Subversion discursive chez Djaout et Rahimi
Subversion discursive chez Djaout et Rahimi
N° de série :61/D3c/2017
N° d’ordre :02/Fr/2017
Intitulé
Membres du jury :
1
Remerciements
Je tiens également à remercier le Professeur Farida Logbi qui a été mon enseignante et
qui a dirigé mon mémoire de Master. Je ne manquerais pas d’exprimer toute ma
gratitude au Docteur Souheila Hedid pour son aide précieuse et inestimable, au
Docteur Mohamed Salah Dadci ainsi qu’à tous les professeurs du Département des
lettres et langue françaises qui m’ont formé.
2
« Chez nous, la mère est la moitié du monde… »
3
264
Sommaire
Introduction……………………………………………………………….…………... 5
4
Introduction
5
L’extrémisme des discours idéologiques a toujours représenté une véritable
menace pour les sociétés humaines, du radicalisme de l’église du Moyen-Âge au
totalitarisme de l’Allemagne nazie, les conséquences furent toujours dramatiques pour
l’Homme. Des voix se sont cependant toujours élevées pour dénoncer ces modes de
pensée hermétiques au débat et hostiles à l’initiative et à la réflexion. La littérature,
quand tous les canaux sont muselés, a souvent été l’un des derniers espaces où peuvent
s’exprimer les élites dont le souci est de mettre en garde les lecteurs contre les dérives
des discours idéologiques caractérisés par l’exclusion de l’autre et l’intolérance.
- Les Vigiles, et Le dernier été de la raison, qui sont les deux derniers romans de
Tahar Djaout
- Syngué Sabour, pierre de patience et Maudit soit Dostoïevski qui sont les deux
premiers romans d’Atiq Rahimi écrits en langue française.
Nous nous proposons de démontrer que la façon dont chacun des deux écrivains
représente sa société est édifiante dans la mesure où celle-ci est révélatrice de leur
engagement face aux nouveaux discours dominants puisque ceux-ci sont à l’origine des
situations chaotiques qui ont été celles des sociétés algérienne et afghane. Pour ce faire,
en effet, chacun des deux écrivains a eu recours à des procédés discursifs particuliers
que nous nous proposons d’analyser.
Une brève rétrospective sur les faits historiques qui ont favorisé l’émergence des
nouvelles idéologies politiques qui se sont soldées par la montée des totalitarismes
s’impose pour mieux comprendre l’origine historique du fondamentalisme musulman.
En fait, les origines des principaux mouvements d’opposition idéologiques qui ont
marqué le XXème siècle remontent à plus loin dans le passé et ont eu des conséquences
désastreuses, parmi lesquels des conflits particulièrement meurtriers – plusieurs dizaines
de millions de personnes lors des deux guerres mondiales – et la reconfiguration de la
géopolitique mondiale. Parmi ces faits, ceux qui ont affecté le XXème siècle, ne se sont
pas soldés seulement par la naissance de nations nouvelles, ils sont également à
l’origine de la création d’organisations internationales censées prévenir de nouvelles
guerres, devenues de plus en plus dévastatrices pour l’humanité.
Cette période cruciale de l’histoire a non seulement été celle des dissensions
importantes entre les grandes puissances économiques et militaires, mais aussi celle des
oppositions idéologiques politiques. Les guerres de religions qui avaient marqué
l’Europe et le Moyen-Orient quelques siècles auparavant se sont, en effet, transformées
dans le contexte du XXème siècle en guerres idéologiques avec des protagonistes
nouveaux et des objectifs différents. La première guerre mondiale a été, à cet égard,
l’événement précurseur des affrontements qui allaient marquer de leur empreinte ce
siècle et qui allaient concerner le monde entier au cours des décennies suivantes. C’est
d’ailleurs durant la Deuxième Guerre Mondiale, qui a concerné soixante-et-une nations,
que les oppositions idéologiques ont atteint leur paroxysme. Les divergences politiques
et l’ultra militarisation étaient telles qu’elles allaient engendrer la guerre la plus terrible
et la plus coûteuse en vies humaines (62 millions) de l’Histoire de l’humanité.
7
Si, auparavant, l’humanité avait déjà dû fait face à d’importants clivages
religieux qui avaient été la cause de guerres multiples, au XXème siècle, ce sont les
oppositions idéologiques qui ont été les plus désastreuses pour l’Homme. En effet, le
XIXème siècle a donné naissance à des idéologies politiques et économiques nouvelles
qui allaient être les socles édificateurs d’un grand nombre de nations. Parmi celles-ci, le
libéralisme représente l’idéologie qui a fini par s’imposer dans le monde. Bien que le
libéralisme se soit développé de façon importante plus particulièrement durant ce siècle,
il tire ses origines des siècles passés. Le libéralisme correspond à une nouvelle façon de
penser et de concevoir le monde et est constitué, en tant que mouvement, de sensibilités
philosophiques véhiculées par les humanistes, en opposition à l’absolutisme de l’église
au XVIème siècle.
Par ailleurs, le prestige de la révolution française est tel que l’usage du terme
« libéralisme » va se généraliser dans les écrits de certains auteurs à travers l’Europe
permettant ainsi à la doctrine libéraliste de prendre forme au début du XIXème siècle.
Lors de la révolution industrielle, le libéralisme va progressivement s’affirmer en tant
que doctrine politique et économique, surtout en opposition au socialisme, ce qui lui
permettra de mieux s’imposer en tant telle et prendre ainsi plus de cohérence. Le
libéralisme et le socialisme vont être les deux doctrines politiques et économiques
dominantes des XIXème et XXème siècles.
8
Si l’on devait définir le socialisme, on le définirait moins comme une idéologie
que comme une « galaxie idéologique »1 dont vont découler de nombreux
« socialismes » parmi lesquels le communisme. Il est par ailleurs difficile de définir
l’idéologie socialiste indépendamment du libéralisme, le socialisme étant une réaction
critique à ce dernier. Le terme socialisme renvoie donc à une doctrine et à un courant
d’idées qui va être à l’origine de différentes théories politiques et sociales, mais aussi
scientifiques et anthropologiques. Mais ce terme renvoie aussi à différentes
organisations politiques qui vont prendre la doctrine socialiste comme mode de pensée
mais surtout comme idéologie afin de légitimer leurs positions dominantes. Le
socialisme étant avant tout une nouvelle conception de l’ordre social né en réaction à la
domination de la culture libérale durant la révolution industrielle, il a pu s’ériger comme
doctrine alternative à un ordre nouveau qui s’est imposé à la même période.
- le changement des visages des villes qui avaient connu une croissance
démographique rapide et, parfois, anarchique surtout lors des premières années
de l’industrialisation, d’une part,
- l’extinction de l’artisanat et la naissance d’une nouvelle classe sociale constituée
essentiellement d’ouvriers dont les rapports avec la classe dominante allaient
être au centre de la problématique socialiste, d’autre part.
C’est dans ce contexte qu’une nouvelle idéologie politique allait voir le jour au XXème
siècle, les totalitarismes, et entrer en concurrence avec les deux courants politiques
opposés, le libéralisme et le socialisme, ce qui rendra encore plus complexe cet
affrontement déjà amorcé un siècle auparavant. Les totalitarismes correspondent à des
conceptions nouvelles du pouvoir ayant pour origine les conséquences culturelles et
anthropologiques de la Grande Guerre. En effet, l’agressivité et la violence s’étaient
banalisées dans certains milieux sociaux allemands et italiens, menant ainsi à
1
Weisbein, J. (2015-2016). Sociohistoire des idées politiques, 19ème-20ème siècles.
http://www.academia.edu/5614631/Sociohistoire_des_id%C3%A9es_politiques_19%C3%A8me-
20%C3%A8me_si%C3%A8cles
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l’avènement du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne. Ces nouvelles
idéologies sont basées essentiellement sur le rôle politique accordé aux masses et sur la
critique du libéralisme, du socialisme et de la démocratie. Selon Mosse, Sternhell et
Gentile, « le fascisme fut à la fois une révolution, une idéologie, une vision du monde et
une culture. Une révolution, car il ne regardait pas vers le passé, mais voulait bâtir une
société nouvelle. Une idéologie, car il concevait le nationalisme comme une alternative
moderne aussi bien au socialisme qu’au libéralisme. Une vision du monde, puisqu’il
inscrivait son projet politique dans une philosophie de l’histoire. Et une culture,
puisqu’il voulait transformer l’imaginaire collectif, modifier les styles de vie, supprimer
tout clivage entre vie privée et vie publique. Il s’agit, pour les trois, d’une révolution de
droite, à la fois antilibérale et antimarxiste, spirituelle et communautaire »2.
L’exemple de l’Allemagne nazie d’Hitler est édifiant à cet égard, s’agissant d’une
Allemagne totalitaire dans laquelle la doctrine nazie, sacralisée, a été érigée en religion.
Cette conception du pouvoir est surtout née de la brutalisation du champ politique
allemand de l’après Grande Guerre. Mais le nazisme, c’est aussi et surtout Hitler
puisque l’idéologie nazie n’aurait jamais eu l’écho qu’elle a eu sans son charisme et ses
talents d’orateur. Hitler, que pourtant rien ne prédisposait à cet avenir puisqu’il a été
plusieurs fois refoulé par l’école des Beaux-arts et qu’il a connu la misère, s’était
engagé volontairement dans les rangs allemands lors de la première guerre mondiale.
Soldat fanatique, il restera convaincu que l’Allemagne n’aurait jamais perdu la guerre
sans une trahison venue de l’intérieur, une trahison qu’il attribuera toute sa vie aux
partis de gauche et aux Juifs. C’est après de longues années de militantisme politique,
qu’il prend le pouvoir. C’est alors que sera déclenchée la seconde guerre mondiale par
une Allemagne, complètement soumise à l’idéologie du Parti National-socialiste, une
des guerres les plus terribles de l’Histoire de l’humanité et la plus coûteuse en vies
humaines.
2
Traverso, E. Interpréter le facisme. Histoireetsociété. Numéro 3|31/01/08 A A A.
https://histoireetsociete.wordpress.com/2013/08/11/interpreter-le-fascisme-enzo-traverso/
10
en totale divergence avec l’idéologie libérale occidentale dominante. Les deux
évènements historiques marquants qui vont révéler au monde cette idéologie en 1979 et
grandement contribuer à la montée en puissance de celle-ci, sont :
Les œuvres littéraires qui rendent compte de ce phénomène sont donc plus récentes.
C’est ce qui explique notre intérêt pour cette littérature et justifie le choix des œuvres de
notre corpus. Les œuvres romanesques des deux auteurs, Tahar Djaout et Atiq Rahimi,
se présentent en effet comme des réactions discursives au discours religieux totalitaire
dans la mesure où elles rendent compte de la montée de l’intégrisme dans leurs pays
respectifs et des ravages que celui-ci a causés.
Ces deux écrivains, prédestinés à l’écriture étant donné leur parcours intellectuel,
ont ainsi fait preuve de leur engagement, par le biais d’une fiction romanesque, contre la
montée de l’intégrisme religieux, un engagement qui a coûté la vie Tahar Djaout et
l’exil à Atiq Rahimi. Cette brève rétrospective biographique des deux écrivains montre,
si besoin était, qu’il ne pouvait en être autrement pour ce qui est de leur engagement.
11
Tahar Djaout est né le 11 janvier 1954 à Oulkhou (Ighil Ibahriyen) près d'Azeffoun
(Algérie) dont il fréquente l'école jusqu'en 1964. Sa famille s'installe ensuite à Alger. Il
achève ses études l'année suivante au Lycée Okba d’Alger et obtient en 1974 une
licence de mathématiques à l’Université d’Alger. Il écrit ses premières critiques pour le
quotidien El Moudjahid et collabore aussi régulièrement en 1976 et 1977 au supplément
El Moudjahid Culturel. Puis, libéré en 1979 des obligations militaires, il reprend ses
chroniques dans El Moudjahid et se marie.
En 1985, le journaliste Tahar Djaout reçoit une bourse pour poursuivre à Paris des
études en Sciences de l’information De retour à Alger en 1987, il reprend sa
collaboration avec "Algérie-Actualité". Alors qu'il continue de travailler à mieux faire
connaître les artistes algériens. Les événements nationaux et internationaux le font
bifurquer sur la voie des chroniques politiques.
Notre choix a porté sur ses deux derniers romans, Les Vigiles, et Le dernier été de la
raison. Ce choix s’explique par le fait que la sortie de ces deux romans coïncide avec le
début de la crise politique en Algérie dont l’un des protagonistes est un parti politique
d’obédience religieuse. Notre objectif principal est de montrer, par le biais du présent
travail de recherche, de quelle façon Tahar Djaout critique les discours politiques et
religieux dominants dans la société algérienne en prenant tout le recul par rapport à
ceux-ci. En effet, la manière dont Djaout reprend ces discours, et les parodie, est
édifiante dans la mesure où cette mise en scène donne à voir une partie importante de la
12
société algérienne totalement soumise aux discours idéologiques rétrogrades et
fanatiques.
Atiq Rahimi écrit d’abord dans sa langue natale, le dari, trois romans entre 2000 et
2005. Les trois romans abordent des thématiques de son pays d’origine, l’Afghanistan :
Terre et cendres (2000), Les milles maisons du rêve et de la terreur (2002), et Le retour
imaginaire (2005). Il écrit ensuite son quatrième roman, le premier en langue française
en 2008, Syngué Sabour, pour lequel il obtient le prix Goncourt la même année, puis un
cinquième toujours en langue française, Maudit soit Dostoïevski (2011). Rahimi, primé
au Goncourt, rappelle la richesse et la vitalité de la francophonie. Exilé politique
afghan, il déploie un imaginaire jusque-là inexploré dans la littérature francophone
contribuant à dynamiser un roman en français qu’on dit menacé par le succès de la
littérature anglophone. Compagnon écrira à ce titre : « Que la culture française cesse
donc de pleurnicher sur sa décadence pour se ressourcer dans ses marges, qu’elle
s’ouvre sans état d’âme à la mondialisation (…) »3. Atiq Rahimi réalise des films
documentaires et, en 2004, il adapte au cinéma son roman Terre et cendres. Présenté au
festival de Cannes, le film obtient le prix « Regard sur l’avenir ».
Atiq Rahimi dédie sa littérature à sa terre natale, l’Afghanistan. Dans ses romans, il
raconte un Afghanistan loin des stéréotypes véhiculés par les médias, un Afghanistan
plus humain où il retrace les destinées de personnages profonds tiraillés par des
divergences qui illustrent le fossé culturel et identitaire qui s’est creusé entre
fondamentalistes et traditionnalistes dans un pays qui a longtemps connu la guerre.
L’écrivain aborde dans ses œuvres des thématiques universelles telles que la place de la
3
Compagnon, A. (2008). Le souci de la grandeur. Paris : Denoël, p.200.
13
femme dans la société ou la crédibilité d’une justice humaine influencée par les discours
idéologiques dominants.
L’auteur dépeint un pays resté attaché à ses traditions et à sa culture, ravagé par une
guerre terrible qui a concerné des générations. En tant qu’écrivain, Atiq Rahimi s’est
évidemment intéressé à la tragédie de son pays ravagé par des décennies de guerre et
otage d’une rébellion armée d’obédience idéologique religieuse totalitaire qui a été à
l’origine de nombreux évènements violents dans le monde dont ceux du « 11 septembre
2001 ». C’est d’ailleurs à l’occasion de cet évènement que le monde entier découvre une
idéologie totalitaire d’un genre nouveau qui sera le point de départ d’une guerre
internationale contre le « terrorisme », d’abord en Afghanistan avant de s’étendre à
d’autres régions du monde.
14
sur les littératures maghrébines et celles de cultures musulmanes d’une façon générale,
elles sont restées trop souvent bloquées sur des thématiques postcoloniales que nous
considérons, à l’aube du XXIème siècle, révolues.
C’est du moins ce qu’ont montré les recherches enregistrées sur les bases de
données des universités maghrébines et du Moyen-Orient quand elles n’ont pas été
concluantes étant donné une numérisation très insuffisante des résultats des travaux
soutenus dans ces universités. Les quelques Mémoires et Thèses des Facultés de lettres
auxquels nous avons pu accéder, ont en effet permis de constater la rareté de thèmes des
travaux de recherche portant sur les œuvres d’écrivains qui traitent de thèmes
contemporains et d’actualité. Faute de données statistiques suffisantes, il ne nous a donc
pas été possible de recenser les travaux de recherches qui traitent de phénomènes
sociaux actuels affectant les sociétés musulmanes – tels que l’extrémisme religieux – ou
l’acculturation ou encore les dictatures – à travers leur inscription dans les littératures de
la région.
En résumé, s’il fallait justifier le choix de ces romans comme corpus, voici les
deux arguments que nous pourrions avancer :
- peu de travaux universitaires ont porté sur les œuvres littéraires de ces dernières
décennies traitant de la montée de l’intégrisme religieux et des répercussions de
celui-ci sur les sociétés vu qu’il s’agit d’œuvres récentes ;
15
- le choix de ces œuvres, comme corpus, s’imposait d’autant plus que le rôle de
l’approche sociohistorique est d’accompagner dans ses axes de recherche
l’évolution des thèmes abordés par les écrivains dans leurs œuvres littéraires.
4
Le problème qui se pose concernant les romans de ces écrivains, algériens d’origine, français d’adoption, est de
déterminer si leurs œuvres appartiennent à la littérature française ou à la littérature francophone algérienne, comme le
soulignait Alex G. Hargreaves dans l’ouvrage qui leur est consacré, Voices from the North African Immigrant
Community in France, Berg, 1991 :
« La littérature issue de l’immigration en France est une littérature qui gêne. Les documentalistes ne savent pas où la
classer, les enseignants hésitent à l’incorporer dans leurs cours et les critiques sont généralement sceptiques quant
à ses mérites esthétiques. Le simple fait de nommer ce corpus est semé d’embûches. »
16
francophone maghrébine gagnerait à être étudiée dans les établissements universitaires
algériens. Il est vrai que nous n’avons pas suffisamment de recul pour pouvoir estimer
de manière exhaustive les travaux réalisés sur les œuvres littéraires de la nouvelle
génération d’écrivains portant sur des réalités sociopolitiques plus récentes. C’est le cas,
entre autres, de Chawki Amari, de Salim Bachi ou de Kamel Daoud qui traitent de
thèmes nouveaux, donc susceptibles d’offrir de nouveaux axes de recherche qui
pourraient contribuer à enrichir aussi bien le champ académique algérien
qu’international.
Nous voulons ainsi mettre en évidence la façon dont les deux écrivains, Tahar
Djaout et Atiq Rahimi, contribuent à la prise de conscience de leurs lecteurs et, si besoin
à susciter chez ceux-ci des réactions subversives, face aux nouveaux discours dominants
dans leurs sociétés respectives. Pour étayer notre recherche, nous nous basons sur
certaines interrogations, parmi lesquelles celles-ci :
- pourquoi certains types de discours sont-ils repris dans les romans de ces
écrivains plutôt que d’autres ?
- quelles relations ces discours entretiennent-ils entre eux ?
- de quelle façon ces discours sont-ils articulés ?
- quels messages ces discours véhiculent-ils ?
Si nous avons choisi de nous intéresser à ces deux romanciers, c’est parce qu’ils
décrivent des sociétés en proie à des crises de valeurs aussi profondes qu’inquiétantes.
Ainsi, les deux romans d’Atiq Rahimi, Syngué Sabour, Pierre de Patience, et Maudit
Soit Dostoïevski, nous introduisent dans une société afghane plongée dans la violence,
dans laquelle les valeurs sont brouillées et où la mort est devenue banale.
Les deux romans de Tahar Djaout, Les vigiles et Le dernier été de la raison, ont
été écrits en Algérie, au début des années 90, au moment l’Algérie était plongée dans le
chaos. Ces deux romans racontent la montée d’une nouvelle idéologie intolérante et
incompatible avec la culture traditionnelle de la société. Les Vigiles, décrit les déboires
bureaucratiques d’un jeune inventeur qui essaye de breveter son travail dans une société
où l’invention est considérée comme contraire aux mœurs. Ce roman décrit aussi la
mainmise d’un groupe d’anciens combattants sur les affaires d’une petite ville. Tandis
que Le dernier été de la raison, roman posthume de Tahar Djaout, raconte le
basculement de tout un pays dans une idéologie profondément intolérante et violente.
Ce roman décrit aussi le combat que doit mener le personnage principal afin
d’empêcher la fermeture de sa librairie, tout cela dans un environnement hostile à tout
ce qui a trait à l’art et à la culture.
Les quatre romans de notre corpus présentent donc des sociétés en proie à des
conflits idéologiques violents d’obédience religieuse. Nous partons de l’hypothèse que
les deux romanciers, Tahar Djaout et Atiq Rahimi, prennent ouvertement position
contre les discours dominants dans leurs sociétés respectives par le biais de leurs
romans. Ces discours se construisent sur des sociolectes religieux, lesquels se
structurent en idéologies servant essentiellement les intérêts des groupes sociaux
adeptes d’une vision rétrograde de l’islam. La façon dont ces discours sont repris dans
les œuvres de notre corpus est éloquente dans la mesure où elle rend compte des
stratégies déployées par les nouveaux prêcheurs pour atteindre leurs objectifs.
Il faut souligner que Tahar Djaout s’était imposé comme poète et écrivain très
jeune. Sa nouvelle, « Les insoumis », publiée en 1970, a obtenu une mention à un
concours littéraire, « Zone des tempêtes ». Ses romans sont rapidement salués par la
critique internationale. Ses poèmes décrivent une Algérie parfois sublimée, décrite
18
comme un rêve, mais dans ses romans les lecteurs découvrent une Algérie en perte de
repères et en proie à la montée d’une nouvelle forme de totalitarisme. C’est ce qui
explique le recours à une écriture subversive et contestataire pour remettre en question
une Histoire algérienne mythifiée, proposant ainsi une réflexion évidente et courageuse
pour une réécriture plus authentique de celle-ci.
Ainsi, le discours nationaliste du pouvoir est parodié de telle façon que son
anachronisme est mis en évidence. La critique du discours politique dominant est aussi
l’occasion, pour le romancier, de montrer une autre facette d’une Guerre de libération
encore très présente dans la mémoire collective. Le lecteur découvre une autre
dimension, moins idéalisée et plus réelle, du parcours de personnages ayant rejoint les
rangs de la Révolution soit par peur, soit par opportunisme. Ces personnages, qui sont
donc loin d’être des héros, se sont imposés sur la scène politique, mais également
19
économique du pays, pendant près d’un demi-siècle après l’indépendance du pays et ce,
en justifiant cette mainmise par leur passé de « libérateurs ».
Tahar Djaout a laissé un roman inachevé, Le dernier été de la raison, qui sera
publié à titre posthume en 1999. Ce roman raconte le combat d’un homme, propriétaire
d’une librairie qui lutte afin de préserver son commerce dans une société de plus en plus
hostile à l’art et à la culture. Le roman nous plonge dans un pays qui a « basculé » entre
les mains d’un groupe de fanatiques qui cherchent à imposer à toute une société une
certaine conception de la vie où celle-ci est secondaire. A travers sa verve, c’est
l’intellectuel révolté qui s’exprime. Ses mots forts, durs quelquefois, ses positions
tranchées donnent clairement la mesure de son engagement en tant que citoyen et
intellectuel.
La critique de l’idéologie religieuse est présente également dans les deux autres
romans de notre corpus : Syngué sabour. Pierre de patience et Maudit soit Dostoïevski.
L’auteur, Atiq Rahimi, est né en Afghanistan et y a fait ses études. Fuyant la guerre, il
quitte le pays pour la France où la demande d’asile politique lui est accordée en 2004.
Comme Tahar Djaout, Atiq Rahimi raconte la crise des valeurs par laquelle passe la
société de son pays, d’abord en dari, langue persane dans laquelle il écrit ses trois
premiers romans, puis en français. Son premier roman en langue française, Syngué
sabour. Pierre de patience, obtient le Prix Goncourt et révèle à l’opinion publique un
auteur talentueux aux thématiques essentielles et universelles. Atiq Rahimi traite dans
ses romans d’un Afghanistan à l’Histoire et aux traditions millénaires. Le lecteur
découvre, à travers ce roman, un pays ravagé par la guerre, mais à travers une image
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éloignée des stéréotypes véhiculés par les médias, c’est-à-dire, celle d’un pays révélé au
grand public par les médias comme la base arrière du terrorisme international.
Atik Rahimi dépeint d’abord un Afghanistan à peine sorti d’une guerre contre
l’Union Soviétique. Il retrace le parcours de personnages désorientés, sans repères, dans
une société en pleine déliquescence, en rupture avec son Histoire et sa culture
ancestrale. Mais Atik Rahimi raconte aussi l’Afghanistan des talibans, un type
particulier d’envahisseurs qui se révèleront plus dangereux que les Soviétiques, puisque
issus de ces mêmes combattants qui ont travaillé à la libération du pays.
L’approche retenue pour aborder les œuvres de notre corpus est la sociologie du
texte littéraire, telle que définie par Zima, comme approche susceptible de mettre en
exergue le rapport entre le texte littéraire et la société dans laquelle celui-ci a vu le jour.
En effet, la sociocritique de Zima est à même d’expliquer le rapport de la société à la
littérature par le biais de la langue, d’où la nécessité d’aborder notre corpus d’un point
de vue anthropologique et de déceler les liens existant entre les romans de notre corpus
et la société dans laquelle ceux-ci s’inscrivent. Nous mettons ainsi en évidence la
différence qui existe entre textes et discours, ces derniers étant définis comme produit
d’une instance discursive dans une situation de communication particulière puisque
notre objectif est de montrer que les récits de Atiq Rahimi et de Tahar Djaout sont très
fortement liés aux évènements que vivent les sociétés qu’ils décrivent. En outre,
l’analyse des discours présents dans les textes de ces auteurs permet de mettre en
relation ces textes avec le contexte historique de leur production.
Notre propos est de démontrer également la manière dont les discours dominants
dans les sociétés décrites sont absorbés et ce, à travers la façon dont ils restitués dans les
œuvres de notre corpus. Il faut rappeler que l’analyse du discours ne s’intéresse pas
seulement au contenu sémantique d’un texte, elle s’intéresse également aux mécanismes
internes, aux associations de signes qui seraient également porteuses de sens. Le but de
la présente étude étant, bien entendu, de mettre en évidence le sens profond du texte, il
n’est pas question de se contenter d’une lecture superficielle qui n’offrirait qu’une
signification partielle, et peut-être partiale, éloignée des motivations réelles de ceux qui
les ont écrits.
21
Nous avons ainsi, dans un premier temps, ignorer tout ce qui n’est pas le texte.
Il était question, pour nous, de donner aux éléments retenus leur signification et de les
placer dans un système de correspondances cohérent, en adéquation avec le hors-texte.
Aussi, l’étape primordiale de notre recherche a consisté à mettre en relation le texte
avec son contexte historique de production. L’analyse des discours présents dans les
romans de notre corpus s’est faite sur deux grandes étapes : dans un premier temps
nous avons repéré toutes les unités (énoncé, personnage, intrigue, correspondance
historique) susceptibles d’être porteuses de valeur symbolique, pour ensuite établir des
rapprochements historiques permettant d’apporter des significations en rapport avec le
contexte de production de l’œuvre.
Mais il a surtout été question dans la présente recherche de recourir à une autre
analyse, la sociocritique – approche qui n’a rien à voir avec celles qui l’ont procédée
plus traditionnelles, telles que « l’idéologie de l’auteur », la « vision du monde » ou
encore l’approche « thématique » – et ce, afin de proposer une conception plus
empirique, susceptible de mette en évidence le rapport entre société et littérature. Zima
propose en effet d’interpréter ce lien au niveau linguistique en considérant la présence
de certains discours dans le texte littéraire, comme la traduction linguistique de certains
problèmes sociaux. Ce projet de relier la littérature à la société au niveau linguistique
est, comme le précise Zima, un vieux projet formaliste dont l’un des principaux
défenseurs est Tynianov. Ce dernier considère que « la vie sociale entre en corrélation
avec la littérature avant tout par son aspect verbal »5.
Notons aussi que les textes, qu’ils soient littéraires, politiques ou religieux, sont
nécessairement produits dans un contexte sociohistorique bien précis et à des fins
particulières, c’est pourquoi, ils ne sont pas interprétables uniquement en fonction du
contexte biographique de leurs auteurs. Les textes sont en effet produits en rapport plus
ou moins direct avec d’autres textes qui leur sont antérieurs. Ce sont des textes qui
interagissent avec d’autres textes, soit en les commentant, soit en les parodiant ou, en
les citant simplement. C’est ainsi que nous considérons les romans de notre corpus
comme des réactions directes aux discours idéologiques dominants dans les sociétés
qu’ils décrivent.
5
Tynianov. I. (1965). De l'évolution littéraire, dans Théorie de la littérature. Textes des formalistes
russes, édité par Tzvetan Todorov. Paris : Seuil, p. 131.
22
Les discours dominants, absorbés en quelque sorte par l’écriture romanesque,
sont mis en scène de manière à mettre en évidence leurs incohérences. Cette conception
du texte littéraire nous permet de considérer tout énoncé utilisé par tel ou tel
personnage comme représentatif de certaines positions idéologiques. A ce propos, que
Zima parle de situation sociolinguistique qu’il explique comme une « constellation
historique, dynamique de langages dont chacun articule les intérêts de groupes
particuliers en interagissant de manière affirmative ou critique avec les autres »6.
Ainsi, pour Zima, les langages échangés dans une situation de communication
donnée interagissent les uns avec les autres de façon positive ou problématique. Cette
précision nous intéresse beaucoup dans la mesure où, dans la présente analyse, nous
voulons montrer comment les différents discours dans les œuvres de notre corpus
interagissent les uns avec les autres, parfois de façon conflictuelle. Zima explique que
cette interaction de langages finit par modifier la langue qui n’est pas une entité rigide,
mais une structure ouverte, donc toujours susceptible de changer.
Zima se base ainsi sur les travaux de Bakhtine sur la langue en avançant cette
différence cruciale entre cette conception de la langue et celle de Saussure qui ne prend
pas en considération la parole en tant que « discours », lequel modifie nécessairement
la langue au niveau sémantique. Une telle conception de la langue nous intéresse
particulièrement car ce n’est pas la parole en tant que mise en action d’un système de
règles qui nous intéresse, mais bien la parole en tant que discours qui articule sa
sémantique afin d’exprimer les intérêts particuliers des uns et des autres. L’approche
que nous adoptons se base donc sur ce caractère dialogique de l’interaction entre
différents discours idéologiques.
C’est en effet en réagissant aux langages qu’ils critiquent que les discours
idéologiques acquièrent une identité sociale et linguistique. C’est en réagissant aux
discours auxquels il s’oppose en effet que le discours marxiste a pu constituer de façon
cohérente sa structure sémantique. « En luttant pour leur identité, ces langages finissent
6
Zima, P. La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique
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sociocritique/121-la-sociologie-du-texte-comme-theorie-de-la-litterature-et-metatheorie-scientifique#fn2]
(consulté le 13/04/2015)
23
par transformer le système de la langue »7, c’est ainsi que certains mots, tel que
« bourgeoisie », ont acquis une connotation négative en fonction du contexte socio-
historique dans lequel ils sont utilisés et en fonction des intérêts des uns et des autres.
Cette transformation de la langue au niveau sémantique n’est possible que parce des
oppositions peuvent exister entre différents groupes sociaux. Les modifications et
autres changements qui s’opèrent au niveau de la charge sémantique de certains mots
d’une langue donnée, adviennent chaque fois que de nouveaux discours voient le jour
au détriment d’autres discours qui seront alors considérés comme dépassés.
C’est pourquoi notre objectif est de mettre en évidence les différents discours
ainsi que la façon dont ceux-ci s’opposent les uns aux autres ainsi que la façon dont ils
sont absorbés par les textes de notre corpus à partir des discours récurrents dans les
sociétés décrites. Nous voulons démontrer que les univers littéraires dont les deux
écrivains rendent compte dans leurs romans font référence de manière explicite à
certaines réalités sociales à travers des formes nouvelles de discours idéologiques et ce,
afin de mettre en exergue l’incohérence de ces nouveaux discours. Nous avons donc
voulu mettre en évidence ces discours, devenus de plus en plus récurrents et de plus en
plus prépondérants, des discours qui témoignent – et qui sont à l’origine – des
divergences et des conflits entre les uns et les autres. C’est en ce sens que les propos et
dialogues des personnages des romans sont éloquents.
7
Zima, P. « La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique »,
dans ressources-socius.info,
http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/24-reeditions-de-livres/carrefours-de-la-
sociocritique/121-la-sociologie-du-texte-comme-theorie-de-la-litterature-et-metatheorie-scientifique#fn2
24
« …à quel point il est erroné de parler ─ comme le faisaient les formalistes russes
─ d’ « influences » politiques ou sociales sur la littérature. La littérature ne subit
pas mécaniquement des influences : elle est sociale, philosophique et politique dans
la mesure où elle absorbe (consciemment ou inconsciemment du point de vue des
auteurs) des langages non littéraires. »8
Selon Zima, il n’est donc pas nécessaire de se demander si les textes littéraires
subissent ou non les influences de la société, car ils sont sociaux de par leur nature
même. Les textes littéraires absorbent naturellement les différents langages de leur
environnement. Ainsi, nous pouvons d’ores et déjà avancer que les romans de notre
corpus ont « absorbé » les différents discours présents dans les sociétés algérienne et
afghane, des discours que nous avons identifiés et analysés. Nous avons voulu
démontrer que ces différents discours constituent autant de sociolectes propres aux
différents groupes sociaux et que, en tant que tels, ils rendent compte de l’opposition
entre ces groupes sociaux mis en scène dans les œuvres de notre corpus.
8
Zima, P, « La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique », Op.cit.
9
Zima, P, « La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique », Op.cit.
25
« 1) le répertoire lexical (particulier à un groupe ou à plusieurs groupes) ; 2) le
code en tant que fondement sémantique du sociolecte (en tant que taxinomie) ; 3) les
structures discursives (les mises en discours) réalisées par des sujets individuels ou
collectifs dans le cadre d’un sociolecte donné (préexistant aux sujets parlants). »10
L’étude des sociolectes est donc primordiale dans la mesure où celle-ci nous
permet d’identifier la nature des intérêts des groupes sociaux représentés dans les
romans de notre corpus et de montrer comment ils sont compris dans l’imaginaire des
deux écrivains. Il importe de rappeler que les deux romanciers sont issus
d’environnements et de cultures différentes et qu’il a été nécessaire d’établir des
équivalences entre les idiolectes propres à chacune des sociétés algérienne et afghane
afin d’adapter une grille d’analyse permettant d’obtenir des résultats cohérents. Le
choix d’un tel sujet et d’un tel corpus n’est pas arbitraire. Le point de départ de notre
réflexion a surtout un rapport avec les évènements politiques et sociaux que connaissent
les régions du monde à majorité musulmane, dont l’Algérie.
A partir du début des années deux mille, un certain nombre de faits a marqué la
politique internationale mais les attentats du « 11 septembre » constituent l’évènement
qui a révélé au monde entier le fondamentalisme religieux et qui a propulsé sur le
devant de la scène un pays, l’Afghanistan, jusque-là peu connu du grand public.
L’image véhiculée par ce pays est celle d’un pays dangereux et source du terrorisme
international. Si ce pays était assez peu connu du reste du monde à l’époque, en Algérie,
la situation était différente car c’est au début des années quatre-vingt-dix que la société
algérienne découvrait une nouvelle idéologie religieuse qui s’inspirait ouvertement de
celle qui était en vigueur dans l’Afghanistan de l’époque. C’est ainsi que dans les rues
10
Zima, P, « La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique », Op.cit.
11
Moreau M.-L. (1998). Sociolinguistique: les concepts de base. Paris : Mardaga. p.265
26
algériennes, on a commencé a parlé de « tenue afghane » pour faire référence au mode
vestimentaire des adeptes de cette idéologie et qu’on a commencé à parler de djihad aux
côtés des Afghans avec le soutien des Etats-Unis contre ce qui était encore à l’époque
l’URSS. C’est ce qui explique le lien entre les troubles qu’allait connaitre l’Algérie des
années quatre-vingt-dix et les évènements que connaissait l’Afghanistan de l’époque.
Notons aussi qu’il n’est pas question d’expertise des discours politiques et idéologiques,
le but de notre thèse n’étant pas d’analyser les structures des discours idéologiques
religieux et politiques de plus en plus fréquents dans les sociétés algérienne et afghane.
L’objectif de notre recherche est de montrer comment ces discours s’inscrivent dans les
textes littéraires des deux écrivains Atiq Rahimi et Tahar Djaout, mais aussi de montrer
quelle position ont adopté les auteurs à l’égard de ces mêmes discours. Nous tâcherons
ainsi de confirmer ou d’infirmer notre hypothèse selon laquelle les deux écrivains
adoptent une position critique et subversive vis-à-vis des discours dominants
caractéristiques de cette époque. Nous pensons en effet que l’objectif des écrivains Atiq
Rahimi et Tahar Djaout est de dénoncer dans leurs romans ces idéologies en les
présentant comme dangereuses et rétrogrades pour leurs sociétés en faisant apparaitre
leurs aspects négatifs, comme discours véhiculant une idéologie totalitaire dominatrice.
27
Pour ce faire, nous avons établi des concordances historiques entre l’univers du récit et
la société qu’il est supposé décrire. Cela ne doit cependant constituer qu’une première
étape avant d’entamer l’analyse des interventions des différents personnages, afin
d’identifier les codes et les structures sémantiques des sociolectes que nous
rencontrerons. Nous avons par ailleurs voulu montrer dans notre analyse que ces
sociolectes expriment les intérêts de groupes sociaux qu’il sera aussi pertinent
d’identifier.Le sociolecte est en effet une construction linguistique dont le but est
d’exprimer les intérêts d’un groupe social. Il est comme l’écrit Moreau « le système
linguistique d’un groupe social »12.
Nous verrons par ailleurs qu’un sociolecte n’est pas un objet qu’on trouve en
milieu social à l’état pur, le sociolecte est en effet une construction théorique qui
communique sans cesse avec d’autres sociolectes dont elle absorbe des éléments comme
des unités lexicales ou des séquences narratives13. Nous verrons aussi que l’analyse du
code (des oppositions sémantiques) et du répertoire lexical est une étape cruciale car
elle nous permet de mieux comprendre le contenu idéologique d’un discours. Les mots
qu’un locuteur choisit sont en effet représentatifs de ses influences idéologiques. Voici
ce que Zima écrit à ce propos :
C’est ainsi que nous nous sommes intéressé de près aux expressions et aux mots
qui reviennent dans les interventions des différents personnages afin d’essayer
d’identifier la pertinence des mots, leur(s) sens et les oppositions qui peuvent être
représentatifs de certains intérêts. Zima rappelle cependant que le sociolecte est bien
plus qu’un répertoire lexical et un groupe d’oppositions, le sociolecte est une
construction complexe et codifiée permettant au locuteur de structurer ses intérêts au
niveau discursif.
12
Moreau M.-L. (1998). Op.cit., p.265.
13
Zima, P, « La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique », op.cit.
14
Ibid.,
28
Nous verrons par exemple que les connotations d’un mot peuvent changer selon
la situation sociolinguistique dans laquelle il est utilisé par un locuteur. Le répertoire
lexical et la structure sémantique d’un sociolecte représentent la base de toute
production discursive. Par ailleurs, le répertoire d’un sociolecte est une structure ouverte
capable d’engendrer un nombre illimité de productions discursives, chaque production
étant dépendante des orientations que voudra lui donner le locuteur, par exemple
« chaque locuteur du sociolecte psychanalytique peut produire un nombre illimité de
discours analytiques plus ou moins originaux et chaque locutrice peut tenter d’orienter
ce langage collectif vers un sociolecte féministe plus ou moins radical. »15
C’est ainsi qu’en nous basant sur les avancées réalisées par Zima en
sociocritique nous voulons démontrer l’engagement des deux écrivains Atiq Rahimi et
Tahar Djaout, un engagement qui se manifeste dans leur littérature à travers une
intertextualité éminemment significative puisqu’elle est, en quelque sorte, le reflet
fidèle des antagonismes caractérisant chacune des sociétés algérienne et afghane. C’est
ce que nous démontrerons à partir de l’analyse de certains éléments, parmi les plus
significatifs, de notre corpus tels que les prêches de rhéteurs autoproclamés.
15
Zima, P. « La sociologie du texte comme théorie de la littérature et métathéorie scientifique », op.cit.
29
Première partie
30
Avant-propos
L’être humain, en tant qu’individu social, a toujours voulu rendre-compte de son
environnement immédiat et de son mode de vie. C’est ce que démontrent, entre autre,
les gravures rupestres, dont celles du Tassili ou celles de la grotte de Lascaux par
exemple. Par la suite, les tenants des religions monothéistes voulant préserver les
messages révélés, les ont transcrits dans des livres. C’est ainsi que les paroles de Dieu
qui devaient régir la vie de l’Homme en société ont été ainsi transmises de génération en
génération.
Nous pouvons constater au regard de l’Histoire que, de tout temps, les sociétés
humaines ont toujours été au centre des préoccupations divines et terrestres de
l’Homme. Depuis la nuit des temps, l’être humain a ainsi voulu être le témoin de son
époque, de façon instinctive en quelque sorte. La société s’est ainsi naturellement
inscrite dans les écrits à travers l’Histoire, notamment à travers les légendes et les
contes, mais également à travers les proverbes, les dictons et les œuvres de fiction. C’est
ce qui confère à toutes ces productions verbales, une dimension anthropologique
indéniable.
En effet, cette discipline qui nait dans les années 70, époque d’une grande
ébullition intellectuelle, cherche à rendre compte de la nature sociale du texte littéraire,
comme son nom l’indique. La façon dont une œuvre littéraire rend compte du fait social
étant particulièrement significative, dans la mesure où celle-ci permet d’explorer les
liens existant entre structures sociales et manifestations linguistiques.
31
Chapitre I
La Sociocritique comme
approche empirique du texte
littéraire
32
La sociocritique est ainsi une théorie littéraire qui cherche à corréler la littérature
avec la société par l’intermédiaire des structures linguistiques. Elle est selon Duchet16,
l’un des principaux moteurs de la sociocritique, celui du rapport au monde du fait
qu’elle met l’accent sur la « socialité du texte », Depuis le marxisme, la sociologie tente
d’expliquer et d’interpréter les textes philosophiques soient-il ou littéraires dans leur
contexte social. La sociologie de la littérature telle que défendue par des théoriciens
comme Goldmann ou Lukàcs, part du principe que « toute œuvre littéraire a un
équivalent conceptuel et peut être réduite en système »17, il est donc possible
d’appréhender la littérature comme système de valeurs et de signifiants ayant tous une
corrélation avec les structures sociales du contexte de production de l’œuvre. A partir de
l’approche de Zima, nous tâcherons d’appréhender le texte littéraire non pas du point de
vue de son seul aspect sémantique, mais aussi en prenant en considération son aspect
langagier, afin de redonner son poids et son importante au mot :
Dans le même ordre d’idées, Angenot19 écrit que ce qui se dit dans un texte
littéraire n'est jamais aléatoire ni «innocent ». Pour cet auteur, les « règles » du discours
littéraire forment un objet particulier, pleinement autonome, essentiel à l'étude de
l'homme en société et immergé dans sa culture. C’est donc parce que tout texte littéraire
forme une entité propre et un système global d'interaction, un discours social dans toute
sa complexité, sa topologie, sa division du travail (Angenot, ibid.), que nous nous
proposons de l’aborder en tenant compte des idéologies dont celui-ci rend compte à
travers des structures linguistiques particulières dans lesquelles la place du mot prend
toute son importance. Il se trouve que la sociocritique est susceptible de mettre en
évidence le rapport entre structures sociales et structures linguistiques à travers leurs
correspondances sémantiques dans le texte lui-même. Par ailleurs, la sociocritique de la
16
Duchet, C. (Duchet, C. dir.) (1979). Sociocritique. Paris : Nathan.
17
Zima, P. (2011). Texte et société, perspectives sociocritiques. Paris : l’Harmattan, p.10.
18
Ibid., P.11.
19
Angenot M. (1992). Que peut la littératur? Sociocritique littéraire et critique du discours social dans La
Politique du texte, enjeux sociocritiques pour Claude Duchet. Lille : Presses Universitaires de Lille, pp.
33
littérature telle que définie par Zima se veut non seulement une théorie littéraire, mais
également une critique de la société :
« On verra que cette sociologie, loin d’être une simple méthode d’analyse de textes
ou une « technique », se conçoit elle-même comme une critique de la société et en
particulier de son état actuel »20
« La littérature entre en corrélation avec la littérature avant tout par son aspect
verbal. De même pour les séries littéraires mises en corrélation avec la vie sociale.
Cette corrélation entre la série littéraire et la série sociale s’établit à travers
l’activité linguistique, la littérature a une fonction verbale par rapport à la vie
sociale »21
Selon Tynianov, le rapport entre littérature et société s’établit donc avant tout au
niveau verbal, ce qu’il appelle « la corrélation de la littérature avec les séries voisines »
est précisément ce lien auquel s’intéresse le critique littéraire qui tente de faire ressortir
le rapport entre les structures verbales du texte (donc au niveau du discours) et les
structures sociales du contexte de production de l’œuvre. A propos du rapport entre
sociologie de la littérature et structures sociales, selon Popovic22, certains courants
récents de la sociologie de la littérature ont conduit leurs affiliés à intégrer le texte
littéraire dans leurs problématiques. Leur postulat est que tout est passible de sociologie,
20
Zima, P. (2011). Texte et société, perspectives sociocritiques. Paris : L’Harmattan, p.11.
21
Tynianov. I. (1965). De l'évolution littéraire », dans Théorie de la littérature. Textes des formalistes
russes, édition par Tzvetan Todorov. Paris : Seuil.
22
Popovic, P. La sociocritique. Définition, histoire, concepts, voies d’avenir, Pratiques [En ligne], 151-
152 | 2011, mis en ligne le 13 juin 2014, consulté le 17 février 2017. URL :
http://pratiques.revues.org/1762 ; DOI : 10.4000/pratiques.1762
34
le texte littéraire autant que l’influence des pratiques religieuses sur les mœurs
alimentaires et sur les modes de socialisation. Notre démarche s’appuie sur ces
présupposés théoriques, sur la sociologie de la littérature de Zima, elle-même inspirée
des travaux des formalistes russes et leurs recherches sur le rapport entre littérature et
société. En recourant aux outils de l’approche sociocritique pour l’analyse des œuvres
de notre corpus, nous nous proposons de démontrer de quelle façon est « corrélée » la
fiction avec les évènements sociopolitiques qui caractérisent le contexte de production
par le biais du langage. Et c’est précisément au niveau du discours que nous tenterons
de faire apparaitre cette corrélation :
C’est au niveau textuel et linguistique que nous tenterons de faire apparaitre les
structures sociales telles qu’elles s’inscrivent dans l’imaginaire des deux écrivains, pour
ensuite essayer de prouver qu’ils s’inscrivent dans un courant réactionnaire critique vis-
à-vis des bouleversements sociaux de grande échelle que connaissent leurs sociétés
respectives.
