Envenimation
Envenimation
Jean-Philippe Chippaux
ien qu’en Afrique deux tiers ce dernier ait été observé en milieu abondante, du moins par endroit,
des espèces ophidiennes con- urbain (Abidjan, Yaoundé, observa- depuis le Sénégal jusqu’en Inde. Les
nues ne soient pas dangereu- tions personnelles). Naja nignkollis Echis africaines sont responsables de la
ses pour l’homme, les morsu- (photo I) er Naja mossambica, le pre- plupart des accidents et, en raison de
res de serpents constituent une urgence mjer du Sénégal à la Somalie et de la toxicité élevée du venin, de la majo-
médico-chirurgicale fréquente. La 1’Egypte à la Tanzanie, le second dans rité des décès [2].
richesse de la symptomatologie égare le toute l’Afrique de l’Est jusqu’en Afri- L’homme, en modifiant l’environne-
prxticien, souvent peu informé de cette que du Sud, sont des cobras cracheurs. ment propice à des peuplements équi-
séméiologie particulière. L’évolution Savanicoles à l’origine, suivant librés, favorise le développement de
brutale de certaines envenhnations, qui l’homme dans son extension territoriale populations animales qui échappent à
pourrait mettre en défaut la plus et s’associant à celui-ci, ces deux espè- la plupart des contrôles naturels. Ainsi,
sophistiquée des unités de soins inten- ces sont rencontrées dans tous les Ia distribution spatio-temporelle des
sifs, s’oppose aux ressources thérapeu- milieux anthropiques [ 11. Les mambas serpents n’est pas aléatoire. Quelques
tiques disponibles en Afrique. sont arboricoles photo 2) et semblent biotopes constituent un milieu attrac-
L’aménagement de vastes territoires, indifférents à la présence de l’homme. tif et la densité de certaine: espèces
souvent mal maítrisé, sélectionng,-&: Pour cette raison, ils sont présents dans
--uc./ peut. y deve_nir é!eyc?s. Certains com-
populations ophidiennes G L peuvent
~ les viIIë~------- - ’----. portement; conduisent les ophidiens 2
-évëiEue&rficix accroîue ou modifier le Les autres Elajidae af&&s Soni très se rapprocher accidentellement de
risque d’envenimation. Naguère, seul spécialisés et inféodés à un milieu l’homme. Réciproquement, les activi-
le pronostic vital importait, tandis déterminé. Boulengenna est un genre tés humaines peuvent fûvoriser les con-
qu’aujourd’hui, la prévention des srrictement aquatique (photo 3). Para- tacts inopportuns.
séquelles s’impose dès les premiers na& et Pseudonaja, au demeurant rela- Les travaux agricoles constituent, à
soins, ce qu’une meilleure connaissance tivement rares, vivent en forêt l’évidence, un risque majeur. En Afri-
des venins autorise. primaire. que où l’agriculture constitue la res-
Les vipères sont représentées en Afri- source principale, on peut opposer les
que par quatre genres. Les Bitis (vipère plantations villageoises aux grands
Épidémiologie du Gabon et vipère rhinocéros en complexes agro-industriels. Les premiè-
forêt, vipère heurtante en savane) sont res, qu’elles réalisenr la producrion de
En Afrique, à côté d’espèces rares ou de gros serpents mesurant un à deux cultures vivrières ou celle de cultures
ne fréquentant pas les milieux anthro- mètres et d’attitude nonchalante, mal- de rente, occupent de petites surfaces
piques, deux groupes d’Elapidae sont gré une aptitude à de brusques déten- entourées d’une végétation_encore pro-
dangereux pour l’homme : les cobras tes photos 4 à 6). La capacité des che du milieu naturel, forêt ou savane.
(Naja sp.) et les mambas (Dendroas- glandes à venin est considérable. La Les espèces ophidiennes observées ne
pis sp.). Quatre espèces de najas sont proximité de l’homme ne semble pas sont différentes ni en nombre ni en
abondantes, quelques autres pouvant influencer les populations de Bitis. qualité de celles que l’on rencontre
s’observer localement, comme NQ~Q Causus est présente en savane comme dans la brousse environnante. En
hatiensis du Mali au Burkina Faso et en forêt, où elle abonde dans les plan- revanche, plusieurs auteurs ont mon-
Naja pazlida d’Erythrée en Somalie. tations très arrosées (bananeraies tré que les complexes agro-industriels
Naja haje, espèce de savane, approche notamment). La principale espèce, sélectionnaient des populations ophi-
peu l’homme, de même que Naja C. maculatus (photo 7), approche diennes plus spécialisées dont la démo-
melanoleuca, cobra forestier, quoique volontiers les communautés humaines, graphie pouvait devenir explosive [3-61.
