sortir l’image matérialisée simplement en appuyant L’H om m e des neiges soviétique se défend éga­
sur un bouton. Dans l’appareil des Popoff, le lement très bien. Il est d ’un abord agréable,
principe de la télévision est employé pour descend parfois de sa montagne faire la conver­
condenser un nuage de métal ionisé bom bardé sation avec des paysans et généralem ent se
par un faisceau d ’électrons téléguidé grâce à un conduit avec douceur. Un article de la presse
dispositif analogue au balayage en télévision. polonaise a apporté récem m ent un témoignage à
Lorsqu’ils ont été interviewés par la presse sovié­ son sujet: « L e 10 août 1964, je fauchais mon
tique à ce sujet, les Popoff ont rappelé le mot de champ. D ’un seul coup, j ’entends un bruit près de

Chro n iq u e de notre civilisation 47


moi: une sorte d’éternuem ent de chien. Je Des médecins ont constaté ensuite que des
m’arrête, j ’écoute, je reprends mon travail. A paysans mangeaient également cette cire, et que
nouveau, même bruit. Je m’arrête. A la troisième certains vivaient très vieux: l’un d’eux aurait
fois, je vais vers le bruit. Je vois alors ém erger atteint cent soixante-quatre ans.
de l’herbe deux mains ressemblant à des mains
d’homme, mais noires, poilues et aux doigts très
longs. Je m ’enfuis et monte sur mon chariot Cette audace intellectuelle est
à huit ou dix m ètres de là. Je vois une silhouette une vieille tradition en Russie
humaine, le dos voûté, qui s’éloigne. Je n’ai bien
vu que son dos. Elle avait de longs poils roux La science soviétique s’intéresse aussi au passé
comme ceux d’un « buffle » et de longs cheveux. récent et, en quête de faits inexpliqués, explore
Quand elle eut disparu, je me suis remis au travail patiemment les archives, aussi bien de la police
et j ’entendis alors un vagissement venant du secrète d’État que de la G uépéou ou de ses divers
même endroit. Je m’approchai doucem ent. Sur successeurs. La plus extraordinaire affaire que
du foin, comme dans un nid, il y avait deux petits l’on ait récem m ent ressortie des dossiers pous­
êtres qui, visiblement, venaient de naître. Ils siéreux est l’affaire Filippov. Ce physicien tra­
ressemblaient à des nouveau-nés humains, mais vaillait pour la Défense nationale russe au début
plus petits (2 kg max.). Leur peau était rouge; ils du siècle, mais était également un sympathisant
avaient la tête, les pieds et les mains comme ceux secret de la révolution et il correspondait avec
des hommes, sans poils. Ils remuaient. Je rentrai Lénine. A ce titre, il était surveillé par la police
en vitesse chez moi et je racontai mon histoire à du tsar. Un jour de l’an 1903, il fut trouvé mort
tout le monde; et, quand je suis revenu au bout de dans son laboratoire, de cause inconnue. Des
trois jours, il n’y avait plus personne. » physiciens de la M arine russe examinèrent son
Il s’agit là du sténogramme d’un entretien avec appareillage et ses calculs. Après quoi, ils deman­
H aker Achamina, agriculteur âgé de cinquante- dèrent à être reçus par Nicolas II. Le tsar ordonna
cinq ans, d’un kolkhoze de Kabbardie (région la destruction immédiate de tous les appareils et
ouest du Caucase). N otre com patriote, le de tous les dossiers du physicien. Mais Filippov
D r Jeanne Kolman, a rapporté quatre cents avait eu le temps d’écrire une lettre à Lénine.
entretiens semblables avec des gens qui ont vu Cette lettre a été conservée, et l’on sait main­
de leurs propres yeux ce bipède qu’on appelle, tenant que Filippov avait trouvé un moyen pour
dans les différents dialectes caucasiens, homme utiliser les ondes ultra-courtes de radio, dans la
de la forêt ou homme sauvage6. Les témoins sont zone du 1/10 de mm de longueur d’onde, comme
d’âges différents, de métiers variés et de niveaux onde porteuse d’une explosion. A utrem ent dit,
intellectuels divers. Malgré cela, leurs tém oi­ son invention, s’il avait pu la m ettre au point,
gnages sont étonnam m ent semblables. L’être aurait permis de faire exploser une tonne de
qu’ils décrivent mesure environ 1,80 m, il est dynamite à un endroit A et de produire tout
entièrem ent poilu, il a le dos voûté, il est bipède, l’effet de l’explosion à un endroit B ! Personne ne
il a de très longs bras, la tête longue et étroite, sait comment Filippov procédait. Si l’invention
le front oblique, les yeux bridés et rouges. Il ne de Filippov n’était pas une chimère, le tsar
parle pas, mais pousse de petits grognements. Nicolas II a sauvé le monde le jour ou il a ordonné
L’abominable Homme des neiges russes a été vu la destruction de son laboratoire.
au Tibet, au Caucase et dans diverses parties de JACQUES BERGIER-,
la Mongolie. Au Caucase, on l’a vu manger de la
cire fossile (il existe des cires fossiles qui paraissent
s’être formées en même temps que le pétrole).
6. C et extrait nous a été com muniqué par un de nos lecteurs,
M. J.-C. Princiaux.

Signe du mouvement : la révolution des loisirs


est en train de se faire a Sotchi.
48 Ce qui bouge en Russie Photo Boubat-R éalités.
LISTE DES PERSONNALITÉS CONSULTEES

Deux écrivains scientifiques russes, S. G out- I.L. Knouniantz, chimiste, membre de l’A.S.,
chev et M. Vassiliev, ont récem m ent publié prix Staline.
une nouvelle édition, com plètem ent refondue V.V. Korchak, chimiste, membre correspondant
et corrigée, de leur livre Reportage au de l’A .S. de l’U.R.S.S., prix Staline.
XXIe siècle \ N otre collaborateur Cyril de P.N. Kosiakov, professeur spécialiste des virus.
Neubourg, qui les a rencontrés à Moscou, a N.F. Kouprévitch, docteur ès sciences physiques
établi en accord avec eux l’étude que nous et mathématiques.
publions. Pour brosser le tableau de ce que V.F. Kouprévitch, botaniste, président de
sera la vie quotidienne au seuil du III' millé­ l’A.S. de Biélorussie.
naire, c’est-à-dire dans 35 ans, S. G o utche v et S.A. Lébédev, électrotechnicien, membre de
M. Vassiliev ont consulté les plus grands l’A.S., prix Staline.
savants soviétiques. Voici la liste des princi­ D.V. Nalivkine, géologue et paléontologue,
pales personnalités qu ’ils ont interrogées, et directeur du laboratoire de Limnologie.
dont les titres scientifiques constituent d’in­ A.N. Nesmeïanov, président de l’A.S. de
discutables cautions. l’U.R.S.S., prix Staline.
M.G. Ananiev, directeur de l’institut des appa­ I.A. Oding, spécialiste en métallurgie, membre
reils et des instruments expérimentaux de correspondant de l’A.S. de l’U.R.S.S., prix
chirurgie. Staline.
L.A. Artzim ovitch, membre physicien de G.P. Pétrov, docteur ès sciences techniques.
l’Académie des Sciences de l ’U.R.S.S., prix G.V. Pétrovitch, professeur, spécialiste en
Lénine. astronautique.
V.A. Baoum, professeur, docteur ès sciences V.I. Popkov, électrotechnicien, membre corres­
techniques. pondant de l’A .S. de l’U.R.S.S.
A.A. Blagonravov, académicien, secrétaire de N.G. Romanov, ingénieur spécialiste des
la section des sciences techniques de l’A.S. de barrages.
l’U.R.S.S. K.P. Stanioukovitch, mathématicien et pro­
G.A. Dolmatovsky, ingénieur spécialiste de fesseur.
construction automobile. E.F. Svarensky, géophysicien, docteur ès sciences.
E.K. Fédorov, géophysicien, membre corres­ A.V. Toptchiev, vice-président de l’A.S. de
pondant de l’A .S. de l’U.R.S.S. l’U.R.S.S.
S.J. Frenkel, docteur ès sciences. L.F. Véréchtchaguine, chimiste, membre cor­
respondant de l’A .S. de l’U.R.S.S.
1. L a p re m iè re é d itio n a é té tra d u ite en fra n ç a is: S. G o u tc h e v et
A.V. Vinter, énergéticien, membre de l’A.S. de
M . Vassiliev, la Vie au XXI’ siècle, B u c h e t-C h aste l, éd it. l’U.R.S.S.
Vingt-cinq grands savants
soviétiques imaginent le monde de
demain. Voici leurs prévisions
pour les cinquante années à venir.
Cyril de N e u b o u rg

Les anticipations de vingt-cinq officiels


Le xx' siècle vient de s’achever, le IIIe millénaire com m ence.
Né à Leningrad, L ’U.R.S.S. disposant de vingt mille milliards de kWh par an, tout
son territoire est électrifié. Une partie de cette énergie provient des
traducteur du centrales électro-sismiques situées en Asie centrale où les trem ­
blements de terre sont relativement fréquents. La force des
secousses sismiques est captée et fait m archer les usines de la région
Reportage au pendant des décennies. Le barrage du détroit de T artarie profite de
l’énergie des marées. Il détourne également une fraction du courant
XXIe siècle, chaud Kouro-Shivo vers le littoral de la Sibérie dont le climat est
ainsi modifié.
ce journaliste
Les centrales atomiques fonctionnent grâce aux nouvelles particules
raconte un élémentaires découvertes. Les réactions nucléaires sont exemptes de
radiations dangereuses et ne nécessitent pas des tem pératures de
l’ordre de plusieurs centaines de millions de degrés. Le tableau des
livre collectif. particules élémentaires est complet, ce qui perm et la création
d ’éléments nouveaux, aux propriétés étonnantes, qu ’on utilise dans
l’industrie.

Les synchrophasotrons et leurs équivalents, qui ont servi à la d éco u­


vertes des particules élémentaires nouvelles, sont miniaturisés, et
leur puissance dépasse 1 000 millions d ’électrons-volts. Le synchro-
phasotron de D oubno avec ses 36 000 tonnes paraît un monstre
antédiluvien à côté de ses petits-fils du xxi' siècle.

Chronique de notre civilisation 51


Les robots ont été dotés sans effusion de sang, car une « colle » soude
d'une musculature instantanément les tissus séparés.
Des « robots diagnostiqueurs » examinent le
Outre leur « cerveau » électronique qui voit, sent malade avant le médecin pour lui indiquer les
et entend, les robots, en reconnaissance sur les symptômes à étudier en prem ier lieu. Le mystère
planètes du système solaire et au-delà, possèdent des virus est résolu. Certains, comme les « virus
une musculature synthétique. Ces muscles peuvent bactériophages » sont m édicalement utilisés pour
se contracter en recevant une goutte d’une lutter contre les quelques maladies non encore
solution acide appropriée, et se décontracter vaincues.
grâce à une solution alcaline. Une réserve suffi­ La synthèse de l’A.D.N. (acide désoxyribo-
sante est prévue pour la durée du séjour. Le nucléique) et de l’A.R.N. (acide ribonucléique)
«bras» du robot, qui est également pourvu de est faite. Cela perm et de modifier les propriétés
muscles, ramasse tout ce que son « cerveau » juge des plantes dans le sens désiré et d’améliorer les
intéressant. qualités des animaux utiles.
Si la fusée qui a déposé le robot en un endroit
donné du cosmos tarde à rentrer, des secours Le mystère de la photosynthèse est résolu. Les
partent à sa recherche. Une fois la fusée ram enée deux applications pratiques de cette découverte
sur la Terre, des spécialistes étudient soigneu­ sont la régénération de l’air dans les astronefs
sement les causes de son retard ou de son et la possibilité d’avoir une réserve inépuisable
accident. Selon les conclusions de cette étude, de nourriture au cours des voyages spatiaux de
ils décident d’envoyer soit de nouveaux robots, longue durée.
soit des hommes si leur expédition est jugée
exempte de dangers.
Le «voilier» de l’espace a été enfin mis au point La Lune est devenue
et fait désormais concurrence aux autres types une colonie de la Terre
d’astronefs. Deux modèles de «voiles» sont
utilisés: les miroirs et les semi-conducteurs qui En plus des nombreux « spoutniks » gravitant
transform ent l’énergie solaire (« le vent ») en autour de la Terre sur différentes orbites et
énergie électrique pour animer les réacteurs. La servant de relais pour la transmission continue
vitesse de ces voiliers —tout en étant réglable — des émissions de télévision, des observatoires et
est de quelques centaines de kilomètres-seconde. des centres d’études sont installés sur la Lune.
Bien entendu, certains voyages dans l’espace Ces « Lunograd » sont souterrains, pour éviter les
doivent se prolonger pendant des siècles ou des conséquences des écarts de tem pérature à la sur­
millénaires, mais cette durée n’est plus un pro­ face lunaire (+ 120° le jour, — 150° la nuit). Ce
blème. sont, pour la plupart, d’immenses cylindres
étanches où tout est prévu pour le confort et la
facilité du travail des équipes scientifiques y
L'homme a conquis séjournant. Les télescopes et autres appareils
l'immortalité physique d’observation se trouvent à la surface, protégés
contre les météorites par une coupole transpa­
La vie humaine est non seulement prolongée, rente. Les observations sont autom atiquem ent
mais chaque individu dem eure à l’âge de son et continuellement enregistrées. Plusieurs cosmo-
choix. La trentaine est souvent choisie, cet âge dromes sont également installés sur la Lune. Les
étant considéré comme le plus productif. ateliers de réparation exploitent les richesses
Toutes les grandes villes possèdent leur « banque minières de la Lune pour se procurer la plupart
d’organes». En cas d’accident, n’importe quel des matières premières dont ils ont besoin pour
organe peut être remplacé. La greffe s’effectue la fabrication des pièces détachées.

52 Ce qui bouge en Russie


L’exploration de M ars se poursuit. Des bases de exécutés. Dans l’exécution, les robots peuvent
départ sont installées sur ses satellites, Phobos faire des erreurs. Une fois, mais jamais deux. Car
et Deïmos, dont on connaît enfin l’origine. l’erreur est enregistrée et jamais reproduite.
Le robot est à même d’en consulter un autre et de
profiter de l’expérience acquise par celui-ci.
Des fusées avancent Cependant, malgré un perfectionnement constant,
vers le centre de la Terre la matière inerte ne peut rem placer la matière
grise. On a eu confirmation de cette opinion par
La «fusée» souterraine perm et d’explorer très l’expérience curieuse que fut une partie d ’échecs
rapidement les couches profondes des planètes entre deux «joueurs» dont la mémoire possédait
où se posent les cosmonautes. Sur la Terre, elle tous les renseignements sur le jeu, depuis
sert égalem ent aux sondages géologiques, et Jacobus de Cessoles (1200). La partie s’arrêta
aussi à la création de « cheminées » am enant quand les deux «joueurs» se déclarèrent dans
l’énergie volcanique dans des centrales qui la l’impossibilité d’analyser 656 100 000 000 de
transforment en énergie électrique. Le fonction­ combinaisons (c’est-à-dire quatre coups en
nement de la « fusée » souterraine est basé sur avance).
l’utilisation des réactions nucléaires des parti­ Toutefois, l’utilité des électro-intégrateurs est
cules élém entaires inconnues au xxc siècle. Les universellement reconnue. Tous les centres de
unes servent à creuser, d’autres à propulser. Si la culture ont à leur disposition des « bibliothèques »
« fusée » souterraine est composée de nombreuses spécialisées dont le volume dépasse rarem ent un
pièces rigides, il existe quantité de machines qui m ètre cube et qui contiennent absolument tous
en contiennent peu ou n’en contiennent pas du les renseignements dont on peut avoir besoin.
tout. L’application de la « magnéto-hydrodyna­ Dès son plus jeune âge, l’étudiant apprend à
mique» est utilisée pour les mécanismes tra­ utiliser avec profit ces auxilliaires de la raison
vaillant à de très hautes tem pératures. Le plasma, humaine. A l’école maternelle, c’est un jeu; au
ce « quatrième état de la matière », est maîtrisé niveau du doctorat et au-dessus, c’est une colla­
et utilisé couram m ent dans les tores et les pièges boration fructueuse.
adiabatiques pour perm ettre aux savants d’obtenir Le «m ur de la langue» n’existe plus, car une
couramment des tem pératures de centaines de traduction d’une langue quelconque en une autre
millions de degrés. se fait immédiatement. Néanmoins, l’étude des
langues n’est pas abandonnée, car, d’une part, le
contact humain direct est toujours hautem ent
Partout des robots apprécié et, d’autre part, les philologues tirent
relaient la raison humaine de leur science de continuels perfectionnem ents
pour les machines à traduire. Il en est de même
Partout où travailler présente un danger, l’homme dans toutes les autres branches de la culture et
est remplacé par une machine. Il en est de même de la science.
pour tout travail fastidieux faisant perdre beau­
coup de temps. Toute une catégorie d’électro­
intégrateurs capables de s’éduquer dispense La pluie et le beau temps
l’homme de l’effort inutile. Il suffit d’ordonner sont faits sur commande
à l’un de ces robots de « diriger une usine auto­
matisée, de telle façon que les produits fabriqués G râce à une collaboration étroite entre les
soient irréprochables », ou de « faire une tra­ « spoutniks », les électro-intégrateurs et les
duction littéraire », ou encore « de lire tout ce qui météorologistes, il est non seulement possible
a été écrit sur un sujet donné et d’en donner d’annoncer la pluie ou le beau temps, mais fort
l’essentiel», pour que ces ordres divers soient souvent de com m ander l’une ou l’autre suivant

Chronique de notre civilisation 53


les besoins. Il arrive que des cyclones éc happ e nt mande. Il y a des métaux dont la solidité dépasse
à la vigilance du « Service météorologique de loin celle de l’acier et l’inaltérabilité, celle de
mondial », mais ces cas sont rares. D ’une manière l’or, mais dont le poids spécifique est inférieur à
générale, ces phénom ènes, qui étaient catastro­ celui de l’air. Certains métaux sont transparents.
phiques au xxc siècle, sont neutralisés. Il y a des pierres plus dures que le diam ant mais
Par ailleurs, l’atmosphère terrestre est abso­ qui sont fusibles. Il existe des liquides aussi élas­
lument pure et limpide, car il n’y a plus pro­ tiques que le caoutchouc. Certains tissus ne
duction de fumées ni en Union soviétique ni laissent passer les liquides, les gaz ou la chaleur
ailleurs dans le monde. Le charbon et le pétrole que dans un seul sens. G râ ce aux matières nou­
sont utilisés com m e matières premières pour les velles, les ingénieurs et les architectes réalisent
besoins de l’industrie chimique et non com me des constructions et des ouvrages d ’art d ’une
combustibles. légèreté et d ’une audace incomparables.
Bien sûr, la circulation des véhicules terrestres
est très intense, tant dans les agglomérations
urbaines que sur les routes. Mais tous ces Le tem ps demeure la grande inconnue
véhicules sans exception puisent l’énergie qui de la Science
les propulse dans des câbles souterrains par­
courus par des courants à haute fréquence et qui Les déchets d ’origine industrielle dont on n’a pas
longent les voies de communication. La circu­ encore trouvé l’utilisation sont centralisés puis
lation est très rapide, continue, et autom ati­ envoyés dans le cosmos, en dehors de notre
q uem ent réglée. Les véhicules routiers n’ont système solaire à l’aide de fusées spéciales.
pas de roues, mais se déplacent à un certain Quoique la radio-astronomie ait réalisé des
niveau au-dessus du sol. Les accidents de la progrès énormes, des découvertes dans ce
circulation ne sont connus que d ’après les rétros­ domaine sont pour ainsi dire quotidiennes. Aussi
pectives historiques que l’on montre dans les étudie-t-on activement le problème de la com ­
salles de projection. Une collision est impossible, pression du temps, afin de pouvoir réaliser une
car elle est instantanément et autom atiq uem ent exploration du cosmos à des distances de l’ordre
évitée. de 100 années-lumière. Des calculs sont effectués
Les roues existent ce p enda nt sur les lignes de pour établir un rapport entre le temps terrestre
chemins de fer entièrem ent électrifiées, et aussi et celui d ’un cosm onef voyageant à des vitesses
sur les bicyclettes toujours appréciées par voisines de celle de la lumière. Il s’agit de prévoir
certains sportifs. avec une précision suffisante l’époque du retour
de ces voyageurs extra-galactiques, car il est
improbable qu ’ils puissent retrouver ceux qui
La transm utation de la m atière étaient présents à leur départ malgré la prolon­
est une opération courante gation de la durée de la vie.
La vie économ ique et sociale est com plètem ent
En utilisant le tableau complet des particules transformée. La durée d ’une journée de travail
élémentaires, les physiciens et les chimistes sont est officiellement de deux heures. En réalité, ce
à même d ’opérer la synthèse de toutes les minimum est presque toujours dépassé. Chaque
matières. Aussi, les pierres et les métaux dits travailleur ayant librement choisi la tâche qui lui
précieux ne le sont plus com m e on l’entendait plaît et qui correspond à ses capacités, il la
au xx' siècle. L’argent, l’or, le platine, les remplit avec un entrain passionné. La recherche
diamants sont utilisés là où l’industrie — ou la pure est encouragée, car déjà, au xx' siècle,
science — en a besoin. D ’ailleurs, les pierres, P. Kapitza disait que « ce n’est pas tellement les
les m étaux et les matières synthétiques sont dotés lois qui intéressent le physicien, mais tout ce qui
de telle ou telle propriété ou qualité sur com ­ s’en écarte ».

54 Ce qui bouge en Russie


Les échanges économiques existent toujours,
mais le com m erce ne survit que com m e un
archaïsme dans les dictionnaires. Q uand un
enfant, un hom m e ou une femme a besoin de
quelque chose, que ce soit un jouet, un vêtem ent
ou un appareil scientifique, il en adresse la
d em ande à un «robot-renseignem ents» qui
répond im m édiatement où et com m ent se pro­
curer l’objet dem andé. Le choix fait et l’objet
emporté, le robot enregistre le débit et le co m m u ­
nique au Centre de distribution qui se charge de
renouveler et d ’équilibrer les stocks.
Les chercheurs, les inventeurs et m êm e les bri­
coleurs ont non seulem ent la possibilité d ’avoir
à leur disposition un équipem ent perfectionné,
Cyril de Neubourg est né le 11 janvier
mais encore d ’être docum entés en quelques 1909 à Léningrad (St. Pétersbourg à
instants sur l’utilité de leurs travaux, ce qui l’époque). Il est installé à Paris depuis
perm et à chacun d ’éviter de se perdre dans une 1923. Études secondaires en France,
impasse. Les découvertes et les inventions des études supérieures interrom pues par
am ateurs contribuent ainsi au progrès de la la crise économ ique des années 30.
science et de la technique. F.T. P. F. durant la guerre. Depuis
Malgré l’énorm e avance de la science du 1945, il a beaucoup voyagé et séjourné
dans les pays de l'E st: Hongrie, Rou­
xxi' siècle, personne n’affirme que tout est déjà
manie. U.R.S.S.
découvert. Un problème résolu, un mystère élu­ Il est l'auteur de « Fantômes et
cidé ou un «coin du voile» soulevé n’est consi­ maisons hantées» (Grasset 1957). Il
déré que com m e un prélude à de nouvelles a fa it de nombreuses traductions du
découvertes. russe et de l'anglais. Signalons en
particulier « La suggestion à distance »
Le progrès technique marche de pair avec une de L. Vassiliev (Vigot 1963), «La
extraordinaire évolution des esprits, évolution conquête de l'énergie, de la fronde à
prévue par Lénine au siècle précédent. Dans une l'atom e», de L. Sprague de Camp
(Édit. des Deux Coqs d'o r 1962). Il a
interview accordé à H.G. Wells en 1920, il avait
également traduit pour Buchet-Chastel
dit: «T outes les conceptions humaines sont le livre de M M . Goutchev et Vassiliev
rattachées à notre planète. Elles sont fondées sur « La vie au x x r siècle ».
la supposition que le potentiel technique, même
en se développant, ne dépassera jamais le cadre
de la Terre. Si nous parvenons à établir les
liaisons interplanétaires, il faudra revoir toutes
nos conceptions philosophiques, sociales et
morales. Dans ce cas, le potentiel technique
devenu alors illimité, m ettra fin à la violence
com me moyen et méthode de progrès. »
Savants et techniciens soviétiques, après avoir
réalisé les premiers vols dans l’espace au
xx' siècle, sont en train d ’opérer ces révisions
alors q u ’ils s’avancent dans le III' millénaire.
C. DE NEUBOURG.

Chronique de notre civilisation 55


*
Monsieur l’instituteur,
vous méritez une statue
G a sto n B o n h e u r

Je rêve parfois d’un monument à l’instituteur. Il est en


Car pierre très blanche, comme de la craie. Il s’élève sur
le socle en escalier d’un perron, à l’ombre d’un arbre
vous aviez laïque, un arbre de la Liberté, tilleul, orme ou micocou­
lier. Le maître est représenté sur son pas de porte, à
l’instant où il frappe joyeusement dans ses mains
un idéal pendant que sonne le dernier coup de huit heures. Nous
avons voulu que ce soit un jeune maître, austère et doux,
le veston haut boutonné d’où s’échappe la lavallière, la
et vous moustache frisée, le regard bon, les cheveux en brosse.
En somme, il ressemble à mon père, instituteur à
étiez un Belvianes (Aude), tel que je peux l’imaginer au matin
de sa dernière classe, le dernier jour de juillet 1914, à la
veille de la Grande Guerre où il allait mourir dès les
missionnaire. premiers combats.
Ce juste monument de la piété filiale n’existe pas. Mais
je peux témoigner de ceci: cinquante ans après, le village
se souvient toujours de mon père. Sa photographie,
accrochée au-dessus de la chaire de l’école des garçons,
a toujours l’air de faire la classe et reçoit parfois des
Ces profs, ces « barbus » ont imaginé
la plus ambitieuse mission
qu'aucune Église ait jam ais osé
imaginer en si peu de temps.
Nostalgie
Je n’ai fait
ce détour par
ma vie privée,
que pour rendre
plus palpable
l’existence,
la persistance
d ’un mythe
de l’instituteur
dont la nostalgie
nous étreint,
nous ne savons ^
trop pourquoi,
ces temps-ci. i
fleurs. Or sa veuve et ses deux orphelins Imaginez, du côté de la rue d’Ulm,
(j’étais le plus jeune) ont quitté Bel- autour d’une table de bois blanc, sous une
vianes au lendemain de l’armistice. Nous suspension de porcelaine, une poignée
n’y avions aucune attache, aucun parent. d’intellectuels à lorgnons et à barbiche —
C’est de sa propre initiative que ce petit genre Paul Bert ou Ernest Lavisse. Ima­
village de montagne a établi un véritable ginez un «politburo» mis en scène en
culte à la mémoire du jeune maître blanc et noir, tel que nous le présenterait
d’école tombé dans une injuste guerre. un film, si le cinéma français avait le
Quand j ’y suis revenu, l’été dernier, un quart de la moitié du souffle du cinéma
demi-siècle après, tout le monde m’a soviétique. C’est la génération de qua­
parlé de lui, comme on devait parler du rante-huit qui, au lendemain de la
saint local au temps où se fondèrent les débâcle du second Empire et du sanglant
paroisses. C’est quelque chose de plus printemps de la Commune, veut établir
fort et de plus mystérieux que la gloire. Il sur les 89 départements (que ce nombre
faut penser que mon père est mort âgé de 89 leur est cher!), le triomphe de la
de trente-deux ans, comme en témoigne République. On peut d’ailleurs parfai­
la plaque de marbre au-dessous de sa tement imaginer que la scène se passe
photo. Et que Belvianes n’était que son en 1889 dans l’exaltation du centenaire
troisième poste, puisque, après l’École de la Liberté.
normale de Carcassonne, il avait exercé Ces profs, ces barbus, ont projeté la
à Bizanet, puis à Quillan. Il n’avait donc plus ambitieuse «mission» qu’aucune
disposé que de quelques années, au Église ait jamais osé imaginer en si peu
milieu d’une poignée de montagnards, de temps. Car il s’agit bien de mission,
pour imposer un souvenir impérissable. d ’Église, et de fonder une religion. Il ne
Je crois que nous sommes au cœur faut pas oublier que la France, alors, est
du problème. Je n’ai fait ce détour par essentiellement rurale. Elle n’a guère
ma vie privée, que pour rendre plus pal­ changé depuis les deux mamelles de
pable l’existence, la persistance d’un Sully. Les chemins de fer la traversent
mythe de l’instituteur dont la nostalgie (tranchées, viaducs, tunnels) sans l’en­
nous étreint, nous ne savons trop pour­ tamer. La population villageoise repré­
quoi, ces temps-ci. sente la très grosse majorité. La cellule
Ce fut une belle et grande aventure, à conquérir est le village. Ce village,
mais il nous faut échapper au charme de pour l’instant, est une paroisse millé­
nos petits souvenirs d’enfance pour en naire, flanquée d’un château dans lequel
mesurer l’ampleur, la puissance révolu­ un bourgeois joue au noble. Mais si le
tionnaire. Seule la récente tentative des noble allait encore à la chasse et s’inté­
prêtres ouvriers peut nous donner une ressait aux jolies paysannes, le « cul
idée — en rétréci, en raté — des fabu­ blanc» qui lui a succédé s’enferme der­
leuses semailles laïques. rière de hauts murs, à l’abri desquels il

60 M onsieur l'instituteur
persiste dans son ridicule, n’ayant souci poste double. Ordre est donné de fonder
que de transformer le cadastre en actes partout des «groupes» scolaires de style
notariés, engagé qu’il est dans un perma­ «trinitaire», de manière à ce que la
nent procès de bornage ou d’héritage. mairie soit incluse dans l’architecture,
Le curé a son couvert mis chez lui. qu’elle en soit l’aboutissement.
Voilà le schéma tel qu’il est dessiné sous Troisième temps: établir les programmes
la lampe à pétrole du politburo. Et l’on et fournir les livres, aussi bien pour
compte environ quatre cents villages de l’instruction des maîtres que pour l’en­
ce type par département. seignement qu’ils auront à donner. Tout
Le projet paraît d’abord fantastique: on le politburo mettra la main à la pâte,
formera de toutes pièces de jeunes intel­ historien, philosophe, physicien, bota­
lectuels de gauche, assez instruits pour niste, écrivain ou mathématicien. Et
accéder aux lumières de Paris, et on les même l’épouse du philosophe, puisque
vouera au sacrifice d’aller vivre et en­ c’est la femme de Guyau qui, sous le
seigner dans les villages. Un intellectuel pseudonyme de Bruno (libertaire italien
par village. Il partagera la vie des pay­ alors à la mode), écrivit Le tour de France
sans. Il fera école et il fondera la com­ de deux enfants.
mune dont il sera secrétaire. Il sera Le prodige est que tout cela fut établi
formé avec la rigueur qu’exige la fabri­ en un temps record. Un poète officiel de
cation d’un jésuite, et de telle sorte ces années-là, Jean Aicard, a chanté
qu’il incarnera le dogme sans crainte «le grand chantier». On y voit les
d’hérésie et que partout où il sera, sera maçons à l’œuvre dans tous les villages
la République. à la fois. C’est probablement le plus
Premier temps: former ces jeunes intel­ grand chantier qui ait jamais existé. Si
lectuels issus du peuple. Il faudra un nos écoles de village se ressemblent,
grand séminaire par chef-lieu. Deux avec leur Marianne au plus haut, c’est
grands séminaires, car on formera chaque qu’elles furent toutes bâties d’un seul
année vingt instituteurs et vingt institu­ élan, dictées par une même pensée.
trices, de façon qu’en dix ans, vingt au
plus, tous les villages soient «occupés». Et en moins de vingt ans, en effet, frais
Ordre est donné, séance tenante, de émoulus de l’École normale toute neuve,
bâtir les grands séminaires et de leur quarante mille missionnaires vinrent
donner, grâce au fronton, aux perrons, s’installer jusqu’au plus reculé des vil­
aux jardins, le style impérissable. lages de montagne. Ils étaient encore
Second temps: édifier dans chaque vil­ plus pauvres que prévu. On leur avait
lage le bâtiment du culte où exerceront, fait la maison trop belle, trop grande,
dès leur sortie de l’École, le jeune car ils arrivaient, pour l’habiter, avec un
normalien ou la jeune normalienne, pauvre mobilier et quelques casseroles.
voire le couple si le village justifie d’un L’amitié des villageois fit le reste.

Nostalgie 61
Mon père et ma mère étaient du lot. Lui, dignes de l’ambitieux projet conçu sous
fils d’une lavandière de Carcassonne; l’abat-jour du politburo.
elle, plus aisée, fille d’un menuisier de Il m’est arrivé de faire un détour, en
Barbaira. L’un et l’autre avaient tenu deux-chevaux, par Bizanet, pour tra­
la tête de leur promotion. Ils ne se verser le village où mon père débuta,
connaissaient pas encore, mais s’étaient pour le revoir, si possible, avec ses yeux.
reconnus quand les promenades, malgré Et de là, d’aller à Quillan qui fut son
les efforts du surveillant ou de la sur­ second poste et où il installa la section
veillante, se croisaient — encore qu’on socialiste. C’est à Quillan qu’il retrouva
eût édifié le séminaire des garçons et ma mère, institutrice, et l’épousa. Le
celui des filles aux deux bouts opposés pèlerinage me mène ensuite à Belvianes,
de la ville. leur poste double, où je suis né et d’où
mon père partit pour la guerre et la
J’aime me mettre dans la peau de ce mort.
jeune garçon aux cheveux bouclés court Ils n’avaient que quelques années pour
qui devait être mon père, marchant en réussir. Ils réussirent. Aux veilles de 14,
tête de la promenade. Il s’efforcait à les cadres de la révolution étaient en
l’élégance. A vingt ans, il était main­ place. L’année fixée, en 1917, la révo­
tenant au fait de son temps. Il avait son lution eut lieu, mais en Russie, pendant
style, ses idées. Il souriait à Anatole que la France achevait de s’enterrer
France, il vibrait à Jaurès. Fût-il né dans les tranchées et les ossuaires.
bourgeois, c’était un Rastignac, prêt à Ce sera la seule faute du politburo de
conquérir Paris, armé pour toutes les la rue d’Ulm. Il voulut profiter, pour
réussites. Mais on ne l’avait ouvert, obtenir les crédits, du courant de la
éclairé, exalté, que pour les obscurs revanche. Ses programmes, hélas! étaient
sacrifices. Il le savait et n’en était que tout embarrassés de l’idée de patrie, et
plus beau. Le sort lui désigna pour ce fut la perte de l’entreprise. Mais,
premier poste le village de Bizanet. localement, les jeunes maîtres dont nous
Les intellectuels raffinés rêvent toujours dessinons le monument, ont fondé à
d’un retour à la terre, qui ne s’accomplit jamais la République dans les villages.
en général que sur le tard, et la gloire
venue —quand Malagar ne peut qu’ajou­ Pourquoi nous reviennent-ils en mé­
ter, aux succès conquis dans les embarras moire, avec tant d’insistance? C’est que
de Paris, la noblesse de la solitude. le temps est peut-être venu d’une
Mais pour des garçons comme mon seconde mission. La France rurale a été
père, c’est à vingt ans qu’il fallait tirer conquise. La France citadine est perdue.
un trait sur Paris et lire son avenir dans Or les proportions se sont inversées. La
les chemins vicinaux. Voilà, me semble- majorité est aujourd’hui urbaine. Les
t-il, la gloire des instituteurs: ils furent paysans de Marianne ne font plus la loi.

M onsieur l'instituteur
Les conquêtes d ’une scolarité prolongée,
l’embrouillamini du bachot obligatoire
masquent encore le vrai problème qui
est toujours celui de la première enfance.
Un citoyen se forme à onze ans. Il im­
porte peu, ensuite, qu’il devienne ingé­
nieur ou archéologue. On ne bâtit rien
sans cette fondation qu’on appelle « le
primaire».
Un nouveau politburo doit se réunir. Il
aura à conquérir les cités. Il aura à
façonner et à installer ses « prêtres La vie de Gaston Bonheur se raconte
ouvriers». La ville échappe à la mission avec des titre s de journaux. L'avant-
si on ne la ramène pas aux dimensions guerre, c'est « Paris-soir », et les
« Choses vues », téléphonées du fro n t
de la paroisse. Mille âmes, c’est un maxi­ d'Espagne. La guerre, c'est « 7 jours »
mum. Mille âmes, ce n’est que deux en zone sud. L'après-guerre, c'est
cents logements. Il ne faut pas bâtir « Paris-M atch » (dont il est aujourd'hui
directeur), et ses vignes de l'Aude.
d’écoles à part, mais décréter que chaque Gaston Bonheur fut, dans les années
fois que l’on bâtit pour mille âmes, le 30. un jeune poète du post-surréalisme
et un rom ancier NRF très « en flèche »
rez-de-chaussée sera obligatoirement avec « La mauvaise fréquentation »,
une école primaire et le terrain vague « Les garçons » et « Tournebelle ».
une cour de récréation. Les enfants de la Il a renoué avec la littérature en
publiant, il y a deux ans, un ouvrage
maison auront, jusqu’à onze ans, leur à succès « Qui a cassé le vase de
salle de classe en bas de l’ascenseur. Soissons?» (Robert Laffont). Il porte
C’est à ce prix, le plus modeste, qu’on un so u s-titre : « L'album de fam ille de
tous les Français ». Dans ce livre, en
retrouvera, un jour, des citoyens. Et que effet, Gaston Bonheur, fils d 'in s ti­
sera vraiment élevé, je l’espère, en craie tu te u r et d'institu trice, fa it revivre
avec drôlerie et tendresse, non seu­
blanche, à l’ombre de l’orme, le monu­ lem ent ses souvenirs à lui, mais les
ment à l’instituteur, qui n’est pour souvenirs de to u t le monde, car il nous
l’instant qu’un fantôme. propose, rattaché au fil de son
enfance, les textes et les images qui
GASTON BONHEUR. sont au fond de chacun de nous.
C'est une sorte de « psychanalyse »
du Français, à travers ses manuels.
Gaston Bonheur vient de donner, en
quelque sorte, une suite à cet album
de fam ille avec « La république nous
appelle » (Robert Laffont), qui raconte
l'histoire de France vue par un enfant,
au stade de l'école prim aire, depuis
la révolution jusqu'à nos jours; avec
une seule héroïne : Marianne.

Nostalgie 63
La guérilla est-elle une arme absolue?
Les armées modernes mettent en pratique
six principes pour essayer d'en avoir raison.
Documents rassembles par le groupe X X X .

L'affrontement du char d'assaut et de l'arbalète.


Trois guerriers vietnamiens tendent la corde d’un même arc. Une
Sixième flèche géante en bois dur transperce la paroi de l’hélicoptère, détruit
le moteur. L’énorme machine, qui a coûté des millions de dollars,
s’abat. Q uarante soldats américains, équipés d’armes de l’An 2000,
principe: sont morts ou prisonniers du Vietcong. C’est une scène de guérilla.
Voilà une forme de guerre que les militaires n’aiment pas. La
guérilla perm et, avec des moyens réduits, de com battre victorieu­
ne pas sem ent des armées modernes. C ’est la lutte du pauvre contre le
riche, du sous-développé contre FOccidental. Elle inquiète plus les
militaires que la guerre généralisée atomique, à laquelle ils ne
sous-estimer croient plus. Elle a pour elle le romantisme, l’attrait du mystère.
Lorsque Che Guevara, l’homme n° 2 du castrisme, annonce qu’il
quitte Cuba pour enseigner la guérilla aux peuples libres qui ont
l’homme besoin de la faire, un immense espoir se lève aussitôt chez les
opprimés du monde entier. Au Pérou, en Colombie, au Guatemala,
au Congo, au Vietnam, en Malaisie, aux Philippines, on annonce son
blanc. arrivée. Où est-il en réalité? Nul ne sait. A-t-il été supprimé par
Fidel Castro? Est-il mort lors des combats dans la république
Dominicaine, comme on l’a écrit? Continue-t-il le combat quelque
part? Peu importe, d ’ailleurs. Il est une légende. Il est l’esprit
de la guérilla et l’auteur d’un manuel fondamental, la Guerre de
guérilla, qui fixe les trois principes fondamentaux:
1° Les forces du peuple peuvent gagner la guerre contre une armée.
2° Il n’est pas nécessaire d’attendre que toutes les conditions d’une

Au Congo, l’avion des Nations-Unies


contre les rebelles coiffés du gri-gri des sorciers:
c’est l’avion qui a perdu. Histoire invisible
P h o to P a u l R ib e a u d .
révolution soient remplies, le foyer de l’insur­ Au Vietnam , un patron
rection créant lui-même les conditions.
du « terrorisme humain »
3° La lutte arm ée doit toujours co m m en c er par
les campagnes. Le chef officiel de la contre-guérilla au Sud-
Ce dernier principe est antimarxiste et la révo­ Vietnam est un Américain de 34 ans, Barry
lution de 1917 a com m en cé par les villes. Mais Zorthian. Il fut nommé directem ent par le pré­
G uevara ne prétend pas être un théoricien, sident Johnson. Il est d ’origine arménienne et sort
seulement un praticien, et un praticien rom an­ de l’université de Yale. Son organisation ap p a­
tique qui écrit: «Il est bon q u ’un guérillero ait rente se compose de 400 Vietnamiens et de 153
sur lui des livres et que ces livres circulent parmi Américains. Il contrôle, bien entendu, une orga­
les membres du maquis. Les meilleurs sont les nisation secrète sur laquelle nous ne pouvons
biographies des héros. Mais tout ce qui élève le donner ni chiffres ni détails, et qui com prend des
niveau culturel du soldat et le fait rêver est bon. » techniciens ayant fait leurs classes aux Philip­
Le conseil essentiel est de d ém arrer avec de pines. Zorthian définit lui-même son travail: du
faibles moyens: «Q u arante à cinquante hommes «terrorisme humain». Il essaie de persuader
résolus suffisent, à mon avis, pour déclencher la l’adversaire de se rendre; de rallier les populations
révolution dans n’importe quel pays de l’A m é­ à la cause américaine et sud-vietnamienne; de
rique du Sud. » porter la guerre psychologique et la contre-
A quoi s’ajoute cet axiome: « Pour l’armée clas­ guérilla derrière les lignes et au-delà du 17e paral­
sique, la roue est synonyme de mobilité. Pour la lèle, au Nord-Vietnam. Il paraît avoir obtenu
guérilla, elle est synonyme d ’immobilité.» Car certains succès. La radio du Nord-Vietnam
une arme doit pouvoir être transportée à dos mettait récem m ent les populations en garde
d ’hom m e: mitrailleuse légère, mortier et quelque­ contre « les méthodes psychologiques de l’en­
fois, comme on l’a vu, l’arc et les flèches. nemi». L’organisation Zorthian tente à la fois
Évidemment, il faut com penser l’infériorité de terroriser l’adversaire, de rassurer la popu­
numérique et d’arm em ent par un service de ren­ lation, de neutraliser le service de renseignements
seignements et un système de com munication ennemi et d ’em pêcher les troupes amies de
parfaits. Aussi, la radio joue-t-elle un rôle de massacrer les populations civiles C ette dernière
plus en plus grand. Sans radio, aussi bien le action est im portante, car tout geste contre les
maquis français que le maquis vietnamien eussent populations civiles (village brûlé par erreur,
été impossibles. Ainsi donc, la guérilla repré­ femme violée, etc.) est aussitôt amplifié par la
sente, com me les divisions blindées en 1940, la propagande adverse et finit par être plus nuisible
forme m oderne inattendue de l’arm e absolue. qu ’une défaite m ilitaire1. Sur tous les plans,
Mais aucune arme absolue n’est définitive. Une Zorthian espère gagner la partie.
doctrine anti-guérilla est en train de naître. Des Cet espoir est-il justifié?
actions anti-guérilla s’organisent un peu partout
dans le monde. L’histoire en sera peut-être
changée. Nous apportons ici les premiers d o cu­ Un fantastique succès
ments, en partie puisés dans le récent ouvrage du de l'espionnage américain
major américain John S. Pustay: Counter-
insurgency Warfare (The F ree Press, N ew York). Il l’est probablement. La guérilla peut, semble-
Le major Pustay, de l’aviation américaine, t-il, être vaincue. Elle l’a déjà été. C ’est arrivé
enseigne les sciences politiques à l’Académ ie de aux Philippines. L’histoire de la destruction des
l’Aviation américaine. Nous avons également uti­ 1. E x e m p le : 21 e rre u rs d e b o m b a rd e m e n t au V ietn am , d o n t la d e rn iè re
lisé d ’autres sources et consulté certains spécia­ su r le village d e D e D u c , le 1" n o v e m b re 1965, a fait 48 m o rts e t
55 blessés e t obligé le c o m m a n d e m e n t a m é ric a in à in te rd ire to u te
listes qui, pour des raisons évidentes, tiennent o p é ra tio n d e b o m b a rd e m e n t, m êm e lég ère, sans a u to risa tio n p réa la b le
à l’anonymat. des p lu s h a u te s au to rité s.

66 La contre-guérilla
guérilleros philippins ressort plutôt du bon roman com bat la guérilla. Il n’est évidemment pas pos­
d’espionnage que du récit de guerre. La voici. sible de déguiser des Américains en Vietnamiens
En 1959, les Américains parviennent à placer un ou des Anglais en guerriers M au-M au, mais on
de leurs agents au quartier général de la guérilla peut utiliser des Vietnamiens ou des Africains
philippine au M ont Arayat. Cet a g e n t1 réussit à pour com battre d’autres Vietnamiens ou Afri­
devenir le chef de la garde personnelle du général cains. Ce genre d’opération fournit des rensei­
Taruc, com m andant les forces insurrectionnelles. gnements indispensables à la fois sur la guérilla
Il achemine jusqu’aux services secrets américains et sur l’attitude de la population. Il perm et
une photographie du général, entouré de ses prin­ d’exploiter très rapidement ces renseignements et
cipaux collaborateurs, et des renseignements qui d’agir là où les troupes normales ne le peuvent
aboutissent à la détection de tout le réseau de pas. L’organisation de tels commandos est évi­
soutien de l’insurrection: 1 175 membres de ce dem m ent très délicate, mais c’est une condition
réseau sont arrêtés le même jour. Privée de indispensable du succès.
soutien, la guérilla aux Philippines s’effondre.
Jusqu’à ce jour, les communistes n’ont pu recons­
tituer un réseau. Récem m ent, la direction de Deuxième principe :
l’entreprise est passée des Russes aux Chinois et utilisation des ressources de la science
l’on s’attend à une reprise des opérations. Mais,
en attendant, en ce début 1966, les Américains et L’avantage de la contre-guérilla, c’est d’avoir
le gouvernem ent qu’ils contrôlent aux Philippines derrière soi une puissante civilisation industrielle.
ont gagné la partie. Pour une fois, la guérilla ne Cet avantage doit être exploité à fond. Fina­
s’est pas m ontrée invincible. lement, les civilisés, aidés par la technique, sont
Évidemment on ne saurait toujours rem porter un supérieurs aux sauvages. La technique perm et de
succès d’espionnage aussi fantastique. Aussi voir la nuit, grâce à l’infrarouge; de détruire le
convient-il de m ettre au point une doctrine géné­ feuillage des arbres grâce à des poisons spéciaux,
rale de la lutte anti-guérilla. C’est cette doctrine rendant ainsi l’adversaire visible; d’enfumer
en formation que nous allons m aintenant essayer l’adversaire lorsque celui-ci se réfugie dans des
de préciser. cavernes; de bom barder l’ennemi à partir
d’avions spécialement mis au point et moins
vulnérables que les hélicoptères; de faire le
Premier principe : blocus des côtes ennemies et d’em pêcher celui-
fabrication de fausses guérillas ci d’être ravitaillé par voie aérienne; d ’envahir
la jungle comme si elle était une planète inconnue,
Aussi singulier que cela puisse paraître, il s’agit d’y déposer d’abord des instruments robots
de créer de fausses guérillas que la population d’observation, puis de créer des com battants de
civile et parfois les guérilleros eux-mêmes la jungle protégés contre les climats, autonomes
prennent pour la vraie. Ce principe a été mis au et formidablement armés. Les Américains étudient
point par les Allemands en France, en 1944: ils la question à fond. Mais ces études peuvent se
ont suscité des unités de la Milice française que retourner contre eux : on prête aux Chinois l’in­
la population et les maquisards eux-mêmes tention de former des maquis noirs aux États-
confondaient avec des groupes de résistants. Unis en fournissant aux musulmans noirs (fana­
Cette technique a été ensuite utilisée avec succès tiques de la guerre raciale immédiate) des armes
par les Américains aux Philippines et par les m odernes et, en particulier, des grenades
Anglais en Malaisie, à Chypre et au Kenya. Elle atomiques tactiques. L’idée tient du cauchemar.
exige, pour être appliquée, un très bon système 1. L ’id e n tité d e c e t a g e n t n ’a p as é té rév é lé e, m ais on c o n n a ît le nom
d e son ch e f, le co lo n e l J o h n R. L a n d sd a le . L ’a rriv ée d e ce lu i-c i au Sud-
de renseignements, des collaborateurs dans la V ietn am , en a o û t 1965, a été sa lu é e p a r la p resse c o m m e é ta n t la
population ou dans l’armée du gouvernement qui d e rn iè re c h a n c e d e s É ta ts-U n is d an s le S u d -E st asia tiq u e .

Histoire invisible 67
Que l’on imagine l’usage des armes atomiques pagner d ’un balayage des zones de guérilla. Un
tactiques, des projectiles antichars et des armes tel balayage coûte extrêm em ent cher et les
portables à tir rapide dans les ém eutes de Los guérillas se réinstallent autom atiquem ent dans
Angeles... les zones où elles s’étaient dispersées. Psycho­
logiquement, il convient en outre d ’éviter dans
Troisièm e principe : ces offensives de gros déploiem ents de forces
apparentes: la population civile en conclut que
séparer la guérilla du peuple la guérilla est très puissante puisqu’il a fallu mobi­
par un déplacem ent de population liser tant de moyens contre elle. On utilisera de
préférence les forces aéroportées, les p ara­
Cette technique a été utilisée par Tchang Kaï- chutistes, le soutien aérien des villages fortifiés
chek en 1933. Ses conseillers nazis la lui recom ­ assiégés par l’ennemi, par des attaques d ’avions
m a nd èrent contre les rebelles communistes. Elle piqueurs, tactique déjà ancienne, en pleine résur­
fut ensuite employée par les Japonais en 1940, rection actuellement.
p a r le s Américains aux Philippines en 1950, par
les Anglais en Malaisie en 1951. L’opération Bien entendu, cette guerre aérienne anti-guérilla
anglaise de 1951, le plan Briggs, a parfaitement est onéreuse. Les appareils ne sont utilisés que
réussi et a conduit à l’effondrem ent de l’insur­ peu de temps et, pourtant, ils doivent être
rection malaise. Des masses de population attei­ présents. Tous les concepts de l’aviation de
gnant 500.000 personnes ont été déplacées. Les com bat sont en train d ’être repensés en termes de
nouvelles régions avaient été très soigneusement contre-guérilla. Des avions à décollage vertical,
choisies, les sites nouveaux com prenaient des des avions spéciaux perm ettant de voler très bas
villages munis du confort, de magasins, d ’écoles, et à faible vitesse sont en construction et vont
de cliniques. C ’était une révolution sociale en probablem ent sortir en grande série avant peu
même temps qu ’une mesure de guerre, et il faut d ’années. Les Américains envisagent de distraire
reconnaître objectivement que c ’est une raison des ressources considérables du programme des
de son succès. La technologie moderne, per­ fusées et des avions classiques pour la création
m ettant d ’édifier très rapidem ent des villages en d ’une aviation contre-guérilla. Un centre de
semi-dur ainsi que l’utilisation des dômes en c om m andem en t et de direction contre-guérilla a
plastique gonflable (technique de Buckminster été créé en 1965 en Floride, à la base aérienne
Fuller, le célèbre architecte américain), va per­ d ’Eglin. C ’est également à Eglin que seront
mettre une exploitation croissante de ce troisième systématiquement centralisées les informations
principe. sur les diverses guerres de guérilla autour du
globe. Ces guerres sont mal connues. Les belli­
Quatrièm e principe : gérants ne font pas de communiqués. Nous ne
savons rien sur la façon dont les Chinois ont
c'est à la contre-guérilla écrasé, en 1965, deux rébellions de guérilla, l’une
de prendre et de m aintenir l'offensive au Tibet, l’autre en Chine même. Ce que l’on
sait, c ’est que la direction de guérilla anti­
Ce principe général de stratégie est particu­ chinoise est en train de passer des Américains
lièrement im portant ici. L’offensive doit, si pos­ aux Russes, ce qui rendra ces guérillas beaucoup
sible, s’acco m pag ner d ’encerclem ent. C ’est ainsi plus dangereuses pour la Chine. De même, on
que les Américains ont obtenu récem m ent des sait très peu de chose sur la guerre d ’Angola. Les
succès au Sud-Vietnam et que les Anglais renseignements collectés par les services am é­
(notam m ent l’armée de jungle du major Kitson) ricains et centralisés à Eglin vont être analysés
ont réussi à écraser les terroristes M au-M au. à la fois par des stratèges humains et par des
Mais l’offensive ne doit, en aucun cas, s’ac co m ­ machines.

68 La contre-guérilla
Cinquième principe : l’intérieur de la Chine, des mouvements de gué­
lever des milices locales rilla contrôlés soit de Mongolie intérieure soit de
F o r m o s e 1. Les Chinois annoncent périodi­
et bâtir des infrastructures quem ent que des bandes animées par l’étranger
ont été com plètem ent écrasées. Com m e on
La meilleure formule serait de disposer de milices n’entend q u ’un son de cloche, il est difficile de
anti-guérilla levées dans le pays même. C ette for­ se prononcer. T out le monde paraît d ’accord sur
mule, semble-t-il, a été appliquée au Tibet. Un le fait que le seul moyen de vaincre la Chine, sans
certain nombre de jeunes Tibétains ont pris avec déclencher la guerre therm onucléaire générale,
énergie le parti de la Chine. Des spécialistes de est la guérilla sur son propre sol. Les Chinois s’en
la contre-guérilla estiment que le rôle des armées rendent parfaitement com pte et s’entraînent dès
occidentales, en matière de contre-guérilla, le plus jeune âge à combattre. On a vu récemment
devrait être surtout de construire des routes, des à Paris une exposition de dessins faits par des
villages, des écoles et des hôpitaux, de façon à enfants chinois de sept à douze ans, et dont la
fournir une infrastructure à la contre-guérilla. plupart représentent des hommes et des femmes
Selon ces théoriciens, le rôle des armées occi­ du peuple prenant le fusil et s’organisant en
dentales est de fonder des îlots de civilisation milices pour com battre les parachutistes et les
occidentale dans des pays en voie de dévelop­ bandits dirigés par l’étranger. Il n’y a pas de
pem ent et, à partir de ces îlots, d ’équiper des mouvement dirigé contre l’U.R.S.S. Celle-ci
milices locales. Jusqu’à nouvel ordre, ceci relève a ju squ’ici réagi avec une telle violence que
de la pure théorie. Si l’on retirait les troupes personne n’a encore réussi à organiser sur son
américaines de leurs diverses zones d ’occupation sol ou dans son voisinage des guérillas. Les
(ou les Chinois du Tibet, ou les Russes de Américains ont fait un effort énorme, notam m ent
Hongrie), les guérillas locales rendraient rapi­ dans les pays Baltes, en Hongrie et en Pologne:
dem ent la vie impossible aux divers gouver­ cet effort s’est soldé jusqu’à présent par beaucoup
nements. Il y a évidem m ent des armées qui ont de pertes en vies humaines, sans résultat appré­
réussi à bâtir de vastes empires industriels et à ciable.
devenir ainsi de véritables pouvoirs économiques. Le cas de l’Afrique est assez particulier. Il n’est
C ’est le cas, en particulier, de l’armée argentine. guère possible de discerner qui fait la guérilla et
Mais celle-ci ne s’est pas trouvée en face, ju sq u ’à qui, la contre-guérilla. Outre les troupes locales,
présent, d’une guérilla fortement organisée et il faut com pter par endroits avec les troupes de
soutenue du dehors. l’O.N.U., qui (au Congo en particulier) tirent
autom atiquem ent, semble-t-il, sur tout ce qui
La carte mondiale de la guérilla bouge, guérilla, contre-guérilla, am bulances de la
Croix-Rouge ou jeeps de presse. Si cela continue
montre deux vastes courants
I. U n e p ro p o sitio n russe visan t à c o n s titu e r un n ouvel o rg an ism e du
et de nombreuses zones locales c o m m u n ism e in te rn a tio n a l d e v a it ê tr e so u m ise à u n e réu n io n d e tre n te -
cin q p a rtis co m m u n istes, qui s’est d é ro u lé e à P rag u e en o c to b re d e rn ie r.
C e tte réu n io n p ré p a ra it u n e p ro c h a in e c o n fé re n c e au s o m m e t d es P.C.
Actuellement, il existe dans le monde, deux e u ro p é e n s qui a u ra it n o tam m en t p o u r o b je c tif d ’iso ler id éo lo g iq u em e n t
la C h in e e t d e te n te r d e lui r e tire r to u te in flu en ce su r les P.C. du m onde
vastes courants de guérillas et un certain nombre e n tie r. C es m esu re s a u ra ie n t d é jà é té ex a m in é es lo rs d u d e rn ie r w eek-
de zones locales spontanées. Le plus im portant en d d ’o c to b re au c o u rs d ’e n tre tie n s s e c re ts B re jn e v -G ro m u lk a en
B iélorussie. Enfin, « le Q u o tid ie n d u P eu p le » d e Pék in , le lundi
courant est l’anti-américain. Il se manifeste en I" n o v e m b re , d é c la ra it au c o u rs d ’un a rticle d e six p ag es d ’une
Amérique du Sud et dans le Sud-Est asiatique. Il g ran d e v io le n c e : « Il ne sa u ra it ê tre q u e stio n d ’un co m p ro m is possible
e n tre les deu x p o in ts de vue ch in o is e t so v ié tiq u e , c a r ils n 'o n t ab so ­
menace de reprendre aux Philippines et même lu m e n t rie n de co m m u n . » D an s c e t a rtic le , on p o u v a it lire aussi ces
peut-être au Japon. L’autre grand courant de lig nes: « Les d iv erg en ces e n tre les c o m m u n iste s c h in o is et so v iétiq u es
so n t irré co n c ilia b le s e t ne tro u v e ro n t le u r ép ilo g u e q u e lo rsq u e le
guérilla est dirigé contre la Chine. Les Américains co m m u n ism e so v iétiq u e se ra réd u it à n é a n t, à la fois p o litiq u e m en t e t
com me les Russes cherchen t à mettre au point, à id éo lo g iq u em e n t. »

H is t o ir e in v is ib le 69
ainsi, on verra naître aussi des guérillas contre maintient des rapports étroits avec la Centrale
l’O.N.U. La confusion est à son comble. Intelligence Autority. Elle a récem m ent créé un
Le cas de l’Afrique du Sud est singulièrement centre d’entraînem ent mixte dans la zone du
original. Le Sud africain s’attend à une formi­ canal de Panama. Les Chinois, quant à eux, ont
dable guérilla noire dans un proche avenir et se fait une vaste publicité à l’organisation de leurs
prépare déjà à la contre-guérilla la plus moderne. forces contre-guérilla. Comme ils n’ont pas invité
Au besoin, on com m encerait même avant que la les journalistes étrangers à participer à des opé­
guérilla proprem ent dite prenne véritablem ent rations, il est difficile de distinguer la propagande
forme. Au moment où cet article est rédigé, on de la réalité. La thèse chinoise est que tout le
s’attend en Rhodésie, à la frontière de l’Union monde, hommes, femmes et enfants, doit être
sud-africaine, à de graves événem ents qui prêt à constituer des unités de contre-guérilla
pourraient être le prélude d’une guerre où toutes prêtes à intervenir partout. La même propagande
les théories de la contre-guérilla pourraient assure que toutes les provinces de la Chine sont
trouver expression. d’une loyauté absolue, qu’il n’y a nulle part
d’insurrections et que la Chine est disposée à
porter la guerre partout et à com battre le monde
Sixième principe : entier en soutenant les insurrections aussi bien en
ne pas sous-estimer Afrique qu’en Asie ou qu’en Amérique du Sud.
l'homme blanc et l'Occident C’est un programme ambitieux et optimiste. On
ne voit pas bien, dans l’état actuel de la question,
Il faut voir le monde comme il est, non pas en quoi les Chinois pourraient aider l’armée révo­
comme on voudrait qu’il soit. La grande catas­ lutionnaire du Venezuela.
trophe sera très probablem ent évitée, mais la
guerre perm anente nous m enace et se dévelop­ Q uant aux Russes, ils ont une position ambiguë.
pera sans doute jusqu’à la fin du siècle. Les deux Ils pourraient évidemment soutenir des mou­
adversaires principaux s’y préparent déjà. L’Amé­ vements de guérilla dans le monde entier bien
rique envisage une organisation perm anente de plus effectivement que les Chinois, mais, pour le
contre-guérilla, une modification de la législation moment, ils ne le font guère. Cela aussi peut
justifiant une intervention directe des forces changer. Dans le monde dangereux où nous
armées américaines partout dans le monde, la vivons, il faut adm ettre l’existence de la guerre
création d’organismes perm ettant à cette armée de guérillas et de contre-guérillas, plutôt que de
d’opérer de telles interventions en temps de paix se fier à la politique de l’autruche. Qui va gagner?
dans les meilleures conditions possibles. La prin­ Sous-développés ou civilisation occidentale? La
cipale de ces organisations est la Stricom (Strike réponse définira l’histoire du troisième millénaire.
Command). C réée le 19 janvier 1962, elle s’est On s’est peut-être trop hâté d’enterrer l’homme
rapidem ent développée. Elle se compose de blanc et notre civilisation. Il n’y a pas si
quatre divisions em pruntées à l’armée, sta­ longtemps, moins de vingt-cinq ans, on nous
tionnées en Caroline du N ord et à Fort Bragg, à expliquait déjà que les Américains étaient
Okinawa (île faisant théoriquem ent partie du décadents et que les samouraïs japonais allaient
territoire japonais, mais contrôlée par les Amé­ les massacrer. Mais les samouraïs ont été battus
ricains) et en Allemagne. Ce dernier emplacement dans la jungle, sur mer, dans les airs. Finalement,
a rendu perplexes les spécialistes de la stratégie ils ont dû capituler sans condition quand les
mondiale. Les Soviétiques se sont sentis menacés bombes atomiques ont commencé de tomber.
et ont protesté. En fait, il semble que les Amé­ La France, en tout cas, est neutre dans ces
ricains veuillent profiter de l’expérience alle­ présents conflits. Ce qui nous perm et, dans cet
mande en matière de contre-guérilla. La Stricom exposé, de garder une certaine impartialité.
dispose aussi d’unités em pruntées à l’aviation et xxx.