23
Zima, P. Texte et société, perspectives sociocritiques, op.cit. p.11.
24
Ibid., p.37.
35
« A ce niveau, la sociologie du texte se transforme en une critique du discours
idéologique et une épistémologie sociale qui s’interrogent sur le discours
théorique »25
« Dans cette perspective, la littérature en tant que texte fictionnel pourrait être
définie comme une réaction intertextuelle aux sociolectes et discours d’une situation
sociolinguistique particulière »26
Comme toute œuvre littéraire, celles de notre corpus véhiculent une certaine
vision du monde qui correspond à celle que se font les auteurs, Tahar Djaout et Atiq
Rahimi, de leurs sociétés respectives et c’est ce qui leur donne une dimension
éminemment anthropologique. Reconnaitre le caractère anthropologique du texte
littéraire, c’est reconnaitre sa nature sociale ainsi que son caractère linguistique, il s’agit
donc de faire une lecture du texte littéraire en le considérant comme une réaction aux
discours de son époque.
25
Zima, P. Texte et société, perspectives sociocritiques, op.cit., pp.37-38.
26
Zima, P, Ibid., p.45.
36
bien évidemment à prendre avec prudence car c’est avant tout la vision du monde de
l’auteur, donc particulière, que nous étudions, comme ne manque pas de le souligner
Zima dans ce passage :
« Il est possible de définir le texte littéraire comme une structure autonome qui, loin
de refléter le réel (selon les lois mimétiques d’un réalisme quelconque) réagit à ses
différents langages. »28
Le choix d’aller vers une approche sociocritique de notre corpus en nous basant
sur les travaux de Zima sur la sociologie de la littérature est aussi motivé par le fait
27
Zima, P. Texte et société, perspectives sociocritiques, op.cit., p.45
28
Zima, P., ibid., p. 45.
37
qu’une telle approche nous permet d’aborder le texte littéraire comme un fait social. Le
texte littéraire n’est donc pas seulement la production de l’auteur, mais aussi
l’émanation de son environnement, de sa société. La complexité de la littérature ne
saurait alors être traitée au niveau individuel. Il est impossible de la concevoir à une si
petite échelle, tout individu étant partie prenante d’une société, il est évident que le texte
littéraire doit être considéré comme la résultante d’un phénomène collectif, ce que Zima
considère comme une conscience collective29. Lucien Goldmann, considéré comme le
représentant de la critique marxiste, fait partie également de ceux qui s’opposent à une
conception du texte littéraire comme émanation d’une individualité, thèse défendue
également par Charles Mauron dans sa théorie psychanalytique :
« (…) une œuvre littéraire, en tant que structure esthétique et système de valeurs,
est avant tout un phénomène collectif qui ne peut être compris et expliqué que par
rapport à un groupe »30
29
Zima, P. (2000). Manuel de sociocritique. Paris : l’Harmattan, p.18.
30
Ibid., p.15.
31
Ibid., p.18.
38
caractériser la conscience collective d’une classe sociale32. Au-delà du fait que la
sociologie de la littérature aborde le texte littéraire comme phénomène collectif, il est
aussi important d’expliquer la démarche de cette théorie concernant l’approche concrète
qu’elle fait d’une œuvre. En effet, afin de parvenir à des résultats pertinents lors de
l’étude d’une œuvre, il est indispensable d’étudier l’œuvre dans son ensemble. Faire
l’étude d’un roman ou d’un seul poème par exemple se révèlera insuffisant pour en
expliquer le sens. Lucien Goldmann défend la théorie selon laquelle le sens d’un texte
littéraire ne peut être suffisamment appréhendé que si on l’explique dans le cadre d’une
structure globale :
« Goldmann part de l’idée que les phénomènes individuels ne peuvent être compris
de façon concrète que dans le cadre d’une cohérence globale »33
Selon Goldmann34, le sens d’un texte littéraire ne peut être expliqué que dans le
cadre d’une structure globale. Pour interpréter un texte, il faut non seulement prouver
qu’il fait partie de la problématique d’un ensemble de textes, d’un tout, mais aussi
l’inverse, c'est-à-dire que la problématique est susceptible d’apparaitre au niveau d’un
même texte et/ou au niveau de chacune des parties de ce texte. Zima abonde dans le
même sens. En effet, pour lui afin d’arriver à des résultats pertinents, il est important de
mettre en relation les textes littéraires les uns avec les autres. Le premier texte sera alors
expliqué par rapport à sa relation au second, l’interprétation doit ensuite être mise en
rapport avec une structure plus grande, qui n’est autre que la vision du monde, celle de
l’auteur qui apparait dans l’ensemble de son œuvre littéraire :
32
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit.
33
Ibid., p.37.
34
Goldmann, L. (1964). Pour une sociologie du roman. Paris : Gallimard.
35
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit. p.37.
39
Dans le cadre du présent travail, notre choix s’est porté sur deux romans de
chacun des deux auteurs parce qu’ils correspondent à une époque bien déterminée et
qu’ils représentent une réponse à ce qui se passait à cette époque en Afghanistan puis en
Algérie. Nous avons voulu expliquer chacune des œuvres de notre corpus par rapport à
sa structure interne, pour ensuite la mettre en rapport avec une structure englobante qui
correspond à la vision du monde de chacun des auteurs afin de mettre en relief le
décalage entre celle-ci et celle véhiculée par les prédicateurs d’un genre nouveau.
Cependant, Zima tient à préciser qu’une telle approche du texte littéraire a ses
limites, tandis que pour Goldmann, une œuvre littéraire, comme toute œuvre artistique
possède un système conceptuel qui a pour fonctions :
En effet, l’œuvre littéraire n’est pas seulement le produit de l’auteur, elle est également
le fruit d’un environnement social et d’un contexte de production particulier. Selon
Goldmann, l’œuvre littéraire relève de la conscience collective, les valeurs d’un groupe
social peuvent alors apparaitre dans la cohérence de l’œuvre. Zima, réagit à ce sujet
comme suit :
« La vision du monde telle qu’elle a été définie par Goldmann, n’est pas un fait
empirique. Elle n’appartient pas au monde des expériences quotidiennes
caractérisées par des échelles de valeurs plus ou moins stables. Ce n’est que dans
une « grande » œuvre que la conscience d’un groupe social est structurée d’une
telle façon qu’elle fait apparaître une « vision du monde » : une totalité significative
de valeurs et de normes »37
Zima relativise ainsi l’idée selon laquelle la vision du monde peut être
systématiquement décelée dans la cohérence d’un texte littéraire, car peu de productions
littéraires peuvent être considérées comme parfaitement cohérentes. La vision du
monde, celle qui révèle la conscience collective d’un groupe social, dépend, selon ce
37
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit., p.38.
40
dernier, de la cohérence de l’œuvre littéraire. Par ailleurs, puisque peu d’œuvres
littéraires peuvent être considérées comme parfaitement cohérentes, la vision du monde
telle que définie par Goldmann et qui dépend de la cohérence de l’œuvre ne peut être
perçue aisément dans toutes les productions littéraires, et c’est là qu’intervient le travail
du sociologue de la littérature qui tâchera de faire ressortir cette conscience collective à
travers l’étude et l’analyse minutieuse du corpus. C’est ce à quoi nous allons nous
attaché dans notre étude à travers les éléments du texte littéraire, susceptibles de
renvoyer à une conscience collective « à l’état latent » :
« Il s’agit d’une conscience potentielle parce qu’on la trouve à l’état latent dans
l’œuvre analysée et reconstruite par le sociologue de la littérature »38
38
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit., p.38.
39
Ibid., p.69.
41
Tout comme un poème ne saurait être pris de façon isolée pour en expliquer la
dimension sociale, le roman aussi, dans un degré moindre, ne pourrait être mis en
rapport avec les discours idéologiques d’une société s’il est pris de façon isolée. C’est la
raison pour laquelle nous voulons mettre les textes que nous étudions en relation les uns
avec les autres afin d’identifier les discours dominants dans les œuvres des deux auteurs
et ainsi, révéler la vision du monde de chacun des groupes sociaux représentés dans ces
textes, ainsi que celle des auteurs :
« La sociologie du texte doit s’orienter vers la totalité d’un corpus textuel pour
insérer l’ensemble de ses convergences et contradictions dans le contexte
sociohistorique. Toute tentative pour faire apparaitre une problématique sociale à
partir d’un texte isolé (d’un poème ou d’une page de roman) est extrêmement
précaire »40
40
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit.
41
Ibid., p.105.
42
ci. Le sociologue de la littérature ne doit donc pas tomber dans le piège et emprunter de
tels raccourcis sous peine de fournir une analyse très incomplète, voire biaisée, car
passant au-delà du fait que le texte littéraire est avant tout une production linguistique.
Le fait de concevoir la littérature comme exposé idéologique ou thématique est
extrêmement réducteur. L’analyse des œuvres de notre corpus nous permet de
démontrer que la façon dont les discours environnants sont repris donne un aperçu
éloquent sur l’état dans lequel se trouvaient les sociétés concernées au moment où les
œuvres ont été écrites. C’est ce que nous nous proposons de prouver, à savoir que les
romans de notre corpus sont des réactions directes aux contextes sociohistoriques de
production qui leur ont donné naissance. En tant que tels, ils reflètent donc cette réalité
sociohistorique. Mais une telle entreprise ne peut être réalisée, si le texte littéraire est
réduit à un simple exposé conceptuel de faits sociaux :
«Le texte littéraire n’est ni une image de la société ni une illustration du discours
théorique, il transforme (traduit) certains problèmes sociaux en problèmes
sémantiques et narratifs. »42
« Les langues (…) sont des conceptions du monde, non pas abstraites mais
concrètes, sociales, traversées par le système des appréciations, inséparables de la
pratique courante de la lutte des classes. C’est pourquoi chaque objet, chaque
42
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit., p.105.
43
notion, chaque point de vue, chaque appréciation, chaque intonation se trouve au
point d’intersection des frontières des langues-conception du monde… »43
C’est à travers la langue que s’élabore la « vision du monde » telle que définie
par Goldmann, la langue est elle-même conception du monde et c’est au niveau
discursif que l’on peut révéler les différentes idéologies présentes dans une société. Le
concept de « vision du monde » de Goldmann, très « idéel » selon Zima, devient très
concret lorsqu’il est rattaché au caractère linguistique de la production littéraire. Nous
verrons dans l’analyse de notre corpus comment une œuvre littéraire peut être traversée
par plusieurs discours qui sont tous la traduction linguistique des différentes idéologies
présentes dans le contexte sociohistorique de production de l’œuvre. Zima insiste sur
l’idée, très importante pour la sociologie de la littérature, selon laquelle la littérature est
la réaction linguistique aux structures sociales :
43
Bakhtine, M. (1970). L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la
Renaissance. Paris : Gallimard, p.467.
44
Zima, P. Manuel de sociocritique, op.cit., p.105
45
Djaout, T. (1991). Les Vigiles. Paris : Editions du Seuil.
44
caractère linguistique de la production littéraire tient, dans la sociologie de la littérature
telle qu’envisagée par Zima, une place prépondérante dans l’analyse textuelle :
46
Zima, P, Manuel de sociocritique, op.cit., p.117.
47
Ibid., p.118.
48
Ibid., p.118
49
Nini, K.Z. (2012). Analyse structurale de l’idéologie dans Les Vigiles de Tahar Djaout, Mémoire de
Master, Université Constantine 1-Frères Mentouri.
45
à l’aspect linguistique du lien entre le texte littéraire et la société mérite d’être
soulignée :
50
Barthes, R. (2002). Œuvres complètes : 1972-1976. Paris : Seuil, p.250.
51
Ibid.
46
lexicales, sémantiques et syntaxiques articulent des intérêts collectifs et peuvent
devenir des enjeux de luttes sociales, économiques et politiques. »52
Pour la sociocritique, le texte littéraire n’est pas le reflet des réalités sociales du
contexte de production, il n’est que la traduction linguistique de celles-ci. Ainsi, comme
le souligne Pêcheux dans la citation précédente, les conflits et les intérêts sociaux
s’articulent dans le texte autour des structures linguistiques qui les reflètent en quelque
sorte. C’est en faisant l’analyse des structures du texte qu’apparaissent les valeurs
sociales telles qu’exprimées dans les différents discours présents dans le texte. Dans ce
sens, Michel Pécheux a dans ses travaux mis en avant le caractère social du « mot », il
insiste sur le fait que des conflits sociaux peuvent apparaitre en fonction de la façon
dont le mot est repris dans les différents discours. Il affirme à ce propos que « Toute la
lutte des classes peut parfois se résumer dans la lutte pour un mot »53. Ceci démontre
l’intérêt du « mot » dans l’analyse sociologique du texte. Il est cependant erroné de
réduire le rapport entre la langue et la société au simple plan lexical :
52
Pécheux, M. (1975). Les vérités de La Palice. Paris : Maspero, p.137.
53
Zima, P, Manuel de sociocritique, op.cit., p.121.
54
Ibid.
47
toutefois se prononcer sur la valeur esthétique des œuvres d’art musicales »55. Nous ne
sommes plus alors dans la critique de l’œuvre mais dans la recherche empirique, comme
Zima l’explique :
« Etant donné que l’objet de recherche de la sociologie est l’action sociale, c'est-à-
dire l’action intersubjective, elle ne considère pas l’œuvre littéraire en tant que
phénomène esthétique, car pour elle le sens de la littérature réside exclusivement
dans l’action intersubjective particulière que la littérature suscite »57
« Slibermann est d’accord avec moi pour affirmer qu’une des tâches principales de
la sociologie de l’art consiste à critiquer l’ordre social établi. Il me semble pourtant
55
Weber, M. (1973). Der Sinn der Wertfreiheit der Sozialwissenschaften, dans M. Weber, Soziologie.
Universalgeschichtliche Analysen. Stuttgart : Politik, pp.289, 290.
56
Fugen, H.N. (1970). .Die Hauptrichtungen der Literatursoziologie und ihre Methoden. Bouvier : Bonn.
57
Ibid.
48
que cette tâche est irréalisable tant que le sens des œuvres et leur qualité sons mis
entre parenthèses. Le renoncement aux jugements de valeur et une fonction
sociocritique sont incompatibles »58
« Disons d’emblée que l’analyse textuelle est elle-même une activité empirique dans
laquelle l’intuition qui occupe une place trop importante dans la « critique
universitaire » devrait céder à l’analyse structurale (sans être complètement
remplacée par celle-ci »60
58
Adorno, T. (1965). Thezen zur Kunstsoziologie, dans Ohne Leitbild. Prava Aesthetica. Francfort :
Suhecamp.
59
Zima, P, Manuel de sociocritiquer. Op.cit., p.31.
60
Ibid., p.32.
49
texte littéraire susceptible de mettre au premier plan le caractère linguistique de ce
dernier, relativisant ainsi les théories beaucoup plus conceptuelles telles que celle de
Goldmann. En effet, celles-ci, loin d’être erronées, restent cependant incomplètes selon
Zima. Nous ferons, pour conclure, référence aux travaux d’Algirdas Greimas en
sémiotiques, lesquels reprennent et résument les théories formalistes sur le caractère
linguistique du lien entre la littérature et la société et qui mettent en avant l’aspect
narratif et discursif de la production littéraire. Comme nous l’avons déjà souligné, les
structures sociales, ainsi que les rapports que celles-ci entretiennent, peuvent apparaitre
dans les textes, au niveau discursif :
« Les intérêts de groupe ou de classe, loin d’être escamotés peuvent à présent être
précisés au niveau linguistique, discursif. »61
Greimas ainsi que d’autres sémioticiens, parmi lesquels Prieto62 qui affirme
notamment que toute référence à la réalité dans le texte se retrouve au niveau des
constructions discursives. La notion de discours est ici importante dans la mesure où
elle apporte une nouvelle dimension à l’approche sociocritique. C’est ce que Greimas a
mis en avant à travers le concept de discours, dépassant ainsi la conception « inter-
phrastique » du courant américain de l’analyse du discours. Il considère le discours
comme une structure complexe porteuse de sens, celui-ci étant conçu comme une
« structure narrative fondée sur un modèle actantiel et une structure profonde à
caractère logico-sémantique »63. Cette démarche structurale permet, selon Adam64 de
distinguer le système des unités dans le texte qui n’est en lui-même qu’une unité qui fait
sens comme forme à condition d’en percevoir la structure systémique. De ce fait, nous
ne sommes plus dans le cadre d’une approche inter-phrastique mais bien plus dans une
approche transphrastiques qui va au-delà des frontières qui séparent texte et contexte
comme interne/externe, texte/discours, co-texte/situation d’énonciation, bref monde des
textes/monde social. Aussi, avec cette conception d’Adam, nous sommes bel et bien
dans une conception qui prend en compte le rapport texte littéraire et monde sociale.
Cette conception du discours est importante dans la mesure où elle va constituer un
61
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit, p.13.
62
Prieto, J.L., cité par Badir, S. « La sémiologie selon L.J. Prieto », Linx [En ligne], 44 | 2001, mis en
ligne le 05 juillet 2012, consulté le 21 février 2017. URL : http://linx.revues.org/1034 ; DOI :
10.4000/linx.1034
63
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.14.
64
Adam, J-M. (2006), op.cit.
50
complément à l’approche sociologique de la littérature qui considère la production
littéraire comme traduction linguistique des structures sociales, c’est précisément sur
cela que se base la sociocritique afin de dégager de façon plus clair le lien qui relie le
texte à la société.
65
Nini, K.Z. Analyse structurale de l’idéologie dans Les Vigiles de Tahar Djaout. Op.cit.
66
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.14.
67
Zima, P. Ibid.
51
« Ce qui compte du point de vue de la sociologie du texte, c’est l’idée que Greimas
partagée par Prieto, que ce sont les structures sémantiques (« paradigmatiques » au
sens de Saussure) sous-jacentes aux discours qui articulent les intérêts collectifs et
en même temps déterminent la direction du parcours narratif. »68
« Le discours romanesque (comme tous les autres discours sociaux) est un complexe
à travers lequel se réfracte les idéologèmes; dans la mesure où l'encodage discursif
romanesque implique que celui qui produit le discours (ou celui à qui on l'attribue)
effectue une mise en sens qui rend compte de sa propre place dans un système
idéologique global".70
68
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.15.
69
Paré, J. (1995) L'espace discursif du roman africain francophone post-colonial. Projet de
Recherche. greenstone.lecames.org/collect/thefe/index/assoc/.../CS_01194.pdf. p.21
70
Paré, ibid., p.26
52
Chapitre II
Le sociolecte, entre
discours et idéologies
53
La sociologie du texte littéraire s’est beaucoup inspirée des travaux de
Bakhtine dont l’idée fondamentale est de considérer qu’on ne peut arriver au sens des
énoncés d’un discours sans que celui-ci ne soit pensé dans un contexte dialogique71. Le
texte littéraire devant être conçu comme une réaction critique à d’autres discours, le
discours se construit dépendamment de ces autres discours et toute la société doit être
conçue comme un « réseau de rapports dialogiques » entre tous ces discours. Nous
avons souligné plus haut l’importance du « mot » dans le discours, celui-ci peut prendre
un sens ou un autre selon le contexte d’énonciation ou le discours dans lequel celui-ci
est employé. C’est la structure sémantique du discours qui donne son sens au mot, c’est
le mot utilisé dans un discours précis qui est chargé de valeur idéologique. C’est ce que
soulignent Bakhtine et Volochinov dans leurs travaux sur la sociologie en linguistique :
71
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.18.
72
Bakhtine, M. (1977). Le Marxisme et la philosophie du langage. Essai d’application de la méthode
sociologique en linguistique. Paris : Minuit, p.18.
73
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., pp.18-19.
54
C’est donc en fonction des décisions que prend le sujet de l’énonciation au
niveau sémantique, de la connotation et de la taxinomie qui déterminent de quel type de
discours il s’agit, que le sens du mot se perçoit. Ce sont les choix au niveau sémantique
qui déterminent la direction que prendra le discours au niveau syntaxique et narratif.
C’est aussi au niveau des choix, sur le plan des classifications et de la taxinomie, que
s’articulent les intérêts sociaux et les idéologies dans le discours littéraire. C’est de cette
manière que les textes littéraires attribuent aux discours une certaine dimension
sémantique, idéologique ou religieuse par exemple. Il serait maintenant intéressant de
donner une définition au concept de sociolecte, qui est particulièrement important dans
l’analyse de notre corpus. L’un des premiers à avoir utilisé ce concept est Greimas dans
sa sémiotique des textes et discours. Il considère les sociolectes comme des « langages
spécialisés »74. Zima explique cependant qu’on ne pourrait pas réduire le sociolecte à un
simple langage technique ou scientifique, Zima donne alors cette définition :
Le caractère dialogique des discours est ici important si l’on considère que
les sociolectes puisent dans le répertoire lexical de différents discours afin d’en produire
de nouveaux. Nous donnerons l’exemple du sociolecte marxiste-léniniste cité par Zima,
qui rassemble deux « groupements sociaux » en créant de nouveaux discours qui se
ressemblent au niveau de l’orientation idéologique et aux niveaux lexical et sémantique.
Le sociolecte peut être considéré comme un répertoire linguistique dont la structure
sémantique caractérise l’orientation du discours d’un groupe social :
74
Greimas, A.J. (1977). Sémiotique et sciences sociales. Paris : Seuil, p. 103.
75
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.17.
76
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.17.
55
Le concept de sociolecte a été introduit dans le milieu francophone par
Greimas lorsque celui-ci parlait de « langage professionnel » spécialisé77. Zima reprend
ce mot afin de désigner des langages collectifs qui interagissent dans une situation
sociolinguistique donnée. Il élargit de la sorte l’acception de ce mot, qui ne se renvoie
plus à la seule désignation de langages techniques, mais à des langages de groupements
sociaux et qui articulent les intérêts collectifs de ces derniers au niveau linguistique. Le
sociolecte n’existe pas en tant qu’entité concrète du monde réel, c’est surtout sur le plan
théorique que ce concept sera efficient, notamment dans le domaine des sciences du
langage et des sciences sociales, pour désigner des langages collectifs dotés d’une
certaine pertinence sémantique et qui articulent certains intérêts. Un sociolecte religieux
ou politique par exemple n’existe pas dans la société à l’était pur, il est en perpétuelle
communication avec d’autres sociolectes dans lesquels il puise de nouvelles unités
lexicales ou des séquences phrastiques. Dans sa définition du sociolecte, Zima désigne
celui-ci comme la « représentation linguistique de positions et d’intérêts socio-
historiques des différents groupements sociaux »78
Le choix des unités lexicales par des langages de groupe qui expriment des
intérêts collectifs n’est pas une étape aléatoire dans une situation sociolinguistique
particulière. On choisira d’utiliser plus précisément tel ou tel mot car il exprime une
position précise par rapport à une situation donnée. Le répertoire lexical d’un sociolecte
est une « valeur symptomatique »79, en utilisant des expressions telles que «
démocratie », « impérialisme » ou « djihad », le locuteur s’identifie consciemment ou
inconsciemment à un langage collectif, au sociolecte d’un groupe social. Le répertoire
lexical d’un sociolecte articule au sein de sa structure sémantique l’orientation d’un
discours. Le sociolecte, selon Zima, possède trois dimensions :
- Le répertoire lexical qui caractérise le langage d’un groupe social, le code, et qui
est selon Zima la structure sémantique de base,
- le « fondement sémantique » du sociolecte en tant que taxinomie80,
- et les structures discursives telles que réalisées par les sujets se réclamant d’un
sociolecte particulier.
77
Greimas, A. J. Sémiotique et sciences sociales. Op.cit., pp. 103-104.
78
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques, op.cit., p.41.
79
Ibid., p.42.
80
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.41.
56
Il ne s’agit pas, non plus, de réduire le sociolecte à un simple répertoire
lexical même si celui-ci représente une dimension fondamentale d’un sociolecte donné,
comme le rappelle Zima, auquel va s’ajouter une certaine dimension sémantique lors de
la mise en discours.
« Il est évident que toutes ces distinctions et oppositions sont liées à un certain
répertoire lexical et sémantique appartenant à une théorie qui est en même
temps une idéologie »83
81
Bi Kacou Parfait Diandué (2005). Topolecte I. Publibook, p.17.
82
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.41.
83
Ibid., p.42.
57
originalité, peuvent contribuer à la transformation d’un sociolecte et à son orientation
vers d’autres intérêts :
84
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.43.
85
Rosier L. (2005). Analyse du discours et sociocritiques. Quelques points de convergence et de
divergence entre des disciplines hétérogènes. Littérature, Vol. 140. Numéro 4, pp.14-15.
86
Zima, P., Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.52.
58
de Camus du discours humaniste-chrétien permet à ce dernier de présenter sur un mode
ironique le caractère arbitraire de ces idéologies. On peut dire alors que le rapport
existant entre l’intertextualité et le sociolecte est la preuve que ce dernier communique
avec d’autres sociolectes. Le fait que le sociolecte ne soit pas une structure figée fait
qu’il est en perpétuelle transformation, soit en absorbant de nouvelles unités lexicales à
partir d’autres discours, soit en s’articulant selon les différents discours qu’en font les
locuteurs. Zima présente alors les textes littéraires comme :
« (…) des expériences poétiques avec certains discours linguistiques, avec les
langages d’une époque. En adoptant un point de vue sociologique, on dira que
ces expériences poétiques et polysémiques qui permettent de lire ces textes dans
le cadre d’une esthétique de l’autonomie, sont au même temps des réactions
sociales et critiques à des sociolectes exprimant des intérêts collectifs
définissables. »87
87
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.52.
88
Ibid., p.72.
59
« C’est grâce à la pertinence et à la classification particulières d’un sociolecte
qu’un grand nombre d’unités lexicales de la langue naturelle acquièrent une
signification secondaire, greffée sur celle de la langue commune. »89
89
Ibid.
90
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p. 72.
91
Ibid., p.87.
92
Ibid.
60
bien d’un langage collectif propre à une communauté donnée, c’est-à-dire un sociolecte
particulier. Comme le souligne Zima, un discours base toute sa structure sémantique sur
une opposition jugée pertinente :
93
Ibid., p.89.
94
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p. 89.
61
C’est à ces discours que réagissent les textes littéraires qui sont, selon
Bakhtine et Coseriu (cités par Lala, 2014)95, des « modèles d’intertextualité », par leur
capacité d’absorption des discours qui les entourent en les parodiant par exemple.
Lorsque le secrétaire de la mairie explique à Mahfoudh Lemdjed dans Les Vigiles que
présenter la maquette d’une nouvelle invention est mal vu du fait que cela risque de
troubler la stabilité de la communauté, son discours n’est compréhensible que dans le
cadre d’un discours religieux conservateur. A propos des sociolectes présents dans
L’Etranger de Camus, Zima remarque ce qui suit :
95
Lala, M-Ch. (2014). La textualité écrite en tension entre langue et discursivités Congrès Mondial de
Linguistique Française – CMLF 2014 SHS Web of Conferences 8. DOI 10.1051/shsconf/20140801125
96
Zima, ibid., Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p. 91.
97
Zima, ibid., p. 95.
98
Zima, ibid., p.95.
62
(Saussure) mais dans le cadre d’une situation sociolinguistique particulière caractérisée
par le dialogue polémique entre différents sociolectes. Ce caractère polémique de la
relation entre des discours relevant de sociolectes différents est le point de divergence
principal entre une « communication idéale » qui se caractériserait par la totale
objectivité des communicants, et une « communication réelle » qui est caractérisée par
la subjectivité de ces derniers, car les individus qui communiquent sont considérés
comme « sujets » et, comme tels, ils produisent des discours appartenant à des
sociolectes particuliers. Zima écrit ce qui suit à ce propos :
« (…) pour être reconnu comme sujet, je dois prononcer un discours cohérent
(ou plus ou moins cohérent). L’individu silencieux, muet ou incapable de
communiquer n’est pas reconnu comme sujet. Il doit sa subjectivité à son
discours issu d’un ou plusieurs langages de groupes »99
« Cette situation est marquée par la collusion et le conflit entre des positions
collectiveshétérogènes, dont les discours se complètent et se contredisent. De leurs
combinaisons et contradictions naissent de nouveaux discours, de nouveaux
sociolectes, des néologismes et de nouvelles subjectivités »100
99
Ibid., p. 97.
100
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.98.
63
montrant que les intérêts collectifs s’articulent au niveau linguistique, évitant ainsi de
passer par des explications abstraites sans ancrage empirique. L’idéologie, lorsqu’elle
est rattachée aux concepts de discours et de sociolecte acquiert une autre dimension,
précisément lorsqu’elle est pensée dans un contexte sémiotique. Le concept d’idéologie
s’explique dans le discours par trois dimensions complémentaires : la dimension
lexicale, la dimension sémantique et la dimension narrative. Le sociolecte prend
effectivement la forme d’un discours sur le plan syntaxique, sur le plan lexical, le
concept d’idéologie s’explique par le fait que ce dernier est composé de mots, et que ces
mots sont « symptomatiques »101 et permettent de reconnaitre l’orientation d’un
discours et de son sociolecte, il peut s’agir alors d’un sociolecte religieux ou politique
précis :
101
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.131.
102
Ibid.
103
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.131.
64
Il est clair que certains groupements sociaux, politiques ou scientifiques,
utilisent des vocabulaires particuliers afin d’exprimer leurs intérêts collectifs ou de
défendre leurs points de vue. La cohérence d’un discours dépend fortement de la
compatibilité des mots utilisés avec la visée du discours en question. Un discours est
incohérent lorsque le sujet qui l’articule a recours à des sociolectes incompatibles, des
mots comme « loi religieuse », « châtiment » ou « destinée » ne pourraient être
compatibles avec des mots comme « liberté de culte », « responsabilité » ou
« tolérance » lorsqu’ils sont utilisés dans le même discours. Nous pouvons aussi
constater que, lorsque deux sociolectes antagonistes entrent en conflit, ils ne
transforment pas seulement la langue au niveau lexical, mais aussi au niveau
sémantique. C'est-à-dire qu’ils n’engendrent pas seulement des néologismes, mais aussi
de nouvelles distinctions et oppositions sémantiques. L’opposition nationalisme /
cosmopolitisme par exemple acquiert une fonction structurante dans le sociolecte
marxiste-léniniste :
65
« (…) les instances responsables des choix sémantiques et lexicaux sont les
sujets individuels et collectifs… » 105
Les intérêts collectifs d’un groupe social apparaissent dans le choix des
mots et les oppositions qui s’articulent dans son discours. En se réclament d’une
pertinence particulière, un discours engendre une classification, « un faire
taxinomique » selon Greimas106, caractéristique du discours d’un groupe social donné.
Selon Zima, l’objet d’un discours politique ou mythique s’articule entièrement autour
de sa classification (sa taxinomie). Les oppositions et des distinctions d’un sociolecte
sont considérées comme un système et constituent le code sémantique du sociolecte, et,
comme tel, il est le résultat d’un « faire taxinomique », d’une classification. Nous ne
pouvons cependant pas affirmer que le « code sémantique » d’un sociolecte n’est que
l’ensemble des oppositions à l’intérieur d’un sociolecte, cette conception trop simpliste
du code ne peut expliquer la relation entre ce dernier et le répertoire lexical du
sociolecte. Ce rapport peut s’expliquer grâce au concept d’isotopie, ce dernier est défini
par Greimas et Courtès comme « l’interactivité, le long d’une chaine syntagmatique, de
classèmes qui assurent au discours-énoncé son homogénéité »107. Dans le code d’un
sociolecte, les oppositions et distinctions entre différents mots deviennent au niveau
sémantique des oppositions entre isotopies :
« Dans le code en tant que système relativement cohérent et clos, les oppositions
et les différences, établies par un faire taxinomique particulier, deviennent des
oppositions et des différences entre des isotopies »108
Les unités lexicales (lexèmes) absorbés par le code d’un sociolecte sont
soumises au système conceptuel de ce dernier. Les concepts fondamentaux choisis –
nationalisme, cosmopolitisme, tolérance, vivre ensemble – fonctionnent alors comme
des classèmes (classe de lexèmes) qui permettent à l’intérieur du sociolecte de
constituer des classes sémantiques (classes de sémèmes selon Zima). Les classèmes se
105
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.132.
106
Greimas, A.J. (1966). Sémantique Structurale. Paris : Larousse.
107
Greimas, A.J. et Courtès, J. (1979). Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage.
Paris : Hachette, p.59.
108
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.133.
66
transforment en classes de sémèmes car les mots sont chargés idéologiquement selon le
discours et le contexte. Zima donne l’exemple suivant :
109
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.133.
110
Ibid.
111
Ibid., p.134.
67
mots véhiculent une connotation différente dans le discours du colonisateur puisque
celui-ci se base sur une toute autre pertinence que celle du discours du FLN. Pour
expliquer de quelle façon deux sociolectes entrent en conflit et s’opposent, Zima donne
comme exemple, celui du sociolecte chrétien :
« On sait que certains marxistes et tous les athées refusent de considérer ces
oppositions comme pertinentes : ils s’orientent vers une pertinence et une
classification différente »112
112
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.134.
113
Biagioli, N. (2006). Narration et intertextualité, une tentative de (ré)conciliation. Cahiers de
Narratologie [Online], 13 | Mis en ligne 08 septembre 2006, consulté le 20 mars 2017. URL :
http://narratologie.revues.org/314
68
« Unité transphrastique dont la structure sémantique (en tant que structure
profonde) fait partie d’un code et partant d’un sociolecte et dont le parcours
syntaxique peut être représenté à l’aide d’un modèle actantiel (narratif) »114
114
Ibid., p.134.
115
Greimas, A.J. (1970). Du Sens. Paris : Seuil.
116
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.135.
117
Zima, Ibid.
69
débats internes qui pourraient très bien exister au sein d’un même groupe social. Cette
réalité prouve, si besoin est, que l’homogénéité d’un répertoire lexical n’exclut pas les
divergences discursives.
« En guise de conclusion, le sociolecte peut être défini par rapport à ces trois
aspects essentiels : le répertoire lexical, le code (pertinence taxinomique) et la
mise en discours. Celle-ci est la manifestation empirique du sociolecte qui, en
tant que tel, n’est qu’une construction théorique : une hypothèse sur le réel »118
118
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., pp.135-136.
70
Chapitre III
Textualité de l’idéologie
71
Il est maintenant important de développer le concept d’idéologie car notre
problématique a trait essentiellement à l’idéologie (ou les idéologies) que véhiculent les
œuvres de notre corpus. Pour délimiter cette idéologie, nous devrons passer par
l’analyse des sociolectes car l’idéologie, en tant que concept abstrait, ne peut être
expliquée concrètement que dans le cadre de l’analyse du discours qui est, selon la
définition de Zima119, la manifestation empirique d’intérêts sociaux.
72
« (…) je l’envisage comme le produit d’une situation socio-historique
déterminée globale et donc comme un ensemble de sous-systèmes susceptibles
d’y être découpés suivant plusieurs critères (idéologies libérale, socialiste,
etc.) »122
« L’idéologie est un discours fondé sur un répertoire lexical, les oppositions et les
classifications sémantiques et les modèles actantiels d’un sociolecte »123
122
Cros, E. La sociocritique. Op.cit., p.48.
123
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.55.
73
négative ou critique de l’idéologie »124, nécessaire selon lui pour « un dépassement
critique et théorique de l’idéologie » :
« Issu d’un sociolecte particulier, l’idéologie est un discours régi par le dualisme (la
dichotomie) (…) Son sujet d’énonciation est incapable de réfléchir sur son faire
sémantique (taxinomique), syntaxique et narratif et de l’envisager comme objet
d’une discussion ouverte, il tend à considérer son discours comme le seul discours
possible »125
« Les pertinences et les classifications de tous ces discours ne s’expliquent pas par
rapport aux objets qu’ils représentent, mais par rapport aux intentions du sujet
d’énonciation individuel ou collectif »127
124
Ibid.,
125
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.55.
126
Ibid., p.73.
127
Ibid., pp.73-74.
74
Il s’agit de précision essentielle en effet puisque celle-ci met l’accent sur
l’aspect le plus important du concept d’idéologie, à savoir le fait que tous les discours
sont idéologiques. Pour Zima, il n’existe pas de discours objectif dans le domaine des
sciences sociales contrairement à certaines théories qui tendent à séparer le discours
idéologique du discours scientifique qui serait nécessairement « objectif » :
128
«Objectivité» wébérienne.
129
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.74.
130
Ibid., p.75.
75
En opposant discours idéologique et discours théorique, nous pouvons mieux
concevoir les caractéristiques du discours idéologique et du concept d’idéologie. En
faisant cette distinction, Zima affirme qu’il n’existe pas en réalité de discours
« objectif », que tout discours est idéologique car tout discours articule des intérêts
particuliers. Il explique la différence qu’il y a entre un discours idéologique et un
discours théorique (critique) en affirmant que le discours théorique rend possible un
dialogue ouvert à d’autres discours, donc d’autres sociolectes dont la conception de la
réalité est différente. Cette approche est particulièrement importante pour nous car elle
nous permettra de repérer les actants dont le discours est idéologique et les autres dont
le discours est critique, on verra ainsi que leurs attitudes sont différentes :
« (…) il me semble que la différence entre les deux types de discours est essentielle :
elle réside dans l’attitude que le sujet d’énonciation adopte envers son faire
sémantique et syntaxique, narratif. »131
131
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.75.
132
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit. p.22.
133
Ibid.
76
naturelles en faisant abstraction de leur caractère relatif et historique. L’idéologie dans
ce cas précis sert à rendre légitime la domination de la classe bourgeoise :
« Ils ignorent leur caractère historique, particulier et contingent. Ils vivent dans
l’idéologie » 136
134
Ibid.
135
Zima, P Manuel de sociocritique. Op.cit., p.23.
136
Ibid.
137
Ibid.
77
théoriciens comme Engels, l’idéologie sert surtout à légitimer la domination du
prolétariat par la bourgeoisie, il est utile de développer un peu plus la fonction de
l’idéologie dans l’organisation des valeurs sociales. Selon Zima, les idéologies
défendent les valeurs existantes en créant des « oppositions manichéennes » :
« Des auteurs comme Umberto Eco (1966) et Olivier Reboul (1980) ont beaucoup
insisté sur le caractère dualiste et manichéen des discours idéologiques, dont
certains ressemblent aux épopées féodales marquées par une opposition rigide entre
les héros et les antihéros, le bien et le mal. »138
Il a déjà été question plus haut du lien entre la littérature et la société, une
théorie du « reflet » développée par Macherey140 qui n’est pas, pour Zima, une approche
empirique des liens entre la société et la littérature comme nous allons le voir.
Contrairement à Goldmann, pour qui la littérature est l’expression d’une « vision du
monde », d’une seule idéologie donc, celle de l’auteur, ce qui enlève au texte littéraire
son caractère polysémique, Macherey considère que l’œuvre littéraire n’est pas un
ensemble homogène dans lequel on chercherait une certaine « cohérence », mais qu’elle
exprime au contraire les contradictions de l’idéologie. Le texte littéraire n’exprime pas
une idéologie cohérente mais exprime au contraire, et malgré lui, les incohérences et les
contradictions de l’idéologie (bourgeoise par exemple). Le texte n’est en fait qu’une
« mise en scène » de l’idéologie, où sont exposées les contradictions d’une idéologie qui
sont impossible à résoudre dans la réalité sociale. Ce qu’il faut donc chercher dans un
138
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.26.
139
Ibid., p.26.
140
Macherey, P. (2014). Pour une théorie de la production littéraire, Lyon, ENS Éditions.
78
texte afin d’arriver à l’idéologie, n’est pas la cohérence de cette idéologie, mais au
contraire les contradictions qui peuvent s’y trouver, affirme Macherey :
« Ce qu’il faut chercher dans les textes (…) ce ne sont pas les signes de leur
cohésion, mais les indices des contradictions matérielles (historiquement
déterminés) qui les produisent, et qui se retrouvent en eux sous forme de conflits
inégalement résolus. »141
Le texte littéraire n’exprime pas l’idéologie en tant que telle, il la met en scène
en exposant ses contradictions. Ainsi, un lecteur critique pourra l’observer de l’extérieur
et la dépasser. Dans cette situation, l’idéologie cesse d’apparaitre comme « naturelle »
comme le décrit Althusser, les individus cessent de la vivre comme allant de soi,
universelle à toute l’humanité, mais se rendent compte, en tant que lecteurs critiques, de
son historicité, sa contingence. Macherey écrit :
« D’où l’idée que le texte littéraire n’est pas tant l’expression d’une idéologie (sa
« mise en mots »), que sa mise en scène, son exhibition, opération dans laquelle elle
se retourne en quelque sorte contre elle-même. »142
141
Balibar, E. et Macherey, P. (1974). Sur la littérature comme forme idéologique, dans Littérature,
n°13., p22
142
Balibar, E. et Macherey, P. Ibid., p.24
143
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.43.
79
totalement en cause l’approche althussérienne de l’idéologie, Zima formule quelques
réserves concernant certains points, notamment celui de situer l’idéologie dans
l’inconscient de l’individu. Il donne pour argument l’œuvre de Balzac, chez qui la
critique de l’idéologie est tout à fait consciente :
« Elle l’a été chez Balzac qui présente au lecteur une critique détaillée – et tout à
fait consciente – de la noblesse légitimiste qui a toutes ses sympathies
politiques. »144
Nous considérons que ce point est important dans la mesure où il nous permet
de montrer que les deux auteurs de notre corpus, Tahar Djaout et Atiq Rahimi, ont pour
but de critiquer certains discours idéologiques de leurs sociétés respectives. Par ailleurs,
Zima adresse une autre critique à l’approche de Macherey de l’idéologie, il estime que
la production littéraire est elle-même l’idéologie, qu’elle fait partie des « appareils
idéologiques d’Etat ». La pratique littéraire est donc, selon Macherey, une pratique
idéologique. Il néglige le fait qu’un texte littéraire est aussi un univers autonome. Dans
ce sens, Zima opposant la vision d’Adorno à celle de Macherey, écrit à ce propos :
144
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.43.
145
Zima, P. Ibid., p.43.
80
valable que dans ce contexte précis. Il suffit de rappeler l’exemple du discours anti-
communiste développé lors de la guerre froide aux Etats-Unis. Ce discours présentait
une conception de la réalité présentée de façon dichotomique avec, d’un côté les bons
Américains et de l’autre, les méchants communistes.
Selon Zima, tout discours idéologique est perçu comme naturel et en tant
que tel, n’a pas à se soumettre à une vérification empirique ou à un dialogue empirique.
146
Pêcheux, M. Les vérités de la Palice. Op.cit., p.36.
147
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.136.
148
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.136.
81
Sa représentativité discursive se conçoit comme la seule possible. Toujours selon Zima,
cette « attitude monologique » est caractéristique des pouvoirs politiques autoritaires. A
ce propos, il donne l’exemple du discours marxiste-léniniste qui réduit le texte littéraire
à une seule interprétation, une approche monosémique de la littérature en totale
inadéquation avec la polysémie inhérente à l’écriture littéraire. Par ailleurs, le discours
idéologique qui s’identifie à la réalité, n’accepte pas l’ambivalence et l’ambigüité, il se
base sur la dichotomie pour former sa base sémantique. Ainsi, un mot aura toujours une
connotation positive ou négative. Zima indique que les pouvoirs politiques se basent sur
cette dichotomie des langues pour manipuler les masses. Ce n’est qu’en supprimant
l’ambigüité et l’ambivalence en dressant une structure sémantique faites d’oppositions
et de dichotomies rigides que le discours sera susceptible de présenter une version de la
réalité cohérente à même de servir ses intérêts :
« En tant que discours du pouvoir, conçu pour mobiliser les masses, l’idéologie
doit éliminer l’ambivalence, le paradoxe et l’ironie qui révèlent la lâcheté du
héros ou le caractère mythique d’une science »149
149
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.137.
150
Greimas, A.J. (1973). Un problème de sémiotique narrative : les objets de valeur. In Langages N° 31,
Paris : Larousse, p. 20.
82
de laquelle le sujet (d’énoncé) et ses adjuvants discursifs triomphent de
l’antisujet et des opposants pour leur arracher l’objet de la quête »151
151
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.138.
152
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., Ibid., p.96.
83
l’idéologie, qu’à la différence qui existe entre la littérarité d’un texte littéraire et sa
fonction « légitimiste ». Pour Macherey, en effet, le texte littéraire «(…) n’est pas tant
l’expression d’une idéologie (« sa mise en mots ») que sa mise en scène » 153
La sociocritique envisagée par Zima est donc une sociocritique qui tâche de
réponse aux questions posées par une approche marxiste du texte littéraire qui ne prend
pas en considération le caractère linguistiques des phénomènes. Nous avons vu plus
haut comment Zima argumente en faveur d’une approche linguistique et discursive du
fait social dans le texte littéraire. Pour Zima, les phénomènes sociaux se traduisent en
phénomènes linguistiques dans le texte littéraire. Nous objectif ici est de voir où se situe
l’approche de Zima par rapport aux théories marxistes sur l’idéologie. Cette démarche
est importante car elle nous permet d’expliquer dans quel cadre s’inscrit l’analyse de
notre corpus.
Pour Zima, la sociocritique marxiste est incomplète tant elle est incapable
de d’expliquer l’idéologie sur le plan sémantique et discursif. L’idéologie est selon
Zima une forme discursive, c’est pourquoi il est important de se soucier des structures
sémantiques et narratives du texte. Car même si l’approche de Zima de l’idéologie ne
153
Zima, P. ibid. p.96.
154
Ibid..
