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Planète N° 05

Idioma: Frances

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Planète N° 05

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I l ne s ’agit pas

de rassurer les faibles,


il s ’agit d ’en faire
des fo rts,
parce que l ’esprit est
lutte et conquête,
parce que
nous ne som mes pas
dans un monde
de bijoutiers
mais de forgerons.
(H aut dignitaire, M exique,
art M aya, V IIIe siècle).
PLANETE
LA P R EM IÈR E R E VU E DE B IB L IO T H È Q U E

É D IT IO N S R E TZ

A D M IN IS T R A T IO N
46 RUE DE LILLE A PAR IS 7
SOMMAIRE
RÉDAC TION
8 RUE DE BERRI PAR IS 8

DIFFUSION
DENOEL - N.M .P.P. Éditorial
5
A BO N N E M E N T S Faut-il b rû le r P la n è te ? par Louis Pauwels.
6 NUMÉROS 27 NF.
12 N UM ÉROS 48 NF. C hronique d e notre c iv ilis a tio n
C .C .P . 18.159.74 11
A propos de l'a c c é lé ra tio n de l'h is to ire par A n d ré
A B O N N E M E N T S BELGIQUE de Cayeux
A . B. G. E. 116 AVEN UE LOUISE
BRUXELLES - 5 - Le m o u v e m e n t d e s c o n n a is s a n c e s
1 NUM ÉR O 73 F. B. 15
6 NUMÉROS 350 F. B. Une h isto ire de la chose im p rim é e par François
12 NUM ÉROS 580 F. B. R ichaudeau
C .C .P . 582.11 L'hom m e, la nature, la scie n ce pa r W e rn e r
H eisenberg
Du nouveau sur les rêves par A im é M ich el
La plus belle h isto ire de l'a u tre m onde par N estor
A lb e ssa rd

L es c iv ilis a tio n s d isp a ru es


45
Des révé la tions sur l'O cé a n ie par M a rce lle Crépy
Un nouveau dieu dans les H é b rid e s par le D r
B ern ard V illa re t

DIRECTEUR
L'art fa n ta stiq u e d e to u s le s te m p s
65
L O U IS PAUW ELS L'œ uvre te rrib le du Piranèse par X avier G u rg if
L’ in ve n tio n d 'u n e nouvelle m usiqu e par Jacques
C O M ITÉ DE DIR ECTIO N M é n é trie r
L O U IS P A U W E L S
L es o u v ertu res d e la s c ie n c e
J A C Q U E S B E RG IER
77
F R A N Ç O IS R IC H A U D E A U La m ort n a tu re lle se ra it l'e xce p tio n par A rn o ld
A. H u tsch n e cke r
D IRECTION A R TISTIQ U E L 'e xtra o rd in a ire dé cou verte de P icca rd i par
P IE R R E C H A P E L O T Jacques B e rg ie r
La littérature d ifféren te 137
89 U ne n o u v e lle v a g u e en s c ie n c e s / R évélation
Il fa u t a b so lu m e n t re lire M a e te rlin ck par A rn o ld su r un gra nd m a th é m a ticie n : K iv e lio v itc h / Le
de K erchove p ro blèm e de la d o cu m e n ta tio n / Le m e ille u r livre
Les deux qu i rêvèrent. Un con te de J.-Luis Borgès s u r l’H yp n o tism e / T e ilh a rd de C h a rd in et le
Le T em ple. N ouvelle in é d ite de H.P. Lo vecra ft m a té ria lism e / Un hym ne p o ur une danse sacrée
Une h isto ire de l’hu m an ité. N ouvelle de John de notre tem ps
S tein be ck
142
L’h isto ire in v isib le La z o o lo g ie / U ne d é m y s tific a tio n de nos am is
115 chien , chat, cheval : le livre de Vance Packard
Les phénom ènes p o litic o -re lig ie u x a ctu e ls par
G abriel V éraldi
145
L es arts a n c ie n s e t m o d e r n e s / S u rré a lism e et
réa lism e fa n ta s tiq u e / Félix Labisse à G alliéra /
L'am our à refaire L 'e xp o sitio n « A n ta g o n ism e s » / La leçon de A rp
121
La vraie fem m e des M ille et Une N u its par Ferey-
doun H oveyda 148
La littérature en m o u v e m e n t / Un gra n d poète
ig no ré : A n d ré H a rd e lle t / Enfin une g ra nd e oeuvre

In form ation s e t C ritiq u es, A n a ly s e s d e s 149


Œ u v res, d e s Id é e s, d e s T ravau x e t d e s La littérature a n g lo -s a x o n n e / Le fils du grand
D é c o u v e r te s B uchan / Un su je t nouveau / Une vie im a g in a ire /
Le rom an d 'u n gra n d astronom e

130 151
L’h istoire / Les d e rn ie rs jo u rs d ’H itle r d 'a p rè s La littérature s o v ié tiq u e / M agie a n cie n n e et
les d o cu m e n ts soviétiq ues / Les re ch e rch e s de m agie m oderne / V ie ille s légendes de la terre
Rosanov
russe

135 152
La s o c io lo g ie / Vers une éco no m ie s c ie n tifiq u e : Le th éâ tre / M ort d 'u n hom m e de la R enais­
les tra va u x du ce n tre de F ribourg sance : M ich el de G helderode
Faut-il brûler Planète?
L ou is P a u w e ls

I l y a, sur terre, un invisible en quelque sorte palpable, l ’intelligence


d ’un groupe tel que le nôtre, qui se donne pour objet de violenter
le visible. R A Y M O N D A B E L L IO (L a Fos$c d« Babel)

TR O IS BU CH ERS SONT PRÉPARÉS

Le succès de Planète est aujourd’hui confirmé. Il fait l’objet d ’études


dans les milieux de l’édition. Je ne chercherai pas ici à en analyser
les causes, qui tiennent moins à nos mérites q u ’à la grande dispo­
nibilité des esprits en cette époque-charnière. On nous dem ande
des chiffres; entre cinquante et soixante mille exem plaires par
num éro, et seize mille abonnés. On nous dem ande quel est notre
objectif. Il est double. Tout faire pour étendre. Ne rien concéder
à l’extension. Suivre notre pente en m ontant.
Nous rem ercions les libraires qui répandent notre revue. Nous
rem ercions les lecteurs qui nous apportent leur abonnem ent. Ces
rem erciem ents viennent de cœ urs sincères. N ous ne sommes pas
des gens occupés à réussir, nous sommes des gens occupés à faire.
Une idée qui circule parmi quelques centaines d ’intelligences
hautem ent averties mais isolées, est une chose. La même idée
to u ch an t cinquante ou cent mille esprits est une autre chose. Ce
n’est plus la même idée, ou plutôt c’est l’idée devenue force. C ’est
p our déployer des forces que nous travaillons. Quelles forces?
T outes celles qui convergent sur le point de rupture entre l’hum a­
nisme traditionnel et les formes naissantes d ’une interrogation déjà
contem poraine du futur. T outes celles qui portent le germe d ’une
conception évolutive.
N ous avons parlé de Renaissance. Nous pensons en effet que nous
vivons les prem iers tem ps d ’une nouvelle Renaissance. M ais notre
pensée et notre action sont orientées dans le sens du collectif. Nous

Editorial
ne tentons pas de fabriquer en vase clos une UN LIBELLE SURRÉA LISTE,
Pléiade. Nous aidons à se créer le clim at dans OU LE POÈTE CO N TRE LA CULTURE
lequel une Pléiade aura quelque chance de se
m anifester. Nous sommes, en quelque sorte,
comme les bûcherons de Brasilia: préparons la Bien entendu, l’apparition et l’audience étendue
terre, d ’autres feront les routes, les maisons, les de Planète ont suscité, en tant que fait social
temples. et intellectuel, un certain nom bre de réactions
Planète n’est pas une « revue de l’élite», comme négatives. Il peut être utile à nos lecteurs de
on disait en des tem ps aristocratiques éton­ les connaître.
nam m ent proches. En cette époque, tout Pour les surréalistes, toute vision optimiste du
véhicule de culture était conçu p our to u rn er en m onde en form ation sous nos yeux est non seu­
rond avec le minimum de secousses et le lem ent un consentem ent à un nouvel âge des
maximum de capitons. 11 s’agissait de persuader ténèbres organisé par les scientifiques, mais
les profiteurs de cette culture de l’excellence de encore un acte d ’autoritarism e intellectuel
celle-ci. Il s’agit aujourd’hui de transporter le destiné à abréger les derniers jours de la liberté
plus vite possible le plus grand nom bre possible hum aine. En parlant de la naissance d ’une
de travailleurs vers des terres vierges. «religion évolutionnaire», pour reprendre le
mot de Julian Huxley, et en essayant d ’ouvrir
les voies à une prise de conscience planétaire,
nous nous associons à un vaste com plot contre
EXCUSES ET PROJETS l’Homme. En ce sens, ce que nous appelons
le réalisme fantastique n’est qu’un obscuran­
tisme au nom de la connaissance. Ce libelle
Rem erciem ents suivis d ’excuses. N ous nous surréaliste fait suite à un tract intitulé: « Démas­
excusons de répondre avec un retard considé­ quez les physiciens, fermez les laboratoires!».
rable aux lettres de nos lecteurs, de lire avec Ainsi voit-on une vieille avant-garde m onter
trop de lenteur les m anuscrits qui nous sont la garde contre le progrès, et, par un chem i­
confiés, de recevoir entre deux portes nos visi­ nem ent pavlovien de la vieille attitude liber­
teurs. Ces m anquem ents nous font horreur; ils taire, reprendre à son com pte le mot terrible:
sont contraires à l’attitude « ouverte » que nous « Q uand j ’entends parler de la culture, je sors
croyons la seule digne d ’estim e. Fâcheux effet mon revolver».
d ’un m ouvem ent généreux. C ’est que nous 11 y a com plot contre l’hom m e, en effet. Mais
avons été débordés de toutes parts. Nous de quel homme s’agit-il? Aux environs de 1923,
n ’avons pas le respect rom antique du débor­ le m ouvem ent surréaliste a très justem ent attiré
dem ent. N ous avons employé toutes nos l’attention sur la nécessité de briser les cadres
ressources à faire l’ordre. Sous peu, nos bureaux de la psychologie admise et, se recom m andant
seront organisés, notre équipe fortifiée, toute des découvertes de Freud, a ouvert à la liberté
notre activité structurée. Dans le même temps, créatrice les cham ps de l’inconscient. L’homme
nous avons mis au point des cycles de confé­ était une chose strictem ent définie. Brusque­
rences et une assez im portante publication m ent, ces frontières craquaient du côté d ’un
encyclopédique. Sous peu, cette revue béné­ infini obscur. Depuis quarante ans qu’ils ont
ficiera d ’enrichissem ents techniques notables et entendu ce craquem ent, les surréalistes sont
fera l’objet d ’éditions étrangères. Telle est la devenus sourds. Ils n’entendent pas le craque­
situation après dix mois d ’existence. N ous ne ment qui se produit du côté de l’infini clair.
nous glorifions pas. Nous disons com m ent nous Ils croient la liberté menacée dès qu’elle
agissons en ce « service com m andé». cesse de s’em ployer dans le sous-raisonnable, ne

Editorial
soupçonnant pas que peut s’ouvrir à elle un em pruntées à l’ésotérisme. C ’est un fait. Mais
dom aine du sur-raisonnable. L’exploitation c ’est un fait aussi que nous assistons, par la
poussée du génie m athém atique, l’activation des force du mouvem ent de l’histoire et la puissance
zones silencieuses du cerveau, les pointes du savoir, à la désoccultation et à la remise en
avancées de la théorie de l’inform ation, la libre circulation des vérités contenues dans les
tension extrême de l’intelligence dialectique, enseignem ents cachés du m onde ancien.
les recherches sur les états supérieurs de cons­
cience: tout le flot du progrès change non UN L IB EL L E R A T IO N A L IS T E ,
seulem ent le m onde, mais l’homme lui-même OU L A S P H Y X I E C O N T R E LE F U M I S T E
qui se dépasse et trouve un second souffle pour
gravir les som mets de la cérébralité. Les surréa­ Voici un autre libelle, d ’une inspiration et d ’un
listes et leurs épigones ont tout misé sur l’infra- ton très différents. C ’est une mise en garde
conscience. Q uand le jeu devient celui de la contre notre entreprise au nom du ratio­
supra-conscience, ils crient à l’escroquerie pour nalisme militant. Il est signé de M. Imbert
éviter de s’avouer démunis. On ne s’est peut-être Nergal, scientiste estimable qui porte curieu­
pas assez avisé que l’infini obscur décrit sem ent ce nom de Nergal, Dieu des Ténèbres
l’enfance: l’enfant animal chez Freud, l’enfant babylonien. Ce libelle est diffusé par les soins
poète chez Jung. C ’était une prem ière révo­ de son auteur dans le milieu de ces cartésiens
lution en psychologie. La seconde, qui se abusifs qui ont divinisé la raison (au sens du
prépare, sera une description de l’adulte, xix') et ainsi substitué une idole à une autre:
englobant vivante la prem ière, mais exam inant ils nous présentent la Science comme une vieille
des états sur-conscients. A la psychologie vache sacrée. Ces gens refusent à tout fait qui
des profondeurs succède la psychologie des n’entre pas dans le cadre des explications
hauteurs. Il nous semble bien que to u t ce qui se admises — et pourtant provisoires - le droit à
passe aujourd’hui sous nos yeux, dans la forge l’existence. «On n’a pas idée, écrit justem ent
des races et des collectivités hum aines qui notre ami Rémy Chauvin dans son beau livre
atteignent à leur masse critique de transfor­ « Le Dieu des Savants», on n’a pas idée de la
m ation, c’est une accélération des connais­ pression exercée sur les sciences d ’observation
sances et des interrogations qui toutes par la pensée rationaliste m ilitante du siècle
convergent sur le point où risque de devenir dernier.» Pour M. Im bert Nergal, en attirant
apparente et utilisable la structure supérieure l’attention sur les faits que Charles Fort appelait
de l’esprit incarné dans la personne. N ous ne les faits damnés, en poussant l’investigation aux
faisons de l’Avenir une «idole inexorable», frontières de la connaissance, nous portons un
—comme disent nos accusateurs —, que dans la grave préjudice à la science, nous tentons d ’y
mesure où l’A venir se confond pour nous avec réintroduire des éléments irrationnels. Nous
l’avenir de l’esprit. Certes, encore une fois, il nous sommes longuem ent, à maintes reprises,
y a com plot contre l’homme. C ontre l’homme expliqués sur notre attitude. Elle n’est pas
sans infini du xix' siècle, et aussi contre seulem ent nôtre. Elle est l’attitude de quantité
l’homme de l’infini obscur, perdu dans le de chercheurs hautem ent qualifiés. Nous ne
sombre et moite entrelacs des racines de son faisons que refléter le m ouvem ent général qui
individualité. D ans l’infini clair, dans l’infini rend à la science en faux col du xixr sa liberté
du dessus, ne règne plus l’individu cherchant et sa sportivité. Citons encore une fois Rémy
à occuper tout l’espace de l’avoir, mais la p er­ Chauvin: «Je veux qu’on garde la science
sonne, tendue, d’une extrém ité à l’autre du ouverte, qu’elle prenne conscience de son
temps, vers l'être. extrême jeunesse et chasse la tendance à douter
Ces dernières considérations paraîtront d ’un fait uniquem ent parce q u ’elle ne voit pas

Editorial
com m ent l’intégrer à l’un des sytèmes provi­ signe. Signe de quoi? Signe de menées en tre­
soirem ent en faveur. » prises par un groupe où participent à la fois
J ’ajouterai que la scrupuleuse prudence, la de grandes puissances économ iques interna­
volontaire limitation de cham p visuel du cher­ tionales et de hautes instances initiatiques, les
cheur scientifique engagé dans tel ou tel travail, unes et les autres animées par l’am bition
sont sans aucun doute des vertus. Il y a une insensée de dom iner le m onde. N ous avons
ascèse, enseignée jusq u ’à la caricature p ar le là-dessus le témoignage de Disraeli, de Rathe-
X IX ' siècle, qui a sa grandeur. M ais nous ne nau et, plus près de nous, de Jam es Burnham
sommes pas des spécialistes. Ou plutôt, nous à côté des écrits de Saint-Yves d ’Alveydre vul­
sommes des spécialistes de la curiosité générale. garisant dans «L a Mission des Souverains»
N otre devoir est donc to u t autre, et nous avons (1882), dans «L a Mission des Juifs» (1884)
droit à l’erreur. Je dirais même, à la limite, et dans « La Mission de l’Inde» publiée après
q u ’il nous est parfois agréable de passer, aux sa m ort, le plan d ’une Synarchie modernisée,
yeux des M essieurs en noir de l’école positi­ entrevue déjà depuis plusieurs siècles, remaniée
viste, pour des fumistes. N ous prenons mieux encore un quart de siècle après sa m ort. Ce
mesure de notre utilité. Sans le fumiste, on plan, dans ses lignes essentielles, surtout reli­
s’asphyxie. gieuses, n ’a pas varié à travers les révolutions
sanglantes qui s’appellent : la Révolution fran­
UN LIBELLE IN TÉG R ISTE, çaise avec les Loges, les M artinistes, les Illu­
OU L’IN Q U ISITEU R DEVENU SO RC IER minés, les révolutions de 1848 avec les m açon­
neries européennes, la chute du pouvoir
Et voici un troisième libelle, d ’une trentaine de tem porel des Papes avec la H aute Vente, la
pages denses, signé Pierre Virion. Après l’église guerre de 1914 et la révolution de 1917 avec
rationaliste, l’église catholique rom aine. Nous son intelligenzia financière. Le but ultime
brûlons sur deux bûchers! Ce dernier acte c’est : l’instauration d ’un G ouvernem ent
d ’accusation n’engage, d ’ailleurs, que certains M ondial. N on pas seulem ent d ’un G ou­
représentants du courant dit intégriste. Pour vernem ent de la finance, comme on le dit
ceux-ci, nous participons à une tentative d ’ins­ partout comme pour éluder la véritable signi­
tauration de la C ontre Église. Voici quelques fication de nos dram es précédents, mais du
passages de ce texte très curieux: G ouvernem ent M ondial de la C ontre Église,
« L’assurance avec laquelle est annoncé l’avè- évinçant alors le Pontife rom ain, m ettant à la
» nem ent d ’un m onde sans com m une mesure tête des nations des G ouvernem ents soumis
» avec celui où nous vivons encore pour au Pouvoir de techniciens «initiés», eux-
» quelques heures, n ’est pas dém unie de fon- mêmes régis par la H aute A utorité des Sociétés
» dem ent. Q uiconque est averti des sociétés Secrètes enfin réunies. Les «quelques heures»
» secrètes y décèlera facilem ent des suggestions de répit, que nous donnent M M . Pauwels et
» qui traduisent quelque p art ici-bas l’espérance Bergier, m éritent une particulière attention.
»de prochaines réalisations. A les lire (Bergier, Elles se réfèrent à une longue tradition où la
» nos amis et moi) on les sent, bien sûr, occupés mystique juive et celle des Illuminés du
» à tâ te r l’opinion, à la préparer à des événements x v n r siècle viennent rejoindre des calculs
» considérables, mais encore à sonner le rassem- politiques... Ce qui se prépare, à coup sûr,
«blem ent des M ages Élus, des A deptes aussi c’est une attaque de grand style contre
«informés que les tem ps sont proches...» l’Église. Mais, pour l’apaisem ent des uns et
Pour cet Inquisiteur, des livres comme Le pour la confusion des autres, il n’arrivera en
M atin des M agiciens, et sans doute une revue définitive que ce que Dieu perm ettra. Ce q u ’il
comm e Planète, « ont une singulière allure de ne perm ettra pas, que les faibles se rassurent

Editorial
» sur ce point, c ’est la prétendue « transm u­ de l’être et s’ouvrent des cham ps d ’expérience
t a t i o n » de l’hom m e»... Et cetera. nouveaux sur les possibilités de l’homme
C ’est un singulier spectacle q u ’offre ce mélange intérieur. L’exploration systématique et libre
de foi et d ’affabulation, qui explose dans un de cet «espace du dedans» vient tout juste
message aux faibles. Que les faibles ne se ras­ de com m encer, et elle nous réserve peut-être
surent pas! Q u’ils ne soient jam ais rassurés! d ’aussi grandes surprises que l’exploration de
C ’est la grâce q u ’étendent sur eux les forts, en l'espace cosmique. Nous risquons d ’y découvrir,
une époque qui n ’est pas de bijoutiers, mais de com me au ciel, quelque Supérieur Inconnu
forgerons. Si 1 auteu r de ces lignes inquisitoriales attendant qu'on l'éveille. Ce langage n’est pas
avait aujourd’hui, com me il le souhaite, le «m agique», il est simplement m oderne. Si l'on
pouvoir de m’expédier au supplice, j ’y m ar­ nous dit que, le tenant, nous participons à un
cherais ayant refusé de faire am ende dite h o n o ­ com plot, nous répondrons qu’il s’agit du
rable. Il me suffirait d ’ailleurs de traduire son com plot fom enté par la curiosité hum aine. Si
langage m ythique en langage réel pour me l'on nous parle de Dieu, nous répondrons que
sentir, à travers ses accusations mêmes, en plein cette curiosité est divine parce qu’elle est
accord, non pas avec la conspiration lucifé- évolutive. Si l'on nous dit enfin que ce
rienne et politico-ésotérique imaginée p ar mon com plot est infâme parce qu’il peut ébranler
juge, mais avec un certain nom bre d ’évidences Rome, nous ne répondrons rien: notre affaire
exaltantes de notre temps. est la T erre, et l’affaire de Rome est de se
Il est bien évident que nous allons vers la massi­ tenir dessus, si possible.
fication. Il est bien évident que se substitue à
la notion d ’individualité la notion de person­ REJO IG N O N S LE PONT
nalité et, au souci d ’avoir, la nécessité d ’être.
D ’être plus chacun et d ’être plus tous ensem ble. Telles sont les plus im portantes m anifestations
Tel est le form idable paradoxe des tem ps « anti-Planète ». Elles m ériteraient une plus
nouveaux, qui est le paradoxe de toute société longue analyse, et des réponses à la m esure de
religieuse: la fusion des individualités et, dans le l’effort suscité. N ous ne les tenons pas en
même m ouvem ent, la naissance et la fortifi­ mépris. Nous ne m entionnons pas d ’autres
cation en chaque personne d ’une conscience réactions, qui n’engagent rien de la pensée: une
qui se sait reliée, d ’une pointe extrêm e de gauche qui nous dit de droite, une droite qui
l’intelligence qui m esure sa place et sa respon­ nous dit de gauche, dans des colonnes où
sabilité dans l’entreprise com m une. Quelle s’exprime moins l’esprit que l’hum eur pari­
entreprise? T out porte à croire qu’il s’agit de sienne, cette m aladie m icrobienne de l’intellec-
la participation sans cesse plus active à tualité française. Il y a déjà longtem ps que j ’ai,
l’évolution. Au passage de l’hum anité à un éveil p our m a part, renoncé à la polémique, qui est
généralisé. Si l’on veut bien considérer que la au dialogue ce que le théâtre d ’om bres est à la
science et l’intelligence sont, elles aussi — elles tragédie. Ceci dit, revenons à notre règle, qui
surtout —, des sociétés secrètes, la conspiration est de ne parler que de ce que nous aimons.
dont il est question n ’est rien autre que le A ne saisir que ce qui sépare, on est bientôt
déploiem ent de l’énergie du savoir. Ce qui séparé de to u t ce que l’on saisit. N e saisissons
masque la réalité à l’inquisiteur plus avide de que ce qui relie. «Je fuis tout ce qui ne peut
magie que nous-mêmes, c’est que certaines servir de pont », disait Lewis Carroll.
données actuelles de cette science et de cette L O U IS P A U W E L S .
intelligence recoupent les données de l’ancien
hermétisme. A l’avant-garde de la recherche
apparaît une réflexion sur la structure ultim e

Editorial
C hronique d e notre civ ilisa tio n

L’É Q U A T IO N D U P H É N O M È N E H U M A IN

On va lire ici un texte bref de notre ami André de Cayeux. Ceux


qui savent lire verront ce qu’il a de bouleversant sous sa forme
pleine de discrétion. Il y est question de l’histoire du phénomène
humain, différente de l’histoire tout court; comme le réel est différent
du connu; comme l’océan est différent du ruisseau.
A la notion d’évolution, s’ajoute la notion d’accélération, et nous
savons aujourd’hui que la vitesse est transmutante. Dans quel accélé­
rateur de particules sommes-nous? C’est exactem ent, semble-t-il, la
question que se posait Teilhard de Chardin, un certain soir d’octobre
1934, à Pékin, quand il lut à l’une de nos amies un texte intitulé
« Comment je crois », et dont nous souhaitons bien vivement la publi­
cation. En voici la conclusion, tout au moins dans les termes qui se
gravèrent dans la mémoire de l’auditrice:
« Après ce que je viens de dire sur ma certitude qu’il existe un terme
divin à l’Évolution universelle, vous pouvez penser que l’avenir, pour
moi, est serein et lumineux, que ma propre mort m’apparaît comme
un sommeil après quoi se lèvera un glorieux matin. Il n’en est rien.
Sflr qu’il me faut marcher dans l’existence comme si, au terme de
l’Univers m’attendait le Christ, je n’éprouve cependant nulle assu­
rance particulière de l’existence de celui-ci. Croire n’est pas voir.
Je marche parmi les ombres de la foi...
« Les ombres, l’obscurité de la foi... Pour en surmonter le scandale,
je n’aperçois qu’une voie possible: c ’est de reconnaître que si Dieu
nous laisse douter, c’est qu’il ne peut pas encore se montrer; parce
que nous sommes encore incapables, au stade où se trouve l’Univers,
de plus d’organisation et de plus de lumière... N os yeux ne sauraient
encore le percevoir. N e faut-il pas toute la durée des siècles pour
que notre regard s’ouvre à la lumière? N os doutes, comme nos maux,
sont le prix et la condition d’un achèvement universel. Et j’accepte,
quant à moi, dans ces conditions, de marcher jusqu’au bout sur une
route dont je suis de plus en plus certain, vers des horizons de plus
en plus noyés de brume. Voilà comment je crois. »

10
A propos de l'accélération de l'histoire
A ndré d e C a y e u x

I l y a ceux qui rivent q u ’ils fo n t l ’histoire, et il y a la vie qui


écoute une autre histoire.
W O L F G A N G R IE B E R M A N N

André de Cayeux est né en 1907. Il N = A x 1014: (2200 - T) b


est agrégé de sciences naturelles,
licencié ès sciences physiques, titu­ C hacun de nous peut constater aujourd’hui que l’histoire s’accé­
laire d’une licence de lettres et du lère. La prise de conscience de cette accélération est assez récente.
certificat d’astronomie approfondie. La prem ière allusion que nous en trouvions date seulem ent de
II a été professeur aux lycées de
Brest et de Varsovie avant d’être 1867, et elle est due à l’ém inent préhistorien Sir John Lubbock,
nommé chef des travaux de géo­ dans son livre « L’hom me avant l’histoire ». Il écrit:
graphie physique i l’institut de « En réalité nous ne sommes q u ’au seuil de la civilisation. Loin
Géographie et enfin maître de confé­ de m ontrer p ar quelque symptôme qu’elle est arrivée à sa fin, la
rences en Sorbonne. tendance au progrès semble dernièrem ent s’être accusée par un
L’œuvre scientifique d’André de redoublem ent d ’audace et une accélération de vitesse. »
Cayeux est immense. Plus de deux S’agit-il, comm e beaucoup l’adm ettent, d ’un phénomène récent?
cents publications, notes et mémoires
en portent témoignage. Dans le
Ou bien rem onte-t-il à un plus lointain passé? Pour le savoir,
domaine des Sciences de la Terre, il nous faut profiter des acquisitions nouvelles de la chronologie
il a ouvert de nouveaux et larges absolue, et appliquer à l’histoire et à la préhistoire les méthodes
horizons. Signalons tout particuliè­ quantitatives, par lesquelles progressent toutes les sciences.
rement son ouvrage: « Trente
aillions de siècles de vie », dans la DE 800.000 ANS A 500 ANS
collection Les Deux Infinis, dirigée
par Aimé Michel, et publié en 1958 En 1947, le philosophe français François M eyer apporte les
chez André Bonne.
prem ières précisions numériques: les trois grandes étapes, qu’on
peut distinguer dans l’histoire écrite, ont duré chacune deux fois
et dem ie moins que la précédente. Et de même celles qu’on peut
distinguer avant la succession des formes corporelles des hommes
préhistoriques. A cela on pourrait objecter que les coupures sont
conventionnelles; de fait, elles sont sim plem ent des repères. Mais

C hronique d e notre civ ilisa tio n


on peut adopter d ’autres repères. C ’est ce q u ’a trouvons cent mille hom m es peut-être il y a
fait en 1951 un autre ch ercheur français. En 150.000 ans; un million il y a 20.000 ans; dix
considérant les progrès des techniques, et en millions, il y a 7.000 ans; cent millions il y a
joignant la préhistoire à nos jours, il distingue 4.000 ans; un milliard il y a 150 ans, vers
en to u t six grandes étapes. Or, chacune a duré l’an 1800. Il y a augm entation, mais le taux
en m oyenne 7 fois moins que la précédente. La d ’augm entation n ’est pas constant, il va lui-
forme de cette loi, le raccourcissem ent des même en augm entant. Le tem ps de décu-
étapes, est donc indépendante dë la position des plem ent dim inue; il y a accélération au cours
coupures, pourvu q u ’en chaque cas les cou­ des âges. La formule m athém atique en a été
pures soient justifiées, c’est-à-dire d ’im portance proposée en 1951:
égale. Si on appelle N le nom bre d ’habitants du G lobe
Citons un exemple: la période de la pierre taillée en l’an T, la formule est:
ancienne a duré dans les 800.000 ans; celle de la N = A x 1014: (2200 - T) b
pierre taillée m oyenne, 100.000 ans; de la pierre où A est com pris entre 3 et 9 et B est voisin
taillée récente, 40.000 ans; entre l’invention de de 2.
l’agriculture et le M oyen Age s’écoulent Telle est la formule qui exprime la courbe
8.000 ans; de la R enaissance à 1930, l’ère indus­ d ’accroissem ent de la population totale du
trielle a 500 ans seulem ent et nous venons G lobe. La courbe des progrès techniques est
d ’çntrer enfin dans l’ère atom ique et cosmique. très semblable.
Si m aintenant nous quittons les œ uvres pour Il nous faut expliquer ces deux traits essentiels:
passer aux ouvriers, aux homm es, à la popu­ le parallélisme des deux courbes, et leur allure
lation du ' globe, nous disposons de données accélérée. Pour le parallélisme: les progrès tec h ­
m ondiales depuis l’an 1650. A u to u r de l’an zéro niques (par exemple l’invention de l’agriculture
de notre ère nous avons le résultat du recen ­ ou celle de la m achine à vapeur) perm ettent
sem ent de l’em pire rom ain, auquel il faut à un plus grand nom bre d ’hom m es d ’exister, de
ajouter un supplém ent p our le reste du m onde coexister. Pour l’accélération, il nous faut bien
où la Chine com pte p o u r beaucoup. A u-delà, im aginer un effet du nom bre des hom m es sur les
pour la préhistoire, nous disposons de deux progrès techniques; soit que la pression des
m éthodes principales. L’une consiste à tenir circonstances difficiles incite à l’effort et à
com pte de la densité des habitats: l’essai est l’ingéniosité; soit que les chances d ’apparition
possible dans les régions très bien explorées par des novateurs, toutes choses étant égales par
les préhistoriens (notam m ent le N ord de la ailleurs, soient d ’autant plus grandes que la
Loire et le Sud de l’A ngleterre). L’autre population où ils apparaissent est elle-même
consiste à p artir des densités de populations plus nom breuse. Ainsi la notion d ’action et de
actuelles, établies p ar les ethnologues, en réaction expliquerait l’un des traits les plus
fonction du genre de vie, et de les appliquer, caractéristiques de l’histoire hum aine, et l’un
avec les précautions voulues, aux populations des plus anciens. Et le nom bre des hommes, ou,
préhistoriques de genre de vie voisin. si vous préférez, l’épanouissem ent des peuples,
favoriserait plus q u ’on ne croit le progrès même
LA FO R M U L E M A TH ÉM A TIQ U E de nos civilisations.
D E L’A C C ÉLÉR A TIO N D E L’H ISTO IR E
CE N ’EST PAS L’H ISTO IRE
Les résultats des deux m éthodes, p our les popu­ QUI A CCÉLÈRE L’H ISTO IRE
lations préhistoriques du G lobe, sont très
convergents. Prenons, p our simplifier, des M ais s’il est vrai que le progrès technique et
repères qui se m ultiplient de dix en dix. N ous celui des générations successives s’exprime par

A propos de l’accélération de l’histoire


la rigueur de courbes et même de form ules plusieurs fois dans votre vie. Plus que ma géné­
m athém atiques, peut-être vous dem anderez- ration, la vôtre aura l’occasion et la joie de
vous: sommes-nous le jo u et de la fatalité? s’adapter, d ’im aginer du nouveau, de le réaliser.
N otre ami François M eyer vient à notre aide, Jusqu’ici, on opposait la tradition à l’inno­
en nous m ontrant dans ces courbes, et dans ces vation, mais nous com m ençons à com prendre
lois, ce q u ’il appelle « le lit de l’évolution »: lit que ces deux notions contradictoires se
global et dont les évolutions individuelles concilient, et que le grand trait de l’histoire
s’écartent ou se rapprochent plus ou moins. A hum aine est la tradition d ’innover.
chacun de nous d ’en épouser au mieux le ANDRÉ DE CAYEUX.
contour, de choisir sa place dans l’éventail des
fluctuations, son action personnelle dans celui
de toutes les actions possibles. C onscients ainsi
de n ’être pas asservis, nous jugerons au
contraire la courbe com m une des progrès tech ­
niques et dém ographiques comme très réconfor­
tante: en effet, elle s’est appliquée, au cours
des âges, aux progrès et aux civilisations les
plus variés. Et ce qui dure depuis dix mille
siècles a des chances de continuer.
Elle se m ontre aussi, cette courbe, bien peu
sensible à m aintes vicissitudes historiques,
même frappantes. Les guerres ou les coups
d ’É tat ont sur elle, en fin de com pte, peu
d ’effet durable. Les brèches sont bien vite
réparées. Tout se passe com m e si la force
com ptait peu, de ce point de vue, dans l’histoire
du m onde. M oins en to u t cas que la lente
poussée des œ uvres pacifiques, et la montée de
la vie. Déjà N apoléon écrivait: « Ce que j ’adm ire
le plus dans le m onde, c’est l’im puissance de la
force à organiser quoi que ce soit. »

LE T R A IT ESSENTIEL

L’accélération, dont nous vous avons m ontré les


racines très anciennes, a joué jadis sur des
vitesses infimes. P endant de longs millénaires de
préhistoire, chaque génération a vécu comme
avaient vécu ses pères. M ais aujourd’hui, l’accé­
lération est devenue sensible p our une seule et
même génération. Là est la nouveauté de notre
époque, et peut-être son privilège.
Mais, jeunes gens et jeunes filles, prenez garde:
l’accélération continuant, votre génération à
vous risque d ’être deux fois périmée. Apprêtez-
vous donc à changer de façon de vivre et d ’agir

C h ron iq u e d e notre c iv ilis a tio n


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O o * ï n n 1 i ■1’ . u.nki.v
Sc a Sa c i v i IC I
Une histoire de la chose imprimée
F ra n ço is R ich a u d ea u

II n ’y a de nouveau que ce qui est oublié.


M lle B E R T IN , m odiste de M arie-Antoinette.

D U R ÉA LISM E FA N TA STIQ U E DANS UNE TECH N IQ U E


Entre le scribe
et le robot On ne s’est peut-être pas suffisamment avisé que les m anuscrits du
M oyen Age, avec leurs mots interm édiaires contractés, leurs enlu­
Entre la lettre m inures situées de manière parfaitem ent fonctionnelle dans le cours
et l’esprit du texte, leur mise en pages d ’une totale souplesse et d ’une parfaite
diversité, peuvent, dans une certaine m esure, indiquer la voie
Entre d ’une conception réellem ent m oderne des livres: d ’une conception
du livré total, mieux adaptée au m ouvem ent des connaissances
deux civilisations actuel, à ce que nous com m ençons à savoir des structures m entales
La super-machine de l’hom m e, et à la recherche d ’une nouvelle sémantique.
Si l’on regarde les choses anciennes avec des yeux réellement
de Planète ouverts aux possibilités de l’avenir, toute l’histoire de l’imprimerie
apparaît dans une lumière très nouvelle. C ’est ce que je voudrais
essayer de m ontrer ici.
Au m om ent où l’im prim erie va faire son apparition dans l’histoire
de l’O ccident, les m anuscrits réalisés par les moines copistes jo uent
le rôle d ’une mémoire collective pour initiés.
G utenberg est célèbre pour avoir, aux environs de 1450:
— fabriqué des caractères mobiles et interchangeables en alliage
m étallique (c’est la fonte des caractères)
— assem blé ces caractères pour constituer un texte: une bible
(c’est la com position)
— pressé cette com position en relief, préalablem ent enduite
d ’encre, sur des feuilles de papier (c’est l’impression typo­
graphique).

Nous allons retourner


à la liberté
du Moyen-Age
(Sacramentaire de
G ciionc, vin -siècle) Le m o u v e m e n t d e s c o n n a is s a n c e s
Ces opérations constituent ce q u ’on nomme toute grâce et, à l’image de certaines peintures
l’im prim erie. Q ue G utenberg en soit ou non abstraites d ’un formalisme totalem ent désin­
l’inventeur, comme le prétendent les manuels carné, deviennent des com binaisons de rec­
ou com m e le contestent les érudits, n ’a guère tangles et de parallélogramm es: ce sont les
d ’im portance. Au reste, dans cette moitié du « linéales».
x v' siècle, to u t est prêt en Europe pour l’appa­ Si les géomètres de la lettre sont satisfaits, les
rition de l’im prim erie. Le papier est fabriqué lecteurs de livres, eux, constatent que ces carac­
depuis fort longtem ps, la technique de l’im pres­ tères ultimes sont les moins lisibles qui aient
sion en relief sur bois est au point, des carac­ jam ais été conçus. C ’est le signe certain de la
tères mobiles en bois sont couram m ent utilisés dégénérescence d ’une technique, vieille d ’un
et les orfèvres p erfectionnent la technique des demi-millénaire, et qui oublie sa raison d ’être:
alliages. la lisibilité, le moyen de véhiculer sans dommage
Enfin, en un pays alors inconnu, en C orée, et et d ’exprim er sans trahison la connaissance.
depuis plusieurs centaines d ’années, l’impression Nous assistons, dans notre dom aine, à un dessè­
sur caractères m obiles m étalliques est d ’un usage chem ent dans le m andarinat. Q uand une
courant. technique se prend pour un art isolé et devient
En Europe, si le progrès technique rend enfin une fin en soi, sa mort est proche. Or, ce qui se
possible l’im prim erie, l’évolution culturelle la passe aujourd’hui, c’est qu’à contre-courant de
rend nécessaire. Les traditions scientifiques et ce phénom ène, sont en train de naître de nou­
philosophiques m oyenâgeuses explosent, une veaux procédés, totalem ent révolutionnaires,
nouvelle culture surgit. Les Renaissants ré­ et que s’annonce une véritable m utation de la
clam ent des textes. Les scribes des couvents et typographie. C ’est là un des cas particuliers de
des universités n ’y sauraient suffire. la nouvelle renaissance dont nous sommes les
contem porains, comme le m ontrait Louis
NOUVELLE RENAISSANCE: Pauwels dès le prem ier num éro de Planète.
NOUVELLE M U TA TIO N Voici plus de cent ans, N icéphore N iepce fixe
chim iquem ent sur le papier les jeux d ’om bre et
En quelques dizaines d ’années, les caractères de lumière, lim itant pour la prem ière fois l’in ter­
gothiques adaptés à l’écriture à la plum e d ’oie vention de l’artiste graphique et libérant du
vont être rem placés p ar de nouvelles formes même coup cet artiste du soin d ’avoir à repré­
originales. S’inspirant des anciennes écritures senter fidèlement la réalité. C ’est le prem ier
(capitales lapidaires de l’em pire rom ain, caro- jalon d ’une série d ’inventions qui vont modifier
lines des Carolingiens), les hum anistes créent les structures m entales de la civilisation. Le
un nouveau style de lettre, à la fois beau et cinéma et la télévision m odifient la notion de
gracieux, équilibré et spontané, raffiné et lisible. loisir et de culture. L’image développe sa puis­
Q uand l’âge d ’or de la Renaissance est passé, sance dans tous les dom aines. D ans celui qui
la typographie plom b, c’est-à-dire l’assemblage nous occupe, les procédés d ’illustration tradi­
de parallélépipèdes m étalliques rigides subsiste, tionnels, comme la gravure, la taille-douce, la
mais progressivem ent l’objet l’em porte sur lithographie, sont rem placés par les techniques
l’objectif et, à proprem ent parler, la lettre de la photogravure, de l’offset, de l’héliogra­
l’em porte sur l’esprit. Les caractères deviennent vure, qui perm ettent la reproduction de l’image
plus secs et plus sévères — c’est le « rom ain du à des millions d ’exem plaires. Les livres, les
R o y —, plus froids et plus guindés — c’est le journaux, les revues, évoluent vers des formes
«didot»—, s’épaississent et s’enlaidissent à l’âge dans lesquelles le texte n’est plus roi. En moins
de la m achine à vapeur — ce sont les de cinquante ans, la chose imprimée a plus
«m eccanes»—, puis abandonnent toute vie, profondém ent changé qu’en quatre siècles. Rien

Une histoire de la chose imprimée


de com m un entre M atch et la gazette chère à
Balzac, sinon le procédé de reproduction du
texte; p ar assemblage de cubes métalliques
lourds et rigides, à peine modifiés, somme toute, D e U p r o p o r tio n d es lettre*
depuis G utenberg.

UNE E X T R A O R D IN A IR E M A CH IN E

Or, chaque page de plom b ne sert plus désor­


mais à im prim er q u ’une unique feuille utilisée
comme docum ent original, point de départ
d ’une série d ’opérations photographiques aux
term es desquelles on obtient le cylindre de la
« presse » ou de la « rotative ». Il est alors ten tan t
de rechercher la suppression radicale du plom b
et d ’im aginer des m achines fixant directem ent
sur film les textes à im prim er.
Ces m achines existent: ce sont les p h o to ­
com poseuses, dont la plus connue est la Lumi-
n I 11 +
type, inventée par deux Français: M M . H igonnet
et M oyroud, mise au point aux U.S.A. dans les G r e c q u e . L atin e ,n e F ra n ç o if e , n e p e u lt eftre.
C a r e n ch acu n e fyllabe q u ’o n fcau ro it d ire y »
laboratoires de la Fondation G raphique et
p o u r le m o in s vne v o c a le ,E t b ie n (o u u e n t vne fyl­
m aintenant fabriquée en F rance. C ette éton­ la b e , p areillem en t vne d iftio n .fan s aultre lcctre.eft
nante m achine com prend un clavier de m achine fa ifte d ’une d e fd iâ e s v o c a le s ,q u i fo n t cin q e n n ô -
à écrire, un cerveau électro-m agnétique et un b r e ,c 'e ( l a f ç a u o ir .A ,E ,I ,0 ,V .E x e m p le de A ,feu l
groupe photographique. Le clavier transm et des faifant vne fy llab e, A m e n . F aifa n tv n e diefiion. Ne
ordres (lettres des mots, styles et dim ensions des j_ difcrjjcru à m e.E x e m p le e n f r a n ç o is d u d i& A ,feu]
caractères, dispositions relatives des lignes e n fy llab e & e n d iâ io n . A c o u ftu m é z a b ié d ite &
entre elles...) au cerveau qui calcule les b ie n faire.E x em p le d e le E .faifant fyllab e lu y feul
& di<3i o n , ttu t» , rU , è rcgiont. E x e m p le en F ra n ­
longueurs de lignes, répartit les intervalles
ço is q u a n d il eft feu lem en t en fyllabe. E ftien e eft
entre les mots, et transm et de multiples im pul­ Teract. e n efm o y . E x e m p le d e le I,faifan t fy llab e & d i­
sions au groupe photographique. La pièce m aî­ â i o n . Itciti. l i o .l, Terenitut M AnJria,
tresse de ce groupe est un disque de verre sur
lequel sont dessinées les lettres de l’alphabet.
Ce disque tourne en perm anence à grande
vitesse, et des éclairs électroniques projetten t
au bon m om ent et au bon em placem ent l’image Spontanéité, liberté, imperfection consentie, mais
de chaque lettre, suivant les dim ensions aussi recherche du nombre d’or: le livre intitulé
voulues, sur le film photographique. « Champfleuri » de Geoffroy Tory, est le premier
Les dispositions relatives des mots, des lignes, ouvrage consacré à la lettre et à ses rapports avec
des titres, etc, ne sont plus limitées p ar les l H o m m e (Renaissance).
servitudes d ’assemblage de cubes métalliques.
Le simple déplacem ent d ’objectifs photogra­
phiques perm et de grossir ou de réduire à
volonté les tailles des lettres. Aussi la pho to ­
com poseuse est-elle plus rapide, plus précise et

Le mouvement des connaissances


surtout plus souple que les procédés m anuels ou merie traditionnelle pour s’installer chez
m écaniques de com position plomb. l’éditeur, ram enant ainsi ce dernier à sa fonction
Plusieurs entreprises-pilotes utilisent ce matériel, totale, telle q u ’elle était assumée par les éditeurs
et l’une des prochaines photocom poseuses sera hum anistes de la Renaissance.
livrée pour « Planète » qui, à l’avant-garde des L’artiste graphique qui crée les formes origi­
idées, mais aussi des techniques, pourra ainsi nales des lettres ne se penchera plus sur la
encore, exploitant d ’une m anière prospective planche à dessin traditionnelle. Il actionnera le
toutes les possibilités de cette m achine, amé­ clavier d ’un ensemble optique com m andant des
liorer sa présentation, non seulem ent p ar souci déplacem ents de prismes, miroirs, lentilles.
d ’esthétique, mais par volohté d ’exprim er la Partant d ’un modèle, le dessin standard d ’une
culture en m arche. lettre, il fera apparaître sur un écran ou un verre
dépoli des milliers de nouvelles formes: allon­
LE RETO U R A LA LIB ERTÉ gées, aplaties, arrondies, évidées, amincies,
inclinées, em pâtées, etc... Lorsqu’une de ces
Un texte com posé sur film occupe un volume images lui donnera satisfaction, il lui suffira
100 fois m oindre que le même texte com posé en d ’appuyer sur une touche pour fixer sur film le
plom b et pèse 500 fois moins. Parce que les nouveau signe ainsi créé. Il dessinera moins,
pages en plom b sont lourdes et encom brantes, mais choisira davantage. Là encore nous cons­
les conditions de travail des ateliers de com po­ tatons que cette évolution provoquée n ’est
sition sont irrationnelles: la plus grande surface q u ’un cas particulier du m ouvem ent qui modifie
de ces ateliers est affectée, non pas aux postes tous les arts plastiques, jusqu’à l’abstraction
productifs, mais aux postes de stockages (carac­ typique de « l’action painting » où le peintre et
tères en boîtes, textes bruts, textes mis en pages le sculpteur choisissent, élisent l’objet ou le
etc...) et une partie appréciable du tem ps consa­ matériau plutôt qu’ils ne créent au sens conven­
crée à des travaux indirects de m anutention. tionnel du mot.
Les nouveaux com positeurs auront les mains Certains des prem iers résultats sont peut-être
propres, travailleront assis, en blouse blanche contestables, mais l’histoire de l’art prouve
ou en veston, devant des claviers électriques ou l’influence prim ordiale de l’outil sur l’œ uvre et
des pupitres pneum atiques de mise en pages ( 1), les artistes contem porains ne peuvent ignorer
dans des locaux réduits. Il n’y aura plus d ’ate­ les nouveaux moyens que la technique m oderne
liers de com position, mais des bureaux de leur apporte.
photocom position, plus d ’ouvriers com po­
siteurs, mais des employés photocom positeurs. DE L’IM PR IM E R IE
Nous retrouvons dans ce cas particulier l’une A LA SÉM ANTIQUE G ÉN ÉRA LE
des tendances générales de notre société: le
transfert progressif du secteur ouvrier et salarié La somme des connaissances hum aines croît
vers le secteur bureau et appointé. actuellem ent suivant une progression géomé­
trique. Le souci m ajeur de tout honnête homme
Perspective plus im portante encore: l’atelier de d ’aujourd’hui est d ’être informé. D ’où la place
com position plom b dépendait d ’une im pri­ de plus en plus im portante, dans l’édition,
m erie; rien n ’étant plus facilem ent tran sp o r­ d ’ouvrages de culture à caractère encyclo­
table q u ’un film, cette servitude disparaîtra, et pédique. La structure de tels ouvrages doit être
le bureau de photocom position quittera l’impri- bien différente de celle du livre traditionnel. Le
texte principal ne suffit plus; il devient, soit un
(1) Ces pupitres pneumatiques permettent au « metteur en pages »
d’assembler les textes, titres, illustrations, afin d'obtenir la page fil conducteur, soit un com m entaire, les idées
définitive du journal ou du livre. directrices étant exprimées par de nom breux

Une histoire de la chose imprimée


intertitres, l’inform ation plus directe fournie
p arles illustrations, leurs légendes, les citations,
les références, les sources bibliographiques et
iconographiques.
Mais dans les ouvrages actuels, même les plus
prestigieux et les plus com plets, ou les illus­
trations sont tirées à part et séparées du texte,
ou les notes de référence sont composées à la fin
E
La lettre humaine (xvr siècle)
du volume ou, mieux, en bas de chaque page.
Le lecteur est condam né, non pas à lire, mais à
feuilleter en perm anence l’ouvrage. Il se fatigue
inutilem ent et s’irrite. Rien n ’est fait pour
l’aider à acquérir aussi rapidem ent et clairem ent

E
que possible la totalité du message qui lui est
proposé.
Il faudrait donc pouvoir réaliser, dans sa forme
même, le livre total, miroir de la pensée ency­
clopédique de notre époque et de la conception
m oderne des structures m entales de l’homme. La lettre solennelle (Empire)
Sans aucun doute, grâce aux toutes nouvelles
techniques, les pages de ce livre total ressem ­
bleront beaucoup plus à celles des manuscrits
d ’avant G utenberg q u ’aux pages composées
actuellem ent en plom b. Le copiste et l’enlu­
m ineur ne subissaient aucune servitude et
bâtissaient leurs pages selon l’esprit même du
texte. Par un curieux chem inem ent, c’est à
l’extrémité de la technique m oderne que l’on
pourra revenir à la liberté des tem ps anciens.
E
On retrouve là une constatation souvent faite La lettre prétentieuse
(époque de la machine à vapeur).
dans l’analyse des civilisations opérée à la
lumière du réalisme fantastique.
La page traditionnelle composée d ’une suite de
mots enchâssés dans des lignes de longueur

E
constante, si elle satisfait nos habitudes (et
l’habitude paralyse), correspond insuffisam­
ment aux possibilités de notre œil et à notre
mécanisme de lecture. On sait m aintenant que
l’œil lit par «petits paquets» de mots, néglige
certains term es inutiles à la com préhension du La lettre froidement abstraite
texte. Peut-être, un jour, les laboratoires de (aujourd'hui)
physiologie et de psychologie de la lecture éta-
bliront-ils les règles rationnelles de com position M ais, à l’extrémité de la technique
perm ettant à l’œil de lire vite et sans fatigue; moderne, on attend le retour aux sources.
chaque « paquet » de lettres constituant une
seule ligne, la disposition relative de ces

Le mouvement des connaissances


« paquets » réduisant l’am plitude du dépla­ géante, choisir, entendre et voir jo u e r H am let
cem ent de la pupille, les mots inutiles, parasites, par les meilleurs interprètes, choisir, entendre
étant supprimés. et voir le m eilleur spécialiste mondial lui faire
N otre langage lui-même, dont les règles un cours sur le noyau atom ique.
découlent d ’une form e de pensée vieille de plus Il y aura sans doute sur terre beaucoup de
de deux mille ans —la logique aristotélicienne —, transistors, mais très peu de « centrales d ’infor­
paraît de moins en moins adapté au m ou­ mation ». En effet, leur prix de revient consi­
vem ent actuel de la connaissance et l’on sait dérable lim itera leur nom bre et leur puissance de
que des chercheurs de nom breux pays étudient conditionnem ent de l’opinion incitera les gou­
les principes d’une nouvelle logique et d’une vernem ents au contrôle.
nouvelle sémantique générale qui devrait boule­ Face à ce gigantisme et à cette concentration, il
verser nos règles de pensée, de langage et d ’écri­ subsistera nécessairem ent un secteur — toutes
ture. Réussiront-ils? Si oui, les structures des proportions gardées —artisanal: des esprits ori­
nouvelles phrases seront moins linéaires, les ginaux voudront connaître des écrivains, des
notions de début et de fin moins absolues, les œuvres non sélectionnés par les centrales
rapports de cause à effet plus com plexes et d ’inform ation; des savants, des chercheurs,
diversifiés. Les représentations visuelles auront besoin de consulter des travaux oubliés,
— c’est-à-dire l’écriture et la com position — jugés de peu d ’intérêt ou même dangereux pour
de ce nouveau langage feront probablem ent la masse des auditeurs. Il leur faudra des outils
éclater le corset de la mise en pages tradition­ de transmission, com m odes, peu encom brants,
nelle: des phrases bout à bout, prisonnières de peut-être même susceptibles d ’être cachés et
lignes d ’égale longueur, et s’épanouiront dans d ’un prix de revient relativem ent faible: bref,
des com positions à la fois libres et savantes, des livres.
réalisables seulem ent en photocom position. Ceux-ci, comme nous le disions to u t à l’heure,
ressem bleront aux m anuscrits du moyen âge;
UN D E M I-M IL L É N A IR E QUI S’ACHÈVE comme ceux-ci, ils seront lus par une minorité,
comme ceux-ci, ils constitueront une mémoire
Aucun véhicule n’est éternel. L’imprimé a collective pour initiés.
assuré le m onopole de la diffusion de la pensée La civilisation de l’imprimé — guère plus de
et de l’inform ation pend an t un demi-millénaire. cinq cents ans —s’étant repliée sur elle-même et
A ujourd’hui, il est évident que ce m onopole a ayant agi comme un ressort pour propulser une
été effondré p ar la radio et la télévision, tandis autre civilisation, aura été em portée dans
que les budgets consacrés aux loisirs croissent l’immense et magnifique flot du temps.
régulièrem ent et que les tirages des journaux F R A N Ç O IS R IC H A U D E A U .
plafonnent ou baissent. La production des livres
progresse encore, mais p our com bien de temps?
On peut prévoir dès m aintenant la réalisation de
« mémoires électroniques» capables d ’accum uler
l’oeuvre entière de Shakespeare et les vingt
tom es du grand Larousse universel. On peut,
avec to u t autant de certitude, prévoir la cons­
truction en série de m inuscules postes à tran ­
sistors à la fois radios et téléviseurs, récepteurs
et ém etteurs. N ’im porte qui, n’im porte où, muni
de l’un de ces transistors pou rra appeler
La machine de Planète:
l’ém etteur couplé sur la mém oire électronique ce disque de vingt centimètres
de diamètre remplace,
à lui seul,
une tonne et demie de métal.