Un exemple remarquable a éré décrit 4
mais possède un venin peu toxique,
du moins pour l’adulte. Atheris, vipère dans les bananeraies de Côte d’Ivoire
arboricole @doto 8), dont le venin où la fréquence de Causzrs maculatus,
semble également peu dangereux, est Vipena‘ae heureusement peu dange-
observée dans certaines plantations où reux, est de cinq à six fois plus élevée
J.-Ph. Chippaux : Charge de Recherche A la densité humaine est faible ou irré- que dans la forêt avoisinante [6]. En
I‘ORSTOM, Chef du Service d e Parasitolo-
gie, Centre Pasteur du Cameroun, BP 1274, gulière. Echis (photo 9), en savane, est outre, dans certaines plantations, la
Yaounde, Cameroun. à la fois la plus répandue et la plus densité moyenne des peuplements de
- 1
I
a
P h o t o 3. Eoulengerina
annulata : c o b r a d ‘ e a u
(photo D. Heuclini.
P h o t o 3. Eoulengerina
annulara : Banded Water
Cobra.
I I
11
16
15 27 FORET
1 O
forêt primaire
15
44
1
14
cacao
paI miers banane (drainage] banane- (paillagel in
2 49
13
47
1
12 68
d’accommodation visuelle, hypersialor-
rhée, hypersudation et diarrhée appa-
raissent dans toutes les envenimations
cobraïques mais sont particulièrement
intenses après une morsure de mamba
dont les effets muscariniques sont très
évocareurs [ 111. Au plan musculaire,
on peut noter des trémulations, voire
des tremblements, des crampes ou des
contractures. La ptose palpébrale bila-
térale (photo 1O), pathognomonique
d’une envenimation cobraïque avec le
trismus, ce dernier plus tardif, con-
firme l’atteinte centrale et impose la
mise en place d’une ventilation assis-
tée. A ce stade, dysphagie et dyspho-
nie sont constantes. Après une phase
clonique, un coma calme précèdera de
peu la mort par arrêt des muscles tes-
piratoires. Les malades guéris confir-
ment que, paradoxalement, leur cons-
cience est maintenue en éveil au cours
de ce coma. Ils entendent et compren-
--._ _
Photo 5 . Bitis nasicomis : vipere rhinocbros (photo D. Heuclin).
nent !P,T échanges mais ne peuvent réa-
Photo 5. Bitis nasicornis : Rhinoceros Viper.
gir. L’évoluiim, TES le -s_tacjqterminal
peut progresser en deux à dix heures,
selon la quantité de venin injectée et
la taille de la victime.
La symptomatologie locale est le plus
souvent fruste. Toutefois, la douleur
est intense dans les morsures de Den-
droaxpis [ 111. La nécrose, le plus sou-
vent sèche et peu extensive, se rencon-
tre dans les morsures de Naja, en par-
ticulier N. n&rzko&r [ 12, 131 et N.
mossambica [ 141. La zone ntcrosée se
sphacélisera pendant les semaines
suivantes.
La projection de venin dans les yeux
est responsable de conjonctivites dou-
loureuses, sans gravité si l‘on prend Photo 6. Bitis arietans : vipere heurtante (photo J.-P. Chippaux).
soin de rincer l’œil abondamment à
l’eau ou avec une solution saline iso- Photo 6 . Bitis arietans : Puff Adder.
tonique. Un traitement symptomatique
local est largement suffisant. Les
séquelles décrites sont exceptionnel- Envenimations par Viperidae Le principal facteur intervenant sur la
les [IS] et probablement la consé- coagulation est constitué par les enty-
quence de thérapeutiques traditionnel- Les venins des Vz$en’dae africains sont mes thrombiniques qui se substituent
les agressives. hémorragipares et nécrosants. La à la thrombine naturelle pour hydroly-
Les envenimations par Elapidae afri- nécrose peut aisément s’expliquer par ser le fibrinogène. Ces enzymes ont
cains n‘altèrent aucune autre fonction l’arsenal enzymatique, proréases des propriétés moléculaires originales
que la respiration. I1 n’a jamais été notamment, contenu dans ces venins. distinctes de celles de la thrombine.
