Planète N° 26
Planète N° 26
A la demande de très
nombreux lecteurs et afin
de faire cesser dans toute
la mesure du possible
la spéculation (1),
nous avons décidé de réunir
en un volume
les principaux articles,
documents photographiques
et dessins figurant dans
les premiers numéros de
Planète (du n° 1 au n° 12)
depuis longtemps épuisés.
Ce volume reproduit
exactement la mise en page
Notre couverture:
Mademoiselle Hitomi Hasakawa
et la présentation de ces
Sculpture par Derbré
Granit, hauteur 40 cm
numéros. Ce volume, intitulé
Galerie Hervé, Paris « Le meilleur de Planète»,
Pour la première fois,
notre couverture n’est pas
paraîtra dans ce début
une œuvre d'art ancienne,
mais celle d ’un jeune sculpteur
d’année 1966, cinquième année
français de trente ans:
Derbré est
d’existence de notre revue .(2).
un artiste classique 1. Chez certains marchands nous avons vu les six premiers
qui croit aux formes numéros, ainsi que le numéro 1, proposés à des prix excessifs.
telles que nous les voyons, 2. Retenez ce volume dès m aintenant chez votre libraire ou,
mais les marque si vous êtes abonné, écrivez a Planète.
de sa personnalité.
7 Positions Planète 93 Le bilan scientifique
La philosophie de Planète LA C E LL U LE .
par Louis Pauwels Ce que l'on sait, ce que l'on ignore
25 Chronique de notre civilisation par Camille Delio
Ce que l’on peut rêver
Notre dossier sur par Jacques Bergier
LE J O U R N A L D E P L A N È T E DIRECTEUR
L O U IS P A U W E L S
1 63 La vie et les idées / Trois Français reçoivent
le Nobel CO M ITÉ DE DIRECTION
A LIRE L O U IS P A U W E L S
J A C Q U E S B E R G IE R
167 P hilosophie / Raym ond A b ellio: « La struc F R A N Ç O IS R IC H A U D E A U
ture absolue »
R ÉDACTEUR EN CHEF
P ro sp ective / M . Papon : une méthode?
JA C Q U E S M O USSEAU
1 69 S cie n ce s / Une réussite de la vulgarisation
DIRECTEUR A R TIS TIQ U E
1 7 0 Librairie / La critique de Bernard Gros
P IER R E C H A P E L O T
1 7 4 P h otog rap h ie / « Les corps illuminés »
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION
C o s m o g o n ie / U ne astronomie lyrique
A B LE TTE P ELTA N T
A S A V O IR
1 7 5 C o s m o lo g ie / L'univers : un cœ ur qui bat É D IT IO N S P L A N È TE
Positions Planète
de grosses difficultés de départ. Com m e tout homme, et plus encore par
l’effet d ’une nature artiste, d ’un esprit avide de dépaysement, j ’exerce ma
pensée dans des directions et sur des plans multiples. Com m ent la rassembler?
Dans la mesure où une pensée est «ouverte», se veut ainsi, se justifie à ses
propres yeux par une telle disposition, elle joue plusieurs jeux à la fois. Il lui
arrive de laisser en suspens des contradictions; de cheminer, en certains
couloirs, sous des masques. Elle n’échappe pas enfin à quelque coquetterie;
non plus, d ’ailleurs, que le vivant même. Voici qu ’il va falloir lui dem ander
ce qu ’elle possède en propre, ce q u ’elle a dans le ventre, en la som m ant de
répondre sur-le-champ et sans biaiser. Il va donc falloir aussi renoncer aux
avantages de l’inexprimé. Ce sont de grands avantages. Ils cachent souvent
du très banal, ou plus sim plement du non pensé. Enfin, il va falloir éliminer
ce qu ’il est com m ode, avantageux ou flatteur de penser, pour soi-même, pour
son milieu, pour le public, et s’en tenir à ce que l’on pense vraiment.
2. « N ’o u b lio n s p o in t q u e la g ran d e g lo ire d ’un h o m m e exige q u e son m érite p u isse ê tre rap p e lé en peu
d e m ots. » Pau l V aléry, Introduction à la m éthode de Léo n a rd de Vinci.
3. « D e telles o p é ra tio n s m en ta le s so n t p assio n n a n te s. Il fau d ra it av o ir le c o u ra g e d e les re c o m m e n c e r
to u s les c in q ans, ou to u s les dix ans. » Ju le s R o m ain s.
8 La p h ilosoph ie de Planète
élevé. Il y aura sans doute des retards locaux et des grincements dans les
machines sociales, économiques, industrielles que nous avons mises en route.
Mais il est dans la nature de ces machines de se perfectionner elles-mêmes
et de tendre à mieux faire, par une sorte de bonne volonté non humaine.
J ’imagine donc un proche avenir où chacun sera matériellement heureux,
avec une abondante nourriture intellectuelle à sa disposition, un grand choix
dans l’emploi de son temps libre. Dans ces limites, et considérant aussi des
élargissements de l’action d ’ensemble, com m e la conquête du cosmos et des
océans, la transformation des climats, le remodelage des continents, je par
lerais volontiers de possibilités d ’un âge d ’or.
Je crois Voilà déjà une pensée qui n ’est pas avantageuse pour un intellectuel de la
vieille Europe, singulièrement pour un écrivain. Nous autres, sommes plutôt
à un possible disposés, quand nous risquons un regard au-delà de nous-mêmes ou des
alcôves, à fourrer le doigt dans les mauvais engrenages et à crier au secours.
âge d'or Nous dénonçons ce qui ne va pas. C ’est utile. Mais il me semble que, chez
beaucoup de mes pairs, le désir que les choses aillent encore mieux q u ’elles
ne vont est faible. Une sourde haine pour le progrès matériel l’em porte sur>
la volonté d ’am én ager et d ’orienter celui-ci. Ils me font songer au chien
d ’A ndré Breton, qui détestait les visiteurs mais n’osait les m ordre dès le
seuil; il glissait la patte sous vos chaussures pour avoir un prétexte.
D ans une certaine mesure, le pessimisme, m ême radical - et, dans ce cas,
toujours pathologique à mes yeux —, est nécessaire. Mais non pour dégoûter
de ce siècle le plus grand nombre. Ce sont les optimistes, et eux seuls, q u ’il
peut éclairer. Ainsi, le grand cybernéticien N orbert W iener disait que 1984
serait bon à vivre, parce que la sombre utopie de George Orwell nous per
mettait de repérer et donc d ’éviter, si nous le voulons vraiment, les périls
que ce désespéré signalait.
Je crois aussi Si nous le voulons vraiment. C ’est-à-dire si nous dépensons, avec une volonté
tendue vers le bonheur, beaucoup de lucidité et d ’imagination. Or, la volonté
à une nouvelle n’est rien sans la volonté de la volonté, et cette force essentielle se puise
dans l’am our. Il faut donc prem ièrem ent q u ’on aime ce monde et le mou
trahison vement qui l’em porte.
Une telle attitude, dans mon milieu, est bien vite appelée naïveté, primarisme.
des clercs Je me dem ande s’il ne faudrait pas, à ce propos, d énoncer une nouvelle
trahison des clercs. Implicitement, ils tentent de faire passer p our hérétique
l’envie q u ’a l’hom m e ordinaire de jouir de l’aisance matérielle, de se mieux
porter, d ’être secondé, distrait, informé par des machines, de prendre des
vacances au soleil4, d ’accroître son confort et ses loisirs, etc. Cette envie
me paraît légitime et je ne vois pas en quoi l’augm entation générale des avoirs
serait une catastrophe. Évidemment, un des effets de cette augm entation est
de réduire l’angoisse, mais ceci n ’est une catastrophe que pour les écrivains
de l’angoisse. Je pense cependant que l’adaptation à la richesse pose des
problèmes im portants et même très graves. Nous ne sommes pas encore
4. J e m en tio n n e le soleil. Il m e sem b le en e ffet q u e le tro p ism e d e l’h u m an ité m o d ern e vers le soleil es;
un fait. (L e s m y th o lo g u es p e u v e n t aussi rê v e r là-d essu s.)
Positions Planète 9
équipés, socialement, psychologiquement, moralement, pour une civilisation
de l’opulence et des loisirs. On devrait attendre des clercs beaucou p de
travail de recherche et d ’imagination pour essayer de résoudre de tels
problèmes. Je les vois plutôt jo u e r à l’hom m e ordinaire la mauvaise farce
de barbouiller de noir son paradis. Ce camouflage ne trompe d ’ailleurs
personne, et le m ouvem ent s’amplifie. Les clercs, alors, estiment que la vie
est désolante dans un monde qui leur prête si peu d ’attention, et se font
militants du désespoir dans leur entourage immédiat. De sorte q u ’au sein
d ’une intelligentsia, s’efforcer d ’inventer l’avenir est une occupation de
mauvais goût, et la croyance en un réel bonh eur futur une faute contre
l’esprit. On va jusqu’à l’intimidation. Certains films, certains livres sont
des actes de terrorisme pour décou rager l’intelligence positive. Je pense
qu ’il faut résister fermement.
Oui, la victoire Une autre pensée non avantageuse est que la victoire sur la pauvreté a été
gagnée. C ette pensée rend furieux la plupart des clercs, car elle crée une
sur la pauvreté situation plus difficile à l’idéal révolutionnaire, exige que la revendication
passe à un plan n o u v e a u 5. Je ne suis pas aveugle et je voyage beaucoup en
a été gagnée Europe. Je vois bien que le paupérisme n’est pas éteint partout. Mais la lutte
contre la pauvreté n’est plus de l’ordre des émotions, de la morale, de la
philosophie. Elle n’est plus même de l’ordre de la politique, au sens traditionnel
du mot. Il s’agit de choisir posément les meilleures techniques de répartition
et d ’utilisation des richesses produites par les machines. Il y a consentem ent
général à ce que la pauvreté cesse et que chacun atteigne le niveau de vie
le plus élevé possible. A part quelques exemplaires attardés de la bourgeoisie
des anciens âges, aussi étonnants que le varan des îles Komodo, on ne saurait
rencontrer beaucoup de nos contem porains opposés à l’enrichissement des
masses. A ucun homme public, aujourd’hui, n’oserait risquer sa carrière et
son crédit dans un discours com m e celui de Thiers en 1850: « J ’irai même
jusqu’à dire que l’instruction est, suivant moi, un com m enc em ent d ’aisance
et que l’aisance n’est pas réservée à t o u s .6 »
Je trouve cela bon, je m ’en réjouis. Assurément, cela ne vaut que pour les
Oui, le progrès pays d ’O ccident développés. Tant que des hommes, ailleurs, s’étioleront
dans une injuste misère, je ne pourrai me déclarer satisfait. Mais je ne puis
occidental en inférer que le progrès occidental est une abomination; c ’est celui auquel
ces hommes malheureux aspirent avec raison, et ce serait une étrange charité
est bon que de le décrier à leurs yeux.
Cela ne vaut, encore, que si la guerre totale ne vient pas changer en cendres
cette civilisation. Je pense là-dessus, banalement, que les armes absolues,
5. J ’é c riv a is d an s le p ré c é d e n t n u m é ro : « L a q u e stio n est d e sa v o ir si l’id ée d e rév o lu tio n p e u t re n a ître ,
m ais c e tte fois au sein du b o n h e u r et d e la ric h e sse . C e tte q u e stio n ne s ’est ja m a is e n c o re p o sé e, au c o u rs
d e to u te n o tre h isto ire . »
6. O u R e n a n : « N ’en g ag ez p as le p a u v re à se d é liv re r de sa p a u v re té c o m m e d ’u n e h o n te; faites-lu i aim e r
la p a u v re té ; m o n trez-lu i-en la n o b lesse, le c h a rm e , la b e a u té , la d o u c e u r. » (V ie de Jésus-C hrist; éd itio n
p o p u laire, 1870.) C e s c ita tio n s fig u ren t d an s le D ictionnaire de la B êtise éta b li p a r G u y B e c h tel et Je an -C la u d e
C a rriè re (éd . L a ffo n t, 1965).
10 La philosophie de Planète
si elles n’apaisent pas le sentiment guerrier, atteignent la raison en réduisant
à l’absurdité l’idée de victoire par de tels moyens. Les com bats p rennent
d ’autres chemins, com m e on le voit. Mais je reviendrai sur cette question.
Mais La plus grande difficulté, à mon sens, est que la révolution technique hérite
d ’un m onde qui n ’est pas entièrem ent contemporain. Les distances s’y
le monde mesurent en un petit nombre d ’heures. Mais les différences de mentalité,
d ’organisation, d ’équipem ent se com ptent en siècles. L’âge du bronze
n'est pas coexiste avec l’âge de l’électronique. (Je pense que cette coexistence est
en nous-mêmes aussi et q u ’une autre difficulté, de pointe, est de devenir un
entièrement hom m e nouveau sans tuer le vieil homme, mais en intégrant ses vertus et
pouvoirs à un autre état mental.) Si nous regardons vers le passé, la montée
contemporain vers la modernité nous paraît une affaire relativement lente et difficile. Mais
il n’a pas fallu soixante-dix ans au Japon pour passer, à partir du coup de
canon de l’amiral Perry, des temps féodaux à l’époque technologique. Il
n’a pas fallu cinquante ans à la Russie. Si nous regardons vers l’avenir,
nous devons envisager des métam orphoses encore plus courtes et certaines
résistances intimes vaincues par les sciences physico et psycho-biologiques.
Ces métam orphoses réveillent provisoirement les nationalismes, bien entendu.
Mais c ’est que la lutte s’est élargie au conflit entre pays pauvres et pays
riches et à la nécessité d ’une justice planétaire. Ainsi, ce réveil des nationa
lismes n’est-il pas régressif, mais expansif.
L'ultime De cette différence entre les niveaux de vie à l’échelle du globe (je ne suis
pas en trâin de com parer les niveaux de pensée, de préférer une spiritualité
difficulté du ou une philosophie à une autre) est née une ultime difficulté: celle du surpeu
plement. Nous avons fait partout dim inuer la mortalité, sans pour autant
surpeuplement freiner la prolifération, multiplier les ressources, de sorte que la famine
s’affirme, que la différence augm ente ju sq u ’à l’intolérable. La poussée vers
est le frein l’unification souhaitable ne peut que s’accentuer. Mais, à l’intérieur même
de POccident, le déferlem ent anarchique des naissances m enace de limiter
des idéologies notre progrès et nos moyens d ’aider les peuples pauvres à nous rejoindre.
Je crois que la technique nous offre toutes les possibilités d ’agir sur ce point.
politiques Je crois aussi que c ’est une assez noble tâche que de s’employer à réduire les
résistances psychologiques, à em pêcher les idéologies religieuses ou politiques
et religieuses de fausser ou d ’esquiver ce problème. Je crois enfin que « le dém on du faire »,
qui anime la révolution technicienne sauvage em portant le monde, finira par
mettre ces idéologies devant le fait accompli.
Positions Planète
et jusqu’au plus intime de nous-mêmes. C ’est une vision que j ’essaierai de
rendre claire au long de cet exposé, car elle détermine mon engagement.
Je me rends à cette autre évidence: que nous devons ce changement, et
l’am élioration générale des avoirs et des pouvoirs, à l’essor de la raison
appliquée, de la science, de la technique. Il m’en coûte comme intellectuel,
comme artiste pour qui l’action se fonde de préférence sur l’émotion, l’élan
individuel, l’injonction des profondeurs obscures de l’être. Mais je dois bien
voir que les grandes modifications du monde sont l’effet des choses froides.
La révolution mystique de 1789 est liée à la naissance de la technologie!
Le marxisme est issu du développement de l’industrie. Le libéralisme aussi,
qui fut introduit dans le capitalisme comme une excellente condition de
productivité, et qui finit par rendre la liberté désirable pour elle-même.
Je dois donc, si je veux prendre mesure du monde, observer sans dédain
ces choses froides, com prendre leur puissance, faire en sorte que ma nature
n’em pêche pas mon intelligence de fonctionner. Je n’ai d ’ailleurs, de l’intel
ligence, point d’autre définition que celle-ci: ce qui se produit quand on cesse
d’interdire à l’intelligence de fonctionner.
Les sciences physiques en sont à l’interrogation des structures les plus fines
de la m atière et de l’espace-temps. Les sciences de la vie, et notam m ent la
biologie moléculaire qui concerne directem ent notre destin, occupent en ce
m om ent l’avant-scène de la recherche.
Dans les divers domaines de la technique, on a désormais le sentiment que
tout est possible, ou plutôt que la multiplication des avoirs et des pouvoirs
ne fait que commencer.
«Où donc s’arrêtera l’homme séditieux?» dem andait Victor Hugo. A vrai
Cependant dire, des élans m’invitent à répondre qu’il ne s’arrêtera pas, que l’aventure est
infinie, qu’« à jamais le sans fin roule dans le sans fond. » Mais, objectivement,
rien ne me dit nous n’en savons rien. La passion créatrice et une certaine religiosité, incluses
dans le marxisme même, répondent. L’Histoire est muette. La vieille humanité
que cette a duré très longtemps. Aucune expérience ne nous perm et de dire si une
hum anité rationnelle, technicienne, scientifique, est capable de d u re r8. Elle
humanité peut cesser par accident. Elle peut aussi finir par découragement, désintérêt
peut durer 7. L’esprit encyclopédique précède et annonce l’esprit révolutionnaire. L’Encyclopédie de D iderot est
un défi à la tradition, une défense et une illustration des pouvoirs de la raison, de la science, de la tech
nique. Q uand Voltaire y va de son p etit texte publicitaire, il ne s’y trom pe pas et je tte le loup dans la
bergerie. Tém oin cet extrait de « l’Encyclopédie à Trianon », cité p ar G aston B onheur dans son livre, la
République nous appelle (éd. Laffont, 1965).
« Un dom estique de Louis XV me contait qu’un jo u r le roi son maître soupant à Trianon en p etite com
pagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse, et ensuite sur la poudre à tirer. Q uelqu’un dit que la
m eilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre et de charbon. Le duc de La
Vallière, mieux instruit, soutint que pour faire de la bonne poudre il fallait une seule partie de soufre et
une de charbon sur cinq parties de salpêtre bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.
« - Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernais, que nous nous amusions à tu er des perdrix dans le parc de
Versailles, et quelquefois à tu er des homm es ou à nous faire tu er sur la frontière, sans savoir précisém ent
avec quoi l’on tue.
« — H élas! nous en sommes réduits là sur toutes choses de ce monde, répondit M m e de Pom padour; je
ne sais de quoi est com posé le rouge que je mets sur mes joues, et on m’em barrasserait fort si on me
dem andait com m ent on fait les bas de soie dont je suis chaussée.
« - C’est dommage, dit alors le duc de L a Vallière, que Sa M ajesté nous ait confisqué nos dictionnaires
encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun six pistoles: nous y trouverions bientôt la décision de toutes
nos questions. »
La philosophie de Planète
des élites. Elle peut encore être interrompue par une révolte des peuples.
Si une erreur devait provoquer d ’horribles et irréparables dommages,
j ’imagine une immense jacquerie possible, un formidable pogrom de savants
et techniciens. Je crois donc q u ’au sein de l’optimisme, nous devons garder
dans notre esprit une place pour dou ter de la continuité de l’Histoire. Je
souhaite que notre civilisation naissante se développe pour donner le jour,
plus tard, à une civilisation plus haute. Mais elle peut mourir. Que je sois
mortel ne m ’em pêche pas, au contraire, d ’essayer de vivre une vie pleine.
La raison, Mais d ’abord, sommes-nous en train de com poser une humanité rationnelle,
scientifique, technique? Et cela tient-il d ’un seul bloc? Je me dem ande si
la science, cette vision n’est pas trop simple, si notre esprit ne nous la suggère pas par
facilité. Je tiens à voir les choses de plus près.
la technique, Q u ’est-ce que la science? Je n’ai pas à me laisser impressionner par cette
est-ce un tout question. Je puis y r é p o n d r e 9. La science n ’est pas une religion. C ’est une
hypothèse de travail qui, depuis deux siècles, donne d ’assez brillants résultats.
cohérent? Elle est fondée sur la croyance qu ’il existe un certain ordre naturel à la base
de tout phénom ène et que cet ordre peut être déduit par la raison. Cette
croyance est indémontrable. Elle est seulement en partie justifiée par les
réussites. Je dis en partie, parce q u ’elle implique, à la limite, qu ’en pour
suivant la recherche nous parviendrons à découvrir un système fini de
relations susceptible d ’expliquer l’univers, et que la raison aura ainsi to ta
lement triomphé. C ette supposition s’avère fournir un bon carburant à l’esprit
de découverte. Mais elle ne saurait pour autant constituer un acte de foi,
sinon pour les fanatiques qui y veulent croire, com me d ’autres au Jugem ent
dernier. A dm ettons qu ’un tel système soit découvert (ce qui est le souhait
de tout esprit ardent) et qu ’aucun phénom ène reproductible ne lui échappe.
On ne saurait encore le considérer com m e complet s’il se produit un phéno
La grandeur mène unique, cachan t des lois inconnues. Le fanatique nie l’existence et
jusqu’à la possibilité d ’un tel phénom ène 10. Mais la science n ’est pas le fana
de la science tisme, et, dem euran t ouverte à tous les possibles, recule indéfiniment l’heure
du triomphe. Sa grandeur est dans le doute.
est dans 8 . L a re m a rq u e est d ’A n d ré F o u ra stié d a n s son livre, L e s 40 000 heures (E d itio n s R o b e rt L a ffo n t, 1965).
le doute « E n v é rité, é c rit e n c o re F o u ra stié , p e rs o n n e a u jo u rd ’hui n e sait vers q u e l d e stin se d irige l’h u m a n ité ; je
p resse n s la fu tu re h u m an ité si d iffé re n te d e l’a n c ie n n e , et d iffé re n te p a r ta n t d 'a sp e c ts, p a r ta n t de fac te u rs,
p a r ta n t d ’é lé m e n ts, q u e je ne puis a b o u tir à u n e id ée d ’en sem b le facile à c o m p re n d re et à ex p o ser. »
9. P o u r ces réflexions su r la sc ie n c e , et m êm e p o u r le u r fo rm u la tio n , le livre d e D e n n is G a b o r, pu b lié en
fran çais so u s le titre Inventons le fu tu r (E d itio n s P ion, 1964), m ’a b e a u c o u p servi. D e n n is G a b o r est
p ro fe sse u r de p h y siq u e é le c tro n iq u e ap p liq u é e à l’u n iv ersité d e L o n d re s, a p rè s a v o ir é té l’a n im a te u r de
n o m b re u se s re c h e rc h e s in d u strie lle s en A llem ag n e e t en A n g le te rre . C e livre, à m o n avis, d ’u n e rare
in tellig en ce e t d ’une g ran d e p u issa n c e , n ’a eu , me se m b le-t-il, a u c u n e a u d ie n c e en F ra n c e . C e la v ien t,
j e p e n se, d e la p lac e m isé ra b le faite à la c ritiq u e d es id ées d a n s n o tre g ra n d e presse. L ’é c ritu re est m a
v o c a tio n , la presse est m o n m é tie r; je suis p e rsu a d é q u e l’h o m m e m o y en , « l’ho m m e o rd in a ire », c o m m e
d it G a b o r, est to u t d isp o sé à a c c o rd e r d e l’a tte n tio n à u n e c ritiq u e e t u n e in fo rm a tio n s u b sta n tie lle s c o n c e rn a n t
les idées. J ’e n te n d s les g ra n d e s id ées, n o n les o c c u p a tio n s in te lle c tu e lle s m an ia q u e s.
10. Tel est, p a r e x e m p le , le p ro b lè m e en m atière d e re c h e rc h e p a ra p sy c h o lo g iq u e . C e tte re c h e rc h e est
p ra tiq u e m e n t im p o ssib le en F ra n c e , c o m m e bien d ’a u tre s re c h e rc h e s (v o ir les m ésa v e n tu re s d es é m in e n ts
p ro fe sse u rs R o c c a rd e t B a ra n g er). C ’est q u e le fan a tism e d e la « sc ie n c e c o m m e religion » défig u re, p a ra
lyse, r e ta rd e p a r in tim id a tio n , à tra v e rs les e x tré m iste s m ilita n ts d e l’U n io n ratio n aliste , la s c ie n c e fra n
çaise q u i c o m p te p o u rta n t q u a n tité d ’esp rits d e h a u te q u a lité. C ’est u n e réa lité re c o n n u e p a r b e a u c o u p ,
e t au sein m êm e d e c e tte U n io n d o n t on fait p a rtie so u v e n t p a r souci d e c a rriè re , sy m p a th ie c o n fra te r-
Positions Planète
Je dois aussi rem arquer que l’homme ordinaire ne peut être que déçu par la
Les déceptions science. Il lui pose des questions com m e: « Q u ’est-ce que la vie?» « La gravi
tation, q u ’est-ce que c’est?» La science ne lui répond pas en termes
de l'homme d ’essences, mais de relations. La causalité même s’évanouit en une série de
possibles. Il lui faut ajuster ses questions, non à sa propre interrogation, mais
ordinaire à ce que la science est susceptible de répondre dans son domaine complexe
et mouvant. C ’est d ’ailleurs par cet exercice q u ’il peut parvenir à une certaine
vision de ce domaine. C epen dant lui fera-t-on honte d ’aller à l’essentiel,
parce que l’essentiel ne répond pas? Dans les racines de l’arbre humain,
à la base, l’âme frustrée — mais on ne saurait en accuser la science — exerce
ainsi une inconsciente poussée d ’insatisfaction vers la cime.
Je constate encore que la science subit en ce moment une crise, dans l’esprit
de ses représentants, assez com parable au m om ent de découragem ent qui
affecta des chercheurs du xixr siècle. Je me suis moqué, dans Le M atin des
Magiciens, de ce d éco uragem ent: arrêtons-nous, il ne reste plus rien à
trouver. La technique a montré que les possibilités étaient énorm es et la
recherche, q u ’elle pouvait progresser encore sur les voies ouvertes. La plupart
des voies furent en effet percées au xixe ou mises en projet. Certes, il y avait
du ridicule pompeux. Je me dem ande aujourd’hui s’il n’y avait pas aussi de
la prophétie. L’hom m e de sciences com m ence à s’inquiéter de retours
fréquents au même point de connaissance. Il envisage un état de saturation
de la découverte. Il est alors pris de vertige à l’idée des ressources énormes
qu ’il exige de la société pour arracher au réel une quantité infime d ’infor
mation supplémentaire. Il s’angoisse à l’idée que l’esprit risque d ’atteindre
bientôt la limite de ses capacités d ’abstraction et de complexité, même avec
l’aide des machines V
Les déceptions, Évidemment, cette attitude est démissionnaire. On m ’assure q u ’elle n ’est
point celle des grands savants russes et chinois. Sans doute. En tout cas,
elle me paraît inexprimable chez eux. Peut-être l’humanisme occidental
les inquiétudes classique est-il responsable, qui se fonde sur l’idée d ’une nature humaine
invariable, et donc d ’une limite des capacités du cerveau. Pour moi, j ’aurais
et les scrupules tendan ce à penser que l’hom m e n’est pas fini, que sa nature est exploitable
des savants n elle, p h ilo so p h iq u e (en g ro s, lég itim e) ou p o litiq u e . Je rev ien s su r ce su jet. C e rta in s m e le re p ro c h e ro n t.
P o u rta n t, q u e l’U n io n ratio n aliste m èn e u n e p e rm a n e n te cam p ag n e de d é n ig re m e n t d e Planète, dans
to u te s les villes d e F ra n c e , n ’e n tre ici q u ’a c c e sso ire m e n t en c o m p te . S u r les « e rre u rs » qui no u s sont
im p u té es, B e rg ie r e t n o tre éq u ip e o n t rép o n d u d an s le p ré c é d e n t n u m éro . N o u s ne so m m e s pas d ’a c c o rd
su r la p lu p a rt d e c e s « e rre u rs »-là. C o m m e to u te p u b lic a tio n q u i tie n t à son c ré d it (n e se ra it-c e q u e p a r
so u ci d e l’e n tre p rise ), no u s faisons le m axim um d ’effo rts, so u te n u s p a r le m axim um de c o m p é te n ce s, p o u r
é v ite r les d é fa u ts d ’in fo rm a tio n , q u o iq u ’il no u s so it im p o ssib le, c o m m e d ’ailleu rs à n’im p o rte q u els jo u rn a
listes, éc riv a in s, v u lg arisa te u rs scien tifiq u es, de no u s g a ra n tir c o n tre to u te faille. L a q u e stio n n ’est p as là.
L a q u e s tio n est q u e la ca m p a g n e c o n tre Planète n’est q u ’un a sp e c t trè s visible, grossi p a r so u ci de p ro p a
g a n d e , e x p lo itab le san s tro p de d a n g e rs (p o u rq u o i ne p as s’a tta q u e r, p a r ex em p le, à u n e g ran d e presse qui
c h e rc h e p lu s q u e n o u s la sen satio n en m a tiè re scien tifiq u e?), d e la v o lo n té d ’im p o se r, p a r voie d ’a u to rité ,
c o m m e si l’o n s’ex p rim ait au nom de l’U n iv ersité to u t e n tiè re , la c o n c e p tio n lim itativ e e t fan a tiq u e d e « la
s c ie n c e c o m m e religion ».
11. « U n c e rta in n o m b re d e voix a u to risé e s se so n t é lev ées ces tem p s d e rn ie rs p o u r n o u s a n n o n c e r q u e
la s c ie n c e en a rriv a it à sa fin, q u ’elle d é p e n sa it tro p d e re sso u rc e s d e la so c ié té sans re n ta b ilité c o rre s
p o n d a n te et q u e d ’ailleu rs l’h u m an ité a llait ê tre n o yée sous la m aré e d es p u b lic a tio n s scien tifiq u es. Parm i
ces voix, il fau t c ite r F re d H o y le d an s son ré c e n t o u v rag e O f M en and G alaxies, ainsi q u e lo rd B o w d en ,
m in istre d e s S c ien c e s en G ra n d e -B re ta g n e . C e d e rn ie r est p a rtic u liè re m e n t v é h é m e n t. A la fin d ’un rec e n t
a rtic le du « N e w S c ien tist » du 30 se p te m b re 1965, pag e 849, p a rla n t d e l’a u to rité sp a tia le a m é ric a in e : la
La philosophie de Planète
et transformable, que la recherche trouvera son second souffle dans l’accession
à une condition surhumaine. Ici, il conviendrait probablem ent d ’interroger
des techniques propres à ce que nous appelons, faute de mieux, la vie spiri
tuelle, afin d ’en tirer des indications, des champs nouveaux de prospection.
La foi Ce n’est qu ’une proposition. La science comme religion la rejette. Mais la
science tout court ne rejette rien a priori. D ’autre part, on est en droit
l'intelligence d ’estimer que, même si l’information, de plus en plus limitée apparem m ent,
coûte de plus en plus cher, la gloire de l’esprit exige que l’effort soit pour
humaine suivi, pour voir. C ette décision suppose une foi inébranlable dans la puissance
illimitée de l’intelligence humaine, un peuple partageant cette foi ou un
doit-elle être gouvernem ent assez fort pour l’imposer. Les dém ocraties occidentales, avec
leurs clercs indifférents à de telles questions m onumentales, mal informées,
illimitée? et donc prom ptes à voter pour des autoroutes plutôt que pour un synchrotron,
risquent de faire les premières les frais de ce déco uragem ent dont je ne sais
s’il est sage ou fou. Cette impression d ’obstacle infranchissable invite certains
ch ercheurs à s’engager sur d ’autres chemins de connaissance: ainsi
O ppenheim er consacrant une part de son temps à lire en sanscrit les textes
sacrés de l’Inde. Quoi q u ’il en soit, une telle question-limite est vécue par
quelques hommes exceptionnels. Elle n’affecte pas, ou pas encore, le mou
vem ent général qui em porte l’humanité.
! ne crois pas Mais ce m ouvem ent a-t-il pour moteur la science pure? En d ’autres termes,
notre civilisation peut-elle être définie com me civilisation scientifique? Je ne
qu'on puisse le crois pas. Je crois que nous confondons science et t e c h n iq u e 12. Et je ne
crois pas que la technique soit uniquem ent une dépendance et une appli
parler d'une cation de la science. Le démon du savoir est une chose, et le dém on du faire
une autre chose. Cette distinction me paraît capitale.
civilisation La science précède la technique: erreur com mune. L’homme, souvent, fa it,
scientifique avant de connaître les lois qui expliquent les résultats obtenus. Les hauts
fourneaux fonctionnaient deux cents ans avant la naissance de la chimie
industrielle. On plongeait, jadis, une lame portée au rouge dans le corps d ’un
prisonnier. Les vertus mâles de la victime, croyait-on, durcissaient l’acier.
N .A .S .A ., il é c rit te x tu e lle m e n t: « V ie n d ra -t-il un V o ltaire d u xx- siècle p o u r s’é c rie r à p ro p o s de la
N A SA : é c ra so n s l’in fâ m e! » (Jé rô m e C a rd a n « L a T rib u n e d e s N a tio n s » 8 o c to b re 65). E n F ra n c e , u n im p o rta n t
a rtic le e x p rim an t c e tte a ttitu d e a é té p u b lié e p a r le p ro fesseu r P ierre A uger, physicien à l’origine de la créatio n
du C e n tre e u ro p é e n d e R e c h e rc h e s n u c lé a ire s et d ire c te u r d e l’O rganisation eu ro p é e n n e de R e ch erch es spatiales,
dans « l’O b s e rv a te u r » du 29 s e p te m b re 65. C e t a rtic le s e ra it à c ite r e n tiè re m e n t. J e ch o isis: «11 sem ble
q u e c e rta in e s d ’e n tre elles (les lim ites de la co n n a issa n ce h u m ain e ) q u i p o u v a ie n t p a ra ître fo rt lo in ta in e s il y a
q u e lq u e s a n n é es, ne se situ e n t p lu s g u è re a u -d e là d e la p o rté e a c tu e lle d e nos in stru m e n ts. » E t: « 11 e st p ro
b a b le q u e l’h o m m e se h e u rte , au c o u rs d e s vingt an n é es à v en ir, à au c u n d es seuils q u e no u s a v o n s év o q u és.
11 est trè s p o ssib le, en rev a n c h e , q u ’u n e re c h e rc h e s y sté m atiq u e p uisse c o n d u ire , p e n d a n t c e tte p é rio d e , à
d é m o n tre r l’ex iste n ce d e s lim ites d e la p e n sée , p e u t-ê tre m êm e à p ré c is e r leu r n a tu re . »
Je relèv e m êm e c h ez D en n is G a b o r, q u i est o p tim iste, ces lignes de son o u v rag e Inventons le fu tu r :
« O n p u b lie a c tu e lle m e n t 40 000 a rticle s ou n o tes d e p h y siq u e, 200 000 d e ch im ie. Le n o m b re to ta l des
a rticle s q u i p e u v e n t p lus ou m o in s ê tre qualifiés d e scien tifiq u es a d ép assé le m illion. O n e stim e q u ’ils
d o u b le ro n t d an s tro is ans. L ’ex p an sio n d e la sc ie n c e est dix fois p lu s rap id e q u e celle de la p o p u latio n . Ce
fait m e d o n n e u n e so rte d ’a n x iété v iscérale q u e j e ne suis pas seul à é p ro u v e r. C ’est un p eu co m m e si
no u s é tio n s d a n s un avion p re n a n t de l’a ltitu d e à un tel angle q u ’il do iv e in év itab le m e n t se m e ttre en
p e rte d e vitesse et s’é c ra s e r, au lieu d e se m e ttre en p a lie r p o u r p re n d re son vol de cro isiè re . »
12. C e tte idée a é té d é v e lo p p é e p a r J a c q u e s B e rg ie r d an s un e d es c o n fé re n c e s P la n ète à l’O d éo n -
T h é â tre d e F ra n c e , p ro n o n c é e le 19 fév rier 1963.
Positions Planète
Le démon C ’était l’azote organique qui produisait cet effet. On utilise aujourd’hui l’azote
liquide. La technique était inhumaine, à référence magique, mais scienti
du faire n'est fiquement correcte. Il se peut que le démon du faire ait existé avant le démon
du savoir. Ainsi, des civilisations disparues ont pu manier, avec un esprit non
pas le démon rationnel, des techniques dont les lois éc happe nt encore à notre science. Ce
qui ne signifie pas que les procédés aient été inspirés d ’en haut, révélés par
du savoir les dieux, et que la Tradition contienne tout, com me aiment à le croire les
passéistes, autres fanatiques. Une analyse de la modernité justifie, me semble-
t-il, cette vision. D ’une certaine manière, elle découvre des voies de circu
lation g énéralem ent négligées entre le passé et le présent. Elle découvre aussi,
dans ce présent, une complexité cachée à beaucoup d ’esprits, et une force
aveugle à l’œuvre.
La science est intervenue tardivement dans la technique, et non sans ren
co ntre r de résistance. La connaissance des lois de la nature peut perm ettre
d ’agir sur la nature. Ainsi la science a délégué chez les réalisateurs des ingé
nieurs scientifiquement instruits. Mais l’action sur la nature dém ontre parfois
que cette connaissance — ou ce que l’esprit le plus éclairé en déduit — est
fausse ou insuffisante. L’inventeur n’appartient pas au monde des lois, mais
de l’acte. Il n’est pas un esprit éclairé, mais incendié par la puissance cré a
trice. Son dém on intérieur le pousse à réussir ce que la science, en l’état où
elle se trouve, estime irréalisable. Le professeur Simon N ew com b, à la fin du
xix% dém ontre m athém atiquem ent que le vol du plus lourd que l’air est une
chimère. Deux réparateurs de bicyclettes, les frères Wright, construisent un
avion. Au début du xx% Hertz est persuadé que ses ondes ne peuvent servir
à transm ettre un message à longue distance. Un Italien débrouillard et sans
diplôme, Marconi, établit les premières liaisons de T.S.F. Dans de nombreux
cas, l’inventeur aboutit parce q u ’il ignore qu ’il est impossible d ’aboutir.
L’hom m e qui a fait le plus pour la fusion de l’hydrôgène, Nicolas Christofilos,
ne connaît pas les m athém atiques supérieures et était spécialiste des
ascenseurs.
Je pense N ous confondons les réalisations de ce type d ’esprit particulier (tantôt dans
le courant, tantôt à c ontre-courant de la connaissance) avec la science. Nous
beaucoup voyons de l’homogénéité où il y a superposition et coexistence, point toujours
pacifique. Le grand savant appartient à une espèce de plus en plus rare
aux premières (dévorée par les devoirs administratifs) d ’hommes qui ont fait un choix quasi
religieux en faveur de l’esprit, justem ent fiers de leur savoir, préoccupés
pages de Faust d ’idées générales, soucieux des conséquences de leur travail. Je trouve signi
ficatif que se substitue aujourd’hui au mot «savant» le mot « chercheu r».
C ’est que le ch ercheur est déjà d ’une autre race, plus étroitem ent spécialisée
et déjà orientée vers le savoir-faire.
L ’inventeur et le super-technicien n ’appartiennent pas à la m ême espèce.
Ils ne sont pas une projection, dans le monde des réalisations, des grandes
ou petites figures de la science. Ils incarnent, me semble-t-il, l’élan faustien
de 1 humanité. Ils sont solitaires, orgueilleux, indifférents à ce qui n’est pas
l’action transformatrice q u ’ils aiment pour elle-même. Q uand Faust refuse au
La ph ilosoph ie de Planète
Verbe, puis à la Pensée, la priorité, et se décide à écrire: «A u com m en
cem en t était PAction», son aventure com m ence, « les esprits dans le corridor»
s’agitent, et entre Méphisto, déguisé en étudiant.