Une histoire de la chose imprimée


Le m o u v e m e n t d e s c o n n a is s a n c e s

UN C LA SSIQ U E DE LA P H IL O SO PH IE D E S SCIENCES

« Chaque jour, sous nos yeux, interviennent des bouleversements de


tous ordres et dans tous les domaines. Un immense travail de défri-
chage ouvre à l’homme des routes et des espaces nouveaux. » Telles
sont les premières lignes de présentation de la nouvelle collection
« Idées », fondée par Gallimard. Cette collection « se propose de rendre
compte de ce monde qui change et son ambition est d’offrir au
lecteur, sous format de poche, une synthèse des connaissances
actuelles ».
L’un des premiers textes ainsi publié est une réflexion générale de
Werner Heisenberg: «La Nature dans la physique contemporaine».
Le chapitre III, intitulé: «Les Sciences de la Nature en tant que
parties des actions réciproques entre l’homme et la nature », constitue
un des classiques de la philosophie scientifique contemporaine. On le
trouvera ici intégralement.
On doit à Heisenberg, prix Nobel de physique (et qui travailla
plusieurs années avec N iels Bohr), deux grandes révolutions de la
pensée moderne.
L ’une est son fameux principe d’incertitude, énoncé en 1927. Il
montre que connaissance et action sont liées, que l’on ne peut
connaître sans agir en même temps sur le connaissable: toute obser­
vation comporte une intervention qui perturbe le phénomène observé.
L ’autre est sa théorie unitaire des particules, qui généralise la notion
de cause et d’effet. On ne saurait la résumer qu’en la trahissant. A
chaque instant, selon Heisenberg, l’Univers choisit entre tous les
possibles, - et il choisit le possible le plus simple.
Le savant dont l’œuvre a une telle portée philosophique est fina­
lement contraint de s ’interroger sur la nature même de la vérité.
C ’est à la recherche de la vérité que sont consacrées les pages que
nous publions. La connaissance est inséparable de l’action, et le savoir
entraîne le pouvoir. M ais le pouvoir sur la nature est limité. A son
tour, ne risque-t-il pas de déformer le savoir? C ’est à cette difficile
question que répond le grand savant allemand.

22
L'homme, la nature, la science
W erner H e ise n b er g

L ’espace dans lequel l ’homme se développe en tant q u ’être spirituel


a plus de dimensions que celle-là seule où son activité s ’est déployée
au cours des siècles derniers.
W.H.

OÜ L’ON RETROUVE LA N O TION D ’A CCÉLÉRA TIO N


Un des plus grands
physiciens On a souvent dit que la profonde transform ation que l’ère de la
technique apporte à notre m onde environnant et à notre mode de
vie a égalem ent, et de façon dangereuse, modifié notre pensée, et
Une des plus q u ’il faut y chercher la source des crises qui ébranlent notre
profondes analyses tem ps.
A vrai dire, cette objection est antérieure à la technique et aux
sciences de la nature des tem ps modernes: sous une forme prim i­
U ne des form es tive, la technique et les m achines existaient déjà il y a longtemps,
de l’espérance si bien que les hom m es du passé ont été obligés de m éditer sur
ces mêmes questions. Par exemple, il y a deux millénaires et
moderne dem i, le savant chinois D schuang Dsi parlait déjà du danger de
l’em ploi des m achines pour l’hom m e; je voudrais citer ici un
passage de ses écrits qui est im portant pour notre sujet:
« Lorsque Dsi G ung traversa la région au nord de la rivière H an,
il vit un vieil hom m e qui travaillait dans son potager. Il y avait
aménagé des rigoles d ’irrigation. Il descendait lui-même dans le
puits et rem ontait dans ses bras un récipient plein d ’eau qu’il
vidait dans les rigoles. T out en se donnant une peine extrêm e il
n’aboutissait q u ’à peu de chose.
» Dsi G ung dit: Il existe un moyen d ’irriguer cent rigoles en un
seul jo u r. Avec peu de peine on arrive à de grands résultats. Ne
veux-tu pas l’utiliser? Le jardinier se redressa, le regarda et dit:
E t que serait-ce?
» Dsi G ung dit: On prend un levier de bois, lourd à l’arrière et

Le m ouvement des connaissances


léger à l’avant. C ’est ainsi que l’on peut puiser situation absolum ent nouvelle qui ne trouve
de l’eau à profusion. On appelle cela un puits à guère d ’analogie dans l’histoire.
chaîne.
» La colère m onta à la figure du vieux qui dit en L’HO M M E SE TROUVE
riant: J’ai entendu dire mon maître: Celui qui D ÉSO RM A IS SEUL AVEC LUI-M ÊM E
utilise des m achines exécute m achinalem ent
toutes ses affaires; celui qui exécute m achi­ On peut considérer les transform ations des
nalem ent ses affaires se fait un cœ ur de m achine. fondem ents de la science m oderne de la nature
O r celui qui porte un cœ u r de m achine dans sa comme un symptôme des changem ents des
poitrine perd sa pure innocence. Celui qui a bases de notre existence, changem ents qui se
perdu sa pure innocence devient incertain dans m anisfestent sim ultaném ent en beaucoup de
les m ouvem ents de son esprit. L’incertitude de points, que ce soit dans des modifications de
l’esprit ne peut s’acco rd er avec le sens vrai. notre genre de vie et de nos habitudes de
Ce n’est pas que j ’ignore ces choses — j ’aurais pensée, ou dans des catastrophes extérieures,
honte de m ’en servir. » guerres ou révolutions. Si, à partir de la
Chacun sent que cette vieille histoire contient situation des sciences m odernes de la nature,
une part considérable de vérité; car « l’incer­ on tente d ’avancer pas à pas vers les fondem ents
titude dans les m ouvem ents de l’esprit» est m ouvants, on n’a pas l’impression de simplifier
peut-être ce qui décrit de la façon la plus frap­ trop grossièrem ent les circonstances en disant
pante l’état des hom m es dans la crise actuelle: que, pour la première fois au cours de l'histoire,
la technique, la m achine ont envahi le m onde l’homme se trouve seul avec lui-même sur cette
dans une m esure dont ne pouvait se d o u ter le terre, sans partenaire ni adversaire. Ceci est
sage chinois. P ourtant, les plus belles œ uvres une vérité banale quand il s’agit de la lutte de
d ’art ont encore été créées deux mille ans plus l’homme contre les dangers extérieurs. Dans le
tard et l’innocence de l’âme, dont parle le passé, l’homme était m enacé par les bêtes
philosophe, n ’a jam ais été entièrem ent perdue, sauvages, les maladies, la faim, le froid et autres
mais s’est m ontrée avec plus ou moins de force forces naturelles, et dans cette lutte chaque
au cours des siècles, ne cessant d ’être féconde. am élioration de la technique signifiait un renfor­
Somme toute, l’exhaussem ent de la race cem ent de la position de l’homme, c’est-à-dire
hum aine s’est produit grâce aux outils; ce n’est un progrès. A notre époque, où le peuplem ent
donc pas à la technique en elle-même q u ’on de la terre est de plus en plus dense, les limi­
peut im puter la perte du sens de la cohésion de tations des possibilités de vie, et par là les
l’ensem ble sur beaucoup de points. dangers, naissent en prem ier lieu des autres
hom m es qui font égalem ent valoir leur droit sur
Nous nous rapprocherons peut-être de la vérité les biens de la terre. Mais ici, le développem ent
en im putant la responsabilité de nom breuses de la technique n’est plus forcém ent un progrès.
com plications au développem ent subit et rapide La formule: « l’homme se trouve seul avec lui-
— com paré aux transform ations antérieures — même» a une plus vaste portée dans l’ère de la
de la technique au cours des dernières cin­ technique. A utrefois, l’homme était face à face
quante années. En effet, ce développem ent avec la nature; habitée par des créatures de
rapide p ar rapport aux siècles passés n’a tout toute espèce, elle constituait un royaum e qui
simplement pas laissé le tem ps à l’hum anité de vivait selon ses propres lois; l’homme devait de
s’ad ap ter aux nouvelles conditions de vie. Mais quelque manière s’y adapter. A ujourd’hui, nous
même cela n ’explique pas bien ou explique vivons dans un monde si totalem ent transform é
incom plètem ent la raison p our laquelle notre par lui que nous rencontrons partout les
époque se trouve de toute évidence devant une structures dont il est l’auteur: emploi des ins­

L 'h om m e, ia n atu re, la s c ie n c e


trum ents de la vie quotidienne, préparation de la LE NOUVEAU CONCEPT
nourriture par les m achines, transform ation du DE LA VÉRITÉ SCIEN TIFIQ U E
paysage par l’hom m e; de sorte que l’hom m e ne
rencontre plus que lui-même. Sans doute existe- D ans la théorie des quanta, on a accepté la
t-il des parties de la terre où ce processus est situation décrite plus haut une fois q u ’il a été
loin d ’être achevé; mais tô t ou tard la dom i­ possible de la form uler m athém atiquem ent; ceci
nation de l’hom m e doit être totale. a perm is de prévoir avec précision le résultat
C ette nouvelle situation nous apparaît le plus d’une expérience sans risque de contradiction
clairem ent dans la science m oderne de la logique. On a donc accepté cette nouvelle
nature. Celle-ci nous m ontre que nous ne situation dès que toute obscurité fut écartée.
pouvons plus du to u t considérer com m e une Dès lors, les form ules m athém atiques ne repré­
chose «en soi» les m oellons de la matière, sentaient plus la nature mais la connaissance
lesquels, à l’origine, étaient tenus p our la réalité que nous en possédons; c’est dire que nous
objective ultim e, q u ’ils se dérobent à toute avons renoncé à la description de la nature,
fixation objective dans l’espace et dans le tem ps pratiquée depuis des centenaires et qui, il y a
et que, au fond, nous ne disposons p our tout quelques dizaines d ’années, aurait encore été
objet de science que de notre connaissance de considérée comme le but norm al de toute
ces particules. La connaissance des atom es et science exacte. Pour le m om ent, il faut se
de leur m ouvem ent «en soi», c’est-à-dire indé­ b o rn er à dire que cette acceptation s’étend au
pendante de notre observation expérim entale, dom aine de la physique de l’atom e elle-même,
n’est donc plus le but de la recherche; nous parce qu’il est possible de décrire exactem ent
nous trouvons plutôt dès l’abord au sein d ’un l’expérience. M ais dès qu’il s’agit d ’une inter­
dialogue entre la nature et l’hom m e dont la prétation philosophique de la théorie des
science n ’est q u ’une partie, si bien que la quanta, les opinions sont encore divergentes: on
division conventionnelle du m onde en sujet et entend dire à l’occasion que cette nouvelle
objet, en m onde intérieur et en m onde extérieur, form e de description de la nature est encore
en corps et en âm e ne peut plus s’appliquer et insatisfaisante car elle ne correspond pas à
soulève des difficultés. Pour les sciences de la l’ancien idéal de la vérité scientifique, ne semble
nature égalem ent, le sujet de la recherche n ’est qu ’un symptôme de la crise actuelle et en tout
donc plus la nature en soi, mais la nature livrée cas n ’est pas définitive.
à l’interrogation humaine et dans cette m esure Sous ce rapport il sera utile d ’exam iner le
l’hom m e, de nouveau, ne rencontre ici que concept de vérité scientifique d ’une façon plus
lui-même. générale et de trouver des critères d ’une
connaissance scientifique cohérente et défi­
De toute évidence, la tâche de notre époque est nitive. Com m ençons par un critère plutôt
de s’accom m oder de cette nouvelle situation extérieur: tan t qu’un dom aine quelconque de la
dans tous les dom aines de la vie; et l’hom m e ne vie intellectuelle se développe de façon cons­
pourra retrouver « la sûreté dans les m ou­ tante et sans rupture interne, des questions de
vem ents de l’esprit » dont parle le sage chinois détail se posent à l’hom m e qui travaille dans ce
qu’une fois cette tâche accom plie. Le chemin dom aine; ce sont, pour ainsi dire, des problèm es
qui mène à ce but sera long et pénible, et nous de m étier dont la solution n ’est pas un problèm e
ignorons quelles étapes de souffrances il peut en soi mais semble précieuse dans l’intérêt de
com porter. M ais p o u r tro u v er quelques indices la cohésion du grand ensem ble, seule im por­
sur le caractère de ce chem in, q u ’il nous soit tante. Ces problèm es de détail se posent sans
perm is de rappeler l’exem ple des sciences q u ’on ait besoin de les susciter; travailler à leur
exactes de la nature. solution est la condition pour collaborer à

Le mouvement des connaissances


l’ensem ble. C ’est ainsi que des sculpteurs du espérer que ces concepts et ces lois soient aptes
M oyen Age se sont efforcés de rendre le plus à représenter par la suite de nouveaux dom aines
exactem ent possible les plis d ’un vêtem ent: la de l’expérience. Les concepts et les lois de la
solution de ce problèm e de détail était néces­ théorie des quanta ne peuvent, eux non plus,
saire parce que les plis des vêtem ents des saints être appelés définitifs que dans ce sens limité;
faisaient partie de l’ensem ble religieux visé. et c’est en ce sens limité, et en ce sens seu­
Des questions de détail sem blables se sont lem ent, qu’il peut arriver à la connaissance
posées et se posent toujours dans la science scientifique d ’être définitivement fixée dans un
m oderne de la nature et la réponse à ces ques­ langage m athém atique ou autre.
tions est une condition de la com préhension de De manière analogue, certaines philosophies du
l’ensem ble. Au cours du développem ent qui droit adm ettent que le droit existe toujours,
s’est produit pend an t les dernières cinquante mais que, en général, il faut trouver une nou­
années, ces questions se sont égalem ent posées velle loi pour chaque nouveau cas juridique;
d ’elles-mêmes et le but était toujours le même que la loi écrite ne peut en tout cas s’appliquer
grand ensem ble des lois naturelles. A ce point q u ’à des dom aines limités de la vie et ne peut
de vue, il n ’y a pas de raison extérieure p our que donc pas toujours avoir de valeur. De même,
se produise une solution de continuité dans la les sciences exactes de la nature partent de
science exacte de la nature. l’idée que, finalement, il sera toujours possible
En ce qui concerne les résultats définitifs, il de com prendre la nature, dans chaque nouveau
faut rappeler que, dans la sphère de la science dom aine de l’expérience; mais comme on n’a
exacte de la nature, il n’y a jam ais eu de solu­ pas fixé a priori le sens du term e « com prendre »,
tions définitives que dans certains dom aines la connaissance de la nature, formulée m athé­
d ’expérience limités. Par exem ple, les p ro ­ m atiquem ent par des époques antérieures, bien
blèmes que peuvent poser les concepts de la que « définitive » n’est toutefois pas toujours
mécanique new tonienne ont trouvé leur solution applicable. Cet état de choses rend également
définitive dans les lois de N ew ton et les conclu­ impossible de fonder sur la connaissance
sions m athém atiques qui en résultèrent. M ais scientifique des professions de foi destinées à
ces solutions ne dépassent pas les concepts de la influencer le com portem ent dans la vie. C ar leur
mécanique new tonienne e t les questions q u ’ils m otivation ne pourrait se trouver que dans des
posent. C ’est pourquoi la science de l’électricité, connaissances scientifiques définitives et
par exem ple, n’était plus accessible à une celles-ci ne peuvent s’appliquer qu’à des
analyse fondée sur ces concepts; au cours des dom aines limités de l’expérience. Les pro­
investigations dans ce nouveau dom aine d ’expé­ fessions de foi exprimées de notre tem ps, qui
rience, de nouveaux systèmes conceptuels se com m encent souvent en affirmant qu’il ne s’agit
sont élaborés, à l’aide desquels les lois naturelles pas ici de foi mais d ’un savoir fondé sur la
de la science de l’électricité ont pu recevoir science, contiennent donc une contradiction
une form ulation m athém atique définitive. Le interne et reposent sur une auto-illusion.
term e « définitif », appliqué aux sciences exactes T oujours est-il que cette constatation ne doit
de la nature, signifie donc évidem m ent q u ’il pas nous conduire à sous-estimer la solidité de
existe toujours des systèmes de concepts et de la base sur laquelle repose l’édifice des sciences
lois qui form ent une totalité close et sont exactes de la nature. Le concept de vérité
m athém atiquem ent form ulables; ils valent pour scientifique, fondem ent de ces sciences, peut
certains dom aines de l’expérience, p o u r ces com porter de nom breuses façons de com prendre
dom aines ils ont une validité universelle et ne la nature. O utre les sciences de la nature des
sont susceptibles ni de transform ations, ni siècles passés, ce concept embrasse aussi la phy­
d ’am élioration. On ne peut naturellem ent pas sique atom ique m oderne; par conséquent nous

L'homme, la nature, la science


pouvons donc nous accom m oder d ’un état de la limite. Par cet accroissem ent apparem m ent
connaissance où l’objectivation de la nature illimité du pouvoir matériel, l’hum anité se
n’est plus possible mais où, pourtant, nous trouve dans la situation d ’un capitaine dont le
pouvons établir nos rapports avec elle. bateau serait construit avec une si grande quan­
S’il est perm is de p arler de l’image de la nature tité d ’acier et de fer que la boussole de son
selon les sciences exactes de notre tem ps, il faut compas, au lieu d ’indiquer le N ord, ne s’orien­
entendre par là, plutôt que l’image de la nature, terait que vers la masse de fer du bateau. Un
l’image de nos rapports avec la nature. L’ancienne tel bateau n’arriverait plus nulle part; livré au
division de l’univers en un déroulem ent objectif vent et au courant, tout ce qu’il peut faire, c ’est
dans l’espace et le tem ps d ’une part, en une âme de to u rn er en rond. M ais revenons à la situation
qui reflète ce déroulem ent d ’autre part, division de la physique m oderne; à vrai dire, le danger
correspondant à celle de D escartes en res existe tan t que le capitaine ignore que son
cogitans et res extensa, n ’est plus propre à com pas ne réagit plus à la force magnétique de
servir de point de départ si l’on veut com prendre la terre. Au m om ent où il le com prend, le
les sciences m odernes de la nature. C ’est avant danger est déjà à moitié écarté. C ar le capitaine
tout le réseau des rapports entre l’homm e et la trouvera moyen de diriger son bateau, soit en
nature qui est la visée centrale de cette science; utilisant des com pas m odernes qui ne réagissent
grâce à ces rapports, nous sommes, en tan t que pas à la masse de fer du bateau, soit en s’orien­
créatures vivantes physiques, des parties dépen­ tant par les étoiles comme on le faisait autrefois.
dantes de la nature, tandis q u ’en tant Il est vrai que la visibilité des étoiles ne dépend
qu’hom m es, nous en faisons en même tem ps pas de nous et peut-être, à notre époque, ne
l’objet de notre pensée et de nos actions. La les voit-on que rarem ent. Mais, de toute façon,
science, cessant d ’être le spectateu r de la la prise de conscience des limites de l’espoir
nature, se reconnaît elle-même comm e partie q u ’exprime la croyance au progrès contient
des actions réciproques entre la nature et le désir de ne pas to u rn er en rond, mais
l’homme. La m éthode scientifique, qui choisit, d ’atteindre un but. D ans la mesure où nous
explique et ordonne, adm et les limites qui lui reconnaissons cette limite, elle devient le
sont imposées par le fait que l’em ploi de la prem ier point fixe qui perm et une orientation
m éthode transform e son objet, et que, p ar nouvelle. La com paraison avec les sciences
conséquent, la m éthode ne p eut plus se séparer m odernes de la nature nous perm et peut-être
de son objet. C ela signifie que l’image de d ’espérer qu’il s’agit ici d ’une limite de cer­
l’univers selon les sciences de la nature cesse d ’être, taines formes de développem ent appartenant au
à proprement parler, l'image de l’univers selon les dom aine de la vie hum aine, mais non d ’une
sciences de la nature. limite du dom aine de la vie proprem ent dite.
Avoir tiré au clair ces paradoxes dans un L’espace dans lequel l’hom m e se développe en
dom aine scientifique restreint est de peu de tan t qu’être spirituel a plus de dim ensions que
profit pour la situation générale de notre époque celle-là seule où son activité s’est déployée au
où, pour reprendre notre form ule simplifiée, cours des derniers siècles. On pourrait en
nous nous trouvons d ’abord seuls avec nous- conclure que, après de longues périodes,
mêmes. L’espoir d ’un progrès certain grâce à l’acceptation consciente de cette limite
l’augm entation du pouvoir matériel et spirituel conduira à une certaine stabilisation où les
de l’hom m e trouve dans cette situation même connaissances et les forces créatrices de
une limite, bien q u ’on ne fasse que l’entrevoir; l’hom m e s’ordonneront d ’elles-mêmes autour
les dangers sont d ’autant plus grands que la d ’un centre commun.
vague d ’optim isme qui entraîne à croire à ce
progrès se brise plus fortem ent contre cette W E R N E R H E ISE N B E R G .

Le m ouvement des connaissances


Ou nouveau sur les rêves
A im é M ichel

Oserrçvous aller plus loin? lui demandai-je avec un respectueux


espoir.
L oin? Ce que j ’a i vu vous pétrifierait. En arrière, en arrière! En
avant, en avant ! Regarder donc, imbécile tim ide!
LOV ECRAFT

ENTENDONS-NOUS LE RESSAC DU FUTUR?


l,e dossier des rêves
«U ne nuit de novem bre 1941, rapporte mon ami P.M ., musicien
prém onitoires connu, je me trouvais à bord d ’un paquebot, quelque part dans
la m er Caraïbe, et je rêvais. Je crus être accoudé au bastingage
l 'n livre inconnu du navire et voir celui-ci glisser m ajestueusem ent dans les rues
et des enquêtes récentes d ’une ville. Les façades des maisons défilaient devant moi. En me
penchant, je pouvais voir les autos circuler entre les immeubles
et la coque du bateau. C ’était un spectacle extraordinaire et bien
La plus vieille énigme éloigné de tout ce que je pouvais attendre de mon voyage à travers
et la science PA tlantique. »
la plus neuve Que dire d ’un tel rêve? Faites appel à vos souvenirs de lecture.
Si vous êtes physiologiste, sans doute penserez-vous à l’influence
du m ouvem ent du navire sur les canaux sem i-circulaires du
dorm eur, qui rêve q u’il navigue, ce qui est vrai. Si vous êtes
psychanalyste et si vous connaissez le rêveur, vous rattacherez ce
défilé d ’une ville en pleine m er à quelque symbole en rapport avec
sa vie inconsciente. N ’étant ni physiologiste ni psychanalyste, je
ne sais ju sq u ’où une technique bien au point conduira votre saga­
cité. M ais ce que je sais, c’est qu’aucune de ces sciences ne vous
guidera ju sq u ’à l’essentiel, parce que l’essentiel, que voici, ne
relève ni de la psychanalyse ni de la neurophysiologie: le
lendem ain, vers midi, P.M . entend dans sa cabine tous les bruits
familiers qui préludent à un accostage. Il m onte sur le pont, et
que voit-il?
« N ous étions entrés dans le port de Curaçao, dont le nom, jusque-là,
Deux tableaux
de Félix Labisse,
d’inspiration onirique,
illustrent cette étude.
(Voir en informations
la note sur l’exposition Le mouvement des connaissances
Labisse à Galliera).
n’avait jam ais évoqué pour moi, outre la liqueur, certes pas à nier la coïncidence, mais à l’évaluer
q u’une vague image d ’île verdoyante avec des en term es de probabilités. Il est évident, en
cocotiers. Or, le port de C uraçao se trouve en effet, que si quelques rares rêves ont une appa­
réalité situé dans une sorte de lagune com plè­ rence prém onitoire ou si les rêves de cette sorte
tem ent encerclée par les terres. Pour l’atteindre, sont vagues et ne com portent que peu de détails
les gros paquebots s’engagent dans un canal significatifs, le hasard suffit à les expliquer. Et si
rectiligne de la largeur de la Seine à la hauteur le hasard suffit, la logique nous conduit à
du pont de Solférino. A ccoudé au bastingage, adm ettre cette explication plutôt qu’une autre,
je voyais donc les maisons des quais défiler devant c a ria meilleure explication est celle qui découle
moi et les autos circuler entre le navire et les du minimum d ’hypothèses. Le mot « vraisem­
immeubles, sur ces mêmes quais que le paquebot blance» n ’a pas d ’autre sens en science: ceux
dominait d ’une grande hauteur... » qui interprètent la vraisem blance scientifique
par une référence au bon sens ignorent en
NE PAS PA RLER général que ce prétendu bon sens est battu en
DE CO ÏN CID EN CES, S.V.P. brèche par toutes les découvertes de la physique
depuis Planck et Minkowski.
Ici, certains parm i les hommes habiles à m anier
les seules techniques d ’étude onirique actuel­ CE QUE RÊVA UNE JEUNE FILLE
lem ent existantes, com m encent à sourire et, DU M INNESOTA
parce que ni la neurophysiologie ni la psycha­
nalyse ne rendent com pte de ce phénom ène, ils A ctuellem ent, deux chercheurs surtout se sont
le baptisent coïncidence. T out au plus fait une spécialité de l’étude des rêves à appa­
adm ettront-ils que le rêve peut favoriser d ’éton- rence prém onitoire: ce sont le professeur
nante façon la faculté de rappel des souvenirs T enhaeff (1), d ’U trecht, déjà connu des lecteurs
et qu ’il existe mille preuves que l’on peut, en de Planète, et le docteur Louisa Rhine, femme
rêvant, évoquer des souvenirs inaccessibles à et assistante du professeur Rhine, directeur du
l’état de veille: si P.M . a fait ce rêve, c’est q u ’il L aboratoire de Parapsychologie de l’Université
pensait à l’accostage du lendem ain et q u ’il avait D uke, aux États-Unis. C ’est dans les fiches de
vu une fois, peut-être dans son enfance, quelque ce dernier que je vais m aintenant puiser
carte postale représentant un paquebot dans le quelques exemples de rêves «riches», c’est-à-
canal de Curaçao. Peu im porte que P.M . jure dire com portant un nom bre hautem ent im pro­
ses grands dieux n’avoir jam ais rien vu de tel bable de détails exacts.
puisque, par définition, il est admis que le sou­ Une jeune fille du M innesota avait connu à
venir en question est inconscient. Voilà donc le l’école de son village natal un jeune garçon du
rêve prém onitoire expliqué p ar une hypothèse nom de D an Brown. Ses études finies, elle fut
possible, certes, mais incontrôlable et, puisqu’il nommée institutrice dans un autre village assez
est expliqué, on n’en parle plus. « Une certaine éloigné. Quelque tem ps après, faisant à ses
forme de science, dit le biologiste Jacques parents une visite de week-end, elle eut avec sa
Lecom te (1), consiste à expliquer les faits mère la conversation que voici:
nouveaux p ar des hypothèses im probables mais — Qui est m aintenant directeur de l’école du
conform es au connu: c’est l’art de ne pas dim anche?
progresser. » — M adam e Brown.
La stricte méthode scientifique ne consistera — Oh! M r. Brown s’est donc remarié?

(1) Jacques Lecom te prépare pour Planète plusieurs études sur le (I) Voir, dans le précédent numéro de Planète, l'étude sur les phéno­
psychisme animal. mènes de voyance.

Du nouveau sur les rêves


— Rem arié? Q ue veux-tu dire? est m ort horriblem ent m utilé et, dans son rêve,
— Eh bien! mais... la mère de D an n’est-elle pas elle voit très nettem ent son mari et elle-même
morte? figés, désespérés devant le désastre. Elle voit
— Pas du tout! Tu l’as rêvé! aussi la pendulette sur la table de nuit du bébé
— Oh non! Je peux même te dire com m ent elle et l’heure: quatre heures trente-cinq. Toujours
est m orte. Je m ’en souviens bien. C ’était une dans son rêve, elle entend une pluie diluvienne
nuit d ’été. Il pleuvait un peu. Elle est m orte dans et le vent qui bat les fenêtres.
une maison de bois inachevée. Je revois la Son mari, réveillé p ar ses pleurs, se m oque
cuisine, dont les fenêtres n’étaient pas encore d ’elle.
posées. Le feu brûlait dans un fourneau à bois - C ’est un rêve idiot, dit-il, oublie-le et
sur lequel bouillait une lessiveuse. La sœ ur de rendors-toi!
D an repassait du linge que je pliais et que je Il se retourne dans son lit et fait comme il dit.
portais deux pièces plus loin, dans une cham bre La jeune femme, cependant, est inquiète. Elle se
à coucher où la vieille dam e reposait, très lève, va ju squ’à la cham bre où dort l’enfant.
m alade. Là, une infirmière prenait ce linge, le Tout est parfaitem ent norm al. La lune brille à
rangeait et me tendait du linge sale que je travers la fenêtre, il n’y a pas un nuage dans le
rapportais dans la cuisine. C’est ce jour-là ciel, pas un souffle de vent.
que m adam e Brown est m orte. — Je suis folle, pense-t-elle.
— Eh bien! dit la mère, crois-moi, tu l’as Et elle revient vers son lit. M ais au m om ent de
rêvé, car madam e Brown est on ne peut plus se recoucher, cédant à une impulsion irré­
vivante. sistible, elle retourne dans la cham bre de
La jeune fille retourne le lendem ain à son école l’enfant, le prend dans ses bras et l’em porte
et oublie toute cette histoire. Q uelques mois se avec elle. Avant de s’endorm ir, elle regarde
passent. Elle revient chez ses parents, apprend l’heure: deux heures et quart.
que m adam e Brown est m alade et, com me il est Là nuit s’écoule lentem ent. Et, soudain, toute la
de coutum e au village, va proposer ses services maison est arrachée au sommeil par un fracas
à la famille éprouvée. La vieille dam e était épouvantable. M ari et femme sautent à bas du
couchée dans une cham bre de sa nouvelle lit et courent jusqu’à la cham bre de l’enfant. La
maison, laquelle était en bois, et inachevée. Une lumière allumée m ontre le berceau (vide) réduit
infirmière la veillait. D ans la cuisine, la sceui de en m iettes p ar la chute du lustre. Un vent de
D an repassait. Une lessiveuse bouillait sur le tem pête secoue la maison et la pluie bat les
fourneau à bois. vitres. Sur la table de nuit, le réveil m arque
— Tiens, dit la repasseuse, porte ce linge à l’heure: quatre heures trente-cinq...
maman. Je reviendrai tout à l’heure sur ce rêve, parti­
Et, tandis que la jeune fille aidait au rangem ent, culièrem ent rem arquable en ce que le futur
la vieille dam e m ourut. entrevu a été évité précisément parce
q u ’entrevu: il pose, en effet, sur le plan phy­
L’IN C ID EN T sique un problème insoluble dans le cadre de
D E Q U A TR E H EU R ES TR EN TE-C IN Q notre logique.
A rrêtons là notre exploration des cas enregistrés
Une nuit, une jeu n e A m éricaine habitant l’État p ar le docteur Louisa Rhine. Com m ent en
de W ashington s’éveille en sursaut, épouvantée. évaluer la probabilité? Si toute la littérature
Elle vient de rêver que le grand lustre o rn e­ des rêves prém onitoires se limitait à ces trois
m ental pendu au plafond de la cham bre où dort récits, mieux vaudrait sans doute parler de
son bébé, exactem ent au-dessus du berceau, coïncidences. M ais les dossiers de l’Université
s’est détaché et a écrasé le berceau. Le bébé D uke en contiennent des milliers de semblables.

Le m ouvement des connaissances


Louisa R hine a pu écrire un livre de deux cent qui fait l’unique objet de la psychanalyse. Vous
quatre-vingt-onze pages en en m ettant une rêvez, par exem ple, d ’une m onstrueuse tête
petite partie bout à bout. T enhaeff en a enre­ de cheval. Où est le problèm e psychanalytique?
gistré to u t au tan t à son Institut de Parapsycho­ Dans l’identification du symbole. M ais le cheval
logie d ’U trecht. Les dossiers de l’in stitu t de lui-même, où et quand l’avez-vous vu réel­
M étapsychisme de Paris en offriraient éga­ lem ent? La réponse à cette question ne présente
lem ent des milliers aux chercheurs, si quelqu’un pas d ’intérêt si elle ne conduit pas le praticien
en France s’occupait de ces problèmes. à l’identification cherchée. La psychanalyse est
T ant de cas collectés p ar tan t de personnes au- une thérapeutique qui s’intéresse à l’archi­
dessus de to u t soupçon peuvent-ils encore tecture du rêve plutôt qu’à son m atériau; de
s’expliquer p ar la théorie de la coïncidence? même, dans un m onum ent effrondré, l’archi­
A vouons alors que toutes ces coïncidences tecte s’intéresse à la forme que restitue l’assem­
form ent un fait nouveau et un fait qui, p ar ses blage des pierres et non à la carrière d ’où les
com plications,m érite bien au tan t notre attention pierres ont été tirées. On voit que notre enquête
qu’aucun fait physique étudié par la science. nous conduit à une dém arche inverse et que le
problèm e physique posé p ar les rêves prém o­
LA PSYCHANALYSE nitoires (la nature du tem ps) exigerait l’identi­
N ’EX PLIQ U E PAS TOUT fication du m atériau lui-même et de son origine,
à l’exclusion de sa forme. Expérience peu enga-
La prem ière question suggérée p ar l’accum u­ donc, et encouragée p ar aucune école de
lation des rêves prém onitoires est la suivante: pensée. Et pourtant, cette expérience a été faite.
si Rhine, si T enhaeff, si B ender et tan t d ’autres Son auteur est une des plus singulières figures
ont pu collecter tan t de cas significatifs, cela de la science anglo-saxonne, l’ingénieur John
ne suppose-t-il pas que la proportion des rêves W. D unne, connu en France presque exclusi­
prém onitoires dans le flux des rêves courants vem ent comme un des pionniers de l’aviation,
atteint une fraction décelable? Un ch ercheur une sorte de Blériot britannique.
qui voudrait le savoir devrait, pendant un long
intervalle de tem ps, n o ter systém atiquem ent à LES ÉTONNANTES EX PÉRIENCES
son réveil tous ses rêves de la nuit, puis DE L’IN G ÉN IEU R DUNNE
com parer le fichier ainsi obtenu aux événements
de sa vie: expérience longue, pénible et peu Dès sa jeunesse, D unne avait rem arqué, grâce
prom etteuse à prem ière vue. Lisez, en effet, à un don particulier pour l’introspection, la
tous les livres classiques sur le rêve et notam m ent curieuse fréquence de ses rêves prém onitoires.
la littérature psychanalytique: vous serez bien Rêves généralem ent sans autre intérêt d ’ailleurs,
vite découragé de chercher dans vos songes une car la prém onition portait sur des incidents du
quelconque référence au futur quand vous type saugrenu, dépourvus de tout rom antism e
aurez vu com bien les spécialistes sont (observation faite égalem ent par P.M ., cité plus
convaincus de to u t expliquer p ar la simple réfé­ haut). Une nuit, pourtant, alors qu’il prenait
rence au déjà vécu, au passé. Oh! certes, ce p art à la guerre des Boers (c’était en 1902), il
passé qui rem onte à la mémoire du dorm eur, rêva qu’il assistait à l’im m inente explosion d ’une
on vous accorde q u ’il est subtilem ent malaxé î l e . en forme de m ontagne, dans un pays
par l’inconscient, mais on vous persuade aussi verdoyant et tropical:
que seul ce malaxage présente quelque intérêt « Me voilà saisi du désir frénétique de sauver les
scientifique ou thérapeutique, car il traduit les 4 000 habitants (j’en connaissais le nom bre) qui
m ouvem ents profonds de notre vie secrète, et ne se doutaient de rien. Un seul moyen: l’éva­
que c’est précisém ent l’étude de ces m ouvem ents cuation par mer. Ce fut alors un affreux

Du nouveau sur les rêves


cauchem ar au cours duquel je me voyais sur mière vue lui suggéra l’idée que le rêve prém o­
une île voisine, m ’efforçant de faire réquisi­ nitoire n’était q u ’un rêve comme les autres.
tionner, par d ’incrédules autorités françaises, mais dont le matériau mnémonique provenait du
toutes les em barcations possibles p our recueillir futur.
les habitants de l’île menacée. Envoyé de fonc­ Q u’une telle théorie dut paraître parfaitem ent
tionnaire en fonctionnaire, je me dém enai tant insensée au début de ce siècle ne nous émeut
et si bien que je m ’éveillai, alors que je me plus guère aujourd’hui. Nous verrons tout à
voyais encore cram ponné au maire qui, allant l’heure que, par des voies différentes, la
dîner en ville, me suppliait de repasser le len­ physique la plus m oderne nous impose de
demain aux heures d ’ouverture de ses bureaux. croire que Dunne avait vu juste. L’im portant
Dans ce rêve, le chiffre de la population est que, comme toute bonne théorie, celle de
menacée fut pour moi une obsession constante. Dunne suggérait des expériences, et que ces
Je le répétais à tout venant et lançais au maire, expériences, il les fit.
au m om ent même de mon réveil, cet appel
suprême: « Q uatre mille êtres succom beront si CH A CU N DE NOUS PEUT ESSAYER
vous ne m’écoutez pas! »
» Je ne saurais dire, poursuit D unne, quand nous Il prit un cahier et, chaque matin à son réveil,
reçûmes notre prochain arrivage de journaux. avant même de s’asseoir dans son lit, il s’efforça
F.n tout cas. le Daily Telegraph était du nombre de retrouver les dernières images de son
et, l’ayant ouvert, j ’y trouvai ceci: sommeil, et de là, selon une méthode éprouvée
.. Un grand désastre à la Martinique. Saint-Pierre dès le xix' siècle par un autre chercheur, Hervey
est englouti par une éruption volcanique. Une de Saint-Denis, de rem onter de proche en
avalanche de feu fait plus de 40 000 victimes. Un proche le fil de ses rêves. Il notait toutes les
paquebot anglais est la proie des flammes. images, même les plus fugaces, même les plus
» Dans une autre colonne, je rem arquai le titre absurdes. Puis, le soir, il relisait ses notes en
suivant: Une montagne explose. » essayant de situer dans le tem ps les incidents
Pour D unne, ce fut une révélation. Au m om ent qui pouvaient être tenus pour avoir inspiré les
de son rêve, la catastrophe de la m ontagne Pelée rêves recueillis. Et dès le onzième jo u r de l’expé­
était vieille déjà d ’un mois (les journaux rience, il obtint le résultat soupçonné:
voyageaient lentem ent à l’époque). Il ne « Je chassais ce jour-là dans une région sauvage,
s’agissait donc pas de télépathie. Mais de quoi raconte-t-il; je n’étais pas très fixé quant aux
alors? Un détail le mit sur la piste. D ans son limites de la zone pour laquelle j ’étais couvert
rêve, le nom bre des victimes supposées (4 000) par mon permis et me trouvai bientôt sur des
avait joué un grand rôle. Or, ce chiffre était faux: terres où je me rendis com pte que je pouvais
les victimes furent au moins 20 000, preuve fort bien ne pas être en règle. Alors que je tra ­
supplém entaire que la télépathie devait être versais ces terres, j ’entendis les cris de deux
écartée. D ’où donc lui était venu le nom bre de individus qui, de directions différentes, me rap­
4 000? «T out simplement, dit-il, du journal, et pelaient à l’ordre. Ils étaient accom pagnés d ’un
plus exactement de la lecture anticipée, en rêve, du chien qu’ils sem blaient exciter de la voix et qui
journal. » Car si le Daily Telegraph donnait jap p ait furieusem ent. Je me dirigeai à vive
40 000 victimes, D unne, au m om ent où il lut allure vers la barrière la plus voisine, tout en
réellem ent la nouvelle, vit 4 000, par une erreur m’efforçant de paraître aussi calme que s’il ne
de lecture tout à fait com m une. Il ne devait se fût rien passé d ’anorm al. C ependant, cris et
découvrir le chiffre de 40 000, réellem ent jappem ents se rapprochaient. J’accélérai tan t
imprimé par le journal, que de nom breuses soit peu et parvins à me glisser de l’autre côté
années plus tard. Ce détail insignifiant à p re­ de la barrière avant que mes poursuivants ne

Le mouvement des connaissances


fussent en vue. Épisode, somme toute, fort pirés p ar l’avenir soient en réalité im putables
déplaisant p our une personne sensible et bien au seul hasard?
de nature à la faire rêver. Pour répondre à ces questions, D unne organisa
» En parco u ran t mes notes, ce soir-là, je n ’y une expérience collective pour laquelle il
rem arquai d ’abord rien d ’analogue; j ’allais s’adressa à vingt-deux volontaires de l’Univer-
ferm er mon calepin lorsque j ’aperçus ces mots: sité d ’Oxford. Chacun d ’eux se donna pour
pourchassé par deux hommes accompagnés d ’un tâche de rem plir au moins quatorze et au plus
chien. Et le côté le plus étonnant de l’affaire, vingt et une fiches, correspondant à autant de
ajoute D unne, c’est que j ’avais totalem ent nuits succesives. Le prem ier enseignem ent de
oublié ce rêve. Je ne me souvenais même pas l’expérience fut de dém ontrer sa difficulté: à
de l’avoir noté. » moins d ’être oisif et... célibataire, on n’a guère
Parvenu à ce point de son expérience, Dunne le loisir de consacrer une heure chaque matin
résolut de la faire confirm er p ar plusieurs p er­ à une certaine chasse aux papillons de nuit.
sonnes de sa connaissance, qui ne tardèrent Finalem ent, sept personnes seulem ent prirent
pas à faire les mêmes constatations que lui: il part à l’expérience, rem plissant 88 fiches.
suffit de noter ses rêves pendant deux ou trois — Sur les 88 rêves enregistrés, 54 ne purent
semaines et de les com parer aux incidents vécus être rattachés à aucun incident précis.
susceptibles de les avoir inspirés p our reco n ­ — Sur les 34 rêves restants, 10 présentaient une
naître que ces incidents se situent indiffé­ ressem blance médiocre avec des incidents réels,
rem m ent avant ou après le rêve lui-même. C ette dont 1 passé et 9 futurs.
rem arquable découverte, q u ’il n’est que juste — 14 présentaient une ressem blance m oyenne
d ’appeler désormais l’« effet D unne », a été avec des incidents réels, dont 8 passés et
depuis confirmée par tous ceux qui ont pris la 6 futurs.
peine de refaire l’expérience. Un de mes amis — 10, enfin, sem blaient m anifestem ent inspirés
biologistes me disait encore récem m ent avoir par des incidents réels, dont 5 passés et 5 futurs.
obtenu le même résultat (1). Une analyse plus serrée de chaque cas p arti­
culier aboutit au résultat suivant, le plus
saisissant peut-être de toute l’expérience: il est
D ANS LE RÉVE, impossible, par la seule com paraison d ’un rêve
LE TEM PS CIRCU LE-T-IL donné et de l’incident supposé l’avoir inspiré,
DANS LES D EU X SENS? de deviner si le rêve est postérieur ou antérieur
à l’événem ent. A utrem ent dit, c’est le «gros bon
M ais la plus intéressante des conséquences de sens» seul qui inspire toutes les objections
l'effet Dunne est q u ’il se prête à une étude classiques opposées à la qualité prém onitoire
statistique, transform ant ainsi en une technique des rêves. Si l’on vous com m unique le récit,
rigoureuse ce qui n’était avant sa découverte de cent rêves réels et celui des cent incidents
qu’un thèm e m étaphysique ou poétique: sur donnés p ar les sujets comme pouvant avoir
cent rêves notés, com bien sont inspirés par le inspiré les rêves en question, et si vous
passé? com bien p ar l’avenir? Et com bien existe- entreprenez de classer les rêves en « m anifeste­
t-il de chances que les rêves apparem m ent ins- m ent inspirés», «probablem ent inspirés» et
«peut-être inspirés», vous serez finalem ent
obligé de dire ou bien qu’aucun rêve n ’est
(1) Comme nous ne doutons pas que de nombreux lecteurs de cette inspiré par des incidents réels, ou bien qu’il y
revue voudront s'assurer eux-m ém es d'un phénomène aussi sur­
prenant, nous ne saurions trop leur recommander de bien étudier a autant de rêves inspirés par le futur que de
d’abord la technique mise au point par Dunne qui, ne l’oublipns pas, rêves inspirés par le passé. Car l’évidence d ’un
a travaillé la question pendant un demi-siècle. Voir son ouvrage en
bibliographie. rapport entre rêve et réalité est exactement le

Du nouveau sur les rêves


même, que le rêve soit antérieur à l’incident ou Or, que serait une authentique prém onition,
inversement. C ette deuxième découverte de sinon un coup de téléphone dans le futur?
D unne, égalem ent confirmée p ar tous ceux qui R eprenons le cas de la jeune femme rêvant que
ont pris la peine de refaire son expérience, est le lustre écrasera son fils à quatre heures
certainem ent l’une des plus em barrassante des trente-cinq. Si je conviens de dire que son rêve
cinquante dernières années p our ceux qui était une coïncidence, je n ’explique rien, c ’est
s’obstinent à nier la réalité des pouvoirs para- entendu, mais je supprim e le problèm e: le bébé
norm aux de la pensée. Elle les m et devant a eu de la chance, ce qui arrive à tout le monde.
l’alternative d ’adm ettre, ou bien que le rêve est Si, au contraire, j ’adm ets que le futur a réelle­
une sorte de création ex nihilo de l’esprit du m ent été entrevu par la mère et ensuite évité
dorm eur, ce qui est évidem m ent absurde et parce que entrevu, j ’adm ets du même coup une
contradictoire avec tous les travaux classiques cause postérieure à son effet, contrairem ent au
sur les rêves, ou bien que le rêve prém onitoire principe des actions retardées qui veut que la
est un des phénom ènes les plus com m uns de la cause soit toujours antérieure à l’effet. Pis
vie quotidienne. Expliquez-vous l’identité de tel encore: étant donné que (phrase absurde résu­
rêve avec tel fait survenu après lui p ar la coïnci­ m ant tout le problèm e) si la jeune fem m e n ’avait
dence? A dm ettez alors aussi com m e pure pas fait ce rêve, il se serait immanquablement
coïncidence non significative l’identité de tel réalisé, j ’adm ets qu’un fait présent peut avoir
rêve avec tel souvenir, à l’exclusion de toute pour cause un fait non seulem ent situé dans le
relation de cause à effet. Reconnaissez-vous la futur, mais qui même ne se réalisera jam ais!
relation de cause à effet quand le fait identique Il semble parfaitem ent vain de vouloir esquiver
au rêve lui est antérieur? D ites-nous alors ces objections, comme aussi d ’en ten ter la réfu­
pourquoi vous excluez cette relation dans le cas tation. M ieux vaut adm ettre loyalem ent que,
inverse? parm i tous les phénom ènes auxquels notre
conscience peut avoir accès, il en existe au
DES COUPS DE TÉLÉPH O N E moins un, le rêve, dont les processus se
DANS LE FU TU R? déroulent de façon délibérém ent contradictoire.
Un tel aveu non seulem ent n ’a rien d ’hum iliant,
En fait, nous savons très bien pourquoi ceux qui mais il m ontre que le niveau psychique hum ain
récusent la prém onition onirique ne veulent pas peut encore m esurer et arpenter ce qui le
dém ordre de leur choix, même s’il les enferm e dépasse, car, loin de vouloir lim iter l’univers aux
dans un sophism e. C ’est, disent-ils, que l’hypo­ bornes de l’homme (prétention qui causa la
thèse même de la prém onition est absurde. Ce faillite du rationalism e du siècle dernier), il
qui n ’existe pas encore n ’existe pas et ne peut aboutit à reconnaître l’absence de toute borne
donc être perçu, au lieu que ce qui a existé et de toute limite, aussi bien dans les possibi­
existe encore sous form e de trace, de souvenir lités de la nature que dans nos ambitions. Si l’on
enregistré dans le dédale des réseaux neu ro ­ y réfléchit, l’étude du rêve ainsi envisagée
niques. D e plus, la physique nous apprend que devrait entraîner dans le dom aine de l’épisté-
le déterm inism e des phénom ènes s’exerce p ar le mologie (que vaut la raison hum aine?) la même
jeu des actions retardées. P our reprendre une révolution que les découvertes de Copernic
expression d ’Einstein, « on ne p eut téléphoner dans celui de l’astronom ie. Et, de même que
dans le passé», alors que to u t ce qui laisse des l’on a reconnu que la Terre n ’est pas au centre
traces équivaut à un coup de téléphone dans le du m onde, ce qui ne nous empêche ni de
futur: l’Egyptien qui grava la pierre de R osette m esurer ce m onde ni de le conquérir, de la
parla en quelque sorte à Cham pollion; mais même façon nous découvrons m aintenant que
Champollion ne pouvait lui répondre. les lois de l’univers ne sont pas celles de notre

Le mouvement des connaissances


esprit et que nous pouvons néanm oins les bien em barrassant pour les tenants de l’expli­
m ettre en formules. cation par la coïncidence. Page 314).
- Il entend un discours d ’une fabuleuse éru­
LE LIVRE INTROUVABLE DU CURIEUX dition, très supérieure à la sienne (page 319).
HERVEY DE SAINT-DENIS - Il se voit dans un miroir magique à toutes les
époques de sa vie, y com pris sous l’aspect d ’un
Que nous puissions déboucher sur de tels p ro ­ vieillard de vingt ans plus âgé que lui. A ce
blèmes et de telles conclusions en analysant mom ent, il s’éveille en sursaut (Hervey de Saint-
nos rêves nous avertit d ’ailleurs que leur Denis m ourut vingt-cinq ans plus tard.
contenu gagnerait à être examiné d ’un peu plus Page 324).
près, et que nous devrions nous attendre à y - Il visite les autres planètes. Sa description
trouver de façon directe, perçu p ar notre évoque irrésistiblement Lovecraft (page 325).
conscience, le mystère à l’état pur, je veux dire
l’univers transrationnel lui-même. Et c’est bien LE REVE ET LA PHYSIQUE M O D ERN E
en effet ce que suggérera à tout esprit du
xx' siècle, la lecture d ’un livre étrange, écrit il Dans tous ces rêves, le tem ps et l’espace
y a plus de cent ans, et m alheureusem ent introu­ subsistent, certes, mais sans présent, ni passé,
vable: les Rêves, de Hervey de Saint-Denis. ni futur, ni ici, ni ailleurs. Un esprit non humain
H erveyde Saint-D enis, au nom bien oublié, fut qui reconstruirait avec eux notre psychisme
un des m eilleurs sinologues du siècle dernier. aboutirait à une conscience délivrée de toute
Comme D unne, il eut un violon d ’Ingres, et le attache. Les idées de simultanéité, de localisation
même que lui: il passa sa longue vie (1823-1892) absolue, de distance absolue, d ’intervalle
à noter et à analyser ses rêves. Le résultat de absolu, de dissymétrie entre avenir et passé
cette patiente étude fut un livre de cinq cents n’apparaîtraient à aucun m om ent dans sa cons­
pages, publié en 1867, sans nom d ’auteur, car il truction, et Dieu sait ce q u ’y deviendrait l’idée
est dangereux de scruter l’insolite quand on est de causalité!
professeur au Collège de F rance. Hervey de Il est singulier que toutes ces caractéristiques
Saint-Denis était p o u rtan t bien de son siècle, soient celles que la physique moderne reconnaît
rationaliste à souhait, méfiant à l’égard de lui- à l’univers matériel relativiste et quantique. Il est
même, hostile à ram ener l’inconnu à des idées non moins singulier que nous ayons tan t de mal
familières. Mais, trop honnête p our passer à les com prendre à l’état de veille, alors que nous
l’incom préhensible sous silence, il se résolut à les vivons chaque nuit, aussitôt plongés dans le
en parler anonym em ent. Com m e il ne saurait sommeil.
être question d ’analyser cinq cents pages en Que conclure de cette surprenante consta­
quelques lignes, je me bornerai à em prunter à tation? Que l’univers réel est celui du rêve?
ce chercheur quelques rêves notés, semble-t-il, Ou que le rêve préfigure notre approche future
pour illustrer notre propos. de la réalité, l’homme se voyant en rêve tel
— Une nuit, il rêve d ’une ao te scientifique q u ’il qu’il sera dem ain?
venait d ’écrire et qui devait être lue le len­ Peut-être est-ce dans la partie o b sc u re .d e la
dem ain m atin devant trois de ses collègues du Terre — celle qui dort — que se prépare notre
Collège de France. Il entend en rêve toutes les avenir.
réflexions de ces trois savants et, fidèle à sa AIM É M IC H E L .
méthode, les nota aussitôt sur son cahier. Le
lendem ain, il a la stupeur d ’entendre les trois
savants réciter textuellem ent les fiches notées
par lui la nuit précédente (cas de prém onition

Du nouveau sur les rêves


VENU D ’A ILLE U R S...
Ce schéma a été présenté l’année
dernière à l’Académie des
Sciences de New York. C’est la
première image d ’un être extra­
terrestre. Cet organisme, d ’une
structure différente de toutes
celles connues sur la terre,
mesure le tiers d ’un centième de
millimètre.
La plus belle histoire de l'autre monde
N esto r A lb essa r d

E t quand des nuits sublimes allument à l ’Orient leurs constellations


diamantées et, dans le ciel sans bornes, déroulent leurs mystérieuses
clartés, saluons, mes frères, les bumanités-sœurs qui passent.
C A M IL L E F L A M M A R IO N .

Ceci pourrait être l’esquisse d’un PA R UN BEAU SO IR DE M AI, A M ONTAUBAN...


roman réaliste-fantastique. Tout y
est, même ce nom d’Orgueil qui
désigne une petite commune proche
Il était près de 8 heures du soir. En ce 14 mai 1864, M ontauban
de Montauban où s’abattit une — prim eurs, fruits, volailles, disent les dictionnaires — quittait la
météorite qui, après cent ans ou table et se préparait à passer l’une de ces nuits paisibles qui l’amè­
presque, nous livre son secret: des nerait, sans histoires, à la fête de la Pentecôte.
traces « d’éléments organisés », le Sur le balcon du «C ercle de l’A griculture », M. Bagel fum ait sa
témoignage d’une vie quelque part pipe en contem plant la ville qui s’engourdissait à ses pieds. Dans
dans le système solaire. Qu’au le parc de I’évêché, M gr Jean-M arie Doney se prom enait len­
milieu du xix" siècle anthropocen­ tem ent, tandis q u ’à quelques kilom ètres de là, au lieu-dit
triste s’abatte cette pierre céleste Beaudanger, à la limite des com m unes de Nohic et d ’Orgueil,
porteuse de la preuve que nous ne
sommes pas seuls dans le cosmos, la m arquise de Puylaroque, un peu frissonnante dans la fraîcheur
et qu’elle s’abatte sur Orgueil! des allées de son dom aine, se hâtait vers le salon.
Quelle jubilation des hasards, 1864: une année qui ne figurerait même pas dans les tableaux
comme eût dit Claudel! synchroniques des livres d ’histoire. On était à onze mois de la
Les analyses de cette météorite ont fin de cette G uerre de Sécession q u ’on ne com prenait pas très
été effectuées l’année dernière. Les bien et qui était d’ailleurs une affaire purem ent américaine.
résultats commencent à nous par­ Q uelques jours plus tôt, parce qu’il fallait bien donner des
venir. Ils sont, pour le moins,
troublants. nouvelles, les journaux avaient m entionné une offensive de
Du bon Monsieur Bagel qui voit Sherm an en direction d ’A tlanta. Pour le Sud anachronique, c ’était
tomber la chose du balcon du l’agonie.
« Cercle de l’Agriculture » un soir M ais en ce mois de mai 1864, à M ontauban, personne ne se
de mai 1864, aux recherches du souciait de ces événements. Les beaux esprits se passionnaient
jeune savant Nagy: quelle galerie p our un livre d ’un certain C harles-R obert Darwin, paru quelques
de portraits et quelle fresque des années plus tôt. Ce M. Darwin était un naturaliste anglais qui
problèmes de notre civilisation! Ce prétendait expliquer l’origine des espèces. Et il avait beau
roman est à écrire. N. Albessard
apporte, dans ces quelques pages,
un aliment nouveau à l’inspiration
poétique et romanesque de notre
temps.