L ’arc et la flèche: telles sont


les difficultés posées aux calculateurs électroniques
des états-majors modernes.
70 La contre-guérilla
P h o to P a u l R ib eau d .
Pourquoi de telles études dans Planète?
Une érotologie est-elle nécessaire?
Quelle est aujourd'hui la morale occidentale ?
Où en est la vie am oureuse? Le mariage?
La vie sexuelle?
C o m m e n t réagissent les jeunes?
C o m m e n t interviennent les politiques,
les religions, le pouvoir?
C ’est sur ces questions que réfléchit
Jôrg Pencz (1500-1550) :
avec nous Lo Duca.
Charité romaine. 0
Tableau exposé de manière permanente
au musée de Varsovie depuis 1959.
Des faits, des chiffres, des enquêtes, des idées
Pourquoi le sexe? C’est-à-dire : pourquoi de telles blable à ces espaces blancs des cartes anciennes
études dans Planète? Pourquoi mon travail: la où les géographes calligraphiaient: Hic sunt
création d’une bibliothèque d’érotologie; mille leones.
pages d’un dictionnaire de la sexologie1? Le fait La science elle-même a tardé à définir le tabou.
même que la question puisse se poser en cette Puis la sexologie est née et l’on a rendu à
seconde moitié du X X ' siècle justifie a priori l’im­ l’instinct sexuel sa valeur juste, en lui ôtant son
pératif de telles entreprises. Hypocrisie, pudi­ halo mystérieux, sacré sinon maudit.
bonderie, sottise n’ont eu jusqu’ici qu’un résultat L’Histoire dira un jour ce que nous devons aux
certain: décourager les travaux et encourager le savants, de Havelock Ellis à Sigmund Freud et de
débit d’un papier imprimé et illustré, aliment des Gregorio Maraflon à Alfred C. Kinsey. Sans leur
obsédés. œuvre, la sexologie n’existerait pas. A plus forte
Pour l’instant, bornons-nous à invoquer l’œuvre raison, l’érotologie ne serait qu’un divertissement
de Havelock Ellis, les recherches capitales de mineur. Jusqu’au xx' siècle, dans ce domaine,
Freud, de Jung, de Stekel, de Reich, de Maraflon, l’étude de l’homme a flotté entre le vague et
les conclusions mathématiques de Kinsey, pour l’imprécis. Par goût de clarté, nous tenons à y
nous rendre à l’évidence dégagée par ces maîtres: distinguer trois périodes, sans nous en dissimuler
les problèmes du sexe ont la prem ière place dans l’arbitraire:
l’esprit de l’homme contem porain. 1/ PRÉSCIENTIFIQUE, qui englobe plusieurs siècles
En un tel domaine, chacun imagine posséder des de culture « humaniste », où le verbe remplace la
lumières innées. On peut s’attendre à tout ici, connaissance.
sauf à l’humilité. Peu importe si 63 % des adultes 2 / SCIENTIFIQUE PRÊÊROTOLOGIQUE, OÙ l’éroto-
ignorent de quel côté se trouve le foie. Dès qu’il logie n’est pas différenciée des autres sciences.
s’agit du sexe, tout le monde croit ou prétend 3 / SCIENTIFIQUE ÊROTOLOGIQUE, que nous nous
savoir. efforçons de définir et qui appartient donc à
De toute façon, l’urgence d’une recherche en nôtre temps.
sexologie et en érotologie s’impose pour préciser Nous n’insistons pas sur l’énorme confusion qui
et pour délimiter, pour démystifier et pour règne en la matière. D’aucuns ne réussissent
défouler, pour « désataniser » un thèm e et pour même pas à séparer érotisme et pornographie.
informer un public digne de respect, non de Ils n’ont jamais observé que l’érotisme règne
paternalisme moyenâgeux. quand il peut être suggestion, allusion, attente
jusqu’à l’obsession incluse. Dès que le sexe se
découvre à l’état obscène — et non symbolique,
Nous confondons hypocritement voire décoratif —, nous entrons dans le monde
érotisme et pornographie fermé et tristem ent limité de la pornographie.
L’obsession sexuelle — manifeste ou occulte,
La volonté de connaissance distingue les civili­ effrénée ou maîtrisée — étant une dominante de
sations. Pendant des siècles, l’être humain a été la vie sociale, et le com portem ent érotique illi­
mensuré, jaugé, approfondi, analysé, dessiné. Un mité, je suis tenté de proposer cette définition
seul point est resté inviolé — ou presque —, sem­ globale:
1. Bibliothèque internationale d’Ërotologie, vol. 1*18. Dictionnaire de Dans l’amour, tout ce qui n’est pas
Sexologie et Supplém ent au « D ictionnaire de Sexologie » (J.-J. Pauvert,
Paris, 1962-1965). génésique est érotique.

Stefan Zechom ki:


Epanouissement, I960.
74 Pourquoi le sexe?
Musée des Beaux-Arts. Varsovie.
Un premier objectif de l’érotologie est de de toutes les forces» (Mulk Râj Anand). Seule
dém êler les fils très divers qui m ènent tour à tour l’alchimie occidentale effleura cette intuition.
à l’am our, à l’esthétique, à la pathologie, à l’art, Mais la réalité du sexe est la plus vitale des réalités,
voire à l’éthique et à la sociologie; de faire enfin et les peuples de toutes les civilisations, sous
un bilan des impulsions actives que nous pouvons toutes les latitudes, s’y ac crochèrent jusqu ’à se
tirer d ’une des forces les plus constantes et les soustraire aux pouvoirs publics par l’exaltation
mieux enracinées de la vie humaine. de leur intimité individuelle, d ’où l’hostilité tradi­
L’heure du bilan n’est pas déterm inée seulement tionnelle de tout État « fort». A travers l’em bra­
par nos connaissances actuelles. Les apprentis sement de l’érotisme, notre monde s’efforce
sorciers frappent à nos portes. Par l’insémination peut-être de retrouver un élan perdu.
artificielle se trouve réalisée — ou réalisable — la Avant de devenir arme de l’homme contre une
fécondation sans extase. La biologie nous avertit société aliénante, l’érotisme fut sublimation de
que nous sommes très près de l’ectogenèse ou l’instinct. T out érotisme ancien est une référence
grossesse en bocal, qui sera com plétée par continuelle aux mythes de la vie religieuse, à une
l’action du plus célèbre des acides nucléiques, liturgie secrète qui perm et de le représenter, d ’en
l’« hérédine » ( A D N ) modifiant les caractères faire la scène ouverte sur l’univers et de voir dans
héréditaires. Ainsi voit-on déjà la fonction éro­ l’extension des plaisirs charnels un moyen de pro­
tique détachée de la fonction de reproduction et gression de l’âme (Vâtsyâyana). C ’est un univers
en quelque sorte s’abstraire de la nécessité. chaud et fertile où l’acte sexuel offre une pro­
Cette pulsion érotique, où l’homme puise des fonde expérience du mystère de l’entité unique
élans artistiques et spirituels, s’en trouvera-t-elle qui s’est doublée en se manifestant (Kâma-Sûtra).
libérée, élargie, ou au contraire niée et détruite L’érotisme d ’origine asiatico-hellénique garde
par une société purem ent fonctionnelle et méca- longtemps ce prétexte où mythologie, mythes et
niste? N otre action veut témoigner d ’un élan qui, métaphysique sont plus que des parures; sa désa­
depuis que l’homme des cavernes a sculpté sa cralisation est très lente et il faudra près de
Vénus ju squ’aux accouplem ents célébrés par dix siècles pour que les courtisanes sacrées
Rodin ou Picasso, chemine entre la pudeu r et deviennent des figurantes du plaisir imaginé et
l’abstraction du désir. donc organisé.

L’érotisme occidental d ’aujourd’hui ne semble


Les réactions de la jeunesse actuelle m enacé que par son inflation para-érotique. Au
sont plus saines qu'avant la guerre mom ent où la conquête de la liberté issue de la
science faisait fuir les ombres des préjugés, des
L’interdit a pesé, depuis la plus haute Antiquité, obsessions, des rituels sans rite, l’inflation a faussé
sur les partenaires de l’am our. La nudité cachée maints espoirs de véritable libération.
et l’acte d ’am our masqués derrière les généralités Où en sommes-nous? Où en est la vie sexuelle?
devinrent les éléments les plus nets de cet Dans un monde infecté de gérontom anie, que
interdit. « Le prestige du nu devait nécessai­ pensent et com m ent réagissent les jeunes? Les
rem ent résulter de cette valeur de secret et de réactions de la jeunesse sont plus saines que
péril prochain, que lui donnait sa qualité de celles d ’avant-guerre. Un exemple: l’insuccès
révélation néfaste et de moyen mortel de te n­ croissant auprès d ’elle des publications « liber­
tation», a dit Paul Valéry dans un raccourci trop tines» et son désintérêt des lectures « excitantes».
peu connu et qui ne regarde que la civilisation 11 se peut que l’am biance érotique de notre
de POccident. L’Orient a pu suivre les passions monde ait désamorcé cette presse, cette litté­
primordiales de l’homme selon une métaphysique rature. Les enquêtes dont nous donnons le résultat
plus objective, pour laquelle « l’union du mâle ont été effectuées de 1958 à 1962 dans des écoles
et de la femelle est le symbole vivant de l’union supérieures (jusqu’à l’université). A Paris, l’en-

Mati (Mathias Klarwein):


tableau intitulé « Les richesses de l’été ».
76 Pourquoi le sexe?
quête s’est étendue à 2 463 étudiants, 1 623 à Ces tableaux m ontrent mieux qu’une plaidoirie
Bruxelles et 1 164 à Genève-Lausanne, dans un l’inadaptation des commissions de censure et leur
milieu très homogène. ignorance d’une sociologie vivante. La jeunesse
consacrée à un m échant Priape, avide d’émotions
troubles, obnubilée par le sexe, est une vision
ŒUVRES LIBERTINES, PRESSE DU CŒ UR d ’esprits rétrogrades. Ces commissions, dans tous
ET JEUNESSE ÉTUDIANTE les pays, se soucient grandem ent d’une tentation
qui est pratiquem ent sans incidence sur la jeu­
Jeunes gens de 15 à 19 ans 1939 1961 nesse, soit parce que celle-ci ignore ou est indif­
férente. Les censeurs, soucieux du moral de la
% % jeunesse et qui poursuivent de leurs foudres les
Lisez-vous des revues libertines? ouvrages « licencieux», feraient sans doute mieux
de chercher un rapport entre les dérèglements
{ Bourgeoisie (aisée) A ... 32 10 privés et le libertinage public exalté par la « grande
OUI ' Bourgeoisie (cadres) B __ 12 6 presse». Mais nous savons que la réalité est le
( T ravailleurs................C ___ 4 1 principal ennemi de l’époque. Depuis un demi-
siècle, ces vérités sont connues. Depuis quinze
N O N .................................................... 52 83 ans, elles ont même la rigueur des chiffres.

Lisez-vous la « presse du cœur »?


Les 4 / 5 “de l'humanité vivent
( A ............................................ 6 10 en rupture avec la morale officielle
OUI B ............................................ 7 11
( c ................................ 19 22 Nous allons voir plus loin que l’humanité, pour
ses quatre cinquièmes, est en rupture avec les
N O N .................................................... 68 57 règles de morale qu’elle s’est données. Cette
liberté retrouvée, non toujours
avouée mais réelle, donc luci­
dem ent assumée, n’est sans
16 ans 18 ans 20 ans 25 ans doute pas étrangère à un plus
AGES
G F G F G F G F sain com portem ent sexuel de la
jeunesse. Les aventures de la
Avez-vous lu: liberté sont toujours fécondes.
D.A.F. S a d e 1.............. 0 0 0,1 0 0,2 0 1 0,01 Si les maisons closes ont été si
Restif de la Bretonne . 0 - 0,1 0 0,3 0,02 2 0,2 facilement fermées, cela tient
Livres libertins en en partie à ce qu’elles deve­
g én éral......................... 0 0 0,2 0 0,2 0,04 4 0,3 naient des cliniques pour
Histoire d’O ................. 0 - 0 0 0,01 0,01 3,5 0,6 timides, obsédés et difformes.
Pierre Louÿs (porno­ Elles cessaient progressivement
graphique) ................... 0 - 0,05 0 0,01 0,01 1 0,01 d’être assez rentables eh régime
Livres illustrés ou capitaliste christiano-occiden-
périodiques graveleux. 0,5 0 0,6 0 1 0,3 3 1 tal. Elles étaient en train de
perdre de leur triste prestige.
0: le chiffre indique le % - : sans réponse Ainsi que l’onanisme.
G: Garçon F: Fille Nous n’en sommes pas à
1. Jusqu’à 20 ans, personne n’en avait entendu parler. La liaison Sade-sadisme n ’était faite l’époque où M ark Twain faisait,
qu’après réflexion. Cf. « L ’am our aujourd’hui », Albin M ichel, Paris 1964. à Paris, une conférence intitulée:

78 Pourquoi le sexe?
Quelques remarques sur la science de l’onanisme. d’ailleurs le mot «religieux» par habitude; nous
Mais on en parle facilement, sans gêne, en In te n ­ devrions dire : « autorités moralistes ».
dant à ce qui peut approcher de l’orgasme véné­ « Il » (ou « elle ») confond la franchise avec le
rien en dehors de tout contact sexuel. « Ce désir lieu commun de l’affranchissement. De là cette
solitaire est un appel vers un A utre ou vers la facilité, cette pseudo-camaraderie qui sont le
présence de l’Autre indifférencié. » (J.-P. Sartre, conformisme à rebours.
l’Être et le Néant, III, 3, II, p. 462.) Q u’elle ait Il était inévitable que la facilité déprécie l’éro-
lu les textes de Sartre, ou connu les conseils de tisme, voire l’amour, jusqu’à ce que Ricceur
Brown-Séquard, la jeunesse actuelle s’est éloignée appelle la « chute à l’insignifiance ». « Il » confond
de l’onanisme spécifique: surtout de simples outils — tels la voiture, sa viri­
lité retrouvée, la T.V., les yeux d’un autre. Le
1938 1958 «je » ne se serait pas trompé à ce point.
15 ans 16 ans 18 ans 15 ans 16 ans 18 La duchesse de Ferrare avait une devise: Io ho
quel che ho donato (J’ai ce que j ’ai donné). C ’est
Apprentis ou une formule capitale. On ne donne plus, n’ayant
ouvriers... ... % 37 40 14 29 18 12 plus rien à donner.
Étudiants . ... % 41 33 10 32 14 7 Un film, Vivre sa vie, a mis à la mode une horrible
Étudiantes . . . % 22 17 8 14 12 3 phrase de M ontaigne: «Il faut se prêter aux
autres et se donner à soi-même. » A l’écran, cela
justifie et - disons-le - sert d’alibi à la prosti­
Mais si la vie sexuelle de la jeunesse paraît s’être tution du corps.
à la fois élargie et assainie, qu’en est-il de L’effondrem ent de l’« éthique » sexuelle, voire de
l’amour? Tout le monde — ou presque — vit en l’éthique conjugàle, n’est plus à dém ontrer. Les
spectateur, en voyeur,- que ce soit au stade, au deux éléments du couple se débattent au milieu
cinéma ou à la télévision. Chacun vit à la troi­ de mille contradictions matérielles, religieuses,
sième personne du singulier, même quand il parle psychiques, mais ils sont d’accord sur un point:
de lui-même. Personne ne sait plus dire «je», la vie à deux n’était probablem ent qu’un mythe.
réellement, sans tricher. On vit dans une sorte de
réverbération d’un archétype construit en dehors
de notre véritable moi. C’est l’archétype d’une Éros désacralisé
absence. La troisième personne: personne. a dégénéré en vice
Cette « troisième personne du singulier » a des Il n’y a pas de mythes gratuits. La sexualité a
conséquences énorm es: il n’y a plus de tendresse dû faire partie d’un univers sacré, elle a dû être
possible, plus d’am our du prochain, plus d’acte l’épanouissement d’un rite, et aussi le symbole de
de foi. l’éternité. Le mythe a dû reposer sur le rythme
Le couple ne peut être que l’union étroite de que l’homme avait su découvrir dans le temps qui
deux «je». Or, les couples unissent des «il», s’écoule. C’est par la sexualité qu’il avait cru
c’est-à-dire des... étrangers. Ces «il» sont tel­ pouvoir affirmer sa survivance fondamentale,
lement à la page... Ils savent tout, ils ont tout bien avant que l’on puisse parler d’éternité
dévissé, ils ont tout démythifié. Mais ils ont biologique.
confondu démythification et désacralisation. Sous prétexte d’abattre les phantasmes du reli­
« Il » ne peut plus avoir la moindre notion du gieux et de la superstition, on a surtout abattu le
sacré, c’est-à-dire du «je». Le sacré. Tout est là. sacré. Ainsi, la bureaucratie survit toujours aux
Et les tabous qui sont encore en cours ne sont pas plus admirables révolutions.
le sacré, même si les autorités religieuses de toute L’Éros de chair est devenu d’abord un Éros de
confession s’en contentent. Nous employons m arbre, puis un Éros de plâtre. Il a même perdu

L'amour en question 79
Ce sont des sculptures du Greco
entrées au musée du Prado en 1962

El Greco (1540-1614): Toutes les illustrations de cette étude ont été


Ëpiméthée et Pandore. choisies parmi les 840 docum ents de /'Érotique
Collection du comte de Las Infantas. de l'Art, de Lo D uca (éditions de la Jeune
Parque, volume monumental à paraître fin
janvier 1966).
son corps, et sa petite figure joufflue a peuplé les considère comme un piège. Les filles apprennent
églises baroques et les théâtres de la Renaissance. à se méfier de l’alcool (qui affaiblit la résistance
Sur le plan de l’éthique, il a été ravalé à un des centres volitifs). Les garçons se méfient du
facteur unique : la procréation. Éros utilitaire, il désir et s’efforcent d ’être avares de leurs
n’avait qu’à mourir, en tant qu’élan et en tant abandons. C’est peut-être seulement une défense
que principe nous dépassant. C ’est ce qu’il fit. De contre l’érotisation extérieure de la femme
la sexualité, il ne resta que le sexe, et les allo­ (maquillage, mode, soutien-gorge aberrant, insta­
cations familiales. Certes, on aurait pu adm ettre bilité de la morphologie par les teintures, mou­
une société « couvant » Éros au bénéfice de sa vements, etc.); mais le désir a mauvaise presse.
cellule interne: le couple. Éros aurait peut-être « Les couples modernes paraissent de plus en plus
renoncé à sa violence et à ses démons, contre désunis. L’effacement des « principes moraux et
une paix assurant la vie des structures humaines. religieux » en est-il la cause? » C’est une question
Au lieu de quoi l’on assiste à un effondrement, où que posait un jeune écrivain, Jean-René Huguenin.
l’égoïsme et le narcissisme règlent le jeu, et où le Nous savons qu’il n’y a pas d ’effacement. Au
refoulement prend l’allure d’une morale. L’éro­ contraire, nous assistons, dans la plupart des
tisme, lui, devient un loisir, un de ces loisirs pays d’Europe et d’Amérique, à une tentative de
accordés, ou tolérés, selon les lois en vigueur. renforcem ent policier et ecclésiastique de ces
A la longue, ce mépris de la liberté ronge l’homme. principes. Certes, il n’y a aucun rapport entre une
L’heure arrive où il refuse de se plier à toute idée morale imposée et les principes lucides d ’un être.
collective, fût-elle la plus simple, la « collectivité Bien sûr. Nous dirons donc qu’il n’y a pas d’effa­
à deux», le couple. «N e pas se donner» est per­ cem ent de principes, mais survivance de prin­
fectionné par: « Ne pas être dupe ». cipes faux. Le couple se refuse inconsciemment
à bâtir sur des faux et, d’autre part, ne trouve
Désir, vieil arbre pas de principes vivants d’union.
à qui le plaisir sert d’engrais.
Baudelaire.
Dans cette perspective, les derniers hommes ÊTES-VOUS HEUREUX (OU HEUREUSE) ?
dignes de ce nom, c’est-à-dire aventureux, vont
à la recherche du désir, d’un fabuleux sexuel que M arié depuis 1 an 2 ans 3 ans
le plaisir — le spasme — déçoit avec régularité.
Ce désir, errant de déception en traum atism e et Très h eu reu x ...................... 2% _ _
de traumatisme en obsession, n’est pas plus près Très heureuse..................... 4% 2% 1%
de l’am our que ne l’est la fidélité, qu’on appelle
hypocritem ent constance. H eureux ..............................3% 1% 0,5%
H eureuse............................. 2% 3% 2,5%
70% des gens Assez heureux ........... ......... 19% 8% 4%
se disent déçus par le mariage Assez h eu reu se ................. 10% 7% 6%

Au cours de la même enquête sur la presse liber­ D É Ç U ................................. 70% 80% 89%
tine et sur l’onanisme, les je u n e s1 ont manifesté D É Ç U E .............................. 78% 85% 90%
une mauvaise hum eur contre la volupté (92 %).
La jeunesse semble se méfier du désir, qu’elle M alheureux ........................ 1% 2%
M alheureuse...................... 4% 6% 1%
1. D ans l’échelle des valeurs de la jeunesse actuelle, l’am our vient en
dernier, battu de quelques longueurs par la santé et l’argent (enquêtes
de l’I.F.O .P.). L’amitié et le travail aussi d’ailleurs.

82 Pourquoi le sexe?
EST-CE QUE LE « GRAND AMOUR» EXISTE? mais parce que d’autres facteurs de l’association
conjugale entrent en jeu: les enfants (70% ), les
Oui Peut-être Non difficultés matérielles (45 %), la peur de la soli­
tude réelle (36 %), la religion même (21 %). « On
Femmes célibataires : restera décents. S’aimer? Quel besoin? On aime
Moins de 25 a n s __ . % 64 31 4 ensemble l’argent. » (Christiane Rochefort.)
De 25 à 34 a n s ........ . % 32 41 16
Après 35 a n s ........... . % 32 36 26
La sexologie conduira-t-elle
Femmes mariées: à reconsidérer les bases du mariage?
Moins de 35 a n s __ . % 48 30 14
Plus de 35 ans.......... . % 35 29 28 Mais ce couple déçu (pratiquem ent personne
n’ose se dire malheureux), d’où vient-il? Ces deux
Hommes célibataires: « amoureux » ont bien dû être des individus d ’un
Moins de 30 a n s __ . % 34 36 29 univers régi par la sexologie. Certains ont cru à
De 31 à 40 a n s ........ . % 20 23 51 l’amour, voire au grand amour. Comment en
Après 40 a n s ........... . % 15 18 62 sont-ils arrivés là?
Le sexologue doit-il faire un procès au mariage?
Hommes mariés : Rien ne serait plus urgent. Le mariage — surtout
Moins de 30 a n s __ . % 35 39 20 pour le sexe bien-pensant — veut protéger la
De 31 à 40 a n s ........ . % 18 17 56 durée du lien sexuel et en abriter l’intimité; mais
Après 40 a n s........... . % 14 18 66 il n’arrive à ce but qu’en employant la contrainte,
l’obligation, la règle, ce qui écrase la plupart des
Enquête, dans la Seine, sur 1 200 couples. couples qui deviennent un « compagnonnage ».
Le mariage serait rendu possible par l’inter­
Le divorce aussi a des replis inattendus où l’on vention d’une notion renouvelée: l’éthique de la
pourrait dénicher des vérités premières. L’enquête tendresse; il y aurait là une transposition humaine
de l’I.F.O.P. — qui a même été filmée - donne, du sacré, et cette tendresse accepterait la pri­
entre autres, ce tableau extraordinaire : m auté de la justice, la réciprocité de l’obligation,
la conscience du respect. Le mariage ne serait
Femmes plus l’institution d’une société hypocrite voulant
divorcées Femmes assurer la continuité de l’espèce par la pro­
non mariées création, mais l’union profonde de deux êtres
remariées libres et égaux.
Le sexologue sait que, après deux à trois ans de
Vaut-il mieux : mariage (avec des crises extrêmes au bout de six
- Avoir fait un mariage ans), près de 90 % des « amoureux » ne forment
pas très réu ssi.............. 35% 38% plus un couple; 10% seulement en arrivent aux
- Etre restée célibataire. 63% 54% extrêmes conséquences: le divorce. Le reste
- Sans réponse................ 2% 8% réagit ainsi:

Q u’on veuille m éditer sur le mince écart qu’il y La fem m e rend « libre » son mari..................... 70 %
a entre les 63 et 54 % des femmes qui continuent « Liberté » réciproque...................................... 65 %
à être mariées. Ces résultats ne sont contradic­ Le mari rend « libre » sa fem m e...................... 22 %
toires qu’en apparence. Le couple divorce dans
une proportion de 1 sur 10, non parce que les L’association survit. Elle gère, parfois elle
9 restant trouvent la vie en commun supportable, procrée, souvent elle s’agrémente d ’amitié.

José Manuel Capuletti:


_ .. le Jour de l’Annonciation.
84 Pourquo. le sexe? Hammer Galleries> New YorL
■i
L’échec de l’amour, tel que les filles et les sémites: «Avez-vous rem arqué que c’est le
garçons l’entendaient à vingt ans, est prati­ couple seulement qui s’étiole?» Et la société dont
quem ent total. Pourquoi? Érotisation de l’am­ le couple fait partie? Et l’État, qui encadre cette
biance? M orale •révolue et pourtant imposée? société?
Inefficacité des religions? Conception mytho­ Périodiquement, l’État se déchaîne contre la sexua­
logique de la liberté? lité; on s’est toujours perdu en conjectures sur
La frigidité de la femme jouerait-elle un rôle plus ses raisons. Cependant, la réponse — paradoxale,
im portant qu’on ne veut l’adm ettre? 12% n’ont, peut-être, mais fondée - découle d ’un fait: La
en effet, pas la moindre sensation agréable, sexualité n’est pas imposable. Marx ne renierait
30 % seulement en partie. Ce trouble psychique pas cet argument-là. Les ravages matériels du
serait-il au cœ ur du bilan tragique de tant de tabac, de l’alcool, de l’automobile sont bien plus
couples? considérables que les « excès » sexuels — mais ce
sont les mamelles du fisc.
Les ravages moraux des jeux et loteries sont infi­
L'État se déchaîne contre la sexualité niment plus profonds que les innocentes velléités
parce qu'elle n'est pas imposable de l’érotisme, même obsessionnel —mais, silence !
Des sommes colossales et sans odeur (400 milliards
Le sexologue peut affirmer honnêtem ent que, joués en France aux courses seulement!) bouchent
Vars amandi — cet art d’aimer qui a fait la les trous béants des budgets.
joie de toute une littérature — étant encore le Si la sexualité était imposable — n’est-ce pas
moins pratiqué des arts, la femme insensible n’est Gaston Bouthoul? — l’attitude des pouvoirs
que la femme qui n’a pas trouvé sa forme adé­ changerait. En voici la preuve: on sait, expéri­
quate de satisfaction. La gamme des possibilités m entalement, que le tabac est cancérogène; les
est pourtant illimitée, et va de la violence subie masses auraient donc dû entendre des mises en
au manque de violence, de l'excès de caresses au garde officielles, en dehors de toute considé­
flagellum salulis, qui n’est autre chose que « le ration fiscale. Or, un seul pays a osé le faire, au
plaisir d ’être battue»... Les aspects techniques de risque de compromettre son bilan : l’Angleterre.
Vars amandi ne sont nullement négligés par les Les autres pays continuent à encaisser les
amoureux de notre temps. Q u’on ne croie donc milliards douteux de leur monopole. En revanche,
pas que les caresses extragénésiques m anquent quand il a été question d ’étudier le contrôle des
à l’appel (le monde occidental les pratique dans naissances, les pouvoirs se sont rappelé de certains
une proportion variant de 41 à 75% , selon les bruits, « basés sur des sources peu scientifiques
catégories sociales qui acceptent ces caresses ou sur de très anciens rapports provenant
d’autant mieux qu’elles sont plus évoluées). d ’ém inents gynécologues ayant depuis lors
reconnu leur erreur» (Dr John Rock, J.A.M .A.,
D’une seule caresse 3 mai 1965); ces bruits concernaient les risques
Je tefais briller de tout ton éclat. de cancer (sic) que les progestatifs de synthèse
Éluard. feraient courir aux femmes... Ce scrupule ne se
manifestait que vis-à-vis du... non-imposable.
Mais l’éclat lui-même ne peut masquer la soli­ Donc, en toute logique, le triomphe du contrôle
tude réciproque des am ants qui ont épuisé la des naissances est lié à une taxation de la pilule,
raison de s’aimer. Pourtant, le sexologue peut dans les mêmes proportions que l’essence, par
affirmer que, selon la morale traditionnelle, le exemple. Ainsi, dès que l’État pourra compter
couple est à peu près exemplaire. Pourquoi donc sur des fleuves d’argent venant des progestatifs,
s’étiole-t-il rapidement? le planning familial aura droit de cité.
On pourrait répondre à cette question par une Malheureusement, jusqu’ici, la sexualité a échappé
autre question, selon l’astuce mentale des peuples à tout contrôle matériel et c’est la graine suspecte

Paul Delvaux: la Ville inquiète (fragment).


Collection du D r Demol, Bruxelles.
86 Pourquoi le sexe?
d ’où peut germ er le goût de la liberté, l’habitude M êm e le profane le plus conformiste a été tra­
de penser sans œillères, la vie sans carcans et versé par le doute: que les q uatre cinquièmes de
sans brides. D ’où la guerre sournoise dont elle est l’humanité soient en rupture avec des règles de
l’objet. vie q u ’elle s’est données doit signifier au moins
T out de même, la « sexualité a perdu son c a rac­ que ces règles sont arbitraires et q u ’il est singulier
tère absurde de vice (superstition com parable que deux mille ans de régression n’aient fait que
à la diablerie des rousses et au satanisme des renforcer l’« ennemi ».
bigles)». La superstition dem eure chez ceux qui Mais pourquoi le sexe est-il l’ennemi? S’agit-il
s’attribuent la tutelle des foules. Tandis que ces d ’un impératif de Jésus? Ou encore le sexe
tuteurs s’engluent dans leurs contradictions — d ’un minerait-il l’espèce? Les témoignages de l’Ancien
côté, ils utilisent indirectement l’érotisme pour et du N ouveau T estam en t peuvent étayer les
régner; de l’autre, ils en poursuivent les mani­ règles les plus opposées; ils ne peuvent en aucun
festations qui ne leur sont pas directem ent cas défendre seulement u n e règle, fût-elle la
utiles —, la sexologie est devenue une science. chasteté ou l’Éros souverain. A ucun témoignage
Certes, elle sort à peine de l’état de projet et de concernant le Christ ne peut être séparé de son
synthèse implicite des autres sciences, mais sa contexte d ’am our et de tolérance infinis. Si le
physionomie est désormais tracée en tant que Christ est intolérant, il l’est pour les marchands,
branche essentielle de la biologie. non pour Marie-Madeleine.
Si l’on quitte le «message divin» pour en venir
aux Pères de l’Église, nous devons constater des
Il est grand tem ps de libérer l'hom m e faiblesses dans les arguments. Ou bien saint
de tabous périmés Thomas d ’Aquin a raison, et l’on doit le consi­
dérer com me un maître de l’absolu; mais alors
Dans notre dém arche, nous n’avons pas voulu Pie XII, Jean XXIII et les cardinaux et arche­
nous livrer aux extrapolations de la pensée. Que vêques de leur génération sont des crypto­
l’on songe à tout ce que nous aurions pu tirer de émissaires de Pan, sinon de Dionysos. Ou bien
la fulgurante intuition d ’André Malraux: «Le saint Thom as d ’Aquin est discutable dans l’élas­
sexe de la femme est le seul moyen de l’homme ticité du temps, et alors un modus vivendi entre
d ’atteindre sa vie la plus profonde à travers le dogme et la raison d’Éros peut être établi.
l’érotisme, seul moyen d ’échapper à la condition Ou bien le «péc hé mortel» de saint Thom as est
humaine des hommes de son temps» ’. Avec une fondé, et alors papes et évêques, en autorisant
telle clef, n’importe qui pourrait inaugurer une une «libido» visiblement érotique, nous entraînent
philosophie, voire une cosmogonie nouvelle. à la dam nation éternelle. En effet, l’am our non
génésique —c ’est-à-dire accompli pendant que la
Au contraire, nous nous sommes solidement fécondité sommeille, selon les cent procédés dont
accrochés à des chiffres et à des déductions. Ogino est le statisticien le plus connu — est
Q uand le rapport Kinsey révéla que 86 % des am our érotique, même s’il est pratiqué dans le lit
adultes vivaient en contradiction permanente avec conjugal. Alors, l’impératif de Thomas, Quando-
leur propre code moral, seuls les pauvres d ’esprit 1. P ré fa c e à iA m a n t de lady Chatterley, é d itio n fran çaise d e G a llim ard
(1959). L ’é d itio n o rig in ale fut p o u rsu iv ie, m êm e en F ra n c e (ju sq u ’en
ricanèrent. L’Église, qui a poussé l’exploration 1962), m ais un d o u b le ju g e m e n t - aux U .S.A . e t en A n g le te rre - la
des consciences ju sq u ’à l’institution du confes­ ren d it à ses lec te u rs.
2. Voici les deux tex te s p ro b a to ire s ; un - au su jet d e A .C . K insey
sionnal, devançant d ’une douzaine de siècles la et ses c o lla b o ra te u rs - rec o n n a issa it à K insey « u n e rig u e u r de m éth o ­
psychanalyse, rendit hommage à la rigueur scien­ dologie et d e s tru c tu re »; l’a u tre — au su je t de ses o b se rv a tio n s —
affirm ait: « Les th éo lo g ien s c a th o liq u e s é ta ie n t d e p u is lo n g te m p s en
tifique de Kinsey et déclara q u ’elle disposait des possession d e s c o n s ta ta tio n s e t d e s rem a rq u e s faites p a r K insey, to u t
mêmes d o n n é e s 2. Le seul point sur lequel elle en les a y an t o b te n u e s p a r d e s m éth o d e s et s u rto u t p o u r d e s b u ts
d ifféren ts. » ( // Peccato. R o m e, 1959, av ec imprimatur, p a r un th éo lo g ien
se trouvait en désaccord était la diffusion de ces d o c te u r en d ro it c a n o n , fo rm é p a r P U n iv ersité g rég o rien n e , officier de
résultats. la S acré C o n g ré g a tio n d es religieux : A ld o L eo n i.)

Urs Graf: la Volupté.


Cabinet des Estampes, Munich.
88 Pourquoi le sexe?
quidem ad actum conjugalem libido principaliter m orcer la violence des aspirations à la liberté.
movet, est peccatum mortale est à ranger parmi L’appel à la « virilité», à la race, à la nation, est
les univers d’avant Copernic. En septembre 1965, une des faces de la sexologie d’État. Des « batailles
Paul VI reconnaissait qu’il n’était pas question démographiques» on passe très facilement aux
« d’imposer chacune des thèses de saint Thomas». batailles tout court, théâtres érotiques au second
L’observateur lucide doit se dem ander quels degré, cadres de jouissances non spécifiques, mili­
abîmes d’hypocrisie cachent les « autorités » qui taires seulement.
ferment les yeux sur une évolution ouvertem ent Pour le reste, la complicité des pouvoirs dans
étalée. Les censeurs devraient être psychana­ l’intoxication obsessive des foules n’est plus à
lysés2: leurs vices inavoués affleureraient. démontrer. Les moyens d’information et de dis­
L’exemple du grand censeur du cinéma amé­ traction se fondent sur un érotisme vague et
ricain, interdisant la vue du nombril aux spec­ insistant. La presse, la radio, la télévision, le
tateurs du monde entier, et qui, trente ans après cinéma deviennent une gigantesque cage de
sa croisade victorieuse, fut convaincu devant Faraday qui « charge» les foules et les « décharge»
les tribunaux, par sa propre épouse, de le en même temps. Une image sera plus claire: la
confondre avec le sexe, est dans toutes les foudre ne tombe jam ais sur une maison à arma­
mémoires. Il ouvre des perspectives surprenantes ture métallique, car l’électricité s’en décharge
sur la chasse que certains censeurs font à leurs continuellement et sans éclat, ne pouvant jamais
propres obsessions et sur les origines de la dialec­ donner naissance à un fort éclair. Il en est de
tique du « policier des idées », qu’il soit laïc ou même pour les êtres de notre génération, entourés,
religieux. conditionnés, malaxés par un érotisme préfa­
Il est temps de renverser un tabou sexuel d’un briqué — faisant appel aux fétichismes — qui
autre âge. Que l’Église catholique elle-même touche le conscient et l’inconscient. La presse,
travaille dans cette direction prouve à quel point dans une notable proportion, est un appel au
les «policiers» sont coupés de la vie. Nul ne sexe, ou aux choses du sexe, ou aux succès que le
saurait plus les confondre avec des esprits reli­ sexe rem porte souvent. Les plus grands tirages
gieux authentiques, donc éloignés des fétichismes ainsi que la publicité insérée reposent sur une
et de l’idée que sentiment religieux et horreur de proportion considérable de sexualité, sous forme
la chair sont de même nature. Ces esprits religieux d’attirance, d’appât, ou sous les formes les plus
ont exalté les joies de l’esprit, mais n’ont pu se complexes de la violence et de l’horreur, avec
dissimuler plus longtemps que la prodigieuse leurs corollaires sadiens, masochistes et sado­
satisfaction de la chair a aussi un sens et une masochistes. Cet érotisme d’ambiance détourne
signification. « La mesure de l’amour, c’est l’homme des choses sérieuses, de l’am our aussi
d’aimer sans mesure », leur dit aussi saint Augustin. bien que de la pensée. On connaît cela depuis la
Sérénissime République de Venise.
Cet érotisme épidermique et généralisant n’est
La connaissance de la vie sexuelle point poursuivi, mais la censure interdit les voix
est une étape de la civilisation de l’art (Georges Bataille, Henry Miller, Marcel
Jouhandeau, Nikilas G enka ou le Kin-P’ing Mei,
Peut-être n’en serions-nous pas là si l’hydre mora­ etc.) et de la science (Wilhelm Stekel, Havelock
lisatrice ne s’était travestie en milicienne poli­ Ellis, Theodor Reich, Georges Valensin, etc.).
tique. Le pouvoir politique s’est aperçu qu’en On ne sévit que si l’œuvre ou l’action ont une
définitive, et pour l’essentiel, le sexe lui échappait. valeur de réveil.
Le sexe était utile pour transform er les nations en 1. Som me III, q. X LIX , par. 6.
lapinières imposables. Il était un excellent moyen 2. Un cardinal vient de dem ander la même chose pour les futurs prêtres.
3. Mussolini (1923) dixit, avec H itler (1933). N e cherchons pas ailleurs
de détourner certaines forces vers l’héroïsme. les raisons qui poussent certains États à s’opposer au contrôle des
Et il était aussi un exutoire perm anent pour désa­ naissances.

90 Pourquoi le sexe?
Ainsi, dans ce pays, récem m ent, la censure a
réussi une suite de prodigieux tours de force:
courber des hom m es de qualité, obtenir le viol du
secret postal et de la garantie du domicile.
Le mecanisme vaut d ’être dém onté. Par un
décret ministériel qui applique une réglemen­
tation en vigueur pour les « livres destinés à la
jeunesse» (sic), la censure interdit un livre, q u ’il
s’agisse d ’un classique ou d ’une étude univer­
sitaire connue depuis un demi-siècle. C ette inter­
diction concerne aussi la publicité faite au livre.
Ayant dressé l’oreille aux term es de cette loi qui
interdit la «publicité» des livres censurés, les
critiques et les journalistes se sont dit: «N os
articles sont de la publicité. Nous sommes respec­ Ses deux thèses de doctorat, l'une
tueux de la loi, donc taisons-nous. » sur le gliom e bilatéral (c'est un cancer
Le premier secret de la réussite des censeurs est de l'œ il), l'autre sur la littérature
dans l’acceptation monstrueuse, par les écrivains, scientifique au x v ir siècle, résument
assez bien l'activité artistique et m édi­
de cette aberration morale, matérielle et philo­
cale de Lo Duca pendant trente ans.
logique: leur plume sécréterait de la publicité! Joseph-M arie Lo Duca. sexologue et
Nous attendions une brutale réaction collective, critique d'art, a débuté dans les lettres
syndicale ou non. Rien n’est arrivé. par un roman de science-fiction, « La
Le journaliste ramené au rang d ’agent de publi­ sphère de platine» (1927, Fasquelle).
cité, l’écrivain de quotidiens, de magazines ou de Son plus récent roman appartient à
revues soupçonné publiquement de vénalité, on une autre fiction, d'ordre m éta­
n’avait jamais osé. C ’est fait. physique, « Journal secret de N apo­
léon Bonaparte» (1964, J.-J. Pauvert).
Alors, le pouvoir est allé plus loin. Ces livres
Entre les deux, il a beaucoup écrit
interdits avaient été parfois com m andés par la (trop, dit-il), des livres d'art (de Chirico,
poste. Une enquête permit de remonter du libraire le douanier Rousseau. l'Affiche. A rt
incriminé au client curieux. Et ce client a vu la rom ain prim itif, J.M . Capuletti. etc.):
police contrôler ses lectures et entrer dans sa sur le ciném a (H istoire du cinéma,
bibliothèque. M éliès, Technique du cinéma. Éro­
Par cette incidence, je n’entends pas dénoncer tisme du cinéma, etc.): sur la sexologie
un scandale en particulier, mais m ontrer l’impor­ (H istoire de l'Érotisme, Technique de
l'Érotism e. etc.).
tance de l’enjeu, et la violence des batailles à
Il est parmi les fondateurs des
mener au nom de la liberté. « Cahiers du Cinéma », et du Cinéma
Parmi les innombrables droits pour lesquels d'essai. Chez Jean-Jacques Pauvert. il
l’homme se bat depuis des millénaires, avec opi­ dirige la « Bibliothèque internationale
niâtreté, avec peine, avec foi, le droit à l’érotisme d'É rotologie », et il a réalisé, avec une
est essentiel. Il fait partie du droit à la liberté équipe internationale de haute valeur,
qui découle de son âme, et du droit au bonheur les deux volum es du D ictionnaire de
qui découle de son droit à la vie. sexologie (dont le supplém ent vient de
paraître).
LO DUCA. Lo Duca vient de publier la som me de
ses recherches, un livre monum ental
(636 p., 8 1 0 illustrations, 24 planches
en couleur), consacré à l'Érotism e de
l'A rt (La jeune Parque).

L'amour en question 91
Sur la cellule :
ce que Ion sait de façon certaine,
ce que Ion ignore encore
E nq uête scientifique d e C a m ille Delio D e ssins d e Bret Koch

La brique dont nous som m es faits est un m onde

Il faut avoir vu sur un écran la naissance d ’un pêcher et sa croissance

1 filmée millimètre par millimètre, à raison de quelques secondes par


jour, pour y croire. Des centaines de courtes séquences montées
bout à bout donnent lieu à un terrifiant spectacle: sous nos yeux
les branches se tordent et s’allongent, les feuilles se déplient, les
bourgeons enflent et éclatent, les fleurs s’ouvrent com me des mains
SCIENCES — le tout mû, semble-t-il, par une force inexorable, orientée en
une seule direction et extraordinairem ent présente: cinq ans de vie
Un h o m m e : concentrés à l’extrême en un court métrage, qui laisse une vague
60 millions angoisse au cœ u r parce que nous ne savions pas que c ’était « cela»
de millions un arbre; «cela», ce sont des milliers de petites unités de vie,
des milliers de cellules qui s’élèvent dans l’air de façon invisible et
de cellules construisent un arbre avec une incroyable puissance. « Cela», ce sont
aussi les 60 millions de millions de cellules qui font un homme.
C ’est l’extraordinaire énergie fabriquée et dépensée à chaque instant
Une cellule: pour le nourrir, le protéger, assurer sa descendance et maintenir
un ens em bl e l’intégrité de son patrimoine héréditaire. « Cela», c’est enfin la fusion
d ’organismes d ’une cellule mâle et d ’une cellule femelle et le prodigieux processus
qui conduira à ces 60 millions de millions de cellules.
aussi co m ple xe Le film des 9 mois de vie d ’un em bryon humain n’a pas été réalisé,
q u ’un h o m m e mais les photos et les m aquettes laissent rêveur, émerveillé, sans
autre inquiétude q u ’une immense curiosité. Ainsi, paradoxalement,
un enfant qui se prépare serait moins indécent q u ’un arbre qui
pousse sous nos yeux en une demi-heure.

En bas à gauche, une mitochondrie.


En haut à droite, le noyau et son nucléole.
A sa gauche, le feuilleté du reticulum endoplasmique.
Enfin, au premier plan à droite,
le mystérieux appareil de Golgi. Le bilan scientifique
L'exploration de la cellule a vraiment attaquer. Contact guidance, orientation par
commencé avec le microscope contact, a-t-on dit, ou encore par inhibition ou
répulsion vis-à-vis des facteurs environnants, la
électronique, ce troisième œil cellule prenant ainsi d’elle-même certaines direc­
tions. Contractions rythmiques du fluide, ou cyto­
L’exploration de la cellule a com mencé en 1665 plasme, qui remplit la cellule, a-t-on ajouté.
avec la mise au point par R obert H oocke, Pourtant, ce rythme caractérise également les
physicien anglais, d’un microscope optique assez cellules immobiles et ne suffit pas à expliquer la
puissant pour déceler dans du liège de petits progression des premières.
alvéoles auxquels il donne le nom de cellules. La prem ière idée que l’on se fit de la cellule fut
Elle se poursuit aujourd’hui à l’échelon molécu­ donc celle d ’un liquide en mouvement retenu
laire grâce au microscope électronique. par une fine membrane élastique et résistante,
Entre ces deux découvertes, la distance entre capable de se contracter, mais aussi de s’écouler
deux mondes et l’approche d’une planète aux à la moindre brèche. Au centre, un noyau pivo­
reliefs, aux canaux, aux courants inconnus, tant lentem ent sur lui-même en un lent mouve­
affectant toutes les formes, toutes les tailles, ment pendulaire. L’étrange était l’existence de
du quart de micron au centim ètre, de la bactérie courants et contre-courants en apparence désor­
au jaune d’œuf, adaptée à toutes les fonctions, ganisés auxquels s’ajoutait une infinie variété de
mais toujours composée des mêmes éléments pulsations, mouvements en va-et-vient, en jet
essentiels: carbone, hydrogène, oxygène, azote, d’eau, ou encore mouvements browniens, bras­
phosphore, organisés en formations invariables: sant toute une population d’organismes mal
un noyau, une m em brane, un cytoplasme. Inva­ définis. L’origine de cette extraordinaire circu­
riables mais non immuables. En effet qui dit lation fut attribuée longtemps à une impulsion
cellule dit vie, dit mobilité. Il ne peut y avoir venue du dehors. En fait, elle prend naissance
de vie sans cellule, il ne peut y avoir de vie sans à l’intérieur même de la cellule et résulterait
mouvement. Q u’une cellule soit libre ou accro­ d’un ensemble de facteurs mal connus. A un
chée à d’autres cellules pour form er un tissu, elle moment donné, une certaine quantité d’énergie
bouge et palpite en perm anence. Libre, elle nage serait transform ée en énergie mécanique, et
ou ram pe. Poussé par un flagelle, sorte de petit l’impulsion donnée. A l’échelon m acromolécu­
fouet, un spermatozoïde vrille son chemin dans laire, les torsions des chaînes, le rem aniem ent
l’eau ! incessant des protéines entretiendraient le mou­
Déform ée par un courant interne com parable à vement. D ’innombrables facteurs physiques et
la chenille d’un tank, appuyée sur les prolon­ chimiques participent au phénom ène, certaines
gements qu’elle émet, une amibe se propulse drogues comme la morphine pouvant l’accélérer,
en un mouvement dont le mécanisme demeure et même provoquer un véritable bouillonnement
mystérieux. En fait, que ce déplacem ent s’opère de la cellule.
par cils, pseudopodes (faux pieds), voiles ondu­
lants ou encore par « rides » à la surface de la Dans la cellule, les mitochondries
membrane, le processus de ces déplacem ents est
inconnu. On ignore qui oriente et dirige dans sont de formidables centrales
l’embryon la migration des cellules primordiales d'énergie au rendem ent élevé
vers les points prédéterm inés qui les attendent.
On ignore qui guide une bactérie ou un parasite L’arrivée du microscope électronique dans ce
vers le tissu ou l’organe spécifique qu’ils doivent tumulte a dû ressembler, toutes proportions
1. La param écie, elle, se déplace dans Peau grâce à ia frange gardées, à ce que sera l’alunissage de la pre­
de cils qui l'entoure. Elle p eu t avancer en une seconde de cinq
à six fois sa longueur, alors qu’un cham pion de natation n’avance mière fusée. Avec J e microscope électronique, le
dans le même tem ps que d’une fois sa longueur. mouvement s’arrête, l’infrastructure et la trame

La cellule : ce que l'on sait, ce que l'on ignore


de la cellule apparaissent. Pour com prendre le chondrie transforme 50 % de m atière prem ière en
bouleversement apporté, il faut être myope, aller énergie, alors qu’une locomotive atteint péni­
une fois au cinéma sans lunettes et assister le blement le chiffre de 8 % !
lendemain à la projection des photos du film avec
lunettes, ou encore imaginer que l’on reconnaît La cellule opère en une minute
la centrale électrique de M arcoüle du haut de
l’Empire State Building à l’aide d’une jumelle des transformations qui, dans
perfectionnée. la nature, exigeraient des siècles
Les centrales d’énergie de la cellule, les mito­ La clef de cette perform ance réside dans leur
chondries, n’étaient hier que de minuscules grande richesse en enzymes, c’est-à-dire en
bâtonnets, charriés par des mouvements d ’eau au substances protéiques capables de provoquer
même titre qu’une foule d’autres éléments indis­ l’union des molécules, d’accélérer les réactions
tincts, destinés, semble-t-il, à freiner ces m ou­ et de faire effectuer en une minute à la cellule
vements d ’eau. Ces bâtonnets ou mitochondries les transformations qui dem anderaient des mil­
ont en réalité l’aspect de baudruches, de petits liers d’années pour se produire. Mieux, d ’en faire
vers courts ou encore de vaisseaux spatiaux un laboratoire sans égal où se combinent à des
extrêm em ent souples, dont la double membrane tem pératures très douces certaines opérations
se plie et se replie à l’intérieur en un étrange mystérieuses que la chimie de synthèse n’a jamais
labyrinthe et peut se gonfler ou se dégonfler pu reproduire, malgré les tem pératures extra­
suivant l’état du milieu qui l’entoure. ordinairem ent élevées dont elle dispose. Ces
Dans les replis de cette petite capsule s’effec­ catalyseurs ne seraient pas dispersés au hasard
tuent les réactions qui conduiront à la production dans la m itochondrie, mais seraient rangés en
massive d’énergie et à sa mise en réserve: pro­ bataillons sur les crêtes du labyrinthe interne.
duction d’énergie chaque fois qu’une particule On ignore cependant en quels points ces batail­
alimentaire sera « brûlée » dans l’organisme, lons seraient mobilisés pour agir. Fait curieux,
stockage d ’énergie chaque fois qu’une molécule une mitochondrie, pour être active, n’a pas
d’A T P (acide adényl-triphosphorique) sera fabri­ besoin d’être entière; en effet, après fragmen­
quée. Entre-tem ps, un gigantesque travail à la tation, l’action des enzymes persiste, ce qui plai­
chaîne au cours duquel les électrons arrachés derait en faveur de leur fixation sur les « crêtes ».
aux particules organiques cèdent leur énergie Quelle est l’origine exacte de ces réservoirs
en sautant de molécule en molécule pour rejoindre d’énergie? Ils existent en nombre fixe dès la
l’oxygène1, l’activer et le transform er en gaz naissance de la cellule, mais on ignore à quoi
carbonique et en eau. Ce m arathon se court le correspondent les mutations dont ils font preuve
long de circuits, de chaînes pré-établies de telle au cours de la spermatogenèse.
façon que l’énergie brute soit immédiatement
conservée sous forme d ’A TP. Le flux d’électri­ Les ribosomes sont des usines
cité varie suivant l’activité de l’organisme, et
peut prendre des proportions fantastiques si l’on perfectionnées où s'effectue
pense qu’une seule m itochondrie contient quinze la synthèse des protéines
mille chaînes, une seule cellule, de 5 000 à
40 000 mitochondries, un corps humain, 10 000 Comment se fait le transfert d’énergie? Comment
milliards de cellules! De plus, si l’on compare le déchargent-ils leur A T P dans la cellule? On les
rendem ent d ’une locomotive et d’une mito­ voit parfois pâlir, changer de forme, ou encore
chondrie, l’écart est impressionnant: une mito- se rassembler autour du noyau dont le nucléole
1. En term es biochimiques, ce processus s’appelle oxydation ou
envoie alors un fin prolongement. Ce prolon­
encore respiration cellulaire. gement rejoint la mitochondrie. Est-ce par lui

Le bilan scientifique 95
que l’échange de « ca rb u ra n t» se produit? Il est
te ntant de l’imaginer.
Autres « réservoirs», les lysosomes, minuscules
vésicules bourrées d ’enzymes destructeurs, dont
l’éclatem ent provoque im m édiatem ent la désa­
grégation (la lyse) de la matière vivante. Sur­
nommés à ce titre «valises de suicides», ils
semblent être là pour conduire les cellules vieil­
lissantes à une mort rapide, à moins qu ’ils ne
soient —lorsqu’ils n ’éclatent pas — les « estomacs»
miniatures de la cellule, capables d ’aider à la
digestion de certains corpuscules. Peut-être
jouent-ils les deux rôles à la fois, peut-être sont-
ils encore de simples m orceaux de cytoplasme
abîmé, mis à l’écart en quelque sorte et isolés
par une m embrane. Enzymes destructeurs et alté­
ration vont de pair, ce qui justifierait cette
hypothèse, mais on ignore où sont fabriqués ces
enzymes et sous quelles influences les tiroirs
qui les renferm ent s’ouvrent brusquement.
A côté des usines de destruction, des usines de
construction circulent en perm anence autou r du
noyau. A l’inverse des capsules-suicide, les ribo-
somes construisent des protéines. Toute crois­
sance, toute régénération cellulaire, tout déve­
loppement embryonnaire, toute matière vivante
implique la notion de protéine, autrem ent dit
d ’une structure plastique en perpétuel rem a­
niement, d ’un édifice gigantesque constitué
d ’énorm es molécules tordues sur elles-mêmes,
tassées ou repliées, capables de se déplier, de
grandir encore, de s’ajouter les unes aux autres,
à l’infini. A l’origine, 20 matériaux extrêm em ent
simples, les acides aminés, q u ’accrochent,
assemblent et ajustent les usines de montage de
la cellule, les milliers de petits grains appelés
ribosomes en raison de leur forte proportion en
acide ribonucléique ou A R N .
Le travail semble se faire en équipe. En effet,
ces usines à protéines ne flottent pas librement,
mais s’accrochent au fin réseau de canaux qui
sillonne la cellule et entoure le noyau. Silhouette
imprécise, ce fin réseau constituerait le système
circulatoire de la cellule, assurant les échanges
avec l’extérieur et l’élimination des déchets.
Porteur des ribosomes, il conduirait les protéines
destinées à être exportées vers l’appareil le moins
Document ci-contre: maquettes Document ci-dessus : positions
de la main de l'embryon humain des bras et du visage
à six semaines, du fœ tus (cinq mois et demi )
deux mois, cinq mois. tête en haut dans la poche.
Photographies réalisées par Lennart Nilssoit
(« Ett barn blir till », éditions Bonniers/Stockholm. )

Le bilan scientifique 97
connu de la cellule: l’appareil de Golgi, décou­ décalqué et reproduit de façon non moins par­
vert il y a 67 ans dans les cellules nerveuses faite. Entre ces deux stades de fabrication, le
d’une effraie. Sa forme évoque l’an 2000, son messager joue le rôle principal. Sans lui, les
rôle est une énigme. Pourtant, lorsqu’il se casse, deux autres A R N fabriqueraient des protéines
les morceaux révèlent une étonnante concen­ sans contrôle, livrés à eux-mêmes, dans l’anarchie
tration en protéines. Recueille-t-il ces dernières la plus totale.
dans les poches aplaties qui le composent, les Pour que l’anarchie ne s’installe pas, un centre de
expédie-t-il ensuite en fonction de la demande, contrôle fonctionne en perm anence: le noyau.
dûment enveloppées et protégées? Cela n’est Centre de contrôle, mais également centre direc­
qu’une hypothèse. teur indispensable à la vie de la cellule, indis­
pensable à son métabolisme et, suprême attri­
L'ARN, découvert par les trois prix bution, gardien des caractères héréditaires:
autrem ent dit, le cerveau, le cœ ur de la cellule.
Nobel français, est le messager qui En d’autres termes, un globule visqueux cerné
apporte les ordres à ces petites usines d’une membrane, composé de filaments bizar­
rem ent enchevêtrés et portant dans sa masse un
Quoi qu’il en soit ces protéines sont fabriquées autre globule ou nucléole.
dans les ribosomes, en une ultime étape qu’aucun Ces filaments représentent la particule biologique
autre appareil cellulaire ne peut réaliser. En effet, la plus importante qui soit, les chromosomes,
les ribosomes seuls possèdent les tables de mon­ porteurs de la molécule biologique la plus impor­
tage nécessaires, sous la forme d’A R N . tante qui soit: l’A D N ou acide désoxyribonu-
Sur cette table viendront se déverser les acides cléique.
aminés, initialement activés, réveillés en quelque Rappelons que, sans lui, l’A R N messager n’aurait
sorte par les efforts conjugués d ’un enzyme et rien à transm ettre, mieux, n’aurait aucune sorte
d ’une certaine quantité d’énergie, puis pris en d ’existence. Sécrété continuellement par le
charge dans le cytoplasme par un intermédiaire noyau, l’A R N est en effet façonné par l’A D N qui
chimique ou A R N soluble. l’informe en lui imposant sa propre architecture.
Cette prise en charge se fait dans un ordre
déterminé, par information génétique obtenue du Cette architecture est aujourd’hui bien connue
noyau, transmise p ar un envoyé spécial, l’A RN sous le nom de schéma de W atson et Cricks:
messager, troisième forme d’acide ribonucléique. une échelle tordue sur elle-même, un escalier
Son existence fut soupçonnée pour la prem ière géant aux millions de marches — les rampes de
fois en 1961 par l’équipe des trois prix Nobel chaque côté étant formées d’un sucre et d ’un
français et confirmée un an plus tard en raison phosphate - , se succédant régulièrement, chaque
des difficultés expérimentales que présentait sa marche résultant de l’union de deux bases entre
découverte. En effet, ce messager meurt quelques elles.
minutes après avoir transmis son message et Les couples réalisés sont limités au nombre de
disparaît. quatre: leurs affinités sont en effet immuables et,
Les ordres sont formels, la moindre erreur parmi les quatre bases de départ, seule la thy-
pouvant entraîner une catastrophe. Ainsi le mine peut s’unir à l’adénine d’un côté ou de
déplacem ent d’un seul des 574 acides aminés de l’autre de l’escalier, la guanine à la cytosine.
l’hémoglobine suffit à provoquer une véritable La position des couples le long des montants de
m utation des globules rouges qui prennent une l’échelle est la clef du message. En effet, l’ordre
forme de faucille, et sont alors responsables de succession des marches de haut en bas peut
d’une anémie mortelle qui devient ensuite héré­ varier à l’infini et former des milliards de combi­
ditaire. Le patron, le schéma initial doit donc naisons: 6 millions de marches pour une seule
être non seulement parfait, mais encore être cellule humaine, dont l’ordre de succession est

98 La cellule : ce que l'on sait, ce que l'on ignore


déterminé héréditairem ent. A utrem ent dit, nous l’axe du chromosome, ou perpendiculairem ent?
naissons avec, dans nos cellules, des milliers de Elles formeraient alors, suivant la théorie récente
petits parchem ins où sont inscrites les directives du savant américain J.H . Taylor, des travées
de vie sous la forme d ’un message finement parallèles qui grimperaient en ressort le long
écrit, le texte étant la chaîne d ’A D N elle-même, de cet axe. Le chrom oném a serait unique et
les lettres, les symboles du code étant constitués ramassé sur lui-même en des points précis pour
par l’enchaînem ent de trois bases le long de former des nœuds, des pelotons, les chromo­
l’échelle. mères ou gènes. L’image est séduisante: un seul
fil élégamment noué en des régions préféren­
tielles, sans que le nœud soit jam ais le même
Le noyau évite que l'anarchie s'installe ou que le hasard intervienne. Des mètres d ’A D N
et est en quelque sorte le cerveau repliés en 1250 grains par chromosome humain,
de la cellule en portions de matière infinitésimales en appa­
rence, dont l’activité est lourde de conséquences:
C’est ce code, ce message que transm et intégra­ il n’est pas incongru de dire que notre vie ne
lement l’A R N messager et que reçoit intégra­ tient qu’à un fil.
lement l’A R N soluble du cytoplasme, afin de A un fil et, sans doute, au système régulateur
pouvoir placer les acides aminés dans l’ordre qu’il porte également, car la synthèse des pro­
voulu et les décharger dans le même ordre sur téines n’est pas seulement réglée en qualité, mais
l’A R N des ribosomes. Un symbole du code cor­ aussi en quantité; c’est ce que viennent de
respond à un acide aminé particulier; plusieurs dém ontrer les professeurs M onod, Lwoff et
symboles, à une protéine donnée. Il y a autant Jacob. Car il existe un équilibre constant entre
de patrons, de modèles de confection que de les protéines fabriquées et les matériaux de base
protéines, rem arquablem ent organisés, classés nécessaires; il suffit d ’em pêcher les enzymes pré­
dans le noyau le long des chromosomes. En effet, sidant à toutes les réactions de synthèse d ’agir
le désordre serait total sans une organisation pour bloquer im médiatement la production. Ce
rigoureuse, les « éléments de rangem ent » étant blocage est réalisé par le système régulateur
les chromosomes particulièrem ent visibles au récem m ent découvert. Le gène de structure,
moment de la division de la cellule, sous la c’est-à-dire la molécule capable d’imposer la
forme de doubles ressorts irrégulièrem ent étirés, fabrication d’une protéine ou d’un enzyme
protégés par une gaine et légèrem ent incurvés donné, dépendrait en réalité de trois autres
en V. Chaque chromosome porte à la pointe du V gènes: un gène opérateur qui ordonnerait aux
une sorte de petite poulie; au bout de l’une des gènes de structure d’agir, un gène répresseur
deux branches, un satellite oscille au bout d’une capable de bloquer ces ordres, de les interdire
mince tige ou caudicule; enfin, sur le ressort sous l’effet d’un troisième gène dit « régulateur »
lui-même, s’étagent les gènes sous la forme de qui entrerait brusquem ent en action dès qu’un
petits grains dont la qualité varie suivant les taux maximum de protéines apparaîtrait. Véri­
tours de spire. En effet, les régions très spiralées table therm ostat, la mise en marche du gène
seraient responsables de la synthèse des pro­ régulateur provoquerait de la part de la cellule
téines, alors que les régions lâches et sans spirales l’édification immédiate du répresseur qui jouerait
seraient les parties nobles du chromosome, les alors le rôle d ’un interrupteur électrique vis-à-vis
supports de l’hérédité. En réalité, on ignore du gène opérateur.
encore quelle est la structure exacte du ressort Il en résulterait une production contrôlée
— ou chromonéma. Y a-t-il un chrom oném a ou d’enzymes et par conséquent de protéines, un
plusieurs chromonémas? mécanisme d ’auto-régulation remarquable si l’on
Autrem ent dit, les immenses chaînes d’A D N qui pense à l’état de déséquilibre perm anent qui
le composent sont-elles orientées parallèlem ent à m enace la cellule.