Je crois Je crois cette confusion très pernicieuse. Elle fausse notre jugem ent. Elle
trouble notre com portem ent. La technique n’est pas la science, le faire n’est
pas le savoir, je ne m’en persuaderai jamais assez. Bien entendu, cette
qu'il y a société de l’action considérée com me un absolu est aussi de l’humain. Ce ne
sont pas des dieux d ’acier qui la composent, mais des hommes. Est-elle une
substitution manifestation et une triomphante illustration de la raison? Je n’en suis
nullement sûr. Je la vois plutôt obéissant à ce que j ’appelle l’élan faustien.
de société C ’est aussi un- élan de l’esprit, mais qui a partie liée avec l’inconscient
et avec, me semble-t-il, les forces non humaines qui brassent la pâte vivante.
Quelles forces? Celles, sans doute, q u ’évoque Paracelse quand il écrit: « Nous
avons en nous le centre de la nature. Nous sommes tous en création. Nous
13. E x e m p le : G ra h a m Bell, p ro fe sse u r de p hysiologie à l’un iv ersité de B o sto n e t c h e rc h e u r, et
E jish a G ra y , in v e n te u r e t p e tit in d u striel à C h ic a g o , ne se c o n n a issa ie n t pas. L e 14 fév rier 1876, G ray
d é p o se un b re v e t p o u r le p re m ie r a p p a re il té lé p h o n iq u e . L e m êm e jo u r, m ais q u e lq u e s h e u re s p lu s tô t,
Bell av ait d é p o sé un b re v e t p o u r la m êm e in v en tio n .
Positions Planète 17
sommes terre arable.» M a représentation en est sommaire: la puissance
créative à l’état brut, ce qui remue la matière. Je me dis: cette puissance qui
fait ém erger les grands reptiles à l’aube du monde, qui met au jou r les D ino
saures puis les efface, qui crée et transforme les espèces, est la même qui
participe à l’apparition et à la prolifération de l’ingénieur, précédé du
magicien aujourd’hui fossilisé. Il y a un peu de ridicule à s’exprim er ainsi,
mais j ’ai juré de ne pas parler plus haut que j ’ai l’entendem ent.
La technique La poussée technologique est, à mon avis, le plus puissant m oteu r du m ou
vem ent qui nous emporte. Ce mouvement est-il bon, est-il mauvais? Cette
peut être question n’a pas de sens. Nous sommes, à la fois, nous-mêmes ce mouvement,
et dans ce m ouvement. T out dépend donc de la conscience que nous prenons
nazie de nous-mêmes et du mouvement. Sans évoquer, cette fois, T eilhard, mais une
vision plus simple et plus généralem ent répandue, mon opinion est celle-ci:
il faut, pour prendre conscience, com m en c er par purifier le jugement. Or,
parler d ’une humanité scientifique, rationnelle, technique, com m e d ’une
unité, c ’est trop vite juger.
L’Allemagne, prenant pour l’essentiel du message gœ théen la conclusion de
Faust qui déchaîne « les esprits dans le corridor», cesse d ’être W eim ar pour
devenir PI.G. Farben. N ous avons vu, avec le nazisme, que la haine du
savant peut s’allier à la passion de la technique, et que la technique peut
fort bien se développer en conformité avec une philosophie à rebours de la
culture, presque entièrem ent immergée dans l’irrationnel.
Le rêve Elle peut aussi fort bien se développer en l’absence de toute philosophie et de
toute morale, et sans doute mieux encore. Dans une société purem ent
du technocrate, administrative, où la gestion et la répartition correctes des biens tiennent
lieu de tout, elle se substitue au Savoir et à la Justice, de même que l’avoir
le jardinier se substitue à l’être. Voilà tout au moins le rêve du technocrate. A ppa
remm ent, il se réalise. A la limite, le bon gestionnaire doit estimer que la
aveugle technique représente l’investissement de la collectivité le plus rentable pour
celle-ci. La Science coûte plus cher q u ’elle ne rapporte, et l’effort collectif
et la rose profite d ’abord à la classe des savants. Ce calcul est encore plus juste pour
la religion. Il s’applique également à P a r t 14.
inodore Je crois que le rêve du technocrate n’est, justement, q u ’un rêve; un réalisme
en songe, non le réalisme même. Pour m’expliquer, j ’imagine une fable: le
18 La philosophie de Planète
jardinier aveugle et la rose inodore. Ce ja rdinier aux yeux clos combine,
dans sa tête, la culture de la plus belle rose et exécute son projet. Cette fleur
est en effet, théoriquem ent, la plus parfaite du monde. Mais elle n’a point
de parfum. Saura-t-il jamais si c’est une rose?
Je crois, je sais que l’aveugle puissance technologique sert la société humaine.
Mais à quoi sert la société sinon à produire un parfum qui lui est propre, dont
je ne sais le rôle parmi les essences universelles, mais qui est, finalement,
le seul guide dans l’élaboration d ’une forme tendant à la perfection épanouie?
Mais Je pense aussi que ce rêve est trop étroit. 11 ne surgit pas de toutes les
dimensions de la réalité. Je crois que l’heureuse multiplication des avoirs nous
le technocrate conduit vers un moment de crise où se poseront des questions concern ant
l’être, sa réalité ou non, sa nature fondamentale ou non, son sens d ’un acco m
ne voit pas plissement ou non. La philosophie s’occupe depuis longtemps de ces
questions. Mais je crois que celles-ci vont devenir visibles, vivantes, ductiles.
la marée L’action, dirigée vers les choses extérieures, libérera la puissance interro
gative des choses intérieures, com me la photographie a libéré la peinture. A
des questions mon sens, la croissance accélérée des pouvoirs de l’humanité sur son environ
nement, va très vite nous apparaître com me un m ouvement concentrique.
essentielles Nous disposerons de pouvoirs pour changer l’humanité elle-même, agir sur
notre hérédité, notre psychisme, le fonctionnement de notre intelligence.
Nous nous trouverons alors acculés à des problèmes brûlants sur l’intégrité
de notre nature, ou non; sur la réalité et la nécessité, ou non, d ’un dépas
sement de cette nature; sur les structures, absolues ou non, de la connais
sance, etc. Je ne vois pas ces crises affectant seulement le domaine des idées,
mais se traduisant de manière très concrète. Leur marée m ontante soulève
déjà la conscience collective occidentale. Elle introduit quelque chose
d ’hyper-révolutionnaire dans la révolution sauvage, apparem m ent de surface,
qui, aux yeux du technocrate, caractérise seule notre époque.
Pour moi, N aturellem ent, nous avons la possibilité de refuser d ’affronter ces crises. Le
mouvement qui nous y porte fournit aussi l’anesthésique. Il est loisible de
la liberté renoncer à la pensée, de se laisser manipuler par la technique, sans autre
prise de conscience que celle des avantages matériels obtenus. N ous pouvons
est le pouvoir choisir: être domestiqués, ou domestiquer. « L’art com m ence à la résistance »,
dit Gide. Le gouvernem ent du destin aussi. La liberté est le pouvoir d ’être
d'être cause cause. Nous avons la faculté d ’en vouloir ou pas.
Cela signifie que la technique n’est ni un mal ni un bien. C ’est quelque chose
com me un cinquième élément ajouté à notre univers. Un supplément à la
Création, apparu à travers les créatures, mais non nécessairement à travers
ce que nous leur prêtons de plus pur: l’am our du savoir, de la raison, de la
14. D a n s un ro m an u to p iq u e , H e in le n év o q u e u n e civ ilisatio n fu tu re d a n s laq u elle un m ot désig n e à la fois la
sc ie n c e , l'a r t, la relig io n , et un a u tre m o t la tec h n iq u e . A u d e m e u ra n t, la réc o n c ilia tio n e n tre sc ie n c e , a rt et
religion ne m e p a ra ît pas le p ro b lè m e essen tiel, nous ne m an q u o n s p as d e ten ta tiv e s d e sy n th èse de c e t o rd re .
N o u s m an q u o n s d ’un e m o rale p e rso n n e lle , co lle c tiv e , so ciale, p o litiq u e , su sce p tib le d e p e rm e ttre aux h u m ain s
la d o m e stic a tio n de l’éla n tech n o lo g iq u e . C e la exige d es effo rts p lus g ran d s, et d es rév isio n s plus d é c h ira n te s
dan s les d o m ain e s de la p h ilo so p h ie, de la religion, d e l’a rt, q u e celles, m o d este s so m m e to u te , q u ’en exigent
les sy n th èses en q u estio n .
Positions Planète
justice, de la liberté. Nous ne devons pas croire que c’est un don d’en haut
(de notre haut à nous), et chanter: «M a sœur la technique», comme saint
François chantait: « M on frère le vent.» Ce n’est pas béni d’avance, garanti
pour tout usage, né de nos meilleures intentions. Et c’est nous, cependant.
C’est ce qui modifie le plus puissamment notre monde et, déjà, notre société
même. Par là, c’est ce qui nous précipite dans une époque où l’Histoire ne se
déroule plus exactem ent à la hauteur de nos engagements dans celle-ci;
dans une époque dont le dynamisme semble dépasser l’Histoire elle-même:
dans un temps en quelque sorte méta-historique. Cette considération doit-elle,
nous désespérer, nous pousser à des attitudes retardataires, crispées, ou nous
inviter à la démission qui se présente à nous, aujourd’hui, avec quantité de
variétés? Je ne le crois pas. J’essayerai de m’expliquer clairem ent là-dessus
dans le prochain numéro.
LOUIS PAUWELS.
à suivre
20 La philosophie de Planàte
Dans
notre nouvelle collection
LE TRÉSOR SPIRITUEL
DE L’HUMANITÉ
avec un prologue
du Cardinal Bea,
de Monseigneur Meletios
exarque du Patriarche A thénagoras,
du Pasteur Boegner
de l’A cadémie Française,
I
de Martin Buber
ex-Professeur à /’Université
hébraïque de Jérusalem.
LA BIBLE:
PREMIÈRE ÉDITION ŒCUMÉNIQUE
• Le premier volume
LE PENTATEUQUE, LES LIVRES HISTORIQUES C haque volume:
a é té sa lu é com m e grand format 22 x 65,
« un événement unique dans l'histoire illustrations
de l’édition française et du monde chrétien » noir et couleurs,
(l’Osservatore délia Domenica, Rome). 600 pages, et...
« un grand événement spirituel» seulem ent
(Paul Eberhard, L'Illustré protestant). 73,50 F
A paraître
• Deuxième volume
LIVRES POÉTIQUES, SAPIENTIAUX, PROPHÉTIQUES
Dans notre num éro 24, nous avons publié le dossier de « Ce qui bouge en Amérique ».
Ni critique, ni éloge: le recensem ent des aspects positifs.
Dans le même esprit, voici notre dossier sur l’U.R.S.S.
26 C e qui b o u ge en Russie
de moyens toujours plus grands d ’investissements. industrialisées, qui sont déjà ou seront de plus
Le socialisme ne pouvait certes s’insurger contre en plus déterm inées par la consommation? Sans
une telle manne de productions diverses qui per le moindre doute. Si relatif q u ’il soit, le bien-
mettait justem ent de répondre à l’exigence d ’une être incarne mieux que des théories et des expli
plus grande justice sociale, à plus de bien-être cations sociologiques la réalité de cette évolution
et de sécurité. Mais le socialisme est, dès lors, et toutes les conséquences q u ’elle implique.
entré dans un climat qui rappelle de moins en M êm e si ce n ’est, de notre point de vue, q u ’à
moins celui d ’où il avait surgi com me une irré un début, le peuple soviétique y participe déjà
sistible force révolutionnaire. Le socialisme ne lui aussi, m ême si on ne lui en explique pas le
pouvait ac cé d er de la misère à l’abondance mécanisme, même si l’on n’insiste pas sur ce
(encore que toute relative), sans une transfor « passage » et même si l’on conserve le langage
mation de la te rreu r idéologique et de son du socialisme révolutionnaire.
contenu émotionnel. C ette « a b o n d a n ce » , même J ’ai personnellement, au cours de mes entretiens
potentielle, est loin d ’être déjà la condition de à Moscou, été frappé par un réalisme politique
l’espèce humaine tout entière. L’abondance n’a qui n’a rien de cynique. Ce réalisme consiste
pas encore atteint son niveau planétaire. Elle à voir, par exemple, les difficultés, à ne plus les
affecte m ême presque exclusivement les nations nier, com m e ce fut longtemps le cas, com m e si
à haut développem ent industriel. Et le potentiel d ’avouer une difficulté était adresser un blâme
créateur de la technique moderne accentue même aux bases mêmes du régime et à son idéologie.
les divergences entre ceux qui déjà peuvent Ainsi, ai-je entendu critiquer, et non seulement
concevoir la vie com m e une chance de vivre, pour pouvoir battre sa coulpe sur autrui, l’échec
de jouir d ’un bien-être progressif, et ceux qui, de la politique agricole. Dans les milieux diri
en raison de leur progression dém ographique, geants de Moscou, on ne cherche plus à je ter
voient la somme de leurs besoins croître par sans cesse un pudique manteau de Noé sur des
rapport à celle de leurs ressources. D ’où ce difficultés, des échecs ou des erreurs de tactique.
nouveau clivage, au surplus transitoire, du monde. Ces erreurs sont m ême reconnues sans nulle
D ’où aussi, et pour une part, le divorce idéolo emphase et sans cette « autocritique » un peu
gique entre l’U.R.S.S. et la Chine. masochiste que les Chinois, par contre, pratiquent
Je ne crois pas qu ’il soit possible d ’expliquer à l’heure actuelle et qui est même la seule forme
au trem en t que par ce passage, par ce franchis indirecte de critique qu’ils osent laisser s’exprimer.
sement d ’une ligne invisible et même longtemps A utant que ce réalisme ou, mieux encore, autant
imprévisible, l’évolution du socialisme qui, né de que cette honnêteté d ’oser désormais reconnaître
la misère, aborde à l’abondance et, en tout cas, que tout n’est pas parfait en Union soviétique,
à un niveau d ’existence qui modifie tant de pers ce qui a été pour moi éloquent, c ’est le sérieux
pectives et d ’objectifs économ iques et politiques. et même la gravité que les Russes mettent à
L’image que l’on peut projeter, avec une certaine évaluer les dangers qui les menacent.
anticipation, de l’U.R.S.S. 65 est celle d ’un pays
socialiste qui, en raison de ses structures de base, En politique, le continent russe
le restera, mais cessera d ’appartenir autrem ent dérive vers l'Ouest
q u ’en esprit, q u ’en souvenir des impératifs qui
nous appellent tous, au cam p de la misère. Les Soviets, on le sait, n’en sont plus depuis beau
temps à jo u e r les Jupiter tonnants. Ils ne pro
Les Russes sont conscients d'avoir fèrent plus de m enaces apocalyptiques comme
franchi une ligne de démarcation le fit à maintes reprises encore K hrouchtchev
si épris pût-il être de la coexistence pacifique.
Est-on conscient, à Moscou, de la nature de cette Les Russes sont trop conscients de la gravité
évolution qui affecte les sociétés déjà fortement d ’explosion des tensions internationales même
C h ro n iq u e de notre civilisation 35
Un fait frappe dans son ensemble l’observateur
non partisan: la jeunesse soviétique, profon
dém ent pacifiste, s’ouvre à toutes les inquiétudes
de l’époque, ressenties plus douloureusem ent
encore en U.R.S.S. qu’en Occident. Custine
voyait la nation russe « ivre d’esclavage ». Et il
parlait en Russie de la « violente immobilité des
choses»: ce jugem ent génial fait de lui le plus
prom pt et le plus pénétrant des observateurs.
C’est ce qui doit toujours arrêter lorsqu’on
parle de « révolution » en U.R.S.S.
46 C e qui b ou ge en Russie
pour travailler le métal, pour faire des réactions Rodin: « L a sculpture consiste à enlever d ’un
chimiques ou pour l’accum uler dans des sub bloc de marbre ce qui est en trop. » Leur méthode,
stances fluorescentes propres à éclairer les pièces d ’après eux, c’est tout le contraire: ils créent des
la nuit. L’astuce du dispositif réside dans l’utili lignes de force invisibles définissant un objet à
sation d ’un tube vide co ntenant des fibres fabriquer et ils remplissent ces lignes de force
optiques extrêm em ent minces (du diamètre de avec du métal. Il s’agit d ’une invention parfai
l’ordre de un micron) servant de guides d’ondes tem ent sérieuse et pour laquelle un groupe
pour la lumière. suédois a déjà offert une somme astronomique en
Deux autres chercheurs, Kalachnikov et Smirnov, d em andant les droits mondiaux.
ont inventé un com pensateur p erm ettant d ’an Les inventeurs soviétiques n’oublient d ’ailleurs
nuler la distorsion produite dans les ondes de pas le côté pratique de la vie. C ’est ainsi que l’un
radio par la réflexion sur la Lune. Cette invention d ’eux a récem m ent déposé un brevet de bottes
apparem m ent farfelue est en fait d ’une impor faites avec un caoutchouc spécial conduisant
tance capitale, car elle perm e t enfin d ’utiliser l’électricité. Une pile dans le talon perm et de
la Lune com me satellite de réflexion passif, trans chauffer ces bottes par les grands froids sibériens.
m ettant la télévision sur le monde entier. On Com m e invention pratique, on peut également
pense que, lorsque le système français de télé signaler la maison qui s’enroule sur une bobine.
vision en couleur S E C A M aura été définiti On déroule ensuite la fibre de verre contenue
vement intégré au système électronique sovié dans la bobine, fibre qui est d ’épaisseur et de
tique (intégration dont il est fortem ent question tension variables et qui prend quasi autom a
en ce moment), la retransmission sur la Russie tiquement la forme soit d ’une coupole, soit d ’un
entière se fera à l’aide de la Lune. Des dizaines édifice genre Palais des Inventions, au Rond-
de millions de téléspectateurs soviétiques pour Point de la Défense, près de Paris, soit toute
ront ainsi voir la retransmission des fêtes de la autre forme. Des maisons de ce genre sont déjà
Révolution qui seront organisées à Moscou en prévues pour la future colonie lunaire.
octobre 1967. La science soviétique, dans son aspect fantas
tique, n’est pas uniquem ent préoccupée d ’inven
tions pratiques ou de la conquête de l’énergie.
Les Russes songent à mettre L’U.R.S.S. n’est pas en retard sur les autres pays
les maisons en bobines en ce qui concerne les monstres, les fantômes,
les animaux préhistoriques, etc. T out récem m ent,
En général, la lecture des brevets soviétiques est la grande revue «Priroda» (n° 10 de 1965),
un enchantem ent. C ’est ainsi que le brevet décrivait le train mirage du lac Baïkal. Ce train,
n° 141 713 délivré en 1961 à M. I. Popoff et éclairé et chargé de passagers, apparaît dans les
I. M. Popoff (je n’invente rien!) décrit la fabri airs, la nuit, depuis 1957 et glisse silencieusement.
cation d’objets très divers à partir de la c onde n Il se prom ène à une altitude d ’une cinquantaine
sation d ’un nuage d ’ions métalliques. C ’est du de mètres. Il a été vu par des témoins dignes de
fantastique pur: c ’est com me si nous disposions foi et on en possède également des photographies.
d’un poste de télévision d ’où nous pourrions faire Il ne correspond à aucun type connu de mirage.
sortir l’image matérialisée simplement en appuyant L’H om m e des neiges soviétique se défend éga
sur un bouton. Dans l’appareil des Popoff, le lement très bien. Il est d ’un abord agréable,
principe de la télévision est employé pour descend parfois de sa montagne faire la conver
condenser un nuage de métal ionisé bom bardé sation avec des paysans et généralem ent se
par un faisceau d ’électrons téléguidé grâce à un conduit avec douceur. Un article de la presse
dispositif analogue au balayage en télévision. polonaise a apporté récem m ent un témoignage à
Lorsqu’ils ont été interviewés par la presse sovié son sujet: « L e 10 août 1964, je fauchais mon
tique à ce sujet, les Popoff ont rappelé le mot de champ. D ’un seul coup, j ’entends un bruit près de
Deux écrivains scientifiques russes, S. G out- I.L. Knouniantz, chimiste, membre de l’A.S.,
chev et M. Vassiliev, ont récem m ent publié prix Staline.
une nouvelle édition, com plètem ent refondue V.V. Korchak, chimiste, membre correspondant
et corrigée, de leur livre Reportage au de l’A .S. de l’U.R.S.S., prix Staline.
XXIe siècle \ N otre collaborateur Cyril de P.N. Kosiakov, professeur spécialiste des virus.
Neubourg, qui les a rencontrés à Moscou, a N.F. Kouprévitch, docteur ès sciences physiques
établi en accord avec eux l’étude que nous et mathématiques.
publions. Pour brosser le tableau de ce que V.F. Kouprévitch, botaniste, président de
sera la vie quotidienne au seuil du III' millé l’A.S. de Biélorussie.
naire, c’est-à-dire dans 35 ans, S. G o utche v et S.A. Lébédev, électrotechnicien, membre de
M. Vassiliev ont consulté les plus grands l’A.S., prix Staline.
savants soviétiques. Voici la liste des princi D.V. Nalivkine, géologue et paléontologue,
pales personnalités qu ’ils ont interrogées, et directeur du laboratoire de Limnologie.
dont les titres scientifiques constituent d’in A.N. Nesmeïanov, président de l’A.S. de
discutables cautions. l’U.R.S.S., prix Staline.
M.G. Ananiev, directeur de l’institut des appa I.A. Oding, spécialiste en métallurgie, membre
reils et des instruments expérimentaux de correspondant de l’A.S. de l’U.R.S.S., prix
chirurgie. Staline.
L.A. Artzim ovitch, membre physicien de G.P. Pétrov, docteur ès sciences techniques.
l’Académie des Sciences de l ’U.R.S.S., prix G.V. Pétrovitch, professeur, spécialiste en
Lénine. astronautique.
V.A. Baoum, professeur, docteur ès sciences V.I. Popkov, électrotechnicien, membre corres
techniques. pondant de l’A .S. de l’U.R.S.S.
A.A. Blagonravov, académicien, secrétaire de N.G. Romanov, ingénieur spécialiste des
la section des sciences techniques de l’A.S. de barrages.
l’U.R.S.S. K.P. Stanioukovitch, mathématicien et pro
G.A. Dolmatovsky, ingénieur spécialiste de fesseur.
construction automobile. E.F. Svarensky, géophysicien, docteur ès sciences.
E.K. Fédorov, géophysicien, membre corres A.V. Toptchiev, vice-président de l’A.S. de
pondant de l’A .S. de l’U.R.S.S. l’U.R.S.S.
S.J. Frenkel, docteur ès sciences. L.F. Véréchtchaguine, chimiste, membre cor
respondant de l’A .S. de l’U.R.S.S.
1. L a p re m iè re é d itio n a é té tra d u ite en fra n ç a is: S. G o u tc h e v et
A.V. Vinter, énergéticien, membre de l’A.S. de
M . Vassiliev, la Vie au XXI’ siècle, B u c h e t-C h aste l, éd it. l’U.R.S.S.
Vingt-cinq grands savants
soviétiques imaginent le monde de
demain. Voici leurs prévisions
pour les cinquante années à venir.
Cyril de N e u b o u rg
60 M onsieur l'instituteur
persiste dans son ridicule, n’ayant souci poste double. Ordre est donné de fonder
que de transformer le cadastre en actes partout des «groupes» scolaires de style
notariés, engagé qu’il est dans un perma «trinitaire», de manière à ce que la
nent procès de bornage ou d’héritage. mairie soit incluse dans l’architecture,
Le curé a son couvert mis chez lui. qu’elle en soit l’aboutissement.
Voilà le schéma tel qu’il est dessiné sous Troisième temps: établir les programmes
la lampe à pétrole du politburo. Et l’on et fournir les livres, aussi bien pour
compte environ quatre cents villages de l’instruction des maîtres que pour l’en
ce type par département. seignement qu’ils auront à donner. Tout
Le projet paraît d’abord fantastique: on le politburo mettra la main à la pâte,
formera de toutes pièces de jeunes intel historien, philosophe, physicien, bota
lectuels de gauche, assez instruits pour niste, écrivain ou mathématicien. Et
accéder aux lumières de Paris, et on les même l’épouse du philosophe, puisque
vouera au sacrifice d’aller vivre et en c’est la femme de Guyau qui, sous le
seigner dans les villages. Un intellectuel pseudonyme de Bruno (libertaire italien
par village. Il partagera la vie des pay alors à la mode), écrivit Le tour de France
sans. Il fera école et il fondera la com de deux enfants.
mune dont il sera secrétaire. Il sera Le prodige est que tout cela fut établi
formé avec la rigueur qu’exige la fabri en un temps record. Un poète officiel de
cation d’un jésuite, et de telle sorte ces années-là, Jean Aicard, a chanté
qu’il incarnera le dogme sans crainte «le grand chantier». On y voit les
d’hérésie et que partout où il sera, sera maçons à l’œuvre dans tous les villages
la République. à la fois. C’est probablement le plus
Premier temps: former ces jeunes intel grand chantier qui ait jamais existé. Si
lectuels issus du peuple. Il faudra un nos écoles de village se ressemblent,
grand séminaire par chef-lieu. Deux avec leur Marianne au plus haut, c’est
grands séminaires, car on formera chaque qu’elles furent toutes bâties d’un seul
année vingt instituteurs et vingt institu élan, dictées par une même pensée.
trices, de façon qu’en dix ans, vingt au
plus, tous les villages soient «occupés». Et en moins de vingt ans, en effet, frais
Ordre est donné, séance tenante, de émoulus de l’École normale toute neuve,
bâtir les grands séminaires et de leur quarante mille missionnaires vinrent
donner, grâce au fronton, aux perrons, s’installer jusqu’au plus reculé des vil
aux jardins, le style impérissable. lages de montagne. Ils étaient encore
Second temps: édifier dans chaque vil plus pauvres que prévu. On leur avait
lage le bâtiment du culte où exerceront, fait la maison trop belle, trop grande,
dès leur sortie de l’École, le jeune car ils arrivaient, pour l’habiter, avec un
normalien ou la jeune normalienne, pauvre mobilier et quelques casseroles.
voire le couple si le village justifie d’un L’amitié des villageois fit le reste.
Nostalgie 61
Mon père et ma mère étaient du lot. Lui, dignes de l’ambitieux projet conçu sous
fils d’une lavandière de Carcassonne; l’abat-jour du politburo.
elle, plus aisée, fille d’un menuisier de Il m’est arrivé de faire un détour, en
Barbaira. L’un et l’autre avaient tenu deux-chevaux, par Bizanet, pour tra
la tête de leur promotion. Ils ne se verser le village où mon père débuta,
connaissaient pas encore, mais s’étaient pour le revoir, si possible, avec ses yeux.
reconnus quand les promenades, malgré Et de là, d’aller à Quillan qui fut son
les efforts du surveillant ou de la sur second poste et où il installa la section
veillante, se croisaient — encore qu’on socialiste. C’est à Quillan qu’il retrouva
eût édifié le séminaire des garçons et ma mère, institutrice, et l’épousa. Le
celui des filles aux deux bouts opposés pèlerinage me mène ensuite à Belvianes,
de la ville. leur poste double, où je suis né et d’où
mon père partit pour la guerre et la
J’aime me mettre dans la peau de ce mort.
jeune garçon aux cheveux bouclés court Ils n’avaient que quelques années pour
qui devait être mon père, marchant en réussir. Ils réussirent. Aux veilles de 14,
tête de la promenade. Il s’efforcait à les cadres de la révolution étaient en
l’élégance. A vingt ans, il était main place. L’année fixée, en 1917, la révo
tenant au fait de son temps. Il avait son lution eut lieu, mais en Russie, pendant
style, ses idées. Il souriait à Anatole que la France achevait de s’enterrer
France, il vibrait à Jaurès. Fût-il né dans les tranchées et les ossuaires.
bourgeois, c’était un Rastignac, prêt à Ce sera la seule faute du politburo de
conquérir Paris, armé pour toutes les la rue d’Ulm. Il voulut profiter, pour
réussites. Mais on ne l’avait ouvert, obtenir les crédits, du courant de la
éclairé, exalté, que pour les obscurs revanche. Ses programmes, hélas! étaient
sacrifices. Il le savait et n’en était que tout embarrassés de l’idée de patrie, et
plus beau. Le sort lui désigna pour ce fut la perte de l’entreprise. Mais,
premier poste le village de Bizanet. localement, les jeunes maîtres dont nous
Les intellectuels raffinés rêvent toujours dessinons le monument, ont fondé à
d’un retour à la terre, qui ne s’accomplit jamais la République dans les villages.
en général que sur le tard, et la gloire
venue —quand Malagar ne peut qu’ajou Pourquoi nous reviennent-ils en mé
ter, aux succès conquis dans les embarras moire, avec tant d’insistance? C’est que
de Paris, la noblesse de la solitude. le temps est peut-être venu d’une
Mais pour des garçons comme mon seconde mission. La France rurale a été
père, c’est à vingt ans qu’il fallait tirer conquise. La France citadine est perdue.
un trait sur Paris et lire son avenir dans Or les proportions se sont inversées. La
les chemins vicinaux. Voilà, me semble- majorité est aujourd’hui urbaine. Les
t-il, la gloire des instituteurs: ils furent paysans de Marianne ne font plus la loi.
M onsieur l'instituteur
Les conquêtes d ’une scolarité prolongée,
l’embrouillamini du bachot obligatoire
masquent encore le vrai problème qui
est toujours celui de la première enfance.
Un citoyen se forme à onze ans. Il im
porte peu, ensuite, qu’il devienne ingé
nieur ou archéologue. On ne bâtit rien
sans cette fondation qu’on appelle « le
primaire».
Un nouveau politburo doit se réunir. Il
aura à conquérir les cités. Il aura à
façonner et à installer ses « prêtres La vie de Gaston Bonheur se raconte
ouvriers». La ville échappe à la mission avec des titre s de journaux. L'avant-
si on ne la ramène pas aux dimensions guerre, c'est « Paris-soir », et les
« Choses vues », téléphonées du fro n t
de la paroisse. Mille âmes, c’est un maxi d'Espagne. La guerre, c'est « 7 jours »
mum. Mille âmes, ce n’est que deux en zone sud. L'après-guerre, c'est
cents logements. Il ne faut pas bâtir « Paris-M atch » (dont il est aujourd'hui
directeur), et ses vignes de l'Aude.
d’écoles à part, mais décréter que chaque Gaston Bonheur fut, dans les années
fois que l’on bâtit pour mille âmes, le 30. un jeune poète du post-surréalisme
et un rom ancier NRF très « en flèche »
rez-de-chaussée sera obligatoirement avec « La mauvaise fréquentation »,
une école primaire et le terrain vague « Les garçons » et « Tournebelle ».
une cour de récréation. Les enfants de la Il a renoué avec la littérature en
publiant, il y a deux ans, un ouvrage
maison auront, jusqu’à onze ans, leur à succès « Qui a cassé le vase de
salle de classe en bas de l’ascenseur. Soissons?» (Robert Laffont). Il porte
C’est à ce prix, le plus modeste, qu’on un so u s-titre : « L'album de fam ille de
tous les Français ». Dans ce livre, en
retrouvera, un jour, des citoyens. Et que effet, Gaston Bonheur, fils d 'in s ti
sera vraiment élevé, je l’espère, en craie tu te u r et d'institu trice, fa it revivre
avec drôlerie et tendresse, non seu
blanche, à l’ombre de l’orme, le monu lem ent ses souvenirs à lui, mais les
ment à l’instituteur, qui n’est pour souvenirs de to u t le monde, car il nous
l’instant qu’un fantôme. propose, rattaché au fil de son
enfance, les textes et les images qui
GASTON BONHEUR. sont au fond de chacun de nous.
C'est une sorte de « psychanalyse »
du Français, à travers ses manuels.
Gaston Bonheur vient de donner, en
quelque sorte, une suite à cet album
de fam ille avec « La république nous
appelle » (Robert Laffont), qui raconte
l'histoire de France vue par un enfant,
au stade de l'école prim aire, depuis
la révolution jusqu'à nos jours; avec
une seule héroïne : Marianne.
Nostalgie 63
La guérilla est-elle une arme absolue?
Les armées modernes mettent en pratique
six principes pour essayer d'en avoir raison.
Documents rassembles par le groupe X X X .
66 La contre-guérilla
guérilleros philippins ressort plutôt du bon roman com bat la guérilla. Il n’est évidemment pas pos
d’espionnage que du récit de guerre. La voici. sible de déguiser des Américains en Vietnamiens
En 1959, les Américains parviennent à placer un ou des Anglais en guerriers M au-M au, mais on
de leurs agents au quartier général de la guérilla peut utiliser des Vietnamiens ou des Africains
philippine au M ont Arayat. Cet a g e n t1 réussit à pour com battre d’autres Vietnamiens ou Afri
devenir le chef de la garde personnelle du général cains. Ce genre d’opération fournit des rensei
Taruc, com m andant les forces insurrectionnelles. gnements indispensables à la fois sur la guérilla
Il achemine jusqu’aux services secrets américains et sur l’attitude de la population. Il perm et
une photographie du général, entouré de ses prin d’exploiter très rapidement ces renseignements et
cipaux collaborateurs, et des renseignements qui d’agir là où les troupes normales ne le peuvent
aboutissent à la détection de tout le réseau de pas. L’organisation de tels commandos est évi
soutien de l’insurrection: 1 175 membres de ce dem m ent très délicate, mais c’est une condition
réseau sont arrêtés le même jour. Privée de indispensable du succès.
soutien, la guérilla aux Philippines s’effondre.
Jusqu’à ce jour, les communistes n’ont pu recons
tituer un réseau. Récem m ent, la direction de Deuxième principe :
l’entreprise est passée des Russes aux Chinois et utilisation des ressources de la science
l’on s’attend à une reprise des opérations. Mais,
en attendant, en ce début 1966, les Américains et L’avantage de la contre-guérilla, c’est d’avoir
le gouvernem ent qu’ils contrôlent aux Philippines derrière soi une puissante civilisation industrielle.
ont gagné la partie. Pour une fois, la guérilla ne Cet avantage doit être exploité à fond. Fina
s’est pas m ontrée invincible. lement, les civilisés, aidés par la technique, sont
Évidemment on ne saurait toujours rem porter un supérieurs aux sauvages. La technique perm et de
succès d’espionnage aussi fantastique. Aussi voir la nuit, grâce à l’infrarouge; de détruire le
convient-il de m ettre au point une doctrine géné feuillage des arbres grâce à des poisons spéciaux,
rale de la lutte anti-guérilla. C’est cette doctrine rendant ainsi l’adversaire visible; d’enfumer
en formation que nous allons m aintenant essayer l’adversaire lorsque celui-ci se réfugie dans des
de préciser. cavernes; de bom barder l’ennemi à partir
d’avions spécialement mis au point et moins
vulnérables que les hélicoptères; de faire le
Premier principe : blocus des côtes ennemies et d’em pêcher celui-
fabrication de fausses guérillas ci d’être ravitaillé par voie aérienne; d ’envahir
la jungle comme si elle était une planète inconnue,
Aussi singulier que cela puisse paraître, il s’agit d’y déposer d’abord des instruments robots
de créer de fausses guérillas que la population d’observation, puis de créer des com battants de
civile et parfois les guérilleros eux-mêmes la jungle protégés contre les climats, autonomes
prennent pour la vraie. Ce principe a été mis au et formidablement armés. Les Américains étudient
point par les Allemands en France, en 1944: ils la question à fond. Mais ces études peuvent se
ont suscité des unités de la Milice française que retourner contre eux : on prête aux Chinois l’in
la population et les maquisards eux-mêmes tention de former des maquis noirs aux États-
confondaient avec des groupes de résistants. Unis en fournissant aux musulmans noirs (fana
Cette technique a été ensuite utilisée avec succès tiques de la guerre raciale immédiate) des armes
par les Américains aux Philippines et par les m odernes et, en particulier, des grenades
Anglais en Malaisie, à Chypre et au Kenya. Elle atomiques tactiques. L’idée tient du cauchemar.
exige, pour être appliquée, un très bon système 1. L ’id e n tité d e c e t a g e n t n ’a p as é té rév é lé e, m ais on c o n n a ît le nom
d e son ch e f, le co lo n e l J o h n R. L a n d sd a le . L ’a rriv ée d e ce lu i-c i au Sud-
de renseignements, des collaborateurs dans la V ietn am , en a o û t 1965, a été sa lu é e p a r la p resse c o m m e é ta n t la
population ou dans l’armée du gouvernement qui d e rn iè re c h a n c e d e s É ta ts-U n is d an s le S u d -E st asia tiq u e .
Histoire invisible 67
Que l’on imagine l’usage des armes atomiques pagner d ’un balayage des zones de guérilla. Un
tactiques, des projectiles antichars et des armes tel balayage coûte extrêm em ent cher et les
portables à tir rapide dans les ém eutes de Los guérillas se réinstallent autom atiquem ent dans
Angeles... les zones où elles s’étaient dispersées. Psycho
logiquement, il convient en outre d ’éviter dans
Troisièm e principe : ces offensives de gros déploiem ents de forces
apparentes: la population civile en conclut que
séparer la guérilla du peuple la guérilla est très puissante puisqu’il a fallu mobi
par un déplacem ent de population liser tant de moyens contre elle. On utilisera de
préférence les forces aéroportées, les p ara
Cette technique a été utilisée par Tchang Kaï- chutistes, le soutien aérien des villages fortifiés
chek en 1933. Ses conseillers nazis la lui recom assiégés par l’ennemi, par des attaques d ’avions
m a nd èrent contre les rebelles communistes. Elle piqueurs, tactique déjà ancienne, en pleine résur
fut ensuite employée par les Japonais en 1940, rection actuellement.
p a r le s Américains aux Philippines en 1950, par
les Anglais en Malaisie en 1951. L’opération Bien entendu, cette guerre aérienne anti-guérilla
anglaise de 1951, le plan Briggs, a parfaitement est onéreuse. Les appareils ne sont utilisés que
réussi et a conduit à l’effondrem ent de l’insur peu de temps et, pourtant, ils doivent être
rection malaise. Des masses de population attei présents. Tous les concepts de l’aviation de
gnant 500.000 personnes ont été déplacées. Les com bat sont en train d ’être repensés en termes de
nouvelles régions avaient été très soigneusement contre-guérilla. Des avions à décollage vertical,
choisies, les sites nouveaux com prenaient des des avions spéciaux perm ettant de voler très bas
villages munis du confort, de magasins, d ’écoles, et à faible vitesse sont en construction et vont
de cliniques. C ’était une révolution sociale en probablem ent sortir en grande série avant peu
même temps qu ’une mesure de guerre, et il faut d ’années. Les Américains envisagent de distraire
reconnaître objectivement que c ’est une raison des ressources considérables du programme des
de son succès. La technologie moderne, per fusées et des avions classiques pour la création
m ettant d ’édifier très rapidem ent des villages en d ’une aviation contre-guérilla. Un centre de
semi-dur ainsi que l’utilisation des dômes en c om m andem en t et de direction contre-guérilla a
plastique gonflable (technique de Buckminster été créé en 1965 en Floride, à la base aérienne
Fuller, le célèbre architecte américain), va per d ’Eglin. C ’est également à Eglin que seront
mettre une exploitation croissante de ce troisième systématiquement centralisées les informations
principe. sur les diverses guerres de guérilla autour du
globe. Ces guerres sont mal connues. Les belli
Quatrièm e principe : gérants ne font pas de communiqués. Nous ne
savons rien sur la façon dont les Chinois ont
c'est à la contre-guérilla écrasé, en 1965, deux rébellions de guérilla, l’une
de prendre et de m aintenir l'offensive au Tibet, l’autre en Chine même. Ce que l’on
sait, c ’est que la direction de guérilla anti
Ce principe général de stratégie est particu chinoise est en train de passer des Américains
lièrement im portant ici. L’offensive doit, si pos aux Russes, ce qui rendra ces guérillas beaucoup
sible, s’acco m pag ner d ’encerclem ent. C ’est ainsi plus dangereuses pour la Chine. De même, on
que les Américains ont obtenu récem m ent des sait très peu de chose sur la guerre d ’Angola. Les
succès au Sud-Vietnam et que les Anglais renseignements collectés par les services am é
(notam m ent l’armée de jungle du major Kitson) ricains et centralisés à Eglin vont être analysés
ont réussi à écraser les terroristes M au-M au. à la fois par des stratèges humains et par des
Mais l’offensive ne doit, en aucun cas, s’ac co m machines.
