p a ra it to u s les deux m o is
C h r o n i q u e de no t r e c i v i l i s a t i o n / H i s t o i r e i n v i s i b l e / O u v e r t u r e s de la s c i e n c e
Grands contemporains / Mojide futur / Civilisations disparues
les conférences PLANÈTE
ont eu lieu
à L'O DÉO N TH É Â TR E DE FRANCE
le 2 0 novembre 1962,
le 19 février et le 5 mars 1963
à LILLE
le 2 5 mars
à CLERM O IM T-FERRAND
le 23 avril
à ROME
le 3 mai
et à FLORENCE
le 7 mai
Notre couverture:
Sainte-Madeleine D a n s les ville s u n iv e rs ita ire s ,
Musée de Cluny ces co n fé re n ce s a u ro n t lieu c h a q u e m o is,
(détail de la tête). à p a rtir de s e p te m b re .
PLANETE
LA P R E M IÈ R E REVUE DE B IB L IO T H È Q U E
E D IT IO N S R E TZ
A D M IN IS TR A TIO N
13 RUE Y V E S - T O U D IC PARIS 10
S O M M A IR E
R É D A C TI O N ET R E N S E I G N E M E N T S
8 RUE DE BERRI PARIS 8
5 Éditorial
D IF F U S I O N
D E N O E L N .M .P . P .
A nos lecteurs
ABONNEMENTS 7 Le mouvement des connaissances
VOIR PAGE 159.
L'avenir du phénomène humain, par Jean
Charon
19 Histoire de gens «pas sérieux», par Michel
Gauquelin
27 Chronique de notre civilisation
Nous allons vers la pensée non asservie, par
Aimé Michel
3 3 Les civilisations disparues
Mes contacts avec des lamas thibétains, par
Paul Arnold
DIRECTEUR
L O U IS P A U W E L S 47 La littérature différente
Sauts et sots sont périlleux, par Ambrose Bierce
C OM IT É DE D IRE CT ION
L O U IS P A U W E L S
51 Comment perdre cent mille dollars par an, par
J A C Q U E S B E R G IE R
Robert Benchley
F R A N Ç O IS R IC H A U D E A U
R ÉDA C TEU R EN CHEF
57 Nos amis ailés, par Philip Mac Donald
JAC Q U ES M O USSEAU
65 L'art fantastique de tous les temps
DIRECT EUR AR T IS T IQ U E La vision inspirée de Rodolphe Bresdin, par
P IE R R E C H A P E L O T Jacques Mousseau
SEC RÉTAIRE DE R É DA C TI ON 75 L'histoire invisible
G A B R IE L L E B L O T La religion et le diable, par Pierre Mariel
89 Le mal n'est pas ce que vous pensez, par Arthur 146 Le cinéma
Machen L'année de l'ancienne vague / De Jean Renoir
à André Cayatte / Petite histoire d'un grand
film
99 Petite anthologie de la phrase Infernale
148 La musique
Au rendez-vous final des arts / Histoire d'une
101 Les ouvertures de la science évolution / Au seuil d'un renouvellement
Le code génétique sera-t-il bientôt déchiffré?
par Jacques Bergier
149 La peinture
Le retour au réalisme / Deux modernes: Rodin
117 L'amour en question et Delacroix / Le sens de la nouvelle figuration
La jalousie à travers les sociétés humaines, par
Geneviève Dormann et Dr Henriquez, de l'Uni- 151 La télévision
versité de Leeds Un art nouveau; des lois nouvelles / Les douze
commandements du metteur en scène / Une
nouvelle forme d'écriture.
125 L'École Permanente
Qu'est-ce que le marxisme? par Robert Philippe
153 L'édition
Un grand appétit de connaissance / Boule
142 Sociologie de la saison culturelle versements financiers et techniques / Le déclin
du roman / Le succès des encyclopédies
143 La science
155 La presse
L'homme devant le cosmos / La grande inter
L'inquiétude des responsables / La baisse géné
rogation du monde moderne / Deux découvertes
rale des tirages / Les tentatives de réaction
russe et américaine
157 La prochaine Encyclopédie Planète:
145 Le théâtre La pensée non humaine, par Jacques Graven /
Au seuil d'une prise de conscience / En quête Le point sur la zoopsychologie / A paraître en
d'une définition / Les principales créations septembre
A nos lecteurs
Toute la Terre est accessible au sage, car la patrie d ’une âme excellente
est l’univers. „.
D Ê M O C R IT E .
Nous publions, à la fin de ce numéro, l’esquisse d’un
bilan des activités culturelles de cette année: presse,
édition, théâtre, peinture, cinéma, musique. Et le
bilan de nos propres activités? Il nous semble positif.
Notre réseau de conférences dans les villes univer
sitaires est établi. De nombreux volumes de l’Ency-
clopédie Planète sont en préparation. Dix grands
professeurs de faculté, appartenant à la nouvelle
génération, établissent en ce moment les «Cahiers
de l’École permanente», grâce auxquels nous
voudrions réviser, préciser et examiner prospec-
tivement les questions essentielles de notre temps.
On trouvera dans les pages qui suivent un premier
essai: un cours (qui se développera en deux
livraisons) sur le marxisme vu sans crispations ni
d’autre parti pris que celui de l’esprit contemporain
du futur.
Deux des grandes conquêtes à faire, en cette période
de «métamorphose explosive de l’humanité», sont
la conquête des loisirs et la conquête d’une connais
sance généralisatrice. C’est à cette dernière que nous
travaillons tous ici, en force et en liberté. L’avenir
est aux hommes qui auront rouvert les voies d’une
L ’Émeute, de Daumier:
pédagogie généreuse.
Marx a reconnu
dam le mouvement,
une manière d’être du monde
{voir le premier cahier de
l’École Permanente, page 127). Éditorial
(P h o to Y oishi M id o r i k o w a - R éalités).
L'avenir du phénomène humain
Jean Charon
Ces a stres n o uveaux p o u r nous, p u isq u e nous venons de les découvrir, quelles
destinées éclaireront-ils? L a révélation de ces a stres est-elle liée à quelque
nouvelle phase de l ’hum anité? Vous le sa u rez, races à naître.
C H A T E A U B R IA N D .
Le temps d’un savoir réservé à une LES LOIS ET LES LEÇONS DE L’ÉVOLUTION
petite élite, d’une connaissance en
vase clos, d’une fausse idée de l’éso- Cette étude reprend les thèmes des conférences prononcées par
térisme de la Science, est dès aujour notre ami le physicien Jean Charon devant les étudiants réunis
d’hui dépassé. L’homme actuel,
quelle que soit sa situation géogra à l’Opéra de Lille et ceux de Clerm ont-Ferrand rassemblés
phique et sociale sur la planète, par les Jeunesses Musicales à l’occasion des deux dernières
veut connaître. Toute l’histoire de manifestations Planète en province.
l’évolution nous montre que cette Les pages qu’on va lire nous semblent d’une particulière importance.
aspiration est justifiée par la marche Charon va très loin et prend quelque risque en exprimant sa
inéluctable de l’homme vers l’Huma- conviction personnelle en l’existence d ’une «humanité» cosmique.
nité. Tôt ou tard, ce désir de connais Cependant, son analyse des méthodes et des phases de l’évolution
sance devra être satisfait. étaye solidement cette conviction.
On peut juger celle-ci trop hardie. Certains reprocheront peut-être
à l’auteur de passer vite de l’hypothèse à l’affirmation. Il n’en reste
pas moins que les acquis de la science s’y trouvent situés dans une
perspective ample, claire et exaltante. Dans une perspective réso
lument progressiste. Romantique? Pourquoi pas? Un nouveau
romantisme, un «romantisme cosmique», touche aujourd’hui
en effet les consciences.
On verra, à la fin de cette étude, rejaillir avec éclat une notion qui
nous est chère: celle de « l’École Permanente » que nous inaugurons
dans ce numéro.
Une humanité planétaire d ’abord,
une humanité plus large
s ’étendant aux galùxies ensuite... Le m ouvem ent des connaissances
1 L'origine de l'univers
L’histoire des sciences nous a appris que, dans la qu’il faut envisager pour réfléchir sur l’Homme.
description de la N ature, l’erreur vient de notre Comment peut-on situer l’Homme dans l’en
tendan ce intuitive à p lacer l’observateur, semble de cette évolution passée, présente et
c’est-à-dire l’Homme, au centre de cette des à venir? Que représente le phénomène humain
cription. Les progrès accomplis en évitant cet par rapport à la vaste étendue du Cosmos? Telles
« anthropocentrism e » s’illustrent notam m ent des sont les questions.
noms de Galilée et d’Einstein. Nos connaissances précises se limitent à une très
Mais dans quelle mesure la Science, pour petite région de l’Univers. Sans doute nos téles
dem eurer « compréhensible », est-elle autorisée copes nous perm ettent-ils d’apercevoir des.
à écarter totalem ent l’Homme de sa description? secteurs très éloignés. Mais nous demeurons dans
La question vaut d’être posée, car la méthode l’impossibilité de savoir quoi que ce soit sur
scientifique, poussée à sa limite caricaturale par l’évolution des planètes situées hors du système
quelque « scientisme » ou « rationalisme » étriqué, solaire. Cependant, depuis le début du siècle, une
conduit à conclure que l’Homme n’est plus constatation est venue apporter quelque lumière
guère qu’un «accident» de l’Univers, une sur la façon dont a pu s’effectuer l’évolution dans
« moisissure » dont le hasard a permis le dévelop ces zones difficilement observables.
pem ent; bref, que cet Univers se porterait aussi En effet, l’expérience a fait apparaître ce fait
bien si l’Homme n’existait pas, et que les pro essentiel: tous les processus physiques semblent
blèmes «extra-scientifiques», c’est-à-dire méta avoir une origine commune dans un passé rem on
physiques ou philosophiques, ne sont que vent tant à quelques milliards d’années. D ’autre part,
sans signification. Sans doute, on risque de déna la Relativité générale d’Einstein démontre que
turer les phénomènes en laissant l’Homme au toute l’évolution se développe de la même façon
centre de tout. Ne risque-t-on pas de dénaturer dans toute l’étendue cosmique. Une origine
également ces phénomènes en voulant à toute commune. Un développement analogue. Voilà
force l’enlever du centre de tout? qui va dès lors nous perm ettre d’appliquer nos
C’est à ces problèmes que j ’aimerais réfléchir ici, observations terrestres à l’ensemble de la
en exam inant les faits à la lumière des données création.
scientifiques contem poraines, sans me laisser
entraîner à des hypothèses personnelles. Et, pour A) SELON LA RADIO-ACTIVITÉ ET LA
cela, c’est vers l’évolution de tout l’Univers que TH ÉO RIE DE L’EXPANSION
nous allons nous tourner, une évolution qui s’éche
lonne sur des milliards d’années dans le passé et Jusqu’au début du siècle, le problème d’une
des milliards de kilomètres dans l’étendue. La origine éventuelle de l’univers était d’ordre pure
science nous apprend qu’il est impossible de ment métaphysique. La découverte de la radio
tracer une courbe d’évolution et de situer conve activité a donné un sens plus exact à la question.
nablem ent un point sur cette courbe sans dis Les corps radio-actifs se désintègrent en des
poser de plusieurs points de référence aussi temps plus ou moins longs, pour se transformer
éloignés que possible l’un de l’autre. Ceci proscrit en éléments nouveaux. On nomme « période »
l’idée de se faire une idée juste de l’Homme en d’une substance radio-active le temps nécessaire
extrapolant à partir des seules considérations sur pour que sa quantité primitive soit réduite de
la phase « cybernétique » actuelle. C’est donc bien moitié. Les corps radio-actifs à périodes de
toute l’évolution, depuis l’« origine» de l’Univers, l’ordre de quelques milliards d ’années, comme
L'avenir du phénomène humain
l’uranium 238 ou le thorium, par exemple, sont galaxies sont des points tracés sur l’enveloppe du
à peu près aussi abondants à l’état naturel que ballon, deux points s’éloignent l’un de l’autre
tous les autres éléments non radio-actifs de pendant que le ballon se gonfle, et la vitesse
masses atomiques du même ordre de grandeur. d’éloignement est d’autant plus grande que
Par contre, les corps radio-actifs à périodes les points sont plus distants.
nettem ent plus courtes que le milliard d’années Si l’Univers est ainsi en continuelle dilatation,
sont beaucoup moins abondants. L’uranium 235, cela signifie que, dans le passé, les galaxies que
par exemple, possède une période de 0,9 milliard nous voyons aujourd’hui très éloignées les unes
d’années environ; or, il ne représente dans la des autres étaient beaucoup plus rapprochées.
croûte terrestre que moins de un pour cent en Le calcul permet d’affirmer que ces galaxies
masse de l’uranium 238. De plus, on ne trouve étaient pratiquem ent l’une contre l’autre voici
pratiquem ent pas sur Terre, à l’état naturel, dix milliards d’années. Le même chiffre, la même
d’éléments radio-actifs à périodes plus courtes datation de l’âge de l’Univers revient donc
que quelques centaines de millions d’années. à nouveau, avec la théorie de l’expansion.
On est donc tenté de conclure que tous les élé
ments connus auraient été créés à une date B) LES RECHERCHES THÉORIQUES SUR
comprise entre un milliard et dix milliards LA NAISSANCE DE L’UNIVERS
d’années. Évidemment, rien ne prouve que tous
les isotopes d’un même élément aient été formés Peut-on se faire quelque idée des caractéristiques
à l’origine en quantités quasi-équivalentes. Mais, de l’Univers à son origine, de sa forme, de sa
cependant, la concordance de tous les résultats tem pérature, de sa densité, etc.? Depuis 1915,
et le fait qu’on ne connaît pas d’exception, la Relativité d ’Einstein nous a permis de déve
invitent à penser qu’il se serait passé « quelque lopper ce qu’on nomme des «modèles» cosmo
chose » voici quelques milliards d ’années, et qu’au logiques, c’est-à-dire une représentation de
cours de ce «quelque chose» tous les éléments l’ensemble de l’Univers dans l’étendue et la
auraient été créés. durée. La Relativité générale étant vérifiée par
La découverte de l’« expansion » de l’Univers l’expérience, nous pouvons donner toute notre
apporte une nouvelle précision en confirmant la attention aux indications qu’elle fournit en
datation à 8 ou 10 milliards d ’années, et en matière cosmologique.
indiquant ensuite qu’au moment de son éven Or, que nous disent ces modèles cosmologiques?
tuelle origine l’étendue spatiale de notre Univers A l’origine, l’Univers aurait été composé d’une
était plus faible qu’actuellement. étendue de quelques centaines de kilomètres de
En quoi consiste ce phénomène de «l’expansion» diamètre. La température était très élevée, proba
de l’Univers? On sait que les étoiles ne sont pas blement de l’ordre de mille milliards de degrés.
disposées de façon quelconque dans le ciel, mais A cette haute tem pérature, c’était une sorte de
groupées en « paquets » de l’ordre du milliard « Chaos » primitif, tout étant sous forme de
dans des galaxies. N otre Soleil occupe, par rayonnements (ce qui éclaire d ’un jour nouveau
exemple, une place au voisinage du bord de notre la parole de la Genèse selon laquelle la lumière
galaxie, la Voie lactée. Il existe des milliards apparut aux premiers temps de la Création).
de galaxies dans l’Univers (donc des milliards de L’expansion aurait ensuite produit un refroidis
milliards d ’étoiles). En 1930, l’astronome améri sement rapide, et c’est dans cette toute première
cain Hubble faisait une découverte de première phase qu’ont dû prendre naissance les différents
importance: ces galaxies s’éloignent toutes de éléments que nous connaissons aujourd’hui. La
nous, à une vitesse d’autant plus grande qu’elles Matière était née.
sont plus éloignées. L’Univers ressemblerait ainsi Ce nuage géant d’éléments en expansion se serait
à la surface d’un ballon que l’on gonflerait. Si les alors « scindé » en une multitude de morceaux
Le m ouvem ent des connaissances
sous l’effet de mouvements tourbillonnaires. Ces T erre: phénomène vivant, puis phénomène
« morceaux » auraient constitué l’état primitif des humain.
galaxies, ou proto-galaxies. A l’intérieur de Ce que nous venons de dire de l’évolution de
chacune des proto-galaxies, sous l’effet des forces l’Univers représente l’état actuel des connais
gravitationnelles, les éléments auraient eu ten sances scientifiques. Celles-ci font apparaître un
dance à se grouper en un grand nombre de développement identique des processus phy
masses sphériques: la contraction de ces masses siques à partir d’une origine unique. Ce point est
sur elles-mêmes aurait produit un fort échauf- essentiel. Mais, pour éviter tout contresens, il est
fement, et les étoiles, telles que nous les voyons bon de rem arquer que l’ensemble de nos connais
briller au sein de chaque galaxie, se seraient sances perm et d ’envisager la manière dont, à
ainsi allumées. Enfin, chaque étoile était entourée partir d’un Chaos initial mais fait d’énergie, les
à sa naissance d’un large nuage de poussière processus physiques se sont développés et orga
d’éléments chimiques (plus lourds que ceux nisés. Mais rien n’apporte une indication sur la
participant à sa constitution). Le refroidissement façon dont le Chaos initial serait « sorti» du Néant
et les forces gravifiques auraient condensé ce (c’est-à-dire de l’absence d’énergie). Ceci est un
nuage en un certain nombre de planètes. Sur autre problème auquel la Science actuelle né
quelques-unes de ces planètes, lorsque les condi fournit pas de réponse. Mais c’est un problème
tions furent favorables, l’évolution se poursuivit auquel nous n’avons pas nécessité de répondre
vers les étapes que nous constatons sur notre pour discerner l’évolution du Chaos à l’Homme.
2 Les grandes étapes de l'évolution
Quatre étapes différenciables: l’étape Chaos entre ces divers corpuscules élémentaires au
originel, l’étape Matière, l’étape Vivant, l’étape moyen des champs physiques (gravitationnel,
Homme. électrom agnétique, nucléaire) confèrent à
Chacune de ces étapes est caractérisée par la l’espace des directions privilégiées, selon les lignes
formation de structures particulières. A notre de force de ces différents champs. On voit
sens, ces étapes correspondent, chaque fois, à une apparaître une double liaison de chacune de ces
brusque intensification des liaisons des structures structures matérielles nouvellement formées avec
ainsi constituées avec le Cosmos. Chaque étape l’ensemble du Cosmos: toute la Matière du
représente le franchissement d ’un véritable Cosmos est d’abord capable d’agir sur une seule
«seuil», l’étape suivante réalisant des liaisons de ces structures par l’intermédiaire des champs
impossibles aux structures de l’étape précédente. physiques (convergence du Tout vers l’Un); et,
d ’autre part, chaque structure est productrice
A) L’ÉTAPE DE LA M ATIÈRE de champs physiques et est ainsi capable d’agir
sur toute la Matière du Cosmos (projection de
Le Chaos, fait de rayonnements, était parfai l’Un vers le Tout).
tem ent indifférencié. Aucune liaison particulière La Matière va être capable de construire des
n’existait donc entre les points de l’étendue. Puis ensembles matériels qui seront de plus en plus
apparaissent les premiers corpuscules élémen liés au Cosmos. Par exemple, un atome, très
taires: proton, neutron, électron, etc. Dès ce sensible aux radiations électromagnétiques qui
moment, l’étendue n’est plus indifférenciée: les « excitent » ses électrons périphériques, est d’une
liaisons qui s’établissent dans l’espace-temps certaine façon plus lié au Cosmos qu’un proton
L'avenir du phénomène humain
seul, ou un noyau d’atom e seul. De même, une une utilisation quasi-instinctive. Il prélèvera
étoile est plus liée par son champ gravitationnel simplement une information donnée chaque fois
au Cosmos qu’une planète (de masse plus faible) que cela sera nécessaire. Il pourra perfectionner
au moyen du même type de champ. Mais, quelle ces liaisons mnémoniques au moyen d’ensembles
que soit l’intensification des liaisons qui peuvent vivants de plus en plus complexes, mais il sera
ainsi être réalisées à l’intérieur de l’étape Matière, néanmoins toujours incapable d’organiser, d’arti
certains types de liaison resteront cependant culer toutes ses informations entre elles et de les
toujours interdits. Il sera pas exemple impossible com parer à celles de tout être vivant. En bref,
à la Matière de réaliser un ensemble (ou une le Vivant, animal ou végétal, sera incapable de
structure) lié à son propre passé, ou à son propre construire un langage, c’est-à-dire un ensemble
avenir. Cela ne deviendra possible que grâce au d ’informations structurées au moyen d’un certain
franchissement d’un nouveau seuil: l’étape du nombre de relations logiques.
Vivant est atteinte. Il va falloir une nouvelle étape de l’évolution
pour réaliser ce progrès.
B) L’ÉTAPE DU VIVANT
C) L’ÉTAPE DE L’HOM M E
Le Vivant va se caractériser par la possibilité,
à la fois de « stocker» des informations (mémoire, C’est ainsi l’apparition de la Connaissance par le
liaison au passé) et de « projeter » des infor langage: il s’agit d’un nouveau type de liaison
mations (reproduction, liaison à l’avenir). Ce avec le Cosmos. La connaissance est la des
« stockage » d’informations ne s’arrête d’ailleurs cription, puis la compréhension du milieu exté
pas à la naissance de l’être vivant. Par le jeu du rieur. C ’est la découverte des liens qui relient
dédoublement des « informations » chromoso les phénomènes les uns aux autres. C ’est fina
miques, il y a liaison de la structure vivante parti lement la convergence de cette découverte vers
culière avec tout le Vivant dont il est issu, en l’Homme individuel, devenu foyer de Connais
rem ontant dans un passé aussi lointain qu’on le sance. De cet homme individualisé, la connais
désirera. La portée de la « projection » du Vivant sance, imprégnée des acquis originaux à la per
vers l’avenir ne s’arrête pas non plus aux sonnalité, va rejaillir sur le milieu extérieur: c’est
descendants directs, mais aux descendants de ces la Création, qu’elle soit scientifique ou artistique.
derniers, etc., jusqu’à un avenir qui peut être, Sur un plan plus profond, plus large, c’est aussi
lui aussi, lointain à l’extrême. l’Amour, qui est projection de soi vers autrui.
Il s’agit donc bien, avec l’apparition du Vivant, Ainsi, une fois de plus, voyons-nous s’intensifier
d’une intensification des liaisons avec le Cosmos. avec l’Homme les liaisons de l’Un au Tout. Les
Les anciennes liaisons de la Matière pure (par liaisons des étapes précédentes n’ont pas disparu,
champs physiques) n’ont pas disparu chez le puisque l’Homme est fait de cellules vivantes,
Vivant, qui est fait de Matière. Aux champs elles-mêmes constituées de Matière. On voit sim
physiques s’est ajouté un autre type de liaison, plem ent se superposer aux anciennes liaisons un
liaison avec le passé et l’avenir de l’ensemble tout nouveau type d’association au Cosmos, par
vivant. C’est l’apparition d’un nouveau champ, la Connaissance et l’Amour. Aux champs phy
à caractère essentiellement, tem porel (alors que siques de la Matière, à ce qu’on avait nommé
les champs physiques sont à caractère spatio- champ « mnémonique » du Vivant, vient s’ajouter
temporel), qu’on pourrait appeler « mnémonique ». le champ « psychique ».
Le Vivant dispose de son « stock » d’informations Dans quelle mesure peut-on étendre ces obser
pour agir le plus efficacement possible sur le vations à tout l’Univers?
milieu extérieur. Ces informations sont « dispo En ce qui concerne les deux premières étapes:
nibles» pouf cet usage. Cependant, il va en faire Chaos, puis M atière, les conclusions précédentes
Le m ouvem ent des connaissances
■ • - . ■ . * ■ • ■ ;
B ijou égyptien sy m b o lisan t le ciel.
L ’angoisse éternelle de l’artiste devant
P lan ète, ta b le a u du p e in tre b elg e V an H ey d o n c k .
l’infini du cosmos
sont pratiquem ent valables pour le Cosmos tout milliards de systèmes semblables à notre système
entier. Nous savons qu’il y a de la M atière dans solaire, des milliards de milliards d ’étoiles qui se
tout le Cosmos et que la naissance de galaxies, sont formées de même façon, qui furent elles
la formation d’étoiles, les mécanismes de fonc aussi enveloppées à l’origine d’une nébuleuse
tionnem ent de celles-ci sont grossièrement les condensable en planètes, et certaines de ces
mêmes dans tout l’Univers. planètes possèdent sans aucune sorte de doute
Ne serait-il pas hautem ent déraisonnable, compte des caractéristiques analogues à celles de notre
tenu de l’état actuel des Sciences, de s’obstiner Terre; quand on sait cela, comment ne pas
à prétendre que le phénomène vivant, puis le phé adm ettre que, dans des millions de régions du
nomène humain, sont des « accidents» réservés à Cosmos, le phénomène vivant, puis le phéno
notre minuscule région du Cosmos? Il existe des mène humain se sont très sûrement développés?
3 Des hommes dans le reste de l'univers
Est-ce dire que tous les «humains» de l’Univers l’Univers, pour des raisons d ’adaptation biolo
nous ressemblent à peu près exactement? gique, des formes différentes, la communication
Je répondrai en deux phases à cette question (et c’est le point le plus important) sera possible
apparem m ent folle, et que cependant, je le puisqu’il s’agit en définitive du même champ
répète, tout ce que nous savons de certain psychique, de la même étape franchie par l’évo
justifie. lution dans la totalité de l’Univers au moyen des
T out d ’abord, il est certain que l’Homme, comme mêmes mécanismes d’intensification des liaisons.
tout être vivant, pour simplement « exister » doit
être capable de s’adapter au milieu extérieur. LA LOI DES CONVERGENCES
Semblablement, il nous faut bien penser que la
première condition d ’existence pour l’Homme Trouverons-nous sur d ’autres planètes des
d ’une autre planète sera d ’être adapté, sur le Hommes très différents d ’aspect de nous-mêmes?
plan biologique, à la planète qu’il habite. Rien n’est d’ailleurs moins sûr. Que nous montre
L’Homme, dans d’autres régions de l’Univers, l’évolution? Q u’il se produit, au fur et à mesure
peut donc présenter des aspects notablement diffé des grandes étapes évolutives, ce que nous
rents. Mais cet aspect « biologique» de l’Homme pourrions appeler une « convergence de la diver
n’est aucunem ent la caractéristique essentielle, sité». Le Chaos était indifférencié, et pouvait
celle qui nous le fait considérer comme une étape donc être considéré comme capable d’une infinité
de l’évolution. D e même que, sous une multitude d’aspects. La M atière peut prendre une multi
d ’aspects, tout le Vivant présente la même carac tude d’aspects, nous le savons, mais ces aspects
téristique évolutive essentielle, celle du champ ne sont déjà certainem ent plus en nombre infini.
mnémonique; de même que sous une multitude Le Vivant que nous voyons sur Terre se distribue
d’aspects toute la Matière de l’Univers présente en beaucoup d’espèces, certes, mais nous sommes
la même caractéristique évolutive essentielle, capables de com pter ces espèces: quelques
celle des champs physiques; de même, tout centaines de milliers.
l’Humain de l’Univers, même s’il doit revêtir de L’étape humaine nous montre des variétés,
nombreux aspects, doit présenter la même carac notamment distingables par la couleur de la peau,
téristique essentielle, celle du champ psychique. la taille, le système pileux, mais chacun adm ettra
Cela signifie que si l’Hum ain prend dans que ces variétés recouvrent une profonde ana
L'avenir du phénomène humain
logie d ’aspect général. Tout se passe comme si la nous invite à penser que l’étape «psychisme»
Nature, à mesure qu’elle franchit une étape n’a pu se réaliser, dans quelque région que ce
évolutive, était obligée de restreindre le nombre soit de l’Univers, sous des aspects très différents
des aspects à donner aux ensembles qu’elle de celui de l’Homme de notre Terre. La « conver
créée. Tout se passe comme si le travail de gence » de la diversité paraît en effet être une
création devenait de plus en plus « difficile». Tout grande loi évolutive, applicable au Cosmos entier.
4 L'avenir de l'humanité
Ainsi venons-nous de voir le phénomène humain peuvent facilement être identifiés avec les élé
émerger de l’évolution dans toutes les régions de ments étudiés aujourd’hui en physique et en
notre Univers. L’Homme serait, à ce moment-ci chimie, c’est-à-dire avec les éléments purem ent
de la durée, la pointe extrême de l’évolution «matériels». De même, l’Homme est constitué
cosmique. Mais, si cette évolution a derrière d ’un assemblage de cellules vivantes: il est donc
elle un passé de plusieurs milliards d ’années, un ensemble à caractéristiques nouvelles, mais
elle a aussi devant elle un avenir de plusieurs dont les éléments sont simplement prélevés aux
milliards d’années. Ces étapes évolutives, que structures de l’étape évolutive précédente.
nous avons vu s’effectuer dans le passé, qui du Ce qui signifie que l’Homme subsistera quand
Chaos primitif nous ont conduits à l’Homme en apparaîtra l’étape suivante (premier critère).
passant par la M atière et le Vivant, ces étapes Mieux, que cette nouvelle étape sera faite d’un
vont sans aucun doute se poursuivre: peut-on ensemble ayant les Hommes comme éléments
chercher à discerner dès maintenant de quoi (second critère). C ’est donc l’Humanité qui sera
sera faite la prochaine? Ce qui vient d’abord cette future étape. Une humanité planétaire
à l’esprit, c’est la vision d’un être dont le psy d’abord, une Humanité plus large s’étendant aux
chisme sera supérieur au nôtre, une sorte de galaxies ensuite, puis, enfin, à tout l’Univers,
«m utant» qui serait à l’Homme ce que nous quand se seront établies les liaisons psychiques
sommes nous-mêmes à l’animal. Il suffit cepen nécessaires entre les différentes planètes et
dant d’interroger une nouvelle fois l’évolution galaxies.
passée et d’extrapoler légèrement vers l’avenir
pour se convaincre que cette vision n’est pas LE TEMPS DE L’HUM ANITÉ
conforme aux grandes lois:
— La nouvelle étape évolutive s’ajoute aux étapes Est-ce à dire que l’Homme va dem eurer statique,
précédentes, mais laisse subsister les acquis de identique à lui-même au cours des temps futurs?
celles-ci. Sans doute l’ensemble concrétisant une étape est
— L’étape nouvelle se caractérise par l’appa construit avec, pour éléments, des ensembles
rition d’un ensemble nouveau constitué avec les appartenant à l’étape précédente. Mais dès
éléments des ensembles précédents. qu’une structure de l’étape passée appartient à
Le prem ier critère est évident: le Vivant n’a pas l’ensemble de l’étape suivante elle possède des
fait disparaître la Matière, l’Homme n’a pas fait caractéristiques qui sont différentes de celles
disparaître le Vivant. Le second est plus subtil, qu’elle possédait antérieurem ent à l’état isolé.
mais tout aussi évident. C’est avec de la Matière En fait, elle obtient les caractéristiques de
que s’est bâti le Vivant: les éléments qui entrent l’ensemble nouveau auquel elle participe. Prenons
dans la composition d’une cellule vivante une bactérie, par exemple, qui est un ensemble
Le m ouvem ent des connaissances
«Vivant». Sans doute cette bactérie est-elle faite chaque discipline scientifique: mathématiques,
d ’éléments « matériels», nul n’en doute. C epen physique, biologie, psychologie, philosophie,
dant tant que cette M atière appartient à la bac etc.; langages de chaque peuple, non seulement
térie, elle n’est plus tout à fait simple M atière, elle différents par les mots mais par les méthodes de
est M atière vivante. Prélevons cependant une penser et de raisonner qu’ils expriment, par les
légère parcelle de cette bactérie; séparons cette postulats qu’ils renferm ent implicitement; lan
parcelle de l’ensemble vivant et nous nous gage de chacun de nous, limité à nos façons per
retrouvons devant de la simple Matière. Celle-ci sonnelles de juger, de sentir; langages de l’Art,
n’était vivante que dans la mesure où elle langages de la Religion.
appartenait à l’ensemble de l’étape évolutive On peut imaginer le bond que fera la Connais
« Vivant» '. sance quand les langages des mathématiques,
En d’autres termes, les propriétés de l’ensemble de la physique, de la biologie, de la psychologie,
se répercutent sur les éléments constitutifs, dont de la philosophie, réussiront à supprimer les
les propriétés individuelles deviennent celles de barrières qui leur interdisent de communiquer
l’ensemble. dans une grande synthèse d’ensemble; sans doute,
Ce critère essentiel de toute l’évolution, lorsqu’il c’est cela que réalisera l’H umanité future. Elle
nous sert à considérer le futur ensemble parviendra à « articuler » harm onieusem ent les
«Hum anité», nous perm et donc d ’apercevoir différents langages l’un avec l’autre. Elle aura
que les éléments « Homme » qui participeront su franchir l’étape divisante des simples langages
à cette H um anité seront « plus » que les Hommes pour passer à l’étape unifiante d ’un langage
tels que nous les connaissons actuellem ent. Les des langages. Elle aura su effectuer une géné
caractéristiques de l’Homme individuel se rap ralisation de la Connaissance humaine vers
procheront alors de celles de l’H um anité plané un Savoir planétaire. Elle aura atteint l’étape
taire. Et, si l’on veut parler de « super-psychisme », de cette «noosphère» dont Teilhard de Chardin
il serait possible de dire que les Hommes, et tant a si bien su apercevoir les signes avant-coureurs.
qu’ils appartiendront à l’ensemble Humanité, Parallèlement à ce nouveau Savoir, sans com
bénéficieront des qualités supérieures propres à mune mesure avec la Connaissance actuelle,
cet ensemble. prendra place une Création planétaire, un Amour
planétaire, dont on pressent déjà les premiers
UN LANGAGE DES LANGAGES reflets, lorsqu’il s’agit de réalisations associées
à la conquête de l’espace.
Quand nous avons examiné le progrès accompli
par le passage du Vivant à l’Homme, nous avons L’UNIVERSITÉ PERM ANENTE
observé que ce progrès reposait sur le pouvoir
de l’Homme de savoir classer et organiser les N ’est-il pas frappant que chaque cellule qui cons
unes par rapport aux autres les informations titue un être vivant possède son propre lot de
dont disposait le Vivant. L’Homme a su cons chrom osom es, c ’e st-à-d ire d ’inform ations?
tituer des «langages», c’est-à-dire introduire N ’est-il pas significatif que ce lot soit le même
dans l’ensemble des informations une structu pour toutes les cellules? N ’est-il pas certain que
ration logique. Ces langages ont donné lieu aux ce « fonds » commun de connaissances attribué
deux liaisons nouvelles avec le Cosmos: la
Connaissance et la Création. t. C e tte o b se rv a tio n fo n d a m e n ta le a v a it été p a rfa ite m e n t e n tre v u e
p a r T e ilh a rd d e C h a rd in . Plus réc e m m e n t, le bio lo g iste fran çais
Le même type de progrès ne va-t-il pas nous H e n ri L a b o rit, d an s son e x c ellen t livre « D u Soleil à l’H o m m e »
faire franchir le seuil séparant l’Homme de (M asso n , 1962), a fo rt ju s te m e n t rem a rq u é (p. 16): « L a finalité
l’Humanité? La Connaissance s’est distribuée d e c h a q u e é lém en t d iffé re n c ié d e la m atière viv an te, à q u e lq u e
d e g ré d ’o rg an isa tio n o ù l’o b se rv a tio n est faite, c o ïn c id e a v ec la
dans une multitude de langages; langages de finalité d e l’o rg an ism e e n tie r. »
L'avertir du phénomène humain
à chaque cellule doit jouer un rôle im portant, directeurs du Tout, non de connaître le Tout
pour que le com portem ent individuel de chaque en détail. Il ne s’agira pas non plus de chercher
cellule puisse concourir à l’harmonie de l’en à produire un «nivellement» de la culture, il
semble? C ’est d’une façon tout à fait similaire s’agira de créer une «disponibilité» en chacun
que semble devoir s’accom plir la démarche de de nous, afin que nous ne devenions pas aveugles
l’Homme vers l’Humanité. Pour que cette H um a dans l’obscurité des «cavernes» où nous
nité cesse d’être une entité abstraite mais prenne enferm ent nos spécialités et que nous ne cessions
corps, devienne vivante, il faut d’abord que d’apercevoir les contours du général, cachés par
chaque homme possède un fonds commun la multiplication du particulier.
d’informations lui perm ettant de se situer Ce projet d ’Éducation perm anente est aujour
par rapport au Savoir planétaire du moment, d ’hui sous-jacent dans la pensée de tous ceux
de participer effectivem ent à la vie et à la finalité qui réfléchissent intensément à l’avenir humain.
de l’ensemble. L’H um anité future ne sera pas à Le livre, la presse, le film, la radio, la télévision
structure «m écanique» ou «cybernétique», ce font de cette Éducation perm anente un objectif
sera un véritable nouvel « être », aussi « vivant » potentiellem ent réalisable dès m aintenant. Le
que les Hommes la constituant, un être dont temps d’un Savoir réservé à une petite élite,
chaque cellule sera « pensante » et non « auto d ’une Connaissance en vase clos, d’une fausse
matisée», «libre» et non «enchaînée». Pour idée de l’ésotérisme de la Science, est dès aujour
parvenir à ce résultat, il n’existe guère d’autre d ’hui dépassé. L’Homme actuel, quelle que soit
moyen, semble-t-il, que la mise en pratique de sa situation géographique et sociale sur notre
ce que l’on commence à nom mer l’Ëducation planète, veut connaître. Toute l’histoire de révo
perm anente. lution nous montre que cette aspiration est
Actuellem ent l’éducation se limite arbitrai justifiée par la marche inéluctable de l’Homme
rem ent à l’enfance et à l’adolescence. On vers l’Humanité. Tôt ou tard, ce désir de connais
demande ensuite à l’Homme de «faire». On ne sance de chacun devra être satisfait.
se soucie plus guère de le voir connaître. JE A N C H A R O N .
Ceci pouvait être tolérable dans un monde où
les connaissances évoluaient lentem ent. Ce ne
l’est plus en un temps où la Connaissance croît
si rapidem ent qu’à peine sorti de l’école l’adulte
«perd pied». Il est incapable de se situer conve
nablement par rapport au savoir planétaire s’il
ne reste pas continûm ent informé de l’évolution
de ce savoir. Seule une Éducation perm anente
peut répondre à l’intense besoin de l’Homme
moderne de participer psychiquement, et non
simplement mécaniquement, à l’évolution en
marche.
Cette Éducation perm anente ne saurait porter,
bien entendu, que sur les fondem ents de la
connaissance, non sur la totalité et les détails
de celle-ci. Nous ne pouvons éviter, en accrois
sant et en complexifiant notre savoir, de mul
tiplier les «spécialistes». L’Éducation perm a
nente rendra simplement le spécialiste capable
de prendre clairem ent conscience des axes
Le m ouvem ent des connaissances
(P h o to N . R ingart).
Histoire de gens «pas sérieux»
Michel Gauquelin
L ’imagination est plus importante que la connaissance. e in s t e in
N'ayant pas assez de fantaisie pour faire un bon mathématicien, il
était passé chez les poètes.
On connaît les travaux de Michel DES ARTISTES, SOMME TOUTE
Gauquelin sur « l’hérédité plané
taire», travaux statistiques issus C’est connu: le couvercle d’une marmite se soulève sous l’action
d’une enquête entreprise en 1950 de la vapeur d’eau portée à ébullition. Mais personne avant Watt
pour réfuter les allégations des astro
n’eut l’idée d’utiliser cette vapeur comme force motrice.
logues. Dans notre numéro 6, nous
avons publié un résumé des thèses Qui était donc ce monsieur Watt, qui perfectionna la machine à
de Gauquelin, exprimées dans « les vapeur? Un charm eur et un «littéraire». W alter Scott disait de lui:
Hommes et les Astres » (éd. Denoël). « La passion de notre illustre savant pour les romans, fussent-ils du
Persuadé de l’existence de certaines plus léger renom, était égale à celle qu’ils inspirent aux jeunes
relations entre les naissances et les m odistes1. »
positions des astres, Gauquelin Ce n’est pas sans étonnement que l’on voit ce conteur à l’esprit
demeure plongé dans une activité « midinette », concevoir et exécuter la première machine à vapeur.
de chercheur « parallèle », mais il y
applique un esprit purement scien Mais une telle entreprise, sans doute, exigeait de l’imagination. Et
tifique. c’est bien ce qui caractérisait le génie de W att. L’imagination, dit
Le texte qu’il nous donne ici fait Hugo, c’est la grande plongeuse. L’imagination, c’est le génie. Mais
partie de notre campagne contre le voilà une notion un peu oubliée chez nous: le sérieux, le respect
« sérieux ». Nous voulons dire contre quasi religieux du sérieux compromet la recherche. Il compromet
cette sorte de conjuration qui aussi l’intelligence. Le 11 octobre 1878, dans la grande salle de
s’exerce dans certains milieux scien cours de Félix Méritis, à Amsterdam, un jeune homme prononça
tifiques et intellectuels, au nom du une conférence très remarquée. Elle avait pour titre: L ’imagination
«sérieux» et aux dépens du véri
table esprit de recherche, insépa dans la science.
rable pour nous du « gay sçavoir ». Ce jeune homme s’appelait Jacobus Henricus Van’t Hoff, et il était
chimiste de profession2. Son nom est peu connu; cependant il
1. A rag o , Œ uvres, I, page 376.
2. Sa c o n fé re n c e a été p u b liée réc e m m e n t d an s la rev u e fra n ç a ise Nucléus (n o v em b re-
d é c em b re 1961), à l’o c c asio n d u c e n te n a ire d e la m o rt d e V an’t H off.
Einstein au violon,
constructeur d ’univers
et musique de chambre. Le m ouvem ent des connaissances
occupe une place essentielle dans l’histoire de la Plus surprenant encore: un quart d’entre eux
chimie. Van’t Hoff est le créateur de la stéréo (cinquante-deux sur deux cents exactement)
chimie, science de la répartition spatiale des avaient brillé à la fois dans les sciences et les arts
atomes à l’intérieur des molécules. L’idée ori ou la littérature. Chez certains même, l’esprit
ginale de Van’t Hoff avait été d’introduire des créateur s’était exprimé sous des apparences
considérations géométriques dans l’étude des bizarres, insolites, voire franchement inquié
molécules. Idée si féconde qu’elle lui valut l’attri tantes! Un quart d’artistes chez les savants
bution, quelques années plus tard, en 1901, du célèbres! Les savants sont-ils donc nettem ent plus
prem ier prix Nobel de Chimie ‘. artistes que le commun des mortels? N ’y aurait-il
pas finalement une fusion au sommet entre la
OU L’ON RETROUVE création artistique et la découverte scientifique?
LES MESSIEURS EN N O IR Voilà qui irait violemment contre les idées
courantes!
Mais, dès la parution de son ouvrage, la Position
des A tomes dans l’Espace, il subit le sort de tous QUELQUES ARTISTES OUBLIÉS
les novateurs. Un vénérable M onsieur en Noir,
le professeur H erm ann Kolbe, le prit à partie Newton, qui découvrit les lois de la gravitation
avec violence. Du haut de sa chaire à l’université universelle, avait « un grand talent pour la poésie
de Leipzig, le vieux savant s’écria: « Cet écrit est et plusieurs de ses productions sont soigneu
impossible à critiquer et parfaitem ent incom sement conservées par des amateurs. Il obtint
préhensible pour un chercheur sensé, tant les en outre des succès marqués dans l’art de la
jeux de l’imagination y manquent du plus léger p ein tu re2». Tout le monde peut recevoir une
fondement... C’est un signe des temps que les pomme sur la tête. Mais qui donc a eu assez
chimistes, lorsque l’expérience n’y suffit pas, se d’imagination pour se demander: « Pourquoi la
mêlent de recourir à des interprétations surna lune, qui est infiniment plus lourde que la
turelles... Cette façon de traiter les questions pomme, ne tombe-t-elle pas aussi? »
scientifiques se rapproche des croyances aux Le grand physicien Ampère, qui découvrit les lois
sorcières et aux fantômes... Ce ne sont pas de fondamentales de l’électrodynamique, était aussi
véritables chercheurs, mais des philosophes de la passionné de poésie latine que de sciences.
nature à la pensée de mauvais augure.» Et, sans Souvent, on l’entendait déclamer des vers
doute, M. le professeur accompagnait-il sa d’Horace ou de Virgile, tout en herborisant dans
phrase d’un geste frissonnant de recul! la campagne.
Pour ce personnage im portant (et aujourd’hui Galilée « était dans sa jeunesse un grand admi
parfaitem ent oublié), les jeux de l’imagination rateur de PArioste. Il savait tout le Roland furieux
ne sauraient trouver de place dans les sciences. par cœur. Il prit une part active et quelque peu
L’imagination, c’est le diable, qu’un vertueux brutale à la dispute qui s’éleva de son temps en
savant évite avec horreur, pour s’absorber avec Italie sur les mérites comparatifs de l’Arioste et
ennui et gravité dans de petites expériences sajis du T asse3 ».
envergure et sans danger. L’astronome Lalande était, dans sa jeunesse,
L’imagination? Mais c’est au contraire le deus « porté surtout vers les contes romantiques et
ex machina de la découverte scientifique, contre- il aimait faire de petites histoires avec les
attaque aussitôt Van’t Hoff. Et, devant son matériaux qu’il possédait. Envoyé à Lyon pour y
auditoire, il apporta des preuves décisives. Ayant
consulté la biographie des plus illustres savants, 1. Planète, d a n s un p ré c é d e n t n u m éro ra p p e la it q u e la F ra n c e n ’a plus
o b te n u d e prix N o b e l d e S cien ces d e p u is 1935.
il dém ontra qu’ils avaient tous fait preuve, au 2. A ra g o , Œ uvres, I II, p. 324.
cours de leur vie, d’une imagination débordante. 3. Ibid., p . 260.
Histoire de gens « pas sérieux »
continuer ses études chez les jésuites, il y acquit de l’homme préhistorique. Là encore, avant tout,
le goût de la poésie et de l’éloquence; mais une imagination, fantaisie, créativité.
éclipse de soleil ram ena son attention sur Les biologistes, les médecins célèbres ont aussi
l’astronomie 1». leurs artistes. Claude Bernard, alors âgé de
19 ans, pauvre commis chez un pharm acien de
Le naturaliste Lacépède avait un goût particulier Vaise, un faubourg de Lyon, «com posa dans sa
pour la musique. « Elle était pour lui une seconde mansarde, à la chandelle, un drame en prose:
langue. La ville entière d ’Agen applaudit à un Arthur de Bretagne. C’était un sombre drame
motet qu’on lui avait demandé de composer pour shakespearien, qui se terminait au dernier acte
une cérémonie ecclésiastique, et, de succès en par une véritable hécatombe. Sa pièce achevée,
succès, il avait été conduit jusqu’au projet hardi il partit pour Paris à la conquête de la Comédie-
de m ettre Armide en musique, lorsqu’il apprit F rançaise5.» Mais l’apprenti écrivain y fut
par les journaux que Gluck travaillait à cet opéra. détourné de la littérature, et se livra pendant
Il renonça à son projet, mais il m ontra ses essais cinquante ans à des recherches et à des obser
à Gluck, qui trouva que le jeune am ateur s'était vations de première importance sur la physio
plus d’une fois rencontré avec lui dans ses idées2. » logie des êtres vivants, qui lui valurent une
Le mathématicien Poisson, pionnier du calcul renommée universelle. Et c’est en somme en
des probabilités, « eut à Fontainebleau d’éclatants revenant un peu à ses premières amours, qu’il
succès dans ses études littéraires, aussi bien que composa son fameux Traité de médecine expé
mathématiques. Il avait une véritable passion rimentale, chef-d’œuvre de méthode et de sens
pour le théâtre. Ce délassement était dispendieux; scientifique, mais aussi chef-d’œuvre tout court,
il se le procurait cependant en se privant de grâce à la clarté de l’exposition et à la pureté
dîner. Il savait par cœ ur Molière, Corneille et de la langue.
surtout les tragédies de Racine. Il était l’ami de D urant sa jeunesse, le grand Pasteur, bien éloigné
Ducis le poète, et de Gérard le peintre, et de semble-t-il des fantaisies de «mauvais augure»,
Talma le tragédien3». Sans le témoignage du était pourtant surnommé, dans sa ville natale
savant Arago, qui, parmi les mathématiciens de Dole, «l’artiste». Avec une véritable passion,
d’aujourd’hui, croirait que l’auteur de « la loi il se consacrait en effet à faire le portrait de
des petits nombres» maniait aussi bien les tous les gens du voisinage.
alexandrins que les symboles abstraits et ne Plus près de nous, c’est l’exemple fameux
pouvait se passer ni de l’atmosphère chaude des d’Einstein. « Il témoigna très tôt de dons pour
théâtres ni de l’ambiance froide d ’une table de la musique et apprit à jouer du violon6. » Pendant
travail? une grande partie de sa vie, il continua à en jouer
dans de petits orchestres.
QUAND LES CONSTRUCTEURS Max Planck, le créateur de la théorie des quanta,
D ’UNIVERS jouait rem arquablem ent du piano. Dans sa
FONT DE LA MUSIQUE DE CHAM BRE jeunesse, il hésita même à devenir un virtuose
professionnel. Et il continua jusqu’à la fin de ses
L’extraordinaire Boucher de Perthes, que jours (il mourut à plus de quatre-vingts ans) à
Stéphane Arnaud a salué dans les pages de cette jouer régulièrement. Parfois Einstein et Planck
revue comme l’un des «pères» de l’équipe s’accom pagnaient mutuellement, l’un jouant du
Planète*, cet «inventeur», ce «plaisantin», ce
1. Y oung, W orks, II, p. 596.
«bohème», écrivit une demi-douzaine de 2. C u v ie r, Eloges historiques, II, p. 375.
comédies, d’opéras-comiques et de recueils de 3. A rag o , Œ uvres, II, p . 590.
4. Planète 3, « Le m arty re d ’un g én ie, B o u c h e r d e P e rth e s ».
chansonnettes... tout en administrant la preuve 5. M illet, M édecins Célèbres, p. 180.
admirable et si longtemps contestée de la réalité 6. H a rtm a n n , Constructeurs d'U nivers, p. 105.
Le m ouvem ent des connaissances
violon, l’autre du piano. Spectacle fascinant, toujours pensé, était une « idée fixe » parmi
que ces deux «constructeurs d’univers» faisant d’autres.
de la musique de chambre. Einstein considérait les cravates comme nuisibles
à la santé et ne portait que de vieux chandails
Plus près de nous encore, c’est N orbert W iener flottants. Un jour même, il s’en prit aux chaus
également passionné par la science et par la settes qui lui paraissaient un artifice de mode
philosophie. A six ans, il dévorait Jules Verne superflu. On eut toutes les peines du monde à
et Wells, en attendant d’inventer la cybernétique. l’empêcher d’aller pieds nus dans ses chaussures.
L’actualité la plus immédiate nous confirme dans
notre opinion. Le physicien français Leprince- UN VOYAGE VERS SATURNE
Ringuet, membre de l’Académie des Sciences,
exposait voici quelques mois ses tableaux dans Quand le chimiste Davy eut découvert le
une galerie parisienne. L’astronom e américain potassium, il sortit de son laboratoire en chantant
Fred Hoyle a fait paraître l’année dernière un et en gesticulant. Cette réaction est bien natu
«rom an scientifique», le Nuage noir, ouvrage relle, nous dira-t-on, devant la joie d’une si belle
d’anticipation où il m ontre le rôle de plus en découverte. Mais parler lui était coutumier.
plus grand que les hommes de science prendront, Cuvier rapporte qu’il parcourait les riches
dans les temps à venir, par rapport aux hommes paysages de Cornouailles en récitant à tue-tête
politiques... D e telles biographies m ontrent que des vers d’Horace ou de sa propre composition.
l’exemple illustre de Léonard de Vinci, qui fut Ce même Davy est l’auteur de contes pour le
capable de peindre la Joconde et d’établir des moins inquiétants. Témoin ces Consolations en
plans de chars d ’assaut, n’est pas aussi excep voyage, où les Derniers Jours d ’un philosophe,
tionnel qu’on tend à le faire croire. Il existe à où il décrit une visite « qu’il fit » à la planète
l’état latent ou actif, chez tous les grands génies, Saturne: « Regardant à travers l’atmosphère vers
une puissance de création toujours prête à se » les cieux, je vis des nuages opaques et brillants
manifester dans l’art ou la science, au gré des » de couleurs azurées qui réfléchissaient la couleur
aptitudes et des circonstances. Sans doute, »du Soleil... Je vis en mouvement sur la surface
l’œuvre scientifique exige-t-elle rigueur, sens » au-dessous de moi des masses immenses de
critique, persévérance, ingéniosité expérimentale. » formes indescriptibles; elles avaient des sys-
Sans, doute aussi, l’imagination qui vagabonde » tèmes de locomotion semblables à ceux du
sans frein paraît plus disposée à desservir la » morse ou du cheval de mer, mais je fus très
science qu’à la faire progresser. Sans doute, » surpris de voir qu’elles se déplaçaient à l’aide
et pourtant! Des hallucinations bizarres ou même »de six paires de fines membranes, dont elles se
franchem ent aberrantes ont souvent porté des «servaient comme ailes. Leurs couleurs étaient
fruits inattendus... «belles et variées, mais surtout azur et rose. Je
» vis même de nombreuses convolutions de tubes
UNE ID ÉE FIX E: LA GRAVITATION » qui ressemblaient plus à la trompe d’un éléphant
»qu’à n’importe quoi d’autre imaginable et qui
Newton n’a jamais passé aux yeux des historiens » occupaient ce que je supposais être la partie
pour un fou. Il n’en était pas moins poursuivi par » supérieure de leur corps; et mon sentiment
certaines idées fixes: il craignait perpétuellem ent » d ’étonnement devint du dégoût, à cause du
qu’il ne lui arrivât un accident de voiture et se » caractère particulier des organes de ces êtres
cramponnait à la portière de la calèche aussi » supérieurs, et ce fut avec une sorte de terreur
longtemps que durait le voyage de peur d’être » que je vis l’un d’eux s’élever, volant appa-
précipité à terre. En somme, la loi de la gravi » rem m ent vers ces nuages opaques que j ’ai
tation universelle, à laàuelle il avoue avoir » décrits. »
Histoire de gens « pas sérieux »
KEPLER, aucune attraction — de sorte qu’à la fin sa masse
PREM IER ROM ANCIER FANTASTIQUE se tournera de soi-même vers la L u n e1. »
Chapeau bas, Mesdames, Messieurs, devant cette
Et puis, bien sûr, il y a le cas de Kepler qui astronomie lunatique « commise » cinquante ans
découvrit les lois du mouvement des planètes avant Newton! Car vous lisez bien, vous n’êtes
après des années de labeur. Mais, à ses yeux, pas l’objet d’un mirage: le postulat de la gravi
l’affaire était secondaire. Ce qu’il voulait? donner tation y est littéralem ent explicité!
corps à une idée saugrenue. Il pensait qu’il existe, Ainsi, de phantasmes plus ou moins délirants
entre les corps célestes, des « rapports d’har peuvent jaillir des découvertes que des chercheurs
monie» au sens musical du terme. Il entendait « sérieux» n’auront jamais l’occasion de faire.
prouver que le système solaire est construit « Pendant vingt-trois ans, nous dit Van’t Hoff,
comme un cristal à l’aide des cinq « solides l’illustre physicien Faraday, qui croyait à une
parfaits» de Pythagore, et que ses mouvements relation entre l’électricité et la lumière, a essayé
engendrent un concert mélodieux: Jupiter et de trouver une trace de cette relation, et il l’a
Saturne feraient la basse, Mars, le ténor, etc. trouvée dans l’influence du magnétisme sur la
Sans ces croyances délirantes (auxquelles il resta lumière polarisée. Cette illusion était alors pour
attaché toute sa vie quoique aucun fait ne soit le moins bien peu fondée et Faraday dit de lui-
venu les corroborer), Kepler n’aurait jamais même dans une lettre adressée à un certain De
découvert que « les carrés des temps de révolution La Rive: «N e croyez pas que j’étais un penseur
des planètes sont entre eux comme les cubes de très profond ou d’une précocité remarquée.
leur distance moyenne au soleil ». J’étais quelqu’un de très imaginatif et pouvais
Il y a enfin le Kepler rom ancier fantastique. croire aussi facilement aux Mille et Une Nuits
Avec le Songe d ’un voyage dans la lune, il a écrit qu’à l’Encyclopédie.»
l’ancêtre des livres de science-fiction modernes.
