Échanges: Philosophie et Sciences Humaines
Échanges: Philosophie et Sciences Humaines
ÉCHANGES
VOLUME 1 : PHILOSOPHIE
ÉCHANGES
VOLUME 1 : PHILOSOPHIE
ISSN 2310-3329
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Exemples :
- En effet, le but poursuivi par M. Ascher (1998, p. 223), est « d’élargir l’histoire
des mathématiques de telle sorte qu’elle acquière une perspective multiculturelle et
globale (…), d’accroitre le domaine des mathématiques : alors qu’elle s’est pour
l’essentiel occupé du groupe professionnel occidental que l’on appelle les
mathématiciens(…)».
- Pour dire plus amplement ce qu’est cette capacité de la société civile, qui dans
son déploiement effectif, atteste qu’elle peut porter le développement et l’histoire,
S. B. Diagne (1991, p. 2) écrit :
Qu’on ne s’y trompe pas : de toute manière, les populations ont toujours su opposer
à la philosophie de l’encadrement et à son volontarisme leurs propres stratégies de
contournements. Celles là, par exemple, sont lisibles dans le dynamisme, ou à tout le
moins, dans la créativité dont sait preuve ce que l’on désigne sous le nom de secteur
informel et à qui il faudra donner l’appellation positive d’économie populaire.
- Le philosophe ivoirien a raison, dans une certaine mesure, de lire, dans ce choc
déstabilisateur, le processus du sous-développement. Ainsi qu’il le dit :
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Revue Échanges – Ligne éditoriale
et une inadaptation des cultures et des comportements humains aux formes de vie
imposées par les technologies étrangères. (S. Diakité, 1985, p. 105).
3.6. Les sources historiques, les références d’informations orales et les notes
explicatives sont numérotées en série continue et présentées en bas de page.
3.7. Les divers éléments d’une référence bibliographique sont présentés comme
suit : NOM et Prénom (s) de l’auteur, Année de publication, Zone titre, Lieu de
publication, Zone Éditeur, pages (p.) occupées par l’article dans la revue ou
l’ouvrage collectif. Dans la zone titre, le titre d’un article est présenté en romain et
entre guillemets, celui d’un ouvrage, d’un mémoire ou d’une thèse, d’un rapport,
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13
SOMMAIRE
SOMMAIRE .......................................................................................................................15
PHILOSOPHIE ..................................................................................................................17
15
AUX FONDEMENTS DU CONCEPT DE L’EMERGENCE, AMED KARAMOKO SANOGO (UNIVERSITE
ALASSANE OUATTARA, RCI) ................................................................................................ 238
LE TRANSCENDANTAL CHEZ MARTIN HEIDEGGER, CYRILLE SEMDE (UNIVERSITE OUAGA 1 - BF)
...................................................................................................................................... 249
L’IDÉE DE SOIN EN POLITIQUE CHEZ PLATON, FATOGOMA SILUÉ,
(UNIVERSITE ALASSANE OUATTARA - RCI) ............................................................................. 262
L’AMOUR COMME ESSENCE DE L’HOMME DANS LA PHILOSOPHIE MATERIALISTE DE
LUDWIG FEUERBACH, GBOTTA TAYORO (UNIVERSITE D’ABIDJAN - RCI) ............................... 273
MÉDECINE BERNARDIENNE ET MÉDECINE CANGUILHEMIENNE : ENTRE CONTINUITÉ ET
DISCONTINUITÉ, KOUADIO CHRISTIAN YAO (UNIVERSITE ALASSANE OUATTARA DE BPOUAKE - RCI)
...................................................................................................................................... 291
LES SOPHISTES : PHILOSOPHES OU PHILODOXES ?
KOLOTIOLOMA NICOLAS YÉO (UNIVERSITE ALASSANE OUATTARA DE BOUAKE - RCI) ..................... 305
HUMANITÉ ET ÉDUCATION CHEZ JOHANN GOTTLIEB FICHTE, ALAIN CASIMIR ZONGO
(UNIVERSITE DE KOUDOUGOU - BF) ...................................................................................... 320
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PHILOSOPHIE
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PENSER LE DEVENIR DE L’AFRIQUE DANS UN MONDE
MULTICULTUREL, Georges Mafa ASSEU (Université F. H. B. d’Abidjan -
RCI)
Résume
Le discours sur le développement, la démocratie ou la bonne gouvernance en
Afrique, apparaît très souvent sous le signe de l’enfermement. Être, pour bien de
penseurs, c’est exprimer une singularité mise sous l’écrin de l’universel. Tout se
passe comme si la pertinence des approches devait être mesurée à l’aune d’un type
d’être et/ou d’un espace déterminé. Autant dire que dans sa prétention, ce discours
tient non seulement en hostilité l’Africain, jugé inférieur, mais également le
confine dans un état de totale subordination. Cette situation aboutit très souvent à
une détresse morale s’exprimant en termes de négativité ou d’absence d’une vision
optimiste de l’avenir. Ce marqueur structurant de la conscience et de la société
africaine appelle à une intelligence créatrice. Celle-ci est portée par un discours
africain de la méthode que l’on retrouve chez Cheikh Anta Diop. Sa démarche est
une vision émancipatrice, parce qu’elle s’inscrit au cœur du dépassement de la
dichotomie Afrique-Occident conçu sous la détermination de l’humain, de l’union,
et de l’interculturalité.
Mots clés : Afrique, esthétique identitaire, identité culturelle, interculturalité,
multiculturalisme, vivre-ensemble.
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Georges Mafa ASSEU / Penser le devenir de l’Afrique dans un monde multiculturel / Revue
Échanges vol. 1 nº 007 décembre 2016
Introduction
Dire aujourd’hui que le devenir de l’Afrique est mêlé à la vie d’un monde
en crise, constitue un lieu commun. Le constat est probant : une offensive
idéologique contre le principe d’égalité se traduit en termes de radicalités diverses,
de hiérarchisation des peuples, des races, des cultures. Le pouvoir dont peut se
réclamer le monde pour dire « Tu » ou l’ « autre » est plombé par le pouvoir du
moi absolu. Tout se passe comme si par la ruse d’une certaine loi, un pan entier de
l’humanité est considéré comme autre, c’est-à-dire fixé dans les rets de la
crispation identitaire et de la nécrose. Que dire : déclaration universelle des droits
de l’Homme de 1948, Organisation Internationale des Droits de l’Homme, etc.
Notre monde est-il oublieux de lui-même, devenu infidèle à ses propres principes
et irrespectueux de ce qu’il proclame comme normes éthiques ? Il nous faut
conduire de nouvelles inventions conceptuelles ou un prolongement fécond qui
pourrait rendre le devenir de l’Afrique plus reluisant. Comment l’Afrique peut-elle
être soi-même tout en participant à l’Universel? Comment réorganiser ou restaurer
en l’Africain les critères de vérité qui feront de lui la figure de l’interculturalité ? Il
s’agira dans ce travail de montrer que l’Afrique a besoin de paradigmes directeurs
qui trouvent leur point d’ancrage dans la pensée de Cheikh Anta Diop.
1. Dans les interstices de la théorie de la diversité culturelle
1.1. Les frontières de l’identité
La frontière, renvoie à la délimitation, à ce qui établit une démarcation
entre deux ou plusieurs représentations spatiales. C’est la médiane. Elle se pose
comme un point d’ordre qui situe et sépare deux groupes ethno-culturels. La
frontière, c’est « ce qui créé la séparation, la frontière, c’est la volonté de se
différencier et l’utilisation de certains traits culturels comme marqueurs de son
identité spécifique »1
(A) se reconnaître comme (A) différent de (B), parce qu’il s’imprime en
lui, une détermination qui le porte à s’identifier en relation avec un espace qui est
son lieu propre. C’est dire que « chaque chose a un lieu propre pour autant qu’elle
est. Ce lieu consiste dans le retour à sa raison, dans l’acte de redéployer celle-ci
pour lui assurer vie et effectivité. »2L’on se fixe ainsi sur son identité comme ce
lieu où l’on se sent chez soi comme lieu de reconnaissance de soi par soi.
Cependant, en tant qu’apparaissant sous le signe de l’autolimitation, la
frontière n’est pas fermée sur elle-même. Elle est extension vers le dehors. Elle est
ouverture vers l’un ou l’autre qui manifeste le besoin de la traverser. Elle est un
point de réception, de richesse, de confrontation, d’échange avec l’autre conçu
comme un moment libre de l’Universel. C’est pour cette raison qu’on voit
désormais apparaître une tout autre conception de l’identité en contradiction avec
1 CUCHE (Denys).- La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 2004, p.
94.
2 DIBI (Kouadio).- « l’être-au-monde et les conquêtes de la modernité » in Annales de l’Université
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Georges Mafa ASSEU / Penser le devenir de l’Afrique dans un monde multiculturel / Revue
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3 KARAMOKO (Abou).- « Impossibles I-dentités » in Le Korè n. 32, Abidjan, Educi, 2002, p.32.
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6 KYMLICKA (Will).- La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités,
traduit de l’anglais par Patrick Savidan, Paris, la Découverte, 2001, pp. 274-275.
7MAALOUF (Amin).-Le dérèglement du monde, Paris, Grasset et Fasquelle, 2009.
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monde est encore bien loin de cet idéal. L’on comprend bien qu’existe un malaise
qui relève d’un refus d’assumer l’acceptation de l’autre différent. Voyons comment
cela s’opère en Afrique ?
2.2. De la question de l’autre à l’Afrique en miettes
Si l’on peut remarquer que les discours tenus sur l’Occident apparaissent
sous un jour harmonieux, les discours sur l’altérité discursive en Afrique se fixent
sur une ligne de pensée singulière. Des courants philosophiques liés à la
constitution d’un modèle d’humanité vont s’édifier. L’Afrique y est vue comme la
figure de l’absolue altérité. L’écriture de soi et la représentation de l’altérité
convoquent une distance à l’envers de toute objectivité :
« Chaque fois qu’il est question de l’Afrique, la correspondance entre les
mots, les images et la chose importe peu, et il n’est pas nécessaire que le nom
ait un répondant ou que la chose réponde à son nom. Au demeurant, la chose
peut, à tout moment, perdre son nom et le nom sa chose sans que cela
entraîne quelque conséquence que ce soit sur le produit. Car, ici seul compte
le pouvoir du faux. »11
Dans la dichotomie ou le manichéisme Afrique-Occident, l’on veut que
tout s’opère sur le mode du transfert. Transfert ici signifie modèle s’exprimant sous
les noms d’ajustement structurel, d’endettement, rareté des services, des capitaux et
des biens. Cette dichotomie conduit à la maximalisation du profit. Sur un plan
purement politique, la volonté d’adaptation de la démocratie conçue sous
l’empreinte occidentale, rend malaisée sa compréhension. C’est bien ce que pense
Niamkey Koffi :
« L’expérience des « démocratie à l’africaine » ou de « l’authenticité »
montre que toute réinscription de nos valeurs traditionnelle dans la
territorialité moderne est soumise à des risques de perversion. Car ici,
réinscription s’opère sur le mode du mime. Or mimer, ce n’est pas répéter la
vérité de la chose mais son signe ; c’est l’engager dans un mouvement de
simulation ou la vérité se laisse supplanter, évincer par son signe qui la
commémore et dans cette commémoration de la vérité par son signe celui-ci
organise le deuil de celle-là. »12
L’écriture de soi laisse véhiculer la thèse de l’Africain dénué de tout sens
de l’histoire. Aucune explication historique objective ne se rattache à l’Africain.
Tout se laisse porter par le dégoût et la mélancolie. Le souci de transformation de
la situation dantesque importe peu. Ainsi, en Octobre 2013, environ cinq cents
Africains se résolvent à effectuer illicitement un voyage en Europe à bord d’une
embarcation de fortune. Le bateau chavire au large de Lampeduza et fait plusieurs
morts. Cette figure de la désespérance africaine est présentée par Josué Guébo :
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« Or cette nuit
Comme hier
A Lampedusa
Un cœur anonyme
Ouvrirait
Ses mains à la peine d’inconnus
Ses mains perdues
Dans la cohue des cris d’orfraie
Elles seraient chargées
Ces mains de dix siècles
De fraternité
Chantant l’espéranto
Sur le ton du requiem
Mais les mains
Ne seraient que des désirs
Egarés sur la route de l’océan
Elles auraient reçu mission
De porter les rêves de l’homme
Au grand large
Voici que craignant le mal de mer
Elles se seraient fixées »13
Du message de ces candidats malheureux au voyage en Occident, apparait
la souffrance qui se décline en conflits armés, en instabilité institutionnelle, en
crise alimentaire, en manque de structure d’accueil. Mais si nos gestes ont pour
fondement la présence de l’autre à notre côté, comment comprendre alors que par
nos frasques, l’on puisse le rendre absent ? Sous cet angle, ne nous est-il pas un
devoir de penser à assurer la victoire de l’essentiel en notre vie présente ? L’autre
n’est-il pas celui-là même qui élève ce besoin à la gustation ?
Le rapport à l’autre invite au respect de sa personne. Aucune civilisation ne
peut s’épanouir dans un monde qui a pour régence la haine de l’autre qui en réalité
est la haine de soi-même. Car, nous sommes tous le déploiement de l’autre en
nous : « le respect de l’autre permet de sortir du rapport à autrui fondé sur la
domination. Il institue une relation égalitaire, non fusionnelle, non hiérarchique,
empreinte d’une certaine sympathie-empathie »14
Si cette valeur de la reconnaissance ou du respect de l’autre est exprimée à
travers les codes moraux et législatifs de chaque pays, comment alors comprendre
les nombreux cas de piétinement ou de violation des droits humains ? Notre monde
repose désormais sur une autre valeur qui se comprend à l’aune de l’avoir et de la
logique marchande. C’est une logique que la mondialisation exprime sous un règne
agressif conduit notamment par l’argent et la marchandise. Ce lieu de la
13 GUEBO (Josué).- Songe à Lampedusa, Paris, Panafrika, Silex, Nouvelles du sud, 2014, p. 42.
14 LENOIR (Frédéric).-La guérison du monde, Paris, Fayard, 2012, p.194.
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17 DESCARTES (René), Discours de la méthode, Paris, UGE, Collection 10 -18 1951, p.29.
18 RUBY (Christian).-Histoire de la philosophie, Paris, La découverte, 1993, p.119.
19 DIOP (Cheikh Anta) Civilisation ou barbarie, Paris, Présence africaine ; 1981, p.12.
20 DIOP (Cheikh Anta), « l’unité d’origine de l’espèce humaine » in Actes du colloque d’Athènes :
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21 DIOP (Cheikh Anta).-Antériorité des civilisations nègres : mythe et vérité historique ? Paris,
Présence Africaine,1993, p.275.
22 MAALOUF (Amin).-Les identités meurtrières, Op.cit, p.115.
23 DELUMEAU(Jean).-La peur en Occident, Paris, librairie arthène Fayard, 1978, p.49.
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Cheikh Anta diop ne se donne aucun répit pour bâtir à travers la conscience
historique, la personnalité africaine. C’est cette personnalité qui, libérée de toutes
les pesanteurs et types comportementaux semblables au nihilisme, conduira à
l’Afrique debout. L’entreprise diopienne devient en ce sens, une œuvre fondatrice
d’humanité parce qu’elle instille désormais en la conscience des Africains, la
mentalité d’un peuple débout. Un tel peuple est convaincu de sa capacité de créer
parce qu’ayant trouvé la confiance en lui-même. Cette confiance trouve son point
d’ancrage par et en l’Egypte antique. Cette zone emblématique, cette belle contrée
du monde, pour laquelle le grand Hegel ne tarissait pas d’éloges, est aux yeux du
grand historien africain qu’est Diop, le lieu qui fut la mamelle ou le répertoire
gnoséologique de toute l’humanité. Pour Cheikh Anta Diop, le sentiment qui naît
de cette conviction fragilise l’ethos de la société de méfiance. C’est pour cette
raison qu’il occupe une place essentielle dans l’aventure contemporaine de la vie.
A preuve, il nous fait remarquer que « le chercheur africain n’a pas le droit de
faire l’économie d’une formation technique suffisante qui lui ouvre l’accès aux
débats scientifiques les plus élevés de notre temps où se scelle l’avenir culturel de
son pays. »29
Souscrire à cette réflexion, c’est se laisser pénétrer par l’idée que le
chercheur africain doit jouer son rôle d’acteur du changement social. Il doit dans
ce sens lutter pour le renforcement des capacités de recherche en vue de permettre
aux pays africains d’être plus autonomes. Cheikh Anta Diop nous invite dans ce
sens à nous inscrire dans l’ancrage d’un travail scientifique qui dans sa dynamique
est en phase avec la transformation sociale des conditions de vie des populations. Il
est pour lui impératif de s’éloigner de ce savoir au rabais qui amène le scientifique
à s’enfermer dans son laboratoire ou le littéraire de s’enfermer dans sa littéralité
sans la prise en compte des problèmes du continent. C’est tout le sens d’une
construction réaliste et optimiste de l’avenir parce qu’elle éloigne de toutes formes
d’idéologie aliénante. Si Cheikh Anta Diop s’intéresse aux origines de la
civilisation africaine, il ne le fait pas par désir passéiste ou narcissique. Il se laisse
guider par l’idée que le passé aide à comprendre le présent et à construire le futur.
Bien avant Cheikh Anta Diop, Nietzsche se laisse innerver par le retour aux
émergences premières, c’est-à-dire, l’origine grecque. En somme, Nietzsche fait un
retour au passé grec qui aura été d’une signification éminente pour le devenir de
l’Europe. Cette méthode de l’origine, il s’emploie à la nommer la généalogie de la
morale. Ainsi, pour lui, «la quête de l’origine n’est une authentique généalogie que
dans la mesure où cette origine n’est plus hypostasiée comme fondement au-delà
de l’expérience, dans un monde suprasensible, mais coïncide avec le mouvement
qui porte les choses à l’éclosion dans la réalité en leur assignant un sens et une
valeur. »30C’est sur la base de cette compréhension du retour à l’Egypte antique
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31 DIOP (Cheikh Anta).-Les fondements d’un Etat fédéral d’Afrique noire, Paris, Présence africaine,
1960, p. 31.
32 DIOP (Cheikh Anta).- Antériorité des civilisations nègres, Op.cit, p. 275
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Échanges vol. 1 nº 007 décembre 2016
Bibliographie
BIBLE TOB
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Échanges vol. 1 nº 007 décembre 2016
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DÉSIR DE RECONNAISSANCE, AFFIRMATION IDENTITAIRE ET
VIOLENCE TERRORISTE, Komlan A. AZIALE (Université de Lomé - Togo)
Résumé
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la violence terroriste est devenue l’un
des faits sociaux qui sollicitent le plus de réflexion. Et s’il est vrai que de multiples
pistes sont explorées dans l’effort de la comprendre, celle qui la met en relation
avec la question de la reconnaissance, sans être absolue, paraît la plus plausible.
L’objectif de cet article est alors de montrer dans quelle mesure la compréhension
de la violence terroriste serait aujourd’hui incomplète si l’on perdait de vue la
théorie de la reconnaissance. Il s’agit pour ce faire de mettre en relation le désir de
reconnaissance, l’affirmation identitaire et la violence terroriste.
Mots clés : l’individu postmoderne, la reconnaissance, altérité, intersubjectivité,
l’affirmation identitaire, le terrorisme.
Abstract
Since the attacks of September 11, 2001, terrorism has been one of the social facts
which need more thinking. If it is true that various ways are strenuously explored
in order to understand it, the one that puts it in relation with the issue of recognition
without being total, appears the more plausible. The purpose of this article is to
show in which way the understanding of terrorist violence should be incomplete
today without this recognition theory. It is to show the relation between the
recognition desire, identity affirmation and terrorist violence.
Keywords: postmodern individual, recognition, otherness, inter-subjectivity,
identity affirmation, terrorism.
Introduction
« Depuis le 11 septembre, je ne cesse de me demander si, au regard
d’événements d’une telle violence, toute ma conception de l’activité orientée vers
l’entente, celle que je développe depuis la théorie de l’agir communicationnel,
n’est pas en train de sombrer dans le ridicule »1. Ces propos de Jürgen Habermas
montrent à quel point le 11 septembre 2001 marque une rupture dans la dynamique
des sociétés postmodernes et invite à un changement de paradigme dans la
réflexion sur les relations interhumaines. Car, si pendant longtemps la théorie de
l’agir communicationnelle a servi de prisme de théorisation et de compréhension
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ses objets intériorisés, ce qui ferait de lui non seulement un objet de la pulsion
sexuelle comme fondement de la pulsion du moi, mais encore l'archétype de l'objet
en général.
Cet auto-érotisme, en tant qu'étape préliminaire du moi, fait qu’il reste
toujours et avant tout un moi corporel ; il n'est pas seulement un être de surface,
selon la formule de Freud, mais il se constitue lui-même en tant que projection de
la surface corporelle. Ainsi, le moi se présente comme le résultat d'identifications
successives qui expliquent pourquoi il n’est jamais une instance parfaitement
unifiée, pourquoi il est toujours menacé d'éclatement. Il reste pris dans un
mouvement identificatoire qui ne reconnaît que le semblable ou l'identique.