Le b ilan s c ie n tifiq u e 99
Déséquilibré, car constructions et destructions race et les autres? A quelles substances chi­
s’y succèdent sans répit, car tout n’est qu’instants miques entrant dans la structure de sa membrane,
et mobilité, transformations et rem aniem ents au se rattache cette capacité de discrimination qui
sein de sa structure même. Comme le fait est la base même de tous les processus immuno-
rem arquer H enri F irk e t1: « La cellule, dont la logiques? Il serait d’un intérêt extrême de le
forme paraît avoir une certaine perm anence, découvrir.
n’en a pas plus qu’une flamme de bec de gaz Cette structure est curieusem ent liée à la pré­
ou une rivière qui coule. Ses contours sont sence d ’eau qui « colle » entre elles les trois
stables, ses molécules perpétuellement remplacées couches de molécules superposées à la surface de
par d ’autres identiques...» Comment a-t-elle la cellule: deux assises protéiques entre lesquelles
atteint cependant, au cours de l’évolution, l’état une double chaîne de lipides s’aligne en palissade,
de perfection, de maîtrise et d ’équilibre qui la le tout constituant des sortes de piliers capables
caractérise? Quels sont les mécanismes qui pré­ de s’éloigner ou de se rapprocher les uns des
sident à ce réglage minutieux et spontané? Quels autres, de s’ouvrir ou de se fermer. Est-ce là
sont-ils et com ment fonctionnent-ils? Ce réglage l’explication des variations de perméabilité de la
ne dessinerait-il pas à son tour une autre silhouette membrane dont les causes dem eurent inconnues?
de la cellule, un contour interne, dont le système On l'ignore, mais tous les échanges avec le milieu
régulateur découvert par les trois savants français ambiant dépendent de la sélection qui s’opère à
ne serait peut-être alors que l’un des reflets? l’entrée de la cellule pour perm ettre le passage de
certaines substances ou en interdire la sortie
suivant les moments.
La membrane qui isole les cellules
est, pour le moment encore, l'élément La force qui unit les cellules
le plus mystérieux d'un organisme entre elles demeure
Les contours externes de la cellule, en revanche, également un mystère
sont bien visibles au microscope ordinaire sous la
forme d ’une fine pellicule en apparence uni­ Cette structure même expliquerait le passage de
forme. Pourtant le microscope électronique met certaines substances dans la cellule, ainsi les
en doute leur existence réelle. Assemblage hété­ anesthésiques, solubles dans les graisses, tra­
rogène, percé de pores, creusé et vallonné, versent naturellem ent la couche de lipides, les
variant dans le temps et dans l’espace, entouré substances solubles dans l’eau pénétreraient par
de molécules d’eau, la membrane constitue contre grâce à l’eau retenue dans les assises de
actuellem ent une des formations les plus mysté­ protéines. Le term e d ’intrabilité remplace
rieuses et les plus étonnantes qui soient. souvent le mot perméabilité. A l’idée d’une mem­
G râce à elle, la cellule peut se déplacer, et brane passive, soumise à des phénomènes de
aussi se nourrir et « prendre » directem ent les simple diffusion ou d’osmose s’ajoute l’idée d’un
aliments dont elle a besoin. Il suffit d ’une défor­ transport actif avec peut-être dépense d’énergie.
mation interne ou externe, d’une invagination ou Les macromolécules de la surface cellulaire
d’un tentacule pour que la cellule puisse enrober changent constamment d’orientation. Est-ce une
la proie ou le liquide convoité2. Comment adaptation autom atique en fonction de l’environ­
reconnaît-elle les élém ents qui l’entourent? Par nement, ou au contraire l’expression d ’un
quels moyens un globule blanc «sait-il» recon­ réarrangem ent voulu, « pensé » en quelque sorte,
naître le corps étranger qu’il devra digérer et par la cellule dans le but d’utiliser au mieux ce
faire la discrimination entre les élém ents de sa même environnement? Ici se poserait, si l’on
î. H e n ri F irk e t, la Cellule vivante (Q u e sais-je? P .U .F .).
2. P h é n o m èn e de p h a g o c y to se , p in o cy to se et ra p h e o c y lo se . P h ago, je
voulait aller plus loin, le problème de la liberté
m ange; pino, j e bois; r a p h é o , j ’aspire. cellulaire.

La cellule : ce que l'on sait, ce que l'on ignore


Il ne faut pas o u b lie r c e p e n d a n t q u ’un e cellule est te c h n i q u e s plus m o d e r n e s se r é a g r è g e n t p o u r
r a r e m e n t libre et q u ’elle vit le plus so u v e n t en fo rm e r ensu ite les o rg a n e s d o n t elles sont issues
p o p ula tion s, en é tr o ite rela tion avec les au tre s p rim itiv em en t. A u t r e m e n t dit, c e tt e réasso ciatio n
cellules et d a n s un é ta t d e stabilité a p p a r e n t e . est o r d o n n é e , o ri e n té e s é le c tiv e m e n t, si bien
Q ue lles forces les un issen t? Q u elles affinités? P a r q u ’un e cellule h é p a ti q u e n ’a d h é r e r a ja m a is à une
quel c im e n t a d h è re n t-e lle s les u n e s aux au tre s? cellule rénale. T o u t sem b le affaire de m olécu les,
Liaisons ch im iq u es, fo rces de c o h é sio n , c h a rg e s et c ’est bien de m o lécu les q u ’il s’agit lorsque
é le c triq u e s? O n l'i g n o r e e x a c t e m e n t mais les l’on envisage la vie à l’in té rie u r de la cellule
cellules s’e n g r è n e n t é tr o it e m e n t , se c h e v a u c h e n t , elle-m ê m e . D é sin té g ré e , le n o m b r e de ses a to m e s
libres to u t en re s ta n t liées, u nies p a r p on ts reste le m ê m e , mais leurs c o m b in a is o n s sont
fibrillaires, b a n d e le tte s o b t u r a n t e s ou e n c o r e de d étru ite s.
cu rie uses den tification s, ou des m o s o m es, véri­ O r d e l’o rd re d e ces c o m b in a is o n s d é p e n d l’o rg a ­
tables dispositifs de solidarité, c a p a b le s d e m a i n ­ nisation p ro f o n d e de la vie cellulaire en « c o m p a r ­
te n ir m é c a n iq u e m e n t les massifs cellulaires. tim e n ts» a y a n t c h a c u n un rôle précis. U ne disci­
Un a u tr e p h é n o m è n e , u n e a u tr e liaison de n a tu r e pline de fer sem b le ré g n e r, qui c o n tr ô le l’in té ­
infiniment plus subtile se m b le co n so lid e r cet g ratio n des d iffé re n te s fo n ctio n s et e m p ê c h e le
a ss e m b la g e : la p r é s e n c e c o n s t a n te e n tr e les ch a o s d ’a p p a ra îtr e . P a r qu el m ystérieux co n trô le
cellules d ’un « esp a c e clair», r é c e m m e n t révélé l’h a rm o n ie est-elle m a i n te n u e ? N o u s n ’avons
p a r le m ic ro sc o p e é le c tro n i q u e . Sa c o m p o s itio n p o u r to u te rép on se q u e le rêve: aussi lui laisserons-
est in c o n n u e , son rôle e x a c t in d é te rm in é . Est-il nous m a i n te n a n t la p la c e ’.
e s p a c e , c o u c h e o u a té e , p e r m e t t a n t alors aux ce l­ CAM ILLE DELIO.
lules de glisser les u n e s sur les au tr e s? Est-il la
zo ne n e u tr e où se ra ie n t traité s les é c h a n g e s ou le
« p o o l» in disp en sa ble p o u r a ss u re r les liaisons
avec le milieu in té rie u r? T o u te s les q u e stio n s sont
perm ises. Laissons à ce p ro p o s ré p o n d r e
M a e te rlin c k :
« Du reste, à e x a m in e r les ch o se s de plus près,
bien q u ’e n fe r m é e s d a n s no tre c o rp s, nos so ixan te
trillions de cellules sont re la tiv e m e n t aussi dissé­
m inées qu e les milliers d ’abeilles, de te r m ite s ou
de fourm is hors de leurs d e m e u r e s . Les d is ta n c e s
e n tre c h a c u n e de nos cellules sont p r o p o r ­
tio n n é e s à leur taille ou to u t au m o in s à la taille
des é le c tro n s qui en fo r m e n t l’â m e ; et ces dis­
ta n c e s d o iv en t ê tre c o m p a r a t i v e m e n t aussi
g ran d e s que celles qui s é p a r e n t les astres d a n s les
cieux, c a r l’in finim ent petit éq u iv a u t à l’infi-
n im en t grand... »
Q u e d e v ie n d r a it alors ce t e s p a c e clair lors de la
d é sa g r é g a tio n d ’un massif c ellu laire? L ’e x p é ­
rien ce est c o n n u e d e p u is très lo n g tem p s . Il suffit
de faire p asser u n e é p o n g e v iv ante à tr a v e rs un I. L ’é m in e n t sp é cia liste fra n ç a is c o n te m p o ra in A. P o licard , d a n s son
fin tissu de soie p o u r q u e ses cellules se s é p a r e n t rem a rq u a b le o u v rag e « C e llu les v iv an tes e t p o p u latio n s c e llu la ire s »,
q u e nous co n seillo n s aux le c te u rs d é sire u x d ’a p p ro fo n d ir la q u estio n ,
et de les c o n s e r v e r en susp ensio n p o u r o b se r v e r d é c la re d ’ailleu rs e x p re ssé m e n t à ce s u je t: « T o u te fo is, p o u r essayer
d e v o ir c la ir d a n s ce m y stérieu x et fo n d am e n ta l p ro b lè m e d e l'in té ­
leu r ré a g ré g a tio n . M ieu x, d e s cellules m é la n g é e s
g ratio n d es ac tiv ité s cellu la ire s, il fau t u tilise r ce q u e l’on a, m ais
d ’o rg a n e s e m b r y o n n a ir e s et d é sa g r é g é e s p a r des Te rêve d 'a u jo u rd 'h u i s-est p arfo is rév élé c o m m e la ré a lité d e d e m a in . »

Le bilan scie n tifiq u e 101


Sur la cellule :
â quoi Iesprit peut rêver
en voyageant aux limites du savoir
J a c q u e s Bergier

U n e nouvelle leçon d 'im a g in a tio n créatrice

2 P o é ti q u e m e n t , mais en to u t e rig u e u r scientifique, l’im age qui ren d le


m ieux c o m p t e de ce q u e le biologiste sait sur la cellule consiste à se
la re p r é s e n te r c o m m e u n e p la n è te qui serait e n t i è r e m e n t co n stitu é e
de m a tiè r e à p r o g r a m m a tio n , av ec des usines qui s e r a ie n t p la c é e s
d a n s d es satellites. C e s usines, ce sont les rib o so m es ; la p la n è te
RÊVERIES c e n tr a le , c ’est le n o y au d e la cellule; les instru c tio n s so nt p o rté e s
du n o y a u aux rib o so m e s p a r l’a c id e de tr a n sfe r t R N A. A p a rtir de
Des mutants ces s tru c tu re s, il est possible d e rê v e r à l’infini. O n p e u t im ag in er
sur co mma nde ? soit u n e in te rv e n tio n sur le n o y a u de la cellule afin d e modifier le
p ro g r a m m e , soit u n e a ctio n sur les rib o so m e s, soit e n c o r e u n e
m o dificatio n d e l’a c id e d e tr a n sfe r t R N A p e n d a n t q u ’il p o rte les
Des robots faits m essages.
de matière vivante? En ce q u i c o n c e r n e le n o y au lui-m êm e , on p e u t so n g e r — et on y a
d ’ailleurs songé - à e ff a c e r le p r o g r a m m e et à lui en su b s titu er
un n o u v e a u , c o m m e on le fait sur u n e b a n d e m a g n é tiq u e . Q u e lq u e s
L’homm e immortel? tr av au x , e x t r ê m e m e n t c o n te s té s d ’ailleurs ', laissent à p e n s e r q u ’u n e
telle rêverie n ’est p e u t- ê tr e pas u n e a b su rd ité to tale. Les acid e s
Le secret n u cléiq u e s d e la cellule p a ra isse n t en effet avo ir des p ro p r ié té s
m a g n é tiq u e s et, avec un m é c a n is m e su ffisam m e nt fin, il serait
de l’évolution p e u t- ê tr e possible d e les d é s a i m a n t e r et d e les r é a i m a n t e r à n o u v e a u .
enfin découvert? O n p o u rr a it, d a n s ces c on dition s, agir su r des cellules c a n c é r e u s e s et
le u r im p o se r u n p ro g r a m m e d e cellules saines.
1. S a d ro n , D a n z a n , P o lan sk y en F ra n c e , B lu m en feld en R ussie.

Un m écanism e prodigieux
fa it que ja m a is la rose
Le bilan s c ien tifiqu e 103
ne donne naissance à un chat
O n ne p o u rr a it é v id e m m e n t réalise r un tel le su cre et les graisses à p a rtir de l’air, le to u t
exploit et im p o se r à u n e cellule un p r o g r a m m e à t e m p é r a t u r e et pression o rdinaire s, et d o n c à
tr a c é à l’a v a n c e q u ’en c o n n a is sa n t c o n v e n a ­ p eu d e frais. N o s installations industrielles
b le m e n t le c o d e g é n é tiq u e et en a y a n t à sa c o m p le x e s s e raien t rem ises en q u e stio n , p o u r ne
disposition des e n re g is tr e u rs m a g n é tiq u e s suffi­ pas dire p érim ées.
s a m m e n t p erfe c tio n n é s. N o u s n ’en s o m m e s pas Le sav a n t n ’a pas b e a u c o u p songé j u s q u ’à p ré s e n t
là. Le biologiste possède se u le m e n t des é le c tro d e s à une in terv e n tio n sur le R N A de tran sfert. M ais
su ffisam m ent fines p o u r p lo n g e r d a n s la cellule. des e x p é rie n c e s ré c e n te s a u to r is e n t à le faire:
C ’est d é jà un d éb u t. on p o u rr a it, p a r e x e m p le, p e n s e r à e xtraire le
O n p e u t é v id e m m e n t env isag er u n e in te rv e n tio n R N A d ’u ne cellule, à le modifier et à l’in je c te r
m oins a m b itie u se qui c o n siste ra it à in je c te r d an s d a n s u n e autre. O n p o u rr a it o b te n i r p a r ce p r o ­
la cellule des p ro d u its ch im iq u e s in te rfé ra n t avec c é d é des c u ltu re s d ’a n ti c a n c e r d é v o r a n t un e
son p ro p r e c o d e g é n é tiq u e . L ’e x p é ri e n c e a été t u m e u r c a n c é r e u s e et m o u r a n t en su ite assez
réalisée sur d e s b a c té rie s ; elle p e r m e t d ’en v is ag er r a p id e m e n t.
un fu tu r où l’on in scrirait un m essag e d a n s le D e s e x p é rie n c e s r é c e m m e n t e f f e c tu é e s p a r
noyau, c h a n g e a n t ainsi la p ro g r a m m a tio n n a tu ­ M itu ru T a n a k a m i à l’université de B erk e le y en
relle. M ais c e tt e o p é ra t io n su p p o se u n e m a n i p u ­ C alifornie m o n t r e n t q u ’il est possible de d é t a c h e r
lation te l le m e n t fine q u e c ’est elle q u e l’on hésite du rib o so m e, sur lequel elles sont en train de
à rêver. travailler, des c h aîn e s de p ro té in e s tr a n s p o r t é e s
Le brillant r o m a n c ie r am é rica in Ja c k W illia m s o n 2 p a r l’acid e R N A. C ’est u n e e s p è c e de ch iru rg ie
a résolu le p ro b l è m e d ’u n e faç o n q u e la science- c h im iq u e p r o d ig ie u s e m e n t d élic ate. U n rib o so m e
fiction seule p e u t se p e r m e t t r e : il im agine un e est un o b jet m in u scu le qui n ’a pas plus d ’u n e
a ctio n sur le n oy au de la cellule en utilisant les c e n ta in e d ’u nités a n g stro ë m , soit en v iro n un
forces p a r a n o r m a l e s de la télékin ésie. Le livre dix ièm e de m illim ètre de d ia m è tr e . C e tt e m in us­
exploite à fond to u te s les possibilités de l’idée de cule p artic u le n ’en co n stitu e pas m o in s u n e usine
l’a u t e u r — idée é v id e m m e n t absu rd e... c o m m e à la surface de la quelle se fait la p o ly m érisatio n
to u te s les id ées d e science-fictio n av a n t q u ’elles des p r o t é i n e s 3. L ’ac ide R N A, qui est u n e c h a în e
n ’aien t été réalisées! c o m p r e n a n t en viron 80 un ités d ’ac id e s am inés,
s’a c c r o c h e à ces rib o so m e s et leu r d o n n e l’o rd re
de fo r m e r tel ou tel typ e bien défini de p ro té in e
R ê ve rie : — m é c a n is m e aussi pro d igieu x q u e précis, g râ c e
des cellules p ro g ra m m é e s par l'h o m m e a u q u e l nos e n fa n ts no us re s se m b le n t et la rose ne
fabriqueraient n 'im p o rte quel p roduit d o n n e ja m a is naissance à des c h a ts !
En p rin cip e , il n ’est p as très d if fé re n t de la
et feraient des tran sm u ta tio n s ré c e p tio n , p a r u n e c e n tr a le d e calculs située à
En to u t cas, si l’on arrive p a r r é s o n a n c e para- M arseille, d ’un p r o g r a m m e fa briqu é à Paris et qui
m a g n é tiq u e , p a r la chim ie ou p a r t o u t a u tre arrive p a r p o ste ou p a r m essag er spécial. En p r a ­
m o y en à m odifier les o rd r e s d o n n é s aux rib o ­ tiqu e, c ’est en vérité b e a u c o u p plus d é lic a t et
so m es d ’u ne cellule, on p o u r r a it d re s se r des c o m p le x e , mais des r e c h e r c h e s telles q u e celles
ba c té rie s à fa b r iq u e r de l’aspirine, à s é p a r e r les M itu ru T a n a k a m i laissent e s p é r e r q u e l’on p e u t
m é ta u x rares de l’e a u de m er, ou p e u t- ê tr e m ê m e disso cier le R N A en rou te , c ’est-à-dire e n tr e le
à faire d es t r a n s m u ta tio n s d ’un m é tal en un a u tre n oy au et le rib o so m e, en m odifier la stru c tu r e et
m étal. Q u a n t aux rib o so m e s seuls, ils p o u r r a ie n t le m é t a m o r p h o s e r . A p a rtir de là, é v id e m m e n t,
fo r m e r des bouillons de c u ltu re qui se r a ie n t des to u te s les rêv eries sont p erm ises : utilisation mas-
usines c h im iq u e s infiniment plus efficaces q u e les 2. D an s un livre p a ru en fra n ç a is c h e z G a llim ard , so u s le t itr e : les
Dents du Dragon.
m eilleures des n ô tre s: d es usines qui fe ra ien t 3. L a p o ly m é risa tio n est l’u n io n d e p lu sie u rs m o lé c u le s p o u r fo rm e r u n e
le p é tro le à p a rtir du gaz d es h a u ts fo u r n e a u x , ou m o lé c u le p lu s grosse.

104 La cellule : ce que l'on peut rêver


sive de R N A a n tic a n c e r, injectio n d ’un sérum c a lc u le r v ivante de to u t e c o n ta m in a tio n . M ais le
ou d ’un virus s y n th é tiq u e d a n s un fœ tu s p o u r p r o b l è m e ne serait g u è re d ifféren t de celui qui est
l’oblig er à fa b r iq u e r un c e rv e a u plus g ra n d et plus d é jà p o sé: en effet, les m a c h in e s é le c tro n iq u e s
pu issan t q u e le c e r v e a u h u m a in , etc. U n é m i n e n t a c tu e lle m e n t en usage so n t installées d a n s un e
b io ch im iste de l’institut P asteu r, qui d ésire g a rd e r a tm o s p h è r e aussi stérile q u e celle d ’u n e salle
l’a n o n y m a t , disait r é c e m m e n t à n o tr e c o lla b o ­ d ’o p é ra tio n d ’hôpital. Alors, p o u r q u o i pas des
r a t e u r F ra n ç o is D e rre y q u e ce n ’est p a s im p o s­ m a c h in e s à base de m a tière vivante?
sible. L ’h o m m e « d ’a p rè s l’h o m m e » n a îtra it alors
de l’h o m m e n on p a r m u ta tio n , mais p a r actio n sur Rêverie :
l’e m b ry o n . L o rsq u e , face au p ublic, un c o n f é ­ les p ro g ra m m e s de la T V en coule ur
r e n c ie r im agine de telles e x p é rie n c e s , la réactio n seront enregistrés sur des m icrobes
est g é n é r a l e m e n t : « O n n ’o se ra p a s!» S e u le m e n t,
l’h o m m e a to u jo u rs osé et il o se ra s û r e m e n t c e tte élevés en usine
fois e n c o re .
O n ne voit pas bien, p o u r le m o m e n t, c o m m e n t
R êverie : on p o u rr a it installer un c a p t e u r sur un rib o so m e ;
les cerveaux é lectro niques de d em ain il y a des limites, é v id e m m e n t, à la m in ia tu ri­
sation, limites q u e le R N A p a ra ît bien avoir
seront p e u t-ê tre faits
attein tes. Bien e n te n d u , les m a c h in e s à c a lc u le r
avec de la m atière vivan te é le c tro n iq u e s ne s e raien t pas seules à béné fic ier
de l’e n re g is tr e m e n t sur s u p p o r t biologique.
D a n s un a u tr e d o m a i n e m oin s sujet à p o lé m iq u e , L a télévision en c o u le u r s’y p rê te ra it é g a le m e n t.
on p e u t rê v e r à d es m é m o ir e s p o u r m a c h in e s à Si on songe à la c o n s o m m a t io n fa n ta stiq u e de
c a lc u le r qui u tiliseraien t de l’a cid e R N A. O n b a n d e s m a g n é tiq u e s q u ’e n tr a în e l’e n re g is tr e m e n t
co llerait en q u e lq u e so rte sur du R N A de l’infor­ d es p r o g r a m m e s de T V, on dev in e qu e des possi­
m atio n à tr a n s m e t tr e à un rib o so m e ; on p ré l è ­ bilités sans fin s’o u v re n t c o m m e r c i a le m e n t d a n s
verait l’in form ation sur ce d e rn i e r p a r un dispositif ce d o m a i n e seul. L a th é o rie est sim ple: é lev e r
de d é te c tio n , un c a p t e u r u l t ra -p e rfe c t io n n é fo n c ­ d es m icro b es, les b ro yer, les tr a ite r d a n s une
tio n n a n t, p a r ex em p le, ave c des ra y o n s in fra­ c en trifu g eu se p o u r en s é p a r e r la m a tiè r e h é r é ­
rouges. C e dis positif serait un e te ch n o lo g ie ditaire, c ’est-à-dire les ac ide s nu cléiq ues, e ffa c e r
s u p é rie u re , la version définitive des m a c h in e s à ces e n re g istr e m e n ts, e n re g is tr e r d ’au tre s im p ul­
c a lc u le r éle c tro n iq u e s. U n c e r v e a u é le c tr o n i q u e sions é le c tro n iq u e s , et r é c u p é r e r ces de rnières.
c o m p le x e tie n d ra it alors d a n s u n e serv iette. A u C e p e n d a n t, d ’é n o r m e s so cié tés fo n c tio n n e n t, en
lieu de cristaux e x tr ê m e m e n t c o û te u x , on a u rait 1965, sur d es idées c o r r e s p o n d a n t à d es c o n c e p t s
des ribo som e s ex traits de cellules, des m ic ro b e s et m ê m e to u t sim p le m e n t à des m ots qui n ’exis­
les plus o rd in aire s et cultivés à très bo n m a r c h é ta ie n t pas d a n s la lan gu e fran çaise en 1945. Tel
sur n ’im p o rte quel résidu o rg a n iq u e . A u lieu de est le cas p o u r le tra n sis to r ou les tranquillisants.
m a c h in e s é n o rm e s, c o û te u s e s et de plus en plus J ’ai d o n c le d ro it de rêver aux m odalités p ratiq ues
c en tralisées, on d is p o sera it d ’e n se m b le s d ’élec- d ’ap p licatio n du p rin cip e é n o n c é plus h a u t et
tr o n iq u e-b io lo g iq u e p eu e n c o m b r a n ts , c o n s o m ­ d ’im ag in er une usine du fu tu r (je m e g a rd e bien
m a n t peu d ’énergie, b on m a rc h é et à la disposition de p ré c ise r la d a te ) d o n t le re s p o n sa b le p artira it
de t o u t le m o n d e . U n g r a m m e d e R N A sem ble d ’un e cu ltu re de bacilles, b ro ie ra it ces bacilles
p o u v o ir c o n te n i r e n viron c e n t m illiards de fois avec des ultra-sons, en sé p a r e ra it p a r c e n tr if u ­
plus d ’in fo rm atio n s q u ’un g r a m m e d es m eilleures ga tio n les acid es nu cléiq ues, fa b riq u e ra it ensuite
ferrites, su b s ta n c e a c tu e lle m e n t utilisée c o m m e un fil avec ces acides, pa sse rait ce fil d a n s un
« m é m o ir e » d a n s nos m a c h i n e s à c alc u le r. Il c h a m p X qui le r e n d r a it vierge, e n re g istrera it
fau d rait é v id e m m e n t p r é s e r v e r c e tt e m a c h in e à ensu ite sur ce fil les p r o g r a m m e s de la télévision

Le b ilan scie n tifiq u e 105


en couleur et récupérerait cette information en reformant une plume de poulet. Certains ani­
faisant passer le fil dans une tête lectrice maux font cela naturellement. Alors nous avons
adéquate. Lorsque le biologiste possédera de le droit de rêver à une dissociation de l’être
l’acide nucléique vierge et connaîtra le moyen d’y humain en cellules et à sa reconstitution après
inscrire de l’information à partir de l’acide élimination des poisons: c’est la fontaine de
nucléique vivant, il pourra essayer une fois de Jouvence, ce sont les bains de sang des cultes
plus de modifier l’hérédité et peut-être de refaire secrets comme celui de la M agna M ater, ce sont
la fameuse expérience des can ard s4. les flammes de l’im m ortalité du roman de
H. Rider Haggard, She. Le thèm e du livre est le
Rêvons m aintenant un peu sur la cellule tout suivant: les cellules d’un corps ayant été complè­
entière. Et tout d’abord sur la membrane qui la tem ent dissociées se rassemblent ensuite pour
sépare du milieu extérieur. Des milliards sont redonner une forme éternellem ent jeune et belle
actuellem ent dépensés pour reproduire de telles qui est l’archétype de la femme. Un film a été
membranes. Il semble bien qu’elles ne soient pas tiré de l’œuvre et est actuellem ent projeté sur les
uniquem ent matérielles, mais qu’elles soient éga­ écrans. Il spécule sur les charmes d’Ursula
lem ent constituées de barrières de forces. Le jour Andress, et il est assez bassement commercial. Le
où l’homme disposera de telles membranes, il roman de H. Rider Haggard et ses suites, Ayesha
pourra transform er l’eau de mer en eau potable et la Fille de la Sagesse, ne le sont pas. Ce sont
pour rien, et en obtenant en prime de l’énergie des œuvres qu’il est difficile de relire sans émotion
électrique. C ’est un beau rêve. Pour le réaliser, il quand on a quelque sens du mystère. La flamme
faut supposer connue la nature de la force dont magique dont Elle dispose est-elle si loin du
je viens de parler à propos de la mystérieuse bouillon de culture du professeur Weiss? En rêve,
membrane entourant la cellule. Pour le moment, rien n’est loin de rien.
on se contente de parler de force électrostatique
ou encore de force osmotique. Dans le premier Rêverie :
cas, on fait allusion à un phénom ène connu.
Dans le deuxième, on emploie une expression l'amibe pourrait devenir aussi grosse
dans le genre de « vertu dormitive ». C ’est la que le bœuf
force osmotique qui ferait m onter la sève des
arbres à des altitudes parfois vertigineuses malgré Jusqu’à quelles dimensions grandirait la cellule si
la pesanteur. Quand on l’applique, par exemple, le biologiste la poussait à se développer indé­
aux grands séquoias de Californie, le calcul le finiment, en l’absence de pesanteur? Ce rêve est
plus simple montre qu’il s’agit d’une force tout à caressé sérieusement depuis que l’on envisage des
fait inconnue. M on ém inent ami Spindler pense laboratoires installés dans des stations spatiales.
qu’elle est liée aux propriétés du phosphore et Il serait intéressant d’avoir des cellules cancé­
que l’antigravitation que l’on cherche tant se reuses de grandes dimensions pour les examiner à
manifesterait ainsi depuis toujours sous nos yeux. loisir. Il serait aussi intéressant de voir quelles
dimensions atteindraient des animaux unicellu-
Rêverie : laires comme les amibes ou les param écies si, en
absence de gravitation, on les laissait grandir.
la cellule pourrait nous livrer Ce sont des expériences qui seront tentées très
le secret de l'immortalité physique prochainement. D éjà la science-fiction nous
décrit souvent des amibes géantes échappées du
Weiss, à l’institut polytechnique de Brooklyn, laboratoire d’un savant fou \
broie une plume de poulet jusqu’à séparation des 4. Il s’ag it d e l’e x p é rie n ce d u p ro fe s s e u r B e n o ît e t d u R .P . L eroy.
C e tte e x p é rie n ce n’a m a lh e u re u s e m e n t é té réu ssie q u ’u n e fois.
cellules et met le broyât dans un bouillon de 5. D a n s les ro m an s, les sa v an ts fous o n t to u jo u rs p lu s d e su ccès
culture approprié. Les cellules se rassemblent en d a n s leu rs re c h e rc h e s q u e les sa v an ts n o rm a u x . D a n s la ré a lité aussi...

106 La cellule : ce que l'on peut rêver


C’est scientifiquement impossible sur Terre, chercheurs, dont le savant russe Gurwitch, ont
parce que la gravitation aplatirait un tel animal cru trouver des rayons qu’ils ont baptisés les
géant et cette certitude invalide des récits « rayons mitogénétiques ».
amusants comme, par exemple, celui du Français Lorsque je travaillais au laboratoire du professeur
André Couvreur, Une Invasion de microbes. Mais René A udubert, j ’ai vécu une expérience pénible.
dans le vide, ou plus exactem ent dans un labo­ Nous étions en train d’étudier un détecteur ultra­
ratoire flottant dans l’espace et doté d ’une atmos­ sensible appelé le com pte-photons8. Notre
phère, c’est possible. Existe-t-il des animaux appareil détectait tout, y compris les rayons mito­
monocellulaires ou pluricellulaires habitant l’es­ génétiques. Il était sensible du bleu visible aux
pace même? Peut-être. On ne sait toujours pas ce rayons cosmiques compris. Les biologistes nous
qu’étaient exactem ent les mouches lumineuses am enaient les cellules les plus diverses et nous y
observées dans le vide par Glenn et Titov. détections les rayons les plus extraordinaires.
L’explication officielle que l’on donne à ce sujet, J ’entrevoyais déjà une de ces thèses de doctorat
« fragments de peinture détachés de la coque d’un qui datent dans la vie d’un chercheur et font
astronef», est plutôt ridicule quand on sait la époque dans celle des peuples. M alheureusem ent
tem pérature à laquelle est portée une capsule j’eus la funeste idée de m ettre une prise de terre
spatiale au départ: cette tem pérature est net­ aussi bien au compte-photons qu’aux émetteurs
tem ent supérieure à celles rencontrées au cours supposés de rayons. Le phénomène disparut
de la navigation spatiale et, pourtant, n’arrache aussitôt, et je n’ai jamais pu le retrouver.
pas une m iette de peinture. Dans un roman, les D ’autres chercheurs non plus. A ce jour, on n’a
Récits de l’espace 6, deux écrivains de science- toujours détecté aucune espèce de rayonnement
fiction américains, Jack Williamson et Frédéric en provenance de la cellule. Qu’elle soit en train
Pohl, ont imaginé récem m ent des animaux de se diviser ou pas, elle ne semble rien émettre.
pouvant vivre dans l’espace. C ’est un rêve Il est évidemment agréable de rêver à des rayons
amusant, mais on ne sait pas encore s’il est émis par la cellule et qui perm ettraient de savoir
réalisable ou non. si elle est en bonne santé et éventuellem ent de
restaurer son équilibre. Mais ce n’est rien pour
l’instant que pure rêverie.
Rêverie : Les appareils radioniques de l’ingénieur anglais
une cellule pourrait être D e La W ar sont des plaisanteries. Les auteurs de
le meilleur des espions science-fiction ont bâti de beaux romans sur cette
idée de rayons émis par la cellule, notam m ent le
On a déjà beaucoup rêvé aussi sur la possibilité Russe Dolgoujine, dans le Générateur de miracles,
de détecter des rayons émis par la cellule, en et l’Américain Robert Heilein, dans Sixième
particulier lorsqu’elle est en train de se diviser. colonne. Heilein a le bon goût d’expliquer scien­
Le biologiste américain George Crile a prétendu tifiquement ses rayons en supposant, à côté du
avoir découvert à l’intérieur de la cellule des spectre des ondes électro-magnétiques que nous
points incandescents à très haute tem pérature commençons à savoir manipuler, trois spectres
qu’il appela les « radiogènes ». Aucun autre obser­ additionnels: un spectre gravito-magnétique, un
vateur n’a jamais retrouvé les «radiogènes». Ils spectre gravito-électrique et un spectre à trois
seraient utiles pourtant pour expliquer les phéno­ phases: gravito-électro-magnétique. Il arrive
mènes de transm utation produits par la matière ainsi à expliquer des radiations tout à fait nou­
vivante et que notre ami Kervran pense avoir mis velles. Dans le domaine du rêve et de la science-
en évidence7. 6. C e ro m a n e s t p a ru en fra n ç a is d a n s la re v u e « G a la x ie ».
Si les «radiogènes» existent, la cellule devrait 7. V o ir, d a n s Planète n» 4 , l’a rtic le d e L o u is K e r v r a n : Matière vivante
ém ettre de temps en temps quelques quanta de et transmutation.
8. Il s’ag it d ’u n c o m p te u r d e G e ig e r d o n t u n e d es é le c tro d e s a été
rayons ultraviolets. Un certain nombre de sen sib ilisée à l’io d e.

Le bilan s c ien tifiqu e 107


fiction, on p e u t é v id e m m e n t im a g in e r q u e la G e o r g e W a s h in g to n , on re p r o d u it G e o r g e
cellule au travail é m e t des ray o n s c o rr e s p o n d a n t W ash in g to n , qu el est le tr o u b le q u e c e tt e ré s u r­
à son c o d e g é n é tiq u e . re c tio n p r o v o q u e r a au sein d e la civilisation?
A p a rtir de là, on p e u t b r o d e r et on a b ro d é avec C la rk e et L e m , é ta n t to u s d eu x des m atérialistes,
b e a u c o u p de talent. C ’est ainsi q u e le F ra n ç a is e n v is ag en t la situation avec c a lm e . E n r e v a n c h e ,
J a c q u e s Spitz, d a n s la Parcelle Z , im agin e un e M a u r ic e R e n a r d et A lb e rt J e a n a p p o r t e n t d a n s
cellule d é ta c h é e d e l’o rg a n ism e d ’un c o rp s leur récit u n é m o i religieux et la no tio n du p é c h é
h u m a in et p la c é e d a n s u n e m in c e c o u c h e de c o n tr e l’esprit. L ’in v e n te u r d u p ro c é d é à r e p r o ­
liquide e n tre d eu x la m e s de ve rre. U n c h a m p de d u ire les ê tr e s vivants n ’est p as P r o m é th é e , p o u r
force l’oblige à im iter les m o u v e m e n ts de l’o rg a ­ eux, mais sim p le m e n t le « singe d e D ie u » — d ’où
nisme d o n t elle a été tirée. Il suffit de d essin er d ’ailleurs le titre de le u r ro m a n , le Singe.
u n e c a rte g é o g r a p h i q u e sur u n e d es lam es de C o m m e to u t ce qui to u c h e à la no tio n de n o tr e
ve rre p o u r avo ir le plus p arfa it et le plus infail­ iden tité, c e tte idée d e re p r o d u c ti o n à p a r t ir d ’u n e
lible des in s tru m e n ts d ’e s p io n n ag e. S e u le m e n t, cellule a q u e lq u e cho se d e p r o f o n d é m e n t
un jo u r , la p e rs o n n e d o n t a été tirée la cellule in q u ié ta n t et il serait à s o u h a i te r q u ’elle reste
sous o b se rv a tio n d a n s ce d é t e c t e u r (la p arcelle d u d o m a i n e d e la science-fiction. M ais le re stera-
Z ) m e u rt. L a cellule d a n s le liquide c o n tin u e t-elle lo ngtem ps? Le d o c te u r F re d e r ic k C. Stew art,
à b o u g e r : est-elle gu id ée p a r q u e lq u e c h o se qui de l’université d e C o rn e e l (U .S.A .), trav aillan t
survit? S ’agit-il d e m o u v e m e n ts d u s au h a sa rd ? sur d e s c a r o t te s et des plan ts d e ta b a c , a réussi
L ’a u te u r , très h a b ile m e n t, ne c o n c lu t pas. à o b te n i r des p la n te s n o rm a le s en p a r t a n t d ’u n e
cellule u n iq u e et q u e l c o n q u e 9. Le d o c t e u r
S te w a rt se refu se à rê v e r sur les év e n tu e lle s ap p li­
Rêverie : c a tio n s à l’h o m m e d e ses trav au x , m ais c e rta in s
une cellule p ourrait perm ettre de ses co llèg ues biologistes le fo n t à sa place.
Il est c e rta in , en to u t cas, q u e c h a q u e n o y au de
de reconstituer un individu entier c h a c u n e de nos cellules — et non s e u l e m e n t le
C e rta in s o n t p e n sé à la possibilité d e r e p r o d u ire n o y au d es cellules g é n é tiq u e s — c o n ti e n t en
to u t l’o rg a n ism e à p a rt ir d ’u n e cellule, en a m p li­ p uissan ce de q u o i nou s re p r o d u ire . D e là à
fiant les rad iatio n s ém ises et en les fo r ç a n t à e f f e c tu e r c e tt e re p r o d u c ti o n en réalité, il y a de
agir sur un bain d e m a tiè r e o rg a n iq u e vierge la m arge.
m a lléab le. C ’est l’idée d é v e lo p p é e p a r G e o r g e S u r un plan m o ins in q u ié ta n t, r e m a r q u o n s q u e le
F. W o rts d a n s le R eto u r de George W ashington, et j o u r où le biologiste p o u r r a d é t e c t e r les radiatio ns
p a r M a u r ic e R e n a r d et A lb e rt J e a n d a n s le Singe. cellulaires et lire le c o d e g é n é tiq u e d ’u n e cellule,
O n p o u rr a it d ’ailleurs c ite r c in q u a n t e ou c e n t il p o s s é d e ra un m o y e n d ’identification a b so ­
récits de science-fictio n sur ce th è m e , m ais les lu m e n t infaillible. Les e m p r e in te s digitales
deux q u e j ’ai cités so nt ceu x q ui fo u rn iss e n t le p e u v e n t ê tr e modifiées, mais n o n pas le c o d e
plus d ’a lim e n ts au rêve. S ur un plan plus sérieux, g é n é tiq u e d ’un e cellule. U n j o u r v ie n d r a p eu t-
A r t h u r C. C la rk e envisage d es possibilités d e ce ê tr e où les services pu blics ex ig ero n t, lors d ’u n e
g e n re d a n s P rofil du fu tu r, et le P olo nais Stanislas p re m iè r e d e m a n d e de p a s s e p o rt ou d e c a rte
L em leu r a r é c e m m e n t c o n s a c r é un essai qui a été d ’identité nationale, un d é p ô t de q u elq u es cellules
r e p r o d u it d a n s la revu e belge « T e c h n i q u e s n o u ­ p o u r p r é l è v e m e n t du co d e g é n é tiq u e .
velles». O n p o u r r a p r o b a b l e m e n t aussi, lo r sq u ’on c o n ­
L ’idé e est é v id e m m e n t h a llu c in a n te : si, à p a rtir n a îtra les lois régissant la tran sm ission h é ré d ita ire
d ’un e cellule p ro v e n a n t d ’un ch ev eu de M r. Smith, du c o d e g é n é tiq u e , d é t e r m i n e r la p a te r n ité d ’u n e
on re p r o d u it M r. Smith, q ui est le v éritab le
9. C e tte e x p é rie n ce est ra p p o rté e d an s le n u m é ro d u 20 s e p te m b re
Smith? Plus grave e n c o r e : si, à p a rtir d e q u e lq u e s 1965 de la rev u e « L ife -ln te rn a tio n a l » (p re m ie r d ’u n e série
cellules res tées viva nte s d a n s le c a d a v r e de d ’a rticle s c o n s a c ré s à la rév o lu tio n b io logique).

108 La cellule : ce que l'on peut rêver


façon rig ou reu se et définitive, p a r e x a m e n des d a n s la m e m b r a n e et in tro d u ire p a r ce m o y e n des
n oyaux de cellules p r o v e n a n t d e la m è r e , de é le c tr o d e s ou d es c a p te u r s qui fe ra ie n t sortir
l’e n fa n t et du p è re p ré s u m é . A c tu e ll e m e n t , la l’in fo rm atio n d e la cellule. Il se p e u t é g a le m e n t
g é n é tiq u e p e r m e t s e u l e m e n t d e s p ré s o m p tio n s et, q u e le c h a m p o rg a n is a te u r qui g o u v e r n e les
da ns des cas trè s rares, u n e d é m o n s tra t io n m o u v e m e n ts des p a rtic u le s d a n s la cellule lü soit
négative, c o m m e lo r s q u ’un e n f a n t n o ir naît de su sceptib le d ’agir sur d es in s tru m e n ts app ro p riés.
p a re n ts blancs. Et, m ê m e alors, il fau t se m éfier L ’idée d ’é le c tr o d e s ou de c a p te u r s plus p etits qu e
des lois d e l’h é r é d i té : il se m b le q u e d es c o m b i­ le no ya u de la cellule a u ra it sans d o u te p aru
naisons d e g è n e s soient possibles à d e s d is ta n c e s d é m e n t e il y a q u e lq u e te m p s. M ais, av ec la t e c h ­
c o n sid érab le s d a n s le tem ps. n iq u e d es circuits intégrés, on arrive à d é c o u p e r
des tiges d e cristal su ffisa m m en t p e tite s p o u r
Rêverie : p é n é t r e r d a n s u n e cellule et p e u t- ê tr e y recueillir
des informations. C a r u n e cellule, c o m m e to u t être
la cellule p o urra it bien cacher vivant, est c o m p o s é e non s e u le m e n t de m a tiè r e et
le secret de l'évo lu tio n d ’éne rg ie, m ais d ’inform ation s. Elle a a u to u r
d ’elle u n e a u ré o le d ’in fo rm ation s, un c h a m p
Les écrivain s d e scien ce-fictio n o n t b e a u c o u p un itaire biologique, un c h a m p o r g a n i s a te u r d o n t
rêvé à la fa b ric a tio n de cellules spécialisées, au no us ne savons pas g ra n d - c h o s e p o u r le m o m e n t.
m o m e n t de la form atio n de l’e m b ry o n , co n d u is an t C e c h a m p est p e u t- ê tr e ce q u e l’on ap pelle
en su ite à des o rg a n e s spécialisés, c e tt e m a n i p u ­ l’« a u r a » : je n ’ai ja m a is vu un d é t e c t e u r de ce
lation de l’e m b r y o n p o u v a n t se faire soit p a r p h é n o m è n e qui m a r c h e , mais je c o n n a is d es ê tre s
m ic ro ch iru rg ie, soit p a r rad iatio n . U n a u t e u r sensibles qui p r é t e n d e n t p e rc e v o ir les auras. C e
am é ric a in , N o r m a n F. K nig ht, s’est spécialisé c h a m p est c e r t a in e m e n t lié au te m p s: si les ê tre s
d a n s le g e n re et a im aginé d es rac es d ériv é es de vivants é v o lu en t, c ’est p a r c e q u e les lois d ’asso­
l’h o m m e , mais p o u v a n t vivre d a n s la m e r ou sur ciatio n e n tr e les d iv erses cellules se modifient
les plan ètes. Il ne s’agit pas là d e m u ta tio n s p r o ­ av ec le te m p s. L ’h é ré d i té et la sélec tion na turelle
vo q u é es, mais d ’u n e su r p e rc h ir u rg ie trè s a u -d e là sont d eu x m a n ife sta tio n s d e c e tt e évo lu tio n , mais
de ce q u e no us savons faire, sans ê tr e p o u r t a n t elles n ’en so nt q u e des m anifestation s. O n ne sait
to u t à fait in c o n c e v a b le . L a c o n te m p la t io n des to u jo u rs p as ce qui p ro v o q u e l’év olu tion . O n n ’est
m o n s tre s e x tr a o rd in a ire s q u e le p ro f e sse u r m ê m e pas sûr q u e la c a u se de l’é v o lu tio n soit
français E tie n n e W o lff a e ff e c tiv e m e n t réalisés d ’o rd r e bio logique. Il existe p e u t- ê tr e un c h a m p
en la b o r a to ire laisserait à p e n s e r q u e les ro m a n s é v o lu tif sp a c io -te m p o re l d a n s lequel les cellules
d e N o r m a n F. K n ig h t ne son t p e u t- ê tr e pas to u t à s’o rie n te n t c o m m e l’aiguille a im a n té e r e c h e r c h e
fait absurdes. D ’a u ta n t plus q u e le ch iru rg ie n le n o rd d a n s le c h a m p m a g n é tiq u e . D e s e x p é ­
arrive m a i n te n a n t à o p é r e r à l’in té rie u r d e la rie n c e s a p p ro p r ié e s p e r m e tt r a ie n t p e u t- ê tr e de
cellule, no n avec un bistouri, m ais ave c le d é t e c t e r un tel c h a m p : p a r e x e m p le en a t t a c h a n t
faisceau d e s t r u c te u r d ’un laser. C e tt e e x p é rie n c e des cellules à de s g o u tte s d ’un liquide é le c tri­
a été e ff e c tiv e m e n t réalisée d a n s le la b o r a to ire q u e m e n t c h a rg é et en a c c é l é r a n t en su ite ces
du p ro f e sse u r Bessis, au C e n tr e de T ran sfu sio n cellules c h a rg é e s à d es vitesses voisines de celle
san gu ine, à Paris, b o u le v a r d D id e ro t. de la lum ière , p o u r p o u v o ir é tu d ie r à la fois les
C es e x p é rie n c e s o u v r e n t le c h a m p à l’im agi­ effets d u c h a m p et ceu x d e la m o dificatio n du
nation. E n trav ailla n t sous un s u p e r -m ic ro s c o p e , te m p s su r la cellule. Il n ’y a g u è re de limite à
p e u t- ê tr e un m ic ro s c o p e à ray o n s X, et en uti­ to us ces rêves, et m ê m e les plus fous so n t perm is.
lisant c o m m e b istouri un ray o n a rd e n t , on doit JACQUES BERGIER.
arriv er à d es m a n ip u la tio n s e x tr a o rd i n a ire s sur
la cellule. O n p o u r r a it d é c o u p e r d e s tr a n c h e s 10. V oir à ce su jet l’o u v rag e d e n o tre am i le p ro fe sse u r P ra t, le Champ
da ns le noy au, on p o u r r a it m ê m e faire d e s tro us unitaire biologique, co lle c tio n « L a S cien ce viv an te », P .U .F .

Le b ilan scie n tifiq u e 109


Les sectes, les pseudo-sciences et les
paracroyances en France aujourd’hui.
Michel Gauquelin Reportage photographique G isèle Freund

Leur budget est 5 fois plus grand que celui du C .N .R .S .


On dit que les Français sont rétifs aux paracroyances, mais les
chiffres sont là: la somme dépensée au profit des arts divinatoires,
sciences occultes et paracroyances est de plus de 500 milliards
D épense annuelle: d’anciens francs p ar an. Cela représente cinq fois la somme allouée
300 milliards à l’heure actuelle au budget de la recherche scientifique. Avec
cet argent, on pourrait construire plusieurs milliers de kilomètres
d ’autoroutes.
50 0 0 0 c a b i n e t s
En France, on compte 30 000 médecins pour 40 000 guérisseurs, et
de consultation quelques centaines d’astronomes pour 50 000 voyantes ou astro­
occulte logues.
Enfin, il existe plus de 400 sectes. Leurs adeptes sont souvent
quelques dizaines, mais parfois plus de 50 000. La majorité d’entre
U n million d ' a d e p t e s elles siègent à P aris1, mais elles ont aussi des noyaux fortement
du spiritisme développés en province.
Tous les spécialistes dénoncent «cette offensive des sectes»
(R.P. Chéry), ce «raz-de-marée des fausses sciences» (F. Le
400 sectes Lionnais). C’est un fait — et im portant. Nous devons en prendre
conscience et étudier avec objectivité cet aspect de notre civili­
Pourquoi? sation. Il faut aussi tenter de l’expliquer, avec le maximum de
sérénité et de compréhension.
Des pseudo-religions aux pseudo-sciences, les paracroyances vont
du Christ à la boule de cristal. Un tel rapprochem ent est choquant,
1. L ’a m a te u r d ’in so lite c o n n a ît les p rin c ip au x p o in ts c h a u d s de la c a p ita le : la Salle de
G é o g ra p h ie , les S o c iété s sa v an te s, la S alle d ’H o rtic u ltu re , etc.

53 % des Français
lisent leur horoscope. 1
D o s s ie r P la n è te
mais il est l’ex pressio n d e la réalité. Le cycle d em o iselle jo u e de la m a n d o lin e , d e u x autres, du
c o m m e n c e avec les in n o m b ra b l e s se c te s c h r é ­ violon, un vieux m o n s ie u r, du piano.
tie n n es q ui se r e c o m m a n d e n t de la Bible, mais U n p a ste u r se lève: « V oici, m es F rè r e s, la liste
en s’a t t a c h a n t à un u n iq u e p o in t d e l’en sei­ d e ce u x d ’e n tr e nou s qui n ’o n t pu venir, mais
g n e m e n t biblique. d e m a n d e n t la gu ériso n de leurs m au x .» Il tire les
E n su ite, on glisse vers les p s e u d o - s c ie n c e s avec billets d ’un p a n ie r d ’osier, cite les n o m s et les
les sectes gu érisseu ses, les spirites et l’a rm é e de m alad ies. Les tê te s s’in clinen t, on m u r m u r e des
ceux qui fon t p rofession d e p ré d ire l’av enir: prières. La ho u le s’enfle q u a n d un cas grav e est
v o y an te s , astro lo g u es, j u s q u ’à la c a r t o m a n c i e n n e annoncé.
des b a r a q u e s foraines. Voici le m o m e n t des té m o ig n a g e s : « Q u e nos
C e tte p ro lifé ra tio n est-elle t y p i q u e m e n t fr a n ­ F rè r e s p ré s e n ts r a c o n t e n t les m iracles a c c o m p lis
çaise? C e r t a i n e m e n t non. Il s’agit d ’un p r o b l è m e d a n s leu r co rp s p a r le S aint-E sprit.» D es fidèles
à l’é c h e lle m o n d ia le . A u x É ta ts-U nis, il se crée se lèv e n t: « J ’avais un c a n c e r. J ’ai été guéri.
u n e secte p a r s em ain e. U n c h e r c h e u r a llem an d a G lo ire au S eign eu r! - A lléluia!» crie la foule.
d é n o m b r é 2 639 sec tes c h r é t ie n n e s d a n s le Je c o m p te six fem m es m iracu lées e t trois hom m es.
m o n d e . Et il y a eu dix « c h ri s t» en vingt ans... P arm i eux, un ép ile p tiq u e « g u é ri» a jo u te :
Mais je vais ici m e lim iter à l’essentiel de ce qui « M ais c ’est d a n s m o n â m e q u e le S ain t-E sprit a
se passe en F r a n c e 2. fait le plus g ra n d m iracle ! »
Un n o u v e a u c a n tiq u e c é lè b re les « d é liv ra n c e s et
les v ictoires q u e nos F rè r e s o n t tr o u v é e s en
4 0 0 0 0 Pentecôtistes croient Jésus» . Puis c ’est le se rm o n , p a r un p a steu r venu
au S a in t-E s p rit guérisseur to u t e x p rè s de B e sa n ç o n . Lui aussi a fait des
m iracles: u n e a veu gle a r e c o u v r é la vue, un
Selon le R.P. C h éry , sp écialiste de la q uestion, a lc o o liq u e est d e v e n u so b re en u n e nuit, un d ia ­
les P e n te c ô tis te s r e p r é s e n t e n t « le m o u v e m e n t b è te a d isparu sur l’h e u re . E t voici la p é r o ­
religieux le plus m a r q u a n t p a rm i les dissiden ces raison : «Ils p r e n d r o n t d es b re u v a g e s m ortels
c o n t e m p o r a i n e s au travail en F r a n c e , le plus et ils n ’en so u ffriro n t pas... T els sont ceu x qui
d y n a m iq u e , celui qui r e m u e le plus d ’â m e s » . o n t foi d a n s le Saint-E sprit. Le poison, la m aladie
La M ission évangélique de la rue du S entier, à ne les a tte in d r o n t pas. R ap pelez-vo us q u e Jésus, le
Paris, est l’un des c e n tr e s du P e n te c ô t is m e en p r e m ie r c o s m o n a u te , s’est élevé au ciel sans
F ra n c e . J ’avais té l é p h o n é au Réconfort par fusée ni c a r b u r a n t, p a r la v e rtu du S aint-E sprit... »
téléphone (plusieurs lignes g ro u p é e s , j o u r et nuit). Le s e r m o n te r m in é , c in q u a n t e p e rs o n n e s re­
Un d is q u e a r é p o n d u : « T o i qui es seul, d é s e m ­ cueillies s’a v a n c e n t j u s q u ’à l’e stra d e p o u r l’im p o ­
p a ré , au b o rd d e l’ab îm e , viens nou s voir!...» sition d e s mains. A la sortie, on p e u t a c h e t e r
Sans ê tr e au b o rd de l’a b îm e , je me suis rend u q u a n ti té d e livres, b ro c h u r e s , d isqu es aux
à l’invitation. c o u le u r s gaies, te x te s de la Bible à su s p e n d re
L a salle est m o d e r n e , spac ieu se . Un flot d ’h a r ­ au m ur, c a rte s p o stales édifiantes. S u r l’un e
m o n ie : trois c e n ts p e rs o n n e s c h a n t e n t un c a n ­ d ’elles, je r e m a r q u e u n e p etite fille, j o u a n t à la
tique. S u r un p o d iu m , q u a tr e m essieu rs en civil: fleuriste, avec ce c o m m e n ta i r e tiré de l’A n c ie n
les pasteurs. U n p etit o r c h e s tr e : un e vieille T e s t a m e n t : « C on fie-to i de to u t c œ u r à P E te rn el,
et ne t ’a p p u ie pas su r to n intelligence. » (Pr. 3,5).
2. Q u e ceux qui, am is ou a d v e rsa ire s d es se cte s, n o u s o n t a id és soient
ici re m e rc ié s, et to u t s p é cia le m e n t G é ra rd L a p lan tin e qui a m is à n o tre L ’a c tio n d e s P e n te c ô tis te s a c o m m e n c é en
d isposition u n e im p o rta n te d o c u m e n ta tio n . Le m até rie l q u e je po ssèd e F r a n c e en 1930. Ils son t a u j o u r d ’hui 40 000. Il
e st si a b o n d a n t q u ’il m ’a fallu o p é re r un c h o ix . J ’ai p réfé ré
ne pas d é v e lo p p e r l’e n sem b le d e ce q u ’on p e u t a p p e le r les « s e cte s existe en o u tr e u n e dizaine d e m o u v e m e n ts se
in itia tiq u e s » : th éo so p h ie , a n th ro p o s o p h ie , R o se-C ro ix , e tc . C es r é c l a m a n t du S ain t-E sp rit: d ep u is les plus c h a ri­
c ro y a n c e s, e x trê m e m e n t in té re s s a n te s et c o m p le x e s, a u ra ie n t exigé
des c o n s id é ra tio n s trè s n u a n c ée s, ce qui risq u a it, d an s le c a d re tables, c o m m e les A ssem b lées de D ieu, j u s q u ’aux
d e c e tte é tu d e , d e m ’o b lig e r à d e s ju stific atio n s c a ric a tu ra le s . plus agressives, c o m m e la D ernière pluie. D ’où

12 Les paracroyances en France


v ie n n e n t ces m o u v e m e n ts ? D ’u n e d issid en ce p r o ­ tism e. U n jo u r , les esprits lui a n n o n c e n t q u ’il est
te s ta n te née au d é b u t du siècle e n C aliforn ie. U n d o u é de p ouvoirs. Il im po se les m ains aux
film m o n t re le u r p é n é tr a ti o n c h e z les N oirs: m a la d e s qui se p re s s e n t en foule à sa m aison de
le c é lè b re Halleluiah. P a r le pays de G alles, ils J e m e p p e - s u r - M e u s e . Sa p o p u la rité , vite e x tr a ­
o n t p é n é tr é en E u ro p e . o rd in aire , l’incite à f o n d e r en 1906 u n e nouvelle
Ils ne se r e c o n n a i s s e n t a u c u n f o n d a t e u r p a rti­ religion. A p rè s sa m o rt, sa fe m m e , la mère,
culier, h o rs le C hrist. M ais, d a n s la T rin ité r e p r e n d r a le flam beau .
biblique, ils o n t choisi d ’a d o r e r le S ain t-E sp rit
p a rc e q u ’il est d o u é d e p o u v o irs a u x q u e ls on ne A u j o u r d ’hui, il existe c i n q u a n t e -c i n q te m p le s
fait plus ap p el d e p u is les p re m ie r s te m p s c h r é ­ an to in istes en F r a n c e et en B elgiqu e, desservis
tiens. En l’in v o q u a n t p a r l’im po sitio n d es mains, p a r plus de 2 0 0 0 frères et sœurs vê tus d e noir.
on g u é rira les c o rp s et les âm es. En 1958, en L ’a n n é e d e rn iè re , les A n to in is te s c o n s a c r a ie n t un
F r a n c e , les c a m p a g n e s de gu ériso n d ’O sb o rn , n o u v e a u te m p le à B o rd e a u x . Ils lo u è r e n t à cet
p e n te c ô tis te a m é r ic a in d e c h o c , o n t p o rt é sur effet un train spécial, ta n t il y e u t de pèlerins. A
l’év an g é lisatio n d es g itans et d es tziganes, Paris, trois te m p le s o n t été édifiés. T o u s les jou rs,
d a n s u n e a tm o s p h è r e d e v é ritab le frénésie. D a n s à 10 he u res , « l ’o p é r a t io n » a lieu et le d im a n c h e
sa pub licité , O s b o rn fait é ta t, e n tr e au tres, de est d o n n é « l’E n s e ig n e m e n t du P è re ».
128 av eug le s g uéris en u n e seule mission! Je suis allé e n te n d r e ce t e n s e i g n e m e n t d a n s le
D o u g la s S cott, i n t r o d u c t e u r du p e n te c ô tis m e en te m p le d e la ru e V ergn iaud . O n prie, les m ains
F r a n c e , « fait te n ir les b ra s levés à l’a ssem b lé e jo intes. A u fond de la salle p e in te en v e rt (la
p e n d a n t u n e d e m i - h e u r e tan d is q u ’il p r o n o n c e de c o u le u r a nto in iste), je d é c o u v r e u n e trinité inso­
v éritables i n c a n t a ti o n s et se m e t so ud ain à p r o ­ lite: au c e n tr e u n e im m en s e p h o to g r a p h ie du
n o n c e r des syllabes sans signification d a n s a u c u n e père, vieillard à b a rb e v é n é ra b le , qui é te n d la
lan gu e, m e t t a n t ainsi en tr a n s e la foule d es gens main d ’un g este p r o t e c t e u r ; à g a u c h e u n e p h o t o ­
qui se b a la n c e n t d ’un p ied sur l’a u tr e , les yeux g rap h ie de la mère, les m ains jo in te s ; à d ro ite le
ferm és, ou qui tr é p ig n e n t, ou qui é m e t t e n t à leur dessin d ’un a rb r e ave c c e tt e in scrip tio n : « C u lt e
to u r des sons g u ttu ra u x et i n c o m p r é h e n s ib le s .. .3 » anto iniste. L ’ a r b r e d e l a s c i e n c e d e l a v u e
M algré ces excès, ou p eu t-ê tre à cau se d e ceux-ci, d u m a l » . Sur l’estra d e , un vieillard en ro b e noire

le p e n te c ô tis m e c o n tin u e d ’a u g m e n t e r ses effectifs lit d ’u n e voix m o n o c o r d e , tan d is q u ’au -d essu s de


en F r a n c e , a vec u n e im p re s s io n n a n te régu larité. lui, un a u tr e frère, d e b o u t, é te n d les bras:
« L ’e n s e i g n e m e n t du p ère, c ’est l’e n s e ig n e m e n t
du C h rist révélé à c e tt e é p o q u e p a r la foi. Il tien t
c o m p t e d es p ro g r è s d e la s c ien ce. N o u s so m m e s
C in q u a n te -c in q te m p le s antoinistes, e n to u r é s de fluides r é p a n d u s d a n s l’a tm o s p h è re .
trois à Paris P o u r a c c o m p lir un travail, il no us faut u s e r de
ces fluides. A c h a q u e q u a n ti té de fluide c a p té e
Il éta it un e fois, à la fin du XIX' siècle en Belgique, c o r r e s p o n d u n e q u a n ti té d e m a tiè r e qui s’installe
un b ra v e h o m m e qui s’a p p e la it A n to in e Louis. en nous. Plus nou s av on s besoin d e fluide p o u r
U n destin singulier fit de c e t o u v rie r m in eu r, plus un travail d o n n é , plus nou s e m m a g a s in o n s de
ta r d c o n c ie rg e d a n s u n e usine de tôles, le fon­ m a tière. Si n o u s a p p r e n o n s à no u s c o n c e n t r e r ,
d a t e u r d ’u n e religion qui c o m p t e a c t u e lle m e n t no u s u tiliseron s m o ins d e fluide. Ainsi d e v ie n ­
plusieurs d izain es d e milliers d e fidèles ta n t en d ro n s -n o u s m o ins m atériels. A la p la c e de la
Belgique q u ’en F r a n c e . m a tiè r e s’in stallera en n o u s la b o n té . C e u x qui
Le p è re A n to in e (1846-1912) était u n e â m e reli­ c o n t i e n n e n t b e a u c o u p de b o n té p e u v e n t en dis­
gieuse et in qu iète . L a m o r t d e son fils en 1893, p e n s e r aux a u tr e s et les so u la g e r d e leurs
q u ’il n ’a d m e t pas, l’a m è n e à s’a d o n n e r au spiri- m aux. » C h a q u e jo u r , l’« o p é ra tio n au n o m du
3. R. P. C h é ry , Que penser des sectes? (É d. d u C e rf, p. 26). p è r e » a p o u r ob jet de guérir. Les m a la d e s sont

D o s s ie r P la n è te 113
reçus dans de petites salles vertes, sur les bas-côtés les sacrements, corrige l’Évangile, rejette la
du temple, et les frères et sœurs leur imposent les Bible, récrit les prières les plus vénérables,
mains. comme le N otre Père. Ces étranges, arguments ont
Les Antoinistes croient en outre à la réincar­ convaincu des Français de bonne foi et, parmi
nation. Ils s’efforcent d ’être bons, charitables, eux, des gens cultivés. Les procès intentés contre
humbles, et sont bien organisés. Aucune quête. Georges Roux à la suite du décès de plusieurs
L’église vit des dons spontanés de trente mille enfants laissés sans soins, ont certainement contri­
fidèles. bué, hélas! à accroître le nombre de ses disciples4.
Il va sans dire que notre pays n’a pas l’exclu­
sivité des vocations divines. Ainsi Mrs. Baker-
Le « C h rist» Georges Roux Eddy (1821-1910), fondatrice de la Christian
avait 5 000 disciples Science en 1876, devint la «papesse de Boston».
La Christian Science est la plus formidable entre­
Les guérisseurs sont plus nombreux en France prise de guérison mystique que le monde ait
que les médecins. Parmi eux, un certain nombre connue. Il existe de par le monde 15 000 centres
se disent inspirés p ar Dieu, comme René Hénaux, de guérison, groupant 1 million 500 000 fidèles.
plombier de Compiègne, à qui « le Seigneur est Mais en France, malgré une intense propagande,
apparu un jour par le truchem ent de la flamme de les effectifs restent limités: 1000 adeptes,
son chalumeau». Des centaines de personnes répartis dans une dizaine de villes. Il est vrai que
attendent chaque jour devant sa maison. Deux la Christian Science est aussi un « business » : tout
fidèles se relayent devant les volets clos, priant se paie dans cette religion, aussi bien les gué­
sans cesse « pour ne pas rom pre le fluide ». risons, que les cours pour devenir praticien. La
Il arrive aussi qtue le guérisseur affirme être doctrine est simple : « Le mal n ’existe pas. La
« Christ » en personne, comme Georges Roux, maladie, l’erreur, le péché sont des inventions de
de M ontfavet. Cet ancien inspecteur du tri à la notre imagination. Il suffit de le déclarer for­
poste d ’Avignon réussit à persuader plus de tem ent pour être en bonne santé, ne jamais se
5 000 disciples fanatiques qu’il était le « Christ trom per, et vivre vertueusement. »
Revenu». Si son étoile a pâli quelque peu ces
dernières années, son histoire n’en est pas moins
incroyable. Des vocations divines
Georges Roux est « Christ » depuis le 25 décembre dans tous les pays
1950. Après s’être donné pour un guérisseur, son
succès l’am ena à rendre public « ce qu’il avait Et voici, en abrégé, les plus récentes vocations
caché jusque-là: sa divinité». Il fonde en 1954 divines qui se sont manifestées de par le monde :
l’Église chrétienne universelle, enregistrée à la l’agriculteur français Ernest Thirouin, les Alle­
préfecture du Vaucluse comme association avec mands Oskar Bernhardt et Joseph W eissenberg;
les buts suivants: « Réunion des chrétiens et un Suisse, Emile Zehnder, qui se fait appeler
célébration des sacrem ents, conform ém ent à Jésus-Zébaoth-Jéhovah; un Japonais, Onisobro
l’enseignement véritable du Christ manifesté Dégoutchi (300 000 adeptes); sans parler du
aujourd’hui sous la forme de Georges de M ont­ célèbre Noir américain « Father Divine», qui
favet. » Il édite un journal, Messidor, c ’est-à-dire compte près de 100 000 fidèles chez ses pareils.
« le Messie d ’or», précise-t-il, car G eorges Roux Quel est, en France, le dernier en date? Emile
affectionne les jeux de mot. Voici un des argu­ Dauphin, qui s’est révélé «Christ» en 1957. Et
ments «théologiques» qu’on peut y lire: «Je d’autres, bien sûr, qui sont encore inconnus ou
suis le maître en personne, car je suis 1’/? (= l’air), 4. U n p ro je t d e loi v ie n t d e p ro p o se r q u e les ju g e m e n ts ren d u s
c o n tre les g u érisseu rs ne so ie n t pas d iffu sés p u b liq u e m en t. C a r ces
l’O (= l’eau), \'ÙX (= lux, la lumière, en latin). p ro c è s d o u b la ie n t le n o m b re d e leu rs clie n ts, p a r la p u b lic ité qu i en
Sa doctrine est parfaitem ent incohérente. Il refait résu lta it.