Ainsi décrit-il, en 1610, le départ d’un « cosmo VIVE LA SCIENCE-FICTION,
naute » vers l’astre de nos nuits : REVIVE L’IM AGINATION
« Le choc initial est le pire m oment (choc d’accé
lération), car le voyageur est projeté comme par Par un paradoxe affligeant, l’imagination, ce don
une explosion de poudre... Il faut donc qu’il soit royal de l’esprit, est suspect dans un monde
engourdi par des opiats auparavant; ses membres moderne pourtant attiré par le fantastique. Les
doivent être soigneusement protégés pour qu’ils hommes de science de capacité moyenne lui
ne soient pas arrachés, et l’effet de recul se répand préfèrent la prudence, la mémoire, la circons
dans tout son corps. Il aura alors de nouvelles pection. Beaucoup se m ontrent hostiles à la
difficultés: un froid extrême et une respiration science-fiction, par exemple. Pourtant la science-
empêchée... Une fois accomplie la première fiction (la bonne, bien entendu), en stimulant
partie du voyage, cela devient plus aisé, parce notre imagination, nous donne la possibilité de
qu’au cours d’un si long voyage le corps échappe nous adapter au monde tel qu’il se dévoile
sans doute à la force mathématique de la Terre, aujourd’hui: un singulier enchevêtrement de
et pénètre dans celle de la Lune, de sorte que forces en évolution. La science-fiction arrache
cette dernière prend le dessus. A ce point, nous l’esprit au visible simple pour le plonger dans
libérons les voyageurs et les laissons à leurs l’invisible compliqué, et l’éloigne du carcan des
propres moyens: comme des araignées, ils s’al connaissances admises.
longent et se rétractent, et se propulsent par leurs Herman J. Mueller, lauréat du prix Nobel, a
propres forces, car les forces magnétiques de la écrit: « L’homme ne peut vivre sans art. C’est
Terre et de la Lune attirant ensemble le corps et
le tenant suspendu, l’effet est comme s’il n’y avait 1. C ité p a r K o e stlc r, L e s Som nam bules, p. 398.
Le m ouvem ent des connaissances
pourquoi l’ère scientifique ne peut se passer de intuition plus profonde de la nature. Or la nature
science-fiction. » c’est aussi de l’art.
D’ailleurs, les faits sont là: le nombre de décou L’historien anglais Buckle, parlant de l’imagi
vertes inspirées par des ouvrages de science- nation, écrivait ceci, dont nous devons tenir
fiction est souvent plus élevé que celui qui compte :
résulte des rapports purem ent techniques parus « Il y a un élément spirituel et politique dans
dans la presse spécialisée. Jacques Bergier a l’intelligence humaine, qui nous apparaît comme
signalé qu’un livre d’anticipation comme celui spontané et sans cause, et qui, de temps à autre,
de K urt von Lassvitz,v) u f zwei Planeten (Sur deux tout à coup et sans avertissement, jette une
Planètes), a influencé plusieurs générations de lueur sur l’avenir et nous presse de saisir la
savants allemands. L’œ uvre du paléontologue vérité comme par anticipation. »
russe Effremov, la Cheminée aux Diamants, a été M IC H E L G A U Q U E L IN .
à l’origine de la découverte des immenses
gisements de diamants de Sibérie. Deux exemples
parmi tant d’autres ‘...
C’est pourquoi plusieurs savants d’avant-garde
se servent de la science-fiction non seulement
pour vulgariser leurs travaux, mais aussi pour
exercer leur imagination, afin de maintenir à un
haut degré leur esprit de créativité.
UNE NOUVELLE FO RM E DE CRÉATION
Mais, à l’heure actuelle, l’invention scientifique
et la recherche n’ont plus la forme individuelle
qu’elles avaient autrefois. Les découvertes
demandent des mises au point si complexes et des
cerveaux si spécialisés, qu’elles doivent être le
résultat d’un travail en équipe. Il a donc fallu
que l’imagination créatrice s’adapte à ce nouveau
mode de travail. Laborit, créateur de l’hiber
nation artificielle, a déjà attiré l’attention sur
cette nécessité impérieuse de la recherche, en
introduisant le Brain Storming dans ses labo
ratoires 2.
L’esprit doit donc acquérir de nouvelles
souplesses, intensifier ses facultés créatrices pour
en user dans des conditions différentes. Pour le
chercheur, l’aventure prend des proportions
imprévisibles voici cinquante ans. C ’est pourquoi
nous devons penser aux générations qui vont
suivre et faire, dans l’instruction et l’éducation, 1. V oir d a n s « l’E n cy c lo p é d ie d e s S cien ces e t T e c h n iq u e s » . T o m e
une place de plus en plus grande au pouvoir III ( É d. R o m b a ld i) l’étu d e d e J. B e rg ie r s u r les a p p o rts d e la sc ie n c e -
fiction à la scien ce.
imaginatif. Savoir n’est pas seulement accumuler 2. P lanète 6 a ex p o sé d éjà les p rin c ip es d e c e tte m éth o d e rév o
des connaissances. Savoir plus, c’est avoir une lu tio n n a ire .
Histoire de gens « pas sérieux »
Kepler: Claude Bernard: Leprince-Ringuet :
un roman. un drame en vers. une exposition de peinture.
(V iollet). (H a rlin g u e). (C o lle c tio n P a rin a u d ).
Le m ouvem ent des connaissances 25
Illu stra tio n s d ’E lisa b e th S a rto ris.
Nous allons vers la pensée non asservie
Aim é Michel
La société en enfantement ira de plus en plus chercher chaque homme au
fond de sa solitude pour le tirer de sa torpeur et fortifier sa liberté.
On dit en cybernétique qu’un sys LA RÉVOLUTION QUI S’AM ORCE
tème est « asservi » à un autre
système quand toute variation du Un médecin français, le D r Faure rem arque, un jour, que ses
second entraîne une variation du cardiaques ont tendance à avoir des crises quand son téléphone est
premier sans que la réciproque soit
vraie. Le cas le plus classique est
dérangé. A première vue, voilà un rapprochem ent absurde. Mais
celui des amplificateurs (radio, par le D r Faure sait que le cœ ur et le téléphone sont d ’étranges
exemple). La modulation reçue par machines.
l’antenne est transformée par l’am L’esprit troublé par cette corrélation, il cherche. Il parle à l’un de
plificateur de telle façon que chacune ses collègues. Celui-ci consulte ses fiches et constate avec stupeur
de ses micro-variations entraîne une que ses malades aussi ont plus de crises cardiaques quand son télé
variation élevée du courant envoyé phone est dérangé! Ont-ils ces crises parce que le téléphone est
dans le haut-parleur. Mais il est
évident que si, par un dispositif
dérangé, l’idée d’être coupés de l’homme qui les soigne agissant
spécialement étudié, vous modifiez comme une cause? Les courbes de fréquence des crises cardiaques
la modulation du haut-parleur, (et dressées par les deux praticiens semblent coïncider. C’est aux mêmes
c’est ce qu’on fait dans les mixages), dates que le D r Faure et son collègue enregistrent le maximum de
vous ne changerez pas pour autant crises cardiaques. Mais alors, se disent-ils, puisque le téléphone,
la modulation de l’antenne: il n’y lui aussi, suit les mêmes courbes de dérangement, c’est que les deux
a pas réciprocité. On peut généra ordres de faits — les crises cardiaques et les dérangements du télé
liser cette idée « d’asservissement » phone — sont sous l’emprise de causes au moins partiellement
aux domaines les plus divers. C ’est identiques. Certaines crises cardiaques sont provoquées par quelque
ce que fait ici Aimé Michel qui,
du même coup, définit nos positions. chose qui dérange aussi le téléphone. Qu’est-ce donc qui dérange le
téléphone à certaines époques? Les P.T.T., consultés, répondent:
les orages magnétiques, c’est-à-dire l’activité solaire.
Et voilà les deux praticiens sur la piste d’une des plus curieuses
découvertes de la récente médecine: quand certains phénomènes
nucléaires se produisent dans le Soleil, certains hommes meurent sur
La pensée non asservie
ne connaît pas l'échec. Chronique de notre civilisation
la Terre, à 150 millions de kilomètres de là. Voilà logique. Nous n’en avons généralement pas
un bel asservissement: la courbe des m orts par conscience. Leur examen même est délicat, car la
crise cardiaque est asservie à la courbe de l’acti plus funeste tentation de notre esprit est la
vité solaire. On peut raisonnablem ent supposer simplification qui nous souffle des explications
que l’inverse n’est pas vrai et que si quelque incontrôlables. Et précisément, le contrôle est ici
garnem ent jette des pétards par les fenêtres impossible. Le fait qu’un ouvrier ne pense pas
dans la file de cent vieilles dames au cœ ur fragile, comme un paysan, ou un Français de 1963
dont la moitié périt de saisissement, le cycle comme un Français de 1660 semble bien prouver
solaire n’en sera pas perturbé pour autant. que la vie psychologique individuelle est asservie.
Il s’agit d’un asservissement réel, quoique difficile Mais n’est-elle qu’asservie? Et à quoi?
à chiffrer. On ne peut plus nier, après les
recherches statistiques faites sur ce sujet, que les UNE CONVERSATION CHEZ LE BISTROT
orages magnétiques provoquent des crises car
diaques. Mais dans l’état actuel de la science, il Une dizaine d’ouvriers de l’atelier mécanique
ne viendra à l’esprit d’aucun astronome de voisin de mon domicile discutaient un matin dans
mesurer l’activité solaire en consultant les le bistrot où je prenais mon petit déjeuner. On
courbes de m ortalité chez les cardiologues. était en période d’élections, et j ’écoutais. Me
Pendant la dernière guerre, les techniciens de croira qui voudra, mais voici ce que j’entendis:
l’E.D .F. savaient qu’il existait un moment de — Depuis que Pinay est au gouvernement, on ne
pointe dans la consommation quotidienne d’élec peut pas dire, mais ça va mieux.
tricité, le soir, à l’heure de la B.B.C. L’ampli — Pinay et Thorez.
tude de la pointe était en rapport avec les — Bien entendu, Thorez et Pinay. En voilà deux
événements militaires et politiques. L’annonce qui ont fait quelque chose, au moins. L’embêtant,
d ’un discours du général de Gaulle au micro de c’est que, dans mon quartier, ils ont chacun un
Londres obligeait les services de distribution à candidat.
des précautions spéciales, de même, par exemple, Et, comme tous étaient d’accord pour déplorer
que le développement d’une offensive de Joukov cette absurdité, je crus de mon devoir d ’éclairer
ou de M ontgomery. Il existait une sorte d ’asser ces honnêtes gens, victimes, apparemment, d’un
vissement de la consommation électrique à malentendu. J’entrepris donc de leur exposer ce
l’appréciation subjective et statistique de l’actua que tout électeur, à mon avis, devait savoir,
lité par les Français. Dans ce cas précis, le et d’abord que ni Thorez ni Pinay n’étaient
système asservi (consommation d ’électricité) se au gouvernement.
prêtait à la mesure. Mais l’état d ’esprit des Un énorme éclat de rire interrompit mon petit
Français, non. discours. M on auditoire se tenait littéralement
Un autre exemple identique est le poids de les côtes. Dans le brouhaha des réponses qui
papier consommé par les quotidiens, qui est fusaient autour du comptoir, je découvris avec un
asservi à l’appréciation subjective de l’actualité. regain de stupeur qu’ils savaient tout cela, qu’ils
étaient aussi informés que moi, sinon plus, qu’ils
Ces deux derniers cas sont près de la limite. tenaient la distinction entre gouvernement et
Celle-ci est atteinte quand aucun des systèmes députés pour une «salade», ainsi que les polé
présumés asservis n’est sujet à mesure. Leurs miques entre députés et journalistes d’apparte
rapports échappent alors à la science, et c’est nance différente, qu’ils lisaient d’ailleurs tous les
bien dommage, car ce sont les plus intéressants: matins l’Humanité, qu’ils avaient tous leur carte
il s’agit, en effet, des innombrables asservis de la C.G.T., qu’ils voteraient pour les candidats
sements par lesquels la collectivité humaine de Pinay et de Thorez, et que les gens de mon
retentit à chaque instant sur notre vie psycho espèce devaient être classés parmi les incurables
Nous allons vers la pensée non asservie
co rn ich o n s, sinon p e u t-ê tre (je crus le des lois qui bafouent, par une dérision systé
comprendre) parmi les provocateurs. m atique, toutes les prétendues évidences de
Aucune des connaissances que j ’avais cru leur l’esprit, lequel n’y pénètre en effet qu’au prix
révêler ne leur faisait défaut. Seulement, elles de dépouiller toute trace d’humanité, et comme
étaient organisées différemment, selon un ordre un étranger. Et quant à l’infiniment grand, n’est-il
qu’aucun livre, aucun journal, aucun poste de pas aussi inhospitalier avec ses courbures spatio-
radio, aucun orateur ne leur avait jamais proposé. temporelles, son expansion, et le reste? Bref, la
phrase célèbre sur « l’imagination qui se lasserait
UNE CONVERSATION plutôt de concevoir que la nature de fournir»
DE GENS DE LETTRES témoigne surtout de l’illusion humaniste de son
auteur, qui avait pensé à tout, sauf à une nature
A quelque temps de là, un biologiste de mes amis fournissant systématiquement de l’inconcevable,
dînait en ville en compagnie de quelques gens de de l’inconcevable aux niveaux de notre imagi
lettres. Ces derniers, fortem ent majoritaires, nation, bien entendu.
orientaient la conversation, et le biologiste avait
le sentiment d ’être devant un système clos, L’H O M M E ? QUEL H O M M E?
uniquement préoccupé d’idées créées de toutes
pièces, régi par des évidences jamais mises en — Tout cela est fort curieux, dit alors un
doute et qui lui paraissaient pourtant, à lui rom ancier, rédacteur en chef d’une revue intel
homme de science, éminemment arbitraires. lectuelle, curieux mais totalem ent dénué d’in
L’envie le prenait de porter la discussion là où térêt. Que me font à moi les petits mystères de la
précisément on ne la portait pas. Quelqu’un lui physique et de l’astronomie? Ce qui m’intéresse,
en fournit l’occasion en parlant des deux infinis c’est l’homme 2
de Pascal. Il fit alors rem arquer qu’aux yeux de — Je veux bien. Seulement, dites-moi: de quel
l’homme de science moderne, et bien qu’il crût homme parlez-vous? L’homme contemporain,
dans ses «Pensées» abaisser la nature humaine, celui que vous croyez connaître, n’existera plus
Pascal devait être plutôt tenu pour un optimiste dans quelques siècles. Non seulement ce que vous
en proie à toutes sortes d’illusions sur l’univer écrivez sur lui sera devenu illisible — cela, je
salité de l’homme sais que les écrivains en prennent leur parti —
- En effet, dit-il, Pascal imaginait l’univers mais le successeur, qu’il est en train de se
comme une sorte d’em boîtem ent indéfini, notre fabriquer dans ces laboratoires que vous
niveau avant ses cirons qu’il suffisait de grossir méprisez, m ettra probablem ent l’écriture elle-
assez par la pensée pour y retrouver d’autres même au niveau où vous mettez les jacassements
univers semblables au nôtre, avec leurs cirons, du primate tertiaire de qui nous descendons,
et ainsi de suite. Vers l’infiniment petit comme vous et moi.
vers l’infiniment grand (quoique l’apologiste Et comme cette prophétie suscitait des mou
chrétien ait prudem m ent glissé sur ce dernier vements divers:
aspect), il prom ettait à la raison humaine la — Attendez! poursuivis-je, en élevant la voix,
confortable perspective des mêmes phénomènes j ’ai quelque chose à ajouter. Comment pouvez-
emboîtés les uns dans les autres, comme la publi vous dire que « ce qui vous intéresse, c’est
cité de certaine marque de fromage sur la boîte
duquel on voit une bergère tenant une boîte 1. E n u n e re m a rq u a b le é d itio n , le C lu b d e s L ib ra ire s v ien t d e p u b lie r
p o u r la p re m iè re fo is le m a n u sc rit fac-sim ilé d e s P ensées.
identique à la première, avec sa bergère et sa 2. O n re tro u v e c e tte a ttitu d e très in te llig em m en t définie d an s la
boîte, indéfiniment. Il s’agit bien là d ’un rêve d e scrip tio n d u ro m a n c ie r q u e fait Je an D u to u rd d an s son liv re :
« L es H o rre u rs d e l’A m o u r », m ais ce m êm e ro m a n c ie r est d ésespéré
optimiste, car non seulement l’infiniment petit d e vivre d an s u n e c iv ilisatio n sc ien tifiq u e. II s’est, dit-il, « tro m p é
ne reproduit pas notre niveau, mais il obéit à d ’é p o q u e ».
Chronique de notre civilisation
l’homme», quand vous refusez de voir l’avenir daient d’eux. Ils crevaient généralement de faim
qu’il porte dès m aintenant en lui? Savez-vous et le produit de leur marotte disparaissait le plus
quelles sont les pensées de ces hommes qui souvent avec eux dans l’indifférence. J ’en ai
préparent le futur en déchiffrant l’un après l’autre connu quelques-uns dans mon enfance, ou bien
les secrets des mécanismes héréditaires grâce j ’ai connu des gens qui les avaient connus. L’un
auxquels leurs descendants pourront un jour d’eux, par exemple, après avoir fait fortune au
franchir en trois générations l’intervalle des Mexique au début du siècle dernier, passa le
trente ou quarante mille générations qui nous restant de ses jours à tenter de construire une
séparent de l’animal, je veux dire un intervalle machine volante. Je crois me rappeler qu’il
équivalent? Et si vous ignorez leurs pensées, eh s’appelait Chabrand, qu’il était grand chasseur
bien, je vous repose la question: de quel homme de chamois, et que sa machine vola assez haut
parlez-vous? pour qu’il se tue en tombant. Y a-t-il un pré
— Je vous répondrai dans trente mille géné curseur plus oublié de l’aviation? Je ne suis même
rations, dit l’interpellé en souriant. pas sûr de son nom.
Tout le monde l’imita, au soulagement de notre Un autre, parti lui aussi au Mexique pour y faire
hôtesse. Et la discussion en resta là. fortune, comme c’était la tradition dans la vallée
Deux systèmes psychologiques s’étaient un instant où je suis né, entendit là-bas parler des Mayas
rencontrés, l’un clos sur une certaine définition à une époque où leur nom n’avait pas encore
de l’homme et strictem ent asservi à une sorte passé l’Atlantique, abandonna tout pour se trans
de consentem ent collectif, l’autre ouvert sur l’in former en Indien, apprit toutes les langues néces
connu et assuré de ses seules ignorances. saires, erra pendant quelques dizaines d ’années
L’homme de lettres peut dire, contredire et en guenilles dans les ruines des villes effondrées
publier n’importe quoi, à la seule condition qu’il et des temples perdus, puis rentra finir ses jours
soit de son époque. Le roman de Paul Bourget en Ubaye, l’âme en paix, ne sachant même pas
le plus célèbre en son temps ne trouverait aujour que ces choses-là devaient être écrites et publiées.
d’hui aucun éditeur, et en trouverait-il que Je pourrais en citer d’autres encore, comme cet
personne ne le lirait. oncle maternel, ecclésiastique et érudit, auteur
de plusieurs ouvrages d’histoire locale, pos
Un sort identique attend l’œuvre de génies trop sesseur d’une des plus étranges bibliothèques
en avance sur leur temps: Cyrano, Campanella, que j ’aie vues jusqu’ici, et qui m’avouait, au soir
Poe, Rimbaud, Lovecraft furent des parias de sa longue vie, n’avoir jamais lu qu’un roman,
rejetés par leurs contemporains. Mais rejetés Daphnis et Chloé, en grec naturellement.
où? Dans le futur. Dans le futur qu’enfantent Je déplorais dans un précédent article la dispa
à chaque instant ceux dont la pensée refuse tout rition de ces hom m es1. Ils n’ont pas réellement
asservissement. disparu. Dépouillés de leur pittoresque et dégui
sant leur refus d’obtem pérer sous la trompeuse
LES O RIGINAUX ONT-ILS DISPARU ? uniformité d’une blouse blanche, ce sont leurs
descendants qui hantent l’ombre des laboratoires.
La grande originalité de notre époque est d’avoir Si le monde évolue de plus en plus vite, si l’his
sécrété une classe nouvelle d’hommes voués par toire ressemble de plus en plus à une avalanche,
raison sociale à ce type de pensée, la pensée c’est parce que ces hommes, qui sont le sel de
non asservie, qui est celle des inventeurs. Jadis, l’humanité, ont enfin échappé à la solitude. Le
elle était le privilège du génie et de ceux qu’on chasseur de chamois enrichi qui dilapidait sa
appelait les « originaux » : des hommes à la nuque fortune pour se donner des ailes ignorait tout,
raide qui refusaient de passer leur vie à faire ce
que leurs contemporains et la bienséance atten 1. P lan ète n° 7 : « L a F in d e la C iv ilisatio n villageoise ».
Nous allons vers la pensée non asservie
et d’abord qu’il était autre chose qu’un fou. Ses Nous sommes convaincus que la prise en charge
successeurs se connaissent tous entre eux. Ils de l’évolution humaine par la pensée non asservie
échangent leurs dernières idées. Ils disposent est une fatalité historique. Elle est déjà respon
de tous les moyens dont ils ont besoin. Et surtout, sable de l’accélération si caractéristique de notre
comme les bourgeois au Moyen Age, comme les époque, de cette chute de l’humanité vers le haut,
ouvriers depuis le xixe siècle, ils émergent socia déclenchée par l’arrivée au pouvoir de la part
lement en tant que famille humaine. la plus mobile, la plus inquiète, la plus libre de
sa substance spirituelle. Ce pouvoir n’est pas
NON, CE SONT LES CHERCHEURS politique et cela aussi est une nouveauté. Pour
D ’A U JO U R D ’HUI la première fois, notre présent est organisé par
une pensée que seul l’avenir intéresse. Certains
Leur accession à l’existence sociale est peut-être s’en effraient, qui oublient que ce ne sont pas
l’événement le plus im portant de l’histoire depuis les savants qui font les bombes, mais bien les
la sédentarisation des tribus paléolithiques et hommes politiques. Pour nous, nous tenons au
dépasse de loin en portée l’apparition des classes contraire pour évident que seule une claire
bourgeoise et ouvrière. Ces dernières, en effet, conscience du futur pourra conduire les hommes
n’ont jamais ambitionné que la maîtrise du à travers les dangers dont on les m enace. Nous
présent. Le bourgeois revendiquait le bien et croyons aussi que la petite flamme d ’abord soli
l’autorité du noble et l’ouvrier la jouissance du taire et damnée de la pensée non asservie n’était
produit de son travail. L’inventeur se moque de que le début d’une évolution psychologique
tout cela. Branly invente le cohéreur et refuse planétaire, le signe avant-coureur d’un dépas
d’avoir la radio chez lui. Les Curie renoncent sement de l’homme, organisé, prévu et réalisé
à tout brevet sur le radium pour que d’autres par l’homme lui-même. Quelque chose en nous
chercheurs puissent rivaliser librement avec eux. s’éveillait depuis des millénaires, qui, désormais,
Einstein se désintéresse des applications indus prend forme sous nos yeux. Bien loin de niveler
trielles de ses découvertes. Et ils sont tous ainsi, et d ’asservir, la révolution qui s’amorce multiplie
dans la mesure du moins où ils dem eurent ce par millions le nombre de ceux à qui l’on
qu’ils sont, car il est bien connu que les savants demande d ’inventer, c’est-à-dire de tenir le
comblés d’honneurs et d’autorité cessent toujours présent pour nul et non avenu. La société en
d’être des découvreurs. enfantem ent ira de plus en plus chercher chaque
Le mobile de la pensée non asservie, ce n’est pas homme au fond de sa solitude pour le tirer de
le présent, mais le futur et c’est pourquoi elle sa torpeur et fortifier sa liberté.
n’est pas asservie, puisque le futur en question Nous entrons donc dans un temps où il ne servira
n’existe pas. Elle ne vise ni à arrêter le temps plus à rien de vouloir dresser les hommes, car
à son profit — programme du réactionnaire — la société n’aura plus besoin d’automates. Ne
ni même à rapprocher la réalisation d’un certain nous y trompons pas: la fourmilière hostile de
futur — ce qui est la révolution — mais bien à nos cités actuelles ne préfigure nullement l’avenir,
échapper sans cesse à sa condition présente. contrairem ent à ce qu’ont pu croire Wells et
Les nostalgiques refusent d’aller dans la Lune, Kornbluth. Elle traduit seulement la résistance
les ambitieux veulent y aller et les hommes de des automates, qui disparaîtront comme ont
science font un bout de chemin avec eux, mais disparu les esclaves: non par la mort, mais par
un bout de chemin seulement car la Lune cessera la libération.
de les intéresser quand ils l’auront atteinte. A IM É M IC H E L .
Il est bien connu que l’artiste doit connaître
l’histoire de son art, alors que le chercheur doit
l’oublier.
Chronique de notre civilisation
(M a rc R ibojjd / M agnum P h o to s.)
Mes contacts avec des lamas thibétains
Paul Arnold
— D’où viens-tu? Combien de sandales as-tu usé?
! F O R M U L E D 'A C C U E IL Z E N .)
Retour de l’Inde par l’Occident PR EM IÈRE ÉTAPE D ’UN ITIN ÉRA IRE SPIRITUEL
Civilisations disparues? Oui, dans Perpétuellem ent obsédé par des idées de mort et de survie, et par
une certaine mesure. Le Thibet s’est la tentation de mysticité, j’avais, vingt années durant, travaillé le
effondré. Le bouddhisme recule.
L’Inde se transforme. Est-ce à dire christianisme avec saint Thomas d ’Aquin, saint Jean de la Croix,
que la pensée orientale traditionnelle sainte Thérèse d’Avila; le bouddhisme zen avec Suzuki; le védan-
n’ait plus rien à apporter au monde tisme avec Vivekananda et Shri Aurobindo; le yoga tantrique avec
moderne? Certainement pas. Un M ilarepa et Evans-Wentz; l’idée de religion avec Bergson et Otto;
Shri Aurobindo, un Krishnamurti la m entalité prélogique avec Lévy-Bruhl et Leehardt; j ’ai interrogé
montrent la nécessité et les avan le magisme bushman, eskimo, américain et par-delà l’histoire le
tages d’un échange philosophique com portem ent de l’homme des cavernes; je me suis penché sur le
entre l’antique pensée orientale et lamaïsme, le souffisme, le pythagorisme; j ’ai étudié l’hermétisme,
la philosophie de l’Occident scien
tifique. du Trismégiste à Plotin; que sais-je encore? Tout cela avec la même
Voici simplement des notes de passion, la même impartialité, le même espoir qui effrayait ou faisait
voyages. D ’énormes voyages faits sourire ceux, plus heureux, qui avaient «trouvé» et qui croient en
par un homme de cabinet qui rêva une doctrine unique à l’exclusion des autres. Je n’ai jamais eu cette
longtemps, derrière son bureau, de chance. Je ne l’aurai sans doute jamais.
« sagesse immémoriale », et s’en Prémonition ou intoxication par des lectures? Depuis 1935 j ’avais
fut à travers le monde pour la conviction, comme beaucoup d ’autres, que l’Orient en sait ou
confronter à la éalité ses lectures. en a su plus long que nous sur bien des choses de l’esprit, qu’il
Dans un prochain numéro, Paul
Arnold contera son séjour dans les avait conservé des secrets chez nous perdus depuis des siècles.
Andes et chez les mystiques Simplement, je ne parvenais pas à comprendre le mépris de l’Orient
japonais. pour les sciences exactes, de même je ne parvenais pas à me désin
téresser de la sociologie des «primitifs», des peintures rupestres et
du plus désinvolte des arts, le théâtre que condamne tout bouddhiste.
Contradictions! Contradictions! dispersion, rire déchirant de
Des sons
qui vibraient au tréfonds de moi
avaient remplacé toute pensée... Les civilisations disparues
l’homme « intérieur»! Je dis: l’homme « intérieur», d’un seul coup, jusque dans le fond de sa pensée
car j ’ai toujours été un isolé. Non seulement je et de sa chair elle-même, la légèreté de tout ce
ne me suis jamais intégré à aucun groupe, à que le monde considère comme im portant. Je
aucune « école » en un temps où Paris en regorge; garderai pour moi ma méthode qui ne valait que
je n’ai même jamais débattu ces questions-là avec pour moi seul.
un autre que moi-même, convaincu qu’il me Donc, fin 1959, ce fut ma première reconnais
fallait, partant de zéro, expérim enter toute chose sance de l’Inde dans un circuit rapide qui abou
seul, bâtir tout seul, partir « là-bas » tout seul, tissait à Hong-Kong après le Siam, le Cambodge,
sans même une recommandation. Saigon. J’étais parti en curieux, ce fut un pèle
rinage bouddhiste malgré moi: Bénarès me mena
JE SUIS PARTI AU HASARD à Sarnath, et Darjeeling me conduisit dans une
A TRAVERS LE M ONDE... lamaserie.
Bénarès! En dépit des caméramen qui se font
Et je suis parti dans le monde, au hasard, quatre prendre à partie pour oser filmer les bûchers
années de suite, coup sur coup, ne sachant pas mortuaires sur la berge du Gange, en dépit des
au juste quel était le pôle qui m’attirait, en quel caravanes de vieilles dames yankees préoccupées
point du globe devait se faire le précipité. Parti de chapeaux à pointe et de saris d’exportation,
comme n’importe qui pourrait partir, avec si peu Bénarès demeure l’un des sanctuaires les plus
d ’esprit de sacrifice qu’après avoir pris en été ardents de cette planète.
1957 un prem ier billet pour Delhi via Téhéran, C’est une prodigieuse aventure de l’esprit que
je rendis le coupon Téhéran-Delhi, parce qu’on de déambuler dans la ruelle du Temple d’Or,
annonçait une épidémie de choléra dans l’Inde. zigzaguant pour porter hommage tantôt au
Je retardais ainsi de quinze mois mon prem ier sanctuaire de gauche, tantôt à celui de droite,
contact avec l’Extrême-Orient. Mais je crois que tantôt sur la rue, tantôt dans une cour, sanc
rien n’est laissé au hasard et que ces quinze tuaires de tous âges, de toutes dimensions, de
mois ont ajouté à ma préparation des choses tous les dieux, de toutes les déesses, de tous leurs
essentielles: la visite de ce qui subsistait à avatars; dans toutes les matières, pierre ou bois,
Delphes de l’antre des sibylles, la vision recueillie semés de fleurs fraîches ou fanées, rutilantes ou
sur place de la terreur des mythes d’Eleusis, le souillées par les pieds humides des pèlerins sans
murmure de la pénombre dans la plus ancienne nombre. Et voici ce Temple qui doit son nom
école sacrée de l’islam à Ispahan, les prodiges à deux coupoles couvertes d’or qu’on ne voit,
qu’opérait alors dans le nord du Tchad un saint tant la rue est étroite, que du haut d’un balcon
musulman noir... de la maison d’en face. De ce poste d’observation
Et c’était aussi le temps où je commençais — car l’Occidental n’a pas accès à l’édificç —
quelques exercices de concentration. Non pas on peut suivre des yeux les vaches qui arrivent,
de respiration: je n’ai jamais cru aveuglément pénètrent en hésitant, trottent entre les colon
à l’inéluctable bienfait du yoga. Ce qui me nades, happent au passage une guirlande de fleurs
semblait seul important c’était, par une méthode accrochée sur l’idole, bousculent des fidèles,
d’intellection que chacun invente pour soi-même, puis ressortent, se jettent sur l’éventaire du
de rejeter peu à peu, durant quelques instants, m archand de fleurs qui les bourre de coups. Et
toute « formation-pensée » et toutes les concu ce spectacle qui soulève l’indignation ou le rire
piscences, de s’en délivrer, en saisissant la servi des touristes, n’est-ce pas un symbole parfait
tude et la vanité, ou, comme le dit Jean de la de la fraternité des êtres vivants, qu’ils soient
Croix, en m esurant sans effort de volonté comme humains, bovins ou quadrumanes (car il y a aussi
une vraie jouissance la supériorité, la félicité de le temple des singes qui défendent âprem ent
l’état de non-dépendance. Et ainsi de com prendre l’accès de l’autel)? Cette incarnation de l’uni
M es contacts avec des lamas thibétains
versalité du salut et de l’unicité de la création, les chants d ’une foule mystérieuse entrecoupés
que venait de redécouvrir Teilhard de Chardin, par les appels stridents du prêtre.
c’est là-bas que je l’ai tout à coup vécue, Et brusquement cette agitation fut parcourue
physiquement, réalisée par tout un peuple. d ’un sursaut; car voici qu’en face de nous
perçait le prem ier rayon d ’or, à quoi de tous
RENCONTRE AU BORD DU GANGE côtés répondaient les invocations. Et dans le
fleuve, des dizaines, des centaines d’hommes
Et puis le lendemain, bien avant l’aube, tandis et de femmes offrirent au soleil levant l’eau
que mes voisins de chambre finissaient de cuver sacrée que puisaient dévotement leurs mains
l’alcool de contrebande, je rejoignis à la sortie jointes.
de l’hôtel une petite étincelle dans cette nuit de J’arpentai la berge désormais livrée aux prédi
cave : la cigarette allumée à dessein par le coolie cations improvisées des brahmanes, aux exercices
qui attendait à 4 h 30 avec son rickshaw pour de méditation des vieillards rien qu’os et peau,
me conduire, en pédalant, au débouché du plus aux silences du pèlerin barbouillé de cendre
monumental des «ghats», des escaliers des blanche, aux menus trafics des marchands, des
cendant sur les berges du Gange. guides, des bateliers. J ’aperçus tout à coup,
Comme avant chaque aurore, des figures frileuses venant sur moi d’un pas pressé, un homme.
surgissaient de l’obscurité, s’achem inaient vers Ce n ’était pas un Sannyasin, un de ces pèlerins
les bords du fleuve, sans cesse plus nombreuses. éternels, hommes de foi qui ont fait vœu de
C’était encore la pleine nuit de décembre. Déjà totale pauvreté et de mendicité, portant sur eux,
quelques groupes stationnaient sur les marches au flanc de leur robe orange le bol à riz et le
du Dasashevamedh, ou bien en bas, sur la rive gobelet, et qui, poussant un long bâton, tra
droite contre quoi s’appuie la ville en contre- versent les foules sans les voir, solitaires définitifs
haut et qu’à perte de vue desservent de majes au regard glauque, étranger.
tueux escaliers d’une seule volée. Le fleuve Celui qui vint à moi avait vaincu même la soli
sacré n’était encore qu’un Styx obscur, et déjà, tude. Il avançait d’un pas vif, impétueux,
perçant par instants l’épaisse nuit, résonnait un véhément, allant droit au but, comme pour se
cri strident, quelque chose comme « Hô Devôoo», je te r sur moi, me pénétrant d’un regard furieux,
« Hô Shivôoo! », par quoi des pèlerins invoquaient terrifiant, brûlant, fouillant, dynamitant mon
Deva et Shiva. L’aube comm ençait à brunir l’eau, cœur, y semant pour toujours une volonté de
et l’autre rive, déserte, sortait du brouillard pureté, de dépouillement et de connaissance
nocturne. J ’apercevais des ermites accroupis, qui n’a peut-être pas encore levé tout à fait.
isolés dans les ténèbres, sur leur natte de médi
tation, immobiles comme pierres, et d ’instant MES PREM IERS THIBÉTAINS
en instant jetan t un cri de possédé puis se pros
ternant dans la direction où le soleil devait Le lendemain je visitai, à quelques milles de là,
paraître. Des hommes passaient, descendaient Sarnath, haut lieu du bouddhisme. C’est là que
les dernières marches affleurant l’eau, se désha le Bouddha, après l’illumination, vint, aux portes
billaient sans hâte, plongeaient ou se m ettaient de Bénarès, prêcher ses cinq premiers fidèles.
à laver consciencieusement la fine toile blanche Un stupa restauré marque au milieu d’une
de leur dhôti, cependant qu’une nuée de pelouse l’endroit où il s’était ainsi manifesté.
marchands déballaient des vases miniatures où Et la simplicité même du lieu, le silence cham
recueillir l’eau sacrée, du santal, des parfums, pêtre que les pèlerins peu nombreux, faisant le tour
des talismans. M aintenant une lumière vacillante du grand stupa, n’ont garde d’enfreindre, agissent
dessinait les colonnades d ’un temple, tout magiquement comme une prière dans la soli
en haut, surplombant la berge, et d’où s’élevaient tude. Le contraire de Bénarès et sa confirmation.
Les civilisations disparues
(M a rc R ib o u d / M agnum ).
Des eaux bruyantes du Gange
(B o u b a t / R éalités).
à la silencieuse rivière intérieure..
(C h a rb o n n ie r / R éalités).
La prière de l’enfant et la sagesse
(B ria n B ra k e / M ag n u m P h o to ).
ancienne sont le soleil de demain. ram akrishna
C’est à Sarnath entre les vestiges des premiers ici vous éloigne de l’Inde des plaines. La spiri
temples et des plus anciens couvents marqués tualité, là-bas partout célébrée mais partout
par la Roue de la Loi que j ’ai aperçu les premiers coupée de luxuriance et de volupté des sens,
Thibétains réfugiés, coiffés du bonnet carré brodé commandée ici par l’air frais, rude, pauvre et
d’or. J’allais bientôt en voir des foules dans précieux, suinte des fougères et des rochers,
l’Himalaya, sur la route, dans les rues, sur les autant que de ces oriflammes et de ces guir
places et les marchés de Darjeeling et de Kaling- landes de drapelets blancs ou rouges qu’un fil
pong, les uns misérables, m ourant de faim, avec incertain tend par-dessus la route reconstruite
leur marmaille couverte de vermine, quémandant pour d’illusoires besoins stratégiques.
du regard une aumône, tournant le moulin à
prières dans l’espoir d ’un secours improbable; PRIÈRES ET MOULINS A PRIÈRES
d’autres, trop superbes dans leur longue robe
brun-lilas ou rose clair tom bant sur des bottes Om mani padme hum, Om mani padme hum. Je ne
luisantes, une m anche rabattue sur la taille, pense pas que cette formule soit meilleure
découvrant une éclatante chemise de soie. qu’aucune autre, et je ne pense pas qu’aucune
formule soit bonne si elle n’est un moyen tech
Darjeeling a toujours été mêlé aux malheurs nique de fixer l’attention de l’homme, de la cana
du Thibet. C’est là qu’avant la Première Guerre liser pour diriger ses forces vers un but qui le
mondiale le vieux Dalaï-Lama avait invité transcende. J’ai entendu, j ’entends sans cesse
Mme Alexandra David-Neel, dont le nom est maint ricanem ent à propos des moulins à prières.
encore connu dans les couvents de la région, Que ce soit l’astucieux petit instrument à main,
à venir à Lhassa. C ’est un peu au-dessus de boîte ronde qui tourne au bout d’une poignée
Darjeeling que l’actuel jeune Dalaï-Lama, fuyant en corne ou en bois, sur un pivot, grâce à la
le Thibet, a franchi le dernier col himalayen. force centrifuge d ’une boule de plomb, répandant
Toute cette région, une fois passé le fond de la les effluves d ’un petit papier enfermé dans la
vallée du Gange, adossée au massif himalayen, boîte et sur quoi s’inscrit la formule; que ce
une fois dépassé la gare de Siliguri et les dernières soient les petites cloches oblongues et gracieuses
cabanes sur pilotis, les derniers chariots à bœufs, qui se succèdent en rang serré tout autour du
les derniers Indiens au torse nu, dans les champs temple et auxquelles on donne d ’une chique
brûlés et infertiles, une fois le taxi lancé sur les naude une impulsion éphémère; que ce soit le
premières pentes aux forêts denses, semi- bourdon de deux mètres, en bronze, qu’à l’entrée
tropicales, avec leurs feuilles luxuriantes et du temple de Kalingpong manie un mécanisme
leurs grosses fleurs rouges, et puis s’assagissant archaïque; que ce soit le moulin en carton, multi
pendant que d’instant en instant les lacets colore comme nos carrousels en papier, que l’air
attaquent plus brutalem ent des coteaux sans chaud d’un cierge faisait tourner sur l’autel du
cesse plus abrupts, jusqu’aux premiers creusets rimpotché de Bhutia Busty, le principe est
à thé, face aux rudes cultures en étages auda toujours le même, rappelant la bénédiction et
cieusement accrochées autour de maisonnettes la prière commune, créatrices d’une volonté de
longues et basses — toute cette région respire bien, d’ondes bénéfiques. Qui osera, aujourd’hui
la mysticité. encore, nier que la simple pensée, ou la parole,
Les petits stupas coniques en contre-haut de la soulève quelque puissance infinitésimale mais
route ou sur les pitons rocheux, les « prayer certaine? Qui peut savoir si la reproduction de
flags», mâts élancés où s’accroche une longue la voix humaine, de la pensée humaine n’a pas
banderole, étroit étendard d’un blanc douteux sa force propre? Demeurons modestes, et, avant
sur quoi s’impriment les mots du m antra de tout de sourire, attendons que les psychismes du
le monde tantrique: Om mani padme hum, microcosme aient révélé tous leurs secrets.
Mes contacts avec des lamas thibétains
Quiconque n’a pas ce petit début d ’humilité tellement inattendu que je n’eus pas le temps
fera bien de ne pas aller à Darjeeling. Il risque de m’étonner. Dans un geste qui, en Inde, devient
de profaner par un trop rapide mépris ce qui un réflexe, je cherchai dans ma poche et lui
mérite au moins le respect dû à toute foi sincère. offris une roupie. Il ne bougea pas. Je lui poussai
J ’avais parcouru en curieux le marché où se le billet dans la main. Il s’écarta vivement et cria
coudoyaient les gens de l’Assam et ceux du avec fureur: « Is it the price?» Je fus interloqué.
Sikkim, les Indiens de la plaine et les Thibétains « Que ce soit, dis-je, une offrande pour le
des provinces voisines, les uns détournant la couvent!» Alors ce grand enfant m’ordonna:
tête avec effroi, les autres offrant au touriste « Say a prayer! (Dites une prière!)» Je dis: Om
qu’on croit riche une danse lourde au son d’une mani padme hum. Il se calma aussitôt et interpella
viole archaïque. Je flânais avec la secrète crainte d ’une voix claire et joyeuse son ami qui m’avait
d’être déçu, privé que j ’étais en cette journée conduit là: «To the ghats!» C ’était de petits
maussade du spectacle des hautes cimes. Un sanctuaires qui cernaient un peu en contrebas
atelier de photographe exposait la vue d ’un le temple. Il lui semblait capital de me les
petit temple dans un sous-bois tout chamarré montrer. Il me prit la main et m’entraîna.
de drapelets: Observatory Hill, Darjeeling. Je Comme si tout cela avait été prévu. Et tous trois
demandai la direction et m'élançai. nous fîmes le tour des chapelles dont il m’ex
pliqua le sens. A mi-côte il y avait une grotte
LE JEUNE LAMA AVEUGLE minuscule: il s’y glissa, tout aveugle qu’il fût,
avec une surprenante agilité. Et il me tendit au
Je montai lentem ent le sentier en lacets où hasard des offrandes disposées là.
affluent deux fois par semaine pèlerins et Nous remontâmes. Lorsque j ’allais atteindre la
mendiants. On préparait alors une grande fête crête, j ’entendis derrière moi O. Lama (c’était
bouddhiste et j ’entendais claquer le m arteau des son nom) me dire: « Vous logez au Mount-Everest
artisans qui parachevaient le sanctuaire provi Hôtel.» C ’était vrai. A Darjeeling il y a douze
soire. Ce sous-bois plein de sérénité, tout tissé ou quinze hôtels et plus d ’un de style occidental.
de fils où se balançaient par guirlandes les dra Était-ce parce que le M ount-Everest est le plus
pelets de prières, respirait le sacré. J ’allais select, donc le plus convenable pour le prem ier
attaquer le dernier lacet. A ma droite, debout Français qu’ait jamais vu O.?
devant un petit stand de fleurs, un tout jeune Il voulut que je revienne le lendemain pour aller
lama presque un enfant, joufflu et hilare dans avec lui à son couvent, à deux kilomètres de là,
sa robe crasseuse et déchirée, me tendit une fleur dans un creuset. Mais j ’avais mon billet pour
d’offrande. Tandis que je fouillais dans ma poche Calcutta où je devais retourner le lendemain afin
à la recherche d’une roupie, je m’informai de la de gagner Hong-Kong. Je lui dis: «Non, je quit
direction du Thibet et des montagnes sacrées. terai Darjeeling à l’aube. Mais je reviendrai.»
Il me conduisit en haut de la butte à un kiosque- Je n’en étais pas sûr du tout. Il m’ordonna à
panorama; chemin faisant, l’envie me vint de lui nouveau, brusque: «D ites encore une prière.»
dem ander un des drapelets suspendus là; mais Je répétai le mantra. Il approuva, me serra lon
je n’osai, de crainte de le scandaliser, et j ’écoutai guement, très longuement la main, comme si
ses explications. Alors il y eut un léger bruis c’était la chose la plus im portante de sa vie:
sement derrière moi. Je me retournai, et je vis « Vous devez revenir. »
un autre jeune lama, décharné, rachitique, laid,
hirsute, vêtu de haillons, de vestiges de chaus JE N ’AI PAS PU NE PAS REVENIR
sures. Ses yeux étaient à demi clos, des yeux
d’aveugle. L’air grave, il me tendait le drapelet Cette nuit-là, je me réveillai brusquement,
convoité, rouge vermillon, tout neuf. C’était passant sans transition du sommeil à la lucidité.
Les civilisations disparues
Je pensai à O.. J’allais partir dans quelques considérés comme réincarnés et à ce titre vénérés
heures. Il ne connaissait pas mon nom, je ne par toute la communauté comme des saints.
connaissais ni le sien ni celui de son monastère.
Mais il était sûrem ent le seul jeune lama aveugle CHEZ LES MOINES
de la région. Je rédigeai aussitôt un mot pour
lui et le fis porter le lendemain. Son père, Voici comment se passe cette petite cérémonie,
A. Lama (ici les lamas inférieurs se m arient et banale d’ailleurs. Les lamas sont assis sur deux
procréent), me répondit à Paris. Un pont était rangs, le long de la travée centrale. L’ordre est
jeté. Nous échangeâmes plusieurs lettres au cours naturellem ent commandé par l’ancienneté et la
de l’année 1960. Il me pria de revenir. Je fonction, les big lamas (il y en avait deux à cette
retournai aux Indes en avril 1961, directem ent époque-là, quatre à mon voyage suivant, car le
à Darjeeling. M on but était précis: Bhutia Busty, reflux du Thibet ne cessait pas) étaient en avant
le monastère de A. et de O. Lama. à droite.
Entre-tem ps des événements, sinon graves, du J’étais déchaussé, bien entendu, comme dans
moins sérieux, s’étaient déroulés dans mon tout temple d ’Orient. Une délégation me reçut
existence. Ils n’ont aucune place ici. Je dirai à l’entrée et me conduisit vers une petite table,
seulement que sous certaines impulsions j ’avais à droite, derrière la seconde rangée des lamas;
modifié mon genre de vie. Il me semble que après une salutation à l’assemblée dans laquelle
j ’avais quelque peu augmenté mes facultés de on me désigna les notabilités, avant tout les big
concentration. J’étais présentem ent comme guidé lamas. Des deux le plus im portant, homme cor
par des rêves où apparaissait une figure orientale. pulent aux yeux assez petits et bridés, pas rasé
Hallucination? Je ne puis le démêler encore. depuis des jours, au crâne glabre, me salua à
Mais je pense avoir réalisé alors quelques menus peine, fermé, hostile ou à tout le moins indif
progrès spirituels. Pourtant, plus que jamais, férent à mon sourire. Le second, plus petit, jeune,
j ’étais dans l’incertitude sur toutes choses et de à l’étrange tête de renard mais aux yeux très
lourdes questions personnelles se posaient à moi. beaux, très grands, me salua longuement.
Une nuit que je souffrais m oralem ent un peu plus
que d ’autres, j ’invoquai de toutes mes forces On me fit asseoir à la petite table, on me servit
A. Lama. Puis je m ’endormis. Une main vint se le thé, on m’interrogea sur le pays d’où je venais,
poser sur mon front. Je la serrai. Je me réveillai. sur la durée de mon séjour; on me rappela mon
Je sentais encore cette main. Hallucination, passage de l’an passé sur quoi tout le monde
bien sûr... semblait fort bien informé. Et l’on servit des
Je retrouvai l’aveugle O., il m’attendait devant gâteaux. Cérémonie profane, en apparence insi
le temple désormais achevé, en haut de la butte, gnifiante. Mais on m ’invita à revenir le soir à
et complété à sa droite par une chapelle où 6 heures pour assister à la prière.
officiait A. Lama, son père. Tous deux me A. me pria de venir à son domicile, avant la
reçurent avec un élan fraternel. O. m’avait, prière du soir, vers quatre heures. L’aveugle et
dit-il, fréquemment visité en songe. Mais il arrive son ami m’attendaient sur la colline à trois heures
à bien des gens de voir en rêve leurs amis. On et demie, pour me conduire. C’était une mai
me fit savoir que les autorités de Bhutia Busty sonnette en bois, non loin du monastère, très
(le supérieur et le secrétaire général étaient en pauvre mais propre, barrant l’entrée à la boue
pèlerinage) m ’attendaient le lendemain matin, ambiante par une planchette qu’il faut franchir
afin de me recevoir comme visiteur dans le en levant haut la jam be. Une famille de cinq
temple même, selon l’usage, au moment où s’y enfants de trois à dix-huit ans. Une mère encore
trouvent réunis pour la prière tous les moines, assez jeune, respirant la bonté dans ce foyer
ainsi que les big lamas, Thibétains réfugiés d’affamés. C’est dans la chambre du jeune O.