Le m ouvement des connaissances


redoubler de précautions en affirm ant que son sem blait bien pressé, m aintenant qu’il était
ouvrage n ’était q u ’une étude prélim inaire, q u ’il prem ier ministre, de « m ettre l’Allemagne en
n’avait, en aucun cas, l’intention de m ettre en selle». M ais il faudrait encore attendre deux
discussion l’origine de l’hom m e et la Genèse, ans pour que la bataille de Sadowa fasse appa­
qu’il n’avançait que des faits dont il tirait la raître la force militaire prussienne.
leçon qui lui sem blait s’imposer, il n ’en Et sur son balcon du « Cercle de l’A griculture »
dem eurait pas m oins q u ’en le suivant, on en M. Bagel ne pensait qu’à la douceur de l’heure.
arrivait à conclure que l’hom m e descend du Soudain le ciel parut s’em braser. « On aurait
singe. On vous dem ande un peu! dit une flamme de Bengale assez intense pour
L’hom m e ayant le gorille p our grand-père... éclairer la ville et les environs», raconta plus
En plein xix' siècle ! Q uand le m onde se couvrait tard M . Bagel. A force de répéter son récit,
de chem ins de fer; quand M. de Lesseps perçait il en était venu à parler comme un rapport de
l’isthme de Suez, ce qui raccourcirait de q u a­ police. M gr D oney avait eu l’attention immé­
rante-quatre p our cent (on était informé), le diatem ent attirée par la chose. « C ’était comme
trajet Londres-B om bay ! un éclair, très vif, mais plus doux », expliqua-t-il.
Et il y avait des gens p our y croire. Ce Thom as Q uant à Mme de Puylaroque, elle se vit
Huxley, notam m ent, qui avait osé écrire: « entourée de feu ». Les marquis ont toujours
« La différence entre les singes les plus primitifs eu le goût des lettres. Mme de Puylaroque
et les plus développés est bien plus grande que n’échappait pas à la règle. On lui doit cette
celle qui existe entre les singes les plus déve­ description qu’elle fit à des amis: « L’habitation
loppés et les hom m es les plus primitifs. » sem blait au milieu d ’une fournaise, écrivit-elle.
Mais on avait bien ri en apprenant q u ’au cours C ’était comme une bom be qui éclate et jette
d ’un débat qui avait eu lieu au Muséum de çà et là des étincelles. Une barre de feu parfai­
l’Université d ’Oxford, l’évêque W ilberforce, tem ent droite, qui dura deux minutes, se form a
ém inent m athém aticien et naturaliste, avait à la suite de cette bom be grosse comme la
« rivé son clou » à cet Huxley en lui dem andant: tête, qui devint sombre en abandonnant des
« Si vous êtes convaincu que vous descendez du flocons nuageux qui se roulaient les uns avec
singe, cher M onsieur, je vous saurais gré de me les autres. Cela descendit insensiblem ent vers
dire si le singe est entré dans votre famille du l’horizon et, environ quatre m inutes après, on
côté de M onsieur votre grand-père ou de celui entendit un roulem ent qui ressem blait à celui
de M adam e votre grand-m ère.» d ’arm es à feu qui se répondent sans cesse et
qui dura deux à trois minutes. Plusieurs pierres
SO U DAIN, UNE G R A N D E LU EU R noirâtres sont tom bées, quelques-unes de la
S’A LLU M A DA N S LE CIEL grosseur d ’un œ uf, une assez grosse sur la limite
de la com m une et qui laissa sur la route sa
En ce soir du 14 mai 1864, M ontauban n’avait trace, form ant un gros nid d ’oiseau. La plus
vraim ent aucune raison de s’inquiéter. C ertes belle est tom bée sur la propriété que nous
c’était l’année où un certain K arl M arx débar­ habitons: elle pèse deux kilogrammes. »
quait à Londres et y fondait 1’ « A ssociation
Internationale des Travailleurs». Mais le M ani­ C ette « pierre » dont la m arquise tirait si grande
feste Com m uniste restait une rareté bibliogra­ fierté, c’était la m étéorite à laquelle la postérité
phique, bien q u ’il eût été publié en 1848. Et allait adjoindre le nom d ’Orgueil, parce que la
l’internationale de l’émigré allem and ne faisait plupart des fragm ents s’étaient répandus sur ce
guère sérieux. petit village du T arn-et-G aronne. Toute la
C ertes, il y avait aussi un certain Bismarck, Franbe qui avait le nez à la fenêtre ce soir-là
ancien am bassadeur de Prusse à Paris, qui avait pu observer le phénomène.

La plus belle histoire de l’autre monde


QU ’EST-CE QUE CE M ESSA G ER d ’Orgueil rem uaient le m onde des savants.
DE L’ESPA C E ? L’Académie des Sciences, plus nom breuse que
d 'habitude, se réunit pour entendre un prem ier
Alfred B rongniart, le petit-fils du constructeur rapport du minéralogiste Auguste D aubrée.
du Palais de la Bourse, à Paris, lui-même professeur au Muséum et à l’Ecole des Mines.
m em bre de l’A cadém ie des Sciences, avait été Dans les jours qui suivirent, les témoignages
le spectateu r le plus septentrional de l’évé­ s’accum ulèrent sur le bureau du président de
nem ent. Il se trouvait dans les environs de l’Acadérriie, le général M orin. C ’est princi­
Gisors, dans l’Eure, quand il aperçut un palem ent parm i les chimistes que le « messager
« météore lumineux très brillant et d ’un diam ètre de l’espace» provoquait une sainte agitation.
apparent assez considérable». Il nota que le Enfin, on allait pouvoir vérifier les analyses du
météore n ’était élevé que d ’environ 10 à célèbre Berzélius qui, 30 ans plus tôt, avait noté
15 degrés au-dessus de l’horizon, q u ’il se la présence de 17% d ’eau dans une météorite
dirigeait obliquem ent en form ant un angle d ’en­ tom bée à Alais. La constatation —qui impliquait
viron 20 à 25 degrés avec l’horizon, derrière que la vie pouvait ne pas être une exclusivité
lequel il disparut bientôt. terrestre — était trop im portante pour qu’on
C ette dernière observation, q u ’il s’em pressa de négligeât de la vérifier, plutôt trois fois q u ’une.
com m uniquer à ses collègues de l’institut, T our à to u r Cloëz, qui avait donné la cyanamide
perm it aux savants de calculer que la m étéorite à l’agriculture, Pisani et le grand B erthelot lui-
se trouvait à une h au teu r d ’environ 30 kilo­ même, tentèrent d ’arracher leur secret aux
mètres lorsqu’elle éclata. C ar le bruit de l’ex­ « pierres » d ’Orgueil. Les prem iers parlèrent
plosion n ’avait pas seulem ent je té dehors tous de « forte proportion de matière organique »,
les habitants de la banlieue de M ontauban, qui B erthelot, plus prudent, ne m entionna qu’une
se dem andaient si ce n’était pas la fin du m onde; « m atière charbonneuse ».
il avait aussi alerté to u t ce qui, en F rance, Et la m étéorite d ’Orgueil, qui après cinq années
s’intéressait à ces phénom ènes célestes que sont de recherches sem blait ne pouvoir en dire plus
les météorites. long sur son histoire aventureuse, devint un
Bien entendu, depuis le 26 avril 1803 (date d ’une objet de collection. La pierre de la marquise
com m unication du jeune physicien Biot à de Puylaroque fut déposée dans une vitrine du
l’Académie des Sciences), on n’en était plus à musée de M ontauban; les autres fragments,
croire que les «bolides» étaient dus à l’effet éparpillés aux quatre coins du m onde ne firent
des éclairs sur la poussière flottant dans l’atm o­ plus parler d ’eux qu’à l’occasion de ventes ou
sphère, ou à des éruptions volcaniques des de legs (en 1900, le milliardaire américain
tem ps géologiques, comme l’avait prétendu Pierpont-M organ fit don au musée de New York
le siècle précédent. On savait q u ’il s’agissait d ’un « éclat » de la m étéorite d ’Orgueil qu’il avait
de débris cosm iques que le B ureau des Longi­ acquis à prix d ’or).
tudes, bien q u ’il fut incapable d ’en expliquer
l’origine, avait définis de la manière suivante: PRESQUE CENT ANS APRÈS :
« On désigne sous le nom de m étéorites les L’ÉTR A N G ER PA RM I NOUS
masses de m atières solides, quel que soit leur
poids, arrivant de l’espace sur la terre, mais Les choses en seraient restées là si, récem m ent,
cependant trop petites p our q u ’on puisse les un savant d ’origine hongroise, Bartholomew
assimiler à d ’autres planètes. Le mot m étéorite Nagy, professeur de chimie analytique à l’Uni-
est également em ployé p our désigner la même versité Fordham , à New York, n’avait eu la
matière lorsqu’elle est encore dans l’espace... » curieuse idée de m ettre à l’épreuve le m er­
Dès le 16 mai, on vit com bien les événements veilleux équipem ent de laboratoire dont il

Le m ouvement des connaissances


disposait, pour «trier» les fractions organiques avait voyagé des dizaines, voire des centaines
de la m étéorite d ’Orgueil. Il avait intéressé à de millions d ’années, à travers « l’effrayant
son projet son collègue Douglas J. Hennessy. silence de l’espace ».
Et, ensem ble, ils s’en allèrent dem ander le La paraffine est quasi un témoignage de vie.
concours du grand spécialiste de l’analyse infini­ Elle est présente dans le règne végétal et dans
tésimale des hydrocarbures, W aren G. le règne animal. Elle se trouve dans les tissus
M einschein. des êtres évolués. Sous certaines formes elle
Depuis une dizaine d ’années, M einschein était se manifeste dans des processus vitaux. Et
penché sur le problèm e de la genèse du pétrole, c’était précisém ent l’une de ces formes que
et il traquait les atom es de carbone dans des le spectrom ètre de masse avait identifiée.
centaines de corps ou dans des sédiments p ro ­ Il restait cependant un doute. La présence de
venant de la terre entière. L’idée de Nagy le «m atières organiques», dont avaient naguère
séduisit. Les mots « matière charbonneuse » du parlé Cloêz et Pisani, ne signifie nullem ent
rapport de B erthelot furent un sésame. Il fallut matières secrétées par un organisme. Depuis
à ces trois chercheurs beaucoup de patience longtemps les spécialistes, qui savent à quel
pour m ener à bien leur projet. D ’imagination point des molécules de plus en plus complexes
aussi. peuvent être synthétisées, ont renoncé à établir
Le M uséum am éricain d ’Histoire naturelle leur une frontière bien nette entre chimie minérale
avait cédé 10 gram m es de m étéorite. Le poids et chimie organique.
d ’une pincée de sel! Sur ce fragm ent m inuscule, Et comme le fit rem arquer Brian M ason, le
Nagy, Hennessy e t M einschein allaient pendant conservateur de minéralogie du Muséum am é­
des mois, se livrer à des expériences prodigieuses. ricain d ’Histoire naturelle, celui-là même qui
Ils com m encèrent p ar peser au spectrom ètre avait cédé à Nagy le fragm ent de météorite,
de masse, les différents com posants de la météo­ il ne fallait pas écarter l’hypothèse d ’une for­
rite. Et le prem ier résultat de cette analyse fut mation non biochim ique des paraffines décelées
de confirm er, d ’une m anière irréfutable ce par le spectrom ètre de masse.
qu’avait dit Berzélius un siècle plus tôt: les
m étéorites pouvaient contenir une forte p ro ­ LES PR EM IÈR ES TRA CES
portion d ’eau. Elle était même si abondante D ’UNE VIE EX TR A -TER R ESTR E
dans le fragm ent d ’Orgueil, q u ’elle « m asquait »
les autres constituants. Pour élim iner cette eau Mais Nagy, savant au gabarit de rugbyman,
abusive, H ennessy inventa une subtile tech ­ n’était pas hom m e à se laisser abattre par le
nique de distillation qui perm ettait d ’isoler la doute. Il irait jusqu’au bout de ses recherches.
fraction organique, sans la détériorer. Ainsi Et puisque l’analyse atom ique avait laissé sup­
déshydraté, le précieux fragm ent de météorite poser q u ’une vie extra-terrestre pouvait s’être
fut à nouveau soumis aux flux d ’électrons du enfin révélée, il voulut « voir».
spectrom ètre de masse.- Brisant la matière en Avec l’aide cette fois du D octeur Georges
une série de particules électrisées, que l’ana­ Claus, du M édical C enter de l’Université de
lyseur sépara d ’après leur masse moléculaire, New York, il fit ce que Pasteur avait fait quand
l’appareil révéla que des hydrocarbures paraf- il soupçonnait un micro-organisme d ’être la
finiques, à haute ten eu r de carbone et d ’hydro­ cau sed ’une maladie: il regarda au « microscope».
gène, figuraient parm i les composés organiques C ’était la prem ière fois, depuis 1864, qu’un
de la «pierre du ciel». La découverte était fragm ent de la m étéorite d ’Orgueil était scruté.
bouleversante. C ’est un peu comm e si Nagy, Les résultats furent extraordinaires.
Hennessy et M einschein avaient soudain Sous l’œil électronique de leur m icroscope,
détecté du beurre dans la pierre calcinée qui Nagy et Claus virent ce qu’ils allaient baptiser

La plus belle histoire de l’autre monde


laconiquem ent des «élém ents organisés». Il H arold G. Urey — prix N obel 1934 pour sa
s’agissait de cellules très facilem ent reconnais­ découverte du deutérium (hydrogène lourd) —
sables à leur masse centrale som bre, à leur p ro ­ auquel on dem andait son avis, a répondu:
toplasm e plus clair cerné d ’un trait fin sem blable « J ’attends des argum ents supplém entaires pour
à une m em brane. Le m essager du ciel était très me prononcer, car il faut reconnaître m odes­
com plaisant. Il allait même ju sq u ’à m ontrer des tem ent que personne ne sait vraim ent ce que
groupes de cellules en cours de division, ainsi sont les météorites, ni d ’où elles viennent...»
que le font les cellules terrestres lorsqu’elles N E ST O R A L B E S S A R D .
veulent se reproduirent. Il proposait aussi le
dessin d ’un organism e bizarre, ne m esurant
que le tiers d ’un centièm e de millimètre et ne
ressem blant à aucune form e de vie connue sur
la terre. Il s’agit d ’une sorte d ’hexagone, d ’une
architecture très com pliquée, pourvu de trois
«trom pes» d ’où fusent des pinceaux qui
baignent dans une m atière enferm ée à l’intérieur
d ’un anneau de granulations. Au total, cinq
variétés de cellules furent identifiées p ar milli­
gramme: il y en avait 1.700. La com m unication
que les jeunes savants am éricains firent le
16 mars 1961 à l’Académie des Sciences de
New York était l’une des plus sensationnelles
du siècle. Elle relançait le débat, ouvert depuis
plus de trois cents ans, sur les origines de la
vie et la pluralité des m ondes habités.
Un astronom e britannique dit un jour, par bou­
tade: « N ous finirons bien p ar trouver quelque
part dans l’univers sur une quelconque planète,
à des millions d ’années-lum ière, une équipe de
football capable de battre la nôtre.» Il y a
longtemps que W embley a cessé d ’être le haut
lieu du football m ondial. M ais des hom m es très
sérieux en viennent aujo u rd ’hui à se dem ander
si ce qui n’était hier q u ’une plaisanterie ne
pourrait pas devenir la vérité de dem ain. Ce
n ’est cependant pas sans réticence que le m onde
scientifique a accepté la découverte de Nagy.
Ce n’est pas non plus sarfs appréhension que
le professeur am éricano-hongrois a rédigé son
rapport. Et, s’il s’est contenté de baptiser du
nom imprécis d ’ «élém ents organisés» les
cellules q u ’il a découvertes, c ’est, n’en doutons
point, par prudence. Certes, on n’a pas contesté
les affirmations de Nagy. L’équipem ent dont
il disposait et le sérieux qui présida aux travaux
de laboratoire ne l’autorisaient pas. Mais

Le mouvement des connaissances


( P h o to Col os)
Des révélations sur l'Océanie
M arcelle C répy

E t puis ces fétiches, ces totems, il fa lla it q u ’ils arrivent à nous


maintenant: cest q u ’il y a toujours concomitance de l ’histoire et
des arts inconnus, oubliés ou négligés. piERRE lqeb

En présentant ici, à la fois les sculp­ LES ANCIENS H O M M ES DES NOUVELLES-HÊBRIDES


tures des Nouvelles-Hébrides, que
l’on ne reverra plus jamais en A Paris, au début de l’année, eut lieu à la galerie Jeanne Bûcher,
France, et l’étude du docteur
Villaret sur la naissance d’un mythe une exposition que l’on ne reverra jam ais plus et qui a frappé de
nouveau dans l’He de Tanna, appar­ stu p eu r les visiteurs. Organisée par M. Jaeger, cette exposition
tenant au même archipel, il nous présentait des sculptures m onum entales d ’Océanie: Nouvelles-
semble apporter plusieurs sujets de H ébrides et N ouvelle-G uinée.
réflexion importants et quelques Ce sont deux ethnologues, M arcel Evrard et Pierre Langlois, qui
informations inédites sur l’histoire ont réussi à ram ener p our la prem ière fois ces fabuleux vestiges.
des civilisations dites primitives en «Vestiges, hélas! de plus en plus rares, écrit M arcel Évrard,
voie de disparition. Dans notre pré­ puisque l’action dévastatrice des missionnaires s’est ajoutée à celle
cédent numéro, Francis Maziire
attirait l’attention sur ce que repré­ du clim at. »
sente cet engloutissement de la Les poteaux de case, abandonnés en pleine brousse à l’em pla­
vieille pensée magique de l’huma­ cem ent des anciens villages détruits à l’arrivée des Blancs, rem ­
nité. On verra dans l’histoire de plissent le même office que des colonnes et chapiteaux. Ils
Tanna comment elle resurgit dans soutenaient de vastes édifices, « maisons des hom m es » ou « maisons
des mouvements de libération, de des esprits», réservées aux initiés. Ils m esurent plus de quinze
révolte contre le Blanc colonialiste mètres de haut et d atent de cent à cent cinquante ans, rem ontant
et missionnaire. Des clés tournent au tem ps où les peuplades étaient encore pleinem ent reliées à leurs
dans de très anciennes serrures,
pour ouvrir des pbrtes sur un monde traditions. Toutefois, les spectateurs de l’adm irable film de
autre. Gaisseau, « le Ciel et la Boue », ont pu voir qu’en certaines régions
encore vierges de la N ouvelle-G uinée, les «m aisons des esprits»
dem eurent intactes et que cet art magique se perpétue. M ais il n’y
en a plus pour longtemps...
Aux N ouvelles-H ébrides, Evrard et Langlois ont eu le privilège
d’arriver dans un village de m ontagne au m om ent où les derniers

Partie supérieure d'un « Tambour


A mbrym (Nouvelles-Hébrides). L es c iv ilis a tio n s d isp a ru es
h abitants se p réparaient à une ultime prise de
grade d ’un c h e f c a n aq u e avant de se rallier à la
civilisation chrétienne et de rejoindre les indi­
gènes évangélisés des côtes. « P our s’assurer le
voisinage et la présence visible de l’ancêtre, le
C a n a q u e sculpte des effigies qui lui servent de
support, creuse des ta m bours qui transm ettront
la voix de l’ancêtre. De la vie à la mort, des rites
d ’initiation aux rites funéraires en passant par
ceux des sociétés secrètes, l’existence du groupe
repose sur ce point central de la religion.» Ici,
le ta m b o u r, creusé dans un tron c d ’arbre à pain
et m e su ra n t parfois trois m ètres de haut, p orte à
son som m et l’effigie de l’ancêtre: c ’est lui et
c ’est sa voix. D ’autres effigies, dites «gardiens
du grade», sont sculptées dans une souche de
fougère a rb o resc en te à l’occasion d ’une céré­
m onie initiatique.
L’ensem ble exposé est m a in te n an t parti po u r
l’Allem agne. Il sera ensuite présenté à New
York, puis dispersé chez les ach eteu rs. A u cun
musée français ne s’est p orté acquéreur.
Le catalogue publié p a r les Éditions Je an n e
Bûcher, et qui co m p re n d des études de M arcel
Evrard, Christian Zervos, Pierre Loeb et Tristan
T zara, constitue sans d o u te à l’h eure actuelle,
en France, le seul ouvrage consacré à cet art ( 1).
M. Ja ege r l’a préfacé dans ces term es:
Quelle vérité — que notre raison souveraine
avait négligée — sourd de ces regards d é m e ­
surés? Parvenus à l’extrême du scepticisme, nos
c o n te m p o ra in s se sont rapprochés des sources;
les artistes, d ’abord, sensibles à cet art collectif
où l’individualité pren d sa signification la plus
haute. A b an d o n n é s dans un m onde aux
structures vacillantes, ils on t éprouvé la nostalgie
d ’une mythologie qui les p orte. C h a cu n de nous
a u jo u rd ’hui, d evant ces figures m onum entales,
m et en question ses p ro p re s certitudes. L ’adm i­
ration se teinte de rem ords, de d o u te et
d espoir. » M a rc e lle c re p y .

( I ) D e s N o u v e l le s - H é b r id e s , bien e n t e n d u . L’art m ag i q u e de
N o u v e l le - G u i n é e est re l a ti v e m e n t m ieu x c o n n u . Seul le M u s é e e t h n o ­
g r a p h i q u e de Bâle c o n ti e n t de s œ u v r e s c o m p a r a b l e s à celles r a p ­
p o r té e s d e s H é b r id e s p a r Ev r a rd et Langlois. Un p r o c h a i n t o m e d e la
c ol le c tio n « l ’Un iv e rs d e s F o r m e s » , dirigée p a r M a lr a u x , sera
c o n s a c r é à l’O c é a n ie .
( P h o t o Col os)
Faîte de case. Fougère arborescente ( N o u v e ii e s -H é b ri d e s) .

46 Des révélatio n s sur l’O céan ie


(P h o i o Col os)
Faîte de case. Fougère arborescente ( N o u v e ii e s -H é b ri d e s) .
( P h o to s G a le rie J e a n n e B û c h e r)

Faîte de case. Fougère arborescente. Faîte de case. Fougère arborescente.


Malicolo A mOS (B ig N a m b a s) (N o u v e lle s -H é b rid e s). Malicolo A mos (Big N a m b a s ) ( N o uv e lle s -H é br id e s) .
Poteaux de case. Nouvelle-Guinée. (P hoto Colos)
(Hhoto Colos)
Poteau de case. Nouvelle-Guinée.
( P h o t o L ol os )
Poteau de case. Nouvelle-Guinée. Kanigara. Moyen Sépik.
_ , .. . (P h o to G a le rie J e a n n e B û c h e r)
Poteau de case. Kanigara. Moyen Sepik.
I Pholo V il la re l )
Un nouveau dieu dans les Nouvelles-Hébrides
Dr Bernard V illaret

Tanna, île m'ere du monde, a été élue entre toutes pour devenir le
paradis terrestre et ceci dans un avenir proche. Les étrangers seront
chassés, il n ’y aura plus de malades et tout le monde redeviendra
jeUne pour l etemtte. (D éclaration par radio fantôm e du nouveau prophète).

Le docteur Bernard Villaret vient L’H ISTO IR E FA N TASTIQUE D U M YTHE JO H N FRUM


de séjourner longuement dans l’île
de Tanna, appartenant à l’archipel Le 3 juin 1941, le résident anglais à Tanna, Nicol, se dem ande
des Nouvelles-Hébrides. Il y a spé­ s’il jo u it encore de son bon sens. Tanna est une île tropicale du
cialement étudié la naissance et le Pacifique, perdue au sud des N ouvelles-Hébrides. Il y vit depuis
développement d’un nouveau mythe,
à la fois magique et révolutionnaire: longtem ps, et croit bien connaître les indigènes; cependant, des
celui du dieu John Frum. inform ateurs lui signalent des faits ahurissants. Un être surna­
Déjà, en Nouvelle-Guinée, était turel apparaît la nuit dans la brousse. D ’une voix d ’inspiré, il se
apparu le Mythe du Cargo: de m et à lancer des prophéties de plus en plus fantastiques. L’île,
grands avions divins qui appor­ ju sq u ’ici m ontagneuse, va devenir instantaném ent plate et doubler
teraient aux primitifs l’ftge d’or. de volume. Il n ’y aura plus de m alades et les vieillards rede­
On retrouve ce thème dans l’histoire viendront jeunes à jam ais. Personne n’aura besoin de travailler.
actuelle et fabuleuse de l’invisible Une m onnaie à l’effigie d ’un cocotier rem placera l’argent des
John Frum, dont le nom est dérivé
de Broom: balai, le balai qui chas­ Blancs. Q uant à ceux-ci, ils seront chassés de l’île et les
sera les Blancs, mais apportera Men-Tanna (1) vivront éternellem ent entre eux dans un nouveau
aussi les richesses du monde Paradis terrestre. Pour term iner, le fantôm e révèle son nom: John
moderne. Frum ...
Sur ce voyage et cette passionnante Ce qui inquiète surtout Nicol, c’est que la plupart des insulaires,
enquête, le docteur Villaret a écrit en grande partie convertis à la foi presbytérienne depuis trois
un ouvrage encore manuscrit dont quarts de siècle, désertent leurs églises pour suivre les prophètes
nous souhaitons la publication pro­ du nouveau dieu et boire le kava, la boisson stupéfiante interdite
chaine. Sans vouloir le déflorer,
nous présentons ici, d’accord avec p ar les missionnaires. Le soir même, profitant d ’un copra-boat de
l’auteur, quelques-uns des aspects passage, il fait tenir aux autorités condom iniales de Port-Vila,
essentiels de cette fabuleuse aven­ capitale des N ouvelles-Hébrides, un rapport où paraît pour la
ture d’aujourd’hui. Elle s’inscrit prem ière fois le nom de John Frum.
dans le mouvement général qui
fait surgir, parmi les peuples dits (1) Ainsi désigne-t-on en bichelam ar les indigènes de T anna.
primitifs, de nouvelles religions à
tendance libératrice, dont le socio­
logue Lanternari estime en ce
moment le nombre à 300.
C’est elle qui nourrit en secret le nouveau dieu.
Elle se nomme Mersi. Les civilisations disparues
Ce rapport sera suivi d ’une série d ’autres, qui croit réellem ent apercevoir... Mais, toujours par
font croire aux gouverneurs anglais et français sa radio irréelle, John Frum annonce à son
éberlués, que T anna est devenue une île de fous. peuple q u ’il s’excuse de ne pouvoir venir: il est
Chacune des vaticinations de John Frum —incar­ retardé par une croisière dans la mer Rouge...
nation irréelle et blafarde que chacun décrit sur l’A rche de Noé!
différem m ent - secoue T anna d ’une fièvre vio­ En attendant, il ordonne de planter un peu
lente. Les indigènes évitent de traverser les partout dans l’île des croix rouges symboliques.
vallées, puisque les m ontagnes vont les com bler. C hacune d ’elles doit m arquer l’em placem ent
On abandonne les villages p our cam per dans la d ’une future école destinée à donner aux indi­
brousse. Les vaches sont toutes m assacrées. Un gènes le savoir des Blancs dont ils sont frustrés.
jour, les com m erçants voient survenir dans leurs Une armée de John Frum , dirigée par les pro­
boutiques des M en-T anna qui viennent se phètes Nam bas et N akom aha, va même se
débarrasser de leurs pièces d ’or, trésor de m ontrer dans Tanna; armée elle aussi quasi
famille amassé depuis des générations, comme si m ythique, puisque les fusils des soldats sont en
elles leur brûlaient les doigts... bois! Avides de mystérieux, les hom m es et les
femmes de toute l’île, chaque vendredi soir,
DES A É R O D R O M E S FANTÔM ES viennent se fondre dans l’âme collective tribale,
au cours des danses sacrées de Sulphur Bay,
Le résident continue à adresser aux autorités devenue la M ecque de Tanna...
des relations de plus en plus alarm antes. Au C ette attente passionnée de John Frum et de
bruit de ses pas anxieux, m artelant le plancher son Paradis sur terre, va se poursuivre sans
de son bureau, fait écho, dans les lointains de faiblir, et cela pendant vingt ans, jusqu’à nos
la forêt, une résonance rythmée: celle de cen­ jours. Après tout, le mythe du dieu canaque,
taines d ’hom m es qui, dans le secret absolu, annonciateur de l’âge d ’or de Tanna, ne
taillent en pleine brousse, au coupe-coupe un rejoint-il pas dans l’absolu ceux — si proches de
aérodrom e. C et aérodrom e doit perm ettre aux n o u s—d ’un dieu-barrage ou d ’un dieu-astronef?
avions-cargos de John Frum de débarquer
maisons préfabriquées, réfrigérateurs et postes H ISTOIRE DES NOUVELLES-HÉBRID ES
de radio, sans oublier une centaine de femmes
blanches prom ises aux chefs... C ar le dieu a Les N ouvelles-Hébrides, peu connues en
affirmé être le propre frère de Rusfelt, roi Europe, ont été découvertes très tôt, en 1606
d ’A m érique, qui va m ettre toutes ses richesses à (c’est-à-dire 161 ans avant Tahiti), par Fer-
la disposition du peuple élu. n a n d ez d eQ u eiro s.il toucha Santo, qu’il baptisa
Suivent des périodes de calm e trom peur. « T ierra Australis del Espiritu Santo », car il
Soudain, sur un ordre de John Frum , m ainte­ croyait bien avoir atteint le grand continent
nant transm is par une radio mythique, éclatent austral dont les géographes du x v r siècle
les m anifestations les plus imprévisibles. Un avaient doté le Pacifique afin d ’équilibrer la
jour, des M en-T anna en com m ando envahissent masse des autres terres émergées... Après quoi,
la boutique d ’un trader, escaladent les pendant un siècle et demi, un grand oubli plane
com ptoirs... et, sans rien voler, se m ettent à sur ces contrées ju squ’à ce que M. de Bougain-
lacérer les étiquettes de certaines couleurs! ville — célèbre par ses poétiques émerveil­
Pendant des années, le messie tan t désiré diffère lem ents tahitiens — découvre d ’autres îles du
toujours sa venue, mais la foi collective persiste, groupe nord: P entecôte, M alicolo et Aoba.
entière. Après les avions-cargos, c ’est une flotte Mais le groupe sud n’a toujours pas vu le visage
de sous-m arins géants q u ’une foule hallucinée d ’un Blanc, et il faut attendre le 14 août 1774
guette d urant des mois du haut des collines et pour que le capitaine Cook aborde à Tanna.

Un nouveau dieu dans les Nouvelles-Hébrides


Des habitants, des coutum es et des paysages de N ouvelle-Calédonie, les Français sont les plus
cette terre, il nous a laissé des descriptions nom breux et possèdent le plus de terre, mais les
exactes. Anglais d ’A ustralie et des Fidji veulent aussi
Jam es Cook, un des prem iers à essayer de faire valoir leurs droits.
com prendre les m entalités indigènes, com m et Après de m ultiples essais de partage ou
cependant à Tanna un impair. D ébarqué à Port- d ’échanges entre Londres et Paris, la question
Résolution, il veut faire l’ascension du fameux des Nouvelles-H ébrides se révélant réellem ent
volcan, le Yahwé. M ais il se heurte à un tabou insoluble, les nations finissent par en arriver à
rigoureux. Le Yahwé est sacré: il abrite un un régime unique au m onde, à cette véritable
démon qui n ’aime pas les étrangers. Lorsque le m onstruosité juridique et politique que l’on
découvreur d’îles renonce enfin à ap procher le appelle le Condominium, et qui date du
volcan interdit, les indigènes se conduisent avec 20 octobre 1906. Q uelque peu rem aniée par le
lui de façon courtoise et lui offrent quantité protocole de 1914, cette organisation bicéphale
de vivres frais. Voici ce q u ’il écrit avec se porte fort bien depuis plus de cinquante ans,
beaucoup de justesse: ce qui prouve que, dans cette partie du m onde,
«Je ne vois pas com m ent on pourrait blâm er seuls le provisoire et l’irréel sont durables...
cette conduite, surtout quand on considère sous Le C ondom inium est une institution dont la
quel jo u r nous devons leur apparaître. Ils ne lenteur, l’immobilisme intégral peuvent être
pouvaient pas deviner quelles étaient nos dispo­ cités en exemple. Si ce système ne favorise guère
sitions réelles: nous entrons dans leurs havres l’essor industriel et le progrès social, il donne
sans qu’ils osent s’y opposer; nous cherchons à à to u t l’archipel un fum et de colonialisme
débarquer dans leur pays, en arm es... Quelle désuet.
opinion peuvent-ils se faire de nous? »
Après C ook, les H ébrides vont connaître La UNE ÉTRA N G E RU M EU R
Pérouse qui sera m assacré avec son équipage, à
Vanikoro, à quelques centaines de milles au De toutes ces îles, l’une d ’elles, environnée de
nord de Santo. D urant des années, d ’Entre- mystère, m ’avait depuis vingt ans intrigué et
casteaux, Dillon, puis D um ont d ’Urville croisent attiré, c’était Tanna. Après la guerre, en 1949,
dans ces parages à la recherche des rescapés j ’avais assisté à une conférence donnée à la
possibles. Enfin l’ère des découvreurs fait place Société des Océanistes du Musée de l’Hom m e
à celle des missionnaires. La London Missionary par le R.P. O ’Reilly (1) qui revenait de Méla-
Society envoie à T anna John Williams qui est nésie. C ’était la prem ière fois «que j ’entendais
assassiné. Mais les établissem ents presbytériens p arler de John Frum — dont on ne savait pas
essaiment dans plusieurs îles, tandis que les encore très bien orthographier le nom — ainsi
catholiques s’installent à Vaté, Santo et P en te­ que de sa religion mythique en rapport lointain
côte, et que, derniers venus, les adventistes avec le «C ulte du Cargo» des îles Salomon,
s’em ploient à rattrap er le tem ps perdu. déjà beaucoup plus ancien. Q uelques années
La pénétration blanche ne dépasse pas les côtes; plus tard paraissait le travail de l’ethnologue
à quelques kilomètres à l’intérieur, on entend Jean G uiart (2) qui,, s’il traite principa­
résonner le tam -tam des festins rituels, généra­ lem ent de sociologie, n’ignore rien des inci­
lem ent à base de cochons à dents recourbées, dences du m ouvem ent John Frum sur la vie
mais parfois aussi de «cochons longs» c’est-à- sociale de l’île, du moins ju sq u ’au début de
dire d ’ennem is capturés.
(1) R. P. O ’Reilly. Le m ouvem ent Jonfrum à T anna. (Le M onde non
Le m anque de sécurité va obliger un jo u r ou chrétien. N°10.1949).
l’autre les puissances européennes à protéger (2) Jean G u iart. Un siècle et dem i de co n tacts culturels à T anna.
leurs nationaux. Du fait de la proxim ité de la Société des O céanistes. Paris* 1956.

Les civilisations disparues


1953, époque où il fit ses observations. Q uant s’est agi que d ’une apparition blafarde, incer­
à l’autre ouvrage classique d ’ethnologie de taine, vêtue d ’une veste à boutons brillants, se
T anna, écrit p ar C.B. H um phreys en 1926 (1), m atérialisant dans une clairière perdue ou à la
s’il apporte beaucoup de précisions intéres­ fourche d ’un arbre sacré. C ette mystérieuse
santes, il ne parle évidem m ent pas du « M ou­ incarnation dispose de messagers qui annoncent
vem ent», encore inexistant à cette époque. dans les villages l’endroit où elle se fera
Les prem iers renseignem ents parvenus sur John entendre, les Blancs et les femmes étant rigou­
Frum sem blent tenir le milieu entre un conte reusem ent exclus.
des M ille et Une Nuits et un poèm e surréaliste. Et soudain la personnalité de John Frum
Vers 1941, en effet, la douzaine d ’Européens s’affirme, puis s’enfle dém esurém ent. Le dieu
habitant l’île — com m erçants et adm inis­ - car c’est m aintenant un dieu - se met à
trateurs — constatent que le com portem ent des faire des déclarations de plus en plus surpre­
naturels devient bizarre. Ils disparaissent dans nantes, qui, im m édiatem ent propagées, secouent
la brousse, p ar villages entiers, p our des l’île d ’une véritable fièvre: «T anna, M ère du
réunions nocturnes mystérieuses, tandis que les M onde, a été élue entre toutes par John Frum
fêtes et les danses traditionnelles se m ultiplient. pour devenir le Paradis T errestre, et ceci dans
Les M en-T anna assistent de moins en moins aux un avenir proche. T out va changer: les étrangers
services presbytériens du dim anche, tandis que seront chassés, et les M en-Tanna resteront chez
la pratique du kava quotidien, défendu p ar cette eux, réalisant une union parfaite des différentes
religion, s’étend chaque jour. tribus. L’argent des Blancs n’aura plus cours et
Enfin se m et à filtrer une étrange rum eur dont sera rem placé par une m onnaie spéciale à
les C anaques ne parlent entre eux q u ’à mots l’effigie du cocotier nourricier. Il n’y aura
couverts. C ette histoire m et quelque tem ps à plus de malades. Tout le m onde va redevenir
parvenir ju sq u ’aux Européens qui haussent les jeune, éternellem ent. Il ne sera plus néces­
épaules. Il s’agirait d ’un « One falls sometking », saire de travailler à récolter le coprah, élever
un être surnaturel qui apparaîtrait la nuit aux des porcs et cultiver les jardins. Chacun aura
indigènes. D ’abord m uet, se conten tan t de se to u t ce q u ’il désire: John Frum fournira la
m anifester, il aurait récem m ent révélé son nom: nourriture et l’argent à profusion...
John Frum, sans préciser s’il était dieu ou p ro ­ Q uant à l’île, jusqu’ici m ontagneuse et volca­
phète, réel ou irréel... Les quelques élus qui ont nique, elle deviendra instantaném ent plate.
eu la chance de l’entrevoir, ne sont pas d ’accord Comme les m ontagnes vont s’écrouler, il faut
sur son aspect. Q uoiqu’il soit assez clair de peau éviter de se prom ener dans les vallées... De
pour être considéré p ar certains com m e un plus, la superficie de T anna va s’étendre au
Blanc ou un métis, il est incontestable que c ’est point de rejoindre les îles lointaines d ’Erro-
un M en-T anna, mais il est généralem ent vêtu de mango et d ’A neytum . M ais en contre-partie de
kaki com m e un Européen. Un peu plus tard, ces bienfaits, tous ceux qui restent indifférents
devant deux hom m es dignes de foi, John Frum à John Frum seront considérés comme ses
se décide à d o n n er quelques directives. ennem is et durem ent châtiés...
Ces prophéties, rapportées aux Européens par
LES PR O PH ÉTIES DU NOUVEAU D IEU leurs inform ateurs indigènes, les plongent
d ’abord dans la stupéfaction, puis la crainte.
Le nom de John Frum est m entionné p our la A dm inistrateurs et traders ne sont pas for­
prem ière fois officiellem ent dans le rapport de cém ent ethnologues...
Nicol, en date du 3 juin 1941. Jusqu’ici, il ne En réalité, la plupart de ces prédictions
(I) C.B. H um phreys. The S outhern New H ebridies, an ethnological p ourraient être com préhensibles à un spécia­
record. C am bridge, 1926. liste. Par suite de la tendance qu’ont très

Un nouveau dieu dans les Nouvelles-Hébrides


so u v en t les peu p les prim itifs à o rg an iser leu r
univers selon un arch éty p e idéal, T a n n a a
to u jo u rs été considérée p a r ses h a b ita n ts com m e
le n om bril du m o n d e. Le ca p ita in e C ook, qui
avait rem a rq u é p a r ailleurs les su rp re n a n te s
co n naissan ces g éo graphiques des au tre s insu­
laires des M ers du Sud, s’éto n n ait q ue ceux de
T a n n a p aru sse n t ig n o rer l’existence des te rre s
les plus voisines. En fait, ces gens av a ie n t décidé
une fois p o u r to u te s que le u r île était seule au
m onde, et l’arrivée du p rem ier ex p lo ra teu r,
d éran g eait leu r c o n c e p t tra d itio n n e l...
Le Ja rd in d ’E d en , dit la trad itio n locale, se
tro u v ait au trefo is d ans la plaine du lac Siwi,
m a in te n a n t d ésertiq u e ca r brûlée p a r les
cen d res du volcan voisin Y ahw é. Ce Y ahw é,
affirm ent les vieux, est d ’ailleurs un volcan
« p ro m e n e u r» . Il a u ra it pris naissance d ans une
île très p ro ch e , A neiw a, puis au ra it to u c h é te rre
à T a n n a sur le p ro m o n to ire de Y anekahi,
sép aran t S u lp h u r Bay de P o rt-R é so lu tio n ; fina­
lem en t, il s’est fixé à q u elq u es k ilom ètres à
l'o u est, su r lé bord du lac Siwi.
Au c o m m en c em en t, les dieux au ra ie n t créé la
seule te rre T an n a . Puis l’océan to u t e n tie r serait
né d ’u ne so urce salée sur les p e n te s du volcan,
à Y an ek ah i. D ’au tre p art, il fau t savoir q ue si
le Y ahw é est depuis l’ép o q u e h isto riq u e re la ti­
v em en t calm e, il a u ra it d étru it trois villages
q u elq u e tem ps av an t l’arrivée de C ook. Et ceci
exp liq u e q u ’un rem a n iem en t de te rra in , m êm e
aussi exagéré q ue celui pro p h étisé p a r Jo h n
F ru m , ne soit pas co nsidéré de nos jo u rs com m e
im possible p a r les insulaires...

UN D IE U B A L A I

Q u a n t à la cré atio n d ’u ne religion nouvelle, elle


p eu t aussi se justifier. D ’ab o rd , s’agit-il d ’une
religion en tièrem en t nouvelle? A ussi bien Jean
G u ia rt d an s son livre, q ue l’a d m in istra te u r
N icol d an s la conclu sio n de ses rap p o rts, ne sont
pas loin de p en ser q ue Jo h n F rum n ’est que la
réin carn atio n de K arap e n m ü n , l’une des deux
divinités ad orées ici av an t l’arrivée des m ission­
naires, et qui résidait au som m et du m o n t
Le prophète de cette fantasque religion nouvelle:
le très habile Nambas. (P h o to v iiia re t)

Les civilisations disparues 59


Mèlèn, point culm inant de l’île. N otons d ’autre de leurs terrains de culture. Depuis quelque
part que John Frum entrep ren d ra to u t un cycle tem ps, la désaffection pour ces villages était
de prédications. Bien que suivies p ar un petit déjà m arquée, mais en deux ans on vit les
nom bre, elles seront publiques, com m e celles derniers «éclater» littéralem ent, et chaque
du Christ. Et là se reconnaît l’influence consi­ famille se réinstaller sur ses terres ancestrales.
dérable de l’im prégnation chrétienne de l’île. En même tem ps les écoles furent abandonnées
Mais c ’est bien contre les presbytériens — qui ou servirent aux beuveries de kava.
ont tenu Tanna sous leur règle inflexible
pendant plus d ’un demi-siècle - que se dresse En avril de la même année 1941 explose l’affaire
le nouveau messie. N on seulem ent celui-ci assi­ des stores qui déconcerte les Blancs, mais
mile certains dogm es chrétiens, mais, dès le découle logiquem ent des prédictions de John
début, il s’appuie essentiellem ent sur les diacres Frum. Producteurs de coprah individuels,
indigènes qui to u rn en t casaque e t deviennent les M en-Tanna sont loin d ’être pauvres. Des
ses plus ardents zélateurs. Q uant à son nom avares avaient même réussi à accum uler depuis
assez mystérieux — John Frum —, il se révèle plusieurs générations un petit pécule en sou­
tout sim plem ent être une déform ation phoné­ verains d ’or anglais et-, en shillings d ’argent
tique de John B room . Broom, c’est le «balai» australiens. B rusquem ent, les com m erçants de
chargé de pousser dehors la religion des Lena Kez et de W hite Sands, les deux centres
Blancs... les plus im portants, voient affluer dans leurs
Quoi q u ’il en soit, le m ouvem ent fait tache stores des indigènes apportant toutes leurs
d ’huile. Sulphur Bay devient alors le cœ u r de la économies renferm ées dans des casseroles ou
religion nouvelle; elle le restera ju sq u ’à m ain­ des feuilles de bananier roulées. G énéralem ent
tenant en raison de la forte personnalité de ses économes, les broussards achètent n ’im porte
chefs, alors clandestins, N am bas et N akom aha. quoi, utile ou superflu, et se dépêchent de je te r
au m agasinier leurs pièces d ’or, comme si elles
L’O R Q U I BRÛ LE LES D O IG TS leur brûlaient les doigts. En quelques semaines,
ils se débarrassent ainsi d ’un millier de sou­
Les presbytériens voient avec stupéfaction leurs verains, ces souverains qui, selon John Frum ,
offices com plètem ent désertés, et les fidèles n’auront plus aucune valeur au cours de l’ère
passer au « néo-paganism e ». Les autres reli­ nouvelle qui va com m encer...
gions, im plantées plus récem m ent, sont égale­
m ent touchées: les effectifs des adventistes et Par ailleurs, le retour à la pratique du kava ne
des catholiques ont presque to talem ent fondu, se fait pas seulem ent par plaisir, mais aussi pour
tandis que les ouailles des presbytériens se m ontrer la volonté d ’opposition religieuse des
trouvent réduites des neuf-dixièmes. indigènes.
En même tem ps, se produit un curieux phéno­ Il semble que le m ouvem ent ne soit plus seu­
mène de géographie sociale. Les pasteurs lem ent dirigé contre l’église établie, mais aussi
avaient réussi depuis une cinquantaine d ’années contre l’ordre adm inistratif. C ertains ont même
à rassem bler de gros villages au to u r de leurs pensé que l’épisode des « souverains » avait en
tem ples, ceci afin de mieux contrôler la ligne réalité une signification plus profonde. En 1912,
religieuse de leurs paroissiens. Ces agglomé­ lorsque l’île de Tanna accepta l’autorité du
rations artificielles allaient à l’encontre des tra ­ Condom inium , les chefs avaient reçu des pièces
ditions qui veulent q u ’à T anna la dispersion d ’or comme gratification. En les rendant aux
hum aine soit extrêm e (actuellem ent près de Blancs, trente ans plus tard, les fils ne vou­
250 villages p our 7 900 habitants); de plus, elles laient-ils pas, en quelque sorte, dégager la
éloignaient considérablem ent les travailleurs parole de leurs pères?

Un nouveau dieu dans les Nouvelles-Hébrides


Il garde la croix peinte en rouge. Ici même, quand le dieu aura vaincu, s ’élèvera une école. (P h o to V illaret)

D E LA B IB L E A L ’A V IO N gereux de les m e ttre en avant. G ladys, D o ro th i


et M ersi, non seu lem en t co n v e rsen t avec ces
En ja n v ie r 1942, l’affaire des stores rep ren d , trois fils - q u ’elles d écriv en t avec l’im agination
e t un n o uvel afflux de pièces d ’o r et d ’argent p ro p re à le u r âge, vêtus à l’eu ro p é en n e ou avec
subm erge les traders inquiets. O n devine q u ’à des co stu m es fan taisistes — m ais elles v ont leu r
S u lp h u r Bay il se passe du no u v eau . M ais une p o rte r à m anger, la nuit, dans le creux d ’un
so rte de ta b o u a m a in te n a n t frap p é le nom de b anian . In terro g ées, ces fillettes fo n t des d é p o ­
Jo h n F rum qu e — re sp e c t ou cra in te — p erso n n e sitions confuses et co n tra d ic to ire s, puis
n ’ose plus p ro n o n c e r. D an s le village d ’Ipekal, s’ac c u se n t m u tu e lle m e n t de su p e rc h erie. C ’est
il ne s’agit plus d e Jo h n F ru m , m ais de ses trois G ladys q u i p e rm e t à N icol de re m o n te r la filière
fils q ui o n t a tte rri « en avion » - m y th iq u e n a tu ­ ju s q u ’à N am b as d o n t elle est la nièce. N am b as,
rellem e n t — sur les bo rd s to u t p ro ch e s du lac c o n v ain cu d ’avoir ab rité les fils de Jo h n F ru m ,
Siwi. N é de la trad itio n a n c estra le , le M o u ­ est en fait 1’ « in v e n teu r» de c e tte nouvelle his­
v em en t co m m en ce à se m o d ern iser. C es fils to ire, avec son collègue N ak o m a h a. C e d ern ie r,
sem b len t issus en d ro ite ligne de la B ible, car d ’a b o rd p resb y térien puis teacher ad v en tiste,
d eux se n o m m en t Isak et Ja c o b , tan d is q ue le est plus in stru it et sem ble avoir jo u é le rôle de
d ern ie r, L astuan, p a ra ît tire r son appellation « stratèg e » du M o u v em en t. C e t hom m e énigm a­
d ’un je u de m ots, p uisque « last one » veut ju s ­ tiq u e, je l’ai re n c o n tré sur les b o rd s du lac Siwi
te m e n t d ire «le d e rn ie r» en b ich elam ar. F ait et j ’ai pu m ’e n tre te n ir avec lui, com m e je l’ai
n o u v eau , ils se révèlent de p référence aux fait avec N am b as au co u rs des d an ses de
en fan ts, p eu t-ê tre p arc e q u ’il est m oins d a n ­ S u lp h u r Bay.

Les civilisations disparues 61


Q uand à M ersi... Au début de mon séjour à Et parfois, John Frum apparaît à ses fidèles sous
W hite Sands, je n ’ai fait aucun rapprochem ent l'aspect d ’un simple m atelot américain. Au
avec la jeune femme de même nom qui évolue, mythe du dieu ancien va s’ajouter celui du
mystérieuse, dans les couloirs de l’hôpital et réfrigérateur...
dont j ’ai rem arqué la grâce. Je dois dire q u ’à Mais une terrible déception attend les disciples.
Tanna, le sexe féminin n ’est en général pas Sur la dem ande du résident, des soldats am éri­
spécialem ent attrayant, mais que l’on peut cains débarquent à Tanna, participent à la
parfois rencontrer des beautés qui seraient à répression et les chefs m utins sont envoyés en
leur place à Tahiti. Un jo u r, j ’apprends sur elle déportation.
quelque chose de bien curieux. Ses com pagnes
prétendent q u ’elle est chargée d ’ap p o rter chaque UN M YTHE
soir de la nourriture à John Frum , dans une RECO N N U O FFIC IELLEM EN T
case tabou de la brousse. Et soudain cette
ravissante vestale se superpose dans mon esprit Après la guerre et ju sq u ’à aujourd’hui, le mythe
à la petite fille qui conversait autrefois avec les de John Frum n ’a, malgré tout, cessé de se déve­
trois rejetons m ythiques venus du ciel. D evant lopper, réveillant l’orgueil de la race, la volonté
ce visage au sourire étrange, il n’y a évidem m ent d ’indépendance, et justifiant le concept de
aucune question à poser. Et M ersi acceptera « défi » dont parle Toynbee à propos des peuples
seulem ent de se laisser photographier. dits « sous-développés». L’apport de la civi­
lisation des envahisseurs blancs est rejeté. Un
L’A M É R IQ U E OU LA D ÉCEPTIO N C anaque dit lui-même que le m ouvem ent John
Frum fut créé pour m ettre à l’épreuve l’apport
Égalem ent en 1941, des cailloux sont «tom bés social et religieux des Européens, et le Père
du ciel» sur la maison de N am bas, créateur O ’Reilly a écrit: « Il y aura autant de John Frum
du mythe des trois fils. Il les a distribués dans q u’il y aura de M en-Tanna capables de traduire
les villages voisins com m e pierres du nouveau une m entalité collective!»
culte, renouant en ceci avec la tradition des En 1960, lorsque H aroun Tazieff voulut
« pierres à magie ». explorer le volcan Yawhé, il rencontra la
A la fin de l’année, Nicol croit frapper un grand même hostilité que Cook deux siècles plut tôt.
coup en déportant à Port-Vila vingt-neuf indi­ Les indigènes virent dans les cordages et les
gènes q u ’il pense être les meneurs. Q uant aux câbles des sismographes, des liens dont Tazieff
véritables chefs, N am bas et N akom aha, ils ne allait se servir pour faire prisonnier le démon
seront inquiétés que l’année suivante... du volcan. Par la suite, cet explorateur est
C ependant, les esprits vont se calm er au devenu, dans l’esprit des indigènes, un demi-
m om ent où la guerre du Pacifique bat son plein. dieu et le séjour de Tazieff a donné naissance
L’armée am éricaine a transform é l’île de Santo, à toute une épopée légendaire qui vient
à 600 km au nord de T anna, en une base de ravi­ s’ajouter aux récentes constructions mythiques.
taillem ent. La réputation des U.S.A. est grande: Après leurs années de prison, les chefs du John
dans de nouvelles révélations, John Frum a fait Frum , N am bas et N akom aha, hom m es à l’esprit
savoir q u ’il était le frère de « Rusfelt », roi souple et habile, sont revenus avec l’auréole du
d ’Amérique. Il réside souvent aux États-Unis m artyre et le m ouvem ent n’a cessé de s’étendre.
et c’est de là q u ’il partira p our Tanna, A Sulphur Bay, le mythe garde toute sa vio­
com m andant une escadre d ’avions géants lence et c’est là que se déroulent les danses
précédant d ’im m enses cargos volants de couleur cérémonielles. Au début, elles avaient lieu
blanche, ap p o rtan t des autom obiles, des toutes les nuits, et l’on y priait les ancêtres
m achines à laver, et même des femmes blondes. de bien vouloir revenir parm i leurs descendants.

Un nouveau dieu dans les Nouvelles-Hébrides


Elles étaie n t chastes, fem m es e t h om m es étan t
séparés, pu is elles s’org an isèren t, d e v e n a n t la
so len n ité la plus im p o rta n te , ta n t religieuse que
p o litiq u e, de la T a n n a m o d e rn e .
Il y a p lu sieurs rite s de d anses à T an n a: les
N ek o w ia r e t celui des dan ses N ap u k . Les
N e k o w ia rs e fo n t très rares e t les danses N ap u k
so n t les plus belles. Les ho m m es en pagnes
d ’h erb es, les fem m es en ca lic o ts à fleurs rouges
et b la n ch e s e t en ju p e s de fibres se réunissent
d an s les clairières à la lum ière ja u n e de lam pes
à p étro le p iq u ées d ans les arb res. Les hom m es
au c e n tre fo rm e n t un e large ro n d e, les fem m es
so n t a u to u r, à d istan ce, e t les g ran d s m o u v e­
m en ts de vagues so n t rythm és p a r d es ch an ts BERNARD VILLA R E T
q u e lan ce un b ard e inspiré, su r des poèm es
Né le 26 Septembre 1909, à Paris.
q u ’il a com posés p e n d a n t la sem aine, où l’on Formation scientifique. Docteur en
v an te les v ertu s m asculines qui plaisent aux médecine. Membre de la Société des
Explorateurs Français et de la Société
fem m es. des Océanistes.
A S u lp h u r Bay, les v en d red is, les h om m es e t les A près avoir passé sa thèse, part pour
le Pacifique, attiré par l'ethn olog ie des
fem m es so n t ég alem en t séparés, m ais ch a cu n peuples polynésiens et son contenu
p a ra ît d a n se r p o u r soi, d an s un m o u v em en t fantastique; pour d'autres pays : le
Mexiaue et le Guatemala d'où il
p resq u e sta tiq u e fait de frém issem ents. Les rapporte deux livres et 5.000 photos.
g ro u p es se ra p p ro c h e n t puis s’éloignent. D anses Puis, tou t récemment, dans la partie
occidentale du Pacifique, où les tra ­
graves, p resq u e tristes, répétition inlassable, qui dition s anciennes se sont conservées,
suscite p eu à p eu l’opp ressio n . A l’au b e, lorsque en particulier aux W allis et aux Nou­
velles-H ébrides où se trouve Tanna,
les m iliciens s’éloignent, la réunion d ev ien t de l ’île mélanésienne du John Frum.
plus en plus frénétique et folle... Sa femme, Jacqueline V illaret, l'accom ­
Le pays, com m e nous le disions au d éb u t, s’est pagne dans ses voyages. Chargée de
cours à l'École des Langues Orientales,
c o u v e rt de croix de bois p ein tes en rouge: elles elle est spécialisée dans la linguistique
ortt à la fois u ne signification m agique e t révo­ du P acifique. Elle a tra duit les
M igrations Polynésiennes de Peter
lu tio n n aire: ch a q u e croix, d an s ch a q u e village, Buck et les œuvres d'Herman Melville.
m arq u e le lieu où se ro n t c o n stru ite s des écoles
le jo u r de la v icto ire du dieu.
Les choses en so n t au p o in t où vien t de se p ro ­
d u ire un fait très singulier d ans to u te l’histoire BIBLIOGRAPHIE
des co lo n isatio n s. Le résident ac tu e l de T a n n a Les îles de la nuit. Roman. Le Pavois
v ien t de re c o n n a ître l’existence officielle du (1947). S eul le corail reste. Roman.
m o u v em en t Jo h n F ru m . C e n t raisons sociales, A lb in Michel (1950). T a h iti. Texte et
photographies. A m iot-D u m on t (1951).
religieuses, eth n o lo g iq u es, ex p liq u en t la P iti-ù -T a ï, mon île déserte du P aci­
n aissance et le d év e lo p p e m en t de ce m ythe. Et fique. Récit. A m iot-D u m on t (1952).
Le grand requin m angeur de nuages.
il s’agit, sous ses co u leu rs b u rlesq u es, ses Roman. Calmann-Lévy (1953). La saison
asp ects fan tasq u es, d ’un fait p ro fo n d e t grave: le des pluies. Roman. Le Figaro (1954).
O céanie. Texte et photographies.
ressac de la te m p ête qui e n tra în e vers un âge Hachette (1955). Archipels po ly­
n o u v eau les ancien s p eu p les soum is. nésiens. Récits. Hachette (1958).
M exiqu e. Texte et 100 photographies
B E R N A R D V IL L A R E T . couleur. Silva, Zurich (1962).