114 Les paracroyances en France


incompris, mais ne m anqueront pas de se mani­ rade». Elle aurait scellé en 1940 un pacte avec
fester un jour ou l’a u tre 5. le nazisme pour dom iner le monde. L’armée est
D ’étranges messagers de malheur passent dans également satanique. C ’est pourquoi les Témoins
toute la France, mais particulièrem ent dans les sont objecteurs de conscience et refusent de
banlieues ouvrières. C’est l’heure du déjeuner, on porter l’uniforme.
sonne à la porte. Sur le palier, un homme ou une C ette doctrine est diffusée grâce à une multipli­
femme affirme d’em blée: «L a fin du monde est cité de tracts et brochures, et à l’intrépidité des
imminente... Que ferez-vous si le Christ se pré­ Témoins soutenus par la puissante organisation
sente à vous sans que vous y soyez préparé?» centrale de Brooklyn (New York), où tous les
Quand on le laisse parler, l’apôtre ne consent à adeptes sont fichés. Leur maison d ’édition, la
partir que si l’on accepte les brochures qu’il Watch Tower Bible and Tract Society, a lancé à des
tend avec insistance. centaines de milliers d ’exemplaires le livre fonda­
Ces messagers se nom m ent Adventistes, Témoins m ental, Que Dieu soit reconnu pour vrai. En
de Jéhovah ou Am is de l’homme. A ujourd’hui, ces France, le principal périodique a pour titre:
trois sectes groupent en France 50 000 adeptes. Réveillez-vous!
D ’origine protestante et américaine, elles dis­ La propagande réussit particulièrem ent chez les
posent toutes trois d ’une forte hiérarchisation, ouvriers du Nord. D ’après des statistiques
pratiquent une publicité de choc, possèdent des récentes, on compte plus de 15 000 Témoins de
maisons d’édition et beaucoup d’argent. Jéhovah dans notre pays. C’est beaucoup.
La plus dynamique en France est celle des
Témoins de Jéhovah. Pourquoi ce nom? Parce que
les fidèles rejettent la Trinité chrétienne et la Quatre mille Mormons
divinité du Christ. Seul Jéhovah, le « Dieu juste et deux milliards de frais
et vengeur» de l’A ncien Testam ent» règne aux
cieux. Ils ont déjà annoncé plusieurs fois la fin En 1965, plus de 4 000 Français ont reçu le bap­
du monde. Mais le dém enti de la réalité ne les tême mormon. Comme les Témoins de Jéhovah,
ébranle pas! Ils persistent à observer avide­ les Mormons croient à une fin du monde proche,
ment les « signes des tem ps » : trem blem ents de et sont d ’origine américaine. Mais l’histoire ou
terre, raz de marée, explosions atomiques. Car la légende et la doctrine de leur « Église de
« l’ultime bataille d’Harmaguédon, où les Bons Jésus-Christ des Saints des derniers jours» sont
vaincront les M échants, est pour demain ». tout autres.
Leur chronologie de la prédiction peut sur­ Le fondateur, Joseph Smith (1804-1844), reçut
prendre: de 1914 à 2914, c’est «le millénaire du mystérieusement de Dieu lui-même le Livre de
Jugement». Jésus est revenu sur Terre; les morts Mormon sous forme de feuilles d’or. Ce livre est
com m encent à ressusciter par groupe; il est tout considéré par les fidèles comme une suite à
à fait urgent de se convertir si l’on veut faire l’A ncien et au Nouveau Testament. Animés d’un
partie du «petit troupeau des 144 000 Justes». grand zèle pour la propagation de leur foi, les
Après la fin du monde, ce petit troupeau pourra M ormons furent bientôt en butte à des persé­
prendre place auprès de Jésus dans le ciel. Les cutions. Leur chef, Joseph Smith, mourut
simples fidèles vivront éternellem ent sur Terre, lynché par la foule. Ses disciples quittèrent
cependant que les M échants seront anéantis. Car l’État de New York sous l’impulsion de son
l’âme n’est pas immortelle. Il n’y a ni enfer ni successeur, Brigham Young. Le 24 juillet 1847,
purgatoire. après avoir traversé les U.S.A., ils atteignirent
Avant l’année critique de 1914, tout ce qui a été 5. C e rta in s e u re n t u n e fin tra g iq u e, te l ce lu i qu i se faisa it a p p e le r
fait est l’œuvre de Satan. D ’où l’hostilité ouverte « K risn a -V e n ta », F ra n c is P e n to v ic d e son v rai n o m , e t qu i se d isait
des Témoins de Jéhovah contre les institutions « C h rist, fils d e D ie u » . E n 1958, d es d iscip les d é ç u s p a r son in co n ­
d u ite r e n f e r m è r e n t d a n s son q u a rtie r g é n é ra l e t se fire n t s a u te r à la
anciennes. L’Église est traitée de « vaste masca­ d y n a m ite a v ec lui e t s e p t a u tre s p e rso n n e s.

D o s s ie r P la n è te 115
à l’O u e s t u n e plain e in h osp italiè re o ù ils s’a r r ê ­ rien ce s» d e stin é e s à p r o u v e r la survie de l’âm e,
t è r e n t. « C ’est l’e n d ro it» , dit B rig h a m Y ou ng . Ils selon l’e n s e i g n e m e n t d ’A llan K a rd e c .
y f o n d è r e n t Sait L a k e City, e t y p r o s p é r è r e n t si Je vais m ’asseo ir d a n s la salle o rn é e d ’un g ran d
bien, q u ’ils fo r m e n t a u j o u r d ’hui un d e s États- C hrist r a y o n n a n t et d ’un b uste d ’A llan K a r d e c
Unis, l’U ta h . Ils o n t rallié à le u r religion p rè s d e fleuri. Le public est ess e n tie lle m e n t fém inin, mais
d eu x millions de fidèles, et c o n ti n u e n t à se livrer silencieux, c a r « il ne fau t pas pa rle r, afin q u e les
à u n e p r o p a g a n d e active. L eu rs m ission naires esprits ne se m é la n g e n t pa s» . C h a q u e p e rs o n n e ,
p a r c o u r e n t l’E u ro p e , p rin c ip a l e m e n t la F ra n c e . en a rriv a n t, d é p o s e sur l’e stra d e de vieilles p h o to s
Ils b a p tis e n t les n o u v e a u x c o n v e rtis au n om de ja u n i e s de d isp aru s: e n fa n ts m orts, m aris to m b é s
Jo s e p h S m ith et d e son s u c c e s s e u r actu e l, le à la g u e rre , êtres c h e rs d o n t on ne v e u t pas se
Président, P rophète et Voyant D av id O. M a c Kay. sentir séparé...
C es m ission naires p é n è t r e n t à Paris aussi bien La d a m e en blouse b la n c h e m o n te su r l’e stra d e .
d a n s les milieux b o u rg e o is q u e d a n s les ban lie u e s Elle est le m éd iu m . « En e n tr a n t, a n n o n c e -t-e lle ,
ou vrières. j ’ai tra v e rsé un d é s i n c a rn é au bras c o u p é . C ’est
Les M o r m o n s s o n t i m m e n s é m e n t riches. L eurs p o u r qui, ce d é s i n c a rn é ? »
rev en u s a n n u e ls s’é lè v e n t, selon la rev u e Fortune, A p rè s un long silence, u n e voix s’élèv e d a n s la
à plus d e 55 milliards p a r an. En effet, c h a q u e salle: « C e d oit ê tre p o u r moi. J ’ai un frère qui
fidèle r e m e t à son Église la d îm e : 10% d e son est m o rt et qui avait le bras c o u p é . » Le m é d iu m
salaire. L a plus g ra n d e partie d e ce t a rg e n t est a c q u ie s c e et un d ialo g u e é t o n n a n t s’en g ag e. Du
d é p e n s é en r e c h e r c h e s g é n é a lo g iq u e s. C a r la frère, on passe au m ari qui vient d e m o urir. P ar
d o c tr in e r e c o m m a n d e de faire b a p ti s e r p o st l’in te rm é d ia ire du m é d iu m , celui-ci d o n n e des
m ortem les ascen dan ts. Les a n c ê tre s des M o r m o n s conseils à sa v euv e, fait m ê m e u n e plaisa nte rie
sont en g é n é ra l issus d ’E u ro p e . C ’est d o n c à t r a ­ ou d eu x , afin q u ’elle le re c o n n a isse à son esprit
vers les arch iv es e u r o p é e n n e s u n e chasse facétieux. Puis il a n n o n c e que, ch arg é d ’u n e im p o r­
s y s té m a tiq u e p o u r e n re g is tr e r le plus de d o ­ ta n te mission d a n s l’a u -d elà , il va la q u it te r à
c u m e n t s possible. P o u r p o u v o ir p r o c é d e r au p ré s e n t. Q u a n d le d ia lo g u e s’a c h è v e , la veuve,
b a p t ê m e de s m o rts p a r l’in te rm é d ia ire de leu r h e u re u s e et b o u le v e r sé e , p leu re .
a c te de n aissan ce, les M o r m o n s o n t d é p e n s é des Ainsi, plusieurs « d é s i n c a r n é s » se m a n ife ste n t à
s o m m e s colo ssales. En F r a n c e , leu r b u d g e t t o u r d e rôle p a r la b o u c h e du m é d iu m qui s’aide
g é n é a lo g iq u e est d e 4 millions de dollars, soit des p h o to s . L a b o n n e v o lo n té du public est m a n i­
d eux milliards d ’a n c ie n s francs, selon leu r g é n é a ­ feste, c o m m e s o n t m an ifestes les tr u cs d o n t use le
logiste G é r a r d de V illeneuve. Ils o n t d é jà e n t r e ­ m é d iu m p o u r c o n v a in c re l’assistance de ses
posé 10 000 k ilo m è tre s de microfilm s d a n s un po uv o irs. Parfois, p o u r t a n t, un souffle é tr a n g e
abri a n ti a to m iq u e d e d e u x ce n ts m è tre s de long, passe. C e rta in e s c o m m u n ic a t io n s son t im p re s ­
c re u s é d a n s le roc aux en v iro n s d e Sait L ak e sio n n an tes. « O h ! q u ’il avait mal aux d e n ts !» ,
City. C e la re p r é s e n te 500 millions de p ag es de g ém it le m é d iu m , c a re s s a n t u n e p h o to du b o u t
registres d ’état-civil. des doigts. D e r r i è r e moi, u n e p e rs o n n e en noir
s’écrie, é p e r d u e : « C ’est m o n p è re q u e vous avez
là! Il est m o rt d e se p tic é m ie à la suite d ’u n e série
U n m illion d'a d ep tes du spiritism e d ’extrac tio n s d en taires. Il a te r rib le m e n t souffert. »
c o m m u n iq u e n t avec l'au-d elà S ’agit-il de t é l é p a th i e ? D e cla irv o y a n c e ? O n
serait p rê t à se p o s e r s é r ie u s e m e n t ces qu estions,
« La m o r t n ’est pas u n e c h o se à p r e n d r e au q u a n d le passage du m é d iu m , avec u n e corbeille
sérieux », m ’affirme tr a n q u il le m e n t u n e g ra n d e p o u r la q u ê te , r o m p t le c h a r m e . T a n d is q u ’elle
fe m m e b ru n e , v ê tu e d ’u n e blo use b la n c h e o rn é e c o m p t e d e v a n t nous, sans v e rg o g n e , le m o n t a n t
de s initiales U .S .F .: Union spirite de France. R ue d e la c o lle cte, la sé a n c e p r e n d fin. Les g e ns s’en
D e lh o m m e à Paris, se p r a t iq u e n t des « e x p é ­ v o n t h e u re u x .

M onsieur A n d ré B arbault, astrologue.


M adam e H àude, voyante de la « h aute bourgeoisie ».
16 Les paracroyances en Fra nce
A la sortie, j ’achète Survie, le journal de Y Union opposées à l’évocation des esprits et purement
spirite de France. Il m’apprend que « le spiritisme scientifiques7. Mais le spiritisme a gardé de très
est l’étude des lois naturelles de l’après-mort. Il nombreux adeptes dans le public. Comme dit
découle de faits rigoureusement observés et Y. Castellan, si, de nos jours, à Paris, la Maison
scientifiquement contrôlés. Il n’exige aucun acte des Spirites est « une fourmilière», l’Institut m éta­
de foi et donne la certitude absolue de l’existence psychique n’est plus fréquenté que par des
de l’âme et de sa survie ». chercheurs en nombre limité.
Les adeptes du spiritisme sont près d ’un million Le dernier Congrès spirite international a eu lieu
en France, estime une spécialiste, Y. Castellan: à Londres en 1960. Vingt pays y étaient repré­
« Il faut en effet com prendre non seulement les sentés. Il était présidé par le m aréchal de l’Air
spirites cultivés, les abonnés aux revues et aux britannique, sir Hugh Dowling. Sir Hugh com­
bibliothèques spirites, les habitués des confé­ m andait la R.A.F. en 1940. Il a vu disparaître
rences et des cénacles connus, mais aussi les tant de ses pilotes, qu’il évoque maintenant,
cercles intimes, bourgeois, autour d’un médium retiré dans son château, l’esprit de ces héros
bénévole ami. Ces habitués ne se découvrent défunts...
guère, et leurs réunions pourraient être aussi
bien des réunions de bridge. Elles sont extra­
ordinairem ent répandues6. » Astrologues et « voyantes » :
« Sans médium, point de communication tan­ 300 milliards d'anciens francs par an
gible, mentale, scriptive, physique, ni de quelque
sorte que ce soit.» Ces paroles ont été écrites «U n léviathan!» C ’est en ce term e un peu
par le fondateur du spiritisme, Allan Kardec mélodramatique, que François Le Lionnais
(1804-1869). Son nom véritable était Hippo- définissait, voici quelques années, dans une étude
lyte Rivail. Le pseudonyme lui fut donné restée classique, «l’hydre aux cent bras»,
au cours d ’une communication signée Esprit de l’arsenal des« fausses sciences».
vérité, l’appelant de ce nom qui « avait été le D ’après mes recherches personnelles, les chiffres
sien au temps des druides». Il eut une existence qu’il annonçait en 1954 sont encore valables,
vertueuse, laborieuse, mais passionnée. Il créa quoique en légère augmentation. Aujourd’hui, les
la Revue Spirite, écrivit de nombreux ouvrages, statistiques8 annoncent que la France possède
dont le Livre des Esprits qui eut une influence 50 000 cabinets de consultation occulte: 50 000
considérable, mit sur pied des congrès, fit des devins et astrologues, voyantes, pythonisses,
conférences, m ourut à la tâche. tireuses de cartes, etc. Le budget global de la
Depuis bientôt cent ans, Allan Kardec est « magie quotidienne», comme dit Casaril, est de
enterré au cimetière du Père-Lachaise. Sa 300 milliards d’anciens francs par an. Un milliard
tombe, en forme de dolmen, est la plus fleurie par jour pour la bonne aventure! Et sans doute ce
des cimetières parisiens. Chaque jour, près de chiffre est-il en-dessous de la vérité.
deux cents visiteurs, surtout des femmes, Une publication paroissiale constate qu’il y a
viennent se recueillir et déposer des monceaux de à Paris une tireuse de cartes pour 120 habitants,
fleurs. alors qu’il n’y a qu’un prêtre pour 5 000 âmes.
Les hommes de science ne partagent pas cette 6. L e spiritisme ( P .U .F ., 1965, pp. 87-88).
admiration et cette ferveur. Charles Richet, dès 7. C f. P ie rre D u v al, Nos pouvoirs inconnus. E n c y c lo p é d ie P lan ète.
8. 11 est b on d e d é tru ire à ce su jet u n e lég e n d e : l’I.N .S.E .E . (In stitu t
1907, prit parti contre l’hypothèse spirite des N atio n al d e la Statistique e t des É tudes É conom iques) n 'a enco re
phénomènes psychiques et créa une « science jam ais fait d ’e n q u ê te officielle su r les « fausses sciences », car,
m ’a -t-o n ré p o n d u , « il y a d e s p ro b lè m e s p lu s u rg e n ts » . C ’e st p a r la
métapsychique » d ’inspiration toute différente P ré fe c tu re d e p o lic e , p a r les rec e tte s -p e rc e p tio n s , qu i cla sse n t les
et dans un esprit de curiosité objective. Celle- a stro lo g u e s c o m m e « te n a n t u n b u re a u d e re n se ig n e m e n ts », o u p a r la
c o m p ilatio n a tte n tiv e d es p e tite s a n n o n c e s d e s d e v in s, d a n s la presse
ci a donné naissance à la parapsychologie sp é cia lisé e, q u e l’o n p e u t p a rv e n ir à d e s e stim a tio n s v alab les, b ien
moderne, dont les m éthodes sont essentiellement q u e m alaisées.

Pèlerinage sur la tombe d’Allan Kardec, au Père-Lachaise.


Autre form e de voyance: le pendule du radiesthésiste.
D o s s ie r P la n è te 119
Je n ’ai pu vérifier ces chiffres. M ais il est c e rta in un c a r a c t è r e d ’un ive rsalité à la fois to p o g r a ­
q u ’on d é n o m b r e 3 700 c a b in e ts d e v o y a n te s p h iq u e et psy ch o lo g iq u e.
d é c la ré s , selon les e stim a tio n s de la P r é f e c tu re de Si l’on vo ulait ê tre c o m p le t, il fa u d r a it p a rle r
police, mais les « v o y a n te s » n o n d é c la r é e s sont e n c o r e d e trois à q u a tr e c e n ts se c te s françaises,
sans d o u te plus n o m b r e u se s. d o n t ce rtaine s sont des g r o u p u s c u l e s 10. C a r on
Les p ré d ic tio n s son t au niv eau d e to u te s les a d o re à Paris bien d ’a u tr e s d ieux q u e le p ère
bourses. L e u r prix oscille e n tr e 30 c en tim e s , A n to in e , les astre s ou G e o r g e s R ou x. Il y a les
prix du tim b r e p o u r la ré p o n s e , et 2 500 N .F . a d o r a t e u r s de l’oig no n, d e l’œ u f, du soleil In c a;
T rois p u b lic a tio n s a stro lo g iq u e s tire n t à plus de il y a plusieu rs c o m p a g n ie s d e d ru id e s qui
50 000 ex e m p la ir e s: Astres, Astral et Horoscope. d a n se n t, le soir de la S a in t-Je a n , d a n s la fo rêt de
Plus d e dix o rg a n ism e s se c o n s a c r e n t à l’a stro ­ M e u d o n ; il y a aussi de s rites lucifériens où se
logie, intitulés C e n tr e , C ollège, A sso cia tio n , etc. d isen t des m esses no ire s et se p r a t iq u e n t des
La situation est florissante. A M arseille, un e n v o û te m e n ts ; il y a les se c te s sexuelles... M ais
« n u m é r o l o g u e » v end d a n s les milieux financiers no u s ne p o u v o n s p a r l e r d e to u t. N o u s p ré v o y o n s
ses « prévisions astro -sug ge stives» d o n t le Grand un livre d ’e n s e m b le sur le sujet.
Jeu v a u t 2 424 francs, si l’on en c roit la notice
j a u n e et rou ge, b o u rr é e de g ra p h iq u e s, q u ’il
en vo ie « g ra c i e u s e m e n t et sans e n g a g e m e n t de A u m oin s 1 5 0 0 0 0 catholiques
v otre p a r t » . P o u r c e tt e s o m m e , le client a droit ont quitté l'Ég lise p o ur une secte
à « F a n a to m ie finan cière et aux t e n d a n c e s des
m a r c h é s b o u rsiers d e Paris et de N e w Y ork, une P o u rq u o i ta n t de se c te s religieuses? P o u rq u o i
a n n é e à l’a v a n c e » . Son su c c è s d a n s le milieu des ta n t d ’h o m m e s et de fe m m e s? Ils ne so nt pas tous
affaires est co n sid é ra b le . et f o r c é m e n t des d éséq u ilib rés. N o u s au rio n s to rt
Q u e p en se l’h o m m e de la rue d e c e tt e a v a la n c h e de no u s d é b a r r a s s e r du p r o b l è m e aussi sim ple­
de p ré d ic tio n s? U n e e n q u ê te de l’in s titu t frança is m en t. S o u v en t, leu r esprit, p r o f o n d é m e n t reli­
d ’O p in io n p u b liq u e, en 1963, n o u s ren s eig n e à ce gieux, ne p a rv ie n t pas à se satisfaire d e la
sujet. En m o y e n n e 58 % d es p e rs o n n e s in te r­ religion, à leurs yeux o rg an isée et co n fo rta b le
r o g é es c o n n a is se n t le u r signe astro lo g iq u e, 53 % d a n s laqu elle ils o n t été élevés. C elle-ci leu r
lisent leu r h o ro s c o p e d a n s la presse, 38 % p a ra ît tr a h ir l’a m b i a n c e p a ss io n n é e du c h ristia­
d é sire n t faire éta b lir le u r h o ro s c o p e p e rs o n n e l nism e primitif. C ’est u n e passion q u ’ils r e c h e r ­
si elles en o n t l’o cc a sio n . C e s p o u r c e n t a g e s élevés c h e n t. Les P e n te c ô tis te s, p a r e x e m p le , te n t e n t de
se justifient p a r le fait q u e b e a u c o u p de p e rs o n n e s r e c r é e r l’Église des origines en re n o u v e la n t les
c o n s i d è re n t l’astrolo gie c o m m e u n e s c ien ce rites d ’a u trefo is: im po sition d es mains, é c h a n g e s
re c o n n u e . T o u s les jo u r s , les o b s e r v a to ir e s a s t r o ­ c h a le u re u x e n tr e les fidèles et le p a ste u r, etc.
n o m iq u e s re ç o iv e n t d e s d e m a n d e s d ’h o ro s c o p e . P e u t- ê tre l’Église est-elle à un t o u r n a n t, c o m m e
P o u r q u a ra n t e - t r o is p e rs o n n e s su r c e n t, l’a s tro ­ elle l’éta it e n tr e les h* et v c siècles a p rè s J.-C.? H.
logue est un savan t, 37 % e stim e n t q u e leur En ces te m p s, plus de q u a tr e ce n ts sec tes gnos-
c a r a c t è r e c o rr e s p o n d p a r f a it e m e n t au signe sous tiq u es existaient. Seule le u r ré u n io n en un
lequ el elles son t nées, 23 % affirm en t avoir e n se m b le o r d o n n é a pu c o n f é r e r au christian ism e
c o n sta té q u e les p ré d ic tio n s lues d a n s l’h o ro s ­ na issa nt sa vitalité et sa force. C e n ’est p as à nous
co p e d u j o u r « se réalisent de façon r e m a r q u a b l e » 9. 9. Il va sans d ire q u ’on p e u t é tu d ie r le p ro b lè m e d e l’in flu en ce d es
astre s a v ec rig u e u r et o b jec tiv ité . D an s c e t a rticle , seul l’attra it
irra tio n n e l d e la c ro y a n c e aux a stre s d a n s le g ran d p u b lic est
D an s ce survol rap id e , n o u s n ’av o n s pas eu le d é c rit. M ais n o u s a v o n s tra ité ce su jet d e faço n p lus ap p ro fo n d ie
d an s l'Astrologie devant ta science. E n c y c lo p é d ie P lan ète.
loisir d ’e x a m i n e r t o u t e s les p a ra c r o y a n c e s . N o u s 10. V oir les o u v rag es de P. G e y ra u d , d o n t les Petites Eglises de Paris.
a v o n s s e u l e m e n t é v o q u é les plus im p o rta n te s , e t le livre d e G u y B re to n , les Nuits secrètes de Paris, c o n sac ré s aux
p e tite s s e cte s p a rtic u liè re m e n t p itto re sq u e s.
celles qui d é p la c e n t des foules et b ra s sen t 11. S u r la crise d es relig io n s, vo ir les c a rte s e t les s ta tistiq u e s p ub liées
d ’im m e n s e s ca p itau x , c o n f é r a n t aux superstition s dan s n o tre p ré c é d e n t n u m éro .

120 Les paracroyances en France


de no u s p r o n o n c e r d a n s un d é b a t aussi d élicat. L a c a r a c té ris tiq u e fo n d a m e n ta l e qui, pe nsons-
Mais, a s s u ré m e n t, le p r o b l è m e est im p o rta n t. Le nous, relie les a d e p te s d e s p a ra c r o y a n c e s , c ’est
plus so u v e n t, ce so nt d e s fidèles sin cère s qui, l’im m a tu rité . I m m a tu rité intellec tuelle, mais
un j o u r d éç u s, se t o u r n e n t vers d e n o u v e a u x s u r to u t im m a tu rité affectiv e. C o m m e d es en fan ts
messies aux belles p ro m e s s e s : « N o n , le te m p s frustrés d ’a m o u r , ils o n t be so in d ’un Pè re ou
des m irac les n ’est pas m o r t! » — « O u i, vous d ’u n e M è r e , d ’un gu ide bien veillant et accessible:
dev iend re z les élus privilégiés de D ieu ! » 12 le p è re A n to in e , la c h è r e m a m a n Lydie, la
D ’un côté il y a, nous semble-t-il, un e crise de p ap ess e de B o ston, le C h rist de M o n tfa v e t...
l’Église. Et, de l’autre, ne tro uv e-t-o n pas une M ais g a rd o n s -n o u s d ’u n e sévérité e x tr ê m e . U ne
c e rta in e crise du ra tio n a lism e ? U n « m e illeu r des e n q u ê t e sur la crise de s g ra n d e s religions,
m o n d e s » te c h n i q u e , qui c h o q u e et d é m o ra lise pu bliée d a n s le p r é c é d e n t n u m é r o de Planète,
p a r sa fr o id e u r e t son m a n q u e de p r o l o n g e m e n t s c o n c lu a it à u n e v a c a n c e g ran d issa n te de l’esprit
m é ta p h y s iq u e s ? C ’est sans d o u te ce d o u b le religieux, h ors d e s c a d re s c o n s a c r é s qui se
d é sa r ro i q ui p ousse ta n t d e nos se m b la b le s vers ré tré c isse n t. Louis Pauw els, d a n s ce m ê m e
le spiritism e ou l’in te rro g a tio n des b o u le s de n u m é r o , n o tait d a n s l’esprit m o d e r n e p ro g r e s ­
cristal. D a n s b e a u c o u p de secte s, on c o n s ta te siste, u n e a b s e n c e d ’e s p é r a n c e ré v o lu tio n n a ire
q u e le g o û t d es sp é c u la tio n s p h ilo so p h iq u e s est fo n d a m e n ta l e . Il y a ainsi, sur to u s les plans
cultivé avec s in cé rité , sinon avec b o n h e u r . de la c o n s c ie n c e , u n e sorte d e m a n q u e du sens
de la d e stin é e , un d é sa r ro i et u n e a tt e n te .
Pauw els, c ita n t M a lra u x selon qui « le siècle à
C o n clu s io n to ute provisoire : v e n ir se r a m é ta p h y s iq u e » et r e p r e n a n t u n e a n a ­
lyse d ’A n d r é A m a r, m o n tra it une d o u b le crise,
un scandale dans la pensée m od ern e sinon p ré s e n te , du m oin s très p ro c h a in e , de la
C e r te s il ne m a n q u e pas a u j o u r d ’hui de motifs logique et de l’on to lo g ie d a n s la p e n s é e o c c id e n ­
p r o f o n d s p o u r faire glisser c e rta in s ê tre s vers tale p lo n g é e d a n s la c o n fu s io n d e s fins, et où les
les p a r a c r o y a n c e s . M ais c o m p r e n d r e et e s tim e r la an c ie n s ab so lu s p olitiques, p h ilo so p h iq u e s et
v a le u r de ces motifs n ’e n g ag e pa s p o u r a u ta n t à religieux so n t d e v e n u s c a d u c s. T o u t se passe
au th e n tif ie r ce q u ’il y a d ’irra tio n n e l p ur, de c o m m e si n o tre p e n s é e était d a n s l’a tt e n te de
d a n g e r e u x parfo is et s o u v e n t d e p riv atif d a n s v aleu rs no uv elle s et d ’u n e re f o n te d es c o n c e p ­
de telles p a r a c r o y a n c e s . tions g é n é ra le s d e l’h o m m e et d e l’U nivers
L o r s q u ’on assiste aux ré u n io n s d ’u n e s e c te , ce qui in té g ra n t la vieille in q u ié tu d e m éta p h y siq u e .
fr a p p e , dès l’a b o rd , c ’est l’in d iffé re n c e des M ais il est bien é v id e n t q u e c e tte in tég ratio n
m e m b re s p o u r to u t ce qui se passe hors du g rou pe. d e la m é ta p h y s iq u e d a n s u n e ré n o v a tio n des
Il s’agit là d ’u n e v érita b le s c h iz o p h ré n ie sociale. idées ne s a u ra it p asser p a r la voie a lié n a n te de
N ’oub lio ns p as no n plus l’e x tr ê m e suggestibilité ce s p seu do -relig ion s, de ces p a r a c r o y a n c e s .
de la p lu p a r t d e s a d e p te s : u n e sen tim e n ta lité C elles-ci té m o ig n e n t plus du d é sa r ro i g é n é ra l
to u jo u rs p r ê t e à e n v a h ir le r a i s o n n e m e n t. C e tt e q u ’elles n ’a n n o n c e n t le fu tur. Elles sont, au sens
a ttitu d e ex pliq ue le s u ccès in c r o y a b le d e s m essies fo rt du m ot, un s c a n d a le d a n s la p e n s é e m o d e r n e .
q u e nous a v on s é v o q u é s. D ’a u tr e s m o b iles co n fu s M ais, sans d o u te , faut-il q u e le s c a n d a le arrive.
a n im e n t les a d e p te s . D é sir d e se t r o u v e r « p a rm i Son feu éc la ire les lé z a rd e s qui se font d a n s les
les élus», c h e z les Témoins de Jéhovah p ar a u tr e s c e rtitu d e s. Sans nou s in viter à l’in du l­
ex em p le. D é sir d ’a r r ê t e r la fuite du te m p s , che z g e n c e , il no us oblige à un plus g ra n d effort
les Spirites; ou au c o n tr a ir e , de le p ré c ip ite r, d ’in te rro g a tio n et no us m o n t re e n c o r e un e fois
ch e z les Saints des derniers jours. q u e no us ne savons pas tou t. Le plus fou est celui
qui, c ro y a n t to u t savoir, ju g e to u s les a u tr e s fous.
12. Le R .P . C h é ry é c riv a it en 1954: « O n p e u t e s tim e r à 150 000 le
n o m b re des c h ré tie n s qui o n t q u itté le u r église p o u r c h e rc h e r ailleu rs M ICHEL GAUQUELIN.
la voie du salu t - ou s im p le m e n t la gu é riso n d e leu rs m alad ies. »

D o s s ie r P la n è te 121
Petit dictionnaire des principales
ADVENTISTES DU 7' JOUR ANTOINISTES savon, salut». Journal, vendu dans
les cafés : En A vant.
Fondateur: William Miller (1782- Fondateur: Antoine Louis (1846- Doctrine: Origine protestante. La
1849), U.S.A. 1912), Belgique. Depuis 1906 appelé théologie est délaissée. Seul compte
Diffusion: Plus d’un million le père Antoine. le témoignage personnel devant le
d’adeptes, dont 300 000 aux U.S.A., Diffusion: Surtout en France et en Christ. Drapeau bleu et rouge
et 4 000 en France. Nombreuses Belgique. 55 temples, dont 25 en (sainteté et sang du Christ) avec
publications. Émission radiopho- France et 3 à Paris, 10 000 à 20 000 des étoiles d’or (le Saint-Ésprit).
nique française : « La voix de l’espé­ adeptes, et de nombreux sympathi­ Discipline: l’obéissance stricte et
rance ». Très riche, très organisée. sants en plus. 2 000 frères et sœurs militaire est exigée.
Doctrine: Secte protestante. La fin qui s’habillent de noir pendant
du monde est imminente (annoncée l’exercice de leurs fonctions. Res­
déjà plusieurs fois par Miller). Le sources: les dons spontanés des CHRISTIAN SCIENCE
Christ va revenir sur Terre pour fidèles. Activité charitable. Culte:
mille ans. 144 000 Justes iront au « l’Opération au nom du Père », tous Fondateur: Mrs. Mary Baker-Eddy
ciel, les Bons vivront éternelle­ les matins sauf le samedi, et, le (1821-1910), U.S.A.
ment sur Terre, les Méchants seront dimanche, « l’Enseignement du Diffusion: Mondiale, surtout dans
exterminés. L’âme n’est pas immor­ Père ». les pays de langue anglaise. Plus de
telle. Pas d’enfer ni de purgatoire. Doctrine: Mi-spirite, mi-théoso- un million et demi de fidèles,
Le jour du repos est le samedi, non phique. Quatre grands prophètes: 15 000 centres d’apprentissage de
le dimanche. Strict régime alimen­ Adam, Moïse, Jésus et le père la guérison. En France, 1 000
taire. La dîme qui revient à l’Église Antoine. Quasi-divinisation de adeptes, dans une dizaine de villes.
est de 10 % du revenu de chaque celui-ci. Guérison des malades par Public en général aisé. Tout service
fidèle. Baptême par immersion. imposition des mains, par l’inter­ est payant.
Une dizaine d’autres sectes adven- médiaire des frères et des sœurs Doctrine: Sa fondatrice, Mrs.
tistes existent en France et dans le qui ont su capter le fluide uni­ Baker-Eddy, est plus ou moins
monde. versel grâce à leur bonté. Fêtes divinisée. Le mal n’existe pas. Il
principales: 25 juin fête de Père, et suffit de se convaincre que la ma­
3 novembre Fête de Mère, qui sont ladie et le péché ne sont que des
AMIS DE L’HOMME les jours de leur« désincarnation ». créations de notre imagination
pour les voir disparaître aussitôt.
Fondateur: Alexandre Freytag
(1870-1947), Suisse.
Diffusion: En Suisse et en France ARMÉE DU SALUT
12000 adeptes. C’est une dissi­ MORMONS
dence des Témoins de Jéhovah. A la Fondateur: William Booth (1829-
mort de Freytag, division en deux 1912), Angleterre. Leur nom officiel est: « Église de
branches, l’une suisse, l’autre fran­ Diffusion: Son «général» la dirige Jésus-Christ des Saint des Derniers
çaise. Le chef de la branche fran­ de Londres. Elle s’est implantée Jours ».
çaise est Bernard Sayerce, le fidèle partout dans le monde, en parti­ Fondateur: Joseph Smith ( 1805-
berger, assisté de Lydie Sarte, la culier en France, où elle compte 1844), U.S.A.
chère maman Lydie. Propagande par 350 « officiers » et 4 000 « soldats ». Diffusion: Mondiale. Deux millions
prospectus, porte à porte, journaux. A Paris, elle possède deux cités de fidèles. Siège social de la religion
Doctrine: Très semblable à celle refuges, une péniche, un « Palais de à Sait Lake City (Utah). Les mis­
des Adventistes, dont elle diffère la femme » de 700 chambres. Acti­ sionnaires mormons envoyés dans
sur des détails seulement. Climat vité charitable et spectaculaire toute l’Europe y font une évangéli­
général plus philanthropique et auprès des déshérités, pour obtenir sation active. En France, 4 000
conciliant. leur rédemption. Slogan: « Soupe, baptisés (par immersion).

122 Les paracroyances en France


parareligions en France
Doctrine: Joseph Smith a reçu à Brooklyn (New York). Propa­ aura lieu en 1966. Innombrables
directement de Dieu le Livre de gande acharnée et rationalisée. Un livres et revues. Deux associations
Mormon qui est une suite à million d’adeptes, dont 15 000 en principales à Paris: Union spirite de
FAncien et au Nouveau Testament. France, surtout dans les banlieues France et Maison des Spirites.
« Millénarisme » : il s’écoulera mille des grandes villes. Nombreux jour­ Doctrine: Il y a une survie après la
ans entre le retour de Jésus sur naux. Congrès. mort, celle de l’esprit. Un esprit
Terre et le jour du Jugement der­ Doctrine: Très proche de celle des désincarné peut se manifester aux
nier. Chaque fidèle doit 10 % de ses Adventistes, mais plus violente. vivants par l’intermédiaire du
revenus à l’Église, dont le revenu L’ultime bataille d’Harmaguédon médium qui lui fournit la force
annuel est de 55 milliards. Colos­ est imminente. Anticléricalisme nécessaire. Après la désincarnation,
sales recherches généalogiques en prononcé. Mode de vie sévère, les esprits subissent une évolution
Europe, en France particulière­ basé sur de nombreux interdits. des sphères inférieures aux sphères
ment, car chaque Mormon doit supérieures. Quand leur évolution
retrouver ses ancêtres pour les est suffisante, ils peuvent être
baptiser par procuration. chargés de missions auprès des
SCIENCES OCCULTES mortels pour les guider.

Fondateur: Origine trop ancienne


MOUVEMENTS DE PENTECOTE pour qu’on puisse en définir un.
Antique religion cosmique et éso-
Fondateur: Aucun, si ce n’est le térique, qui s’est dégradée peu à
Christ. Sectes protestantes, appa­ peu.
rues d’abord en Californie, au Diffusion: Universelle. En France
début du siècle. on dénombre 50 000 voyantes, P O U R A P P R O F O N D IR L A Q U E S T I O N
Diffusion: En cinquante ans, ont cartomanciennes et astrologues.
fait 7 à 8 millions d’adeptes dans Budget important: cinq milliards P. Boussel : G uide des voyantes. La
le monde. En France, la propagande par an. A Paris, près de 3 700 ca­ Palatine, 1 9 63.
commencée en 1930 a rallié déjà binets de consultation occulte. G . Breton : Les nuits secrètes de Paris,
près de 40 000 adeptes. Grandes Plusieurs dizaines de périodiques. N o ir et Blanc, 1 9 6 3 .
campagnes de guérison. Journal: Associations nombreuses. Congrès. Y . C a stellan : Le spiritism e, P .U .F .,
La onzième heure. Émission radio- Doctrine: L’avenir individuel peut 1 9 65.
phonique: Radio-réveil. Ressources: être prédit, par l’examen de Signes. M . Colinon : Faux prophètes et sectes
les dons spontanés de riches fidèles. On découvre ces Signes, pour la d 'aujourd 'h ui. Pion, 1 9 5 3 .
Doctrine: Retour aux sources du chiromancie, dans les lignes de la — Le phénom ène des sectes
christianisme primitif. Importance main, pour la cartomancie, dans les au xx1 siècle. Fayard, 1 9 63.
particulière du Saint-Esprit, qui tarots, pour l’astrologie, dans les R .P. H. C h é ry : L'offensive des sectes.
procure le « parler en langues » et astres, etc. Le Cerf, 1 9 6 1 .
la guérison miraculeuse par l’impo­ G . D a go n : Les sectes en France,
sition des mains. Strasbourg, 1 9 5 8 .
P. G eyraud : L'occultism e à Paris,
SPIRITISME Ém ile Paul, 1 9 53.
— S ectes et rites, Ém ile-
TÉMOINS DE JÉHOVAH Fondateur: Allan Kardec (1804- Paul, 1 9 54.
1869). France. J . S e g u y : Les S ectes protestantes en
Fondateur: C.H.T. Russel (1852- Diffusion: Mondiale. Dix millions France, Beauchesne, 1 9 56.
1916), U.S.A., par une dissidence d’adeptes dans le monde, en France
des Adventistes en 1874. 600 000 à un million. Congrès inter­
Diffusion: Mondiale. Siège central nationaux fréquents; le prochain

D o s s ie r P la n è te 123
N. BAMMATE

M AUR ICE BÉJART

JEAN DUVIG N AUD

EDGAR M ORIN L O U IS PAUW ELS / CLAUDE PLANSON

JEAN VILAR présentent

CINQ EVENEMENTS
pour la rencontre des cultures
Vous n 'ê te s pas obliges de m ettre une cravate. A rrivez à l'h eu re qui
vous conv ien t. P artez quan d vous voulez. Si « ç a ch auffe», on co n ti­
n u era au -d elà de m inuit. N ous ne vous prions pas de venir assister à un
sp e c ta c le , au sens classique du m ot. N ous vous invitons à p artic ip er, de
l’œ il, de l'oreille, de la voix, du geste, de l'âm e com m e de l'estom ac,
à une série « d 'é v é n e m e n ts» .
Q u ’en ten d o n s-n o u s p a r « év én em en ts» ? C lau d e Planson s'explique
dans les pages suivantes. N ous avons c h erch é à réunir les co n d itions
d 'u n e p articip atio n réelle et to tale du publie.
D 'a b o rd , p ar le choix de ce public m êm e. N ous d o n nons la p rio rité, en
effet, aux h om m es volontiers to u rn és vers la no u v eau té, les asp ects
p ro sp ectifs de la cu ltu re et des loisirs, rassem blés p ar des clubs ou
a u to u r de pu b licatio n s q u 'a n im e l'esprit de r e c h e r c h e 1. Ce choix n’est
pas p arfait, bien en ten d u . Q u an tité d 'isolés nous sont sû rem en t
p ro ch es. M ais il indique une d irection. Il nous p erm et aussi, dans la
réalisatio n , de rom pre avec l'économ ie de luxe.
E nsuite, p a r le choix des spectacles. Il s'agit de faire se re n c o n tre r
des cu ltu re s éloignées plus e n co re dans le tem ps que dans l'espace. Il
s'agit d ’am e n e r, non devant nous, mais au milieu de nous, p ar exem ple,
d es d e rv ich es to u rn e u rs et hurleurs, des p rê tre s et des seetataires
V audous. On ne leu r a pas dit: «V enez vous exhiber.» On leur a dit. I ^ “

Photo ( lande Huhei


«Venez être ce que vous êtes; venez vous faire comprendre.» Ils
donneront un spectacle, certes. Beau, troublant, parfois terrifiant. Mais
la qualité dépendra de la densité intérieure, de la réceptivité, de la
disponibilité de cet autre acteur qu’est, dans ce cas, le public. Et il
faudra que ce public ait franchi, au préalable, plusieurs seuils de
compréhension. C’est pourquoi «l’événement» se composera aussi
d’une exposition, d’une conférence, de projections de documents, d’une
table ronde, d’un dîner conforme à la tradition célébrée.
Au théâtre, l’art de l’acteur, outre certaines fonctions admirables, est
d’empêcher les gens de tousser. Ici, la puissance signifiante et libé­
ratrice des gestes, des voix, des rythmes doit se mesurer à ce qu’elle
rend de vie, de présence, d’animation au spectateur.
Enfin, ces «événements» n’auront pas lieu dans un théâtre, fût-il le
plus moderne, mais dans un lieu chaque fois adapté, par son style
d’origine ou son agencement: on sera assis sur des tapis chez les Soufis,
1. L ’Association pour la
dans une auberge andalouse pour le Flamenco, sur des bancs de temple
Rencontre des Cultures pour le Negro Church Music. Chacun de ces «événements» durera de
groupe, au départ, des six heures à minuit pour cinq cents personnes au maximum, avec liberté
responsables d'orga­ d’entrée et de circulation, et sera présenté à Paris durant deux semaines.
nismes de diffusion de On voit selon quelles conceptions nous avons essayé, Claude Planson et
la culture et des loisirs,
comme le Club Méditer­ moi, avec l’accord et le soutien des personnalités du comité de
ranée, les Jeunesses PA.R.C.‘, d’organiser ce premier «cycle de la recherche et de la
Musicales de France, connaissance».
« Culture, Arts, Loisirs »,
et de publications comme
Notre ambition collective ne se limite pas là, bien sûr. Ces premières
l’Express et Planète. manifestations sont expérimentales. Nous souhaitons pouvoir ensuite
Ce n’est évidemment pas présenter des spectacles à grand déploiement, comme cette ix' Sym­
limitatif. C’est une réu­ phonie de Béjart qui réunit trois cents participants et prend le caractère
nion d'hommes qui se d’une véritable cérémonie et fête de masse. Nous souhaitons susciter
connaissent et s ’estiment,
mais dont la vocation est la création de nouveaux complexes culturels, à Paris et en province.
justement de ne pas tra­ Nous voudrions prouver que le public lui-même, sans recours aux
vailler « en circuit fermé ». soutiens extérieurs et au pouvoir, par son organisation spontanée et
L ’Agence pour la Ren­ son dynamisme propre et en toute liberté, est capable de provoquer
contre des Cultures, ani­
mée par Claude Planson des réalisations d’importance, réellement contemporaines.
et Louis Pauwels, se Je crois que nous sommes nombreux à vouloir, par ce chemin ou
charge des réalisations d’autres, hâter la prise de conscience des possibilités spirituelles
en conformité d’esprit de notre temps.
avec l'Association. Au
comité de personnalités « Mais pourquoi faites-vous donc tant de choses? » me demande-t-on
dont les noms figurent en parfois. Je réponds comme répondraient tant d’hommes d’aujourd’hui
tête de cet article, vien­ que je connais, s’ils ne craignaient de se servir de mots abîmés par le
dront s ’adjoindre des
sections d’étude pour le
mauvais usage, mais cependant justes en l’occurrence: «Pour rien qui
cinéma, l’urbanisme, les se puisse tout de suite mesurer: par esprit missionnaire. »
arts, la sociologie, etc. LOUIS PAUWELS.

La rencontre des cultures


Vous verrez
de 18 heures
à minuit :

le véritable
flam enco

Exposition,
projection.
table ronde
et dîner
traditionnel
précéderont
le spectacle
qui se déroulera
en présence
des plus grands
toréros
andalous

La plus célèbre
danseuse flamenco :
Manuela Vargas
Photo /'/«:

1
Claude Planson : une révolution du spectacle
j. m o u s s e a u/ C la u d e P lan so n , vous fo n d e z avec a n n é e s, on p e u t c ite r le N ô ja p o n a is, l’o p é r a
P auw els q u e lq u e c h o se qu e l’on p eu t, si j e ne ch ino is e t les c é r é m o n ie s s e c r è te s d u C a m e r o u n .
m ’a bu se sur les te rm e s, a p p e le r le T h é â t r e des
C u ltu re s. E x a c te m e n t, de q u o i s’agit-il? V o u s assiterez à une fête populaire

C. pla n so n / D ’a b o rd , je n ’aim e p as b e a u c o u p j. M. / V otre fa ç o n d ’a b o r d e r la n o tio n du


e m p lo y e r le m o t « t h é â t r e » , p a r c e q u e c ’est un t h é â t r e m ’é to n n e . Je m ’ex p liq u e : le th é â t r e est
te r m e su r lequ el on ne s’e n te n d jam ais . C ’est so u v e n t co n sid é ré c o m m e un p h é n o m è n e in tel­
p o u rq u o i nou s e m p lo y o n s la fo rm u le « R e n c o n tr e lectuel. O n va au t h é â t r e p o u r p en ser. O r, vous
des C u ltu re s » . D a n s n o tre pro jet, il s’agit très p arlez d u th é â t r e c o m m e d ’u n e fête, et m ê m e
p ré c i s é m e n t d e faire c o n n a ître les d iffé re n te s c u l­ d ’u n e fête p op u laire.
tu re s d u m o n d e , d ’un e m a n iè re a p p ro f o n d ie .
P o u rq u o i? P o u r aller a u -d elà d e ce qui a été im a­ c . p . / C e d o n t je suis sûr, c ’est q u e le th é â t r e
giné dep uis vingt ans p o u r ren o u v e le r le spectacle. n ’est pas u n e simple b ra n c h e d e la litté ra tu re .
J ’ai été mêlé, depu is la g u e rre, à trois év é n e m e n ts L o rs q u e ce rta in s critiq ues d r a m a ti q u e s é tu d i e n t
essentiels sur le plan th éâtral. Ils o n t eu lieu en u n e pièce c o m m e ils é tu d i e r a i e n t u n e œ u v r e litté­
F r a n c e . Le p re m ie r, c ’est le T h é â t r e N a tio n a l raire (c e rta in s d ’e n tr e eux se p la ig n e n t m ê m e
P o p u la ire d e J e a n Vilar. C ’est-à-dire la ten ta tiv e d ’ê tre obligés d e sortir, d ’aller au t h é â t re , alors
de re n d r e le th é â t r e au p eu p le. La d e u x iè m e a été q u ’ils p r e n d r a ie n t aussi bien c o n n a is s a n c e de la
le T h é â t r e des N atio n s. Il s’agissait d ’o u v rir les p iè c e en la lisant le soir, au c h a u d , d a n s le u r lit),
fe n ê tre s sur le m o n d e , d e d é c o u v r i r ce qui s’y je p en se q u ’ils se tr o m p e n t . Le t h é â t r e n ’est pas
passait. L a troisiè m e e x p é rie n c e à la quelle j ’ai fait p o u r ê tre lu, mais p o u r ê tr e représenté. Et, là,
été m êlé, b ien q u e m oins in tim e m e n t, a é té le il fau t bien q u e no u s essayions d e d é c o u v r i r t o u t
T h é â tr e V ivant, c ’est-à-dire la r e c h e r c h e d ’un ce q u e re c o u v r e le m o t t h é â t re . C e la va bien
n o u v e a u ré p e rto ire basé n o n pas su r l’im aginaire, a u -d elà d ’un simple je u intellectuel. Je crois q u e
mais su r le d o c u m e n t a u th e n tiq u e . le th é â t r e c ’est... le c h a n t de l’oiseau. Vous savez
ce q u e p e n se n t les zoopsychologues? Q u e l’instinct
j. m . / Q u ’a a p p o r t é c h a c u n d e ces é v é n e m e n t s et essentiel c h e z l’anim al est l’instinct du te rrito ire,
p o u rq u o i faut-il in v e n te r a u jo u r d ’hui u n e fo rm e q u e c ’est s e u le m e n t lorsqu e l’anim al a co nq uis
nouvelle d e th é â tre ? son territo ire q u ’il p e u t c o m m e n c e r à c h a n t e r ou
à d anser. F aire d e l’art, en q u e lq u e sorte. Je
c . P . / Le T . N . P . : la p re u v e q u ’il existe un p ense q u e le t h é â t r e a p p a r a î t ch e z l’h o m m e ,
im m ense pub lic dispo nib le, q u ’il suffit d ’aller le lo rsq u ’il a d é c o u v e r t les limites d e sa « n a ti o n » .
c h e rc h e r . Le T h é â t r e d e s N a tio n s : la d é m o n s ­ C e la su p p o s e, b ien sûr, u n e société fo r te m e n t
tra tio n q u e le th é â t r e est un langage universel, s t ru c tu r é e , u n e so cié té en b o n n e santé. N o tr e
au m ê m e titre q u e la p e in tu re ou la m u siqu e. société m alade est malade du théâtre. Logiquement.
O n no u s avait mis en g a r d e : « Le pub lic parisien
sera in c a p a b le d e c o m p r e n d r e des s p e c ta c le s j. m . / Si j ’en crois les h o m m e s du s p e c ta c le , les
v en u s d ’E x tr ê m e - O r i e n t ou d ’A friq u e. D ’ailleurs, d ir e c te u r s d e salles et les critiques, il existe
il ne se d é r a n g e r a m ê m e pas. » O r, c ’est le a c tu e llem en t une crise du th éâ tre . D e ux q uestions:
c o n tr a ir e q u i s’est p ro d u it. P a rm i les g ra n d s Y a-t-il v ra im e n t u n e crise d u th é â t r e ? Est-ce
suc cès d u T h é â t r e d es N atio n s , ces d e rn iè re s l’év o lu tio n d e l’art th é â t ra l qui serait res p o n sab le

La rencontre des cultures


d e c e tte crise, ou bien a-t-elle u n e a u tr e cau se ? b u t d e r a m e n e r le public vers les salles d e s p e c ­
tac le ou bien est-elle plus a m b itie u se sur le plan
c. p . / Le m o n d e e n tie r est en crise. E t t o u t dan s cu lturel?
le m o n d e est en crise. T o u t est en é t a t de ré v o ­ c. p. / Elle est b e a u c o u p plus a m b itie u se, n a t u ­
lution. T o u t é ta n t rem is en q u e stio n , les h o m m e s re lle m en t. U n des g ra n d s p r o b l è m e s posés à
o n t besoin plus q u e ja m a is du th é â t r e p o u r se l’h o m m e m o d e r n e , c ’est l’explosion d e la civi­
re tro u v e r, se re c o n n a îtr e , se re g a r d e r en eux- lisation des loisirs. O n p e u t p e n s e r q ue, d ’ici
m ê m e s et s’ex p rim er. Il y a crise d u th é â t r e au dix ans, les h o m m e s a u r o n t plus d e te m p s à
m ê m e titre q u ’il y a crise d e la c irc u la tio n . Les c o n s a c r e r aux loisirs q u ’au travail tel q u e no u s
routes ne s ont plus a d a p té e s à la société m od ern e. l’e n te n d o n s e n c o re . N o u s sero n s sortis d e l’escla­
Le t h é â t r e n on plus. vage, no us a u ro n s é c h a p p é à la m alé diction .
Il est év id e n t q u e les n o tio n s d e cu ltu re et de
V o u s n'aurez plus à vo us « habiller » loisirs v o n t se p é n é t r e r d e plus en plus. C ’est ici
q u e le t h é â t r e d e v ra it re p r e n d r e la place q u ’il a
j. m . / P o u r qu elles raisons? te n u e d a n s le m o n d e a n tiq u e ou d a n s les sociétés
primitives.
c . P . / P o u r b e a u c o u p d e raisons. L a p re m iè r e ,
c ’est le lieu th é â t ra l lui-m êm e. Le t h é â t r e d e nos V o u s recevrez une sorte d'initiatio n
gran d s -p ères, le t h é â t r e d it « à l’italienn e» ,
r e p r o d u it d a n s ses m o in d re s détails les s tru c tu r e s ;. m . / R e n c o n tr e de s cu ltu re s: vou s vo ule z faire
de la s ociété d e son tem ps. La salle est d é c o u p é e se r e n c o n t r e r les c u ltu res italiennes, françaises,
en tr a n c h e s afin q u e les classes ne s’y m é la n g e n t g e rm a n iq u e s , etc., e n tr e elles ou bien vous voulez
ja m a is : l’o r c h e s tre est le d o m a i n e d es bo urgeois, faire r e n c o n t r e r n o tre cu ltu re o c c id e n ta le avec
le pou lailler ou le « p a rad is» est réservé au p o p u ­ d ’a u tr e s cultures? D isons, p o u r pré c ise r e n c o re
laire, les loges re ç o iv e n t les « g e n s d u m o n d e » les choses, quels v o n t ê tre vos s p ectacles?
qui s’y r e t ro u v e n t c o m m e d a n s le u r salon. Les
th é â tre s c o n stru its à la fin du siècle d e r n i e r ( c ’est C .. p . / Se r e n c o n t r e r to u te s les cultu res. Aussi
le cas d e la p lu p a r t des s cèn es de Paris) sont b ien av ec les c u ltu re s orien tales, africaines, etc.,
c o n ç u s p o u r accueillir u n e fo rm e d e s p e c ta c le q u e les d ifféren tes fo rm es de la cu ltu re o c c id e n ­
plus p r o c h e d e la c é ré m o n ie sociale et m o n d a in e tale. T ô t ou ta rd , nou s le savons bien, s’o p é r e r a
q u e d u th é â t r e p r o p r e m e n t dit. le g ra n d m étissage. P o u r l’instant, c h a c u n do it
A jo u to n s l’obligatio n de « s ’hab iller», le systèm e fo u rn ir son a p p o r t à c e tt e civilisation p lan é ta ire
de loca tio n , les h o ra ire s in c o m m o d e s , les m o y en s en ge statio n. C e qui d o n n e à la c u ltu re c u b a in e
d ’in fo rm ation qui d a te n t du tem p s de la « ré c la m e », son visage particulier, c’est le fait q u ’on y retrouve,
l’o bligation d e d în e r d ’un san dw ich avalé à la é t r o it e m e n t mêlés, d ’u n e p art, les a p p o rts
h â te ou de s o u p e r à de s tarifs prohibitifs. N o u s a n da lou s, castillans, basqu es, etc., et, d ’a u tre
som m e s bien obligés d e c o n s t a te r q u e le th é â tre , pa rt, les a p p o rts du p e u p le y o ru b a.
tel q u ’il est o rga nisé en E u ro p e , et plus p a r t ic u ­ L a c u ltu re p la n é ta ire , ce ne sera c e rte s pas la
liè re m e n t en F r a n c e , ne r é p o n d en rien aux cu ltu re o c c id e n ta le im p o sée au reste du m o n d e ,
nécessités du m o n d e m o d e r n e . mais u n e c u ltu re to u t à fait n ou velle, à laquelle
A lors q u e n o u s vivons à l’âge du livre de p o c h e , c h a q u e peu ple a p p o r t e r a sa co ntribu tio n. N o u s en
de s m o tels et d e la v oiture p o u r tous, le th é â tre so m m es, p o u r l’instant, au stad e du re c e n s e m e n t.
se m b le s’ê tre e n d o rm i au te m p s des p alac es, des L’essentiel sera de ne pas d o n n e r de ces « a p po rts »
éd itio ns rares et d es a u to m o b ile s « de m aître », un e im age superficielle. A ce p o in t d e vue, nous
avo ns été trè s gênés, au T h é â tr e des N atio ns,
/ Vous vo ulez d o n c faire se r e n c o n t r e r les
J. M . p a r l e s exig enc es de la salle « à l’italien n e » , p a r
cultures. C e tt e ten ta tiv e a-t-elle s e u l e m e n t p o u r l’inévitable sé p a r a tio n salle-scène.

La v ie cu ltu re lle 129


Un exemple: après des mois de travail, nous représentations avaient eu un grand succès, mais
avons réussi à faire venir à Paris les fameux cela avait été un succès mondain, un succès
Dogons dont nous rêvions après avoir lu Griaule. superficiel, en quelque sorte. Alors, pour quelques
Les structures mêmes du théâtre occidental nous dizaines d’amis, nous avons organisé, après le
ont obligés à m orceler le spectacle, à le minuter, spectacle, une réunion sous les combles du théâtre
à lui donner un rythme qui n’était pas le sien. Les Sarah-Bernhardt, dans une sorte de grenier qui
gens, certes, ont été frappés par la beauté des servait parfois de salle de répétition. Et tout a
danses des grands masques, mais il me semble recommencé. Cela a été incomparable! Il n’y
qu’il sont un peu restés sur leur faim. Ce qu’il avait aucune commune mesure entre ce que nous
aurait fallu, c’est d’abord leur dire ce que sont voyions, enfin, et la représentation officielle. Ce
les Dogons. On leur aurait montré ensuite, par qui était tiède était devenu brûlant. Et ce qui était
des photographies et des films, les hautes falaises lointain était devenu partie de nous-mêmes.
de Bangiagara où vit ce peuple mystérieux. Un Danseurs et chanteurs pouvaient, enfin, s’exprimer
dîner aurait réuni Dogons et spectateurs. On y librement. Et nous-mêmes sortions du faux-
aurait partagé le mouton du sacrifice. semblant théâtral pour découvrir le réel. La
C’est seulement après cette initiation de tous les scène débordait sur la salle et les spectateurs
sens et de l’esprit que le public aurait été admis entraient dans le jeu. Voilà ce qu’il faut retrouver.
dans l’enceinte sacrée où dansent les hommes
masqués. Je suis sûr qu’alors la communion aurait j. m . / Et c’est ce spectacle, ou les conditions
pu avoir lieu. C’est ce que nous voulons faire de ce « spectacle » d’après le spectacle, que vous
maintenant. voulez retrouver?

Vous participerez vous-même c. p . / Très exactement, encore que cela déborde,


au spectacle et de beaucoup, la simple notion de spectacle.
Nous allons présenter cinq « Événements».
j. m . / Les Dogons ne sont-ils pas d’abord les L’un d’entre eux sera consacré au soufisme. Nos
Dogons dans leur cadre naturel? Malgré tous les spectateurs n’assisteront pas à une simple repré­
efforts louables que vous décrivez, pensez-vous sentation. Ils auront droit, successivement, à une
que, vivant à Paris, à l’hôtel, ils ne cesseront pas exposition d’art islamique, à des projections de
d’être eux-mêmes? films, à une conférence, et même à une table
ronde à laquelle participeront les meilleurs
c. p. / A rrachés à leur patrie, à leur milieu, les spécialistes du soufisme.
Noirs du Dahomey transportés dans les Caraïbes Puis un repas de Téké leur sera offert, où ils
sont restés eux-mêmes. partageront le dügün çorbase et le pilaf turc.
Pour le reste, on nous dit toujours: « Ils vont être C’est seulement après avoir gravi tous ces degrés
intimidés, ils seront gênés par la présence du que les spectateurs pénétreront dans la salle des
public.» Mais pas du tout! Toutes ces céré­ derviches. Et la cérémonie commencera, à
monies, toutes ces fêtes, tout ce «théâtre» a laquelle nous assisterons, assis sur des tapis, sans
toujours eu un public. rideau rouge, sans places numérotées, sans éclai­
Lorsque les Pygmées du Cam eroun sont venus à rages raffinés, mais, vraiment, comme si nous
Paris, ils y étaient, croyez-moi, tout à fait à leur étions les invités d’un Téké, à Istanbul ou à
aise. Et pas du tout épatés par les messieurs en Konya.
smoking et les dames en vison. Ce sont plutôt ces Même chose en ce qui concerne le flamenco. Il
derniers qui étaient gênés. s’agira, pour le public, d’assister non pas à un
Je voudrais vous citer une expérience personnelle « spectacle » de flamenco, fût-il admirable, mais
qui concerne, non pas les Pygmées, mais les de découvrir, peu à peu, la culture flamenca, le
Gitans du Flam enco et les Noirs du Brésil. Les rôle qu’y ont joué les apports du chant synagogal,

130 La rencontre des cultures


du K a ta k indien, d e la m u siqu e a ra b e , d u folklore q u a tr iè m e (vers la quelle c o n v e r g e n t les trois
espagnol. U n repa s ty p iq u e a n d a lo u sera servi: p re m iè re s) é ta n t l’e sth étiq u e.
g a sp a c h o , hu ev o s a la fla m e n c a , etc. A p rès, P e u t- ê tr e allo ns-n ou s faire œ u v r e d ’e th n o lo g u e s,
se u le m e n t, v ie n d r o n t les c a n ta o r e s et les bai- je n ’en sais rien. En to u t cas, n o u s allons à la
laoras du c u a d r o fla m e n c o et, c ro y e z-m o i, ce sera r e c h e r c h e du visage de l’h o m m e .
u n e rév élatio n p o u r les privilégiés réun is ce
soir-là.

