Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique
Université de Saad Dahlab -Blida 1
Faculté de médecine
Département de Médecine Dentaire
CHU BLIDA – Clinique Dentaire ZABANA
Réactions tissulaires au cours des déplacements dentaires
Cours pour les étudiants de 3ème années Médecine Dentaire
Préparé et présenté par :
Dr Abdelhamid. TAIBI
Année universitaire 2021/2020
Introduction
1. Rappels :
1.1 Organisation histologique et physiologique des tissus de soutien de la dent
1.2 Remodelage ligamentaire et osseux
2. Réactions tissulaires au cours de déplacement physiologique.
3. Réactions tissulaires au cours de déplacement orthodontique
3.1 Effets immédiats
3.2 Effets à long terme
4. Théories expliquant la transduction d’une action mécanique en effet biologique.
5. Différents types de déplacements dentaires :
5.1 Version
5.2 Translation
5.3 Rotation
5.4 Ingression
5.5 Egression
6. Les facteurs influençant le déplacement dentaire
6.1 Facteurs intrinsèques
6.2 Facteurs extrinsèques
7. Les effets iatrogènes secondaires aux déplacements dentaires :
7.1 Résorptions radiculaires
7.2 Lésions pulpaires
7.3 Lésions parodontales
Conclusion
Introduction :
Les connaissances sur les mécanismes tissulaires, cellulaires et moléculaires qui régissent le
déplacement dentaire orthodontique ont considérablement évolué ces dernières années, grâce
aux progrès techniques et biologiques. De multiples théories ont vu le jour, exposant ainsi la
complexité des étapes autorisant le déplacement dentaire. Il s’accompagne de remaniements de
l’ensemble des tissus du parodonte. Fontenelle, en 1982, conclut par une réflexion qui fait
désormais office de référence : « La dent ne se déplace pas au travers de son os de soutien, tout se
passe comme si elle entraînait avec elle son os de soutien ». Pour cela, certaines conditions doivent
être respectées. En effet, de multiples facteurs peuvent venir influencer nos déplacements.
En outre, nous devons garder à l’esprit qu’il est possible de voir survenir des dommages, et nous
devons les connaître afin de pouvoir mieux les anticiper, grâce à une parfaite maitrise de la
biomécanique.
1. Rappels :
Nefussi introduit la notion d’entité fonctionnelle odontologique (EFO). Celle-ci
comprend les différents intervenants du déplacement dentaire, à savoir : l’organe
dentaire (l’odonte), le desmodonte (ligament alvéolodentaire) et l’os alvéolaire.
1.1 Organisation histologique et physiologique des tissus de soutien de
la dent : On distingue le parodonte superficiel et le parodonte profond
Le parodonte superficiel ou la gencive : c’est la partie de la muqueuse
buccale qui recouvre les procès alvéolaires et les collets des dents.
Le parodonte profond constitue l’appareil d’ancrage alvéolaire
permettant la stabilité et l’amortissement de l’organe dentaire dans les
maxillaires, il constitué par :
-Un tissu cémentaire est un tissu compact relativement fin entourant les
racines, il constitue l’interface entre la dentine et le ligament
parodontal.
-Un ligament parodontal : est une structure viscoélastique composée
essentiellement de fibres de collagène, nommés fibres de Sharpey, le
desmodonte est un véritable réservoir cellulaire assurant l’homéostasie
et la réparation, voire la régénération de l’ensemble de l’appareil
d’ancrage.
-Un os alvéolaire est un tissu spongieux recouvert d’une mince corticale
d’os compact qui se prolonge avec celle des os. C’est un os d’ancrage et
de soutien qui présente des particularités fonctionnelles qui le
distinguent du reste du squelette.
1.2 Remodelage ligamentaire et osseux : pour assurer la protection de la
racine le ligament met en place un contrôle des phénomènes de
remodelage osseux. Pour Melcher le fibroblaste est à l’origine du turn-
over du collagène (chaque 10 à 15 jours), en étant capable à la fois de
dégrader et de synthétiser simultanément les fibres de collagènes. Le
fibroblaste est le pilier central du déplacement dentaire, par sa
capacité à inhiber directement ou indirectement l’action des
ostéoclastes et des ostéoblastes. Tencate propose une
équation réalisée par le fibroblaste en présence de vitamine C.