M es contacts avec des lamas thibétains
qu’on me reçut. Elle tenait lieu de chapelle. présenta et j ’échangeai le même salut de frater
Comme tous les habitats de lamas, elle com nité. O. Lama, pour la première fois de sa vie
portait à droite une natte pour la prière, la de jeune moine, était admis à cette cérémonie.
méditation et le sommeil et, au fond, l’autel Le rimpotché, c’est-à-dire le « vénérable », me fit
avec ses statuettes, le riz de propitiation, les asseoir à l’européenne, sur le divan, tandis que
images, les chapelets, les cierges, les bâtonnets le supérieur, entouré de cinq ou six lamas,
d’encens et de menus souvenirs. On avait préparé s’asseyait à l’indienne, sur le sol.
pour moi l’unique fauteuil de la maison. Des Certains étaient munis d’instruments de musique :
chaises étaient rangées le long de la paroi. On un grand tambour, sorte de calebasse tendue
m’annonça que l’abbé, supérieur du couvent, de de peau, une cymbale, deux trom pettes, une
retour, viendrait ici tout à l’heure afin de me trompe, longue d’un mètre cinquante.
conduire lui-même au temple. C ’était un homme La pièce était exiguë, peut-être trois mètres sur
élancé, à longue barbe effilée de mandarin, aux deux et demi, éclairée par une petite fenêtre à
grands yeux largem ent ouverts. Il arriva flanqué travers laquelle on apercevait les montagnes de
d’un interprète qui avait appris l’anglais en l’Assam et du Thibet. L’autel était encombré
quelques semaines d’exil. . Selon l’usage, il d’une masse de choses; quantité d’images, de
m’offrit un de ces châles de soie qu’échangent statuettes, des pâtes sacrées, des chapelets, un
au Thibet le lama et le visiteur à chaque occasion. moulin à prières en papier, tournant sous l’effet
On le reçoit des deux mains, cérémonieusement, de l’air chaud que dégageait une chandelle, des
et on le pose aussitôt sur les épaules. Nous par livres thibétains, des atours de cérémonie, des
tîmes par l’étroit sentier boueux qui descendait bibelots rutilants, un bric-à-brac éclatant de
rapidement vers l’esplanade, passant devant la couleurs vives. Le crépuscule venait. Une
crasseuse cabane commune des lamas céliba ampoule nue nous éclairait.
taires (ils sont l’exception; seuls les hauts gradés Le rimpotché m ’offrit des bonbons et se fit
et les réincarnés dem eurent dans la chasteté et expliquer, carte à l’appui, où était la France
le célibat). dont on ignorait tout. Il s’étonna de la rapidité
des avions. Mais ce n’était nullement pour satis
LA PRIÈRE DU SOIR faire une légère curiosité qu’il m’avait admis au
rite qui allait suivre.
Je pensais que nous retournerions au temple. La cérémonie commença. Je ne dirai rien du rite
Mais ses portes étaient cadenassées. Le supérieur lui-même, il est secret. J ’indique simplement
m’invita à gagner l’étage, par un escalier étroit. qu’entre des phases de propitiation se situent
En haut, des serviteurs se précipitèrent pour nous des psalmodies du chœur portant sur des textes
aider à nous déchausser, puis nous menèrent à que le rimpotché, dirigeant l’office, suivait sur
la chambre du prem ier des big lamas réincarnés, des feuillets thibétains. Ces récitations liturgiques
celui qui le matin m’avait accordé si peu étaient d’instant en instant coupées par des inter
d’attention. On écarta la portière. Il était ventions musicales, la musique la plus extraordi
assis à l’indienne sur son divan, rasé, épanoui, naire, la plus impressionnante que j ’aie jamais
me souriant. Le second big lama était accroupi perçue. Musique et psalmodies allaient agir sur
à ses côtés. L’abbé entra le prem ier et, levant moi comme un « réveilleur».
très haut les bras, il s’inclina jusqu’à terre devant
l’autel. Puis il se tourna vers le big lama ou CE QUE J’AI RESSENTI
rimpotché et, par trois fois, le salua de même,
front contre terre. Ensuite, il s’approcha de lui, Imaginez ce que peut donner un chœur
cogna le haut de son front contre celui du maître, d’hommes répétant dix, vingt, trente fois une
lequel lui imposa la main sur le front. Puis il me formule brève, un mantra. Et, dès qu’ils
Les civilisations disparues
s’arrêtent, aussitôt éclatent, retentissent dans que j ’avais sollicitée et à assister aux rites
un espace exigu, le roulement violent d ’un aussi souvent que je le souhaiterais.
tambour, les coups de tonnerre de la cymbale Je ne crois pas que j ’aie jamais passé une nuit
et puis le son vibrant, hurlant, de la trompe, qui aussi sereine, aussi heureuse. Lorsque, le len
monte, monte, monte encore, s’arrête et tout à demain, bien avant l’heure, je descendais les
coup jette un dernier cri, strident, effrayant ou derniers lacets du chemin qui débouche sur
merveilleux, pour retom ber abruptem ent dans un l’esplanade du couvent, un des moines, le
silence qui vibrera longtemps encore. Je sentais serviteur personnel du rimpotché, guettait à
mes nerfs caressés, et tout à coup surtendus. Je l’étage et me fit signe du plus loin qu’il m’aperçut,
me haussai, me soulevai physiquement et, quand visiblement aussi heureux que moi. Il accourut
j ’étais à bout de tension, c’est ma tête qui à ma rencontre et s’informa de la façon dont
s’arracha de la nuque pour rentrer dans le corps j ’avais passé la nuit: c’était évidemment d ’une
avec le silence. importance que je ne soupçonnais pas encore.
Je lui dis mon impression. Il s’écria: «Alors
Un sourire incompressible s’étendait sur mon tout va bien!» et il me conduisit tout droit chez
visage. J ’avais les yeux fermés, comme toujours le «vénérable». La portière était ouverte. Le
quand j’écoute la musique, car ce n’était pas la rimpotché, accroupi seul sur le divan, me souriait.
curiosité qui im portait à cette heure. Mon souffle Alors commença un dialogue qui se poursuivit,
s’espaçait, et puis j ’aspirais et expirais au rythme entre deux tasses de thé salé à la thibétaine,
des sons. Intérieurem ent, ce fut comme un coup durant tout le reste de mon séjour, sur divers
de balai. Le son des « sept trom pettes » s’était points de doctrine; sur l’utilité du yoga qui n’est
emparé de moi. Des sons inarticulés qui vibraient qu’une méthode parmi d’autres; sur la vanité
au tréfonds de moi avaient remplacé toute des macérations et du régime végétarien que
pensée. Norm alem ent la cérémonie dure une condamne le bouddhisme du nord; sur la néces
heure, chaque matin, à 6 heures, chaque soir à sité de longues heures quotidiennes de concen
6 heures. A mon intention, le rimpotché, ce tration, au moyen d’une formule qu’il me remit
soir-là, la prolongea d ’une autre heure. Le copiée de sa propre main et me fit réciter sur-
supérieur s’était retiré discrètement, peu après le-champ; sur l’importance d’un nombre déter
les premières mesures. Je sortis de là étourdi, miné de récitations d’affilée (108 dans tel cas,
transporté. On me dem anda comment j ’avais selon une com putation thibétaine) facilitées par
supporté ce rite intolérable à certains. Je dis l’emploi d’un chapelet à gros grains bruns fort
ce que j ’avais ressenti, l’impression qu’il m ’avait analogue à celui de nos moines; sur la nécessité
élevé. On m ’assura qu’il agirait par la suite de d’avoir un lieu approprié com portant une sorte
plus en plus profondément sur moi, comme une d ’autel dont il me remit les éléments portant son
empreinte. Le rimpotché me congédia avec cachet (à l’encre rouge réservée aux seuls « réin
l’usuelle imposition des mains et un sourire carnés»); sur les heures les plus favorables à la
vraiment paternel. méditation: l’aube et le crépuscule; sur l’influence
des «démons» innombrables s’insinuant dans
MES CONVERSATIONS nos actes et nos dispositions physiques, etc.
Maintes fois, au cours de ces conversations,
En bas de l’escalier, l’un des lamas qui me lorsqu’il s’agissait pour lui de déterminer la ligne
reconduisait dans la nuit noire me dit de la de conduite de ma vie à venir ou de répondre
part du maître qu’il avait trouvé en moi un à mon désir de savoir ce que je pouvais espérer
homme de bonne volonté suffisamment préparé de ma volonté de progrès spirituel, le rimpotché
pour la suite, qu’il m’autorisait à revenir le len se mit en état de concentration; pour y atteindre,
demain matin pour la conversation tête à tête il s’aidait d’un léger bruissement qu’il produisait
M es contacts avec des lamas thibétains
en roulant entre les paumes les grains du cha m inent non seulement la vie quotidienne mais
pelet; puis, les yeux mi-clos et fixes, il se surtout l’évolution spirituelle que je souhaite de
consultait, dans le silence respectueux de la toutes mes forces. C ’est peut-être sous cette
petite assistance. On m’assura qu’il pouvait ainsi impulsion que j ’éprouve présentement le pressant
se transporter dans le passé comme dans l’avenir besoin de retourner à Darjeeling cet été, si faire
et sur n’importe quel point du globe. Et je puis se peut, afin de revoir celui et ceux dont je suis
dire aujourd’hui que, pour ce qui est au moins sans nouvelles depuis de longs mois, le maître des
des questions de faits qu’il m’avait ainsi postes de Darjeeling trouvant sans doute sus
annoncés, les événements — contre lesquels dans pecte, en ces temps d’incertitude militaire et
certains cas j ’ai lutté, parfois même farou politique, la correspondance qu’entretient avec
chement —lui ont donné raison. un haut lama thibétain un Parisien profane.
Mais l’essentiel n’était pas là. Suivant un vieil PAUL A RN O LD .
adage de l’Orient, ce n’est pas par des mots que
se transm ettent les vérités essentielles: «Celui
qui sait ne parle pas, celui qui parle ne sait pas. »
L’essentiel était dans les rites qui se succédèrent,
dans certains cas personnellem ent pour moi, afin
d’ouvrir les voies à ce qu’en O ccident on appelle
assez im proprem ent les initiations. Je ne me crois
pas autorisé à satisfaire des curiosités à la vérité
vaines, puisque seule la participation au rite
importe et agit. Il s’agissait, au milieu de réci
tations, les unes par le rimpotché seul, les autres
en chœur, de prières psalmodiées en thibétain et
en sanscrit, de purifier le récipiendaire par des
aspersions d ’eau ou de grains de riz, et par des
purifications physiques et l’ingestion d’ingré L IV H tS A C U N S U l 1t H
dients, le tout au son de la musique la plus
impressionnante ou la plus apaisante. Puis, à un Le Yoga tibétain et les Doctrines secrètes,
par le Dr. W .Y . Evans-Wentz {Librairie
m oment donné, le rimpotché, couvert d’un d'Amérique et d'Orient, 1938).
curieux bonnet à plusieurs faces et de couleurs Vie de Jetsun Miiarepa, édition nouvelle
claires, transm ettait par la voie de l’imposition par le Dr. W .Y . Evans-Wentz, (même éd.,
1933).
des mains certain courant dont l’effet immédiat
Le modernisme bouddhiste et le bouddhisme
n’apparaît pas nécessairement ou ressemble à une du Bouddha, par Alexandra David (Libr.
décharge électrique plus ou moins violente, mais F. Alcan, 1911).
qui surtout agit dans l’avenir en aidant le Initiations lamaïques, par Alexandra David-
Neel (Lib. Adyar, 1930).
disciple dans ses exercices de concentration et Essais sur le Bouddhisme Zen, par
dans la purification de sa vie consciente et D.T. Suzuki, 3 vol. (Albin Michel).
subconsciente. Je n’ai bien entendu pas à dire et Le Livre Divin, par Shri Aurobindo, 4 vol.
ne pourrais du reste encore mesurer la portée (Albin Michel).
Les Fondements de la mystique tibétaine,
exacte de «l’initiation» que j ’ai ainsi reçue. Il y par le lama Anagarika Govinda (Albin
faut de nombreuses années. Mais je ne serais pas Michel).
étonné s’il était démontré que ces instants et ce Carnet de pèlerinage, p a rle S w a m i Ramdâs
(Albin Michel).
dont ils m’ont chargé agissent à chaque carrefour Présence du bouddhisme, numéro spécial
de mon existence depuis ce temps-là, tandis que bilingue (Revue France-Asie, Librairie
se sont posées à moi des questions qui déter d'Amérique et d'Orient, 1959).
Les civilisations disparues
E a u -fo rte d e P h ilip p e B e rn a rd .
Sauts et sots sont périlleux...
Ambrose Bierce Une nouvelle d'hum our noir
Quel est le plus long chemin d ’un point à un autre?
J E A N T A R D IE U .
OU LES RAILS DE LA GRACE
« On devait pendre Jérôme Bowles, dit le gentleman appelé Swidler,
L ’humour le vendredi neuf novembre, à cinq heures de l’après-midi.» La
cérémonie devait se passer à Flatbroke 1 où il se trouvait alors en
est la dernière prison. Jérôme était mon ami, et, naturellement, je ne partageais
pas l’opinion du jury en ce qui concerne la gravité du délit d’avoir
tué un Indien qui ne lui avait rien fait. Depuis le verdict, j ’étais
cigarette. intervenu de mon mieux auprès du gouverneur de l’État en vue
d’obtenir la grâce de Jérôme. Mais j ’avais contre moi l’opinion,
( Irène 11a moi r ) en partie par entêtem ent pur et simple, en partie aussi à cause de
l’installation récente d’écoles et d’églises qui avaient perverti
l’ancien sentiment de solidarité de la Frontière. Je n’en avais pas
moins persévéré dans mes efforts, et, le matin même du jour de
l’exécution, le gouverneur m’envoya chercher, me déclara qu’il
ne voulait pas être dérangé pendant tout l’hiver par mes récri
minations, et il me tendit le docum ent qu’il m’avait déjà refusé si
souvent.
Armé de ce précieux papier, je volai jusqu’au télégraphe pour
envoyer une dépêche au shérif de Flatbroke.
L’opérateur fermait le bureau à triple tour et mettait les volets.
J’eus beau plaider; il me répondit qu’il allait voir la pendaison
et qu’il n’avait vraiment pas le temps d ’envoyer mon télégramme.
Il faut vous dire que Flatbroke est situé à vingt-cinq kilomètres
1. « R aid e c o m m e u n p a sse -la c e t *>. (N o te d u tra d u c te u r).
Tu ne voudrais pas montrer
à un ami comment tu fais
le saut périlleux, non? La littérature différente
de là. J’étais alors à Swan Creek, capitale pas me laisser passer. Il ne pouvait pas aller moins
de l’État. vite. Si bien que nous marchions l’un à côté de
L’opérateur étant inexorable, je courus au l’autre. Le ciel était nuageux, le temps maussade
chemin de fer pour savoir dans combien de temps pour la saison. Les rails s’allongeaient devant
il y aurait un train pour Flatbroke. L’employé, nous, entre la rangée double des poteaux télé
froidem ent malicieux et poli, me communiqua graphiques, qui, rigidement semblables à eux-
que tout le monde, au chemin de fer, ayant reçu mêmes, se rejoignaient à l’horizon. A gauche
congé à l’occasion de la pendaison de Jérôme comme à droite, c’était la monotonie démora
Bowles, était parti par le train précédent; il n’y lisante de la prairie jamais interrompue. Je n’y
avait pas de départ prévu jusqu’au lendemain. pensais guère, d’ailleurs, mon état d’exaltation
J’eus beau me m ettre en colère, l’homme impas me garantissant de l’influence déprimante du
sible me fit sortir, ferm ant les grilles derrière paysage. N ’allais-je pas sauver la vie de mon
moi. ami, rendre un tireur d’élite à la société? Non!
Comme l’éclair, j ’allai comm ander un cheval au je songeais à peine au Jim dont les talons écra
relais le plus proche. Mais pourquoi prolonger saient le gravier derrière moi. Mais il jugea utile
le mémoire de mes déceptions? Dans tout Swan de me lancer, sentencieux, et, je le crus du moins,
Creek il n’y avait pas une seule monture à louef. m oqueur: «Fatigué?» Bien sûr, je l’étais, mais
Elles avaient toutes été retenues depuis des je serais mort plutôt que de le confesser.
semaines pour conduire des personnes assister Nous avions de cette façon rapide atteint environ
à la pendaison. Du moins, on me le dit. (Je sais la moitié du parcours en beaucoup moins que
à présent qu’il s’agit d ’une conspiration scélérate la moitié des sept heures et j ’étais en train de
qui visait à vaincre tout désir de charité. La trouver mon second souffle, quand Jim, de
nouvelle de la grâce, en effet, s’était répandue.) nouveau, brisa le silence: «Tu sautais dans un
Il était dix heures. Il ne restait que sept heures cirque dans le temps, non? »
pour parcourir à pied les vingt-cinq kilomètres. C’était vrai. Naguère, dans une saison de
J’étais bon m archeur et vraiment furieux. Sans dépression financière, je m ’étais mis les jambes
aucun doute, je pouvais couvrir la distance et dans l’estomac - j ’avais monnayé mes talents
arriver à Flatbroke, et avec une heure d’avance, d’athlète. Ce n’était pas un sujet plaisant, et je
encore. Le mieux était de suivre le chemin de fer, ne répondis rien. Mais le Jim persista:
droit comme une ficelle tendue, qui traversait « Tu ne voudrais pas m ontrer à un ami comment
la prairie plate et nue, alors que la grand-route tu fais le saut périlleux, m aintenant, non?»
faisait un coude et passait par une autre ville Intolérable, son ton moqueur. Évidemment, il me
avant d ’atteindre le but. croyait « fini»; aussi, prenant un élan très court,
J’attaquai le parcours comme un Modoc prend je me frappai des deux mains sur les cuisses et
le sentier de la guerre. Cinq cents mètres plus j’exécutai le plus joli saut périlleux jamais réussi
loin, je tombai sur le «Jim Peasley», comme sans tremplin.
on l’appelait à Swan Creek. Jim est un incor Je me redressai. La tête me tournait encore,
rigible farceur. Tous ceux qui le connaissent quand je sentis le Jim partir en avant tout en
l’adorent et le craignent en même temps. Il me me faisant pivoter sur moi-même, si fort qu’il
dem anda si j ’allais, moi aussi, « voir le spectacle ». m’envoya presque hors de la voie. Un instant
Mieux valait feindre; j ’acquiesçai. Mais je ne dis plus tard, il avait bondi au loin, par-dessus mon
rien de mon intention d ’interrom pre la repré épaule, comme s’il venait de réussir un tour très
sentation. Ce serait une bonne leçon pour le Jim intelligent en prenant ainsi la tête du peloton.
de faire vingt-cinq kilomètres pour rien! N ’em Moins de dix minutes après, je le rattrapai. Mais,
pêche, j ’aurais autant aimé le voir m archer rien à dire, le gaillard savait m archer! En une
devant ou, alors, m archer moins vite. Il ne voulait demi-heure, je le dépassai et j ’allai si bien qu’au
Sauts et sots sont périlleux.
bout de l'heure il n’était plus qu’un point noir Quand le train de plaisir revint de Flatbroke,
derrière moi, assis sur le rail, et visiblement les voyageurs eurent droit à une petite histoire
sur les genoux. dont je faisais les frais. C’était juste ce dont ils
Délivré de M onsieur Peasley, je me remis à avaient besoin pour les égayer un peu après le
penser à mon pauvre ami dans sa prison de spectacle. Car mon saut périlleux avait rompu
Flatbroke. Il me vint à l’esprit qu’on pouvait le cou de Jérôme Bowles, à onze kilomètres
très bien, sous un prétexte ou un autre, avancer de là.
l’heure de l’exécution. Je connaissais l’animosité A M B R O S E B IE R C E .
du comté contre lui. Je n’ignorais pas non plus
que beaucoup de monde venait de loin et souhai (T ra d u c tio n d e M ic h e l C h re stie n ).
tait repartir à temps pour être chez soi avant la
tombée du jour. De plus, j ’étais forcé d’adm ettre
que cinq heures de l’après-midi c’est bien tard
pour une pendaison.
Torturé par ces craintes, je me pressais, incons
ciemment, jusqu’à me m ettre à courir, ou
presque. Je défis mon veston, le jetai, ouvris mon
col, déboutonnai mon gilet. Et pour finir,
soufflant et fumant comme une locomotive, je
bondis parmi la petite foule de flâneurs aux A M B R O S E BIERCE
abords de la ville et je brandis finalement la
grâce de Jérôme Bowles au-dessus de ma tête, C ontem porain de M a rk Tw ain, Bierce
ne fut trad uit pour la prem ière fois
en hurlant: « Coupez la corde, coupez la corde! » qu’en 1 9 3 7 : « A u x lisières de la
Puis, comme tout le monde ouvrait de grands m o rt» , à la Renaissance du Livre.
yeux incompréhensifs et que personne ne disait En fa it c’est seulem ent vingt ans plus
tard, en 1 9 5 7 , q u ’il fut véritab lem ent
rien, je trouvai le temps de regarder autour de
découvert avec la publication chez
moi, surpris de la familiarité étrange du décor Grasset de « M o rts violentes»,
de la ville. Comme je regardais, les maisons, les «H isto ire s im possibles». Ces nou
rues et tout semblaient avoir opéré un tour entier velles dem eu ren t des échantillons
sans défaut de ce que l’hum our noir
d’aiguille de boussole; comme quelqu’un qui peut proposer de plus grinçant et de
s’éveille d’un rêve, je me retrouvais au milieu plus concerté.
de scènes familières. Pour appeler les choses par A m brose Bierce, de nationalité a m é
leur nom, j ’étais à Swan Creek aussi vrai qu’il ricaine, est né dans l’Ohio, à M eigs
County, en 1 8 4 2 . Son père est un
fait noir la nuit. pauvre ferm ier, doté de neuf enfants.
Par la faute de Jim Peasley. Dès sa plus tendre enfance, Bierce
se m et à haïr la fam ille et la pau
vreté. Son prem ier em ploi civil :
Cette ingénieuse crapule m’avait fait faire le saut gardien de nuit (m ais il passe son
périlleux pour m ’induire en erreur: il m’avait temps à écrire); son second: chercheur
poussé, il m’avait fait tourner sur moi-même, il d'or (m ais il ne trouve rien). Son
tro is iè m e : journaliste. La vie c o m
était parti dans la direction d’où nous venions m ence alors à lui sourire et, en 1 8 8 9 ,
afin de m’attirer sur la mauvaise piste. Le temps la publication de « Au cœur de la vie »
qu’il faisait, les deux lignes de poteaux télé lui apporte la gloire. Il en vivra
graphiques de chaque côté de la voie, la rigou jusqu'en 1 9 1 3 car tous ses livres
seront alors des succès.
reuse identité du paysage à main droite et à main (Sur l'œ uvre et la vie d'Am brose
gauche, tout avait contribué à m ’empêcher de Bierce, voir l'étude de Jacques
m’en rendre compte. Sternberg dans Planète 4).
La littérature différente
Comment perdre cent mille dollars par an
R obert B enchle y Une nouvelle d hum our social
Laissez-vous aller, crénom! Laissez-vous aller!
R.B.
OU LA CONFESSION D ’UN HOM M E D ’AFFAIRES
Il semble, en ces temps de littérature industrielle, qu’au nombre des
L 'hum our talents obligatoires de tout homme d’affaires compétent doive
figurer l’art de rédiger en langage clair et idiomatique un texte de
est le sourire mille mots où il soit question du degré de son efficacité et de la
façon dont il y est parvenu.
«L a route qui a mené notre affaire à la prospérité»; «Une
de la révolte méthode de classement des doubles qui représente une économie
de 10 000 dollars»; «L ’art d’augmenter son chiffre d’affaires»;
( André M ig u e l ) « Pourquoi vos crayons ne seraient-ils pas les mieux taillés du
monde?»; «Com ment écouler des stocks de marchandises au
Sahara», etc.: tels sont les titres mystérieux que rencontre l’huma
niste, lorsqu’il feuillette les périodiques commerciaux.
C’est à croire que le monde des affaires tout entier consacre ses
heures d’activité à la création d’une école de littérature introspective.
Mais l’ennui, avec ce genre d’écrivains, c’est qu’ils ont toujours
réussi. Et puis ils racontent un peu trop la même chose. Oh! au
début, ils ont bien quelques petites difficultés, c’est vrai: le manque
de coordination au Service central de Dactylographie, un embou
teillage de garçons de bureau dans la pièce où l’on met les boissons à
rafraîchir... Mais vous pouvez être sûr que tôt ou tard le Bien
triom phera et que le jeune employé à la vente décrochera la
commande qui rem ettra l’affaire sur pied. Ils n’ont pas l’air
d’avoir beaucoup d’imagination, ces rédacteurs de Confessions
commerciales. Ce q u ’il faudrait à cet art, c ’est un Strindberg du
Ce qu’il nous faut à nous,
hommes d’affaires à l’esprit pratique,
ce sont des actes et non des mots. La littérature différente
Commerce qui fasse état, noir sur blanc, des excellente façon de commencer la journée, dans
faits sordides de la Vie tels qu’ils se présentent la mesure où cela perm et à tout le monde d’être
réellement, et qui montre, en termes amers de occupé, ce qui, je m’en suis rendu compte,
réaliste cynique, que la qualité des gommes à contribue beaucoup à maintenir une apparence
encre n’est pas toujours celle qu’on dit, que les d’activité.
pièces comptables ne sont pas toujours les Personnellement, je ne suis pas ce qu’on appelle
modèles d’exactitude que l’on imagine, et que un patron irascible. La vue d’une sténo assise
l’ordre ne règne pas toujours autant qu’on dans l’attente de ce que je vais dire pour se
voudrait nous le faire croire derrière l’acajou précipiter dessus et en faire des hiéroglyphes
poli de la caisse. aurait plutôt tendance à me rendre nerveux. Je
Aussi, sans vouloir me prendre pour Strindberg, me dis qu’elle doit être en train de me com parer
aimerais-je lancer une fusée-pilote sur la planète m entalement aux autres hommes qui lui ont dicté
d’une littérature commerciale plus réaliste et des lettres, et de me reléguer dans la classe 5A,
coucher sur le papier, à ma façon impulsive et avec les pilotes professionnels et les arriérés
brutale, quelques observations sur « la façon dont m entaux1. Plus j’y pense et plus je deviens inco
notre Société s’arrange pour perdre cent mille hérent. Les minutes exactes d’une lettre dictée
dollars par an ». dans ces conditions, avec les processus mentaux
et autres phénomènes marginaux, donneraient à
C’EST A LA PORTÉE peu près ceci:
DE TOUTE SOCIÉTÉ « Bonjour, miss Poêle... Voulez-vous prendre
cette lettre, je vous prie... Pour la Compagnie de
Disons pour comm encer que tout ce que nous Sidérurgie et d’Outillage Nicpo Drop, Schenec-
avons réalisé au sein de notre entreprise est à la tady — vous savez certainem ent comment ça
portée de n’importe quelle société. En effet, ce s’écrit, voyons, miss Poêle, hi! hit hi! Donc la
n’est pas que nous ayons des talents particuliers Compagnie de Sidérurgie et d’Outillage Nicpo
en matière d’organisation: nous nous sommes Drop, Schenectady, New York... Messieurs...
simplement contentés d’apprendre tout ce euh... (moment où l’on joint les mains en regardant
qu’enseigne la pratique journalière du commerce, le plafond d'un air pensif). En réponse à votre
de le reporter sur des graphiques et de le classer honorée du 17 courant, nous aimerions vous faire
en triple exemplaire dans nos dossiers. Après savoir... euh... (j’aurais dû réfléchir à ce que j ’allais
quoi nous avons tout oublié. dire avant de me mettre à dicter cette lettre), nous
La meilleure façon d’initier le lecteur au secret aimerions vous faire savoir que... euh... Mais où
de la médiocrité de notre organisation commer est donc la lettre de M. Mellish, miss Poêle?...
ciale est encore de décrire une journée type, Celle où il est question des pièces moulées... Oh!
telle qu’elle se déroule ordinairement dans nos tant pis! Je vois à peu près ce qu’il y avait
bureaux. Ne me croyez pas poussé par l’envie de dedans... Mais, voyons, où en étais-je?... Ah! oui,
me vanter: c’est simplement pour m ontrer aux que M. Mellish nous a dit avoir vu le gear-
milliers d ’hommes d ’affaires organisés qui chem ent — je veux dire le chargement (mais
s’adonnent à la littérature que quelque part, au qu’est-ce que j'ai donc? Cette fille doit me
sein de tous les miasmes du succès, luit un rayon prendre pour le dernier des crétins)... nous a dit
d’inefficacité précurseur de temps meilleurs. avoir vu le chargement en question sur le quai
de la gare des Cataractes de Miller, et qu’il
L’HEURE DU CO U RRIER — euh... ah... oum... (d’ici une minute, elle va
Dans notre maison, la première partie de la 1. P o u rq u o i les p ilo tes? N o u s laissons à B en c h ley l’irre sp o n sa b ilité d e
matinée est consacrée au courrier. C’est une ses p ro p o s, à laq u elle, d ’ailleu rs, il te n a it ferm em e n t. N.D.L.R.
C om m ent perdre cent m ille dollars par an
s ’endormir sur sa chaise. Je suis sûr qu’elle ira rajustée. Merci, j ’ai tenu compte de votre remarque. »
raconter aux autres employés qu’elle vient de Dès que j ’ai reçu une copie de sa réponse, nous
prendre une lettre sous la dictée de quelqu’un de échangeons un signe de tête courtois et retournons
huit ans d’âge mental)... Nous pourrions par à nos occupations respectives. Cela n’a guère
conséquent, virgule... Mais qu’est-ce qui ne va pris plus d’une demi-heure et, si un litige sur
pas?... Ah! c’est que je n’ai pas dû term iner la venait à propos de ces négociations, nous en
phrase précédente... Voyons, qu’est-ce que j’ai possédons chacun le relevé complet. Au cas où
dit?... Ah! oui... Et que j’étais... ou, plutôt, qu’il aucun litige ne survient, le relevé nous en
était en bon état... euh, barrez-moi ça, je vous reste néanmoins. C’est pourquoi rien n’a été
prie (cette fille est tout bonnement en train de perdu — à moins que vous ne jugiez telle la
perdre son temps. J ’aurais plus vite fa it de lui demi-heure ainsi passée.
écrire tout ça avec des cubes d ’alphabet et de le
lui faire recopier ensuite)... en excellent état à cet L’HEURE DU DÉJEUNER D ’A FFAIRES
état... euh... à cette époque, je veux dire... non, à
ce moment-là, point à la ligne. C’est alors presque l’heure du déjeuner. Bref
« Nous nous trouvons, virgule, par conséquent, regard jeté à la pile de rapports d ’usine qui ne
virgule, dans l’incapacité de... Tiens, bonjour, me disent rien, étant donné que les chiffres sont
M. W atterly... J’en ai pour une minute. Je finirai illisibles (ils m’ont envoyé la dixième frappe),
ceci à un autre moment, miss Poêle... Merci. » inspection rapide des différentes paperasses sou
mises à mon approbation, courte lutte aux
L’HEURE DU MÉMO lavabos avec la bouteille de savon liquide qui ne
contient pas de savon liquide, et séchage complet
Une fois le courrier terminé, vient ce que nous de mes mains au moyen de mon mouchoir, la
appelons l’heure du mémo. Si vous n’avez aucune pénurie de serviettes en papier s’étant déclenchée
raison particulière de rédiger un mémorandum, tout au début de la matinée: me voilà prêt à
vous en dictez un qui fasse état du dénuement aller déjeuner avec le représentant de la Société
d’observation et de suggestion dans lequel vous des Inventions Eurêka qui veut nous vendre un
vous trouvez. Cela perm et des échanges d’idées système de distribution de colle centralisé (grâce
très stimulants, et aide également à épuiser la à ce système, toute la colle de bureau est entre
pile de formulaires bleus imprimés spécialement. posée dans une grande cuve que l’on met dans
Pour que vous compreniez mieux la façon dont l’office. Les prélèvements sur pinceaux indi
ce système fonctionne, je vais vous donner un viduels ne peuvent être effectués que sur
exemple typique. Supposons que mon associé demande approuvée par le chef de bureau).
entre et s’asseye au bureau en face du mien. Je Comme nous sommes tous les deux des hommes
m’aperçois qu’il est en train de perdre son épingle d ’affaires chevronnés, nous ne prenons que deux
de cravate. J’appelle alors une sténo: «Veuillez heures pour déjeuner. Nous n’ignorons rien des
prendre un mémo pour Mr. M acfurdle, je vous subtilités de l’« art de la vente ». Il est notoire que
prie. Objet: Épingle de cravate en train de glisser. la personnalité joue un grand rôle dans l’activité
Vous perdez votre épingle de cravate. » du vendeur. C’est pourquoi M. Ganz, de la
Dès qu’elle a fini de le taper, elle l’envoie à la Société des Inventions Eurêka, passe la première
secrétaire de Macfurdle, après avoir rangé le heure et les quarante minutes qui suivent à faire
double dans un dossier. Sur réception de mon valoir les «atouts de sa personnalité». Tout au
mémo, Marfurdle réajuste son épingle de cravate long de la bisque de tom ate aux croûtons et les
et appelle à son tour sa secrétaire. côtelettes premières de bœ uf en miroton, il met
« Mademoiselle, prenez ce mémo pour M onsieur donc en pratique les principes que professent
Benchley, s’il vous plaît. Objet: Épingle de cravate tous les manuels du Parfait Vendeur, et selon
La littérature différente
lesquels l’objet de la visite doit être subtilement bavarder ensemble dans une pièce, et ne veulent
retardé jusqu’à ce que ledit vendeur ait trouvé pas être dérangées.
l’occasion d ’en imposer à l’acheteur éventuel M ettons que le sujet de la conférence porte
par son amabilité et le charme de son sourire sur les cartons publicitaires destinés à être
(les autorités en matière d’efficacité du sourire placés dans les vitrines des magasins. Il s’agit
dans la vente citent l’exemple bien connu d’un de savoir s’ils doivent être en forme de parallé
camion entier de chapeaux hauts de forme de logramme ou de trapèze.
style 1897 qui s’est vendu par la seule persuasion Nous sommes quatre. Nous commençons par
d’un sourire); par sa connaissance du rugby; par faire sauter d ’un coup de dent l’extrémité de
son répertoire abondant d ’histoires drôles, et nos quatre cigares. Watterly a apporté une pile
l’aversion générale qu’il éprouve pour la nécessité d’échantillons de cartons publicitaires de formes
d’en venir à la raison désagréable de sa visite. diverses qu’il accroche au mur avec beaucoup
Le seul ennui avec ce système, c’est que je l’ai de difficulté, et dont il ne sera jamais question
tellem ent pratiqué moi-même que je sais par la suite. Il est également muni d’un certain
d’avance chaque mot qui va suivre, et que je nombre d’idées sur la Psychologie du Carton
peux deviner le moment précis où, à chaque publicitaire.
étape de la conversation, il va faire un pas en « Je crois, commence-t-il, que nous touchons là
direction du but. Car je sais très bien qu’il ne un problème capital. Car le succès de la vente
pense, en s’efforçant de me distraire, qu’à me dans le Middle-West en dépend peut-être. Pour
vendre un Système de Distribution de Colle moi, le problème se pose de la façon suivante:
Centralisé Eurêka, et qu’il sait que je le sais, de quelle sera la réaction rétinienne de l’acheteur
sorte que nous passons une heure trois quarts à éventuel à la vue d’un carton en forme de trapèze
faire croire au maître d’hôtel que nous sommes placé dans une vitrine? En partant du fait bien
deux vieux amis en train de faire un déjeuner connu en psychologie appliquée que l’acheteur
désintéressé. moyen (rappelons au passage l’influence crois
sante qu’exerce la lecture des romans policiers
Pendant les quinze dernières minutes, nous sur l’outillage conceptuel de nos concitoyens),
parlons affaires, et je promets de soulever la amené dans une pièce aux volets clos et à qui
question au prochain conseil d’administration on crie soudain: «Trapèze!» après lui avoir
(avec la restriction mentale que, moi vivant, desserré la cravate, réagit à la deuxième partie du
jamais un système de distribution de colle mot par une série d’associations où prédominent
centralisé ne sera installé dans nos bureaux). les notions de Fortune, de Valeurs, de Richesse,
etc., nous arrivons à la conclusion évidente
L’HEU RE D E LA CONFÉRENCE que sa réaction rétinienne à la vue d’un carton
en forme de trapèze placé dans la vitrine d’un
Il est alors deux heures et demie, et il faut que magasin va être...
je me dépêche d’aller à une conférence. Nous — Pardon de t’interrompre, George, dit
avons deux sortes de « conférences ». La première Macfurdle qui vient de trouver des tuyaux sur la
est celle à laquelle le garçon de bureau fait Distribution dans un livre intitulé « le Vendeur
allusion lorsqu’il dit au candidat à un emploi Universel», mais je ne crois pas qu’il soit
que M. Blevitch « est en conférence ». Ce qui nécessaire d’étudier la psychologie de la chose
signifie que M. Blevitch est occupé à lire le avant d’avoir exposé dans tous ses aspects prin
journal, et que, à part ça, il n’a rien de spécial à cipaux la théorie de la Répartition des zones
faire. L’autre sorte de « conférence » est plus sur lesquelles nous allons opérer. Si nous
authentique dans la mesure où trois ou quatre pouvions faire un graphique où figureraient à
personnes sont effectivement en train de l’encre rouge les commerces de détaillants, et à
Com m ent perdre cent m ille dollars par an
l’encre verte les exploitations des sous-traitants, Elle explique également la raison pour laquelle
le problème des étalages pourrait alors être nous autres, hommes d’affaires matérialistes,
envisagé dans cette perspective, du moins pour éprouvons si peu de sympathie pour les organi
la région qui nous intéresse. Le problème psycho sations visionnaires du type de la Société des
logique ne vient donc que beaucoup plus tard, Nations. Le président Wilson avait raison à sa
et encore en supposant qu’il se pose. Sur ce façon, mais il était trop académique. Ce qu’il
graphique, nous verrions par conséquent les nous faut à nous, hommes d’affaires à l’esprit
zones de répartition du Pouvoir d’Achat, à partir pratique, ce sont des actes et non des mots.
desquelles nous pourrions déduire...
— Un instant, Harry, intervient Inglesby, R O BER T BENCHLEY.
permets-moi de t’interrom pre une seconde. Ce
système de graphique est parfait lorsqu’il s’agit ( Traduction de Jacques Siernberg).
d’écouler des produits que le public connaît déjà
à travers d’autres marques, mais, en ce qui nous
concerne, le problème est différent. Il nous faut,
pour commencer, estimer la Dem ande du
Consommateur en termes d ’unités d ’un dollar et
quart, et organiser ensuite la structure de notre
système de vente en fonction de ces prémisses.
Si j ’ai la moindre connaissance de la nature
humaine — et il me semble tout de même
qu’après quinze ans passés dans le fer affiné je
devrais comm encer à en connaître un bout —, les
habitants de cette région représentent un courant
commercial tout à fait différent de... »
ROBERT BENCHLEY
DES ACTES, RIEN QUE DES ACTES!
Un jour, pendant la dernière guerre,
J’en profite alors pour entrer en lice et un sergent de la R.A.F. aborda
l'h um o riste am éricain Robert Benchley
enfourcher mon dada favori, l’influence dans un bar et lui déclara sans
qu’exerce le Gulf Stream sur le commerce préam bule qu 'il n'aim a it pas ses
régional, puis nous répétons tout ce qui a été œuvres. Benchley répliqua qu 'il avait
lui-m êm e des m om ents de cloute. Le
dit précédemment. Après quoi, nous recom sergent lui expliqua alors qu'ayant
mençons. Au fur et à mesure que les répétitions fa it le voyage d'A frique à bord d'un
s’accumulent, le ton de la conversation monte avion de com m erce, il avait été
et la pièce se remplit de plus en plus de fumée obligé de do rm ir sur des sacs
contenant les éditions d'outrem er des
de cigare. Nous en venons finalement à la œuvres de Benchley. Le personnage
décision de nous réunir de nouveau le lendemain ajouta q u ’en arrivant en vue de la
après-midi, chacun étant censé « repenser au Sicile, il éta it si courbaturé qu'il avait
préalable le problème et préparer un compte souhaité ne plus jam ais entendre pro
noncer le nom de Benchley. « Faites
rendu de ses opinions». donc un jour l'expérience vous-mêm e,
Sur ce, la journée se termine. Elle n’a rien eu de conclut-il. Vous verrez que vos
bien remarquable, comme le lecteur sera le histoires n'ont rien d'am usant lorsqu'il
s’agit de do rm ir dessus. »
premier à le reconnaître. Pourtant, elle révèle le Entre 1915 et 1946, Benchley
secret de tout ce qui n’a pas été réalisé dans composa plus de m ille histoires qui
notre société l’année passée. ne sont pas faites pour les endormis.
La littérature différente
Nos amis ailés
Philip M acDonald Illustrations originales de Carzou
Cui, cui, cuit...
L.P.
C ’est à deux auteurs anglais qu’il UN JOLI JOUR D ’ÉTÉ...
appartient d’avoir traité, avec le
plus de force, le thème, inattendu L’implacable soleil d’août déversait sur la campagne son or lumineux
à première vue, des oiseaux terribles. et pâle. Sur la hauteur dominant la contrée, la minuscule automobile
Avec «Les Oiseaux», Daphné du
M aurier a retenu l’attention du
avait l’air plutôt d’un insecte que d’une machine. Elle ressemblait
cinéaste Alfred Hitchcock. Quant à à une abeille de Broddingnac qui, les ailes repliées, se serait posée
la nouvelle fantastique que nous pour somnoler un moment sous le soleil torride.
publions, elle est inattendue sous la A côté de la voiture se tenaient un jeune homme et une jeune fille.
plume de son auteur: Philip Mac La robe de la jeune fille était soyeuse et légère. Les vêtements du
Donald, en effet, a écrit une quaran jeune homme, en dépit de sa grâce et de son allure, révélaient
taine de romans policiers. éloquemment la province, l’emploi rempli consciencieusement dans
Nul artiste n’était mieux préparé que la cité de Londres, et la façon dont il avait acquis son auto-abeille:
Carzou à illustrer cette nouvelle. en la payant par petites tranches indéfiniment renouvelées, et bien
Né à Paris, le 1" janvier 1907, il est
un des peintres de notre temps qui a au-dessus de sa valeur réelle.
fait entrer le fantastique dans ses La jeune fille ne portait pas de chapeau, et sa tête aux cheveux
toiles : ses personnages, ses paysages, courts luisait dans les rayons du soleil. Elle n’avait pas trop chaud
ses architectures métalliques sont malgré la grande chaleur de l’après-midi, cela se voyait. Le jeune
mystérieuses et envoûtantes. Ses homme, dans son veston de tweed, ses épais pantalons de flanelle,
expositions récentes ont remporté son col trop serré par une cravate qui ressemblait à celle d’un collège
un éclatant succès : « Venise » en célèbre, avait chaud, très chaud. Il enleva son chapeau.
1953, « L ’Apocalypse » en 1957, — Ouf! dit-il, fait-il assez chaud pour toi, Vi?
et, au mois de juin de cette année,
«Lumières d’été», à la Galerie — C ’est un régal, répondit-elle, et, les yeux grands ouverts, elle
David. Elle a révélé un Carzou regarda en bas et alentour. Où sommes-nous, Jack?
moins sombre et moins angoissé. Le jeune homme continuait à souffler et à s’éponger. Il dit:
— Du diable si je le sais; je ne m’y retrouve plus depuis cette grande
place de village. Qu’est-ce que c’était donc?
J ’étais en train d ’écouter
les oiseaux, et... La littérature différente
— Greyne ou quelque chose de ce genre, dit la bras, presque sauvagement et il entendit mur
jeune fille distraitem ent. Son regard fixait main m urer sèchement un « chut ».
tenant à sa droite le bas de la colline, où luisait, Il se remit sur ses jambes, pour la trouver debout
à travers l’or du ciel, le toit d ’émeraude d’un bois en face des arbres, sa tête dorée portée en avant,
touffu. Il n’y avait pas le moindre souffle d ’air, tout son corps tendu comme celui d’un sprinter
même pas sur ce sommet, et le vert des feuilles attendant la détonation du pistolet.
s’étalait lisse et immobile. Comme, surpris, il essayait de se placer à côté
Le jeune homme remit son chapeau. d’elle, elle dit:
— Si nous repartions, ça vaudrait peut-être — Écoute... des oiseaux! As-tu jamais rien
mieux, dit-il; tu t’es assez dérouillé les jambes? entendu de pareil? Sa voix était un murmure
— Oh! non, pas encore, Jack, ne partons pas étouffé, bien que clair.
encore! Il ne vit rien. Il contemplait avec mauvaise
Elle posa les doigts sur la manche du jeune humeur l’herbe sous ses pieds, tout en frottant
homme. A l’un de ces doigts scintillait une l’endroit où la jeune fille l’avait frappé de son
bague clinquante. soulier.
— Ne partons pas encore, Jack, répéta-t-elle.
Et la moue qu’elle esquissa en se tournant vers Il lui sembla qu’une heure s’était écoulée avant
son compagnon suffisait à justifier l’existence qu’elle bougeât. Mais à la fin elle se retourna.
de la bague. Il avait encore sa main posée sur le bras frappé,
Il glissa un bras autour des minces épaules, il comme si vraiment il avait mal. Par en dessous,
pencha la tête et embrassa amoureusem ent les il l’observait en cachette. Il vit l’étrange regard
lèvres rouges. de ravissement la quitter, et le petit visage, une
— Comme tu voudras, Vi, qu’est-ce que tu veux fois de plus, rendu à lui-même: vif et joli. Il vit
faire? les yeux bleus s’élargir soudain au souvenir de
Et regardant autour de lui, dégoûté: ce qu’elle avait fait...
— Nous asseoir ici, et rôtir sur cette herbe Puis des bras doux et chauds entourèrent son cou
poussiéreuse? et lui firent baisser la tête. Serrée contre lui, sur
— Bêta, fit-elle en s’éloignant de lui. Elle indiqua la pointe des pieds, elle l’étouffait de baisers
du doigt la toiture verte. C’est là que je veux contrits.
descendre, dans ce bois, rien que pour voir à Aux paroles de repentir dont elle entremêlait
quoi ça ressemble. Je n’ai pas été dans un vrai ses caresses, il répliqua:
bois depuis les avant-dernières grandes vacances, — Jamais tu n’avais fait une chose pareille
quand j ’étais à Hastings avec Efy... Allons-y! auparavant, Vi.
Je parie qu’il fait délicieusement frais là, en bas... — Non, dit-elle, et jamais plus je ne recom
Cette dernière phrase flotta jusqu’à lui car déjà mencerai! Vraiment, Jack, mon chéri!... C’est...
elle avait quitté la route étroite et commencé à C ’est... Un nuage passa dans ses yeux bleus.
dévaler, sur une herbe courte et drue, les premiers C’est... je ne sais vraiment pas ce qui m’est arrivé.
mètres de la pente de la colline. Glissant et J’étais en train d’écouter les oiseaux... et... et...
butant, il la suivait. Quelques mètres plus bas, je ne t’ai absolument pas entendu jusqu’à ce que
sur le plateau doucem ent incliné où commençait tu ries. Je ne sais pas ce que c’était, mais il m’a
le bois, il la rattrapa. Sa course trébuchante semblé que je devais continuer à écouter ce que
s’acheva dans une cabriole imparfaite et invo ces oiseaux... comme si c’était, c’était mal
lontaire qui l’étala aux pieds de la jeune fille. Il d ’écouter n’importe quoi d’autre... Oh! je ne sais
s’assit, éclatant de rire. Avec une soudaine sur pas.
prise, la plus grande qu’il eût éprouvée dans sa Le petit visage était troublé et les yeux désespérés
courte vie, il sentit un petit pied le frapper au devant l’impossibilité de s’expliquer. Mais la
Nos amis ailés
bouche avait repris sa moue. Le jeune homme extérieure des arbres. Le jeune homme, un peu
l’embrassa. Il rit. préoccupé par la bizarre attitude de sa compagne,
— Drôle de gosse, plaisanta-t-il, et glissant son et plus qu’accablé par la chaleur vraiment anor
bras sous le sien, il se dirigea vers la première male du soleil, eut l’impression de passer d’un
rangée d ’arbres. De sa main libre, il se tâta déli seul pas de l’enfer au paradis. Le soleil ne
catem ent la nuque. frappait plus implacablement la terre. Ici, sous
— Je ne serai pas fâché de trouver de l’ombre, le toit vert qu’aucun rayon ne perçait, mais
dit-il. Mon cou commence à me faire mal. seulement une douce, pénétrante et tendre
Ils continuèrent à avancer; les arbres étaient lumière, régnait une paix fraîche, qui le plongea
étrangement plus éloignés qu’ils ne l’avaient cru. instantanément dans une exquise béatitude. Mais
Ils ne parlaient pas, mais de temps en temps le la jeune fille frissonna légèrement.
mince bras nu de la jeune fille serrait le sien. — Oh... il fait presque froid ici, se plaignit-elle.
Ils étaient à dix pas de la lisière du bois quand Il ne comprit pas les mots. Tout autour et
la jeune fille s’arrêta. Il tourna la tête pour la au-dessus d ’eux, le pépiement et le chant qui les
regarder et constata qu’une fois encore elle était enveloppaient semblaient rattraper et absorber le
tendue de tous ses muscles; comme pour mieux son de sa voix.
entendre. Il se renfrogna, puis il sourit, puis de — Au diable les oiseaux! fit-il encore.
nouveau il fronça les sourcils. Il sentait quelque Ils avaient pénétré profondément dans le bois
part une étrangeté qu’il ne com prendrait jamais, m aintenant; regardant autour de lui, il ne vit plus
il le savait. Impression qui lui était odieuse, rien du plateau herbeux baigné de soleil d’où
comme à la plupart des hommes. Puis il découvrit ils étaient venus.
que. lui aussi il essayait d ’écouter. De nouveau il se sentit tiré par le bras. La jeune
Etaient-ce les oiseaux? Et soudain il rit. Car il fille montrait du doigt un lit de mousse épaisse
venait de com prendre qu’il s’efforçait d’entendre doucem ent incliné qui s’étalait comme un tapis
quelque chose qui depuis quelques minutes au pied d’un vieil arbre tordu. Ils se dirigèrent
n’avait cessé de remplir ses oreilles à tel point nonchalamment vers ce tapis et s’y assirent, le
qu’il avait oublié qu’il l’entendait. Il expliqua jeune homme se prélassant à son aise, la jeune
ceci à la jeune fille. Elle paraissait n’écouter que fille le dos raide, les mains croisées autour de
d’une oreille, et il faillit se fâcher. ses genoux repliés. S’il l’avait regardée, plutôt
Il se sentit tiré par le bras, et il ajusta son pas que la pipe qu’il était en train de bourrer, il
à celui de la jeune fille quand elle commença aurait vu de nouveau ce mouvement de sa tête
à avancer de nouveau. Il poursuivit l’exposé de en avant.
son thème, ignorant l’évidente distraction de sa Il n’acheva pas de remplir sa pipe. Le chant des
compagne. oiseaux continuait. Il paraissait s’amplifier au
— Comme au dancing, dit-il. Tu sais, Vi, on ne point de gaver toute la terre de son sifflement
perçoit jamais le bruit des pieds sur le plancher, désordonné. Le jeune homme comprit que,
à moins que par hasard on écoute, et quand on l’ayant consciemment attendu et entendu, il ne
écoute et qu’on entend cette espèce de piéti pourrait plus fermer ses oreilles à ce son; ce
nement, alors on sait qu’on n’avait jamais cessé son dont le volume qui semblait momentanément
de l’entendre. Tu vois. C’est ce qui nous est accru lui arrachait maintenant les nerfs et
arrivé avec les oiseaux. devenait intolérable. Il fourra violemment sa
Pour se faire com prendre clairem ent et pour pipe et sa blague dans sa poche, et se tourna
dominer le gazouillement et le habillement des pour dire à la jeune fille que plus vite ils
oiseaux, il parlait deux fois plus fort que d’habi s’éloigneraient de cet obsédant gazouillement
tude. Il s’en rendit compte, brusquem ent. mieux cela vaudrait.
Ils traversaient m aintenant les rangs de la ligne Mais les mots moururent sur ses lèvres car au
La littérature différente
moment même où il se disposait à partir, il perçut — C ’est lui que j ’entendais tout le temps. J ’ai
la décroissance de ce vacarm e. Il vit, plus calme pu n’entendre que celui-là
m aintenant, son irritation s’apaisant, que la jeune
fille était toujours aussi profondément absorbée. Une larme déborda et roula le long de la joue
Alors il se retint de parler. Le chant des oiseaux pâle. Le bras autour des épaules de la jeune fille
diminuait d ’instant en instant. Il sentit une som se resserra, et enfin elle se détendit. Son petit
nolence le gagner; une fois même, ce fut par une corps devint souple et s’appuya contre la force
brusque secousse qu’il s’arracha au sommeil. Il de son compagnon.
jeta un coup d ’œil de côté sur sa compagne: — Repose-toi tranquillement, chérie, dit-il. Sa
elle était toujours assise, rigide; sa pose atten voix tremblait un peu. Et il parlait tout bas,
tive n’avait pas varié. II chercha de nouveau sa comme un homme qui se sait dans un lieu saint
pipe et sa blague. et enchanté.
Les doigts fouillant ses poches, il se surprit Puis, à nouveau régna le silence. Un silence qui
écoutant à nouveau. Seulement, cette fois, il semblait une mort vivante autour d’eux. De
écoutait parce qu’il le voulait. Il n’y avait plus l’épaule du jeune homme s’éleva une petite
maintenant qu’un seul oiseau qui chantât. Et le voix étouffée qui s’efforçait de cacher son
jeune homme, en entendant ces notes liquides tremblement.
isolées dans leur perfection presque intolérable, — J ’ai... J ’ai... senti tout le temps... que nous ne
était étrangem ent conscient de la raison de sa devions pas... que nous ne devions pas être ici...
haine pour ce chœ ur sonore, presque discordant, Nous n’ajirions pas dû venir ici... Nous n’aurions
qui, quelques moments auparavant, avait failli pas dû... Il y avait une certaine panique dans
le chasser de ce charm ant abri: il avait été inca cette voix.
pable d ’entendre plus d ’une note isolée de ce Il prononça des mots rassurants. Pour chasser
chant dont il n’avait jusque-là réalisé l’existence la nervosité de sa compagne, il parlait d’une voix
que subconsciemment. forte et virile. Mais ceci ne réussit qu’à lui faire
Les notes pleines et profondes soudain s’étouf partager quelque chose de l’étrange inquiétude
fèrent, leur son brisé net presque à la manière qui possédait la jeune fille.
d ’un chanteur d ’opéra. Il n’y eut plus alors dans — Il fait froid, murmura-t-elle soudainement,
le bois que silence. Il dura pour ces jeunes gens son corps se serrant contre le sien. Il rit, d’un
de la ville un temps qui leur parut incalculable. rire faux, puis finalement:
Et alors, dans ce bassin de silence, tom bèrent — Froid, ne dis pas de bêtises, Vi.
une à une six notes perlées exquises, chaque — Mais si, dit-elle. Sa voix maintenant était plus
pause entre ces merveilles isolées étant deux fois naturelle. Allons-nous-en, ça vaut mieux, n’est-ce
plus longue que la précédente. pas?