V o u s ferez un pèlerinage aux sources

j. m . / U n e q u e stio n m e v ien t à l’esp rit: si nous


allions ch e z les au tres, q u elle im ag e d e nous-
m êm e s, a u t h e n t iq u e , p o u rr io n s - n o u s offrir?

c. p . / Si n o u s le u r a p p o rtio n s u n e tra g é d ie - b a lle t


de C o rn eille, M o liè re et Lulli, nou s le u r d o n ­
n erio ns u n e im age de la F r a n c e de Louis XIV.
M a is u n e im age d e la F r a n c e m o d e r n e ? De
l’E u r o p e m o d e r n e ? Je ne sais pas.
T o u s les h o m m e s d e t h é â t r e so n t à la re c h e r c h e
de no uvelles fo rm es d ’ex pression . Il y a u n e
p h ra s e très belle, à m o n avis, d ’A u t a n t - L a r a (le
père). Il disait: « L ’a v è n e m e n t d ’u n e no uvelle
fo rm e d ’art d r a m a ti q u e se p r é p a r e , qui tr o u v e ra
ses raisons d a n s le passé le plus lointain. » Je crois
q u e c ’est vrai. Il y a aussi c e tt e p e n s é e d ’A r ta u d :
« P r a t iq u e m e n t, nou s vo u lo n s res su sciter u n e idée
du sp e c ta c le total, où le th é â t r e sa u r a r e p r e n d r e
au c in é m a et au music-hall, au c ir q u e et à la vie
m ê m e , ce qui de t o u t te m p s lui a a p p a r t e n u , c e tte
s é p a ra tio n e n tr e le th é â t r e d ’analyse et le m o n d e
plastiqu e n o u s a p p a ra i s s a n t c o m m e u n e stupidité.
O n ne sép are pas le c o rp s d e l’esprit ni les sens de
l’in telligence...» Le th é â t r e é t a n t l’exp ression
d ’u n e so ciété, il va ê tr e obligé de m a n ife s te r c e tte CLAUDE PLANSON (ici avec Jacques Mousseau).
réco nc iliation , d ’en d o n n e r la « re p r é s e n ta t io n ». Né le 15 février 1913, à Paris. Participe à l’organisation
des divers Festivals d’Avignon, puis devient secrétaire
j. m . / M ais, d a n s vo tre e x p é rie n c e , p e u t- o n général du Théâtre National Populaire lorsque Jean
e n c o re v ra im e n t p a rle r d e t h é â t r e ou ne som m es- Vilar en prend la direction.
nous pas sim p lem ent plus p ro c h e s d e l’ethnologie? Crée en 1953 la compagnie des « Danseurs, chanteurs
et comédiens de Paris», qui présente Psyché et le
c. p . / C ’est L e r o i- G o u r h a n qui dit: « L ’e t h n o ­ Prince Travesti au Théâtre des Champs-Elysées. Secré­
taire général du Festival international d’Art dramatique
logie c h e rc h e , p a r to us les m o y en s, à c o m p r e n d r e
de la Ville de Paris en 1954, il est nommé directeur
p o u rq u o i les gens se c o n s i d è r e n t c o m m e faisant artistique, puis directeur du Théâtre des Nations, poste
partie d ’u n e c e rta in e u nité cu lturelle. » qu’il occupe jusqu’à la fin de l’année 1964.
Il pa rle aussi des q u a tr e voies q u ’e m p r u n te Directeur du Centre de hautes études théâtrales
l’e th n o lo g u e p o u r a tte in d r e l’im ag e d u g ro u p e , la (CHET) de Hammamet en 1965.

La vie c u ltu re lle 131


Vous verrez aussi de 18 heures à minuit :

Les derviches tourneurs Les chants et les danses


de la secte M a w la w i. du véritable V au d o u haïtien,
C ette secte soufie fondée a u x iiic siècle issu de la rencontre
t é m o ig n e de la con tribution du de l' anim ism e africain
m ysticis m e islamique à la culture mondiale. et de la civilisation chrétienne.

Exposition , projections , conférence, table ronde


et dîner traditionnel précéderont
également chacun de ces spectacles.
Les chanteurs de U n spectacle expérim ental
la N e g ro C h u rc h M u sic, de recherche
té m o in s de l'apport noir qui pro uvera la vigu e u r
à la culture am érica in e d'abord, et l'originalité de
à la culture universelle ensuite. l'a va nt- ga rde en Europe.

P our tous les ren se ig n em e nts pratiques N o u s vo us signalons


et le p ro g ra m m e , rep o rte z-vo u s au dépliant que les abonnés de Planète
encarté dans ce num éro. bénéficient de
5 0 % de réduction.
Contacts avec un autre monde
En utilisant la machine «Télétouch»,
nous avons établi ce singulier dialogue
avec des hommes aveugles, sourds et muets.
E nqu ête à Poitiers, par G e o r g e L a n g e l a a n . Ph oto s Dorka.

D e François le m élancolique à C la ud e le révolté

Regarder: A Poitiers, d e rr iè r e le m u r gris d ’un collège c o m m e il y en a des


milliers, v ivent des ê tre s d ’un a u tr e m o n d e . A u fond du ja r d in , au
c ’esttoueher b o u t d ’un long c o u lo ir c im e n té , on a installé d es classes p o u r sourds-
m u e t s et d ’a u tr e s classes p o u r aveugle s. E n tre les d e u x , il y a une
Entendre: salle plus p e tite où se tie n n e n t les êtr e s d ’un a u tr e m o n d e .
P rès d e la p o rte , d e b o u t, a p p u y é le d o s au m u r, un g ra n d je u n e
h o m m e so u r ia n t est p e n c h é sur u n e gu itare. Il jo u e u n e m usiq ue
c'estsentirdes b izarre. U n air sans a u c u n e m élo die, mais qui n ’est c e p e n d a n t pas
d é sa g ré a b le , p e u t- ê tr e p a r c e q u e le ry th m e est bien m a r q u é . C e
vibrations m u sicien ne voit p as l’in s tru m e n t d o n t il j o u e ; et il n ’e n te n d pas les
sons q u ’il tire de c e tt e g uitare . F ra n ç o i s est to t a l e m e n t sourd,
dans les mains aveu gle et m uet. C o m m e tous ses c a m a r a d e s de c e tt e é tr a n g e classe,
F ra n ç o is est un m u r é v ivant d a n s la nuit et le silence.
etlecorps C e s ê tre s ne son t plus, c e p e n d a n t , c o m p l è t e m e n t isolés du m o n d e ;
ils p e u v e n t m ê m e s’e n t r e te n i r et c o m m u n i q u e r leurs p e n sé e s , leurs
Leurs sentiments, désirs aux h o m m e s d e n o tre m o n d e , g râ c e à l’inlassable p a ti e n c e de
frères et de s œ u rs qui, p a r d es m é t h o d e s p é d a g o g iq u e s p a ti e m m e n t
leurs pensées, éla b o ré e s, o n t réussi à les tire r de leurs « c o c o n s de dé sesp o ir» ,
c o m m e a dit l’un d ’e n tr e eux.
leurs rêves, P o u r m e « p a r l e r » , F ra n ç o i s t a p e vite et bien sur u n e m a c h in e à
écrire d es plus ord inaire s. P o u r lui parler, il y a plusieurs m o y e n s : le
leursdésirs braille, les lettres m a ju sc u le s t r a c é e s u n e p a r u n e d a n s la p a u m e de
sa main (lent), les lettres de l’a lp h a b e t d e s so u r d s-m u e ts fo rm és avec
les d oig ts à l’in té rie u r de sa m ain (infinim ent plus rap id e p o u r les

Ils ont fa it le voyage du bout de la n uit:


ils sont arrivés p a rm i les hom m es.
P e r s o n n a g e s e x tra o rd in a ire s 135
e x p e rts q u e son t c e rta in s d es leurs ou d e leurs Il rit de bon cœ ur. F rançois rit toujours, toujours
amis) et, p o u r le c o m m u n d es m o rtels s a c h a n t se d epuis le m om ent où sa m ère, vaincue après avoir
servir d ’u n e m a c h in e à é c rire , le « T é l é t o u c h » . lutté pendant trois ans pour sauver la vue
C e t a p p a reil est d o u b le : c ’est une m a c h in e à m en a cée de son enfant sourd, serra les dents et
éc rire du c ô té de celui qui voit; de l’a u tr e cô té d écid a sim plem ent qu’il fallait absolum ent qu’il
c ’est une m a c h in e à lire; elle c o m p o r te , à la pla ce m ène une vie heureuse.
du c h a rio t et du ro u leau , u n e p etite tab le tte sur D e tous les sou rds-m uets-aveugles que j ’ai ren­
laquelle le s o u rd -a v e u g le p ose le b o u t de ses contrés, F rançois est certain em en t le plus
doigts. Ainsi, il suffit, du c ô té clavier, de ta p e r sur souriant, le plus gai... et le plus humain.
une lettre p o u r q u ’elle se fo rm e en braille sous les - v o u s a v e z p a r l é a C l a u d e ? tape-t-il sur sa
doigts du so u rd -av eu g le C ’est ainsi q u e j ’arrive à m achine.
m ’e n tr e te n i r sans m al a vec m es amis. P o u r me - N o n , pas en core.
ré p o n d r e , ils t a p e n t alors sur u n e m a c h in e o rd i­ .— A L L E Z - Y . Ç A L U I F E R A P L A I S I R . I L N ’E ST P A S G A I ,
naire et je n ’ai q u ’à l i r e 1. J ’ai fait asseoir M A IS IL A D O R E P A R L E R , R E G A R D E R .
F ra n ç o is, p ou ssé la m a c h in e « T é l é t o u c h » e n tr e - Q u’app elez-vou s regarder?
ses m ains et j ’ai d e m a n d é : - P O U R N O U S , R E G A R D E R . C ’E S T T O U C H E R . D I T E S -
— Vous aim e z la m u siqu e? L U I Q U ’IL P E U T V O U S R E G A R D E R C A R IL N ’O S E R A P A S
- O U I , M A IS A U T R E M E N T Q U E V O U S , SANS DOUTE. V O U S LE D E M A N D E R .
P E U T -Ê T R E N ’A U R A I S - J E PA S A IM E LA M U S IQ U E SI - Et vous? V ous ne m ’avez pas regardé.
J ’A V A IS P U E N T E N D R E . - N O U S SO M M E S P O L IS . T O U C H E R Q U E L Q U ’U N E ST
— A lors, p o u r vous, F ran ço is, q u ’est-ce q u e la A U SSI M A L P O L I QUE PO UR UN VOYANT DE D E V I­
m usique? S A G E R Q U E L Q U ’U N .
- DES VIBRATIONS QUE JE SENS DANS MES MAINS, - R egardez-m oi si vous en avez envie.
DANS MON CORPS. F ran çois sourit, puis pose sa main sur la m ienne.
— M ais vous faites d es n otes avec v o tre g u itare. Il a déjà fait cela à plusieurs reprises et il
Les v ib ration s de ce sim ple in s tru m e n t ne sont connaît mon bouton de m an ch ette, le tissu de ma
pas to u te s les m ê m e s? ch em ise et celu i de mon veston. Son p o u ce et
- n o n ! IL y A CELLES QUI PLAISENT ET CELLES QUI son index glissent un instant autour de mon
NE PLAISENT PAS. ET PUIS, AUSSI, IL Y A LE RYTHME poign et, puis sa main rem onte vers mon cou d e,
QUI N ’EST QUE MESURE DU TEMPS EN PETITS qu’il palpe très légèrem en t, et, de là, à mon
MORCEAUX ET LA, NOUS DEVONS LE COMPRENDRE, épaule. Il se fait une idée de ma carrure en
LE RESSENTIR DE LA MÊME FAÇON, OU PRESQUE. tou ch an t mon autre ép au le avec l’autre main.
— V ou lez-vo us faire des notes... d es v ibratio ns Puis très vite, avec une infinie d ou ceu r, par une
qui ne vous p laisen t pas? suite de frôlem ents que je sens à p ein e, du bout
Ses doigts frô le n t sa g uita re, la r a m è n e à lui. des doigts, de l’index et du p o u ce, il esquisse mon
C o m m e u n e a ra ig n é e de c h a ir qui sem b le voir, sa visage, un peu com m e un sculpteur qui m od è­
m ain g a u c h e r e m o n te et les lo ngues p a tte s lerait dans une m asse presque fluide.
b la n c h e s d es doigts t o u c h e n t d iffére n ts p o in ts en Il ne dit rien, mais il me con n aît m aintenant
é c ra s a n t les cordes. Alors, sou riant, d ’un large aussi bien qu’un ami de lon gu e date. Il s’est fait
geste de la m ain d ro ite il b alaie les c o rd e s et fait un portrait tactile de m on visage et, m êm e si nous
é c la te r un a c c o rd d is c o rd a n t, grin ç an t. passons des a n n ées sans nous revoir, il m e recon ­
- le s o n v o u s a p l u ? a - t- il t a p é a u s s i t ô t . naîtra.
— Non. C ’est ainsi que j’apprends que j ’ai des m ains
- ET MOI JE n ’a i PAS AIME LES VIBRATIONS. d’in tellectu el mais que ce sont aussi de bonnes
m ains d’artisan et que j’aurais sans d ou te fait un
I. C ’est à l’aide d e c e tte m ac h in e q u e j ’ai réalisé l’e n tre tie n , q u ’on lira
plus loin. J ’avais p ré p a ré un q u e s tio n n a ire e t je d o n n e les rép o n se s d es
bon ouvrier; que je d ois donc aim er bricoler!
sourd s-m u e ts-a v e u g le s sans reto u c h e . (C ’est vrai.)

136 Les s o u rd s-m u e ts -a v e u g le s


D e l’a u tr e c ô té de la p ièce , assis très d ro it à un le m e n t to u t e la nuit. Je l’ai vu un jo u r , d a n s son
petit b u r e a u , v êtu d ’u n e c o tte b le u e d ’o uv rier, te rrib le iso lem ent, d é v o r a n t un livre. Il é tait
se tien t un h o m m e au visage tra g iq u e de m a r b r e allongé à plat v e n tr e sur son lit, son lit é tait à
blanc, aux yeux blan cs vides de to u t regard. M ais m ê m e le p a r q u e t et, d ’un léger b a l a n c e m e n t de
d a n s ce visage to u te s les n u a n c e s de la p e n sé e , de son bras, il bala ya it les lignes de braille du
l’intelligence se d is tin g u en t d a n s le f r o n c e m e n t b o u t de ses doigts. B e rn a rd est un éru d it, mais
des fins sourcils, le fr é m is se m e n t de l’aile p arfaite un é ru d it é tr a n g e p a rla n t un in stan t d e K an t, de
d ’une n arin e, le t r e m b l e m e n t im p e rc e p tib le de la S pinoza, puis p a ss a n t à un e d e v in e tte en fa n tin e .
lèvre ou du m e n t o n un p eu lourd. Il m ’e xp liq ue:
Il a vu j u s q u ’à l’âge d e se p t ans. S’il est a u jo u r­ - VOYEZ-VOUS, NOUS SOMMES DES ÊTRES DE LA
d ’hui à Poitiers, c ’est la faute d ’un su rveillant «N U IT DES TEMPS».. POUR VOUS, C ’EST LOIN, LA
d ’u n e éc ole p o u r so u rd s-m u ets. C a r il n ’é ta it q u e «N U IT DES TEM PS». C ’EST FAUX! LA «N U IT DES»
s o u r d -m u e t au d é b u t. A v e c u n e a b s e n c e to ta le TEMPS.» EST TOUJOURS ET PARTOUT, ET NOUS Y
d ’é m o tio n , il m ’ex pliqu e c o m m e n t c e t h o m m e SOMM ES COM M E DES SOLEILS NOIRS PARM I DES
qui ne l’a im a it p as le f r a p p a un j o u r à la tête. ASTRES MORTS. NOUS SOMM ES DES NAVIGATEURS
C la u d e est un rév olté p e rp é tu e l, un d u r, un tr a ­ D E L A NUIT, DU SILENCE, DE LA SOLITUDE. JE SUIS
vailleur a c h a r n é qui s’est fixé u n e ligne de UN AM IRAL DE LA NUIT.
c o n d u ite p a r un h o ra ire q u ’il a lu i-m êm e étab li et - V ous lisez quoi, au ju ste, B e rn a rd ?
qui est a u ta n t u n e cuirasse c o n tr e lu i-m ê m e que - TOUT, DES REVUES, HISTOIRE, ÉTUDES, ROMANS.
c o n tr e le m o n d e e x té rie u r. A lors q u e les a u tre s - Q u e l est le d e rn i e r livre q u e vous avez lu?
s o u r d s-m u e ts-a v e u g le s ne tie n n e n t p as en place , - LE CO M BAT POLITIQUE DE KENNEDY: LE LIVRE
sont in o n d és d e b o n h e u r q u a n d on les to u c h e , D ’UN HOM M E!
q u a n d on éta b lit avec eux la p ré c ie u se c o m m u n i ­ - Q u e lisez-vous en ce m o m e n t?
ca tion , qui va p e n d a n t q u e lq u e s si co u rts instants - JE RELIS R O BINSO N CRUSOÉ. JE L’AIM E BEAU­
ta r a u d e r l’é te r n it é de leu r no ir silence, C la u d e COUP. IL FUT UN PEU SEUL, LUI AUSSI.
reste ca lm e et digne. - Q u ’est-ce qui vo us pèse le plus, B e rn a rd : le
- JE SUIS UN TRA VAILLEUR COM M E TOUS LES T R A ­ silence, la nuit ou la solitude?
VAILLEURS, t a p e - t - i l . - LA SOLITUDE. JE SUIS LE M OINE UNIQUE D’UN
Son h oraire? C h a q u e jo u r , q u a tr e h e u re s d e lec­ M ONASTÈRE UNIQUE.
tu re, h uit h e u re s de travail (il c a n n e d es chaises), - Il y a plus seul q u e vous?
u ne h e u re p o u r c h a q u e repa s, une h e u r e p o u r - SANS DOUTE. JE NE SUIS JAM AIS TOTALEM ENT
rê v e r et se p r o m e n e r . C la u d e est u n e force. SEUL. J’AI DIEU. ET PUIS J’AI TOUJOURS MON
Près de la p o rte , f u m a n t tr a n q u il le m e n t un cigare, FR ÈR E LE SOM M EIL QUI FINIRA BIEN UN JOUR PAR
un troisièm e de ces ê tr e s é tr a n g e s a tt e n d q u e je ME CON DUIRE A MA SŒUR LA MORT.
vie nn e à lui. B e rn a rd R u e z a le b e a u re g a rd des L eurs visages so nt d e s m a s q u e s é tran g e s, dif­
êtres qui vo ien t l’invisible, un reg ard é t r a n g e m e n t fére n ts des nô tres, mais ils re s te n t q u a n d m ê m e
serein d a n s un visage osseux, to r tu ré , s u r m o n té des fe n ê tre s de l’â m e . Il faut voir ces fe n ê tre s
d ’un fro nt im m e n se . Son visage est b a rré d ’un e s’ouvrir, ces visages s’é c la ire r à l’instant où l’on
m o u s ta c h e b ru n e . Il a u n e tê te c u rie u se et m a g n i­ to u c h e un de ces ê tres et où, soudain, il c o m p r e n d
fique, mais c ’est une tê t e sans c o rp s qui sem b le q u ’il n ’est plus to u t à fait seul.
p la n té e à h a u t e u r du bassin. A u b o u t d e c h a c u n
G E O R G E LANGELAAN.
de ses longs bras, des m ains fines et b la n c h e s de
pianiste qui m e fo nt p e n s e r au m o u lag e de la
m ain de C h o p in . Le reste du c o rp s n ’est q u ’un e
d o u lo u r e u se co n to r sio n figée
B e rn a rd lit en m o y e n n e d o u z e h e u re s p a r jo ur.
L o rsq u ’il ne tr o u v e p as le so m m eil, il lit faci­ Dialogues pages suivantes.

P e r s o n n a g e s e xtra o rd in a ire s 137


Nous n'avons apporté aucune retouche à leurs
QUESTIONS BERNARD

1. ♦ Vous souvenez-vous avoir Oui, jusqu’à sept ou huit ans. Je suis devenu sourd-aveugle à la
vu ou entendu? suite d’un accident suivi d’une méningite.

2. ♦ Quelle est la dernière L’hôpital. Une salle d’hôpital, des infirmières. Puis un délire, un
image, le dernier son dont vous long tunnel et, à la sortie, quand j’ai repris connaissance, je me suis
avez mémoire? trouvé dans l’étroite immensité de la nuit et du silence: j ’étais
sourd et aveugle.

3. ♦ Rêvez-vous la nuit? Sous Je rêve rarem ent, mais quand je rêve, je vois, et je rêve en couleur.
quelles formes se présentent Et c’est le vert qui domine. 11 m’est aussi arrivé de faire des rêves
vos rêves? prémonitoires ou prophétiques. Ainsi un dimanche, en 1939, j ’ai
rêvé que je touchais quelque chose de gras (pour moi, ce qui est le
plus désagréable comme sensation tactile) et, aussitôt après,
quelqu’un m’annonça que la guerre était déclarée. Elle le fut un
mois après. Plus jeune, j ’ai aussi rêvé que j ’avais de la chance et
que j ’étais Robinson Crusoé sur son île en plein océan. Quel beau
rêve !

4. ♦ Q u’est-ce que le silence Il y a deux silences. Le vôtre qui, étant pour moi un état constant,
pour vous? n’existe plus, en quelque sorte. Et puis, il y a l’autre silence: celui
de l’arrêt ou de l’absence de communications. C’est le vrai silence,
le silence du secret, le plus terrible!

5. ♦ Et l’obscurité? C’est la nuit, l’obscurité morale, l’obscurité de la haine et de la


bêtise. M a nuit n’est pas totalem ent noire. Elle est éclairée par le
savoir, la lanterne des autres, la foi, l’intelligence. La lumière se
trouve toujours en m ontant, jamais en descendant.

6. ♦ Com m ent examinez-vous, Par le toucher, mais aussi par l’ambiance qui se dégage tant d’une
comm ent «voyez «-vous les chose que d’un homme. En touchant, on se fait une idée très parti­
choses, les gens? culière de la grandeur physique, morale, du bien, du mal, d’une
chose, d’un animal, d’un être. Il y a aussi l’odeur. Je ne connais pas
deux êtres ayant la même odeur. Vous, par exemple, il y a celle de
votre savon à barbe, de votre savon de toilette, de votre eau de
toilette, de vos cheveux et puis, sous tout cela, il y a votre odeur
à vous, bien à vous. Enfin, il y a vibrations et tem pérature. Tout
cela donne de précieuses indications. Je sais toujours quand au
enfant, un animal a peur. Nous retrouvons un peu les avantages
des animaux: eux aussi savent toutes ces choses.

138 Les sourds-muets-aveugles


réponses. Il n 'y a pas de m éthode, il n'y a pas
de program m e scolaire particulier
ou général pour les petits êtres qui
arrivent un beau jour à l'institut de
FRANÇOIS CLAUDE Poitiers. Chaque enfant est un cas.
La lutte n'est jam ais facile : elle est
désespérante; parfois, les frères
J’ai vu, mais je n’ai jamais J’ai vu jusqu’à dix ans. Je n’ai n'aboutissent pas.
entendu. jam ais entendu. A u départ, le frère qui prend en
charge le petit sourd-aveugle n'a
q u'un but : capter son affection.
M a dernière image: M aman, La campagne, la terre sombre, Pour ce faire, il se donne littéra­
son visage tout près; et puis, le tracteur jaune et ma vache lem ent : il devient frère, père, mère,
un matin, la lumière qui dimi­ Roussette, si chaude. jum eau de son élève. Il reste perpé­
nuait, diminuait, diminuait!... tuellem ent en contact avec lui par le
toucher, le couche, le nettoie, le fait
manger, l'habille, le déshabille. Ces
Oui, souvent. Je rêve comme si Parfois je vois en rêve, mais être ne vivent que par le toucher et
je voyais. pas toujours. l'odorat.
Après ce prem ier stade de com p ré­
hension animale, com m ence la
recherche de l'étincelle de l'intel­
ligence qui permettra de com m u­
niquer, de dépasser le stade hom m e-
animal, de parvenir à celui d'hom m e-
homme, soit : question-réponse dans
les deux sens. Chaque sujet est un
cas, et le frère pour les garçons
Jamais défini. Rien. Il doit faire Je vois, mais en touchant. — ou la soeur pour les filles — tente
peur à qui ne le connaît pas, Silence ou bruit ne veulent rien mille et un essais. Parfois, ils ont
l'impression que s'établit un échange
non? Ou bien c’est le mutisme, dire pour moi.
de pensées non formulées, un
l’absence de toute vibration? échange direct de subconscient à
subconscient; alors, ils luttent pour
atteindre le centre, un peu co m m e
C’est mon malheur, ma prison, Le don d’un homme qui ne un mineur qui. ayant perçu les
mais il faut rire. m’aimait pas. Il me frappa et signaux d'un cam arade em m uré,
me donna l’obscurité pour s'acharne à le délivrer. D'autres fois,
toujours '. l’étincelle jaillit seule, de l'intérieur.
Les sœurs ont obtenu parfois de
bons résultats avec une adaptation
Avec les doigts, puis le nez. Par Avec les mains et l’odorat. qu'elles ont faite de la méthode
exemple, votre cravate est fine­ globale de lecture. A tous les objets
ment rayée. Le saviez-vous? utilisés et manipulés par la petite
sourde-aveugle, elles attachent des
étiquettes où est inscrit en braille
le nom de l'objet. Elles apprennent
au sujet à ne jam ais prendre ou uti­
liser l'objet sans toucher l'étiquette
en passant lentem ent les doigts
dessus. Graduellem ent, la petite
I. A llu sio n au fait q u e C la u d e , s o u rd -m u et
d e n aissan ce, est d e v e n u av eu g le à la su ite isolée découvre la différence entre
d 'u n m au v ais tra ite m e n t. suite page 143.

P e r s o n n a g e '; e x tra o rd in a ire s 139


QUESTIONS BERNARD

7. ♦ Q u e rem arq u ez -v o u s d ’a­ L a m ain, son poids, son épaisseu r, sa force, sa souplesse. La main
b ord ch ez un au tre être? dit te lle m e n t de choses, d es c h o se s q u e les visages ne ré v è le n t pas
tou jou rs. En p a r t a n t de la m ain, j ’arrive to u t de suite au c œ u r. La
m ain d ’un am i est u n e main p a rtic u liè re ; elle a d eu x ch ale u rs, sa
c h a le u r th e r m i q u e et celle du c œ u r, de la raison. C ’est u n e main
qui ne se retire pas c o m m e le rega rd p o u r vous.

8. ♦ A im ez-vous les anim aux? O ui. Le ch ien , bien e n te n d u , et sans d o u te p a r c e q u ’il nous
Lesquels? c o m p r e n d m ieux q u e vous m algré to u t vo tre c œ u r , to u t e v otre
b o n té , to u s vos efforts. Le chien sait te lle m e n t de ch oses. O n
c o m m u n iq u e si fa c ilem en t av ec un ch ie n en ne d isant rien, en ne
faisant rien q u e le to u c h e r ; c ’est infinim ent plus difficile, plus rare
avec l’h o m m e . Et puis j ’a d o re les p etits ois eaux, ceux qui re s te n t
d a n s les m aisons. P o u rq u o i? Ils sont gais, ils sont e x a c t e m e n t to u t
ce que je ne suis pas, je suppose.

9. ♦ Y a-t-il d e s ch o ses belles J ’ai h o r r e u r de t o u c h e r ce qui est ru g u e u x et s u r to u t v isqueux ou


ou laides à to u c h e r ? D e s ch o ses gras. Il y a aussi les épines, te lle m e n t plus n o m b r e u s e s et sous ta n t
qui fo nt plaisir à t o u c h e r ou de fo rm e s p o u r nous.
qui so ient laides à to u c h e r ? M a is j ’a d o re t o u c h e r un objet. Les belles statu es, les a n im a u x
Lesquelles? c h a u d s et si pleins de vie, les autos, si vivantes, elles aussi, q u a n d
le m o t e u r t o u r n e et le u r d o n n e de la c h ale u r. J ’aim e les bijoux. Les
visages sont m erveilleux à to u c h e r : plus ils so n t lisses et plus ils
m e s e m b le n t b eaux . Ainsi, p o u r moi, la plus belle d e to u te s les
c h o se s à t o u c h e r est le visage d ’un p e tit en fan t. A p rè s, il y a les
fleurs, p ri n c ip a l e m e n t l’œ illet d ’In d e et la c a m p a n u le .

10. ♦ Q u e signifie p o u r vous le A v o ir de l’a ttir a n c e p o u r ce qui plaît. A im e r est u n e a ttir a n c e .


v e rb e « a im e r» ? A im e r, c ’est tr o u v e r bon. A im e r, c ’est n o u e r, c ’est d é n o u e r , c ’est
d o n n e r, se d é v o u e r p o u r plus m a lh e u re u x . A im er, c ’est s e c o u r ir et
c ’est, de ce fait, recevoir.

11. ♦ Q uelle fut ou q u elle est Il y en a eu ta n t! P e u t- ê tre un voy age q u e j ’ai pu faire en avion...
vo tre plus fo rte joie? M ais, à y p en se r, to u t ce qui est m o u v e m e n t, to u t ce qui est p e n sé e
d ’un a u tr e , to u t ce qui est c o n t a c t est joie p o u r moi.

12. ♦ Q uel s e n tim e n t av ez-vous Q u a n d je suis seul, il n ’y a pas de d o u te , les aiguilles de m a m o n tre
de la d u rée? t o u r n e n t plus le n t e m e n t . M a is aussi, d a n s l’im m obilité, le te m p s
n ’existe pas. Les aiguilles t o u r n e n t, le soleil to u r n e , le c a le n d rie r
to u r n e , mais le te m p s n ’existe pas!

140 Les s o u rd s -m u e ts -a v e u g le s
FR A N Ç O IS CLAUDE

La m ain, le bras, le visage. La Ses m a in s et, de là, to u t. Son


main dit l’âge et ta n t et ta n t co u , la faço n d o n t il parle en dit
de choses. long p a r le co u, vo us savez.

La c o lo m b e , c ’est d ou x, c ’est R o u sse tte , m a v a c h e qui vit


c h a u d . E t puis, le c hien . Un tou jou rs. Le c h ev al et le chien.
ch ien-gu ide, q uel rêve! Q uel
ami!
Je tape une question
sur le « Télétouch ».

Les fleurs, s u r to u t les fleurs L a rose b la n c h e , la pivoine.


o do rantes, rose, m uguet, glaïeul, U n C hrist en m a r b r e d a n s la
h éliotrope. c a th é d r a le d e Sain t-F lo u r. Les
a rbres, s u r to u t les sapins qui
c o m m e n c e n t à pousser.

Le lien valable, le seul. A im er, C e qui ne c o rr e s p o n d à rien François la lit


c ’est a tta c h e r. qui soit et, c e p e n d a n t ... c ’est avec ses doigts.
to u t, je p ense!

J e suis h e u re u x , en vérité. U n voyage d a n s les Alpes.

Le passé est to u t p r o c h e et Q u a n d je tr availle, le te m p s


l’av en ir tr ès, très loin. P o u r passe bien.
vous, le p r é s e n t se situe à mi-
c h em in , p o u r moi le passé
m êm e an cie n est là, to u t p ro c h e ,
c o m m e si c ’é ta it hier, et ce qui
se p a s s e ra d e m a in , d a n s un e Il tape sa réponse sur
h e u re , c ’est loin, loin, très loin. une m achine à écrire.

P e r s o n n a g e s e x tra o rd in a ire s 141


Q U E S TIO N S BERNARD

13. ♦ Sentez-vous un change­ D ’abord par la vitesse et le mouvement qui sont deux choses bien
ment de décor? distinctes. Je sens quand une voiture va vite autrem ent que par
les secousses et les vibrations du moteur, les chocs de la route. Je
suis très conscient du déplacem ent dans l’espace. Quant au chan­
gement de décor, il se sent par mille choses: l’air qui est différent,
les odeurs qui sont autres, la tem pérature ambiante générale et
celle de points précis, et aussi la sensation de vides et de masses,
même celles que l’on ne peut toucher.

14. ♦ En lisant, quel effet vous Le soleil: Source de chaleur, bien-être et joie. Le soleil fait rire
produisent les mots « soleil », l’homme.
«rouge», «voir», «entendre», Rouge: La force, l’énergie, la volonté, la colère même. L’amour
« musique »? fort. La vie. Le sang. Le cœur. Le danger. Le communisme qui
peut être tout cela, mais qui ne l’est pas.
Voir: Le contact, le toucher, et enfin et surtout la compréhension !
Entendre: Quand on communique avec moi, je dis entendre, et
quand je lis, je dis aussi entendre. Un livre, un écrit est une voix qui
nous parle.
Musique: Souvenir d’une voix, sans doute celle de ma mère. Des
enfants chantant et des chants dans une église. Plus la moindre
idée de la voix des hommes.

15. ♦ Vous lisez beaucoup? Tout. Je viens de term iner le livre de Kennedy. Je lis un autre
Quoi? livre politique: Visa pour la Sibérie. Et je relis Robinson Crusoé.

16. ♦ Avez-vous des projets? J’aimerais participer à des expériences, à aider la science. Et puis
Qu’aimeriez-vous faire d’autre j ’aimerais voyager à l’étranger, un peu partout.
dans la vie? De quoi avez-vous
le plus envie?

17. ♦ De quelle façon, à votre En rem plaçant un peu ce qui me manque. En étant mes guides.
avis, les hommes pourraient-ils Vous savez, la souffrance et le malheur ne sont pas des professeurs
vous être le plus utiles? bien agréables!

142 Les sourds-muets-aveugles


FRANÇOIS CLAUDE les étiquettes. Cela peut durer des
semaines, des mois. U n beau jour,
la sœur changera qne étiquette. Si,
Un décor? Oh! oui. Tenez, j ’ai ce jo ur-là, le petit être prend sa
visité Notre-D am e de Paris. Eh chaise et découvre l'étiquette « cou­
bien! il y a la grandeur inté­ teau » et qu'elle manifeste de la
rieure, et puis il y a la chaleur surprise, l'espoir naît; mais si elle
ou la fraîcheur, si vous voulez. se précipite pour chercher son
Il y a les vibrations des orgues, couteau, alors l'étincelle a jailli!
Le frère Douillard, qui fut longtem ps
et puis l’encens et toutes les
directeur de l'in stitut des garçons,
odeurs si différentes et, enfin, m e raconta un jour com m ent il avait
ces gros piliers, des piliers réussi avec un enfant qui adorait les
formidables! sucreries. To u s les jours, à heure
fixe, il prenait sa m ain et, dedans,
form ait la lettre B de l'alphabet des
sourds-muets, après quoi il y mettait
J’ai vu: alors, je sais. Comme pour vous, je crois. un bonbon. A u bout de quelques
semaines de ce traitem ent, il cessa
soudain. A l'heure du bonbon, le
petit sourd-aveugle vint à lui, marqua
des signes d'im patience, fouilla les
poches du frère, pleurnicha, mais
n'obtint rien. Dès le lendemain, le
frère recom m ença le traitem ent :
lettre B, puis bonbon. Cela dura des
semaines avec des interruptions,
sans résultat; mais enfin, un beau
jour, le petit vint de lui-m êm e faire
la lettre B dans la main de son
maître. C 'éta it une lueur, une lueur
qui ressemblait plutôt à un réflexe
inversé qu'à une étincelle, mais une
lueur tout de m êm e. Dès le len­
Tout et rien. Je viens de relire Tout ce qui concerne la poli­ dem ain, le frère com pliqua l'opé­
la Comtesse de Ségur. tique, les hommes. Toutes les ration. Il fit les lettres B et R et
revues, surtout. appuya une brosse dans la paume
de son élève, puis il fit B et O et
lui donna un bonbon. D e nouveau, il
Voir, voir toutes sortes de Mieux comprendre. Savoir plus. y eut des interruptions et, cette
choses: les gisants de Saint- Etre un travailleur comme les fois, quand le petit sourd-aveugle
Denis, un grand orchestre sym­ autres. venait faire la lettre B dans la main
phonique, le musée de l’Armée, de son maître, il ne sentait que la
le Louvre... avec mes doigts brosse. Enfin, l'étincelle jaillit, le
jour où il fit B O et com prit que B O
bien sûr! Hélas! on ne peut
correspondait à bonbon et BR à
pas. brosse !
Après? Après cela va très, très vite.
Les sourds-m uets-aveugles appren­
nent, assim ilent avec une vitesse,
En aidant les malheureux, ils Eux devraient savoir mieux une facilité qui surprennent toujours.
nous aideront sans y penser. que moi. G .L.

P e r s o n n a g e s e x tra o rd in a ire s 143


1
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1111 ? J 2 3 3 f ■ 1 1 § 6 | | | 7
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Les ordinateurs ne discutent pas
U n co nte fantastique de G o r d o n R. D i c k s o n

Réfléchissez!
(Pancarte placée dans les ateliers de I B M. France. )

D é so rm a is, vo us serez prévenu

Club des C h efs-d ’œ uvre


Une nouvelle NE PAS PLIER, ROU LER OU E N D O M M A G ER CETTE CARTE, S.V.P.
Mr. W alter A . Child doit: $ 4,98.
d’imagination C her C lient,
Ci-joint votre dernière com m an d e: K idnapped, de R obert Louis
extraordinaire S tevenson.

raconte R oute W oodlaw n


Panduk, M ichigan
comment 16 novem bre 1965
Club des C h efs-d ’œ uvre
^bn peut 1823 rue M andy
C h icago, Illinois
M essieurs,
se faire Je vous ai écrit récem m en t au sujet de la carte perforée que vous
m ’avez e n v o y ée , facturant K im , de Rudyard Kipling. Je n ’ai ouvert
condamner le paquet qu ’après vous avoir déjà exp éd ié mon chèq u e réglant la
som m e. En ouvrant le paquet, j ’ai trouvé un livre dont la m oitié des
par pages m anquaient. Je vous l’ai retourné, vous dem andant soit un
autre exem plaire, soit le rem boursem ent. A la p la ce, vous m ’avez
correspondance... en v o y é un exem plaire de K idnapped, de R obert Louis Steven son .
V oudriez-vous, s’il vous plaît, tirer cela au clair?
Je vous renvoie ci-inclus, l’exem plaire de Kidnapped.
A v ec m es sentim ent distingués, W alter A. Child.

L itté ra tu re d ifférente 145


Club des Chefs-d’œuvre 437 route Woodlawn
DEUXIÈME AVIS Panduk, Michigan
NE PAS PLIER, ROULER OU ENDOMMAGER CETTE 5 février 1966
CARTE, S.V.P. Cher Monsieur Grimes,
Mr. W alter A. Child doit: Auriez-vous l’obligeance de cesser de m’envoyer
$ 4,98 pour Kidnapped, de Robert Louis Stevenson. des cartes perforées et des lettres-types, et
Si un règlement a été effectué pour le livre ci- pourriez-vous me donner une réponse venant
dessus, ne tenez pas compte de cet avis, s’il d ’un être humain?
vous plaît. Ce n’est pas moi qui vous dois de l’argent, c’est
vous. Peut-être assignerai-je votre société devant
un bureau de recouvrement.
437 route Woodlawn W alter A. Child.
Panduk, Michigan
Club des Chefs-d’œuvre 21 janvier 1966
1823 rue Mandy SOCIÉTÉ FÉDÉRALE DE RECOUVREMENT
Chicago, Illinois 88
Messieurs, Chicago, Illinois
Puis-je vous rappeler ma lettre du 16 novembre Mr. W alter A. Child 8 avril 1966
1965? Vous persistez à m’accabler de cartes per­ 437 route Woodlawn
forées pour un livre que je n’ai pas commandé. Panduk, Michigan
Attendu que c’est en fait votre société qui me C her Monsieur,
doit de l’argent. Vous avez semblé ignorer nos requêtes courtoises
Avec mes sentiments distingués, en vue de régler votre long arriéré avec le Club
W alter A. Child. des Chefs-d’œuvre, qui s’élève maintenant, avec
l’accumulation des intérêts et des charges, à la
somme de $ 7,51.
Club des Chefs-d’œuvre Si le règlement complet ne nous est pas parvenu
1823 rue Mandy le 11 avril 1966, nous nous verrons forcés de
Chicago, Illinois porter l’affaire devant nos avocats pour un recours
Mr. W alter A. Child 1" février 1966 immédiat aux tribunaux.
437 route Woodlawn Ezechiel B. Harshe,
Panduk, Michigan président.
Cher Monsieur,
Nous vous avons envoyé bon nombre de rappels
concernant une somme que vous nous devez pour MALONEY, MAHONEY, MACNAMARA ET PRUIT
des achats de livres. Cette somme de f 4,98 a Avocats
m aintenant un long arriéré. 89 rue Prince
Cette situation nous déçoit particulièrem ent, Chicago, Illinois
puisqu’il n’y eut nulle hésitation de notre part à Mr. W alter A. Child 29 avril 1966
vous accorder un crédit aux conditions habi­ 437 route Woodlawn
tuelles. Si nous ne recevons pas le règlem ent total Panduk, Michigan
par retour du courrier, nous serons forcés de Cher Monsieur,
porter l’affaire devant un bureau de recou­ Vos dettes envers le Club des Chefs-d’œuvre nous
vrement. ont été transmises dans le but d’un recouvrem ent
Très sincèrement vôtre, par voie légale.
Samuel P. Grimes, Ces dettes s’élèvent m aintenant à % 10,01. Si vous
secrétaire général. voulez bien nous envoyer cette somme afin que

146 Les ordinateurs ne discutent pas


nous puissions la recevoir avant le 5 mai 1966, P.S. Je leur ai également renvoyé l’exemplaire
l’affaire sera close. Toutefois, si nous ne recevons de Kidnapped dès que je l’ai reçu, mais cela n’a
pas complète satisfaction à cette date, nous rien arrangé. Ils ne m’en ont même pas accusé
prendrons des mesures par l’interm édiaire des réception.
tribunaux.
Je suis persuadé que vous verrez l’avantage
d ’éviter un arrêt qui, inscrit à votre casier judi­ MALONEY, MAHONEY, MACNAMARA ET PRUIT
ciaire, ferait un tort durable à votre crédit. Avocats
Très sincèrem ent vôtre, 89
H agthorpe M. Pruit Jr, Chicago, Illinois
avocat à la Cour. Mr. W alter A. Child, 9 mai 1966
437 route Woodlawn
Panduk, Michigan
437 route Woodlawn C her Monsieur,
Panduk, Michigan Je ne possède aucune information indiquant
Mr. H agthorpe M. Pruit Jr 4 mai 1966 qu’un livre acheté par vous au Club des Chefs-
MALONEY, MAHONEY, MACNAMARA ET PRUIT d ’œuvre ait été renvoyé.
89 rue Prince J ’ose à peine penser que, si tel avait été le cas,
Chicago, Illinois le Club des Chefs-d’œuvre se serait adressé à
Cher Monsieur, nous pour recouvrer la somme que vous leur
Vous ne pouvez deviner le plaisir que j ’ai dans devez.
cette affaite à recevoir une lettre d ’un être humain Si je ne reçois pas votre règlement complet dans
vivant à qui je peux expliquer la situation. les trois jours, soit le 12 mai 1966, nous serons
Toute cette affaire est stupide. Je l’ai expliquée forcés d ’engager l’action légale.
en détail dans mes lettres à la Société du Club Très sincèrement vôtre,
des Chefs-d’œuvre. Mais j ’aurais aussi bien pu Hagthorpe M. Pruit Jr.
essayer de convaincre l’ordinateur qui ém et leurs
cartes perforées.
En bref, la vérité est que j ’ai commandé un TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE
exemplaire de Kim, de Rudyard Kipling, pour Chicago, Illinois
4,98. Quand j’ai ouvert le paquet qu’ils m’ont Mr. W alter A. Child
envoyé, j ’ai trouvé le livre avec seulement la 437 route Woodlawn
moitié de ses pages, mais j ’avais auparavant Panduk, Michigan
expédié un chèque pour le paiem ent. Vous êtes informé qu’un arrêt a été pris contre
Je leur ai renvoyé le livre, dem andant soit un vous à ce tribunal, ce jour du 26 mai 1966, s’éle­
exemplaire complet, soit le rem boursement. A la vant à $ 15,66, frais juridiques compris.
place, ils m’ont envoyé un exemplaire de Kid- Le paiem ent en satisfaction de cet arrêt peut
napped, de Robert Louis Stevenson, que je être fait à ce tribunal ou au créancier plaignant.
n’avais pas commandé, et qu’ils ont tenté de me Dans le cas d’un paiem ent effectué au créancier,
faire régler. une attestation devra être obtenue du créancier
J ’attends encore le rem boursem ent de ce qu’ils et enregistrée à ce tribunal afin de vous libérer
me doivent pour l’exemplaire de Kim que je n’ai de toute contrainte légale en rapport avec cet
pas eu. arrêt.
Voilà toute l’histoire. Peut-être pourrez-vous D ’après la loi de Recouvrem ent mutuel, si vous
m’aider à leur faire entendre raison. êtes citoyen d ’un autre État, un jugem ent ana­
Obligeamment vôtre, logue peut être porté contre vous dans votre
W alter A. Child. propre État, afin que le recouvrem ent puisse y

L itté ra tu re d iffé ren te 147


être effectué aussi bien que dans FÉtat de ARCHIVES CRIM IN ELLES
Plllinois. Panduk, Michigan
NE PAS PLIER, ROULER OU EN D O M M A G ER CETTE
CA R TE , S.V.P.
TRIBU N A L DE PR E M IÈR E INSTANCE Prévenu: (Child) A. Walter
Chicago, Illinois Le: 26 mai 1966
NE PAS PLIER, ROU LER OU E N D O M M A G ER CETTE Adresse: 437 route Woodlawn, Panduk, Michigan
CARTE, S.V.P. Criminel: Code: 1566 (corrigé) 1567
Un arrêt a été prononcé ce jour, le 26 mai 1966, Crime: Kidnapping
pour $ 15,66. D ate: 16 novembre 1965
C ontre: Child, W alter A., 347 route Woodlawn, Notes: En liberté. A arrêter imm édiatement.
Panduk, Michigan. Veuillez enregistrer le
jugement.
A: Tribunal de Picayune, Panduk, Michigan. SERVICE DE POLICE, PANDUK, M ICHIGAN. AU
R éférence: code 941. SERVICE DE POLICE, CHICAGO, ILLINOIS. SUJET
PRÉVENU A. (PR EM IER NOM COM PLET INCONNU)
WALTER, RECHERCHÉ ICI EN RAPPORT AVEC VOTRE
437 route Woodlawn NOTIFICATIO N D’ARR ÊT POUR KIDNAPPING D’UN
Panduk, Michigan ENFANT NOM M É ROBERT LOUIS STEVENSON, LE
Samuel P. Grimes 31 mai 1966 16 NOVEM BRE 1965. L’IN FORM ATION LOCALE IN­
Vice-Président du Club des Chefs-d’œ uvre DIQUE QUE LE SUJET A FUI SA RÉSIDENCE DU
1823 rue Mandy 437 ROUTE W OODLAWN, PANDUK, ET PEUT ÊTRE
Chicago, Illinois ENCORE DANS VOTRE ZONE.
Grimes, CONTACT POSSIBLE DANS VOTRE ZONE: LE CLUB
Cette affaire a assez duré com me ça. Je dois aller DES CHEFS-D ’ŒUVRE, 1823 RUE MANDY, CHICAGO,
à Chicago demain. Je vous y verrai et nous éclair­ ILLINOIS. SUJET SUPPOSÉ NON ARM É, MAIS PRÉ­
cirons cette histoire une fois pour toutes: qui SUMÉ DANGEREUX. ARRÊTEZ-LE. AVERTISSEZ-
doit à qui et combien. NOUS DE LA CAPTURE...
Vôtre,
W alter A. Child.
AU SERVICE DE POLICE, PANDUK, M ICHIGAN.
RÉPONDANT A VOTRE REQUÊTE D’A R R ÊT ER A.
Du bureau du greffier du tribunal de Picayune (PR EM IER NOM COM PLET INCONNU) WALTER,
P 'ju in 1966 RÉCLAM É À PANDUK SUR LE CODE 1567, CR IM E
Harry, D’ENLÈVEM ENT.
La carte perforée ci-jointe du Tribunal de pre­ SUJET ARR ÊTÉ DANS LES BUREAUX DU CLUB DES
mière instance de Chicago contre A. W alter a C H E FS-D ’ŒUVRE, OPÉRANT SOUS LE NOM DE
le num éro de code de la série 1 500. Cela con­ W ALTER ANTHONY C H IL D ET TENTANT DE SOU­
cerne votre d épa rtem e nt du criminel, et non mon T IR ER $ 4,98 A UN CERTAIN SAM UEL P. GRIM ES,
départem ent du civil. Je la soumets donc à votre EMPLOYÉ DE CETTE SOCIÉTÉ.
o r d in a t e u r 1 plutôt q u ’au mien. DÉCISION: ATTENDONS VOTRE AVIS.
C om m ent vont les affaires?
Joe. SERVICE DE POLICE, PANDUK, M ICHIGAN, AU
1. Rappelons que le mot «ordinateur » est la propriété de I.B.M . France. SERVICE DE POLICE CHICA GO, ILLINOIS.
RÉF.: A. W ALTER (ALIAS W ALTER ANTHONY CHILD)
PRÉVENU POUR CR IM E DE KIDNAPPING , VOTRE
ZONE.

148 Les ordinateurs ne discutent pas


RÉF.: VOTRE CARTE PERFORÉE ÉLECTRONIQUE Bureau de Recherche des fiches
NOTIFIANT L’ARRÊT, DATÉE 27 MAI 1966. TRANS­ Service de Police
CRIVEZ LA CARTE PERFORÉE DE NOS ARCHIVES Chicago, Illinois
CRIMINELLES EXPÉDIÉE CI-JOINTE A VOTRE
SECTION ÉLECTRONIQUE.
5 juin 1966
À: Bureau de Recherche des fiches
ARCHIVES CRIMINELLES Section des Archives criminelles
CHICAGO, ILLINOIS Service de Police
NE PAS PLIER, ROULER OU ENDOMMAGER CETTE Chicago, Illinois
CARTE, S.V.P. Sujet: Votre requête concernant Robert Louis
SUJET (CORRECTION - FICHE MANQUANTE REM­ Stevenson (Fiche n° 189 623)
PLACÉE) A ction: Sujet décédé. Age à la mort: 44 ans.
CODE APPLICABLE N» 456 789 Information ultérieure requise?
FICHE JURIDIQUE: APPAREMMENT MAL REMPLIE A.K.
ET INUTILISABLE Section Information
ORDRE: COMPARAÎTRE POUR JUGEMENT DEVANT Bureau fédéral des Statistiques
LE JUGE JOHN ALEXANDER MCDIVOT, SALLE
D’AUDIENCE, 9 JUIN 1966.
6 juin 1966
À: Bureau fédéral des Statistiques
Bureau du juge Alexander J. M cDivot Avocat : Section Information
2 juin 1966 Sujet: Réf.: fiche n° 189 623
Cher Tony, Pas d’information ultérieure requise.
On m ’envoie un prévenu pour être jugé jeudi Merci.
matin, mais la copie du dossier est apparem m ent Bureau de Recherche des fiches
mal faite. Section des Archives criminelles
J’ai besoin d’informations (Réf.: A. W alter - Service de Police
A rrêt n° 456 789, Criminel). Par exemple: qu’en Chicago, Illinois
est-il de la victime du kidnapping? A-t-elle subi
des sévices?
Jack McDivot. 7 juin 1966
À: Tonio Malagasi
Section des Fiches
3 juin 1966 Rép.: Réf.: arrêt n° 456 789 — La victime est
Bureau de R echerche des fiches morte.
Rép. : Réf. : arrêt n° 456 789 Bureau de Recherche des Fiches
La victime a-t-elle subi des sévices?
Tonio Malagasi,
section des fiches. 7 juin 1966
À: Juge Alexander J. M cDivot
Cher Jack,
3 juin 1966 Réf.: arrêt n° 456 789. La victime de ce kid­
À: Bureau fédéral des Statistiques napping a apparem m ent été massacrée.
Juge : Section Information Compte tenu de l’étrange manque de pièces
Sujet: Robert Louis Stevenson d’information sur le m eurtrier et sa victime, et
Requête : Information concernant également sur l’âge de la victime, cela sent, à

Littérature différente 149


mon avis, le règlement de compte. Ceci pour loisir les dommages et intérêts avec mon client.
votre information. Ne me citez pas. On va pêcher le prochain week-end?
Il me semble pourtant que Stevenson — la A toi,
victime —a un nom qui évoque en moi une faible Mike.
résonance. Probablem ent c’en est un de la bande
de la côte Est, puisque, ce que cette association
d ’idées suggère à ma mémoire, c’est quelque MICHAEL R. REYNOLDS
chose comme des pirates — sans doute des Avocat à la Cour
malfrats des docks de New York — et autre chose 49 rue W ater
sur un trésor enfoui. Chicago, Illinois
Comme je vous l’ai dit, ce n’est que de la spécu­ 10 juin
lation pour votre gouverne. Cher Tim,
Si je peux vous être de quelque secours... En hâte.
Cordialement, Pas de pêche le prochain week-end. Désolé.
Tony Malagasi, Tu ne le croiras pas. M on client innocent comme
Section des Fiches. un agneau vient d ’être condamné à mort pour
m eurtre sans circonstances atténuantes, étant
donné que la victime de son « kidnapping » est
MICHAEL R. REYNOLDS morte.
Avocat à la Cour Oui, j ’ai expliqué toute l’histoire à McDivot. La
4 9 ru e W a te r question n’était pas tant de le convaincre. En
Chicago, Illinois moins de trois minutes, je lui ai montré que
8 juin 1966 mon client n’aurait jamais dû être une seconde
Cher Tim, bouclé en prison. Mais — tiens-toi bien —
Désolé: impossible d’arranger la partie de pêche. M cDivot ne pouvait absolument rien y faire.
J ’ai été désigné au tribunal ce matin pour Voilà le problème: mon homme a déjà été
défendre un homme qui doit être jugé demain déclaré coupable, selon les fiches électroniques.
sur une accusation de kidnapping. En l’absence d’une fiche juridique — évidemment
J’aurais pu tenter de me rendre libre, et McDivot, il n’y en a jamais eu (mais ceci je n’ai pas le
qui rend le jugem ent, m ’aurait probablem ent temps de te l’expliquer maintenant) —, le juge
fait rem placer. Mais ceci est l’histoire la plus doit se débrouiller avec les fiches accessibles.
invraisemblable que tu aies jam ais entendue. Et quand il a un prisonnier en charge avec ce
L’homme qui doit être jugé semble avoir été chef d ’accusation, le seul choix légal de M cDivot
accusé, mais aussi déclaré coupable à la suite était de condam ner soit à l’emprisonnement à
d’une série d ’erreurs trop longues à te raconter. vie, soit à l’exécution.
Il n’est non seulement pas coupable, mais il a La mort de la victime kidnappée, d’après le code,
subi un dommage indiscutable de la part d’un entraînait la peine de mort. D ’après les nouvelles
des plus grands Clubs de livres d’ici, Chicago. lois régissant la durée de l’appel, raccourcie à
Et c’est une cause dont j’aimerais bien m’occuper. cause du nouveau système de fiches électroniques,
Il est inconcevable - mais diablement possible, pour éliminer un délai illogique et une angoisse
pour peu que l’on pense à cette époque de fiches mentale aux condamnés, j ’ai cinq jours pour faire
et de machines — qu’un homme totalem ent appel, et dix pour gagner.
innocent puisse être mis dans cette position. Inutile de dire que je ne vais pas m ’embarrasser
Cela ne devrait pas prendre beaucoup de temps. d’un appel. Je vais directem ent dem ander la
J ’ai dem andé à voir M cDivot demain avant grâce au Gouverneur —après quoi nous débrouil­
l’heure du jugem ent, et il n’y aura qu’à lui lerons cette sinistre farce. M cDivot a déjà écrit
expliquer l’affaire. Puis je pourrai discuter à aussi au Gouverneur en expliquant que ce

150 Les ordinateurs ne discutent pas


jugem ent était ridicule, mais qu’il n’avait pas pour donner son avis sur le tout-à-l’égoût fédéral.
le choix. A nous deux, nous devrions obtenir la Je campe sur son palier et lui sauterai dessus
grâce dans un bref délai. quand il arrivera.
Alors je me battrai avec acharnem ent... En attendant, je suis d ’accord avec vous sur la
Et nous irons pêcher. gravité de la situation. Le gardien de la prison,
Cordialement, Mr. W arden M agruder, vous apportera cette
Mike. lettre et vous parlera en privé. Je vous enjoins
d ’écouter ce qu’il a à vous dire; et je joins des
lettres de votre famille vous suppliant également
BUREAU DU GOUVERNEUR DE L’ILLINOIS d’écouter W arden Magruder.
17 juin 1966 Vôtre,
Mr. M ichael R. Reynolds Mike.
49 rue W ater
Chicago, Illinois
Cher Monsieur, 30 juin 1966
En réponse à votre requête sur le recours en M ichael R. Reynolds
grâce de W alter A. Child (A. W alter), je me 49 rue W ater
permets de vous inform er que le G ouverneur Chicago, Illinois
est encore en voyage avec le Comité des G ou­ C her Mike (lettre passée par W arden Magruder),
verneurs du Middlewest, pour visiter le m ur de Comme je parlais à W arden M agruder dans ma
Berlin. Il sera de retour vendredi prochain. cellule, on lui a apporté la nouvelle que le G ou­
Dès son retour, je lui soumettrai votre requête verneur était enfin revenu dans l’Illinois, et qu’il
et vos lettres. serait à son bureau de bonne heure demain
Très sincèrement vôtre, matin, vendredi. Vous aurez donc le temps de lui
Clara B. Jilks, faire signer la grâce et de l’apporter à la prison
secrétaire du Gouverneur. à temps pour arrêter mon exécution, samedi.
J’ai donc refusé l’aimable offre de W arden de me
faire évader; car il m’a dit ne pouvoir par aucun
27 juin 1966 moyen me garantir d’écarter tous les gardes de
Michael R. Reynolds mon chemin au moment où je la tenterai; et
49 rue W ater j’avais une chance de me faire tuer.
Chicago, Illinois Mais, maintenant, tout va s’arranger. Réellement,
Cher Mike, une histoire aussi fantastique que celle-là doit
Où en est cette grâce? bien un jour s’écrouler sous son propre poids.
C’est dans cinq jours m aintenant que je dois Cordialement,
être exécuté ! Walt.
Walt.

POUR l’ÊTAT SOUVERAIN D ’ILLINOIS


29 juin 1966 Moi, H ubert Daniel Willikens, G ouverneur de
W alter A. Child FÉ tat de Plllinois, et investi de l’autorité et des
Bloc Cellulaire E pouvoirs appartenant à cette fonction, com­
Prison de l’État d’Illinois prenant mon pouvoir de gracier ceux qui sont,
Joilet, Illinois en mon âme et conscience, condamnés à tort,
Cher Walt, ou m éritant la grâce, j ’annonce et je proclame,
Le G ouverneur est rentré, mais a été immédia­ ce 1" juillet 1966, que W alter A. Child (A. Walter)
tem ent appelé à la Maison Blanche à W ashington actuellement en prison par suite d’un jugement

L it t é r a t u r e d iff é r e n te 151
erroné sur un crime dont il est entièrem ent Gordon R. Dickson est né au Canada
innocent, est totalem ent et pleinement pardonné en 1923. Il habite les États-Unis
dudit crime. Et j ’engage les autorités respon­ depuis l'âge de 13 ans. Il a fa it des
sables ayant la garde dudit Walter A. Child études de lettres à l'université du
(A. Walter), dans quelque endroit qu ’il soit Minnesota. C'est un des auteurs les
plus sérieux de science-fiction. Il
retenu, à le libérer, sans que soit mis aucun
travaille m aintenant à un grand cycle
obstacle à son départ... intitu lé « Dorsai » et qui se composera
de 9 romans dont 3 historiques.
3 contem porains et 3 de science-
Service des C om m unications Interdéparte­ fiction. Plusieurs de ces romans ont
mentales déjà paru aux Etats-Unis. Il considère la
NE PAS PLIER, ROU LER OU EN D O M M A G ER CETTE science-fiction com m e la form e
CARTE, S.V.P. moderne de l'allégorie morale.
Inobservation des règles d ’achem inem ent du
docum ent.
À: G o uverneur H u bert Daniel Willikens
Pour: G râce accordée à W alter A . Child,
1" juillet 1966.
Cher C hef de service,
Vous avez omis de joindre votre numéro de réfé­
rence. S.V.P., présentez à nouveau le docum ent
avec cette carte et la formule 876, expliquant
vos droits à m ettre EXTRÊM E URG ENCE sur ce
docum ent. La formule 876 doit être signée par
votre supérieur.
P r é s e n t e z a n o u v e a u c e t t e d e m a n d e : la
date d ’ouverture des bureaux du SERVICE DES
COM MUNICATIONS est mardi 5 juillet 1966.
A VERTISSEM EN T: La non-présentation de la for­
mule 876 avec la signature de votre supérieur
peut vous rendre justiciable d ’une poursuite pour
abus d ’un Service du G ouvern em ent de l’État.
Un m andat d ’arrêt peut être lancé contre vous.
Il n’y a pas d ’EXCEPTiONS. Vous êtes PRÉVENU.
G O RDON R. DICKSON.
Traduction française de Brigitte André.

152 Les ordinateurs ne discutent pas


L'hérédité planétaire
par M ichel Gauquelin

avec une Préface

du professeur Giorgio Piccardi

Le professeur Giorgio Piccardi et Michel Gauquelin.


Il y a cent ans, G re g o r Mendel découvrait les ginale, la chimie cosmique, considère que les
lois fondamentales de l’hérédité génétique. recherches de G auquelin sont d ’une impor­
Son œ uvre mit longtemps à triompher de la tance exceptionnelle. Il le dit dans une
répugnance de l’esprit humain à accepter une préface écrite en français pour ce livre.
idée révolutionnaire. Mais, aujourd’hui, les Michel Gauquelin, né en 1928, diplômé de
prix Nobel s’accum ulent dans le domaine de psychologie, voulait d é m o n tr e r scientifi­
la génétique, com m e en témoigne la première q u em ent la fausseté de l’astrologie. Com me
distinction reçue par la Fran ce depuis trente- bien des chercheurs avant lui, il a vu que les
sept ans. intuitions de nos ancêtres com portaient une
Michel Gauquelin a sans doute réalisé une vérité plus étonnante et plus féconde que les
découverte du même ordre. Au prix d ’un légendes.
labeur acharné (il a par exemple étudié les Il a été assisté dans ses travaux par sa femme,
coordonnées temporelles de plus de cent Françoise Gauquelin, diplômée de l’institut
mille accouchem ents), ce je une ch ercheu r de Statistique, spécialiste de l’appplication
français a dém ontré que nous naissons dans de l’irremplaçable instrument mathém atique
des conditions cosmiques semblables à celles aux sciences humaines.
de nos parents. Il fonde ainsi une génétique
nouvelle, quoique dans la lignée des recherches
antérieures. L’obscur moine tchèque Mendel
établissait une relation entre les plantes et
les hommes. G auquelin prouve q u ’il existe
une relation entre les hommes et les astres. le nouveau volume de
Le professeur Giorgio Piccardi, directeur de Présence p l a n ë t e
l’institut de Physicochimie de l’université
de Florence, fondateur d ’une discipline ori­
le volume: 18,50 F
Jacques Bergier découvre sur
l’écran les mouvements de son œil
qui enregistre deux millions
de signes typographiques à l’heure.
Vous pouvez apprendre à lire plus vite
François Richaudeâu Photos de R oger Leclercq / La Voix du Nord

Son œil embrassait sept à huit lignes d ’un coup.


