Peladeau Sophie 2012 These
Peladeau Sophie 2012 These
par
Sophie Péladeau
Thèse soumise à la
Faculté des études supérieures et postdoctorales
dans le cadre des exigences du programme de maîtrise
RÉSUMÉ DE L’ÉTUDE
Introduction ............................................................................................................................ 1
ANNEXES
REMERCIEMENTS
Ce projet de recherche se termine sur une belle note grâce à un travail d’équipe
remarquable. Il me faut donc reconnaître les personnes qui ont tant dévoué à cette étude.
D’abord, j’aimerais remercier le support continu et les conseils experts qui m’ont été
Amélie Perron et Dave Holmes. Leur appui m’a été indispensable. D’autres personnes du
objectifs de cette étude, notamment Denyse Pharand et Thomas Foth, qui ont
chaleureusement accepté de faire partie de mon comité de thèse. Ensuite, mon projet de
recherche n’aurait pu se réaliser sans les infirmières à l’unité des soins intensifs qui ont
accepté avec gentillesse de participer à mon étude. Leur ouverture envers la réalisation de
Je tiens à noter que les membres de ma famille, entre autre mon père, ma mère et
travers mon cheminement à la maîtrise. J’ai su garder courage lors de moments plus
difficiles grâce à eux. Par ailleurs, je manifeste une reconnaissance particulière envers
mon cercle d’amie, qui a su m’offrir du soutien et m’a incité à persévérer dans le cours de
mon projet. Plus que tout, je remercie Martin, mon mari, la personne sur laquelle je peux
le plus compter, qui m’a encouragée et appuyée au cours de cette étape mémorable dans
Sexe ...................................................................................................................................... 78
Niveau de formation (infirmières et infirmiers autorisés) ................................................... 78
Moyenne d’âge..................................................................................................................... 79
Nombre d’années d’expérience............................................................................................ 79
AVANT-PROPOS
soins intensifs. Cependant, très peu d’études établissent des liens entre ces notions et les
travaux du philosophe Giorgio Agamben. À cet égard, nous discutons de ces thèmes en
soins infirmiers en relation avec deux concepts développés par Agamben : l’état
d’exception et la vie nue. Par ailleurs, nous enrichissons le projet grâce à notre expérience
recherche prévoit notamment une prise de conscience chez les infirmières pratiquant en
soins critiques en ce qui a trait aux interventions axées sur la technologie, la surveillance
CHAPITRE 1
PROBLÉMATIQUE DE RECHERCHE
INTRODUCTION
spécialisation en soins critiques choisissent un parcours qui nécessite un plus haut niveau
plusieurs compétences cliniques et parfois même quelques années d’expérience dans des
milieux de soins moins critiques tels que les unités de médecine et chirurgie. Par ailleurs,
elles suivent des cours de spécialisation en soins critiques ainsi que des formations portant
d’intervenir dans des situations urgentes avec la confiance nécessaire pour prodiguer des
de soins intensifs. Pour bien fonctionner dans ce type de milieu, les infirmières doivent
s’adapter et suivre des formations continues afin d’incorporer tous les appareils
techniques dans leur pratique. Dans la présente thèse, le terme technologie est employé en
référence à tous les appareils techniques à la disposition des infirmières aux soins
critiques. Quelques exemples de tels appareils incluent les moniteurs cardiaques, les
nécessaire aux accès veineux centraux et accès artériels invasifs et toute pompe
L’unité des soins intensifs est un environnement de haute technologie qui permet
d’offrir des soins de santé avancés. Les patients des soins intensifs souffrent
simultanées, nécessitant des soins très complexes. Almerud (2008) ajoute que les progrès
infirmiers aux soins intensifs. De ce fait, l’infirmière soigne cette clientèle notamment
grâce à ses connaissances et compétences reliées aux divers appareils techniques (Alasad,
2002).
complexité des soins des patients sur l’unité; elle varie habituellement de un à trois
patients pour son quart de travail (Gutsche et Kohl, 2007). Des moniteurs cardiaques sont
chaque discipline professionnelle y participe selon son domaine d’expertise. Il s’agit par
ailleurs du motif premier de l’admission d’un patient dans cette unité : surveiller son
instabilité.
3
1.1.2. SURVEILLANCE
(Johnson, 2005), tout particulièrement à l’unité des soins intensifs. Surveiller l’instabilité
clinique d’un patient est, en fait, la raison fondamentale pour expliquer l’admission d’un
patient dans ce type d’unité de soins. Johnson (2005) constate que les infirmières ont
toujours eu le rôle de surveiller et d’observer leurs patients et ce, depuis les travaux de
intégrante du rôle infirmier (Bernard, 2009) et par conséquent elle fait l’objet de multiples
aux besoins de leurs patients. Cependant, la visibilité à l’unité des soins intensifs suggère
que le patient est sujet à observation et évaluation sans qu’il n’en soit nécessairement
conscient. Cela induit des relations de pouvoir qui sont en faveur du personnel soignant
également consignée, est utile aux autres professionnels de la santé, à savoir les
Holmes, 2011). Les rapports du personnel infirmier servent donc de pierre angulaire dans
La clientèle des soins intensifs inclut à la fois des personnes relativement stables et
conscientes, ainsi que d’autres, souvent inconscientes, dont l’état de santé est plus
précaire et fluctuant. Des médicaments sont souvent administrés aux patients pour induire
Or, il arrive que ce niveau de sédation doive être diminué, par exemple pour effectuer
ou de blessure. En ce sens, la surveillance continue mise en œuvre par les infirmières vise
également à prévenir ce type d’incidents et à assurer la sécurité des patients en tout temps
Dans le même ordre d’idée, afin de prodiguer les soins nécessaires aux patients en
soins critiques, détecter les signes de détérioration le plus rapidement possible est
primordial (Craft, 2001). Le personnel soignant peut ensuite intervenir selon les données
recueillies, entre autre grâce à la surveillance électronique. À cet effet, certains auteurs
admettent qu’une meilleure surveillance du patient est directement liée à des soins de
meilleure qualité et par conséquent produit de meilleurs résultats (Kelly et Vincent, 2010;
l’organisation même du milieu. Selon une étude au sein de 40 hôpitaux choisis au hasard
aux États-Unis, Catrambone et collègues (2009) concluent que, en moyenne, 63.4% des
lits dans les unités de soins intensifs sont considérés comme étant visibles du poste central
de l’unité. Ainsi, les chambres des patients dans ce milieu sont typiquement disposées de
manière à ce que la surveillance infirmière se fasse tant au chevet du patient qu’à partir du
5
poste infirmier. Compte tenu de l’acuité des soins infirmiers requis, une visibilité
maximale des patients permet de surveiller ceux-ci afin d’assurer l’observation continue
de leurs paramètres vitaux de manière à ce que tout changement dans l’état de santé des
patients soit rapidement identifié. Il n’est donc pas surprenant, comme le note Johnson
(2005), qu’il soit impossible d’offrir un environnement privé aux patients admis à l’unité
La question de la visibilité est centrale à l’unité des soins intensifs car elle est
indispensable au maintien d’une surveillance clinique efficace. Ceci n’est pas sans
Bentham illustre sa théorie, originalement fondée sur le milieu carcéral, par le biais d’une
architecture circulaire qui permet de maintenir les lieux, et les personnes qui s’y trouvent,
dans une visibilité constante (Bentham, 1977). Selon Bentham, la surveillance s’organise
périphérique. Toutes les personnes occupant les chambres sont visibles de la tour centrale
Les individus occupant les chambres peuvent penser qu’ils sont surveillés, regardés,
personne enfermée n’a aucun moyen de savoir si elle est réellement observée car il est
impossible pour elle de voir à l’intérieur de la tour centrale. Elle en vient donc à modifier
son comportement au cas où elle serait observée afin de se conformer aux attentes du
milieu.
6
Nous verrons au chapitre deux dans quelle mesure les principes du panoptisme
sont repris dans l’organisation de l’unité des soins intensifs où s’est déroulée notre étude,
tant au regard de la visibilité constante à laquelle est soumise le patient, qu’aux relations
L’infirmière côtoie de façon régulière les membres de la famille des patients. Elle
participation de la famille dans les soins. Elle se doit par ailleurs de parler à ses patients et
égard, l’infirmière développe rapidement des relations de confiance avec les patients et
leurs proches, ce qui l’amène à bien connaître la famille, le patient et les valeurs
2006). Ces relations permettent à l’infirmière de défendre adéquatement les intérêts de ses
patients.
La majorité des patients à l’unité des soins intensifs sont inconscients (Wikstrom
ventilateurs mécaniques, il est difficile de communiquer clairement avec lui. Celui-ci n’a
pas connaissance des enjeux qui l’entourent. Cependant, grâce à une diminution du niveau
de sédation par exemple, l’infirmière a parfois des occasions durant lesquelles le patient
est lucide et réussit à communiquer avec des gestes ou grâce à l’écriture. Il s’agit de
courtes périodes qui permettent à l’infirmière d’assumer pleinement son rôle d’avocate
7
car « la vie des patients est dans les mains du personnel soignant des soins intensifs »
Défendre les souhaits des patients en fin de vie est une situation problématique
vécue couramment à l’unité des soins intensifs (Browning, 2010). Lorsque des décisions
doivent être prises face aux soins de son patient, l’infirmière se doit de suivre les
Canada, 2008). Elle renforce les valeurs de son patient et encourage le respect de ses
souhaits. « Les infirmières défendent les droits des personnes prises en charge si elles
croient que la santé de ces personnes est compromise par des facteurs hors de leur
contrôle, y compris par des décisions prises par d’autres » (Association des Infirmières et
Infirmiers du Canada, 2008, p.11). L’infirmière qui exerce adéquatement son rôle
d’avocat dans un milieu de soins intensifs participe donc aux prises de décisions
possible et qu’il n’y a aucun document légal pré-signé, tel qu’un testament, les proches du
patient ainsi que l’équipe traitante doivent prendre des décisions qui auront un effet direct
sur la vie du patient. Dans ces circonstances, Ravenscroft et Dominic Bell (2000)
affirment que la qualité de vie des patients n’est souvent pas prise en considération. Bu et
Jezewski (2006) indiquent pour leur part que les droits et la qualité de vie des patients
sont souvent ignorés, possiblement parce que le rôle d’avocat du patient serait négligé
généralement de rallonger des vies (Browning, 2010; Shorter et Stayt, 2009), les patients
en fin de vie ne sont pas nécessairement en faveur de tels traitements. Carol, une
8
ajoute que « les temps ont changé, et peut-être faut-il que la médecine, si performante et
bien intentionnée soit-elle, accepte que la mort soit avant tout l’affaire de celui qui meurt»
volonté est au cœur des enjeux de pouvoir qui investissent le milieu de soins intensifs.
Examiner cet aspect des soins infirmiers nécessite donc une approche politique car le rôle
intensifs. Divers auteurs abordent le sujet de la technologie et discutent de ses enjeux dans
une préoccupation de taille bien identifiée (Statistique Canada, Santé Canada, Institut
Canadien d’information sur la santé, 2006). Elle a un impact sur la santé générale et la
santé mentale des infirmières, ainsi que sur le taux d’absentéisme des infirmières au
Sleven, 2004). Ces auteurs expliquent ce paradoxe par le fait que soigner un patient de
nos jours ne se limite plus à la surveillance d’une seule personne mais inclut également la
est au centre des soins. Alasad (2002), par exemple, établit un lien entre le temps consacré
analyse d’entrevues réalisées avec 22 infirmières travaillant dans une unité de soins
intensifs en Jordanie l’amène à conclure que lorsque la technologie est présente, les
infirmières négligent davantage le patient car elles dédient leur pleine attention aux
appareils qui l’entourent. Par ailleurs, il semblerait que pour certaines d’entre elles, les
tâches reliées à la surveillance technique des patients sont plus stimulantes que d’autres
centre de soins aigus et critiques en Suède, indique que les activités reliées à la
conséquent, ces activités sont davantage valorisées que d’autres interventions de soins
En lien avec ce qui précède, les soins infirmiers à l’unité des soins intensifs qui
sont fortement axés sur la surveillance technologique, peuvent inciter une vision objective
du patient. Notamment, les écrits montrent qu’un patient observé, évalué et surveillé en
général est perçu comme un objet de savoir aux yeux du personnel soignant (Almerud et
al, 2007; Bunton et Peterson, 1997; Cavallaro, 1998; Foucault, 1975; Haggerty et Ericson,
2000; Staples, 2000). Pourtant, malgré les activités de surveillance, l’infirmière qui
défend les intérêts de ses patients doit également prioriser la qualité de vie (Association
des Infirmières et Infirmiers du Canada, 2008) et offrir des soins axés sur toutes les
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sphères de la personne, et non des soins objectivés axés sur les systèmes. L’Ordre des
respecter les valeurs de son patient en matière de qualité de vie et la vie privée de celui-ci.
Devant ces principes de soins, un autre paradoxe émerge donc. En effet, la surveillance
le respect de la vie privée. Les écrits qui présentent les fondements de ces paradoxes
perceptions des infirmières dans leur milieu de travail naturel, soit un milieu de soins
critiques où les soins sont axés sur la surveillance des patients grâce à la technologie. Elle
vise également à faire prendre conscience des enjeux politiques qui émergent des relations
de pouvoir entre l’infirmière et le patient qui est surveillé de façon continue par le biais de
au chapitre trois, affecte la profession infirmière autant que la qualité des soins offerts aux
À travers cette recherche, nous démontrons un intérêt particulier pour les patients
inconscients à l’unité des soins intensifs. Ces personnes inconscientes ont peu ou pas
connaissance des événements et des prises de décisions dont elles font l’objet. Par
11
conséquent, leur vie se trouve à proprement parler entre les mains du personnel soignant
directement relié au fait que « le savoir créé par la technologie formule la façon dont les
Dans le cadre de notre recherche, nous problématisons précisément ce lien direct entre le
rôle de l’infirmière, les soins prodigués aux patients et la surveillance par le biais de la
technologie.
Par ailleurs, nous supposons que la surveillance continue par des moyens
projet s’intéresse donc au processus selon lequel le personnel infirmier des milieux de
soins intensifs ferait abstraction du corps vivant pour ne soigner qu’un corps objectivé
grâce à la technologie. Nous nous intéressons à la façon dont les fonctions de surveillance
d’abstraction. Par le fait même, nous avons énoncé une deuxième question de recherche :
Nous répondons à ces questions au chapitre cinq grâce aux séances d’observation
problématisons le rôle de la technologie dans les soins infirmiers à l’unité des soins
12
patients. Nous tentons de mener les infirmières des soins intensifs à prendre conscience de
leur rôle au regard des activités de surveillance puisque nous supposons que des relations
continue. Nous établissons donc des liens entre la pratique infirmière clinique dans une
unité de soins intensifs et les écrits de Giorgio Agamben issus des sciences politiques et
sociales.
soins intensifs. Cependant, peu de ces études en sciences infirmières ont recours aux
travaux d’Agamben. Parmi les études qui se réfèrent à ceux-ci, celle réalisée par Wynn est
trois cas cliniques de nouveau-nés très malades au sein d’une unité de soins intensifs
néonataux dans son article intitulé Nursing and the Concept of Life: Towards an Ethics of
Testimony (2002). Elle utilise le concept de la vie nue d’Agamben pour décrire les
nouveau-nés qui ne peuvent pas encore s’exprimer lors de dilemmes éthiques dans des
situations critiques. Cette auteure suppose que le rôle de l’infirmière dans cette unité de
soins est de promouvoir la vision globale d’une vie, contrairement à une vision d’un corps
Une autre auteure, Georges, s’est inspirée des travaux d’Agamben dans plusieurs
technologie dans les milieux de soins. D’abord, en collaboration avec Benedict, elle
publie les articles An Ethics of Testimony - Prisoner Nurses at Auschwitz (2006) et Nurses
Selon une perspective féministe critique, ces deux auteures analysent les enjeux politiques
qui émergent des témoignages d’infirmières prisonnières dans les camps Nazis, en
s’appuyant sur les travaux d’Agamben sur le biopouvoir. Ensuite, Georges publie son
Toujours selon une approche féministe critique, cette auteure utilise de nouveau les
travaux d’Agamben traitant du biopouvoir pour suggérer que ce concept est essentiel à
considérer dans l’évolution du savoir infirmier. Plus récemment, Georges (2011) a publié
Evidence of the Unspeakable - Biopower, Compassion, and Nursing. Dans cet article,
exercé sur la vie – à un phénomène qu’elle surnomme « the Unspeakable ». Elle discute
Les travaux d’Agamben ont aussi été utilisés en lien avec la psychiatrie clinique et
politiques pris pour acquis dans la pratique infirmière. Ces deux auteurs assurent que
émergeant dans ces milieux en raison de la prise de pouvoir par le personnel soignant.
comme cadre théorique de ce projet car ce penseur fournit une approche philosophique et
14
politique utile pour notre problématique. Un tel cadre théorique permet d’examiner les
questions de pouvoir à l’unité des soins intensifs, notamment le pouvoir exercé par
l’équipe soignante ou par la famille d’un patient, sur la vie de celui-ci, alors qu’il n’a
englobe les concepts de vie nue et d’état d’exception d’Agamben. Ces deux thèmes sont
concept de la vie nue nous guident dans notre description de la culture des soins intensifs.
Selon notre perspective critique, nous croyons que notre cadre théorique invite les
lecteurs à une réflexion profonde qui amène une remise en question des phénomènes
uniques à la culture des soins intensifs. Nous questionnons les réalités conçues à l’unité
des soins intensifs. Nous reconnaissons les réalités propres à chaque infirmière au sein de
cette unité. Les liens que nous établissons entre le cadre théorique choisi et les réalités
perçues par les infirmières des soins intensifs donnent du sens à ce projet de recherche et
(1998) stipule que la technologie a le potentiel de créer une pratique avancée intéressante
pour les infirmières, en plus de participer à l’évolution du rôle infirmier. Par contre, il
prédit aussi que, dans un avenir proche, la technologie pourrait remplacer plusieurs
15
chevet des patients soit de moins en moins nécessaire. S’il n’y a plus de place distincte
vise pas à répondre à cette question, nous étudions la relation entre la pratique infirmière
et la technologie à l’unité des soins intensifs puisque nous supposons que les soins
infirmiers dans un milieu de soins critiques ne se limitent pas seulement aux soins reliés à
la technologie. Parce que les activités de surveillance technique font partie intégrante du
travail quotidien des infirmières, Forbat et ses collègues (2009) soutiennent qu’il est
quotidiennement à toute cette technologie. Nous estimons que la présente étude répond à
cette demande.
Agir à titre d’avocate des patients est un rôle central en sciences infirmières et
cette notion est reprise dans le code d’éthique et les normes de pratique infirmière (OIIO,
2009). C’est pourquoi nous abordons le concept de la technologie dans les milieux de
soins intensifs et examinons son impact sur la qualité de vie des patients, la prolongation
impliquer celui-ci comme partenaire de soins. Nous sommes d’avis que la surveillance par
l’unité des soins intensifs face aux effets de l’omniprésence de la technologie dans sa
pratique puisque nous estimons que la technologie est à risque d’influencer la perception
16
de l’infirmière face à la maladie et la santé, la vie et la mort et, par conséquent, son rôle
d’avocate. Nous sommes du même avis que Perron et collègues (2005), selon lesquels
d’autorité, une position que nous jugeons pourtant influençable. Ainsi, nous supposons
que la discipline infirmière se doit de reconnaître les enjeux de pouvoir que ce rôle
procure à la pratique infirmière pour des raisons de sécurité et de protection des droits des
patients. Georges (2008), Henderson (1994), Holmes (2001), Holmes et Gastaldo (2002)
et Perron et collègues (2005) soutiennent notre avis que la reconnaissance des relations de
pouvoir dans les milieux de soins est fondamentale au développement du savoir infirmier.
