LE CRI DU SABLIER
Chloé Delaume
Éditions Léo Scheer | « Lignes »
2001/2 n° 5 | pages 80 à 107
ISSN 0988-5226
ISBN 2914172214
DOI 10.3917/lignes1.005.0080
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CHLOÉ DELAUME
LE CRI DU SABLIER
Les hommes nombreux forcèrent la porte. Réfu-
giée au-dedans je ne pouvais qu’entendre. À l’hôpi-
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tal dit l’un trop tard notèrent les autres. Leurs
semelles dans les flaques, ils investirent le crime. Se
gorgèrent du réel avec satisfaction. Ils aspiraient
chaque goutte pour se forcer à croire pour se forcer
à dire, j’y étais sans la peur sans le dégoût sans choc
sans envier la crécelle de l’enfant moite d’A+. Ils
salivaient chaque touffe de cervelle enchevelée pour
se forcer à croire pour se forcer à dire, je suis venu
pour vaincre et non pour regarder. Par-dessus la
croûte fine de maman sur ma robe s’étala contiguë la
mélassonne pitié le jus du parvenu la déjection des
pleutres qui jalousent en geignant le clinamen aride
qui s’abat sur tous ceux ornant les faits divers. L’un
d’entre eux au salon saisit le téléphone. Chérie je
rentrerai tard, fais-les dîner sans moi. Non, les côte-
lettes, je les ferai griller demain dans le jardin. Mais
oui le temps serait clément, nous avons eu un magni-
fique mois de juin.
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Ce n’est pas un spectacle pour les enfants.
Conclurent-ils de concert, le chœur sut s’accrocher.
Dans la cage d’escalier la ribambelle noircie. La
concierge coryphait le kleenex à la main. Vacillant
aux cothurnes, le vernis fut brossé. À la montée des
marches, le silence s’imposa dans la crémeuse tension
qui suit l’extrême-onction. La voisine du dessus
m’exposa dans sa chambre. Arrangea les coussins et
alla faire du thé. Tasse chinoise un par un, ils
entrèrent dans la pièce. Commentèrent l’orpheline
étonnant spécimen. Dodelinant pauvre femme en
scrutant au carreau la civière débordante. Puis reve-
naient à moi pour bien palper le mal. S’approprier
une bribe de douleur inédite. Comme la sainte
biblique violée par les soldats qui creva au matin
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l’utérus gangrené, sur le matelas percale, ils écartèrent
chaque pli fouillant au plus profond pour y gicler
bien fort leur fructose compassion. La moiteur et
l’earl grey embuaient jusqu’au sommier. Une feinte
lacrymale s’écrasa sur mon coude. Brûlure vive
étrangère souillure de l’inconnu. La source n’y prit
pas garde. Elle la croyait offrande cette saloperie de
larme cette immondice saline qui s’infiltra aux pores
laissant une ecchymose au rond du cartilage. Autour
de mon estrade, j’entendais rire les gnomes applaudir
au grand cirque farandolant l’entrée le chant des par-
tisans you are now one of us tu monnaieras haut prix
ta monstruosité. Mon diamètre oculaire s’agrandit à
jamais. Mon diadème dilettante s’accrocha au filet. La
coiffe est impavide le chignon retroussé. Le commis-
saire entra. Dispersa les badauds. Sur le siège moles-
kine de la Renault flicaille, la fenêtre entrouverte
laissait tomber gouttelettes car le temps se couvrait.
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Le gris inopportun du trente à dix-neuf heures.
L’espoir restait intact commenta la radio : nous avons
eu un magnifique mois de juin.
Au matin juillet bleu sourit aux commissures. La
grand-mère insista pour m’extirper les mots. La
divine comédie des plateaux familiaux qui s’applique
à remplir les vortex lavabos. L’émail s’était soudé au
bruit du chalumeau. L’émail s’était soudé le deuil en
cassonade péruchait au-dedans sucrons l’inséparable.
Oiseux de quel augure Cassandre s’est déplumée. La
Grande Zoa grelotte dans la panse digérée. Les
pythons se dégriffent la mise à sac gargouille, on porte
beau l’écaille des princiers zoophiles. Non je ne dirai
rien me voilà résolue. Combien même essayais-je
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décrisper maxillaire la glotte jouait stalactite et je n’y
pouvais rien. La veille de l’enterrement, le premier
m’ausculta poupée posttraumatique. Plus sa langue
s’agitait m’aspergeant de vocables plus la cacophonie
asséchait la comptine. La seule litanie qui eût cours
intérieur était pensée magique chanson résurrection
scandant rose un deux trois maman m’entend tout
bas. Je savais bien pourtant que l’écho se fanait. Je
savais bien tout cela non je n’étais pas folle. C’est eux
qui s’inquiétaient moi je ne demandais rien. Si ce
n’était encore dégager les sinus récurer la cloison
nasale et cuisinière le poivre qui coagule éternuer à
Cythère embarquer loin du soufre. Les sens se déso-
rientent soupirant la girouette la parole s’évapore
quand s’aiguisent les naseaux. On me traita bestiole
sibylle au polygone. Les vipères se grouillant sifflo-
tant dans ma tête, le nœud se coulissait c’est vrai ça
porte malheur. Il ne plut plus avant des heures indif-
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férentes. Vomir la syncrétie fut une question de bon
sens. Faire jaillir quelque chose combien même œso-
phage démontrer pour la pose les organes sont vivants
ce n’est que passager car j’ai quelques soucis.
La porte refermée sur la racine du mal relançait
aux gencives le brisé corde vocale. Les saillies inci-
sives se refusaient toujours à éructer au loin. La prin-
cesse au palais s’andromaquait en vain où suis-je
qu’ai-je fait que vais-je faire encore. Les molaires
vacillaient parfois dans mon sommeil. Je n’avais pas
dix ans et perdu tant de choses qu’un son de plus de
moins ne changeait guère la donne. La picote des
sirènes le chant des musaraignes tout cela importait
peu. La voix impénétrable quand laisse venir à ceux
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qui sont petits-enfants la colère dans le temple et la
morsure vivace qui garrotte à la croix du plexus trop
solaire. On me poussait à dire quand tous ceux de
mon âge vrillaient la chansonnette. Sur ma gorge
s’effondraient les regards lourds de tout du reproche
à l’effroi, elle n’est donc pas normale car cela fait des
mois oui l’automne s’en venait sachons brailler l’ou-
bli les morts sont infidèles : nous avons eu un magni-
fique mois de juin.
