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Steiner Rudolf - de Jésus Au Christ

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RUDOLF STEINER

DE JÉSUS AU CHRIST

Un cycle de dix conférences


et une conférence publique
faites à Karlsruhe du 2 au 14 septembre 1908

Traduction de Monique et Gilbert Durr

1997
TRIADES
PARIS
Titre original :

Von Jesus zu Christus


r édition, 1988
© 197 4 by Rudolf Steiner-Nachlassverwaltung,
Dornach (Suisse) Table analytique
GA 131

DE JÉSUS AU CHRIST
Conférence publique, Karlsruhe, 4 octobre 1911 9
Édition française antérieure : La recherche historique sur Jésus au XIXe siècle. Arthur Drews. Les
Éditions Triades, Paris 1977. Évangiles, documents historiques ? Le christianisme, fait mystique.
Les mystères de l'Antiquité. Aristide, disciple des Mystères.
Différences fondamentales entre deux sortes de Mystères : Mystères
égyptiens et grecs, Mystères perses ou Mystères de Mithra. Adam,
l'homme primordial, et le péché originel. Le christianisme paulinien.
Les Évangiles : non pas des biographies, mais des récits initiatiques.

DE JÉSUS AU CHRIST

Couverture : Première conférence Karlsruhe, 5 octobre 1911 ......................... . 37


Le Semeur de Vincent Van Gogh (détail)
Deux directions de l'évolution spirituelle en Europe: le principe Jésus
© Kroller-Müller. Otterlo. Pays-Bas du jésuitisme et le principe Christ du mouvement rose-croix. La
triade : vie consciente de l'esprit, vie subconsciente de l'âme, vie
inconsciente de la nature - Esprit, Fils (Logos), Père, - représentation,
volonté, sentiment. Initiation de l'esprit pour les Rose-Croix, initia-
tion de la volonté pour les jésuites.

Deuxième conférence, 6 octobre 1911 55


I.:initiarion rosicrucienne chrétienne. Mouvement rose-croix et science
de l'esprit. Doctrine de la réincarnation et du karma, d'une part dans
l'initiation des Rose-Croix et chez Drossbach, Widenmann, Lessing,
d'autre part dans le bouddhisme. Relâchement du corps éthérique par
© 1997 by Editions Triades la démarche de connaissance rose-croix. La révélation permanente
36, rue Gassendi comme voie vers l'expérience intérieure de l'événement christique.
75014 Paris I.:expérience individuelle des images des Évangiles dans l'initiation
rose-croix. La rencontre avec le Gardien du Seuil et la Tentation de
Tous droits réservés Jésus. La peur et la scène du mont des Oliviers. Différence avec la
ISBN 2-85248-185-5 démarche jésuite.
6 DE JÉSUS AU CHRIST Table analytique 7

Troisième conférence, 7 octobre 1911 ............................ , ....... .. 71 fantôme du corps physique : la Chute. Le corps ressuscité du Christ,
fantôme intact du corps physique. La restauration des principes per-
Trois sources de connaissance pour les Mystères chrétiens : les Évan- dus de l'être humain. Le fantôme humain sauvé.
giles, l'investigation clairvoyante, la foi en tant que chemin de connais-
sance de soi-même et du Christ. Le Christ, nouveau maître et juge du
karma. Jésus de Nazareth, homme dans tout le sens du terme, et non Huitième conférence, 12 octobre 1911.... ...... .. .... .. .. .. .... .. ...... .. .. 161
pas inicié comme par exemple Apollonios de Tyane. Rapports entre
l'individualité du Christ et le corps de Jésus de Nazareth, par opposi- Les deux enfants Jésus. I.:individualité de Zarathoustra. L'influence des
tion aux rapports entre l'individualité d'Appollonios de Tyane et son forces du Bouddha. Le Moi de l'enfant Jésus de Nathan. Le Jésus de
corps. La Chute et le rachat par le Christ. Deux témoins de la foi : douze ans au temple. Le Jésus de trente ans lors du baptême dans le
Pascal et Soloviev. Jourdain. Cendre et sel. Le corps spirituel du Christ : le fantôme res-
suscité. Paul à Damas: l'accomplissement des Écritures.
Quatrième conférence, 8 octobre 1911 ............. ............. .......... .. 91
Neuvième conférence, 13 octobre 1911 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... . 177
La vision du Christ remplace la foi. I.:expérience du Logos avant et
après l'avènement du Christ. Le pressentiment du Mystère du Le lien entre l'individu humain et l'impulsion du Christ. Formes anté-
Golgotha chez Richard Wagner, exemple de l'attitude de dévotion rieures de la théosophie : Bengel, Oetinger, Volker. La réalité objective
intérieure nécessaire à l'égard des vérités du monde spirituel. Les Évan- de l'influence luciférienne (péché, mensonge, erreur) et la réalité objec-
giles traditionnels et la Chronique de l'Akasha. Saint Jérôme et l'Évan- tive de l'acte rédempteur du Christ. La Cène et les Évangiles, voie exo-
gile de Matthieu. Le chemin menant de l'expérience intérieure du térique vers le Christ. La communion dans l'esprit par la force de la
Christ dans le sentiment à l'initiation chrétienne. méditation et de la concentration, voie ésotérique.

Cinquième conférence, 9 octobre 1911 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... . 107 Dixième conférence, 14 octobre 1911 .... .......... ........................ 195

Les Épîtres de Paul. Problème de la destruction du corps physique au Rapports de l'impulsion du Christ avec toute âme humaine indivi-
moment de la mort. Lien entre la forme corporelle du corps physique ~~~lle. ~initiat~~n, voie ésotérique d'accès au Christ. Les sept degrés de
et la conscience du Moi . Hellénisme : le corps physique comme objet ltmttatwn chretienne et leur but. L'accueil du fantôme du Christ res-
de l'amour suprême. Bouddhisme : mépris du corps physique. suscité. Le Christ, maître et juge du karma. La doctrine de la réincar-
Judaïsme : reproduction sexuée de la forme du corps physique. Le ~a~ion . Le re~ar? rétrospectif s'ouvre et s'éclaire grâce au second
Livre de Job. evenement chnsttque. Jeshu ben Pandira et le Bodhisattva. Celui qui
~pportera le Bien par le Verbe. Lacte rédempteur du Christ, sacrifice
Sixième conférence, 10 octobre 1911 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. . 125 ltbrement consenti.

Notes
La résurrection, problème central du christianisme. I.:initiation dans ·· ······ ···· ··· ··· ······· ··· ····· ·· ·· ········································ ········· 217
les Mystères et dans les Évangiles. Paul et son image de l'histoire après
l'événement de Damas. Christ, le second Adam. Le corps corruptible Bibliouranhie 233
d'Adam et le corps incorruptible du second Adam. Le corps physique o··r ······ ···· ·· ···· ······· ··· ······ ······ ··· ···· ····· ·· ·· ·· ···· ······•·······
et la forme du corps humain, le fantôme. Rôle de l'influence lucifé-
rienne dans la visibilité du corps physique.

Septième conférence, 11 octobre 1911 ...................................... 145


L'incarnation du Christ dans un corps physique, un fait unique. La
nature-Moi de l'homme. La difficulté de comprendre la résurrection.
Le corps physique, miroir des expériences de l'âme. La destruction du
DE JÉSUS AU CHRIST
Confirence publique, Karlsruhe, 4 octobre 1911

0 n sait que le sujet qui doit nous occuper aujourd'hui a par-


tout suscité, ces temps-ci, l'intérêt le plus large ; on peut donc,
semble-t-il, se sentir fondé à aborder ce thème d'un point de vue
anthroposophique, comme il m'a déjà été donné de le faire à diffé-
rentes reprises, dans cette ville, à propos de tel ou tel thème. Il est
certes vrai que la manière dont ce thème est débattu partout à notre
époque et dont il circule dans le grand public est fort éloignée de la
perspective anthroposophique. S'il faut bien dire d'une part que
l' anthroposophie en tant que telle est encore peu comprise et peu
appréciée aujourd'hui, il faut peut-être aussi signaler la difficulté
extraordinaire que représente l'approche anthroposophique précisé-
ment du sujet qui doit nous occuper maintenant. Car si déjà
l'homme actuel est peu enclin à disposer son cœur, son âme, de
façon à pouvoir saisir et apprécier à leur juste valeur des vérités
anthroposophiques concernant des choses de la vie de l'esprit relati-
vement faciles à comprendre, cette conscience actuelle répugne lit-
téralement à considérer du point de vue de l' anthroposophie, ou
science de l'esprit, un thème qu'il n'est vraiment pas possible de trai-
ter sans entrer dans ce que l' anthroposophie ou science de l'esprit a
de plus profond, pour l'appliquer aux objets les plus délicats et aussi
les plus sacrés de la réflexion humaine. Or c'est à ces derniers qu'ap-
partient le thème de cette conférence.
, Il est c~rtes possible de partir du fait que l'entité sur laquelle notre
etude d01t être centrée est depuis nombre de siècles au cœur de tous
les sentiments et de toutes les pensées des hommes ; bien plus encore,
elle a suscité, dans le domaine de la vie de l'âme, les jugements, les
10 DE JÉSUS AU CHRIST Conférence publique 11

réactions, les conceptions les plus vanes. Car autant le nom du Josèphe 3 ou chez Tacite4 - sur le Jésus historique, on a vite fait de
Christ, ou aussi le nom de Jésus, avec ce qu'il englobe, est une réalité l'écarter : cela n'a aucune valeur aux yeux de notre science historique
solidement établie pour des hommes sans nombre, autant l'image du officielle. La recherche sur Jésus en est donc réduite aux sources que
Christ, et aussi celle de Jésus, telle qu'elle a ému les âmes, occupé les représentent les Évangiles du Nouveau Testament et à ce que disent
penseurs au fil des siècles depuis les événements de Palestine est, elle, les Épîtres de Paul.
diversifiée. Oui, de tout temps, l'image du Christ s'est trouvé modi- Les historiens du XIXe siècle ont donc orienté leurs recherches sur
fiée par la conception du monde, les sentiments, les réactions, les les Évangiles. Vus simplement de l'extérieur, comment se présentent
certitudes qu'on avait en général à une époque donnée. C'est ainsi les Évangiles ? A les mettre sur le même pied que d'autres docu-
qu'au cours du XIXe siècle- la tendance s'amorce dès le XVIIIe siècle ments, par exemple ceux qui relatent une bataille ou des choses de
dans bien des idées, bien des courants spirituels -le Christ tel qu'on ce genre, ils se présentent comme un matériau composite contradic-
peut le saisir en esprit tend à céder le pas à ce qu'on appelle au XVII( toire, une tétralogie dont il est impossible, quand on le regarde de
et au XIXe siècle le Jésus historique. Et c'est précisément autour du l'extérieur, de faire concorder les parties entre elles. Et la critique
Jésus historique que s'est développée une polémique, aujourd'hui historique, puisque tel est son nom, fait voler ces documents en
largement répandue, qui a trouvé à Karlsruhe même ses représen- éclats. Car il faut le dire, tout ce qu'une recherche diligente, labo-
tants les plus importants, ses champions les plus ardents 1• Il convient rieuse, a recueilli dans le texte même des Évangiles pour obtenir une
donc, semble-t-il, de faire en quelques mots le point sur cette image fidèle de Jésus de Nazareth a été réduit à néant par les cher-
controverse, avant d'en venir au Christ Jésus. cheurs qui utilisent la méthode du professeur Drews 5• Quant aux
Voici ce qu'on aimerait dire : le courant spirituel qui, sur la foi de arguments qu'on peut avancer pour contester l'historicité des Évan-
documents officiels, se contente d'un point de vue extérieur sur tout giles, on pourrait dire en vérité qu'il s'agit d'une affaire classée : en
ce qui regarde la vie spirituelle a eu pour effet de donner naissance à effet, on peut parfaitement reconnaître que ce que la science rigou-
ce que le XIXesiècle a considéré comme le Jésus historique. Mais reuse, la critique rigoureuse nous montrent, c'est précisément que
quels critères allait-on alors retenir pour ce Jésus historique ?Tout ce les méthodes couramment utilisées pour établir l'authenticité de
dont des documents extérieurs font foi : que la personne en ques- faits historiques sont totalement incapables d'établir quoi que ce
tion, dont on rapporte qu'elle a vécu au début de notre ère, a par- soit sur la personne de Jésus de Nazareth ; c'est manifestement faire
couru la Palestine, est morte et ensuite, pour les croyants, preuve de dilettantisme scientifique que de refuser d'admettre que
ressuscitée. Dans un esprit tout à fait caractéristique et conforme à sur ce point, la science a raison.
la nature de notre époque finissante, la recherche théologique n'a Mais le point de vue qui nous intéresse ici est d'un tout autre ordre.
jamais eu foi qu'en ce qu'on croyait pouvoir établir sur la base de Il s'agit en effet de nous demander-c'est une hypothèse- si ceux qui,
documents historiques, comme on établit sur la base d'autres docu- au XIXe siècle, ont pris fait et cause pour l'enseignement de Jésus de
ments historiques n'importe quel événement de l'histoire mondiale. Nazareth et qui voulaient établir une image historique du Jésus de
Quels sont donc les documents historiques qui ont d'abord été pris ~azar~th, ne s~ sont, pas complètement tr?mpés dans leur lecture des
en compte ? Il est inutile de préciser ici- car c'est précisément d'ici, vanglles, et Sl on n est pas en présence d un grand malentendu. Car
de Karlsruhe, qu'est partie la recherche sur le Jésus historique -que quel était au juste le but des Évangiles ? Visaient-ils à être des docu-
toutes les traditions historiques, mis à part celles qui se trouvent n;enrs historiques, au sens où on l'entend au XIXesiècle ? Tant qu'on
dans le Nouveau Testament, tiendraient facilement, à en croire un ~ ~u;a pas de réponse à la question de ce pour quoi les Évangiles on
des meilleurs spécialistes de la question 2 , sur une page in-quarto. ete ecnrs, il restera totalement impossible de décider si, oui ou non,
Quant à ce qu'on peut tirer d'autres sources- disons chez Flavius on peut les considérer comme des documents historiques.
DE JÉSUS AU CHRIST Conférence publique 13
12

Ce qui importe sur ce point, j'ai déjà tenté, voici bien des années, Augustin ? Elle veut dire, en substance, qu'avec les événements de
de l'exposer dans mon livre le Christianisme et les Mystères (mot-à-mot : Palestine, l'humanité a reçu en cadeau ce que d' une certaine façon
Je christianisme, fait mystique ; ndt). Et le titre de cet ouvrage déjà, sans on pouvait aussi trouver auparavant, mais d'une autre manière que
même parler de son contenu, devrait pouvoir répondre à la ques- par la voie chrétienne. Et si nous voulons examiner cette autre
tion de la véritable nature des Évangiles. Car ce titre n'est pas « La façon, cette ancienne façon d'accéder aux vérités :t .à la. sagess: du
mystique du christianisme », pas plus que « Le contenu mystique christianisme, nous trouverons dans le cours de l htstoue de l hu-
du christianisme », - non, ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit, manité l'indication de quelque chose qui tient en un mot, peu com-
mais de montrer dans ce livre que la naissance et la nature tout pris jusqu'ici, mais appelé à l'être de plus en plus, à mesure que les
entière du christianisme lui-même en font non pas un fait extérieur hommes concevront le monde dans la perspective de la science de
comme d'autres, mais un fait du monde spirituel, qui ne peut être l'esprit. Il s'agit de ce que recouvre le terme « les Mystères de
compris que si le regard pénètre les événements de la vie spirituelle, l'Antiquité » . Et ici, il ne suffira pas de considérer les formes exté-
pénètre dans un monde situé derrière celui des apparences sensibles rieures qu'ont prises les religions chez les peuples de l'Antiquité, il
et derrière ce que peuvent établir des documents historiques. Il faudra aussi se tourner vers ce qui se faisait avant l'avènement du
devait en ressortir que les forces et les causes qui sont à l'origine de christianisme dans ces lieux secrets qu'on désignait sous le nom de
l'évènement de Palestine ne sont en aucune façon du domaine où se Mystères.
jouent les événements historiques extérieurs ; donc que le christia- Qu'étaient ces Mystères dans l'Antiquité ?
nisme ne peut pas avoir simplement un contenu mystique, mais Vous trouverez à ce sujet une explication selon la science de l'esprit
que la mystique, la vision spirituelle est nécessaire lorsqu'on veut dans ma Science de l'occulte. Mais il y a aussi de nombreux écrivains
démêler les fils qui- dans le secret d'une suite d'actes spirituels, qui profanes qui ont dit ouvertement ce qui, pour les hommes de
n'ont rien à voir avec des documents extérieurs -se sont tissés dans l'Antiquité, était un secret. On nous raconte là que l'accès aux écoles
les coulisses des événements, pour rendre les événements de qu'on désignait sous le nom de Mystères, et qui étaient des lieux de
Palestine possibles. culte, était réservé à un nombre restreint d'hommes. C'était toujours
Afin de comprendre ce qu'est le christianisme, ce qu'il peut être et un petit cercle, que les prêtres, les hiérophantes, admettaient à parti-
ce qu'il doit être dans l'âme de l'homme moderne lorsqu'elle a ciper à ces Mystères ; un petit cercle, qui s'isolait alors du monde exté-
d'elle-même une idée juste, il faut nous arrêter un peu sur la rieur : ses membres se disaient en effet que pour parvenir au but
connaissance profonde des faits spirituels de l'évolution humaine recherché dans les Mystères, il leur fallait rompre avec le mode de vie
dont témoignent les paroles d'un chrétien aussi insigne que saint habituel du monde, adopter un mode différent, et surtout, s'habituer
Augustin : « Ce qu'on appelle aujourd'hui la religion chrétienne », à penser autrement. De fait, il s'agissait pour les disciples des Mystères
dit-il, « existait déjà chez les Anciens, elle était déjà là aux origines d'une certaine coupure avec la vie publique. Des Mystères, il y en
du genre humain, et lorsque le Christ apparut dans la chair, la vraie avait partout. Vous en trouverez chez les Grecs, chez les Romains et
religion, qui existait déjà auparavant, reçut le nom de religion chré- chez d'autres peuples. Il existe aujourd'hui une abondante littérature
tienné.» Nous avons donc une autorité incontestable pour nous sur le sujet, de sorte qu'on peut trouver dans la recherche officielle
indiquer que les événements de Palestine n'ont rien apporté d' entiè- confirmation de ce qui est dit ici. On peut dire que lorsque ces élèves
rement nouveau à l'humanité, mais qu'à ce moment-là, ce que les de~ Mystères étaient admis à recevoir l'enseignement qu'on y don-
âmes humaines cherchaient depuis des temps anciens, ce qu'elles na~t, ce qu'ils apprenaient pourrait se comparer à ce qu'on appelle
aspiraient à connaître, avait subi, d'une certaine manière, une méta- auJourd'hui la science, la connaissance, mais ils ne l'apprenaient
morphose. Que signifie donc une parole comme celle de saint pas comme on emmagasine aujourd'hui du savoir. :Lexpérience du
DE JÉSUS AU CHRIST Conférence publique 15
14

disciple était quelque chose de vécu, et ce par quoi il passait faisait de Schopenhauer, que telle ou telle chose est inconnaissable ; au
lui un autre homme. Il ressentait au plus haut point ce qui peut s'ex- contraire, on aurait dit qu'il faut en appeler à la faculté que possède
primer en ces termes : en tout homme, caché et sommeillant au plus l'homme de se développer, aux forces qui dorment en lui et qu'il faut
profond de son for intérieur, vit, à l'insu de la conscience ordinaire, amener au jour, et une fois qu'elles sont là, disponibles, l'homme
un homme supérieur. Et de même que l'homme ordinaire voit le s'élève à des capacités cognitives supérieures. La question de Kant :
monde grâce à ses yeux, qu'il est capable, grâce à sa pensée, de réflé- où sont les limites de la connaissance? n'aurait eu aucun sens dans la
chir à ce qu'il a vécu, ainsi cet homme supérieur ignoré tout d'abord perspective des Mystères antiques. Seule avait un sens la question
de la connaissance extérieure, mais qu'on peut tirer de son sommeil, suivante : comment faire pour franchir les limites de la connaissance
extraire des profondeurs de la nature humaine, peut-il acquérir la qui sont celles de la vie ordinaire ? Comment cherche-t-on à tirer de
connaissance d'un autre monde, inaccessible au regard extérieur, au la nature humaine des forces plus profondes et à les développer, de
penser extérieur. Cela s'appelait la naissance de l'homme intérieur, et façon à percevoir ce qui reste caché aux forces ordinaires ?
c'est un terme encore en usage aujourd'hui. Mais utilisé aujourd'hui, Pour éprouver pleinement le halo magique qui émane des
il a quelque chose de sec, d'abstrait, et on le prend tellement à la Mystères, qui est d'ailleurs également perceptible dans les témoi-
légère. M ais lorsque le disciple des Mystères se l'appliquait à lui- gnages d'écrivains classiques comme Platon, Aristide, Plutarque,
même, il entendait par là un grand événement, comparable, pourrait- Cicéron, il faut encore autre chose. Soyons bien persuadés que, dans
on dire, à rien de moins que la naissance d'un enfant. De même que les écoles des Mystères, les disciples avaient l'âme tout autrement
l'homme tel qu'il est ici-bas émerge à sa naissance d'un monde secret disposée que nos contemporains vis-à-vis des vérités scientifiques.
et obscur- naturel si on le considère d' un point de vue matérialiste Ce que nous appelons aujourd'hui vérités scientifiques, tout un cha-
ou spirituel dans la perspective d'une science de l'esprit, peu cun peut l'acquérir, quels que soient en lui l'état d'âme, l'humeur de
importe - , et ne devient qu'à ce moment-là un homme physique au l'instant. De nos jours, on reconnaît précisément la vérité à ce
sens extérieur du terme, ainsi ce qui n'était pas encore là, pas plus que qu'elle reste indépendante de notre humeur du moment. Mais pour
l'homme physique avant sa naissance ou sa conception, naît vérita- le disciple des Mystères, il importait par-dessus tout qu'avant d'être
blement du travail qui se fait dans les Mystères. Le disciple devenait mis en présence des grandes vérités, il traverse des épreuves qui
un nouveau-né, un homme re-né. transformaient en son âme la façon de sentir et de ressentir. Et ce
L'idée qu'on se fait aujourd'hui de la connaissance, la réponse qui nous semble aujourd'hui l'abc de la connaissance scientifique,
qu'on donne partout à une question profondément philosophique on ne l'aurait pas enseigné à l'élève des Mystères en sollicitant sa rai-
est exactement à l'opposé de ce qui constituait le fondement de son ; il fallait au contraire que son âme, sa sensibilité s'y prépare, de
toute la façon de penser et de voir dans les Mystères. Aujourd'hui, façon qu'il s'approche dans la crainte et le respect de ce qui lui serait
l'homme demande au sens où le font Kant ou Schopenhauer : où proposé. Il fallait donc, pour se préparer à recevoir l'enseignement
sont les limites de la connaissance ? Que peut connaître l'homme ? ~~s Mystères, non pas apprendre quelque chose, mais rééduquer
Il n'est que de prendre en main une page de journal pour tomber 1ame, la transformer radicalement. L'important, c'était l'attitude
toujours sur la même réponse : ici ou là s'arrête la connaissance, dans laquelle l'âme s'approchait des grandes vérités, des trésors de
l'homme ne peut pas dépasser ces limites. C'est exactement l'in- s~ge~se, c'étaient les sentiments que ces vérités, cette sagesse lui ins-
verse de ce qu'on voulait dans les Mystères. On se disait, bien sûr, plr~Ient. Et alors, l'âme se sentait envahie par la conviction que ce
que l'homme ne peut pas résoudre tel ou tel problème, que cer- qu1 est donné dans les Mystères lie ceux qui le reçoivent aux fonde-
taines choses se dérobent à sa vue. Mais on n'aurait jamais dit, en m~~ts mêmes de l'univers, à ce qui coule aux sources de toutes les
invoquant une théorie de la connaissance à la Kant ou à la ongmes dans l'univers.
DE JÉSUS AU CHRIST Conférence publique 17
16

Ainsi préparé, le disciple faisait une expérience intérieure dont ~u .tout au tout à l'ère chrétienne. Quelque chose y est entré, qui n'y
nous trouvons aussi le récit chez Aristide?. Et celui qui, par sa propre etait pas auparavant. Un mode de pensée tel que celui qui nous per-
expérience, retrouve, tel que le décrit mon livre Comment acquérir met aujourd'hui, disons, d'approcher le monde au moyen de
des connaissances des mondes supérieurs ou l'initiation, ce que vivaient notions scientifiques n'existait pas dans l'antiquité préchrétienne.
les disciples des Mystères, et en vérifie ainsi l'authenticité, celui-là Ce n'est certes pas uniquement pour garder le secret ou pour réser-
sait qu'Aristide exprime la vérité lorsqu'il dit : «Je croyais toucher le ver le privilège de la connaissance à un petit cercle d'hommes que les
dieu, le sentir s'approcher, tandis que j'étais entre veille et sommeil ; M~stèr~s procédaient de la manière que nous avons décrite pour
mon esprit était léger, si léger que personne ne peut le dire ni le guider 1homme vers la plus haute sagesse, mais parce que cette voie
comprendre s'il n'est initié. » Il y avait donc une voie d'accès aux était autrefois nécessaire, et parce que notre façon d'appréhender le
fondements divins .de l'univers, une voie qui n'était ni science ni monde, p~r la pens.ée, au ~oye~ d'une démarche logique, concep-
simple religion, mais qui reposait sur une préparation minutieuse de t,u~lle, .etait e?core 1n:p?ss1ble à 1époque. Il suffit d'examiner un peu
l'âme, afin qu'elle puisse ressentir que les pensées de l'évolution uni- 1h1sto1re de 1humamte pour savoir que pendant quelques siècles, à
verselle sont celles des dieux qui trament et œuvrent partout de par l'époque de la philosophie grecque, notre penser s'est tout d'abord
le monde et être près du dieu, dans les fondements spirituels du lentement, progressivement préparé, et que c'est maintenant seule-
monde. Et de même qu'en respirant nous absorbons l'air extérieur ment, à notre époque, qu'il a atteint sa capacité merveilleuse à cer-
et l'intégrons à notre corps, le disciple des Mystères avait le senti- ner la nature extérieure avec des pensées humaines. La forme de
ment d'absorber en sa propre âme la pulsation spirituelle du monde conscience avec laquelle nous élaborons aujourd'hui notre vision du
et d'y unir son âme de telle manière qu'il devenait un homme nou- monde diffère donc du tout au tout de celle des temps préchrétiens.
veau, habité par la force agissante de la divinité. Contentons-nous pour le moment de ne retenir là qu'une seule
Mais l'anthroposophie, ou science de l'esprit, nous donne juste- chose : la nature humaine a changé à l'époque chrétienne. Une
ment à voir que ce qui était possible dans ces temps anciens n'a été étude attentive de l'évolution de l'humanité - les résultats de
qu'un phénomène historique s'inscrivant dans l'évolution de l'hu- recherches sur le sujet se trouvent dans ma Science de l'occulte- nous
manité. Et à la question : les Mystères qui étaient possibles avant montre que la conscience humaine s'est modifiée entièrement au
l'ère chrétienne le sont-ils toujours aujourd'hui sous la même cours de .cette évolution. Les hommes d'autrefois ne voyaient pas et
forme ? nous sommes bien obligés de répondre que si, d'une part, ne pensaient pas les choses comme nous les voyons aujourd'hui avec
toute recherche historique spirituelle confirme ce qui vient d'être nos organes sensoriels et comme nous les pensons avec notre raison.
décrit - de l'autre, sous la forme où cela existait avant l'ère chré- Les ~om,m~s d'autrefois ne possédaient pas la forme de clairvoyance
tienne, cela a disparu. Le mode d'initiation qui était possible avant que Je decns dans mon livre Comment acquérir des connaissances des
l'époque chrétienne ne l'est plus de nos jours. Il n'y a que celui dont mondes supérieurs ou l'initiation, mais ils disposaient d'une clair-
la vue est assez courte pour croire que l'âme reste toujours la même, v?~ance différente, plus sourde, proche du rêve, au lieu de notre
quelle que soit l'époque, pour croire que le chemin vers l'esprit qui VI~Ion ra~i~nnelle des choses, qui repose sur des évidences sensibles.
était jadis valable l'est encore aujourd'hui. C'est un autre chemin C est prec1sément le sens de l'évolution, ce fait qu'une ancienne
qui mène désormais aux fondements divins de l'univers ! Et la form e d e c1a1rvoyance,
· c ·
autrero1s répandue sur toute l'humanité s' ef-
recherche historique spirituelle nous montre que, pour l'essentiel, il face et disparaisse au profit de notre manière actuelle de voir les
a changé au moment où la tradition situe les événements de choses . Tous les peuples de la terre disposaient communément de
Palestine. Les événements de Palestine marquent une césure pro- ~rte force clairvoyante ; et c'est dans les Mystères qu'on apprenait à
fonde dans l'évolution de l'humanité. La nature humaine a changé e ever cette force vers des degrés supérieurs. On développait ainsi
DE JÉSUS AU CHRIST Conférence publique 19
18

des facultés psychiques communes à tous les hommes. Or, au cours appelait à un homme spirituel, un homme intérieur divin, et en
de l'évolution de l'humanité, cette faculté de clairvoyance a cédé la même temps qu'on faisait état de cet homme intérieur divin, on
place à ce que nous appelons actuellement l'approche conceptuelle renvoyait aussi aux forces qui se trouvent à l'intérieur de la terre. Car
du monde. :Lancienne clairvoyance a cessé d'être un mode naturel dans la perspective des Mystères, on ne considérait pas la terre
d'appréhension des choses. Mais il a fallu de longs siècles pour qu'au comme un simple corps inerte, comme le fait l'astronomie
fil de l'histoire l'ancienne façon de voir se perde, et le point crucial moderne, mais comme un être planétaire spirituel. En Égypte, on
de ce processus fut atteint à l'époque de ce que nous appelons la attirait l'attention sur les forces très particulières, tant spirituelles
civilisation grecque ou latine, où nous situons l'avènement du que naturelles, que l'on désignait du nom d'Isis et d'Osiris, lors-
Christ Jésus. :Lhumanité dans son ensemble en était alors arrivée qu' on voulait considérer l'origine et la source de ce qui peut se révé-
partout, dans son évolution, au stade où l'ancienne clairvoyance ler en l'homme intérieur. Et en Grèce, on parlait de Dionysos
avait fait son temps, et où les anciens Mystères n'étaient plus pos- lorsqu'on voulait désigner l'origine et la source de l'homme inté-
sibles. Si maintenant nous voulons savoir ce qui les a remplacés, il rieur. Aussi les écrivains profanes racontaient-ils la quête de la
nous faut commencer par nous mettre au courant de ce que les nature et de l'essence des choses, et ce qu'on trouvait en fait de force
Mystères apportaient à l'homme. de la nature humaine dans les Mystères grecs, on l'appelait aussi la
Ils étaient de deux sortes. On peut dire que la première émanait partie souterraine, sous-terrestre, et non pas supraterrestre, de
du lieu culturel qui fut par la suite occupé par le peuple de l'an- l'homme. On parlait aussi de la nature des grands démons, et cela
cienne Perse ; la seconde était vécue sous sa forme la plus pure en désignait tout ce qui, en fait de forces spirituelles, exerce une action
Égypte et en Grèce. Ces deux formes de Mystères différaient forte- sur la terre. La nature de ces démons, on la cherchait au moyen de
ment l'une de l'autre dans l'Antiquité. Tous s'efforçaient d'amener ce que l'homme devait susciter et tirer de lui-même. Il fallait alors
l'homme à élargir ses forces psychiques. Mais dans les Mystères grecs que l'homme passe, au cours de son développement, par tous les
et égyptiens, le processus n'était pas le même que dans les Mystères sentiments et toutes les sensations possibles. Il fallait qu'il fasse l'ex-
perses. Comment donc se passait l'initiation qu'on cherchait à périence de ce que cela signifie, descendre dans les profondeurs de
atteindre dans les Mystères de la Grèce? On peut d'ailleurs dire que sa propre âme, qu'il découvre qu'un sentiment fondamental règne
pour l'essentiel, il y avait concordance entre le mode grec et le mode en maître sur toute la vie de l'âme, y règne d'une façon dont on n'a
égyptien. pas la moindre idée dans la vie ordinaire -le sentiment de l'égoïsme
En Grèce comme en Égypte, le disciple devait parvenir à une profond, quasiment invincible au cœur même de l'être humain. En
transformation des forces de son âme. Mais cette transformation se battant contre tout ce qu'on peut appeler égoïsme, amour de soi,
s'opérait à une certaine condition, qu'il faut avant tout comprendre. et en en triomphant, le disciple des Mystères devait faire l' appren-
On se disait ceci: dans les profondeurs de l'âme humaine repose un tissage d'un sentiment pour lequel nous n'avons aujourd'hui qu'un
autre homme, un homme de nature divine. Les sources dont émane terme abstrait- le sentiment d'un amour total, d'une compassion
ce qui donne à la pierre ses formes cristallines, qui font au printemps pour tous les hommes et toutes les créatures. La compassion, dans la
sortir les plantes, ce sont elles aussi dont est né l'homme intérieur, mesure où l'âme humaine en est capable, devait prendre la place de
celui qu'on ne voit pas. A ceci près, pourtant, que la plante utilise l'amour de soi-même. Et on se rendait parfaitement compte que
aussi vraiment à son profit tout ce qu'elle a en elle, tandis que lorsqu'on tire de ses propres profondeurs cette compassion, qui est
l'homme, lui, tel qu'il se comprend lui-même et met en œuvre ses tout d'abord au nombre des forces cachées de la sphère du senti-
propres forces, est resté un être incomplet, et que ce qui est en lui n'a ment, alors, semblable à la lame de l'océan qui arrache des objets à
fait surface qu'au prix de grandes peines. Dans les Mystères, on en l'abîme, elle arrache de l'âme les forces divines qui y sommeillent et
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les amène à la surface. Et, se disait-on encore, lorsque l'homme pas seulement à travers la grande et puissante nature, dont l'homme
regarde le monde avec sa connaissance ordinaire, il a tôt fait d_e ne voit d'ordinaire que la surface lorsqu'il regarde le monde quoti-
constater son impuissance d'homme devant le monde ; plus tl dien ; leur regard pénétrait dans l'intimité la plus secrète de la
cherche à étendre ses concepts et ses idées, plus il est confronté à son nature, et y contemplait précisément ce que la connaissance
impuissance, au point d'en venir à désespérer de ce qu'on peut appe- humaine ignore: on faisait apparaître des espaces cosmiques, par des
ler « connaissance ». Mais il faut alors que son âme soit envahie méthodes qu'on savait appliquer à l'époque, les forces les plus ter-
comme par le sentiment d'un vide, l'impression que le sol vivant se ribles, les plus grandioses, pour les montrer au disciple. Et de même
dérobe sous ses pieds lorsqu'il veut embrasser le monde à l'aide de que le disciple des Mystères grecs en venait à connaître le sentiment
ses idées . Mais ce sentiment de vide engendre la peur et l'angoisse . de vénération à l'égard du grand Tout, le disciple de Mithra était
Aussi l'élève des Mystères devait-il avant toute chose charger son tout d'abord confronté aux forces effroyables et grandioses de la
âme de cette peur devant tout ce que le monde a d'inconnues ; en nature, si bien qu'il se sentait infiniment petit face à l'immensité de
sorte que lorsqu'il était habité par la compassion dont on a parlé, le cette nature, qu'il était là, tellement impressionné par la splendeur et
sentiment de peur tire des profondeurs de son âme les forces divines la majesté du monde que, éloigné comme ill' était des sources pri-
qui s'y trouvent, et qu'il apprenne ainsi à métamorphoser la peur en mordiales de l'existence, il ne pouvait que s'attendre à ce que ce
crainte respectueuse. On avait la certitude qu'alors cette crainte res- monde, dans son immensité, l'anéantisse, là, d'un instant à l'autre!
pectueuse, cette révérence suprême, cette vénération dévotionnelle Ces pensées, l'âme du disciple s'en trouvait accablée. Une astro-
pour tous les phénomènes du monde pénètre toutes les substances nomie très complète et une science tout aussi complète des choses
et tous les concepts ; et que ce que la conscience ordinaire est extérieures mettaient la grandeur des phénomènes universels en évi-
impuissante à saisir, les forces plus profondes nées de la métamor- dence, et de là partait la première impulsion. Et ce que l'homme
phose de la peur en vénération peuvent l'appréhender. développait par la suite dans les Mystères de Mithra était plutôt une
Dans les Mystères grecs, l'homme était donc capable de puiser conséquence du respect de la vérité, de la sincérité intérieure- de ce
dans les profondeurs de son âme ce dont il savait très bien que c'était que nous appellerions aujourd'hui l'attitude scientifique-, lorsque
là, reposant au tréfonds de son âme : l'homme divin. C'est à partir la nature, avec toutes ses particularités, agissait sur l'âme. Là où les
du for intérieur de l'homme que travaillaient les Mystères grecs, et élèves des Mystères grecs apprenaient à se débarrasser de la peur en
aussi les Mystères d'Isis et d'Osiris, cherchant de cette manière à donnant libre cours aux forces secrètes de l'âme, les élèves des
conduire l'homme vers le monde spirituel. C'était une appréhen- Mystères de Mithra apprenaient à imprégner leur âme de la gran-
sion vivante de ce qu'est le « dieu en l'homme », une véritable ren- deur des pensées cosmiques ; et c'est ainsi qu'ils se forgeaient une
contre de l'homme avec le dieu. l:immortalité, ce n'y était pas une âme forte et courageuse, qu'il leur venait une conscience de la valeur
notion enseignée philosophique et abstraite, c'était une expérience et de la dignité de l'homme, mais aussi du sens de la vérité, et de la
aussi sûre que celle des couleurs extérieures ; c'était une certitude fidélité, et ils apprenaient à reconnaître qu'il faut à l'homme une
vécue, au même titre que celle d'être lié au monde extérieur. constante maîtrise de lui-même dans l'existence. Voilà ce qu'on
Mais cette expérience, elle n'était pas moins réelle, pas moins sûre acquérait tout particulièrement dans les Mystères de Mithra. Tandis
dans les Mystères perses ou Mystères de Mithra. Alors que, dans les que nous trouvons les Mystères grecs et égyptiens répandus dans les
Mystères grecs et égyptiens, l'homme était amené à trouver le dieu pays qu'évoquent déjà ces noms, nous voyons les Mystères de
en délivrant les forces de son âme de leur enchaînement, dans ceux Mithra déborder des limites de la Perse, remonter jusqu'à la mer
de Mithra, il se trouvait confronté au monde, à l'univers lui-même. Caspienne, remonter ensuite le long du Danube pour se répandre
De sorte que, pour les disciples de ces Mystères, le monde n'agissait jusque dans nos contrées, et même au-delà, jusqu'au sud de la
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France, jusqu'en Espagne et en Angleterre: les Mystères de Mithra l'histoire montre que les premiers chrétiens, les anciens, avaient plus
disséminés dans toute l'Europe ! Et partout, il était évident, pour ou moins conscience de ce fait : ce que l'âme n'avait pu jusque-là
leurs disciples, que lorsqu'ils apprenaient à connaître le monde, recevoir que si elle se consacrait tout entière aux Mystères, au fon-
quelque chose affluait du grand Tout et pénétrait en eux, comme le dement divin de l'univers, ce Mithra qui venait du cosmos et péné-
fait l'air qui vient de l'atmosphère ; c'est Mithra, savaient-ils, le dieu, trait en elle ou ce Dionysos qui surgissait de ses propres
que nous inspirons, dont les flots de vie imprègnent le monde. Le profondeurs, cela était venu se dérouler aussi au sein de notre évo-
disciple de Mithra se sentait pénétré par le dieu qui vit partout dans lution terrestre en tant qu'acte réel et unique accompli par une seule
l'univers. Ce sentiment avivait l'énergie, le courage, et c'est pour- et unique divinité universelle. Ce qu'on avait autrement cherché
quoi le culte de Mithra était tout particulièrement vivant partout dans les Mystères, et que l'homme ne pouvait trouver que là, en se
chez les guerriers, les soldats de l'armée romaine. Des généraux aussi détournant de la vie extérieure, la divinité omniprésente dans l'uni-
bien que des soldats étaient initiés aux Mystères de Mithra, qui vers était venue l'incorporer à la terre à un moment déterminé, en
étaient répandus par tout le monde d'alors. l'absence de toute condition, de tout effort préalable imposé à
On cherchait donc le dieu, d'un côté en libérant des forces psy- l'homme : au contraire, la divinité s'était déversée une fois pour
chiques propres à chacun, tout en se rendant compte qu'on faisait toutes dans l'existence terrestre. Et en se déversant ainsi dans l' exis-
ainsi remonter quelque chose des profondeurs de l'âme ; mais, de tence terrestre, la divinité donnait aux hommes, alors même qu'ils
l'autre côté, il était tout aussi évident que, lorsque l'homme cherche avaient perdu la possibilité d'accéder au fondement divin de l'uni-
le dieu en s'ouvrant et en s'unissant aux grands processus de l'uni- vers, une autre manière de s'approcher de ce fondement divin de
vers, quelque chose afflue et pénètre l'âme, comme un extrait, l'univers. Et le dieu qui pouvait désormais pénétrer dans l'âme
comme la quintessence des sèves qui circulent dans le monde. On humaine - ni sur le mode de Mithra ni sur celui de Dionysos -, ce
savait que ce qu'on trouvait là, c'étaient les forces élémentaires du dieu en qui avaient conflué Mithra et Dionysos, qui en même temps
monde, que cette discipline, ce chemin des Mystères en quelque a des affinités profondes avec la nature humaine, c'est le dieu qu'on
sorte ouvrait au dieu les demeures humaines, les âmes des hommes. désigne par le nom du Christ. rêtre qui, avec l'événement de
Ce qui s'opérait dans les Mystères, on y voyait alors un processus Palestine, pénétra dans l'humanité était à la fois Mithra et Dionysos,
réel. Chaque âme était une porte qui livrait passage à la divinité et la et le christianisme fut la confluence du culte de Mithra et du culte
faisait entrer dans l'évolution terrestre de l'humanité. - Mais résu- de Dionysos ! Et c'est le peuple hébreu qui fut élu pour donner le
mons tout ce que nous venons d'évoquer : ce chemin de développe- corps qui était nécessaire à l'accomplissement de cet événement. Ce
me~t é~ait réservé à un tout petit nombre, et une préparation peuple avait eu connaissance à la fois du culte de Mithra et du culte
parucuhère était nécessaire. Que recevaient ceux qui passaient par de Dionysos, mais il était resté étranger à l'un comme à l'autre. Car
cette préparation ? Ils apprenaient que ce qui se cache aussi bien le ressortissant du peuple hébreu ne partageait pas le sentiment
dans la nature extérieure qu'au sein de la nature humaine, c'est le qu'avait le Grec d'être une créature faible, qui était dans la nécessité
courant sacré du divin qui, de toutes parts, imprègne le monde. de cultiver des forces plus profondes si elle voulait pénétrer dans les
C'est pourquoi le chemin des Mystères s'appelait aussi initiation au ~rofondeurs de sa propre âme. Il ne partageait pas non plus le sen-
sacré: ~ais n~us avons pu faire remarquer que l'évolution de l'hu- timent du fidèle de Mithra, pour lequel il fallait laisser agir sur soi
manite a modrfié son cours, et qu'il a fallu que l'initiation change du t~u.te l'atmosphère environnante pour permettre aux qualités
tout au tout. Qu'est-ce qui a rendu ce changement nécessaire ? drvrnes les plus profondes de s'unir à lui! rHébreu, lui, se disait: ce
Nous touchons ici à ce qu'il nous faut nommer le fait la réalité qui constitue les couches profondes de la nature humaine, ce qui y
mystique de l'événement du Christ. Et un examen appr~fondi de est caché, était autrefois présent en l'homme des origines. Cet
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homme primordial, les anciens Hébreux le nommaient Adam. Pour Nous voyons donc apparaître, au sein de l'ancien peuple hébreu,
eux, cet Adam avait à l'origine en lui ce dont l'homme peut se et tout d'abord chez Jean Baptiste, la conscience du fait que ce que
mettre en quête, afin de trouver par là le lien avec la divinité. Mais la tradition des Mystères nommait Dionysos et Mithra naît simulta-
au cours de l'évolution, à mesure que les générations succédaient nément en un seul et même homme. Et ceux qui de leur côté saisis-
aux générations et que l'humanité poursuivait son développement, saient cet événement dans un sens plus profond se disaient : de
les hommes n'avaient cessé de s'éloigner des sources de l'existence, même que la faute d'Adam a entraîné la descente de l'homme dans
du fait de l'hérédité par le sang. La transformation qui s'était ainsi le monde, de même que les hommes descendent d'un ancêtre qui
opérée en l'homme, le fait qu'il n'était pas resté tel qu'il était, qu'il leur a légué toutes les forces profondes qui mènent au péché et à l'er-
avait été chassé de la sphère divine, c'est ce que les anciens Hébreux reur, ainsi faut-il qu'un être unique, unissant en lui Mithra et
désignaient par le terme de « péché originel ». Lancien Hébreu se Dionysos, descende des mondes spirituels pour créer le point de
sentait donc personnellement inférieur à l'homme des origines, départ vers lequel les hommes puissent se tourner s'ils doivent pou-
Adam, et la cause, il la faisait remonter au péché originel. Voilà, voir à nouveau s'élever ! En d'autres termes, alors que les Mystères -
disait-il, ce qui fait de l'homme un être inférieur à ce qui vit au fond soit en libérant les forces enfouies dans les profondeurs de l'âme,
de la nature humaine. Et s'il peut s'unir aux forces plus profondes de soit en orientant le regard vers le cosmos- développaient la nature
la nature humaine, il se trouve par là même lié aux forces qui le tire- humaine, les Hébreux voyaient maintenant dans le dieu qui était
ront de sa déchéance. Ainsi donc, l'ancien Hébreu ressentait que, descendu sur la terre, sur le plan de l'histoire, en tant qu'être histo-
primitivement, il avait occupé une place supérieure, et que les pro- rique, ce vers quoi l'âme doit se tourner avec sa dévotion, son amour
priétés qui sont liées au sang lui avaient fait perdre quelque chose et le plus profond, ce qui doit être l'objet de sa foi, et qui, pris pour
que, de ce fait, il se trouvait maintenant à un niveau inférieur. modèle en toute sa grandeur, peut la ramener à sa propre origine.
Le croyant de l'Antiquité hébraïque se plaçait ainsi dans une pers- Celui qui a le mieux compris ce christianisme, c'est Paul8 , en
pective historique. Ce que l'adepte des Mystères de Mithra voyait reconnaissant que, grâce à l'impulsion du Christ, l'homme, tout
dans l'ensemble de l'humanité, le croyant de l'antiquité hébraïque le comme il voit en Adam son origine, son ancêtre corporel, peut voir
voyait dans l'ensemble de son peuple, dont il savait consciemment dans le Christ son grand modèle, celui dont la vue permet d'at-
qu'il avait perdu son état originel. Autrement dit, là où existait chez teindre ce qu'on recherchait dans les Mystères, et qui doit naître si
les Perses une sorte d'éducation de la conscience, nous trouvons l'homme veut connaître sa nature originelle. Ce qui dans les
chez les anciens Hébreux la conscience d'une évolution historique: Mystères était enclos dans le secret des temples, à quoi l'homme ne
aux origines, Adam était tombé dans le péché, il était descendu des pouvait accéder qu'au prix d'une ascèse rigoureuse, cela était là, mis
hauteurs où il se trouvait tout d'abord. Aussi ce peuple était-ille en évidence, non pas par les documents extérieurs, mais également
mieux préparé à l'idée que ce qui s'est passé aux origines de l' évolu- perceptible pour celui qui voit l'ensemble des arrière-plans spirituels
tion et qui a dégradé l'humanité, seul peut venir l'abroger un événe- et qui est capable de reconnaître non seulement le fait extérieur,
ment historique - et ce qui est véritablement histoire, cela se passe mais la réalité mystique de ce qui s'est passé : oui, la divinité qui
dans les soubassements spirituels de l'existence humaine! Lancien imprègne l'univers était apparue en une seule et unique figure !
croyant hébreu, s'il comprenait correctement le sens de l'évolution Voilà comment il fallait se représenter les choses. Ce que les disciples
du monde, était donc tout préparé à se dire que le dieu, aussi bien le de Mithra trouvaient par la contemplation du plus grand des
dieu Mithra que le dieu qu'on tire des profondeurs de l'âme modèles, on allait désormais le trouver grâce au Christ. Les disciples
humaine, que ce dieu peut descendre ici-bas sans que l'homme de Mithra acquéraient courage, maîtrise de soi, force et fermeté
passe par un développement mystérique. dans l'action- tout cela devenait désormais accessible à ceux qui ne
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pouvaient plus, maintenant, recevoir l'initiation au sens où la don- et du fait même qu'il disparaissait, ce que l'homme trouve dans les
naient naguère les Mystères de Mithra. C'était maintenant la profondeuts les plus secrètes de la nature, ce qu'il atteignait autrefois
contemplation du Christ historique et le modèle qu'il offrait qui grâce aux Mystères de Dionysos, cela devenait en cette seule et
devaient donner à l'âme ce qui mène à ce courage. unique personne de Jésus de Nazareth le vainqueur immortel de la
De même que, dans les Mystères de Mithra, l'univers entier nais- mort ! Tel est le sens de la résurrection au sens chrétien véritable,
sait en quelque sorte dans l'âme du disciple, en laquelle s' embra- lorsqu'on le considère sous l'angle de la science de l'esprit. Il ne fai-
saient le courage et l'ardeur à l'action, ainsi, descendant des sait pas de doute pour qui portait son regard sur le baptême dans le
hauteurs, s'est déversé lors du baptême dans le Jourdain quelque Jourdain que l'ancien dieu Mithra avait pris demeure en l'homme
chose dont la nature humaine peut devenir la coupe. Et lorsqu'on se une fois pour toutes. Et du fait que cette nature d'homme triom-
pénètre de la pensée que la nature humaine est capable de prendre en phait de la mort, elle avait laissé derrière elle, comme un double,
elle les lois, les fondements légitimes les plus profonds de l'univers, une image persistante avec laquelle l'âme pouvait nouer le lien
on a saisi ce que donne à voir le baptême dans le Jourdain : dans la d'amour le plus profond, afin de parvenir à ce qui vit en vérité au
nature humaine, Mithra le dieu peut naître ! Mais en même temps, tréfonds de l'âme, à ce que les Grecs cherchaient en Dionysos. Le
les élèves des Mystères qui comprenaient le sens du christianisme Christ ressuscité devait montrer à l'évidence que l'homme, quand il
primordial reconnurent que le temps des anciens Mystères était met sa vie en accord avec cet événement historique unique, s'élève
révolu. Ils virent que le dieu qui était jadis venu habiter les Mystères au-dessus de la condition humaine ordinaire.
sacrés, qui avait trouvé les portes ouvertes pour lui par chacune des C'est ainsi qu'au centre de l'histoire du monde, un événement
âmes des disciples des Mystères, que ce dieu s'était donné et lié une historique est venu prendre la place de ce qu'on avait jadis recherché
fois pour toutes à l'existence terrestre à travers le personnage qui tant et tant de fois dans les Mystères. La nature humaine avait
marque le point de départ de notre ère ! C'est ainsi que Paul, lui changé, voilà ce qui fut la cause du grand étonnement de Paul, et
aussi, voit les choses : on ne peut plus atteindre cette entité comme c'est ce qui se cache dans ce qu'on appelle l'événement de Damas .
on le faisait autrefois en Mithra. Le dieu, au sens ancien, a disparu, Qu'avait-il appris, ce Paul, à en croire ses propres paroles, devant les
et il a vécu dans la nature d'un homme, de ce seul et unique homme. portes de Damas ? Il avait appris, non par des événements exté-
C'est par un événement naturel qu'il est descendu des hauteurs. Il rieurs, ni par des documents extérieurs, mais par une expérience
fallait donc que ceux qui comprenaient l'avènement du christia- purement spirituelle, une expérience clairvoyante, que le moment
nisme reconnaissent en même temps que c'en était fini du culte de où s'était incarné dans un homme historique ce qui, auparavant, ne
Mithra, que la divinité extérieure des Mystères de Mithra avait dis- s'était jamais révélé en l'homme comme sa propre nature divine
paru, qu'elle était désormais à l'intérieur de la nature humaine. ailleurs qu'au sein des écoles de Mystères, que ce moment était déjà
Et qu'en est-il des Mystères grecs, des Mystères de Dionysos? passé ! Il était trop tard pour qu'il fasse jamais l'expérience directe,
En orientant le regard sur Jésus de Nazareth, en qui vivait Mithra sur le plan extérieur, du Christ incarné dans un homme de chair. Ce
et qui est ensuite passé par la mort, on donnait à entendre que ce qu'il avait pu apprendre en Palestine n'avait fait sur lui aucune
Mithra, qui donnait aux âmes qui se liaient à lui courage, résolu- impression ; cela ne pouvait pas le convaincre qu'en Jésus de
tion, maîtrise de soi, était mort lui-même au moment même où Nazareth avait vécu le Christ, Mithra et Dionysos en un. Mais
Jésus de Nazareth était mort ! Il fallait donc bien voir que la mort de quand s'ouvrit pour lui le regard de l'esprit aux portes de Damas, il
Jésus, du Christ signifiait aussi la mort de Mithra. Mais il y avait un lui apparut clairement qu'un dieu, qu'on pouvait désigner sous le
autre fait, qui était lui aussi à prendre en compte : en même temps nom de Christ, non seulement agit en être suprasensible partout
qu'en la personne de Jésus de Nazareth disparaissait le dieu Mithra, dans le monde, mais que de plus ce dieu avait vécu ici-bas, dans un
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être humain, et qu'il était devenu le vainqueur de la mort. Aussi va- fondements de l'existence. Tout disciple des Mystères était confronté
t-il prêchant que ce qui n'était autrefois que flux de substance à cette tentation. Dès l'instant où le dieu s'éveillait, le disciple prenait
réservé aux initiés se trouve maintenant sur terre, devenu histoire, conscience de la nature inférieure de l'homme de désir en lui, il
flux de l'histoire. Voilà ce qu'il y a derrière ces paroles de Paul9 : entendait comme une voix étrangère lui dire : laisse donc les hauteurs
« Mais si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vaine et
du monde spirituel où il n'y a qu'air et vent, attache-toi à la solidité
vaine aussi votre foi. » des choses matérielles qui sont là, toutes proches ! Il fallait que
Telle fut la voie par laquelle Paul - en faisant le détour par le chaque élève traverse cette épreuve, qu'il se rende compte que du
Christ- est arrivé à Jésus, parce qu'il était clair à ses yeux qu'il s'était point de vue habituel, tout ce qui est spirituel est dépourvu de réa-
passé en Palestine quelque chose qui, auparavant, ne pouvait être lité, et que le monde sensible joue un rôle séducteur qui détourne de
vécu que dans les Mystères. C'est parce que le Christ est le point cen- l'aspiration au spirituel. Nous voyons ensuite comment, à un autre
tral de toute l'évolution de l'humanité et le modèle suprême pour les stade de son développement, le disciple des Mystères triomphait de
forces les plus intimes de l'âme que le lien établi avec le Christ doit, ces forces de séduction, et comment il s'élevait encore d'un degré en
lui aussi, être des plus intimes. Et comme il est demandé à l'homme renforçant en lui courage, hardiesse et ainsi de suite. Tout cela prenait
qui veut être disciple du Christ de ne pas attacher grand prix à sa vie pour l'élève le vêtement de préceptes bien précis, et on peut encore
personnelle, nous saurons certainement aussi, sans qu'il nous en en ressentir la trace dans les textes des auteurs profanes comme aussi
coûte beaucoup, renoncer aujourd'hui à tout ce qui est document et dans les méthodes d'initiation que peut proposer la science de l'es-
pièce historique pour trouver le Christ. Il faudrait être reconnaissant prit, et qu'on trouvera dans l'ouvrage intitulé Science de l'occulte. Les
de ce qu'il n'existe pas de documents permettant d'établir avec certi- méthodes, elles, différaient : celles des Mystères grecs étaient diffé-
tude l'existence d'un Christ Jésus historique ; car aucun document rentes de celles des Mystères de Mithra. A la fin, le disciple faisait
ne saurait attester que le Christ est ce qu'il y a de plus important à l'expérience de l'union à l'homme divin. Mais les méthodes pour en
s'être intimement mêlé au fleuve de l'humanité. arriver là étaient différentes, et on peut observer que les préceptes
Et nous en venons maintenant à comprendre l'idée d'une parenté d'initiation variaient avec la variété des régions concernées. .
entre le Christ et les anciens Mystères. Un tour d'horizon de ces Ce que j'ai voulu montrer en écrivant Le christianisme et les
Mystères va nous permettre de regarder de plus près ce qu'il fallait Mystères, c'est précisément que les Évangiles ne sont autres qu'un
faire, quand on était disciple, pour parvenir au dieu d'une manière renouvellement des anciens préceptes initiatiques, de ce qui était
ou d'une autre. Ce que vivaient ces disciples, cela se déroulait dans e,xigé des disciples pour parvenir à l'union avec la divinité. Ce qui
l'intimité de l'âme ; on peut parler ici d'intimes processus de l'âme. s est.déroulé sur le plan extérieur a suivi un déroulement analogue à
Il fallait que l'âme fasse certaines expériences. Il fallait par exemple celm des Mystères. Il a fallu, une fois que Jésus de Nazareth eut reçu
qu'ayant fait le premier pas, s'étant plongée en elle-même, elle en lui l'entité de Mithra, que l'entité divine présente en ce Jésus
éprouve ses propres sensations et sentiments intérieurs de façon à co~nai~se ~a tentation. -r:out comme chaque disciple des Mystères
leur donner une vie et une intensité qu'ils n'ont pas dans la vie ordi- avan.du fatre face, en peut, au tentateur, là, nous voyons le dieu qui
naire. Ce faisant, l'homme s'apercevait qu'il était prisonnier d'une se fa1t homme confronté au tentateur. Ce qui était vrai dans les
nature inférieure qui l'empêchait de parvenir aux sources de l' exis- Mystères se retrouve dans les récits des Évangiles.
tence. Bref, l'homme découvrait ainsi ce qu'il ignorait jusque-là, que Les Évangiles sont donc un renouvellement des anciennes des-
sa nature inférieure joue, pour l'homme qui aspire à s'élever, un rôle criptions et prescriptions initiatiques, et voici ce que se sont dit les
de tentateur, et que ce qui est devenu sa propre nature inférieure auteurs des Évangiles : ce qui se passait autrefois uniquement dans
n'est autre que ce qui l'a précipité des hauteurs où se trouvent les le secret des Mystères s'est un jour accompli sur la vaste scène de
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l'histoire du monde ; il est par conséquent permis de le décrire en Pourquoi en lui et en moi ? Lui et moi sommes un ; et il ne peut pas
usant des mêmes termes que ceux des préceptes initiatiques. Voilà s'exclure. Dans une seule et même œuvre, l'Esprit saint reçoit son
pourquoi les Évangiles ne peuvent pas être des biographies exté- être et procède de moi comme de Dieu. Pourquoi ? Je suis en Dieu,
rieures de Jésus de Nazareth. C'est précisément là que la recherche et si le Saint-Esprit ne procède pas de moi, il ne procède pas non
moderne sur les Évangiles se méprend : elle veut absolument y trou- plus de Dieu. En aucune façon je ne suis exclu. »
ver une biographie extérieure de Jésus de Nazareth. A l'époque où Voilà ce qui importe : que l'être humain, par un développement
les Évangiles ont été composés, on ne songeait même pas à donner mystique, sans l'aide de Mystères extérieurs, simplement par un
une biographie extérieure de Jésus de Nazareth ; on voulait décrire développement de son âme, puisse désormais connaître par sa
dans les Évangiles quelque chose qui peut conduire l'âme humaine propre expérience ce qu'on vivait jadis dans les Mystères. Mais il a
à aimer véritablement en la grande âme la source de l'existence uni- fallu pour cela l'événement christique, la présence du Christ dans un
verselle. La raison d'être des Évangiles, c'était d'offrir à l'âme des corps physique. Et même s'il n'y avait pas d'Évangiles, s'il n'existait
voies, des textes qui lui permettraient de trouver le Christ. Et, chose pas de témoignages ni de traditions, celui qui fait l'expérience
remarquable, on découvre que presque jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, vivante du Christ en lui-même, en même temps que l'emplit la pré-
on avait encore nettement conscience du fait que les Évangiles sont sence du Christ intérieur, reçoit - tout comme Paul - la certitude
au nombre des voies de ce genre. Dans certains écrits du plus haut qu'au début de notre ère le Christ a été incarné dans un corps phy-
intérêt, on peut lire que les Évangiles, pour peu que les hommes sique. Ce n'est donc que par le Christ qu'il est possible de trouver
s'ouvrent à leur action, transforment l'âme de telle façon que Jésus ! Et on aura beau éplucher les Évangiles, on n'en tirera jamais
l'homme peut trouver le Christ. Et en effet, c'est bien ce genre de une biographie historique de Jésus de Nazareth ; ce qu'il faut, par
choses qui se produisait en ceux qui s'ouvraient à l'action des Évan- contre, c'est que l'homme, en déployant de la juste manière les forces
giles, sans s'inquiéter de savoir s'ils avaient éventuellement affaire à de son âme, s'élève jusqu'au Christ- et par le Christ, jusqu'à Jésus.
une biographie de Jésus de Nazareth. On trouve chez Maître Et alors seulement nous comprenons ce pour quoi les Évangiles ont
Eckhart 10 une allusion à ces choses : « Certaines gens », dit-il, « veu- été écrits, et ce qui était erroné dans toute la recherche du XIXe siècle
lent regarder Dieu comme ils regardent une vache ; ils veulent aimer sur Jésus. On a fait passer l'image du Christ à l'arrière-plan pour tirer
D ieu comme ils aiment une vache. Ils aiment donc Dieu pour la de documents historiques, sur un mode purement extérieur, de quoi
richesse extérieure et pour la consolation intérieure ; mais ces gens présenter un Jésus palpable, saisissable. On a méconnu la nature des
n'aiment pas vraiment Dieu ... Des personnes simples s'imaginent Évangiles et, de ce fait, les méthodes de la recherche sur Jésus ne
qu'elles doivent considérer Dieu comme étant là-bas et elles ici. Il purent qu'aboutir à s'annuler elles-mêmes. La méthode d'investiga-
n'en est pas ainsi. Dieu et moi sommes un dans la connaissance. » tion qu'on appliquait aux Évangiles est tombée en miettes, et ce sont
Ailleurs on lit encore : « Un maître dit : Dieu s'est fait homme, et précisément les méthodes qui prétendaient dégager l'image histo-
tout le genre humain s'en est trouvé élevé et ennobli. Nous avons rique de Jésus qui ont servi à détruire cette image.
lieu de nous réjouir de ce que le Christ, notre frère, s'est élevé par sa Du même coup, la voie s'est trouvée libre pour ce que veut la
propre force au-dessus de toutes les légions angéliques et qu'il est science de l'esprit. Elle veut montrer que, depuis l'apparition du
assis à la droite du Père. Ce maître a bien parlé ; mais en vérité, je ne Christ, tout homme possède en son for intérieur des forces qu'il
donne pas cher de son discours. Que me servirait d'avoir un frère peut développer. Lhomme parvient ainsi, non pas dans les profon-
qui serait un homme riche si moi, de mon côté, j'étais un homme deurs de Mystères établis de l'extérieur, mais dans le secret de sa
pauvre ? Que me servirait d'avoir un frère qui fût un sage si j'étais chambrette, par la contemplation de ce qui s'est passé en Palestine et
un sot ? ... Le Père céleste engendre son Fils unique en lui et en moi. la dévotion à cet événement, à ce qu'atteignaient les disciples dans
DE JÉSUS AU CHRIST Conférence publique 33
32

les Mystères, à ce qu'atteignaient les adeptes du culte de ~ithra. E~ n'existait pas le moindre document pour cautionner d'une manière
sentant vivre en lui la présence du Christ, l'homme sent v1vre en lu1 ou d'une autre une biographie de Jésus de Nazareth, il faudrait se
ce qui fait grandir son courage et son énergie, grandir la ~onscience dire que tout comme l'action de la lumière est nécessaire pour qu'un
de sa dignité d'homme, ce qui lui apprend à trouver sa JUSte place œil existe, la présence jadis du Christ historique réel est nécessaire
parmi les hommes. Et en même temps il connaît d'expérience ce pour qu'il y ait un Christ mystique. Ce ne sont pas des documents
que les adeptes des Mystères grecs pouvaient vivre: l'amour univer- historiques extérieurs qui permettent de connaître la figure de Jésus.
sel. Car cet amour universel qui vit dans le christianisme embrasse Cela, on l'a su pendant longtemps, dans l'évolution occidentale, et
toutes les créatures extérieures. Et en même temps il connaît d'ex- on y reviendra. La science de l'esprit donnera à ce qu'elle peut tirer de
périence l'absence de crainte, et sait par là qu'il n'a pas bes~in de ses sphères une forme qui puisse conduire à une connaissance véri-
craindre le monde, de désespérer devant le monde, et 1l conna1t- en table du Christ et, par voie de conséquence, aussi de Jésus. Et alors
toute liberté et toute humilité - la dévotion, la communion aux qu'on en est arrivé à ce que le monde ne sait plus qui est Jésus, que
secrets de l'univers. les méthodes de recherche sur Jésus se sont elles-mêmes détruites, ce
Voilà ce que l'homme peut connaître, s'il se pénètre de ce qui est sera par l'étude approfondie de l'entité du Christ qu'on en viendra de
venu remplacer les Mystères antiques : le christianisme comme fait nouveau à reconnaître la grandeur de Jésus de Nazareth.
mystique. Et c'est l'idée de base sur laquelle il s~ffit ?e fonde~ une Par le chemin sur lequel on acquiert tout d'abord une connais-
démarche de connaissance pour que le Jésus h1stonque devienne sance du Christ grâce aux expériences que vit l'âme en son for inté-
une réalité de fait pour tout homme qui connaît le Christ. - Il a été rieur, où on trouve, dans l'éclosion de ce qui naît ainsi de l'âme
dit, dans la philosophie occidentale, que l'homme ne pourrait humaine, le viatique nécessaire, on en vient véritablement à com-
jamais voir des couleurs s'il n'avait pas d'yeux, qu'il resterait sourd prendre le christianisme comme un fait mystique, et à concevoir le
s'il n'avait pas d'oreilles, et que le monde serait alors obscur et muet devenir de l'humanité de telle façon que l'événement du Christ y
pour lui. Mais s'il est vrai qu'il faut des yeux.pour percevoi.r de~ co~­ apparaît nécessairement comme l'événement le plus important de
leurs et des oreilles pour percevoir des sons, 1l est tout auss1 vra1 qu 1l l'évolution humaine. Et ce chemin nous mène à Jésus en passant par
a fallu l'action de la lumière pour que se forme l'œil. Et s'il est vrai le Christ. Et l'idée du Christ portera en elle-même les germes
que, sans yeux, l'homme ne pourrait avoir la moindre perception de féconds qui permettront aux hommes de ne pas en rester à l'idée
nature lumineuse, Gœthe a, lui aussi, raison quand il dit : générale d'un grand esprit panthéiste universel, mais amèneront
l'~omme à concevoir sa propre histoire de telle manière qu'il en
N'était l'œil de nature solaire, VIenne à ressentir que tout comme sa terre est liée à l'univers entier,
Jamais il ne pourrait voir le soleiPI, son histoire est liée à un événement suprasensible, suprahistorique.
Er cet événement, c'est le fait mystique, la réalité suprasensible de la
ou ailleurs encore : l'œil est une créature de la lumière 12 ! - Ainsi le présence du Christ au centre du devenir de l'humanité, qui sera
Christ mystique en nous - le Christ dont parle aussi le clairvoyant, reconnue par l'humanité de l'avenir, indépendamment de toute
tel que Paul l'a vu grâce à la force de clairvoyance-, il n'a pas toujours recherche historique extérieure et de tout document. Le Christ
été en l'homme. Dans les temps préchrétiens, il n'y avait pas de che- demeurera la solide pierre angulaire de l'évolution de l'humanité,
min de Mystères pour conduire jusqu'à lui, comme on peut le trou- même si on convient qu'on ne trouvera jamais de documents
ver maintenant, depuis le Mystère du Golgotha. Pour que puisse ~apables d'étayer une biograph~e de Jésus; et c'est en lui-même que
exister un Christ intérieur, que puisse naître l'homme supérieur, il a homme trouvera les forces qm donneront nouvellement naissance
fallu un Christ historique, l'incarnation du Christ en Jésus. Et s'il à son histoire, et par là même à l'histoire de l'évolution de l'univers.
DE JÉSUS AU CHRIST
Un cycle de 10 conférences
PREMIÈRE CONFÉRENCE
Karlsruhe, 5 octobre 1911