décrit de séquelles neurologiques, car- En revanche, les processus développés Aucune de celles actuellement connues
diovasculaires ou rénales à la suite au cours des syndromes hémorragiques des venins de Vipen’dae africains ne
d’envenimation correctement traitée. sonu complexes, en raison d’inrerac- sont inactivées par l’héparine [16], non
Les complications sont le plus souvent tiorus nombreuses et contradictoires plus que par l’hirudine [lï]. La fibri-
iatrogènes ou nosocomiales. f i g w e 3). noformation ne sera donc pas sensible-
. I
. -
-. -. -_._,
.
In Afrika, two snake families are rire to severe local reactions (edema, at the appropriàte dosage. These
dangerous for man : Elapidae and necrosis), as well as bleeding. V$e- products should be reserved for
Viperidae. Venomous species can be n’d envenomation is always PainfuL patientr wìth severe envenomation.
attracted to man-made environ- Edema and extensive wet necrosis They are given intravenously, toge-
ments such as plantations and due to proteolytic enzymes occur at ther with steroids, and several vials
towns, and it bas been reported an early stage and can be the main (up to 100 mo may be required
that some species are associated symptoms. The bleeding in such Treatment is most efective when
with particular crops or firming circumstances may be d f i c u l t to given within 15 minutes and should
methods. Most bites occur among diagnose and treat. Thrombin-like be continued until dl sz@ @aruly-
firm laborers, but people collecting enzymes are the main cuuse of clot- sis in the case of Elapid bites and
firewood or water and those simply ting, which is followed by bleeding bleeding in the case o f Viperid
walking or playing are also at nkk. when the clotting factors are bites) resolve completely. Sympto-
Elapids (Naja sp and Dendroaspis exhausted One of the most impor- matic treatment should also be
SpI can cause neurotoxic mangesta- tant complications, in addition to given, with mechanical ventilation
tions and respiratory failure. Syste- necrosis, is renal failure. First-aid 2
7 respiratory faikre occurs. Anti-
mic Elapid envenomation can deve- measures should not be aggressive. inflammatory and analgesic drugs
lop rapidly. Neuromuscular paraly- Aper thoroughly cleansing the area should be administeGd as soon as
sir affects the f a i d muscles, leading of the bite, a bandage should be possible after ì3)en’d envenoma-
to eyelid draping, dyrphagia, applied (not too tightly) and the tion. Heparin and clotting factors
dysphonia and tn3mus. Involvement patient should be transported to are usually not indicated.
of the respiratory mascles results in hospital immediately. Anti-venom
coma and respiratory failure. Limi- therapy is the only specz$c treat-
tea’, dry necrosG can also occur. ment and is generally efective pro-
K)en‘ds (Bitis sp and E&k sp) give vided that it is used correctly and Cahiers Sant& 1992 ; 2 : 221-34
E
Photo 11. Crochets 1
Bitis gabonica (photo I
Petiot].
,
p h o t o 12. Syndr o m e
hemorragique 3 la suite
d’une morsure par Echis
oce//atus (photo D.A.
Warrelll.
-
photo 12. Bleeding follo-
wing an Echis OCellatus
bite.
.-- .‘ __.