La nuit. Dans les draps chancre. La litanie en
psaume s’égrainait sous la sueur. Orphée linéaire et
veule j’implorais Eurydice. Et devant le miroir creu-
sais les deux arcades espérant traverser mais toujours
la suture scintillait sourcillant. On m’appela un matin
puisque j’avais un nom. On donna habits neufs et
recommandations et me posta au cœur d’un préau
courants d’air. Mes congénères tardèrent, mais finir
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eux aussi par pinçouiller ma chair pour vérification.
La vitre à la Noël se givrait méthylène, je voulais jouer
à Jean cordelant la luette et tentais dans la chambre
d’articuler un pleur. Les trois notes qui scandaient le
maternel froissement des angelots obsolètes. Mais
quand se pétrifie à l’envi et aux sabres, le chuintement
poumoneux qui flagorne à tous vents il n’est pas éton-
nant qu’amygdales faits divers. Trois anges sont venus
ce soir porcelaine et limon m’apporter de bien belles
choses par le seigle répandu l’un d’eux avait un encen-
soir le génie amidon le deuxième un bouquet de roses
refusa l’envolée la lyre des oisillons la portée clé au sol
cachée sous une des marches, mais faut savoir laquelle
et ça c’est pas gagné. Seriner aux branchies l’ordre
quand tout se discorde n’était pas chose aisée. La fra-
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grance du sapin tournoyait si sûre d’elle ignorant tout
des vrilles qu’elle sinuait nasaléenne. J’effilais un
ruban au crochet des silènes. Bouchetant dans ma
moelle l’oxyde de la couronne les épineuses nervures
qu’il faut solliciter pour cambrer la survie cabrioler la
garde H2O la noyade la goulée du j’existe. Substanti-
fique serait trouvons le substantif combien même
adjectif ou onomatopée salvateurs à quoi bon cette
langue m’est étrangère cette langue pâteuse blanchie
dans une bouche tétanique. Les mots comme on les
lit. Sans résonance interne. Les mots comme on écrit.
Non ça ne se crie pas. Comment leur expliquer quand
revint bien plus tard le don de l’expulser. De l’expul-
ser, le Verbe. Mon cerveau comme un livre. Les
synapses corollaires au cahier paraphaient. Et tou-
jours au chapitre s’étiolait l’incipit exergue violine la
lune est claire le ramage empesé : nous avons eu un
magnifique mois de juin.
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Combien de temps demanda-t-il. Combien de
temps dura. Juste celui je crois d’essorer pour tou-
jours les moindres putatifs qui serpillaient en moi.
La classique gestation du fertile utérus remonté
œsophage quand le cœur dans la gorge obstrue la
voix geignante du fœtus endeuillé. Le chiffre est évi-
dent. Les adultes à l’époque auraient dû y penser.
Les cochons plus les nains moins un pris au hasard.
Je hais les chiffres pairs. Du trente au zéro-six. Le
dix n’en parlons pas : c’est mon anniversaire.
Quels jeux demanda-t-il. Quels jeux pendant neuf
mois. Vous étiez petite fille même rongée de tristesse
les nattes doivent virevolter c’est dans l’ordre des
choses. Petites. Non monsieur je m’excuse. Je n’étais
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pas normale. Elle fut tuée à le dire. Oui ça remonte à
loin. Si loin que je ne vois pas mais je suis tellement
myope. Les jouets je les lavais. Oui ça paraît bizarre.
Les jouets, je les lavais juste pour le contact la texture
détrempée au fil du robinet, c’était si agréable. Devi-
nette au cadeau quelle sera sa douceur quand l’eau
tiède en rigoles caressera le plastique. J’avais bien une
amie avant l’assassinat. Ils disaient l’accident et c’est
aussi pour cela que je les ai haïs. J’avais bien une amie.
Elle s’appelait Cécile. Dans la cour de l’école nous
jouions à la formule. Il fallait découvrir la bonne
incantation. Et puis quel ovidé s’en suit métamor-
phose. Les règles étaient très strictes le moindre bal-
butiement en était sanctionné. Je l’ai trahie le jour où
fêtèrent ses onze ans. L’astrologie parfois décrépite
les sorcières. Cécile était Cancer sa mère fit un gâteau
grimaça à l’orage en soupirant trop haut mes chéries
quelle déveine pourtant nous avons eu un magnifique
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mois de juin. Je glissais sous son lit les trois graines de
sésame les quatorze clous rouillés mon mouchoir
usagé. Parfois la nuit je pense à sa mort par les
flammes dans sa vingtième année. Parfois le jour je
pense qu’un homme dut la pleurer. Souvent l’après-
midi j’oublie cet incident.
Quel mal demanda-t-il. Quel mal pendant neuf
mois. Je ne vous dirai rien. Vous ne sauriez qu’en
faire. Et je vous connais trop. Un d’entre vous
naguère osa nommer mon vide lorsque mes propres
lèvres se soudaient de refus. Il lâcha aphasie comme
on clame rhume des foins pour rassurer avril de ses
éternuements. La tranchée familiale n’eut lors plus de
cesse de provoquer en moi la capitulation. Tout en
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souriant aux hôtes et voisins intrigués aphasie aphasie
aphonie passagère sa gorge se fait soigner. Mes neuf
mois sans paroles se muèrent en un calvaire de harcè-
lement babillage émanant de chacun la belle applica-
tion. On me faisait ouvrir cent fois par jour la bouche
en espérant y voir une bestiole légendaire qui tapie à
l’orée des rougeâtres amygdales finirait par sortir
épuisée de curée. Ils croyaient au ténia ondoyant aux
muqueuses tics psychosomatiques sautillant la tra-
chée alors que tout en moi n’était que désert sec où
seule la boue sodium ne pouvait y survivre. Ils
s’acharnaient chaque jour aux facteurs déclencheurs.