Le remodelage osseux (RO) est un mécanisme qui permet le
renouvellement constant du tissu osseux. Il s’agit d’un processus
continu (tout au long de la vie) qui assure le remplacement du tissu
osseux ancien (résorption) par de l’os nouveau (formation). Le
couplage et l’équilibre entre résorption et formation constitue la base
du concept de remodelage. Ces deux processus ne sont pas
indépendants mais liés dans le temps au sein de structures
anatomiques et d’entités cellulaires particulières, les Basic Multi-
cellular Units (BMU) et selon la séquence
Activation–Résorption–Inversion–Formation (ARIF) :
-Activation : le recrutement de préostéoclastes.
-Résorption : les ostéoclastes détruisent le tissu osseux.
-Inversion : les cellules mononuclées type macrophages, qui
établissent la limite os nouveau/ os ancien.
-Formation : l’apposition de tissu ostéoïde
2. Réactions tissulaires au cours de déplacement physiologique :
La migration physiologique est mésiale chez l’homme, les causes qui peuvent être
invoquées pour expliquer ce phénomène sont :
L’usure proximale des dents.
Les forces occlusales et musculaires.
La poussée mésiale des DDS.
La migration physiologique des dents accentue son rythme de renouvellement
cellulaire et fibrillaire créant une adaptation permanente à la nouvelle position de la
dent. Tout au long du mouvement, la largeur du ligament reste constante. Selon
Baron, au cours de la migration physiologique « toute travée osseuse tend à maintenir
constante son épaisseur ». De ce fait, il explique que chaque fois qu’il y a résorption
du côté de la lame cribriforme, il y a apposition de l’autre côté et vice-versa. Donc lors
de ce mouvement, les alvéoles présentent une face en « apposition » et une face en
« résorption ».
3. Réactions tissulaires au cours de déplacement orthodontique :
L’application d’une force sur une dent provoque momentanément un déséquilibre ; la
réponse biologique à ce stress mécanique se traduit par une série de réactions
tendant à rétablir l’équilibre physiologique de l’entité dentoparodontale.
Baron a systématisé le déplacement dentaire provoqué en trois phases :
La phase initiale (24–48 heures) qui correspond à un mouvement rapide et
instantané de faible amplitude de la dent au sein de son alvéole ;
La période de latence (20–30 jours) qui lui succède et qui se caractérise par un
déplacement dentaire minime, voire nul. En fait, au cours de cette phase, se
produit une hyalinisation dans une zone bien délimitée au niveau du ligament
alvéolodentaire qui empêche tout mouvement dentaire
La période de post-latence au cours de laquelle le déplacement se fait
graduellement ou subitement à la suite de l’éviction du tissu nécrosé dans la
zone de hyalinisation.
Fig 1 Correspondance entre la courbe de déplacement et les différents stades morphologiques de la réaction osseuse
La réponse tissulaire au stress mécanique se traduit en effets mécaniques et
biologiques.
3.1 Effets immédiats : On observe après l'application d'une force sur une
dent, des effets immédiats : un déplacement léger et instantané de la
dent lié à l'élasticité du desmodonte ; puis un déplacement un peu plus
lent correspondant à la fuite des liquides à travers la lame criblée ; puis
une déformation de l'os alvéolaire. La flexion de l’os alvéolaire
différencie deux faces présentant chacune une charge électrique
différente ; la face électronégative, du côté tension, favorise l’activité
ostéoblastique, donc l’apposition osseuse, la face électropositive, du
côté pression, favorise l’activité ostéoclastique et par la même
occasion la résorption osseuse. Pour Epker et Frost, cette déformation
serait le stimulus déterminant de l’activité cellulaire.
3.2 Effets à long terme : La constriction vasculaire à la suite de la
compression du ligament a pour conséquence une diminution de
l’apport métabolique conduisant logiquement à une nécrose localisée
du ligament. Les faisceaux de collagènes sont également comprimés
et les cellules du ligament dégénèrent ou sont chassées.
Côté en pression : une pression faible limite la circulation
sanguine qui reste cependant possible et les phénomènes de
résorption vont pouvoir se mettre en place rapidement : on
parle de résorption directe ; une pression forte dans certaines
zones empêche toute vascularisation, avec pour
conséquences une nécrose et une dégénérescence localisées
des cellules. Cette zone avait été décrite par Reitan et appelée
zone hyaline du fait de son aspect au microscope optique.