Après la dernière de ces notes, profondes, variées, Il acquiesça: «Je pense que oui.» Il se secoua
d’une pureté de cristal, et cependant voilées comme pour se rem ettre sur ses jambes. Mais
d’inimaginables beautés, le silence retom ba; un une petite main saisit son bras brusquement, et
silence, non point chargé, comme le précédent, une voix murmura:
du vibrant pressentiment de la magie à venir, — Regarde, regarde.
mais annonçant le calme total de ce qui finit et C’était de nouveau sa voix, et bien qu’il ait légè
ne fut rien. Le bras du jeune homme entoura rement tressailli devant la brusquerie de son
doucem ent les minces épaules à moitié nues. geste, il sentit se dissiper un peu le vague, mais
Deux têtes se tournèrent l’une vers l’autre, et insupportable malaise qu’il éprouvait.
des yeux sombres plongèrent dans des yeux bleus. Son regard suivit la direction du doigt de la jeune
Les yeux bleus étaient remplis de larmes fille. Il vit sur le tapis de brindilles pourries et
contenues. Elle murmura: de feuilles brunes tom bant en poussière, au point
Nos amis ailés
précis où ce brun rencontrait le vert sombre de Mais il y avait bien d ’autres familles d ’oiseaux.
leur banc de mousse, un petit oiseau. Il y en avait de tout petits, et d’autres de la taille
Il se tenait sur ses pattes, comme sur de légers de moineaux, mais qui n’avaient pas le plumage
bâtonnets, et les regardait avec de petits yeux de ces derniers, et d’autres un peu plus grands,
brillants, par-dessus sa petite poitrine gras et d’autres encore deux ou trois fois plus grands.
souillette et colorée. Sa tête était penchée de Tous faisaient face au tapis de mousse et fixaient
côté. de leurs yeux brillants le couple allongé là.
— Sais-tu, dit la jeune fille dans un murmure, — Je n’ai rien vu de plus extraordinaire, dit le
c’est le prem ier que nous ayons vu. jeune homme, et...
Le jeune homme réfléchit un moment: Du coude, la jeune fille le fit taire. Il suivit le
— Diable, dit-il enfin, c’est ma foi vrai! Ils mouvement de sa tête et constata que le prem ier
regardèrent en silence. L’oiseau, en sautillant, visiteur était maintenant perché pour de bon sur
s’approcha. sa cheville. Il paraissait s’y trouver très à son aise.
— N ’est-il pas mignon, Jack! Son chuchotem ent Sa tête n’était plus penchée de côté. Elle était
était un rire enchanté. toute droite, de sorte qu’elle semblait en contem
— Voilà ce qui s’appelle un oiseau peu farouche, plation devant une jam be vêtue de soie.
dit le jeune homme doucem ent. Quel amour de Quelque chose, peut-être un murmure ou un
petit m endiant ! bruissement parmi les feuilles mortes du tapis
Elle dit, ses lèvres rem uant à peine: de ce sous-bois, détourna le jeune homme de
— Reste tranquille: si nous ne bougeons pas, cet étrange spectacle. Il leva la tête pour en voir
je crois qu’il viendra tout droit sur nous. un autre plus étrange. Spectacle peut-être plus
A peine avait-elle parlé que l’oiseau se rapprocha fascinant, mais d’une fascination différente. Les
en sautillant. M aintenant il était vraiment sur la oiseaux étaient plus près, beaucoup plus près.
mousse, à moins d’un centimètre de la pointe du Et ils formaient m aintenant en rangs serrés un
soulier gauche de la jeune fille. Sa petite tête demi-cercle ininterrompu dont la ligne extérieure
impudente, d’un vert vif, avec son long bec jaune s’étendait si loin qu’il la devinait plutôt qu’il ne
plutôt comique, était toujours penchée de côté. la voyait. Il sentait qu’il aurait voulu s’essayer
Ses petits yeux brillants la surveillaient toujours à un calcul compliqué, puis recula devant l’im
avec fixité. possibilité de l’entreprise. Et pendant qu’il
Les yeux fascinés de la jeune fille étaient rivés contemplait ce spectacle, le visage et les yeux
sur ceux de la petite créature. Elle ne voyait rien écarquillés par une sorte de terreur, le demi-
d’autre. Il n’en était pas de même du jeune cercle se rapprocha encore, chacune des unités
homme. qui le composaient faisant quatre petits sauts,
— Regarde, murmura-t-il, le doigt tendu, et là. et quatre sauts seulement. M aintenant la ligne
Elle détourna à contrecœ ur ses yeux du petit ininterrompue avait presque atteint la mousse.
intrus toujours à ses pieds et regarda dans la Mais était-ce seulement un demi-cercle? Un
direction qu’on lui avait indiquée. L’étonnem ent doute affreux traversa son esprit. Un regard
lui coupa le souffle. Elle murmura: horrifié jeté par-dessus son épaule lui apprit
— Mais ils viennent tous pour nous voir. Partout, que ce n’était pas un demi-cercle, que c’était
entre les troncs d’arbres qui poussaient serrés, un plein cercle.
il y avait des oiseaux. Les uns seuls, les autres Des oiseaux, des oiseaux, des oiseaux. Ëtait-il
par paire, les autres par petits paquets de quatre possible que le monde entier en contînt un tel
et plus. Certains, pour des yeux citadins, sem nombre?
blaient appartenir à la même famille que le Des yeux minuscules, brillants, des myriades de
prem ier visiteur, qui ne cessait pas de fixer de petits yeux luisants, tous posés sur lui... et, Dieu!
ses petits yeux le visage de la jeune fille. sur elle... D ’un seul regard fou il comprit que,
La littérature différente
jusque-là, elle n’avait pas encore vu. Elle était
encore perdue dans la contem plation extasiée du
p rem ier oiseau. E t il était posé m ain ten an t sur
la paum e ouverte de sa m ain... E t ce tte main,
elle la ten ait to u t près de son visage.
A travers le linceul de silence, il sentait sur lui
ces yeux innom brables. Yeux m inuscules, yeux
brillants et luisants. Sa respiration s’exhalait
en soupirs haletants. Il essaya, au point d ’être
baigné de sueur p ar l’intensité de son effort, de
se ressaisir pour m aîtriser sa peur. Il y réussit
ju sq u ’à un certain point. Il ne dem eu rerait pas
plus longtem ps assis, inactif, tandis que le
cercle... tandis que le cercle...
La nappe de silence fut à nouveau troublée p ar
un sourd piétinem ent. C ’était un saut, cette fois,
un seul saut. Il am ena le dem i-cercle qui faisait
face au je u n e hom m e, tout près de lui, à un cen ti
m ètre de ses pieds. Il se leva d ’un bond, agita les
bras, frappa, et poussa un cri qui s’étrangla à
m oitié dans sa gorge. Rien ne se produisit. Au bord
de la m ousse, réduit à un flasque petit tas, gisait
un oiseau abattu p ar son coup. Pas un des oiseaux
ne bougea. Leurs yeux le fixaient toujours.
L a je u n e fille était assise com m e une statue de
pierre vivante. Elle avait to u t vu, et la te rreu r
la possédait. Sur la paum e de sa main, encore
ouverte près de son visage, le petit oiseau im m o
bile était toujours posé.
Venue de très loin au-dessus d ’eux, tom ba len
tem en t dans les profondeurs du silence une note
d ’une d o u ceu r ineffable. Elle traîn a un m om ent
dans l’air im m obile et lentem ent devint silence.
Soudain la je u n e fille poussa un cri affreux.
La p etite tête verte était dardée en avant. Le
bec ja u n e avait frappé et déchiré. Un filet rouge
coulait le long de la joue.
A u-dessus de l’écho du cri, une dernière note
solitaire tom ba des hauteurs.
Le silence m ourut. Un vol bruyant rem plit l’air.
Le cercle fut anéanti.
Seuls d em euraient deux m onticules de plum es
qui piaillaient, couraient et sautaient, et fina
lem ent s’im m obilisèrent puis se tu ren t.
P H IL IP M A C D O N A L D .
C’était un saut,
62 Nos am is ailés cette fois, un seul saut...
(G ira u d o n ).
La vision inspirée de Rodolphe Bresdin
Jacques Mousseau
Recevez Bresdin comme une vieille connaissance; peut-être penserez-vous
qu’il en est vraiment ainsi après avoir vu son œuvre.
’ BAUD ELAIRE.
(Lettre à Théophile Gautier).
UN GRAVEUR DU RÉALISM E FANTASTIQUE
A d m i r é p a r I l u»o, Les somnambules ne dorment pas comme le laissent croire leurs
(îautier, Courbet yeux clos et la fuite de leurs souvenirs. S’ils se glissent au bord des
toits sans tom ber dans le vide, s’ils s’assoient sur la margelle des
puits dans l’attitude de la méditation, c’est qu’ils connaissent un éveil
M a î tr e d ' O d i lo n Redon au-delà du sommeil apparent. Ou qu’un troisième œil guide leurs
pas et leurs gestes tandis que le regard de leur conscience
quotidienne est en repos. Ils ne quittent pas la réalité mais la
Rcdécouu'rt dominent d ’une façon autre et, somme toute, plus efficacement que
c et t e a nnée. dans leur état habituel. Le monde matériel ne leur est plus hostile,
mais semble devenir leur complice. Les obstacles s’écartent, les
difficultés s’estom pent et les roses rentrent leurs épines. Sinon,
comm ent expliquer les exploits dont, ils se croient incapables et
qu’ils réalisent pourtant?
Nous éprouvons une profonde tendresse pour les artistes somnam
bules qui poursuivent une vision, un rêve, une chimère, non dans un
univers irréel mais dans l’environnement le plus concret. Grâce à
l’acuité du regard qu’ils y projettent, la réalité s’anime, vibre, se
charge de menaces ou de promesses fantastiques. Ils nous font
découvrir que le monde des objets, lui aussi, possède des souvenirs et
a un avenir.
Nous avons présenté déjà certains artistes contemporains qui
fouillent ainsi l’âme des choses au-delà des apparences. Les navires
de «la grande Navigation» de Pierre Clayette pénètrent dans des
villes lancées dans le futur; les maisons flamandes de Claude
Le bon Samaritain. L'art fantastique de tous les tem ps
Verlinde dégagent un magnétisme inquiétant et Courbet, Redon, Huysmans, etc.), l’avait main
railleur. La première exposition du « Réalisme tenu le public du xix' siècle, son siècle3.
fantastique » a réu n i1 quatre de ces jeunes
artistes. N otre attachem ent pour leur œuvre naît RECRÉER LE RÉEL
pour une part de ce qu’elle nous paraît procéder
d’une nécessité profonde, au sens originel de ce Bresdin a traversé la vie comme un somnam
mot: la vision qu’ils traduisent est pour chacun bule. Il n’a été absorbé que par les fantasma
une obsession; elle les habite; ils ne pourraient gories de son monde intérieur. Il a exprimé ces
exprimer autre chose que ce qu’ils expriment. visions dans d’admirables eaux-fortes — c’était
déjà un prem ier paradoxe, car le siècle a négligé
UNE QUESTION DE TEM PÉRAM ENT cette technique artistique — et quelques litho
graphies et dessins. L’aspect visionnaire de cette
De Jérôme Bosch à Goya, de très grands maîtres œuvre a frappé ses contemporains mais il les en a
du passé leur ont montré la voie. La capacité de aussi du même coup détournés: comment suivre
sentir les aspects fantastiques de la réalité n’est un artiste quand les sujets qu’il traite sont rebelles
pas une affaire d ’école. Georges Braque déclarait, à toute tentative d’identification? Bresdin s’est en
avec un grain de colère, au début du siècle: vain expliqué sur l’union intime que cons
« Faute d ’être quelqu’un, on veut être quelque tituaient pour lui la réalité et le rêve, et sur
chose... Être cubiste, n’importe quoi.» Un artiste son impuissance à travailler d ’après nature.
ne devient pas visionnaire faute de n’être rien. Ce Comment accepter ce paradoxe quand le thème
n’est pas une question de mode: c’est une essentiel de l’aquafortiste est justem ent la nature?
question de tempérament. Jean Carzou, auquel je Cependant, c’est bien parce qu’il s’agit des fré
rendais visite au début du printemps dans son missements profonds de la nature, de sa vie
atelier du 14' arrondissement, me disait: «La secrète, de sa fantastique puissance que Bresdin
mise en scène en peinture est superflue. Le ne parvient pas à en détacher tel coin de paysage
quotidien est assez fantastique; si on le regarde reconnaissable. Il en ignore le décor apparent
avec un peu d’acuité, il devient magique. » Et je pour poursuivre son âme cachée. Il ne grave pas
pensais qu’en effet l’artiste qui me parlait de la sur la plaque de cuivre telle forêt, mais la Forêt
sorte était sans doute un des précurseurs les plus toujours m ystérieuse, toujours inquiétante,
proches dans le temps des jeunes artistes du toujours vivante. Il ne dessine pas telle fontaine,
«Réalisme fantastique». Son admirable expo mais la Fontaine éternelle qu’il porte en lui et au
sition « Lumières d ’été» qui vient de prendre fin 2 bord de laquelle il a toujours rêvé de se reposer
a montré une fois encore que Carzou appartient en solitaire. Les troncs et les branchages de
à cette catégorie d’inspirés dont le regard sait ses œuvres laissent entrevoir des visages. Chaque
donner au moindre objet une dimension psycho racine est un monde qui grandit et se diversifie
logique. Que son univers soit apaisant et éclairé à l’infini sous le regard de celui qui le contemple.
comme dans les toiles de cette récente exposition, Les oiseaux ne sont pas accrochés aux arbres
ou inquiétant et sombre comme naguère dans mais font corps avec eux ou prolongent leurs
«Apocalypse», il bouge, il frémit; la matière sommets. La nature forme un gigantesque tout
vibre d’une vie propre. dans lequel Bresdin pénètre en rêve avec émotion
Nous voudrions aujourd’hui vous faire découvrir et ivresse. Quand il est penché sur la plaque de
un autre de ces visionnaires: le graveur Rodolphe
1. D u 7 m ai au Ie' ju in , à la G a le rie D u la c , 17 av. R a p p , Paris, I e.
Bresdin. Il sort à peine de l’anonymat dans 2. Elle s’est te n u e p e n d a n t to u t le m ois d e ju in , c h ez D avid,
lequel, à l’exception de quelques amis fervents av e n u e M a tig n o n , à Paris.
3. L a B ib lio th èq u e n a tio n a le a org an isé c e tte a n n é e, au m ois d ’av ril,
et clairvoyants (mais quels amis! Charles la plus im p o rta n te p ré se n ta tio n des œ u v re s d e B resd in q u i ait eu lieu
Baudelaire, Victor Hugo, Théophile Gautier, en F ra n ce .
Intérieur aux lapins
(c'est son atelier fantastique
La vision inspirée de Bresdin que Bresdin a représenté ici).
(C o lle c tio n C la u d e R o g e r-M a rx — P h o to Bulloz).
Le pendu.
(C o lle c tio n D o c te u r L afargue — P h o to B ulloz).
Les rêves et les visions
de Chien-Caillou. Cavalier oriental
(M u sée d e s e sta m p es d ’A m ste rd a m - P h o to B ulloz).
cuivre où l’acide fait peu à peu apparaître le un thème de la pensée littéraire. Nul ne l’illustre
dessin qu’il a esquissé, ses amis rapportent que mieux que Chien-Caillou qui ne connaît d’autres
son visage est à la fois tendu et illuminé. La véri convenances que celles de ses visions intérieures.
table végétation, pour lui, est celle qui sort de ses Les étapes essentielles de son existence mouvante
mains; la vraie nature est celle qu’il fait appa rappellent qu’il n’est décidé à ne suivre qu’elles.
raître dans le cuivre. Chaque fois qu’il a voulu Dans les années qui prolongent la secousse de la
confronter son rêve et la réalité, il a été déçu Révolution de 1848, les commandes aux artistes
douloureusem ent. Toute sa vie, pourtant, il a été sont rares. Bresdin quitte Paris à pied, son lapin
en quête d’un spectacle naturel qui soit aussi Petiot dans les bras. Il marche jusque dans la
grandiose que sa vision intérieure. Cette quête région de Tulle où il s’installe dans une hutte
finit même par l’entraîner dans les immenses forestière. Il ne grave plus et se contente de se
forêts du Canada dont il pensait q u ’au moins elles mêler pendant trois ans à la vie et aux veillées
seraient à la mesure de son rêve. des paysans. Ce peu ordinaire séjour ancre davan
tage en lui le goût de la nature, dont il ne pourra
M ONSIEUR CHIEN-CAILLOU plus se passer désormais, et des cabanes où
pendent des jam bons et des saucissons fumés.
Rodolphe Bresdin est né en 1822 à Ingrandes, Exemple: plus tard, au cours d’un de ses séjours
à la limite de la Bretagne et du Maine, dans une à Paris, il habite un vaste atelier en étage; il
région houillère. C ’est peut-être très jeune et dans s’empresse aussitôt de répandre une épaisse
«le Dernier des M ohicans», le livre de Fenim ore couche de terreau sur le plancher; il cultive des
Cooper, qu’il a pour la première fois rencontré légumes et des plantes arborescentes; dans cette
un écho de ses chimères naissantes. En tout cas, ferme suspendue, il élève aussi des poules et des
cette lecture l’a tellem ent frappé qu’il adopta le lapins jusqu’au jour où il est expulsé parce que les
nom du héros de Cooper: Chincachouk. Il ne le soins apportés à son domaine ont détérioré
porte d’ailleurs pas longtemps car la concierge, à l’appartem ent du dessous. De ce rêve un instant
moitié sourde, du prem ier immeuble qu’il habite réalisé, il reste une gravure parmi les cent
à Paris, le transform e en Chien-Caillou. cinquante de Bresdin.
M onsieur Chien-Caillou, arrivé à Paris à 17 ans Mais le sud de la France continue à l’attirer.
pour graver à l’eau-forte, occupe une mansarde Pour son soleil? Pour sa nature? Pour ses habi
dans un septième étage de la rue des Noyers tants? Non. Parce que c’est la route de l’Amérique
(boulevard Saint-Germain, à la hauteur de la dont rêve Chien-Caillou. C’est l’unique raison de
place M aubert). Le mobilier se limite à un son installation à Bordeaux, rue de la Fosse-aux-
mauvais lit et à une échelle dont les barreaux Lions — une adresse qu’il aime inscrire sur ses
servent d’armoire pour ses rares vêtements et de gravures d’alors. Le port regarde vers l’Amérique.
perchoir pour son compagnon, un lapin appri Un ami réchauffe sa solitude: c’est le jeune
voisé qu’il nomme Petiot. Au mur de cette Odilon Redon qui découvre l’eau-forte et la litho
chambre misérable se détache seulement une graphie. Chaque jour, il est dans l’atelier de
magnifique épreuve de « la D escente de Croix » Bresdin, adm iratif et attentif. Et celui qui
de Rem brandt, le maître admiré. L’habitant de deviendra rapidement le graveur le plus célèbre
la mansarde est bientôt célèbre, non pas par ses de son siècle, signera sa première œuvre: Odilon
gravures et ses dessins, mais par une nouvelle Redon, élève de Rodolphe Bresdin.
de l’écrivain réaliste Champfleury, qui a pour
titre « Chien-Caillou » et que rem arque Victor RETIRÉ DANS L’IM A GINAIRE
Hugo.
La vie de bohème, avec pour théoricien un autre Chien-Caillou part enfin pour l’Amérique.
ami de Bresdin, l’écrivain M urger, est à l’époque L’artiste, qui n’a jamais eu d’argent devant lui,
La vision inspirée de Bresdin Le dindon et les paons.
(P h o to Bulloz).
a été chargé de dessiner un billet de banque et à l’aide du seul noir, à concentrer autant de fan
d’en surveiller le tirage. Pour la première fois, tastique que les plus grands peintres disposant de
il connaît une relative prospérité, dont il n’a cure toutes les couleurs du prisme. A juste titre,
d’ailleurs, car il ne voit dans un voyage au-delà Claude Roger-Marx, dont les efforts, après un
des mers que la réalisation d’un rêve. Il est déçu. demi-siècle, sont parvenus à donner enfin à
L’A m érique n ’est plus déjà le pays de Bresdin la place qui lui revient, remarque que son
Chincachouk, le dernier des Mohicans. Il « don enfantin d ’émerveillement surpasse de
abandonne sa mission officielle pour aller plus beaucoup l’ingénuité bornée d ’un douanier
haut, vers le Canada encore vierge. Il est encore Rousseau». Il avait la persévérance têtue d ’un
déçu : la grande forêt est également moins fantas schizophrène du prem ier degré. Sans doute
tique, moins bruissante, moins envoûtante que n’est-on pas visionnaire, pendant un demi-siècle,
celle qu’il porte dans sa tête. Alors il rentre sans quelques sacrifices à la norme.
en France, vivre à Paris dans sa forêt imaginaire.
Il n’a jamais été aussi pauvre. Ses amis éberlués JA C Q U E S M O U S S E A U .
le voient revenir sans un sou, marié, suivi de six
enfants et d’un nègre particulièrem ent digne.
Il est célèbre dans les cénacles intellectuels:
il travaille avec Gustave Doré, fréquente la
demeure de Catulle Mendès, expose au Salon.
Matériellement, il vit de la charge de sous-
cantonnier à l’Arc de Triomphe. Il se retire enfin
à Sèvres, chez son ami Champfleury devenu
directeur de la M anufacture de porcelaines et qui
lui doit les premiers rayons de sa gloire. Il meurt
en 1885, dans un grenier, seul, car sa femme est
blanchisseuse rue M ouffetard.
DOUÉ ET M ÊM E SUR-DOUÉ
POUR L’ÉM ERVEILLEM ENT
Nous présentons quelques-unes des plus belles
œuvres de cet artiste inspiré, réunies par la
Bibliothèque nationale. Il aura fallu, après que le
génie de Chien-Caillou ait été reconnu, beaucoup
de patience aux responsables du Cabinet des
estampes pour reconstituer une œuvre dispersée,
pour une part im portante, à l’étranger.
La minutie des gravures dégage une impression
de grandeur. C ependant Bresdin n’a travaillé que
sur de petites surfaces. Ses œuvres font en
moyenne 12 cm x 15 cm. Il était trop pauvre
pour sacrifier une grande plaque de cuivre à une
seule gravure; sur chacune, il fixait en tous sens
plusieurs de ses visions. Dans ces miniatures,
suggérant l’infini par le détail, il est parvenu,
La vision inspirée de Bresdin Paysage aux vaisseaux fantastiques.
La religion et le diable
Pierre M ariel Iconographie de François Garnier
L'enfer, c’est le ciel en creux.
B A R B E Y D 'A U R E V IL L Y.
LE TRIPLE SERPENT DE LA BIBLE
En son troisième chapitre, la Genèse symbolise ainsi la chute
I ik ilt T : un cosmique :
« Or, le Serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs
IS rl/c liu f II : un que Yaweh avait créés. Il dit à la Femme »...
I )i(.'ii ca lo H in ic La tentation d’Ève, la complicité d’Adam, l’exil de l’Éden, la malé
diction de Yaweh, la promesse du Rédempteur... Ce drame est
I :i familier à toutes les consciences chrétiennes, même si certaines se
i l 1rs ( k i n i ii i s
gardent, par paresse ou prudence, d ’en approfondir le sens.
Dans le texte original de la Genèse, le T entateur est nommé Nashash.
Or, et c’est René Gilles oui nous l’a p p ren d 1: « Le mot hébreu
Nashash représente tantôt la passion venue du monde des fluides,
tantôt la passion qui nous ramène à nous-mêmes (le serpent qui peut
se replier), tantôt la bête ram pante. Et dans plusieurs textes rabbi-
niques2, il est spécifié que Nashash a des membres et une tête
hideuse. Il ressemble aux monstres de l’époque secondaire, ce qui
explique la malédiction divine; il est la régression:
«Tu m archeras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière...»
(Gen., III, 14).
Le Serpent, le Nashash, représente une tendance inhérente à la
créature, une sorte d ’attribut existentiel de la Vie.
Totalem ent différent est le Satan qui tente Job, homme juste. Il
parle à l’Éternel en serviteur zélé, qui est admis devant le trône de
1. « Le Sym b o lism e d an s l’a rt religieux », p a r R e n é G ille s (P aris, 1952).
2. P a r ex em p le : Y a lk o u th Schim e t le Pi, d e rab b i E liézer.
Peinture murale,
Bagnot, xv- s. L'histoire invisible
Dieu en même tem ps que les A nges de Lum ière ♦ .
Il engage un pari avec D ieu, pari d ont l’âm e de
Job sera l’enjeu. Ce qui est précisé dans le ♦ les A nges de Lum ière
lexique d ’une Bible catholique ♦ et repris p ar
G œ th e ♦ . Ayant été initié à l’Ordre des Elus-Coëns,
Jacques de Cazotte reçut (par son maître
« Satan n ’est pas nécessairem ent, dans l’A ncien M artinez de Pasqually) des enseignements
T estam ent, l’Esprit du mal, mais l’interm édiaire, bibliques d’un grand prix. C’est pourquoi,
p ar la souffrance et les sanctions, en tre D ieu dans son « Diable am oureux », il décrit ainsi la
transform ation de la jolie diablesse B iondetta:
et l’hom m e. Ce term e désigne peu à peu l’ange « Un coup de sifflet très aigu part à côté de
déchu, ennem i de l’hom m e, au point q u ’on lit moi. A l’instant l’obscurité qui m’environne se
dans la Sagesse: « C ’est p ar le D iable que la dissipe: la corniche qui surmonte le lambris de
m ort est entrée dans le m onde: en feront l’expé ma cham bre s’est toute chargée de gros coli
m açons; leurs cornes, qu’ils font mouvoir très
rience ceux qui sont la p art du dém on.» rapidem ent et en manière de bascule, sont
(Sagesse, II, 24). devenues des jets de lumière phosphorique...
» Presque ébloui par cette illumination subite,
je jette les yeux à côté de moi; au lieu d’une
T R O IS SO R TES D ’E SPR IT S D U M A L figure ravissante, que vois-je? O ciel! C ’est une
effroyable tête de cham eau!...
La Bible m audit les dém ons, les diables et leur » ... Une tête de cham eau horrible, autant par
ch ef en d ’innom brables versets ♦ . L ’exégèse a sa grosseur que par sa forme, se présente à la
fenêtre; surtout, elle avait des oreilles déme
te n té la classification qui peut se résum er ainsi: surées. L’odieux fantôm e ouvre la gueule, et,
1) Satan lui-m êm e, Satan-L ucifer. d’un ton assorti au reste de l’opération, me
2) Les dieux et déesses des peuples prim itifs, répond : —Che vuoi? (Que me veux-tu?) »
qui, selon un processus sur lequel je m ’expli
querai to u t à l’heure, sont devenus des dém ons: ♦ une Bible catholique
Bal, M oloch, A starté, B elzébuth; ce sont eux que Il advint un jour que les fils d’Elohim vinrent
l’inquisition va traq u e r et que les artistes du se présenter devant Yaweh, et Satan vint aussi
avec eux.
M oyen Age rep résen ten t hideux ou grotesques. Yaweh dit à Satan:
3) Les dém ons «naturels», qui taquinent et - D ’où viens-tu?
p ersé cu te n t les pauvres hum ains, en leur Satan répondit à Yaweh, et dit :
envoyant des cauchem ars, des obsessions, des - De parcourir la terre et de m’y prom ener.
Yaweh dit à Satan:
m aladies. Ici, on tro u v era les élém ents d ’une - As-tu pris à cœ ur mon serviteur Job? Il n ’a
sorte de psychanalyse avant la lettre, et point son pareil sur terre: c’est un homme
C.G . Jung les décrira, quelques siècles plus tard, intègre et droit, craignant Elohim et se détour
nant du Mal.
com m e les « om bres » de la personnalité ♦ . Et Satan répondit à Yaweh, et dit:
- Est-ce gratuitem ent que Job craint Elohim?
LE M Y T H E D E L U C IF E R N ’as-tu pas mis haie vive autour de lui, autour de
sa maison, et de ce qui est à lui à la ronde?
L’œuvre de ses mains, tu l’as bénie, et son
Le m ythe luciférien de la chute des anges troupeau a surabondé dans le pays. Mais veuille
n ’ap p araît que dans le plus célèbre des ap o étendre ta main et frapper tout ce qui est à lui.
cryphes de l’A ncien T estam e n t: le Livre Tu verras s’il ne te maudit pas.
Yaweh dit à Satan :
d ’H énoch ♦ . - Voici tout ce qui est à lui dans ta main! Sur
C ette grandiose vision désigne, parm i les Anges, lui, seulement, n’étends pas la main !
des V eilleurs «qui ne dorm ent jam ais et qui Alors Satan se retira de devant Yaweh. (Job, I, 6
g ard ent le glorieux trône de D ieu». M ais deux à 12).
cents de ces Veilleurs, sous les ordres d ’Azazel,
se sont laissé séduire p ar la b eauté des filles des
La re lig io n e t le dia ble
♦ Goethe
De temps en temps, j ’aime à parler au Vieux;
Ne pas briser, j ’y m ets un soin extrême.
C’est bien gentil, pour un si grand monsieur,
De bavarder avec Satan lui-même !
(Prologue dans le ciel, de Faust de G œ the.)
♦ en d ’innom brables versets
Si vous voulez vous reporter à tous les textes qui,
dans la Bible, concernent le Diable, voici un
recensem ent utile :
Ancien Testam ent
Gen. III, 4 ,14 / I. Sam. XVI, 14 / I. Chr. XI, 1 /
II Rois XXII, 21 / JOB I, II / Ps. LXVIII /
Es. XXVII, I.
Nouveau T estam ent
Mat. II, 4 -IV, 1 -X, 1 -X II, 10, 39, 43 -XIII, 38
-XXV, 41 / Mar. 1 ,13 '-XVI, 17 / Luc IV, 2 -X, 18 /
M at. II, 4 - IV, 1 - X, 1 - XII, 10, 39,43 - XIII, 38 -
XXV, 41 / M ar. I, 13 - XVI, 17 / Luc IV, 2 -
X, 18 / Jean VIII, 44 - X III, 3 - XIV, 30 / Act. V,
3 - X III, 10 / Rom. XVI, 20 / I Cor. VII, 5 /
II Cor. II, 11 - IV, 4 - VI, 14 - XI, 3 / Eph. II, 2 /
Col. 1 ,13 - II, 15 / I Thes. II, 19 / I Tim III, 17 -
V, 15 / II Tim II, 26 / Heb. II, 14 / II Pie II, 4 /
I Pie V, 8 / Jude VI / Ap. IX, X II, XVI, XX.
♦ les om bres de la personnalité
Julien Jacobi, disciple de Jung, écrit:
« L ’Om bre symbolise notre « autre côté», notre
« frère obscur » qui, bien qu’invisible, est insé
parable de nous. »
Toni Wolff, autre collaborateur de Jung:
« L’Ombre se trouve toujours de l’autre côté,
là où ne se trouve pas l'ego. Elle est Yalter-ego,
le moi que je suis aussi, non pas dans mon monde
conscient, individuel, mais dans le monde de la
réalité psychique totale... On la refuse pour des
raisons de morale, d’esthétique et de raison
nem ent, et on l’étouffe parce qu’elle ne cor
respond pas au principe du conscient. Pour cela
même, l’activité de l’Ombre ressemble souvent à
un lutin. »
♦ le livre d ’H énoch
Le texte éthiopien a été traduit par François
M artin (Paris, 1906).
La plus ancienne représentation connue d ’une divinité,
n ’est-ce pas le dieu cornu des anciens âges?
(C a v e rn e d es T ro is F rè re s, d an s l’A riège).
L 'h is to ire in visib le 77
hommes. Ils sont descendus sur le sommet du taine 2. Ainsi entre-t-il dans le Nouveau Tes
mont Hermon, se sont accouplés avec des tam ent. Et Pierre nous avertit:
femmes, en ont eu des géants qui ont opprimé « Notre adversaire, le Diable, tel un lion rugissant,
les humains puis se sont dévorés entre eux. est là qui-rôde, cherchant qui dévorer. Résistez-
Les anges coupables ont commis le péché de lui, fermes dans ta foi... » (I, Pierre, V, 8).
révéler les secrets du ciel à leurs amantes, et Depuis des siècles, la théologie catholique
de leur découvrir tout péché et toute injustice. s’efforce de déchiffrer l’énigme de ce « lion
l’Ëternel ordonne, à Raphaël, l’archange fidèle, rugissant». Certes, devant un mystère aussi
de jeter Azazel dans une caverne. Puis Raphaël sombre et complexe, de nombreuses hypothèses
reçoit mission de retourner, du côté de la vérité, se confrontent. Il n’en reste pas moins qu’il y a
la révélation magico-diabolique faite aux hommes certaines «lignes de force» sur lesquelles les
par Azazel et ses suppôts. Ainsi, pour réparer D octeurs sont unanimement d’accord. Nous
le mal fait à l’hum anité par les enseignements allons tenter de les décrypter.
de la magie noire et de la sorcellerie, il apprend
à se servir des connaissances «interdites» pour UN ANGE DÉCHU, MAIS UN ANGE...
parvenir à la Vraie Lumière.
Dans les ■manuscrits découverts récemment à D ’abord, pour la théologie, le Diable existe. Ce
Qumram, sur les rives de la m er M orte, eSt n’est pas un phantasme, il est. Ainsi la triple
exprimée la croyance en l’Ange, ou Prince des tentation du Christ a été proposée à celui-ci, non
Ténèbres, en opposition avec l’Ange de Vérité. par son subconscient, mais par un être vivant,
Dans la traduction par le professeur Dupont- par « quelqu’un».
Sommer de la Règle essénienne *, nous extrayons : Mais ce serait, toujours selon la théologie,' tom ber
« C’est à cause de l’Ange des Ténèbres que dans les lacis du Diable que de le voir comme
s’égarent tous les fils de justice; toutes leurs ini un «anti-D ieu» qui s’oppose au Dieu véritable.
quités, toutes leurs fautes sont l’effet de son Il n’y a point deux ennemis face à face et se
empire, conformément aux mystères de Dieu, faisant, au cours des .temps, une guerre sans
jusqu’au term e fixé par Lui... » merci, à armes égales.
Quant à Lucifer, il n’apparaît que bien plus tard,
dans les textes postérieurs à la Diaspora. Très Comme l’écrit M. Henri M arrou, professeur à la
probablem ent est-il le reflet d’infiltrations maz- Sorbonne: «Nos contemporains inclineraient
déennes ou néo-platoniciennes. Et c’est beaucoup dangereusem ent vers le dualisme pur et simple :
plus tard que s’affirme la différence (presque il y aurait D ieu d ’un côté, et Satan de l’autre. _
l’opposition) entre Lucifer, ange déchu, mais La réalité de celui-ci leur apparaît inséparable
toujours noble, et le vulgaire, rustaud, grotesque de la réalité positive, ontologique et substantielle
Satan; l’un tentant l’homme par l’orgueil et du Mal dont il est le véhicule, et comme le
l’erreur hérésiarque, l’autre par la luxure et la symbole.»
goinfrerie. Alors, s’il n’est pas un « contre-Dieu», qu’est-ce
Revenons à Lucifer; Isaïe lui prête cette superbe donc que Satan ou Lucifer?
apostrophe: « J’escaladerai l’altitude des nuées, Un ange rebelle, un ange déchu. Ange rebelle et
je ressemblerai à l’Éternel! » prévaricateur, et déchu, soit. Un ange pourtant,
Ezéchiël le caractérise ainsi: créé par Dieu avec et parmi les autres esprits
« Ton cœ ur s’est enflé et tu as dit: « Je suis Dieu célestes et à qui la chute même et la déchéance
et me suis assis sur le trône de Dieu... »
Et c’est lui, le porteur de la Lumière ténébreuse,
1. Les écrits esséniens d é c o u v erts p rès d e la m er M o rte , par
,qui fut jugé digne de tenter Jésus par trois fois, A. D u p o n t-S o m m e r (P ay o t; 1960).
non loin de Jéricho sur le mont de la Q uaran 2. M a tt. IV / M ar, I, 12 / L u c, IV / H e b II, 14-18.
Il a dit en son cœur:
Moi et rien que Moi!
(Isaïe)..
La religion e t le diable (M e m lin g — L ’E n f e r - S trasb o u rg ).
n’ont pu enlever cette nature angélique qui définit D ’où viennent ces poils, cette longue queue et,
son être ♦ . surtout, ces cornes?
La clef de cette apparente contradiction nous est
POUR LES THÉOLOGIENS, LES DÉMONS donnée par Nietzsche, qui écrit dans Zarathoustra:
EXISTENT-ILS RÉELLEM ENT? « Les dieux, quand ils meurent, meurent de
diverses morts. » Les dieux des peuples voisins
Aux yeux des théologiens, une autre erreur, toute d’Israël deviennent des démons aux yeux de
moderne, consiste à minimiser (sinon à nier) la Moïse et des prophètes. De même, pour les
réalité et l’importance du monde invisible, des premiers chrétiens, les dieux de la Grèce et de
cohortes angéliques et infernales qu’on retrouve Rome devinrent des démons. Tout dieu vaincu
selon des descriptions presque identiques dans par un dieu nouveau déchoit au rang de divinité
toutes les traditions. Créatures innombrables!... malfaisante, infernale, tandis que ses adorateurs
Des théologiens médiévaux se sont livrés à de obstinés se réfugient dans des cultes secrets,
téméraires spéculations sur le recensem ent des souvent persécutés, toujours calomniés.
sujets de Satan, des diables et des démons. Pour Or (et c’est M argaret M urray qui l’a prouvé d’une
eux, ces Invisibles sont-ils de purs esprits, ou bien façon géniale) nos ancêtres, avant la pénétration
ont-ils une forme corporelle quoique invisible à chrétienne, rendaient un culte fervent à un dieu
nos sens? Le M agister n’a pas résolu ce problème. velu, cornu, porteur d’une queue, Cernunnas.
Il est resté dans une prudente expectative. Vacant C’était la divinité de la fertilité, donc de la
écrit, en effet: « La spiritualité absolue des anges sexualité, qu’on honorait au cours de cérémonies
n’est point du dogme de la foi catholique. » Et le orgiaques ♦ .
prem ier concile du Vatican n’avait pas l’intention A l’inverse du Dieu chrétien, il évoquait les
de définir la nature des anges, mais seulement plaisirs terrestres, glorifiait la Femme amoureuse,
leur création ♦ . exaltait l’union sexuelle ♦ . Quand il fut « refoulé »
L’iconographie byzantine, ou d’influence byzan par les convertisseurs chrétiens, Cernunnas
tine, sacrifie une large place à l’iconographie devint le Diable. Ses rites sont devenus le sabbat;
satanique. Principalem ent en évoquant les et ses derniers fidèles, les sorciers et les sorcières.
Tentations de Jésus. Alors Satan n’y apparaît Ils ont été chargés de tous les maux, de toutes
pas cornu, hideux ou ridicule. Au contraire, il les exécrations. Mais (M argaret Murray le
em prunte les traits d’un bel ange, dont les yeux démontre) les Inquisiteurs savaient à quoi s’en
reflètent une infinie mélancolie. On ne le dis tenir. Le culte du « Diable » était à leurs yeux
tingue des bons anges que par les couleurs de une anti-religion, toujours prête à reprendre sa
sa tunique et de ses ailes, et par sa chaussure ♦. place dans l’esprit et dans la sociologie des païens,
c’est-à-dire des paysans (pagani). Venant à
l’appui de la thèse de M argaret Murray, Philippe
QUAND LE D IEU DE L’ANCIENNE du Felice atteste:
RELIG IO N DEVIENT LE DIABLE « Les trad itio n s p o p ulaires... suffiraient à
DE LA NOUVELLE dém ontrer qu’il y a continuité entre les vieilles
danses païennes et celles qu’on devait imputer
Comme tout ceci nous éloigne des représen plus tard aux sorcières et aux sorciers... »
tations habituelles du Prince des Enfers, et de La tactique des évêques se lit nettem ent. Pour
ses innombrables serviteurs! Comment concilier abattre Cernunnas, on en fait d’abord le dieu
cet Ange triste avec les hideux démons des minia du Mal. On le dit terrible et odieux. Puis, pour
tures et de la sculpture de notre Moyen Age?... lui porter le coup de grâce, on le rend nigaud,
Avec les créatures horribles ou grotesques de ridicule, malséant. On l’accuse non seulement
Vézelay et de Reims, par exemple? de luxure, mais de scatologie. Qu’on lise toute
La religion et le diable
♦ son être
Un ange déchu, un ange pourtant, par Irénée-
Henri M arrou, dans « Satan», l’ouvrage collectif
des Études Carmélitaines (éd. Desclée de
Brouwer). Lorsque cet ouvrage sortit des presses,
on s’aperçut, non sans stupeur, qu’il avait exac
tem ent 666 pages. Or, 666 est le chiffre de la
Bête!
♦ leur création
Réflexions sur Satan, par Albert Frank
D uquesne, dans ce même ouvrage collectif.
L’auteur ne conclut pas. Il signale simplement
qu’aucun texte théologique ne perm et de dire
qu’il s’agit d ’entités abstraites.
♦ p ar sa chaussure
René Gilles rem arque: « L a première figure
connue du démon se trouve sur une fresque de
l’église de Baouït en Égypte; l’artiste lui donna
un visage sans laideur, la beauté appartenant
aux créatures de Dieu... »
♦ au cours de cérém onies orgiaques
Le dieu des sorcières, par M argaret Murray
(éditions Denoël). C ’est en effet un ouvrage
capital sur la transform ation de l’ancien dieu
persécuté en un diable.
♦ l’union sexuelle
Les Celtes n’ignoraient pas les danses orgias-
tiques. Sans doute était-ce surtout les femmes
qui y prenaient part. Les auteurs classiques
com parent à des bacchantes celles qui, dans
une île de la Lovia, célébraient à grands cris
des mystères au cours desquels l’une d’entre
elles était mise en pièces par ses compagnes.
(l'Enchantement des Danses et la Magie du Verbe,
par Philippe de Felice).
Voir en outre, dans Planète, l’article de Louis
Pauwels:« La Femme est rare (n° 2) et le poème
de Robert G anzo à la Dame de Lespugue (n° 9).
Même sur les tarots des pythonisses...
(C a rte a n c ie n n e — B ib lio th èq u e N a tio n a le ).
L 'h is to ire in visib le 81
I rois éléments
• la féminité
• la beauté
de la créature de Dieu
fût-elle diabolique.
• la laideur grotesque
du dieu
des anciens âges
travesti en démon.
(à d ro ite :
M .m usent du \ \ s. ( h a n t i l K
l’œuvre rem arquable de Claude Seignolle pour Satan, l’ange de la révolte, est aussi Lucifer, le
suivre cette courbe au travers de notre folklore... porte-lumière. C’est lui qui a donné au monde
On donne à son culte moribond des aspects des hommes ces deux «nobles sœurs», Poésie
répugnants. La sorcière, qui était en réalité une et Liberté, et l’esprit d’am our em pruntera les
prêtresse jeune et désirable, et l’on en brûla en traits des deux filles de Lucifer pour sou
Europe des dizaines de milliers, devient une m ettre et sauver l’ange rebelle. La Rédemption
vieille, puante et horrible, qu’un monstre bi-phal- cosmique sera totale.
lique besogne... Mais relisez Michelet!
Il fallait que la haine fût bien acharnée pour Dieu parle :
qu’on reniât sans vergogne un des enseignements « O Satan, tu peux dire à présent: Je vivrai!
les plus précis de la Tradition universelle. En Viens, la prison détruite abolit la gehenne !
effet, les cornes ont toujours été la marque de L’ange liberté, c’est ta fille et la mienne.
la puissance terrestre et du rayonnem ent spiri Cette paternité sublime nous unit.
tuel. A preuve les cornes de Moïse, comme celles L’archange ressucite et le démon finit;
du dieu Ammon. Et j’effacerai la nuit sinistre, et rien n’en reste.
« La corne, dès l’époque de la préhistoire, écrit Satan est mort; renaîs, ô Lucifer céleste ! »‘
Georges Lanaë-Villène, a servi à hiéroglypher
d’abord la force, la puissance et la majesté du Mais le théologien le plus audacieux n’a jamais
pouvoir royal... » eu l’idée saugrenue de ranger Victor Hugo parmi
Ainsi s’explique sans doute toute l’iconographie les pères doctrinaires. Tout au contraire, certains
réunie dans ces pages: ce Belzébuth ricanant, ecclésiastiques, comme Auguste Viatte, verraient
hideux, parfois femelle, toujours immonde, c’est en son œuvre un magma des plus détestables
le Dieu des anciens âges ridiculisé, calomnié, hérésies. Demandons donc à un docum ent sacré
ce sont la force et la foi du monde primitif de résoudre cette énigme: Satan sera-t-il sauvé,
ramenées à des représentations infamantes. damné, ou non, lors de la consommation des
Toute une tragédie s’est jouée là, dans les sup siècles?
plices et le feu de l’inquisition: une exter
mination de colonisateurs, mais peut-être fallait-il LU CIFER DEVANT L’ÉVIDENCE,
que cela fût, pour que le monde nouveau OU L’AUTO-CRITIQUE DE LA FIN...
apparaisse...
Cette démonstration vaut pour les « diables » du Il faudrait une immense bibliothèque2 pour
type Belzébuth. Reste le problème initial: celui contenir tous les commentaires de l’Apocalypse
de Satan-Lucifer, de l’Ange déchu, qui est un des et une vie humaine ne suffirait pas à les lire.
mystères-sommets de la théologie chrétienne et Beaucoup sont subtils, un grand nombre déli
que l’on retrouve aussi dans maintes autres rants, mais la plupart sont oiseux puisque nous
traditions. Cet ange déchu sera-t-il, à la fin, sommes prévenus par saint M arc (XIII, 32) que
réconcilié avec Dieu, l’humanité verra-t-elle la personne, pas même le Messie et ses anges, ne
fin d ’une lutte entre la lumière et les ténèbres? connaît l’heure où le Ciel et la Terre passeront.
Précisément, un seul fait est indéniable: que le
LA VISION RÉCONCILIATRICE D E HUGO Ciel et la Terre passeront.
Qu’on me pardonne, je tiens Hugo pour un
authentique Voyant, et j ’estime que ses derniers 1. O n p e u t lire ég alem en t s u r le th èm e d u d ia b le : Sous le Soleil de
poèmes, dont la Fin de Satan, portent un ensei Satan, p a r G e o rg e s B e rn a n o s; la Divine Comédie, tra d u c tio n d ’H e n ri
gnement essentiel. Que nous enseigne ce message L o n g n o n ; le Comte de Gabalis, d e M o n tfa u c o n d e V illars, avec
c o m m e n ta ire s e t n o te s d e P ie rre M arie] (éd. d e la C o lo m b e , 1961).
apocalyptique? 2. Cf. la Religion de Victor Hugo, d e D en is d e S a n sa t (L a C o lo m b e).
La religion et le diable
Mais S atan-L ucifer? N ous en som m es réduits
aux conjectures... Au chapitre X II du Livre des
Révélations, l’archange M ichel a enchaîné le
Diable p o u r mille ans et le je tte dans l’A bîm e
;<qu’il scelle sur lui pour q u ’il ne séduise plus
les nations ju sq u ’à ce que se soit écoulé ce
millénaire... »
Com m ent in terp réter ce tte sym bolique trêve de
dix siècles? Ni les Pères, ni les exégètes ne se
sont mis d ’accord pour une explication satis
faisante. Et le texte de saint Paul, dans la seconde
épître aux T hessaloniciens, n ’apporte aucune
clarté.
Au bout de mille ans, enfiévré de haine, le M audit
sortira de l’A bîm e et rep ren d ra la guerre contre
les légions célestes de saint M ichel. A près avoir
été au bord de la victoire et alors que l’apostasie
sera presque générale, la Bête sera définitivem ent
vaincue, écrasée. L ’ultim e com bat de G og et
M agog, dans la vallée d ’A rm aggedon, du rera
sept années... Enfin « le séducteur sera je té dans
un étang de soufre et de feu pour y être to u r
m enté dans les siècles des siècles ».
C ette défaite, que signifie-t-elle? Voici l’opinion
du très savant exégète F rank D uquesne: «A u
dernier jo u r, le M al, actu ellem en t mêlé au Bien,
com m e l’ivraie au bon grain, en sera définiti
vem ent et to ta le m en t séparé, sera donc incapable
de nuire e t co ntrain t, non p ar la violence, mais
par l’évidence éclatante de la Lum ière, de
s’avouer son erreur, de se reconnaître père du
M ensonge. Ce sera en quelque sorte, une auto
critique... aux dim ensions cosm iques...»
P IE R R E M A R IE L .
... donc les sept têtes sont dressées
contre les sept degrés de l’amour.
(Saint Jean de la Croix).
(L a b ê te d e P A p o caly p se, 1707).
Nous ne voyons pas nos démons parce que nous ne nous voyons pas.
( Villeneuve).
(M a n u s c rit d u x v s. Bibl. S ain te -G e n e v iè v e ).
Le mal n'est pas ce que vous pensez
A rthur Machen
Tout ceci prouve que vous avez atteint à un certain degré d ’initiation.
L ettre de Waite (Historien de l'alchimie et de la rose-croix)
à A rthur Machen.
Arthur Machen est un grand LES PÉCHEURS ? PLUS RARES QUE LES SAINTS
écrivain anglais, connu seulement
en France par son livre « le Ambrose dit: « La sorcellerie et la sainteté, voilà les seules réalités. »
Grand Dieu Pan», qui éblouit Il poursuivit: « La magie se justifie à travers ses enfants: ils mangent
Maeterlinck. Né en 1863, mort en des croûtes de pain et boivent de l’eau avec une joie beaucoup plus
1947 dans une misère que ten intense que celle de l’épicurien.
tèrent d’atténuer Bernard Shaw — Vous voulez parler des saints?
et T.S. Eliot, il fut membre de — Oui. Et aussi des pécheurs. Je crois que vous tombez dans l’erreur
la société secrète de la Golden fréquente de ceux qui limitent le monde spirituel aux régions du
D aw n. C ette so c ié té n éo Bien suprême. Les êtres suprêmement pervers font aussi partie
païenne, qui compta notamment du monde spirituel. L’homme ordinaire, charnel et sensuel, ne
parmi ses adeptes le poète Yeats sera jamais un grand saint. Ni un grand pécheur. Nous sommes,
(qui devait recevoir le prix pour la plupart, simplement des créatures contradictoires et, somme
Nobel), S.L. Mathers, beau-frère toute, négligeables. Nous suivons notre chemin de boue quotidienne,
de Bergson, Sax Rohmer, sir sans com prendre la signification profonde des choses, et c’est
Gerarld Kelly, président de la pourquoi le Bien et le Mal, en nous, sont identiques: d ’occasion,
Royal Academy, eut à sa tête sans importance.
un des plus étonnants et redou — Vous pensez donc qu’un grand pécheur est un ascète, tout comme
tables personnages de l’époque le grand saint?
contemporaine : Aleister — Ceux qui sont grands, dans le Bien comme dans le Mal, sont
Crowley, sur lequel nous revien ceux qui abandonnent les copies imparfaites et vont vers les ori
drons un jour. Le texte que l’on ginaux parfaits. Pour moi, je n’ai aucun doute: les plus hauts d’entre
va lire constitue sans doute l’une les saints n’ont jamais fait une « bonne action », au sens courant
des plus justes méditations mo du term e. Et, d’un autre côté, il existe des hommes qui sont des
dernes sur le mal : que l’on songe cendus au fond des abîmes du Mal, et qui, dans toute leur vie, n’ont
à l’aspect luciférien du nazisme. jamais commis ce que vous appelez une « mauvaise action ».
Le mal n'est pas que l’imperfection...
{Frank Duquesne).
Illu stra tio n d u « P a rad is p e rd u », d e M ilto n (B .N .). L'histoire invisible
LE M AL EST UNE CHOSE SOLITAIRE, quelque chose que les non-meurtriers possèdent.
UNE PASSION DE L’AM E Le Mal, par contre, est totalem ent positif. Mais
positif dans le mauvais sens. Et il est rare. Il
Il quitta la pièce pendant un instant; Cotgrave y a sûrement moins de vrais pécheurs que de
se tourna vers son ami et le rem ercia de l’avoir saints. Quant à ceux que vous appelez des cri
présenté à Ambrose. minels, ce sont des êtres gênants, bien entendu,
« Il est formidable, dit-il. Je n’ai jamais vu ce et dont la société a raison de se garder, mais,
genre de cinglé. » Ambrose revint avec une nou entre leurs actes antisociaux et le Mal, il y a une
velle provision de whisky et servit les deux sacrée marge, croyez-moi! »
hommes avec générosité. Il critiqua avec férocité
la secte des abstinents, mais se versa un verre
d’eau. Il allait reprendre son monologue, lorsque SI LES ROSES SE M ETTAIENT
Cotgrave lui dit : A C H A N T ER ?
« Vos paradoxes sont monstrueux. Un homme
peut être un grand pécheur et cependant ne Il se faisait tard. L’ami qui avait conduit
jamais rien faire de coupable? Allons donc ! Cotgrave chez Ambrose avait sans doute déjà
— Vous vous trompez totalem ent, dit Ambrose, entendu tout cela. Il écoutait avec un sourire
je ne fais jamais de paradoxes; je voudrais bien las et un peu narquois, mais Cotgrave com
pouvoir en faire. J’ai simplement dit qu’un mençait à penser que son « aliéné » était peut-être
homme peut être grand connaisseur en vins de un sage.