68 La contre-guérilla
Cinquième principe : l’intérieur de la Chine, des mouvements de gué
lever des milices locales rilla contrôlés soit de Mongolie intérieure soit de
F o r m o s e 1. Les Chinois annoncent périodi
et bâtir des infrastructures quem ent que des bandes animées par l’étranger
ont été com plètem ent écrasées. Com m e on
La meilleure formule serait de disposer de milices n’entend q u ’un son de cloche, il est difficile de
anti-guérilla levées dans le pays même. C ette for se prononcer. T out le monde paraît d ’accord sur
mule, semble-t-il, a été appliquée au Tibet. Un le fait que le seul moyen de vaincre la Chine, sans
certain nombre de jeunes Tibétains ont pris avec déclencher la guerre therm onucléaire générale,
énergie le parti de la Chine. Des spécialistes de est la guérilla sur son propre sol. Les Chinois s’en
la contre-guérilla estiment que le rôle des armées rendent parfaitement com pte et s’entraînent dès
occidentales, en matière de contre-guérilla, le plus jeune âge à combattre. On a vu récemment
devrait être surtout de construire des routes, des à Paris une exposition de dessins faits par des
villages, des écoles et des hôpitaux, de façon à enfants chinois de sept à douze ans, et dont la
fournir une infrastructure à la contre-guérilla. plupart représentent des hommes et des femmes
Selon ces théoriciens, le rôle des armées occi du peuple prenant le fusil et s’organisant en
dentales est de fonder des îlots de civilisation milices pour com battre les parachutistes et les
occidentale dans des pays en voie de dévelop bandits dirigés par l’étranger. Il n’y a pas de
pem ent et, à partir de ces îlots, d ’équiper des mouvement dirigé contre l’U.R.S.S. Celle-ci
milices locales. Jusqu’à nouvel ordre, ceci relève a ju squ’ici réagi avec une telle violence que
de la pure théorie. Si l’on retirait les troupes personne n’a encore réussi à organiser sur son
américaines de leurs diverses zones d ’occupation sol ou dans son voisinage des guérillas. Les
(ou les Chinois du Tibet, ou les Russes de Américains ont fait un effort énorme, notam m ent
Hongrie), les guérillas locales rendraient rapi dans les pays Baltes, en Hongrie et en Pologne:
dem ent la vie impossible aux divers gouver cet effort s’est soldé jusqu’à présent par beaucoup
nements. Il y a évidem m ent des armées qui ont de pertes en vies humaines, sans résultat appré
réussi à bâtir de vastes empires industriels et à ciable.
devenir ainsi de véritables pouvoirs économiques. Le cas de l’Afrique est assez particulier. Il n’est
C ’est le cas, en particulier, de l’armée argentine. guère possible de discerner qui fait la guérilla et
Mais celle-ci ne s’est pas trouvée en face, ju sq u ’à qui, la contre-guérilla. Outre les troupes locales,
présent, d’une guérilla fortement organisée et il faut com pter par endroits avec les troupes de
soutenue du dehors. l’O.N.U., qui (au Congo en particulier) tirent
autom atiquem ent, semble-t-il, sur tout ce qui
La carte mondiale de la guérilla bouge, guérilla, contre-guérilla, am bulances de la
Croix-Rouge ou jeeps de presse. Si cela continue
montre deux vastes courants
I. U n e p ro p o sitio n russe visan t à c o n s titu e r un n ouvel o rg an ism e du
et de nombreuses zones locales c o m m u n ism e in te rn a tio n a l d e v a it ê tr e so u m ise à u n e réu n io n d e tre n te -
cin q p a rtis co m m u n istes, qui s’est d é ro u lé e à P rag u e en o c to b re d e rn ie r.
C e tte réu n io n p ré p a ra it u n e p ro c h a in e c o n fé re n c e au s o m m e t d es P.C.
Actuellement, il existe dans le monde, deux e u ro p é e n s qui a u ra it n o tam m en t p o u r o b je c tif d ’iso ler id éo lo g iq u em e n t
la C h in e e t d e te n te r d e lui r e tire r to u te in flu en ce su r les P.C. du m onde
vastes courants de guérillas et un certain nombre e n tie r. C es m esu re s a u ra ie n t d é jà é té ex a m in é es lo rs d u d e rn ie r w eek-
de zones locales spontanées. Le plus im portant en d d ’o c to b re au c o u rs d ’e n tre tie n s s e c re ts B re jn e v -G ro m u lk a en
B iélorussie. Enfin, « le Q u o tid ie n d u P eu p le » d e Pék in , le lundi
courant est l’anti-américain. Il se manifeste en I" n o v e m b re , d é c la ra it au c o u rs d ’un a rticle d e six p ag es d ’une
Amérique du Sud et dans le Sud-Est asiatique. Il g ran d e v io le n c e : « Il ne sa u ra it ê tre q u e stio n d ’un co m p ro m is possible
e n tre les deu x p o in ts de vue ch in o is e t so v ié tiq u e , c a r ils n 'o n t ab so
menace de reprendre aux Philippines et même lu m e n t rie n de co m m u n . » D an s c e t a rtic le , on p o u v a it lire aussi ces
peut-être au Japon. L’autre grand courant de lig nes: « Les d iv erg en ces e n tre les c o m m u n iste s c h in o is et so v iétiq u es
so n t irré co n c ilia b le s e t ne tro u v e ro n t le u r ép ilo g u e q u e lo rsq u e le
guérilla est dirigé contre la Chine. Les Américains co m m u n ism e so v iétiq u e se ra réd u it à n é a n t, à la fois p o litiq u e m en t e t
com me les Russes cherchen t à mettre au point, à id éo lo g iq u em e n t. »
H is t o ir e in v is ib le 69
ainsi, on verra naître aussi des guérillas contre maintient des rapports étroits avec la Centrale
l’O.N.U. La confusion est à son comble. Intelligence Autority. Elle a récem m ent créé un
Le cas de l’Afrique du Sud est singulièrement centre d’entraînem ent mixte dans la zone du
original. Le Sud africain s’attend à une formi canal de Panama. Les Chinois, quant à eux, ont
dable guérilla noire dans un proche avenir et se fait une vaste publicité à l’organisation de leurs
prépare déjà à la contre-guérilla la plus moderne. forces contre-guérilla. Comme ils n’ont pas invité
Au besoin, on com m encerait même avant que la les journalistes étrangers à participer à des opé
guérilla proprem ent dite prenne véritablem ent rations, il est difficile de distinguer la propagande
forme. Au moment où cet article est rédigé, on de la réalité. La thèse chinoise est que tout le
s’attend en Rhodésie, à la frontière de l’Union monde, hommes, femmes et enfants, doit être
sud-africaine, à de graves événem ents qui prêt à constituer des unités de contre-guérilla
pourraient être le prélude d’une guerre où toutes prêtes à intervenir partout. La même propagande
les théories de la contre-guérilla pourraient assure que toutes les provinces de la Chine sont
trouver expression. d’une loyauté absolue, qu’il n’y a nulle part
d’insurrections et que la Chine est disposée à
porter la guerre partout et à com battre le monde
Sixième principe : entier en soutenant les insurrections aussi bien en
ne pas sous-estimer Afrique qu’en Asie ou qu’en Amérique du Sud.
l'homme blanc et l'Occident C’est un programme ambitieux et optimiste. On
ne voit pas bien, dans l’état actuel de la question,
Il faut voir le monde comme il est, non pas en quoi les Chinois pourraient aider l’armée révo
comme on voudrait qu’il soit. La grande catas lutionnaire du Venezuela.
trophe sera très probablem ent évitée, mais la
guerre perm anente nous m enace et se dévelop Q uant aux Russes, ils ont une position ambiguë.
pera sans doute jusqu’à la fin du siècle. Les deux Ils pourraient évidemment soutenir des mou
adversaires principaux s’y préparent déjà. L’Amé vements de guérilla dans le monde entier bien
rique envisage une organisation perm anente de plus effectivement que les Chinois, mais, pour le
contre-guérilla, une modification de la législation moment, ils ne le font guère. Cela aussi peut
justifiant une intervention directe des forces changer. Dans le monde dangereux où nous
armées américaines partout dans le monde, la vivons, il faut adm ettre l’existence de la guerre
création d’organismes perm ettant à cette armée de guérillas et de contre-guérillas, plutôt que de
d’opérer de telles interventions en temps de paix se fier à la politique de l’autruche. Qui va gagner?
dans les meilleures conditions possibles. La prin Sous-développés ou civilisation occidentale? La
cipale de ces organisations est la Stricom (Strike réponse définira l’histoire du troisième millénaire.
Command). C réée le 19 janvier 1962, elle s’est On s’est peut-être trop hâté d’enterrer l’homme
rapidem ent développée. Elle se compose de blanc et notre civilisation. Il n’y a pas si
quatre divisions em pruntées à l’armée, sta longtemps, moins de vingt-cinq ans, on nous
tionnées en Caroline du N ord et à Fort Bragg, à expliquait déjà que les Américains étaient
Okinawa (île faisant théoriquem ent partie du décadents et que les samouraïs japonais allaient
territoire japonais, mais contrôlée par les Amé les massacrer. Mais les samouraïs ont été battus
ricains) et en Allemagne. Ce dernier emplacement dans la jungle, sur mer, dans les airs. Finalement,
a rendu perplexes les spécialistes de la stratégie ils ont dû capituler sans condition quand les
mondiale. Les Soviétiques se sont sentis menacés bombes atomiques ont commencé de tomber.
et ont protesté. En fait, il semble que les Amé La France, en tout cas, est neutre dans ces
ricains veuillent profiter de l’expérience alle présents conflits. Ce qui nous perm et, dans cet
mande en matière de contre-guérilla. La Stricom exposé, de garder une certaine impartialité.
dispose aussi d’unités em pruntées à l’aviation et xxx.
78 Pourquoi le sexe?
Quelques remarques sur la science de l’onanisme. d’ailleurs le mot «religieux» par habitude; nous
Mais on en parle facilement, sans gêne, en In te n devrions dire : « autorités moralistes ».
dant à ce qui peut approcher de l’orgasme véné « Il » (ou « elle ») confond la franchise avec le
rien en dehors de tout contact sexuel. « Ce désir lieu commun de l’affranchissement. De là cette
solitaire est un appel vers un A utre ou vers la facilité, cette pseudo-camaraderie qui sont le
présence de l’Autre indifférencié. » (J.-P. Sartre, conformisme à rebours.
l’Être et le Néant, III, 3, II, p. 462.) Q u’elle ait Il était inévitable que la facilité déprécie l’éro-
lu les textes de Sartre, ou connu les conseils de tisme, voire l’amour, jusqu’à ce que Ricceur
Brown-Séquard, la jeunesse actuelle s’est éloignée appelle la « chute à l’insignifiance ». « Il » confond
de l’onanisme spécifique: surtout de simples outils — tels la voiture, sa viri
lité retrouvée, la T.V., les yeux d’un autre. Le
1938 1958 «je » ne se serait pas trompé à ce point.
15 ans 16 ans 18 ans 15 ans 16 ans 18 La duchesse de Ferrare avait une devise: Io ho
quel che ho donato (J’ai ce que j ’ai donné). C ’est
Apprentis ou une formule capitale. On ne donne plus, n’ayant
ouvriers... ... % 37 40 14 29 18 12 plus rien à donner.
Étudiants . ... % 41 33 10 32 14 7 Un film, Vivre sa vie, a mis à la mode une horrible
Étudiantes . . . % 22 17 8 14 12 3 phrase de M ontaigne: «Il faut se prêter aux
autres et se donner à soi-même. » A l’écran, cela
justifie et - disons-le - sert d’alibi à la prosti
Mais si la vie sexuelle de la jeunesse paraît s’être tution du corps.
à la fois élargie et assainie, qu’en est-il de L’effondrem ent de l’« éthique » sexuelle, voire de
l’amour? Tout le monde — ou presque — vit en l’éthique conjugàle, n’est plus à dém ontrer. Les
spectateur, en voyeur,- que ce soit au stade, au deux éléments du couple se débattent au milieu
cinéma ou à la télévision. Chacun vit à la troi de mille contradictions matérielles, religieuses,
sième personne du singulier, même quand il parle psychiques, mais ils sont d’accord sur un point:
de lui-même. Personne ne sait plus dire «je», la vie à deux n’était probablem ent qu’un mythe.
réellement, sans tricher. On vit dans une sorte de
réverbération d’un archétype construit en dehors
de notre véritable moi. C’est l’archétype d’une Éros désacralisé
absence. La troisième personne: personne. a dégénéré en vice
Cette « troisième personne du singulier » a des Il n’y a pas de mythes gratuits. La sexualité a
conséquences énorm es: il n’y a plus de tendresse dû faire partie d’un univers sacré, elle a dû être
possible, plus d’am our du prochain, plus d’acte l’épanouissement d’un rite, et aussi le symbole de
de foi. l’éternité. Le mythe a dû reposer sur le rythme
Le couple ne peut être que l’union étroite de que l’homme avait su découvrir dans le temps qui
deux «je». Or, les couples unissent des «il», s’écoule. C’est par la sexualité qu’il avait cru
c’est-à-dire des... étrangers. Ces «il» sont tel pouvoir affirmer sa survivance fondamentale,
lement à la page... Ils savent tout, ils ont tout bien avant que l’on puisse parler d’éternité
dévissé, ils ont tout démythifié. Mais ils ont biologique.
confondu démythification et désacralisation. Sous prétexte d’abattre les phantasmes du reli
« Il » ne peut plus avoir la moindre notion du gieux et de la superstition, on a surtout abattu le
sacré, c’est-à-dire du «je». Le sacré. Tout est là. sacré. Ainsi, la bureaucratie survit toujours aux
Et les tabous qui sont encore en cours ne sont pas plus admirables révolutions.
le sacré, même si les autorités religieuses de toute L’Éros de chair est devenu d’abord un Éros de
confession s’en contentent. Nous employons m arbre, puis un Éros de plâtre. Il a même perdu
L'amour en question 79
Ce sont des sculptures du Greco
entrées au musée du Prado en 1962
Au cours de la même enquête sur la presse liber D É Ç U ................................. 70% 80% 89%
tine et sur l’onanisme, les je u n e s1 ont manifesté D É Ç U E .............................. 78% 85% 90%
une mauvaise hum eur contre la volupté (92 %).
La jeunesse semble se méfier du désir, qu’elle M alheureux ........................ 1% 2%
M alheureuse...................... 4% 6% 1%
1. D ans l’échelle des valeurs de la jeunesse actuelle, l’am our vient en
dernier, battu de quelques longueurs par la santé et l’argent (enquêtes
de l’I.F.O .P.). L’amitié et le travail aussi d’ailleurs.
82 Pourquoi le sexe?
EST-CE QUE LE « GRAND AMOUR» EXISTE? mais parce que d’autres facteurs de l’association
conjugale entrent en jeu: les enfants (70% ), les
Oui Peut-être Non difficultés matérielles (45 %), la peur de la soli
tude réelle (36 %), la religion même (21 %). « On
Femmes célibataires : restera décents. S’aimer? Quel besoin? On aime
Moins de 25 a n s __ . % 64 31 4 ensemble l’argent. » (Christiane Rochefort.)
De 25 à 34 a n s ........ . % 32 41 16
Après 35 a n s ........... . % 32 36 26
La sexologie conduira-t-elle
Femmes mariées: à reconsidérer les bases du mariage?
Moins de 35 a n s __ . % 48 30 14
Plus de 35 ans.......... . % 35 29 28 Mais ce couple déçu (pratiquem ent personne
n’ose se dire malheureux), d’où vient-il? Ces deux
Hommes célibataires: « amoureux » ont bien dû être des individus d ’un
Moins de 30 a n s __ . % 34 36 29 univers régi par la sexologie. Certains ont cru à
De 31 à 40 a n s ........ . % 20 23 51 l’amour, voire au grand amour. Comment en
Après 40 a n s ........... . % 15 18 62 sont-ils arrivés là?
Le sexologue doit-il faire un procès au mariage?
Hommes mariés : Rien ne serait plus urgent. Le mariage — surtout
Moins de 30 a n s __ . % 35 39 20 pour le sexe bien-pensant — veut protéger la
De 31 à 40 a n s ........ . % 18 17 56 durée du lien sexuel et en abriter l’intimité; mais
Après 40 a n s........... . % 14 18 66 il n’arrive à ce but qu’en employant la contrainte,
l’obligation, la règle, ce qui écrase la plupart des
Enquête, dans la Seine, sur 1 200 couples. couples qui deviennent un « compagnonnage ».
Le mariage serait rendu possible par l’inter
Le divorce aussi a des replis inattendus où l’on vention d’une notion renouvelée: l’éthique de la
pourrait dénicher des vérités premières. L’enquête tendresse; il y aurait là une transposition humaine
de l’I.F.O.P. — qui a même été filmée - donne, du sacré, et cette tendresse accepterait la pri
entre autres, ce tableau extraordinaire : m auté de la justice, la réciprocité de l’obligation,
la conscience du respect. Le mariage ne serait
Femmes plus l’institution d’une société hypocrite voulant
divorcées Femmes assurer la continuité de l’espèce par la pro
non mariées création, mais l’union profonde de deux êtres
remariées libres et égaux.
Le sexologue sait que, après deux à trois ans de
Vaut-il mieux : mariage (avec des crises extrêmes au bout de six
- Avoir fait un mariage ans), près de 90 % des « amoureux » ne forment
pas très réu ssi.............. 35% 38% plus un couple; 10% seulement en arrivent aux
- Etre restée célibataire. 63% 54% extrêmes conséquences: le divorce. Le reste
- Sans réponse................ 2% 8% réagit ainsi:
Q u’on veuille m éditer sur le mince écart qu’il y La fem m e rend « libre » son mari..................... 70 %
a entre les 63 et 54 % des femmes qui continuent « Liberté » réciproque...................................... 65 %
à être mariées. Ces résultats ne sont contradic Le mari rend « libre » sa fem m e...................... 22 %
toires qu’en apparence. Le couple divorce dans
une proportion de 1 sur 10, non parce que les L’association survit. Elle gère, parfois elle
9 restant trouvent la vie en commun supportable, procrée, souvent elle s’agrémente d ’amitié.
90 Pourquoi le sexe?
Ainsi, dans ce pays, récem m ent, la censure a
réussi une suite de prodigieux tours de force:
courber des hom m es de qualité, obtenir le viol du
secret postal et de la garantie du domicile.
Le mecanisme vaut d ’être dém onté. Par un
décret ministériel qui applique une réglemen
tation en vigueur pour les « livres destinés à la
jeunesse» (sic), la censure interdit un livre, q u ’il
s’agisse d ’un classique ou d ’une étude univer
sitaire connue depuis un demi-siècle. C ette inter
diction concerne aussi la publicité faite au livre.
Ayant dressé l’oreille aux term es de cette loi qui
interdit la «publicité» des livres censurés, les
critiques et les journalistes se sont dit: «N os
articles sont de la publicité. Nous sommes respec Ses deux thèses de doctorat, l'une
tueux de la loi, donc taisons-nous. » sur le gliom e bilatéral (c'est un cancer
Le premier secret de la réussite des censeurs est de l'œ il), l'autre sur la littérature
dans l’acceptation monstrueuse, par les écrivains, scientifique au x v ir siècle, résument
assez bien l'activité artistique et m édi
de cette aberration morale, matérielle et philo
cale de Lo Duca pendant trente ans.
logique: leur plume sécréterait de la publicité! Joseph-M arie Lo Duca. sexologue et
Nous attendions une brutale réaction collective, critique d'art, a débuté dans les lettres
syndicale ou non. Rien n’est arrivé. par un roman de science-fiction, « La
Le journaliste ramené au rang d ’agent de publi sphère de platine» (1927, Fasquelle).
cité, l’écrivain de quotidiens, de magazines ou de Son plus récent roman appartient à
revues soupçonné publiquement de vénalité, on une autre fiction, d'ordre m éta
n’avait jamais osé. C ’est fait. physique, « Journal secret de N apo
léon Bonaparte» (1964, J.-J. Pauvert).
Alors, le pouvoir est allé plus loin. Ces livres
Entre les deux, il a beaucoup écrit
interdits avaient été parfois com m andés par la (trop, dit-il), des livres d'art (de Chirico,
poste. Une enquête permit de remonter du libraire le douanier Rousseau. l'Affiche. A rt
incriminé au client curieux. Et ce client a vu la rom ain prim itif, J.M . Capuletti. etc.):
police contrôler ses lectures et entrer dans sa sur le ciném a (H istoire du cinéma,
bibliothèque. M éliès, Technique du cinéma. Éro
Par cette incidence, je n’entends pas dénoncer tisme du cinéma, etc.): sur la sexologie
un scandale en particulier, mais m ontrer l’impor (H istoire de l'Érotisme, Technique de
l'Érotism e. etc.).
tance de l’enjeu, et la violence des batailles à
Il est parmi les fondateurs des
mener au nom de la liberté. « Cahiers du Cinéma », et du Cinéma
Parmi les innombrables droits pour lesquels d'essai. Chez Jean-Jacques Pauvert. il
l’homme se bat depuis des millénaires, avec opi dirige la « Bibliothèque internationale
niâtreté, avec peine, avec foi, le droit à l’érotisme d'É rotologie », et il a réalisé, avec une
est essentiel. Il fait partie du droit à la liberté équipe internationale de haute valeur,
qui découle de son âme, et du droit au bonheur les deux volum es du D ictionnaire de
qui découle de son droit à la vie. sexologie (dont le supplém ent vient de
paraître).
LO DUCA. Lo Duca vient de publier la som me de
ses recherches, un livre monum ental
(636 p., 8 1 0 illustrations, 24 planches
en couleur), consacré à l'Érotism e de
l'A rt (La jeune Parque).
L'amour en question 91
Sur la cellule :
ce que Ion sait de façon certaine,
ce que Ion ignore encore
E nq uête scientifique d e C a m ille Delio D e ssins d e Bret Koch
Le bilan scientifique 95
que l’échange de « ca rb u ra n t» se produit? Il est
te ntant de l’imaginer.
Autres « réservoirs», les lysosomes, minuscules
vésicules bourrées d ’enzymes destructeurs, dont
l’éclatem ent provoque im m édiatem ent la désa
grégation (la lyse) de la matière vivante. Sur
nommés à ce titre «valises de suicides», ils
semblent être là pour conduire les cellules vieil
lissantes à une mort rapide, à moins qu ’ils ne
soient —lorsqu’ils n ’éclatent pas — les « estomacs»
miniatures de la cellule, capables d ’aider à la
digestion de certains corpuscules. Peut-être
jouent-ils les deux rôles à la fois, peut-être sont-
ils encore de simples m orceaux de cytoplasme
abîmé, mis à l’écart en quelque sorte et isolés
par une m embrane. Enzymes destructeurs et alté
ration vont de pair, ce qui justifierait cette
hypothèse, mais on ignore où sont fabriqués ces
enzymes et sous quelles influences les tiroirs
qui les renferm ent s’ouvrent brusquement.
A côté des usines de destruction, des usines de
construction circulent en perm anence autou r du
noyau. A l’inverse des capsules-suicide, les ribo-
somes construisent des protéines. Toute crois
sance, toute régénération cellulaire, tout déve
loppement embryonnaire, toute matière vivante
implique la notion de protéine, autrem ent dit
d ’une structure plastique en perpétuel rem a
niement, d ’un édifice gigantesque constitué
d ’énorm es molécules tordues sur elles-mêmes,
tassées ou repliées, capables de se déplier, de
grandir encore, de s’ajouter les unes aux autres,
à l’infini. A l’origine, 20 matériaux extrêm em ent
simples, les acides aminés, q u ’accrochent,
assemblent et ajustent les usines de montage de
la cellule, les milliers de petits grains appelés
ribosomes en raison de leur forte proportion en
acide ribonucléique ou A R N .
Le travail semble se faire en équipe. En effet,
ces usines à protéines ne flottent pas librement,
mais s’accrochent au fin réseau de canaux qui
sillonne la cellule et entoure le noyau. Silhouette
imprécise, ce fin réseau constituerait le système
circulatoire de la cellule, assurant les échanges
avec l’extérieur et l’élimination des déchets.
Porteur des ribosomes, il conduirait les protéines
destinées à être exportées vers l’appareil le moins
Document ci-contre: maquettes Document ci-dessus : positions
de la main de l'embryon humain des bras et du visage
à six semaines, du fœ tus (cinq mois et demi )
deux mois, cinq mois. tête en haut dans la poche.
Photographies réalisées par Lennart Nilssoit
(« Ett barn blir till », éditions Bonniers/Stockholm. )
Le bilan scientifique 97
connu de la cellule: l’appareil de Golgi, décou décalqué et reproduit de façon non moins par
vert il y a 67 ans dans les cellules nerveuses faite. Entre ces deux stades de fabrication, le
d’une effraie. Sa forme évoque l’an 2000, son messager joue le rôle principal. Sans lui, les
rôle est une énigme. Pourtant, lorsqu’il se casse, deux autres A R N fabriqueraient des protéines
les morceaux révèlent une étonnante concen sans contrôle, livrés à eux-mêmes, dans l’anarchie
tration en protéines. Recueille-t-il ces dernières la plus totale.
dans les poches aplaties qui le composent, les Pour que l’anarchie ne s’installe pas, un centre de
expédie-t-il ensuite en fonction de la demande, contrôle fonctionne en perm anence: le noyau.
dûment enveloppées et protégées? Cela n’est Centre de contrôle, mais également centre direc
qu’une hypothèse. teur indispensable à la vie de la cellule, indis
pensable à son métabolisme et, suprême attri
L'ARN, découvert par les trois prix bution, gardien des caractères héréditaires:
autrem ent dit, le cerveau, le cœ ur de la cellule.
Nobel français, est le messager qui En d’autres termes, un globule visqueux cerné
apporte les ordres à ces petites usines d’une membrane, composé de filaments bizar
rem ent enchevêtrés et portant dans sa masse un
Quoi qu’il en soit ces protéines sont fabriquées autre globule ou nucléole.
dans les ribosomes, en une ultime étape qu’aucun Ces filaments représentent la particule biologique
autre appareil cellulaire ne peut réaliser. En effet, la plus importante qui soit, les chromosomes,
les ribosomes seuls possèdent les tables de mon porteurs de la molécule biologique la plus impor
tage nécessaires, sous la forme d’A R N . tante qui soit: l’A D N ou acide désoxyribonu-
Sur cette table viendront se déverser les acides cléique.
aminés, initialement activés, réveillés en quelque Rappelons que, sans lui, l’A R N messager n’aurait
sorte par les efforts conjugués d ’un enzyme et rien à transm ettre, mieux, n’aurait aucune sorte
d ’une certaine quantité d’énergie, puis pris en d ’existence. Sécrété continuellement par le
charge dans le cytoplasme par un intermédiaire noyau, l’A R N est en effet façonné par l’A D N qui
chimique ou A R N soluble. l’informe en lui imposant sa propre architecture.
Cette prise en charge se fait dans un ordre
déterminé, par information génétique obtenue du Cette architecture est aujourd’hui bien connue
noyau, transmise p ar un envoyé spécial, l’A RN sous le nom de schéma de W atson et Cricks:
messager, troisième forme d’acide ribonucléique. une échelle tordue sur elle-même, un escalier
Son existence fut soupçonnée pour la prem ière géant aux millions de marches — les rampes de
fois en 1961 par l’équipe des trois prix Nobel chaque côté étant formées d’un sucre et d ’un
français et confirmée un an plus tard en raison phosphate - , se succédant régulièrement, chaque
des difficultés expérimentales que présentait sa marche résultant de l’union de deux bases entre
découverte. En effet, ce messager meurt quelques elles.
minutes après avoir transmis son message et Les couples réalisés sont limités au nombre de
disparaît. quatre: leurs affinités sont en effet immuables et,
Les ordres sont formels, la moindre erreur parmi les quatre bases de départ, seule la thy-
pouvant entraîner une catastrophe. Ainsi le mine peut s’unir à l’adénine d’un côté ou de
déplacem ent d’un seul des 574 acides aminés de l’autre de l’escalier, la guanine à la cytosine.
l’hémoglobine suffit à provoquer une véritable La position des couples le long des montants de
m utation des globules rouges qui prennent une l’échelle est la clef du message. En effet, l’ordre
forme de faucille, et sont alors responsables de succession des marches de haut en bas peut
d’une anémie mortelle qui devient ensuite héré varier à l’infini et former des milliards de combi
ditaire. Le patron, le schéma initial doit donc naisons: 6 millions de marches pour une seule
être non seulement parfait, mais encore être cellule humaine, dont l’ordre de succession est
Le b ilan s c ie n tifiq u e 99
Déséquilibré, car constructions et destructions race et les autres? A quelles substances chi
s’y succèdent sans répit, car tout n’est qu’instants miques entrant dans la structure de sa membrane,
et mobilité, transformations et rem aniem ents au se rattache cette capacité de discrimination qui
sein de sa structure même. Comme le fait est la base même de tous les processus immuno-
rem arquer H enri F irk e t1: « La cellule, dont la logiques? Il serait d’un intérêt extrême de le
forme paraît avoir une certaine perm anence, découvrir.
n’en a pas plus qu’une flamme de bec de gaz Cette structure est curieusem ent liée à la pré
ou une rivière qui coule. Ses contours sont sence d ’eau qui « colle » entre elles les trois
stables, ses molécules perpétuellement remplacées couches de molécules superposées à la surface de
par d ’autres identiques...» Comment a-t-elle la cellule: deux assises protéiques entre lesquelles
atteint cependant, au cours de l’évolution, l’état une double chaîne de lipides s’aligne en palissade,
de perfection, de maîtrise et d ’équilibre qui la le tout constituant des sortes de piliers capables
caractérise? Quels sont les mécanismes qui pré de s’éloigner ou de se rapprocher les uns des
sident à ce réglage minutieux et spontané? Quels autres, de s’ouvrir ou de se fermer. Est-ce là
sont-ils et com ment fonctionnent-ils? Ce réglage l’explication des variations de perméabilité de la
ne dessinerait-il pas à son tour une autre silhouette membrane dont les causes dem eurent inconnues?
de la cellule, un contour interne, dont le système On l'ignore, mais tous les échanges avec le milieu
régulateur découvert par les trois savants français ambiant dépendent de la sélection qui s’opère à
ne serait peut-être alors que l’un des reflets? l’entrée de la cellule pour perm ettre le passage de
certaines substances ou en interdire la sortie
suivant les moments.
La membrane qui isole les cellules
est, pour le moment encore, l'élément La force qui unit les cellules
le plus mystérieux d'un organisme entre elles demeure
Les contours externes de la cellule, en revanche, également un mystère
sont bien visibles au microscope ordinaire sous la
forme d ’une fine pellicule en apparence uni Cette structure même expliquerait le passage de
forme. Pourtant le microscope électronique met certaines substances dans la cellule, ainsi les
en doute leur existence réelle. Assemblage hété anesthésiques, solubles dans les graisses, tra
rogène, percé de pores, creusé et vallonné, versent naturellem ent la couche de lipides, les
variant dans le temps et dans l’espace, entouré substances solubles dans l’eau pénétreraient par
de molécules d’eau, la membrane constitue contre grâce à l’eau retenue dans les assises de
actuellem ent une des formations les plus mysté protéines. Le term e d ’intrabilité remplace
rieuses et les plus étonnantes qui soient. souvent le mot perméabilité. A l’idée d’une mem
G râce à elle, la cellule peut se déplacer, et brane passive, soumise à des phénomènes de
aussi se nourrir et « prendre » directem ent les simple diffusion ou d’osmose s’ajoute l’idée d’un
aliments dont elle a besoin. Il suffit d ’une défor transport actif avec peut-être dépense d’énergie.
mation interne ou externe, d’une invagination ou Les macromolécules de la surface cellulaire
d’un tentacule pour que la cellule puisse enrober changent constamment d’orientation. Est-ce une
la proie ou le liquide convoité2. Comment adaptation autom atique en fonction de l’environ
reconnaît-elle les élém ents qui l’entourent? Par nement, ou au contraire l’expression d ’un
quels moyens un globule blanc «sait-il» recon réarrangem ent voulu, « pensé » en quelque sorte,
naître le corps étranger qu’il devra digérer et par la cellule dans le but d’utiliser au mieux ce
faire la discrimination entre les élém ents de sa même environnement? Ici se poserait, si l’on
î. H e n ri F irk e t, la Cellule vivante (Q u e sais-je? P .U .F .).
2. P h é n o m èn e de p h a g o c y to se , p in o cy to se et ra p h e o c y lo se . P h ago, je
voulait aller plus loin, le problème de la liberté
m ange; pino, j e bois; r a p h é o , j ’aspire. cellulaire.
Un m écanism e prodigieux
fa it que ja m a is la rose
Le bilan s c ien tifiqu e 103
ne donne naissance à un chat
O n ne p o u rr a it é v id e m m e n t réalise r un tel le su cre et les graisses à p a rtir de l’air, le to u t
exploit et im p o se r à u n e cellule un p r o g r a m m e à t e m p é r a t u r e et pression o rdinaire s, et d o n c à
tr a c é à l’a v a n c e q u ’en c o n n a is sa n t c o n v e n a p eu d e frais. N o s installations industrielles
b le m e n t le c o d e g é n é tiq u e et en a y a n t à sa c o m p le x e s s e raien t rem ises en q u e stio n , p o u r ne
disposition des e n re g is tr e u rs m a g n é tiq u e s suffi pas dire p érim ées.
s a m m e n t p erfe c tio n n é s. N o u s n ’en s o m m e s pas Le sav a n t n ’a pas b e a u c o u p songé j u s q u ’à p ré s e n t
là. Le biologiste possède se u le m e n t des é le c tro d e s à une in terv e n tio n sur le R N A de tran sfert. M ais
su ffisam m ent fines p o u r p lo n g e r d a n s la cellule. des e x p é rie n c e s ré c e n te s a u to r is e n t à le faire:
C ’est d é jà un d éb u t. on p o u rr a it, p a r e x e m p le, p e n s e r à e xtraire le
O n p e u t é v id e m m e n t env isag er u n e in te rv e n tio n R N A d ’u ne cellule, à le modifier et à l’in je c te r
m oins a m b itie u se qui c o n siste ra it à in je c te r d an s d a n s u n e autre. O n p o u rr a it o b te n i r p a r ce p r o
la cellule des p ro d u its ch im iq u e s in te rfé ra n t avec c é d é des c u ltu re s d ’a n ti c a n c e r d é v o r a n t un e
son p ro p r e c o d e g é n é tiq u e . L ’e x p é ri e n c e a été t u m e u r c a n c é r e u s e et m o u r a n t en su ite assez
réalisée sur d e s b a c té rie s ; elle p e r m e t d ’en v is ag er r a p id e m e n t.
un fu tu r où l’on in scrirait un m essag e d a n s le D e s e x p é rie n c e s r é c e m m e n t e f f e c tu é e s p a r
noyau, c h a n g e a n t ainsi la p ro g r a m m a tio n n a tu M itu ru T a n a k a m i à l’université de B erk e le y en
relle. M ais c e tt e o p é ra t io n su p p o se u n e m a n i p u C alifornie m o n t r e n t q u ’il est possible de d é t a c h e r
lation te l le m e n t fine q u e c ’est elle q u e l’on hésite du rib o so m e, sur lequel elles sont en train de
à rêver. travailler, des c h aîn e s de p ro té in e s tr a n s p o r t é e s
Le brillant r o m a n c ie r am é rica in Ja c k W illia m s o n 2 p a r l’acid e R N A. C ’est u n e e s p è c e de ch iru rg ie
a résolu le p ro b l è m e d ’u n e faç o n q u e la science- c h im iq u e p r o d ig ie u s e m e n t d élic ate. U n rib o so m e
fiction seule p e u t se p e r m e t t r e : il im agine un e est un o b jet m in u scu le qui n ’a pas plus d ’u n e
a ctio n sur le n oy au de la cellule en utilisant les c e n ta in e d ’u nités a n g stro ë m , soit en v iro n un
forces p a r a n o r m a l e s de la télékin ésie. Le livre dix ièm e de m illim ètre de d ia m è tr e . C e tt e m in us
exploite à fond to u te s les possibilités de l’idée de cule p artic u le n ’en co n stitu e pas m o in s u n e usine
l’a u t e u r — idée é v id e m m e n t absu rd e... c o m m e à la surface de la quelle se fait la p o ly m érisatio n
to u te s les id ées d e science-fictio n av a n t q u ’elles des p r o t é i n e s 3. L ’ac ide R N A, qui est u n e c h a în e
n ’aien t été réalisées! c o m p r e n a n t en viron 80 un ités d ’ac id e s am inés,
s’a c c r o c h e à ces rib o so m e s et leu r d o n n e l’o rd re
de fo r m e r tel ou tel typ e bien défini de p ro té in e
R ê ve rie : — m é c a n is m e aussi pro d igieu x q u e précis, g râ c e
des cellules p ro g ra m m é e s par l'h o m m e a u q u e l nos e n fa n ts no us re s se m b le n t et la rose ne
fabriqueraient n 'im p o rte quel p roduit d o n n e ja m a is naissance à des c h a ts !