Cette hyalinisation débute au bout de 36 heures et dure en
moyenne 12 à 15 jours, pendant lesquels aucun mouvement
n’est perceptible. Chez l’adulte ou lors de l’utilisation de force
excessive, elle peut persister 40jours et plus. Dans cette zone,
le remodelage ne peut s'organiser, empêchant le
déplacement. Celui-ci va être possible grâce à la mise en jeu
des phénomènes de remodelage à partir des espaces
médullaires ou de la zone périostée voisins. On parle de
résorption indirecte. Une fois la zone hyaline résorbée, la dent
peut se déplacer. Cette résorption osseuse indirecte va
résorber le mûr alvéolaire puis la lame criblée par voie
centripète, aboutissant à un élargissement important du
desmodonte, (on l’appelle aussi la résorption osseuse sapante).
Coté en tension : on observe un élargissement desmodontal
avec une orientation générale des faisceaux de fibres dans le
sens de la traction et une déformation des éléments
vasculaires qui s’élargissent dans le même sens. Il existe un
temps de latence beaucoup plus faible des réactions tissulaires
que du côté pression car il n’y a pas à ce niveau de sidération
cellulaire représentée par la hyalinisation. On observe au bout
de quelques heures une augmentation importante de l’activité
mitotique des cellules desmodontales qui est maximum au
bout d’un jour pour se stabiliser au troisième jour. Au niveau
fibrillaire, on assiste donc à une « fonte fibrillaire » avec dès le
3ème – 4ème jour l’apparition de nouveau faisceaux de fibres
de collagène. Au niveau osseux, il se forme sous l’effet de la
traction un os immature, l’ostéoïde. Selon Sueur le rôle du
tissu ostéoïde est semblable à celui de la zone hyalinisée du
ligament il s’oppose à tout mouvement dentaire.
Fig 2 Schémas expliquant les effets mécaniques
immédiats et les effets biologique à court et à long
terme
4. Transduction de l’effet mécanique en effet biologique :
L’application de la force entraîne donc un ensemble de réactions cellulaires et donc
de transformations tissulaires par une série de réaction en cascade.
La déformation de la matrice qui génère des phénomènes
piézo-électriques et des courants ioniques pouvant être à
l'origine de modifications fonctionnelles de certaines cellules,
mais cela n'a pas été entièrement démontré.
La mécano-sensibilité des cellules elles-mêmes par le biais de
leur cytosquelette.
La déformation des éléments vasculonerveux du desmodonte
et la réponse inflammatoire qui en résulte.
5. Différents types de déplacements dentaires :
Selon le type de mouvement orthodontique, les réactions histologiques que nous
venons de résumer sont pures ou combinées.
5.1.1 Version : c’est le déplacement induit par une force simple
appliquée au niveau de la couronne d’une dent, dans ce cas en
parle d’une version incontrôlée, le Co est près du Cr. En revanche
si le centre de rotation se situe au niveau de l’apex on parle d’une
version contrôlée. La force exercée par l’appareil pousse la dent
contre la crête alvéolaire du côté opposé à la force et une première
zone de pression apparaît dans le desmodonte. Cette résistance
fait pivoter la dent et une nouvelle compression naît au niveau
apical.
5.1.2 Translation : Ce mouvement correspond à un déplacement de la
dent parallèlement à son grand axe ; la racine se déplace donc de
la même distance que la couronne le Co se situe à l'infini. Ya
pression sur toute une face de la racine et tension sur l’autre.
5.1.3 Rotation : Assurée par un couple de force, Dans le cas d’une
rotation, nous avons, autour de l’hypomochlion, pression
cervicale du côté d’effet de la force et apicale de l’autre. Les
phénomènes de tension sont symétriquement opposés.
5.1.4 Ingression : Dans le cas d’une ingression dentaire, nous avons,
selon que l’on a une racine conique ou cylindroconique, une force
de pression dans la totalité ou la partie apicale, ce qui entraîne des
phénomènes prédominants d’ostéolyse.
5.1.5 Egression : Dans le cas d’une égression, nous avons des forces de
tension dans tout le desmodonte, entraînant des phénomènes
d’apposition osseuse et d’extension gingivale.
6. Les facteurs influençant le déplacement dentaire :
6.1 Facteurs intrinsèques :
6.1.1 Généraux :
L’âge : Avec l’âge on observe des modifications quantitatives et
qualitatives des tissus parodontaux qui vont pouvoir influencer
les caractéristiques du déplacement dentaire. Pour Reitan, il n’y
a pas de conditions plus favorables au déplacement que celles
rencontrées chez un enfant de douze ans.