Dans la constitution de son individualité, l’homme, par le processus
d’identification, s’ouvre nécessairement à l’autre. Mais loin de répondre seulement
à ce besoin, il s’agit en fait pour l’individu de se voir apprécier, de se voir
reconnaître. En cela, Axel Honneth3place la reconnaissance au cœur du social qui
s’identifie, d’après lui, à des relations intersubjectives sous-tendues par des attentes
de reconnaissance. Cela présuppose bien évidemment que les groupes humains
reposent sur des relations sociales et qu’elles ne peuvent subsister qu’à condition
de satisfaire les attentes de reconnaissance fondamentales des individus.
Et c’est l’environnement le plus immédiat, la famille qui offre à l’enfant ce
cadre. Donc le besoin de reconnaissance, dans la logique de l’altérité, trouve une
satisfaction, du moins partielle, dans la relation des parents et des enfants. L’enfant
cherche à être reconnu comme une individualité sur laquelle s’exerce l’acte
éducatif, « comme un être porteur de besoins concrets »4. Ce désir de
reconnaissance se présente chez l’enfant à travers la peur de ne pas être apprécié
par les parents ou d’être rejeté. Aussi cherche-t-il à les imiter, à faire d’eux des
modèles dans ses choix et dans ses comportements. Il s’agit alors pour lui de faire
comme ses parents, d’agir comme eux, bref de devenir ce qu’ils sont. Cette
manière d’être, constitutive de la personnalité de l’enfant se comprend au regard du
concept de mimesis cher à Adorno pour qui, « Le principe de l’humain est
l’imitation : un être ne devient vraiment humain qu’en imitant d’autres êtres
humains »5.
Mais allant plus loin, Adorno montre que la mimesis enrichit l’objet de
l’imitation lui-même par les autres significations dont la personne qui l’imite le
dote. Autrement dit, au cours de son identification avec un objet, plus le sujet
rassemble d’attitudes d’autres personnes autour de ce même objet, plus la réalité
objective de ce dernier lui apparaîtra finalement riche en aspects divers. Dans ce
sens, Axel Honneth affirme qu’« Adorno est persuadé que l’on peut également
parler de « reconnaissance » pour ce qui concerne les objets non humains, mais
n’y voit qu’une manière de parler »6.
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L’accent qui est mis sur l’enfant ici ne doit pas nous faire perdre de vue
que la reconnaissance n’est véritable que lorsqu’elle est réciproque. Autrement dit,
l’enfant ne cherche pas seulement à être reconnu, mais il a besoin de reconnaître
ses parents, de voir en eux des modèles à imiter, des exemples à suivre. Il ne s’agit
pas en fait d’une reconnaissance accordée par l’enfant, mais d’une reconnaissance
exigée, souhaitée, désirée par les parents. Et cette réciprocité fait de la
reconnaissance une activité, un fait intersubjectif. Il est alors question pour chacun
de se mirer, de se contempler au travers de l’autre. Mon individualité n’acquiert sa
réelle valeur que par la présence de l’autre. Mais plus qu’une simple présence,
l’autre est celui qui me reconnaît, celui qui me réconcilie avec moi-même, celui
dont la présence met en évidence mon ego et permet à ma subjectivité d’advenir.
En d’autres termes, « le rapport à l’autre est originairement corrélatif du
rapport à soi. L’estime d’autrui et l’échange des estimes dans l’altérité sont des
opérations originairement conjointes de l’estime de soi »7. Pour pouvoir survivre,
le sujet se lance alors dans une quête permanente, inachevée de l’autre, de l’altérité.
Ce besoin vital de l’autre, cette quête constitutive de notre humanité finit par porter
l’individu hors du cadre familial trop restreint pour l’introduire dans le tout social
où le cercle de reconnaissance s’élargit proportionnellement au désir du désir de
l’autre.
La formation de l’identité est un processus qui nourrit et se nourrit du
besoin de reconnaissance. Cette identité au départ subjective, permet à l’enfant de
se reconnaître comme individualité, comme un sujet avant de s’ouvrir
véritablement à la société. Donc, même si au départ l’enfant a fondamentalement
besoin des autres, il ne les considère et ne vit pas leur présence comme une
extériorité, mais plutôt comme une pure intériorité. Et ce n’est qu’au cours de son
développement qu’il arrive progressivement à ces deux modalités de son être.
L’essentiel est de reconnaître que, que ce soit dans son intériorité pure ou dans son
ouverture consciente, l’autre est toujours présent et devient l’horizon de toute
individualité.
Le moi n’accède dans ce sens à son existence véritable que par l’autre.
Mais cet autre n’est pas posé en face de moi comme une monade qui n’a aucun
rapport au monde et à moi. Il a besoin de moi pour exister tout comme le moi a
besoin de lui pour être, pour se définir jusque dans son ipséité. Dans ce sens,
Fichte soutient que le concept de l’individualité « n’est jamais mien, mais, de mon
propre aveu et de l’aveu de l’autre… un concept commun »8, de sorte que si la
perspective de ma conscience est surabondante eu égard à la relation juridique qui
nous lie, ma conscience ne se réalise que médiatisée par l’influence de l’autre.
Autrement dit, l’altérité est constitutive de l’individualité. Par l’acte de la
reconnaissance, le moi et l’autre se constituent et s’objectivent. Le besoin de
7- P. RICOEUR, "Individu et identité personnelle", in Sur l’individu, Paris, Seuil, 1987, p. 71.
8- J. G. FICHTE, Fondements du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science, trad.
A. Renaut, Paris, PUF, 1998, p. 63.
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9- G.W.F.HEGEL, Système de la vie éthique, trad. Jacques Taminiaux, Paris, Payot, 1976.
10- A. HONNETH, La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2002, p. 29.
11- G.W.F.HEGEL, Système de la vie éthique, op. cit., p. 153.
12- A. de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, tomes II, Paris, Garnier-Flammarion,
1981.
13- Dans La République, Platon montre que l’homme est constitué de trois éléments essentiels : une
partie désirante, une partie raisonnante et le thymos qui est l’esprit de vie. La partie raisonnante lui
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Même si cette lutte pour la reconnaissance n’a pas pour finalité la mort de
l’autre, elle rend tout de même compte de ce désir de paraître indispensable à ses
yeux et au regard du groupe : ou bien mon désir de reconnaissance trouve
satisfaction dans l’association et je continue par m’identifier à elle ou bien il ne
l’est pas et j’ai la possibilité de la quitter pour une autre. Dans tous les cas, c’est
l’individu lui-même qui choisit son ou ses associations sur la base de ses désirs. Et
il est essentiel de reconnaître qu’une association, même si elle porte un projet par
rapport auquel chaque membre s’identifie, elle n’offre pas pour autant l’image d’un
fleuve tranquille où chacun trouve aisément son compte. Cela n’empêche pas
qu’elle soit le cadre qui permet à l’individu de sortir de sa vie privée pour
rencontrer l’autre et s’exprimer dans tous les sens du terme.
Aussi, l’intersubjectivité apparaît-il chez Alexandre Kojève comme un
espace ouvert pour la reconnaissance de la capacité du sujet. Bien qu’il soit un lieu
anthropologique de la formation de la conscience de soi, un lieu qui peut se définir
comme identificatoire, relationnel et historique, il est aussi un lieu où le sujet fait
reconnaître son clivage : « Sur le plan phénoménologique, la Négativité n’est donc
rien d’autre que la Liberté humaine, c’est-à-dire ce par quoi l’homme diffère de
l’animal »14.
Hegel présente donc le premier mode de la reconnaissance comme celui de
la lutte de deux consciences qui s’affrontent d’abord dans la négation réciproque,
chacune voulant être reconnue par l’autre. Et c’est de cela que naît la dialectique du
maître et de l’esclave : le maître risque sa vie et se montre indépendant à l’égard de
la mort tandis que l’esclave préfère la vie à la liberté. Les consciences de soi
opposées entrent dans la lutte où le futur maître met sa vie en jeu et se fait ainsi
reconnaître. Ainsi se trouve-t-on devant « deux figures op-posées de la
conscience ; l’une est la conscience autostante à qui c’est l’être-pour-soi, l’autre
la conscience inautostante à qui c’est la vie ou l’être pour quelque chose d’autre
qui est l’essence ; celle-là est le maître, celle-ci est le serviteur »15.
Si pour Hegel, le conflit est un moment, qui, comme tel, est appelé à être
dépassé, Sartre, lui, en fait le fondement de toute relation à autrui : « L’enfer, c’est
les Autres »16. Par le regard que l’autre pose sur moi, je suis destitué de ma liberté
originelle et transformé en objet. Affronter alors le regard d’autrui est toujours
angoissant ; me regardant, autrui s’affirme comme hors de ma portée et capable
d’interpréter mon comportement, de lui imposer une signification, un sens qui peut
ne pas être le mien : je tombe sous son pouvoir, ma liberté est mise en cause ; jugé
de l’extérieur, objectivé ou néantisé, mon pour-soi subit une véritable agression
permet de trouver les bons moyens de satisfaire la partie désirante qui le pousse à désirer ce qui est
hors de lui. Mais la thymos le conduit à investir son moi d’une certaine valeur (estime de soi) et à
exiger la reconnaissance de cette valeur. C’est la non reconnaissance de cette valeur, qui, le mettant
en colère, le pousse dans la logique de la lutte.
14- A. KOJEVE, Introduction à la lecture de Hegel, Paris, Gallimard, 1947, p. 494.
15- G.W.F.HEGEL, Phénoménologie de l’esprit, op. cit., p. 222.
16- J.-P. SARTRE, Huis clos, Paris, Gallimard, 1947, p. 92.
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17- Pour ce commentaire, nous nous référons au commentaire de Sartre sur le CD Huis Clos en 1964 :
« L'enfer c'est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos
rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'était toujours des rapports infernaux.
Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus,
viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a
de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous
pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que
les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné,
de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente
de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me
mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de
gens dans le monde qui sont en enfer parce qu'ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne
veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement
l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».
18Charles Taylor montre que l’honneur était au fondement de la reconnaissance dans l’Ancien
Régime caractérisé par la hiérarchie ; il s’agissait alors pour les Anciens de tout faire pour
sauvegarder non seulement leur honneur individuel, mais de son clan, de sa lignée. Mais à partir du
XVIIIè siècle, la nouvelle conception de l’individu fera que la reconnaissance aura désormais pour
fondement la dignité de l’homme.
19- A. HONNETH, La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2002, p. 33.
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notamment au fait que le rapport positif à soi dépend, pour une large part au moins,
de la reconnaissance interindividuelle. L’absence de reconnaissance et une
reconnaissance dépréciative peuvent provoquer cette fragilisation du rapport positif
à soi, couramment désignée par la catégorie de « mal-être », mais peuvent
également induire un rapport négatif à soi comme dans les situations
d'intériorisation de la honte, voire une destruction du rapport à soi. Telle est la
logique de Charles Taylor selon qui
« La non-reconnaissance ou la reconnaissance inadéquate peuvent causer du
tort et constituer une forme d’oppression, en emprisonnant certains dans une
manière d’être fausse, déformée et réduite. (…) Dans ces perspectives, le
défaut de reconnaissance ne trahit pas seulement un oubli du respect
normalement dû. Il peut infliger une cruelle blessure, en accablant ses
victimes d’une haine de soi paralysante. La reconnaissance n’est pas
simplement une politesse que l’on fait aux gens ; c’est un besoin humain vital
»20.
Au regard de ce qui précède, nous pouvons conclure que le conflit qui
oppose les individus ne relève pas de la satisfaction d’une pulsion de survie, mais
indique la dépendance réciproque des sujets. Le sujet assujetti par un autre
découvre que ce dernier n’use guère de la violence en raison d’un quelconque
besoin physique, mais qu’il est mû par un désir de reconnaissance que seul l’autre
sujet peut lui conférer, et fût-ce dans l’assujettissement. En ce sens, toute
conscience de soi dépend préalablement d’une reconnaissance par l’autre dans
lequel le moi se reflète et inversement.
Mais si la théorie de la reconnaissance telle qu’elle est développée par Axel
Honneth semble ne tenir compte que de l’individu, Charles Taylor élargit l’horizon
en l’étendant au groupe, à la culture. Selon lui en effet, de la substitution de
l’honneur par la dignité, il ressort une conception de l’identité profondément
universaliste et égalitariste. Autrement dit, ce qui est désormais visé, ce n’est plus
la reconnaissance fondée sur le privilège, sur l’origine sociale de l’individu mais
plutôt une reconnaissance qui a pour fondement l’égalité de principe entre les
individus. Cependant, en se référant au romantisme, notamment à Herder, Taylor
parlera d’un deuxième tournant s’articulant autour de la nécessité de cultiver nos
différences culturelles comme autant de façons particulières de réaliser notre
humanité.
Il ne faut pas voir là un abandon de l’individuel au profit du collectif, mais
une sorte d’évolution prenant en compte ces deux aspects fondamentaux de
l’homme. En effet, tandis que le premier tournant met l’accent sur l’égale dignité,
le second insiste sur la diversité, sur la nécessité de prendre en compte la
différence, c’est-à-dire « l’identité unique de cet individu ou de ce groupe, ce qui le
distingue de tous les autres »21. À partir de ce moment, la notion d’identité au sens
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22- A. MAALOUF, Les identités meurtrières, Paris, Grasset et Fasquelle, 1998, pp. 16-17.
23- A. SEN, Identité et violence, Odile Jacob, 2007, p. 121.
24- F. de SINGLY, Les uns avec les autres, Paris, éditions Armand Colin, collection Individu et
société, 2003.
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identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à personne »25, ceci quelle que
soit notre ressemblance, quelle que soit la communauté de nos expériences et de
nos valeurs. Dans ce sens, chacun est porteur d’une singularité qui fait que même
deux individus « clonés » ne seront jamais identiques. Mais une telle singularité ne
doit pas nous faire perdre de vue le caractère pluriel de l’identité dont les
différentes composantes ne s’affirment d’ailleurs pas de la même manière chez
l’individu.
Autrement dit, même si l’individu ne porte pas de la même manière les
valeurs des groupes auxquels il appartient, il existe tout de même des éléments qui
leur sont communs. Et c’est justement du côté de ces éléments qu’il faut chercher
la véritable identité de l’individu. Il s’agit en ce moment pour l’individu de
rechercher chez l’autre des indices auxquels il s’identifie, dans lesquels il se
reconnaît et surtout pour lesquels il est reconnu.
Selon Charles Taylor, l’élément déterminant de notre identité est celui qui
dans la multiplicité des composantes est soit reconnu comme tel, soit non reconnu,
ou encore celui qui est mal perçu. Ainsi, une « personne ou un groupe de
personnes peuvent subir un dommage ou une déformation réelle si les gens ou la
société qui les entourent leur renvoient une image limitée, avilissante ou
méprisable d’eux-mêmes »26.
L’on remarque à ce niveau que ce qui semble paradoxal, c’est que les
éléments d’appréciation de notre identité nous sont donnés par la réaction ou
l’attitude des autres. En effet, pris isolément, l’individu peut avoir du mal à
reconnaître véritablement son identité ; et dans ces conditions, celle-ci paraît floue,
ambiguë, même à l’individu lui-même. Mais dans une situation particulière, elle
semble brusquement aussi bien précise que visible pour les autres et pour l’individu
lui-même. S’agirait-il là de ce que nous voudrions appeler une « identité
situationnelle » qui n’admettrait pas l’existence chez l’individu d’un back grounds
qui demeure malgré la diversité des situations et à partir duquel son attitude en
particulier et sa personnalité en général son comprises et justifiées ?
Notre approche est que même si l’identité paraît multiple, il existe tout de
même un fond qui survit chez chacun. Et ce fond détermine nos réactions et
devient une référence à la limite absolue dans l’appréciation qu’on peut avoir de
notre personnalité. Cela veut dire que deux individus, même « clonés », qui ont été
éduquées de la même manière « ne seraient identiques, à l’extrême rigueur, qu’à
l’instant de leur « naissance » ; dès leur premier pas dans la vie, ils deviendraient
différents »27. Cette différence traverse toutes les situations et permet de définir
une identité, quitte à ce qu’elle puisse donner l’impression de varier selon sa
composante qui prend le dessus à un moment donné. Et celle qui prend le dessus
apparaît précisément comme celle qui est méprisée, menacée, non reconnue.
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28- Nous ne confondons pas la violence avec la lutte pour la reconnaissance. Car si celle-ci peut
parfois prendre la forme de la violence, toutes les violences ne constituent pas des conséquences de la
lutte pour la reconnaissance.
29- Idem, p. 36.
30- A. RENAUT, Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités, Méyenne,
Flammarion, 2009.
31- Idem, p. 101.
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32- J. DAHOMEY, "Identité culturelle et identité politique. Le cas des antillais", Comprendre, № 1,
2000, pp. 99-118.
33- Idem, p. 128.
34- A. MAALOUF, op. cit., p. 42.
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illuminés. Il s’agit en fait de créer chez chaque individu « ce sentiment d’agir pour
la survie des siens, d’être porté par leurs prières, et d’être, sinon dans l’immédiat,
du moins sur le long terme, en état de légitime défense »35.
Ce sentiment conduit le plus souvent à une violence supposée légitime
exercée sur l’autre vu qu’on est en position de légitime défense. Ceux qui exercent
la violence se justifient par la menace que l’autre représente pour eux, pour leur
culture et pour leur religion. Et dans ce sens, tout ce qui peut permettre de
« se défendre » ou de se mettre à l’abri de toute menace devient « légitime ». Ceux
qui avaient commis l’attentat du 11 septembre 2001 avaient « leur raison » qui à
leurs yeux devrait être légitime.
À ce niveau se situe toute l’ambiguïté de la violence (terroriste) perpétrée
au nom d’une identité menacée ; car la légitimité de celui qui exerce la violence
n’est pas celle de celui qui la subit ni du spectateur. La question n’est pas de porter
un jugement de valeur sur les formes de violence constatées, mais de montrer dans
quelle mesure la négation mal vécue d’une identité peut facilement céder à la
violence. Or la forme la plus répandue et la plus perverse de cette violence
identitaire aujourd’hui est le terrorisme. Amartya Sen soutient dans ce sens que
« Bon nombre de conflits ou d’actes barbares sont alimentés par l’illusion
d’une identité unique, qui ne peut faire l’objet d’un choix. L’art de distiller la
haine se cache bien souvent derrière le pouvoir quasi magique d’une identité
prétendument dominante qui étouffe les autres possibilités d’affiliation et
dont les dehors belliqueux inhibent les sentiments de bienveillance et de
compassion que nous pourrions (avoir en) temps normal. Il peut en résulter
une violence élémentaire et frustre, ou encore plus pensée comme le
terrorisme »36.
Tout le drame de cette violence exercée réside dans le fait qu’au même
moment qu’elle apparaît comme la réponse « logique » à une violence subie
préalablement, quelle que soit sa forme, il n’en demeure pas moins qu’elle procède
d’une réduction irraisonnée d’une identité. Une telle réduction fausse les bases
d’une réelle réflexion sur les causes, mais conduit aussi à des erreurs
d’identification des cibles de la violence. Ceux qui subissent les violences ne sont
pas forcément ceux qui les avaient exercées au préalable. Il est vrai que les cibles
atteintes ne sont pas forcément la finalité de l’acte posé puisqu’il s’agit de toute
façon pour le terroriste de créer une peur chez l’autre en vue de se mettre en
évidence. Raymond Aron37 définit le terrorisme, par la peur qu’il engendre, comme
étant un acte dont les effets psychologiques sont hors de proportion avec ses effets
physiques. L’essence du terrorisme serait donc dans l’acte d’effroi, menaçant les
résistances psychiques bien plus que les corps. Il se distingue en cela des guerres
ou même de la guérilla qui se servent de la peur comme d’un instrument, mais
nullement comme d’une fin, comprise. Si le terrorisme repose sur l’effroi, c’est
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Conclusion
Tout compte fait, il est essentiel de retenir qu’au cœur du phénomène de terrorisme
se retrouve une confrontation identitaire, un désir de reconnaissance qui, à
l’analyse, se révèle pathologique au regard des contradictions qu’il draine. La peur
ou l’angoisse créée par cette dynamique terroriste conduit logiquement à une
nouvelle période de la dynamique individualiste, celle d’un individu chez qui le
désir d’affirmation et de reconnaissance ne cesse de croître. L’hypermodernité
apparaîtrait comme un cadre plus ou moins favorable à cette affirmation.
Références bibliographiques
ADORNO, T. W., Minima Moralia, Paris, Payot, 2001.
APTER, D., Pour l’État, contre l’État, Paris, Economica, 1988.
APTER, D., « Marginalisation et primordialisme », in Études Polémologiques, n°
37, 1986.
ARON, R., Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962.
CAILLE, A. (dir.), La quête de reconnaissance. Nouveau phénomène social total,
Paris, La Découverte/ M.A.U.S.S, 2007.
CALLE, A. et LAZZERI, C., La reconnaissance aujourd’hui, Paris, CNRS
Editions, 2009.
38- D. APTER, Pour l’État, contre l’État, Paris, Economica, 1988, p. 24.