Bourgogne et cependant n’avoir jamais goûté « Savez-vous que vous m’intéressez immen
à la piquette des bistrots. Voilà tout, et c’est sément? lui dit-il. Vous croyez donc que nous
plutôt un truisme qu’un paradoxe, n’est-ce pas? ne comprenons pas la vraie nature du Mal?
Votre réaction tient à ce que vous n’avez pas — Nous le surestimons. Ou bien nous le sous-
la moindre idée de ce que peut être le péché. estimons. D ’une part, nous appelons péchés les
Oh! bien sûr, il y a un rapport entre le Péché infractions aux règlements de la société, aux
majuscule et les actes considérés comme cou tabous sociaux. C’est une absurde exagération.
pables: m eurtre, vol, adultère, etc. Exactement D ’autre part, nous attachons une importance si
le même rapport qu’entre l’alphabet et la plus énorme au « péché » qui consiste à m ettre la main
géniale poésie. Votre erreur est quasi universelle: sur nos biens ou nos femmes que nous avons
vous avez pris, comme tout le monde, l’habitude tout à fait perdu de vue ce qu’il y a d ’horrible
de regarder les choses à travers des lunettes dans les vrais péchés.
sociales. Nous pensons tous qu’un homme qui — Mais qu’est-ce donc, alors, que le péché?
nous fait du mal, à nous ou à nos voisins, est un demanda Cotgrave.
homme mauvais. Et il l’est, du point de vue — Je suis obligé de répondre à votre question
social. Mais ne pouvez-vous com prendre que le par d’autres questions. Que ressentiriez-vous si
Mal, dans son essence, est une choses solitaire, votre chat ou votre chien se m ettait à vous parler
une passion de l’âme? L’assassin moyen, en tant avec une voix humaine? Si les roses de votre
qu’assassin, n’est absolument pas un pécheur au jardin se m ettaient à chanter? Si les pierres de
sens vrai du mot. C’est simplement une bête dan la route se m ettaient à grossir sous vos yeux?
gereuse dont nous devons nous débarrasser pour Eh bien! ces exemples peuvent vous donner une
sauver notre peau. Je le classerais plutôt parmi vague idée de ce qu’est réellement le péché.
les fauves que parmi les pécheurs. — Écoutez, dit le troisième homme, qui était
— Tout cela me semble assez étrange. demeuré jusque-là fort placide, vous semblez tous
— Ce ne l’est pas. L’assassin ne tue pas pour des deux bien partis. Je rentre chez moi. J’ai manqué
raisons positives, mais négatives; il lui manque mon tram et serai obligé de marcher. »
C ’est à ca u se d es e n v ies d o n t v o u s vous s e re z d é to u rn é s
p a r faib lesse e t p e u r q u e v o u s serez p a rtic u liè re m e n t punis.
Le mal n'est pas ce que vous pensez (Jé rô m e H uig).
A m brose et C otgrave s’installèrent plus p ro fo n
dém ent dans leurs fauteuils après son départ.
D ans la brum e qui gelait les vitres du p etit m atin,
la lum ière des lam pes devenait pâle.
LE PÉC H É, C ’EST P R E N D R E
LE C IE L D ’A SSA UT
« Vous m ’étonnez, dit C otgrave. Je n’avais jam ais
pensé à to u t cela. S’il en est vraim ent ainsi, il faut
to u t reto u rn er. Alors, selon vous, l’essence du
péché serait...
— V ouloir p ren d re le ciel d ’assaut, dit A m brose.
Le péché réside p o u r moi dans la volonté de
pén étrer de m anière in terd ite dans une sphère
au tre et plus h aute. Vous devez donc com prendre
p ourquoi il est si rare. Peu d ’hom m es, en vérité,
d ésirent pén étrer dans d ’au tres sphères, q u ’elles
soient hautes ou basses, de façon perm ise ou
défendue. Il y a peu de saints. E t les pécheurs,
au sens où je l’entends, sont encore plus rares.
Et les hom m es de génie (qui p articip en t parfois
des deux) sont rares, eux aussi... M ais il est
peut-être plus difficile de devenir un grand
p éch eu r q u ’un grand saint.
— P arce que le péché est p rofondém ent co n tre
nature?
— E xactem ent. L a sainteté exige un aussi grand
effort, ou presque, mais c ’est un effort qui
s’exerce dans des voies qui étaient autrefois
naturelles. Il s’agit de retro u v er l’extase que
co n n u t l’hom m e avant la chute.
» M ais le péché est une ten tativ e p o u r ob ten ir
une extase et un savoir qui ne sont pas et qui
n’ont jam ais été donnés à l’hom m e, et celui qui
ten te cela devient dém on. Je vous ai dit que le
simple m eu rtrier n ’est pas nécessairem ent un
pécheur. C ’est vrai, mais le p éch eu r est parfois
un m eu rtrier. Je songe à G illes de Rais, p ar
exem ple. Voyez-vous, si le Bien et le M al sont
égalem ent hors de portée de l’hom m e d ’au jo u r
d ’hui, de l’hom m e ordinaire, social et civilisé,
le M al l’est dans un sens bien plus profond
encore. Le saint s’efforce de retro u v er un don
q u ’il a perd u ; le p éch eu r s’efforce vers quelque
C a r la b e a u té a p p a rtie n t (G ira u d o n ).
à toutes les c ré a tu re s d e D ieu.
92 Le mal n 'e s t pas ce que vous pensez
chose qu’il n’a jamais possédé. Somme toute, cience. Un homme peut être infiniment, horri
il recommence la Chute. blement mauvais et ne jamais le soupçonner.
— Êtes-vous catholique? dit Cotgrave. Mais, je vous le répète, le Mal, au sens véritable
— Oui, je suis un membre de l’Église anglicane du mot, est rare. Je crois même qu’il devient de
persécutée. plus en plus rare.
— Alors, que pensez-vous de ces textes où l’on — J’essaie de vous suivre, dit Cotgrave. Vous
nomme péché ce que vous classez comme délit voulez dire que le Mal véritable est d’une tout
sans im portance? autre essence que ce que nous appelons
— Notez, s’il vous plaît, que, dans ces textes de d’habitude le Mal?
ma religion, on voit chaque fois paraître le mot — Absolument. Un pauvre type chauffé par
«sorcier» qui me paraît le mot clé. Les délits l’alcool rentre chez lui et tue à coups de pied
mineurs, qui sont nommés péchés, ne sont sa femme et ses enfants. C’est un meurtrier.
nommés ainsi que dans la mesure où c’est le Et Gilles de Rais aussi est un meurtrier. Mais
sorcier qui est poursuivi par ma religion derrière vous saisissez le gouffre qui les sépare? Le mot
l’auteur de ces petits délits. Car les sorciers se est accidentellem ent le même dans chaque cas,
servent des défaillances humaines, qui résultent mais le sens est totalem ent différent.
de la vie matérielle et sociale, comme instruments » Il est certain que la même faible ressemblance
pour atteindre leur but infiniment exécrable. Et existe entre tous les péchés « sociaux » et les
laissez-moi vous dire ceci: nos sens supérieurs vrais péchés spirituels, mais il s’agit ici de l’ombre
sont si émoussés, nous sommes à ce point saturés et là de la réalité. Si vous êtes un peu théologien
de matérialisme, que nous ne reconnaîtrions vous devez comprendre.
sûrement pas le vrai Mal s’il nous arrivait de — Je vous avoue que je n’ai guère consacré de
le rencontrer. temps à la théologie, rem arqua Cotgrave. Je le
regrette, mais, pour revenir à notre sujet, vous
LE VRAI M AL EST COM M E pensez que le péché est une chose occulte,
LA SAINTETÉ ET LE GÉNIE secrète?
— Oui. C’est le miracle infernal, comme la sain
— Mais est-ce que nous ne ressentirions pas tout teté est le miracle surnaturel. Le vrai péché
de même une certaine horreur? Cette horreur s’élève à un tel degré que nous ne pouvons
que vous évoquiez tout à l’heure en m ’invitant absolument pas soupçonner son existence. Il
à imaginer des roses qui se m ettraient à chanter? est comme la note la plus basse de l’orgue: si
— Si nous étions des êtres surnaturels, oui. Les profonde que nul ne l’entend. Parfois il y a des
enfants, certaines femmes et les animaux res ratages, des retombées, et ils conduisent à l’asile
sentent cette horreur. Mais, chez la plupart d’aliénés ou à des dénouements plus affreux
d’entre nous, les conventions, la civilisation et encore. Mais en aucun cas vous ne devez le
l’éducation ont assourdi et obscurci la nature. confondre avec les méfaits sociaux. Souvenez-
Parfois nous pouvons reconnaître le Mal à sa vous de l’A pôtre : il parlait de l’« autre côté » et
haine du Bien: c’est tout, et c’est purem ent faisait une distinction entre les actions chari
fortuit. En réalité, les Hiérarques de l’enfer tables et la charité. Comme on peut tout donner
passent inaperçus parmi nous. aux pauvres et pourtant m anquer de charité, on
— Pensez-vous qu’ils soient eux-mêmes incons peut éviter tous les péchés et cependant être une
cients du Mal qu’ils incarnent? créature du Mal.
— Je le pense. Le vrai Mal, dans l’homme, est — Voilà une singulière psychologie ! dit Cotgrave,
comme la sainteté et le génie. C’est une extase mais je confesse qu’elle me plaît. Je suppose que,
de l’âme, quelque chose qui passe les limites selon vous, le véritable pécheur pourrait fort bien
naturelles de l’esprit, qui échappe à la cons passer pour un personnage inoffensif?
L'histoire invisible
— C ertainem ent. Le M al véritable n’a rien à voir
avec la société. Le Bien non plus, d ’ailleurs.
C royez-vous que vous auriez eu « du plaisir» en la
com pagnie de saint Paul? Croyez-vous que vous
vous seriez «bien entendu» avec sire G alaad?
Il en va des pécheurs com m e des saints. Si vous
ren co n triez un vrai pécheur et que vous rec o n
naissiez le péché en lui, il est certain que vous
seriez frappé d ’horreur. M ais il n’y aurait
peut-être aucune raison p o u r que c e t hom m e
vous « déplaise ». A u contraire, il est fort possible
que si vous parveniez à oublier son péché, vous
trouveriez son com m erce agréable. Et pourtant!...
N on, personne ne peut deviner com bien le vrai
M al est terrifiant!... Si les roses et les lis de ce
F ran ço is G arn ier, qui a rassem blé
jard in ch a n taien t soudain dans ce m atin naissant,
l’iconographie de cette étude, est né
si les m eubles de cette m aison se m ettaien t à en 1923. Professeur de philosophie
m a rch er en procession, com m e dans le conte de depuis son ordination en 1947, il
M aupassant! enseigne actuellem ent à Saint-
— Je suis co n ten t que vous reveniez à cette M artin de Pontoise.
com paraison, dit C otgrave, car je voulais vous Il a travaillé longtem ps, en vue
d em an d er à quoi correspondent, dans l’hum anité, d’une thèse de lettres, sur l’œ uvre
ces prouesses im aginaires des choses d ont vous et la vie de M ax Jacob.
parlez. E ncore une fois, q u ’est-ce donc alors que A c ette occasion, F. G a rn ier a
découvert l’utilité de la d o c u m e n
le péché? J ’aim erais enfin un exem ple c o n c r e t1. » tatio n photographiée et m icro
Pour la prem ière fois A m brose hésita: filmée. Au cours de ses recherches,
« Je vous l’ai dit, le vrai M al est rare. Le m até il a réuni l’illustration de la Bible
rialism e de no tre époque, qui a b ea ucoup fait du «C lub des Am is du L ivre». Il
p o u r supprim er la sainteté, a peut-être fait plus prépare actu ellem en t une grande
encore p o u r supprim er le M al. N ous trouvons Bible illustrée, qui ne c o m p te ra pas
la T erre si confortable que nous n’avons envie m oins de 4 000 docum ents p h o to
graphiques (aux « É ditions R en
ni de m o n te r ni de descendre. T out se passe
c o n tre », à Lausanne).
com m e si le spécialiste de l’enfer en était réduit En o u tre, F. G a rn ier collabore
à des travaux p u rem en t archéologiques. avec le R.P. H am m an, C .F .M .,
- P o u rtan t, il p araît que vos recherches se sont et J.B . D ardel, à la direction de
étendues ju sq u ’à l’époque présente? la co llection Ictys, L ettres C hré
- Je vois que vous êtes réellem ent intéressé. Eh tiennes, aux E ditions B ernard
bien! je confesse que j ’ai en effet réuni quelques G rasset, où il publie les œ uvres
docum ents... » essentielles du christianism e des
A R TH U R M ACHEN. origines à nos jours.
Signalons que par ailleurs Rom i,
qui possède une docum entation
originale et im portante sur le
diable, et n otre d ire c te u r artis
tique Pierre C h ap elo t préparent
un gros ouvrage sur ce thèm e (à
1. Il l’a u ra : le « so cialism e m ag iq u e » nazi (N .D .L .R .). p a raître chez R. Laffont).
l’Ombre symbolise notre «frère obscur»,
qui, bien qu’invisible, est inséparable de nous.
(Julien Jacobi).
94 Le m al n est pas ce que VOUS pensez (L iv re d es b o n n e s m oeurs, x v s. C h an tilly ).
Petite anthologie de la phrase infernale
Le D iable dit à G uido di M ontefeltro: Les diables vaincus et humiliés deviennent des
— Peut-être ne savais-tu pas que je suis logicien? lutins et des farfadets, car il y a des diables
dégénérés.
(DANTE, Infcrno, XXVII).
(LUTHER, Propos de table).
f , %o
Le D iable, c ’est le m agnetism e du Mal, la force
fatale que Dieu a voulue, quand il a voulu la
liberté.
« Je t’exorcise, esprit im m onde, au nom du Père,
(ELIPHAS LÉVI). du Fils et du Saint-Esprit, afin que tu partes et
que tu te retires de ce serviteur de D ieu. Celui
qui te l’ordonne, m audit dam né, c ’est celui-là
même qui m arche sur les eaux et qui tendit la
— Oui, j ’abhorre la N atu re; c ’est parce que je la main à Pierre qui s’enfoncait. R econnais donc.
connais trop bien que je la déteste: instruit de D iable m audit, la sentence qui te frappe, et rends
ses affreux secrets j ’ai éprouvé une sorte de plaisir honn eu r au D ieu vivant et véritable... » 0
à co p ier ses noirceurs.
(Exorcisme de la liturgie catholique).
(M ARQUIS DE SADE).
Le Diable est le singe de Dieu.
(TERTULLIEN). B ientôt, les Pères de l’Église attrib u èren t au
D iable to u tes les religions qui p artag eaien t la
terre, tous les prétendus prodiges, tous les grands
événem ents, les com ètes, les pestes, le mal caduc,
Nous n’avons pas à lu tter contre des êtres de les écrouelles, etc. Ce pauvre diable, q u ’on
chair et de sang, mais co ntre les P rincipautés disait rôti dans un trou sous la terre, fut très
et les Puissances, contre les m aîtres de ce m onde étonné de se tro u v er le m aître du m onde. Son
de ténèbres, contre les m auvais esprits répandus pouvoir s’accru t ensuite m erveilleusem ent par
dans les régions célestes. l’institution des m oines.
(SAINT PAUL, Eph., VI, 10, 12). (VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique).
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o
L 'h is to ire in v is ib le 97
Ici, au moins, je régnerai en paix Je m eurs de soif, j ’étouffe, je ne puis drier. C ’est
Loin du T out-Puissant que je hais. l’enfer, l’éternelle peine.
L’en fer est m oins rude
Q ue le Ciel et la servitude. (ARTH U R RIMBAUD).
(MILTON).
Penser à Dieu est une action. P enser au dém on
Je suis celui qui toujours nie, et c’est avec justice est une pentè le long de laquelle on dévale.
car tout ce qui existe est digne d ’être détruit;
il serait donc mieux que rien n’existât. (CHARLES DU BOS).
(G Œ TH E, Faust).
Mes délices sont d ’être avec vous, petits hommes-
Je suis convaincu que le créateu r de ce m onde dieux, singulières, singulières, si singulières créa
fut un être très cruel. tures! A p arler franc, je vous quitte peu. Vous
me portez dans votre chair obscure, m o i.d o n t
(WILLIAM BLAK.E). la lumière fut l’essence, dans le triple accès de
vos tripes, moi, Lucifer... Je vous dénom bre.
A ucun de vous ne m’échappe. Je reconnaîtrais à
Après le déchaînem ent des deux guerres, après l’o d eu r chaque bête de mon p etit tro u p eau .
les saturnales de la haine et de la férocité, après
tant de preuves adm inistrées, tant de confir (GEORGES BERNANOS).
m ations de son influence et de son pouvoir, Satan
est reconnu, non seulem ent en tant que création
poétique, mais com m e un des protagonistes de
l’Histoire. Ne p renez pas vos diables au sérieux, ils n’a t
ten d en t que cela.
(GIOVANNI PAPINI, le Diable)
(LOUIS PAUWELS).
Je (le diable dixit) m ettrai dans leur esprit assez «
de variation pour q u ’il y en ait parm i eux qui ne
croient à rien et qui cep en d an t aillent consulter Il avait un visage raffiné et sensible d 'in tellectu el:
des sorciers et des tireuses de cartes. le visage de ceux qui vendent leur âm e au diable.
(L.C. DE SAINT-M ARTIN. le Crocodile). (G.K. CHESTERTON).
Le possédé (M elm oth) som bre dans cette horrible
m élancolie de la suprêm e puissance à laquelle Je suis le Seigneur à la Som bre Face. Je suis celui
Satan et Dieu ne rem édient que par une activité qui pénétra si loin dans les secrets de la nature
dont le secret n’ap p artien t q u ’à eux. q u ’il dom p ta la m ort elle-m êm e.
(H ON ORÉ DE BALZAC, Melmoth réconcilié). (ARTHUR CONAN DOYLE).
98 Les p h ra se s in fe rn a le s
J ’avais escaladé les som m ets, mais j ’en fus préci Q uels sont vos personnages?
pité p ar jalousie. Je ne m onterai plus jam ais. - Des diables et des dém ons, tous possédés par
des hom m es.
(ALGERNON [Link]). (JAM ES T H U RBER).
Puisque toutes choses sur la te rre, lorsque j ’y Où allons-nous?
applique ma volonté, m ’obéissent: vous pouvez — Nulle part.
m’ap p eler Satan. — Ce sera long?
— Sans fin.
(A. MERR1TT). (M AURICE RENARD).
Par l’âm e que j ’ai perdue et par la conscience A ucun hom m e aux pieds d ’argile n’aurait pu
que j ’ai tuée, je vous ju re que je suis incapable s’exprim er avec une si com plète et intolérante
de m entir. passion: j ’ai su ainsi que c ’était le diable.
(RU D Y A R D KIPLING). (STEVE EISHER).
C’était là son autre nom , son autre nom dans la L ucifer lui-même n’est qu'un serviteur des dieux
nuit. som bres.
(ARTHUR MAÇHEN).
(H.P. LOVECRAFT).
M aintenant, méprisez-moi.
(JORGE LUIS BORGES). Il existe au to u r de nous des sacrem ents du mal
com m e des sacrem en ts du bien, et nos vies et nos
actes se déroulent dans un m onde de cavernes
Le diable et le rabbin Eléazar Ben G ablicl et d ’h abitants crépusculaires. Je pense que
jo u a ien t aux dés pour l’âm e d ’un pécheur. Le l’hom m e peut parfois rebrousser chem in sur la
diable tricha et fit douze. M ais l’un des dés du roule de l’évolution et q u ’un épouvantable savoir
rabbin se brisa, ce qui fit treize. n’est pas encore m ort.
(Légende juive).
(ARTH U R MACHEN).
Le diable ch erche à nous faire croire que nous
pouvons être éprouvés au-delà de nos forces. Ce La ruse suprêm e du diable est de faire croire qu'il
n’est pas vrai. n’existe pas.
(WINSTON -CHURCHILL).
(BAUDELAIRE).
Un diable, bon diable.
Deux diables: mauvais diables. Seuls L ucifer et moi savons que l’E nfer c ’est
l’Enfer.
(Proverbe de Guyenne). (L. SPRAGUE DE CAMP).
L 'h is to ire in visib le 99
Le code génétique sera-t-il bientôt déchiffré?
Jacques Bergier
Quel monstre que cette goutte de semence, de quoi nous sommes
produits, qui porte en soi les impressions, non de la form e corpo
relle seulement, mais des pensements et des inclinations de nos pères?
Cette goutte, où loge-t-elle ce nombre infini de formes? m o n t a ig n e
(Les Essais, Livrell).
VERS L ’HOM M E D ’APRÈS L’HOM M E
I .es 5 d o m a i n e s
Les prix Nobel 1962 ont marqué une époque dans l’histoire du
où il se p a ss e
monde. Deux d’entre eux, le prix de Chimie, accordé aux Anglais
q u elq u e c h o se : Max Perutz et John Kendrew, et celui de Médecine, accordé à
deux autres Anglais, Francis Crick et Maurice Wilkins, et à un
Parus : Américain, J.D . Watson, ont consacré le triomphe d’une science
nouvelle: la biologie moléculaire. De toutes les sciences, voici
Les c e r \ e a u \ a rtificiels peut-être la plus im portante, car elle nous perm ettra un jour d ’avoir
les enfants que nous souhaitons, en définissant à l’avance leur aspect
I l ’[Link]'U 11 }
physique et moral, en les faisant devenir à volonté grands ou trapus,
l e q u a t r i è m e é ta t musiciens ou mathématiciens, emportés ou calmes, sportifs ou
contemplatifs.
de la m a t i è r e
La biologie moléculaire nous apporte également l’espoir de faire
I l ’ Iaiu l i n Hh
de nos enfants des êtres meilleurs, plus intelligents et plus puissants
que nous, et d’effectuer un jour la m utation contrôlée de l’humanité
A ven ir : entière en une espèce nouvelle: l’homme d’après l’homme.
Cette science recèle aussi, il ne faut pas le cacher, de terribles périls,
I es m a t h é m a t i q u e s dont la récente catastrophe de la Thalidomide ne donne qu’une
m odernes faible idée. Si à nouveau la dictature triomphe dans un pays, un
H itler du proche avenir pourra modeler les générations futures à
L a sy n th è s e de la \ie . son gré et m aintenir sa tyrannie perpétuellement. Aucune science
n’a, jusqu’à présent, offert de tels pouvoirs. Pour la première fois,
nous allons agir sur la chair et l’esprit de nos descendants en les
modifiant et en les modelant de l’intérieur.
La biologie moléculaire est virtuellement née en 1936, lorsque
Au cinquième mois de la grossesse,
déjà l’Homme dans son émouvante perfection...
( C e tte p h o to e x tra o rd in a ire de « Les N e u f
p rem iers m ois de la vie », p a r G é ra ld in e
F lan ag an , L affont éd., a été réalisée p a r
R ic h a rd G rill aux É ta ts-U n is; la p o c h e du
liq u id e am n io tiq u e , d ite « p o c h e d es e a u x » , . . . .
a été coupée). Les ouvertures de la science 101
l’étudiant autrichien Max Perutz est venu en mental. Cependant, on avait déjà pu calculer
A ngleterre pour s’y consacrer à la recherche. que la quantité d’informations nécessaires pour
Son père lui avait octroyé une pension annuelle décrire un enfant nouveau-né correspondait à
de 500 livres sterling. L’occupation nazie de peu près à mille volumes d’une grande encyclo
l’Autriche lui coupa rapidem ent les vivres et le pédie, et pourtant cette information est contenue
ministère du Travail anglais faillit l’expulser en dans la tête d’un seul spermatozoïde ♦ . On
partant du principe que la nouvelle République savait que lorsque le spermatozoïde pénétré dans
autrichienne n’avait pas besoin de savants. Le l’ovule et que la division cellulaire commence,
D r Perutz réussit cependant à obtenir 275 livres des fils minces apparaissent dans le noyau de la
par an de la Fondation Rockefeller. Il avait un cellule: ce sont les chromosomes ♦ . La cellule
projet ambitieux: celui de découvrir, à l’aide des humaine en possède quarante-six. Depuis un
rayons X, comment étaient construites les molé quart de siècle des expériences précises avaient
cules géantes dont la vie est faite. Pour réaliser ce montré que les chromosomes étaient les porteurs
grand dessein, il disposait des moyens les plus de l’hérédité ♦ .
réduits qui soient: plusieurs années s’écoulèrent, L’analyse montra que les chromosomes sont
par exemple, avant qu’il puisse acheter du formés essentiellement d’un composé chimique,
matériel pour utiliser la pellicule pour rayons X. l’acide désoxyribonucléique ou A.D.N.; cet acide
En 1947, le D r Perutz et son assistant, le D r John transporte à travers le temps les messages qui
Kendrew qui devait partager avec lui le prix provoquent l’organisation des cellules de l’œuf
Nobel 1962, eurent enfin un semblant de labo fécondé en un être vivant.
ratoire personnel: une cabane dans une cour Sous quelle forme le message est-il enregistré?
poussiéreuse, à Cambridge. Ils n ’en déména Le D r M aurice Wilkins, du King’s College, à
geront que dans le courant de cette année. C’est Londres, eut l’idée d ’analyser la molécule
avec cet équipement ressemblant à celui des d ’A.D.N. grâce aux rayons X, selon la méthode
savants pauvres de la science-fiction qu’ils réus que Perutz et Kendrew avaient publiée. Il trouva
sirent à établir la structure de la myoglobine, un moyen simple de fabriquer des fibres
une protéine complexe qui se trouve dans les d’A.D.N. à partir d’une solution, comme on
muscles. La myoglobine apparut finalement fait des fibres de soie artificielle ou de nylon.
comme étant une espèce de nœud dans l’espace. En les photographiant aux rayons X, Wilkins a
Plus tard, l’hémoglobine, matériau essentiel de obtenu de très belles photos: des sortes de pein
notre sang, qui transporte l’oxygène jusqu’aux tures abstraites d ’ombres et de lumières d’où
cellules et jusqu’aux tissus, a pu être à son tour il pouvait déduire la structure de l’A.D.N. par
analysée: elle apparaît sous la forme d’un nœud la combinaison d’hypothèses géniales et de calculs
quadruple. Ainsi arrivait-on à avoir une repré extrêmement ardus.
sentation dans l’espace des grandes molécules
de la vie. Le D r Perutz eut alors une idée auda
cieuse: essayer de savoir comment étaient cons L’ESCALIER EN SPIRALE DE LA VIE
truites les énormes molécules qui transm ettent
l’hérédité. Wilkins parla de sa théorie à deux savants de
Cambridge, Francis Crick et James D. Watson.
M ILLE VOLUMES D ’ENCYCLOPÉDIE Ils discutèrent longuement et, finalement (ils ne
DANS UNE TÊTE D ’ÉPINGLE se souviennent pas quand et c’est dommage,
car voilà une date historique qui méritait d’être
La génétique, la science de l’hérédité, avait moins retenue), ils eurent l’intuition que la molécule
de trente ans lorsque le D r Perutz et son assistant d ’A.D.N. avait la forme non pas d ’un nœud mais
décidèrent de s’attaquer à son mystère fonda d’un escalier: un escalier en spirale dont la
102 Le code génétique
ram pe est faite de sucre (le désoxyribose) avec
de tem ps en tem ps un p h osphate; q uant aux
m arches, elles sont fabriquées chacune à l’aide de
deux bases organiques ♦ , l’une ayant un seul
anneau d ’atom es de carbone, l’au tre ayant deux
anneaux. Les deux bases qui form ent une m arche
sont solidem ent accrochées à la ram pe, mais le
lien en tre elles est très faible et peu t facilem ent
être rom pu.
Lorsqu’une cellule se divise, les m arches de
l’escalier de la vie se séparent en deux. Les
ram pes de l’escalier s’éloignent l’une de l’autre ♦ un seul sperm atozoïde
et p ren n en t dans le milieu qui les entoure les Le sperm atozoïde est constitué par une tête et un
élém ents nécessaires pour reform er un autre filament appelé flagelle. Il mesure 70 millièmes
de millimètre. L’ovule, la cellule maternelle,
escalier com plet. mesure 200 millièmes de millimètre et est environ
C ’est là le secret de la vie, m iraculeusem ent 500 fois plus grosse que la cellule paternelle.
simple et enfin découvert. Dès que l’hypothèse de Les millions de sperm atozoïdes libérés dans la
semence humaine se déplacent à l’aide de leur
W ilkins, C rick et W atson fut connue, le grand flagelle comme les têtards. Le prem ier qui ren
physicien G eorge G am ow calcula le nom bre de contre l’ovule le féconde. L ’œ uf est formé.
possibilités qui pouvaient exister si chaque
m arch e de l’escalier était construite avec deux
♦ ce sont les chrom osom es
bases organiques différentes prises parm i les
bases connues. C ’était en 1955. Ses calculs m on Les chromosomes se trouvent dans le noyau de
la cellule (et non dans le cytoplasme qui
trèren t que les caractéristiques d ’un individu, entoure celui-ci). Ils ont la forme de bâtonnets
des plus ap parentes aux plus fines, physiques, incurvés et ont la propriété d’absorber, avec
chim iques et psychologiques, pouvaient être avidité, les matières colorantes: d’où leur nom.
logées dans un escalier de quelques centaines Pour donner une idée de leurs dimensions, nous
dirons qu’il en faudrait des millions pour égaler le
de milliers de m arches. Or, l’expérience dém ontra volume d ’un grain de sable.
que ce nom bre de m arches est suffisant. C ’est
ainsi que la m olécule d ’A .D .N . d ’un virus très
♦ les p o rteu rs de l’hérédité
sim p le , le v iru s T 4, c o n tie n t e n v iro n
200 000 paires de bases organiques. Pour être très précis, il faudrait dire que les
chromosomes portent des éléments plus petits
qu’eux encore, les gènes, qui sont, eux, les
Dès cette époque, le biologiste entrevoyait que véritables dépositaires de l’hérédité. Le chrom o
les m arches de l’escalier constituaient en quelque some se présente un peu comme un chapelet
sorte un code et que chaque com binaison de de saucisses; le gène est l’une des saucisses.
La taille d’un gène est de l’ordre du millième
bases organiques pouvait déclencher la fabri de millimètre et leur nombre atteint chez
cation d ’une protéine spécifique. En d ’autres l’homme plusieurs milliers.
term es, la form ule du parfum d ’une rose ou celle
des cheveux d ’un nouveau-né était inscrite en ♦ deux bases organiques
code sur les m arches de l’escalier en spirale de la
Une base est un composé chimique capable de se
vie. com biner avec un acide pour donner un sel. Un
D epuis, les recherches ont m ontré que la vie ne sucre est un alcool com plexe: le sucre ordinaire,
fait appel q u ’à quatre bases: l’adénine, la gua- le saccharose, et le glucose en sont des exemples.
mine, la cytosine et la thym ine. A vec les 4 bases
du code génétique, on peu t inscrire entre les
Les o u ve rtu re s de la science 103
deux rampes de l’escalier magique en spirale un reproduction le patrimoine génétique d’une
message correspondant à un virus ou à un cellule de mammifère et, qui plus est, d’une
homme, à un ptérodactyle ou à un moineau. cellule humaine. Dans la communication qu’ils
Ne discutons pas ici, ce n’est pas le lieu, ont faite à la «N ational Science Foundation»,
comm ent le prem ier message a pu s’inscrire il y a les chercheurs américains ont précisé le dérou
deux ou trois milliards d’années. Peut-il avoir été lement de leur intéressante expérience ♦ .
le fruit du hasard seul? Ou le travail de Dieu? Comment l’A.D.N. étranger a-t-il pu s'incorporer
La Science ne peut répondre qu’à la question: dans le noyau des cellules réceptrices? Les deux
comment? et non pas à la question: pourquoi? chercheurs ne donnent aucune indication sur le
Le message existe. Nous allons voir qu’il est mécanisme biochimique que, vraisemblablement,
tellem ent bien codé, avec des protections contre ils ne peuvent encore expliquer. De telles expé
les erreurs de déchiffrement, qu’il faut des riences tiennent déjà du miracle. Que sera-ce
poisons très subtils comme la Thalidomide ou des lorsque nous pourrons nous-mêmes écrire en
réactions extrêmement violentes comme celles de code génétique?
la radio-activité, pour qu’une erreur se produise Revenons donc, dans le détail, au déchiffrement
et que naisse un monstre. de ce code.
L’ACTION SUR LE VIVANT LE LANGAGE SECRET DE LA VIE:
QUATRE LETTRES ET VINGT MOTS
Nous ne savons pas encore inscrire nous-mêmes
les messages, mais nous pouvons em prunter des Quelles sont les données du problème? Faisons
messages à certaines cellules et les transm ettre une analogie : supposons que tous les êtres vivants
à d ’autres cellules. La plus extraordinaire expé correspondent à des livres; ils sont aussi différents
rience de ce genre vient d’être faite aux entre eux que la Bible l’est d’un roman populaire.
Etats-Unis ♦ . L’analogie n’est valable cependant qu’à condi
Des cellules d’origine humaine en culture ont été tion de se souvenir qu’il y a des livres identiques
transformées par deux chercheurs américains: mais qu’il n’y a pas deux êtres vivants identiques.
ils ont modifié un des caractères génétiques de Les livres sont écrits avec des mots. Dans le
ces cellules en les m ettant en contact avec des langage secret de la vie, l’équivalent du mot
acides désoxyribonucléiques extraits d’autres existe, c’est une molécule qu’on appelle l’acide
cellules humaines en culture. aminé ♦ . Fait extraordinaire, déconcertant dans
C’est la première fois que la science réussit à sa simplicité: le langage de la vie n’a que vingt
modifier le matériel génétique humain. Jusqu’à mots! T outes les protéines vivantes sont
présent, ces expériences n avaient été tentées composées à partir de vingt acides aminés seu
que chez les bactéries et certaines cellules de lement. Quelle loi mystérieuse a fait choisir ces
métazoaires: l’A.D.N. extrait d’une souche bac vingt acides parmi tous les acides aminés
térienne avait été incorporé à des bactéries possibles? Nous ne le savons pas.
«réceptrices» qui avaient ainsi acquis de Une protéine moyenne contient 200 acides
nouveaux caractères génétiques, caractères qui aminés correspondant aux 20 espèces utilisées
avaient été intégralement transmis à la descen par la vie. Toutes les combinaisons de ces vingt
dance. Les mutations provoquées sont parti mots, qui définissent un être vivant, de la bactérie
culièrement intéressantes car, ainsi, la bactérie à l’homme, sont inscrites sur les marches de
nouvelle peut croître sur un milieu où lès l’escalier formé des autres bases: adénine, gua-
bactéries originelles ne le pouvaient pas. mine, cytosine et thymine. Désignons-les par leurs
Les chercheurs américains font apparaître ici un initiales, A, G, C, T. Le signal donnant l’ordre
mécanisme capable de modifier en dehors de la à la cellule de fabriquer tels ou tels acides
104 Le code génétique
am inés, puis telle ou telle protéine, est toujours
com posé p ar trois de ces initales, c ’est-à-dire
qu’il fait appel à trois m arches de la spirale de
la vie. Ce signal com plexe est tran sp o rté p ar un
seul gène qui renferm e donc un m essage codé de
200 m ots au m oins (puisque telle est la com po
sition m oyenne en acides am inés d ’une protéine).
Les virus se construisent à p artir d ’un nom bre
de gènes allant de dix à plusieurs centaines. Les
bactéries sont construites à p artir d ’un m illier de
gènes en m oyenne. U ne cellule hum aine, à partir
d ’un million. T outes les cellules hum aines, ♦ aux États-U nis
qu’elles soient m usculaires ou nerveuses, sont C ette expérience a été rapportée en détail par
codées à p artir de 46 longues m olécules la revue « Science et Avenir» (avril 1963); nous
n’en donnons qu’un bref résumé.
d ’A .D .N .: les 46 chrom osom es.
Si l’A .D .N ., dans une seule cellule hum aine,
pouvait être étiré linéairem ent, il aurait à peu ♦ le déroulem ent de leur intéressante
près tren te-tro is centim ètres de long. C ette bande expérience
de tren te-tro is centim ètres contient des ins Ils se sont servis d’une lignée de cellules
tructions précises, répétées un grand nom bre de capables pour croître d’utiliser comme source
de purine, élément indispensable au noyau cellu
fois, p o u r la co nstruction de chacun d ’en tre nous. laire, une substance: l’hypoxanthine. Cette
Elle se form e, lorsque le sperm atozoïde pénètre lignée, en effet, synthétise une enzyme qui lui
dans l’ovule et elle se reproduira des m illiards perm et d’extraire la purine de l’hypoxanthine.
de fois avant q u ’un hom m e ou une fem m e arrive A partir de cette lignée, les deux Américains
ont isolé une cellule mutante qui, elle, n’est
à sa m aturité. plus capable de synthétiser l’enzyme en question.
Avec les quatre initiales A, G, C, T et en ne Ils ont cultivé cette cellule dans un milieu où il y
form ant des signaux qu ’avec trois d’entre elles, avait d’autres sources de purine que l’hypo-
on p eu t im aginer (un calcul élém entaire le xanthine et ont ainsi obtenu une lignée de
cellules très voisines de la souche originelle,
m o n tre ) so ix a n te -q u a tre signaux d ifféren ts. mais présentant un caractère différent et très
Soixante-quatre signaux, alors que vingt suffisent rem arquable.
pour désigner les vingt acides am inés de la Vie ! Des prem ières cellules, celles capables d ’utiliser
l’hypoxanthine, ils ont extrait l’A.D.N. et l’ont
La n atu re possède, dans ce tte différence, un mis en contact avec les cellules de la seconde
dispositif de sécurité qui lui p erm et de répéter souche, celles qui sont incapables d’utiliser
les instructions suffisam m ent de fois afin qu ’elles l’hypoxanthine. Ces dernières sont alors devenues
soient transm ises sans erreur. capables d’utiliser, comme unique source de
purine, l’hypoxanthine. Et, fait capital, ce carac
D échiffrer le code génétique, c ’est savoir quels tère a été transmis aux cellules filles et petites-filles.
sont les signaux co rresp o n d an t aux divers acides
am inés d ont voici la liste com plète :alanine,
♦ une m olécule q u ’on appelle
arginine, asparagine, acide aspartique, cystéine,
l’acide am iné
acide glutam ique, glutam ine, glycine, histidine,
isoleucine, leucine, lysine, m éthionine, phényla- Les acides aminés sont des composés azotés
simples qui entrent dans la composition des
lanine, proline, serine, thréonine, tryptophane, matières albuminoïdes ou protides. Ils possèdent
tyrosine, valine. tous une extrémité alcaline (— N H 2) et une
Il faudrait donc, pour déchiffrer to talem en t le extrémité acide (COOH - ) .
code génétique, savoir que p ar exem ple CC G
correspond à l’alanine ou C G C à l’arginine.
Les ou ve rtu re s de la science 105
Tu reprendras le flambeau afin de poursuivre l’ascension
de la vie vers l’infini
Précisons qu’il s’agit là de combinaisons dont on Il existe également sur les marches de l’escalier
pense effectivement qu’elles correspondent à la des signaux qui ne correspondent à aucun acide
réalité. aminé à fabriquer. Crick pense que ces signaux
ne signifient rien. N irenbert estime qu’ils veulent
LE PEU QUE NOUS SAVONS dire: com m encem ent de message ou fin de
message.
Ce déchiffrement est une tâche qui paraissait, Il est possible de changer une initiale des signaux
il y a deux ans encore, au-delà des ressources en ajoutant des poisons, les acridines par
de l’esprit humain. Elle n’est toujours pas exemple, à la nourriture des virus et des bactéries.
réalisable directem ent: nous n’avons aucun C’est probablem ent par un mécanisme analogue
moyen, même avec le microscope électronique, que la Thalidomide produit les bébés monstres,
même avec les rayons X, de lire ce qui est écrit mais toutefois la certitude n’en est pas encore
sur les marches de l’escalier. Il faut procéder acquise.
d ’une façon indirecte, analyser ce qui se passe Par des changements de ce genre, un groupe
dans la cellule et, à partir de ces analyses et des de collaborateurs de Crick, Messrs. Leslie
effets de l’introduction d’un A.D.N. d ’un type Barnett, Sydney Brenner, Richard J. Watts-
spécifique, voir apparaître la protéine qu’on Tobin et Robert Shulman, ont réussi à faire
avait prévue. une analyse poussée du virus T 4 qui attaque le
Ce travail a été entrepris, en plus de Watson, bacille Escherichia coli. En vingt minutes, la
Wilkins et Crick qui ont proposé le modèle bactérie est dévorée, et une centaine de copies du
général, par des savants trop nombreux pour être virus jaillissent, chacune étant conforme au virus
tous cités. Il faut tout de même retenir le nom original. Elle se compose d’une spirale de vie
de M arshall W. N irenbert, qui dirige la section contenant environ deux cent mille marches et
de Génétique biochimique à l’institut national d’une enveloppe protectrice composée de six
américain pour l’étude du cœur. N irenbert a protéines différentes, chacune contenant les
réussi à stimuler des microbes pour qu’ils vingt acides aminés fondamentaux dont nous
fabriquent certaines protéines dont on connaît sommes tous faits. Il est assez facile de produire
parfaitem ent la composition, c’est-à-dire non des mutations dans la structure du T4 et de
seulement les acides aminés dont elles sont faites, croiser ces mutations entre elles. Les mutants
mais l’ordre de ces acides aminés le long de la ainsi obtenus produisent des protéines différentes
chaîne qui constitue la protéine. Il a ensuite et on peut en déduire la façon dont le code géné
réussi, par un travail de déduction, fondé à la tique est lu lors de la fabrication de l’enveloppe
fois sur ses propres travaux et sur ceux de protectrice du virus. Le code est loin, nous le
François Jacob et Jacques M onod, à l’institut verrons, d’être entièrement transcrit, mais diffé
Pasteur à Paris, à obtenir un déchiffrement rentes certitudes sont acquises. Les divers
partiel mais extrêmement plausible du code. signaux ne se superposent pas, c’est-à-dire qu’il
n’existe pas d’initiale utilisée à la fois pour ter
Ce déchiffrem ent a donné jusqu’à présent les miner un message et pour en comm encer un
résultats suivants : à chaque acide aminé fabriqué autre. Les signaux sans signification sont en très
par la cellule correspond sur les marches de petit nombre; par contre, celui correspondant à
l’escalier un signal de trois initiales, c’est-à-dire tel ou tel acide aminé donné est répété un grand
trois bases organiques sur les quatre qui sont nombre de fois.
utilisées au total. Les signaux sont envoyés à la Le code paraît être absolument universel. Il
suite les uns des autres, et non pas selon un carré existe aussi bien chez les virus que dans les
ou une grille, ou selon un des divers dispositifs cellules végétales, animales ou humaines élevées
utilisés dans certaines langues humaines. en tubes à essais. Le généticien n’est pas encore
108 Le code génétique
absolum ent certain que l’ordre des lettres
A, G , T, C, dans un signal ait de l’im portance.
Il le pense, cep en d an t; p ar exem ple: l’asparagine
correspond sans doute à A CA , la glutam ine
à A A C et la thréonine à CA A .
Pour écrire com plètem ent la form ule génétique
d ’un hom m e ou d ’une fem m e, il faudrait décoder
un million de gènes, alors q u ’un seul gène n’a pas
encore été entièrem ent transcrit. La tâch e qui
reste à accom plir est donc im m ense. C ette for
mule d ’un individu co ntiendrait six cents millions
de m ots, soit environ mille encyclopédies P lanète.
Elle est inscrite to u t entière sur 33 cm de fila
m ents chrom osom iques. T o u t est contenu dans
cette form ule: cerveau, systèm e nerveux, psycho
logie. Le généticien ne sait toujours pas quel est
exactem ent le dispositif qui lie les différentes
parties du code. Par contre, il sait com m ent le
message est transm is à p artir de l’escalier de vie
ju sq u ’aux élém ents de la cellule qui fabriquent les
acides am inés et les protéines à partir de
l’alim entation.
L’A C ID E M E S SA G E R : L ’A .R .N .
L’étude du noyau de la cellule n’est pas aussi
poussée que celle du noyau de l’atom e. D es ins
trum ents nouveaux, q u ’il reste à inventer, seront
nécessaires p our que le biologiste puisse réel
lem ent co m p rendre ce qui s’y passe. C ependant,
ce noyau cellulaire peu t être considéré com m e
un soleil central qui possède des satellites,
appelés des ribosom es. Ces satellites flottent dans
le liquide cellulaire au to u r du noyau ou se fixent
à l’intérieur de la m em brane de la cellule. Ce sont
de m inuscules usines chim iques, autom atisées
au-delà de to u t ce que nous pouvons im aginer et
qui fabriquent sur com m ande les com posés
chim iques les plus com pliqués qui existent: les
protéines. Ils reçoivent leurs ordres d ’un acide
m essager, sem blable à l’A .D .N ., sauf que la
ram pe de son escalier est faite d ’un autre sucre:
l’A .R .N . (ainsi appelle-t-on l’acide m essager), qui
utilise le ribose tandis que l’A .D .N . utilise le
désoxyribose. De même, l’une des bases essen
tielles de l’A .D .N ., la thym ine, est rem placée
A n’importe quel degré de l’escalier
en spirale de la vie,
demain le biologiste pourra intervenir.
(Le modèle de la molécule fondamentale d’A.D.N.
construit par le docteur Wilkins).
(P h o to U n ited Press).
dans l’A.R.N. par une autre base, l’uracine. Petit à petit, le généticien parvient à déchiffrer
L’A.R.N., l’acide messager, est fabriqué par le code; ce qu’il y lit est assez effrayant. Il suffit,
l’A .D .N .; il quitte alors le noyau de la cellule, par exemple, d’un mot de changé pour que l’indi
se m et à flotter dans le fluide cellulaire et va vidu soit un malade inguérissable toute sa vie,
finalement rejoindre un ribosome où il met en dès sa naissance ♦ .
route la synthèse des protéines. Ce travail C’est ainsi qu’un seul mot est différent dans
peut être suivi pas à pas dans l’organisme. l’hémoglobine des individus atteints d ’une forme
En broyant des cellules vivantes avec de la d’anémie par rapport à l’hémoglobine de l’indi
poudre d’alumine, on obtient un sucre qui vidu normal. L’hémoglobine normale a, en un
contient de l’A.D.N., de l’acide messager A.R.N., certain point de la chaîne, de l’acide glutamique,
des ribosomes et toutes sortes de produits tandis que celle de l’individu anémique a de
chimiques: les enzymes, en particulier, qui sont l’avaline. L’acide glutamique comme l’avaline
des catalyseurs organiques nécessaires aux syn font partie des vingt mots de l’alphabet de la vie,
thèses. Si l’expérim entateur nourrit un tel broyât des vingt acides aminés dont nous avons déjà
avec des acides aminés et des substances à base donné la liste. Trois lettres différentes dans le
de phosphore fournissant l’énergie nécessaire, code génétique au départ, un mot différent dans
les ribosomes contenus y fabriquent des protéines la longue phrase de l’hémoglobine, et voici
à partir des acides aminés comme s’ils étaient une vie brisée.
dans une cellule. Jusqu’en 1959, la terrible tare du mongolisme
posait une énigme aux savants et aux médecins.
Si l’expérim entateur nourrit le broyât à l’aide Le mongolisme, qui tient son nom du fait que
d’acides aminés marqués avec du carbone 14 les enfants qui en sont atteints présentent gros
radio-actif, il peut repérer l’ordre dans lequel ils sièrement certains traits de la race mongole, est
sont entrés dans une protéine au cours de la une maladie d’arriération mentale et physique.
synthèse. S’il introduit, dans l’extrait, de l’A.R.N. Elle se manifeste dès la naissance. Les mon
messager provenant d’autres organismes que goliens ne parviennent jamais à un dévelop
celui de l’extrait initial (par exemple de l’A.R.N. pement mental supérieur à des enfants de 3 ou
provenant d ’un virus alors que l’extrait initial 4 ans. Or, il naît un enfant mongolien sur 700.
provient d’une bactérie), il modifie les protéines Il doit en exister un million dans la population
finales. Il arrive même à fabriquer de l’A.R.N. terrestre. Des savants français, le professeur
synthétique et, en l’injectant, à donner des Turpin, et ses collaborateurs, le D r Lejeune et la
instructions aux ribosomes qui fabriquent alors doctoresse G autier, ont découvert que le mongo
des acides aminés. La biologie arrive ainsi lisme est dû à un chromosome supplémentaire ♦,
petit à petit à constituer le dictionnaire géné le 47' chromosome. Comment ce 47' chromo
tique de l’acide messager. Or, l’acide messager some détermine-t-il le mongolisme? C’est ce qui
a été fabriqué par l’A.D.N. et il lui ressemble reste à trouver. La découverte de l’anomalie
avec simplement les différences indiquées plus chromosomique n’a pas encore permis de m ettre
haut: sur pied un traitem ent de cette maladie.
— ribose au lieu de désoxyribose sur la ram pe; Depuis cette découverte du D r Lejeune, qui a été
— uracine au lieu de thymine dans les marches confirmée par les savants de tous les pays,
de l’escalier. d’autres cas de maladies ou d’anomalies pro
Il est donc extrêmement facile de passer du code voquées par les aberrations chromosomiques ont
génétique de l’acide messager au code génétique été découverts: le syndrome de Turner, notam
de l’A.D.N. Ainsi, peu à peu, arrive-t-on à cons ment, qui empêche la m aternité ovarienne et qui
tituer un dictionnaire génétique aussi bien pour est cause de stérilité. Le D r Lejeune a observé
l’A.D.N. que pour l’A.R.N. que cette maladie provient de l’absence chez la
110 Le code génétique
fem m e de l’un de ses deux chrom osom es
sexuels X. C ertaines m alform ations de la colonne
vertébrale co rresp o n d en t à une ab erration ch ro
m osom ique très spéciale. Un petit chrom osom e
se fixe sur un au tre chrom osom e qui devient
anorm al. Le nom bre des chrom osom es de l’indi
vidu m alade n ’est plus que de 45.
N A ISSA N C E D ’UN Ê T R E VIVANT
Nous com m ençons donc à avoir une idée de la
façon d ont nous som m es formés. Le long des
filam ents constitués p ar les chrom osom es, une
force m ystérieuse attire les atom es au to u r des
hélices de l’escalier de la vie. D es im itations, ♦ dès sa naissance
des im ages de ces hélices se d étachent, vont L’hémophilie est une tare héréditaire récessive
rejoindre des ribosom es et leur o rd o n n en t de liée au chromosome X. Elle se caractérise par
fabriquer des protéines à partir des acides un défaut de coagulation du sang. Cette maladie
est transmise aux hommes par l’intermédiaire de
aminés v enant des alim ents ou élaborés sur leur mère. La reine Victoria d’Angleterre était,
place. Ensuite, à p artir des atom es, des m olécules comme sa mère, de souche hémophile. Elle a
des acides am inés et de l’énergie, le plus souvent transmis cette tare à la famille de Hesse qui,
fournie p ar des m olécules co n ten a n t du phos elle-mêrne, la transm it à la famille impériale de
Russie. Elle l’a transmise également à la famille
phore, se form ent les protéines: toutes les de Battenberg, qui elle-même la transm it à la
protéines, aussi bien celles des ongles et des famille royale espagnole.
cheveux que celles du cerveau. Les acides am inés
sont guidés p ar des acides A .R .N . qui les p lacent ♦ un chrom osom e supplém entaire
aux bons endroits pour qu ’ils form ent la protéine
Les chromosomes vont norm alem ent par paires:
q u ’il faut. il y en a donc 23 dans la cellule humaine. Dans
Il s’agit d ’une chim ie dépassant to u t ce que nous la cellule sexuelle il n’y a que 23 chromosomes
pouvons p o ur le m om ent concevoir. C haque isolés. La fusion de la cellule sexuelle du père et
réaction individuelle est à la fois program m ée et de la cellule sexuelle de la mère reconstitue
les 46 chromosomes répartis en 23 paires.
guidée. T o u t se form e à p artir du program m e
initial ♦ : aussi bien nos yeux que nos cheveux,
que no tre intelligence, que notre caractère. N ous ♦ à p artir du program m e initial
pourrons ensuite nous m odifier par un effort de Le code génétique se trouve dans toutes les
la volonté ou être modifiés p ar les influences du cellules et non seulem ent dans celle fournie par le
milieu extérieur, mais, à l’origine, to u t ce que sperm atozoïde et l’ovule, c ’est-à-dire que théo
riquem ent il serait possible de reconstituer un
nous aurons à notre naissance a été inscrit en homme à partir de ses cellules puisque les mêmes
six cents millions de m ots sur 33 cm d ’élém ents informations génétiques y sont contenues.
chrom osom iques com posés d ’A .D .N . Pour m odi Le développem ent individuel, c’est-à-dire la for
fier ce capital génétique, il fallait savoir. D epuis m ation des cheveux ou des cellules de la peau,
est lié à la position de la cellule dans
dix-huit ans à peine, nous savons. A vrai dire, l’embryon. Ce développem ent est guidé par des
ce savoir est assez balbutiant. N ous ne pouvons substances appelées des organisateurs et qui
pas encore lire le fil, program m e de l’hérédité, ont été découvertes par Spencer.
com m e nous lisons les bandes m agnétiques.
P eut-être y arriverons-nous si les acides du code
Les o u ve rtu re s de la science 111
génétique sont m agnétiques com m e le pensent les
ch erch eu rs français Sadron, D ouzon et Polowsky
et le ch e rch eu r russe Blum enfeld. L orsque la
certitu d e sera acquise, nous pourrons inscrire sur
de véritables bandes m agnétiques les form ules
génétiques de tous les êtres. N ous découvrirons
alors des parentés insoupçonnées et l’évolution
ne sera plus une énigme ♦ .