La culpabilité du fais donc un effort. Mais ça les
arrangeait. Au fond je le sais bien. Novembre s’em-
brumait quand au dominical devant le bon dîner tous
s’abandonnèrent trop. À croire qu’ils me crurent
sourde aussi. Si la petite reparle pour dire ce qu’elle a
vu il y a des chances ma chère qu’elle nous relate le
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drame. Leur menton tremblota la grand-mère soupira
je ne veux rien savoir mieux vaudrait qu’elle se taise.
Et la tante ajouta que la peine était leur et que cela suf-
fisait. Je mâchais mon dessert en concluant à chacun
sa relativité. Mon trauma pupillant resterait imprimé
au secret de l’iris. J’avais lu ce jour-là en eux l’angoisse
traîtresse qui toujours barriérerait entre nos cous ten-
dus. Le témoin à décharge portait en elle le poids des
non-dits familiaux des silences taboutés des tambou-
rins honteux qui rythmaient clair de Ça et sur moi
l’omerta fondit sucre cuillère. Les cafés furent servis.
Plus tard beaucoup plus tard quand la voix revenue
avec les stratagèmes protection décrochée sur les
bancs du lycée je me souviens très bien. Au tableau
s’exposait une étymologie proposée par Platon et
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recopiée par tous car le bac approchait. Anthropos
mot valise composé d’anathron (examiner) ; de ha
(mot de liaison) et d’opôp’(ce qu’il a vu). Alors seule-
ment alors j’avoue que j’ai compris. Il m’avait fallu
voir pour devenir humaine. Il m’avait fallu voir. Neuf
mois pour accoucher de l’humain qui germa au creux
de la fillette à la robe souillée par la révélation. Neuf
mois pour que la scène se digère en mémoire. Que les
sucs gastriques de la panse aux souvenirs alchimisent
le sale crime en un ce que j’ai vu. Que la grammaire
aussi ratisse sillons distance. Que le temps égrené
quand s’ouvre la neuvième porte me chuchote bien-
venue car sache qu’à chaque palier la bande a défilé tu
l’as durant neuf mois minutieusement examinée.
Durant neuf mois au sein du rien en moi je menais
donc l’enquête. La parole ressurgit mais la saleté
demeure. La tache indélébile qui colle dans les tissus
intimes des orphelines.
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Quels noms demanda-t-il. Quels noms en général
vous étaient attribués. Je ne vous dirai rien. Vous ne
savez qu’en faire. Ceux d’entre vous naguère me
l’avez bien démontré. Vous clamez qu’aux névroses
la gestion est offerte une fois la cause ciblée. Char-
mants carnets comptables aux marges existentielles.
De nom avant la charge. De nom il n’y avait pas. Et
quand il y en avait ils n’étaient jamais propres mais
cela va de soi. On m’appela l’Enfant jusqu’à ce que
mes parents se soient neutralisés. Neuf mois je fus la
Petite. Ensuite s’accumula l’inventaire adjectifs qui
tous se déclinèrent en fonction de l’humeur et des
situations. La Grande et la Conasse. La Folle et la
Pétasse. L’Être et l’Événement.
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Quels faits demanda-t-il. Quels faits se déroulèrent
le 30 exactement. Je ne vous dirai rien. Mon synopsis
est clair. En banlieue parisienne il y avait une enfant.
Elle avait deux nattes brunes, un père et une maman.
En fin d’après-midi le père dans la cuisine tira à bout
portant. La mère tomba première. Le père visa l’en-
fant. Le père se ravisa, posa genoux à terre et enfouit le
canon tout au fond de sa gorge. Sur sa joue gauche
l’enfant reçut fragment cervelle. Le père avait perdu la
tête sut conclure la grand-mère lorsqu’elle apprit le
drame. Voilà je me répète. Je ne veux pas vous dire.
Parce que toujours toujours c’est ça que vous cher-
chez. Les samples la mise en boucle. Les outils du
soma. Vous réduisez bouillie pour arrondir les angles.
L’inconscient est coupant c’est son moindre défaut.
Dans les cases blanchies laboratoire carrelé vous tentez
à tout prix de formater mon cas. Mais une fois étique-
tée la chair éructe hélas et c’est bien dégoûtant elle
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n’hésite pas la chair à tout éclabousser. Évidemment
toujours ma barbaque fait des vagues et la lame tout au
fond se retourne en dedans. Évidemment vous dis-je.
C’est ça l’inconvénient quand on est portier de nuit.
Maman se meurt première personne. Elle disait
malaxer malaxer la farine avec trois œufs dedans et
un yaourt nature. Papa l’a tuée deuxième personne.
Infinitif et radical. Chloé se tait troisième personne.
Elle ne parlera plus qu’au futur antérieur. Car quand
s’exécuta enfin le parricide il fut trop imparfait pour
ne pas la marquer.
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*
Racontez-moi demanda-t-il. Racontez-moi
détails de l’enfance minuscule. Elle vous est étran-
gère car déjà vous l’étiez. Prenez le temps tout le
temps. Puisque c’est tout ce qu’il vous reste.
L’enfant parla fort tôt. On la jugea bavarde. Le
seul mot qui manquait désignait classiquement le sta-
tut géniteur. Le père y remédia en exerçant la force.
À chacun ses atouts. Il frappa rebelote jusqu’à lui
décrocher le tandem de syllabes et sa menue
mâchoire mais cela accessoirement. La légende fami-
liale rapporta bien plus tard que fort maladroitement
elle chuta de son long tentant de galoper vers un jou-
jou quelconque. Que la quenotte sauta au contact du
parquet. Que l’attraction terrestre fut cause de zozo-
tement jusqu’à l’époque bénie où le trou se remplit
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quand l’incisive daigna à sept ans prendre place. Du
mythe originel elle ne garda au fond qu’une seule des
certitudes qui vergeturent à flot le cervelet fillette. Si
l’on doit par à-coups toujours nommer le père c’est
qu’il tape rythmiquement. Le battement régulier est
sa gageure divine. Et lorsque par hasard il bredouille
clinamen que s’enraye métronome le binôme bien
jumelé on dit que les coups pleuvent et on doit
s’étonner : le temps se couvre soudain pourtant nous
avons eu un magnifique mois de juin.
Le père aimait beaucoup exercer son pouvoir.