17
CHAPITRE 2
Notre recension des écrits présente trois thèmes majeurs. D’abord, le concept de la
pratique infirmière, particulièrement dans un milieu de soins intensifs. Entre autre, nous
estimons que l’existence même des milieux de soins intensifs repose précisément sur les
dans leurs plans de soins. Nous abordons ensuite les écrits qui exposent des points de vue
plus critiques envers la technologie. Plus spécifiquement, nous traitons des écrits qui
présentent des arguments touchant l’humanisation des soins, le caring et les soins en fin
de vie dans un environnement saturé d’appareils techniques, tel que l’unité des soins
intensifs. C’est ainsi que ces écrits nous mènent à affirmer que la profession infirmière se
doit de prendre davantage conscience des effets des avancées techniques au sein des
pratiques de soins.
surveillance est un concept qui est inévitablement à la base du soin infirmier en milieu de
soins critiques et les écrits consultés ici permettent de cerner dans quelle mesure la
patient.
18
Le dernier thème que nous présentons est lié au concept de surveillance. Il s’agit
du concept de panoptisme. Nous discutons des liens entre cette théorie, les pouvoirs
qu’elle occasionne et le milieu des soins intensifs. Ces liens permettent ainsi de clarifier la
Cette recension des écrits a été obtenue grâce à la consultation de multiples livres
en français et en anglais, ainsi que deux bases de données majeures, à savoir CINAHL et
PubMed. Les mots clés suivants ont été utilisés, seuls ou en combinaison, lors de la
recherche dans ces bases de données: camera, caring, culture, critical care, end of life,
recension nous a permis d’établir l’état des connaissances sur le rôle de l’infirmière au
2.1. LA TECHNOLOGIE
technologie au sein de ce projet est relative à tout appareil technique médical retrouvé
dans un milieu de soins intensifs, utilisé dans le but d’offrir des traitements pour
avec les soins infirmiers par le biais d’études qualitatives. La majorité de ces études se
sont fondées sur l’analyse d’entrevues avec des infirmières ou des patients qui ont
technologie. Almerud et collègues (2008b) nous appuient en affirmant que les milieux de
technologie à l’unité des soins intensifs est une disposition à la fois culturelle et naturelle.
technologie est définie comme une norme attendue à l’unité des soins intensifs et qu’elle
constitue en effet une part essentielle du soin infirmier dans ce milieu (Wilkin et Sleven,
2004) afin d’assurer les soins fondamentaux d’ordre critique. Elle a un effet direct sur la
pratique professionnelle autant que sur l’expérience hospitalière vécue par les patients
(Almerud, 2008). Almerud et collègues (2008b) vont jusqu’à suggérer que la technologie
est une valeur indispensable à la pratique infirmière en soins critiques, au même titre que
la relation thérapeutique.
s’agit d’une réalité inévitable. Epling et collègues (2003) avancent que la technologie
s’est faufilée dans la réalité de la pratique médicale et infirmière sans que les
2009). Selon Barnard (1997), les infirmières en général ne prennent pas en considération
technologie a un impact direct sur les soins. Notre recension présente d’ailleurs des
20
technologie.
milieux de soins critiques contemporains. Les études recensées montrent que les appareils
techniques dans les milieux de soins intensifs sont perçus par plusieurs infirmières comme
quelque chose qui influence leur pratique de manière positive. Notamment, les avancées
techniques auraient le potentiel de créer des opportunités qui permettent de faire grandir le
rôle infirmier (Bernardo, 1998). La technologie est également perçue par certaines
Wilkin et Sleven, 2004) car elle permet une surveillance électronique simultanée de
de machines dans leur pratique occasionne chez elles un sens de contrôle et de sécurité car
Bernardo (1998) ainsi que Wikstrom et collègues (2007) proposent pour leur part
que la technologie réduit le temps et les efforts dans les soins que les infirmières
prodiguent au patient. Bernardo (1998) spécifie que la technologie réduit le temps requis
pour compléter des tâches et rend certaines procédures plus confortables et plus privées
pour le patient. D’ailleurs, pour des raisons de complexité des soins dans un milieu de
soins intensifs, il arrive que les infirmières ne se voient assigner qu’un seul patient. Ce
temps précieux passé avec un patient amène une autre perception positive soulevée par
sauver des vies leur permet de se rapprocher davantage du patient et des familles
(McGrath, 2008).
21
En fait, les avancées techniques permettent une surveillance accrue des patients et des
paramètres vitaux. Grâce à cette surveillance, il est donc possible de reconnaître très
rapidement les signes de détérioration. Suite à cette constatation précoce, le patient peut
recevoir les traitements nécessaires plus rapidement, favorisant ainsi les résultats attendus
(O’Neill et Miranda, 2006). Nombre d’auteurs s’entendent donc pour affirmer que les
avancées techniques permettent de nos jours de sauver et de rallonger des vies (Browning,
Présentée sous un autre angle, les écrits exposent également une dimension plutôt
critique de la technologie dans les milieux de soins. D’une part, malgré les multiples
avantages que la technologie occasionne, tel la rapidité de certaines interventions, elle est
également considérée par certaines infirmières comme quelque chose de demandant et qui
prend beaucoup de leur temps (Alasad, 2002; Almerud et al, 2007; Wilkin et Sleven,
fonctionnement sécuritaire des appareils. Sur une unité de soins intensifs, plusieurs
nécessitent des vérifications quotidiennes. Cela peut sembler une perte de temps pour les
infirmières (Browne et Cook, 2011). Cependant, si ce n’est pas fait, la supervision des
paramètres devient moins fiable et le risque d’erreur augmente (Browne et Cook, 2011).
Dans le même ordre idée, certains auteurs admettent que la technologie amplifie la
surcharge de travail vécue par les infirmières (Sandelowski, 1997; Wilkin et Sleven,
2004). Conséquemment, dans un milieu occupé comme l’unité des soins intensifs, cette
22
de la pratique infirmière, tels que la dimension humaniste des soins, qui est toute aussi
En lien avec ce qui précède, un autre enjeu vécu par les infirmières relève du fait
que les paramètres des appareils techniques sont facilement accessibles dans les milieux
de soins intensifs. Ainsi, les machines sont à risque de devenir le point de repère principal
des soins intensifs se sert régulièrement d’appareils techniques lors de l’évaluation d’un
infirmier interprète les données obtenues des appareils techniques. De ce fait, la confiance
de l’infirmière envers ces appareils, ainsi que le degré de crédibilité qu’elle attribue aux
résultats qu’elle obtient, affecte ensuite sa prise de décision dans le cours de traitement de
ses patients (Browne et Cook, 2011). O’Keefe-McCarthy (2009) croit entre autre que
l’infirmière se fie beaucoup aux savoirs engendrés par la technologie pour prendre des
décisions reliées à ses interventions. Certaines études suggèrent que les infirmières
prennent la technologie pour acquis dans leur pratique (Almerud et al, 2008a; Almerud et
al, 2008b, Wikstrom et al, 2007). Par ailleurs, Almerud et collègues (2008a) jugent que
les professionnels de la santé se fient trop aux appareils techniques pour évaluer un
patient et que, ce faisant, ils se réfèrent moins à leurs compétences cliniques et à leurs
connaissances théoriques. Une préoccupation soulevée par ces auteurs, et que nous
partageons, repose sur le fait que les infirmières remettent rarement en question la fiabilité
23
de cette technologie (Almerud et al, 2008a, 2008b). Cette confiance absolue envers les
machines occasionne des situations de risque pour le patient, surtout si les infirmières ne
réalisent pas les conséquences des erreurs possibles (Browne & Cook, 2011). L’infirmière
qui se fonde sur ces données pour intervenir auprès du patient peut décider d’augmenter
répercussions graves si les données sur lesquelles elle s’est fiée étaient erronées. Nous
sommes donc du même avis qu’O’Keefe-McCarthy (2009) qui affirme que la collecte de
donnée est insuffisante si elle repose uniquement sur la technologie dans la formulation
Certains auteurs débattent du fait que le soin devient invisible dans un milieu de
soins intensifs quand le centre d’intérêt est orienté sur la machine (Wilkin et Sleven,
2004). O’Keefe-McCarthy (2009) suggère que la technologie agit comme barrière à des
soins infirmiers individualisés. Elle ajoute que « les infirmières ne voient vraiment jamais
leurs patients car leur vue est obstruée par la présence de la technologie qui bloque leur
traduction libre). Bernardo (1998) suit cette idée en affirmant que la technologie dans les
milieux de soins met le patient à risque d’être perçu comme une « extension de la
machine » (p. 42, traduction libre) qui fournit de l’information au personnel soignant.
L’objectivité est un thème grandement discuté en lien avec la technologie dans les
milieux de soins intensifs. Pour leur part, Almerud et collègues (2007) examinent la
question de l’objectivité dans une étude portant sur la perspective des patients dans une
unité de soins intensifs. Celle-ci leur permet de déduire que les patients aux soins intensifs
l’importance accordée par les professionnels à la technologie qui entoure le patient. Ces
auteurs concluent que les patients des soins intensifs expriment qu’ils se sentent
invisibles, comme une personne « réduite au niveau d’un organe, d’un objet ou d’un
diagnostic » (Almerud et al, 2007, p. 155, traduction libre). Justement, Hill et Shirley
(1992) suggèrent que « la technologie médicale semble disséquer le patient, offrant des
traitements système par système, organe par organe » (p. 24, traduction libre). Heartfield
(1996) appuie cette idée dans son étude de la documentation infirmière. Elle conclut que
évaluation. Plus particulièrement, le patient est perçu comme « un corps réduit à ses
parties et ses fonctions » (p. 101, traduction libre) dans les dossiers médicaux. Il est
contradictoire dans un milieu de soins intensifs où tout est fait pour assurer une visibilité
maximale du patient. Il semble en effet que les patients se sentent invisibles d’un point de
soins intensifs, « le corps physique devient mesurable et, jusqu’à un certain degré,
prévisible et contrôlable » (p. 58, traduction libre). Dans la même lignée, Cavallaro (1998)
soutient que le simple fait d’observer une personne mène à l’objectivité de celle-ci, ce qui
nous conduit à vouloir la contrôler. Cette notion est reprise par Almerud et collègues
(2008a) qui évoquent l’idée selon laquelle la technologie est un outil qui exerce un
contrôle sur la vie. Dans un autre projet similaire, certains professionnels de la santé
25
la mort (Almerud et al, 2008b). Nous estimons que ce contrôle influence également la
qualité de vie des patients à l’unité des soins intensifs, un sujet discuté plus loin dans ce
chapitre.
abordent souvent le sujet de négligence du patient en lien avec l’humanisation des soins.
Par exemple, Almerud et collègues, qui ont largement traité de la technologie dans les
soins infirmiers dans leurs travaux, montrent que les qualités infirmières d’écoute active
comme des interventions prioritaires dans un milieu où la technologie est d’un niveau
avancé, tel qu’à l’unité des soins intensifs (Almerud et al, 2008a). Selon ces auteurs, le
problème n’est pas nécessairement que les infirmières dirigent leur pratique vers la
machine, mais plutôt qu’elles s’éloignent d’une pratique centrée sur le patient (Almerud et
al, 2008a). O’Keefe-McCarthy (2009) est du même avis. Elle conclut que « la technologie
a le pouvoir de retirer les soins infirmiers du patient et de rediriger cette attention vers les
ou du nombre d’année d’expérience des infirmières est également examinée puisque ces
McGrath (2008) affirme ainsi que les infirmières qui ont un large éventail de
d’une équipe de soins intensifs, comparé aux infirmières novices qui ont peu de pratique.
Notamment, lorsque la technologie est maîtrisée après des années d’expérience, il serait
26
plus facile pour les infirmières de saisir les patients dans leur globalité, qui comprend à la
fois leurs personnes propres et les appareils environnants (Almerud et al, 2008b). Les
donc de personnes ressources aux nouvelles infirmières dans ce genre de milieu. Wilkin et
Sleven (2004) partagent cet avis et notent que les infirmières qui ont plus d’expérience et
technologie et les soins humanistes dans leur pratique. Alasad (2002) explique que ce
la technologie, plus elle concentre ses soins sur le patient et moins sur les appareils
techniques.
techniques dans les milieux de soins. Cela nous mène à discuter de la relation entre la
technologie et le caring, un concept considéré comme étant à la base des soins infirmiers.
l’infirmière qui fait preuve de caring « porte son attention sur le soin humain et
transpersonnel dans le but d’assister la personne dans sa recherche d’une plus grande
harmonie entre l’âme, le corps et l’esprit » (Kérouac et al, 2003, p. 113). De son côté,
l’OIIO (2009) énumère des valeurs déontologiques spécifiques, en lien avec le caring, qui
et l’équité.
27
L’infirmière des soins intensifs qui respecte le bien-être de son patient honore les
reconnaît que l’infirmière et le patient travaillent ensemble dans un esprit de caring et que
démontrant un effort dans l’établissement d’une relation de confiance avec les patients et
les familles que l’infirmière réussit à comprendre les besoins fondamentaux de ceux-ci
pour agir de façon morale sur le bien-être du patient, l’infirmière doit créer une relation
profonde avec celui-ci afin de comprendre ses valeurs. Cependant, aux soins intensifs, ce
patient dans sa prise de décision, mais la place accordée à la technologie au sein de cette
1998).
En lien avec ce qui précède, Beeby (2000a) considère que le caring à l’unité des
soins intensifs est grandement influencé par les priorités reliées à la survie du patient, à
savoir par les techniques de soins axées sur le diagnostic médical. De ce fait, elle ajoute
que le caring auprès du patient est dès lors limité dans un environnement de soins
critiques car la relation interpersonnelle infirmière-patient n’est pas toujours possible, par
exemple, lorsque le patient est inconscient. C’est pourquoi Wilkin (2003) croit plutôt que
« le caring à l’unité des soins intensifs est manifesté par des émotions altruistes telles que
28
faire, l’infirmière des soins intensifs inclut la famille et les amis proches du patient dans
que dans la prise de décision afin de reconnaître et appuyer les souhaits de celui-ci.
Wilkin et Sleven (2004) soutiennent cette idée en affirmant qu’il est primordial de soigner
ce projet mentionnent que le caring dans ce genre de milieu se manifeste simplement par
la présence de l’infirmière aux côtés du patient. Elles ajoutent que le caring est déployé
lorsque l’infirmière prend soin d’un patient comme un tout, en évaluant les besoins
la famille. De plus, les soins physiques, le réconfort, l’écoute, la communication ainsi que
la gestion de situations d’urgence ont également été signalés comme indicateurs de caring
L’infirmière qui fait preuve de respect envers les droits et les valeurs de ses
patients est perçue de diverses façons. D’une part, l’Association des Infirmières et
activement une cause juste et bonne; encourager d’autres personnes à parler pour elles-
mêmes ou au nom de personnes qui ne peuvent s’exprimer » (p. 27). De leur côté, Lindahl
une relation affectueuse, le fait de réaliser un engagement ainsi que l’initiative de donner
négatives de ce rôle. Ces auteurs concluent que le patient voit son autonomie, ses droits et
ses valeurs respectés lorsque l’infirmière agit comme son avocate. Il s’ensuit également
que le patient et la famille sont davantage informés et la qualité de vie du patient est
valorisée. En plus des circonstances positives pour le patient, le rôle d’avocat amène une
plus grande satisfaction professionnelle pour l’infirmière (Bu et Jezewski, 2006). Dans le
cadre de ce projet, nous mettons plutôt l’accent sur la prise de décision en fin de vie
lorsque nous discutons du rôle d’avocate de l’infirmière à l’unité des soins intensifs.
À l’unité des soins intensifs, la prise de décision partagée est difficile car le patient
Thelen (2005) définit la prise de décision en fin de vie comme « un processus à travers
lequel les professionnels de la santé, les patients, les familles des patients passent
lorsqu’ils considèrent quels traitements seront ou ne seront pas utilisés pour traiter une
maladie qui menace la survie » (p. 29, traduction libre). Plus les avancées techniques
(McMillen, 2007).
Les infirmières ayant participé à un projet de recherche mené par McMillen (2007)
ont exprimé que ce genre de décision en fin de vie ne relevait pas nécessairement de leur
rôle infirmier. Par contre, certaines infirmières ont soulevé qu’elles pourraient s’engager
davantage dans ce processus puisqu’elles passent la majorité de leur temps avec leurs
l’équipe (McMillen, 2007). Selon McMillen (2007) et Thelen (2005), les chercheurs ne
jugent pas souvent, eux non plus, que les infirmières jouent un rôle important dans les
prises de décisions en fin de vie. McMillen (2007) fait également ressortir que les
infirmières qui ont plus d’années d’expérience aux soins intensifs sont souvent plus
sollicitées dans la prise de décisions de leurs patients en fin de vie puisque leur opinion
semble être plus valorisée. Lindahl et Sandman (1998) croient eux aussi que l’éducation
et l’expérience personnelle jouent sur la manière dont l’infirmière perçoit son patient, et
particulièrement sur la pratique de son rôle d’avocate. Pour notre part, nous estimons que
les infirmières ont un rôle indispensable à jouer dans la prise de décision à l’unité des
soins intensifs et c’est vis-à-vis ce contexte que nous abordons le rôle d’avocat dans le
Les infirmières soignent des patients en fin de vie qui sont habituellement
maintenus en vie grâce à divers appareils techniques. Browning (2010) observe que les
infirmières des soins intensifs font partie, malgré elles, d’un système qui impose des
interventions sur leurs patients, influençant la vie et la mort de ceux-ci. Ces interventions
reliées aux avancées techniques peuvent rallonger la vie (Browning, 2010; Shorter et
Stayt, 2009) ou, comme le note Browning (2010), prolonger le processus de la mort et
généralement à promouvoir la survie, plusieurs patients jugent que la qualité de vie est
affectée par ces interventions médicales (Ordre des Infirmières et Infirmiers de l’Ontario,
2009). Par exemple, dans une étude américaine menée dans quatre milieux de soins
critiques, 70% des 1266 personnes âgées participantes au projet souhaitaient que leurs
31
soins soient axés sur le confort et non sur la prolongation de la vie (Somogyi-Zalud et al,
2002).
Dans les écrits, il semble qu’offrir des soins holistiques et humanistes, un pilier
systématique par les infirmières pratiquant à l’unité des soins intensifs. Bu et Jezewski
(2006) indiquent que les droits et la qualité de vie des patients sont souvent ignorés. Selon
eux, cette négligence serait expliquée par l’infirmière qui a omis de pratiquer son rôle
d’avocat dans la prise de décision. Ravenscroft et Dominic Bell (2000) les appuient et
affirment à leur tour que la qualité de vie des patients n’est souvent pas prise en
considération dans les milieux de soins intensifs. Beeby (2000a) ajoute que l’équipe
multidisciplinaire prend souvent des décisions sans réellement connaître les intérêts des
d’une équipe de professionnels afin de défendre les intérêts des patients en fin de vie.