N ous saurons alors pourquoi la cellule cancé
reuse a un au tre capital génétique que la cellule
norm ale et peut-être apprendrons-nous à m odi
fier ce capital génétique de façon à faire ren trer
dans l’ordre la rébellion cancéreuse.
UN A V EN IR A U D A C IE U X :
M O D IF IE R LE C O D E G É N É T IQ U E ♦ l’évolution ne sera plus une énigme
Des savants français, le professeur Sadron,
C ette prem ière réalisation, déjà, sera un m iracle. directeur de l’institut des M acrom olécules de
M ais il ne s’agira cepen d an t que d ’un début. Strasbourg, M. Polowsky, ingénieur à la
Il ap p a raîtra possible de réaliser to u t ce que la Compagnie générale de T.S.F., M. Douzon, bio
physicien au Val-de-Grâce, déposèrent, en 1959,
n atu re n ’a pas fait, parce q u ’elle n ’en avait pas une com m unication à l’Académie des Sciences
envie ou que le hasard favorable ne s’est pas tendant à dém ontrer que l’A.D.N. aurait des
produit. Il sem ble désorm ais im aginable de propriétés ferro-électriques. Cela signifie que
cette substance est capable de garder la
pouvoir un jo u r donner l’ordre aux sperm atozoïdes « mémoire » d’un champ électrique où elle a
et aux ovules de l’espèce cheval de lui faire baigné. Certains corps possèdent cette propriété
pousser des ailes en leur d o nnant un message à un degré très élevé, comme le titanate de
génétique prov en an t d ’un oiseau. Le biologiste baryum. Les trois savants français ont utilisé
une préparation d ’A.D.N. provenant d’un thymus
créera ainsi Pégase. Il peut im aginer les chim ères de veau et présentant un aspect filamenteux.
les plus extraordinaires et croire à toutes les Ils ont placé cette préparation dans un champ
b outades des généticiens: croiser le pigeon électrique intense et ils ont constaté que ce
cham p électrique ne disparaissait pas immé
voyageur et le p erro q u et pour que les messages diatem ent quand on cessait d ’appliquer la
puissent être transm is verbalem ent; le m oustique tension. L’A.D.N. conserve donc pendant un
et le ver luisant pour que l’hom m e puisse se certain temps la « mémoire » de la tension
débarrasser du m oustique dans l’obscurité, la électrique qui lui a été appliquée. Il se produit
un phénomène de rémanence. Il est trop tôt pour
vache et la girafe p o u r que le paysan puisse tirer des conclusions de cette im portante décou
nourrir sa vache chez le voisin mais la traire chez verte. On ne peut encore qu’ém ettre des hypo
lui. thèses. M. Polowsky, dès le Congrès international
de l’Électronique médicale, qui s’était tenu
en 1959, avait émis l’hypothèse que les réactions
La génétique arrivera à m odifier les gènes d ’une spécifiques des molécules biologiques, en parti
p lante de façon qu ’elle fabrique de l’aspirine; culier des enzymes, aux informations venues de
ceux d ’un anim al laitier de façon à ce q u ’il l’A.D.N., seraient basées sur des propriétés
ferro-électriques ou ferro-magnétiques à l’échelle
fabrique un lait co n ten a n t des antibiotiques. moléculaire. (Sur l’A.D.N., voir dans le précédent
Elle créera des m am m ifères pouvant respirer n° de Planète l’article de Jean Charon : « Le secret
dans l’air raréfié des hautes m ontagnes ou même de la vie est-il mathém atique? »).
d ’au tres planètes. C ette rêverie sur l’avenir p araît
am usante et fascinante ju sq u ’au m om ent où
112 Le code génétiqu e
l’hom m e se souvient q u ’il est lui-m êm e fait de
chair et que lui aussi peu t être modifié.
Einstein disait déjà: « Je ne crois pas à l’édu
cation. T on seul m odèle doit être toi-m êm e, ce
m odèle fût-il effrayant.» Parole prophétique et
terrible, car nous arrivons à l’époque de l’histoire
où l’hom m e p o u rra m odifier l’hom m e. Il est
à craindre, au niveau de conscience attein t par
l’hum anité, que cette m odification serve des buts
m édiocres p lu tôt que des idéaux élevés. Il est
à craindre que des gouvernem ents ayant besoin
d’hom m es, fassent naître des garçons de préfé
rence à des filles. Il est à red o u te r q u ’ils
fabriquent des esclaves particulièrem ent sugges
tiv e s . Il est à red o u te r que la prem ière am bition
soit de fab riq uer des hom m es et des fem m es
résistant aux radiations atom iques, même si cette
possibilité est acquise aux dépens d ’autres ♦ ce que sont les m utations
qualités. Le pire est à craindre si la biologie
m oléculaire, infinim ent plus dangereuse que La mutation se définit essentiellement par la
transform ation d’un gène en un autre gène.
l’atom e, n’est pas contrôlée. Jam ais la science n’a Ce phénomène est général dans la nature vivante,
fait peser sur l’hum anité une pareille m enace. mais nous n’en avons pas découvert les lois. Il
Jam ais aussi elle n’a fait de telles prom esses. nous semble encore que les m utations sont dues
au hasard. D ’autre part, les m utations que nous
connaissons aujourd’hui sont extrêm ement rares.
R E P R E N D R E LE F L A M B E A U Morgan et ses collaborateurs ont observé en
D E L ’ÉV O LU TIO N quelques années sur des centaines de milliers de
m ouches environ 400 mutations. Un grand
nom bre de ces mutations, dont l’effet est héré
Les prem iers «presque hum ains» qui com ditaire puisqu’elles correspondent à la trans
m ençaient à grogner ne pouvaient pas prévoir la form ation d’un gène, donnent lieu à des chan
parole ni la m usique. D e même nous ne pouvons gements minimes. Les savants américains ont
croisé systématiquement les mouches présentant
pas prévoir ce qui arrivera lorsque nous saurons les 400 m utations observées. Ils ont constaté que
nous-m êm es écrire sur les m arches de l’escalier certaines mutations se transm ettent solidai
en spirale du vivant. L a prem ière idée qui vient rem ent, comme c’est le cas, par exemple, pour
à l’esprit, c ’est que nous allons créer nous-m êm es les yeux pouipres et certaine forme d ’ailes.
Et cette expérim entation faite sur une échelle
la p ro ch ain e m utation: l’hom m e d ’après l’hom m e. gigantesque tend à prouver qu’il s’agit de gènes
N ous com m ençons à com prendre ce que sont les portés par un même chromosome. C ’est ainsi que
m utations ♦ . C ertains poisons violents, un b o m la mouche drosophile com portant 4 groupes de
chromosomes, Morgan et ses collaborateurs ont
b ard em en t p ar des radiations atom iques, d ’autres pu répartir les mutations en 4 groupes égaux,
causes en co re que nous ne connaissons pas, les diverses mutations d ’un même groupe se
arrac h en t les m arches de l’escalier en spirale et transm ettant solidairement. Poussant plus avant
les reco n stitu ent dans un autre ordre. La plupart leur étude, ils ont réussi à localiser exactem ent
sur les chrom osom es les gènes correspondant aux
de ces transform ations ne corresp o n d en t à aucun 400 mutations découvertes. Ils ont ainsi dressé
message. Et l’être vivant, né p ar m utation, n’est une véritable carte de l’hérédité chromosomique,
pas viable ou, s’il est viable, est stérile. M ais en ce qui concerne la drosophile.
quelquefois la m utation est viable et plus avancée
dans la m arche vers l’infini des êtres vivants que
Les o u ve rtu re s de la science 113
l’être originel. C ’est ainsi que l’homme est né à à des propriétés que nous sommes aussi inca
partir d ’un presque humain. pables d’imaginer que l’homme de N eandertal
Personne ne nie plus l’évolution des formes pouvait imaginer la pile nucléaire? Une solution
vivantes. Une évolution d’une ampleur colossale. a été proposée par le rom ancier américain de
Comment l’expliquer? Lamarck faisait appel science-fiction Jack Williamson, dans un livre qui
au transformisme. Selon ses théories, les organes s’appelle « les Dents du Dragon » ♦ . La solution
s’a d a p ta ie n t aux c o n d itio n s d ’e x iste n c e , de Williamson est à la limite de l’imagination
c’est-à-dire au milieu. Selon Darwin, les espèces humaine. C’est pourtant la seule, à ma connais
naissaient de la diversité individuelle, les plus sance, qui ait jamais été avancée. Williamson
fortes s’imposant et les plus faibles disparaissant imagine que l’esprit humain a un pouvoir direct
selon le phénomène de la sélection. Ni l’une ni sur la matière, le pouvoir de psychocinèse.
l’autre de ces hypothèses ne s’accorde pleine Quelques chercheurs, comme Rhine et Thorwald.
ment avec ce que l’on sait aujourd’hui sur les pensent avoir vérifié expérimentalement l’exis
mécanismes de l’hérédité. Les généticiens sont tence d ’un tel pouvoir, mais leurs résultats ne
conduits à penser que le pouvoir mutagène était, sont pas convaincants. Williamson extrapole, ce
à l’époque de la grande évolution des formes qui est son droit comme romancier, et il pense
vivantes, sans rapport avec ce qu’il est aujourd’hui. que la psychocinèse peut être l’agent le plus
efficace pour la production des mutations.
L’HO M M E, SOMMET DE L ’ÉVOLUTION? Selon lui, la volonté humaine, avec toutes les
ressources de l’inconscient, peut agir sur les
Avec quoi ce pouvoir était-il en rapport? Des gènes et réarranger les molécules dans le sens
conditions d ’existence terrestre différentes? Des d’une évolution vers le surhomme. Rien, évi
rayonnements cosmiques différents? A regarder demment, ne prouve que nous disposerons jamais
les espèces autour de nous, à regarder l’homme de tels pouvoirs. Comment peut-on envisager,
lui-même, la vie semble s’être figée ♦ . L’homme en restant sur le plan de la science acquise,
marque-t-il le term e, le sommet de l’évolution? le contrôle du code génétique? La grande
Ou peut-il lui-même faire naître le surhomme? ressource, ce sont les mathématiques.
Lorsque le code génétique aura été déchiffré, le
biologiste connaîtra certainem ent les combi EN UTILISANT LES M ATHÉM ATIQUES
naisons qui correspondent à l’intelligence, à la
solidité du système nerveux, à la résistance contre Elles vont en effet nous perm ettre d’analyser
les accélérations, si im portantes pour les voyages la quantité d’informations contenues dans un
interplanétaires, et même aux pouvoirs para- message génétique donné. Elles nous m ontreront
psychologiques. Mais le développement de ces aussi comment on peut enrichir un message géné
qualités ne correspond qu’à une amélioration tique de façon à ce qu’il soit, non seulement
quantitative de ce que l’homme possède déjà. plus complexe, mais aussi plus beau ♦ . La notion
Pour faire apparaître un être qualitativement de beauté, en mathématiques, et plus parti
différent de l’homme, il faudrait construire des culièrement en mathématiques appliquées à la
escaliers en spirale avec d’autres lettres que les physique, prendra alors toute son importance.
quatre lettres du code. Il faudrait utiliser d ’autres Un code génétique, tel qu’il est, est une donnée
bases, d’autres combinaisons d’atomes que brute qui peut être analysée. On a trouvé déjà des
l’adénine, la guamine, la cytosine et la thymine. formules mathématiques correspondant à la
Ces bases, la chimie de synthèse sait d ’ores et beauté plastique et à la beauté musicale. On
déjà en fabriquer des millions. Mais comment trouvera certainem ent, en alliant le génie humain
prévoir que l’introduction d ’une base x sur les et le pouvoir des grandes machines à calculer,
marches de l’escalier conduira à des pouvoirs ou des formules qui définiront la beauté génétique.
114 Le code génétique
On agira alors sur le code génétique de façon
à fab riq u er des êtres qui soient génétiquem ent
plus beaux que nous. Les prem iers de ces êtres
créés rep ren d ro n t, avec des m oyens intellectuels
que nous n ’avons pas et que nous ne soupçonnons
pas, le flam beau pour poursuivre l’ascension de
la vie vers l’infini.
JACQUES BER G IER .
LIVRES A C O N SU L TE R
♦ la vie sem ble s’être figée
Les derniers travaux édités sur le
code génétique sont : C’est l’opinion de Jean Rostand: « Les forces, de
— Isaac A s im o v : Only a trillio n quelque nature qu’elles soient, qui contribuèrent
(Abelard-Schum an, U .S .A .); à la diversification organique sont, dans le
— Isaac A sim o v: The genetic code moment actuel, absentes de la nature. Nous
(Abelard-Schum an, U .S .A .): habitons un vieil univers stabilisé, figé, épuisé.
— C.H. W ad d in g to n : New patterns in La vie n’est plus évoluante, construisante. Elle
genetics and developm ent (Columbia, a partout donné ce qu’elle pouvait donner. »
U.S.A. and Great Britain); Et Lucien Guénot, a qui l’on doit l’arbre généalo
— Erwin Chargaff et J.N . D avidson: gique du règne animal, synthèse de toutes nos
The nucleic acids (Academic Press connaissances phylogénétiques: « Il y a eu sur
U .S .A .); la terre un processus, celui de la production des
— O.W . Jones, et M. W . N irenb ert: types structuraux, des « clades », qui est irrévo
Q ualitative survey of R.N.A. code- cablem ent terminé. Notre globe a eu sa période
w ords (Proceedings o f the National de jeunesse et d ’intense production de formules
Academ y of Science, U.S.A.) Vol. 48, de vie, il est m aintenant dans l’âge m ûr qui a eu
n° 12, déc. 62). son événem ent no tab le, l’ap p aritio n de
l’Homme. »
♦ « les D ents du D ragon »
Ce livre, qu’il ne faut prendre que comme un
roman rem arquable, a été édité en France dans
la collection « Le Rayon fantastique », éditions
Denoël.
♦ mais aussi plus beau
C ette hypothèse du passage de l’homme au
surhomme, à l’homme d’après l’homme, n’est
Prochaine étude : qu’en apparence contradictoire avec la pensée
défendue par Jean Charon dans ce présent
numéro. Selon Charon, l’étape Hum anité doit
Les mathématiques succéder à l’étape Homme. Mais l’Homme,
com posant de l’Hum anité à venir, verra ses
modernes. propres possibilités agrandies. L’élément d ’une
structure nouvelle bénéficie des pouvoirs
nouveaux de cette structure. L ’Homme profitera
des connaissances de l’Humanité.
Les o u ve rtu re s de la science 115
(P h o to H oa-Q ui).
La jalousie à travers les sociétés humaines
Geneviève Dormann e t Dr Henriquez, de l'U niversité de Leeds
Étreinte est l'anagramme d ’éternité.
MONTHERLANT
A N TH RO PO LOGIE ET MYTHES DU CŒUR
« La jalousie, dit Littré, est un mauvais sentiment qu’on éprouve
l a li bert é s exuel l e
quand on n’obtient pas ou ne possède pas les avantages obtenus ou
chez les pri mi ti fs possédés par un autre. » Fléau, torture, vilain défaut, les qualificatifs
ne m anquent pas pour définir cette plaie des humains. Elle ronge,
I es \ a r i a t i o n s du elle use, elle détruit et bouleverse le monde depuis son réveil du
s e n t ime n t de jalousie néant. Ève, jalouse de la Connaissance, perdit le paradis; c’est par
jalousie qu’Abel tua son frère, qu’Othello noua son mouchoir au cou
[Link] i m p é ra t i f s de Desdémone et que les hommes s’entre-tuent, depuis que la mort
rel i gi eux ou s o c i au x leur a été donnée comme calmant. Plus qu’un sentiment ou un fléau,
c’est un trait naturel de l’espèce animale qui peut s’exaspérer jusqu’à
la folie.
Si la jalousie exerce surtout ses ravages les plus spectaculaires et
les plus courants dans le domaine amoureux, ses différentes mani
festations sont conditionnées par des facteurs sociologiques. C’est
ce qu’on a découvert depuis Freud, pour qui les instincts humains
se bornaient à la sexualité et à la conservation individuelle.
LES SOURCES ANIMALES
Dans un remarquable livre publié récemment en F ra n c e 1, Robert
Ardrey cherche dans le monde animal les sources du com portem ent
humain. « L’homme, écrit-il, est une fraction du monde animal...
et si jamais il éprouve le besoin de se connaître vraiment et de savoir
d’où il vient, qu’il explore donc ce monde dont il s’est si vite
empressé de sortir. »
1. R o b e rt A rd re y , L es E n fa n ts d e C a ïn (S to ck ). P lan ète e n a p u b lié q u e lq u e s p a g e s esse n tie lle s
d a n s so n n u m é ro 10.
Jalousie:
affaire de civilisation ? L'am our en question 117
C’est en observant et en étudiant les com por Le coucou, cet oiseau insouciant et brouillon,
tem ents de nos ancêtres immédiats, les primates ne s’embarrasse pas davantage de jalousie amou
(dont chaque société pratique la hiérarchie ou un reuse. Après quelques coups de bec échangés
système de dominance), que les zoologistes en mollement, comme une formalité, pour résoudre,
sont arrivés à la conclusion suivante: la con entre mâles, le problème du logement, deux
trainte territoriale et sociale est plus ancrée dans mâles coucou y partageront la même femelle,
l’animal et plus puissante que l’instinct sexuel. avec une paisible camaraderie.
L’observation des singes, notam m ent, a révélé Chez les corneilles qui possèdent au plus haut
que si la femelle provoque souvent la jalousie point le sens et le respect de la hiérarchie, les
du mâle, c’est non pas en fonction de l’atta rivalités amoureuses n’existent qu’entre gens
chem ent affectif ou sexuel qu’il lui porte, mais du même rang, bien que l’adultère «cornélien»
parce qu’il la considère comme un territoire, soit péché mortel. On ne se bat pas, même par
une propriété privée dont la perte ou la violation amour, contre n’importe qui.
le fait déchoir aux yeux de ses congénères.
JALOUSIE ET INSTINCT DE PROPRIÉTÉ
Chez les babouins, les fréquents combats de riva
lité amoureuse n’ont pour but que d’assurer l’au La jalousie amoureuse est fonction du rôle et de
torité des mâles dominants. Le seigneur du l’importance de son objet dans les différentes
groupe défendra âprem ent sa femelle contre les sociétés. Le mâle étant généralement considéré
entreprises galantes des célibataires de moindre comme l’élément dominant d’un couple, ce sont
importance mais si, au cours d’une bataille, la les femelles qui sont les objets et souvent les
femelle est tuée, son maître dem eurera parfai victimes de la jalousie amoureuse.
tem ent indifférent à ce malheur. Seule, sa souve
raineté lui importe. Si la femelle lui est enlevée, La femme, considérée par l’homme comme une
il perd son rang et n’est plus considéré par les propriété privée, inflige à celui qui la possède
autres babouins que comme un mâle secondaire. un sentiment de frustration et d’humiliation si
La jalousie babouine est donc une affaire de elle transgresse, sans son accord, les lois de la
prestige masculin où le sexe a peu de part. Si, fidélité. Si la jalousie pousse l’homme au meurtre,
pour une raison ou pour une autre, le babouin c’est moins parce qu’il a le cœ ur brisé - au sens
estime que son prestige n’est pas menacé, il peut romantique et confus du term e — que pour res
accepter avec placidité que sa femelle se fasse taurer par la violence sa suprématie masculine,
couvrir par d’autres que lui. rétablir son autorité et pallier la déchéance de
sa position vis-à-vis des autres hommes. Cela
LA JALOUSIE DES OISEAUX s’appelle dans les sociétés évoluées: échapper
au ridicule ou sauver son honneur.
Le grand ornithologue Eliot Howard observe L’adultère féminin est généralement jugé beau
à son tour que les oiseaux ne se battent pas entre coup plus sévèrement que l’adultère masculin.
eux par rivalité amoureuse mais plutôt par Il est considéré comme une trahison de la foi
convoitise pour les propriétés. Il cite le cas qu’on veut garder dans la fidélité des épouses,
d’espèces migratrices dont les mâles arrivent une négation des droits que possède chaque
sur le terrain avant les femelles. Les batailles homme sur sa femme, donc une insulte au mari.
qu’ils se livrent alors, ne durent que le temps du Dans les peuplades primitives, il peut être réprimé
partage territorial. Quand les logis sont distribués par des moyens de coercition dont le divorce
et que les femelles arrivent, la paix ne se trouble est le moindre.
pas; elles ne sont pas des motifs de combat Notre notion européenne de la jalousie est sur
suffisants. prise par les coutumes de certaines sociétés dont
118 La jalousie à travers les sociétés humaines
les mœurs semblent faites pour l’éliminer des femme à un tiers, sauf si ce dernier a une répu
rapports humains ou, du moins la discipliner. tation personnelle d’immoralité. Alors, la substi
Dans la tribu des A runta d’Australie, la jalousie tution lui paraît insultante et sa jalousie se
individuelle apparaît comme incompatible avec déchaîne.
les usages. Chaque homme a, socialement, une
situation privilégiée vis-à-vis d’un certain groupe DU POLE NORD A LA COUR DE VIENNE
de femmes: celui dans lequel il a choisi sa propre
épouse. Il lui est permis de s’accoupler avec L’absence de jalousie sexuelle résulte parfois
n’importe quelle femme de ce groupe si le mari d’un besoin de compensation: si vous prêtez
de celle-ci l’y autorise, ce qui arrive géné volontiers votre femme, les autres vous prêterons
ralement. volontiers les leurs, ce qui rend souvent la vie
Chez les Murngin d’Australie, la jalousie sexuelle plus agréable.
semble également inexistante. Les M urngin pra C’est ainsi que les Esquimaux ont un sens pra
tiquent des accouplem ents rituels au cours d’une tique développé jusqu’à l’échange sexuel. Si le
cérémonie appelée: Gunabibi. Pour eux, il est voisin d’un Esquimau possède une épouse parti
normal d ’échanger les épouses ou de les prêter, culièrement habile à la chasse, la coutume l’au
sur simple accord. Ces échanges et ces accou torise à en solliciter l’emprunt pour une saison,
plements rituels ont même un caractère obliga sans que la jalousie du mari intervienne. A charge
toire et, si quelqu’un s’y refuse, on l’avertit de revanche, bien entendu.
qu’il va tom ber malade et peut-être mourir. C’est, Même jeu dans certaines sociétés évoluées
paraît-il, une loi faite pour servir de défou comme celles de l’Arabie ancienne où un mari
lement aux attirances illégitimes et aux liaisons défaillant pouvait perm ettre à sa femme de
clandestines: on perm et et même on ordonne ce prendre un amant, afin d’assurer sa descendance.
qu’il serait difficile d’empêcher. Récompenser un service rendu peut être aussi
Spencer et Gillen, spécialistes de l’observation une raison de tolérance. Si le Moyen Age occi
des aborigènes australiens, ont reconnu que, si dental fourmille d’exemples de jalousie amou
la jalousie n’est jamais complètement éliminée reuse avec tous les drames qu’elle entraîne
des rapports, elle se plie aux coutumes. (Tristan, Iseult et le roi M arc), on y trouve aussi
La jalousie serait donc une émotion disciplinable de nombreux exemples d’hospitalité sexuelle
par certaines formes de civilisation. Pour les offerte en guise de récompense (Les Chevaliers
habitants des îles Marquises, par exemple, la de la Table Ronde).
jalousie est considérée comme une manifestation Dans certaines tribus d ’Afrique orientale, il est
ridicule et dégradante. Le Marquisien prête bien considéré de prêter sa femme comme nous
volontiers sa femme à l’étranger qu’il veut prêtons nos voitures à nos amis et le mari qui
honorer et pratique le mariage de groupe. En s’opposerait à ce genre de service s’en trouverait
principe, il ne manifeste donc pas de jalousie déshonoré. L’échange des épouses entre cama
sexuelle. Pourtant, en état d’ivresse, ce même rades du même âge est une obligation amicale,
Marquisien peut devenir un jaloux enragé et dans la tribu des Massim, en Nouvelle-Guinée.
chercher de violentes querelles. L’ivresse passée, Les Lepcha de l’Inde m atent leur jalousie quand
c’est-à-dire lorsqu’il n’est plus dans son état cela les arrange. Si un homme est débordé de
sauvage et que le sens des convenances lui est travail, il fait appel à un de ses frères céli
revenu, il se repent de sa conduite. bataires, pour venir partager sa tâche et sa
Les Toda de l’Inde australe ont une conception femme, et cela se passe sans orage. La seule
de la jalousie basée sur des données morales restriction imposée à cet époux supplémentaire
curieuses. Ils pratiquent une extrême liberté est l’interdiction formelle d’engendrer et il a,
sexuelle et un mari ne refusera pas de prêter sa par conséquent, l’obligation de prendre des
L'am our en question 119
précautions contraceptives, ce à quoi le vrai
m ari n ’est pas tenu.
Le sigisbéisme est une autre form e de tolérance
profitable aux maris. A la cour de V ienne au
xviu' siècle, les usages autorisaient une fem m e
à posséder à la fois un m ari officiel et un officieux.
Il était inadm issible d ’inviter le couple régulier
sans l’am ant. D ans ces m énages à trois, le m ari
m anifestait à l’am ant de sa fem m e la consi
dération accordée généralem ent à qui vous sou
lage d ’une tâch e ennuyeuse. C ette association
d u rait environ une vingtaine d ’années. L’am ant
souvent plus riche que le m ari faisait profiter
ce dern ier de sa fortune. D e sem blables exem ples
de tolérance se re n c o n tre n t encore fréquem m ent
de nos jo u rs et sous nos cieux, quoique sous une
form e plus déguisée.
JA L O U S IE C O L L E C T IV E C H E Z
LES K O R IA K D E S IB É R IE
Si la jalousie individuelle sem ble inconnue dans
les sociétés qui p ratiq u en t couram m ent l’échange
des épouses à l’intérieur d ’un groupe, d ’un clan
ou entre gens du même âge, elle cède to u t de
même le pas à une jalousie collective issue de
la solidarité des hom m es d ’un même groupe. Elle
p eu t alors se d échaîner entre deux clans et
e n traîn er de sanglantes vengeances. Si, par
exem ple, un m em bre d ’un groupe trah it les siens
en se m ésalliant avec une fem m e d ’un autre clan,
les coupables peuvent être châtiés par les deux
groupes à la fois.
Les K oriak de Sibérie form ent une tribu séparée
en deux groupes: les nom ades et les m arins
sédentaires. Les nom ades, très puritains, ont la
jalousie sévère. Si un m ari est trom pé, il assassine
to u t sim plem ent le couple adultère. Les femm es,
une fois m ariées, ren o n cen t à to u te coquetterie
et s’efforcent au contraire de se m ontrer sous un
aspect le plus repoussant possible, afin de ne pas
te n te r d ’autres hom m es. Q uant aux marins, d ’un
tem péram ent extrêm em ent luxurieux, ils tiren t
gloire de voir leurs fem m es dans les bras des
autres. Plus on apprécie celles-ci, plus on leur
fait honneur.
Trop d’amour avant,
120 La ja lo u s ie à tra ve rs les so cié té s hum aines
Flirt rituel en Guinée.
c’est trop peu pour plus tard... (P h o to V illem inot.)
L 'a m o u r en q u e stio n 121
LA CRAINTE DE L’ÉTRA N G ER de la tribu, manifestent une jalousie agressive
dont l’expression leur est autorisée. Quand un
L’hospitalité sexuelle accordée à un étranger homme prend une seconde épouse, la première se
est totalem ent différente de celle qui se pratique doit de faire une scène et de m ontrer son indi
à l’intérieur d’un groupe. Avec l’étranger, aucune gnation. Elle injurie le mari puis s’attaque à sa
réciprocité n’est espérée. C’est un simple geste rivale et les deux femmes se battent devant tout
d’accueil mais dont toute jalousie n’est pas le village réuni, aidées de leurs amies respectives.
exclue, car cette amitié de l’accueil est toujours Pendant deux ou trois heures, le village offre
mitigée de crainte. l’aspect d’un véritable champ de bataille 1 tandis
L’étranger représente un danger possible. que les hommes se contentent d’assister au
L’accueillir avec générosité est peut-être une spectacle, d’un air amusé et supérieur. Ces
façon de le désarm er ou de détourner ses mau batailles ne sont pas très graves si elles sont
vaises intentions. On lui accorde donc une simplement motivées par la jalousie de conve
femme, quitte à la lui faire payer cher, plus tard. nance; mais elles peuvent le devenir si une
C’est ainsi que l’hospitalité sexuelle pratiquée jalousie véritable les anime. La limite entre la
par les Indiens Pomo, vis-à-vis d’un étranger, est vraie et la fausse jalousie est très vite franchie.
à double tranchant: on lui accorde tout ce qu’il De toutes façons, les secondes épouses Alor
veut et, le lendemain, on le tue. doivent toujours le respect à la première épousée,
et le mari est obligé de consulter cette dernière,
LA JALOUSIE VAINCUE sous peine de représailles.
PA R LA SUPERSTITION Car il arrive que les épouses d’un homme se
liguent contre lui si sa conduite déclenche une
La crédulité se conjugue parfois à la superstition, jalousie collective du harem. Dans ce cas, la vie
pour venir à bout de la jalousie. Au xviir siècle, devient vite insupportable au malheureux fautif,
les dieux hindous étaient censés guérir la stérilité à moins qu’il n’emploie beaucoup d’adresse pour
des femmes. Les stériles se précipitaient donc, avoir la paix.
sur le conseil des prêtres, au temple de Turupari,
pour se faire faire un enfant par le dieu Vishnou. L’ORGANISATION FAM ILIALE
Toujours sur le conseil des prêtres, elles passaient
la nuit dans le temple où le «dieu» venait, Si l’O ccidental est monogame, il lui arrive
paraît-il, les visiter. Il arrivait souvent que ces pourtant de souhaiter la polygamie et de s’y
visites répétées venaient à bout de leur stérilité. livrer plus ou moins clandestinement. Cependant,
On se demande si les dames hindoues de cette il n’adm et absolument pas la polyandrie et
époque étaient aussi crédules que leurs maris n’accepte de partager officiellement ses droits
qui, eux, ne voyaient pas malice à ces démarches! sur une femme que dans une maison de
Il est vrai que, de la sorte, leur honneur n’était tolérance.
pas atteint. Certaines sociétés comme les Toda, en Inde du
Dans les sociétés où la polygamie est de règle, Sud, adm ettent la polyandrie, à condition qu’elle
plus un homme a d ’épouses et plus son prestige s’exerce uniquem ent sur le terrain familial.
est grand auprès des femmes elles-mêmes. (On Quand une femme épouse un homme, il est
n’ose étendre cette affirmation aux sociétés qui entendu qu’elle épouse en même temps les frères
n’adm ettent pas la polygamie.) Pourtant, ce de celui-ci. Dans ce cas aucune jalousie ne se
respect n’exclut pas une certaine forme de manifeste. Mais quand il ne s’agit que de frères
jalousie formelle. de clan et non pas de frères de sang, l’affaire peut
Chez les Alor d’Inde orientale, les femmes qui 1. C e tte c o u tu m e a l’av a n ta g e d e d o n n e r aux fem m es l’o c c asio n de
ont une position dom inante, vis-à-vis des hommes s’e x té rio rise r d ’u n e faç o n v io len te et rela tiv e m e n t inoffensive.
122 La jalousie à travers les sociétés humaines
se compliquer. Les liaisons s’établissent d’un M uria prétendent que s’attacher à une fille n’est
village à l’autre et beaucoup de diplomatie est pas une bonne préparation au mariage... «Trop
nécessaire pour éviter les frictions. d ’am our avant, c’est trop peu qui reste pour plus
Il arrive aussi que la jalousie soit abolie au profit ta rd .»
d’une bonne organisation familiale. Ainsi, Linton Nous avons vu comment la jalousie amoureuse
a décrit ce qui se passe aux îles M arquises: « Le se manifestait à travers différentes sociétés et
ménage consiste en le mari principal, la femme comment elle s’effaçait devant certains impératifs
ou les femmes et une série de maris subsidiaires. sociaux ou culturels. Quelle que soit l’époque
Le second époux a le pas sur les autres et reçoit ou le milieu dans lesquels ce sentiment se mani
la charge de la famille en l’absence du premier feste et vient compliquer les rapports des êtres,
mari. Il a aussi un droit préférentiel à s’accoupler on peut constater que l’instinct sexuel ou affectif
à la femme avec la permission ou en l’absence a moins de part dans la jalousie que l’instinct
de l’époux principal. Dans la famille du chef, de propriété, ce redoutable m oteur qui, depuis
tous les maris ont certains droits sur la femme l’australopithèque, a fait de l’homme un tueur.
du chef, mais, quand les époux sont trop nom La jalousie procède surtout des sentiments con
breux, ils vivent à part et sont convoqués, soit jugués de frustration et d ’humiliation. Qu’il
par le chef, soit par sa femme et se voient s’agisse de nos ancêtres primates, d’oiseaux,
rétribués pour avoir procuré une nuit de plaisir d ’êtres humains primitifs ou évolués, tous sup
à celle-ci. En théorie, tous les membres du foyer portent assez bien que tout soit perdu en matière
ont des droits sexuels; même les serviteurs d ’amour, fors l’honneur.
peuvent approcher l’épouse, s’ils le désirent. G E N E V IÈ V E D O R M A N N .
(d ’a p rès les d o c u m e n ts rem is p a r le D r H e n riq u e z
C’est le prem ier mari qui organise les choses et qu i fig u re ro n t d a n s un d es vo lu m es
et distribue les faveurs selon ce qui l’arrange d e P E n cy clo p éd ie P la n ète en p rép a ra tio n ).
le mieux et pour satisfaire ses subordonnés afin 1. R . L in to n , T h e In d iv id u al a n d his S o ciety . L o n d re s, 1939.
que ceux-ci, assouvis sexuellement, soient tout à
leur travail et n’aillent pas courir l’aventure
au lo in 1. » LIVRES A CONSULU-R
Si beaucoup de sociétés tendent, par leurs usages,
à discipliner la jalousie naturelle de l’être animal, Robert Ardrey. Les Enfants de Caïn
jusqu’à en faire disparaître presque toutes ses (Stock).
manifestations dans les rapports mutuels, c’est B. Spencer et F.-J. Gillen, The Native
qu’elle est considérée comme une source de Tribes o f Central A ustralia (Londres.
1899).
troubles graves qui affectent l’équilibre social C. Du Bois, The People o f A lor
et m ettent en danger la solidarité du groupe. (M inneapolis. 1944).
C’est souvent dès l’enfance que cette discipline W .H .R . Rivers, The Todas (Londres,
de la jalousie est enseignée. Il existe, chez les 1906).
Muria de l’Inde, dans la province de Baltar, des R. Linton, The Individual and his
sortes de dortoirs appelés «ghotuls», installés Society (Londres, 1939).
dans chaque village et réservés aux très jeunes Abbé Dubois, Mœ urs hindoues, cou
gens des deux sexes. Ces dortoirs sont destinés à tum es et cérémonies.
Lord Avebury. Origin o f C ivilisation
un apprentissage très réglementé de la vie sexuelle.
(Londres, 1912).
Tout élan de jalousie y est réprimé. Pour cela, C.S. Seligman. The Mecanesians of
la règle du ghotul refuse à une fille et à un garçon B ritish N ew Guinea (Cambridge,
le droit de passer plus de trois nuits ensemble. 1910).
Il est interdit de s’approprier son partenaire et E.W. Nelson, 18,h Annual Report of
toute dérogation est passible de punition. Les the Bureau o f Ethnology (U.S.A.).
L'amour en question 123
Un je u n e hom m e, a u jo u r d ’h ui,0 doit se spécialiser très vite.
Un h o m m e de q u a ra n te ans, qui a fait de solides études, n ’a
rien appris à l’école des notions philosophiques et scien
tifiques qui sont à la base de ce que notre ami le professeur
Henri Prat appelle « L a m étam o rp h o se explosive de
l’Humanité». Ainsi, p o u r toutes les générations actives,
une École P e rm a n e n te des récents acquis de la connaissance
et des idées-clés de notre tem ps de mutation est à créer. Il
ne s’agit pas seulem ent de réform er l’enseignem ent, il s’agit
aussi, à destination de tous les hom m es, d ’instituer un ensei
g n e m e n t généralisateur, fonctionnant en p e rm a n e n c e et à
travers tous les moyens de diffusion. Jean C haron, dans ce
mêm e numéro, l’appelle de ses vœux. Nos contacts avec les
sociologues prospectifs et avec les responsables de la «civi
lisation des loisirs» en train de naître nous pers u ad en t de
l’utilité et de la g ran d e u r de cette tâche. Avec cette revue,
avec les Encyclopédies Planète, avec les conférences que nous
organisons à travers la France, avec la Télévision bientôt,
avec l’appui de g ro u p e m e n ts de culture et de loisirs, avec
les intellectuels généreux et les grands professeurs qui, de
plus en plus nom breux, nous a p p o rte n t leur concours, nous
c h e rc h o n s à établir quelque chose c o m m e le pro totype de
cette École P erm an en te, appelée à j o u e r un rôle déterm inant
dans un m o n d e où des efforts de cette sorte seront parvenus
à faire prévaloir les forces de cohésion sur les forces de
m orcellement.
LOUIS PAU W ELS.
ouvre le premier cours de
l'Ecole permanence
Q U E LE
4 Pi *
Ce prem ier « cours», qui paraîtra en deux livraisons, est
consacré au m arxisme. Il s'agit, non d'une prise de parti,
Ce cours est éta b li par m ais d'un sim ple exposé, aussi clair que possible, aussi
ROBERT PHILIPPE efficace que possible, à l'in te n tio n de ceux qui n 'o n t pas
eu un tem ps de lecture suffisant pour avoir une vision syn
th étiq ue du phénom ène marxiste, ou qui désireraient une
'b a s e de départ à une inform a tion plus spécialisée. Dans la
prochaine livraison, il sera traité du m arxisme en action,
agrégé d'Histoire. puis de la situation de la pensée marxiste parm i les
d ifférents courants de la connaissance et des philosophies
contemporaines".
(A n d e rso n -G irau d o n ).
Les bases de la philosophie marxiste
Robert Philippe, agrégé d'H istoire, sous-directeur à l'École des Hautes Études PREMIER CAHIER
Quelle est la vision du monde et de l’évolution?
Qu’est-ce que le matérialisme dialectique?
Qu’est-ce que le matérialisme historique?
TOUT EST MOUVEMENT
Prochain cahier :
L’univers, brusquem ent, c’est-à-dire en moins d’une vie d’homme,
devient autre. Chacun ressent cette mutation où le refuge
Le m arxism e même de sa vie quotidienne est atteint. Les uns, pour ne pas assumer
en action de risques, s’enfoncent dans l’ordre ancien des choses, des hommes
et des idées. D ’autres s’engagent délibérément dans la novation et,
Le marxisme avec un peu de recul, cherchent la leçon de cette mutation. Nous
sommes de ceux-là.
et les courants L’O ccident a déjà connu ce pas précipité du progrès: vers le premier
de la pensée tiers du xix1 siècle. Dans la société bourgeoise et urbaine .happée
d’aujourd’hui par la révolution industrielle, Marx a élaboré les thèses qui cons
tituent les fondements de la philosophie marxiste. Pourquoi et
comment?
D ’abord, tout disait, dans cet univers, que le monde est engagé dans
le mouvement et le changement. Marx a reconnu dans le mou
vement et le changement « une manière d ’être » du monde.
En second lieu, on remarque, dans ce mouvement continu, des
accélérations ou des retardem ents, et parfois des renversements
de sens. Le monde appliqué à se hisser vers un mieux-être vit dans
un perpétuel devenir. Mais la marche ascendante est à chaque
instant compromise, remise en cause par l’incohérence même du
monde. Par exemple, les transformations industrielles du xix' siècle
marquent, dans l’ordre des sciences et des techniques, un énorme
bond du progrès. Mais, dans l’ordre social, un partage très inégal
des bienfaits. D ’un côté, prospérité de la bourgeoisie conquérante,
Héraclite, père de la dialectique:
« On ne se baigne jam ais deux fois
dans le même fleuve. » L'École Permanente 127
de l’autre, prolétarisation de toute une masse apparentes dans l’épaisseur d’harmonies pro
d’artisans ou de paysans déracinés. Dans ce cas fondes, essentielles qui, pour être occultes, en
exemplaire, les faits s’inscrivent dans la réalité sont d’autant plus proclamées comme réelles.
en term es de contradictions: progrès ici et recul En fait, dans ce monde où tout est engagé dans
là. Les contradictions appellent une solution. des processus de changements, les phénomènes
En perm anence, celles-ci relancent le mou sont concrètem ent pris dans les liens des contra
vement dans le but d’effacer le négatif; elles sont dictions: la réalité, la matérialité des contra
dynamiques. La vie de l’univers entier se déve dictions sont le point d ’appui de l’enchaînem ent
loppe ainsi selon une dialectique, un enchaî dialectique de la vie universelle. Dans cette
nem ent de contradictions dont les termes se perspective, le matérialisme est le moyen de
corrigent sans cesse. Marx, après Hegel, fonde résoudre l’incertitude de l’identification des
sur cette assise une méthode de la connaissance: contradictions.
on ne saisit la vérité que par analyse dialectique,
c’est-à-dire en chem inant à travers les contra Partant de ces trois constatations fondamentales,
dictions. Marx (et avec lui Engels) a élaboré un nouveau
Troisième point: comm ent identifier ces contra « modèle » du monde (l’univers en mouvement),
dictions? La représentation que nous nous faisons proposé une nouvelle méthode de la connais
des phénomènes néglige parfois leur explication, sance (le matérialisme dialectique) et bâti une
ou même l’efface. Par exemple, la volonté de équation de l’histoire (le matérialisme histo
justifier le Créateur par l’excellence de sa rique). C’est ce que nous voudrions expliquer
Création incite à noyer les contradictions aussi clairement que possible.
1 Quel est le nouveau «modèle» du monde?
Jusqu’au xix' siècle, les concepts de l’univers LA VISION D ’UN UNIVERS IM M OBILE
sont dominés par l’idée d’immutabilité. C ’est la
vieille tradition biblique exprimée dans l’Ecclé- Les théologiens du Moyen Age ont à leur tour
siaste I, 4: redit « qu’on ne peut rien affirmer de la Nature
« Un âge va, un âge vient, et la terre tient souverainement immuable qui puisse la faire
toujours. Le soleil se lève et le soleil s’en va; regarder comme susceptible de changement».
il se hâte vers son lieu, et là il se lève. Le vent Bien sûr, il s’agit là de jugem ent sur la qualité
part du Midi et tourne au Nord; il tourne et il de l’univers et non d’analyse de sa structure ou
tourne; et le vent reprend son parcours. Tous les d’explications de la mécanique céleste. Pourtant,
fleuves m archent vers la mer, et la m er ne se même les tentatives matérialistes d’explication
remplit pas; et les fleuves continuent à m archer de l’univers s’empêtrent dans la même recherche
vers leur terme. Tout est ennuyeux. Personne ne d’une explication statique: l’une des plus
peut dire que ses yeux n’ont pas assez vu, ou anciennes et des plus amusantes, celle de
les oreilles entendu leur com ptant. Ce qui fut, Démocrite, pour qui le soleil est une lampe
cela sera; ce qui s’est fait se refera; il n’y a rien grosse comme le Péloponnèse, ouvre la série des
de nouveau sous le soleil. » explications contemplatives du monde.
128 Premier cahier : qu'est-ce que le marxisme?
La physique aristotélicienne, pour laquelle le électricité, forces mécaniques sont des formes
repos est le mouvement idéal, et la tradition du mouvement universel. Elles se fondent les
chrétienne ont emprisonné les «systèmes» du unes dans les autres selon un processus
monde dans l’idée d’immutabilité. Même Newton ininterrompu.
(1643-1727) n’y échappe pas: pour étayer la loi
de l’attraction universelle, il imagine un espace LA LEÇON DE CES DÉCOUVERTES
plein d’éther, composé de particules Les corps
matériels repoussent les particules d’éther qui Marx et Engels ont tiré la leçon de ces décou
se repoussent entre elles. Les frictions gaspillent vertes et rompu définitivement avec l’idée
de l’énergie. L’univers s’appauvrirait donc en d’immutabilité de l’univers:
mouvement. Mais Dieu intervient, rétablit le « Le monde ne doit pas être considéré comme
mouvement perdu, corrige les perturbations, un complexe de choses achevées, mais comme
efface les accidents. Newton rejoignait ainsi un complexe de processus où les choses en appa
l’idée que le temps, l’espace et le mouvement rence stables, tout autant que leurs reflets intel
sont des quantités absolues. lectuels dans notre cerveau, passent par un
changement ininterrompu de devenir et de dépé
LES TROIS DÉCOUVERTES CAPITALES rissement, où finalement, malgré tous les hasards
apparents et tous les retours momentanés en
Trois grandes découvertes ont rompu cette arrière, un développement progressif finit par
obsession de l’immutabilité: la cellule, l’évolution se faire jour...
des espèces, la transform ation de l’énergie. » La nature tout entière, depuis les particules
les plus infimes jusqu’aux corps les plus grands,
1. La découverte de la cellule apporte une expli depuis le grain de sable jusqu’au soleil, depuis
cation de la croissance des organismes: m ulti la cellule vivante primitive jusqu’à l’homme, est
plication et différenciation des cellules illustrent engagée dans un processus éternel d’apparition
une loi générale du développem ent des orga et de disparition, dans un flux incessant, dans
nismes supérieurs. un mouvement et un changement perpétuels.»
(Engels, Anti-Dühring, 1.1, pp. 11-12. Costes édit.)
2. L ’évolution des espèces. Au x v n r siècle pré
valait encore le fixisme selon lequel « aucun être UNE NOUVELLE IDÉE DE L’HOM M E
humain n’avait connu de développement histo
rique». Darwin renverse cette conception en Voici donc les êtres et les choses redonnés à leur
publiant, en 1859: «D e l’origine des espèces»; vie propre pour assumer chacun sa part d’action
des changements de climat, de milieu, de nour et de responsabilité dans la vie de l’univers et,
riture influent sur les organismes; les phénomènes par-dessus tout, l’homme.
de reproduction enregistrent et transm ettent des
modifications légères et nuancées qui donnent L’homme dans sa totalité, c’est la sensibilité,
à l’évolution un caractère progressif et continu; l’intelligence, la violence aussi; c’est l’amitié,
ils prom ettent par conséquent un développement l’amour, la connaissance, la raison, la cruauté,
infini des espèces végétales ou animales, la vie la joie de vivre ou la misère; toute la gamme des
a un passé historique énorme. Elle est, dans ses possibles de l’humain. Mais selon les sociétés,
formes actuelles, un stade d ’une évolution dont selon les civilisations, les définitions de l’humain
l’hominisation est l’un des faits marquants. s’arrêtent à des niveaux différents pour constater
cependant cet «en deçà» de la réalité humaine
3. La transformation de l’énergie réalise une com parativement au rêve de domination uni
synthèse des forces universelles: chaleur, lumière, verselle.
L'École Permanente 129
A cette distance qui sépare la réalité humaine QUE SIG NIFIE L’ÉTIQUETTE
de l’accomplissement idéal de l’homme se mesure «M A TÉRIALISTE»?
l’aliénation: c’est cette vie en retrait, mal
épanouie, qu’imposent les servitudes sociales, La philosophie marxiste pâtit de son étiquette
économiques ou idéologiques. Toutes les civi «m atérialiste». V olontairem ent ou non, on
lisations, dès qu’elles en prennent conscience, l’associe souvent au matérialisme mécaniste pour
justifient cette aliénation et en rejettent la respon lequel les phénomènes biologiques, sociaux et
sabilité sur l’homme même. A l’origine, une mentaux se rapportent aux phénomènes méca
déchéance: le passage de l’esprit à la vie de chair, niques. Il est fréquent que, par simplisme, on
la faute, la chute. L’être déchu garde, dans le ne retienne que cette définition étroite du
dualisme, sa part de dignité originelle et porte matérialisme.
dans sa chair le poids de la déchéance. Il ne En réalité, le matérialisme de Marx accepte le
s’accomplit que dans l’immatériel, ce qui concret dans toute sa complexité sans en
implique de renoncer à vivre selon son corps retrancher ni élément ni détermination. Marx
ou son cœur. L’imagination, la passion, le plaisir et Engels veulent une philosophie globale pour
l’enfoncent dans son chemin de déchéance tandis une explication totale, pour rendre compte non
que les vertus, toutes de renoncem ent, le seulement des phénomènes dans leurs détermi
reportent vers la contem plation de son idéal. nations individuelles, mais aussi des rapports qui
Pris au piège de cette justification l’homme, les unissent.
donc, « s ’aliène», c ’est-à-d ire, renonce à Pour Marx, « le monde des idées n’est que le
s’accom plir chaque fois qu’il avance d ’un pas monde matériel transposé et traduit dans l’esprit
dans la vie. humain». Pour expliquer la très merveilleuse
Mais pourquoi les hommes sont-ils faits, sinon correspondance de la conscience et de la nature,
pour « devenir», c’est-à-dire aller au-delà de ce de la réflexion et de l’être, des lois de la pensée
chemin immuable du quotidien? C’est préci et des lois de la nature, Marx refait en sens
sément cette marche de l’humain qui règle le inverse le chemin de l’idéalisme: «La pensée
pas des civilisations. « L’humain est l’élément et la conscience sont des produits du cerveau
positif; l’histoire est l’histoire de l’homme, de humain. L’homme, lui-même produit de la
sa connaissan ce, de son développem ent. nature, s’est développé dans et avec son milieu.
L’inhumain n’est que le côté négatif: c’est Il va de soi que les produits du cerveau humain
l’aliénation (inévitable d ’ailleurs) de l’humain...» qui, en dernière analyse, sont également des
C ’est là un point d ’insertion important de la produits de la nature, ne soient pas en contra
philosophie marxiste. L’humain, à un moment diction mais en correspondance avec le reste de
donné, se définit au fond par un état des rapports la nature. » (Engels, Anti-Dühring, 1.1, p. 32.)
entre l’homme et la nature, ou plus largement
et plus abstraitem ent, l’univers. Ce qui prête à
des interprétations métaphysiques ou morales:
à certaines sociétés primitives, la magie paraît
le moyen de nouer le dialogue avec les esprits
qui animent l’univers. Marx refuse cette « norm a
lisation» métaphysique ou morale de l’humain.
Il en propose une définition concrète, positive
et pratique: c’est avant tout par le travail que
se noue un rapport actif, fondamental, efficace,
entre l’homme et la nature. C’est un des fon
dements du matérialisme.
130 Premier cahier: qu'est-ce que le marxisme?
2 Qu'est-ce que le matérialisme dialectique ?
Notre pensée occidentale redécouvre avec Hegel où elle ne peut plus avancer et où il ne lui reste
l’art de poursuivre la vérité perpétuellem ent plus rien à faire qu’à dem eurer les bras croisés
mouvante par le chemin de la dialectique: à contem pler la vérité absolue acquise. Et cela
1. Thèse, c’est-à-dire affirmation; 2. Antithèse, dans le domaine de la philosophie comme dans
c’est-à-dire négation; 3. Synthèse, c’est-à-dire tous les autres domaines de la connaissance et
réconciliation des contraires. de l’activité pratique...
Liés par la logique aristotélicienne, les philo » L’ancienne méthode de recherche et de pensée,
sophes occidentaux cherchaient une vérité uni que Hegel appelle la méthode «métaphysique»...
verselle, éternelle, absolue, enfermée dans des considérait les choses comme faites une fois pour
concepts immobiles. La contradiction était toutes. Elle était le produit de la science qui
preuve d’erreur, l’identité signe de vérité. étudiait les choses mortes ou vivantes en tant
Hegel bouscule ce bel ordre de la pensée en que choses faites une fois pour toutes. Mais
affirmant que la contradiction est le chemin de lorsque cette étude fut avancée au point que le
la vérité. La raison ne consiste pas à affirmer progrès décisif fût possible, à savoir le passage
la vérité absolue d ’une idée et la fausseté absolue à l’étude systématique des modifications subies
de l’idée contraire; elle consiste à penser les par ces choses au sein de la nature même, à ce
contraires comme des aspects inséparables de la moment sonna aussi dans le domaine philoso
réalité; la pensée chemine en surm ontant les phique le glas de la vieille métaphysique. »
contraires: elle les réconcilie dans une idée
nouvelle. UN ESSAI
DE D ÉFINITION DE LA DIALECTIQUE
LA FIN
DE TOUTES LES «VÉRITÉS ABSOLUES» Marx et Engels aboutissaient, en unissant maté
rialisme et dialectique, à une parfaite adéquation
« La véritable importance et le caractère révo entre leur vision du monde et leur méthode de
lutionnaire de la philosophie hégélienne, écrit recherche. Leur point de vue matérialiste rompt
Engels (dans Ludwig Feuerbach et la Fin de avec la philosophie idéaliste de Hegel: «M a
la Philosophie classique allemande), c’est préci méthode dialectique, écrit Marx (Le Capital,
sément qu’elle m ettait fin une fois pour toutes 2' édition, Préface), ne diffère pas seulement de
au caractère définitif de tous les résultats de la la méthode hégélienne, elle en est le contraire
pensée et de l’activité humaines. La vérité qu’il direct. Pour Hegel, le processus de la pensée,
s’agissait de reconnaître dans la philosophie dont il fait, même sous le nom d’idée, un sujet
n’était plus, chez Hegel, une collection de prin autonome, est le créateur de la réalité qui n’en
cipes dogmatiques tout faits, qu’il ne reste plus, est que le phénomène extérieur. » Mais ils gardent
quand on les a découverts, qu’à apprendre par à leur pensée la mobilité de la dialectique. De
cœur; la vérité résidait désormais dans le pro cette façon, leur analyse suit dans ses chan
cessus de la connaissance même, dans le long gements multiples un univers perpétuellement
développement historique de la science qui mouvant: «La dialectique n’est autre chose
monte des degrés inférieurs aux degrés supérieurs que la science des lois générales du mouvement
de la connaissance, mais sans arriver jamais, par et de l’évolution de la nature, de la société
la découverte d’une vérité «absolue», au point humaine et de la pensée. »
L'École Permanente 131
LES CONTRADICTIONS AU NIVEAU que leurs motifs n’ont par conséquent qu’une
DE LA VIE importance secondaire pour le résultat final.