39- D. APTER, « Marginalisation et primordialisme », in Études Polémologiques, n° 37, 1986, p.
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LA FRONTIÈRE EN RECTO ET EN VERSO : L’UNITÉ DE LA VIE EN
SCISSION, Assouman BAMBA (Université Alassane Ouattara de Bouaké - RCI)
Résumé
L’homme vit dans un monde bordé de frontières qui délimitent l’humanité
en des collectivités singulières qui se posent selon une nécessité différenciée. L’œil
avec lequel chaque homme voit la frontière est aussi l’œil avec lequel il se voit. Il
ne peut, de la frontière, se faire une idée sans que cette idée ne reflète la manière
dont il se conçoit lui-même. Si le regard de l’homme sur la frontière est le reflet de
son être, alors la conversion ou la positivité de ce regard doit d’abord viser l’être
dont la destination dernière est l’humanisme. Il est donc temps d’abandonner les
considérations superficielles pour tourner la pensée vers le haut afin de procéder à
une lecture substantielle de la frontière qui est ce par quoi l’homme se détend en
soi-même et hors de soi.
Mots clés: frontière, immigration, mondialisation, recto et verso, vie en scission.
THE FRONTIER AND ITS EITHER SIDE: THE UNITY OF A SPLIT LIFE
Abstract
Man lives in a world made of frontiers that delimitates mankind in singular
collectivities which are like a differentiated necessity. The eye with which each
man sees the frontier is the same eye with which he is also seen himself. From the
frontier he cannot conceive an idea which might not reflect himself. If the look of
man on the frontier is the reflection of his person, therefore the conversion or
positivity of this look should target man of whose last destination is humanism. It
is time, therefore, to abandon superficial considerations to turn thought toward a
higher position in view of undertaking a substantial consideration of frontier which
constitutes the means by which man stretches inside and outside himself.
Keywords: frontiers-immigration-globalization- either side- split life
Introduction
En parlant de la frontière en termes de recto et de verso, nous la concevons
de manière métaphorique en nous appuyant sur l’image d’une feuille de papier qui
présente toujours deux faces ou côtés : le recto et le verso. Le recto renvoie à la
première page appelée face ou endroit et le verso à la deuxième page appelée
envers ou dos. La métaphore de la feuille de papier pour conceptualiser la frontière
en fait ressortir deux perceptions en opposition, l’une ne pouvant se concilier avec
l’autre ni ne pouvant s’en défaire pour occuper toute la place toute seule. En
montrant le sens des choses en termes de recto et de verso, la feuille de papier
démontre qu’il est difficile, et même impossible, de disposer simultanément ou
convenablement de ces deux surfaces à la fois. Cette compréhension prescrit deux
schémas. Dans le premier, on utilise d’abord l’une des faces, l’autre ensuite selon
un ordre précis de préoccupations. L’usage que les écoliers font des cahiers de
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Assouman BAMBA / La frontière en recto et en verso : l’unité de la vie en scission / Revue Échanges
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cours est une illustration de référence de ce cas. Il est permis, et même conseillé, de
remplir le recto et le verso. Cet exercice ne peut se faire simultanément, mais
toujours l’un après l’autre, comme cela s’observe dans les feuillets des livres. Dans
le second schéma, en revanche, l’usage que l’on fait de l’une des faces interdit
formellement l’utilisation de l’autre. Le faire devient une anomalie aux
conséquences regrettables. L’un des meilleurs exemples illustratifs est celui de la
lettre manuscrite que recommande une demande d’emploi qui montre l’usage du
verso comme une maladresse préjudiciable. Seul le recto, auquel se réduit la
feuille, doit comporter une écriture. On pourrait parler d’une feuille de papier à une
seule face dans ce cas.
L’image de la feuille de papier porte le message profond de la frontière qui
divise toujours les réalités en deux côtés, dont l’un est dit « intérieur ou in » (recto)
et l’autre « extérieur ou off » (verso). Le côté qui nous fait face représente le « in »
tandis que l’au-delà de ce côté représente le « off ». Il y a donc une partie intérieure
qui nous contient et une partie extérieure à une frontière. Tout comme dans la
feuille de papier où le verso n’est pas détachable du recto, l’intérieur et l’extérieur
d’une frontière sont indissociables. Ils forment un tout insécable, car il n’existe pas
un point saisissable à partir de quoi on peut les détacher l’un de l’autre. Mais, en
même temps que cela, tout pourrait mettre le « in » à distance du « off » : la nature
des Etats frontaliers, leurs régimes politiques, leur obédience idéologique, la
culture des peuples, etc.Ces éléments peuvent convertir le frontalier en front
poussant à un choc frontal des populations en fronde contre l’autorité de leurs Etats
ou des Etats contre l’autorité du voisin dont l’attitude ou les pratiques les
heurteraient.La représentation de la frontière pose dès lors des interrogations à la
confluence du politique, du diplomatique, du culturel, etc. La frontière n’est-elle
pas un espace de voisinage qui met l’intérieur en contact avec l’extérieur en vue
d’échanges enrichissants ? Sa perception en « in » qui protège et en « off » qui
menace ou agresse ne fait-elle pas d’elle ce qui peut pousser le frontalier à se
constituer en front pour murer les peuples dans leur psychologie et dans leur
espace ?
À la lumière de ces questions, la présente étude veut apporter plus
d’éclairage àla problématique des frontières dont l’assomption inadéquate peut
faire de l’acte normal de la cohabitation un acte de provocation qui rend difficile le
voisinage pour favoriser un type de vie fait de parallélisme. Notre parcours
heuristique qui s’appuie sur une démarche sociocritique s’articulera autour de deux
parties. La première fera un aperçu de la représentation différenciée de la frontière
comme voisinage dont on ne peut se passer. La seconde mettra l’accent sur le
glissement du frontalier au front comme champ d’affrontement.
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Assouman BAMBA / La frontière en recto et en verso : l’unité de la vie en scission / Revue Échanges
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1 La vie dialectique est une vie faite de mouvement pendulaire dans lequel des termes séparés par
diverses déterminations de différente nature passent les uns dans les autres de manière organique et
permanente.
2 Friedrich Hegel, Science de la logique I, L’être, Paris, Aubier Montaigne, 1976, trad. Pierre-Jean
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Assouman BAMBA / La frontière en recto et en verso : l’unité de la vie en scission / Revue Échanges
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pourquoi Marx sort de Hegel pour définir un nouveau rapport à la réalité qui est le
champ d’exercice de la liberté. En affectant la dialectique à l’expression du réel
socialement vécu, il développe une philosophie de l’action transformatrice, une
praxis qui fait de la lutte pour la reconnaissance de soi une lutte pour la libération
complète de l’homme à délivrer de la soumission à l’homme. En procédant de la
sorte, Marx se hisse sur la clôture sociale pour appeler au rassemblement tous les
hommes situés de part et d’autre de la frontière économique (les bourgeois et les
prolétaires) pour réaliser l’humanité en chacun d’entre eux. En ce sens, la frontière
est ce qui sépare pour distinguer en vue de bien rapprocher.
Selon Marx, la liberté comme la valeur des valeurs, comme la valeur
suprême chez Hegel ne peut pas se réaliser concrètement par le seul pouvoir de
l’idée de liberté. Elle ne peut l’être effectivement que par le rétablissement dans
son humanité de l’homme-prolétaire jusque-là maintenu dans les marges de la
société, lui auquel n’est attachée aucune propriété privée qui n’existe que chez les
bourgeois5. La lutte pour la reconnaissance a ainsi, chez Marx, le sens de faire
reconnaitre l’homme par l’homme, non comme un prolétaire devant produire de la
richesse pour le bourgeois et de la misère pour lui-même ou comme un bourgeois à
qui doivent profiter toutes les richesses, mais comme un humain ayant
légitimement droit à la jouissance des richesses produites par tous les hommes pour
le bien-être de chacun des hommes. Les bourgeois et les prolétaires sont en
situation de recto et de verso, les uns tenant leur sens des autres et les autres leur
existence des uns, dans un circuit de rapports non dissociables.
L’attitude de la bourgeoisie à l’égard du prolétariat thématisé par Marx
traduit une exploitation de l’homme par l’homme qui aboutit à l’assujettissement
de l’homme à l’homme. Exploitant les travaux de Marx dans une perspective
historique ou historisante, le Norvégien Jostein Gaarder dit ceci d’assez saisissant :
« La paie était si faible que bien souvent les enfants et les femmes qui relevaient à
peine de couches étaient obligés de travailler aussi. La misère sociale était
réellement indescriptible »6. Cette exploitation déshumanisante trace une frontière
dans l’humanité pour sérier les hommes en hyper-hommes (bourgeois) et en sous-
hommes (prolétaires). Mais, l’homme ne peut indéfiniment vivre dans la déchéance
et à l’ombre des autres hommes. Le moment vient toujours où il impose une
frontière pour se valoriser dans ses droits imprescriptibles à une vie digne, à la
justice, à la liberté dans le rejet catégorique de la soumission qui avilit. Engagé à la
promotion de l’humanisme dans une société humaine en voie d’in-humanisation,
Albert Camus disait ceci de bien sensé : « Que la vie soit libre pour chacun et juste
pour tous, c’est le but que nous avons à poursuivre »7. Le « Nous » employé par
5 Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste (1848), trad. Laura Lafargue (1893),
Chicoutimi (Canada), édition numérique, 2002, p. 23.
6Jostein Gaader, Le monde de Sophie, roman sur l’histoire de la philosophie, traduit du norvégien par
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11 Emmanuel Kant, « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » (1784), in La
Philosophie de l’histoire (Opuscules), traduction de Stéphane Piobetta, Paris, Aubier, 1947, p. 64.
12Ibidem.
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hommes, il ne peut cependant se passer d’eux, leurs destins étant liés pour le
meilleur ou le pire.
Dans la société des hommes faite d’un ensemble bien tissé d’égoïsmes
exclusifs, pour emprunter à Kant son vocabulaire approprié, « leur seul voisinage
est déjà un préjudice réciproque »13. Cette idée kantienne rejoint l’esprit du dicton
abron qui veut que la simple cohabitation soit une invitation directe à en découdre
pour traduire la situation de la frontière où tout pourrait être prétexte à opposer des
hommes qui s’entendent bien cependant : les humeurs des dirigeants, l’idéologie
politique, la vie des Etats, l’état du monde dans son ensemble, etc. Cet ensemble de
facteurs, généralement indomptables, détermine l’attitude des hommes frontaliers
les uns à l’égard des autres, laquelle attitude peut déboucher sur un choc frontal,
c’est-à-dire un affrontement direct et sans ménagement. L’histoire ne manque pas
d’exemples où des peuples frontaliers, partageant le plus souvent de forts liens de
parenté, s’entre-déchirent pour des raisons qu’aucun d’eux n’arrive à articuler de
façon cohérente et logique. Dans un langage fort élaboré, Kant disait que « chaque
Etat fait justement consister sa majesté (…) à ne se soumettre à aucune contrainte
légale extérieure, et le souverain met sa gloire à pouvoir disposer, sans avoir lui-
même aucun péril à courir, de plusieurs milliers d’hommes qui se laissent sacrifier
à une cause qui ne les concerne pas »14. En appui à cette idée, nous évoquons le
cas des deux Corées en Asie du Sud-Est et celui des ex deux Berlins en Allemagne
en Europe occidentale. Ces exemples permettent de comprendre comment de la
frontière on glisse progressivement au front au sens militaire de zone de guerre où
ont lieu les affrontements sur la base de la concurrence et de la rivalité, d’une part,
et d’autre part, par l’imposition d’intérêts qui s’accompagne du désir de faire son
profit au dépend d’autrui.
En effet, à l’époque de la guerre froide, Berlin n’était pas une « ville »,
mais une entité idéologique dont l’être se disait en termes de points cardinaux
(Est/Ouest) qui n’ont cependant rien de cardinal. Les habitants de Berlin ne
pouvaient pas avoir la prétention de se désigner comme des Berlinois sans fausser
leur identité géographique ou spatiale. Plus exactement, ils étaient soit de l’Est soit
de l’Ouest, et ils se reconnaissaient selon ce repérage idéologique qui les distanciait
fondamentalement d’eux-mêmes. Ce repérage était dit idéologique au sens où il ne
renvoyait à rien de précisément identifiant, toutes les villes du monde ayant
chacune son Est et son Ouest, tout comme son Nord et son Sud. En quoi un point
cardinal pourrait-il constituer un indice de citoyenneté ? La thématisation de ce
contexte berlinois fait que la frontière se dispose à être perçue comme un front en
tant que champ de batailles pour contenir ou confiner les hommes à l’intérieur de
limites géographiques ou idéologiques desquelles ils ne peuvent ni ne doivent
13 Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle (1795), traduction de J. Barni revue par A. Lagarde,
Paris, Hatier, 1988, p. 36.
14Ibidem.
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16 Ce terme de « privilège » est employé en un sens péjoratif pour placer cette partie de l’analyse sur
un axe caustique. En effet, le reste du monde s’est rendu compte des gros efforts à grands frais
déployés par les Européens pour arriver à eux afin de leur apporter, en purs philanthropes, les
bienfaits des civilisations chrétienne et capitaliste. Ce monde périphérique, pour contribuer à se faire
bien civiliser, décide lui-même d’aller à la source de la civilisation pour boire au creux de sa main. Il
ne laisse plus l’Europe venir à lui ; lui-même va à l’Europe et celle-ci crie à l’envahissement comme
si elle a peur que l’on découvre La Civilisation au lieu où elle prend sa source.
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religieux ; si Dieu a trouvé en les peuples de la péninsule arabique Ses Elus, Son
Peuple, c’est à ceux d’Europe qu’il a accordé le statut singulier de porter et de dire
Sa Parole à travers le monde au-delà de toute frontière. Ensuite, dans un sens
économique ; les Européens sont les premiers peuples auxquels l’essor du
capitalisme, lié au développement de la technique, a donné le privilège de s’auto-
déterminer comme les porteurs du sens de l’histoire de l’humanité, sans
considération de frontières. Sur ce privilège économique s’est édifiée une idéologie
de la suprématie de « la race blanche » créée pour dominer toutes les autres
créatures tenues pour inferieures. Ils adoptent la mentalité qui fut celle des Arabes
à l’époque de l’Islam naissant et des civilisations passées : « Aux yeux des
musulmans, l’Islam, et lui seul, était synonyme de civilisation : au-delà de ses
frontières ne vivaient que des barbares et des infidèles. Une telle vision de soi et
des autres était d’ailleurs le fait de toutes les civilisations ou presque : la Grèce
antique, Rome, l’Inde, la Chine-et l’on pourrait sans difficulté en citer de plus
récentes »17. Dans un tel esprit, la raison du Blanc est le tout de la raison, sa pensée
est La Pensée et toute l’humanité a à se colorer à ses nuances de peau et de
psychologie. Autrement dit, l’humanité blanche est l’étalon de mesure de l’humain
sur quoi il est référencé sans frontières.
Les valeurs de l’humanité sont celles que l’Occident a reconnues comme
telles, lui qui a installé toutes sortes de frontières partout. Le meilleur système
social, économique, politique est celui validé par l’Occident, même s’il ne lui est
pas soumis pour validation. Les bons hommes ou les sains sont ceux que
l’Occident perçoit sous ces qualificatifs valorisants. Les mauvais ou les
infréquentables sont ceux qu’il identifie comme tels. Il en arrive ainsi à établir des
« listes » assez colorées pour catégoriser les hommes, dans une démarche de
célébration de la frontière qui triomphe partout. Il y a des « listes noires » pour
fichier les hommes dont il ne veut pas en prenant soin dès le départ de leur affecter
une détermination négative qui les expose à être mal vus et rejetés. Des « listes »
de couleur variable, indéterminée ou sans couleur recensent les hommes qui
ressemblent à l’Occident et aptes à y vivre. On parle « d’immigration choisie »
avec l’ancien président français Nicolas Sarkozy, expression qui répertorie les non-
Européens en utiles et en toxiques en interdisant l’accès de ceux-ci à l’Occident.
Cette expression prophétique de Nicolas Sarkozy, radicalisée, est celle qui
sert d’idée d’orientation de la politique de gestion de la crise d’immigration à
laquelle l’Europe fait face à l’intérieur de ses frontières. Dans la confusion, on
tente de créer une frontière intangible entre les migrants économiques et les
réfugiés. Ceux-ci répondent à peu près aux normes de l’immigration choisie, même
si elle ne l’est pas véritablement, tandis que ceux-là entrent dans la « liste noire »
comme éléments indésirables. Eux doivent regagner leur terre des indésirables où,
17 Bernard Lewis, Que s’est-il passé? L’Islam, l’Occident et la modernité, traduit de l’anglais par
Jacqueline Carnaud, Paris, Gallimard, 2002, p. 9.
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selon le mot de Nietzsche, « le lent suicide de tous s’appelle la vie »18. Quel est le
sens d’une mondialisation qui mondialise indifféremment les hommes pourtant
reconnus tous comme citoyens d’un monde sans frontières ? Comment les
Occidentaux qui semblent avoir breveté le monde peuvent-ils aller et venir
librement de par le monde en enjambant les frontières sans que les non-
Occidentaux ne puissent en faire autant ? On est tenté de croire que le monde
appartient à tous les hommes et l’Europe aux seuls Européens. La mondialisation
peut-être dite une actualisation, une manifestation du droit du plus fort. Elle est le
chiffre d’une domination de fait érigée en loi.
La mondialisation triomphante s’accompagne du réveil des nationalismes
partout en Europe. « Le terme de ‘’multiculturalisme’’ n’a guère bonne presse en
France. Il suffit qu’on l’évoque pour qu’un rejet multiforme s’exprime, qu’il
traduise (…) les craintes associées au retour du fondamentalisme islamique, ou
plus largement la peur de l’étranger dans le contexte d’une immigration jugée de
plus en plus envahissante »19. Nous ne sommes plus certains de connaître le sens
réel du concept de liberté qui définit l’horizon mental du citoyen mondialisé
d’Europe. On consacre le sacrifice des libertés individuelles et collectives tant
idéalisées dans une Europe qui leur a dédiées des moments par le passé. On se
prend à oublier que l’identité nationale est une virtualité, une force fluide qui se
modèle indéfiniment en fonction des expériences, des rencontres que l’on vit au
quotidien. La construction et l’affirmation d’une identité ne doivent donc pas se
faire en opposition à d’autres identités qui ne sont autres que momentanément.
Aucune identité ne peut évoluer dans une île déserte à la Robinson Crusoé, mais
dans un rapport organique avec l’ensemble des identités qui nous définissent
comme des êtres sociaux.
En métaphysiciens pouvant s’isoler, selon eux, dans un paysage satellitaire,
les Occidentaux se poussent à épouser l’idée de la possibilité d’une gestion
exclusionniste de leur territoire. Leurs yeux, devenus lourds, les empêchent de voir
la réalité véritable des choses. Pour voir véritablement ce qui vaut d’être vu, il leur
importe d’aller vers le fond ; il convient de porter la vue loin, en apprenant à
regarder avec des yeux historiens et futuristes. Pour dire les choses à la manière de
Platon, les yeux du futur ne commencent à devenir perçants que lorsque ceux du
présent acceptent de baisser »20. La vigueur des yeux du futur permet de
comprendre le sens réel des rapports de l’homme à la frontière dans un monde en
globalisation.
Mirail, 2009, p. 9.
20Augustin Kouadio Dibi, « La dimension métaphysique du libéralisme », conférence inaugurale
prononcée lors d’un forum organisé par l’internationale libérale à Abidjan en 2011.
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Assouman BAMBA / La frontière en recto et en verso : l’unité de la vie en scission / Revue Échanges
vol. 1 n° 007 décembre 2016
Conclusion
En prêtant lucidement attention à la vie autour de la frontière, nous
sommes appelés à comprendre qu’elle se représente comme la grande connue
inconnue dont le sens ne se donne pas à tous de la même façon. Des figures comme
le commerçant, abandonnées à la frénésie du gain, la considèrent comme un moyen
de leur auto-affirmation. Elles y voient exclusivement un espace à exploiter pour
assouvir leurs besoins personnels. Tout leur agir est guidé et toutes leurs actions
sont orientées vers cette fin ultime. Ces figures pensent seulement à profiter de la
frontière et elle, en retour, se sert d’elles pour fertiliser ses deux versants qui se
disent en intérieur ou « in » et en extérieur ou « off ». Il s’agit donc d’une
exploitation empreinte de sagesse qui enseigne qu’un vrai épanouissement de soi
suppose que le prendre présuppose un laisser qui permet de pouvoir toujours
prendre. Ainsi, la relation des hommes à la frontière, en tant que le lieu de l’unité
en scission de l’homme, ne peut être appréhendée autrement que sous le signe
d’une coappartenance et d’un enrichissement réciproque.