La nutrition : toute carence en vit D ou Vit C, influe sur le
remodelage osseux et donc sur le déplacement dentaire.
La grossesse : c’est un état physiologique particulier, la
grossesse entraine des modifications hormonales à l’origine de
rétention d’eau dans le tissu conjonctif, le ligament devient plus
compressible. Favorisant le déplacement dentaire.
6.1.2 Locaux :
La densité osseuse : la densité osseuse varie d’un patient à un
autre, le déplacement dentaire sera moins important chez
l’hypodivergent, présentant un os plus dense et plus compact
que chez un hyperdivergent.
La typologie parodontale : un parodonte épais, est capable de
résister au déplacement dentaire, cependant le déplacement
dentaire sera moins toléré sur un parodonte fin.
L’anatomie radiculaire : elle détermine la contrainte par la
surface, Les molaires maxillaires présentent trois racines
rondes et relativement petites tandis que les molaires
mandibulaires présentent deux racines aplaties mésio-
distalement. Ainsi, lors d’un déplacement antéropostérieur, la
quantité d’os à résorber sera plus importantes pour les molaires
mandibulaires que les molaires maxillaires.
Les rapports occlusaux : Les rapports occlusaux harmonieux
auraient un effet bénéfique sur la cicatrisation des lésions
dentaires (diminution des résorptions dentinaires et des lésions
nécrotiques) et réduiraient l’incidence des lésions nécrotiques
au sein du ligament parodontal.
6.2 Facteurs extrinsèques :
6.2.1 L’intensité de la force : Le niveau des forces appliquées pendant
le traitement, ou plus exactement le niveau de pression que le
système mécanique influence d’une façon significative le
déplacement dentaire. En effet, une même force responsable
d’une version ou d’une égression entraîne de niveaux de pression
très différents, puisque rapportée à une surface radiculaire
différente. Le phénomène de hyalinisation est souvent incriminé,
et pour le limiter, certains préconisent un niveau de pression
inférieur à la pression sanguine pendant le traitement (moins de
20g/cm2).
6.2.2 Rythme d’application de la force : Les forces orthodontiques
peuvent être appliquées selon trois modalités différentes :
continues, intermittentes et discontinue.
6.2.3 La direction de l’application de la force : Elle peut être verticale,
horizontale, ou oblique entraînant différents types de
déplacement.
7. Les effets iatrogènes secondaires aux déplacements dentaires :
Le déplacement dentaire provoqué présente, outre ses avantages, un risque potentiel
de complications et est associé à des effets indésirables tels que :
7.1 Résorptions radiculaires : La résorption radiculaire peut être liée
au traitement orthodontique et pourrait se manifester pendant ou
à la fin du traitement, selon Bacon. C’est un processus biologique
complexe dont plusieurs aspects demeurent obscurs mais qui
apparaît quand les forces appliquées au niveau de l’apex
dépassent la résistance et la capacité de réparation des tissus
périapicaux. Au cours de l’élimination de la zone hyaline, la face
externe de la racine dentaire composée d’une couche de
cémentoblastes peut être endommagée, exposant ainsi le
cément sous-jacent très dense et minéralisé.
7.2 Lésions pulpaires : De nombreuses études histologiques
décrivent une hyperhémie passive veineuse puis un œdème, des
exsudations séreuses et des hémorragies de la pulpe réversible
après cessation de la force. Les mouvements d’ingression
entraînent parfois des nécroses pulpaires lors de l’utilisation de
forces lourdes.
7.3 Lésions parodontales : Fenestrations pour lesquelles on évoque
souvent des mouvements trop vestibulaires des racines ou une
trop grande vitesse de déplacement, surtout chez l’adulte
Conclusion :
La connaissance des processus intervenant dans le déplacement dentaire naturel ou provoqué,
ainsi que les réactions des tissus parodontaux face aux pressions externes, permet à
l’orthodontiste de mieux contrôler ces déplacements et les forces employées. Pour cela, il doit
utiliser des forces légères, capables d’entretenir un niveau d’ostéoclasie suffisant pour avoir un
déplacement optimum, éviter le phénomène d’hyalinisation ainsi que les lésions dentaires ou
parodontales.