84
rejette pas l’idée d’Althusser que « l’idéologie interpelle les individus en sujet », Zima
se demande cependant par quels procédés s’effectue cette interpellation, ajoutant que la
subjectivité est elle-même un phénomène discursif dans la mesure où le « sujet » est
sujet par son discours. Zima écrit :
Enfin, nous dirons que l’idéologie en tant que concept relativement abstrait
est envisagée ici comme structure discursive, que nous pouvons soumettre à une analyse
empirique dans la mesure où son existence dans le texte est concrète et peut être perçue
dans la façon dont s’articulent des sociolectes autour de certaines dichotomies
sémantiques particulières. Nous avons vu dans cette partie que l’idéologie s’exprime
dans un discours qui s’articule d’une façon spécifique, il n’accepte pas l’ambiguïté ou
l’ambivalence, sa structure sémantique est rigoureusement dichotomisée de façon à ce
que la langue utilisée serve les intérêts d’un groupe social donné. C’est en ce sens que
nous faisons la distinction entre discours idéologique et discours théorique en nous
référant à Zima. En effet, celui-ci oppose les deux discours en soulignant le fait que le
discours théorique est un discours qui réfléchit sur sa propre structure narrative
(discours) ainsi que sur sa structure sémantique. Le discours théorique se caractérise
donc par son dialogisme dans la mesure où il accepte la critique et le dialogue tandis
que le discours idéologique n’accepte pas la critique, sa structure sémantique est faite
d’oppositions rigides qui expriment une certaine conception de la réalité que le sujet
(d’énonciation) du discours considère comme la seule possible. Zima qualifie alors le
discours idéologique de « monologique » dans la mesure où il n’accepte pas le dialogue,
il n’est pas ouvert à la critique :
155
Zima, P. Manuel de sociocritique, Op.cit., p.96.
156
Ibid., p.138.
85
Dans cette partie consacrée à l’idéologie, il s’agissait de mettre en évidence
la dimension linguistique de celle-ci. Cette mise au point s’imposait car elle s’inscrit
dans l’argumentaire détaillé développé par Zima en faveur d’une approche plus
empirique des liens entre la littérature et la société, en totale rupture avec les pratiques
de la critique littéraire marxiste qui se basait sur des concepts abstraits difficilement
vérifiables :
157
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.96.
86
Chapitre IV
Texte et intertexte
87
Il a précédemment été question du souci de la sociocritique de s’affirmer
comme une science empirique, qui met en évidence le lien entre la société et le texte
dans le caractère linguistique de ce dernier. L’approche formaliste élabora les premières
théories selon lesquelles la société ne peut exister dans le texte qu’au niveau discursif et
narratif, Tynianov parle de « corrélation » linguistique entre le texte et la société. Dans
la présente étude, nous nous sommes basé sur l’intertextualité inhérente à toute
littérature. En effet, tout texte littéraire est le lieu de rencontre de plusieurs textes
différents, le lieu de croisement de multiples discours qui se répondent ou, parfois,
s’opposent et entrent en conflit au niveau lexical et sémantique. Le concept
d’intertextualité a fait son entrée dans la critique littéraire par le biais des travaux de
Kristeva qui s’est inspirée de Bakhtine et de sa théorie du dialogue social et littéraire.
Selon elle, le texte est toujours à l’intersection de plusieurs textes, il est le lieu d’un
croisement « dialogique » de textes :
« (…) Le mot (le texte) est un croisement de mots (de textes) où on lit au moins un
autre mot (texte). »158
Le texte littéraire n’est donc pas un univers fermé qui n’obéit qu’à sa propre
logique, il n’est pas cette « monade isolée » (Chez Leibniz, substance simple qui
exprime l'univers dans la totalité, et qui est en relation avec toutes les autres monades,
dont l'ensemble tout entier constitue l'univers)159, mais bien un espace où se rencontrent
différents discours parfois opposés, et c’est dans cette opposition que s’exprime la
position de l’auteur par rapport à un thème précis. C’est en prenant position et en
réagissant à des discours idéologiques, religieux et littéraires que le texte littéraire prend
toute sa dimension sociale. L’exemple du narrateur dans L’Etranger de Camus qui
recourt à l’ironie afin de critiquer les discours religieux et idéologiques de la justice, est
éloquent à ce propos :
158
Kristeva, J. (2002). « L’Acte de naissance de l’intertextualité ou l’espace de la signification », dans S.
Rabau (éd.), L’intertextualité. Paris : Flammarion, p.56.
159
Dictionnaire de français Larousse. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/monade/52148,
(consulté le 06.10.2014)
88
(Durkheim) en entament un dialogue avec les sociolectes et les discours d’antan et
d’aujourd’hui. »160
160
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.21.
161
Coseriu, E. (1971). Thesen zum Thema Sprache und Dichtung , dans W.D. Stempel (éd.), Beitrage zur
Textlinguistik. Munich : Fink, p.184.
162
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritique., Op.cit., p.21.
89
« Epistémologiquement, le concept d’intertexte est ce qui apporte à la théorie du
texte le volume de la socialité : c’est tout le langage antérieur et contemporain qui
vient au texte, non selon la voie d’une filiation repérable, d’une imitation volontaire,
mais selon celle d’une dissémination - image qui assure au texte le statut non d’une
reproduction, mais d’une productivité »163
Si le texte absorbe les discours environnants, il les intègre dans son processus
narratif et cela apparait plus ou moins clairement au niveau lexical et sémantique. Nous
verrons d’après l’étude des « sociolectes » présents dans notre corpus que les différentes
idéologies exprimées par les discours se manifestent à travers la taxinomie et le sens
que donnent ces idéologies à tel ou tel mot. Nous verrons que la sémantique dans le
discours change en fonctions des intérêts de tel ou tel groupe social. Si différents
discours idéologiques sont « absorbés » par l’œuvre littéraire, comme le souligne si bien
Zima, il n’est pas pour autant question de considérer ce lien entre la société et la
littérature comme simple relation « d’influence ». Considérer que la société influence
politiquement et socialement la littérature, c’est réduire le caractère social de cette
dernière car la littérature est elle-même un « fait social », le résultat d’une dynamique
langagière, linguistique, idéologique et sociale :
163
Barthes, R. (2002). « Théorie du texte et intertextualité », dans S. Rabau (éd.). L’intertextualité. Paris :
Flammarion, p.59.
164
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.41.
90
humaniste chrétien. Dans chacun de ces exemples, la littérature constitue une réaction
polémique et critique vis-à-vis des discours environnants. A travers la façon dont ces
discours sont absorbés et mis en scène dans ces œuvres, ce sont leurs contradictions et
leurs incohérences qui ressortent. Chacun de ces exemples montre aussi que les discours
naissent en réaction à d’autres discours, la littérature constitue cet espace où ces
discours entrent en conflit, ils s’opposent par leurs sociolectes, leurs taxinomies, et
l’opposition de ces discours n’est en réalité que la traduction linguistique de conflits
sociaux.
165
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.43.
91
sémantique. L’auteur apparait ici comme sujet social, témoin des conflits de son
époque, loin d’être un simple rapporteur des évènements de son temps, celui-ci agit en
tant qu’acteur à part entière de ces conflits idéologiques car en critiquant un discours, il
en adopte un autre :
L’écrivain s’affirme ainsi comme sujet qui adopte une position différente
dépendamment des discours auxquels il fait face, ces discours se manifestent dans le
texte littéraire en tant que sociolectes et illustrent chacun une idéologie particulière. Le
linguiste-roumain allemand, Coseriu, donne une définition de la littérature très
caractéristique de ce souci de la sociocritique de s’affirmer comme science empirique
lorsqu’il souligne la spécificité de la littérature, à savoir sa capacité à absorber les
différents discours environnants (politique, religieux ou scientifique), de telle sorte que
celle-ci apparaît comme un espace intertextuel dans lequel se réfléchissent conflits
sociaux et intérêts collectifs, à travers les idéologies qu’articules ces discours. Bien que
Coseriu considère le texte littéraire comme une production linguistique, celle-ci ne doit
pas être appréhendée comme une utilisation de la langue parmi d’autres. Nous
considérons que la définition suivante que donne Coseriu du texte poétique peut être
généralisée à l’ensemble des genres littéraires dans la mesure où celle-ci met l’accent
sur le caractère intertextuel de tout texte littéraire :
« C’est ainsi que le langage poétique apparait non pas comme un usage linguistique
parmi d’autres, mais comme langage universel, comme réalisation de toutes les
possibilités linguistiques »167
166
Kristeva, J. (1964). Sémiotikè, recherches pour une sémanalyse. Paris : Seuil, p.144.
167
Coseriu, E. Thesen zum Thema Sprache und Dichtung. Op.cit., p.47.
92
les langages qui l’entourent, qu’il ne s’identifie pas uniquement à ces derniers, il
constitue plutôt une réponse aux sociolectes et aux discours de son environnement. En
effet, la situation sociolinguistique est particulièrement importante puisque ce n’est pas
indépendamment d’elle que le texte littéraire va se constituer : les discours et les
idéologies présentes dans sa structure narrative seront l’illustration de la situation
linguistique d’une époque donnée, comme le souligne Zima :
« Dans cette perspective, la littérature en tant que texte fictionnel pourrait être
définie comme une réaction intertextuelle aux sociolectes et discours d’une situation
sociolinguistique particulière. »168
Nous avons déjà fait référence à la notion d’idéologie, en tant que notion
centrale dans l’approche sociocritique du texte littéraire. En effet, il a souvent été
question du caractère idéologique de l’œuvre littéraire et du fait que celle-ci reflète
l’idéologie de l’auteur. Toutefois, les questions qui se posent sont celles-ci :
168
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritique. Op.cit., p.45.
169
Ibid., p.76.
93
beaucoup plus concret. Il n’est plus question en effet de conception métaphorique telle
que celle du « reflet » présentée par Macherey, mais bien d’une approche empirique
puisqu’il est question de structures discursives de sorte que le lien entre le texte
littéraire et l’idéologie apparait désormais comme une forme d’intertextualité, selon le
concept introduit par Kristeva et inspiré par les travaux de Bakhtine. C’est ce qui permet
d’aborder le rapport entre le texte littéraire et la société sous un autre angle :
« Selon Bakhtine et Kristeva, le texte (littéraire ou non littéraire) n’est pas une
monade : il peut toujours être lu comme une réaction, une réponse à des textes
parlés ou écrits, historiques ou contemporains que l’auteur connaît et avec lesquels
il dialogue » 170
170
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., pp.76.77.
171
Ibid., p.77.
172
Ibid.
94
L’intertextualité permet ainsi de vérifier de quelle façon les discours
idéologiques sont repris dans le texte littéraire et comment ceux-ci interagissent avec les
structures sémantiques. En procédant à l’analyse des sociolectes présents dans le texte,
nous pouvons avoir un aperçu sur les conflits sociaux qui caractérisent le contexte
socio-historique de production de l’œuvre littéraire. Cette approche nous intéresse
particulièrement car elle nous permet de trouver plus d’arguments empiriques à notre
thèse selon laquelle les deux auteurs, Tahar Djaout et Atiq Rahimi, prennent parti contre
les bouleversements que connaissent leurs sociétés respectives, que leur littérature est
éminemment engagée et qu’ils se constituent en tant que partie prenante dans les
conflits idéologiques que connaissent ou qu’ont connu leurs deux pays. En procédant à
l’analyse des discours absorbés par les textes de notre corpus, nous voulons prouver que
les auteurs ne font que mettre en scène certaines oppositions idéologiques en vue de
mettre en exergue la cohérence de certaines par rapport à d’autres qui ne le sont pas.
173
Gignoux, A-C. « De l'intertextualité à la récriture », Cahiers de Narratologie [Online], 13 | 2006, Mis
en ligne ile 25 septembre 2016, consulté le 20 mars 2017. URL : http://narratologie.revues.org/329
174
Genette, G. (1982). Palimpsestes, la littérature au second degré. Paris : Seuil.
95
idéologiques » comme le souligne Zima175. Celui-ci ne manque pas de souligner que
« Cette description du processus intertextuel par Bakhtine et Volochinov fait clairement
ressortir le caractère idéologique et polémique (dialogique) du discours… »176. En
effet, pour Bakhtine, cette dimension intertextuelle polémique de toute forme
d’énonciation se retrouve également dans les textes littéraires :
« Toute énonciation, même sous forme écrite figée, est une réponse à quelque chose
et est construite comme telle, elle n’est qu’un maillon de la chaîne des actes de
parole, toute inscription prolonge celles qui l’ont précédée, engage une polémique
avec elles, s’attend à des réactions actives de compréhension, anticipe sur celles-ci,
etc. »177
175
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.87.
176
Zima, P. Texte et société, Perspectives sociocritiques. Op.cit., p.88.
177
Bakhtine, M. Le marxisme et la philosophie du langage. Essai d’application de la méthode
sociologique en linguistique. Op.cit., pp.87.88.
178
Ibid., p.90.
96
lieu d’établir une analogie entre le symbole littéraire du métier à tisser, nous aurions pu
procéder à une analyse susceptible de mettre en évidence la façon dont les discours
idéologiques religieux et nationalistes sont repris dans le roman de Tahar Djaout. Ainsi,
on pourrait remplacer de concept d’analogie de Goldmann par le concept
d’intertextualité :
L’approche sociocritique, sur laquelle nous nous appuyons, fait le lien entre
le texte et la société par le biais de l’écriture. En tant que telle, celle-ci est donc
éloquente à plus d’un titre. C’est pourquoi, notre intérêt porte aussi bien sur le niveau
narratif, que lexical et sémantique des romans de notre corpus. Comme nous l’avons
déjà souligné, cette approche sociocritique ne considère pas le texte littéraire
indépendamment du contexte spatiotemporel d’écriture. Celui-ci ne peut en aucun cas
être perçu comme une « monade » isolée qui ne communique pas avec l’extérieur
auquel rien ne le relie, contrairement à la conception d’Adorno du texte littéraire. Celui-
ci, en effet, considère le texte comme un univers fermé qui ne suit que sa propre loi, il
179
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.63.
180
Ibid.
181
Ibid.
97
n’existerait donc aucun lien entre le texte littéraire et d’autres textes ou discours du
contexte de production. Adorno considère le texte littéraire comme un produit achevé
tandis que Zima se demande comment celui-ci pourrait être considéré à la fois comme
une reproduction de la réalité et comme achevé, sachant que le propre de la littérature
est d’être inachevée tout comme la réalité extérieure. En absorbant les discours de son
environnement, le texte littéraire s’impose comme un « dialogue ouvert » avec d’autres
textes, d’autres discours parlés ou écrits. On ne peut, comme le souligne Zima, séparer
le texte littéraire de son contexte sociolinguistique d’origine :
« Les textes sont des faits sociaux et idéologiques dans la mesure où ils
réagissent à d’autres textes parlés ou écrits, qui articulent des problèmes et des
intérêts collectifs »182
Il est donc question de rompre avec une approche du texte littéraire trop
thématique qui impliquerait des explications métaphysiques et abstraites sans rapport
avec la réalité extérieure. Le concept d’idéologie serait par exemple, trop abstrait s’il
n’était pas rattaché à une analyse pertinente des discours présents dans le texte et
l’idéologie relèverait dans ce cas de la subjectivité du critique. C’est pourquoi, il
importe de « représenter les différents niveaux textuels comme des structures à la fois
linguistiques et sociales »183. C’est de cette façon que l’intertextualité peut s’affirmer
comme un concept fondamental dans l’explication des liens existant entre la société et
la littérature, celle-ci étant alors appréhendée comme le lieu de rencontre de différents
discours :
182
Zima, P. Manuel de sociocritique. Op.cit., p.83.
183
Ibid., p.117.
184
Ibid.
98
Deuxième partie
Le temps et l’espace,
l’impérative
contextualisation du récit
99
Avant-propos
Parmi les intérêts que peut susciter notre corpus est celui de permettre au lecteur
de voyager dans l’espace et le temps. Ainsi, le lecteur, transporté en quelque sorte par
l’écriture, découvre l’Afghanistan et l’Algérie, deux pays très éloignés l’un de l’autre
géographiquement, mais qui ont connus des années durant des évènements dramatiques
et éprouvantes, des années de guerre civile. Le lecteur découvre ainsi ces événements
tragiques à travers les écrits des deux romanciers Tahar Djaout et Atiq Rahimi.
185
Maingueneau, D. (2004). Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation. Paris : Armand
Colin, p. 7.
100
classe sociale ou encore, plus sommairement, comme le produit de la société. »186.
Reconsidérer l’œuvre littéraire dans son contexte de production pour Maingueneau est
par ailleurs primordial afin de ne pas faire de celle-ci une « monade »187, il écrit :
186
Giraud F. et Saunier, E. Des vies à l’œuvre, agencements pluriels de socialisations, COnTEXTES [En
ligne], 15 | 2015, mis en ligne le 26 février 2015, consulté le 16 février 2017. URL : ° ;
http://contextes.revues.org/6044 ; DOI : 10.4000/contextes.6044, 2015.
187
Chez Leibniz : Substance inétendue, imperméable à toute action du dehors.
188
Maingueneau, D. Op. cit., p.37
101
Chapitre I
102
Nous nous proposons, dans cette étape de l’analyse de replacer dans leur
contexte sociohistorique les œuvres de notre corpus afin de les lire, non pas comme de
simples textes, mais comme des discours. Cette contextualisation du texte littéraire nous
permettra aussi de mieux comprendre les motivations qui ont poussé les auteurs à
critiquer dans leurs romans tel ou autre discours. Nous tâcherons de confirmer notre
hypothèse, à savoir que les deux auteurs reprennent dans leurs œuvres littéraires des
thèmes importants dans leurs sociétés respectives afin de créer une réflexion autour de
ces problématiques. Les deux écrivains se présentent en effet comme des témoins
privilégiés d’évènements sociaux par rapport auxquels ils se positionnent dans leurs
romans. Le constat qui s’impose est que cet engagement personnel des auteurs vis-à-vis
de tel ou tel sujet se concrétise textuellement à travers la façon dont ils rendent compte
des discours de leur environnement.
Nous verrons en effet dans les chapitres suivants que les principaux personnages
reprennent dans leurs interventions discursives des sociolectes différents.
L’environnement spatial et la hiérarchie des personnages permettent par ailleurs au
lecteur de comprendre quelle idéologie critiquée par l’auteur. Dans ce chapitre, notre
propos est d’analyser le cadre spatio-temporel du premier roman d’Atiq Rahimi écrit en
langue française. C’est son premier roman écrit dans une langue autre que sa langue
natale, le dari. Tout comme Djaout, Atiq Rahimi n’écrit pas dans sa langue maternelle et
nous rappelle que le monde moderne s’écrit en plusieurs langues. C’est ainsi qu’à
propos du bilinguisme, Grutman écrit : « Le bilinguisme soulève tant de passions parce
qu’il va à l’encontre de plusieurs idées sacro-saintes (concernant la langue maternelle,
le génie des langues nationales et leur Weltanschauung…) tout en en constituant une
donnée fondamentale de nos société modernes »189. Ce roman, primé au Goncourt en
2008, raconte l’histoire d’une femme s’occupant de son mari dans le coma dans un
Afghanistan en guerre. Le cadre spatio-temporel, tel que rendu dans le roman, permet
de replacer le texte dans son contexte historique de production. Cette étape permet au
lecteur de mieux appréhender les discours idéologiques dont le roman rend compte.
Notre objectif est de montrer que les idéologies présentes discursivement dans l’œuvre
de Rahimi sont les mêmes que celles présentes dans les romans de Djaout, ce qui
189
Grutman, R. Bilinguisme et diglossie : comment penser la différence linguistique dans les littératures
francophones ? L. D’Hulst etJ.M Moura (dir.), Les études francophones : état des lieux. Lille :
Université Lille-3, 2003. pp. 113-126.
103
signifie que le discours auquel les deux auteurs par le biais de leur écriture est le même,
bien que ceux-ci soient issus de deux pays différents et que leurs romans n’aient pas été
écrits à la même époque. Notre intention est de démontrer également qu’il n’y a pas
qu’un seul discours dans chacun des textes, mais plusieurs discours qui s’entrecroisent
et s’affrontent.
Syngué Sabour, Pierre de patience est donc le premier roman d’Atiq Rahimi
écrit en langue française. L’écrivain franco-afghan, Atiq Rahimi, a commencé l’écriture
au début des années deux-mille en écrivant d’abord en dari, une langue persane parlée
dans son pays natal, l’Afghanistan. Dans cette première partie de l’analyse, il importe
de replacer le roman dans son contexte spatio-temporel de production. Il s’agit d’une
étape importante puisque celle-ci permet de comprendre à quels évènements particuliers
de cette époque réagit l’auteur. Notre hypothèse est que les deux auteurs des œuvres de
notre corpus réagissent directement aux évènements qui ont marqué leurs sociétés
respectives, à savoir les sociétés algérienne et afghane. Comme nous l’avons déjà
rappelé dans les deux premiers chapitres de l’analyse, Tahar Djaout a traité de la société
algérienne du début des années quatre-vingts dix dans ses deux derniers romans. De
même, Atiq Rahimi traite dans les deux romans de notre corpus de la guerre civile en
Afghanistan. Dans Syngué Sabour, Pierre de patience, le paratexte190 donne des
informations susceptibles de permettre au lecteur de situer le récit dans l’espace et dans
le temps, contrairement aux deux romans de Djaout dans lesquels l’espace et le temps
sont restés délibérément indéterminés. Ainsi, Atiq Rahimi situe son œuvre dans une
note en milieu de page, tout au début du roman :
Ainsi, dès le tout début du récit, Atiq Rahimi situe le récit dans son pays natal
l’Afghanistan, mais celui-ci pourrait aussi bien avoir lieu ailleurs, quelque part dans un
endroit indéterminé. Cette façon de procéder n’est pas anodine puisqu’elle indique bien
que le lieu n’a pas une grande importance puisque, non seulement, l’auteur ne se donne
pas la peine de préciser dans quelle ville ou région se déroulent les faits, mais plus
encore : les faits pourraient bien avoir eu lieu « ailleurs ». L’Afghanistan n’étant pas le
190
Genette, G. (1987). Seuils. Paris : Seuil,
191
Rahimi, A. (2008). Syngué Sabour, Pierre de Patience. Paris : P.O.L.
104
seul pays à avoir traversé une telle guerre civile, le lieu où se déroulent les faits importe
peu à la limite. Un telle contextualisation du récit qui aurait eu lieu en Afghanistan ou
ailleurs fait que les thématiques abordées dans le roman prennent une dimension à la
fois humaine et universelle, plutôt qu’une dimension nationale. Ainsi, cette façon de
situer le récit en Afghanistan mais aussi ailleurs permet à l’auteur de passer le message
selon lequel les sujets abordés dans son œuvre ont rapport avec la société afghane, mais
ils sont valables dans d’autres sociétés et d’autres cultures qui connaissent les mêmes
évènements ou les mêmes problèmes. Selon Körömi192 en effet, cette phrase éloquente :
« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs, dit par avance que ce que Rahimi raconte
peut arriver dans d’autres pays également, car, en effet, toutes les guerres se
ressemblent ». Contrairement donc à Tahar Djaout qui n’estime pas nécessaire de
déterminer le contexte spatio-temporel du récit, Rahimi met en exergue son pays natal
l’Afghanistan n’enlevant cependant rien au caractère universel du roman.
« La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs,
couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d’oiseaux migrateurs figés dans leur
élan sur un ciel jaune et bleu. Troués çà et là, ils laissent pénétrer les rayons du
soleil pour finir sur les rayures éteintes d’un kilim. Au fond de la chambre, il y a un
autre rideau. Vert. Sans motif aucun. Il cache une porte condamnée. Ou un
débarras. »193
192
Körömi, G. (2015), Écrire la guerre sans fin : le roman Syngué Sabour. Pierre de
patienced’Atiq Rahim. Dialogues Francophones. Vol.21. Pages 9-18. DOI:
10.1515/difra-2015-0001, p.11
193
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience, Op.cit. p.15.
105
C’est sur cette description que s’ouvre le roman d’Atiq Rahimi, après l’incipit
donnant toutes les informations concernant le cadre spatial du déroulement de son récit.
Nous constatons dans ce passage que l’auteur use d’une description minutieuse. La
scène se déroulant dans une seule pièce. Les quelques détails fournis donne cet espace
autour du récit une certaine profondeur. Dans ce bref passage, certains détails renvoient
à la culture afghane, lorsque le narrateur décrit les rideaux qui « laissent pénétrer les
rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes d’un kilim »194. Le mot « kilim » est
un mot d’origine persane qui désigne un tapis traditionnel originaire d’Orient,
principalement en Iran et en Turquie195, mais aussi en Afghanistan, pays qui présente
beaucoup de similitudes culturelles avec l’Iran. L’auteur poursuit ensuite la description
de la pièce en précisant que « La chambre est vide. Vide de tout ornement. Sauf sur le
mur qui sépare les deux fenêtres où on a accroché un petit kandjar… »196
« Oscillant au rythme de sa respiration, une main, celle d’une femme, est posée sur
sa poitrine, au-dessus de son cœur. La femme est assise. Les jambes pliées et
encastrées dans sa poitrine. La tête blottie entre les genoux. Ses cheveux noirs, très
noirs, et longs, couvrent ses épaules ballantes suivant le mouvement régulier de son
bras »197
194
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patienc., Op.cit., p.15.
195
Vitkovic-Zikic, M. (2001). Les kilims de Pirot. Belgrade : Musée des arts décoratifs.
196
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patienc., Op.cit., p.15.
197
Ibid., pp.16, 17.
106
Dans ce passage, Rahimi présente l’épouse du mari dans le coma, celle-ci est
penchée sur lui, sa main sur sa poitrine. Elle laisse son corps bouger au rythme de la
respiration de son mari. Ce passage est pour nous très important dans la mesure où il
nous aide à mieux comprendre l’ambiance qui règne au sein de ce foyer. Le mari est
endormi, blessé à la guerre, il ne s’est pas réveillé. Depuis la blessure du mari, toute la
famille s’est aussi arrêtée de vivre. Cette atmosphère lente et pesante est pour nous une
manière de présenter la place de l’homme et du mari dans la société afghane. L’homme
est au centre de tout, tout se base sur sa présence et son état et lorsque comme dans le
roman, le mari est dans le coma, c’est toute la famille qui ne vit plus qu’au rythme de
ses respirations. Nous constatons aussi que la femme est au chevet de son mari. Elle ne
bouge pas, elle est penchée sur lui sa main sur sa poitrine. La femme ne bouge elle aussi
qu’au rythme des respirations du mari. Ce passage est aussi très évocateur de la position
qui celle de l’homme, mais aussi celle de la femme dans la société afghane. La femme
dépend exclusivement de son mari, dans ce passage, elle est le prolongement de ce
dernier, elle bouge quand il bouge, elle est inerte quand ce dernier l’est.
Notons par ailleurs que les principaux personnages ne sont nommés à aucun
moment. Cette omission du nom des deux personnages correspond, selon nous, au
besoin de l’auteur de donner à ce roman une thématique universelle. Si les personnages
sont décrits, leurs noms ne sont pas une seule fois cités, l’auteur se contentant
simplement de désigner le personnage masculin par « l’homme » et son épouse par « la
femme ». Nous avons déjà relevé le souci de l’auteur de situer son récit principalement
en Afghanistan, mais il aurait pu aussi bien se situer ailleurs. Cette situation qui
concerne l’Afghanistan pourrait tout aussi bien concerner un autre pays, l’omission des
noms de l’homme ou de la femme rejoint ce souci d’universalité, une omission qui dit
que cette situation peut aussi concerner n’importe quel homme et n’importe qu’elle
femme. Dans la description de la pièce où se déroulent les évènements, l’auteur décrit
des photos accrochées au mur sur lesquelles on peut apercevoir les personnages,
l’homme principalement :
« … et, au-dessus du kandjar, une photo, celle d’un homme moustachu. Il a peut-
être trente ans. Cheveux bouclés. Visage carré, tenue entre parenthèses par deux
107
favoris, taillés avec soin. Ses yeux noirs brillent. Ils sont petits, déparés par un nez
en bec d’aigle. »198
« L’homme ne rit pas, cependant il a l’air de quelqu’un qui refrène son rire. Cela lui
donne une mine étrange, celle d’un homme qui de l’intérieur, se moque de celui qui
le regarde. La photo est en noir et blanc, coloriée artisanalement avec des teintes
fades. »199
« Face à cette photo, au pied d’un mur, le même homme, plus âgé maintenant, est
allongé sur un matelas rouge à même le sol. Il porte une barbe. Poivre et sel. Il a
maigri. Trop. Il ne lui reste que la peau. Pâle. Pleine de rides. Son nez ressemble de
plus en plus au bec d’in aigle. Il ne rit toujours pas. »200
198
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.15.
199
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., pp.15, 16.
200
Ibid., p.16.
108
En procédant de la sorte, l’auteur intègre la description de l’homme à celle de
l’espace, comme pour dire qu’il fait pratiquement partie du décor désormais. Il y a lieu
de souligner également le contraste existant entre l’homme de la photo et celui allongé
au pied du mur, juste en face de cette photo. L’homme a vieilli, beaucoup maigri, il est
allongé à même le sol, sa peau est pale et ridée. L’intégration de la description de
l’homme à celle de l’espace permet, comme nous l’avons souligné, de présenter
l’homme comme un élément certes important, mais un élément à part entière de
l’espace : il l’occupe désormais au même titre que le kandjar accroché au mur ou la
photo. Il est inconscient, immobile et allongé à même le sol :
« Dans le creux de son bras droit, un cathéter perfuse un liquide incolore provenant
d’une poche en plastique suspendue au mur, juste au-dessus de sa tête. Le reste de
son corps et couvert par une longue chemise bleue, brodée au col et aux manches.
Ses jambes, raides comme deux piquets, sont enfouies sous un drap blanc, sale. »201
201
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.16.
109
avec certitude de quelle guerre il s’agit, mais au fur et à mesure de la lecture cette
hypothèse se confirme :
« Loin, quelque part dans la ville, l’explosion d’une bombe. Violente, elle détruit
peut-être quelques maisons, quelques rêves. On riposte. Les répliques lancèrent le
silence pesant de midi, font vibrer les vitres, mais ne réveillent pas les enfants. Elles
immobilisent pour un instant – juste deux grains du chapelet – Les épaules de la
femme. »202
L’explosion d’une bombe qui retentit quelque part dans la ville et les ripostes qui
se font entendre prouvent que la demeure dans laquelle se déroule le « huis-clos » est
située dans une ville en guerre. S’il est évident qu’il s’agit de combats, aucune
indication ne permet de savoir de quel conflit il s’agit précisément, l’Afghanistan étant
passé par une guerre de libération puis, tout de suite après, par une guerre civile. Notre
hypothèse est qu’il s’agit de la guerre civile afghane déclenchée juste après la libération
du pays de l’URSS. Par contre, le fait que les violentes explosions entendues depuis la
maison où se trouve la femme n’ont pas réveillé les enfants. Cette précision est pour
nous importante car elle signifie que les enfants se sont accoutumés à cet environnement
sonore, fait d’explosions et de détonations probablement rassurés par la présence de leur
mère à proximité et par son calme apparent. Tandis que l’attitude de la femme révèle
une accoutumance au danger et à la violence, la guerre faisant désormais partie de son
quotidien, à tel point qu’à « l’explosion d’une bombe », celle-ci s’immobilise juste le
temps de « deux grains de chapelet », tandis que le temps, imperturbable, n’est rythmé
pas par les explosions qui se font entendre de temps à autre mais par les tours des grains
du chapelet qui s’égrènent inexorablement dans ce huis-clos.
202
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit, p.19.
203
Körömi, G., op.cit., p.11.
110
Les journées de la femme ne se comptent plus en heures et en minutes, mais en
souffles et en tours de chapelet, le temps a pris une autre forme dans cette pièce où la
femme et ses enfants sont isolés du monde extérieur en guerre :
« Sa main gauche égrène toujours le chapelet noir. « Je peux même te dire qu’en
mon absence, tu as respiré trente-trois fois. » Elle s’accroupit. « Et même là, en ce
moment, lorsque je te parle, je peux compter tes souffles. » Elle lève le chapelet pour
le tenir dans le champ incertain du regard de l’homme. « Voilà, depuis mon arrivée,
tu as respiré sept fois. »204
« Mes journées je ne les divise plus en heures, et les heures en minutes, et les
minutes en secondes… une journée pour moi égale quatre-vingt-dix-neuf tours de
chapelet ! »205
204
Ibid., p.22.
205
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.22.
111
La femme n’ayant donc personne d’autre à qui parler, commence à se plaindre
du temps qui passe au rythme des respirations et des tours de chapelets. Rien ne se passe
autour de la femme si ce n’est qu’elle doit rester au chevet de son mari afin de prier
pour sa guérison. Si elle doit faire cela, ce n’est pas par choix personnel mais parce que
ce sont les consignes du « mollah ». Le religieux passe régulièrement afin de prodiguer
des consignes de prière à la femme pour la guérison de l’homme. Pour la femme, la
semaine est divisée en tours de chapelet et la journée en nombre de respirations :
« "Je peux même te dire qu’il reste cinq tours de chapelet avant que le mollah fasse
son appel à la prière de midi et prêche les hadith. " Un instant. Elle calcule. « Au
vingtième tour, le porteur d’eau frappera à la porte des voisins. Comme d’habitude,
la vieille voisine à la toux roque sortira pour lui ouvrir la porte… »206
206
Ibid., p.22.
207
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.22, 23.
112
Nous constatons ici le rôle important du mollah, c’est en effet lui qui veille à la
guérison de l’homme dans le coma, qui donne des instructions à la femme et qui lui
reproche son manque d’assiduité concernant les prières qu’elle doit exécuter pour son
rétablissement. Un reproche que la femme considère comme injustifié car elle est seule
à s’occuper de son mari comme elle s’en plaint auprès de lui : « Mais toi, tu es témoin.
Tu sais que je ne vis que pour toi, auprès de toi, avec ton souffle ! »208 La femme vit
effectivement avec le souffle du mari, elle bouge à son rythme et elle perçoit désormais
ses journées au rythme de la respiration de son mari :
« "C’est tellement facile de dire qu’il faut réciter quatre-vingt-dix-neuf fois par jour
l’un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu… et cela pendant quatre-vingt-dix-neuf
jours ! Mais ce crétin de mollah ne sait pas ce que c’est d’être seule avec un homme
qui… ", elle ne trouve pas le mot, ou n’ose pas le dire… »209
« Un long silence. Presque cinq tours de chapelet. Cinq tours durant lesquels la
femme reste collée contre le mur, les yeux fermés. C’est l’appel à la prière de midi
qui l’arrache de sa torpeur. Elle prend le petit tapis, le déplie et l’étale par terre.
Entame la prière. »210
208
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.23.
209
Ibid., p. 23.
210
Ibid., p.23.
113
D’autres passages du roman font également référence à la perception qu’a la
femme du temps, une perception altérée, comme nous l’avons mentionné
précédemment, du fait de son isolement de la femme et de la monotonie des journées
qui se succèdent et qui se ressemblent. Une journée ne se compte plus en heures mais en
tours de chapelet effectués pour la guérison de son mari et les heures, à la cadence de
ses souffles. L’espace dans le récit se réduit à celui de l’intérieur de la maison, le lecteur
n’a pas accès à l’extérieur, même lorsque la femme quitte la maison. Dans un passage
où la femme sort de la maison pour aller chercher du sérum pour son mari, le lecteur
n’est autorisé à la suivre au-delà de la cour lorsque cette dernière quitte la maison.
211
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.24.
114
« Après trois tours de chapelet, deux cent soixante-dix souffles, elles sont de
retour. »212
La femme est donc sortie avec ses filles afin d’aller chercher du sérum pour son
mari, « après trois tours de chapelet, deux cent soixante-dix souffles, »213, la femme
retourne auprès de son mari, la pharmacie était fermée. Au moment où la femme rentre
de la pharmacie, ses deux filles se plaignent d’avoir faim :
« "Maman j’ai faim", pleure l’une. "Pourquoi tu n’as pas acheté de la banane ?! ",
déplore l’autre. "je vais vous donner du pain", console la mère. »214
La lecture que nous faisons de ce passage est que la femme s’occupe beaucoup
plus de son mari que de ses enfants. L’homme, même dans le coma, occupe une place
centrale dans la société dans laquelle vit la femme. Cette dernière doit le servir et lui
être dévouée même lorsque ce dernier est à moitié mort. Dans l’incipit du roman,
l’auteur plonge le lecteur dans une société où la femme est totalement dévouée à
l’homme, pour preuve, le mollah qui revient régulièrement s’enquérir de la situation du
mari, s’autorise à vérifier si la femme s’en occupe convenablement. Le mollah est le
représentant de l’ordre religieux, la symbolique du mollah est selon nous très
importante, c’est donc l’ordre religieux qui charge la femme de s’occuper du mari, elle
est même responsable de la guérison de ce dernier, même si celui-ci est plongé dans un
profond coma. C’est ainsi que la femme sort avec ses deux filles afin d’aller chercher du
sérum pour le mari, la pharmacie étant fermée, la femme se résigne à utiliser de l’eau
sucrée-salée. Le fait de trouver des alternatives nous montre que la femme a acquis des
réflexes concernant les soins de son mari, des réflexes qui font désormais partie de son
quotidien. Dans un autre passage, le lecteur constate l’aisance avec laquelle la femme
répète des soins que seule une infirmière expérimentée pourrait pratiquer :
« D’un geste rapide et habile, elle lui enlève du bras le cathéter. Retire la seringue.
Nettoie le tuyau, l’introduit dans sa bouche entrouverte, et l’enfonce jusqu’à ce
qu’elle atteigne le tube digestif. Puis, elle verse le contenu du verre dans la poche de
212
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.24.
213
Ibid.
214
Ibid.
115
perfusion. Règle les gouttes, vérifie leur intervalle, A chaque souffle, une goutte.
Et repart. »215
La femme a donc appris ses gestes de soin qui sont devenus des réflexes, elle vit
désormais au rythme des gouttes de sérum, des souffles et des tours de chapelet, son
quotidien se résume à prier pour que son mari sorte de son coma. La position de
l’homme dans la société dans laquelle évolue le personnage de la femme est dominante,
la femme doit le servir, elle est responsable de son bonheur, de sa guérison et de sa
survie. Par ailleurs, la femme dépend exclusivement du mari, elle ne peut pas sortir sans
que celui-ci lui donne sa permission. Dans un passage très évocateur, la femme se
prépare pour sortir voir sa tante. Elle vient vers son mari dans le coma pour l’informer :
« Une dizaine de gouttes après, elle revient. Son tchadari à la main. " Il faut que j’aille voir
ma tante. "Elle attend encore… la permission, peut-être. »216
Dans ce passage, la femme informe son mari dans le coma qu’elle sort voir sa
tante, son hésitation est peut-être dus au fait qu’elle attendait presque sa permission
avant de sortir. Ceci permet de comprendre que pour la femme, demander la permission
au mari avant de sortir est devenu un réflexe presque naturel. Ce passage se poursuit
lorsque la femme s’énerve toute seule contre son mari dans le coma, comme si ce
dernier lui avait répondu par une réponse négative :
« Derrière la porte, dans le couloir, sa voix, " je m’en fous…", va et revient, "de ce
que tu penses d’elle… ", va, "…je l’aime moi" (…)"…elle t’emmerde… et moi aussi !
". On l’entend partir avec ses deux enfants. »217
215
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.25.
216
Ibid.
217
Ibid. pp.25-26.
116
« Leur absence dure trois mille neuf cent soixante souffles de l’homme. Trois mille
neuf cent soixante souffles au cours desquels rien d’autre n’arrive… »218
218
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.26.
219
Satal-Chergui, N.F.Z. (2011). Usage des symboles dans Syngué Sabour Pierre de Patience d'Atiq
Rahimi. Magistère, option sciences des textes littéraires. Université Abdelhamid Benbadis
Mostaganem. Algérie.
117
Chapitre II
Dostoïevski à Kaboul
118
Maudit soit Dostoïevski est le second roman écrit en français par Atiq Rahimi,
publié en 2011, après Syngué Sabour, Pierre de patience. Comme dans son premier
roman, le récit de Maudit soit Dostoïevski se déroule en Afghanistan, le pays d’origine
du romancier. La première des choses qui nous interpelle dans le roman est le titre.
Nous proposons une petite analyse à propos de ce titre qui nous permettra petit à petit
de nous introduire dans le cadre spatio-temporel du récit. Le titre du roman est en effet
très évocateur, ce dernier commence par l’expression « Maudit soit », une expression
qui porte une forte connotation religieuse et qui nous donne probablement des
informations sur les thématiques qui vont être traitées dans cette œuvre littéraire.
Ensuite, c’est le nom du grand écrivain russe Dostoïevski qui nous amène à réfléchir sur
la relation entre le roman de Rahimi et l’écrivain russe. Nous considérons que ce
deuxième roman de Rahimi est une transposition du récit de Crimes et châtiments de
Dostoïevski dans le contexte social afghan. Les noms des personnages du roman de
Rahimi sont très proches des noms des personnages dans Crimes et châtiments, nous
donnerons l’exemple du personnage principal du roman de Dostoïevski, Raskolnikov,
qui ressemble beaucoup au personnage principal de Maudit soit Dostoïevski, Rassoul.
119
souffrance psychologique et la paranoïa, se rendant ainsi compte qu’il n’a rien d’un
grand homme, et que chaque crime mérite un châtiment. A propos de cette souffrance
psychologique et du remord ressentis par Raskolnikov, nous pouvons lire dan un article
paru dans le Buzz littéraire220 :
« Tout au long de Crime et Châtiment, au fil de son long calvaire, Raskolnikov n’aura de cesse
de retrouver la paix de son âme et la réconciliation avec les hommes, le monde. La confession à
Sonia qui constitue l’autre sommet du roman, lui apportera un répit temporaire mais finalement
rien ne parvient véritablement à le libérer. Même l’expiation par le châtiment ne parviendra pas
à le ramener sur terre… »
« A peine Rassoul a-t-il levé la hache pour l’abattre sur la tête de la vieille dame
que l’histoire de Crime et châtiment lui traverse l’esprit. Elle le foudroie. »221
220
Crime et châtiment de Dostoïevski : « La pensée que le juge le croyait innocent l’effrayait ».
http://www.buzz-litteraire.com/200908181686-crime-et-chatiment-de-dostoievski-la-pensee-que-le-juge-
le-croyait-innocent-leffrayait/ le 06 juillet 2016
221
Rahimi, A. (2011). Maudit soit Dostoievski. Paris : P.O.L, p.11.
120
C’est par ce passage que s’ouvre le roman de Rahimi faisant ainsi
clairement référence au roman de Dostoïevski qui va alors bouleverser le personnage
principal Rassoul. Ce dernier au lieu de prendre l’argent et de s’enfuir tout de suite
après le meurtre, celui-ci se fige terrassé par le choc de l’action mais aussi par l’histoire
de Raskolnikov qui après avoir tué l’usurière et sa sœur sera torturé par le remord,
notamment par l’argent qu’il avait volé ce dernier lui rappelant son crime. Paniqué et ne
voulant pas être pris en flagrant délit par une femme dont la voix se rapproche de plus
en plus, Rassoul décide de fuir sans avoir eu le temps de prendre l’argent. Ainsi, et afin
de ne pas suivre les traces de Raskolnikov, mais aussi à cause de la peur, Rassoul
commet un meurtre dont il ne tirera aucun bénéfice. Il laisse en effet l’argent de la
vieille usurière qu’il était censé prendre afin de parer aux besoins de sa mère et de sa
sœur, mais aussi de Souphia, afin que celle-ci n’ait plus jamais à travailler. Ainsi, c’est à
cause du roman de Dostoïevski, Crimes et châtiments, que Rassoul a fui sans prendre
l’argent. Ce « roman constitue, en effet, selon Zdrada-Cok, le ressort de l’action et le fil
conducteur de la trame intertextuelle qui organise l’aventure de Rassoul »222 qui
s’identifie se faisant avec le personnage de Dostoïevski et qui en vient à se demander
s’il a fui afin de ne pas assassiner la jeune femme innocente qui arrivait, ou bien à cause
de l’histoire de Raskolnikov. En effet, pour Zdrada-Cok, s’il commet le crime, c’est
effectivement « sous la dictée de la narration de Dostoïevski » :
« Dostoïevski, oui, c’est lui ! avec son Crime et châtiment, il m’a foudroyé, paralysé.
Il m’a défendu de suivre le destin de son héros, Raskolnikov : tuer une deuxième
femme – innocente celle-ci ; emporter l’argent et les bijoux qui m’auraient rappelé
mon crime… devenir la proie de mes remords, sombrer dans un abîme de
culpabilité, finir au bagne… »223
222
Zdrada-Cok. M. (2013) "Syngué sabour" et "Maudit soit Dostoïevski" d’Atiq Rahimi : le féminin et le
masculin dans le monde intégriste. Romanica Silesiana 8/1, 245-254, p.247.
223
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.16.
121
Raskolnikov qui n’a pas pu vivre avec les remords et qui a dû se livrer à la justice afin
d’absoudre son crime. Le roman de Rahimi prend donc la forme d’une réflexion sur les
thématiques qu’aborde Dostoïevski et sur leur validité dans la société afghane. La
question qui se pose selon nous est : est-ce que les valeurs que défend Dostoïevski dans
Crime et châtiment sont transposables à l’Afghanistan des années quatre-vingt-dix ?
Dans Crime et châtiment, Raskolnikov est torturé par le fait d’avoir assassiné une
innocente et doit se livrer à la justice afin d’éviter la folie. Mais Rassoul dans Maudit
soit Dostoïevski n’est pas de l’avis du romancier russe qui en voulant éviter le même
destin que Raskolnikov, s’est mis dans une situation encore plus difficile :
224
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.17.
122
« Une roquette explose. La terre tremble. Certains se jettent au sol. D’autres
courent et crient. Une deuxième roquette, plus proche, plus terrifiante. Rassoul se
jette aussi à terre. Autour de lui, tout bascule dans le chaos, le vacarme. D’un
gigantesque brasier se dégage une fumée noire qui envahit tout le quartier, au pied
de la montagne Asmai, au centre de Kaboul. »225
« Je vous encule avec votre pompe à essence, avec votre ministère… Où sont mes
dents ? Dieu, d’où tu as sorti cette armée de Yadjûdj et Madjûdj ? Mes dents… »226
A travers Syngué Sabour, Pierre de patience, Rahimi nous immerge dans cette
période sanglante de l’histoire de l’Afghanistan qui a suivi la libération du pays. Le
lecteur découvre la banalisation de la violence et de la guerre dans ce pays comme
l’illustre si bien l’image de ce vieil homme qui n’est pas préoccupé par l’explosion qui a
fait des morts mais par son dentier qu’il n’arrive pas à retrouver. Outre, la banalisation
de cette guerre civile qui ravage l’Afghanistan, Atiq Rahimi attire aussi l’attention du
lecteur sur l’histoire du pays et sur les divisions sanglantes qui ont suivi la guerre de
libération. C’est ainsi qu’il décrit la montagne Asmai, cette montagne qui se dresse dans
Kaboul et qui semble illustrer les profondes divisions qui séparent le pays :
« (…) une étendue de mille maisons, toutes en terre, encastrées les unes dans les
autres, en étage jusqu’au sommet de la montagne qui divise géographiquement,
politiquement, moralement, dans ses rêves et dans ses cauchemars la ville de
Kaboul. On dirait un ventre prêt à exploser. »227
225
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.21.