Mais, il n’en est pas toujours ainsi. La frontière est souvent le lieu d’un
affrontement frontal entre les occupants du « in » et ceux du « off » dans un esprit
d’exclusivité laissant croire que ces deux faces sont dissociables l’une de l’autre
sans que la frontière ne cesse d’être elle-même. La frontière est ainsi un espace de
front où s’affrontent des intérêts apparemment divergents, mais que rien de
fondamental n’oppose en réalité. Les hommes la retrouvent, non pour vivre leur
unité avec elle, mais pour s’opposer en étrangers et se réduire en esclavage autour
d’elle21 comme le disait Roger Garaudy des relations Homme/Nature au sujet de
Descartes. « Chacun en constate aujourd’hui les excès que nous ne pouvons plus
tolérer »22. La philosophie, en tant que l’intelligence du présent23, doit intuitionner
le tout existentiel de la frontière afin d’y ramener l’harmonie qui féconde les
grandes œuvres humaines.
Références bibliographiques
DIBI, Kouadio Augustin, « La dimension métaphysique du libéralisme »,
conférence inaugurale prononcée lors d’un forum organisé par l’internationale
libérale à Abidjan en 2011.
CAMUS, Albert, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, 1951.
CAMUS, Albert, Actuelles, Paris, Gallimard, 1997.
CAMUS, Albert, L’Etat de siège, Paris, Gallimard, 1998.
COMTE-SPONVILLE, A., FERRY, L., La sagesse des modernes: au-delà de la
morale, Paris, Robert Laffont, 1978.
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Assouman BAMBA / La frontière en recto et en verso : l’unité de la vie en scission / Revue Échanges
vol. 1 n° 007 décembre 2016
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CONTRIBUTION D’UNE ÉTHIQUE ÉCONOMIQUE À LA RÉDUCTION
DE L’EXTRÊME PAUVRETÉ AU TOGO, Souglouman BAMPINI (université
de Lomé - Togo)
Résumé
Une éthique économique s’en tient à cette visée de la philosophie pratique qui
analyse et résout rationnellement les problèmes moraux suscités par les mutations
socio-économiques en vue de permettre aux êtres humains d’assurer leur bien-être
individuel et collectif. Elle est cette éthique appliquée qui se propose de justifier les
valeurs morales susceptibles de fonder les principes moraux communément admis
dans une société donnée pour orienter l’action humaine et favoriser le vivre-
ensemble. Pour réduire l’extrême pauvreté au Togo dont la cause morale est la
mauvaise application du principe de justice sociale et économique par les acteurs
en charge de combattre ce phénomène, ladite éthique, notamment l’éthique
libérale, version égalitariste de tendance rawlsienne, propose de fonder ce principe
moral sur le triple type de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, valeurs morales
qui structurent nos consciences morales démocratiques. La mise en œuvre de ces
solutions nécessite le recourt des compétences professionnelles formées en
sciences humaines et sociales, spécialisées en philosophie, notamment en éthique,
pour fournir à ces acteurs une compréhension philosophique plus large desdites
valeurs aux moyens des formations et d'assistance technique.
Mots-clés : extrême pauvreté, éthique économique, justice, liberté, égalité,
fraternité et formation.
Abstract
Economic ethics referred to this practical sight of the philosophical reflection that
analyzes and rationally solves the moral problems raised by the socio-economic
changes in order to allow humans to ensure their individual and collective well-
being. It is this applied ethics which seeks to justify the moral values capable of
establishing the accepted moral standards in a given society to guide human action
and promote living together. To reduce extreme poverty in Togo whose moral
cause lies in the poor application of the principle of social and economic justice by
the players responsible for combating this phenomenon, this ethics, especially the
liberal ethics, egalitarian version of Rawlsian trend, proposes to base this moral
principle on a triple type of liberty, equality and fraternity, moral values that shape
our democratic moral conscience. The implementation of these solutions requires
seeking professional skills trained in social sciences, specializing in philosophy,
especially ethics, to provide these actors with a broader philosophical
understanding of said values by means of training and technical assistance.
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Souglouman BAMPINI / Contribution d’une éthique économique à la réduction de l’extrême pauvreté
au togo / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
Keywords: extreme poverty, social and economic ethics, justice, liberty, equality,
solidarity, training.
Introduction
L’extrême pauvreté se réduit difficilement au Togo, malgré les efforts de la
communauté mondiale, de la société civile, du pouvoir étatique et des autres
couches sociales qui combattent ce phénomène. Ces efforts génèrent certes des
résultats remarquables. Mais ceux-ci ne concernent que la pauvreté monétaire. Car,
le seuil de pauvreté monétaire qui s’élevait à 72,6% en 2000 est passé de 61,7% en
2010 à 58,7% à l’état actuel, tandis que l’extrême pauvreté « a augmenté de deux
points ». Cette dernière s’élève à 30,4% alors qu’elle était à 28,6% en 2006 (BAD,
OCDE, PNUD 2015:12, PNUD-Togo 2011:9). Elle entraine d’énormes
conséquences négatives dans divers domaines au Togo. Dans le domaine sanitaire
et socio-économique, elle entrave la réduction des mortalités infantile et
maternelle, l’amélioration de l’éducation et du taux de scolarisation, la réduction de
la production agricole et économique, provoque l’exode rural surtout juvénile et
une faible croissance du Produit Intérim But (PIB) du Togo (BAD, OCDE, PNUD
2015:3). Sur le plan environnemental, elle demeure à la fois une cause et une
conséquence fondamentale de la dégradation de l’environnement sinon des
écosystèmes, de la déforestation, de l’appauvrissement des sols, etc. (Bampini,
2014:24-26). Elle engendre, comme conséquence éthique, contrairement à ce que
stipule la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) en son article
vingt-cinq (25), alinéas 1, première partie, le manque de réalisation du bien-être
des personnes extrêmement pauvres au Togo. Cette conséquence éthique résulte de
la mauvaise application du principe de justice sociale et économique par les acteurs
en charge de combattre ce phénomène au Togo. Troisième principe moral
universellement partagé dans la Charte de la Terre, il oriente la politique nationale
de lutte contre la pauvreté selon le Document Complet de Stratégie de la Réduction
de la Pauvreté. La question qui s’ensuit est la suivante : pourquoi les acteurs qui
combattent l’extrême pauvreté au Togo appliquent mal le principe de justice
sociale et économique pour réduire ce phénomène ? L’application dudit principe
moral, en effet, engendre un paradoxe entre le respect de l’égalité des revenus et le
respect du droit à la propriété. Ce paradoxe place lesdits acteurs devant un dilemme
moral. En effet, ne pouvant pas se fier au respect de l’égalité des revenus pour
procéder à une distribution égale des revenus entre les personnes extrêmement
pauvres et les personnes disposant des revenus nécessaires pour satisfaire leurs
besoins alimentaires sans porter atteinte au respect du droit à la propriété, ils se
trouvent dans l’impossibilité de fonder ledit principe moral sur le respect du droit à
la propriété, sans laisser perdurer les inégalités qui se creusent entre les personnes
biens loties et celles qui demeurent extrêmement pauvres. Dans ces conditions,
comment résoudre ce dilemme moral en vue de contribuer à réduire véritablement
l’extrême pauvreté au Togo ? La non-résolution de ce dilemme moral est ce qui fait
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Souglouman BAMPINI / Contribution d’une éthique économique à la réduction de l’extrême pauvreté
au togo / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
Après avoir défini l’extrême pauvreté, nous ferons ensuite l’état des lieux
au Togo, à partir de certains récents rapports disponibles. Nous présenterons
ensuite les conséquences négatives de ce phénomène sur les plans sanitaire et
socio-économique, environnemental et surtout éthique.
L’extrême pauvreté est un phénomène complexe qui n’a pas une définition
unique. Néanmoins, dans son rapport, Vaincre la pauvreté humaine, le PNUD la
définit comme suit :
« Une personne vit dans l’extrême pauvreté ou pauvreté absolue si elle
ne dispose pas des revenus nécessaires pour satisfaire ses besoins
alimentaires essentiels – habituellement définis sur la base de besoins
caloriques minimaux (1800 calories par jour et par personne) (PNUD
2000:19).
Autrement dit, l’extrême pauvreté ainsi définie par le PNUD se réfère à
l’absence des revenus nécessaires pouvant permettre à un individu de satisfaire ses
besoins alimentaires essentiels. Elle se diffère de la pauvreté monétaire par le fait
que celle-ci ne renvoie qu’à un seul revenu : la monnaie. L’extrême pauvreté, par
contre, inclut les revenus non monétaires c’est-à-dire les revenus liés aux
conditions de vie et au patrimoine des ménages. Par conséquent, la pauvreté
extrême renvoie à l’absence des revenus monétaires et non monétaires c’est-à-dire
qu’elle inclut à la fois à la pauvreté monétaire et non monétaire - la pauvreté non
monétaire pouvant donc être définie comme le manque de revenus relatifs aux
conditions de vie et au patrimoine des foyers.
Partant donc de cette définition, quel est alors l’état des lieux sur ledit phénomène
au Togo?
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Souglouman BAMPINI / Contribution d’une éthique économique à la réduction de l’extrême pauvreté
au togo / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
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Souglouman BAMPINI / Contribution d’une éthique économique à la réduction de l’extrême pauvreté
au togo / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
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Souglouman BAMPINI / Contribution d’une éthique économique à la réduction de l’extrême pauvreté
au togo / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
une dégradation des écosystèmes forestiers d’un rythme annuelle de 15000 hectares
avec un ramassage de bois d’énergie à environ 1300000 tonnes par an (PNUD-
Togo, 2009:23). D’autres chercheurs ont montré que près de 78% des forêts sacrées
sont en état de dégradation très avancée et risque de disparaître (Kokou et
Kokoutsè, 2007:60). Ce qui entraine derechef l’érosion et l’appauvrissement des
sols cultivables et des sous-sols, la fragilisation des zones humides et les
perturbations des conditions climatiques favorables.
2. Causes morales
Il existe une cause morale principale et des causes morales secondaires qui
résultent du manque de réalisation du bien-être des personnes en proie à l’extrême
pauvreté au Togo.
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3.1. Définitions
3.1.1. Ethique
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l’extrême pauvreté au Togo, nous allons à présent procéder à une évaluation de ces
différentes éthiques.
3.2. Évaluation
3. 2. 1. Éthique utilitariste
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Conclusion
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ANCRAGE SCHOPENHAUERIEN DE LA REPRÉSENTATION
MERLEAU-PONTIENNE : UN BESOIN DE NUANCE, Maurice Crespin
GBODOU (Université d’Abomey-Calavi, Bénin)
Résumé
Cet article montre qu’il y a fondamentalement divergence dans les
conceptions du monde chez Arthur Schopenhauer et Maurice Merleau-Ponty.
Certes pour les deux philosophes le monde est tel que nous le percevons et nous le
représentons un phénomène cérébral, mais si Schopenhauer aboutit à la conclusion
que le monde est simplement représentation, le philosophe français montre que le
monde est aussi apparition, c’est-à-dire qu’il est ce qui se donne à nous, ce qui se
manifeste dans le visible. Le monde est tel que l’homme le perçoit et il ne faut
point chercher au-delà. Le monde paraît ainsi fini et précis dans les limites de nos
sens. Cette conception merleau-pontienne du monde permet, semble-t-il, de
résoudre l’éternel et épineux problème du dualisme ontologique en philosophie.
Mots clés : Perception, représentation, illusion, phénomène, apparition, monde.
Introduction
A bien d’égards, il y a une ressemblance tacite et obvie dans le monde tel
qu’Arthur Schopenhauer et Maurice Merleau-Ponty le perçoivent. Pour le premier,
le monde se constitue pour l’homme des faits observables, c’est-à-dire des faits tel
que l’homme se les représente dans son psychisme ; le monde apparaît alors
« comme volonté et comme représentation »1. Après une longue étude sur le
1- Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, trad. d’A. Burdeau,
Paris, P.U.F., 1956.
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besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
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besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
les sentiments, toutes les perceptions qu’elle éprouve, et, ne ressemblant à
aucune des choses que nous apercevons, nous les représentons toutes. 7
De Maupertuis pointe des doigts le caractère fugace et illusoire de notre
perception de la vie qui ne correspond pas toujours à la réalité, la réalité elle-même
ne correspondant pas toujours à la vérité. Le monde n’existerait pas si nous
n’existions pas ; il sombrerait dans le néant en notre absence. C’est nous qui
donnons sens et épaisseur au monde en déduit Schopenhauer : « Le monde est donc
l’idée qui en est présente en tout être qui vit et qui connaît »8. Il semble donc que si
la réalité-concrète existe pour le philosophe allemand, elle ne peut qu’être
totalement factice puisque nous n’avons aucun moyen de la connaître que par nos
« représentations ». Le monde qui existe selon Schopenhauer est celui que je porte
dans ma tête, le monde de mes idées or l’ « Idée » chez Platon, est intelligible ; elle
relève de l’utopie et de l’extra terrestre. Il s’ensuit que le monde dont il s’agit chez
Schopenhauer n’a aucune réalité-concrète ; et s’il arrive que l’auteur emploie
l’expression « objets réels », il dit qu’ « il ne faudra par là entendre rien autre
chose que les représentations intuitives, jointes en un ensemble pour former la
réalité empirique, laquelle en soi reste toujours idéale »9. Le monde, pour lui est
un phénomène purement mental et il n’existe plus rien d’autre. Pour mieux
comprendre la pensée de Schopenhauer, il faut se référer à Emmanuel Kant, source
à laquelle il boit à satiété et avec une dextérité séduisante, stupéfiante.
Emmanuel de Kant, le seul philosophe allemand qui trouve grâce à ses
yeux, Schopenhauer montre que le temps et l’espace sont aussi les produits de nos
« représentations ». En effet, Kant démontrait déjà qu’avant tout, l’espace et le
temps sont des « formes a priori » de notre perception. Schopenhauer analyse la
théorie kantienne du phénomène et du noumène : tels l’espace et le temps, chez
Kant, ne sont que des manières humaines, et simplement humaine de nous
représenter les choses ; Schopenhauer, dans la même perspective, conçoit le
monde, que nous voyons dans l’espace et dans le temps, comme illusoire, comme
une simple « représentation » subjective de l’homme. Ce n’est pas un être, c’est un
monde - phénomène en tant que fait sensible. Le phénomène, c’est ce qui apparaît à
nos sens autant qu’à notre conscience ; c’est l’ensemble des données de
l’expérience telles qu’elles peuvent être saisies par nos sens : par observation, par
expérimentation. Le phénomène en ce sens n’échappe pas à l’apparence et donc au
faux, car les sens sont trompeurs et sources d’illusion. Ce qu’ils nous fournissent,
c’est l’apparence et non la vérité des choses. Si tout ce qui est perçu, pensé n’est
que purement « phénoménal », cela voudra tout simplement dire que tout ce que
nous percevons n’est qu’un long rêve ; c’est « la chose en soi » kantienne. Mais,
déclare Schopenhauer :
7- Moreau de Maupertuis, « Lettres philosophiques », Dresde, 1752, in Arthur Schopenhauer, Op. cit.,
p. 212.
8 - Arthur Schopenhauer, Op. cit., p. 211.
9 - Arthur Schopenhauer, De la quadruple…,Op. cit., p. 26.
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Maurice Crespin GBODOU / Ancrage schopenhauerien de la représentation merleau-pontienne : un
besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
Ôtez l’espace, il n’y a plus de parties distinctes des unes des autres ; ôtez le temps,
il n’y a plus d’avant et d’après ; ôtez la loi par laquelle nous enchaînons d’une
façon régulière les faits successifs, il n’y a d’effet et de causes10.
C’est ici que Schopenhauer cesse d’être kantien : l’univers n’existe que par
notre idée, notre « représentation » du temps, de l’espace et des lois. Le monde
produit des impressions sur l’homme comme de la matière pour son l’intelligence.
Le monde fournit le divers empirique qui excite et interpelle l’homme, son
intelligence. Sans le monde, l’intelligence serait inutile car elle n’aurait aucun
élément à travailler ; elle n’existerait même pas puisqu’il faut qu’elle existe
nécessairement dans le monde et pour le monde. Cette anecdote que Schopenhauer
raconte à Charllemel-Lacour, l’un de ses disciples qui l’a rencontré au soir de sa
vie, finit de nous convaincre du vrai sens de sa pensée :
Deux choses étaient devant moi, disait Schopenhauer à Charllemel-Lacour,
dans un fragment profond et bizarre, deux corps, pesants, de formes
régulières, beaux à voir. L’un était un vase de jaspe avec une bordure et des
anses d’or ; l’autre, un corps organisé, un homme. Après les avoir longtemps
admirés du dehors, je priais le génie qui m’accompagnait de me laisser
pénétrer dans leur intérieur. Il me le permit, et dans le vase je ne trouvai rien,
si ce n’est la pression de la pesanteur et je ne sais quelle obscure tendance
réciproque entre ses parties que j’ai entendues désigner sous le nom de
cohésion et d’affinité ; mais quand je pénétrai dans l’autre objet, quelle
surprise, et comment raconter ce que je vis ! Les contes de fées et les fables
n’ont rien de plus incroyable. Au sein de cet objet ou plutôt dans la partie
supérieure appelée la tête, et qui, vue de dehors, semble un objet comme tous
les autres, circonscrit dans l’espace, pesant, etc., je trouvais quoi ? le monde
lui-même, avec l’immensité de l’espace, dans lequel le Tout est contenu, et
l’immensité du temps, dans lequel le Tout se meut, et avec la prodigieuse
variété des choses qui remplissent l’espace et le temps, et, ce qui est presque
insensé à dire, je m’y aperçus moi-même allant et venant. Oui, voilà ce que je
découvris dans cet objet à peine aussi gros qu’un gros fruit, et que le
bourreau peut faire tomber d’un seul coup, de manière à plonger du même
coup dans la nuit le monde qui y est renfermé 11.
Dans le premier objet qui n’est qu’un vase de jaspe, Schopenhauer ne voit
rien de particulier ; il ne voit rien que l’objet lui-même dans sa forme et son fond
comblé de pression d’air. Mais dans le second, qui n’est en fait qu’un homme, il
voit, allait-on dire, qu’il lit dans la tête de l’homme le monde. Il se voit même en
mouvement dans cet objet. Ce qu’il voit en fait, dans l’homme, dans la tête de
l’homme, c’est le monde, ce sont de multiples éléments du monde. Il voit tout ce
que l’homme peut percevoir du monde et de lui-même. On en déduit que la tête
humaine est remplie du monde ; « la nature entière réside et se meut dans notre
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Maurice Crespin GBODOU / Ancrage schopenhauerien de la représentation merleau-pontienne : un
besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
cerveau »12. C’est de là que viennent les idées, les choques, les ombres, après des
conflits tumultueux qui agitent la pensée et troublent l’âme. Le monde est un
phénomène cérébral, et tout simplement un phénomène cérébral, dit
Schopenhauer13. Il apparaît comme le point de départ des systèmes et l’intelligence.
Voilà ce que signifie le monde est « représentation » chez Schopenhauer. Le
monde est notre « représentation » parce qu’il est le monde de notre tête aussi
virtuel que subjectif. C’est à peu prêt ce que dit aussi Sartre qui pense que l’homme
existe et fais par sa conscience exister l’univers ; sans l’homme le monde resterait
comme une mer morte, sans visée : « Les formes des choses, qui nous apparaissent
comme les conditions absolues et nécessaires de toute existence réelle, sont
inhérentes à l’intelligence ».14 Il y a une interaction entre le monde et nous, et notre
intelligence. C’est notre intelligence qui imprime les formes au monde et y répand
toute diversité. C’est ici qu’apparaît la « volonté » comme principe premier de
l’activité humaine.
La « volonté » est non seulement le noyau de notre être, mais elle est
également l’essence du monde15. L’homme a dans sa « volonté » le principe
premier de son activité, mais il emporte dans son cerveau les causes déterminantes
et directrice : l’intelligence est le medium par lequel la nature entière exerce sur lui
son action16. Dans le retour réflexif sur soi-même, le sujet s’apparaît d’abord à lui-
même essentiellement comme vouloir. Le vouloir-vivre c’est le flux perpétuel
éternel d’affirmation de la vie, sans origine ni fin17. L’univers est tel que nous le
sentons et nous apparaît comme un « phénomène cérébral ». La « volonté » est le
chemin par lequel nous pouvons pénétrer dans les « coulisses de l’univers ». Les
mouvements du corps, dans cette perspective apparaissent comme la manifestation
de cette « volonté » ou : « (…) disons mieux, sont la volonté même apparaissant
dans la contexture des causes et des effets »18. La « volonté », pour Schopenhauer,
est la chose primordiale d’où nous procédons et d’où tout procède. C’est le principe
universel dans lequel notre existence est enracinée ainsi que toutes les existences ;
c’est la réalité originelle que nous saisissons en nous directement, et que nous ne
pouvons saisir que là. Le monde est simplement « représentation » parce que
totalement formé dans notre intellect mais aussi « volonté » car il n’existerait sans
notre volonté, conclut Schopenhauer. Il résulte de tout ceci que le monde
schopenhauerien n’est pas seulement illusoire, ce qui supposerait qu’il existe mais
totalement faux et factice ; le monde dont il s’agit ici n’est pas sur terre mais
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Maurice Crespin GBODOU / Ancrage schopenhauerien de la représentation merleau-pontienne : un
besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
absolument dans notre intellect ; ce qui semble à mille lieux de la pensée merleau-
pontienne.