L’enfant était si jeune. Elle le croyait immense et sa
peur se bleutait. Par jeu souvent le soir le père lui
répétait des prières exotiques tirées d’un livre noir à la
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couverture cuir. Il lui disait alors que Dieu n’était per-
sonne et qu’il le connaissait. Il lui disait aussi que la
mort n’était pas et que le mal non plus. Il dessinait
parfois des étoiles sur la table en égrenant cuillère du
vieux marc de café. Au matin la petite recevait fré-
quemment une claque de sa maman qui n’était pas
contente qu’elle dégueulasse la table quand les grands
sont couchés. Longtemps après la pluie elle se mordit
au sang de n’avoir jamais eu le courage de parler. Le
jour de ses vingt ans l’ulcère absentéiste creusait si avi-
dement les tripes la nostalgie le cadran biologique le
cordon à tirer la domestique bile jaune qu’elle se sen-
tit coupable au-delà du crédible. Aux portes de la cli-
nique elle chuchota c’est moi c’est moi et pas une
autre personne ne l’a prévenue car moi seule je savais.
La mère fut négligente. On ne sut jamais pourquoi.
Certains dirent par amour. D’autres invoquèrent
l’orgueil. Beaucoup accréditèrent qu’un échec conju-
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gal dans son milieu social n’était pas recevable. Alléga-
tions étranges refrain du sacrifice qui cette fois-ci
s’acheva pour de vrai par l’étale des organes pharma-
kos. La mère fut négligente. Ou si pétrie de crainte
qu’elle se mua fille de Loth durant bien des années. Le
père ne buvait pas. Il portait des costumes et de l’eau
de Guerlain. Il était capitaine de navires imposants
partait durant des mois soulageant la maison. Il reve-
nait de loin les malles lourdes d’objets rares dans la
doublure grenat de sa valise roulettes des liasses de
dollars verts qu’il s’amusait alors à jeter à ses femmes.
L’enfant criait sautant au milieu confettis la mère sau-
tait criant au milieu du gâchis. Le soir des retrouvailles
était toujours très gai. La semaine qui suivait le père
rentrait bien tard soucieux de tractations qui sem-
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blaient fort complexes le téléphone sonnait et il fallait
se taire. Ensuite. Tout rentrait dans l’ordre. Le père
menaçait rauque et cherchait quelques farces. Il étrangla
le chat ses tours étaient pendables. La petite pleura dru
et la mère la somma de cesser cinéma ça lui ferait trop
plaisir sois donc intelligente. Il servit aux amis le ham-
ster de l’enfant cuisiné en mezzé. Il était libanais sa cui-
sine excellente lui valait l’enthousiasme. Voyez déjà je
ne disais rien. Déjà rien. Maman avait compris mais fit
ses yeux si grands des couverts en argent elle servit la
mixture. Découpage amarré trois mois trois mois
sainte trinité va et vient joli père les pénates la marée.
Le père aimait remplir. Le vide probablement
savait seul l’effrayer. Le silence le gênait. Aussi. Ça
va de soi. Un samedi un piano fut livré au salon. Il
appela l’enfant comme à son habitude. Il appela :
l’enfant ! L’enfant dut accourir. Il la poussa au siège
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et lui dit : maintenant joue. L’instrument étranger
vomit notes hypallage. Il gifla bonne à rien et aboya
la mère qu’à huit ans c’est une honte de n’avoir
aucun don. Les mercredis suivants des cours furent
assénés. Avec la Méthode Rose et une dame bien
payée. L’enfant n’était pas douée et finit un
dimanche par boiter Douce Nuit devant les hôtes
repus par la dinde aux marrons. L’enfant fut applau-
die et ignorait encore que quelque part très loin très
loin au fond plus tard certains chants caveniens la
rendraient si malade. Le père aimait remplir. Il tapis-
sait muqueuses gorge et âme de peur rance. Il enfon-
çait rancune tassait lâche impuissance. Il ajoutait
chaque jour un granulé nouveau. Un sursaut d’iné-
dit. Et la bille colorée glissait à l’intérieur tintant si
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cristalline il avait l’oreille fine. Il remplissait parois
sachant que ce corps neuf ne pouvait déborder. Un
corps neuf si trop vide. Lui donner des souvenirs. Ça
lui sera utile. Une courte vie bien remplie. Excel-
lence entonnoir au tableau déshonneur.
La mère fut malheureuse dès le jour du mariage.
Elle attendit dix ans histoire de vérifier on ne saura
jamais quoi puis alla tribunal y quémander divorce.
Les rouages étaient en cours quand la salve perturba
le sens du mécanisme. Le grain de sable qui s’im-
misce et détraque la machine. Car à titre posthume le
procureur parfois accepte de sceller le mariage pour
la veuve mais jamais ne sépare les morts qui se haïs-
sent. À l’école la moitié fut fils de divorcés. J’étais
seule orpheline et déplorais souvent le cumul des
mandats arrêté dans sa course. Les enfants ont telle-
ment besoin d’être comme les autres.
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En explosant le père par sa tête morcelée trouva
encore moyen de ramper au-dedans. Il n’était plus des
monstres qui étouffent de gluant les tentacules spon-
gieux vous laissant des suçons. Il n’était plus de ceux
qui trop âpres aux sanies vous assomment jusqu’à voir
l’ecchymose juter mauve. Il était devenu d’un genre
sec. De quartz et de mica qui fragments mosaïques
microscopiques rocailles vous rentrant par chaque pore
et tous les orifices. On suffoque et pourtant nulle
étreinte relevée. Une tempête incessante et c’est aussi
pour ça qu’elle fermait fort la bouche la petite survi-
vante. Ton sang séché papa qui virevolte et s’engouffre
voulait tant pénétrer l’intérieur et vrombir égratigner
les cols et les plaies intérieures. Non je n’étais pas folle.
Mais seule moi les voyais les grains tarés du père qui
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cherchaient à l’envi à ensabler paupières pour irriter
cornée agiter lacrymal pour le plaisir des yeux. De son
vivant déjà il aimait tant cela. Postillonner colère et voir
l’enfant aveugle s’écrouler suffoquant sous les claques
ventilées. Mais même s’ils s’en doutaient ceux-là ne
savaient pas. Alors bien sûr. J’ai attendu neuf mois que
Zéphyr soit propice et que les dunes décalent leur
souffle un peu plus loin. Une fois l’air corrompu au
tamis impuretés je dépinçais le nez et parlais à nouveau.