ANDRÉ MA UROIS, sur Balzac.

Des tests pour une méthode de lecture rapide.


« Il dévorait des livres de tout genre, et se repaissait indistinctement
d’oeuvres religieuses, d’histoire, de philosophie et de physique... Son
N o u s a v o n s mi s œil embrassait sept à huit lignes d’un coup et son esprit en appréciait
au point le sens avec une volonté pareille à celle de son regard, souvent même
un m ot dans la phrase suffisait pour lui en faire saisir le sens...»
d e s l es l s André M aurois fait ce portrait de Balzac dans la dernière grande
étude biographique qu’il vient de publier Et voici comment Balzac
lui-même, dans l’un de ses premiers romans, «Louis Lam bert», se
décrit sous les traits de son héros: « A l’âge de douze ans, son imagi­
Pour une science nation stimulée par le perpétuel exercice de ses facultés s’était
el u n e t e c h n i q u e développée au point de lui perm ettre d’avoir des notions si exactes
d e la l e c t u r e sur les choses qu’il percevait par la lecture seulement, que l’image
imprimée dans son âme n’en eût pas été plus vive s’il ne les avait
réellem ent vus».
Plus près de nous, deux des plus grands présidents des U.S.A., Théo­
La c o n n a i s s a n c e dore Roosevelt et John F. Kennedy, remplissaient leur entourage
d’admiration par leurs étonnantes facultés de lec tu re 2.
p a r le l ivre Ce qui est vrai pour des hommes exceptionnels, l’est bien évi­
n'est pas m e n a c é e demment, toutes proportions gardées, pour chacun d’entre nous.
Nos connaissances réelles résultent pour la plus grande part, d’une
m aturation inconsciente de notre esprit, d’une lente sélection qu’il
effectue sur les matériaux acquis et conservés par notre mémoire.
Ces matériaux nous ont été fournis de diverses manières: notre
famille, nos éducateurs, notre milieu social; par la parole, par
1. A ndré M aurois: « Prom éthée ou la vie de Balzac » H achette - Paris 1965.
2. C onsulter l’ouvrage de H ugh Sydey : « John Fitzgerald K ennedy » Éditions A rthaud.

Psychologie appliquée 155


l’image, mais aussi et dans bien des cas, surtout de celui qui parle, soit au rythme moyen de
par le texte imprimé. 9 000 mots à l’heure. En revanche, un lecteur
A vec l’âge, les proportions entre l’acquis oral et moyen lit 27 000 mots à l’heure. Pour peu que ce
l’acquis écrit se renversent. L’enfant reçoit même lecteur, habitué à la technique de « l’écré-
l’essentiel de sa formation par la voix de ses mage», sélectionne les seules informations du
parents et de ses maîtres; l’étudiant passe moins texte qui l’intéressent (m éthode évidemm ent
de temps aux conférences de ses professeurs q u ’il inapplicable dans l’information orale), il peut
n’en passe sur ses notes et ses livres; l’adulte, tripler sa vitesse effective de lecture.
enfin, ne complète ses connaissances que par la La lecture reste pour cette raison fondamentale,
lecture. Ici, un homme m oderne, et se voulant le premier moyen et le plus efficace pour l’acqui­
homme de progrès; pourrait faire deux objections: sition de la connaissance. Les techniques audio­
d ’abord, à l’âge des techniques audio-visuelles, visuelles sont battues de loin. Il ne faut pas, pour
du cinéma, de la radio et de la télévision, le livre autant, leur dénier toute im portance: elles ne
a probablem ent perdu sa préém inence; ensuite, si peuvent être que des techniques d ’ac co m pa­
la lecture néanmoins reste primordiale, s’il faut gnem ent non négligeables, mais secondaires par
lire beaucoup, et plus vite, pour lire mieux et rapport au support de base de l’enseignement:
apprendre davantage, cela est l’affaire d ’ensei­ le texte imprimé.
gnem ent et non pas une affaire personnelle.
En revanche, le livre va évoluer
Le livre restera le principal véhicule de façon fantastique
de l'inform ation
Cet avantage de l’information écrite sur l’infor­
Ce qui était vrai au temps de Balzac, dira-t-on, et mation orale sera durable: les progrès de l’élec­
même il y a peu de temps encore, ne l’est plus du tronique, des techniques de miniaturisation, des
tout aujourd’hui. Il suffit de regarder autour de télécommunications ne changeront rien au
soi: la radio, le disque, le cinéma, la télévision, rythme de nos paroles qui est fonction des struc­
le micro-film ont rendu le livre caduc. On tures de notre langage, structures qui sont pro­
n’apprend plus l’essentiel en lisant, on peut même bablem ent définitives. En revanche, il n’est pas
l’apprendre sans lire. Cet argument avancé impossible que le livre évolue; il n’est pas
naguère par des sociologues et des économistes a impossible que sa typographie devienne plus
semblé très fort pendant quelques dizaines fonctionnelle, que la page soit rem placée par
d’années. Il s’est effondré devant les faits. une bobine ou une fiche, ou un écran de télé­
Jamais on n’a lu autant de livres en Europe, vision branché sur un centre planétaire de la
en U.R.S.S., aux U.S.A., et même en France où connaissance. Mais peu de choses seront changées
pourtant 58 % des habitants n’ouvrent jamais un pour le « réc epte ur», l’homme, qui devra lire les
livre. La progression des ventes de l’édition est mots composés avec les signes de notre alphabet
l’une des plus fortes qui soit, parmi les activités et qui devra les lire de plus en plus vite, s’il veut
de pointe de tous les pays du m onde qui ne sont rester un citoyen à part active de notre monde
pas sous-développés. Cette supériorité du texte futur. Ce qui est déjà répondre à la deuxième
imprimé sur les moyens d ’information audio­ objection exposée tout à l’heure.
visuels est évidente. Son explication, pour
m éconnue qu ’elle soit souvent par certains spé­ S’il est inutile, disent certains, de lire plus vite
cialistes, est simple. L’auditeur d ’un conférencier, pour savoir davantage, cela regarde l’ensei­
d ’un disque, de la radio, le spectateur d ’un film gnem ent et, à la rigueur, cela concerne les cours
ou de la télévision perçoivent, par le sens de du soir, ou les cours par correspondance. Pas les
l’ouïe, le message à la vitesse d ’articulation orale adultes ayant terminé leurs études.

156 Vous pouvez apprendre à lire plus vite


r
Et il est bien exact que les pédagogues devraient
apprendre à nos enfants non pas rapidem ent à Etude technique
lire bien, mais dans des délais peut-être plus
longs, à lire rapidem ent et bien. Cela serait du
temps gagné, lorsque, devenus adultes, ils se d'un lecteur phénomène :
trouvent devant cette nécessité: continuer à
apprendre. Personne, aujourd’hui, n’a jamais
terminé ses études. Un quadragénaire bachelier,
Jacques Bergier.
doué d ’une mémoire infaillible, se souvenant
avec précision du contenu de tous ses cours, est Jacques Bergier est un lecteur prodige. Il
incapable, sans travail préalable, d ’orienter son
fils préparant le baccalauréat de mathém atiques l’était déjà enfant. A q uatre ans, un
élémentaires. Les manuels d’algèbre, par exemple, après-midi, il se mit à lire « La débâcle»,
font intervenir des raisonnements déduits de la un des plus gros rom ans d ’Émile Zola.
théorie des « ensembles», alors que le mot même A vant le soir, il l’avait achevé, sans en
«ensemble» était ignoré des programmes il y a sauter un m ot ni une ligne. Il venait de
vingt-cinq ans; et que dire des leçons de physique
fondées sur les structures atomiques et molécu­ c o m m encer, com m e il le dit lui-mêm e, sa
laires de la matière.... Ce qui est vrai à l’échelon carrière de « lecteur pathologique».
de l’enseignement secondaire, l’est davantage à Depuis, il n’a cessé de lire, beaucoup,
celui de l’enseignement supérieur, et plus encore vite, et dans toutes les langues q u ’il
dans toutes nos activités professionnelles.
Et com ment com prendre la réaction des jeunes
connaît: le français, l’anglais, le russe, le
générations sans avoir lu les philosophes existen­ polonais, le tchèque, l’italien, l’hébreux,
tialistes absents des anciens program m es? l’allemand. C ’est po u r lui une fonction
C om m ent juger l’évolution de la pensée de la quotidienne qui vient en surcroît de son
Chine, sans avoir lu même partiellement Marx,
Engels, Lénine, M ao Tsé-toung, tout aussi
travail. Il y consacre cinq heures par
absents de ces mêmes programmes? jo u r: trois de 21 heures à minuit, et deux
L’accélération du progrès dans les domaines distribuées dans la jo u rn é e suivant son
culturels, scientifiques et te chniques est l’un des emploi du temps. La m atière est aussi
faits dominants de notre époque. rigoureusem ent fixée que l’horaire: pour
Un homme contem porain, s’il veut rester vérita­
blement actif dans le monde est obligé d ’acquérir chaque jo u r il lui faut trois ouvrages
sans cesse de nouvelles connaissances. La lecture anglais et un français ou un ouvrage
étant le moyen le plus pratique et le plus efficace, français et un russe, trois revues et cinq
il doit lire plus et plus vite, s’il ne veut pas être ou six quotidiens et hebdom adaires. Au
submergé et dépassé, ne serait-ce que dans
p rem ier rang viennent les ouvrages de
l’exercice de sa profession.
science-fiction, puis les publications spé­
cialisées dans le bizarre ou l’extraordi­
Un Français a établi les bases naire, telles que la revue am éricaine
d'une science de la lecture Analog ou la revue russe Le Chercheur;
Depuis 2 000 ans, l’homme lit de plus en plus vite. ensuite les traités de physique appliquée,
Le mode d ’écriture des ancêtres du livre, d ’astronom ie, de m athém atiques, enfin
volumen puis manuscrits, obligeait à un mode de les rom ans policiers ou d ’espionnage,

Psychologie appliquée 157


lecture orale très lente. Les améliorations dans Les travaux de Javal ont été repris et poursuivis
la présentation des textes perm irent, vers l’an par nombre de chercheurs étrangers, en parti­
1000, de passer à une vitesse plus rapide, la culier anglo-saxons. On adm et aujourd’hui que le
lecture devenant visuelle: l’étudiant et le cher­ processus de lecture résulte de deux facteurs:
cheur purent augm enter considérablem ent leur — la mobilité de l’œil qui pivote par saccades de
bagage intellectuel3. Mais il Faut attendre la point de fixation en point de fixation, pour
Renaissance pour que l’empirisme efficace, analyser une ligne,
l’intuition, la haute sensibilité artistique des — l’analyse, pendant chaque point de fixation,
imprimeurs humanistes de l’Europe occidentale des caractères du texte.
donnent une forme quasi définitive aux dessins de Si l’on veut donc am éliorer la faculté de lecture,
lettres, aux structures de mise en page qui, à il faut agir sur chacun de ces deux facteurs:
peine modifiés, sont encore en usage actuellement. — accroître la mobilité de l’œil, réduire le temps
d’arrêt par point de fixation, augmenter la
Ce n’est qu’à la fin du xix' siècle qu’un chercheur cadence de la mobilité angulaire de la pupille,
français, qui devait devenir aveugle, Émile Javal, — élargir le faisceau actif de vision par point de
membre de l’institut, directeur du laboratoire fixation de sorte que l’œil, à chaque fixation,
d’ophtalmologie à la Sorbonne, aborde l’étude analyse un plus grand nombre de signes, un plus
systématique et scientifique des mécanismes de grand nombre de mots.
le ctu re 4. Il m ontre que l’œil d’un lecteur moyen
ne déchiffre pas un texte lettre à lettre de façon
régulière et continue: l’œil fixe un groupe de Après de nombreuses recherches
lettres ou de mots, puis pivote pour fixer un nous préparons
second groupe; passe d’une fin de ligne à un une méthode de lecture accélérée
début de ligne et ainsi de suite.

Dans le cadre d’une importante série de recherches


La vitesse de lecture sur les problèmes de lisibilité des textes imprimés,
dépend du pouvoir d'analyse nous avons été amené, à notre tour, à étudier sur
et non de l'acuité visuelle de nombreux sujets le mécanisme de la lecture.
Nous avons analysé le mode de lecture de
Le grand mérite de Javal réside dans la décou­ chacun, qu’il soit technicien, professeur agrégé,
verte suivante: le nombre de signes corres­ ou lecteur phénomène. Nous avons pu définir
pondant à chaque « plage de lecture », à chaque pour chaque lecteur le nombre moyen de signes
«faisceau actif de vision» est indépendant de la lus par point de fixation. Après de nombreux
distance entre le texte lu et l’œil du lecteur. Ce relevés, de multiples contrôles, nous avons
qui tendrait à prouver que le processus de lecture abouti à la conclusion suivante : l’œil du lecteur
est essentiellement d’essence mentale, qu’il rapide ne bouge pas plus vite que celui du lecteur
résulte davantage du pouvoir d’analyse, en un lent (autrem ent dit, la durée moyenne de son
temps très court, d’un plus ou moins grand point de fixation n’est pas plus courte), mais d’un
nombre de signes abstraits, que de la qualité de seul coup il embrasse plus de signes.
l’acuité visuelle. Cette loi fondamentale confirme ce qu’écrivait
3. C’est ainsi que pendant les derniers siècles du M oyen Age un André Maurois sur Balzac: « Son œil embrassait
processus d’accum ulation et d’accélération de la connaissance a pu sept à huit lignes d’un coup...» Nous avons
jouer pour chaque lettré et, par voie de conséquence, pour l’ensemble
de la pensée médiévale, préparant une véritable m utation culturelle : analysé en laboratoire le processus de lecture de
la Renaissance. Ainsi le passage de la lecture orale à la lecture Jacques Bergier: son œil déchiffre en un seul
visuelle serait l’une des causes efficaces de la Renaissance.
4. Son ouvrage fondam ental : « Physiologie de la lecture et de point de fixation en moyenne de 200 à 500 signes,
l’écriture » Félix A lcan - Paris 1905. soit le contenu de 3 à 8 lignes.

158 Vous pouvez apprendre à lire plus vite


Une monographie rendant com pte de ces travaux français, anglais et russes. Il n’ouvre
est d’ailleurs en cours de p rép aratio n 5: résultat jamais un ouvrage de littérature, mais
de milliers de tests, chronométrages, prises de s’intéresse en revanche à l’archéologie,
vues cinématographiques. Elle analyse les facteurs
de lisibilité, notam ment en fonction du dessin des plus rarement à l’histoire.
lettres, de leur grosseur (corps), de la longueur Pourquoi lit-il autant? «C’est, dit-il,
des lignes (justification), etc. parce que je suis curieux, je lis dans
Nous ne pouvions nous borner à enregistrer les l’espoir de trouver ce qui aura pour moi
résultats bruts des tests de chronom étrage et une importance capitale. Ainsi, en 1928,
nous devions essayer d’analyser le com portem ent
du lecteur, ce qui nous a conduit à filmer ses j ’ai lu par hasard trois lignes qui m’affir­
yeux. La projection des films ainsi obtenus per­ maient que l’alchimie est véritablement
met une analyse très fine et relativem ent aisée une haute science; toute ma vie en a été
du processus de lecture. transformée. Et je sais que ce qui est
A partir de ces résultats qui indiquent com m ent
on lit, à partir de cette science de la lecture, on
important peut se trouver n’importe où...
peut songer à dire com m ent il faut lire, à créer Alors je lis tout.»
une technique de la lecture. L’objectif n’est pas Cette boulimie gigantesque lui pose
d’atteindre une vitesse de lecture déterm inée, quelques problèmes d’ordre pratique: il
mais, pour chacun, d’augm enter sa propre vitesse lui faut l’alimenter. Aussi passe-t-il ses
de lecture, qu’elle soit basse, moyenne ou déjà
élevée. samedis entiers dans les librairies, et ses
dimanches chez les bouquinistes. Et
La « gymnastique de l'œil » quand approchent les vacances, c’est
avec un soin minutieux qu’il choisit les
permettra d'accroître sans cesse
rares ouvrages qu’il pourra emporter: des
le savoir de chacun traités difficiles, compliqués qui absor­
beront son temps. Il cite avec plaisir un
Il s’agit simplement de traiter l’œil comme un livre de mathématiques modernes qui lui
muscle à développer suivant des méthodes pas
tellement différentes de la culture physique
a duré quinze jours.
classique. M ais son fonctionnem ent est incons­ Ce qui est très surprenant, c’est que
cient. Il faut acquérir le contrôle conscient de Jacques Bergier n’est jamais un lecteur
son rythme, agir à la façon des Yogas qui passif. Sa méthode est précise et ne varie
dominent le fonctionnem ent d’organes internes, pas: les articles de journaux sont dé­
pour, en maîtrisant la « matière », faire progresser
leur «esprit». En définitive, et à des échelles coupés et fichés, les paragraphes de livres
bien différentes, les méthodes et les objectifs sont qui l’intéressent sont cochés au crayon
du même ordre: par une meilleure coordination rouge. Lorsqu’il doit travailler, il ressort
des mécanismes physiologiques, parvenir à un tous les textes qui pourront lui servir,
meilleur contrôle des mécanismes mentaux, pour
une meilleure et plus vaste connaissance du non pour les relire, car il s’en souvient
monde. exactement, et même le numéro de la
5. Les Editions Planète préparent « une m éthode de lecture accélérée »>.
De telles m éthodes existent déjà et un « cours de lecture accélérée » a
page où se trouve l’élément dont il a
été récem m ent édité en F rance. Mais l’ouvrage que nous préparons, à
p artir de recherches poursuivies depuis des années, est fondé sur des
besoin; mais pour vérifier sans retard
tests originaux et se présentera sous une form e to u t à fait nouvelle. l’origine des références qu’il fournit de

Psychologie appliquée 159


mémoire. « Une erreur, toujours possible, L’adulte, qui réussira en lisant plus vite à
fait perdre un tem ps fou en lettres, coups apprendre un peu plus que ne l’exige le seul
renouvellement de son bagage intellectuel et
de téléphone... alors q u ’il est si facile de
professionnel, élargira l’éventail de son savoir,
contrôler au fur et à m esure. » avec une rapidité surprenante, et par là son
Mais pourquoi lit-il aussi vite? Et action sur le monde.
co m m e n t fait-il? C ’est une question, Teilhard de Chardin le constate: « Entre l’action
affirme-t-il, q u ’il ne s’est jam ais posée. des gens du premier siècle et le nôtre, il y a la
même différence, et au-delà, qu ’entre celle d ’un
Sans doute, sa curiosité insatiable lui enfant de quinze ans et celle d ’un hom m e de qua­
impose-t-elle ce rythme. Il sait seulem ent rante ans. Pourquoi cela? Parce que, grâce au
que lorsqu’un ouvrage le passionne, il progrès de la science et de la pensée, notre action
perd toute notion du tem ps; il sait aussi m oderne part, pour le bien com me pour le mal,
d’une base absolue incom parablem ent plus
que lorsqu’un livre le rebute ou l’irrite, il élevée que celle des humains qui nous ont
lit plus lentem ent q u ’un lecteur ordinaire frayé la voie vers la lu m iè re 6.» C ette «base
(il a mis deux mois po u r venir à bout de absolue incomparablement plus élevée» n’est pas
« M ein Kampf»). Il ne p eut pas analyser fondée seulement sur la connaissance. Un être
davantage un don si surprenant. n’est pas défini dans sa totalité par ce q u ’il sait, et
il ne suffit pas qu ’il sache pour q u ’il soit. N éa n ­
C e tte capacité de lecture, cette rapidité moins son intérêt immédiat, com m e à long terme,
d é ro u ta n te ont souvent soulevé un certain est d ’augm enter sans cesse son savoir. Son exis­
scepticisme. P our la vérifier, on a soumis tence quotidienne en dépend pour une large part.
Jacques Bergier à un certain nom bre de FRANÇOIS RICHAUDEAU.

tests. Les résultats sont indiscutables.


Bergier est vraim ent un p hénom ène. Il lit 6. Teilhard de C hardin: « L’avenir de l’homme ». Éditions du Seuil.
10 à 20 fois plus vite q u ’un lecteur
m oyen: 2 millions de signes typogra­
phiques à l’heure c ontre 150 000 à
200 000 signes. S’il aim ait lire Sartre, il
lirait l’Être et le Néant en une heure et
dem ie; les Mots en dix minutes. Et encore
n’est-ce q u ’une m oyenne. Il a pu atteindre
près de 4 millions de signes à l’heure,
c’est-à-dire, le tiers de la Bible.
En fait, est-ce vraim ent un don, et un don
exceptionnel? N ’est-ce pas plutôt un
pouvoir qui s’est développé n aturel­
lem ent chez lui, et que d ’autres pour­ Dans le laboratoire de Loos-lez-Lille,
raient acquérir et maîtriser par un François Richaudeau s ’aperçoit
en tra în e m en t m éthodique? que Bergier déchiffre en un seul point
JE A N F EL L E R . de fixation 3 à 8 lignes de n ’importe quel livre.
( Voir explication des tests page suivante. )

160 Vous pouvez apprendre à lire plus vite


Ces deux tests déterminent
la vitesse de lecture
L a m éthode po u r m esurer la rapidité de lecture Le film tourné à une vitesse a ccélérée (54 im ages
consiste essentiellem ent en deux séries de tests et seconde) est p rojeté à une vitesse ralentie (18 images
com porte un appareillage re strein t: un ch ro n o m ètre, seconde) révélant tous les m ouvem ents de l’œ il,
une cam éra, un m agnétophone et une série de textes im perceptibles autrem ent. Il m ontre les a rrê ts suc­
com posés en c ara c tè re s différents. cessifs de l’œil sur une ligne (points de fixation), car
Le sujet pose son front sur un appui de m étal qui l’œil ne lit pas lettre à lettre, m ais par groupes de
assure son im m obilité. On fixe un texte typographique signes ou par groupes de m ots; il m ontre aussi que les
sur un p etit tableau vertical placé à la distance qui points de fixation d’un lecteu r rapide ne sont pas m oins
lui convient, et violem m ent éclairé par deux grosses nom breux que ceux d’un lecteu r lent, m ais q u ’il
am poules. D evant lui, à sa d roite, la cam éra est em brasse en une seule fixation un plus grand nom bre
b raq u ée sur son œ il; à côté, le m agnétophone est, de signes et de m ots, et qu’enfin l’œil revient parfois
m anœ uvré par le chef du lab o rato ire qui c oordonne les en arrière, ce qui retard e co n sidérablem ent la lecture,
o pérations; au fond, le chro n o m étreu r. sans qu’il soit établi que la com préhension du texte soit
Au m êm e m om ent, le cam éram an lance son appareil, accrue.
le c h ro n o m é tre u r appuie sur son c h ro n o m ètre et le C et ensem ble d’études, et les conclusions qui s’en
sujet se m et à lire. Q uand le sujet arrive à la fin de la dégagent co nstituent, en fait, les véritables bases
d ernière ligne, il le signale. T o u t s’a rrête. Le c h ro n o ­ expérim entales de to u te é tude du processus de lecture.
m étreu r donne le tem ps: com m e on connaît le nom bre
de signes du texte placardé, une sim ple o pération
donne le nom bre de signes susceptibles d ’être lus à rec onnaître le bien e t le mal en les t&tant avec la m ain, com m e une p o ire.o u un ^ ~
l’heure. cam e m b ert, même façon de se d é ro b e r cl d ’o pposer à des raisonnem ents solides
et s ir tm ^ n n é affirm ation b rutale, im possible à contrôler. « Je sens que... vous /-
Il s’agit m aintenant de savoir ce que le sujet a retenu devriez s e n t î n ^ ^ . c ’cst une chose que to u t le m onde sent...». D epuis q u ’elle s’ptait
convaincue d e c e t f o q a r ^ t é de c arac tère s, il sem blait à ta n te Sarah q u ’elle c om prit ’- rj
du texte qu’il vient de lire. Le ch ef de laboratoire, mieux le chagrin d e ^ ^ l ^ h c . Elle d écouvrait à scs confidences une signification
se crète qui la tou c h ait sii% ilicrc m en t: une je u n e fem m e de q u a ra n te ans e spérait li
au m agnétophone, lui pose alors de m ultiples questions: trouver dans un chan g e m e^ L d c vie et de milieu une chance d ’é c h a p p er à cette J<
tyrannie dom estique que le rW e-à-tèlc de la solitude cam pagnarde rendait into-
R ésum ez le texte que vous venez de lire... Q uel est le lerablc C es raffinem ents psychologiques é taie n t très loin de M arthe, m ais ils
c o n trib u èren t à resse rre r l’in ii m \t des deux fem m es. T an te Sarah entra it déci- ^
détail frappant signalé au début du 2' p aragraphe? etc. d é m en t dans le com plot c o n tre i^ u c in th e et en faisait m aintenant une affaire Vi
p ersonnelle. Il s'agissait en som me d y c entre p rise où elle é ta it elle-m êm e inté-
L’enregistrem ent term iné, on recom m ence to u tes les ressèe. car l’oncle et le n e ^ ^ J# M C 0 u ra g c a ie n t de leur voisinage pour d evenir plus /V
opérations, avec un au tre texte com posé dans un insupportables. Pou rta n t, ^ £ n e songeait pas sans tristesse au jo u r où H yacinthe,
e m m ènerait sa fem m e à la vN k. L ’existence à C hesnevailles p erdrait beau c o u p de
il
Jy
c ara ctè re différent, de grosseur d ifférente et sur une son a ttrait. R ien n’a n nonçait ^ ^ e s t e que ce grand jo u r fût proche. Les efforts de
tante Sarah n’avajent d ’au tre résultat positif q u e d ’e n tre te n ir les illusions de M arthe
/J
/ ),
a utre largeur, ce qui p erm et de varier, suivant des et d ’enra cin e r e n e lle la c ertitude dO ttuccès.
Un je u d i, e lles p rirent ensem ble l’a u t o u r qui faisait le service deux fois par sem aine /£
élém ents connus, tous les aspects de l’analyse. Et ceci entre Dole et Chesnevailles. T an te SaflA allait voir les K ohn. des p a re n ts éloignés V-*
c om m erçants au chef-lieu. C es K ohn d ^ ^ o l e é taie n t cousins aux B lum enfeld de
se rép ète une dizaine de fois. C olm ar, eux-m èm es cousins aux M o r h a n g l^ 'É p in a l. lesquels venaient de. m arier ^6
leur fils à une d em oiselle Lyon, de F o n t a i n e b l ^ q u i é tait la petite-fille d 'u n e ta n te | i-
Les textes enregistrés au m agnétophone seront tapés à m aternelle de Sarah Jouquier.] C ’é tait une fam ille;aisée, acc ueillante , égayée et
civilisée par la nom breuse postérité du grand-père quK y av a it jam ais réussi à se faire
la m achine; les tem ps relevés au c h ro n o m ètre e ntendre utilem ent en français. Les K ohn a tten d a ie n t a v S ^ j r i o s i t é c ette singulière
p a re n te, doublem ent a postat, p uisqu’elle é tait c h ré tie n n ^ rc t cam pagnarde. Ils lui
consignés, et le film de la c am éra qui révélera les firent, ainsi q u 'à M arthe, le m eilleur a ccueil. T ante S a r ^ r c râ nem e nt, c onsac ra un Cj,
m ouvem ents de l’œ il, développé. L’ensem ble des q uart d 'h e u re à les é vangéliser.* D é p è c h c z - ^ v ^ t j ^ f à l’o c togénaire qui suçait
sa pipe de porcelaine dans un coin du s a l o r dcpécfW z-vous, je suis venue vous
if
$
résultats constitue le dossier du sujet observé et la av ertir, je vous a pporte la c hanc e du S c ig n Jjr. • Le vieux en avait l’haleine rac-
c o urcic e t, to u t en rauquant et en c r a c h o ta n g o n jus d e ta b ac , lui roulait d es yeux t '
c om paraison des différents dossiers p e rm e ttra de furieux. La conversation prit bie n tô t un autT W tour et l’on parla Bloch, Lévy.
U ljm ann, D reyfus de p a r ici. D reyfus de par là ^ C tn te Sarah c onta ensuite avec
n*
J-
dégager un certain nom bre de lois de la lecture. e njouem ent les é trp e s de son initiation à la vie p a y saflT fc^ iles K ohn s’en am usèrent, tf
Ils é taient gais, loquaces, a im ables, et M arthe fut très v n ^ à T a i s e avec eux. Des
D es dizaines de sujets ont déjà subi ces tests. Les je u n es gens l'e n tra în èren t à une partie de ping-pong. En p rc n 9 ftl* i^ É é . on fit un
c oup de p hono e t. à l'heure du d é p art, ta n te Sarah prom it de venir d é jro q g r un jo u r / j
résultats obtenus p e rm e tte n t de dégager un certain avec son m ari et sa nièce. De cet après-m idi passée chez les K ohn. M a rtn ^ J c v a it )Jo
garder un s ouvenir exaltant. Le salon, le th é . le ping-pong, les bavardages, le jflfcno. ^
nom bre de points im portants. Q u an t aux rensei­
gnem ents fournis p a r la prise de vue ciném ato­ ^2 qq.
graphique de l’œil, ils sont essentiels.
Le trajet de l’œil de J. Bergier sur cette page.

62 Vous pouvez apprendre à lire plus vite


le journal de

LE G U ID E DE L 'A C T U A L IT E C ULTU R E LLE


Planète n° I en hollandais Planète rr 8 en italien

LA VIE ET LES IDEES, par Jacques M O USSEAU

Rédaction
T ous les deux mois, le Journal
de Planète fait le bilan de la vie
Trois Français reçoivent le Nobel
a a

culturelle et scientifique. N ous Ainsi, il existait en F rance trois biologistes dont les travaux
avons réuni une équipe de spé­ méritaient le prix Nobel de médecine: André Lwoff (63 ans),
cialistes qui sont constam m ent
François Jacob (55 ans), et Jacques M onod (45 ans).
inform és de ce qui se passe
dans leur dom aine respectif. D ans le déro u lem en t d’une actualité noyau de la cellule. L ’usine, c ’est le
riche et m ouvante, aucune nouvelle, ribosom e où s’effectue la synthèse
LA VIE C U L T U R E L L E :
dans le d e rn ie r trim estre écoulé, des p rotéines: il est situé dans le
Philosophie : A ndré A m ar, pro­ n’a, de notre p oint de vue qui est c y to p la sm e 1. En 1960, Jacob et
fesseur à l’in stitu t d ’É tudes de p arti pris puisqu’il exclut la poli­ M onod avaient imaginé qu’il devait
politiques de Paris; tique nationale et in ternationale, par nécessairem ent exister un lien entre
Religion: Jean C hevalier, d o c­ exem ple, égalé celle-là en im por­ le program m e et l’usine. En 1961,
teu r en théologie; tan ce. N os lecteurs auront été parm i ils avaient déco u v ert ex p érim en ta­
Littérature: G abriel Veraldi, le p etit nom bre des F rançais que lem ent ce m essager, l’A R N. M ais,
B ernard G ros; cette nouvelle n’a pas étonnés, alors avant o ctobre 1965, personne en
Histoire: A ndré Brissaud, G uy qu’une bonne partie de la faculté de F rance ne sem blait avoir réalisé que
B reton; M édecine l’apprenait, le 15 octo b re cette découverte était géniale et
H um our: Jacques Sternberg, dernier, en m êm e tem ps que quelques considérable.
Alex G rall. millions de téléspectateurs. D ans Pourtant, en 1962, l’A m éricain Jam es
LA VIE SC IE N T IF IQ U E : une longue étude parue dans le W atson et l’Anglais F rancis C ricks
Sciences physiques: Jacques num éro 11 de Planète (juillet-août avaient reçu le N obel p our avoir
B ergier, F rançois D errey; 1963), et intitulée le Code génétique révélé le prem ier secret de la vie:
Sciences naturelles: Aimé M ichel, sera-t-il bientôt déchiffré?, Jacques FA D N p o rteu r de l’hérédité.
Louis K ervran, M ichel G a u ­ Bergier avait signalé l’im portance L’avertissem ent aurait dû être suffi­
quelin, C laude G iraudy; des rech erch es poursuivies à l’ins­ sant. Les F rançais qui v enaient peu
Sciences humaines: Jacques titut Pasteur par M onod et Jacob. de tem ps auparavant de découvrir le
M én étrier, A lain Vernay. Un long d év eloppem ent analysait la second secret de la vie ne devaient-
d écouverte qui vaut à la F ran ce son ils pas logiquem ent un jo u r ê tre dis­
LA VIE A R T IS T IQ U E : prem ier prix N obel scientifique tingués de la m êm e façon? M ais,
Peinture: P ierre R estany; depuis tren te ans: celle de l’A R N, nous le répétons souvent, une chape
Architecture : M ichel R agon; c’est-à-dire l’acide ribonucléique ou de plom b pèse sur la science fran­
M usique: C laude R ostand, acide m essager qui achem ine l’ordre çaise. C ’est un dogm e, non écrit sans
Jacqueline Ody; donné p a r le « p ro g ram m ate u r» doute, m ais contraignant, q u ’il n’est
Cinéma: F rédéric Rossif; ju sq u ’à P« usine ». Le « p rogram ­ dans ce pays de savoir q u ’univer­
Théâtre: Roger Iglésis, M aurice m ateur », c ’est l’A D N, c onstituant sitaire. O r les nouveaux prix N obel
Clavel. essentiel du chrom osom e et p o rteu r travaillent à l’in stitu t P asteur qui
de l’hérédité. Il est situé dans le est un organism e privé. En avril I

163
La vie et les idées
dernier, dans un au tre article de accablé d ’inform ations se c o n ten te l’élaboration de la vie, le hasard va
Planète, où il analysait ce q u i.b o u g e facilem ent d’am asser des chiffres, c éd e r la place à la volonté hum aine.
dans n otre re ch erch e scientifique des faits et des coefficients, en L’hom m e prend en charge son
(n° 21), F rançois D errey posait la croyant q u ’il forge, ainsi, une pensée. destin: n otre siècle va clore une
q uestion: C onnaissez-vous Jaco b et Les idées générales effrayent peut- étape de l’évolution qui a duré trois
M onod? La réponse, évidem m ent, être parce q u ’elles sont fuyantes et milliards d’années. Le passage peut-il
était « n o n » à la quasi-unanim ité. fluctuantes. U ne époque dure a sus­ s’effectu er sans réflexion sur la
A six m ois du N obel ! cité chez ceux qui la vivent un souci science? É videm m ent non. Les
systém atique du concret. Au tem ps réponses doivent ê tre envisagées
Une enquête de « l'Express » de mes études, les heures consacrées avant que les questions se posent à
sur les étudiants à re c ré e r le m onde et la société co u rt term e. Ces questions co n ce r­
m ordaient encore d u rem en t sur nant l’ensem ble des hom m es, nous
N ous ne rappelons pas ces deux celles acco rd ées à la p réparation de les d éb atto n s publiquem ent.
études de notre revue par le goût l’exam en. En quinze ans, la jeunesse
im m odéré de l’autosatisfaction. a basculé dans un univers étranger. Un philosophe fait le procès
Seulem ent, le reproche nous est trop Ces réflexions me venaient à la lec­ de l'Université
souvent adressé de ne nous inté­ ture d ’une en q u ête de « l’Express»,
resser qu’aux travaux étrangers, lors de la récen te ren trée univer­ La dém ission des é tudiants devant
essentiellem ent am éricains et russes, sitaire à la nouvelle faculté des les idées générales trouve une
pour ne pas saisir l’occasion de Sciences d’O rsay. La plu p art des excuse (après to u t p e u t-ê tre suffi­
m ontrer une fois de plus à nos adver­ q uestionnaires soum is aux nouveaux sante) dans la m ultiplicité et la
saires q u ’il nous font un procès inscrits ont révélé une absence com plexité des obligations qui leur
d ’intention. N ous nous intéressons à to tale d’intérêt p our « la philosophie sont im posées. Les obstacles placés
tout ce qui bouge, ici com m e ailleurs. des sc ien c es» 4. L’expression choque, sur leur route com m encent avec les
N otre rôle, ou du m oins celui que telle une im propriété de term es, les tracasseries bu reau cratiq u es des
nous nous som m es assigné, n’est pas jeu n es gens qui l’e n ten d en t p our la inscriptions à l’U niversité. La dis­
d’expliquer le détail des découvertes, prem ière fois. Les exam ens sont persion des lieux d’enseignem ent,
pas m êm e celles de nos récents leur préoccu p atio n p erm an en te. Ils l’exiguïté des am p h ith éâtres, la
N o b e l2, il est de ren d re sensible, au constitu en t des faits co n crets dont charge des program m es, la m ultipli­
plus grand nom bre, le m ouvem ent de les étudiants trio m p h e n t à condition cité des réform es con tra d ic to ire s
la connaissance et de réfléchir sur les d ’em m agasiner en eux des faits c onstituent les em bûches les plus
im plications de ce m ouvem ent. D es scientifiques. M ais, à force de s’en évidentes. Le d o c te u r Jacq u es Pezé,
déco u v ertes utiles sont faites chaque ten ir aux faits, l’hom m e bute sur eux psychologue professionnellem ent en
jo u r, m ais quelques-unes seulem ent et perd de vue la réalité. La struc­ c o n tact avec le m onde é tu d ia n t, a
rem ettent en question la connaissance ture de l’atom e a vite cessé de n’être tiré de son expérience une théorie
au sens le plus général du term e, qu’un fait scientifique pour devenir psychanalytique. D errière les inco­
c’est-à-dire non seulem ent la science, une réalité politique et éthique, h érences de no tre enseignem ent, il
m ais la philosophie, la m orale, etc., m ettan t en question le destin de l’es­ perçoit le désir inconscient d’occulter
qui y sont liées. N ous nous intéressons pèce. C roit-on naïvem ent que le cas le savoir par crain te d ’une jeunesse
à ce m ouvem ent révolutionnaire dans est unique? La réalité de la d ém o­ nom breuse, ardente et é trange \
la m esure où il concerne la position de graphie galopante, d ’un côté, la P eut-être une thèse aussi sévère
l’hom m e dans l’univers. Il se trouve réalité de la pilule antico n cep tio n ­ aura-t-elle de la peine à ob ten ir
q u’au jo u rd ’hui les sciences exactes, nelle, de l’autre, posent à l’hum anité l’unanim ité, mais l’accord est général
plus que to u te a u tre discipline de un choix d’une p ortée aussi consi­ lorsqu’il s’agit de déplorer la lourdeur
l’esprit, affectent la hiérarchie des dérable. Les valeurs m orales et reli­ d ’un héritage m illénaire, la sclérose
valeurs. Si la préo ccu p atio n d ’étab lir gieuses sont co ncernées p a r cet autre des stru ctu res et la férocité des privi­
des rapports en tre les valeurs relève fait scientifique. Les travaux de lèges. C haque jo u r une voix nouvelle
de la philosophie, noüs philoso­ biologie m oléculaire poursuivis non s’élève, plus autorisée que la pré­
pherons en nous souvenant de l’au to ­ seulem ent à l’institu t P asteur par cédente.
risation donnée p a r un philosophe: M M . Lwoff, M onod et Jacob, mais Le plus récen t diagnostic est porté
« En physique, le sim plism e, c ’est dans le m onde entier, vont do n n er par un Suisse qui enseigne à la Sor-
l’incom pétence, et l’incom pétence dem ain à la science le pouvoir d ’agir bonne. D ans son d e rn ie r ouvrage,
fait que les questions sont nulles sur l’h érédité de l’espèce hum aine. Sagesse et illusions de la philosophie6,
et non avenues. M ais il n’existe pas, A vant m êm e d ’avoir la possibilité de le professeur Jean Piaget fait le
il ne peut pas exister d’incom pétence créer des m onstres ou des surhom m es, procès du m onolithism e de l’Univer-
p h ilo so p h iq u e 3. » le biologiste au ra celle de déterm in er sité française. A l’étudiant, il apporte,
D ans c ette direction, nous m archons le sexe d’un individu, ses qualités sans doute sans le désirer, une am ère
à contre-co u ran t. L’hom m e m oderne physiques et intellectuelles. D ans consolation. Il rap p o rte en effet les

164
La vie et les idées
dieuses, furent p aten tes dès l’a ttri­
bution du prix. Puisque la F rance
recevait le N obel, le m alaise qui
planait sur la science française en
général n’était-il pas dissipé? C ette
distinction soudaine ne prouvait-elle
pas l’excellence des structures, des
m éthodes et des choix hum ains? La
science française é ta it à l’honneur.
Le prix N obel Jacques M onod m it
un term e à l’euphorie dans une décla­
ration glaçante 10: « Si nous avons une
d e tte , c ’est à l’égard des États-U nis.
Je vais vous expliquer pourquoi. »
Les précisions suivaient les illusions.
La F ran ce avait reçu le N obel pour
deux raisons qui tenaient peu à ses
institutions officielles. La p rem ière:
les c hercheurs français avaient pu
Une équipe exemplaire : de g. à d., Jacques Monod, André Lwoff, travailler en to u te liberté dans des
François Jacob, prix Nobel de médecine. <Photo Keystone). laboratoires ultra-m odernes, aux
États-U nis. La seconde: ils avaient
pu ensuite m ener à bien leurs travaux
difficultés q u ’il a re n co n trée s pour doctrin e... A l’âge de la création des dans un organism e privé, l’institu t
faire adm ettre en F ran ce la psycho­ idées, où il faudrait pouvoir jo u ir Pasteur. Si nous insistons, c ’est p our
logie e x p érim e n tale , sim p le m en t de la plus com plète liberté d ’esprit, on qu’il soit bien entendu que les p ro­
parce que notre U niversité, férue de est astreint à des concours et on subit blèm es posés restent à résoudre,
philosophie classique, vit toujours à l’effrayante coercition du program m e Nobel ou pas Nobel. Ils nous viennent
l’heure de la psychologie philoso­ de l’agrégation en philosophie.» Jean de loin et ne seront pas tranchés par
p h iq u e 7. Ainsi le m aître se heurte- Piaget fait p o rte r sur sa discipline les jeux du hasard. Le professeur
t-il aux m êm es difficultés que l’élève une critique qui touche to u tes les M onod l’a indiqué n e tte m e n t: « Je
de prem ière an n ée: l’inertie d ’une branches de l’e n se ig n e m e n t9. ne suis pas de l’avis des universi­
institution consacrée. Jean Piaget a taires et des scientifiques qui accusent
observé de l’intérieu r « ce m alaise Le professeur Monod se rebiffe uniquem ent soit le gouvernem ent
de l’U niversité» que, du m inistre de actuel, soit les gouvernem ents p ré ­
l’É ducation nationale aux doyens, Jacques M onod, quelques jo u rs après cédents, d’être les seuls responsables
nul ne parvient à r é s o rb e r8. Il écrit: avoir reçu le prix N obel, d énonçait à du sous-développem ent scientifique
« La F rance est le pays qui est non son to u r les tares actuelles d ’une de la F rance. L’origine du m al est à
seulem ent le plus centralisé, mais institution plusieurs fois cen ten aire c h erc h er bien plus loin. En F rance,
aussi celui, et de beaucoup, où la qui n’a pas encore opéré sa re co n ­ la recherche scientifique n’est pas
gérontocratie intellectuelle sévit avec version au m onde m oderne : « Savez- seulem ent en difficulté depuis dix,
le plus de b o n h e u r: le régim e des vous pourquoi beaucoup de garçons vingt ou tren te ans; elle l’est depuis
concours, avec possibilité d’im poser très brillants n’ont finalem ent pas les réform es napoléoniennes de l’Uni-
des program m es, le systèm e de l’agré­ fait grand-chose en biologie? Parce versité... 11 y a d’ailleurs un grand
gation, que presque chacun trouve que les plus brillants étaient nor­ dégel dans l’U niversité elle-m êm e ».
absurde (c’est avant tout un test m aliens. Le c oncours de N orm ale, D ans notre pays, to u t finit par la
d ’expression verbale), m ais auquel puis le concours de l’agrégation, puis politique. N otre prem ier prix N obel
on se g ard era bien de to u c h e r parce la thèse q u ’on im pose: com m ent après tren te ans n’a pas failli à la
qu’il confère aux A nciens un pouvoir voulez-vous devenir un hom m e de tradition. Si le professeur M onod
considérable, le rôle du « p atro n » recherche fondam entale après cela? » critiquait la science française, c ’est
dans la réussite d ’une carrière, l’ins­ N ous voici ram enés aux prix N obel q u ’il était dans l’opposition au gou­
titution rem arquable de conservation français. C ’est q u ’ils ont occupé vernem ent. Le parti com m uniste
intellectuelle que constitue l’in stitut, l’actu alité au fil des sem aines. Les s’em pressait d ’ailleurs de lui offrir
la coutum e suivant laquelle un p ro­ honneurs d onnaient un su rcro ît d ’au­ une carte de m em bre pour rem placer
fesseur qui se retire s’o ccupe de sa to rité à leurs voix et, en m êm e celle déchirée il y a longtem ps, à
succession, tous ces facteurs et bien tem ps, leur im posaient le devoir de l’époque où il n’était q u ’un jeune
d ’au tres assurent dans les grandes ne pas laisser se répandre des illu­ c h erc h eu r inconnu. L a presse parlait
lignes une éto n n an te co ntinuité de sions. Les illusions, quoique insi­ b ientôt m oins des travaux poursuivis

165
à P asteur que d’un m ystérieux ém is­ n’avons pas fini de nous y référer. Un
saire dépêché p a r le P.C. chez DICTIONNAIRE nom célèbre ou un titre brillant ne
Jacques M onod. Il fallut un dém enti fait pas sonner juste une idée fausse.
catégorique p our que l’im agination N ous avons m aintes fois cité la
des échotiers cessât de s’éch au ffer: bourde de L aplace: « Il ne p eu t pas
« Je n’ai eu aucun contact de quelque
Hom m age à l'intelligence : tom ber de pierres du ciel parce q u ’il
nature que ce soit avec un délégué le dictionnaire de la bêtise n’y a pas de pierres dans le ciel. »
de ce parti. » Seules les instances Pour renouveler nos références,
gouvernem entales n’ont pas reven­ N ous le savions - m ais com m ent nous avons désorm ais le choix,
diqué de liens avec nos N obel, ni le prouver? - que nous n’étions pas à l’article Jésus-Christ :
cherché à en c ré e r de spectaculaires. plus sots que nos pères, grands-pères « N on seulem ent Jésus-C hrist était
C ’est dom m age. Elles avaient honoré et arrière-grands-pères, que Victor fils de Dieu, m ais il é ta it d’excellente
le navigateur solitaire Éric T abarly, H ugo n’avait pas été dédaigné au famille du côté de sa M ère. » (M gr
les cham pionnes olym piques M aryse profit de L am artine ou de C h ateau ­ de Q uélan, archevêque de Paris
e t C hristine G oitschel. P ourquoi ne briand, m ais pour quelques obscurs (1778-1839), Sermons.)
pas avoir reconnu avec la m êm e plum itifs (ils s’app elaient Viennei à l’article Flèche:
pom pe les cham pions de la connais­ et B aour-L orm ian), que l’histoire de « Bien des gens p ré te n d en t que
sance? C ’est dom m age, disions-nous, l’esprit, com m e to u tes les histoires, l’arbalète et la flèche seraient bien
p arce que p our nous - m algré les nous est p résentée rafistolée et plus m eurtrières que le fusil, si l’on
réserves rap p o rtées plus haut — il repeinte! Le « D ic tio n n a ire de la n’avait im aginé d’a rm er celui-ci de
est form idable de voir enfin la science B êtise» (R o b e rt Laffont) nous offre la b a ïo n n ette.» (M . de M aries, Les
française publiquem ent à l’honneur. d’un seul coup 2 500 preuves: Cent merveilles des Sciences et des
Jacques Mousseau. poncifs, erreurs, sottises, absurdités, A rts. 1847.)
jugem ents p érem ptoires que les à l’article Hugo (Victor):
1. Voir dans ce même num éro le bilan scien­ siècles ont ridiculisés, prévisions « M. H ugo tou ch e à une heure déci­
tifique de Camille Delio sur la Cellule: ce qu'on catég o riq u es qui ont mal tourné sive; il a m aintenant trente-six ans,
sait et ce qu'on ignore
2. Celle tâche est remplie par nos confrères. défilent de A à Z. L’entreprise et voici que l’a utorité de son nom
En ce qui concerne les travaux de Lwoff, Jacob naquit com m e un canular de potaches : s’affaiblit de plus en plus. » (G ustave
et M onod, Robert Clarke dans « France-Soir », la p ré p ara tio n du concours d ’entrée Planche, Portraits littéraires, 1838.)
dès le n* du 16 octobre, M arc G ilbert dans
« France-O bservateur » (n" du 27 octobre), à N orm ale supérieure dispose d’abord à l’article Jugement dernier:
M artine A lain-Regnault dans « Science et à tous les défis intellectuels. « Il est à préciser q u ’il y au ra au
Avenir » (n° de novembre 1965), en ont donné Pris au piège de l’idée qu’ils avaient Jugem ent D e rn ier des punitions
des exposés clairs et passionnants.
3. Jean-François Revel: Pourquoi des philo­ eue en khâgne, à L akanal, Guy pécuniaires aussi bien que des capi­
sophes? (J.-J. Pauvert, éditeur). B echtel et Jean-C laude C arrière ont tales, ainsi qu’il se p ratique dans les
4. Voir dans le n* 748 de « i’Express » l’article p endant quinze ans fréquenté les tribunaux hum ains.» (R.P. H yacinthe
de M ichel Friedm an sur Que peuvent les jeunes?
5. Le docteur Pezé a soutenu cette thèse dans m auvais livres (à m i-tem ps seu­ Le F éb u re, Traite du Jugement
différents bulletins d’inform ation destinés au lem ent). A coups de veilles stu­ dernier, 1669.)
corps enseignant. dieuses, ils se sont forgé une solide à l’article Nègre:
6. Publié par les Presses Universitaires de
France. Vient de paraître. Jean Piaget est anti-culture. L’habitude est d ’écrém er « Si on lance une pierre sur le crâne
professeur à la Sorbonne (où il a succédé à l’intelligence et de nous la servir sans d’un nègre et q u ’elle le touche, c ’est
M erleau-Ponty) et professeur à l’université de petit-lait. Ils ont opéré une sélection la pierre qui se casse. » (G.S. N athan
Genève.
7. ' Dont les fleurons contem porains lés plus à rebours: ils ont écrém é la bêtise. et H .L. M encken, Jhe american
célèbres sont M aurice M erleau-Ponty et Jean- Leur dictionnaire qui vient de paraître Credo, 1921.)
Paul Sartre. Faut-il préciser que, sur ce terrain contient 2 500 flagrants délits d’imbé­ à l’article Ouvrier:
de l’enseignement de la psychologie, nous nous
bornons à rapporter le point de vue de Jean cillité retenus parm i 6 000 citations « D e to u tes les conditions de la vie
Piaget sans prendre parti ? initialem ent inventoriées. La sottise hum aine, celle de l’ouvrier est la
8. A tel point que le ministre Christian Fouchet p araît la chose du m onde la mieux plus sûre.» (Th. B arreau, Conseils
s’est récem m ent adressé aux « usagers », les
parents d’élèves, pour leur dem ander des p artagée. Les plus grands — V oltaire, aux ouvriers sur les moyens qu’ils
suggestions! F lau b ert, R ousseau — figurent à son ont d ’être heureux, 1850.)
9. Précisons que l’objet essentiel de son ouvrage répertoire. N ous allons désorm ais Enfin, c a r nous ne pouvons enfiler
n’est pas de faire la critique des structures uni­
versitaires. Ce maître de la psychologie — mais jete r sur notre m onde et notre époque des perles p endant 500 pages, à
qui fit des études de philosophie et n’a jamais un regard plus am ène. l’article Doctrine:
passé un examen de psychologie — s’efforce de Le « D ictionnaire de la Bêtise » n’est « T o u te d o ctrine qui n’est pas aussi
faire le partage entre les ambitions démesurées
en notre époque scientifique de la philosophie pas un dictionnaire des idées reçues, ancienne que la Société est une
(ses illusions) et son utilité profonde et éternelle m ais plutôt des idées rejetées e rre u r.» (Paul Bourget, l ’Êtape.)
(être une sagesse). - rejetées, parce que l’hom m e Songeant aux com pilateurs de
10. Au « Nouvel O bservateur » qui publia un
long entretien avec le professeur Monod dans voudrait, pour son honneur, q u ’elles l’avenir, j ’ose à peine signer.
son n‘ 49 (du 20 au 26 octobre 1945). n’aient jam ais été ém ises. N ous Jacques Mousseau.

166
PHILOSOPHIE
R. Abellio jette un pont entre
la science et la métaphysique
Raymond Abellio vient de publier dans la collection « Bibliothèque
des Idées», de la N .R .F ., une véritable somme de ses recherches
dans un essai de phénom énologie génétique, la Structure absolue.
C e titre provoquera, en lui-m êm e,
beaucoup de critiques, voire de néga­
tions passionnées, sinon un silence ture qui n’ignorent ni la term inologie
m éprisant, c ar on le c o n fo n d ra faci­ de la science ni celle de la philo­
lem ent avec une structure de l’Absolu sophie. L’impossibilité de résum er en
qui éq uivaudrait pour beau co u p à quelques lignes l’ouvrage d ’A bellio
la quadrature du cercle. Et pourtant... est une évidence, et un tel « digest»
il a p p araît à quelques-uns, venus serait tra h ir à la fois l’a u te u r et ses
d’horizons bien différents, une possi­ idées. Aussi nous c o n tenterons-nous
bilité de m ieux co nnaître, sinon de de relever quelques points appa­
mieux com prendre une relation trans­ rem m ent essentiels et quelques lignes
cendante à l’ensem ble des élém ents directrices qui sem blent guider l’es­
qui co n stitu en t nos connaissances prit vers « une philosophie de la cons­
scientifiques e t nos interprétations cience » située au-delà d’une « philo­
philosophiques. Un pont sem ble sophie du con cep t» . lem ent, la c onception de stru ctu re.
devoir être je té entre Science et Elle doit adm ettre une philosophie
M étaphysique p our les rendre com ­ Structurer à tout prix de la conscience, une ontologie, c ’est-
plém entaires et non plus antagonistes. à-dire une science de l’être où la
Pourquoi suis-je am ené à écrire Le co n cep t de stru c tu re sem ble tire r com plém entarité intègre les distinc­
ici, à propos de R aym ond Abellio? son c réd it et son prestige d ’une tions et les oppositions form elles. A
D ’abord parce q u ’il est m on ami. «c o m p la isan te souplesse de sens». ce plan, l’intuition com plète la d é ­
Ensuite parce que nos tentatives, D ans tous les langages, ce « m ot- m onstration.
fort différentes en a p p aren ce, se refuge » po u rrait être un « m ot-
rejoignent sur l’essentiel. Enfin parce piège» lorsqu’il n’est pas un alibi. Il faut une méthode
que je le tiens po u r le seul écrivain A lors que les « stru c tu re s» se m ul­
actuel capable d ’associer la pro ­ tiplient, il faut les réduire, les h iéra r­ P artan t du p ostulat de l’in terd é­
fondeur du penseur au talen t du ro ­ chiser, les stru c tu re r et re trouver p endance universelle, l’a u te u r pro­
m ancier. H eureux les Pacifiques, les ainsi le sens de leur « stru c tu ra tio n ». pose de m ener de front « la d é co u ­
Yeux d'Ézéchiel sont ouverts, la Fosse C e tte co n statatio n nous am ène à verte de la m éthode de stru ctu ratio n
de Babel restero n t des exem ples re c h e rc h e r l’« in terd ép en d an ce glo­ et la stru ctu ratio n de la m éthode».
exceptionnels du rom an philoso­ bale en tre élém ents adéq u ats» et à D ans une prem ière phase, qu atre
phique contem porain. dépasser le plan du spatial de leurs pôles, répartis en deux couples a n ta ­
Si les essais an térieu rs, Vers un nou­ relations p o u r y introduire la notion gonistes, engagent le m ouvem ent
veau prophétisme, la Bible, document du T em ps et, en fait, de dynam ique. dialectique par deux rotations de
chiffré, l ’Assom ption de l ’Europe, « L ’interdépendance é ta n t universelle sens inverses. D ans une seconde
sacrifiaient tro p à un langage ésoté- ou n’é ta n t pas», la Science se révèle phase liée au m ouvem ent dialec­
rique, la Structure absolue se veut incapable à elle seule de fonder tique, ces rotations s’o uvrent vers
accessible à tous les hom m es de cul­ réellem en t, c ’est-à-dire universel­ une différenciation et vers une inté-

167
! • “ gration égalem ent croissantes du m éthodologique, aspect du « nouvel
cham p, selon un axe bipolaire. Ainsi esprit scientifique» dont G aston
se trouve co nstituée une « stru c tu re PROSPECTIVE B achelard proclam ait, il y a tren te
unique et unifiante de l’univers, ans, la nécessité. Les titres de cha­
c’est-à-dire le cham p de tous les pitre indiquent suffisam m ent la p ro­
cham ps» selon six pôles ou « senaire», gression, depuis un cartésianism e
dont une polarité « descend et s’e n ra ­
Un grand commis de l'État d’école (qui au rait exaspéré D es­
cine dans la m ultiplicité», et l’autre en quête d'une méthode cartes) ju sq u ’à la prise de conscience
polarité « m onte » vers l’unité. d’une révision indispensable. N ’en
D ans la succession des chapitres. A l’excès de spécialisation, m aladie citons que quelques-uns: «O ù il est
A bellio va appliquer ce schém a dia­ générale de notre civilisation contem ­ m ontré par l’H istoire com m e p a r la
lectique, et il ab o rd era avec succès poraine, l’esprit trançais ajoute la Science que nous vivons une crise
la p lupart des aspects de la C onnais­ m anie de la division des genres. On de m utation... Où il se précise que
san ce: l’être, les com portem ents, le s’é to n n e ra sans doute q u ’un haut la crise de notre tem ps est due à une
tem ps, l’histoire, l’O ccident, la th éo ­ fo n ctionnaire s’attaque à des p ro­ crise de la m éthode... Où il y a crise
logie, l’anthropologie. Il im porte blèm es de m éthodologie, rep ren n e de la m éthode, il y a crise de la
m oins d ’ad m ettre ou de refuser, de l’effort de D escartes, em piète sur le raison... Où il y a crise de la raison,
croire ou de nier le « senaire » dom aine réservé des philosophes. il y a crise de la philosophie... O ù il
d ’A bellio que de lui reco n n aître C ’est oublier que la p lupart des logi­ est m ontré q u ’une m utation des
objectivem ent une capacité d 'associer ciens furent chargés de fonctions stru ctu res m entales est possible sans
a ujourd’hui la phénom énologie hus- officielles, que L eibniz et B acon, par sacrilège... La recherche m éthodolo­
serlienne et la m éthode cartésienne, exem ple, furent ministres. En somme, gique conduit à une réform e intellec­
l’interrogation pascalienne et l’indé- cela n’a rien que de très norm al. La tuelle et m orale. »
term inism e physique, les rétroactions logique est une codification d’actes;
cybernétiques et les régulations c a ta ­ actes abstraits dans le cas de la Le nouvel esprit scientifique
lytiques, la dialectique de l’ordre et «p e n sé e p u re » ; actes appliqués,
du désordre et tout ce qui m obilise dans tous les cas de l’organisation. La question reste: P ourquoi l’auteur,
au jo u rd ’hui la m athém atique statis­ Elle est instrum entale, com m e disait ayant si bien déblayé le terra in , si
tique, la physique probabiliste, la A ristote, opérationnelle, com m e nous fortem ent m arqué un besoin, n’entre­
physiologie des fonctions, l’art spatio­ préférons dire au jo u rd ’hui. L’expé­ prend pas de construire et laisse « aux
dynam ique, la sém antique vers une rience d ’une fonction adm inistrative, jeu n e s hom m es, touchés par to u t ce
reconnaissance d’une dynamique où m ilitaire, politique au sens large du q u’ils ont lu dans ces pages, le soin
les notions de T em ps et d ’O rganicité m ot, sem ble à peu près indispensable de se rassem bler et d ’écrire le
d eviennent im pératives. à une réflexion sur la m éthode. nouveau Discours de la Méthode, en
Le livre de M aurice Papon, Vers un hom m age à D escartes et en tém oi­
A u -d e là de l'ésotérism e nouveau Discours de la méthode (G al­ gnage de leur confiance en l’avenir»?
lim ard), se situe dans c ette lignée: La grande valeur du livre de M aurice
A près avoir pris ses distances avec la m éditation du théoricien a été Papon est peu t-être m oins dans ce
l’ésotérism e, qui fut un « p a lie r» , il visiblem ent inspirée par l’expérience qu’il apporte q u ’en ce q u ’il fait sentir
n ’est pas exclu de voir A bellio d é ­ du p ra tic ie n 1. Son c a ra c tè re typi­ d’une défaillance de n otre m ém oire,
passer la phénom énologie d ’H usserl, quem ent c ontem porain se m arque, d’une m yopie envers les valeurs du
qui est le support actuel de sa philo­ de façon délibérée, en ce q u ’il pose passé qui fausse n otre vision de
sophie ou un autre palier. A vec la plus de questions qu’il ne propose de l’avenir. Il a le m érite de le savoir
notion de « g é n étiq u e» , il s’avance réponses, en ce qu’il m ontre les insuf­ et de le dire: « Je p ourrais dire, après
vers un « pouvoir universel qui engage fisances du passé p our souligner le A ndré G id e : A présent, je tte m on
un m ode e n tièrem en t nouveau de besoin d ’un avenir. La naïveté de la livre... E t a jo u te r: Fais le tien; car
connaissance » et c ette conscience m éthodologie traditionnelle é ta it de l’entreprise est loin d ’être achevée
claire rejoint une « pleine, en tière vouloir à to u t prix définir « les lois de avec la dern ière page: elle com ­
et universelle prise de conscience de la pensée », selon les term es du grand m ence. » C ’est une bonne chose p our
soi-m êm e» (H usserl), qui s’accorde Boole, croyant que l’hom m e et sa le progrès que les provocations Elles
avec la tradition dans sa to talité et pensée é ta ien t im m uables. N ous conduisent presque infailliblem ent à
avec une sagesse aussi ancienne que savons, un siècle après le fondateur la révolte et, de c ette révolte que
présente. P eut-être app artenait-il à de la logique m athém atique, que la l’au te u r suscite avec un peu de
un tenant décidé de î’« incertitude » connaissance est loin d ’avoir attein t m achiavélism e, l’hum anité a besoin.
créa tric e de rendre un hom m age ses lim ites. Gabriel Veraldi.
réfléchi à l’a u te u r de la Structure Vers un nouveau Discours de la Méthode
absolue. est une illustration, d ’une clarté 1. Faut-il le rappeler? M aurice Papon est préfet
Jacques Ménétrier. cartésienne, de ce nouvel esprit de police de la Seine.
riche en possibilités: chaque page est sont bien conçus, que le prix enfin est
parfaitem en t équilibrée en tre le très raisonnable. La vulgarisation
texte, rem arq u ab lem en t lisible, et les scientifique trouvera sa voie avec de
photos, qui, en noir ou en couleur, telles réalisations. Il s’agit de m ettre
constituent de m erveilleux docum ents. le savoir à la po rtée du plus grand
Une grande réussite en M ais ce q u ’il faut souligner surtout, nom bre. F rançois Le L ionnais le
c ’est que ce ne sont pas là seulem ent souligne, dans sa préface du volum e
matière de vulgarisation des livres agréables à l’œil e t utiles à consacré aux m athém atiques: « N ous
l’intelligence: l’esprit dans lequel ils som m es à la fois les sp ectateu rs et
Il est parfaitem ent possible à la vul­ ont été conçus en fait des instrum ents les acteurs d ’un événem ent sans
garisation scientifique d’être à la fois de c ette « révolution planétaire » précéd en t dans l’histoire de l’H um a-
d’une com pétence indiscutable, vue qui est en train de se produire. nité: la croissance explosive des
du côté des spécialistes, et d ’un Pour ne citer q u ’un exem ple, celui Sciences, de to u tes les Sciences et,
a ttrait irrésistible, vue du côté des de la Matière, une place est faite par voie de conséquence, de toutes
profanes. Le m eilleur exem ple en dans ce volum e à la réfutation de la les T echniques. C ’est à la fois un
est sans aucun doute la collection loi de la parité p a r les deux jeu n es droit, un devoir e t une nécessité
le Monde des sciences de la célèbre savants chinois, T sung D ao Lee p our tout hom m e, à quelque pays ou
publication am éricaine « Life » — col­ (université de C olum bia) e t C hen m ilieu social q u ’il app artien n e, que
lection qui est en train d’ê tre tra ­ Ning Yang (institut des H autes de prendre conscience de l’am pleur
duite e t publiée en français (prem iers É tudes de Princeton), qui reçurent de cette révolution, car en p é n étran t
titres: les Mathématiques, la Cellule, le prix N obel p our cette d écouverte dans tous les détails de la vie qu o ti­
la Matière, PÉnergie, les Machines, le capitale pour la physique m oderne, dienne elle d o n n era au XX' siècle un
Corps. T itres suivants: le Cerveau, le m ais d ’un abord quelque peu ardu. visage plus différent de celui de
Savant, etc). La grande revue am éri­ R egard neuf vers le futur, donc, mais notre époque que celle-ci n’a différé
caine, d’une part, fait appel p our la aussi vers le passé: dans le m êm e de la préhistoire.
partie rédactionnelle à des person­ volum e, ju stice est rendue aux re­ » C e n’est pas seulem ent l’ensei­
nalités de prem ier plan, professeurs, cherches alchim iques, qui sont ana­ gnem ent des Sciences dans les écoles
savants, écrivains, et, d ’au tre part, lysées avec non-conform ism e. et dans les universités qui devra
utilise les énorm es m oyens typo­ s’a d ap ter à c ette situation. Les
graphiques et iconographiques de ses U n véritable instrum en t de travail progrès de nos connaissances sont si
dép artem en ts scientifiques, artis­ rapides que la vulgarisation scienti­
tiques e t littéraires. Le résultat cons­ C ’est pourquoi, bien q u ’en général fique et sa diffusion p o u rro n t de
titue une réussite sans p récédent. on puisse, hélas! toujours trouver m oins en m oins ê tre considérées
quelque chose à redire à la vulgari­ com m e une activité sym pathique,
U n e équipe de spécialistes sation scientifique, la collection certes, m ais m ineure, com m e un
« Life » me p araît au c o n traire irré­ passe-tem ps d’am ateurs écrivant pour
Parm i les collaborateurs appelés par p ro c h ab le: o utre la qualité du texte d’autres am ateurs, mais com m e une
« Life», c’est urle suite de noms qui se e t des illustrations d o n t je viens de fonction essentielle de la Société
assent de com m entaires: Ralph E. parler, il faut aussi n o ter que la tra ­ en m arche vers un destin que nous
E app, physicien, qui participa au duction française est toujours excel­ pouvons à peine entrevoir. »
développem ent de la bom be atom ique lente, que les index et la bibliographie Jacques Bergier.
e t écrivain très connu (il a no tam ­
m ent étudié dans K ill and Overkill les
problèm es de la politique de défense
posés p a r la bom be H ); R ené D ubos,
professeur à l’institut R ockefeller, et
qui a notam m ent déco u v ert la tyro-
thricine; H enry M argenau, professeur
de sciences physiques et de physique
générale à l’université de Y ale;
M itchell W ilson, ancien chargé de
recherches à l’université de Colum bia,
au te u r d ’une histoire de la tech n o ­
logie aux U.S.A. (A m erican Science
and Invention) e t de rom ans, etc.
Q uant à la présentation m êm e de
chaque ouvrage, c ’est un m odèle de
cette « typographie foisonnante » si