2. Le monde comme représentation et comme apparition merleau-Pontien
Il y a bien un hiatus dans la ressemblance fragrante qu’on entrevoir entre
les théories schopenhauerienne et merleau-pontienne du monde. Nous avons
dessein de le montrer sans détour d’autant plus que, non seulement, il y a un intérêt
épistémologique à le faire mais aussi qu’on se console de la cure philosophique
qu’apporte l’exercice qui consiste à relever les quiproquos de ce genre qu’on
retrouve chez Mathijs Peters19.
Pour Maurice Merleau-Ponty, comme il l’énonce clairement ici, « Le
monde est cela que nous percevons »20 et la chose ne peut jamais être séparée de
quelqu’un qui perçoive. Il s’ensuit que pour lui la perception permet à l’homme
d’entrer dans le monde, de connaître le réel. Tout ce que nous observons dans la
nature, tout ce que nous sentons, l’ensemble de notre vécu constituent les éléments
de notre pensée en tant qu’ensemble des phénomènes de notre esprit. Le vécu crée
en l’homme des impressions, des sentiments, des perceptions. Ce divers empirique
avec la complicité du jugement, l’attention, la mémoire, l’imagination permettent
de forger un mental, un monde en tant qu’ensemble d’éléments de notre culture.
C’est conformément à ce mental que l’homme agit et se conduit dans son
quotidien ; c’est grâce à lui que l’homme agit sur le monde et transforme son
environnement. Les pensées conduisent le monde : l’homme agit conformément à
ses idées, à son monde, à son univers. Le monde est donc « représentation ». Loin
de Heidegger pour qui la vérité est dé-voilement de ce qui est caché21 ; la vérité est
ici la donnée première telle que les sens nous l’offre. Remarquons toutefois que
Merleau-Ponty apporte ici quelque chose de nouveaux par rapport à Schopenhauer
car le phénomène n’est pas, chez lui, apparence mais « apparition ».
Pour le phénoménologue français, le monde est ce qui est déjà là avant
toute réflexion, avant toute science comme présence inaliénable. Ce qu’il cherche à
faire, c’est renouer ce contact naïf avec le monde, il arrive à la conclusion que
puisque nous nous représentons toujours le phénomène, le monde et l’homme ne
peuvent être connu qu’à partir de leur facticité. Le monde est tel qu’il nous apparaît
et il ne faut point chercher à voire autre chose qui se cacherait derrière le
phénomène tel qu’il nous apparaît. Il semble que si les deux philosophes partent du
même postulat que le monde nous apparaît comme fait observable, qu’il est
« représentation », Merleau-Ponty se sépare de Schopenhauer en voyant au-delà du
19 - Peters Mathijs dans Schopenhauer and Adorno on Bodily Suffering. A Comparative Analysis, The
Palgrave Macmillan, 2014 insinue l’unanimisme dans les pensées Schopenhauerienne et Merleau-
Pontienne du monde.
20 - Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. XI.
21 - Martin Heidegger, Etre et temps, trad. de François Vezin, Paris, Gallimard, 1990.
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besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
22 - Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, trad. de Tremesaygues et Pacaud, Paris, P.U.F., 1968,
p. 86.
23 - Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, P. XII.
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besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
perception du monde comme ce qui fonde pour toujours notre idée de la vérité ».24
La perception est ce qui nous donne accès à la vérité ; elle nous donne accès à notre
vérité sur le monde. L’homme est dans le monde ; et c’est dans le monde qu’il
prend connaissance de lui-même. C’est en prenant conscience du phénomène qu’il
se perçoit lui-même, qu’il se connaît lui-même : « Parce que nous sommes au
monde, nous sommes condamnés au sens, et nous ne pouvons rien faire ni rien dire
qui ne prenne un nom dans l’histoire ».25
L’homme est ainsi voué au sens ; les sens constituent ceux par quoi il entre
au monde et que le monde se donne à lui : l’homme reçoit des sensations, des
impressions de la nature qu’il analyse, interprète, juge. Merleau-Ponty pense qu’en
définitive, toutes ces instances permettent plutôt à l’homme de valider ses
« représentations » du monde. Le jugement permet à l’homme de voir plus clair
dans le phénomène, de le comprendre en tant que fait mental car ce sont des
sensations que lui transmettent les sens. Lorsque l’on observe un objet, par
exemple, les contenus visuels sont repris, utilisés, sublimés au niveau de la pensée
par une puissance symbolique qui les dépasse. Il y a comme un caractère centrifuge
du mouvement abstrait qui dépend du pouvoir des représentations visuelles. Une
vision du rouge ou une désignation des couleurs n’est en fait qu’une représentation
qu’on a de ces couleurs a postériori :
Le monde est cela même que nous nous représentons non pas comme
hommes ou comme sujets empiriques, mais en tant que nous sommes tous
une seule lumière et que nous participons à l’Un sans le diviser 26.
Il s’en suit que pour Merleau-Ponty, ce que la perception nous offre, c’est
plutôt une représentation des phénomènes, du monde tels qu’ils nous apparaissent.
En aboutissant au monde comme représentation, Merleau-Ponty n’a fait que répéter
ce que disait Schopenhauer un siècle plutôt. Mais le monde ne pouvant se
comprendre que par sa facticité, ce que l’homme doit prendre en compte, c’est le
vécu, ajoute Merleau-Ponty. Si le monde est représentation, c’est en tant que nous
sommes une conscience prépersonnelle, unique et transcendantale par laquelle le
monde se découvre à nous. Le monde est ce que nous percevons, ce qui signifie
que je n’ai pas, pour autant, une prise sur le monde ; je suis dans le monde et je vis
les événements. Le monde constitue ainsi pour moi un ensemble de vécus : « Le
monde n’est un objet dont je possède par devers moi la loi de constitution, il est le
milieu naturel et le champ de toutes mes pensées et de toutes mes perceptions
explicites. »27
Lorsque j’agis sur les phénomènes, ce n’est pas en tant que j’en ai une
possession ou un pouvoir de le modifier ou de le prendre pour un objet, quelque
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réalisation et que Sartre distingue de la velléité, c’est-à-dire une faible volonté sans
effet34.
En vérité, le monde de ma pensée est subjectif parce que construit par ma
« perception » et mon esprit mais il n’est pas apparent ou faux, il n’est pas non plus
utopique. Il est le monde de la réalité, le monde de mes réalités en tant qu’un
ensemble de tout ce qui existe effectivement pour moi dans le temps présent ; tout
ce qui existe dans mon monde pour le moment ou je le saisis ainsi. Nous
choisissons notre monde et le monde nous choisit en fonction des divergences de
nos cultures déterminée aussi par la divergence au niveau de nos perceptions. Nos
cultures sont conformes à chaque milieu, à chaque groupe social et dit Merleau-
Ponty « chaque milieu culturel a des conduites qui lui sont correspondantes »35.
Chaque milieu, chaque société, chaque peuple voire chaque individu a son monde.
Ce monde est certes subjectif mais cette subjectivité ne conduit pas à un monde
irréel ou illusoire ; ce monde est en nous ; il est nous : « Je suis comme jeté dans
une nature et cette nature n’apparaît pas seulement hors de moi, dans les objets
sans histoire, cette nature est en moi ; elle est visible au centre de la
subjectivité »36.
Pour Merleau-Ponty, cette nature est ce que je perçois ; elle est telle que je
la perçois, pas seulement en tant qu’idée, pas in abstracto mais in concreto. Mes
prises sur le passé et sur l’avenir sont glissantes, la possession par moi de mon
temps est toujours différée. Dans chacun de mes comportements se trouve cachés
tous les éléments de ma culture. Mon comportement est en fait l’expression de mon
monde, de mon univers :
Dans ce que j’appelle ma raison ou mes idées à chaque moment, si l’on
pouvait en développer tous les présupposés, on trouverait toujours des
expériences qui n’ont pas été explicitées, des rapports massifs du passé et du
présent, toute une ‘’histoire sédimentée’’ qui ne concerne pas seulement la
genèse de ma pensée, mais en détermine le sens37.
Dans ma pensée se trouvent sédimentées ma culture, mes perceptions, mon
vécu et celui des hommes, des miens. Cette pensée sédimentée détermine mes
actes, qui constituent ma prise sur le monde. Ainsi la civilisation à laquelle
j’appartiens et à laquelle je participe peut être fausse pour d’autre mais elle
demeure une évidence pour moi dans mes pratiques quotidiennes. Puisque la nature
me retourne l’ascenseur, il est donc certain que j’ai mon monde ; un monde réel,
répondant aux ordres de ma pensée, aux ordres de l’imaginaire collectif de mon
peuple. Les fonctions sensorielles et perceptives déposent devant notre
« perception », devant notre pensée un monde naturel, mais puisqu’elles sont
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personnelles, on ne peut s’étonner que les actes spontanés par lesquels l’homme a
mis en forme sa vie, se sédimentent au dehors et y mène l’expérience anonyme des
choses comme Merleau-Ponty le montre : « La civilisation à laquelle je participe
existe pour moi avec évidence dans les ustensiles qu’elle se donne »38.
Le monde tel que je le perçois est vrai pour moi ; je m’en aperçois au
quotidien à travers mon vécu, à travers les événements de tous les jours. Ces
événements peuvent paraître illusoires pour d’autres civilisations mais ils sont des
certitudes pour moi et pour tout le moment ou je les perçois comme tels : « Ce
n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au
contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience ».39 disait Karl
Marx. Il s’en suit que pour lui, notre conscience est essentiellement morale, sociale.
La conscience psychologique elle-même comme faculté de perception et de savoir
est déterminée par la conscience sociale. Percevoir, pour Merleau-Ponty, c’est
savoir car la « perception » s’accompagne en même temps du sens, c’est-à-dire de
la conscience. Les hommes sont profondément marqués par leurs existences
sociales leurs vécus au quotidien et c’est ce trin-trin de vie qui constitue
fondamentalement leur conscience ; c’est ce quotidien qui marque, se fige et se
sédimente dans leur pensée. Comme Marx à Hegel, Merleau-Ponty semble dire à
Schopenhauer que son monde est transcendant, trop idéaliste. En ce sens, la
philosophie merleau-pontienne est plutôt concrète et matérialiste ; caractère de sa
pensée qu’on retrouve par ailleurs dans Humanisme et terreur40 qui apparaît
comme un essai sur le communisme. Mais on peut se demander si Merleau-Ponty a
vraiment dépassé Schopenhauer sur la question car, il faut le rappeler, lorsque le
philosophe allemand parle du monde illusoire, cela ne signifie pas que ce monde
est inexistant ; il souligne plutôt le caractère virtuel, éphémère et chimérique du
phénomène, du monde. Dans sa Dissertation, il parle de la brièveté et de
l’incertitude de la vie, des phénomènes41. Or Merleau-Ponty aussi admet le
caractère factice du monde et du phénomène quand bien même il demande qu’on
s’en tienne à cela, qu’on ne cherche pas au-delà. Schopenhauer en concevant le
monde comme « volonté et représentation » et Merleau-Ponty comme
« représentation et vécu », les deux philosophes partent de la même intuition que
leurs prédécesseurs, Kant qui voyait dans le monde phénomène et noumène et plus
loin Platon qui y voyait Idée et copie. Mais en considérant qu’il n’y a pas d’arrière
monde comme expression de la réduction eidétique en phénoménologie, Merleau-
Ponty tente, sans peut-être véritablement y parvenir, de résoudre la vieille
problématique du dualisme ontologique de l’être et le non être en philosophie.
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Maurice Crespin GBODOU / Ancrage schopenhauerien de la représentation merleau-pontienne : un
besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
Conclusion
On retient au total que pour Merleau-Ponty, le monde est « apparition » et
non apparence, la « représentation » n’est pas seulement un fait mental mais aussi
une réalité-concrète, la « perception » est l’élément fondamental par lequel
l’homme entre en contact avec le monde et la conscience est l’acte de saisie
intuitive de l’objet, du phénomène in concreto. Le monde n’existe que pour moi et
par moi. C’est l’homme qui donne sens et épaisseur au monde mais l’homme lui-
même n’existerait sans le monde car c’est par lui et pour lui qu’il vit. Si l’homme
ne percevait pas le monde, le monde serait néant mais l’homme aussi, car il fait
partir de ce monde, il est le monde qu’il perçoit en même temps qu’il s’apparaît à
lui-même ; l’homme est le monde. Pour Schopenhauer par contre, le monde est
phénomène purement mental, la « représentation » est illusion en tant qu’elle est un
acte de l’esprit humain, la « perception » est secondaire dans le processus de prise
de conscience du monde et la conscience elle est purement représentative. Tandis
que pour Schopenhauer le monde apparaît comme la somme de nos
« représentations », Merleau-Ponty pense le monde comme la somme de nos
« perceptions ».
Références bibliographiques
- CHARLLEMEL-LACOUR (Paul), Etudes et Réflexions d’un Pessimisme suivi de
Corpus des œuvres de philosophie en Langue Française, Paris, Fayard, 1993, 240
p.
- DESCARTES (René), Discours de la méthode suivi de Méditations
métaphysiques, Paris, UGE, 1951, 313 p.
- HEGEL (Georg Wilhem Friedrich), Phénoménologie de l’esprit, trad. de Jean
Hyppolite, Paris, Aubier, 1999, 358 p.
- HEIDEGGER (Martin), Etre et temps, trad. de François Vezin, Paris, Gallimard,
1990, 589 p.
- HUSSERL (Edmund), Méditations cartésiennes : Introduction à la
phénoménologie (1929), trad. de G. Pfeiffer et E. Lévinas, Paris, Vrin, 1966, 258 p.
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- MARX (Karl), Introduction à la critique de l’économie politique, Œuvres
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- MERLEAU-PONTY (Maurice), Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1979,
360 p.
- MERLEAU-PONTY (Maurice), Humanisme et terreur, Paris, Gallimard, 1980,
320 p.
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Maurice Crespin GBODOU / Ancrage schopenhauerien de la représentation merleau-pontienne : un
besoin de nuance / Revue Échanges vol. 1 n° 007 décembre 2016
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BAKOUNINE ET LE PROBLÈME DE LA LIBERTÉ, Koudbila Aimé Désiré
Michaël KABORE (Université Ouaga I de Ouagadougou - BF)
Résumé
La démocratie est la seule forme d’organisation politique qui referme les mesures
protectrices de la liberté humaine. A cette appréhension commune aux illustres
figures de l’univers démocratique, Bakounine oppose l’idée que l’avènement de
cette réalité historique qu’est l’État doit être perçu comme l’avènement d’un mal
radical : le gouvernement constitue à la fois un obstacle à la liberté et à la
solidarité. Tout État y compris l’entité démocratique est un joug. L’idéal
révolutionnaire anarchiste peut être ainsi formulé : assurer la liberté de tous les
habitants de la planète en les libérant de la tutelle des structures étatiques. Il est
certain qu’à une époque où la misère était un fléau cruellement ressenti, la richesse
de ceux qui se proclamaient les représentants légitimes des peuples, pouvait
difficilement leur être pardonné. Mais le rejet systématique de l’ordre juridique est
inadmissible. La perspective relative à la révolution qui sauvera la « liberté
illimitée » semble relever d’une plaisanterie de mauvais augure. La liberté ne peut
émaner que de la législation générée par la volonté générale.
Mots clés : Anarchisme, autorité, démocratie, État, liberté, peuple, révolution.
Abstract
Democracy is the only form of political organization which promotes the protective
measures of human freedom. To this common understanding of famous figures of
the universe of democracy, Bakunin opposes the idea that the advent of this
historical reality which is the state must be perceived as the advent of radical evil:
Government is both an obstacle to freedom and solidarity. Any state including the
democratic entity is a yoke. The anarchist revolutionary ideal can be formulated in
this way: ensure the freedom of all the inhabitants of the Planet by freeing them
from the guardianship of state structures. It is certain that at a time when poverty
was a sorely felt scourge, the wealth of those who proclaimed themselves the
legitimate representatives of people, could be hardly forgiven. But the systematic
rejection of the legal order is inadmissible. The perspective related to the
revolution which will save the "unlimited freedom" seems to stem from an
ominous joke. Freedom can only come from legislation generated by the collective
individual will.
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
décembre 2016
Introduction
1. Bakounine et la démocratie
Il est généralement admis qu’il faut remonter à l’Europe des Lumières pour
voir émerger l’idée qu’il y a un ordre antérieur à toute convention entre les
hommes, un ordre naturel et essentiel auquel les conventions sociales doivent être
1 B. Spinoza, Traté politique, traduction et notes par Charles Appuhn, Paris, Garnier Flammarion,
1992, p.21-22
2 J. Baechler, Démocraties, Paris, Calman-Levy, 1985, p.19
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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assujetties. Les conventions ne doivent être faites entre les hommes que « pour
reconnaître et pour se garantir mutuellement les droits établis par la nature »3.
Aux philosophes du XVIIIe, « est due l’immense avance de l’humanité vers la
lumière. La Révolution, cet immense acte de probité qu’ils ont posé a créé l’homme
une deuxième fois en lui donnant une seconde âme, le droit »4. C’est avec cette
Révolution que l’on a proclamé que le premier doit, « le droit des droits » est
l’inviolabilité de la liberté humaine.
On l’aura compris, l’apologie de la Révolution est une apologie de la
démocratie. Les protagonistes des Lumières ont célébré la démocratie. Ils l’ont
appréhendé comme « la meilleure manière de vivre ensemble, la possibilité pour
nous de répondre à notre vocation d’homme, la voie du progrès dans la dignité »5.
La démocratie constitue une croisade contre l’arbitraire et la tyrannie de ce ceux
qui, dans les autres régimes, détiennent le pouvoir et en abusent d’une façon ou
d’un autre. Elle est la forme la plus parfaite de l’organisation politique.
L’affirmation selon laquelle l’Etat démocratique offre un espace de liberté
beaucoup plus vaste que n’importe quel autre système de gouvernement se heurte,
de toute évidence, au déni de ceux qui estiment que nous serions beaucoup plus
libres si l’Etat était totalement aboli, telle est en tout cas l’audacieuse assertion des
anarchistes.
Pour Bakounine en effet, la liberté dont il est question dans le système
démocratique n’exprime pas l’essence du phénomène. La véritable liberté
s’identifie à l’autonomie. On clamera que l’Etat, s’écrie-t-il, « représentant du
salut public ou de l’intérêt commun de tous, ne retranche une partie de la liberté
de chacun que pour lui en assurer tout le reste. Mais ce reste, c’est la sécurité, si
vous voulez, ce n’est jamais la liberté. »6
Ce qui, selon le philosophe, constitue l’un des caractères fondamentaux de
la liberté est qu’elle ne peut admettre aucune restriction, aucune limitation ; elle est
totale ou elle n’est pas. La conviction de Bakounine est que toute conscience lucide
est obligée de reconnaître que l’Etat quelle que soit la forme dont il revêtu, rime
toujours avec l’aliénation de celle-ci. Pour lui, même l’entité démocratique qui
l’exalte n’autorise son exercice qu’en théorie. Porteur des ordres du pouvoir, le
droit, même en démocratie, commande aux individus ; exige leur obéissance, les
oblige plus qu’il ne les libère. Il est contrainte ; ordre imposé, rouage mis au
service d’une classe, « tyrannie odieuse ».7
3 A. Laurent et V. Valentin, Les penseurs libéraux, Paris, Les Belles Lettres, 2012, p.157
4 A. Josette, « Avoir pour patrie le monde et pour nation l’humanité », in Actualité (s) de Victor Hugo,
Actes du colloque de Luxembourg-Vianden, 8-11 novembre 2002, Textes réunis et édités par Frank
willhem, Paris, Maisonneuve et Larose, 2005, p.181
5 Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, introduction,
chronologie et bibliographie par Alain Pons, Paris, Editions Garnier Flammarion, 1988, p.28
6 M. Bakounine, Etatisme et anarchie, Œuvres Complètes, traduction Nerdlan et Guillaume, Paris,
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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La philosophie politique de Bakounine repose sur une exaltation constante
de la vie sociale, de la liberté. Chez le philosophe, « liberté et vie sociale sont deux
notions inséparables »8. Ce n’est que dans la société, selon lui, que la liberté
humaine peut trouver un sens et un contenu. La loi de solidarité est, sous l’angle de
sa pensée, « la première loi humaine », la seconde loi étant la liberté. « Ces deux
lois s’interpénètrent, et, étant inséparables, elles constituent l’essence de
l’humanité. Ainsi la liberté n’est pas la négation de la solidarité ; au contraire, elle
en est le développement et, pour ainsi dire, l’humanisation »9.
Contrairement à la société, L’Etat n’est pas « un produit immédiat de la
nature ». Il a fallu, historiquement, rendre compte de son établissement. Pour les
uns, il est une création divine. Pour les autres, il résulte d’une libre convention
humaine. Bakounine affirme que dans un cas comme dans l’autre, il domine et
absorbe complètement la société. Dans la perspective absolutiste, cette absorption
est, selon lui, facile à comprendre, car « une institution divine doit nécessairement
dévorer toute organisation naturelle »10. En revanche, elle semblera beaucoup plus
étonnante de la part des défenseurs de l’ordre démocratique. La réalité est
pourtant très manifeste : la convivialité naturelle disparaît avec la rationalité
inhérente à la doctrine démocratique. Les tenants de cette doctrine nient en effet
l’existence d’une société antérieure au contrat. La société se trouve de ce fait
confondue avec l’Etat, grave confusion que Bakounine cherche à éviter à tout prix :
la philosophie politique de l’auteur d’Etatisme et anarchie « repose sur la
distinction fondamentale de la communauté sociale, naturelle, et nécessaire, et de
l’Etat, unité artificielle qui ne s’explique que par le sacrifice de la liberté »11.