D ’autre part, on peut encore se dem ander quelles
Dès l’antiquité, le philosophe grec Héraclite sont, à leur tour, les forces motrices cachées
d ’Ephèse (fin vi' siècle av. J.-C.) proclamait derrière les motifs, et quelles sont les causes
que le monde est un et multiple, qu’un conflit historiques qui se transform ent en ces motifs
perm anent entre «les contraires» explique l’in dans les cerveaux des hommes qui agissent. »
cessante mobilité des choses en perpétuel (Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach).
devenir, que la lutte est « la mère de tout ce
qui se passe». AU NIVEAU DES CONSCIENCES
Hegel proclame à son tour que « la contradiction
est ce qui pousse en avant». Voici donc le troisième niveau: celui des cons
Pour Marx et Engels, le lien des contradictions ciences. «Tout ce qui met les hommes en mou
est un point de méthode indispensable: dès vement doit nécessairement passer par leur
qu’une philosophie cesse d ’être contemplative, cerveau, mais la forme que cela prend dans leur
immobile, statique, elle saisit des contradictions cerveau dépend beaucoup des circonstances...
du seul fait qu’elle s’engage dans le mouvement. Les forces motrices de l’Histoire sont non les
D ’abord, au niveau le plus immédiat, celui de la motifs des individus mais ceux qui m ettent en
vie. La vie est un changem ent perpétuel; une mouvement de grandes masses, des peuples
chose vit tant qu’elle se renouvelle, se méta entiers et dans chaque peuple, à leur tour,
morphose. La vie est la plus belle des réussites des classes tout entières: motifs qui les poussent
dialectiques: c’est la perpétuelle construction non à des soulèvements passagers à la manière
de structures complexes, leur mouvement con d ’un feu de paille qui s’éteint rapidem ent mais
tinu de destruction et leur renouvellement dans à une action durable, aboutissant à une grande
des synthèses perpétuellem ent recommencées. transformation historique. »
Les progrès de la biologie et de la génétique
stimulés par le transformisme de Darwin en LA COM M UNICATION
apportaient au temps de Marx et d’Engels une ENTRE LES TROIS NIVEAUX
illustration et une démonstration dont se nourrit
alors la pensée « marxiste ». Par les tensions et les interpénétrations inces
santes, les trois niveaux entrent en rapport.
AU NIVEAU DE LA SOCIÉTÉ La réalité sociale représente leur synthèse dia
lectique. C’est à l’intérieur de cette réalité glo
Au second niveau, la société. « Dans l’histoire bale que Marx analyse les différents mouvements
de la société, les facteurs agissants sont exclu dialectiques. Ce faisant, il accorde une préséance
sivement des hommes doués de conscience, aux éléments matériels mais avec la constante
agissant avec réflexion ou avec passion pour préoccupation de les saisir dans leur globalité.
atteindre des buts déterminés... Mais rarem ent C’est l’idée reprise et formulée par Joseph
se réalise le dessein voulu: les buts poursuivis Staline, Matérialisme dialectique et M atéria
s’entrecroisent et se contredisent, ou bien ils sont lisme historique (Éditions sociales, 1945),
a priori irréalisables, ou bien encore les moyens page 8 : « La méthode dialectique considère
pour les réaliser sont insuffisants... D ’une part qu’aucun phénomène de la nature ne peut être
les nombreuses volontés individuelles qui agissent compris si on l’envisage isolément en dehors des
dans l’histoire entraînent, pour la plupart, des phénomènes environnants. Car n’importe quel
résultats tout à fait différents et souvent direc phénomène dans n’importe quel domaine de la
tem ent opposés à ceux que l’on se proposait, et nature peut être converti en non-sens si on le
132 Premier cahier : qu'est-ce que le marxisme?
considère en dehors des conditions environ laquelle son lent mouvement avait jusqu’alors
nantes, si on le détache de ces conditions; au échappé.
contraire, n’importe quel phénomène peut se Les paysages, qui encadrent le mouvement des
comprendre et se justifier si on le considère hommes, leurs luttes, leurs exploits, leurs décou
sous l’angle de sa liaison indissoluble avec les vertes, changent, pris dans le double mouvement
phénomènes environnants, si on le considère tel de cette évolution naturelle et de l’action de
qu’il est conditionné par les phénomènes qui l’homme. Déforestation, déflation des sols, dessè
l’environnent. » chem ents, reboisem ents en reg istren t puis,
parfois, étreignent ensuite l’activité humaine.
Ces précautions prises, l’analyse dialectique
marxiste, se développe en trois temps selon LES FILS DE DARWIN...
le mode hégélien: 1° Affirmation, 2° Négation,
3° Négation de la négation, c’est-à-dire dépas L’homme et les sociétés humaines vivent ce
sement de la contradiction dans une proposition double mouvement volontaire et involontaire,
réconciliant les contraires. passif et actif. Darwin a proclamé au xix' siècle
(De l ’Évolution des Espèces, 1859) l’énorme
TOUT CHANGE DANS LE COSMOS passé historique de la vie animale ou végétale
ET AUTOUR DE NOUS dominé par la magnifique ascension de l’homme:
« L’homme est excusable de concevoir quelque
A chacun des trois niveaux: l’univers et le fierté pour s’être élevé jusqu’au sommet de
monde des choses, l’homme et la réalité, la l’échelle organique puisqu’il ne le doit qu’à
pensée et les créations de l’intelligence humaine, ses propres efforts; et le fait de s’y être élevé
l’analyse dialectique saisit une réalité en mou plutôt que d ’y avoir été placé dès son origine
vement, portée par un continuel développement. peut lui faire espérer une destinée encore plus
L’univers, loin de dem eurer identique à lui- élevée dans l’avenir lointain (De la Descendance
même, est pris dans le mouvement d’une histoire de iH om m e, 1871). C’est le travail des biolo
lente, de très longue durée, depuis les profondeurs gistes et surtout des généticiens de saisir les
de l’histoire géologique jusqu’aux rythmes plus causes de ces transformations des espèces. Marx,
facilement mesurables des changements de temps. de son côté, retient que le processus s’applique
Le climat évolue lentem ent dans ses structures, aux sociétés humaines: elles se structurent,
dans ses facteurs et dans ses éléments. Les engendrent les éléments de leurs transformations,
historiens identifient m aintenant ces grandes se détruisent et se restructurent. Il identifie les
fluctuations climatiques qui font, dans l’O ccident étapes de cette évolution et en cherche les lois.
du xiii' siècle, les hivers plus rigoureux, les étés La pensée aussi a son histoire. Les idéologies,
moins ensoleillés, les récoltes plus tardives, qui d’abord: «L ’État s’offre à nous comme la
modifient, dans notre Europe du x v r siècle, la première puissance idéologique sur l’homme...
trajectoire des dépressions cycloniques. A peine né, l’État se rend indépendant de la
Il existe une vie cosmique avec ses mouvements société, et cela d’autant plus qu’il devient
très lents et de très longue durée, avec ses davantage l’organe d’une certaine classe et qu’il
structures et ses conjonctures. Dès le x vnr siècle, fait prévaloir directem ent la domination de cette
Kant (1724-1804) et Laplace (1749-1827) dis classe... L’État, une fois devenu force indépen
cernent les preuves astronomiques de cette dante de la société, crée, à son tour une nouvelle
incessante évolution (astres vivants et astres idéologie...
morts). La vie humaine est si brève que, rap Des idéologies encore plus élevées, c’est-à-dire
portée à cette dimension, la vie sidérale prend encore plus éloignées de leur base matérielle,
les dimensions de l’éternité. C’est la raison pour économique, prennent la forme de la philosophie
L'École Permanente 133
et de la religion... La religion est née, à une LES MAMELUKS DE L’EM PEREUR
époque extrêmem ent reculée, des représentations
des hommes pleines de malentendus, toutes pri Dans les expériences nucléaires, les variations
mitives, concernant leur propre nature et la quantitatives réalisées au sein de l’atome pro
nature extérieure environnante. Mais chaque voquent des transmutations artificielles.
idéologie, une fois constituée, se développe sur Les phénomènes humains illustrent de même
la base du thème de représentation donné et manière cette dialectique. Le nombre des
l’enrichit. » (Engels, Ludwig Feuerbach, pp. 39, 40.) hommes, la densité démographique, par exemple,
Ainsi, les idéologies, produits de l’homme, lui change l’ordre de certains com portem ents bio
échappent parfois et, pendant un temps, l’em logiques ou pathologiques: au-dessous d’un
prisonnent dans des disciplines d ’action et de certain seuil démographique, pas d’épidémie à
pensée. long rayon; au-delà, épidémies d’une ampleur
énorme fauchant des nappes d’hommes entières
LE FAUX D ILEM M E: (première épidémie de ce style en Occident:
QUANTITÉ, QUALITÉ la Peste noire de 1347-1349 après la montée
démographique des x r et xn* siècles).
Le développement des sciences exactes, la nota Engels rapporte une illustration bien moins tra
tion quantitative des phénomènes conduisent gique. C’est au chapitre XII du tome I de YAnti-
à envisager les rapports entre quantité et qualité. Dühring, page 196: «Napoléon décrit ainsi qu’il
Les exclure l’une de l’autre est un des derniers suit le combat de la cavalerie française mal
combats des idéalistes1 tandis que se développent montée mais disciplinée contre les Mameluks,
dans les sciences de la matière, de l’énergie et incontestablem ent la meilleure cavalerie de leur
de la vie un immense effort fondé sur la conci temps dans le combat individuel, mais indisci
liation de ces deux notions. C’est, à la limite, plinés: «Deux Mameluks étaient absolument
la position de la mécanique ondulatoire qui supérieurs à trois Français; cent Mameluks et
associe la théorie corpusculaire (discontinue et cent Français se valaient; trois cents Français
quantitative) à la théorie ondulatoire (continue étaient ordinairement supérieurs à trois cents
et qualitative): les ondes déterminent, par leur Mameluks; mille Français culbutaient toujours
propagation, la possibilité de présence des quinze cents Mameluks. »
photons qui localisent l’énergie et la quantité Nous touchons ici l’un des points d’explication
de mouvement. de l’histoire des sociétés humaines dont l’évo
En bref, le postulat est le suivant: quand la quan lution s’effectue par bonds: les révolutions jouent
tité varie, ses variations, à certains niveaux, au départ sur une modification quantitative des
déterm inent des changements de qualité. « A rapports entre les différentes classes sociales.
certains degrés de changem ent quantitatif se
produit soudain une conversion qualitative...
Un des exemples les plus connus est celui de
la transformation des états d’agrégation de l’eau
qui, sous une pression atmosphérique normale,
à la tem pérature de 0° centrigrade passe de l’état
solide à l’état liquide et, à la température de
100°, de l’état liquide à l’état gazeux, de sorte
qu’en chacun de ces deux points climatériques
le changem ent purem ent quantitatif de la tempé
rature amène une modification dans l’état quali 1. P ar e x em p le, l'é n o rm e e ffo rt d e R en é G u é n o n . V oir « le R efu s de
tatif de l’eau.» (Engels, Anti-Dühring, t. I, p. 192.) la q u a n tité ». N .R .F .
134 Premier cahier : qu'est-ce que le marxisme?
3 Qu'est-ce que le matérialisme historique ?
L’Histoire importe à Marx parce qu’elle est un Ces deux facteurs déterminent, dans toute société
gage d’authenticité, de matérialité. Au socialisme donnée, la distribution des richesses, par con
utopique, il oppose, dans le Manifeste commu séquent la formation de la hiérarchie des classes
niste, l’action historique du prolétariat. L’anta qui la composent. »
gonisme du prolétariat et de la classe bourgeoise Au point de départ de la production sont les
est une phase d’histoire. «C ’est dans la pratique forces productives. Elles comprennent les terres,
qu’il faut que l’homme prouve la vérité, écrivait les mines, les richesses naturelles, les hommes,
Marx, c’est-à-dire la réalité, et la puissance, les outils... A tel moment de l’Histoire, la condi
l’en deçà de la pensée.» L’Histoire est préci tion de l’homme, le degré de civilisation
sément ce terrain de vérité. Mais quelle Histoire? s’expriment par les rapports que l’homme noue
Celle qui raconte « les événements en rendant avec la nature et par les liens que les hommes
compréhensible leur consécution et en dévoilant tissent entre eux. Ces rapports sont essentiel
la personnalité des hommes qui, par leurs déci lement des rapports de production. Ils varient
sions, les ont suscités, et qui constitue une ten selon des modes de production. Marx distingue
tative pour supprimer le mystère, replacer ainsi trois grandes étapes:
l’exceptionnel dans son cadre et ram ener, fina 1. L’esclavagisme;
lement, les choses à la proportion humaine?» 2. Le féodalisme;
Non. Une Histoire plus ambitieuse, qui détermine, 3. Le capitalisme qui est le mode de production
analyse les «puissances déterm inantes», les de l’époque à laquelle il vit, mais proche de sa
« forces motrices». Et «il est prouvé que, dans fin: la grande révolution prolétarienne instaurera
l’histoire moderne tout au moins, toutes les le socialisme qui est une transition vers le
luttes politiques sont des luttes de classes, et communisme, société idéale, sans classes et sans
que toutes les luttes ém ancipatrices de classe, contradictions.
malgré leur forme nécessairement politique... Dans une société où règne l’exploitation de
tournent en dernière analyse autour de l’éman l’homme par l’homme, se développe la lutte des
cipation économique ». classes. Le travail par lequel l’homme affirme
Selon Engels, la leçon des faits conduit à la son emprise sur la nature, dans lequel il puise
conception matérialiste de l’Histoire. Reprenons un sentiment de libération, au contraire, l’as
les principales articulations de son analyse: servit. Les sociétés dépassent cette contradiction
1° La lutte des classes; par la révolution. L’ancien régime détruit, l’ordre
2° Les contradictions de la société bourgeoise; nouveau organise, institutionalise un mode de
3° L’origine des classes guerroyantes dans le production qui, tant que n’est pas atteint le
monde de la production. stade d’une société sans classes, consacre seu
En conclusion: affirmation de la préséance de lement le bénéfice de la classe triom phante. Et
la structure économique dans toute étude globale toute reconstruction d’une société de classes est
de la réalité sociale. aussitôt dépassée par le développement continu
des forces productives.
L’ÉCONOM IQUE D ’ABORD Le développement global des sociétés se marque
par l’accroissement continu des moyens de pro
« La production d’abord et ensuite l’échange des duction: colonisation de terres nouvelles, nou
produits forment la base de tout ordre social. velles techniques, accroissement du nombre des
L'École Permanente 135
hommes... « Or, dans la production sociale des en une série d’actes sociaux. Mais alors que dans
moyens d ’existence, les hommes contractent des l’accomplissement de ce processus les moyens de
rapports déterminés, nécessaires et indépendants production et la production deviennent essentiel
de leur volonté, qui sont corrélatifs à un stade lement sociaux, leur appropriation demeure indi
déterminé du développement de leurs forces viduelle, capitaliste. Et la séparation s’accomplit
productives. Tout l’ensemble de ces rapports entre capitalistes détenteurs de moyens de pro
de production forme la structure économique duction et producteurs ne possédant que leur
de la société. » travail. L’antagonisme entre production sociale
Dans leur mouvement, les forces productives et appropriation capitaliste s’affirme comme
débordent les formes de production dont la antagonisme entre prolétaires et bourgeois.
structure est bloquée, et justifiée par des idéo Cet état de choses conduit à une anarchie de la
logies. Alors se développe le conflit entre les production avec pour manifestations:
« forces productives » et les « formes de pro a) prolétarisation des masses, chômage et misère;
duction», conflit entre le régime de la production b) surproduction, crises, concentration.
et le régime de la propriété. La solution est dans
l’appropriation des forces productives par la 3° La solution de tous les antagonismes est dans
société, c’est-à-dire dans la socialisation des l’appropriation des forces productives par la société.
moyens de production et d’échange. Les besoins de la société et de ses membres en
règlent seuls l’organisation: appropriation directe
Voici donc quel mouvement dialectique porte des produits, d’un côté par la société, comme
l’ordre social contem porain de Marx et d’Engels: moyens d’entretenir et de développer la pro
duction, et de l’autre par les individus, comme
1° Cet ordre social est la création de la classe moyens d’existence et de jouissance.
dominante, la bourgeoisie. Le mode de production « Dès que la société aura pris possession des
propre à la bourgeoisie est le mode de production moyens de production... la lutte pour l’existence
capitaliste. La bourgeoisie brise l’ordre féodal individuelle disparaîtra... L’ensemble des condi
pour établir l’ordre bourgeois fondé sur « les tions d’existence qui, jusqu’ici, ont dominé les
libertés»: libre concurrence, égalité devant la hommes seront alors soumises à leur contrôle.
loi... La forme de production capitaliste, la m anu En devenant maîtres de leur propre organisation
facture, est fondée sur la division du travail; sociale, ils deviendront, par cela même, pour la
première fois, maîtres réels et conscients de la
2° Pour accroître ses moyens, la production capi nature... Ce n’est qu’à partir de ce moment que
taliste mobilise de nouvelles sources d'énergie et de les hommes feront eux-mêmes leur histoire...
nouvelles techniques : la grande industrie supplante sachant que les causes sociales qu’ils m ettront en
la manufacture. M arx distingue trois phases: m ouvem ent produiront, dans une mesure
a) coopération simple toujours croissante, les effets voulus. L’huma
b) m anufacture nité sortira enfin du règne de la fatalité pour
c) grande industrie (le Capital, IV' section, entrer dans celui de la liberté. »
chap. X III: Coopération; chap. XIV: Division (Friedrich Engels, Socialisme utopique et socia
du travail et m anufacture; chap. XV: M achi lisme scientifique, Éditions sociales, 1944.)
nisme et grande industrie). Dans la dernière
phase la bourgeoisie concentre et réunit sous une L’EXEM PLE DE LA BOURGEOISIE
direction commune une masse d’ouvriers et
d’outils, c’est-à-dire de forces productives indivi Un exemple: la bourgeoisie. Dans le Manifeste
duelles. Du même coup la production se trans communiste, Marx analyse le passage de la bour
forme d’une série d’actes individuels qu’elle était geoisie d’un rôle révolutionnaire tout d’abord à
136 Premier cahier : qu'est-ce que le marxisme?
un rôle conservateur ensuite. « La bourgeoisie, » l’origine et l’être, entre l’objectivation et la sub-
écrit-il, a joué un rôle éminemment révolution »jectivation, entre la liberté et la nécessité, entre
naire... Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase «l’individu et l’espèce». Et comme ce destin est
religieuse, l’enthousiasme chevaleresque de la connu avant toute dialectique, la dialectique
m entalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées historique de M arx devient dogmatique.
du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité » C’est là que réside le grand paradoxe de la
personnelle une simple valeur-d’échange »... La dialectique de Marx, la plus réaliste pourtant et
bourgeoisie a sapé une série de valeurs tradi la plus concrète qui ait été développée jusqu’à
tionnelles. (Cité par Gurvitch, Dialectique et présent. Par le truchem ent de la « dialectique
sociologie, p. 133.) historique» qui ne sert ici qu’à masquer une
Puis la bourgeoisie est elle-même prisonnière de philosophie eschatologique de l’histoire1, elle
ce qu’elle crée. Elle subit «l’aliénation des n’évite pas l’écueil du dogmatisme. » (G. Gurvitch,
rapports sociaux dans les rapports de pro Dialectique et sociologie, p. 150, Flammarion édit.,
duction». L’argent renverse et confond les liens 1962.)
sociaux.
En même temps qu’elle se divise (finances, UNE CONCEPTION PRÉEXISTANTE
commerce, industrie), la bourgeoisie se structure: DU DESTIN DE L’HUM ANITÉ
elle crée « son armée de fonctionnaires et son
armée de soldats, effroyable corps de parasites Le point d’insertion de la critique de Georges
qui recouvre comme d’une m embrane la société Gurvitch est l’ambiguïté entre réalité historique
tout entière ». et prise de conscience de cette réalité. Marx joue
Elle n’empêche, cependant, ni la naissance ni le sur cette ambiguïté, en particulier dans son
développement des hommes et des forces qui la analyse dialectique des révolutions. L’enchaî
condamnent. Et nous rejoignons ici l’explication nement purem ent chronologique des événements
globale. L’intérêt de l’analyse dialectique que est le suivant:
Marx consacre à la bourgeoisie est de recon 1° Genèse d’une situation révolutionnaire.
naître, à un moment historique donné, le rôle 2° Émeute.
révolutionnaire, positif de la bourgeoisie. 3° Révolution, c’est-à-dire élaboration d’un ordre
économique, social et politique nouveau. Les
LE DOG M E DU SALUT FINAL faits (la révolution de 1848) lui enseignent que le
troisième stade n’est pas autom atiquem ent atteint
« Dans la pensée de Marx, la dialectique histo même quand les rapports de forces lui paraissent
rique l’emporte sur tous les autres mouvements convenables. Pourquoi? Reprenons l’analyse
dialectiques, car elle s’identifie avec la marche de point par point:
l’humanité vers son affranchissement. C ’est la 1° Genèse de la situation révolutionnaire: l’anta
dialectique du salut, conduisant au paradis gonisme prolétariat-bourgeoisie est flagrant. Les
terrestre, à la réconciliation de l’homme et de la occasions d’un conflit sont dans la logique du
société avec eux-mêmes et entre eux, à la désa-, développement anarchique de la production capi
liénation totale, à la disparition des classes, à la taliste: ce sont les crises. La périodicité des
dissolution de l’État. La dialectique historique de crises n’est pas niable.
Marx a un aspect prophétique et béatifiant... Sa 2- L’émeute transpose la crise du plan écono
dialectique historique se fonde sur une pré mique au plan social et politique, mais un
conception du destin de l’humanité. Ce destin mouvement armé, une prise de pouvoir peut ne
consiste dans « la véritable solution de l’anta-
1. E sc h a to lo g ie : te rm e d e th éo lo g ie. D o c trin e d es cho ses q u i d o iv en t
» gonisme entre l’homme et la nature, entre ad v e n ir lo rs d e la co n so m m a tio n des siècles ou fin du m o n d e.
» l’homme et l’homme, la véritable solution entre (D éfin itio n d e L ittré.)
L'École Permanente 137
constituer qu’un simple événement. L’événement temps existentiel (non mathématisable, subjectif,
ne se dépasse que si les artisans du mouvement, qualitatif).
en l’occurrence les prolétaires, prennent cons Pour le marxisme, la contradiction se résout par
cience de leur rôle historique. l’abolition du temps existentiel dans l’Histoire
3° Révolution. La révolution, au-delà de l’aspect (l’homme est individu mais il existe comme être
négatif (achèvement, liquidation d’un ancien social, happé par le destin de l’humanité) et par
régime), est la construction d’un ordre nouveau. la confusion du temps cosmique avec le temps
Elle ne s’accomplit que si le « modèle » du nouvel historique lequel tend vers une fin qualitative
ordre de choses préexiste; elle matérialise une mais non quantitative: la société communiste
idéologie préexistante; sinon, l’énergie révolu atteint son degré de perfection et dure dans cet
tionnaire est gaspillée. « La première tâche d’un idéal puisqu’elle efface toutes les contradictions.
chef révolutionnaire est d’inculquer aux masses la Cette immobilité de l’idéal finalement atteint,
conscience de leur destinée et de leur tâche. » le matérialisme se refuse à la mettre en cause.
Le problème est pour l’humanité de faire son
La dialectique révolutionnaire se fonde ici, non chemin. La philosophie du temps marxiste subs
seulement sur une préconception du destin de titue ainsi à l’attente apocalyptique une marche
l’humanité, mais encore sur une affirmation et active, constructive, libératrice vers un devenir
une préparation a priori du rôle du prolétariat. qui s’immobilise dans la perfection, toute contra
diction du temps apparemment résolue.
TROIS TEM PS: COSMIQUE, Le mouvement est irréversible:
EXISTENTIEL, HISTORIQUE Les alternations (renversement de sens) ne jouent
que dans le détail, non dans la longue durée.
Le choix de l’Histoire comme dimension tem po Le mouvement « moralise » le temps:
relle du destin de l’humanité est bien dans la le positif, c’est-à-dire ce qui est bien, est le sens
perspective du matérialisme. Entre le temps de l’Histoire.
cosmique, suspect parce que trop souvent annexé le négatif, c’est-à-dire ce qui est mal, est le
par la métaphysique, et le temps existentiel, contre-courant.
humain mais subjectif1, le temps de l’Histoire Le grand homme est celui qui, à un moment
fournit le chemin de vérité sur lequel s’effectue donné, pousse l’Histoire dans son sens.
graduellement la désaliénation de l’homme: sa La rigueur et la rigidité du temps s’imposent
libération matérielle et sociale, son épanouis ainsi péremptoirement.
sement idéologique. De l’angoisse désespérée L’épanouissement de l’homme, donc, ne se
devant l’absurdité du monde se dégage peu à peu réalise que dans la soumission à ce temps
l’idée que l’homme doit se prendre pour le seul historique.
maître ou mieux la seule mesure de son destin. Cette obsession, cette oppression du temps histo
En instaurant sur terre un régime qui comble les rique a conduit certains vers le refuge du temps
besoins et les désirs de l’homme et de l’humanité, existentiel (Heidegger, Kierkegaard, Sartre)
la société communiste, qui est le stade terminal mais est-ce le bon moyen de sortir de cette
idéal, éteint les aspirations à un au-delà ou à contradiction du temps?
un Dieu.
PHILOSOPHIE M ARXISTE ET RELATIVITÉ
L’OPTION MARXISTE:
LE TEMPS HISTORIQUE La philosophie marxiste du temps achoppe sur les
mêmes obstacles que la physique traditionnelle à
Il y a contradiction entre le temps cosmique
(éternité en infinitude mais mathématisable) et le 1. T e m p s ex iste n tie l, c ’e st-à -d ire l ’ex p é rie n ce in d iv id u elle d u tem p s.
138 Premier cahier : qu'est-ce que le marxisme?
la même époque: elle ne rend pas exactem ent profonde des lois de la nature», c’est-à-dire leur
compte des phénom ènes saisis, grâce aux matérialité, n’est pas directem ent perceptible,
nouveaux moyens d’observation et de docum en l’observateur, quelque volonté qu’il en ait, ne
tation, dans une multiplicité et une complexité décèle que le relatif; l’objectivité profonde, il ne
bien plus grandes. Au même temps, l’électro l’atteint que par le concept. Un tel système de la
s ta tiq u e, l’élec tro d y n a m iq u e et l’o p tiq u e connaissance réconcilie la matérialité et l’imma
posaient à la mécanique classique des interro térialité, le matérialisme et l’idéalisme. De ce fait
gations auxquelles elle ne pouvait répondre il échappe aux critiques que Marx adressait au
à moins de renoncer à l’ancien système du monde matérialisme passé:
pour bâtir un système cohérent de l’univers, « Le principal défaut de tout le matérialisme
valable pour tous les mouvements et pour toutes passé — y compris celui de Feuerbach — est que
les vitesses, toutes les distances et toutes les l’objet, la réalité, le monde sensible n’y sont
durées. considérés que sous la forme d ’objet ou d ’inten
Lorentz (1853-1928) réalise le prem ier pas, tion, mais non pas en tant qu’activité concrète
Einstein mobilise l’ensemble des découvertes humaine, en tant que pratique, pas de façon
dans sa théorie de la relativité. Le temps et les subjective. C’est ce qui explique pourquoi le
distances ne sont pas des valeurs absolues, côté actif fut développé par l’idéalisme en oppo
mais doivent être rapportés à la vitesse de la sition au matérialisme, mais seulement abstrai
lumière qui, elle, est constante quels que soient le tem ent, car l’idéalisme ne connaît naturellement
mouvement de la source lumineuse et la position pas l’activité réelle, concrète comme telle.»
de l’observateur. Ce qui implique une modifi (Marx, Thèses sur Feuerbach, composées à
cation des longueurs et du temps en fonction Bruxelles au printemps de 1845).
du mouvement et, par conséquent, bouleverse le M ettre en cause une philosophie ne signifie
cadre spatio-temporel d’observation des phéno nullement la condam ner mais plutôt la provoquer
mènes. Dans cet univers, seule la représentation à résoudre ses contradictions selon les meilleures
mathématique, indépendante de l’observateur, a règles de la dialectique. Marx lui-même, à ceux
un sens objectif1. qui prétendaient faire du marxisme une sorte de
« La relativité est la première théorie de physique credo ou de catéchisme, déclarait qu’il n’était pas
moderne qui réinstalle pleinement le physicien marxiste. Boutade, bien sûr! Mais leçon aussi.
devant les choses, qui le rétablisse comme sujet Quand une philosophie assume dans son éternité
devant l’objet: le chercheur ne peut se satisfaire et son universalité le destin du monde elle en
d’enregistrer les conclusions de ses expériences épouse inévitablement les grandeurs et les
dans un langage mathématique convenable, pour contraintes.
atteindre à la fois l’essence et l’apparence. (à suivre)
Depuis la relativité, l’objectivité profonde des
lois de la nature n’est pas une donnée immédiate
de la conscience, car l’expérience ne décèle que
le relatif. Seul le concept perm et la révélation
d’une objectivité mieux fondée, en dépassant, à
partir de l’expérience et en rapport avec elle,
l’expérience elle-même. » (G. Casanova, Relativité
restreinte, Belin, édit.).
Voici mis en cause, au term e de ces réflexions,
non seulement le temps de l’Histoire qui est le
point d’appui du matérialisme historique, mais 1. V oir les d istin c tio n s d e J e a n C h a ro n e n tre le R éel e t le C o n n u
encore le matérialisme lui-même. Si « l’objectivité (P lan ète n° 8).
L'École Permanente 139
LES E V E N E M E N TS
Le
1 8 20 En Angleterre, le Régent devient roi : Georges IV.
mouvement 1824 En France, avènem ent de Charles X.
1 8 3 0 Prise d'Alger. Révolution en France. Avènem ent de
Louis-Philippe.
1831 Les canuts lyonnais révoltés s'em parent de la ville.
1842 Loi créant les grands chem ins de fer, en France.
P endant les deux derniers tie rs du X IX ' siècle, le 1845 Grève des charpentiers de Paris (4 ou 5 000).
de stin du m onde prend un pas précipité. Dans 1847 Marx, Engels et Bakounine à Londres.
l'o rd re des événem ents, cascade de révolutions. 18 48 2 4 février. Révolution en France : suffrage universel
Dans l'ord re des techniques, in ventio ns h a llu et abolition de l'esclavage.
2 3 -2 6 juin : Les ouvriers insurgés sont écrasés.
cinantes. Dans l'o rd re de l'e s p rit, quête avide d'un
10 décem bre: Louis-Napoléon Bonaparte, président
nouveau langage e t d'une nouvelle exp lica tion
de la République.
globale du monde. Avec d'au tres, M arx a répondu. M ouvem ents libéraux et nationaux en Europe.
1851 2 décem bre: Coup d'É tat de Louis-N apoléon
Bonaparte.
1 8 5 4 L'Angleterre et la France déclarent la guerre
à la Russie : guerre de Crimée.
1 8 56 Traité de Paris.
1 8 6 4 En France : « M anifeste des soixante ».
En Angleterre : grand meeting d'ouvriers à Londres.
Marx est nommé membre du Conseil général de
l'interna tio nale ouvrière.
1 866 V ictoire de la Prusse sur l'A utriche à Sadowa.
Congrès de l'internationale ouvrière à Genève.
Ce congrès approuve les statuts élaborés à
Londres par le Comité provisoire (Karl Marx).
1867 En France : grève des mineurs de Fuveau.
1868 Congrès de l'internationale ouvrière à Bruxelles:
triom phe des idées de Marx.
18 69 En France: Grèves des mineurs et des métallurgistes
(14 m orts à la Ricamarie, 13 morts à Aubin).
Inauguration du canal de Suez.
1 8 7 0 10 ju ille t: La France déclare la guerre à la
Prusse.
1 " septembre : Défaite française à Sedan.
4 septem bre: Déchéance de Napoléon III.
1871 2 6 mars : Gouvernem ent de la Commune.
16 m a i: Déclaration de la C om m une: « La terre au
paysan, l'o u til à l'ouvrier, le travail pour tous... »
21 -28 mai : Répression : « semaine sanglante ».
1872 Congrès de l'internationale à La Haye. Scissions
(Fédéralistes ou autonom istes et Blanquistes).
18 73 Congrès de l'internationale à Genève.
18 75 En France, lois constitutionnelles de la Troisième
République.
1 8 8 4 En France, loi W aldeck-Rousseau établissant la
liberté du mouvem ent syndical.
LA R ÉVO LUTIO N IN D U S TR IE LLE LA C IV ILIS A T IO N
1818 L'Anglais W ith ney invente une machine à filer. 1819 L'Allem and Schopenhauer (1 7 8 8 -1 8 6 0 ) publie Le
1821 Premier bateau m étallique à vapeur. Monde com m e volonté et com m e représentation.
18 25 Une machine à vapeur traîne 5 0 tonnes de charbon 1820 Lam artine: Premières m éditations poétiques.
sur l'itinéraire S tokto n-D arlington. Invention de 1826 V icto r Hugo : Odes et ballades.
l'électro-aim ant. 1827 M ich e le t: Précis d'histoire moderne.
18 26 Un vapeur hollandais, le Curaças, traverse l'Atlantique. Heine (1 7 9 8 -1 8 5 6 ) : Poésies.
1827 Le Français Marc Seguin invente la chaudière 1829 Balzac : Les Chouans.
tubulaire. 1830-
1828 Vicat, à Grenoble, découvre le cim ent. 1842 Auguste Comte : Cours de philosophie positive.
1829 La «fu sée» de Stephenson circule sur le tra je t 1831 Stendhal : Le Rouge et le Noir.
Liverpool-Londres. 1 8 36 Musset : La confession d'un enfant du siècle.
1831 Dynamo construite par Faraday. Turbine hydraulique 1 8 39 Edgar Poe (1 8 0 9 -1 8 4 9 ): Contes grotesques et
de Fourneyron. Moissonneuse utilisée aux E.U. arabesques.
par Mac Cormick. 1842 M arx fonde et dirige « La gazette rhénane ».
1832 Première voie ferrée française Lyon-Saint-Étienne.- 1843 W agner (1 8 1 3 -1 8 8 3 ) : Der Fliegende Hollander.
1833 Télégraphe électrique de Gauss et W eber. 1 8 4 4 Chateaubriand : M ém oires d ’outre-tom be.
1837 Chemin de fer Paris-St-Germain. 18 45 W agner : Tannhauser.
1839 Invention de la photographie : Niepce et Daguerre. 18 46 Cousin : Du vrai, du beau, du bien.
18 44 Fabrication industrielle du papier avec la pulpe de bois. Balzac : La Cousine Bette.
1845 U tilisation de l'arc électrique. 18 50 Dickens (1 8 1 2 -1 8 7 0 ) : David Copperfield.
1846 Invention de la nitro-glycérine, du coton 1852 Leconte de Lisle ( 1 8 2 0 -1 8 9 4 ) : Poèmes antiques.
poudre et des explosifs à grand rayon d'action. 18 54 B erthelot réalise la synthèse de l'acétylène.
1851 Exposition de Londres. Création de la Compagnie 1857 Flaubert (1 8 2 1 -1 8 8 0 ) : Madame Bovary.
de navigation des Messageries maritim es. Baudelaire ( 1821 -1 9 0 7 ) : Les Fleurs du Mal.
1852 En France: Création du Crédit foncier et du Crédit 1859 D arw in : De l'origine des espèces.
mobilier. 1860 Tourguenief (1 8 1 8 -1 8 8 3 ) : Pères et fils
18 54 Com m encem ent de la construction des Halles. 1 8 6 4 Fustel de Coulanges' La Cité antique.
1855 Fabrication de l'alum inium . Exposition Universelle 1865 W agn er: Tristan et Isolde.
de Paris. Claude B ernard: Introduction à la médecine
1856 Convertisseur Bessemer. expérimentale.
1859 Première extraction du pétrole par l'A m éricain 1866 Dostoïesvski (1 8 2 1 -1 8 8 1 ): Crime et châtim ent.
Drake (Titusville en Pennsylvanie). 1867 Exposition des oeuvres de Gustave Courbet
18 60 Lenoir construit le prem ier m oteur à explosion (1 8 1 9 -1 8 7 7 ).
à gaz. Traité du « libre-échange » entre France 1871 Pissarro à Londres.
et Angleterre. 1871 D a rw in : De la descendance de l'hom m e.
1862 «S ociété du Prince Im périal» accordant des 1873 Cézanne (1 8 3 9 -1 9 0 6 ): La maison du pendu à
prêts aux ouvriers pour l'achat de leurs outils. Auvers-sur-Oise.
1863 Exposition de Londres. 1 8 74 Première exposition des Impressionnistes.
1865 M o teur à essence. R enoir: La loge.
1866 Dynamo industrielle construite par l'ingénieur 1875 Claude Bernard: D éfinition de la vie (in Revue
allemand Siemens. des Deux Mondes).
1876 C onstruction par Eiffel des Halles, du Bon-M arché Fauré : Première sonate pour violon et piano.
à Paris. Téléphone électrique de Bell. 1 8 76 Degas: L’absinthe.
1882 Edison installe aux E.U. la première centrale élec 1879 Pasteur découvre le principe de la vaccination.
trique therm ique. L'ingénieur français de Laval 1881 Rodin (1 8 4 0 -1 9 1 7 ): S aint Jean-B aptiste prêchant.
invente la turbine à vapeur à impulsion tangentielle. 1883 Nietzsche (1 8 4 4 -1 9 0 0 ) : Ainsi parlait Zarathoustra.
18 84 Ballon dirigeable des frères Tissandier. Turbines
pour chutes forcées sous haute pression.
Le bilan de la saison dans
les principaux domaines
de l’activité intellectuelle
a été établi par:
Jacques Bergier, 5 0 ans, Claude Planson, 5 0 ans, H enri Calef, 53 ans, M ichel Magne, 2 9 ans,
écrivain scientifique, co ex-secrétaire général du cinéaste (réalisateur entre com positeur de plusieurs
auteur de « le M atin des T.N .P. D ire c te u r du autres, de Jéricho, les concertos et de nom
M agiciens ». Théâtre des Nations. Chouans). breuses musiques de films.
LA SCIENCE LE THÉÂTRE LE CINÉMA LA M USIQUE
Pierre Restany, 32 ans, André Franck, 4 2 ans, di François Richaudeau, Ja cq u e s M ousseau,
critique d'art, qu i se qua recteur des émissions dra 42 ans, éditeur. 3 0 ans, écrivain scienti
lifie lui-m êm e d'engagé. matiques à la Télévision. fique.
LA PEINTURE LA TÉLÉVISION L'ÉDITION LA PRESSE
142 B ilan de la saison
Sociologie de la saison culturelle
L A S C I E N C E C'est en 1956 que Tchoudinov jaune se form ait; de petits noyaux
commença à étudier ces sels. Ses verts étaient visibles à l'intérieur.
recherches se lim itaient alors à Il se développait enfin un véritable
un point précis: pourquoi le sel bourgeon qui donnait naissance à
L'hom m e ordinaire restait-il incolore, alors une sorte cTalgue.
devant le cosmos que les deux autres chlorures L'expérimentateur recommença
avaient pris diverses colorations? une fois, dix fois. Presque à
Officiellement, cette année est Ces recherches avaient des buts chaque fois il obtint le même
pour les savants celle du code pratiques. Connaissant l’origine de résultat. Les cristaux colorés deve
gé nétique1 et du lancement des la coloration, on pourrait beaucoup naient des êtres vivants. Il fit appel
fusées vers les planètes Mars et plus facilem ent déterm iner la tech aux spécialistes régionaux, puis
Vénus. Elle a été également nique à employer pour enrichir aux maîtres de la biologie et de la
marquée par un certain nombre l'un ou l’autre des sels. paléontologie à Leningrad et à
d ’événements scientifiques plus Il était alors admis que la colo Moscou. Tous soulevèrent la
discrets dont la grande presse n'a ration était le fait d'oxydes de fer m êm e q u e s tio n : les m ic ro
guère parlé. Ils n'en sont pas de provenance étrangère, apportés organismes étaient-ils anciens
moins extrêmement importants. par le ruissellement. Les premiers ou contemporains? Pour arriver à
examens de Tchoudinov mon la certitude, un seul m oyen:
DES MICRO-ORGANISMES trèrent en effet que les impuretés répéter un grand nombre de fois
DE 180 MILLIONS D'ANNÉES des sels contenaient beaucoup de l'expérience en accumulant les
fer. Mais il y avait d'autres précautions contre la contam i
Il faut d'abord citer la résurrection éléments, et surtout du carbone. nation par les micro-organismes
d'algues de l'ère primaire. L'agence En poursuivant ses analyses, actuels. C'est ce qui fu t fait.
Tass a publié le récit détaillé des Tchoudinov établit que les sels Après de longues et multiples
étranges découvertes de N.T. colorés renfermaient près de 1 % expériences, les spécialistes les
Tchoudinov dans les mines de sel de matières organiques. Étant plus difficiles se rendirent à l'évi
de Berezniki, en Oural. Il s'agit donné l'énorm ité du gisement, ce dence. Il s'agissait de germes
d'un gisement contenant du chlo faible pourcentage représentait ayant sommeillé depuis deux cent
rure de sodium (sel ordinaire), du quelques centaines de m illions de cinquante m illions d'années.
chlorure de magnésium (dont on tonnes! Pourquoi les petits cris Des découvertes analogues ont
tire le métal utilisé en aéronau taux colorés contenaient-ils une été faites ces dernières années,
tique) et du chlorure de potassium telle quantité de matière orga notam m ent en Allemagne par le
(dont on fabrique les engrais). Ce nique? Dr H.J. Dombrowski. Celui-ci a
sont les restes de mers de A force de les examiner, Tchou ramené à la vie des bactéries
l'époque Permienne (ère primaire), dinov s'aperçut un jo u r que, dans trouvées dans les mines de sel de
datant de 250 millions d'années. la solution salée, ils subissaient Zechstein. Ces mines sont le reste
une transformation étrange. Ils d'une mer fossile, datant de
1. V oir dans ce num éro de Planète, page 101. s'ouvraient, et une matière vert- 180 m illions d'années. Mais les
Bilan de la saison 143
VERS D'AUTRES SYSTÈMES méthode Leinwoll de l'étoile Tau
PLANÉTAIRES Ceti, étoile du groupe G 4, située
à onze années-lumière de notre
Une autre nouvelle scientifique système solaire et qui paraît avoir
extraordinaire est parvenue d'Amé des planètes. Ils com ptent être
rique. Il s'agit de la technique fixés définitivem ent dans un an
découverte par Stanley Leinwoll ou deux.
et basée sur les travaux de Roy
Nelson pour détecter les planètes UNE INTERROGATION
des autres étoiles. Le travail a paru QUI N'OSE PAS DIRE SON NOM
dans la revue «Analog» d'avril
1963. Qu'il s'agisse des travaux du
Voilà les principes de cette décou Russe Tchoudinov ou de l'Am é
verte: Roy Nelson, spécialiste des ricain Leinwoll, qu'il s'agisse des
télécom m unications à la Radio recherches sur le code génétique,
Corporation of America, avait ces études ont entre elles et avec
montré dès 1954 que les éruptions les exploits de l'astronautique un
solaires qui perturbent les télé point com m un; elles partent d'une
com m unications se produisent préoccupation com m une: la Vie.
s u rto u t lorsque les planètes D'où vient-elle? De quand date-
Jupiter et Saturne occupent cer t-elle? Où s'arrête-t-elle? Ces
taines positions par rapport au questions ont été posées à toutes
Soleil et notam m ent des confi les époques: elles ont gagné en
radiotélescope témoigne de la gurations faisant 0, 90, 180, intensité cette année parce que les
grande interrogation de l'hom m e 2 7 0 degrés, Depuis, des études espoirs de pouvoir y répondre,
moderne : sommes-nous seuls dans statistiques plus poussées ont partiellem ent au moins, ont grandi.
montré des effets analogues pour Derrière le désir de savoir s'il
l'univers? „ .
(Photo Keystone). la Terre, Vénus et Mars. Il ne existe des planètes autour des
s'agit nullem ent d'astrologie. Il étoiles lointaines se cache celui de
y a sim plement une périodicité savoir un jour si elles peuvent
expériences de Dombrowski et dont les planètes sont des indi abriter des formes de vie. La place
d'autres savants n'ont porté que cations et qui est explicable par de l'Hom m e — ou plus exactement
sur un très petit nombre de m icro des considérations touchant la de l'intelligence — au sein de
organismes. Pour la première fois, conservation du moment angulaire. l'univers est la quête principale
avec les expériences de Tchou Il s'agit en somme de pertur de notre temps. A ce titre, il faut
dinov, nous disposons d'une bations que la gravitation des ranger parmi les succès scien
énorme masse d'êtres vivants en planètes produit sur le Soleil. tifiques im portants des derniers
sommeil, et tous les risques Leinwoll a eu l'idée de rechercher mois, la découverte de m icro
d'erreur peuvent être ainsi éli les perturbations de ce genre, organismes dans les météorites
minés. Remarquons qu'à Berezniki c'est-à-dire des explosions se pro charbonneuses par les Américains
comme à Zechstein, les m icro duisant sur d'autres étoiles. On Claus et Nagy . L'intérêt suscité
organismes sont enfouis sous peut en déduire que ces étoiles par les travaux russes dans les
quelques centaines de mètres de possèdent des planètes. Des per mines de sel tient pour une part
sédiments. C'est évidemment ce fectionnements de la méthode à ce qu'ils ont, eux aussi, et une
qui les a protégés contre l'action perm ettent même de montrer qu'il fois de plus, démontré la form i
destructrice des rayons cosmiques. y a de petites planètes analogues dable résistance du phénomène
C'est la couverture de sédiments à la Terre, Mars ou Vénus. D'après vital.
qui joue le rôle protecteur décisif. Leinwoll, dix milliards de planètes JACQUES BERGIER.
Sous une couche de 20 0 ou habitées existeraient dans notre
300 mètres d'épaisseur, l'intensité Galaxie. Les radio-astronomes
du rayonnement cosmique tombe procèdent maintenant à l'obser 1. V oir l'article de Charles-Noël M artin dans
à très peu de chose. vation et à l'analyse par la Planète 8.
1 44 La science
LE T H É Â T R E canto, et ceux pour lesquels la EN QUÊTE D'UNE DÉFINITION
musique commence avec Schœn-
berg et les dodécaphonistes; et Mais que penseraient critiques et
aussi des critiques chorégra directeurs si on leur disait que les
A u s e u il d 'u n e p rise phiques qui, dans l'ensemble, sont blousons noirs sont peut-être
de c o n scie n ce persuadés que la danse a débuté beaucoup plus proches qu'eux-
voici moins de cent cinquante mêmes du vrai Théâtre?
Lorsqu'ils feront le bilan de la ans, avec les tutus, les pointes Ici, il faudrait définir ce que
saison qui se termine, critiques et les entrechats.) recouvre le m ot Théâtre. S'il
et directeurs vont se retrouver
une fois de plus d'accord : tué UN MONDE EN IMAGE
par le cinéma, la télévision et la
4 cv Renault, le théâtre agonise, Donc, soixante-dix pièces depuis
le théâtre se meurt. septembre, dont guère plus d'une
Pourtant, depuis le premier dizaine réussirent à tenir la saison.
septembre, les théâtres parisiens Encore n'auront-elles fait le plein
ne nous ont pas offert moins de qu'aux époques de hautes eaux
soixante-dix «premières», que du théâtre parisien, c'est-à-dire
leurs secrétaires généraux se sont celles où la province monte à Paris :
efforcés de rendre aussi « bril le salon de l'auto, la foire de Paris,
lantes» que possible, dosant leurs les arts ménagers.
salles avec plus de soin qu'un Et déjà se dessine la prochaine
cocktail : un tiers de vedettes, saison. Directeurs et producteurs
un tiers de personnalités du s'arrachent les rares manuscrits
Tout-Paris, quelques gouttes (généralement américains) sus
d'hommes politiques, un soupçon ceptibles de «faire de l'argent»
de haute couture. Noyés dans ou se disputent ces têtes d'affiche Sagan : Théâtre bourgeois.
tou t ce beau monde et s'ennuyant qui, paraît-il, peuvent seules
L'Ensemble national du Dahomey :
prodigieusement: les critiques! amener le public (du salon de
Chacun avec sa spécialité : celui l'auto et des arts ménagers). Très théâtre magique.
qui ne croit qu'à l'avant-garde; sérieusement, on se replonge On cherche... (Photos Keystone et Pic).
celui qui, ayant découvert Brecht dans le manuscrit de « Cyrano
en 54, a décidé que le théâtre de Bergerac», «La Dame aux
commençait là, et pas ailleurs; Camélias», et «La fleur des
celui pour lequel la critique théâ Pois »...
trale n'est pas autre chose qu'une Pendant ce temps, la salle Pleyel
critique littéraire, avec ce seul refuse du monde lorsqu'on y
inconvénient qu'elle vous oblige présente une conférence sur les
à sortir le soir, alors qu'on jugerait Indiens de l'Amazone, illustrée
si bien d'une pièce, au chaud, d'un mauvais film en 16 mm, et
dans son lit; celui qui se réfère le Théâtre de France fait salle
sans cesse à Jouvet, à Dullin, à comble lorsqu'on y parle des
Baty, à Pitoëff; le critique honteux sociétés chez les insectes. Au
enfin qui, sans se l'avouer, re même moment, des milliers de
grettera toujours sa jeunesse, jeunes, qui refusent de s'intéresser
le cher boulevard illum iné au gaz, à « Elodie», à « Bichon» ou même
le café Napolitain et les épaules à « la Robe Mauve de Valentine»,
nues de Mme Bartet. (Mais il cherchent dans la drogue, l'alcool
faudrait aussi parler des critiques ou un jazz élémentaire la possi
lyriques, divisés en deux clans: bilité d'échapper à une société
ceux qui ne croient qu'à l'Opéra qui devient peu à peu invivable,
du dix-neuvième siècle et au bel et réinventent les rites primitifs.
B ilan de la saison 145
s'agit d'un simple divertissement, Les principales créations LE C I N É M A
parmi tant d'autres, il est bien à Paris :
évident qu'il sera toujours sur
classé par les techniques nouvelles
dont les moyens de diffusion sont LES SUCCÈS: L'année de
infinim ent supérieurs. On a un l'ancienne vague
peu honte de rappeler qu'il s'agit Ivanov (Tchekov) au Petit Théâtre
de toute autre chose. de Paris, Compagnie Sacha Pitoëff Surgie d'une supposée crise, la
Le mom ent n'est-il pas venu de Lie u te n a n t T ena nt (Pierre Gripari) nouvelle vague débouche sur une
réunir autour d’une table ronde, au théâtre Gaîté-Montparnasse vraie crise. L'oxygène qui devait
et dans un esprit d'extrême hum i Le jo u rn a l d'un fou (Gogol) avec combattre l'anémie s'est révélé
lité, non seulement des hommes Roger Coggio, au théâtre Hébertot être du gaz carbonique.
de théâtre, mais encore des La grande O reille (Bréal) au Les fo rm u le s origin ale s, les
ethnologues, des sociologues, Théâtre de Paris, Compagnie
audaces, les conceptions révolu
des psychiatres qui, tous en Jacques Fabbri
tionnaires, cette indépendance
semble, essaieraient de définir Le neveu de Ram eau (Diderot)
outrancière à l'égard des lois
com m ent le théâtre peut répondre avec Pierre Fresnay. A la Mi-
essentielles, annoncées à coups
aux besoins de l'hom m e de notre chodière de grosse caisse, à quoi ont-elles
temps, A tous serait soumise cette Le Fil rouge (Henry Dunker), abouti? Souvent au conformisme
pensée de Joan Littlewood, fon avec Curd Jurgens, au Gymnase le plus plat, le plus banal, au
datrice du Theater W orkshop Lum ières de bohèm e (Valle recours à ces mêmes formules
anglais : « La fonction essentielle Inclan) au T.N.P. tant décriées, tant condamnées.
du Théâtre doit être de redonner V ic to r ou les enfants au pouvoir Près de cent cinquante films, dont
confiance aux hommes et de leur (Roger Vitrac) à l'Athénée. Gros une centaine considérés comme
permettre de se réunir, d'être succès français et le reste présenté sous
heureux et de surm onter cet C rim e et C h âtim en t (Dostoïevski). l'étiquette flottante de la co
épouvantable désespoir qui est Adaptation de Gabriel Arout. A la production; 4 0 5 kilomètres de pel
le lot d'une im portante fraction Comédie-Française. (Très gros licule achevée; près de 300 heures
de l'humanité. » succès. de spectacle; une colonne de
Libéré de la seule influence des Un tim id e au Palais (Tirso de boîtes de plus de soixante mètres
hommes de théâtre, le Théâtre Molina) au théâtre Grammont. de hauteur; voilà la masse maté
pourrait peut-être, enfin, être Succès d'estim e rielle dans laquelle il nous faut
pris au sérieux. La Bonne Planque (Michel André) chercher les images qui mar
CLAUDE PLANSON. avec Bourvil. Aux Nouveautés. queront une année de création
Très gros succès commercial cinématographique.