226
Ibid., p.21.
227
Ibid., p.24.
123
Atiq Rahimi décrit donc cette montagne comme une illustration métaphorique
des divisions qui caractérisent le pays dans cette guerre qui le ravage. Cette montagne
illustre aussi l’importance de ces divisions et leur gravité, des divisions géographiques,
politiques et morales qui plongent le pays dans une guerre fratricide entre ceux-là même
qui ont participé à sa libération. Une guerre omniprésente dans le roman à travers des
passages comme celui qui va suivre, où l’auteur montre la nature du conflit qui ravage
la ville et le pays où l’escalade est alimentée par les vengeances et les représailles.
Retournant sur les lieux de son crime, Rassoul rencontre sur le chemin des hommes
armés qui parlent de l’explosion :
« Rassoul baisse la tête pour cacher son visage, et n’entend que leurs vociférations.
« Les enculés, ils frappent maintenant notre station-service…
- Deux roquettes ! Nous, on va leur en envoyer huit pour démolir leur station.
Leur quartier sera en ruine, en sang ! »228
Notons que les hommes armés utilisent le pronom possessif « notre » et « leur »
pour distinguer les différents protagonistes et leurs quartiers respectifs. Le pays est
divisé en régions contrôlées par les factions rivales, une région sous la domination
d’une autre faction est donc une région ennemie. Les hommes armés ne se soucient pas
des destructions car ils ne conçoivent pas le pays comme une unité, mais comme des
quartiers et des régions ennemies. Ceci illustre bien évidemment le caractère profond
des divisions qu’a engendré cette guerre civile omniprésente dans le roman de Rahimi.
La guerre a donc divisé la ville en zone appartenant aux différentes parties prenantes du
conflit, cette notion d’appartenance est présente dans le concept de chôra que Platon
développe où la notion d’appropriété est centrale. Platon développe l’idée de Chôra par
opposition à celle de topos, une distinction que Jean-François Pradeau explique de la
façon suivante :
« Topos désigne toujours le lieu où se trouve, où est situé un corps. Et le lieu est
indissociable de la constitution de ce corps, c’est-à-dire de son mouvement. Mais,
quand Platon explique que chaque réalité sensible possède par définition une place
(…) alors il utilise le terme chôra (…) Platon a recours au terme chôra qui signifie
228
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit.,
124
justement l’appartenance d’une extension limitée et définie à un sujet (qu’il s’agisse
du territoire de la cité, ou de la place d’une chose) »229
La guerre qui a divisé la ville en deux chôra distinctes est décrite dans certains
passages comme le suivant, décrivant le coucher de soleil sur Kaboul :
« "Non, non, ne prenez rien !" Une femme voilée sort d’une des ruelles, en courant
et en criant comme une folle. « … C’est de la chair… la chair des… » Elle
s’immobilise au niveau de la place (…) « La chair des jeunes filles… avant-hier, ils
en donnaient devant le mausolée… » (…) « … L’offrande qu’ils m’ont donnée »,
baisse la voix, « …c’était les seins d’une fille ! » »231
L’auteur montre ainsi une autre face de cette guerre inhumaine qui exerce aussi
sa violence contre les femmes, comme couper les seins d’une femme, illustre cette haine
229
Pradeau, J-F. (1995). Etre quelque part, occuper une place. Topos et Chôra dans la Timée, Les Etudes
Philosophiques, 3, 375 – 400.
230
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.27.
231
Ibid., p.28.
125
à l’encontre de la féminité que nous avons aussi rencontrée dans Syngué Sabour, Pierre
de patience.
« Il dort jusqu’à ce que l’appel à la prière de nuit s’élève, et que les coups de feu,
que l’on entend de l’autre côté de la montagne s’estompent. Et puis le silence. C’est
ce silence inquiétant qui le réveille. »232
232
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.35.
126
inquiétant, plus inquiétant encore que les explosions et les coups de feu qui meublent le
quotidien des afghans. C’est comme si ce silence est l’amorce d’un renversement
phono-situationnel :
Le silence est en effet un intrus, c’est bel et bien une « présence incongrue », un
« renversement situationnel » dans un monde dominé par le tumulte de la guerre et son
cortège d’explosions et de détonations. C’est ce bruit du silence, ce silence
assourdissant qui le rend expressif. Il est chargé d’hostilité car rendant la guerre encore
plus présente et le danger plus immédiat. La guerre est donc un élément central du
contexte spatio-temporel du déroulement du récit dans Maudit soit Dostoïevski.
L’auteur veut ainsi attirer l’attention du lecteur sur le sujet de la guerre civile afghane
qui a déjà complètement dévasté le pays, désorganisé la société et brouillé les valeurs
sociales, au point d’en arriver à vendre des seins de jeune femme coupés comme
viande...
Atiq Rahimi fait donc référence dans ce roman à cette période de la guerre
civile, après la libération du pays de l’occupation soviétique, qui a eu lieu dans les
années quatre-vingt-dix. Ce thème de la guerre civile afghane revient aussi dans son
roman Syngué Sabour, Pierre de patience. Par ailleurs, l’auteur traite à travers du thème
de la guerre civile d’un autre sujet qui est celui de l’idéologie dominante durant cette
période. Nous avons vu dans Syngué Sabour, Pierre de patience, comment s’articulait le
discours du mollah, une structure sémantique rigide basée sur l’honneur et la fierté de
l’homme tandis que la femme est susceptible d’apporter le déshonneur. La critique de
l’idéologie dominante est également présente dans Maudit soit Dostoïevski, comme
nous le démontrerons plus loin à travers certaines interventions discursives éloquentes.
Au préalable, nous nous sommes intéressé a porté sur la critique de l’idéologie
dominante telle qu’elle apparaît à travers la description du cadre spatio-temporel dans
233
Thibaud, J-P. L'expression littéraire des silences de la ville. La Création Sociale, Centre de
Sociologie des Représentations et des Pratiques Culturelles, 1997, n° 2, pp. 45-70, pp.12-13..
127
ce passage d’un cahier-journal dans lequel le personnage principal, Rassoul, évoque sa
rencontre avec Souphia, ce dernier écrit :
« C’était un jour de printemps, l’armée rouge avait déjà quitté l’Afghanistan, et les
moudjahidin ne s’étaient pas encore emparés du pouvoir (...) c’était à la
bibliothèque de l’université de Kaboul, où je travaillais. »234
« C’est cet amour qui me fit m’installer dans ce quartier de Dehafghânan, au pied
de la montagne d’Asmaï, à deux pas de chez toi. A cette époque, vous étiez dans une
autre maison, celle qui dominait la ville… »235
234
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.37.
235
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.38.
128
Pour Rassoul, la référence à la montagne d’Asmaï qui était associée à son amour
pour Souphia, contraste avec celle du présent de l’écriture : celle-ci divise
géographiquement Kaboul en deux zones qui représentent les deux factions qui se font
la guerre dans la capitale afghane. La montagne d’Asmaï est la représentation matérielle
de la division et de la guerre dans le contexte du déroulement du récit, alors qu’elle était
le symbole de son amour pour Souphia avant la prise de pouvoir des « moudjahidin »
dans le cahier de Rassoul. Rassoul raconte dans son cahier comment, lors de son retour
à Kaboul, il découvre que la ville qu’il avait quittée, avait cessé de vivre sous le poids
d’une guerre menée par ces mêmes hommes qui l’avaient libérée :
236
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.39
237
Ibid., p.40.
129
Ce passage contient en effet des informations susceptibles d’éclairer le lecteur
sur les origines du conflit. Le père de Souphia, Moharamollah, ne reconnait pas Rassoul
qui porte une barbe et le prend pour un des moudjahidin, il le félicite alors sur un ton
sarcastique pour la victoire qu’il lui attribue sur les anciens collaborateurs du régime
soviétique. En effet, après la fin de la guerre de contre l’URSS, une autre guerre éclata,
mais cette fois-ci elle était dirigée contre ceux qui étaient considérés comme des traitres
parce qu’ils avaient collaboré avec l’occupant. Nous constatons aussi que
Moharamollah utilise le « vous » comme pour se démarquer de ceux qu’il appelle
brâdar et qui en perse signifie « frère ». Moharamollah fait référence à la victoire des
moudjahidin contre le régime qui collaborait avec les soviétiques. La réponse de
Rassoul nous donne plus d’informations sur la façon dont était perçue cette guerre par la
population :
« Je m’approchai de lui pour lui dire que je n’étais ni dabarish, barbu, ni tavarish,
camarade… ni vaincu, encore moins vainqueur. »238
238
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit. p.40.
130
- Parce qu’il aurait mangé tous les oiseaux du ciel » répondit le manchot.
« Louons Allah, Le Vigilant, qui n’a pas fait de Moharamollah un moudjahid
ailé, sinon… »239
Les amis de Moharamollah rient du fait qu’il soit un tavarish, puis ils rient des
moudjahidin. Les clients de la Tchaykhâna abordent le sujet de la guerre avec légèreté,
le fait qu’ils considèrent Moharamollah comme un collaborateur ne semble pas gêner
les présents. Ce sont paradoxalement les moudjahidin dont se méfient les présents, en
atteste ce passage où Moharamollah parle de ces derniers comme d’un danger, puis
l’intervention du gérant de la Tchaykhâna qui craint pour son commerce :
« Attendez qu’ils viennent, ces chats ailés et barbus, quand ils vous le mettront
profond, vous rirez jaune » Après cet avertissement, ses deux compagnons devinrent
de plus en plus hilares (…) excepté le patron qui, affolé, intervint : « Calmez-vous,
ils vont se ruer ici, et un de ces jours, ils interdiront la Tchaykhâna et la
Saqikhâna. »240
La Tchaykhâna semble être un refuge pour Moharamollah qui a perdu une jambe
et ses compagnons qui eux aussi portent les stigmates de la guerre. Aujourd’hui, si
l’occupant soviétique a quitté le pays, ce sont les moudjahidin qui semblent représenter
une menace. Le salon de thé, la Tchaykhâna, rassemble donc une clientèle composée
pour la plupart d’anciens combattants qui se réunissent afin d’oublier la guerre dans
l’ivresse. Cet endroit où se retrouvent ceux qui ont été les protagonistes de la guerre de
libération est un véritable « lieu » anthropologique tel que le défini Augé. Ce dernier
définit en effet sa conception du lieu par opposition au non-lieu de la façon suivante :
« Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne
peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira
un non-lieu. »241
La légèreté avec laquelle ils abordent les sujets ayant rapport avec la guerre
représente selon nous la fatalité qu’ils ressentent à l’égard de l’issue de cette guerre. La
libération du pays a laissé place à la vengeance, les moudjahidin, ou les « barbus », se
239
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.41.
240
Ibid., p.42.
241
Auge, M. (1992). Des lieux aux non-lieux, Non-lieux. Paris : Seuil, p.100.
131
sont retournés contre les collaborateurs de l’ancien régime, leurs nouveaux ennemis
sont les « tavarish » ou les « camarades », en référence au russe « frère ». Dans les
passages précédents, Moharamollah est présenté comme un « tavarish », ce qui signifie
qu’il était donc un traitre aux yeux des moudjahidin. Mais nous apprenons ensuite qu’il
n’était pas un traitre, notamment grâce à ce passage où le père de Souphia raconte son
ancien métier et comment il a fini par être considéré comme un traitre. Il lui explique
alors qu’il était le directeur des Archives nationales dont le directeur était un afghan
communiste qui vendait les archives aux russes.
Excédé par les agissements de son directeur, Moharamollah lui a procuré tout
l’alcool de mauvaise qualité qu’il réclamait : « Il me demandait toujours wetesakay, et
je lui fournissais ce même alcool. Quelques mois encore, et son foie a explosé, crevé,
fini ! »243. C’est ainsi que Moharamollah, voulant protéger les archives qui représentent
l’Histoire du pays, a contribué à la mort du directeur général. Il se dit alors qu’il a lui
aussi participé au djihad à sa façon et demande à Rassoul : « Alors, dis-moi, jeune
homme, ce n’était pas le djihad ? Moi aussi je peux prétendre que je suis un moudjahid,
un brâdar, un Ghâzi ! »244. Puis un jour, une roquette frappa les Archives alors que
Moharamollah et ses compagnons étaient à l’intérieur :
« Maintenant nous sommes invalides. Qui nous donne une médaille ? (…) « Quand
je suis allé demander de l’argent, on m’a insulté. Parce que j’avais travaillé sous le
régime communiste, on m’a traité de traitre. »245
242
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., pp.43-44.
243
Ibid., p.45.
244
Ibid.
245
Ibid., pp.46-47.
132
travaillait aux Archives nationales qui montre la cruauté de cette guerre dans laquelle
les moudjahidin prennent leur revanche sur les « camarades » communistes. Tous ces
faits, Rassoul en rend compte dans son journal : sa rencontre avec Moharamollah dans
la Tchaykhâna, ce salon de thé où se rencontrent les hommes pour discuter et oublier les
soucis du quotidien. Le lecteur découvre la nature du conflit qui secoue l’Afghanistan à
travers la conversation entre Moharamollah, ses compagnons et Rassoul. Il apprend, par
exemple, que les deux parties du conflit sont ceux qu’on appelle « les barbus », et qui
sont les moudjahidin qui ont mené le djihad contre l’armée soviétique, et les
« camarades » qui sont les partisans de l’ancien régime communiste, considérés comme
des traitres par les moudjahidin. Ce conflit correspond dans l’histoire de l’Afghanistan
à la période qui s’étend entre la fin de la guerre de libération en 1989, et la défaite des
communistes afghan soutenus par l’URSS en 1992. Cette guerre contre les communistes
afghans, collaborateurs des soviétiques peut être considérée comme une vengeance. Il
s’agit donc comme une guerre injuste comme le pense Moharamollah :
« Aujourd’hui, n’importe quel crétin veut faire la justice, sans enquête, sans procès.
Comme moi à l’époque. Quoi alors ! la visée du châtiment est de supprimer la
trahison et non pas les traitres… Aujourd’hui je me demande si ce genre de
jugement et de châtiment n’est pas lui-même un crime. »246
246
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.46.
133
les archives aux communistes. Mais dans cette guerre, seuls ceux qui ont pris les armes
ont le droit de se considérer comme moudjahidin, ces mêmes hommes se donnent aussi
le droit de juger de qui est un traitre et qui ne l’est pas sans aucune forme de procès.
« Au loin, quelque part dans la ville, des fusillades. Son Regard se tourne vers la
montagne Asmaï, un groupe armé grimpe vers le sommet. Lui descend vers la
sâqikhâna… »247
247
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.108
134
en dessous de la tchaykhâna où l’on se rencontre pour fumer du chanvre et oublier le
temps d’une ivresse éphémère les malheurs causés par la guerre.
« "Moi, je ne cherche pas Allah dans les tombes ! Il est là", et il se frappe sur la
poitrine, « dans mon cœur ! » Il s’approche de Rassoul pour se faire entendre : « Tu
sais, les communistes se sont acharnés pendant dix ans à détourner ce peuple
d’Allah ; ils n’ont pas réussi. Par contre les musulmans, en un an, l’ont fait ! » »248
248
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.190.
135
homme adresse donc une critique envers cette idéologie que nous analyserons dans le
chapitre suivant. Une idéologie d’inspiration religieuse mais qui a, selon le vieil homme
que rencontre Rassoul dans le mausolée, fait plus de mal aux afghans en un an qu’en ont
fait les soviétiques en dix ans. Une idéologie que nous tenterons de détecter dans les
interventions discursives que font les différents personnages du roman.
136
Chapitre III
Sidi-Mebrouk
et Le
Scarabée
137
Les Vigiles est l’avant-dernier roman de Djaout. Cette œuvre nous plonge dans
un pays sans nom, à une époque indéterminée. A la lecture de l’incipit, nous constatons
que la description du cadre des évènements n’est pas précise, les éléments de la
description sont éparpillés sur plusieurs pages ce qui nous mène à croire que l’auteur a
délibérément voulu brouiller les repères spatio-temporels dans lesquels se déroulent le
récit. C’est probablement cette volonté de l’écrivain de ne pas situer de façon précise les
faits dans le temps et dans l’espace qui va attiser la curiosité du lecteur. Nous pensons
aussi que cela contribue à donner une dimension universelle aux thématiques abordées
dans l’œuvre et de ne pas les limiter simplement à un pays ou à une région précise.
Toutefois, il est évident, et pas seulement pour le lecteur algérien, que Tahar Djaout fait
implicitement référence à l’Algérie. Par ailleurs, nous arrivons grâce aux nombreux
repères culturels et événementiels situer le récit au début des années quatre-vingt-dix.
« Le vieux a pourtant vécu deux décennies dans la peau d’un être privilégié. Sa
chance était d’avoir choisi le bon camp, le « camp des justes et des infaillibles »
comme il dit, durant cette période sanglante qui allait déterminer le destin du
pays… »249
Tahar Djaout décrit Menouar Ziada comme quelqu’un qui a dû choisir un camp,
« le camp des justes ». Nous pouvons donc dire qu’il est fait référence à une opposition
entre deux camps. L’auteur fait ensuite référence à une « période sanglante qui allait
249
Djaout, T. (1991). Les Vigiles. Paris : Editions du Seuil, pp.9-10.
138
déterminer le destin du pays ». A partir de là, nous pouvons déduire en tant que lecteur,
que Tahar Djaout fait référence à la guerre d’indépendance algérienne. Le lecteur peut
donc parfaitement situer le cadre spatial du récit sans que l’auteur ait eu à le préciser
clairement. Sans avoir situé le récit en Algérie, Tahar Djaout nous livre sa description
du pays à travers la description de ses institutions et de ses valeurs sociales. Nous
commencerons par analyser Le Scarabée. Cet endroit est un bar que fréquente
occasionnellement Mahfoudh Lemdjad, le personnage principal du roman. Un endroit
comme il n’en reste plus beaucoup comme le précise l’auteur :
Dans cette brève description du Scarabée se glissent quelques éléments qui nous
permettent d’en dire plus sur le pays dans lequel l’auteur situe son récit. Tahar Djaout
nous parle d’une période « d’oppressante dévotion et de prohibitions multiples », le
caractère religieux est très présent dans cette phrase et nous pouvons affirmer que
l’auteur fait ici référence au début des années quatre-vingt-dix en Algérie et à
l’émergence dans la vie politique du pays d’un parti d’idéologie religieuse. L’auteur
parle d’oppression afin de caractériser les évènements et précise entre parenthèses que
dans certains quartiers les bars ont été supprimés. Tahar Djaout nous situe dans un pays
en proie à d’importants changements sociaux, il fait référence à un évènement qui est
significatif, celui de la fermeture de bars dans la plus grande ville du pays et ce, sous la
contrainte d’une « oppressante dévotion ». Nous pouvons confirmer à la lecture de cette
partie du roman que l’auteur parle de la fermeture des bars dans plusieurs grandes villes
de l’Algérie au début des années quatre-vingt-dix. Tahar Djaout précise dans la citation
précédente qu’il est fait référence à la capitale, nous en déduisons donc qu’il s’agit
d’Alger. Ce n’est pas un fait anodin sachant qu’Alger était une ville connue pour ses
nombreux bars avant les événements qui ont marqué les années quatre-vingt-dix. Tahar
Djaout décrit Le Scarabée comme étant un lieu fréquenté par une clientèle appartenant à
une certaine catégorie sociale, il écrit :
250
Djaout, T. Les Vigiles. p.28.
139
« Il y vient des journalistes (travaillant dans le quotidien Le Militant incorruptible
ou l’hebdomadaire Le Vigile) qui y déversent les imprécations et y développent les
analyses qu’ils ne peuvent pas imprimer, des cinéastes qui y racontent les films qu’il
leur est interdit de tourner, des écrivains qui y parlent des livres qu’ils auraient
écrit s’ils avaient eu la moindre de chance d’être publiés »251
Le Scarabée est fréquenté également par des cinéastes qui débattent de films
qu’ils ne sont pas autorisés à tourner, et par des écrivains qui imaginent les livres qu’ils
écriraient s’ils pouvaient les publier. Etant donné la clientèle qui fréquente le Scarabée,
celui-ci apparaît comme le lieu de rencontre des intellectuels où ils peuvent parler
librement sans avoir à craindre une quelconque censure. Par le biais de cette description,
Tahar Djaout fait part au lecteur d’un pays en proie à deux sortes d’oppressions : la
251
Djaout, T. Les Vigiles, p.29.
252
Naudin, M. Paysage métaphorique de l’Algérie. The French Review, Vol. 70, N° 1, October 1996,
Printed in USA.
253
El Moudjahid a été l’organe officiel du Front de libération National pendant la révolution de 1956 à
1962, puis le quotidien national algérien depuis 1965.
140
première est d’ordre religieux et vise à soumettre la société à une dévotion et la
seconde, d’ordre politique, cible les intellectuels en les muselant par la censure.
En décrivant l’état général du pays dans lequel se déroule son récit, l’écrivain
Djaout fait référence à cet appareil administratif lourd et oppressant. Toute initiative
personnelle ou citoyenne suscite d’emblée la méfiance de la part des instances
administratives, ce qui explique les obstacles rencontrés par ceux qui passeraient outre
en faisant preuve de certaines velléités. Par le biais du personnage principal qui se rend
à la mairie afin de breveter son invention, Tahar Djaout fait part au lecteur de la place
démesurée qu’occupe l’administration étatique dans la culture de la société. Si celle-ci
était perçue, il n’y a pas si longtemps, comme un rempart bureaucratique par le citoyen
désirant s’acquitter de ses formalités, elle n’est pas sans susciter des appréhensions chez
celui-ci encore aujourd’hui. Le personnage principal, Mahfoud Lemdjad, veut se
persuader que ses démarches aboutiront rapidement vu les nombreuses réformes qui ont
touché le secteur afin d’en faire un lieu plus accueillant pour les concitoyens :
« Les préposés aux guichets repoussaient toute démarche d’un brutal « ce n’est pas
ici » ou « revenez demain ». Il fallait alors, pour obtenir le moindre papier d’état
254
Djaout, T., Les Vigiles, p.38.
141
civil, s’armer de patience, de sang-froid, de diplomatie et parfois d’un grand
courage physique. »255
Au fil des pages, se dessine l’image d’un pays austère dans lequel toutes sortes
de lourdeurs pesaient sur le citoyen. A la lourdeur de l’appareil administratif et de sa
bureaucratie, s’ajoutait une « oppressante dévotion» et une censure à l’encontre des
intellectuels.
« Le confort était des plus sommaires (…) Mais Mahfoudh conserve un souvenir
émerveillé de ce lieu dont la réalité est pourtant oppressante. Sa mémoire avait
comme opéré un tri, évacuant tout ce qui accable ou enlaidit ; elle n’a conservé que
la fraicheur des étés dans le patio, la ville moderne aux mille lumières que l’enfant
découvrit un soir à partir de la terrasse, les promenades et les jeux dans les rues
sobres, couvertes sous les arcades et sous les encorbellements. »256
142
Mahfoudh avait passé son enfance n’évoque pas seulement pour lui « la fraîcheur des
étés dans le patio » ainsi que « les promenades et les jeux » de l’innocence, mais
également les escapades avec son frère à la plage :
« Ils faisaient des préparatifs sommaires, puis empruntaient les ruelles tortueuses,
poursuivis par les odeurs douceâtres de l’été et cette fraicheur un peu incongrue
sous un ciel bleu et torride »257
« Ce qui le retenait également, dans son itinéraire vers la plage, c’était le jardin à
traverser. C’était une sorte de jardin-frontière qui s’interposait entre la vieille
casbah et le quartier plus moderne et plus riche ; qui séparait aussi deux lycées dont
l’un était nettement plus huppé que l’autre »258
Nous pouvons à partir de ce bref passage affirmer que l’auteur évoque la Casbah
d’Alger telle qu’elle était à l’époque coloniale. Il décrit en effet un vieux quartier
concrètement séparé de la ville moderne. Djaout parle aussi de deux lycées voisins, l’un
étant cependant plus huppé que l’autre. A aucun moment du récit, l’Algérie n’est
nommée mais il est évident qu’il s’agit bien d’Alger d’après cette description de la
casbah telle qu’elle était à l’époque coloniale. La proximité de la casbah avec la plage,
la description et sa proximité avec la ville moderne sont autant d’éléments qui nous
permettent de situer le récit à Alger et nous permettant ainsi d’affirmer que l’auteur fait
allusion à l’Algérie. Cette description de la casbah est le lieu enchanteur enfoui à jamais
dans la mémoire de Mahfoudh Lemdjad. Dans son chemin pour la plage, Mahfoudh
croisait tout un univers d’odeurs et de couleurs à jamais perdu, comme pour dire que
257
Djaout, T. Les Vigiles, p.61.
258
Djaout, T., ibid. p.62.
143
l’Algérie oppressante racontée dans le récit n’a pas toujours été telle qu’elle est décrite,
qu’il a existé derrière cet ordre établi une Algérie positive, un beau pays avec de beaux
paysages qui peuvent constituer d’éternels souvenirs d’enfance :
« Le départ pour la plage était pour eux un véritable chemin rituel avec ses odeurs
précises et ses « surprises » entendues, la rencontre inéluctable du vendeur
ambulant de citronnade parfumée au clou de girofle. La brise marine leur fouettait
le visage au détour d’un pâté de maisons… »259
« C’est fou, ce désir de partir qui hante les hommes de ce pays. Partir n’importe où,
pourvu que l’on passe les frontières natales. Vivre dans les villes tumultueuses une
douce liberté d’apatride. Mahfoudh se dit qu’on ne doit connaitre nulle part ailleurs
cette sensation d’étouffer chez soi, ce désir de lever l’ancre, d’allonger les distances
entre son pays et soi. »260
259
Djaout, T. Les Vigiles, p.61.
260
Djaout, T., ibid., p.77.
144
Ce passage est éminemment éloquent dans la mesure où il permet au lecteur de
découvrir plus de détails sur le pays où se déroule le récit de Les Vigiles. Cette réflexion
du personnage principal, Mahfoudh Lemdjad, sur ce désir de partir qui touche la
majorité des citoyens en dit long sur le pays, sur le sentiment de malaise que celui-ci
suscite chez eux. Les gens veulent partir n’importe où pourvu qu’ils quittent cette terre.
Cette constatation est dans la lignée des descriptions précédentes qui donnent l’image
d’un pays fermé où tout est compliqué : s’exprimer, boire, obtenir un simple papier
administratif et même breveter une invention... L’impression suscitée par le récit chez le
lecteur est celle d’un pays qui vit sous une chape de plomb et que la moindre initiative
nécessite des efforts démesurés aussi bien physiques que mentaux.
Après ses réflexions sur ce que représente le passeport pour tous les citoyens qui
rêvent de quitter le pays, le lecteur découvre une autre facette des difficultés auxquelles
ceux-ci sont confrontés à travers une discussion entre le personnage principal,
Mahfoudh Lemdjad, et un autre personnage. Lors d’un repas, Lemdjad rencontre une
connaissance qu’il a l’habitude de croiser au Scarabée. La personne se met alors à lui
parler de ses démarches pour obtenir un logement et de toutes les difficultés
rencontrées. Le fait que celles-ci durent depuis plusieurs années sert de prétexte à
l’auteur pour évoquer les obstacles rencontrés par le citoyen pour obtenir le minimum
de dignité, un toit, par le biais du personnage principal. Le lecteur découvre les pensées
qui tournent dans la tête de Mahfoudh Lemdjad. Celui-ci vient de réaliser que
l’accession à un logement est extrêmement difficile :
261
Djaout, T. Les Vigiles, p.106.
145
logement. Il se dit que c’est pour échapper au ce manque d’espace dans des logements
exigus que les gens ont tant envie de partir. Ils ont besoin d’un minimum d’intimité, de
s’approprier cet espace vital dont chaque être humain a besoin pour son équilibre.
L’allusion à l’Algérie est ici évidente puisque dès les premières années après
l’indépendance, une importante demande de logement a été enregistrée et l’État n’était
pas en mesure de la satisfaire. Pour Mahfoudh Lemdjad, cette difficulté à obtenir un
logement est vécue par le citoyen comme une « nouvelle forme de dépossession » :
« - Tu vois pourtant ce qui se construit, des cités qui émergent de partout, jusque
sur les terres agricoles.
- Mais les gens du pouvoir sont là pour tout intercepter : tout ce que le pays
produit est pour eux. Il leur faut des appartements à eux, à leurs enfants, à
leurs frères, à leurs neveux, à leurs cousins, à leurs parents par alliance, à
leurs multiples maîtresses. »263
262
Djaout, T. Les Vigiles, p.105.
263
Djaout. T. ibid. p.106.
146
Ainsi, grâce à ces informations fournies par le journaliste à Mahfoudh Lemdjad
sur les raisons qui font que certains biens sont extrêmement difficiles à obtenir, voire
impossibles, le lecteur arrive à en savoir plus sur le pays dans lequel se déroulent les
événements. Il découvre un environnement hostile, dans lequel le citoyen est pris au
piège à l’intérieur d’un territoire qui ne lui offre que la survie. Ce passage permet aussi
de comprendre pourquoi le simple citoyen n’est pas en mesure de réagir face à cette
situation difficile à vivre. C’est ce qui explique cette fatalité que le lecteur perçoit à
travers les propos que Lemdjad et son interlocuteur échangent. Le citoyen qui attend un
logement depuis des années sait que celui qui lui était destiné a sans doute été détourné
par une personne au pouvoir, et bien qu’il soit au courant de cela, le personnage
explique que le pays fonctionne comme cela et que les choses sont ainsi parce que les
« parce que les gens du pouvoir sont là pour tout intercepter. »264
Djaout situe aussi les évènements de son récit dans une petite ville, à quelques
kilomètres de la capitale, où Mahfoudh Lemdjad a trouvé refuge afin de finaliser la
maquette de son invention. Nommée Sidi-Mebrouk, cette ville va être le point de départ
des soucis bureaucratiques que va rencontrer Lemdjad. La description de cette petite
ville n’est pourtant pas aussi négative que l’est celle du pays de façon générale, Djaout
nous parle d’une ville qui fut à une certaine époque calme et tranquille mais qui
rapidement fut rattrapée par l’urbanisation anarchique qui caractérise le pays dans son
ensemble. Le lecteur découvre cette ville par le biais du personnage de Mahfoudh
Lemdjad. Celui-ci n’ayant pas encore eu le temps de visiter la ville, se contente de se
faire une idée par le biais des odeurs et des bruits qu’il perçoit entend. Une description
qui plonge le lecteur dans cette ville de Sidi-Mebrouk où tout va commencer :
C’est ainsi que Mahfoudh Lemdjad perçoit cette ville de Sidi-Mebrouk dans
laquelle il vient de s’installer. La ville est animée, les senteurs et les odeurs entremêlées
264
Djaout, T. Les Vigiles, p.106.
265
Ibid., p.27.
147
qui lui parviennent indiquent une vie citadine dynamique. La description n’est pas, pour
autant, négative malgré le brouhaha et les senteurs qu’il perçoit. Le lecteur se trouve
immergé à la suite du personnage dans cette atmosphère aussi bruyante qu’odorante. En
procédant à cette description des bruits et des senteurs que Lemdjad essaye d’identifier,
l’auteur s’adresse directement aux sens du lecteur. A la nuit tombée, la ville de Sidi-
Mabrouk apparait aussi calme qu’elle ne fut agitée la journée. Se dessine alors une
l’image d’une ville accueillante propice aux travaux de recherche de Lemdjad, comme
le souligne l’auteur :
« Il se défait de tout effort, libère ses nerfs qui se détendent. Le corps somnole
délicieusement, rampe dans le soir pulpeux imbibé de vagues rumeurs (…) Comment
avait-il atterri là, dans ce havre inespéré ? »266
« Sidi-Mebrouk était alors une simple bourgade éparpillée de part et d’autre d’une
rue qui la traversait hâtivement pour aller musarder plus loin dans des localités
plus dignes d’intérêt comme Rodania, Mekli ou Bordj-Ettoub. Sidi-Mebrouk, c’était
alors surtout un vignoble et des vergers ; une parcelle de la plaine immense et
fertile qui ceinturait la capitale. »267
266
Djaout, T. Les Vigiles, p.28.
267
Djaout, T., ibid., pp.43-44.
148
Le fait que Tahar Djaout fasse part au lecteur de l’Histoire de cette ville n’est
pas anodin puisqu’il permet à celui-ci d’avoir un aperçu sur l’Histoire du pays en
général et celle de cette ville en particulier. Celle-ci décrite précédemment, à travers ses
odeurs de fruits trop mûrs et d’ordures et bruits de camions était autrefois un vignoble et
faisait partie d’une plaine verte qui entourait toute la capitale. Le fait de retracer
l’Histoire de Sidi-Mebrouk permet à l’auteur d’attirer l’attention du lecteur sur le
phénomène d’urbanisation anarchique qui touche presque toutes les agglomérations du
pays :
« Il subsiste de cette ère arboricole un ilot de verdure anémique coincé entre des
bâtisses. Orangers et néfliers à la peau écailleuse couverte de moisissures
regardent, Peaux-rouges relégués dans leur réserve, les constructions blanches et
hautes, les magasins impressionnants qui les encerclent… »268
Cette description éloquente en dit long sur l’urbanisation qui n’épargne aucun
endroit de cette ville de Sidi-Mebrouk. Le béton remplace la verdure et d’année en
année les espaces verts se rétrécissent de plus en plus pour céder la place à des bâtisses
à usage commercial ou résidentiel. Ainsi, Sidi-Mebrouk est d’abord décrit comme une
petite localité paisible et accueillante avant d’être ravagée par des décennies de
« bétonnage » délirant. Cette ville a en quelque sorte été « dépossédée » de son âme.
Cette problématique de la dépossession est récurrente dans le roman de Djaout. Nous
pouvons même faire le parallèle entre cette conception de la dépossession telle que
décrite par Djaout dans son Roman et celle décrite par Athanasiou et Butler dans leur
ouvrage “Dispossession : The performative in the political”269. Pour Djaout, Sidi-
Mebrouk a été radicalement « déposséder » de sa nature de petite ville agricole
déstructurant la société en modifiant de façon violente leur mode de vie. Cette
dépossession touche toute la société, c’est un phénomène de masse qui va agir comme
une maladie et un dysfonctionnement au niveau des relations entre les citoyens.
268
Djaout, T. Les Vigiles, p.44.
269
Athanasiou, A. et Butler, J. (2013). Dispossession : The performative in the political, Polity
Cambridge : Press.
149
moins en moins d’influence. Pour Athanasiou et Butler, la dépossession est une
violence que vit l’individu exposé à différents types de politiques dures allant de la
colonisation et l’esclavage à l’assujettissement néolibéral :
En fait, il n’y a pas que Djaout à avoir souligné cette violence faite aux
algériens, cette dépossession. Nous retrouvons à peu près la même idée chez Boualem
Sansal dans son Roman Le serment des Barbares271, publié en 1999, roman qui nous
immerge dans l’Algérie de la fin des années 90 et qui nous plonge dans les rues
lugubres de la ville de Rouiba, une ville décrite comme paisible et accueillante avant
d’être ravagée par des décennies de politiques d’industrialisation anarchique et de
« bétonnage » systématique, mais aussi par un terrorisme abjecte. Dans ce Roman,
Sansal nous montre comment une succession de politiques autoritaires a fini par
déposséder la ville de Rouiba de sa nature de petite ville agricole, mais aussi comment
le terrorisme et la guerre de la Décennie Noire ont déstructuré la société en modifiant de
270
Athanasiou, A. Butler, J (2013), Dispossession : The performative in the political, Polity Press,
Cambridge, p.9
271
Sansal, B. (1999), Le serment des Barbares, Gallimard, Paris.
150
façon violente le mode de vie des citoyens totalement enterrés sous le poids
d’évènements qui les submergent.
Pour ce qui concerne la dépossession telle qu’elle est décrite par Djaout, nous
nous arrêterons sur la comparaison que fait cet auteur entre les arbres qui survivent
encore à l’urbanisation de la localité de Sidi-Mebrouk, et les « Peaux-rouges », ou natifs
américains et le fait qu’ils aient été dépossédés méthodiquement de leurs terres au profit
des colons européens qui débarquèrent en vagues successives sur le continent
américain. Par cette personnification des arbres de Sidi-Mebrouk, Djaout cherche à
dénoncer la barbarie de cette urbanisation avec ses bâtisses qui les « bousculent chaque
année un peu plus et les voue à une mort imminente »272. L’auteur poursuit la
personnification et décrit des arbres, impuissants, qui de jour en jour regardent leur
espace vital se réduire et leur espérance de vie avec. Ces arbres qui furent un temps la
source des richesses de cette petite localité de Sidi-Mebrouk se voient maintenant
relégués au plan d’entraves à l’érection de bâtisses considérées comme plus rentables.
Par cette personnification, Djaout met l’accent sur la barbarie de ces actes :
« Ils voient, impuissants, leur enclos se rétrécir, des ossatures de béton remplacer
leurs frères déracinés ou abattus. »273
L’image éloquente des arbres désarmés qui « voient leurs frères » déracinés et
abattus met le lecteur devant le fait accompli de l’anarchie de cette urbanisation sauvage
qui vient se greffer, telle un cancer, sur la petite localité de Sidi-Mebrouk, celle-ci
dévisageant la tumeur au fur et à mesure qu’elle grandit. Le spectacle qu’offre la
localité de Sidi-Mebrouk, est représentatif de celui du pays, un pays qui fut livré après
l’indépendance aux appétits voraces d’hommes et de femmes ne reculant devant rien
afin de rentabiliser la moindre parcelle de terrain en y faisant ériger d’énormes
bâtiments, laids et difformes mais qui allaient attirer « une nombreuse clientèle à des
kilomètres à la ronde »274. Les appétits s’aiguisant, ce sont des usines qui se
construisent les unes après les autres :
272
Djaout, T. Les Vigiles, p.44.
273
Ibid.
274
Ibid.
151
« Les usines se mirent à pousser : usine de panneaux préfabriqués, usine de meubles
métalliques et de meubles en bois, etc. Sidi-Mebrouk devint une zone industrielle »
275
« Mais le compte est loin d’être clos, des habitations imposantes – petits ranchs
juxtaposés ou pagodes à deux étages nés de la dernière vente de lots de terrain –
exhibent leurs briques non encore crépies, l’ossature de leurs tous baroques, leurs
escaliers en colimaçon. Personne ne peut dire où s’arrêtera le lotissement. »277
275
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit.
276
Ibid., p.45.
277
Ibid.
152
« Mahfoudh Lemdjad regarde cette débauche d’argent, de ciment, de briques, de
ferraille, en pensant que la région, très sismique, peut un jour remuer son large dos
comme une baleine et disperser, engloutir ces temples de la médiocrité cristallisant
des aspirations d’épiciers »278
Après avoir situé le roman, Les Vigiles, dans un lieu et à une époque précise,
nous pouvons maintenant mieux comprendre les motivations de Djaout quant à
l’écriture de cette œuvre. Le roman nous plonge dans un pays ou les conditions sociales
sont de plus en plus dures. Les citoyens sont pris dans une sorte d’étau où tout
mouvement nécessite des efforts psychologiques, voire même physiques,
disproportionnés. En nous basant sur l’analyse du cadre spatio-temporel que venons de
faire dans Les Vigiles, nous pouvons maintenant affirmer avec certitude que Tahar
Djaout fait référence, dans ce roman, à l’Algérie du début des années quatre-vingt-dix.
Ainsi, l’auteur retrace les évènements qui ont caractérisé cette époque mais pas
seulement, puisque ses personnages évoluent dans un univers littéraire largement inspiré
de ces faits.
278
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit.
153
Chapitre IV
154
Dans son dernier roman, Tahar Djaout raconte une société qui a basculé dans
une nouvelle ère, une nouvelle époque qui veut rompre totalement avec le passé. En
effet, un nouvel ordre tente d’imposer sa conception du monde à toute une société qui
semble totalement désarmée pour faire face à ce genre d’évènements. Ainsi, les
premières pages du roman ouvrent l’œuvre sur un discours religieux qui présente au
lecteur la base idéologique de ce mouvement social en marche. Le titre du premier
chapitre du roman est « Les Frères Vigilants », ce chapitre s’ouvre sur la présentation
de ce nouveau groupe de « Vigiles », dont la mission est véritablement celle d’une
police des mœurs. Une véritable milice motorisée qui parcourt les routes en inspectant
les voitures à la recherche d’un quelconque délit moral :
Nous remarquons dans cette citation comment Tahar Djaout dans son roman
nomme ce groupe de gardien des mœurs. En effet, le fait d’écrire « Frères Vigilant »
avec une majuscule au début de chaque mot comme s’il s’agissait d’un nom propre,
permet au lecteur de mieux identifier ces individus et de les désigner comme un groupe
distinct facilement identifiable par son nom. Par la suite, Djaout utilise l’abréviation
« F.V. » pour désigner les « Frères Vigilants ». Cette abréviation permet d’assimiler ce
groupe de citoyens autoproclamés vigiles, à une authentique brigade paramilitaire,
comme on pourrait en trouver dans les différents mouvements politiques violents à
travers l’Histoire. Nous pensons particulièrement aux « S.S » du parti nazi. Le lecteur
perçoit la gravité des évènements grâce à l’effet que produit un tel rapprochement
d’autant plus que ce mouvement historique que connait l’Algérie du début des années
quatre-vingt-dix n’est pas sans rappeler d’autres évènements politiques qu’a connu
l’Histoire durant le XXème siècle, parmi lesquels le nazisme et le fascisme, ce qui donne
à cette période de l’histoire algérienne une dimension historique mondiale.
279
Djaout, T. (1999). Le dernier été de la raison. Paris : Editions du Seuil, p.13.
155
C’est donc d’une véritable milice qu’il s’agit, une milice chargée d’appliquer
une stricte conception des mœurs à toute une société, une société qui n’a pas d’autre
choix que de s’y plier. La société doit se conformer à une certaine conception de la vie
imposée par cette caste religieuse qui a réussi à prendre le pouvoir dans le pays. Le
lecteur découvre dès les premières pages de ce premier chapitre ce groupe de citoyens
autoproclamés « vigiles des mœurs », qui en toute impunité se permet d’arrêter des
voitures et de procéder à des vérifications d’identité des passagers. Les « F.V » ont à
cœur de vérifier les liens de parenté entre les hommes et les femmes et afin de s’assurer
que ceux-ci ne sont dans le pécher :
Ces groupes de F.V. sont décrits comme les éléments d’une brigade menaçante,
qui parcourent les rues de la ville à la recherche de comportements jugés délictueux sur
une « une monstrueuse moto verte à gros cylindres ». L’écrivain décrit un État religieux
soumis à une idéologie totalitaire qui pratique l’inquisition depuis la prise de pouvoir
des « Frères Vigilants ». Le paysage a changé, car, conducteurs et passagers découvrent
une série d’assertions présentées comme des vérités religieuses, donc irréfutables,
touchant à tous les aspects de la vie en société, affichées sur des panneaux un peu
partout :
Les habitants sont soumis à un lavage de cerveaux, leurs esprits sont martelés
par les messages religieux omniprésents. Il s’agit de faire en sorte que personne ne
risque d’oublier les bases essentielles du nouvel ordre. Tout comme dans Les Vigiles,
Tahar Djaout ne nomme pas le pays dans lequel se déroulent les évènements. Il décrit la
280
Djaout, T., Le dernier été de la raison. Op.cit., p.13.
281
Ibid., pp.13-14.
156
situation qui règne dans le pays et l’atmosphère dans laquelle se trouve plongé le
personnage principal, Boualem Yekker. C’est à travers le regard de ce dernier que le
lecteur peut se faire une idée sur la situation générale qui prévaut dans cette société.
L’auteur décrit un changement radical, c’est une véritable révolution qui a
complètement bouleversé les choses en peu de temps, à tel point que le personnage
principal, Boualem Yekker, doit se raccrocher aux images du passé et à ses souvenirs
afin de supporter les tristes scènes qu’il croise tous les jours. Il essaye d’oublier le
présent en se plongeant dans des images d’un autre temps :
« Boualem Yekker s’efforce d’oublier le présent : il fait appel à des souvenirs, à des
images ; il se laisse guider par des mots, véritables bouées de sauvetage qui le
ramènent délicatement vers des rivages familiers. Il aime se laisser prendre à la glu
de certaines images qui le retiennent, prisonnier volontaire, loin d’un présent à la
face macabre »282
La situation est de plus en plus pénible pour Boualem Yekker au point qu’il
préfère oublier le présent devenu insupportable et se réfugier dans ses souvenirs
lointains, des souvenirs d’une autre époque, comme pour se convaincre que les choses
n’ont pas toujours été telles qu’elles le sont aujourd’hui. II essaye de survivre de cette
façon mais la situation s’est tellement dégradée qu’il devient difficile d’échapper au
désespoir. Plus rien n’a de sens dans un tel environnement. Le personnage évolue dans
une atmosphère délétère, celle d’une société où les moindres faits et gestes sont scrutés
par des gardiens de la morale à l’affut de la moindre transgression des lois divines.
Boualem Yekker se demande jusqu’à quand il pourra se réfugier dans ses songes pour y
échapper :
« Boualem s’agrippe voracement à ces images comme s’il sentait que le jour
viendrait où aucune évasion, même par l’imagination, ne serait plus permise »283
C’est donc l’image d’une société qui ploie sous le poids d’une très lourde
austérité morale que l’auteur nous donne à voir à travers cette description de l’état
d’âme du personnage principal du roman, Boualem Yekkerqui se sent incapable de
282
Djaout, T., Le dernier été de la raison. Op.cit., p.14.
283
Ibid.
157
s’adapter à cette nouvelle façon de vivre, d’où l’image pathétique d’une personne qui se
réfugie dans le peu d’images qui lui restent d’une époque passée. La description de
l’état d’âme de Boualem Yekker par rapport à la situation générale de la société ne
s’arrête pas là puisque l’auteur poursuit en expliquant la valeur des précieux souvenirs
que Boualem Yekker garde jalousement :
C’est l’image d’une société dans laquelle la vraie vie s’est arrêtée que l’auteur
donne à voir au lecteur par le biais du portrait psychologique de Boualem Yekker, un
homme totalement désemparé, tentant de s’agripper au peu d’images réconfortantes
dont il peut encore se souvenir afin d’échapper à la monstruosité d’un présent dans
lequel il est incapable de trouver sa place. Malgré l’absence de repères géographiques et
temporels concrets aussi bien dans Le dernier été de la raison que dans Les Vigiles, il
est évident que l’auteur s’est inspiré de l’actualité qui était celle du moment où les deux
romans ont été écrits. Le cadre spatio-temporel des récits a donc été délibérément
brouillé, ce qui donne aux problématiques soulevées dans le roman une certaine
dimension universelle.
284
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.15.