Les civilisations disparues 63


I» P 1

i i ï'ftSlj
L'œuvre terrible du Piranèse
Xavier Gurgif

Une présence ancienne ne sent-elle pas toujours l ’arrivée d ’une


nouvelle?
Peut-être. Croye^vous aux esprits par hasard?
Je crois à ce qui a été accompli. RAY B R A D B U R Y (Chroniques M artiennes)

LE PR O PH ÈTE D E NOS RISQUES


Redécouverte
Après la résurrection des civilisations disparues, des em pires
d’un des plus éphémères, des cités colossales (1), notre siècle se devait de
grands graveurs retrouver les artistes prophétiques qui annonçaient, il y a des
siècles, notre destinée paradoxale et parfois absurde. Le Piranèse
D ’un visionnaire nous offre m atière à réflexion sur la fragilité de nos œuvres m até­
rielles et sur le m onde concentrationnaire, double perspective
du monde froid possible de notre condition d ’aujourd’hui.
Ce grand m aître de l’eau-forte et des architectures gravées est,
D ’un semeur évidem m ent, un hom me actuel, ne serait-ce que par l’am pleur de
d’inquiétude utile ses conceptions, voire même le gigantisme de ses propos. A nos
am bitions universelles, il répondait déjà: « Si l’on me proposait de
faire le plan d ’un nouvel univers, je serais assez fou pour l’en tre­
prendre.» Il n ’est donc pas étonnant de le voir m éconnu d ’une
epoque limitée dans ses perspectives et que des esprits conform es
le trouvent encore effrayant ou redoutable.
M ais il ne suffit pas, pour com prendre l’œ uvre du Piranèse, de
s’arrêter à l’aspect onirique de celle-ci. Aldous Huxley et
J. A dhém ar nous avaient déjà m ontré la part de rêve et d ’hallu­
cination qui ouvrait à l’im agination un univers fantastique. Nous
pensons q u ’il y a aussi dans les « Prisons » et les « Antiquités
rom aines » une prém onition du sort de la civilisation qui naissait
avec le siècle des Lumières et qui risquait de poursuivre sa route
ju sq u ’aux conséquences ultimes d ’un asservissement humain aux
seuls impératifs matériels.

(1) V oir dans nos précédents num éros les études sur l'em p ire assyrien. Sum er, l'art en Iran.

Les prisons. L’art fantastique de tous les temps


(Bulloz)
Les « A ntiquités de R om e et de l’Italie » sont les
tab leau x de la ruine d ’une civilisation fondée
su r la force et la m atière. Q u ’il s’agisse des
vues rom aines, des vestiges de la R épublique ou
des m o n u m en ts im périaux, l’im pression est
to u jo u rs la m êm e: l’a b a n d o n , la d estru c tio n ,
d ’un d éco r m o m en tan é. A l’ensem ble de
l’ouvrage, on p o u rra it a ttrib u e r la p aro le de
l’E cclésiaste: « v an ité des vanités».

L’A B S U R D IT É ET L ’E S P É R A N C E

C h a q u e p la n ch e p a ra ît être la c o n d a m n a tio n
d ’un univers fondé sur l’orgueil, la puissance,
l’o ste n ta tio n . Les arcs de trio m p h e délabrés
s’o u v ren t sur le vide. Les tem ples sont d evenus
des étables. Les façades des palais b éen t sur
rien . Les dieux m utilés sont ab an d o n n és. Les
co lo n n es trio m p h a les servent de piliers
d ’a tta c h e ou de c a rre fo u rs aux c h a rre tte s. Les
socles so n t nus. Les forum s se p e u p le n t de
m asures. Les to m b e s n ’a b rite n t que des débris.
Les m urs cyclopéens ne sont plus que p ie rres et
éboulis. La n a tu re env ah it les ja rd in s. Les
so u rces fu ien t les fo n tain es (1)...
Le P iranèse a ce rta in e m e n t voulu c e tte déso­
lation p eu p lée de m iséreux e t d ’artisans. Il a
in scrit d ans le cuivre la d u re leçon d ’une civi­
lisation d échue p a r ses excès. D an s les « A n ti­
q u ités», il y a m oins un rêve, une glorification
p o sth u m e, q u ’un bilan m inutieux de la d é c a ­
d e n c e et de la d e s tru c tio n . Le burin ne nous
épargne pas un détail de la ruine, de la
d éc h éan ce, de la m o rt d ’un E m pire, et le
ju g e m e n t est sans appel. Il est d ’a u ta n t plus
élo q u en t q u ’il c o n tra ste avec le « P aestum » des
d ern ières années. Ici aussi, la ruine a envahi les
tem p les, le d éso rd re s’est mis d an s les pierres
sacrées, m ais il reste l’essentiel et la b e a u té
Survit. A la p ére n n ité d ’une œ u v re spirituelle,
à la g ra n d e u r d ’un lieu co n sac ré à l’esprit,
Le Piranèse a dédié ses ultim es p la n ch es qui
c o n sa c re n t la victo ire de l’a rt sur le tem ps.

(1) V oir au ssi d a n s le N" 3 d e P L A N È T E l’a rtic le s u r C a re l W illin k ,


p e in tr e f a n ta s tiq u e in c o n n u .

Les prisons.
(B u llo z )
IL A GRAVÉ NOS PROPRES RISQUES

L es « P risons » so n t c e rta in e m e n t l’o u vrage le


plus caractéristiq u e du P iranèse et celui où
s’ex p rim e le plus g én éreu sem en t son génie
visio nnaire. En soi, ces eau x -fo rtes a p p a r­
tie n n e n t aux som m ets de la te c h n iq u e ; elles p ré­
cè d en t e t p résu p p o se n t to u te la gravure
m o d ern e, d an s sa lib e rté e t sa virtuosité. M ais
les « C a rc e ri» nous p ara isse n t être su rto u t la
préfiguration p ro p h étiq u e d ’un univers c o n c e n ­
tra tio n n a ire qui est d ev e n u , hélas! inséparable
de n o tre tem ps.
Il fau t évidem m ent évo q u er, à leu r p ro p o s, le
m o n d e de K afk a e t les abîm es de l’in co n scien t.
M ais (com m e G o y a e t sous le m êm e titre de
« C a p rices ») Le P iranèse p a ra ît avoir voulu nous
d o n n e r des im ages réelles, m atérielles, a rc h ite c ­
tu rales, d ’u n e p riso n sans issue, sans logique, où
l’h o m m e s’en ferm e.
O n p o u rra it évidem m ent se satisfaire d ’une
réalité fan ta stiq u e qui d em eu re le d om aine
d ’u n e rêverie ou d ’u n e im agination poétiq u e.
L es « P risons » o ffriraie n t alors u ne m erveilleuse
o u v e rtu re su r l’insolite e t l’étran g e. M ais ce
serait m inim iser l’im p o rta n ce du m essage.
C es p o rte s closes, ces b a rrea u x scellés sur la
p ie rre, ces la b y rin th es ces d esce n tes infinies,
ces p alais infern au x , ces passerelles sur le vide,
ces an n e au x insérés d ans la m asse o n t u ne signi­
fication évidente: celle d ’un univers sans espé­
ran c e. E t nous p o u rrio n s aller vers c e t univers:
c ’est n o tre risque et ce sera n o tre g ra n d e u r d ’y
éc h ap p e r.

N O TR E M O N D E TEL
Q U ’IL P O U R R A IT Ê T R E A U SSI

Si n o us le voyons sans esp rit de tra n sc e n d a n c e ,


le m o n d e d ’a u jo u rd ’hui a déjà établi ses prisons
de p ie rre , de fer, de b éto n , ses pén iten ciers
u rb ain s, e t il a co n d a m n é les êtres à y vivre.
Il a, aussi, organisé des c o n c e n tra tio n s
h u m ain es sans a u tre issue q ue la m o rt. Il p ré­
p are d ’au tre s m oyens c o n c e n tra tio n n a ire s.

Les prisons.
(G irâ u d o n )
l’hyp nose e t le c o n d itio n n e m e n t. Il a, en fait,
réalisé les « C a rc e ri» d an s la cité, d ans l’usine,
d ans les cam ps et ren d u les h om m es étrangers,
ab sen ts m êm e à leurs œ uv res. D an s les « Prisons »
du Piranèse, ces ho m m es-là ex isten t e t sont déjà
des o bjets e rra n t sans b u t d an s un dédale de
p ie rre, sous u ne lum ière irréelle. Le d ram a tiq u e
des g rav u res est fait de ces étran g ers solitaires
ou agglom érés qui d e s c e n d e n t, écrasés p a r la
m asse. Privés d ’épaisseu r e t de présen ce, leurs
o m b res se d issolvent d ans les c o n tra ste s
ab stra its du la b y rin th e.
Le P iranèse a vu l’hom m e d ’a u jo u rd ’hui tel q u ’il
p o u rra it être si n ’in te rv en ait pas une révolution
p sy ch ologique q u ’ici m êm e nous ap p elo n s de
to u te s nos forces lucides. Il fau d rait exposer
p a rto u t ces « P risons », offrir à to u te s les G IA M B A T T IS T A PIRANESl
(1720-1778)
co n scie n ce s ces sp e cta cle s inquiétants.
A insi, la résu rre ctio n d ’un artiste du x v i i f siècle A rchite cte et graveur vénitien, a vécu
ses années les plus fécondes à Rome
est-elle un des événem ents de n o tre fin de m illé­ où il perfectionna son métier et ses
n aire. Elle com plète les réc en te s d éc o u v erte s connaissances archéologiques. Il y
grava l'essentiel de son œuvre: les
arch éo lo g iq u es, la résurgence des p réc u rse u rs « Prisons » (Invenzioni cappricose di
oubliés, la re c h e rc h e des tra d itio n s p erd u e s et Carceri) en 1740, les « A ntiqu ités
Romaines du tem ps de la République
d es p en seu rs a n a c h ro n iq u e s, la mise en évi­ et des premiers Empereurs » en 1748,
d en c e, enfin, d ’une réalité fan ta stiq u e p a r les « Trophées d'Octavien A uguste »
laq u elle l’esp rit de n o tre tem p s p ren d une plus en 1753, les « A ntiqu ités romaines », le
« Champ de Mars », les « Lapides
ju ste m esure de lui-m êm e. C apitolini », le « Réservoir du lac
X A V IE R G U R G I F . A lbano » de 1756 à 1762. On lui doit
encore « M agnificence et architecture
des R om ains» en 1771, les « O rn e ­
ments » et les « Trophées » 1768 à 1778,
diverses études sur « l'A r t des che­
minées » et les planches de « Paestum »
en 1778. L'influence du Piranèse fu t
considérable à son époque en Italie,
en France et surtout en A ngleterre. Les
Romantiques Hugo et Gautier l'a d m i­
rèrent et pensèrent utilise r les
« Prisons » aux décors de Hamlet. Puis
l'o u b li vint et son œuvre ne fu t redé­
couverte qu'après 1914 grâce à Focillon
et à Hund. Son im portance, dans
l'h isto ire de l'a rt, n'apparut qu'après
les études de A . Huxley et de J,
Adhém ar sur les « Prisons » et le
monde visionnaire du Piranèse (1949),
les ouvrages de Hyatt M ajor, de H.
Thomas, de F, Salamon et de
M. Yourcenar. L'exposition d ’art italien
du X V IIIe siècle révéla au public parisien
la suite des « Carceri » et une présen­
tation d'ensem ble vient d'être faite à
la Bibliothèque Nationale. Il semble
bien que le Piranèse ait, m aintenant,
retrouvé la place éminente q u 'il mérite

L ’œ uvre te rrib le du P iranèse Les A ntiquités romaines. (B u iio z )


L'invention d'une nouvelle musique
J a c q u e s M én étrier

Quand la musique développe en nous cette force génératrice du


« jam ais éprouvé», la joie d ’exercer cette force, en l ’opposant à
celles qui nous compriment d ’ordinaire, équivaut à la révélation
du sublime. A L B E R T B A ZA ILLA S.

C ’EST AUSSI L’INVENTION D ’IN STRUM EN TS


l a u t - i l rejeter
l ’i n f o r m e l en m u s i q u e Nous avons déjà examiné quelques conséquences absurdes d ’une
c o m m e en p e i n t u r e ? recherche picturale vers l’abstraction et l’informel (Planète 3).
De grands talents, comme celui de Soulages (Planète 2), nous ont
François Baschet perm is de retrouver un dépassem ent de la peinture vers un art
et le r e n o u v e l l e m e n t d’expression com posite et, aussi, de m esurer par com paraison la
de la l u t he r i e faiblesse des procédés d ’une littérature picturale ou d ’une mode.
l ne m u s i q u e qui r évèl e Les recherches audio-visuelles de Nicolas Schôffer (Planète 4)
les s o n s i n t é r i e u r s
nous on t menés aux problèm es d ’un art de synthèse, intégrant dans
un même spectacle des sensations auditives et visuelles pour en
du m é t a l faire une expression du tem ps et de la com m unication vivante. Il
nous paraît utile d ’aborder ici d ’autres rapports entre l’A rt et la
Technique en confrontant la «musique» sérielle avec la création
de nouveaux instrum ents musicaux.
N ’étant ni spécialiste ni exécutant, j ’en serai d ’autant plus à l’aise
pour parler de la musique. L’A rt, dans toutes ses expressions est un
dialogue entre l’artiste et le spectateur ou l’auditeur. En tant
q u ’auditeur, et donc en tan t que partie d ’un dialogue artistique,
les recherches dodécaphoniques, sérielles, concrètes me paraissent
app arten ir au bruit plutôt qu’à la musique. Cet art, à la quête
d ’un « contenu » des form es et des structures musicales, a ouvert
incontestablem ent le « contenant » relativem ent figé des notations
traditionnelles et, comme dans la peinture dite abstraite, il a révélé
de nouvelles manières d ’exprim er une dynam ique incluse dans des
apparences form elles. M ais, ici aussi, l’intellectualité s’est généra-

Ces tiges de verre


ne donnent pas de son.
Elles fonctionnent comme
des archets où l’eau
remplace la colophane. L’art fantastique de tous les temps
lem ent substituée à l’ém otion et le discours à Le personnage est, en lui-même, évocateur.
la sensation. Sculpteur à l’origine, voyageur et inventeur
Dans l’état actuel, et en atten d an t la révélation par curiosité, im itateur p ar nécessité, Baschet
d ’authentiques génies d ’un art du son, transcen­ crée et loge dans une boutique du vieux quartier
dance à la m usique traditionnelle, les présentes Latin. D ’étonnants assemblages y allient les
partitions me paraissent trop souvent être des m étaux, le verre, la tôle, le coussin pneum a­
tendances à l’inertie, au désordre. Et dans la tique, dans des structures belles dans leur étran­
même voie, l’électronique est un échec, au dire geté. Un doigt mouillé, un archet de verre, une
des électroniciens eux-mêmes qui constatent baguette de métal font naître des sons de ces
la vanité d ’une expérience com plexe et com ­ constructions (hétéroclites en apparence,
pliquée p our des résultats décevants, p our des savam m ent agencées en réalité) et, sur ces
sons (ou des bruits) sans grand intérêt, sans «claviers», des musiciens jo u en t de véritables
grande originalité. partitions ou com posent de nouvelles har­
L’alibi de l’incom préhension sera certainem ent monies conçues et adaptées par Jacques et
utilisé. Les auteurs actuels se serviront de Yvonne Lasry.
W agner ou de Debussy ou de Schoenberg,
comm e les peintres non figuratifs s’abritent L’art de Baschet procède d ’une idée et non
derrière les Im pressionnistes et les «m audits». pas d ’une technique. Il s’est posé, un jour,
Cela ne suffira pas p our justifier une recherche cette question: « Pourquoi tout orchestre clas­
esthétique dévoyée p ar l’intellectualism e, le sique s’est-il limité à vingt instrum ents ou
dogm atism e, le snobism e, et déjà sclérosée par familles d ’instrum ents de musique?» Dans ce
ses procédés et ses tendances m écaniques. pourquoi, il y avait une réponse implicite q u ’il
a mis des années à trouver. En cherchant le
«vingt et unième instrum ent», il a ouvert une
voie apparem m ent fermée et, en l’ouvrant, il
A LA R E C H E R C H E a découvert non pas un seul instrum ent mais
DU V IN G T ET U N IÈM E IN STR U M EN T une série indéfinie de moyens sonores.
Sans en trer dans la com plexité de cette création,
Et pourtant, il faut pénétrer dans l’inconnu des il faut revenir à l’idée initiale de Baschet, à
sons et des harm onies p ar l’instrument lui-même. l’intuition et à la logique qui ont transform é
Ce que la technique s’avère im puissante à la notion même d ’instrum entation musicale.
réaliser, le seul talent hum ain paraît l’avoir Selon lui, chaque instrum ent doit répondre à
conçu. L’exem ple de François B aschet nous trois au moins de quatre conditions essen­
ouvre, effectivem ent, un dom aine qui ap p ar­ tielles: la vibration — son entretien — sa
tient, aujourd’hui, à une réalité fantastique et m odulation — son am plification. Or, il existe
qui sera, dem ain, une des bases de la musique. une quantité illimitée de matières et de formes
Il y a toute la différence entre un art asservi qui peuvent répondre à ces exigences fonda­
à une technique et des instrum ents mis au m entales. En les choisissant, en les associant,
service de l’art. en les com binant p ar qualités, en les intégrant
François B aschet, avec son frère B ernard, le dans des structures métalliques vissées conçues
com positeur Jacques Lasry et sa femme pour se développer et s’adapter, des sons
Yvonne, créent sans cesse de nouvelles struc­ 'nouveaux peuvent naître, s’entretenir, se
tures sonores et, ainsi, de nouvelles sonorités m oduler, s’amplifier au-delà des sonorités
qui nous font pénétrer dans un univers musical habituelles. Et, en fait, ces sons existent et
inconnu sans s’écarter d ’une tradition q u ’ils s’étendent à des harm onies inusuelles ou inu­
com plètent et prolongent. sitées. Le métal révèle ses « sons intérieurs ».

L’invention d’une nouvelle musique


U N E M U S IQ U E Q U I A G IT

Les co m b in aisons em piriques ou savantes de


m étaux qui v ib ren t, d ’arc h e ts de verre qui
e n tre tie n n e n t, de co rd es qui m o d u le n t, de su r­
faces ou de coussins d ’air qui am plifient,
e n g e n d ren t des fam illes in stru m e n ta les d o n t les
an cêtres prim itifs se ren o u v e llen t, se m ultiplient,
s'éc h an g e n t dans des g énérations successives.
B asch et vit au m ilieu de c e tte d esc e n d a n c e
issue de la prem ière « gonflandoline » et les
m o in d res a tto u c h e m e n ts y réveillent des
c o n c erts qui évoquent irrésistiblem ent la Vie
et l’H arm o n ie.
Il y a m êm e dans ces sons (et l’on p eu t dire,
ici, d ans ce tte m usique) des in c itatio n s ou des
ex citatio n s sensorielles qui a p p a rtie n n e n t v rai­
sem b lab lem ent à un infra ou à un ultra sensible
B aschet p réten d , et je serai d ’ac co rd avec lui.
que tel in stru m en t p eut p ro v o q u e r ou réveiller
des sen sations physiologiques, d ans ce rtain s
cham ps d ’au d itio n . P o u r m a p art, je pense q u ’il
y a là des possibilités d ’agir sur nos fonctio n s
p sy ch o-physiologiques plus ou m oins ém oussées
ou trau m atisées p a r les co n d itio n n e m en ts
actu els, de p én é trer un peu plus d ans le
d o m ain e des rythm es o n d u la to ires qui signifient
la Vie.

A L’É L O G E D E L’IN G É N IO S IT É H U M A IN E

Q uoi q u ’il en soit de l’av en ir de ces d éco u v ertes


in stru m en tales, une leçon sim ple p eu t en être
tirée: la su pério rité évidente de l’esprit et de
l’ingéniosité h um aine sur des procédés m éca­
niques et systém atiques. Ce que les m achines
élec tro n iq u es ou des procédés soum is à la
te ch n iq u e s’avèrent im puissants à exprim er,
la seule cu riosité des artistes le révèle et l’ouvre
à des p ersp ectives infinies. U ne fois de plus, la
réalité fan ta stiq u e se tro u v e d ans une in te r­
v ention h u m aine et non pas d ans une utopie
scientiste.

JA C Q U ES MÉN ÉTRIER.
Ces conques sont des tables d’harmonie.
(A u fo n d , F ra n ç o is B a s c h e t e t J a c q u e s L asry).

L ’art fantastique de tous les tem ps 75


La mort naturelle serait l'exception
Arnold A . Hutschnecker

On ne meurt jamais que dans un moment d ’inattention.


N IN O F R A N C K

ON NE M EU R T PAS, ON S’EM PECH E DE VIVRE


Q u e s a > o n s - n o us
s u r la m o r t ? En 1956, à l’occasion du congrès de l’Am erican Psychological
S u r les r a p p o r t s A ssociation, eut lieu une rencontre sur la psychologie de la mort
e n t r e la p e r s o n n a l i t é et des m ourants. Le D octeur H erm an Feifel, qui l’avait organisé,
et la m a l a d i e ? disait justem ent dans son introduction: «En présence de la mort,
la culture occidentale va se cacher dans les statistiques... Le souci
S u r les c a u s e s de la m ort a été relégué dans le territoire tabou qui était autrefois
p s y ch o l o g i q u e s d e c e r t a i n e s occupé p ar la tuberculose, le cancer et les questions sexuelles.
affections mor telles? N ous avons été ainsi conduits à garder pour nous, d ’une façon très
S u r ce que l ' o n a p p e l l e
m alsaine, nos pensées, nos terreurs, et même nos espoirs à propos
de la m ort... Bien des gens ont l’impression q u ’il est morbide de
une m o r t n a t u r e l l e ?
s’intéresser à la m ort. Us disent: C ’est la vie qui m’intéresse, pas
la m ort. Le m oraliste français La Rochefoucauld a illustré ce point
de vue dans la maxime selon laquelle on ne peut regarder en face
ni le soleil ni la m ort. Mais nous avons beaucoup appris sur notre
planète et sur l’homme en étudiant le soleil. Négliger l’une des
réalités essentielles de la vie est une réaction d ’autruche, une
fraude envers nous-mêmes.»
Vingt et un spécialistes.distingués représentaient la m édecine, les
diverses branches de la psychologie, la physiologie, la philosophie,
la théologie, l’anthropologie, l’art et la littérature. Et les paroles
si sensées du D octeur Feifel ne pouvaient trouver meilleure confir­
mation que dans ce fait malgré tout très inquiétant: l’apport de
ces spécialistes pour la connaissance de la m ort est en défini­
tive presque nul. Nous ne savons, d ’une façon scientifique,

Durer
Le chevalier et la mort.
(R oger Viollet). Les ouvertures de la science
com m unicable, à peu près rien de la m ort. Cer- LES CANCÉREUX
tainstravaux, cependant, conduisent àla frontière ET LA PERSO N N A LITÉ RÉGRESSIVE
du grand problèm e. C ’est le cas de la com m u­
nication du psychosomaticien new yorkais Arnold D ’un point de vue clinique, une corrélation
A. H utschnecker, que nous présentons ici. paraît exister entre la maladie et la personnalité
de base. Selon les statistiques de 1955, pour les
L’ÉTUDE D ’ARNOLD A. HUTSCHNECKER États-Unis, les décès p ar affections cardio-
vasculaires représentent 53,1 % de la m ortalité
Le médecin qui s’intéresse à la psychologie des totale. Les décès par cancer s’élèvent à 16 %.
m alades proches de leur m ort observe deux faits Com parativem ent, cela signifie que les maladies
d ’une im portance particulière. En prem ier lieu, cardiaques ont triplé depuis 1900, et les cancers,
le malade reste fidèle à sa personnalité de base. doublé. Heller, C utler et Haenzel estim ent que
En second lieu, bien des gens entrent dans leur 32 % des nouveau-nés américains dévelop­
ultime m aladie au m om ent où leur vie leur peront un cancer, et en m ourront peut-être,
donne un sentim ent de défaite, d ’échec, d ’ina­ si leurs conditions d'existence restent telles
chèvem ent. Telle est la tragique réalité. Quand q u’on peut les prévoir aujourd’hui. Il est donc
nous trouvons, dans la conduite d ’un m ourant, intéressant de voir si une différence de com por­
de grosses différences avec son attitude habi­ tem ent est décelable chez les malades qui
tuelle, nous pouvons être certains que l’effon­ m eurent de l’une ou de l’autre de ces grandes
drem ent du contrôle conscient a révélé la responsables.
personnalité de base, jusque-là dissimulée par En ce qui concerne les cancéreux, il est frappant
un constant effort. de noter que (à l’exception d ’une faible m ino­
Il y a plus de tren te ans, un de mes professeurs rité, qui prend une attitude éclairée, scientifique,
à PUniversité de Berlin, Alfred G oldscheider, et entre dans un martyre conscient) la plupart
créa le term e: « image autoplastique de la des malades n’adm ettent pas la réalité de leur
maladie », p our exprim er cette observation que état. Ils évitent très souvent de poser la question
chaque m alade se construit une image de sa directe: «Ai-je un cancer?» Par ailleurs, ce sont
maladie, indépendam m ent des données cli­ de «bons m alades», soumis, coopératifs, qui ne
niques et de to u t jugem ent objectif. Le médecin causent pas d ’ennuis aux médecins et aux infir­
doit le savoir, s’il veut com prendre son m alade. mières, sauf s’ils ont l’impression q u ’on les
Celui-ci, seul en face de son état, se retire abandonne. En ce cas, ils m ontrent une violente
tem porairem ent de la réalité et entre dans un hostilité.
petit m onde clos. Dans leur com portem ent général, certains se
C ependant, un hom m e perdu sait, d ’une cer­ trouvent soudain libres d ’exprim er une haine
taine façon, q u ’il s’approche du voyage sans longtemps contenue contre leurs proches, un
retour. En général, les m ourants sont calmes, besoin de vengeance pour les torts et les
détendus. D ’autres, p ar contre, m anifestent une m anques d ’attention dont ils se jugent les vic­
intense excitation, des paroxysm es de rage, times. D ’autres se sentent déjà sur un autre plan,
avant de som brer dans l’inconscience miséri­ enfin soulagés de conflits qui les ont torturés
cordieuse. Si l’on écarte les accidents et les toute leur vie, et sont facilem ent pleins de
morts violentes, on peut tenir pour acquis que la courage et d ’altruisme. Pour le psychologue,
m ajorité des m ourants savent au fond d ’eux- tous les malades ont une personnalité de base
mêmes q u ’ils vont m ourir et q u ’ils y sont prêts. régressive, insuffisamment adulte, orientée vers
L’opinion du fameux chirurgien Frank A dair la dépendance.
recoupe exactem ent la m ienne: « Les m ourants Un des plus rem arquables exemples que j ’aie pu
connaissent leur condition. » observer est celui d ’un homme de 59 ans, qui

La mort naturelle serait l’exception


vint me consulter à propos de sa «névrose». son père ou sa mère, d ’une part, le degré de
Depuis le début de ses malaises, il avait perdu m aturité du patient, d ’autre part, tel individu
douze livres, et il se hâtait d ’ajouter que c’était traversera sans dom m age la période critique
bien norm al, puisqu’il ne pouvait s’alim enter d ’une m aladie grave, tel autre sera la victime de
sans souffrir. On le traitait depuis neuf mois ses tensions émotionnelles, qui accentueront
pour des spasmes de l’œ sophage. La radio­ les symptômes som atiques et, le cas échéant,
graphie n ’avait pas signalé de désordres favoriseront la m ort. Le rôle des facteurs géné­
organiques. tiques et des facteurs psychologiques dans la
En étudiant l’histoire de la famille du m alade, reproduction de « maladies familiales» mortelles
je vis que ses deux parents étaient m orts à l’âge est loin d ’être clair.
de 58 ans. Le père, d ’hémorragie cérébrale; la D ans une com m unication de 1955, Leshan et
mère, de cancer. Une sœ ur était égalem ent W orthington ont trouvé trois facteurs d ’une
m orte d ’un cancer. Le patient lui-même ap p a­ certaine im portance chez les m alades can­
raissait comm e un hom m e tim ide, m élancolique, céreux:
qui parlait doucem ent. Il ne s’était jam ais marié. 1) la perte d ’une relation affective im portante
Il n ’avait pas d ’amis intimes et vivait très seul. avant le diagnostic,
Un exam en radiologique poussé révéla une 2) l’incapacité d ’exprim er dans la vie courante
tum eur maligne de l’œ sophage, fusant vers des sentim ents hostiles,
l’arbre pulm onaire. Il entra aussitôt au New 3) une tension émotive à propos de la m ort
York M em orial C enter. d ’un parent, qui avait en général eu lieu
Deux mois plus tard, il revint me voir. Son longtem ps auparavant.
état s’était considérablem ent détérioré et il Sans attribuer une valeur définitive à ces
perdait du poids. A m esure q u ’il me décrivait recherches, elles restent d ’un haut intérêt.
ses symptômes, je com prenais q u ’il ne voulait Q uant à la nature de la maladie, les preuves
pas savoir la nature de sa m aladie, et cela d ’une forte inflence des ém otions sur la bio­
bien que l’hôpital où il était traité fût notoi­ chimie hum aine continuent de s’accum uler,
rem ent un centre cancérologique. Et la convic­ bien que ce problème capital ne reçoive pas
tion s’im posait à moi que ce m alade n ’allait pas l’attention q u ’il m ériterait. «Un de ces jours»,
m ourir sans raison d ’un cancer à l’âge où sa écrit Karl M enninger, «les cancérologues, qui
mère avait succom bé au même mal. Sa vie était ont un si énorme soutien financier et qui ont
d ’une désespérante vacuité et il aspirait travaillé si frénétiquem ent sur le problème
inconsciem m ent à rejoindre le seul symbole de depuis trente ans, s’éveilleront à cette évidence
protection et de chaleur q u ’il eût jam ais connu. que la psychologie a une influence sur les cellules,
proposition qu’ils ont ju squ’alors ferm em ent
LA PSY CH O LO G IE A U R A IT considérée comme une ridicule hérésie. »
UNE IN FLU EN C E SUR LES CELLULES En classant les cancéreux comme des individus
ém otionnellem ent passifs, dépendants, régres­
Deux questions se posent, si l’on assume une sifs, nous ne devons pas être trom pés par leur
relation entre la vie ém otionnelle du patien t et façade protectrice, qui peut être d ’apparence
sa maladie: celle de l’époque et celle de la agressive. Une attitude analogue chez les
nature de la maladie. En ce qui concerne m alades souffrant d ’ulcère à l’estom ac, chez qui
l’époque, le psychologue expérim enté sait que l’agression sert si souvent de camouflage au
l’on doit établir une corrélation, plus ou moins besoin de protection, est un fait courant.
étroite, entre les crises som atiques et le trau m a­ Chez le cardiaque, au contraire, la personnalité
tisme psychique que cause la perte d ’un parent. de base est nettem ent agressive. Flanders
Selon le type de relation èntre le patient et D unbar a décrit ces m alades comme possédés

Les ouvertures de la science


par la soif du succès, capables de retard er leurs QUI CH A N G E D ’A TTITU D E
actes en vue de fins à long term e. Ils ont souvent C H A N G E DE M A LA D IE
du mal à dissim uler leur im patience de l’auto­
rité et tolèrent difficilement la discipline. La B eaucoup de cardiaques que j ’ai examinés
plupart des patients qui m ’ont consulté et qui m ’ont frappé p ar leur façon de jo uer avec leur
souffraient de throm bose coronaire étaient en vie. Q uand ils atteignent une impasse, ils sont
rébellion chronique. Ils refusaient souvent tentés de m ourir plutôt que d ’accepter l’hum i­
d ’accep ter le diagnostic, m inim isaient leur état liation de la défaite. Cela nous conduit à un
et disaient q u ’il ne s’agissait sans doute que aspect plus complexe de notre problèm e. Nous
d ’une indigestion. C ertains vont ju sq u ’à se avons vu des syndromes personnels différents
m oquer des avertissem ents du m édecin, sortent chez des gens qui m eurent de m aladies diffé­
du lit, se conduisent com m e s’ils voulaient pro­ rentes. Il est possible de relier la maladie à la
voquer une nouvelle attaque alors que leur personnalité de base. Mais, naturellem ent, il y a
cœ ur a des difficultés à réparer le précédent des individus qui tentent de modifier leur
dom m age. Q uelques-uns, cependant, énoncent personnalité et leur attitude dans la vie. Or, il
calm em ent: « J’ai une crise cardiaque. Faites se trouve que ces changem ents psychologiques
quelque chose p our la douleur.» Ce sont fré­ sont accom pagnés p ar des changem ents physio­
quem m ent ceux-là qui succom beront à logiques. Aussi, nous voyons des individus pas­
l’attaque. sifs, qui ont toujours réagi par des troubles de
Bon nom bre de cardiologues soutiennent que l’alim entation, développer soudain des affec­
la prem ière attaque frappe sans avertissem ent. tions cardio-vasculaires. Ils ont en effet décidé
Ce n’est pas si sûr, et l’on p eut se dem ander de changer d ’attitude, de répondre agressi­
sérieusem ent si une préoccupation de la m ort vem ent aux m enaces de leur destin, et leur état
ou un besoin inconscient de m ort n’a pas tra ­ physique se modifie en conséquence.
vaillé pen d an t quelque tem ps ces malades. Des observations indiquent que les change­
Un cas exem plaire, non, sans doute, p our sa ments se produisent quand les individus sont
rareté, mais p our le luxe de vérifications q u ’il soudain écrasés par la brutale constatation que
a provoqué, est celui de l’héritière d ’une grande leurs espoirs ne seront jam ais réalisés, ou que
fortune, qui, un après-midi, avait dem andé à leurs buts de vie ne sont que des constructions
son notaire de changer son testam ent. L’hom me fallacieuses. Ce choc pousse certains à
de loi dem anda quelque délai, mais elle insista com battre, d ’autres à fuir. D ’autres encore
pour que ce fût fait et signé imm édiatem ent. deviennent les victimes de leur besoin d ’auto-
La même nuit, cette femme en excellente santé destruction. On trouverait peut-être là l’origine
apparente m ourait d ’une crise cardiaque. Or, de plus d ’une maladie glandulaire, telle que
le testam ent fut perdu et la justice eut à certaines cirrhoses.
décider si une copie non signée représentait Dès les années 20, Rôssle avait émis l’idée q u ’un
bien les dernières volontés de la défunte. Le état prolongé de tension pouvait provoquer la
notaire tém oigna q u ’elle avait ainsi expliqué m ort prém aturée. Il soutenait que la m ort nor­
sa hâte: « Elle a dit q u ’elle avait souvent des male était l’épuisem ent physiologique, l’usure
intuitions et q u ’elle sentait q u ’un m alheur allait des tissus et des organes régulièrem ent (on
lui arriver, aussi voulait-elle m ettre son pourrait dire harm onieusem ent) effectuée. La
testam ent en ordre.» La C our valida le m ort norm ale consisterait à s’endorm ir paisi­
docum ent. C om m ent rendre com pte de ce fait? blem ent et à ne pas se réveiller. De ce point
Volonté inconsciente de m ourir? A nticipation de vue, la m ort ne devrait pas être un com bat
caractérisée? Cela m ériterait au moins d ’être accom pagné d ’indécision et de peur. Au
soigneusem ent étudié. contraire, elle devrait apparaître comme un

La mort naturelle serait l ’exception


état désirable. M ais, si nous acceptons ce étudiant en l’art et en la façon de m ourir»,
concept, nous devons conclure que la plupart exprim a dans sa fameuse lettre au Spectator ses
des cas de « m ort naturelle », ne sont pas si protestations contre les peintures des tourm ents
naturels que ça. de l’agonie qu’avait publiées un journal ecclé­
G eorge Bernard Shaw, quelques heures avant siastique. « Peu, très peu de gens souffrent réel­
sa m ort, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, lem ent dans leur corps et moins encore
écrivait ces quelques lignes qui me furent souffrent dans leur esprit. »
com m uniquées par un ami com m un. On y En confirm ation de ces points de vue, nous
trouve à la fois un intense souci de la m ort et pouvons dire que la peur de la m ort tourm ente
une disposition à l’accep ter sans p eu r ni regret: beaucoup plus les vivants que les m ourants.
« La volonté de vivre est com plètem ent inexpli­ C ’est à l’âge où l’hom m e est fort et, selon la
cable. Rationnellem ent, je devrais me faire loi des grands nom bres, éloigné de sa fin nor­
sauter la cervelle, mais je ne le ferai pas et je male, q u ’il craint le plus la m ort. La crainte
ne veux pas le faire. H aydon se coupa la gorge de la m ort qui afflige l’homme vers le milieu de
quand la vue lui fit défaut. Il ne vivait que pour sa vie est m anifestem ent la peur de ne pas
peindre. Edm und G urney se tu a parce que ses pouvoir accom plir ce q u ’il estime nécessaire
névralgies étaient insupportables. C ’étaient là p our satisfaire ses aspirations. Les peines et
des cas d’euthanasie, to u t à fait justifiables. Les les tracas de sa lutte avec la vie l’usent prém a­
cancéreux m eurent d ’em poisonnem ent à la turém ent. Et, p ar le jeu de l’am bivalence, il
m orphine, «p o u r supprim er la douleur». Cela choisit ce qu’il redoute. La plupart des gens
aussi est de l’euthanasie. M ais la plupart des m eurent trop tôt.
gens tiennen t jusq u ’au dernier m om ent et Le m édecin, qui est presque chaque jo u r
m eurent de « m ort naturelle », ce que j ’ai confronté avec cette tragédie des existences
l’intention de faire, quoiqu’à 94 ans je devrais gâchées et des m orts précoces, doit chercher,
débarrasser le plancher, ayant craché mon venin dans l’esprit de la m édecine préventive, la
plutôt deux fois q u ’une. » solution de ce problèm e. Il sait déjà que le
Dans l’ensem ble, com m e nous l’avons dit, le m alade qui connaît bien sa nature intérieure
m ourant m eurt en paix avec lui-même, et en accepte la vie avec ses responsabilités, et, par
restant fidèle à son tem péram ent. Celui qui a conséquence, souffre moins des doutes, des sen­
toujours rêvé q u ’on s’occupe de lui entre dans tim ents de futilité, du désespoir. Celui-là est
la m ort com me il rentrerait dans le sein rarem ent guetté par la m ort prém aturée. Et
m aternel. Celui qui s’est voulu un héros essaye presque toutes les m orts sont prém aturées. Dans
de m ourir les bottes aux pieds. Et pourtant, une certaine m esure, on peut dire que les
tout en appréciant à sa valeur cette acceptation hom m es ne m eurent pas: ils s’em pêchent de
de la m ort, le médecin ne peut s’em pêcher vivre. Une m ort vraim ent naturelle, consé­
d’être heurté p ar la rareté des hom m es qui ont quence d ’une naturelle usure, est l’exception
eu une vie riche et pleine et qui ont pu sauver rarissime. Ce n ’est que lorsque les hommes
leur existence de la confusion émotive et de la seront capables de vivre en véritables adultes,
com plexité du m onde m oderne. sans être harassés par la peur, la colère, la
« Les hom m es craignent la m ort», écrit Francis frustration, qu’ils sauront m ourir, le m om ent
Bacon, «com m e les enfants craignent d ’aller venu, paisiblem ent et avec le sentim ent d ’un
dans le noir; et, de même que cette peur n atu­ heureux achèvem ent.
relle des enfants est augm entée p ar les contes ARNOLD A. HUTSCHNECKER.
de bonnes femmes, il en est sem blablem ent
pour l’autre peur. » Sir William Osier, le grand
clinicien et professeur, qui se disait « un vieil (bibliographie en informations, p. 157).

Les ouvertures de la science


L'extraordinaire découverte de Piccardi
J a c q u e s B ergier

A ppel à toutes les étoiles. A ppel à toutes les étoiles. S ’il y a dans
l ’univers des esprits capables de capter ce message, qu’ils répondent.
L É O S Z IL A R D .

Dans notre précédent numéro, nous LA C H IM IE CO SM IQUE VIENT DE N A ÎTRE


avons attiré l’attention sur les tra­
vaux de Louis Kervran relatifs à la Le tem ps n’est pas égal à lui-même: chaque instant, chaque grain
possibilité de transmutations dans de tem ps a ses propriétés spécifiques. Le tem ps n’est pas une rivière,
les organismes vivants. Dans l’édi-
torial du même numéro, nous avons ou plutôt c’est une rivière de diam ants dont chacun brille de feux
dit pourquoi il importait au plus particuliers.
haut point qu’une revue comme la L’eau est un liquide extraordinaire, qui peut s’im prégner de forces
nôtre, atteignant tant d’esprits de inconnues et acquérir ainsi des possibilités nouvelles. (Songez si
qualité, fût le véhicule des grandes vous voulez à l’eau du baptêm e, à l’eau bénite, aux sources
recherches scientifiques menées en m iraculeuses.)
toute liberté et malheureusement Nous sommes sujets à des influences ignorées, en provenance des
négligées des pouvoirs. Certaines de
ces recherches sont susceptibles
étoiles...
d’introduire, non seulement dans les Voici, n’est-ce pas, des phrases extraites de quelque ouvrage sur
sciences pures, mais aussi dans notre les traditions anciennes? Et nous sommes bien certains que la
vision du monde et des rapports de science a depuis longtem ps réfuté to u t cela.
l’homme avec l’univers, de profonds C ependant, je n’ai fait que résum er grossièrem ent les conclusions
bouleversements. Elles sont le sel d ’un des plus grands savants m odernes. Je reviens de Florence où
de la nouvelle philosophie à naître. je me suis longuem ent entretenu avec le professeur Giorgio
Après Kervran, voici Piccardi. Les Piccardi, directeur de l’institut Universitaire de Chimie et
travaux de Piccardi, considérés
comme capitaux par un grand Physique. Il va de soi que les travaux de Piccardi ne partent pas
nombre de spécialistes dans le des traditions et n’ont aucune sorte de rapport avec l’astrologie.
monde, n’avaient pas encore Ce sont des travaux scientifiques d ’une extrême rigueur, publiés
jusqu’ici fait l’objet de la moindre dans des ouvrages comme: « Relations entre phénom ènes solaires
mention dans le grand public intel: et terrestres en chim ie-physique et en biologie », « The Chem ical
lectuel. Jacques Bergier est allé Basis o f M édical C lim atology» ou: «Chem ical Tests gathered in
s’entretenir longuement avec Florence». On trouvera d ’ailleurs une bibliographie détaillée à la
l’éminent professeur florentin. De fin du présent article.
l’important dossier réuni, il présente
ici quelques notes - pour prendre
date.

Dessin de Colos. Les ouvertures de la science


Le laboratoire du professeur Piccardi ressemble ans, ont montré, avec une surprenante précision,
à tous les laboratoires. L’hom m e ne ressemble qu’ils subissaient les effets des phénomènes
pas à la plupart des autres savants. solaires, des cham ps électro-m agnétiques de
Victor Hugo disait: «Je crois peu à la science basse fréquence, et de certains phénomènes
des savants bêtes.» Sur le visage de Giorgio secondaires engendrés sur la Terre. Le com por­
Piccardi rayonnent une intelligence et une foi tem ent de ces tests chimiques nous a suggéré
peu com m unes. Einstein était ainsi. Et j ’imagine une hypothèse de travail selon laquelle le
un pareil rayonnem ent sur le visage de Galilée. m ouvem ent hélicoïdal de notre planète dans
Ces grands noms viennent à l’esprit quand on la galaxie doit être considéré comme un phéno­
connaît l’œ uvre géante accom plie depuis vingt mène im portant, susceptible de provoquer des
ans p ar ce génial Florentin. C ’est une œ uvre qui effets notables. A l’occasion de l’année de
nous oblige à réviser toutes nos idées et à voir géophysique internationale, on a employé les
nos relations avec l’univers, non point d ’un œil tests chim iques en différents points des hémi­
refait à neuf, mais d ’un œil si prodigieusem ent sphères nord et sud. Les résultats obtenus
nouveau q u ’il ressemble à un œil prodigieu­ confirm ent les prévisions de notre hypothèse. »
sem ent ancien. C hesterton disait, dans Ces quelques phrases, je n ’hésite pas à le dire,
« L’hom m e qui en savait trop »: « Les yeux neufs sont parm i les plus form idables et les plus solen­
ne voient pas l’invisible. » T out se passe comme nelles de l’histoire des sciences. Elles signifient
si la science, avant Piccardi, avait eu l’œil trop ceci: un grand nom bre d ’échanges chimiques
neuf p our soupçonner certaines réalités dont l’effet s’étend aussi bien à la biologie qu’à
invisibles. la psychologie hum aine et à la sociologie (du
durcissem ent du cim ent aux maladies, aux
UN D É T E R M IN ISM E NOUVEAU psychoses et aux guerres) sont influencés par
des forces d ’origine extra-terrestre. Tandis que
En quoi consiste donc la grande découverte de la Terre tourne autour du Soleil, celui-ci
Piccardi? D ’abord en une remise en cause de se déplace dans le ciel vers la constellation
la notion de déterm inism e. Le résultat d ’une d ’H ercule. N otre terre décrit ainsi une tra ­
expérience de laboratoire dépend des conditions jectoire en forme d ’hélice. Ce faisant, elle
initiales. T oute la méthodologie de la recherche coupe de diverses façons les lignes d ’un champ
est basée là-dessus. Piccardi m ontre que c’est de forces, créé par la Voie Lactée. D ans cette
faux. P our lui, le résultat d ’une expérience course hélicoïdale, la planète est tantôt paral-
dépend, non seulem ent des conditions initiales, lèlle, tan tô t perpendiculaire à ces lignes dé
mais de forces cosm iques, lesquelles sont forces du cham p galactique. Dans la perpendi­
variables selon les dates auxquelles sont culaire, l’effet est maximum, dans la parallèlle,
effectuées les expériences. Ainsi certaines tra ­ il est nul; mais il y a évidem m ent quantité de
ditions nous enseignent-elles que les phéno­ positions interm édiaires. De quelle nature sont
mènes de la vie ne sont pas les mêmes à toutes ces forces galactiques? On l’ignore encore.
les dates.
Pour ne point défigurer la pensée de Piccardi, DES PREUVES
citons textuellem ent:
« On a créé des tests chim iques inorganiques Des affirmations de cette envergure n’ont de
capables de d o n n er des résultas variables dans sens que si les preuves abondent. Le professeur
le cours du tem ps, toutes conditions expé­ Piccardi s’emploie depuis vingt ans à réunir
rim entales (tem pérature, pression, etc.) étant ces preuves, il a notam m ent m ontré que cer­
constantes. Ces tests chimiques, mis en fonction taines réactions chim iques changent lorsque le
chaque jour, aux mêmes heures, pend an t dix récipient est protégé par une plaque de métal

L'extraordinaire découverte de Piccardi


Modèle animé du mouvement hélicoïdal de la Terre dans la galaxie.
( P h o to e x tr a ite d e « T h e C h e m ic a l B asis o f M é d ic a l C lim a to lo g y » d u P r. G io rg io P ic c a rd i)

qui l’isole des ond es électro-m agnétiques. ces on d es sensibilisaient l’eau au ch am p de


D ’au tre s réactio n s sont m odifiées lo rsq u ’on fo rces g alactiq u e.
em ploie, au lieu d ’eau o rd in aire , une eau A F lo re n c e d ’ab o rd , puis dans le m o n d e en tier,
sp écialem en t activée p a r ces ondes. des vérifications o n t été effectu ées. D ans la
O n p e u t citer, d ans le p rem ier cas, les études seule p ério d e en tre m ars 1951 et o c to b re 1960,
qui o n t ab o u ti à la form ation d ’une m atière plas­ 250.442 essais o n t été faits. D u ra n t l’année de
tiq u e à p a rtir de l’A crilo n itrile, p a r p o ly ­ g éophysique in te rn a tio n a le , des tests o n t été
m érisation. p ratiq u és en E u ro p e , à F o rt-D a u p h in (M a d a ­
D an s le seco nd cas, je m e n tio n n e ra i la p récip i­ gascar), aux îles K erg u elen , à la N ouvelle-
ta tio n et la sédim en tatio n de l’o x y chlorure de A m sterd am (te rrito ire a n ta rc tiq u e français), à
bism u th . C e tte réactio n , lo rsq u ’elle est la base Roi B audouin (a n ta rc tiq u e belge), au
effectu ée en p résence d ’eau suractivée p ar des Ja p o n , etc. La co n clu sio n est n ette: aussi bien
ond es électro -m ag n étiq u es à tro is ou q u atre l’activ ité solaire q u e des fo rces cosm iques plus
m ille p ério d es p a r se co n d e , se déro u le alors à o b scu res agissent su r les réactio n s ch im iq u es
une vitesse d ifféren te. T o u t se passe com m e si étudiées.

Les ouvertures de la science 85


L’E X T R A O R D IN A IR E HYPOTHÈSE DES H O RIZO N S IN FINIS
G A LA CTIQ U E
Mais com m ent ceux-ci interviennent-ils dans les
On savait déjà que l’activité solaire était en réactions chim iques qui se déroulent sur la
corrélation avec un grand nom bre de phéno­ Terre? Les résultats expérim entaux de Piccardi
mènes chim iques et biologiques, com m e, p ar perm ettent de répondre:
exemple, la croissance des arbres ou la fré­ Par l’interm édiaire de l’eau. On n’ignorait pas,
quence des m aladies pulm onaires. Mais, une avant Piccardi, que l’eau est un liquide étrange,
fois que l’on élimine, dans les travaux de aux propriétés anorm ales. Sans entrer dans le
Piccardi, l’influence de cette activité solaire, il détail de calculs extrêm em ent délicats, nous
reste encore nom bre de phénom ènes variant pouvons dire que ces propriétés sont liées au
avec le tem ps et sous l’effet d ’autres forces. nom bre cinq. Le nom bre cinq n’est-il pas le
Com m ent? R eprenons l’explication de Piccardi: nom bre même de l’étrange? Il n’y a pas de
la Terre tourne au to u r du Soleil à une vitesse cristal dont la symétrie soit basée sur 5. Il n’y
moyenne de 30 km -seconde. En même tem ps, a pas de noyau atom ique stable à 5 particules.
comme nous l’avons dit, le Soleil se déplace vers Par contre, le nom bre cinq est fréquent dans les
la constellation d ’H ercule à une vitesse de 19 phénomènes vivants, et ce n ’est peut-être pas
à 20 km -seconde. La com binaison de ces deux par hasard, mais pour des raisons cosmiques
m ouvem ents déterm ine une trajectoire de notre profondes, que les fleurs ont une symétrie par
planète qui peut être calculée. Ce calcul m ontre cinq et que nous avons, nous autres qui sommes
que: faits de sang, et donc d ’eau, cinq doigts aux
1) Pendant le mois de mars — et le mois de mars mains et aux pieds. L’eau, en effet, possède une
seulem ent —lq m ouvem ent de la T erre est dans structure où les molécules sont groupées par
le plan de son équateur. cinq en des pyram ides à base rectangulaire.
2) D urant le mois de septem bre, la T erre se Ces pyram ides à cinq points de l’eau, tournent
déplace à peu près parallèlem ent à son propre et se déform ent sous l’effet des forces galac­
axe nord-sud. tiques, en produisant, dans les réactions chi­
3) La vitesse totale du déplacem ent de la Terre miques observées, les effets Piccardi.
varie d urant l’année et passe du maximum en L’eau est partout. Sans eau, pas de vie. Le sang
mars (45 km -seconde) à un minimum en est fait en grande partie d ’eau. Si Piccardi a
septem bre (24). raison, si notre sang est susceptible d ’être
4) La T erre se déplace toujours avec l’hémi­ modifié par des forces galactiques, et ceci selon
sphère N ord en avant, sauf pendant une faible les variables de la course de notre planète dans
partie du mois de mars. le ciel, notre santé, nos pensées, nos actes, tout
S’il existe dans notre Voie Lactée des cham ps notre com portem ent sont liés à l’univers. Toute
de forces que la Terre coupe en se déplaçant, la physique, toute la chimie, toute la biologie,
il doit donc y avoir des effets variables de ces mais aussi toutes les sciences hum aines doivent
forces avec le tem ps. C ’est ce que l’expérience tenir com pte des variations de ces pyram ides
confirme. Reste à préciser la nature de ces invisibles de l’eau, qui tournent et se modifient
cham ps de forces galactiques. C ’est ici q u ’in- selon la trajectoire de notre planète dans le ciel
tervient le physicien portugais A ntonio G iao. traversé de forces encore mystérieuses... Encore
Ce physicien, en travaillant sur les résultats une fois, voici, à son extrême pointe, la science
expérim entaux de Piccardi, a pu dém ontrer q u ’il la plus exacte je ta n t un pont dans le tem ps pour
existe une solution inattendue des équations rejoindre les plus anciennes traditions de
d ’Einstein et que cette solution conduit à recon­ l’humanité.
naître l’existence de ces cham ps de forces. JACQUES BERGIER.

L’extraordinaire découverte de Piccardi


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Meteorologia, 4, 103, (1956).
Piccardi G. - Doat H.Y., G eofisica e
M eteorologia, 1, 106, (1953), 3, 30,
(1955).
Piccardi G. - Barbolani di Montauto E. -
Mosetti F. - Tecnica Italiana, A nno
XXII, Nuova Serie, 1, (1957).
Piccardi G. - Barbolani di Montauto E. -
Tecnica Italiana, A nno XXII, Nuova
Serie, 13, (1957).
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Burkard O. - A rch iv fuer Meteorologie,
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Becker U. - A rchiv fuer Meteorologie,
Geophysik und Bioklim atologie, Serie B,
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Mosetti F. - A rch iv fuer Meteorologie,
Geophysik und Bioklim atologie, Serie B,
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Boute C. - A rchiv fuer Meteorologie,
Geophysik und Bioklim atologie, Serie B,
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Symposium international sur les rela­
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terrestres en chim ie-physique et en
biologie. Bruxelles, 1960, Presses
Académiques Européennes.