Remontez me dit-il. Remontez au plus haut. Il est
des souvenirs qui savent vous tromper. Il est des
sons des formes des couleurs anémiés. Creusez
encore dit-il. À pleines mains je vous dis. Le tunnel
est profond les cristaux engourdissent mais serrez
fort vos doigts le sable ne peut glisser.
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Je ne vous dirai rien. Soit vous avez gagné. Ou le
croyez du moins ce qui revient au même. Vous êtes
le treizième depuis la nuit rouillée vous revenez sans
cesse mais serez le dernier car c’est tout un poème et
je suis épuisée. Je me retourne clepsydre cerveau à la
verrière. Le velours élimé du canapé bancal me berce
benoîtement. J’arrache pelures textile les bouloches
céladon de mes ongles désœuvrés à longueur de
séances. Puisque vous me forcez à l’extraction finale
en n’y comprenant rien. Je me viderai du père. Grain
à grain. Je t’extrairai de moi joli papa chancelle je
jette plus que les dés. Il ne restera rien.
Vous me dites remontez je n’aspire qu’à descendre.
Vous glapissez pelletés alors que chaque organe vomit
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à pleine truelle. Je n’ai pas à chercher. Ça serpente en
surface. Et pour fertiliser il faut bien aspirer les
recoins coronaires et le chagrin de glace. On dit de
l’un ou l’autre : il n’a pas tué le père. Comme si mort
symbolique pouvait être effective alors que la clinique
elle-même ne résout rien. Je n’ai pas à occire un
cadavre désossé. Je n’ai pas à singer des tu quoque filia
par le sang répandu sois maudite aux chimères. Je
t’éviderai de moi mon charmant Roi pêcheur mes
tripes empoissonnées au fumet aigue-marine. Je te
cracherai enfin toi qui sus mieux qu’un autre obstruer
mon larynx. Il sera plus d’un mur qui lézardera glaires
sous l’écho ruisselant du cri du sablier.
Aussi. L’enfant avait un nom puisque la législa-
tion en vigueur imposait à ses géniteurs d’en faire
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déclaration à la préfecture la plus proche. Si l’enfant
avait été un garçon il se serait appelé tout de suite.
Mais l’enfant était contrariante. Elle tenait obstiné-
ment tête aux aiguilles à tricoter, aux régimes alimen-
taires, aux prédictions scandées rebouteuses de
rabais et aux influences de la lune. Le jour de l’expul-
sion les parents constatèrent avec dépit la présence
incongrue du doublon chromosome et renoncèrent à
tout effort d’appellation. Durant quarante-huit
heures le nourrisson ne fut personne. Seul le person-
nel hospitalier sembla s’en émouvoir. En 1973, il
n’était plus permis aux concepteurs d’enfants d’ex-
poser leur produit au sommet de la butte aux Cailles
ni d’un mont quelconque, ce que le père jugea peu
pratique. Au matin du troisième jour la mère, son-
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geant avec une nostalgie non feinte à cette époque
bénie où les petons des gnards pouvaient être trans-
percés pour décorer les branches des robustes oli-
viers, jeta un œil exaspéré au fruit déjà gâté de ses
entrailles. Dans le lit à roulettes l’enfant criait sou-
vent, espérant par là même rappeler à quelqu’un que
lui faire ingérer un liquide nutritif eût été de bon ton.
J’aimerais lui clouer le bec dit-elle en s’approchant
l’oreiller à la main. C’est ainsi que la mère nomma
Chloé la fille de l’aume parce qu’il est quand même
grand temps de se décider Madame dit le pédiatre
reprenez donc un Temesta.
L’enfant s’ennuya rapidement. Jusqu’à ses cinq
ans, l’enfant habita Beyrouth mais ne garda de cette
période que très peu de souvenirs. Émigrés en ban-
lieue parisienne les parents prirent un appartement.
Le père partait de longs mois. La mère travaillait la
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journée. Afin qu’elle fût victime d’un de ces acci-
dents domestiques auxquels la télévision consacrait
moult plages informatives, l’enfant fut laissée cinq
jours sur sept sans surveillance de huit à dix-neuf
heures. Une bouteille de grenadine et des assiettes
anglaises étaient laissées à son intention sur la table
de la cuisine. Étrangement, bien qu’elle fût turbu-
lente, l’enfant n’introduisit jamais ses doigts dans la
prise, ne joua jamais avec le fer à repasser laissé
allumé, ne se fit aucun gargarisme à l’eau de Javel et
n’eut pas davantage l’idée de se défenestrer. Peut-
être que la mère en fut désappointée.
Pour des raisons restées obscures en dépit de l’en-
quête menée minutieusement par la suite auprès de ses
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résidus familiaux, l’enfant n’intégra le corps social
qu’en C.P. Étant désormais considérée comme auto-
nome, l’enfant fut munie d’une clef de l’appartement
et initiée aux mystères de la gazinière Arthur Martin,
grâce à laquelle elle réchauffait une casserole de petits
pois ou de purée Mousseline le midi. L’école était à
dix minutes du domicile. L’enfant faisait le trajet seule,
prenant confusément conscience qu’un quelque chose
ne tournait pas très rond quelque part oui mais quoi.
À la sortie de l’école, il n’était pas rare qu’elle se col-
lât ostensiblement au manteau d’une passante, afin de
constituer un visible binôme face à ses camarades
escortées par leur mère.
L’année où elle avait été livrée à elle-même dans
l’appartement lui avait permis de décrypter certains
mots, aussi avait-elle inopinément pratiqué l’appren-
tissage de la lecture selon la méthode globale, fort en
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vogue chez les pédagogues des années quatre-vingt,
mais nullement pratiquée par les enseignants de
l’établissement qu’elle fréquentait puisqu’elle était
inscrite chez les bonnes sœurs. Aussi, lorsque l’ins-
titutrice répondant au nom de sœur Monique lui
demanda de se prêter au terme de la première leçon
à un exercice fort basique, l’enfant exposa posément
qu’elle espérait à l’avenir prendre connaissance d’in-
formations un tant soit peu plus palpitantes que
papa fume la pipe ou maman a une robe rouge : la
robe de maman est jolie. La mère de l’enfant fut aus-
sitôt convoquée. Il va sans dire qu’elle refusa de
prendre rendez-vous avec le psychologue scolaire.