285
Ibid., p. 19
286
Ligue des droits de l’Homme, section Aix-en-Provence, http://www.ldh-aix.org/spip.php?article76,
(consulté le 07/03/2015)
158
politiques et sociaux que connait l’Algérie de l’époque et propose au lecteur les la
situation selon son point de vue.
Cette vision de la société est éminemment critique puisque l’auteur dépeint, dès
les premières pages dépeint un univers froid, pesant et intransigeant, dans lequel le
citoyen est épié dans ses moindres faits et gestes et où la vie a pratiquement cessé de
suivre son cours naturel. Bien que le monde dont ce roman rend compte présente de
nombreuses similitudes avec le monde réel, celui de l’Algérie des années quatre-vingt-
dix, il s’agit d’une vision du monde particulière, celle de l’auteur dont il veut part à ses
lecteurs. Il s’agit d’une œuvre littéraire, donc fictive, dans laquelle les évènements
relatés rappellent beaucoup ceux qui avaient eu lieu en Algérie dans les années quatre-
vingt-dix, d’autant plus que ce roman a été écrit en 1996, en pleine « décennie noire »
qui a débuté en 1991. Pour Belkhous287, Le Dernier Été de la raison baigne bel et bien
entièrement dans le contexte de l’Algérie durant la décennie noire. « Tout le texte du
Dernier été de la raison se réfère incontestablement aux événements tragiques qui ont
secoué la société algérienne contemporaine des années 1990 », écrit cet auteur en page
72 ajoutant que Djaout est animé d’un projet réaliste et ne se contente pas d’intégrer
dans la fiction des faits de l’Histoire algérienne contemporaine (les événements
tragiques de la décennie noire), il s’appuie aussi sur des textes authentiques, parus
antérieurement, qu’il injecte dans le corps textuel du roman. « Cela se traduit dans ce
texte par l’emprise de l’actualité, et sa référence au contexte social et aux événements
tragiques de la décennie noire dans l’Histoire Algérienne, des années 90 où le
mouvement intégriste a vu le jour » (Blkhous, p.67). Dans ce roman posthume, Djaout
utilise un style littéraire qui est un métissage entre le texte comme histoire (récit de
fiction) et le contexte (récit en référence au réel historique
Cette figure de style peut amener le lecteur à faire un parallèle entre ces
évènements historiques et ceux de la fiction. Tout le long du roman, le lecteur découvre
cet univers du roman, par le biais du personnage principal, Boualem Yekker. Celui-ci
s’estime heureux de pouvoir échapper, en évitant de se faire remarquer par les Frères
Vigilants, pour le moment :
287
Belkhous, D. (2010). Histoire et fiction dans Le Dernier Été de la Raison de Tahar Djaout. Résolang
Littérature, linguistique & didactique. Numéro 6-7, pp.65-69
159
« Heureusement que Boualem n’est ni élégant ni talentueux. Cela le met à l’abri de
la hargne et de la violence de F.V. Car dans cette nouvelle ère que vit le pays, ce qui
est avant tout pourchassé c’est, plus que les opinions des gens, leur capacité à créer
et à répandre la beauté »288
Les F.V. sont, en effet, cette milice qui traque non seulement les couples
illégitimes et les buveurs d’alcool, mais aussi tous ceux qui ont rapport de près de ou de
loin avec l’art, la culture et la beauté. Notons que dans ce passage, Djaout parle de
« nouvelle ère », ce qui conforte l’analyse que nous avons faite plus haut et selon
laquelle les choses n’ont pas toujours été telles qu’elles sont décrites et que cette
situation est inédite. Une sorte de révolution idéologique qui tente d’asseoir un ordre
nouveau en soumettant la société entière à sa conception de la vie, une conception qui
comme nous le précise l’auteur dans cette citation va à l’encontre de l’art, de la liberté
d’opinion et de la beauté, Les F.V. font preuve d’une hargne et d’une violence
particulière à l’encontre de ce qu’ils considèrent comme une déviance par apport à
l’ordre qu’ils veulent imposer.
C’est dans une société qui a sombré dans l’extrémisme idéologique religieux que
l’auteur situe son récit, des faits qui ressemble beaucoup à l’Algérie du début des années
quatre-vingt-dix. Cette période a en effet connu une importante montée du sentiment
d’appartenance à un courant religieux fondamentaliste au sein de la société algérienne,
une appartenance religieuse imprégnée d’une idéologie importée d’Afghanistan par le
biais de nombreux algériens qui se sont engagés dans la Guerre d’Afghanistan contre
l’occupation soviétique. Tout comme dans Les Vigiles donc, le cadre spatial et temporel
du déroulement du récit n’est pas précisé, laissant ainsi au lecteur la liberté de
considérer le roman soit comme une référence à la société algérienne, soit comme une
œuvre purement fictive. Ce qui nous intéresse cependant dans notre démarche c’est le
lien qui existe entre le roman et le contexte social dans lequel ces œuvres ont vu le jour.
Djaout a entamé l’écriture du roman quelques mois avant son assassinat, cette période
correspond à un important bras de fer politique en Algérie entre le pouvoir en place et le
parti d’obédience religieuse qui allait quelques mois plus-tard déclaré la « guerre
sainte » ou le « djihad » contre le pouvoir. Tahar Djaout n’aura d’ailleurs pas le temps
288
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.16.
160
de finir son roman, puisqu’il est le premier d’une liste macabre de victimes
d’assassinats d’intellectuels, de journalistes et d’écrivains, mais aussi d’artistes,
assassinats qui ont marqués de façon indélébile la décennie quatre-vingt-dix. Dans Le
dernier été de la raison, Djaout parle de l’intolérance des F.V. vis-à-vis de tout ce qui
s’apparente à la culture :
Les Frères Vigilants font partie de ces milices qui se sont formées dans certains
quartiers des grandes villes algériennes et qui s’étaient fixé comme mission de ramener
les citoyens égarés sur le droit chemin. Les faits relatés dans ce roman, publié à titre
posthume, rappellent beaucoup les évènements qui ont caractérisé l’Algérie à cette
époque, ce qui permet d’affirmer que l’écrivain s’est inspiré de l’actualité d’alors dans
l’écriture de celui-ci. La hargne et la violence des F.V. contre les intellectuels et les
artistes dont il rend compte dans son dernier roman sonnent comme une parole
prémonitoire, lui qui allait être assassiné quelques mois plus-tard pour avoir été
justement journaliste et écrivain dans une société de plus en plus méfiante envers cette
catégorie d’intellectuels incarnant la liberté et l’insoumission à un nouvel ordre
totalitaire et brutal.
La société que donne à voir Le dernier été de la raison est celle où la culture, la
beauté et l’art sont perçus presque comme une hérésie. Les F.V. s’emploient ainsi à
traquer les gens de culture, les artistes et les intellectuels qui ont la prétention de
propager la beauté, celle-ci étant considérée comme subversive car en totale
contradiction avec le projet de société des F.V. Boualem Yekker n’est ni artiste, ni
écrivain mais en tant que propriétaire d’une librairie, il se sent visé par cet étau qui se
resserre de plus en plus autour des insoumis à l’ordre nouveau. En effet, le fait que le
personnage principal du roman soit libraire n’est pas anodin, la librairie étant ce lieu où
l’on peut acheter l’évasion, dans une société qui ne tolère plus toute forme de liberté
quelle qu’elle soit. Boualem Yekker est conscient que le fait de n’être ni artiste, ni
écrivain ne le met pas à l’abri parce qu’il est le propriétaire d’un lieu hautement
161
symbolique dans cette société qui est devenue violemment hostile à tout ce qui a rapport
avec la culture. Il savait qu’il ne tarderait pas à être visé par l’œuvre purificatrice en
marche :
« Tant que la musique pourra transporter les esprits, que la peinture fera éclore
dans les poitrines un paradis de couleurs, que la poésie martèlera des cœurs de
révolte et d’espérance, rien pour eux n’aura été gagné. »289
Les F.V. ont compris que pour asseoir leur victoire, il fallait s’attaquer à la
racine du problème. Il ne servait donc à rien de poursuivre en justice artistes, athées et
communistes, ces derniers en effet « n’étaient que des sortes d’excroissances, l’effet et
non la cause »290. La cause étant comme il est précisé dans la citation précédente toute
forme d’art, toute forme d’expression artistique de l’esprit. C’est ainsi que les F.V. se
sont attaqués à la musique, à la littérature, au cinéma et au théâtre. Boualem Yekker,
étant le détenteur d’une librairie, était susceptible d’être une cible pour les F.V, vu que
celle-ci représentait un lieu de diffusion d’idées :
Boualem Yekker est donc ce modeste bûcheron qui contribue à alimenter le feu
du savoir et de la connaissance, le feu de la culture et des idées dans une société
dominée par une idéologie qui prône le rigorisme et la soumission. Plus encore, selon
Lama Serhan292, Boualem Yekker est ce spectateur lucide (d’où son nom, Yekker, en
kabyle, qui signifie « celui qui s’éveille » ou « celui qui se lève » de cette déviance qui
transforme rapidement les gens qui l’entourent au point où les enfants sont devenus les
exécutants aveugles et convaincus d’une vérité qu’on leur présente comme supérieure.
289
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.16.
290
Ibid.
291
Ibid., p.17.
292 Serhan, L. Un chant posthume. https://la-plume-francophone.com/2006/12/15/tahar-djaout-le-
dernier-ete-de-la-raison/
162
C’est ainsi que conformément à cette vérité supérieure, tout le monde doit se
soumettre à cet ordre supérieur, un ordre qui ne doit absolument pas connaître de rival.
« Aucune figure terrestre ne peut rivaliser avec La Figure Divine. Une beauté conçue
de main d’homme ne peut avoisiner Sa Beauté … »293. L’ambiance de suspicion qui
règne dans la société est à la mesure de l’oppression que subit Boualem Yekker en tant
libraire. Celui-ci cherche désespérément à se réfugier dans le passé pour y échapper, la
librairie étant ce lieu symbolique où s’échangent idées et questionnements, révolte et
beauté. La librairie est donc devenue une cible potentielle pour les F.V. dont l’ultime
mission est d’expurger la société de tout ce qui pourrait entraver ce nouvel ordre basé
sur la soumission. Les tenants de cette nouvelle idéologie totalitaire ont fait de
l’éradication des excroissances nocives à celle-ci leur mission :
« Les tenants de l’ordre nouveau se sont employés à culpabiliser tous les citoyens
pourvus d’un plus par rapport au citoyen-étalon fait d’humilité et de platitude
consentie… »294
Ainsi la méthode des F.V., mais aussi de tout citoyen militant volontaire, est de
culpabiliser toute personne qui aurait un plus par rapport au citoyen modèle, c’est-à-dire
celui qui a su faire preuve de soumission et d’humilité. Le lecteur découvre une société
désormais majoritairement acquise à la nouvelle idéologie qui cherche à étendre son
hégémonie aux plus récalcitrants qui ne sont toujours pas convaincus à la nouvelle
cause. Cette méthode qui consiste à culpabiliser les éventuels récalcitrants qui n’ont pas
adhéré au modèle prôné par l’idéologie religieuse dominante afin de les pousser à
rejoindre les rangs de la révolution et du changement, n’est pas nouvelle, elle
s’apparente aux méthodes employées par les régimes totalitaires qu’a connus le XXème
siècle :
293
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.17.
294
Ibid.
295
Ibid.
163
Un des procédés dont usent les F.V. ainsi que les tenants de leur idéologie est de
marginaliser psychologiquement les classes de la société encore réticentes à cette
nouvelle façon de concevoir la vie pour les rendre vulnérables. Le procédé est
minutieux et consiste à isoler les individus en leur faisant ressentir leur poids de leur
solitude dans une société qui ne tolère plus la différence. Il s’agit d’une culture
totalitaire dans laquelle tous les individus doivent être égaux sans aucune distinction
possible : tous doivent être égaux dans leur soumission au nouvel ordre. Dans Le
dernier été de la raison, l’atmosphère n’est pas sans rappeler celle qui a prévalu dans la
société algérienne du début des années quatre-vingt-dix. Le fait que ces années
coïncident avec celles de l’écriture du roman nous conforte dans l’hypothèse que
l’auteur s’est largement inspiré de ces événements. Ainsi, entre les Frères Vigilants et
les milices qui se sont formées au début des années quatre-vingt-dix en Algérie dans
certaines grandes villes, les similitudes sont d’autant plus nombreuses que leur but était
le même dans la réalité historique et dans la fiction : celui d’assurer le rôle d’une police
des mœurs affiliée idéologiquement au parti politique qui avait dominé la scène
politique à cette époque.
Bien entendu, il s’agit ici d’une œuvre littéraire et, comme toute œuvre de
fiction, le dernier roman de Tahar Djaout n’est pas la représentation fidèle de la réalité
historique, comme le serait un rapport historique détaillé sur la situation sociale
algérienne qui a prévalu au début des années quatre-vingt-dix. Même si ce roman s’est
largement inspiré de cette réalité, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une œuvre
littéraire, donc fictive, mais qui comporte un certain nombre de références directes à la
société algérienne et aux évènements qui l’ont caractérisé à l’époque où le roman a été
écrit. Ce sont justement ces références qui nous intéressent car notre démarche consiste
à faire le lien entre le texte et le contexte historique dans lequel celui-ci a été produit.
Cette première étape, rappelons-le, est nécessaire afin de montrer que les romans de
notre corpus absorbent les discours politiques et religieux qui les entourent et
représentent donc une réponse à ces discours. Le dernier été de la raison s’inscrit
parfaitement dans cette démarche en reprenant les discours dominants de l’époque afin
de les critiquer. Comme nous l’avons vu dans cette partie de l’analyse, ce roman de
Tahar Djaout nous plonge dans un univers rigide, rigoriste, austère, dans lequel la
vitalité, la spontanéité et la créativité qui va de pair avec la vraie vie, semble avoir été
164
abandonnée au profit d’une soumission à un nouvel ordre qui prône l’effacement de
l’individu et la soumission aux discours dominants. Notre but à ce stade est de
démontrer que l’auteur fait référence à la société algérienne du début des années quatre-
vingt-dix.
Rien dans le roman ne permet de situer le cadre spatial et temporel, car aucune
précision n’est donnée sur l’époque et l’endroit où se déroule le récit. Toute l’attention
du lecteur est focalisée sur l’environnement de plus en plus étouffant dans lequel évolue
Boualem Yekker. Cette focalisation sur l’atmosphère lourde et rigide qui règne dans
cette société rend compte de la façon dont la nouvelle idéologie religieuse est perçue par
le personnage principal. Cette façon de concentrer la critique autour de la nouvelle
idéologie religieuse n’est pas sans rappeler l’atmosphère qui régnait dans la société
algérienne de l’époque d’écriture du roman. L’adhésion du lecteur est acquise au
personnage principal, Boualem Yekker, libraire qui essaye de préserver son commerce
de l’acharnement de Frères Vigilants à éliminer toute source de culture et de réflexion.
L’atmosphère de la ville dans laquelle évolue le personnage principal avait été bien
différente par le passé. Celui-ci voulait se convaincre que « son activité de librairie » ne
serait pas mal perçue :
296
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.18.
165
Le personnage principal, Boualem Yekker, n’étant pas concerné par
l’acharnement de Frères Vigilants, veut croire qu’il peut continuer à exercer son activité
même si la ville où celui-ci vit et travaille, « jadis radieuse », est devenue un « désert où
toute oasis a disparu », car désormais soumise à un nouvel ordre qui prône l’effacement
et l’ascétisme. Soumise à la domination d’un groupe de personnes acquis à une nouvelle
idéologie intolérante et extrémiste vis-à-vis de toute forme d’expression artistique, la
ville connaît une véritable métamorphose. Cette idéologie religieuse est arrivée à
imposer une nouvelle conception de la vie à une société impuissante totalement acculée
sous le poids des adeptes qui participent activement à culpabiliser et à isoler toute
personne qui n’a pas encore rejoint « le troupeau », avec le concours des F.V. qui
parcourent les rues et les routes, guettant toute infraction à l’ordre nouveau. Boualem
Yekker fait encore partie de ces personnes qui n’ont pas encore été emportées par le
déferlement de cette idéologie religieuse à laquelle personne ne résiste, qui semble
emporter toute la société. Il reste toutefois une cible potentielle, d’autant plus qu’il est
propriétaire d’une librairie, c’est-à-dire un lieu hautement symbolique, représentant une
source de savoir et de questionnements. Un endroit représentant donc une menace pour
les tenants de l’ordre nouveau qui voient en la culture une subversion. La description du
cadre spatio-temporel dans lequel évolue son personnage est à la mesure de
l’atmosphère régnante dénuée de gaîté. Les mots rendent compte de l’état d’esprit dans
lequel se trouve le personnage principal, du sentiment de fatalité qui finit par l’envahir
dans cet environnement de plus en plus hostile, de plus en plus inconsistant :
« Le soleil, en déclinant, étire l’ombre des arbres. Le vent, pareil à un chat sagace,
joue avec des papiers et des feuilles mortes qu’il fait tournoyer sur place. Des
ombres passent : les gens ont acquis une manière de se faufiler au lieu de
marcher »297
297
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p. 19.
166
qui passent dans la rue sont inconsistants, semblables à des ombres, ayant acquis une
nouvelle façon de marcher. Ils ne marchent plus mais se faufilent, comme pour se
cacher, parce qu’ils ont peur. Cette ambiance de crainte et de méfiance a gagné toute la
société à laquelle appartient Boualem Yekker, Les gens fuient peut être le regard
accusateur et culpabilisant de leurs voisins acquis au nouvel ordre ou la désapprobation
des inquisiteurs que sont les F.V qui sont là pour rappeler aux citoyens de la ville les
lois qui régissent désormais la vie en société.
A travers la description de l’atmosphère qui règne dans la ville dans laquelle vit
Boualem Yekker, c’est l’atmosphère extrêmement pesante d’un quotidien fait de
méfiance et de peur que Tahar Djaout restitue. Un quotidien désormais régi par une
conception rigoriste et extrémiste de la vie. Boualem Yekker n’est ni un intellectuel ni
un artiste, il n’est donc pas une cible prioritaire pour les Frères Vigilants qui traquent les
hommes de culture car représentant une source de questionnement dangereuse pour le
reste de la population soumise et bienheureuse. Mais Boualem Yekker ne fait pour
autant pas partie de la partie de la partie de la population soumise au dictat des « tenants
de l’ordre nouveau », car il est loin d’être un des tenants de cette nouvelle idéologie qui
est la négation même de la vie et de la beauté. Il est le propriétaire d’une librairie. Il
n’est pas lui-même source de savoir, mais il est le propriétaire d’un lieu où s’échange le
savoir. Il se dit alors que dans cette ville (de quel pays ?) où l’art et la culture sont les
ennemis de la quiétude, son commerce ne tarderait pas à être la cible de F.V. Une ville
qui connait depuis quelques temps un phénomène totalement nouveau et étranger,
tellement nouveau que Boualem Yekker a le sentiment de n’avoir plus de repères :
« Boualem Yekker a, depuis maintenant plus d’une année, le sentiment de vivre dans
un espace et un temps anonymes, irréels et provisoires, où ni les heures, ni les
saisons, ni les lieux ne possèdent la moindre caractéristique propre ou la moindre
importance. »298
298
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.19.
167
ont concerné l’Algérie à une époque récente de son Histoire, une dimension universelle
et humaine. La seconde raison pour laquelle Djaout a volontairement omis de préciser le
cadre spatio-temporel est, semble-t-il, le fait de vouloir concentrer l’attention du lecteur
sur l’atmosphère régnante telle qu’elle est ressentie par Boualem Yekker. Ceci afin de
permettre une meilleure immersion du lecteur qui se trouve alors complètement
immergé dans l’univers du roman. Il comprend que Boualem Yekker ne pouvait pas être
indifférent aux évènements que vit sa cité, que son état d’âme est à la mesure de la
souffrance qu’il éprouve face cette situation dramatique, dans laquelle tout ce qui a trait
à la vie intellectuelle et spirituelle est devenu répréhensible.
« C’est comme si l’on vivait une vie à blanc en attendant que les choses reprennent
leur poids, leurs couleurs et leur saveur. C’est comme si le monde avait renoncé à
son apparence, à ses attributs, à ses différentes fonctions, déguisé le temps d’un
carnaval »299
299
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.19.
168
L’étrangeté de cette idéologie que subit la société dans Le dernier été de la
raison n’est pas sans rappeler comment avait été accueillie l’idéologie du parti politique
religieux qui a dominé l’actualité algérienne au début des années quatre-vingt-dix,
certains journalistes allant même dans des interventions télévisées avouer leur crainte de
voir ce parti arriver au pouvoir. Tahar Djaout décrit la situation telle qu’elle est ressentie
par Boualem Yekker, dans laquelle la vie n’avait plus toute sa saveur car les choses
avaient perdu leurs couleurs momentanément, comme si l’on vivait « une vie à blanc »,
une vie qui n’en est pas vraiment une, une sorte de tour d’essai qui ne serait pas
comptabilisé.
Ali Elbouliga est un peu dans la même situation que Boualem Yekker, il fait
partie de ces personnes qui se sentent désormais étrangères dans leur propre ville, ces
personnes qui n’ont pas été atteintes par le virus et qui n’ont donc pas rejoint « le
troupeau » des soumis et des bienheureux. La relation entre les deux hommes est
présentée non pas comme celle d’une grande amitié, mais plutôt comme une relation
basée sur le besoin d’avoir un point repère, dans une société qui a totalement perdu les
siens. Ali Elbouliga, tout comme Boualem Yekker est donc une personne isolée car
n’ayant pas rejoint « l’ordre nouveau », cette nouvelle idéologie religieuse qui vous
oblige à vous soumettre à des règles strictes, qui vous dicte votre comportement et vous
pousse à abandonner toute ambition, toute passion, tout intérêt pour la culture, une
idéologie qui efface chez chaque personne ce qui fait son individualité afin de mieux
l’intégrer au groupe de croyants :
169
« Depuis l’instauration de l’ordre nouveau, les visites d’Ali Elbouliga sont devenues
beaucoup plus fréquentes, car lui aussi est un paria : il n’accomplit pas les cinq
prières, et ses voisins l’évitent avec un mépris ostentatoire. »300
Ainsi, Ali Elbouliga, tout comme Boualem Yekker, est considéré comme un
« paria », un excommunié par rapport au reste de la société. Il n’accomplit pas ses cinq
prières quotidiennes comme tous les autres, il ne se soumet donc pas aux règles de la
religion dictées comme une obligation par les tenants de cette nouvelle idéologie
inquisitrice. Pire encore, « ce qui le discrédite le plus aux yeux de son entourage, c’est
son ancienne appartenance à un orchestre de musique populaire où il jouait de la
mandoline, cet instrument au ventre arrondi comme un ventre de femme appelant la
caresse. »301 Selon Lama Serhan302, le personnage d’Ali Elbouliga, n’est pas sans sens.
En effet, il est le contrepoint de l’obscurantisme et du fanatisme.
300
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.21.
301
Ibid.
302
Serhan, L. Un chant posthume. Op.cit.
170
Au fur et à mesure que le récit avance, l’auteur insiste sur les grands
changements qu’a connus la société de Boualem Yekker et d’Ali Elbouliga. Ces
changements sont si rapides et si radicaux qu’ils plongent les deux personnages dans
une incompréhension totale par rapport aux évènements qui les entourent. D’êtres
inoffensifs qu’ils étaient, ils se sont du jour au lendemain transformés en parias
réprouvés que tout le monde cherche à éviter « …jusqu’à sa famille qui l’abandonne
parce qu’il est celui qui n’accepte pas de se plier au vent de la folie intégriste » écrit
Lama Serhan dans « La plume Francophone »303. Pire encore, Boualem Yekker, du fait
qu’il soit le propriétaire d’une librairie, est considéré comme une menace potentielle
pour la stabilité de la société et de cet ordre nouveau qui semble ne plus s’accommoder
des anciennes pratiques de cette société. Tandis que le fait d’avoir été membre d’un
orchestre de musique populaire pour Ali Elbouliga, faisait de celui-ci l’objet du mépris
de ses voisins. Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, le cadre spatio-temporel
se précise. Non pas celui du roman que l’auteur nous laisse deviner, mais celui du récit.
Les deux personnages évoluent ainsi dans un univers austère qui leur est de plus en plus
hostile. Ils restent sous le choc devant les changements qui affectent la société à laquelle
ils appartiennent. Ils ont encore du mal à réaliser cette métamorphose aussi soudaine
que radicale qui a transformé leur société, cette austérité étouffante :
303
Serhan, L. Op.cit.
304
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.21.
171
singularité, qui prétend nier totalement l’individu au profit du groupe. C’est dans le
groupe, que tous sont égaux dans leur négation de la culture, de l’art et de la beauté,
mais aussi dans leur hostilité vis-à-vis de ceux qui n’ont pas encore fait amende
honorable en reconnaissant leur égarement. L’environnement dans lequel évoluent les
personnages du récit apparait ainsi comme un environnement castrateur, niant l’individu
et la créativité, hostile au talent et à la beauté, à l’art et à la culture.
305
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.21.
172
éblouissait. L’auteur personnifie le Monde qu’il compare à une personne ayant adopté
une tenue de deuil. Un monde qui a cessé de communiquer la beauté afin de punir les
hommes de l’avoir meurtri, de l’avoir dénaturé en le soumettant à une conception de la
vie morbide et austère lui qui, autrefois, était si généreux. Le monde s’est fâché contre
ces hommes qui l’empêchent d’exprimer toute sa beauté autrefois écrasante.
Dans ce monde qui n’était plus celui qu’il avait été, la société rejette Boualem
Yekker et Ali Elbouliga qui sont contraints de se cacher dans la librairie afin d’échanger
leurs inquiétudes à propos de l’actualité qui caractérise leur cité et aussi tout le pays. Ils
se cachent dans le noir, comme deux marginaux qu’ils sont devenus ou deux
comploteurs. Tahar Djaout met l’accent sur le caractère subversif des deux
protagonistes dans une société avec laquelle ils ne partagent plus aucune valeur. Les
deux personnages sont rejetés comme seraient rejetés des voleurs ou des malfaiteurs,
alors qu’ils le sont en raison de leur appartenance à une classe sociale désormais
considérée comme ennemie de la religion, c’est-à-dire ennemie de toute une société
soumise à cette nouvelle idéologie religieuse. Boualem Yekker et Ali Elbouliga se sont
tellement habitués à cette nouvelle façon de vivre qu’ils ont appris à se faufiler dans le
noir afin de se cacher de cette société qui les rejette et qui les culpabilise. Bientôt, « ils
parviendront à se à rendre invisibles du peuple arrogant, plein de certitudes, qui hante
les rues et le jour »306. En effet, la nouvelle idéologie, qui domine la société, bannit le
questionnement et la réflexion, car il n’est pas nécessaire de se poser de questions quand
la nouvelle conception de la vie est dictée par des lois supérieures :
« Le pays est entré dans une ère où l’on ne se pose pas de question, car la question
est fille de l’inquiétude ou de l’arrogance, toutes deux fruits de la tentation et
aliments du sacrilège »307
Notons que dans ce passage l’auteur fait référence à une « ère » dans laquelle le
pays est entré, une nouvelle époque qui rompt avec le passé. Une sorte de révolution qui
change profondément la société et les comportements des citoyens de la ville qui se sont
transformés en inquisiteurs, jugeant les artistes et les gens jugés différents qui n’auraient
pas encore rejoints les rangs des croyants. Ceux qui n’ont pas rejoint les rangs sont
306
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.22.
307
Ibid., p.22.
173
culpabilisés, leur attitude étant perçue comme du mépris à l’encontre. Les voisins qui,
jadis, étaient proches s’évitent désormais. Ainsi, les voisins d’Ali Elbouliga l’évitent
désormais lui reprochant d’avoir été membre d’un orchestre de musique. Le roman
décrit un nouvel ordre, celui d’une ère où l’art, la culture et tout ce qui a un rapport avec
la beauté et ses formes d’expression sont jugés incompatibles avec la foi. Quant à
Boualem Yekker qui était jadis père de famille, il se retrouve désormais seul. Sa famille,
comme le reste de la société, l’a abandonné le considérant comme un paria. Notons que
l’accent est mis sur la solitude des deux personnages dans une société qui leur est de
plus en plus hostile. Dans leur solitude, les deux personnages se rencontrent à l’abri des
regards dans la librairie de Boualem Yekker, ils échangent ainsi librement leurs
opinions et commentent les rumeurs qu’ils écoutent à propos des nouvelles lois qui
pourraient être adoptées afin de rendre la société de plus en plus compatible avec la
nouvelle idéologie :
Ce passage nous donne un peu plus d’informations sur cette « ère » qui prévaut
dans le pays et à laquelle l’auteur fait référence. Ali Elbouliga fait part à Boualem
Yekker d’un projet de loi visant à interdire la roue de secours dans les voitures car étant
incompatible avec l’idéologie du nouvel ordre. Une nouvelle conception de la vie
extrémiste car s’intéressant jusqu’aux moindres détails qui régissent le quotidien du
citoyen. Tout comportement n’étant pas en accord avec cette nouvelle conception de la
religion et de la vie est susceptible d’être tout simplement interdit par la loi. Cet
exemple est suffisamment éloquent compte tenu du fait qu’il permet de mesurer
l’absurdité du raisonnement auquel peut mener l’extrémisme religieux et le
totalitarisme auquel celui-ci a donné lieu :
308
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.23.
174
« Toute personne surprise hors de la mosquée à l’heure de la prière aura à
répondre de son délit devant un tribunal religieux. On mettra en vente quelques
modèles de costumes que les citoyens devront porter. »309
309
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.23.
310
Oumeddah, B. (2012). Etude de l’engagement chez Tahar Djaout à travers « Le dernier été de la
raison ». Essai d’analyse sémiotique. Mémoire de Magister. Université Moulouid Mammeri de Tizi
Ouzou. P.47
311
Oumeddah, B. Ibid., p47.
175
Troisième partie
Frictions entre discours
dominants et discours
subversifs
176
Avant-propos
177
corpus. Cela permet également de démontrer quels contextes socio-historiques
particuliers ont donné naissance aux œuvres littéraires de Tahar Djaout et Atiq Rahimi.
312
Duchet, C. (1979). Introductions. Positions et perspectives, dans C. Duchet, B. Merigot et A. Van
Teslaar (dir.), Sociocritique. Paris : Nathan, pp. 3-8, p.4.
178
structures. Le contexte de production de l’œuvre nous permettra d’apporter un plus à
notre approche afin d’essayer de montrer les motivations des deux écrivains. La lecture
doit donc être une médiation entre le texte et le hors-texte, dans la mesure où nous
essayerons d’analyser la façon dont l’œuvre s’inscrit dans son contexte de production.
Nous avons déjà souligné que selon Zima, le texte littéraire est la traduction
linguistique de faits sociaux. Si le rapport entre le texte littéraire et la société a toujours
été au centre des problématiques en sciences littéraires, il a aussi été à l’origine de
plusieurs théories. Nous avons vu dans la première partie de notre thèse la théorie du
« reflet » de Macherey ou encore celle de Goldmann concernant la « vision du monde ».
Dans ce sens, Barberis considère que la lecture permet de nous approprier le monde, de
mieux le comprendre. Sans cette fonction essentielle du texte littéraire, comme il ne
manque pas de le souligner, « que serait la science des textes si elle ne nous remettait
pas en possession du monde, à travers le lire et la parole humaine ? Lire pour voir
clair, lire pour apprendre et s'apprendre »313.
C’est dans ce sens que la lecture ne saurait être une simple opération de
déchiffrage du signe linguistique, à fortiori, celle que nous opérerons ici n’est
évidemment pas non plus la lecture de surface qu’un amateur de littérature ferait, une
telle lecture ne permettant qu’une interprétation intuitive, donc éloignée de nos
aspirations dans le cadre de la présente recherche. Notre objectif est précisément
d’étudier les discours présents dans les textes et de les mettre en dialogue avec les
discours vis-à-vis, c’est-à-dire ceux qui ont historiquement cohabité avec les romans
soumis à l’étude. Il s’agit donc de faire ce « va-et-vient » entre les structures internes du
texte et celles de l’univers social qui a entouré la production de ce dernier. La mise en
contexte est une opération relativement délicate dans la mesure où elle ne doit pas
constituer une sortie de trajectoire par rapport au cadre de la recherche. Notre intention
est de mettre en évidence le lien entre l’œuvre et le contexte de production afin de
démontrer que celle-ci s’inscrit dans un cadre sociohistorique particulier, car c’est ce
qui pourrait permettre de comprendre les motivations qui ont abouti à la création de
l’œuvre.
313
Barberis, P. (1999). Sociocritique, dans Introduction aux méthodes critiques pour l’analyse littéraire.
Paris : Dunod, p.123.
179
Il est par ailleurs intéressant de se demander de quelle façon la sociocritique fait
le lien entre les structures du texte et la dimension social de ce dernier. C’est justement
sur ce point que s’opposent les théoriciens de la littérature. Nous avons vu dans la
première partie de notre thèse les différences qui peuvent exister entre l’approche
marxiste du texte littéraire et les thèses formalistes. Duchet offre une piste qui nous
permet d’envisager la socialité du texte comme faisant partie des structures de ce
dernier, il écrit à ce propos que la socialité du texte est présente « à travers tous les
ensembles et réseaux signifiants du roman »314. Ainsi, aucun élément signifiant du texte
ne doit être mis de côté. C’est pourquoi, nous nous intéresserons aussi bien aux
personnages en tant qu’actants du récit, qu’au récit proprement dit, ainsi qu’à la façon
dont les différents discours sont mis en scène. En effet, le texte ne doit pas être
considéré comme une structure isolée, mais comme une traduction linguistique du
social tel que le décrirait Zima.
314
Duchet. C. La sociologie du texte, http://www.sociocritique.com
180
des romans de notre corpus avec les problématiques abordées. Dans l’étude du cadre
spatio-temporel, nous avons relevé tout élément du texte susceptible de nous permettre
de situer les faits dans le temps et l’espace, ceci afin de faire le lien entre l’univers du
texte et la réalité du contexte de production.
181
Chapitre I
Prédication et totalitarisme
idéologique
182
Le dernier été de la raison, roman de Tahar Djaout publié à titre posthume,
s’inspire très fortement de l’actualité politique et sociale de l’Algérie de l’époque. Ce
roman a été publié en 1999 par la maison d’édition du Seuil à qui avait été adressé le
manuscrit de cette œuvre inachevée. Le manuscrit n’ayant pas de titre, ce dernier fut tiré
du roman lui-même et correspond au titre d’un chapitre. Nous pouvons considérer ce
roman comme une suite du roman Les Vigiles édité en 1991, dans la mesure où ce
dernier nous replonge dans cet univers austère que nous avons déjà rencontré dans le
précédent roman, mais de façon un peu différente car les choses ont changé depuis les
aventures de Mahfoudh Lemdjad. Si dans le premier Roman de Djaout, il est surtout
question d’un conservatisme très pesant et d’une idéologie religieuse qui prend de plus
en plus de place dans la société, dans Le dernier été de la raison, les choses se sont
aggravées. Djaout nous raconte une société totalement sous la domination des « Frères
Vigilants », cette appellation n’est pas sans rappeler le titre de Les Vigiles dans lequel il
est surtout question de la mainmise d’une caste d’anciens combattants sur le système
économique et politique de tout un pays. Cette fois cependant, il ne s’agit plus de ces
mêmes vigiles, mais d’une nouvelle catégorie de personnes qui chercher à s’accaparer
du pouvoir pour soumettre la société à l’emprise d’une nouvelle forme d’idéologie.
Il n’est donc plus question des « Vigiles », qui veillent jalousement à la sécurité
du pays, ou indirectement à la sécurité de leurs acquis et privilèges, mais des « Frères
Vigilants ». Notons que Djaout a rajouté dans le titre le terme « Frères », qui avait
acquis à partir de ce moment-là une forte connotation religieuse, ce qui s’explique
d’autant plus que le roman se rapporte aux évènements politiques et sociaux de
l’Algérie du début des années quatre-vingt-dix. Le pays a en effet connu au début de
cette décennie d’importants troubles sociaux, à l’origine d’une grave crise politique qui
allait plonger le pays dans une guerre civile pendant plus de dix ans. L’une des causes
principales de cette crise est l’émergence d’un parti politique d’inspiration religieuse qui
a bénéficié à l’époque du soutien d’une importante frange de la société qui s’est
fortement identifiée au discours religieux radical de ce parti politique, ce qui lui a
permis de remporter une victoire massive lors des législatives du début des années
quatre-vingt-dix. La rapide ascension de ce parti politique, son instrumentalisation de la
religion et le soutien sans faille dont il a bénéficié de la part de ses partisans a poussé un
grand nombre d’intellectuels, parmi lesquels des journalistes et des écrivains, à
183
dénoncer l’inquiétante tournure prise par les événements. C’est le cas notamment de
Tahar Djaout qui met cause, dans ses deux derniers romans, cette idéologie totalitaire,
une attitude qu’il payera de sa vie. Il sera le premier d’une longue liste de journalistes,
d’écrivains et d’artistes, à être victime de cette nouvelle idéologie, hostile à la musique
et à l’art de façon générale, mais aussi à la littérature et à toute forme d’expression
artistique. Tahar Djaout n’aura donc pas ainsi le temps de terminer son dernier roman,
Le dernier été de la raison. Ce roman inachevé finira tout de même par être publié six
années après son décès. Dans ce dernier Roman, Djaout décrit une société soumise à
une nouvelle forme de totalitarisme, une idéologie austère et violente s’est en effet
emparée de la société et rêve d’établir une « nouvelle ère » de foi et d’obéissance.
315
Dumont, L. (1983). Essais sur l’individualisme : une perspective anthropologique sur l’idéologie
moderne. Paris : Seuil, p.26.
316
Descombes, V. (1981). La prochaine guerre, Critique, 411-412, pp.723-743.
317
Dumont, L. (1977). Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique. Paris :
Gallimard, pp.21-22.
184
un cadre spatiotemporel précis. Aussi bien dans Les Vigiles, que dans Le dernier été de
la raison est sombre, celui d’un monde en deuil, d’une ville qui a cessé d’éblouir par sa
beauté en adoptant une tenue de deuil.
185
montrer que ces idéologies qui sont mises en scènes dans l’œuvre de Djaout et qui sont
articulés dans des discours repris par des personnages, ne viennent pas du néant. Elles
ne sont pas non plus la création de l’auteur. Elles ne sont en fait que l’absorption par le
texte de discours qui se trouvent dans son environnement social et historique. Nous
avons déjà dans l’analyse du cadre spatio-temporel essayé de faire le lien entre la
description du temps et de l’espace dans le roman et le contexte social et historique de
production du roman. Nous avons par exemple essayé de rapprocher les évènements du
roman avec les évènements politiques qu’a connus l’Algérie à l’époque d’écriture du
roman.
Dans cette deuxième partie de l’analyse, nous allons essayer d’étudier les
interventions des différents personnages du roman afin d’analyser leur discours. Nous
essayerons aussi d’identifier à quel sociolecte les locuteurs s’identifient et ce en
analysant le répertoire lexical et les oppositions sémantiques qui caractérisent leurs
discours. Notons par ailleurs que, si dans l’analyse du cadre spatio-temporel, nous avons
fait référence à une seule idéologie, celle qui domine le paysage et l’environnement
dans lequel évoluent les personnages, nous verrons dans cette deuxième partie qu’il n’y
a pas la présence d’une seule idéologie, mais de plusieurs que nous essayerons
d’identifier à travers leurs sociolectes et leurs concrétisations textuelles. D’autre part,
afin de repérer et d’analyser les sociolectes présents dans le texte, la méthode sera de
repérer les différentes isotopies, lexicales et sémantiques, qui caractérisent chaque
discours. Le sociolecte étant composé d’un répertoire lexical, nous essayerons de voir
quels sont les expressions qui caractérisent chaque discours, mais aussi de voir quelles
sont les oppositions sémantiques qui existent au sein de chaque sociolecte et qui sont
selon nous l’illustration linguistique de la perception du monde selon telle ou telle
idéologie.
186
oppositions sémantiques nous permettent déjà d’avoir un aperçu sur l’idéologie
véhiculée dans cette « prédication », mais aussi dans les discours des tenants du
« nouvel ordre ». Ainsi, le roman s’ouvre sur ces mots :
« L’Œil Omniscient peut s’allumer à tout moment pour surprendre vos émois, vos
manigances, ou vous arracher à votre honteuse conspiration. Il vous replace dans le
grand cercle de sa clarté où vous redécouvrez l’évidence anéantissante de votre
misère. Vous redevenez alors le lapin tremblant d’inquiétude qui se rencogne devant
la certitude rugissante. »318
« La Vérité fond sur vous, tel un rapace implacable ; elle vous inonde, vous
illumine, vous perfore de ses rayons. Vous vous sentez percé à jour, terrassé et
ligoté. Et en même temps délivré. On vous arrache aux questionnements incongrus,
aux doutes qui harcelaient vos nuits, aux angoisses qui nouaient vos tripes. »319
318
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.9.
319
Ibid., p.9.
187
percé et perforé nous semble selon nous faire référence au fait que l’intimité n’existe
plus et que rien ne peut être caché à « l’Œil Omniscient » qui vous guète et qui risque de
vous surprendre à tout moment. Il n’y a nul endroit où se cacher car la « Vérité » fond
sur vous, elle vous perce et vous perfore profondément dans vos songes. Le répertoire
lexical est très expressif, il est celui de la peur, de l’intimidation et de la violence. Un
lexique de la terreur en effet car comme le décrit Arendt dans sa théorisation des
idéologies totalitaires ; l’utilisation de la terreur est la caractéristique principale du
totalitarisme. Plus qu’un moyen, la terreur selon Arendt est « l’essence de la domination
totalitaire »320. Le passage suivant va dans le même sens que les citations précédentes,
l’auteur décrit qu’on se sent « ligoté » mais aussi « délivré » des questionnements et des
doutes :
« On vous replace d’une poigne bienveillante mais ferme, dans le giron chaud et
protecteur de l’évidence. Le halo qui illumine et guide les théories de vos pairs vous
relie come un cordon ombilical à la mère-vérité… »321
Par ailleurs, et dès les premières pages, l’auteur met l’accent sur le caractère figé
et rigide des lois de cette idéologie religieuse totalitaire, présentées comme des vérités
absolues qu’il est inutile de remettre en cause car émanant directement de Dieu. Dans
un autre passage, l’extrémisme de l’idéologie religieuse est mis en avant dans sa nature
à nier tout ce qui n’est pas inclus dans ca conception de la vie. Tout ce qui n’est pas
inclus dans les lois et les préceptes de cette idéologie, qu’il soit contraire ou non à sa
conception du monde, est tout simplement nié :
« Finie la dispersion, finis les chemins vicinaux ! Toute chose reviendra à son
essence. A quoi bon des livres alors qu’existe pour toutes les curiosités et toutes les
soifs, le Livre ? A quoi bon les inquiétudes et les questionnements douloureux
lorsque l’inépuisable sérénité est à portée de cœur ? »322
Dans ce passage, le discours s’oriente comme nous l’avons dit vers la négation
de toute autre forme de réflexion et de conception du monde mise à part la sienne. Le
discours prône le retour aux sources et la fin de la « dispersion », toute chose doit
320
Arendt, H. (1972). Le système totalitaire. Paris : Seuil, p.211.
321
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.9.
322
Djaout, T. Ibid., p.10.
188
revenir à son « essence », considérant ainsi que le monde s’est éloigné de sa nature. La
fin de la dispersion renvoie aussi à la fin de la différence et l’érection d’un seul modèle
d’être et de penser. Lefort dans sa théorisation du totalitarisme explique ce désir
d’homogénéiser la société. Il explique en effet comment le système totalitaire construit
la vie politique autour d’un parti unique et la vie sociale autour d’un seul modèle : « le
modèle d’une société qui s’instituerait sans division », une société transparente à elle-
même par la vertu du savoir absolu de la loi de l’Histoire détenu par « le Parti »323 .
« Le monde est enfin parvenu à l’équilibre qui aurait dû être le sien, n’étaient les
philosophies séditieuses et les interrogations retorses qui ont dévoyé l’esprit des
hommes, les entraînant hors des chemins de l’humilité et de la soumission
323
Lefort, C. (1981). L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire. Paris : Fayard,
p. 95.
189
bienfaisante. L’orgueil est enfin vaincu ! Le temps vengeur a fini par advenir et
souffler, tels des châteaux de cartes, les édifices bâtis sur le mensonge insolent. »324
Ce passage est dans la lignée des passages que nous avons relevés plus haut et
révèle encore une fois la portée du discours et son orientation. Nous constatons une
hostilité évidente envers les sciences, le savoir, les philosophies et la réflexion qui sont
considérés comme orgueilleux et « insolents », car ayant éloigné les cœurs des hommes
des « chemins de l’humilité et de la soumission », considérés comme bienfaisants. Selon
nous, le discours est chargé d’un ressentiment évident envers les sciences puisque il est
fait référence dans le passage à un « temps vengeur », cette vengeance devra donc avoir
pour cible les auteurs de « philosophies séditieuses » qui se sont bâties sur le
« mensonge insolent ».
324
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.10.
325
Ibid., p. 10.
326
Ibid., p.10
190
est parfois un outil béni, c’est le simple prolongement de la main bien guidée qu’un
ordre supérieur inspire et meut. »327
Pour la première fois, le mot « sang » apparait dans le corpus, confirmant ainsi
l’extrême violence du discours que nous avons constaté jusque-là. Le sang qui s’est
répandu est considéré comme indispensable ou, plus exactement, comme une fatalité
inévitable pour l’accomplissement de la rédemption. Nous relevons également dans ce
passage, une connotation révolutionnaire lorsque le prédicateur parle d’un « monde qui
se lève dans le feu de la rédemption ». En effet, le verbe « se lever », allié au mot
« feu », donne à ce passage une portée révolutionnaire incontestable. En effet, les
révolutions se font très souvent dans la violence, elles se traduisent par le passage
imprévisible, rapide et violent d’une société donnée d’un état à un autre. Cela confirme
la lecture que nous avons faite dans l’analyse du cadre spatio-temporel selon laquelle la
ville et le pays de Boualem Yekker sont passés rapidement d’une situation à une autre,
l’auteur faisant référence à un « nouvel ordre » et à une « ère nouvelle » que le
personnage principal n’arrive pas encore à réaliser et à comprendre.