Piccardi. J ’imagine un pareil rayonnement


sur le visage de Galilée.

Les ouvertures de la science 87


Il faut absolument relire Maeterlinck
A rnold d e K erc h o v e

On dirait des coups frappés du dehors par un inconnu plus inconnu que celui que
nous croyons connaître, un inconnu qui n ’est peut-être pas celui de l ’univers, dont
nous avons fa it peu à peu un inconnu de tout repos, comme nous avons fa it de
l ’univers une sorte de province de la terre — mais un étranger qui nous arrive
d ’un autre monde et vient asse\ sournoisement troubler la quiétude satisfaite où
nous nous endormions, bercés par la main ferme et vigilante de la science classique.
M A U R IC E M A E T E R L IN C K

On va célébrer le centenaire de la IL SERA IT C EN TEN A IR E EN 1962 - ET D ’AVA NT-GA RDE


naissance de Maurice Maeterlinck.
Or, cette célébration coïncide avec C om m ent expliquer l’éclipse qui plonge aujourd’hui M aeterlinck
l’apparition et le rapide dévelop­ dans l’obscurité? M aeterlinck était un visionnaire, comme l’est son
pement d’un très fort courant intel­
lectuel et artistique en faveur de ce
com patriote, le rom ancier Franz Hellens, qui fut le prem ier à
que nous appelons ici: le réalisme m ettre toute son œ uvre sous le signe des réalités fantastiques.
fantastique. Tous deux nés en Flandre, ce qui n’est pas à dédaigner. Il y a en
Ainsi, l’attitude de Maeterlinck, eux une dualité toute flamande. A uthentiquem ent mystique,
telle qu’elle s’exprime dans des M aeterlinck n ’en était pas moins un homme attiré par les nourri­
ouvrages comme « la Vie de tures terrestres: bonne chère, luxe, voitures, femmes.
l’Espace » et « l’Hôte Inconnu », Ce dualism e, chez M aeterlinck, ne crée pas de conflit. Il se veut
doit-elle nous apparaître comme un hom m e com plet, qui s’accepte et s’assume tout entier, sans ces
résolument moderne. C’est l’atti­
tude même des écrivains, des philo­ m utilations qui lui paraissent des tricheries. Il fait confiance à
sophes et des chercheurs qui consti­ l’homm e et s’efforce à nous dém ontrer qu’il y a en chacun de nous
tuent la base de l’équipe de une p art de grandeur dont il nous suffit de prendre conscience
« Planète. » p our nous sauver. Résolum ent optim iste, il mise sur l’hom m e. Les
Évidemment, l’information dont dis­ explications pessimistes, l’am ertum e, le mépris lui paraissent des
posait Maeterlinck est dépassée, explications superficielles. Sous l’absurdité apparente de la vie, il
comme sont dépassées ses complai­ nous invite à chercher l’ordre qui y préside.
sances au « flou poétique ». Mais il « En som m e, écrit-il dans la Sagesse et la Destinée, toute la force
y a quelque chose d’admirable dans
l’effort (si solitaire et si original tant vantée des âmes fortes n’est faite que de désillusions qu’elles
dans le milieu littéraire de son ont bien accueillies. Chaque déception, chaque am our méconnu,
époque) de cet homme dont nous chaque espoir anéanti ajoute un certain poids au poids de votre
nous sentons aujourd’hui solidaires. vérité. » Évidem m ent, l’homme peut se sentir annihilé par les forces
qui l’accablent. M ais plus il réfléchit, plus il découvre que ces
forces lui sont moins extérieures et moins étrangères qu’il ne l’avait

Maeterlinck à Médan en 1937. La littérature différente


tout d ’abord pensé: «Tandis que nos yeux à laquelle on ne pense même pas, mais dont on
s’ouvrent, nous nous sentons dominés p ar une sait pourtant qu’elle existe quelque part, au-
force de plus en plus énorm e, mais nous acqué­ dessus de nos têtes (1)».
rons en même tem ps la certitude de plus en plus
intime de faire partie de cette force et, même PELLÉAS ET L’ID ÉE M O D ER N E
quand elle nous frappe, nous pouvons l’adm irer DE FA TA LITÉ ET DE DESTIN
comme Télém aque adm irait la force du bras
paternel... » C ette prescience d ’un anti-hasard dans le destin
Cette divination d ’un accord et presque d’une hum ain, le théâtre de M aeterlinck nous en offre
com plicité de l’hom m e avec l’univers ne pré­ l’illustration. D ans une étude comme celle-ci, il
figure-t-elle pas déjà la vision d ’un Teilhard de m ’est impossible d ’analyser les quelque vingt-
Chardin? cinq dram es qu’il écrivit. Choisissons Pelléas
et Mélisande, qui n’est pas loin d ’être son chef-
IL A N N O N CE AUSSI CA R L JU N G d ’œ uvre. Pelléas — et c’est sa grandeur — est fait
de mots très simples: forêt, mer, fontaine,
Sans ap partenir à aucune religion, M aeterlinck cheveux, obscurité, nuit, larmes, etc. Les per­
était sans doute spiritualiste. N ous dirons plutôt sonnages sont des hommes, des femmes, un
qu’il était à la recherche de formes nouvelles enfant, mais aussi des arbres, la mer, la grotte
de connaissances que le scientisme étroit du aux clartés lunaires et les souterrains gluants,
X I X ' siècle m asquait. l’eau fraîche où se perdent les couronnes et les
Il écrit dans le Réveil de l’Ame, l’un des chapitres anneaux, les chevelures ruisselantes, et la
les plus im portants du Trésor des Humbles: « Un lumière du soir qui vient toucher au front
tem ps viendra peut-être, et bien des choses Mélisande pour l’aider à m ourir. Ainsi un dram e
annoncent q u ’il n ’est pas loin, un tem ps viendra nouveau se déroule-t-il qui prolonge le prem ier,
peut-être où nos âm es s’apercevront sans l’inter­ l’installe dans la légende, ajoute à la réalité les
médiaire de nos sens... On dirait que nous signes d ’une autre réalité. L’intrigue apparente
approchons d ’une période spirituelle... Ce que est simple. G olaud découvre Mélisande dans la
nous savons de l’ancienne Égypte perm et de forêt où il s’était perdu et l’épouse sans savoir
supposer q u ’elle traversa l’une de ces périodes «ni qui elle est, ni d ’où elle vient». Elle ren­
spirituelles... A une époque très reculée de l’his­ contre Pelléas, frère de G olaud, et ils s’éprennent
toire de l’Inde, l’âme doit s’être approchée de la l’un de l’autre. G olaud les surprend et les tue.
surface de la vie jusq u ’à un point q u ’elle A u-delà de ce conflit, il y a un conflit d ’éléments
n’atteignit jam ais plus; et les restes ou les sou­ dont la bataille hum aine n ’est qu’un reflet.
venirs de sa présence presque im m édiate y p ro ­ Chacun des personnages de Pelléas est accordé
duisent encore au jo u rd ’hui d ’étranges à une force ou à un élément de la nature.
phénom ènes... » On a parlé de fatalité à propos de Pelléas. Non
D ans les pages q u ’il écrivit sur le silence, dans de la fatalité de la tragédie grecque, qui agissait
le Trésor des Humbles, se révèle sa prescience de l’extérieur, mais d ’une fatalité intérieure à
d ’un langage au-delà de la parole. N ous dirions chacun des héros. Plus que cette fatalité, me
aujourd’hui: un métalangage. A prem ière frappe dans Pelléas l’irrésistible action des
lecture, on peut ne trouver là q u ’un beau poème coïncidences. Jam ais un événement — ni même
en prose sur le silence mais il s’agit en fait d ’une un geste profond de l’âme — n ’y dem eure isolé.
réflexion sur la fatalité et le destin qui annonce A l’heure même où, par la faute de M élisande,
Cari Jung: « A mesure q u ’on avance dans la vie,
on s’aperçoit que to u t a lieu selon je ne sais (I) Voir dans le N* 1 de Planète l’étude d ’A rsène Lenorm and sur
quelle entente préalable dont on ne souffle mot, la science moderne et la notion du destin individuel.

Il faut absolument relire Maeterlinck


l’anneau nuptial tom be dans la fontaine, le Il est possible, il est même probable, que la Vie
cheval de G olaud s’em balle et le précipite sur des Abeilles de M aeterlinck soit aujourd’hui
un arbre. Une fontaine livre M élisande à dépassée par les découvertes qu’ont faites, après
G olaud pour leur perte à tous deux, une fon­ lui, les entom ologistes. Il n’en reste pas moins
taine la livre à Pelléas, à l’am our impossible et q u ’à l’époque où il l’écrivit, son ouvrage était la
à la m ort partagée. Chaque fois que l’eau reflète somme de tout ce qui avait été découvert et
son visage, même baigné de larmes, M élisande décrit de son tem ps, enrichi par les observations
se reconnaît, reconnaît sa vérité propre et cesse que lui avait livrées son expérience personnelle
de m entir, mais une force inconnue la pousse d ’apiculteur: expérience d ’un savant soucieux
vers la forêt d o n t l’influence maléfique l’em pri­ d ’étayer chacune de ses affirmations par des
sonne, l’étouffe et la condam ne au mensonge. faits et de ne jam ais donner à ses hypothèses la
La m er apporte M élisande à Pelléas et l’a'ttire valeur d ’une loi.
loin d ’elle, et il m eurt à la fois d ’avoir accepté Mais — et c’est ce qui nous intéresse ici — il va
son offrande et d ’être resté sourd à son appel; plus loin que l’homme de science. D ans le
au dram e qui oppose G olaud, Pelléas et connu, autant et même plus que dans l’inconnu,
M élisande, répondent la tem pête qui se lève sur il flaire les lois mystérieuses qui dépassent le
la mer, la famine et la m ort qui sévissent dans com m ent pour atteindre au pourquoi, cet ordre
le pays. qui préside aussi bien à l’organisation d ’une
société d ’abeilles qu’à nos efforts pour orga­
«LA VIE DES ABEILLES» niser notre société d ’hommes. Il les flaire, il ne
ET LE RÉA LISM E FA N TA STIQ U E prétend pas à les expliquer. A u-delà de connais­
sances très précises et contrôlables, il nous
C oïncidence — ou plutôt com plicité des évé­ invite à m éditer sur des analogies troublantes
nem ents entre eux — des dram es hum ains avec qu’il serait vain de repousser sous prétexte que
les dram es de la nature, des passions avec les la raison nous en échappe. La raison existe;
forces telluriques, bienveillantes ou néfastes peut-être est-il aussi im portant pour l’enrichis­
selon qu’elles sont accordées aux forces inté­ sem ent de notre connaissance et même pour le
rieures des personnages ou en opposition fon­ perfectionnem ent de notre race hum aine, de la
cière avec elles. T out se passe comme si choses trouver que de la chercher. Ici se révèlent à la
e t êtres obéissaient à une gravitation aussi rigou­ fois l’optimisme de M aeterlinck et son besoin
reuse que celle qui règle la course et les positions de s’élever en se confrontant à ce qui le dépasse,
respectives des astres. Et, en effet, tout se passe ce qui le dépasse dût-il, un jour, l’écraser et
ainsi dans la vie, « dans toutes les vies ». l’anéantir.
Mais ce mystère dont il avait l’intuition, « L’ordinaire et le merveilleux se confondent,
M aeterlinck éprouva le besoin de lui trouver écrit-il, et se valent quand on les met à leur
une base scientifique et de prouver, en quelque place véritable au sein de la nature. Ce n’est
sorte, que le fantastique était bien réel. « Du plus eux, qui portent des noms usurpés, c’est
reste, avoue-t-il aux prem ières pages de la Vie l’incom pris et l’inexpliqué qui doivent arrêter
des Abeilles, voici longtem ps que j ’ai renoncé à nos regards, réjouir notre activité et donner une
chercher en ce monde" une merveille plus inté­ forme nouvelle ét plus juste à nos pensées, à nos
ressante et plus belle que la vérité, ou du moins sentim ents et à nos paroles. Il y a sagesse à ne
que l’effort de l’hom m e p our la connaître. Ne point s’attacher à autre chose.»
nous évertuons point à trouver la grandeur de la
vie dans les choses incertaines. Toutes les
choses très certaines sont très grandes et nous
n ’avons jusqu’ici fait le to u r d ’aucune d ’elles.»

La littérature différente
(A tla s P h o to )

Car l’important est d’atteindre le centre même, le lieu


92 II faut absolument relire Maeterlinck
j ) . t ... f | , ., En flamand, Maeterlinck veut dire:
a immobilité, de suc et de silence... le Mesureur.
Ce tableau des influences et
correspondances a été établi
par Marie-Thérêse Bodart.
DÉJÀ IL PRESSEN TA IT l'hom m e, sous prétexte qu’il est la conscience
« L ’H O M M E, CET IN FIN I» de l’univers, nous nous refusons à coup sûr
toute possibilité de résoudre le problème et
Son optimisme et sa confiance en l’hom me ne même de le poser. Qui lit M aeterlinck, même
vont pas jusq u ’à l’aveuglem ent d ’un orgueil en le survolant, ne peut m anquer d ’être frappé
dém esuré: «N e connaissant rien qui nous par sa hantise de l’unité. Déjà il reliait les
domine, nous en concluons que nous occupons sommets de la connaissance m oderne à l’intui­
le som m et de la vie sur notre terre; mais, après tion mystique. On est frappé aussi par autre
tout, cela n’est pas indiscutable. Je ne dem ande chose: le besoin qu’éprouve M aeterlinck d ’aller
pas à croire que, lorsque nous faisons des choses au-delà de ce que lui enseignent les disciplines
désordonnées ou misérables, nous tom bons dans scientifiques auxquelles il se soum et, q u ’il
les pièges d ’un génie supérieur, mais il n’est pas s’agisse d ’entom ologie, comme dans sa Vie des
invraisem blable que cela paraisse vrai quelque A beilles, sa Vie des Fourmis, sa Vie des Termites,
jour. «Parlant aux abeilles, il leur dit: « Qui nous ou de métagéométrie comme dans la Quatrième
dira les problèm es que vous avez résolus et qui Dimension (la Vie de l’Espace) ou d ’onirologie
nous restent à résoudre, les certitudes que vous (la Culture des Songes). Besoin d ’aller au-delà;
avez acquises et qui nous restent à acquérir. Et besoin aussi d ’accorder nos connaissances
s’il est vrai que vous avez résolu ces problèm es, actuelles avec les prém onitions et les intuitions
acquis ces certitudes, non pas à l’aide de l’intel­ des grands esprits du passé, des mystiques sur­
ligence, mais en vertu de quelque impulsion tout, dont il s’est nourri. M éditant sur la
primitive et aveugle, à quelle énigme plus inso­ Q uatrièm e Dimension, il écrit: «H inton nous
luble encore ne nous poussez-vous point?» Pas avoue que nous ne pourrons jam ais voir une
d ’orgueil démesuré, mais un besoin de rendre figure à quatre dimensions avec nos yeux co r­
l’hom m e solidaire, non seulem ent de to u t ce qui porels, mais seulem ent à l’aide de notre œil
vit, mais de l’ordre qui règne dans l’univers intérieur, à condition d ’acquérir la faculté de
visible et invisible, accessible à notre imagi­ p o rter m entalem ent un grand nom bre de détails.
nation. Il ne nie donc pas la grandeur de C ’est à peu près, et nous retrouverons ce trait
l’hom m e, il la déplace et, en le soum ettant au chez plus d ’un hypergéom ètre, le langage des
même titre que les abeilles à une loi unique, à grands mystiques, depuis Plotin, Ruysbroeck
peine entrevue et qui peut-être ne pourra jam ais l’A dm irable, Jacob Boehm e, ju squ’à sainte
être form ulée, il ne le diminue pas, il prolonge à Thérèse, Jean de La Croix et bien d ’autres,
l’infini ses dimensions. quand ils parlent de l’ineffable. Ils cherchent en
« Nous avons beau croire et dire le contraire, vérité le même inconnu, sous d ’autres formes et
écrira-t-il dans la Quatrième Dimension, nous par d’autres m éthodes ( 1). »
sommes essentiellem ent des êtres infinis et, de Que cherchons-nous d ’autre ici, et n’est-il pas
•tous côtés, nous touchons, aussi bien par notre pour nous un précurseur, cet écrivain si peu lu
corps que par notre âme, à ce qui n’a jam ais aujourd’hui et qui, aujourd’hui surtout, méri­
com m encé, à ce qui ne sera jam ais term iné. » terait de l’être parce qu’il trouverait des lecteurs
De l’abeille à l’hom m e, com m e de l’homm e à plus que jam ais curieux des problèmes q u ’il
l’infini, pas de solution de continuité. Q u’il pose? Peut-être n’est-ce qu’aujourd’hui qu’il
s’agisse de la gravitation des astres dans l’espace a la chance de devenir véritablem ent actuel.
infini ou de l’ordre mystérieux qui préside aux
destinées d ’une ruche, c’est un même et unique
problèm e qui se pose, même si les données nous
en paraissent différentes. Quel problèm e? Nous (I) C 'est exactem ent le thèm e de la d ernière p artie du M atin des
en approchons à peine. Mais si nous isolons Magiciens: « l’H om m e, cet infini ».

Il faut absolument relire Maeterlinck


(P h o to B e rn a n d )
Pelleas et Mélisande,
ballet de Etchevery: plus fidèle à Maeterlinck dans ce dépouillement.

La littérature différente
UNE VISION G LO B A LE QUI EST CELLE et le tem ps ne sont plus que des distinctions
DE LA PENSÉE AVANCÉE arbitraires. D ans la Culture des Songes, le
D ’A U JO U R D ’HUI chapitre qui suit im m édiatem ent la Quatrième
Dimension (la Vie de /’Espace), il écrit: «D es
Dans sa Vie de l'Espace, comm e dans ses livres expériences qui ne font que com m encer p er­
d ’entom ologie, il se révèle un écrivain très m ettent déjà de constater que le cerveau libéré
exactem ent inform é des découvertes scienti­ p ar le sommeil, au cours de ses pérégrinations
fiques de son époque. C ’est là sa part de réalisme dans l’éternel présent qui est le tem ps réel, y
lucide; mais il rêve, et rêve les yeux ouverts. rencontre autant d ’avenir que de passé. Il les
Il s’appuie sur Einstein ou sur Freud p our aller confond. Il n ’aperçoit plus la ligne imaginaire
plus loin. C ’est ce « plus loin» qui nous le rend mais rigide qui les sépare au nom de la raison.
en quelque sorte fraternel. C itons la conclusion Il ne distingue plus ce que nous avons fait de
de la Quatrième Dimension: ce que nous ferons, ce qui ne s’est pas encore
« Ce qui est vrai des phénom ènes atom iques ou accom pli de ce qui s’est déjà abattu sur notre
m oléculaires et électrom agnétiques, l’est égale­ tête, et nous revient, sans qu’il s’en rende
m ent des phénom ènes de la vie, qui sont des com pte, aussi chargé de prophéties que de
m ouvem ents dans un espace supérieur, et de souvenirs. »
certains phénom ènes chim iques qui en sont M aeterlinck me paraît voir plus loin et plus
voisins. Il en va de même encore de plusieurs clair qu’un Freud dont il connaissait parfai­
états de la m atière. Il en va de même enfin tem ent les théories. Freud ne cherchait sa clé
de toute une partie de notre vie spirituelle, que dans l’individu, trahi et révélé par l’aveu de
sentim entale et artistique qui passe sans cesse l’inconscient collectif et des archétypes. Il
de la troisièm e à la quatrièm e dim ension. Dès dépasse l’individu et atteint, à travers l’homme,
aujourd’hui notre om bre, qui précède notre l’hum anité.
présence réelle, hante cette dim ension, bien Dans l’immense et inexploré dom aine du songe,
que nous nous en doutions à peine et que nous M aeterlinck s’est attaché surtout aux rêves pré­
ignorions ju sq u ’à quel point elle intervient, sous m onitoires. Ils sont indéniables; reste à les
d ’autres noms, notam m ent sous le nom d ’idéal, expliquer. Peut-être ne sont-ils qu’un avertis­
dans nos pensées, dans nos passions, dans notre sem ent venu d ’ailleurs. D ’où? de qui? de quoi?
subconscient où tan t de choses dem eurent nous sommes loin encore de le savoir.
inexpliquées. Q uand notre corps pourra suivre M aeterlinck ne repousse pas l’hypothèse d ’une
l’om bre qui le précède, nous com m encerons intervention extérieure. Mais il suppose aussi
réellem ent à vivre sur cette terre, et il est fort que nous possédons, lorsque nous dorm ons, la
possible que ce m om ent soit moins éloigné faculté d ’être sim ultaném ent là-bas et ici,
qu’on ne croit (1). » dem ain et hier, confondus en un seul présent et
en un lieu unique. Un jo u r ne viendra-t-il pas
L’UN DES PR E M IE R S AUSSI où nous serons assez libérés pour connaître, à
A POSER DES QUESTIONS ESSENTIELLES l'état de veille, cette simultanéité dans le tem ps
SUR LES RÊVES et l’espace, que nous accorde le sommeil (1)?

M aeterlinck ne pouvait m anquer d ’être attiré M A ETERLIN CK AVEC NOUS!


par le phénom ène du rêve, q u ’il rattache au
problèm e de la quatrièm e dim ension, où l’espace Ce souci d ’unité, qui préside, comme je l’ai dit

(1) C 'est en quelque sorte la pré-form ulation de la pensée que déve­ 1 1) Voir dan s ce m6me num éro l’étude d ’A im é M ichel co n cern an t les
loppait dans le précédent num éro de Planète te physicien Jean C haron. travaux m o d ern es su r le rêve.

Il faut absolument relire Maeterlinck


plus h au t, à to u te s les d ém arch es scientifiques
et p h ilo so p h iq u es de M a e te rlin c k , d ev ait n éces­
sa irem en t l’in c ite r à s’in te rro g e r sur D ieu. Libre
de to u te discipline religieuse définie, je d o u te
q u ’au c u n e religion refuse l’adm irab le réponse
q u ’il d o n n e à son in terro g atio n :
« Je m ’incline, je me tais d ev a n t Lui. Plus
j ’av an ce, plus II recule ses lim ites. Plus je
réfléchis, m oins je Le co m p ren d s. Plus je Le
reg ard e, m oins je Le vois, et m oins je Le vois,
plus je suis sûr q u ’il existe; ca r s’il n ’existe
p o int, c ’est le néant p a rto u t et co m m en t c o n c e ­
voir que le n éant existe?» (Dieu, d ans la vie
de iEspace).
Il y au ra it bien des cho ses à d ire en c o re p arce
ARNO LD DE KERCHOVE
que l’œ u v re de M a e te rlin c k est considérable.
Ce fut c e rta in e m e n t l’esprit le plus universel Né près de Bruges en 1906, Études à
l ’ Université de Louvain (licencié en
de son tem ps: savant co n scien cieu x , visionnaire philosophie thom iste.)
inspiré, p o ète et d ra m a tu rg e , p h ilo so p h e, m o ra ­ A près un essai sur les tendances de
l ’architecture contemporaine, publie
liste, m ystique. deux biographies: Une A m ie de
P ar les q u elq u es exem ples que j ’en ai proposés, B enjam in C onstant, B elle de Char-
rière (Paris, Nouvelle Revue Critique)
j ’ai voulu a ttire r l’a tte n tio n sur une œ uv re et et Benjam in Constant ou le Libertin
un hom m e singulièrem ent accordés à nos sentim ental (A lb in Michel), deux
essais poétiques: Retraite ou le
p ré o c cu p atio n s actu elles... Journal d ’un A veugle et Le Tom beau
A R N O L D DE K E R C H O V E . de V in c en t du Bono (Maison du
Poète) et un recueil de contes: L'Enfant
Nicolas (Bruxelles, Éditions Lumières).
S 'installe définitivem ent à Paris, en
1946. A collaboré, en Belgique, à la
Revue Générale, le Journal des Beaux-
A rts, le Rouge et le N o ir; en France:
la Revue Hebdomadaire, la Table
Ronde, Franchise, la Nef, Fontaine, les
Cahiers du Sud, les Quatre Dauphins,
le Goéland.
ŒUVRES PRINCIPALES DE MAETERLINCK Depuis 1949, activité presque uni­
(29 août 1862 - 5 mai 1949) quement poétique: N . (Pierre Seghers),
Le Sang du S ilen ce (P. Seghers), Le
1889 / Serres chaudes - Poèmes. 1919 / Les sentiers dans la montagne - Chasseur m éditatif (P. Seghers), La
1889 / La princesse Maleine - Drame Essai. Fureur et la Grâce (Debresse), G ît-le-
en 5 Actes. 1920 / L'intelligence des fleurs. Cœur (Debresse), La Racine et
1890 / L ’intruse - Drame. 1921 / Le grand secret. l'O iseau (Debresse), Lacs de tes
1891 / Les aveugles - Drame 1927 / La vie des Termites. Y eux (Debresse). Nombreux voyages
1891 / Les sept princesses. 1928 /L a vie de l'espace. et conférences au Venezuela, aux
1891 / Traduction de Ruisbroeck l'adm i­ 1930 / La vie des fourm is. A ntille s, au Portugal, en Yougoslavie,
rable. 1932 j L'araignée de verre. au Sahara, en Grèce, au Liban, au
1892 / Pelléas et Mélisande. 1933 I La mort. Cambodge, à Hong-Kong, etc.
1895 'T ra d u c tio n de Novalis. 1934 I A vant le grand silence.
1896 I Le trésor des humbles - Essai. 1937 / Devant Dieu. B ibliographie en inform ations p. 157
1898 I La sagesse et la destinée. 1939 ! La grande porte.
1901 I La vie des abeilles. 1942 / L ’autre monde ou le cadran
1902 / Monna Vanna - Pièce en 3 actes. stellaire.
1907 / A riane et Barbe Bleue - Conte 1948 / Bulles bleues (souvenirs).
en 3 Actes. (Principaux éditeurs: Fasquelle, Fayard,
1909 I L ’oiseau bleu - Féerie en 5 A ctes Mercure de France, Lacomblez
1917,/L 'h ô te inconnu - Essai. (Bruxelles) et le Rocher (M onaco).

La littérature différente
Les deux qui rêvèrent
Un conte de Jorge Luis Borgès

Il y avait une porte à deux battants qui ne servait ni pour entrer


ni *pour sortir... T L B

Roger Caillois, son introducteur L’historien arabe El Ixaqui relate cet événement: «Les hom m es
en France, nous dit que dans sa dignes de foi raco n ten t (mais seul Allah est om niscient et puissant
maison de Buenos Aires, parmi et m iséricordieux et ne d o rt pas) que vécut au Caire un homme
ses milliers de livres rares, Jorge possesseur de grandes richesses, mais si m agnanime et si généreux
Luis Borgès, devenu aveugle, ne
compose plus que des poèmes indé­ q u ’il les perdit toutes à l’exception de la maison de son père, si
finiment corrigés derrière son front. bien q u ’il dut travailler pour gagner sa vie. Il travailla à tel point
Nous avons, dans notre numéro 2, q u ’un beau jo u r le sommeil s’em para de lui sous un figuier de son
publié un des plus beaux textes jardin. Il vit en songe un homme tout mouillé qui sortit de sa
de Borgès: « L’Écriture du dieu », bouche une pièce d ’or et lui dit: «T a fortune est en Perse à
et, à cette occasion, nous avons dit Ispahan. Va la chercher.» Au m atin, il se réveilla, entreprit le
que nous tenions Borgès pour l’un long voyage et affronta les périls des déserts, des navires, des
des plus grands écrivains vivants pirates, des idolâtres, des fleuves, des bêtes féroces et des hommes.
du monde entier.
Ici, il s’agit d’un faux extrait des A la fin, il arriva à Ispahan.
«Mille et Une nuits», tiré d’un La nuit le surprit dans l’enceinte de la ville et il s’étendit pour
curieux ouvrage: « Histoire de l’in­ dorm ir dans la cour d ’une mosquée. C ontre la m osquée, il y avait
famie, Histoire de l’Éternité », où une maison et, p ar décret du D ieu tout-puissant, une bande de
Borgès (par timidité, dit-il) feint de voleurs traversa la mosquée et entra dans la maison. Les gens
ne nous donner que des traductions qui dorm aient se réveillèrent à cause du vacarm e que firent les
et des biographies. Ce conte, d’une voleurs et appelèrent au secours. Les voisins crièrent aussi,
admirable invention à plusieurs l'officier du guet accourut avec ses hom m es et les bandits
tiroirs, nous servira ici de lien entre
l’étude d’Aimé Michel sur les rêves s’enfuirent par la terrasse. L’officier fit fouiller la mosquée. On
et celle de Fereydoun Hoveyda trouva l’homm e du Caire que l’on rossa si fort à coups de bam bou
sur « les Mille et Une nuits ». qu’il en faillit mourir. Deux jours après, il reprit connaissance en
prison. L’officier le fit am ener et lui dit: «Q ui es-tu? et quelle est

Collage
de Jacques Carelman. La littérature différente
ta patrie? ». L’autre déclara: « Je suis de l’illustre
cité du Caire et mon nom est M oham m ed el
M ag reb i.» L’officier lui dem anda: « Q u’est-ce
qui t ’a attiré en Perse?» L’autre choisit de dire
la vérité: « Un homm e m ’a ordonné en rêve de
venir à Ispahan, parce que là était ma fortune.
Me voici à Ispahan et la fortune q u ’il m ’a p ro ­
mise doit être ces coups de bâton que vous
m’avez fait d onner si généreusem ent. »
En entendant ces mots, l’officier rit à se
découvrir les dents de sagesse et finit par dire:
« Homme insensé et crédule, j ’ai rêvé trois fois
d ’une maison du Caire, au fond de laquelle il
y a un jardin, dans le jardin un cadran solaire,
derrière le cadran solaire un figuier, après le
figuier une source, et sous la source un trésor.
Je n ’ai pas accordé le m oindre crédit à ce m en­
songe. M ais toi, né de l’accouplem ent d ’une
mule avec un dém on, tu as erré de ville en ville
sur la seule foi de ton rêve. Que je ne te revoie
pas à Ispahan ! Prends ces m onnaies et va-t’en ! »
L’hom me les prit et retourna dans sa patrie.
Sous la source de son jardin (qui était celle
du rêve de l’officier), il déterra le trésor. Ainsi
Dieu le bénit, le récom pensa et l’exalta. Dieu
est le G énéreux, le Caché.
J. L. BORGES.

Traduit par Roger Caillois et Laure GuiUe,


Editions du Rocher, Monaco.

L es d e u x qui rê v è re n t
Le Temple
Un inédit de H . P. Lovecraft

D ’où proviennent cette joie paradisiaque, cette vacance indescriptible, cet allègement
qui m ’envahissent alors? Est-ce parce que, déserteur de l ’univers temporel, je
découvre l ’éternité comme une infinie, comme une inaltérable continuité? Est-ce
parce que quelque chose, pénétrant dans mon âme, a provoqué un trouble mental?
A lle\donc deviner. A N D R E H A R D E L L E T (le Parc des Archers).

A ujourd’hui, 20 août 1917, moi, Karl H einrich, com te d ’Alberg-


Ehrenstein, com m andant le sous-marin U.29 de la M arine Impé­
riale allem ande, dépose cette bouteille contenant mon dernier
rapport, en un lieu qui m’est inconnu mais dont la position
J ’ai décidé alors approchée est latitude nord 20 degrés, longitude ouest 35 degrés.
M on navire s’y trouve naufragé au fond de l’océan.
Je ne survivrai très probablem ent pas, car je me trouve dans
d’explorer des circonstances m enaçantes, puisque mon sous-marin, l’U.29,
est hors de com bat et que ma volonté de fer allem ande est, elle
aussi, détruite.
cet inconnu... Ainsi que nous l’avions signalé par T.S.F. au submersible U.61
se dirigeant sur Kiel, nous avons torpillé le cargo anglais « Victory >.
parti de New York à destination de Liverpool, par 45 degrés
16 latitude nord et 28 degrés longitude ouest. Nous avons permis
à l’équipage de quitter le navire dans les canots de sauvetage,
de façon à obtenir un bon film pour les archives de l’amirauté.
Le navire coula de manière tout à fait pittoresque. La cam éra
fonctionna bien et je regrette que cette bobine ne puisse jam ais
atteindre Berlin. Après quoi nous coulâm es les canots et plon­
geâmes. En refaisant surface au coucher du soleil, nous trouvâm es
sur le pont le corps d ’un marin dont les mains s’étaient curieu­
sem ent accrochées au garde-fou. Le garçon était jeune, de teint
foncé, et très beau. Un Italien ou un G rec, probablem ent, appar­
tenant sans nul doute à l’équipage du «Victory». Il avait cherché

La littérature différente
refuge sur le navire même qui avait été à un niveau infantile détestable. Il racontait
contraint de détruire le sien: encore une victime qu’il croyait voir des corps m orts à travers les
de l’injuste guerre d ’agression menée p ar les hublots. Des corps qui le regardaient intensé­
Anglais. Nos hom m es le fouillèrent et tro u ­ ment et qui lui sem blaient ceux des victimes
vèrent dans sa poche une étrange statuette de nos victorieux exploits. Et il disait que le
d ’ivoire représentant une tête d ’hom m e cou­ jeune homme que l’on avait jeté par-dessus bord
ronnée de lauriers. M on second, le lieutenant les conduisait. Aussi ai-je fait m ettre M üller
Klenze, pensant que cet objet était ancien et aux fers après q u ’on l’eut fouetté. Nous avons
de grande valeur, le reprit à l’équipage. rejeté une délégation conduite par le m atelot
Deux incidents créèrent un certain désordre Zim m er qui dem andait que la figure d ’ivoire fût
lorsque le m ort fut jeté par-dessus bord. Ses yeux jetée à la mer.
s’ouvrirent com m e on le traînait vers le garde- Le 20 juin, les m atelots Bohm et Schm itt, qui
fou, et plusieurs m arins crurent q u ’ils avaient avaient été souffrants la veille, sont devenus
fixé avec un air de m oquerie les m atelots violem m ent fous.
Schmitt et Zim m er, penchés sur le cadavre. Là- Puisque les vies allem andes sont précieuses, je
dessus, le bosco M üller, un hom m e âgé qui regrettai de n’avoir pas un m édecin à bord.
aurait dû être raisonnable mais qui est un Mais les divagations constantes de ces deux-là
cochon d ’Alsacien superstitieux, devint excité troublaient la discipline, de sorte que je pris
et ju ra q u ’il avait vu le défunt s’éloigner à la une décision définitive. L’équipage l’accepta
nage vers le sud, sous les eaux. Klenze et moi- avec m aussaderie, mais M üller se calma. Je le
même n’avons pas approuvé ces exhibitions de fis libérer le soir et il se remit silencieusem ent au
la superstition paysanne et avons sévèrement travail. Nous fûmes tous très nerveux la semaine
giflé M üller. Plusieurs garçons furent malades suivante, attendant le «D acia». La tension fut
le lendem ain. Ils souffraient de la tension n er­ encore aggravée par la disparition de M üller et
veuse provoquée par notre long voyage. Zim m er qui se jetèrent sans doute à l’eau. Je
Plusieurs étaient com plètem ent abrutis. Après fus plutôt satisfait d ’être débarrassé de M üller.
avoir vérifié q u ’ils ne sim ulaient pas, je les ai Tout le m onde se taisait m aintenant. Les
déchargés de leur travail. La m er étant agitée, m alades étaient nom breux. Le lieutenant
nous sommes descendus à une profondeur où Klenze supportait mal la pression et était agité
les vagues nous gênaient moins. Nous n’y étions par les m oindres détails, notam m ent par les
pas dérangés, sauf p ar un courant océanique dauphins qui se rassem blaient autour de PU.29
déconcertant se dirigeant vers le sud et non en nom bre croissant, et p ar l’intensité toujours
indiqué sur les cartes. Les gémissements des plus grande des courants nous faisant dériver
malades étaient agaçants mais, puisqu'ils ne vers le sud.
paraissaient pas dém oraliser le reste de l'équi­ Il devint finalem ent visible que nous avions
page, nous n ’appliquâm es pas les mesures m anqué le «D acia». De tels échecs sont fré­
extrêmes. N otre plan était de rester sur place, quents et celui-ci nous satisfaisait plutôt,
et d ’intercepter le transatlantique « D acia» que puisque nous pouvions m aintenant revenir à
nos agents de New York nous avaient signalé. W ilhelmshaven.
Nous sommes rem ontés à la surface au début de
la soirée pour trouver la- m er plus calm e. A Le 28 juin, à midi, nous mîmes le cap au nord-
l’horizon nord, on voyait la fumée d ’un navire est. Malgré quelques collisions assez com iques
de guerre. Ce qui nous inquiétait davantage, avec les masses peu habituelles de dauphins,
c'étaient les discours du bosco M üller, qui nous fûmes bientôt en route.
devenaient de plus en plus étranges à mesure L’explosion de la cham bre des m achines, à
que la nuit venait. Sa m entalité était tom bée 2 heures du m atin, fut une surprise totale. Le

Le Tem ple
lieutenant Klenze se précipita pour trouver le expulsé les corps à travers le double sas, et
réservoir de com bustible et la plus grande partie sommes restés seuls dans le U.29. Klenze
des appareils totalem ent détruits. Les m éca­ sem blait très nerveux et buvait beaucoup. Nous
niciens R aabe et Schneider avaient été tués sur avons décidé de rester vivants aussi longtem ps
place. N otre situation était soudainem ent que possible.
devenue grave. C ertes, le régénérateur chim ique N os boussoles et tous les autres appareils délicats
était intact et nous pouvions utiliser les réserves étaient détruits. N otre position ne pouvait plus
d’air com prim é et les accum ulateurs p our plon­ être définie que de façon approchée. H eureu­
ger et rem onter, mais nous étions incapables de sem ent, nous avions des réserves d ’électricité
guider l’U.29 ou de le propulser. Prendre la dans notre accum ulateur, à la fois pour notre
fuite à bord des canots de sauvetage, c’eût été éclairage intérieur et pour les projecteurs.
tom ber entre les mains d ’ennem is qui ont une N ous n’avons vu que des dauphins nageant paral­
haine déraisonnable de notre nation. lèlem ent à notre dérive. Ces dauphins m ’inté­
Depuis l’accident jusqu’au 2 juillet, nous déri­ ressaient sur le plan scientifique; j ’ai observé
vâmes constam m ent vers le sud, sans rencontrer l’un d ’eux pendant deux heures sans le Voir
aucun navire. Chose rem arquable, étant donné rem onter à la surface. Or, c ’est un mammifère
la distance parcourue, les dauphins tournaient cétacé, incapable de subsister sans air.
toujours autour de nous. A l’aube du 2 juillet, A m esure que le tem ps passait, Klenze estima
nous avons vu un navire de guerre portan t un que nous continuions à dériver vers le sud, tout
drapeau am éricain, et l’équipage nous dem anda en nous enfonçant. N ous avons pris des notes
de nous rendre, de la façon la plus agitée. Le sur la flore et la faune marines. Je ne peux
lieutenant Klenze dut finalem ent abattre le m’em pêcher de n o ter l’insuffisance scientifique
m atelot T raübe, qui souhaitait cet acte contraire de mon com pagnon. Son esprit n’est pas
à l’honneur. Ceci apaisa les esprits et nous prussien et s’encom bre de rêveries. L’approche
pûm es plonger. de notre m ort l’im pressionnait et il prononçait
L ’après-midi du lendem ain, des oiseaux de mer, fréquem m ent des mots de rem ords à propos des
en vol com pact, nous survolèrent, venant du hommes, des femmes et des enfants que nous
sud, et la m er devint furieuse. N ous ferm âm es avions envoyés par le fond. Au bout d ’un cer­
les écoutilles et attendîm es les événements. Il tain tem ps, il devint nettem ent déséquilibré:
devint rapidem ent évident q u ’il fallait replonger. il regardait pendant des heures la figurine
Ceci épuisait nos faibles ressources en air d ’ivoire, et racontait des histoires sur les choses
comprimé et en électricité, mais nous n’avions perdues et oubliées sous l’océan.
pas le choix. N ous descendîm es puis, observant A titre d ’expérience, il m’est arrivé d ’écouter
que la m er se calm ait, je décidai de rem onter. ses citations poétiques et ses interm inables diva­
Le mécanisme de rem ontée refusa de fonc­ gations. J’avais du chagrin pour lui, car il me
tionner. Effrayés, les hom m es d ’équipage déplaît de voir souffrir un A llem and. M ais ce
com m encèrent à m arm onner; nous les fîmes n’était pas un homme avec lequel, il me
travailler dur pour les occuper. convenait de m ourir.
Klenze et moi dorm ions à to u r de rôle. P endant Le 9 août, nous vîmes pour la prem ière fois le
mon sommeil, à 5 heures environ, le m atin du fond sur lequel nous avons aussitôt dirigé un
4 juillet, la m utinerie éclata. Les six m atelots qui puissant projecteur. C ’était une vaste plaine
nous restaient, soupçonnant que to u t était ondulante, recouverte d ’algues et de coquilles.
perdu, avaient soudainem ent piqué une crise On distinguait des objets de formes étranges,
de rage folle. Le lieutenant Klenze semblait incrustés de mollusques et qui, d ’après Klenze,
paralysé et inefficace: ces R hénans sont des étaient des navires coulés dans un passé lointain.
femmes. J ’abattis les six hom m es. Nous avons Une chose l’étonna cependant: un pic de m atière

La littérature différente
solide s’élevant de plus d ’un m ètre et demi, dauphins s’étaient rassemblés en une masse
d ’environ 75 cm de diam ètre, avec des côtés épaisse.
plats et des surfaces supérieures se rencontrant J’ai regretté, cette nuit, de ne pas lui avoir
suivant un angle très obtus. Selon moi, c ’était repris la figurine d ’ivoire. Sans être artiste, je me
un roc, mais Klenze prétendit avoir aperçu des souvenais de ce visage jeune entouré de lauriers.
bas-reliefs. Il se mit à trem bler au bout d ’un Le lendem ain je continuai à me servir du pro­
m om ent et me dit que les vastes ténèbres et jecteur. La dérive de l’U.29 était moins rapide.
l’antique mystère de ces abîmes l’angoissaient. J’ai vu que le sous-marin avait égalem ent cessé
Je notai rapidem ent deux choses: le U.29 de descendre et j ’ai ajusté le projecteur de façon
supportait d ’une façon splendide la pression et à diriger le faisceau verticalem ent vers le bas.
le dauphin étrange était toujours autour de nous, Une connexion se rom pit à cause de la rapi­
à cette profondeur où l’existence d ’organismes dité du m ouvem ent, et pendant plusieurs
aussi évolués est considérée com m e impossible minutes je dus réparer. Puis la lumière jaillit
par les naturalistes. de nouveau, inondant la vallée, sous moi.
Je ne mé perm ets d ’émotion d ’aucune espèce,
Le pauvre Klenze devint fou à 3 h. 15 du matin, mais mon étonnem ent fut grand. Il y avait un
le 12 août. Il s’était rendu dans la to u r pour grand nom bre d ’édifices en ruine, d ’une archi­
se servir du projecteur. Je le vis bondir dans tecture magnifique. La plupart d ’entre eux
mon com partim ent, le visage défait. Il saisit étaient de m arbre et brillaient sous le projecteur.
la figurine d ’ivoire sur la table, la glissa dans C ’étaient les restes d ’une grande ville au fond
sa poche, et, me p ren an t le bras, te n ta de m ’en­ d ’une vallée étroite, avec des tem ples isolés et
traîner sur le pont. Je com pris aussitôt q u ’il des villas sur les pentes. Les toits étaient tombés
voulait ouvrir le sas. Il devint violent. J ’essayai et les colonnes s’étaient brisées, mais l’ensemble
de le calm er. Il disait: «Venez m aintenant, n’en était pas moins revêtu d ’une splendeur
n’attendez pas, mieux vaut se repentir et obtenir ancienne, très ancienne. Com m ent dire? D ’une
le pardon que défier et être condam né. » Je lui splendeur par-delà la mémoire.
déclarai alors q u ’il était fou. Ceci ne le troubla Ainsi confronté avec cette A tlantide, je fus le
pas, et il s’écria: « C ’est parce que je mérite la plus énergique des explorateurs. D ans mon
pitié que je suis devenu fou. Que les Dieux aient enthousiasm e, je devins presque aussi idiot et
pitié de l’hom m e qui, dans la sécheresse de son sentim ental que le pauvre Klenze, et mis
cœ ur, dem eure avec son esprit ju jq u ’à l’épou­ beaucoup de tem ps à noter que les courants
vantable fin! Venez et soyez fou, pendant qu'il vers le sud avaient enfin cessé et que l’U.29 se
appelle encore avec pitié! » posait lentem ent sur la cité engloutie. Je
C 'etait bien un A llem and, mais seulem ent un m’aperçus aussi que les étranges dauphins
Rhénan, et au surplus un fou. Je lui donnai satis­ avaient disparu.
faction, mais réclam ai la figurine d ’ivoire. Il Deux heures après, mon navire reposait sur une
éclata d ’un rire si singulier que je ne pus insister. place pavée, près de la muraille rocheuse de la
Je lui dem andai s’il avait quelque chose à me vallée. D ’un côté, je pouvais voir la ville entière,
laisser p our sa famille au cas où je serais sauvé, descendant de la place vers le lit d ’une ancienne
mais il ricana de nouveau. Il grim pa à l’échelle rivière. D e l’autre côté se trouvait la façade
et je m anipulai les leviers qui l’envoyèrent à la ornée, parfaitem ent préservée, d ’un grand bâti­
mort. Après avoir vérifié q u ’il n ’était plus sur le m ent, un tem ple taillé à même le roc.
navire, je balayai l’eau avec le projecteur. Je C ette façade immense cache m anifestem ent un
voulais savoir si la pression l’aplatirait ou s’il édifice profond, car les fenêtres sont nom ­
resterait intact com m e ce dauphin extraordi­ breuses et largem ent distribuées. Une grande
naire. Je n ’ai pas réussi à le voir, car les porte s’ouvre au centre. On y accède par un

Le Tem ple
escalier im pressionnant et elle est entourée de lumières et me suis mis à réfléchir. Le surlen­
bas-reliefs exquis représentant des bacchantes. dem ain, j ’ai constaté que les batteries étaient
Entre les grandes colonnes, des fresques et de m ortes. Après avoir gaspillé quelques allu­
nom breuses statues: des scènes pastorales idéa­ m ettes, je me suis assis calm em ent dans l’obscu­
lisées, des processions de prêtres et de prê­ rité. Comme je considérais l’inévitable fin, mon
tresses, portan t d ’étranges instrum ents céré- esprit développa une image latente qui aurait
moniaux pour l’adoration d ’un dieu. fait frissonner un hom m e plus faible ou plus
Cet art est d ’une antiquité profonde et ni l’âge superstitieux. Le visage du dieu, dans les sculp­
ni la subm ersion n’ont corrom pu la grandeur de tures du tem ple, est le même que celui de la
ce redoutable tem ple dans la nuit et le silence figurine d’ivoire trouvée sur le marin m ort, et
de l’abîme. que le pauvre Klenze a em portée!
Bien que la m ort fût proche, la curiosité me Je fus étourdi par cette coïncidence. Seul
brûlait et je prom enai le faisceau du projecteur. un penseur de qualité inférieure se hâterait
Ce je t de lumière me révéla beaucoup de détails, d ’éclairer ce qui est singulier et complexe par
mais il ne pénétrait pas à travers la porte ouverte le court-circuit prim itif du surnaturel.
du tem ple. J ’ai décidé alors d ’explorer cet Je pris un calm ant pour m’endorm ir. Mon état
inconnu. J ’ai sorti un scaphandre de plongée nerveux dut se réfléchir dans mes rêves car il me
profonde, muni d ’une lampe portative et d ’un sembla entendre des cris d ’hommes et voir des
régénérateur d ’air. J’ai eu des difficultés à visages m orts se presser contre les hublots.
m anipuler to u t seul le double sas, mais j ’y suis Parmi ces visages morts, passait le visage vivant
arrivé. et m oqueur du jeune hom m e à la figurine
C ’est le 16 août que je suis sorti p our la prem ière d ’ivoire. Il faut que je prenne garde en rédigeant
fois de l’U.29. Je suis allé jusq u ’au lit de la ces notes, car, désormais, de nom breuses hallu­
rivière. Je n ’ai trouvé ni squelettes, ni autres cinations se mêlent aux faits. M on cas est extrê­
traces hum aines, mais j ’ai ram assé des statuettes m em ent intéressant sur le plan psychologique, il
et des pièces de m onnaie. Je ne puis en parler en est regrettable qu’on ne puisse le faire observer
ce m om ent, mais je voudrais to u t de même p ar une autorité allem ande com pétente.
m anifester m a respectueuse et inquiète surprise Q uand je me réveillai, je ressentis un désir
devant ces vestiges d ’une culture qui était dans puissant de me rendre au tem ple. Un désir qui
sa gloire lorsque les hom m es des cavernes seuls grandissait à chaque instant, mais auquel
hantaient la surface de la terre. Que d ’autres, j ’essayai de résister en m ’appuyant sur ma
conduits par ce m anuscrit (s’il est jam ais propre peur. Ensuite, j ’eus une sensation de
trouvé!), débrouillent le mystère. Je suis revenu lumière parm i les ténèbres: une sorte de phos­
dans mon navire comme la pile s’épuisait. phorescence dans l’eau, intense surtout du côté
Le 17, j ’ai éprouvé une déception. Les matériaux du hublot dirigé vers le tem ple. Mais vint alors
nécessaires pour recharger la lampe portative, une autre sensation, qui me fit douter de moi.
avaient été détruits lors de la m utinerie de C ’était une illusion acoustique, comme si un
juillet. M a rage fut grande, mais ma raison alle­ chant magnifique pouvait m’arriver du dehors, à
mande m 'interdisait de me risquer dans les travers la coque absolum ent étanche au son de
ténèbres. T out ce que j ’ai pu faire, c'est diriger l’U. 29. J’ai fait craquer quelques allum ettes et
sur la porte le p rojecteur déclinant de PU.29. me suis versé une forte dose de brom ure de
Je n’ai pas pu voir grand-chose, pas même le toit sodium. Mais la phosphorescence se déve­
intérieur du tem ple. Pour la prem ière fois de ma loppait toujours, faisant sortir de l’obscurité les
vie, j ’ai ressenti de la peur. Le tem ple m ’attirait, objets, autour de moi, y compris le verre vide
mais je craignais ces abîmes d ’eau. qui avait contenu le calm ant. Je touchai ce
En revenant au sous-marin, j ’ai éteint les verre: il était bien là. Ou bien la lumière était

La littérature différente
réelle, ou bien elle appartenait à une halluci­ dont l’image réapparaissait dans les frises et les
nation tellem ent fixe que je ne pouvais espérer colonnes.
la dissiper. Le reste est très simple. La force qui me pousse
A bandonnant to u te résistance, je suis m onté à en trer dans le tem ple est devenue un ordre
dans la to u r p our y chercher la source de la impérieux contre lequel je suis impuissant.
lumière. Peut-être était-ce un sous-marin me M a volonté allem ande ne contrôle plus mes
recherchant? actes et ne s’exerce plus que sur des choses
Il faut que le lecteur n’accepte plus comme sans im portance.
vérité objective ce que je vais écrire. Puisque Ce fut une pareille folie qui poussa mon lieu­
ces événements dépassent la loi naturelle, ce tenant tête nue dans la mer. M ais je suis un
sont nécessairem ent des créations de mon esprit Prussien, et un hom m e raisonnable. J ’ai préparé
écrasé. En m ontant dans la tour, je vis que la mon scaphandre et vais confier cette chronique
m er n ’était pas lum ineuse, mais que toute cette à une bouteille. Je ne crains rien. Je ne suis pas
clarté jaillissait p ar la porte et les fenêtres du certain d ’avoir vu ce que j ’ai décrit, et je vais
tem ple com m e si, à l’intérieur, une flamme à la m ort. La lumière dans le tem ple est une
énorme brûlait devant un immense autel. illusion pure. Le rire que j ’entends ne vient que
Ce qui suit est du p u r chaos. J ’eus les visions de mon crâne.
les plus extravagantes, si extravagantes que je Je vais tout de même revêtir mon scaphandre
ne les relaterai pas en détail. Il me sem bla aper­ avec soin.
cevoir des objets dans ce tem ple, des objets à la Je vais lentem ent m onter les marches.
fois m ouvants et immobiles, et mes pensées et H. P . LOVECRAFT.
mes peurs se fixaient sur le souvenir du jeune
hom m e venu de la mer, et sur la figurine d’ivoire {traduit par Louis Pauwels et Jacques Bergier).

Illustration originale
de Luc Maize.

Le Tem ple
SI
Une histoire de l'humanité
Une nouvelle de John Steinbeck

I l en avait asse\de jouer à un jeu où tout le monde triche.


R A D IG U E T

Les éditions Denoël et le Club LO N G TEM PS APRÈS VIVAIT UN G A RS N O M M É X...


des Amis du Livre viennent de
rééditer «Tortilla Fiat», depuis
longtemps introuvable, avec un
considérable succès. Le Steinbeck Il faisait p lutôt frisquet dans la caverne. Il n’y avait plus de feu:
des « Raisins de la Colère », de « Des la dernière braise s’était éteinte six mois plus tôt et il fallait
Souris et des Hommes» y déploie atten d re que la foudre frappât à nouveau un arbre.
une violence détendue, une intel­
ligente truculence. Sans doute Joe entra, to u t couvert d ’égratignures et de contusions. Il se laissa
Steinbeck fait-il partie de la géné­ tom ber sur le sol humide et saigna. Pendant ce tem ps, le Vieux
ration américaine des désespérés, Bill discutait le bout de m am m outh avec le Vieux Bert, son frère.
coincés entre le monde ancien et Ou, si l’on veut, son fils.
le monde à venir, et ayant choisi
l’absurde pour sujet de leur sermon. Le Vieux Bill disait: Pourquoi est-ce que tu n’en donnes pas un
Mais il y a dans son style et son m orceau à ta mère?
inspiration une santé qui sans cesse « Ne t ’occupe pas to u t le tem ps de mes relations avec ma femme »,
dément le propos. répondait le Vieux Bert.
La courte nouvelle, inédite en Bill haussa les épaules et se tourna vers Joe:
France, que nous présentons ici, « Où est passé Al? »
a paru dans la brillante et insolente Joe ne leva même pas les yeux et les deux vieux messieurs
revue américaine « Playboy », qui hochèrent tristem ent la tête:
s’assure la collaboration des,esprits
les plus vifs. Elle est considérée «Je me dem ande», dit Bert, «où va la jeunesse d ’aujourd’hui!»
comme un classique du genre. «D e mon tem ps», approuva Bill, «on avait le respect des
vieillards. »
Après un long m om ent, Joe cessa de saigner et il mit un
pansem ent de boue sur ses blessures:
« Al est m ort », dit-il.
« Le tigre-aux-dents-de-sabre?» dem anda Bert.