Sauter une classe occasionne des paperasses, vous
n’avez pas idée. Ainsi l’enfant put huit mois durant
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se plonger dans de transcendants abîmes réflexifs :
Marie aime la soupe de maman. La soupe de maman
est à la tomate.
La scolarité de l’enfant fut néanmoins troublée dès
le cours élémentaire par la présence des mathéma-
tiques. L’enfant s’y montra réfractaire dès le premier
jour, mais sœur Monique, trop occupée à égrener la
garde-robe et les secrets culinaires de maman, n’y prit
pas garde. L’enfant jugeait les chiffres laids. Leur gra-
phisme lui paraissait étranger et abscons. Autant son
écriture, ronde et appliquée, laissait courir une régu-
larité récompensée le long des pages de son cahier,
autant le tracé de ses chiffres se révélait d’une mal-
adresse confinant à la débilité mentale. Les règles ne
s’imprimaient que partiellement dans son petit cer-
veau, au terme d’heures passées à transposer les
chiffres en pommes, en accessoires d’écolier, en
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boîtes de pâté Olida ou tout autre ustensile suscep-
tible de convenir. Un soir qu’elle peinait sur une
soustraction à trois chiffres, la mère la rabroua. Il fal-
lait donc que l’enfant soit d’une stupidité inégalable
pour être à ce point incapable de mener à bien cette
simplissime opération. L’enfant confia dans un san-
glot combien la terreur la saisissait dès que les devoirs
de calcul alignaient leurs cabalistiques symboles.
C’est du chinois geignit-elle avant de se prendre une
mandale qu’elle n’avait paraît-il pas volée. Ne sois
pas crétine gronda la mère, ce sont des chiffres
arabes. L’enfant comprit alors. Les chiffres apparte-
naient à la langue du père. Celui-ci surgissait à travers
tout contact mathématique. Toujours les équations
lui feraient violence. Toujours elle aurait l’impression
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que la folie se profilerait derrière les tables diverses et
les nombres premiers. Une folie qu’elle serait la seule
à percevoir comme telle. Qu’elle sentait déjà si tan-
gible. Jusqu’à l’épreuve du baccalauréat, dernier sup-
plice imposé par la structure scolaire, les fonctions et
les inconnues la tortureraient mentalement comme
les coups assénés par le père surent meurtrir sa chair.
La peur de l’X. Le chromosome rampant. Chassez le
naturel on connaît la chanson.
Poursuivez scanda-t-il. Poursuivez au château.
Ratissez signifiant ça vous aidera grandement. Vous
avez besoin d’aide. Cessez donc de le nier. Acceptez
perclusion et les membres fantômes se lasseront
bientôt de la démangeaison. Il faut savoir hennir
avant de s’ébrouer.
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J’ai commencé à dire et ça ne mène à rien. Je vous
avais prévenu. Mais vous n’écoutez rien. C’est
d’ailleurs pour cela qu’on vous paie. N’est-ce pas.
On vous paie pour entendre. Ce n’est pas la même
chose. N’est-ce pas. Ce n’est pas la même chose mais
vous vous obstinez à vouloir me faire dire pour que
j’apprenne à taire. Si possible en public. Pour qu’en-
fin je réponde aux si jolis critères qui décrivent patte
à patte les qualités requises de l’animal social. Ce
n’est pas pour cesser de déborder des cases que j’ai
capitulé. C’est et je vous l’ai dit. Cela est suffisant. Je
ne vous dirai rien du présent et des hommes. Je
rentre de vacances. C’était doux voyez-vous. Je suis
aimée vous dis-je je rentre de vacances. Le séjour
bord de mer m’avait tant requinquée. Il est impos-
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sible vous savez de se laisser aller aux dérives lacry-
males les yeux dans les embruns. C’est une question
chimique. Le corps souvent a ses limites. À l’iode ne
peut rarement s’ajouter sel intime ça ferait trop je
pense l’équilibre organique saurait y remédier. Il
remédie toujours. C’est d’ailleurs au final sa seule
spécialité. Je ne vous dirai rien du passe-temps et des
hommes l’été fut tiède je me souviens : nous avons
eu un magnifique mois de juin.
Alors. Au camping des Pins l’enfant a huit ans.
Sous la grande tente, une tente blanche et bleue pour
quatre personnes car l’espace c’est important l’espace
une tente blanche et bleue un F2 toilé a dit le vendeur
l’enfant entend les autres petits jouer à proximité.
À Toulon en juillet la chaleur est si rauque insoute-
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nable à quinze heures. L’enfant sue à grosses gouttes.
L’enfant entend une dame dire c’est une poêle à frire
ce pays alors l’enfant se dit je transpire noix de beurre.
La fermeture éclair de la tente est tirée. L’enfant n’a
pas le droit. Pas le droit d’y toucher. Je veux qu’à
notre retour tu aies réglé le problème dit le père. Il a
dit ça après avoir achevé son assiette gaspacho. Marie
aime la soupe de maman. Je veux qu’à notre retour tu
aies réglé le problème. La soupe de maman est à la
tomate. Le matin l’enfant avait accompagné les
parents au marché. Rien de particulier pour une fois
pensait-elle allant jusqu’à sourire. La mère avait
acheté un bouquet de lavande des kilos de légumes
quelques brins d’estragon. Lorsque le père fait démar-
rer la voiture, l’enfant perçoit la peur réception phé-
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romones oui à travers la toile l’enfant renifle la peur
de la mère qui s’échappe qui s’éfiente sphincters rassis
par la fenêtre ouverte de la BX noire du côté passager.