Ce passage brusque d’un état à un autre dans la société est traduit dans le texte
par le brouillage du temps et de l’espace et ce sentiment de dépaysement et de solitude
que ressent Boualem Yekker, le personnage principal. Dans ce passage, le prédicateur
parle de « glaive », cette arme de guerre est le symbole de la violence et du combat
impitoyable, un glaive symbolisant le « prolongement de la main bien guidée » par un
« ordre supérieur », cet ordre supérieur pour lequel le sang doit couler selon les
passages successifs que nous analysons. Ce passage se présente comme une justification
et une légitimation du meurtre. Le meurtre devient dans ce discours une tâche noble à
accomplir afin de préserver l’humanité de la perversion. Cette prédication doit donc être
considérée comme un « appel à la guerre » et, pour légitimer cette guerre, le prédicateur
retourne aux origines de la religion. Comme dans tout discours idéologique, le discours
idéologique religieux tire sa légitimité d’une Histoire qu’il manipule en fonction du
contexte sociohistorique et de l’objectif à atteindre. Cette manipulation s’opère
concrètement aux niveaux textuel et discursif, c’est-à-dire à travers une certaine
structure sémantique du sociolecte qui apparait dans les oppositions et les dichotomies
lexicales ainsi que dans le répertoire lexical choisi :
327
Ibid., pp.10-11.
191
« Ainsi ont toujours agi ceux qui ont ouvert dans la nuit de l’impiété le chemin
éblouissant de la croyance. »328
Il est évident que le discours fait ici référence aux premiers adeptes de la religion
musulmane qui ont parfois eu à se défendre face à certaines réticences parfois violentes
vis-à-vis d’une nouvelle religion alors mal vue par certaines tribus. Évidemment, cette
partie de l’Histoire de la religion est instrumentalisée dans la prédication afin de justifier
le discours guerrier et meurtrier des tenants d’un fondamentalisme religieux rétrograde :
« Nous sommes leurs dignes héritiers, leurs continuateurs dans la foi. Nous avons
taillé comme eux, sans mollesse et sans concession, dans la chair immonde de
l’agnosticisme. Gloire aux forces sagaces qui nous ont épaulés, qui nous ont unis à
la victoire ! »329
328
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.11.
329
Ibid., p.11.
192
choisi. Afin de poursuivre l’analyse de la prédication, nous relevons le passage suivant
du roman dans lequel s’exprime aussi la violence de l’idéologie religieuse :
« Vos pauvres secrets sont éventrés comme les ballots d’un vagabond, votre misère
se traine sous le soleil, poignardée de regards hautains. Vous auriez tant donné
pour que demain n’advienne jamais avec son cortège de verdicts, pour que toute vie
se termine, foudroyée à l’instant. »330
Le lexique utilisé est encore une fois très expressif, il est fait référence aux
secrets des malhonnêtes et des non soumis qui se retrouveront « éventrés » par « L’œil »
qui « peut à tout moment intervenir avec sa rogue magnanimité. »331. « L’œil »
omniscient qui voit tout et qui guette le moindre secret afin de le dévoiler, telle la
« misère » « poignardée de regards hautins ». Les regards hautains des bons croyants
sont tels des « coups de poignards » qui sont assénés à ceux dont les secrets ont été
éventrés et dévoilés au grand jour. La honte ressentie est telle qu’on donnerait tout pour
que toute vie soit « foudroyée ». Le discours prôné est celui de la violence mais aussi
celui du jugement, ceux qui ne se soumettent pas à cette nouvelle idéologie seront jugés,
mais le jugement comme nous le constatons est d’abord terrestre, les accusés seront
d’abord humiliés devant le monde qui les poignardera de son regard hautain, ces
derniers traineront leur misère et seront « pareil au chiot terrorisé »332.
330
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.11.
331
Ibid., p.11.
332
Ibid.
193
assurées d’avoir la moyenne et les enfants sont encouragés à dénoncer leurs parents qui
consomment de l’alcool. Dans Le dernier été de la raison, la pratique de
l’endoctrinement précoce afin d’arracher les mauvaises herbes du doute à la racine,
c’est-à-dire dès l’enfance, est confirmée dans la prédication :
« Il faut forger les hommes à l’usage de l’absolu. Et, pour cela, les prendre dès
l’enfance. Gommer dans leur cœur le doute et dans leur tête les questions. Le Grand
Œuvre est à ce prix, au prix de l’effort inlassable qui accapare les jours et les
nuits. »333
Afin donc de ne céder aucun pouce de terrain aux doutes et aux interrogations, il
faut former les hommes dès l’enfance afin d’en faire des croyants emplis de certitudes,
mais aussi des soldats dévoués à l’accomplissement de la tâche. Cette tâche est bien
entendu l’extermination de tout ce qui peut se dresser sur le chemin de cette idéologie
violente qui se fonde sur la négation du savoir, des sciences et de la philosophie, car
considérés comme ennemis de la foi et de « l’inépuisable sérénité ». Une idéologie qui
se fonde aussi sur l’intimidation des croyants en faisant planer au-dessus d’eux « l’Œil »
qui peut à tout moment s’abattre afin de dévoiler au grand jour les secrets les plus
enfouis. Une idéologie qui veut asseoir une victoire et une domination incontestable en
333
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.12.
334
Ibid., p.11.
194
forgeant les hommes dès l’enfance afin d’en faire des adeptes totalement acquis à la
cause, des adeptes qui peuvent aller jusqu’au meurtre sans aucune hésitation, étant
convaincus qu’ils accomplissent une tâche noble, et que leur bras est guidé par un
« ordre supérieur ».
C’est ainsi que nous avons fait le rapprochement entre l’idéologie religieuse
présente dans Le dernier été de la raison, avec d’autres idéologies qui ont marqué le
XXème siècle telles que le nazisme ou le communisme dans la mesure ou les procédés
auxquels recourent celles-ci se ressemblent. D’abord dans la structure sémantique du
discours qui est très dichotomisée, ensuite dans le recrutement qui se fait dès l’enfance,
nous parlerons par exemple des « Jeunesses hitlériennes » dont le but était de former dès
le jeune âge des soldats qui plus tard serviraient loyalement la cause nazie.
« Interrogé sur ses lectures, l’homme qui, aujourd’hui, occupe les fonctions de Vizir
de la Réflexion, répondit qu’il s’interdisait de lire autre chose que le Texte Sacré ;
que les romans, essais et autres divagations perverses ne sont que fatuités qu’il
dédaignait et auxquelles il réglerait leur compte le jour où le Très-Haut, qui détient
le secret des hiérarchies, lui en offrirait l’occasion. »335
196
« Boualem Yekker ne put, à l’époque, s’empêcher de considérer l’abîme le séparant
– lui qui, de Platon à Kawabata, en passant par Mohammed Iqbal, Kateb Yacine,
Octavio Paz et Kafka, a lu un millier de livres ou plus – de cet homme qui, n’ayant
jamais compulsé un livre, aspirait à gouverner le pays. Et qui le gouverne
aujourd’hui. »336
« Il a, en effet, par mesure de sécurité, cessé de prendre en stop des inconnus. Car
des citoyens, libres penseurs, intellectuels qui se sont prononcés contre
l’instauration du régime communautaire, agnostiques identifiés, sont encore
recherchés par les milices des Frères Vigilants »337
336
Ibid., pp.34-35.
337
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.35.
197
été de la raison est une idéologie dont le but est de s’accaparer le pouvoir. Tout comme
les idéologies qui ont dominé le XXème siècle, l’objectif est éminemment politique. Bien
qu’il soit issu d’un sociolecte religieux, le discours de cette idéologie articule dans sa
structure sémantique et ses dichotomies lexicales des intérêts politiques. Nous
relèverons dans la conclusion de ce chapitre les principales dichotomies qui
caractérisent le discours idéologique religieux, mais aussi le discours de Boualem
Yekker qui se situe à l’opposé. Le caractère politique de l’idéologie présente dans le
roman se trouve confirmé dans le passage se rapportant aux pensées Boualem Yekker
concernant les élections législatives qu’a connues le pays, une référence aux élections
législatives qui rejoint les conclusions de l’analyse du cadre spatio-temporel du roman
et selon lesquelles le récit se déroule dans l’Algérie du début des années quatre-vingt-
dix :
« Il pense aux derniers jours de la République, juste avant les élections législatives,
lorsque les différentes formations politiques en lice s’affrontaient sur l’écran de
télévision. »338
Djaout nous situe après les élections législatives algériennes qui allaient être le
déclencheur de la crise politique que le pays a connue durant les années qui avaient
suivi. Ce sont en effet, ces élections qui se sont soldées par la victoire d’un parti
politique dont l’idéologie était essentiellement religieuse. Les évènements relatés dans
le roman ne sont pas très éloignés des évènements qu’a connus l’Algérie au début des
années quatre-vingt-dix comme le confirme les pensées nostalgiques de Boualem
Yekker dans le passage ci-dessus et ce, d’autant plus que ces élections législatives
coïncident avec « les derniers jours de la République ». Effectivement, la victoire
politique de l’idéologie religieuse signifiait la fin de la république. L’auteur dépeint la
nouvelle politique du pays comme un « régime communautaire » où les horaires de
travail sont réglés de façon à ne pas empiéter sur les heures de prière :
« Les nouveaux horaires de travail, réglés par le rythme des prières, ont créé de
nouvelles habitudes de circulation … »339
338
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p. 34.
339
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.35.
198
L’idéologie religieuse dans Le dernier été de la raison ressemble beaucoup à
celle qui est présente dans Les Vigiles. Il s’agit d’une idéologie hostile aux intellectuels
mais aussi au savoir et à la science. L’innovation est considérée comme une arrogance
et l’humilité était de rejoindre le troupeau de consommateurs et de croyants. Une
idéologie qui pour s’étendre et asseoir sa présence endoctrine les enfants dès l’école
primaire avec des réflexions sur la mort et l’au-delà, sur le paradis l’enfer et la punition
Divine. Dans Le dernier été de la raison, cette idéologie religieuse se radicalise.
L’hostilité envers le savoir et les intellectuels, ainsi qu’envers toute forme de culture
s’est transformée en violence. Le discours qui était distillé dans les écoles primaires
s’est transformé en discours politique percutant et dominateur. Les enfants qui jouaient
à des devinettes aux connotations religieuses se sont transformé en jeunesse endoctrinée
que l’auteur nous décrit dans Le dernier été de la raison. C’est en sortant de sa librairie
que Boualem Yekker découvre la violence dont peut faire preuve cette enfance formée
par l’idéologie religieuse qui domine la société. Le personnage principal reçoit en effet
deux pierres de la part d’un groupe d’enfants :
« Avant que le groupe ne disparaisse par une ruelle descendante, la fille, qui a l’air
de posséder l’initiative et le commandement, hurle en se hissant sur la pointe des
pieds :
- Que Dieu t’anéantisse, mécréant ! » 340
« Les enfants sont devenus des exécutants aveugles et convaincus d’une vérité qu’on
leur présente comme supérieure. Ils ne possèdent rien sur cette terre : ni biens
matériels, ni culture, ni loisirs, ni affection ni espoirs ; leurs horizons sont obturés,
ils sont prêts à tuer et à mourir. »342
340
Ibid., p.44.
341
Ibid.
342
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit.
199
En parlant de l’enfance, l’auteur porte selon nous un point de vue négatif sur des
méthodes d’une idéologie religieuse qui utilise l’innocence de l’enfance afin de former
une armée de fidèles prêts à se sacrifier pour une cause qu’ils ne peuvent pas
comprendre. Un discours idéologique religieux qui s’est transformé comme nous
l’avons dit précédemment en un discours politique dont les intérêts sont politiques et se
résument dans la prise du pouvoir. Nous pensons que Djaout dans son roman critique
les principes d’une idéologie qui privilégie la mort à la vie. On explique aux enfants que
la vie n’est pas importante dans la mesure où la véritable existence se trouve après la
mort, ce qui explique le comportement violent des enfants qui, selon l’auteur, sont prêts
au sacrifice et au crime pour une cause qu’on leur présente comme supérieur :
« A quoi bon vivre leur explique-t-on, alors que la véritable existence les attend
ailleurs, hors de ce monde d’injustice et de péché, une existence qu’ils ne devraient
surtout pas compromettre par leurs hésitations ou leurs « désobéissances » ici-
bas ? »343
« Ils portent en eux la mort, prêts à la donner ainsi qu’à la retourner contre eux-
mêmes sans le moindre sourcillement »344
343
Ibid., p. 45.
344
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.44.
200
Ce discours idéologique qui prône le meurtre et le sacrifice est érigé discours
politique qu’on présente à la télévision. Nous avons précédemment fait référence à la
politisation du discours idéologique religieux et à son apparition dans le débat politique
des législatives du pays. C’est ainsi que l’auteur cite des passages de responsables
politiques qui revendiquent les principes de cette idéologie qui légitime la mort et
l’érige but ultime à atteindre, une noble cause à laquelle tout bon serviteur de la cause
doit aspirer :
Tout comme dans Les Vigiles où l’enfance est présentée comme victime des
intérêts de l’idéologie religieuse, il en est de même dans Le dernier été de la raison où
la radicalisation des principes de cette idéologie est diffusé à travers différents canaux
parmi lesquels la télévision, dans les mosquées et même chez les enfants qui deviennent
ainsi des exécutants prêts à se sacrifier et à donner la mort sans le moindre
sourcillement pour une cause qui leur est présentée comme Divine. C’est ainsi que
Boualem Yekker s’est vu attaqué par une bande d’enfant est traité de « mécréant » par
une fille qui n’a pas hésité à lui jeter des pierres. Ceci confirme les propos analysés dans
la prédication et qui expliquent qu’il faut former les Hommes dès l’enfance afin
d’effacer de leur esprit tout doute et tout questionnement. Le but de ce discours
idéologique religieux est de former une génération d’adeptes totalement au service de la
cause idéologique présentée comme Divine et supérieure. Toujours en parlant de
l’enfance, l’auteur explique la teneur du discours et à quoi sont formés les enfants dans
la société sous la domination de cette idéologie :
« Ils doivent servir la vérité, transgresser les barrières de la loi humaine, arbitraire
et fallacieuse pour atteindre et servir la vraie morale, celle qui échappe au temps et
aux conjonctures parce qu’elle est l’émanation du Bien dont le Très-Haut a fixé une
fois pour toutes les contours et la substance »346
345
Ibid.
346
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.45.
201
Pour l’analyse du deuxième roman de Tahar Djaout, nous avons appliqué la
même méthode que dans l’analyse de la première œuvre de notre corpus. Nous avons en
effet essayé de situer l’œuvre dans un contexte spatio-temporel afin de faire l’analyse du
discours. Rappelons que le texte et le discours sont deux éléments complémentaires et
que le discours et la mise en situation du texte dans son contexte de production.
L’analyse du cadre spatio-temporel est donc une étape primordiale afin de parvenir à
comprendre et à analyser le discours littéraire de l’auteur en général, mais aussi et
surtout les discours idéologiques qui se croisent dans les textes de Djaout. Des discours
idéologiques qui sont présents dans l’environnement social de l’auteur qui les reprend,
consciemment ou non, dans ses écrits. Les textes littéraires absorbent donc les discours
qui les entourent dans un processus d’intertextualité, ces discours sont ensuite mis en
scène et parodiés afin qu’apparaissent leurs structures sémantiques et leurs orientations.
Nous avons vu dans Le dernier été de la raison que deux discours se rencontrent et
s’opposent. C’est à partir de cette relation dialogique entre les discours que nait le
processus d’intertextualité. Le sociolecte d’une idéologie n’est pas une structure rigide
et fermée, cette structure est au contraire ouverte et s’enrichit du répertoire lexical et
sémantique d’autres sociolectes.
202
un répertoire lexical dichotomisé de façon rigide, et une structure sémantique dont la
compréhension de l’environnement peut être considérée de « manichéenne ».
« A quoi bon des livres alors qu’existe, pour toutes les curiosités et toutes les soifs,
le Livre ? A quoi bon les questionnements douloureux lorsque l’inépuisable sérénité
est à portée de cœur ? »347
Nous pouvons affirmer que le « Livre » dont il est question est le livre sacré de
la religion musulmane le Coran. Cette affirmation se base sur plusieurs références à
l’Islam, notamment dans le passage où l’auteur décrit l’agression dont a été victime
Boualem Yekker, qui au terme d’une réflexion arrive au résultat que l’agression dont il
a été victime ne peut qu’être le fait des enfants du quartier :
347
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.10.
203
« Sont-ce les enfants d’aujourd’hui qui ont pratiqué ce vandalisme ? Il ne peut que
conjecturer, mais il sait que ces adolescents qu’on fanatise dans les mosquées (…)
sont capables de tout… »348
348
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.44.
349
Ibid., p.11.
350
Ibid., p.10
204
par l’idéologie religieuse dominante dans la société, alors que l’humilité étant le
questionnement modeste et objectif des philosophies et de la science.
351
Djaout, T. Le dernier été de la raison. Op.cit., p.37.
205
Chapitre II
Idéologisation du religieux
et détournement du
discours nationaliste
206
Dans ce chapitre nous reviendrons sur Les Vigiles, nous nous pencherons sur le
récit et sur le parcours narratif des personnages que Djaout met en scène. Nous verrons
la place de chaque personnage dans le dispositif narratif que Djaout met en place et
nous tâcherons d’interpréter l’importance de chacun d’eux en faisant le lien avec le
cadre spatio-temporel du déroulement du récit, mais aussi avec le contexte social et
historique qui caractérise la production de l’œuvre. Cette médiation entre le texte et le
hors-texte nous permettra d’éclaircir les motivations qui sont à l’origine de l’œuvre,
mais aussi de comprendre le message que l’auteur cherche à transmettre à travers son
roman. Nous tâcherons aussi de comprendre l’inscription de l’œuvre dans son contexte
de production, mais aussi de définir l’utilité de chaque personnage et sa symbolique,
toujours en faisant le lien avec le hors-texte. D’un autre côté, cette seconde partie de
l’analyse nous permettra de repérer les différentes catégories sociales présentes dans
l’œuvre et de comprendre ce qui caractérise leur discours. Nous verrons comment
différents sociolectes sont présents dans Les Vigiles et nous étudierons les rapports
qu’ils entretiennent.
Djaout dans son roman met en scène plusieurs personnages faisant partie de
catégories sociales différentes, nous verrons que les différents protagonistes ont tous un
rôle à jouer dans le dispositif narratif que l’auteur met en place. Ces personnages entrent
en contact les uns avec les autres, mais peuvent aussi ne pas se rencontrer du tout. Nous
verrons par exemple comment Mahfoudh Lemdjad ne connaitra jamais Menouar Ziada,
l’homme qui le repéra dans la ville de Sidi-Mebrouk et qui le signala au groupe
d’anciens combattants. Par ailleurs, les personnages de Les Vigiles sont minutieusement
décrits, leur portrait psychologique est traité avec précision et nous arrivons au bout de
quelques pages à comprendre le fonctionnement de chacun d’eux. L’auteur attribue un
nom et un prénom à ces personnages ce qui se rapproche des procédés de la littérature
réaliste. Nous pensons que ces procédés descriptifs servent à donner une impression de
réel, l’auteur cherche à travers son roman à être fidèle à une certaine réalité, ce qui
confirme la thèse que Les Vigiles est une critique sociale de l’Algérie du début des
années quatre-vingt-dix.
Comme nous l’avons précédemment annoncé, nous essayerons dans cette partie
de l’analyse de repérer les différents sociolectes présent dans le roman de Djaout, cette
étape est la plus importante dans la mesure où elle représente l’une des interrogations
207
principales de notre problématique. Nous cherchons en effet à travers cette étude à
repérer les différents discours présents dans les œuvres de notre corpus et à analyser les
rapports qu’ils entretiennent. Pour cela, nous allons commencer cette seconde partie de
l’analyse de Les Vigiles par interpréter le parcours narratif de chaque personnage et ce,
en partant de l’hypothèse que chaque personnage est représentatif d’une catégorie
sociale.
« Cela fait des années que le vieux Menouar Ziada est dédaigné par les messagers
de morphée. Souvent, il rêve glisser dans le sommeil, de dégringoler les marches qui
conduisent vers le monde souterrain où la conscience se dissout. »352
352
Djaout, T., Les Vigiles. op.cit., p.9.
208
Il demeure un instant déconfit face à la dure réalité, puis son corps se met à
trembler. »353. La description est en effet celle d’un personnage torturé qui depuis des
années ne trouve plus le sommeil, nous nous arrêterons aussi au fait que Menouar Ziada
au réveil après avoir réussi à dormir enfin un petit peu, se met à trembler. Ce détail n’est
pas anodin puisqu’il rend compte de l’état dans lequel se trouve ce personnage par
lequel Djaout ouvre son récit. Ce dernier nous donne l’explication de ces tremblements
dont est victime son personnage Menouar Ziada et il explique :
« Il est sûr que la cafetière toujours à portée de la main et dont il use jusqu’à une
heure très tardive n’y est pour rien. Le tremblement nerveux vient de beaucoup plus
loin dans le corps et la mémoire. »354
« Le vieux a pourtant vécu deux décennies dans la peau d’un être privilégié. Sa
chance était d’avoir choisi le bon camp, le « camp des justes et des infaillibles »
comme il dit… »355.
Comme nous l’avons vu, l’auteur fait référence à la révolution algérienne, à cette
guerre qui allait voir l’indépendance de l’Algérie se concrétiser après 7 ans de guerre.
Djaout nous donne donc l’image d’un ancien combattant de la guerre de libération
torturé malgré le fait qu’il ait « choisi le bon camp ». Nous allons nous arrêter sur cette
expression que nous jugeons aussi très pertinent et porteuse de sens. Nous pensons en
effet que Djaout en usant de cette expression est dès les premières pages dans la
démystification du statut de l’ancien combattant. « Les Moudjahidine », ou anciens
353
Djaout, T., Les Vigiles. op.cit.,
354
Ibid.
355
Iid., p. 9.
209
combattants de la guerre de libération sont en effet présentés comme des hommes
pourvus de grandes valeurs morales et d’un sens du patriotisme inégalable vu leur
engagement à mourir pour leur pays. Si cette description était juste, Menouar Ziada ne
se considérerait pas comme ayant eu la chance de « choisir le bon camp ». Si son sens
du patriotisme et son dévouement pour la nation étaient aussi forts, le choix n’aurait pas
eu à se poser. Djaout poursuit ensuite et explique que l’indépendance acquise, Menouar
Ziada « aurait pu bénéficier à l’instar de ceux de son camp, d’un confort et de biens
qu’il n’aurait jamais osé imaginer »356
356
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.10.
357
Ibid., p.10.
210
qui tient une place importante dans l’Algérie indépendante. Nous considérons les
anciens combattants de la guerre de libération dont Djaout fait référence comme une
catégorie sociale à part entière dans l’univers littéraire que l’auteur nous propose.
Notons cependant qu’il n’est pas pour nous question de généraliser le cas sur tous les
anciens combattants, mais sur une catégorie précise, nous pensons en effet que Djaout
parle dans Les Vigiles des combattants qui ont fait la guerre par prédation, ou encore par
hasard. C’est le cas de Menouar Ziada dont Djaout retrace l’itinéraire de combattant et
nous présente un parcours loin de l’héroïsme imaginé. Le personnage ne se voile
cependant pas la face et pense quelques fois que tous ces privilèges dont il avait profité
jusque-là lui seront certainement retirés un jour, lorsque le monde aura percé le
mensonge ?
« Même si parfois la nuit un obscur remords le tenaillait : il lui paraissait que ces
merveilles ne pouvaient pas être indéfiniment à lui et qu’un jour viendrait où, par un
juste retour des choses, il en serait dépossédé »358
« Ces trublions oubliaient-ils donc qu’avant d’accéder à tous ces biens les
combattants maintenant au repos avaient exposé leur vie, ce bien inestimable, pour
la liberté et le confort de tous ? »359
358
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit..
359
Ibid., p.10.
211
homme, d’une relative honnêteté, confronté depuis des années à un dilemme moral que
son corps n’arrive plus à supporter. En plus des remords qui venaient quelques fois
troubler ses nuits, le personnage de Djaout resta le long de sa vie marqué par un épisode
de sa jeunesse qui le traumatisa au point qu’il le revit encore, des années plus-tard, avec
la même intensité. L’auteur nous explique que jusque-là Menouar Ziada avait su éviter
de trop se poser de questions et qu’il avait « pris une sage décision : celle d’ignorer les
jaloux et de se délecter, dans une quiétude qu’il s’efforçait de rendre parfaite, des fruits
de cette corde d’abondance »360. Mais un évènement enfoui dans sa mémoire ressurgit
lui rappelant une douleur qu’il ressent encore des années plus-tard avec la même
intensité, sa quiétude fut parfaite :
Un souvenir qui allait ranimer une vieille douleur allait ressurgir dans la vie de
Menouar Ziada qui s’était jusque-là efforcé de profiter de sa retraite méritée dans la
tranquillité. Les mots qu’utilise Djaout afin de décrire cet évènement sont forts. A côté
de l’image théâtralisée de la guerre avec la bravoure de ses protagonistes et leur
héroisme, se tient un tout autre aspect. Des souvenirs terrifiants hantent l’esprit de
Menouar Ziada qui n’a pas oublié les horreurs de cette guerre « aussi héroïque que
brutale », ce souvenir ressemble à une « douleur assoupie » dont Menouar ne sait
jamais débarrassé. Djaout poursuit en décrivant cette douleur avec des mots forts afin
que le lecteur se fasse une idée sur l’atrocité des images que Menouar garde enfouies
dans sa mémoire. Une douleur qu’il ressent jusque dans ses os comme l’explique
l’auteur :
« L’indicible terreur nocturne qui le réveillait trente ans plus tôt en sueur, tremblant
ou le pantalon mouillé, s’insinue à nouveau dans ses os, le maintenant sur le qui-
vive. » 362
360
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.10.
361
Ibid., p.10.
362
Ibid., pp.10-11.
212
Djaout nous raconte ensuite ce souvenir atroce qui trente ans plus-tard fait
ressentir à Menouar Ziada jusque dans ses os une indicible terreur. « De temps en temps,
à l’improviste, une effroyable détonation roule des échos dans sa tête ». Ce traumatisme
qu’a subit Menouar Ziada trente ans plus tôt se rapporte à une période où Menouar
Ziada n’avait pas encore rejoint les rangs de son « camp ». Djaout nous plonge dans le
souvenir de Menouar Ziada et le raconte en détails, il nous ramène à l’époque de
l’occupation, dans le village natal de Menouar Ziada où il était berger. Djaout nous
explique qu’il avait trente ans ce qui nous donne une piste l’âge de Menouar Ziada qui
devrait avoir selon nous soixante ans au moment du déroulement du récit de Les Vigiles.
Djaout nous plonge dans l’atmosphère de ce petit village algérien qui voit pour la
première fois l’occupant débarquer chez lui :
Djaout met le lecteur dans la peau du simple paysan qui observe et qui arrive à
reconnaitre les armes et d’autres machines et instruments qu’il n’avait encore jamais
vu et dont il ne connait pas l’utilité, mais qu’il arrive à deviner dangereux. L’auteur
explique ensuite qu’une fois les militaires installés dans le village, ils donnèrent
l’ordre à tous les villageois de se rassembler. Une fois rassemblés, « Un militaire qui
devait être le chef se mit à parler d’une voix haute, autoritaire, désagréablement
enrouée… »364. Dans cette atmosphère de peur, « Seul Moh Said, le simple d’esprit,
gandoura et chéchia crasseuses, tenta de forcer le cercle cauchemardesque »365. Ce
personnage qui tenta de s’échapper se fit sèchement mitrailler par un jeune militaire
terrifié par le cri que lança Moh Said. « Et le pauvre idiot avait comme rebondi sur le
muret avant de rouler par terre et de se débattre, parreil à un veau terrassé qui sent
l’approche du couteau »366. La vue de cette scène traumatisa Menouar Ziada à un
363
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.11.
364
Ibid.
365
Ibid., p.12.
366
Ibid.,
213
point où « quelques jours après, il quitta le village à la nuit tombante pour rejoindre
les maquisards, les « combattants de la liberté » »367
Djaout nous raconte dans ces passages les circonstances dans lesquelles
Menouar Ziada s’est engagé au combat et nous constatons que les faits sont loin de la
bravoure et de l’héroisme que l’on pourrait imaginer chez les combattants de la liberté
qui ont participé à la libération du pays. Djaout nous dresse le portrait pathétique d’un
jeune homme qui par peur et par hasard s’est retrouvé dans les rangs des combattants.
Et qui beaucoup d’années plus-tard n’arrive pas à être tranquille par rapport au
mensonge que représente son statut social et celui de ses pairs. Comme nous l’avons
écrit plus haut, cette caractérisation négative, cette présentation des évènements de
façon pathétique sert selon nous à détruire un le mythe qui s’est créé autour de ces
anciens combattants qui abusent de leur statut afin de se permettre des privilèges auquel
un simple citoyen n’aurait pas accès. D’un autre coté, Menouar Ziada est un personnage
atypique dans la mesure où il ne répond pas aux caractéristiques d’un prédateur sans
état d’âme. Djaout nous dresse le portrait d’un vieil homme torturé des années plus-tard
par les remords, au sommeil perturbé et qui reconnait au fond de lui qu’il ne mérite
peut-être pas les biens et les privilèges auxquels il a accès, que si un jour ils lui étaient
retirés, ce ne serait que justice. Menouar Ziada n’est donc pas totalement malhonnête, il
a simplement, comme l’écrit Djaout à la première page de son roman, eu la chance de
choisir le bon camp :
« Ziada reconnaitra toujours, avec beaucoup d’humilité, en son for intérieur, qu’il
avait accompli cet acte non pas par une quelconque conscience patriotique (de tels
concepts naîtraient surtout une fois la guerre gagnée) mais par la peur irraisonnée
que lui inspiraient les militaires »368
367
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.13
368
Ibid., p.13.
214
de Les Vigiles. Une catégorie sociale présente parmi d’autres et dont il s’agira
d’analyser le sociolecte, les caractéristiques de celui-ci et ses rapports avec les autres
sociolectes présents dans le roman. A côté de Menouar Ziada, d’autres personnages,
anciens combattants aussi, sont présents dans le roman et aussi décrits de façon précise.
Tout de suite après les longues pages sur lesquelles Djaout nous dresse le portrait de
Ziada, vient la présentation de Messaoud Mezayer.
Nous comprenons en effet dès les premières lignes que le personnage de Djaout
a repéré les meubles pour les récupérer pour ses fins personnels ou pour les revendre.
Ce passage dénote d’une faible estime de soi de la part de Messaoud Mezayer qui n’a
pas de scrupule ni de gêne à récupérer des objets usés bien que sa situation ne soit pas
celle d’une personne dans un réel besoin. Cette description est donc d’un personnage
avare motivé par le gain et par la peur de dépenser. Djaout poursuit la description dans
ce sens et nous explique que Mezayer profite des « …nombreux ustensiles jetés avant
leur usure totale et facilement récupérables ». Mezayer fait cependant attention à ne pas
369
Djaout, T., Les Vigiles. Op.cit., p.20.
370
Ibid.
215
s’exposer aux moqueries. Ayant parfaitement conscience de la nature peut
conventionnelle de son comportement, Mezayer attend la tombée de la nuit pour se
livrer à son commerce :
« Mais ce qui frappait le plus chez Messaoud Mezayer, c’était une avarice
bouleversante qui défiait toute subtilité et tout détour, une avarice franche et
héroïque qui vous laissait sans souffle. »375
371
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., pp.20-21.
372
Ibid., p.21.
373
Ibid.
374
Ibid., p.24.
375
Ibid., p.24.25.
216
La caractérisation est encore une fois négative lorsque l’auteur présente le
personnage comme « un homme d’une éloquente bizarrerie », détenteur d’une boutique
où s’amassent toute sorte d’articles donnant l’impression que la seule motivation du
propriétaire est de vendre. Peu importe l’article où l’image de la boutique, le plus
important est le profit. La description devient de plus en plus négative lorsque l’auteur
parle de la malhonnêteté de son personnage. Il explique que Mezayer « ne se privait pas
de temps à autre de décoller les étiquettes des produits pour en intervertir les prix »376
« L’avarice de Messaoud Mezayer connaît des moments extrêmes qui le font verser
dans la malhonnêteté. Déterminé à ne rien perdre, à ne rien céder, mais au
contraire de rogner et gagner sur tout… »377
Messaoud Mezayer quant à lui est un personnage qui a l’air de peu se soucier de
son passé et préfère s’occuper de choses plus actuelles telles que le gain et le profit dans
une ville de Sidi-Mebrouk dynamique et à la clientèle aisée. Nous sommes donc à la
376
Djaout, T., Les Vigiles. op.cit., p.26
377
Ibid., p.25.
378
Derguini, R. Les vigiles de Tahar Djaout ou les illusions perdues
https://www.mediaterranee.com/rubriques-generales/culture/les-vigiles-1-de-tahar-djaout-ou-les-
illusions-perdues.html
217
lecture de Les Vigiles loin des stéréotypes autour des anciens combattants. Loin de toute
gloire et de tout idéal, Les deux premiers personnages décrits dans le roman de Djaout
sont banalisés comme pour donner une autre image plus vraie que celle présentée dans
le discours officiel de l’Algérie indépendante.
Rappelons, cependant, que selon nous, la catégorie visée par Djaout n’est pas
celle des anciens combattants de façon générale mais bien d’un certain groupe qui se
rapproche plus des usurpateurs de la guerre de libération algérienne. Djaout fait en effet
référence à un groupe d’hommes pour qui le patriotisme et l’amour du pays sont des
choses secondaires. L’auteur écrit même que Menouar Ziada au fond de lui reconnait
que le patriotisme n’a pas été déterminant dans son choix de s’engager dans les rangs de
l’armée de libération « …de tels concepts naitraient surtout une fois la guerre
gagnée… »379. L’auteur donne cependant peu de détails sur la façon avec laquelle
Messaoud Mezayer s’est engagé au combat mais nous décrit un personnage dont les
valeurs sont pratiquement inexistantes. Un personnage qui ne recule devant rien afin de
ne rien perdre, de rogner sur tout et d’engranger du profit. Nous avons vu comment
Messaoud Mezayer sortait la nuit afin de récupérer de vieux meubles usés jetés par leurs
propriétaires au dépotoir. Messaoud Mezayer les nettoyait ensuite et les ramenait chez
lui les ajoutant aux nombreux autres objets récupérés dans son « appartement-
capharnaüm »380 qui est le sien.
Nous avons donc du mal à imaginer que Messaoud Mezayer soit doté d’un grand
sens du patriotisme et de la morale. Une fois la catégorie sociale des « usurpateurs de la
guerre de libération » définie et repérée, nous essayerons dans une seconde étape d’en
analyser le discours afin de mieux comprendre la position de celle-ci dans le parcours
narratif mis en place par Djaout. Nous essayerons d’analyser les conversations entre les
différents personnages de cette catégorie afin de comprendre leur sociolecte et
l’idéologie qu’il véhicule. Nous commencerons par nous intéresser au premier contact
entre Messaoud Mezayer et Menouar Ziada. Les deux habitent ville de Sidi-Mebrouk et
se connaissent parfaitement bien. L’auteur explique en effet que les deux sont
originaires du même village et se connaissent depuis l’enfance. Les deux sont aussi
d’anciens compagnons d’arme ce qui fait que la relation entre les deux soit très forte.
379
Djaout, T., Les Vigiles. op.cit., p.13.
380
Ibid., p.22.
218
Djaout nous donne plus de détails sur l’installation de l’un et de l’autre dans la ville de
Sidi-Mebrouk et les raisons pour lesquelles ils ont quitté leur village natal :
Les deux personnages se connaissent bien et habitent depuis des années dans la
ville de Sidi-Mebrouk. L’installation de Mahfoudh Lemdjed dans la petite ville n’a pas
laissé indifférent Menouar Ziada qui a remarqué une présence inhabituelle. C’est ainsi
que ce dernier a décidé d’en parler à son ancien compagnon d’armes Messaoud
Mezayer. Nous remarquerons que ce que va dire Ziada à Mezayer comporte beaucoup
d’éléments qui nous permettent de comprendre le discours dont usent les membres de ce
groupe social que sont les « usurpateurs de la guerre de libération » :
« J’ai mûrement réfléchi avant d’en parler. Je crois qu’une menace plane sur nous,
qu’il faut déjouer au plus vite. Le pays a encoure besoin de nous, de notre diligence.
Nous l’avons libéré des chaines de l’occupant, il nous revient de veiller à sa
tranquillité même si nous avons aujourd’hui, vieux combattants oubliés, rangé nos
armes et laissé la place à d’autres »382
Ce passage est l’un des tous premiers échanges entre Menouar Ziada et
Messaoud Mezayer dans le roman de Djaout. Dans cet échange, Menouar Ziada fait part
de son inquiétude quant au nouveau locataire d’un appartement dans la ville et le
considère comme une menace sur le pays que lui et ses anciens compagnons d’armes se
doivent de gérer. Menouar Ziada dans cette intervention parle au nom de tous les
anciens combattants de la guerre de libération et s’autoproclame gardien de la sécurité
du pays. Nous considérons ce passage comme pertinent dans la mesure où il nous
permet de mieux comprendre la position de ce groupe social dans l’Algérie trente ans
après la fin de la guerre. Dans cette intervention, Menouar Ziada se considère comme
étant investi d’une mission, d’une responsabilité envers le pays qu’ils ont libéré. Il est
aussi intéressant de voir que Menouar Ziada se considère comme faisant partie de ceux
381
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.24.
382
Ibid., pp.22-23.
219
qui ont libéré le pays du joug de l’occupant. Cette position de protecteurs du pays est
d’autant plus intéressante dans la mesure où Menouar Ziada poursuit :
Cette nouvelle intervention révèle l’état d’âme de ces anciens combattants qui
ont participé à la guerre de libération. Menouar Ziada explique à son ancien compagnon
d’armes qu’il ne faut pas qu’on croit que parce qu’ils sont vieux on peut se débarrasser
d’eux. Mais il est intéressant de se demander de qui Menouar Ziada parle en disant « il
ne faut surtout pas qu’ils croient… ». Nous pensons que Menouar Ziada ne vise
personne en particulier mais vise surtout l’Algérie montante, qui n’a pas connu la guerre
de libération et qui légitimement aspire à s’approprier son pays. Ziada parle de cheveux
blanchis en faisant référence à la vieillesse, Le groupe social des « usurpateurs de la
guerre de libération » nourrit une certaine crainte vis-à-vis des jeunes générations de
peur de perdre leur confort, leurs privilèges et leurs intérêts. Nous pouvons donc
dégager une première dichotomie sémantique dans le discours de ce groupe sociale et
qui est l’opposition jeune / vieux. Les « usurpateurs de la guerre de libération » veulent
garder leur influence sur le pays qu’ils ont libéré et entretiennent une méfiance qui
comme nous le verrons est accrue vis-à-vis de tout ce qui peut de près ou de loin
constituer une menace envers leur statut de privilégiés au sein de la société.
383
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.23.
220
à la stabilité de l’ordre sociale, seule garante de leurs intérêts. Cette stabilité s’apparente
plus à une stagnation, au refus d’un changement qui verrait une nouvelle génération
arriver et menacer les intérêts de ce groupe social. Menouar Ziada dans sa conversation
avec Messaoud Mezayer pense qu’il leur appartient à eux, anciens combattants de
veiller à la « tranquillité du pays ». C’est cette tranquillité que nous pensons être un
statut-quo, une stagnation de la société, un souci de la génération des anciens
combattants de retarder l’arrivée des nouvelles générations.
384
Djaout, T., Les Vigiles. Op.cit., p.162.
221
et d’un cynisme impitoyables, les autres membres du groupe n’osent pas s’exprimer
avec autant de sincérité et se joignent à lui en se cachant derrière un discours patriotique
qui cache la véritable motivation du groupe et qui est simplement la survie de leurs
intérêts :
A partir de ces éléments que nous donne Djaout nous pouvons dégager plusieurs
oppositions qui caractérisent la structure sémantique du discours des « usurpateurs de la
guerre de libération » : révolutionnaire / contre-révolutionnaire, partisan / opposant,
riche du système / riche autonome.
385
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.163.
386
Ibid., p.164.
222
est du côté de la révolution, soit on est un contre-révolutionnaire, donc un ennemi de la
révolution, et par conséquent un traitre. Cette dichotomie rigide n’accepte pas de
positions intermédiaires et fractionne la réalité vue selon cette idéologie en deux grands
groupes : Les révolutionnaires, et les autres. Cette dernière catégorie regroupe comme
on l’a vu tout ce qui n’est pas « la révolution » et ne s’attarde pas sur aucun paramètre
qui peut ralentir le bon déroulement de cette dernière. Nous pensons que cette idéologie
s’explique surtout en temps de guerre mais est totalement anachronique trente ans après
la fin de la guerre. Nous constatons que le groupe d’anciens combattants continue à
fonctionner selon une vision du monde qui n’est plus celle du pays des années après
l’indépendance. Nous avons aussi vu que le groupe des « usurpateurs de la guerre de
libération » considérait qu’il valait mieux prendre un contre-révolutionnaire comme
bouc-émissaire car selon leur idéologie, le simple fait qu’il n’ait pas été du côté de la
révolution justifiait qu’on l’accuse de ce que l’on voulait.
La seconde opposition que nous avons repéré est : partisan / opposant, par cela
nous faisons référence aux partisans et aux opposants du système politique en place.
Djaout écrit en effet qu’à côté de la catégorie des contre-révolutionnaires, une autre était
considérée comme suspecte et donc facilement accusable. Celle des opposants ou
« ceux qui votent non aux élections ». Cette opposition sémantique nous montre encore
une vision du monde très manichéenne de la part des « usurpateurs de la guerre de
libération », qui considèrent que tous ceux qui les désapprouvent sont certainement
coupables de quelque chose.
C’est avec une grande méfiance que le groupe d’anciens combattants voit tous
ceux qui peuvent ne pas être d’accord avec l’ordre établi, ou qui simplement usent de
leur droit citoyen afin d’exprimer une opinion. Cette position se confirme par la
dernière opposition : riche du système / riche autonome. Encore une fois, le groupe des
« usurpateurs de la guerre de libération » considère que ceux qui ne sont pas de leur coté
son simplement des ennemis. Cette fois ceux sont les riches qui se sont enrichis par
leurs propres combines qui sont considérés comme suspects, car ne faisant pas partie du
système, donc automatiquement une menace selon l’idéologie des anciens combattants.
La dichotomie est poussée à l’extrême et l’image que nous avons est celle d’un groupe
social dont l’idéologie non seulement exclut toute personne qui ne partage pas ses
223
principes, mais en plus la considère comme suspecte et donc ennemi potentiel du
groupe, mais aussi de la nation.
Nous avons pu à travers cette analyse montrer la présence d’un discours issu du
sociolecte « nationaliste » mais comme on l’a vu, articule sa structure sémantique selon
ses propres fins idéologiques. Ce sociolecte est cependant loin d’être le seul présent
dans Les Vigiles et nous pouvons à la lecture du roman constater la présence d’un autre
discours parallèle à celui-ci. Nous avons vu dans l’analyse du cadre spatio-temporel que
Djaout dépeignait l’image d’un pays austère, étouffant car soumis au dictat d’un
système politique rigide et méfiant, mais aussi à une idéologie religieuse conservatrice
et dominatrice. Nous l’avons vu par exemple avec le bar Le Scarabée qui fait partie des
derniers bars de la capitale, les autres ayant été fermés sous la pression du mouvement
religieux. Nous verrons que l’idéologie religieuse est aussi présente dans le texte de
Djaout à travers le discours de certains personnages. Nous savons que Mahfoudh
Lemdjad a l’idée de breveter une invention sur laquelle il a travaillé. En allant la
breveter, Lemdjad se voit confronté à un problème qu’il n’avait pas prévu, il se trouve
en effet face au secrétaire général de la mairie qui lui explique que la petite
communauté de la ville de Sidi-Mebrouk, et la société en générale, étaient connues pour
leur tranquillité et leur conservatisme, et que l’invention était mal vue dans la religion.
Ce passage illustre la culture de la société décrite par Djaout et l’idéologie à laquelle
elle est soumise :
« Ce n’est pas tous les jours que nous avons affaire aux inventeurs. C’est pourquoi
il faut comprendre nos réactions. Vous n’ignorez pas que dans notre sainte religion,
les mots création et invention sont parfois condamnés parce que perçus comme une
hérésie, une remise en cause de ce qui est déjà, c'est-à-dire de la foi et de l’ordre
ambiants. »387
387
Djaout, T., Les Vigiles. Op.cit., p.41.
224
de la guerre d’indépendance » et le discours du secrétaire général de la mairie. Les deux
font de la « stabilité » une cause ultime à défendre. Cette stabilité s’apparente beaucoup
plus selon nous à une stagnation dans la mesure où les anciens combattants se cachent
derrière la préservation de la tranquillité de la communauté et la sécurité de la nation
afin de maintenir leurs intérêts intacts.
« Notre religion récuse les créateurs pour leur ambition et leur manque d’humilité ;
oui, elle les récuse par souci de préserver la société des tourments qu’apporte
l’innovation »388
« Vous savez en outre, comme moi, que nous constituons aujourd’hui un peuple de
consommateurs effrénés et de farceurs à la petite semaine. Des combinards, oui, il
en existe, des bricoleurs aussi qui font dans le trompe-l’œil et l’immédiatement
utilitaire. Mais l’inventeur – auquel se rattachent des notions aussi dépaysantes que
l’effort, la patience, le génie, le désintéressement - relève d’une race encore
388
Djaout, T., Les Vigiles. Op.cit., p.42.
225
inconnue chez nous. Vous venez perturber notre paysage familier d’hommes qui
quêtent des pensions de guerre, des fonds de commerce, des licences de taxi, des lots
de terrain, des matériaux de construction ; qui usent de toute leur énergie à traquer
des produits introuvables comme le beurre, les ananas, les légumes secs et les
pneus. Comment voulez-vous, je vous le demande, que je classe votre invention dans
cet univers œsophagique. »389
389
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.42.
390
Ibid., p.42
226
discours de ce personnage révèle une idéologie qui approuve une société de
consommateurs, de bricoleurs et de combinards, mais qui a un regard méfiant vis-à-vis
de l’inventeur qui est « une race encore inconnue » et qui véhicule des valeurs
« dépaysantes » pour la société de Les Vigiles.
« Jusqu’au jour où il succomba lui aussi à ce vent de dévotion qui soufflait sur le
pays. Il devint brusquement renfermé, tout requis par ses prières et par la
fréquentation des temples où il suivait assidûment les prêches, les commentaires du
Livre et les leçons de théologie »391
Encore une fois dans ce passage Djaout fait référence à ce « vent de dévotion qui
soufflait sur le pays », Djaout utilise le mot « succomber » comme pour faire le parallèle
entre cette idéologie et une épidémie qui se propage. Djaout associe cette idéologie
religieuse à une maladie à laquelle le frère de Lemdjad a succombé, et qui a ainsi
changé son comportement et ses habitudes. Djaout explique aussi que le frère de
Lemdjad a commencé à adopter depuis le jour où il a succombé au « vent de dévotion »
un comportement arrogant, empli de certitudes. Un jour alors qu’ils conversaient de
391
Djaout, T., Les Vigiles. Op.cit., p.63.