169
Science
daigne. Une belle étude sur la Mafia. la lutte contre la religion, la réh ab i­
Il convient de rappeler, dans cet litation de la natu re et de l’hom m e.
LIBRAIRIE ordre de rech erch e, le livre capital C ’est l’histoire de la pensée fran­
de F ran co C agnetta, Bandits d'Orgo- çaise en tan t que volonté d’exprim er
solo, paru chez B uchet-C hastel en une « conception unitaire de. l’hom me
1963. et de la natu re» : d ’H olbach, D iderot,
L’H O M M E IN T E R IE U R Sade, H elvétius... mais aussi Voyer
Les utopies de la Renaissance (Presses d’A rgenson, Sylvain M aréchal,
S enancour: Obermann (Pion. Coll. U niversitaires de Bruxelles et de M a u b e rt de G ouvest, N aigeon,
« B ibliothèque 10/18») 8,70 F. Paris) 23 F, 230 F belges. R obinet, D om D escham ps, D estu tt
R éédition, en form at de poche, du Il s’agit des actes du colloque in te r­ de T racy, etc. A ces sources puise
livre d ’un solitaire qui aspirait au national de 1961. Précieuses com m u­ to u te une tradition laïque de libre
bonheur. Obermann (1804) est l’œ uvre nications sur la C ité idéale, sur les exam en. R appelons, dans la m êm e
d’un « La M ettrie m âtiné de Saint- rêves a rchitecturaux d ont les racines direction de recherche, le p récéd en t
Ju st» , com m e l’a dit E tiem ble. De sont la réalité urbaine de l’époque. volum e de la collection : les Libertins
fait, c ’est un livre audacieux, qui L’u topie p roprem ent dite s’installe au xvii'siècle, p a r A ntoine A dam .
tra ite de la volupté, du suicide, du en E urope dès que les hom m es adop­
divorce. Inquiet, Senancour se voulut ten t une attitu d e que nous nom m e­ K ostas P apaionnou: les M arxistes
inquiéteur. rions au jo u rd ’hui « progressiste ». (Coll. « J ’ai lu l’essentiel ») 5 F.
N icolas de C ues, C ardan, B urton (de De Hegel au m anifeste des écrivains
Jean M ontaurier: Ni saints ni maudits qui P ierre M esnard présente l’éton- hongrois, en passant p a r la social-
(Pion) 9,25 F. nante préface à VAnatomie de la d ém ocratie et le com m unism e p ro­
M onologue du p rêtre à p a rtir des Mélancolie), M orus, etc. C e qui p rem en t dit. N aissance, dévelop­
E critures. Le poèm e de la grâce ressort de ces savants propos, c ’est pem ent et évolution d ’une triple
sacerdotale et, me sem ble-t-il, les har­ que, bien souvent, les utopistes de la idéologie: régim e économ ique, sys­
m oniques du secret des confesseurs. R enaissance furent en m êm e tem ps tèm e de pouvoir, style d’action.
des hom m es profondém ent attach és Précieux recueil de textes d ’accès
R ené de Solier: Curandera (J.-J. au réel: leur idéalism e se n ourrit de parfois difficile, qui jalonne l’his­
P auvert) 9 F. réalism e. Un livre im portant à p lacer toire du plus grand m ouvem ent de
R écit d’une expérience des cham ­ au plus près de Y Essor de la philo­ liberté d ’esprit face aux valeurs
pignons hallucinogènes sous la d irec­ sophie politique au x v r siècle, de traditionnelles, et d ’une idéologie
tion d’une cham ane qui co n n aît le Pierre M esnard, paru chez Vrin en qui polarise le m onde contem porain.
secret des herbes (curandera), au 1936 et réédité en 1952.
M exique. D ans la lignée des initiés Boris de R achew iltz: Eros noir (La
d’E leusis, d ’A rtaud, de M ichaux, Dictionnaire de Sexologie (J.-J. Jeune Parque) 40 F.
etc., pour voir enfin le « dedans du Pauvert) 96 F. U ne érotique à peu près inconnue,
m asque », po u r p é n étrer, com m e dit Supplém ent (A-Z) du célèbre Dic­ une érotique qui est aussi une mys­
Solier, « dans un m onde, un univers tionnaire de Sexologie publié voici tique. Les m œ urs sexuelles de
hors du tem ps». La drogue com m e trois ans sous la direction de J.-M . l’A frique noire, de la p réhistoire à
révélation d’un M oi profond. Cf. Lo D uca. En F ra n c e, ces deux nos jours, révèlent un éros sacré,
Planète n°’ 7 et 22. ouvrages courageux constituent utilitaire, préservé du poids de la
« le seul outil de connaissance sexo-
logique d ont nous disposions». C ’est
l’éd iteu r qui le dit, et c ’est vrai si
ID É E S ET C O N N A ISSA N C E nous nous situons au niveau de la
vulgarisation. C ’est vrai dans la
m esure où il convient de m êler éro-
D om inique F ern an d ez: Mère M édi­ tologie et sexologie. On ne supprim e
terranée (G rasset) 19 F. pas les instincts en n’en p arlant pas.
Un a u te u r qui a beaucoup lu, beau­
coup vu. Son essai est un m odèle R oland D esné: les M atérialistes
du genre et constitue la plus intelli­ français de 1750 à 1800 (B uchet-
gente approche sociale, psycholo­ C hastel).
gique, m ythologique et historique de A nthologie de « textes peu connus ou
l’Italie du Sud, ce m onde relati­ d’accès difficile», parfois inédits
vem ent figé dans une éthique m édié­ (D om D escham ps, m arquis de Voyer),
vale com m e dans sa beauté rude. qui jalo n n en t le procès de D ieu,
N aples, la Sicile, la C alabre, la Sar- la conception m atérialiste de l’âm e,

170
Librairie
culpabilité. L’érotique africaine p a r­ Planète connaissent certain em en t le s’écrie finalem ent: «N o u s som m es
ticipe d’une conception de l’univers bon livre de Jacq u es G raven, tous ses héritiers.» H élas! p our un
et tend au bien de la collectivité. l ’H om m e et l ’animal), je signale Joyce ou une Virginia W oolf, que de
D ’où son absence d ’intim ité, d’où plus particu lièrem en t la note 20 de proustiens ridicules (com m e M olière
ses rites collectifs. A dm irables photos, la page 369: elle constitue une disait des « précieuses »), qui cul­
m ais q u ’on ne se m éprenne pas; il ne bibliographie quasi exhaustive de la tivent le m icro-événem ent et tendent
s’agit pas d’un R apport Kinsey sur le question. N icole avait écrit un Traité vers le silence... Un beau recueil
c om portem ent sexuel des N oirs de l ’âme des bêtes avec des réflexions d’articles, adm irablem ent illustré.
d’A frique: il s’agit d’un ouvrage physiques et morales.
d’ethnologie. Com plète le plus récent Tolstoï, par divers (H a ch e tte . Coll.
volum e de l’E ncyclopédie P lanète: G eneviève D elassault: la Pensée « G énies et R éalités») 37 F.
F e rnando H enriquez, la Sexualité janséniste en dehors de Pascal O uvrage conçu sur les m êm es prin­
sauvage, 15 F. (B uchet-C hastel). cipes que le précédent. Au som m aire,
E xtraits des œ uvres théologiques, T royat (au teu r du m onum ental
philosophiques, pédagogiques et Tolstoï paru chez Fayard, 30 F),
littéraires de Saint-C yran, Sacy, Sophie Laffite, Jacques M adaule,
H IS T O IR E L IT T É R A IR E A rnauld, N icole, L ancelot, Singlin, T ersen, L anoux, O ldenbourg, G our-
etc. E xcellente introduction par finkel, H unebelle et, bien entendu,
G . D elassault. R om ain G ary. T olstoï et Proust, ou
Léon R obin: la Théorie platonicienne les deux révolutionnaires du rom an.
de l ’amour (P .U .F .) 12 F. Jean M esnard: édition des Œuvres E ntre ces deux pôles, le rom an sans
D euxièm e réédition de la thèse complètes de Biaise Pascal («B iblio­ rom anesque, intim iste, et le rom an
com plém entaire du célèbre hellé­ thèque eu ro p éen n e» . D esclée de « total » (Cf. le Pour Sganarelle, de
niste (soutenue en 1908). É tude capi­ B rouver) 48 F. R. G ary), se cherche a ctuellem ent
tale qui situe l’am our platonique en Prem ier tom e d ’un m onum ent d ’éru­ un genre qui a perdu ses prestiges du
tant que philosophie, loi universelle dition. D ocum ents généraux relatifs siècle dernier.
anim ant le m onde. A nalyses m inu­ à la vie et à l’œ uvre de Pascal. C ette
tieuses du Banquet et du Phèdre. édition, qui est le fruit d ’une vie de
L’a m our platonique est lié à l’âm e, travaux et de rech erch es, s’annonce R E L IG IO N S ET R E L IG IO N
donc à la connaissance. R appelons, com m e une som m e. On la salue avec
à propos de Platon, c ette phrase de le plus grand respect. Ce sera pour
Suzanne Lilar dans le Couple: « N ous longtem ps l ’édition de Pascal. Pierre Jo b it: Thérèse d'Avila (Bloud
lui devons la ch arte de l’am our et G ay) 25 F.
occidental. » G ilb ert Lély: Vie du marquis de Sade L ’« itinéraire terre stre » de la mys­
(J.-J. Pauvert) 39 F. tique la plus discutée, qui fut c o n tra ­
M arc E scholier: Port-Royal (R o b ert R éédition en un seul volum e des dictoirem ent frivole et profonde,
Laffont) 18 F. deux tom es parus chez G allim ard en excessive et raisonnable, m ondaine
L’am our de D ieu com m e aventure. 1952 et 1957, allégée des pièces et recluse, sévère et charm euse,
Le jansénism e raco n té, depuis la justificatives, m ais non privée des m alade et joyeuse, m essagère et
bénédiction de Jacqueline A rnauld références. N ou v eau tés: un texte recueillie, en un m ot m ystique et
à Saint-A ntoine-des-C ham ps, en inédit, la déposition de Jeanne charnelle. Un beau livre docte et
1599, ju sq u ’aux danses des convul­ T estard, victim e des jeux é rotiques intelligent, adm irablem ent écrit.
sionnâmes sur la tom be du diacre du m arquis, et un texte de police qui
Pâris, en 1731. D ’une lecture aisée aide à im aginer les orgies réelles du O scar Panizza: le Concile d ’amour
et agréable. Les « jo in ts» rom a­ libertin. O uvrage de base p our qui (J.-J. Pauvert. Coll. « L ibertés») 2 F.
nesques ont de la vraisem blance. s’intéresse à l’a u te u r de Justine. N é de papa bigot et de m ère hugue­
On aim e ou on n’aim e pas cette note, le B avarois Panizza, à la fin
m anière de c o n te r l’histoire. Proust, p a r divers (H a ch e tte . Coll. du siècle dernier, co n te d ra m a ti­
« G én ies et R éalités») 37 F. q uem ent l’histoire de l’invention de
A rnauld et N icole: la Logique ou A ntoine A dam re tra ce la vie, « labo­ la vérole au Paradis. Sa « tragédie
l ’art de penser (P .U .F .) 28 F. rato ire d’une œ u v re » ; J.-F . Revel céleste » est im pie, mais c ’est un
Prem ière édition critique intégrale étudie la stru ctu re d’un « rom an sans chef-d’œ uvre.
d’une œ uvre m ajeure de la pensée rom an esq u e» ; M athieu G aley re­
française au xvn* siècle. M érite un cherche le com ique proustien. M aurice D om m angei: le Curé Meslier
grand coup de chapeau d ’adm iration D ’au tres essais p o rten t sur l’hom m e (Julliard. « D ossiers des L ettres nou­
et de gratitude pour la richesse des de lettres, la peinture, le bergso­ velles ») 30 F.
notes. Aux curieux de théories sur nism e, la fam ille dans l’œ uvre de Biographie et étude de l’œ uvre pos­
l’âm e des bêtes (les lecteurs de M arcel Proust. T hierry-M aulnier thum e d ’un « incroyant en soutane »
* • “ A sa m ort, en 1729, le curé d’É tré- O livier L oyer: les Chrétientés cel­
pigny, près de M ézières, laissait un tiques (P .U .F .) 8 F.
texte révélant son athéism e et ses P etit p a r sa taille, ce volum e est
opinions révolutionnaires. V oltaire im portant p a r son sujet: il p erm et
d écouvrit c ette arm e de guerre en de c om prendre les origines spiri­
1735 et en publia une paraphrase tuelles du M oyen A ge, de saisir le
en 1762, mais le vieux lu tte u r avait m om ent où s’o péra une synthèse
gazé sur l’athéism e du curé. M aurice en tre l’esprit b arb are et l’esprit
D om m anget rem et les choses au chrétien. T en an ts d ’un christianism e
point: il raconte une vie d ’im pos­ héroïque, les C eltes ont légué au
ture religieuse, p art à la recherche m onde l’un des plus beaux m ythes
des sources du Testament, étudie les m odernes: le G raal.
c onceptions philosophiques de
M eslier, ses idées politiques et
sociales. T hèm es audacieux à l’é­ LIVRES D ’A R T
p o q u e: la foi est une croyance
aveugle, Jésus fut un hom m e de
néant, les m iracles sont une im pos­ A ndré M alraux: le Musée imaginaire que le photographe Beny a presque
ture, il n’existe q u ’une substance (T om e 1. Coll. « Id é es/A rts» . G alli­ toujours pu m ettre en situation ces
unique: l’univers, etc. M eslier, ou m ard) 7 F. lieux qui firent vibrer la rom ancière:
la Penélope du sacerdoce: il défaisait Un grand livre d ’érudition et de une palm e, une branche m orte ou
la nuit ce qu’il avait fait le jo u r. rêverie en édition de poche. une racine, des passants, un brouillard
surréaliste, de l’eau, des feuilles
Dom A elred G rah am : le Zen chrétien M ax F rie d lâ n d er: De Van Eyck à m ortes. C ’est beau, c ’est beau, ces
(B uchet-C hastel) 15 F. Breughel (Coll. « H isto ire de l’A rt». lieux où passèrent les dieux ou les
Un prieu r de la com m unauté béné­ Julliard) 60 F. plaisirs, les arm es ou les sorciers.
dictine de P ortsm outh p art à la P rem ière trad u ctio n française d ’une L’œ il écoute, com m e l’esprit.
recherche des affinités entre l’éthique édition allem ande qui rem onte à
bouddhiste et l’éthique chrétienne. 1916. D es notes re to u c h en t le texte
Il pense que « le contexte convenable quand il y a lieu, mais, en vérité, É T U D E S D IF F É R E N T E S
du zen, en E urope et en A m érique, peu fu ren t nécessaires. Illustrations
se trouve dans une tradition de la en noir et blanc; quelques-unes seu­
sagesse occidentale parallèle» et se lem ent en couleur. M arie-M adeleine D avy: Initiation à
dem ande, en conclusion, « si le rôle la symbolique romane (Flam m arion)
principal du zen en O ccident ne p a r­ Rose M acaulay: la Voix des ruines 22 F.
viendrait pas à être celui du pacifi­ (H atier) 98 F. R éédition de YEssai sur la sym bo­
cateur, celui qui réconcilierait une Q uiconque au ra vu une fois ce chef- lique romane. Un aspect très p a rti­
fois p o u r to u tes les deux sœ urs d’œ uvre littéraire et photographique culier du x ir siècle, m ais non le
querelleuses que sont M arthe et n’aura de cesse q u ’il le possède. Il m oins im portant, puisque le langage-
M arie». O uvrage de bonne foi, m ’a s’agit d’un livre constitué par des du sym bole, devenu pour nous mys­
t-il sem blé, d ’un m oine am éricain extraits de deux ouvrages de la térieux, est le langage de l’expérience
rom pu à la m éditation. ro m ancière Rose M acaulay (dis­ spirituelle. La littératu re, la th éo ­
parue en 1958) et p a r les ph o to ­ logie, l’a rt m édiévaux ne sont
N icole V andier-N icolas: le Taoïsme graphies que R oloff Beny est allé vraim ent accessibles que si nous
(Presses Universitaires de France) 7 F. c h erc h er un peu p a rto u t dans le faisons effort po u r en reco n stitu er
E ntre le Yin et le Yang. U ne des m onde p o u r les illustrer. Ces ruines la m entalité. C om m e l’écrivait
trois religions chinoises. U ne philo­ du tem ps ou de la folie des hom m es, Étienne Gilson à propos de R abelais:
sophie. Une politique. Le taoïsm e elles se chargent, grâce à l’union de « Il faut se m ettre en é ta t de
« a p rép aré, à la fin des T em ps deux talents, d ’une poésie et d ’une com prendre les textes avant de les
antiques, l’avènem ent du pouvoir éloquence qui m éritent le plus grand c o m m en ter» , ce que ne fait pas la
absolu». Rien d’é to n n a n t à ce que le succès. Le livre est cher, m ais il est critique barthienne. M -M . Davy,
dern ier M aître céleste ait proposé de ceux q u ’on offre avec fierté à des pour les textes et pour la pierre, nous
son aide pour co llab o rer à la recons­ amis qui en sont dignes. Qui entend aide à c ern e r la com plexe notion de
tru ctio n socialiste de la C hine. la «voix des ruines» lâche la bride sym bole et ses significations exem ­
O uvrage sim ple et clair, qui cons­ à l’im aginaire, dans un clim at plaires. Il ap p araît que la pédagogie
titue la m eilleure introduction à une étrange, fantom atique. Et rôdent les théologique du xii* siècle puise ses
spiritualité et à une sagesse é tra n ­ fantôm es du passé, et passent les signes, ses images et ses m ythes aussi
gères. souvenirs de voyage. D ’au tan t plus bien dans l’A ntiquité, dans le m er-

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Librairie
veilleux, que dans son univers G eorges C a tta u i: Orphisme et pro­ Valsan a réuni en un volum e tous les
chrétien et le m onde co n cre t de son phétie chez les poètes français (1850- articles de G uénon traitan t des sym­
tem ps. Le sym bole rom an ainsi 1950) (Pion) 12,35 F. boles traditionnels, sous le titre :
appréhendé devient « pont, présence, M allarm é, on le sait, m éditait « l’ex­ Symboles fondam entaux de la science
langage universel». 11 com ble le plication orphique de la terre qui est sacrée (G allim ard, 1962. Coll. « T ra ­
hiatus en tre le visible et l’invisible, le seul devoir du po ète et le jeu litté­ dition », 27 F). L ’opuscule de L ucien
sans le vulgaire m ot à m ot de l’allé­ raire par excellence». G eorges M éroz, qui d ate de la m êm e année,
gorie. Il provoque un « é ta t exta­ C attau i est allé à la rech erch e des p erm et de suivre plus aisém ent cette
tique » et ne suppose pas nécessai­ explications de H ugo, N erval, B au­ pensée différente. C ’est pourquoi je
rem ent le savoir p our l’hom m e delaire, M allarm é, R im baud, Valéry lui fais place dans ce nouveau «G uide
m édiéval qui en nourrit sa faim et C laudel. Il est certain que H ugo perm an en t de la lecture ».
spirituelle. Un beau livre à p lac er a fait l’expérience de l’h o rreu r
tout à côté des suivants. sacrée (pour ceux qui ne possèdent Francis M azière: Fantastique île de
ni les Tables tournantes de Jersey, de Pâques (R o b e rt Laffont) 15 F.
Fulcanelli: le M ystère des Cathé­ G ustave Sim on, ni les Œuvres com­ R écit d’une expédition et d ’une
drales. Les Demeures philosophâtes plètes dans l’édition J.-J. Pauvert, recherche dans l’île du silence, de
(J.-J. Pauvert) 58 F et 120 F. cf. l’anthologie récente établie p a r le la faim et de l’angoisse. Et du secret,
Rééditions attendues de deux ouvrages professeur Jean G a udon, parue chez pas encore percé.
qui p e rm e tte n t de lire les porches Pauvert sous le titre : Ce que disent Bernard Gros.
des c athédrales et l’o rnem entation les Tables parlantes, 15 F). L’orphism e
de certaines dem eures du passé avec de N erval, celui de M allarm é sont
un autre regard que le regard évidents. Je crois m oins à un
chrétien. Pour l’in itié m ystérieux R im baud kabbaliste, pas du tout à
(nul, à m a connaissance, n’a su Pillum inism e néo-pythagoricien de Ce qui se lit
p e rce r l’identité de Fulcanelli), ces Valéry. Q uant à la sym bolique de
lieux sont couverts de signes éso- C laudel... j ’y suis allergique. M ais Notre critique Bernard Gros a établi
avec Paul Callens, directeur du « Furet
tériques: Paris, A m iens, Lisieux ou c ’est une affaire de goût. Le recueil du Nord », à Lille, la plus importante
C oulonges-sur-l’A utize. Sur les d ’essais de G . C attaui est riche, librairie de France, la liste des succès
portails, les alchim istes venaient passionné, et passionnant. de vente:
ch erc h er la voie du G ra n d Œ uvre.
Sur la façade des dem eures, l’o rn e­ L ucien M éroz: René Guénon ou la F rançoise Sagan: la C ham ade
m entation disait que là un alchim iste sagesse initiative (Pion) 6, 80 F. (Julliard) 15 F.
l’avait réalisé. C ’est passionnant et, É tude relativem ent sim ple de l’une H enri T ro y at: les E ygletière
malgré certaines réserves à faire des pensées les plus fortes de notre (Flam m arion) 14,50 F.
quant aux considérations historiques tem ps, q u ’on suive ou non ses prin­ A lphonse A llais: Allais...
et étym ologiques de F ulcanelli, ce cipes de connaissance m étaphysique. g rem ent (Poche) 2 F.
n’est pro b ab lem en t pas si faux P arti de l’o ccultism e, G u énon a su Jules R oy: le Voyage en C hine
(Cf. Planète n° 15, itinéraire, par re n o u er avec la T radition. Il se situe (Julliard) 21 F.
R obert Philippe, dans « la F ran ce com plètem ent en dehors de la m en­ G eorges-H enri D um ont: His­
herm étique »). talité m oderne. Rappelons que M ichel toire universelle (M arab o u t
Université.) Chaque vol.: 7,50 F.
T rès grosse vente de cette
édition, qui en est au T om e 12.
A lan B ark er: la G u e rre de
Sécession (Seghers. Coll. « Vent
d’O uest ») 5 F.
A ndré S oubiran: Journal d’une
fem m e en blanc (2 volum es
SE G E P) 12,60 et 15,40 F.
M aurice Pons: Les saisons
(Julliard) 12 F.
G eorges P érec: Les choses
(Julliard) 9,25 F.
Jacq u es B orel: L’adoration
(G allim ard) 24 F.
C atherine C arone: M arie pleine
de grâces (G allim ard) 12 F.

173
A lire
L'objectif réhabilite
PHOTOGRAPHIE le corps fém inin COSMOGONIE

P ourquoi tan t d ’album s de p h o to ­ corps illum inés». La vision ph o to ­ Une astronomie lyrique
graphies consacrées à la fem m e, à la graphique sait ê tre personnelle et
beauté fém inine, au nu? P eut-être originale; elle propose l’esprit et A u m om ent où to u t co n co u rt à nous
p arce que le p eintre a d éto u rn é le l’âm e de l’artiste qui est d errière faire p ren d re conscience de n otre
regard de la chair, q u ’il agit souvent l’objectif. Sur ce point, l’œ uvre de situation véritable au sein de l’im­
com m e s’il c h erch ait à to u t prix à Frédéric Barzilay nous com ble. N ous m ense cosm os, aucune science n’a
nous désespérer. L ’artiste p h o to ­ avions présenté plusieurs de ses besoin plus que l’astronom ie d ’une
graphe nous restitue l’espoir, le goût photographies dans n o tre num éro 9. divulgation auth en tiq u em en t lyrique.
de vivre, en m êm e tem ps que les C et album , qui constitue une sélection Aussi, est-ce avec plaisir que nous
courbes voluptueuses d ’un corps de sévère d’une rech erch e étalée sur saluons la sortie du d ern ier livre de
fem m e, le grain de sa peau, la som p­ plusieurs années, ne ressem ble à nul R obert T o cq u e t, l ’A stronom ie mo­
tuosité de sa chevelure. Il ne s’agit autre. Un choix strict en fait l’égal d ern e'. Le lyrism e du professeur
pas de la « p hotographie artistique », des « N u s» de Bill B randt ou du T o cq u et n’est pas fait de phrases ou
qui est à la p hotographie ce que les récen t C owboy K ate de Sam Haskins. d’images. Il résulte de sa science
tableaux offerts sur les tro tto irs des L ’ouvrage de F réd éric Barzilay, encyclopédique, qui sait à point rap­
boulevards sont à la p e in tu re: l’écri­ préfacé p a r A ndré Pieyre de M an­ p ro c h er les idées nouvelles, franchir
vain A ndré Pieyre de M andiargues le diargues est publié p a r les éditions les spécialisations.
précise dans sa préface à l’album du M e rcu re de F rance. C ette Astronom ie moderne, c’est le
réalisé p a r F ré d é ric B arzilay; « Les J.M . livre que Flam m arion aurait écrit en
1966. Bilan, certes, de to u tes les
connaissances dans ce dom aine,
puisque CTA-102 et les notes de
M arin er IV sont analysées. M ais,
aussi, ouverture sur le p roblèm e fon­
dam ental, celui de la vie dans l’uni­
vers, du co n ta ct avec d’autres intel­
ligences. T o u t cela est exposé
sim plem ent, facile à com prendre,
sans que, p o u r au tan t, les grands
problèm es soient passés sous silence.
C’est, à juste titre, com m e une longue
recherche de la pensée cosm ique que
T o cq u et nous présente l’astronom ie
et qu’il cite, dans sa conclusion, l’une
des plus belles pages de Flam m arion:
« Plantes inconnues, êtres merveilleux!
H um anités, nos sœ urs, vie prodi­
gieuse, inextinguible... infini vivant,
salut! N ous com prenons m aintenant
l’existence de l’Univers, nous sommes
sortis des ténèbres de l’ignorance,
nous entendons les accords de l’har­
m onie im m ense, et c’est avec une
conviction inébranlable, fondée sur la
dém onstration positive que nous pro­
clam ons du fond de notre conscience
cette vérité désorm ais impérissable:
la vie se développe sans fin dans
l’espace et dans le tem ps. »
1. R obert Tocquet, professeur de Sciences
physiques, membre de la Société astronom ique
Deux « Corps illuminés », de Frédéric Barzilay. de France : ïA stronom ie moderne, 600 pages dont
100 d’illustrations (Productions de Paris).

17 4
Photographie
C O S M O L O G IE
L'univers: un gros cœur qui bat
Que la science vive en état de révolution perm anente, c ’est un fait N ous avons vu que la th éo rie à
avéré qui constitue, sans nul doute, le caractère le plus distinctif laquelle il d oit une p art de sa célé­
de notre époque. Pourtant, toutes les disciplines ne sont pas éga­ brité im plique que l’univers n’est
lement dans cet état excité. Un jour, c ’est la physique nucléaire, jam ais passé par un é ta t super-
dense. O r plusieurs observations
le lendemain, la chimie ou l’océanographie qui font une poussée
effectuées au cours de ces d ernières
de fièvre, qui réalisent la percée. années d o n n en t à penser le c ontraire.
D epuis quelques m ois, l’exaltation vable sont passées de un ou deux Ce fut to u t d ’abord l’astronom e bri­
des grandes découvertes s’est em ­ m illiards d ’années-lum ières à cinq ou tannique Ryle qui e n tre p rit de
parée de la cosm ologie. La cosm o­ dix. E ntre ces deux distances se co m p te r les astres en fonction de
logie, c ’est-à-dire l’étude de l’univers. pro d u it une véritable révolution: leur éloignem ent. N ’oublions pas, en
A ujo u rd ’hui, les savants osent s’in­ l’apparition des effets cosm ologiques, effet, q u ’en astronom ie le recul
terro g e r sur l’âge de l’univers, sur c ’est-à-dire la clé de l’univers. dans l’espace est aussi un recul dans
ses dim ensions, son histoire, son L ’univers, on le sait a u jo u rd ’hui, le tem ps. En m esurant la densité
destin, sa genèse, sa géom étrie. est en expansion. Q uelle peut être d ’astres aux différentes distances,
C ertes, l’im agination des cosm o­ l’histoire d ’un univers en expansion? on peut se faire une idée sur la d e n ­
logues n’a jam ais été stérile. Il existe Il peut avoir com m encé à l’état sité de l’univers aux différentes
de nom breuses hypothèses c osm olo­ super-dense d ’un « atom e cosm ique époques. Les travaux de Ryle, déjà
giques. M ais, ju sq u ’à présen t, on ne prim itif », puis à se détendre à la suite anciens, sem blaient indiquer que la
voyait guère la possibilité de les d’une fabuleuse explosion à l’origine densité de l’univers était plus forte
dép artag er: on spéculait sur l’univers des tem ps. E t, dans ce cas, on doit dans le passé. M ais H oyle modifia
com m e sur l’A tlantide, en l’absence ad m ettre que sa densité m oyenne ne sa théorie, estim ant que rien ne
de toute confirm ation expérim entale. cesse de dim inuer com m e consé­ s’opposait à ce que l’univers ait été
Ce tem ps est révolu: les hypothèses quence de cette dilatation. localem ent ou tem p o raire m e n t plus
vont être confrontées avec l’o bser­ dense.
vation et l’on va, enfin, c o n n aître H o yle se renie lu i-m ê m e R écem m ent, des radioastronom es
la vérité. ont d écouvert dans l’univers une
P ourquoi c ette révolution? A cause Mais l’astronom e b ritan nique Fred sorte de bruit de fond constitué par
des quasars. Jacques B ergier, dans Hoyle avait proposé une autre expli­ des ondes de 7 cm et qui ne peut
un ré ce n t article (Planète, n° 24), a cation. Selon lui, la m atière se s’expliquer q u ’en supposant l’exis­
étudié en détail c ette prodigieuse créait sans cesse dans l’espace cos­ tence passée d ’un univers super-
d écouverte de l’astronom ie m oderne. m ique, création ex nihilo. C ette appa­ dense. U ne autre m éthode pour
R appelons en deux m ots q u ’il s’agit rition p erm an en te de m atière ju v é­ tra n c h e r la controverse de l’univers
d’astres prodigieusem ent lum ineux nile com pensait la dim inution de stationnaire ou à densité variable
et prodigieusem ent lointains dont on densité consécutive à l’expansion consiste à é tu d ier le ra p p o rt hélium -
ignore la nature. Pour ce qui nous cosm ologique. L’univers était .station- hydrogène dans les astres. Ici encore,
concerne, le fait im portant est que naire et en créatio n perm anente. les résultats ne sont pas en accord
ces astres peuvent être vus et étudiés M ais c ette hypothèse séduisante a avec la th éo rie de l’univers statio n ­
à des distances où les plus brillantes été reniée, il y a quelques sem aines, naire. D ans un tel univers, il devrait
galaxies ont cessé d ’être visibles. p a r son auteur. D ans la revue bri­ y avoir plus d ’hydrogène.
G râ ce à eux et, surtout, à la nou­ tannique Nature, l’astronom e a publié Enfin, H oyle ap p o rte lui-m êm e un
velle classe de quasars, les quasars un article qui restera sans doute troisièm e argum ent co n tre sa p ropre
bleus ou B.S.O. (pour Blue Stellar dans l’histoire des sciences com m e hypothèse. Il estim e que la stru ctu re
Object), les limites de l’univers obser­ un m odèle d ’h o n n êteté scientifique. des galaxies elliptiques ne peut

175
Cosmologie
s’expliquer que p a r une expansion à p ecter. M ais p our le cosm onaute, m atière et d ’autres d ’anti-m atière.
p a rtir d ’un noyau super-dense. Dès le fait a p p araît avec évidence. DeM ais l’astronom ie ne peut distinguer
lors, l’astronom e b ritannique, au m êm e, il nous faut agrandir notre les unes des autres puisque m atière
lieu de s’a c c ro ch e r à une théorie cham p d ’observation dans l’univers et an ti-m atière é m e tte n t le m êm e
co n tred ite p a r les faits, adm et très rayonnem ent électrom agnétique.
p our en p e rce r les secrets, et c ’est
franch em ent que l’univers a connu On sait a u jo u rd ’hui que tous les
précisém ent ce qui vient d ’être fait.
dans le passé un é ta t super-dense, astres déversent dans l’espace un
Il faut m aintenant laisser aux astro­
et que, p a r conséq u en t, la théorie nom es le tem ps de tire r parti de ces
flux énorm e de particu les: les neu-
de l’univers stationnaire en création trinos. O r un astre en anti-m atière
découvertes. M ais le travail est com ­
co nstante doit être abandonnée. m encé et, avant quelques années, é m e ttra it plus d ’a nti-neutrinos que
nous saurons, l’âge, les dim ensions,de neutrinos, alors q u ’un astre en
A l'origine : un noyau super-dense l’histoire et le destin de notre m atière ém et une m ajorité de neu­
Ainsi la quasi-généralité des astro ­ univers. trinos. Ainsi, en étudiant le rayon­
nomes adm et m aintenant l’hypothèse nem ent en neutrinos des différentes
de l’atom e prim itif. Quel peut être En quête d'u n anti-u n ivers galaxies, on po u rrait savoir si elles
le destin d ’un tel univers? Une a lte r­ M ieux, m êm e, nous pouvons esp é re r sont to u tes faites de m atière ou si
native se présen te ici. On peut sup­ résoudre enfin le problèm e de l’anti- l’univers est égalem ent partagé entre
poser que l’expansion actuelle se univers. En effet, nul ne peut au jo u r­ la m atière et l’anti-m atière.
co n tin u e ra é te rn ellem e n t et que d ’hui savoir si l’univers est partagé L’observation des neutrinos d ’origine
l’univers n’a pas de lim ites obser­ égalem ent entre la m atière et l’anti­ cosm ique, solaire principalem ent,
vables. Au co n tra ire , certains sup­ m atière. T outes les expériences de com m ence. M ais les difficultés p ra ­
posent que la phase actuelle d ’expan­ physique révèlent la sym étrie entre tiques sont énorm es. C e n ’est c ertai­
sion sera suivie p a r une phase de la m atière et l’anti-m atière. C haque nem ent pas avant de longues années
contraction. A utrem ent dit, notre créatio n d ’une particule s’accom ­ que l’on saura observer le flux neu-
univers est puisant. C ’est p réci­ pagne de celle d ’une anti-particule trinique d ’une galaxie lointaine. Il
sém en t à une telle hypothèse que équivalente. C haque destruction en ­ n’est cepfendant pas interdit de
se range désorm ais H oyle. traîne une d estruction sym étrique. penser que, p a r c ette m éthode, on
Com m ent savoir la vérité? G râce aux O r n otre systèm e solaire et, selon c o n n aîtra la vérité sur la place de
quasars bleus, précisém ent. En effet, toute vraisem blance, n otre galaxie l’anti-m atière dans l’univers.
l’histoire et le destin de l’univers se com posent de m atière à l’exclu­ C ’est donc bien une révolution que
s’inscrivent dans sa géom étrie. Ce sion d ’anti-m atière. Q uel processus l’hom m e est en train d ’accom plir
n’est pas ici la place de discuter a pu c ré e r la m atière sans c rée r dans le dom aine de la cosm ologie.
sur les différents m odèles d ’univers l’anti-m atière? D ans quelques années, nous saurons
à quatre dim ensions proposés par la Une explication logique est de penser l’essentiel sur n otre univers.
relativité générale. D isons sim ple­ que certain es galaxies sont faites de François Derrey.
m ent que, selon le type d ’univers
dans lequel nous vivons, la densité
d ’astres à très grande distance doit
au gm enter ou dim inuer. Ces très
grandes distances, ce sont p ré ci­
sém ent celles des quasars. Ces diffé­
rences de densité, que l’on appelle
les effets relativistes, ne se m ani­
festent pas à des distances inférieures
à un m iliard d ’années-lum ière, dis­
tance lim ite p o u r l’observation des
astres ordinaires. Avec ces nouveaux
astres, au con traire, l’observation
s’étend sur des distances fabuleuses,
distances p our lesquelles ces diffé­
rences en tre les deux types d ’univers
se m anifestent.
Pour p re n d re une com paraison,
disons q u ’un hom m e, ne connaissant
de la T erre q u ’une p etite clairière
au m ilieu de la forêt, ne p ourrait
savoir q u ’elle est ronde. D ebout sur
le rivage, il a des raisons de le sus­

176
A savoir
LOISIRS

Premières croisières
« démocratiques »
françaises
Le C lub M éd iterran ée m ultiplie au
fil des années les réalisations révo­
lutionnaires en m atière de loisirs:
pour la prem ière fois en F ra n c e sont
lancées des croisières « d é m o c ra ­
tiques», souhaitées depuis longtem ps.
Il s’agit d ’une organisation réel­
lem ent ex ceptionnelle, qui constitue
un événem ent dans le dom aine des
loisirs.
Le b ateau, YIvan-Franko. sorti en L ’« Ivan-Franko »: une nouvelle étape de la révolution des loisirs.
1964 des ch an tiers allem ands, peut A . Mongiello. Molinès, CA TE.
tran sp o rte r 795 passagers (nom bre
que le Club a voulu d ’ailleurs lim iter
à 650 p o u r a cc ro ître l’espace vital C R O IS IÈ R E D E T U R Q U IE - 19 heures. 15 jo u rs de voyage. 4
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bars, une salle de ciném a, un night- 10 jo u rs de voyage. 4 escales: Civita- Pirée (24 heures), A lexandrie (30
club, une salle de lecture, une vecchia(18 heures), N aples (48 heures), heures), B eyrouth (deux jo u rs et
piscine, etc.). M alte (24 heures), A jaccio (8 heures). dem i). R e to u r à M arseille le 13 avril
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6 heures. Prix: 780 F.
L '« Iv a n -F ra n k o » aux Antilles Lors des escales, de nom breuses
C R O IS IÈ R E D E S IC IL E - D ép art excursions sont organisées. Il faut
Il a déjà com m encé à sillonner les le 22 m ars à 22 heures. 10 jo u rs de préciser, en outre, que des tarifs
m ers sous le pavillon du club: son voyage. 4 escales: C ivitavecchia dégressifs sont prévus p our les
prem ier d é p art a eu lieu à M arseille (30 heures), N aples (36 heures), cabines à 4 personnes.
le 20 d écem b re p o u r B eyrouth, P alerm e (30 h e u res), A jaccio Au total donc, des croisières de
A lexandrie et Le Pirée. Il vogue (9 heures). R e to u r le 30 m ars à m illiardaires à des prix « congés
m aintenant vers les A ntilles p our 6 heures. Prix: 780 F. payés » !
une longue croisière d ’un mois.
Il sera de re to u r à M arseille le C R O IS IÈ R E D ’Ê G Y P T E - D épart
2 février. de M arseille le 13 février. 15 jo u rs
N ous donnons c i-co n tre le p ro ­ de voyage. 3 escales: Le Pirée
gram m e 1 u lté rieu r p o u r ceux que (24 heures), A lexandrie (48 heures),
c ette form e inespérée de vacances B eyrouth (48 heures). R e to u r à
ten te ra it. On ve rra ainsi que les M arseille le 27 février à 19 heures.
prix mis au point par le C lub M édi­ Prix: 1 380 F. 1. — C'est le programme définitif que nous
donnons — Il comporte un certain nombre de
te rra n ée sont vraim ent révolution­ modifications par rapport aux premiers projets
naires, d ’a u tan t q u ’il faut les com ­ C R O IS IÈ R E D E LA M E R É G É E - élaborés par le Club Méditerranée - .
p re n d re « to u t com pris». D é p a rt de M arseille le 27 février à

177
Loisirs
extrapolation, par prolongem ent des M ais en face de l’O ccident, il n’y a
c o u rb es déjà existantes, mais par rien. Les autres peuples qui se sont
PHILOSOPHIE un saut audacieux dans ce qui n’a d éta ch é s de lui ont to u t reçu de lui,
pas encore été vu. C e saut, seule et les sciences, et les techniques, et
l’im agination est capable de le faire. les m éthodes, et les doctrines, car
Pour dominer
L a mise en œ uvre de l’im agination m êm e le m arxism e est issu de l’Occi-
ses problèmes, le monde com m e ébauche de l’avenir a été dent. N ous nous trouvons devant un
pressentie depuis près d ’un siècle stupéfiant vide de pensée. Et, pendant
moderne doit inventer p a r N ietzsche. De la Volonté de ce tem ps, nos m oyens d’action
une form e de pensée puissance (tom e I, p arag rap h e 65, croissent si vite qu’ils nous rem ­
page 220, trad. Bianquis, édition plissent d ’effroi.
Les lecteurs de Planète se rappellent, G allim ard) je cite: Q ue signifie ce vide de pensée? Est-il
sans doute, avoir lu dans le num éro 22 « A m pleur de la force poétique: nous le signe d’une im puissance définitive?
un article de Jacq u es B ergier: « Les ne pouvons rien faire sans en tra c e r O u, au con traire, un appel à la
m athém aticiens font la g uerre sur le d ’avance une image libre (m êm e si rem ise en question des fondem ents
papier». Il s’agit d ’exercices effectués nous ne savons pas dans quel rapport m êm es de nos com p o rtem en ts intel­
p a r les chercheurs scientifiques de c ette im age est avec l’action; l’action lectuels? C e vide de pensée ne nous
la fam euse société am éricaine Rand. est essentiellem ent autre chose et se inviterait-il pas p lutôt à pressentir
En sus des problèm es qui leur sont passe dans des régions qui nous sont q u ’une m utation des esprits se
com m andés, si j ’ose dire, p a r des inaccessibles)... T out n otre dévelop­ p répare?
organism es économ iques ou m ili­ pem ent est p récéd é d’une image
taires, les m athém aticiens de la idéale, produit de notre im agination. N ous allons rencontrer
R and C orp o ratio n se posent à eux- L’évolution véritable nous est in­ l'in calcu lable
m êm es des problèm es plus ou m oins connue. N ous som m es contraints de
fantaisistes, tels que l’invasion de la nous trac er cette image... C et instinct A la fin de son étude intitulée
T erre p a r des soucoupes volantes en po étiq u e a une tâche divinatoire, et l ’Épûque des conceptions du monde
provenance de M ars, ou l’installation non fantaisiste; il lui a p p artie n t de (traductionfrançaise dans «Chem ins»
d ’une base lunaire, ou la valeur p ro­ deviner, d’après des élém ents réels, — G allim ard), M a rtin H eidegger
bable de telle ou telle ruse stratégique. des choses inconnues; il a besoin de prévoit q u ’un tem ps viendra où le
Ces exercices ne sont gratuits qu en la science, c’est-à-dire de la som m e « gigantism e » du calcul et de la pla­
ap p aren ce. En fait, ils servent à du certain et du vraisem blable, pour nification re n c o n tre ra l ’incalculable.
m aintenir en état de vigilance des pouvoir c rée r sur ces données. Ce Le destin de l’hum anité se jo u e ra
esprits qui, un jo u r ou l’autre phénom ène est déjà reconnaissable alors sur n otre a ttitu d e envers
devront faire face à l’im prévu, à dans la vision. T ous les sens pro­ l’incalculable, selon que nous serons
l’extraordinaire. En un tem ps où les duisent librem ent leurs im pressions; ou non capables de le penser.
m oyens d ’action se développent et se la plus grande p a rt de la p erception P our n otre part, à to rt ou à raison,
dém odent à une vitesse d é co n c er­ sensible est une divination. Les nous dem an d o n s: n’est-il pas tem ps
tan te, la prévision est devenue indis­ ouvrages de science qui ne donnent de co m m en cer a forger une form e de
pensable à la sauvegarde d ’une pas de p âture à cet instinct divina­ pensée qui soit à l’image des p ro­
société. Et voici qu’il a p p ara ît que la toire nous sem blent ennuyeux. blèm es que nous rencontrerons?
prévision est nourrie d’im agination. M ais ces problèm es futurs seront
Le sens com m un a peine à le croire. Le déclin de l'O c c id e n t des problèm es planétaires, et une
N ous som m es toujours enclins à p ro­ pensée à l’image de ces problèm es
je te r le passé dans l’avenir m oyen­ Ces lignes furent écrites par Nietzsche est une pensée p lanétaire. Un conflit
nant un simple changem ent d ’échelle. en 1881, c ’est-à-dire il y a quatre- avec M ars, une base sur la L une,
N os prévisions courantes consistent vingt-quatre ans. A c ette époque, nous retrouvons ici les m athém a­
à d éterm in er des m ultiplicateurs, à l’E urope trio m p h an te s’étalait dans ticiens de la Rand C orp o ratio n et
d ire: tan t d ’écoliers au jo u rd ’hui, les Expositions universelles et dans leur im agination calculatrice qui est
donc tan t d’écoliers dem ain et tant les territo ires colonisés. R ien ne pe u t-ê tre un des prem iers balbu­
d ’écoles. M ais nous oublions qu’à sem blait devoir a rrê ter son expansion. tiem ents de la pensée planétaire.
p a rtir d ’un certain niveau le qu an ti­ M ais le déclin de l’O ccident devait N ous en tiendrons-nous là? N ’aurons
ta tif o père une m utation qualitative, c o m m en cer dès 1917 avec la rév o ­ nous d ’im agination que p o u r les
q u ’il engendre de nouvelles relations, lution soviétique, co n tin u er avec la événem ents de l’espace cosm ique?
de nouvelles stru ctu res, un chan­ grande crise de 1929, se p récip iter Et pourquoi pas pour ce qui concerne
gem ent dans nos pensées, dans nos après la Seconde G u e rre m ondiale. des événem ents proprem ent hum ains?
m œ urs et peu t-être m êm e dans nos Le cham p de l’O ccident a u jo u rd ’hui M ais, alors, pensée planétaire et
passions. Le passage du présent au est ré tré c i: il recouvre exactem ent pensée poétique ne feraient qu’un.
futur ne peut ê tre préfiguré par celui de ses m archés financiers. A ndré A mar.

178
A savoir
entendre

MUSIQUE
Deux cents festivals, est-ce trop?
Chaque ville aura-t-elle désormais son festival musical? On en a co teau d ’O m brie, à la tom bée du
totalisé, en 1965, plus de deux cents. L’am ateur de musique s’inter­ jo u r, alors que YÉlie de M endelssohn
roge: « La quantité n’engendre-t-elle pas la médiocrité?» est précédé du concert des hirondelles.
C arlo M onetti, p our établir des liens
Que devient cet aspect exceptionnel çais a m auvaise réputation. Les artistiques entre l’Italie et les U.S.A .,
qui devait définir p a r excellence la e nfants ne reçoivent pas d’éducation a créé à Spoleto le festival des Deux-
form ule? C e tte form e de rep résen ­ m usicale. Les A llem ands sont de M ondes. Il y ajoute un autre objectif:
tation peut-elle être du ressort des b eaucoup plus attentifs connaisseurs. la d écouverte et la prom otion de
bureaux de tourism e locaux? N e Les festivals com blent donc un vide. jeu n es talents. On ne p eu t p arler
donne-t-on pas trop d’im portance au En général, à quelques exceptions dans ce cas, com m e d’ailleurs pour
cadre où se d é ro u le n t ces concerts? près, la noblesse originale de leur bien d ’autres festivals (je ne puis
N e tom be-t-on pas dans le diver­ fonction est respectée. C ela n’est les citer tous), de routine, d’igno­
tissem ent? pas si facile. Le festival nécessite rance des œ uvres contem poraines,
C ertains accusent: Avignon, Besan­ des m oyens m atériels considérables; de redites inutiles. On pouvait tout
çon, M ontreux, Edim bourg, Salzbourg des dirigeants adm inistratifs qui les aussi bien assister à la représen tatio n
ne nous offrent plus que les redites utilisent à bon escient; des d irecteurs d'Otello, de Verdi, q u ’à celle de Par-
rabâchées des program m es des asso­ artistiques passionnés par leur m étier; tito a Pugni (M atch de boxe), de
ciations sym phoniques perm anentes. des chefs d ’orchestre de grande classe Vieri T osatti. A Saint-Paul-de-V ence,
La routine tue la vie m usicale. T rop d ont l’au to rité personnelle doit do­ la d ern ière-n ée des m anifestations de
d ’intérêts com m erciaux sont en jeu , m iner des m usiciens qui se sentent ce genre est servie par le fascinant
d ’am bitions qui n’ont rien d ’artis­ parfois en vacances. dom aine-m usée de p einture et sculp­
tique. Les program m es se lim itent à ture m oderne fondé par Aimé M aeght.
une vingtaine de nom s de com po­ U n e m ise en condition heureuse On pouvait y d écouvrir l’été dernier
siteurs. L orsqu’il s’agit de récitals, Schônberg aussi bien que V arèse,
à une dizaine. A M enton, la m usique se m élange W ebern, M essiaen, Boulez, Stock-
C ertaine grandes capitales de p ro ­ au m urm ure de la m er. M ais le hausen. X enakis...
vince présen ten t des séries de charm e des lieux a u ta n t que Van
concerts que l’on ne peut, en aucune C liburn ou Elisabeth Schw arzkopf Le m odèle : B ayreuth
m anière, qualifier de festivals. Il ne attire le visiteur et l’auditeur. P o u r­
suffit pas d ’engager, sans effort d’ima­ quoi faudrait-il condam ner cet attrait? C ’est à B ayreuth, au siècle dernier,
gination, des vedettes de réputation Il m et l’aud iteu r en état de ré ce p ti­ que naquit la notion de festival.
m ondiale, au succès com m ercial vité, en « c o n d itio n » . Le festival B ayreuth dem eure le m odèle parfait
assuré, p our leur faire in te rp réte r d ’A ix-en-P rovence a conquis ses du cen tre artistique de tradition
toujours les m êm es sym phonies, les lettres de noblesse par une qualité consacrée, le p rototype du genre
m êm es concertos. On cesse d ’in­ d ’un niveau international, mais aussi exceptionnel. R ichard W agner erra
venter. T out cela correspo nd, en p a r son th é â tre de plein air, im pro­ du ran t des années p our tro u v er le
définitive, à la sim ple organisation visé dans la cour du palais de l’arche­ site idéal où b âtir son p ropre théâtre.
de co n certs classiques. vêché, m agnifique edifice du x v ir. Sur cette colline qui surplom be le
Selon nous, ces critiques- m anquent C ’est ici q u ’un auditoire transporté doux paysage de F ranconie, il fit
d ’objectivité. G râ ce à ces festivals écoute les opéras de M ozart, Rossini, construire la dem i-rotonde de sièges
qui se m ultiplient, la m usique est M onteverdi et Stravinsky avec des au dégradé abrupt, la profonde fosse
mise à la portée du plus grand nom bre. solistes de choix: Régine C respin, d’orchestre au dem i-toit (voix des
Le ch ef d’orch estre G eorges P rêtre D avid O ïstrakh, Byron Janis. L’am ­ ch an teu rs jam ais couvertes par l’or­
affirm e: « Il n’y a plus assez de public biance est égalem ent prenante devant chestre) du Festspielhaus. Il com posa
en F rance. » En effet, le public fran­ la cath éd rale de Spoleto, sur un ses œ uvres, Der Ring der Nibelungen, I

179
A entendre
Parsifal, po u r c ette « M aison du
Festival». Il y instaura des coutum es
quasi rituelles qui ont fait et font Planète a sélectionné pour vous
encore la rép u tatio n im m uable de
B ayreuth. VIV ALDI À SA IN T -M A R C : belles voix. L e mystère de la fo i
D ’au tres endroits sont au jo u rd ’hui « G loria » — « Salve R egina » sans frontière. L a qualité de
choisis pour leur vocation historique, (vol. 1) ♦ « M agnificat» — « T e prise de son et de mixage est
artistique et m êm e spirituelle. Per­ D eum » (vol. 2) ♦ A gnès G iebel, étonnante. Ce disque ressort très
sonne ne peut rester insensible à soprano; M arga H ôffgen, con­ nettem ent des publications de ces
l’app aritio n du grand violoniste tralto — C hœ urs et orchestre derniers mois.
soviétique O ïstrakh, tel un dieu de du T ea tro La F enice, Venise.
l’O lym pe, sur la scène de pierre du C h e f des c hœ urs: C o rrad o Mi- B E R L IO Z : « L es T royens».
th éâ tre antique d ’H érode A tticus, au randola ♦ D irectio n : V ittorio Régine C respin, G uy C hauvet.
pied de l’A cropole, où il donna quatre Negri. Philips (m) 2431-2, (st) C hœ urs et orchestre du T héâtre
concertos, de B rahm s, T chaïkow sky, 835 300-1 LY. national de l’O péra. D irectio n :
M ozart et Sibelius. Un public plus Quatre œuvres composées spécia­ G e o rg es P rê tre. C h e f des
restreint ren co n tre chaque année les lement par Vivaldi (1676-1741) c hœ urs: Jean Laforge. E M I
m élom anes de l’E urope en tiè re à pour être exécutées à Saint- (m ) F A L P 876-877, (st) A S D F
D ivonne pour y en ten d re la c an ta ­ Marc, groupées sur 2 disques 876-877.
trice au trichienne R ita S treich ou que l ’on peut acheter séparément. A brégé et non enregistrement
l’E nsem ble baroque de Paris. On Trois d ’entre elles, le « M agni­ intégral d'un opéra épique, tra­
constate que les grands artistes ficat », le « Te Deum » et le versé de grands accents shakes­
étrangers particip en t à des festivals. « Salve Regina » en exclusivité peariens. C est l’illustration sonore
mondiale. Pour la première fois, du destin historique et politique
M u siq u e pour tous il a été procédé à un enregis­ du peuple troyen. Berlioz ( 1803-
trement dans la basilique de 1869) a vu trop grand et tenta
L’échange s’intensitie de plus en plus Venise. Vivaldi s ’y prom enait dans cette œuvre d'inclure la
en tre les différents pays, ce qui enfant, son père étant le violo­ som m e musicale de son art. Elle
perm et d’atteindre une plus profonde niste de la chapelle: il y fu t saisi est à l ’image de sa vie: patho­
com préhension m utuelle des diffé­ de sa double vocation religieuse logiquement romantique et fra g ­
rentes cultures: A ndré C luytens et musicale. Ce disque nous mentaire. Elle donne sans cesse
dirige Parsifal à B ayreuth; à Prades, frappe par l'ém otion qui s ’en l'impression que le compositeur
p etite ville française près de la fron­ dégage. Les touristes occupant est à la poursuite d ’un impossible
tière espagnole, on a pu voir, dans les lieux toute la journée, les équilibre organique. Très bon
l’église gothique de S aint-P ierre, enregistrements furent réalisés la enregistrement remarquablement
Pablo C asais et les pianistes am é­ nuit. On a l ’impression que le interprété.
ricains R udolf Serkin et Eugène chef d ’orchestre, les artistes des
Istom in. Le rayonnem ent de certains chœurs et de l ’orchestre sont tous
festivals, com m e p a r exem ple celui habités par une fo i communica­
de T ours, élève le niveau culturel de tive. Excellente qualité acoustique
la région sur tous les plans. Le grand provenant du cadre. Adm irable
pianiste russe Sviatoslav R ichter, le prise de son. L e chef-d’œuvre de
q u a rte tte B orodine de M oscou et le ces trois derniers mois.
Royal O péra de Londres dans Curlew
River, de B ritten, ont jo u é dans une M ISA C R IO L L A : M esse et
massive grange de chêne à la c h ar­ c hants religieux d ’inspiration
pente de châtaignier, construite par folklorique argentine. Los Fron-
les m oines en 1220, à l’acoustique terizos et les chœ urs de la Basi­
éto n n an te. Il y avait seulem ent une lique de S ocorro, dirigés par le
dizaine de ces m anifestations avant Père J.-G . Segade. Philips (m)
la gu erre; a u jo u rd ’hui, il y en a deux 14 806, (st) 842 763 BY.
cents. Pour nous, c ’est un progrès, Insolite, rythmé, chaud, nous vous
c ar il tait sortir la m usique de sa recommandons tout particuliè­
to u r d ’ivoire. C ette grande dam e, il y rement ce très beau disque. Ri­
a peu encore, faisait p eu r au public. chesse d ’harmonies, couleur, unité,
Elle a perdu de sa raideur sans perdre technique chorale irréprochable,
de sa splendeur. orchestration remarquable, très
Jacqueline Ody.