En p rin cip e , il n ’est p as très d if fé re n t de la
et feraient des tran sm u ta tio n s ré c e p tio n , p a r u n e c e n tr a le d e calculs située à
En to u t cas, si l’on arrive p a r r é s o n a n c e para- M arseille, d ’un p r o g r a m m e fa briqu é à Paris et qui
m a g n é tiq u e , p a r la chim ie ou p a r t o u t a u tre arrive p a r p o ste ou p a r m essag er spécial. En p r a
m o y en à m odifier les o rd r e s d o n n é s aux rib o tiqu e, c ’est en vérité b e a u c o u p plus d é lic a t et
so m es d ’u ne cellule, on p o u r r a it d re s se r des c o m p le x e , mais des r e c h e r c h e s telles q u e celles
ba c té rie s à fa b r iq u e r de l’aspirine, à s é p a r e r les M itu ru T a n a k a m i laissent e s p é r e r q u e l’on p e u t
m é ta u x rares de l’e a u de m er, ou p e u t- ê tr e m ê m e disso cier le R N A en rou te , c ’est-à-dire e n tr e le
à faire d es t r a n s m u ta tio n s d ’un m é tal en un a u tre n oy au et le rib o so m e, en m odifier la stru c tu r e et
m étal. Q u a n t aux rib o so m e s seuls, ils p o u r r a ie n t le m é t a m o r p h o s e r . A p a rtir de là, é v id e m m e n t,
fo r m e r des bouillons de c u ltu re qui se r a ie n t des to u te s les rêv eries sont p erm ises : utilisation mas-
usines c h im iq u e s infiniment plus efficaces q u e les 2. D an s un livre p a ru en fra n ç a is c h e z G a llim ard , so u s le t itr e : les
Dents du Dragon.
m eilleures des n ô tre s: d es usines qui fe ra ien t 3. L a p o ly m é risa tio n est l’u n io n d e p lu sie u rs m o lé c u le s p o u r fo rm e r u n e
le p é tro le à p a rtir du gaz d es h a u ts fo u r n e a u x , ou m o lé c u le p lu s grosse.
53 % des Français
lisent leur horoscope. 1
D o s s ie r P la n è te
mais il est l’ex pressio n d e la réalité. Le cycle d em o iselle jo u e de la m a n d o lin e , d e u x autres, du
c o m m e n c e avec les in n o m b ra b l e s se c te s c h r é violon, un vieux m o n s ie u r, du piano.
tie n n es q ui se r e c o m m a n d e n t de la Bible, mais U n p a ste u r se lève: « V oici, m es F rè r e s, la liste
en s’a t t a c h a n t à un u n iq u e p o in t d e l’en sei d e ce u x d ’e n tr e nou s qui n ’o n t pu venir, mais
g n e m e n t biblique. d e m a n d e n t la gu ériso n de leurs m au x .» Il tire les
E n su ite, on glisse vers les p s e u d o - s c ie n c e s avec billets d ’un p a n ie r d ’osier, cite les n o m s et les
les sectes gu érisseu ses, les spirites et l’a rm é e de m alad ies. Les tê te s s’in clinen t, on m u r m u r e des
ceux qui fon t p rofession d e p ré d ire l’av enir: prières. La ho u le s’enfle q u a n d un cas grav e est
v o y an te s , astro lo g u es, j u s q u ’à la c a r t o m a n c i e n n e annoncé.
des b a r a q u e s foraines. Voici le m o m e n t des té m o ig n a g e s : « Q u e nos
C e tte p ro lifé ra tio n est-elle t y p i q u e m e n t fr a n F rè r e s p ré s e n ts r a c o n t e n t les m iracles a c c o m p lis
çaise? C e r t a i n e m e n t non. Il s’agit d ’un p r o b l è m e d a n s leu r co rp s p a r le S aint-E sprit.» D es fidèles
à l’é c h e lle m o n d ia le . A u x É ta ts-U nis, il se crée se lèv e n t: « J ’avais un c a n c e r. J ’ai été guéri.
u n e secte p a r s em ain e. U n c h e r c h e u r a llem an d a G lo ire au S eign eu r! - A lléluia!» crie la foule.
d é n o m b r é 2 639 sec tes c h r é t ie n n e s d a n s le Je c o m p te six fem m es m iracu lées e t trois hom m es.
m o n d e . Et il y a eu dix « c h ri s t» en vingt ans... P arm i eux, un ép ile p tiq u e « g u é ri» a jo u te :
Mais je vais ici m e lim iter à l’essentiel de ce qui « M ais c ’est d a n s m o n â m e q u e le S ain t-E sprit a
se passe en F r a n c e 2. fait le plus g ra n d m iracle ! »
Un n o u v e a u c a n tiq u e c é lè b re les « d é liv ra n c e s et
les v ictoires q u e nos F rè r e s o n t tr o u v é e s en
4 0 0 0 0 Pentecôtistes croient Jésus» . Puis c ’est le se rm o n , p a r un p a steu r venu
au S a in t-E s p rit guérisseur to u t e x p rè s de B e sa n ç o n . Lui aussi a fait des
m iracles: u n e a veu gle a r e c o u v r é la vue, un
Selon le R.P. C h éry , sp écialiste de la q uestion, a lc o o liq u e est d e v e n u so b re en u n e nuit, un d ia
les P e n te c ô tis te s r e p r é s e n t e n t « le m o u v e m e n t b è te a d isparu sur l’h e u re . E t voici la p é r o
religieux le plus m a r q u a n t p a rm i les dissiden ces raison : «Ils p r e n d r o n t d es b re u v a g e s m ortels
c o n t e m p o r a i n e s au travail en F r a n c e , le plus et ils n ’en so u ffriro n t pas... T els sont ceu x qui
d y n a m iq u e , celui qui r e m u e le plus d ’â m e s » . o n t foi d a n s le Saint-E sprit. Le poison, la m aladie
La M ission évangélique de la rue du S entier, à ne les a tte in d r o n t pas. R ap pelez-vo us q u e Jésus, le
Paris, est l’un des c e n tr e s du P e n te c ô t is m e en p r e m ie r c o s m o n a u te , s’est élevé au ciel sans
F ra n c e . J ’avais té l é p h o n é au Réconfort par fusée ni c a r b u r a n t, p a r la v e rtu du S aint-E sprit... »
téléphone (plusieurs lignes g ro u p é e s , j o u r et nuit). Le s e r m o n te r m in é , c in q u a n t e p e rs o n n e s re
Un d is q u e a r é p o n d u : « T o i qui es seul, d é s e m cueillies s’a v a n c e n t j u s q u ’à l’e stra d e p o u r l’im p o
p a ré , au b o rd d e l’ab îm e , viens nou s voir!...» sition d e s mains. A la sortie, on p e u t a c h e t e r
Sans ê tr e au b o rd de l’a b îm e , je me suis rend u q u a n ti té d e livres, b ro c h u r e s , d isqu es aux
à l’invitation. c o u le u r s gaies, te x te s de la Bible à su s p e n d re
L a salle est m o d e r n e , spac ieu se . Un flot d ’h a r au m ur, c a rte s p o stales édifiantes. S u r l’un e
m o n ie : trois c e n ts p e rs o n n e s c h a n t e n t un c a n d ’elles, je r e m a r q u e u n e p etite fille, j o u a n t à la
tique. S u r un p o d iu m , q u a tr e m essieu rs en civil: fleuriste, avec ce c o m m e n ta i r e tiré de l’A n c ie n
les pasteurs. U n p etit o r c h e s tr e : un e vieille T e s t a m e n t : « C on fie-to i de to u t c œ u r à P E te rn el,
et ne t ’a p p u ie pas su r to n intelligence. » (Pr. 3,5).
2. Q u e ceux qui, am is ou a d v e rsa ire s d es se cte s, n o u s o n t a id és soient
ici re m e rc ié s, et to u t s p é cia le m e n t G é ra rd L a p lan tin e qui a m is à n o tre L ’a c tio n d e s P e n te c ô tis te s a c o m m e n c é en
d isposition u n e im p o rta n te d o c u m e n ta tio n . Le m até rie l q u e je po ssèd e F r a n c e en 1930. Ils son t a u j o u r d ’hui 40 000. Il
e st si a b o n d a n t q u ’il m ’a fallu o p é re r un c h o ix . J ’ai p réfé ré
ne pas d é v e lo p p e r l’e n sem b le d e ce q u ’on p e u t a p p e le r les « s e cte s existe en o u tr e u n e dizaine d e m o u v e m e n ts se
in itia tiq u e s » : th éo so p h ie , a n th ro p o s o p h ie , R o se-C ro ix , e tc . C es r é c l a m a n t du S ain t-E sp rit: d ep u is les plus c h a ri
c ro y a n c e s, e x trê m e m e n t in té re s s a n te s et c o m p le x e s, a u ra ie n t exigé
des c o n s id é ra tio n s trè s n u a n c ée s, ce qui risq u a it, d an s le c a d re tables, c o m m e les A ssem b lées de D ieu, j u s q u ’aux
d e c e tte é tu d e , d e m ’o b lig e r à d e s ju stific atio n s c a ric a tu ra le s . plus agressives, c o m m e la D ernière pluie. D ’où
D o s s ie r P la n è te 113
reçus dans de petites salles vertes, sur les bas-côtés les sacrements, corrige l’Évangile, rejette la
du temple, et les frères et sœurs leur imposent les Bible, récrit les prières les plus vénérables,
mains. comme le N otre Père. Ces étranges, arguments ont
Les Antoinistes croient en outre à la réincar convaincu des Français de bonne foi et, parmi
nation. Ils s’efforcent d ’être bons, charitables, eux, des gens cultivés. Les procès intentés contre
humbles, et sont bien organisés. Aucune quête. Georges Roux à la suite du décès de plusieurs
L’église vit des dons spontanés de trente mille enfants laissés sans soins, ont certainement contri
fidèles. bué, hélas! à accroître le nombre de ses disciples4.
Il va sans dire que notre pays n’a pas l’exclu
sivité des vocations divines. Ainsi Mrs. Baker-
Le « C h rist» Georges Roux Eddy (1821-1910), fondatrice de la Christian
avait 5 000 disciples Science en 1876, devint la «papesse de Boston».
La Christian Science est la plus formidable entre
Les guérisseurs sont plus nombreux en France prise de guérison mystique que le monde ait
que les médecins. Parmi eux, un certain nombre connue. Il existe de par le monde 15 000 centres
se disent inspirés p ar Dieu, comme René Hénaux, de guérison, groupant 1 million 500 000 fidèles.
plombier de Compiègne, à qui « le Seigneur est Mais en France, malgré une intense propagande,
apparu un jour par le truchem ent de la flamme de les effectifs restent limités: 1000 adeptes,
son chalumeau». Des centaines de personnes répartis dans une dizaine de villes. Il est vrai que
attendent chaque jour devant sa maison. Deux la Christian Science est aussi un « business » : tout
fidèles se relayent devant les volets clos, priant se paie dans cette religion, aussi bien les gué
sans cesse « pour ne pas rom pre le fluide ». risons, que les cours pour devenir praticien. La
Il arrive aussi qtue le guérisseur affirme être doctrine est simple : « Le mal n ’existe pas. La
« Christ » en personne, comme Georges Roux, maladie, l’erreur, le péché sont des inventions de
de M ontfavet. Cet ancien inspecteur du tri à la notre imagination. Il suffit de le déclarer for
poste d ’Avignon réussit à persuader plus de tem ent pour être en bonne santé, ne jamais se
5 000 disciples fanatiques qu’il était le « Christ trom per, et vivre vertueusement. »
Revenu». Si son étoile a pâli quelque peu ces
dernières années, son histoire n’en est pas moins
incroyable. Des vocations divines
Georges Roux est « Christ » depuis le 25 décembre dans tous les pays
1950. Après s’être donné pour un guérisseur, son
succès l’am ena à rendre public « ce qu’il avait Et voici, en abrégé, les plus récentes vocations
caché jusque-là: sa divinité». Il fonde en 1954 divines qui se sont manifestées de par le monde :
l’Église chrétienne universelle, enregistrée à la l’agriculteur français Ernest Thirouin, les Alle
préfecture du Vaucluse comme association avec mands Oskar Bernhardt et Joseph W eissenberg;
les buts suivants: « Réunion des chrétiens et un Suisse, Emile Zehnder, qui se fait appeler
célébration des sacrem ents, conform ém ent à Jésus-Zébaoth-Jéhovah; un Japonais, Onisobro
l’enseignement véritable du Christ manifesté Dégoutchi (300 000 adeptes); sans parler du
aujourd’hui sous la forme de Georges de M ont célèbre Noir américain « Father Divine», qui
favet. » Il édite un journal, Messidor, c ’est-à-dire compte près de 100 000 fidèles chez ses pareils.
« le Messie d ’or», précise-t-il, car G eorges Roux Quel est, en France, le dernier en date? Emile
affectionne les jeux de mot. Voici un des argu Dauphin, qui s’est révélé «Christ» en 1957. Et
ments «théologiques» qu’on peut y lire: «Je d’autres, bien sûr, qui sont encore inconnus ou
suis le maître en personne, car je suis 1’/? (= l’air), 4. U n p ro je t d e loi v ie n t d e p ro p o se r q u e les ju g e m e n ts ren d u s
c o n tre les g u érisseu rs ne so ie n t pas d iffu sés p u b liq u e m en t. C a r ces
l’O (= l’eau), \'ÙX (= lux, la lumière, en latin). p ro c è s d o u b la ie n t le n o m b re d e leu rs clie n ts, p a r la p u b lic ité qu i en
Sa doctrine est parfaitem ent incohérente. Il refait résu lta it.
D o s s ie r P la n è te 115
à l’O u e s t u n e plain e in h osp italiè re o ù ils s’a r r ê rien ce s» d e stin é e s à p r o u v e r la survie de l’âm e,
t è r e n t. « C ’est l’e n d ro it» , dit B rig h a m Y ou ng . Ils selon l’e n s e i g n e m e n t d ’A llan K a rd e c .
y f o n d è r e n t Sait L a k e City, e t y p r o s p é r è r e n t si Je vais m ’asseo ir d a n s la salle o rn é e d ’un g ran d
bien, q u ’ils fo r m e n t a u j o u r d ’hui un d e s États- C hrist r a y o n n a n t et d ’un b uste d ’A llan K a r d e c
Unis, l’U ta h . Ils o n t rallié à le u r religion p rè s d e fleuri. Le public est ess e n tie lle m e n t fém inin, mais
d eu x millions de fidèles, et c o n ti n u e n t à se livrer silencieux, c a r « il ne fau t pas pa rle r, afin q u e les
à u n e p r o p a g a n d e active. L eu rs m ission naires esprits ne se m é la n g e n t pa s» . C h a q u e p e rs o n n e ,
p a r c o u r e n t l’E u ro p e , p rin c ip a l e m e n t la F ra n c e . en a rriv a n t, d é p o s e sur l’e stra d e de vieilles p h o to s
Ils b a p tis e n t les n o u v e a u x c o n v e rtis au n om de ja u n i e s de d isp aru s: e n fa n ts m orts, m aris to m b é s
Jo s e p h S m ith et d e son s u c c e s s e u r actu e l, le à la g u e rre , êtres c h e rs d o n t on ne v e u t pas se
Président, P rophète et Voyant D av id O. M a c Kay. sentir séparé...
C es m ission naires p é n è t r e n t à Paris aussi bien La d a m e en blouse b la n c h e m o n te su r l’e stra d e .
d a n s les milieux b o u rg e o is q u e d a n s les ban lie u e s Elle est le m éd iu m . « En e n tr a n t, a n n o n c e -t-e lle ,
ou vrières. j ’ai tra v e rsé un d é s i n c a rn é au bras c o u p é . C ’est
Les M o r m o n s s o n t i m m e n s é m e n t riches. L eurs p o u r qui, ce d é s i n c a rn é ? »
rev en u s a n n u e ls s’é lè v e n t, selon la rev u e Fortune, A p rè s un long silence, u n e voix s’élèv e d a n s la
à plus d e 55 milliards p a r an. En effet, c h a q u e salle: « C e d oit ê tre p o u r moi. J ’ai un frère qui
fidèle r e m e t à son Église la d îm e : 10% d e son est m o rt et qui avait le bras c o u p é . » Le m é d iu m
salaire. L a plus g ra n d e partie d e ce t a rg e n t est a c q u ie s c e et un d ialo g u e é t o n n a n t s’en g ag e. Du
d é p e n s é en r e c h e r c h e s g é n é a lo g iq u e s. C a r la frère, on passe au m ari qui vient d e m o urir. P ar
d o c tr in e r e c o m m a n d e de faire b a p ti s e r p o st l’in te rm é d ia ire du m é d iu m , celui-ci d o n n e des
m ortem les ascen dan ts. Les a n c ê tre s des M o r m o n s conseils à sa v euv e, fait m ê m e u n e plaisa nte rie
sont en g é n é ra l issus d ’E u ro p e . C ’est d o n c à t r a ou d eu x , afin q u ’elle le re c o n n a isse à son esprit
vers les arch iv es e u r o p é e n n e s u n e chasse facétieux. Puis il a n n o n c e que, ch arg é d ’u n e im p o r
s y s té m a tiq u e p o u r e n re g is tr e r le plus de d o ta n te mission d a n s l’a u -d elà , il va la q u it te r à
c u m e n t s possible. P o u r p o u v o ir p r o c é d e r au p ré s e n t. Q u a n d le d ia lo g u e s’a c h è v e , la veuve,
b a p t ê m e de s m o rts p a r l’in te rm é d ia ire de leu r h e u re u s e et b o u le v e r sé e , p leu re .
a c te de n aissan ce, les M o r m o n s o n t d é p e n s é des Ainsi, plusieurs « d é s i n c a r n é s » se m a n ife ste n t à
s o m m e s colo ssales. En F r a n c e , leu r b u d g e t t o u r d e rôle p a r la b o u c h e du m é d iu m qui s’aide
g é n é a lo g iq u e est d e 4 millions de dollars, soit des p h o to s . L a b o n n e v o lo n té du public est m a n i
d eux milliards d ’a n c ie n s francs, selon leu r g é n é a feste, c o m m e s o n t m an ifestes les tr u cs d o n t use le
logiste G é r a r d de V illeneuve. Ils o n t d é jà e n t r e m é d iu m p o u r c o n v a in c re l’assistance de ses
posé 10 000 k ilo m è tre s de microfilm s d a n s un po uv o irs. Parfois, p o u r t a n t, un souffle é tr a n g e
abri a n ti a to m iq u e d e d e u x ce n ts m è tre s de long, passe. C e rta in e s c o m m u n ic a t io n s son t im p re s
c re u s é d a n s le roc aux en v iro n s d e Sait L ak e sio n n an tes. « O h ! q u ’il avait mal aux d e n ts !» ,
City. C e la re p r é s e n te 500 millions de p ag es de g ém it le m é d iu m , c a re s s a n t u n e p h o to du b o u t
registres d ’état-civil. des doigts. D e r r i è r e moi, u n e p e rs o n n e en noir
s’écrie, é p e r d u e : « C ’est m o n p è re q u e vous avez
là! Il est m o rt d e se p tic é m ie à la suite d ’u n e série
U n m illion d'a d ep tes du spiritism e d ’extrac tio n s d en taires. Il a te r rib le m e n t souffert. »
c o m m u n iq u e n t avec l'au-d elà S ’agit-il de t é l é p a th i e ? D e cla irv o y a n c e ? O n
serait p rê t à se p o s e r s é r ie u s e m e n t ces qu estions,
« La m o r t n ’est pas u n e c h o se à p r e n d r e au q u a n d le passage du m é d iu m , avec u n e corbeille
sérieux », m ’affirme tr a n q u il le m e n t u n e g ra n d e p o u r la q u ê te , r o m p t le c h a r m e . T a n d is q u ’elle
fe m m e b ru n e , v ê tu e d ’u n e blo use b la n c h e o rn é e c o m p t e d e v a n t nous, sans v e rg o g n e , le m o n t a n t
de s initiales U .S .F .: Union spirite de France. R ue d e la c o lle cte, la sé a n c e p r e n d fin. Les g e ns s’en
D e lh o m m e à Paris, se p r a t iq u e n t des « e x p é v o n t h e u re u x .
D o s s ie r P la n è te 121
Petit dictionnaire des principales
ADVENTISTES DU 7' JOUR ANTOINISTES savon, salut». Journal, vendu dans
les cafés : En A vant.
Fondateur: William Miller (1782- Fondateur: Antoine Louis (1846- Doctrine: Origine protestante. La
1849), U.S.A. 1912), Belgique. Depuis 1906 appelé théologie est délaissée. Seul compte
Diffusion: Plus d’un million le père Antoine. le témoignage personnel devant le
d’adeptes, dont 300 000 aux U.S.A., Diffusion: Surtout en France et en Christ. Drapeau bleu et rouge
et 4 000 en France. Nombreuses Belgique. 55 temples, dont 25 en (sainteté et sang du Christ) avec
publications. Émission radiopho- France et 3 à Paris, 10 000 à 20 000 des étoiles d’or (le Saint-Ésprit).
nique française : « La voix de l’espé adeptes, et de nombreux sympathi Discipline: l’obéissance stricte et
rance ». Très riche, très organisée. sants en plus. 2 000 frères et sœurs militaire est exigée.
Doctrine: Secte protestante. La fin qui s’habillent de noir pendant
du monde est imminente (annoncée l’exercice de leurs fonctions. Res
déjà plusieurs fois par Miller). Le sources: les dons spontanés des CHRISTIAN SCIENCE
Christ va revenir sur Terre pour fidèles. Activité charitable. Culte:
mille ans. 144 000 Justes iront au « l’Opération au nom du Père », tous Fondateur: Mrs. Mary Baker-Eddy
ciel, les Bons vivront éternelle les matins sauf le samedi, et, le (1821-1910), U.S.A.
ment sur Terre, les Méchants seront dimanche, « l’Enseignement du Diffusion: Mondiale, surtout dans
exterminés. L’âme n’est pas immor Père ». les pays de langue anglaise. Plus de
telle. Pas d’enfer ni de purgatoire. Doctrine: Mi-spirite, mi-théoso- un million et demi de fidèles,
Le jour du repos est le samedi, non phique. Quatre grands prophètes: 15 000 centres d’apprentissage de
le dimanche. Strict régime alimen Adam, Moïse, Jésus et le père la guérison. En France, 1 000
taire. La dîme qui revient à l’Église Antoine. Quasi-divinisation de adeptes, dans une dizaine de villes.
est de 10 % du revenu de chaque celui-ci. Guérison des malades par Public en général aisé. Tout service
fidèle. Baptême par immersion. imposition des mains, par l’inter est payant.
Une dizaine d’autres sectes adven- médiaire des frères et des sœurs Doctrine: Sa fondatrice, Mrs.
tistes existent en France et dans le qui ont su capter le fluide uni Baker-Eddy, est plus ou moins
monde. versel grâce à leur bonté. Fêtes divinisée. Le mal n’existe pas. Il
principales: 25 juin fête de Père, et suffit de se convaincre que la ma
3 novembre Fête de Mère, qui sont ladie et le péché ne sont que des
AMIS DE L’HOMME les jours de leur« désincarnation ». créations de notre imagination
pour les voir disparaître aussitôt.
Fondateur: Alexandre Freytag
(1870-1947), Suisse.
Diffusion: En Suisse et en France ARMÉE DU SALUT
12000 adeptes. C’est une dissi MORMONS
dence des Témoins de Jéhovah. A la Fondateur: William Booth (1829-
mort de Freytag, division en deux 1912), Angleterre. Leur nom officiel est: « Église de
branches, l’une suisse, l’autre fran Diffusion: Son «général» la dirige Jésus-Christ des Saint des Derniers
çaise. Le chef de la branche fran de Londres. Elle s’est implantée Jours ».
çaise est Bernard Sayerce, le fidèle partout dans le monde, en parti Fondateur: Joseph Smith ( 1805-
berger, assisté de Lydie Sarte, la culier en France, où elle compte 1844), U.S.A.
chère maman Lydie. Propagande par 350 « officiers » et 4 000 « soldats ». Diffusion: Mondiale. Deux millions
prospectus, porte à porte, journaux. A Paris, elle possède deux cités de fidèles. Siège social de la religion
Doctrine: Très semblable à celle refuges, une péniche, un « Palais de à Sait Lake City (Utah). Les mis
des Adventistes, dont elle diffère la femme » de 700 chambres. Acti sionnaires mormons envoyés dans
sur des détails seulement. Climat vité charitable et spectaculaire toute l’Europe y font une évangéli
général plus philanthropique et auprès des déshérités, pour obtenir sation active. En France, 4 000
conciliant. leur rédemption. Slogan: « Soupe, baptisés (par immersion).
D o s s ie r P la n è te 123
N. BAMMATE
CINQ EVENEMENTS
pour la rencontre des cultures
Vous n 'ê te s pas obliges de m ettre une cravate. A rrivez à l'h eu re qui
vous conv ien t. P artez quan d vous voulez. Si « ç a ch auffe», on co n ti
n u era au -d elà de m inuit. N ous ne vous prions pas de venir assister à un
sp e c ta c le , au sens classique du m ot. N ous vous invitons à p artic ip er, de
l’œ il, de l'oreille, de la voix, du geste, de l'âm e com m e de l'estom ac,
à une série « d 'é v é n e m e n ts» .
Q u ’en ten d o n s-n o u s p a r « év én em en ts» ? C lau d e Planson s'explique
dans les pages suivantes. N ous avons c h erch é à réunir les co n d itions
d 'u n e p articip atio n réelle et to tale du publie.
D 'a b o rd , p ar le choix de ce public m êm e. N ous d o n nons la p rio rité, en
effet, aux h om m es volontiers to u rn és vers la no u v eau té, les asp ects
p ro sp ectifs de la cu ltu re et des loisirs, rassem blés p ar des clubs ou
a u to u r de pu b licatio n s q u 'a n im e l'esprit de r e c h e r c h e 1. Ce choix n’est
pas p arfait, bien en ten d u . Q u an tité d 'isolés nous sont sû rem en t
p ro ch es. M ais il indique une d irection. Il nous p erm et aussi, dans la
réalisatio n , de rom pre avec l'économ ie de luxe.
E nsuite, p a r le choix des spectacles. Il s'agit de faire se re n c o n tre r
des cu ltu re s éloignées plus e n co re dans le tem ps que dans l'espace. Il
s'agit d ’am e n e r, non devant nous, mais au milieu de nous, p ar exem ple,
d es d e rv ich es to u rn e u rs et hurleurs, des p rê tre s et des seetataires
V audous. On ne leu r a pas dit: «V enez vous exhiber.» On leur a dit. I ^ “
le véritable
flam enco
Exposition,
projection.
table ronde
et dîner
traditionnel
précéderont
le spectacle
qui se déroulera
en présence
des plus grands
toréros
andalous
La plus célèbre
danseuse flamenco :
Manuela Vargas
Photo /'/«:
1
Claude Planson : une révolution du spectacle
j. m o u s s e a u/ C la u d e P lan so n , vous fo n d e z avec a n n é e s, on p e u t c ite r le N ô ja p o n a is, l’o p é r a
P auw els q u e lq u e c h o se qu e l’on p eu t, si j e ne ch ino is e t les c é r é m o n ie s s e c r è te s d u C a m e r o u n .
m ’a bu se sur les te rm e s, a p p e le r le T h é â t r e des
C u ltu re s. E x a c te m e n t, de q u o i s’agit-il? V o u s assiterez à une fête populaire
1. ♦ Vous souvenez-vous avoir Oui, jusqu’à sept ou huit ans. Je suis devenu sourd-aveugle à la
vu ou entendu? suite d’un accident suivi d’une méningite.
2. ♦ Quelle est la dernière L’hôpital. Une salle d’hôpital, des infirmières. Puis un délire, un
image, le dernier son dont vous long tunnel et, à la sortie, quand j’ai repris connaissance, je me suis
avez mémoire? trouvé dans l’étroite immensité de la nuit et du silence: j ’étais
sourd et aveugle.
3. ♦ Rêvez-vous la nuit? Sous Je rêve rarem ent, mais quand je rêve, je vois, et je rêve en couleur.
quelles formes se présentent Et c’est le vert qui domine. 11 m’est aussi arrivé de faire des rêves
vos rêves? prémonitoires ou prophétiques. Ainsi un dimanche, en 1939, j ’ai
rêvé que je touchais quelque chose de gras (pour moi, ce qui est le
plus désagréable comme sensation tactile) et, aussitôt après,
quelqu’un m’annonça que la guerre était déclarée. Elle le fut un
mois après. Plus jeune, j ’ai aussi rêvé que j ’avais de la chance et
que j ’étais Robinson Crusoé sur son île en plein océan. Quel beau
rêve !
4. ♦ Q u’est-ce que le silence Il y a deux silences. Le vôtre qui, étant pour moi un état constant,
pour vous? n’existe plus, en quelque sorte. Et puis, il y a l’autre silence: celui
de l’arrêt ou de l’absence de communications. C’est le vrai silence,
le silence du secret, le plus terrible!
6. ♦ Com m ent examinez-vous, Par le toucher, mais aussi par l’ambiance qui se dégage tant d’une
comm ent «voyez «-vous les chose que d’un homme. En touchant, on se fait une idée très parti
choses, les gens? culière de la grandeur physique, morale, du bien, du mal, d’une
chose, d’un animal, d’un être. Il y a aussi l’odeur. Je ne connais pas
deux êtres ayant la même odeur. Vous, par exemple, il y a celle de
votre savon à barbe, de votre savon de toilette, de votre eau de
toilette, de vos cheveux et puis, sous tout cela, il y a votre odeur
à vous, bien à vous. Enfin, il y a vibrations et tem pérature. Tout
cela donne de précieuses indications. Je sais toujours quand au
enfant, un animal a peur. Nous retrouvons un peu les avantages
des animaux: eux aussi savent toutes ces choses.
7. ♦ Q u e rem arq u ez -v o u s d ’a L a m ain, son poids, son épaisseu r, sa force, sa souplesse. La main
b ord ch ez un au tre être? dit te lle m e n t de choses, d es c h o se s q u e les visages ne ré v è le n t pas
tou jou rs. En p a r t a n t de la m ain, j ’arrive to u t de suite au c œ u r. La
m ain d ’un am i est u n e main p a rtic u liè re ; elle a d eu x ch ale u rs, sa
c h a le u r th e r m i q u e et celle du c œ u r, de la raison. C ’est u n e main
qui ne se retire pas c o m m e le rega rd p o u r vous.
8. ♦ A im ez-vous les anim aux? O ui. Le ch ien , bien e n te n d u , et sans d o u te p a r c e q u ’il nous
Lesquels? c o m p r e n d m ieux q u e vous m algré to u t vo tre c œ u r , to u t e v otre
b o n té , to u s vos efforts. Le chien sait te lle m e n t de ch oses. O n
c o m m u n iq u e si fa c ilem en t av ec un ch ie n en ne d isant rien, en ne
faisant rien q u e le to u c h e r ; c ’est infinim ent plus difficile, plus rare
avec l’h o m m e . Et puis j ’a d o re les p etits ois eaux, ceux qui re s te n t
d a n s les m aisons. P o u rq u o i? Ils sont gais, ils sont e x a c t e m e n t to u t
ce que je ne suis pas, je suppose.
11. ♦ Q uelle fut ou q u elle est Il y en a eu ta n t! P e u t- ê tre un voy age q u e j ’ai pu faire en avion...
vo tre plus fo rte joie? M ais, à y p en se r, to u t ce qui est m o u v e m e n t, to u t ce qui est p e n sé e
d ’un a u tr e , to u t ce qui est c o n t a c t est joie p o u r moi.
12. ♦ Q uel s e n tim e n t av ez-vous Q u a n d je suis seul, il n ’y a pas de d o u te , les aiguilles de m a m o n tre
de la d u rée? t o u r n e n t plus le n t e m e n t . M a is aussi, d a n s l’im m obilité, le te m p s
n ’existe pas. Les aiguilles t o u r n e n t, le soleil to u r n e , le c a le n d rie r
to u r n e , mais le te m p s n ’existe pas!
140 Les s o u rd s -m u e ts -a v e u g le s
FR A N Ç O IS CLAUDE
13. ♦ Sentez-vous un change D ’abord par la vitesse et le mouvement qui sont deux choses bien
ment de décor? distinctes. Je sens quand une voiture va vite autrem ent que par
les secousses et les vibrations du moteur, les chocs de la route. Je
suis très conscient du déplacem ent dans l’espace. Quant au chan
gement de décor, il se sent par mille choses: l’air qui est différent,
les odeurs qui sont autres, la tem pérature ambiante générale et
celle de points précis, et aussi la sensation de vides et de masses,
même celles que l’on ne peut toucher.
14. ♦ En lisant, quel effet vous Le soleil: Source de chaleur, bien-être et joie. Le soleil fait rire
produisent les mots « soleil », l’homme.
«rouge», «voir», «entendre», Rouge: La force, l’énergie, la volonté, la colère même. L’amour
« musique »? fort. La vie. Le sang. Le cœur. Le danger. Le communisme qui
peut être tout cela, mais qui ne l’est pas.
Voir: Le contact, le toucher, et enfin et surtout la compréhension !
Entendre: Quand on communique avec moi, je dis entendre, et
quand je lis, je dis aussi entendre. Un livre, un écrit est une voix qui
nous parle.
Musique: Souvenir d’une voix, sans doute celle de ma mère. Des
enfants chantant et des chants dans une église. Plus la moindre
idée de la voix des hommes.
15. ♦ Vous lisez beaucoup? Tout. Je viens de term iner le livre de Kennedy. Je lis un autre
Quoi? livre politique: Visa pour la Sibérie. Et je relis Robinson Crusoé.
16. ♦ Avez-vous des projets? J’aimerais participer à des expériences, à aider la science. Et puis
Qu’aimeriez-vous faire d’autre j ’aimerais voyager à l’étranger, un peu partout.
dans la vie? De quoi avez-vous
le plus envie?
17. ♦ De quelle façon, à votre En rem plaçant un peu ce qui me manque. En étant mes guides.
avis, les hommes pourraient-ils Vous savez, la souffrance et le malheur ne sont pas des professeurs
vous être le plus utiles? bien agréables!
Réfléchissez!
(Pancarte placée dans les ateliers de I B M. France. )
L it t é r a t u r e d iff é r e n te 151
erroné sur un crime dont il est entièrem ent Gordon R. Dickson est né au Canada
innocent, est totalem ent et pleinement pardonné en 1923. Il habite les États-Unis
dudit crime. Et j ’engage les autorités respon depuis l'âge de 13 ans. Il a fa it des
sables ayant la garde dudit Walter A. Child études de lettres à l'université du
(A. Walter), dans quelque endroit qu ’il soit Minnesota. C'est un des auteurs les
plus sérieux de science-fiction. Il
retenu, à le libérer, sans que soit mis aucun
travaille m aintenant à un grand cycle
obstacle à son départ... intitu lé « Dorsai » et qui se composera
de 9 romans dont 3 historiques.
3 contem porains et 3 de science-
Service des C om m unications Interdéparte fiction. Plusieurs de ces romans ont
mentales déjà paru aux Etats-Unis. Il considère la
NE PAS PLIER, ROU LER OU EN D O M M A G ER CETTE science-fiction com m e la form e
CARTE, S.V.P. moderne de l'allégorie morale.
Inobservation des règles d ’achem inem ent du
docum ent.
À: G o uverneur H u bert Daniel Willikens
Pour: G râce accordée à W alter A . Child,
1" juillet 1966.
Cher C hef de service,
Vous avez omis de joindre votre numéro de réfé
rence. S.V.P., présentez à nouveau le docum ent
avec cette carte et la formule 876, expliquant
vos droits à m ettre EXTRÊM E URG ENCE sur ce
docum ent. La formule 876 doit être signée par
votre supérieur.
P r é s e n t e z a n o u v e a u c e t t e d e m a n d e : la
date d ’ouverture des bureaux du SERVICE DES
COM MUNICATIONS est mardi 5 juillet 1966.
A VERTISSEM EN T: La non-présentation de la for
mule 876 avec la signature de votre supérieur
peut vous rendre justiciable d ’une poursuite pour
abus d ’un Service du G ouvern em ent de l’État.
Un m andat d ’arrêt peut être lancé contre vous.
Il n’y a pas d ’EXCEPTiONS. Vous êtes PRÉVENU.
G O RDON R. DICKSON.
Traduction française de Brigitte André.
Rédaction
T ous les deux mois, le Journal
de Planète fait le bilan de la vie
Trois Français reçoivent le Nobel
a a
culturelle et scientifique. N ous Ainsi, il existait en F rance trois biologistes dont les travaux
avons réuni une équipe de spé méritaient le prix Nobel de médecine: André Lwoff (63 ans),
cialistes qui sont constam m ent
François Jacob (55 ans), et Jacques M onod (45 ans).
inform és de ce qui se passe
dans leur dom aine respectif. D ans le déro u lem en t d’une actualité noyau de la cellule. L ’usine, c ’est le
riche et m ouvante, aucune nouvelle, ribosom e où s’effectue la synthèse
LA VIE C U L T U R E L L E :
dans le d e rn ie r trim estre écoulé, des p rotéines: il est situé dans le
Philosophie : A ndré A m ar, pro n’a, de notre p oint de vue qui est c y to p la sm e 1. En 1960, Jacob et
fesseur à l’in stitu t d ’É tudes de p arti pris puisqu’il exclut la poli M onod avaient imaginé qu’il devait
politiques de Paris; tique nationale et in ternationale, par nécessairem ent exister un lien entre
Religion: Jean C hevalier, d o c exem ple, égalé celle-là en im por le program m e et l’usine. En 1961,
teu r en théologie; tan ce. N os lecteurs auront été parm i ils avaient déco u v ert ex p érim en ta
Littérature: G abriel Veraldi, le p etit nom bre des F rançais que lem ent ce m essager, l’A R N. M ais,
B ernard G ros; cette nouvelle n’a pas étonnés, alors avant o ctobre 1965, personne en
Histoire: A ndré Brissaud, G uy qu’une bonne partie de la faculté de F rance ne sem blait avoir réalisé que
B reton; M édecine l’apprenait, le 15 octo b re cette découverte était géniale et
H um our: Jacques Sternberg, dernier, en m êm e tem ps que quelques considérable.
Alex G rall. millions de téléspectateurs. D ans Pourtant, en 1962, l’A m éricain Jam es
LA VIE SC IE N T IF IQ U E : une longue étude parue dans le W atson et l’Anglais F rancis C ricks
Sciences physiques: Jacques num éro 11 de Planète (juillet-août avaient reçu le N obel p our avoir
B ergier, F rançois D errey; 1963), et intitulée le Code génétique révélé le prem ier secret de la vie:
Sciences naturelles: Aimé M ichel, sera-t-il bientôt déchiffré?, Jacques FA D N p o rteu r de l’hérédité.
