Séquence n°1 – Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire - Explication linéaire n°1,
« L’ennemi » de Charles Baudelaire
L’inspiration poétique qui, d’après le philosophe grec Platon, venait des dieux, est l’un des
thèmes privilégiés des poètes qui s’acharnent à atteindre leur idéal poétique – ce qui suppose un
travail ardu que l’humeur mélancolique des auteurs peut entraver, tout comme elle peut l’enrichir.
Cette contradiction est au cœur du seul recueil que Charles Baudelaire ait publié de son vivant :
Les Fleurs du mal, œuvre qui donna lieu à un procès dont le verdict sera l’interdiction de six
poèmes jugés immoraux. Ainsi, peu enclin à célébrer les valeurs traditionnelles érigées depuis
l’Antiquité en absolu (le beau, le bien et le vrai), le poète contemporain des Parnassiens explore la
partie sombre de l’humanité et met en évidence les difficultés, malgré les efforts, pour toute
personne d’atteindre la perfection : tendu de tout son être vers la beauté, l’écrivain évoque les
ravages de la souffrance intérieure dans son sonnet lyrique « L’ennemi », où il se présente comme
impuissant face à la fuite du temps et l’affaiblissement de sa force créatrice. On verra donc
comment le désastre moral que provoque le sentiment spleenétique (1) est à la source d’un
poème dont la beauté réside dans le mal moral.
Structure
I. Les deux quatrains : une allégorie de la création poétique qui propose un
bilan négatif du travail du poète
II. Premier tercet : l’espoir de trouver son idéal
III. Deuxième tercet : le triomphe du spleen
Explication linéaire
I. Les deux quatrains : une allégorie de la création poétique qui propose un
bilan négatif du travail du poète
- Le v. 1 lance une métaphore filée en relation avec les intempéries : le comparant « un
ténébreux orage »,associé au jeune âge, fait de ce dernier une période agitée, bien qu’apaisée par
de courts moments de bonheur traduits par le comparant « de brillants soleils » (v.2).
- C’est la tonalité négative qui domine cette jeunesse (« le tonnerre et la pluie » au v. 3 sont
des malheurs) ; le vers 4 mentionne la conséquence de ces fléaux : « les fruits vermeils »,
métaphore de la beauté perdue ou des poèmes de qualité, se raréfient ; le « jardin », image de la
poésie, est saccagé par le temps.
- Le bilan négatif est souligné au v.5 par le présentatif « Voilà », suivi d’une métaphore qui
établit un lien entre « l’automne » et la vieillesse – mais il s’agit d’une vieillesse morale,
intellectuelle car l’image est complétée par « des idées » : le poète sent donc son inspiration
s’appauvrir.
- Toutefois, l’écrivain ne cède pas à la passivité : la tournure impersonnelle « il faut »
suggère qu’il s’efforce de lutter contre cette déchéance, ce que confirme le lexique du jardinage
avec mention des outils « la pelle et les râteaux » (v. 6).
- La tâche à accomplir par le poète-jardinier pour ne pas sombrer dans le spleen stérile est
laborieuse, ainsi qu’en témoignent l’image de l’inondation et surtout la comparaison « des trous
grands comme des tombeaux » (v.8). Or, le motif du trou (comme celui du gouffre) renvoie au
spleen dans l’imaginaire baudelairien, d’où l’allusion à la mort à travers le mot « tombeaux ».
→Ces deux strophes évoquent, certes, une déchéance, mais en donnant l’image d’un
poète qui s’évertue à atteindre son idéal malgré le bilan négatif qu’il fait de son
travail.
II. Premier tercet : l’espoir de trouver son idéal
1
- Le premier tercet amorce un tournant (la volta attendue dans un sonnet régulier) avec une
fausse question qui semble traduire un espoir mais aussi un doute.
- On remarque une allitération fluide en /v/ qui correspond à une élévation vers l’idéal dans
les mots « nouvelles », « rêve », « lavé », « grève », « vigueur ».
- Les poèmes que le poète aimerait encore écrire sont désignés par métaphore comme « les
fleurs nouvelles » (v.9), créations issues du mal car elles pousseraient sur un « sol lavé comme
une grève » (v.10), comparaison qui renvoie à un milieu peu propice à la naissance d’une plante.
- Le paradoxe est encore souligné par le groupe nominal « le mystique aliment » (v. 11)
puisé dans le spleen et pourtant porteur d’un idéal.
→Malgré son sentiment d’échec, le poète garde dans son esprit un idéal qui
combinerait la beauté et le mal moral qui le ronge.
III. Deuxième tercet : le triomphe du spleen
- Le premier hémistiche (2) du v.12 marque la victoire du mal car il traduit un désespoir : le
poète avec une invocation répétée sur le mode exclamatif (Ô douleur ! ô douleur !) se lamente sur
son sort.
- Or, ce doublement est la marque d’une seconde volta – moment où l’espoir d’atteindre
l’idéal retombe dans le spleen.
- Cette mainmise du spleen sur l’esprit du poète trouve son expression dans l’allitération de
la consonne gutturale /r/ avec les mots : « douleur », « obscur », « ronge », « cœur »,
« perdons », « croît », « fortifie ».