Ces conférences doivent servir à créer une image de l' événe-


ment christique dans la mesure où il est en rapport avec l'apparition
historique du Christ, c'est-à-dire avec la manifestation du Christ en
la personne de Jésus de Nazareth. Tant de questions de la vie de l'es-
prit sont liées à cette question-là que précisément ce choix du pré-
sent thème va nous permettre d'ouvrir de vastes perspectives sur le
domaine de la science de l'esprit et de sa mission; de plus, il va nous
permettre de mesurer l'importance précisément du mouvement
anthroposophique pour la vie de l'esprit à l'époque actuelle. Nous
aurons par ailleurs l'occasion de nous pencher sur la nature du
contenu de la religion, ce contenu qui par sa nature même concerne
nécessairement toute la communauté humaine, et de découvrir pro-
gressivement quel est le rapport de ce contenu avec ce que les
sources profondes de la vie spirituelle, les sources occultes, les
sources de la science de l'occulte savent nous dire du fondement
effectif de tout effort, de toute aspiration religieuse, de toute quête
d'une conception du monde. Nous aurons plus d'une fois l'impres-
sion de perdre notre sujet de vue ; pourtant, tout nous ramènera
toujours à notre tâche centrale .
. Nous allons pouvoir d'emblée préciser ce dont il s'agit ci-dessus
SI, cherchant à comprendre d'une part la vie religieuse contempo-
raine, d'autre part cet approfondissement de toute la vie de l'âme
auquel s'attache la science de l'esprit, nous nous tournons vers les
origines aussi bien de cette vie religieuse que de la vie spirituelle
occulte de ces derniers siècles. Nous trouvons en effet dans l'évolu-
tion spirituelle de l'Europe deux tendances qui l'une et l'autre sont
Première conférence 39
DE JÉSUS AU CHRIST
38

allées aussi loin que possible dans leur direction propre: l'une déve- nous contenterons de les amener devant notre âme telles qu'ils se
présentent au regard extérieur.
loppait à outrance le principe Jésus, tandis que l'autre, sa~s pour
Nous commencerons par ce que nous pouvons appeler notre vie
autant dépasser la mesure, travaillait dans le respect le plus s01~ne~x,
psychique, pour autant qu'elle est activité de connaissance. Quoi
le plus consciencieux possible au développement du pnnctpe
Christ. Regardons maintenant, comme l'âme peut le faire, ces deux qu'il puisse autrement objecter à ce qu'une connaissance, une quête
courants des siècles derniers, et nous voyons d'une part, dans l'exal- de vérité, peuvent avoir d'abstrait lorsqu'elles vont dans une seule
tation outrancière du principe Jésus, une aberration grave et dange- direction, objecter à l'aspect purement théorique de maintes
reuse dans la vie spirituelle de ces derniers siècles, et d'autre part, un recherches scientifiques, philosophiques, théosophiques, l'être
mouvement d'une importance profonde, cherchant partout les humain qui sait vraiment en son âme et conscience ce qu'il veut et
peut vouloir sait bien que ce que recouvre le mot de« connaissance»
voies justes, évitant soigneusement les voies fausses. Nous sommes
donc amenés d'entrée à distinguer l'un de l'autre deux mouvements fait partie des aspirations les plus profondément ancrées dans la vie
spirituels totalement différents, l'un étant à mettre au ~ombre des de notre âme. En effet, que notre quête de connaissance passe par la
erreurs graves, l'autre au nombre des efforts les plus séneux dans la pensée ou plutôt par le sentiment, le sentiment intérieur - peu
quête de la vérité. Le premier, qui doit néanmoins nous intéresser tm porte : pour nous, la connaissance, c'est toujours quelque chose
dans la mesure où nous abordons un thème chrétien dans la pers- qut nous permet de nous orienter par rapport au monde environ-
nant, et aussi par rapport à nous-mêmes. Peu importe par consé-
pective de la science de l'esprit, et dont iL est permis. d~ parler
que~t que nous voulions nous en tenir aux expériences les plus
comme d'une aberration en un certain sens extraordm(\lrement
rudtm~ntaires de la vie de l'âme ou au contraire nous plonger dans
dangereuse, c'est celui qui porte publiquement le nom exotérique
de jésuitisme, et ce que nous trouvons dans le jésuitisme, c'est une les trattés les plus complexes des mystères de l'existence - il n'y a
hypertrophie dangereuse du principe Jésus. Quant au second mou- d'emblée pas de ~uestion plus importante, plus vitale pour nous que
vement, qui existe en Europe depuis des siècles sous le nom de mou- celle. de la connatssance. Car le seul moyen pour nous de nous faire
vement rose-croix, il représente un christianisme christique intime, une tmage du contenu du monde dont nous vivons, dont notre âme
partout engagé dans une quête attentive des voies de la vérité. se n~mrrit, c'est bien la connaissance. Limpression sensorielle la plus
rudtm~ntaire déjà, la vie sensible en général sont du domaine de la
Depuis qu'il existe en Europe un courant jésuitique, le jésuitisme .a
~o?natssance, et cela va jusqu'aux abstractions conceptuelles et
fait beaucoup parler de lui sur la scène publique: c'est là une des rat-
sons pour lesquelles il importe que celui qui veut connaître les l~e~lles les plus élevées. Bien plus encore, ce qui pousse notre âme à
sources profondes de la vie de l'esprit se préoccupe de savoir dans dtstmguer entre le beau et le laid, cela aussi ressortit au domaine de
quelle mesure le jésuitisme représente une hypertrophie dangereuse la :_onnaissance. Car s'il est vrai, en un sens, qu'on ne discute pas des
du principe Jésus. Toutefois, pour pouvoir dégager les vraies carac- gouts et des couleurs, il n'en est pas moins vrai qu'il y a connaissance
d'es qu'ï .
1 y a Jugement sur une question de goût, et dès qu'on s'est
téristiques du jésuitisme, il faut que nous apprenions, en choisissant
un certain point de vue, à connaître comment les trois principes rendu capable de distinguer entre beau et laid. Et nos impulsions
fondamentaux de toute évolution dans le monde, auxquels se réfè- morales, ce qui nous pousse à faire le bien et à nous abstenir du mal,
rent sur les modes les plus divers les différentes cosmogonies, s'ex- ?ous sentons bien qu'elles aussi correspondent à des idées morales
ad es lncltatlons
· · · à agir dans un sens plutôt que dans un autre et dont'
priment pratiquement au sein de notre vie, y compris d'u~e
manière tout extérieure. Aujourd'hui nous commencerons par lats- on reconnaît ou ressent la valeur. Oui, même ce que nous appelons
ser de côté la signification et les caractéristiques profondes de ces notre conscience, quelque vagues que soient ces impulsions cela
trois courants sur lesquels se fonde toute vie, toute évolution ; nous entre aussi dans le domaine de ce que laisse entendre le ter~e de
DE JÉSUS AU CHRIST Première conférence 41
40

connaissance. Bref, toutes les données immédiates de notre projeté dans l'espace aérien - auquel nous pouvons comparer la vie
conscience, c'est-à-dire le monde, réel ou illusoire, peu importe, le consciente normale de l'âme -, cela devient alors objet conscient,
monde où nous menons une vie consciente, tout ce dont nous avons objet de connaissance. Mais les racines de toute vie consciente se
conscience, cela entre pour nous dans le champ de ce que nous dési- trouvent dans une vie subconsciente de l'âme.
gnons par « vie de la connaissance ». . . , . , A bien y regarder, il n'est vraiment possible de comprendre l' évo-
Mais il faut bien admettre que, sous-Jacente, s1 lon peut dtre, a lution de l'humanité que si l'on admet l'existence d'un tel subcons-
cette vie connaissable de l'esprit, il y a encore autre chose ; nous cient. En effet, tout progrès de la vie de l'esprit ne consiste-t-il pas à
voyons bien apparaître dans les mou:vements de notre ~me, ne extraire du subconscient ce qui depuis longtemps vit là sous la sur-
serait-ce que dans la vie quotidienne, mtlle et une choses qut ne f~nt face, mais qui ne prend forme qu'à partir du moment où on l'en a
pas partie de notre vie consciente. Regardons par exemple ce ~ut se sorti ? .Lidée ingénieuse qui va donner naissance à une découverte
passe chaque matin au réveil, lorsque notre. â~e renaî~ à la vte, ses en est un exemple. Notre âme a une vie subconsciente tout comme
forces ragaillardies, revivifiées par le sommet! : tl faut ~~en admett~e elle a une vie consciente : c'est donc là le second élément de notre
que, pendant que nous dormions, ~one que nous eno?s ,Pl~nge~ vie psychique.
dans l'inconscient, nous avons acquts quelque chose qut na nen a Admettant que cette vie subconsciente est en quelque sorte pro-
voir avec notre connaissance, notre vie consciente, mais qui vient au visoirement inconnue - mais non inconnaissable ! - il nous reste à
contraire du champ du subconscient où s'active notre âm~ pendant tenir compte d'un troisième élément. Une observation tout exté-
que nous dormons. Mais ce n'est pas tout: il no~s faut bt~n recon- rieure suffit à constater qu'il y a tout un ordre de choses qui est à la
naître que de jour aussi, quand nous sommes en etat de vetlle, nous portée des sens, de la raison ou autres activités de l'esprit. Et pour-
sommes poussés par des penchants, des instincts, des forc.es, dont l~s tant, une réflexion plus poussée nous force à reconnaître que, der-
remous se projettent jusque dans le champ de la conscten.ce, mats rière tout ce que nous savons de l'univers, il y a quelque chose qui se
qui sont de nature subconsciente, qui travaill~nt sous le mveau du cache, et qui sans devoir forcément échapper par nature à la
conscient. C'est lorsqu'ils émergent et apparaissent au-dessus de la connaissance, fait partie, pour les hommes d'une époque donnée,
surface qui sépare notre vie consciente de notre vie inconscient~ que du non-encore-connu. Ce non-encore-connu, sous-jacent au déjà-
nous nous rendons compte qu'ils travaillent en dessous du mveau connu- et peu importe le règne dont il peut s'agir, minéral ou végé-
du conscient. Et on peut dire au fond que l'existence d'une vie sub- tal ou animal - , cela fait partie aussi bien de nous-mêmes que de la
consciente de l'âme se révèle avec tout autant d'évidence dans le nature extérieure : de nous-mêmes, dans la mesure où nous absor-
domaine moral, car nous voyons, dans ce domaine moral, naître en bons et élaborons dans notre organisme physique les matières et les
nous tel ou tel idéal. Il suffit de se connaître un tant soit peu soi- forces du monde extérieur ; et dans la mesure où nous absorbons
même pour se dire que, s'il est évident que de tels idéaux émergent ainsi un peu de nature, nous absorbons aussi un peu d'inconnu de
dans notre psychisme, il n'en est pas moins vrai que nous sommes l~ nature. Il faut donc distinguer le triple aspect du monde où nous
loin de toujours savoir quel rapport il y a entre nos grands idéaux vtvons : la vie consciente de notre esprit, c'est-à-dire ce qui pénètre
moraux et les grandes inconnues de l'existence, de savoir, par dans la conscience, la vie subconsciente de notre âme, sous le seuil
exemple, de quelle manière ils existent dans la volont~ d.e Di~u, où de la conscience, enfin toute cette vie inconnue, inconnue à la fois
il faut finalement bien qu'ils aient leurs racines. On dualt vratment dans la nature, et en l'être humain, qui porte en lui un peu de l'in-
que toute notre vie psychique est comparable à ce qui se pa~se dans connu de la grande nature.
les fonds sous-marins. Montant des profondeurs de la vte sous- Cette triade se révèle directement à une observation réfléchie du
marine de l'âme, des vagues surgissent à la surface, et ce qui est ainsi mond e. E t Sl· on s,.mter d'tt 1a mom
· d re rérerence
c' a' toute affirmation
42 DE JÉSUS AU CHRIST Première conférence 43

dogmatique, à toute tradition philosophique ou théosophique avec autrement dans le domaine du Fils. Et dans l'émergence de la
les concepts ou les systèmes bien arrêtés qui en sont l'expression, et volonté, après son passage par le sentiment, sur le plan de la vie
qu'on se demande comment l'esprit humain a, de tout temps, conceptuelle, nous voyons distinctement l'irruption dans la
exprimé le fait que la trinité décrite ci-dessus existe non seulement conscience des vagues provenant des fonds du subconscient. Nous
autour de lui, mais encore dans tout cet univers dont il fait lui- pouvons donc dire que, dans la triple vie de l'âme, il y a deux élé-
même partie, on constate que l'homme a toujours donné le nom ments, la pensée et le sentiment, qui font partie du psychisme
d'Esprit au domaine du connaissable, de ce qui se lève à l'horizon conscient, encore que le sentiment plonge déjà dans la zone de la
de la conscience ; que, par contre, pour désigner ce qui agit dans la volonté ; et plus nous nous approchons des impulsions volontaires,
vie subconsciente de l'âme et n'en émerge que comme le fait une de la vie volontaire, plus nous descendons dans le subconscient,
lame de fond, il a toujours dit le Fils, le Logos. Et ce qui est du dans ces régions obscures où nous sombrons complètement lorsque
domaine du non-encore-connu de la nature, aussi bien à l'extérieur la conscience s'éteint dans un profond sommeil, un sommeil sans
qu'à l'intérieur de lui-même, il y a toujours vu le principe du Père, rêves.
dont il sentait que c'était là le troisième élément par rapport aux Le génie de la langue va souvent beaucoup plus loin que la
deux autres. Ce qui est dit là de ces trois principes - Esprit, Fils, conscience humaine, et donne ainsi aux choses leur véritable nom
Père-, cela n'affecte bien entendu en rien la validité des distinctions là où l'homme risquerait fort de se tromper si c'était lui qui dispo~
que nous avons toujours faites ou que fait telle ou telle conception sait consciemment du choix de ces noms. On peut prendre en
du monde. Disons toutefois que cette manière de caractériser les exemple la manière dont le langage exprime certains sentiments,
choses correspond à la façon la plus courante de les distinguer. où le mot lui-même révèle ce lien de parenté entre le sentiment et
Autre question, maintenant : Quelle est la meilleure façon de la volonté, et où, contredisant en fait ce qu'il prétend dire, un sen-
décrire le passage du domaine de l'Esprit, c'est-à-dire de la vie timent s'exprime par le mot « volonté » - tout simplement parce
consciente de l'âme, à sa vie subconsciente, qui est du domaine du 9ue. le géme. de la langue se sert du mot de « volonté » quand il
Fils ? Ce qui en facilitera la compréhension, c'est de bien voir que, s agn de sennments plus ou moins enfouis, dont on a un peu perdu
dans la vie ordinaire de l'esprit de l'homme, dans sa conscience, sur- la nature de vue. C'est le cas, par exemple, de la « mauvaise
gissent d'une façon claire et précise certains éléments provenant du volonté », où la volonté de faire quelque chose peut fort bien être
subconscient, que nous qualifierons de volontaires, pour les distin- abse?te ; celui qui fait preuve de « mauvaise volonté » ne met pas
guer de ceux qui relèvent de la pensée et du sentiment. Il suffit ici f?rcement cette volonté en acte. Dans ce cas-là, ce qui s'exprime,
d'interpréter correctement cette parole biblique : « l'Esprit est c est la parenté qui existe dans le subconscient entre des sentiments
prompt, plein de bonne volonté », c'est-à-dire que tout ce que saisit plus ou moins enfouis et confus et le champ de la volonté. Et le fait
la conscience appartient au domaine de l'E sprit,- « mais la chair est 9~e l'élément volontaire plonge ainsi dans la vie subconsciente de
faible » 13 , ce par quoi on entend tout ce qui est plutôt plongé dans l ame nous oblige à reconnaître que son domaine est nécessaire-
l'inconscient. Pour se faire une idée de la nature de la volonté, il suf- ment dans un autre rapport avec l'être humain et son individualité
fit de réfléchir à ce qui, semblable à des lames de fond, émerge des personnelle que ne l'est le domaine de la connaissance le domaine
profondeurs inconscientes, et qui n'entre dans le champ de la de l'E~prit. Et si nous nous servons du vocabulaire' utilisé plus
conscience qu'à partir du moment où on s'en fait des concepts ha~t, SI donc nous distinguons entre l'Esprit et le Fils, nous dirons
conscients. Ce n'est qu'après avoir été transformées en concepts et fu tl ~st possib_le de. pressenti~ que les rapports de l'homme avec
en idées que les obscures et puissantes pulsions issues des éléments Espnt sont necessairement différents de ceux qu'il a avec le Fils.
de la vie de l'âme passent dans le domaine de l'Esprit ; elles restent Qu'est-ce à dire ?
44 DE JÉSUS AU CHRIST Première conférence
45

Il n'y a là rien de bien difficile à comprendre, même pas d'un qu'ensuite seulement, en tant que connaissance, elle agisse dans la
point de vue extérieur. Il est vrai que le doma~ne de 1~ con~aissan~.e connaissance de l'autre, et qu'elle n'effleure la volonté d'autrui que
est l'objet de toutes sortes de controverses, mats celan empeche qu tl par le biais, le détour de la connaissance. C'est là l'unique voie qui
suffira que les hommes se mettent d'accord sur les concepts et les puisse, au sens idéal le plus élevé, satisfaire l'âme saine, alors que
idées qu'ils formulent dans ce domaine-là pour que cessen~ peu à toute emprise d'une volonté sur une autre ne peut que susciter l'im:..
peu les luttes qui se livrent autour des problèmes de la connaissance. pression d'un malaise. ·
J'ai souvent insisté sur le fait qu'on ne dispute plus de données On pourrait aussi dire que dans la mesure où elle est saine, la ten-
mathématiques, du simple fait que ces données ont été amenées à la dance de la nature humaine est de développer la vie sociale sur le
conscience, et que les choses qui restent pour nous des sujets de que- plan de l'Esprit, et à considérer et respecter le domaine du subcons-
relles sont précisément celles pour lesquelles nous n'avons pas cient tel qu'il s'exprime dans l'organisme humain comme un sanc-
encore fait ce travail, et qui restent soumises à nos instincts, nos pul- tuaire inviolable, qui doit reposer au sein de chaque personne, de
sions, nos passions subconscientes. Voilà qui donne à entendre que chaque individu humain particulier, et qu'on ne doit approcher
le domaine de la connaissance est d'un ordre plus généralement qu'en passant par la porte de la connaissance consciente. Tel doit
humain que celui du subconscient. Nous savons bien qu'avec une être du moins le sentiment d'une conscience moderne, d'une
personne à qui nous avons affaire dans les circonstances les plus conscience contemporaine, pour peu qu'elle se sache saine. Nous
variées, c'est sur le terrain de la vie consciente de l'esprit qu'il y a verrons par la suite s'il en a toujours été ainsi, tout au long de l'évo-
possibilité de s'entendre. Et le signe d'une âme saine, c'est qu'elle lution de l'humanité. Mais pour ce qui est de l'époque actuelle, une
porte en elle la nostalgie, l'espoir d'une entente avec les autres sur les observation directe lucide et réfléchie du monde environnant et de
choses de la vie de l'esprit, de la vie consciente de l'âme. Lâme qui notre monde intérieur doit suffire à nous montrer clairement la vali-
perdrait tout espoir de s'entendre avec autrui dans le domaine de la dité de ce qui vient d'être dit. Et cela tient au fait qu'au fond, le
connaissance, de la vie consciente de l'esprit ne pourrait que tomber d?maine du Fils - c'est-à-dire de tout ce que nous désignons par le
malade. Célément volontaire, par contre, et tout ce qui se trouve Ftls ou le Logos - est en chacun de nous une affaire individuelle,
dans le subconscient, on sent bien que c'est là un domaine chez une affaire purement personnelle, où l'éveil qui doit se faire ne
autrui auquel il ne faut absolument pas toucher, qui demande au concerne que chacun de nous en particulier ; et que le domaine
contraire à être respecté comme le plus intime des sanctuaires. commun, où le travail peut se faire d'homme à homme, c'est le
Qu'on songe un instant au malaise qui envahit une âme saine lors- domaine de l'Esprit.
qu'elle perçoit qu'on force la volonté d'autrui. Il est clair, n'est-ce Tout ce~i se retrouve sous une forme des plus significatives, des
pas, que le spectacle d'un homme qui, sous l'effet de l'hypnose ou plus grand10ses dans tous les récits du Nouveau Testament où il est
de toute autre violence, privé de la maîtrise consciente de la vie de question du Christ Jésus et de ses premiers disciples et adeptes.
son âme, non seulement n'est pas beau à voir, mais inspire un N?us voyons- et cela, tout ce qu'il nous est possible de montrer au
malaise sur le plan moral ; oui, on est mal à l'aise quand on voit SUJ.et' d~ ce qui s'est passé le confirme - qu'en fait tous les disciples
s'exercer sur la volonté d'une personne l'action directe d'une autre qut etatent accourus vers le Christ Jésus pendant sa vie ne compri-
volonté. La seule façon saine d'avoir une influence sur la volonté ~~nt plus du tout ce qui se passait lorsqu'il mourut sur la croix
d'un autre, c'est de faire appel à la connaissance, de passer par la d une .mort qui passait dans le pays pour la seule expiation possibl~
connaissance. La connaissance consciente, voilà ce qui doit per- es cnmes les plus affreux. Certes, cette mort sur la croix n'eut pas
mettre à une âme de s'entendre avec une autre âme. La volonté de s~r to,~s le même effet que sur le futur Paul, pour qui une conclu-
l'un, il faut que tout d'abord elle se transforme en connaissance, et Sion s tm . 1 . . d'
posatt : ce Ul qut meurt une telle mort ne peut pas être le
DE JÉSUS AU CHRIST
Première conférence 47
46

Messie ou le Christ ; mais même si la mort sur la croix fit aux autres c'était une relation, un lien personnel avec le Fils. D'où les diffé-
disciples une impression en quelque sorte moins forte, il n'en reste rences dans les descriptions du Christ ressuscité, d'où aussi les diffé-
pas moins tangible que les évangélistes cherchent même à faire sen- rentes descriptions des effets produits par le Christ sur les uns et les
tir que, par cette mort ignominieuse qu'il avait dû subir, le Christ autres, ou encore de ses apparitions, qui varient en fonction de la
Jésus avait en quelque sorte perdu toute l'influence qu'il avait eue nature de chacun. Ce qui est décrit, c'est la manière dont l'être du
sur le cœur de ceux qui l'entouraient. Christ agit sur le subconscient de ses disciples ; c'est pourquoi cette
Mais les choses ne s'arrêtent pas là, car, après la Résurrection, action est si variée, et a toujours une qualité entièrement indivi-
nous voyons réapparaître l'influence qu'avait perdue le Christ Jésus duelle ; comment donc n'aurions-nous qu'une seule et même des-
(c'est là un point que nous préciserons plus tard). Chacun est libre cription de cette apparition ? Qu'il y en ait toute une variété n'a en
de penser aujourd'hui encore ce qu'il veut de cette résurrect~on ; réalité pas de quoi nous choquer.
nous aurons à en reparler ces jours-ci du point de vue de la sctence Mais si ce pour quoi le Christ était venu devait pouvoir devenir
occulte : il suffira alors de laisser parler les Évangiles pour nous pour le monde, pour tous les hommes, un élément commun, il ne
rendre clairement compte que pour ceux dont il est dit qu'il leur est suffisait pas qu'émane de Lui cette force agissant dans l'individu,
apparu après la Résurrection, le Christ était bien là, mais que la qua~ cette force opérante du Fils, il fallait aussi que soit renouvelé par le
lité de sa présence avait changé, d'une manière très particulière. J'at Christ l'élément de l'Esprit, cet élément créateur de communauté
déjà laissé entendre à propos de l'Évangile de Jean 14 qu'il eût été dans la vie des hommes. Et cela, on le trouve là où il est dit qu'après
impossible qu'un familier de Jésus de Nazareth ne le reconnaisse pas avoir agi sur ce qui est Logos dans la nature humaine, le Christ
au bout de trois jours, au point de le prendre pour quelqu'un envoie l'Esprit sous la forme de l'Esprit renouvelé ou« saint » Esprit.
d'autre, s'il n'était apparu sous une tout autre forme. Il est clair que Ainsi se trouve créé l'élément de communauté, ce qui s'exprime là
les Évangiles veulent absolument donner l'impression que le Christ où il est dit que les disciples, ayant reçu l'Esprit, se mirent à parler
est apparu sous un aspect nouveau. Mais ce n'est pas tout : ils don- en toutes sortes de langues. Ce qui est indiqué là, c'est l'élément de
nent aussi à entendre que, pour que le Christ transformé puisse agir communauté qui se trouve dans la descente du saint Esprit. Et que
sur les âmes des hommes, il fallait qu'il y ait tout au fond de ces ce n'est pas du tout la même chose que la seule communication de
âmes une qualité spéciale, une certaine réceptivité. Et il ne suffisait la force du Fils, cela se trouve aussi indiqué dans les Actes des
pas de ce qui est du domaine de l'esprit pour agir sur cette sensibi- apôtres 1S, où on voit les apôtres arriver en un lieu où certaines per-
lité intérieure, cette réceptivité : la vision directe de l'entité du sonnes, qui avaient déjà reçu le baptême de Jean, durent néanmoins
Christ devait s'y ajouter. Qu'est-ce qui est ici en cause? Nous savons recevoir d'eux l'imposition des mains, comme il est écrit là sous
bien que, lorsque nous sommes en présence de quelqu'un, il se passe for~e. symbolique, c'est-à-dire le baptême de l'Esprit . .Lévénement
en nous quelque chose qui dépasse de beaucoup ce dont nous pre- chnsuque est donc décrit d'une manière qui attire très nettement
nons directement conscience. Dès lors qu'un être - homme ou l'attention sur la différence qui existe entre l'action du Christ à pro-
autre- a sur nous un effet, des éléments subconscients agissent sur prement parler, qui opère sur les moments subconscients de l'âme,
la vie de notre âme ; il s'agit alors d'éléments subconscients que et ~oit par conséquent garder un caractère intime, personnel, et ce
l'autre suscite par le biais de la conscience, ce qu'il ne peut faire que qut revient à l'action de l'Esprit, et qui représente un élément de
parce qu'il est là, devant nous, réellement présent. Ce que le Christ communauté.
a fait après ce qu'on nomme la Résurrection, ce qu'il faisait passer C'est à cet élément décisif de l'évolution chrétienne qu'ont voulu
d'homme à homme, c'était quelque chose qui, montant des profon- reste_r scrupuleusement fidèles, pour autant qu'il est humainement
deurs de l'inconscient des disciples, agissait dans la vie de leur âme- posstble de le faire, ceux qui se sont donné le nom de Rose-Croix. Ils
DE JÉSUS AU CHRIST
Première conférence 49
48

se sont partout efforcés de respecter soigneusement le principe de ne voie jésuite cherche partout à agir directement sur la volonté, qu'elle
jamais agir, même aux stades les plus élevés de l'initiation, que sur ce veut partout avoir une emprise directe, sans intermédiaire, sur la
qui est à la com~une ,disposi~ion de t,ous l.es h~~~e~ dans l' évolu- volonté. La manière dont on forme le futur jésuite est déjà signifi-
tion de l'humamté, c est-à-d1re sur l espnt. :Lmmanon des Rose- cative à cet égard. S'il importe de ne pas prendre le jésuitisme à la
Croix était une initiation de l'esprit. Elle n'a par conséquent jamais légère - pas seulement sur le plan exotérique, mais aussi sur le plan
été une initiation de la volonté ; car la volonté de l'homme était res- ésotérique -, c'est parce qu'il s'ancre dans l'ésotérique. Mais ses
pectée comme un sanctuaire au plus secret de l'âme. Linitiation racines ne se trouvent pas dans la vie de l'Esprit qui est descendu
consistait donc en une série d'actes qui élevaient l'homme en le fai- sous le symbole de la Pentecôte ; il veut les ancrer, ses racines, direc-
sant passer par les degrés de l'Imagination, de l'Inspiration, et de tement dans l'élément Jésus du Fils, c'est-à-dire dans la volonté; et
l'Intuition, mais sans jamais outrepasser le point où il devait recon- c'est ainsi qu'il outrepasse, qu'il hypertrophie l'élément Jésus de la
naître en son for intérieur ce que le développement de l'élément volonté. Nous allons le voir en examinant ce qu'il faut appeler l'as-
Esprit rendait possible. Aucune influe~ce .ne .devait _s' e~erc.er sur la pect ésotérique du jésuitisme' 6 , c'est-à-dire ses différents exercices
volonté. Ne nous méprenons pas, il ne s ag1ssa1t pas lad mdlfférence spirituels. Ces exercices, en quoi consistent-ils ? Nous touchons là à
à l'égard de la volonté, mais de tout autre chose : ca,r c' ~s.t p~écisé­ ce qu'ils ont de significatif, précisément : c'est que chaque novice de
ment l'exclusion de toute action directe sur la volonte qulmduecte- l'ordre des jésuites doit faire des exercices qui l'introduisent dans la
ment, par l'intermédiaire de l'esprit, ouvrait à l'action spirituelle la vie occulte, mais dans le champ de la volonté, et qui imposent à la
plus pure l'accès de la volonté. Dès lors qu'on s'engage sur .la voie de volonté dans la sphère de l'occulte une discipline sévère, un dres-
la connaissance de l'esprit sur la base d'une entente consCiente avec sage, pour ainsi dire. Et ce qu'il y a là de significatif, c'est que ce
autrui, des rayons de lumière et de chaleur émanent de cette voie, et dressage de la volonté ne se limite pas à la seule surface de la vie, elle
ces rayons peuvent à leur tour embraser la volonté, mais toujours sourd d' une zone plus profonde, parce que l'élève se trouve intro-
par le détour de l'esprit, jamais autrement. C'est pourquoi nous duit dans le domaine occulte- dans le sens, s'entend, dont on vient
trouvons dans l'impulsion rose-croix le respect le plus absolu de cet de parler.
élément essentiel du véritable christianisme que représente la dis- Laissant maintenant de côté la pratique des prières préliminaires
tinction entre, d'une part, l'élément du Fils, présent dans l'action du à tous les exercices ésotériques du jésuitisme, penchons-nous sur ces
Christ descendant jusqu'aux profondeurs du subconscient humain, exercices occultes eux-mêmes, du moins pour ce qui est de leurs
et de l'autre l'action de l'Esprit, qui englobe tout ce qui doit entrer trai~s essen.tiels. Nous voyons alors que la première étape, pour le
dans le champ de notre conscience. Il est vrai qu'il faut que nous nov1ce, .était de faire apparaître devant lui une imagination vivante
portions le Christ dans notre volonté, mais la manière dont il faut ~u Chnst Jésus comme roi de l'univers- je dis bien : une imagina-
que les hommes s'entendent dans la vie au sujet du Christ ne sau- tion ! Et nul n'était admis aux grades jésuites à proprement parler
rait, dans la perspective rose-croix, sortir du champ- de plus en plus sa?s ~'être soumis à des exercices de ce genre, sans que son âme ait
étendu, de plus en plus ésotérique- d'une conscience claire. falt ~expérience de la transformation que de tels exercices opèrent
La direction inverse, c'est celle sur laquelle s'engagèrent, par réac- sur l homme tout entier. Mais il y avait des stades préparatoires à ces
tion contre plusieurs autres courants spirituels au sein de l'Europe, représentations imaginatives du Christ Jésus comme roi de l'uni-
ceux qu'on désigne d'habitude sous le nom de Jésuites. La différence vers. Et là, il s'agit qu'isolé du reste du monde, dans la solitude la
radicale, fondamentale entre le chemin spirituel qu'on peut à bon ~lus profonde, l'homme se fasse une image de l'homme, de sa créa-
droit qualifier de chrétien, et le chemin spirituel jésuite, qui déve- tion, d~ sa, chute dans le péché, et des châtiments effroyables aux-
loppe de manière exclusive et extrême le principe Jésus, c'est que la quels Il s expose de ce fait. Les prescriptions à suivre sont
DE JÉSUS AU CHRIST Première conférence 51
50

rigoureuses : l'homme qui offre de lui une telle image ne peut, s'il avec une intensité extrême et exclusive, tout d'abord sur l'homme
est livré à lui-même, qu'encourir les pires tourments en châtiment pécheur, ensuite sur un Dieu de pure miséricorde, et enfin sur les
de ses fautes. Les règles sont implacables ; il faut qu'à l'exclusion de seules scènes du Nouveau Testament, provoquent en vertu de la loi
toute autre notion, de toute autre pensée, le futur jésuite fasse vivre de la polarité un renforcement de la volonté. Ces images sont donc
en son âme l'image de l'homme abandonné de Dieu, exposé aux les instruments d'une action directe ; car il est strictement interdit
pires supplices, en même temps que ce sentiment : cet homme-là, au novice de penser, de réfléchir sur ces images. Une seule chose est
c'est moi, moi qui suis entré dans ce monde, qui ai abandonné autorisée : placer devant soi les imaginations qu'on vient de décrire.
Dieu, qui me suis exposé aux châtiments les plus effroyables ! - Et après ? Dans les exercices suivants, le Christ Jésus- et on peut
L'effroi doit alors le saisir devant cet abandon de Dieu, la condition dorénavant laisser le Christ de côté, et ne parler que de Jésus -
de l'homme livré à sa seule nature doit le remplir d'horreur. Alors, devient le roi de tout l'univers, et c'est là que se produit l'hypertro-
face à cette image de l'homme réprouvé, abandonné de Dieu, il faut phie de l'élément Jésus. Jésus n'est qu'un élément de ce monde.
qu'en une autre imagination vienne s'ajouter l'image du Dieu com- Certes, du fait qu'il fallait que le Christ s'incarne dans un corps
patissant, qui devient ensuite le Christ, et qui par ses actes terrestres humain, le spirituel dans toute sa pureté a pris part au monde phy-
expie les fautes qu'a commises l'homme en quittant la voie de Dieu. sique, mais face à cela se dressent, lourdes de poids et de sens, ces
A l'imagination de l'homme maudit doit venir s'opposer toute la paroles:« Mon royaume n'est pas de ce monde »17 • C'est faire à Jésus
compassion, tout l'amour du Christ Jésus, le seul, l'unique être à qui une place excessive que de faire de lui un roi de ce monde, de faire
l'homme doit de ne pas être exposé à tous les châtiments auxquels de lui ce qu'il serait devenu s'il n'avait pas résisté au tentateur qui lui
son âme serait autrement soumise. Et au sentiment d'extrême offrait« tous les royaumes du monde et leur gloire» 18 • Cela eût fait
mépris pour l'homme pécheur dont l'âme du novice jésuite était de lui un roi qui, à la différence de tous les autres rois qui ne possè-
précédemment emplie doit venir s'ajouter maintenant un sentiment dent qu'une partie de la terre, eût régné sur la terre entière. Qu'on
tout aussi intense d'humilité et de contrition devant le Christ. Une s'imagine donc ce roi dont la puissance royale est telle que la terre
fois ces deux sortes de sentiments suscitées dans la vie intérieure du tout entière lui appartient : on aurait là effectivement l'image que
novice, il faudra que son âme se soumette pendant plusieurs devait se faire le novice au stade suivant, une fois sa volonté déjà suf-
semaines à une vie d'exercices rigoureux, consistant à se peindre fisamment renforcée par les exercices précédents. Et pour préparer
dans son imagination les scènes de la vie de Jésus, et ceci jusque dans cette image du « Roi Jésus », qui règne en maître sur tous les
leurs moindres détails, depuis la naissance jusqu'à la mort sur la royaumes de la terre, il doit se représenter en une imagination pleine
croix et la résurrection. Et ce qui naît alors dans l'âme est la consé- de vie la scène suivante : Babylone et les plaines alentour, et dans le
quence inévitable de la situation où se trouve le novice, qui- excep- camp babylonien, installé sur son trône, Lucifer, avec l'étendard de
tion faite du moment des repas - vit ainsi quasimept en reclus, Lucifer. Cette scène, il faut la voir dans tous ses détails, car c'est une
fermant son âme à tout sauf aux images décrites par l'Evangile de la puissante imagination : le roi Lucifer, avec son étendard et ses
vie d'un Jésus plein de miséricorde. Il faut bien voir qu'il ne s'agit légions d'anges lucifériens, assis sur son trône au milieu de flammes
pas là de rester dans le domaine mental et conceptuel, mais d'ins- et d'épaisses fumées, envoyant ses anges à la conquête des royaumes
crire dans l'âme les effets d'imaginations pleines de vie et de sève. ~e la terre. Et il faut pour commencer imaginer tout le danger qui
Seul celui qui connaît les effets transformateurs qu'ont sur l'âme les ~mane de cet « étendard de Lucifer », ne voir que ce danger, sans
imaginations vivaces sait aussi que dans de telles conditions on Jeter le moindre coup d'œil sur le Christ Jésus. L'âme doit se péné-
touche vraiment à l'âme et on la modifie. Que se passe-t-il ? C'est que t~er tout entière de ce péril. Elle doit apprendre à ressentir qu'il
des imaginations de ce genre, du fait même qu'elles se concentrent n est pas pour le monde de danger plus grand que celui que ferait
Première conférence 53
52 DE JÉSUS AU CHRIST

apparaître l'étendard de Lucifer s'il emportait la victoire. Une fois chrétienté ; l'autre s'attache uniquement à l'élément Christ, et en
que cette image a fait tout son effet, il faut qu'elle fasse place à distingue soigneusement ce qui pourrait s'en écarter ; ce dernier a
l'autre imagination, celle de « l'étendard du Christ ». Il s'agit alors été l'objet de maintes calomnies, parce qu'il maintient que le Christ
que le novice se représente Jérusalem et les plaines alentour, le roi a envoyé l'Esprit afin qu'il puisse, Lui, passer par l'Esprit pour faire
Jésus entouré de ses légions, les envoyant contre celles de Lucifer, son entrée dans le cœur, dans la vie de l'âme des hommes. Sans
remportant sur elles la victoire, les chassant, se faisant ainsi roi de la doute n'existe-t-il pas dans toute l'histoire culturelle de ces derniers
terre tout entière- victoire de l'étendard du Christ sur l'étendard de siècles de contraste plus grand que celui qui oppose le jésuitisme et
Lucifer! le chemin rose-croix ; en effet, le jésuitisme ne contient pas la
Telles sont les imaginations qu'on amène devant l'âme du novice moindre trace de ce que le courant rose-croix considère comme le
jésuite, et qui renforcent sa volonté. Voilà ce qui transforme sa critère idéal le plus élevé de tout ce qui fait la valeur et la dignité de
volonté de fond en comble, et qui, la soumettant à une éducation l'homme ; de son côté, le courant rose-croix a toujours voulu se pré-
occulte, la rend telle qu'elle ne voit effectivement plus rien d'autre server de toute infiltration de quelque élément jésuite que ce soit,
que cette idée à laquelle elle se voue tout entière : il faut que le roi même à dose infime.
Jésus établisse son royaume sur la terre! Et nous, qui sommes de son J'ai donc voulu montrer tout d'abord comment il est possible
armée, nous devons tout sacrifier à ce but. Nous jurons de le faire, qu'un principe, eut-il l'élévation de celui de Jésus, soit poussé à
nous, les soldats de l'armée rassemblée dans la plaine de Jérusalem, outrance au point d'en devenir dangereux ; et aussi combien il est
faisant face à l'armée de Lucifer qui occupe la plaine de Babylone. Et nécessaire qu'il creuse, qu'il approfondisse son approche de l'entité
pour un soldat du roi Jésus, il n'est pire honte que d'abandonner sa du Christ, celui qui veut comprendre que ce qui fait toute la force du
bannière! christianisme, c'est précisément le respect absolu de la dignité
Tout cela, concentré en une résolution volontaire unique, peut humai~e, de la valeur humaine, et aussi le tact qui s'interdit de péné-
effectivement conférer à la volonté une force considérable. Que trer en Intrus dans ce que l'homme doit considérer comme son sanc-
s'est-il donc passé ? Quel est donc l'élément de la vie de l'âme qui a tuaire le plus intime. Et si la mystique chrétienne - et par-dessus
subi une agression directe? C'est celui qui est à considérer d'emblée tout le courant rose-croix - est autant contestée par le jésuitisme,
comme sacré, celui qu'on doit laisser intact- c'est la volonté! C'est c'est que celui-ci sent bien que sa quête d'un christianisme vrai suit
dans la mesure où la discipline jésuite porte atteinte à la volonté, en une tout autre voie que celle où seul compte le roi Jésus. Mais par la
y faisant intervenir Jésus de manière si totale, que le concept même vertu des exercices décrits, les imaginations mentionnées plus haut
du « jésuisme » se trouve outrepassé d'une manière extrêmement ont donné à la volonté une force telle qu'elle peut réussir à réduire à
dangereuse - dangereuse, parce que la volonté acquiert par là une néant les protestations mêmes que l'Esprit lui oppose.
force telle qu'elle en devient aussi capable de s'exercer directement
sur la volonté d'autrui. Car lorsqu'elle est renforcée à ce point-là par
ces imaginations, c'est-à-dire par des moyens occultes, cette volonté
acquiert aussi la faculté d'exercer une emprise directe sur celle de
son semblable. De là découlent aussi tous les autres moyens occultes
auxquels une volonté de ce genre peut avoir recours.
Nous avons donc affaire ici à deux courants particuliers parmi les
nombreux autres courants de ces derniers siècles : l'un a développé à
outrance l'élément Jésus, et fait du roi Jésus l'unique idéal de la
DEUXIÈME CONFÉRENCE
Karlsruhe, 6 octobre 1911

Hier, j'ai essayé d'évoquer une image de ce que ne doit pas


être l'initiation quand on donne à la nature humaine la valeur que
nous lui donnons, c'est-à-dire d'une initiation, d'une façon de s'ap-
proprier certaines facultés occultes, telle que nous la trouvons dans
le courant jésuite et que notre conception épurée, clarifiée, de l'oc-
cultisme ne nous permet pas de regarder comme bonne. Je m'effor-
cerai maintenant de montrer comment le chemin rosicrucien est
celui qui vraiment fait sienne la vision de la nature humaine que
nous pouvons reconnaître comme la nôtre. Pour cela, il sera cepen-
dant nécessaire de nous entendre sur quelques concepts.
Nous savons, pour nous en être déjà expliqué à diverses reprises,
que l'initiation rosicrucienne est pour l'essentiel une forme dévelop-
pée de l'initiation chrétienne, de sorte qu'on peut en parler comme
d'une initiation chrétienne-rosicrucienne. Et dans des cycles de
conférences précédents, nous avons mis en parallèle l'initiation
chrétienne proprement dite, avec ses sept degrés, et l'initiation rosi-
crucienne qui elle aussi en comporte sept 19 • Mais il nous faut main-
tenant attirer l'attention sur le fait qu'il ne faut jamais perdre de vue
le principe de progrès dans l'âme humaine, même quand il s'agit
d'initiation. L'initiation rosicrucienne, comme nous le savons, a fait
son apparition vers le XIIIe siècle 20 et les individualités chargées à
l'.époque de régir dans leurs grandes lignes les destinées de l'évolu-
tion humaine ne purent que la reconnaître pour celle qui convenait
à. l'~me humaine plus avancée. Cela suffit déjà à montrer que l'ini-
tlatlon du Rose-Croix tient bien compte de l'évolution continue de
l'âme humaine et que par conséquent elle ne doit surtout pas
Deuxième conférence 57
56 DE JÉSUS AU CHRIST

oublier que l'âme humaine n'en est plus au même stade qu'au XIIIe revendiquer comme une acquisition de nature éminemment rosi-
siècle. J'aimerais y insister particulièrement, parce que de nos jours crucienne depuis qu'est apparue au XIIIe siècle la vie spirituelle
on ne peut presque plus se passer de mettre sur toutes choses une occulte des temps modernes, c'est qu'aujourd'hui toute initiation,
étiquette, une formule toute faite. C'est à cause de cette mauvaise dans l'acception la plus profonde du terme, se doit de veiller soi-
habitude - et non pas pour quelque raison fondée - qu'on en est gneusement à faire droit à l'autonomie intérieure de ce que nous
venu à désigner le courant anthroposophique d'une façon qui pour- qualifi.~ns .de ~entre. sacr~:,saint de la volonté en l'homme, ainsi que
rait finir par tourner au désastre. Autant il est exact qu'au sein de nous l md1quwns h1er dep. Et parce que les méthodes occultes que
notre courant on peut parfaitement trouver ce qu'il convient de nous avons caractérisées hier subjuguent quasiment la volonté de
nommer le principe de la Rose-Croix, à telle enseigne qu'il est pos- l'homme, l'asservissent et l'obligent à prendre une direction bien
sible, au sein de notre courant anthroposophique, de pénétrer jus- déterminée, il faut que l'occultisme, le vrai, refuse énergiquement
qu'aux sources de la Rose-Croix, autant il est vrai, d'une part, que de s'engager dans cette voie.
ceux qui pénètrent aux sources de la Rose-Croix avec les possibilités Mais avant d'aborder vraiment les caractéristiques de l'impul-
d'approfondissement que donne aujourd'hui notre anthroposophie, sion rose-croix, et celles de l'initiation d'aujourd'hui, nous allons
peuvent se donner le nom de Rose-Croix, autant il faut, d'autre d'abord indiquer pourquoi il nous a fallu nous décider à modifier,
part, souligner avec vigueur que des profanes, pour ne citer qu'eux, pour les besoins de notre temps, l'initiation rosicrucienne des XIIIe,
ne sont pas fondés à donner au mode du courant anthroposophique XIVe, XVe siècles, voire encore des XVIe et XVIIe siècles. La Rose-Croix

dont nous sommes les représentants le nom de courant rose-croix, des siècles précédents, en effet, ne pouvait pas encore tabler sur un
pour la simple raison qu'en utilisant ce terme- en connaissance de élément spirituel apparu depuis dans l'évolution des hommes, et
cause ou non- on donne de notre courant une image de marque dont on ne peut plus se passer pour comprendre ne fût-ce que les
tout à fait fausse. Nous n'en sommes plus au point où en étaient les ~ases d~ tous ces courants spirituels qui fleurissent sur le terrain de
Rose-Croix au XIIIe siècle et dans les siècles qui ont suivi, au 1o~.cult~sme, autant dire tout courant spirituel théosophique quel
contraire, nous prenons en compte le progrès de l'âme humaine. ~u Il s;>lt. Pour des raisons qui apparaîtront plus clairement encore
C'est pourquoi on n'a pas le droit non plus de confondre purement a no~ ame~ au cours de ces conférences, le christianisme exotérique,
et simplement ce qui apparaît dans mon livre Comment acquérir des of~c1el,, n ~ pendant de longs siècles rien enseigné de ce qui est
connaissances sur les mondes supérieurs ou l'initiation comme le che- au!ourd hu1 pour nous, et nécessairement, au point de départ
min le plus approprié pour s'élever dans les sphères de l'esprit, avec ~erne de la connaissance spirituelle : la doctrine de la réincarna-
ce qu'on peut qualifier de voie rosicrucienne. Si donc notre courant tion et du karma, des vies terrestres successives. Aussi cette doctrine
peut permettre de pénétrer dans la véritable impulsion rose-croix, de la réincarnation et du karma n'a-t-elle pas encore pénétré non
en revanche la sphère de notre courant spirituel, qui embrasse un Pl.us l''Initiation
. . . rosicrucienne et surtout pas à ses débuts, c'est-à-
dire, dè s 1e XI II e Siee
·' 1e environ.
· 0 n pouvait · aller lam,
· s 'élever jus-
domaine beaucoup plus vaste que celui des Rose-Croix, à savoir
celui de la théosophie dans son ensemble, ne peut pas être qualifiée qu au quatrième, cinquième degré de cette initiation- on pouvait
l'passer
, par ce que 1es d egres , d e l''mltlatlon
·· · . appellent
rose-croix
de rosicrucienne ; notre mouvement est tout simplement la science
spirituelle d'aujourd'hui, la science de l'esprit, d'orientation anthro- d et~~e .rosicrucienne, l'acquisition de l'imagination, l'acquisition
posophique, du xxe siècle. C'est ainsi qu'il faut le désigner. Et les f: ~ ecmure occulte, la découverte de la pierre philosophale et déjà
profanes en particulier seraient victimes d'une sorte de méprise - aue dan~ une certaine mesure l'expérience de la mort mystique-
on pouvait parve nu · JUsqu
· ''a ce d egre-
, l'a et acquenr
, · d es connaissances
.
plus ou moins à leur insu- s'ils disaient tout bonnement de nous
que nous suivons la ligne rosicrucienne. Mais ce qu'il nous faut occultes extrêmement élevées sans qu'il fût pourtant nécessaire
58 DE JÉSUS AU CHRIST Deuxième conférence 59

encore de percevoir clairement l'enseignement si éclairant de la il le fait, à la succession des vies terrestres. Pourtant, plus près de
réincarnation et du karma. nous, l'idée fait sporadiquement surface aussi. Un psychologue du
Mais de nos jours il faut bien voir que, avec les progrès accomplis xrxe siècle, Drossbach23 , en a parlé, avec les moyens dont on pouvait
par la pensée humaine, des formes de pensée sont apparues qui nous disposer à son époque. En marge de tout occultisme, par la seule
permettent, pour peu qu'on aille jusqu'au bout d'une réflexion qu'il observation des phénomènes naturels, Drossbach a essayé, à sa
est facile de conduire aujourd'hui même sur le mode de la seule façon de psychologue, d'établir l'idée des vies terrestres successives.
logique extérieure, exotérique, de parvenir infailliblement à la Autre chose encore: autour des années cinquante du siècle dernier,
notion de vies terrestres successives et, par là, également à l'idée de une petite société a offert un prix pour récompenser le meilleur
karma. C'est ce qu'on apprend de la bouche de Strader dans mon ouvrage sur l'immortalité de l'âme. Fait tout à fait remarquable dans
deuxième drame rosicrucien l'Épreuve de l'âme : le penseur la vie culturelle allemande! Peu de gens l'ont su. Un petit cercle qui
moderne, s'il est logique avec lui-même, et s'il ne veut pas se couper offre un prix au meilleur ouvrage sur l'immortalité de l'âme ! Et
de tout ce qu'on apporté les modes de pensée des siècles passés, ne tiens donc, l'ouvrage couronné, œuvre de Widenmann 2\ traitait la
peut qu'en arriver à admettre le karma et la réincarnation 21 , car il question en envisageant l'immortalité de l'âme dans la perspective
s'agit là de quelque chose qui sans aucun doute est profondément des vies terrestres successives. Ce n'était certes encore qu'un début,
ancré dans la vie spirituelle d'aujourd'hui. Et du fait même que c'est il ne pouvait en être autrement dans les années cinquante du siècle
là l'aboutissement d'une longue genèse, que les racines en plongent passé, où les modes de pensée n'avaient pas encore pris l'extension
dans les profondeurs de notre vie spirituelle, on le voit émerger peu suffisante.
à peu, comme de son propre mouvement, dans la vie spirituelle de On pourrait citer ainsi différents exemples montrant l'irruption
l'Occident. On voit s'imposer- même si ce n'est que chez de rares de cette idée des vies terrestres répétées faisant l'effet d'un postulat,
penseurs de tout premier plan- avec une évidence qui, chose remar- d'une exigence du XIXe siècle. C'est aussi ce qui a permis à l'idée des
quable, ne doit rien à personne, la nécessité d'admettre la succession vies terrestres successives et du karma de prendre forme dans mon
des vies terrestres. Il suffit d'attirer l'attention sur beaucoup de petit ouvrage Réincarnation et karmt:f5et, plus tard également dans
choses que notre littérature actuelle, volontairement ou non, a tota- Théosophie, où le mode de pensée est celui des sciences de la nature
lement oublié, par exemple sur ce qui est apparu avec tant d'admi- et oppose pensée individualisée chez l'homme et moi-groupe chez
rable force dans l'Éducation du genre humain de Lessing22 • On y voit les animaux.
bien comment, à l'apogée de sa vie, ce grand penseur du XVIIIe Mais ne nous y trompons pas : il y a une différence considérable,
siècle, fait une synthèse de ses idées et arrive, comme sous l'effet non pas dans l'idée des vies successives elle-même, mais dans la
d'une inspiration, à l'idée des vies terrestres successives. Ainsi, façon dont on y est parvenu en Occident à l'aide d'une démarche
comme en vertu d'une nécessité intérieure, l'idée des vies terrestres pu~ement rationnelle, et la manière dont par exemple le boud-
successives vient prendre sa place dans la vie moderne. Et c'est une dhls~e la soutient. À ce propos, un coup d'œil sur la façon dont
idée dont il faut tenir compte, mais pas à la manière dont notre his- Lessmg arrive à cette idée des vies terrestres successives dans son
toire naturelle ou notre vie culturelle moderne tiennent compte de Éducation du genre humain ne manque pas d'intérêt. Non seulement
ce genre de chose. Car tenir compte, cela veut dire - on connaît la se~ conclusions sont comparables à celles du bouddhisme, sur la
recette - avoir une certaine indulgence pour les personnes âgées rém~arnation, mais elles sont identiques, à ceci près que Lessing y
quand elles ont été gens d'esprit. Et quelque mérite qu'on accorde à' p~rv1ent par des voies totalement différentes. Personne, il est vrai,
Lessing, pour ce qu'il a écrit à ses débuts, on se croit obligé d'ad- n a vu comment Lessing s'y est pris. Comment donc s'y est-il pris
mettre que sur ses vieux jours il radote un peu en concluant, comme pour y parvenir ?
Deuxième conférence
60 DE JÉSUS AU CHRIST 61