Il va de soi que l’infirmière qui offre des soins de fin de vie dans un milieu de
soins intensifs est régulièrement confrontée à la mort (Shorter et Stayt, 2009). O’Connell
(1996) affirme que la mort est devenue une série d’évènements médicaux plutôt qu’une
généralisée vis-à-vis la technologie qui met de plus en plus en jeu le droit à tous de vivre
une mort paisible. La mort devrait assurément être l’affaire de la personne qui meurt, et
non être gouvernée par le système (Carol, 2004). Pour cette raison, l’infirmière a intérêt à
découvrir, apprécier et honorer les souhaits de ses patients. Nous sommes toutefois
sensible au défi que vivent les infirmières à composer quotidiennement avec les souhaits
des patients et l’humanisation des soins, tout en étant prises dans la réalité d’un milieu
32
clinique au sein duquel les soins complexes sont axés majoritairement sur la surveillance
et la technologie.
2.2. LA SURVEILLANCE
Tel que soulevé dans la section précédente, la technologie présente dans les
milieux de soins intensifs permet, plus que tout, la surveillance clinique. Kutney-Lee et
dans les milieux hospitaliers. Selon ces auteurs, la surveillance est typiquement désignée,
associée à une meilleure qualité de soins et moins d’évènement défavorables » (p. 217,
traduction libre).
différence entre, d’une part, l’observation et l’évaluation et, d’autre part, la surveillance.
Selon lui, l’observation est une activité passive et l’évaluation n’est qu’une collecte de
données. La surveillance serait plutôt définie par une combinaison de deux processus
données. Cette collecte comprend d’abord une composante subjective, par le biais
des appareils techniques, ainsi que tout résultat de tests diagnostiques, incluant par
33
2010). Ainsi, celle-ci fait preuve de jugement clinique en démontrant ses habiletés
d’interprétation des données, sa pensée critique, ses habiletés à reconnaître des signes
Une analyse du concept de surveillance élaborée par Kelly et Vincent (2010) fait
donc émerger des concepts connexes à la surveillance et reliés directement aux soins
vigilance et l’attention. Ces concepts permettent à ces auteurs de proposer, à leur tour, une
définition théorique récente de la surveillance qui est pertinente pour notre projet.
et rapide (Meyer et al, 2007). À cet effet, l’Institute of Medicine (2004) décrit la
vigilance (Institute of Medecine, 2004, p. 35, traduction libre). Une collecte de données
issues de plusieurs sources et professionnels différents et qui s’échelonne sur une longue
permettant une surveillance plus efficace (Kelly et Vincent, 2010). Une autre qualité
plutôt que dans une perspective linéaire. Cette vision globale implique que l’infirmière
qui entourent la personne. Certains chercheurs suggèrent par exemple que le niveau
d’expérience clinique est en corrélation positive avec une vision infirmière holistique
(Alasad, 2002; Almerud et al, 2008b; Brykczynski, 1998; Wilkin et Sleven, 2004).
constitue un moyen de répondre aux questions que les surveillants se posent. Bunton et
Peterson (1997) partagent cet avis en désignant le corps comme un « objet de savoir » (p.
114, traduction libre). Cette observation est reprise dans une logique médicale et
soignante dans le cadre de notre projet. Dans un contexte hospitalier, ces surveillants
peuvent par exemple être incarnés par l’équipe soignante, tout particulièrement le
d’une approche systématique car elle suit quatre étapes bien définies (la collecte de
donnée, l’analyse des données, l’intervention et l’évaluation) qui organisent les activités
patients. Grâce à cette démarche, les infirmières élaborent des interventions axées sur le
fait à une surveillance anonyme telle que décrite par Staples. En effet, un patient n’est pas
toujours en mesure de déterminer qui surveille ses paramètres et à quel moment, car une
l’information sur l’état de santé d’un patient, d’identifier des anomalies et de déterminer
Enfin, dans toutes les institutions de soins, les dossiers des patients constituent un
document légal et tous les détails sont documentés et conservés de manière confidentielle
dans les archives. La confidentialité est un aspect crucial de la pratique infirmière afin de
respecter les droits à la vie privée de chacun. Paradoxalement, les infirmières à l’unité des
soins intensifs ont le devoir de respecter la vie privée des patients mais elles font partie
d’un système au sein duquel les soins sont immanquablement axés sur une surveillance
36
l’équipe traitante ou par le biais de divers relevés) des données sur l’état de santé du
patient.
particulièrement, le patient dans un état comateux à l’unité des soins intensifs est
est évalué par le personnel soignant et il fait l’objet d’une multitude d’interventions.
que la surveillance peut mener les intervenants à percevoir le corps comme un « objet qui
contient les évidences de toute déviance possible » (p. 5, traduction libre). Almerud et
collègues (2007) appuient également l’idée d’objectivation du patient à l’unité des soins
intensifs. Ces auteurs mentionnent que les patients sont souvent déshumanisés par les
appareils de surveillance qui les entourent. La surveillance peut donc être perçue comme
fait partie intégrante des soins infirmiers. Elle fait inévitablement partie de la vie
quotidienne des infirmières et, aussi, des patients qui séjournent aux soins intensifs.
37
Un patient à l’unité des soins intensifs est admis principalement pour des raisons
de surveillance. Par contre, certains patients ne présentent pas nécessairement des signes
majeurs d’une condition critique au moment de l’admission, mais leur état est tout de
même jugé à risque de se détériorer. Ils sont donc soumis aux modalités de surveillance
des soins intensifs. La population admise aux soins intensifs regroupe des personnes de
divers groupes sociaux présentant un état de santé précaire. Cette précarité, qui nécessite
s’opère ne cible donc pas spécifiquement un groupe particulier, mais s’intéresse à toute
personne qui présente un état de santé catégorisé selon certains critères de risque.
utiles dans la compréhension de notre milieu de recherche. Cet angle sociologique offre
donc une toute autre dimension à l’examen des effets de la surveillance sur les processus
sociaux qui se déploient aux soins intensifs. Les sociologues Haggerty et Ericson (2000)
décrivent quant à eux la surveillance en lien avec le concept d’assemblage. Selon eux, le
concept d’assemblage permet qu’un organisme soit perçu de façon globale grâce à l’union
de plusieurs objets distincts. Ces auteurs affirment que « le corps est lui-même un
assemblage fait d’innombrables parties et de processus qui sont brisés dans le but
d’observer » (p. 613, traduction libre). Ainsi, afin de poser un diagnostic, il est essentiel
patients est grandement axée sur l’étude fragmentée des différents systèmes anatomiques,
38
Ericson, 2000; Heartfield, 1996; Hill et Shirley, 1992). L’évaluation physique et mentale
du patient, ainsi que les données obtenues à partir des appareils techniques, permettent
ensuite aux professionnels de la santé de faire des liens entre tous les systèmes du patient,
À ce titre, Haggerty et Ericson (2000) notent que la surveillance a de plus en plus intérêt à
unir différents systèmes afin de favoriser des interventions sociales et politiques intégrées.
cliniques. En effet, des appareils de surveillance se retrouvent un peu partout dans la vie
des gens. Par exemple, les caméras dans les centres d’achats et les banques, installées
que la surveillance électronique est utilisée dans la société chez le délinquant afin de lui
réinsertion sociale » (Service Correctionnel Canada, 2009, p. 17). Ces exemples illustrent
des modes de surveillance continue communs en société. Tout comme en milieu clinique,
dans notre milieu d’étude, à savoir les soins intensifs. Le concept du panoptisme sera à
2.3. LE PANOPTISME
rejoindre le cadre théorique de cette recherche comme nous le verrons dans le prochain
chapitre. Il s’agit d’un concept introduit par le philosophe Jeremy Bentham. Dans un
recueil de lettres intitulé Panopticon, Bentham illustre l’idéologie panoptique par le biais
(ex : détenus). Il applique par la suite la notion à d’autres institutions, dont les écoles et
les hôpitaux.
patients, garantir que les bons médicaments soient correctement préparés et administrés et
s’assurer que ses étudiants suivent parfaitement les instructions qu’ils ont reçues. Il
soins aux patients dans un hôpital organisé selon une telle architecture (Bentham, 1977).
la surveillance des patients dans des milieux hospitaliers aux États-Unis et comparent 56
des critères à l’étude, directement relié à notre projet, était la visibilité des patients du
poste central des unités. Afin de déterminer le nombre de lits visibles des postes centraux
des unités, les chercheuses ont défini qu’un lit était visible lorsqu’elles pouvaient voir le
tiers supérieur d’un lit dans une chambre avec la porte ou les rideaux ouverts. Elles
concluent qu’en moyenne, 63.4% des lits dans les milieux de soins intensifs étaient
Trois configurations d’unité représentent le mieux cette moyenne aux unités des
soins intensifs. La première, appelée « corridor parallèle », présente un poste central qui
travail est situé au-dessus du « U » (Catrambone et al, 2009, traduction libre). Ces trois
panopticon.
Foucault (1979) exprime que les pratiques basées sur le panoptisme produisent des
corps subjectifs et disciplinés, des corps dociles. Selon lui, le regard et le savoir sont des
41
façons simples d’exercer un pouvoir sans violence, sans arme et sans coût monétaire.
Holmes (2001) ajoute que ce pouvoir disciplinaire est aussi exercé de façon automatique
individuelles. Avec le temps, un regard sur quelqu’un peut amener cette personne à
distance (Bentham, 1977). Foucault (1975) précise justement que la source du pouvoir
dans le Panopticon de Bentham vient du fait qu’il n’est pas essentiel d’avoir un
surveillant physiquement présent qui regarde de manière continue les occupants des
cellules, pour que ceux-ci se sentent constamment observés: « le panoptique est une
machine à dissocier le couple voir-être vu: dans l’anneau périphérique, on est totalement
vu, sans jamais voir; dans la tour centrale, on voit tout, sans être jamais vu » (Bentham,
D’un point de vue clinique, le concept de panoptisme est bien implanté dans les
intéressant de noter que la santé mentale semble constituer le domaine de soins dans
audio afin d’assurer une surveillance continue des patients (Holmes, 2001). Holmes
(2001) explique que cette surveillance, basée sur le panopticon de Bentham, permet entre
comportement dit « normal » grâce à des sanctions normalisatrices. Il peut aussi prendre
42
en charge et gouverner tous les aspects de la vie, de manière à rendre celle-ci saine, utile
et productive. Le pouvoir disciplinaire tel que décrit par Foucault rejoint celle du
Jacob et collègues (2008) notent le paradoxe vécu par les infirmières dans les
tenues d’agir comme agentes de contrôle social autant que comme agentes de soin » (p.
225, traduction libre). En d’autres mots, l’infirmière dans ces milieux s’engage dans le
contrôle et la discipline de ses patients grâce à la surveillance, tout en équilibrant ses soins
quotidiens (Jacob et al, 2008). Elle s’engage habituellement dans cette prise de contrôle
afin de restreindre le comportement de ses patients mais également pour favoriser des
conditions de sécurité dans son milieu de travail (Jacob et al, 2008). La surveillance
permet un meilleur suivi des patients instables, mais cette pratique reste souvent
incontestée par le personnel infirmier sur les unités de soins psychiatriques (Holmes,
2001).
pertinent aux sciences infirmières. Pour établir un lien avec notre problématique de
patients entourant le poste central des infirmières. Il convient de souligner que les patients
dans un état comateux ou sous sédation ne sont pas conscients de leur entourage, ce qui
implique que la surveillance des infirmières est unidirectionnelle. Dans la tour centrale,
symbolisant le poste infirmier central de l’unité de soins, les infirmières peuvent assurer
une surveillance continue de leurs patients même si ceux-ci ne sont pas directement dans
Cavallaro (1998) appuie Foucault (1975) en affirmant lui aussi qu’en posant un
regard sur une personne, un pouvoir est automatiquement exercé sur celle-ci. À cet égard,
Une prison idéale dans laquelle chaque corps est confiné à une petite
cellule [chambre de patient] et peut être observé en tout temps par une
simple personne [infirmière] assise dans la tour centrale [poste central de
l’unité des soins intensifs]. Les détenus [patients] peuvent être vus
continuellement mais ne peuvent pas voir l’observateur ou se voir l’un et
l’autre (Cavallaro, 1998, p.94, traduction libre, [ajouts personnels]).
Almerud et collègues (2008a) font écho à l’idée du pouvoir exercé sur la personne
surveillée en reconnaissant que le personnel soignant à l’unité des soins intensifs assure
un contrôle sur le corps grâce aux prescriptions médicales, aux examens cliniques et aux
généralement admis que le bien-être des patients nécessitant des soins critiques dépend de
cette surveillance continue (Almerud et al, 2007). Par exemple, les alarmes des divers
l’état de santé des patients afin qu’elles puissent intervenir de manière hâtive et efficace
(O’Neill et Miranda, 2006). Par ailleurs, les infirmières observent leurs patients ventilés
montrant pas toujours fiable (Browne & Cook, 2011), les infirmières doivent donc aussi
Les patients ne sont pas toujours conscients de cette surveillance continue qui peut
nuire au respect de la vie privée. Cependant, pour Johnson (2005), la surveillance est à la
base des soins de santé, de telle sorte que même Florence Nightingdale promouvait une
44
pratique basée sur une surveillance faisant écho au panopticon. « La protection de la vie
privée avait peu d’importance pour Nightingdale » (Johnson, 2005, p. 6, traduction libre).
Holmes (2001) ajoute que la surveillance basée sur le panoptisme est inévitablement
part, nous estimons que la surveillance panoptique est tout aussi essentielle et fait partie
infirmière à l’unité des soins intensifs comme étant politisée parce qu’elle implique une
D’autre part, nous estimons que le personnel soignant manifeste un pouvoir souverain au
détriment des patients admis dans ce type de milieu. Afin de développer davantage ces
notions de pouvoir, nous nous tournons à présent vers notre cadre théorique, fondé sur les
travaux d’Agamben.
45
CHAPITRE 3
CADRE THÉORIQUE
le patient qu’elle soigne dans une unité de soins intensifs, là où les soins sont
pratique ainsi que le séjour du patient dans ce milieu. Ainsi, la problématique nécessite un
cadre théorique robuste qui prend en compte les notions de surveillance, de corps et de
droits. De ce fait, la théorie politique de Giorgio Agamben nous semble adaptée à notre
sujet. Les travaux d’Agamben portant sur la logique de la souveraineté sont un choix
stratégique du fait que les milieux de soins intensifs constituent une version adoucie d’un
milieu au sein duquel l’état d’exception peut se déployer. Ce concept, ainsi que sa
pertinence pour la présente étude, sera examiné grâce aux deux ouvrages principaux
d’Agamben que nous avons choisis afin d’encadrer notre recherche : Homo sacer. I – Le
pouvoir souverain et la vie nue (1997) et État d'exception : Homo sacer, II, I (2003).
Agamben est un philosophe italien qui présente ses écrits selon un paradigme de
théorie critique. Notamment, il discute des concepts de la vie humaine, d’état d’exception
un type particulier d’exercice de pouvoir sur la vie, tel que Foucault le perçoit. Au
souveraineté. En fait, selon Agamben, la vie est au cœur du pouvoir, dans le sens qu’elle
des camps dans l’histoire. Il critique les enjeux politiques vécus, particulièrement dans
l’histoire des guerres, afin d’émettre des théories relatives au pouvoir sur la vie. Selon
absolu, un pouvoir souverain, est exercé sur une vie que ce pouvoir identifie comme homo
sacer (homme sacré). Cette vie symbolise une vie qui est exclue de la communauté
politico-légale, une vie qui par conséquent peut subir la violence ou même être éliminée
(tuée) en toute impunité. De ce fait, l’homo sacer est perçu comme une vie sans
protection, une vie que nous comparerons sous peu à celle d’une personne dans un état
Dans cette recherche, nous tentons d’expliquer la culture des soins intensifs à
milieu dans lequel il y a modification des lois ou du code de déontologie « dans une
d’une ou de plusieurs lois est réalisée lors d’une situation dite urgente et exceptionnelle,
telle qu’une menace grave à la sécurité de l’état. Durant cette période où règne
l’exception, les lois de protection des droits civils peuvent être suspendues. Agamben
47
(1998) précise que « l’exception n’est pas issue de la règle, au contraire, la règle
détermine également la durée de cette période d’état d’exception. Dans son ouvrage
intitulé État d’exception, Agamben (2003) présente l’exemple du président des États-Unis
dans la foulée des actes terroristes du 11 septembre 2001. Suite à ces évènements, le
président Bush s’est identifié comme Commander in Chief of the Army, créant du coup
une « situation où l’urgence est devenue la règle et où la distinction même entre la paix et
la guerre (et entre guerre extérieure et guerre civile mondiale) devient impossible »
(Agamben, 2003, p.41). En plus des multiples exemples d’appel à l’état d’exception dans
des situations de menace à la sécurité de l’état, Agamben montre également qu’un état
Le dirigeant qui convoque l’état d’exception est désigné par Agamben comme le
souverain de cet état. À cet égard, Agamben (1997) note le paradoxe de la souveraineté
qui est inhérent à l’état d’exception. Il indique que « le souverain, en ayant le pouvoir
Agamben affirme qu’en déclarant un état d’exception, il n’y a plus d’existence en-dehors
d’exercer son pouvoir sans limitations. De ce fait, Agamben explique que le souverain
dans un tel contexte. Agamben la désigne comme une vie nue, une vie dénuée de portée
politique.
48
Dans ses écrits, Agamben emploie la combinaison des termes grecs bios et zoé
pour définir la vie. Bios désigne la façon dont une personne décide de vivre, guidée par
ses valeurs, ses opinions, ses droits et sa liberté. Zoé, pour sa part, décrit le simple fait de
vivre, que ce soit sous forme d’humain, d’animal ou d’un dieu. Bios symbolise donc
l’existence politique de la personne; zoé représente plutôt une vie qui ne compte pas
comme une vie à proprement parler et qui n’a aucun droit – une vie nue. Agamben
considère que cette vie nue n’existe plus sur les plans juridique et politique mais qu’elle
fait toutefois partie de l’espace biopolitique. Plus précisément, la vie nue fonde la notion
Dans l’état d’exception, la vie qui est exclue au niveau juridique est désignée
comme homo sacer par Agamben (1997). Agamben décrit l’homo sacer comme un être
dénué de droits humains, au point où aucune action lui causant du tort ne constitue un
crime. Cette personne n’a aucun droit, donc aucune protection. En effet, dans le contexte
d’état d’exception, l’homo sacer peut être tué sans que le meurtrier ne subisse les
conséquences de son geste. Par le fait même, sa vie ne peut pas être sacrifiée
religieusement, ni condamnée à mort par des instances juridiques, car elle est exclue de la
communauté politico-légale (Agamben, 1997). L’homo sacer n’a donc pas le droit à une
mort humaine harmonieuse. Il est réduit à un état d’existence purement physique, décrite
par Agamben comme une vie nue. Le souverain dispose du droit sur la vie et sur la mort
métaphores, dont celle des camps. Les camps constituent un exemple d’état d’exception
porté à l’extrême de par l’absence d’un système régularisé. Dans de tels camps,
l’exception devient la règle. Puisque la loi est complètement suspendue, l’état d’exception
fait naître de nouvelles normes, mises en œuvre par le souverain. Ainsi, la personne
réfugiée dans un camp se retrouve dans une zone où il est difficile de distinguer ce qui est
inclus ou exclus de la loi et de la norme. Agamben se questionne donc sur ce qui spécifie
absolu. Dans ces camps, tout est donc possible. À l’époque du régime Nazi par exemple,
automatiquement de tous ses droits civils et par conséquent de son statut politique. Sa vie
devenait politisée au sein de cette sphère biopolitique où régnait l’état d’exception. Les
détenus étaient aussitôt réduits à un statut d’existence zoé, un statut de vie nue. Les
prisonniers des camps étaient entièrement assujettis au pouvoir souverain car ils n’avaient
de Hitler, « comme des poux », c’est-à-dire en tant que vie nue (Agamben,
1997, p.125).