Illustration de Colos. La littérature différente


« N on. C ’est la bande de gars qui vient d ’arriver Je m ’offrirais bien un bon m orceau de sauvage.
au bas de la vallée. Ils ont mangé Al.» J’ai sacrém ent faim. »
«D ans cinq m inutes», dit Bill, «tu diras que
« Quels sauvages! » s’exclam a le Vieux Bill. « Ils ces sauvages sont aussi bons que nous. Il n'y
vivent encore dans les arbres. Ils ignorent tout a plus de tradition, plus de sens des valeurs. »
de la civilisation. N ous, par exem ple, nous ne « Je regrette, papa, mais j ’ai un bras foulé. Je
mangeons presque plus les gens. » ne peux pas creuser de fosse; et toi non plus,
« Faut dire», observa Joe, « q u ’on ne peut guère tu es trop vieux. Bert également. Nous sommes
manger que la famille et que notre famille obligés de nous allier aux sauvages, sinon nous
diminue. » m ourrons de faim. »
« Alors, q u ’est-ce q u ’ils ont fait, ces damnés « Aussi longtem ps que je serai vivant... »
étrangers? » com m ença le Vieux Bill. Mais il s’arrêta court,
« Al et moi, nous avions creusé une fosse. Nous en notant une lueur pensive dans le regard de
avions attrapé un cheval, et alors les gars sont Joe. « Hé, Joe, tu ne vas pas te faire des idées
descendus des arbres et ont mangé notre cheval. sur ton vieux papa, j ’espère ! »
Q uand nous avons protesté, ils ont aussi mangé Bref, assez longtemps après vivait un homme
Al.» nom m é Elmer. Un jour, il quitta les cavernes
«N ous ne pouvons pas tolérer cet affront», dit où tout le m onde habitait, comme il se doit,
le Vieux Bill avec majesté. «Joe, va chercher et se mit à entasser des pierres en rond. Q uand
un sauvage et nous le m angerons. » ce fut à bonne hauteur, il disposa un toit de
« T out seul, com m e ça? » dit Joe. « L’été dernier, branchages, et il s’installa tout seul, à l’écart.
nous étions douze dans la caverne. M aintenant, Alors, les anciens tuèrent Elmer. Si tout le
nous ne sommes plus que quatre. » m onde en faisait à sa tête, ce serait la fin de
« Cinq. » la vie sociale. Mais, l’année suivante, la tribu
« N on, quatre. J ’ai vu m a sœ ur Sally assise sur entière vivait dans des maisons. C ’était en défi­
une branche avec un des sauvages. C ’est nitive plus agréable et moins humide.
affreux! D ’autant que j ’aimais tant coucher Aussi, les anciens firent de Elm er un dieu. Ils
avec elle. Dis, papa, reprit Joe, avec un peu dirent q u ’il était la lune.
d ’hésitation (car le Vieux Bill n’était pas seu­ Les choses n ’allaient pas trop mal, quand une
lem ent son père, mais aussi son oncle, son autre tribu arriva dans la région. Ils ne
cousin au p rem ier et au troisièm e degré, et son connaissaient pas les maisons, et ils vivaient
beau-frère), papa, si nous allions rejoindre cette dans des tentes de peau. Mais ils avaient un
bande? Ils ont un truc épatant, une sorte de curieux machin qui lançait des petits bâtons,
filet avec lequel ils prennent des quantités d 'a n i­ vraim ent très loin. Ils pouvaient tu er un cochon
maux. Ils m angent mieux que nous. » à cinquante mètres, oui, aussi loin que ça, et
«M on fils», dit Bill, «ton attitude me peine. sans risquer de recevoir un coup de groin.
Il faut garder nos distances. Aimerais-tu que ta N aturellem ent, ils tuèrent tellem ent de gibier
sœ ur épouse un étranger? » que les anciens de la tribu d ’Elm er dirent que
« Ça, c’est déjà fait. Alors, pourquoi ne pas ça ne pouvait pas durer. L’espace vital était
inviter les étrangers à venir dans la c a v e rn e ’ m enacé. Et puis, ces m écréants n ’adoraient pas
Ils nous donneraient peut-être leur truc pour le divin Elmer.
captu rer les animaux. » Les anciens firent fabriquer des masses de
«Jam ais», dit le Vieux Bert. «Il faut se javelots et dirent: « Jeunes gens, votre devoir
méfier des étrangers. Et puis ils nous est de bouter l’infidèle hors de la terre des
m angeraient pendant notre sommeil. » ancêtres. Vous vaincrez, car Elmer com bat à
«A moins que nous ne les mangions d ’abord. vos côtés. »

Une histoire de l'humanité


Or, longtemps auparavant, vivait un hom m e de Les anciens bénirent Rudolph au nom d ’Elmer
la tribu des tentes, nommé Max. Il inventa le (que l’on appelle égalem ent Max dans certaines
machin à lancer des flèches, et, évidem ment, occasions). Rudolph réunit une équipe de
les anciens le tuèrent, puis ils dirent q u ’il était garçons dans son genre, il fit bâtir un fort et
le soleil. prit sous sa protection les ferm iers et les
Il y eut donc une guerre entre Elm er, la lune, récoltes.
et Max, le soleil, et une quantité de jeunes Je ne sais pas si vous l’avez rem arqué, mais
hommes s’entre-tuèrent. M ais un incendie de quand on prend quelque chose sous sa pro­
forêt éclata et les survivants des deux tribus tection, on a une forte tendance à le prendre
d urent se réfugier ensem ble sur les collines. tout court. Rudolph et ses gars prirent donc les
Sauf les vieillards, qui clam èrent que c’était une vivres et les filles, d ’abord dans leur territoire
alliance impie et contraire à la volonté du soleil et puis dans ceux des voisins. Alors, les gars
et de la lune. M ais ils m oururent bientôt et les musclés des autres territoires vinrent reprendre
choses se tassèrent. ce q u’on leur avait enlevé; et, ce qu’ils ne
Nous pouvons induire de ces faits historiques pouvaient pas em porter, ils y mirent le feu.
que le m onde va de mal en pis depuis l’aube L’un dans l’autre, il devenait plus dangereux
même de l’hum anité. Alors que tout va bien, d ’être protégé que de ne pas l’être, mais c ’était
que l’ordre règne, que la loi est respectée sous trop tard pour changer de m éthode. R udolph
la sereine direction des anciens, il se trouve avait tout entassé dans son fort pour mieux le
toujours un original pour inventer quelque défendre et il affirmait que Max (que l’on
chose, et la pagaille com m ence. Tenez, comme nomme également Elmer) était son arrière-
ce gars, Ralph, qui prenait tellem ent de poulets grand-père, ce qui, évidemment, lui donnait des
sauvages q u ’il dut fabriquer une maison spéciale droits particuliers. Un droit divin, pourrait-on
pour les garder; ou ce véritable fauteur de dire.
troubles, Jojo, qui eut l’idée extravagante de Les anciens n’étaient pas contre, car R udolph
m ettre des graines dans le sol et de les aider à soignait spécialem ent les gens distingués, lors
pousser. Évidem m ent, on arracha les bras et les des distributions de vivres. Ils disaient aux gens
jam bes à Jojo, et on tordit le cou à Ralph. Et de peu que se plaindre était un péché.
on eut drôlem ent raison, parce que les poules, D ’ailleurs, les choses n’allaient pas si mal, une
il faut les nourrir; et les semis, il faut les fois l’habitude prise. Les fermiers avaient bâti
désherber, au lieu d ’aller se prom ener tranquil­ un grand m ur autour du fort, et ils venaient
lem ent dans la nature. Et puis, dès que vous s’abriter quand les Rudolph du nord ou de l’est
avez du grain et de la viande, tout le m onde passaient à l’attaque. Ils n ’aim aient pas voir
veut vous voler: les insectes, les oiseaux, les leurs récoltes brûler, mais ils aim aient encore
animaux, les hommes. Un ferm ier passe la moins brûler eux-mêmes, avec leur femme
moitié de son tem ps à défendre son bien. Agnès et leur fille Clarinda.
Bref, il y eut un gars musclé, qui s’appelait Il est curieux d ’observer que le système s’était
Rudolph. Il était capable de lu tter pendant des pour ainsi dire renversé: au début, Rudolph pro­
heures sans se fatiguer, mais il avait un lumbago tégeait les fermiers; à la fin, c’étaient les fermiers
dès qu’il lui fallait p o rter une brassée de bois qui protégeaient R udolph. Il disait que c ’était
sec. Par tem péram ent, il aim ait se battre et leur devoir.
détestait travailler; aussi il dit aux autres: « Ne Bref, les gens avaient du tem ps à employer,
vous en faites pas: plantez en paix et j ’assurerai pendant qu’ils attendaient à l’abri du grand
votre défense. Si quelqu’un vous em bête, je mur. Un certain Bugsy eut l’idée de couper des
l’assomme. D onnez-m oi juste un rien de blé et joncs et de tresser des paniers. On lui arracha
une douzaine de poulets pour ma peine. » les intestins et il se constitua vite une petite

La littérature différente
industrie. On fit môme trop de paniers p our les La seule chose à faire pour Rudolph du Panier
besoins. On les entassait dans un coin et on fut d ’épouser la fille de Willy du Pot. Après leur
les laissait pourrir, ce qui ne faisait de mal à m ort, H erm ann du Pot-Panier organisa le tout
personne. M ais, étant donné la nature des et constitua un petit état, et ça ne m archa pas
choses, il fallait s’attendre à ce q u ’un plaisantin trop mal pendant un certain temps.
vienne gâcher le travail avec une invention
baroque. C ette fois-ci, ce fut un nom m é Harry.
Il dit: « Ces misérables crétins qui vivent derrière Bref, vous connaissez la suite. Il y eut des États,
la m ontagne ne savent pas faire des paniers. des Ligues, des N ations, des Alliances, et cela
Mais com m e ils sont sales et q u ’ils aim ent jo u e r suivit son petit bonhom m e de chemin jusqu’à ce
avec la boue, ils en font des boules cuites au qu’une bande de plaisantins inventât la bombe
feu; ils m ettent de l’eau dedans et c’est parfois atom ique et le missile téléguidé. C ette fois-là,
com m ode. Je parie que si on leur portait des on ne les avait pas tués, car ils avaient fini par
paniers, ils nous donneraient de ces trucs q u ’ils com prendre et par s’organiser, eux aussi, d ’une
appellent pots. » certaine façon.
Les gens pendirent H arry et il se constitua vite Q uand les gens sont en face de l’exterm ination
un p etit com m erce. Rudolph essaya d ’abord d ’y totale, ils font généralem ent quelque chose. Les
m ettre le holà, et les anciens aussi: cette p ra­ anciens voudraient bien se battre, pour res­
tique écartait les ferm iers des cham ps et ça leur pecter l’ordre, la tradition et les usages établis,
donnait des idées dangereuses. M oins les gens mais cela voudrait dire l’extinction de l’hum a­
en savent, mieux ça vaut p our l’ordre et p our la nité. Or, ju squ’à m aintenant, l’hum anité n’a
tradition et p our le respect des anciens. M ais jam ais choisi l’extinction. Ce serait vraiment
vous savez ce que c ’est: une fois que c ’est com ­ bien idiot si nous nous suicidions après nous
mencé, il est trop tard p our revenir au statu quo. être tant démenés pour survivre. Nous serions
Les anciens finirent par prendre le com m erce beaucoup plus idiots que les hommes des
en main: les fermiers tressèrent les paniers, les cavernes, et je ne crois pas que nous le soyons.
anciens les vendirent et em pochèrent l’argent. Nous sommes juste aussi idiots, sans plus. Ce
Et puis une horde de sauvages vint du sud et n’est pas si mal, après tout.
s’em para des réserves de pots et de paniers. J O H N S T E IN B E C K .

Une histoire de l’humanité


Les phénomènes politico-religieux actuels
Gabriel Véraldi

A van t, nous avions la terre et vous a v ie \ la Bible. Maintenant,


vous nous ave\pris la terre mais nous avons la Bible.
UN PRO PH ÈTE ZOU LOU

RÉVEIL DU PROPHÉTISM E CHEZ LES PEUPLES OPPRIM ÉS

Les travaux Il y a, parm i tan t d ’autres, un dom aine où la curiosité publique


d’un sociologue italien ne va pas plus loin que les manuels: celui du prophétism e politico-
religieux. L’histoire scolaire enregistre négligemment le C atha­
risme, les convulsionnaires, M adam e de K rüdener, Enfantin et
La Bible tournée R aspoutine, alors que le prophétism e a em piriquem ent autant
contre les Blancs d ’im portance que l’invention technique ou la structure sociale.
N os conceptions politiques actuelles, notre vision du m onde, notre
com portem ent affectif, etc., ont été à l’origine conçus et diffusés
Le peyotl p ar des prophètes connus ou ignorés. Depuis le début de l’histoire
et la révolte indienne ju sq u ’à son évolution présente, le bouillonnem ent mystico-
idéologique n’a jam ais cessé, sous la surface des conventions,
des apparences officielles, des versions autorisées, bref, pour
em prunter à Léon D audet un néologisme, du « com ifaut ».
L’aveuglem ent est tel que le sombre aspect prophétique du
nazisme a passé inaperçu, que mille sectes agissent sous notre
nez sans que nous soupçonnions seulem ent leur existence.
C ette situation fait que l’ouvrage de Vittorio L anternari, sur les
« M ouvem ents religieux de Liberté et de Salut des Peuples
opprim és» (1), mérite une particulière attention. L anternari est
chargé de cours à l’Université de Bari. Son inform ation est docu­
m entée, m inutieuse et son travail est utile, ne serait-ce que par une
bibliographie qui recense la plupart des quelque cinq cents livres
et com m unications sur les phénom ènes politico-religieux actuels.
Le baptême
dans le torrent Mpumbu, (I) N on tra d u it en français: « M ovim enti Religiosi di L ibertà e di Salvezza dei P opoli oppressi ».
que l’on appelle le Jourdain.
Une religion basée sur le
Décalogue et une stricte
doctrine panafricaine.
(Ce docu m en t est unique.
N ous nous excusons de sa m édiocre
qualité photographique.) L'histoire invisible
Cinq cents? Oui, et ce n’est pas assez pour France et la Belgique produisit entre autres
épuiser le problèm e. Il y avait, au début de le mvungisme, dont la prédication peut se
1960, deux cent quarante-sept sectes et « sociétés résumer en deux points: la puissance des Blancs
de pensée» déclarées en Suisse. On peut donc est détruite, Jahwe va venir. Il faut détruire
im aginer l’im portance de la chose à l’échelle les anciens dieux et tous les fétiches. Ce qui
planétaire. Nous sommes dans une phase ascen­ fut effectivem ent fait dans la région du fleuve
dante du phénom ène, et il ne semble pas q u ’une Cuango. Mais quand, au lieu de Jahwe, on vit
seule nation au m onde en soit à l’écart. arriver une armée ressucitée des Blancs, les
fétiches reparurent et le mvungisme s’évanouit.
LA BIBLE, IN STRU M EN T C ’est le même événement que le culte tontiste
DE LA SUBVERSION DES C O N G O LA IS illustra en invoquant une nouvelle Trinité, dont
les personnes étaient: le Père Esprit, le Père
Sous la vaste variété des caractères locaux, Kim bangu, le Père A llem and, (« Tata M upepe,
certains facteurs sont constants. D ’abord, la T ata Kim bangu, T ata Alamani»). T ata Alamani
présence d ’un prophète, soit vivant, soit disparu devait détruire les Blancs par le feu et p ar l’eau,
et continué par des disciples. Ensuite, l’oppo­ et les nègres seraient régénérés, c ’est-à-dire
sition plus ou moins aiguë à la religion officielle q u’ils deviendraient blancs à leur tour.
et à l’autorité gouvernante. On voit immédia­ Au fil de la politique internationale, les pro­
tem ent cette curieuse conséquence: la Bible est, phètes rectifient le tir. En 1949, Simon Taka
dans les m ouvem ents prophétiques coloniaux, fonde en Angola « l’Étoile rouge », dont l’idée
l’ouvrage subversif par définition. En apportant centrale est que Dieu est avec les masses. Il
une form e ou l’autre de christianisme, les Blancs est donc, en A frique, avec les Africains. Il
ont nourri la révolte contre les missionnaires enverra bientôt son fils-messie, incarné évi­
et les adm inistrateurs. Q uel grand manuel révo­ dem m ent en un Noir. En 1956, le m ouvem ent
lutionnaire que la Bible! Israël est le prototype kimbangiste envoie à l’O.N.U. un m ém orandum
du petit peuple persécuté. L’Ancien Testam ent dem andant la déchéance des gouvernem ents
offre toute une galerie de prophètes véhéments. belge et portugais. Il est donc assez logique
La polygamie de Salom on et de David justifie que la décolonisation et l’ébauche d ’autonom ie
les m œ urs locales et contredit la monogamie africaine soient accom pagnées par une organi­
enseignée par les missions. Q uant au N ouveau sation des Eglises autochtones. Le kimbangisme
Testam ent, c ’est encore plus net. On voit un (fondé par la puissante personnalité de Simon
prophète prêcher contre le sacerdotalism e établi Kimbangu, en 1921; le prophète, à l’imitation
et contre l’étatisme d ’un conquérant. Il est per­ du Christ, se soumit volontairem ent à l’arres­
sécuté, condam né injustem ent; mais il ressuscite tation et m ourut en prison à Élisabethville, en
et ses disciples poursuivent son beau com bat. 1950) se structure actuellem ent sous la déno­
Voici par exemple le ton de « l’Ëglise nègre», mination: « Église de Jésus-Christ sur la terre
dont l’influence est considérable au Congo par le prophète Simon K im bangu». Elle est
ex-belge et ex-français: « Le Règne viendra nettem ent prédom inante dans les territoires
quand M atsua et Kim bangu reviendront parmi Bakongo, Bangala, Baluba. Elle est basée sur
les nègres, porteurs de la puissance et de la le Décalogue, la Bible protestante, le centre
gloire: ce sera le règne africain. » « Dieu de pèlerinage de N kam ba (dit: Jérusalem), la
d ’A braham , Dieu de Jacob, Dieu de Simon monogamie, la destruction des idoles, le bap­
Kim bangu et d ’A ndré M atsua, quand des­ tême par immersion dans le torrent M pum bu
cendront sur nous la bénédiction et la liberté?» (dit: Jourdain), et une stricte doctrine
Les variations de ce m ouvem ent sont rapides panafricaine.
et multiples. La victoire allem ande sur la Si l’on est objectif, il faut reconnaître qu’un tel

Les phénomènes politico-religieux actuels


m ouvem ent prophétique attein t une réelle etc... M ais nous arrivons ici à un phénomène
maturité. Il y a naturellem ent dans les multiples si particulier et si im portant que nous lui
sectes nègres to u t un folklore d ’absurdités, mais consacrerons quasi-totalité de cet article, quitte
ni plus ni moins que dans les sectes blanches. à sacrifier bien des m anifestations curieuses des
Il semble probable q u ’une religion africaine prophétism es asiatiques, polynésiens, indo­
organisée et efficace va suivre l’autonom ie du nésiens ou sud-américains (1). Il existe en
continent. Sans la centralisation de type eu ro ­ effet en Am érique du Nord une religion en
péen, certes, mais dans une tolérance au moins pleine expansion qui pourrait éventuellem ent
égale à celle de l’Am érique du N ord, et sur être adoptée par notre culture occidentale
le même modèle de l’adaptation locale de la scientifique, fait unique dans l’histoire m oderne.
Bible. Un prophète zoulou a résumé la chose Le peyotism e a com m encé m odestem ent, et
en une formule adm irable: « A vant, nous avions dans la tendance générale soulignée plus haut.
la terre et vous aviez la Bible; m aintenant vous Les restes d ’une ancienne civilisation, parqués
nous avez pris la terre, mais nous avons la dans leurs réserves, cherchent la transcendance
Bible. » intérieure, la plus discrète. Ils ont la chance de
Il en est tou t différem m ent en A m érique, où ne pas avoir à com poser, comme leurs hom o­
les populations indigènes furent massacrées logues médiévaux, des drogues complexes et
et parquées dans des territoires ingrats. Là, il dangereuses. Sur le sol pauvre des Etats du sud
ne s’est pas agi de créer des religions fortes, pousse un petit cactus, dont les vertus sont
en concurrence avec celle des missionnaires, extraordinaires. Si extraordinaires que les au to ­
mais de survivre, si possible. C ertaines sectes, rités réagissent avec vigueur contre l’usage de ce
comme par exem ple les adeptes de la D anse stupéfiant. M ais voici que des Blancs, des philo­
des Esprits, d o n t le prophète m ajeur fut sophes, des scientifiques, prennent la défense
W ow oka(né vers 1860), en tretiennent un clim at du petit cactus. En 1951, la revue Science publie
de traditionalism e nostalgique, mêlé d ’un espoir un m anifeste contresigné de noms respectables:
lointain de libération. Un grand vent se lèvera « N ous sommes anthropologues de profession,
qui em portera les Blancs mais laissera intactes nous avons fait des études approfondies sur le
leurs richesses, qui seront alors accessibles aux peyotisme dans plusieurs tribus. Nous avons
Indiens. Les bisons reviendront. En attendant, participé aux rites et au repas sacram entel de
gardons le contact avec les m orts, avec les peyotl. Nous devons donc élever notre protes­
esprits de la race, avec les éléments libérateurs, tation contre une cam pagne qui révèle uni­
et patientons. quem ent des propagandistes qui l’organisent...
C ette attitude de survie discrète est à rap­ Le peyotl ne présente aucun des effets des narco­
procher de celle de la sorcellerie européenne. tiques ou des drogues; il ne produit ni habitude
Dans l’un et l’autre cas, la religion officielle ni crise m aniaque ni toxicité, ni dim inution de la
est tro p forte p o u r être attaquée de front. La sensibilité, ni état de stupeur (caractéristiques
religion populaire se contente de vivoter clan­ des narcotiques selon le D ictionnaire de
destinem ent dans les bois et les cam pagnes, de W ebster et le M anuel de M erck). Q uant à la
célébrer la nuit le culte des dieux dépossédés. prétendue im m oralité de son emploi... cette
accusation vaut ce que valait au tem ps de
UNE R EL IG IO N EN PLEIN E EXPANSION l’ancienne Rome la même accusation contre
les prem ières com m unautés chrétiennes. »
Culte du souvenir et de l’évasion, le prophé­ L’intervention d ’Aldous Huxley dans le débat
tisme indien fait naturellem ent, com m e la est connue. Il soutient que le peyotisme n ’est
sorcellerie médiévale, un grand usage des tech ­ (1) D ans ce môme num éro, l’enquête du D o cte u r Villaret dans Plie de
niques hallucinatoires: danse, onguent, drogue, T anna, ap p o rte un exem ple parfait de ce réveil du prophétism e.

L’histoire invisible
dangereux ni physiologiquem ent, ni m ora­ tionnelle rapidité et intéresse bientôt les ethnies
lem ent, ni socialem ent, et que son emploi à des indiennes ju squ’au Canada. Et si l’É tat aban­
fins « illum inatrices» p ourrait être une des donnait sa ferme opposition, il ne serait pas
meilleures solutions à l’angoisse m oderne. Le impossible d ’assister à l’expansion d ’une
même point de vue est partagé p ar certains des nouvelle religion m ondiale.
médecins et fonctionnaires chargés de
com battre les sectes peyotistes. Il est clair UNE TH ÉO LO G IE ET UNE SO CIOLOGIE
d ’ailleurs que si le peyotl avait été prom u A C CRO CH ÉES A UN PETIT CACTUS...
com m ercialem ent au même titre que les barbi­
turiques, son succès serait aujourd’hui En effet, alors que la ghost-dance et les autres
prodigieux. prophétism es américains sont orientés vers le
passé et vers l’espoir m ythique, le peyotisme
LE PEYOTL ET LE M OUVEM ENT est tourné vers l’avenir et il dispose d ’une
PO L ITIC O -R ELIG IEU X technique de transcendance infaillible autant
qu’immédiate.
L’usage ancien du lophophora Williamsii était Les peyotistes se considèrent chrétiens et
surtout thérapeutique, magique et individuel. pensent que Dieu a mis une portion du Saint-
M ais, vers la fin du xix' siècle, un usage nou­ Esprit dans le peyotl. Le petit cactus est en
veau, collectif, mystique, se répandit dans les somme un alim ent naturellem ent consacré,
réserves indiennes de l’.Oklahom a, de l’Arizona, «une partie du corps du Christ», dit Hensley.
du C olorado, etc... Une religion complexe C ette théologie est d ’autant plus solide qu’elle
s’élabora au to u r de la « voie du Peyotl », avec est ancrée dans l’ancienne tradition du G rand-
des thèm es du genre: quand toutes les nations Esprit, du Dieu-Soleil. Il n’y a aucune rupture
auront m angé le peyotl, ce sera la fin du m onde, culturelle, et l’enseignem ent de Jésus, sur la
le triom phe du Bien, le règne de D ieu. Des charité et l’am our du prochain, est directem ent
prophètes, com m e John W ilson, exposèrent les confirmé par l’expérience du peyotl, qui donne
m erveilleuses visions que donne le cactus un sens transcendant de la fraternité hum aine
sacré, leurs voyages dans les m ondes célestes, Il faut bien reconnaiître que le système peyo-
leur entrée « dans le cœ ur de D ieu ». John Rave, tiste est, psychologiquem ent, l’un des plus satis­
à côté de la même expérience mystique, insista faisants que l’on puisse observer.
sur les guérisons obtenues p ar la fin du mal
interne, de nature spirituelle, qui est la cause Les effets de la mescaline, l’alcaloïde du cactus
des m aladies. Vers 1910, A lbert Hensley en tre­ sacré, ont été m inutieusem ent étudiés, et de
prit la traduction de la Bible, et la synthèse du grands écrivains, comme Huxley et M ichaux
peyotism e avec la religion chétienne, tendance ont rapporté de fort belles descriptions de leurs
déjà esquissée p ar ses prédécesseurs. expériences. M ichaux, on s’en souvient, a été
D epuis un demi-siècle, l’histoire du peyotisme déçu par le « pauvre m iracle », alors q u ’Huxley
est confuse. Certains prophètes sont des oppor-' était ébloui par d’adm irables visions, qui lui
tunistes, des com m erçants de mysticisme à la perm irent, par exemple, d ’approfondir son sens
m ode californienne. D ’autres intègrent l’idéo­ pictural intense. La «révélation» dépend
logie anti-blanche, en ten tan t de créer un panin- évidem m ent de la personnalité du sujet. Quand
dianism e nettem ent politico-religieux, ce qui les peyotistes préparent l’ingestion du peyotl
n ’est d ’ailleurs pas sans relation avec l’in ter­ par des cérémonies de haute tenue, en présence
diction, en 1922, p ar les autorités fédérales, des d ’un symbolisme élaboré, il n ’est pas surprenant
Églises peyotistes com me la Native American que les résultats en soient très favorables.
Church. Sa diffusion est cependant d ’une excep­ «Prends le peyotl», dit le prophète Elk H air,

Les phénomènes politico-religieux actuels


i et tu auras le salut et tu ne te préoccuperas son opposition norm ale aux pouvoirs religieux
}lus du m onde. » et étatistes, le peyotisme a connu- son époque
[1 est, hélas! impossible de considérer ici les p ro ­ de m ouvem ent politico-religieux de libération.
blèmes très com plexes que pose la tran scen ­ M ais, cas unique au m onde, cette religion de
dance chim ique (1). Ils to u ch en t en effet à natives possède des forces potentielles supé­
l’extrême avant-garde de la science; ils sont rieures à celles de ses adversaires. Ses fidèles,
étudiés avec acharnem ent tan t p ar les com m e ceux des autres prophétism es de cou­
ssychologues que p ar les physiologues et ils leur, n ’ont pas la m oindre intention d ’évangé-
débouchent dans des secteurs peu fréquentés de liser les Blancs. Ce sont les Blancs eux-mêmes
la physique. Pour rester dans notre sujet, exam i­ qui évaluent l’attrait, ou le danger, de cette
nons seulem ent l’aspect politique de la question, forme de transcendance.
:elui de la réponse donnée, par une ethnie persé- Il est évident que la méfiance des autorités fédé­
;utée, à la m enace d ’exterm ination. rales am éricaines est justifiée. Il serait très dan­
La fin de la G uerre de Sécession m arqua la d er­ gereux pour les États-Unis de laisser se répandre
nière phase de la conquête p ar les Blancs du le peyotism e dans un système social commer-
continent nord-am éricain. Elle fut brève et cialiste, c’est-à-dire encourageant la satisfaction
brutale: en moins de vingt ans, de l’expulsion des appétits sous peine de crise économ ique.
au génocide et à la ségrégation, la « solution M ais que se passerait-il si le précaire équilibre
définitive » de la question indienne était un fait actuel se détruisait? Si l’angoisse, qui se traduit
acquis. L’assim ilation com plète, autrem ent dit p ar une proportion record de criminalité et de
la destruction de la culture indienne, fut ensuite m aladies m entales, dépassait le seuil critique?
activem ent poursuivie. Elle aurait peut-être Si, en un m ot, la société américaine devait inté­
abouti, si elle était restée systém atique, à l’élimi­ grer une nouvelle conduite adaptative ou périr?
nation des ethnies indiennes. M ais l’action On p eut se le dem ander. A vue superficielle, le
d’hom m es tels que John Collier, qui dirigea le peyotism e apparaît comme un vulgaire culte
« B ureau o f Indian Affairs» de 1933 à 1945 dans de primitifs, cherchant une évasion à bon
un esprit de haute hum anité, l’échec des auto­ m arché dans l’usage d ’un stupéfiant. Mais, sous
rités fédérales à faire sanctionner p ar le Congrès son aspect fonctionnel, c’est bien une avance
leurs projets de lois contre les cultes indigènes, évolutive de haut degré. Les ethnies indiennes
la résistance efficace de nom breux anthropo­ ont répondu à une agression (le m ot est pris ici
logues, des facteurs pratiques, comm e l’intérêt au sens bio-social et non politique) par la décou­
des militaires p o u r la valeur des Indian Scouts verte d ’une technique de survie extrêm em ent
dans les com bats de com m ando, etc... ont originale et efficace. Encore tâtonnante, certes,
permis de traverser la période critique, celle de mais dont les possibilités sem blent, à la lumière
l’impérialisme m ilitant de la race blanche. de la science avancée, d ’une grande richesse.
A la prem ière « Société des Indiens d ’A m érique » L’histoire de l’hum anité a peut-être pris, vers
(1911) ont succédé la Fédération, en 1934, puis, 1880, et dans la discrétion qui accom pagne ordi­
en 1944, le « Congrès national des Indiens nairem ent cette aventure, une direction
d ’Am érique». Parallèlem ent, les « Mescal Bean nouvelle.
Eaters» (1906) se sont développés en Native GABRIEL VÉRALDI.
American Church (1918), puis en Native American
Church o f the United States. Avec ses prophètes,
(1) Voir Planète I et II sur la psychochim ie, ainsi que l’étude
d’A ldous H uxley, dans le num éro III, « Q uelle form idable m achine
que l’h o m m e!» , et celle du professeur Em ilio Servadio, dans le
num éro IV, « L ’hom m e va ouvrir une p o rte fabuleuse. »

L’histoire invisible
La vraie femme des Mille et Une Nuits
Fereydoun H oveyda

Trois choses me fon t aimer ce monde vôtre: les femmes, les


parfums, et la fraîcheur de l ’âme dans la prière. LE P R O p H ê t e

...ET CELLE DU M O N D E DE D EM A IN
La fem m e-esclave: Bien de mes amis occidentaux s’en tiennent aujourd’hui encore
une légende à détruire à une idée som m aire de la position de la femme dans la société
m usulm ane. La légende de la «fem m e-esclave» domine toujours
Les M ille et lin e N uits: leur esprit; ils sont comme aveuglés par les apparences d ’une
un livre à écrire législation qui cache à leurs yeux la réalité q u ’elle recouvre.
P ourtant l’ém ancipation de la femme et la libération de l’am our
se trouvent au cœ ur même de cette loi m usulmane qui se fonde
Le couple fu tu r: sur la préém inence de l’hom m e. Il serait puéril de croire que la
quelque chose à changer polygamie ravale l’épouse à un rang inférieur. D ’ailleurs, la femme
en nous tous m usulm ane, comm e sa sœ ur chrétienne, se déplace à notre époque
contem poraine sur la même voie de transition que l’hom m e, dans
un univers qui se prépare à accom plir le plus form idable bond
en avant que l’hum anité a jam ais connu.
D ’où vient q u ’une image exotique, colportée par des voyageurs
distraits, continue ainsi à ravager les esprits les plus avertis? La
ténacité des préjugés procède d ’un égocentrisme que nos systèmes
de pensée vétustes, entretenus par l’éducation et le milieu socio­
culturel, continuent à charrier avec eux. Vérité en deçà des
Pyrénées, erreur au-delà! La formule dem eure valable. Plus
encore, notre manie de la généralisation assure la pérennité
à des images stéréotypées qui ne correspondent à rien de
réel. La femme musulm ane! Où est-elle donc? Bien fort celui qui
m ettrait la main dessus. Ce vocable désigne en vérité un être
abstrait, fait de la réunion d ’un certain nom bre de caractéristiques

Jeune fille à Véventail.


École de Chiraz, 1760.
Bulloz). L'amour à refaire
em pruntées aux lois étudiées par quelques la loi. M ais elle multiplie les clins d ’œil. La
savants et aux im pressions hâtives recueillies loi est une chose, répète-t-elle, la réalité une
par des observateurs divers. autre. Elle avertit ses lecteurs d ’aujourd’hui
comme ses auditeurs de jadis. Chacun des per­
UNE EN CY CLO PÉD IE sonnages imaginaires qui prend la parole par
DES RELATIONS A M O U REU SES son interm édiaire, com m ence invariablem ent
en ces term es le récit de ses aventures:
Ce qui rend extraordinairem ent difficile le p ro ­ « M on histoire est tellem ent prodigieuse que si
blème de la femme et de l’am our, c’est que ces elle était écrite avec l’aiguille sur le coin
term es génériques couvrent une telle variété intérieur de l’œil, elle serait une leçon à qui la
de faits q u ’on peut, en ne reten an t que ceux lirait avec respect. »
qui conviennent, prouver à la fois une chose
et son contraire en passant par les étapes inter­ UNE FAÇO N D ’A F F IR M E R
médiaires! La femme m usulm ane n’existant que L’ÉGA LITÉ DES SEXES
dans l’esprit des philosophes, il me paraît plus
utile de me retran ch er dans des limites très De quelle leçon s’agit-il? Tous les efforts de
précises p our développer quelques idées sur Schéhérazade tendent à dénoncer l’hypocrisie
un aspect de l’am our oriental. Je disais que dont les sociétés s’efforcent d ’envelopper la
la légende de la « fem m e-esclave » q u ’on évoque chose sexuelle, à affirmer la véritable égalité
volontiers en ce qui concerne l’O rient ne se des sexes sans laquelle la société m usulmane
justifie guère. Je n ’en veux pour meilleure n’aurait pas connu son faste et sa prospérité,
preuve que ce m onum ent de la littérature popu­ à dégager le sens profond de la législation
laire: le livre des Mille et Une Nuits. D ’abord m usulmane par rapport à la femme. Si l’on
parce que les contes charm ants de Schéhérazade accordait une attention suffisante aux textes,
constituent une véritable encyclopédie des on verrait que le législateur m usulman s’est
relations am oureuses à un m om ent historique ingénié à protéger économ iquem ent et socia­
de l’em pire des Califes et de la sensibilité lem ent la femme, et que ses préceptes ont
m usulm ane. Ensuite parce q u ’ils nous pré­ m arqué le passage de celle-ci d ’un état de
sentent des personnages qui, p our être fictifs, dépendance vers un statut plus libéral. L’Islam
n ’en sont pas moins bien délimités et typés. m arque la sédentarisation du nom ade du désert,
La fiction nous ramène souvent au cœ ur du la rencontre entre l’esprit péninsulaire et les
concret, alors q u ’une prétendue réalité nous grandes civilisations indo-iraniennes.
en éloigne! Q u’on me pardonne ce paradoxe Dans les Mille et Une Nuits, l’am our est pris
apparen t; je dis bien apparent, car il n ’est pas au sérieux; et, chargé de gravité et de majesté
dans les faits, mais dans les esprits. D ’un point il atteint à une valeur culturelle de première
de vue aristotélicien, j ’émets un paradoxe. Mais im portance. Un des personnages chante ces
serait-ce trop dem ander aux amis de Planète, vers:
que de laisser la logique classique au vestiaire? «Lorsque rien n ’existait, l’am our était; el
Le rôle dévolu à la femme et à l’am our dans lorsqu’il ne restera plus rien, l’am our sera. Cai
la vaste entreprise de Schéhérazade étonne il est le prem ier et le dernier.
d ’autant plus q u ’il précède de plusieurs siècles » L’am our est le pont qui conduit à la vérité;
les conceptions les plus m odernes. A côté, les il est au-dessus de tout ce que l’on peut dire;
surréalistes font figure de simples disciples. il est le com pagnon toujours vivant au coin du
M ais la belle épouse du sultan Schariar dem eure tom beau... »
respectueuse de la tradition islamique et ne Le conte dont ces vers sont extraits constitue
cherche nullem ent à transgresser la lettre de à cet égard un des passages les plus éloquents

La vraie femme des M ille et Une Nuits


du recueil. Il s’intitule: « la tendre H istoire de de l’Esprit et le Jardin de la G alanterie»,
Jasmin et de la princesse A m ande». Les deux Schéhérazade raconte l’histoire de Sett Zahia,
am ants, avant de se rencontrer, se voient en femme la plus instruite et la plus éloquente
songe et s’éprennent dès lors l’un de l’autre. de Bagdad et que les savants de l’Irak appe­
Guidés p ar l’am our ils vont l’un vers l’autre. laient «la M aîtresse des M aîtres». Un cheik
M ais le père de la princesse entend disloquer qui lui porte la contradiction soutient la pré­
le couple qui s’est formé, en m ariant la fille excellence des adolescents sur les femmes et
à un autre et en p erd an t Jasmin dans la forêt. la supériorité de l’hom osexualité. Il défend sa
M ais ce dernier revient, et A m ande s’envole théorie en ces termes: « Il est dit dans le Coran:
vers lui. « Et les deux am ants bénis se prirent les hom m es surpassent de beaucoup les femmes,
p ar la main et, plus légers que le zéphir rosé, car Allah leur a donné la supériorité... L ’homme
disparurent et s’évanouirent comme le est le principe actif, la femme le principe passif.
cam phre. » D onc, aucune hésitation. L ’hom m e est au-dessus
Souvent les personnages des Mille et Une Nuits de la femme, et le jeune garçon est préférable
déjouent les m ariages d ’intérêt et im posent leur à la jeune fille... D ’ailleurs le Prophète lui-même
volonté à la loi parentale. La femme jo u it à nous dit: Ne prolongez pas vos regards sur les
cet égard d’une liberté qu’il convient de sou­ jeunes garçons, car ils sont plus tentants que
ligner. Les lecteurs et auditeurs des contes, hier des houris. » A cette argum entation fallacieuse,
comme aujourd’hui, loin de s’offusquer de Sett Zahia répond m alicieusem ent: « Oublies-tu
l’attitude intransigeante des am ants, les que la peau d ’une jeune fille n ’a pas seulem ent
approuvent. Voilà un fait à ne pas négliger. l’éclat et la blancheur de l’argent, mais encore
Si la femme était dans la société musulm ane la d ouceur des soieries? Sa taille! mais c’est
l’esclave q u ’on se plaît à décrire, com m ent le ram eau du myrte. Sa bouche! mais c’est une
adm ettre que les consom m ateurs de ces contes camomille en fleur, et ses lèvres, deux aném ones
ne se soient pas offusqués, p a r exem ple, par hum ides. Ses joues, des pom m es; ses seins, de
la réplique de ce père à un soupirant de sa petites gourdes d ’ivoire... Le sceau de la beauté
fille: «Je dois te dire que m a fille T oum adir est imprimé sur la fossette de son m enton...
a en tête des idées, des m anières de vie, et moi Ses cuisses sont faites d ’un seul m orceau
je la laisse toujours libre d ’agir à sa guise...»? d ’ivoire e t sont soutenues par les colonnes de
ses pieds formés de pâte d ’am ande. M ais pour
L ’H O M O SEX U A LITÉ VAINCUE ce qui est de ses fesses, quand elles s’élèvent
et s’abaissent on les prendrait pour les vagues
Les figures de femmes intelligentes, astucieuses d ’une m er de cristal ou pour des m ontagnes
et dépassant de loin les hom m es en qualité et de lumière. O pauvre cheik! peut-on com parer
en valeur, abondent dans les M ille et Une Nuits. les hom m es aux femmes? Ne sais-tu pas que
Et tout d ’abord Schéhérazade elle-même: ne les rois, les califes et les plus grands person­
symbolise-t-elle pas la place prépondérante nages dont parlent les annales ont été les
qui revient à la femme dans la société m usul­ esclaves obéissants des femmes et ont considéré
mane? Elle résume en elle tou tes les qualités com me une gloire de p o rter leur joug? Que
que la sensibilité d ’une époque recherche dans d ’hom m es éminents ont courbé le front, sub­
le sexe faible: beauté du corps et de l’esprit. jugués par leurs charm es... N ’est-ce pas pour
A la fois par sa d o uceur et sa grande intelli­ elles q u ’on élève les palais, qu’on brode la soie
gence, par sa patience et son éloquence, elle et les brocarts, qu’on tisse les riches étoffes...
finit par guérir le roi Schariar de sa cruauté Mais pour ce qui est des paroles du Livre que
et cicatriser sa blessure d ’am our-propre. tu as citées, elles sont bien plus favorables à
Dans un des contes intitulé « le Parterre fleuri ma cause qu’à la tienne: Ne prolongez pas vos

L'amour à refaire
...Et le prince Jasmin
124 L a v r a ie fe m m e d es M ille e t U n e N u its
fut aux pieds de la pâlissante Amande. (m ille e t u n e n u its)

L’amour à refaire 125


regards sur les jeunes garçons sans barbe, car Les Mille et Une N uits, littérature populaire
ils ont des yeux plus tentants que ceux des prisée depuis des siècles par les masses musul­
houris! En effet c’est là une louange directe m anes, nous renseignent par leur vaste audience
aux houris du paradis qui sont des femmes et de la place que la femme et l’am our occupent
non pas des garçons... R endons hom m age à dans le cadre d ’une société en apparence vouée
Allah qui a su réunir dans les femmes toutes à la dom ination de l’hom m e. Sans jam ais
les jouissances qui peuvent rem plir la vie, et tom ber dans la licence, les contes chantent un
qui a prom is aux prophètes et aux croyants, perpétuel hym ne à l’am our. Pour nous en
comme récom pense au paradis, les houris convaincre, citons seulem ent ce poème que
vierges durables... Le Prophète avait coutum e récite la charm ante K airia, de sa voix
de répéter à ses com pagnons: Trois choses me mélodieuse:
font aim er ce m onde vôtre: les femmes, les « Je suis l’élève de l’am our. Il m ’a enseigné les
parfum s et la fraîcheur de l’âme dans la prière. » bonnes manières.
»T ant que je vivrai, j ’aim erai le jouvenceau
AVANT LES SURRÉALISTES: qu’a choisi mon cœ ur, car je suis fidèle à l’objet
LE CU LTE DE L’A M O U R FOU de mon am our.
» O am oureux, lorsque vous avez choisi un objet
Ailleurs, la docte Sym pathie, sœ ur spirituelle aim able, aimez-le bien et jam ais ne vous en
de Sett Zahia, en une séance mém orable séparez. Un objet q u ’on perd ne se retrouve
confond tous les savants du royaum e qui jam ais...»
ten taien t de prendre en défaut son savoir. Elle
prouve ainsi que son intelligence dépasse de L’H O M M E DEVRAIT VIVRE EN H O M M E ;
loin la science des philosophes, et le calife LA FEM M E, EN FEM M E
H arou n al-R ach id tom be éperdum ent am oureux
d ’elle. M on propos n ’est pas de dresser un inventaire
Bien avant les surréalistes, Schéhérazade convie des faits et gestes de la femme m usulm ane dans
ses auditeurs à l’am oür fou. Ne voyons-nous pas le livre des Mille et Une Nuits, mais de souligner
de nom breux personnages abandonner to u t sim plem ent le rôle essentiel qui y est dévolu
pour la femme aimée: parents, amis, fortune, à l’am our. Le prétendu mépris du sexe faible
position? Le jeune hom m e au tein t jaune qu’on attribue généralem ent au m onde m u­
aim era ju sq u ’à la folie la belle courtisane ren­ sulman apparaît dès lors comme une fiction sans
contrée dans une maison close de Bagdad. Anis fondem ent. La femme se trouve au centre même
perd volontiers toute sa fortune dans une partie de tous les récits de Schéhérazade, et les aven­
d ’échecs jouée avec la ravissante Zein (les tures les plus extraordinaires se déroulent en
Am ours de Zein al-M awassif). Le calife H aroun fonction de sa présence. M ais cette activité
al-R achid se prend d ’une telle passion p our féminine ne vise nullem ent à supplanter
l’esclave T ohfa q u ’il délaisse son harem et m et l’hom m e. En un certain sens les contes sem blent
entre ses m ains « les clefs de toutes les affaires écrits pour illustrer cette parole de Jung:
du royaum e » (H istoire de la jouvencelle, chef- « L’hom m e devrait vivre en hom m e; la femme,
d ’œ uvre des cœurs). Faut-il citer encore les en femme. » Tel est l’idéal de Schéhérazade qui
am ours du poète A bou-A tik (les L ucarnes du se profile en arrière-plan des épisodes. La
Savoir et de l’H istoire), la passion de H abiba nature même de son moi volontaire et respon­
pour son cousin H abib (Séances de l’ad o ­ sable d ’être indépendant veut qu’elle reste à
lescence nonchalante), de N ourighan p our l’arrière-plan po u r ne pas entraver l’homme,
Visage de Lys (H istoire de la Rose m arine) p our l’encourager dans la réalisation des inten­
et tan t d ’autres? tions qu’il pourrait avoir à son égard.

La femme d’aujourd’hui,
La vraie femme des M ille et Une Nuits musulmane ou non,
dont les traits se dessinent à l’horizon...
(Rapho)
Schéhérazade opère avec le roi Schariar un peu pas dem eurée aujourd’hui ce qu’elle était à
à la façon d ’un analyste. Elle se donne pour l’apogée des califats. L’évolution qui agite à cet
tâche de le guérir de sa fixation. On sait égard l’O ccident depuis la deuxième moitié du
l’argum ent du livre: Schariar, blessé par xix' siècle atteint et secoue le m onde musulman.
l’inconduite de sa fem m e, épouse tous les soirs L’équilibre du masculin et du féminin que décrit
une belle vierge q u ’il fait décapiter le lendem ain. le livre des Mille et Une Nuits s’en trouve
La belle Schéhérazade se voit obligée de m ener ébranlé. La femme m usulmane est, comme sa
une lutte sur un double front: éviter sa propre sœ ur d ’O ccident, sur le point de rom pre avec
m ort et ram ener le sultan à des sentim ents plus une attitude sexuelle essentiellem ent féminine:
naturels. C ertes son « analyse » dure mille et celle de « l’inconscience et de la passivité appa­
une nuits’. M ais n ’est-ce pas là la durée m oyenne rente », pour reprendre les term es de Jung. Le
d ’une cure psychanalytique? m ouvem ent général de notre m onde a suscité au
Et l’attitude de Schéhérazade ne contredit pas sein de la société islamique la même tendance
sa nature de femme. Ainsi que le note Jung, vers l’autonom ie sociale. Le résultat en est que
la femme, « p ar la passivité de son attitude dont le code et la m orale m usulmane traditionnels
le fond est fait d ’intentions invisibles, aide ne répondent plus à la dem ande des femmes
l’hom m e à se réaliser, en même tem ps q u ’elle orientales. Et le problèm e de la femme m usul­
le rend prisonnier». M ais en même tem ps aussi, mane rejoint soudain celui de toutes les femmes
Schéhérazade s’enchaîne à sa propre destinée et de notre m onde contem porain.
se laisse prendre au piège q u ’elle a tendu à son Quel est le fond de ce problème? Je ne crois pas
royal époux. Ce schém a sexuel bien connu des inutile de recourir ici à un em prunt aux idées de
psychanalystes se vérifie dans les contes et Jung. La relation hum aine, dit-il, contrairem ent
explique l’apparente contradiction entre la loi aux explications objectives et aux conventions,
m usulm ane affirm ant la supériorité m asculine et passe par le « spirituel », dom aine interm édaire
le rôle essentiel et immense de la femme dans qui va du m onde des sens et des affects ju squ’à
la société islamique. T out se passe com m e si le l’esprit, em pruntant à l’un et à l’autre, sans pour
patriarcat et le m atriarcat étaient arrivés à un autant perdre sa nature propre. L’homme doit
état de coexistence pacifique à l’apogée de s’aventurer à son tour dans ce dom aine s’il veut
l’Islam. apporter une certaine com préhension à la
femme. Jung ajoute: « De même que les
DE LA M U SU LM A N E D ’H IE R A TOUTES circonstances l’obligèrent, elle, à s’attribuer une
LES FEM M ES DU M O N D E M O D E R N E part de virilité pour ne pas rester enfoncée dans
une féminité surannée et tout instinctive, étran­
En somme, le livre des Mille et Une N uits nous gère au m onde où, sorte de poupon intellectuel,
révèle la femme m usulm ane sous un jo u r assez elle se sent perdue, de même l’homme se verra
différent de celui auquel nous avait habitués la contraint de développer en lui une part de fémi­
littérature occidentale et dém ent la légende nité, c’est-à-dire de se placer au point de vue
tenace de la «fem m e-esclave». La polygamie psychologique et érotique, s’il ne veut point
y apparaît com m e un cadre valable pour courir sans espoir, comme un collégien rempli
l’époque et qui ne com porte aucun abaissement d ’adm iration et au risque d ’être absorbé par elle,
du niveau social de la femme. De l’ensemble vers la femme qui le devance. »
im posant des contes se dégage un hym ne p er­ Nous nous trouvons en vérité bien loin de
pétuel chantant les mérites de l’am our et de l’équilibre des rapports des deux sexes qui se
l’aventure. Car, p our Schéhérazade, l’am our est dégage du livre des Mille et Une Nuits. On
aventure, comme l’aventure est am our. trouve, dans « les Lucarnes du Savoir », un conte
Mais la position de la femme musulm ane n’est curieux intitulé «les M aris appréciés par leurs

La vraie femme des M ille et Une Nuits


épouses». Schéhérazade ra c o n te q u ’un jo u r
d ’entre les jours, q uelqu es fem m es nobles se
tro u v aien t réunies a u to u r d ’A ïcha, l’épouse
bien-aimée du Prophète. Elles co n v in re n t de se
dire to u te la vérité sur leurs époux respectifs.
Les unes critiquèrent, les autres la ncè re nt des
fleurs. Q u an d vint le to u r d ’A ïcha, elle ra p p o r ta
cette déclaration que le P rophète lui avait faite:
« O A ïcha, m a chère A ïcha, puissent les fem m es
des m usulm ans s’o b serv er et veiller sur elles-
mêmes, avoir la p a tien c e dans la peine et la
reconnaissance dans le bien-être... La fem m e de
vertu qui ne tro uble jam ais la tranquillité de son
mari, qui ne passe jam ais la nuit hors de sa
d e m e u re sans en avoir du moins pris la
permission, qui ne s’affuble po int de vêtem ents
recherchés et de voiles précieux, qui ne che rche
jam ais à attirer le regard des croyants, qui est
belle de la b e a u té naturelle mise en elle p ar son
C réateur, qui est d o u c e de paroles, riche en
œ u vres de bien, p rév enante et em pressée p o u r
son mari, te n d re et aim ante p o u r ses enfants,
b o n n e conseillère p o u r sa voisine, et b ie n ­
veillante p o u r to u te créature d ’Allah, oh! oh!
celle-là, m a chère A ïcha, e n tre ra au Paradis
avec les P rophètes et les élus du Seigneur!»
C et idéal de la fem m e m usulm ane, attribué par
Schéhérazade au P ro phète lui-même, se tro u v e
dém enti p a r les faits et gestes de bien des p e r ­
sonnages des contes, m o n tr a n t ainsi la distance
que les fem m es avaient déjà prise p a r r a p p o rt à
le ur situation initiale d ans le m o n d e m usulm an
naissant. N ous m a n q u o n s a u jo u rd ’hui d ’un
nouveau livre des Mille et Une Nuits p o u r nous
renseigner sur la situation de la fem m e
d ’a u jo u rd ’hui, m u sulm ane ou non. Et su rtout
de la fem m e de d em ain, d o n t les traits se
dessinent v ag u e m e n t à l’horizon, et d o n t
l’o m bre se profile déjà sur le présent.
F E R E Y D O U N H O V EY D A .

Miniature persane. (Giraudon)

L'amour à refaire 129


Les in fo rm a tio n s L ’ H I S T O I R E
et c ritiq u e s
de ce n u m éro
o n t été ra ssem blé es
et ré digée s Les d ern iers jo u rs d ’ H itle r
n o ta m m e n t par : d ’ap rè s les d o c u m e n ts
Ja cq u e s B e rg ie r s o v ié tiq u e s
Ja cq u e s D artan
Francis D u m o n t
Ja cq u e s v an H erp LES RECHERCHES
Ernest K ahane
DE ROSANOV SUR LA FIN
Ja cq u e s M é n é trie r
DU BUNKER
L o u is P a u w e ls
ET LA RÉSISTANCE
P ierre R esta ny
DU PEUPLE ALLEMAND
G abriel V é ra ld i
R égine V iv ie r
D o m in iq u e de W e s p in L'historien russe G.L. Rosanov,
sous la responsabilité de l’ins­
titu t des Relations internatio­
nales de Moscou, vient de re­
tracer, d’après des documents
soviétiques et allemands inédits,
l'histoire des derniers jours
d ’Hitler. L’image qui s’en dé­
tache est assez différente des
descriptions classiques de la
fin du régime nazi, car on y voit
apparaître un facteur dont on
n’a guère tenu compte : la
Résistance allemande. Non pas
celle du groupe d’officiers qui
avaient organisé l’attentat du
20 ju ille t 44 mais celle du peuple
allemand. On voit apparaître,
pour la première fois, certaines
des vraies raisons des suicides
des chefs nazis : manifestations
de la Résistance allemande et
échec des pourparlers entre
H itler et l’Occident.
Pour autant qu ’il soit possible
de vérifier, tous les faits cités
par Rosanov paraissent exacts.
On peut certainem ent discuter
des interprétations: la véritable
histoire du nazisme reste encore
à écrire. Mais les documents
dont nous donnons ici une
(Keystone) interprétation libre en français
Ma chienne elle-même lui apportent une importante
n'a plus bon moral contribution.