Louis K ervran, M ichel G a u Bergier avait signalé l’im portance L’avertissem ent aurait dû être suffi
quelin, C laude G iraudy; des rech erch es poursuivies à l’ins sant. Les F rançais qui v enaient peu
Sciences humaines: Jacques titut Pasteur par M onod et Jacob. de tem ps auparavant de découvrir le
M én étrier, A lain Vernay. Un long d év eloppem ent analysait la second secret de la vie ne devaient-
d écouverte qui vaut à la F ran ce son ils pas logiquem ent un jo u r ê tre dis
LA VIE A R T IS T IQ U E : prem ier prix N obel scientifique tingués de la m êm e façon? M ais,
Peinture: P ierre R estany; depuis tren te ans: celle de l’A R N, nous le répétons souvent, une chape
Architecture : M ichel R agon; c’est-à-dire l’acide ribonucléique ou de plom b pèse sur la science fran
M usique: C laude R ostand, acide m essager qui achem ine l’ordre çaise. C ’est un dogm e, non écrit sans
Jacqueline Ody; donné p a r le « p ro g ram m ate u r» doute, m ais contraignant, q u ’il n’est
Cinéma: F rédéric Rossif; ju sq u ’à P« usine ». Le « p rogram dans ce pays de savoir q u ’univer
Théâtre: Roger Iglésis, M aurice m ateur », c ’est l’A D N, c onstituant sitaire. O r les nouveaux prix N obel
Clavel. essentiel du chrom osom e et p o rteu r travaillent à l’in stitu t P asteur qui
de l’hérédité. Il est situé dans le est un organism e privé. En avril I
163
La vie et les idées
dernier, dans un au tre article de accablé d ’inform ations se c o n ten te l’élaboration de la vie, le hasard va
Planète, où il analysait ce q u i.b o u g e facilem ent d’am asser des chiffres, c éd e r la place à la volonté hum aine.
dans n otre re ch erch e scientifique des faits et des coefficients, en L’hom m e prend en charge son
(n° 21), F rançois D errey posait la croyant q u ’il forge, ainsi, une pensée. destin: n otre siècle va clore une
q uestion: C onnaissez-vous Jaco b et Les idées générales effrayent peut- étape de l’évolution qui a duré trois
M onod? La réponse, évidem m ent, être parce q u ’elles sont fuyantes et milliards d’années. Le passage peut-il
était « n o n » à la quasi-unanim ité. fluctuantes. U ne époque dure a sus s’effectu er sans réflexion sur la
A six m ois du N obel ! cité chez ceux qui la vivent un souci science? É videm m ent non. Les
systém atique du concret. Au tem ps réponses doivent ê tre envisagées
Une enquête de « l'Express » de mes études, les heures consacrées avant que les questions se posent à
sur les étudiants à re c ré e r le m onde et la société co u rt term e. Ces questions co n ce r
m ordaient encore d u rem en t sur nant l’ensem ble des hom m es, nous
N ous ne rappelons pas ces deux celles acco rd ées à la p réparation de les d éb atto n s publiquem ent.
études de notre revue par le goût l’exam en. En quinze ans, la jeunesse
im m odéré de l’autosatisfaction. a basculé dans un univers étranger. Un philosophe fait le procès
Seulem ent, le reproche nous est trop Ces réflexions me venaient à la lec de l'Université
souvent adressé de ne nous inté ture d ’une en q u ête de « l’Express»,
resser qu’aux travaux étrangers, lors de la récen te ren trée univer La dém ission des é tudiants devant
essentiellem ent am éricains et russes, sitaire à la nouvelle faculté des les idées générales trouve une
pour ne pas saisir l’occasion de Sciences d’O rsay. La plu p art des excuse (après to u t p e u t-ê tre suffi
m ontrer une fois de plus à nos adver q uestionnaires soum is aux nouveaux sante) dans la m ultiplicité et la
saires q u ’il nous font un procès inscrits ont révélé une absence com plexité des obligations qui leur
d ’intention. N ous nous intéressons à to tale d’intérêt p our « la philosophie sont im posées. Les obstacles placés
tout ce qui bouge, ici com m e ailleurs. des sc ien c es» 4. L’expression choque, sur leur route com m encent avec les
N otre rôle, ou du m oins celui que telle une im propriété de term es, les tracasseries bu reau cratiq u es des
nous nous som m es assigné, n’est pas jeu n es gens qui l’e n ten d en t p our la inscriptions à l’U niversité. La dis
d’expliquer le détail des découvertes, prem ière fois. Les exam ens sont persion des lieux d’enseignem ent,
pas m êm e celles de nos récents leur préoccu p atio n p erm an en te. Ils l’exiguïté des am p h ith éâtres, la
N o b e l2, il est de ren d re sensible, au constitu en t des faits co n crets dont charge des program m es, la m ultipli
plus grand nom bre, le m ouvem ent de les étudiants trio m p h e n t à condition cité des réform es con tra d ic to ire s
la connaissance et de réfléchir sur les d ’em m agasiner en eux des faits c onstituent les em bûches les plus
im plications de ce m ouvem ent. D es scientifiques. M ais, à force de s’en évidentes. Le d o c te u r Jacq u es Pezé,
déco u v ertes utiles sont faites chaque ten ir aux faits, l’hom m e bute sur eux psychologue professionnellem ent en
jo u r, m ais quelques-unes seulem ent et perd de vue la réalité. La struc c o n tact avec le m onde é tu d ia n t, a
rem ettent en question la connaissance ture de l’atom e a vite cessé de n’être tiré de son expérience une théorie
au sens le plus général du term e, qu’un fait scientifique pour devenir psychanalytique. D errière les inco
c’est-à-dire non seulem ent la science, une réalité politique et éthique, h érences de no tre enseignem ent, il
m ais la philosophie, la m orale, etc., m ettan t en question le destin de l’es perçoit le désir inconscient d’occulter
qui y sont liées. N ous nous intéressons pèce. C roit-on naïvem ent que le cas le savoir par crain te d ’une jeunesse
à ce m ouvem ent révolutionnaire dans est unique? La réalité de la d ém o nom breuse, ardente et é trange \
la m esure où il concerne la position de graphie galopante, d ’un côté, la P eut-être une thèse aussi sévère
l’hom m e dans l’univers. Il se trouve réalité de la pilule antico n cep tio n aura-t-elle de la peine à ob ten ir
q u’au jo u rd ’hui les sciences exactes, nelle, de l’autre, posent à l’hum anité l’unanim ité, mais l’accord est général
plus que to u te a u tre discipline de un choix d’une p ortée aussi consi lorsqu’il s’agit de déplorer la lourdeur
l’esprit, affectent la hiérarchie des dérable. Les valeurs m orales et reli d ’un héritage m illénaire, la sclérose
valeurs. Si la préo ccu p atio n d ’étab lir gieuses sont co ncernées p a r cet autre des stru ctu res et la férocité des privi
des rapports en tre les valeurs relève fait scientifique. Les travaux de lèges. C haque jo u r une voix nouvelle
de la philosophie, noüs philoso biologie m oléculaire poursuivis non s’élève, plus autorisée que la pré
pherons en nous souvenant de l’au to seulem ent à l’institu t P asteur par cédente.
risation donnée p a r un philosophe: M M . Lwoff, M onod et Jacob, mais Le plus récen t diagnostic est porté
« En physique, le sim plism e, c ’est dans le m onde entier, vont do n n er par un Suisse qui enseigne à la Sor-
l’incom pétence, et l’incom pétence dem ain à la science le pouvoir d ’agir bonne. D ans son d e rn ie r ouvrage,
fait que les questions sont nulles sur l’h érédité de l’espèce hum aine. Sagesse et illusions de la philosophie6,
et non avenues. M ais il n’existe pas, A vant m êm e d ’avoir la possibilité de le professeur Jean Piaget fait le
il ne peut pas exister d’incom pétence créer des m onstres ou des surhom m es, procès du m onolithism e de l’Univer-
p h ilo so p h iq u e 3. » le biologiste au ra celle de déterm in er sité française. A l’étudiant, il apporte,
D ans c ette direction, nous m archons le sexe d’un individu, ses qualités sans doute sans le désirer, une am ère
à contre-co u ran t. L’hom m e m oderne physiques et intellectuelles. D ans consolation. Il rap p o rte en effet les
164
La vie et les idées
dieuses, furent p aten tes dès l’a ttri
bution du prix. Puisque la F rance
recevait le N obel, le m alaise qui
planait sur la science française en
général n’était-il pas dissipé? C ette
distinction soudaine ne prouvait-elle
pas l’excellence des structures, des
m éthodes et des choix hum ains? La
science française é ta it à l’honneur.
Le prix N obel Jacques M onod m it
un term e à l’euphorie dans une décla
ration glaçante 10: « Si nous avons une
d e tte , c ’est à l’égard des États-U nis.
Je vais vous expliquer pourquoi. »
Les précisions suivaient les illusions.
La F ran ce avait reçu le N obel pour
deux raisons qui tenaient peu à ses
institutions officielles. La p rem ière:
les c hercheurs français avaient pu
Une équipe exemplaire : de g. à d., Jacques Monod, André Lwoff, travailler en to u te liberté dans des
François Jacob, prix Nobel de médecine. <Photo Keystone). laboratoires ultra-m odernes, aux
États-U nis. La seconde: ils avaient
pu ensuite m ener à bien leurs travaux
difficultés q u ’il a re n co n trée s pour doctrin e... A l’âge de la création des dans un organism e privé, l’institu t
faire adm ettre en F ran ce la psycho idées, où il faudrait pouvoir jo u ir Pasteur. Si nous insistons, c ’est p our
logie e x p érim e n tale , sim p le m en t de la plus com plète liberté d ’esprit, on qu’il soit bien entendu que les p ro
parce que notre U niversité, férue de est astreint à des concours et on subit blèm es posés restent à résoudre,
philosophie classique, vit toujours à l’effrayante coercition du program m e Nobel ou pas Nobel. Ils nous viennent
l’heure de la psychologie philoso de l’agrégation en philosophie.» Jean de loin et ne seront pas tranchés par
p h iq u e 7. Ainsi le m aître se heurte- Piaget fait p o rte r sur sa discipline les jeux du hasard. Le professeur
t-il aux m êm es difficultés que l’élève une critique qui touche to u tes les M onod l’a indiqué n e tte m e n t: « Je
de prem ière an n ée: l’inertie d ’une branches de l’e n se ig n e m e n t9. ne suis pas de l’avis des universi
institution consacrée. Jean Piaget a taires et des scientifiques qui accusent
observé de l’intérieu r « ce m alaise Le professeur Monod se rebiffe uniquem ent soit le gouvernem ent
de l’U niversité» que, du m inistre de actuel, soit les gouvernem ents p ré
l’É ducation nationale aux doyens, Jacques M onod, quelques jo u rs après cédents, d’être les seuls responsables
nul ne parvient à r é s o rb e r8. Il écrit: avoir reçu le prix N obel, d énonçait à du sous-développem ent scientifique
« La F rance est le pays qui est non son to u r les tares actuelles d ’une de la F rance. L’origine du m al est à
seulem ent le plus centralisé, mais institution plusieurs fois cen ten aire c h erc h er bien plus loin. En F rance,
aussi celui, et de beaucoup, où la qui n’a pas encore opéré sa re co n la recherche scientifique n’est pas
gérontocratie intellectuelle sévit avec version au m onde m oderne : « Savez- seulem ent en difficulté depuis dix,
le plus de b o n h e u r: le régim e des vous pourquoi beaucoup de garçons vingt ou tren te ans; elle l’est depuis
concours, avec possibilité d’im poser très brillants n’ont finalem ent pas les réform es napoléoniennes de l’Uni-
des program m es, le systèm e de l’agré fait grand-chose en biologie? Parce versité... 11 y a d’ailleurs un grand
gation, que presque chacun trouve que les plus brillants étaient nor dégel dans l’U niversité elle-m êm e ».
absurde (c’est avant tout un test m aliens. Le c oncours de N orm ale, D ans notre pays, to u t finit par la
d ’expression verbale), m ais auquel puis le concours de l’agrégation, puis politique. N otre prem ier prix N obel
on se g ard era bien de to u c h e r parce la thèse q u ’on im pose: com m ent après tren te ans n’a pas failli à la
qu’il confère aux A nciens un pouvoir voulez-vous devenir un hom m e de tradition. Si le professeur M onod
considérable, le rôle du « p atro n » recherche fondam entale après cela? » critiquait la science française, c ’est
dans la réussite d ’une carrière, l’ins N ous voici ram enés aux prix N obel q u ’il était dans l’opposition au gou
titution rem arquable de conservation français. C ’est q u ’ils ont occupé vernem ent. Le parti com m uniste
intellectuelle que constitue l’in stitut, l’actu alité au fil des sem aines. Les s’em pressait d ’ailleurs de lui offrir
la coutum e suivant laquelle un p ro honneurs d onnaient un su rcro ît d ’au une carte de m em bre pour rem placer
fesseur qui se retire s’o ccupe de sa to rité à leurs voix et, en m êm e celle déchirée il y a longtem ps, à
succession, tous ces facteurs et bien tem ps, leur im posaient le devoir de l’époque où il n’était q u ’un jeune
d ’au tres assurent dans les grandes ne pas laisser se répandre des illu c h erc h eu r inconnu. L a presse parlait
lignes une éto n n an te co ntinuité de sions. Les illusions, quoique insi b ientôt m oins des travaux poursuivis
165
à P asteur que d’un m ystérieux ém is n’avons pas fini de nous y référer. Un
saire dépêché p a r le P.C. chez DICTIONNAIRE nom célèbre ou un titre brillant ne
Jacques M onod. Il fallut un dém enti fait pas sonner juste une idée fausse.
catégorique p our que l’im agination N ous avons m aintes fois cité la
des échotiers cessât de s’éch au ffer: bourde de L aplace: « Il ne p eu t pas
« Je n’ai eu aucun contact de quelque
Hom m age à l'intelligence : tom ber de pierres du ciel parce q u ’il
nature que ce soit avec un délégué le dictionnaire de la bêtise n’y a pas de pierres dans le ciel. »
de ce parti. » Seules les instances Pour renouveler nos références,
gouvernem entales n’ont pas reven N ous le savions - m ais com m ent nous avons désorm ais le choix,
diqué de liens avec nos N obel, ni le prouver? - que nous n’étions pas à l’article Jésus-Christ :
cherché à en c ré e r de spectaculaires. plus sots que nos pères, grands-pères « N on seulem ent Jésus-C hrist était
C ’est dom m age. Elles avaient honoré et arrière-grands-pères, que Victor fils de Dieu, m ais il é ta it d’excellente
le navigateur solitaire Éric T abarly, H ugo n’avait pas été dédaigné au famille du côté de sa M ère. » (M gr
les cham pionnes olym piques M aryse profit de L am artine ou de C h ateau de Q uélan, archevêque de Paris
e t C hristine G oitschel. P ourquoi ne briand, m ais pour quelques obscurs (1778-1839), Sermons.)
pas avoir reconnu avec la m êm e plum itifs (ils s’app elaient Viennei à l’article Flèche:
pom pe les cham pions de la connais et B aour-L orm ian), que l’histoire de « Bien des gens p ré te n d en t que
sance? C ’est dom m age, disions-nous, l’esprit, com m e to u tes les histoires, l’arbalète et la flèche seraient bien
p arce que p our nous - m algré les nous est p résentée rafistolée et plus m eurtrières que le fusil, si l’on
réserves rap p o rtées plus haut — il repeinte! Le « D ic tio n n a ire de la n’avait im aginé d’a rm er celui-ci de
est form idable de voir enfin la science B êtise» (R o b e rt Laffont) nous offre la b a ïo n n ette.» (M . de M aries, Les
française publiquem ent à l’honneur. d’un seul coup 2 500 preuves: Cent merveilles des Sciences et des
Jacques Mousseau. poncifs, erreurs, sottises, absurdités, A rts. 1847.)
jugem ents p érem ptoires que les à l’article Hugo (Victor):
1. Voir dans ce même num éro le bilan scien siècles ont ridiculisés, prévisions « M. H ugo tou ch e à une heure déci
tifique de Camille Delio sur la Cellule: ce qu'on catég o riq u es qui ont mal tourné sive; il a m aintenant trente-six ans,
sait et ce qu'on ignore
2. Celle tâche est remplie par nos confrères. défilent de A à Z. L’entreprise et voici que l’a utorité de son nom
En ce qui concerne les travaux de Lwoff, Jacob naquit com m e un canular de potaches : s’affaiblit de plus en plus. » (G ustave
et M onod, Robert Clarke dans « France-Soir », la p ré p ara tio n du concours d ’entrée Planche, Portraits littéraires, 1838.)
dès le n* du 16 octobre, M arc G ilbert dans
« France-O bservateur » (n" du 27 octobre), à N orm ale supérieure dispose d’abord à l’article Jugement dernier:
M artine A lain-Regnault dans « Science et à tous les défis intellectuels. « Il est à préciser q u ’il y au ra au
Avenir » (n° de novembre 1965), en ont donné Pris au piège de l’idée qu’ils avaient Jugem ent D e rn ier des punitions
des exposés clairs et passionnants.
3. Jean-François Revel: Pourquoi des philo eue en khâgne, à L akanal, Guy pécuniaires aussi bien que des capi
sophes? (J.-J. Pauvert, éditeur). B echtel et Jean-C laude C arrière ont tales, ainsi qu’il se p ratique dans les
4. Voir dans le n* 748 de « i’Express » l’article p endant quinze ans fréquenté les tribunaux hum ains.» (R.P. H yacinthe
de M ichel Friedm an sur Que peuvent les jeunes?
5. Le docteur Pezé a soutenu cette thèse dans m auvais livres (à m i-tem ps seu Le F éb u re, Traite du Jugement
différents bulletins d’inform ation destinés au lem ent). A coups de veilles stu dernier, 1669.)
corps enseignant. dieuses, ils se sont forgé une solide à l’article Nègre:
6. Publié par les Presses Universitaires de
France. Vient de paraître. Jean Piaget est anti-culture. L’habitude est d ’écrém er « Si on lance une pierre sur le crâne
professeur à la Sorbonne (où il a succédé à l’intelligence et de nous la servir sans d’un nègre et q u ’elle le touche, c ’est
M erleau-Ponty) et professeur à l’université de petit-lait. Ils ont opéré une sélection la pierre qui se casse. » (G.S. N athan
Genève.
7. ' Dont les fleurons contem porains lés plus à rebours: ils ont écrém é la bêtise. et H .L. M encken, Jhe american
célèbres sont M aurice M erleau-Ponty et Jean- Leur dictionnaire qui vient de paraître Credo, 1921.)
Paul Sartre. Faut-il préciser que, sur ce terrain contient 2 500 flagrants délits d’imbé à l’article Ouvrier:
de l’enseignement de la psychologie, nous nous
bornons à rapporter le point de vue de Jean cillité retenus parm i 6 000 citations « D e to u tes les conditions de la vie
Piaget sans prendre parti ? initialem ent inventoriées. La sottise hum aine, celle de l’ouvrier est la
8. A tel point que le ministre Christian Fouchet p araît la chose du m onde la mieux plus sûre.» (Th. B arreau, Conseils
s’est récem m ent adressé aux « usagers », les
parents d’élèves, pour leur dem ander des p artagée. Les plus grands — V oltaire, aux ouvriers sur les moyens qu’ils
suggestions! F lau b ert, R ousseau — figurent à son ont d ’être heureux, 1850.)
9. Précisons que l’objet essentiel de son ouvrage répertoire. N ous allons désorm ais Enfin, c a r nous ne pouvons enfiler
n’est pas de faire la critique des structures uni
versitaires. Ce maître de la psychologie — mais jete r sur notre m onde et notre époque des perles p endant 500 pages, à
qui fit des études de philosophie et n’a jamais un regard plus am ène. l’article Doctrine:
passé un examen de psychologie — s’efforce de Le « D ictionnaire de la Bêtise » n’est « T o u te d o ctrine qui n’est pas aussi
faire le partage entre les ambitions démesurées
en notre époque scientifique de la philosophie pas un dictionnaire des idées reçues, ancienne que la Société est une
(ses illusions) et son utilité profonde et éternelle m ais plutôt des idées rejetées e rre u r.» (Paul Bourget, l ’Êtape.)
(être une sagesse). - rejetées, parce que l’hom m e Songeant aux com pilateurs de
10. Au « Nouvel O bservateur » qui publia un
long entretien avec le professeur Monod dans voudrait, pour son honneur, q u ’elles l’avenir, j ’ose à peine signer.
son n‘ 49 (du 20 au 26 octobre 1945). n’aient jam ais été ém ises. N ous Jacques Mousseau.
166
PHILOSOPHIE
R. Abellio jette un pont entre
la science et la métaphysique
Raymond Abellio vient de publier dans la collection « Bibliothèque
des Idées», de la N .R .F ., une véritable somme de ses recherches
dans un essai de phénom énologie génétique, la Structure absolue.
C e titre provoquera, en lui-m êm e,
beaucoup de critiques, voire de néga
tions passionnées, sinon un silence ture qui n’ignorent ni la term inologie
m éprisant, c ar on le c o n fo n d ra faci de la science ni celle de la philo
lem ent avec une structure de l’Absolu sophie. L’impossibilité de résum er en
qui éq uivaudrait pour beau co u p à quelques lignes l’ouvrage d ’A bellio
la quadrature du cercle. Et pourtant... est une évidence, et un tel « digest»
il a p p araît à quelques-uns, venus serait tra h ir à la fois l’a u te u r et ses
d’horizons bien différents, une possi idées. Aussi nous c o n tenterons-nous
bilité de m ieux co nnaître, sinon de de relever quelques points appa
mieux com prendre une relation trans rem m ent essentiels et quelques lignes
cendante à l’ensem ble des élém ents directrices qui sem blent guider l’es
qui co n stitu en t nos connaissances prit vers « une philosophie de la cons
scientifiques e t nos interprétations cience » située au-delà d’une « philo
philosophiques. Un pont sem ble sophie du con cep t» . lem ent, la c onception de stru ctu re.
devoir être je té entre Science et Elle doit adm ettre une philosophie
M étaphysique p our les rendre com Structurer à tout prix de la conscience, une ontologie, c ’est-
plém entaires et non plus antagonistes. à-dire une science de l’être où la
Pourquoi suis-je am ené à écrire Le co n cep t de stru c tu re sem ble tire r com plém entarité intègre les distinc
ici, à propos de R aym ond Abellio? son c réd it et son prestige d ’une tions et les oppositions form elles. A
D ’abord parce q u ’il est m on ami. «c o m p la isan te souplesse de sens». ce plan, l’intuition com plète la d é
Ensuite parce que nos tentatives, D ans tous les langages, ce « m ot- m onstration.
fort différentes en a p p aren ce, se refuge » po u rrait être un « m ot-
rejoignent sur l’essentiel. Enfin parce piège» lorsqu’il n’est pas un alibi. Il faut une méthode
que je le tiens po u r le seul écrivain A lors que les « stru c tu re s» se m ul
actuel capable d ’associer la pro tiplient, il faut les réduire, les h iéra r P artan t du p ostulat de l’in terd é
fondeur du penseur au talen t du ro chiser, les stru c tu re r et re trouver p endance universelle, l’a u te u r pro
m ancier. H eureux les Pacifiques, les ainsi le sens de leur « stru c tu ra tio n ». pose de m ener de front « la d é co u
Yeux d'Ézéchiel sont ouverts, la Fosse C e tte co n statatio n nous am ène à verte de la m éthode de stru ctu ratio n
de Babel restero n t des exem ples re c h e rc h e r l’« in terd ép en d an ce glo et la stru ctu ratio n de la m éthode».
exceptionnels du rom an philoso bale en tre élém ents adéq u ats» et à D ans une prem ière phase, qu atre
phique contem porain. dépasser le plan du spatial de leurs pôles, répartis en deux couples a n ta
Si les essais an térieu rs, Vers un nou relations p o u r y introduire la notion gonistes, engagent le m ouvem ent
veau prophétisme, la Bible, document du T em ps et, en fait, de dynam ique. dialectique par deux rotations de
chiffré, l ’Assom ption de l ’Europe, « L ’interdépendance é ta n t universelle sens inverses. D ans une seconde
sacrifiaient tro p à un langage ésoté- ou n’é ta n t pas», la Science se révèle phase liée au m ouvem ent dialec
rique, la Structure absolue se veut incapable à elle seule de fonder tique, ces rotations s’o uvrent vers
accessible à tous les hom m es de cul réellem en t, c ’est-à-dire universel une différenciation et vers une inté-
167
! • “ gration égalem ent croissantes du m éthodologique, aspect du « nouvel
cham p, selon un axe bipolaire. Ainsi esprit scientifique» dont G aston
se trouve co nstituée une « stru c tu re PROSPECTIVE B achelard proclam ait, il y a tren te
unique et unifiante de l’univers, ans, la nécessité. Les titres de cha
c’est-à-dire le cham p de tous les pitre indiquent suffisam m ent la p ro
cham ps» selon six pôles ou « senaire», gression, depuis un cartésianism e
dont une polarité « descend et s’e n ra
Un grand commis de l'État d’école (qui au rait exaspéré D es
cine dans la m ultiplicité», et l’autre en quête d'une méthode cartes) ju sq u ’à la prise de conscience
polarité « m onte » vers l’unité. d’une révision indispensable. N ’en
D ans la succession des chapitres. A l’excès de spécialisation, m aladie citons que quelques-uns: «O ù il est
A bellio va appliquer ce schém a dia générale de notre civilisation contem m ontré par l’H istoire com m e p a r la
lectique, et il ab o rd era avec succès poraine, l’esprit trançais ajoute la Science que nous vivons une crise
la p lupart des aspects de la C onnais m anie de la division des genres. On de m utation... Où il se précise que
san ce: l’être, les com portem ents, le s’é to n n e ra sans doute q u ’un haut la crise de notre tem ps est due à une
tem ps, l’histoire, l’O ccident, la th éo fo n ctionnaire s’attaque à des p ro crise de la m éthode... Où il y a crise
logie, l’anthropologie. Il im porte blèm es de m éthodologie, rep ren n e de la m éthode, il y a crise de la
m oins d ’ad m ettre ou de refuser, de l’effort de D escartes, em piète sur le raison... Où il y a crise de la raison,
croire ou de nier le « senaire » dom aine réservé des philosophes. il y a crise de la philosophie... O ù il
d ’A bellio que de lui reco n n aître C ’est oublier que la p lupart des logi est m ontré q u ’une m utation des
objectivem ent une capacité d 'associer ciens furent chargés de fonctions stru ctu res m entales est possible sans
a ujourd’hui la phénom énologie hus- officielles, que L eibniz et B acon, par sacrilège... La recherche m éthodolo
serlienne et la m éthode cartésienne, exem ple, furent ministres. En somme, gique conduit à une réform e intellec
l’interrogation pascalienne et l’indé- cela n’a rien que de très norm al. La tuelle et m orale. »
term inism e physique, les rétroactions logique est une codification d’actes;
cybernétiques et les régulations c a ta actes abstraits dans le cas de la Le nouvel esprit scientifique
lytiques, la dialectique de l’ordre et «p e n sé e p u re » ; actes appliqués,
du désordre et tout ce qui m obilise dans tous les cas de l’organisation. La question reste: P ourquoi l’auteur,
au jo u rd ’hui la m athém atique statis Elle est instrum entale, com m e disait ayant si bien déblayé le terra in , si
tique, la physique probabiliste, la A ristote, opérationnelle, com m e nous fortem ent m arqué un besoin, n’entre
physiologie des fonctions, l’art spatio préférons dire au jo u rd ’hui. L’expé prend pas de construire et laisse « aux
dynam ique, la sém antique vers une rience d ’une fonction adm inistrative, jeu n e s hom m es, touchés par to u t ce
reconnaissance d’une dynamique où m ilitaire, politique au sens large du q u’ils ont lu dans ces pages, le soin
les notions de T em ps et d ’O rganicité m ot, sem ble à peu près indispensable de se rassem bler et d ’écrire le
d eviennent im pératives. à une réflexion sur la m éthode. nouveau Discours de la Méthode, en
Le livre de M aurice Papon, Vers un hom m age à D escartes et en tém oi
A u -d e là de l'ésotérism e nouveau Discours de la méthode (G al gnage de leur confiance en l’avenir»?
lim ard), se situe dans c ette lignée: La grande valeur du livre de M aurice
A près avoir pris ses distances avec la m éditation du théoricien a été Papon est peu t-être m oins dans ce
l’ésotérism e, qui fut un « p a lie r» , il visiblem ent inspirée par l’expérience qu’il apporte q u ’en ce q u ’il fait sentir
n ’est pas exclu de voir A bellio d é du p ra tic ie n 1. Son c a ra c tè re typi d’une défaillance de n otre m ém oire,
passer la phénom énologie d ’H usserl, quem ent c ontem porain se m arque, d’une m yopie envers les valeurs du
qui est le support actuel de sa philo de façon délibérée, en ce q u ’il pose passé qui fausse n otre vision de
sophie ou un autre palier. A vec la plus de questions qu’il ne propose de l’avenir. Il a le m érite de le savoir
notion de « g é n étiq u e» , il s’avance réponses, en ce qu’il m ontre les insuf et de le dire: « Je p ourrais dire, après
vers un « pouvoir universel qui engage fisances du passé p our souligner le A ndré G id e : A présent, je tte m on
un m ode e n tièrem en t nouveau de besoin d ’un avenir. La naïveté de la livre... E t a jo u te r: Fais le tien; car
connaissance » et c ette conscience m éthodologie traditionnelle é ta it de l’entreprise est loin d ’être achevée
claire rejoint une « pleine, en tière vouloir à to u t prix définir « les lois de avec la dern ière page: elle com
et universelle prise de conscience de la pensée », selon les term es du grand m ence. » C ’est une bonne chose p our
soi-m êm e» (H usserl), qui s’accorde Boole, croyant que l’hom m e et sa le progrès que les provocations Elles
avec la tradition dans sa to talité et pensée é ta ien t im m uables. N ous conduisent presque infailliblem ent à
avec une sagesse aussi ancienne que savons, un siècle après le fondateur la révolte et, de c ette révolte que
présente. P eut-être app artenait-il à de la logique m athém atique, que la l’au te u r suscite avec un peu de
un tenant décidé de î’« incertitude » connaissance est loin d ’avoir attein t m achiavélism e, l’hum anité a besoin.
créa tric e de rendre un hom m age ses lim ites. Gabriel Veraldi.
réfléchi à l’a u te u r de la Structure Vers un nouveau Discours de la Méthode
absolue. est une illustration, d ’une clarté 1. Faut-il le rappeler? M aurice Papon est préfet
Jacques Ménétrier. cartésienne, de ce nouvel esprit de police de la Seine.
riche en possibilités: chaque page est sont bien conçus, que le prix enfin est
parfaitem en t équilibrée en tre le très raisonnable. La vulgarisation
texte, rem arq u ab lem en t lisible, et les scientifique trouvera sa voie avec de
photos, qui, en noir ou en couleur, telles réalisations. Il s’agit de m ettre
constituent de m erveilleux docum ents. le savoir à la po rtée du plus grand
Une grande réussite en M ais ce q u ’il faut souligner surtout, nom bre. F rançois Le L ionnais le
c ’est que ce ne sont pas là seulem ent souligne, dans sa préface du volum e
matière de vulgarisation des livres agréables à l’œil e t utiles à consacré aux m athém atiques: « N ous
l’intelligence: l’esprit dans lequel ils som m es à la fois les sp ectateu rs et
Il est parfaitem ent possible à la vul ont été conçus en fait des instrum ents les acteurs d ’un événem ent sans
garisation scientifique d’être à la fois de c ette « révolution planétaire » précéd en t dans l’histoire de l’H um a-
d’une com pétence indiscutable, vue qui est en train de se produire. nité: la croissance explosive des
du côté des spécialistes, et d ’un Pour ne citer q u ’un exem ple, celui Sciences, de to u tes les Sciences et,
a ttrait irrésistible, vue du côté des de la Matière, une place est faite par voie de conséquence, de toutes
profanes. Le m eilleur exem ple en dans ce volum e à la réfutation de la les T echniques. C ’est à la fois un
est sans aucun doute la collection loi de la parité p a r les deux jeu n es droit, un devoir e t une nécessité
le Monde des sciences de la célèbre savants chinois, T sung D ao Lee p our tout hom m e, à quelque pays ou
publication am éricaine « Life » — col (université de C olum bia) e t C hen m ilieu social q u ’il app artien n e, que
lection qui est en train d’ê tre tra Ning Yang (institut des H autes de prendre conscience de l’am pleur
duite e t publiée en français (prem iers É tudes de Princeton), qui reçurent de cette révolution, car en p é n étran t
titres: les Mathématiques, la Cellule, le prix N obel p our cette d écouverte dans tous les détails de la vie qu o ti
la Matière, PÉnergie, les Machines, le capitale pour la physique m oderne, dienne elle d o n n era au XX' siècle un
Corps. T itres suivants: le Cerveau, le m ais d ’un abord quelque peu ardu. visage plus différent de celui de
Savant, etc). La grande revue am éri R egard neuf vers le futur, donc, mais notre époque que celle-ci n’a différé
caine, d’une part, fait appel p our la aussi vers le passé: dans le m êm e de la préhistoire.
partie rédactionnelle à des person volum e, ju stice est rendue aux re » C e n’est pas seulem ent l’ensei
nalités de prem ier plan, professeurs, cherches alchim iques, qui sont ana gnem ent des Sciences dans les écoles
savants, écrivains, et, d ’au tre part, lysées avec non-conform ism e. et dans les universités qui devra
utilise les énorm es m oyens typo s’a d ap ter à c ette situation. Les
graphiques et iconographiques de ses U n véritable instrum en t de travail progrès de nos connaissances sont si
dép artem en ts scientifiques, artis rapides que la vulgarisation scienti
tiques e t littéraires. Le résultat cons C ’est pourquoi, bien q u ’en général fique et sa diffusion p o u rro n t de
titue une réussite sans p récédent. on puisse, hélas! toujours trouver m oins en m oins ê tre considérées
quelque chose à redire à la vulgari com m e une activité sym pathique,
U n e équipe de spécialistes sation scientifique, la collection certes, m ais m ineure, com m e un
« Life » me p araît au c o n traire irré passe-tem ps d’am ateurs écrivant pour
Parm i les collaborateurs appelés par p ro c h ab le: o utre la qualité du texte d’autres am ateurs, mais com m e une
« Life», c’est urle suite de noms qui se e t des illustrations d o n t je viens de fonction essentielle de la Société
assent de com m entaires: Ralph E. parler, il faut aussi n o ter que la tra en m arche vers un destin que nous
E app, physicien, qui participa au duction française est toujours excel pouvons à peine entrevoir. »
développem ent de la bom be atom ique lente, que les index et la bibliographie Jacques Bergier.
e t écrivain très connu (il a no tam
m ent étudié dans K ill and Overkill les
problèm es de la politique de défense
posés p a r la bom be H ); R ené D ubos,
professeur à l’institut R ockefeller, et
qui a notam m ent déco u v ert la tyro-
thricine; H enry M argenau, professeur
de sciences physiques et de physique
générale à l’université de Y ale;
M itchell W ilson, ancien chargé de
recherches à l’université de Colum bia,
au te u r d ’une histoire de la tech n o
logie aux U.S.A. (A m erican Science
and Invention) e t de rom ans, etc.
Q uant à la présentation m êm e de
chaque ouvrage, c ’est un m odèle de
cette « typographie foisonnante » si
169
Science
daigne. Une belle étude sur la Mafia. la lutte contre la religion, la réh ab i
Il convient de rappeler, dans cet litation de la natu re et de l’hom m e.
LIBRAIRIE ordre de rech erch e, le livre capital C ’est l’histoire de la pensée fran
de F ran co C agnetta, Bandits d'Orgo- çaise en tan t que volonté d’exprim er
solo, paru chez B uchet-C hastel en une « conception unitaire de. l’hom me
1963. et de la natu re» : d ’H olbach, D iderot,
L’H O M M E IN T E R IE U R Sade, H elvétius... mais aussi Voyer
Les utopies de la Renaissance (Presses d’A rgenson, Sylvain M aréchal,
S enancour: Obermann (Pion. Coll. U niversitaires de Bruxelles et de M a u b e rt de G ouvest, N aigeon,
« B ibliothèque 10/18») 8,70 F. Paris) 23 F, 230 F belges. R obinet, D om D escham ps, D estu tt
R éédition, en form at de poche, du Il s’agit des actes du colloque in te r de T racy, etc. A ces sources puise
livre d ’un solitaire qui aspirait au national de 1961. Précieuses com m u to u te une tradition laïque de libre
bonheur. Obermann (1804) est l’œ uvre nications sur la C ité idéale, sur les exam en. R appelons, dans la m êm e
d’un « La M ettrie m âtiné de Saint- rêves a rchitecturaux d ont les racines direction de recherche, le p récéd en t
Ju st» , com m e l’a dit E tiem ble. De sont la réalité urbaine de l’époque. volum e de la collection : les Libertins
fait, c ’est un livre audacieux, qui L’u topie p roprem ent dite s’installe au xvii'siècle, p a r A ntoine A dam .
tra ite de la volupté, du suicide, du en E urope dès que les hom m es adop
divorce. Inquiet, Senancour se voulut ten t une attitu d e que nous nom m e K ostas P apaionnou: les M arxistes
inquiéteur. rions au jo u rd ’hui « progressiste ». (Coll. « J ’ai lu l’essentiel ») 5 F.
N icolas de C ues, C ardan, B urton (de De Hegel au m anifeste des écrivains
Jean M ontaurier: Ni saints ni maudits qui P ierre M esnard présente l’éton- hongrois, en passant p a r la social-
(Pion) 9,25 F. nante préface à VAnatomie de la d ém ocratie et le com m unism e p ro
M onologue du p rêtre à p a rtir des Mélancolie), M orus, etc. C e qui p rem en t dit. N aissance, dévelop
E critures. Le poèm e de la grâce ressort de ces savants propos, c ’est pem ent et évolution d ’une triple
sacerdotale et, me sem ble-t-il, les har que, bien souvent, les utopistes de la idéologie: régim e économ ique, sys
m oniques du secret des confesseurs. R enaissance furent en m êm e tem ps tèm e de pouvoir, style d’action.
des hom m es profondém ent attach és Précieux recueil de textes d ’accès
R ené de Solier: Curandera (J.-J. au réel: leur idéalism e se n ourrit de parfois difficile, qui jalonne l’his
P auvert) 9 F. réalism e. Un livre im portant à p lacer toire du plus grand m ouvem ent de
R écit d’une expérience des cham au plus près de Y Essor de la philo liberté d ’esprit face aux valeurs
pignons hallucinogènes sous la d irec sophie politique au x v r siècle, de traditionnelles, et d ’une idéologie
tion d’une cham ane qui co n n aît le Pierre M esnard, paru chez Vrin en qui polarise le m onde contem porain.
secret des herbes (curandera), au 1936 et réédité en 1952.
M exique. D ans la lignée des initiés Boris de R achew iltz: Eros noir (La
d’E leusis, d ’A rtaud, de M ichaux, Dictionnaire de Sexologie (J.-J. Jeune Parque) 40 F.
etc., pour voir enfin le « dedans du Pauvert) 96 F. U ne érotique à peu près inconnue,
m asque », po u r p é n étrer, com m e dit Supplém ent (A-Z) du célèbre Dic une érotique qui est aussi une mys
Solier, « dans un m onde, un univers tionnaire de Sexologie publié voici tique. Les m œ urs sexuelles de
hors du tem ps». La drogue com m e trois ans sous la direction de J.-M . l’A frique noire, de la p réhistoire à
révélation d’un M oi profond. Cf. Lo D uca. En F ra n c e, ces deux nos jours, révèlent un éros sacré,
Planète n°’ 7 et 22. ouvrages courageux constituent utilitaire, préservé du poids de la
« le seul outil de connaissance sexo-
logique d ont nous disposions». C ’est
l’éd iteu r qui le dit, et c ’est vrai si
ID É E S ET C O N N A ISSA N C E nous nous situons au niveau de la
vulgarisation. C ’est vrai dans la
m esure où il convient de m êler éro-
D om inique F ern an d ez: Mère M édi tologie et sexologie. On ne supprim e
terranée (G rasset) 19 F. pas les instincts en n’en p arlant pas.