Puisque ces vies étaient perçues comme des vies qui ne comptaient pas réellement comme
des vies, tout acte de violence envers elles était permis. Le souverain détenait le pouvoir
le régime Nazi est utile pour notre discussion. Benedict et Georges (2006) affirment qu’au
moins 26 expériences médicales ont eu lieu durant ce régime, expériences dont les
prisonniers firent les frais. Un phénomène amplement étudié lors de telles expériences
médicales fut la stérilisation. Ces expériences cherchaient à empêcher les prisonniers qui
n’étaient pas de race pure aryenne de procréer (Benedict et Georges, 2006). Selon les
nature des expériences et souvent se considéraient chanceux d’y participer au lieu d’être
Sur ce point, le souverain formait une union avec les infirmières prisonnières dans
les camps de concentration car leurs compétences dans le domaine médical étaient utiles
pour le cours des expériences. La manière dont le souverain manifestait son pouvoir sur la
vie des infirmières était inconcevable. Devant ce pouvoir souverain, peu d’options
s’offraient aux infirmières. Celles-ci acceptaient donc de collaborer au régime Nazi parce
Par conséquent, le personnel soignant exerçait malgré lui une partie du rôle du
souverain (Foth, 2009). Nous discuterons plus loin de la manière dont l’infirmière
comme trame de fond de ses écrits, nous proposons que l’idéologie de l’état d’exception
opère également en milieux hospitaliers. Par exemple, Foth (2009) affirme que l’hôpital
psychiatrique est un espace où règne l’état d’exception décrit par Agamben. De notre
côté, nous estimons qu’une unité de soins intensifs reproduit pareillement une forme
d’état d’exception.
Dans un milieu de soins intensifs, les patients nécessitent des soins critiques qui
dépendent des avancées techniques. Tel que discuté au chapitre deux, la technologie dans
retrouver des patients dans un état comateux dans ce type de milieu. « Selon Agamben, le
patient dans un état comateux est une incarnation extrême de homo sacer» (Wynn, 2002,
p.125, traduction libre). Il n’est donc pas surprenant qu’Agamben s’intéresse aux
dessus du coma classique. Le coma dépassé est observé chez la personne qui n’a plus de
fonctions vitales autonomes, mais qui respire grâce aux appareils de ventilation
mécanique. Dans ce type de coma, une circulation sanguine aux organes vitaux est
(Agamben, 1998). D’autre part, une nutrition artificielle peut également être fournie au
corps dans le but d’assurer une certaine fonction organique. Nous sommes d’avis que la
personne dans un état de coma dépassé est dans l’impossibilité de distinguer entre sa vie
d’être vivant et son existence politique. Elle est réduite à une enveloppe organique, un
corps dont les fonctions primaires sont maintenues uniquement grâce à des appareils
techniques. Dans son ouvrage intitulé Homo sacer I – Le pouvoir souverain et la vie nue,
Agamben évoque l’exemple d’une patiente dans un état comateux dont la vie est assistée
par des machines et qui est nourrie et hydratée par des suppléments artificiels. Il décrit cet
état comme un « champ d’indétermination, où les mots vie et mort [ont] perdu leur
signification et qui, du moins sous cet aspect, n’est pas éloigné de l’espace d’exception où
biopolitique du 20e siècle est non plus de faire mourir, non plus de faire vivre, mais de
faire survivre » (Agamben, 1999, p.204), une situation courante à l’unité des soins
intensifs. À cet égard, la technologie permettant la survie dans un état de coma dépassé
étend les frontières de l’espace biopolitique, un espace où le pouvoir souverain est exercé
53
sur la vie. Lorsqu’une personne est dans un état de coma dépassé, ses besoins
entièrement soumis à la manipulation des machines, dont les paramètres sont contrôlés
ne puisse participer aux décisions que cela entraîne. La famille est également impliquée
dans les décisions qui sont de niveau de vie et de mort. Dans une telle situation, nous
exerçant son rôle d’avocat. Wynn (2002) est d’avis que l’infirmière facilite la transition
de la vision stricte du zoé, perçue par le personnel soignant, vers une vision équilibrée du
harmonisée.
légale ». D’abord, il est important de souligner que les termes vie et mort ont une
connotation politique et non scientifique pour Agamben. Leur signification se limite donc
à la définition que les êtres humains décident d’utiliser selon les découvertes en médecine
et selon les écoles de pensées (Agamben, 1998). Par exemple, la mort légale dans
l’histoire médicale a été définie par l’arrêt cardiaque et, par la suite, par la mort cérébrale.
54
Par après, la signification de la mort légale a évolué vers une défaillance cardiaque suite à
les définitions de termes tels que « mort légale » sont importantes. Notamment, pour
qu’une transplantation soit efficace, l’organe en question est tenu de maintenir un niveau
sachant pas si le donneur est légalement décédé? On pourrait faire valoir l’interprétation
de la mort légale de manière raisonnée selon des critères religieux, médicaux, éthiques ou
Quoi qu’il en soit, lorsque la mort du donneur est dite officielle et que la
respiration et la circulation sont maintenus par les appareils techniques, nous jugeons que
le corps est véritablement symbolique de l’homo sacer. Cet organisme n’a pas le droit de
mourir comme un être humain. Nous le considérons un mort-vivant, c’est-à-dire pris entre
la vie et la mort. Les écrits d’Agamben cadrent donc avec notre supposition selon laquelle
le patient dans un état comateux à l’unité des soins intensifs est réduit à un statut
l’unité des soins intensifs, en lien avec les théories d’Agamben. Nous soulignons le rôle
de l’infirmière, particulièrement son rôle d’avocate auprès des patients dans un état
comateux, et nous mettons en évidence l’idéologie de contrôle exercé sur les patients dans
55
ce champ de spécialité. Nous discutons également de zones grises telles que le statut de
réanimation des patients et la définition de la mort légale, tous en lien avec les concepts
principaux d’Agamben. Ce cadre théorique nous semble donc très bien adapté à notre
étude.
nous permettant ensuite d’appliquer les théories d’Agamben dans l’analyse de nos
résultats.
56
CHAPITRE 4
MÉTHODOLOGIE
Nous avons choisi l’ethnographie comme devis pour répondre à nos questions de
d’Ottawa (voir Annexe A). Ensuite nous avons soumis notre protocole au comité
d’éthique du milieu hospitalier où nous avons étudié l’unité des soins intensifs. Toutefois,
pour des raisons de maintien de confidentialité et d’anonymat des participants, nous avons
délibérément omis d’inclure ce second certificat dans les annexes de la présente thèse.
4.1. ETHNOGRAPHIE
comportement culturel » (p.223). Ces mêmes auteurs avancent qu’une culture est définie
« à partir des mots, des actions et des produits émanant des membres d’un groupe »
(Loiselle et al, 2007, p. 223). Le but d’une recherche ethnographique est de comprendre la
signification des activités quotidiennes des membres d’une même culture. En lien avec
activités de surveillance selon les infirmières des milieux de soins intensifs. Nous
57
démontrons donc un intérêt envers le langage, les rites, les pratiques, les symboles, les
codes et les repères historiques qui façonnent notre milieu d’étude, car, à notre avis, le
milieu des soins intensifs crée et perpétue une culture qui lui est propre.
raisonnement qui guide le comportement et les actions des membres d’une culture. Le
chercheur s’intègre donc dans la communauté qu’il étudie. Il adopte entre autre une
2007). Souvent ce n’est que suite à l’intégration du chercheur dans le milieu et aux
Nous tentons de décrire la culture d’un milieu très spécifique, ce qui nous éloigne
microethnographie, qui s’intéresse à un milieu plus restreint (Loiselle et al, 2007). Notre
expliquent que dans ce paradigme, le chercheur « vise à comprendre la façon dont chacun
construit la réalité dans le contexte qui lui est propre » (p.16). Ainsi, l’étude de type
ethnographique se réalise sur le terrain, un milieu dans son état naturel et non contrôlé par
le chercheur (Loiselle et al, 2007; Hammersley et Atkinson, 2007). Ceci veut dire que,
sur le milieu d’étude doit donc être minimale. Puisque le but de la recherche
ethnographique est de décrire une culture dans son état naturel, les objectifs de celle-ci
sont tout à fait congruents avec l’objectif de la présente recherche qui consiste justement à
décrire les discours et les comportements des infirmières à l’unité des soins intensifs, sans
culture étudiée (Loiselle et al, 2007). Ce faisant, il s’intéresse à la diversité des données
sein d’une culture donnée. Il tente également de concevoir le sens derrière les pensées des
effet, Loiselle et collègues (2007) énumèrent les meilleures méthodes subjectives pour
obtenir des résultats probants dans un paradigme naturaliste, telles que « l’expérience
D’abord, Loiselle et collègues (2007) indiquent que les êtres humains sont des « sujets
intelligents, sensibles, mais faillibles » (p.19). Puisqu’une part de la collecte de donnée est
réalisée directement auprès des participants, ces auteures indiquent que les résultats
peuvent parfois ne pas bien représenter le milieu étudié ou bien être complètement
de la réalité (Loiselle et al, 2007). Le chercheur relativiste ne cherche pas à savoir ce qui
est vrai et ce qui est faux, mais estime plutôt que toute vérité est relative (Drummond,
valoir par la réalité conçue par le chercheur et les participants suite à leur interprétation
des observations du milieu, au sein duquel plusieurs réalités vécues par divers participants
font surface (Loiselle et al, 2007; Guba, 1990; Weaver et Olson, 2006).
avec les intentions de rester complètement neutre et ne pas laisser ses valeurs personnelles
influencer ses interprétations. Par contre, Hammersley et Atkinson (2007) soulignent que
les réflexions et interprétations du chercheur sont influencées par le monde social duquel
influencées par leurs lieux socio-historiques, incluant les valeurs et les intérêts que ces
lieux leurs confèrent » (Hammersley et Atkinson, 2007, p. 15, traduction libre). Cela
observations.
théorie critique. À cet effet, l’ethnographie dite critique nous amène à considérer les
60
phénomènes d’une culture en remettant en question les hypothèses que nous prenons pour
acquis (Madison, 2005). Elle reconnaît la dimension politique, tant des phénomènes
al, 2007), par exemple un changement au sein de la pratique infirmière. Pour ce faire,
l’ethnographie critique « perturbe le statu quo [du milieu et met] en lumière les opérations
libre). Afin de faire valoir la dimension critique de ce projet de recherche, nous posons un
deuxième objectif qui consiste à conscientiser les infirmières des milieux de soins
intensifs aux enjeux politiques et aux relations de pouvoir entre l’infirmière et le patient
dans ce milieu. Nous supposons qu’à l’unité des soins intensifs, « les vérités prises pour
économiques, sont devenues des vérités réelles avec le temps » (Weaver et Olson, 2006,
traduction libre), des vérités qui fondent la réalité que vivent les infirmières au sein de
leur pratique et que nous n’hésiterons pas à questionner dans ce projet de recherche.
Notre étude s’est déroulée dans le département des soins intensifs d’un hôpital
situé dans une région métropolitaine de l’est de l’Ontario. L’unité comprend douze lits,
répartis dans des chambres privées. Habituellement, chaque quart de travail voit une
infirmière autorisée assignée à un, deux ou trois patients, selon les circonstances.
Nous connaissions déjà le milieu d’étude pour y avoir travaillé deux ans avant
département.
comprendre le raisonnement des participants et de faire des liens avec ses observations.
Nous avons choisi cette unité de soins intensifs afin de faciliter notre intégration comme
chercheuse. De plus, nous avons supposé que les professionnels de la santé se sentiraient
modifier leurs comportements naturels en présence d’une personne faisant déjà partie de
l’équipe soignante. Cependant, lorsque le milieu d’étude est familier pour le chercheur,
celui-ci doit prévoir des mesures pour ne pas prendre pour acquis ses observations. Nous
avons donc maintenu une vision dite « étrangère » devant la culture du milieu
(Hammersley et Atkinson, 2007, p. 9). Pour ce faire, nous avons réalisé les sessions
d’observation du milieu en-dehors de nos heures de travail comme infirmière. Nous avons
noté tout comportement observé même si la pratique observée était nous était connue et
donnée. Nous sommes restée le plus neutre possible lors des entrevues afin de ne pas
Afin de faciliter une étude plus profonde, l’échantillon d’une ethnographie est
habituellement axé sur quelques cas seulement, et possiblement limité à un seul milieu ou
62
département de soins intensifs a été exploré et les infirmières autorisées ont été le seul
groupe de professionnels étudié. Nous avons réalisé notre échantillon grâce à une
de l’Université d’Ottawa, ainsi que du Comité d’éthique du milieu d’étude. À cette fin,
une séance d’information employant une présentation Power Point (voir Annexe B),
traçant les grandes lignes de l’étude, a été présentée aux infirmières de l’unité des soins
intensifs. Quatre présentations ont eu lieu afin de rejoindre un plus grand nombre de
participants, soit deux tôt le matin et deux en après-midi, au moment des changements de
quart de travail. Une douzaine d’infirmières ont assisté à la présentation. Afin de favoriser
l’anonymat, les infirmières intéressées ont dû répondre à une invitation remise lors de la
présentation (voir Annexe C), inclure un moyen de contact (adresse courriel ou numéro de
soins intensifs. Un délai de deux semaines a été accordé, suivant les présentations, pour
répondre à l’invitation.
puisqu’elle était considérablement nouvelle dans son rôle sur cette unité. Quant à la chef
rôle sur une base rotative, donc aucune entrevue n’a été ciblée pour cet informateur-clé.
En résumé, un total de six infirmières, soit cinq femmes (incluant l’infirmière clinicienne
de l’unité) et un homme, ont montré un intérêt pour l’étude et ont été recrutées.
infirmière autorisé(e) à l’unité des soins intensifs dans le milieu étudié et de pouvoir
n’ont pas été considérés comme critère de sélection des participants. Cependant, dans la
intensifs. Ces données ont permis de saisir le profil des participants et de mieux saisir le
Les personnes recrutées ont été contactées afin de prendre rendez-vous pour
était raisonnable. Les écrits suggèrent que ce n’est pas tant la taille finale de l’échantillon
qui importe, mais bien le degré d’information que les participants partagent. Ce nombre
de participants était suffisant afin de satisfaire notre collecte de données, démontré par
ethnographiques ne suit pas un plan déterminé, puisque le chercheur ne connaît pas très
bien la culture d’intérêt au départ. Par exemple, il peut s’avérer nécessaire de réajuster le
64
guide d’entrevue selon les thèmes abordés par les participants. Ainsi, malgré notre
avons omis d’utiliser des questionnaires comme méthode de collecte puisque nous avons
4.4.1. L’OBSERVATION
afin d’explorer les diverses dimensions qui composent la culture des soins intensifs.
Notamment, nous avons effectué de l’observation directe des lieux. Cette méthode diffère
de l’observation participante, qui requiert, comme son nom l’indique, que le chercheur
prenne part aux activités courantes du milieu au même titre que les acteurs qui composent
ce milieu.
Peretz (2004) affirme que « l’observation directe consiste à être le témoin des
comportements sociaux d’individus ou de groupes dans les lieux mêmes de leurs activités
avons eu l’avantage de pouvoir nous intégrer dans le milieu des soins intensifs grâce à
notre connaissance préalable de l’unité comme infirmière employée. Puisque nous avions
des relations préétablies avec des collègues de travail, notre présence n’a pas modifié le
par le personnel soignant, l’atmosphère, ainsi que les comportements et discours courants
du milieu d’étude, afin de faire des liens pertinents lors des entrevues. Il a été important
Trois sessions de quatre heures en matinée, étalées sur trois jours, et une semaine
plus tard, deux autres sessions de quatre heures en soirée, étalées sur deux jours, ont été
principalement à partir du poste infirmier des milieux de soins intensifs afin de respecter
l’intimité des patients et de leurs familles. Par conséquent, en aucun temps les patients
n’ont fait l’objet d’observations. De même, aucun dossier de patient n’a été consulté dans
La grille utilisée pour guider les sessions d’observation (voir Annexe D) est une
adaptation de la grille de Peretz pour le milieu de recherche choisi. Les sept critères
d’observation établis englobent les aspects nécessaires afin de bien décrire le milieu des
soins intensifs. Des notes ont été prises pour la durée de ces observations. Par la suite, une
critique des données nous a aidée à définir les éléments clés à explorer plus en détail lors
des entrevues.
Les six infirmières autorisées du département des soins intensifs qui se sont
portées volontaires ont été rencontrées en entrevue. Les entrevues semi-structurées se sont
66
déroulées majoritairement sur le lieu de travail des participants mais pas nécessairement
sur le département en question. Certaines entrevues ont été réalisées en-dehors du milieu
de travail des participants, à la demande de ceux-ci. Il est à noter cependant que tous les
entretiens ont eu lieu en-dehors des heures régulières de travail et dans un bureau privé.
Ils ont été effectués suivant un guide d’entrevue (voir Annexe E) et ont été enregistrés sur
bande audio avec le consentement des participants. Afin de répondre adéquatement aux
posées lors des entrevues portaient sur le rôle infirmier, les activités de surveillance, le
rôle et l’utilisation de la technologie à l’unité des soins intensifs, ainsi que la perception
du corps. Par la suite, le contenu des bandes audio a été transcrit de manière intégrale afin
Grbich (1999) explique que les données d’une ethnographie sont résumées en
même temps qu’elles sont amassées. Subséquemment, des notes détaillées et des résumés
d’entrevues ont été conservés dans un journal de réflexion. Cela nous a permis
recherche.
interprétées selon la signification que donnent les participants aux actions et aux
événements qu’ils vivent (Davies et Logan, 2008). L’analyse des entrevues a été effectuée
L’analyse des données proposée par Bardin est de type thématique. Selon elle,
« faire une analyse thématique consiste à repérer des « noyaux de sens » qui composent la
chose pour l’objectif analytique choisi » (Bardin, 2003, p.137). Cette analyse a été
effectuée par le biais de lectures répétées des transcriptions d’entrevues afin de nous
familiariser le mieux possible avec les textes avant d’en dégager les thèmes principaux.
Pour ce faire, des mots-clés ont été identifiés et catégorisés selon une démarche de type
éléments évidents qui découlent des transcriptions. Afin de codifier ces éléments, nous
avons utilisé différentes couleurs directement sur les transcriptions d’entrevues. D’abord,
nous avons regroupé les mots ou les expressions qui concernaient les connaissances, le
jugement, la pensée critique, les responsabilités, les défis, les formations et les cours
théoriques. Ensuite, nous avons regroupé les termes touchant l’environnement de travail,
clinique, incluant toutes les activités de surveillance et la perception du corps. Nous avons
par la suite identifié et regroupé les expressions qui se rapportaient à la qualité des soins.