L'étude sérieuse de l'Éducation du genre humain le montre claire- ensemble ne peut aller de l'avant. C'est donc l'évolution historique
ment. On observe, n'est-ce pas, qu'au sens le plus stricte du terme dans laquelle est impliquée l'humanité tout entière qui constitue le
l'humanité progresse au cours de son évolution : c'est une réflexion point de départ de Lessing et qui le pousse à reconnaître la réincar-
qu'on peut se faire. Voici comment pour sa part Lessing l'exprime : nation.
ce progrès, c'est une éducation que les puissances divines donnent à La perspective est différente lorsque nous cherchons la même idée
l'humanité. Et de poursuivre : la divinité a mis entre les mains de dans le bouddhisme. Ici l'homme n'a affaire qu'à lui-même, à sa
l'homme un premier manuel, l'Ancien Testament, fondant ainsi un propre psyché. L'âme individuelle se dit: je suis transplantée dans le
premier degré de l'évolution humaine. Quand le genre humain fut monde de la maya; le désir m'a amené dans le monde de la maya et
plus avancé, vint le second manuel, le Nouveau Testament. Lessing au cours de mes incarnations successives, je me libère, moi toute
voit encore dans notre temps quelque chose qui dépasse le Nouveau seule, des incarnations terrestres ! C'est donc ici une affaire indivi-
Testament : un sentiment autonome du Vrai, du Bien et du Beau duelle ; le regard se porte sur cette individualité unique.
dans l'âme humaine. Pour lui, c'est un troisième degré de l'éduca- Telle est la grande différence dans la démarche, selon qu'on a un
tion divine du genre humain. Cette idée de l'éducation du genre point de vue intérieur, comme dans le bouddhisme, ou extérieur,
humain par les puissances divines est conduite de bout en bout de comme Lessing qui embrasse du regard l'évolution toute entière de
façon magistrale. l'humanité. Le résultat est partout le même, mais la démarche a été
Et voici l'idée qui vient ensuite : Quelle est la seule et unique totalement différente en Occident. Alors que le bouddhisme se
explication de ce progrès ? limite à une affaire qui concerne l'âme individuelle, le regard de
Lessing ne peut en trouver d'autre que celle-ci : le progrès dans l'Occidental se porte sur la perspective de toute l'humanité.
l'évolution de l'humanité n'a de sens que s'il permet à chaque âme L'Occidental se sent lié à tous les hommes comme à un organisme
de participer à chaque époque de civilisation. Car cela ne rimerait à d'ensemble.
rien que telle âme vive uniquement à l'époque de l'Ancien ,. D:o~ vient ~one à l'Occidental ce besoin de ne pas penser qu'à
Testament ou telle autre à celle du Nouveau Testament. Cela n'a de lmdtvtdu, mats de ne jamais perdre de vue, s'agissant des questions
sens que si les âmes passent par toutes les époques et participent à les plus importantes, que celles-ci touchent à l'humanité dans son
toutes les époques de l'éducation. En d'autres termes, c'est quand entier ?
l'âme connaît une succession de vies terrestres que le progrès dans Ce besoin est né en lui parce qu'il a pris à cœur, dans le monde de
l'éducation du genre humain prend sa véritable signification. son sentiment, les paroles du Christ Jésus : les hommes sont tous
Ainsi jaillit du cerveau de Lessing l'idée que la réincarnation est fr.ères, par-delà les nationalités, les particularismes raciaux, l'huma-
inséparable de l'homme. Car en allant plus loin, on touche au fond nité. d~ns son ensem~le est un grand organisme. Voilà pourquoi il
de la question pour Lessing : une âme incarnée à l'époque du ~s~ lllteressant de vou que, chez la seconde des personnalités dont
Nouveau Testament a assimilé ce qu'elle pouvait alors assimiler ; J at parlé, chez Drossbach aussi, la pensée - encore imparfaite,
lorsque, ensuite, elle réapparaît à une époque postérieure, elle certes, parce que les idées scientifiques, dans la première moitié du
emporte les fruits de sa vie passée dans la suivante, les fruits de la xrxe ., 1 ' .
. , stec e, n.avatent ~as encore produit les formes de pensée appro-
seconde dans celle qui suit, et ainsi de suite. Ainsi les étapes succes- pnees ~ au .heu de sUivre le sentier bouddhiste, prend au contraire
sives s'intègrent-elles à l'évolution. Et les acquisitions d'une âme, une dtrecuon universellement cosmique. Drossbach part de
elle ne les a pas faites pour elle seule, mais pour toute l'humanité. co.ncepts scientifiques et considère l'âme dans une perspective cos-
L'humanité devient un grand organisme, et pour Lessing la réincar- rntque. Il ne peut la voir autrement: comme la graine, l'âme passe à
nation devient une nécessité sans laquelle l'humanité dans son travers la forme extérieure, réapparaît de ce fait dans d'autres formes
DE JÉSUS AU CHRIST
Deuxième conférence 63
62

extérieures et, partant, se réincarne. Cette idée prend chez méditation, tendent toutes en définitive vers ce seul but : détendre
Drossbach une forme fantaisiste, en ce sens que pour lui elle néces- la texture spirituelle qui maintient la cohésion du corps éthérique et
site une métamorphose du monde lui-même, tandis que Lessing, du corps physique chez l'homme, de façon que le corps éthérique ne
lui, avait en tête des périodes brèves et sans aucun doute exactes. Et reste plus aussi étroitement imbriqué dans le corps physique que la
de son côté Widenmann voit juste sur la question de la réincarna- nature l'a prévu. Tous les exercices tendent à dégager, à relâcher ainsi
tion dans son traité de l'immortalité de l'âme qui fut couronné par le corps éthérique. Mais ceci a pour effet de modifier également le
le jury. lien entre le corps astral et le corps éthérique. Du fait que dans notre
Ces idées se font donc jour chez ces esprits de manière tout à fait vie ordinaire le corps éthérique et le corps physique sont étroite-
sporadique. Et il est juste que ces idées surgissent malgré les imper- ment liés, notre corps astral ne peut pas du tout, dans ces conditions
fections du raisonnement, et non seulement chez ces hommes-là, ordinaires de la vie, ressentir, pas du tout vivre ce qui se passe dans
mais chez d'autres esprits encore. Car telle est l'importance du revi- le corps éthérique. C'est que le corps éthérique a son siège dans le
rement dans l'évolution de l'âme humaine du XVIIIe au XX.e siècle corps physique et, de ce fait, notre corps astral et notre moi ne per-
qu'elle nous oblige à dire: qui se met aujourd'hui à l'étude de l'évo- çoivent qu'à travers le corps physique tout ce que le corps physique
lution universelle, il faut qu'il se familiarise avant tout avec ces laisse filtrer jusqu'à eux du monde et tout ce qu'il leur laisse penser
formes de pensée qui conduisent aujourd'hui, et pour cause, ~ au moyen de l'instrument du cerveau. Le corps éthérique est trop
admettre et à accréditer la réincarnation et le karma. Il est vrat coincé dans le corps physique pour que l'homme dans la vie ordi-
qu'entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, la pensée humaine n'en était pas naire puisse sentir en lui une entité autonome, un outil autonome
encore au point de pouvoir reconnaître par elle-même la réincarna- de connaissance et aussi de sentiment et de volonté. Les efforts de
tion. Mais il faut toujours partir du niveau atteint à une époque concentration de la pensée selon les indications que l'on donne
donnée, par la pensée humaine, sous sa forme la plus évoluée. Aussi actuellement comme les donnaient également les Rose-Croix, les
faut-il partir, aujourd'hui, de la pensée qui est capable de considérer ~fforts ~e méditation, la purification des sensations, l'épuration des
logiquement - c'est-à-dire en partant d'une hypothèse correcte - tmpresstons morales, tout cela comme on peut le lire dans Comment
l'idée des vies terrestres successives d'un point de vue scientifique. acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ou l'initiation finit
Ainsi progressent les temps. par conférer au corps éthérique l'autonomie décrite dans ce livre.
Sans caractériser dès aujourd'hui la démarche rosicrucienne, nous De sorte qu'on en arrive à se servir du corps éthérique et de ses
allons dégager pour le moment ce qu'il y a de vraiment essentiel organes comme on se sert des yeux pour voir, des mains pour saisir,
dans le chemin de connaissance, qu'il soit rosicrucien ou bien etc. M~is alors on pénètre du regard non pas le monde physique
moderne. Abstraitement, nous pouvons dire : ce trait caractéris- cette fots, mais le monde spirituel. Selon la façon dont nous ramas-
tique, c'est que tout un chacun, en donnant des conseils et des indi- sons notre vie intérieure, dont nous la concentrons en elle-même,
cations eri vue de l'initiation, respecte totalement l'autonomie et nous t.ravaillons à émanciper notre corps éthérique.
l'inviolabilité de la sphère de la volonté. Aussi l'essentiel de laques- ~ats pour cela il est nécessaire de nous pénétrer au préalable, au
tion consiste-t-il en ceci : en cultivant la morale d'une façon toute motns à titre d'essai, de la notion concrète de karma. Et nous nous
particulière, en cultivant l'esprit d'une façon toute particulière, il péné~rons concrètement de cette idée lorsque nous établissons un
faut modifier la texture ordinaire du corps physique, du corps éthé- certatn équilibre de la morale, des forces affectives de l'âme.
rique, du corps astral et du moi telle que l'a faite la nature. Et les Quelqu'un qui ne parvient pas à concevoir, dans une certaine
méthodes indiquées pour cultiver les sentiments moraux aussi bien mesure, qu'il est en fin de compte responsable de ce qui le pousse,
que celles qu'on donne pour la concentration de la pensée, pour la aura du mal à faire des progrès. Une certaine équanimité et une
64 DE J.ËSUS AU CHRIST Deuxième conférence
65

compréhension, fût-elle purement hypothétique, du karma, sont un intime de l'âme, il nous faut déjà prendre quelque chose à notre
point de départ nécessaire. Quelqu'un qui n'arrive pas à se débar- charge, et que nous n'avons pas le droit de nous plaindre d'être,
rasser de son moi, qui s'accroche à sa façon étriquée d'éprouver et de disons, mal conseillé. Les conseils peuvent être bons et l'entreprise
ressentir, de telle manière qu'il ne cesse de rejeter la faute sur échouer malgré tout, si nous ne prenons pas la résolution indiquée.
d'autres au lieu de s'en prendre à lui-même quand quelque chose ne Cette égalité d'humeur, cette sérénité, une fois notre choix fait-
lui réussit pas, quelqu'un qu'habite perpétuellement le sentime~t et ce choix ne devrait procéder que de la résolution la plus
d'avoir le monde entier, ou une partie de son entourage contre lm, sérieuse - constitue une bonne assise sur laquelle peut s'édifier la
en d'autres termes et pour employer une expression populaire, une méditation où on se donne entièrement à des sentiments et à des
espèce de Jean-qui-grogne 26 qui n'arrive pas à trouver les s~lutions pensées. De plus, la démarche rosicrucienne a ceci de remarquable
qu'on trouve quand on s'explique à l'aide de son mode habituel. de qu'elle ne propose rien à notre méditation qui se réduise à un
penser ce que la théosophie exotérique permet d'apprendre, celut-là dogme, mais nous oriente au contraire vers ce qui est universelle-
aura d'énormes difficultés à faire des progrès. Aussi est-il bon, pour ment humain.
développer l'égalité d'humeur et la sérénité en notre âme, de nous Nous avons décrit hier un chemin dévoyé par lequel on prend un
accoutumer, si quelque chose, notamment sur le sentier occulte, point de départ qui est tout simplement fourni à l'homme comme
tourne mal, à ne pas en imputer la faute à d'autres, mais à nous-: contenu personnel. Et s'il fallait d'abord recourir à la connaissance
mêmes. C'est ce qui contribue le plus à nous faire avancer. Ce qui occulte pour apporter une preuve quelconque de ce contenu, com-
contribue le moins à nous faire avancer, c'est l'habitude de toujours ment faire s'il ne repose dès le début sur aucune base solide ? C'est
chercher la faute dans le monde extérieur, de vouloir changer les po.urt.ant sur. ce terrain-là que se place nécessairement ce qui part du
méthodes, etc. C'est plus important qu'il ne peut y paraître. Il vaut pnnctpe rostcrucien. Il nous faut admettre que nous ne sommes
toujours mieux, chaque fois qu'en faisant sérieusement not!e exa- absolument pas en situation d'arriver a priori à quoi que ce soit si
men de conscience nous nous apercevons du peu de chemm par- ~ous nous appuyons uniquement sur des documents matériels exté-
couru, chercher en nous-même la raison de notre échec à progresser. neurs, par exemple sur ce qui s'est passé au Golgotha. Car ce sont là
De fait, nous avons déjà fait un progrès significatif le jour où nous des choses que nous devons d'abord apprendre par la voie occulte et
nous décidons enfin à toujours chercher en nous-même la faute. q~e par consé9uent nous n'avons pas le droit de supposer connu
Nous verrons alors que nous progressons, non seulement quand le d a.vance. Auss1 part-on de ce qui est universellement humain, de ce
but est éloigné de nous, mais même quand il s'agit d'affaires de la qut peut trouver justification devant toute âme. Jeter, disons, un
vie courante. Ceux qui en ont quelque idée pourront attester quand regard sur le vaste monde, s'émerveiller de voir la lumière se mani-
on voudra que l'idée de chercher en soi-même la faute de l'échec fester dans le soleil de ce jour, ressentir que ce que notre œil voit de
nous facilite, nous rend plus supportable la vie de tous les jours. la lum· ' n 'est que 1e vote
. lere '1 qm· cach e la lumière, la manifestation
exté~teure ou, comme en parle l'ésotérisme chrétien, la gloire de la
l
Nous trouverons plus facilement des solutions à nos problèmes
d'entourage si nous sommes capables de saisir honnêtement cette um, . 'd
l~re, et ensuite sa onner à la pensée que, derrière la lumière
idée. Nous viendrons également à bout de bien des récriminations ~xténeure, sensible, il faut que se cache autre chose de tout à fait dif-
et des humeurs chagrines, bien des lamentations et des jérémiades et l ére~'t : voilà une démarche universellement humaine. Penser la
nous irons notre chemin plus paisiblement. Car, ne l'oublions pas, dumtere, la voir comme étendue à l'infini de l'espace, puis se persua-
dans toute véritable initiation moderne, toute personne qui donne uer q~e .dans . cette extension de l'élément lumière il faut que vive
un conseil est formellement tenue de ne pas s'ingérer dans le saint ne realné sptrituelle qui tisse cette trame de lumière à travers l'es-
des saints de l'âme, c'est-à-dire que, s'agissant de ce sanctuaire pace. Se concentrer sur cette pensée, vivre dans cette pensée, c'est se
Deuxième conférence 67
DE JÉSUS AU CHRIST
66

conscience de tout ce que fait sur nous le corps physique qu'à partir
donner un objet commun à tous les hommes, qui n'est pas le pro-
du moment où, sous certains rapports, nous en sommes sortis. De
duit d'un dogme, mais d'une impression partagée par tous. Ou
encore: ressentir la chaleur de la nature, ressentir qu'avec la chaleur même. que le serpent qui, après la mue, peut contempler sa
d~pomll~ en spe~tateur, alors que par ailleurs il a le sentiment qu'elle
le monde est parcouru d'ondes et que ces ondes sont baignées d'es-
fatt parue de lut, de même, grâce au premier degré de l'initiation,
prit ; et ensuite, à partir de certaines affinités entre notre propre
nous apprenons à nous sentir dégagés de notre corps physique et,
organisme et les sentiments que fait ~aître l'a~?ur, se c?ncentrer sur
par là, à le reconnaître. À cet instant, il faut que se glissent en nous
la pensée de la chaleur spirituelle qm est, qut vtt, et qut est la pulsa-
des sentiments tout particuliers que l'on peut décrire dans un pre-
tion du monde, puis se plonger dans ce que peuvent nous apprendre
mier temps de la façon suivante.
les intuitions qui nous sont livrées par la science moderne des
Il faut dire que le chemin de l'initiation donne lieu à tant d'expé-
Mystères et prendre conseil auprès de ceux qui sont introduits en la
riences qu'on n'a toujours pas pu les décrire toutes. Dans mon livre
matière et savent se concentrer comme il convient sur des pensées
G_orr:ment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ou l'ini-
qui soient pensées universelles, pensées cosmiques. Et encore : affi-
tzatzon vous trouverez là-dessus beaucoup de choses ; mais il en reste
ner, purifier les impressions morales, comprendr~ p~r~ là que ce q~e
beauco~p qui n'y sont ~as. La première expérience que nous pou-
nous éprouvons dans le domaine moral est une reahte, nous défaue
von.s fatre, .et que peur, faue presque tout un chacun une fois quittée
par là aussi du préjugé selon lequel nos impressio.ns mor.ales ne
la vte exténeure pour s engager sur le sentier de la connaissance c'est
feraient que passer, et parvenir à la certitude que n?sl tmpresswn~ du
moment constituent une trame morale, une ennte morale qut ne de se ~~re en exprimant son sentiment: Je sais que ce corps phy~ique,
te~ ~u tl es,t ~à, tel ~u'il ~'apparaît, je ne l'ai pas fait moi-même. En
périt point. L'homme apprend de la sorte la responsabil~té ~ue ~ui
fait Je ne lai pas fau m01-même, ce corps physique qui m'a entraîné
donnent ses sentiments moraux vis-à-vis du monde dont tl salt fatre
à êtr~ ce que je suis devenu dans le monde. Si je ne l'avais pas, ce
partie. Toute vie ésotérique est au fond orientée vers ce qui est com-
:< mo~» en quoi je vois maintenant mon idéal majeur, ne serait pas lié
mun à tous les hommes. a m~1. Ce que je suis, je ne le suis devenu que parce que mon corps
Mais nous nous proposons de montrer aujourd'hui à quoi
physique a été soudé à moi. Tout cela fait d'abord naître comme une
mènent les exercices auxquels nous nous adonnons ainsi, en partant
des découvertes que nous permet de faire notre humaine nature, ra?cœur,. une amertume vis-à-vis des puissances cosmiques qui
rn ont fait tel que je suis. Il est facile de dire : Je ne veux pas avoir
pour peu que nous nous en remettions à notre condition d'homme
c~tte rancœur! Mais lorsque se présente à nos yeux dans toute sa tra-
en nous observant nous-même de façon judicieuse. Sur cette base,
gtque majesté le sort qui est le nôtre du fait que nous sommes liés
nous parvenons à desserrer le lien qui unit le corps physique et le
corps éthérique et à acquérir une connaissance qui n'est plus celle de comme nous le sommes à notre corps physique, l'impression est si
forte qu'elle nous accable et que nous éprouvons comme de la ran-
tous les jours. Tout se passe comme si nous accouchions d'un
deuxième homme, de telle sorte que notre lien au corps physique cœ.ur, de la haine, de l'amertume à l'égard des puissances cosmiques
. n ous ont 1a1ts
q UI c. tes 1 que nous sommes. Il faut alors que nous ayons
perd de sa rigidité habituelle et que, dans les plus beaux moments de
fatt assez d e ch emm · en occu1tisme
· pour surmonter cette amertume
la vie, nous avons notre corps éthérique et notre corps astral comme
et ~ous dire maintenant, ayant gravi un échelon, que notre être tout
enfermés dans une enveloppe extérieure et nous nous savons ain~i
en uer' notre t'ndt'vt'd ual't
1
1 e, qui s est dl''
• ' ·
eJa mcarnée d' autres fois est
affranchis de l'outil du corps physique. C'est à cela que nous am- m~grl bl '
vans. En tout cas nous sommes alors conduits à voir et à reconnaître Lors e .~out responsa e de ce que notre corps physique est devenu.
qu a ce stade nous surmontons notre amertume, nous sommes
la véritable nature du corps physique en nous et l'action qu'il exerce en présence du sen t'tment que)·•at·dé'' 1
Ja caractensé mamtes fois : je sais
• •

en nous lorsque nous en sommes prisonniers. Nous ne prenons


68 DE JÉSUS AU CHRIST D euxième conférence
69

maintenant que cette image altérée de mon ~xistence ~h~sique, c'est


les Évangiles. Nous ne subissons rien, tout est tiré des profondeurs de
moi-même. Nul autre que moi ! Seulement Je ne savais nen de mon
notre nature. Nous partons du fonds commun à tous les hommes,
être physique parce que j'en aurais été accablé. . . ~otre :ie participe de l'occulte et, par là, nous engendrons de neufles
C'est le moment crucial de la rencontre avec le Gardien du SeUil. Evangiles et nous nous sentons un avec ceux qui les ont écrits.
Mais si nous arrivons jusque-là, si la rigueur de nos exercices donne
Naît alors en nous un autre sentiment, c'est comme le degré sui-
à ce qui vient d'être dit le caractère d'une e~périence vécue, a~ors, à
vant du chemin occulte. Nous ressentons que le Tentateur apparu à
partir d'un fonds commun à la nature humaine, nous reconnaissons
nos yeux s'agrandit aux dimensions d'un être puissant qui se tient
en nous le produit de nos incarnations précédent~s auxquel~es nous derrière l'univers des apparences. Certes, nous sommes amenés à
devons notre forme présente. Mais nous reconnaissons aussi que ~.e
~encontr.er le Tent~teur, ma~~ nous en venons ainsi à l'apprécier peu
peut être pour nous l'occasion de la douleur la plus profonde et qu 1l
a peu d une certaine mamere. Nous apprenons à nous dire : le
nous faut travailler à nous élever au-dessus de cette douleur pour
monde qui s'étend devant nous, qu'il soit maya ou autre chose a sa
nous rendre maîtres de notre existence actuelle. Et, pourvu qu'il soit
raiso~ d'ê~r~, il nous a révélé quelqu~ chose. Alors apparaî~ un
suffisamment avancé, qu'il ait éprouvé ces sentiments dans toute
deux1e~e element, dont chacun peut d1re, pour peu qu'il remplisse
leur intensité, qu'il ait contemplé le Gardien du Seuil, tout un cha-
les conditions d'une initiation rose-croix, qu'il s'agit d'un sentiment
cun voit nécessairement surgir en imagination un tableau, un
tout à fait concret. C'est celui-ci : nous appartenons à l'esprit qui vit
tableau qui ne se fait pas d'un cour de pinceau arbi~r,air~ .en s'insp~­ en. to~tes choses et dont il nous faut tenir compte. Comprendre l'es-
rant des textes bibliques, comme c est le cas pour le Jesultlsme, mais
pm n est absolument pas possible, à moins de nous abandonner à
dont au contraire sa condition d'homme fait pour lui une expé-
l'esp~it. Er ~'est là que ~'angoisse nous prend. Nous passons par une
rience personnelle. Il va alors de soi qu'il découvre grâce à ce~a
angoisse 9u1 est un point de passage obligé pour tour homme qui
l'image de l'homme idéal divin qui, à l'instar de nous-mêmes, vit
o~vre vraiment les yeux et ressent l'immensité de l'esprit universel
dans un corps physique, mais qui, dans ce corps physique, éprouve repandu dans le monde. En face d'elle, nous avons le sentiment de
aussi tout ce qu'un corps physique peut entraîner comme effet .. La
notre propre impuissance, er aussi de ce que nous semblons être
Tentation et l'image qui nous en est donnée dans les Évangiles
de.venus au cours de notre vie terrestre et, pour tout dire, de l'his-
synoptiques 27 , le Christ Jésus conduit sur la montagne, la promesse
toire du monde. Nous éprouvons l'impuissance de notre existence
de tous les biens temporels, la tentation de s'attacher aux choses de
telleme~t éloignée de l'existence divine. Nous avons peur de l'idéal
ce monde, en un mot la tentation d'en rester au Gardien du Seuil
auquel Il nous faut nous assimiler et de l'immense effort qui doit
sans passer outre, voilà ce qui nous apparaît dans la grandiose ima- nous y d . M . . l' ' é .
,. con uue. ais SI esot nsme ne nous laisse rien ignorer de
gination du Christ debout sur la montagne, le tentateur à côté de l1mmens Œ ' c · ·1 f
e e ort a wurmr, 1 nous aut aussi éprouver cette peur
lui, un tableau qui se présenterait à nous, même si nous n'avions
comn;e u~e lutte dans laquelle nous nous engageons, un combat
jamais entendu parler des Évangiles. Et nous connaissons alors avec 1espnt du rn d E · . .
1a notre , on e. t si nous ressentons cette petitesse qui est
qu'en écrivant l'histoire de la Tentation, l'auteur a décrit sa propre et 1 ' ·' · .
. a necessite qUI nous contraint à nous battre pour
expérience, qu'il a vu en esprit le Christ Jésus et le Tentateur. Et attemdre notr 'd ' 1 · , . . .
. e I ea , pour nous unu a ce qu1 agit et vit dans le
nous savons que c'est la vérité, la vérité selon l'esprit, et que l'évan- monde s1 cel · • l
' a nous angoisse, c est a ors seulement que nous pou-
géliste a décrit une expérience que nous pouvons faire, nous aussi, vo.ns nous débarrasser de notre angoisse et nous engager sur le che-
même en ignorant tout des Évangiles. mm, sur les chemins qui mènent à notre idéal. Mais tandis que nous
Nous sommes donc amenés devant un tableau semblable à celui en éprouv 1. 1
. ons
une Ima . . 1 d d P ememenr toute a force, apparaît
. à nos yeux encore
que donnent les Évangiles. Nous faisons la conquête de ce qui est dans
gmatiOn our e e sens. Quand b1en même nous n'aurions
70 DE JÉSUS AU CHRIST

jamais lu un Évangile, quand bien même les hommes n'auraient


jamais eu entre les mains un tel livre accessible à tous, c'est une image
spirituelle qui apparaît à notre regard clairvoyant : nous sommes
conduits dans la solitude, dont nous avons une vision intérieure
claire et nette, nous sommes amenés devant l'image de l'homme
idéal qui, dans un corps d'homme, éprouve toutes les angoisses, gros-
sies à l'infini, qui viennent nous assaillir nous-mêmes en cet instant. TROISIÈME CONFÉRENCE
Nous avons devant nous l'image du Christ à Gethsémané, qui
Karlsruhe, 7 octobre 1911
endure au centuple l'angoisse qu'il nous faut éprouver nous-mêmes
sur le sentier de la connaissance, l'angoisse qui fait perler à son front
une sueur de sang. Telle est l'image qu'à un certain point de notre
chemin occulte nous rencontrons, sans le secours d'aucun document Notre premier soin sera de déterminer comment la
extérieur. Et telles deux colonnes puissantes se dressent devant nous consci~nce religieuse en général se situe par rapport au savoir, à la
sur le chemin occulte l'histoire de la Tentation, vécue en esprit, et la c~n~arssance queJ:ho~me peu~ ac~~érir des mo~des supérieurs en
scène au mont des Oliviers, vécue de même en esprit. Nous compre- general et- ce qur Interesse partrculrerement le SUJet dont nous trai-
nons alors cette parole :Veillez et priez28 , et vivez dans la prière, afin tons - à cette connaissance des rapports entre le Christ Jésus et ces
que vous ne soyez tentés de jamais vous arrêter en route, mais que ~ondes supé~ieurs qui demandent pour y atteindre des forces supé-
vous alliez toujours de l'avant! ne~r~s de clarrvoyance. Car personne parmi vous ne doute que jus-
Cela veut dire commencer par vivre l'Évangile; cela veut dire vivre qu rcr, chez la plupart des hommes, le christianisme a évolué de telle
tout cela de façon à pouvoir l'écrire comme l'ont fait les auteurs des m~nière qu'ils ne disposaient pas, tant s'en faut, d'une conscience
Évangiles. Car ces deux images que nous venons de caractériser, ce ~l~r~voyante per~o?nelle leur per.mettant d'accéder aux mystères de
n'est pas la peine de les prendre dans l'Évangile : nous pouvons les ~ evenement chnstique. Ou en d autres termes : il faut en convenir,
1
prendre dans notre for intérieur, les tirer du saint des saints de notre ?n~mbrables sont les hommes qui ont ouvert leur cœur au chris-
âme. Nul besoin d'un maître qui vienne nous dire : il faut t'imaginer tra?rsme, innombrables aussi les âmes qui en ont, jusqu'à un certain
que se joue devant toi l'histoire de la Tentation, la scène au Mont des pornt, reconnu l'essence, sans que ces cœurs et ces âmes aient été en
Oliviers. Il suffit au contraire de nous représenter ce qui dans notre mesure d'élever leur regard vers les mondes supérieurs afin d'en
conscience peut prendre forme de méditation, de purification de sen- prendre connaissance et d'être ainsi admis à une vision clairvoyante
timents universellement humains, etc. Alors nous pouvons, sans y de ce. que le Mystère du Golgotha et tout ce qui s'y rattache ont
être contraints par personne, évoquer les imaginations que contien- effectivement entraîné pour le développement de l'humanité. Ainsi
nent les Évangiles. nous faudra-t-il distinguer clairement entre l'approche du Christ
Telle était la voie du courant spirituel jésuite, que nous avons telle q ' 11 'fc d 1 . .
u e e se manr este ans es relrgrons ou dans la soif de connais-
décrite hier, qu'elle partait des Évangiles pour revivre ensuite ce qu'on sance che h ··
. z un omme qur rgnore encore tout de la recherche supra-
y représente. La voie décrite aujourd'hui montre qu'en s'engageant sensrble
. • et ce q ue seu1es permettent d e savorr
· sort
· la connaissance
.
sur le chemin de la vie spirituelle, on commence par faire l'expérience c1arrvoyante 11 A • l' · fc · '
. e e-meme, sort rn ormatron que 1 on reçoit pour une
occulte de ce qui a trait à notre propre vie et qu'on se rend ainsi rarson ou po d' . .
, ur une autre un Investigateur clairvoyant sur les mys-
capable de revivre par soi-même les tableaux, l'imagination contenus teres du christianisme.
dans les Évangiles.
72 DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence
73

Or, vous conviendrez tous qu'au cours des siècles écoulés depuis Bien entendu, vous n'allez pas manquer de poser aussitôt laques-
le Mystère du Golgotha il s'est trouvé des hommes plus ou moins tion : Quelle est donc exactement le différence entre la vision du
cultivés pour adhérer aux mystères du christianisme au plus profond Christ Jésus telle qu'elle a toujours été possible à la conscience clair-
de leur cœur. Et vous aurez retiré des différentes conférences don- voyante, et dont nous avons dit hier qu'elle résultait d'un dévelop-
nées ces derniers temps 29 l'impression qu'il n'y a, au fond, rien que pement ésotérique, et ce que verront les hommes, sans ce
de très naturel ; car il faut attendre le xxe siècle- je n'ai cessé de le développement ésotérique, dans les trois millénaires à venir, à dater
souligner - pour que se renouvelle en quelque sorte l'événement de notre XXe siècle ?
christique du fait que les facultés générales de connaissance com- La différence est sans aucun doute considérable. Et on aurait tort
mencent à prendre un certain essor et ouvrent ainsi la voie à un de croire que la vision du clairvoyant actuel qui contemple grâce à
nombre d'hommes sans cesse croissant qui, au cours des trois millé- la pratique acquise l'événement christique dans les mondes supé-
naires à venir, seront capables d'accéder à une vision directe du rieurs et la vision de ce même événement qui fut celle des clair-
Christ même sans s'être particulièrement préparés à la clairvoyance. voyants depuis le Mystère du Golgotha ressemblent trait pour trait
Ce qui n 'a pas été le cas jusqu'à maintenant. Jusqu'à maintenant il à ce qui va maintenant devenir visible pour un nombre d'hommes
n'y avait pour ainsi dire que deux, ou peut-être trois (comme nous sans cesse croissant. Il y a un monde de différence entre les deux
allons le faire ressortir aujourd'hui) sources de connaissance pour les choses. Et si nous voulons avoir une réponse à la question de savoir
hommes qui ne s'élevaient pas par leur propre effort à la contem- dans quelle mesure ces deux choses sont différentes, nous ne la trou-
plation clairvoyante. verons pas si nous ne commençons pas par aller demander à l' inves-
L'une de ces sources, c'étaient les Évangiles et tout ce qu'apporte tiga~ion clairvoyante: d'où vient au juste qu'à partir du xxe siècle le
la bonne nouvelle ou la tradition qui s'y rattache. La seconde Chnst Jésus pénétrera de plus en plus dans la conscience des
source de connaissance découlait précisément de la présence hommes ? La raison, la voici.
constante de clairvoyants, capables de sonder du regard les mondes Tout comme s'est déroulé en Palestine sur le plan physique au
supérieurs, auxquels un savoir personnellement acquis permettait commencement de notre ère un événement dont la portée affecte
de rendre accessible la réalité de l'événement christique et autour l'h_umanité entière, et où le Christ a joué le rôle essentiel, de même
desquels on venait se grouper, se rattacher comme à une manière se Jouera au cours du XXe siècle, vers la fin du xxe siècle, un autre évé-
d'Évangile permanent que ces clairvoyants ne cessaient de commu- nement d'une portée considérable ; non plus cette fois dans le
niquer au monde. Au premier abord, ce sont là, semble-t-il, les monde physique, mais dans les mondes supérieurs et plus spéciale-
deux seules sources de connaissance à ce stade d'évolution de l'hu- me~t ~ans ce monde que nous qualifions de monde éthérique. Et
manité chrétienne. c~t evenement aura fondamentalement la même importance pour le
Mais à partir du xxe siècle en apparaît une troisième. Elle est due à d:veloppement de l'humanité que l'événement de Palestine au
l'émergence, chez un nombre d'hommes sans cesse croissant, d'un
1
debut de . not. re ere.
' 0 e meme qu •·1
A
1 f:aut nous d 1re
" : le sens qui pour
élargissement, d'une élévation des forces de connaissance sans qu'in- e Chnst lut-même s'attache à l'événement du Golgotha c'est que
terviennent méditation, concentration ni exercices d'un autre type. cet événement a vu la mort d'un dieu, la victoire d'un dieu sur la
Un nombre d'hommes sans cesse croissant pourront renouveler pour mort -_comment comprendre cela, nous en reparlerons : ce n'était
leur compte personnel- comme nous l'avons dit maintes fois -l'ex- encore
. Jamais ar nve
· ' et ne se repro d u1ra
· Jamais
· · p 1us - de même va se
périence de Paul sur le chemin de Damas. Ce sera le début d'une ère JOuer un evenement
' ' · "fiIcatlon
d' une stgm · profonde à cette différence
nouvelle dont nous pouvons dire qu'elle apporte une vision immé- près '"j '
qu 1 ne se déroulera pas sur le plan physique mais dans le
diate de l'importance et de la nature essentielle du Christ Jésus. mond ' h ' · E d · '
e et enque. t u fait que cet événement, qu'un événement,
74 DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence
75

se déroule avec la participation du Christ lui-même, se crée précisé- franchit la porte de la mort. Or, il y a un grand nombre d'hommes,
ment pour les hommes la possibilité d'apprendre à voir le Christ, à particulièrement ceux qui ont participé à l'évolution de la culture
le contempler. occidentale- car il n'en va pas de même pour tous les hommes-,
Quel est cet événement ? Cet événement n'est autre qu'une pas- qui font l'expérience d'un fait précis à l'instant qui suit le détache-
sation de pouvoir: certain office lié à l'évolution cosmique de l'hu- ment du corps éthérique après la mort. Nous savons que, quand
manité passe au xxe siècle à la charge du Christ, qui jusque-là ne nous. passon.s la porte de la mort, nous nous séparons de notre corps
l'avait pas assumé à ce degré. En effet, l'investigation occulte, clair- physique. Lhomme reste alors pour un certain temps encore lié à
voyante, nous apprend l'important fait nouveau de notre époque: le son corps éthérique ; mais ensuite son corps astral et son moi se
Christ devient le maître du karma pour l'évolution de l'humanité. sépare~t à leur t~ur du corps éthérique. Nous savons qu'il emporte
Ainsi commence ce que nous trouvons également indiqué dans les avec lui un extrait de son corps éthérique ; mais nous savons aussi
Évangiles par ces mots : il reviendra pour séparer les vivants et les que ~e ~orp~ éthérique suit ~our l'essenti~l d'autres voies, quoique,
morts, ou encore, pour provoquer l'instant décisif. Seulement, pour en general, 1l se fonde dans 1espace cosmique. Ou bien il se dissout
l'investigation occulte, cet événement ne doit pas se comprendre complètement, ce qui malgré tout supposerait un état déficient ou
comme un événement unique qui se passerait sur le plan physique, bien il se compor;~ d~ t'elle manière que ses forces continuent à ~gir
il est au contraire lié à toute l'évolution future de l'humanité. Et sous une forme dehmnee. Lorsque plus tard l'homme a dépouillé ce
alors que le christianisme et son développement constituent jus- corps éthérique, il passe dans la région du Kamaloka, il entre dans la
qu' ici une manière de préparation, voici qu'entre en jeu le fait signi- période de purification pour le monde des âmes. Mais avant cette
ficatif : le Christ devient le maître du karma, il lui appartiendra à entrée dans la période de purification du monde des âmes intervient
l'avenir de déterminer la situation de notre compte karmique et le ~algré t?ut une expérience tout à fait spéciale à laquelle, nous
rapport entre le doit et l'avoir de notre vie. l ~vons dn, nous n'avons pas fait allusion jusqu'ici, parce qu'il fallait
Ce qui est dit là est savoir commun dans l'occultisme occidental d abord laisser mûrir la chose. Mais le moment est venu où tous
depuis des siècles, et aucun occultiste instruit de ces choses ne dira ceux qui peu~e~t en .c~nnaissance de cause juger de ce que nous
le contraire. Mais la recherche occulte conduite avec tout le soin v?ulons considerer ICI en accepteront sans restriction l'idée.
nécessaire l'a encore établi avec force, en particulier ces derniers L ~om~e fait alors la rencontre d'une entité bien déterminée, qui
temps. Essayons donc de nous en faire une idée plus précise. :~ 1 presente ~on compt~ karmique. Et cette individualité que
Interrogez tous ceux qui ont quelque vraie lumière sur la ques- homme voyait devant lUI comme une sorte de comptable des puis-
tion, et vous trouverez partout confirmation d'un fait dont on ne sances karmiques, c'était, pour beaucoup, la figure de Moïse. De là,
pouvait pas parler avant que l'anthroposophie, pour ainsi dire, ait cette forn:ule _en usage au Moyen Âge, et qui tire son origine des
atteint le stade actuel de son développement ; parce qu'il fallait Ro~e-Cro1~ : A l'heure de la mort - l'expression n'est pas exacte,
d'abord réunir tous les éléments qui peuvent mettre la vie de notre m'ais peu Importe - Moïse présente à l'homme le registre de ses
âme en situation d'accepter un fait comme celui-là. Cela n'empêche peches 30 et l · A • •
. UJ montre en meme temps la loi ngoureuse afin qu 'il
pas que vous pouvez trouver des indications à ce sujet dans les livres ~~Isse. reconnaître les entorses faites à cette loi rigoureuse qui aurait
d'occultisme si vous voulez les chercher. Quant à moi, je laisse de u guider ses actions.
côté la littérature et ne veux recourir qu'aux faits appropriés. ~notre époque, cet office- et c'est là l'important- passe aux
Il s'avérait nécessaire, en présentant certaines circonstances, dans ~hi~s du Christ Jésus et de plus en plus l'homme rencontrera en le
la mesure également où les données viennent de moi, de décrire r~sbtlJésus son juge, son juge karmique. Tel est l'événement supra-
l'ensemble des faits qui entrent en ligne de compte lorsque l'homme sens1 e T; t ' d, l
· ou commes est erou é sur le plan physique au début de
76 DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence 77

notre ère l'événement de Palestine, de même se joue à notre époque, plupart des gens n'ont rien eu de plus pressé que de se faire une
dans le monde immédiatement au-dessus du nôtre, la transmission image du Christ non pas selon les faits, mais selon leur préférence et
au Christ Jésus de l'office de juge karmique. Tel est donc le fait qui leur façon d'en faire un idéal. Et, dans un certain sens, il faut dire
vient agir dans le monde physique, sur le plan physique, de telle que les théosophes de toutes nuances en font autant aujourd'hui. Si
sorte que grandira en l'homme un sentiment de cet ordre : chacun par exemple c'est devenu chose commune dans la littérature théoso-
de ses actes engendre des conséquences dont il devra rendre compte phique de parler d'individualités parvenues à un degré supérieur de
au Christ. Et ce sentiment, qui surgit désormais tout naturellement développement31, ayant pris une certaine avance dans l'évolution
au cours de l'évolution de l'humanité, se transformera jusqu'à humaine, il s'agit là d 'une vérité que personne ne peut contester s'il
imprégner l'âme d'une lumière qui, émanant progressivement de a une pensée concrète. Une pensée concrète ne peut que souscrire au
l'homme lui-même, éclaire la figure du Christ au sein du monde concept de Maître, d'individualité supérieure, voire à celui d'initié.
éthérique. Et plus ce sentiment, qui prendra une importance encore Seule une pensée fermée à la notion d'évolution ne souscrirait pas à
plus grande que la conscience morale abstraite, s'épanouira, plus la ces concepts-là. Or quand nous considérons le concept du Maître
forme éthérique du Christ deviendra visible au cours des siècles à ou de l'initié, force nous est de dire : c'est une individualité qui est
venir. Nous aurons à caractériser ce fait d'une façon encore plus pré- passée par de nombreuses incarnations et à qui la pratique d'exer-
cise dans les prochains jours, et nous verrons alors que nous avons cices et une vie de piété ont permis d'atteindre un autre niveau de
mis là en évidence un événement entièrement inédit, un événement conscience que le commun des hommes, de sorte qu 'elle a pris de
dont l'effet se fait sentir dans l'évolution christique de l'humanité. l'avance sur le reste de l'humanité et a conquis des forces que les
Essayons maintenant de caractériser la façon dont évoluait la autres ne conquerront que plus tard. Il va donc de soi, et ce n'est que
conscience du Christ sur le plan physique pour ceux qui n'avaient pas justice, qu'on éprouve un sentiment de respect infiniment profond
la clairvoyance, en nous demandant si d'aventure, en face des deux ~our ~' individualité des Maîtres, des initiés, etc., dès lors qu'à travers
voies décrites plus haut, il n'y en aurait pas encore une troisième. ~ en.se.Ignement théosophique on a appris à voir de cette façon-là les
Cette troisième voie a effectivement toujours existé pour tout ce 1nd1v1dualités de ce genre. Et si nous nous élevons au-dessus de ce
qui est lié au développement du sentiment chrétien, et il ne pouvait concept jusqu'à une vie aussi sublime que celle du Bouddha32 pour
en être autrement. Car, concrètement, l'humanité n'a jamais évolué admett~e, en accord avec l'esprit de l'enseignement théosophique: il
conformément à l'opinion des hommes, mais bien conformément à faut vo1r dans le Bouddha l'un des plus grands initiés, nous donne-
la réalité des faits. Au cours des siècles, il n'a pas manqué d'opinions r?~s. à' n~tre ~aison comme à notre cœur et à nos sentiments la pos-
sur le Christ Jésus, sans quoi les conciles, les assemblées ecclésias- Slbdne d av01r avec cette individualité un lien d'âme et de se sentir
tiques, les théologiens, n'auraient pas eu autant sujet de disputer en relation avec elle.
ensemble, et peut-être n'y a-t-il jamais eu autant d'hommes pour ?r do~c, lorsque le théosophe, s'appuyant sur l'enseignement
avoir autant de points de vue sur le Christ que de nos jours. Mais theosophique et sur la sensibilité qui en découle, s'approche de la
les faits ne se conforment pas aux points de vue des hommes, ils figur.e du Christ Jésus, il est bien naturel qu'il éprouve un certain
obéissent aux forces réellement présentes dans l'évolution de l'hu- besom-: et i~ faut bien .le dire, ce besoin est en un sens parfaitement
manité. Les hommes seraient beaucoup plus nombreux à pouvoir c.ompr~he~s1ble- de her son Christ Jésus au concept idéalisé qu'il
reconnaître ces faits, ne serait-ce qu'en s'intéressant par exemple à s e: t fan d un Maître, d'un initié, voire de notre Bouddha. Peut-être
ce que nous transmettent les Évangiles, s'ils avaient la patience et la meme est-il poussé à dire : Jésus de Nazareth, il faut voir en lui un
ténacité de considérer les choses en toute impartialité et de regarder grand initié comme les autres ! Ce préjugé bouleverserait la connais-
les faits objectivement, sans précipitation et sans parti pris. Mais la sance d e l' enute
. ' venta
' . bl e d u C h nst.
. Et ce ne serait qu'un préjugé,
DE JÉSUS AU CHRIST . Troisième conférence 79
78

un préjugé certes compréhensible. Car comment ne pas placer le por- trentième de son âge, où l'individualité du Christ pénètre dans le
teur de l'entité christique au même rang que le Maître, que l'initié, corps de Jésus de Nazareth, celui-ci quitte précisément ce corps et
que le Bouddha par exemple, quand on a établi avec lui la relation la qu'à partir du baptême dans le Jourdain nous avons affaire- et ici ce
plus profonde, la plus intime ? Comment en serait-il autremen_t ? Il n'est pas du Christ que nous parlons- à un homme qu'au sens le
n'y a là rien que de très naturel à ce qu'il semble. Peut-être aurait-o~ plus vrai du terme nous ne pouvons qualifier que d'homme, à ceci
l'impression de rabaisser la personne de Jésus de Nazareth en ne le fai- près tout de même que cet homme est le porteur du Christ. Mais
sant pas. Voilà comment on est amené à se détourner des faits, du nous avons à faire la différence entre le porteur du Christ et le Christ
moins tels qu'ils ont filtré à travers la tradition. qu'il porte en lui. Dans ce corps, qui est le porteur du Christ, n'a
Il y a une chose que les faits transmis par la tradition permettraient habité, abandonnée qu'elle est par l'individualité de Zarathoustra,
de reconnaître, pour peu qu'avec un esprit non prévenu, sans s'em- aucune individualité humaine qui eût atteint, disons, un degré
barrasser de tous les avis conciliaires et de tout ce qu'a écrit tel Père, d'évolution particulièrement élevé. Le développement qu'on voyait à
tel docteur de l'Église, ou tel autre, on s'intéresse à la tradition, à ce Jésus de Nazareth, son niveau d'évolution, s'expliquait par la pré-
qui filtre à travers la tradition : c'est que rien ne permet de voir en sence en lui de l'individualité de Zarathoustra. Mais voici que cette
Jésus de Nazareth un initié. Car tout un chacun pourrait se deman- nature d'homme est, comme nous le savons, quittée par l'individua-
der: où voit-on dans la tradition quoi que ce soit qui permette d'ap- lité de Zarathoustra. C'est aussi la raison pour laquelle, aussitôt
pliquer à Jésus de Nazareth le concept d'initié tel que l'enseignement investie par l'individualité du Christ, cette nature d'homme a lancé
théosophique nous le donne ? On insistait justement, aux premiers contre celle-ci tout ce que produit par ailleurs la nature humaine : le
temps du christianisme, sur le fait que celui qu'on appelle Jésus de Tentateur. C'est aussi la raison pour laquelle le Christ a pu passer par
Nazareth était un homme comme tous les autres, aussi faible que les tous les doutes et tous les tourments dont on nous dit qu'il fut assailli
autres. Et c'est être le plus près de la vérité sur celui qui est venu dans au mont des Oliviers. Oublier que l'entité du Christ n'a pas eu pour
le monde que de dire : Jésus ne fut autre qu'homme ! Le concept demeure un homme parvenu à un degré particulier d'initiation, mais
d'initié n'apparaît donc ni de près ni de loin dans la tradition lors- un homme tout court, qui n'avait rien de spécial sinon qu'il était
qu'on l'examine comme il convient. Et si vous vous rappelez ce que l'enveloppe corporelle abandonnée par Zarathoustra après lui avoir
nous avons dit dans les conférences passées de l'évolution de Jésus de servi de demeure, négliger cela, c'est se couper l'accès à une connais-
Nazareth33 - celle du premier enfant Jésus, dans lequel Zarathoustra s~nce véritable de l'être du Christ. Ce qu'était le porteur du Christ,
a vécu jusqu'à la douzième année, et celle de l'autre enfant Jésus, c est un homme pour de bon et non un initié. Mais c'est seulement
dans lequel Zarathoustra a ensuite vécu jusqu'à la trentième année-, une fois cette attitude acquise, et pas avant, que s'ouvrira pour nous
vous ne manquerez pas de vous dire : nous sommes ici en présence u~e petite fenêtre sur la nature des événements du Golgotha et, plus
d'un homme exceptionnel, un homme dont l'histoire, dont l'évolu- generalement, de Palestine. Si nous considérions simplement le
tion du monde a préparé l'être avec le plus grand soin, déjà pour ainsi C~rist comme un initié, nous le placerions nécessairement sur le
dire par le fait qu'elle crée pour lui deux corps humains et qu'elle fait meme plan que d'autres natures d'initiés. Nous ne le faisons pas. Il y
habiter l'un de ces corps jusqu'à la douzième année, l'autre de la dou- a~ra peut-être des gens pour nous dire que si nous ne le faisons pas,
zième à la t.rentième année, par l'individualité de Zarathoustra. Mais c e~.t parce que nous voulons d'emblée, sur la foi d'on ne sait quel
nous nous dirons aussi: l'insigne qualité de ces deux Jésus place Jésus preJ_ugé, placer le Christ au-dessus de tous les autres initiés et en faire
de Nazareth très haut, certes, mais ne l'élève pas à la hauteur d'une un Initié encore plus grand. Ceux qui diraient cela ne connaîtraient
individualité d'initié qui ne cesse d'avancer d'une incarnation à f~s les résultats de la recherche occulte qu'il nous faut aujourd'hui
l'autre. Même sans en tenir compte, ne savons-nous pas qu'en l'an aire connaître.
DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence . 81
80

Il n'est pas question d'enlever pour autant aux autres initiés une Si maintenant nous nous demandons à quoi tient la différence
once de leur qualité. À l'intérieur de la vision du monde à laquelle entre la vie du Christ Jésus et celle d'Apollonios, il faut commencer
nous rattachent les données de l'occultisme moderne, nous par voir clairement à qui nous avons affaire avec Apollonios.
connaissons aussi bien que d'autres l'existence d'une autre indivi- Apollonios de Tyane est une individualité qui s'est incarnée de
dualité marquante, contemporaine du Christ, dont nous disons nombreuses fois, a conquis des facultés supérieures et dont l'incar-
que c'était un véritable initié. Et nous avons même du mal, sauf à nation en cours au début de notre ère marque un certain point cul-
prendre les faits au pied de la lettre, à distinguer intérieurement cet minant. Cette individualité, dont nous suivons le parcours à travers
être humain du Christ Jésus ; car ce contemporain lui ressemble de nombreuses incarnations dans les temps anciens, se trouve là, sur
vraiment beaucoup. Quand on nous dit par exemple que la nais- la scène terrestre où s'accomplit sa vie dans le corps d'Apollonios de
sance de ce contemporain du Christ Jésus a été annoncée par une Tyane. C'est à elle que nous avons affaire. Et, sachant qu'une indi-
apparition céleste, cela nous rappelle l'Annonciation de Jésus dans vidualité humaine est partie prenante dans l'élaboration de .son
les Évangiles. Quand on nous dit qu'il convenait de le considérer corps, qu'il ne s'agit pas d'une simple dualité, mais que l'individua-
non pas seulement comme issu d'une lignée d'hommes, mais lité humaine en élabore la configuration, la forme, il nous faut dire :
comme un fils des dieux, cela nous rappelle, cette fois encore, le cette individualité avait travaillé à donner à son corps une certaine
début des Évangiles de Matthieu et de Luc. Quand on nous dit forme à sa convenance. Nous ne pouvons pas en dire autant du
ensuite que la naissance de cette individualité surprend sa mère au Christ Jésus. Le Christ est entré dans le corps physique, le corps
point qu'elle en était toute bouleversée, cela nous rappelle la nais- éthérique et le corps astral de Jésus de Nazareth alors âgé de trente
sance de Jésus de Nazareth et les événements de Bethléem tels que ans; il n'a donc pas élaboré ce corps dès l'enfance. Nous avons donc
les narrent les Évangiles. Quand on nous dit encore que cette indi- affaire à un tout autre rapport du Christ avec le corps, que celui
vidualité grandit et étonne tout le monde dans son entourage par la d'Apollonios avec son corps à lui. Lorsque nous tournons en esprit
sagesse de ses réponses aux questions que lui posent les prêtres, cela notre regard vers cette individualité d'Apollonios de Tyane, nous
nous rappelle la scène de Jésus au temple l'année de ses douze ans. nous disons : cette individualité est seule en cause, et ce qui est en
Et lorsqu'on nous raconte en outre comment cette individualité est cause prend pour se dérouler la forme de la vie d'Apollonios de
allée à Rome, y a croisé le convoi funèbre d'une jeune fille, a res- Tyane. Et si nous voulions nous faire une représentation graphique,
suscité la morte en faisant arrêter le convoi, cela nous rappelle dere- disons, matérialiser par un dessin extérieur une telle biographie,
chef une résurrection dont parle l'Évangile de Luc. Et à tant faire nous pourrions le faire de la manière suivante :
que de parler de miracles, on raconte que cette individualité
contemporaine du Christ en a accompli d'innombrables. Oui, la
ressemblance avec le Christ Jésus est au point qu'à en croire les
récits elle est apparue aux hommes après sa mort comme le Christ
est apparu aux disciples. Et toutes les raisons qu'on invoque dans
les milieux chrétiens, soit pour ne pas dire grand-chose de cette
entité, soit même pour nier son existence historique, dénotent une
pauvreté d'esprit à l'égal de celle qu'on oppose à la réalité histo-
rique du Christ lui-même. Cette individualité, c'est Apollonios de Soit une ligne horizontale qui représente l'individualité qui per-
Tyane34 , dont nous disons que c'est vraiment un grand initié qui fut dure. Nous avons en a une première incarnation, puis en b une vie
contemporain du Christ. entre la mort et une nouvelle naissance, ensuite en c une seconde
DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence 83
82

incarnation, là-dessus encore une vie entre la mort et une nouvelle est issue du cosmos pour entrer dans le corps de Jésus de Nazareth,
naissance, puis une troisième incarnation et ainsi de suite. une individualité qui n'a jamais été liée à la terre auparavant, qui,
L'individualité humaine qui se poursuit au travers de toutes ces venue des lointains de l'univers, s'est liée, en y pénétrant, à un corps
incarnations reste comme le fil de la vie humaine en dehors des humain. En ce sens, les événements qui se déroulent entre la tren-
enveloppes, enveloppe du corps astral, du corps éthérique et ~u tième et la trente-troisième année de la vie du Christ Jésus, c'est-à-
corps physique- mais également entre la mort et une nouvelle nais- dire entre le baptême dans le Jourdain et le Mystère du Golgotha, se
sance en dehors de ce qui subsiste du corps éthérique et du corps rapportent non à un homme, mais au dieu Christ. Ce qui se joue ici
astral, grâce à quoi le fil de la vie est à jamais isolé de ce qui est l'es- n'est donc pas d'ordre terrestre, mais d'ordre suprasensible; car cela
pace cosmtque. . . . , n'avait rien à voir avec un homme. Signe que cela n'avait rien à voir
Pour caractériser dans son essence la v1e du Chnst, tl faut proce- avec un homme: l'homme qui a, jusqu'à la trentième année, habité
der autrement. ce corps, l'a quitté.
Il faut dire : sans doute la vie du Christ, à considérer les incarna-
tions précédentes de Jésus de Nazareth, se déroule-t-:lle en un cer-
tain sens de la même manière. Mais quand nous suivons le fil de
cette vie, il nous faut dire que, dans la trentième année de la vie de
Jésus de Nazareth, l'individualité quitte ce corps, si bien que désor-
mais nous n'avons plus que l'enveloppe du corps physique, d~ co_r~s
éthérique et du corps astral. Mais les forces que développe 1mdlvi-
dualité n'ont pas leur siège dans les enveloppes extérieures, elles ~nt
au contraire leur siège dans le fil de vie du moi qui va d'incarnation
en incarnation. On peut donc dire que les forces qui étaient celles de
Zarathoustra et qui étaient dans le corps de Jésus de Nazareth pour
le préparer, ces forces s'en vont avec l'individualité de ~arathous~ra.
Aussi dirons-nous: l'enveloppe qui reste est une formation humame Ce qui se passe là est d'emblée en rapport avec les événements qui
normale, ce n'est pas un organisme humain - pour ce qui est de se sont déroulés avant même qu'un fil de vie comme celui de
l'individualité - qu'on pourrait éventuellement qua~ifier d' or~a~ l'homme, le nôtre, ait pénétré dans un organisme physique. Il nous
nisme d'initié, c'est celui d'un homme ordinaire et fat ble. Et vot cl faut remonter jusqu'aux temps anciens de la Lémurie, cette époque
que se produit l'événement objectif: alors que normaleme_nt le fil où, pour la première fois, des individualités humaines descendues
de la vie se contente de passer de a à c, voilà maintenant qu'tl prend de~,hauteurs divines se sont incarnées dans des corps terrestres, jus-
en e un chemin qui dévie, mais en échange l'entité du Christ qu a l'événement désigné dans l'Ancien Testament par la tentation
pénètre dans l'organisme triple grâce au baptême donné par Jean du serpent. C'est là un événement d'une nature très remarquable.
Baptiste dans le Jourdain. Cette entité du Christ vit jusqu'à trente- ~ous les hommes, en s'incarnant, en ont subi les conséquences. Car
trois ans, jusqu'à l'événement du Golgotha, à partir du baptême Sl cet événement n'avait pas eu lieu, toute l'évolution de l'humanité
dans le Jourdain et, comme nous l'avons souvent décrit, elle n'est ~ur terre en eût été changée et les hommes seraient passés d'une
1?carnation à l'autre dans un état beaucoup plus voisin de la perfec-
plus qu'entité du Christ. Qui do~c est en cau~e dans c.:ne_v~e du
Christ Jésus de trente à trente-trots ans ? Ce n est pas 1mdtvtdua~ ~lon. Mais, du fait de cet événement, ils se sont empêtrés plus pro-
lité plusieurs fois incarnée qui est en cause, c'est l'individualité qul ondément dans la matière, c'est ce qu'on désigne par l'allégorie de
84 DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence 85

la Chute. Ce sont les esprits lucifériens, nous le savons, qui sont res- ont pu en être les témoins, parce qu'il fallait aux dieux le secours du
ponsables de la Chute. Aussi nous faut-il dire : avant que l'homme monde physique pour permettre à leur affaire de se dérouler.
soit devenu homme au sens terrestre du terme, s'était produit le fait Aucune formule mieux que celle-ci ne pourrait le dire : le Christ a
divin, le fait suprasensible, qui a obligé l'homme à s'empêtrer offert aux dieux la réparation qu'il ne pouvait offrir que dans un
davantage dans la matière. Certes, l'homme est parvenu, grâce à cet corps physique d'homme. Et l'homme, lui, est le témoin oculaire
événement, à la force d'aimer et à la liberté, mais il n'en reste pas d'une affaire divine.
moins qu'ainsi quelque chose lui a été imposé qu'il n'a pas pu s'im- La nature humaine s'en trouve modifiée. Les hommes s'en sont,
poser de son propre chef. S'il s'est ainsi empêtré dans la matière, ce bien sûr, aperçus au cours de leur évolution . Et c'est ainsi que s'est
n'est pas le fait des hommes, mais le fait des dieux, et ce fait s'est ouverte la troisième voie, qui était effectivement une possibilité en
produit avant que les hommes aient pu participer à la trame de leur plus des deux que nous avons indiquées. Des esprits profondément
destin. C'est le résultat d'un arrangement entre les puissances supé- chrétiens ont maintes fois parlé de ces trois voies. Dans la longue
rieures qui président au cours de l'évolution et les puissances lucifé- liste de ceux qu'on pourrait nommer, je n'en citerai que deux, dont
riennes. Nous aurons à revenir sur tous ces événements pour les le témoignage absolument exemplaire montre qu'on peut confesser,
caractériser avec plus de précision encore et, pour aujourd'hui, nous ressentir, éprouver le Christ- qu'à partir du :xxe siècle les hommes
nous contenterons d'en placer l'essentiel devant nos âmes. contempleront grâce aux facultés supérieures qu'ils auront dévelop-
Ce qui s'est passé alors demandait compensation. Le fait accom- pées- par le biais de sentiments qui n'étaient pas possibles sous la
pli en l'homme avant que l'homme existe - la Chute - demandait même forme avant l'événement du Golgotha.
une compensation, quelque chose qui, pour ainsi dire, ne fût pas En Blaise Pascal 35, par exemple, que toute son évolution spiri-
non plus l'affaire des hommes, mais celle des dieux entre eux. Et tuelle désigne comme un adversaire acharné du jésuitisme tel que
nous allons voir qu'autant l'autre affaire, avant que l'homme ne fût nous en avons indiqué les traits, grande figure de l'histoire spiri-
empêtré dans la matière, s'était réglée au-dessus de la matière, t~elle, penseur qui a fait table rase de tout ce que les Églises tradi-
autant il fallait que celle-ci se réglât au-dessous de la matière. Il fal- tionnelles ont pu causer comme dégâts, sans pour autant rien
lait que le dieu plonge dans la matière aussi profond qu'il avait laissé emprunter au rationalisme moderne. Semblable à tous les grands
les hommes s'y abîmer. esprits, il est au fond resté, lui aussi, un penseur solitaire. Mais quel
Laissez ces faits peser de tout leur poids sur vous et vous com- est le fondement de ses pensées à l'aube des temps modernes ?
prendrez que cette incarnation du Christ en Jésus de Nazareth n'a ~uand on s'intéresse à la question, on voit d 'après les écrits qu'il a
été l'affaire de personne que du Christ lui-même. Et quel devait être la1ssés, notamment dans ses Pensées, qui sont œuvre stimulante et à
alors le rôle de l'homme ? Avant tout de voir comment le dieu com- 1~ P?rtée de toutes les bourses depuis qu'elles ont été publiées à la
pense la Chute et en crée la contrepartie. Cela, un initié n'aurait pu b1blwthèque universelle chez Reclam à prix réduit, les sentiments
trouver en lui les moyens de le faire ; car l'initié est quelqu'un qui, q~,e l~i inspi.re le sort promis aux hommes si l'événement christique
par son propre travail, s'est relevé de la chute dans la matière. Seul n etalt pas mtervenu dans le monde. Que seraient devenus les
pouvait le faire un homme, une personnalité vraiment totalement ~ommes s'il n'y avait pas eu de Christ pour intervenir dans l'évolu-
humaine qui, en tant que telle, ne surpassait pas les autres. Elle les a tlOn de l'humanité? Et il s'est dit: on sent bien que l'âme humaine
surpassées jusqu'à l'âge de trente ans, mais plus après. Grâce à ce qui est exposée à deux dangers. Le premier consiste à attribuer à Dieu
s'est passé là, un événement d'ordre divin s'est transmis à l'évolution une essence identique à la sienne : connaître l'humanité, c'est
humaine comme au début de celle-ci, à l'époque lémurienne. Et les ~onnaître Dieu. A quoi cela mène-t-il? S'en tenir à connaître Dieu
hommes ont eu part à une affaire qui s'est jouée entre les dieux, ils a partir de l'homme lui-même conduit à l'arrogance, à l'orgueil, à
DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence 87
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l'outrecuidance. Et l'homme anéantit ses meilleures forces parce morale. Mais ni l'une ni l'autre ne sont d'emblée le bien propre de
qu'il les pétrifie par sa superbe et son arrogance. Cette façon de la nature humaine. Car la nature humaine a les mêmes propriétés
connaître Dieu aurait toujours été possible même s'il n'y avait pas que la nature en général, et la nature ne conduit pas à l'immortalité,
eu le Christ, si l'impulsion christique n'avait pas agi sur tous les mais à la mort. Et ce grand penseur de notre temps entre dans de
cœurs humains. Dieu, les hommes auraient toujours pu le belles considérations pour exposer, ainsi que le montre aussi la
connaître, mais ils se seraient enorgueillis d'en prendre conscience science officielle, comment la mort s'étend sur toutes choses. Un
dans leur propre for intérieur. Ou bien alors, il aurait pu y avoir des regard sur la nature extérieure et voici confirmé ce que nous savons :
hommes qui se ferment à la connaissance de Dieu et ne veulent pas la mort existe ! Pourtant vit en nous l'aspiration à l'immortalité.
le reconnaître. Ceux-là n'ont plus d'yeux que pour l'impuissance Pourquoi? Parce que vit en nous l'aspiration à la perfection. Et pour
humaine, la misère humaine, à laquelle fait nécessairement suite le voir que l'aspiration à la perfection vit en nous, il suffit de jeter un
désespoir. Tel aurait été l'autre danger, couru par ceux qui auraient coup d'œil sur l'âme de l'homme. Aussi vrai, dit Soloviev, que la
refusé de connaître Dieu. Pour Pascal, ne sont possibles que ces deux rose rouge est indissociable de la couleur rouge, l'âme humaine est
voies, celle de l'arrogance et de l'orgueil, ou celle du désespoir. C'est indissociable de l'aspiration à la perfection. Mais aspirer à la perfec-
là qu'intervient dans l'évolution de l'humanité l'événement chris- tion sans désirer l'immortalité, c'est le mensonge existentiel, pense
tique grâce auquel a été donnée à tout homme une force qui lui per- Soloviev. Car cela n'aurait aucun sens que l'âme, comme tout ce qui
met de ressentir non seulement Dieu, mais le dieu qui s'est fait est dans la nature, cesse d'être, avec la mort. Mais tout ce qui est
semblable aux hommes et a vécu parmi eux. Il n'y a pas d'autre dans la nature nous répond : la mort existe. Pour notre philosophe,
remède à l'orgueil que d'élever son regard vers le dieu qui s'est sou- l'âme humaine n'a donc d'autre choix que de dépasser le monde de
mis à la croix, de regarder avec les yeux de l'âme le Christ qui se sou- la nature pour chercher sa réponse ailleurs. Et il dit alors :Voyez les
met à la mort de la croix. Mais il n'y a pas non plus d'autre remède savants, quel genre de réponse vous donnent-ils lorsqu'ils veulent
à tout désespoir. Car cette humilité n'est pas de nature à affaiblir, faire un cours sur les liens de l'âme humaine avec la nature ? Ils vous
mais au contraire à donner une force de guérison capable de vaincre disent que la nature est soumise à une ordonnance mécanique et que
toute espèce de désespoir. Pour un Pascal, se lève à l'horizon de l'homme y est inséré. Et que vous répondent les philosophes ?
l'âme humaine le Secourable, le Sauveur, qui fait office de média- Qu'un monde de pensée vide et abstrait pénètre toutes les données
teur entre orgueil et désespoir. Et c'est un sentiment que peut de la nature et que, philosophiquement parlant, c'est cela, c'est cela
éprouver tout homme, même sans être clairvoyant. C'est aussi une le spirituel. Ni les uns ni les autres n'apportent de réponse à
préparation à la venue du Christ qui, à partir du XXe siècle, sera l'homme qui prend conscience de lui-même, et dont la conscience le
visible pour tous les hommes, qui ressuscitera dans tous les cœurs pousse à demander : qu'est-ce que la perfection ? Lorsqu'il se rend
pour les guérir de l'orgueil comme du désespoir, mais dont on ne c?mpte que c'est pour lui une nécessité d'aspirer à être parfait, à
pouvait pas encore jusque-là sentir la présence de la même manière. vtvre dans la vérité, et lorsqu'il demande quelle est la force qui peut
Et le second témoin auquel je voudrais faire appel, parmi la satisfaire cette aspiration, alors s'ouvre à lui la perspective d'un
longue suite d'hommes qui ressentent ce qui peut être l'apanage de doma~ne qui tout d'abord est comme une question qui, pour l'âme
tout chrétien, c'est Vladimir Soloviev36 , déjà cité dans maint ~umame, ne peut être là que comme une énigme qu'il faut résoudre,
contexte différent. Soloviev, lui aussi, attire l'attention sur deux stno
, n l'Aame h umatne
· ne peut etre A tenue que pour un mensonge :
forces présentes en l'homme et entre lesquelles, dit-il, le Christ s.e c ~st l'empire de la grâce sur la nature. Aucune philosophie, aucune
pose personnellement en médiateur. L'âme humaine, selon ~ut, scte~c~ de la nature, ne peut concilier le domaine de la grâce et celui
aspire à deux choses : l'immortalité et la sagesse ou perfection de 1 extstence; car les forces de la nature agissent mécaniquement, et
DE JÉSUS AU CHRIST Troisième conférence 89
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les forces de la pensée n'ont que la réalité de la pensée. Mais qu'est- dire, laisse déjà pressentir l'avènement d'un monde nouveau, que le
ce qui a une réalité pleine et entière, qui puisse lier âme et immor- concept de foi atteint son plus haut degré de développement. Car
talite7? C'est le Christ, qui agit personnellement dans le monde. Le pour lui la foi est quelque chose de tout à fait différent de toutes les
Christ vivant, et non pas le Christ simple vue de l'esprit, est seul à notions qu'on en avait jusque-là. A quoi le concept de foi tel qu'il a
pouvoir donner la réponse. Car s'il n'agissait qu'à l'intérieur de existé jusque-là a-t-il conduit l'humanité? Il l'a conduite à ce maté-
l'âme, il laisserait malgré tout l'âme à elle-même; l'âme à elle seule rialisme sans Dieu, qui ne se réclame que de la connaissance du
ne peut engendrer le domaine de la grâce. Ce qui va plus loin que la monde extérieur- à la suite de Luther, de Kant, ou des monistes du
nature, ce qui a une présence aussi réelle que la nature elle-même : X!Xe siècle - d'une connaissance gonflée de sa propre importance,
le Christ en personne, le Christ historique, c'est lui qui donne qui considère la foi comme une invention de l'âme humaine rendue
réponse, et cette réponse n'est pas une idée, mais une réalité. nécessaire, jusqu'à une certaine époque, par sa faiblesse. C'est là
Et voici que ce philosophe en arrive à la réponse ultime, la plus qu'a fini par en arriver le concept de foi, parce qu'il n'a eu de valeur
riche en esprit qu'on puisse donner à la fin de l'époque qui précède que subjective. Si, au cours des siècles précédents, la foi était encore
immédiatement le xx.e siècle où les portes vont s'ouvrir sur ce qui une exigence nécessaire, le X!Xe siècle, lui, s'en est pris à elle du seul
vous a été si souvent indiqué : il y aura une vision du Christ, et cette fait qu'elle se trouvait en opposition avec la science, censée, elle,
vision partira du XX.e siècle. tirer son origine de l'âme humaine avec une égale valeur pour tous.
On pressentait le fait et, pour donner un nom à la prise de Survient alors un philosophe qui d'une certaine manière voit
conscience dont Pascal et Soloviev donnent une description modèle, dans le concept de foi un moyen d'établir avec le Christ un rapport
on parlait de foi. Les autres ont usé du même terme. S'agissant de qui n'était pas possible jusque-là, et qui de plus voit dans cette foi,
l'âme humaine, le concept de foi peut mener dans deux directions dans la mesure où elle a le Christ pour objet, le fait d'une nécessité,
différentes à un étrange conflit. Passez en revue la façon dont le d'un devoir intérieur. Car pour Soloviev il ne s'agit plus du
concept de foi a évolué et voyez ce qu'en dit la critique. On en est dilemme : croire ou ne pas croire, pour lui, la foi passe au rang de
aujourd'hui à dire que la foi doit être régie par le savoir, et qu'il faut nécessité par elle-même. Ce qu'il veut dire, c'est que nous avons
rejeter toute foi qui ne s'appuierait pas sur un savoir. On voudrait en l'obligation de croire au Christ, faute de quoi nous nous annulons
somme faire table rase de la foi et la remplacer par un savoir. Au nous-même : nous ne pourrions qualifier notre existence que de
Moyen Âge, ce qui touchait aux mondes supérieurs était considéré mensonge. De même que le cristal tire sa forme de la substance
comme article de foi et la foi comme légitime. Le protestantisme minérale, de même la foi se manifeste dans l'âme humaine comme
repose, lui aussi, sur la conception d'une foi qui a sa place légitime ~a nature propre. Aussi faut-il que l'âme dise: si j'admets la vérité, si
à côté du savoir. Il y a donc la foi qui est issue de l'âme, et à côté on Je _ne me renie pas moi-même, il faut qu'en moi-même je fasse de la
a la science, dont tous doivent pouvoir disposer en commun. Il est ~01 une réalité. La foi est pour moi une obligation ; mais seul un acte
intéressant de voir encore un philosophe comme Kant38 tenu par hbre me permet d'y satisfaire. -Et pour Soloviev le signe distinctif,
beaucoup comme éminent, qui n'est pas sorti de ce concept de foi. en quelque sorte, du fait christique, c'est que la foi est en même
Car, pour lui, sur le chapitre de la foi, la lumière qui doit permettre temps une nécessité et un acte moral libre. C'est comme un message
à l'homme d'acquérir des connaissances sur des sujets tels que Dieu, P~rso~nel de l'âme : si tu ne veux pas causer toi-même ta perte, tu
l'immortalité, etc., doit venir d'une autre source ; mais seulement n as d autre choix que d'acquérir la foi. Mais il faut que ce soit de ta
par le biais d'une croyance morale et non pas d'un savoir. part u~ a~;e libre. Tout comme Pascal, ce philosophe met l'expérience
C'est précisément chez Soloviev, ce philosophe qui apparaît que fa1t 1a~e p~ur ~e pas se vo.~r co~me un menson~e, en rapport
comme le plus marquant à l'extrême fin du siècle, et qui, pour ainsi avec le Chnst hlStonque tel qu 1l est mtervenu dans 1évolution de
90 DE JÉSUS AU CHRIST