un excellent test de surveillance en rai- thérapie est conditionnée par I’obser- la formation, en moins de quinze
son de sa simplicité. Normalement, le vation de signes patents d’envenima- minutes, d’un caillot stable. Certaines
caillot se forme en moins de quinze tion. I1 ne peut donc s’agir d’une pré- envenimations peuvent nécessiter
minutes et reste stable pendant plus de caution systématique, comme cela se 100 ml de sérum et des quantités de
48 heures. Lorsque cela est possible, le ferait pour la prévention du tétanos ou 200 à 400 ml sont signalées avec des
dosage du fibrinogène et le dosage de la rage. Le sérum doit être injecté succès justifiant, a posterion‘, l’achar-
spécifique des facteurs éventuellement par voie veineuse et en quantité suffi- nement. Le sérum antivenimeux, en se
perturbés seront d’un précieux secours sante, Les posologies dépendent uni- fmant sur les protéines du venin en cir-
pour le monitorage du traitement [22]. quement de la dose de venin inocu- culation dans l’organisme, permet leur
L’identification et le dosage des pro- lée, donc de la symptomatologie et de élimination. Les toxines constituent, en
duits de dégradation de la fibrine con- son évolution. En conséquence, les principe, des cibles plus mpidement
firmeraient, si nécessaire, la nature doses administrées aux enfants seront maîtrisées que les enzymes souvent
anormale de la fibrinoformation ou de . moins immunogènes. Toutefois, les
identiques à celles des adultes. Selon
la fibrinolyse, l’état de la victime et le délai séparant syndromes hémorragiques et même la
I1 serait souhaitable de pouvoir dispo- la morsure du traitement, 20 ou 30 ml nécrose bénéficieront de la sérodnéra-
ser d’un test diagnostic permettant pie. Celle-ci devra être entreprise quel
de sérum antivenimeux par voie vei- que soit le délai séparant la morsure
l’identification de l’agresseur et le neuse, associés à une corticothérapie,
dosage de la quantité de toxique en de l’arrivée au poste de santé, pour
son: recommandés au cours de la pre- peu que l’envenimation soit patente.
circulation dans l’organisme [ 23, 241. mière heure (encadre‘3). En fonction
de la réponse clinique et des résultats La sérothérapie ne connaît pas de
Skrothérapie biologiques, cette thérapeutique pourra contre-indication, mais quelques pré-
<
Le sérum antivenimeux demeure l’uni- être renouvelée au cours des heures et cautions d’emploi. Le risque d’allergie,
que thérapeutique spécifique de des jours qui suivent, jusqu’à la fin de ou de choc anaphylactique, quoique
I’envenimation ophidienne. Ses indica- l’envenimation systémique. Celle-ci est réel, est moindre que les risques liés
tions sont précises et nous avons marquée par une respiration normale à l’envenimation elle-même : une cor-
récemment rappelé son mode d’emploi dans les envenimations cobraïques ou, ticothérapie associée systématiquement,
en détail [25]. L’utilisation de la séro- dans les envenimations vipérines, par éventuellement de la chlorpromazine,
i
en cas d'hémorragies tant que le temps de coagulation reste 6. Chippaux J-P, Bressy C. L'endBmie ophidienne
des plantations de CBte-d'Ivoire. Bull Soc Path
allongé ; EXOZ 1981 7 4 : 458-67.
en cas de syndrome inflammatoire intense ou de nécrose jusqu'à
la fin des 24 heures. 7. Earbault R. Les peuplements d'ophidiens des
savanes de Lamto (Côte-d'Ivoire). Ann Univ Abid-
2. Au cours des jours suivants : jan 1971, s6r E ; 4 : 133-93.
20 ml de sérum dans 450 mi* de liquide de perfusion toutes les
8. Pugh RNH, Eourdillon CCM Theakston RDG,
douze heures. Reid HA. Bites by the carpet'Giper in the Niger
0 en cas de paralysie respiratoire ou dyspnée importante, tant que Valley. Lancet 1979 ; ii : 625-7.
ces troubles persistent ; 9. Chippaux J-P. Complications locales des mor-
en cas d'hémorragies tant que le temps de coagulation reste sures de serpents. MBd Trop 1982 ; 42 : 177-83.
allongé ; 10. Chippaux J-P, D i a i t e D, Ranque P, Roman
en cas de syndrome inflammatoire intense ou de nécrose, conti- B. Morsures de serpents en Afrique de l'ouest. I :
nuer la sérothérapie pendant deux jours. EpidBmiologie. €tudes MBdicales 1981 ; 2 :
89-1 37.
+
Chez l'enfant, rBduire les quantites de liquide de moiti6. 11. Chippaux J-P, Coutois 8, Roumet D, Ey6biyi
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droaspis viridis) : B propos d'une envenimation B
Administration of serotherapy. Bvolution favorable. MBd Trop 1977 ; 37 : 545-9.
8
+ -
. . 1 y
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