Informations et critiques
Tro is hommes l'Apocalypse : l'aviation amé­ allemand est prêt à se soulever
contre un em pire ricaine attaque Dresde. Le et que désormais les partisans
résultat du raid dépasse de loin allemands vont tire r sur les
15 janvier 1945 les effets de la bombe atom ique troupes allemandes. Réaction
Trois hommes qui s'appellent qui devait être utilisée plus d 'H itle r: « C'est bien ce que
A nton Sâfkow, Frantz Jacob, tard contre le Japon. Sur 220.000 }’ai toujours dit, ce peuple ne
Bernhard Bâstlein sont réunis maisons, 80.000 sont totalem ent m éritait pas de m'avoir, mais
dans une chambre à Berlin, détruites et 75.000 fortem ent il aura ce qu'il mérite. » Après
Tous les trois sont membres endommagées. 400.000 morts quoi il passe deux heures à
du parti com m uniste allemand. au moins. courir en rond dans la pièce,
Sàfkov qui avait été arrêté en « Il va capituler cette fois-ci », congestionné et poussant des
1933 s'est évadé en 1943 des pensent aussi bien les m ili­ cris inarticulés.
camps de concentration. Les taires que les civils, les nazis
deux autres ont réussi à échap­ et les résistants. Interlude raisonnable :
per à la Gestapo. Ils d irig ent en Réponse d 'H itle r: « Tant mieux ! la mission de
ce sont surtout les riches qui l’Obergruppenführer Karl W olff
janvier 45 un immense réseau
de résistance au nazisme com ­ périssent et ces destructions
prenant 125.000 hommes et préparent le nouvel avenir socia­ Pendant ce temps-là, un certain
couvrant toute l'Allem agne. nombre d ’Allem ands raison­
liste. » r, .
15.000 membres de ce réseau 24 février nables essaient de mettre fin à
ont été fusillés depuis le H itler parle à la radio : « Les la catastrophe. L'Obergruppen-
20 juillet, mais malgré cela voix m 'ont parlé. La victoire fü h re r S.S. Karl W olff qui,
l'action continue. Il s’agit de est proche. Elle viendra cette depuis le 6 février 1945, a quitté
sauverle peuple allemand d’une année. » le refuge d 'H itle r pour prendre
extermination totale. Les trois 25 février contact avec A llan Dulles, le
chefs décident de concentrer L'organe du parti national-socia- chef des services secrets amé­
leurs efforts sur Berlin où liste Vôlkischer Beobachter an­ ricains en Suisse, essaie de
H itler viendra se réfugier. nonce que cette fois-ci le provoquer des pourparlers.
Führer est prêt à jeter dans le Le 12 mars 1945, les Russes
Le com m encem ent plateau de la balance des armes demandent que des agents
de PApocalypse secrètes et des moyens d ’action soviétiques participent aux
perm ettant d ’assurer très rapi­ pourparlers qui se poursuivent
16 janvier 1945 dement la victoire finale. à Berne. Le 15 mars les Anglais
Le train blindé spécial tra n s­ 27 février et' les Am éricains refusent cette
portant H itler et l'état-m ajor de Réunion des dirigeants de la participation. Le même jour,
l’armée arrive à Berlin dans la Résistance allemande à Berlin. les Russes protestent. Ici, l’his­
nuit. Le Führer s'installe dans Il est décidé de combattre, torien soviétique devient sou­
son fameux refuge, sous la même si des Allem ands doivent dainem ent très discret: « Notre
chancellerie, dans ses appar­ tire r sur des Allemands. gouvernement, dit-il, était par­
tements privés qu ’ il partage 2 faitem avril
ent au
1945courant de tous
avec ses médecins : Morelle et La chienne Blondie ne vient les détails de ces pourparlers
Stumpfeger, et la chienne du plus lorsque le Führer l'appelle. qui se poursuivaient à Berne. »
Führer, Blondie, personnage Série de crises de rage fantas­ Par quels moyens? On ne nous
im portant disposant d’une tiques du Führer. Les condam ­ le d it pas, mais on peut penser
grande chambre pour elle et nations à mort ou les envois que le réseau de renseigne­
ses petits. En arrivant, H itler dans les camps de concen­ ments de la Résistance alle­
déclarera : « Plus je connais les tration pleuvent. mande, la « Rote Kapelle », dont
hommes et plus j'apprécie les Le même jour, on retrouve dans dépendait le fameux Sorge que
chiens. » le courrier de l'État-Major géné­ le film de Yves Ciampi a rendu
La nuit du 13 février ral provenant du dehors, des célèbre et dont la centrale mon­
La nuit du 13 au 14 février 1945, tracts de la Résistance a lle ­ diale était à Lausanne, a dû
c'est le com m encement de mande annonçant que le peuple com m uniquer aux Soviétiques

L’histoire
tous les détails des pourparlers. c'est le point tournant tant 19 avril
La Rote Kapelle devait certai­ attendu. Il ne pouvait se pro­ Il n'y a plus de groupe d'armées
nement avoir des agents dans duire q u ’ un vendredi 13. Cette allemandes « Vistule ». Sur25 d i­
l’entourage de W olff. Il y a là fois-ci la roue tourne. » visions, 16 ont perdu les 4/5® de
une page de l'histoire invisible 14 avril 1945 leurs effectifs, par destruction
qui sera un jour racontée quand Des troupes allemandes es­ ou par capitulation. Les 9 autres
certains dossiers de la Rote suient des coups de feu de la ont perdu la moitié de leurs
Kapelle verront enfin le jour. part des résistants allemands, effectifs (les Allem ands qui ont
Mais revenons aux faits bien L'action offensive contre le capitulé à ce moment-là ont-ils
établis: le 22 mars 45, une note régime nazi a commencé. eu un traitem ent de faveur?
soviétique précise est, remise à H itler hausse les épaules: « Tout Ont-ils form é le noyau des
l’ambassadeur des États-Unis cela n'a plus d'im portance I » forces de police et d'armée de
à Moscou. Tous les détails des 16 avril 1945 l’Allem agne de l'E st? L'histoire
pourparlers y sont et les Russes A 3 h. du matin, dans la région ne le d it pas. Monsieur Rosanov
demandent à y participer. Le Oder-Neisse, ayant défoncé le est très discret là-dessus).
3 avril 1945, Staline é crit une fro n t allemand sur une largeur 20 avril
lettre personnelle à Roosevelt de 250 km, les troupes sovié­ Jour anniversaire du Führer.
à ce sujet. Sur quoi les pour­ tiques s'ébranlent en direction L’alerte aux chars retentit. Il n'y
parlers échouent, parce que de Berlin. aura pas de fin d'alerte, jamais.
W olff ne représente rien et a Journée du 16 avril 1945 La résistance allemande est en
perdu contactavec Berlin, parce La dernière bataille de l'armée pleine action : « Ne participez
que Dulles ne tie n t pas à voir allemande se joue. Pour la pas à la levée en masse ! réfu-
les Russes s’en mêler, peut- première et la seule fois dans giez-vous le plus profondément
être parce que certains intérêts l'histoire de la guerre sur le possible, au besoin tirez sur les
ne tiennent pas à la paix. fro n t Ouest, les Allem ands ap­ fascistes I » 21 avril
La tragédie se jouera m ain­ pliquent la méthode japonaise Les premiers obus tom bent sur
tenant ju sq u ’au bout, dans une « Kanikaze » : les avions-sui- le centre de Berlin. Il ne s'agit
atmosphère qui, même pour un cide. pas de canons spéciaux à
historien soviétique, recèle v is i­ 16 avions-suicide, bourrés d'ex­
longue portée mais de canons
blement des éléments de moins plosifs, viennent s’écraser par­
parfaitem ent ordinaires. Les sa­
en moins rationnels. On peut mi les troupes soviétiques fra n ­
botages se m ultiplient. Des
s’ im aginer les réunions clandes­ chissant l'Oder. Ceci n'em ­
affiches de la Résistance alle­
tines de résistants allemands pêche pas les Russes de passer.
mande paraissent partout. Dans
se m ultipliant désormais et Au soir de la journée, H itler
une aube blême, dans la salle
essayant de trouver une posi­ prononcera un discours : « Le
de cinéma particulière de
tion dialectique expliquant la peuple allemand doit com ­
prendre enfin. Les rouges tu e ­ Goebbels, dans sa villa, se tie n t
situation générale et la conduite
ront tout le monde. Les sur­ la dernière réunion « en su r­
d’Hitler.
vivants seront tous emmenés face » des dirigeants de la pro­
Mais ne brodons pas... pagande nationale-socialiste.
en Sibérie. »
Ma chienne elle-m êm e 17 avril Des tracts de la Résistance a lle ­
n ’a plus bon moral ! La Résistance allemande dans mande sont passés de main
l'armée entre en action d'une en main. Les nouvelles de sabo­
Vendredi 13 avril 1945 façon massive. Soldats et o ffi­ tages et d'attentats contre l'a r­
Le téléphone sonne dans ciers désertent ou se rendent mée hitlérienne se m ultiplient.
la chambre d’ Hitler. C’est aux troupes soviétiques. Les Devant ses collaborateurs,
Goebbels : « Mon Führer I les pelotons d'exécution S.S. fo n c­ Goebbels se lance dans une
Étoiles ont parlé. Les forces tionnent sans arrêt. Des blessés attaque violente contre le peuple
invisibles ont joué. J'ai le plaisir ayant quitté leurs positions pour allemand. Ses termes sont ordu-
de vous apprendre que le se faire soigner seront fusillés riers, trop orduriers pour être
président Roosevelt est mort. sans jugem ent. Mais cela n’em­ reproduits in tégralem ent: « Ce
Nous sommes le vendredi 13, pêche pas l’écrasement. sont tous des im puissants !

Informations et critiques
aucun A llem and n'est un homme Berlin subira-t-elle le sort d'Aix- la dém olition de la ville. A
co m pletI les plans du national- la-Chapelle, de Cologne et de Chemnitz, actuellem ent appelée
socialisme étaient trop grands, K oenigsberg ? Non I Écrivez Karl-Marx, on d é tru it les obs­
trop nobles pour ce peuple. partout votre nom. Formez des tacles antichars. A Einklann
Mais si nous devons q u itte r le cellules. Résistez dans les ca­ 2 bataillons de S.S. sont mis
champ de bataille les forces sernes, dans les usines, dans hors de combat. Plusieurs d i­
cosmiques se déchaîneront: que les abris. Armez-vous. » zaines de ponts, 20 centrales
le bloc terrestre tout entier 24 avril électriques, de nombreuses
trem ble I » Appel radiodiffusé à p artir d ’un usines sont sauvés de la des­
Sur quoi, la lum ière s'éteint, les poste clandestin, dans Berlin truction. Dans la région de
haut-parleurs se ta is e n t: sabo­ même: « Le Comité pour l'A lle ­ Berlin, dans les faubourgs nord,
tage. magne libre vous demande de on tire des toits des maisons
A 10 h du soir, le même jo u r: déposer les armes. Ne versez sur les unités de l'arm ée alle­
ordre démentiel d’ H itle r: « O f­ pas votre sang pour prolonger mande Weuk. Tout cela se sait
fensive générale : qui, à Berlin de quelques jours seulem ent la dans le refuge d ’ H itler et to u t
peut se te n ir debout, m ilitaires vie du régime maudit. » La nou­ cela va accélérer la fin. Mais pas
et civils doivent contre-attaquer. velle de cet appel se répand suffisam m ent pour que la tra ­
Quiconque n’obéira pas sera dans l’abri d'H itler. Nouvelle gédie dém entielle ne se joue
fu sillé dans les 5 heures. Il crise de colère du Führer: « Ma ju s q u ’à l’Apocalypse finale.
s’agit de fa cilite r les opérations chienne elle-même n’a plus bon
de l’armée qui doit secourir moral I » La Fin
Berlin et qui est commandée Le journal de Goebbels, I' « An-
par le général Steiner. » g riff » cesse de paraître: sabo­ 27 avril
22 avril tage. H itle r décide d ’arrêter Goering.
L'armée Steiner n'a existé que La radio du refuge d 'H itle r émet
dans l'im agination d'H itle r. Interlude raisonnable : un com m uniqué délirant : « La
Crise d'hystérie de celui-ci : la Résistance allem ande maladie de cœ ur du maréchal
« Le peuple allemand ne peut en action de l’a ir Goering, longtemps
me comprendre. Il n'est com ­ contenue, est entrée désormais
posé que de médiocres sans Pendant ce temps-là, plus de dans sa phase active. Il est donc
conscience. » cent m ille Allem ands, les armes écarté de ses tâches.
23 avril à la main, essayent de sauver 28 avril
Les affiches appelant les Ber­ ce qui peut être sauvé. Le Les com m unications avec l'e x­
linois à la résistance sont recou­ 11 avril, W alter U lbricht, l'actuel té rie u r sont coupées. Le général
vertes d'un stencil portant chef de gouvernem ent de l'A lle ­ Krebs, chargé de la défense,
« NON » à l'encre rouge. A magne de l'Est, lance, à partir téléphone grâce à l'autom a­
côté, apparaissent les premières d'un ém etteur en te rrito ire libéré tique, à des abonnés choisis
affiches de la Résistance a lle­ par l'arm ée soviétique, un appel : au hasard dans divers secteurs
mande : « Ne laissez pas les bonzes nazis de Berlin : « Avez-vous vu passer
«Berlinois, ouvriers et ouvrières I détruirent vos villes. Vous vivrez les chars russes ? » Cela permet
l'armée rouge qui a to u t écrasé plus longtemps qu'eux. » de tracer une carte du fro n t
sur son chemin, frappe à la Le 14 avril, le Comité National intérieur de Berlin. On la montre
porte. Attaquez les dernières de Résistance lance l’ordre de à Hitler, qui n’arrive pas à voir
forteresses des nazis. La mort combat. Des unités de par­ car la sueur coule trop fo rt sur
et la vengeance pour les c ri­ tisans antifascistes formées sur son visage. A 5 h du soir, la
minels nazis.» e t: «B erlin o is, place participeront à la libé­ radio alliée annonce que seule
suivez l’exemple des habitants ration de Breslau. A Leipzig, dès une capitulation sans condition
de Vienne. C'est par une résis­ le 14 avril, on désarme les nazis sera acceptée.
tance active que les soldats et et la destruction de la ville est D istribution d'am poules de poi­
les ouvriers de Vienne ont empêchée. A léna, la population son. H itle r dicte son testament.
empêché la ville de se tra n s­ se soulève et d é tru it les ca­ Conférence à 10 h du soir.
form er en un enfer sanglant. mions portant les explosifs pour H itle r propose de so rtir et

L’histoire
d'essayer de percer les lignes Les Soviétiques m ettent en G. Nitzsche, Die Sâfkov-Jacob-Bâstlein
Gruppe, « Konzentrazionslager Buchen­
ennemies. On le dissuade. valeur la Résistance allemande wald », Bd. I, W eim ar, 1949.
30 avril et séparent nettem ent les A lle ­ W . Lüdde-Neurath, Regierung Dônitz.
Bataille à 150 mètres du refuge. mands raisonnables des fous. Die letzten Tage des D ritten Reiches,
G ôttingen, 1953.
La radio annonce l'exécution de Ce n'est peut-être pas la plus F. Kersten, Memoirs 1940-1945, N.Y.
Mussolini. mauvaise façon d'écrire l’ his­ 1957.
30 avril, midi toire. F. Bernadotte, The Curtain Falls,
N.Y. 1945.
On réunit péniblem ent 180 litres H. A d le r, Berlin in jenen Tagen, B. 1959.
d'essence. H itler se tire une G. B oldt, Die letzten Tage der Reichs­
BIBLIOGR APH IE kanzlei.
balle dans la bouche. Eva
M .A . Musmano, In zehn Tagen kommt
Braun prend du poison. On A .W . D ulles, Germany's U nderground, der Tod, München, 1950.
brûle les cadavres dans le ja r­ N.Y., 1947. K. Dônitz, 10 Jahre und 20 Tage, Bonn,
F. Kôhler, Die Befreiung Deutschlands 1958; « T h e Memoirs of Field-Marshal
din. Plusieurs fusées russes vom faschistischen Joch. the V iscount Montgomery of A lam ein,
passent en sifflant. Les su rvi­ E. W einert, Das Nationalkom itee « Freies K.G. », L, 1958.
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est encore temps. « Dokumente der deutschen Politik
1er mai, 3 h 30 du matin und Geschichte ».
H.B. G isevius, Bis zum bitteren Ende,
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cide de Goebbels. nach zw ôlf, 1960.
E. Kuby, Das Ende des Schreckens
2 mai, au ente
(D okum matindes U ntergangs Januar
Capitulation sans condition. bis Mai 1945).
Une dem i-heure avant cette H. Trevor-R oper, The Last Days of
H itler, N.Y., 1947 ; « Verhandlungen des
capitulation, les centrales té lé ­ deutschen R eichstags », Bd. 140 B,
graphiques fonctionnaient en­ 1942.
core. Par ces centrales pas­ O. S trasser, H itler and I, Boston, 1940.
H .A . Jacobsen, Der zweite W eltkrieg
saient toutes les com m unica­ in C hronik und Dokum enten. Darm-
tions de la W ehrm acht. La der­ stadt, 1959.
nière bande perforée, enregis­ H. Guderian, Erinnerungen eines Sol-
daten, H eidelberg, 1951.
tra n t ces com m unications, a K. S cheel, Zw ischen Naziwehrmacht
survécu : und Bundesw ehr, 1960.
— Veuillez me donner la com ­ E.F. M ôllhausen, Die gebrochene
A sche, A lfe ld -L e in e , 1949.
m unication avec Oslo. W .S . C hurchill, The Second W orld
— Plus de liaison. W ar, vol. V I, L, 1954.
— Message urgent du haut J. Thorw ald, Das Ende an der Elbe,
S tuttg art, 1951.
com m andem ent pour le général K. K oller, Der letzte Monat, Mannheim,
Wister. 1949.
— Plus de liaison. A . K esselring, Soldat bis zum letzten
Tag, Bonn, 1953.
— Pourquoi ? Pas de contact J. S chultz, Die letzten 30 Tage, A us
avec Prague? dem Kriegstagebuch des OKW , S tutt­
— Espèce de crétin I D'où es-tu gart, 1951.
H.S. Hegner, Die Reichskanzlei von
donc tom bé? Je suis le dernier 1933-1945, Frankfurt, 1959; « D e r Pro-
à être resté là. Les Russes zesz gegen die H auptkriegsverbrecher »,
entrent I Bd. X XX II, Dok. 3249, PS.
W .A . Bechert, Die W ahrheit über KZ
Buchenwald, W eim ar, 1946.
Épilogue W . U lbrich t, Zur G eschichte der deut­
schen A rbeiterbew egung, Bd. II.
Voilà donc la façon dont, en J. Krause, Die Schum ann, Engert,
1962, et pour la première fois, Kresse Gruppe. Dokumente und Mate-
rialen des illegalen antifaschistischen
on présente les derniers jours Kampfes. (Leipzig, 1943 bis 1945),
de H itler au peuple soviétique. B. 1960.

Informations et critiques
LA S O C I O L O G I E Monde est une arme dont la
valeur s’évalue en m illions de
dollars et de roubles; c ’est par
l’unification du marché que
V e rs u ne é c o n o m ie l’Europe a entrepris sa cons­
s c ie n tifiq u e truction. Sensible à cette réalité,
la Faculté de D roit s’est ajoutée
LES TRAVAUX DU le titre : « ...et des Sciences
CENTRE DE FRIBOURG Économiques », des centaines
de comités, des dizaines de
Depuis quelques années, des m illiers d ’experts analysent et
travaux se poursuivent discrè­ conseillent; mais il n’existe rien
tem ent au Centre International qui puisse honnêtement .s’in ­
d'Etudes Bio-Sociales de Fri - titu le r : science économique.
bourg (Suisse), dans le but de « C’est, parmi d ’autres un sujet
fonder scientifiquem ent l’éco­ d ’étonnement, « écrit Alfred
Jacques Dartan :
nomie. Ils sem blent avoir abouti, Sauvy », que de voir l’état ru d i­
Et si l ’on parlait d’économie en
car certains de leurs résultats mentaire de la science écono­
termes de biologie ?
sont présentement étudiés en mique, après deux siècles de
France, tant par des écono­ recherches systématiques, de C hercher du côté
mistes que par des experts poli­ travaux assidus et profonds de la structure de l'hom m e
tiques. En nous docum entant entrepris par les meilleurs spé­
sur cet événement, nous avons cialistes du monde entier... en L’activité économique est un
eu la surprise de voir que l'hypo­ dépit de son nom, l’économie des comportements de l’espèce
thèse de travail adoptée par le politique n’accorde encore humaine. C’est donc dans la
Centre de Fribourg et son pré­ q u ’un appui modeste et contes­ structure de l’homme, biolo­
sident, le biologiste Jacques table à la conduite des affaires gique, physiologique, etc... que
Dartan, avait été également publiques. » l’on aura des chances de trouver
retenue par Henri Laborit, au ­ Cet état de choses est dissi­ les lois qui la dirigent.
quel l'hibernation a rtificielle et mulé par une technicité de Effectivement, une fois que l'on
les tranquillisants ont valu la l’économie, et par les em prunts a form ulé l’activité économique
renommée mondiale. Cette dé­ q u ’elle n’a cessé de faire aux en termes biologiques d ’échan­
couverte simultanée et entiè­ sciences exactes, au fu r et à ges et d ’équilibre des échanges,
rement indépendante est une mesure de leur apparition. Les on distingue un certain nombre
corroboration de poids. Il est mathématiques, la psychologie, de lois dont la transgression
ainsi possible qu’une science la mécanique rationnelle, la rend toute action économique
nouvelle soit en train de naître physique ont été sollicitées, inefficace; dont le respect, au
sous nos yeux, et le fa it qu'elle mais sans fo u rn ir autre chose contraire, donne à l’action une
intéresse l'économ ie su ffit à en que des analogies. Après avoir efficacité scientifique.
montrer l'in té rê t exceptionnel. examiné deux cent cinquante Pourquoi cela n'a-t-il pas été
ans d’efforts, de Giovanni Ceva connu ju sq u ’à présent? Dans
La grande cuisine à Morgenstern et von Neumann, les systèmes « libéraux », une
de l ’économie politique T h e W o rld of Mathematics doit monumentale erreur d ’obser­
conclure que l’économie est, vation interdit de voir la réalité :
En effet, la com pétition inte r­ ju s q u ’à maintenant, « une a f­ l’aberration comptable. La con­
nationale se situe aujourd'hui faire de sens commun éclairé » fusion entre la richesse réelle
sur le plan économique plus, (enlightened common sense). et sa traduction comptable ne
et heureusement, que sur le C'est justem ent à cette situation permet pas de savoir ce que l’on
terrain militaire. L’ U.R.S.S. et les que répondent les travaux de fa it et laisse sans pouvoir d ’in ­
U.S.A. se sont lancé des défis; Laborit et de Dartan. tervention sur les phénomènes
l’aide économique au Tiers- objectifs. C’est ainsi que le

La sociologie
système d it capitaliste est en Si ces travaux sont vérifiés, et
état de crise perpétuelle com ­ ils sem blent à prem ière vue
pensée depuis l'apparition des parfaitem ent en accord avec la
machines et que le déséquilibre méthode logico-expérimentale,
ira en s’aggravant. Dans les qui a donné à la science d'a u ­
systèmes « socialistes », la d is ­ jo u rd 'h u i sa force, on imagine
torsion com ptable est moindre, quelles seront leurs consé­
mais l’économie est en plusieurs quences. Nous sommes habi­
points directem ent contraire aux tués au désordre économique
lois bio-sociales de l'espèce hu­ au point de le juger normal,
maine. Là aussi, la crise ne peut comme nos pères étaient habi­
aller qu’en s’aggravant. tués à la m ortalité infantile.
Une science économique pro­ S’il apparaît soudain les moyens
prem ent dite doit d’abord établir de faire cesser ce désordre, il
sa continuité avec l'ensemble deviendra d ifficile de le m ain­
de nos connaissances, et non tenir artificiellem ent et l’en­
pas en être coupée par une mé­ semble des tendances mon­
thode pré-scientifique. Il existe diales sera modifié. Il va peut-
toute une architecture de lois être se passer de grandes
vitales, de la cellule à la société, choses, en 1962,
avec, à chaque niveau de
« com plexification », des ém er­
gences. Une fois cette base
établie, il devient possible,
comme pour n ’importe quelle
science du réel, de créer un
« engineering économique »,
des applications simples et e ffi­
caces perm ettant à n'im porte
quel agent de la production de
savoir ce qu ’il fa it et de le faire
sans peine.

De grandes choses en 1962

Une économie scientifique est


simple, de même que n’ importe
quelle technique, en com pa­
raison de la masse antérieure
de concepts, de théories, de
pratiques tâtonnantes, qui ca­
ractérisent les disciplines non-
scientifiques. La plupart des
calculs nécessaires à l'action
et à la prévision pourront se
faire au moyen d'une arithm é­
tique élémentaire. On obéira ou
on n'obéira pas à ces calculs,
du moins on saura pourquoi les
choses ne marchent pas comme
on le souhaite.

Informations et critiques
UNE NOUVELLE VA G U E sophiques, économiques, biolo­ logique » perm ettant de recon­
EN S C I E N C E S giques, voire esthétiques, alors naître dans une succession si
qu elle a un sens précis en les apparitions sont organisées
m athém atique statistique. Les ou fortuites.
suites de nombres constituent La solution de ce problème est
Un explorateur du temps le matériel d'étude de la S tatis­ extrêmement importante car il
tiq u e et leur examen permet est de toute nécessité, dans les
PREMIÈRE d'apprécier le caractère fo rtu it différentes branches de la
RÉVÉLATION PUBLIQUE d'un événement ou ses relations Science, de pouvoir décider
SUR LES RECHERCHES de causes à effets. Toute loi quelles sont les « séries orga­
D'UN GRAND im plique une déterm ination de nisées », et donc utilisables, et
MATHÉMATICIEN : ces relations et, par conséquent, quelles sont celles qui ne le
KIVELIOVITCH une exclusion du hasard ou une sont pas. Le savant intervient
probabilité qui équivaut à une activem ent « en choisissant les
certitude pratique. fa its qui m éritent d'être
Michel K iveliovitch est né en
1892 et a poursuivi ses études Dans l’étude d ’un phénomène observés » (H. Poincaré).
en France où il arriva en 1909. très complexe, dont on possède
Il est docteur en sciences un nombre suffisant d'obser­ Le hasard relatif
vations, il est toujours d ifficile et le hasard absolu
mathématiques avec une thèse
de détecter, par des mesures
de mécanique célestre, et assure
physiques, si la série des De nombreux tests sont utiles
les fonctions de conseiller du pour caractériser le hasard
M inistère de l’ intérieur à la valeurs num ériques prises par
la « variable » associée au relatif, car les m athém aticiens
protection civile et du Centre
phénomène présente une cer­ ne croient pas q u ’ il existe un
de recherches nucléaires de
taine organisation ou est hasard absolu. Même s'il exis­
Saclay.
fortuite. On est obligé d 'u tilise r tait, il serait inconcevable. Ils
Il a bien voulu nous perm ettre
alors les méthodes statistiques sont donc obligés d ’associer
de présenter ses recherches pour se faire une idée de des tests qualitatifs et des tests
m athém atiques sur le hasard, l’évolution moyenne du phéno­ quantitatifs pour « filtre r » le
dans un langage accessible mène. Malheureusement, dans hasard en choisissant leurs
à I’ « honnête homme » du la plupart des cas, le statis­ successions et leurs relations.
XXe siècle sans pour cela en ticien ne peut pas répondre Des« modèles » mathématiques
tra h ir l’essentiel. En dehors à la question car on ne en sont établis et ils sont déjà
d’ un cercle d’ initiés et des possède pas de test caracté­ utilisés dans i'étude de nom­
responsables de la protection ristique du hasard. breux phénomènes : ils per­
civile, le savant et ses travaux m ettent de proposer, dès
sont encore mal connus et ne Pour illustrer cette constatation, aujourd'hui, une ouverture des
se prêtent guère au jou rn a ­ prenons le jeu de dés. Pour méthodes statistiques vers une
lisme d it scientifique ou vulga­ savoir si un dé n’est pas pipé, connaissance plus exacte de
risateur. Ses découvertes, en il fa u t vérifier si « les fréquences I' « organicité » incluse dans
matière de statistique, seront, d'apparition » des différentes tout phénomène et, ainsi, de
pourtant, un des plus sûrs faces sont sensiblem ent les détecter m éthodiquem ent les
moyens d ’avenir à l’exploration mêmes mais, aussi, si « l'ordre faits et les mesures qui
du Temps. Il nous a paru néces­ d ’apparition » de ces faces ne échappent au hasard et qui
saire de les résumer et d'en possède pas une certaine régu­ procèdent d'une organisation.
montrer les perspectives. larité ou une certaine pério­ Pour nous faire mieux com ­
dicité. Cette comparaison nous prendre des non - mathéma­
Le hasard et la statistique fa it introduire, dans l'étude ticiens nous citerons quelques
statistique, non seulement la exem plesd'application pratique.
La notion de hasard est, trop notion de fréquence mais celle
souvent, utilisée à la ju s tifi­ « d'ordre » et, de ce fait,
cation abusive de théories philo­ la notion de « série chrono­

Une nouvelle vague en sciences


Pas de m artingales à des secteurs qont le nombre d istribution des maxima dé­
d ’abonnés prévus est beaucoup montre une certaine organi­
La plupart des jeux sont liés plus petit que celui des secteurs sation qui dépend des condi­
au hasard mais l'im agination parisiens. En pratique, les tests tions météorologiques et des
des joueurs ou leur crédulité ont perm is de révéler, dans sites où l'on enregistre les
leur fo n t croire à des « m artin­ une suite au hasard, les seules radiations radioactives. Il est
gales » infaillibles. Le rêve de indications privilégiées ou p rio ­ donc possible d ’atteindre à une
tout habitué des casinos ou des ritaires. certaine prévision des dangers
cercles est celui d'une recette de pollution en fonction des
capable de les faire gagner La prévision lieux et des variations atm o­
fréquem m ent à la roulette, aux en m étéorologie sphériques.
dés ou aux cartes. Q uitte à les
décevoir, nous dirons que toutes En météorologie, les tests Les tests chronologiques
les séries étudiées se sont mathématiques ont été utilisés et la médecine
révélées être des séries au à l'étude de très nombreuses
hasard et qu 'il n'y a là que En mesure statistique, l'a p p li­
séries météorologiques obte­
matière à chance... ou à mal­ nues de diverses stations ré­ cation des tests chronologiques
chance. Par contre, une m odifi­ devient indispensable dans tous
parties en Europe. Ils ont
cation du jeu (en laissant, par les cas où le phénomène
montré, par exemple, que les
exemple, un dé sur la table et dépend d ’ un grand nombre
pressions annuelles et les
en lançant l'autre) fa it appa­ de facteurs dont la plupart
tem pératures ne présentent pas
raître des séries fortem ent orga­ sont comparables ou com plé­
d'organisation, tandis que les
nisées et des probabilités re­ pressions et les tem pératures mentaires. A insi les sciences
lativem ent fortes. Les jeux moyennes mensuelles sont fa i­ humaines exigent l'em ploi de
de hasard resteront donc tests quantitatifs et qualitatifs
blement organisées dans des
hasardeux tant qu'ils ne seront associés pour en discerner
régions bien définies. Ces
pas pipés ou préparés d ’avance respectivem ent les conver­
moyennes mensuelles appar­
selon une idée préconçue ou gences et les divergences,
tiennent encore presque
une form ule m athématique Quelques applications ont
com plètem ent au hasard, mais
complexe. déjà été faites en médecine,
les moyennes journalières
dans le domaine de la prévision,
obéissent à des organisations
Le test par l'examen du pouls et de
très marquées. Il y a donc loin
des numéros téléphoniques diverses manifestations orga­
encore d'une science météoro­
niques de régulation.
Prenons un autre exemple. logique de prévision «annuelle»
L'étude « statistique » des ou même « mensuelle », mais La littérature
numéros téléphoniques par une ébauche de méthode prévi­ et la musique
ordre alphabétique de plusieurs sionnelle quotidienne.
pages d'annuaire donne, évi­ En radioactivité En littérature, chaque auteur
demment, un hasard quasi paraît avoir un « indice spéci­
absolu. Toutefois, certaines En radioactivité, problème qui fique » de style et sa création
suites présentent une « organi­ intéresseaujourd'hui l'ensemble a p p a rtie n tà une «organisation»
sation » qui paraît ruiner l'a p p li­ des populations, les calculs plus ou moins forte. M. Kive-
cation des « tests » chrono­ statistiques m ontrent que liovitch a pu ainsi analyser
logiques. U neenquêteaux P.T.T. l’étude chronologique joue un certaines œuvres caractéris­
a montré que les numéros de rôle im portant car, dans des tiques et, même, expertiser de
téléphone ainsi détectés corres­ circonstances normales, les fausses attributions (celle d'un
pondaient à des entreprises maxima sont presque toujours pseudo-m anuscrit de Molière,
importantes dotées de numéros disposés au hasard alors que, par exemple).
qui se suivent et qui ne dans les périodes qui suivent En musique, M. Kiveliovitch
sont pas tous indiqués dans les explosions nucléaires et s'est intéressé à la création
l’annuaire ou qui appartenaient pendant assez longtemps, la musicale et à de nouvelles

Informations et critiques
possibilités de partition. Il se plus du domaine de l’utopie dans laquelle certains traits
demande si on ne pourrait pas ou de la fic tio n mais une peuvent être héréditaires. Le
utiliser les valeurs consécutives réalité, fantastique peut-être Dr Kloepfer a adapté cette
d'un phénomène naturel (tel au regard du passé, mais v irtu e l­ technique aux études q u ’ il
que la pression ou la tem pé­ lem ent acquise dès à présent. entreprenait, en substituant aux
rature) pour établir une relation deux jumeaux la main droite
déterminée entre des notes et et la main gauche d ’ un même
pour « organiser » ainsi des sujet.
thèmes musicaux beaucoup Du nouveau sur les lignes Il a classé les empreintes et les
plus expressifs que ceux pro­ de la main a étudiées, région par région
posés par des machines élec­ (la paume compte dix de
troniques ou des rencontres DE LA CHIROMANCIE ces secteurs). S’aidant d'un
fortuites. A L'ÉLECTRONIQUE ordinateur électronique, le
Dr Kloepfer et le Dr Cummins
V ers une méthode Le Dr H. W arner Kloepfer, de
ont alors constaté l'existence
d'exploration du futur l’École de Médecine de i’ Univer-
de 7 à 65 variables dans cha­
sité Tulane, à la Nouvelle-
Mais l'in té rê t m ajeur de la cune de ces régions, et ont
Orléans, a déclaré, au cours
« statistique chronologique » étudié les relations existant
d'un symposium sur l'utilisation
entre ces variables. En com pa­
(outre le perfectionnem ent des ordinateurs pour la re­
qu'elle im plique des méthodes rant la fréquence à laquelle
cherche médicale et biologique,
actuelles de statistique) réside les caractéristiques de la main
organisé sous les auspices de gauche apparaissaient dans la
dans la possibilité de prévision l'international Business Corpo­
beaucoup plus satisfaisante main droite, ils ont pu déter­
ration, que l'étude de la miner la mesure dans laquelle
que celle des probabilités paume de la main pouvait
actuelles. La révélation d'une certaines de ces caractéris­
renseigner sur la présence de
organisation permet de com ­ tiques étaient héréditaires. Les
certains facteurs héréditaires.
parer dans le passé et le recherches ainsi effectuées
Le Dr Kloepfer a constaté, en
présent des séries d ’ indice portent sur deux graves ma­
effet, que certaines caracté­ ladies des yeux qui peuvent
analogique (ou sensiblem ent ristiques enregistrées dans la
égal), et d'en déduire le com por­ conduire à la cécité, certaines
paume de personnes présentant
tem ent futur de la variable. maladies de cœur congénitales
ces facteurs héréditaires ne
Cette prévision m athématique et un type d'arriération mentale.
se retrouvent pas chez les
aurait l'in té rê t de réduire les autres.
possibilités de choix et de Ce n'est pas sur les lignes de
diriger le choix définitif.
Une documentation de base
la main déchiffrées par la chiro­
A ppliquée à l'économie, à la mancie qu'a porté l’étude du
sociologie, à la biologie, aux Dr Kloepfer, mais sur les CURRENT RESEARCH
influences naturelles et aux lignes extrêm em ent fines qui AND DEVELOPMENT
im pératifs techniques, la mé­ marquent à peine la peau. Ses IN SCIENTIFIC
thode de statistique chronolo­ travaux, effectués en collabo­ DOCUMENTATION No. 9
gique peut être à la base d'une ration avec le Dr Harold National Science Foundation
« prospective », liée à l'étude Cummins, ont comporté l'exa­ November 1961
des problèmes humains et à men de quelque 2.000 em­
l'organisation des Sciences de preintes de paumes, effectué Le problème de la docum en­
l'Homme qui deviennent une selon la technique dite des tation commence à devenir de
nécessité générale. La méthode jumeaux. Cette technique se plus en plus grave. On craint
analogique ouvre à la connais­ base habituellem ent sur l'exa­ que la science ne périsse sous
sance mathématique et à ses men de vrais jumeaux, c'est-à- le poids de ses propres décou­
applications pratiques les do­ dire d'enfants provenant d ’ un vertes. On cherche par tous
maines de la prévision. Et cette seul jeu de gènes, examen qui les moyens à fa c ilite r la tâche
exploration du « fu tu r » n’est perm et de déterm iner la mesure du docum entaliste : machines

Une nouvelle vague en sciences


à traduire, bibliothèques auto­ des sources absolum ent in d is ­ orientée par l’ idée de finalité,
matiques, langages synthé­ pensable pour quiconque veut et par celle du progrès, conçu
tiques, sémantique générale. étudier l’ hypnotisme. On y comme la marche vers une fin.
C’est l'ensemble de ces re­ trouve toute l'histoire du sujet, Sans doute la construction
cherches aux États-Unis qui est toutes les expériences fonda­ théorique q u ’est Le Phénom ène
présentée dans ce gros volume mentales, toutes les contro­ humain adopte-t-elle l’ordre
de 300 pages, séparé en verses. Il n'existe pas m alheu­ historique et décrit-elle l’évo­
chapitres correspondant aux reusement à notre connaissance lution biologique comme le
divers universités et labora­ de livres modernes le com plé­ progrès des forces de cérébra-
toires américains. Ouvrage ta n t avec le résultat des dix lisation, avant de d é fin ir le
absolum ent remarquable, indis­ dernières années. point Oméga vers lequel il les
pensable à quiconque s 'in té ­ voit tendre. Mais il n’est pas
resse non seulement à la docu­ douteux que cette construction
mentation mais à la pensée Teilhard de Chardin ne soit de caractère théolo­
artificielle et à l’organisation et le matérialisme gique, et q u ’elle ne soit établie
de la recherche scientifique. en vue de cette fin, conforme
N o te: Cet ouvrage n'est pas LA MÉDITATION à l ’interprétation teilhardienne
en vente ; pour l’obtenir il faut D’UN SAVANT de l’ idéal chrétien.
s'adresser à M. John L. Hedges, FAROUCHEMENT La pensée m atérialiste repousse
Centre d’inform ation am éricain, RATIONALISTE toute intervention d'une puis­
4, avenue Gabriel, Paris. sance surnaturelle, c'est-à-dire
Chimiste et biologiste, profes­ de facteurs inaccessibles à
seur à l'U niversité de M ont­ l'observation et à l ’expérim en­
Le meilleur livre pellier, Ernest Kahane défend tation. Existe-t-il une puissance
sur l'Hypnotism e des positions m atérialistes et naturelle, que nous n’ayons
purem ent rationalistes. Il est pas encore décelée, qui inter­
le président de l’ implacable vienne dans l'agencem ent de
« HYPNOTISM, its History, la partie de l’ Univers où nous
« Union Rationaliste de France».
Practice and Theory » Cependant, il a publié un sommes im pliqués? Nous nous
ouvrage sur Teilhard de Chardin, passons de cette hypothèse, et
de J. Milne Bramwell M.D. nous nous en passerons aussi
plein de sympathie. Il vient
édité par Thomas Yoseloff de faire le point sur la philo­ longtemps qu'elle ne sera pas
à New York sophie m atérialiste et la pensée imposée par des faits irré d u c­
de Teilhard dans un texte d ’ un tibles à notre représentation
De tous les articles de grand intérêt que nous publions habituelle. Si de tels faits sur­
« Planète », celui de Jacques ici avec l'aim able autorisation gissaient pourtant, ils nous
Mousseau sur l'hypnotism e de Dominique de Wespin, ani­ feraient découvrir des aspects
dans le N° 1 est un de ceux matrice de la Société Teilhard, nouveaux de la réalité, qui
qui a provoqué le plus d 'intérêt de Bruxelles : enrichiraient notre conception
parmi un vaste public. Beau­ m atérialiste sans en déformer
coup de lecteurs nous ont Si de tels faits su rg issaien t... les bases. Le recours à la méta­
demandé des sources pour une physique, s ’il est étranger à
docum entation précise sur Il est inutile de rappeler la notre vue préalable de l'Univers,
l'hypnotism e. Ces sources sont conception que se faisait ne peut pas être imposé par
assez difficiles à trouver. Aussi Teilhard du progrès et de la quelque fa it d'observation que
l'ouvrage du D r Milne Bramwell fin a lité biologique. Une fois ce soit.
paru il y a cinquante ans et admis que toute sa pensée
s'appuie sur l’ idée d'évolution Une éventuelle observation
révisé récemment par le pro­
d'un sens de l'évolution
fesseur M ilton V. Kline (la à son point de départ, on peut
présente édition est de 1960) dire, me sem ble-t-il, que Pour le matérialiste, installé
constitue-t-il toujours le recueil sa synthèse est entièrem ent sur cette position, l’ idée de

140 Informations et critiques


finalité est de caractère anthro- anthropom orphique de progrès U n te x te in é d it
pomorphique. Il n’y a pas de ne serait que la traduction d ’une de T e ilh a r d de C h a rd in
différence de nature entre le nécessité de caractère histo­
pour quoi? de la métaphysique rique, dans ce domaine comme UN HYMNE
et le pou rquoi? incessant du dans celui de la constitution POUR UNE DANSE SACRÉE
jeune enfant. L'un et l’autre des corps sim ples ou dans celui DU XX* SIÈCLE
proviennent du besoin de mettre des édifices cristallins.
un ordre dans le désordre Ernest KAHANE. Je te salue, Matière !
apparent qui nous entoure.
La finalité métaphysique nous Bénie sois-tu, âpre Matière,
demeure étrangère comme glèbe stérile, dur rocher, toi
émanant d ’une idée de contin ­ qui ne cèdes q u ’à la violence,
gence contradictoire avec la et nous forces à travailler si
représentation scientifique de nous voulons manger.
l’Univers. Mais il peut lui être Bénie sois-tu, dangereuse Ma­
substitué une conception tière, mer violente, indomptable
scientifique de la finalité, tra ­ passion, toi qui nous dévores
duisant une éventuelle obser­ si nous ne t ’enchaînons.
vation d ’un sens dans l’évo­ Bénie sois-tu, puissante Ma­
lution. Et c ’est par là que nous tière, évolution irrésistible,
adopterions certaines des idées réalité toujours naissante, toi
profondes de Teilhard. Nous qui, faisant éclater à tout
repousserions le hasard comme moment nos cadres, nous
facteur d’évolution biologique, obliges à poursuivre toujours
comme nous l’avons repoussé plus loin la vérité.
depuis longtemps comme Bénie sois-tu, universelle. Ma­
facteur d ’évolution physique. tière, durée sans lim ites. Éther
Quelle que soit la notion de sans rivages, — trip le abîme
probabilité par laquelle nous des étoiles, des atomes et des
interprétons la production d’un générations,— toi qui, débordant
phénomène individuel, l’évo­ et dissolvant nos étroites
lution dans la nature ne se fa it mesures, nous révèles les
pas de façon anarchique, mais dim ensions de Dieu.
conform ém ent aux schémas Bénie sois-tu, impénétrable
répondant au maximum de Matière, toi qui, tendue partout
probabilité. C’est dans ce sens entre nos âmes et le monde
que s’est produit dans notre des essences, nous fa it languir
portion d'Univers le progrès du désir de percer le voile sans
historique, par lequel les pa rti­ couture des phénomènes.
cules élémentaires (?): protons, Bénie sois-tu, mortelle Matière,
neutrons, électrons, etc., se toi qui, te dissociant un jo u r en
sont groupées, non pour form er nous, nous introduiras, par
n’importe quoi, mais les 92 élé­ force, au cœur même de ce
ments du Tableau de Men- qui est.
déléev. Il en est de même pour Au Théâtre Royal de Bruxelles,
le progrès historique qui M aurice Béjart (fils de Gaston Je te bénis, Matière, et je te
a présidé à l’apparition de Berger, le fondateur des groupes salue, non pas telle que te
cristaux conformes aux types Prospective) à créé les Ballets décrivent, réduite ou défigurée,
de la systématique de Bravais, du XXe siècle et inventé une les pontifes de la science et
et non des édifices anarchiques. chorégraphie sur ce texte inédit les prédicateurs de la vertu,
La notion humaine et sans doute de Teilhard. — un ramassis, disent-ils, de

Une nouvelle vague en sciences


forces brutales ou de bas LA Z O O L O G I E dans l'échelle, l'on découvre
appétits, mais telle que tu que les poissons ont le sens des
m ’apparais aujourd'hui, dans ta formes, et distinguent, par
totalité et ta vérité. exemple, le cercle de l'ovale;
Je te salue, inépuisable capacité Une démystification que les reptiles sont incontes­
d ’être et de transform ation où des amis tablem ent supérieurs aux ba­
germe et grandit la substance chien, chat, cheval traciens et aux poissons dans
élue. leur capacité de s'adapter à des
Je te salue, universelle puis­ LE VOYAGE EN ZIGZAG conditions imprévues.
sance de rapprochem ent et DE VANCE PACKARD
d'union, par où se relient la Les oiseaux savent compter
DANS LE MONDE A N IM AL
foule des monades et en qui Venons-en aux oiseaux, qui dé­
elles convergent toutes sur la L’étude du quotient intellectuel concertent, par un mélange
route de l’Esprit. dans les différentes espèces d'ingéniosité réelle, et d'esprit
Je te salue, cité harmonieuse animales, systématisée par l’ap­ incroyablem ent obtus.
des âmes, cristal lim pide dont plication des tests, ne répond Indiscutablement, les oiseaux
est tirée la Jérusalem nouvelle. évidemment pas à toutes les savent compter. Aussi bien,
Je te salue, M ilieu divin, chargé questions que l'on est en droit sinon mieux, que certains p ri­
de puissance créatrice, océan de se poser sur la psychologie mitifs, tels les Hottentots, qui
agité par l’ Esprit, argile pétrie animale. Mais elle nous libère, éprouvent les plus grandes d if­
et animée par le Verbe incarné. en tout cas, des fables nées d'un ficu lté s à com pter ju sq u ’à 5...
anthropocentrism e naïf. S oit une rangée de graines, où
Pour t'atteindre, Matière, il faut Le livre de Vance Packard fa it le deux sur trois sont régulière­
que, partis d'un universel point des recherches actuelles. ment enduites de glu, afin
contact avec tout ce qui se En voici quelques éléments. Cet d'obliger une poule à ne picorer
meut ici-bas, nous sentions ouvrage vient de paraître en que « le troisièm e grain ». Après
peu à peu s’évanouir entre nos Pocket Book à New York sous quelque entraînement, elle con­
mains les formes particulières le titre : The Human Side of tinue à respecter cet intervalle,
de tout ce que nous tenons, Anim ais. même pour une série de grains
ju sq u ’à ce que nous demeurions dont aucun n'est collé. Essayez
aux prises avec la seule essence Les poissons donc d'apprendre à un enfant à
de toutes les consistances et ont le sens des formes ne manger que chaque « tro i­
de toutes les unions. sième sucette » dans une boîte I
Le degré d ’ intelligence varie Munro Fox, le célèbre zoologue
Tu règnes, Matière, dans les considérablem ent dans les o r­ britannique, a vu des corbeaux
hauteurs sereines où s'im a­ ganismes vivants. Mais les a n i­ et des perroquets com pter ju s ­
ginent t'éviter les Saints — Chair maux dits « inférieurs » — q u ’à 7. Soumis à un entraîne­
si transparente et si mobile que d'après leur classification dans m ent préalable analogue à celui
nous ne te distinguons plus le règne par les biologistes — de la poule (une graine sur sept
d ’un esprit. donnent lieu à des surprises. seulement était régulièrem ent
Les fourm is, par exemple, a f­ enduite de glu dans la série),
Au cœur de la Matière. frontent de façon m éritoire le ces oiseaux, à qui l'on offrait
Un cœur du monde. test du labyrinthe. ensuite des graines, une par
Le cœur d ’un Dieu. Les abeilles ont un sens aigu une, picoraient les & premières,
de l’écoulem ent du temps. Cela pour refuser invariablem ent la
Pierre TEILHARD de CHARDIN
est dû, sans doute, à leur septième.
connaissance des « horaires L'on est allé plus loin, en entraî­
d ’ouverture et de ferm eture » nant des pigeons à ne picorer
des fleurs qui leur donnent le que 5 grains de blé; pas un de
nectar. plus, pas un de moins. Une fois
En montant progressivement entraînés, on leur offre 3 grains,

Informations et critiques
tout en laissant un tas de blé à raisonnement. On ne peut dire Le chat :
leur portée. Les 3 grains avalés, que le chien, mis en face de très en dessous
ils vont en picorer 2 dans le situations imprévues, réagisse de sa réputation
tas, portant ainsi le total à 5. de façon particulièrem ent b ril­
Ils savent additionner I lante. Non q u ’il ne m ultiplie les Tous les lundis soirs, à 7 h. 45
Cependant, les performances tentatives les plus méritoires. exactement, après dîner, W illy
des oiseaux au test du laby­ Durant des heures, il se don­ q u itta it le petit coin où, les
rinthe et du « puzzle box » nera un « mal de chien », sans autres jours de la semaine, il
restent des plus médiocres. autre ambition que celle d ’un som m eillait nonchalamment, en
Quotient intellectuel très bas. geste d ’am itié de la part de chat to u t à fa it ordinaire. Em­
l’homme. C’est un idéaliste. pruntant rues et trottoirs, non
Le chien: pas fameux Mais ce mélange de bonne sans se conform er scrupuleu­
volonté opiniâtre et de ténacité sement aux indications des feux
Chien, chat, cheval : telle est la bornée ne su ffit pas. Le test du de circulation, il se rendait
trilogie des favoris de l'homme, « puzzle box » le situe bien au- ju sq u ’à un hôpital situé à
et ce dernier ta rit rarement dessous du plus demeuré des quelques blocks de son dom i­
d ’éloges à leur égard. Qu’en ratons laveurs. Il trépignera et cile, et fila it directem ent à une
est-il vraim ent? courra de tous côtés, au hasard. fenêtre de la salle à manger des
Il ressort d'une enquête appro­ Et même si, par accident, il nurses, sautait sur le rebord,
fondie que, si l'intelligence du arrive à l’ouvrir, il ne semble pas pour suivre, deux heures durant,
chien varie d'une variété à com prendre le principe mis en l'a ir fasciné, les activités se dé­
l’autre, les psychologues n’en jeu. (Il su ffit de décaler la boîte roulant à l'intérieur. Ce n’était
ont pas, dans l’ensemble, une d ’un quart de tour, et le voici de point l’appât d ’une nourriture
opinion des plus hautes. nouveau to u t décontenancé, quelconque ni la compagnie
Selon le professeur Beach, de donnant des coups de patte d ’autres chats qui attiraient
Yale, les seuls problèmes que à l’endroit où se trouvait le W illy : to u t seul, il contem plait
puisse résoudre le chien sans levier, alors que celui-ci de­ les nurses en train de jouer au
entraînement préalable sont si meure parfaitem ent visible, à loto. S itôt la partie terminée, il
élémentaires que son com por­ quelques centim ètres de son rentrait directem ent à la maison.
tem ent n ’évoque que de très nez...) Un tel com portem ent Le Dr. Ecktein, physiologue ré­
loin celui d’ un être capable de ferait ricaner un chimpanzé. puté de l’Université de Cincin-

(Atlas) (Atlas) (Holmès-Lebel)


En dessous du chimpanzé En dessous du raton-laveur En dessous de l ’âne

La zoologie 143
nati, qui put observer cet gens parlent de l’intelligence
étrange rituel se demanda si du cheval, lui prêtant au plus
W illy ne possédait pas un sens haut degré des qualités de bon
naturel de la durée. sens, de réflexion, de sagesse.
Quoi qu'il en soit, l’ inévitable Q u ' e n est-il exactem ent? Les
question posée par tous les savants en discutent depuis un
amoureux des chats est la s u i­ demi-siècle, sans réussir à se
vante : « Quel est le plus in te l­ mettre d ’accord.
ligent, du chat ou du chien ? » •Chevaux parlants, chevaux ma­
Et de penser que c ’est le thém aticiens (dont on s’est
premier. aperçu toutefois qu ’ ils don­
Les psychologues, quant à eux, naient la réponse sans un coup
semblent renvoyer chiens et d ’œil au tableau noir où figure
chats dos à dos, à peu de chose le problème I), chevaux té lé ­
près, en matière d'intelligence. pathes, quels dons ne suppose-
Si le chat se montre plus b rillant (Atlas) t-on pas à notre plus noble
que le chien dans les tests où la Le plus fort quotient intellectuel conquête ?
vision est un élément majeur, avec le raton-laveur En fait, comm ent se comporte
le « puzzle box » et le test du le cheval soumis à quelques-uns
« choix m ultiple » donnent au des tests destinés à la mesure
signification pour le savant.
chien une légère avance. Mais des formes supérieures de l’ in ­
Cette proportion, dont la moyen­
les psychologues soupçonnent telligence animale ? La réponse
ne est de 35 chez l’ homme,
que celle-ci est due, au moins du professeur Frank Beach est
75 chez le chimpanzé, 110 chez
en partie, au prodigieux désir sans ambages : « Le cheval y
le chat, nous donne une in d i­
qu'a le chien de plaire à ses fa it montre d ’une intelligence
cation sur les lim itations men­
examinateurs humains. Quant plus pauvre que celle du dernier
tales de ce dernier, et nous
au prétendu « antagonisme des représentants de la race
perm et de le situer par rapport
héréditaire» entre chat et sou­ porcine »...
au singe, sur l’échelle de l’ in te l­
ris, de nombreux tests en dé­ Et la prochaine fois que vous
m ontrent l’aspect mythique. ligence animale.
utiliserez l’expression « bête
L'am itié entre chats et rats est comme un âne », soyez sûr
Le cheval :
aussi naturelle que la haine. d’avoir bien mesuré vos paroles !
plus bête q u ’un cochon
En fait, le chat doit apprendre Ce dernier est un génie, com ­
à capturer et à tuer les animaux, paré au cheval le plus b rillant
Les amis des animaux racon­
ce qui indiquerait qu'il ne figure qui se puisse trouver.
tent volontiers l'histoire de ce
pas, sur l’échelle de l'in te lli­
cheval emballé dévalant les
gence animale, entrop mauvaise
rues de New York, semant la Les sauvages avec nous !
place, mais sans plus. L’on
terreur parmi passants et poli-
pourrait, par ailleurs, déceler
cemen, et qui s’arrête brus­ Nous voici désormais fixés sur
une aptitude au calcul dans le
quement. Pourquoi cette halte les brillants résultats des « m eil­
fa itq u e la maman c h a tà q u i l’on
soudaine? Parce q u ’ il se tro u ­ leurs amis de l’homme » lors­
dérobe, par exemple, un petit
vait devant un feu rouge ! Et qu ’ ils sont soumis à des tests
sur cinq, cherche à son retour
d ’y voir une preuve supplém en­ d’ intelligence objective. Or, tous
le disparu.
taire de l'intelligence des che­ trois sont des animaux domes­
Le poids du cerveau, qui n ’est vaux. Bien entendu, la même tiqués.
pas en soi une preuve déterm i­ anecdote sert à d'autres pour « Oui », répondent de nombreux
nante d'intelligence — le cer­ montrer laforce même du co n d i­ psychologues, « la dom estica­
veau de l’idiot peut être aussi tionnem ent sur une créature tion abêtit. »
lourd que celui du génie —, sotte et hystérique. C’est avec Soumis aux tests de labora­
peut être, si on le compare au une nuance indéniablem ent toire, les animaux sauvages se
poids du corps, de quelque adm irative qu ’une majorité de révèlent en effet, sans excep­