l'humanité par les événements de Palestine. C'est pourquoi Soloviev


dit: si le Christ n'était pas intervenu dans l'évolution humaine avec
ce caractère historique qu'on ne peut lui contester, et s'il n'avait pas
fait en sorte que l'âme éprouve aussi bien la nécessité légitime de la
foi que la liberté intérieure de son acte, l'âme humaine d'après le
Christ se verrait obligée de se nier elle-même et de se dire, au lieu de QUATRIÈME CONFÉRENCE
« je suis », « je ne suis pas ». Pour ce philosophe, l'évolution à
l'époque postchristique se serait faite dans le sens de cette certitude Karlsruhe, 8 octobre 1911
intérieure du « je ne suis pas » qui aurait pris possession de l'âme
humaine . Dès l'instant où l'âme trouve l'énergie de s'attribuer une
existence personnelle, elle ne peut pas faire autrement que de
remonter à ses sources, celle du Christ historique. Si vous vous rappelez notre conclusion d'hier, vous pourrez
Nous avons là, même au regard d'une approche exotérique, fait peut-être résumer le résultat de notre réflexion de la façon que
un pas sur le chemin de la foi vers l'établissement de la troisième voici : depuis les événements de Palestine, depuis le Mystère du
voie. Grâce à la révélation des Évangiles, celui qui n'a pas person- Golgotha, jusqu'au commencement de l'époque dont nous avons
nellement la vision du monde spirituel, peut parvenir à reconnaître bien assez dit ce qui la caractérise et à l'entrée de laquelle nous nous
le Christ. Il peut aussi y parvenir grâce à ce qu'il a toujours pu trouvons pour ainsi dire en ce moment, l'événement christique a
apprendre de la conscience clairvoyante. Mais il existait en fait trois revêtu un forme telle que l'homme pouvait, sans recourir à l' ésoté-
voies, la troisième étant celle de la connaissance de soi, celle qui risme, parvenir de plusieurs manières à avoir en quelque sorte une
nous donne la certitude- c'est l'expérience de milliers, de centaines expérience de l'impulsion christique, une expérience préalable à
de milliers d'hommes qui nous parvient par la voie des deux l'initiation proprement dite. Nous avons dit que l'un de ces che-
témoins que j'ai cités- qu'il n'est pas possible de se connaître soi- mins d'accès exotérique passe par les Évangiles, par le Nouveau
même à l'époque postchristique sans placer le Christ et l'homme Testament. Car nous pouvons assurément conclure de tout ce qui a
côte à côte ; que, ou bien il faut que l'âme nie sa propre existence, été dit que le contenu des Évangiles, si nous en nourrissons notre
ou bien, si elle veut l'affirmer, qu'elle affirme en même temps l'ex- â~e de manière appropriée et si nous le faisons agir sur nous, sus-
périence du Christ Jésus. ctte effectivement en chacun de nous une expérience intérieure. Et
Nous dirons dans les jours qui viennent pourquoi il n'en était pas cette expérience intérieure, nous pouvons à juste titre la qualifier
ainsi dans les temps préchrétiens. d'expérience du Christ. Nous avons dit ensuite que la seconde voie
consistait pour un non-initié à étudier ce que pouvait révéler des
m~ndes spirituels l'occultiste, l'initié en quelque sorte, si bien que,
~erne profane encore, on pouvait avoir accès à l'événement chris-
tt que en passant, non par l'Évangile transmis par la tradition, mais
par les révélations continues issues des mondes de l'esprit. Ensuite,
nous avons mentionné hier la troisième voie, celle de l'approfondis-
sement intérieur de la vie de l'âme, et nous avons indiqué qu'au
départ de cette voie il faut avoir le sentiment que l'homme, s'il ne
ressent en son for intérieur que l'étincelle divine, peut être poussé à
92 DE JÉSUS AU CHRIST Quatrième conférence 93

l'arrogance et à l'orgueil et que si, d'autre part, il ne prend pas possibilité, qu'elle est censée avoir eu après, de faire intérieurement
conscience du lien qui l'unit à Dieu, il peut en être acculé au déses- l'expérience du Christ.
poir. Et nous avons vu encore qu'en fait cette irrésolution entre déses- Les guides des premiers chrétiens et les premiers chrétiens eux-
poir d'un côté, arrogance et orgueil de l'autre, permet que, depuis les mêmes avaient une conscience aiguë de ce fait, et ce sera une bonne
événements de Palestine, et au regard de ce qui s'y est passé, naisse en préparation pour les jours à venir que d'indiquer un peu la façon
nous l'événement du Christ. Nous avons aussi évoqué le fait qu'au dont cela vivait dans leur âme.
cours des trois millénaires à dater du début de notre ère, il va en être Il serait bien facile de croire - et c'est là une sorte d'orthodoxie,
tout autrement pour l'évolution de l'humanité. Et nous avons évo- de point de vue extrêmement limité, qui n'a cessé de se développer
qué l'événement capital qui succède au Mystère du Golgotha, mais par la suite - que les hommes de l'époque préchrétienne étaient
qui ne sera visible que dans les mondes suprasensibles. Mais nous totalement différents de ceux qui ont vécu après le Christ. Qu'il
avons également fait allusion à un accroissement des facultés s'agisse d'un point de vue limité, il suffit de lire saint Augustin pour
humaines et au fait qu'à partir de notre époque apparaîtront des s'en convaincre : « Ce qu'on appelle aujourd'hui la religion chré-
hommes en assez grand nombre qui verront le Christ, de sorte que ce tienne existait déjà chez les Anciens, elle était déjà là aux origines du
qui a existé jusqu'à maintenant d'une façon légitime sous le nom de genre humain, et lorsque le Christ apparut dans la chair, la vraie reli-
foi sera remplacé par ce qu'on peut appeler la vision du Christ. gion, qui existait déjà auparavant, reçut le nom de religion chré-
Nous aurons maintenant la tâche de poursuivre notre étude au fil tienne39». A l'époque de saint Augustin, on savait donc parfaitement
des conférences et de montrer comment, à partir de l'expérience qu'entre l'époque d'avant le Christ et celle d'après, il n'y a pas de dif-
intérieure ordinaire du fait christique, s'ouvre de façon fort appro- férence aussi tranchée que l'affirme l'orthodoxie et ses zélateurs. On
priée le chemin de ce qu'on peut nommer l'initiation chrétienne. trouve également dans l'œuvre de Justin le Martyr40 un développe-
Dans les jours qui viennent nous aurons à parler plus en détail des ment très remarquable. Justin, que même l'Église reconnaît comme
modalités de l'initiation chrétienne, et nous aurons également la martyr et Père de l'Église, s'étend sur le rapport de Socrate et
tâche de serrer de plus près la nature de l'événement christique. d'Héraclite4 1 avec le Christ. Justin a véritablement une vision encore
C'est donc un tableau de l'initiation chrétienne, comme aussi des assez claire du rapport que nous avons montré hier entre le Christ et
événements vécus par le Christ depuis le baptême dans le Jourdain Jésus de Nazareth, et il s'en inspire pour exposer son idée de l'entité
jusqu'à la consommation du Mystère du Golgotha, qui doit passer du Christ. Dans l'esprit de son temps, il dit, en termes que nous
devant notre âme ces jours-ci. pouvons certainement reprendre aujourd'hui à notre compte : le
A considérer le résumé de nos réflexions au point où elles en sont, Christ, ou Logos, s'est incarné en l'homme Jésus de Nazareth. Et il
vous pouvez vous demander- etc' est tout à fait légitime : Quel rap- ~e ~emande : le Logos n'était-il pas présent dans les personnalités
port y a-t-il au juste entre le christianisme extérieur, l'évolution e_m tnentes de l'époque préchrétienne ; l'homme à l'époque préchré-
chrétienne telle qu'elle apparaît dans l'histoire universelle, et l' évé- tt~nne était-il totalement étranger au Logos ? Justin le Martyr
nement christique lui-même ? Tout homme doté d'une conscience r~p~nd « non » à cette question. Il veut dire qu'il ne peut en être
moderne, qui n'a pas particulièrement connu de s,entiments d'une atnst. Socrate et Héraclite étaient aussi des hommes en qui le Logos
nature mystique quelle qu'elle soit, qui n'a peut-être pas non plus ~vécu. À ceci près qu'ils n'en possédaient pas la totalité ; il a fallu
derrière lui les premières étapes de l'ésotérisme, ne peut que trouver l'événement christique pour que l'homme fasse en lui pleinement
singulier qu'une expérience intérieure d'un genre bien précis puisse 1expenence
' . du Logos dans sa forme originelle achevée.
à ce point dépendre d' un fait historique, de ce qui s'est passé en l" Un passage comme celui-ci, dû à une personnalité dont la qua-
Palestine au Golgotha, et qu'avant cela l'âme humaine n'ait pas eu la tté de Père de l'Église est unanimement reconnue, nous montre
94 DE JÉSUS AU CHRIST Quatrième conflrence 95

premièrement que les premiers chrétiens connaissaient ce qui, clairvoyance ; qu'ensuite ils sont descendus de ce niveau de clair-
d'après saint Augustin, a toujours existé et dont le Mystère du voyance et que le point le plus bas de cette descente, où ils ont déve-
Golgotha n'a fait que permettre l'entrée dans l'évolution terrestre loppé les forces qui se cachaient sous les facultés primitives de
sous une forme plus élevée. Deuxièmement, il apporte, dès les pre- clairvoyance, se situe à l'époque du Mystère du Golgotha.
miers siècles du christianisme, une réponse à la question qu'il nous a S'agissant de la matière, les gens croient sans peine qu'une quan-
fallu soulever nous-mêmes aujourd'hui. Des hommes tels que Justin tité infinitésimale de substance peut modifier une grande masse de
le Martyr, qui étaient encore proches dans le temps du Mystère du liquide. Lorsque, par exemple, vous versez dans un certain liquide
Golgotha qui, d'autre part, en savaient beaucoup plus sur la nature une goutte d'une substance donnée, cette goutte se répand à l'inté-
d'un Héraclite ou d' un Socrate dont quelques siècles seulement les rieur de la masse liquide et la colore tout entière. S'agissant de la
séparaient, ces hommes-là pensaient alors : Socrate, homme remar- matière, tout le monde l'admet. Il est pourtant impossible de com-
quable entre tous et porteur du Logos, ne pouvait pas faire de celui- prendre la vie de l'esprit si l'on ne reconnaît pas dans le domaine de
ci une expérience totale en lui-même, le posséder complètement l'esprit ce qu'il est si facile de reconnaître dans celui de la matière.
sous sa forme la plus intense. La chose est importante. Elle témoigne Notre terre n'est pas seulement ce corps matériel que nos yeux
pour ainsi dire du fait qu'autrefois on avait le sentiment que vérita- voient, elle a une enveloppe spirituelle. Comme nous avons nous-
blement, même si nous ne tenons pas compte du Mystère du mêmes un corps éthérique et un corps astral, notre terre, elle aussi,
Golgotha, il y a entre les siècles d'avant et les siècles d'après le Christ possède ces corps supérieurs . Et comme une petite quantité de sub-
quelque chose qui distingue les hommes d'avant le Christ de ceux s~ance se communique à un liquide, de même le rayonnement spi-
d'après. Lhistoire montre d'une certaine manière, et on pourrait en muel du Golgotha s'est communiqué à l'atmosphère spirituelle de
trouver ailleurs aussi de nombreux exemples, qu'aux siècles passés on la terre, l'a pénétrée et ne l'a plus quittée. À partir de cette époque
avait conscience d'un changement effectivement intervenu dans la donc, notre terre possède quelque chose qu'elle a reçu et qu'elle
nature humaine, d'une différence de qualité. Le fait est, en un mot, n'avait pas auparavant. Et comme les âmes ne vivent pas simple-
qu'au me siècle de notre ère, lorsqu'on jetait un regard rétrospectif ment cernées de toutes parts par le matériel, mais ressemblent à des
sur les hommes du Ille siècle avant Jésus-Christ, on pouvait se dire : gouttes qui vivent dans l'océan du spirituel terrestre, les hommes
si profondément qu'ils aient été capables, à leur manière, de pénétrer sont justement depuis ce temps-là insérés dans l'atmosphère spiri-
les mystères de l'existence, il ne pouvait pas se passer chez eux ce qui tuelle de la terre qu'imprègne l'impulsion du Christ. Ce n'était pas
peut se passer chez les hommes d'après le Christ ! Ce que dit Jean le cas avant le Mystère du Golgotha ; et c'est là la grande différence
Baptiste : Changez votre vision du monde, votre conception du entre les conditions de vie avant et après le Christ. Si l'on n'est pas
monde, car les temps sont devenus autres 42 !, et ce qu'affirme la capable de se représenter qu'un changement de cet ordre intervient
science de l'esprit était donc déjà là, bien et solidement présent, aux dans la vie de l'esprit, on est encore loin de voir vraiment dans le
premiers siècles de notre ère. Il faut être parfaitement au clair sur ce christianisme un fait mystique dont on ne peut connaître et recon-
point : si l'on veut comprendre l'évolution de l'humanité, il faut n , 1.
a1tre p emement le sens que dans le monde spirituel.
renoncer à l'idée totalement fausse que l'homme a toujours été Quand on revient sur les querelles, en un sens fâcheuses, aux-
comme il est aujourd'hui. Car, indépendamment du fait que, dans la q~elles ont donné lieu l'être et la personne de Jésus de Nazareth
perspective de la réincarnation, cela n'aurait aucun sens, il faut bien dune part, l'être et la personne du Christ d'autre part 43 , on aura
se dire, compte tenu de la tradition et des indications de la science ~ounant partout le sentiment, dans les conceptions des gnos-
de l'esprit, que les hommes d'autrefois possédaient vraiment ce qui t~ques et des mystiques séculiers aux premiers siècles de l'ère chré-
n'existe aujourd'hui qu'à l'état subconscient, à savoir une certaine tienne, que les meilleurs d'entre eux, ceux qui avaient alors le souci
DE JÉSUS AU CHRIST Quatrième conférence 97
96

de propager le christianisme, étaient effectivement pleins d'une christianisme. Que, cependant, tout ce qui touche à une certaine
crainte respectueuse en présence de ce fait mystique du christia- soif de connaissances, à une fringale de concepts qu'on voudrait
nisme. Et chez les premiers docteurs chrétiens, en dépit de leur amasser le plus rapidement possible, conduit sinon à l'erreur carac-
vocabulaire et de leurs sentences parfois très abstraites, il n'y a pas à térisée, du moins infailliblement à une altération de la vérité. Celui
s'y tromper : ils sont remplis d'un saint respect devant tout ce que le qui se dirait que son travail ésotérique l'a suffisamment préparé
christianisme a apporté à l'évolution du monde. Ils ne cessent de se pour lui permettre de faire des recherches sans se donner au contenu
dire et de se répéter d'une certaine manière : on ne peut certes pas des Épîtres de Paul ou à l'Évangile de Matthieu par exemple, celui
dire que l'homme, avec son entendement débile, avec les pauvres qui se lancerait dans cette entreprise et qui croirait pouvoir la mener
forces de son sentiment et de sa sensibilité, ait vraiment les moyens à bien en un temps donné se tromperait à coup sûr. Certes, ces
d'exprimer la signification immense et la profondeur qui s'attachent documents sont accessibles à une compréhension humaine, mais il
au Mystère du Golgotha. Cette incapacité à trouver une formula- n'est pas possible de connaître dès à présent toute la sagesse qu'on
tion adéquate pour les vérités les plus hautes, qu'il faut bien aborder, peut y découvrir. Il y a une règle d'or pour l'occultiste, c'est juste-
passe comme un souffle magique dans les premiers enseignements ment d'être patient et d'attendre, non pas de vouloir saisir par soi-
chrétiens. C'est aussi ce qui fait qu'il y a beaucoup à apprendre de même les vérités, mais de les laisser venir à soi. Plus d'un pourra
ces écrits quand on les lit, même à notre époque. Ils peuvent être donc s'approcher des Épîtres de Paul et se sentir prêt à comprendre
une leçon de modestie, en quelque sorte, vis-à-vis des vérités les plus telle chose ou telle autre parce que dans le monde spirituel elle se
hautes, et on en vient alors à se dire, lorsqu'on considère aujourd'hui révèle tout à coup à l'œil qu'il a ouvert. Mais s'il voulait saisir du
avec l'humilité et la modestie requises, ce qui, au seuil d'une nou- même coup le sens d'un autre passage, peut-être voisin du premier,
velle époque chrétienne, se reconnaît mieux qu'aux premiers siècles il ne le pourrait pas. Notre temps exige que l'on réfrène cette avidité
du christianisme : Certes, il sera possible d'en savoir davantage, mais de connaître. Mieux vaut se dire : la grâce m'a accordé un certain
personne d'assez hardi pour parler aujourd'hui des mystères du nombre de vérités, et j'attendrai patiemment que d'autres vérités
christianisme ne devrait ignorer que ce que nous pouvons dire affluent vers moi. Aujourd'hui, plus qu'il y a encore vingt ans peut-
aujourd'hui sur les vérités fondamentales de l'évolution humaine être, il est vraiment nécessaire d'observer vis-à-vis des vérités une
sera déjà dépassé à relativement brève échéance. Et parce que nous certaine passivité. Et si cette nécessité se fait sentir, c'est qu'il faut
voulons aller progressivement vers une description plus approfondie d'abord que nos sens spirituels atteignent leur pleine maturité pour
du christianisme, il faut souligner dès aujourd'hui quelle doit être laisser pénétrer en nous les vérités sous leur forme exacte. C'est là un
l'attitude intérieure de l'homme devant le monde spirituel s'il veut précepte pratique sur la façon de conduire l'exploration des mondes
faire sien, voire diffuser, le flot de vérités qui, depuis le XIXe et le spirituels, particulièrement lorsqu'elle s'applique à l'événement du
début du xxe siècle, peut arriver jusqu'à nous. Christ. Il est faux et archifaux de croire que l'homme peut se saisir
Sous ce rapport, il est nécessaire, sinon de s'étendre sur le concept d.e ce qui doit affluer vers lui sans qu'il l'ait, en quelque sorte, solli-
de grâce, du moins d'en faire une pratique courante. Et il n'est cité. Car il faut être bien conscient du fait que nous pouvons être ce
occultiste de nos jours qui ne se sache pertinemment tenu de don- q~e. nous devons être dans la mesure seulement où les puissances
ner au concept de grâce une place de tout premier plan dans la spmtuelles nous prêtent la dignité d'être ceci ou cela. Et tous les
conduite de sa vie intérieure. Qu'est-ce à dire ? exercices de méditation, de contemplation, etc., auxquels nous pou-
C'est-à-dire que, de nos jours, tout à fait en marge des Évangiles von~ nous livrer ne servent au fond qu'à nous ouvrir les yeux et non
et de la tradition quelle qu'elle soit, on peut faire de la recherche sur pa~ a nous saisir des vérités qui ne peuvent que venir à nous et ne
les vérités les plus profondes, dans la mesure où elles sont liées au dot vent pas être l'objet de nos poursuites.
DE JÉSUS AU CHRIST Quatrième conférence 99
98

Notre époque est mûre en quelque sorte pour que ceux qui sui- du Golgotha, de même elles connaîtront encore une profonde
vent un chemin de développement tout en cultivant cette passivité transformation au cours de notre millénaire et des suivants. Et la
telle que nous l'avons décrite, parviennent à une attitude intérieure naissance de la science spirituelle d'orientation anthroposophique
de dévotion - sans laquelle il est impossible de pénétrer dans le est liée au fait que les âmes, bien qu'elles n'en aient pas clairement
monde spirituel - et comprennent ce que nous avons dit plus haut conscience, ont tout de même obscurément le sentiment qu'il se
et dont nous faisons aujourd'hui le point culminant de notre passe quelque chose de ce genre à notre époque. C'est la raison pour
exposé, à savoir que l'acte du Golgotha est la source d'où ont ruis- laquelle il est devenu nécessaire d'expliquer sur quoi reposent les
selé comme les gouttes d'une substance spirituelle. Les âmes ont Évangiles, et c'est précisément ce qui a commencé de se faire sur le
aujourd'hui la maturité pour comprendre cela. Et bien des choses terrain où se développe l' anthroposophie. Si vous pouvez vous
que nous ont apportées les temps nouveaux nous seraient refusées si convaincre, en toute bonne foi, que les propos tenus hier sur l' évé-
les âmes ne voulaient s'y préparer en mûrissant de cette manière. Un nement du Christ reposent sur un fond de vérité, vous comprendrez
exemple suffira: si l'âme de Richard Wagner44 n'avait pas mûri dans en effet alors que notre interprétation anthroposophique des Évan-
une certaine passivité, s'il n'avait pas d'une certaine manière pres- giles est bien différente de tous les commentaires qu'on en a faits
senti ce qui s'est passé lors du Mystère du Golgotha, l'épanchement jusqu'ici. Car pour peu qu'on prenne en main les cycles précédem-
d'une substance dont les gouttes sont descendues jusque dans l'at- ment imprimés ou qu'on se rappelle les conférences ayant trait aux
mosphère spirituelle de l'humanité terrestre, il ne nous aurait pas Évangiles, on verra que nous sommes toujours revenus à leur véri-
donné son Parsifal. On peut le lire sous la plume de Richard table signification, qui ne peut plus ressortir si l'on ne prend comme
Wagner, là où il évoque ce que signifie le sang du Christ. Et on trou- base que les textes des Évangiles actuellement existants.
vera de nos jours beaucoup d'esprits de ce genre, qui montrent com- En clair, voici ce que cela signifie : les traductions que nous pos-
ment la substance en suspens dans l'atmosphère est saisie par les sédons aujourd'hui ne donnent plus accès au message que veulent
âmes dans lesquelles elle pénètre. transmettre les Évangiles ; car, d'une certaine façon, elles ne sont
Et si la science de l'esprit existe, c'est parce qu'effectivement beau- plus intégralement utilisables dans leur état actuel. Qu'en est-il
coup d'âmes ont aujourd'hui, sans toujours le savoir, la possibilité rés~lté pour l'explication de l'événement christique et que faut-il
de recevoir du monde spirituel les influences que nous venons de mamtenant qu'il arrive ?
décrire. Mais, pour y parvenir, ces âmes ont besoin de l'aide qu' ap- Quand on cherche à comprendre l'événement christique en
porte le monde spirituel. Et en somme personne ne trouve le che- empruntant le chemin de la science de l'esprit, il faut se rendre
min de la science de l'esprit dont le cœur ne soit pas mûr, personne compte que ces Évangiles sont l'œuvre de gens qui étaient capables
qui n'aspire plus ou moins sincèrement à avoir quelque connais- ~e co_nten;pler l'événement christique en esprit, avec le regard de
sance de ce qui vient d'être exposé. Cela ne veut pas dire que beau- l e~pnt. C est dire qu'ils ne voulaient pas écrire de biographie super-
coup ne soient pas poussés à entrer dans le mouvement ficielle ; mais, à l'aide des anciens textes d'initiation- on trouvera
anthroposophique par la curiosité ou un sentiment semblable. Mais ces _ré~ér~nces exposées plus en détail dans mon ouvrage le
ceux qui y sont poussés d'un cœur sincère brûlent d'ouvrir leur âme Chrzstzanzsme et les mystères- ils ont montré que ce qui avait eu lieu
à ce qui commence déjà à se préparer en vue de la prochaine période dans le secret des Mystères, l'événement christique en a fait un évé-
de l'évolution humaine. Les hommes ont besoin aujourd'hui de la nement historique selon le plan prévu par les dieux pour l'évolution
science de l'esprit, parce que les âmes sont à nouveau en train de de l'~umanité. En d'autres termes, ce qui s'est passé en petit pour les
changer par rapport à ce qu'elles étaient il y a peu. De même que les candidat
l'en . , s a' l'"tnltlatlon
· · · d ans 1e cad. re d es Mystères, s'est passé, pour
âmes ont subi une profonde transformation à l'époque de l'événement tlte que nous appelons le Chnst, sur la vaste scène de l'histoire
DE JÉSUS AU CHRIST Quatrième conférence 101
100

universelle, sans que les hommes aient eu besoin de s'y préparer, ~t Admettons que lors de son jugement on ait posé au Christ Jésus
sans ce caractère arcane des Mystères. Ce qui auparavant ne pouvait une question comme celle-ci : « Es-tu un roi envoyé par Dieu ? » et
apparaître qu'aux seuls yeux des élèves au plus profond du sanc- qu'il ait donné comme réponse:« Tu le dis, toi». Il faut bien avouer,
tuaire des Mystères, s'est déroulé au vu de tous. n'est-ce pas, que quand on y réfléchit honnêtement et qu'on ne
C'est quelque chose que les pre~iers instruc~~urs,. chrétiens .ont cherche pas à expliquer les Evangiles à la façon académique d'au-
ressenti avec un respect mêlé de cramte. Lorsqu tls s mterrogeatent jourd'hui, il n'est vraiment pas possible de trouver un sens exact à
alors sur la raison d'être des Évangiles, las ! il se levait en ces chré- cette réponse du Christ : «Tu le dis, toi 47 », qu'on l'aborde sous
tiens sincères et authentiques le sentiment de leur indignité à saisir l'angle du sentiment ou sous celui de la raison. Car quand on
le cœur et le sens des Évangiles. l'aborde par le biais du sentiment, on ne peut pas ne pas se deman-
Mais ce même fait a encore une autre conséquence, qui est liée à la der pourquoi il parle en termes si vagues qu'il est impossible de
nécessité d'interpréter aujourd'hui les Évan~iles c~mme le fait . 1~ savoir ce qu'il entend par « Tu le dis, toi». S'il veut dire : « C'est
science de l'esprit d'orientation anthroposophtque. St vous avez su1v1 vrai », la réponse n'a aucun sens, car les paroles du questionneur
les explications que nous nous sommes attachés à donner ici des n'affirment rien, elles posent une question. Comment dès lors cette
Évangiles45, vous aurez remarqué que nous n'avons pas commencé réponse peut-elle avoir un sens ? Et quand on prend la chose par le
par nous fonder sur les textes qui nous ont été transmis. Car on ne biais de la raison, est-il pensable que celui-ci même qu'on est bien
peut pas se fier tout de go à ce que nous transmettent les textes. Par forcé de se représenter comme doué d'une infinie sagesse choisisse
46
contre nous remontons par la lecture de la chronique de l'Akasha à de formuler ainsi sa réponse ? Mais lorsqu'on replace ces mots dans
l'esprit des textes de l'écriture tels qu'ils ont été donnés par ceux qui leur contexte de la chronique de l'Akasha, ils ont une résonance tout
savaient eux-mêmes lire en esprit. Ceci fait, lorsqu'il est question d'un à fait différente. Car la chronique de l'Akasha ne dit pas:« Tu le dis,
passage quelconque, alors seulement nous examinons pour l' expli- toi », mais : « À cela nul autre que toi ne pourrait répondre », ce qui
quer en conséquence le texte traditionnel tel qu'il figure dans les signifie, à bien le comprendre : il me faudrait pour te répondre dire
livres ; et nous cherchons si et dans quelle mesure il concorde avec la une chose que nul n'est en droit de dire en parlant de lui-même,
forme qui peut être reconstituée d'après la chronique de l'Akash~. Il mais que seul peut dire celui qu'il a en face de lui. Il ne m'appartient
faut donc que les Évangiles de Matthieu, de Marc, de Luc, sotent pas de dire si c'est vrai ou non. Ce n'est pas à moi, mais à toi de
reconstitués d'après la chronique de l'Akasha. Et c'est seulement reconnaître si c'est la vérité. C'est à toi de le dire ; dans ces condi-
après avoir mesuré tel texte que la tradition nous propose à ses formes tions exclusivement la réponse aurait un sens.
d'origine, que nous voyons comment il faut lire les textes en ques- ,A Vous pouvez maintenant dire que cela peut être vrai ou ne pas
tion; tout texte traditionnel qui ne peut s'appuyer que sur la lettre est l etre. D 'un point de vue abstrait, vous auriez certes raison. Mais
condamné à se fourvoyer et à verser dans l'erreur. Désormais, il ne quand on regarde toute la scène et qu'on se demande : cette scène,
suffira plus d'expliquer les Évangiles, il faudra d'abord les rétablir est-ce que je peux mieux la comprendre d'après la version qu'en
dans la forme véritable de leurs origines. Et quand on jettera les yeux donne la chronique de l'Akasha ?, il devient évident qu'on ne peut
sur le texte restitué, on ne pourra plus dire : Voilà qui est peut-être pas l~ comprendre autrement. On pourrait se dire par la même
vrai, ou peut-être pas, car, une fois la concordance établie, il ne fait occaston que le dernier à transcrire ou à traduire le passage n'en a
plus de doute que la lecture de la chronique akashique est un préa- tout ?onnement pas compris le sens - car ce n'est pas facile - et de
lable nécessaire pour garantir l'authenticité du texte des Évangiles. ce
d'i fau a ~cru
' · q~e lq,ue ch ose d' mexact.
. Et quan d on salt· combten
·
Les Évangiles apporteront alors la preuve que la lettre du texte dit , nexactttudes tl s écrit dans le monde, on ne s'étonnera plus
d . . . fi
vrai. De nombreux passages l'ont déjà montré. En voici un exemple. avotr tct a faire à une version incorrecte. Comment, dans ces
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conditions, n'aurions-nous pas le droit, alors que commence pour qu'il fallait être initié à certains mystères pour pouvoir comprendre
l'humanité une époque nouvelle, de rapporter les Évangiles à leur l'Évangile de Matthieu, et il reconnaissait aussi que lui ne l'était pas.
forme originelle, dont on peut trouver confirmation dans la chro- Autrement dit; il avouait qu'il ne comprenait pas l'Évangile de
nique de l'Akasha ? Matthieu ! Ce qui ne l'empêcha pas de le traduire; I.:Évangile selon
On voit clairement comment toute l'affaire s'est passée quand on saint Matthieu nous est donc présenté aujourd'hui par un homme
regarde sous cet angle l'Évangile de Matthieu, que même le point de qui ne l'a pas compris, mais qui s'est tellement habitué à le voir sous
vue historique permet de corroborer de l'extérieur. Il suffit pour cela cette forme que plus tard il déclara lui-même hérétique toute inter-
de nous rappeler ce qu'en dit l'histoire . Ce que l'on peut lire de prétation de l'Évangile de Matthieu en désaccord avec la sienne.
mieux sur la genèse de l'Évangile de Matthieu se trouve déjà dans le Tous ces faits sont pure vérité.
troisième volume de la Doctrine secrète d'H.P. Blavatsky' 8 , qu'il Le moment est maintenant venu de nous intéresser à quelque
importe seulement de savoir juger et apprécier comme il convient. chose qu'il faut mettre en lumière. Comment se fait-il donc que
Il y a un certain Père de l'Eglise, nommé Jérôme, qui écrit vers la ceux qui, aux tout premiers temps du christianisme, s'en tenaient de
fin de la seconde moitié du IV' siècle. La lecture de ses œuvres nous préférence à l'Évangile de Matthieu, ne communiquaient cet Évan-
apprend ce que viennent confirmer en tous points les investigations gile qu'à des personnes initiées au sens caché de certaines choses ?
de la science de l'esprit : l'Évangile de Matthieu fut écrit à l'origine On ne peut le comprendre qu'après s'être un tant soit peu fami-
en hébreu et de fait ce Père de l'Eglise a eu sous les yeux un modèle- liarisé avec la nature de l'initiation à l'aide de la science de l'esprit.
peut-:être dirions-nous aujourd'hui une édition - de l'Évangile de Ce sont des choses qui ont déjà souvent été évoquées devant vous
Matthieu dont les caractères hébraïques, qu'on savait encore lire, dans tel ou tel contexte, où il a été dit notamment que l'initiation-
étaient ceux de la langue d'origine, mais dont la langue n'était plus c'est-à-dire le moment où elle permet à l'homme d'accéder à la
l'hébreu en usage à son époque. C'est un peu comme si par exemple faculté de clairvoyance- conduit l'homme à entrer en possession de
nous écrivions une poésie de Schiller en caractères grecs : de même, certaines vérités fondamentales sur le monde. Ces vérités fonda~
Jérôme a devant lui le texte de-J'Évangile de Matthieu dans sa langue mentales sont de nature à paraître absurdes au premier abord à la
d'origine, non pas avec les caractères de cette langue cependant, conscience ordinaire. En comparaison de ce que peut saisir l'homme
mais avec des caractères différents. Mais ce Père de l'Église, Jérôme, ~e la rue, la conscience ordinaire, confrontée à ces vérités supé-
avait reçu de son évêque mission de traduire pour sa communauté neures, ne peut que crier au paradoxe. Mais il y a plus. Si les vérités
chrétienne le texte qu'il possédait de l'Évangile de Matthieu. Et surrêmes, c'est-à-dire celles qui sont accessibles à l'initié, parve-
pour traduire ce texte, il s'y est pris de façon tout à fait singulière. na!~nt à 1~ connaissance d'un homme non préparé à les recevoir, soit
D 'abord, il jugeait dangereux de traduire tel quel cet Évangile car, q~ tl les an devinées, ce qui pourrait même se produire dans un cer-
pensait-il, il s'y trouvait des choses que ne voulaient pas révéler au tain cas, soit qu'on les lui ait communiquées d'une façon incom-
monde profane ceux qui considéraient jusque-là la propriété de ce plète, elles deviendraient dangereuses au plus haut point pour le
texte comme sacrée. Ensuite, il pensait que la traduction intégrale profane. Ne lui donnerait-on à voir sur le monde que ce qu'il y a de
de cet Évangile serait facteur, non d'édification, mais de destruc- plus pur, de plus élevé, cela aurait sur lui-même et sur son entourage
tion. Que fit donc Jérôme, Père de l'Église ? Il supprima ce qui de un effet destructeur. Et celui qui détient aujourd'hui les vérités les
son point de vue personnel et du point de vue de l'Église du temps ~lus hautes sait par là même aussi que ce ne peut pas être une solu-
pouvait avoir un effet subversif, et le remplaça par autre chose. Mais tion d'attirer par exemple quelqu'un à soi et de lui communiquer les
ce n'est pas tout ce que nous apprennent ses écrits, et ce qui donne s:crets les plus profonds de l'univers. Ce que sont vraiment les véri-
le plus à réfléchir dans cette histoire, c'est qu'en effet Jérôme savait tes les plus hautes ne saurait sortir d'une bouche pour entrer dans
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une oreille ; la voie possible pour communiquer les vérités les plus moindre velléité d'admettre qu'il pourrait y avoir un rapport entre
hautes consiste au contraire à préparer lentement et progressive- les persécutions et autres vilenies commises dans le monde chrétien
ment l'homme qui veut être disciple et à le préparer de telle façon et le principe du Christ Jésus lui-même ? Qui donc, se plaçant sur le
que la phase finale, la communication des secrets, ne puisse se pas- terrain de l'occultisme, ne serait obligé de se dire qu'il a dû venir se
ser de bouche à oreille, mais qu'à un moment donné l'élève dûment mêler à l'évolution historique quelque chose qui ne pouvait pas être
préparé en vienne à voir surgir devant lui le secret, le mystère. Il n'est dans l'esprit de l'évolution du christianisme, bref qu'il y a là, néces-
donc pas nécessaire qu'une bouche le dise ni qu'une oreille l'en- sairement, un formidable malentendu?
tende. Il faut qu'il naisse dans l'âme, grâce à ce qui s'est passé entre Nous avons dit hier que, sur le terrain du christianisme, il faut
maître et élève. Et quant à un moyen d'arracher à un initié les parler, entre autres, d'Apollonios de Tyane 50 ; nous nous sommes fait
ultimes secrets, il n'en existe pas, car on ne peut contraindre per- une idée de la grandeur et de l'importance d'Apollonios de Tyane et
sonne - par aucun moyen d'action physique - à rien trahir de sa nous avons été jusqu'à le qualifier d'initié. À l'opposé, en feuilletant
bouche des secrets les plus élevés. C'est le propre des secrets la littérature chrétienne des premiers temps, nous trouvons partout
suprêmes. Et même à supposer qu'on entende de la bouche d'un des accusations à l'encontre d'Apollonios de Tyane, sous prétexte
autre, sans avoir la maturité nécessaire, de ces secrets qui précisé- qu'il aurait accompli tout ce qu'il a accompli sous l'influence du
ment doivent naître de l'âme, il s'ensuivrait que l'autre aussi aurait diable. Nous avons ici affaire à ce qu'il faut appeler non seulement
à en subir les conséquences néfastes ; car il serait, pour le reste de son une méconnaissance, mais un travesti de la personnalité et des actes
incarnation, entièrement au pouvoir de l'auditeur. Mais ceci ne peut d'Apollonios de Tyane. Ce n'est qu'un exemple entre mille. La chose
en aucun cas se produire dès lors que le maître se contente de pré- est inconcevable à moins d'avoir saisi que la façon dont les Évangiles
parer et que l'élève laisse les vérités naître en son âme. nous ont été transmis n'a pu que donner lieu à des malentendus et
Quand on sait cela, on comprend aussi la raison pour laquelle le qu'aujourd'hui sur le terrain de l'occultisme nous avons à tâche de
texte original de l'Évangile selon Matthieu ne pouvait être transmis remonter au véritable sens du christianisme, au sujet duquel les doc-
de but en blanc : les hommes n'étaient pas mûrs pour le recevoir. trines des premiers temps ont fait de nombreuses erreurs. Et il nous
Car si Jérôme lui-même, Père de l'Église, n'avait pas la maturité paraîtra concevable que le christianisme ait à traverser sa prochaine
nécessaire, à plus forte raison les autres. Et voilà pourquoi ceux qui époque d'une autre manière que ses époques précédentes. D'autre
étaient dès les origines en possession de ces communications, les part, nous avons dit que bien des choses dont nous avons parlé ici
Ébionites 49 , n'ont pas simplement ébruité ces choses : parce qu'entre ne peuvent en fait être abordées que parce qu'il existe des hommes
les mains de personnes manquant de maturité, elles auraient été tel- qui ont suivi avec nous le chemin de la science de l'esprit ces der-
lement déformées qu'elles auraient infailliblement abouti au résultat nières années ou qui veulent sincèrement s'y engager, qui ont inté-
dont parle Jérôme. Au lieu d'avoir des effets édifiants, elles auraient rieurement les qualités de sentiment et de cœur propres à laisser agir
eu des effets destructeurs. Tout en le sachant très bien, il a quand sur leur âme ce qu'ils reçoivent. C'est, tout bien considéré, parce
même consenti à faire connaître au monde d'une certaine manière que les âmes sont passées, entre le Mystère du Golgotha et aujour-
l'Évangile de Matthieu. C'est-à-dire que l'œuvre s'est malgré tout d'hui, par une incarnation- au moins une- d'apprentissage qu'il
répandue dans le monde, d'une certaine manière, et y a exercé une est possible dès aujourd'hui de parler des Évangiles sans redouter de
action. Lorsque maintenant nous cherchons à observer autour de provoquer des désastres.
nous comment elle l'a exercée, beaucoup de choses nous deviennent ~ous constatons donc le fait singulier qu'il a fallu rendre publics
inévitablement compréhensibles à la lumière des vérités occultes. les Evangiles, mais que le christianisme ne pouvait être que sous sa
Qui donc, en se plaçant sur le terrain de l'occultisme, aurait la forme la plus embryonnaire et que la méthode adoptée pour étudier
106 DE JÉSUS AU CHRIST

les Évangiles ne permet plus de savoir ce qui est historique et ce qui


ne l'est pas, mais permet en définitive de tout rejeter. Il va donc fal-
loir que le cœur et l'âme s'ouvrent à ce qui doit être considéré
comme leur force originelle et que cette démarche suscite une nou-
velle force, grâce à laquelle ceux qui ont pu ressentir dignement les
événements survenus entre le baptême dans le Jourdain et le CINQUIÈME CONFÉRENCE
Mystère du Golgotha seront capables d'accueillir ce qui maintenant
va venir au devant des hommes. Karlsruhe, 9 octobre 1911
Linterprétation de l'événement christique du point de vue
occulte est donc un préalable nécessaire pour les âmes qui doivent,
dans le proche avenir, faire une expérience nouvelle et plonger le
regard dans le monde avec des capacités nouvelles. Et la forme Nos conférences nous ont permis de découvrir que ce qui agit
ancienne des Évangiles ne prendra toute sa valeur qu'à partir du le plus profondément dans les processus évolutifs de l'humanité,
moment où on saura les lire en s'appuyant sur la chronique de c'est l'impulsion du Christ; en y réfléchissant, vous admettrez sans
l'Akasha qui, seule, et pour la première fois, leur donne leur pleine peine que l'esprit ne puisse se dispenser de certains efforts pour
valeur. Seule l'investigation occulte, en particulier, pourra faire comprendre tout ce que signifie et tout ce qu'implique une telle
toute la lumière sur le sens intégral de l'événement du Golgotha. Les impulsion. Il est vrai que ce qui a cours un peu partout, c'est ce sans-
conséquences possibles de cet événement sur les âmes humaines ne gêne avec lequel on prétend que la compréhension du plus sublime
pourront être reconnues que si l'on parvient à en percer le sens ori- qui soit au monde doit se faire sur le mode le plus simple qui soit ;
ginel par la recherche occulte. Voici la tâche qui nous attend dans les et que quiconque ne pourrait s'empêcher de parler d'une manière
prochains jours, pour autant qu'elle puisse être accomplie dans les compliquée des origines de l'existence ne trouverait pas d'oreilles
limites étroites d'un cycle de conférences : apporter un éclairage sur pour l'entendre, ne serait-ce que parce que la vérité ne peut être que
toutes les expériences que peut faire l'âme en son for intérieur sous simple. Qu'elle soit simple au bout du compte, c'est certain. Mais si
l'influence de l'impulsion christique et, partant de là, nous élever c'est à un certain degré de connaissance de ce qu'il y a de plus élevé
jusqu'à une connaissance de ce qui s'est passé en Palestine et au que nous voulons nous élever, nous admettrons sans peine qu'avant
Golgotha en un sens plus profond encore que nous n'avons pu le d'atteindre le but, il faille faire un certain chemin. Nous voici donc
dire jusqu'ici. à nouveau amenés à rassembler toutes sortes d'éléments nécessaires
à l'acquisition d'un certain point de vue qui, lui, nous donnera accès
à toute la grandeur et toute l'importance de l'impulsion du Christ.
Ouvrons simplement les Épîtres de Paul : nous ne tarderons pas à
découvrir que cet apôtre- dont nous savons qu'il a cherché à faire
pénétrer dans la culture humaine la réalité suprasensible de l'entité
du Christ - a pour ainsi dire orienté toute la marche de l'humanité
vers le concept, vers l'idée du Christ. Il est vrai, n'est-ce pas, que
lorsque nous laissons parler en nous ces Épîtres de Paul, nous finis-
son~ par être extraordinairement frappés par l'immense simplicité
de 1 apôtre et par la force de pénétration si profonde de ses mots et
DE JÉSUS AU CHRIST Cinquième conférence 109
108

de ses phrases. Mais s'il en est ainsi, c'est uniquement parce que progrès véritable est retenu par la force du corps astral, porté d'une
Paul, qui était initié, s'est élevé par ses propres efforts jusqu'à incarnation à l'autre, et en quelque sorte rendu solidaire du moi, cet
atteindre cette simplicité qui, loin d'être le point de départ du vrai, élément éternel essentiel qui chemine d'incarnation en incarnation.
ne peut en être que la conséquence, le but. Et si nous, nous voulons En ce qui concerne le corps éthérique, nous savons qu'à la mort, il
pénétrer ce qui concerne l'entité du Christ tel que cela finit par s'ex- se trouve aussitôt dépouillé d'une grande partie de lui-même, mais
primer chez Paul, en ces mots d'une simplicité et d'une grandeur qu'il nous en reste malgré tout un extrait que nous reprenons avec
merveilleuses, il va bien falloir que nous nous efforcions de com- nous au moment de nous incarner à nouveau. Les choses se passent
prendre la nature humaine sur le mode de la science de l'esprit qui de la façon suivante : dans les tout premiers jours qui suivent la
est le nôtre, puisque c'est pour cette nature humaine et pour son mort, nous avons une espèce de vision rétrospective, semblable à un
progrès sur la terre qu'est venue l'impulsion du Christ. grand tableau de notre vie passée, et nous emportons avec nous le
Voyons donc ce que nous en savons déjà, de cette nature résumé de cette vision- son extrait -, qui en est le produit, le quo-
humaine, telle qu'elle se présente aux yeux de l'occultiste. Nous tient éthérique. Le reste du corps éthérique va s'unir au monde éthé-
regardons la vie humaine, et nous y distinguons deux parties du rique général, sous une forme ou sous une autre, selon le degré
point de vue temporel : l'une qui s'écoule entre la naissance, ou la d'évolution de chacun. Quant au quatrième élément de l'entité
conception, et la mort, l'autre qui va de la mort à une nouvelle nais- humaine, le corps physique, il semble à première vue qu'il disparaît
sance. Commençons par examiner l'homme tel qu'il se présente simplement au sein du monde physique. C'est même là quelque
dans la vie physique ; comme nous le savons, c'est un être quadruple chose qui s'impose à chacun, occultiste ou non, qui tombe sous le
que voit le regard occulte, mais un être en devenir, qui évolue avec sens, en quelque sorte, et qu'on n'aura pas de mal à prouver ; en
ses quatre constituants, le corps physique, le corps éthérique, le effet, tout montre à l'évidence que ce corps physique, d'une manière
corps astral, et le moi. Nous savons aussi que si nous voulons com- ou d'une autre, finit par disparaître. Une seule question demeure, et
prendre l'évolution humaine, il nous faut connaître une vérité quiconque s'occupe de science de l'esprit devrait se la poser : Se
occulte, à savoir que ce moi- dont l'existence nous devient percep- pourrait-il que toutes les évidences extérieures, matérielles, quant
tible dans nos sentiments et nos sensations, pour peu que nous nous aux destinées de notre corps physique ne soient qu'apparence, maya,
fermions au monde extérieur et fassions retour en nous-même - qu'illusion de surface ? Et la réponse est de fait loin d'être inacces-
passe d'incarnation en incarnation : c'est là une vérité que découvre sible pour qui s'est acquis quelque compréhension de la science de
le regard occulte. Mais nous savons aussi que ce moi est en quelque l'esprit. Car on se dit alors : toute apparence sensible est surface illu-
sorte enveloppé - oui, gardons ce mot pour l'instant, bien qu'il ne soire, maya. Dès lors, comment admettre qu'on est devant une
soit pas très heureux - d'une triple enveloppe, constituée par le vérité incontournable, quand bien même elle s'impose de façon si
corps astral, le corps éthérique, et le corps physique, donc par les b~utale, lorsqu'on voit le corps que l'on confie à la terre ou au feu
trois autres constituants de la nature humaine. Du corps astral, nous disparaître sans laisser de trace ? Et si précisément derrière cette
savons que sous certains rapports il accompagne le moi tout au long maya extérieure, cette évidence sensible si concluante, se cachait
de ses incarnations successives. Certes, une grande partie de ce corps quelque chose de beaucoup plus profond ?
astral doit être rejetée pendant la traversée du monde astral, après la Mais allons encore un peu plus loin. Souvenez-vous que la com-
mort, pendant le kamaloka ; il subsiste néanmoins à travers les préhensison de l'évolution terrestre ne va pas sans une connais-
incarnations sous la forme d'un corps de force, pourrait-on dire, qui sance des incarnations précédentes de notre planète, sans l'étude
retient et rassemble tout ce que nous avons pu engranger comme de ses états successifs, Saturne, Soleil, et Lune. En effet, tout
fruits de notre progrès moral, intellectuel, et esthétique. Ce qui est comme chacun de nous, la terre a traversé une suite d'incarnations
'
DE JÉSUS AU CHRIST Cinquième conflrence 111
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et la préparation de ce qui est maintenant notre corps physique a connaissance de l'esprit donne raison à la connaissance des appa-
commencé dès la phase Saturne de la terre, ce qui n'est pas le cas de rences. Tout porte à le croire. Et d'une certaine façon, il est juste
notre corps éthérique, de notre corps astral, et de notre moi, au sens que la science de l'esprit parle comme elle le fait, tout simplement
actuel de ces mots ; seul le germe du corps physique est déjà posé sur parce qu'à partir de là, c'est à la christologie de prendre la relève :
Saturne, et en quelque sorte inséré dans l'évolution. Pendant la elle seule est capable d'aller assez profond pour fonder les choses.
phase solaire de la terre, ce germe subit une transformation, et le Car lorsqu'il s'agit du corps physique, il est impossible de parler
corps éthérique se trouve incorporé à sa nouvelle forme. Le corps correctement de ce qui est au-delà des apparences sans avoir au
physique subit une nouvelle métamorphose au cours de la phase préalable suffisamment expliqué ce qu'est l'impulsion du Christ et
lunaire de la terre, et en plus du corps éthérique, réapparu lui aussi tout ce qui s'y rattache.
sous une nouvelle forme, il reçoit le corps astral. Et pendant la phase Si nous commençons par regarder ce que représentait le corps
terrestre, cette construction se poursuit avec l'incorporation du moi. physique dans la conscience des hommes à un moment particulière-
Et nous serions maintenant devant cette constatation inéluctable, si ment marquant, nous faisons des découvertes tout à fait intéres-
du moins il fallait en croire les apparences, que ce corps physique, santes. Tournons-nous donc vers trois peuples différents, avec leurs
qui remonte à l'époque de Saturne, se putréfie ou tombe en cendres, différents états de conscience, pour voir ce qu'à certains moments
tout simplement, et se perd dans les éléments extérieurs, après que décisifs de l'évolution de l'humanité, on pensait de tout ce qui se rap-
tout au long de millions et de millions d'années, pendant les porte à notre corps physique. Prenons les Grecs pour commencer.
époques passées de Saturne, du Soleil, de la Lune, des êtres supra- Les Grecs, nous le savons, sont ce peuple important dont l'apo-
sensibles, c'est-à-dire des êtres spirituels divins ont fait les efforts les gée se situe au cours de la quatrième période de civilisation postat-
plus considérables pour le construire, ce corps physique ! Nous lantéenne. Nous plaçons les débuts de cette période vers les VIle,
serions donc placés devant ce fait fort singulier : tout au long de VIlle, IXe siècles avant notre ère, et sa fin vers les XIIIe, XIV, xV siècles
quatre ou, si on veut, trois phases planétaires, Saturne, Soleil, Lune, après l'événement de Palestine. Tous les documents, toutes les tra-
toute une légion de dieux travaille à la fabrication d'un élément de ditions et archives connues peuvent d'ailleurs entièrement confir-
l'univers - notre corps physique - qui, à l'époque terrestre, est des- mer ces dates. Nous constatons que les premiers renseignements
tiné à disparaître chaque fois qu'un être humain meurt. Ce serait un encore crépusculaires à pouvoir nous éclairer sur l'hellénisme ne
spectacle bien étrange si la maya des apparences - et que peut-il remontent guère qu'aux V(, VI( siècles avant Jésus-Christ, alors que
connaître d'autre, l'observateur extérieur ? - avait raison. seules des légendes nous sont parvenues d'époques plus anciennes.
Mais là vient la question : peut-il avoir raison, le monde des appa- Mais nous savons aussi que ce qui fait la grandeur de la Grèce his-
rences ? torique vient en prolongement de l'époque précédente, celle, par
Il est vrai que, dans le cas présent, il semble tout d'abord que la conséquent, où l'on avait à faire, en Hellade comme ailleurs, à la
connaissance occulte donne raison aux apparences, avec lesquelles- ~roisième période de civilisation postatlantéenne. C'est ainsi que les
une fois n'est pas coutume - elle paraît concorder. Voyez les des- I?spirations d'Homère 5' remontent à la période de civilisation anté-
criptions que nous donne la connaissance spirituelle de l'évolution neure à la quatrième. Quant à Eschyle 52, qui a vécu à une époque si
de l'homme après la mort : il est certain que c'est à peine si l'on y ~eculée que bon nombre de ses œuvres se sont entièrement perdues,
tient tout d'abord compte du corps physique. On raconte que le tl nous renvoie au théâtre des Mystères, dont il offre encore un écho,
corps physique est abandonné, rendu aux éléments de la terre. Puis sans plus. La troisième période de civilisation se prolonge donc dans
on parle du corps éthérique, du corps astral, du moi, et il n'est plus la Grèce antique, mais c'est néanmoins la quatrième période cultu-
question du corps physique, et on dirait que, par son silence, la relle qui trouve en elle sa pleine expression. Oui, cette merveilleuse
DE JÉSUS AU CHRIST Cinquième conférence 113
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civilisation grecque est bien l'expression la plus pure de la quatrième regard, qui considérait la forme extérieure avec tant d'amour, ait pu
civilisation postadantéenne. Et voici que nous vient de cette Grèce s'affliger à la pensée inéluctable que cette forme, l'individualité
antique une étrange parole, une parole révélatrice des profondeurs de humaine s'en trouverait privée, et obligée par là de continuer à vivre
l'âme et des sentiments du héros, du héros grec typique : Mieux vaut sans elle ! Contentons-nous pour l'instant d'une approche plus ou
être mendiant sur la terre que roi dans le domaine des ombres 53 ! - moins affective de ces choses ; nous disons donc que ce sont les
C'est là une parole qui trahit les sentiments enfouis tout au fond de Grecs qui ont le plus aimé les formes, la plastique du corps phy-
l'âme grecque. On dirait volontiers que tout ce qui nous reste de la sique, et que la destruction de ce corps par la mort les plongeait dans
beauté, de la grandeur du classicisme grec, des formes extérieures un abîme d'affliction.
qu'elles ont su donner à leur idéal d'humanité, que tout cela résonne Presque à la même époque se développait un état de conscience
et nous parle à travers ces mots. La Grèce et sa civilisation ! Nous son- tout à fait différent, celui du Bouddha, qu'on retrouve par la suite
geons à cette merveilleuse culture du corps humain telle qu'elle se aussi chez ses disciples. Que trouvons-nous là ? Pratiquement le
pratiquait dans la gymnastique grecque, dans ces grands jeux, ces contraire de la conception grecque. Il suffit de nous rappeler que les
Olympiades dont la version moderne n'est qu'une copie caricaturale quatre grandes vérités du Bouddha54 reposent sur ce principe : c'est
due à l'homme qui ne comprend plus rien à ce qu'était vraiment la la soif, le désir qui pousse l'individualité humaine à entrer dans
Grèce. Chaque époque doit avoir ses propres idéaux : c'est un fait l'existence terrestre, où elle se retrouve dans la prison de la forme
dont doit tenir compte celui qui veut comprendre que le perfection- physique extérieure. Et pour quelle sorte d'existence ? À cela, le
nement du corps, de ses formes extérieures telles qu'elles se montrent bouddhisme ne voit qu'une seule réponse: la naissance est douleur,
sur le plan physique était l'un des objectifs privilégiés de l'esprit la maladie est douleur, la vieillesse est douleur, la mort est douleur !
grec- tout comme l'était nécessairement aussi l'empreinte artistique C'est là le fondement même du bouddhisme : toutes les douleurs,
de cet homme idéal, cette glorification de la forme humaine dans la toutes les souffrances auxquelles est livrée l'individualité humaine
sculpture. Ajoutons à cela le développement de la conscience, tel viennent de sa prison corporelle et de ce qui l'y condamne, elle qui
qu'un Périclès, par exemple, a su s'en rendre maître, et où nous quitte les hauteurs spirituelles divines au moment où elle naît ici-
voyons deux aspects : d'une part, l'intérêt pour l'humain en général, bas, et qui retourne vers ces hauteurs lorsque l'être humain franchit
et de l'autre, l'attitude libre, bien plantée sur la terre, de celui qui se la porte de la mort ; il ne peut donc y avoir pour l'homme de salut
sent maître et roi au sein de sa cité. Et tout cela, si nous le laissons en dehors de ce qui s'exprime dans les quatre grandes saintes Vérités
agir en nous, nous amène à dire qu'en ces temps-là, l'objet de du Bouddha, et qui conduit, en rejetant l'enveloppe extérieure, à se
l'amour était en fait la forme humaine telle qu'elle se présente sur le libérer de l'existence extérieure, ce qui veut dire transformer son
plan physique, et que l'idéal esthétique, lui aussi, travaillait au per- individualité de façon qu'elle puisse, le plus tôt possible, se débar-
fectionnement de cette forme. Si grands étaient l'amour et la com- rasser de tout ce qui tient de l'enveloppe extérieure. Nous voyons
préhension que l'on avait de l'homme tel qu'il est ici-bas qu'on ne ~ar conséquent que le sentiment qui est ici à l'œuvre est exactement
s'étonnera guère qu'ils aient eu ce corollaire : on pensait en effet l opposé de celui du Grec. Autant le Grec aimait le corps, l'enve-
qu'une fois la nature humaine amputée de ce qui lui donne sa beauté lopp~ extérieure, autant il y attachait de prix et s'affligeait d'avoir à
plastique sur la terre, ce qui lui restait ne pouvait être aussi précieux le ~llltter, autant le disciple du Bouddha attachait peu de prix à ce
que ce que la mort lui avait arraché ! Cet amour extrême de la forme me~e corps de chair; il y voyait ce dont il faut se débarrasser le plus
extérieure entraînait inévitablement le pessimisme du regard qu'on rap1d_emem possible. Et cela voulait dire, par conséquent, qu'on s' ef-
posait sur la dépouille terrestre du trépassé. Et nous pouvons vrai- forçait de vaincre toute soif d'une existence confinée dans une enve-
ment la comprendre, cette âme grecque, comprendre que ce même loppe corporelle.
DE JÉSUS AU CHRIST Cinquième conférence 115
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Mais n'en restons pas là, et creusons encore un peu ces pensées du Bouddha, ce qui importe, c'est la façon dont le bouddhisme a agi
Bouddha. Nous trouvons alors une sorte de théorie des incarnations dans la conscience populaire, ce qu'il a apporté aux âmes! Et ce qu'il
successives de l'homme. Il s'agit ici moins de ce qu'on peut person- leur a apporté, cela s'exprime d'une manière parfaitement claire et
nellement penser de la théorie du Bouddha que de ce qui a pénétré significative dans la parabole dont le sage bouddhiste s'est servi en
dans la conscience des adeptes du bouddhisme. Ce n'est pas la pre- parlant au roi Milinda. De ce que nous nommons le moi, le Je, et
mière fois que j'en indique les traits distinctifs. J'ai souvent dit que dont nous disons que l'homme en a le sentiment et la perception
pour comprendre le sentiment du bouddhiste par rapport à la suite consciente dès qu'il se penche sur sa vie intérieure, de ce moi, le
des incarnations humaines, on ne pouvait peut-être pas faire mieux bouddhiste affirme que c'est au fond quelque chose d'éphémère, qui
que de se plonger dans la conversation qui, nous dit la tradition, a eu est de l'ordre de la maya, de l'illusion, exactement comme tout le
lieu entre le roi Milinda et un sage bouddhiste 55 • Celui-ci, Nagasena, reste, et qui ne passe pas d'incarnation en incarnation.
instruisant le roi Milinda, l'invite à réfléchir et à se demander si son Comme je l'ai déjà dit ailleurs, un sage chrétien, dans une situa-
char - en admettant qu'il s'en soit servi pour venir - avait quelque tion analogue à celle du sage bouddhiste, aurait parlé d'une tout
chose de plus que ses roues, son timon, sa caisse, son siège, etc. « Si autre manière au roi Milinda. Au lieu de parler d'un char comme de
tu es venu dans ton char, songe, ô grand roi, lui dit-il, que ce char quelque chose qui, en dehors de ses parties, roues, timon, etc., n'est
que tu as sous les yeux n'est rien d'autre que ces roues, ce timon, cette que nom et forme, et de dire que ce nom de char ne donne rien de
caisse, ce siège - et c'est tout, le reste n'est qu'un mot qui résume le réel, car le réel est dans ses parties, le sage chrétien aurait parlé ainsi :
tout, roues, timon, caisse, siège, etc. Il t'est donc impossible de par- Ô sage roi, ô Milinda, tu es venu avec ton char. Regarde-le, ce char:
ler d'une individualité propre au char ; il te faut bien voir, au tu n'en vois que les roues, le timon, la caisse, etc. Mais dis-moi un
contraire, que char est un mot vide dès lors que tu penses à autre peu : peux-tu venir ici avec ces seules roues ? rien qu'avec le timon,
chose qu'à ses parties, aux éléments dont il est fait. » Et Nagasena, le rien qu'avec le siège? Tu sais bien que c'est impossible de venir ici
sage, choisit encore cette autre comparaison : « Considère l'amande avec les parties du char, fussent-elles au complet ! Dans la mesure où
qui pousse sur l'arbre, dit-il, et songe qu'une graine venue d'un autre elles en sont les parties constituantes, elles constituent le char; mais
fruit a été déposée dans la terre, qu'elle y a pourri, et que c'est de là ce ne sont pas les parties qui vont t'amener jusqu'ici. Si c'est l'as-
qu'est sorti l'arbre qui a porté l'amande. Peux-tu dire que le fruit qui semblage des parties qui fait le char, il faut à ces parties quelque
est là sur l'arbre a autre chose que le nom et la forme extérieure en chose de plus que ce qu'elles sont. Et cela, c'est l'idée initiale tout à
commun avec le fruit qui a servi de graine, a été mis en terre, et puis fait précise qui préside à cet assemblage de roues, timon, etc. Et
y a pourri?»- Que veut dire Nagasena? Que l'homme n'a pas plus l'idée, la pensée du char, que tu ne vois pas, tu vois bien qu'elle n'en
de rapport avec celui qu'il était dans son incarnation précédente que est pas moins absolument indispensable ! - Et passant ensuite à
l'amande sur l'arbre n'en a avec l'amande qui a servi de graine à l'être humain, le sage poursuivrait : De chaque individu tu ne vois
l'arbre ; et que celui qui va croire que cet homme qui est là, devant que l'extérieur- corps, actes, manifestations de la vie de l'âme ; mais
nous, et qui va être emporté par la mort comme une feuille au vent son moi, son je, tu le vois aussi peu que tu vois le nom char en regar-
puisse être autre chose qu'un nom et une forme se trompe tout dant les parties du char. Mais tout comme ces parties ont leur raison
autant que celui qui croit que le char- le mot char- contient autre d'être ailleurs qu'en elles-mêmes - à savoir en ce qui te permet de
chose que les parties du char, roues, timon, etc. Rien de ce que ve.nir jusqu'ici- de même chez l'homme, toutes les parties ont leur
l'homme appelle son moi ne passe d'une incarnation à l'autre. ratson d'être ailleurs qu'en elles-mêmes, à savoir en ce qui constitue
Ceci est important! Et on ne peut trop le souligner; peu importe le moi, le je. Le je est quelque chose de réel, qui, sous sa forme
la manière dont il plaît à chacun d'interpréter telle ou telle parole du suprasensible, va d'incarnation en incarnation.
Cinquième conférence 117
116 DE JÉSUS AU CHRIST