Enfin, nous avons regroupé les groupes de mots reliés au rôle de l’infirmière, incluant le
rôle d’avocat ainsi que le rôle de l’infirmière dans les activités d’évaluation et de
surveillance du patient par le biais ou non de la technologie. Il est à noter que certaines
parties du texte ont été représentées par plus qu’une couleur. Lors de ce processus, il a été
68
important d’utiliser la marge élargie à la droite du texte pour inclure des commentaires ou
Les éléments ont ensuite été transposés dans des documents distincts afin de
éléments en catégories afin de donner une image plus complète du phénomène d’intérêt.
Pour ce faire, il a fallu déterminer les liens entre chacun des éléments. Ce processus nous
a permis de mieux comprendre la signification derrière les réponses des participants aux
présentées sous forme de tableau lors de la présentation des résultats au chapitre cinq.
Cette étude est à risque minimal. La politique des Trois Conseils définit le risque
minimal de la façon suivante : « lorsque l’on a toutes les raisons de penser que les sujets
à une recherche sont comparables à ceux auxquels ils s’exposent dans les aspects de leur
4.6.2. CONFIDENTIALITÉ
Plusieurs stratégies ont été utilisées afin d’assurer la confidentialité des données de
recherche. Premièrement, un code numérique a été utilisé afin d’identifier les documents
69
et les bandes audio. À partir de ce moment, seul le numéro d’identification a été utilisé
pour se référer aux participants et aucun nom n’est apparu sur les documents ou bandes
audio. Toutes les entrevues ont eu lieu dans un endroit privé déterminé à l’avance. Tous
les noms (personnes et lieux, incluant le milieu d’étude) ont été éliminés en cours de
transcription.
Compte tenu du petit nombre d’employés à l’unité des soins intensifs, nous nous
gestionnaire. Dans notre rapport final nous n’avons inclus aucune information pouvant
servir à identifier les infirmières. Si nous souhaitions inclure une citation ou une situation
de celui-ci.
4.7.1. CRÉDIBILITÉ
d’évaluation de la qualité des données dans une étude qualitative envoyant à la confiance
qu’on peut avoir dans la véracité de ces données » (p.337). Ces auteurs se réfèrent aux
écrits de Lincoln et Guba (1985) qui présentent des stratégies permettant d’améliorer la
l’unité des soins intensifs depuis quelques années, nous avons appris à connaître et vivre
quotidiennement dans cette culture de soins intensifs. Cela nous a permis d’analyser les
70
observations ainsi que les entrevues avec véracité. Par ailleurs, nous étions confiante dans
ce milieu et nous savions comment aborder certains sujets plus sensibles lors des
entrevues. Nous avons su distinguer notre rôle d’infirmière dans le milieu des soins
aucune session d’observation directe ni d’entrevues n’a été réalisée durant nos heures de
travail. Lors des sessions d’observation, ainsi que durant les entrevues, nous avons
Considérant notre expérience dans le milieu, nous sommes restée le plus neutre possible
durant les entrevues afin de ne pas influencer les idées des participants favorisant nos
valeurs et croyances personnelles. L’analyse des résultats a respecté les mêmes principes.
Une autre technique suggérée par Lincoln et Guba (1985) qui nous permet de
vérifier l’exactitude de nos données est la triangulation. Cette technique suppose que nous
données. À ce titre, nous avons choisi d’employer l’observation directe et les entrevues
semi-structurées. Enfin, les résultats de ce projet ont été révisés à plus d’une reprise par
nous-mêmes ainsi que notre directrice de thèse, afin d’assurer l’intégrité du processus
4.7.2. TRANSFÉRABILITÉ
croyons que les résultats de notre recherche ethnographique peuvent être pertinents aux
infirmières de notre milieu d’étude autant qu’aux infirmières d’autres milieux de soins
71
intensifs présentant des caractéristiques semblables (ex : milieu urbain, nombre de lit,
effectifs infirmiers, etc). Par contre, nous émettons l’hypothèse que nos conclusions de
recherche peuvent également être pertinentes pour les infirmières des milieux de soins qui
bloc opératoire.
En ce qui a trait aux milieux de soins autrement spécialisés (ex : psychiatrie, unité
moins prédominante. Nous jugeons que les infirmières pratiquant dans tous les domaines
de la santé peuvent être interpelées, car la surveillance est un concept omniprésent dans
4.7.3. FIABILITÉ
dans une étude qualitative, renvoyant à l’uniformité des données au fil du temps et dans
différentes situations » (Loiselle et al, 2007, p.340). Puisque notre projet est de type
qualitatif et qu’il s’inscrit dans un paradigme de théorie critique, nous jugeons que le
critère de fiabilité n’est pas entièrement pertinent. Nous rappelons que, dans ce courant de
l’analyse des données sont donc hautement contextualisées. Si le même projet était réalisé
dans un autre milieu d’étude, mené par un autre chercheur ou impliquant un autre
relativisme ici, selon laquelle nos conclusions ne prétendent pas à une vérité universelle,
4.7.4. CONFIRMABILITÉ
(p. 340). Notre directrice de thèse nous a assistée durant le processus d’interprétation et
4.7.5. RÉFLEXIVITÉ
Les conclusions d’une ethnographie sont basées en grande partie sur les
entrevues. Ainsi, il a été essentiel que nous maintenions un journal de bord contenant des
notes de suivi, des notes d’observations, ainsi que les notes prises durant les entrevues
afin de permettre une réflexion continue tout au long du projet. Ces réflexions nous ont
Étant donné notre relation avec le milieu de recherche comme infirmière des soins
intensifs, nous avons fait preuve de réflexivité en évaluant les effets possibles du projet de
recherche sur notre milieu de travail ainsi que sur les relations entre nos collègues. Nous
étions également sensible aux effets possibles de notre statut (en tant qu’employée dans ce
CHAPITRE 5
RÉSULTATS
Afin de répondre aux questions de recherche avec authenticité, nous nous sommes
servi de deux méthodes de collectes de données, soit l’observation ainsi que les entrevues
semi-structurées. Dans le présent chapitre, les résultats obtenus à partir de ces deux
5.1. L’OBSERVATION
Les observations détaillées du milieu, préalables aux entretiens, nous ont permis
de bien nous situer vis-à-vis les propos des participants. Elles ont également facilité la
reformulation des questions d’entrevue au besoin. L’analyse des entrevues est plus
crédible suite à une observation rigoureuse du milieu d’étude. Dans la présente étude, les
observations ont été structurées selon sur une grille d’observation adaptée des travaux de
Peretz (voir Annexe D). Ces observations directes ont permis de mieux comprendre les
concepts discutés lors des entrevues. Les sessions officielles d’observation au poste
central de l’unité des soins intensifs se sont échelonnées sur un mois. Nous avons effectué
milieu nous a permis de décrire ce dernier de manière minutieuse et les heures formelles
d’observation ont servi à enrichir les descriptions, en ajoutant des détails que nous aurions
Le département des soins intensifs présente des enjeux difficiles. Il s’agit d’un
milieu de soins critiques donc les patients qui s’y trouvent requièrent une surveillance
74
accrue. Un enjeu spécifique des soins intensifs est le changement, soit le changement dans
avec les médecins, les pharmaciens, les thérapeutes respiratoires, les diététiciens, les
ne travaillent pas.
Les patients admis à l’unité des soins intensifs sont majoritairement des adultes
d’âge avancé. Ils proviennent habituellement de la salle d’urgence mais il arrive qu’ils
soient admis directement d’une autre unité de soins si leur état de santé se détériore
accompagnés d’un porteur. Il arrive que le transfert nécessite deux porteurs si plusieurs
patient accompagne également ce dernier jusqu’à l’unité des soins intensifs afin d’assurer
un transfert sécuritaire. Elle présente à l’équipe des soins intensifs un rapport détaillé
permettant une continuité des soins. La durée du séjour à l’unité des soins intensifs est
variable; elle peut s’échelonner sur un ou deux jours si le patient est stable et récupère
d’un mois.
téléphoniques, des alarmes des moniteurs cardiaques, des cloches d’appel, ainsi que des
position du poste central permet une surveillance importante de la majorité des patients.
L’unité comprend un total de 12 chambres privées disposées tout autour du poste. Dans la
poste. Pour ce qui est des chambres visibles, les portes de ces chambres sont visibles du
poste central mais les patients n’y sont pas nécessairement installés de manière à être
visibles du poste central. La surveillance de tous les patients est toutefois assurée grâce
aux moniteurs cardiaques. Trois chambres sont accompagnées d’une antichambre, utile
pour les cas d’isolation. À l’extérieur de certaines chambres se trouvent des postes de
travail avec ordinateur et des fenêtres vitrées permettant l’accès visuel à un ou deux
des porteurs viennent chercher les requêtes et les échantillons de laboratoire et les
acheminer aux départements appropriés. Devant cet espace de travail se trouve un chariot
de réanimation ainsi qu’un deuxième chariot sur lequel est placé un second appareil
fonctionnement de cet équipement est validé par une infirmière au moins trois fois par
plus, le centre de l’unité présente deux moniteurs servant à la surveillance des signes
de l’étude, le quota de patients surveillés variait de huit à neuf. De plus, certains patients
sont surveillés grâce à un appareil de télémétrie sur une autre unité de soins dans l’hôpital
et leur rythme cardiaque est surveillé par les infirmières à l’unité des soins intensifs.
télémétries.
Il faut une carte d’accès pour entrer sur l’unité des soins intensifs. Ainsi, lorsque
les visiteurs se présentent, ils doivent utiliser un téléphone relié au bureau de la commis
afin de demander la permission d’entrer. La salle d’attente pour les visiteurs est située à
l’extérieur du département.
Les autres dispositifs de l’unité comprennent une salle de toilette pour les
employés et trois salles de toilettes pour les patients, dont l’une est équipée d’une douche.
D’autre part, une salle d’utilité propre et une salle d’utilité souillée sont aisément
accessibles tout près du poste central. Il y a une petite cuisine réservée aux patients, ainsi
qu’une plus grande cuisine pour les employés. Une salle a également été aménagée avec
clinicienne, ainsi qu’une salle de conférence sont également tout près du poste central
infirmier.
77
règles, consignes et horaires aux soins intensifs. Les visiteurs aux soins intensifs sont
limités à des heures de visite de midi à 20h00. Deux visiteurs par patient sont autorisés à
la fois pour une courte période, soit une dizaine de minutes à chaque heure. Cependant,
les infirmières font des exceptions lors de situations particulières, lorsqu’un patient est
mourant par exemple. Quant à l’horaire des infirmières, certaines préfèrent travailler des
quarts de travail de 12 heures, alors que d’autres préfèrent des quarts de huit heures.
gravité des soins qu’ils nécessitent. Une infirmière peut donc être responsable de un à
trois patients simultanément. Sur chaque quart de travail, une infirmière se voit assigner la
effectue la gestion des lits et modifie les assignations des patients au besoin. En tout
temps, une infirmière s’occupe également de faire l’analyse des bandes de rythme des
télémétries, et une autre est responsable d’assister aux codes bleus (arrêts
Aux soins intensifs, la majorité des infirmières sont des femmes. Peu d’hommes
sont infirmier sur le département. Selon les données recueillies lors des entrevues,
changement de personnel s’opère dans l’espace d’un an. De plus, des infirmières sont
qui sont préposés aux bénéficiaires et la majorité des médecins aux soins intensifs sont
des hommes.
78
omniprésente aux soins intensifs. La majorité des interventions infirmières repose sur une
forme ou une autre de technologie, et l’on voit que de nombreuses mesures ont été prises
afin de faciliter au maximum l’accès à celle-ci, par exemple en positionnant les chariots
rencontré lors des entrevues. Il convient à ce stade-ci de se tourner vers ceux-ci afin
d’examiner l’impact de cette technologie sur les interventions des infirmières et les
Les données démographiques reflètent une diversité importante entre les participants.
Sexe
Femmes Hommes
5/6 1/6
3/6 3/6
79
Moyenne d’âge
Les entrevues ont toutes été retranscrites verbatim. La transcription nous a permis
d’appliquer le processus d’analyse de contenu de Bardin pour dégager les catégories et les
Dans les sections suivantes, chaque catégorie et ses thèmes pertinents seront
5.2.1.1. AUTONOMIE
recherche a une capacité de 12 lits. Au moment de l’étude, le quota de l’unité était à huit
ou neuf patients seulement. Il a été vu plus tôt qu’un petit nombre d’infirmières, soit trois
ou quatre, forment l’équipe à chaque quart de travail. Une infirmière indique qu’au
quotidien, il n’y a pas de médecin en permanence à l’unité des soins intensifs, ce qui
commande de l’assiduité dans la surveillance des patients et dans la gestion des épisodes
critiques :
Les patients des soins intensifs sont dans une phase aigüe de leur maladie
donc il y a plus de surveillance, que ça soit des paramètres vitaux, on a les
moniteurs, on doit faire la lecture des bandes de rythme, on doit surveiller
le patient de près, tout dépendamment du diagnostic. [L’infirmière a] plus
de responsabilités dans le sens que c’est des gens qui sont assez malades et
on n’a pas de médecin sur place comme par exemple à l’urgence
(Participant 3, lignes 43-49).
uniques et d’un jugement clinique assuré afin d’évaluer leurs patients fréquemment, avec
rigueur et exactitude.
Il faut être très vigilant aux signes de détérioration du patient, il faut agir
plus rapidement, il faut être très concentré sur ce qu’on fait, il faut
intervenir rapidement si on voit que le patient détériore et il faut aviser le
médecin pour une ordonnance (Participant 3, lignes 49-52).
81
Si l’état d’un patient se détériore, les infirmières des soins intensifs sont alertées et
Souvent on va avoir des patients qui sont en pré-code et on doit les traiter
avant que le médecin arrive (Participant 3, lignes 57-58).
évaluations physiques, des changements ou des progressions dans l’état de santé des
patients. D’ailleurs, les médecins ne se déplacent pas toujours pour évaluer un patient
Un participant soutient que les médecins font confiance aux évaluations et aux
Ces extraits indiquent que les participants perçoivent leur niveau d’autonomie
Les infirmières des soins intensifs forment une petite équipe. À chaque quart de
à elles. Un participant dit apprécier l’aide du préposé lors des repositionnements des
la peau.
Le préposé peut nous aider à faire des petites choses pour évaluer les
patients comme pour tourner, évaluer le dos, évaluer, ausculter les
poumons dans le dos (Participant 1, lignes 48-50).
alarmes sur les moniteurs de tous les patients pendant le quart de travail, même celles des
Prendre soin d’un patient c’est un travail d’équipe; ça prend bien plus
qu’une personne (Participant 4, lignes 291-292).
participants partagent l’opinion selon laquelle ils n’ont pas un rôle significatif à jouer à ce
Tel qu’évoqué plus tôt, à chaque quart de travail, une infirmière est désignée
responsable (chef d’équipe). Selon les entrevues, celle-ci s’avère être une personne-
ressource pour les autres infirmières, la gestionnaire, les médecins, ainsi que la
également de la gestion des lits, des départs et des congés des patients, ainsi que de
l’assignation des patients aux infirmières afin d’équilibrer la charge de travail. En plus de
soins de qualité. En plus, avec le rôle de chef d’équipe, j’ai plus de tâches
donc m’assurer que le département, que tout est sous contrôle, incluant du
coachage [sic] de travail d’équipe et faire l’assignation des patients. Je
suis une personne ressource aussi pour les autres infirmières si elles ont
des questions. Souvent les médecins vont parler avec la chef d’équipe
quand ils ont des admissions à annoncer ou on va aussi discuter avec la
coordonnatrice (Participant 3, lignes 16-26).
Les propos de ce participant soulignent le rôle pivot du chef d’équipe, qui dépasse un rôle
leadership qui assure le bon fonctionnement de l’unité par ses activités axées sur le
soignants.
5.2.1.3. DIFFICULTÉS
L’environnement aux soins intensifs est décrit dans les entrevues par les
participants comme étant délicat, instable et stressant. À cet effet, la pénurie infirmière
surcharge de travail présentent un défi pour les membres du personnel infirmier dans le
Les soins intensifs c’est comme une salle de trauma, on sait jamais quand
est-ce que quelque chose va nous arriver et faut tout le temps être prêt. Si
on a une charge de travail à l’extrême, on n’est pas prêt pour les
85
En plus de subir les contrecoups de cette pénurie, d’autres difficultés émergent des
entrevues, notamment en ce qui concerne les interactions avec les familles des patients
aux soins intensifs. Une infirmière explique que certains membres de la famille sont
niveau de stress encore plus élevé chez les infirmières. Elle partage une expérience
vécue :
J’étais dans une chambre et il y a le fils d’un patient qui est venu. Il dit : tu
es qui toi? Il commence sa phrase comme ça. J’ai dit : je suis l’infirmière
de Monsieur un tel. Il dit : je ne veux pas te parler, je veux parler au
médecin. Il dit : Toi tu vas me dire n’importe quoi, tu connais rien, tu es
infirmière, je veux parler au médecin. J’ai dit : le médecin n’est pas là. Il
dit : j’ai fait trente-cinq milles pour venir voir mon père, je veux voir le
médecin tout de suite. [J’ai dit :] Non, il n’est pas disponible, il n’a pas
juste vous à voir. Et là il a commencé à devenir agressif (Participant 6,
lignes 228-240).
Il y a certaines familles que peu importe ce que tu vas leur dire, ce que tu
vas faire, tu restes une infirmière, juste une infirmière je devrais dire, et ta
parole vaut pas grand-chose (Participant 6, lignes 240-242).
donc une contrainte supplémentaire avec laquelle le personnel infirmier doit transiger, et
celui-ci doit veiller à ce que cela n’affecte pas la qualité des soins prodigués.
Les procédures de l’unité des soins intensifs stipulent qu’un médecin a la charge
primaire des patients aux soins intensifs pour une semaine. Par la suite, les médecins font
86
des rotations. Toutefois, certains patients sont présents sur l’unité pour une période
excédant une semaine. Selon notre expérience, les médecins ne partagent pas tous la
même philosophie de pratique ; il arrive que le plan de traitement varie d’un patient à
l’autre, influençant ainsi la continuité des soins. Quoi qu’il en soit, les infirmières
Souvent les médecins veulent à tout prix que le patient s’en sorte
(Participant 3, lignes 170-171).
Une difficulté semblerait donc être la différence d’opinion entre les médecins et
les infirmières, particulièrement en ce qui a trait aux décisions de fin de vie. Les médecins
On est 24 heures avec le patient. On voit qu’il souffre, on voit qu’il est
mort-vivant, on en fait part au médecin, pour en faire part à la famille,
pour un résultat qui est, qui n’est pas là (Participant 6, lignes 321-324).
La moyenne d’âge [des patients] est dans les 80 ans et c’est des gens qui
devraient être morts ça fait longtemps, mais qui… à cause de la
technologie, à cause des médecins qui ne veulent pas laisser aller, et la
famille qui n’ont pas de connaissances non plus, on maintient les gens en
vie artificiellement pour des semaines et des semaines et les gens n’ont pas
de qualité de vie (Participant 6, lignes 351-356).
Ce n’est pas juste des jeunes qui se blessent ou qui ont le cancer. Là, on se
bat pour une vie qui en vaut plus la peine comparé à quelqu’un qui a fumé
toute sa vie, qui a bu toute sa vie, qui est rendu à 80 ans, qui a les
poumons finis, qui fait de l’emphysème, qui a une liste d’antécédents
longue comme un bras, mais qui veut vivre. C’est son droit. C’est un choix
87
de société. Puis là, il faut s’acharner dessus, occuper un lit, puis dépenser
des millions de dollars sur ce patient-là pour prolonger de quoi? De six
mois? Avec aucune qualité de vie (Participant 6, lignes 359-367).