L’amoureux de l’autonomie s’arma d’une critique aussi profonde et
pénétrante qu’impitoyable, pour détruire par exemple, le système politique cher à
Rousseau. Suivant les termes de Jean Préposiet, Bakounine n’hésite pas à
considérer Jean-Jacques Rousseau comme « le vrai créateur de la moderne
réaction. Il fut le prophète de l’Etat doctrinaire, comme Robespierre, son digne et
fidèle disciple, essaya d’en devenir le grand prêtre »12. A ses yeux, le principal
responsable de l’étatisme moderne n’est autre que l’auteur du Contrat social ;
celui-ci représente « le vrai type de l’étroitesse et de la mesquinerie ombrageuse,
de l’exaltation sans autre objet que sa propre personne, de l’enthousiasme à froid
et de l’hypocrisie à la fois sentimentale et implacable, du mensonge forcé de
l’idéalisme moderne »13. Bakounine éprouva, pour ainsi dire, une grande
admiration pour Proudhon partageant la haine de celui-ci à l’égard de Rousseau14.
8 M. Bakounine, cité par J. Préposiet, Histoire de l’anarchisme, Edition revue et augmentée, Paris,
Fayard / Pluriel, 2012, p.233
9 Ibidem
10 Ibidem
11 Ibid., p.242
12 Ibid., p.241
13 Ibid., p.241-242
14 Nous nous référons toujours à l’auteur de l’Histoire de l’anarchisme, Ibid., p.243
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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Le détracteur du système rousseauiste justifie son rejet du Contrat social en
indiquant que son auteur a, à tort, cru que la souveraineté théorique du peuple
suffisait pour garantir sa liberté réelle. Or, si tant est qu’il règne, le peuple ne
gouverne jamais. Comment parler en effet de gouvernement populaire si ce n’est
pas le peuple tout entier qui exerce effectivement le pouvoir ? Rousseau lui-même,
poursuit-il, reconnaissait que seules les décisions prises à l’unanimité des citoyens
pouvaient, à proprement parler, passer « démocratiques », ce qui n’est
pratiquement jamais le cas en démocratie parlementaire, une majorité l’emportant
toujours sur une minorité. Autrement dit, ce qu’on appelle gouvernement du peuple
par le peuple n’est rien de plus que le gouvernement de tous au nom d’une fraction
plus ou moins importante de la masse ou de ses représentants.
D’une manière générale, l’idée d’un gouvernement démocratique des
hommes répugne profondément à Bakounine. Pour le philosophe moderne, un
groupe social qui se soumettrait à des lois établies à son usage par des gouvernants,
sombrerait aussitôt dans la plus ridicule des vénérations : « la superstition du
savoir »15. L’erreur commune consiste, selon lui, à ne voir dans l’Etat
démocratique qu’un simple arbitre, dont la raison d’être serait de faire appliquer la
loi équitablement et de corriger les imperfections d’une nature humaine
foncièrement mauvaise. Ce n’est pas du tout, suivant la représentation qu’il a des
choses, quelque antagonisme naturel ou social, dressant les hommes les uns contre
les autres, qui a « déterminé l’existence de l’Etat ». Tout au contraire, c’est
l’existence de l’Etat qui se trouve à l’origine de cet antagonisme réputé à tort
primitif. En tant qu’instrument de classe, l’Etat, même démocratique, engendre la
lutte des classes en consacrant et en organisant l’injustice.
Pour en revenir à Rousseau : le rejet par Bakounine de la conception de la
justice que propose ce philosophe est sans appel : cette théorie oublie la réalité
sociale au profit de l’Etat. La vie en société étant « le mode naturel d’existence de
la collectivité humaine »16, elle n’exige aucun contrat préalable. Ce sont les mœurs
et les habitudes traditionnelles qui doivent présider à la vie sociale et non la
législation au sens de Rousseau. La société doit évoluer sous l’impulsion d’une
infinité d’initiatives individuelles et non par les mécanismes proposés par le
législateur du Contrat social. S’il est légitime de parler de lois qui règlent les
rapports sociaux, ce sont les lois naturelles qui gouvernent la société « à son
insu ». Elles sont « inhérentes au corps social, comme les lois physiques sont
inhérentes aux corps matérielles ».17 Il faut distinguer avec soin ces lois naturelles
et les lois politiques ou juridiques. Or l’idée de contrat social repose précisément
sur leur confusion. « Là où il n’existe qu’une symbiose naturelle des hommes, on
croit voir le résultat d’un imaginaire contrat primitif que les hommes auraient passé
15 Ibid., p.230-231
16 Ibidem
17 Ibid., p.241
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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consciemment et volontairement »18. Bakounine raille tous ces maîtres à penser qui
prétendent doctement « élever » le peuple jusqu’aux sommets de leur propre idéal
moral qui repose d’ailleurs le plus souvent sur l’exploitation bien réelle des masses,
lorsqu’il n’y contribue pas directement. « Toutes ces les splendeurs de la
civilisation chrétienne, Eglise, Etat, ont eu pour cariatide l’esclavage,
l’asservissement, la misère des millions de travailleurs qui constituent le vrai
peuple »19.
De façon plus ferme, contre ce qu’il appelle « l’individualisme abstrait du
XVIIIe siècle », le collectivisme de Bakounine affirme la « socialité » essentielle de
l’homme. Le philosophe souligne la nécessité relative à la réhabilitation des
« appétits naturelles de l’homme », la véritable liberté trouvant ses « bases réelles
dans la nature animale de l’humanité, dont la nature sociale n’est qu’une
émanation »20.
On aura sans doute compris : le souci relatif à la généralisation des valeurs
universelles d’émancipation portées par les Lumières perd, avec l’artisan de « la
liberté illimitée », tout son sens. Les protagonistes des Lumières étaient pénétrés de
la foi qu’ « une éthique purement philosophique ne peut avoir d’autre but que
d’indiquer à l’individu sa position au sein de la société humaine et de lui enseigner
la manière la meilleure de consacrer ses facultés au respect des droits inaliénables
de l’homme, au bien-être et au bonheur de tous ».21
La démocratie a été appréhendée au XVIIIe siècle, comme le système
politique dont la préoccupation essentielle est de concilier la loi et la liberté. On a
reconnu et déclaré que tout homme aspire à vivre, à bien vivre ; que tout être
raisonnable recherche la liberté et la sécurité, c’est-à-dire la paix, le bonheur.
L’ordre légitime, l’unique ordre politique conforme à l’ordre naturel a donc été
perçu comme celui qui prend sa source dans le consensus, celui qui résulte de la
volonté générale. Par opposition à toutes les tentatives pour faire du pouvoir
l’instrument d’une eschatologie ontologique ou historique, la préférence
démocratique concerne non seulement la reconnaissance d’un « contenu » idéal
préalable à sa manifestation comme vérité de toute aspiration légitime, mais
l’analyse des modalités selon lesquelles la confrontation des volontés permet
d’expliciter face à une situation commune, des choix collectifs et des contraintes.
La légitimité concerne la forme des processus à travers lesquels se dit ce que
veulent les hommes et se prend la décision qui donne un contenu à ce qu’est censé
vouloir la cité22.
Les illustres figures des Lumières ont considéré qu’en soumettant les
composantes du corps politique à leur pouvoir arbitraire, les artisans du
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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paternalisme entrent en guerre contre la nature. Les « pirates », selon le mot de
Simone Goyard-Fabre, ne peuvent être les gouvernants légitimes de ceux qu’ils
maîtrisent par la force : force jamais ne fait droit. L’absolutisme conduit
inéluctablement à « la dégradation civile ». En effet, « les rapports d’obéissance et
de protection qui devraient unir les individus en communauté sous un
gouvernement sont pulvérisés ; l’ordre démocratiquement organisé qui aurait dû
mettre la société à l’abri de la violence se défait. (…) On ne peut mieux exprimer
l’incompatibilité de la force et du droit »23. Les ennemis de l’arbitraire et de la
cruauté ont exprimé la profonde conviction que les institutions démocratiques sont
indispensables si les affaires politiques doivent être gérées de manière rationnelle.
Pour eux, seule la démocratie « établit un équilibre entre l’altruisme et les
revendications du moi »24.
Opposant systématiquement la liberté à l’autorité, Bakounine ne peut que
battre en bèche l’idée que l’éthique inhérente à la démocratie est humaniste.
L’impitoyable détracteur du gouvernement sous toutes ses formes, pense
ingénument que l’égalité doit s’établir dans le monde par l’organisation spontanée
du travail et de la propriété collective des associations productrices librement
constituées et non « par l’action suprême et tutélaire de l’Etat »25.
Il n’est pas inutile de souligner au passage que c’est là le point qui sépare
principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires des communistes
autoritaires partisans de l’initiative absolue de l’Etat. Comme le dit Bakounine lui-
même, « l’égalité sans la liberté, c’est le despotisme de l’Etat, et l’Etat despotique
ne saurait exister un seul jour sans avoir au moins une classe exploitante et
privilégiée : la bureaucratie, puissance héréditaire comme en Russie et en Chine,
ou de fait comme en Allemagne »26. On souligne chez l’auteur d’Etatisme et
anarchie, une véritable méfiance à l’égard de l’idée d’un éventuel exercice du
pouvoir par le parti ou la classe révolutionnaire : « Dans l’Etat populaire de Marx,
nous dit-on, il n’y aura point de classe privilégiée. Tous seront égaux, non
seulement au point de vue juridique et politique, mais au point de vue
économique. »27.
Dans la perspective de Bakounine, ce qui apparaît chez Marx comme ‘’une
révolution’’ ne s’identifie pas à la véritable nature du phénomène. L’artisan du
véritable communisme nie catégoriquement qu’il soit nécessaire que le prolétariat,
après s’être emparé de l’appareil de l’Etat, l’utilise à son profit comme instrument
révolutionnaire pour liquider la classe bourgeoise. Pour lui, l’Etat, institution
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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antirévolutionnaire répressive par définition, ne saurait être maintenu un seul
instant, une fois accomplie la révolution, sous quelque prétexte que ce soit.
De l’analyse qui précède, on peut retenir : la liberté telle qu’elle se trouve
définie dans la philosophie politique de Bakounine ne peut être garantie ni par la
démocratie célébrée par les Lumières, ni par le socialisme démocratique envisagée
par Marx et les marxistes. Approfondissons l’analyse en précisant la nature de la
doctrine politique au nom de laquelle le philosophe moderne fustige l’autorité sous
toutes ses formes.
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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consubstantielle à la nature de l’être raisonnable. La nature humaine est
foncièrement bonne, il suffit de la laisser se manifester librement. La contraindre
c’est la pervertir. On se fait auteur d’une logique défectueuse en appréhendant
autrement les choses : ce sont les lois qui font obstacle au mouvement humaniste
de l’esprit humain.
Si les philosophes qui se réclament dignement de l’univers anarchiste sont
ceux qui ont la conviction que « l’ennemi public numéro un du genre humain c’est
l’Etat »,31 Bakounine peut être rigoureusement et légitimement situé dans cet
univers. Celui-ci voit en effet dans la sphère juridique l’ostentation et l’infatuation
de la force, « un immense cimetière où, à l’ombre et sous le prétexte de cette
abstraction, viennent généreusement, béatement, se laisser immoler et ensevelir
toutes les aspirations réelles, toutes les forces vives d’un pays »32.
C’est en tant que partisan de l’anarchisme que l’amoureux passionné de la
Nature a cherché à retrouver et à nous amener à reconnaître le lien vital biologique
et affectif qui nous rattache à l’environnement naturel. Il a compris, au terme de ses
profondes méditations, que les êtres humains ont des instincts généreux ; qu’ils
sont égaux en dignité ; qu’aucun homme n’a reçu de la Nature l’ordre de
commander à ses semblables. Il a considéré, pour ainsi dire, qu’il est légitime de
s’accorder avec Proudhon pour traduire le message de notre « Mère protectrice »
en ces termes : « Etre gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé,
légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, contrôlé, censuré, commandé par des
êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu.»33.
On aura saisi l’essentiel de ces propos en retenant : toute délégation de la
volonté populaire équivaut à son aliénation. Contre ceux qui croient qu’il suffit de
rendre l’Etat démocratique pour assurer le triomphe de la liberté et de la justice,
Bakounine affirme que le gouvernement « garantit toujours ce qu’il trouve : aux
uns leur richesse, aux autres leur pauvreté ; aux uns la liberté fondée sur la
propriété, aux autres l’esclavage, conséquence fatale de leur misère. »34. D’une
manière plus explicite, ceux qui font de la législation démocratique la condition de
l’autonomie et de l’équité manquent absolument de clairvoyance : le principe
d’autorité ne perd rien de sa force avec ceux qui prétendent parler et agir au nom
du peuple. Le pouvoir démocratique s’affirme comme le défenseur légitime des
droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme. Anonyme et impersonnel par
définition, il semble au-dessus de tout soupçon. Comment se méfier d’un organe
qui affirme ne vouloir se référer qu’à la volonté générale ? On doit pourtant
comprendre qu’il monopolisera, dans les faits, « le vouloir de la Totalité »35.
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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L’idée qui en découle se trouve ainsi formulée chez Jacques Roux qui
affirme s’inscrire dans la logique de notre auteur : « Qu’est-ce que la liberté, quand
une classe d’hommes peut affamer l’autre ? Qu’est-ce que l’égalité, quand le riche
peut, par son monopole, exercer le droit de vie et de mort sur ses semblables ?
Liberté, République, tout cela n’est plus qu’un fantôme »36. Une précision pour
dissiper tout malentendu : Bakounine ne fait pas sienne la rationalité qui sous-tend
« l’individualisme classique ». Au contraire, il insiste fortement sur
l’interdépendance mutuelle qui existe entre la masse et les individus, chaque
individualité étant, pour lui, à la fois producteur et produit de la volonté et de
l’action collectives. Le libertaire refuse non seulement de se laisser enfermer dans
l’alternative fallacieuse individu – société, mais soutient que ma liberté dépend de
celle de tous. Il faut que mon autonomie personnelle soit reconnue par tous les
autres, ce qui n’est possible que si ceux-ci sont, eux aussi, des hommes libres. Plus
généralement et plus profondément, il déclare au nom de la rationalité inhérente à
l’anarchisme qu’aucun peuple ne saurait être complètement et solitairement libre
dans le sens humain de ce mot, si l’humanité tout entière ne l’est pas. La liberté des
individus n’est point un fait individuel, c’est un fait, un produit collectif. « Aucun
homme ne saurait être libre en dehors et sans le concours de toute l’humaine
société. Les individualistes, ou les faux frères que nous avons combattus au
Congrès des travailleurs, ont prétendu, avec les moralistes et les économistes
bourgeois, que l’homme pouvait être libre, qu’il pouvait être homme, en dehors de
la société, disant que la société avait été fondée par un contrat d’hommes
antérieurement libres »37.
C’est en tant qu’anarchiste que Bakounine se considère très éloigné de la
conception marxiste d’un parti conçu comme guide et avant-garde du prolétariat.
Pour lui, le rôle des théoriciens, des intellectuels révolutionnaires « n’est pas celui
de révélateurs, de prophètes, d’instructeurs et de docteurs… ni de créateurs, mais
seulement d’accoucheurs de la pensée enfantée par la vie même du peuple »38. La
seule chose dont le peuple a besoin, c’est que ses aspirations, « aussi inconscientes
que puissantes » qu’il porte confusément en lui, soient exprimées clairement. Il faut
susciter chez lui l’envie d’accomplir la révolution qui le sauvera. C’est ainsi que
l’initiateur de la « maïeutique politique », pour reprendre une expression de Jean
Préposiet, appréhende l’engagement en faveur de la véritable révolution.
La question sociale est pour Bakounine capitale. Elle est à ses yeux la
question la plus importante et la garantie possible d’un avenir meilleur. L’alliance
des ouvriers dans une libre association, l’organisation de cette alliance en vue
d’une action concertée et puissante, le triomphe de cette organisation et
l’instauration d’un nouvel ordre social sur les ruines des Etats sont, pour lui, le seul
moyen de préparer cet avenir. Dans son programme fédéraliste, il prévoit une libre
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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association des individus dans les communes (la commune constituant la cellule-
mère de la vie politique), des communes dans les provinces, des provinces dans les
nations, des nations dans les Etats-Unis d’Europe et, plus tard, dans le monde
entier.
On pourrait s’étonner de voir Bakounine faire une place à la « nation » ou à
la « patrie » dans son système fédéraliste. Mais le philosophe s’est clairement
expliqué sur la question relative au nationalisme et au patriotisme. La révolution
qu’il veut opérer et rendre opérationnelle dans la lutte contre toutes les formes de
dérives politiques, n’est pas sans rapport avec le contenu de ces notions. Pour lui,
la patrie n’est pas une fiction ; elle une réalité. Le sentiment patriotique des masses
est une attitude naturelle. Loin de reposer sur une simple abstraction, il résulte de
« l’attachement physique et biologique » que les collectivités et les individualités
éprouvent pour le milieu géographique qui les a façonnés. C’est précisément ce qui
incline à reconnaître que le vrai patriotisme ne peut se manifester que dans un
espace réduit aux dimensions empiriques du milieu où l’on vit. C’est avant tout une
expérience concrète vécue39.
Il en découle que la nation, la patrie et l’Etat ne sont pas à confondre. Si la
« nationalité » est, comme l’« individualité », un fait naturel, donc légitime et
respectable, l’Etat, au contraire n’est rien de plus qu’une « fiction métaphysique ».
Comme on le constate, c’est la conviction relative à la propension naturelle de
l’homme à la bienveillance qui justifie l’opposition farouche de Bakounine à tous
les programmes politiques basés sur la centralisation. Observant que la démocratie
est la forme d’organisation que célèbre son époque, le détracteur de l’autorité invite
à détruire le régime qui n’exalte la liberté que dans la démagogie. Le philosophe ne
peut supporter l’idée de se soumettre à la loi du plus grand nombre. Il considère le
droit électoral comme la pire des mystifications. L’artisan de la paix veut que l’on
comprenne que la révolution signifie aujourd’hui guerre contre l’aliénation
démocratique. A ses yeux, le système parlementaire n’est rien d’autre que le règne
des nullités, des médiocres, des oppresseurs, des ennemis du peuple. Il invite à
détruire ce système qui exploite économiquement et politiquement les électeurs en
l’attaquant à la source : la négation du droit relatif au suffrage universel constitue
une arme que l’on peut efficacement utiliser contre cette structure qui bafoue la
dignité humaine.
Sur cette question de l’attitude anarchiste vis-à-vis du suffrage universel,
laissons au philosophe le mot de la fin : tant que les travailleurs resteront dominés
économiquement par une minorité capitaliste, le suffrage universel ne sera jamais
que le « moyen le plus sûr de faire coopérer les masses à l’édification de leur
propre prison »40.
On ne peut que louer le désir d’empêcher l’exploitation de l’homme par
l’homme. La question se pose cependant de savoir si le système d’organisation
39J. Préposiet se référant à Bakounine à propos de la nation, de la patrie, op. cit., p.244
40 M. Bakounine, op. cit., p.54
111
Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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proposé ne relève pas de la sphère des constructions utopiques. L’ordre social
célébré par l’illustre figure de la modernité n’est-il pas, dans une large mesure,
identifiable à « une simple enveloppe à sensation pour un contenu illusoire »41 ?
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
décembre 2016
désir de jouir. Eros et Thanatos sont, dans la perspective freudienne, le moteur
essentiel de l’action humaine.
« Ces instincts circulent dans l’homme comme la sève dans l’arbre, ils sont
en quelque sorte les pourvoyeurs de sa volonté. Certes, ces instincts sont
« organisés » par la raison et par la somme des nécessités pratiques
qu’impose le principe de réalité, mais cette seconde « instance » dans la
détermination des actions humaines n’est pas la plus essentielle. Celles-ci
s’enracinent dans les pulsions entièrement irréfléchies du ça. »46.
Dans la lignée des théories freudiennes, Wallas s’insurge contre toutes les
doctrines politiques fondées sur la propension naturelle de l’homme à l’altruisme,
et affirme que la tendance à l’agressivité que nous pouvons déceler en nous-
mêmes, et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le
facteur principal de perturbation dans nos rapports avec nos semblables. Les
« passions instinctives » sont, chez l’être raisonnable, plus fortes que les intérêts
rationnels47. D’une manière générale, la conviction commune aux réalistes est que
les dispositions naturelles des êtres humains ne sont pas favorables à la concorde,
condition essentielle de l’ordre social tel qu’il se trouve défini chez les anarchistes.
Si, refusant l’anarchie, nous affirmons la nécessité de l’Etat, seul l’Etat régi par les
principes démocratiques offrira un espace de liberté beaucoup plus large que ne le
fera aucun autre. L’éthique inhérente à la démocratie est la seule compatible avec
la nature de l’homme et conforme à ses aspirations.