Comment convient-il de penser dans ses grandes lignes la théorie produire, avec ce qui va s'ajouter comme élément autonome au
bouddhique de la réincarnation, si nous voulons nous en faire une cours de cette nouvelle incarnation, le noyau causal de l'incarnation
représentation schématique ? à venir, etc. Autrement dit, ce qui traverse les incarnations succes-
sives se limite à des causes et à des effets, dont l'action se transmet
d'une incarnation à l'autre sans qu'un moi, un je commun en assure
la cohésion. Si donc je parle de moi-même dans mon incarnation
actuelle en disant « je », ce n'est pas du tout du fait que ce même je
était déjà là dans une incarnation précédente, puisque celle-ci laisse
comme seuls vestiges d'elle-même ses résultats karmiques, et ce que
j'appelle mon moi n'est qu'une maya, une apparence trompeuse de
ma vie actuelle.
Il est impossible à quiconque a une véritable connaissance du
Le cercle représente la vie d'un être humain entre la naissance et la bouddhisme d'en parler autrement; et il faut bien constater qu'il n'y
mort. Lhomme meurt. La ligne AB indique le moment de sa mort. a tout simplement pas de place dans le bouddhisme pour ce que
Que reste-t-il de tout ce qui se retrouve enfermé là-dedans, au sein nous appelons le moi.
de cette existence actuelle entre naissance et mort ? Un ensemble de Mais tournons-nous maintenant vers ce que nous dit la connais-
causes, les résultats des actes, tout ce que l'homme a fait de bien ou sance anthroposophique. A quoi donc l'homme doit-il d'avoir reçu
de mal, de beau ou de laid, d'astucieux ou de sot, voilà ce qui reste. la faculté de développer son moi ? À l'évolution de la terre ! Ce n'est
Et ce qui reste continue à agir en tant qu'ensemble de causes, et qu'au cours de l'évolution terrestre que l'homme en est venu à pou-
forme un noyau causal C pour l'incarnation suivante D, dans voir développer son moi. Son moi, son je, est venu sur la terre
laquelle ce noyau s'entoure de nouvelles enveloppes corporelles ; s'ajouter à son corps physique, son corps éthérique, son corps astral.
Or si nous nous souvenons de tout ce que nous avons eu à dire au
sujet des phases de l'évolution humaine sur Saturne, Soleil, et Lune,
~ous savons qu'à l'époque lunaire, la forme du corps physique de
1homme n'était pas encore vraiment déterminée, et que c'est sur la
terre seulement que l'homme a reçu cette forme. C'est pourquoi
nous parlons de la phase terrestre comme de l'époque où sont inter-
venus les Esprits de la Forme, qui ont transformé le corps physique
~e l'homme pour lui donner sa forme actuelle. Mais ce corps phy-
slque, il fallait qu'il reçoive cette forme, afin que le moi puisse trou-
ver place en l'homme, afin que la forme physique terrestre qu'est ce
corps sur la terre physique puisse servir de fondement à la naissance
celles-ci rencontrent de nouvelles données, font de nouvelles expé- du_m~i tel que nous le connaissons. Si nous y réfléchissons bien, ce
riences, qui sont en rapport avec le noyau causal venu de la vie pré- qu1 suu cessera de nous paraître incompréhensible.
cédente. Et le processus se poursuit : il va rester de tout cela un En parlant des Grecs et du prix qu'ils attachaient au moi, nous
no_uveau noyau de causes E pour l'incarnation suivante, qui va pou- ::ons vu 9-u'ils voyaient _dans la plastique du corps humain l'expres-
volr prendre en elle ce qui lui vient de l'incarnation antérieure et lün exténeure de ce mol. Le bouddhisme, au contraire, cherche à se
DE JÉSUS AU CHRIST Cinquième conférence 119
118

débarrasser de cette forme extérieure, à en triompher par la connais- n'aurait jamais compris qu'on lui commande de ne pas se faire
sance, et le plus vite possible. Est-il donc surprenant de voir qu'on d'image de son Zeus ou de son Apollon ! Car son sentiment, c'était
ne trouve là pas la moindre trace d'un attachement quelconque à ce qu'il n'y a rien au-dessus de cette forme extérieure, et que donner
qui est en rapport avec cette forme du corps physique ? Et en même aux dieux cette forme humaine à laquelle il attache lui-même tant
temps que ce manque d'intérêt pour la forme extérieure du corps de prix, c'est ce qu'il peut faire de plus grand pour honorer les
physique, c'est le manque d'intérêt, voire le mépris pour la forme dieux ; rien ne lui aurait paru plus absurde qu'un commandement
dont le moi a besoin pour s'incarner qui est inhérent au boud- de ce genre: Tu ne te feras pas d'image de ton Dieu! Quand il créait
dhisme. On peut donc dire que par sa façon de considérer la forme une œuvre d'art, le Grec donnait aussi à ses dieux sa propre forme
du corps physique, le bouddhisme a perdu la forme du moi. d'homme. Et lorsqu'il luttait, qu'il exerçait son corps etc., c'était
Avec ces deux courants spirituels, nous avons donc affaire à une pour se rendre réellement conforme à l'idée qu'il se faisait de lui-
polarité de contraires : d'une part l'hellénisme, qui nous donne le même - une image, une copie du dieu.
sentiment d'accorder une valeur suprême à la plastique du corps Mais si les anciens Hébreux avaient la loi qui leur commandait de
physique, en laquelle il voit la forme extérieure du moi, et de l'autre, ne pas se faire d'image de leur Dieu, c'est que loin d'attacher à la
le bouddhisme, qui requiert une victoire aussi rapide que possible forme extérieure le prix que lui donnaient les Grecs, ils l'auraient
sur la forme extérieure physique et tout ce qu'elle implique comme tenue pour indigne de la divinité en son essence même. On peut
soif, comme désir d'existence, et qui a de ce fait développé une théo- donc dire que si l'ancien Hébreu était fort éloigné du disciple boud-
rie d'où le moi est absent. dhiste- dont le désir le plus ardent eût été de se débarrasser à tout
Entre ces deux conceptions totalement opposées se place l' anti- jamais de la forme humaine au moment de la mort -, ill' était tout
quité hébraïque. Celle-ci est à mille lieues de se faire du moi une autant du Grec. Pour lui, cette forme humaine était précisément ce
image aussi piètre que celle du bouddhisme. Rappelez-vous simple- qui exprimait la vraie nature des commandements, des lois de la
ment que, pour le bouddhisme, c'est une hérésie de croire à l' exis- divinité, et il savait parfaitement que celui qui était un « juste »
tence d'un moi qui perdure et passe d'une incarnation à l'autre. transmettait à sa propre descendance, d'une génération à l'autre, ce
Mais l'antiquité hébraïque, elle, tient à cette « hérésie » comme à la qu'il avait fait lui-même de juste. Ce n'était pas l'extinction de la
prunelle de ses yeux. Et là, il ne serait venu à l'idée de personne forme, mais sa transmission à sa descendance qui lui importait. Ce
qu'au moment de la mort se perd ce qui, en l'homme, est au fond troisième point de vue, celui de l'Israëlite croyant, situe donc ce der-
cette divine étincelle de vie à laquelle il rattache son concept du moi. nier exactement entre celui du bouddhiste, qui avait perdu le sens
Il faut bien voir - et c'est ce qui va nous permettre de comprendre de la valeur du moi, et celui du Grec, pour qui la forme corporelle
son attitude- que l'ancien Hébreu se sentait lié, intimement lié à la était le bien suprême, dont il pleurait l'inéluctable disparition où
divinité en son for intérieur ; il sait, cet ancien croyant, que ce qui le l'entraînait la mort.
lie à cette divinité, ce sont en quelque sorte les meilleurs fils de la Il y avait donc là trois manières différentes de regarder les choses.
trame vivante de son âme. L'ancien Hébreu se fait donc du moi une Et si l'on cherche à mieux comprendre encore l'ancien peuple
conception tout aussi différente de celle du bouddhiste que de celle hébreu, il faut bien voir que ce que le fidèle considérait comme son
du Grec. On aura beau explorer en tous sens toute l'antiquité P~opre moi était en même temps, sous un certain rapport, le Moi
hébraïque, on n'y trouvera rien qui ressemble à l'estime en laquelle d_IVI?. Le Dieu prolongeait, projetait sa vie parmi les hommes, il
le Grec tenait la personne, par conséquent aussi la forme humaine VIVait en l'homme, en son for intérieur. Et se sentant ainsi relié à son
extérieure. Et si le Grec s'était entendu dire : Tu ne te feras pas ~ieu, l'ancien Hébreu sentait en même temps son moi, son je. Et ce
d'image de ton Dieu 56 !, il aurait trouvé cela parfaitement absurde. Il Je dont il sentait la présence coïncidait avec le Je divin . Le Je, le Moi
Cinquième conférence 121
120 DE JÉSUS AU CHRIST

divin le portait ; mais plus encore, Il agissait en lui. Alors que le Grec que sa femme se tient à ses côtés, et qu'avec de singulières paroles
disait : mon moi m'est si précieux que je ne puis que frémir d' épou- elle le presse de renier (maudire) son Dieu. Les paroles de sa femme
vante à l'idée de ce que la mort va en faire, que de son côté le boud- ont été fidèlement transmises ; elles sont au nombre de celles qui
dhiste aspirait à ce que se détache de lui et disparaisse au plus vite la correspondent très exactement à la Chronique de l'Akasha: «Renie
cause originelle de sa forme extérieure, le pieux Israélite d'autrefois, ton Dieu, puisqu'il te faut supporter tant de souffrances, puisque
lui, disait : je .suis lié au Dieu ; tel est mon destin. Et tant qu'existe c'est Lui, le responsable de tes tourments, et meurs 57 ! ». Quelle infi-
ce lien entre Lui et moi, je porte mon destin. Et tout ce que je sais, nité de choses en ces mots: perds la conscience de ton lien avec ton
c'est que mon moi et le Moi divin sommes un ! Et du fait qu'elle se Dieu ; tu rompras alors cette relation divine, tu t'en détacheras
situe entre l'hellénisme et le bouddhisme, cette mentalité du comme une feuille de son arbre, et tu échapperas au châtiment de
judaïsme primitif n'implique pas d'emblée la tendance naturelle des Dieu!- Mais ce détachement, cette perte du lien qui l'unit au Dieu,
Grecs à voir dans la mort un phénomène tragique ; la possibilité cela équivaut à la mort ! Car aussi longtemps que le moi se sent lié
indirecte du tragique, pourtant, n'en est pas exclue. L'ancien Hébreu au Dieu, il est hors de l'atteinte de la mort. Ce n'est qu'à partir du
n'aurait jamais pu, comme le héros d'Homère, dire tout naturelle- moment où il s'arrache à ce lien que la mort peut l'atteindre. À en
ment qu'il vaut mieux être un mendiant sur la terre- c'est-à-dire un croire les apparences, on peut dire qu'au fond, tout est contre Job le
être humain en chair et en os - qu'un roi dans le royaume des juste ; sa femme, voyant ses souffrances, lui conseille de renier le
ombres. Car il sait, cet Hébreu, que lorsqu'il meurt et perd sa forme Dieu et de mourir; ses amis viennent lui dire qu'il a dû commettre
de chair, son lien avec le Dieu persiste. Il ne saurait prendre au tra- tel ou tel péché, car Dieu ne châtie pas le juste ! Mais lui sait parfai-
gique la mort en tant que telle. Et pourtant, par une voie indirecte, tement que ce dont il est personnellement conscient n'a pas commis
il n'est pas exclu que, là aussi, les choses tournent à la tragédie, et de faute. Ainsi se trouve-t-il confronté, à travers les expériences qu'il
c'est ce qui s'exprime dans le plus merveilleux des récits dramatiques fait dans le monde qui l'entoure, à une situation infiniment tra-
à jamais avoir été écrits dans l'Antiquité : l'histoire de Job. gique- il est confronté à la tragédie de son incapacité à comprendre
Ce récit montre comment le moi, le je de Job se sent lié à son l'entité humaine dans sa totalité, car il se sent lié au Dieu, mais ne
Dieu et entre en conflit avec lui, mais pas du tout de la même comprend pas comment ce Dieu peut être la source de tout ce qu'il
manière que le moi du Grec. Nous avons la description de tous les endure.
malheurs qui, l'un après l'autre, s'abattent sur Job, qui a pourtant la Imaginons la situation d'une âme humaine accablée à l'extrême
conscience d'être un juste et d'avoir fait tout ce qu'il fallait pour de maux accumulés, et maintenant, imaginons que jaillissent du
maintenir le lien de son propre je avec le Je divin. Alors que tout ~ond de sa misère ces mots qu'elle ne peut retenir, et que nous cite le
donnait à croire que sa vie était bénie et méritait de l'être, il se voit ~Ivre d.e Job : «Je sais que mon rédempteur est vivant ! Je sais que le
bru~alement frappé par un destin tragique. Il ne se connaît pas le JOur viendra où je retrouverai mes os et ma peau, et où je contem-
momdre péché ; il sait qu'il a agi en juste, en observant les préceptes plerai le Dieu auquel je suis uni 58 ! » . - L'âme de Job crie sa certi-
de son Dieu. Et voici qu'on lui annonce que tous ses biens sont tude, elle sait que l'individualité humaine est indestructible, et cette
détruits, que tous les siens sont morts ; et voici que lui-même est certitude est plus forte que les souffrances et les tourments qui l'ac-
frappé dans son corps, cette forme divine, par les tourments d'un ca?lent. Telle est la force de la conscience du je au cœur même de la
mal incurable. Et le voilà, lui qui sait que ce qui, en lui, est lié à son f~I des Hébreux d'autrefois. Mais ce n'est pas tout, car nous voyons
Dieu, s'est efforcé d'être juste devant Sa face, qui sait aussi que le 1~ quelque chose de tout à fait extraordinaire. « Je sais que mon
destin dont ce Dieu le frappe est ce qui l'a fait naître ici-bas. Les redempteur est vivant! », dit Job. «Je sais que je retrouverai un jour
œuvres de ce Dieu, dit-il, elles m'ont si lourdement frappé ! Et voici mon enveloppe de peau et que de mes propres yeux je verrai la gloire
122 DE JÉSUS AU CHRIST Cinquième conférence 123

de mon Dieu ! » Job associe par conséquent la pensée du rédemp- toutefois, si vraiment nous voulons qu'il ne se perde pas, qu'il reste
teur et le corps extérieur : il parle de peau et d'os, d'yeux de chair, ce qui nous est offert sous la forme de peau et d'os et d'organes sen-
d'yeux qui voient. Chose étrange- car voici qu'apparaît subitement, soriels, d'ajouter à tout cela cet autre élément : Je sais que mon
dans cette ancienne conscience hébraïque, donc entre l'hellénisme rédempteur est vivant!
et le bouddhisme, la conscience d'un rapport entre la signification C'est curieux, pourrait-on dire maintenant - faudrait-il donc
de la forme corporelle physique et l'idée d'un rédempteur, qui va conclure de l'histoire de Job que le Christ ressuscite les morts, sauve
devenir par la suite le fondement même de l'idée du Christ ! Et si la forme du corps dont les Grecs croyaient qu'elle allait disparaître ?
nous regardons toute la déclaration de Job à la lumière de ce que lui Cela donnerait-il à entendre que, pour l'évolution de l'humanité
dit sa femme, nous comprenons encore mieux ce dont il s'agit. dans son ensemble, il n'est pas du tout exact, au vrai sens de ce
« Renie ton Dieu et meurs ! » - qu'est-ce à dire, si ce n'est que celui terme, que la forme extérieure du corps disparaît sans laisser de
qui ne renie pas son Dieu ne meurt pas ! Mais qu'est-ce donc que trace ? Serait-ce que cette forme se trouve comme insérée dans toute
mourir ? Mourir, c'est rejeter le corps physique. La maya, les appa- la trame, tout le processus de l'évolution de l'humanité ? Cela joue-
rences donnent à penser que le corps physique retourne aux élé- t-il un rôle pour l'avenir, y a-t-il là un rapport avec l'entité du
ments de la terre et disparaît, en quelque sorte. C'est donc comme Christ?
si la femme de Job disait : Fais ce qu'il faut pour faire disparaître ton Voilà la question qui nous est posée. Et elle nous amène à élargir
corps physique. -Il ne peut s'agir d'autre chose ; ou alors la suite des d'une certaine manière ce que nous avons déjà appris de la science
paroles de Job serait totalement dépourvue de sens. Comprendre de l'esprit. On nous a dit que, lorsque nous franchissons la porte de
une chose pareille, on ne le peut que si on est capable de com- la mort, nous gardons du moins notre corps éthérique, que notre
prendre ce par quoi le Dieu nous permet d'exister dans le monde, corps physique, par contre, nous n'en gardons rien du tout, nous le
c'est-à-dire ce qu'est le corps physique. Mais Job lui-même, que dit- voyons extérieurement livré, abandonné à l'action des éléments.
il ? Je sais, dit-il- tel est en effet le sens de ses paroles ..l je sais par- Mais sa forme, à laquelle des millions et des millions d'années de
faitement que faire en sorte que mon corps physique, cette seule travail ont contribué, est-ce qu'elle disparaît comme une chimère,
apparence extérieure, disparaisse complètement, cela n'est pas sans laisser de trace, ou se conserve-t-elle d'une certaine manière ?
nécessaire. Cette apparence, ce corps, il peut être sauvé du fait que Cette question, nous dirons qu'elle est le fruit des réflexions d'au-
mon rédempteur est vivant- et je n'ai pas d'autres mots pour le dire jourd'hui ; demain, nous nous placerons devant la question sui-
que ceux-ci: un jour je retrouverai, régénérés, ma peau et mes os, et vante : quel rapport y a-t-il entre l'impulsion du Christ pour
je verrai de mes yeux la gloire de mon Dieu. Je pourrai garder l'or- l'évolution de l'humanité et la signification du corps physique exté-
donnance de mon corps physique ; mais à une condition, c'est rieur qui, depuis que la terre existe en tant que terre, a toujours été
d'avoir la conscience que mon sauveur est vivant ! livré à la tombe, au feu, ou à l'air, et dont la conservation, pour ce
C'est donc ici, dans l'histoire de Job, que nous rencontrons pour qui est de sa forme, est une nécessité pour l'avenir de l'humanité?
la première fois ce qu'on pourrait appeler un rapport entre la forme
corporelle physique- dont le bouddhiste voudrait se débarrasser, et
dont la perte plonge le Grec dans l'affliction - et la conscience du
moi, du je. Et c'est la première fois que nous entrevoyons comme
une possibilité de salut pour ce corps physique, ce fruit du travail
accompli par toute la multitude des dieux, depuis l'ancien Saturne,
sur le Soleil et sur la Lune, et jusque sur notre Terre, à condition
SIXIÈME CONFÉRENCE
Karlsruhe, 10 octobre 1911

Prenant ce dont il a été question hier comme point de départ,


nous allons pouvoir aborder les questions centrales les plus impor-
tantes du christianisme, et tenter d'en pénétrer l'essence même.
Nous verrons que cette voie est effectivement la seule qui permette
de voir clairement ce que l'impulsion du Christ est devenue pour
l'évolution de l'humanité, et ce qu'elle devra être à l'avenir.
Qu'on répète sur tous les tons que les réponses aux questions les
plus graves ne doivent pas être aussi compliquées, que bien au
contraire il faut au fond mettre la vérité directement à la disposi-
tion de tout un chacun avec le maximum de simplicité, et qu'on
cite en exemple l'apôtre Jean qui, dans son très grand âge, résumait
la quintessence du christianisme en ces paroles de vérité : Petits
enfants, aimez-vous les uns les autres 59 !, rien de tout cela n'autorise
qui que ce soit à en conclure qu'il connaît l'essence du christia-
nisme, qu'il connaît l'essence de toute vérité destinée à l'homme,
puisqu'il dit, et cela suffit : Petits enfants, aimez-vous ! Car si
l'apôtre Jean était en droit de prononcer simplement ces paroles,
c'est qu'il avait rempli un certain nombre de conditions préalables.
Tout d'abord nous savons qu'il a attendu la fin d'une longue vie-
l'âge de quatre-vingt-quinze ans- pour oser s'exprimer ainsi, autre-
ment dit qu'il lui avait fallu à l'époque toute cette incarnation pour
acquérir le droit de prononcer une telle parole ; ainsi témoigne-t-il
~n quelque sorte lui-même du fait que cette parole prononcée par
1 apôtre Jean ne saurait avoir la même force si elle sort de la bouche
de n'importe qui. Mais il y a plus encore. Ce Jean- n'en déplaise à
la critique- est l'auteur de l'Évangile de Jean, de l'Apocalypse, et
DE JÉSUS AU CHRIST Sixième conférence 127
126

des Épîtres de Jean. Il n'a donc pas passé sa vie à dire : Petits Il nous a fallu hier aborder cette question, pleine d'embûches
enfants, aimez-vous les uns les autres ! Bien au contraire, il a écrit, pour la pensée moderne, de la nature de l'élément de l'organisme
entre autres, un ouvrage parmi les plus difficiles jamais écrits, quadripartite de l'homme que nous nommons le corps physique.
l'Apocalypse, ainsi qu'un autre ouvrage, au nombre de ceux q~i Nous verrons que ce que nous avons effleuré hier quant aux trois
pénètrent au plus intime, au plus profond de l'âme humaine, l'E- façons dont le concevaient le monde grec, le judaïsme et le boud-
vangile de Jean . Et le droit de prononcer ces mots, ille doit à une dhisme, nous permettra de nous approcher davantage d'une com-
vie très longue, ainsi qu'au travail qu'il a fait. Et s'il se trouve quel- préhension de la nature du christianisme. Mais lorsque nous
qu'un qui vit comme il a vécu et qui fait ce qu'il a fait, et qui dit cherchons à nous instruire de la destinée du corps physique, nous
comme ill' a fait: Petits enfants, aimez-vous!, il n'y a au fond pas sommes tout d'abord amenés à nous poser une question qui occupe
d'objection à faire. Mais il faut bien voir que des choses qu'il est effectivement une place centrale dans toute la conception chré-
possible de formuler de manière aussi lapidaire peuvent, de ce fait tienne du monde ; car nous ne débouchons là sur rien de moins que
même, être aussi bien riches de sens que parfaitement creuses. Et la question existentielle au cœur du christianisme : qu'en est-il de la
certaines personnes, qui se bornent à répéter une parole de résurrection du Christ ? Sommes-nous en droit d'admettre que,
sagesse - laquelle, si le contexte y est, peut avoir un sens très pro- pour comprendre le christianisme, il est important d'avoir une cer-
fond- et qui croient ainsi en avoir dit très long, font penser à l'his- taine compréhension du problème de la résurrection?
toire d'un souverain qui visitait un jour une prison et auquel on Il n'est pour s'en convaincre que de se rappeler ce qui est dit dans
présenta un voleur qui était de ses hôtes. Le prince demanda au la première Epître de Paul aux Corinthiens 60 : « Mais si le Christ n'est
voleur pourquoi donc il avait volé, et le voleur lui dit : parce que pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi. Il se
j'avais faim . La faim , n'est-ce pas, et les moyens d'y remédier, c'est trouve même que nous sommes de faux témoins de Dieu, car nous
un problème dont on s'est déjà beaucoup occupé parmi les avons témoigné contre Dieu en affirmant que Dieu a ressuscité le
hommes. Mais le prince en question répondit au voleur que c'était Christ alors qu'il ne l'a pas ressuscité, s'il est vrai que les morts ne
la première fois qu'il entendait dire que, quand on avait faim, on ressuscitent pas. Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus
volait, il avait toujours cru que, dans ce cas là, on mangeait ! La n'est pas ressuscité. Et si le Christ n'est pas ressuscité, votre foi est
réponse est fort juste, à n'en pas douter : quand on a faim, on illusoire, vous êtes encore dans vos péchés. Dès lors ceux qui sont
mange, on ne vole pas. Mais il s'agit de savoir si la réponse en ques- morts en Christ sont perdus eux aussi. Si nous avons mis notre espé-
tion correspond bien à la situation. Car ce n'est pas parce que la rance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à
réponse est juste qu'elle exprime forcément quelque chose qui a un plaindre de tous les hommes. Mais non, Christ est ressuscité des
sens ou une valeur permettant de décider d'une situation donnée. morts, prémices de ceux qui sont morts. »
Il se[eut donc que, dans la bouche de l'auteur de l'Apocalypse et Profitons-en pour rappeler que le christianisme tel qu'il s'est
de l' vangile de Jean, tout à la fin d'une très longue vie, la parole : répandu dans le monde a d'abord sa source chez Paul. Et si nous
Petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! soit puisée à l'essence a;ons appris à nous dire que les mots sont à prendre au sérieux, nous
même du christianisme et que, dans la bouche d'un autre, la même n _avons pas le droit de fermer simplement les yeux sur ce que Paul a
parole ne soit qu'une formule creuse. Aussi faut-il bien voir pour dit d~ plus important, et de nous contenter de laisser sans réponse la
commencer qu'il est nécessaire d'aller chercher très loin les choses quesuon de la résurrection. Car que dit Paul? Que si on admet que
qui permettent de comprendre le christianisme, précisément pour la résurrection n'est pas une réalité, le christianisme n'a tout simple-
pouvoir ensuite les appliquer aux vérités les plus simples de la vie ment pas de raison d'être, et la foi chrétienne n'a aucun sens. C'est
quotidienne. · ce que dit Paul, qui est à l'origine du christianisme en tant que fait
128 DE J"ËSUS AU CHRIST Sixième conférence 129

historique. Ce qui au fond revient à dire rien de moins que ceci : avoir la moindre place dans l'image que l'homme d'aujourd'hui se
vouloir abandonner la résurrection, c'est nécessairement abandon- fait du monde pour un fait historique tel que la résurrection ?
ner le christianisme au sens où l'entend Paul. Rappelons-nous que, dans ma conférence publique déjà, la pre-
Faisons maintenant un saut de près de deux mille ans et allons mière de ce cycle, j'ai montré que les Évangiles demandent avant
voir comment, dans le contexte de la pensée moderne, nos contem- tout à être considérés comme des écrits initiatiques. Les faits les plus
porains sont bien obligés de se comporter face au problème de la importants décrits dans les Évangiles sont au fond des faits d'initia-
résurrection. Je laisse pour l'instant de côté ceux qui nient tout sim- rion, des événements qui se sont déroulés tout d'abord dans le secret
plement l'existence de Jésus: dans ce cas, évidemment, rien de plus du temple des Mystères, lors de l'initiation par des hiérophantes de
facile que de voir clair dans la question de la résurrection ; et au rel ou tel homme qui en était jugé digne. Cet homme, après avoir
fond, c'est encore la manière la plus aisée d'y répondre que de dire subi une longue préparation, passait par une sorte de mort et par
que Jésus n'a jamais existé, alors pourquoi se casserait-on la tête à une sorte de résurrection ; il fallait aussi qu'il passe par certaines
résoudre la question de la résurrection ! Faisons donc abstraction de situations de la vie, que nous retrouvons dans les Évangiles - dans
ces gens-là, et tournons-nous pour l'heure vers ceux qui, disons vers l'histoire de la Tentation, par exemple, dans la scène au mont des
le milieu ou le dernier tiers du siècle dernier, se sont ralliés aux Oliviers, et d'autres encore. Voilà pourquoi les récits des anciens ini-
idées qui sont aujourd'hui monnaie courante, et dont nous ne tiés, qui ne visent pas à être des biographies au sens habituel du
sommes pas encore sortis nous-mêmes. Et allons un peu voir ce que terme, offrent une telle ressemblance avec les récits que nous
le contexte culturel de leur époque les oblige à penser de la résur- content les Évangiles au sujet du Christ Jésus. Et lorsque nous lisons
rection . Tournons-nous par exemple vers un homme qui a exercé l'histoire d'Apollonios de Tyane, et même celle du Bouddha ou de
une grande influence sur la pensée de ceux qui se considèrent ~arathoustra, la vie d'Osiris, d'Orphée, bref, quand nous lisons la
comme à la pointe du progrès des lumières, ce David Friedrich VIe des plus grands initiés, il n'est pas rare que nous ayons l'impres-
Strauss6 1, qui a écrit un ouvrage sur Reimarus, un penseur du XVIIIe si.on d'y rencontrer précisément les faits saillants qui, dans les Evan-
siècle. Voici ce que nous y lisons: «La résurrection de Jésus est véri- giles, sont attribués au Christ Jésus. Mais même s'il est incontestable
tablement un schibboleth62 où se heurtent et divergent non seule- que c'est dans les cérémonies initiatiques des anciens Mystères que
ment les différentes façons de concevoir le christianisme, mais nous trouverons la préfiguration d'événements importants qui figu-
encore les différentes manières de concevoir le monde et les étapes rent dans les Évangiles, nous avons d'autre part la preuve tangible
de l'évolution de l'esprit. » Et pratiquement à la même époque, que les grands e~seignements de la vie du Christ Jésus tels qu'on les
nous lisons ces mots dans un périodique suissé3 : « Dès l'instant où trouve dans les Evangiles sont partout saturés de détails particuliers,
je peux me convaincre de la réalité de la résurrection du Christ, de ~o~t le but n'est pas simplement de reproduire les cérémonies ini-
ce miracle absolu, je mets en pièces la conception moderne du tiatiques, mais qui nous indiquent très nettement qu'il y a là une
d . . d f
monde. Cette rupture de l'ordre naturel, que je crois inviolable, e~cnptiOn e aits pris sur le vif. Ne faut-il pas reconnaître, en effet,
serait une irréparable rupture dans mon système, dans tout le qÉu on a une singulière impression de vrai quand on lit ce récit dans
monde de mes pensées. » l' vangile de Jean 64 ?
Demandons-nous combien de nos contemporains qui, dans l'op- « Le premier jour de la semaine, à l'aube, alors qu'il faisait encore
tique actuelle, ne peuvent et ne feront que souscrire à ces paroles, so~bre, M;rie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre
seront prêts à dire que s'ils étaient obligés d'admettre le fait histo- ~.et~ enlevee du tombeau. Elle court, rejoint Simon Pierre et l'autre
rique de la résurrection, ils mettraient en pièces tout leur système, ISciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : Ils ont enlevé du
philosophique ou autre. Question ouverte : où pourrait-il donc y tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où ils l'ont mis. Alors
130 DE JÉSUS AU CHRIST Sixième conférence 131

Pierre sortit, ainsi que l'autre disciple, et ils allèrent au tombeau. Ils à Marie sous une forme différente ; autrement, ces paroles n'au-
couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus raient en effet aucun sens.
vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. Il se penche et voit Ceci nous permet de dire deux choses: il ne fait aucun doute que
les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n'entra pas. Arrive, la résurrection doit être comprise comme l'émergence historique du
à son tour, Simon Pierre qui le suivait : il entre dans le tombeau et réveil tel qu'il avait toujours eu lieu dans les Mystères sacrés de tous
considère les bandelettes posées là et le linge qui avait recouvert la les temps, à ceci près que, dans les Mystères, c'est le hiérophante qui
tête; celui-ci n'avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était réveillait chaque disciple particulier; dans les Évangiles, par contre,
roulé à part, dans un autre endroit. C'est alors que l'autre disciple, il est indiqué que celui qui a réveillé le Christ, c'est l'entité que nous
celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau; il nommons le Père, que c'est le Père lui-même qui a réveillé le Christ.
vit et il crut. En effet, ils n'avaient pas encore compris l'Écriture Ce qui implique aussi que ce qui se passait d'ordinaire à petite
selon laquelle Jésus devait se relever d'entre les morts. Après quoi, échelle dans le secret des Mystères a été placé par les esprits divins là,
les disciples s'en retournèrent chez eux. Marie était restée dehors, sur la scène du Golgotha, une seule et unique fois pour toute l'hu-
près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant elle se penche manité, et que c'est l'entité désignée par le nom de Père qui a elle-
vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis à l'en- même assumé la fonction de hiérophante pour réveiller le Christ
droit même où le corps de Jésus avait été déposé, l'un à la tête, Jésus. Nous avons donc là, agrandi au maximum, ce qui se passait
l'autre aux pieds. Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu ? Elle en petit dans les Mystères. C'est la première chose. La seconde, c'est
leur répondit : Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils qu'à tous les éléments qui renvoient aux Mystères se mêle la des-
l'ont mis. Tout en parlant elle se retourne et elle voit Jésus qui se cription de détails dont la nature nous permet aujourd'hui encore
tenait là, mais elle ne savait pas que c'était lui. Jésus lui dit: Femme, de reconstituer par le menu les situations décrites dans les Évangiles,
pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Mais elle, croyant qu'elle comme nous l'avons vu dans la scène évoquée ci-dessus. Il s'y ajoute
avait affaire au gardien du jardin, lui dit : Seigneur, si c'est toi qui l'a une chose, plus importante encore. Ces mots cités plus haut doivent
enlevé, dis-moi où tu l'as mis et j'irai le prendre. Jésus lui dit : bi~n avoir un sens : « En effet, ils n'avaient pas encore compris l'É-
Marie ! Elle se retourna et lui dit en hébreu : Rabbouni ! ce qui signi- cnture selon laquelle Jésus devait se relever d'entre les morts. Après
fie maître. Jésus lui dit: Ne me retiens pas! car je ne suis pas encore ~uoi, les disciples s'en retournèrent chez eux.» Posons-nous laques-
monté vers mon Père ! » tl~~ : de quoi l~s disciples avaient-ils pu se convaincre jusque-là ? Le
La scène est décrite avec un tel luxe de détails que nous avons rectt nous le da on ne peut plus clairement : le linceul est là, le
pratiquement tout ce qu'il nous faut pour nous en faire, si nous le cadavre n'est plus là ; n'est plus dans le tombeau. Et c'est tout ce
souhaitons, une image intérieure, par exemple quand il est dit que do~t les disciples avaient pu se convaincre, c'est tout ce qu'ils
l'un des disciples court plus vite que l'autre, que le suaire qui a;aten.t compris, tandis qu'ils retournaient chez eux. Sinon les mots
recouvrait la tête a changé de place, et ainsi de suite. Chaque détail n auratent aucun sens. Plus vous approfondirez ce texte, plus vous
nous montre quelque chose qui n'aurait pas de sens si cela ne ren- serez d~vant cette évidence : les disciples au tombeau constatèrent
voyait pas à des faits réels . Un de ces faits a déjà retenu notre atten- que le Itnceul était là, mais que le cadavre n'était plus dans le tom-
tion à une autre occasion : on nous raconte que Marie n'a pas beau, et 1·1 sen
' retournèrent chez eux en se demandant où était le
reconnu le Christ Jésus. Comment, avons-nous dit, serait-il seule- cadavre, et qui l'avait enlevé du tombeau.
ment possible qu'au bout de trois jours on ne reconnaisse plus . Une fois établie la conviction que le cadavre n'est pas là, les Évan-
quelqu'un qui aurait gardé l'aspect qu'on lui connaissait ? Il faut gtles ~ous amèn~nt. petit à petit devant les choses qui finissent par
par conséquent prendre en compte le fait que le Christ est apparu convamcre les dtsctples de la résurrection. Mais cette conviction,
DE JÉSUS AU CHRIST Sixième conférence 133
132

comment leur est-elle venue ? Elle est venue du fait que le Christ mortel ; c'est le corps corruptible hérité d'Adam, le corps physique
leur est apparu peu à peu, et qu'ils ont pu se dire : Il est là ! - ce qui de l'homme, voué à la mort. De ce corps, les hommes sont
est allé jusqu'au point où Thomas, dit l'incrédule, p~t n;ett~e ses « vêtus» -l'expression n'est pas mauvaise, nous pouvons l'employer
doigts dans les plaies. En un mot, n?u~ pouv~ns vou d a~res les sans hésiter. Quant au second Adam, le Christ, Paul y voit au
Évangiles que si les disciples se sont latsse convamcre de la resurrec- contraire le possesseur du corps incorruptible, immortel. Et Paul
tion, c'est seulement parce que le Christ après sa mort leur. est présume qu'en se développant, le christianisme amènera progressi-
apparu en Ressuscité. Sa présence leur te~ait li~u de preuve ..E~ Sl o? vement les hommes à remplacer le premier Adam par le second, à
leur avait demandé, à ces disciples, une fo1s qu'tls eurent peut a peut revêtir, à la place du corps corruptible du premier Adam, le corps
acquis la conviction que le Christ, quoiqu'il fut m?r.t, était :'ivan~­ incorruptible du second, du Christ. Ce que Paul semble donc exiger
si on leur avait demandé sur quoi se fondait leur fo1, tls auraient dit: de ceux qui se disent des chrétiens authentiques, ce n'est rien de
Nous avons des preuves que le Christ est vivant! Mais ils n'auraie~t moins que quelque chose qui semble réduire en lambeaux tout ce
certainement pas parlé comme Paul l'a fait plus tard, après ce qu'tl qui est ancienne conception du monde. De même que le corps cor-
avait vécu sur le chemin de Damas. ruptible, le premier, descend d'Adam, ainsi faut-il que le corps
Celui qui ouvre son âme à l'Évangile et aux Épîtres de Paul s' aper- incorruptible descende du second Adam, du Christ. Tout chrétien
cevra de la profonde différence de tonalité dans la façon. dont les devrait donc se dire que, descendant d'Adam, il a un corps corrup-
Évangiles d'une part, Paul de l'autre, saisissent la ques.non de la tible, tout comme Adam ; et qu'en établissant un rapport juste avec
résurrection. Certes, Paul met en parallèle sa propre certitude de la le Christ, il reçoit de lui, du second Adam, un corps incorruptible.
résurrection et celle des Évangiles ; car quand il dit que Christ est Telle est l'évidence immédiate qui s'impose à Paul lors de son expé-
ressuscité, il signale qu'après avoir été crucifié, le Christ est ap~aru, rience sur le chemin de Damas. En d'autres termes, que veut dire
vivant, à Céphas, aux Douze, ensuite à cinq cents frères réums, et Paul ? Essayons de l'exprimer par un schéma tout simple.
pour finir aussi à lui-même, l'avorton né av~nt. terme: dan.s une
auréole de feu. Il est donc aussi apparu aux dtsctples, c est bten ce !Jlaam
que dit Paul. Et son expérience du Ressuscité ne fut pas différente d~ _X,
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celle des disciples. Mais ce qu'il ajoute aussitôt, ce qu'es~ pour lut :
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l'événement de Damas, c'est sa théorie merveilleuse et facile à com- _::
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prendre de l'entité du Christ. Que devient en effet po~r lui l' entit~
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du Christ, à partir de l'événement de Damas ? Elle devient pour lm ~ ~ '/ ~...... ,,,/
le second Adam . Et Paul distingue aussitôt le premier Adam du
second Adam 6S, qui est le Christ. Le premier Adam, ill' appelle la
.>(;{ -k * +
souche, l'aïeul de tous les hommes sur la terre. Mais qu'entend-il par Soit un certain nombre d'hommes à une époque donnée (X).
là ? Inutile d'aller bien loin pour trouver la réponse à cette question. Pa.ulleur attribue à tous une généalogie qui les fait remonter au pre-
Il l'appelle l'ancêtre des hommes sur la terre parc~ qu'il v~it e~ lu.i le mter Adam, dont tous descendent, et dont ils tiennent tous leur
premier homme, celui dont tous les autres sont Issus - c est-a-due, corp~ ~~rruptible. Selon Paul, pourtant, cela n'exclut pas une autre
pour Paul, celui dont les hommes ont hérité le corps physique dont posstbthté, bien au contraire. Si d'une part les hommes sont en droit
ils sont porteurs. Pour lui, tous les hommes ont donc .reçu d'~dam de ,.se d.Ire qu ' en tant qu'Aetres h umams,
· 1·1 s sont tous parents, puts-
·
leur corps physique en héritage. Il s'agit de ce corps qm se mam~este qu Ils descendent tous d'un homme originel, d'Adam, il faut aussi,
à nous tout d'abord dans le monde extérieur de la maya, et qm est selon Paul, qu'ils se disent ceci : Du moment que, sans que nous y
Sixième conférence 135
134 DE JÉSUS AU CHRIST

soyons pour rien, les conditions données dans la génération phy- hommes peuvent établir leur filiation physique en remontant au
sique de l'humanité nous permettent de remonter jusqu'à Adam, il corps physique du premier Adam. -Paul demande donc à tous ceux
doit aussi nous être possible de faire naître en nous quelque chose qui se disent chrétiens de susciter en eux quelque chose de réel, qui
qui nous ouvre une autre possibilité. De même que les lignes de la mène à ce qui est sorti le troisième jour du tombeau où le corps du
filiation naturelle font remonter à Adam, il faut qu'il soit possible de Christ Jésus avait été déposé, de la même manière que le corps cor-
tracer les lignes d'une filiation qui, cette fois, ne va plus nous ren- ruptible ramène à Adam. Celui qui n'admet pas cela ne peut que res-
voyer à l'Adam de chair, avec son corps corruptible, mais nous mène ter étranger à ce que dit Paul, ne peut pas dire qu'ille comprend.
au corps incorruptible, et ce corps-là, nous dit Paul, nous pouvons, Alors qu'on descend du premier Adam par son corps corruptible, on
grâce à notre rapport avec le Christ, le porter lui aussi en nous, a la possibilité, en faisant sienne l'entité du Christ, d'avoir un second
comme nous portons en nous le corps corruptible du fait de notre ancêtre. Mais lui, c'est celui qui est sorti du tombeau trois jours après
rapport avec Adam. qu'on eut mis en terre le cadavre du Christ Jésus.
Qu'il nous soit donc bien clair pour commencer que nous
Clîrist sommes ici devant une exigence de Paul, si gênante soit-elle pour la
pensée moderne. Nous arriverons encore de la conception pauli-
nienne à la pensée moderne ; mais n'allons pas croire que ce que
Paul nous dit avec tant de clarté laisse place à quelque autre opinion,
qu'il y ait à ergoter sur le sens des paroles si claires de Paul. Il est
certes commode de recourir à une explication allégorique et de dire :
voilà ce qu'il a voulu dire ; mais toutes ces interprétations n'ont
aucun sens. Si nous voulons que les choses aient un sens, il reste -la
c~mscience moderne dût-elle considérer cela comme une supersti-
tion - que, d'après Paul, le Christ est ressuscité au bout de trois
jours. Mais allons plus loin.
Rien ne met la conscience moderne plus mal à l'aise que cette Je voudrais ici encore ajouter une remarque : pour affirmer ces
manière de voir les choses. Car en toute objectivité, qu'est-ce qu'on choses au sujet du second Adam et de sa résurrection du tombeau,
nous demande, là? On nous demande quelque chose d'absolument comme l'a fait Paul après avoir lui-même atteint à travers l' événe-
monstrueux pour la pensée moderne. La pensée moderne a long- ment de Damas le point culminant de son initiation, il fallait avoir
temps débattu la question de savoir si tous les hommes descendent une pensée et une vision du monde entièrement nourries d'hellé-
d'un seul et unique ancêtre; mais cela, après tout, elle veut bien l'ad- nisme ; seul en était capable quelqu'un qui avait en fait ses racines
mettre, que tous les hommes descendent d'un seul et même ancêtre, da ~s l'h.e11 ems
' · me, meme s'·1
A
1 appartenait · au peuple hébreu, mais qui
qui a vécu jadis sous une forme accessible à la conscience physique. avait fait en un certain sens l'offrande de tout son judaïsme sur l'au-
Mais Paul, lui, exige ce qui suit. Si tu veux devenir un chrétien au vrai tel d .
es c~ncepuons grecques. Car à y regarder de plus près, qu'af-
sens du terme, dit-il, il faut que tu te figures que quelque chose peut ~~me ~u J~ste ~aul? Les ~recs aima~ent la forme extérieure du corps
naître en toi, quelque chose de vivant, et il faut que tu te dises que ce rnam, 1ls lm attachaient du pnx et, la voyant disparaître au
qui vit là en toi, tu peux en faire la source d'une filiation spirituelle te ~ornent où l'homme franchit la porte de la mort, ils avaient le sen-
reliant à un second Adam, au Christ, celui-là même qui s'est levé et tirne n t d' une tragéd'1e. 0 r c,est d e cela, de cette forme extérieure que
P
est sorti du tombeau le troisième jour, exactement comme tous les aul est amené à dire qu'elle est sortie triomphante du tombeau lors
136 DE JÉSUS AU CHRIST Sixième conférence 137

de la résurrection du Christ. -Cherchons maintenant la meilleure qui se montre à nos yeux lorsque nous considérons un être humain
manière d'établir un pont entre les deux visions du monde. avec notre façon physique ordinaire de regarder et de comprendre
Le héros grec exprimait ainsi son sentiment de Grec : Mieux va~t les choses ? Je vous le demande : Qui a jamais vu un corps physique
être mendiant sur la terre que roi au royaume des ombres ! Et s Il humain sans la vision clairvoyante? Qu'a-t-on devant soi quand on
parlait ainsi, c'est parce qu'il était convaincu - son sentiment de se contente de regarder avec des yeux de chair, et de comprendre
Grec l'y portait- que ce que le Grec aimait, la forme extérieure du avec l'entendement physique ? Un être humain, qui pourtant se
corps physique, était perdue à tout jamais, une fois franchie la porte compose d'un corps physique, d'un corps éthérique, d'un corps
de la mort. C'est sur ce même sol, baignant dans cette atmosphère à astral et d'un moi ! Et quand nous sommes en présence d'un
la fois tragique et ivre de beauté, que Paul se mit le premier à homme, c'est un ensemble organisé constitué par un corps phy-
répandre l'Évangile parmi les Grecs. Et ce n'est pas déformer ses sique, un corps éthérique, un corps astral et un moi que nous avons
paroles que de les traduire ainsi : « Non, elle ne périra pas à l'avenir, devant nous. Et il n'y a pas plus de sens à dire que nous avons devant
cette forme du corps humain que vous chérissez plus que tout ; au nous un corps physique que de dire à quelqu'un en lui tendant un
contraire, le Christ est ressuscité, le premier à être réveillé d'entre les verre d'eau: tiens, voilà de l'hydrogène! L'eau se compose d'hydro-
morts ! La forme du corps physique n'est pas perdue - elle est au gène et d'oxygène, de même que l'homme se compose des corps
contraire rendue à l'humanité grâce à la résurrection du Christ ! >> physique, éthérique, astral, et du moi. L'ensemble que constituent
Ce à quoi les Grecs tenaient le plus, le Juif pétri de culture grecque corps physique, corps éthérique, corps astral et moi est visible exté-
le rendait aux Grecs avec la résurrection. Seul un Grec pouvait pen- rieurement dans le monde physique, comme l'eau dans le verre.
ser et parler de la sorte, mais un Grec qui l'était devenu tout en gar- Mais on ne voit ni hydrogène ni oxygène, et il se trompe lourde-
dant tout ce qu'il devait à ses origines juives. Seul un Juif devenu ment, celui qui prétendrait voir l'hydrogène dans l'élément
Grec pouvait parler ainsi, et plus personne après lui. hydrique, dans l'eau. Mais lui aussi, il se trompe lourdement, celui
Mais comment aborder ces choses du point de vue de la science qui croit voir le corps physique lorsqu'il voit un homme dans le
moderne de l'esprit ? Car en attendant, tout ce que nous savons, monde extérieur. Ce n'est pas un corps physique que voit le specta-
c'est qu'il y a une antinomie fondamentale entre la pensée moderne teur doué d'organes sensoriels et d'un entendement physiques, mais
et l'exigence de Paul. Essayons un peu d'aborder cette exigence du un être quadripartite- et le corps physique, il ne le voit que dans la
point de vue de la science de l'esprit. mesure où celui-ci est mêlé aux trois autres éléments, mais au point
Reprenons un peu ce que nous a appris la science de l'esprit, afin d'en être transformé, exactement comme l'hydrogène dans l'eau,
de regarder ce qu'affirme Paul à la lumière de ce que nous disons quand il est combiné à l'oxygène. Car l'hydrogène est un gaz, et
nous-mêmes. Remettons-nous une fois de plus en mémoire les véri- l'oxygène aussi. Nous avons donc deux gaz ; combinés, ils donnent
tés les plus rudimentaires de la science de l'esprit : l'homme se com- un liquide. Pourquoi serait-il alors inconcevable que l'homme, tel
pose d'un corps physique, d'un corps éthérique, d'un corps astral et qu'il nous apparaît dans le monde physique, ne ressemble pas du
d'un moi. Or, si vous demandez à quelqu'un qui s'est un peu occupé t?ut aux éléments qui le composent, corps physique, corps éthé-
de science de l'esprit, mais sans creuser bien loin, s'il connaît le nque, corps astral et moi, de même que l'eau ne ressemble pas du
corps physique de l'homme, il ne manquera pas de vous répondre tout à l'hydrogène ? C'est pourtant bien la vérité. C'est pourquoi
qu'ille connaît fort bien, puisqu'ille voit de ses propres yeux chaque nous dirons qu'il ne faut pas se fier aux apparences sous lesquelles se
fois qu'il voit un homme. Le reste, les constituants non sensibles, montre à première vue le corps physique. Il nous faut penser le
invisibles, on ne peut pas les voir ; mais le corps physique de corps physique d'une tout autre manière dès lors que nous voulons
l'homme, je le connais fort bien. -Est-ce vraiment le corps physique nous approcher de sa vraie nature.
Sixième conférence 139
138 DE JÉSUS AU CHRIST

Le fait est que l'étude du corps physique en soi pose à la clair- Résumons : il y a abandon des corps physique, éthérique et astral,
voyance un problème des plus difficiles, vraiment des plus diffi- et le corps physique semble se réduire à ce que nous voyons là, ces
ciles ! Supposons en effet que le monde extérieur réalise sur substances et ces forces vouées à la putréfaction ou à la combustion
l'homme une expérience analogue à l'électrolyse de l'eau, à sa ou, d'une manière ou d'une autre, à la dissolution. Mais plus la
décomposition en hydrogène et oxygène. Or c'est exactement ce clairvoyance humaine se développera à notre époque, plus l'homme
que fait l'univers dans la mort. Nous voyons alors l'homme aban- en viendra à se convaincre que ce qui est dépouillé avec le corps phy-
donner son corps physique. L'abandonne-t-il vraiment ? La ques- sique sous la forme de substances et de forces physiques, ce n'est
tion paraît franchement risible. Qu'y a-t-il en effet de plus évident, quand même pas la totalité du corps physique, et qu'avec ce qui
de plus flagrant que cela : en mourant, l'homme abandonne son reste là, on n'aurait même pas de quoi produire la forme entière du
corps physique. Mais qu'est-ce que c'est, ce que l'homme aban- corps physique. Mais en fait, il manque quelque chose à ces sub-
donne en mourant ? Le moins qu'on en puisse se dire, c'est que cela stances et ces forces, quelque chose qui en fait partie, et qu'il nous
ne possède plus l'attribut le plus important du corps physique faut nommer, pour dire les choses comme elles sont, le « fantôme »
vivant, à savoir la forme, dont la destruction commence à s'exercer de l'être humain. Ce fantôme, c'est la figure-forme de l'homme, le
sur la dépouille dès l'instant de la mort. Nous sommes en présence tissu spirituel actif qui transforme et élabore les substances et les
de tissus qui se décomposent, la forme spécifique se perd. Ce qui forces physiques de façon à les couler dans la forme qui nous appa-
est déposé là, ce sont au fond les mêmes substances et les mêmes raît sur le plan physique, et que nous nommons homme. De même
éléments que ceux que nous observons dans la nature ; ce n'est cer- qu'un sculpteur ne fait pas une statue en prenant du marbre ou
tainement rien qui irait prendre tout naturellement une forme autre chose et en cognant dessus n'importe comment, de telle façon
humaine. Pourtant cette forme est l'apanage essentiel du corps qu'on voit des éclats sauter en tous sens au gré du matériau utilisé,
physique humain. Au regard de la clairvoyance ordinaire, tout se mais qu'au contraire il lui faut l'idée qu'il va graver dans le matériau,
passe effectivement comme si l'homme abandonnait simplement de même il y a l'idée, la pensée qui préexiste au corps humain; mais
les substances qui sont ensuite livrées à la putréfaction ou à la com- non pas comme celle du sculpteur, le corps humain n'étant ni de
bustion, et comme s'il ne restait autrement rien du corps physique. marbre ni de plâtre, il faut que ce soit comme idée, comme pensée
Et puis, après la mort, la clairvoyance ordinaire perçoit ce qui se réelle dans le monde extérieur : comme fantôme. Ce que le sculp-
passe pour l'ensemble que forment moi, corps astral et corps éthé- teur grave dans son matériau, cela se trouve gravé, en tant que fan-
rique pendant le temps que l'homme revoit sa vie passée. Ensuite, tôme du corps physique, dans les substances de la terre, qu'après la
tandis que l'expérience progresse, le clairvoyant voit le corps éthé- mort nous voyons livrées à la tombe ou aux flammes. Le fantôme
rique se détacher, un extrait de ce corps continuant à accompagner fait ~artie du corps physique, c'est le reste, l'autre partie du corps
le mort, tandis que le reste va se dissoudre d'une façon ou d'une phystque, plus important que les substances extérieures, car ces sub-
autre dans l'éther universel général. Tout se passe donc bien comme stances extérieures, elles ne sont au fond rien d'autre que ce dont on
si la mort, pour l'homme, signifiait l'abandon du corps physique charge le filet de la forme humaine, comme on charge des pommes
avec ses substances et ses forces, puis, quelques jours plus tard, dans un chariot. C'est quelque chose d'important, le fantôme! Les
l'abandon du corps éthérique. Et lorsque le clairvoyant continue à substances qui se décomposent après la mort sont, pour l'essentiel,
suivre l'homme dans sa traversée du kamaloka, il voit à nouveau un ce que nous rencontrons aussi dans la nature extérieure, à ceci près
extrait se détacher du corps astral, cette fois, et accompagner la qu~ la forme humaine s'en est saisie.
suite de la vie entre la mort et une nouvelle naissance, tandis que le es A _bie~ J:' réfléchir, croye~-vous que tout le travail que les grands
reste du corps astral est remis à l' astralité générale. prus dtvms ont accompli tout au long des époques saturnienne,
Sixième conférence 141
140 DE JÉSUS AU CHRIST

solaire et lunaire n'a abouti qu'à créer quelque chose qui, avec la physique, qui ne se montrera qu'au regard d'une clairvoyance supé-
mort, retourne aux éléments de la terre ? Certainement pas ! cela rieure, la condition étant de faire abstraction de toute la substance
n'a rien à voir avec ce qui a été élaboré tout au long des périodes extérieure qui remplit ce fantôme. C'est donc ce fantôme qui est là
d'évolution de Saturne, du Soleil, de la Lune. Ce dont il s'agit, c'est au départ. En d'autres termes, l'homme serait donc invisible aux
le fantôme, la forme du corps physique ! Ne nous y trompons donc origines de son évolution terrestre, y compris comme corps phy-
pas, il n'est vraiment pas du tout si facile de comprendre ce corps sique. Admettons maintenant qu'à ce fantôme du corps physique
physique. Ce qu'il faut éviter à tout prix, c'est de chercher l' explica- vienne s'ajouter le corps éthérique : le corps physique en devien-
tion du corps physique dans le monde de l'illusion, le monde de la drait-il pour autant visible en tant que fantôme ? Certainement pas.
maya. Nous savons que la pierre de fondation - on pourrait dire le Car le corps éthérique est de toute façon invisible au regard ordi-
germe - de ce fantôme du corps physique a été posée par les Trônes naire. C'est dire que corps physique plus corps éthérique ne sont
sur l'ancien Saturne, qu'ensuite y ont travaillé les Esprits de la sagese toujours pas visibles au sens physique extérieur. Et encore moins le
sur l'ancien Soleil, les Esprits du mouvement sur l'ancienne Lune et, corps astral ; de sorte que l'ensemble constitué par corps physique-
sur la Terre, les Esprits de la forme. Et c'est à ces derniers que le fantôme, corps éthérique et corps astral n'est toujours pas visible. Et
corps physique doit sa forme, le fantôme. Si nous leur donnons le ajouté à tout cela, le moi serait certes perceptible de l'intérieur, mais
nom d'Esprits de la forme, c'est qu'ils vivent effectivement dans ce pas visible de l'extérieur. Lhomme, tel qu'il est parvenu sur la Terre
que nous appelons le fantôme du corps physique. On comprend après avoir traversé toutes les phases d'évolution précédentes,
pourquoi il faut remonter jusqu'au fantôme pour comprendre le Saturne, Soleil, Lune, serait donc toujours quelque chose d'invisible
corps physique. pour nous, et ne serait visible qu'au regard clairvoyant. Qu'est-ce
Voici donc ce que nous pourrions dire en nous reportant au tout qui l'a rendu visible ? -Il ne serait jamais devenu visible, n'était l'in-
début de l'existence terrestre : les légions issues des rangs des hiérar- tervention de quelque chose dont la Bible nous donne une descrip-
chies supérieures, qui ont préparé le corps physique humain dans sa tion symbolique, et dont la science occulte nous décrit la réalité :
forme tout au long de l'évolution planétaire, Saturne, Soleil, Lune, l'influence luciférienne. Que s'est-il passé là?
jusqu'à la phase terrestre, ce sont elles qui ont au départ introduit ce Relisez dans la Science de l'occulte comment l'homme, projeté
fantôme dans l'évolution de la Terre. Ce qui a précédé tout le reste hors de l'évolution qui avait amené son corps physique, son corps
du corps physique, c'est effectivement le fantôme, qu'on ne peut pas éthérique et son corps astral jusqu'à leur état invisible, est tombé
voir avec des yeux de chair. C'est un corps de forces, parfaitement dans la matière plus dense, et a assimilé cette matière plus dense,
transparent. Ce que voit l'œil physique, ce sont les substances phy- comme il s'y est trouvé contraint sous l'influence de Lucifer.
siques que l'homme mange, qu'il assimile, et qui viennent remplir Autrement dit, sans la présence, dans notre corps astral et notre moi,
cet invisible. Quand l'œil physique regarde un corps physique, ce de ce que nous appelons la force luciférienne, la densité matérielle
qu'à vrai dire il voit, c'est tout ce qui est minéral et qui remplit le ne serait pas aussi visible qu'elle l'est devenue. Nous dirons par
corps physique, ce n'est pas le corps physique lui-même. Mais alors, conséquent que l'homme est, au départ, invisible ; et il a fallu l'in-
comment ce minéral, tel qu'il est, a-t-il pénétré dans ce fantôme du fluence de Lucifer pour que s'infiltrent en l'homme des forces qui le
corps physique de l'homme ? -Pour répondre à cette question, reve- rendent matériellement visible. Les influences lucifériennes intro-
nons encore une fois à la création, à la manière dont l'homme est duisent dans le domaine du fantôme les substances et les forces exté-
apparu sur notre terre. rieures, qui imprègnent ce fantôme. Comme on voit un verre
De Saturne, du Soleil et de la Lune est venu l'ensemble de forces transpa~ent prendre en apparence la couleur du liquide qu'on y
qui trouve sa véritable forme dans ce fantôme invisible du corps verse, amsi faut-il nous imaginer que l'influence luciférienne a versé
142 DE JÉSUS AU CHRIST Sixième conférence 143

dans la forme humaine du fantôme des forces qui ont rendu en eux ce moi qui a jadis succombé à la tentation de Lucifer, tandis
l'homme apte à absorber les substances et les forces qui sont propres que le Christ Jésus ne porte plus en lui ce moi-là mais, à sa place,
à rendre visible sa forme autrement invisible. l'entité du Christ. De sorte que désormais il porte en lui le reste de
Qu'est-ce qui rend l'homme visible ? Les forces lucifériennes en ce qui vient de Lucifer- sans qu'un moi humain puisse encore, à
lui font de l'homme l'être visible que nous rencontrons sur le plan partir du baptême dans le Jourdain, laisser entrer dans ce corps les
physique ; sans elles, son corps physique serait toujours resté invi- influences lucifériennes. Un corps physique, un corps éthérique, un
sible. C'est ce qui a toujours fait dire aux alchimistes qu'en vérité, le corps astral dans lesquels subsistent les vestiges des influences luci-
corps humain est constitué de la même substance que la pierre phi- fériennes d'autrefois, mais, pour les trois années à venir, définitive-
losophale, qui a l'entière transparence du cristal le plus pur. Le corps ment clos à toute nouvelle influence, et l'entité du Christ : voilà ce
physique est véritablement fait d'une transparence absolue, et s'il a qui constitue le Christ Jésus.
perdu cette transparence, s'il est ce corps devenu opaque et tangible Regardons très exactement ce qu'est désormais le Christ, du bap-
que nous avons devant nous, c'est le fait des forces lucifériennes pré- tême dans le Jourdain au Mystère du Golgotha: un corps physique,
sentes en l'homme. Vous voyez donc que si l'homme est devenu cet un corps éthérique, et un corps astral qui rend ce corps physique et
être qui absorbe les substances et les forces extérieures de la terre, ce corps éthérique visibles, parce qu'il contient encore les restes de
pour s'en débarrasser à nouveau quand il meurt, c'est uniquement l'influence luciférienne. Car c'est parce que l'entité du Christ garde
parce que Lucifer l'a séduit et que certaines forces ont été versées les restes du corps astral qu'avait Jésus de Nazareth de sa naissance à
dans son corps astral. Mais quelle va en être l'inévitable consé- sa trentième année, c'est pour cela que le corps physique est visible
quence ? La conséquence inéluctable, c'est que, du fait que le moi en tant que porteur du Christ. A partir du baptême dans le
est entré dans l'ensemble formé par les corps physique, éthérique et Jourdain, nous sommes donc en présence d'un corps physique qui,
astral sous l'influence de Lucifer sur la terre, et pour nulle autre rai- en tant que tel, ne serait pas visible sur le plan physique, d'un corps
son, l'homme est devenu ce qu'il est sur la terre. C'est uniquement éthérique qui, en tant que tel, ne serait pas perceptible, des restes du
cela qui a fait de lui le porteur de la forme terrestre; autrement, il ne corps astral, qui rend visibles les deux autres corps, qui fait du corps
le serait pas devenu. de Jésus de Nazareth un corps visible depuis le baptême dans le
Et maintenant, supposons que d'un ensemble humain, compre- Jourdain jusqu'au Mystère du Golgotha- et là-dedans, l'entité du
nant corps physique, corps éthérique, corps astral et moi, le moi s'en Christ. Cette entité quadripartite du Christ Jésus, nous voulons en
aille à un moment donné de la vie, que nous sommes donc en pré- graver profondément l'image dans notre âme, et nous dire : tout
sence des corps physique, éthérique, astral - mais sans le moi. homme que nous voyons sur le plan physique, se compose d'un
Supposons donc un cas de ce genre, c'est-à-dire un cas où il se pas- corps physique, d'un corps éthérique, d'un corps astral et d'un moi;
serait ce qui s'est passé pour Jésus de Nazareth au cours de sa tren- mais ce moi est de nature à agir sans arrêt dans le corps astral, jus-
tième année : à ce moment-là, le moi humain a rompu ses liens qu'à la mort. L'entité du Christ Jésus, elle, se présente à nous comme
d'avec les corps physique, éthérique et astral, et il est parti. Et, au dotée, elle aussi, de corps physique, éthérique, astral, - mais sans
moment du baptême dans le Jourdain, dans ce qui est resté - cet moi humain, de sorte qu'au cours des trois dernières années de sa
ensemble corps physique, corps éthérique, corps astral - entre l'en- vie, jusqu'à la mort, ce qui l'imprègne et agit en elle, ce n'est pas ce
tité du Christ. À la place d'ordinaire occupée par le moi, il y a main- qui imprègne et agit d'ordinaire dans l'entité humaine, c'est précisé-
tenant, dans un milieu humain, l'entité du Christ. Et maintenant, ment l'entité du Christ.
qu'est-ce donc qui distingue ce Christ Jésus de tous les autres Que cela reste distinctement présent pour notre âme, et demain
hommes de la terre ? La différence, c'est que tous les hommes portent nous reprendrons notre étude au point où nous la laissons.
SEPTIÈME CONFÉRENCE
Karlsruhe, 11 octobre 1911