Un participant témoigne qu’il rencontre des difficultés lorsqu’il est limité dans ce
qu’il peut dévoiler comme information aux familles, limites imposées par le champ même
de la profession infirmière :
Ces limites contraignent donc la manière dont le personnel infirmier peut exercer son rôle
nature théorique ainsi que clinique. Les connaissances théoriques sont définies comme
limite pas à la lecture des paramètres mais doit inclure l’interprétation des données selon
sa pensée critique.
Elles [infirmières] ne peuvent pas être partout en même temps, malgré que
tu as tout cet équipement-là pour t’aider, ça prend un être humain pour
pouvoir valider et évaluer tout ce que les machines nous donnent comme
résultat. (…) Elle doit connaître toute l’hémodynamie aussi. Ça veut dire
que la courbe qui apparaît au moniteur, c’est bien beau la lecture, mais
88
elle doit regarder sa courbe, s’assurer que la courbe a toutes les ondes
qu’elle devrait avoir, donc est-ce que c’est une bonne courbe, est-ce que
c’est une bonne lecture ? Donc elle doit aller plus loin que ce que le
moniteur lui donne (Participant 4, lignes 72-92).
Les participants interrogés expriment une certaine fierté du fait qu’ils ont plusieurs
unités de soins généraux, notamment les soins de médecine et chirurgie, les infirmières
L’infirmière aux soins intensifs connaît beaucoup plus son patient. Elle est
beaucoup plus [présente] pour le patient comme tel. Elle le connaît de la
tête aux pieds comparativement à l’étage (Participant 2, lignes 18-20).
Toutefois, il faut souligner que l’assignation de patients aux autres unités est différente
qu’à l’unité des soins intensifs, où les infirmières n’ont qu’un à trois patients.
On a moins de patients mais les patients sont plus lourds, fait que ça
équivaut je pense, que d’avoir cinq ou six patients plus légers. Mais tu es
jamais à l’abri qu’ils compliquent [détériorent] alors tu es quasiment
mieux d’en avoir deux qui soient lourds que d’avoir six patients qui
compliquent, selon moi. Ça fait beaucoup de monde à retenir aussi. Tous
les dossiers, je ne pense pas que les gens sur les étages aient le temps de
lire chaque dossier, de voir chaque diagnostic, chaque antécédent et de
tout apprendre ça (Participant 6, lignes 29-35).
Dans le même ordre d’idée, les infirmières des soins intensifs croient qu’elles ont
comme étant rapides, alertes, et vigilantes. Elles reconnaissent les signes de détérioration
Les patients sont plus critiques aux soins intensifs, ils ont besoin de plus
d’évaluation, et il y a un besoin de plus de formation de l’infirmière pour
pouvoir juger plus rapidement s’il y a des problèmes (Participant 1, lignes
22-25).
On va avoir des codes bleus ici, comme il y en a aussi sur les étages, sauf
que sur les étages, l’infirmière ne sera jamais seule pour le code, il y a
toujours l’équipe qui vient (Participant 3, p.2, lignes 55-57).
suivent des cours de spécialisation dans les soins intensifs. Par ailleurs, elles doivent
suivre les formations continues obligatoires du milieu afin de se conformer aux meilleures
pratiques, respectées grâce aux multiples procédures mises en place qui sont spécifiques
Ici, chaque seconde compte et si on n’est pas à notre place, bien un patient
peut mourir rapidement, ce qui n’est pas nécessairement le cas en haut
[sur les autres unités de soins] puisqu’en haut ils vont lancer le code si le
patient décompense. Ils ne feront pas d’action nécessairement ou ne
donneront pas de médication extrêmement dangereuse avec des effets
90
secondaires potentiellement mortels donc ils n’auront pas à faire tout ça.
Ce qui est notre cas donc pour nous, ça exige plus de formation
(Participant 6, p.3, lignes 73-79).
Toutes ces connaissances, ces habiletés, les techniques, les procédures, les
politiques, l’infirmière doit connaître tout ça. Elle travaille dans un
environnement qui est assez délicat. Elle travaille avec des appareils
beaucoup plus sophistiqués aujourd’hui (Participant 4, lignes 24-28).
dans les formations théoriques ainsi que pratiques, particulièrement lorsqu’il y a des
nouveaux appareils sur l’unité, afin d’offrir des soins compétents. Il s’agit de savoir quand
et comment bien utiliser la technologie afin d’être efficace, réduire les risques et respecter
les décisions du patient. Dans ce milieu de soins intensifs, un participant se dit frustré de
ne pas être reconnu ou rémunéré justement pour toutes les connaissances supplémentaires
On a tous le même titre mais dans le fond, on ne fait pas tous le même
travail. J’ai fait un certificat en soins critiques justement pour ça, j’ai de
l’expérience en soins critiques, mais on me considère autant que quelqu’un
qui sort de l’école et qui rentre ici. Je n’ai aucun avantage à me
spécialiser. Je n’ai pas d’avantages à me développer dans mes soins
intensifs et je suis payé et considéré de la même façon que quelqu’un qui
serait infirmier général (Participant 6, lignes 415-422).
Il convient de souligner que cette opinion n’est toutefois pas partagée par tous les
Les infirmières des soins intensifs affirment que la technologie est adéquate et
On a ce qu’il faut pour prendre bien soin des cas, des sortes de patients
qu’on a ici et ce n’est pas des soins comme des chirurgies à cœur ouvert
ou des choses comme ça donc je pense qu’on a l’équipement nécessaire
pour donner de bons soins (Participant 4, lignes 108-111).
Afin de bien répondre aux besoins des patients, les infirmières expriment en
entrevue qu’elles utilisent leur jugement et leurs connaissances avancées pour réviser
correctement les ordonnances médicales avant de les exécuter. Elles participent aussi
activement aux discussions multidisciplinaires avec les médecins, les résidents, les
d’avocate du patient.
Selon les entrevues, les infirmières reconnaissent leur rôle dans la prise de
décision des traitements des patients. Elles doivent reconnaître l’opinion de l’équipe
rester neutre. Il ne faut pas mettre nos valeurs en ligne de compte non plus
et c’est de les soutenir là-dedans (Participant 3, lignes 174-178).
incluent d’essayer de comprendre le mieux possible les patients, donner des soins de
qualité, d’écouter, d’enseigner, de s’assurer que les patients coopèrent, ainsi que de
donner du soutien sur une base continue. De plus, l’infirmière disent assurer la
tout en faisant preuve d’empathie et de respect. La douleur par exemple peut être un
élément difficile à évaluer chez un patient inconscient mais les infirmières expriment
qu’elles font de leur mieux pour évaluer la douleur, en observant les expressions faciales,
les mouvements de contraction et les signes vitaux. Elles expliquent par ailleurs
l’importance d’offrir des soins humanistes et de parler aux patients même s’ils sont
inconscients.
J’aime faire le bain d’un patient qui est intubé, comme ça je peux être
certaine que je le vois de la tête aux pieds. On le touche et on regarde en
même temps ses expressions faciales, voir s’il a de la douleur quelque
part. La technologie va nous aider mais je pense qu’il n’y a rien qui peut
nous remplacer pour des choses comme ça (Participant 1, lignes 124-130).
Un patient qui est ventilé, on va lui parler à chaque fois qu’on fait des
soins même s’il est sur sédation mais c’est difficile de faire l’enseignement.
On va plutôt prendre la famille pour leur expliquer la démarche de soins
ou l’enseignement qu’on ferait au patient (Participant 3, lignes 147-152).
93
Un sujet sensible mais qui doit être abordé avec les patients et les familles est le statut de
personnel infirmier en ce qui a trait au statut de réanimation. Tel que nous verrons
sous peu, cela a des répercussions sur la manière dont les infirmières prendront
5.2.3.2. ÉVALUATIONS
les propos obtenus, les évaluations englobent toutes les évaluations physiques de la tête
aux pieds, les évaluations neurologiques ainsi que la surveillance et la prise de données
tout autre appareil utilisé dans le cadre des soins administrés. Ces derniers comprennent
par exemple les pompes épidurales, les pompes d’analgésie continue, les pompes à
94
gavage, les lignes artérielles, les lignes veineuses centrales, les stimulateurs cardiaques
endoveineux et les ventilateurs Bipap. L’évaluation initiale sert de point de référence aux
patient.
Une infirmière conçoit même le corps comme « quelque chose à explorer » (Participant
1, ligne 109).
évaluations mais celles-ci insistent sur l’importance d’avoir une vision globale de leurs
Une infirmière connaît son patient et elle en prend soin en tant qu’un être
global (Participant 2, lignes190-191).
Il n’y a pas une technologie encore … qui ait une vision globale (…) Ça
prend des êtres humains encore (Participant 6, lignes 208-212).
95
La technologie va nous aider mais je pense que rien peut nous remplacer
(Participant 1, lignes 128-130).
Par ailleurs, les participants décrivent le corps malade aux soins intensifs comme
suit :
C’est un être humain. On doit lui parler même s’il est ventilé, même s’il est
branché de partout, il ne faut jamais oublier ça. Pour moi [le fait d’être
branché] c’est secondaire. Pas dans le sens que ce n’est pas important
mais le patient est toujours ma priorité avant tous les appareils qui
l’entourent. Il ne faut jamais oublier ça (Participant 3, lignes 130-134).
Pour moi, le patient c’est toujours une priorité, même avant quoi que ce
soit dans la chambre. C’est un être humain (Participant 3, lignes 128-
130).
Les infirmières évoquent le fait que la dimension humaniste des soins infirmiers
est affectée lorsqu’on commence à exercer dans un milieu rempli d’appareils techniques.
multiples alarmes nuisent à la priorisation du patient. Selon les participants, avec les
années d’expérience, les appareils deviennent moins visibles et il est plus facile de voir le
Les infirmières des soins intensifs surveillent leurs patients grâce aux moniteurs
cardiaques dans les chambres des patients, ainsi qu’au poste central de l’unité. Le poste
central est également vitré, ce qui facilite la surveillance visuelle des patients qui sont
Ici, avec toutes les vitres, tu peux facilement voir ton patient (…) Les
chambres sont vitrées, donc si les rideaux sont ouverts, tu vois
pratiquement ton patient 24 heures sur 24. Surveiller toutes les données
qu’on prend par rapport à lui aussi, sur le moniteur, PVC [pression
veineuse centrale], voie centrale, et physiquement aussi quand tu fais tes
tournées, c’est une façon de surveiller ton patient (Participant 2, lignes 37-
46).
En lien avec les activités de surveillance, l’expression voir est un terme qui est
Voir tout ce qui pourrait se passer avec le patient (Participant 1, p.4, ligne
111).
Cependant, elles expliquent que le fait d’avoir la charge de deux ou trois patients peut
nuire à la surveillance visuelle de leurs patients. Les moniteurs cardiaques sont donc très
Dans l’ensemble, les patients admis aux soins intensifs requièrent une surveillance
accrue car ils sont à risque de complications. Leur état de santé étant critique et pouvant
détériorer à n’importe quel moment, la technologie permet donc d’amplifier les activités
activités quotidiennes. Il convient à ce stade-ci d’explorer quels sont les effets de toute
cette technologie sur les dynamiques et les processus de soins aux soins intensifs.
Selon les participants, la technologie peut avoir des effets positifs sur les patients
mais elle doit être adaptée à chacun d’entre eux. Plusieurs interventions invasives
nécessitent des appareils techniques dont l’utilisation comporte des risques. Il est
primordial que les infirmières connaissent bien l’équipement qu’elles emploient car il y a
des risques d’erreurs s’il est mal manipulé. En partageant une expérience vécue, cette
Est-ce qu’on lui rend service en mettant de l’équipement comme ça, si les
gens ne comprennent pas le but et les risques? (Participant 4, lignes 142-
143).
Une autre infirmière mentionne toutefois que d’autres technologies permettent aussi
d’éviter des interventions très invasives lorsque celles-ci ne sont pas nécessaires,
participants, la majorité des patients et des familles ne connaissent pas cette technologie.
peut être vécue comme une expérience bouleversante et émouvante pour le patient et ses
proches.
Ils [les membres de la famille] sont tellement concentrés sur tout ce qu’il y
a autour, toutes les lignes qu’ils voient sur le moniteur, les chiffres pour
eux c’est du chinois, c’est de l’inconnu. Ils ne comprennent pas donc dans
mon travail, quand j’ai un patient qui est critique, qui a beaucoup
d’équipement, avant de faire entrer la famille dans la chambre, je leur
explique toujours que, oui, ça va être impressionnant (Participant 3, lignes
113-119).
Je vais leur poser des questions [aux familles]: est-ce qu’il est rouge
comme ça d’habitude? Ses pieds sont-ils enflés comme ça? Je peux
demander aussi par rapport aux selles. Il va combien de fois par semaine
habituellement parce que là ça fait deux jours qu’il n’est pas allé… des
choses comme ça, c’est peut-être sa normale [sic]. On peut l’utiliser,
quand on a la famille. Des fois il n’y en a pas mais on peut utiliser la
famille comme ressource (Participant 1, lignes 134-140).
Par ailleurs, une infirmière déclare qu’il y a encore du progrès à faire quant à la
Faire participer la famille dans les soins, je pense que c’est essentiel de
nos jours. Je pense qu’elles [les infirmières] pourraient s’améliorer de ce
99
Les participants expliquent qu’il est fondamental en tout temps de respecter les
Il y a souvent des familles qui nous expliquent ou qui nous demandent c’est
quoi tel chiffre ou telle donnée. Personnellement je leur explique ce que
c’est. Si c’est des patients en fin de vie, j’essaie de ne pas mettre de
moniteur, ne pas mettre de technologie auprès du patient. Je trouve que
c’est plus invasif et ce n’est pas nécessaire. Mais il y a quand même des
patients, des familles qui veulent vraiment qu’on continue à utiliser le
moniteur jusqu’à la fin et on le respecte également (Participant 2, lignes
68-74).
la technologie sur les patients sont variables et les infirmières expriment que certaines
personnes âgées qui sont malades depuis plusieurs années et qui n’ont plus de qualité de
vie ne profitent pas autant de cette technologie qui prolonge au contraire une vie de
souffrances.
Les appareils sont là pour aider à la survie des organes mais il faut être
capable de passer par-dessus et de donner les meilleurs soins de qualité au
patient malgré tous les appareils qui sont là (Participant 4, lignes 238-
241).
100
Il a été exprimé dans une entrevue que les avancées techniques sont
considérablement favorables aux patients plus jeunes, dans les salles de traumatologie et
La technologie est là mais je pense qu’elle serait plus utile pour bien
d’autres types de personnes malades plutôt que des personnes âgées qui
traînent depuis des années, qui ont plusieurs maladies (Participant 6,
lignes 376-379).
Bien entendu, la technologie a un effet sur les patients à l’unité des soins intensifs
et dans une large mesure sur leurs familles. Cependant, nous devons souligner également
sur les soins infirmiers offerts aux patients dans cette unité de soins.
Elles expriment que celle-ci améliore la vitesse des soins, permet d’économiser du temps,
réduit le travail, épargne des maux de dos, permet d’obtenir de l’information plus
C’est sûr qu’avec les moniteurs c’est beaucoup plus facile. Présentement
je trouve que c’est bien fait. Je trouve que ça va bien et on a les outils
nécessaires pour surveiller nos patients adéquatement, surtout avec les
moniteurs au poste qui nous indiquent les données de notre patient
directement (Participant 2, lignes 51-57).
101
Une infirmière explique que tout cela lui permet d’assumer une plus grande charge de
patients :
Une infirmière affirme qu’elle ne pourrait s’en passer dans ses soins :
Pour une nouvelle qui voit tout ça, elle va peut-être trop se fier à cette
technologie-là au lieu de se fier sur ses connaissances et ses capacités à
elle. C’est la seule chose que je vois, que ça peut être dangereux pour les
nouvelles qui rentrent dans ce monde de technologie. Mais pour celles qui
ont vu le début quand on n’avait rien, il y a eu évolution. Je sais que les
machines sont là pour nous aider mais je n’aurais pas confiance à 100%
sur ce que je vais recevoir comme information d’un appareil (Participant
4, lignes 274-282).
propos qui dévoilent une différence dans la vision des infirmières débutantes et
expérimentées.
Tu peux pas dire à 20 ans que t’as 30 ans puis t’as 10 ans d’expérience.
C’est impossible ça. Puis même moi je le croyais à 20 ans, mais là je vois.
Je le vois que ce n’est pas pareil. Puis quand ça fait 20 ans, ça doit être
encore différent, puis 30 ans, puis ainsi de suite (Participant 6, lignes 479-
483).
Un autre participant suggère que les infirmières plus jeunes ont été élevées dans un
environnement beaucoup plus axé sur la technologie, avant même de débuter leur
formation en sciences infirmières. Ainsi, dans le monde des soins intensifs, la technologie
Un participant explique ce phénomène par le fait qu’en début de carrière, les infirmières
L’accent sur les aspects pratiques ou sur les appareils techniques semblerait
participer à l’objectivation du patient, un sujet pertinent à l’unité des soins intensifs, qui
est également en lien avec notre cadre théorique. L’objectivation sera discutée davantage
au chapitre six.
À cet effet, les infirmières présentent d’autres désavantages issus de toute cette
technologie avancée :
Cette infirmière émet par ailleurs une mise en garde contre la manière dont la technologie
En d’autres mots, les infirmières croient que la technologie, aussi indispensable soit-elle,
Ce chapitre, descriptif surtout, présente divers extraits des entrevues avec les
participants à notre étude et traite dans une large mesure du rôle de l’infirmière des soins
qui émergent des résultats et de leur analyse. Dans le cadre de ce chapitre, nous aurons
recours à quelques extraits supplémentaires venant faire suite aux idées dans la
présentation des résultats. Les écrits d’Agamben seront également repris en lien avec les
résultats obtenus et des liens avec les écrits scientifiques courants seront établis.
105
CHAPITRE 6
Dans le chapitre précédent, les résultats découlant de nos observations ainsi que de
nos entretiens ont été présentés. À cet égard, les sessions d’observations ont été réalisées
faire des liens pertinents durant les rencontres avec les participants. Les entrevues ont
ensuite été transcrites verbatim afin de poursuivre l’analyse de celles-ci. Les thèmes
principaux émergeant des entrevues avec les participants ont été catégorisés de manière à
organiser les idées et présenter les résultats de façon ordonnée. Notamment, les thèmes
ont été séparés parmi les quatre catégories suivantes : environnement de travail,
thèmes, plusieurs extraits des participants ont été présentés afin de concrétiser et
éléments tirés de la recension des écrits afin de tisser des liens avec nos résultats. Entre
autre, les concepts de surveillance, d’état d’exception, de vie nue et de biopouvoir seront
repris et critiqués vis-à-vis la pratique infirmière courante à l’unité des soins intensifs
étudiée. Par la suite, nous considérons les multiples implications de ce projet de recherche
infirmiers. En dernier lieu, comme dans tout autre projet de recherche, une section est
Les résultats de cette recherche nous permettent d’affirmer que la surveillance est
un concept fondamental à l’unité des soins intensifs. Johnson (2005) et Bernard (2008)
partagent l’idée selon laquelle les infirmières, œuvrant en soins critiques et dans d’autres
domaines, ont toujours eu le rôle de surveiller les personnes et les populations dont elles
ont la charge. En effet, depuis plus d’un siècle, le rôle infirmier repose en large partie sur
Nightingale.