227
sujets anodins, le frère de Lemdjad, Younès, soulève le sujet de la foi avec son frère, lui
reprochant de ne pas pratiquer la prière :
« La loi religieuse purifie l’homme de ses bas instincts. Elle abolit tous les écarts,
prêche l’honnêteté, le respect du vis-à-vis, le secours du faible »395
392
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.64.
393
Ibid., p.42.
394
Ibid., p.67.
395
Ibid., p.67.
228
Younès à son frère « Tu aurais été un homme parfait s’il ne te manquait la pratique de
la prière »396. Ce reproche de Younès à son frère montre la perception de la réalité qu’a
l’idéologie religieuse véhiculée dans les nombreuses interventions de ce dernier. Selon
nous, cela démontre aussi d’une certaine arrogance, Younès se permet en effet de
considérer son frère comme « imparfait » et lui fait un reproche censé faire partie du
domaine de l’intime, « Mahfoudh répliqua que ce genre de pratique dépendait de son
libre arbitre et de sa seule conscience. Il n’avait pour le moment aucun problème de ce
côté-là. »397
« Redhouane, les yeux pétillants d’intelligence, vient se planter devant son oncle –
un personnage dont il perçoit l’évidente et troublante originalité : il n’a pas encore
de femme à trente ans ! Redhouane a en outre acquis la conviction que son oncle ne
fait pas la prière – peut-être ne jeûne-t-il même pas ! »398
C’est ainsi que Djaout présente Redhouane, le neveu de Mahfoudh et dès les
premières lignes où il introduit ce personnage, Djaout nous explique comment cet
enfant perçoit son oncle. Encore une fois, c’est à travers les valeurs de l’idéologie
religieuse que l’enfant tente de comprendre son oncle. L’auteur explique que pour
396
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.64.
397
Ibid.
398
Ibid., op.cit., p.59.
229
Redhouane, Mahfoudh est un être original car il n’est pas encore marié à trente ans, il
ne fait pas la prière et il ne jeûne peut-être pas. Les valeurs de l’idéologie véhiculée
dans les discours dans Les Vigiles apparaissent encore plus à travers le regard de
Redhouane, un enfant innocent qui tente de comprendre le monde en usant des outils
qu’on lui a donné. Djaout poursuit ensuite que Redhouane « … n’arrive pas à
comprendre comment un homme aussi savant et aussi bon musarde hors du droit
chemin ! »399. Djaout met l’expression « droit chemin » en italique dans son texte pour
la mettre en évidence. Grâce aux éléments pris à partir de ces passages nous pouvons
relever d’autres oppositions sémantiques caractéristiques du discours religieux
conservateur : jeûneur / non-jeûneur, pratiquant / non pratiquant.
« Cette dernière est en effet devenue, après une série de réformes et son
investissement par une caste théologique, une véritable institution militaro-
religieuse : levée des couleurs nationales, chants patriotiques, fort volume
d’enseignement religieux. Alors, plutôt que de s’occuper des choses de leur âge, les
écoliers sont tout préoccupés du bien et du mal, d’ici-bas et de l’au-delà, de la
récompense et du châtiment divins. »400
L’école est dans ce passage décrite comme une institution militaro-religieuse qui
sert à propager les discours religieux et nationaliste. Djaout nous décrit l’école comme
399
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit.,
400
Ibid., p.65.
230
un véritable instrument de propagande idéologique qui sert à asseoir la domination des
deux discours dont nous avons repéré la présence chez le groupe d’anciens combattants,
puis chez le secrétaire général de la mairie et le frère de Mahfoudh. Djaout nous
explique ensuite que malgré ce qu’on lui a inculqué, Redhouane n’est pas « encore
atteint de façon irrémédiable »401 , ce dernier continue en effet à éprouver beaucoup
d’affection pour son oncle :
« Car cet exemple lui fait entrevoir qu’ils ne sont pas blâmables dans leur totalité,
ces « mécréants ». Quelques-uns au moins, sont sociables, disponibles, généreux,
intelligents »402
« Mahfoudh a entendu dire que des enseignants exercent parfois sur leurs élèves un
véritable chantage moral : ils les obligent à faire la prière en les menaçant de
châtiments divins, ils les amènent même à dénoncer les parents qui consomment de
l’alcool. On lui a parlé d’une école où toute fille portant le hidjab est assurée
d’avoir la moyenne »403
401
Djaout, T. Les Vigiles. Op.cit., p.66.
402
Ibid.
403
Ibid., p.66.
231
Encore une fois, le rôle de l’école est pointé dans la propagation des discours
idéologiques dominants. L’auteur nous explique les méthodes dont usent certains
enseignants afin d’imprégner leurs élèves des valeurs de l’idéologie religieuse. Ces
méthodes sont parfois extrêmes comme nous le montre ce passage où il est expliqué que
certains enseignants usent de chantage moral sur leurs élèves encore enfants. Ils les
menacent de châtiments divins et les poussent à la délation en dénonçant leurs parents
qui consomment de l’alcool. Dans d’autres écoles, les filles qui portent la tenue
religieuse, le hidjab, sont assurées d’avoir la moyenne. Ces passages démontrent selon
nous d’une certaine position critique du discours de l’auteur vis-à-vis du rôle de l’école
et des méthodes qui y sont employées.
Nous avons ainsi dans cette première partie de l’analyse de notre corpus fait
l’étude du roman de Tahar Djaout, Les Vigiles. Ce roman, sorti en 1991, coïncide avec
d’importants changements socio-politiques s’étant déroulé en Algérie à la même année.
L’Algérie accède en effet à la presse libre, au multipartisme, et voit la montée en
puissance d’une nouvelle idéologie politico-religieuse qui allait déferler sur une société
algérienne à la recherche d’alternatives au régime politique en place depuis
l’indépendance du pays.
Les Vigiles nous plonge dans un pays qui ressemble beaucoup à l’Algérie de la
fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt-dix. La société et
l’univers littéraire du roman se rapprochent beaucoup de la réalité sociale de la société
algérienne de cette époque. Nous avons par ailleurs relevé dans la première partie de
l’analyse du roman les différents éléments qui nous permettent de dire que l’auteur fait
référence à l’Algérie et à la société algérienne dans Les Vigiles. Le roman de Djaout
232
nous raconte l’Histoire de Mahfoudh Lemdjed, professeur de physique et petit inventeur
qui a pour projet de réinventer le métier à tisser, cet instrument qui illustre la culture
ancestrale algérienne lui rappelle les nobles gestes de sa grand-mère. Lemdjed décide
alors de moderniser cette machine afin qu’elle s’adapte à une époque avare en nouvelles
technologies.
233
L’idéologie religieuse est aussi présente chez Redhouane, le fils de Younès et
neveu de Lemdjad. Djaout nous explique très bien la conception du monde de cet enfant
encore à l’école. Une conception du monde basée sur l’exclusion et la diabolisation des
non-pratiquants, distillée par une école qui joue le rôle d’instrument de propagande au
service du discours idéologique religieux. Bien que ce dernier discours soit dominant, il
partage cependant l’espace social avec un autre discours dont les défenseurs sont un
groupe d’anciens combattants, pour la plupart en service dans certains postes clés de la
petite ville de Sidi-Mebrouk. Ce discours est marqué par une profondeur nationaliste qui
semble anachronique et incompatible à la société décrite dans le roman. Ce discours
nationaliste et patriotique est présent chez le premier personnage que Djaout présente
dans le roman, Messaoud Mezayer.
Ce dernier est un ancien combattant que l’auteur décrit comme torturé par de
vieux souvenirs de guerre, mais aussi par les remords qui lui rappellent qu’il ne mérite
peut être pas le statut de héros, mais surtout les privilèges dont il bénéficie. Car Djaout
présente le personnage comme une sorte d’usurpateur, s’étant engagé dans les rangs de
la révolution non pas par conviction patriotique, mais surtout par peur de l’ennemi. Le
personnage a d’ailleurs toujours admis en son for intérieur qu’il ne méritait pas ce rang
de héros de la nation auquel on l’a hissé lui comme tant d’autres en lendemain de
l’indépendance. Le discours nationaliste présent chez Messaoud Mezayer est aussi celui
de ces anciens compagnons d’armes, tous occupant des postes important au sein de
l’administration de la petite ville de Sidi-Mebrouk.
234
entière. Ils se considèrent comme des garants légitimes de la sécurité du pays vu leur
statut de libérateurs. Ce discours est surtout articulé de façon à ce que ce groupe de
privilégiés puissent préserver leurs intérêts, mais il leur sert aussi à garder la main mise
sur tout ce qui se passe dans la ville de Sidi-Mebrouk afin de prévenir tout changement
brutal qui risque de nuire à leurs intérêts. D’où leur méfiance vis-à-vis des jeunes
générations, Messaoud Mezayer affirmant qu’il ne faut pas qu’on pense qu’on pourra se
débarrasser d’eux (les anciens combattants) parce que leurs cheveux étaient devenus
blancs.
Dans cette première partie de l’analyse de notre corpus, nous nous sommes
surtout intéressé à ces différents discours présents dans Les Vigiles. Nous nous sommes
surtout concentrés sur les discours idéologiques et leur présence dans le texte. Nous
avons pu repérer deux discours dominants qui sont présents dans les interventions de
différents personnages tout au long du récit. Le premier discours est le discours
idéologique religieux. Nous avons essayé de révéler les oppositions qui caractérisent la
structure sémantique de cette idéologie et nous avons pu en dénombrer quelques-unes :
Stabilité / innovation, consommateur / inventeur, jeûneur / non jeûneur, pratiquant /
non-pratiquant, croyant / mécréant. Cette dichotomie sémantique manichéenne est ce
qui caractérise un discours idéologique. Le deuxième discours est le discours
faussement patriotique des «usurpateurs de la guerre de libération », il est aussi articulé
autour de quelques oppositions : Jeune / vieux, individu / clan, révolutionnaire / contre-
révolutionnaire, partisan / opposant, riche du système / riche autonome. Ces
oppositions caractérisent les structures sémantiques de chacun des discours dont nous
avons fait l’analyse dans cette première partie de notre étude. Ces oppositions, bien que
n’ayant aucune pertinence à priori, prennent toute leur dimension lorsqu’elles sont
« mises en discours », le contexte de leur utilisation leur fait prendre toute leur
signification.
235
Chapitre III
Le monologue, comme
voix des femmes
opprimées
236
Après avoir étudié le code sémantique des sociolectes présents dans les deux
romans de Djaout, il est intéressant de procéder à une analyse des discours présents dans
le premier roman de Rahimi écrit en langue française. Dans Syngué Sabour, Pierre de
patience, Atiq Rahimi raconte l’histoire d’une femme seule qui doit s’occuper tous les
jours de son mari dans le coma, mais aussi de ses deux filles dans un environnement en
guerre et dans une société où l’on considère la femme comme la naturellement dévouée
à l’homme. Dans le roman de Rahimi, la femme doit s’occuper de tous les soins de son
mari et prier pour lui des journées entières, tout en n’oubliant pas de suivre les
consignes du mollah, homme de religion, qui surveille si la femme accomplit bien ses
prières. Ce dernier reprochera même à la femme l’état de son mari, l’accusant de ne pas
être appliquée dans les prières. La présence du mollah dans le récit est une présence
concrète de la présence du discours religieux dans Syngué Sabour, Pierre de patience de
Rahimi. Nous constaterons par ailleurs la pauvreté du roman en dialogues, la femme
étant isolée dans sa maison ayant pour seule compagnie son mari dans le coma et ses
deux jeunes filles. Les interventions de la femme seront donc sous forme de
monologues, des confessions que la femme n’aurait jamais pu faire à son mari si celui-
ci ne s’était pas trouvé plongé dans le coma.
Le roman de Rahimi est donc un huis-clos dans lequel le lecteur est invité à
suivre le quotidien d’une femme qui raconte sa vie, ses frustrations et ses peurs à un
mari qui n’est pas sûr de se réveiller de son coma. Petit à petit, la femme se livre à des
confidences, elle commence par de petits secrets et passent ensuite à de plus importants.
Elle raconte son enfance, ses traumatismes. A travers son récit, nous pouvons nous
imaginer le parcours d’une femme ordinaire dans la société afghane, une société où les
lois sont faites par les hommes et pour les hommes, où la femme est d’abord la propriété
de son père, puis celle de son mari. La femme doit servir son père avec dévotion ensuite
son mari. A son mariage, la femme devient la propriété non seulement de son mari mais
aussi de sa famille. Nous verrons dans cette partie de l’analyse quelle est la place de la
femme, de la belle-mère, de l’homme et des enfants, nous montrerons aussi la présence
de discours idéologiques dans le texte, nous montrerons aussi comment ces discours
s’opposent les uns aux autres par leur représentation de la société, et plus concrètement
par leur structure sémantique et lexicale. Nous essayerons par ailleurs de trouver des
237
similitudes entre les discours idéologiques analysés dans les différents romans, des
similitudes que nous développerons dans une autre partie de l’analyse.
« … et aujourd’hui est un jour de sang, car c’est au cours d’un mardi qu’Eve a
perdu, pour la première fois, du sang pourri, que l’un des fils d’Adam a tué son
frère, qu’on a tué Grégoire, Zacharie, et Yahia – que la paix soit sur eux - , ainsi
que les sorciers de Pharaon, Assaya Bent Muzahim, l’épouse de Pharaon, et la
génisse des enfants d’Israël… »404
Dans ce prêche fait par le mollah après la prière, et dont le thème est les
principaux évènements sacrés qui se sont déroulés un mardi, Le mollah ne fait référence
qu’à des évènements violents. Le mollah ouvre cependant la liste des évènements par
Eve qui expulsa pour la première fois du « sang pourri » un mardi. Le mollah considère
cet évènement comme un évènement important dans l’Histoire de la religion, par
ailleurs, les mots choisis et utilisés par le mollah ne sont pas anodins, dans une seule
phrase, le mollah utilise deux mots chargés négativement, le mot « sang » et le mot
« pourri ». Le sang est ici chargé d’une connotation négative parce que utilisé dans un
discours ou la référence au meurtre et à la mort est omniprésente, la caractérisation
404
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., pp.23-24.
238
négative de ce sang présenté comme « pourri » confirme la connotation négative que
porte cet évènement.
Le sang est omniprésent dans le prêche du mollah, qui commence le prêche par
la phrase suivante : « …aujourd’hui est un jour de sang …»405. Le sang porte selon nous
une connotation violente, l’isotopie de la violence est omniprésente dans le passage du
prêche que nous avons recueilli, le sang est associé à la mort, mais aussi au « sang
405
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.23.
239
pourri ». Le sociolecte religieux est clairement identifiable par les différentes références
aux prophètes et à Eve. La mise en discours du sociolecte quant à elle donne une
orientation précise au discours. Une orientation qui sert des intérêts précis et qui, dans
ce cas, légitime la place accordée à la femme dans la société du roman. Cette place a été
très bien mise en évidence par Satal-Chergui406 qui écrit à ce propos :
Rappelons par ailleurs que le concept de sociolecte est un concept inventé afin
de théoriser la présence au niveau du texte de langages partagés par un groupe social.
Dans cette partie du prêche, nous pouvons repérer la présence du sociolecte religieux
grâce au lexique utilisé, mais pas encore des dichotomies sémantiques qui nous
permettrons de comprendre la représentation de la société à travers ce discours
idéologique. Par ailleurs et dans un autre passage, la femme après avoir fait sa prière
entend le prêche traditionnel du mollah. C’est le prêche du mercredi, dans le prêche de
la veille, le mollah avait traité du sang d’Eve et du meurtre de prophètes. Dans le prêche
du mercredi, le mollah décide d’aborder un autre sujet, mais cette fois aussi, le sang est
présent ainsi que la mort et la destruction :
« …car, comme dit notre Prophète : c’est un jour de malheur au cours duquel le
Pharaon et son peuple furent noyés ainsi que furent détruits le peuple du Prophète
Sâlih, les Ad et Thamoûd… »407
Le prêche prend encore une fois une orientation violente et hargneuse, le mardi
était le jour où l’épouse de Pharaon ainsi que ses sorciers furent tués, et le mercredi est
406
Satal-Chergui, N.F.Z. (2011). Op.cit.
407
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.38.
240
le jour où Pharaon ainsi que tout son peuple fut noyé. Le mollah aborde aussi la
destruction de peuples entiers, il parle du Prophète Sâlih et de la destruction de son
peuple. Ce passage, situé quelques pages après le premier prêche confirme l’orientation
violente du discours religieux du mollah. Le sang la mort et la destruction sont des
thèmes récurrents dans les discours du l’homme de religion. Les grands axes du
sociolecte auquel s’identifie le mollah, apparaissent à travers les deux passages cités
précédemment, le répertoire lexical dont puise le discours de l’homme de religion se
base sur des mots qui prennent une signification particulière lorsqu’ils sont utilisés dans
le discours du mollah. Ces mots qui reviennent sont « tuer » et « sang ». Notons que le
mot « tuer » peut apparaitre sous d’autres formes telles que « détruire » comme dans le
passage précédent. Par ailleurs, le prêche se poursuit en prenant une dimension encore
plus violente et guerrière :
« Chers fidèles, comme je vous l’ai toujours indiqué, le mercredi est un jour où,
selon les hadith de notre Prophète, le plus noble, il ne convient ni de pratiquer la
saignée, ni de donner, ni de recevoir. Cependant, l’un des hadith, rapporté par Ibn
Younès, dit que lors du Djihad on peut y avoir recours. Aujourd’hui, votre frère, le
vénérable Commandant, vous munit d’armes pour que vous défendiez votre
honneur, votre sang, votre tribu ! »408
La référence au sang qui revient dans les deux passages des prêches de mardi et
de mercredi nous permettent de dire que le discours idéologique du mollah accorde une
importance particulière au sang et à sa symbolique. Nous avons déjà vu dans le passage
du premier prêche, celui de mardi, comment le mollah lie Eve au « sang pourri ». Cette
relation est pour nous une légitimation de la stigmatisation de la femme en société. Le
personnage d’Eve revête lui aussi une symbolique particulière, Eve étant la première
femme de l’humanité selon les trois religions monothéistes. L’apparition d’Eve est donc
liée au premier « sang pourri ». Le sang prend ensuite une autre dimension dans le
discours du mercredi. Le mot est lié à la guerre et à la fierté, le mollah invite en effet les
fidèles à partir en guerre pour défendre leur sang, leur fierté et leur tribu. Ce rapport au
sang est pour nous une preuve évidente du caractère violent du discours idéologique
tenu dans les milieux religieux que représente le mollah. Cependant, le sang et sa
symbolique va prendre une autre dimension, cette fois dans la relation entre l’homme et
408
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit.,
241
la femme. La femme, au chevet de son mari dans le coma, se permet certaines
confidences, c’est ainsi qu’elle se met à raconter comment elle a vécu l’intimité du
couple. Là encore, le sang prend une importance particulière :
« Lorsque nous nous sommes retrouvés la première fois au lit… après trois ans de
mariage, je te rappelle ! Cette nuit-là, j’avais mes règles (…) Je ne t’ai rien dit. Et
toi, tu croyais que le sang était signe de ma virginité ! (…) Voyant le sang, tu étais
ravi, fier ! »409
Dans ce passage, le sang prend une autre dimension, le sang n’est plus lié à la
violence, mais à la virginité de la femme. Notons aussi que le sang des règles est
confondu avec le sang et de la virginité sans que le mari ne se soit aperçu de la
différence, d’où le ton moqueur de la femme. Mais la partie la plus importante selon
nous dans ce passage est celle où la femme rappelle à son époux dans le coma que ce
dernier à la vue du sang était fier et ravi. Cette fierté à la vue su sang est selon nous très
pertinente afin d’expliquer l’idéologie dominante dans la société du roman. Le sang est
dans ce passage lié à la virginité de la femme et à la fierté de l’homme. Une fierté pour
laquelle le mollah appelle les fidèles au « Djihad », la guerre sainte dans la religion
musulmane. Par déduction, Nous pouvons considérer que la virginité de la femme peut
être considérée comme un prétexte de guerre puisque celle-ci est liée à la fierté de
l’homme et que la fierté est prétexte de guerre.
Ainsi, la femme commence à faire des confidences à son époux dans le coma,
des confidences qu’elle n’aurait jamais pu faire si ce dernier était éveillé. Ces
confidences révèlent le point de vue de la femme sur certains évènements de sa vie de
couple. Elle révèle son point de vue et on aperçoit un coté de la femme que le lecteur
ignore jusque là, un caractère fataliste mais moqueur, presque ironique. La raconte
comment elle a vécu l’intimité de son couple, révèle l’importance du sang lors du
premier rapport, un sang auquel est liée la fierté de l’homme dans la culture de la
société du roman. Puis, la femme s’étend dans la confidence et révèle un peu plus
l’importance du sang dans le premier rapport et les appréhensions liés à ce dernier :
409
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.40.
242
« Bien que vierge, j’avais vraiment peur. Je me demandais ce qui se passerait si
jamais je ne perdais pas de sang ce soir-là (…) ç’aurait été vraiment une
catastrophe. J’avais entendu tant d’histoires à ce sujet. Je pouvais tout
imaginer »410
« Je n’ai jamais compris pourquoi chez vous, les hommes, la fierté était tant liée au
sang »412
410
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.41.
411
Ibid.
412
Ibid.
243
« Oui, Dix ans et demi de mariage, trois ans de vie commune ! C’est maintenant que
je compte. C’est aujourd’hui que je me rends compte de tout ! »413
La femme petit à petit se met à se remémorer son passé, dix ans de mariage et
trois ans de vie commune avec un homme qu’elle à peine connu, un homme à laquelle
elle a été mariée de façon que nous pouvons considérer comme improvisée, la femme
n’a en effet pas été sollicitée dans ce choix que son père a effectué à sa place, cela nous
renseigne encore plus sur la culture de la société décrite dans le roman, une société où la
femme est échangée sans que son avis ne lui soit demandé :
« Ta mère, avec son énorme poitrine, qui venait chez nous pour demander la main
de ma sœur cadette. Ce n’était pas son tout de se marier. C’était mon tour. Et ta
mère a simplement répondu : Bon, ce n’est pas grave, ça sera elle alors ! en
pointant son index charnu vers moi lorsque je versais le thé. Paniquée, j’ai renversé
la théière »414
La femme a ainsi été mariée à un homme qu’elle n’avait jamais vu, mais que son
père aussi n’avait jamais vu. Par ailleurs l’homme auquel elle a été mariée n’était pas au
courant qu’il avait été marié. Tout cela nous amène à conclure du peu d’importance
qu’on accorde à la femme dans la société afghane telle que décrite dans le roman de
Rahimi. Le mariage possédant une symbolique très forte à même d’expliquer les
relations entre les hommes et les femmes dans une société, mais aussi entre les membres
d’une seule famille. Nous pouvons par exemple comprendre à travers le passage qui va
413
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.62.
414
Ibid.
244
suivre le peu d’intérêt qu’a un père pour ses filles dans une société où la femme n’a pas
le droit de s’exprimer :
« Toi tu n’étais même pas au courant. Mon père, qui n’attendait que cela, a accepté
sans hésiter une seule seconde. Il s’en foutait complètement que tu sois absent ! Qui
étais-tu vraiment ? Personne ne savait. Pour nous tous, tu n’étais qu’un nom : le
Héros ! »415
C’est ainsi que le père de la femme, n’hésitant pas une seule seconde a décidé de
la céder à un homme qu’il n’avait jamais vu. A la lecture de ce roman, nous
comprenons que seul le fait qu’il soit un « Héros » compte. Notons par ailleurs que le
terme « Héro » est dans le passage extrait du roman écrit en majuscule. Ce détail n’en
est en réalité pas un car cela donne plus d’ampleur à se statut donné à l’homme. Il y a
une certaine sacralisation du statut qui se confirme dans la réflexion où la femme
compare l’absence du « Héro » à l’absence de Dieu, qu’on aime sans pour autant
chercher à le voir : « Je me disais : Dieu aussi est absent, pourtant je l’aime, je crois en
lui… »416. Il ressort de cette sacralisation de l’homme érigé en « Héro » une
sacralisation du guerrier et de la guerre. L’absence de l’homme est comparée à
l’absence de Dieu. Cette sacralisation de la guerre va dans le même sens que l’isotopie
lexicale de la violence présente dans les prêches du mollah. C’est ainsi que la femme a
été mariée en l’absence de l’homme, un homme qu’elle n’avait jamais vu et qui n’étais
pas au courant de ce mariage :
« Lors de la cérémonie, tu étais présent par ta photo et par ce foutu kandjar que l’on
a mis à mon côté, à ta place. »417
Par ailleurs, et comme nous l’avons précédemment relevé, nous constatons dans
le monologue de la femme une certaine importance de la virginité dans la culture de la
société décrite. Le « sang » de la virginité porte une symbolique très forte ayant
directement rapport avec la fierté de l’homme. Une fierté rappelons-le pour laquelle le
mollah a appelé au « Djihad », la guerre sainte pour les musulmans. C’est ainsi que
nous apparait progressivement la conception du monde selon le discours dominant dans
415
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.63
416
Ibid.
417
Ibid.
245
la société, une conception de la vie qui comme nous allons le montrer dans le passage
qui va suivre consacre une importance cruciale à la virginité de la femme qui ne
concerne pas que le mari, mais aussi toute la famille de ce dernier :
« Et j’ai dû encore t’attendre trois ans. Trois ans ! Et pendant trois ans, je n’ai plus
eu le droit de voir mes copines, ma famille… Il est déconseillé à une jeune mariée
vierge de fréquenter les autres filles mariées. Foutaise ! Je devais dormir avec ta
mère qui veillait sur moi, ou plutôt qui veillait sur ma chasteté. Et tout cela
paraissait si normal, si naturel à tout le monde. Même à moi ! »418
246
mari. C’est ce qui va cependant arriver lorsque la femme décrit la solitude dans laquelle
elle était pendant l’absence du mari, obligée de dormir avec la mère de ce dernier qui
surveillait sa chasteté, empêchée de voir ses amis et sa famille. Dans cette solitude à
laquelle la femme était confrontée, le père du mari intervient comme un personnage qui
va aider la femme grâce à ses qualités humaines :
« La solitude n’avait pas de nom pour moi. Le soir, je dormais avec ta mère, le jour
je discutais avec ton père. Heureusement qu’il était là. Quel homme ! Je n’avais que
lui. Ta mère, elle ne supportait pas ça. Quand elle me voyait avec lui, elle se
crispait. Elle me chassait vite dans la cuisine. »420
« Ton père me lisait des poèmes, me racontait des histoires. Il me faisait lire, écrire,
réfléchir. Il m’aimait. Parce qu’il t’aimait toi. »421
420
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.64.
421
Ibid.
247
l’idéologie dominante où la femme est présentée comme un objet que l’homme possède.
Ce dernier en effet traite la femme en être humain alors que jusque-là elle a été traitée
en objet, choisie aléatoirement par sa belle-mère et cédée sans hésitation par son père.
Dans cet environnement de guerre et de sang, le père du mari fait découvrir à la femme
les poèmes, la lecture et la réflexion. Cela contraste bien évidemment avec
l’environnement tel qu’il a été décrit jusque-là. Le personnage du père rompt donc avec
l’idéologie dominante et va constituer selon nous un élément important dans la critique
de cette idéologie. L’auteur utilise selon nous ce personnage afin d’apporter des
éléments allant à l’encontre de l’idéologie dominante présentée dans le roman, cela
commence dans ce passage où la femme décrit la relation du beau-père avec son fils :
« Il était fier de toi quand tu te battais pour la liberté. Il m’en parlait. C’est après la
libération qu’il a commencé à te haïr, toi, mais aussi tes frères, lorsque vous ne vous
battiez plus que pour le pouvoir »422
422
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.64.
248
sociaux. Ce dernier atteint son apogée quelques années après la libération du pays en
pleine guerre civile avec l’émergence du mouvement armé des « Talibans ». La lutte
pour le pouvoir et la guerre incessante en Afghanistan allaient constituer un terrain
favorable au durcissement de l’idéologie religieuse largement propagée pendant la
guerre civile afghane. Le fait que le personnage du père soit présenté de façon positive,
comme une personne cultivée et lettrée, et que ce dernier soit hostile à la guerre pour le
pouvoir qui a suivi la libération du pays représente selon nous les positions de l’auteur
concernant l’Histoire de l’Afghanistan ainsi que l’idéologie dominante après la
libération du pays. La femme après avoir parlé de son beau-père se met à parler de la
première fois qu’elle a rencontré son mari, cet homme décrit jadis comme un héros et
qu’elle présente comme un homme froid usant d’un certain humour :
Toujours s’adressant à son mari dans le coma, la femme lui raconte ce qu’elle a
ressenti la première fois qu’elle l’a rencontré. Elle compare son comportement froid à
son état comateux actuel, « pas un mot, pas un regard ». L’homme que la femme
rencontre pour la première fois est un guerrier froid et arrogant. La critique s’oriente
lentement en direction de la guerre et de ces hommes qui la mènent. L’auteur semble
exprimer ses opinions concernant ces hommes qui une fois après avoir libéré le pays au
terme d’une longue guerre couteuse en vies humaines ont en repris une autre. Cette
critique est d’abord représentée dans le texte par le père du mari, homme sage et cultivé
qui éprouve une haine envers son fils et ses frères pour la guerre qu’ils mènent. Elle est
ensuite représentée dans la femme qui, s’adressant toujours à son mari, fait la réflexion
suivante :
« Elle est bien vraie, la parole des sages : Il ne faut jamais compter sur celui qui
connait le plaisir des armes ! »424
423
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.65.
424
Ibid.
249
Le roman de Rahimi semble donc être une critique dirigée à l’égard de
l’évolution de la société afghane surtout lors de la période d’après la libération du pays.
Le discours idéologique religieux est omniprésent, d’abord chez le personnage du
Mollah, mais aussi dans la narration. Les personnages de la femme et de son beau-père
représentent quant à eux les discours qui résident à la domination du discours
idéologique religieux. Dans une société dominée par les hommes et la guerre, la femme
est reléguée au second plan, tout comme les hommes qui ne sont plus aptes à faire la
guerre, ces derniers sont marginalisés :
« Quand je pense à ton père, je déteste de plus en plus ta mère. Elle l’a laissé reclus
dans une petite chambre humide où il dormait sur une natte de jonc. Tes frères le
traitaient comme un fou. Tout simplement parce qu’il était parvenu à une grande
sagesse. Personne ne le comprenait. »425
« Et à cette histoire, ton père ajoutait que c’était là la mission de Khadidja : révéler
à Muhammad le sens de sa prophétie, le désenvoûter, l’arracher à l’illusion des
425
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.103.
250
apparences et des simulacres sataniques… Elle aurait dû être, elle-même, la
messagère, le Prophète. »426
Dans Syngué Sabou, l’écrivain raconte l’histoire d’une femme au chevet de son
mari dans le coma. Seule, elle doit aussi s’occuper de ses deux filles dans un
environnement en guerre et hostile envers les femmes. Le thème de la guerre est
omniprésent, on apprendra que le mari de la femme a été atteint par une balle dans la
tête lors d’une dispute avec un de ses compagnons d’armes. Cependant, le principal
thème du roman reste la condition de la femme en Afghanistan, mais aussi dans toutes
les régions du monde où la femme est oppressée est réduite parfois à une simple
marchandise qu’on échange, ou encore, comme l’écrit Rabaté427 citant Assia Djebar,
assignée à résidence (la résidence du « féminin ») et de l’autisme puisque les femmes
sont séparées du reste du monde, recroquevillées, semblables à des plantes (dans leur
« autonomie végétale »). Dans Syngué Sabour, Pierre de patience, La femme,
personnage principal sans nom, comme tous les personnages du roman, est cédée par
son père à un homme qu’il n’a jamais rencontré.
426
Rahimi, A. Syngué Sabour, Pierre de Patience. Op.cit., p.125
427
Rabaté, M. Assia Djebar, de l’oralité à la voix, SELF XX-XXI, Écriture féminine aux XXe et XXIe
siècles, entre stéréotype et concept, URL : https://self.hypotheses.org/publications-en-ligne/ecriture-
feminine-aux-xxe-et-xxie-siecles-entre-stereotype-et-concept/lelaboration-de-voix-singulieres-2
251
guerre, celle de la libération du pays de l’occupation soviétique et qui a duré dix ans. Le
point de vue critique de l’auteur vis-à-vis de cette guerre pour le pouvoir est illustré
dans le texte à travers un personnage clé dans le récit que fait la femme de sa vie, celui
du beau-père. Le beau-père est en effet présenté comme un personnage cultivé et d’une
grande sagesse. Le fait qu’il soit le père du mari signifie qu’il a connu une époque plus
ancienne, il symbolise selon nous la mémoire d’un Afghanistan reposant encore sur ses
valeurs ancestrales. A travers ce personnage, l’auteur va exprimer une position critique
vis-à-vis de la guerre pour le pouvoir qui a suivi la libération du pays, cette position est
exprimée dans la haine que ressens le père pour ses fils dont il était fier jadis à cause de
cette guerre civile sanglante qui ravage un pays déjà éprouvé par dix années de guerre
de libération.
Mais Syngué Sabour, Pierre de patience, est aussi selon nous une critique
évidente envers le discours idéologique religieux très présent dans la société afghane
telle qu’elle est décrite dans le roman de Rahimi. Ce discours est surtout présent dans
les prêches du mollah après les prières. L’analyse du vocabulaire et de l’isotopie que
nous avons faite des prêches révèlent les connotations violentes du discours
idéologiques tenu par les représentants de la religion. Ce discours est en effet axé sur le
sang, le sang du meurtre mais aussi le sang « impur » de la femme. La mort est aussi un
thème récurrent dans les prêches du mollah.Mais aussi la femme, qui est alliée dans une
des interventions du mollah au sang « impur » et à Eve qui a perdu du sang pour la
première fois un mardi. Cet évènement est considéré par le mollah comme un triste
évènement au même titre que la mort d’un prophète. Le fait que le mollah allie la
femme dans son discours au sang et à la mort révèle le caractère hostile du discours
idéologique religieux envers les femmes. Mais le discours idéologique tenu par le
mollah lors de ses prêches est aussi un discours guerrier. Un discours qui s’adapte donc
parfaitement au contexte de guerre dans lequel se trouve la société afghane. Un discours
donc qui incite au « Djihad », à la guerre sainte afin de défendre sa tribu, son sang et
son honneur. La violence du discours idéologique religieux tenu par le mollah est donc
évidente, ce dernier à chacun de ses passages dans le roman faisant référence au sang et
à la mort.
Mais le roman d’Atiq Rahimi comporte aussi la présence d’un autre discours
contrastant avec le discours idéologique religieux du mollah. Ce discours subversif au
252
discours dominant est représenté par le personnage du beau-père. Le personnage,
présenté comme un homme lettré, connaissant les plaisirs de la littérature et de la
lecture, tiens un discours totalement à l’opposé aux connotations hostiles du discours du
mollah envers la femme. Dans une discussion entre la femme et son beau-père, ce
dernier lui a raconté comment le Prophète Muhammad a réagi la première lorsque la
révélation lui a été faite par l’ange Gabriel. Le Prophète a en effet cru qu’il devenait
fou, c’est ainsi qu’il a décidé d’en parler à son épouse Khadidja.
Nous avons essayé dans l’analyse que nous avons faite de relever les mots qui
selon nous ont une connotation pertinente dans l’orientation du discours, mais nous
avons essayé aussi de repérer les principales dichotomies sémantiques et lexicales qui
composent la structuré sémantique des sociolectes que nous avons repéré dans le roman.
Dans l’analyse de Syngué Sabour, Pierre de patience, nous nous sommes surtout
concentrés sur le discours idéologique religieux qui est dominant dans le récit. Ce
discours comme nous l’avons précisé est surtout présent dans les interventions du
mollah lors de ses prêches. En analysant les prêches, nous avons pu relever les mots qui
reviennent le plus souvent, mais nous avons aussi essayé d’en expliquer le sens dans la
structure sémantique du sociolecte. Notons qu’un mot lorsqu’il est utilisé dans un
253
discours se charge d’une connotation qui lui est attribuée dépendamment de
l’orientation du discours dans lequel il est utilisé.
C’est ainsi qu’au fur et à mesure de notre analyse, nous avons pu repérer les
principales dichotomies lexicales et sémantiques qui composent la structure sémantique
du sociolecte religieux présent dans le roman. Selon nous, la principale dichotomie
sémantique qui compose la structure du sociolecte dominant est fierté / déshonneur. Le
mollah dans son discours incite les fidèles à combattre pour leur fierté, afin d’éviter que
celle-ci ne soit souillée, de se préserver donc contre le déshonneur. La fierté dans le
roman est étroitement liée au sang, mais aussi à la virginité, qui elle aussi liée au sang.
A la vue du sang lors de la première nuit avec la femme, le mari était fier, c’est ainsi
qu’alors qu’elle s’adresse à son mari dans le coma, la femme lui demande quelle est la
différence entre le sang des règles et celui de la virginité puisqu’elle avait réussi à faire
passer le sang de ses règles pour le sang de la virginité lors de la première nuit. Nous
pouvons ainsi considérer la dichotomie suivante : sang impur, sang pur comme
pertinente étant donnée l’importance que lui est accordée d’abord par le mollah, mais
aussi par le mari. Le sang impur, ou sang « pourri » est celui des règles, celui que perd
la femme sans l’aide de l’homme. Alors que le sang de la virginité est le sang de la
fierté, le sang que fait surgir l’homme et duquel dépend la fierté de ce dernier, mais
aussi de toute sa famille.
254
Chapitre IV
Moudjahid
ou
communiste ?
255
Maudit soit Dostoïevski d’Atiq Rahimi nous situe aussi en Afghanistan dans le
contexte d’une guerre fratricide qui ravage le pays. Nous sommes plus précisément à
Kaboul, capitale du pays et théâtre du récit dans ce deuxième roman de Rahimi. Nous
avons vu dans la partie contextualisation que Rahimi faisait de la guerre un élément
omniprésent dans le roman et ce grâce aux nombreuses descriptions de l’environnement
sonore et visuel qui entoure le déroulement des faits. Selon nous, Rahimi cherche à faire
du thème de la guerre civile afghane un thème majeur de son deuxième roman. L’auteur
réagit donc aux évènements politiques et sociaux qui ont marqué l’Histoire de son pays,
nous retrouvons aussi cette écriture engagée dans les romans de Tahar Djaout qui lui
aussi réagit directement aux évènements sociaux et politiques qui ont caractérisé
l’Algérie des années quatre-vingt-dix. Nous constatons par ailleurs que les deux auteurs
situent leurs récits dans les années quatre-vingt-dix, cette période est reprise dans les
quatre romans. Atiq Rahimi plonge en effet ses personnages dans la guerre civile
afghane qui a suivi la libération du pays. Cette guerre civile, que l’auteur qualifie à
travers son personnage Rassoul comme une guerre de vengeance va s’avérer
particulièrement dévastatrice pour le pays. Comprendre cette période de l’Afghanistan
est aussi cruciale si l’on veut comprendre la situation sociale et politique de
l’Afghanistan actuel.
256
lesquels se base la guerre civile, nous allons en effet voir que le discours idéologique
dominant dans le texte représente le monde d’une façon dichotomique rigide.
« Rassure-les, dis leur que les tu n’es pas un communiste, que ces livres russes ne
sont pas de la propagande communiste, mais les œuvres de Dostoïevski. Crie ! »428
Dans ce passage, des hommes armés font irruption dans la chambre de Rassoul
et l’un d’eux fouille dans ses livres, en trouvant les livres de Dostoïevski, Ils interpellent
Rassoul « Satané communiste, tu t’es caché comme un rat ! »429. Cette accusation nous
donne un aperçu sur la principale opposition sémantique qui caractérise l’idéologie des
moudjahidin telle qu’elle apparait dans le discours. Les communistes dans le discours
de ces derniers sont en effet considérés comme l’ennemi absolu, ils sont érigés dans
l’idéologie religieuse sur laquelle se base leur discours en mécréants qu’il s’agit de
428
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.53
429
Ibid.
257
combattre afin de purifier la société. Nous pouvons par ailleurs constater dans le récit
les dérives de cette idéologie dans l’injustice qu’a vécue Moharamollah à la fin de la
guerre, ou encore dans le passage précédent où Rassoul est accusé d’être communiste
car possédant les livres d’un écrivain russe. La guerre a en effet laissé prendre place les
règlements de compte et les vengeances personnelles, toute personne peut être traitée de
communiste et donc accusée de traitrise si elle a par le passé eu des relations avec le
régime soutenu par l’URSS. C’est ainsi que Moharamollah, ayant travaillé aux Archives
nationales et contribué à leur préservation s’est vu accusé de traitrise car ayant travaillé
sous l’administration communiste.
Cette dichotomie sémantique entre d’un côté les moudjahidin et d’un autre les
communiste est aussi présente dans les dialogues que nous avons analysé dans le
chapitre précédent entre Moharamollah et Rassoul dans la Tchaykhâna. Lorsque
Moharamollah a aperçu le jeune Rassoul avec sa barbe, il l’a félicité de la victoire car
l’ayant pris pour un moudjahid. La réponse de Rassoul nous éclaire un peu plus sur
l’opposition qui existe entre dabarish barbu et tavarish camarade. Dans l’idéologie
dominante, celle des moudjahidin vainqueurs de la guerre, les communistes sont les
ennemis de la religion et du pays, ils sont considérés comme mécréants et n’importe qui
peut être accusé d’être communiste, qu’il ait travaillé comme simple fonctionnaire dans
l’ancien régime, ou en possédant simplement des livres de romanciers russes :
« Je vous jure, c’est par amitié pour son cousin que je lui ai loué cette chambre. Son
cousin, Razmodin, est un moudjahid droit et pieux… Je jure sur Allah qu’il cache
ses livres même à son cousin. Razmodin n’est pas du genre à se porter garant d’un
impie communiste, même s’il est son propre frère… »430
430
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.54.
258
opposition sémantique rigide et caractéristique des discours idéologique de façon
générale. Cette rigidité caractérisée du discours idéologique a été mise en exergue par
Moreux qui écrit à ce propos :
Ainsi, nous accorderons dans cette partie de l’analyse une attention particulière
aux connotations que portent les mots utilisés dans les interventions des différents
personnages. Dans le passage suivant nous essayerons de mesurer la pertinence du mot
« compatriote » dans l’Afghanistan déchiré par la guerre civile. Nous avons vu dans
l’analyse du cadre spatio-temporel que le contexte dans lequel se déroule le récit est un
contexte de guerre fratricide qui divise l’Afghanistan en deux grands camps rivaux, les
moudjahidin et les communistes. Les divisions entre les deux camps sont tellement
profondes que l’on ne réfléchit plus en termes de pays ou de nation, mais en termes
régions contrôlées par l’un ou par l’autre. Les civiles, habitant dans une région contrôlée
par l’ennemi, peuvent être considérés comme des ennemis aussi. La notion d’unité
s’estampe donc petit à petit laissant place aux divisions sanglantes qui ravagent le pays.
Ainsi, alors que Rassoul est arrêté par des hommes armés car possédant des livres de
431
Moreux, C. (1978). La conviction idéologique. Un document produit en version numérique par Jean-
Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web:
http://pages.infinit.net/sociojmt, p.14
259
Dostoïevski, un homme l’interpelle en l’appelant Watandâr, ce qui en persan signifie
compatriote :
« Watandâr, voilà un mot rassurant, une jolie expression presque oubliée depuis que
cette guerre fratricide a commencé. Aujourd’hui, rares sont ceux qui appellent
« compatriote » les gens qui ne sont pas de leur camp. Ne crains rien donc ! »432
Cet homme qui fut fonctionnaire sous le régime communiste, handicapé par une
roquette ayant visé les Archives Nationales, est considéré comme un traitre bien qu’il
ait contribué à sauvegarder les documents qui s’y trouvaient et à les protéger du
directeur général des archives qui les vendaient aux russes. D’autres comme lui,
désabusés par cette guerre fratricide qui secoue leur pays, se retrouvent dans la
Tchaykhâna, ou dans la Sâqikhâna, espace qui se trouve sous la Tchaykhâna et où l’on
fume du haschisch. Cet endroit est donc présenté comme un refuge pour ses hommes
désabusés et fatalistes face aux évènements qui secouent la ville et le pays. Mais cet
endroit est aussi présenté comme une zone que le conflit entre moudjahidin et
432
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.58.
260
communistes n’a pas atteint, les hommes à l’intérieur de la Tchaykhâna n’ont pas de
nouvelles sur la guerre qui se déroule en dehors de cet endroit :
Cette question fut posée à Rassoul par un homme dans la Sâqikhâna qui semble
tout ignorer du conflit qui se déroule dehors, Rahimi qui présente l’ivresse comme un
refuge nous décrit un pays où les hommes n’ont que deux choix, soit mourir dans la
guerre, soit mourir d’ivresse, c’est ainsi que dans un autre passage un homme explique
à Rassoul :
La Saqikhâna est donc cet endroit totalement décalé par rapport aux réalités
sociales et politiques que vit la ville de Kaboul. Les hommes s’y retrouvent afin de fuir
les affres de la guerre et se réfugier dans l’ivresse du haschisch, dans un autre passage
tiré d’une conversation entre deux hommes dans la Sâqikhâna, l’endroit qui était
présenté comme en décalage avec la réalité est présenté comme un endroit dissident
allant à l’encontre de l’idéologie dominante. Cette opposition à l’idéologie soutenue par
les moudjahidin et compréhensible par le fait que des hommes que Moharamollah
furent après la fin de la guerre considérés comme des traitres car dans la structure
sémantique du sociolecte des moudjahidin, il y a une opposition rigide entre les
communistes impies, et les moudjahidin pieux. Cette opposition est d’autant plus
problématique que l’on considère comme communiste impie toute personne pouvant
avoir eu un lien avec le régime communiste sans pour autant avoir participé à la guerre.
C’est le cas de Moharamollah qui se considère comme avoir fait le Djihad au même
433
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.153.
434
Ibid., p.155.