Nos réflexions d'hier nous ont montré que d'une certaine


manière la question du christianisme et celle de la résurrection du
Christ Jésus n'en font qu'une. Nous avons pu voir notamment que
ce héraut du christianisme qui, dès qu'il eut reconnu la nature
même de l'impulsion du Christ, avait aussi reconnu que le Christ
est vivant après l'événement du Golgotha, que Paul avait vu après
son expérience aux portes de Damas se révéler à lui une fresque his-
torique immense, grandiose, de l'évolution de l'humanité. Et, par-
tant de là, nous avons poussé hier nos considérations assez loin pour
nous faire une idée de ce qu'était le Christ aussitôt après le baptême
dans le Jourdain. Nos prochaines tâches seront donc de rechercher
ce qui s'est passé depuis le baptême dans le Jourdain jusqu'au
Mystère du Golgotha. Mais pour pouvoir nous élever jusqu'à com-
prendre le Mystère du Golgotha à partir de nos conclusions d'hier,
il va être nécessaire de signaler un certain nombre de choses, de
façon à déblayer certains obstacles qui se dressent sur notre route dès
lors que nous voulons saisir sérieusement le sens profond du
Mystère du Golgotha. De tout ce qui a été dit au fil des ans sur les
Évangiles, et aussi de ce qui vient d'être dit ces jours-ci, dans ces
quelques conférences, vous aurez pu conclure que certaines idées
théosophiques dont on se satisfait ici ou là sont loin de suffire à don-
ner une réponse à la question qui nous occupe.
Avant tout, il faut prendre très au sérieux ce qui a été dit des trois
courants de l'humanité : le courant issu du monde grec, le
deuxième, qui parcourt l'antiquité hébraïque, le dernier, qui a
trouvé son expression un demi millénaire avant notre ère en le
DE JÉSUS AU CHRIST Septième conférence 147
146

Bouddha Gautama. Nous avons pu voir que le courant du Bouddha mots qu'il est l'être du Christ. Car dès l'instant où on comprend
Gautama- notamment sous la forme qu'il a prise chez les disciples l'entité du Christ Jésus dans sa totalité, il devient au fond évident
du Bouddha- est des trois le moins propre à permettre de com- qu'on est obligé d'écarter pour le Christ Jésus toute possibilité de
prendre le Mystère du Golgotha. Il est vrai que, pour l'homme réincarnation physique, charnelle, et que la manière dont il est
moderne, dont la conscience est un pur produit de la culture parlé, dans mon Drame-Mystère l'Épreuve de l'âme, du Christ qui
contemporaine, c'est justement le courant qui s'exprime dans la foi n'a vécu qu'une seule et unique fois dans un corps de chair, est à
bouddhiste qui a quelque chose de commode ; car il n'est guère prendre tout à fait à la lettre et au sérieux66 • Il nous faut par consé-
d'autre courant qui s'accorde auusi bien avec les concepts actuels, quent commencer par nous occuper de l'entité, de la nature du moi
dans la mesure où ceux-ci, confrontés à la question la plus grande humain, c'est-à-dire précisément de ce qui devait être en quelque
que l'humanité ait à résoudre- celle de la résurrection- se refusent sorte complètement dépassé par l'entité du Christ Jésus depuis le
à l'aborder. C'est que toute l'histoire de l'évolution humaine est liée baptême dans le Jourdain jusqu'au Mystère du Golgotha.
à la question de la résurrection. Le fait, nous l'avons vu, est que la D'après les conférences précédentes, où il a été montré que l' évo-
doctrine bouddhique a perdu ce que nous appelons à proprement lution de la terre est d'abord passée par les états de Saturne, du Soleil
parler le quatrième composant de la nature humaine : l'essence et de la Lune avant d'en arriver à l'incarnation proprement terrestre
réelle du moi. On peut bien entendu, aussi sur ces choses-là, ergoter qui est la nôtre, vous savez qu'il a fallu ces quatre états planétaires,
de mille manières et manier en artiste les subtilités de l'interpréta- nécessaires pour mener à bonne fin notre terre et tous les êtres qui y
tion, et il ne manquera pas de gens pour critiquer ce qui a été dit ici vivent, pour qu'au sein de cette terre et de son quatrième état puisse
sur le courant bouddhique. Mais là n'est pas la question. Car dans se lier à la nature humaine ce que nous nommons le moi humain.
une entretien comme celui du roi Milinda et du sage Nagasena, que Tout comme nous situons le début du corps physique à l'époque de
j'ai évoqué, ce qui s'exprime, et où parle le cœur d'un bouddhiste, l'ancien Saturne, nous parlons de l'apparition du corps éthérique
cela prouve très nettement que, dans le cadre du bouddhisme, par- sur l'ancien Soleil, de l'apparition du corps astral sur l'ancienne
ler du moi de l'homme comme il nous faut le faire est quelque chose Lune ; et ce n'est qu'à l'époque terrestre qu'il est question du déve-
d'impossible. Comprenons bien que, pour un authentique adepte loppement du moi. Nous aurions donc là l'aspect historique de la
du bouddhisme, c'est même une hérésie de parler de la nature du chose, celui de l'histoire cosmique. Mais comment se présente-t-elle
moi comme nous sommes amenés à le faire. Aussi est-il nécessaire dans la perspective de l'homme ?
de bien nous entendre sur la nature du moi. Nos considérations précédentes nous ont appris que, si le germe
Ce que nous appelons le moi humain et qui, selon nous, passe du moi fut déposé dans l'être humain dès l'époque lémurienne, il a
pour chaque être humain- fût-ille plus grand des initiés- d'incar- fallu attendre la fin de l'époque atlantéenne pour que l'homme
nation en incarnation, ce moi humain, il ne peut en être question, puisse accéder à la conscience du moi, et, à vrai dire, à une
chez Jésus de Nazareth, que de la naissance au baptême dans le conscience du moi encore très obscure, très crépusculaire. Oui,
Jourdain : c'est la conclusion à laquelle nous sommes arrivés hier. après la période atlantéenne encore, et tout au long des différentes
Après le baptême dans le Jourdain, lorsque nous regardons l'entité périodes de civilisation qui ont précédé le Mystère du Golgotha, la
du Christ Jésus, nous sommes certes toujours en présence du corps conscience du moi est restée, et pour un temps relativement long,
physique, du corps éthérique et du corps astral de Jésus de Nazareth, comme plongée dans les brumes crépusculaires du rêve. Et à bien
mais maintenant, ces enveloppes humaines extérieures sont habitées, regarder l'évolution du peuple hébreu, vous verrez clairement que,
non plus par un moi humain, mais par un être cosmique, dont nous précisément chez ce peuple, la conscience du moi s'est exprimée
nous efforçons depuis des années de faire comprendre au travers des d'une manière tout à fait particulière. C'est une sorte de moi du
Septième conférence 149
148 DE JÉSUS AU CHRIST

peuple qui vivait chez chaque membre de l'ancien peuple hébreu et vraiment pas d'alternative ? - Cette alternative, il a bien du mal à y
au fond, chaque ressortissant de ce peuple faisait remonter son moi penser, l'homme moderne ; il faudrait en effet qu'il en vienne à se
à l'ancêtre selon la chair, jusqu'à Abraham. Ce qui nous autorise à dire que s'il est incapable de comprendre la résurrection, cela ne
dire que le moi d'un ancien membre du peuple hébreu est encore ce tient peut-être pas à la résurrection, mais à sa propre intelligence ;
que nous qualifions de moi-groupe, le moi-groupe d'un peuple. La peut-être, faudrait-il qu'il se dise, est-ce simplement ma raison qui
conscience n'a pas encore pénétré jusqu'à l'être individuel de n'est pas apte à corn prendre la résurrection !
l'homme. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que cette structure quadri- Même s'il y a de fortes chances de nos jours pour qu'on ne prenne
partite de l'entité humaine, qu'aujourd'hui nous considérons pas la chose tout à fait au sérieux, on peut quand même bien dire
comme normale, ne s'est formée que peu à peu au cours de l'évolu- que c'est son orgueil qui empêche l'homme actuel- parce que jus-
tion, et parce que c'est en définitive seulement vers la fin de la tement il ne voit pas ce que l'orgueil viendrait faire là-dedans - de
période adantéenne que la partie du corps éthérique qui débordait déclarer sa raison incompétente en la matière. Car qu'est-ce qui s'ex-
encore largement le corps physique y est peu à peu entrée. Et c'est pliquerait le mieux : la déclaration de celui qui refuse ce qui démo-
seulement lorsqu'est apparue cette organisation très particulière que lit son système rationnel, ou la réflexion de celui qui se demande,
la conscience clairvoyante considère maintenant comme normale, comme évoqué plus haut, si sa raison a vraiment toute la compé-
c'est-à-dire cette quasi-coïncidence entre le corps physique et le tence nécessaire ? Mais celle-ci, l'orgueil n'en veut rien savoir.
corps éthérique, c'est à ce moment-là seulement que l'homme a reçu L'anthroposophe, bien sûr, devrait en venir à dépasser cet orgueil
la possibilité de développer la conscience du moi. Mais cette par ses efforts d'éducation personnelle; et le cœur d'un anthropo-
conscience du moi se présente à nous d'une façon bien particulière. sophe sincère ne devrait pas avoir trop de mal à se dire que peut-être
Prenons le temps de nous en faire progressivement une idée. sa raison n'a pas la compétence nécessaire pour trancher de la résur-
Je vous ai fait remarquer hier ce qu'ont pu dire des hommes qui, rection. Mais une autre difficulté l'attend, l'anthroposophe : il faut
armés de toute l'intellectualité, de toutes les facultés de compréhen- en effet tout de même qu'il comprenne pourquoi l'intelligence, l'in-
sion de notre temps, se sont trouvés confrontés au problème de la tellect de l'homme pourrait ne pas être apte à comprendre le fait le
résurrection : s'il me faut admettre telle quelle la doctrine pauli- plus important de l'évolution humaine. Nous pouvons trouver
nienne de la résurrection, disent-ils, je suis obligé d'ouvrir une réponse à cette question en commençant par étudier d'un peu plus
brèche dans toute ma conception du monde. - Ainsi parlent les près la nature spécifique de l'entendement humain. Permettez-moi
hommes d'aujourd'hui, ceux dont l'âme dispose de toutes les res- de vous rappeler à ce propos les conférences que j'ai données à
sources de la raison moderne. Nul doute que ce qui va devoir être Munich 67 , Merveilles du monde, épreuves de l'âme et manifestations de
dit maintenant soit à mille lieues de ceux qui s'expriment ainsi. l'esprit, dont je vais maintenant très brièvement - le strict néces-
Sera~t-il impossible pourtant que ces personnes se livrent pour saire- évoquer la teneur.
une fots aux réflexions que voici : bon, pourrait-on se dire, il faut Le contenu de ce que nous élaborons dans le secret de notre âme
que je taille une brèche dans tout mon système rationnel ; tout ne se trouve pas dans notre corps physique actuel. Ce contenu ne va
ce que je suis capable de penser avec mon intellect, il faut que j'y pas, dans notre organisme, au-delà du corps éthérique. Le jeu de
fasse une brèche si je dois admettre la résurrection. Mais est-ce une ?os c?ntenus de pensée, de sentiment, de sensation va tout d'abord
raison pour la refuser ? Cette résurrection, sous prétexte qu'elle J~s~u au corps éthérique, pas plus loin. Pour bien voir ce dont il
échappe à notre compréhension, qu'on ne peut donc logiquement s agtt, nous allons nous représenter notre entité humaine, pour
que la considérer comme un miracle, n'y a-t-il vraiment rien à faire a~ltant qu'elle se compose du moi, du corps astral et du corps éthé-
d'autre, pour sortir de ce dilemme, que de la nier ? N'y aurait-il nque, sous la forme d'une surface elliptique, qui sera le symbole de
150 DE JÉSUS AU CHRIST Septième conférence 151

l'ensemble. Nous aurions donc là, sous forme schématique, une


que ce« Meunier» se tient mai?tenant devant ~ous. ,Votre vécu de
représentation de ce que nous pouvons appeler dans ce contexte tout à l'heure, vous le voyez mamtenant ; cela vient a vous dans le
notre paysage intérieur, les expériences que nous pouvons faire dans miroir. -Ainsi en est-il de toute la vie de l'âme chez l'homme : elle
le domaine de l'âme, et dont le champ est si vaste qu'elles se prolon- est là, il la vit, mais il n'en prend pas conscience à moins qu'on lui
gent encore dans les courants et dans les forces du corps éthérique. tende un miroir. Et pour la vie de l'âme, le miroir n'est autre que le
corps physique. C'est pourquoi nous pouvons maintenant représen-
ter le corps physique sur notre schéma sous forme d'enveloppe exté-
rieure, et cette enveloppe extérieure du corps physique v~ renv~ye~
les sensations et les pensées, dont le processus devient amsi
conscient. Pour nous autres sur la terre, le corps physique humain
est donc en vérité un réflecteur.
Quand une idée, une sensation se forment en nous, c'est, dans Si vous pénétrez ainsi de plus en plus profo~d dans la ~atur~ de la
notre psychisme, sous une forme triple, que nous nous représentons vie de l'âme humaine et dans celle de la conscience humame, Il vous
par la figure qui suit. Il n'y a absolument rien dans la vie de notre devient impossible de voir un danger quelconque dans tout ce que
âme qui ne se passe pas de cette manière-là. Mais si l'homme, avec le matérialisme ne cesse d'opposer à la conception spirituelle du
sa conscience terrestre ordinaire, n'avait d'expériences intérieures monde, ou même d'y attacher la moindre importance. Car il e~t
que sur le mode décrit à l'instant, il les ferait, assurément, mais il ne bien évident qu'il serait parfaitement absurde de conclure du fau
pourrait pas en avoir conscience : elles resteraient inconscientes. que la vie de l'âme cesse d'être perçue lorsqu'il y a une quelco~q~e
Nos expériences intérieures ne deviennent conscientes qu'à travers détérioration du réflecteur en question, que sans ce réflecteur, Il n y
a pas de vie de l'âme. Si quelqu'un brise le ~ir~ir dont vou~ vous
approchez et qui vous permet de vous percevou, Il ne vo~s ~nse pas
vous, vous ne faites que disparaître à vos propres yeux. Ainsi en est-
il lorsque l'appareil qui sert de réflecteur à la vie de l'âme, le cerveau,
est détruit : la perception s'arrête ; mais la vie de l'âme elle-même,
dans la mesure où elle se déroule dans le corps éthérique et le corps
astral, n'en est nullement affectée.
Et maintenant, du moment même que ceci nous est clair, l'es-
sence et la nature de notre corps physique ne méritent-elles pas
I II qu'on s'y arrête sérieusement ? - Un peu de réflexion suffit pour
comprendre que, sans conscience, le moi nous reste inaccessible,
un processus dont nous pouvons saisir la nature en nous servant de c'est-à-dire qu'il ne peut pas y avoir de conscience du moi. Si nous
l'analogie suivante. Imaginez que vous marchiez dans une certaine
ne développons pas de conscience, nous ne pouvons pas non plus
direction, en regardant droit devant vous ; votre nom serait
accéder à un moi. Pour que nous puissions acquérir sur terre la
« Meunier ». Tandis que vous marchez ainsi droit devant vous, vous conscience du moi, il faut que notre corps physique, avec son
ne le voyez pas, ce « Meunier », et pourtant vous êtes bien lui, vous appareil cérébral, fasse office de réflecteur. Il faut que nous appre-
le sentez bien, vous êtes « Meunier » en personne. Et imaginez main- nions, en face de l'image réfléchie, à prendre conscience de nous-
tenant que sur votre chemin quelqu'un vous tende un miroir: voici mêmes ; et si nous n'avions pas de miroir réflecteur, nous ne
Septième conférence 153
152 DE JÉSUS AU CHRIST

pourrions pas prendre conscience de nous-mêmes. Mais ce miroir, S'il n'y avait pas eu cette influence des forces lucifériennes, les
comment est-il fait ? forces constructrices feraient maintenant équilibre aux forces des-
La lecture de la chronique de l'Akasha, qui permet à la recherche tructrices dans le corps physique. Mais alors la nature humaine ici-
occulte de remonter jusqu'aux origines de notre existence terrestre, bas aurait été en tous points différente de ce qu'elle est; cette raison,
nous montre ici qu'en fait, tout au début de l'existence terrestre, ce par exemple, qui n'est pas capable de concevoir la résurrection, elle
réflecteur qu'est le corps physique extérieur a subi l'influence lucifé- n'existerait pas. Car qu'est-ce donc que cette raison dont l'homme
rienne, sans laquelle il aurait évolué différemment. Nous avons bien dispose et qui ne lui permet pas de concevoir la résurrection ? C'est
vu hier ce qu'il est advenu de ce corps physique pour l'homme ter- la raison qui est liée à la décomposition du corps physique, et qui
restre. C'est quelque chose qui se désagrège lorsque l'homme passe la existe telle qu'elle est parce que l'homme a laissé pénétrer en lui la
porte de la mort. Mais nous avons dit que ce qui se décompose à ce destruction du fantôme du corps physique sous l'influence de
moment-là n'est pas, en quelque sorte, ce que les esprits divins ont Lucifer. Voilà pourquoi l'entendement, l'intellect humain est désor-
préparé tout au long de quatre étapes planétaires, le destinant à deve- mais tellement mince, tellement élimé qu'il ne peut plus intégrer les
nir le corps physique ici-bas ; mais par contre, ce que nous avons grands mouvements de l'évolution cosmique ; il y voit des miracles,
désigné hier sous le nom de fantôme, c'est quelque chose qui fait par- ou alors, il se dit incapable de les comprendre. N'était l'intervention
tie du corps physique, comme une sorte de corps de forme impré- des forces lucifériennes, l'entendement humain, fidèle à sa destina-
gnant les particules matérielles qui sont prises dans la trame de notre tion - et grâce à la présence dans le corps physique humain des
corps physique, en assurant en même temps la cohésion. S'il n'y avait forces de construction qui auraient fait contrepoids aux forces de
pas eu d'influence luciférienne, l'homme, au début de l'existence ter- destruction -, aurait évolué de façon qui eût permis à l'homme
restre, aurait reçu ce fantôme dans toute sa vigueur avec le corps phy- d'observer le processus de construction, comme on le fait dans le cas
sique. Mais alors se sont introduites dans l'organisme humain, pour d'une expérience en laboratoire. Mais telles que les choses se sont
autant qu'il se compose du corps physique, du corps éthérique et du passées, notre entendement est devenu tel qu'il en reste à la surface
corps astral, les influences lucifériennes, entraînant de ce fait la des- des choses et ne pénètre pas les profondeurs des choses cosmiques.
truction du fantôme du corps physique. C'est là, comme nous le ver- Pour caractériser tout cela correctement, voici donc ce qu'il fau-
rons, ce que raconte symboliquement la Bible dans l'histoire de la drait dire : au début de notre existence terrestre, l'influence lucifé-
Chute, du péché originel, et dont la conséquence, comme le dit rienne a empêché le corps physique de se développer comme
l'An~ien Testament, fut la mort. La mort, c'était justement la des- l'avaient voulu les puissances à l'œuvre sur Saturne, le Soleil et la
t;ucnon du fantôme du corps physique. Et la conséquence en est que Lune ; il s'y est incorporé un processus de destruction. Et depuis
l hom.me est condamné à voir son corps physique qui s'en va en lors - depuis le commencement de l'existence de la terre-, l'homme
p~usstère quand il passe le seuil de la mort. Ce corps physique qui se vit dans un corps physique qui est soumis à la destruction, et qui ne
de~o~pose, auquel manque la force du fantôme, c'est lui le corps peut opposer aux forces de destruction les forces de construction qui
qua l homme toute sa vie terrestre durant, de la naissance à la mort. leur feraient contrepoids.
La d~composition est une constante ; quant à la dissolution du corps Ce qui paraît tellement stupide à l'homme moderne serait donc
phystque, ce n'est que le dernier acte, la clef de voûte d'une évolution vrai, .après tout : il existe bien un mystérieux rapport entre les effets
p~rmanente, qui au fond ne connaît pas de pause. Et si, en effet, tan- de l'mtervention de Lucifer et la mort ! Voyons cela de plus près.
dts que se poursuit la destruction du fantôme, rien ne vient compen- 9-uels ont donc été les effets de cette destruction du corps phy-
ser ~e processus de déconstruction par un processus de construction stque ? - Si nous possédions le corps physique dans son intégralité,
équtvalent, le résultat final, c'est ce que nous appelons la mort. sous la forme qui devait être la sienne au début de l'existence ter-
154 DE JÉSUS AU CHRIST Septième conférence 155

restre, les forces de notre âme se refléteraient d'une tout autre l'époque des événements de Palestine, le genre humain aux quatre
manière qu'elles ne le font, et à ce moment-là seulement nous sau- coins de la terre en était arrivé au point où ce délabrement du corps
rions vraiment ce que nous sommes. Donc, si nous ne savons pas ce physique avait atteint son point culminant et où, de ce fait précisé-
que nous sommes, c'est que le corps physique ne nous est pas donné ment, toute l'évolution de l'humanité était menacée de perdre la
dans son entière perfection. Sans doute parlons-nous de la nature et conscience du moi, dont l'acquisition est en fait le propre de l' évo-
de l'être du moi de l'homme ; mais posons-nous donc la question : lution de la terre. Si la situation était restée telle qu'elle l'était jus-
jusqu'à quel point l'homme connaît-ille moi? Le moi est l'objet de qu'aux événements de Palestine, si aucun fait nouveau n'était
tant d'incertitude que le bouddhisme peut aller jusqu'à nier qu'il intervenu, si le processus avait continué, l'élément destructeur
passe d'une incarnation à l'autre. Tant d'incertitude que le monde aurait investi de plus en plus l'organisme physique humain, et les
grec put sombrer dans ce sentiment du tragique que nous avons hommes nés après l'événement de Palestine auraient été contraints
exprimé en citant les paroles du héros grec : Mieux vaut être men- de vivre avec un sentiment de plus en plus assourdi du moi. Ce qui
diant en ce monde que roi parmi les ombres ! Ces paroles, que dépend de la perfection avec laquelle un corps physique renvoie une
disaient-elles, en fait ? rRen de moins que ceci : du fait précisément image se serait émoussé de plus en plus.
qu'il attachait du prix au corps physique, c'est-à-dire à ce qui repré- C'est alors qu'est intervenu le Mystère du Golgotha, avec ce
sente le fantôme, et que ce corps physique était voué à la destruc- caractère particulier que nous lui connaissons, et c'est grâce à ce
tion, le Grec se sentait malheureux en pensant que le moi allait Mystère du Golgotha que s'est réellement passé ce qu'a tant de mal
disparaître, s'éteindre, parce qu'il sentait qu'il n'y a pas d'existence à comprendre un entendement uniquement lié à un corps physique
pour le moi sans conscience du moi. Et tandis qu'il voyait se défaire où dominent les forces de destruction. Il s'est passé ceci, qu'un
la forme du corps physique, il était rempli d'effroi à l'idée que son homme, cet homme, précisément, qui était le porteur du Christ, est
moi allait s'évanouir, ce moi qui a besoin de se réfléchir dans le mort, et ceci de telle façon qu'au bout de trois jours, ce qui chez
miroir de la forme du corps physique pour apparaître. Et à suivre l'homme constitue la partie proprement mortelle du corps physique
l'évolution humaine depuis les débuts de la Terre jusqu'au Mystère a dû disparaître, et que du tombeau est sorti ce corps qui est le por-
du Golgotha, nous nous apercevons que le processus en question ne teur des forces des éléments matériels physiques. Ce qui était en réa-
fait que s'accentuer. Cela se voit par exemple au fait que, en des lité destiné à l'homme par les maîtres qui régissaient Saturne, le
temps plus anciens, il ne se serait trouvé personne pour prêcher Soleil et la Lune, c'est cela qui est sorti du tombeau : le fantôme du
l'anéantissement du corps physique de façon aussi radicale que le corps physique dans sa pureté, avec toutes les propriétés du corps
Bouddha Gautama. Pour cela, il fallait d'abord que cette désagréga- physique. Ainsi fut donnée la possibilité de cet arbre généalogique
tion du corps physique, cette annihilation de sa forme, ait pris des spirituel dont nous avons parlé. La pensée du corps du Christ qui se
proportions de plus en plus importantes, et qu'ainsi le moi, qui lève du tombeau nous permet de nous faire la représentation sui-
prend conscience de lui-même grâce au corps physique ou, si on vante : de même que du corps d'Adam descendent les corps des
veut, grâce à sa forme, ait perdu tout espoir de passer effectivement hommes de la terre, pour autant qu'ils possèdent un corps qui se
d'une incarnation à l'autre. La vérité, c'est vraiment que l'homme a désagrège, de même descendent de ce qui est sorti du tombeau les
perdu au cours de l'évolution de la Terre la forme du corps phy- corps spirituels, les fantômes de tous les hommes. Et il est possible
sique, qu'il n'a pas ce que les dieux lui avaient pour ainsi dire destiné d'établir avec le Christ cette relation qui permet à l'homme terrestre
depuis les origines de la Terre. Ce quelque chose, il fallait avant tout d'insérer dans son corps physique par ailleurs périssable ce fantôme
que cela lui fût rendu ; il fallait avant tout que l'homme retrouve son qui s'est levé du sépulcre au Golgotha. Et les forces qui ressuscitè-
bien. Et on ne comprend rien au christianisme si on ne voit pas qu'à rent à ce moment-là, l'homme a la possibilité de les recevoir dans
DE JÉSUS AU CHRIST Septième conférence 157
156

son organisme, tout comme jadis, aux origines de la terre, il a reçu la cellule originelle. En d'autres termes, il faut nous représenter que
avec son organisme physique, suite à l'intervention des forces luci- ce qui est sorti du tombeau croît en nombre impressionnant, se
fériennes, l'organisme d'Adam. multiplie comme se multiplie la cellule qui est à l'origine du corps
Tel est au fond le sens du message de Paul : de même que physique. Il s'avère ainsi que tout homme, au cours de l'évolution
l'homme, du fait de son appartenance au courant de l'évolution qui fait suite à l'événement du Golgotha, peut acquérir quelque
physique, a hérité le corps physique où n'a cessé de se poursuivre la chose, qui est en lui, et qui, spirituellement parlant, descend de ce
destruction du fantôme, du porteur de forces, ainsi peut-il, de ce qui est ressuscité du tombeau, tout comme - pour reprendre l'ex-
corps qui est ressuscité du tombeau, hériter ce qu'il a perdu ; l'héri- pression de Paul - le corps ordinaire, celui qui tombe en poussière,
ter et s'en revêtir, comme il s'est revêtu du premier Adam. Il peut descend d'Adam.
s'unir à lui et ainsi s'engager sur une voie de développement lui per- C'est bien entendu faire insulte à la raison humaine, qui se tient
mettant de gravir à nouveau la pente par laquelle il était descendu de nos jours en si haute estime, que de dire qu'un processus ana-
dans l'évolution avant le Mystère du Golgotha. En d'autres termes, logue à celui de la multiplication des cellules, qu'on peut au moins
ce qui lui fut jadis enlevé du fait de l'influence luciférienne peut lui observer, se déroule dans l'invisible. Et ce qui s'est passé lors du
être rendu, parce que le corps ressuscité du Christ le met à sa dispo- Mystère du Golgotha, c'est un fait occulte. Et pour qui observe
sition. Voilà, en fait, ce que Paul veut dire. l'évolution avec le regard du clairvoyant, ce qui se passe là, effective-
Si d'une part ce qui vient de se dire ici est réfutable du point de ment, c'est que la cellule spirituelle, c'est-à-dire le corps qui a vaincu
vue de l'anatomie ou de la physiologie moderne - ou du moins la mort, le corps du Christ Jésus, est ressuscité du tombeau et se
semble l'être- c'est bien entendu un jeu d'enfant d'élever mainte- donne en partage à tous ceux qui, au fil du temps, établissent avec le
nant une autre objection. On pourrait dire quelque chose dans ce Christ la relation appropriée. Celui qui veut nier en bloc les proces-
genre: En admettant que Paul ait vraiment cru qu'il y a eu, là, résur- sus suprasensibles ne verra là, bien sûr, qu'absurdité. Mais pour qui
rection d'un corps spirituel, quel rapport y a-t-il alors entre ce corps en admet la possibilité, ce qui est à voir pour commencer, dans ce
spirituel qui s'est levé cette fois-là du tombeau et ce que tout processus-là, c'est que ce qui se lève et sort de la tombe se commu-
homme porte aujourd'hui en lui ? -Ce n'est pourtant rien qu'on ne nique aux hommes qui se rendent aptes à le recevoir. Et cela, c'est
puisse comprendre. Il suffit d'y réfléchir par analogie avec ce qui quelque chose que tous ceux qui admettent le suprasensible peuvent
permet à l'homme d'être physiquement un homme ici-bas. On comprendre.
pourrait s~ demander d'où vient chaque être humain : physique- Si ces choses, qui correspondent vraiment à la doctrine pauli-
ment parlant, il provient d'un ovule particulier, d'une cellule nienne, nous les gravons en notre âme, nous en arrivons à considérer
unique. Un corps physique, cependant, est fait d'une multitude de le Mystère du Golgotha comme quelque chose qui est bien arrivé et
ces cellules particulières, toutes issues de la cellule originelle ; toutes qui devait arriver dans l'évolution terrestre ; car cet événement, c'est
les cellules qui s'assemblent pour constituer un corps humain littéralement le sauvetage du moi humain. Comme nous l'avons vu,
remontent à la cellule originelle. Imaginez-vous maintenant qu'à la si l'évolution avait continué sur sa lancée, telle qu'elle s'était déroulée
faveur de ce qu'on peut se représenter comme un processus christo- jusqu'aux événements de Palestine, la conscience du moi n'aurait pas
logique mystique, l'homme reçoive un corps tout différent de celui pu se développer ; non seulement elle n'aurait fait aucun progrès
qui est petit à petit devenu le sien dans la phase descendante de après l'époque du Christ Jésus, mais elle aurait sombré dans des
l'évolution. Et ces corps que les hommes reçoivent, représentez-vous ténèbres de plus en plus épaisses. Au lieu de cela, elle a pris la voie
qu'ils ont chacun, avec ce qui est ressuscité du tombeau, un rapport ascendante, et elle s'élèvera sur cette voie dans la mesure même où les
analogue à celui qu'ont les cellules humaines du corps physique avec hommes trouveront leur rapport avec l'entité du Christ.
Septième conférence 159
158 DE JÉSUS AU CHRIST

Et au fond, le bouddhisme nous devient maintenant, lui aussi, dans son intégrité. Il nous resterait éventuellement à évoquer le cas
très facile à comprendre. Imaginons un peu, un demi millénaire des initiés ou des adeptes. Ceux-là, il avait toujours fallu qu'ils
avant les événements de Palestine, un homme qui formule la soient en dehors de leur corps physique pour recevoir l'initiation, et
vérité - à ceci près, toutefois, que la direction de son évolution lui qu'ils surmontent pour cela le corps physique, ce qui n'allait néan-
interdit de tenir compte de l'événement du Golgotha- : toute cette moins pas jusqu'à ressusciter le fantôme physique. Les initiations
enveloppe du corps physique, dit-il, qui fait de l'homme un être des temps préchrétiens n'allaient jamais au-delà de la limite extrême
incarné dans la chair, il faut la considérer comme sans valeur ; c'est du corps physique ; elles ne touchaient pas aux forces du corps phy-
au fond un résidu dont il faut se défaire. -Jusque-là, il est certain sique - sinon dans la mesure teut à fait générale où l'intérieur
que l'humanité n'aurait pu que se rallier peu à peu à cette concep- touche à l'organisme extérieur. Il n'était absolument jamais arrivé
tion du monde, si rien d'autre ne s'était produit. Mais l'événement que ce qui avait passé par la mort humaine ait été, en tant que fan-
du Golgotha est intervenu, et il ê rétabli dans leur totalité les prin- tôme humain, vainqueur de la mort. Il s'était bien passé certains
cipes d'évolution que l'homme avait perdus. En prenant en lui ce faits approchants, mais jamais ce qui s'est passé là, que quelqu'un ait
que, hier déjà, nous avons appelé « corps incorruptible », et que passé par une mort humaine totale, et qu'ensuite le fantôme intégral
nous avons mis aujourd'hui de façon plus précise devant nos âmes, ait triomphé de la mort. Et s'il est parfaitement vrai que seul ce fan-
en s'incorporant ce corps incorruptible, l'homme en viendra tou- tôme peut faire de nous un homme terrestre complet au cours de
jours davantage à rendre de plus en plus claire sa conscience du moi, l'évolution terrestre, il est tout aussi vrai que le point de départ de ce
du je, à reconnaître toujours davantage ce qui, dans sa nature, passe fantôme, c'est le tombeau du Golgotha.
d'incarnation en incarnation. Voilà ce qui est important dans le développement du christia-
Il faudra donc qu'on en vienne à considérer l'apport du christia- nisme. Et il n'y a rien à redire au fait qu'il se trouve toujours des
nisme dans le monde non pas tout simplement comme une nou- rationalistes pour prétendre que la doctrine du Christ Jésus est deve-
velle doctrine - il faut souligner cela avec force -, comme une nue une doctrine sur le Christ Jésus. C'est quelque chose d'inévi-
nouvelle théorie, mais comme une réalité de fait, un fait réel. Que le table. Car l'important n'est pas la doctrine, n'est pas ce que le Christ
Christ, comme on le souligne parfois, n'ait rien enseigné qui ne fût Jésus a enseigné, mais ce qu'il a donné à l'humanité. Avec sa résur-
déjà connu auparavant, n'a strictement aucune importance pour rection, c'est un nouvel élément de la nature humaine qui naît : un
une véritable compréhension du christianisme, car l'essentiel n'est corps imputrescible. Mais pour que ceci ait pu se passer, que ce fan-
pas là. Lessentiel n'est pas ce que le Christ a enseigné, mais ce que le tôme humain ait pu traverser la mort et être sauvé, deux choses
Christ a donné: son corps! Car jamais encore la mort d'un homme étaient nécessaires: d'une part, il fallait que l'entité du Christ Jésus
n'avait introduit dans l'évolution terrestre ce qui s'est levé du tom- f~t ce que nous avons caractérisé hier, corps physique, corps éthé-
beau du Golgotha. Jamais, depuis les origines de l'évolution de l'hu- nque, corps astral, tels que nous les avons décrits, -et puis, non pas
manité sur la terre, il ne s'était trouvé un homme qui était passé par ~n ~oi humain, mais l'entité du Christ. D'autre part, il fallait que
la mort et qui avait apporté ici-bas ce qu'apportait le corps ressuscité ~ e~_tné du Christ se soit résolue à descendre dans un corps humain,
du Christ Jésus. Car de tout ce qui était là de manière analogue, on a s Incarner dans un corps de chair humain. Car si nous voulons
peut dire que c'était dû au fait que les hommes, après avoir franchi considérer cette entité du Christ sous son véritable jour, il nous faut
la porte de la mort et traversé la période qui va de la mort à une nou- la chercher dans les temps qui ont précédé la présence de l'homme
velle naissance, revenaient vivre sur la terre. Mais ce qu'ils appor- sur la terre. Car on y trouve l'entité du Christ, elle est là, bien
taient avec eux, c'était le fantôme défectueux, livré à la ruine ; en entendu. Mais elle n'entre pas dans le cycle de l'évolution humaine;
d'autres termes, ils ne pouvaient pas faire qu'un fantôme ressuscite elle poursuit son existence dans le monde spirituel. Lhomme, lui,
160 DE JÉSUS AU CHRIST

descend de plus en plus bas. Et, à un moment où l'évolution


humaine avait atteint son point critique, l'entité du Christ s'est
incarnée dans le corps charnel d'un homme. -Ce geste n'est autre
que le plus grand sacrifice que l'entité du Christ ait pu offrir à l' évo-
lution de la Terre ! Il va s'agir, en second lieu, de comprendre en
quoi consiste ce sacrifice offert par l'entité du Christ à l'évolution
humaine sur la terre. C'est pourquoi nous avons posé hier un pre-
HUITIÈME CONFÉRENCE
mier aspect de la question en nous demandant ce qu'était l'être ?u Karlsruhe, 12 octobre 1911
Christ à l'époque qui suivit le baptême dans le Jourdam.
Aujourd'hui, nous avons posé l'autre : que signifie le fait qu'au
moment du baptême dans le Jourdain, l'entité du Christ soit des-
cendue dans un corps de chair ? Comme nous l'avons laissé entendre hier, il importe mainte-
Et comment la mort s'est-elle produite lors du Mystère du nant de répondre à la question: Que s'est-il au juste passé pour l'en-
Golgotha ? Voilà entre autres de quoi nous occuper encore dans les tité que nous appelons le Christ Jésus, entre le baptême dans le
prochains jours. Jourdain et le Mystère du Golgotha ? Pour y répondre, dans la
mesure du possible, rappelons brièvement ce que nous avons appris
lors de conférences antérieures sur la vie de ce Jésus de Nazareth qui,
dans sa trentième année, devait devenir le porteur du Christ.
Lessentiel s'en trouve en peu de mots dans mon ouvrage récemment
paru : Les guides spirituels de l'homme et de l'humanité.
Nous savons qu'à l'époque dont il s'agit, il est né en Palestine, non
pas un, mais deux enfants Jésus 68 ; l'un d'entre eux était issu de la
maison de David par la branche de Salomon. C'est lui, essentielle-
ment, dont parle l'Évan{1;ile de Matthieu. La contradiction singu-
lière entre le début de l'Evangile de Matthieu et celui de Luc vient
précisément du fait que les informations données par Matthieu
concernent cet enfant-là, le Jésus de la lignée de Salomon. Puis
naquit, pas exactement au même moment mais presque, un autre
enfant Jésus issu de la maison de David, mais de la lignée de Nathan.
Il importe maintenant de bien voir qui étaient ces deux entités. La
recherche occulte montre que l'individualité présente en l'enfant
Jésus de Salomon n'était autre que celle de Zarathoustra. Après avoir
rempli sa mission essentielle, dont nous avons parlé à propos de
l'époque proto-perse, Zarathoustra n'avait cessé de se réincarner,
finalement aussi au sein de la civilisation néobabylonienne, et
ensuite précisément dans cet enfant Jésus de Salomon. Il était néces-
saire que cette individualité de Zarathoustra, qui apportait avec elle
Huitième conférence 163
DE JÉSUS AU CHRIST
162

les grandes et vigoureuses forces intérieu~es qu' el~e avait' acquises, facultés corporelles dont il disposait dès sa naissance. La tradition
conformément à sa nature, au cours de ses mcarnauons precédentes, selon laquelle il parlait dès sa naissance - une langue, certes, que
s'incarne maintenant dans un corps issu, par la lignée de Salomon, personne ne pouvait comprendre- est parfaitement exacté9 • Mais
de la maison de David, un corps apte à assimiler les facultés consi- la tradition veut aussi - et on peut s'y fier, car la recherche occulte
dérables de Zarathoustra et à les perfectionner encore, comme peu- confirme le fait - que la mère, elle, comprenait ce que voulait dire
vent l'être des facultés humaines qui doivent leur niveau très élevé l'enfant dans cette langue qu'il parlait depuis qu'il était né. En fait,
au fait que l'entité qui les possède se réincarne sans arrêt .. I'l s: ag~t chez cet enfant, c'était ce que nous pouvons appeler les qualités du
donc d'un corps hum~in qui, tout jeu~e encore, a la c~paclte ~ut~­ cœur qui étaient fortement prononcées ; il se distinguait, cet enfant,
liser ces facultés acqUises avec, cette f01s, les forces fratches et JUVe- par une immense capacité d'amour et par une nature capable d'un
niles d'un organisme d'enfant. Et ainsi voyons-nous l'individualité infini don de soi. Et chose étonnante, dès le premier jour de sa vie,
de Zarathoustra croître de telle façon que les facultés de l'enfant sa seule présence ou son contact avaient des effets bénéfiques, de
s'épanouissent relativement tôt. I.:enfant va jusqu'à montrer très. tôt c.eux qu'~n nommerait peut-être aujourd'hui des effets magné-
qu'il a certaines connaissances qu'il n'est normalement pas ~oSSlb~e uques. Dtsons donc que ce garçon donnait les signes de toutes les
d'avoir à un âge aussi tendre. Mais il faut ~?ut de ~ème, bten. vo~r qualités du cœur, à un degré si élevé qu'il pouvait en émaner comme
que ce Jésus de Salomon, tout en étant la remcarnauon dune mdt- un magnétisme bienfaisant.
vidualité aussi élevée, était simplement un être humain à un degré Nous savons aussi que dans le corps astral de ce garçon agissaient
très élevé, c'est-à-dire que comme tout être humain, même le plus les forces jadis acquises par le bodhisattva qui devint ensuite le
grand, il restait capable d'erreur, exposé à des difficultés d'ordre Bou~~ha G~utama. Comme nous le savons - et sur ce chapitre la
moral, ce qui ne veut pas dire exactement au vice et au péché. Nous tradttton onentale70 est parfaitement exacte, elle est vérifiée par la
savons ensuite que l'individualité de Zarathoustra, selon un proces- science de l'esprit - le bodhisattva qui, un demi millénaire avant
sus occulte connu de tous ceux qui se sont familiarisés avec ce genre notre ère, s'était, en devenant Bouddha, libéré de la nécessité de s'in-
de faits, a quitté le corps de l'enfant Jésus de Salomon à l'âge de carner encore sur la terre, se mit à agir, et ceci tout d'abord sur tous
douze ans pour passer dans celui de l'enfant Jésus de Nathan. Or, le ses a~ep~e~, mais désormais depuis les hauteurs du monde spirituel.
corps de ce Jésus de Nathan, ou plus précisément l'organisme cor- Un~ mdt:tdualité telle que la sienne a ceci de particulier qu'après
porel tripartite de ce garçon, corps physique, corps éthérique, corps avo~r attemt le degré élevé où elle ne s'incarne plus dans un corps de
astral, était d'une nature tout à fait particulière. Car ce corps était chau, elle peut participer depuis le monde spirituel aux affaires et
effectivement tel que les facultés dont témoignait l'enfant qui en aux destinées de notre existence terrestre. Cette action peut prendre
était doté étaient exactement l'inverse de celles du Jésus de les formes les plus diverses. Effectivement, le bodhisattva dont la
Salomon. Tandis que celui-ci avait un don étonnant pour apprendre dernière incarnation charnelle ici-bas fut celle du Bouddha
tout ce qui peut s'apprendre sur les choses du monde extérieur, Gautama a pris une part essentielle à la progression de l'humanité.
celles qui sont accessibles à un savoir extérieur, on pourrait, on vou- ~ar ne nous y trompons pas, notre monde spirituel humain est tou-
drait presque dire du Jésus de Nathan- sans y mettre, vous le com- Jours en rapport avec tout le reste du monde spirituel. Rendons-
prendrez, la moindre connotation péjorative - que pour ces nous bien compte que l'homme ne fait pas que manger et boire, et
choses-là, il n'était pas du tout doué. Il n'y comprenait rien, à absorber les substances de la terre physique, mais il reçoit aussi en
toutes ces choses que la civilisation humaine a produites sur la permanence dans son âme de la nourriture spirituelle qui lui vient
du m on d e spmtue
. . 1, d e sorte que sous les formes les plus diverses des
terre, il n'en avait pas les moyens. Chose étonnante, par contre : à 6orees ne cessent de se déverser du monde spirituel dans l'existence
peine né, il savait parler. En d'autres termes, c'étaient plutôt des
DE JÉSUS AU CHRIST Huitième conférence 165
164

terrestre physique. Ainsi arriva-t-il q~e les ,forces ~c~uises far le livre notre recherche occulte, le fait que précisément ce résultat
Bouddha se déversèrent dans le devemr de 1 humamte du fau que concorde, et de façon étonnante, avec bien des choses qui nous
ces forces du Bouddha imprégnèrent le corps astral de l'enfant Jésus étaient déjà apparues plus tôt, avant que nous ayons repris l' explo-
de Nathan, de sorte que dans le corps astral de cet enfant agissait ce ration précise de cette importante influence. Nous savons en effet
que le Bouddha, sous la forme qui était alors la sienne, avait à don- que la même individualité, qui est apparue en Orient sous le nom de
ner à l'humanité. Nous savons aussi, pour l'avoir entendu dans des Bouddha Gautama, avait déjà agi précédemment en Occident, et
conférences précédentes, que pour l'essentiel les paroles que nous que certaines légendes et traditions qui se rattachent au nom de
disons encore à Noël, « La révélation se manifeste du plus haut des Bodha ou Wotan- (en français Odin, ndt) - concernent la même indivi-
cieux, et la paix se répandra sur la terre dans le cœur des hommes de dualité que celle qui devint en Orient le Bouddha Gautama, et à
bonne volonté ! », sont l'expression de ce qui est descendu se mêler laquelle se rattache le bouddhisme, si bien que, d'une certaine
au courant de l'évolution humaine du fait que les forces du manière, la même individualité revient sur la scène qu'elle avait déjà
Bouddha vinrent s'immerger dans le corps astral de l'enfant de préparée plus tôt pour l'évolution de l'humanité. Ainsi s' entremê-
Nathan. Ainsi voyons-nous les forces du Bouddha continuer d'agir lent les voies que suivent les courants spirituels au sein de l' évolu-
dans le courant de l'existence terrestre qui doit sa source aux événe- tion de l'humanité.
ments de Palestine. Ces forces ont ensuite continué d'agir. Et on Ce qui nous importe le plus aujourd'hui, c'est le fait que, dans le
peut dire qu'il est très intéressant que les recherches occultes les ?lus corps astral du Jésus de Luc, les forces du Bouddha sont à l'œuvre.
récentes, celles de l'occultisme occidental des toutes dermères Lorsque cet enfant Jésus, celui de Nathan, atteint l'âge de douze ans,
années, aient permis de s'apercevoir qu'il existe un lien très impor- l'indi':_idualité de Zarathoustra passe dans sa triple enveloppe corpo-
tant entre la civilisation européenne et les forces du Bouddha. Il y a relle. A quoi cet enfant Jésus devait-il donc les qualités étonnantes
longtemps, en effet, que ces forces du Bouddha agissent depuis les que nous venons de caractériser ? Eh bien, cela venait du fait que cet
mondes de l'esprit, et que leur action s'exerce notamment sur tout enfant Jésus n'était pas une individualité humaine comme les autres.
ce qui, dans la culture occidentale, n'est même pas pensable sans Cette individualité était d'une certaine manière totalement diffé-
l'influence spécifiquement chrétienne. Autrement dit, tous les cou- rente, et pour la comprendre, il nous faut remonter jusqu'aux
rants philosophiques ou idéologiques que nous voyons se dévelop- anciens temps de la Lémurie où, au fond, l'évolution terrestre de
per au cours des derniers siècles, XIXe siècle compris, tous, dans la l'homme commence pour de bon. Il nous faut bien voir que tout ce
mesure où il s'agit de courants spirituels occidentaux, sont impré- qui s'est passé avant l'époque lémurienne n'était à vrai dire qu'une
gnés par l'impulsion du Christ, mais toujours accompagnée par l'ac- répétition des états de Saturne, du Soleil et de la Lune, et que c'est à
tion qu'exerce le Bouddha depuis le monde spirituel. Nous pouvons ce ~ornent-là seulement que fut déposé en l'homme le tout premier
donc dire que ce que l'humanité européenne peut aujourd'hui rece- po_m t germinatif- virtuel encore- destiné à lui permettre de rece-
voir de plus important ne doit pas être tiré de ce que la tradition volr au cours de l'évolution le quatrième constituant de son entité :
nous transmet de l'enseignement que le Bouddha a donné aux 1~ moi, le je. Si nous prenons dans son ensemble le courant d'évolu-
hommes un demi-millénaire avant notre ère, mais de ce que le t~on ~e l'humanité, il nous faut dire ceci : l'humanité telle qu'elle
Bouddha est devenu depuis lors. Car il n'est pas resté au point où il s est repandue sur la terre -vous trouverez dans la Science de l'occulte
en était; il a continué à progresser. Et c'est précisément ce progrès une description plus précise de cette expansion -, cette humanité
que, en être spirituel, il a accompli dans les mondes spirituels, qui remonte, aux temps de la Lémurie, à certains ancêtres humains
lui a permis de prendre une part des plus éminentes au développe- appartenant aux débuts de notre terre actuelle. Et c'est à cette
ment de la civilisation occidentale. C'est là vraiment un résultat que époque lémurienne qu'il nous faut fixer le moment à partir duquel
DE JÉSUS AU CHRIST Huitième conférence 167
166

on peut commencer à parler à bon droit du genre humain, au sens sacrés, tels qu'ils ont toujours existé tout au long des périodes
où nous l'entendons aujourd'hui. Quant à ce qui précède, on ne adantéennes et postatlantéennes. Dans un important centre de
peut pas encore en parler _comme si l~s homme~ av:i~n~_été dotés de Mystères, il était conservé comme dans un tabernacle, ce qui lui a
ces « moi » qui, par la sutte, ont toujours continue as mcarner. Ce valu des caractéristiques tout à fait particulières ; il avait ceci de par-
n'était pas le cas. Auparavant, le moi de l'homme n'était encore en ticulier qu'il n'avait jamais été en contact avec rien de ce qu'un moi
aucune façon séparé de la substance de cette hiérarch~e qui _a don~é humain avait jamais pu apprendre sur la terre. Il était aussi resté
initialement à l'homme la possibilité d'avoir un m01, la htérarchte entièrement à l'abri de toute les influences lucifériennes et ahrima-
des Esprits de la forme. Nous pouvons maintenant nous représenter, niennes ; et l'image qu'on peut s'en faire, en regard des autres
en accord avec ce que montre la recherche occulte, qu'en quelque « moi » humains, ne peut rien être d'autre qu'une sphère vide,
sorte une partie de la substance des Esprits de la forme est entrée quelque chose, en fait, d'entièrement vierge de toute expérience ter-
dans les incarnations humaines, afin que le moi humain puisse se restre, un rien, un négatif à l'égard de toutes les expériences ter-
former. Mais lorsqu'en ces temps-là l'homme a été livré à ses incar- restres. Voilà pourquoi on eût dit que cet enfant Jésus de Nathan
nations charnelles sur la terre, quelque chose de ce qui devenait que décrit l'Evangile de Luc n'avait pas de moi humain du tout,
devenir homme a été retenu. C'est-à-dire que de la substance de qu'il était constitué uniquement d'un corps physique, d'un corps
moi, si on peut dire, a été retenue, n'a pas été dirigée vers le courant éthérique et d'un corps astral. Et il suffit parfaitement de dire pour
des incarnations charnelles. Si nous voulions nous représenter ce commencer que, chez l'enfant Jésus de Luc, il n'y a pas de moi tel
courant des incarnations charnelles qui commence avec l'Adam de qu'il s'était développé au cours des périodes adantéennes et postat-
la Bible, la souche, l'ancêtre du genre humain, il nous faudrait des- lantéennes. Il est juste de dire qu'avec l'enfant Jésus de Matthieu,
siner un arbre généalogique avec des ramifications étendues. Mais nous avons affaire à un être humain totalement développé ; et
nous pouvons tout simplement nous représenter que ce qu' ~nt qu'avec l'enfant Jésus de l'Évangile de Luc, nous avons affaire à un
déversé les Esprits de la forme suit maintenant son cours, excepno~ corps physique, un corps éthérique et un corps astral, disposés de
faite de quelque chose, pour ainsi dire un moi qui fut préservé et qu~ façon à donner l'image harmonieuse de l'homme tel qu'il résulte de
n'eut pas à entrer dans la suite des incarnations charnelles - un mo1 l'évolution sur Saturne, le Soleil et la Lune. Voilà pourquoi cet
qui ne réapparaissait pas sans cesse comme être humain, mais qui enfant Jésus, comme nous l'apprend la chronique de l'Akasha,
gardait la forme, la qualité de substance qu'avait l'homme avant n'avait aucun don pour tout ce qui était produit de la civilisation
d'être arrivé à sa première incarnation terrestre. Donc un moi qui humaine; c'étaient des choses qu'il ne pouvait pas saisir, parce qu'il
poursuivait sa vie en marge du reste de l'humanité et qui, jusqu'à n'avait jamais pris part au progrès de la culture. Les talents, les faci-
l'époque dont nous parlons maintenant, où devaient se produire les lit.és, l'habileté que nous manifestons dans cette vie s'expliquent du
évènements de Palestine, ne s'était encore jamais incarné dans un fatt que, dans des incarnations précédentes, nous participions déjà à
corps physique humain, un moi qui était encore dans la situation de l'exécution de certaines tâches ; celui qui n'en a jamais été ne montre
celle du moi d'Adam- pour reprendre les termes de la Bible- avant aucun don dans le domaine des réalisations humaines ici-bas. Si le
sa première incarnation charnelle sur la terre. Ce moi-là avait tou- Jésus de Nathan était né à notre époque, il se serait montré aussi peu
jours existé. d?ué que possible pour apprendre à écrire, parce que du temps
Si nous regardons maintenant ce que l'occultisme sait de ce moi, dAdam, les hommes n'écrivaient pas, et qu'ils écrivaient encore moins
et qui n'a bien entendu ni queue ni tête pour l'homme d'aujour- avan~ lui. Disons donc que pour tout ce qui avait été acquis par l'hu-
d'hui, nous voyons que ce moi, quasiment mis en réserve, n'a pas mantté au cours de son évolution, l'enfant Jésus de Luc était singuliè-
été dirigé vers un corps humain, mais confié, en fait, aux Mystères rement peu doué. En revanche, les qualités intérieures dont il était
DE JÉSUS AU CHRIST Huitième conférence 169
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porteur à sa naissance et qui, chez tous les autres hommes, devaient scène du Jésus de douze ans au temple. On peut comprendre que les
uniquement aux influences lucifériennes d'être entrées en déca- parents du Jésus de Nathan, habitués qu'ils étaient à voir l'enfant
dence, ces qualités-là, il les avait à un degré très élevé. Et cette sous le jour que nous avons décrit, n'aient pu que le trouver bien
langue étonnante qui sortait de la bouche de cet enfant Jésus a de changé lorsque, l'ayant perdu, ils le retrouvèrent dans le temple. Car
quoi nous intéresser bien davantage encore. Cela nous renvoie en c'est à ce moment-là que l'individualité de Zarathoustra entra dans
effet à quelque chose que j'ai aussi mentionné dans les Guides spiri- cet enfant de douze ans, de sorte que dorénavant, de sa douzième à
tuels de l'homme et de l'humanité, à savoir que les langues aujour- sa trentième année, ce que nous voyons en Jésus de Nathan, c'est
d'hui répandues à la surface du globe, différentes selon les ethnies, l'individualité de Zarathoustra.
ne sont apparues que relativement tard dans l'histoire de l'huma- Or nous avons dans l'Évangile de Luc une phrase singulière, dont
nité ; elles ont été précédées par ce qu'on pourrait véritablement seule la recherche occulte permet d'éclairer le sens. Vous connaissez
appeler une langue humaine originelle. Et ce sont les esprits de ce passage qui suit la scène du Jésus de douze ans au temple : « Et
désunion des mondes ahrimanien et luciférien qui ont fait de cette Jésus croissait en sagesse et en stature et en grâce devant Dieu et
langue primordiale la multiplicité des langues parlées dans le devant les hommes ». C'est ce qu'on trouve dans la traduction de
monde. La langue originelle est perdue, et aucun homme doté d'un Weizsacker71 • Luther traduit ainsi : « Et Jésus croissait en sagesse, en
moi, qui est passé par des incarnations successives au cours de l' évo- âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes. » On ne voit
lution terrestre, n'est tout d'abord capable de la parler aujourd'hui. guère que cela ait un sens. Car quand il est dit: «Jésus croissait en
Cet enfant Jésus, qui n'avait jamais connu d'incarnation humaine, âge», je me demande bien ce que cela peut vouloir dire, un enfant
reçut dès l'origine de l'évolution de l'humanité la faculté de parler, de douze ans qui croît en âge; il suffit pour cela que le temps passe!
non pas telle ou telle langue, mais une langue dont on a quelque rai- La vérité est ailleurs : la lecture du passage à la lumière de la chro-
son de dire qu'elle était incompréhensible pour son entourage, mais nique de l'Akasha montre que l'enfant croissait en tout ce en quoi
dont ce qu'elle contenait de ferveur du cœur permettait au cœur de peut croître un corps astral, c'est-à-dire en sagesse ; puis en tout ce
sa mère de la comprendre. Ce qui transparaît là, chez cet enfant en quoi peut croître un corps éthérique, c'est-à-dire en bonté, bien-
Jésus de Luc, est un phénomène d'une importance immense. veillance et ainsi de suite ; enfin en tout ce en quoi peut croître un
À sa naissance, l'enfant de Luc était donc doté de tout ce qui corps physique, en ce qui concourt à la beauté des proportions exté-
n'avait pas subi l'influence des forces d'Ahriman et de Lucifer. Un rieures. Ce à quoi la phrase fait tout particulièrement allusion, c'est
de ces moi qui étaient toujours revenus s'incarner, il n'en avait pas; que cet enfant Jésus, fait comme ill' était jusqu'à l'âge de douze ans,
il n'y avait donc rien à expulser dans sa douzième année, au moment n'avait offert aucune prise, ne pouvait dans son individualité pas du
où l'individualité de Zarathoustra quitta l'enfant Jésus de Salomon tout offrir de prise aux forces de Lucifer et d'Ahriman ; parce que
dont parle l'Évangile de Matthieu pour entrer dans l'enfant Jésus de justement cette individualité n'avait pas passé par des incarnations
Nathan. J'ai dit plus haut que cette parcelle humaine restée en successives. Et si de plus, l'Évangile de Luc fait remonter la ligne
arrière, qui avait jusque-là évolué dans les Mystères, en marge du généalogique de l'enfant au-delà d'Adam jusqu'à Dieu, c'est précisé-
reste de l'humanité, était en fait née pour la première fois aux temps ment pour indiquer qu'on est là devant la substance qui n'a jamais
de la Palestine en l'enfant Jésus de Nathan. Il y eut transfert de ce subi aucune des influences qui ont marqué le cours de l'évolution
germe humain qui, du centre de Mystères en Asie mineure où il était humaine.
conservé, passa dans le corps du Jésus de Nathan. Et ce garçon gran- La vie continue donc pour ce Jésus qui croît en tout ce que peut
dit et, dans sa douzième année, l'individualité de Zarathoustra s'en apporter l'évolution d'un organisme corporel triple n'offrant
empara. Nous savons aussi qu'il est fait allusion à ce passage dans la aucune prise à ce qui affecte les trois corps des autres êtres humains.
170 DE JÉSUS AU CHRIST Huitième conférence 171

Et l'individualité de Zarathoustra eut alors la possibilité d'allier le nature humaine, telle qu'elle était avant de subir l'influence de
niveau d'élévation auquel elle était parvenue elle-même à ce qu'il y Lucifer et d'Ahriman, fut liée à l'individualité qui, plus que toute
avait de merveilleux dans un organisme corporel triple tel que celui- autre, avait sondé les profondeurs de la spiritualité du cosmos.
là, parce que rien n'était là pour la déranger, qu'au contraire elle Songez un peu, en effet, à ce qu'avait déjà vécu cette individualité de
pouvait développer tout ce que seuls peuvent développer et mani- Zarathoustra ! Jadis, alors qu'elle assumait ce rôle fondateur de la
fester extérieurement un corps physique idéal, un corps éthérique civilisation protoperse en levant les yeux vers le grand esprit solaire,
idéal, un corps astral idéal. Tel est le sens de la phrase de l'Évangile le regard de Zarathoustra s'étendait déjà jusqu'aux lointains des
de Luc qui vient d'être citée. Et tout cela permit que ce jeune mondes de l'esprit. Et cette même individualité ne cessa de se déve-
homme se développe jusqu'à sa trentième année de telle façon que, lopper tout au long de ses incarnations successives. - Et lorsque,
lorsqu'il eut atteint cet âge, cette individualité de Zarathoustra était grâce au fait qu'une substance humaine avait été conservée dans
à même de déverser dans ce triple corps humain tout ce qu'une indi- toute sa pureté jusqu'à la naissance du Jésus de Nathan, dont le
vidualité aussi élevée pouvait donner. Si bien que nous nous faisons corps astral s'était, de plus, pénétré des forces du Bouddha
une idée juste de ce qu'était Jésus de Nazareth jusqu'à sa trentième Gautama, lorsque donc se fut ainsi formé le plus intime des sanc-
année en nous le représentant comme une très haute individualité ; tuaires de la nature humaine, avec ses forces d'amour et de compas-
et pour que cette individualité puisse exister, il avait fallu, en fait, sion extrêmes, en d'autres termes, grâce au fait qu'il y avait là, chez
des préparatifs d'une grandeur indicible, comme nous l'avons vu. ce Jésus de Nathan, ce que nous pouvons nommer ce « sanctuaire
Mais il y a maintenant un point qu'il nous faut éclaircir si nous des sanctuaires » de l'homme, alors, à cet organisme corporel dans sa
voulons bien comprendre que les fruits d'un de nos passages par douzième année, s'unit cette individualité humaine qui, plus que
l'incarnation profitent à l'individualité. Nos corps offrent à notre toute autre, avait plongé le plus profondément et avec le plus de
individualité l'occasion pour ainsi dire de sucer, d'extraire de la vie clarté dans la spiritualité du macrocosme. Mais cette union eut pour
les fruits qui serviront à son développement ultérieur. Lorsqu'au conséquence une telle transformation des outils corporels du Jésus
moment de la mort - entendons celle du commun des mortels - de Nathan que ceux-ci devinrent effectivement capables d'accueillir
nous abandonnons notre corps, nous n'y laissons à première vue en eux l'extrait, le principe du Christ venu du macrocosme. Si l'in-
rien de ce que nous-mêmes, en tant qu'individualités, nous y avons dividualité de Zarathoustra n'avait pas habité, imprégné cet orga-
acquis, y avons élaboré. Nous verrons plus tard dans quelles cir- nisme jusqu'à sa trentième année, ses yeux auraient été incapables de
constances particulières il peut en rester quelque chose dans ces supporter la substance du Christ de sa trentième année jusqu'au
corps ; mais la règle, la loi, c'est que l'individualité ne laisse rien de Mystère du Golgotha, ses mains auraient été incapables de s'impré-
ce qu'elle s'est acquis aux corps qu'elle abandonne. Au moment gner de la substance du Christ dans sa trentième année. Pour pou-
donc où Zarathoustra quitte le triple organisme corporel de Jésus de voir prendre en lui le Christ, il fallait que cet organisme fût en
Nazareth au cours de sa trentième année, il laisse derrière lui les trois quelque sorte préparé, élargi par l'individualité de Zarathoustra.
corps, corps physique, corps éthérique, et corps astral. Mais tout ce Mais cela veut dire que tel qu'il était au moment où Zarathoustra
~ue Zarathoustra, en tant qu'individualité, a pu acquérir grâce à ces prit congé de lui et où l'individualité du Christ entra en lui, Jésus de
Instruments, tout cela s'intègre à cette individualité, continue à Nazareth n'était ni un initié, ni même, de près ou de loin, un
vivre avec cette individualité de Zarathoustra, qui quitte mainte- homme supérieur. Car ce qui fait l'initié, c'est qu'il a une individua-
nant les trois corps de cet organisme. C'est un gain au bénéfice de lité hautement développée ; or celle-ci vient de quitter le triple orga-
cette individualité. Mais d'autre part, il y a aussi eu un gain dans le nisme corporel de Jésus de Nazareth. Simplement, ce triple
triple organisme corporel de Jésus de Nazareth, à savoir que cette organisme a été préparé par la présence de Zarathoustra de façon
172 DE JÉSUS AU CHRIST Huitième conférence 173

qu'il est désormais apte à recevoir l'individualité du Christ. Mais Dans une perspective occulte, la chose s'exprime ainsi : tel qu'il
l'union de l'individualité du Christ et de ce corps que nous venons s'était formé tout au long des périodes de Saturne, du Soleil et de la
de décrire avait des conséquences inévitables, que voici. Lune, le fantôme humain ne devait en fait pas se sentir attiré par le
Pendant les trois années qui séparent le baptême dans le Jourdain principe cendre, il ne devait au contraire avoir d'attirance que pour
du Mystère du Golgotha proprement dit, l'évolution des corps phy- le principe soluble des éléments sel, de manière à se volatiliser dans
sique, éthérique et astral va se faire tout autrement que chez les la mesure où les sels se dissolvent. Au sens occulte, on dirait que le
autres hommes. Du fait que le Jésus de Nathan n'avait pas connu fantôme se dissout et passe, non dans la terre, mais dans les éléments
d'incarnations antérieures, qui eussent permis aux forces lucifé- volatils. C'est là, en fait, exactement ce qui s'est passé, à savoir que
riennes et ahrimaniennes d'avoir prise sur lui, et qu'à partir du bap- lors du baptême dans le Jourdain, du transfert de l'individualité du
tême dans le Jourdain, l'individualité dont Jésus de Nazareth était Christ dans le corps du Jésus de Nathan, tout lien, toute relation du
désormais porteur était non pas celle d'un moi humain, mais celle fantôme avec le principe cendre ont été détruits, anéantis, et que
du Christ, il ne se forma rien de tout ce qui agit inévitablement chez seul a subsisté le lien avec le principe sel. C'est bien ce qui ressort
tout homme dans sa chair. Il a été question hier de ce que nous aussi du passage où le Christ Jésus veut faire comprendre aux pre-
appelons le fantôme humain, cette forme primordiale, à vrai dire, miers disciples que la manière dont ils se sentent liés à l'entité du
qui aspire en elle les éléments matériels et les abandonne ensuite au Christ doit permettre, pour la suite de l'évolution humaine, que le
moment de la mort, et nous avons dit que ce fantôme avait dégénéré corps, le seul à être jamais ressuscité de la tombe- le corps esprit-
au fil de l'évolution jusqu'au Mystère du Golgotha. Cette dégéné- se transmette aux hommes ; il dit : « Vous êtes le sel de la terre 72 ! »
rescence peut d'une certaine manière se concevoir ainsi : à l'origine Toutes ces paroles, auxquelles nous renvoient d'ailleurs la termino-
de l'évolution humaine, ce fantôme était en fait destiné à rester logie, les termes techniques qu'emploieront plus tard les alchimistes,
vierge de tout contact avec les éléments matériels que l'homme les occultistes, toutes ces paroles que nous trouvons dans les Évan-
emprunte aux règnes minéral, végétal et animal pour se nourrir. Le giles ont un sens infiniment profond. Et ce sens, il était bien connu
fantôme devait rester intact, préservé de ces éléments. Mais il ne des alchimistes du Moyen Âge et des époques suivantes- les vrais,
l'était pas resté. Car sous l'influence de Lucifer, un lien étroit s'éta- pas les charlatans dont parle la littérature -, et aucun d'eux ne par-
blit entre le fantôme et les forces que l'homme doit à l'évolution de lait de ces correspondances sans avoir dans son cœur le sentiment
la Terre - en particulier les composants de la cendre. En d'autres d'être lié au Christ.
termes, la conséquence de l'influence luciférienne fut que le fan- Il apparut donc que, lorsque le Christ Jésus fut crucifié, que son
tôme, tout en continuant à suivre l'évolution de l'humanité, conçut corps fut cloué à la croix - vous remarquerez que je reprends mot
u.ne forte attirance pour les composants de la cendre, pour le prin- pour mot les termes de l'Évangile, pour la simple raison que, sur ce
cipe cendre ; et de ce fait, au lieu d'accompagner le corps éthérique point, les vraies investigations occultes confirment effectivement à
~e l'homme, il se mit à suivre tout ce qui est produit de désintégra- la lettre les paroles de l'Evangile-, lorsque donc le corps de Jésus de
tion. Telles furent les conséquences de l'influence luciférienne. Et là Nazareth fut mis en croix, le fantôme était vraiment parfaitement
où les influences lucifériennes n'avaient pas de prise, comme c'était intact, il était là, et c'était la forme du corps esprit, mais visible au
le cas pour le Jésus de Nathan, en qui il n'y avait pas de moi humain seul regard suprasensoriel, et il était beaucoup moins lié à la sub-
mai~, à .partir du b~ptême dans le Jourdain, l'entité cosmique du stance matérielle provenant des éléments terrestres que ce n'est le cas
Chnst, d ne se mamfesta pas la moindre force d'attraction entre le chez n'importe qui d'autre. Ceci, tout simplement parce que l'al-
fantô~e humain et les éléments matériels absorbés. Tout au long liance survenue chez tous les autres hommes entre le fantôme et les
des trois années, le fantôme resta préservé de ces éléments matériels. éléments matériels donne à ceux-ci leur cohésion. Chez le Christ
DE JÉSUS AU CHRIST Huitième conftrence 175
174