La Robe m auve de V alen tin e Nous considérons comme nulles
(Françoise Sagan) avec Danielle et non avenues ces entreprises
Darrieux, aux Ambassadeurs. strictem ent commerciales éla
Succès commercial borées grâce à l'enchaînement de
sketches. Ces amalgames de bric
et de broc s’échinent vainement à
LES ÉCHECS: éclipser le souvenir de « Carnet de
Bal». Des «Parisiennes» au
D ivines Paroles (Valle Inclan) «Crim e ne paie pas», des «Sept
au Théâtre de France péchés capitaux» au « Diable et
Law rence d'A ra b ie , avec Pierre les dix commandements», de
Fresnay, à Sarah-Bernhardt « l'Am our à vingt ans» aux « Quatre
Le S atyre de La V ille tte (René vérités» ou à « Boccace 70», le
de Obaldia) à l'Atelier. Echec vide s'ajoute au vide.
non mérité Le «policier» n’est plus un genre
Tancarel, monté par Jean Mer mais un égout collecteur. Viennent
cure. Echec non mérité s'y déverser toutes sortes d'aven
146 Le théâtre
tures plus ou moins heureuses, taurée au cours de cette dernière de Orson Welles, et « le Glaive et
plus ou moins avouables. Mais, année : à la veille de l'affrontem ent la balance» d'andré Cayatte.
ni « Horace 62 », ni « Dossier public, les réalisateurs, craignant Tout a été dit sur Jean Renoir,
141», ni « l'Assassin est dans de demeurer incompris, se livrent et il n'y a que lui-même qui puisse,
l'annuaire», ni «P ortrait robot» à l'exégèse de leurs propres inten à travers ses œuvres, ouvrir des
de sinistre mémoire, ni « Malé tions: des déclarations de principe horizons inexplorés de son talent.
fices», ni «le Septième juré» ne donnent les clefs de pénétration Le sûreté de ses images, leur den
peuvent prétendre à rivaliser avec de leur œuvre. sité, leur poids: son approche de
« Quai des Orfèvres » : seul « Arsène « Voilà ce que j'ai voulu faire, ce l'être humain, sa tendresse, sa
Lupin » laisse une impression de que j'ai voulu exprimer, ce que j'ai go u a ille , sa g é n é ro sité ; son
légèreté, de finesse, de discrétion : voulu suggérer, ce que je veux respect de l'art et son effacement
souvenir fu g itif et évanescent de que vous compreniez, ce que j'ai devant ses exigences font de
quelques émotions souriantes. montré..., com mencent-ils par chacun de ses film s un moment
dire. cinématographique. Il fait naître
Petite histoire d 'u n grand film - Voici com m ent je l'ai montré... une vibration d'un rythme parti
- Ecoutez bien l'explication de ma culier comme s'il accédait à des
Ces sourires, la comédie nous les vision du monde, si d’aventure zones cachées de la conscience
a dispensés avec tant de parci elle échappait à votre sagacité... pour y réveiller des émotions
monie que l'on s'interroge sur leur - Si vous ne vous pliez pas à ma endormies. C’est aussi une vibra
existence même. « Un cheval pour doctrine c'est que vous n'êtes pas tion, mais d'un ordre différent, que
! deux», «la Gamberge», «les dignes de mon chef-d'œuvre», déclenche « les Dimanches de
Snobs», «M on oncle du Texas», concluent-ils. Ville-d'Avray». Comment ne pas
«Ce n'est pas moi, c'est l'autre», être touché par une poésie un peu
«Virginie», «Tartarin de Taras- cruelle et tourmentée, mais dont
con», «N ous irons à Deauville», Q uatre taches claires l'é v id e n te s in c é rité e m p o rte
qui ont-ils fa it vraim ent rire? l'adhésion?
Certes, il y a l'exception, en l'occur Cette mise en condition n'a pas Poésie et puissance se trouvent
rence le phénomène de « la atteint les résultats escomptés et réunies superbement dans « le
Guerre des boutons» d'Yves l'on a vu se désagréger des « Vie Procès», d'Orson Welles. Ici le
Robert. La petite histoire de ce privée», des «Vivre sa vie», des cinéma dépasse sa propre conven
film dresse le réquisitoire le plus «Education sentim entale» des tion et c'est pour cela, sans doute,
impitoyable des mœurs ciném ato «Poupées» et des «Cœur gros p a r ce d é p a s s e m e n t, que
graphiques. Car personne n'en comme ça ». s'explique la déroute de l'œuvre.
voulait. Personne ne croyait à son Nous mentionnerons seulement Orson Welles demeure un des plus
succès. En dépit de la qualité de ces grands « machins» de cape et subtils magiciens de l'im age ciné
l'œuvre de Louis Pergaud, malgré d'épée, coulés dans le même matographique. Son art allie, avec
la fraîcheur de la satire et l'éblouis moule avec pour seule particula maîtrise, le réalisme au fantas
sante sincérité du thème, une rité des visages différents d'inter tique. Il est celui qui interroge
sourde hostilité entourait le projet. prètes. L'imagerie est une forme sans cesse les possibilités secrètes
Les plus doctes, comme les plus d'expression qui ne peut atteindre de cet art, qui se penche sur lui,
conscients de leurs responsabi une certaine grandeur qu'à travers le scrute et tente d'en découvrir
lités, les experts de l'opinion et beaucoup de naïveté, de pudeur et les arcanes.
les statisticiens les plus che de pureté. Il en a manqué aux plus Il secoue les colonnes du Temple
vronnés repoussèrent d'abord le opulents comme aux parcimonieux. mais sans le détruire, apportant,
projet, puis, une fois réalisé, le Restent quatre taches claires dans chaque fois, un influx nouveau,
film lui-même. Cette «Guerre des ce tableau assez sombre: quatre faisant surgir des échos inattendus
boutons», qui est à inscrire points lumineux grâce auxquels dont les effets ne sont certes pas
comme premier actif de ce bilan, l'espoir dans la vérité et la dignité toujours immédiats mais qui se
doit être mise d'abord à celui du du cinéma trouve son souffle : « le répercutent dans le temps.
public qui a imposé son jugement. Caporal épinglé», de Jean Renoir, HENRI CALEF.
Une nouvelle institution est née, « les Dimanches de Ville-d'Avray »,
une nouvelle coutume s'est ins de Serge Bourguignon, « le Procès »,
Bilan de la saison 147
L A M U S I Q U E harmonique. C'est en 1923 que avons eu dernièrement d'in té
Schœnberg form ule sa méthode ressants concerts (à l'Odéon-
décom position en 12 sons égaux, Théâtre de France). En décembre
reposant sur le principe nouveau 1962 : Étude N° 3, de Jean-Claude
Au rendez-vous final de la «série». Cette technique Eloy (musique sérielle). En janvier
des arts est toujours appliquée par Pierre 1963 : D iaphony, de Gilbert Amy,
Boulez et a été baptisée depuis utilisant la bande magnétique
De dépassement révolutionnaire quelque temps « musique sérielle». avec l'orchestre, le compositeur
en musique, il n'en est plus Parallèlement, la musique électro réglant lui-même les dosages.
question, me sem ble-t-il, depuis nique fait son apparition avec En février 1 9 6 3 : Zeidlaufte, de
déjà longtem ps: depuis Russolo Edgar Varèse en 1936. Son Konrad Boehmer.
au Théâtre des Champs-Élysées inventeur la nomme « sons orga En mars 1963 : Cantique de durée,
en 1928, ou depuis les premières nisés», car déjà il déteste le terme de Gilles Tremblay.
recherches d'Edgar Varèse sur la «m usique concrète» inventé par En avril 1 9 6 3 : Inventions 1 et 2,
musique électronique. Pierre Schaeffer et ses disciples de Gilbert Amy, un très jeune
Le phénomène émouvant dont (dont Pierre Henri est aujourd’hui compositeur plein de promesses.
nous pouvons prendre conscience l'un des plus remarquables). Un musicien étonnant, Xenakis,
avec un peu d'attention est que En fait, ces diverses techniques invente la « musique stochastique »
tous les arts, sans exception, aboutissent à l'absolu; c'est le et la «m usique symbolique». La
paraissent s'être donné rendez- silence qui en musique correspond musique stochastique est basée
vous pour un feu d'artifice final, à ce qu'est le monochrome en sur le calcul des probabilités. Les
au m om ent même où les pre peinture. C'est le sens que j'ai données du problème sont sou
mières fusées sortent de notre voulu donner au concert de mises à une machine I.B.M. qui
atmosphère pour envahir l'univers. «musique inaudible», à la salle en conçoit l'ordre logique. La
Demain, mais demain seulement, Gaveau en 1954. musique symbolique s'inspire,
sans doute aborderons-nous un F aut-il rappeler qu'en même elle, de la théorie, également
recommencement fantastique. temps, dans le domaine littéraire, mathématique, des ensembles.
Isidore Izou lance le lettrisme, Ces techniques rapprochent inexo
LA CONCORDANCE DES DATES abandonnant la phrase et le mot rablement la science et les arts.
pour nous proposer la syllabe, puis Elles peuvent paraître déroutantes
Cette constatation saute aux yeux la lettre, et bientôt, probablement, et, en fait, elles déroutent le plus
quand on pense que toutes les la page blanche. Ce symbole sera souvent les publics non avertis.
dates concordent en sculpture, pour les lettres l'aboutissement Le tem ps lui redonnera un sens
en peinture, en musique, etc. logique au point d'orgue, où tous humain. Il faut cependant re
Les premières œuvres abstraites les arts devront piétiner en marquer que les deux plus grands
de Léopold Stolba datent de 1906 attendant l’ère cosmique très compositeurs de musique contem
environ, puis vient Braque en proche. Les artistes ayant devancé porains, Varèse en Amérique et
1911, s'acheminant lentement les techniciens à ce grand rendez- Messiaen en France, créent en
vers la peinture absolutive tels la vous, nous arrivons à une période oubliant volontairem ent ces
toile blanche de M alevitch puis les d ’attente et de redites. théories intellectuelles. Leur
monochromes d’Yves Klein. En œuvre, débordante de lyrisme
musique, la révolution du dodéca LES FAILLES et empreinte de magie, enrichit
phonisme, avec Schœnberg, a Q U'IL FALLAIT COMBLER la musique par une chimie poé
commencé vers 1 9 0 8 : révolution tique.
fantastique, qui considère qu'il n'y Cependant, les artistes eux- Le jazz nous fournit un autre
a pas de notion fondamentale de mêmes, trop pressés par leurs exemple frappant dans lequel
dissonances, mais seulement un inventions débordantes, ont omis l'am biance collective, indispen
état de consonances plus ou des trouvailles non négligeables. sable au jeu des musiciens, sou
moins lointaines évadé du système Maintenant, dans un brian de ligne l'inefficacité du calcul pur.
tonal et s’appliquant à conserver l’année musicale, on peut compter Les plus intellectuels des musiciens
aux 12 dem i-tons de la gamme ceux qui s’acharnent à combler de jazz laissent une part im por
chromatique une égale dignité les failles. C'est ainsi que nous tante au hasard, contrôlé direc-
148 La musique
tement par une sorte de sixième totalem ent pour laisser place à LA P E I N T U R E
sens. L'ambiance surchauffée des un nouveau concept. Le travail
concerts leur est indispensable artistique, tel qu'on le connaît
au même titre que l'isolem ent à notre époque, sera confié à des
est indispensable à d'autres artisans, bons techniciens et Le re to u r
créateurs. sérieux ouvriers, qui réaliseront au ré a lism e
Parmi les meilleurs disques de avec précision, sur demande, un
jazz récemment parus, citons: tableau dans tel ou tel style, une La saison artistique officielle
John Co/trane, Jerry Mingus, musique de telle ou telle inspi 19 62 -196 3 est placée sous le
Omette Coleman, Gil Evans, ration, ou un poème de telle ou double signe de Rodin (« Rodin
Shelly Manne, Eric Dolphy. Pete telle expression. inconnu», au Louvre) et de
Rugolo, Gunther Schuller, Jim Le véritable artiste, le créateur, Delacroix dont la France comm é
Hall. l'inventeur, sera peut-être le more cette année le centenaire de
Une foule de nombreux jeunes conducteur du vaisseau spatial la mort.
compositeurs américains s'acharne ou le personnage sans épithète Rodin et Delacroix: il y a dans
à trouver le jo int avec la musique qui inventera le m illim ètre cube de cette rencontre bien plus qu'une
moderne symphonique. Leur re matière particulière qui, à lui seul, simple coïncidence due au hasard
cherche est passionnante et transformera le système cosmique, des calendriers commémoratifs.
aboutira très certainement à des l'agrandissant ou le rapetissant Ce double symbole est à la mesure
résultats concrets dans les années à volonté, lui apportant, selon son quantitative et qualitative de notre
à venir. désir, la végétation, l'eau, la temps. La grandeur de ces deux
Le trop grand nombre de disques lumière, la vie, le tou t peut-être artistes est d'avoir assumé à la fois
intéressants de musique contem en sept secondes. le bilan (l'héritage artistique et
poraine nous empêche de les MICHEL MAGNE. culturel) d'une époque et les voies
citer. Notons le plus im portant: de son dépassement.
la parution de Turangalila-Sym- Ils sont l'un et l'autre «des clés
phonie, d'O livier Messiaen (disques de l'art moderne», des personna
Véga). La véritable alchimie des lités capables de clore une période
arts, celle qui verra la réunion et d'en ouvrir une autre.
future de toutes les inventions, Le rôle de transition fin it d'ailleurs
reste encore inexplorée et ouvre par dom iner l'œuvre elle-même
les portes aux artistes de toute de to u t le poids de son affirmation
nature ayant foi en l'avenir. Nous historique et humaine, d'en
vivons une période de transition masquer l'envergure et la présence
et d'attente. Mais l'ère nouvelle réelle. A un tel point que nos
est proche, l'art nouveau arrive: conservateurs et nos historiens
il est impalpable, indéfinissable d'art, en quête de garanties sûres
à nos yeux, impossible à déceler. devant l'avalanche des modes et
Le romantisme délirant de notre des styles, cherchent exagérément
époque fait de ce siècle le plus à exalter leur «m odernism e». Le
extraordinaire depuis l'apparition Louvre a tenté de nous présenter
de l'homme. En effet, les grandes un Rodin inconnu : il n'a fait que
découvertes modernes sur les nous familiariser avec le travail
acides nucléiques aux sources du sculpteur, sa technique et ses
de la vie, l'exploration du cosmos recettes, le secret de son atelier.
par les fusées à propulsion ato Rodin demeure pour l'hom me de
mique seront à l'origine du renou 1963, malgré le souvenir atten
vellem ent fulgurant des arts. Dans drissant de la bataille du « Balzac »
cette nouvelle vie où toute chose du carrefour Vavin (1898), ce qu'il
aura une place différente, il est Le ja zz: une tentative de com a toujours été : le dernier élève
probable que l'artiste, tel qu'on le m union sur un autre plan. de Michel-Ange, l'admirateur de
conçoit actuellement, disparaîtra (Photo Philippe Mousseau). l'humanisme grec, l'adaptateur
B ilan de la saison 149
de l'« antique» à la sensibilité Il aura fallu attendre 1963 pour l'art abstrait lyrique. Ce ne fut
moderne. Son réalisme est psy que cette dimension directement qu'un rêve, dont il sut remarqua
chologique, il demeure un roman réaliste du chef de l'école coloriste blem ent parler en confession
tique vériste, soucieux de relier saute aux yeux. Car Delacroix publique, mais qu'il ne put incarner
le passé au présent, d'exprimer la figure le type même de l'échec dans les faits. Ni son génie pictural
réalité de son temps à travers rom antique: la nostalgie de l'au- ni sa structure morale n'étaient à
la proportion idéale du Cinque- delà pictural. Malgré une brillante la taille de cette ambition. Entre
cento. carrière (trop brillante peut-être, Géricault, dont il a médité le mes
«Je marche dans l'Antiquité la car elle a fait de lui le peintre sage sans en tirer la leçon, et
plus reculée», nous dit Rodin, officiel de la Monarchie de juillet Courbet qu'il a ignoré, Delacroix
au m om ent où Braque et Picasso et de la IIe République, et enfin s'est exprimé avec fougue, chaleur
découvrent la statuaire nègre, que un académicien), il s'est révélé et humanité, mais sans sortir du
le maître de Meudon n'avait même impuissant à combler le décalage cadre d'emphase et de rhétorique
pas soupçonnée. Dix ans seu de plus en plus frappant entre ses que lui avaient légué ses prédé
lement séparent le Balzac des am bitions et la réalité de son cesseurs immédiats du genre
Demoiselles d'Avignon (1907) de œuvre. Il a confié ses rêves, ses officiel, les David et les Gros. Il
Picasso, mais Rodin, mort en 1917, doutes, ses espoirs et ses réflexions n'a jamais perdu la mesure de
ignore jusqu'au bout le cubisme, de travail à son «Journal», l'homm e, ce legs de la Renais-
qui signifiait pour lui la fin de document de premier plan et livre et du rationalisme du xvni' siècle.
l'homme grec et, qui sait, la fin de de chevet de bien des peintres
l'hom m e tout court (« des men actuels. Bien qu'il se soit senti LA RÉCONCILIATION DE
songes et non plus des symboles»). l'étoffe d'un visionnaire et qu'il ait L'ARTISTE ET DU MONDE
Si le Balzac de Rodin marque subi la troublante exaltation de
à la fois le som m et et la fin de la son art, il a recherché désespé A ce prix, et en dépit de lui-même,
sculpture romantique, la Barque rément et en vain, toute sa vie, à il est le seul peintre romantique
de Dante de Delacroix (1822) exprimer l'au-delà de la peinture, français (la France n'ayant pas eu,
marque le début du romantisme une intuition cosmique, une syn finalement, de grand peintre ro
en peinture, l'intro ductio n du thèse des émotions esthétiques mantique). La redécouverte en
lyrisme et du sentim ent individuel assez semblable somme toute aux 1963 de cette qualité réaliste du
dans le tableau. Sensible aux références affectives pures de romantisme correspond à une
changements profonds dont son
époque était le théâtre, à une
situation nouvelle de l'homme
dans la société, Delacroix a
cherché à parler un langage plus
directement humain. Dans les
scènes de genre et d'actualité,
qu'il affectionne particulièrement,
il a affirmé sans ambages cette
grande qualité lyrique qui cons
titue aujourd'hui encore l'apport
essentiel de son œuvre. A la suite
d'un voyage au Maroc en 1834, il
peint les Femmes d'Alger, un
reportage coloré, intelligent et
sensible, malgré la concession à
l'exotisme africain : cent vingt ans
plus tard, les Femmes d'Alger
devaient inspirer à Picasso une
série bien connue d'im provisations Delacroix pour la peinture, Rodin po ur la sculpture ont fait basculer l'a rt
et de variations au travers de son dans le monde moderne. La nouvelle Renaissance attend ses nouveaux
prisme analytique habituel. prophètes. (Photos Roger-Viollet).
150 La p e in tu re
évolution radicale et récente de la un renversement de la tendance, LA T É L É V I S I O N
vision. Déjà on a voulu caractériser, un retour au réel après une période
avec un peu trop d'empressement, d'abstractionnement. Il s'agit là
cette année à peine achevée par d'une oscillation fondamentale,
un retour à la figuration. nécessaire à la vie même et à la
marche de l'art. La transition est Un art nouveau;
UN ART DU COMPORTEMENT évidemment brutale, elle entraînera des lois nouvelles
to u t autant d'abus et d'excès que
Le monde en 1963 est à la mesure le fit le passage précédent à Il est difficile, quand on se trouve
de l'homme, mais d'un homme l'abstrait. mêlé de près à une aventure,
nouveau. En attendant, Paris se livre avec d'en situer l'im portance et d'en
L'artiste d'aujourd’hui a la cons passion à la fièvre figurative: il discerner les lois, surtout si la
cience de participer activem ent à exige de «lire en clair» ce qui, form e encore nouvelle ne possède
cette nouvelle Renaissance et d’en hier encore, se voyait « en soi » que quelques années d'âge. Des
modeler le visage plastique. Pour indépendamment de tout ré premières saisons d'une drama
lui, le monde retrouvé est un pondant concret. Telle peinture, turgie télévisuelle française,
tableau dont il cherche à s’ap « abstraite » il y a deux ans, est l'avenir retiendra peut-être des
proprier l'un des aspects essentiels. aujourd’hui «figurative»: tel glacis dates-clefs qui correspondent à
Le domaine de l’expression s'étend de tons sombres, jadis considéré l'élargissement progressif d'un
aux limites, sans cesse reculées, en soi pour ses effets alternés de répertoire venu du théâtre. Ne
du monde. L'univers de l'appro matité et de brillance, vaut dé fait-on pas toujours le trousseau
priation humaine est un lieu d'es sormais par son sujet (il représente d'un art nouveau avec les cadeaux,
thétique généralisée. P e u im p o rte un lac de montagne). souvent peu assortis, des époques
dès lors les théories « abstraites » Le public des musées a boudé les im m édiatem ent antérieures? L'im
de la peinture: loin de baser son premières rétrospectives officielles primerie à ses débuts a été nourrie
esthétique sur le refus systé des Atlan, Vassarely ou Mathieu. de la littérature des manuscrits;
matique d’un rappel quelconque Dans les galeries privées, les le cinéma, à ses premiers pas,
de la réalité, l'avant-garde au expositions d'autres gloires con rom pait malaisément avec la
jourd'hui est profondément réaliste, sacrées de l'abstraction, les scène ou la piste. La dramatique
qu elle s'exprime au moyen de Schneider, Hartung, Soulages, de Télévision unit le plus vaste
l'objet trouvé ou qu'elle réin prennent une étrange saveur champ imm édiat d'action encore
troduise la forme et les critères posthume. En revanche, les connu — cinq m illions de spec
de lisibilité dans l'image. Ce assembleurs d’objets et les néo tateurs, en un soir, pour Eschyle,
réalisme (au sens le plus large figuratifs pullulent. Les variantes a-t-on remarqué — au plus large
du terme) en pleine expansion, américaines du nouveau réalisme terrain d'essai — cent dix œuvres
échappe au conformism e acadé et de la nouvelle figuration font différentes en une année, pour
mique ancien, aux critères cano également fureur: plusieurs l'instant du moins.
niques ou dogmatiques de l'art. galeries américaines ont déjà Sans qu’elles soient déjà gravées
Libéré de to u t préjugé esthétique franchi l'A tla n tiq ue et sont à pied en lettres d'or à la porte des
a priori, l'art se montre enfin sous d’œuvre pour exploiter ce regain studios, des lois semblent se
son vrai visage : une vertu, la d'intérêt de la vieille Europe pour dégager de l'expérience :
«virtus» latine, la «virtus» ma- le jeune art du Nouveau Monde. 1) L'écran est petit. Dans ses
chiavélienne. Il est un com por Considérons ce raz de marée dimensions habituelles, et même
tement, un mode d'être et d'agir, momentané avec le détachement s'il accroît notablem ent ses pro
un regard neuf sur le monde. qui s'im pose: cette prolifération portions, il rend sensible avant
Cette évolution morale de l'art est un risque qu'affrontent en tout, la présence humaine, le
correspond à un phénomène qui toute lucidité les pionniers d'un pouvoir des lumières et des
s'est produit simultanément, à Paris art nouveau. éclairages, grâce à ses images,
comme à New York, à Rome PIERRE RESTANY. en quelque sorte, modelées; moins
comme à Tokio. Les années que toute autre forme de spectacle,
1962 et 1963 feront date chez les il s'offre à la magie des choses:
historiens futurs: elles marquent les objets, les décors n'y trouvent
Bilan de la saison 151
qu'une efficacité réduite, sauf plus souvent, amenuisé. Théâtre sation. Serge de Diaghilew. Louis
quand l'action ou le style les et cinéma offrent des effets Jouvet, Charles Dullin avaient
réclament. d'optique différents. créé à la scène un style de décors;
2) Le gros plan est sim plem ent 7) On gagne, au petit écran, en Copeau et Pitoëff plutôt une
un plan normal. Les personnages profondeur; jamais ni en largeur stylisation.
qui, dans une scène, n'en béné ni en hauteur. La Télévision ne Les chemins naissants de la Télé
ficie nt pas, semblent venir de comporte ni côté cour, ni côté vision dramatique ont assimilé
Lilliput. Grâce au gros plan, le jardin. parfois l'image avec le décor; il
«en chair et en os» paraît glisser 8) Spatialement, si l'image est faudrait maintenant, avec plus de
du théâtre vers la télévision. réduite, le haut-parleur «grandit» justesse, distinguer ;
3) Les visages angoissés ou la voix qui, à domicile, si l'on peut a) l'image ramenée au seul visage,
souriants portent particulièrement, dire, vous suit de pièce en pièce. b) l'im age limitée au seul groupe,
surtout si les propos prennent à D'où la présence capitale du texte. c) l'image façonnée par les lu
tém oin le public. Dans trois mille Temporellement, pourtant, le mières, par leur recherche hau
ans, on écrira peut-être que tem ps de l’émission est le temps tem ent artistique et leurs choix
Corneille a ajouté les stances de l'image. Quant à la création des possibles.
du C id ou de Polyeucte pour d'un langage de base, d'une d) l'image suggérée par les acces
la représentation à la Télévision. écriture, il s'agirait d'abord de soires et par les décors. Un décor
Il est vrai qu'à la même époque définir et de faire accepter des surchargé porte au gros plan,
on affirmera sans doute que la conventions, des règles, même comme seul moyen d'en sortir,
Tour Eiffel a été construite pour arbitraires. à la manière de la viande trop
des raisons strictem ent d 'u tili 9) Le «m etteur en scène» ne épicée qui pousse au vin. Quelle
sation hertzienne et que les réalise pas le texte, il donne une sera la portée de l'esquisse de
archéologues, partisans d'une présence à un point de départ la dramaturgie qui s'amorce?
édification antérieure, resteront commun, qui. ici, se nomme La Télévision représente une prise
sans arguments, à moins de faire «son» et là, «im ages». Il se de position historique aussi im por
appel à l'existence d'un tombeau trouve, dans l'efficacité même, tante que l'invention de l'im pri
élevé avant l'époque chrétienne. à la croisée des chemins de deux merie dans l'évolution du signe.
4) Le comique de mouvement ou civilisations de l'expression. D'un public aussi soudain étendu
de rupture passe mal. Comment 10) L'éparpillement est l'ennemi et de son attente, ne peut pas ne
rendre aisément, sur une même N° 1 de l'image. La dramaturgie pas naître, au xv- siècle comme
image, les portes face à face télévisuelle réclame le dépouil aujourd'hui, une littérature nou
chères à Georges Feydeau, par lement; longueurs, lenteurs, velle. Quand Gutenberg, Fust et
l'entrebâillem ent desquelles pa inserts, apports de trop de sortes, Schœffer inventèrent le caractère
raissent deux personnes qui fo n t ressembler les émissions à mobile, ils crurent assurément
doivent s'éviter à to u t prix? ces coques de vieux navires, que bréviaires et écrits au service
5) Les oeuvres intimistes, de comme immobilisées par les de la foi tireraient désormais à
Racine à Tchekov, trouvent, si algues et les coquillages. Une près de cinq cents exemplaires,
je puis dire, «leur plein emploi». bonne émission, tel un corps sain, ce qui ne s'était jamais vu avant
A l’extrême tou t passe, bien sûr, reste sans graisse. Sauf exception, eux et ce dont ils durent rendre
même les chevaux et les éléphants une dramatique doit être svelte, grâce à Dieu: si on leur avait
si les plateaux peuvent les sup rapide, d'une durée sans excès. annoncé que les conséquences
porter, mais Racine, avec ses 11 ) A la Télévision, l'unité compte de leur invention se nommeraient,
passions irrémédiablement isolées plus que partout ailleurs, unité un jour, la Réforme, l'Encyclo-
et sa puissance des mots, «sort» entre l'intention de l'œuvre, l'in pédie, le marxisme-léninisme et
mieux. Pour ne se tourner que vers terprétation, le style du décor la Grande Presse, ils se seraient
le passé, Shakespeare ou Tchekov et les divers éléments qui sont peut-être jetés dans le Rhin.
rejoignent indiscutablement Racine en jeu et dans le jeu. Le disparate, N'est-ce pas M. André Varagnac
dans un état de grâce efficace. l'absence d'unité de commandes qui, dans la préface à l'ouvrage,
6) Le petit écran est une loupe; et de com mandem ent tuent. «L'H om m e avant l'Écriture»,
il grandit ou amenuise. Shakes 12) En matière de décors, il faut remarque justem ent: «U n âge
peare en sort grandi, Musset, le distinguer avec soin style et styli de l'hum anité s'achève autour de
152 La télévision
nous^ l'âge de l'écriture ou plutôt L ' É D I T I O N d'un an, de nouveaux venus ont
de l'Écriture seule et souveraine. bouleversé cet équilibre: les
De plus en plus, nous voyons Presses de la Cité lancent « Presse
et entendons le monde entier. U n g ra n d a p p é tit Pocket» (romans grand public):
Et nous voici soudain curieux, de c o n n a issa n ce la librairie Pion, « 10-18» (romans,
presque amoureux, des civili essais, mémoires d'un niveau
sations sans écriture, de toutes Contrairement à ce que pensent plus difficile); la librairie Gallimard,
ces cultures que nos pères certains observateurs aux ju « Id é e s » 1 (essais): Flammarion,
appelaient « sauvages » ou «b ar gements hâtifs et sommaires, le «Visuels» (vulgarisation scienti
bares» parce qu'elles ignoraient public cherche, plus que par le fique): Fayard, « Bilan de la
les questions d'orthographe et les passé, à être exactement informé S cience»1 (vulgarisation scienti
citations latines où eux-mêmes et à se cultiver. C'est pourquoi fique): Payot «La petite biblio
se miraient dans un sentiment les derniers bulletins de santé thèque» (essais, histoire et
de supériorité... Vingt techniques de l'édition sont bons. L'année science). Il est trop tô t pour
«audio-visuelles» nous placent dernière, en France, le chiffre évaluer les succès commerciaux
déjà au-delà de l'écriture. Les d'affaires de la profession a de certaines de ces séries créées
jeunes ne sont pas loin de préférer augmenté de 17 %. Aux États- récemment. Deux collections
à la lecture, le disque ou la Unis, pays où la télévision et les semblent, dès maintenant, être
télévision. » techniques audio-visuelles sont des réussites: ce sont les plus
P ar-d elà les re p ré s e n ta tio n s reines, il a progressé de 13 %. austères quant à leurs textes:
magiques des civilisations parié Ce m ouvement met en relief une «Idées» surtout et, dans une
tales, les enluminures du Moyen autre loi qui va également à moindre mesure, « 10-18 ».
Age et la dramaturgie télévisuelle, rencontre d'un jugem ent cou
une civilisation de l'image, dont ramment ém is: au-delà d'une LES BOULEVERSEMENTS
l'introduction reste à écrire, est-elle courte période d'adaptation, la FINANCIERS
en train de naître ou de renaître? naissance d'un nouveau mode
ANDRÉ FRANCK. d'inform ation, loin de détruire les Les financiers, administrateurs
précédents, renforce leur position. et hommes d'affaires se sont
Cette expansion générale de l'é beaucoup agités dans ce domaine
dition masque, notam m ent en du livre que l'on pourrait croire
France, de profonds courants en réservé à de purs intellectuels.
sens divers, des tempêtes même L'agitation a régné en particulier
qui tendent à m odifier profon chez Julliard, Laffont, Pion, Stock
dément la structure de l'industrie et Albin Michel. Robert Laffont,
du livre et celle du livre lui-même. lié depuis des années à la maison
Julliard, s'est «émancipé» et a
retrouvé sa pleine indépendance.
L'OFFENSIVE Cet éditeur, surnommé «l'éditeur
DES POCKET-BOOKS sans prix litté ra ire » 2, a ainsi
réussi à s'affirmer en lançant le
Le premier de ces courants est D ictionnaire des œuvres, les
constitué par l'offensive des luxueuses collections illustrées
« pocket-books » de prix modiques du Pont-Royal et surtout d 'im
et présentés de façon attrayante. portants livres d'histoire contem
Pendant des années, en dehors poraine à mi-chem in entre le
des ouvrages présentés sous une reportage et l'étude du type « le
form ule classique née avant guerre Jour le plus long ».
et dont le prototype est le roman Stock et Albin Michel s'enor-
de la N.R.F., quatre collections
Le gros plan est le plan normal, (Livre de poche, Ditis, Marabout, 1. V oir Planète, N° 10 - Informations, page 145.
2. Ironie du sort ou exception confirm ant la règle,
prem ier m ot d'ordre de cet art Microcosme) se sont partagé le le dernier Interallié a été attribué à son poulain
nouveau. marché populaire, puis, en moins J.-F. Rey, pour « les Pianos mécaniques ».
B ilan de la saison 153
gueillissaient de prestigieux cata Entendons-nous: l'une et l'autre
logues romanesques où figurent de ces écoles sont valables et
Pearl Buck, Charles Morgan, utiles. Animées par des créateurs
Bronrifield, pour le premier, Pierre qui cherchent à renouveler les
Benoit, Thomas Mann, Van der moyens d'expression traditionnels,
Meersch pour le second, et pos elles représentent des tentatives
sédaient chacun leur propre réseau plus qu'honorables, mais à l'é
de distribution. Ces deux maisons chelon du laboratoire. Les pro
viennent de constituer avec Robert ducteurs, éditeurs, critiques, en
Laffont un organisme commun les projetant trop tô t dans le
de distribution. Auparavant, Stock domaine de la grande consom
avait été acheté par la maison mation et en criant aux chefs-
Hachette. René Julliard, lui, éditait d'œuvre, ont achevé de dérouter
de jeunes écrivains: de Minou le public et, sans doute, activé
Drouet à Françoise Sagan. A la le processus de désaffection.
suite de la disparition, l'année Qui se souvient des prix littéraires
dernière, de son fondateur, cette des dernières années : nouveau
maison vient se s'associer avec roman ou roman pseudo-classique?
Pion; cette dernière firme, qui Et quand une grande œuvre
avait connu ses heures de gloire comme « la Fosse de Babel » de
avec Henri Bordeaux, a été ré Raymond Abellio \ malgré cer
cem m ent rachetée par un puissant taines pages et certaines thèses
groupe financier qui paraît décidé irritantes, aborde les grands pro La leçon des statistiques :
à de grands efforts de rénovation. blèmes de notre époque, il ne se
un go ût accru po ur le savoir.
trouve pas un juré de nos multiples
DÉCLIN D'UNE FORME prix pour le distinguer.
LITTÉRAIRE
LE BEST-SELLER: et de pédagogues, un autre tiers
Ces chassés-croisés et regrou UNE ENCYCLOPÉDIE d'employés et d'ouvriers.
pements s'expliquent évidemment Le volume traditionnel, de forme
par des facteurs économiques, Il y a peu d'années encore, les oblongue, aux pages non rognées,
les lois de la concentration étant livres couronnés par les prin imprimé (mal) en typographie,
valables pour le livre comme cipaux jurys (Goncourt, Fémina, cédera de plus en plus la place
pour les autres produits. Ils Renaudot, Interallié), ou le dernier dans la vitrine du libraire, d'une
s'expliquent aussi par des causes Sagan, battaient les records de part au pocket-book, rogné,
plus particulières à la profession. vente. Cette année — signe de ce élégant, imprimé sur rotative
Il est troublant que ce soient des que nous affirmons — , le chiffre offset, d'autre part à l'ouvrage
éditeurs de romans qui doivent d'affaires le plus im portant a été culturel, de plus grand format,
modifier leur structure alors que réalisé silencieusement, presque abondamment illustré en noir
rien ne bouge du côté des livres confidentiellement, par un ouvrage et couleur, à la typographie souple
classiques, scientifiques, ency sérieux: la nouvelle édition du et fonctionnelle, imprimé en offset
clopédiques. Les statistiques de Larousse Encyclopédique. Sept ou en héliogravure.
vente confirm ent ce diagnostic: tomes sur les dix prévus sont A une époque où l'accélération
le genre que le public considérait seulement imprimés, 160 000 de l'histoire est encore moins
comme la production à la fois Français les ont déjà achetés. rapide que celle des connais
essentielle et noble de l'édition, La série complète vaudra à peu sances, ce livre didactique et
le roman, est en déclin. A l'image près 1 100 Fr, et cependant, sur encyclopédique doit devenir la
de ce qui se passe pour le cinéma, les 160 0 0 0 souscripteurs, un pièce principale de l'« éducation
des troubles mineurs com pliquent tiers est composé de fonctionnaires permanente» dont parle Charon
et aggravent ce vieillissem ent: dans ce même numéro. C'est
cinéma nouvelle vague dans un 1. V oir le com pte rendu de cette œuvre dans dire que l'avenir est à lui.
cas, nouveau roman dans l'autre. Planète. N° 5, pages 1 4 8 /1 4 9 . FRANÇOIS RICHAUDEAU.
15 4 L 'é d itio n
L A P R E S S E lem ent Fra n c e -S o ir: elle est géné et de supposition. Le même
rale. Au printemps, l'inquiétude article, à peu de lignes près,
s'est emparée tour à tour des apparaîtra à la même place de
L'inquiétude directions de chaque grand orga tous les quotidiens. Si. par une
nisme de presse et, surtout, la inexplicable aberration, tous les
des responsables
volonté de redresser la situation. restaurants présentaient les trois
Car cette baisse du chiffre d'af mêmes plats du jour, il est
Le 8 mai dernier, une petite révo probable que les hommes d'affaires
faires, dont les responsables
lution est passé inaperçue. France- trouveraient cent excellentes
financiers et adm inistratifs com
Soir titra it sur cinq colonnes-.
mençaient à s'émouvoir, était raisons pour se passer de déjeuner.
« Pierre Jaccoud : je suis in depuis longtemps amorcée.
nocent». C'était cela, la révolution. A trois époques différentes, Paris- FAUTE D UNE VRAIE
Le même jour, le colonel Nasser M atch avouait les chiffres suivants : CONCURRENCE
quittait Alger presque en claquant
I 7 0 0 0 0 0 exemplaires chaque
les portes, les députés votaient
semaine au troisième trim estre La presse française est sans doute
de nouveaux im pôts et le monde de 1960, 1 500 0 0 0 au troisième malade de ne pas se faire, depuis
entier fêtait l'anniversaire de la trim estre 1961, 1 38 0 0 0 0 au longtemps, une vraie concurrence.
fin de la guerre. Pourtant, le plus
troisième trim estre 1962. La constatation vaut pour tous les
im portant quotidien de France,
France-Soir, Paris-Presse, te P a échelons: les rédacteurs échangent
reléguant ces événements à des
risien Libéré, I'Aurore, r Express, leurs inform ations; les directions
places secondaires, choisissait
Candide ont tous perdu plusieurs se consultent dès qu'une question
d'annoncer en manchette les
dizaines de milliers de lecteurs. épineuse nécessite de s'engager.
mémoires de l'avocat genevois
Le Figaro est le moins atteint; il Il suffit de traverser la Manche
qui avait été le héros d'un procès
a, pour une certaine catégorie pour découvrir une attitude op
retentissant cinq ans plus tôt.
de Français, le goût du café au posée: les directeurs se fon t la
lait; la tradition de la tasse de guerre, les journaux gardent ja lou
LE PRIX DU CONFORMISME café demeurant, le Figaro se sement leurs exclusivités et les
perpétue avec elle. exploitent sans craindre les réper
Par cette innovation, il cherchait II n'existe pas de science exacte cussions. Ils cherchent continuel
à arrêter l'hémorragie des lecteurs, de la presse. C'est pourquoi, dès lem ent à secouer l'opinion, et la
qui devenait inquiétante. Il est que le public marque une nette chasse à l'inform ation est la règle
très difficile d'avoir les tirages et brusque désaffection à l’égard des journalistes britanniques.
exacts des journaux, surtout pour des journaux, la panique monte Les journaux français ne cessent
des périodes très rapprochées. rapidement. Où saisir la raison à l'inverse de se copier les uns
La raison économique exige de profonde de la désaffection? Les les autres. Paris-Presse avait
masquer le plus longtemps possible analystes apportent des réponses inventé le premier la page spéciale
une défaillance, dans l'espoir diverses et souvent contradic consacrée à la télévision et le
qu'elle sera surmontée lorsqu'elle toires: la fin de la guerre d'Algérie tirage avait bénéficié de cette
sera connue. La trésorerie d'un a repoussé à l'arrière-plan les idée du directeur. Peu à peu, les
grand organe de presse dépend préoccupations politiques, la télé autres journaux l’ont adoptée
moins de son prix de vente au vision tue le journal d'informations, et souvent avec une présentation
numéro que des rentrées publi le public s'enferme dans un typographique similaire. Ce nivel
citaires qui sont elles-mêmes égoïsme grandissant, etc. La lement va à rencontre des aspi
étroitem ent liées au tirage. La presse française n'est-elle pas rations du public qui, lui, semble
crise en cours transparaît plus plutôt victime de son conformisme? chercher de plus en plus une
dans les mesures de compressions Les salles de rédaction ont pris information spécialisée. A côté
décidées au sein du journal et l’habitude de travailler dans la des organes de presse anciens
dans les tentatives faites pour routine: lorsqu'une inform ation et installés, d'autres, nés ré
renouveler la form ule que dans arrive, elle est confiée à un jo ur cemment, échappent à la crise et
les chiffres de tirage et de vente naliste spécialisé qui plonge dans connaissent une rapide ascension.
avoués. ses archives et rédige intel Té lé-7 Jo u rs (1 00 0 0 0 0 d'exem
La crise ne concerne pas seu ligem m ent un article de réflexion plaires), qui appartient à Paris-
Bilan de la saison 155
Match, se prépare à battre son lisait leur capacité d'ém otion et sur un luxueux papier; par l'esprit
frère aîné : il a choisi d'exploiter d'indignation. Un journal ne peut ensuite, en décrivant la vie des
un secteur d'inform ations net guère com pter sur la fidélité pilotes d'avions à réaction, des
tem ent délim ité: l'inform ation de sa clientèle masculine. Déjà cosmonautes, des champions du
télévisée, et, pour cette raison, son achat est un objet d'irritation sport, des savants atomistes.
répond sans ambiguïté aux besoins pour l'homme, même s'il ne Quelques semaines après le lan
d'une clientèle. Sans rencontrer l'avoue pas. Les psychologues cement de cette nouvelle formule,
le même succès, les deux autres savent que l'hom m e est toujours les chiffres de vente avaient
hebdomadaires de télévision, prêt à se laisser séduire par un augmenté de 5 %.
Télé-Magazine et TV France, se achat somptuaire, mais que porter C'est le propre de la presse de
portent bien. Salut les copains la main à son porte-monnaie pour refléter et de nourrir la sensi
(350 0 0 0 exemplaires) a montré une somme infime l'agace pro bilité d'un public qui évolue sans
l'im portance prise par la jeunesse fondément. En ce qui le concerne, cesse. Le grand journaliste est
dans la vie économ ique: elle fait le fait qu'un quotidien ne coûte d'abord un médium qui doit sentir
le succès d'un journal en quelques que 0,2 5 franc ne joue pas en les lignes de force de cette évo
jours comme elle rend m u lti faveur de celui-ci mais contre lution. Il doit sans cesse modifier
millionnaire en quelques semaines lui. La femme, par contre, adore la form ule du quotidien ou de
une jeune vedette de la chanson. dépenser de petites sommes: elle l'hebdomadaire dont il a la respon
Sans doute peut-on affirm er éga continue toute sa vie à jouer à sabilité. A chaque nouvelle in
lement que le succès de Planète la marchande comme lorsqu'elle vention, il engage l'avenir de l'en
(90 0 0 0 exemplaires) est celui était petite fille. A ce titre déjà, treprise car il ne sait que longtemps
d'une spécialisation: notre revue le journal est un objet de consom après s'il a vu juste ou non.
se caractérise par un état d'esprit mation essentiellement féminine. L'essentiel, pour lui, est de ne pas
ouvert, moderne et optim iste. D'autre part, l'appétit de nouvelles se trom per de révolution. Parmi
de la femme n'est jamais satisfait les options prises dans la presse
SÉDUIRE LES FEMMES et ne le sera jamais. française au cours de ce premier
trimestre, qui a eu raison? qui
La presse féminine, qui s'adresse OPTER POUR UNE RÉVOLUTION s'est trompé?
également à une clientèle déter JACQUES MOUSSEAU.
minée, a profité des difficultés Les principaux quotidiens tiennent
des autres hebdomadaires et quo depuis quelques mois un raison
tidiens. Elle bénéficie depuis le nement identique à celui de
début de l'année d'un afflux de France-Soir. Les grandes enquêtes
publicité au détriment, non seu sociales, les articles, sur les sujets
lement des autres formes de médicaux ont remplacé les repor
presse écrite, mais également tages en Chine ou aux États-Unis.
de la presse radiophonique, long La presse s'adresse au cœur et à
temps favorisée. Les principaux la raison des femmes. Est-ce le
magazines fém inins ont tous leurs remède suffisant pour pallier la
tirages en hausse: l'hebdomadaire crise actuelle? Les grandes
Elle (650 000) comme les mensuels questions de l'avenir de l'homme,
Marie-France (750 000) et Marie- de la science, de la civilisation
Claire (1 0 0 0 000). Les formules, sont toujours laissées dans
plus vieillottes et plus popu l'ombre. Seul, Paris-Match semble
laires, de TÉcho des Françaises avoir amorcé un véritable redres
(1 9 0 0 000) et de TÉcho de la sement. Il a justem ent choisi de
M ode (1 35 0 000) continuent jouer à fond le jeu du monde
à détenir les records de la presse. moderne : par la technique d'abord,
En titrant sur un rebondissement en présentant, à la façon des
de l'affaire Jaccoud, France-Soir magazines américains qui se sont Jean Prouvost: le grand journaliste
cherchait à retenir sa clientèle sauvés de la même manière, une
est un médium.
en séduisant les femmes. Il m obi abondance de pages en couleurs (Photo Paris-Match).
156 La presse
La prochaine encyclopédie Planète
A paraître en septembre
Z O O P S Y C H O L O G I E pouvons ainsi apprécier la richesse sont pas moins surprenants. Tout
et la diversité de comportements se passe parfois comme si des
instinctifs que certains imaginent mécanismes analogues à l'instinct
rigides et machinaux. Comment existaient chez certains végétaux.
LA PENSÉE NON HUMAINE, se com portent les enfants et les Cet univers dans lequel nous
par Jacques Graven (éd. Retz) parents? Les mâles et les femelles? vivons nous devient un peu plus
le chasseur et le chassé? Ce sont fam ilier en tournant chaque page
Nous vivons plongés dans l'univers là autant de sujets d'étonnement. de ce livre; et sans doute certains
animal : les animaux sont nos plus Cet étonnement grandit encore lecteurs seront-ils réconfortés
proches parents et p o u rta n t lorsque, quittant le plan individuel, d'apprendre qu’il n'est pas parfai
l'aspect totalem ent étranger de ce le chercheur aborde les sociétés tem ent clos? Nous sommes là en
même univers ne fait aucun doute. animales. L'aspect inhumain de présence d'une science qui naît et
Ce dilem m e dom ine l'exposé que l'animal s'affirme dans ces asso non d'une science achevée. De
fait Jacques Graven des récentes ciations qui, loin d'être la carica plus en plus, en outre, il apparaît
découvertes de la psychologie ture de l'humanité, semblent radi parfaitement possible de com
animale et il est impossible d'y calement différentes. Différents prendre ce qui est exprimé par les
échapper sans renoncer du fait des nôtres aussi apparaissent les animaux et il n'est pas impossible
même à l'espoir de comprendre. organes des sens et leurs possibi de se faire comprendre d'eux en
Une double attitude s'impose lités incroyables attestées par les utilisant notre propre système
donc à l'homme en général comme performances réalisées par les de communication ou, au contraire,
à l’écrivain scientifique: il doit animaux. Les grands vols des en employant le leur.
chercher à voir du dehors, du point migrateurs, le retour à la rivière Parler à nos frères inférieurs est
de vue de Sirius, et il doit aussi natale d'un saumon, la ponte d'une en effet une des préoccupations
accepter de se considérer comme guêpe, constituent des énigmes constantes des laboratoires de
faisant partie intégrante du monde contre lesquelles viennent buter zoopsychologie. Cette possibilité
animal. Et de toute manière, avant les expériences les mieux conçues. de contact avec la pensée non
d’espérer comprendre, il est néces Le savant moderne veut d'ailleurs humaine a d'ailleurs quelque chose
saire de regarder, d'observer et aller plus loin encore, il s’attaque de rassurant. N'est-elle pas la
d'expérimenter. C'est ce que des à des faits dont certains résistent promesse d'autres possibilités de
dizaines de laboratoires font tous à la controverse et qui l'obligent, contacts avec des pensées diffé
les jours, car si ces recherches bon gré mal gré, à convenir pour le rentes que nous rencontrerons
paraissent moins spectaculaires moins que le psychisme animal peut-être dans le cosmos dont
que l'élaboration d'un programme contient plus de choses qu'on ne l'exploration commence à peine?
spatial, si elles fon t moins de bruit, le veut habituellement. Dans une certaine mesure, l'étude
elles n’en sont pas moins acti du psychisme animal peut être
vem ent poussées dans un très UNE SCIENCE TOURNÉE considérée comme la meilleure
grand nombre de pays. VERS L'AVENIR préparation possible à de telles
Le livre de M. Graven est d'abord rencontres, la seule peut-être qui
l’exposé des résultats de ces re Il n'est pas jusqu'aux plantes qui nous est offerte; c'est du moins
cherches, de celles qui sont clas ne posent des problèmes à l'opinion de l'auteur de ce livre.
siques et aussi de celles qui le l’homme de science qui les observe Il nous apprend que la zoopsy
sont moins parce que datant avec un esprit neuf et ouvert. S’il chologie est une discipline en
seulement d'hier, sans oublier est un peu exagéré de parler de pleine révolution, d'une part,
celles que l'on situe « aux fron psychologie végétale, les faits obsédée par l'évolution du phéno
tières de la science». Nous exposés par Jacques Graven n'en mène humain, d'autre part.
a n o ta m m en t p u b lié
dans son num éro 9 dans son num éro 10
éditorial Éditorial
Naissance de l'Encyclopédie Planète Notes du carnet de bord, par Louis Pauwels
Le m ouvem ent des connaissances Le m ouvem ent des connaissances
Des intelligences extra-terrestres? par Louis Pauwels et Le secret de la vie est-il m athém atique? par Jean Charon
Jacques Bergier
Du nouveau sur le prem ier homme, par Robert Ardrey
La tra ditio n, la science, la vérité, les mythes, par André
Faussurier
Ils ont cherché le prem ier homme
La m ystique est-elle une science? par Rémy Chauvin
Q u'est-ce que la sém antique générale? par Gabriel Veraldi Chronique de notre civilisation
Pour ou contre la publicité? par François Richaudeau
Les m ystères du m onde animal
Si vous étiez... par Geneviève Dormann Les civilisations disparues
Une antique civilisation à Fontainebleau? par Jacques
Chronique de notre civilisation Mousseau
Des loisirs, pour quoi faire? par Jacques Mousseau
L'histoire invisible
Les civilisations disparues Un monastère de 7 0 0 m illions d'hom m es, par Lucien
La plus vieille religion d'Europe? par A im é M ichel Bodard
L'amour en question
L'art fantastique de tous les tem ps Le plaisir divinisé, par Francis Brunei
4 0 0 0 0 ans d'art et d'énigmes, par Daniel Bernet
Le sexe et la libération, par Alain Daniélou
Les ouvertures de la science
Où en est-on avec les cerveaux artificiels? par Jacques Les ouvertures de la science
Bergier
Oui, il y a un problème soucoupes volantes, par Aimé
Les continents von t-ils à la dérive? par Paul-Émile V ictor M ichel
et François de Closets
Le quatrièm e éta t de la matière, par Jacques Bergier
La littérature différente
Ile de chair, caresse d ’aile... poème de Robert Ganzo La littérature différente
Le réacteur W orp, nouvelle de Lion M iller Sacré A ! Brave B! Pauvre CI par Stephen Leacock
La bibliothèque de Babel, par Jorge Luis Borgès
La psychologie différente
Le fabuleux voyage d ’un atom iste, par Robert Lindner, Les m ystères du m onde animal
psychanalyste Une leçon d'am our au zoo, par Geneviève Dormann
L'amour en question L'art fantastique de tous les temps
L'am our sexuel, cet honneur... par Suzanne Lilar Quatre peintres du réalisme fantastique, par Pierre Chapelot
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L 'a v e n ir du p h é n o m è n e h u m a in , p a r J e a n C h a ro n
M e s c o n ta c ts a ve c d e s la m a s th ib é ta in s , p a r P aul A rn o ld
Le c o d e g é n é tiq u e s e ra -t-il b ie n tô t d é c h iffré ? p a r J a c q u e s B e rg ie r
La p e n sé e n o n a s s e rv ie , p a r A im é M ic h e l
La ja lo u s ie d a n s les s o c ié té s h u m a in e s , p a r le D o c te u r H e n riq u e z
La v is io n in s p iré e de R o d o lp h e B re s d in , p a r J a c q u e s M o u s s e a u
En c o u le u r : La re lig io n , l'a r t e t le d ia b le
Le b ila n de la s a is o n c u ltu re lle :
la s c ie n c e , le c in é m a , la m u s iq u e , le th é â tre ,
la p e in tu re , l'é d itio n , la p re sse , la té lé v is io n
D euxièm e c a h ie r de l'E cole P erm anente.:
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Paracelse, m é decin e t a lc h im is te
La m a chine à o u b lie r
La p re m iè re e t la de uxièm e R enaissance
Psychanalyse de l'a rtis te
La c ité de d e m ain
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La pensée Zen : m y th e e t ré a lité
Q u 'a tte n d l'h u m a n ité ?
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