261
titre que les moudjahidin. Nous constatons par ailleurs la présence dans la Saqikhâna
d’un discours hostile au discours religieux dominant :
« Ö Seigneur de Fatwa, nous sommes plus habiles que Toi / Bien qu’ivres, nous
sommes plus sobres que toi / Tu bois le sang des êtres, nous buvons celui des vignes
/ Sois juste, qui est le plus sanguinaire, nous ou Toi ? »435
Ces vers d’un poème récité par un homme dans la Sâqikhâna nous révèle
l’opposition idéologique qui existe entre les moudjahidin et leurs opposants, les
moudjahidin sont accusés de se faire justice en s’appuyant sur des « fatwas » injustes
qui font couler le sang dans une société déjà épuisée par dix ans de guerre contre
l’armée soviétique. Les vers s’adressent selon nous aux « mollahs », ces religieux qui
ont la responsabilité d’émettre des jugements religieux parfois arbitraires. Ce passage
vise donc les mollahs qui occupent une position importante dans la société afghane
présentée comme très mythique. Nous avons par ailleurs vu dans Syngué Sabour, pierre
de patience, que la femme, le personnage principal du roman, s’oppose elle aussi au
discours du mollah qui la considère comme la principale responsable de la non-guérison
de son mari. Nous pensons que l’auteur en voulant montrer une société divisée
idéologiquement exprime lui-même son point de vue vis-à-vis de l’idéologie dominante
dans la société afghane.
A travers les dialogues entre les hommes dans la Sâqikhâna, Rahimi exprime
son point de vue critique vis-à-vis de l’idéologie des moudjahidin. Nous avons vu que
dans la société de Kaboul divisée par la guerre, les mots perdent parfois de leur valeur
sémantique. C’est ce que nous avons constaté avec l’utilisation du mot « compatriote »
qui a surpris Rassoul qui n’avait plus entendu ce mot depuis longtemps. Le mot perd en
effet tout son sens lorsque le conflit divise le pays en régions rivales, il n’y a alors plus
de compatriotes, mais des partisans de tel ou tel camp. Le mot perd alors toute sa
pertinence et sa valeur sémantique. C’est aussi ce que nous allons voir avec la notion de
« mort » qui dans la société afghane ravagée par la guerre civile, perd de son importance
et de sa valeur. La mort se banalise et devient quotidienne si bien que lorsque Rassoul
pense au suicide afin d’échapper aux remords que lui cause son crime, il se trouve
confronté à la banalité du fait de mourir dans une société en plein guerre civile :
435
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.111.
262
« D’abord, pour se suicider, il faut croire à la vie, à sa valeur. Il faut que la mort
méride la vie. Ici, dans ce pays, aujourd’hui, la vie n’a aucune valeur, et, du coup,
le suicide non plus »436
La mort n’a aucune valeur, donc la vie non plus. Ainsi, l’opposition mort / vie
perd sa pertinence dans le contexte de la guerre civile afghane. Ayant lu Crime et
Châtiment de Dostoïevski, Rassoul se pense en effet être un surhomme. Comme
Raskolnikov, il se compare aux grands hommes ayant marqué l’histoire et rêve donc
d’une mort spectaculaire, il veut que tout le monde remarque son suicide. Mais il se voit
confronté au contexte afghan qui n’est pas le même que celui dans lequel évolue le
héros de Crime et Châtiment. Nous pensons que la comparaison entre le contexte social
et historique du roman de Dostoïevski et celui dans lequel évolue Rassoul produit un
effet de contraste qui met en valeur les spécificités de la société afghane. La
banalisation de la mort fait perdre à la vie sa valeur dans un contexte marqué par la
perte des valeurs de certains concepts fondateurs comme la justice tel que nous l’avons
vu avec le personnage de Moharamollah. La notion sacrée dans la religion musulmane
de Shahid qui signifie « martyr », perd aussi toute sa valeur dans le contexte de la
guerre civile afghane :
« Tu ne seras qu’une victime, un shahid, un martyr parmi tant d’autres, toi qui
voulais atteindre au « surhomme ». Etre shahid ? Ah, non ! Aujourd’hui c’est le
credo de tout le monde. C’est sans valeur. »437
Les problèmes sociaux se traduisent dans le texte littéraire par des problèmes
sémantiques, les mots perdent leur pertinence selon le contexte dans lesquels ils sont
utilisés. Ainsi, l’opposition vie / mort perd de sa pertinence dans la société afghane où la
mort est banalisée, la sacralité du sacrifice et du mot shahid perdent aussi de leur valeur
comme nous l’avons vu dans le passage précédent où la banalisation du concept fait
perdre au mot sa valeur sémantique. Ainsi, Atiq Rahimi plonge son personnage Rassoul
dans une situation semblable à celle de Raskolnikov mais où les valeurs sociales ne sont
pas les mêmes. Comme le personnage de Dostoïevski donc, Rassoul afin d’apaiser sa
436
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski.Op.cit. P.174.
437
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.175.
263
conscience torturée par les remords décide de se rentre à la justice, Crime et châtiment
nous apprend que le châtiment est la seule rédemption possible afin d’absoudre le
crime. Mais aussi afin de donner un sens et une existence à ce dernier dans la mesure où
personne ne semble se préoccuper de son acte. L’orgueil et l’égo de Rassoul qui comme
Raskolnikov dans Crime et châtiment aspire à faire partie de ces grands personnages
dont les actes dépassent la moralité humaine, ne supporte pas l’insignifiance de son
geste. En se rendant au palais de justice, Rassoul est confronté à l’indifférence du
greffier apparemment seul employé du palais de justice :
« "Je ne suis pas venu pour être accueilli. Je suis venu…", hausse la
voix en articulant chaque mot : "… POUR ME RENDRE A LA
JUSTICE ! "
- J’ai bien compris. Moi aussi je me rends tous les matins à la
justice, et ce jeune homme aussi. »438
L’accueil qui est réservé à Rassoul augmente sa frustration. Son meurtre déjà
insignifiant dans la société afghane des années quatre-vingt-dix où le mort est
quotidienne, se voit confronté à l’indifférence de l’institution censée représenter la
justice du pays. Les deux hommes qui accueillent Rassoul, un vieux greffier et un jeune
homme, ne semblent pas se préoccuper de Rassoul dont ils n’ont pas l’air de
comprendre la démarche. Contrarié, Rassoul décide d’avouer son meurtre :
« " J’ai tué quelqu’un." Aucun des deux ne prête attention à son mea-culpa. (…) Les
deux se retournent vers lui, mais très vite et sans dire un mot, ils reprennent les
recherches.»439
438
Ibid., p.224.
439
Ibid., p.225.
264
commis un crime, sa souffrance vient certainement d’ailleurs car son acte n’est pas
considéré comme tel :
« "Tuer une maquerelle n’est pas un crime dans notre sacro-sainte justice. Donc,
vous… tu dois souffrir d’autre chose." » Le greffier se cale au fond de sa chaise et
fixe intensément Rassoul. »440
« Aujourd’hui, ce qui te tourmente donc, ce n’est pas l’échec de ton forfait ni d’en
avoir mauvaise conscience ; tu souffres plutôt de la vanité de ton acte. Bref, tu es
victime de ton propre crime. Ai-je raison ? »441
440
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.229.
441
Ibid., p.230.
265
considérés comme la seule justice admise. L’arbitraire des accusations des
moudjahidines est le fruit du discours idéologique qu’ils adoptent et dont la structure
sémantique se base sur l’opposition moudjahid pieux / communiste impie. Rassoul
cherche à faire exister son crime dans une société où son meurtre n’est pas considéré
comme un crime. Son orgueil l’empêche de se suicider dans l’anonymat, il l’empêche
aussi d’abandonner sa quête de reconnaissance qui le mène jusqu’au palais de justice où
il rencontre le greffier qui lui explique qu’il n’y a aucune justice dans le pays à même de
reconnaitre son crime et de le juger :
442
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.233.
443
Ibid.
266
travers le greffier détermine l’importance de la justice dans l’Histoire d’un pays ce qui
nous aide à comprendre pourquoi l’auteur mène son personnage principal au palais de
justice. Selon l’auteur, C’est la justice qui détermine la nature et l’histoire d’un pays. Le
fait que Rassoul veuille être jugé ressemble au cheminement du récit de Crime et
châtiment de Dostoïevski, mais la différence réside dans le contexte social et historique
dans lequel Rassoul évolue. Dans l’œuvre de Dostoïevski, Raskolnikov commet un
double meurtre en tuant l’usurière et sa sœur innocente, ce qui déclenche une enquête
menée par le redoutable juge Porphyre. Mais dans le roman de Rahimi, le meurtre de
Rassoul disparait dans la nature, il est noyé dans le quotidien meurtrier de Kaboul ce qui
pousse le personnage principal de Rahimi à tout faire afin de faire reconnaitre son
meurtre par une justice absente :
Ainsi, Rassoul après s’être rendu au palais de justice afin de confesser son crime
et être jugé, découvre un lieu abandonné, tenu par un vieux greffier qui s’occupe de la
bureaucratie du lieu en compagnie d’un jeune homme. La symbolique du palais de
justice abandonné renvoie selon nous à l’abandon dans la société afghane de la justice
humaine au profit des accusations arbitraires de trahison et d’appartenance au
communisme. Le meurtre n’est plus considéré comme un crime dans une société où tout
le monde tue. C’est ainsi qu’ironiquement le greffier explique à Rassoul que dans la
« sacro-sainte justice », tuer une maquerelle n’était pas considéré comme un crime.
Rassoul décide ainsi de se rendre au juge qui dans le passage suivant est décrit à l’aide
d’une caractérisation négative :
« Un bonnet blanc couvre sa grosse tête rasée ; une longue barbe prolonge son
visage charnu. On attend qu’il finisse de manger. (…) Il sont un grand mouchoir
pour s’essuyer la bouche, la barbe et les mains. Lâchant un rot de bonne
digestion... »445
444
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.227.
445
Ibid., p.236.
267
Le juge est ainsi présenté comme un homme aux manières assez grossières, la
présentation négative du personnage reflète un peu plus sur le point de vue de l’auteur
concernant la justice. L’auteur nous expose en effet la société afghane d’un point de vue
critique en ciblant le domaine de la justice qui nous renseigne selon le greffier sur
« l’esprit d’un peuple ». Ainsi, en se rendant chez le juge, Rassoul veut être jugé sur le
crime qu’il a commis. Mais comme l’en avais prévenu le greffier, les juges n’ont plus le
temps de s’occuper des cas comme celui de Rassoul, et c’est ce que nous allons
constater dans les passages suivants où le juge, nommé dans le roman Qhâzi sahib, ne
prête pas attention aux déclarations de Rassoul et semble beaucoup plus préoccupé d’un
pépin de pastèque coincé entre ses dents. Rassoul mesurait ainsi l’insignifiance de son
meurtre dans la société afghane alors qu’il avouait son meurtre au juge :
« Encore une affaire familiale. Sans intérêt, donc. Gêné par un pépin de pastèque
coincé entre ses dents, le juge essaie de l’enlever avec la pointe de sa langue. (…) Il
s’en débarrasse enfin. Soulagé, il observe ce rien si gênant, et ordonne aux gardes :
« Relâchez-le ! je n’ai pas le temps de m’occuper de ce genre de cas. »446
« Ca y est, l’affaire prend forme, On s’y intéresse enfin. Oui, certainement, mais ce
qui intéresse d’abord le juge, ce sont les bijoux, pas le meurtre, ni ta conscience, ni
ta culpabilité, ni ton procès… »447
446
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., pp.237-238.
447
Ibid., p.243.
268
Le juge décide donc de consacrer du temps à l’affaire du meurtre de nana Alia,
mais le meurtre en lui-même n’intéresse pas le juge, ce dernier est en effet préoccupé
par les bijoux laissés à la vieille femme par un homme nommé Amer Salam. Le meurtre
en lui-même n’a pas l’air de préoccupé le juge qui accuse Rassoul d’avoir volé les
bijoux et plusieurs fois et le somme de lui dire où ils sont. Ainsi, le personnage principal
de Rahimi explique plusieurs fois à Qhâzi sahib que son seul crime était d’avoir tué la
vieille femme et que c’était pour cela qu’il se rendait à la justice. Mais pendant la
discussion avec le juge, ce dernier allait prendre conscience de l’absurdité de la
situation :
« - Vous devez m’écouter. Ce n’est pas pour rien si je suis venu ici me rendre à la
justice…
- En effet, pourquoi tu te rends à la justice ? » demande le juge, s’apercevant
enfin de l’absurdité de cette reddition énigmatique. « Mais d’où sors-tu ? »448
Le juge prend conscience dans sa discussion avec Rassoul que ce dernier c’était
présenté volontairement à la justice. Se rendre pour avoir commis un meurtre est en
effet inimaginable dans l’Afghanistan du début des années quatre-vingt-dix ravagé par
la guerre civile. Cette reddition éveille les soupçons du juge qui se met à questionner
Rassoul, non pas sur le meurtre, mais sur ses convictions et ses appartenances :
Le juge n’arrive pas à croire le fait que Rassoul se soit rendu volontairement à la
justice pour avoir commis un meurtre. Il se met ainsi à lui poser des questions sur son
448
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.244.
449
Ibid., p.245.
269
appartenance à telle ou telle faction, sur sa religion et sur son père. Les questions du
jugent nous renseignent sur la structure sémantique du discours dominant dans l’œuvre
de Rahimi et qui est portée par les moudjahidin. Les questions visent en effet
l’appartenance de Rassoul, ce qui fait apparaitre une opposition que nous avons déjà
relevé qui est moudjahid / communiste. Le juge demande en effet à Rassoul si il est
musulman ce qui fait selon nous apparaitre l’opposition musulman / non-musulman.
Enfin, Qhâzi sahib demande à Rassoul si son père était communiste suivant ainsi la
structure sémantique du sociolecte dont est tirée l’idéologie des moudjahidin. Le juge,
furieux que Rassoul ne réponde pas à ses questions l’accuse d’être lui-même
communiste s’éloignant encore plus du meurtre de la vieille dame pour lequel Rassoul
s’était rendu à la justice :
«- Non. Il y a quelque chose de louche dans cette affaire. Tu dois être plus
coupable que ça…
- Qhâzi sahib, y a-t-il un crime plus grave que celui d’assassiner un être
humain ? » la question fait tomber le mouchoir de la main du juge. " C’est
moi qui pose les questions ! Qu’est-ce-que tu faisais à l’époque des
communistes ?" »451
450
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.245.
451
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.246.
270
Rassoul qui cherche à laver sa conscience des remords de son crime à travers un
procès n’arrive pas à faire reconnaitre son crime par le juge qui l’accuse d’être
communiste. Le juge ira même jusqu’à accuser le père de Rassoul d’être communiste
sans s’éloignant ainsi totalement de la raison pour laquelle le personnage principal de
Rahimi s’est rendu à la justice. En voulant faire exister son meurtre, Rassoul cherche
indirectement à exister dans la société afghane où la notion d’individu n’existe pas,
c’est ainsi que Rassoul en voulant expliquer au greffier que c’était son père qui était
communiste et non lui, reçoit une explication sur le fonctionnement du pays par ce
dernier :
La quête de Rassoul pour faire reconnaitre son meurtre par la justice est selon
nous une façon d’exister et de donner un sens à ses actes. Le fait que les institutions et
la culture afghanes ne considèrent pas le meurtre de nana Alia comme un crime reflète
selon nous une critique de l’auteur vis-à-vis de l’idéologie dominante qui classe
l’appartenance au communisme comme l’ultime crime aux dépens du meurtre. La
banalisation de la mort a selon nous un caractère contre nature et constitue une critique
envers l’idéologie des moudjahidin qui contribue à la déshumanisation de la société
afghane. Voulant donc être jugé pour le meurtre qu’il a commis, Rassoul est condamné
pour un tout autre crime :
« Eloignez ce porc ! Enfermez-le dans un cachot isolé ! Demain vous lui noircissez
la figure avant de le châtier en public : vous lui coupez la main droite pour le vol ;
puis vous le pendez ! Vous fouettez sa saleté de cadavre pour que ça serve de leçon
à tout le monde : tel est le châtiment réservé aux rescapés de l’ancien régime qui
sèment le mal et la corruption ! »453
271
motivations de ce dernier qui ne correspondent pas à la structure sémantique du
sociolecte des moudjahidin dans laquelle le mot « mort » ou « meurtre » n’a pas de
pertinence. La principale opposition sur laquelle se base la structure sémantique du
sociolecte des moudjahidin est comme nous l’avons déjà constaté moudjahid /
communiste. C’est à partir de cette opposition que va se construire le discours des
moudjahidin et toute leur idéologie inspirée du sociolecte religieux en reprenant
quelques oppositions telles que pieux / impie qui caractérisent ce dernier. C’est ainsi que
s’étale lors du procès de Rassoul toute la structure de l’idéologie des moudjahidin
construite dans sa totalité sur le djihad contre les communistes, le juge, Qhâzi sahib,
commence son discours à l’auditoire par rappeler les principes fondateurs de son
l’idéologie dominante :
« "Au début de l’audience, ce n’est pas sans raison que je vous ai dit que l’assassin
était un homme de l’ancien régime, Cet homme, de lui-même, m’a avoué qu’il s’est
détourné de la Sainte Religion."
- L’impie !
- Le renégat !
- Il mérite la pendaison ! »455
454
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.290.
455
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit. P.294.
272
détourné de la religion. Le procès de Rassoul va donc s’avérer un procès révélateur des
convictions des uns et des autres, mais aussi des incohérences de l’idéologie des
moudjahidin et de son aveuglement. C’est ainsi que Parwaiz, un officier de police
présenté comme une personne cultivée et moudjahid respecté, tente d’ouvrir les yeux du
juge et de l’auditoire sur la leçon que doit être le procès de Rassoul :
« Si, aujourd’hui, chacun de nous, à l’instar de cet homme, remettait en question ses
actes, nous pourrions vaincre le chaos fratricide qui règne aujourd’hui dans le pays.
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- Tu compares les moudjahidin avec ce fitna ? »456
Les tentatives de Parwaiz d’ouvrir les yeux à l’assistance sur le geste de Rassoul
et la leçon qui peut en être tirée pour le bien du pays sont vaines car l’auditoire du
procès est comme nous l’avons constaté dans les passages précédents acquis à
l’idéologie des moudjahidin. Le discours idéologique est en effet caractérisé par une
incapacité de remettre en cause sa structure sémantique contrairement au discours
théorique qui est lui ouvert à la critique. La fin du roman de Rahimi nous éclaire un peu
plus sur les motivations de l’auteur qui, par le suicide de Parwaiz et la lettre trouvée
dans sa poche disant « Faites mon deuil, ne me vengez pas ! »457, émet un jugement
critique à l’égard de la guerre civile afghane considérée par l’auteur comme une guerre
de vengeance. Le roman de Rahimi est aussi une critique adressée à l’idéologie des
moudjahidin qui ont pris le pouvoir après l’indépendance du pays en imposant leur
idéologie au pays. Une idéologie dévastatrice pour les valeurs humaines les plus
élémentaires en atteste la banalisation du meurtre et de la mort. La quête de Rassoul
pour faire exister son meurtre est aussi une quête pour faire revenir l’humanité dans la
société afghane. Le fait que le personnage principal de Rahimi ait lu Dostoïevski n’est
par ailleurs pas anodin car c’est grâce aux valeurs de Dostoïevski d’abord critiquées par
Rassoul pour être à l’origine de sa mésaventure que ce dernier a pu provoquer un
évènement qui va remettre en cause l’idéologie des moudjahidin avec la démission du
juge est le suicide de Parwaiz, personnalité influente parmi les moudjahidin. Rassoul a
voulu que son procès soit le procès de toute une société, le procès d’une idéologie :
456
Ibid., p.297
457
Ibid., p.312
273
« Je veux que mon procès, mon jugement témoignent de ces temps d’injustice, de
mensonge, d’hypocrisie…
- Watandâr, dans ce cas, il fait faire le procès de toute la nation.
- Pourquoi pas ? Mon procès servira à faire celui de tous les criminels de
guerre : les communistes, les seigneurs de guerre, les mercenaires… »458
458
Rahimi, A. Maudit soit Dostoievski. Op.cit., p.268.
274
Conclusion
275
Nous avons voulu dans notre thèse de doctorat nous intéresser à la littérature de
deux écrivains qui par leur engagement n’ont cessé de dénoncer les dérives de discours
virulents qui ont caractérisé les vies sociale et politique de leurs pays. C’est en effet cet
engagement qui nous a incité à étudier les œuvres francophones de Tahar Djaout et Atiq
Rahimi. Aux origines de notre idée de thèse se trouve les références des deux écrivains
à leurs sociétés respectives, à la lecture des deux derniers romans de Tahar Djaout, nous
constatons en effet que l’écrivain situe ses personnages dans la société algérienne du
début des années quatre-vingt-dix.
Une société dont les valeurs sont comme nous l’avons vu perçues d’un point de
vue critique. Un point de vie que nous pouvons mesurer dans la description de
l’environnement mais aussi des personnages et de leur psychologie. C’est cette critique
de la société algérienne du début des années quatre-vingt-dix qui nous a poussé à nous
intéresser aux deux derniers romans de Tahar Djaout. Notre idée de départ était
d’étudier la façon avec laquelle les deux écrivains de notre corpus percevaient leurs
sociétés respectives et de voir comment s’inscrivaient leur engagement dans leur
écriture.
Lors de notre première lecture des romans francophones de Atiq Rahimi, ses
deux derniers dont le premier a été écrit en 2008 recevant le Prix Goncourt la même
année, nous avons été surpris de découvrir un Afghanistan rompant totalement avec
l’image véhiculée du pays depuis le début des années 2000 avec notamment les
évènements du 11 septembre et la guerre déclenchée contre les Talibans accusés d’être à
l’origine des attentats de New York. Rahimi écrit en effet une société en plein crise
identitaire et culturelle résultant d’une rupture avec les valeurs ancestrales du pays. La
critique de la société afghane que l’on peut lire dans les deux romans francophones de
Rahimi réside surtout dans la critique de l’idéologie qui a dominé le pays notamment
après la fin de la guerre de libération.
Une idéologie portée par les moudjahidin qui ont combattu l’armée soviétique
durant les dix ans de la guerre de libération pour finir par prendre le pouvoir dans un
pays ravagé par les divisions entre partisans du régime communiste et des moudjahidin.
Ce sont ces derniers qui déclarent à la fin de la guerre de libération une guerre de
276
« vengeance » contre leurs compatriotes afghans qui ont pu travailler d’une manière où
une autre avec le régime communiste. Aux origines de notre idée de thèse se trouve
donc une curiosité autour de l’engagement des deux écrivains et leurs positions vis-à-vis
des évènements politiques et sociaux qui ont caractérisé l’Histoire de leurs pays.
C’est ainsi que nous nous sommes attardé sur l’explication de notre approche en
développant une synthèse autour de l’évolution de la sociocritique à travers le temps.
Nous avons évoqué les travaux de nombreux théoriciens tels que Duchet ou encore
Goldmann en passant par Cros ou encore Bakhtine afin d’arriver à Zima et son
approche de la sociocritique qu’il définit lui-même comme une approche « empirique »
du lien entre la littérature et la société en comparaison à de célèbres théories telle que
277
celle du Reflet ou de la Vision du monde qu’il considère sans ancrage linguistique avec
le texte.
Zima développe en effet une réflexion autour de la présence réelle du social dans
le texte littéraire, c’est ainsi qu’il introduit dans le débat la notion d’intertextualité en
avançant que le texte littéraire absorbe les discours qui l’entourent grâce au processus
d’intertextualité, c’est de cette façon que nous trouverons dans un texte littéraire la
présence d’un discours politique ou religieux. Il nous a par ailleurs semblé nécessaire de
développer des notions telles que l’idéologie ou le discours qui sont des notions clé de
notre travail de recherche. Le but de notre recherche est en effet d’étudier le rapport des
deux écrivains aux discours dominants de leurs sociétés. C’est ainsi que nous avons
essayé de repérer les discours qui ont été absorbé par les textes littéraires et d’en étudier
les structures.
Rappelons que notre hypothèse était que les romans de Rahimi et Djaout étaient
des réactions directes aux discours dominants de leur contexte de production. Les
auteurs faisaient ainsi de leurs romans un espace critique et une remise en cause des
idéologies dominantes de leurs sociétés. Pour vérifier nos hypothèses, nous avons
procédé à une analyse des discours présents dans les œuvres de notre corpus.
Nous avons étudié la façon avec laquelle ces discours se déploient dans les
textes littéraires des deux romanciers, comment ils ont été repris et de quelle manière ils
s’articulent dans l’écriture littéraire. Nous nous sommes ainsi intéressé à la présence
d’idéologies dans les romans, nous avons pour cela étudié à la lumière des recherches
en sociocritique comment s’inscrivaient les discours idéologiques dans les textes
littéraires. Dans le but de comprendre l’engagement de Rahimi et de Djaout dans leurs
littératures, nous avons étudié la façon avec laquelle leurs romans reprenaient les
idéologies dominantes qui les environnent.
278
eux. Car c’est dans leur relation dialogique comme le décrirait Bakhtine qu’apparaissent
les discours idéologiques dans un texte littéraire, ces discours sont en effet la plupart du
temps présents dans un même texte littéraire de façon conflictuelle ce qui fait ressortir
leur structure sémantique.
279
police des mœurs qui guette toute infraction à la morale austère prônée par les partisans
du « nouvel ordre ».
Djaout décrit une ville où le temps et la vie semblent s’être arrêtés. Le cadre
spatio-temporel est à chaque fois décrit avec beaucoup de tristesse et de mélancolie, la
mélancolie d’un temps révolu dont la nouvelle idéologie a sonné la fin.
Dans les deux romans de Rahimi, le constat est le même avec une description
négative du cadre spatio-temporel du déroulement du récit. Dans Syngué Sabour, Pierre
de patience, Rahimi décrit l’isolement d’une jeune femme à la charge de son mari dans
le coma et de ses deux filles dans une ville en guerre. Les explosions et les coups de feu
font partie de l’environnement sonore durant tout le roman. Syngué Sabour, pierre de
patience est un huis-clos qui décrit le quotidien d’une femme durant la guerre civile
afghane. La guerre est omniprésente dans la description du temps et de l’espace, une
description austère ou n’apparait que la mort et la désolation.
Nous constatons donc que le temps est l’espace dans les quatre romans sont
systématiquement décrits à l’aide d’une caractérisation négative. La tristesse et la
mélancolie dominent la description du cadre spatio-temporel des quatre romans de notre
corpus, cette description triste et austère a selon nous rapport avec les positions des
deux écrivains vis-à-vis des idéologies que leurs romans critiquent. Selon nous, la
description négative illustre la façon dont les deux écrivains se représentent
respectivement les sociétés afghane et algérienne. Cette représentation négative du
temps et de l’espace est selon nous une illustration des points de vue des deux auteurs à
l’égard des idéologies dominante que décrivent leurs romans.
280
Au-delà de la description négative, le point de vue critique des deux auteurs est
aussi présent dans la description des personnages. Dans les romans de Djaout, les
personnages qui représentent l’idéologie dominante sont souvent décrits de façon
pathétique voire ridicule. Les anciens combattants dans Les Vigiles sont décrits à l’instar
de Messaoud Mezayer comme des personnages aux caractères vils. Ce dernier est par
exemple décrit comme un homme d’une extrême avarice. Menouar Ziada est décrit
comme un vieil homme dépressif ayant rejoint dans sa jeunesse les rangs de la
Révolution par peur. Dans Le dernier été de la raison, Les représentants de l’idéologie
dominante sont comme dans Les Vigiles présentés de façon pathétique.
C’est ainsi que Djaout décrit un jeune homme que Boualam Yekker a pris en
stop comme un illuminé, s’imaginant doté d’un destin de guide et de purificateur de la
société. Le personnage est handicapé d’un pied et marche en boitant, habillé de cet
accoutrement qui caractérise les membres de son groupe social. Dans les romans de
Rahimi, le constat est le même avec une description toute aussi négative des
personnages qui représentent l’idéologie dominante. Dans Syngué Sabour, Pierre de
patience, l’auteur décrit le mollah comme un personnage hargneux envers les femmes,
un homme qui n’a pas reçu une instruction très poussée car étant persuadé que le mari
dans le coma guérirait si la femme suivait ses consignes de prière.
Le mari est lui aussi présenté comme un homme aux caractères durs, un guerrier
rustre et distant ayant reçu une balle dans la nuque à cause d’une dispute avec un
homme de sa propre faction. Contrairement au beau-père de la femme par exemple qui
est présenté comme un homme instruit et cultivé, amateur de poésie et de littérature.
Dans Maudit doit Dostoïevski Rahimi décrit le juge chargé du procès de Rassoul comme
un homme aux traits grossiers, chauve et portant une longue barbe. La première image
que l’auteur nous donne du juge est celle d’un homme en train de manger une pastèque.
Après un rot, le juge est plus préoccupé par un pépin coincé entre ses dents que par les
aveux de Rassoul.
C’est donc l’engagement des deux écrivains qui a été à l’origine de notre idée de
thèse. Cet engagement se caractérise par une position critique vis-à-vis des idéologies
dominantes dans les deux sociétés afghane et algérienne. C’est ensuite à ces idéologies
281
que nous nous sommes intéressées et à leur inscription dans les textes littéraires des
deux écrivains.
Nous avons en effet dans notre thèse de doctorat étudié la façon dont les œuvres
littéraires reprennent les idéologies qui caractérisent leur contexte de production. A la
lecture des travaux en sociocritique de Zima, nous avons pu mieux comprendre les
mécanismes « d’absorption » du texte littéraire lorsqu’il est en contact dans son
contexte social de production avec un certain nombre de discours.
Les discours que l’on peut trouver en société articulent tous les intérêts de
groupes sociaux et nous pouvons les qualifier d’idéologiques après l’étude de leurs
répertoires lexicaux et de leurs structures sémantiques. C’est grâce au concept de
sociolecte que nous avons pu étudier les idéologies que mettent en scène les romans des
deux écrivains. Ce concept nous a en effet permis de concevoir de façon empirique la
présence de ces idéologies dans les textes littéraires de notre corpus.
Le répertoire lexical choisi par un locuteur a une relation étroite avec les
positions et les intérêts exprimés par ce dernier. La pertinence d’un mot dans un
contexte d’énonciation précis donne une connotation ou une valeur sémantique au mot
qu’il n’aurait pas dans un autre contexte de production. Le mot peut alors prendre une
valeur positive ou négative selon l’orientation du discours. La structure sémantique est
quant à elle relative aux oppositions sémantiques qui caractérisent un discours, ces
oppositions orientent le discours et lui permettent de se positionner par rapport à
d’autres discours avec lesquels il entretient des relations conflictuelles. L’Histoire
montre en effet que les courants de pensée viennent la plupart du temps par opposition à
d’autres courants qui les précèdent et qu’ils considèrent comme dépassés et obsolètes.
282
Dans un discours idéologique, ces oppositions sémantiques se caractérisent par
leur rigidité, elles peuvent être qualifiées de manichéennes et simplifient le langage (et
donc la représentation du monde) à une série de dichotomies qui ne correspondent pas
dans la plupart des cas aux réalités sociales qu’elles expriment. Le concept de sociolecte
se trouve donc être à la base de notre réflexion tant il nous permet de comprendre
l’inscription réelle de l’idéologie dans le texte littéraire et de la concevoir ainsi comme
un fait empirique en littérature. Il nous a tout au long de notre travail de recherche
semblé nécessaire de donner un ancrage concret au concept de l’idéologie dans le texte
afin de ne pas s’exposer à la subjectivité d’une façon qui pourrait altérer les résultats de
notre recherche.
C’est ainsi par le billet du concept de sociolecte qu’il nous a été possible de
repérer la présence des idéologies dans les œuvres de notre corpus. Mais quelles sont au
final ces idéologies que les auteurs critiquent dans leurs romans ? Quelle est leur nature
et quelles sont leurs orientations ? Ces questions sont venues au fur et à mesure que
nous avancions dans notre travail en complément aux interrogations de notre
problématique, qui s’intéresse donc essentiellement à la subversion de Djaout et de
Rahimi à l’égard des discours dominants dans leurs sociétés.
283
Vérifier l’engagement des deux écrivains équivaut donc à vérifier si leurs
œuvres font bien référence aux évènements qui ont marqué leur pays ou non. Dans un
deuxième temps, l’étude du cadre spatio-temporel nous a permis d’interpréter comment
les deux écrivains se représentaient dans leurs romans leurs sociétés respectives. Cette
représentation de la société indique selon nous les points de vue des deux écrivains
concernant les évènements qui s’y sont déroulés. Nous avons par exemple constaté que
la description de l’espace est systématiquement négative dans les quatre romans de
notre corpus. Djaout dépeint des villes tristes et austères où la vie est monotone alors
que Rahimi dépeint la guerre, la mort et la désolation.
La description est à chaque fois négative et nous donne l’image de deux sociétés
en crise faisant face à de nombreux défis. Cette première partie de l’analyse qui
concerne l’étude du cadre spatio-temporel nous permet donc de mettre les bases de la
suite de notre recherche. C’est en effet une partie structurante pour la suite du travail qui
concerne l’analyse des discours présents dans les romans de notre corpus. Il est en effet
important de rappeler la nature du concept de discours qui est pour donner une simple
description la compréhension du texte dans son contexte de production, afin d’analyser
un discours, il convient alors de lier le texte à ses contextes social et historique de
production.
284
Chaque chapitre reprend une interrogation clé de notre problématique afin de
l’aborder de façon complète et pertinente. Chaque discours se caractérisant en effet par
une structure sémantique qui nous renseigne sur la conception du monde de l’idéologie
qu’il exprime. La représentation de la société n’est pas la même selon le discours et son
orientation. Les différents groupes sociaux articulant des discours différents, nous
constatons l’existence dans les romans de notre corpus de conflits idéologiques qui se
traduisent dans le texte par des conflits lexicaux et sémantiques.
Chaque chapitre fait ressortir la subversion des deux auteurs à l’égard des
idéologies dominantes de leurs sociétés respectives, algérienne et afghane. Cette
subversion apparait comme nous en avons déjà fait référence dans la description des
personnages qui tiennent tel ou autre discours. Le personnage est selon nous présenté de
façon positive à l’aide de traits et de caractères avantageux lorsque l’auteur à une
opinion favorable de l’idéologie à laquelle il est fait référence. Au contraire, le
personnage est présenté de façon négative, à l’aide de traits grossiers et pathétiques
lorsque l’auteur adopte un point de vue critique vis-à-vis de l’idéologie portée dans le
discours du personnage.
Nous pouvons ainsi résumer notre méthode d’approche des romans de notre
corpus en trois grandes étapes complémentaires et nécessaires afin de parvenir à des
résultats pertinents et à des réponses convaincantes concernant les questionnements que
nous avons développé dans notre problématique. Trois grandes étapes dont le but est de
cerner de la façon la plus exacte possible la présence de différents types de discours
dans les œuvres de notre corpus. La première étape de l’analyse, et qui concerne l’étude
du cadre spatio-temporel, est comme nous l’avons vu nécessaire afin de relier les
romans à leur contexte de production.
Les deux étapes qui suivent concernent l’analyse des discours qui consiste en
résumé à relever des passages de dialogues entre personnages ou d’interventions de
narrateurs qui peuvent s’avérer révélateurs sur l’orientation et la nature des discours
présents dans les œuvres de notre corpus et qui sont selon nos hypothèses critiqués par
les auteurs qui les mettent en scène dans leur littérature.
285
Par ailleurs, la dernière partie de notre thèse est composée de quatre chapitre
chacun correspondant à un roman de notre corpus. Le premier chapitre concerne
l’analyse des discours dans Les Vigiles, de Tahar Djaout. Ce roman paru en 1991 est
écrit alors que l’Algérie traverse l’une des crises politiques les plus importantes de son
histoire. Au-delà de la crise politique, l’auteur dépeint dans son roman une crise sociale
et culturelle qui touche toutes les classes de la société.
Dans son roman, Djaout ne situe pas le récit dans un lieu et une époque précis,
ainsi apparait toute l’importance de la première partie de notre analyse et qui consiste à
prouver que Les Vigiles est bien un roman qui traite des évènements sociopolitiques qui
caractérisent l’Algérie du début des années quatre-vingt-dix. L’auteur dépeint une
société austère, il nous donne l’image d’une société figée hostile au changement et à
l’innovation. Dans son roman, Djaout critique l’hypocrisie d’un discours nationaliste
qui ne sert plus qu’à légitimer la présence sur la scène politique et économique
d’anciens combattants plusieurs années après la fin de la Guerre de libération.
Dans les hypothèses que nous avons émises dans l’introduction de notre travail
de recherche, nous avons fait référence à la présence dans les romans des deux écrivains
d’un discours subversif opposé aux discours dominants et qui représente selon nous la
position des deux auteurs. Dans Les Vigiles, cette hypothèse se trouve confirmée dans la
mesure où nous avons effectivement détecté dans le texte un discours critique opposé
aux deux discours dominants cités plus haut. Ce discours est porté par le personnage
principal de Djaout, Mahfoudh Lemdjed, que l’auteur a voulu présenté comme un
homme instruit, professeur de physique ambitionnant d’inventer une nouvelle version
du métier à tisser, un instrument ancestral représentant la culture algérienne.
286
L’auteur nous décrit les difficultés insurmontables que vit le jeune inventeur
dans sa quête de faire breveter son invention pour ensuite la présenter dans un concours
international. Au-delà des difficultés à obtenir le brevet, Mahfoudh Lemdjed se débat
entre différentes administrations afin d’obtenir son passeport, précieux sésame servant à
quitter le pays et objet d’une enquête policière minutieuse dans un système que l’auteur
présente comme paranoïaque car d’une méfiance extrême vis-à-vis de tout ce qui a
rapport avec l’innovation.
Dans Les Vigiles, l’auteur raconte l’influence d’un groupe d’anciens combattants
au sein de la petite ville de Sidi-Mebrouk, ville où allait s’installer Mahfoudh Lemdjed
afin de terminer les derniers détails de son invention. C’est ce groupe d’anciens
combattants qui va être à l’origine des difficultés administratives que va rencontrer le
jeune inventeur tout au long de son entreprise. Les membres du groupe des anciens
combattants sont décrits comme des personnages aux caractères souvent pathétiques, ou
bien dépourvu d’humanité tel qu’est présenté Skander Brik, qui n’hésitera pas à
proposer aux membres du groupe de sacrifier l’un des leur afin de préserver le clan.
Les autres personnages sont tous décrits de façon négative comme Menouar
Ziada, décrit comme un homme dépressif torturé par les souvenirs d’une guerre de
libération qu’il a rejoint beaucoup plus par peur que par patriotisme. Ou encore
Messaoud Mezayer présenté comme un homme d’une extrême avarice. Ces hommes ont
tous une certaine influence dans les affaires politiques de la ville et vont user de tout
leur poids afin de contrecarrer les plans de Mahfoudh Lemdjed, le jeune inventeur,
qu’ils considèrent comme un danger pour la nation.
287
hommes de préserver leurs intérêts contre tout évènement risquant de perturber cette
stabilité qui maintient leurs privilèges. Une stagnation qui sert les intérêts d’un groupe
au détriment de jeunes inventeurs tels que Lemdjed aux entreprises désintéressées.
Comme nous en avons déjà fait référence, la critique du discours nationaliste côtoie
dans le roman de Djaout la critique du discours religieux conservateur qui semble
atteindre toutes les classes de la société telle que le décrit l’auteur dans son roman.
288
dans le précédent roman de Djaout, mais elle articule en plus un discours violent
prônant la destruction de toute idée pouvant aller à son encontre. Dans Le dernier été de
la raison, l’auteur tisse le récit de Boualem Yekker, propriétaire d’une librairie et de son
combat afin de garder son commerce ouvert dans une société de plus en plus hostile à
l’égard du savoir et de la culture.
Nous avons pu dans notre thèse faire le lien entre le discours idéologique
religieux critiqué dans les romans de Djaout et celui mis en scène dans les deux romans
francophones de Atiq Rahimi. Ce lien nous pouvons le mettre en avant à partir des
codes sémantiques de ces discours qui se caractérisent par la rigidité de leurs
oppositions, mais aussi des répertoires lexicaux qui puisent dans les quatre romans du
répertoire religieux. Dans Syngué Sabour, Pierre de Patience, se déploie dans le roman
de Rahimi un discours où la guerre et le sang occupent une place importante dans le
discours du mollah lors de ses prêches, cette même importance accordée au sang et à la
guerre est présente dans Le dernier été de la raison dans la prédication par laquelle
289
s’ouvre le roman. Par ailleurs, les deux discours idéologiques utilisent la dichotomie
sémantique croyant / mécréant comme structure de base de leur argumentaire guerrier.
Dans Maudit soit Dostoïevski nous avons fait ressortir l’opposition sémantique
moudjahid croyant / communiste mécréant, cette opposition sémantique donne une
légitimité religieuse et sacrée à l’idéologie des moudjahidin afin de prendre le pouvoir
et procéder à l’épuration de tous ceux qui ont travaillé sous l’ancien régime. Le constat
et le même dans Les Vigiles où Djaout déploie dans son texte un discours basé sur des
dichotomies formulées à partir du répertoire lexical religieux telles que croyant /
mécréant. La différence qui existe cependant entre le discours idéologique religieux
présent dans Les Vigiles et les trois autres romans de notre corpus est qu’il n’y a pas
encore dans Les Vigiles de radicalisation violente de ce discours comme nous pouvons
aisément le constater dans les autres romans. Les deux romans de Rahimi ainsi que Le
dernier été de la raison présentent en effet un discours idéologique religieux qui prône
la guerre et la mort, cette revendication de la violence n’est pas présente dans Les
Vigiles et cela s’explique par le fait que ce roman fait référence à la période qui a
précédé l’éclatement de la crise en Algérie. L’avant-dernier roman de Djaout fait en
effet référence à la période où le discours idéologique se propage et s’installe à travers
toute une propagande notamment dans les écoles et l’administration publique.
Nous pouvons par ailleurs conclure que les quatre romans de notre corpus
critiquent une seule et même idéologie qui est à l’aube du XXIème siècle au centre de
l’actualité mondiale. Ce que nous appelons dans notre thèse « discours idéologique
religieux » est repris plus largement dans les médias sous l’appellation « Islamisme ».
Dans leurs romans, Tahar Djaout et Atiq Rahimi se positionnent comme les témoins
critiques des ravages de cette idéologie guerrière sur les sociétés algérienne et afghane.
Notre thèse de doctorat rappelle par ailleurs l’engagement de Tahar Djaout contre la
montée en puissance de cette idéologie ce qui fait de lui un précurseur en littératures
francophones dans le traitement de cette problématique. Le dernier été de la raison,
œuvre inachevée de l’écrivain est le précieux témoignage d’un homme qui a voulu
alerter contre les ravages que peut causer l’idéologie religieuse sur une société.
290
Les deux premiers romans en langue française d’Atiq Rahimi nous ont permis
d’aller à la source de cette idéologie religieuse guerrière et de faire le lien entre les
évènements décrits dans les romans de Djaout et ceux racontés dans les œuvres de
l’écrivain franco-afghan. Le discours idéologique religieux qui s’inscrit dans les romans
de Rahimi est à l’origine de l’idéologie présente dans les romans de Djaout.
Historiquement, la Guerre d’Afghanistan a été une influence majeure pour l’idéologie
religieuse qui a mené à la crise en Algérie. Nous avons pu montrer cela dans notre thèse
à travers les romans de Djaout et de Rahimi en mettant l’accent sur la similitude entre
les discours idéologiques religieux critiqués par les deux écrivains aux niveaux lexical
et sémantique.
291
Bibliographie
292
I- Œuvres du corpus
294
IV- Articles de périodiques
- Adam, J-M. (2006). Texte, contexte et discours en questions. Pratiques,
n°129-130, pp.21-34.
- Balibar, E. et Macherey, P. (1974). Sur la littérature comme forme idéologique,
Littérature, n°13, pp.29-48.
- Naudin, M. (1996). Paysage métaphorique de l’Algérie. The French Review, Vol. 70,
N° 1, Printed in USA.
- Pradeau, J-F. (1995). « Etre quelque part, occuper une place. Topos et Chôra dans la
Timée », Les Etudes Philosophiques, 3, 375 – 400.
- Rosier L. (2005). Analyse du discours et sociocritiques. Quelques points de
convergence et de divergence entre des disciplines hétérogènes. Littérature, Vol. 140.
Numéro 4, pp. 14-29
- Zdrada-Cok. M. (2013) "Syngué sabour" et "Maudit soit Dostoïevski" d’Atiq Rahimi :
le féminin et le masculin dans le monde intégriste. Romanica Silesiana 8/1, 245-254
V- Thèses
- Sakoum Hervé, Analyse Sociocritique de Relato de un naufrago et Notica de un
Secuestro de Gabriel Garcia Marquez, Thèse de Doctorat, Université de Limoges –
Université de Cocody.
- Satal-Chergui, N.F.Z. (2011). Usage des symboles dans Syngué Sabour Pierre de
Patience d'Atiq Rahimi. Magistère, option sciences des textes littéraires. Université
Abdelhamid Benbadis-Mostaganem. Algérie.
- Nini, K.Z. (2012). Analyse structurale de l’idéologie dans Les Vigiles de Tahar
Djaout. Mémoire de Master, Université Constantine 1-Frères Mentouri.
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VII- Références électroniques
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[http://www.academia.edu/5614631/Sociohistoire_des_id%C3%A9es_politiques_19%C
3%A8me-20%C3%A8me_si%C3%A8cles] (consulté le 06/02/2015)
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Patience d’Atiq Rahim. Dialogues Francophones. Vol.21. Pages 9-18. DOI:
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- Prieto, J.L., cité par Badir, S. « La sémiologie selon L. J. Prieto », Linx [En ligne],
44 | 2001, mis en ligne le 05 juillet 2012, consulté le 21 février 2017. URL :
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- Rabaté, M. Assia Djebar, de l’oralité à la voix. SELF XX-XXI, Écriture féminine aux
XXe et XXIe siècles, entre stéréotype et concept, URL :
https://self.hypotheses.org/publications-en-ligne/ecriture-feminine-aux-xxe-et-xxie-
siecles-entre-stereotype-et-concept/lelaboration-de-voix-singulieres-2
VIII- Dictionnaires
297
Résumé :
Summary :
298
This thesis proposes to analyze the commitment in Tahar Djaout and Atiq Rahimi’s
literature by exploring the concept of discursive subversion as a linguistic vector of the
commitment of the two writers. We propose to study how Djaout and Rahimi represent
the Afghan and Algerian societies from critical and committed points of view. In our
thesis we will also see that the two authors criticize ideologies wich we will try to show
linguistic existence in the text.
ملخص
نقترح اذا.تقترح في هذه األطروحة تحليل مفهوم االلتزام عند طاهر جاعوط و عتيق رحيمي كظاهرة لغوية نصية
نريد من خالل اطروحتنا ان نرى كيف جاعوط و راحيمي ينقدان.دراسة كيفية تمثيل االدبين النقدية لمجتمعاتيهما
. .اديولوجيات محددة سنقوم باثبات وجودها لغويا في النص
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