Jésus, les choses étaient effectivement totalement différentes. C'était Le Christ est apparu à Paul sur le chemin de Damas. Et qu'il
quelque chose d'analogue, dirais-je volontiers, à ce qui se passe mette sur le même plan la façon dont il lui est apparu, à lui, et celle
lorsque, obéissant à la loi d'inertie, un certain assemblage de parties dont il est apparu aux autres disciples, cela montre que le Christ est
matérielles conserve la forme qu'on lui a donnée, et puis, au bout de apparu à Paul sous la même forme qu'aux autres. Mais qu'était-ce
quelque temps, se désagrège, de façon qu'il n'en reste pratiquement donc, ce qui a convaincu Paul?
plus rien de visible. Ainsi en fut-il des parties matérielles du corps En un certain sens, Paul était déjà un initié avant l'événement de
du Christ Jésus. À la descente de la croix, ces parties tenaient pour Damas. Mais il s'agissait d'une initiation où se rejoignaient l'ancien
ainsi dire encore ensemble, mais elles n'avaient aucun lien avec le principe hébreu et le principe grec. Paul était un initié qui, jusque-
fantôme, parce que le fantôme était totalement indépendant d'elles. là, savait seulement que ceux qui se sont liés par l'initiation au
Lorsqu'ensuite on enduisit ce corps de certaines substances qui, à monde spirituel ont rendu leur corps éthérique indépendant du
leur tour, agirent tout autrement sur lui qu'elles ne l'auraient fait sur corps physique, et qu'en un certain sens ils peuvent apparaître dans
tout autre corps quand on l'embaume, il arriva qu'après la mise au le corps éthérique sous leur forme la plus pure à ceux qui ont la
tombeau, les substances matérielles se volatilisèrent rapidement, faculté de les voir. Si c'était uniquement un corps éthérique indé-
rapidement retournèrent aux éléments. C'est pourquoi les disciples pendant du corps physique qui était apparu à Paul, il se serait
qui vinrent voir la tombe trouvèrent les linges qui avaient enveloppé exprimé autrement. Il aurait dit qu'il avait vu quelqu'un qui avait
le corps, - mais le fantôme, auquel tient l'évolution du moi, il était été un initié, et qui, indépendamment de son corps physique, conti-
ressuscité du tombeau. Il ne faut pas s'étonner si Marie de Magdala, nuait à suivre l'évolution de la terre. Et de plus, cela n'aurait rien eu
n'ayant connu que le fantôme imprégné des éléments de la terre, n'a de particulièrement surprenant pour lui. Son expérience devant
pas pu reconnaître la forme qu'elle connaissait dans ce fantôme Damas, cela ne pouvait donc pas être cela. C'était quelque chose
libéré de toute pesanteur terrestre, qu'elle voyait maintenant avec un dont il savait que, pour qu'on puisse le vivre, il fallait d'abord que
regard clairvoyant73 • Elle lui paraissait toute différente. Il y a une l'Écriture fût accomplie : qu'un jour, dans l'atmosphère spirituelle
chose surtout qu'il nous faut bien voir: c'est uniquement la force se de la terre, un fantôme humain parfait, un corps d'homme sorti du
dégageant de la réunion des disciples et du Christ qui permit à tous tombeau, apparaisse sous une forme suprasensible. Mais c'est préci-
les disciples et à tous ceux dont on nous parle de voir le Ressuscité ; sément ce qu'il avait vu ! Voilà ce qui lui était apparu devant Damas
car Il est apparu dans le corps esprit, ce corps qui, selon Paul, se et qui l'avait convaincu ! Il était là ! Il est ressuscité ! Car ce qui est
multiplie comme le grain de blé et passe dans tous les hommes. là ne peut venir que de lui: c'est le fantôme que peuvent voir toutes
Mais Paul est, lui aussi, convaincu que ce n'est pas le corps imprégné les individualités humaines qui cherchent à se relier au Christ! Voilà
des éléments terrestres qui est apparu aux autres disciples, mais que comment Paul a pu se convaincre que le Christ était déjà là, que sa
celui-là même qui lui était apparu à lui était également apparu aux venue n'était pas pour plus tard, qu'il avait vraiment revêtu un corps
autres disciples ; ille dit en ces termes : «Je vous ai transmis en pre- physique, et que ce corps physique a sauvé la forme originelle du
mier lieu ce que j'avais reçu moi-même : Christ est mort pour nos corps physique proprement dite pour le salut de tous les hommes.
péchés, selon les Écritures. Il a été enseveli, il est ressuscité le troi- Que seule la manifestation la plus grande de l'amour divin pou-
sième jour, selon les Écritures. Il est apparu à Céphas [Simon v~it rendre cet acte possible, et en quel sens il s'agissait là d'un acte
Pierre], puis aux Douze. Ensuite il est apparu à plus de cinq cents d amour, et dans quel sens il faut entendre le mot « rédemption >>
frères à la fois ; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont dans la perspective de l'évolution future de l'humanité-c'est ce que
morts. Ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. En nous verrons demain.
tout dernier lieu, il m'est aussi apparu, à moi l'avorton74 • »
NEUVIÈME CONFÉRENCE
Karlsruhe, 13 octobre 1911

Cette série de conférences nous a amenés jusqu'ici à nous


poser essentiellement deux questions. La première a trait à l' événe-
ment objectif qui est associé au nom du Christ Jésus ; elle concerne
la nature même de cette impulsion -l'impulsion du Christ- qui est
intervenue dans l'évolution humaine. La deuxième a trait à la
manière dont chaque homme peut établir un lien avec cette impul-
sion du Christ, dont cette impulsion devient en quelque sorte effi-
cace pour chaque homme en particulier. Bien entendu, les réponses
à ces deux questions sont liées l'une à l'autre. Car, comme nous
l'avons vu, l'événement christique est un fait objectif de l'évolution
terrestre de l'homme, et c'est quelque chose de réel, quelque chose
de véritable qui émane de la résurrection. C'est pour ainsi dire une
sorte de germe, destiné à rétablir l'état originel de notre fantôme
humain, qui est sorti du tombeau avec le Christ, et ce germe qui est
ainsi sorti avec le Christ du tombeau a la possibilité de s'incorporer
à ceux d'entre les hommes qui trouvent un lien avec l'impulsion du
Christ.
Tel est l'aspect objectif de ce lien entre l'homme individuel et
l'impulsion du Christ. Aujourd'hui, nous ajouterons aux réflexions
qui nous ont occupés ces jours-ci le côté subjectif, autrement dit
nous tenterons de trouver une réponse à la question qui peut se for-
muler ainsi : Comment donc l'homme individuel trouve-t-il le
moyen de prendre peu à peu en lui ce qui s'est mis à rayonner du
Christ grâce à la résurrection ?
Pour répondre à cette question, il faut commencer par distinguer
deux choses. Lorsque la religion chrétienne est apparue dans le
DE JÉSUS AU CHRIST Neuvième conférence 179
178

monde, ce n'était pas du tout une religion réservée à des hommes en Il n'est pas rare que même des hommes quelque peu familiers déjà
quête d' une voie occulte, c'est-à-dire cherchant à s'approcher du de la science de l'esprit aient l'impression que le mouvement spiri-
Christ par quelque voie spirituelle ; le but du christianisme, c'était tuel que nous représentons est quelque chose de tout à fait nouveau.
d'être une religion pour tous les hommes, une religion qui était Si on fait abstraction de l'enrichissement récemment apporté à la
ouverte à tous les hommes. Il ne faudrait donc pas croire qu'un quête spirituelle en Occident par les idées de la réincarnation et du
développement occulte ou ésotérique particulier était nécessaire karma, donc des apports de la doctrine des vies terrestres successives
pour trouver le chemin vers le Christ. Il nous faut donc commencer et du sens qui en découle pour toute l'évolution humaine, on est
par examiner la voie exotérique qui mène au Christ, et qui s'est tou- bien obligé de dire qu'autrement, des voies d'accès au monde spiri-
jours ouvertement offerte au fil du temps à tout cœur, à toute âme. tuel fort semblables à celle de notre théosophie ne sont vraiment
Il nous faudra ensuite en distinguer une autre : celle qui, jusqu'ici, rien de tout à fait nouveau dans l'évolution de l'humanité occiden-
jusqu'à l'époque actuelle, s'ouvrait à l'âme décidée à suivre la voie tale. La seule chose, c'est que celui qui cherche l'accès des mondes
ésotérique ; c'est-à-dire qui veut chercher le Christ en ne s'en tenant spirituels sur les chemins actuels de la théosophie se trouve quelque
pas uniquement au chemin extérieur, mais qui veut le chercher en peu déconcerté par la manière dont, par exemple, on cultivait la
développant les forces occultes. Deux voies, donc : celle du plan théosophie au XVIIIe siècle. On s'occupait vraiment beaucoup de
physique et celle des mondes suprasensibles. théosophie au XVIIIe siècle dans ces parages (Bade) , et surtout en
La voie exotérique vers le Christ, la voie extérieure, on ne s'en est Wurtemberg. Seulement, il manquait partout un regard lucide sur
jamais fait une idée aussi confuse qu'au XD( siècle. Encore y voyait-on la doctrine des vies terrestres successives, et tout le champ du travail
plus clair dans la première moitié de ce siècle que dans la seconde. On théosophique s'en trouvait d'une certaine manière brouillé. Et ceux
est en droit de dire que les hommes se sont de plus en plus éloignés qui étaient capables de saisir en profondeur les rapports occultes, et
d'une connaissance du chemin qui mène au Christ. Sous ce rapport, plus particulièrement les rapports du monde avec l'impulsion du
les hommes qui pensent comme on le fait aujourd'hui ne savent plus Christ, eux aussi avaient la vue brouillée du fait qu'il leur manquait
se faire une idée juste de la manière dont, au XVIIIe siècle encore, les un enseignement juste sur la succession des vies terrestres. Mais
âmes accédaient à l'impulsion christique, ou dont une certaine possi- dans toute la chrétienté, partout où vivaient des chrétiens, il y a tou-
bilité de découvrir la réalité de cette impulsion éclairait encore la pre- jours eu comme une sorte d'aspiration, de quête théosophique. Et
mière moitié du XIXe siècle. C'est au XIXesiècle que s'est le plus perdu les effets de cette quête théosophique se faisaient sentir partout, y
pour les hommes ce chemin vers le Christ. Et cela devient compré- compris dans les voies exotériques que suivaient ceux qui ne pou-
hensible lorsque nous nous rappelons que nous nous trouvons là tout vaient que s'en tenir à une participation extérieure à la vie, disons,
près du point de départ d'une nouvelle voie vers le Christ. Nous d'une paroisse chrétienne ou de quelque chose d'analogue. Mais la
avons souvent parlé de la nouvelle voie qui s'ouvre aux âmes, d'un manière dont un élément théosophique imprégnait la quête du
renouvellement de l'événement christique, pour ainsi dire. Les chrétien, cela, nous pouvons le voir par exemple chez un Bengel, un
choses, dans l'évolution de l'humanité, sont toujours telles qu'il faut Œtinger7 5, des personnes qui ont exercé leur activité en
en quelque sorte qu'elles touchent le fond avant qu'apparaisse une Wurtemberg et qui, par leur manière de faire et de penser - n'ou-
lumière nouvelle. Le désintérêt que le XIXe siècle a marqué pour les blions pas qu'il leur manquait la notion des vies terrestres succes-
mondes de l'esprit ne se comprend donc que trop bien quand on se sives-, sont bel et bien parvenues à des résultats qui coïncident avec
rend compte que le xxe siècle doit marquer le début d'une époque ceux que permettent des vues supérieures sur l'évolution de l'huma-
absolument nouvelle pour la vie spirituelle des hommes, avec ce nité, dans la mesure où l'impulsion christique lui est propre. Et là
caractère spécifique que nous avons fréquemment évoqué. devant, nous sommes amenés à dire qu'il y a toujours eu un substrat
DE JÉSUS AU CHRIST Neuvième conférence 181
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de vie théosophique. Aussi y a-t-il beaucoup de vrai dans ce qu'écrit incitation au courage : « Mais ceci repose dans le sein du futur, sur
Rothel 6 , naguère professeur à l'université de Heidelberg - donc lequel nous ne voulons pas anticiper; puissions-nous pour l'instant
tout près de Karlsruhe-, dans sa préface à un traité paru en 1847, rendre grâces à notre cher Œtinger, et nous réjouir de sa belle pré-
où il est question d'un certain nombre d'aspects de la théosophie sentation, qui peut assurément compter sur une large audience. »
au XVIIIe siècle : « Il est souvent difficile de discerner chez les théo- Nous voyons donc que la théosophie est, si l'on peut dire, une
sophes anciens quels sont exactement les buts de la théosophie ... pieuse espérance des hommes qui ont en quelque sorte hérité du
mais il est non moins clair qu'en suivant la voie qu'elle a suivie jus- XVII( siècle une certaine connaissance de l'ancienne théosophie.
qu'ici, la théosophie est incapable d'atteindre au niveau d'une Ensuite, il est vrai, le courant de vie théosophique a été submergé
science, donc d'exercer une grande influence. Gardons-nous d'en par la poussée matérialiste du XIXe siècle, et c'est maintenant seule-
conclure trop précipitamment qu'elle n'est somme toute qu'un phé- ment, grâce à ce qu'il nous est donné d'accueillir comme l'aube
nomène éphémère et sans légitimité scientifique. Lhistoire à elle d'une ère nouvelle, que nous recommençons à nous approcher de la
seule témoigne abondamment du contraire. Elle nous dit que ce vraie vie de l'esprit, mais cette fois sous une forme qui peut être si
phénomène énigmatique n'a jamais pu percer et qu'il a néanmoins scientifique que tout cœur et toute âme peuvent la comprendre. Il
toujours refait surface ; bien plus, il garde une certaine cohésion à faut bien voir que le XIXe siècle a aussi totalement perdu toute com-
travers les formes les plus diversifiées, grâce à la chaîne d'une tradi- préhension de ce dont, par exemple, les théosophes du XVII( siècle
tion jamais éteinte. » disposaient encore pleinement, ce qu'ils appelaient alors le « sens
Or il faut se rappeler que l'auteur de ces lignes, dans les années central ». Nous savons par exemple d'Œtinger, qui a exercé son
quarante du XIXe siècle, ne pouvait connaître de la théosophie que ce action tout près d'ici, à Murrhardt, qu'il fut pendant un certain
qu'en avait transmis maint théosophe du XVIIIe siècle. Il est bien cer- temps, en Thuringe, l'élève d'un homme très simple, dont les dis-
tain que, transmise sous cette forme, elle ne pouvait pas se couler ciples savaient qu'il possédait ce qu'on appelait le sens central.
dans les catégories de notre esprit scientifique et que, de ce fait, on Qu'était-ce à l'époque que ce sens central ? Ce n'était en réalité rien
avait du mal à imaginer que la théosophie d'alors pût gagner des d'autre que ce qui apparaît aujourd'hui chez tout homme qui pour-
cercles plus vastes. Ceci mis à part, nous ne pouvons pas ne pas trou- suit avec sérieux et avec une énergie de fer ce qui se trouve aussi dans
ver significatif que des années quarante du XIXe siècle nous par- mon ouvrage Comment acquérir des connaissances sur les mondes supé-
vienne cette voix qui dit : « ... Et l'essentiel, pour peu que la rieurs Ce n'était rien d'autre, au fond, ce que possédait en Thuringe
théosophie acquière un jour un caractère proprement scientifique, cet homme simple- Volker de son nom 77 -,et qu'il a ensuite mis en
et parvienne du même coup à poser certains résultats précis, c'est œuvre dans une forme de théosophie fort intéressante pour son
que ces résultats emporteront peu à peu l'adhésion de tous, ou se époque, et dont l'influence a marqué Œtinger. Lhomme d'aujour-
vulgariseront et se transmettront comme vérités unanimement d'hui, qui a bien du mal à se faire à l'idée qu'il n'y a pas du tout si
acceptées, même à ceux qui ne peuvent pas s'engager sur la voie qui longtemps, il existait encore une recherche théosophique aussi pro-
a permis de les découvrir et qui seule permettait de les découvrir. » fonde, et que celle-ci a donné lieu à une abondante littérature, certes
Il est vrai que ce qui suit se teinte d'un pessimisme que nous ne enfouie dans les bibliothèques et chez les bouquinistes, cet homme
saurions partager aujourd'hui en ce qui concerne la théosophie. Car aura tout autant de mal à considérer d'emblée l'événement chris-
qui se familiarise avec la façon dont la science de l'esprit conduit tique comme un fait objectif. Que de discussions la question n'a-t-
aujourd'hui sa recherche se convaincra que la théosophie, en agissant elle pas soulevées au XIXe siècle ! Le temps nous manque, ne
comme elle choisit de le faire, peut devenir populaire dans les serait-ce que pour esquisser toute la variété des théories sur le
milieux les plus étendus. Ne voyons donc dans ce qui suit qu'une Christ Jésus qu'on peut relever au XIXe siècle ! Et quand on se
Neuvième conférence 183
182 DE JÉSUS AU CHRIST

donne la peine d'en regarder un certain nombre de plus près, d' « idéalisme abstrait » de l'autre. Songez que le résultat de cette
qu'elles soient le fait de laïcs ou de théologiens, on a vraiment cer- déchirure entre macrocosme et microcosme a fait que les hommes
taines difficultés à rapprocher ce que le XIXe siècle a produit sur ce qui n'ont guère d'intérêt pour la vie intérieure de l'âme en sont
point précis des époques où prévalaient encore des traditions venus à considérer cette vie intérieure, tout comme la corporéité
meilleures. On a même pu aller, au XIXe siècle, jusqu'à considérer extérieure, comme faisant partie du macrocosme, pour finir par tout
comme de grands théologiens chrétiens des personnes auxquelles ramener à des processus matériels. Les autres, ceux qui se rendaient
l'hypothèse d'un Christ objectif, entrant dans l'histoire du monde et compte qu'il existe quand même une vie intérieure, tombèrent peu
y exerçant une action, est totalement étrangère. C'est là que se pose à peu dans des abstractions dans tous les domaines qui n'ont finale-
à nous cette question : Quel rapport peut-il trouver avec le Christ, ment de valeur que pour l'âme de l'homme.
celui qui ne suit pas de voie ésotérique, mais qui reste entièrement Pour faire la lumière sur cette question difficile, il faut peut-être
sur le terrain de l'exotérique ? se rappeler quelque chose de très important, qu'on enseignait jadis
Tant qu'on s'en tient, comme le faisaient d'ailleurs effectivement aux hommes dans les Mystères. Demandez-vous un peu combien
aussi des théologiens du xrxe, à considérer l'évolution humaine d'hommes croient aujourd'hui en leur âme et conscience que lors-
comme quelque chose qui ne peut se dérouler que dans le for inté- qu'ils pensent quelque chose, peu importe quoi - disons par
rieur de l'homme, et qui n'a pour ainsi dire rien à voir avec le monde exemple du mal de leur prochain -, cela n'a finalement aucune
extérieur du macrocosme, il n'est absolument pas possible de recon- importance pour le monde extérieur ; la pensée est en moi, se
naître la réalité objective du Christ Jésus. On en arrive alors à toutes disent-ils, un point c'est tout. C'est tout autre chose si je donne une
sortes d'idées grotesques, mais on ne parvient jamais à entrer en rap- gifle à mon prochain ; là, cela se passe sur le plan physique ; dans
port avec l'événement christique. Si l'homme croit qu'il peut l'autre cas, ce n'est qu'un sentiment, ou qu'une simple pensée.- Ou
atteindre à l'idéal le plus élevé, à la mesure de l'évolution terrestre, bien, faisons un pas de plus : combien d'hommes y a-t-il pour dire,
en se contentant de suivre un chemin de l'âme, un chemin de après avoir commis un péché, un mensonge ou une erreur : là, c'est
rédemption personnelle, en quelque sorte, il ne peut pas se relier quelque chose qui se passe dans le for intérieur, au sein de l'âme
objectivement au Christ. Autrement dit, dès lors que l'idée de humaine, et pour dire au contraire lorsqu'une pierre tombe du toit :
rédemption personnelle se réduit pour l'homme à une démarche là, c'est quelque chose qui se passe dans le monde extérieur. Et on
d'ordre psychologique, le rapport avec le Christ n'existe plus. Mais n'aura pas besoin de se fatiguer les méninges pour que tout le
celui qui pénètre plus avant dans les secrets de l'univers ne tarde pas monde comprenne que, quand une pierre tombe du toit, peut-être
~ ~'aperce~oir qu'en se croyant capable d'atteindre son idéal suprême dans de l'eau - cela arrive -, elle y provoque des vagues qui se pro-
lCI-bas umquement par lui-même, par son développement intérieur, pagent en s'éloignant de plus en plus du point de chute et ainsi de
l'homme se coupe totalement du macrocosme ; que le macrocosme suite, donc que tout cela entraîne toute une suite secrète de consé-
est alors comme une sorte de nature en face de lui - l'âme de son quences ; mais que ce qui se passe dans l'âme d'un homme, cela n'a
côté poursuivant son propre développement intérieur en marge du rien à voir avec tout le reste. Voilà pourquoi les hommes ont pu
macrocosme, parallèlement à lui ; mais de rapport entre les deux, il croire que seule l'âme est en cause lorsqu'elle commet un péché,
ne peut en trouver. C'est là précisément tout l'effroyable grotesque qu'elle se trompe, et qu'elle cherche à réparer sa faute. Celui pour
de l'évolution du xrxe siècle, cette dichotomie, cette cassure entre ce qui ces choses sont évidentes trouverait forcément grotesque ce
qui ne peut aller l'un sans l'autre - macrocosme et microcosme. qu'un certain nombre d'entre nous ont eu l'occasion de voir au
Sans cette cassure, il n'y aurait pas eu le moindre de tous ces malen- cours de ces deux dernières années. Je voudrais rappeler la scène de
tendus liés aux termes de « matérialisme théorique » d'une part et mon drame rosicrucien La porte de l'initiation, où Capesius et
184 DE JÉSUS AU CHRIST Neuvième conférence 185

Strader arrivent dans le monde astraF 8 , et où on voit que leurs pen- phénomènes subjectifs, mais des réalités objectives, et qu'ils ont de
sées, leurs paroles et leurs sentiments ne sont pas sans importance ce fait des répercussions sur le monde extérieur. Et dès l'instant où
pour le monde objectif, pour le macrocosme, mais déchaînent car- l'homme est conscient que lorsqu'il commet une faute ou une
rément des tempêtes parmi les éléments. Pour l'homme d'aujour- erreur, il se passe quelque chose d'objectif, où il sait que ce qu'il a
d'hui, il faut bien évidemment être un peu fou pour penser qu'une fait et détaché de lui-même, qui ne tient plus à lui, mais qui tient
pensée erronée déclenche l'action de forces de destruction aussi dans désormais à tout le cours objectif de l'évolution du monde, que tout
le macrocosme. C'est là pourtant ce qu'on faisait très clairement cela a des effets, cet homme, dès lors qu'il regarde le cours de l' évo-
comprendre aux hommes dans les Mystères, ce fait que lorsque par lution du monde dans son ensemble, ne peut plus dire que réparer
exemple quelqu'un ment, commet des erreurs, on a affaire à un pro- ses torts est une affaire intime, qui ne concerne que son âme. Il
cessus réel, qui ne le concerne pas lui tout seul. Si on dit en alle- serait évidemment possible - et cela aurait un aspect positif- de
mand qu'« il n'y a pas de frais de douane pour les pensées », c'est considérer ce qui entraîne les hommes dans l'erreur et la faiblesse, et
justement parce qu'on ne voit pas la barrière douanière lorsque les les y a toujours entraînés, tout au long des vies terrestres successives,
pensées apparaissent. Pourtant, elles font alors partie du monde comme l'affaire intime non pas d'une seule vie, mais du karma.
objectif, elles ne sont pas uniquement des évènements de l'âme. Et Mais alors, il n'est pas possible qu'un événement ne faisant partie ni
le disciple des Mystères le voyait bien : quand toi, tu dis un men- de l'histoire ni de l'humanité, comme c'est le cas pour l'intervention
songe, dans le monde spirituel, une certaine lumière s'en trouve obs- luciférienne aux anciens temps de la Lémurie, soit jamais effacé du
curcie, et quand tu agis sans amour, dans le monde spirituel quelque monde par un événement humain ! I.:événement luciférien a été
chose se calcine, dévasté par le feu de ce manque d'amour; et quand d'un côté l'occasion d'un grand bienfait pour l'homme, en ce sens
tu commets des erreurs, tu prives le macrocosme de la lumière que qu'il y a gagné la liberté; mais de l'autre, le prix qu'il lui a fallu payer
tu éteins. - Ainsi montrait-on au disciple les conséquences objec- en échange, c'est la possibilité de s'écarter du sentier du bien et du
tives d'une action: il voyait que l'erreur éteint quelque chose sur le juste, et aussi du sentier du vrai. Ce qui est arrivé au fil des incarna-
plan astral, faisant ainsi place aux ténèbres, qu'un acte dépourvu tions ressortit au karma. Mais tout ce qui vient du macrocosme s'in-
d'amour agit comme un feu dévorant et dévastateur. sinuer, se nicher dans le microcosme, ce que les forces lucifériennes
Dans sa vie exotérique, l'homme ne sait pas ce qui se passe autour ont donné à l'homme, c'est quelque chose dont l'homme ne peut
de lui. Il est vraiment comme l'autruche, obligé de se cacher la tête venir à bout tout seul. Là, la compensation ne peut venir que d'un
dans le sable parce qu'il ne voit pas les effets qui n'en sont pas moins acte objectif. Bref, il faut que l'homme sente bien que, puisque les
là. Les effets des sentiments existent, et ils devenaient visibles au erreurs et les péchés qu'il commet ne sont pas seulement d'ordre
regard suprasensoriel, par exemple pour celui qui était introduit subjectif, un acte subjectif de l'âme ne saurait à lui tout seul être
dans les Mystères. Qu'on en vienne par contre à se dire que les rédempteur.
fautes, les faiblesses de l'homme sont une affaire strictement per- Ainsi donc, celui qui est convaincu du caractère objectif de l'er-
sonnelle, qu'il n'y a de rédemption que lorsque quelque chose se reur verra du même coup le caractère objectif du geste rédempteur.
passe au sein même de l'âme- c'est quelque chose qui ne pouvait Il est totalement impossible de poser l'influence luciférienne comme
arri.ver qu'au XIXe siècle. Dans cette perspective, le Christ ne peut un fait objectif sans poser en même temps l'acte compensateur -
logiquement rien être d'autre qu'un événement intime de l'âme. - l'événement du Golgotha. Et le choix du théosophe se réduit en
Pour que l'homme non seulement trouve le chemin du Christ, mais somme à deux choses. On peut tout mettre sur le compte du
encore ne se coupe pas totalement du macrocosme, il faut qu'il karma ; et on a, bien sûr, parfaitement raison, tant que la responsa-
reconnaisse que l'erreur et le péché qu'il commet ne sont pas des bilité de l'homme est seule en cause ; mais on se trouve alors dans la
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nécessité de prolonger d'une manière quelconque vers l'avant ou anciens ont fait place à l'ère nouvelle. Une fois passés les évènements
vers l'arrière la succession des incarnations, sans jamais arriver ni à de Palestine, les hommes commencèrent à se sentir abandonnés. Ils se
un commencement ni à une fin. C'est comme une roue qui ne cesse mirent à avoir ce sentiment d'abandon lorsqu'ils abordaient les ques-
de tourner. Par contre- c'est la deuxième possibilité- on a la pen- tions les plus difficiles, celles qui touchaient aux aspects les plus
sée concrète de l'évolution, telle que nous avons été amenés à la intimes, les plus concrets de l'âme, qu'ils se demandaient par
comprendre, et là, nous avons vu qu'il y a eu les trois états de exemple : qu'adviendra-t-il de moi au sein du grand tout si je passe la
Saturne, du Soleil, de la Lune, totalement différents de l'état ter- porte de la mort chargé d'actions que je n'aurai pas rachetées ? Il leur
restre ; ensuite, que c'est sur la Terre seulement qu'apparaît la suc- venait alors une pensée, à ces hommes, qu'ils devaient, certes, à la nos-
cession des vies telle que nous la connaissons ; et puis, qu'il y a eu talgie de leur âme, mais qui trouvait son unique apaisement dans cette
l'événement luciférien, qui ne s'est produit qu'une fois. Et cette pen- intuition de l'âme humaine : oui, un être a vécu, qui est entré dans
sée concrète de l'évolution, et ce que cela implique, tout cela est l'évolution de l'humanité, un être auquel tu peux te fier et qui, dans le
nécessaire pour donner un contenu réel à ce que nous appelons la monde extérieur où tu n'as pas accès, agit de façon à compenser tes
conception théosophique du monde. Mais tout cela est impensable actes; qui t'aide à racheter ce qui a été perverti par les influences luci-
s'il y manque la réalité objective de l'événement du Golgotha. fériennes!- Et les hommes furent pénétrés du sentiment d'être aban-
Un regard sur les temps préchrétiens nous montre- il en a déjà été donnés et du sentiment d'être protégés, d'être à l'abri au sein d'une
question sous un autre aspect - que les hommes étaient alors en un puissance objective ; ils eurent le sentiment que le péché est une puis-
certain sens différents de nous. En descendant des mondes spirituels sance réelle, un fait objectif; et aussi l'autre sentiment, le corollaire :
pour s'incarner sur la terre, les hommes ont emporté avec eux une cer- la force de rédemption est un fait objectif, quelque chose à quoi
taine quantité de la substance divine. Ce n'est que peu à peu, au fur et l'homme tout seul ne suffit pas, parce que ce n'est pas lui qui a appelé
à mesure que l'homme avançait dans ses incarnations terrestres, que l'intervention de Lucifer, mais où il faut qu'intervienne celui qui agit
cette substance s'est tarie et, à l'approche des évènements de Palestine, dans les mondes où Lucifer sciemment agit.
il n'en restait plus rien. C'est pourquoi les hommes des temps pré- Tout ce que j'ai exposé là en me servant du langage de la science
chrétiens sentaient bien, lorsqu'ils réfléchissaient en quelque sorte sur de l'esprit, cela n'existait pas consciemment sous forme de concepts,
leurs propres faiblesses, que tout ce que l'homme a de meilleur pro- mais restait dans le domaine des sentiments et de la sensibilité ; et
vient de la sphère divine d'où il est descendu. Ils n'avaient pas cessé de c'est dans ce domaine qu'on éprouvait la nécessité de se tourner vers
ressentir les derniers effets de l'élément divin. Mais celui-ci était tari le Christ. Et bien sûr, il y avait alors les communautés chrétiennes,
au moment où Jean Baptiste énonça la parole : Changez votre au sein desquelles ces hommes pouvaient trouver les voies qui leur
manière de concevoir le monde, car les temps sont devenus autres ; permettaient d'approfondir toutes ces sensations et tous ces senti-
désormais, vous ne pourrez plus vous élever jusqu'au spirituel, parce ments. Car finalement, lorsqu'il regardait autour de lui le monde de
que l'ancienne spiritualité n'est plus accessible au regard. Changez la matière, que trouvait-il donc, l'homme, à l'époque où il avait
l'orientation de votre pensée, et accueillez l'entité divine qui doit perdu son lien originel avec les dieux ? Du fait qu'il était descendu
rendre aux hommes ce qu'il leur a fallu perdre en quittant les hau- dans la matière, il perdait de plus en plus la vision du spirituel, du
teurs! Voilà pourquoi aussi- et peu importe que la pensée abstraite se divin physiquement manifesté dans le vaste monde. Les vestiges de
refuse à l'admettre: il est impossible de ne pas l'admettre quand on l'ancienne clairvoyance se perdaient peu à peu et, d'une certaine
pose un regard véritablement concret sur les faits historiques - la manière, la nature était désormais sans dieux. Le monde qui se
façon de sentir et de ressentir a totalement changé au moment du déployait devant l'homme n'était plus que matière. Et face à ce
tournant que marquent les évènements de Palestine, et où les temps monde matériel, l'homme ne pouvait plus du tout continuer à
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croire qu'il puisse s'y exercer un principe christique objectif. Quand Deux choses ont été nécessaires. Deux voies exotériques ont per-
on pense par exem pie à ce qui s'est formé au xrxe siècle, cette idée mis d'accéder à une vision spirituelle du Christ. On pouvait, d'une
que la nébuleuse de Kant-Laplace 80 est à l'origine de l'univers auquel part, amener l'homme à voir qu'il n'était peut-être pas du tout vrai
appartient notre terre, que la vie est ensuite apparue sur chacune des que la matière était totalement étrangère à sa vie intérieure, à l'esprit
planètes, tout ce qui a finalement conduit à concevoir l'univers en son for intérieur. Il fallait donc d'une part effectivement faire
entier comme un concours d'atomes, quand on voit cette image que entrevoir qu'il n'est peut-être pas du tout exact que, là où de la
se fait du monde le penseur matérialiste, on se rend bien compte matière apparaît dans l'espace, il n'y a partout que de la matière.
qu'il faudrait être fou pour penser qu'il y a là-dedans de la place Mais comment fallait-il s'y prendre pour cela ? Le seul moyen,
pour le Christ, que le Christ puisse faire partie du tableau. En regard c'était de donner à l'homme quelque chose qui fût à la fois matière
de cette image du monde, l'entité du Christ ne peut pas se justifier. et esprit, dont il fallait qu'il sache que c'est de l'esprit, et qu'il voyait
La notion même d'esprit devient alors caduque. Mais on ne peut sous forme de matière. Il fallait donc que la transformation, la trans-
que comprendre celui qui dit, dans le passage que je vous ai lu 81 , que formation éternellement valable de l'esprit en matière, de la matière
s'il devait croire à la résurrection, il lui faudrait mettre en charpie en esprit, que cela reste vivant pour lui. Etc' est ce qu'a permis le fait
toute son image du monde. Toute cette image du monde, telle que l'institution chrétienne de l'Eucharistie, de la Cène, s'est main-
qu'elle a peu à peu pris forme, montre simplement que, pour celui tenue, a été célébrée au long des siècles. Et plus nous remontons le
qui contemple la nature extérieure, toute possibilité de concilier la cours des siècles depuis l'instauration de la Cène, plus nous avons le
pensée qui s'attache à la nature extérieure et celle qui pénètre dans sentiment qu'aux époques plus anciennes et moins matérialistes, on
l'essence vivante des phénomènes de la nature a disparu. en comprenait encore mieux le sens. Car là où il s'agit de réalités
Ne prenez pas ce que je viens de dire pour une condamnation. Il supérieures, on peut dire qu'en général la preuve qu'on ne les com-
fallait qu'un jour la nature soit privée de dieux et d'esprit, pour per- prend plus, c'est qu'on se met à en discuter. Il y a tout simplement
mettre à l'homme de concevoir la somme de pensées abstraites néces- des choses dont on constate que, tant qu'on les comprend, on n'en
saire pour comprendre la nature extérieure, comme il est devenu discute guère, et qu'on commence à se quereller quand on ne les
possible de le faire grâce aux systèmes de Copernic, de Kepler et de comprend plus; d'ailleurs les discussions elles-mêmes fournissent la
Galilée. Il fallait que l'humanité se saisisse du tissu de pensées qui a preuve que la plupart de ceux qui discutent ne comprennent pas ce
conduit à l'âge de la machine, le nôtre. Mais d'autre part, il était aussi dont ils discutent. Et c'est bien ce qui s'est passé pour la Cène. Tant
nécessaire que cette époque ait de quoi remplacer ce qui ne pouvait qu'on a su qu'elle est la preuve vivante que la matière n'est pas seu-
pas exister dans la vie exotérique, un substitut de ce qui était devenu lement matière, mais qu'il existe des actes rituels qui permettent que
impossible : trouver un chemin direct de la terre vers le spirituel. Car l'esprit s'ajoute à la matière, tant que l'homme a su que cette impré-
si on avait pu trouver le chemin de l'esprit, on aurait immanquable- gnation de la matière par l'esprit est une imprégnation de la matière
ment trouvé ce chemin vers le Christ qu'on trouvera dans les siècles par le Christ, telle qu'elle s'exprime dans la Cène, on l'accepta, cette
à venir. Il fallait quelque chose qui puisse en tenir lieu. Cène, sans qu'il y ait de dispute. Puis vint l'aube du matérialisme,
La question est maintenant de savoir ce dont un chemin exoté- l'époque où on ne comprit plus les fondements de la Cène, où on
rique capable de conduire l'homme vers le Christ avait besoin tout disputa de la nature du pain et du vin, se demandant s'ils étaient
au long des siècles où s'élaborait peu à peu une conception atomis- simples symboles du divin ou réceptacles véritables de la force
tique du monde, qui ne pouvait éviter de vider progressivement la divine ; bref, où surgirent toutes les controverses, donc au début des
nature de ses dieux, et qui aboutit, au XIXe siècle, à une observation temps modernes, mais dont le sens est parfaitement clair pour celui
de la nature dont tout sens du divin est absent. qui y voit plus profond : elles signifient tout simplement qu'on ne
DE JÉSUS AU CHRIST Neuvième conférence 191
190

comprenait plus ce dont il s'agissait. Pour les hommes qui voulaient foi chrétienne, a spiritualisé et christifié l'âme humaine. Lorsque
trouver le Christ sans pouvoir suivre la voie ésotérique, la Cène était cela sera possible - et ce jour viendra - nous aurons franchi une
un substitut parfait, de sorte qu'ils pouvaient y trouver une véritable étape de plus dans l'évolution. Et ce sera, une fois de plus, la preuve
union avec le Christ. Mais toute chose a son temps. Il est certes vrai réelle que le christianisme est plus grand que la forme qu'il revêt
qu'une ère nouvelle s'ouvre dans le domaine de la vie spirituelle ; il extérieurement. Il a en effet une piètre idée du christianisme, celui
n'en demeure pas moins que ce qui a été pendant des siècles le bon qui croit qu'en balayant la forme qu'il revêtait à une certaine
chemin pour trouver le Christ le restera pendant des siècles encore. époque, on le balayerait lui aussi. Seul a une vue juste du christia-
Les choses s'imbriquent pour passer peu à peu de l'une à l'autre, nisme celui qui est intimement convaincu que toutes les Églises où
mais ce qui était juste naguère se transformera peu à peu en autre on a cultivé l'idée du Christ, toutes les formes de pensée, toutes les
chose, lorsque les hommes auront atteint la maturité nécessaire. Tel formes extérieures, sont d'ordre temporel et par conséquent passa-
est bien le but que poursuit la théosophie : saisir ce que l'esprit lui- gères, mais qu'en revanche l'idée du Christ fera son chemin dans le
même a de concret, de réel. Les méditations, par exemple, les exer- cœur et l'âme des hommes de l'avenir sous des formes sans cesse
cices de concentration, tout ce que nous apprenons à connaître des nouvelles, même si ces formes nouvelles ne sont guère visibles
mondes supérieurs, tout cela permet aux hommes d'acquérir la aujourd'hui. On peut donc dire que la science de l'esprit est la pre-
maturité nécessaire à une vie intérieure qui ne se limite pas à des mière à nous apprendre l'importance qu'avait autrefois la Cène sur
mondes mentaux, à des mondes affectifs abstraits, mais qui puisse le chemin exotérique.
s'imprégner de l'élément de l'esprit. Et ainsi en viendront-ils à une Et l'autre voie exotérique, c'était celle qui passe par les Évangiles.
expérience vivante de la communion en l'esprit. Ainsi pourront Et là aussi, il faut se rendre compte de ce que représentaient encore
vivre en l'homme des pensées- des pensées méditatives- qui seront les Évangiles pour les hommes d'autrefois. Le temps n'est pas telle-
précisément ce qu'était le signe de la Cène - le pain consacré -, à ment loin où on ne lisait pas les Évangiles comme au XIXe siècle,
ceci près que ce qui lui était alors donné de l'extérieur émanera mais en les considérant comme une source vive, d'où l'âme reçoit
désormais de son for intérieur. Et de même que le chrétien pouvait, pour elle-même une substance. On ne les lisait pas non plus de la
à un premier stade, trouver au moyen de la Cène sa voie vers le façon que j'ai évoquée à propos d'un chemin erroné dans la pre-
Christ, ainsi le chrétien plus évolué, qui apprend grâce au progrès mière conférence de ce cycle, mais de telle façon qu'on y puisait de
de la science de l'esprit à connaître la figure du Christ, peut s'élever quoi abreuver la soif de l'âme; et que l'âme y trouvait la description
en esprit jusqu'à ce qui doit d'ailleurs être un jour aussi une voie du Rédempteur réel, dont la présence dans l'univers était pour elle
exotérique pour les hommes. Cela deviendra la force qui se répan- une certitude absolue.
dra pour apporter à l'homme un élargissement de l'impulsion du Pour des hommes qui savaient lire les Évangiles de cette manière,
Christ. Mais alors, les rites eux-mêmes changeront, et ce qui se pas- il n'y avait au fond déjà plus de questions à régler sur une infinité
sait précédemment sous les espèces du pain et du vin se passera de points qui attendirent les savants, les gens supérieurement intel-
désormais sous la forme d'une Cène spirituelle. Néanmoins, l'idée ligents du XIXe siècle pour devenir des problèmes. Il suffit ici de rap-
de la Cène, de la communion, elle sera toujours là. Il suffit qu'il soit peler combien de fois, lorsqu'il était question du Christ Jésus, des
un jour possible que certaines pensées, qui nous viennent de ce qui esprits particulièrement brillants, de ceux qui transpirent la science
est communiqué au sein du mouvement pour la science de l'esprit, et l'érudition, ont dit et répété que l'idée du Christ Jésus et des évè-
que certaines pensées intimes, certains sentiments intimes pénè- nements de Palestine était vraiment incompatible avec la concep-
trent et imprègnent d'esprit notre vie intérieure avec le même tion moderne du monde ! On vous dit là, d'une manière
caractère sacramentel que celui dont la Cène, au meilleur sens de la apparemment tout à fait convaincante, que du temps que l'homme
DE JÉSUS AU CHRIST Neuvième conférence 193
192

ne savait pas encore que la Terre est un corps céleste minuscule, il il se révéla que cette vulgarisation était bien loin d'être uniquement
pouvait croire que la croix du Golgotha était le signe qu'il s'était une bénédiction pour la vie intérieure. Car elle était en même temps
passé sur la terre quelque chose de nouveau, de très particulier. Mais la source du grand malentendu : on a banalisé les Évangiles, et
depuis qu'on sait, grâce à Copernic, que la Terre est une planète ensuite, on en a fait tout ce que le XIXe siècle en a fait, et dont en peut
comme les autres, est-il encore possible d'admettre que le Christ ait dire, en toute objectivité, que c'est un fait bien assez grave. Je pense
quitté une autre planète pour venir chez nous ? Quelle raison aurait- que des anthroposophes pourraient être en mesure de comprendre le
on d'admettre que la Terre est le lieu d'exception qu'on a cru qu'elle sens de ce « bien assez grave », sans y voir une critique, sans mécon-
était ? Et on avait recours à l'image suivante : depuis que notre naître non plus le zèle avec lequel le XIXe siècle s'est attaché à la
vision du monde s'est élargie, ce serait comme si une représentation recherche scientifique, y compris dans le domaine des sciences de la
ou une manifestation artistique des plus importantes se donnait, nature en général. Mais le drame de cette science- en conviendra qui
non pas sur la grande scène d'une capitale, mais sur la petite scène la connaît -, c'est précisément qu'à cause de son profond sérieux et
d'un quelconque théâtre de province. Voilà comment les évène- du dévouement sans bornes et en tous points admirable qu'elle a
ments de Palestine - vu que la Terre n'est qu'un minuscule corps apporté à la tâche, elle a conduit à l'éclatement et à l'anéantissement
céleste - ont pu passer pour un drame majeur de l'histoire du total de ce qu'elle voulait enseigner. On a voulu tout savoir de la
monde joué sur la scène d'un petit théâtre de province. Et cela, vrai- Bible à l'aide d'une méthode scientifique au-dessus de tout éloge, et
ment, c'est devenu quelque chose d'impensable, maintenant qu'on on n'a réussi qu'à la perdre: c'est un fait de culture particulièrement
sait que la Terre est si peu de chose par rapport à l'immensité de tragique, et que les générations à venir éprouveront comme tel.
l'univers! Cela semble vraiment intelligent, ce qui est dit là, et pour- Nous voyons donc que, aussi bien pour l'un que pour l'autre de
tant, ce n'est pas bien malin. Car le christianisme n'a jamais affirmé ces deux axes de l' exotérisme, nous sommes dans une période de
ce qu'on prétend réfuter ici. Le christianisme n'a même pas placé transition, et que- dans la mesure où nous avons saisi l'esprit de la
l'apparition de l'impulsion christique dans l'or et la pourpre de théosophie- il nous faut aiguiller les voies anciennes vers d'autres
l'existence terrestre, au contraire, on a toujours pris très au sérieux le voies. Et après avoir aujourd'hui considéré les voies exotériques qui
fait qu'il ait fait naître le porteur du Christ dans une étable, parmi donnaient autrefois accès à l'impulsion du Christ, nous verrons
de pauvres bergers. C'est non seulement cette petite Terre, mais demain comment s'établit le lien avec le Christ dans le domaine éso-
encore cet endroit totalement caché de la Terre que la tradition chré- térique- et nous en viendrons à la conclusion de nos réflexions : son
tienne avait choisi pour servir de berceau au Christ. Les questions but sera de nous mettre en situation de comprendre le sens de l' évé-
des gens supérieurement intelligents, le christianisme y avait nement christique, non seulement pour l'évolution humaine en
répondu dès les origines; seulement voilà, les réponses qu'a données général, mais pour chaque homme en particulier. C'est ainsi que
le christianisme lui-même n'ont pas été comprises, parce qu'on nous arriverons au terme du chemin que nous nous proposions de
n'était plus capable de laisser agir sur son âme la force vivante de ces suivre dans ce cycle de conférences. Nous pourrons passer plus briè-
grands tableaux pleins de majesté. vement sur la voie ésotérique, parce que ·nous en avons déjà posé les
Pourtant les tableaux des Évangiles à eux seuls, sans la Cène et ses jalons au cours des années écoulées. Nous apporterons donc le cou-
attributs - qui constituent le centre de tous les cultes, chrétiens et ronnement à notre édifice en considérant le rapport de l'impulsion
autres- n'auraient pas permis aux hommes de trouver le chemin exo- du Christ avec chaque âme humaine en particulier.
térique qui mène vers le Christ; car les Évangiles n'auraient pu deve-
nir à ce point populaires s'il avait fallu s'en tenir à eux pour trouver
une voie populaire vers le Christ. Et une fois les Évangiles vulgarisés,
DIXIÈME CONFÉRENCE
Karlsruhe, 14 octobre 1911

Hier, nous avons tenté de caractériser la voie, toujours pos-


sible aujourd'hui, par laquelle, autrefois surtout, l'homme pouvait
trouver le Christ en restant sur le plan de la conscience exotérique.
Nous toucherons maintenant aussi quelques mots de la voie ésoté-
rique, c'est-à-dire celle qui permet de trouver le Christ au sein des
mondes suprasensibles.
Il convient d'abord de remarquer que cette voie ésotérique vers
le Christ est au fond celle des évangélistes, de ceux qui ont rédigé
les Évangiles. Car, bien que l'auteur de l'Évangile de Jean ait été
lui-même témoin d'une grande partie de ce qu'il y décrit - vous
pouvez à ce sujet vous reporter aux cycles de conférences que j'ai
donnés sur l'Évangile de Jean 82 - , il faut bien dire que, pour lui,
l'essentiel n'était pas de décrire simplement ce dont il se souvenait ;
car cela, au fond, se réduit pratiquement à ces petits traits bien pré-
cis, qui justement nous surprennent, comme nous l'avons vu, dans
l'Évangile de Jean. Mais les traits amples, majestueux, sublimes qui
décrivent l'œuvre du Rédempteur, le Mystère du Golgotha, cet
évangéliste les a aussi tirés de sa conscience clairvoyante. Nous pou-
vons donc dire que si, d'une part, les Évangiles sont à proprement
parler des rituels d'initiation sous une forme rajeunie - ce qu'on
trouvera aussi dans le Christianisme et les Mystères - ils sont par
ailleurs devenus ce qu'ils sont parce que les évangélistes, engagés
qu'ils étaient sur la voie de l'ésotérisme, ont pu puiser dans le
monde suprasensible une image des évènements de Palestine qui
ont abouti au Mystère du Golgotha. Or jusqu'ici, et à partir du
Mystère du Golgotha, il fallait que celui qui voulait parvenir à une
DE JÉSUS AU CHRIST Dixième conférence 197
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expérience suprasensible de l'événement christique laisse agir sur celui qui s'imprègne totalement d'un sentiment d'humilité vis-à-vis
lui ce que, dans les cycles de conférences sur le sujet, qui font à vrai du plus petit que lui, qui se nourrit de ce sentiment et le laisse vivre
dire déjà partie des rudiments de notre travail de science de l'es- en lui de longs mois, de longues années peut-être, verra que ce sen-
prit83, nous décrivons comme les sept degrés de notre initiation timent se communique à tout son organisme et le pénètre au point
chrétienne : le lavement des pieds, la flagellation, le couronnement qu'il se transforme et devient une imagination. Et cette imagina-
d'épines, la mort mystique, la mise au tombeau, la résurrection et tion, c'est précisément celle que décrit l'Évangile de Jean dans la
l'ascension. Donnons-nous aujourd'hui pour tâche de bien voir ce scène du lavement des pieds, où le Christ Jésus, le chef des Douze,
à quoi peut atteindre le disciple qui laisse agir sur lui cette initia- s'incline devant ceux qui occupent un rang inférieur au sien dans
tion chrétienne. notre monde physique, et reconnaît humblement qu'il doit à ceux
Essayons de comprendre le processus de cette initiation chré- qui lui sont inférieurs d'avoir pu s'élever, et confesse devant les
tienne ; voyons tout de suite en quoi consiste le tout premier de ces Douze: je vous dois, comme l'animal le doit à la plante, d'avoir pu
degrés. Comme vous pouvez vous en convaincre en étudiant les devenir ce que je suis dans le monde physique. - Celui qui se
cycles concernés, les choses ne se font pas sur le mode incorrect pénètre de ce sentiment parvient non seulement à cette imagina-
dont il a été question dans la première conférence de ce cycle, mais tion du lavement des pieds, mais aussi à la sensation tout à fait pré-
de manière qu'on fait tout d'abord appel aux sentiments humains cise d'avoir les pieds qui baignent dans de l'eau. Cette impression
ordinaires, qui doivent agir et ensuite conduire à l'imagination du peut alors durer pendant des semaines : ce serait, le cas échéant, un
lavement des pieds lui-même. On ne commence donc pas par ima- signe extérieur de la profondeur que peut atteindre en notre être un
giner la scène décrite dans l'Évangile de Jean, mais au contraire, monde de sentiments tel que celui-là et qui, pour être fait de sen-
celui qui aspire à l'initiation chrétienne essaie de nourrir en lui pen- timents ordinaires, communs à tous les hommes, n'en élève pas
dant quelque temps certains sentiments et certaines impressions. moins l'individu au-dessus de lui-même.
J'ai souvent caractérisé cela en invitant l'intéressé à contempler la Nous avons vu ensuite qu'on peut faire ce qui peut conduire à
plante qui s'élève au-dessus du sol minéral, qui se nourrit de sub- l'imagination de la flagellation : il faut pour cela nous représenter
stances issues du règne minéral, et qui pourtant s'élève au-dessus très concrètement que nous sommes loin d'être au bout de nos souf-
du minéral et accède à un stade supérieur d'existence. Si cette frances et de nos peines en ce monde ; de toutes parts peuvent
plante pouvait avoir des sentiments et parler, il faudrait qu'elle s'in- affluer des peines et des souffrances ; au fond, personne n'en est
cline devant le règne minéral et qu'elle dise : C'est vrai, j'ai été des- épargné. Mais moi, se dira-t-on, je veux tremper ma volonté, et
tinée à occuper au sein de l'ordonnance du monde un degré quand bien même le monde ferait pleuvoir sur moi peines et souf-
supérieur au tien, minéral, mais sans toi, je n'existerais pas. Il est frances, je veux rester debout et endurer les épreuves que le destin
vrai qu'au premier regard tu es plus bas que moi dans l'échelle des m'enverra; car s'il avait été différent de ce qu'il a été pour moi jus-
êtres, mais c'est à toi, être inférieur, que je dois mon existence ; et qu'ici, je n'en serais pas au stade de développement que j'ai atteint.-
je m'incline humblement devant toi. - De même, il faudrait que Celui pour qui cela devient un sentiment qui l'habite, avec lequel il
l'animal se penche vers la plante, pourtant inférieure à lui, et dise: vit, sent effectivement comme des piqûres, des blessures, des coups
Je te dois mon existence ; je le reconnais humblement et je m'in- de fouet sur sa propre peau; alors surgit l'imagination : il lui semble
cline devant toi. - Ainsi faudrait-il que toute créature qui s'élève qu'il est en dehors de lui-même et qu'il se voit flagellé à l'exemple du
s'incline vers ceux qui lui sont inférieurs ; et celui qui, sur une Christ Jésus. Et ainsi peut-on faire aussi l'expérience du couronne-
échelle spirituelle, s'est élevé à un degré supérieur, il faudrait que lui ment d'épines, de la mort mystique et ainsi de suite. Nous avons
aussi s'incline devant les êtres sans qui il n'aurait pas pu le faire. Or décrit cela maintes fois.
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À quoi parvient celui qui cherche ainsi à faire l'expérience inté- disposées sur le corps comme les blessures du Christ ; ce qui veut
rieure de ces quatre degrés et, si le karma lui est favorable, également dire que nous faisons pénétrer les impressions jusque dans le corps
des degrés suivants, c'est-à-dire des sept degrés de l'initiation chré- physique, et que nous savons que ces impressions déploient leur
tienne? Les descriptions qui en ont été données vous auront permis force jusque dans la chair, en d'autres termes, que notre entité ne
de voir que toute la gamme des sentiments que nous sommes ame- fait pas que se saisir du corps astral et du corps éthérique. Pour
nés à éprouver là doit d'une part nous affermir et nous fortifier, caractériser les choses, on peut dire en substance qu'en procédant
transformer notre nature de fond en comble, au point que nous ainsi, nous amenons des sensations mystiques à agir jusque dans
nous sentons bien présents, assurés, forts et libres dans le monde, notre corps physique. Et nous ne faisons pas moins que préparer
mais nous rend par ailleurs capables d'amour et d'abnégation dans notre corps physique à accueillir progressivement le fantôme sorti
tout ce que nous faisons. Mais dans l'initiation chrétienne, ces sen- du tombeau au Golgotha. Et si nous travaillons à modifier notre
timents doivent nous devenir en profondeur une seconde nature. corps physique, c'est pour le vivifier au point qu'il se sente une affi-
En effet, que doit-il se passer ? nité, une forte attirance pour le fantôme qui est sorti du tombeau
Parmi ceux d'entre vous qui ont lu les premiers cycles où se trou- au Golgotha.
vent les notions élémentaires, et qui savent donc déjà ce qu'est l'ini- Permettez-moi de faire ici une parenthèse. Quand il s'agit de
tiation chrétienne avec ses sept degrés, il s'en trouve peut-être qui science de l'esprit, il faut en effet s'accoutumer à ne connaître que
n'ont pas encore bien saisi que les sentiments et sensations qu'il petit à petit les secrets et les vérités de l'univers. Et celui qui ne veut
s'agit alors d'éprouver sont d'une intensité telle qu'ils agissent véri- pas se laisser le temps d'attendre, comme nous l'avons indiqué au
tablement jusque dans le corps physique. Car la force, la violence cours de ces conférences, que les vérités se révèlent en leur temps, il
des sentiments par lesquels nous passons sont telles que nous avons aura bien du mal à progresser. Je sais bien, les hommes voudraient
vraiment la sensation que nos pieds baignent dans de l'eau, qu'on posséder d'un seul coup tout le contenu de la science de l'esprit, de
nous inflige des blessures, que c'est vraiment comme si on nous préférence en un seul livre ou un seul cycle, mais ce n'est pas pos-
enfonçait des épines dans la tête, que nous éprouvons vraiment sible, et nous en avons ici un exemple. Notre première description
toutes les douleurs et toutes les souffrances de la crucifixion. Il faut de l'initiation chrétienne remonte à bien longtemps déjà, à cet
avoir ressenti cela avant qu'il soit possible d'avoir la sensation de ce ancien cycle de conférences où il a été montré comment elle se
qu'est la mort mystique, la mise au tombeau et la résurrection telles déroule et comment l'homme, grâce aux impressions qui agissent en
que nous les avons décrites. Si les impressions et les sensations que son âme, travaille effectivement jusque sur son corps physique.
suscitent ces expériences ne sont pas vécues avec suffisamment Aujourd'hui, pour la première fois, parce que tout ce qui a été dit
d'intensité, elles n'en agissent pas moins sur nous, assurément, et dans les cycles précédents nous a fourni les éléments nécessaires à la
nous rendent forts et aimants au bon sens du terme, mais ce qui compréhension du Mystère du Golgotha, il nous est possible de par-
s'incorpore alors à nous ne va pas plus loin que le corps éthérique. ler de la manière dont l'homme, grâce à ses expériences affectives
Mais dès lors que nous avons des sensations jusque dans notre des différents stades de l'initiation chrétienne, acquiert la maturité
chair - les pieds comme baignant dans l'eau, le corps comme cou- nécessaire pour accueillir le fantôme ressuscité du tombeau du
vert de blessures -, c'est que nous avons poussé, enfoncé ces Golgotha. Il a fallu tout ce temps pour pouvoir établir la jonction
impressions avec plus de force dans notre nature, et que nous avons du subjectif à l'objectif, et pour en arriver là, eh bien, de nombreuses
réussi à les faire pénétrer jusque dans notre corps physique. Etc' est conférences ont été nécessaires. Aujourd'hui encore, on est dans
d'ailleurs vraiment ce qui se passe, elles vont jusqu'à atteindre le bien des cas obligé d'en rester à la moitié d'une vérité. Celui qui a la
corps physique, car les stigmates apparaissent, les taches de sang patience de nous suivre, que ce soit dans cette incarnation ou dans
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une autre, selon son karma, qui a vu comment il a été possible de raisonnable, et de l'autre côté se trouve tout ce que j'ai fait de
s'élever de la description de la voie mystique chrétienne à la descrip- méchant, de mauvais, de stupide, d'insensé et de laid. Mais lui,
tion du fait objectif qui donne en fait son sens à cette initiation celui qui désormais, pour les incarnations à venir dans l'évolution
chrétienne, verra aussi qu'au cours des prochaines années ou de l'ère de l'humanité, aura la charge de juge, et qui établira le bilan kar-
à venir, des vérités beaucoup plus hautes encore seront mises au jour mique des hommes, c'est le Christ!- Et voici comment il faut se
par la science de l'esprit. représenter la chose.
Nous voyons donc quelle est la raison d'être et le but de l'initia- Un certain temps après avoir franchi la porte de la mort, nous
tion chrétienne. On arrive d'une certaine manière au même résultat, nous réincarnons à nouveau. Il faut alors que se passent des choses
quoique par des moyens quelque peu différents, par l'initiation que qui puissent compenser notre karma ; car tout homme récolte ce
nous avons qualifiée de rosicrucienne, de même que par toute forme qu'il a semé, c'est inéluctable. Le karma garde force de loi. Mais le
d'initiation accessible à l'homme d'aujourd'hui, et qui consiste à rôle de la loi karmique ne se limite pas au cas individuel. Le karma
créer une attraction entre l'homme, dans la mesure où il est incarné ne fait pas que compenser les égoïsmes de chacun, il faut au contraire
dans un corps physique, et l'archétype véritable du corps physique que la compensation se fasse pour chaque être humain de façon
tel qu'il est sorti du sépulcre au Golgotha. Or le début de ce cycle qu'elle s'insère du mieux possible dans les affaires du monde en géné-
nous a appris que nous sommes au seuil d'une époque de l'histoire ral. Il nous faut solder notre karma de façon à servir du mieux pos-
du monde où il faut s'attendre à un événement qui, à l'opposé de sible le progrès du genre humain. Pour cela, nous avons besoin d'une
celui du Golgotha, ne se joue cette fois pas sur le plan physique, illumination; il ne suffit pas de savoir d'une façon générale qu'il faut
mais dans un monde supérieur, dans le monde suprasensible, tout un jour payer ses dettes karmiques, parce qu'on pourrait se trouver
en étant pourtant dans un rapport juste et précis avec l'événement devant tel ou tel fait karmique en compensation d'un acte donné.
du Golgotha. Alors que celui-ci avait pour mission de rendre à Mais du fait que, suivant leur nature, ces compensations pourraient
l'homme le corps de forces physique humain à proprement parler, le être plus ou moins utiles au progrès général de l'humanité, il faut
fantôme, qui avait dégénéré depuis les débuts de l'évolution ter- qu'il y ait un choix de pensées, de sentiments ou de sensations qui,
restre, ce pour quoi il était nécessaire qu'une série d'événements eût d'une part, puissent solder nos dettes karmiques, et de l'autre,
réellement lieu sur le plan physique, en revanche, cette même néces- contribuer au progrès général de l'humanité. Et c'est désormais au
sité n'existe plus pour ce qui doit arriver maintenant. Une incarna- Christ qu'il revient d'accorder notre compensation karmique au
tion de l'entité du Christ dans un corps de chair ne pouvait se karma général de la terre, à l'avancement général de l'humanité. Et
produire qu'une seule fois au cours de l'évolution terrestre. Et c'est cela se passe essentiellement pendant le temps qui s'écoule pour nous
tout simplement ne rien comprendre à l'entité du Christ que d'af- entre la mort et une nouvelle naissance ; mais en outre, à l'époque
firmer qu'une telle incarnation puisse se répéter. Ce qui arrive, par vers laquelle nous allons, aux portes de laquelle nous sommes, cela se
contre, et qui est d'ordre suprasensible, et ne peut s'observer que préparera de telle manière que les hommes deviendront effective-
dans un monde suprasensible, nous en avons donné les caractéris- ment de plus en plus capables de faire une expérience bien détermi-
tiques en ces termes : le Christ devient pour les hommes le maître du née. Très peu la font aujourd'hui. Mais leur nombre ne cessera de
karma. Cela veut dire qu'à l'avenir les affaires karmiques se règleront croître, à dater de notre époque, du milieu de ce siècle, et au cours
par l'entremise du Christ ; et que dorénavant les hommes auront de des millénaires à venir. Et voici l'expérience en question.
plus en plus ce sentiment : je franchis le seuil de la mort avec mon , L'ho~~e aura fait ceci ou cela. Il ne pourra faire autrement que
compte karmique. D'un côté se trouve ce que j'ai fait de bon, d'in-
telligent, de beau, ce que j'ai pensé d'intelligent, de beau, de bien, de
r
d réflechlr, de détacher les yeux de son acte, de les lever- et devant
lu1 se dressera comme une sorte d'image de rêve. Cette image fera
202 DE JÉSUS AU CHRIST Dixième conférence 203