- L’allégorie du Temps, prédateur invincible (« Le Temps mange la vie » au v.12) est une
vérité générale contre laquelle personne ne peut rien.
- Une seconde allégorie fait écho au titre du poème : « l’obscur Ennemi » (v.13) est le spleen
représenté comme un vampire qui dévore l’énergie des humains. La puissance du sentiment
spleenétique est marquée par l’opposition entre le « sang que nous perdons » et le fait que cet
ennemi « croît et se fortifie » (v.14).
- L’exclamation finale traduit l’impuissance de l’être humain, victime du temps qui passe,
conscient que son existence est limitée et que, peut-être, il ne réalisera pas ses rêves.
- Ce sort est celui de l’humanité tout entière : contrairement au début du poème où le poète
évoquait son cas personnel, les deux derniers vers, constituant une chute (d’où le tiret long et la
tournure exclamative), renvoient à tous les humains, comme l’indique le pronom « nous » (v.13-
14).
→Le désastre moral semble paralyser le poète qui, pourtant, a mené à terme ce
sonnet.
L’image du jardin dévasté souligne combien l’idéal parfait est difficile à atteindre, même s’il
reste omniprésent et nourrit la fibre lyrique du sonnet. De plus, la fuite du temps, thème cher aux
romantiques, dont le poète est un héritier, et le poids du spleen – ennemi intérieur – contribuent à
une beauté nourrie d’une souffrance inévitable, souffrance d’autant plus insupportable que les
années passant, l’inspiration peut se tarir. D’ailleurs, Alfred de Musset, aîné de l’auteur des Fleurs
du mal, définit le travail du poète en ces termes : « Faire une perle d’une larme ». Ainsi, en se
représentant comme un mortel mis à l’épreuve, l’écrivain acquiert paradoxalement une grandeur
morale, à la mesure de son humanité et c’est dans cette situation tragique que naît la fleur du
mal, beauté inespérée. On retrouve d’ailleurs cette angoisse de la fuite du temps dans le poème
« L’Horloge », où Baudelaire rappelle que viendra le moment « Où tout te dira : « Meurs vieux
lâche ! Il est trop tard. » »
(1) Spleenétique : qui renvoie au spleen.
(2) Hémistiche : moitié d’un vers.
2
Préparation pour le mercredi 10 novembre
Texte n°2 : – « La Beauté », poème 17, page 42.
1. Relevez des figures de style permettant à la beauté de se décrire.
2. Quelles caractéristiques de la Beauté sont soulignées par ces figures de style ?
3. A qui la Beauté s’adresse-t-elle ? Quel effet produit donc cette prosopopée ?
4. Relevez des mots renvoyant à la lumière. Quelle image de la Beauté est donnée par
cette lumière ?
5. Quelle idée le futur simple traduit-il au vers 11 ?
Texte n°3 : « Parfum exotique, poème 22, page 49.
1. À qui le poète est-il censé s’adresser ?
2. Combien de phrases ce sonnet comporte-il ? Quel est l’effet produit ?
3. Relevez les mots appartenant au lexique des sens.
4. Quel sens est le plus important ? Pourquoi ?
5. Cherchez deux allitérations dans les tercets. Comment les interprétez-vous ?
6. Relevez un passage dans lequel la sensation olfactive (l’odorat) est en relation avec la
femme aimée et un autre où cette même sensation est imaginaire.
Texte n°4 : À une passante », poème 93, p.159
1. Quelles sont les caractéristiques de la passante dans les quatrains ? Appuyez-vous sur le
lexique et les figures de style.
2. Comment le poète se décrit-il dans le deuxième quatrain ? Comment cette description se
justifie-t-elle ?
3. Quel effet produit la diérèse (1) dans les mots « majestueuse », « fastueuse » ?
4. Que remarquez-vous dans la rime « statue » / « tue » ?
5. La volta est très bien marquée dans ce sonnet : relevez tout ce qui change dans les tercets
par rapport aux quatrains.
6. Quelles figures de style traduisent le désespoir du poète dans le dernier tercet ?
7. Finalement, que reproche le poète à la passante ?
(1) Diérèse : prononciation en deux syllabes d’une séquence qui, dans un mot, se prononce d’habitude
en une seule syllabe. On lit, par exemple dans ce poème : « ma-jes-tu-euse » et « fas-tu-euse ».
Pour le lundi 15 novembre
Texte n°5 : « La fontaine de sang », poème 113, p.194
1. En quoi la description du mal du poète dans les quatrains est-elle une transfiguration ?
Appuyez-vous sur des figures de style et éventuellement des sonorités.
2. Quels sens sont mobilisés dans les quatrains ?
3. En quoi les deux tercets sont-ils presque symétriques ?
4. Quels moyens le poète a-t-il trouvé pour essayer d’échapper au spleen ?
5. Lequel de ces moyens est efficace ? Lequel le fait encore plus souffrir ?
6. Dans quels passages voit-on que le poète marque un certain recul par rapport à sa
souffrance ?