Un a u te u r qui a beaucoup lu, beau
coup vu. Son essai est un m odèle R oland D esné: les M atérialistes
du genre et constitue la plus intelli français de 1750 à 1800 (B uchet-
gente approche sociale, psycholo C hastel).
gique, m ythologique et historique de A nthologie de « textes peu connus ou
l’Italie du Sud, ce m onde relati d’accès difficile», parfois inédits
vem ent figé dans une éthique m édié (D om D escham ps, m arquis de Voyer),
vale com m e dans sa beauté rude. qui jalo n n en t le procès de D ieu,
N aples, la Sicile, la C alabre, la Sar- la conception m atérialiste de l’âm e,
170
Librairie
culpabilité. L’érotique africaine p a r Planète connaissent certain em en t le s’écrie finalem ent: «N o u s som m es
ticipe d’une conception de l’univers bon livre de Jacq u es G raven, tous ses héritiers.» H élas! p our un
et tend au bien de la collectivité. l ’H om m e et l ’animal), je signale Joyce ou une Virginia W oolf, que de
D ’où son absence d ’intim ité, d’où plus particu lièrem en t la note 20 de proustiens ridicules (com m e M olière
ses rites collectifs. A dm irables photos, la page 369: elle constitue une disait des « précieuses »), qui cul
m ais q u ’on ne se m éprenne pas; il ne bibliographie quasi exhaustive de la tivent le m icro-événem ent et tendent
s’agit pas d’un R apport Kinsey sur le question. N icole avait écrit un Traité vers le silence... Un beau recueil
c om portem ent sexuel des N oirs de l ’âme des bêtes avec des réflexions d’articles, adm irablem ent illustré.
d’A frique: il s’agit d’un ouvrage physiques et morales.
d’ethnologie. Com plète le plus récent Tolstoï, par divers (H a ch e tte . Coll.
volum e de l’E ncyclopédie P lanète: G eneviève D elassault: la Pensée « G énies et R éalités») 37 F.
F e rnando H enriquez, la Sexualité janséniste en dehors de Pascal O uvrage conçu sur les m êm es prin
sauvage, 15 F. (B uchet-C hastel). cipes que le précédent. Au som m aire,
E xtraits des œ uvres théologiques, T royat (au teu r du m onum ental
philosophiques, pédagogiques et Tolstoï paru chez Fayard, 30 F),
littéraires de Saint-C yran, Sacy, Sophie Laffite, Jacques M adaule,
H IS T O IR E L IT T É R A IR E A rnauld, N icole, L ancelot, Singlin, T ersen, L anoux, O ldenbourg, G our-
etc. E xcellente introduction par finkel, H unebelle et, bien entendu,
G . D elassault. R om ain G ary. T olstoï et Proust, ou
Léon R obin: la Théorie platonicienne les deux révolutionnaires du rom an.
de l ’amour (P .U .F .) 12 F. Jean M esnard: édition des Œuvres E ntre ces deux pôles, le rom an sans
D euxièm e réédition de la thèse complètes de Biaise Pascal («B iblio rom anesque, intim iste, et le rom an
com plém entaire du célèbre hellé thèque eu ro p éen n e» . D esclée de « total » (Cf. le Pour Sganarelle, de
niste (soutenue en 1908). É tude capi B rouver) 48 F. R. G ary), se cherche a ctuellem ent
tale qui situe l’am our platonique en Prem ier tom e d ’un m onum ent d ’éru un genre qui a perdu ses prestiges du
tant que philosophie, loi universelle dition. D ocum ents généraux relatifs siècle dernier.
anim ant le m onde. A nalyses m inu à la vie et à l’œ uvre de Pascal. C ette
tieuses du Banquet et du Phèdre. édition, qui est le fruit d ’une vie de
L’a m our platonique est lié à l’âm e, travaux et de rech erch es, s’annonce R E L IG IO N S ET R E L IG IO N
donc à la connaissance. R appelons, com m e une som m e. On la salue avec
à propos de Platon, c ette phrase de le plus grand respect. Ce sera pour
Suzanne Lilar dans le Couple: « N ous longtem ps l ’édition de Pascal. Pierre Jo b it: Thérèse d'Avila (Bloud
lui devons la ch arte de l’am our et G ay) 25 F.
occidental. » G ilb ert Lély: Vie du marquis de Sade L ’« itinéraire terre stre » de la mys
(J.-J. Pauvert) 39 F. tique la plus discutée, qui fut c o n tra
M arc E scholier: Port-Royal (R o b ert R éédition en un seul volum e des dictoirem ent frivole et profonde,
Laffont) 18 F. deux tom es parus chez G allim ard en excessive et raisonnable, m ondaine
L’am our de D ieu com m e aventure. 1952 et 1957, allégée des pièces et recluse, sévère et charm euse,
Le jansénism e raco n té, depuis la justificatives, m ais non privée des m alade et joyeuse, m essagère et
bénédiction de Jacqueline A rnauld références. N ou v eau tés: un texte recueillie, en un m ot m ystique et
à Saint-A ntoine-des-C ham ps, en inédit, la déposition de Jeanne charnelle. Un beau livre docte et
1599, ju sq u ’aux danses des convul T estard, victim e des jeux é rotiques intelligent, adm irablem ent écrit.
sionnâmes sur la tom be du diacre du m arquis, et un texte de police qui
Pâris, en 1731. D ’une lecture aisée aide à im aginer les orgies réelles du O scar Panizza: le Concile d ’amour
et agréable. Les « jo in ts» rom a libertin. O uvrage de base p our qui (J.-J. Pauvert. Coll. « L ibertés») 2 F.
nesques ont de la vraisem blance. s’intéresse à l’a u te u r de Justine. N é de papa bigot et de m ère hugue
On aim e ou on n’aim e pas cette note, le B avarois Panizza, à la fin
m anière de c o n te r l’histoire. Proust, p a r divers (H a ch e tte . Coll. du siècle dernier, co n te d ra m a ti
« G én ies et R éalités») 37 F. q uem ent l’histoire de l’invention de
A rnauld et N icole: la Logique ou A ntoine A dam re tra ce la vie, « labo la vérole au Paradis. Sa « tragédie
l ’art de penser (P .U .F .) 28 F. rato ire d’une œ u v re » ; J.-F . Revel céleste » est im pie, mais c ’est un
Prem ière édition critique intégrale étudie la stru ctu re d’un « rom an sans chef-d’œ uvre.
d’une œ uvre m ajeure de la pensée rom an esq u e» ; M athieu G aley re
française au xvn* siècle. M érite un cherche le com ique proustien. M aurice D om m angei: le Curé Meslier
grand coup de chapeau d ’adm iration D ’au tres essais p o rten t sur l’hom m e (Julliard. « D ossiers des L ettres nou
et de gratitude pour la richesse des de lettres, la peinture, le bergso velles ») 30 F.
notes. Aux curieux de théories sur nism e, la fam ille dans l’œ uvre de Biographie et étude de l’œ uvre pos
l’âm e des bêtes (les lecteurs de M arcel Proust. T hierry-M aulnier thum e d ’un « incroyant en soutane »
* • “ A sa m ort, en 1729, le curé d’É tré- O livier L oyer: les Chrétientés cel
pigny, près de M ézières, laissait un tiques (P .U .F .) 8 F.
texte révélant son athéism e et ses P etit p a r sa taille, ce volum e est
opinions révolutionnaires. V oltaire im portant p a r son sujet: il p erm et
d écouvrit c ette arm e de guerre en de c om prendre les origines spiri
1735 et en publia une paraphrase tuelles du M oyen A ge, de saisir le
en 1762, mais le vieux lu tte u r avait m om ent où s’o péra une synthèse
gazé sur l’athéism e du curé. M aurice en tre l’esprit b arb are et l’esprit
D om m anget rem et les choses au chrétien. T en an ts d ’un christianism e
point: il raconte une vie d ’im pos héroïque, les C eltes ont légué au
ture religieuse, p art à la recherche m onde l’un des plus beaux m ythes
des sources du Testament, étudie les m odernes: le G raal.
c onceptions philosophiques de
M eslier, ses idées politiques et
sociales. T hèm es audacieux à l’é LIVRES D ’A R T
p o q u e: la foi est une croyance
aveugle, Jésus fut un hom m e de
néant, les m iracles sont une im pos A ndré M alraux: le Musée imaginaire que le photographe Beny a presque
ture, il n’existe q u ’une substance (T om e 1. Coll. « Id é es/A rts» . G alli toujours pu m ettre en situation ces
unique: l’univers, etc. M eslier, ou m ard) 7 F. lieux qui firent vibrer la rom ancière:
la Penélope du sacerdoce: il défaisait Un grand livre d ’érudition et de une palm e, une branche m orte ou
la nuit ce qu’il avait fait le jo u r. rêverie en édition de poche. une racine, des passants, un brouillard
surréaliste, de l’eau, des feuilles
Dom A elred G rah am : le Zen chrétien M ax F rie d lâ n d er: De Van Eyck à m ortes. C ’est beau, c ’est beau, ces
(B uchet-C hastel) 15 F. Breughel (Coll. « H isto ire de l’A rt». lieux où passèrent les dieux ou les
Un prieu r de la com m unauté béné Julliard) 60 F. plaisirs, les arm es ou les sorciers.
dictine de P ortsm outh p art à la P rem ière trad u ctio n française d ’une L’œ il écoute, com m e l’esprit.
recherche des affinités entre l’éthique édition allem ande qui rem onte à
bouddhiste et l’éthique chrétienne. 1916. D es notes re to u c h en t le texte
Il pense que « le contexte convenable quand il y a lieu, mais, en vérité, É T U D E S D IF F É R E N T E S
du zen, en E urope et en A m érique, peu fu ren t nécessaires. Illustrations
se trouve dans une tradition de la en noir et blanc; quelques-unes seu
sagesse occidentale parallèle» et se lem ent en couleur. M arie-M adeleine D avy: Initiation à
dem ande, en conclusion, « si le rôle la symbolique romane (Flam m arion)
principal du zen en O ccident ne p a r Rose M acaulay: la Voix des ruines 22 F.
viendrait pas à être celui du pacifi (H atier) 98 F. R éédition de YEssai sur la sym bo
cateur, celui qui réconcilierait une Q uiconque au ra vu une fois ce chef- lique romane. Un aspect très p a rti
fois p o u r to u tes les deux sœ urs d’œ uvre littéraire et photographique culier du x ir siècle, m ais non le
querelleuses que sont M arthe et n’aura de cesse q u ’il le possède. Il m oins im portant, puisque le langage-
M arie». O uvrage de bonne foi, m ’a s’agit d’un livre constitué par des du sym bole, devenu pour nous mys
t-il sem blé, d ’un m oine am éricain extraits de deux ouvrages de la térieux, est le langage de l’expérience
rom pu à la m éditation. ro m ancière Rose M acaulay (dis spirituelle. La littératu re, la th éo
parue en 1958) et p a r les ph o to logie, l’a rt m édiévaux ne sont
N icole V andier-N icolas: le Taoïsme graphies que R oloff Beny est allé vraim ent accessibles que si nous
(Presses Universitaires de France) 7 F. c h erc h er un peu p a rto u t dans le faisons effort po u r en reco n stitu er
E ntre le Yin et le Yang. U ne des m onde p o u r les illustrer. Ces ruines la m entalité. C om m e l’écrivait
trois religions chinoises. U ne philo du tem ps ou de la folie des hom m es, Étienne Gilson à propos de R abelais:
sophie. Une politique. Le taoïsm e elles se chargent, grâce à l’union de « Il faut se m ettre en é ta t de
« a p rép aré, à la fin des T em ps deux talents, d ’une poésie et d ’une com prendre les textes avant de les
antiques, l’avènem ent du pouvoir éloquence qui m éritent le plus grand c o m m en ter» , ce que ne fait pas la
absolu». Rien d’é to n n a n t à ce que le succès. Le livre est cher, m ais il est critique barthienne. M -M . Davy,
dern ier M aître céleste ait proposé de ceux q u ’on offre avec fierté à des pour les textes et pour la pierre, nous
son aide pour co llab o rer à la recons amis qui en sont dignes. Qui entend aide à c ern e r la com plexe notion de
tru ctio n socialiste de la C hine. la «voix des ruines» lâche la bride sym bole et ses significations exem
O uvrage sim ple et clair, qui cons à l’im aginaire, dans un clim at plaires. Il ap p araît que la pédagogie
titue la m eilleure introduction à une étrange, fantom atique. Et rôdent les théologique du xii* siècle puise ses
spiritualité et à une sagesse é tra n fantôm es du passé, et passent les signes, ses images et ses m ythes aussi
gères. souvenirs de voyage. D ’au tan t plus bien dans l’A ntiquité, dans le m er-
172
Librairie
veilleux, que dans son univers G eorges C a tta u i: Orphisme et pro Valsan a réuni en un volum e tous les
chrétien et le m onde co n cre t de son phétie chez les poètes français (1850- articles de G uénon traitan t des sym
tem ps. Le sym bole rom an ainsi 1950) (Pion) 12,35 F. boles traditionnels, sous le titre :
appréhendé devient « pont, présence, M allarm é, on le sait, m éditait « l’ex Symboles fondam entaux de la science
langage universel». 11 com ble le plication orphique de la terre qui est sacrée (G allim ard, 1962. Coll. « T ra
hiatus en tre le visible et l’invisible, le seul devoir du po ète et le jeu litté dition », 27 F). L ’opuscule de L ucien
sans le vulgaire m ot à m ot de l’allé raire par excellence». G eorges M éroz, qui d ate de la m êm e année,
gorie. Il provoque un « é ta t exta C attau i est allé à la rech erch e des p erm et de suivre plus aisém ent cette
tique » et ne suppose pas nécessai explications de H ugo, N erval, B au pensée différente. C ’est pourquoi je
rem ent le savoir p our l’hom m e delaire, M allarm é, R im baud, Valéry lui fais place dans ce nouveau «G uide
m édiéval qui en nourrit sa faim et C laudel. Il est certain que H ugo perm an en t de la lecture ».
spirituelle. Un beau livre à p lac er a fait l’expérience de l’h o rreu r
tout à côté des suivants. sacrée (pour ceux qui ne possèdent Francis M azière: Fantastique île de
ni les Tables tournantes de Jersey, de Pâques (R o b e rt Laffont) 15 F.
Fulcanelli: le M ystère des Cathé G ustave Sim on, ni les Œuvres com R écit d’une expédition et d ’une
drales. Les Demeures philosophâtes plètes dans l’édition J.-J. Pauvert, recherche dans l’île du silence, de
(J.-J. Pauvert) 58 F et 120 F. cf. l’anthologie récente établie p a r le la faim et de l’angoisse. Et du secret,
Rééditions attendues de deux ouvrages professeur Jean G a udon, parue chez pas encore percé.
qui p e rm e tte n t de lire les porches Pauvert sous le titre : Ce que disent Bernard Gros.
des c athédrales et l’o rnem entation les Tables parlantes, 15 F). L’orphism e
de certaines dem eures du passé avec de N erval, celui de M allarm é sont
un autre regard que le regard évidents. Je crois m oins à un
chrétien. Pour l’in itié m ystérieux R im baud kabbaliste, pas du tout à
(nul, à m a connaissance, n’a su Pillum inism e néo-pythagoricien de Ce qui se lit
p e rce r l’identité de Fulcanelli), ces Valéry. Q uant à la sym bolique de
lieux sont couverts de signes éso- C laudel... j ’y suis allergique. M ais Notre critique Bernard Gros a établi
avec Paul Callens, directeur du « Furet
tériques: Paris, A m iens, Lisieux ou c ’est une affaire de goût. Le recueil du Nord », à Lille, la plus importante
C oulonges-sur-l’A utize. Sur les d ’essais de G . C attaui est riche, librairie de France, la liste des succès
portails, les alchim istes venaient passionné, et passionnant. de vente:
ch erc h er la voie du G ra n d Œ uvre.
Sur la façade des dem eures, l’o rn e L ucien M éroz: René Guénon ou la F rançoise Sagan: la C ham ade
m entation disait que là un alchim iste sagesse initiative (Pion) 6, 80 F. (Julliard) 15 F.
l’avait réalisé. C ’est passionnant et, É tude relativem ent sim ple de l’une H enri T ro y at: les E ygletière
malgré certaines réserves à faire des pensées les plus fortes de notre (Flam m arion) 14,50 F.
quant aux considérations historiques tem ps, q u ’on suive ou non ses prin A lphonse A llais: Allais...
et étym ologiques de F ulcanelli, ce cipes de connaissance m étaphysique. g rem ent (Poche) 2 F.
n’est pro b ab lem en t pas si faux P arti de l’o ccultism e, G u énon a su Jules R oy: le Voyage en C hine
(Cf. Planète n° 15, itinéraire, par re n o u er avec la T radition. Il se situe (Julliard) 21 F.
R obert Philippe, dans « la F ran ce com plètem ent en dehors de la m en G eorges-H enri D um ont: His
herm étique »). talité m oderne. Rappelons que M ichel toire universelle (M arab o u t
Université.) Chaque vol.: 7,50 F.
T rès grosse vente de cette
édition, qui en est au T om e 12.
A lan B ark er: la G u e rre de
Sécession (Seghers. Coll. « Vent
d’O uest ») 5 F.
A ndré S oubiran: Journal d’une
fem m e en blanc (2 volum es
SE G E P) 12,60 et 15,40 F.
M aurice Pons: Les saisons
(Julliard) 12 F.
G eorges P érec: Les choses
(Julliard) 9,25 F.
Jacq u es B orel: L’adoration
(G allim ard) 24 F.
C atherine C arone: M arie pleine
de grâces (G allim ard) 12 F.
173
A lire
L'objectif réhabilite
PHOTOGRAPHIE le corps fém inin COSMOGONIE
P ourquoi tan t d ’album s de p h o to corps illum inés». La vision ph o to Une astronomie lyrique
graphies consacrées à la fem m e, à la graphique sait ê tre personnelle et
beauté fém inine, au nu? P eut-être originale; elle propose l’esprit et A u m om ent où to u t co n co u rt à nous
p arce que le p eintre a d éto u rn é le l’âm e de l’artiste qui est d errière faire p ren d re conscience de n otre
regard de la chair, q u ’il agit souvent l’objectif. Sur ce point, l’œ uvre de situation véritable au sein de l’im
com m e s’il c h erch ait à to u t prix à Frédéric Barzilay nous com ble. N ous m ense cosm os, aucune science n’a
nous désespérer. L ’artiste p h o to avions présenté plusieurs de ses besoin plus que l’astronom ie d ’une
graphe nous restitue l’espoir, le goût photographies dans n o tre num éro 9. divulgation auth en tiq u em en t lyrique.
de vivre, en m êm e tem ps que les C et album , qui constitue une sélection Aussi, est-ce avec plaisir que nous
courbes voluptueuses d ’un corps de sévère d’une rech erch e étalée sur saluons la sortie du d ern ier livre de
fem m e, le grain de sa peau, la som p plusieurs années, ne ressem ble à nul R obert T o cq u e t, l ’A stronom ie mo
tuosité de sa chevelure. Il ne s’agit autre. Un choix strict en fait l’égal d ern e'. Le lyrism e du professeur
pas de la « p hotographie artistique », des « N u s» de Bill B randt ou du T o cq u et n’est pas fait de phrases ou
qui est à la p hotographie ce que les récen t C owboy K ate de Sam Haskins. d’images. Il résulte de sa science
tableaux offerts sur les tro tto irs des L ’ouvrage de F réd éric Barzilay, encyclopédique, qui sait à point rap
boulevards sont à la p e in tu re: l’écri préfacé p a r A ndré Pieyre de M an p ro c h er les idées nouvelles, franchir
vain A ndré Pieyre de M andiargues le diargues est publié p a r les éditions les spécialisations.
précise dans sa préface à l’album du M e rcu re de F rance. C ette Astronom ie moderne, c’est le
réalisé p a r F ré d é ric B arzilay; « Les J.M . livre que Flam m arion aurait écrit en
1966. Bilan, certes, de to u tes les
connaissances dans ce dom aine,
puisque CTA-102 et les notes de
M arin er IV sont analysées. M ais,
aussi, ouverture sur le p roblèm e fon
dam ental, celui de la vie dans l’uni
vers, du co n ta ct avec d’autres intel
ligences. T o u t cela est exposé
sim plem ent, facile à com prendre,
sans que, p o u r au tan t, les grands
problèm es soient passés sous silence.
C’est, à juste titre, com m e une longue
recherche de la pensée cosm ique que
T o cq u et nous présente l’astronom ie
et qu’il cite, dans sa conclusion, l’une
des plus belles pages de Flam m arion:
« Plantes inconnues, êtres merveilleux!
H um anités, nos sœ urs, vie prodi
gieuse, inextinguible... infini vivant,
salut! N ous com prenons m aintenant
l’existence de l’Univers, nous sommes
sortis des ténèbres de l’ignorance,
nous entendons les accords de l’har
m onie im m ense, et c’est avec une
conviction inébranlable, fondée sur la
dém onstration positive que nous pro
clam ons du fond de notre conscience
cette vérité désorm ais impérissable:
la vie se développe sans fin dans
l’espace et dans le tem ps. »
1. R obert Tocquet, professeur de Sciences
physiques, membre de la Société astronom ique
Deux « Corps illuminés », de Frédéric Barzilay. de France : ïA stronom ie moderne, 600 pages dont
100 d’illustrations (Productions de Paris).
17 4
Photographie
C O S M O L O G IE
L'univers: un gros cœur qui bat
Que la science vive en état de révolution perm anente, c ’est un fait N ous avons vu que la th éo rie à
avéré qui constitue, sans nul doute, le caractère le plus distinctif laquelle il d oit une p art de sa célé
de notre époque. Pourtant, toutes les disciplines ne sont pas éga brité im plique que l’univers n’est
lement dans cet état excité. Un jour, c ’est la physique nucléaire, jam ais passé par un é ta t super-
dense. O r plusieurs observations
le lendemain, la chimie ou l’océanographie qui font une poussée
effectuées au cours de ces d ernières
de fièvre, qui réalisent la percée. années d o n n en t à penser le c ontraire.
D epuis quelques m ois, l’exaltation vable sont passées de un ou deux Ce fut to u t d ’abord l’astronom e bri
des grandes découvertes s’est em m illiards d ’années-lum ières à cinq ou tannique Ryle qui e n tre p rit de
parée de la cosm ologie. La cosm o dix. E ntre ces deux distances se co m p te r les astres en fonction de
logie, c ’est-à-dire l’étude de l’univers. pro d u it une véritable révolution: leur éloignem ent. N ’oublions pas, en
A ujo u rd ’hui, les savants osent s’in l’apparition des effets cosm ologiques, effet, q u ’en astronom ie le recul
terro g e r sur l’âge de l’univers, sur c ’est-à-dire la clé de l’univers. dans l’espace est aussi un recul dans
ses dim ensions, son histoire, son L ’univers, on le sait a u jo u rd ’hui, le tem ps. En m esurant la densité
destin, sa genèse, sa géom étrie. est en expansion. Q uelle peut être d ’astres aux différentes distances,
C ertes, l’im agination des cosm o l’histoire d ’un univers en expansion? on peut se faire une idée sur la d e n
logues n’a jam ais été stérile. Il existe Il peut avoir com m encé à l’état sité de l’univers aux différentes
de nom breuses hypothèses c osm olo super-dense d ’un « atom e cosm ique époques. Les travaux de Ryle, déjà
giques. M ais, ju sq u ’à présen t, on ne prim itif », puis à se détendre à la suite anciens, sem blaient indiquer que la
voyait guère la possibilité de les d’une fabuleuse explosion à l’origine densité de l’univers était plus forte
dép artag er: on spéculait sur l’univers des tem ps. E t, dans ce cas, on doit dans le passé. M ais H oyle modifia
com m e sur l’A tlantide, en l’absence ad m ettre que sa densité m oyenne ne sa théorie, estim ant que rien ne
de toute confirm ation expérim entale. cesse de dim inuer com m e consé s’opposait à ce que l’univers ait été
Ce tem ps est révolu: les hypothèses quence de cette dilatation. localem ent ou tem p o raire m e n t plus
vont être confrontées avec l’o bser dense.
vation et l’on va, enfin, c o n n aître H o yle se renie lu i-m ê m e R écem m ent, des radioastronom es
la vérité. ont d écouvert dans l’univers une
P ourquoi c ette révolution? A cause Mais l’astronom e b ritan nique Fred sorte de bruit de fond constitué par
des quasars. Jacques B ergier, dans Hoyle avait proposé une autre expli des ondes de 7 cm et qui ne peut
un ré ce n t article (Planète, n° 24), a cation. Selon lui, la m atière se s’expliquer q u ’en supposant l’exis
étudié en détail c ette prodigieuse créait sans cesse dans l’espace cos tence passée d ’un univers super-
d écouverte de l’astronom ie m oderne. m ique, création ex nihilo. C ette appa dense. U ne autre m éthode pour
R appelons en deux m ots q u ’il s’agit rition p erm an en te de m atière ju v é tra n c h e r la controverse de l’univers
d’astres prodigieusem ent lum ineux nile com pensait la dim inution de stationnaire ou à densité variable
et prodigieusem ent lointains dont on densité consécutive à l’expansion consiste à é tu d ier le ra p p o rt hélium -
ignore la nature. Pour ce qui nous cosm ologique. L’univers était .station- hydrogène dans les astres. Ici encore,
concerne, le fait im portant est que naire et en créatio n perm anente. les résultats ne sont pas en accord
ces astres peuvent être vus et étudiés M ais c ette hypothèse séduisante a avec la th éo rie de l’univers statio n
à des distances où les plus brillantes été reniée, il y a quelques sem aines, naire. D ans un tel univers, il devrait
galaxies ont cessé d ’être visibles. p a r son auteur. D ans la revue bri y avoir plus d ’hydrogène.
G râ ce à eux et, surtout, à la nou tannique Nature, l’astronom e a publié Enfin, H oyle ap p o rte lui-m êm e un
velle classe de quasars, les quasars un article qui restera sans doute troisièm e argum ent co n tre sa p ropre
bleus ou B.S.O. (pour Blue Stellar dans l’histoire des sciences com m e hypothèse. Il estim e que la stru ctu re
Object), les limites de l’univers obser un m odèle d ’h o n n êteté scientifique. des galaxies elliptiques ne peut
175
Cosmologie
s’expliquer que p a r une expansion à p ecter. M ais p our le cosm onaute, m atière et d ’autres d ’anti-m atière.
p a rtir d ’un noyau super-dense. Dès le fait a p p araît avec évidence. DeM ais l’astronom ie ne peut distinguer
lors, l’astronom e b ritannique, au m êm e, il nous faut agrandir notre les unes des autres puisque m atière
lieu de s’a c c ro ch e r à une théorie cham p d ’observation dans l’univers et an ti-m atière é m e tte n t le m êm e
co n tred ite p a r les faits, adm et très rayonnem ent électrom agnétique.
p our en p e rce r les secrets, et c ’est
franch em ent que l’univers a connu On sait a u jo u rd ’hui que tous les
précisém ent ce qui vient d ’être fait.
dans le passé un é ta t super-dense, astres déversent dans l’espace un
Il faut m aintenant laisser aux astro
et que, p a r conséq u en t, la théorie nom es le tem ps de tire r parti de ces
flux énorm e de particu les: les neu-
de l’univers stationnaire en création trinos. O r un astre en anti-m atière
découvertes. M ais le travail est com
co nstante doit être abandonnée. m encé et, avant quelques années, é m e ttra it plus d ’a nti-neutrinos que
nous saurons, l’âge, les dim ensions,de neutrinos, alors q u ’un astre en
A l'origine : un noyau super-dense l’histoire et le destin de notre m atière ém et une m ajorité de neu
Ainsi la quasi-généralité des astro univers. trinos. Ainsi, en étudiant le rayon
nomes adm et m aintenant l’hypothèse nem ent en neutrinos des différentes
de l’atom e prim itif. Quel peut être En quête d'u n anti-u n ivers galaxies, on po u rrait savoir si elles
le destin d ’un tel univers? Une a lte r M ieux, m êm e, nous pouvons esp é re r sont to u tes faites de m atière ou si
native se présen te ici. On peut sup résoudre enfin le problèm e de l’anti- l’univers est égalem ent partagé entre
poser que l’expansion actuelle se univers. En effet, nul ne peut au jo u r la m atière et l’anti-m atière.
co n tin u e ra é te rn ellem e n t et que d ’hui savoir si l’univers est partagé L’observation des neutrinos d ’origine
l’univers n’a pas de lim ites obser égalem ent entre la m atière et l’anti cosm ique, solaire principalem ent,
vables. Au co n tra ire , certains sup m atière. T outes les expériences de com m ence. M ais les difficultés p ra
posent que la phase actuelle d ’expan physique révèlent la sym étrie entre tiques sont énorm es. C e n ’est c ertai
sion sera suivie p a r une phase de la m atière et l’anti-m atière. C haque nem ent pas avant de longues années
contraction. A utrem ent dit, notre créatio n d ’une particule s’accom que l’on saura observer le flux neu-
univers est puisant. C ’est p réci pagne de celle d ’une anti-particule trinique d ’une galaxie lointaine. Il
sém en t à une telle hypothèse que équivalente. C haque destruction en n’est cepfendant pas interdit de
se range désorm ais H oyle. traîne une d estruction sym étrique. penser que, p a r c ette m éthode, on
Com m ent savoir la vérité? G râce aux O r n otre systèm e solaire et, selon c o n n aîtra la vérité sur la place de
quasars bleus, précisém ent. En effet, toute vraisem blance, n otre galaxie l’anti-m atière dans l’univers.
l’histoire et le destin de l’univers se com posent de m atière à l’exclu C ’est donc bien une révolution que
s’inscrivent dans sa géom étrie. Ce sion d ’anti-m atière. Q uel processus l’hom m e est en train d ’accom plir
n’est pas ici la place de discuter a pu c ré e r la m atière sans c rée r dans le dom aine de la cosm ologie.
sur les différents m odèles d ’univers l’anti-m atière? D ans quelques années, nous saurons
à quatre dim ensions proposés par la Une explication logique est de penser l’essentiel sur n otre univers.
relativité générale. D isons sim ple que certain es galaxies sont faites de François Derrey.
m ent que, selon le type d ’univers
dans lequel nous vivons, la densité
d ’astres à très grande distance doit
au gm enter ou dim inuer. Ces très
grandes distances, ce sont p ré ci
sém ent celles des quasars. Ces diffé
rences de densité, que l’on appelle
les effets relativistes, ne se m ani
festent pas à des distances inférieures
à un m iliard d ’années-lum ière, dis
tance lim ite p o u r l’observation des
astres ordinaires. Avec ces nouveaux
astres, au con traire, l’observation
s’étend sur des distances fabuleuses,
distances p our lesquelles ces diffé
rences en tre les deux types d ’univers
se m anifestent.
Pour p re n d re une com paraison,
disons q u ’un hom m e, ne connaissant
de la T erre q u ’une p etite clairière
au m ilieu de la forêt, ne p ourrait
savoir q u ’elle est ronde. D ebout sur
le rivage, il a des raisons de le sus
176
A savoir
LOISIRS
Premières croisières
« démocratiques »
françaises
Le C lub M éd iterran ée m ultiplie au
fil des années les réalisations révo
lutionnaires en m atière de loisirs:
pour la prem ière fois en F ra n c e sont
lancées des croisières « d é m o c ra
tiques», souhaitées depuis longtem ps.
Il s’agit d ’une organisation réel
lem ent ex ceptionnelle, qui constitue
un événem ent dans le dom aine des
loisirs.
Le b ateau, YIvan-Franko. sorti en L ’« Ivan-Franko »: une nouvelle étape de la révolution des loisirs.
1964 des ch an tiers allem ands, peut A . Mongiello. Molinès, CA TE.
tran sp o rte r 795 passagers (nom bre
que le Club a voulu d ’ailleurs lim iter
à 650 p o u r a cc ro ître l’espace vital C R O IS IÈ R E D E T U R Q U IE - 19 heures. 15 jo u rs de voyage. 4
de chacun), et 1 500 ton n es de fret. D é p art de M arseille le 2 février escales: Le Pirée (24 heures), Istam -
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terre stres quelque chose com m e Istanbul (36 heures), N aples (16 (24 heures). R eto u r à M arseille le
38 kilom ètres à l’heure), m esure heures). R e to u r à M arseille le 13 m ars) 19 heures. Prix: 1 380 F.
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des plus luxueux paqu eb o ts de croi C R O IS IÈ R E D E M A L T E - D ép art D ép art le 30 m ars à 21 heures.
sière a ctu ellem en t en service (cinq de M arseille le 13 m ars à 22 heures. 15 jo u rs de voyage. 3 escales: Le
bars, une salle de ciném a, un night- 10 jo u rs de voyage. 4 escales: Civita- Pirée (24 heures), A lexandrie (30
club, une salle de lecture, une vecchia(18 heures), N aples (48 heures), heures), B eyrouth (deux jo u rs et
piscine, etc.). M alte (24 heures), A jaccio (8 heures). dem i). R e to u r à M arseille le 13 avril
R e to u r à M arseille le 22 m ars à à 9 heures. Prix: 1 480 F.
6 heures. Prix: 780 F.
L '« Iv a n -F ra n k o » aux Antilles Lors des escales, de nom breuses
C R O IS IÈ R E D E S IC IL E - D ép art excursions sont organisées. Il faut
Il a déjà com m encé à sillonner les le 22 m ars à 22 heures. 10 jo u rs de préciser, en outre, que des tarifs
m ers sous le pavillon du club: son voyage. 4 escales: C ivitavecchia dégressifs sont prévus p our les
prem ier d é p art a eu lieu à M arseille (30 heures), N aples (36 heures), cabines à 4 personnes.
le 20 d écem b re p o u r B eyrouth, P alerm e (30 h e u res), A jaccio Au total donc, des croisières de
A lexandrie et Le Pirée. Il vogue (9 heures). R e to u r le 30 m ars à m illiardaires à des prix « congés
m aintenant vers les A ntilles p our 6 heures. Prix: 780 F. payés » !
une longue croisière d ’un mois.
Il sera de re to u r à M arseille le C R O IS IÈ R E D ’Ê G Y P T E - D épart
2 février. de M arseille le 13 février. 15 jo u rs
N ous donnons c i-co n tre le p ro de voyage. 3 escales: Le Pirée
gram m e 1 u lté rieu r p o u r ceux que (24 heures), A lexandrie (48 heures),
c ette form e inespérée de vacances B eyrouth (48 heures). R e to u r à
ten te ra it. On ve rra ainsi que les M arseille le 27 février à 19 heures.
prix mis au point par le C lub M édi Prix: 1 380 F. 1. — C'est le programme définitif que nous
donnons — Il comporte un certain nombre de
te rra n ée sont vraim ent révolution modifications par rapport aux premiers projets
naires, d ’a u tan t q u ’il faut les com C R O IS IÈ R E D E LA M E R É G É E - élaborés par le Club Méditerranée - .
p re n d re « to u t com pris». D é p a rt de M arseille le 27 février à
177
Loisirs
extrapolation, par prolongem ent des M ais en face de l’O ccident, il n’y a
c o u rb es déjà existantes, mais par rien. Les autres peuples qui se sont
PHILOSOPHIE un saut audacieux dans ce qui n’a d éta ch é s de lui ont to u t reçu de lui,
pas encore été vu. C e saut, seule et les sciences, et les techniques, et
l’im agination est capable de le faire. les m éthodes, et les doctrines, car
Pour dominer
L a mise en œ uvre de l’im agination m êm e le m arxism e est issu de l’Occi-
ses problèmes, le monde com m e ébauche de l’avenir a été dent. N ous nous trouvons devant un
pressentie depuis près d ’un siècle stupéfiant vide de pensée. Et, pendant
moderne doit inventer p a r N ietzsche. De la Volonté de ce tem ps, nos m oyens d’action
une form e de pensée puissance (tom e I, p arag rap h e 65, croissent si vite qu’ils nous rem
page 220, trad. Bianquis, édition plissent d ’effroi.
Les lecteurs de Planète se rappellent, G allim ard) je cite: Q ue signifie ce vide de pensée? Est-il
sans doute, avoir lu dans le num éro 22 « A m pleur de la force poétique: nous le signe d’une im puissance définitive?
un article de Jacq u es B ergier: « Les ne pouvons rien faire sans en tra c e r O u, au con traire, un appel à la
m athém aticiens font la g uerre sur le d ’avance une image libre (m êm e si rem ise en question des fondem ents
papier». Il s’agit d ’exercices effectués nous ne savons pas dans quel rapport m êm es de nos com p o rtem en ts intel
p a r les chercheurs scientifiques de c ette im age est avec l’action; l’action lectuels? C e vide de pensée ne nous
la fam euse société am éricaine Rand. est essentiellem ent autre chose et se inviterait-il pas p lutôt à pressentir
En sus des problèm es qui leur sont passe dans des régions qui nous sont q u ’une m utation des esprits se
com m andés, si j ’ose dire, p a r des inaccessibles)... T out n otre dévelop p répare?
organism es économ iques ou m ili pem ent est p récéd é d’une image
taires, les m athém aticiens de la idéale, produit de notre im agination. N ous allons rencontrer
R and C orp o ratio n se posent à eux- L’évolution véritable nous est in l'in calcu lable
m êm es des problèm es plus ou m oins connue. N ous som m es contraints de
fantaisistes, tels que l’invasion de la nous trac er cette image... C et instinct A la fin de son étude intitulée
T erre p a r des soucoupes volantes en po étiq u e a une tâche divinatoire, et l ’Épûque des conceptions du monde
provenance de M ars, ou l’installation non fantaisiste; il lui a p p artie n t de (traductionfrançaise dans «Chem ins»
d ’une base lunaire, ou la valeur p ro deviner, d’après des élém ents réels, — G allim ard), M a rtin H eidegger
bable de telle ou telle ruse stratégique. des choses inconnues; il a besoin de prévoit q u ’un tem ps viendra où le
Ces exercices ne sont gratuits qu en la science, c’est-à-dire de la som m e « gigantism e » du calcul et de la pla
ap p aren ce. En fait, ils servent à du certain et du vraisem blable, pour nification re n c o n tre ra l ’incalculable.
m aintenir en état de vigilance des pouvoir c rée r sur ces données. Ce Le destin de l’hum anité se jo u e ra
esprits qui, un jo u r ou l’autre phénom ène est déjà reconnaissable alors sur n otre a ttitu d e envers
devront faire face à l’im prévu, à dans la vision. T ous les sens pro l’incalculable, selon que nous serons
l’extraordinaire. En un tem ps où les duisent librem ent leurs im pressions; ou non capables de le penser.
m oyens d ’action se développent et se la plus grande p a rt de la p erception P our n otre part, à to rt ou à raison,
dém odent à une vitesse d é co n c er sensible est une divination. Les nous dem an d o n s: n’est-il pas tem ps
tan te, la prévision est devenue indis ouvrages de science qui ne donnent de co m m en cer a forger une form e de
pensable à la sauvegarde d ’une pas de p âture à cet instinct divina pensée qui soit à l’image des p ro
société. Et voici qu’il a p p ara ît que la toire nous sem blent ennuyeux. blèm es que nous rencontrerons?
prévision est nourrie d’im agination. M ais ces problèm es futurs seront
Le sens com m un a peine à le croire. Le déclin de l'O c c id e n t des problèm es planétaires, et une
N ous som m es toujours enclins à p ro pensée à l’image de ces problèm es
je te r le passé dans l’avenir m oyen Ces lignes furent écrites par Nietzsche est une pensée p lanétaire. Un conflit
nant un simple changem ent d ’échelle. en 1881, c ’est-à-dire il y a quatre- avec M ars, une base sur la L une,
N os prévisions courantes consistent vingt-quatre ans. A c ette époque, nous retrouvons ici les m athém a
à d éterm in er des m ultiplicateurs, à l’E urope trio m p h an te s’étalait dans ticiens de la Rand C orp o ratio n et
d ire: tan t d ’écoliers au jo u rd ’hui, les Expositions universelles et dans leur im agination calculatrice qui est
donc tan t d’écoliers dem ain et tant les territo ires colonisés. R ien ne pe u t-ê tre un des prem iers balbu
d ’écoles. M ais nous oublions qu’à sem blait devoir a rrê ter son expansion. tiem ents de la pensée planétaire.
p a rtir d ’un certain niveau le qu an ti M ais le déclin de l’O ccident devait N ous en tiendrons-nous là? N ’aurons
ta tif o père une m utation qualitative, c o m m en cer dès 1917 avec la rév o nous d ’im agination que p o u r les
q u ’il engendre de nouvelles relations, lution soviétique, co n tin u er avec la événem ents de l’espace cosm ique?
de nouvelles stru ctu res, un chan grande crise de 1929, se p récip iter Et pourquoi pas pour ce qui concerne
gem ent dans nos pensées, dans nos après la Seconde G u e rre m ondiale. des événem ents proprem ent hum ains?
m œ urs et peu t-être m êm e dans nos Le cham p de l’O ccident a u jo u rd ’hui M ais, alors, pensée planétaire et
passions. Le passage du présent au est ré tré c i: il recouvre exactem ent pensée poétique ne feraient qu’un.
futur ne peut ê tre préfiguré par celui de ses m archés financiers. A ndré A mar.