La place du mort se dit l’enfant. Le père aimait à res-
sasser l’expression à la dire et redire en déclinant les
tons avant de ricaner gloussant fiel et morsures quand
la clef de contact mettait en branle moteur. Sous la
tente à quinze heures l’enfant ne comprend pas. Bien
sûr. Bien sûr elle ne comprend pas. Bien sûr et même
surtout il n’y a rien à comprendre. La mère le sait
peut-être le père le sait-il aussi. Peut-être pas
d’ailleurs. Mais l’enfant elle l’ignore. Évidemment elle
pourrait sortir de la tente une heure ou deux. Se
cacher à l’ombre pour moins suer. Pour moins laisser
le beurre envahir son tee-shirt et lui coller cheveux et
lui brouiller le teint de ses petits boutons dieu qu’elle
a la peau grasse pour une enfant si maigre c’en est plus
qu’intrigant. Aller au bloc sanitaire passer son visage
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sous l’eau fraîche. Calmer la margarine déjection
incessante revenir sous la tente avant le retour paren-
tal. Simuler par la suite l’application de la consigne
évidemment. Seulement c’est impossible. Car le père
toujours sait. Car toujours il sait tout. Il voit. Et sait
même lorsqu’il est au loin. Au vrai loin. Au vrai de
vrai, au loin de continents entiers avec des pays et des
mers des océans bleu vert que la mère lui montre sou-
vent sur la carte pointant ses ongles vermeils tellement
bien manucurés. Lorsque l’index indique un point se
rapprochant de la croix maisonnée les yeux de maman
craignent et son cœur se resserre dans un étau moiré
sut constater l’enfant qui ne peut pas l’aider. Le père
sait. Ce n’est pas un stratagème d’adulte, un men-
songe Père Noël Cloches de Pâques Petite Souris
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nocturne la dent sous l’oreiller. Elle en a eu la preuve.
Une vraie de vraie de preuve où le père l’a punie parce
qu’il savait ce qu’elle avait demandé au Bon Dieu dans
la chapelle grisâtre fond de cour de l’école. Or il n’y
avait personne. Et à personne non plus elle n’avait
répété. À la récréation d’un vendredi d’avril l’enfant
était entrée dans la chapelle déserte. Elle s’était age-
nouillée petite devant l’autel. Sur les marches réser-
vées aux cartilages des enfants de chœur. Des
garçonnets de l’Institut voisin les filles ne peuvent pas
servir la messe ne peuvent pas l’assister taisez-vous
c’est ainsi c’est un monde cette enfant soit vous ferez
la quête mais cessez l’insolence. Elle ne comprenait
pas pourquoi seuls les garçons pouvaient se rappro-
cher ne serait-ce que d’un cran mais tout de même
d’un cran de plus. Dieu devait quelque part être un
peu misogyne elle aimait bien ce mot c’est la voisine
qui le lui avait appris. Alors. Elle s’était approchée nez
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collé sur l’autel pour être bien certaine que Dieu l’en-
tende. D’autant que si les filles ne pouvaient le servir
il y avait de grandes chances qu’il leur prête une
oreille un peu moins attentive. Il faut parler tout près
du tympan des sourds pensait-elle. C’est comme pour
oncle Henri. Il faut lui parler fort bien au creux de
l’oreille. Elle avait hurlé dans sa tête, en séparant
chaque syllabe. Dieu vous qui êtes si bon et si juste
exaucez ma prière par pitié tuez mon père et je pro-
mets d’être sage et de devenir bonne sœur et de plus
jamais monter sur les marches de l’autel. Au cas où
Dieu serait trop débordé pour faire preuve d’immé-
diate efficacité, l’enfant fut prévoyante, lui glissant
mine de rien quelques tuyaux : le père étant capitaine
un bon typhon et hop l’affaire serait réglée. Comment
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le père avait-il pu savoir tout cela se demanda l’enfant
assignée au placard au retour du voyage. Pour le père
Dieu n’était pas. Le père parlait du Diable il y tenait
beaucoup. Mais le Diable sans Dieu aurait depuis
longtemps réussi à régner sans même avoir besoin des
rituels du père. S’interrogeait l’enfant assignée au pla-
card et au cortège de crampes qui s’ajoutaient cha-
fouines aux brûlures ceinturées. Pourquoi laisser
l’enfant à une école de Dieu si le Dieu n’existait. À
part probablement pour laisser le néant qu’était pour
lui l’enfant se dissoudre à foison dans le vide en ques-
tion et avoir la paix avec sa belle-famille. Le père fai-
sait finalement preuve d’un bon sens hors du
commun. L’enfant n’était rien, il la confiait au rien.
Heureux les simples d’esprit, ils verront le royaume
de Dieu. L’enfant commença à se méfier. Et conclut le
30 juin 1983 devant le résultat que Dieu et Tryphon
Tournesol devaient être parents. Sous la tente je disais
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l’enfant se coule de beurre mais sait donc qu’aujour-
d’hui comme hier et demain la triche ne sert à rien.
D’autant qu’une épingle à nourrice retient la ferme-
ture éclair de l’extérieur.
À l’intérieur l’enfant se dit régler le problème.
Régler le problème. L’enfant n’arrive jamais à régler
les problèmes. Qu’il s’agisse de robinets qui gouttent
de partage de billes de lopins de terre de panier de la
ménagère l’enfant a toujours faux et jamais la
moyenne. L’enfant ne comprend rien aux mathéma-
tiques. L’enfant se dit souvent que les mathéma-
tiques pour elle c’est un peu comme Dieu pour le
père. Tout le monde y croit sauf elle. Mais ça ne
l’avance pas à grand-chose au fond. L’enfant ne com-
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prend rien aux mathématiques c’est pour cela que le
père lui dit qu’elle se doit d’avoir honte que la mère
lui dit qu’elle est bête stupide sotte et que le père lui
cogne la tête avec le livre de calcul. Pour que ça entre
rigole la mère. Non. Pour lui remettre le cerveau à
l’endroit. Il cogne toujours à droite. Le père a lu
dans Science et Vie que c’est de ce côté du crâne que
se situe l’hémisphère défaillant chez l’enfant.