Il ne s’agit pas, à travers la présente analyse, de décrire la cité dans des
termes flatteurs, mais d’indiquer, qu’en fondant l’Etat sur l’idée d’un contrat de
chacun avec tous, « la démocratie moderne érige l’opinion publique en instance
suprême devant laquelle toute initiative politique est sommée de se justifier »48.
L’idée que la démocratie favorise le développement de l’amour général de l’espèce
humaine ; que dans ce régime politique « la personne du dernier citoyen est aussi
sacrée et inviolable que celle du premier magistrat »49, ne doit pas être perçue,
comme une abstraction vide de sens, potentiellement dogmatique parce que
oublieuse elle, aussi, de l’historicité de l’expérience humaine, mais comme se
référant à un idéal.
La démocratie est assurément un idéal, mais elle comporte une épaisseur de
réalité que nul ne s’aviserait de nier. Il faut croire, souligne admirablement
Tinland, qu’« il y a, dans ce qui apparaît comme exigence d’autonomie sous la
forme de l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite, une idée capable d’orienter la
recherche des principes régulateurs assurant la modération des pouvoirs, dans le
46 S. Freud cité par L.-P. Bouchard, Schumpeter, la démocratie désenchantée, Paris, Editions
Michalon, 2000, p.27-28
47 Ibid., p.28-29
48 L’expression est de M. Savadogo, Pour une éthique de l’engagement, Namur, 2008, p.29
49 J. J. Rousseau, op. cit. p. 121
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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sens de cette réduction de l’écart entre l’impératif qui a force de loi et le vouloir de
ceux qui le subissent. »50
Historiquement, il s’est avéré que le système parlementaire ou
représentatif dont les fondements furent jetés dans la doctrine de Locke, a permis
d’incarner dans la réalité politique avec un certain bonheur le principe de la
souveraineté populaire. Un système que même Rousseau, du point de vue purement
pragmatique, aurait concédé sans peine. Quoi qu’il en soit, on s’égare à croire
qu’on a réfuté l’idée de souveraineté populaire quand on a prouvé qu’elle est
pratiquement irréalisable dans sa lettre. Suivant l’heureuse formule de Kelsen, « on
ne saurait douter sérieusement que le parlementarisme soit aujourd’hui la seule
forme véritable de la réalisation de l’idée démocratique. »51 L’Etat régi par les
principes qui caractérisent le parlementarisme, communément appelé aujourd’hui
Etat de droit, est un Etat de liberté.
Avec le système représentatif, la démocratie « devient une oligarchie »52.
Mais il s’agit d’une oligarchie qui ne s’identifie pas à l’arbitraire : cette forme
particulière d’oligarchie, en raison de ce qui la caractérise, se présente comme le
système politique le moins éloigné des valeurs auxquelles les êtres raisonnables
sont attachés.
Il faut, écrit Tinland, choisir entre l’absence de limites à l’autorisation
concédée au « souverain Léviathan » et le régime de la représentation dans lequel
Sidney voit la condition première de la sauvegarde de la liberté. Ce choix, poursuit
le philosophe, pour peu que l’on en prenne la véritable mesure, est vite fait, si l’on
considère que les plus grandes incommodités dont on peut imaginer affligé
l’ensemble du peuple, sous le gouvernement démocratique, sont à peine sensibles
au regard des misères et des calamités affreuses qui accompagnent « le pouvoir
coercitif incapable d’arrêter le bras qui s’apprêtait à la rapine ou à la
vengeance ».53
La démocratie s’impose comme une nécessité : il nous faut reconnaître à la
manière de Ferrero, qu’il n’existe pas de pouvoir politique absolument légitime.
« Le navire politique » ne peut pas être dans un équilibre parfait.54 L’unité de la
cité ne peut être absolue.
Les valeurs cardinales de cet ordre politique sont malheureusement,
aujourd’hui, largement bafouées par le nouvel ordre économique mondial. Les
économistes ultralibéraux considèrent qu’une rupture avec les valeurs
traditionnelles constitue une condition préalable au progrès économique, et prônent
114
Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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inlassablement les trois « D » : « dérèglementation », « désintermédiation »,
« décloisonnement »55.
La mondialisation en cours s’inscrit dans la logique d’une aventure sans
précédent ; celle relative à une « économicisation » intégrale de toutes les valeurs,
à une « omnimarchandisation »56 du monde. On ne parle aujourd’hui que d’égalité.
Et nous vivons, pour reprendre les termes de Charles Péguy, dans la plus
monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du
monde. « On vivait alors. On avait des enfants. Ils n’avaient aucunement cette
impression d’un étranglement économique, d’un collier de fer qui tient à la gorge et
qui se serre tous les jours d’un cran »57. Quand on dit « le peuple », aujourd’hui,
poursuit le philosophe, on fait de la littérature, et même une des plus basses, de la
littérature électorale, politique, parlementaire. « Il n’y a plus de peuple »58. La
bourgeoisie capitaliste est responsable de la débâcle ; elle a tout infecté. « Le
monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis 30 ans »59.
Comme on le constate, le récit relatif à la triste réalité rappelle
l’indignation profondément ressentie par Bakounine face à la démesure de
l’oligarchie capitaliste : l’illustre figure de la contemporanéité avait fortement
souligné qu’avec l’hégémonie du système capitaliste, l’immense majorité des
composantes de la famille humaine s’est retrouvée dans un état d’impuissance et de
détresse insupportable. Cette lucidité remarquable de l’ardent défenseur des droits
humains n’autorise-t-elle pas à reconnaître à sa philosophie politique une certaine
dose d’actualité ? En percevant le « marché » actuel comme une menace qu’il faut
absolument conjurer parce qu’il met en péril la liberté et la convivialité, ceux qui
revendiquent aujourd’hui la démocratie n’entrent pas en contradiction avec
Bakounine. Ce qu’ils rejettent chez l’anarchiste, c’est le rejet de l’objectivité, le
refus d’admettre que la condition de citoyen est la seule condition qui permette le
plein épanouissement de notre essence, de l’excellence humaine. L’affirmation que
« la liberté dans sa forme ultime, forme que l’individu ne saurait atteindre que
dans un monde déserté par l’Etat »,60 est radicalement contestée par les
admirateurs actuels des Lumières. Bâtir une alternative au mode d’existence actuel.
Telle est la préoccupation essentielle des grandes figures contemporaines qui
revendiquent, au nom de la dignité humaine, la démocratie. Elles affirment contre
l’ancêtre de l’anarchisme la nécessité d’édifier à l’échelle planétaire des sociétés
effectivement démocratiques, civilisés et convivialistes.
55 Nous nous référons à S. Latouche, Les dangers du marché planétaire, Paris, Presses de Sciences,
Po, 1998, p.60
56 Les termes sont de S. Latouche, Ibid., p.61
57 C. Péguy, L’argent. Présentation d’Antoine Compagnon, Paris, Editions des Equateurs, 2008, p.106
58 Ibid., p.25
59 Ibid., p.26
60 La formule est de C. Verselle se référant à Bakounine, Ni Dieu ni maître ! De Diderot à Nietzsche,
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Michaël KABORE / Bakounine et le poblème de la liberté / Revue Échanges, vol. 1, n° 007,
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Conclusion
Les Lumières ont célébré la démocratie. Ils ont considéré qu’elle est la
forme d’organisation socio-politique fondée sur la reconnaissance des « droits
naturels, inaliénables et sacrés » de l’homme ; que ce qui fonde et légitime cet
ordre politique c’est la conviction que « l’accord des individus par-delà les
barrières que la biologie, la géographie et l’histoire érigent entre eux, est le
meilleur critère du juste naturel »61. En affirmant l’égalité des citoyens devant la
loi, la démocratie exclut toute décision prise dans l’intérêt exclusif d’un citoyen ou
d’un groupe de citoyens ; elle abolit, pour ainsi dire, l’arbitraire, source de
frustration, de protestation et, finalement de lutte pour la reconnaissance du juste.
A cette vision séduisante des protagonistes de l’humanisme moderne, Bakounine
oppose l’idée que la liberté, au sens strict du terme, ne peut résulter que de l’ordre
social fondé sur les ruines de l’Etat dans toutes ses variantes. Le philosophe avoue
ne pas comprendre qu’on puisse se préoccuper de la liberté et de la solidarité, et
considérer qu’il y a une nécessité à conserver les structures juridiques que sont les
Etats. L’idée est exprimée dans sa Lettre du 5 octobre 1872 en ces termes : « Nous
pensons que la politique, nécessairement révolutionnaire du prolétariat doit avoir
pour objet immédiat et unique la destruction des Etats. (…) Nous ne comprenons
pas qu’on puisse parler de la solidarité internationale lorsqu’on veut conserver les
Etats. ».62 Pour le libertaire, l’ordre social le meilleur n’est point celui que
revendiquent les théoriciens du contrat démocratique. L’engagement en faveur de
la démocratie ne s’identifie à rien d’autre qu’à une tentative de remplacer l’Empire
centralisé et bourgeois par une république centralisé et bourgeoise.
Si la lucidité invite à célébrer cette détermination anarchiste à garantir à
l’être raisonnable la jouissance des droits que la nature exige de lui garantir, elle
incline aussi à reconnaître que la liberté dont il y est question n’est pas de l’ordre
du réalisme politique. L’humain n’est pas par nature un être exclusivement
caractérisé par la bonté. La liberté ne peut être garantie que par la législation que
combat radicalement Bakounine : la législation démocratique. Tous ceux qui
aspirent à un avenir meilleur doivent s’engager résolument dans la lutte que les
adorateurs des Lumières mènent aujourd’hui contre l’arbitraire sous toutes ses
formes.
Bibliographie
Arendt (H.), La crise de la culture, huit exercices de pensée, Paris, coll. « Folio
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116
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118
LE MODE D’ACQUISITION HUMAINE DE LA TECHNIQUE : ORIGINE
DE LA RATIONALITÉ DÉCONSTRUCTIVE DE LA TECHNOSCIENCE ?,
Kouakou KOFFI (Université Alassane Ouattara de Bouaké – RCI)
Résumé
Abstract
Deconstructive rationality of technoscience constitutes in the
technoscientific world of ours, one of the major issues that keep minds in suspense
in general and particularly the philosophy of technoscience. It would constitute the
main cause of the future disappearance of humanity. To tackle it head on in order
to prevent mankind the "apocalypse", is not an option but a categorical imperative
which requires an appropriate diagnosis of its origin. The following work, while
showing the limits of classic theses on the origin of the deconstructive rationality,
will demonstrate how the human mode of the acquisition of technology is the true
origin of the deconstructive rationality of technoscience.
Keywords: Deconstructive rationality, technoscience, technology, human mode of
acquisition of technology.
Introduction
119
Kouakou KOFFI / Lemode d’acquisition humaine de la technique : origine de la rationalité
déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
1-Herbert MARCUSE, L’homme unidimensionnel, trad, Monique Wittig, Paris, Hatier, 1975, p.26.
2 -Marcel KOUASSI, Heidegger et la question du transfert des technologies, Abidjan, CRESTE
Éditions, 2013, p.13.
3 -Vu que la technoscience est la technique moderne ou contemporaine, ces réalités seront utilisées
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Kouakou KOFFI / Lemode d’acquisition humaine de la technique : origine de la rationalité
déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
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déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
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déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
suivi. La technique conditionne et provoque les changements sociaux,
politiques et économiques. Elle est le moteur de tout le reste, malgré les
apparences, malgré l’orgueil de l’homme qui prétend que ses théories
philosophiques ont encore une puissance déterminante et que ses régimes
politiques sont décisifs dans l’évolution »12.
Ce ne sont plus les nécessités externes qui déterminent la technique, mais
les nécessités internes. La technique serait devenue une réalité en soi qui se suffit à
elle-même, qui a ses lois et ses déterminations propres. L’intervention de l’État ou
disons ce qui est considérée comme telle, se fait dans le domaine technique pour
des raisons sentimentales, théoriques, intellectuelles et non de structuration.
L’action de l’État en direction de la technique est dictée par ses intérêts qu’il
entend augmenter et préserver par celle-ci. Ce qui fait que son intervention reste de
nul effet dans l’organisation interne de la technique.
Le fonctionnement, sur ses propres normes sans recourir aux normes
humaines, conduit la technique à poursuivre son autonomisation à l’égard de la
morale et de l’éthique. La technique n’accepte pas le jugement et les « situations-
limites »13 morales et éthiques. Elle s’en moque et fonctionne sous l’injonction de
l’impératif technicien. Celui-ci impose que chacun soit chez soi, c’est-à-dire que la
morale et l’éthique jugent des problèmes moraux et éthiques. En ce qui concerne
les questions techniques, elles n’ont rien à y faire. La technique fonctionne donc de
façon an-éthique et c’est en marge de l’éthique qu’elle s’épanouit et construit son
progrès.
C’est donc sous la forme d’un auto-accroissement que la technique fait
prendre forme à son progrès indépendamment de l’homme. L’auto-accroissement
constitue pour ainsi dire une autre expression de l’autonomie de la technique à
l’égard de l’homme. Il est le moyen par lequel la technique entend « atteindre
mathématiquement son résultat, (…) éliminer toute la variabilité, l’élasticité
humaine »14. La technique se ferme aux normes et orientations de l’homme et c’est
sur ses propres normes et valeurs qu’elle fonctionne et se construit.
Pour les défenseurs de l’autonomie de la technique comme Ellul, avec
l’autonomie qui préside à sa destinée, celle-ci « cesse d’être elle-même l’objet pour
l’homme, elle devient sa propre substance : elle n’est plus posée en face de
l’homme, mais s’intègre en lui et progressivement l’absorbe »15.
Ainsi, pour les apôtres de la thèse ontologique, cette logique de
déconstruction que la technique impose à l’être à la fois physique et symbolique de
l’homme « est le résultat de ce que la technique est devenue autonome »16, sourde,
opaque aux axiologies humaines. Au total, pour les intercesseurs de la vision de
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déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
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peut être le cadre de leur déploiement. C’est d’ailleurs ce que les philosophes, les
psychanalystes, les religieux, en un mot les observateurs du comportement humain
s’accordent à reconnaître. Ils reconnaissent tous que notre époque se distingue
comme l’époque la plus abandonnée à l’égoïsme, à la cruauté, à la méchanceté, à
l’humanicidité la plus jamais égalée. Et ce n’est pas l’apôtre Paul qui dira le
contraire, lui qui parlant des temps à venir dans lesquels nous semblons être
affirme que « les hommes seront amis d’eux-mêmes, amis de l’argent, arrogants,
orgueilleux (…) désobéissants à l’égard de [leurs] parents, ingrats, sans fidélité,
sans affection naturelle, sans esprit d’entente (…) cruels, sans amour du bien »18.
Pour lui, nous vivons une période où la cruauté de l’homme a atteint son
paroxysme.
Mais que peut devenir la technique pour un cruel, un homme qui a perdu le
sens de l’״a-mour״, c’est-à-dire le sens de l’absence de la mort de l’autre, sinon être
comme nous le signifiait déjà Albert Einstein « une hache dans les mains d’ « un
criminel »19 qu’est l’homme ? Ce n’est pas parce que la technique est
déconstructive qu’elle se livre ou devient aussitôt une « hache » dans les mains de
l’homme, mais c’est bien beaucoup plus, parce que l’homme est devenu
« criminel » que la technique est devenue une « hache », un instrument de
destruction, de réalisation de sa criminalité. Cela suggère qu’il suffit que l’homme
renonce à son « être-au-monde- criminel », s’abstient d’être oublieux du sens de
l’amour pour son prochain pour que la technique cesse d’être un instrument de
destruction de l’humanité physique et environnementale. La thèse anthropique
semble ainsi résister aux objections.
Ses tenants se confortent, d’ailleurs, dans leur position par
la״décriminisation ״de l’homme, dans nos sociétés actuelles par le projet
d’accompagnement éthique ou symbolique des technosciences. À la vérité, ce ne
sont pas les technosciences que l’on accompagne éthiquement ou symboliquement.
Celui qui est accompagné par le symbolique ou l’éthique, c’est incontestablement
l’usager de la technoscience, c’est-à-dire l’homme afin que ce qu’il fait ou fera de
la technoscience ne soit pas contraire à l’existence entéléchique de l’humanité. Le
projet d’accompagnement symbolique des technosciences qui débute dès les
années soixante-dix par la naissance de la bioéthique vise à réduire ou à supprimer
la pulsion criminelle de l’homme afin que la technoscience cesse d’être un moyen
d’expression de sa criminalité.
En tout état de cause, pour les partisans de la thèse anthropique, l’homme
pris en otage par son égoïsme et son désir de domination, est le seul coupable de la
rationalité déconstructive de la technoscience. Celle-ci est d’origine anthropique.
Et c’est vers l’homme que la recherche de sa solution doit être orientée.
L’origine de la rationalité déconstructive de la technoscience est disputée
entre les thèses ontologique et anthropique qui aujourd’hui perdent
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Kouakou KOFFI / Lemode d’acquisition humaine de la technique : origine de la rationalité
déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
20 -Lazare Marcellin POAMÉ, « éthique et technique dans l’espace francophone » in Le Koré, Revue
ivoirienne de philosophie, n031, Abidjan, PUCI, 2001, p.143.
21 -René DESCARTES, Discours de la méthode, Paris, Flammarion, 2000, p.99.
22 -Gilbert HOTTOIS, De la Renaissance à la Postmodernité. Une histoire de la philosophie moderne
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déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
La technique n’a jamais été, au départ, une réalité humaine. Elle n’était ni
destinée à l’humanité ni aux autres espèces. Elle était une réalité exclusivement
divine. Elle constituait la chasse-gardée des dieux puisqu’elle ne faisait pas partie
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des « qualités » que les dieux avaient chargées aux Titans Prométhée et Epiméthée
de distribuer à chacune des races y compris la race humaine.
« C’était au temps où les dieux existaient, mais où n’existaient pas encore les
races mortelles. Or, quand est arrivé pour celles-ci le temps où la destinée
les appelait à l’existence, à ce moment les dieux les modelèrent en dedans de
la terre. Puis, quand ils voulurent les produire à la lumière, ils prescrivirent
à Prométhée et à Epiméthée de les doter de qualités en distribuant à chacune
de façon convenable. Mais Epiméthée demande à Prométhée de lui laisser
faire tout seul cette distribution (…). Mais, Epiméthée n’était pas très avisé,
il ne se rendit pas compte que, après avoir ainsi gaspillé le trésor des
qualités au profit des êtres, il lui restait encore la race humaine qui n’était
pas dotée ; et il était embarrassé de savoir quoi faire »32.
Avec ce long récit, on se rend bien à l’évidence que la technique ne faisait
pas partie des qualités à distribuer. D’abord parce que les espèces qui ont été
pourvues en qualités ne l’avaient pas reçue. Ensuite parce que les qualités à
distribuer étant toutes épuisées, il ne restait plus rien pour qu’on puisse penser que
la technique en faisait partie. Les dieux avaient donc visiblement exclu celle-ci des
qualités à distribuer aux espèces parce qu’ils en avaient fait leur propriété privée.
Ils ne l’avaient pas destinée aux espèces mortelles. On peut deviner la raison qui a
conduit les dieux à la refuser aux espèces mortelles. Cette raison serait sa nature
complexe. Son appropriation par les hommes devrait alors se faire selon les
exigences de l’éthique, c’est-à-dire par la voie de la demande. Cela aurait été la
conditionpour que les dieux leur donnent la ״notice ״qui leur permettrait de la
comprendre et de l’utiliser exclusivement à leur service. Malheureusement, elle ne
se fera pas dans un contexte éthique, mais plutôt an-éthique. C’est par le moyen
d’un mode d’acquisition totalement hostile à l’éthique, contre la volonté bénissante
des dieux : le vol, que la technique devient une réalité humaine. C’est dire que
l’humanité entre en possession de celle-ci sans sa ״notice״. Un tel mode
d’acquisition de la technique, qui prive les hommes de sa notice, serait-il sans
conséquence ? Ne serait-il pas à l’origine de la rationalité décontructive de celle-ci
et partant de la technoscience ?
32-PLATON, Protagoras, Trad. Emile Chambry, Paris, G. Flammarion, 1967, p.54. (320d-320d)
33 -Lazare Marcellin POAMÉ, Conférence-débats sur le thème : nouvelles technologies, nouvel
esclavage, prononcée le 29 Mars 2010 à l’institut Goethe d’Abidjan. Texte non publié, p.2.
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Kouakou KOFFI / Lemode d’acquisition humaine de la technique : origine de la rationalité
déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
avec le mythe de Prométhée tel que Platon nous le présente dans Protagoras. Selon
ce mythe, après qu’Epiméthée ait épuisé les qualités à distribuer aux espèces
mortelles sans prendre l’espèce humaine en compte, « Prométhée, en proie à
l’embarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder l’homme, dérobe à
Héphaïtos et à Athena (…) le feu (…) et c’est en procédant ainsi qu’il fait à
l’homme son cadeau »34. Ce cadeau (le feu) est décrit comme l’autre nom de la
technique. C’est donc par le vol, « la ruse et la transgression que Prométhée
arrache le feu aux dieux »35 et l’offrit aux hommes. Le mode d’acquisition
humaine de la technique est donc an-éthique dans la mesure où le vol s’affirme
dans le mépris des exigences éthiques.