178
A savoir
entendre
MUSIQUE
Deux cents festivals, est-ce trop?
Chaque ville aura-t-elle désormais son festival musical? On en a co teau d ’O m brie, à la tom bée du
totalisé, en 1965, plus de deux cents. L’am ateur de musique s’inter jo u r, alors que YÉlie de M endelssohn
roge: « La quantité n’engendre-t-elle pas la médiocrité?» est précédé du concert des hirondelles.
C arlo M onetti, p our établir des liens
Que devient cet aspect exceptionnel çais a m auvaise réputation. Les artistiques entre l’Italie et les U.S.A .,
qui devait définir p a r excellence la e nfants ne reçoivent pas d’éducation a créé à Spoleto le festival des Deux-
form ule? C e tte form e de rep résen m usicale. Les A llem ands sont de M ondes. Il y ajoute un autre objectif:
tation peut-elle être du ressort des b eaucoup plus attentifs connaisseurs. la d écouverte et la prom otion de
bureaux de tourism e locaux? N e Les festivals com blent donc un vide. jeu n es talents. On ne p eu t p arler
donne-t-on pas trop d’im portance au En général, à quelques exceptions dans ce cas, com m e d’ailleurs pour
cadre où se d é ro u le n t ces concerts? près, la noblesse originale de leur bien d ’autres festivals (je ne puis
N e tom be-t-on pas dans le diver fonction est respectée. C ela n’est les citer tous), de routine, d’igno
tissem ent? pas si facile. Le festival nécessite rance des œ uvres contem poraines,
C ertains accusent: Avignon, Besan des m oyens m atériels considérables; de redites inutiles. On pouvait tout
çon, M ontreux, Edim bourg, Salzbourg des dirigeants adm inistratifs qui les aussi bien assister à la représen tatio n
ne nous offrent plus que les redites utilisent à bon escient; des d irecteurs d'Otello, de Verdi, q u ’à celle de Par-
rabâchées des program m es des asso artistiques passionnés par leur m étier; tito a Pugni (M atch de boxe), de
ciations sym phoniques perm anentes. des chefs d ’orchestre de grande classe Vieri T osatti. A Saint-Paul-de-V ence,
La routine tue la vie m usicale. T rop d ont l’au to rité personnelle doit do la d ern ière-n ée des m anifestations de
d ’intérêts com m erciaux sont en jeu , m iner des m usiciens qui se sentent ce genre est servie par le fascinant
d ’am bitions qui n’ont rien d ’artis parfois en vacances. dom aine-m usée de p einture et sculp
tique. Les program m es se lim itent à ture m oderne fondé par Aimé M aeght.
une vingtaine de nom s de com po U n e m ise en condition heureuse On pouvait y d écouvrir l’été dernier
siteurs. L orsqu’il s’agit de récitals, Schônberg aussi bien que V arèse,
à une dizaine. A M enton, la m usique se m élange W ebern, M essiaen, Boulez, Stock-
C ertaine grandes capitales de p ro au m urm ure de la m er. M ais le hausen. X enakis...
vince présen ten t des séries de charm e des lieux a u ta n t que Van
concerts que l’on ne peut, en aucune C liburn ou Elisabeth Schw arzkopf Le m odèle : B ayreuth
m anière, qualifier de festivals. Il ne attire le visiteur et l’auditeur. P o u r
suffit pas d ’engager, sans effort d’ima quoi faudrait-il condam ner cet attrait? C ’est à B ayreuth, au siècle dernier,
gination, des vedettes de réputation Il m et l’aud iteu r en état de ré ce p ti que naquit la notion de festival.
m ondiale, au succès com m ercial vité, en « c o n d itio n » . Le festival B ayreuth dem eure le m odèle parfait
assuré, p our leur faire in te rp réte r d ’A ix-en-P rovence a conquis ses du cen tre artistique de tradition
toujours les m êm es sym phonies, les lettres de noblesse par une qualité consacrée, le p rototype du genre
m êm es concertos. On cesse d ’in d ’un niveau international, mais aussi exceptionnel. R ichard W agner erra
venter. T out cela correspo nd, en p a r son th é â tre de plein air, im pro du ran t des années p our tro u v er le
définitive, à la sim ple organisation visé dans la cour du palais de l’arche site idéal où b âtir son p ropre théâtre.
de co n certs classiques. vêché, m agnifique edifice du x v ir. Sur cette colline qui surplom be le
Selon nous, ces critiques- m anquent C ’est ici q u ’un auditoire transporté doux paysage de F ranconie, il fit
d ’objectivité. G râ ce à ces festivals écoute les opéras de M ozart, Rossini, construire la dem i-rotonde de sièges
qui se m ultiplient, la m usique est M onteverdi et Stravinsky avec des au dégradé abrupt, la profonde fosse
mise à la portée du plus grand nom bre. solistes de choix: Régine C respin, d’orchestre au dem i-toit (voix des
Le ch ef d’orch estre G eorges P rêtre D avid O ïstrakh, Byron Janis. L’am ch an teu rs jam ais couvertes par l’or
affirm e: « Il n’y a plus assez de public biance est égalem ent prenante devant chestre) du Festspielhaus. Il com posa
en F rance. » En effet, le public fran la cath éd rale de Spoleto, sur un ses œ uvres, Der Ring der Nibelungen, I
179
A entendre
Parsifal, po u r c ette « M aison du
Festival». Il y instaura des coutum es
quasi rituelles qui ont fait et font Planète a sélectionné pour vous
encore la rép u tatio n im m uable de
B ayreuth. VIV ALDI À SA IN T -M A R C : belles voix. L e mystère de la fo i
D ’au tres endroits sont au jo u rd ’hui « G loria » — « Salve R egina » sans frontière. L a qualité de
choisis pour leur vocation historique, (vol. 1) ♦ « M agnificat» — « T e prise de son et de mixage est
artistique et m êm e spirituelle. Per D eum » (vol. 2) ♦ A gnès G iebel, étonnante. Ce disque ressort très
sonne ne peut rester insensible à soprano; M arga H ôffgen, con nettem ent des publications de ces
l’app aritio n du grand violoniste tralto — C hœ urs et orchestre derniers mois.
soviétique O ïstrakh, tel un dieu de du T ea tro La F enice, Venise.
l’O lym pe, sur la scène de pierre du C h e f des c hœ urs: C o rrad o Mi- B E R L IO Z : « L es T royens».
th éâ tre antique d ’H érode A tticus, au randola ♦ D irectio n : V ittorio Régine C respin, G uy C hauvet.
pied de l’A cropole, où il donna quatre Negri. Philips (m) 2431-2, (st) C hœ urs et orchestre du T héâtre
concertos, de B rahm s, T chaïkow sky, 835 300-1 LY. national de l’O péra. D irectio n :
M ozart et Sibelius. Un public plus Quatre œuvres composées spécia G e o rg es P rê tre. C h e f des
restreint ren co n tre chaque année les lement par Vivaldi (1676-1741) c hœ urs: Jean Laforge. E M I
m élom anes de l’E urope en tiè re à pour être exécutées à Saint- (m ) F A L P 876-877, (st) A S D F
D ivonne pour y en ten d re la c an ta Marc, groupées sur 2 disques 876-877.
trice au trichienne R ita S treich ou que l ’on peut acheter séparément. A brégé et non enregistrement
l’E nsem ble baroque de Paris. On Trois d ’entre elles, le « M agni intégral d'un opéra épique, tra
constate que les grands artistes ficat », le « Te Deum » et le versé de grands accents shakes
étrangers particip en t à des festivals. « Salve Regina » en exclusivité peariens. C est l’illustration sonore
mondiale. Pour la première fois, du destin historique et politique
M u siq u e pour tous il a été procédé à un enregis du peuple troyen. Berlioz ( 1803-
trement dans la basilique de 1869) a vu trop grand et tenta
L’échange s’intensitie de plus en plus Venise. Vivaldi s ’y prom enait dans cette œuvre d'inclure la
en tre les différents pays, ce qui enfant, son père étant le violo som m e musicale de son art. Elle
perm et d’atteindre une plus profonde niste de la chapelle: il y fu t saisi est à l ’image de sa vie: patho
com préhension m utuelle des diffé de sa double vocation religieuse logiquement romantique et fra g
rentes cultures: A ndré C luytens et musicale. Ce disque nous mentaire. Elle donne sans cesse
dirige Parsifal à B ayreuth; à Prades, frappe par l'ém otion qui s ’en l'impression que le compositeur
p etite ville française près de la fron dégage. Les touristes occupant est à la poursuite d ’un impossible
tière espagnole, on a pu voir, dans les lieux toute la journée, les équilibre organique. Très bon
l’église gothique de S aint-P ierre, enregistrements furent réalisés la enregistrement remarquablement
Pablo C asais et les pianistes am é nuit. On a l ’impression que le interprété.
ricains R udolf Serkin et Eugène chef d ’orchestre, les artistes des
Istom in. Le rayonnem ent de certains chœurs et de l ’orchestre sont tous
festivals, com m e p a r exem ple celui habités par une fo i communica
de T ours, élève le niveau culturel de tive. Excellente qualité acoustique
la région sur tous les plans. Le grand provenant du cadre. Adm irable
pianiste russe Sviatoslav R ichter, le prise de son. L e chef-d’œuvre de
q u a rte tte B orodine de M oscou et le ces trois derniers mois.
Royal O péra de Londres dans Curlew
River, de B ritten, ont jo u é dans une M ISA C R IO L L A : M esse et
massive grange de chêne à la c h ar c hants religieux d ’inspiration
pente de châtaignier, construite par folklorique argentine. Los Fron-
les m oines en 1220, à l’acoustique terizos et les chœ urs de la Basi
éto n n an te. Il y avait seulem ent une lique de S ocorro, dirigés par le
dizaine de ces m anifestations avant Père J.-G . Segade. Philips (m)
la gu erre; a u jo u rd ’hui, il y en a deux 14 806, (st) 842 763 BY.
cents. Pour nous, c ’est un progrès, Insolite, rythmé, chaud, nous vous
c ar il tait sortir la m usique de sa recommandons tout particuliè
to u r d ’ivoire. C ette grande dam e, il y rement ce très beau disque. Ri
a peu encore, faisait p eu r au public. chesse d ’harmonies, couleur, unité,
Elle a perdu de sa raideur sans perdre technique chorale irréprochable,
de sa splendeur. orchestration remarquable, très
Jacqueline Ody.
180
Musique
La TV, pour quoi faire?
La vulnérabilité de notre civilisation mécanique ne se dévoile pas
seulement à l’occasion d ’événem ents brusques et insolites qui, telle
en novembre dernier la panne gigantesque d ’électricité aux États-
Unis, surprennent les naïfs et réveillent des peurs ancestrales.
Elle apparaît aussi dans l’usage ina une satu ratio n inévitable dès l’ins
déquat que peuvent faire d ’une inven tan t où les choses ne sont plus pola
tion sym bolique, des hom m es qui, risées p a r le hau t m ais p a r le bas:
m anifestem ent, n’en saisissent ni la ainsi, outre-A tlan tiq u e, s’il n’est plus
p ortée ni les possibilités. La télé de foyer qui ne possède son poste de
vision en est un bel exem ple. Elle télévision, la population active l’ouvre
nous en traîne le plus souvent à des de moins en moins, et ne s’y attardent
représentations th éâ tra les ou à des que fem m es et enfants.
spectacles de variétés d ont le style
et l’esprit a p p artien n en t à l’époque Pour quel public?
1900, sinon au siècle d ernier, alors
q u ’elle est outillée p o u r des inno En F ra n c e, nous n’en som m es pas
vations susceptibles de m arq u er bien là, bien que la m arche inexorable
des arts à sa suite. Q ue p eu t signifier vers le « public total » déjà conquis
l’usage d ’un satellite tel q u 'Early aux É tats-U nis entraîne, avec la plus
Bird s’il n’aboutit q u ’à nous m o n tre r grande possibilité, le plus grand
Jacques Salbert lisant à n otre in te n danger. Je ne veux pas p arler ici des (Photo O.R.T.F.).
Le Père Ubu
tion les grands titres d ’une presse difficultés p ropres au régim e de
am éricaine ou c anadienne q u ’il est m onopole qui e s t,n ô tre et dont on pour 12 millions de Français.
possible de se p ro c u re r à Paris? n’a pas m esuré, je crois, les tares
Q u ’im porte les m iracles tech n iq u es fondam entales, de sorte q u ’il est a p probations ou des désap p ro b atio n s
des échanges avec P Intervision s’ils vain d ’a b o rd er les problèm es de chiffrées, il est inévitable q u ’on
ne servent q u ’à nous offrir les im ages l’inform ation télévisée pro p rem en t s’engage dans une voie de ré pétition
de p arades officielles? dite et de s’en plaindre, ces p ro et, p a r conséquent, de saturation,
La vision universelle que la té lé blèm es se trouvant dans la d é p en sans co m p te r q u ’on se fixe sans le
vision p erm et se réduit en co re à une dance de réform es de stru c tu re que vouloir au niveau le plus bas, celui
m osaïque de m ensonges in te rn atio personne, à l’heure présente, n’est où jo u e le plus l’habitude et le m oins
naux, à un découpage du réel, disposé à prom ouvoir et, m oins l’invention. Pour peu q u ’on se trouve
parfois plus em poisonné que les encore, à réaliser. M ais je fais allu en période de vaches m aigres et q u ’il
vieilles ignorances, en raison m êm e sion à c ette ten d an ce qui s’im agine se pose des problèm es budgétaires,
de l’illusion du vécu offerte p a r le pouvoir tro u v er dans les sondages ainsi que c ’est le cas p o u r l’O .R .T .F .,
petit écran. La subordination du d’opinion publique plus que le tém oi l’on abo u tit à une télévision « va-
m ode d ’expression tech n iq u e aux gnage d ’une certaine pesanteur, des charde » qui, à force de vouloir con
préjugés politiques ou sociaux des difficultés ou des facilités que peu ten te r to u t le m onde, risque de ne
dirigeants des ém e tte u rs autant vent re n c o n tre r tel style, tel genre plus intéresser personne. Ainsi, le
q u ’aux goûts d ’une m asse arriérée, ou tel auteur auprès du public. Quand succès occasionnel d ’un « th é â tre en
flattée p a r les sondages d ’opinion, la statistique est élevée au rang d irec t» — tel que la Bonne Planque
arrive cep en d an t à provoquer d ’oracle, au point que les p ro où Bourvil trio m p h a — n’em pêcha
jusque dans c ette m asse elle-m êm e gram m es s’é laborent en fonction des guère le public de faire le plus
181
A voir
m édiocre des accueils aux initiatives qu’il soit tenu com pte de la masse et fantastique susceptible de faire
u ltérieures q u ’on cru t devoir ré p éter du passé, on ne peut qu’y applaudir p ren d re conscience de la face
à la suite de ce succès. Ainsi, p our Si, p a r la m êm e occasion, existe d ’om bre, de la dim ension incons
avoir obéi aux critiques statistiques une intention délibérée de les con ciente, de la zone de rêve p ropres
qui lui rep ro c h a ie n t son hum our duire vers l’avenir et en c ette verti à l’individu et à l’événem ent.
grinçant et les provocations des calité qui définit l’individu autonom e.
Raisins verts, de Verts Pâturages ou Il im porte de se d e m a n d er dès lors Dans quel style?
d'Ubu-Roi, Jean -C h risto p h e A verty si c ette politique de l’avenir et de la
s’est vu rejeté, à l’occasion de sa verticalité existe à l’O .R .T .F . et en Q uant au style propre à la télévision,
Douche écossaise, p our la fadeur et quoi elle consiste. C ’est à pareille je ne crois pas q u ’il soit univoque.
le côté « rose » que ses anciens définition et à son rappel que nous M ultiple, plutôt, bien q u ’on voit
d é tra c te u rs réclam aient de lui. T ant aim erions nous c o n sacrer dans cette m ieux ce q u ’il doit éviter que ce à
il est vrai que seule com pte fina nouvelle rubrique. quoi il se doit conform er. En F rance,
lem ent l’invention et que le plus D eux exigences fondam entales pa il n ’y a guère q u ’A verty qui y ait
large public, après l’avoir boudée raissent ainsi dès l’abord devoir se innové, bien q u ’un style ch arm an t,
au nom de ses habitudes, finit par tro u v er à la base de c ette critique. léger, parfois m ièvre, m ais toujours
la réclam er une fois qu’il a pris goût Elles ne sont pas d ’ordre q u a n ti de goût, se m anifeste en des ém is
à la drogue qui lui était inconnue. tatif. Et nous savons aussi que le sions com m e celle de Daisy de
Il ne s’agit pas de conseiller à la nom bre d ’heures d ’éco u te sera to u G alard en son m agazine fém inin
D irection des program m es de ne jo u rs suffisant p our p e rm e ttre aux Dim-Dam-Dom, télex-consom m ateur
s’ouvrir q u ’à l’avant-garde (et à m édiocres, aux conform istes, aux au niveau de la p oétique m énagère
quelle avant-garde, m on D ieu?) ou archaïques d ’en utiliser la plus et évoquant Playboy, Elle ou Lui.
de m épriser les goûts acquis de ce grande part. M ais notre souci est de Bien sûr, il existe le style de l’in
« public to tal » auquel la télévision l’o rd re de cette « polarisation p a r en terview télévisée, tel que l’a dégagé
va to u jo u rs plus devoir s’adresser. hau t» d o n t je parlais il y a un instant. Cinq Colonnes à la Lne, m ais que
D ouble exigence, disais-je: l’une de M. Jeannesson, du service de la
A v e c quel p ro gram m e ? style, l’autre de fond, les deux sans R echerche, a élevé au niveau artis
d oute é ta n t solidaires. Il est clair, tique en des ém issions com m e S ix
La difficulté de la tâche à laquelle p a r exem ple, — et si inévitables que Comédiens sans personnages. Il y a
elle est co nfrontée est extrêm e: soient p endant longtem ps encore la l’effort, ancien déjà, de M ax-Pol
chacun de nous sait q u ’en plus des sim ple diffusion par le p etit écran F ouchet d ont les d erniers Victor
âges psychologiques, il existe des de spectacles artistiques conçus en Hugo et R im baud me p araissent to u
âges m entaux, et que l’âge du d ’autres intentions ou d ’a d aptations jo u rs des m odèles de h aute vulga
« public total » p ourrait fort bien ne d ’œ uvres étrangères à son génie —, risation, de J.-M . D ro t ou de R oger
pas dépasser douze ou quatorze que son exigence ultim e est de ne S téphane qui, dans leur Journal de
ans; il existe aussi des classes de p ré sen te r que des spectacles conçus Voyage ou Pour le Plaisir, tém oi
population vivant à des âges histo p our lui et en fonction de ses possi gnent de la difficulté des Parisiens
riques différents. En ce sens, le q u a bilités. A la lim ite, il faudrait avoir sophistiqués à faire a p p réc ie r des
drillage visuel de la F rance en trep ris le courage de se d ép la ce r dans les m asses leur m arihuana spirituelle.
p a r l’O .R .T .F . au m oyen des A c tu a lieux p o u r lesquels une œ uvre fut M ais que dire de l’absence presque
lités régionales est excellent. Il est créée, à l’O p éra p o u r une œ uvre com plète des ém issions de science-
excellent que les beaux esprits de lyrique, au boulevard p o u r un vau fiction, de l’indigence ou de l’ennui
Paris p re n n en t ainsi m esure de la deville, au cirque p o u r un num éro des ém issions prévisionnelles telles
F ran ce réelle, m êm e si c ette m esure de clow ns, à S aint-E ustache ou à la que 1965-1970-1975, de la dispersion,
offre quelques relans de bouse et S ainte-C hapelle p our un co n ce rt de de la g ratuité ou du c ara ctè re sco
d ’étable. Il est salubre que c ette m usique sacrée, au F rançais pour laire des ém issions consacrées aux
m iniaturisation de l’inform ation une œ uvre de R acine ou de M olière, civilisations disparues et qui, pour
m o n tre de visu com m ent des couches et de n’y a cc ep te r que ce qui se un R eichenbach chez les derniers
e ntières de population, sur la surface crée pour lui. On est bien loin du M ayas, nous ram èn en t tro p souvent
de n otre cher hexagone, vivent les com pte, chacun s’en dou te: de même aux anecdotes insignifiantes du Maga
unes au xix* siècle, d ’au tres au q u ’on est loin de n’y p ré sen te r que zine des Explorateurs. Et je ne parle
xviii' (la chose étan t plus fréquente les sujets c o rresp o n d an t à la m oder pas de la m aladresse avec laquelle
encore à Paris), quelques-unes m êm e nité de l’in strum ent: la capacité la dim ension onirique de l’hom m e
a u xil* ou au xm* siècle. Q u’on en d ’offrir enfin une vision au th en tiq u e peut être a bordée à la télévision,
tienne com pte dans l’é laboration de l’universalité hum aine, de rendre alors q u ’un A verty, ainsi que M éliès
des program m es, rien de plus légi sensibles aussi bien les m ystères du au ciném a, en a m ontré toutes les
tim e, rien de plus nécessaire. plus lointain passé que du plus p ro possibilités fantastiques.
C ’est là que je voulais en venir: digieux avenir, de p e rm e ttre un Raym ond de Becker.
Cinéville
Frédéric Rossif est allé à Berlin pour une émission spéciale qu’il prépare Palace! C iném a que la m ém oire
pour la télévision. Berlin fu t une grande ville du cinéma et une grande invente. T ous les a cteu rs sont là:
ville d ’histoire. Voici les impressions que notre critique en a rapporté. J. von Sternberg, M arlène D ietrich,
Fritz Lang, Eric Pom m er, M urnau,
Berlin, com m e beau co u p de villes ném ent ce peu de te rre qui est le Pabst, Ernst L ubitch, Emil Jannings,
au m onde, est d ’abord un aérodrom e: tom beau du III' Reich. Là, les l’A nge bleu, Calligari, les Trois L u
Tem pelhof. Tem pelhof, une pancarte im ages se bouscu len t: défilés, cris, mières, le Dernier des Hommes,
en lettres gothiques qui suscite un dé la voix rauque d ’H itler, les h ur M etropolis...
ferlem ent de mille im ages: H erm ann lem ents de G œ bbels, la chute de
G œ ring galonné, m édaillé, habillé de Berlin, les chiens et les enfants que Berlin est un long film
soie blanche, passant en revue la l’on tue avant de se suicider, l’A rm ée
L uftw affe; il hurle: « Je veux rouge se b a tta n t co n tre les derniers A l’Est, les m urs é clate n t d ’affiches
m ’a ppeler M eyer si jam ais un avion SS, les d erniers soldats de l’A rm ada pour le nouveau film russe: le Père
étranger survole le Reich!» E nchaîné: nazie, des vieillards de 70 ans et des des Soldats. E ncore la guerre. D ans
des milliers de docum ents de ciné enfants de 13 ans. la tristesse rigide de la Stalin A llee,
m athèque, toujours les m êm es, des U ne vieille bande d ’actu alité défile peu de voitures, m ais beaucoup de
avions, des bom bes, des explosions dans la m ém oire: des adolescents gens. U ne très grande gentillesse
en plongée, au téléobjectif (c’est en uniform e SS, H itler, vieilli, courbé, d ’accueil. Un désir de bien faire au
très esthétique, les images du bom la m ain gauche ankylosée, les passe stade individuel, un univers b u re au
b ardem ent d ’une ville!). 300 000 en revue. Il les déco re, il touche cratiq u e absurde au niveau des dédi
tonnes de bom bes sur l’A llem agne, p atern ellem en t le visage de l’un sions. On me donne tout, sauf ce que
peu t-être plus. G œ rin g s’appelle d ’en tre eux. je d em ande. Pour la plus petite a u to
toujours G œ ring, m ais beau co u p de Fondu au noir: le m étro inondé, risation, il me faut quinze jours, et
M eyer sont m orts. 100 000 noyés pour re ta rd e r de trois ils en sont réellem ent navrés. Je p a r
Une voiture nous conduit dans Berlin- jo u rs l’avance russe vers le bu n k er tirai de B erlin-E st com blé de gentil
O uest. La nuit est pleine de lum ières. du d ictateu r. lesses, m ais sans avoir tourné.
Le K urfürstendam m a autant de néons M ais reto u rn o n s dans la ville. Sur le Berlin est un long film qui dure
que Las Vegas. Les grandes m aisons K urfürstendam m , les Champs-Elysées depuis tre n te ans. On y m élange les
de fer et de pierre sont des blocs de Berlin, Alphaville de Jean-L uc actualités q u ’on a vues au p etit rôle
lum ineux, et les cafés sont en fête. G o d a rd vient d ’être rem placé p a r le personnel q u ’on a pu y jo u er. Film
Au T .N .P. de B erlin on jo u e une Tigre aim e la chair fraîche, de C laude ob jectif et subjectif, film idéal.
pièce de P. W eiss: Auschwitz. Im m é C habrol. M ais les succès du m om ent H itler, le nazisme, cinq ans de guerre
diatem ent, re to u r en arrière, im m é sont, d ’un côté, Baronesse, rem ake ou deux ans de prison. D e longues
diatem ent les m ots collent au visage, déshabillé de Sissi, et Mary Poppins années de tam ine dans les pays
un maSque antique, le m asque de la ou l’éloge du « bonheur». occupés, les jo u rs de cau ch em ar
culpabilité collective. La pièce va dans les cam ps de c o n cen tratio n .
finir, deux acteu rs disent la d ernière U n film qui dure trente ans T oute l’E urope, bo u rreau ou victim e,
tira d e: « T o u s les ouvriers, tous les a cteu r ou au teu r, a jo u é p our Berlin.
chauffeurs de cam ion, tous les paysans E u ro p a C e n te r. Ici to u t est neuf, C e m atin, je vais to u rn er au Stade
qui travaillaient a u to u r d ’A usch- to u t est riche, to u t le luxe du m onde
witz connaissaient la vérité. T o u t s’est donné rendez-vous. Les robes
le m onde savait: nous som m es tous et les vins de F ran ce, le thé des
coupables... » Indes et les soieries de C hine, les
glaces d ’Italie et les crèm es fraîches
La présence du passé du D anem ark sont exposés, éclairés,
là, devant les visages ferm és des
Ce m atin, il p leut sur Berlin. Pots- visiteurs, les visages constam m ent
d am er Platz, l’antique Potsdam er tristes des Berlinois. Un vieux m on
Platz est coupée p a r le m ur. A sieur me d it: «O n savait bien rire
quelques m ètres du m ur, dans le à B erlin avant la guerre, avant le
no m an’s land entre l’Est et l’O uest, m ur. On savait bien rire avant...»
un tum ulus de te rre : les restes du 11 m e parle des folles nuits de l’hôtel
bu n k er d ’A dolf H itler. Les B erlinois, A dlon, il y a bien longtem ps. M ain
insensibles à la pluie, fixent obsti ten a n t, l’A dlon est à l’Est. A dlon
183
A voir
r*~ O lym pique. Rien n’a changé. 1936,
les Jeux O lym piques ont eu lieu ici.
Les grandes statues de m arbre d’A rno SCULPTURE
B recker sont toujours là. U ne ou
deux d ’en tre elles ont perdu leur nez
à la guerre. Au m ur, gravés dans la Mécaniques pour Cyrano
pierre, les nom s des vainqueurs.
Jess Owens, cham pion olym pique du A vec sa plus récente exposition,
saut en longueur et du cen t m ètres. (G alerie du D ragon, 19, rue du
D ragon, Paris 6), C arelm an a entrepris
Le pays de Ja m e s Bond une d ém arch e ex actem en t inverse de
celle de la plupart des artistes
Ici le ciném a jo u e au ralenti. Jess c ontem porains. Le geste presque
O w ens se p ré p are p o u r son dern ier dem i-centenaire de M arcel D ucham p
saut; son seul c o n cu rre n t, l’A lle c onditionne notre ép o q u e: prendre
m and L indt a fait ses trois essais un objet quelconque, le plus quel
et il est en tête. 80 000 personnes, conque possible, et, par une déci
plus H itler, G œ ring, H im m ler, sion de l’esprit, l’élever au rang du
G œ bbels, retien n en t leur souffle. sym bole ou du sacré, to u te im agi
Il n’est pas possible que l’hom m e nation créa tric e sem ble désorm ais
noir batte le sauteur aryen. O w ens a ccepter ce postulat avant de prendre
court, saute, gagne et établit le record son envol. C arelm an a atom isé ce
m ondial du saut en longueur. Il est p ostulat. Il a voulu p ro je te r l’im a
cham pion olym pique. H itler se lève, gination dans l’objet et le soum ettre parce que quand nous contem plons
sort du stadium suivi de ses digni à celle-ci. Le grand visionnaire du leur hauteur, largeur et épaisseur,
taires. Le c h ef du R eich, c o n tra i x v ir siècle, C yrano de B ergerac, lui elles nous en traîn en t irrésistiblem ent
rem ent à la tradition, ne to u ch era a servi de prétexte. Le gentilhom m e dans le tem ps du rêve. Ces sculp
pas la m ain du vainqueur. au verbe fleuri, gascon p a r la légende tures particip en t à c ette réaction
H uit heures du m ain, le Stade O lym mais parisien du q u a rtie r des H alles toute nouvelle d ’un m ouvem ent artis
pique est vide, des cris m ontent par la naissance, avait, trois cents tique qui va nous a rra c h e r à
dans m a m ém oire: Sieg H eil! Sieg ans en avance, imaginé la fusée, l'objet terre à terre , utilitaire et
H eil! La H itlerjugend, le T otenkopf, l'aéro p lan e, l’œil électro n iq u e, les fonctionnel. T rois siècles après avoir
l’O rganisation T ôt, les éten d ard s sem i-conducteurs capables de c ap ter été im aginées par un po ète, ces
copiés de R om e, les uniform es l’énergie solaire. M êlant le bois m achines volantes (variantes 1, 2 et
m oyenâgeux, pêle-m êle, la grande précieux, le cristal translucide, l’ivoire 3) rem plissent leur véritable m ission:
fête nazie défile sous m es yeux. jauni, Carelm an a réalisé ses m achines rendre à l’im agination sa liberte,
Il suffit d ’un pan o ram iq u e... Plus volantes, voyantes ou parlantes, en d o n n er à l’esprit un nouvel essor.
loin, la p o rte de B randenburg, un quatre dim ensions: quatre dim ensions Jacques Mousseau.
grand m onum ent blanc. Deux soldats
russes, sur les stèles principales,
deux dates: 1941-1945. 20 m illions
de m orts: la fête est finie.
D ernière prise de vue, la nuit. Un
trou dans le m ur. « C heck Point »
Charly. Ici, nuit et jo u r on passe et
repasse de l’O uest à l’E st: les A lle
m ands et les Berlinois sont exclus,
eux passent ailleurs. Ici, c ’est le
lieu privilégié des passeports diplo
m atiques. Le jeu n e lieu ten an t de la
M ilitary Police me p arle de S cott
Fizgerald pendant que la voiture de
Jam es Bond croise celle de l’espion
qui venait du froid.
Berlin, com m e beau co u p de villes
au m onde, finit par un aéro d ro m e:
T em pelhof.
Frédéric R ossif
Cinéma
PEINTURE
Les yéyés ont jeté le masque.
La rentrée parisienne s’est opérée sous le signe de la prétendue Un hom m age à B ernard Pom ey, pré
nouvelle figuration. L’offensive a été m enée sur tous les fronts à la co cem en t disparu en 1959, peintre
fois: à la Biennale des J e u n e s 1, où la réprésentation française, dans abstrait d ’une rare qualité p oétique,
sa majorité, reflétait le renversem ent de la tend ance; à la Galerie a p p o rte une note d ’élégance et de
spiritualité dans un ensem ble dis
Creuze, où une im portante exposition collective était dédiée à « la p a rate, et trop souvent criard à vide.
Figuration Narrative dans l’A rt contem porain»; dans les galeries La section française n’est h e u reu
spécialisées, de plus en plus nombreuses. sem ent pas toute la B iennale.
C ette « nouvelle figuration» se p ré peinture, ne vaut rien en soi, q u ’elle D ’au tre s représentations nationales
sente com m e l’appendice pictu ral du ne vaut que par son an ecd o te, ils a tte sten t la perm an en ce des deux
pop-art, qui est un art d ’assem blage hurlent p o u r l’im poser. L ’agressivité grands courants de l’expression
objectif, l’expression la plus directe du ton supplée au m anque de subs c o n tem p o rain e: le réalism e du
du folklore u rb a in 2. Il y a un m onde tance. folklore urbain (pop-art) et le néo
p ourtant entre les œ uvres pluri Sous le couvert de l’engagem ent constructivism e de synthèse, Part
dim ensionnelles (collages, c o n stru c dans le présent, la n arratio n yéyé optique (op-art).
tions, accum ulations, etc.) du pop- vire à l’argot des bas-fonds. A la
art et c ette p einture plate, froide, Biennale de Paris, dans la section Des jeunes déjà vieux
gratuitem ent agressive, qui érige ses française où il s’est affirmé plus
com m entaires en p récep tes de m ora p articu lièrem en t, ce style argotique Ce n’est pas seulem ent la « bonne »
lité et qui a la préten tio n de d é ce rn er a dégagé une rem arquable unité de peinture, mais aussi la quasi-totalité
les bons et les m auvais points au c a ra c tè re : on retrouve p a rto u t ce
de la rech erch e vive et de l’expéri
nom de la critique sociale. p e n ch an t à la véhém ence gratuite, lam entation dans Part qui étaient
Ce réalism e expressionniste, aux fascination nerveuse du barbouillage absentes sur les trois étages du
accents grasseyants et vulgaires, est c arica tu ral, l’exaltation forcée des M usée m unicipal d’A rt m oderne.
— nous dit-on - narratif. Il est en deux thèm es « profonds », le sexe et C ette Biennale sta tu ta ire m e n t ré
to u t cas baveux et bavard. Q ue nous le sang, le reco u rs systém atique aux servée aux jeunes est faite p a r des
conte-t-il? D es m oralités sur le ton p rocédés prim aires de déform ation «vieux» et pour les « jeu n es vieux».
de la farce. A près le réalism e socia de l’im age, d ’agrandissem ent des Le conform ism e des sélections ne
liste, nous avons droit au réalism e form es, de dép lacem en t hors échelle. po u rra pas étern ellem en t c ac h er
social to u t court. Les yéyés ont je té l’évidence: la prise de conscience
le m asque. F orts de leur nom bre (et U ne Biennale en plein d ’un sens m oderne de la n ature et
su rto u t de leurs illusions à ce sujet, essoufflem ent l’avènem ent d ’une sensibilité co rres
car déjà les guette le ressac de la p o ndante. L ’évolution de la vision
vague), ils se sont m ontrés sous leur T o u t cela est plutôt pénible, surtout a relégué définitivem ent dans le
vrai visage: ils se sont com p o rtés en dans le contexte de la B iennale où passé de l’H istoire to u te une série
voyous. La d ém onstration nous en a on n’a rien trouvé de mieux à opposer de d ém arches contem poraines qui
été donnée publiquem ent à la G alerie aux yéyés que les épigones a ttard és ont recours aux différents vocabu
Creuze, par les trois plus rem uants du post-cubism e de l’Ecole de Paris laires de l’abstraction lyrique: les
d ’entre eux: A rroyo, A illaud et 1945, les «paysagistes abstraits» deux grandes expositions récen tes de
R ecalcati se sont réunis p o u r assas invités par le C onseil d ’adm inis M athieu (G alerie C harpentier) et de
siner M arcel D ucham p en huit tratio n ! La place a été particuliè B azaine (M usée national d ’A rt
tableaux. rem ent m esurée à to u tes les m anifes m oderne) illustrent bien c ette dis
Pourquoi cet ach arn em en t? Parce tations de Part vivant et de la tan ce tem porelle. C es artistes, qui
que D ucham p incarne le m ythe de re ch e rch e expérim entale, d ont la ont été grands à leur m anière,
référence de Part expérim ental vivacité est a ttestée toutefois p a r la n ’incarn en t plus les exigences fonda
m oderne, l’aventure contem poraine présence des p eintures m écaniques m entales de la nouvelle génération.
de l’objet, tous les dépassem ents de N ikos et de J a c q u e t3, d ’un A un art de l’évasion, de la révolte
actuels de l’esthétique surannée du panneau m onum ental, gigantesque 1. Q uatrièm e Biennale de Paris: « Manifes
tableau de chevalet. Les yéyés, eux, barrette de décorations polychrom es, tation internationale des jeunes Artistes »,
en ten d en t assurer la défense et de D escham ps, des assem blages de M usée d’A rt moderne de la Ville de Paris.
2. Cf. Après l'abstrait, quoi? (Planète 21,
l’illustration des valeurs trad itio n S anejouand et de K udo, des d é co u pp. 105 & sqq.).
nelles en les accom m odant à leur pages de Gilli et des cartons peints 3. Cf. La peinture devient industrielle (Planète 23),
sauce. Et com m e c ette sauce, leur de Venet. p. 181).
185
A voir
! • “ et du geste, les jeu n es d ’a u jo u rd ’hui Tapisseries de Le C orbusier
o pposent un a rt d’intégration. M usée des arts décoratifs.