Aux soins intensifs, les infirmières interrogées dans le cadre de la présente étude
précisent qu’à l’unité des soins intensifs, elles doivent surveiller leurs patients de façon
continue et rigoureuse car ils sont instables et à risque de décompenser. Entre autres, les
participants appuient les écrits de Kelly et Vincent (2010) en affirmant que les infirmières
à l’unité des soins intensifs doivent faire preuve de jugement clinique et mettre en
pratique leur pensée critique lors de l’interprétation des données qu’elles obtiennent de
leurs activités de surveillance. Elles stipulent que la présence de l’infirmière au chevet des
patients de soins intensifs est essentielle en raison de ses connaissances avancées et ses
habiletés à faire des liens entre ses évaluations physiques, les résultats de tests
diagnostiques et les paramètres des appareils techniques. Les propos des infirmières de
cette étude montrent également qu’une meilleure surveillance est directement liée à des
En lien direct avec la surveillance, nous estimons qu’il est pertinent d’explorer
plus en profondeur la perception qu’ont les infirmières de la personne malade à qui elles
prodiguent des soins et qu’elles surveillent sur une base quotidienne. À cet effet, à titre de
du patient et a pour but de déceler et de mesurer de l’information que le patient n’est pas
patients afin de réaliser une collecte de données pertinente pour donner les soins
nécessaires. Cette infirmière décrit donc le corps en tant qu’outil d’information, sans que
Dans le même ordre d’idée, un autre participant rapportait quant à lui qu’il conçoit
terme explorer évoque l’image du corps en tant que territoire qui recèle quantité
« cartographier » afin d’en extraire toute donnée permettant d’accomplir un acte soignant.
Que le corps soit considéré comme un outil ou quelque chose à explorer, il est intéressant
de noter que dans les deux cas, le corps est réduit à l’état d’objet à la fois actif (comme
108
personnel soignant).
Il est important de noter dans quelle mesure les pratiques soignantes peuvent se
poursuivre même lorsque le patient est inconscient, car diverses technologies permettent
le recueil de données diverses (dites objectives) qui orientent les actions infirmières. La
voix et la perspective du patient ne sont donc pas essentielles en ce sens, car le corps
révèle au personnel infirmier ce que ce dernier doit savoir. Par ailleurs, dans une large
mesure, ces révélations peuvent se substituer aux propos des patients. Les activités
décontextualisée.
concept récurrent dans les études de Cavallaro (1998), a été utilisé fréquemment lors de
nos entretiens. Les infirmières interrogées utilisent ce terme entre autres pour expliquer la
fréquence accrue à laquelle elles voient leurs patients, par exemple en évoquant le fait
qu’elles les voient 24 heures sur 24. Il est important de noter que l’expression voir telle
qu’employée par les participants inclut l’observation du patient de la tête aux pieds aussi
bien que l’évaluation des appareils techniques. Les participants n’associent pas
envers les patients. Voir est plutôt décrit comme une activité neutre faisant
patients et les principes du panopticon de Bentham. En effet, les patients sont vus et
observations nous ont permis de comparer l’unité des soins intensifs de notre étude au
modèle « entouré » établi par Catrambone et ses collègues (2009). Les infirmières
exercent donc dans un milieu qui favorise la visibilité continue des patients grâce à la
disposition des chambres autour d’un poste central. Les multiples moniteurs installés au
poste des infirmières ainsi que les fenêtres et les portes vitrées des chambres des patients
préconisent également une surveillance continue des patients de l’unité. S’il est reconnu
que ce milieu préconise la visibilité des patients, nous allons plus loin encore et proposons
qu’il dépend même de cette visibilité. En effet, une unité des soins intensifs ne pourrait
exister sans cette visibilité du patient et, à ce titre, il n’est pas surprenant que divers
de souligner, à l’instar de Perron & Holmes (2011), que certaines activités infirmières
d’une foule d’information qui est transmise et reproduite pour d’autres membres de
l’équipe soignante. Ainsi, bien que ceci n’ait pas été soulevé par nos participants, on peut
aisément saisir dans quelle mesure les paramètres fournis par les moniteurs et consignés
dans les dossiers contribuent à amplifier la visibilité du patient vis-à-vis les autres
Ces éléments renforcent l’idée selon laquelle le corps est objectivé dans la
2000). Cavallaro (1998) évoque le fait que l’observation d’une personne mène à
110
ce sens, il n’y a pas de mention explicite de pouvoir ou de contrôle par les participants
dans les entrevues réalisées. Ceux-ci décrivent plutôt le corps malade à l’unité des soins
intensifs comme un tout, une priorité, un être humain, et une personne malade qui a
besoin d’être soignée. Bien entendu, ce type de formulation est congruent avec les écrits
actuels en sciences infirmières, selon lesquels la dimension humaine des soins doit être
priorisée en tout temps (Kérouac et al, 2003; OIIO, 2009). Les propos des participants
attestent du fait que les questions de pouvoir demeurent absentes du discours du personnel
infirmier, bien que les activités soignantes de celui-ci comportent une dimension politique
importante.
Dans une certaine mesure, le personnel infirmier interrogé dans notre étude est
malgré les frustrations qui peuvent en découler, il décrit la nécessité de voir et de prendre
soins des patients de façon globale. Ce thème de globalité est évoqué dans plusieurs
entrevues. Malgré la technologie qui entoure les patients, les participants affirment que le
patient est leur priorité. La technologie est décrite comme étant très utile mais secondaire.
Si une alarme sonne, ils affirment regarder le patient d’abord puis analyser l’équipement
ensuite. Ils décrivent également parler au patient même si celui-ci est ventilé et sous
Les résultats de la présente étude semblent donc aller à l’encontre des conclusions
prioritaires dans un milieu où la technologie est de niveau avancé (Almerud et al, 2008a).
111
C’est un être humain. On doit quand même lui parler même s’il est ventilé,
même s’il est branché de partout, il ne faut jamais oublier ça. Pour moi [le
fait d’être branché] c’est secondaire. Pas dans le sens que ce n’est pas
important mais le patient est toujours ma priorité avant tous les appareils
qui l’entourent. Il ne faut jamais oublier ça (Participant 3, lignes 130-
134).
dans un milieu où la place est laissée à la technologie, tel qu’à l’unité des soins intensifs.
Ces écrits soulignent la dimension politique du soin, qui se trouve dissimulée par les
que nombre de théories infirmières encouragent une approche humaniste des soins et
centrée sur le patient (Kérouac et al, 2003). Cependant, Cloyes (2010) suggère le fait que
les infirmières participent plutôt à la création de la vie nue par l’entremise de leurs soins
avis en précisant que l’attention portée sur l’équipement technique dans les milieux de
soignantes.
À cet égard, particulièrement à l’unité des soins intensifs, Bernardo (1998) affirme
que la place accordée à la technologie dans les milieux de soins influence malgré nous la
relation infirmière-patient. Par exemple, les soins et les interventions axés sur la survie du
patients sont dans un état de santé instable (Beeby, 2000a). Les participants de notre étude
112
soulignent eux aussi une priorité envers la stabilité hémodynamique du patient et leur
interrogées partagent le fait qu’elles suivent des formations avancées précisément dans le
but d’apprendre à manipuler la technologie qui sert à sauver des vies. Les propos de nos
participants se contredisent donc quelque peu dans la mesure où ils affirment prioriser à
tout prix leurs patients alors que leur attention est fortement portée vers les priorités de
Dans le même ordre d’idées, les participants à l’étude de Beeby (2000b) expriment
plusieurs frustrations par rapport à la relation humaniste qui est attendue des infirmières.
Ils soulignent entre autre que les patients sous sédation ou souffrant d’hypoxémie à l’unité
parfois être agités et agressifs, sans nécessairement s’en rendre compte. Beeby (2000b)
rapporte donc que l’aspect de caring dans les soins infirmiers diminue lorsque ce genre de
frustration est vécue chez le personnel soignant. Ainsi, selon ses résultats, le caring en
représenter celui-ci lors des rencontres de l’équipe soignante. De ce fait, une des activités
essentielles pratiquées par les infirmières de soins intensifs de son étude semble être les
s’éloigner de la nature des soins axés sur la technologie dans une unité de soins intensifs.
Ils expliquent que la dimension humaniste des soins est affectée par la présence accrue de
appareils techniques sont des exemples, qui, selon eux, semblent nuire à la priorisation
113
des patients. Ainsi, les participants à notre étude partagent certaines des idées d’Almerud
et ses collaborateurs (2008b). Ils soutiennent par ailleurs qu’avec les années d’expérience,
il est plus facile de saisir une image entière des patients, c’est-à-dire qui inclut à la fois le
patient et les appareils techniques. Avec le temps, il deviendrait plus « naturel » et aisé
pour les infirmières d’axer les soins sur la personne au lieu de confiner ceux-ci aux
Les infirmières plus jeunes de cette étude expliquent qu’avec l’expérience, elles
améliorent leur confiance en elles. En débutant à l’unité des soins intensifs, elles
ressentent plus de stress et éprouvent des difficultés à intégrer le patient dans les soins
qu’elle joue dans cette unité. À titre de rappel, lorsqu’une infirmière débutante est
questionnée sur l’influence des machines qui entourent le patient, elle répond :
De leur côté, les infirmières avec plusieurs années d’expériences à l’unité des
soins intensifs formulent des propos qui dévoilent une différence entre la vision des
infirmières débutantes et celle des infirmières expérimentées. Selon ces participants, les
à plusieurs situations cliniques pour la première fois depuis qu’elles ont suivi leur
formation infirmière. Cela peut jouer sur la perception qu’elles ont vis-à-vis le patient
114
l’expérience clinique vaut pour beaucoup et qu’elle s’acquiert grâce à de multiples années
de pratique. Par ailleurs, elles partagent leurs craintes face à un futur de plus en plus axé
sur la technologie et l’impact que cela aura sur les nouvelles infirmières. Selon elles, étant
donné que la technologie avancée dans un milieu de soins intensifs peut être
effectivement impressionnante, les infirmières débutantes risquent de trop se fier sur les
appareils techniques et moins sur leurs connaissances et, par conséquent, « oublier »
Les réflexions de ces participants font écho aux éléments soulevés plus tôt au
des infirmières auprès de la technologie soulève donc selon nous des notions de
Au chapitre trois, nous avons comparé l’unité des soins intensifs à un état
d’exception, selon les écrits d’Agamben. À l’intérieur de cet état d’exception, les lois sont
d’une menace à l’état. Toutefois, en lien avec notre étude, nous élaborons l’idée selon
laquelle les lois sont altérées lors de situations dites urgentes. Ainsi, pendant cette période
d’exception, les lois de protection des droits civils et divins peuvent être suspendues,
donnant ainsi naissance à l’homo sacer (homme sacré), qui est assujetti au pouvoir
souverain qui se fait reconnaître. Selon les travaux d’Agamben, l’homo sacer représente
une vie qui peut être tuée sans que cet acte ne soit reconnu comme un meurtre. Dans le
115
cadre de ce projet, nous établissons des similitudes entre cet homme sacré et le patient
dans un état comateux admis à l’unité des soins intensifs et qui se trouve à mi-chemin
entre la vie et la mort. Par le fait même, nous le considérons à l’extérieur de l’ordre
politique normal.
Cet homo sacer à l’unité des soins intensifs est considéré comme une vie sacrée
qui est régulée par le personnel soignant. Les ordonnances médicales, les interventions
infirmières, ainsi que la manipulation des paramètres des appareils techniques sont hors
de son contrôle. La survie des organes vitaux et le retour à une stabilité hémodynamique
d’urgence. Selon le discours des participants à notre étude, les infirmières à l’unité des
soins intensifs valorisent l’approche humaniste des soins mais affirment également que la
participent à la perception qu’ont les infirmières de ne soigner qu’un corps, une entité
situation de crise, d’arrêt cardiaque ou simplement dans un état de santé instable. Le corps
mesurables qui guident le personnel soignant dans le choix de ses interventions. Dans ce
contexte, l’équipe soigne donc un corps dénudé de son statut politique. Selon Cloyes, « la
mort d’une telle personne serait donc toujours banale, même insignifiante, car elle
indiquerait la fin d’une simple vie (zoé) plutôt que la destruction d’un vrai citoyen (bios) »
La période en fin de vie est un moment difficile vécu à l’unité des soins intensifs.
Elle amène le personnel soignant, la famille, ainsi que le patient (selon les circonstances),
à prendre des décisions en lien avec les traitements médicaux. Le patient n’a pas toujours
un mot à dire sur le choix de traitement et ne peut pas nécessairement décider du moment
où les traitements seront cessés. La décision revient donc à l’équipe médicale et aux
des traitements médicaux peut mener à la mort, un processus qui peut être très rapide dans
certains cas. Nous soulevons donc que la prise de décision à l’unité des soins intensifs par
des entités autres que le patient lui-même est comparable au pouvoir souverain décrit par
Agamben – un pouvoir qui peut décider de la « mise à mort » d’une vie sans être inquiété.
Ce pouvoir sur la vie d’un patient réduit donc celle-ci à une vie nue.
Le dilemme éthique le plus courant à l’unité des soins intensifs est la prise de
réanimation. Les travaux d’Agamben au sujet de la vie nue s’accordent aisément avec
cette problématique. Nous rappelons qu’Agamben décrit la vie nue comme une personne
qui n’a qu’une dimension zoé, réduite à sa plus simple expression, à savoir un corps
Georges (2008) propose que « les infirmières participent au maintien de la marge entre
zoé et bios et qu’elles essaient continuellement de se positionner du côté du bios [la façon
dont une personne décide de vivre, guidée par ses valeurs, ses opinions, ses droits et sa
liberté] de cette marge » (Georges, 2008. p.10, traduction libre, [ajout personnel]). Les
l’opinion, les valeurs, les croyances et la religion de leurs patients. Malgré le fait que la
fin de vie semble être un sujet sensible pour les infirmières de notre étude, celles-ci
Les patients à l’unité des soins intensifs se trouvent dans un état comateux pour
une période indéterminée. Agamben (1998) considère que ces personnes sont prises dans
un espace entre la vie et la mort. De ce fait, la question de qualité de vie est soulevée par
nos participants. Le concept de la qualité de vie est subjectif et les participants interrogés
ont leur propre idée de ce que devrait être une bonne qualité de vie dans un contexte de
soins intensifs. Ils expriment toutefois la nécessité de rester neutre et ouvert vis-à-vis la
définition de la qualité de vie de leur clientèle afin de respecter les décisions de celle-ci.
L’expression qualité de vie a été utilisée à maintes reprises bien qu’aucune définition n’ait
été fournie par les participants lors des entretiens, ce qui sous-entend un certain consensus
Plusieurs auteurs ont soulevé le fait que la qualité de vie des patients à l’unité des
soins intensifs est fréquemment ignorée (Bu et Jezewski, 2006; Ravenscroft et Dominic
Bell, 2000). Inversement, les participants de notre étude estiment avoir un rôle important
à jouer dans le maintien d’une certaine qualité de vie pour chacun de leurs patients. Par
exemple, la clientèle admise dans l’unité étudiée est majoritairement très âgée et les
interventions permises par les avancées techniques (Browning, 2010). À cet effet, les
infirmières de notre milieu d’étude évoquent leur capacité à agir comme avocats des
patients afin de remplir cet objectif soignant. Nous rappelons d’ailleurs que les travaux
118
d’Agamben renforcent le lien entre le rôle d’avocat de l’infirmière à l’unité des soins
En lien avec ce qui précède, Cloyes fait part du fait que « nous sommes tous
potentiellement des vie nues » (Cloyes, 2010, p. 238, traduction libre). Elle poursuit en
expliquant que le pouvoir sur la vie émerge différemment, dépendant où nous sommes
positionnés en relation avec le pouvoir politique. En ce sens, nous estimons que les
patients à l’unité des soins intensifs sont « naturellement » à risque d’être perçus comme
des vie nues compte tenu de la position autoritaire assumée par le personnel soignant. Par
ce fait même, ces patients (et tout particulièrement les patients dans un état comateux)
sont entièrement dépendants des soins médicaux et infirmiers. Cette dépendance s’étend
de la survie.
Dans le cadre de notre projet de recherche, une certaine tension émerge entre le
pouvoir exercé par l’équipe médicale et le personnel infirmier. Notamment, dans les
propos des participants, il semble que ce soit généralement les médecins qui prennent les
décisions avec les familles en fin de vie et eux encore qui ne peuvent ou ne veulent pas
laisser aller ou laisser mourir une personne. Plusieurs participants ont évoqué être
infirmière à l’unité des soins intensifs. Les propos recueillis suggèrent que, contrairement
119
professionnelle selon une vision axée sur le zoé plutôt que le bios de la personne malade.
médecins exercent un pouvoir souverain par le biais de leur pratique médicale. Ils
systèmes physiologiques du corps, perçu comme une vie nue, c’est-à-dire, réduit à
l’existence pure de zoé. Par contre, il a un pouvoir limité dans la manière dont cette
existence zoé peut être négociée et rétablie comme une entité bios. La négociation de la
d’existence du zoé, car elle permet de contrôler les paramètres vitaux des patients
indépendamment des actions ou des désirs de ceux-ci. Elle permet le maintien et la survie
soulignant l’importance d’inclure la famille dans la prise de décision en fin de vie, les
personne malade, dimension qui semble négligée dans les décisions médicales évoquées
Cette négociation qui implique la famille ne se fait pas sans difficulté. Les
participants semblent être tourmentés par le fait qu’ils doivent honorer la qualité de vie et
les valeurs de leurs patients, tout en respectant les limites du rôle infirmier vis-à-vis celui
notamment par rapport aux diagnostics médicaux ou aux pronostics puisque c’est au
participants de participer aux processus de prise de décision pour un patient dans un état
comateux, s’ils n’abordent pas certains sujets avec les membres de la famille. Ces propos
sont semblables aux discours des participants à l’étude de McMillen (2007), selon
lesquels la prise de décisions chez des patients en fin de vie ne fait pas vraiment partie du
rôle infirmier. Là aussi, la dimension politique des soins infirmiers émerge car le champ
(légal) d’exercice infirmier joue un rôle au premier plan dans les conditions de possibilités
du soin.
La manière dont le personnel infirmier perçoit le corps, assisté par des appareils
multiples et qui a peu d’espoir de survie, peut influencer selon nous l’ampleur et la portée
du rôle infirmier d’avocat. Cloyes (2010) se questionne par exemple à savoir quelle vie
leur rôle comme avocates du patient. Chaque membre infirmier a une manière qui lui est
propre de percevoir le corps d’un patient, tout comme chacun possède une opinion
121
personnelle sur la qualité de vie. Nous ramenons ici un extrait d’un participant qui illustre
Ce n’est pas juste des jeunes qui se blessent ou qui ont le cancer. Là, on se
bat pour une vie qui en vaut plus la peine comparé à quelqu’un qui a fumé
toute sa vie, qui a bu toute sa vie, qui est rendu à quatre-vingt ans, qui a
les poumons finis, qui fait de l’emphysème, qui a une liste d’antécédents
longue comme un bras, mais qui veut vivre. C’est son droit. C’est un choix
de société. Puis là, il faut s’acharner dessus, occuper un lit, puis dépenser
des millions de dollars sur ce patient-là pour prolonger de quoi? De six
mois? Avec aucune qualité de vie (Participant 6, lignes 359-367).