Accroupie près de son lit de camp l’enfant réflé-
chit donc au problème. Ce qui est ennuyeux c’est
que sans libellé c’est encore plus compliqué que
d’habitude. Elle n’ose pas s’allonger sur son lit. Le
père le saura. Lui reprochera d’être une feignante
d’avoir traînassé et dormi. De ne pas avoir fait son
devoir. Alors l’enfant se dit qu’elle préférerait mou-
rir. En fait. Que son corps lui fait mal que le panta-
lon long que la mère la force à porter à Toulon en
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juillet pour camoufler les bleus pour couvrir le scan-
dale de toile américaine lui colle tant à la peau que
ses genoux pliés irradient des fourmis et qu’elle n’en
peut tellement plus. Elle pense à la rédaction qu’il
faudra faire à la rentrée. Racontez une journée de vos
vacances. Elle pense que comme tous les ans, même
ceux où les enfants maîtrisaient encore trop mal la
langue et où un dessin s’y est substitué, elle devra
encore inventer. Des histoires gaies et rocambo-
lesques. Grouillant de cousines farceuses de prome-
nades dans les bois de capture de furet. Des histoires
rigolotes que la maîtresse lira devant toute la classe
Chloé écrit très bien pour son âge quand elle sera
grande elle sera sûrement journaliste. Elle pense que
comme toujours ses petites camarades qui auront
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pour de vrai ri avec leurs cousines se seront prome-
nées dans les bois peut-être même auront aperçu un
furet ailleurs que sur un poster accroché dans la salle
d’attente du dentiste la regarderont avec envie. Elle
redressera la tête. L’acrylique de son col roulé lui gri-
gnotera la plaie du récent coup de martinet qui refuse
de cicatriser. Elle se retiendra de pleurer. Elle se retient
presque toujours. C’est pour ça que je pleure autant.
Elle pense au dénominateur commun de tous les
morts. Elle conclut c’est l’absence de respiration.
Elle pense à une chanson de Pierre Perret qu’elle a
entendue à la radio : Tonton un jour est mort
d’avoir oublié de respirer. Cela lui semble constituer
un argument d’autorité. À dix-sept heures elle pense
que finalement la solution du problème réside là.
Elle vide ses poumons se pince le nez et colle sa
main moite sur sa bouche. Coince ses lèvres entre
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l’annulaire et le majeur pour plus de précaution.
Elle ne comprend pas pourquoi tous ses membres
tressaillent pourquoi son corps s’autonomise pour-
quoi elle ne peut par simple volonté empêcher sa
respiration. Le principe est si simple. Pourquoi ça
ne fonctionne pas. L’enfant se hait soudain sa mère
a tant raison elle si incapable et elle ne comprend
rien. L’enfant pose sa tête sur le lit de camp et
applique un coussin sur son visage. À deux mains.
Elle a vu faire ainsi un homme dans un film policier.
La victime était éveillée. C’est donc de l’ordre du
faisable. Mais encore cette sale bouche se dégage
avidement aspire l’air corrompu par goulées écœu-
rantes cet air pollué par son propre carbone vicié
par cet instinct de survie cette saloperie réflexe cet
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ignoble refus organique qui se mêle de ce qui ne
peut le regarder. Tu ne vois pas grince-t-elle. Tu ne
vois vraiment rien. Elle tente de le convaincre son
corps absurdement buté. Elle appuie sur ses bleus
fait pression sur les croûtes. Lui démontre point à
point qu’il ignore donc qu’il souffre. Qu’il doit
l’aider. Aussi. Que c’est son rôle. Qu’ils sont tous
les deux concernés. Qu’il ne peut pas singer tou-
jours. Qu’il n’en a pas le droit. Elle a bien envie de
demander à Dieu d’intervenir mais sa dernière
requête restant lettre morte ce serait du temps perdu
et il faudrait faire vite. La BX se gare dans la petite
allée. La portière claque et le père parle fort. La
mère rit. À l’approche de la tente le père s’énerve
sur l’épingle à nourrice dont la présence le surprend
et courrouce. Le zip glisse aigrement. L’enfant les
joues en feu est assise en tailleur. Qu’a-t-elle donc
inventé cette sinistre gourdasse pour abîmer la toile
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avec une telle ânerie. L’enfant supplie la mère du
regard qui détourne pupilles il faut l’en excuser.
Dans la tente le père renifle naseaux écarquillés puis
hurle ça pue la sueur. Le père gifle la mère c’est pas
un gosse que tu as chié ma pauvre c’est un putain
d’animal un putain d’animal je te dis y a que les ani-
maux qui puent comme ça la preuve. Le père somme
deuxième personne du singulier et s’extraire de la
tente et d’enlever ses vêtements. Décrasser la bes-
tiole est à l’ordre du jour c’est l’heure de l’apéro
toussotent les voisins qui s’empressent de rejoindre
la buvette éloignée. Le père revient bientôt dérou-
lant derrière lui un tuyau d’arrosage. Le jet glacé
abrupt violace lèvres et veinures la giclade déversée
sur le sommet du crâne tentacules acérés pénétrant
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jusqu’aux tempes ça palpite en cristaux le sang se
fige sinus moelle muqueuse chair et os tandis que la
chaleur enveloppant tout autour accomplit le
malaise le misérable cœur s’emballe bleu au garrot
scellé givré pudeur cellophane tétanie. Le père crie
mais savonne comment garder en main le cube jaune
translucide alors que les doigts crispent et les
spasmes quatre temps ont depuis peu ouvert grelots
la valse les dents rythmant chaque pas un deux trois
un deux trois Le menuet c’est la polka du roi. Le
père se lasse enfin tend le joug à la mère qui sourcils
ras du sol va rendre l’objet déliant à son proprié-
taire. Il regarde sa montre et reprend la voiture. Les
divertissements manquent la ville seule sait y faire.
Lorsque la mère revient son rouge s’est estompé.
L’enfant est restée seule hagarde après la grêle. Elle
n’a pas su bouger. L’enfant est encore nue la mère
s’indigne redoute les cancans caravanes qui enflent
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ÉXÉ LIGNES 05•• 17/04/2001 13:14 Page 107
de toute part demain il va falloir petit jour décamper
ce n’est plus des vacances quatre fois en un mois
mais tu n’as pas pensé à passer quelque chose non
maman excuse-moi c’est vrai j’ai oublié. De retour
sous la toile le coton a une odeur d’assouplissant.
L’enfant rentré a la migraine qui trotte mais le cœur
plus léger. Soulagement et Soupline l’enfant sourira
à l’heure du dîner. À présent elle le sait. Distraite
comme elle est, l’enfant se dit qu’un jour c’est sûr,
elle oubliera de respirer.
© Éditions Léo Scheer | Téléchargé le 05/10/2021 sur [Link] (IP: [Link])
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