144 Informations et critiques


tion, bien supérieurs à leurs LES A R T S A N C I E N S
frères domestiqués, « qui, d it le E T M O D E R N E S
docteur Riess, n’ont jamais eu
à lutter pour vivre ».
Et le docteur d'enchaîner sur
l’histoire de cette brave dame S u rré a lis m e
qui, ayant appris qu’ il opérait e t ré a lis m e fa n ta s tiq u e
avec des chats de gouttière —
parce que leur mode de vie L’ŒUVRE
est plus sauvage que domes­ DE FÉLIX LABISSE
tique —, se rua dans son labo­ A GALLIERA
ratoire, son siamois chéri sous
le bras. « Ces chats des rues La grande exposition à Gai liera
ne peuvent en aucun cas repré­ et un très beau film en couleurs
senter valablem ent la race fé ­ sur son œuvre consacrent cette
line », affirm a-t-elle. année la gloire très particulière
Le savant accepta de donner sa de Félix Labisse.
chance au siamois. Celui-ci, mis On a vu dans ce numéro deux
en face du « puzzle box » qui tableaux de Labisse illu stra n t
recélait un joli poisson, afficha l’étude d ’Aim é Michel sur les
la plus parfaite indifférence, rêves: cette tête de cheval qui
m anifestant même quelque dé­ apparaît au-dessus d’un désert,
sir de s’en aller. On s’arrangea figure d ’ Érôs dans le monde certaine mesure am plifier, et
pour lui couper toute issue. étranger de la conscience contredire à la fois, le matériel
Après un dernier coup d ’œil endormie, et cette femme qu ’on surréaliste, par un recours à la
indifférent au poisson, il s’en­ dénude dans le même temps sorcellerie et à l’érotisme.
roula sur lui-même pour une où on lui voile la face, double Les visiteurs de Gai liera
petite sieste. symbole du mécanisme o n i­ pourront s’attarder sur les
rique. tableaux de Labisse: ces masses
Par une curieuse contradiction, sensuelles et funèbres qui
Félix Labisse qui a la puissance, flo tte n t sur une mer immobile,
l’appétit charnel, et cette tru c u ­ dans une baie aux pics terribles,
lence mêlée d’ inquiétude d ’un et que le peintre nomme des
homme des Flandres, étale sur « Libidoscaphes ». Il y a là
ses toiles des couleurs unies, une sorte de testam ent de
sans épaisseur, sans aucune l’homme érotique, une horreur
sorte de concession aux pres­ glacée et un respect plein
tiges de la matière. Il veut que d ’angoisse devant les forces
sa ceinture brûle, mais comme telIuriques rassemblées là, en
la glace brûle. On retrouve chez masses noires ou en gélatine
Dali le même souci de rose, horreur et respect com pa­
dénuement, la même volonté rables à ceux qu ’éprouve
de refus. Tout l’effort est porté Lovecraft devant les Grands
sur le dessin. Et sur le dessein: Anciens.
photographier le monde étran­ On peut se demander dans
ger qui n’apparaît q u ’en des quelle mesure, après ce
instants privilégiés aux fro n ­ passage, l’œuvre de Labisse,
tières de la conscience. qui se m aintenait dans des
Il est bien évident que l’œuvre dim ensions psychologiques, ne
de Labisse doit son inspiration va pas brusquem ent tenter de
au surréalisme. Mais l’ in sp i­ se situer dans des dimensions
ration flam ande vient dans une cosmiques. Au-delà de cette

Les arts anciens et modernes 145


carrière déjà grande s’duvrirait rateurs d ’aujourd’ hui ne vivent
un grand destin. Nous atten­ plus avec leur tem ps; par souci
dons beaucoup du second âge d’éviter notre modernisme, ils
de Labisse. donnent dans « l'ancien », dans
les « styles ». Notre époque n’a
pas de style. Partant de cette
D e u x re m is e s en q u e s tio n constatation, Mathey s’est to u r­
du m o n d e fo n c tio n n e l né vers les artistes, qui sont
les seuls créateurs, les vrais
LA RÉVOLTE inventeurs de form es originales
DU RÉALISME FANTASTIQUE (avant que ces formes, devenues
archétypiques, ne soient la
L’ EXPOSITION proie des plagiaires industriels
« ANTAGONISMES 62 » et des producteurs en série).
Ce prem ier bilan a été maigre,
L’ŒUVRE DE JEAN ARP peu d ’artistes actuels s’étant . .. . (Photo Musées Nationaux)
500 œuvres, de 150 artistes d if­ — spontaném ent — intéressés Klein :
férents: l’exposition « A n ta g o ­ à ce problème de l’objet. Il a Un essai de lyrisme cosmique
fallu les relancer, les convaincre,
nismes 2 » au Pavillon de Mar­ fantastique qui est en fin de
san est destinée à faire date susciter des vocations « objec­
tives ». Une fois admis ce parti compte la dimension affective
dans l’histoire de l’art décoratif et sensible de notre temps,
pris de création utilitaire, l'e n ­
contem porain. De même q u 'A n- l’expression directe de cet im ­
jeu, d’ailleurs, est de taille.
tagonismes 1 (1960), itinéraire mense potentiel de merveilleux
Comment concilier la « vocation
pictural, avait mis en relief les dont notre époque abonde et
conform ism es stylistiques ac­ d ’usage » de l’objet avec les
im pératifs de la création a rtis­ dont elle avait — victim e de
tuels, Antagonism es 2 prend l’abus le plus insensé de raison
tiq u e ? Comment se tire r de ce
la valeur d ’un manifeste anti- raisonnante — voulu, en vain,
piège sans tra h ir son a rt? Près
fonctionnaliste. se priver.
de 50% des artistes pressentis
L ’apparition d ’un réalisme ont refusé, se déchargeant de B riser les prisons
cette tâche sur les « spécia­ fabriquées par l ’architecte
fantastique
listes », les esthéticiens indus­ et le décorateur
triels.
François Mathey, l'organisateur Pris entre l’architecte et le
de l'exposition, avait pensé, au A u-delà de l ’esthétique décorateur, l’artiste d'a u jo u r­
départ, établir le répertoire des industrielle d'hui s’est vu peu à peu évincé
objets usuels réalisés par de la création et de l’élaboration
un certain nombre d ’artistes Les autres, ceux qui ont saisi quotidienne des formes utiles.
contem porains, sculpteurs ou cette occasion de réaliser en Les architectes fonctionnels,
peintres, au cours de leur car­ toute liberté l’objet de leurs créateurs de « cités radieuses »,
rière. Il com ptait dégager ainsi rêves ont donné à l’exposition ont cru q u 'ils avaient pu ré­
le.s facteurs positifs d ’une re­ son caractère : une explosion pondre par le calcul et la pré­
naissance des formes, les élé­ intégrale et délirante d ’esprit vision plastique à tous les
ments d ’un « esprit nouveau » baroque, une revanche absolue besoins essentiels de l’homme,
appliqué au décor de notre vie du lyrisme sur l’esprit de géo­ q u ’ils avaient mis son bonheur
quotidienne. Les objets qui m étrie et de rigueur qui pré­ en équation. La form e dite
nous entourent ne nous satis­ side aux créations fo n ctio n ­ fonctionnelle est belle en soi,
font plus, ils sont étrangers à nelles de notre actuel mo­ c ’est-à-dire q u ’elle est belle
nos préoccupations. Alors que dernisme. Cette exubérante parce q u ’elle est parfaitement
Louis XV vivait dans du Louis XV poussée imaginative reflète, à adaptée à sa fonction, Elle
et que Napoléon vivait dans de travers un nouveau sens de la ignore toute gratuité, elle ne
l'Empire, nos grands déco­ nature et du réel, ce réalisme peut être remise en question,

Informations et critiques
elle est immuable. A une arch i­ chenêts (Gonzalez, Max Ernst, contexte dans lequel cet appa­
tecture fonctionnelle corres­ Picasso, Giacometti, Metcalf). reil est destiné à évoluer, l’ar­
pond un objet fonctionnel conçu Chez d’autres le parti pris ba­ chitecture et la nature de
selon les mêmes critères. Les roque rejoint directem ent le demain, l’architecture de l’air
successeurs de Le Corbusier modem style, ses thèmes flo ­ et la clim atisation de l’espace:
sont devenus des ingénieurs et raux, ses courbes envelop­ en un mot, le lyrisme cosmique
leurs modèles ont été repris pantes. On assiste à une véri­ dans un Eden technique. Klein
en série par l’ in dustrie : cela table apothéose du style nouille se situe à la charnière même de
nous mène to ut droit à la fro i­ avec les coffres à bijoux de cette exposition, dont la tra n ­
deur inhum aine et au morne Brown et d ’André Gaillard, le sition architecturale est tout à
ennui des A rts Ménagers 1962. m iroir aux alouettes de Cha- fa it logique.
Ce n’est sans doute pas par vignier, les meubles de Martine Car les architectes sont les
hasard que l’exposition du Pa­ Boileau, les secrétaires fantas­ premiers responsables de cette
villon de Marsan et le Salon tiques de Brô et Étienne Martin, sécheresse et de cette in h u ­
du Rond-Point de la Défense les « pouce-pieds » de Viseux. manité des formes utiles, de
se sont tenus en même tem ps: Le lit monumental de Mathieu, cet échec de l’esthétique indus­
quel terrible aveu d’im puis­ qui se veut le clou de la fête, trie lle contre laquelle les artistes
sance de la part de l’esthétique est d ’une tristesse pathétique: d’aujourd’hui se sont élevés en
industrielle I Mais A n ta g o ­ le lyrisme atteint là des d i­ bloc. A ntagonism es 2 signifie
nismes 2 est avant tout un cri mensions purem ent hollywoo­ clairem ent la fa illite de l’objet
d ’alarme. L’artiste, conscient diennes. fonctionnel. La chute de ce
de se situer au plus haut degré conformisme en appelle un
de la spiritualité, de l’intuition Et les vrais retours autre, celle du conformisme
et de l’intelligence sensible de à la réalité
son temps, affirm e ainsi les
droits du lyrisme et de la fa n ­ Mais les réussites les plus pre­
taisie humaine dans l’élabo­ nantes émanent des artistes qui,
ration du décor de notre vie. renonçant à ce néo-baroquisme
Cet artiste d ’aujourd’hui en historique, ont affronté direc­
revient d ’instinct à l’esprit de tem ent les formes baroques et
la création baroque, parce que lyriques de la réalité actuelle.
cette création est de nature Le symbole de cette actualité
expansive et chaleureuse, parce est la télévision de César: le
qu ’elle exalte le lyrisme in d iv i­ téléviseur, dépiauté, réduit à sa
duel et stim ule la com m uni­ seule mécanique, est posé sur
cation. un socle de métal compressé,
le tout étant recouvert d ’une
Un bric-à-brac délirant
châsse en plexiglass. Ce n’est
Dans ce bric-à-brac délirant plus un meuble, mais une sculp­
que constitue le parcours de ture de César qui émet des
l’exposition, plusieurs partis images, et en même temps
pris lyriques se font jour. Cer­ l’affirm ation de l’unité et de la
tains artistes se sont tournés continuité de la nature indus­
vers les grandes époques ly­ trielle.
riques du passé et les folklores
archaïques. Ce baroquisme ar- La fa illite
chaïsant est très sensible chez de l ’objet fonctionnel
les peintres ou les sculpteurs
qui ont fabriqué des bijoux ou Yves Klein a été le seul à réaliser
certains objets usuels très spé­ un projet de rocket pneumatique (Photo P. Joly. Véra Cadot)
cifiques: pendentifs, torchères, et à im aginer pour nous le Arp : contre les froids géomètres

Les arts anciens et modernes


architectural correspondant. LA L I T T É R A T U R E
A ntagonism es 2 ,l'O b je t appelle EN M O U V E M E N T
A ntagonism es 3, l'A rc h ite c -
ture.
La leçon de A rp Un g ran d p o è te ig n o ré
Parallèlement à cette explosion LE PARC DES ARCHERS
baroque, la monumentale expo­
sition Arp au Musée National par André Hardellet (Julliard).
d’A rt Moderne vient nous rap­ « J’ai peu à peu appris m.on
peler que l’épure form elle n’est métier de sourcier : comm ent
pas toujours exempte de sen­ ouvrir les yeux, com m ent penser
sualité et de poétique élan. à une créature ou à un objet,
Mais si l'œuvre d 'A rp a su com m ent saisir l’angle p rivi­
adopter d'emblée ce langage légié, unique. J’ai consacré
de la com m unication humaine, presque trois ans à cette tâche Hardellet :
c'est qu'elle émane d ’un scu lp ­ et jamais temps ne fu t moins à découvrir
teur qui est aussi un grand gaspillé... Une combinaison de
poète, une âme de cristal et taches colorées, des liserons
un cœur pur. Jean Arp est sortant d ’une ruine, la chandelle
aujourd'hui âgé de 75 ans et violette d'une digitale sur un dernier récit poursuit en l'é la r­
jo u it d'une estime universelle. talus, un tas de cailloux, une gissant le thème du prem ier:
Mais le mage souriant et déta­ coulée de soleil sur des tuiles un homme à la recherche du
ché de Meudon aura joué un peuvent me servir d'interm é­ sentim ent d'éternité. Le Parc
rôle essentiel dans l'histoire diaires : ils ont leur équivalent des A rch e rs donne ses lettres
de l'a rt du XXe siècle. Alsacien, dans l’ insondable fic h ie r des de noblesse poétique (on songe
il est naturellem ent situé à la siècles »... à Baudelaire et à Nerval)
rencontre de deux cultures ; On est en d roit de s’étonner au roman d'anticipation, à la
par son action personnelle, ses du silence de la critique quand géographie sociale imaginaire,
engagements, son évolution, il s’agit d'un livre to u t entier et nous ne connaissons aucune
il a jeté un pont entre les deux é crit dans cette langue d’une œuvre contem poraine qui rende
courants d ’expression parallèles musique parfaite. Marcel Jou- aussi directem ent sensible la
de son temps, le co n stru cti­ handeau notait dans son journal double condition du poète :
visme et le surréalisme, l’anti- en entendant le poème com ­ acteur dans la lutte sociale
art de dada et le purisme géo­ posé par H ardellet pour la pour la liberté et en même
m étrique des néo-plasticiens, célèbre chanson du Bal chez temps essentiellem ent étranger
l’esprit de géométrie et l'esprit T em porel : « Il y a un charme au monde apparent.
de finesse. Réaliser la synthèse racinien qui tie n t au choix Injustem ent négligé, nous
d'antinom ies aussi marquées des mots, à la succession saluons en H ardellet un des
n’est pas à la portée de tous, heureuse des syllabes d'une grands artistes français d'a u ­
bien sûr. Telle est la grandeur flu id ité , d’une musicalité incom ­ jo u rd ’hui. Et nous attendons
de ce personnage hors-série. parables ». Mais Jouhandeau que lui vienne le succès q u ’ il
Nos géomètres de la forme et ignore sans doute, comme mérite.
nos esthéticiens fonctionna- beaucoup, qu ’A ndré Hardellet
listes à qui les 150 exposants est l’auteur de deux livres adm i­ Enfin une g ra n d e œ u v re
du Pavillon de Marsan viennent rables: Le Seuil du Jardin LA FOSSE DE BABEL
d ’in fliger un cinglan t démenti et surtout Le Parc des A rch e rs.
feraient bien de m éditer le mes­ On est en droit de se scandaliser par Raymond A bellio (N.R.F.).
sage de Jean Arp, sa boule­ du silence de la critiq u e quand
versante leçon de présence il s’agit non seulement de On sait que certains d'entre
humaine et de pure poétique. beauté, mais de profondeur. Le nous ont la plus grande considé­

Informations et critiques
ration pour l’œuvre de Raymond rait l’humanité vers l’assomp- LA L I T T É R A T U R E
A bellio, et ce n’est pas sans tion. Dans ce torrent de prophé­ A N G L O - S A X O N N E
raison qu'on retrouve une m édi­ tism e luciférien apparaissent
tation de cet écrivain sur la en lueurs très vives toutes les
vision absolue, dans M onsieur figures de la Femme : figures
G urdjieff et dans Le Matin séparées et contradictoires en Le fils du G ran d B u c h a n
des Magiciens. attendant leur réunion dans
HELEN ALL ALONE
un Être fém inin reconstitué
Personnellement, je tiens de W illiam Buchan,
A bellio pour le rom ancier fra n ­ qui, au terme de la recherche
de la structure absolue, devrait édité par Duckworth à Londres.
çais le plus im portant de notre
enfin rendre à l’amour sa pleine
époque. Mieux même : pour le
vertu de transfiguration. W illiam Buchan est le fils du
seul écrivain vivant capable de
Les lecteurs qui découvriraient grand écrivain anglais John
donner au roman sa valeur
A bellio avec La Fosse de Babel, Buchan (voir « Planète » N° 1).
d’action et de réflexion dans
auraient intérêt à lire aussi Il marche sur les traces de son
toutes les dimensions possibles
ses deux précédents romans : père. Son roman décrit un grand
de la réalité, et sa qualité de
Heureux les Pacifiques et Les drame de notre époque, celui
message ultime. Il est bien
Yeux d ’Ezéchiel sont Ouverts. de la trahison. Nous entendons
évident q u ’en présence d ’une
S'ils veulent suivre l'évolution tous les jours parler de person­
œuvre comme La Fosse de
de sa pensée, ils se repor­ nages éminents qui passent
Babel, toute la production rom a­
teront à des essais comme d ’un des deux camps qui
nesque contem poraine apparaît
A sso m p tio n de l ’ Europe et divisent notre planète dans le
à de rares et incertaines excep­
Vers un Nouveau Prophétism e. camp opposé.
tions près, d’une fadeur, d’ une
Signalons enfin que Raymond Quelles sont les causes de ces
gratuité et d’un anachronisme
A bellio a animé un Cercle soudaines conversions? com ­
affligeants.
d ’ Etudes Métaphysiques et que ment peut-on les em pêcher?
Certes, nous ne partageons pas
les cahiers ronéotypés de ces W illiam Buchan répond à ces
toutes les attitudes et toutes les
travaux fondés sur Husserl, deux questions et montre
conceptions d ’Abellio, lequel
constituent une somme p hilo­ comment, par un traitem ent
d ’ailleurs ne semble accorder
sophique. psychologique assez extraordi­
nulle grâce à qui n’adhère pas
naire, tenant de la magie plus
en bloc à sa propre pensée :
que de la psychanalyse, on peut
mais son génie de rom ancier
récupérer un grand homme que
le sauve de son orgueil de philo­
sophe ; chacun de ses person­ les défauts de notre Société
ont amené au bord même de
nages est à la fois condamné
la plus généreuse trahison.
et absous dans un univers saisi
Un ouvrage peu commun qui
dans sa totalité et sa nécessité
n’ imite pas l’œuvre de John
organiques.
Buchan mais qui, avec une
Dans ce vaste roman où
s’affrontent comm unistes, fas­ originalité parfaite, constitue le
début d’une œuvre comparable.
cistes, réformistes chrétiens,
technocrates, et dont l’action Car on peut espérer que
l’auteur continuera.
se déroule dans divers pays
d’Europe et aux États-Unis, c'est
à une queste du Graal que nous Un s u je t n o u v e a u
assistons: à la recherche, pour
ces hommes, de la « structure THE UNQUIET SLEEP
absolue » et d’un « com m u­ de W illiam Haggard,
nisme sacerdotal » qui, au-delà édité par Cassell, Londres.
des anciennes religions et des Abellio :
anciennes politiques, engage­ Malraux plus une dimension Enfin, un sujet de roman

La littérature
nouveau, original. Un roman de rééditer, revue et augmentée un calculateur électronique, de
qui n'aurait pu être é crit que de nombreuses notes et avec façon à lui faire recalculer
depuis deux ou trois années en supplém ent une parodie systém atiquem ent l’âge d'un
à peine. Il est basé sur le drame de Sherlock Holmes intitulée grand nombre d ’étoiles. L’ idée
des pilules tranquillisantes. A venture de l'unique Hamlet. lui est venue tout naturellem ent
Dans notre Société démentielle, L'ouvrage de Vincent S tarrett de se demander : « Que se
des dizaines de m illions d'êtres a toujours été considéré comme passerait-il si on recevait des
humains ne peuvent garder un des grands classiques de la profondeurs de l’Espace, sous
l'équilibre et fo u rn ir un travail littérature anglo-saxonne. Il était forme de signaux radio, un
normal qu'à coup de pilules devenu totalem ent introuvable. programme pour machines à
tranquillisantes. Sa réédition est largement la calculer ? »
W illiam Haggard imagine que, bienvenue car le mythe de Il se passe beaucoup de choses
par suite d ’ un phénomène c h i­ Sherlock Holmes est plus vivant et qui re m e tte n tto u t en question
mique parfaitem ent concevable, que jamais. Comme l'a écrit y compris la suprém atie de la
un tranq uillisant ayant donné le grand critique et essayiste race humaine sur notre planète.
toute satisfaction lors des essais anglais W illiam Bolitho : Un très grand livre.
de laboratoire pour son homo­ « O u i est Sherlock Holmes?
logation s'altère ensuite et L'esprit d'une ville, l'e sp rit d ’ un
devienne une drogue. Une temps, le brouillard. »
drogue dont on ne peut plus se
passer comme la morphine,
comme l'héroïne. Une drogue Le roman
dont le manque rend fou. Une d'un grand astronome
drogue que le syndicat inter­
national des drogues essaie A FOR ANDROMEDA
aussitôt d'exploiter. Un roman
d ’aventures, certes, mais un a novel of tomorrow,
roman d'aventures de très de Fred Hoyle & John El Mot,
grande classe comparable au
m eilleur Graham Green. édité par Souvenir Press
à Londres.
Le grand astronome anglais
Une vie imaginaire Fred Hoyle n’a pas besoin
d'être présenté aux lecteurs
de « Planète ». Rappelons sim ­
THE PRIVATE LIFE plement q u 'il est professeur
OF SHERLOCK HOLMES d ’astronomie à Cambridge. John
de Vincent Starrett, Elliot fa it partie des équipes
édité par George Allen & Unwin de la télévision anglaise de la
à Londres. chaîne d ’État B.B.C. A For
A ndrom eda fu t d'abord un
Pourquoi écrire des vies de grand succès du feuilleton
personnages réels, fluctuants télévisé avant de devenir un
et incertains, alors q u 'il existe roman. C ’est de la science-
des personnages imaginaires fiction, mais beaucoup plus
plus grands que nature et fantastique que la science-
figés dans l'éternité? fictio n habituelle parce que
C'est ce qu'a pensé Vincent davantage basée sur les réalités
Starrett en écrivant il y a fantastiques de la science mo­
vingt-cinq ans cette vie de derne. Fred Hoyle est en ce
Sherlock Holmes que l'on vient moment en train de programmer

Informations et critiques
LA L IT T É R A T U R E Le roman d'Asanov est plus l’évangile du peuple russe et
S O V I É T I Q U E qu'un récit d'aventures : c ’est son héritage le plus précieux,
l'expression d'une poésie nou­ bien que les penseurs russes
velle, celle d'un continent en contem porains ne soient pas
plein développem ent: la Sibérie de cet avis.
Magie ancienne qui tie n t à la fois du Far-West Le plus ancien recueil de
et magie moderne et du XXIe siècle. bilynas date de 1619. Il a été
é crit pour le prêtre anglais
«VIEILLES LÉGENDES Richard James et, depuis cette
DEUX ŒUVRES DE LA TERRE RUSSE » date, beaucoup de savants et
ROMANESQUES de chercheurs se sont penchés
SUR LA SIBÉRIE traduites et adaptées sur ce problème, sans réussir
par Boris et Christiane Ivanov à le résoudre, malgré leur
sincère désir d ’y parvenir. Karl
Très peu de Français connais­ Éditions Aryana, 18, rue des Marx, lui aussi, s'intéressa au
sent l’existence des Tchoukotes, Quatre-Vents, Paris (VIe)
petit peuple sibérien qui est problème des bilynas et, d'après
passé en 25 ans de l'âge du On commence à s'intéresser de lui, ce problème reste encore à
plus en plus, en U.R.S.S. comme élucider.
poignard en os et de l’arc à
à l'étranger, au folklore clas­ Mais, bien que leur mystère
celui du réacteur nucléaire et
des fusées cosmiques. Ce sique russe. n’ait pas été dévoilé, les bilynas,
Comme lé disent très justem ent de leur origine à nos jours, ont
peuple a pourtant une litté ­
les auteurs de ce livre, les toujours agi sur les cerveaux
rature et l'un de ses écrivains,
contes fantastiques russes, ou russes comme un stim ulant
Youri Rietcheu, vient de donner
un bon recueil de nouvelles : bilynas, présentent une cer­ puissant. Leur force morale,
taine originalité. Les bilynas ne leur largeur de vue, leur pro­
Les dieux s ’en vont. Un livre
où les traditions anciennes se sont pas des contes fantas­ fondeur de pensée ont g ran­
tiques créés par l’ imagination dement marqué le caractère
mêlent à la construction des
cosmodromes, un livre é crit fe rtile de l'hom m e; ce sont des russe. Leur lecture peut donc
récits oraux d ’ un genre parti­ aider ceux qui le désirent à
du point de vue d'un sorcier
local, d'un Shaman aban­ culier, des récits qui, sous forme comprendre le caractère russe.
donnant la magie ancienne pour de contes fantastiques, cachent On trouvera dans ce petit livre
la magie moderne. un sens profond tra ita n t des un certain nombre de récits
Les poteaux magiques, les mâts conditions de l'homme sur populaires à prolongements
totems serviront de piliers pour terre, et expliquant certaines curieux. Des notes en fin de
lois de la nature agissant dans récits ou en bas de pages
les plates-formes d ’où les radars
vont surveiller l'espace. Un l'univers et dans l'homme. précisent, ces prolongements
talent nouveau et original à Nous pouvons y trouver et nouent des liens curieux
surveiller. quelques traces des anciennes entre la Russie, l'Égypte et le
C’est aussi en Sibérie que se civilisations disparues, dont leur Thibet.
place l'action du roman de connaissance de l'homme, par
Nikolaï Asanov : La Pierre le truchem ent des bilynas,
Merveilleuse. On retrouve dans arrive ainsi ju sq u 'à nous.
ce livre toutes les merveilles Il est possible de comparer les
du diamant et toute son étrange bilynas aux paraboles évan­
poésie. La découverte des géliques, car les premiers
diamants en Sibérie a changé conteurs du cycle ancien
les conditions du marché avaient les mêmes connais­
mondial et les diamants sances de l'homm e que les
en Russie trouvent chaque disciples du Christ. Nous
jour de nouvelles applications pouvons oser dire que les
techniques. bilynas peuvent être appelés

La littérature
L E T H É Â T R E foi de quatre ou cinq pièces,
on a voulu voir en lui un
« Claudel infernal ». Les c ri­
tiques français qui croyaient
l'avoir découvert ont été ju s q u ’à
M o rt d ’ un h o m m e écrire :
de la R e n a is s a n c e « Ghelderode c ’est Hugo tel
qu ’ il s’était rêvé. »
« Son théâtre est du théâtre
MICHEL DE GHELDERODE d ’indigestion à la gloire de
DRAMATURGE Dieu. »
D'UN AUTRE AGE Il reste aujourd’hui de Ghelde­
ET DU NOTRE rode de nombreuses pièces
inédites. Parmi les pièces
éditées, la plupart introuvables
C’est grâce au metteur en scène en d épit de l’édition de la
et acteur André Reybaz que (Lipnitzki)
N.R.F. (1), certaines ne furent Claudel de l ’Enfer ?
Paris découvrit après la guerre jamais publiées qu’en version
Michel de Ghelderode, avec Hop flamande. Aussi, quelque p e rti­
Signor et Fastes d Enfer. On Parade, Les Mariés de la T o u r
nentes que puissent être les Eiffel ou Les Mamelles de
écrivit alors qu'il s'agissait du
études auxquelles donnèrent T irésias.
plus grand dramaturge depuis lieu Hop Signor, Fastes d ’Enfer,
Shakespeare. Encore une fois la Mais il faut se méfier de certains
ou Madem oiselle Jaïre, elles enthousiasmes. Il y eut alors
Flandre, terre de l ’art fantastique,
dem andent à être confrontées dix ans de chirurgie esthétique
avait fait pousser un ténébreux
avec l’ensemble de son œuvre. théâtrale, dix ans de recherches
et inclassable génie.
Ghelderode est maintenant diverses.
Michel de Ghelderode, qui vient
considéré comme un Élisa- C’est l’époque du théâtre qui
de mourir, était né à Bruxelles
béthain, un survivant de se refuse à être du théâtre, qui
en 1898. // achevait sa vie tota­
l’époque de Jérôme Bosch, du a découvert le cinéma muet
lement retiré, torturé par la
maladie, et plus singulier que Brueghel d ’Enfer, un halluciné et qui tente d'en assim iler les
jamais. Son influence s'étend. de cette renaissance bouillon­ procédés. Une époque d’o rig i­
Sa gloire s’affirme. Son œuvre est nante et plus invraisem blable nalité form elle et factice, de
considérable : 86 fiches établies q u ’horrible, qui épousait le jeux alternés dans la salle et
par Jacques Van Herp dans la rythme de la vie et de la mort. sur la scène, une époque a rtifi­
bibliographie complète. Or, cet « attardé », ce dram a­ cielle. Ghelderode en est si
Jacques Van Herp a publié une turge d ’un autre âge » fut, tout im prégné qu ’il en vient à
remarquable étude (ainsi que d’abord, un auteur d ’avant-
écrire, parlant d'un de ses
cette bibliographie complète) garde, collé à son époque, usant
personnages :
dans la courageuse revue ronéo­ de to u t ce qu'elle lui offrait. Sa
« S'il paraît vivant, c ’est que
typée Futopia animée par Pierre première pièce, jouée en 1918,
l'acteur joue mal. »
Versins à Lausanne. En voici La mort regarde à la Fenêtre,
quelques extraits. fu t retouchée par un revuiste.
Les grands thèm es :
Les critiques de 1930 virent en
Don Juan, C olom b, Faust
Les débuts lui un continuateur d ’A p o lli­
dans l ’avant-garde 1925 naire et de Cocteau, ses pièces
Cette conception nous vaut
s'inscrivant dans la lignée de
de Ghelderode un Don Juan
Il est d ifficile de parler de (1) Cinq volumes parus. Le Théâtre de injouable, même s'il fu t repré­
façon pertinente de Michel Ghelderode en com prendra sept. senté, un C hristophe Colomb
de Ghelderode. Il s'est créé L ire : «L es Entretiens d'Ostende», et une Tragédie du D octeur
conversations de Roger Iglesis et Alain
autour de sa personne une Trutat avec Ghelderode, éd. de L'Arche, Faust où tous les artifices
auréole sulfureuse, et, sur la 1956. éclatent.

152 Informations et critiques


Dans Don Juan, les figurants nalité venus du Faust de marolliennes, m éritait mieux.
sont un instant muets et usent, Murnau, les actions sim u l­ Ghelderode le co m p rit et reprit
pour parler dans le brouillard tanées, les jeux sur deux plans, le thèm e dans La Balade du
de l'Escaut, de phylactères : lestaps, les projecteurs happant Grand M acabre, où, cette fois,
ces paroles rendues lum ineu­ dans la n u it un personnage il le développe de façon étour­
sement visibles et sortant de pour l'isoler. Et même les mots dissante, à l'échelle universelle,
la bouche, qui fig u re n t déjà du boulevard et les plaisan­ sur le thème im périssable de la
dans les miniatures gothiques, teries de revue de fin d ’année! G rande Peur des Humains !
et sont devenues les « ballons » Cette fois, le ton est autre, la
des comics. D e Brueghel à Strindberg verve drue. C’est que soudain,
Christophe Colom b est pré­ entre 1928 et 1930, tout p rit
senté comme « se jouant sec, A l'époque, Ghelderode n’est
un nouveau visage. Ghelderode
un peu en songe, avec l'optique rien d'autre qu'un auteur mêlé
s’épure de ses scories, de cette
du songe». Techniquem ent, à la foule, un second Herman
originalité de clinquant; il sait
c ’est le retour à l'ancienne Teirlinck, un GantiIIon, un Saint-
m aintenant que le théâtre exige
féerie : changements à vue, Marc. N’empêche q u 'il a dé­
la prim auté du verbe, et l ’œuvre
palais tournants, ballets em ­ couvert Strindberg, Wedekind,
change de ton, de couleur, de
portés sous les cintres. Andreiev.
genre. Le drame retrouve sa
Seuls en mer, perdus dans un Sans doute a-t-il également raison première : la mise à nu
décor à trip le étage, Colomb découvert Pirandello, ce qui d'âmes fumantes, perdues dans
et ses matelots rêvent. Un nous vaut T rois A cteurs et un
un monde torturé.
écran matérialise leurs songes: dram e, mais Le Club des
marins jouant de l'accordéon, M enteurs et Don Juan renou­ De l’homme de lettres
ombres vagues luttant, dansant, vellent Maya et son bouge. à l'hom m e vrai
puis les images de la mer, Il récrit La Passion de Notre-
les songes : sirènes, arbres, Seigneur, et l'on parle alors C'est une rupture complète :
poulpes, dauphins, étoiles, de Brueghel qui le premier l'hom m e d'avant-garde sornbre,
femme, rose des vents, une situa la Passion et l'Évangile entraînant les adm irations
ville avec tours et dômes, et dans cette Flandre Campinoise désordonnées et les mauvais
les images se succèdent de où se retrouvent les villages maîtres. Il a rencontré le peuple,
plus en plus rapides, puis se de Sichem, d'Hembléem et de il est devenu le dram aturge
brouillent et se confondent. Nazareth. Mais cette passion, du Vlaam se V olkstooneel, et
Dans La T rag éd ie du Docteur recueillie chez Toone, est de l'auteur de Barabas, de Saint
Faust, l'action se déroule sim u l­ tradition populaire, c ’est elle François d 'A s s is e , de Panta-
taném ent au XVe siècle et au que, le vendredi saint, jouent gleize enfin I II fu t joué dans
XXe. En plus du drame se les fantoches des Marolles. Et, des music-hall, des salles de
jouant entre Marguerite, Faust de même, la seule farce de cette cinéma, de patronages, des
et le Démon, une pièce foraine, première période, La M ort qui granges sur des trétaux im pro­
sur le même thème, est repré­ faillit trépasser, est imitée d ’ une visés, comme aux temps
senté sur des tréteaux montés pièce de marionnettes, jouée héroïques, rencontrant le public
sur scène. jusqu'en 1917 : De Dood op pur, non perverti, qui réagit
wandel. de plein cœur, même s 'il en
Ghelderode patauge avec allé­ On imagine mal la sagesse vient à conspuer le Christ, et
gresse dans une avant-garde de ces quatre actes, qui qui ne se scandalise pas si
touchée de sénilité : drame résument les Danses Macabres Saint François, dans son allé­
farce pour music-hall, parade peintes et sculptées des anciens gresse mystique, danse en
de cirque, féerie, vaudeville Pays-Bas. Pourtant, cette mort scène.
attristant, drame burlesque, s'en allant, bras dessus, bras Cette fois, le monde diabolique
tout y passe avec l'expression­ dessous, avec deux com pa­ et brueghelien apparaît.
nisme hérité des film s alle­ gnons de rencontre, humer la L'auteur même se transform e,
mands, de Caligari à Genuine, gueuse, guindaillant, chance­ ce n'est plus le rondelet
les dédoublements de person­ lant, braillant des chansons débutant des lettres, vivant dans

Le théâtre
une chambre ornée de masques porte peut toujours s'ouvrir monde d'une logique serrée,
de carnaval, sous un plâtre de sur le monde inachevé des qui fa it que l'univers se pré­
Beethoven mort orné de mous­ flammes, des plâtres, des avor­ s e n te comme un cryptogram m e
taches en croc. Un nouvel tements... Le surnaturel existe incohérent, mais, une fois
homme est né, peut-être sous et on peut y avoir accès par trouvée la clé, to u t se ju s tifie
l ’influence de la neurasthénie le bas. et l'hom m e peut devenir le
et d'une m isanthropie trio m ­ C'est l'avare, gras et luxurieux maître du monde.
phantes. Il crée un théâtre de M agie Rouge, qui mêle Mais il n'y a plus de clé, ce
intérieur, tout de violence, dont dans ses coffres les pièces monde clos enferm ant toutes
Escurial est un échantillon frappées à l'effigie de l'em pe­ les perversions, toutes les
absolu; mais il découvre en reur et celles portant l'im péra­ horreurs physiques et morales
même temps l'expérience théâ­ trice, dans l'espoir de noces est m aintenant vide. Il ne reste
trale avec ses amis du Vlaamse métalliques, et que, de cette qu'un désert aride, ravagé, dont
Volkstooneel, où il livre des fornication de l'or, sortira la le destin est l'e ffrite m e n t et la
pièces expérimentales, aussitôt naissance de l'o r qui lui per­ destruction, car la mort est
traduites en flam and et jouées mettra d ’acheter le charme et devenue la seule réalité.
dans villes et villages, sur les l’ im m ortalité, la domination, le Tout s'éclaire m aintenant ; l'a n ­
trétaux : le moyen âge retrouvé, pouvoir sur les hommes et goisse devant la mort, l ’appa­
quoi I sur Dieu. ritio n des prêtres infâmes,
C’est la suprême intrusion du des moines puants, luxurieux,
Le sang et la mort surnaturel dans l'œ uvre; désor­ curieux pourceaux en froc,
mais nul ne tentera plus la brûlés par les sept flam m es des
Dans ce théâtre, on se tue, reconquête du ciel. péchés capitaux. Jusque-là ils
on s'égorge, on se brûle. C'est C’est que l'univers de Ghelde­ restaient les représentants du
que la boucherie est une tra ­ rode est un monde d ’où Dieu ciel, ceux qui, par les paroles
dition aussi flam ande que s'est retiré. Le ciel et l'enfer d'absolution, pouvaient dénouer
shakespearienne. Les C hro­ sont muets. Dieu s’est retiré le nœud des péchés, perm ettre
niques des Flandres suintent du monde, mais Dieu n'est pas à l’âme de retrouver sa sérénité.
le sang. Et c'est la tradition mort. S 'il en était ainsi, c'en M aintenant aucune sérénité
qui offre un fond sonore à serait également fait des malé­ n'est encore possible. Un
ces drames : L'Entrée du duc dictions divines, des malé­ serpent, plus lourd de semaine
d 'A lb e à Bruxelles, avec ses dictions pesant sur l’ homme. en semaine, ronge chaquecœ ur.
accents héroïques et lugubres, Mais elles survivent et pèsent Si parfois son étreinte se
le souvenir des grandeurs sur les hommes, toujours desserre, c'est afin de rendre
mortes écrasées par ces entachés du péché originel, et plus dure l'angoisse prochaine.
tam bours qui scandent la les eaux du baptême ont dé­
marche au bûcher. Pour l'illu s ­ sormais perdu tout pouvoir.
il n'y a plus de ciel
tre r : un tableau de Lempoel, L’homme est seul en face des
et plus d 'enfer
des cadavres entassés, avec abîmes de sa nature, en pré­
pour titre : T o u t est mort. sence de son mal intérieur,
Les hommes restent seuls avec
T ou t est mort, c'est l'essence et son âme abandonnée à son
propre poids ne peut que leurs tares, leurs vices devenus
de ce théâtre. aussi inutiles que leurs vertus.
tom ber plus bas, toujours, m ain­
tenant qu'elle est privée de la L’au-delà ne s’ouvre que sur
Un monde d'où Dieu s'est retiré le néant. L'enfer, c'est m ain­
grâce.
tenant l'homm e, la vie de
Les personnages sont perdus l'homme, cette vie q u 'il fa u t
dans le mal, ils savent le ciel Des démons intérieurs
traîner dans un monde absurde,
fermé pour eux, mais ils savent et des prêtres infâmes
où il n’y a de promesse à
que la création est double, Tant que le surnaturel l'o ccu ­ attendre ni de Dieu, ni du
qu 'ils peuvent avoir recours aux pait, l'espoir était permis à Diable.
puissances magiques, qu'une l'homme. Le surnaturel est un Dès sa naissance, l'e n fa nt

Informations et critiques
pénètre dans un monde insensé, La mort en lansquenet Après une course aux rues
qui perdit l'espérance et la et la luxure en croupe chaudes, l'avare de Magie
crainte. Et le Sire H alew ijn de Rouge, qui les découvre pour
Ghelderode le déclare : Dieu est mort, tout est permis. la première fois, hurle :
« Il eût mieux valu me jeter Mais ce n'est pas là un cri de « J ’ai vu des chairs verdâtres...
dans les latrines au jo u r fatal libération. Chacun va pouvoir des monstres... aux haleines
de ma naissance ». se consumer de passion, libérer vénéneuses... aux ongles ma­
le sadisme et le masochisme lades... dans la vermine... parmi
Dans ce monde où to u t est de son cœur, le seul attrait les cham pignons et les orties...
permis, chacun peut aller possible reste celui de la boue, j ’étais la proie des gargouilles.
ju s q u ’au bout de ses pensées de la honte, et l'homm e s’y Il y avait des femmes noires,
et de ses désirs. Alors les roule avec rage de se savoir des femmes violettes, des
hommes s’abandonnent au mal laid, méprisable et vil, et de bossues, des borgnes, des
avec une fièvre triste, sans joie se vouloir plus vil et plus m épri­ femmes chauves, des femmes
et sans espoir. C'est le même sable encore, en souffrant de barbues, des naines, des
Halewijn qui avoue : ne pouvoir y arriver. femmes aux mamelles brûlées,
« J ’accom plis le mal avec le Cela est avoué par Jurial dans au poing coupé. »
désespoir que le mal ne soit Hop Signor.
pas illim ité comme le bien. » « Rien ne peut sortir de ma main Et Folial II, époux de la fille
Mais si cet univers est m ain­ que d'âpre et de convulsé. » Et de Folial I, lui parle ainsi :
tenant vide, il connut Dieu, il le moine répond : « Laissez-moi prendre ce corps
connut le tem ps où les portes « On vous appelle le m ontreur dont j ’ai faim, cette carnation
s'ouvraient sur d'autres mondes, d’enfer. Je suis le seul à rêver que, chien valeureux, je veux
où le ciel et l'enfer étaient l’enfer que vous voyez, avec la dévorer m ille fois, couvrir de
réalités proches, offertes et crainte de ne pouvoir jamais bave, même sous vos coups. »
saisissables. Une frange en est rêver d'autre chose. »
demeurée captive : les malé­ Et Folial lui-même décrit le
C’est que l’enfer, c'est l'homme.
dictions millénaires de la race Jardin des Plaisirs Terrestres,
S urtout pour ces êtres laids,
humaine. Aussi, lorsque les du prodigieux Jérôme Bosch :
courbés, souffrant de leur
lamentables parodies humaines « Les fru its et les fleurs, les
laideur.
de L’ École des Bouffons inter­ bêtes, les fils et les filles des
rogent leurs chefs : L'amour est absent de ce hommes y poursuivaient, dans
« A insi, tout nous reste in ­ monde. Parfois des amants une irrémédiable confusion, des
te rd it? De quelle m alédiction apparaissent, mais leurs propos orgasmes sans échéance. Avec
portons-nous le fardeau ? » ne sont que rhétorique. On quelle tristesse farouche cette
Celui-ci répond : aurait pu croire q u ’à défaut humanité s’appliquait au plaisir
« La funeste question. C'est si l'am our sensuel, la volupté nue sous un ciel sans lumière, dans
lointain qu'on en a perdu le seraient magnifiés, comme dans une vallée sans issue ! » La
souvenir. Ce péché originel... les tableaux de la Renaissance volupté n’est plus rien qu'un
voilà pourquoi notre val est flamande. Mais la volupté n'est orgasme triste. Elle se voit au
peuplé de monstres. » jamais claire ou triom phante : travers du prisme des maux
pas un fornicateur de bonne vénériens, des aberrations. Dans
Et dans Hop Signor, le moine allure. Les images les plus les farces, on pouvait attendre
Pilar, le confesseur des con­ basses servent à décrire l'amour un rut joyeux, comme en pei­
damnés et des réprouvés, avoue : physique : gnirent Teniers et Rubens. Mais
« Je désespère, mais de moi- si on y baffre le vin, la bière,
même, de n'être pas un saint. » « Morne délectation que la la nourriture, on y fa it à peine
Et le bouffon Folial, dans vôtre, mes enfants. l'am our et de la même ardeur
L’ École, révèle : « Gagnez plutôt le cimetière, goulue qui poussait aux viandes.
« Le secret de l’art, du grand vous y trouverez pour votre Même dans cet hymne énorme
art, de tout art qui veut durer? inspiration l'im age des vers de à la volupté q u ’est la Farce
c'est la cruauté. » terre amoureux après la pluie, » des Ténébreux.

Le théâtre
La haine de l ’amour de l’homme, toujours marquée son drame faustien, se posait-
du péché originel, et le dernier elle désormais sur cet autre
Cette attitude est particulière masque enlevé, c'est un amas Mage, ce C rucifié du Mont
à la seconde période. Jusque-là, de vices et de purulences qui Golgotha? Dans son apparent
l'am our conservait son pouvoir apparaît. silence de la fin, Ghelderode
magique de transfiguration: Et l'homm e reste seul dans cet souvent parlait des anges, de
« L'amour c’est bon pour faire univers sans espoir et sans cette espèce de génies aériens
passer l’existence. Et je n'ai recours. qui nous survolent et subsistent
jamais envié aucun de ces gars entre ciel et terre. Q u ’ e s t - c e
dont les bras de terriens savent à dire ? Nous resterons sur cette
Mais le vieux Ghelderode
se faire souples autour des énigme, cette promesse...
parlait des anges...
tailles, dont la voix crapuleuse
a des intonations humaines et
Mais si l’auteur avait vécu, il
tendres. Je pardonne volontiers
aurait pu nous réserver bien
leur bonheur. »
des surprises. Ce monde clos
Ce rabaissement, cette haine de
n’aurait-il été q u ’une étape?
l'am our et du plaisir physique,
Ceux qui ont vu, au-delà de ses
sont dans la logique de cet
œuvres, le visage et le regard
univers. Depuis que le monde
de Michel de Ghelderode, y
est vide, le plaisir n'est plus
ont lu, avec surprise, une
qu'une nécessité basse, une
intense m éditation, une sombre
dégradation, un piège pro­
espérance. Il y avait des étoiles,
longeant la vie misérable d ’un
des nébuleuses grouillantes,
monde ayant perdu tout sens.
dans cette obscurité q u ’on a
Une étape restait à franchir.
crue absolue, inéluctable. Une
Les initiés, les moines, les
page avait-elle été tournée avant
prêtres, ceux qui savent ce
la m ort? Ghelderode n’avait pas
qu’ il en est de cet univers,
livré tout son secret. Dans ses
détourneront l’acte de son but.
récits qui parurent sous le
Les pratiques antiphysiques se
titre de S ortilèges, et qui
développeront entre eux.
reverront le jour (1), on devine
Désormais, to u t est accompli,
le surnaturel, la présence fo rm i­
le cycle est fermé, l’homme
dable de l’univers métaphysique
abandonné à lui-même ne peut
qui obsédait le poète. Le surna­
que déchoir encore, le fond est
turel investit notre monde,
atteint. Et l’auteur se tait.
notre planète. Les dieux ne sont
Fastes d ’ Enfer est la dernière
pas morts, et la Mort, hier sou­
pièce publiée. Après elle,
veraine, semble reculer, se
Ghelderode ne pouvait que se
disloquer, se dissoudre, la proie
répéter, to u t son univers ayant
d’étranges convulsions. Une
été exploré.
grâce indescriptible aurait-elle
En bref, il n ’y a pas d ’univers frappé le poète au crépuscule
plus vide, plus désolé que de son existence pathétique?
l’univers ghelderodien. C'est le Sa contem plation centrée sur
monde du roman de Bernanos, le mont Brôcken, où Gœthe
M onsieur Ouine, un monde vide alla chercher le Méphisto de
de grâce et de puissance.
L'homme y est seul, face à
lui-même, il devient son propre (Lipnitzki)
(1) Lire: «C ontes C répusculaires» qui
sphinx, tous les masques viennent de paraître aux éditions du E st-il parti rejoindre
tom bent, jusqu'à livrer la nature Marabout. des génies aériens ?

Informations et critiques
La Mort : A . Hutschnecker. M aeterlin ck : A . de Kerchove de Maeterlinck, des études et des
docum ents sur ses sources étrangères
BIBLIOGRAPHIE et sa situation à l'étranger). 1955.
Bodart Roger. M. M. (A nn uaire de
R. Rôssle: Wachstum und A lte rn : Zur BIBLIOGRAPHIE ('A cadém ie Royale de Langue et de
Physiologie und Pathologie der Posttô- Littérature Françaises). 1960.
talen Entwicktung, Munich, 1923. Dreux (A nd ré). M. M. et son œuvre - Bodart Roger. M. M. ou l'absurde
Selye: Stress: The Physiology and Tiré à part du Correspondant. Paris. dépassé. Lucien de Meyer - Bruxelles.
Pathology of Exposure to Stress, 1897. 1962.
Montréal, 1950. Mainer (Yves). M. M. m oraliste -
Dunbar: Emotions and Bodily Changes, Germain et Grassin (A ngers). 1902.
New York, 1947. Poppenberg. M. - Berlin. 1903.
F. Alexander: Psychosomatic Medicine, Van Bever. M. M. - Sansot, Paris. 1904.
New York, 1950. Courtney. The developm ent of M. M. Courrier Planète
— Les com m unications du Colloque Grant Richards, Londres. 1904.
sur la M ort ont été publiées fin 1961 Harry (Gérard). M. M. C arrington. Nous nous excusons de n'avoir
par les soins du Dr Herman Feifel - Bruxelles. 1908. pas pu répondre encore à tous
Éditions Mac Graw H ill - Blackiston Rose Herry. On M. M. or notes on the
Division - Sous le titre : " The Meaning study of symbols. Fifield, Londres. nos correspondants. Notre
of Death ” , 1908 secrétariat a été débordé par
— Un intéressant résumé des thèses T ille (V .). M. M. Analytyka studie. l'abondance extrême du courrier
du Dr A rno ld Hutschnecker a été fa it Otto-Praha. W alter S cott P ublishing -
en France par la revue ** Réalités ” , Londres. 1910. et com m e la plupart des lettres
N° 190. Esch (M .). L ’œuvre de M. M. - Mercure qui nous sont adressées exigent
de France. 1912. chacune une réponse parti­
Tim m erm ans. L ’évolution de M. -
Bruxelles. 1912. culière, on voudra bien nous
B ithell (Jethro). Life and w riting s of pardonner ces retards. Nous
M. M. 1913. entendons bien ne laisser au­
Serre (Joseph). M. philosophe - V itte,
Lyon. 1914. cune lettre sans réponse.
Taylor (Una). M. M. - Secker, Londres.
1914.
Clark (Mac Donald). M. M. poet and
philosopher - A lle r and U nioni,
Londres. 1915.
Tim m erm ans (Bernard). Le spinozisme Pour éviter à nos abonnés
de M. - Z alt Bommel. 1924. le désagrém ent du « faire
Georges-Michel (M ichel). En boxant
avec M. - A lb in Michel. 1926. suivre » et pour permettre
Lefèvre. Une heure avec M. - N.R.F.,
Paris. 1931. à nos lecteurs de dem eurer
De G luli (G uido). M. M. - Paravia, fidèles à leur libraire habi­
T u rin . 1931.
Les rêves : A im é Michel. Bailly (A ug uste). M. M. - Visages tuel, le num éro 6 de Planète
contem porains, Firm in-D idot, Paris.
BIBLIOGRAPHIE 1931. ne paraîtra pas en A o û t,
Minuska (V iktor). M. M. als psychis- mais en Septem bre.
Louisa E. Rhine: H id d e n C h annels o f cher - Forscher und Philosoph, Mutze,
the M in d (W illiam Sloanne Associated Leipzig. 1933.
Ed., New York, 1961). Gerardino (A dèle). Le théâtre de M. -
John W. Dunne: le Tem ps ef le Rêve lm p. Pascal. Paris. 1934.
(Edition du Seuil). Pierard (L ouis). M. - Stels, M aestricht.
Hervey de S aint-D enis: les Rêves et 1938.
les m oyens de les d ir ig e r . O bse rva tio ns Lecat (M aurice). Les caractères prin­
p ra tiq u e s (A m yot, Éditeur, Paris, 1867). cipaux du génie de M. M. Castaigne.
Cet étonnant ouvrage va être réédité, 1938.
avec illustration et com mentaires, dans Pasquier (A lex). Gloire et méditation
une nouvelle collection fondée par de M. - Lovanis Louvain. 1938.
Claude T ch ou: « le Tem ps des Magi­ H ertrich (Charles). M. M. Poète, drama­
ciens ». turge et philosophe du subconscient.
V oir aussi: Saint-Étienne. 1946.
W ilhelm Moufang et W.O. Stevens: Pasquier (A lex). M. M. La Renaissance
le M y s tè re des Rêves, préface de Jacques du Livre, Bruxelles. 1950.
Bergier (A ux Deux-Rives: collection Michel Decaudin. Pages choisies de
« Lumière interdite », dirigée par Louis M. M. - Hachette - Paris. 1955.
Pauwels et Jacques Bergier). Camille A nnales de la Fondation Maeterlinck.
Flammarion: M y s tè re s de la Vie s p iritu e lle (D epuis 1955 ces A nnales paraissent
(Flammarion). régulièrem ent; on y trouve des lettres

Notes
a notamment publié

dans son numéro 3 dans son numéro 4

Éditorial Éditorial
Du côté de la poésie et de l'espoir par Louis Pauwels Le Savoir en liberté par Louis Pauwels

C hronique de notre civilisation C hronique de notre civ ilisa tio n


Trois hommes sur le bateau Il nous faut des avocats de l’avenir par Robert Jungk

Le m ouvem ent des connaissances Le m ouvem ent des connaissances


Boucher de Perthes par Stéphane Arnaud La grande révolution est commencée par Jean Charon
Le génie que j'ai vu vivre en liberté par George Magloire
Quelle formidable machine que l'homme I par Aldous Huxley Les civilisation s disparues
Les mystères de l’archéologie soviétique par Jacques Bergier
Les civilisations disparues Science, silence et mort des prim itifs par Francis Mazière
Le plus ancien « h a u t lie u » du monde? par Daniel Ruzo
L 'A rt fantastiq ue de tous les tem ps
Les nus du Caravage par Gérard Messadié
L'A rt fantastique de tous les tem ps « Les Spectacles de Nicolas Schôffer » par Jacques Ménétrier
Assur : grandeur et terreur par Jacques Ménétrier Les saints et la médecine magique par Brassaï
Un peintre fantastique inconnu par Jacques Sternberg
L'autre monde dans la rue, photos d'Izis
Les ouvertures de la science
Matière vivantes et transm utation par Louis Kervran
Les ouvertures de la science Une expérience scientifique sur la voyance par Aimé Michel
Interview d'un calculateur prodige par Jacques Mousseau L'homme va ouvrir une porte fabuleuse par Emilio Servadio
Trois fenêtres sont ouvertes sur l'infini par Jacques Bergier
La littérature différente
La littérature différente Ambrose Bierce, prince des ténèbres par Jacques Sternberg
Voltaire, contemporain de l'ère cosmique par Aimé Michel H uit fables fantastiques d ’Ambrose Bierce
Le pacifiste par A rthu r C. Clarke La spécialité de la maison par Stanley El lin

Les m ystères du m onde anim al Les m ystères du m onde anim al


A la recherche du serpent de mer par Bernard Heuvelmans L'horrible colombe et le bon loup par Konrad Lorenz

L'histoire invisible L'histoire invisible


Q u a n d l'Angleterre cessa d'être une île par Gabriel Véraldi Un jour où Khrouchtchev s’ affola par XXX
La guerre : le père tue le fils par Gaston Bouthoul

L'am our à refaire L'am our à refaire


Le couple, le foyer, la femme, la liberté Mythes, mystères et miracle du couple par Geneviève
Propos choisis de G.-K. Chesterton Gennari

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Mouvement dés connaissances / Analyse des œuvres remarquables / Textes inconnus


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