Il nous est impossible de déterminer dans quelle mesure le personnel soignant peut
demeurer neutre et objectif par rapport à ses valeurs propres, tel que reflété dans l’extrait
ci-dessus. De telles valeurs pourraient avoir une incidence sur la manière dont le
personnel infirmier s’acquitte de son rôle d’avocat. Une recherche future pourrait se
pencher sur cette question et spécifier plus précisément le rôle d’avocat face aux décisions
prises pour un patient dans un état comateux dans des milieux de soins où la technologie
devons de discuter des autres implications de notre projet dans les différents domaines de
la pratique infirmière. Toutefois, il nous faut d’abord discuter des limites de la présente
étude.
a pu également introduire des biais dans la collecte et l’analyse des données. Malgré nos
intentions de rester neutre, le savoir que nous avons construit à travers ce projet est basé
sur notre perception et selon notre interprétation des données. Nous ne pouvons ignorer le
fait que nous avons une expérience préalable dans le milieu choisi mais nous pouvons
Nos notions préalables nous ont permis de créer des liens significatifs entre la
théorie et la pratique à l’unité des soins intensifs et d’explorer certains aspects du milieu
auxquels un chercheur « étranger » n’aurait pas été sensibilisé. Par exemple, lors de
l’observation du milieu, l’unité des soins intensifs à l’étude s’est vue moins perturbée par
la présence d’un chercheur qui n’était pas étranger. Par ailleurs, lors des entrevues, nous
étions sensible à certains sujets abordés, tels que la lourde charge de travail des
infirmières et les besoins d’intervenir dans des situations d’urgence. De plus, nous étions
familière avec le vocabulaire en lien avec la technologie avancée utilisé par les
participants lors des entrevues. Les participants étaient confortables et ouverts à discuter
de leur pratique infirmière grâce à l’établissement de longue date d’un lien de confiance.
Le tout a facilité le fil des entretiens, la transcription verbatim de ceux-ci ainsi que
l’analyse des résultats. Nous sommes consciente que nos conclusions ne reflètent pas une
vérité absolue mais nous sommes d’avis que nos résultats participent tout de même au
Pour compléter notre collecte de données, nous avons procédé à des entrevues
avec six infirmières du milieu choisi. La saturation des données a été rapidement atteinte
au cours des entrevues, alors que les participants exprimaient des opinions uniformes au
regard de leurs perceptions du patient et de leur rôle clinique dans un contexte de soins
123
intensifs. Toutefois, le fait que la presque totalité des informants ait été des femmes peut
avoir joué un rôle dans le contenu des propos exprimés. Toutefois, avec un seul informant
masculin, nos données ne nous ont pas permis de dégager des dynamiques de genre entre
infirmières et infirmiers.
personnel infirmier d’une seule unité de soins intensifs. Les résultats ne sont donc pas
nécessairement représentatifs de tous les milieux de la même spécialité car ils demeurent
contextualisés. À cet effet, nos résultats peuvent être transférables à des milieux
semblables, mais ne prétendent pas être généralisables. Une étude auprès d’un plus grand
nombre de participants et dans plus d’un milieu de soins intensifs pourrait permettre de
tirer des conclusions plus riches qui reflètent davantage différents milieux. À la lumière
des principes qui sous-tendent la recherche qualitative, nous ne considérons pas cette
contextualisation comme une limite à proprement parler, mais plutôt comme une
considération importante de la lecture des résultats de notre analyse. Nous ne désirons pas
nous positionner en tant qu’accessoire ou instrument impartial par le biais duquel ces
son milieu de recherche. Tout comme Allen et Cloyes (2005), nous estimons donc que
notre rôle dans le cadre de ce projet ne réside pas dans la révélation de certains savoirs,
atout. Il a été dit plusieurs fois qu’il est impossible pour les infirmières de fonctionner
sans la technologie avancée dans une unité de telle spécialité. Cependant, les infirmières
être remplacées par des appareils et des techniciens. Les infirmières font valoir leur place
au chevet du patient à l’unité des soins intensifs. Par exemple, elles articulent de manière
soutenue la nécessité pour le personnel infirmier de poser des jugements cliniques face
conscients de l’évolution constante du rôle infirmier dans les milieux de soins mais ils
sont persuadés qu’une unité de soins intensifs ne pourrait exister sans personnel infirmier.
6.5.1. PRATIQUE
Nous croyons que cette recherche permet aux infirmières de prendre conscience de
leur rôle d’avocate et leur implication dans la prise de décision lorsqu’elles soignent des
patients dans un état comateux. À la lumière des résultats, elles peuvent également
concevoir dans quelle mesure le rôle d’avocat est dépendant de relations de pouvoir
préétablies dans les unités de soins critiques, notamment en ce qui a trait aux interactions
à tous les niveaux des soins de santé, cette réflexion critique peut donc permettre de
125
mieux définir le rôle de l’infirmière à l’unité des soins intensifs vis-à-vis les autres
professionnels de la santé, incluant les médecins. Nous croyons que ce projet peut amener
les infirmières à évaluer leur place au sein d’une équipe de soins, tout particulièrement
dans le processus de prise de décision des patients et à saisir dans quelle mesure des
entités non-humaines, telles que la technologie de pointe, joue un rôle déterminant à cet
effet.
lien avec la technologie avancée à l’unité des soins intensifs. Cette étude permet donc aux
des risques probables. Les avancées technologiques actuelles sont habituellement perçues
comme étant bénéfiques pour les patients et le personnel soignant. Toutefois, à la lumière
des écrits recensés et des propos obtenus, la technologie suscite une certaine ambivalence.
Ainsi, il est clair que la réduction d’un patient à l’état d’objet par le biais de la technologie
prône des soins humains et individualisés. En tant que milieu qui s’est développé
précisément autour de la technologie, il n’est pas surprenant que les soins intensifs soient
humaine des patients et que soient priorisées des données et des décisions qui tournent
des infirmières à l’égard d’une vision globale du patient face à la technologie. Tel
qu’articulé dans nos résultats, l’infirmière avec plus d’expérience apprend à moins
126
considérer les appareils techniques autour du patient afin de voir le patient comme un
tout, incluant la dimension zoé et bios, telles que définies par Agamben. Il faut donc
reconnaître le fait que des infirmières nouvellement diplômées ou avec peu d’expérience
l’environnement technique et, du coup, délaisser d’autres aspects soignants, par exemple,
l’interaction avec les patients, incluant les patients dans un état comateux. Le mentorat et
le soutien de telles infirmières est donc primordial afin que la dimension humaine du soin
infirmier dans les milieux de soins intensifs. Cette dimension se manifeste dans la
décisif à ce niveau.
6.5.2. ÉDUCATION
aux étudiantes de faire des stages cliniques en milieux de soins critiques. Dès lors, elles ne
sont peut-être pas exposées à la pratique infirmière dans des contextes de soins où la
technologie avancée est présente. Tel que souligné par les participants de notre étude, les
étudiantes infirmières aux soins axés sur la technologie, tout en priorisant la dimension
humaniste du soin. Nous estimons également qu’il y a une nécessité d’enseigner aux
infirmières pratiquant dans tous les milieux dans quelle mesure la technologie constitue
un enjeu politique et en quoi le rôle infirmier d’avocat des patients est primordial. La
127
dimension politique du soin se jouant aussi sur le plan des interactions professionnelles, il
développer un plus haut niveau de confort afin de jouer ce rôle d’avocat et faire valoir les
La dimension politique du soin est cruciale car elle influence les décisions prises
par l’équipe soignante, incluant le personnel infirmier, les patients et leurs familles et ce,
souvent à leur insu. Il n’est donc pas surprenant que les participants de notre étude
n’évoquent pas leurs interventions soignantes en tant que pratiques politiques. Par
exemple, la surveillance et le rôle d’avocat du patient sont présentés sous des angles
cliniques et humanistes plutôt que politiques pour justifier leur importance. Il demeure
donc une certaine réticence en sciences infirmières à s’engager dans des réflexions
politiques (Des Jardin, 2001). Afin de pallier à cette lacune, plusieurs auteurs évoquent la
qu’il est nécessaire pour les éducateurs de souligner les différentes facettes du politique,
selon que l’on pratique en milieu communautaire ou hospitalier, comme par exemple aux
soins intensifs.
sein de la profession. Le cadre théorique choisi pour notre étude, par exemple, permet la
remise en question des structures de soins actuelles aux soins intensifs. Toutefois, l’utilité
128
des travaux d’Agamben dépasse les milieux de soins critiques et s’étend à tout milieu
clinique où le personnel soignant peut suspendre les droits d’un patient ou réduire ce
dernier à l’état d’entité biologique (apolitique) qu’il faut contrôler (ex : santé mentale,
réfléchir de manière critique sur des enjeux communs en sciences infirmières (ex : les
questions relatives à la qualité de vie, le rôle de la technologie avancée dans les soins
infirmiers, le rôle infirmier dans les décisions relatives à la fin de vie, la collaboration
la profession infirmières. Il va sans dire que de tels outils jouent également un rôle
6.5.3. RECHERCHE
Les écrits d’Agamben sont très peu utilisés dans la littérature infirmière et en soins
de santé en général. Nous estimons qu’il serait très pertinent d’incorporer celles-ci dans
plus d’études qui s’intéressent aux soins de fin de vie et au rôle des divers professionnels
de la santé, non seulement dans les unités de soins intensifs mais également dans d’autres
spécialités telles que les soins de longue durée et les soins palliatifs. Un cadre théorique
problématisées dans les milieux de soins. La nature d’un cadre théorique critique permet
au chercheur de creuser plus loin et d’élaborer en détails des notions pouvant être
normalisées ou prises pour acquis par le personnel infirmier, telles que la place accordée à
129
la technologie dans les soins de santé actuels et la prééminence persistante chez plusieurs
membres de l’équipe médicale d’une vision objectivée du corps du patient. Les théories
d’Agamben par exemple occasionnent une prise de conscience chez les infirmières dans
les milieux de soins critiques en exposant les limites du rôle d’avocat ainsi que des
Par ailleurs, pour des recherches futures, nous suggérons de reprendre les
questions de recherche abordées ici et de les reconduire dans une étude incluant un plus
sommes d’avis que les concepts de surveillance, de prise de décision et de rôle d’avocat
de l’infirmière à l’unité des soins intensifs se prêtent bien à une recherche de type
qualitatif avec une variété de participants. Par exemple, une étude comparative incluant
d’autres groupes professionnels tels que les médecins, de même que des patients et des
dilemmes qu’elle occasionne (notamment par rapport aux soins en fin de vie) et de son
influence sur les rapports soignants. Nous supposons que la diversité des données
recueillies permettrait de mieux comprendre les enjeux vécus par le personnel infirmier
sur les unités de soins, surtout si le projet est développé sous un angle critique.
évoqué par nos participants selon lequel elles délaisseraient la dimension humaine de
leurs soins au profit d’évaluations et d’interventions axées sur les appareils techniques.
Des liens intéressants pourraient se tisser, par exemple, entre la préparation au marché du
130
travail et la perception qu’ont les infirmières débutantes face aux soins axés sur la
technologie.
En lien avec les avenues de recherches possibles évoquées ici, nous suggérons
qu’elles se prêtent bien à des études qui reprennent les écrits d’Agamben et ses concepts
prêtent aussi à des recherches qui s’intéressent aux questions du corps et de sa relation
avec la technologie. C’est le cas d’auteurs tels que Haraway (1991), qui elle aussi
demeure quasi absente des écrits en sciences infirmières. Son concept des cyborgs,
notamment, n’a été utilisé que dans deux études traitant des soins infirmiers aux soins
intensifs (Vargas & Meyer, 2003, 2005). De plus, le fait que cette auteure se situe dans
dispensés les soins infirmiers aux soins intensifs. Dans certains cas, elle peut amener à
repenser les structures en place, telles que les interactions professionnelles ou la prise en
6.5.4. GESTION
cliniques des unités de soins intensifs de reconnaître les enjeux éthiques et politiques
reconnaissance peut mener par exemple à des sujets de discussion importants lors de
131
réunions d’équipe. Les concepts présentés peuvent également servir de thèmes dans
équipes de soins. Par l’entremise des discussions menées au sein de ce projet, nous
croyons que les gestionnaires et les éducatrices cliniques seront sensibilisés aux besoins
d’apprentissage des nouvelles infirmières débutant sur une unité de soins intensifs,
technologie avancée, de rôle d’avocat et de soin humaniste sont exposés, plus il y aura
une remise en question des pratiques infirmières contemporaines. Nous estimons qu’il
s’agit d’un enjeu de taille, considérant la rapidité avec laquelle les technologies médicales
se développent et font leur entrée dans les milieux de soins contemporains, notamment
CONCLUSION
L’unité des soins intensifs sert à exercer une variété de soins avancés spécialisés
qui dépendent de la haute technologie. De ce fait, les infirmières pratiquant dans ce milieu
sont assujetties à cette dépendance, toutefois requise par la nature des soins de santé que
reçoivent les personnes admises sur cette unité. L’existence même des unités de soins
intensifs repose sur les avancées techniques qui permettent de sauver et de prolonger des
vies.
Les écrits consultés mettent en évidence plusieurs défis vécus par les infirmières
travaillant dans cette spécialité. Par exemple, la technologie avancée et les soins axés sur
la survie sont perçus comme des obstacles au maintien d’une vision globale du patient. De
nombreuses études rapportent que la dimension humaniste du soin est négligée et que le
personnel soignant ne priorise pas particulièrement la qualité de vie des patients dans ce
genre d’unité de soins. Notre recherche appuie la continuité de ces thématiques. Dans le
cadre de notre projet, nous avons relevé la question des activités de surveillance et de
Pour ce faire, les écrits de Giorgio Agamben sur l’état d’exception et la vie nue
nous ont permis d’aborder ces questions de manière plus critique afin d’analyser la
pratique infirmière autrement. Nos résultats montrent que les participants cherchent
toujours à garder une vision holistique du soin mais cette vision est compromise par la
priorité des soins axés sur la survie du patient, particulièrement dans des situations
133
d’urgence. Les infirmières sont plutôt appelées à faire preuve de pensée critique par le
biais de l’équipement à leur disposition, ainsi qu’à être efficaces et rapides dans leur
personnel soignant à l’unité des soins intensifs risque d’objectiver les patients, soit de voir
la personne soignée dans sa dimension zoé seulement, laissant ainsi émerger une vie nue
intensifs ainsi que les enjeux politiques qui la caractérisent. Des implications pertinentes
découlent de notre recherche, soit sur le plan de la pratique infirmière clinique ainsi que
notamment qu’aucun milieu de soins clinique ne peut échapper à une thématique telle que
la nôtre. C’est pourquoi nous croyons possible de réaliser le transfert des connaissances
générées dans des milieux où la technologie occupe une place essentielle, même si c’est à
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139
ANNEXE A
ANNEXE B
Présentation de recrutement
144
Introduction
Problématique
• Le pouvoir exercé par l’équipe médicale sur les patients des soins intensifs,
grâce à la surveillance infirmière, par le biais de la technologie
o Surveillance continue
o Assistance à la survie grâce à la technologie
o Utilisation de contentions mécaniques
o Prise de décision (par les membres de la famille, par un prestataire de
soins ou par l’équipe médicale)
Question de recherche
Cadre théorique
• Giorgio Agamben
o État d’exception
o Zoé vs Bios
o Concept de vie nue (bare-life)
o Homo Sacer
Devis de recherche
Participation
• Entrevues:
o 30 à 60 minutes
o Interaction confidentielle
o Enregistrée sur audiocassette et retranscrite
o Analysée par la chercheuse et son superviseur
*** Un groupe final de participants sera choisi au hasard parmis les intéressés si le
nombre de personnes intéressées dépasse le nombre de participants requis
146
• Observations:
o Règlements
o Fonctionnement de l’unité
o Lieu physique des soins intensifs
Dimensions éthiques
Questions?
147
ANNEXE C
Voici mon numéro de téléphone et/ou mon adresse courriel afin que la chercheuse puisse
me contacter pour céduler un rendez-vous.
ANNEXE D
Grille d'observation
150
Grille d’observation
Inventaire des objets, instruments, outils, Usage des dispositifs, accueil, littérature
éléments de décor nécessaire à l’action offerte
Qui fait quoi? Qui sont les professionnels Division du travail, hiérarchie, hommes et
du lieu? femmes, tenues de travail
ANNEXE E
Guide d’entrevue
152
Guide d’entrevue
Données démographiques :
• Le sexe du participant
Questions :
ANNEXE F
Formulaire de consentement
154
Formulaire de consentement
Titre du projet: L'influence de la technologie sur le rôle de l'infirmière des soins
intensifs dans les activités de surveillance des patients
But de l’étude: Le but de l’étude est de mieux comprendre les perceptions et les
comportements des infirmiers/infirmières aux soins intensifs, particulièrement en ce qui
concerne la technologie et la surveillance.
Bienfaits: Les résultats de recherche permettront une compréhension plus claire du soin
dans un milieu de soins intensifs et seront acheminés au gestionnaire de l’unité et à la
clinicienne des soins intensifs. Le partage des résultats tentera de générer une auto-
réflexion chez les infirmiers/infirmières des soins intensifs par rapport à leur pratique.
Confidentialité et anonymat: J’ai l’assurance de la chercheuse que l’information que je
partagerai avec elle et son superviseur restera strictement confidentielle. J’ai reçu la
certitude de la chercheuse que le contenu ne sera utilisé que pour le projet de recherche et
la publication des résultats, selon le respect de la confidentialité. L’anonymat sera
favorisé de la façon suivante. Aucun nom ne sera dévoilé. Un code numérique sera
utilisé pour identifier les participants. Ce code sera donc inscrit sur les documents et sur
les audiocassettes, contenant l’information confidentielle. Seulement certaines données
démographiques, soit le sexe, le niveau de formation, le groupe d’âge et le nombre
d’année d’expérience seront validées lors de l’entrevue. Si la chercheuse est intéressée
d’inclure une citation ou une situation spécifique dans ses publications, qui pourrait nuire
à l’anonymat, elle m’assure que mon consentement sera nécessaire et que je serai libre de
refuser. Compte-tenu du petit nombre d’employés à l’unité des soins intensifs, la
chercheuse m’assure de divulguer aucune information aux autres employés. De plus, elle
n’inclura aucune information qui pourrait servir à m’identifier dans son rapport final ni
dans les publications ou conférences issues de cette étude. Par ailleurs, les coordonnées
du milieu hospitalier ne seront pas non plus dévoilées.
Conservation des données: Les données recueillies, soit les notes d’observations, les
transcriptions des entrevues et les audiocassettes seront conservées de façon sécuritaire,
soit dans un placard verrouillé, au domicile de la chercheuse pour le temps nécessaire à
l’analyse des données et la rédaction de la thèse et d’articles scientifiques. Les données
informatisées seront encryptées grâce au "Encrypting File System (EFS)" dans Windows
7. Les données seront ensuite entreposées sous-clé dans le bureau du superviseur de
recherche pour une période de 5 ans, soit jusqu'au 1er septembre 2015, selon les
exigences de l’Université d’Ottawa.
Pour tout renseignement additionnel concernant cette étude, je peux communiquer avec la
chercheuse ou son superviseur.
Pour tout renseignement sur les aspects éthiques de cette recherche, je peux m’adresser au
Responsable de l’éthique en recherche, Université d’Ottawa, Pavillon Tabaret.
Il y a deux copies du formulaire de consentement, dont une copie que je peux garder.