LES EX P O S ITIO N S
C es jeunes-là, p our qui M athieu et C ette exposition m o n trera une fois
Bazaine n’exprim ent plus rien de plus le souci qu’avait Le Corbusier
d ’actuel, c ’est-à-dire de conform e à d ’être un a rch ite c te total, c’est-à-
leur sensibilité profonde, restent dire de se p réo cc u p er de tout ce qui
aussi sur leur faim quand ils visitent Fa u vism e français et contribue à faire de l’habitation
la 4' Biennale de Paris. Q ue faire? Expressionnism e allem and hum aine un véritable cadre de vie
La m anifestation parisienne ne se M usée national d ’A rt m oderne. non seulem ent m atériel, mais aussi
ju stifiera à l’avenir que si elle répond C ’est une question co n tro v ersée: m oral, intellectuel et esthétique.
plus directem en t à leur a tte n te , si dans quelle m esure l’école française
elle devient ce q u ’elle devrait être, des Fauves, celle de C hatou ou de A rt irakien ancien
en th éo rie com m e en p ra tiq u e: un C ollioure (M atisse, Vlaminck, D erain, M usée du Louvre.
forum international de la rech erch e etc.), née ou to u t au m oins baptisée F aisant suite à l’exposition des col
libre, une large co n fro n tatio n des au Salon d ’A utom ne en 1905, a-t-elle lections d ’art iranien au G rand-
m oyens et des m éthodes de l’art influencé l’Expressionnisme allem and Palais en 1964, le L ouvre présente
expérim ental dans le m onde. Sinon dont les prem ières m anifestations cette fois l’A rt irakien ancien, qui
elle s’enlisera dans les m éandres du d a te n t à peu près de la m êm e devrait connaître un succès com pa
conform ism e officiel et p e rd ra tout époque? De ce m ouvem ent artistique rable. On p o u rra y voir com m ent
prestige aux yeux de l’étranger. d ’outre-R h in , on connaît ici surtout l’Irak m usulm an des prem iers siècles
C es signes sym ptom atiques se m ul les œ uvres ciném atographiques. Des de l’hégire (sa conversion date des
tiplient un peu p a rto u t, hélas! Au nom s de peintres com m e Schm itt- années 631-640) a utilisé et in ter
M usée national d ’A rt m oderne, Jean R ottluh, M unch, N olde, K irchner, prété un héritage qui est parm i les
Cassou se succède à lui-m êm e en la K okoschka éveillent m oins d ’échos. plus vieux de l’hum anité, puisque
personne de son second, de son C ette exposition p e rm e ttra de suivre l’Irak est l’ancienne M ésopotam ie
alter ego B ernard D orival. L ’état- l’évolution différente de deux m ou où la civilisation occid en tale a pris
m ajor du M usée national — du fait vem ents que l’on peut faire re m o n ter naissance il y a des m illénaires.
du d é p art conjoint de M M . Cassou à G ustave M oreau qui disait « ne
et Besset — se trouve réduit à une pas croire à la réalité de ce q u ’il L'architecture finlandaise
singulière unité. C ruel appauvris voyait ou tou ch ait, m ais uniquem ent M usée d ’art m oderne de la Ville
sem ent en personnel, au m om ent où à celle de son sentim ent in té rieu r» : de Paris.
un sérieux effort de redressem ent les F rançais plus épris d ’ord re, de La m anière Scandinave d ’envisager
s’im pose! Je signalais ici-m êm e, dans m esure, de novation aussi, les A lle et d ’organiser la vie quotidienne
Planète 22. la dangereuse stagnation m ands vibrants de rom antism e, exerce un a ttrait de plus en plus
du Salon «C om paraisons 1965», en to u rn és vers leur passé m édiéval; grand, c ar elle tra d u it non seu
dépit des tentatives de rajeunisse les prem iers confiants avant to u t en lem ent une esthétique, m ais aussi
m ent et des réussites des années p ré leur intuition form elle intérieure, les une sorte de philosophie: grâce au
cédentes. M es craintes étaient seconds s’identifiant aux objets exté M usée d ’art m oderne de la Ville
fondées: les organisateurs de « C om rieurs. Une confrontation, en tout de Paris, c ’est au to u r de l’arch i
paraisons», rebelles à l’opération cas, riche de prom esses. Du 6 jan v ier tec tu re finlandaise d ’a p p o rte r là-
chirurgicale qui s’im pose, c herchent au 6 m ars. dessus son tém oignage.
en vain un élixir de jouvence en
m ultipliant les consultations et les 1 9 2 5
dîners-débats avec les critiques. Bref, M usée des arts décoratifs.
il y a quelque chose de pourri dans C e tte exposition va p e rm e ttre de
ce royaum e des arts. A u-delà de la définir le contexte d é c o ra tif dans
trad itionnelle carence du Paris offi lequel se sont élaborées les re
ciel, on a de plus en plus le senti cherches plastiques des années 1920-
m ent que la léthargie gagne les 1930 — contexte essentiel: l’œ uvre
œ uvres vives, que le capital culturel d ’un M atisse, par exem ple, peut-elle
est entam é, que les énergies indivi se c om prendre sans référen ce au
duelles s’épuisent. D evant une telle style d é c o ra tif contem porain de son
im puissance et une telle confusion, élaboration? De sorte que, bien que
nos jeu n e s valeurs les plus sûres se son titre sem ble la délim iter stric
to u rn en t vers l’A m érique. C om m ent tem en t dans le tem ps, c ette expo
les blâm er? N ous som m es las de sition p e rm e ttra une rétrospective
c rier dans un dé se rt sans écho. com plète et vivante de la vie esthé
Pierre Restany. tique de l’entre-deux-guerres.
Peinture
A RC HITECTU RE ■ ■■■ * ■■■
“=J Israël construit une super-Brasilia
Une équipe française, composée des architectes Jean Ginsberg et sous la ville, d irec te m en t, le con
Pierre Vago (M artin Van T reeck, architecte associé), vient d ’obtenir d u c te u r et ses passagers au pied
à l’unanimité le prem ier prix au Concours international pour le m êm e de l’édifice de leur choix:
Centre d ’Ashdod, en I s ra ë l. bureau, banque, m agasin, édifice
C ette ville, créée de to u tes pièces celle de c ré e r des sols artificiels, culturel, etc. En triplant la surface
sur une vaste dune au bord de la c ’est-à-dire une ville à trois dim en de la ville, le problèm e de la cir
M éditerranée, sera, après C handi- sions. On sait que c ette solution des culation et du statio n n em en t sont
garh (500 000 habitants), la plus dalles de béton, re p re n a n t à l’échelle autom atiquem ent résolus. Par ailleurs,
grande des villes neuves réalisées colossale co n tem p o rain e le principe un m étro suspendu c irculant au
depuis vingt ans. Avec ses 300 à des jard in s suspendus babyloniens, niveau des terrasses des bâtim ents
40Ô 000 habitants, elle d épassera en a été adoptée à Paris p our l’u rb a bas, desservira certains bâtim ents
effet la population de Brasilia nisme de la Région de la D éfense et hauts, franchissant les rues sans
(150 000 habitants). Les arch ite c te s du F ro n t de Seine N° 1. Pour la ville problèm e et aboutissant aux plages.
ont m êm e prévu leur plan délib é israélienne d ’A shdod, grâce au p rin C ar A shdod p résen tera une large
rém ent com m e un anti-B rasilia. cipe de la ville à plusieurs niveaux, le façade en arc de cercle vers la m er.
Le p arti a dopté p o u r c ette ville centre a pu être prévu très dense, Et com m e Israël est un pays dyna
neuve peut donc m arq u er un to u r to u t en réservant le sol exclusive m ique, déjà des industries fonc
nant en a rch ite c tu re . G insberg, dont m ent aux piétons. Deux sous-sols tio n n en t à A shdod, les travaux du
on connaît à Paris un grand nom bre seront construits po u r la circulation port avancent rapidem ent e t des
d ’im m eubles luxueux, et Vago, c o m écanique: autos, bus, cam ions. Le m illiers de familles viennent s’y
a u te u r de la Basilique souterraine de sol a donc pu être affranchi des installer. C ela nous laisse rêveurs,
Lourdes, ont adopté en effet un parti servitudes de la circulation au to m o nous F rançais, qui avons construit
qui s’oppose aussi bien à la « ville bile, to u t en d onnant aux a u to m o depuis vingt ans la valeur d ’une
verte », chère à Le C orbusier, q u ’à bilistes la possibilité de circuler ville de un m illion d ’h abitants a utour
la « ville-m onum ent » du type Brasilia. ju sq u ’au c en tre de la cité, mais de Paris, mais qui, faute de lieux de
— On peu t d iscu ter les m érites ou sous la ville. La ville n’é ta n t plus travail, faute de centres urbains, est
les inconvénients des « villes vertes», trib u ta ire de la circulation m éca dem eurée un ensem ble de cités
ou des «villes m onum entales» nique, des volumes - rues et places - dortoirs. On accuse com m uném ent
com m e Brasilia, disent-ils; on ne ont pu être tracés en to u te liberté, les a rch itectes français d ’être res
peut nier que leur cœ ur est inexistant, avec le souci con stan t d ’éviter la ponsables du désastre urbanistique
faute de cette densité, de ce « grouil m onotonie et l’ennui Les diverses de la F ran ce neuve. M ais lorsque
lem ent hum ain» qui attire, stim ule, activités ont été égalem ent é tro i ces m êm es a rch itectes sont appelés à
crée le sentim ent urbain... En a n a tem ent im briquées (allant à l’encontre l’é tranger, ils font m erveille. Il y a là
lysant les quelques réalisations de des théo ries com m uném ent adm ises une anom alie que nos m inistres de la
ces d ernières décennies, on peut des zonings obligatoires qui arrivent C onstruction, des Affaires c u ltu
co n stater to u t de suite q u ’une des à faire des villes où to u t est ségré relles, de l’industrie et des Finances
causes des échecs est l’insuffisance gation: com m erces, situations so feraient bien de m éditer. Le C or
de densité... Un c en tre urbain ne ciales, âges, etc.). Ainsi sont évités busier, lui aussi, a réalisé la plus
sera jam ais vivant si l’on n’en fait pas les espaces déserts ou les « espaces spectaculaire de ses œ uvres en Inde.
le dom aine de l’hom m e, du piéton; verts» inactifs, qui sont une des Michel Ragon.
et l’on évoque toujours ce m odèle aberratio n s des villes neuves, sous
unique dont la géographie a p ré p rétex te de déco n cen tratio n . Les
servé le c a ra ctè re : Venise. « espaces verts » n’ont pas été négligés,
V éritable m anifeste, on le voit, et qui m ais ils ont servi à diluer les habi
s’élève aussi bien co n tre la des tations au to u r de la zone d ’activité.
truction de la ville au profit de la
voiture (type Los A ngeles), que U n e ville pour piétons
co n tre la « ville verte » qui n’est plus
ni ville ni cam pagne. Les habitants d ’A shdod p o u rro n t
Les arch itectes ont pris l’option qui donc vivre dans une ville d é b ar
est actuellem ent la plus « avancée » rassée du c au c h em a r de la voiture
dans le dom aine de ce qui se réalise et rendue en totalité aux piétons,
en a rch ite c tu re et en u rbanism e: alors que les voitures a m è n ero n t
187
A voir
THÉÂTRE
A l'assassin !
Il semble que la «crise du théâtre», dont il était question comme
d ’un mal nécessaire, se soit envenimée avec l’affaire de l’Ambigu.
Affaire qui, dans l’esprit de son prom oteur Thierry Maulnier, n’était
pas truquée. R a re m e n t on vit passion plus sincère, mais elle ne
pouvait mener loin, pour la raison très simple que la profession
théâtrale tout entière avait consenti l’année précédente à la dispa
rition de ce vieux théâtre.
M ais les réunions qui eu ren t lieu,
p our « th éâ tra les» q u ’elles fussent,
d o n n èren t un début de conscience trouve plus l’équivalent dans le
collective à une profession qui réa m onde, ni en Espagne ni au Portugal),
lisa brusquem ent à quel point elle aucun th éâ tre parisien ne serait
était m enacée. A peu près en m êm e au jo u rd ’hui en difficulté. Enfin, il
tem ps, le V ieux-C olom bier, après faisait observer q u ’on allait jo u e r à
avoir m onté en quelques années un la C om édie-F rançaise tel ouvrage de
Shakespeare, trois C laudel, deux tel a u te u r vivant, que tel an im ateur
Pirandello, un L orca, rem p o rtait un s’é ta it ruiné à révéler, ouvrage que
très grand succès de presse avec une lui-même, Barsacq, n’avait pu m onter
création française — dont il m ’est faute de finances.
difficile de p a r le r 1 et, quelques
sem aines plus tard, s’effondrait sous La profession réagit
le poids des dettes accum ulées: D u coup, le syndicat des directeurs,
notam m ent tren te-tro is m illions à la appuyé p a r la F éd ératio n du Spec
Sécurité sociale. tacle (acteurs, m achinistes, etc.), Thierry Maulnier : sauvez le théâtre!
Un record, m ais que l’A telier suivait d ép êch ait auprès du m inistre un (Photo A.F.P.)
de près. Pour lui aussi, le dépôt du ém issaire officieux - sans publicité,
bilan risque de s’ensuivre. O r, on ne pour ne peser en rien sur la cam
peut guere adresser de reproches pagne électo rale - chargé de reven
artistiques aux successeurs de Dullin dications et de suggestions positives. M. A ndré M alraux rép o n d it p a r un
et de C opeau. Et qui leur re p ro Il s’agissait d ’ob ten ir de M. A ndré accord de principe, en précisant n e t
cherait, au con traire, d’avoir m ain M alraux q u ’il prît lui-m êm e l’ini tem ent qu’il ne ferait rien avant le
tenu la tradition des fondateurs en tiative d ’une sorte de table ronde prochain septennat.
évitant to u te com plaisance co m m er g roupant au to u r de sa personne des M ais qu’avait-il fait? Q u ’avait fait en
ciale? rep résen tan ts du Spectacle, des Fi sept ans p our le th éâ tre , le m inistère
En m êm e tem ps, A ndré B arsacq, le nances, du T ravail, en vue d’obtenir: des A ffaires culturelles?
d irec te u r de PA telier, fa is a it2 une 1) que les 10% de taxes soient Il sem ble que le problèm e n’ait pas
com paraison et une addition très supprim és; passionné le m inistre, ro m an cier et
sim ple. Il co m paraît les th éâ tre s 2) qu’avec leur m ontant la profession philosophe de l’art. N e répondait-il
nationaux à la régie R enault, m ais à réorganise elle-m êm e ses conditions pas à un dram aturge qui, naguère, lui
une régie R enault qui, forte de sub d ’ex p lo itatio n — n o ta m m e n t en proposait de p o rte r à la scène une
ventions énorm es, v endrait ses voi g roupant la location, la prospection de ses œ uvres: «P o u rq u o i voulez-
tures m oitié m oins ch er que C itroën de publics nouveaux, les m agasins vous que mes personnages deviennent
ou Sim ca: que deviendrait en ce cas de décors et d’accessoires; des pantins?» C ’est un propos q u ’on
le m arché d e ,l ’autom obile? D ’autre 3) qu’un accord général soit conclu lui prête. M ais il sem ble s’ê tre
part, il établissait arith m étiquem ent avec la Sécurité sociale, ten d a n t à déchargé du soin du th éâ tre en
que, si les th éâ tre s avaient été exo réduire les charges, à organiser les F ran ce sur M. Biasini, ancien adm i
nérés de leurs 10 % de taxes (supplé délais et à ne pas faire su p p o rter leur n istrateu r colonial.
m entaires à la taxe locale des libraires poids à la profession to u t en tière — Maurice Clavel.
ou des épiciers et vestige de l’an ce qui au rait eu l’effet de sauver
1. Il s’agit de la pièce de M aurice Clavel lui-
cienne m alédiction ecclésiastique dans l’im m édiat le V ieux-C olom bier même: Saint Euloge de Cordoue (N .D.L.R.).
des gens de th éâtre, dont on ne et l’A telier. 2. Dans Le Figaro littéraire.
188
Théâtre
Planète aura bientôt six éditions
ACTIVITES PLANETE A la F oire du Livre de F rancfort,
une édition brésilienne de Planète et
une édition Scandinave ont été
Une enquête auprès de nos lecteurs: décidées. Ces accords p o rten t à six
le nom bre des éditions de Planète-
Rêvez-vous en noir ou en couleur? Internationale: France, Italie, A rgen
tine (espagnole), Pays-Bas, Brésil
Raym ond De B ecker poursuit ses 3 / Vous est-il possible de nous com (portugaise), Suède (dans l’ordre
études sur les rêves, d o n t l’ouvrage m uniquer le p ro to co le d ’un ou de chronologique de parution).
publié aux É ditions Planète, les plusieurs rêves en couleur vous ayant
Machinations de la Nuit, a constitué particu lièrem en t frappé?
le prem ier résultat. Parm i les ques 4 / Les rêves en co u leu r vous parais O u vrag es en traduction
tions oniriques mal connues se trouve sent-ils liés à des événem ents ou à
celle du rap p o rt en tre les rêves en des circonstances de votre vie p a rti Le prem ier volum e de l’Encyclo-
couleur e t les rêves en noir et blanc. culièrem ent rem arquables ou im pres pédie Planète en italien p a raît ce
R aym ond de B ecker, estim ant que sionnants? Lesquels (m aladies, chocs mois-ci. La collection com plète est
l’enquête statistique est de natu re affectifs, succès ou revers, etc.)? égalem ent en cours de trad u ctio n en
à é claire r utilem ent ce problèm e, 5 / Avez-vous observé une diffé anglais et doit p araître en G rande-
nous a dem andé de faire appel à ce rence dans la n ature de l’im agerie B retagne et aux États-U nis.
propos aux lecteurs de Planète. C ’est des rêves en couleur et des rêves Le livre de R aym ond de B ecker, les
avec plaisir que nous so um ettons à en noir et blanc (prép o n d éran ce Machinations de la nuit, paru dans
ceux-ci le questionnaire q u ’il nous d ’im ages-souvenirs de la vie q u o ti Présence P lanète, est en cours de
a fait parvenir, en e sp éran t que dienne ou, au c ontraire, de sym boles traduction aux États-U nis, en A ngle
nom breux seront ceux qui v oudront ap p arem m en t inexplicables — ani terre, en A rgentine et en A llem agne.
bien y répondre. N ous les en re m e r maux ou personnages m ythologiques,
cions. etc.) ?
1 / A vez-vous le souvenir d ’avoir 6 / Les rêves en couleur ont-ils jo u é Le pre m ier vo lu m e
rêvé en couleur? dans votre vie un rôle plus im portant de notre édition œ cum é niq ue
2 / Rêvez-vous plus souvent en noir que les rêves en noir et blanc?
de la Bible est paru
et blanc ou en couleur? D ans quelles 7 / Possédez-vous une opinion sur la
p roportions ces deux sortes de rêves n ature et l’origine (psychique ou
paraissent-elles se tro u v er chez vous Jean C hevalier, d irec te u r de la
physiologique) des rêves en co u leu r
l’une par rap p o rt à l’autre? pa r ra p p o rt aux autres rêves? collection « Le tréso r spirituel de
l’hum anité», a reçu les félicitations
de M gr le cardinal F eltin, a rch e
vêque de Paris, et de M. le pasteur
Notre enquête: Qu'est-ce qu'un catholique? M arc B oegner, p our l’édition œ cu
m énique de la Bible qu’il a réalisée:
« Laissez-m oi vous dire to u tes nos
Dès la p re m iè re sem aine, 146 ré p o n s e s : 9 0 d 'h o m m e s , 56 de fe m m e s ; félicitations pour cette œ uvre
4 2 de 17 à 2 5 ans, 4 3 de 26 à 4 5 ans, 2 8 de 4 6 à 60 ans, 33 au-dessus im m ense qui répond bien aux ten
de 60 ans; des é tu d ia n ts , des in g é n ie u rs, des m édecins, des prêtres. dances actuelles et qui peut servir
Tous les âges, to u te s les op in io n s, to u s les m ilie u x . Et les réponses beaucoup d’intelligences de bonne
c o n tin u e n t d 'a fflu e r. P lusieurs co m p re n n e n t ju s q u 'à v in g t pages. A u volonté. Vous avez su, en outre,
m o m e n t où nous é crivo n s ces lignes, nous c o m p to n s sur un m illie r.
illustrer ce volum e d’une m anière
D 'a b o rd nous re m e rcio n s nos corre sp o n d a n ts de leur em presse m en t. Ils
rem arquable, p a r des chefs-d’œ uvre
nous excu se ro n t de ne pas répond re à chacun d'eux. Ils s e ro n t ave rtis
de l’art ancien, et ceci donne encore
dans la revue des ré s u lta ts de n o tre analyse. Les te x te s que nous venons
de re cevoir dans ce p re m ie r flo t ré vè le n t l'in té r ê t p ro fo n d suscité par
à votre travail une valeur toute spé
l'e n q u ê te ; to u s d o n n e n t à ré flé c h ir, p lusie urs s o n t pa ssio nna nts dans leur ciale », a écrit le cardinal Feltin.
d ra m a tiq u e s in c é rité , ce rta in s bo uleversants.
N ous serions heureux de re c e v o ir encore beaucoup de réponses. Que Rectificatif. Les dessins publiés dans le
les lecte urs de Planète qui ne l'o n t pas re m p li v e u ille n t bien se re p o rte r numéro 23 sous le titre « Le journal des dames
et des dem oiselles» (pages 126 à 133) sont de
au q u e stio n n a ire pu b lié dans n o tre n u m éro 25 , pages 127 à 131. Julien Outin, dessinateur professionnel, et non
de l’acteur Régis Outin.
189
Activités Planète
NOTRE COURRIER Ulysse est-il allé en Bretagne?
En réponse à la publication, dans le numéro 22 de Planète, d ’un ce qui est curieux, c ’est que ceci
article intitulé Ulysse est-il allé en Bretagne?, nous avons reçu un soit à peu près inconnu, alors que
courrier abondant et instructif. Rappelons en quelques mots la les sagas nordiques elles-m êm es le
reconnaissent et ne donnent nulle
thèse: Y Odyssée est une présentation dram atique d’un itinéraire de m ent l’an tério rité aux Vikings; mais
navigation phénicien. Ce n’est pas une aventure m éditerranéenne, ce sont des phrases éparses q u ’il
mais une croisière atlantique. Plus précisément, l’itinéraire p hé convenait de reg ro u p er et, dès lors,
nicien est interpolé dans un nostos (retour) grec. Le texte grec date s’expliquent bien des textes anciens,
du v i i i c siècle av. J.-C., mais la docum entation qu ’il utilise donne bien des légendes.
l’état des civilisations littorales de l’O ccident atlantique vers le
xiiicsiècle av. J.-C. (civilisation du bronze). Ces sociétés littorales » M ais c ette étu d e m ’a conduit à de
sont la version définitive d ’une Atlantide tant controversée. nom breuses recherches, à des locali
sations, aussi bien en A m érique
q u ’en B retagne, p our les voyages
antérieurs au xc siècle, et, notam m ent
1. D'accord pour la thèse Il est donc perm is de penser que ce en B retagne, les nom s que l’on
Parm i les nom breuses lettres reçues, terra in n’a pu être exploité que pouvait reco u p er ne co rresp o n d aien t
nous avons retenu une vingtaine par les h abitants du pays plusieurs à aucun port actuel. Puis, de proche
d’exposés particu lièrem en t nourris siècles avant J.-C. et abandonné en proche, j ’établissais que ces ports
d’observations originales, souvent ensuite à cause des infiltrations avaient été ennoyés à une époque
neuves et de prem ière m ain. Nos d’eau. » récen te : de la fin du v* au déb u t du
lecteurs approuvent presque à l’una C e m inerai — ou cet étain traité - viii* siècle, et je trouvais de nom breux
nim ité l’hypothèse d’une prom enade dépassait les besoins de la consom recoupem ents écrits allant du v r au
atlantique du G rec Ulysse. Son iti m atio n locale. L ’e x cé d en t é ta it Xe siècle.
néraire est la route de l’étain. La exporté. P ar terre p eut-être, plus » L’étude sur place, conduite plusieurs
source traditionnelle était la G rande- sû rem en t p a r m er. L ’em bouchure de années consécutives à l’époque des
B retagne. l’A b e r est distante d’environ 10 km vacances, m e p e rm e tta it de d élim iter
M. G eorgelin, de Brest, nous apporte de la m ine. Il est norm al que le port sur le terrain la faille qui a m arqué la
à ce sujet du nouveau. « Un ami, d ’expédition se soit trouvé de ce ru p tu re avec le terra in actuel, qui n’a
M. Pavot, se m it en tête, il y a côté... p ra tiq u em e n t pas changé, tandis
environ six ans, de faire des F ait curieux, une quantité consi qu’un m ouvem ent de bascule dirigé
rech erch es m inéralogiques dans la dérable de m enhirs se distribuent sur vers le nord-ouest am enait un relè
région brestoise. A Saint-R enan, la rive droite de l’A ber alors qu’il n’y vem ent relatif du niveau de la m er
p etite ville en b ordure de l’A ber- en a aucun sur la rive gauche. « M on de l’ordre de 10 + 1 m (j’hésite entre
lldut, il d écouvrit des traces d ’étain; hypothèse, écrit M. G eorgelin, est 9 et 11 m, n’ayant pu d é te rm in e r à
des sondages plus poussés d o n n è ren t la suivante: M elon était autrefois quelle h a u te u r au-dessus de la m er se
des espérances sérieuses. P endant la un p ort florissant très peuplé. On y trouvait le m enhir qui m ’a servi de
période de prospection, M. Pavot et faisait com m erce de l’étain. Les repère). M ais ceci explique les
ses c o llab o rateu rs furent étonnés de m enhirs de grande taille servaient erreurs que l’on com m et en raison
découvrir dans un endroit, que je d’am ers pour les bateaux circulant nant sur le profil actuel des côtes à
connais bien po u r y avoir chassé, des dans le chenal du F our. Un m enhir cet endroit.
traces de foyers ayant servi à la fusion géant, a u jo u rd ’hui abattu, m arquait » D ès lors, la question des Cassi-
du m inerai. Le sol, creusé, com m e l’in térieu r de l’agglom ération dont il térides s’éclairait: ce sont les îles
labouré par des obus, prouvait q u ’il y reste encore debout quelques pierres dont les som m ets actuels, c onstituent
avait eu là exploitation systém atique d ’enceinte. » l’archipel situé entre O uessant et le
de l’étain. L’estim ation des experts co n tin en t; les textes anciens sont
est que la p roduction a dû atteindre A l’ap p u i des re c h e rc h e s de form els: ces îles de l’étain étaient
50 tonnes, chiffre considérable pour M. G eorgelin viennent les réflexions face au c o n tin e n t des O estym niens;
l’époque. A u to u r de ce terra in p a rti et les rech erch es de M. Louis on a voulu y voir les îles Sorlingues,
cu lièrem ent riche, puisque la m ine K ervran. « Les populations a ctu el d’après la géographie actuelle; en
exploitée a u jo u rd ’hui à ciel ouvert lem ent de culture celtique allaient prenant une carte m arine et en des
est la p rem ière d ’E urope, il n’y a en A m érique aussi bien q u ’en sinant le c o n to u r p our des fonds de
pas de traces de villa gallo-rom aine. B retagne bien avant l’an m ille, et, l’ordre de 10 m (et je pense qu’à cet
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N otre courrier
e ndroit l’ennoiem ent n’a pas dépassé 1. Le nom : Insula OYA (ou m ieux îlots rectangulaires p a r un réseau de
9 m), on retrouve les 10 îles; la roche O IA ) ressem ble fort au nom grec. fossés em plis d ’eau, et l’on p ourrait
est bien celle de l’étain; seul le banc 2. Ile basse: la côte nord... ce sont sans doute y voir un antique lieu de
granitique qui se trouve là est stan- des plages de sable et de petites culte. »
nifère et on a a ctuellem ent le plus dunes de 5 à 15 m de haut... (loc. M. Paol Q ueinnec propose aussi
im portant gisem ent d ’étain de France cit., p. 70). d ’en éten d re l’assise m ais en gardant
en face de Saint-R enan, le m êm e 3. « E n to u ré e p a r la m er infinie». la localisation en pays celte: « Qui-
banc granitique con tin u an t vers Yeu est plus loin de la côte que m erc’h (K im erc’h en breton) et non
l’ouest-nord-est. B elle-Ile. D e Q uiberon, on voit Q uim m erch, d o n t je suis natif, p ro
» Les C arthaginois y venaient; il y a toujours B elle-Ile p a r tem ps clair. vient de kein-march, « dos de cheval. »
un écrit qui, lui aussi, indique q u ’il A l’île d ’Yeu on doit davantage avoir M ais plus près de Q uim per, à l’est
s’agit de populations œ stym niennes ce sen tim en t d ’être entouré par la de cette ville, existe un ch âteau de
(m ot qui s’est peu à peu transform é mer. B elle-Ile est beaucoup plus une Q u im erc ’h en B annalec. C eci vien
en Œ ism es). O n vient de tro u v er à terre où l’on ne voit pas la m er tout d rait donc re n fo rc e r la thèse de
l’endroit où je situe le port de l’étain autour. R. Philippe en resserrant la loca
de PA ntiquité des am phores, en deux 4. Plage et g rotte. C ela sem ble c o r lisation des nom s de m êm e conso
sites voisins, et une pièce d ’o r de respondre fort bien avec l’anse des nance. M ais en plus de Q uim per
m odule phénicien, mais venant de Joux (ibid. p. 74). (K em per, qui signifie «confluent»),
C yrène, qui était dans l’orbite com 5. Chênes. Nos îles ont été déboisées, et de Q uim perlé (K em perle, co n
m ercial punique, et non d ’A thènes, le bois ayant servi de m atériau et fient de l’Ellé avec une au tre rivière),
pièce vraisem blablem ent de 320 en de com bustible, m ais il ne me on trouve bien plus au nord, dans
viron avant J.-C. On a avancé que sem ble pas que les chênes soient le L éon, un Q uem per-G uézennec
ce statère avait pu être perdu par un cara cté ristiq u es de Belle-Ile plus (K em per-G w ezenneg), le « confluent
m em bre de l’équipage de Pythéas, que de G roix (indigènes sem blent à du lieu planté d ’arbres». Faut-il
mais ceci est peu probable, à mon G roix charm es, orm es). En revanche, supposer que cette région fait aussi
avis, car si la date co rresp o n d assez à Yeu on a dû avoir de tout tem ps, partie du pays des C im m ériens?
sensiblem ent à celle du voyage du com m e à N oirm outier, des chênes » P ersonnellem ent je trouve bien
navigateur phocéen, en revanche verts. m ince la « preuve » qui repose sur
M arseille était en relations com m er b) pays des Cimmériens. U nanim ité un rapprochem ent entre Cim m ériens,
ciales avec la G rè ce , et sa m onnaie p o u r l’île d ’Yeu, et nous nous ran K em per, K im erc’h, K iberen (Q uibe
devait être de m odule athénien et geons volontiers à cet avis. D ébat ron) et K em perle. P ourquoi ne pas
non pas punique. beaucoup plus ouvert p o u r ce qui aller plus loin en assim ilant le r de
» Ainsi des voyages en B retagne sont est du pays des C im m ériens. Pour tous les nom s de lieux co m m ençant
attestés p a r des déco u v ertes arch é o M. G auvrit, « le pays des Cimmériens pa r ker? Et ces nom s sont innom
logiques confirm ant des textes peut, s’il ap p araît essentiellem ent en brables en B retagne.
anciens, au m oins à p a rtir du d ébut M orbihan actuel, se re tro u v e r aussi » De plus, il apparaît que YOdyssée
du v* ou de la fin du vi* siècle avant en pays de R etz dont le cœ ur, la a été com posée au v n r siècle avant
notre ère. » forêt de Princé, est sur le territo ire J.-C. O r le p euplem ent de la B re
de la ville de C hem éré, toponym e tagne d o n t descen d en t les actuels
proche de cimmérien. Si le pays de B retons ne s’est fait que vers les
2. Des corrections R etz possède une m ultitude de ves vc et vi* siècles après J.-C . Les im m i
pour l'itinéraire tiges m égalithiques, la forêt de grants, chassés par les Saxons, n’ont,
Princé cache le plus im portant sem ble-t-il, trouvé q u ’un pays fai
a) Ile d ’A iae = île d ’Yeu. A.-J. R aude, m onum ent, avec un tum ulus cein blem ent peuplé. Ils ont ap p o rté
ancien elève de l’É cole p ratique des turé et recouvert de m égalithes avec eux leur langue, leurs croyances
H autes É tudes, et celtisant, nous im posants, de form e ovale, et m esu et, naturellem ent, leurs nom s de
apporte de précieuses indications. rant environ 60 m de longueur et lieux et de fam illes. Ainsi trouve-
Il y a là le fruit de longues réflexions 40 m de largeur avec une faible t-on en G alles des M adoc et des
et un fond d ’érudition. « J ’adm ets h au teu r de 4 m ètres. Ce m onum ent C aradoc, et en B retagne des M adec
très volontiers votre point de d é p a rt: non reconnu officiellem ent est ce ou M adoc, et des C aradec. M êm e
navigation sur l’O céan. C ’est au p endant orné de pétroglyphes que chose p o u r les nom s de lieux: en
point 4 que m es rem arques com j ’ai p ersonnellem ent dégagés et G alles Bangor, Penarth, E dern,
m encent. M ieux que B elle-Ile, dans reconnus, tels en tre autres des Dowlais, Llangollen, et en B retagne
l’ensem ble assez élevée, avec des m otifs cornus sim ples ou doubles. Bangor, Penhars, E dern, D oualas,
falaises escarpées com m e m on île A quelques centaines de m ètres de L angolen. On p o u rrait ainsi m ulti
natale de G roix. conviendrait l’île là, la forêt cache les « îles en plier les exem ples. Sans les m ulti
d’Yeu. Voir Guide Bleu, Poitou- c h an tées» qui form ent une enceinte plier, prenons le cas de K im erc’h
G uyenne, pp. /0 sqq. rectangulaire isolée et partagée en en B retagne: nous retrouvons son
! • “ équivalent dans le nord du pays de D onc, p ourquoi pas plutôt l’ultim a de ses replis la g ro tte m erveilleuse
G alles, qui est C im erch ou Cen- T ule? » de Calypso, to u tes ces terre s — ves
m erch. c) de Circé à Calypso. Sur cette tiges de l’île engloutie, pour la
» A présent, supposons que ce partie de l’itinéraire, la lettre de plupart — sont appelées à une
C im erch ou C enm erch gallois ait M. R aude donne à peu près la syn gloire im m ortelle '. »
existé au v n r siècle avant J.-C ., ce thèse des critiques form ulées par Nous pensons, quant à nous, p our
qui n’est pas du to u t im possible, et plusieurs de nos lecteurs. Voici une les argum ents que nous avons cités
que l’on retrouve d ’au tres nom s nouvelle identification proposée. dans notre article, devoir en de
gallois s’en ra p p ro c h a n t quelque Pour l’île du T rid en t, « je penserais m eurer à la thèse atlantique. D epuis
peu, ne serions-nous pas en présence à l’île Saint-M ichel (St M ichael la p arution nous avons recueilli
du pays des C im m ériens? Voici qui M ount) à proxim ité de Penzance, plusieurs indications sur les rapports
p o u rrait venir à m on secours: le en C ornw all, d ont le nom ancien e n tre l’O rient ancien et les pays
nom gallois du pays de G alles est était D in Sol, cité du soleil. La côte Scandinaves. L ’une des plus tro u
C ym ru (le c com m e k, le u com m e i); cornouaillaise en face de l’île p ré blantes co n cern e les chariots so
les G allois se d onnent parfois le sente plusieurs p rom ontoires qui laires. Le chariot solaire de T rund-
titre de « C ym rodorion », ce qui peuvent justifier le nom de T rident. holm, dans le nord de l’île de See-
signifie à peu près « collègues, cam a Le nom ancien de Jersey (Angia) land, date, d ’après M ontelius, des
rad es» ; il existe en G alles de nom p o u rrait être rapproché du nom abords de l’an 1300 avant J.-C.
breux nom s de lieux com m ençant par g r e c .» D ’après D éch elette, les divers cha
Caer, équivalent du Ker breton; riots solaires connus, q u ’ils soient
l’île, que les Anglais nom m ent An- Scandinaves ou irlandais, dérivent
glesey, m ais que les G allois appellent 3. Et l'Atlantide? d ’un m odèle prém ycénien d ont le
Yny M ôn, fut un des plus im por fragm ent d ’un bandeau d ’argent
tan ts c en tres druidiques du m onde N ous rem ercions vivem ent nos lec trouvé à Syros (auj. Syra) donne le
celtique, plus tard centre de résis teu rs de nous avoir a p p o rté avec le type; sur ce bandeau, un cheval,
tan ce farouche aux envahisseurs tém oignage de leur in té rêt les p ré placé en tre deux roues solaires,
rom ains, puis anglais. B erceau de cieux renseignem ents d ont nous alterne avec un oiseau (Cf. D é ch e
l’a ntique cu lture galloise, elle a reçu n ’avons pu m alheureusem ent que lette, Manuel, II, pp. 413 et suiv.
le surnom de « M am C ym ru», m ère d o n n er l’essentiel. N ous rem ercions et p. 457). L ’association du cheval
du pays de Galles. vivem ent aussi les opposants, dont et du cercle oculé est fréquem m ent
» T o u t cela me fait venir à l’esprit M m e Rousseau-Liessens, qui a publié em ployée p our la rep résen tatio n
que le nord du pays de G alles serait q u a tre volum es sur la géographie prim itive du soleil.
le pays des C im m ériens, et A nglesey de VOdyssée, est le ch ef de file. Les
l’île de Circé. H ypothèse to u t à fait PQsitions q u ’elle défend avec un luxe 1. A. Rousseau-Liessens, Géographie de
d ’érudition et de précision se rap /'Odyssée. 3* partie, 4' volume, pp. 215-216.
gratuite, je m ’em presse de le dire, Brepols, édit., Bruxelles et Paris, 1964.
p o rten t aux deux orientations de
et q u ’il a p p artien d ra à de plus q u a
lifiés que moi de ré fu te r ou de co n n otre a rticle : itinéraire d ’Ulysse et
firmer. » localisation de l’A tlan tid e: p our elle,
to u t se passe en A driatique. Voici
M. R aude, au co n tra ire , s’insurge d ’ailleurs résum ée p a r elle-m êm e la
contre une localisation des C im m é thèse q u ’elle soutient. « Le rideau
riens en pays celte. « Je récuse avec qui voilait le passé se lève à présent
force tous les rapprochem ents éty et un souffle vivifiant passe sur
m ologiques que vous proposez: l’A driatique, tom beau de la fabu
Q uim per: K em -ber, confluent. Le leuse A tlantide. Tels des joyaux
nom n’est pas a n té rie u r au v* siècle. dans l’écrin violet des vagues, Vis,
Q uim perlé est le confluent de l’Ellé l’île du Soleil, et Bisevo qui abrite
avec la L aïta; m êm e date. Q uim erch C harybde et Scylla; H var la jo lie;
est anciennem ent K ein-m erch, c ’est- K orcula où naquirent les Sirènes,
à-dire «d o s de cheval». Q u an t à et M ljet, si adorable que l’on com
Q uiberon, breton K iberoen, il n ’est prend très bien pourquoi C ircé la
pas adm issible d ’y assim iler b à m... choisit p o u r y construire sa m aison;
A vrai dire, je n’arrive pas à con L astovo au rivage d é ch iq u eté ; les
cevoir le pays des m orts (ou « terre nom breux écueils éparpillés dans
des jeu n e s» ) dans l’un des pays cel l’im m ensité de la m er; les îles Pala-
tiques. T o u tes les anciennes tra griz, P ianosa et T rem iti, arches d ’un
ditions et tous les anciens textes m êm e pont auquel se rattache l’adm i
le situent à l’ouest ou au nord-ouest. rable G arg an o dissim ulant dans l’un
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