180

Musique
La TV, pour quoi faire?
La vulnérabilité de notre civilisation mécanique ne se dévoile pas
seulement à l’occasion d ’événem ents brusques et insolites qui, telle
en novembre dernier la panne gigantesque d ’électricité aux États-
Unis, surprennent les naïfs et réveillent des peurs ancestrales.
Elle apparaît aussi dans l’usage ina­ une satu ratio n inévitable dès l’ins­
déquat que peuvent faire d ’une inven­ tan t où les choses ne sont plus pola­
tion sym bolique, des hom m es qui, risées p a r le hau t m ais p a r le bas:
m anifestem ent, n’en saisissent ni la ainsi, outre-A tlan tiq u e, s’il n’est plus
p ortée ni les possibilités. La télé ­ de foyer qui ne possède son poste de
vision en est un bel exem ple. Elle télévision, la population active l’ouvre
nous en traîne le plus souvent à des de moins en moins, et ne s’y attardent
représentations th éâ tra les ou à des que fem m es et enfants.
spectacles de variétés d ont le style
et l’esprit a p p artien n en t à l’époque Pour quel public?
1900, sinon au siècle d ernier, alors
q u ’elle est outillée p o u r des inno­ En F ra n c e, nous n’en som m es pas
vations susceptibles de m arq u er bien là, bien que la m arche inexorable
des arts à sa suite. Q ue p eu t signifier vers le « public total » déjà conquis
l’usage d ’un satellite tel q u 'Early aux É tats-U nis entraîne, avec la plus
Bird s’il n’aboutit q u ’à nous m o n tre r grande possibilité, le plus grand
Jacques Salbert lisant à n otre in te n ­ danger. Je ne veux pas p arler ici des (Photo O.R.T.F.).
Le Père Ubu
tion les grands titres d ’une presse difficultés p ropres au régim e de
am éricaine ou c anadienne q u ’il est m onopole qui e s t,n ô tre et dont on pour 12 millions de Français.
possible de se p ro c u re r à Paris? n’a pas m esuré, je crois, les tares
Q u ’im porte les m iracles tech n iq u es fondam entales, de sorte q u ’il est a p probations ou des désap p ro b atio n s
des échanges avec P Intervision s’ils vain d ’a b o rd er les problèm es de chiffrées, il est inévitable q u ’on
ne servent q u ’à nous offrir les im ages l’inform ation télévisée pro p rem en t s’engage dans une voie de ré pétition
de p arades officielles? dite et de s’en plaindre, ces p ro­ et, p a r conséquent, de saturation,
La vision universelle que la té lé ­ blèm es se trouvant dans la d é p en ­ sans co m p te r q u ’on se fixe sans le
vision p erm et se réduit en co re à une dance de réform es de stru c tu re que vouloir au niveau le plus bas, celui
m osaïque de m ensonges in te rn atio ­ personne, à l’heure présente, n’est où jo u e le plus l’habitude et le m oins
naux, à un découpage du réel, disposé à prom ouvoir et, m oins l’invention. Pour peu q u ’on se trouve
parfois plus em poisonné que les encore, à réaliser. M ais je fais allu­ en période de vaches m aigres et q u ’il
vieilles ignorances, en raison m êm e sion à c ette ten d an ce qui s’im agine se pose des problèm es budgétaires,
de l’illusion du vécu offerte p a r le pouvoir tro u v er dans les sondages ainsi que c ’est le cas p o u r l’O .R .T .F .,
petit écran. La subordination du d’opinion publique plus que le tém oi­ l’on abo u tit à une télévision « va-
m ode d ’expression tech n iq u e aux gnage d ’une certaine pesanteur, des charde » qui, à force de vouloir con­
préjugés politiques ou sociaux des difficultés ou des facilités que peu­ ten te r to u t le m onde, risque de ne
dirigeants des ém e tte u rs autant vent re n c o n tre r tel style, tel genre plus intéresser personne. Ainsi, le
q u ’aux goûts d ’une m asse arriérée, ou tel auteur auprès du public. Quand succès occasionnel d ’un « th é â tre en
flattée p a r les sondages d ’opinion, la statistique est élevée au rang d irec t» — tel que la Bonne Planque
arrive cep en d an t à provoquer d ’oracle, au point que les p ro ­ où Bourvil trio m p h a — n’em pêcha
jusque dans c ette m asse elle-m êm e gram m es s’é laborent en fonction des guère le public de faire le plus

181
A voir
m édiocre des accueils aux initiatives qu’il soit tenu com pte de la masse et fantastique susceptible de faire
u ltérieures q u ’on cru t devoir ré p éter du passé, on ne peut qu’y applaudir p ren d re conscience de la face
à la suite de ce succès. Ainsi, p our Si, p a r la m êm e occasion, existe d ’om bre, de la dim ension incons­
avoir obéi aux critiques statistiques une intention délibérée de les con­ ciente, de la zone de rêve p ropres
qui lui rep ro c h a ie n t son hum our duire vers l’avenir et en c ette verti­ à l’individu et à l’événem ent.
grinçant et les provocations des calité qui définit l’individu autonom e.
Raisins verts, de Verts Pâturages ou Il im porte de se d e m a n d er dès lors Dans quel style?
d'Ubu-Roi, Jean -C h risto p h e A verty si c ette politique de l’avenir et de la
s’est vu rejeté, à l’occasion de sa verticalité existe à l’O .R .T .F . et en Q uant au style propre à la télévision,
Douche écossaise, p our la fadeur et quoi elle consiste. C ’est à pareille je ne crois pas q u ’il soit univoque.
le côté « rose » que ses anciens définition et à son rappel que nous M ultiple, plutôt, bien q u ’on voit
d é tra c te u rs réclam aient de lui. T ant aim erions nous c o n sacrer dans cette m ieux ce q u ’il doit éviter que ce à
il est vrai que seule com pte fina­ nouvelle rubrique. quoi il se doit conform er. En F rance,
lem ent l’invention et que le plus D eux exigences fondam entales pa­ il n ’y a guère q u ’A verty qui y ait
large public, après l’avoir boudée raissent ainsi dès l’abord devoir se innové, bien q u ’un style ch arm an t,
au nom de ses habitudes, finit par tro u v er à la base de c ette critique. léger, parfois m ièvre, m ais toujours
la réclam er une fois qu’il a pris goût Elles ne sont pas d ’ordre q u a n ti­ de goût, se m anifeste en des ém is­
à la drogue qui lui était inconnue. tatif. Et nous savons aussi que le sions com m e celle de Daisy de
Il ne s’agit pas de conseiller à la nom bre d ’heures d ’éco u te sera to u ­ G alard en son m agazine fém inin
D irection des program m es de ne jo u rs suffisant p our p e rm e ttre aux Dim-Dam-Dom, télex-consom m ateur
s’ouvrir q u ’à l’avant-garde (et à m édiocres, aux conform istes, aux au niveau de la p oétique m énagère
quelle avant-garde, m on D ieu?) ou archaïques d ’en utiliser la plus et évoquant Playboy, Elle ou Lui.
de m épriser les goûts acquis de ce grande part. M ais notre souci est de Bien sûr, il existe le style de l’in­
« public to tal » auquel la télévision l’o rd re de cette « polarisation p a r en terview télévisée, tel que l’a dégagé
va to u jo u rs plus devoir s’adresser. hau t» d o n t je parlais il y a un instant. Cinq Colonnes à la Lne, m ais que
D ouble exigence, disais-je: l’une de M. Jeannesson, du service de la
A v e c quel p ro gram m e ? style, l’autre de fond, les deux sans R echerche, a élevé au niveau artis­
d oute é ta n t solidaires. Il est clair, tique en des ém issions com m e S ix
La difficulté de la tâche à laquelle p a r exem ple, — et si inévitables que Comédiens sans personnages. Il y a
elle est co nfrontée est extrêm e: soient p endant longtem ps encore la l’effort, ancien déjà, de M ax-Pol
chacun de nous sait q u ’en plus des sim ple diffusion par le p etit écran F ouchet d ont les d erniers Victor
âges psychologiques, il existe des de spectacles artistiques conçus en Hugo et R im baud me p araissent to u ­
âges m entaux, et que l’âge du d ’autres intentions ou d ’a d aptations jo u rs des m odèles de h aute vulga­
« public total » p ourrait fort bien ne d ’œ uvres étrangères à son génie —, risation, de J.-M . D ro t ou de R oger
pas dépasser douze ou quatorze que son exigence ultim e est de ne S téphane qui, dans leur Journal de
ans; il existe aussi des classes de p ré sen te r que des spectacles conçus Voyage ou Pour le Plaisir, tém oi­
population vivant à des âges histo­ p our lui et en fonction de ses possi­ gnent de la difficulté des Parisiens
riques différents. En ce sens, le q u a­ bilités. A la lim ite, il faudrait avoir sophistiqués à faire a p p réc ie r des
drillage visuel de la F rance en trep ris le courage de se d ép la ce r dans les m asses leur m arihuana spirituelle.
p a r l’O .R .T .F . au m oyen des A c tu a ­ lieux p o u r lesquels une œ uvre fut M ais que dire de l’absence presque
lités régionales est excellent. Il est créée, à l’O p éra p o u r une œ uvre com plète des ém issions de science-
excellent que les beaux esprits de lyrique, au boulevard p o u r un vau­ fiction, de l’indigence ou de l’ennui
Paris p re n n en t ainsi m esure de la deville, au cirque p o u r un num éro des ém issions prévisionnelles telles
F ran ce réelle, m êm e si c ette m esure de clow ns, à S aint-E ustache ou à la que 1965-1970-1975, de la dispersion,
offre quelques relans de bouse et S ainte-C hapelle p our un co n ce rt de de la g ratuité ou du c ara ctè re sco­
d ’étable. Il est salubre que c ette m usique sacrée, au F rançais pour laire des ém issions consacrées aux
m iniaturisation de l’inform ation une œ uvre de R acine ou de M olière, civilisations disparues et qui, pour
m o n tre de visu com m ent des couches et de n’y a cc ep te r que ce qui se un R eichenbach chez les derniers
e ntières de population, sur la surface crée pour lui. On est bien loin du M ayas, nous ram èn en t tro p souvent
de n otre cher hexagone, vivent les com pte, chacun s’en dou te: de même aux anecdotes insignifiantes du Maga­
unes au xix* siècle, d ’au tres au q u ’on est loin de n’y p ré sen te r que zine des Explorateurs. Et je ne parle
xviii' (la chose étan t plus fréquente les sujets c o rresp o n d an t à la m oder­ pas de la m aladresse avec laquelle
encore à Paris), quelques-unes m êm e nité de l’in strum ent: la capacité la dim ension onirique de l’hom m e
a u xil* ou au xm* siècle. Q u’on en d ’offrir enfin une vision au th en tiq u e peut être a bordée à la télévision,
tienne com pte dans l’é laboration de l’universalité hum aine, de rendre alors q u ’un A verty, ainsi que M éliès
des program m es, rien de plus légi­ sensibles aussi bien les m ystères du au ciném a, en a m ontré toutes les
tim e, rien de plus nécessaire. plus lointain passé que du plus p ro ­ possibilités fantastiques.
C ’est là que je voulais en venir: digieux avenir, de p e rm e ttre un Raym ond de Becker.
Cinéville
Frédéric Rossif est allé à Berlin pour une émission spéciale qu’il prépare Palace! C iném a que la m ém oire
pour la télévision. Berlin fu t une grande ville du cinéma et une grande invente. T ous les a cteu rs sont là:
ville d ’histoire. Voici les impressions que notre critique en a rapporté. J. von Sternberg, M arlène D ietrich,
Fritz Lang, Eric Pom m er, M urnau,
Berlin, com m e beau co u p de villes ném ent ce peu de te rre qui est le Pabst, Ernst L ubitch, Emil Jannings,
au m onde, est d ’abord un aérodrom e: tom beau du III' Reich. Là, les l’A nge bleu, Calligari, les Trois L u­
Tem pelhof. Tem pelhof, une pancarte im ages se bouscu len t: défilés, cris, mières, le Dernier des Hommes,
en lettres gothiques qui suscite un dé­ la voix rauque d ’H itler, les h ur­ M etropolis...
ferlem ent de mille im ages: H erm ann lem ents de G œ bbels, la chute de
G œ ring galonné, m édaillé, habillé de Berlin, les chiens et les enfants que Berlin est un long film
soie blanche, passant en revue la l’on tue avant de se suicider, l’A rm ée
L uftw affe; il hurle: « Je veux rouge se b a tta n t co n tre les derniers A l’Est, les m urs é clate n t d ’affiches
m ’a ppeler M eyer si jam ais un avion SS, les d erniers soldats de l’A rm ada pour le nouveau film russe: le Père
étranger survole le Reich!» E nchaîné: nazie, des vieillards de 70 ans et des des Soldats. E ncore la guerre. D ans
des milliers de docum ents de ciné­ enfants de 13 ans. la tristesse rigide de la Stalin A llee,
m athèque, toujours les m êm es, des U ne vieille bande d ’actu alité défile peu de voitures, m ais beaucoup de
avions, des bom bes, des explosions dans la m ém oire: des adolescents gens. U ne très grande gentillesse
en plongée, au téléobjectif (c’est en uniform e SS, H itler, vieilli, courbé, d ’accueil. Un désir de bien faire au
très esthétique, les images du bom ­ la m ain gauche ankylosée, les passe stade individuel, un univers b u re au ­
b ardem ent d ’une ville!). 300 000 en revue. Il les déco re, il touche cratiq u e absurde au niveau des dédi­
tonnes de bom bes sur l’A llem agne, p atern ellem en t le visage de l’un sions. On me donne tout, sauf ce que
peu t-être plus. G œ rin g s’appelle d ’en tre eux. je d em ande. Pour la plus petite a u to ­
toujours G œ ring, m ais beau co u p de Fondu au noir: le m étro inondé, risation, il me faut quinze jours, et
M eyer sont m orts. 100 000 noyés pour re ta rd e r de trois ils en sont réellem ent navrés. Je p a r­
Une voiture nous conduit dans Berlin- jo u rs l’avance russe vers le bu n k er tirai de B erlin-E st com blé de gentil­
O uest. La nuit est pleine de lum ières. du d ictateu r. lesses, m ais sans avoir tourné.
Le K urfürstendam m a autant de néons M ais reto u rn o n s dans la ville. Sur le Berlin est un long film qui dure
que Las Vegas. Les grandes m aisons K urfürstendam m , les Champs-Elysées depuis tre n te ans. On y m élange les
de fer et de pierre sont des blocs de Berlin, Alphaville de Jean-L uc actualités q u ’on a vues au p etit rôle
lum ineux, et les cafés sont en fête. G o d a rd vient d ’être rem placé p a r le personnel q u ’on a pu y jo u er. Film
Au T .N .P. de B erlin on jo u e une Tigre aim e la chair fraîche, de C laude ob jectif et subjectif, film idéal.
pièce de P. W eiss: Auschwitz. Im m é­ C habrol. M ais les succès du m om ent H itler, le nazisme, cinq ans de guerre
diatem ent, re to u r en arrière, im m é­ sont, d ’un côté, Baronesse, rem ake ou deux ans de prison. D e longues
diatem ent les m ots collent au visage, déshabillé de Sissi, et Mary Poppins années de tam ine dans les pays
un maSque antique, le m asque de la ou l’éloge du « bonheur». occupés, les jo u rs de cau ch em ar
culpabilité collective. La pièce va dans les cam ps de c o n cen tratio n .
finir, deux acteu rs disent la d ernière U n film qui dure trente ans T oute l’E urope, bo u rreau ou victim e,
tira d e: « T o u s les ouvriers, tous les a cteu r ou au teu r, a jo u é p our Berlin.
chauffeurs de cam ion, tous les paysans E u ro p a C e n te r. Ici to u t est neuf, C e m atin, je vais to u rn er au Stade
qui travaillaient a u to u r d ’A usch- to u t est riche, to u t le luxe du m onde
witz connaissaient la vérité. T o u t s’est donné rendez-vous. Les robes
le m onde savait: nous som m es tous et les vins de F ran ce, le thé des
coupables... » Indes et les soieries de C hine, les
glaces d ’Italie et les crèm es fraîches
La présence du passé du D anem ark sont exposés, éclairés,
là, devant les visages ferm és des
Ce m atin, il p leut sur Berlin. Pots- visiteurs, les visages constam m ent
d am er Platz, l’antique Potsdam er tristes des Berlinois. Un vieux m on­
Platz est coupée p a r le m ur. A sieur me d it: «O n savait bien rire
quelques m ètres du m ur, dans le à B erlin avant la guerre, avant le
no m an’s land entre l’Est et l’O uest, m ur. On savait bien rire avant...»
un tum ulus de te rre : les restes du 11 m e parle des folles nuits de l’hôtel
bu n k er d ’A dolf H itler. Les B erlinois, A dlon, il y a bien longtem ps. M ain­
insensibles à la pluie, fixent obsti­ ten a n t, l’A dlon est à l’Est. A dlon

183
A voir
r*~ O lym pique. Rien n’a changé. 1936,
les Jeux O lym piques ont eu lieu ici.
Les grandes statues de m arbre d’A rno SCULPTURE
B recker sont toujours là. U ne ou
deux d ’en tre elles ont perdu leur nez
à la guerre. Au m ur, gravés dans la Mécaniques pour Cyrano
pierre, les nom s des vainqueurs.
Jess Owens, cham pion olym pique du A vec sa plus récente exposition,
saut en longueur et du cen t m ètres. (G alerie du D ragon, 19, rue du
D ragon, Paris 6), C arelm an a entrepris
Le pays de Ja m e s Bond une d ém arch e ex actem en t inverse de
celle de la plupart des artistes
Ici le ciném a jo u e au ralenti. Jess c ontem porains. Le geste presque
O w ens se p ré p are p o u r son dern ier dem i-centenaire de M arcel D ucham p
saut; son seul c o n cu rre n t, l’A lle­ c onditionne notre ép o q u e: prendre
m and L indt a fait ses trois essais un objet quelconque, le plus quel­
et il est en tête. 80 000 personnes, conque possible, et, par une déci­
plus H itler, G œ ring, H im m ler, sion de l’esprit, l’élever au rang du
G œ bbels, retien n en t leur souffle. sym bole ou du sacré, to u te im agi­
Il n’est pas possible que l’hom m e nation créa tric e sem ble désorm ais
noir batte le sauteur aryen. O w ens a ccepter ce postulat avant de prendre
court, saute, gagne et établit le record son envol. C arelm an a atom isé ce
m ondial du saut en longueur. Il est p ostulat. Il a voulu p ro je te r l’im a­
cham pion olym pique. H itler se lève, gination dans l’objet et le soum ettre parce que quand nous contem plons
sort du stadium suivi de ses digni­ à celle-ci. Le grand visionnaire du leur hauteur, largeur et épaisseur,
taires. Le c h ef du R eich, c o n tra i­ x v ir siècle, C yrano de B ergerac, lui elles nous en traîn en t irrésistiblem ent
rem ent à la tradition, ne to u ch era a servi de prétexte. Le gentilhom m e dans le tem ps du rêve. Ces sculp­
pas la m ain du vainqueur. au verbe fleuri, gascon p a r la légende tures particip en t à c ette réaction
H uit heures du m ain, le Stade O lym ­ mais parisien du q u a rtie r des H alles toute nouvelle d ’un m ouvem ent artis­
pique est vide, des cris m ontent par la naissance, avait, trois cents tique qui va nous a rra c h e r à
dans m a m ém oire: Sieg H eil! Sieg ans en avance, imaginé la fusée, l'objet terre à terre , utilitaire et
H eil! La H itlerjugend, le T otenkopf, l'aéro p lan e, l’œil électro n iq u e, les fonctionnel. T rois siècles après avoir
l’O rganisation T ôt, les éten d ard s sem i-conducteurs capables de c ap ter été im aginées par un po ète, ces
copiés de R om e, les uniform es l’énergie solaire. M êlant le bois m achines volantes (variantes 1, 2 et
m oyenâgeux, pêle-m êle, la grande précieux, le cristal translucide, l’ivoire 3) rem plissent leur véritable m ission:
fête nazie défile sous m es yeux. jauni, Carelm an a réalisé ses m achines rendre à l’im agination sa liberte,
Il suffit d ’un pan o ram iq u e... Plus volantes, voyantes ou parlantes, en d o n n er à l’esprit un nouvel essor.
loin, la p o rte de B randenburg, un quatre dim ensions: quatre dim ensions Jacques Mousseau.
grand m onum ent blanc. Deux soldats
russes, sur les stèles principales,
deux dates: 1941-1945. 20 m illions
de m orts: la fête est finie.
D ernière prise de vue, la nuit. Un
trou dans le m ur. « C heck Point »
Charly. Ici, nuit et jo u r on passe et
repasse de l’O uest à l’E st: les A lle­
m ands et les Berlinois sont exclus,
eux passent ailleurs. Ici, c ’est le
lieu privilégié des passeports diplo­
m atiques. Le jeu n e lieu ten an t de la
M ilitary Police me p arle de S cott
Fizgerald pendant que la voiture de
Jam es Bond croise celle de l’espion
qui venait du froid.
Berlin, com m e beau co u p de villes
au m onde, finit par un aéro d ro m e:
T em pelhof.
Frédéric R ossif

Cinéma
PEINTURE
Les yéyés ont jeté le masque.
La rentrée parisienne s’est opérée sous le signe de la prétendue Un hom m age à B ernard Pom ey, pré­
nouvelle figuration. L’offensive a été m enée sur tous les fronts à la co cem en t disparu en 1959, peintre
fois: à la Biennale des J e u n e s 1, où la réprésentation française, dans abstrait d ’une rare qualité p oétique,
sa majorité, reflétait le renversem ent de la tend ance; à la Galerie a p p o rte une note d ’élégance et de
spiritualité dans un ensem ble dis­
Creuze, où une im portante exposition collective était dédiée à « la p a rate, et trop souvent criard à vide.
Figuration Narrative dans l’A rt contem porain»; dans les galeries La section française n’est h e u reu ­
spécialisées, de plus en plus nombreuses. sem ent pas toute la B iennale.
C ette « nouvelle figuration» se p ré ­ peinture, ne vaut rien en soi, q u ’elle D ’au tre s représentations nationales
sente com m e l’appendice pictu ral du ne vaut que par son an ecd o te, ils a tte sten t la perm an en ce des deux
pop-art, qui est un art d ’assem blage hurlent p o u r l’im poser. L ’agressivité grands courants de l’expression
objectif, l’expression la plus directe du ton supplée au m anque de subs­ c o n tem p o rain e: le réalism e du
du folklore u rb a in 2. Il y a un m onde tance. folklore urbain (pop-art) et le néo­
p ourtant entre les œ uvres pluri­ Sous le couvert de l’engagem ent constructivism e de synthèse, Part
dim ensionnelles (collages, c o n stru c ­ dans le présent, la n arratio n yéyé optique (op-art).
tions, accum ulations, etc.) du pop- vire à l’argot des bas-fonds. A la
art et c ette p einture plate, froide, Biennale de Paris, dans la section Des jeunes déjà vieux
gratuitem ent agressive, qui érige ses française où il s’est affirmé plus
com m entaires en p récep tes de m ora­ p articu lièrem en t, ce style argotique Ce n’est pas seulem ent la « bonne »
lité et qui a la préten tio n de d é ce rn er a dégagé une rem arquable unité de peinture, mais aussi la quasi-totalité
les bons et les m auvais points au c a ra c tè re : on retrouve p a rto u t ce
de la rech erch e vive et de l’expéri­
nom de la critique sociale. p e n ch an t à la véhém ence gratuite, lam entation dans Part qui étaient
Ce réalism e expressionniste, aux fascination nerveuse du barbouillage absentes sur les trois étages du
accents grasseyants et vulgaires, est c arica tu ral, l’exaltation forcée des M usée m unicipal d’A rt m oderne.
— nous dit-on - narratif. Il est en deux thèm es « profonds », le sexe et C ette Biennale sta tu ta ire m e n t ré ­
to u t cas baveux et bavard. Q ue nous le sang, le reco u rs systém atique aux servée aux jeunes est faite p a r des
conte-t-il? D es m oralités sur le ton p rocédés prim aires de déform ation «vieux» et pour les « jeu n es vieux».
de la farce. A près le réalism e socia­ de l’im age, d ’agrandissem ent des Le conform ism e des sélections ne
liste, nous avons droit au réalism e form es, de dép lacem en t hors échelle. po u rra pas étern ellem en t c ac h er
social to u t court. Les yéyés ont je té l’évidence: la prise de conscience
le m asque. F orts de leur nom bre (et U ne Biennale en plein d ’un sens m oderne de la n ature et
su rto u t de leurs illusions à ce sujet, essoufflem ent l’avènem ent d ’une sensibilité co rres­
car déjà les guette le ressac de la p o ndante. L ’évolution de la vision
vague), ils se sont m ontrés sous leur T o u t cela est plutôt pénible, surtout a relégué définitivem ent dans le
vrai visage: ils se sont com p o rtés en dans le contexte de la B iennale où passé de l’H istoire to u te une série
voyous. La d ém onstration nous en a on n’a rien trouvé de mieux à opposer de d ém arches contem poraines qui
été donnée publiquem ent à la G alerie aux yéyés que les épigones a ttard és ont recours aux différents vocabu­
Creuze, par les trois plus rem uants du post-cubism e de l’Ecole de Paris laires de l’abstraction lyrique: les
d ’entre eux: A rroyo, A illaud et 1945, les «paysagistes abstraits» deux grandes expositions récen tes de
R ecalcati se sont réunis p o u r assas­ invités par le C onseil d ’adm inis­ M athieu (G alerie C harpentier) et de
siner M arcel D ucham p en huit tratio n ! La place a été particuliè­ B azaine (M usée national d ’A rt
tableaux. rem ent m esurée à to u tes les m anifes­ m oderne) illustrent bien c ette dis­
Pourquoi cet ach arn em en t? Parce tations de Part vivant et de la tan ce tem porelle. C es artistes, qui
que D ucham p incarne le m ythe de re ch e rch e expérim entale, d ont la ont été grands à leur m anière,
référence de Part expérim ental vivacité est a ttestée toutefois p a r la n ’incarn en t plus les exigences fonda­
m oderne, l’aventure contem poraine présence des p eintures m écaniques m entales de la nouvelle génération.
de l’objet, tous les dépassem ents de N ikos et de J a c q u e t3, d ’un A un art de l’évasion, de la révolte
actuels de l’esthétique surannée du panneau m onum ental, gigantesque 1. Q uatrièm e Biennale de Paris: « Manifes­
tableau de chevalet. Les yéyés, eux, barrette de décorations polychrom es, tation internationale des jeunes Artistes »,
en ten d en t assurer la défense et de D escham ps, des assem blages de M usée d’A rt moderne de la Ville de Paris.
2. Cf. Après l'abstrait, quoi? (Planète 21,
l’illustration des valeurs trad itio n ­ S anejouand et de K udo, des d é co u ­ pp. 105 & sqq.).
nelles en les accom m odant à leur pages de Gilli et des cartons peints 3. Cf. La peinture devient industrielle (Planète 23),
sauce. Et com m e c ette sauce, leur de Venet. p. 181).

185
A voir
! • “ et du geste, les jeu n es d ’a u jo u rd ’hui Tapisseries de Le C orbusier
o pposent un a rt d’intégration. M usée des arts décoratifs.
LES EX P O S ITIO N S
C es jeunes-là, p our qui M athieu et C ette exposition m o n trera une fois
Bazaine n’exprim ent plus rien de plus le souci qu’avait Le Corbusier
d ’actuel, c ’est-à-dire de conform e à d ’être un a rch ite c te total, c’est-à-
leur sensibilité profonde, restent dire de se p réo cc u p er de tout ce qui
aussi sur leur faim quand ils visitent Fa u vism e français et contribue à faire de l’habitation
la 4' Biennale de Paris. Q ue faire? Expressionnism e allem and hum aine un véritable cadre de vie
La m anifestation parisienne ne se M usée national d ’A rt m oderne. non seulem ent m atériel, mais aussi
ju stifiera à l’avenir que si elle répond C ’est une question co n tro v ersée: m oral, intellectuel et esthétique.
plus directem en t à leur a tte n te , si dans quelle m esure l’école française
elle devient ce q u ’elle devrait être, des Fauves, celle de C hatou ou de A rt irakien ancien
en th éo rie com m e en p ra tiq u e: un C ollioure (M atisse, Vlaminck, D erain, M usée du Louvre.
forum international de la rech erch e etc.), née ou to u t au m oins baptisée F aisant suite à l’exposition des col­
libre, une large co n fro n tatio n des au Salon d ’A utom ne en 1905, a-t-elle lections d ’art iranien au G rand-
m oyens et des m éthodes de l’art influencé l’Expressionnisme allem and Palais en 1964, le L ouvre présente
expérim ental dans le m onde. Sinon dont les prem ières m anifestations cette fois l’A rt irakien ancien, qui
elle s’enlisera dans les m éandres du d a te n t à peu près de la m êm e devrait connaître un succès com pa­
conform ism e officiel et p e rd ra tout époque? De ce m ouvem ent artistique rable. On p o u rra y voir com m ent
prestige aux yeux de l’étranger. d ’outre-R h in , on connaît ici surtout l’Irak m usulm an des prem iers siècles
C es signes sym ptom atiques se m ul­ les œ uvres ciném atographiques. Des de l’hégire (sa conversion date des
tiplient un peu p a rto u t, hélas! Au nom s de peintres com m e Schm itt- années 631-640) a utilisé et in ter­
M usée national d ’A rt m oderne, Jean R ottluh, M unch, N olde, K irchner, prété un héritage qui est parm i les
Cassou se succède à lui-m êm e en la K okoschka éveillent m oins d ’échos. plus vieux de l’hum anité, puisque
personne de son second, de son C ette exposition p e rm e ttra de suivre l’Irak est l’ancienne M ésopotam ie
alter ego B ernard D orival. L ’état- l’évolution différente de deux m ou­ où la civilisation occid en tale a pris
m ajor du M usée national — du fait vem ents que l’on peut faire re m o n ter naissance il y a des m illénaires.
du d é p art conjoint de M M . Cassou à G ustave M oreau qui disait « ne
et Besset — se trouve réduit à une pas croire à la réalité de ce q u ’il L'architecture finlandaise
singulière unité. C ruel appauvris­ voyait ou tou ch ait, m ais uniquem ent M usée d ’art m oderne de la Ville
sem ent en personnel, au m om ent où à celle de son sentim ent in té rieu r» : de Paris.
un sérieux effort de redressem ent les F rançais plus épris d ’ord re, de La m anière Scandinave d ’envisager
s’im pose! Je signalais ici-m êm e, dans m esure, de novation aussi, les A lle­ et d ’organiser la vie quotidienne
Planète 22. la dangereuse stagnation m ands vibrants de rom antism e, exerce un a ttrait de plus en plus
du Salon «C om paraisons 1965», en to u rn és vers leur passé m édiéval; grand, c ar elle tra d u it non seu­
dépit des tentatives de rajeunisse­ les prem iers confiants avant to u t en lem ent une esthétique, m ais aussi
m ent et des réussites des années p ré ­ leur intuition form elle intérieure, les une sorte de philosophie: grâce au
cédentes. M es craintes étaient seconds s’identifiant aux objets exté­ M usée d ’art m oderne de la Ville
fondées: les organisateurs de « C om ­ rieurs. Une confrontation, en tout de Paris, c ’est au to u r de l’arch i­
paraisons», rebelles à l’opération cas, riche de prom esses. Du 6 jan v ier tec tu re finlandaise d ’a p p o rte r là-
chirurgicale qui s’im pose, c herchent au 6 m ars. dessus son tém oignage.
en vain un élixir de jouvence en
m ultipliant les consultations et les 1 9 2 5
dîners-débats avec les critiques. Bref, M usée des arts décoratifs.
il y a quelque chose de pourri dans C e tte exposition va p e rm e ttre de
ce royaum e des arts. A u-delà de la définir le contexte d é c o ra tif dans
trad itionnelle carence du Paris offi­ lequel se sont élaborées les re­
ciel, on a de plus en plus le senti­ cherches plastiques des années 1920-
m ent que la léthargie gagne les 1930 — contexte essentiel: l’œ uvre
œ uvres vives, que le capital culturel d ’un M atisse, par exem ple, peut-elle
est entam é, que les énergies indivi­ se c om prendre sans référen ce au
duelles s’épuisent. D evant une telle style d é c o ra tif contem porain de son
im puissance et une telle confusion, élaboration? De sorte que, bien que
nos jeu n e s valeurs les plus sûres se son titre sem ble la délim iter stric­
to u rn en t vers l’A m érique. C om m ent tem en t dans le tem ps, c ette expo­
les blâm er? N ous som m es las de sition p e rm e ttra une rétrospective
c rier dans un dé se rt sans écho. com plète et vivante de la vie esthé­
Pierre Restany. tique de l’entre-deux-guerres.

Peinture
A RC HITECTU RE ■ ■■■ * ■■■
“=J Israël construit une super-Brasilia
Une équipe française, composée des architectes Jean Ginsberg et sous la ville, d irec te m en t, le con­
Pierre Vago (M artin Van T reeck, architecte associé), vient d ’obtenir d u c te u r et ses passagers au pied
à l’unanimité le prem ier prix au Concours international pour le m êm e de l’édifice de leur choix:
Centre d ’Ashdod, en I s ra ë l. bureau, banque, m agasin, édifice
C ette ville, créée de to u tes pièces celle de c ré e r des sols artificiels, culturel, etc. En triplant la surface
sur une vaste dune au bord de la c ’est-à-dire une ville à trois dim en­ de la ville, le problèm e de la cir­
M éditerranée, sera, après C handi- sions. On sait que c ette solution des culation et du statio n n em en t sont
garh (500 000 habitants), la plus dalles de béton, re p re n a n t à l’échelle autom atiquem ent résolus. Par ailleurs,
grande des villes neuves réalisées colossale co n tem p o rain e le principe un m étro suspendu c irculant au
depuis vingt ans. Avec ses 300 à des jard in s suspendus babyloniens, niveau des terrasses des bâtim ents
40Ô 000 habitants, elle d épassera en a été adoptée à Paris p our l’u rb a ­ bas, desservira certains bâtim ents
effet la population de Brasilia nisme de la Région de la D éfense et hauts, franchissant les rues sans
(150 000 habitants). Les arch ite c te s du F ro n t de Seine N° 1. Pour la ville problèm e et aboutissant aux plages.
ont m êm e prévu leur plan délib é­ israélienne d ’A shdod, grâce au p rin­ C ar A shdod p résen tera une large
rém ent com m e un anti-B rasilia. cipe de la ville à plusieurs niveaux, le façade en arc de cercle vers la m er.
Le p arti a dopté p o u r c ette ville centre a pu être prévu très dense, Et com m e Israël est un pays dyna­
neuve peut donc m arq u er un to u r­ to u t en réservant le sol exclusive­ m ique, déjà des industries fonc­
nant en a rch ite c tu re . G insberg, dont m ent aux piétons. Deux sous-sols tio n n en t à A shdod, les travaux du
on connaît à Paris un grand nom bre seront construits po u r la circulation port avancent rapidem ent e t des
d ’im m eubles luxueux, et Vago, c o ­ m écanique: autos, bus, cam ions. Le m illiers de familles viennent s’y
a u te u r de la Basilique souterraine de sol a donc pu être affranchi des installer. C ela nous laisse rêveurs,
Lourdes, ont adopté en effet un parti servitudes de la circulation au to m o ­ nous F rançais, qui avons construit
qui s’oppose aussi bien à la « ville bile, to u t en d onnant aux a u to m o ­ depuis vingt ans la valeur d ’une
verte », chère à Le C orbusier, q u ’à bilistes la possibilité de circuler ville de un m illion d ’h abitants a utour
la « ville-m onum ent » du type Brasilia. ju sq u ’au c en tre de la cité, mais de Paris, mais qui, faute de lieux de
— On peu t d iscu ter les m érites ou sous la ville. La ville n’é ta n t plus travail, faute de centres urbains, est
les inconvénients des « villes vertes», trib u ta ire de la circulation m éca­ dem eurée un ensem ble de cités
ou des «villes m onum entales» nique, des volumes - rues et places - dortoirs. On accuse com m uném ent
com m e Brasilia, disent-ils; on ne ont pu être tracés en to u te liberté, les a rch itectes français d ’être res­
peut nier que leur cœ ur est inexistant, avec le souci con stan t d ’éviter la ponsables du désastre urbanistique
faute de cette densité, de ce « grouil­ m onotonie et l’ennui Les diverses de la F ran ce neuve. M ais lorsque
lem ent hum ain» qui attire, stim ule, activités ont été égalem ent é tro i­ ces m êm es a rch itectes sont appelés à
crée le sentim ent urbain... En a n a ­ tem ent im briquées (allant à l’encontre l’é tranger, ils font m erveille. Il y a là
lysant les quelques réalisations de des théo ries com m uném ent adm ises une anom alie que nos m inistres de la
ces d ernières décennies, on peut des zonings obligatoires qui arrivent C onstruction, des Affaires c u ltu ­
co n stater to u t de suite q u ’une des à faire des villes où to u t est ségré­ relles, de l’industrie et des Finances
causes des échecs est l’insuffisance gation: com m erces, situations so­ feraient bien de m éditer. Le C or­
de densité... Un c en tre urbain ne ciales, âges, etc.). Ainsi sont évités busier, lui aussi, a réalisé la plus
sera jam ais vivant si l’on n’en fait pas les espaces déserts ou les « espaces spectaculaire de ses œ uvres en Inde.
le dom aine de l’hom m e, du piéton; verts» inactifs, qui sont une des Michel Ragon.
et l’on évoque toujours ce m odèle aberratio n s des villes neuves, sous
unique dont la géographie a p ré ­ p rétex te de déco n cen tratio n . Les
servé le c a ra ctè re : Venise. « espaces verts » n’ont pas été négligés,
V éritable m anifeste, on le voit, et qui m ais ils ont servi à diluer les habi­
s’élève aussi bien co n tre la des­ tations au to u r de la zone d ’activité.
truction de la ville au profit de la
voiture (type Los A ngeles), que U n e ville pour piétons
co n tre la « ville verte » qui n’est plus
ni ville ni cam pagne. Les habitants d ’A shdod p o u rro n t
Les arch itectes ont pris l’option qui donc vivre dans une ville d é b ar­
est actuellem ent la plus « avancée » rassée du c au c h em a r de la voiture
dans le dom aine de ce qui se réalise et rendue en totalité aux piétons,
en a rch ite c tu re et en u rbanism e: alors que les voitures a m è n ero n t

187
A voir
THÉÂTRE
A l'assassin !
Il semble que la «crise du théâtre», dont il était question comme
d ’un mal nécessaire, se soit envenimée avec l’affaire de l’Ambigu.
Affaire qui, dans l’esprit de son prom oteur Thierry Maulnier, n’était
pas truquée. R a re m e n t on vit passion plus sincère, mais elle ne
pouvait mener loin, pour la raison très simple que la profession
théâtrale tout entière avait consenti l’année précédente à la dispa­
rition de ce vieux théâtre.
M ais les réunions qui eu ren t lieu,
p our « th éâ tra les» q u ’elles fussent,
d o n n èren t un début de conscience trouve plus l’équivalent dans le
collective à une profession qui réa­ m onde, ni en Espagne ni au Portugal),
lisa brusquem ent à quel point elle aucun th éâ tre parisien ne serait
était m enacée. A peu près en m êm e au jo u rd ’hui en difficulté. Enfin, il
tem ps, le V ieux-C olom bier, après faisait observer q u ’on allait jo u e r à
avoir m onté en quelques années un la C om édie-F rançaise tel ouvrage de
Shakespeare, trois C laudel, deux tel a u te u r vivant, que tel an im ateur
Pirandello, un L orca, rem p o rtait un s’é ta it ruiné à révéler, ouvrage que
très grand succès de presse avec une lui-même, Barsacq, n’avait pu m onter
création française — dont il m ’est faute de finances.
difficile de p a r le r 1 et, quelques
sem aines plus tard, s’effondrait sous La profession réagit
le poids des dettes accum ulées: D u coup, le syndicat des directeurs,
notam m ent tren te-tro is m illions à la appuyé p a r la F éd ératio n du Spec­
Sécurité sociale. tacle (acteurs, m achinistes, etc.), Thierry Maulnier : sauvez le théâtre!
Un record, m ais que l’A telier suivait d ép êch ait auprès du m inistre un (Photo A.F.P.)
de près. Pour lui aussi, le dépôt du ém issaire officieux - sans publicité,
bilan risque de s’ensuivre. O r, on ne pour ne peser en rien sur la cam ­
peut guere adresser de reproches pagne électo rale - chargé de reven­
artistiques aux successeurs de Dullin dications et de suggestions positives. M. A ndré M alraux rép o n d it p a r un
et de C opeau. Et qui leur re p ro ­ Il s’agissait d ’ob ten ir de M. A ndré accord de principe, en précisant n e t­
cherait, au con traire, d’avoir m ain­ M alraux q u ’il prît lui-m êm e l’ini­ tem ent qu’il ne ferait rien avant le
tenu la tradition des fondateurs en tiative d ’une sorte de table ronde prochain septennat.
évitant to u te com plaisance co m m er­ g roupant au to u r de sa personne des M ais qu’avait-il fait? Q u ’avait fait en
ciale? rep résen tan ts du Spectacle, des Fi­ sept ans p our le th éâ tre , le m inistère
En m êm e tem ps, A ndré B arsacq, le nances, du T ravail, en vue d’obtenir: des A ffaires culturelles?
d irec te u r de PA telier, fa is a it2 une 1) que les 10% de taxes soient Il sem ble que le problèm e n’ait pas
com paraison et une addition très supprim és; passionné le m inistre, ro m an cier et
sim ple. Il co m paraît les th éâ tre s 2) qu’avec leur m ontant la profession philosophe de l’art. N e répondait-il
nationaux à la régie R enault, m ais à réorganise elle-m êm e ses conditions pas à un dram aturge qui, naguère, lui
une régie R enault qui, forte de sub­ d ’ex p lo itatio n — n o ta m m e n t en proposait de p o rte r à la scène une
ventions énorm es, v endrait ses voi­ g roupant la location, la prospection de ses œ uvres: «P o u rq u o i voulez-
tures m oitié m oins ch er que C itroën de publics nouveaux, les m agasins vous que mes personnages deviennent
ou Sim ca: que deviendrait en ce cas de décors et d’accessoires; des pantins?» C ’est un propos q u ’on
le m arché d e ,l ’autom obile? D ’autre 3) qu’un accord général soit conclu lui prête. M ais il sem ble s’ê tre
part, il établissait arith m étiquem ent avec la Sécurité sociale, ten d a n t à déchargé du soin du th éâ tre en
que, si les th éâ tre s avaient été exo­ réduire les charges, à organiser les F ran ce sur M. Biasini, ancien adm i­
nérés de leurs 10 % de taxes (supplé­ délais et à ne pas faire su p p o rter leur n istrateu r colonial.
m entaires à la taxe locale des libraires poids à la profession to u t en tière — Maurice Clavel.
ou des épiciers et vestige de l’an­ ce qui au rait eu l’effet de sauver
1. Il s’agit de la pièce de M aurice Clavel lui-
cienne m alédiction ecclésiastique dans l’im m édiat le V ieux-C olom bier même: Saint Euloge de Cordoue (N .D.L.R.).
des gens de th éâtre, dont on ne et l’A telier. 2. Dans Le Figaro littéraire.

188
Théâtre
Planète aura bientôt six éditions
ACTIVITES PLANETE A la F oire du Livre de F rancfort,
une édition brésilienne de Planète et
une édition Scandinave ont été
Une enquête auprès de nos lecteurs: décidées. Ces accords p o rten t à six
le nom bre des éditions de Planète-
Rêvez-vous en noir ou en couleur? Internationale: France, Italie, A rgen­
tine (espagnole), Pays-Bas, Brésil
Raym ond De B ecker poursuit ses 3 / Vous est-il possible de nous com ­ (portugaise), Suède (dans l’ordre
études sur les rêves, d o n t l’ouvrage m uniquer le p ro to co le d ’un ou de chronologique de parution).
publié aux É ditions Planète, les plusieurs rêves en couleur vous ayant
Machinations de la Nuit, a constitué particu lièrem en t frappé?
le prem ier résultat. Parm i les ques­ 4 / Les rêves en co u leu r vous parais­ O u vrag es en traduction
tions oniriques mal connues se trouve sent-ils liés à des événem ents ou à
celle du rap p o rt en tre les rêves en des circonstances de votre vie p a rti­ Le prem ier volum e de l’Encyclo-
couleur e t les rêves en noir et blanc. culièrem ent rem arquables ou im pres­ pédie Planète en italien p a raît ce
R aym ond de B ecker, estim ant que sionnants? Lesquels (m aladies, chocs mois-ci. La collection com plète est
l’enquête statistique est de natu re affectifs, succès ou revers, etc.)? égalem ent en cours de trad u ctio n en
à é claire r utilem ent ce problèm e, 5 / Avez-vous observé une diffé­ anglais et doit p araître en G rande-
nous a dem andé de faire appel à ce rence dans la n ature de l’im agerie B retagne et aux États-U nis.
propos aux lecteurs de Planète. C ’est des rêves en couleur et des rêves Le livre de R aym ond de B ecker, les
avec plaisir que nous so um ettons à en noir et blanc (prép o n d éran ce Machinations de la nuit, paru dans
ceux-ci le questionnaire q u ’il nous d ’im ages-souvenirs de la vie q u o ti­ Présence P lanète, est en cours de
a fait parvenir, en e sp éran t que dienne ou, au c ontraire, de sym boles traduction aux États-U nis, en A ngle­
nom breux seront ceux qui v oudront ap p arem m en t inexplicables — ani­ terre, en A rgentine et en A llem agne.
bien y répondre. N ous les en re m e r­ maux ou personnages m ythologiques,
cions. etc.) ?
1 / A vez-vous le souvenir d ’avoir 6 / Les rêves en couleur ont-ils jo u é Le pre m ier vo lu m e
rêvé en couleur? dans votre vie un rôle plus im portant de notre édition œ cum é niq ue
2 / Rêvez-vous plus souvent en noir que les rêves en noir et blanc?
de la Bible est paru
et blanc ou en couleur? D ans quelles 7 / Possédez-vous une opinion sur la
p roportions ces deux sortes de rêves n ature et l’origine (psychique ou
paraissent-elles se tro u v er chez vous Jean C hevalier, d irec te u r de la
physiologique) des rêves en co u leu r
l’une par rap p o rt à l’autre? pa r ra p p o rt aux autres rêves? collection « Le tréso r spirituel de
l’hum anité», a reçu les félicitations
de M gr le cardinal F eltin, a rch e ­
vêque de Paris, et de M. le pasteur
Notre enquête: Qu'est-ce qu'un catholique? M arc B oegner, p our l’édition œ cu ­
m énique de la Bible qu’il a réalisée:
« Laissez-m oi vous dire to u tes nos
Dès la p re m iè re sem aine, 146 ré p o n s e s : 9 0 d 'h o m m e s , 56 de fe m m e s ; félicitations pour cette œ uvre
4 2 de 17 à 2 5 ans, 4 3 de 26 à 4 5 ans, 2 8 de 4 6 à 60 ans, 33 au-dessus im m ense qui répond bien aux ten­
de 60 ans; des é tu d ia n ts , des in g é n ie u rs, des m édecins, des prêtres. dances actuelles et qui peut servir
Tous les âges, to u te s les op in io n s, to u s les m ilie u x . Et les réponses beaucoup d’intelligences de bonne
c o n tin u e n t d 'a fflu e r. P lusieurs co m p re n n e n t ju s q u 'à v in g t pages. A u volonté. Vous avez su, en outre,
m o m e n t où nous é crivo n s ces lignes, nous c o m p to n s sur un m illie r.
illustrer ce volum e d’une m anière
D 'a b o rd nous re m e rcio n s nos corre sp o n d a n ts de leur em presse m en t. Ils
rem arquable, p a r des chefs-d’œ uvre
nous excu se ro n t de ne pas répond re à chacun d'eux. Ils s e ro n t ave rtis
de l’art ancien, et ceci donne encore
dans la revue des ré s u lta ts de n o tre analyse. Les te x te s que nous venons
de re cevoir dans ce p re m ie r flo t ré vè le n t l'in té r ê t p ro fo n d suscité par
à votre travail une valeur toute spé­
l'e n q u ê te ; to u s d o n n e n t à ré flé c h ir, p lusie urs s o n t pa ssio nna nts dans leur ciale », a écrit le cardinal Feltin.
d ra m a tiq u e s in c é rité , ce rta in s bo uleversants.
N ous serions heureux de re c e v o ir encore beaucoup de réponses. Que Rectificatif. Les dessins publiés dans le
les lecte urs de Planète qui ne l'o n t pas re m p li v e u ille n t bien se re p o rte r numéro 23 sous le titre « Le journal des dames
et des dem oiselles» (pages 126 à 133) sont de
au q u e stio n n a ire pu b lié dans n o tre n u m éro 25 , pages 127 à 131. Julien Outin, dessinateur professionnel, et non
de l’acteur Régis Outin.

189
Activités Planète
NOTRE COURRIER Ulysse est-il allé en Bretagne?
En réponse à la publication, dans le numéro 22 de Planète, d ’un ce qui est curieux, c ’est que ceci
article intitulé Ulysse est-il allé en Bretagne?, nous avons reçu un soit à peu près inconnu, alors que
courrier abondant et instructif. Rappelons en quelques mots la les sagas nordiques elles-m êm es le
reconnaissent et ne donnent nulle­
thèse: Y Odyssée est une présentation dram atique d’un itinéraire de m ent l’an tério rité aux Vikings; mais
navigation phénicien. Ce n’est pas une aventure m éditerranéenne, ce sont des phrases éparses q u ’il
mais une croisière atlantique. Plus précisément, l’itinéraire p hé­ convenait de reg ro u p er et, dès lors,
nicien est interpolé dans un nostos (retour) grec. Le texte grec date s’expliquent bien des textes anciens,
du v i i i c siècle av. J.-C., mais la docum entation qu ’il utilise donne bien des légendes.
l’état des civilisations littorales de l’O ccident atlantique vers le
xiiicsiècle av. J.-C. (civilisation du bronze). Ces sociétés littorales » M ais c ette étu d e m ’a conduit à de
sont la version définitive d ’une Atlantide tant controversée. nom breuses recherches, à des locali­
sations, aussi bien en A m érique
q u ’en B retagne, p our les voyages
antérieurs au xc siècle, et, notam m ent
1. D'accord pour la thèse Il est donc perm is de penser que ce en B retagne, les nom s que l’on
Parm i les nom breuses lettres reçues, terra in n’a pu être exploité que pouvait reco u p er ne co rresp o n d aien t
nous avons retenu une vingtaine par les h abitants du pays plusieurs à aucun port actuel. Puis, de proche
d’exposés particu lièrem en t nourris siècles avant J.-C. et abandonné en proche, j ’établissais que ces ports
d’observations originales, souvent ensuite à cause des infiltrations avaient été ennoyés à une époque
neuves et de prem ière m ain. Nos d’eau. » récen te : de la fin du v* au déb u t du
lecteurs approuvent presque à l’una­ C e m inerai — ou cet étain traité - viii* siècle, et je trouvais de nom breux
nim ité l’hypothèse d’une prom enade dépassait les besoins de la consom ­ recoupem ents écrits allant du v r au
atlantique du G rec Ulysse. Son iti­ m atio n locale. L ’e x cé d en t é ta it Xe siècle.
néraire est la route de l’étain. La exporté. P ar terre p eut-être, plus » L’étude sur place, conduite plusieurs
source traditionnelle était la G rande- sû rem en t p a r m er. L ’em bouchure de années consécutives à l’époque des
B retagne. l’A b e r est distante d’environ 10 km vacances, m e p e rm e tta it de d élim iter
M. G eorgelin, de Brest, nous apporte de la m ine. Il est norm al que le port sur le terrain la faille qui a m arqué la
à ce sujet du nouveau. « Un ami, d ’expédition se soit trouvé de ce ru p tu re avec le terra in actuel, qui n’a
M. Pavot, se m it en tête, il y a côté... p ra tiq u em e n t pas changé, tandis
environ six ans, de faire des F ait curieux, une quantité consi­ qu’un m ouvem ent de bascule dirigé
rech erch es m inéralogiques dans la dérable de m enhirs se distribuent sur vers le nord-ouest am enait un relè­
région brestoise. A Saint-R enan, la rive droite de l’A ber alors qu’il n’y vem ent relatif du niveau de la m er
p etite ville en b ordure de l’A ber- en a aucun sur la rive gauche. « M on de l’ordre de 10 + 1 m (j’hésite entre
lldut, il d écouvrit des traces d ’étain; hypothèse, écrit M. G eorgelin, est 9 et 11 m, n’ayant pu d é te rm in e r à
des sondages plus poussés d o n n è ren t la suivante: M elon était autrefois quelle h a u te u r au-dessus de la m er se
des espérances sérieuses. P endant la un p ort florissant très peuplé. On y trouvait le m enhir qui m ’a servi de
période de prospection, M. Pavot et faisait com m erce de l’étain. Les repère). M ais ceci explique les
ses c o llab o rateu rs furent étonnés de m enhirs de grande taille servaient erreurs que l’on com m et en raison­
découvrir dans un endroit, que je d’am ers pour les bateaux circulant nant sur le profil actuel des côtes à
connais bien po u r y avoir chassé, des dans le chenal du F our. Un m enhir cet endroit.
traces de foyers ayant servi à la fusion géant, a u jo u rd ’hui abattu, m arquait » D ès lors, la question des Cassi-
du m inerai. Le sol, creusé, com m e l’in térieu r de l’agglom ération dont il térides s’éclairait: ce sont les îles
labouré par des obus, prouvait q u ’il y reste encore debout quelques pierres dont les som m ets actuels, c onstituent
avait eu là exploitation systém atique d ’enceinte. » l’archipel situé entre O uessant et le
de l’étain. L’estim ation des experts co n tin en t; les textes anciens sont
est que la p roduction a dû atteindre A l’ap p u i des re c h e rc h e s de form els: ces îles de l’étain étaient
50 tonnes, chiffre considérable pour M. G eorgelin viennent les réflexions face au c o n tin e n t des O estym niens;
l’époque. A u to u r de ce terra in p a rti­ et les rech erch es de M. Louis on a voulu y voir les îles Sorlingues,
cu lièrem ent riche, puisque la m ine K ervran. « Les populations a ctu el­ d’après la géographie actuelle; en
exploitée a u jo u rd ’hui à ciel ouvert lem ent de culture celtique allaient prenant une carte m arine et en des­
est la p rem ière d ’E urope, il n’y a en A m érique aussi bien q u ’en sinant le c o n to u r p our des fonds de
pas de traces de villa gallo-rom aine. B retagne bien avant l’an m ille, et, l’ordre de 10 m (et je pense qu’à cet

190
N otre courrier
e ndroit l’ennoiem ent n’a pas dépassé 1. Le nom : Insula OYA (ou m ieux îlots rectangulaires p a r un réseau de
9 m), on retrouve les 10 îles; la roche O IA ) ressem ble fort au nom grec. fossés em plis d ’eau, et l’on p ourrait
est bien celle de l’étain; seul le banc 2. Ile basse: la côte nord... ce sont sans doute y voir un antique lieu de
granitique qui se trouve là est stan- des plages de sable et de petites culte. »
nifère et on a a ctuellem ent le plus dunes de 5 à 15 m de haut... (loc. M. Paol Q ueinnec propose aussi
im portant gisem ent d ’étain de France cit., p. 70). d ’en éten d re l’assise m ais en gardant
en face de Saint-R enan, le m êm e 3. « E n to u ré e p a r la m er infinie». la localisation en pays celte: « Qui-
banc granitique con tin u an t vers Yeu est plus loin de la côte que m erc’h (K im erc’h en breton) et non
l’ouest-nord-est. B elle-Ile. D e Q uiberon, on voit Q uim m erch, d o n t je suis natif, p ro­
» Les C arthaginois y venaient; il y a toujours B elle-Ile p a r tem ps clair. vient de kein-march, « dos de cheval. »
un écrit qui, lui aussi, indique q u ’il A l’île d ’Yeu on doit davantage avoir M ais plus près de Q uim per, à l’est
s’agit de populations œ stym niennes ce sen tim en t d ’être entouré par la de cette ville, existe un ch âteau de
(m ot qui s’est peu à peu transform é mer. B elle-Ile est beaucoup plus une Q u im erc ’h en B annalec. C eci vien­
en Œ ism es). O n vient de tro u v er à terre où l’on ne voit pas la m er tout d rait donc re n fo rc e r la thèse de
l’endroit où je situe le port de l’étain autour. R. Philippe en resserrant la loca­
de PA ntiquité des am phores, en deux 4. Plage et g rotte. C ela sem ble c o r­ lisation des nom s de m êm e conso­
sites voisins, et une pièce d ’o r de respondre fort bien avec l’anse des nance. M ais en plus de Q uim per
m odule phénicien, mais venant de Joux (ibid. p. 74). (K em per, qui signifie «confluent»),
C yrène, qui était dans l’orbite com ­ 5. Chênes. Nos îles ont été déboisées, et de Q uim perlé (K em perle, co n ­
m ercial punique, et non d ’A thènes, le bois ayant servi de m atériau et fient de l’Ellé avec une au tre rivière),
pièce vraisem blablem ent de 320 en­ de com bustible, m ais il ne me on trouve bien plus au nord, dans
viron avant J.-C. On a avancé que sem ble pas que les chênes soient le L éon, un Q uem per-G uézennec
ce statère avait pu être perdu par un cara cté ristiq u es de Belle-Ile plus (K em per-G w ezenneg), le « confluent
m em bre de l’équipage de Pythéas, que de G roix (indigènes sem blent à du lieu planté d ’arbres». Faut-il
mais ceci est peu probable, à mon G roix charm es, orm es). En revanche, supposer que cette région fait aussi
avis, car si la date co rresp o n d assez à Yeu on a dû avoir de tout tem ps, partie du pays des C im m ériens?
sensiblem ent à celle du voyage du com m e à N oirm outier, des chênes » P ersonnellem ent je trouve bien
navigateur phocéen, en revanche verts. m ince la « preuve » qui repose sur
M arseille était en relations com m er­ b) pays des Cimmériens. U nanim ité un rapprochem ent entre Cim m ériens,
ciales avec la G rè ce , et sa m onnaie p o u r l’île d ’Yeu, et nous nous ran­ K em per, K im erc’h, K iberen (Q uibe­
devait être de m odule athénien et geons volontiers à cet avis. D ébat ron) et K em perle. P ourquoi ne pas
non pas punique. beaucoup plus ouvert p o u r ce qui aller plus loin en assim ilant le r de
» Ainsi des voyages en B retagne sont est du pays des C im m ériens. Pour tous les nom s de lieux co m m ençant
attestés p a r des déco u v ertes arch é o ­ M. G auvrit, « le pays des Cimmériens pa r ker? Et ces nom s sont innom ­
logiques confirm ant des textes peut, s’il ap p araît essentiellem ent en brables en B retagne.
anciens, au m oins à p a rtir du d ébut M orbihan actuel, se re tro u v e r aussi » De plus, il apparaît que YOdyssée
du v* ou de la fin du vi* siècle avant en pays de R etz dont le cœ ur, la a été com posée au v n r siècle avant
notre ère. » forêt de Princé, est sur le territo ire J.-C. O r le p euplem ent de la B re­
de la ville de C hem éré, toponym e tagne d o n t descen d en t les actuels
proche de cimmérien. Si le pays de B retons ne s’est fait que vers les
2. Des corrections R etz possède une m ultitude de ves­ vc et vi* siècles après J.-C . Les im m i­
pour l'itinéraire tiges m égalithiques, la forêt de grants, chassés par les Saxons, n’ont,
Princé cache le plus im portant sem ble-t-il, trouvé q u ’un pays fai­
a) Ile d ’A iae = île d ’Yeu. A.-J. R aude, m onum ent, avec un tum ulus cein­ blem ent peuplé. Ils ont ap p o rté
ancien elève de l’É cole p ratique des turé et recouvert de m égalithes avec eux leur langue, leurs croyances
H autes É tudes, et celtisant, nous im posants, de form e ovale, et m esu­ et, naturellem ent, leurs nom s de
apporte de précieuses indications. rant environ 60 m de longueur et lieux et de fam illes. Ainsi trouve-
Il y a là le fruit de longues réflexions 40 m de largeur avec une faible t-on en G alles des M adoc et des
et un fond d ’érudition. « J ’adm ets h au teu r de 4 m ètres. Ce m onum ent C aradoc, et en B retagne des M adec
très volontiers votre point de d é p a rt: non reconnu officiellem ent est ce­ ou M adoc, et des C aradec. M êm e
navigation sur l’O céan. C ’est au p endant orné de pétroglyphes que chose p o u r les nom s de lieux: en
point 4 que m es rem arques com ­ j ’ai p ersonnellem ent dégagés et G alles Bangor, Penarth, E dern,
m encent. M ieux que B elle-Ile, dans reconnus, tels en tre autres des Dowlais, Llangollen, et en B retagne
l’ensem ble assez élevée, avec des m otifs cornus sim ples ou doubles. Bangor, Penhars, E dern, D oualas,
falaises escarpées com m e m on île A quelques centaines de m ètres de L angolen. On p o u rrait ainsi m ulti­
natale de G roix. conviendrait l’île là, la forêt cache les « îles en­ plier les exem ples. Sans les m ulti­
d’Yeu. Voir Guide Bleu, Poitou- c h an tées» qui form ent une enceinte plier, prenons le cas de K im erc’h
G uyenne, pp. /0 sqq. rectangulaire isolée et partagée en en B retagne: nous retrouvons son
! • “ équivalent dans le nord du pays de D onc, p ourquoi pas plutôt l’ultim a de ses replis la g ro tte m erveilleuse
G alles, qui est C im erch ou Cen- T ule? » de Calypso, to u tes ces terre s — ves­
m erch. c) de Circé à Calypso. Sur cette tiges de l’île engloutie, pour la
» A présent, supposons que ce partie de l’itinéraire, la lettre de plupart — sont appelées à une
C im erch ou C enm erch gallois ait M. R aude donne à peu près la syn­ gloire im m ortelle '. »
existé au v n r siècle avant J.-C ., ce thèse des critiques form ulées par Nous pensons, quant à nous, p our
qui n’est pas du to u t im possible, et plusieurs de nos lecteurs. Voici une les argum ents que nous avons cités
que l’on retrouve d ’au tres nom s nouvelle identification proposée. dans notre article, devoir en de­
gallois s’en ra p p ro c h a n t quelque Pour l’île du T rid en t, « je penserais m eurer à la thèse atlantique. D epuis
peu, ne serions-nous pas en présence à l’île Saint-M ichel (St M ichael la p arution nous avons recueilli
du pays des C im m ériens? Voici qui M ount) à proxim ité de Penzance, plusieurs indications sur les rapports
p o u rrait venir à m on secours: le en C ornw all, d ont le nom ancien e n tre l’O rient ancien et les pays
nom gallois du pays de G alles est était D in Sol, cité du soleil. La côte Scandinaves. L ’une des plus tro u ­
C ym ru (le c com m e k, le u com m e i); cornouaillaise en face de l’île p ré ­ blantes co n cern e les chariots so­
les G allois se d onnent parfois le sente plusieurs p rom ontoires qui laires. Le chariot solaire de T rund-
titre de « C ym rodorion », ce qui peuvent justifier le nom de T rident. holm, dans le nord de l’île de See-
signifie à peu près « collègues, cam a­ Le nom ancien de Jersey (Angia) land, date, d ’après M ontelius, des
rad es» ; il existe en G alles de nom ­ p o u rrait être rapproché du nom abords de l’an 1300 avant J.-C.
breux nom s de lieux com m ençant par g r e c .» D ’après D éch elette, les divers cha­
Caer, équivalent du Ker breton; riots solaires connus, q u ’ils soient
l’île, que les Anglais nom m ent An- Scandinaves ou irlandais, dérivent
glesey, m ais que les G allois appellent 3. Et l'Atlantide? d ’un m odèle prém ycénien d ont le
Yny M ôn, fut un des plus im por­ fragm ent d ’un bandeau d ’argent
tan ts c en tres druidiques du m onde N ous rem ercions vivem ent nos lec­ trouvé à Syros (auj. Syra) donne le
celtique, plus tard centre de résis­ teu rs de nous avoir a p p o rté avec le type; sur ce bandeau, un cheval,
tan ce farouche aux envahisseurs tém oignage de leur in té rêt les p ré ­ placé en tre deux roues solaires,
rom ains, puis anglais. B erceau de cieux renseignem ents d ont nous alterne avec un oiseau (Cf. D é ch e ­
l’a ntique cu lture galloise, elle a reçu n ’avons pu m alheureusem ent que lette, Manuel, II, pp. 413 et suiv.
le surnom de « M am C ym ru», m ère d o n n er l’essentiel. N ous rem ercions et p. 457). L ’association du cheval
du pays de Galles. vivem ent aussi les opposants, dont et du cercle oculé est fréquem m ent
» T o u t cela me fait venir à l’esprit M m e Rousseau-Liessens, qui a publié em ployée p our la rep résen tatio n
que le nord du pays de G alles serait q u a tre volum es sur la géographie prim itive du soleil.
le pays des C im m ériens, et A nglesey de VOdyssée, est le ch ef de file. Les
l’île de Circé. H ypothèse to u t à fait PQsitions q u ’elle défend avec un luxe 1. A. Rousseau-Liessens, Géographie de
d ’érudition et de précision se rap­ /'Odyssée. 3* partie, 4' volume, pp. 215-216.
gratuite, je m ’em presse de le dire, Brepols, édit., Bruxelles et Paris, 1964.
p o rten t aux deux orientations de
et q u ’il a p p artien d ra à de plus q u a­
lifiés que moi de ré fu te r ou de co n ­ n otre a rticle : itinéraire d ’Ulysse et
firmer. » localisation de l’A tlan tid e: p our elle,
to u t se passe en A driatique. Voici
M. R aude, au co n tra ire , s’insurge d ’ailleurs résum ée p a r elle-m êm e la
contre une localisation des C im m é­ thèse q u ’elle soutient. « Le rideau
riens en pays celte. « Je récuse avec qui voilait le passé se lève à présent
force tous les rapprochem ents éty­ et un souffle vivifiant passe sur
m ologiques que vous proposez: l’A driatique, tom beau de la fabu­
Q uim per: K em -ber, confluent. Le leuse A tlantide. Tels des joyaux
nom n’est pas a n té rie u r au v* siècle. dans l’écrin violet des vagues, Vis,
Q uim perlé est le confluent de l’Ellé l’île du Soleil, et Bisevo qui abrite
avec la L aïta; m êm e date. Q uim erch C harybde et Scylla; H var la jo lie;
est anciennem ent K ein-m erch, c ’est- K orcula où naquirent les Sirènes,
à-dire «d o s de cheval». Q u an t à et M ljet, si adorable que l’on com ­
Q uiberon, breton K iberoen, il n ’est prend très bien pourquoi C ircé la
pas adm issible d ’y assim iler b à m... choisit p o u r y construire sa m aison;
A vrai dire, je n’arrive pas à con­ L astovo au rivage d é ch iq u eté ; les
cevoir le pays des m orts (ou « terre nom breux écueils éparpillés dans
des jeu n e s» ) dans l’un des pays cel­ l’im m ensité de la m er; les îles Pala-
tiques. T o u tes les anciennes tra ­ griz, P ianosa et T rem iti, arches d ’un
ditions et tous les anciens textes m êm e pont auquel se rattache l’adm i­
le situent à l’ouest ou au nord-ouest. rable G arg an o dissim ulant dans l’un

192
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