Ce mode an-éthique d’acquisition humaine de la technique ne sera pas sans
conséquence en ce sens qu’il va à l’encontre des principes divins. Le résultat de ce
mode est incontestablement la rationalité déconstructive de la technique dont la
preuve d’existence peut être perçue de deux différentes manières. La première est
relative à la ״notice״, à la « logie » offrant la ״posologie ״exclusivement
rationnelle, constructive de la technique. Celle-ci n’a pas pu être volée et donnée à
l’homme puisqu’elle serait de nature logothéorique et donc incrustée dans la
mémoire des dieux. C’est seulement par le consentement des dieux qu’elle pouvait
être donnée aux hommes. Or, le vol exclut l’assentiment des dieux, il est donc
logique que l’humanité reçoive la technique sans sa notice. Elle l’utilise donc dans
la plus grande ignorance des règles de son usage exclusivement gouvernée par la
rationalité constructive. C’est dire que la rationalité déconstructive de la technique
est inévitable puisqu’elle est ou sera, à tout moment, sollicitée par l’humanité non
éclairée.
La seconde est relative à la vengeance que les dieux exercent contre les
hommes-recéleurs de la technique. Le roi des dieux, parce que les hommes ont
choisi la voix et la voie an-éthiques pour entrer en possession de la technique, s’est
engagé à punir l’humanité. C’est, à n’en point douter, de cette punition divine que
surgit la rationalité déconstructive de la technique et de la technoscience. « Le roi
des dieux tient aussi à se venger des hommes. Il se rend chez Héphaïtos, dieu des
artisans, et ordonne : « prends la terre, mêles-y de l’eau et façonne-la à l’image
des déesses ». C’est ainsi qu’apparait la première femme, née pour servir la
vengeance de Zeus »36. Mais comment s’exécute cette vengeance, à la suite du vol
de la technique, par la première femme ?
« Elle se nomme Pandore (…). Elle se rend sur la terre, portant dans ses
bras une jarre dont elle promit ne jamais regarder ce qu’elle renferme
(…).Pandore, un jour (…) soulève le couvercle de la jarre qui lui a été confiée.
Aussitôt s’en échappent les maux que les dieux y ont cachés, maladies et
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Kouakou KOFFI / Lemode d’acquisition humaine de la technique : origine de la rationalité
déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
Conclusion
37 -Idem
38 -Lazare Marcellin POAMÉ, Conférence-débats sur le thème : nouvelles technologies, nouvel
esclavage, prononcée le 29 Mars 2010 à l’institut Goethe d’Abidjan. Texte non publié, P.5.
39 - Ibidem, p.4.
40 -Ibidem
41 -Ibidem, p.5.
42 -Ibidem, p.6.
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Kouakou KOFFI / Lemode d’acquisition humaine de la technique : origine de la rationalité
déconstructive de la technique ? Revue Échanges, vol. 1, n° 007, décembre 2016
Bibliographie
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SIMONDON : LE DIEU PROVIDENCE DE HEIDEGGER ?, Julien Kouakou
KOUADIO (Lycée départemental roi Bonzou II d’Abengourou - RCI)
Résumé
Nous sommes dans une mutation technologique qui exige une politique
culturelle des technosciences. C’est une réflexion pour édifier un humanisme
nouveau pour assumer notre existence marquée par les technosciences. Cette
responsabilité revient à la philosophie grâce à son pouvoir symbolique. Nous
sortons des apories traditionnelles, devenues des sources de dangers, pour bâtir un
nouvel humanisme anthropotechnique car de nouvelles aspirations morales et
éthiques apparaissent en rupture avec les anciennes légitimations. Nous devons
abandonner nos postures culturelles technophobiques et anti-technophobiques pour
cet humanisme anthropotechnique complexe qui convient à notre âge marqué par le
déploiement peut être illimité de la puissance technoscientifique.
Mots clés : Technoscience, salut, philosophie, humanisme, dieu.
Abstract
We are in a technological mutation which requires a technoscientific
cultural policy. It is a reflexion on a new humanism to guide our existence marked
by technosciences. This responsibility is for the philosophy which has a symbolic
function. We come out of traditional paradoxes which become the sources of
danger to build a new anthropotechnical humanism because there is a disruption
between some new moral and ethical aspirations and the old legitimation. We must
give up our cultural technophobic and anti-technophobic positions to build a
complex anthropotechnical humanism that we need in this age of the deployment,
may be unlimited, of the technoscientific power.
Keywords: Technoscience, salvation, Philosophy, Humanism, god.
Introduction
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Julien Kouakou KOUADIO / Simondon : le dieu providence de Heidegger ? / Revue Échanges vol. 1
n° 007 décembre 2016
qu’« Arraisonnement »1avec ses immenses pouvoirs, Heidegger ne dépossède-t-il
pas l’homme de tout pouvoir de mettre fin à l’aliénation technoscientifique ? Car
aucune philosophie, aucune religion, aucun art ne peuvent échapper à l’élimination
face aux technosciences. Simondon, au contraire, voit là un rôle éminemment
humaniste de la philosophie.
L’évocation de dieu signifie que l’humanisme ontologique heideggérien est
devenu une vieille relique antihumaniste et technophobique. Cette affirmation est
un aveu d’impuissance, de pessimisme et d’échec de Heidegger. Face à cette auto-
damnation de l’homme, Simondon dit : l’homme possède en lui l’énergie
nécessaire pour s’humaniser par la technique de sorte qu’elle soit un viatique
humaniste. Simondonne montre-t-il pas à Heidegger l’impossible élimination de la
philosophie et la force autotranscendante et automodifiable qu’elle possède, force
capable de lui permettre de résoudre les contraintes existentielles auxquelles
l’humanité est confrontée et d’élever l’homme à de nouvelles valeurs intégratrices
des technosciences ? Simondon ne devient-il pas alors le dieu providentiel de
Heidegger ?
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Julien Kouakou KOUADIO / Simondon : le dieu providence de Heidegger ? / Revue Échanges vol. 1
n° 007 décembre 2016
pourquoi il ne s’était pas préoccupé de poser par l’écriture ses pensées sur des
rouleaux. Platon, au contraire, le trahissait quand il se saisissait de l’écriture pour
diffuser la pensée du maître.
Cette matérialisation de la pensée du maître sur du papier crée une
véritable révolution dont parlent peu les philosophes. Platon change le support de
transmission de la philosophie et le moyen de sa perpétuation. D’une part, il met
fin à la philosophie orale et concomitamment à l’humanisme philosophique oral
que défendait son maître. D’autre part, une nouvelle tradition philosophique se
constitue par l’écrit avec un humanisme littéraire. Malgré la condamnation de
l’écriture et de son inventeur Theuth par Socrate et le roi Thamous dans Le
Phèdre3, cette invention technique répondait socialement à un besoin véritable : la
remédiation de la mémoire. Car elle est limitée, oublieuse et sélective. Aussi la
mort l’anéantit totalement et ainsi disparait tout un héritage culturel par la
disparition biologique d’un individu. La quête d’une mémoire infaillible et
immortelle qui conserve les faits tels qu’ils ont été relatés et se sont passés était une
attente socio-culturelle énorme. L’écrit devenait plus sûr que la mémoire humaine
avec ses grandes finitudes naturelles pour conserver les faits. Alors apparaîtront,
dans ces sociétés traditionnelles, les classes de scribes qui écrivaient les annales
des sociétés, des royaumes et des familles.
L’écriture disqualifie l’humanisme philosophique oral et édifie
l’humanisme philosophique littéraire. L’écriture amorçait de grandes mutations
socio-philosophiques : la démocratisation de la philosophie et du savoir. Les
pensées des philosophes prises dans les lettres et matérialisées sur des rouleaux
transportables, pouvaient être dans la main de toute personne qui sait déchiffrer les
lettres et les lire pour savoir ce que Platon pensait ou disait.
Ce moyen technique renforçait la force du logos et l’efflorescence de l’être.
Car l’écrit reste dans les strictes limites tracées par Parménide. L’écriture ne faisait
rien sortir du non-être, car elle ne permettait aucune invention technique. Elle
consolidait la répartition bipolaire de l’étant en sujet et objet. Elle permettait
simplement de matérialiser ce que le philosophe pense et perçoit de l’être. L’écrit a
conduit l’ontologie à sa plus grande expression et vitalité philosophique. Avec
l’écrit, l’être recouvre une revigoration nouvelle. Alors un humanisme ontologique
se bâtissait avec les lettres. La grandeur des œuvres métaphysiques de Platon, de
Hegel et de Heidegger en constituent un modèle.
L’écriture, en prenant la parole devient le nouveau logis de l’être. Partant
de cette idée, nous pouvons ouvrir l’hypothèse d’une recherche sur la disparition
quasi-totale des œuvres des sophistes qui vont reconvertir la philosophie dans le
non-être. Comme penseurs et porteurs de la technique, les sophistes ouvrent une
brèche dans l’humanisme ontologique et littéraire contre laquelle tous les efforts de
Platon, d’Aristote et même de Heidegger furent vains.
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Julien Kouakou KOUADIO / Simondon : le dieu providence de Heidegger ? / Revue Échanges vol. 1
n° 007 décembre 2016
Nous nous appesantissons sur celui de Heidegger, le dernier défenseur de
l’humanisme ontologique, par cette réflexion : Simondon : le dieu providence de
Heidegger ? En effet, il faut l’avouer, Heidegger a reconnu son impuissance et
même son échec à rebâtir un nouvel humanisme ontologique vu la force de ce
contre quoi il avait à lutter : la technoscience, portée à son étape embryonnaire par
les sophistes.
Heidegger voulant rebâtir un humanisme ontologique s’est intéressé au
développement technique. Dans le fond, vu l’humanisme qu’il veut bâtir, il est
difficile de dire que ce philosophe garde un optimisme vis-à-vis de la technique.
Car, en faisant de la technique uniquement métaphysique ce qui lui évite
l’anthropologisation de sa pensée, Heidegger rate la part essentielle de la question
de la technique. Car c’est dans sa facticité que la technique crée plus de problèmes
à l’homme. Surtout qu’il reconnait cette dimension qu’il évoque dans le chapitre
"La question de la technique". « La représentation courante de la technique,
suivant laquelle elle est un moyen et une activité humaine, peut donc être appelée
la conception instrumentale et anthropologique de la technique. »4Heidegger lui
donne deux orientations. D’une part la technique est un moyen destiné à une fin.
D’autre part, la technique est une activité. Cela signifie qu’à chaque objet
technique est assigné une fin tout comme une fin appelle la constitution d’un objet
technique en tant que moyen. La technique est une activité menée par l’homme.
Dans ce cas, elle est une disposition particulière de l’homme depuis son apparition
dans la nature pour y frayer son chemin existentiel face au réel au sens
heideggérien. La fabrication et l'utilisation d'outils, d'instruments et de machines
deviennent l’activité technique que mène l’homme. Cet usage anthropologique peut
être « exact »5 et moins périlleux. Là où l’effroyable danger mortifère réside est la
monstrueuse modification technoscientifique du rapport de l’homme au réel.
Comment comprendre cette modification ? Qu’est-ce qui fait sa
monstruosité ? La technoscience contient la forme de danger la plus pernicieuse
contre l’humanité, selon Heidegger. Le réel qu’il soit humain ou non est devenu un
fond de matière première ou d’énergie disponible, exploitable à fond, à volonté et
indéfiniment. Il est à notre portée, de manière docile pour nous servir selon nos
commandes. L’esprit technoscientifique ne voit dans l’uranium qu’une force :
l’énergie atomique ; qu’il accumule et libère sous la forme d’arme atomique ou
d’électricité à partir des centrales nucléaires électriques. C’est le mode cartésien de
dévoilement du réel comme maîtrise et possession de la nature. La maîtrise et la
possession signifient une mise à disposition du réel pour l’utiliser selon les vœux
de l’homme.
Descartes fait un détour dans le mode de dévoilement. Avant lui, le
dévoilement se faisait uniquement sur le mode du logos, par le logos et pour le
logos dans le désintéressement absolu. Que cela soit fait par l’art, la philosophie ou
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Julien Kouakou KOUADIO / Simondon : le dieu providence de Heidegger ? / Revue Échanges vol. 1
n° 007 décembre 2016
la religion, ce dévoilement, pour marcher dans les pas de Heidegger, est une mise à
disposition de la parole pour l’être. L’être pouvait posséder l’homme comme le réel
à lui entièrement disponible pour s’actualiser. N’est-ce pas pour cette raison que
l’homme est un dasein ? Avec la technique, c’est l’homme qui prend la place de
l’être et le réel est à sa disposition comme fonds à exploiter. Leréel n’a d’autre
fonction que d’être un fonds disponible :« le réel partout devient
fonds. »6L’Arraisonnement tend à réduire toute possibilité de dévoilement à la mise
à disposition de tout réel uniquement sur le mode du fonds disponible.
Est-ce parce que la technique met le réel à disposition comme fonds
disponible que la menace pèse-t-elle tant sur l’homme ? Pourquoi Heidegger a-t-il
senti la philosophie, la religion et l’art couler en eau profonde ? Pourquoi la
philosophie n’a-t-elle pas perçu le précipice se creuser jusqu’à ce que désormais le
chemin humain soit sur ses extrêmes bords ? « L'homme suit son chemin à
l'extrême bord du précipice, il va vers le point où lui-même ne doit plus être pris
que comme fonds. »7 L’extrême bord du précipice représente la disqualification
définitive de toutes les autres manières artistique, philosophique et religieuse de
considérer le réel. C’est l’amputation totale de toute spiritualité à l’homme et au
réel. Alors un danger le menace puisque le réel devient uniquement un fonds
disponible. Ainsi l’homme tomberait-il dans cette situation de fonds ou de stock
d’énergie. La technique en transformant l’homme en une chose exploitée et
exploitable indéfiniment par la technique, sa spiritualité disparaît et donc son
humanité est menacée de disparaitre. Le danger technoscientifique entraîne sa
déshumanisation.
La déshumanisation la plus dangereuse est celle qui menace le logos. Le
réel, jadis, qu’il soit appelé nature ou autre, se livrait par la parole aux hommes
grâce à une connaissance théorétique et intuitive. Elle est opposée à la technique à
cause de sa nature opératoire qui n’agit que sur la matière pour calculer, mesurer et
quantifier en amputant sa dimension ontologique. En conséquence, la nature et le
réel deviennent de la matière première transformable techniquement au profit de
l’homme. Cette rupture ontologique se sent chez Karl Marx dans ses thèses sur
Feuerbach quand il disait aux philosophes de transformer le monde au lieu de
l’interpréter. Nietzsche semble avoir porté le coup de grâce à la métaphysique, « je
suis corps de part en part et rien hormis cela »8. À partir de ce moment, « on ne
demande plus "quelle est la nature ou l’essence ou la signification de … ?", mais
"quelle est la fonction de …", "que peut-on en faire ?", comment cela fonctionne-t-
il ?, comment cela est-il possible ? »9. En clair, la destruction ontologique que
plaint Heidegger est la mort de l’essence langagière de l’homme tombé sous la
fascination technoscientifique.
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Julien Kouakou KOUADIO / Simondon : le dieu providence de Heidegger ? / Revue Échanges vol. 1
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Nous recensons ce qui fonde l’angoisse heideggérienne. 1- le réel devient
un fond disponible à l’homme, 2- la disqualification de la philosophie, la religion et
l’art« la philosophie ne sera pas en mesure d'apporter un changement direct de
l'état actuel du monde. Ceci est vrai non seulement de la philosophie, mais de
toutes les méditations et entreprises purement humaines. »10 ; 3- l’homme se
considère comme un stock d’énergie, un fonds disponible et exploitable. Est-ce
pour nous montrer le chemin pour repenser nos rapports à la technique qui sont
déséquilibrés ? Heidegger voudrait-il nous aider à prévenir le danger de la
technique contemporaine en nous annonçant de dépasser l’usage instrumental et
anthropologique des objets techniques ? Dans de telles circonstances, le refus
d’anthropologisation de sa pensée ou de sa descente dans la réalité sociale
déstructurée par la technique marque la traditionnelle antipathie de la métaphysique
qui a senti très tôt depuis la Grèce antique le risque de sa réelle corruption au
moindre contact avec la réalité technique sans vouloir se métamorphoser.
Heidegger a senti ce réel danger. Voulant alors garder l’épiphanie de l’ontologie
contre l’anthropologie, il appelle un dieu pour sauver l’homme. Sans doute, un dieu
poète que l’homme doit attendre avec des vers croisés, embrassés, et plats. « Seul
un dieu peut encore nous sauver. »11 Mais ces poèmes, que l’homme écrira et avec
lesquels il se préparera et attendra le dieu comme une fiancée bien parée attend
dans la chambre nuptiale son époux, peuvent-ils combler le précipice ? Non !
Heidegger montre son antihumanisme technoscientifique et préfère mettre
l’humanité au-devant de lui et la conduire jusqu’au précipice abyssal. « Je pense
que la seule possibilité de salut qu'il nous reste est de nous préparer à être
disponible, par la pensée et par la poésie, à l'apparition du dieu ou à son absence
durant le déclin. »12Un problème essentiel se trouve dans l’attente poétique de cette
hypothétique délivrance extérieure qui serait par la main d’une divinité. La pensée
poétique par laquelle nous devons nous résoudre à l’espérance de la venue du dieu
dans une disposition logothéorique semble prendre les pieds de Heidegger et le
jeter à la renverse. Surtout les vers de Hölderlin dont il s’est approprié. C’est
pourquoi, pour réussir ce renversement nous prenons Heidegger contre lui-même.
Nous citons contre lui l’un des vers qu’il a repris mainte fois. « Mais, là où il y a
danger, là aussi croît ce qui sauve »13. Ce qui revient à dire que si la technique est
le fond abyssal où coulede manière mortifère l’humanité, d’elle peut venir le salut.
Ce salut de l’humanité ne sera pas l’œuvre d’un dieu mais celui de la philosophie
de la technique. Et l’homme qui s’engagera résolument dans cette voie sera pour
Heidegger le dieu providentiel qui vient pour sauver l’homme du danger
technoscientifique. Simondon s’attèle à cette œuvre, il devient donc le dieu
heideggérien qui sauve l’homme.
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Julien Kouakou KOUADIO / Simondon : le dieu providence de Heidegger ? / Revue Échanges vol. 1
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14 Sylvaine GOURDAIN, Heidegger et le "dieu à-venir" : s’il y être, pourquoi Dieu, KLĒSIS –
REVUE PHILOSOPHIQUE : SPÄTER HEIDEGGER// 2010 = 15, p. 94.
15 Ibidem.
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l'apparition du dieu ou à son absence durant le déclin ; et ainsi, pour le dire
simplement, nous ne mourons pas des morts vides de sens, mais en déclinant,
nous déclinons devant le visage du dieu absent. »16
Quelle bonne manière pour Heidegger de décliner dans la confusion,
l’hésitation et l’ambiguïté totales ! Mais que signifie "nous préparer à être
disponible, par la pensée et par la poésie, à l'apparition du dieu ou à son absence
durant le déclin" ? Ce préparatif heideggérien reste l’espérance pour ne pas dire la
foi. L’humanité doit se laisser habiter par l’espérance ou la foi en ce dieu à-venir.
Cette idée "être disponible, par la pensée et par la poésie" ne signifie-t-elle pas
une idée souterraine de "détechnicisation" de l’espace social pour ne laisser à
l’homme que la parole comme unique moyen d’expression et où la poésie restera
l’unique voie ? Nous pensons qu’à ce niveau, Heidegger croit que c’est parce que
l’homme n’a pas suffisamment été poétique que sa dimension technique s’est
manifestée aussi dangereusement que celle que nous vivons maintenant.
Heidegger a emprunté au poète Hölderlin ce vers suivant "là où il y a
danger, là aussi croît ce qui sauve". Alors, pourquoi ne croyait-il plus au pouvoir
régulateur de la philosophie ? C’est justement dans ce péril qu’on assiste à
l’avènement de la pensée technique de Simondon comme le dieu qui vient. Car, il
est celui qui reconnait effectivement que l’humanité marche sur les bords extrêmes
du précipice où l’a mise les technosciences. Puisque c’est dans sa facticité que les
techniques ont conduit l’homme dans cette hantise d’une réelle chute dans ce fond
abyssal, Simondon reconnait que cette force qui l’a traînée jusque-là n’est pas
étrangère à l’homme. Elle est une force sui generis à l’homme. Et comme tel,
l’homme possède des moyens dont la philosophie pour se sauver. L’homme peut se
sauver c’est pourquoi les premières lignes introductives de son œuvre Du mode
d’existence des objets techniques sont sans ambiguïté et précisent l’objet. Cet objet
est humaniste et technologique car cette philosophie croit là où pousse le danger
technoscientifique.
« Cette étude est animée par l’intention de susciter une prise de conscience
du sens des objets techniques. La culture s’est constituée en système de
défense co