sur lui une impression tout à fait singulière. Il se dira : je n'ai pas la certitude que le Christ exerce en vérité ce que nous pouvons appe-
souvenir d'avoir fait quelque chose de pareil ; on dirait pourtant ler la fonction de juge karmique. Le Christ lui-même, les hommes
bien que c'est une expérience vécue. - Limage sera là, devant le percevront sous une forme éthérique. Et l'expérience qu'ils en
l'homme, comme une vision de rêve qui le concerne personnelle- feront sera telle qu'ils sauront parfaitement, à l'instar de Paul à l'ap-
ment sans qu'il puisse se rappeler avoir vécu ou fait la chose dans le proche de Damas, que le Christ est vivant et qu'il est la source qui
passé. De deux choses l'une alors :ou bien l'homme sera anthropo- ressuscite cet archétype physique qui nous a été donné en partage à
sophe et comprendra ce dont il s'agit, ou bien il lui faudra attendre l'origine de notre évolution terrestre, et dont nous avons besoin
d'avoir découvert l'anthroposophie pour avoir des éléments de com- pour que le moi puisse s'épanouir pleinement.
préhension. Lanthroposophe, lui, saura que ce qu'il a sous les yeux, Si d'une part le Mystère du Golgotha a introduit ce qui a donné
comme une conséquence de ses actes, c'est une image qui deviendra à l'évolution des hommes sur la terre la plus puissante des impul-
plus tard réalité pour lui, une vision anticipée de ce qui viendra faire sions, il faut bien voir de l'autre que ce Mystère du Golgotha se situe
contrepoids à ses actes ! Les temps sont advenus où les hommes, à néanmoins au moment de l'évolution de l'humanité où on peut dire
l'instant où ils auront commis une action, auront un pressentiment, que l'obscurité qui pesait sur le cœur, sur l'âme humaine était la plus
peut-être même une image claire, un sentiment de la compensation épaisse. Il ne fait pas de doute que l'humanité a autrefois connu des
karmique qui les attend pour cette action. époques où on pouvait savoir en toute certitude, par réminiscence,
C'est ainsi qu'en corrélation étroite avec les expériences humaines que l'individualité humaine passe par une succession de vies ter-
apparaîtront des facultés supérieures à l'époque que va maintenant restres. Quant à l'Évangile, il faut le comprendre, il faut deviner la
connaître l'humanité. Lhomme aura de puissantes impulsions doctrine de la réincarnation pour en trouver la trace, parce qu'en ces
morales, et ces impulsions revêtiront une signification encore bien temps-là, les hommes étaient le moins aptes à la comprendre. Puis
différente de ce qui les aura préparées, c'est-à-dire de la voix de la vinrent les temps suivants, jusqu'à l'époque actuelle. Au début,
conscience. Loin de croire que ce qu'il a fait peut s'éteindre avec lui, quand les hommes cherchaient le Christ de la manière que nous
l'homme saura pertinemment que son action ne meurt pas avec lui : avons indiquée hier, il fallait que tout se fasse sur un mode prépara-
elle laisse des suites, qui l'accompagnent. Et l'homme saura encore toire, comme pour des enfants. Aussi ne pouvait-on pas révéler à
bien d'autres choses. Le temps où les portes du monde spirituel l'humanité ce qui n'aurait pu que l'induire en erreur, ce pour quoi
étaient fermées à l'homme approche de sa fin. Il faut que l'homme elle n'était pas encore assez mûre : les données concernant les vies
retrouve le chemin des hauteurs du monde spirituel. Léveil de ses terrestres successives. Nous voyons donc le christianisme se déve-
facultés va permettre à l'homme de participer au monde spirituel. lopper pendant près de deux mille ans sans qu'on ait pu faire allu-
La clairvoyance, elle, sera toujours à distinguer de cette participa- sion à la doctrine de la réincarnation. Et nous avons montré dans ces
tion. Mais tout comme il y a eu une ancienne clairvoyance, assimi- conférences comment, à la différence du bouddhisme, l'idée de la
lable au rêve, il existera une clairvoyance de l'avenir, qui n'aura rien répétition des vies terrestres surgit tout naturellement de la
du rêve, et qui permettra aux hommes de savoir ce qu'ils ont fait, et conscience occidentale. D'une manière qui, certes, laisse subsister
ce que cela veut dire. encore bien des malentendus. Il n'en reste pas moins que lorsque
Mais il y aura autre chose encore. Les hommes sauront qu'ils ne nous regardons comment cette idée s'exprime chez un Lessing ou
sont pas seuls, que partout vivent des entités spirituelles qui ont chez le psychologue Drossbach 8\ nous voyons que pour la
partie liée avec eux. - Et l'homme apprendra à avoir commerce conscience européenne, la doctrine des vies terrestres répétées
avec ces entités, à vivre avec elles. Et pendant les trois millénaires à concerne l'humanité tout entière, tandis que le bouddhiste n'y voit
venir, un nombre suffisamment important d'êtres humains auront que l'affaire intime de sa propre vie, concernant la manière dont il
Dixième conférence 205
204 DE JÉSUS AU CHRIST

passe de vie en vie et parvient à se libérer de sa soif d'existence. Alors si elle reste embryonnaire, rudimentaire, cette idée de la réincarna-
que, pour l'Oriental, ce qu'on lui enseigne de la réincarnation tion telle qu'elle apparaît dans son ouvrage couronné en 1851 est
devient une vérité liée à la délivrance de l'individu, Lessing, pour ne toute imprégnée de l'impulsion du Christ ; et cet ouvrage contient
citer que lui, se préoccupe essentiellement de savoir comment l'hu- un chapitre particulier qu'il consacre à une analyse comparée du
manité tout entière peut avancer. Et il se dit : Il faut voir une suc- christianisme et de la doctrine de la réincarnation. Mais l'évolution
cession de différentes époques au sein de la progression temporelle de l'humanité voulait que l'âme commence par assimiler les autres
de l'humanité. À chacune de ces époques, l'humanité reçoit quelque impulsions christiques, afin que l'idée de la réincarnation puisse
chose de nouveau. Et nous voyons tout au long de l'histoire appa- trouver place dans notre conscience sous une forme mûrie. Et cette
raître sans cesse de nouveaux faits de civilisation, au fur et à mesure idée de la réincarnation s'intégrera effectivement de telle manière au
de l'évolution. Comment pourrait-on parler d'évolution pour toute christianisme que celui-ci sera perçu comme une constante des
l'humanité, dit Lessing, si une âme ne pouvait vivre qu'à l'une ou incarnations successives; qu'on comprendra que l'individualité, qui
l'autre de ces époques? Et d'où pourraient bien venir les fruits de la dans une perspective bouddhiste se perd complètement- revoyez
civilisation si les hommes ne revenaient pas sur la terre et s'ils ne l'entretien entre le roi Milinda et le sage Nagasena87 - , ne reçoit son
transportaient pas continuellement d'une époque à l'autre ce qu'ils véritable contenu qu'en s'imprégnant du Christ. Et nous compre-
ont appris? nons maintenant pourquoi, un demi-millénaire avant l'apparition
C'est ainsi que pour Lessing l'idée des vies terrestres successives du Christ, la vision bouddhiste perd le moi humain, tandis qu'elle
devient l'affaire de l'humanité entière. Il n'en fait pas seulement l'af- garde la succession des vies terrestres : c'est parce que l'impulsion
faire de l'âme individuelle, mais celle de toutes les civilisations qui se christique ne s'est pas encore produite, elle qui est seule à pouvoir
succèdent sur la terre. Et pour qu'il y ait progrès culturel, il faut que combler ce qui devient capable de passer de plus en plus consciem-
l'âme incarnée au XIXe siècle apporte dans son existence présente ses ment d'une incarnation à l'autre. Mais maintenant le temps est
acquisitions précédentes. Pour le bien de la terre et de sa civilisation, venu où tout l'organisme humain a besoin de la notion de réincar-
il est nécessaire que les hommes se réincarnent. Telle est l'idée de nation, besoin de l'adopter, de la comprendre, de s'en imprégner.
Lessing. Car le progrès de l'évolution humaine ne dépend pas de la nature
Telle qu'elle émerge là, l'idée de la réincarnation concerne donc des doctrines qui se répandent, de celles qui prennent la place des
l'humanité. Mais l'impulsion du Christ a, elle aussi, déjà exercé son anciennes ; ce sont là d'autres lois encore qui entrent en ligne de
action. Elle a été lancée là-dedans, s'y est mêlée. Car tout ce que compte, et qui ne dépendent pas du tout de nous.
l'homme fait ou sait faire, l'impulsion du Christ en fait une affaire L'avenir verra se développer dans la nature humaine certaines
qui concerne l'humanité, et pas seulement l'individu. Seul peut être forces qui auront pour effet de susciter en l'homme, dès qu'il aura
son disciple celui qui tient ce langage : Ce que je fais au plus petit atteint l'âge requis pour prendre pleinement conscience de lui-
d'entre mes frères, je sais que tu le ressens comme sic' était à toi que même, le sentiment suivant : Il y a là en moi quelque chose qu'il me
je l'avais fait!- De même que le Christ est lié à toute l'humanité, de faut comprendre. - Ce sentiment s'emparera de plus en plus de
même celui qui se réclame du Christ se sent faire partie de toute l'homme. Autrefois, les hommes avaient beau prendre conscience de
l'humanité. C'est là une pensée qui a pénétré et agi dans le penser, b;a~co~p de choses, cette conscience-là, qui s'apprête à venir,
le sentir et le ressentir de toute l'humanité. Et lorsque l'idée de la n extstalt pas. Elle se traduira à peu près en ces termes : Je sens là
réincarnation refait surface au XVIIIe siècle, c'est sous forme de pen- quelque chose en moi qui est en rapport avec mon propre moi. Mais
sée chrétienne. Et quand nous voyons par exemple la façon dont '
l' etont~ant, c ' est que ce1a ne_ cadre pas avec ce que j'ai appris depuis
Widenmann 86 traite de la réincarnation, il faut bien dire que, même ma natssance ! -Alors, ou bten on comprendra ce qui est à l'œuvre,
DE JÉSUS AU CHRIST Dixième conférence
206 207

ou bien on ne le comprendra pas. Ceux qui pourront comprendre, bien la préparation qui y mène. Tout comme il était nécessaire que
ce sont ceux qui auront intégré à leur vie les enseignements de la le premier événement christique se déroule sur le plan physique
science de l'esprit d'orientation anthroposophique. On saura alors : p~ur pouvoir servir au salut de l'homme, ainsi faut-il se préparer
Ce que je sens, je le ressens comme étranger, parce que c'est le moi ICI-bas, dans le monde physique, à voir l'événement christique du
qui me vient de mes vies antérieures. -Cette impression sera source xx:e siècle, à le voir en connaissance de cause et en pleine lumière.
d'angoisse, de crainte et de peur pour ceux qui n'auront pas l'idée Car l'homme qui, une fois ses forces éveillées, le verra sans s'y être
des vies terrestres successives pour se l'expliquer. Par contre, ces sen- préparé ne pourra pas le comprendre. Et la vue du Maître du karma
timents- qui n'auront rien de doutes théoriques, mais qui seront de sera pour lui comme un châtiment terrible. Pour comprendre cet
véritables oppressions, des peurs serrant à la gorge, des questions événement en toute clarté, il faut que l'homme y soit préparé. Or si
vitales- pourront céder la place aux impressions que peut susciter la la conception anthroposophique du monde se répand à notre
connaissance de l'esprit, et qui nous disent de penser que notre vie époque, c'est pour que l'homme puisse se préparer sur le plan phy-
s'étend à plusieurs incarnations antérieures. - Les hommes verront si~ue à percevoir l'événement christique, soit sur le plan physique,
alors ce que cela voudra dire pour eux de se sentir liés à l'impulsion soit sur des plans plus élevés. Quant aux hommes qui ne seront pas
du Christ. Car c'est l'impulsion du Christ qui donnera vie à toute suffisamment préparés sur le plan physique et qui, par conséquent,
cette rétrospective, à toute la perspective du passé. On ressentira la traverseront la vie entre la mort et une nouvelle naissance sans la
place qu'occupait telle ou telle incarnation. Puis viendra une époque moindre préparation, il leur faudra attendre une incarnation ulté-
au-delà de laquelle on ne pourra pas remonter sans se rendre compte rieure pour retrouver l'occasion de rencontrer la conception anthro-
qu'elle a été marquée par le passage du Christ sur la terre. Et on posophique du monde et de se préparer à comprendre le Christ.
continuera à remonter les incarnations d'avant l'événement chris- Mais les trois prochains millénaires donneront aux hommes 1' occa-
tique. La lumière que l'impulsion du Christ répandra sur cette sion d'accéder à cette préparation. Et l' anthroposophie, en se déve-
rétrospective, les hommes en auront besoin pour aborder l'avenir loppant, aura pour but de rendre les hommes de plus en plus aptes
avec confiance, elle sera pour eux une nécessité et une aide, qui à s'accoutumer à ce qui doit venir.
pourra se déverser dans les incarnations suivantes. Voici qui nous fait comprendre comment le passé devient le
Cette transformation de l'organisme psychique de l'homme se futur. Et si nous nous rappelons comment le Bouddha, ne pouvant
produira un jour. Son point de départ, c'est ce qui se passera à par- plus s'incarner sur la terre, a pu agir dans le corps astral du Jésus de
tir du xx:e siècle, et que nous pouvons appeler une sorte de second 88
Nathan , nous voyons que les forces du Bouddha sont, elles aussi,
événement christique : les hommes chez qui se seront éveillées les t~ujours à l'œuvre. Et si nous nous rappelons comment a agi, pré-
facultés supérieures verront le Maître du karma. Mais cette expé- cisément en Occident, ce qui ne dépend pas directement du
rience, ceux qui la feront ne la feront pas seulement dans le monde Bouddha, nous voyons là l'action du monde spirituel qui pénètre
physique. Vous pourriez être nombreux à vous dire que juste au le monde physique. Mais par ailleurs, tout ce qui doit contribuer à
moment où se déroulera l'essentiel de l'événement christique du xx:e la préparation est d'une certaine manière lié au fait que les
siècle, beaucoup de personnes actuellement en vie seront au nombre ho~mes tendent de plus en plus vers un idéal qu'en fait, on voyait
des défunts, entre la mort et une nouvelle naissance. Mais où qu'elle pom.dre déj'~ dans l' a?cienne Grèce, l'idéal proposé par Socrate, à
soit, dans un corps physique ou dans la période qui sépare la mort savoir que lidée du bien, de la valeur morale, de l'éthique, une fois
d'une nouvelle naissance, une âme qui se sera préparée à l'événe- reconn~~ par l'h~mme, devient pour lui une impulsion magique
ment christique participera à cet événement. Ce qui dépend de la telle q~ tl en devient capable d'y conformer sa vie. Aujourd'hui,
vie dans un corps physique, ce n'est pas la vision du Christ, mais nous n en sommes pas encore à pouvoir réaliser cet idéal ; l'homme
DE JÉSUS AU CHRIST Dixième conférence 209
208

d'aujourd'hui est certes parfaitement ca~able, 1~ cas éc~éant, de Dans le corps de ce Jeshu ben Pandira s'était incarné le successeur
penser le bien, d'être très intelligent et tres avertt- sa~s _etr~ pour du bodhisattva qui, dans la vingt-neuvième année de sa dernière
autant moralement bon. Mais le développement de la vte mteneure incarnation, était devenu le Bouddha Gautama. Tout bodhisattva
vise à ce que les idées que nous nous faisons du bien soient immé- qui s'élève au rang de Bouddha a un successeur. La tradition orien-
diatement aussi des impulsions morales. C'est l'un des buts pro- tale en fait état, et les recherches occultes le confirment. Et ce bod-
chains de l'évolution. Et l'évolution des enseignements donnés sur hisattva qui, à l'époque, a œuvré pour préparer l'événement
la terre sera telle qu'au cours des siècles et millénaire~ à veni~, le lan- christique n'a cessé de se réincarner. Et l'une de ces incarnations est
gage des hommes sera capable d'~gir avec une, p~tssance m~oup­ à situer au xxe siècle. Il n'est à l'heure actuelle pas possible de don-
çonnée, jamais entendue encore, m dans le passe m dans 1~ present. ner des précisions sur la réincarnation de ce bodhisattva ; mais on
De nos jours, quelqu'un qui serait dans les mondes su~éneurs :e~­ peut dire une ou deux choses sur la manière dont on peut recon-
rait nettement le rapport entre l'intellect et la moraht~ ; m~ts tl naître un tel bodhisattva sous sa forme réincarnée.
n'existe encore aucun langage humain doué d'un pouvotr magt,que En vertu d'une loi dont nous aurons encore l'occasion de parler,
tel que la seule formulation d'u~ principe moral suffise pour qu au- preuves et explications à l'appui, dans des conférences futures, ce
trui s'en pénétre et en ressente tmmédtatement la force moral~, au bodhisattva a ceci de particulier que lorsqu'il se réincarne- ce qu'il
point qu'il ne peut faire autrement que de la m~ttre en ~rauq~e ne cesse de faire au cours des siècles -, sa jeunesse ne laisse absolu-
comme impulsion morale. Une fois écoulés les trots prochams m~~­ ment pas présager de son activité ultérieure, et qu'à un moment bien
lénaires, il sera possible de parler aux hommes dans un langage Aqu tl précis de sa vie, il se produit toujours, chez ce bodhisattva réincarné,
est pour le moment tout à fait impossible de con~er à nos tetes ; comme un grand revirement, une transformation profonde. Disons,
tout ce qui est de l'intellect sera alors moral en meme temps, e~ le pour être concret, qu'il arrivera que vive ici ou là un enfant plus ou
principe moral pénétrera le cœur des hommes. Il_ fau~ra qu au moins doué, dont rien ne laisse présager qu'il est appelé à jouer un
cours des trois prochains millénaires le genre humam salt comme rôle particulier dans la préparation de l'évolution future de l'huma-
imbibé de moralité magique ; faute de quoi il ne pourrait pas sup- nité. Personne ne révèle aussi peu sa véritable nature dans sa jeu-
porter l'évolution qui l'attend, et ~e ferait qu' e~ ~ésuser. L'a pré- nesse, dans son âge tendre - c'est ce que dit la recherche occulte -
paration de cette évolutio~ rev~ent tou~ spectalement ,a une que celui-là même qui doit s'incarner comme bodhisattva. Car chez
individualité, etc' est celle qut, un stècle envtron avant notre ere, fut un bodhisattva qui s'incarne, une grande transformation se produit
beaucoup calomniée, et qui apparaît dans la littérature hébraïque- à un moment tout à fait précis de sa vie.
encore que fortement défigurée - . sou,s le nom de Jesh~ be,n Lorsque s'incarne une individualité qui remonte à la nuit des
Pandira, Jésus, fils de Pandira. Certams d entre vous savent, d apres temps, par exemple un Moïse, les choses ne se passent pas comme
des conférences naguère données à Berne 89 , que ce _Jeshu ~en pour l'individualité du Christ, où l'autre individualité, celle de Jésus
Pandira a déjà contribué à préparer l'événement du _Chnst, en sen- de Nazareth, a quitté ses enveloppes. Dans le cas du bodhisattva, il
tourant de disciples au nombre desquels se trouvatt, ;ntre a_utres, se produit aussi comme une sorte de substitution, mais sans ce
celui qui fut par la suite le maître de l'aut~ur ~e_l Évangt~e ,d~ départ de l'individualité, qui reste, d'une certaine manière ; et l'in-
Matthieu. Jeshu ben Pandira, noble figure d Essemen, a prece~e dividualité- le patriarche, par exemple- qui revient depuis la nuit
d'un siècle Jésus de Nazareth. Alors que Jésus ~e Nazaret~ l~u­ des temps, comme patriarche et ainsi de suite, et qui doit apporter
même n'a fait que s'approcher des Esséniens90 , c est un Esse~ten un renouveau de forces à l'évolution humaine, elle s'immerge ; et
authentique que nous avons en la personne de Jeshu ben Pandtra. l'homme en question connaît de ce fait une transformation consi-
Qui était Jeshu ben Pandira ? dérable. Cette transformation intervient le plus souvent entre trente
210 DE JÉSUS AU CHRIST Dixième conférence
211

et trente-trois ans. Et le fait est qu'on ne peut jamais savoir, avant


que cette transformation ait lieu, que c'est précisé~~nt d~ ce corps-
là que le bodhisattva va s'em~arer. ~ela n ~prara~t J~mat.s dans les
années de jeunesse. Au contraue, le stgne dtstmcttf, c est JUStement
cette dissemblance profonde entre la jeunesse et l'âge mûr.
Celui qui s'est incarné en Jeshu ben Pandira et qui s'est toujo,urs
réincarné, le bodhisattva qui a succédé au Bouddha Gautama, s est
préparé à son incarnation de bodhisattva de manière à pouvoir réap-
paraître - là encore, en effet, l'investiga~ion occult~ conc?rd~ avec
les traditions orientales 91 - et à pouvoir accéder a la dtgmté de
Si donc nous voulons représenter par un graphique ce qui s'est
Bouddha exactement cinq mille ans après que le Bouddha Gautama
passé pour l'évolution terrestre de l'homme à l'époque lémurienne,
a reçu l'illumination sous l'arbre de Bodhi. Et alors: d'ici trois mille
nous pouvons dire qu'à cette époque-là, l'homme est descendu de
ans, embrassant d'un regard rétrospectif tout ce qm se sera passé. au
hauteurs divines ; il était destiné à poursuivre son évolution d'une
cours de l'ère nouvelle, considérant rétrospectivement l'impulsiOn
certaine manière; mais l'influence luciférienne l'a précipité dans la
du Christ et tout ce qui s'y rattache, ce bodhisattva parlera, et le lan-
matière, où il s'est enfoncé plus profondément qu'il n'aurait dû le
gage qui sortira de ses lèvres accomplira. réelle~ent c~ que n~us faire. Tout le cours de son évolution s'en est trouvé changé.
venons de caractériser, à savoir cette coïncidence tmmédtate de lm-
Lorsque l'homme fut arrivé au plus bas de sa descente, une puis-
tellect et de la moralité. Porteur du bien par le Verbe, par le Logos,
sante impulsion ascendante s'avéra nécessaire. Celle-ci ne put se
voilà ce que sera le futur bodhisattva, qui mettra tout ce qui est sien
~roduire qu'au prix d'une décision prise dans les mondes supé-
au service de l'impulsion du Christ, et qui parlera un langage dont
neurs par cette entité issue des hiérarchies supérieures qui pour
personne aujourd'hui ne dispose, mais qui est tellement s.acré qu'on
nous a nom d'entité du Christ, et qui n'aurait pas eu besoin de la
peut appeler porteur du bien celui qui le parlera. Chez lut non plus,
prendre s'il ne s'était agi que de son évolution personnelle. Car
pas plus que chez les autres, on n'en verra le signe dans ses jeun~s
l' e~~ité du ~hr~st se. serait tout aussi bien développée si elle avait
années ; mais chez lui aussi, comme chez les autres, c'est aux envi-
sutvt une vote mfimment plus élevée que celle où cheminent les
rons de la trente-troisième année qu'il apparaîtra comme un homme
hommes. Et l'entité du Christ aurait pu pour ainsi dire passer au
nouveau et se montrera comme un être capable de s'emplir d'une
large, au-dessus de l'évolution humaine en la laissant de côté.
individualité supérieure. Seul le Christ Jésus a pu ne prendre c~air
qu'une seule fois. Tous les bodhisattva passent par une successiOn
d'incarnations diversifiées sur le plan physique. D'ici trois mille ans,
le bodhisattva en question aura donc fait assez de chemin pour être
un porteur du bien, un bouddha Maitreya ; il mettra son langage du
bien au service de l'impulsion du Christ, à laquelle un nombre suf-
fisant d'êtres humains se sera lié d'ici là. C'est là ce que nous dit
aujourd'hui la perspective qui s'ouvre pour l'évolution future de
l'humanité.
Qu'a-t-il fallu pour que les hommes en arrivent peu à peu à ce
stade de développement ? Un croquis va nous aider à le comprendre.
Dixième conférence
212 DE JÉSUS AU CHRIST 213

Mais alors, privés de cette impulsion ascendante, les hommes li,~re: Il a fall~ ~ue Dieu le Père y consente. Après qu'il eut fallu -
auraient été condamnés à poursuivre leur évolution descendante. c etait _l,a co?dmon nécessai~e à la liberté- que le moi s'empêtre dans
Le Christ serait alors monté plus haut, et l'humanité, elle, aurait 1~ mauere, Il ~allut p_o~r le libérer de cette emprise de la matière tout
sombré. Sans la décision qu'a prise le Christ de s'unir à un homme 1 amour du Fils,. qUI_l a conduit au sacrifice du Golgotha. Cela, et
au moment des événements de Palestine, de prendre corps cel~ seul, pouvait faire que l'homme soit un jour libre, et accède
d'homme et de donner à l'humanité la possibilité de remonter la rleme_ment à la dignité d'homme. Que nous puissions devenir des
pente, sans cette décision, l'évolution de l'humanité n'aurait pas pu et res libres, nous le devons à un acte d'amour divin. Il nous est donc
prendre le tournant que nous pouvons maintenant appeler une permis, à nous hommes, de nous sentir des êtres libres, mais il ne
rédemption, la rédemption de l'humanité, sa délivrance de cette nous est pas permis de jamais oublier que cette liberté, nous la
impulsion issue des forces lucifériennes pour laquelle la Bible devons à l_'acte d'amour d'un dieu. Si telle est notre façon de penser,
emploie l'image du péché originel, qui est la conséquence de la ten- nous ~enurons que cette pensée vient habiter le centre de notre vie
tation du serpent. Un acte gratuit, un acte sans nécessité pour lui- affective : tu peux accéder à la dignité d'homme ; mais n'oublie pas
même, voilà ce que le Christ a accompli. une chose, _c est que_ tu es redevable de ce que tu es à celui qui t'a
Qu'était-ce donc que cet acte ? r,endu ;on Image pnmordiale, l'image originelle de l'homme, par
C'était un acte de l'amour divin! Il faut vraiment bien voir qu'il 1 acte redempteur du Golgotha!- Les hommes devraient s'interdire
n'existe pas de sensibilité humaine qui soit simplement capable d'ai- de s'_emparer de l'idée de la liberté sans celle de l'acte rédempteur du
mer comme ce dieu a aimé, capable d'un amour si intense que ce Chnst.
dieu, sans la moindre nécessité, a pu prendre la décision d'agir sur la
terre dans un corps humain. C'est donc à un acte d'amour que les
hommes doivent l'événement le plus important de leur évolution.
Et lorsque les hommes saisissent cet acte d'amour divin, lorsqu'ils
essaient de ressentir cet acte d'amour comme un idéal immense,
auprès duquel tout acte d'amour humain ne peut être que tout
petit, alors, grâce à ce sentiment qu'il n'y a aucune mesure entre
l'amour humain et l'amour divin qui fut nécessaire au Mystère du
Golgotha, les hommes s'approchent du moment où commencent à
se former, où vont naître les imaginations qui présentent au regard
de l'esprit cet événement important entre tous, l'événement du
Golgotha. Oui, en vérité, il est possible d'accéder à l'imagination du
mont sur lequel fut dressée la croix, cette croix où fut attaché un
dieu dans un corps d'homme, un dieu qui a accompli cet acte libre-
ment, de son propre chef-c'est-à-dire par amour-, afin que la terre
et les hommes puissent atteindre leur but. Si le dieu que nous dési-
vo À cett: co~ditio~Il seulement
ulon~ etre libres,
se justifie l'idée de liberté. Si nous
faut que nous offrions notre liberté au Christ
gnons sous le nom de Dieu le Père n'avait pas permis jadis aux en sacnfice d'action de grâces ! C'est à cette condition seulement
influences lucifériennes de s'en prendre aux hommes, l'homme (ue n~us pouvons vraiment saisir ce qu'elle est. Et ceux qui croient
n'aurait pas pu préparer en lui le terrain à un moi libre. C'est sous 2~r_dignité ~'homme restreinte parce qu'ils en sont redevables au
l'influence de Lucifer que s'est développée la possibilité d'un moi nst devraient reconnaître que les opinions des hommes n'ont
214 DE JÉSUS AU CHRIST Dixième conférence
215

aucune importance au rega~d des faits _universel~, et qu'il vi~ndra ~n l'intimité familière de notre âme que si elle résulte de nos aspirations
jour où ils reconnaîtront bten volontiers que c est au Chnst qu tls et des efforts que nous faisons pour atteindre les buts les plus élevés
doivent leur liberté. de la connaissance, du sentiment et du vouloir. Et de même que le
Ce n'est finalement que peu de chose, ce qui a pu être fait cette grand précurseur de notre anthroposophie occidentale a exprimé
fois-ci dans notre cycle de conférences, pour contribuer, dans l' éclai- cette idée sous une forme où le terme de rédemption, de salut est
rage de !a science d~ l'esprit, à une ,~ompr~hensio~ plus p_récise de étroitement associé à celui d'aspiration et d'effort, en disant: « Celui
l'impulswn du Chnst et de toute l evolution de l humamté sur la qui toujours s'efforce et qui peine, nous pouvons le sauver92 » !, de
terre. Nous ne pouvons jamais qu'apporter chaque fois quelques même devrait-il toujours y avoir ce sentiment chez l'anthropo-
pierres de construction. Mais si celles-ci agissent en notre âme et sophe : seul celui qui toujours s'efforce et qui peine peut saisir et
nous font l'effet d'un stimulant qui nous incite à poursuivre notre sentir ce qu'est en vérité la rédemption qui sauve, et la vouloir au
effort pour franchir de nouvelles étapes sur le chemin de la conn~i~­ sein de sa propre sphère !
sance, elles auront contribué à l'édification du grand temple spm- Ce cycle de conférences - dont je dois dire qu'il me tenait tout
tuel de l'humanité. Et ce que nous pouvons retirer de mieux de ces particulièrement à cœur, parce que l'idée de rédemption y tient tant
considérations de science spirituelle, c'est qu'une fois de plus nous de place - puisse-t-il donc, lui aussi, nous inciter à poursuivre nos
avons appris quelque chose en vue d'un certain but, que nous avons efforts : que nous puissions nous retrouver de plus en plus unis dans
quelque peu enrichi notre savoir. Ce but élevé, quel est-il ? C'est ~e l'aspiration et l'effort, dans cette incarnation et dans les suivantes.
savoir plus exactement tout ce qui nous manque pour en savotr Que ce soient là les fruits de nos réflexions. Concluons ici notre
davantage; c'est d'être de plus en plus profondément pénétrés de ~a cycle et emportons avec nous cette ardente résolution de ne cesser
vérité de l'ancienne parole de Socrate: plus on apprend, plus on salt de tendre nos efforts, cette ardeur qui peut nous amener à voir, d'un
combien peu on sait ! Mais si cet aveu doit être utile à quelque ~ôté, ce qu'est le Christ, pour ensuite nous rapprocher de ce qu'est
chose, il ne faut pas qu'il se traduise par une résignation passive, un 1 autre côté : la rédemption, une rédemption qui ne doit pas seule-
renoncement à l'action et aux efforts, mais qu'il incite à tendre de ment nous libérer de la voie et de la destinée inférieures et liées à la
toutes nos forces vives et volontaires vers des connaissances toujours terre, mais nous libérer également de tout ce qui empêche l'homme
plus étendues. Il ne s'agit pas de prendre pour prétexte le fait qu'on d'accéder à sa dignité d'homme. Mais ces choses-là ne sont inscrites
en sait peu pour se dire qu'après tout, vu qu'on ne peut quand dans leur vérité que dans les annales de l'esprit. Car seule est vraie
même pas tout savoir, il vaut mieux ne rien apprendre du tout et se l'écriture qui peut être lue au pays des esprits. Efforçons-nous donc
croiser les bras ! Ce serait tirer une mauvaise conclusion des consi- d'apprendre à lire le chapitre sur la dignité et la mission de l'homme
dérations de la science de l'esprit. La seule chose à faire, c'est de se dans l'écriture qui parle de ces choses dans les mondes de l'esprit!
sentir de plus en plus poussés par le feu de l'enthousiasme à pour-
suivre nos efforts, et de considérer chaque acquisition nouvelle
comme une étape et en même temps un tremplin pour aller vers des
degrés toujours plus élevés.
Peut-être nous a-t-il fallu, dans ce cycle de conférences, beaucoup
parler de l'idée de rédemption sans guère utiliser ce terme. Cette
pensée de la rédemption, le chercheur spirituel devrait la ressentir de
la même manière qu'un grand précurseur de la science de l'esprit
occidentale : la ressentir comme quelque chose qui ne peut habiter
Notes

A propos du cycle De jésus au Christ, Rudolf Steiner dit, dans sa confé-


rence du 7 mai 1923 à Dornach(« Der Ostergedanke, die Himmelfahrts-
offenbarung und das Pfingstgeheimnis », La pensée de Pâques, la révélation
de l'Ascension, et fe mystère de la Pentecôte, in GA 224, qu'« il a été donné
à Karlsruhe et, s'il a été le plus attaqué, c'est précisément du fait qu'inspi-
ré par le sentiment d'un devoir ésotérique, il révélait ouvertement cer-
taines vérités que beaucoup veulent tenir cachées. Oui, on peut dire que
c'est à dater précisément de ce cycle de conférences que les attaques lan-
cées par certains milieux contre l' anthroposophie commencèrent à se
développer. »

Le nom du sténographe de ces conférences est inconnu. Ni un sténo-


gramme original, ni une transcription dactylographiée en clair du sténo-
graphe ne subsistent. Le texte a donc été établi sur le seul document
existant, à savoir la publication hors commerce de 1912. Celle-ci fut édi-
tée par Marie Steiner, comme aussi la première publication sous forme de
livre (1933). Pour les éditions suivantes, le texte a été revu et, après vérifi-
cation, quelques rares modifications ont été apportées aux notes initiales.

Pour la 7e édition (1988) , le volume a été entièrement revu par David


Hoffmann, avec des suppléments à la table des matières, des notes addi-
tionnelles, et un index exhaustif des noms propres.

Le titre du cycle de conférences a été donné par Rudolf Steiner.

Les termes « théosophie » et '' théosophique >> utilisés à l'époque dans les
conférences sont toujours à prendre au sens de la science de l'esprit
d'orientation anthroposophique (anthroposophie). Dans l'édition
actuelle, chaque fois que c'était possible, ces termes ont été remplacés par
DE JÉSUS AU CHRIST Notes 219
218

,, anthroposophie » ou « anthroposophique », ou encore « science de l'es- (3) Flavius josèphe, 37-95 ap. J.-C., historien grec d'origine juive. Cf
prit >> ou « scientifique spirituel(le) », et ceci en raison d'une indication Antiquités judaïques XVIII 3,3.
expressément formulée par Rudolf Steiner à une date postérieure.
(4) Publius Cornelius Tacitus (Tacite) , env. 55- 120 ap. J.-C. , historien
Les œuvres de Rudolf Steiner figurant au catalogue de l'édition com- romain. Cf Annales 15, 44.
plète en langue allemande (« Gesamtausgabe », abrégé en GA) portent
dans les notes le numéro de leur référence bibliographique. Voir aussi la (5) Projèsseur Drews: voir note 1.
liste proposée à la fin du volume.
(6) Aurelius Augustinus (Saint Augustin), 353-430. Le plus célèbre des
( 1) polémique ... qui a trouvé à Karlsruhe même ses représentants, les plus premiers docteurs de l'Église en Occident. Pour le passage cité, voir
importants: essentiellement Arthur Drews (1865- 1935). A partir Retractationes (Rétractations), L.I, Chap. XIII, 3.
de 1898, professeur extraordinaire à l'Université technique de
Karlsruhe. Fit grand bruit en publiant « Die Christusmythe » (Le (7) Publius Aelius Aristides (Aristide), 129- env. 189 ap. J.-C., rhéteur
mythe du Christ), ouvrage d'histoire des religions, 2 volumes, Iéna grec. Pour le passage cité voir Hieroi Logoi d'Aristide de Smyrne II :
1910 et 1911, et en donnant dans le cadre du « Colloque de Berlin 32. Cf ed. Br. Keil, Vol. II, p.401.
sur la religion » (31 janvier - 1er février 191 0) sa conférence « lst
Jesus eine historische Personlichkeit ? » Qésus est-il un personnage (8) C'est Paul en reconnaissant... : I Corinthiens, 15, 45.
historique?), publiée sous le titre« Hat Jesus gelebt? » Oésus a-t-il
vécu?), Berlin et Leipzig 1910. (9) ces paroles de Paul: 1 Cor., 15, 13 sq.
Concernant l'actualité brûlante qu'avaient à l'époque les problèmes
soulevés par le Jésus historique, voir dans les Beitrdge zur Rudolf (lü) Maître Eckhart, env. 1260-1327, mystique allemand, Dominicain.
Steiner Gesamtausgabe (Contributions à l'édition complète des Voir Deutsche Predigten und Traktate (Sermons et Traités allemands),
œuvres de Rudolf Steiner), No 102, Dornach 1989, l'article de présentation et traduction de Josef Quint, Munich 1963, p.227 («
David Hoffmann « Hat Jesus gelebt?- Notizen zur Leben-Jesus- Quasi vas auri solidum ornatum omni lapide pretioso » Eccli. 50,
Forschung » (Jésus a-t-il vécu ? - Notes à propos de la recherche 10) et p.186 (« Justi vivent in aeternum »Sap. 5, 16); le lecteur fran-
biographique sur Jésus), ainsi que Catalogue 1 : « Littérature sur les çais trouvera ces textes aux Éditions du Seuil, dans la présentation et
thèmes " Vie de Jésus" et" Critique moderne des Évangiles" sous la traduction de Jeanne Ancelet-Hustache : les trois tomes des
la rubrique " Théologie " de la bibliothèque de Rudolf Steiner », et Sermons d'une part (1974), les Traités de l'autre (1971). Voir aussi
Catalogue II : « Citations et références à la "Recherche biogra- Rudolf Steiner: Mystique et anthroposophie 1901, GA 7.
phique sur Jésus" et à la critique moderne des Évangiles, textes et
auteurs, dans l'œuvre de Rudolf Steiner». (11) N 'était l'œil de nature solaire... : voir Gœthe, Zahme Xenien, III.
Gœthe cite ce distique dans le contexte épistémologique du Traité
(2) à en croire un des meilleurs spécialistes de la question : Adolf von des couleurs. Traduction française de Henriette Bideau, éditions
Harnack (1851- 1930), Das Wesen des Christentums (L'essence du Triades 1986, p.80.
christianisme), Leipzig 1901, p.13 : « Les sources dont nous dispo-
sons pour annoncer Jésus, si on excepte quelques informations (12) L'œil est une créature de la lumière : Gœthe, Vorstudien zur
importantes qu'on trouve chez l'apôtre Paul, sont les trois premiers Farbenlehre, « Das Auge » (Études préparatoires pour la théorie des
Évangiles. Tout le reste de ce que nous savons de l'histoire et de couleurs, « L'œil »). Voir Œuvres complètes de Gœthe (Gœthes
l'enseignement de Jésus est si peu de chose qu'on n'a aucun mal à le Werke, Sophienausgabe, Weimar 1906, Partie II , 5e volume,
faire tenir sur une page in-quarto. » deuxième partie, p.12) .
DE JÉSUS AU CHRIST Notes 221
220

(13) L'esprit est prompt.. . : Matthieu 26, 41 et Marc 14, 38. (21) ce qu'on apprend de la bouche de Strader dans mon deuxième drame
rosicrucien : le penseur moderne, s'il est logique avec lui-même, ne peut
(14) à propos de l'Évangile de Jean : Voir Rudolf Steiner : « LÉvangile de qu'en arriver à admettre le karma et la réincarnation :
Jean», in Connaissance du Christ, 8 conférences, Bâle 190, GA 100 << Et cent fois je me suis demandé :

(É.A.R.) ; L'Évangile de jean, 12 conférences, Hambourg 1908, G~ Que peut admettre à ce sujet la science
103 (Triades) ; L'Evangile de Saint jean dans ses rapports avec les trotS Telle que nous pouvons aujourd'hui l'apprécier ?
autres évangiles, 14 conférences, Cassel1909, GA 112 (Triades) . Eh bien, cela ne fait aucun doute :
Le retour à l'existence terrestre,
(15) cela se trouve indiqué dans les Actes des Apôtres... le baptême selon Jean : Aucune pensée ne peut, ne doit le nier
les éditions précédentes disaient « baptême selon Jésus ». Si elle ne veut point rompre
Correction conforme au sens du passage cité par Rudolf Steiner : Avec un acquis séculaire. »
Actes 19, 1 - 7. Voir Rudolf Steiner, Quatre Drames Mystères (1910- 13), GA 14;
deuxième drame, Lépreuve de l'âme, 4e tableau (Triades p.371)
(16) L'aspect ésotérique du jésuitisme... les différents exercices spi~it~els :,voir
« Les exercices spirituels d'Ignace de Loyola >>. Dans la b1blwtheque (22) Gotthold Ephraim Lessing : 1729 - 1781. Lëducation du genre
de Rudolf Steiner figure la traduction de Bernhard Kohler, présen- humain, 1780. Éditions Findakly, 1994.
tée et publiée par René Schickele dans la collection « Kultur-
Dokumente », Berlin et Leipzig (sans mention de l'année de (23) Maximilian Drossbach: 1810- 1884. En 1849 parut son ouvrage
parution), chapitre : la seconde semaine. Le quatrième jour. Wiedergeburt, oder die Losung der Unsterblichkeitsfrage auf empiri-
Contemplation des deux étendards, celui du Christ, notre suprême schem Wége nach den bekannten Naturgesetzen (La réincarnation,
guide et seigneur, celui de Lucifer, l'ennemi suprême de la nature solution du problème de l'immortalité par une méthode empi-
humaine. rique, d'après les lois naturelles connues).

(17) Mon royaume n'est pas de ce monde: Jean 18, 36. (24) Une petite société a... offert un prix pour récompenser le meilleur
ouvrage sur l'immortalité de l'âme... l'ouvrage couronné, de
(18) tous les royaumes du monde et leur gloire: Matthieu 4, 8. Widenmann : Sans faire état de son nom, Drossbach avait fait
ouvrir un concours doté de 40 ducats d'or à qui mettrait le mieux
(19) dans des cycles de conférences précédents, nous avons mis en parallèle en œuvre les idées qu'il développait dans son écrit cité plus haut.
l'initiation chrétienne proprement dite, avec ses sept degrés, et l'initia- C'est ce qui détermina Widenmann à rédiger Gedanken über die
tion rosicrucienne qui, elle aussi, en comporte sept : voir Rudolf Unsterblichkeit als Wiederholung des Erdenlebens (Réflexions sur
Steiner, Vor dem Tore der Theosophie, 14 conférences Stuttgart 1906, l'immortalité considérée comme répétition de la vie sur terre),
GA 95 (Aux portes de la théosophie, non traduit) ; Théosophie du Vienne 1851, ouvrage qui lui valut le prix en question.
Rose-Croix, 14 conférences, Munich 1907, GA 99 (É.A.R.) ; il en Gustav Widenmann, 1812- 1876. Cf C.S.Picht, « Das Auftauchen
est aussi question dans les cycles sur l'Évangile de Jean, voir note 14. der Reinkarnationsidee bei dem schwabischen Arzt und Philoso-
phen Gustav Widenmann um 1850 » (Lémergence de l'idée de
(20) l'initiation rosicrucienne, comme nous le savons, a fait son apparition réincarnation chez le médecin et philosophe souabe Gustav
vers le XITf siècle : voir Rudolf Steiner : La direction spirituelle de Widenmann aux environs de 1850), ainsi que« Die Darstellung der
l'homme et de l'humanité(1911), GA 15 (É.A.R.). Et aussi : Le chris- Reinkarnationsidee bei dem schwabischen Arzt und Philosophen
tianisme ésotérique et la direction spirituelle de l'humanité ( 19111 12), Gustav Widenmann » (L idée de la réincarnation telle qu'elle se pré-
GA 130, (É.A.R.). sente chez le philosophe et médecin souabe Gustav Widenmann,
DE JÉSUS AU CHRIST Notes 223
222

reproduits dans Anthroposophie, Monatsschrift for freies Geistesleben (33) Et si vous vous rappelez tout ce qui a été dit dans les conférences précé-
(Anthroposophie, mensuel pour la libre vie de l'esprit), 14e année dentes sur le développement de jésus de Nazareth: cf note 45.
1931132.
(34) /}pollonios de Tyane : mort aux environs de l'an 100 ap. J.-C. à
(25) mon petit écrit Réincarnation et Karma, notions nécessaires dans la Ephèse, contemporain du Christ. Philosophe pythagoricien et
perspective scientifique : article écrit en 1903. Publié dans le cadre de thaumaturge en Asie mineure. Au 111• siècle ap. J.-C., Flavius
l'édition complète dans Lucifer-Gnosis 1903- 1908, GA 34 (voir Philostrate donne de lui une biographie romancée : Vie d'Apollonios
Revue Triades XXII - 1 et É.A.R. 1986). de ljane. Déjà dans l'Antiquité et plus tard, par Voltaire entre
autres, il a été mis sur le même pied que le Christ.
(26) «jean-qui-grogne » : en allemand « Z'widerwurz' n », terme autrichien Voir aussi la conférence du 28 mars 1921 à Dornach dans Die
désignant quelqu'un qui est mécontent de lui-même et du monde. Verantwortung des Menschen for die Weltentwickelung, GA 203 (La
responsabilité de l'homme dans l'évolution du monde).
(27) Évangiles synoptiques : évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc. Voir aussi le chapître <<Apollonios de Tyane et Jésus de Nazareth >>
dans Emil Bock, Les trois années du Christ jésus (Éditions lona) .
(28) Veillez et priez : Matthieu 26, 41.
(35) Blaise Pascal: 1623 - 1662, mathématicien et philosophe français.
(29) différentes conférences données ici ces derniers temps : cf Rudolf Cette idée maîtresse se trouve dans ses Pensées (1670), entre autres
Steiner, L'apparition du Christ dans le monde éthérique, 1910, GA sous le numéro 527 de l'édition Brunschvicg.
118, (É.A.R.). << La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l'orgueil. La
connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La
(30) À l'heure de la mort... Moïse présente à l'homme le registre de ses connaissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trou-
péchés: la source de cette« formule médiévale, issue de la tradition vons et Dieu et notre misère. >>
rose-croix », n'a pu être découverte. Il pourrait s'agir d'une réfé-
rence à Jean 5, 45 : « Il y a quelqu'un qui vous accuse, Moïse .. . ». (36) Vladimir Soloviev: 1853- 1900, philosophe russe. Le passage, cité
Voir le rapport détaillé des recherches sur ce point dans l'article de mémoire par Rudolf Steiner, est extrait de les Fondements spiri-
<< Moses als karmischer Richter >> (Moïse, juge karmique) dans tuels de la vie (1884). <<Introduction: De la nature, de la mort, du
"Beitrage zur RudolfSteiner Gesamtausgabe »no 102, Dornach 1989 péché, de la loi et de la grâce >> ; première traduction en allemand :
(cf note 1). par N.Hoffmann, Leipzig 1907. Plus tard, à l'instigation de Rudolf
Steiner, Harry Kohler (Harriet von Vacano) traduisit ces écrits ainsi
(31) Si par exemple c'est devenu chose commune dans la littérature théoso- que d'autres pages de Soloviev aux éditions Eugen Diederichs, Iéna
phique de parler d'individualités parvenues à un degré supérieur de 1914, et aux éditions Der Kommende Tag à Stuttgart 1921122.
développement: Ceux qu'on nomme les « Maîtres >>, dont la pre-
mière mention, dans la littérature, remonte à l'ouvrage de A.P. (37) Mais qu'est-ce qui a une réalité pleine et entière qui puisse lier l'âme à
Sinnett Le bouddhisme ésotérique. Voir la conférence donnée par l'immortalité ? Dans l'édition manuscrite de 1912 et dans l'édition
Rudolf Steiner à Berlin le 13 octobre 1904 dans Ursprung und Ziel imprimée de 1933, on lit ici<< qui puisse lier l'âme à la nature>>. Il
des Menschen. Grundbegriffe der Geisteswissenschaft, 1904 - 05, s'agit d'une erreur; le remplacement de<< nature>> par« immorta-
GA 53 (Origine et but de l'être humain. Concepts fondamentaux lité >> fait suite au libellé de Soloviev, que reprend d'ailleurs Rudolf
de la science de l'esprit.) Steiner. Voir également la note précédente.

(32) le Bouddha Gautama : env. 560 - 480 av. J .-C. (38) Emmanuel Kant: 1724 - 1804. Son concept de la foi, dont parle
Notes 225
224 DE JÉSUS AU CHRIST

Rudolf Steiner, s'énonce textuellement ainsi : « En d'autres termes, (45) Si vous avez suivi les explications que nous nous sommes attaché à don-
il me fallait suspendre le savoir pour faire de la place à la foi . » Cf ner ici des Évangiles : Voir Rudolf Steiner, L'Évangile de saint Jean,
Critique de la raison pure, préface à la deuxième édition (1787). GA 103, (Éd. Triades) ; L'Évangile de Saint Jean dans ses rapports
avec les trois autres évangiles, GA 112, (Éd. Triades) ; L'Évangile de
(39) Citation de Saint Augustin : voir note 6. Saint Luc, GA 114, (Ed. Triades) ; Die tieferen Geheimnisse des
Menschheitswerdens im Lichte der Evangelien (les soubassements
(40) justin le Martyr : Père de l'Église dune
siècle ; chercha à prouver par secrets du devenir de l'humanité à la lumière des Évangiles)
la philosophie que le christianisme est la vraie religion. Voir GA 117; L'Évangile de Saint Marc, GA 139, (Éd. Triades).
Apologie du christianisme 1, 46.
(46) ~hronique de l'Akasha : voir Rudolf Steiner, De la Chronique de
(41) Socrate et Héraclite: Les deux noms apparaissent à plusieurs reprises l'Akasha (1904 - 08), GA 11, (É.A.R.), et De la Chronique de
côte à côte sur cette page. Dans le tirage manuscrit de 1912 et l'édi- l'Akasha. Le cinquième Évangile (1913/14), GA 148, (Éd. Triades) .
tion imprimée de 1933, on trouve « Platon » au lieu de « Héraclite
».Cependant, comme Rudolf Steiner cite ici Justin le Martyr et que (47) Réponse du Christ jésus « Tu le dis, toi!» : Matthieu 26, 64.
chez celui-ci il ne s'agit pas de Platon mais d'Héraclite, cette recti-
fication a semblé appropriée. (48) Ce que l'on peut lire de mieux sur la genèse de l'Évangile de Matthieu
se trouve déjà dans le troisième volume de la Doctrine secrète de HP.
(42) Ce que dit Jean Baptiste: cf Matthieu 3, 1-12, Marc 1, 1-8, Luc 3, Blavatsky: traduction allemande de la première édition anglaise par
1-20, Jean 1, 19-28. Robert Frœbe, Leipzig (sans année de parution), pp. 148 sq. Il est
possible que le texte du présent cycle de conférences comporte ici
(43) Les querelles auxquelles ont donné lieu l'être et la personne de jésus de des lacunes par rapport à l'exposé de Rudolf Steiner, si bien que
Nazareth d 'une part, l'être et la personne du Christ d'autre part : Il d'éventuels raccourcis ont pu provoquer une certaine incertitude et
s'agit certainement de la lutte qui a opposé l'arianisme à la doctrine amener à se demander s'il ne s'agissait pas du texte grec de l'évan-
d'Athanase au IVe siècle. Arius (prêtre à Alexandrie) et les ariens, gile canonique de Matthieu qui, à l'époque de saint Jérôme (340-
comme on les appelle, distinguaient l'essence du Christ et celle du 420) , était depuis longtemps connu dans tout le monde chrétien.
Père ; Athanase (évêque d'Alexandrie) et ses partisans rejetaient Ce texte-là, Jérôme ne pouvait plus lui imprimer sa marque. C'était
cette distinction. Après la condamnation de l'arianisme par le pre- en revanche quelque chose qu'il pouvait fort bien faire pour sa tra-
mier concile œcuménique de Nicée (en 325), qui fut suivi de luttes duction en grec d'un texte qu'il avait découvert à Césarée, et dans
violentes et d'une série de défaites sévères, la thèse d'Athanase finit lequel il crut voir la version hébraïque originale précanonique de
par l'emporter définitivement lors du deuxième concile œcumé- Matthieu (qu'on appelle aujourd'hui « l'Évangile des Hébreux ».
nique de Constantinople (en 381), qui proclama le Dieu unique ou Voir De viris illustribus III). À l'exception de quelques citations,
la « consubstantialité >> du Fils avec le Père comme article de foi . cette tradu.ction n'.a pas été conservée. Ce qui donne à penser que
Rudolf St~mer ~vau en vu.e une telle version primitive de l'Évangile
(44) Richard Wtzgner (1813 - 1883) sur la signification du sang du de Matthieu, c est essentiellement le cycle de conférences qu'il a
Christ: cf son écrit Heldentum und Christentum (héroïsme et chris- donné un an plus tôt sur L'Évangile de Matthieu (4e conférence),
tianisme), in « Gesammelte Schriften und Dichtungen »(œuvres lit- dans lequel .. il s'est visiblement appuyé sur l'ouvrage de Daniel
téraires et poétiques) en 10 volumes, éditées par Wolfgang Golther, ~hwols?n Uber die Frage, ob jesus gelebt hat (À propos de la ques-
Leipzig (sans année de parution), vol.lO, pp 275 sq, tion: ~esus :-t-il.vécu,? ), qu'il avait dans sa bibliothèque, et dans
« Ausführungen zu Religion und Kunst » : 2. Heldentum und lequel Il est etabli« qu aux environs de l'an 71 ap.J.-C., non seule-
Christentum. ment il existait déjà un Évangile de Matthieu, mais encore il était
DE JÉSUS AU CHRIST Notes 227
226

bien connu des chrétiens de l'époque. » - Rudolf Steiner fait égale- << Oh! ne me farde pas la mort, mon noble Ulysse. J'aimerais mieux,

ment mention de cet écrit primitif dans la conférence du 20 valet de bœufs, vivre en service chez un pauvre fermier, qui n'aurait
novembre 1911 à Munich, dans Le christianisme ésotérique et la pas grande chère, que régner sur ces morts, sur tout ce peuple éteint. »
direction spirituelle de l'humanité GA 130, (É.A.R.)
Le propos de saint Jérôme que rapporte Rudolf Steiner dans le pré- (54) les quatre grandes vérités du Bouddha : dans le premier prêche du
sent volume (pp. 102 - 103) sur les dangers de la divulgation de Bouddha après son illumination, le célèbre sermon de Bénarès << Du
connaissances ésotériques se trouve dans une correspondance entre sentier octuple, de la cause première de la souffrance, de la suppres-
saint Jérôme et les évêques Chromatius et Héliodore, co~respon­ sion de la souffrance >>. Voir la conférence de Rudolf Steiner :
dance qui est, en général, mise en tête des manuscrits de l'Evangile << Bouddhisme et christianisme >> dans Qui est le Christ? (Éd. Triades)

apocryphe de l'enfance « Liber de ortu beatae Mariae et infantia sal- et Hermann Beckh, Buddha und seine Lehre (Bouddha et sa doctrine)
vatoris », attribué à Matthieu; il n'est pourtant pas possible de consi- 1916, nouvelle édition Stuttgart 1958, pp 136-233, ne partie.
dérer avec certitude que Jérôme en est l'auteur.
jérôme père de l'Église : 340 - 420, de son vrai nom Eusebius (55) l'entretien, tel qu'il nous est rapporté, du roi Milinda avec un sage
Sophronius Hieronymus. Auteur d'une révision critique de l'an- bouddhiste: Voir Entretiens de Milinda et Nagasena, traduit du pâli,
cienne version latine de la Bible {Vetus !tala), sur laquelle se fonde présenté et annoté par Edith Nolot, chez Gallimard, Collection
la Vulgate. Sa connaissance du latin, du grec et de l'hébreu ainsi que Connaissance de l'Orient, 1995.
ses écrits font de lui, comme traducteur de la Bible et exégète, une
des plus grandes figures de l'histoire de la théologie. (56) Tu ne te feras pas d'image taillée de ton dieu: Exode 20,4.

(49) Ébionites : Juifs convertis au christianisme, qui restaient très atta- (57) Renie ton dieu ... :Job 2,9.
chés à la loi et au rite juifs et reconnaissaient dans le Christ le
Messie promis et le Fils de Dieu qu'attendaient les Juifs. Les Ébio- (58) Je sais que mon Rédempteur est vivant... :Job 19, 25.
nites utilisaient l'Évangile qui leur doit son nom : l'Évangile des
Ébionites, qui s'apparentait étroitement à I..:Évangile des Hébreux (59) Enfonts, aimez-vous: 1 Jean, 4.
traduit par Jérôme.
(60) Citations de Paul: chap. 15, 14-20, librement rendues par Rudolf
(50) en feuilletant la littérature chrétienne des premiers temps, nous Steiner.
trouvons partout des accusations à l'encontre d'Apollonios de Tyane:
cf note 35. (61) David Friedrich Strauss: 1808- 1874, théologien protestant.
sur Reimarus: voir« H.S. Reimarus und seine Schutzschrift für die
(51) les inspirations d'Homère: il s'agit des deux plus anciennes épopées vernünftigen Verehrer Gottes >> (tome V des Œuvres complètes)
grecques, I..:Iliade er I..:Odyssée, attribuées à Homère et composées (ndt: où Reimarus fait l'apologie d'une conception rationaliste de
aux environs du IXe siècle av. J.-C. la religion)

(52) Eschyle: 525 - 456 av. J.-C. (62) Schibboleth : expression proverbiale désignant un signe de recon-
naissance ou de différenciation (cf la fonction de ce terme dans
(53) Mieux vaut être mendiant sur terre que roi parmi les ombres: Homère l'Ancien Testament, Juges 12, 5-6).
Odyssée, chant XI, vers 488 - 491 ; apparition de l'âme d'Achille
qui, évoquée par le sacrifice d'Ulysse aux morts, lui parle (traduc- (63) et pratiquement à la même époque, nous lisons dans un périodique
tion Victor Bérard, Bibliothèque de La Pléiade) : suisse : on ne sait pas de quel journal il s'agit.
228 DE JÉSUS AU CHRIST Notes 229

(64) Évangile de jean, chap.20,. 1 - 17 : cité ~' ~p~~s Carl Weizsac~~r, Le (70) Le Bouddha Gautama... tradition orientale: non vérifié.
Nouveau Testament, Tübmgen 1904 (9 edltlon du texte ongmal).
(71) dans la traduction de Weizsdcker: cf note 64.
(65) citation de Paul: 1 Cor. 15, 45.
(72) Vous êtes le sel de la terre: Matthieu 5, 13.
(66) la manière dont il est parlé dans mon Drame-Mystère, l'Épreuve de
l'âme, du Christ qui n'a vécu qu'une unique fois dans un corps de (73) dans ce fontôme libéré de toute pesanteur terrestre, qu'elle voyait main-
chair, est à prendre tout à foit à la lettre et au sérieux : voir l'Épreuve
tenant avec un regard clairvoyant : ce passage comportait jusqu'ici
de l'âme ge tableau, vers 2199-2202, les paroles du second maître
une absurdité probablement due à une erreur dans le sténogramme
des cérémonies :
« Nous savons par les révélations des Maîtres
r
(inversion dans l'ordre des parties de la phrase) . La édition alle-
mande a permis de rétablir l'ordre correct.
Que les hommes de l'avenir, éclairés par l'esprit,
Contempleront le sublime Être solaire (74) à moi l'avorton : 1. Corinthiens 15,3-8.
Qui vécut une seule fois dans un corps de chair. »
(75) johann A/brecht Bengel: 1687- 1752
(67) les conférences que j'ai données à Munich : Merveilles du monde,
Friedrich Christoph Œtinger: 1702 - 1782
épreuves pour l'âme et manifestations de l'esprit, cycle de 10 confé-
Cf à ce sujet Rudolf Steiner dans Pierres de construction pour une
rences, Munich 1911, GA 129 (Éd. Triades). connaissance du Mystère du Golgotha. Métamorphose cosmique et
humaine, GA 175, (Éd. Triades) . Emil Bock, Boten des Geistes-
(68) deux enfonts jésus : on trouvera une vue d'ensemble concernant les
Schwdbische Geistesgeschichte und christliche Zukunft (Messagers de
dates importantes auxquelles Rudolf Steiner a parlé du my~tère l'esprit- histoire spirituelle de Souabe et avenir du christianisme) ,
des deux enfants Jésus dans Nachrichten der Rudolf Stemer- Stuttgart 1955.
Nachlassverwaltung - mit Verii.lfentlichungen aus dem Archiv,
cahier 8, Dornach, Noël 1962, et dans l'article de Hella Krause- (76) Rothe.. . dans la préface à un livre paru en 1847: voir Die Theosophie
Zimmer, <<Wann begann Rudolf Steiner über die zwei Jesusknaben
Friedrich Christoph Œtingers nach ihren Grundzügen - Ein Beitrag
zu sprechen ? >>, qui se trouve dans « Mitteilungen aus der Anthro-
zur Dogmengeschichte und zur Geschichte der Philosophie (Les
posophischen Arbeit in Deutschland » no 163, Pâques 1988, pp
grandes lignes de la théosophie de F.C.Œtinger - contribution à
28 - 41. Voir encore Adolf Arenson, Die Kindheitsgeschichte jesu.
l'histoire des dogmes et à l'histoire de la philosophie), Tübingen
Die beiden jesusknaben, Stuttgart 1924, et Emil Bock, Enfonce et
1847, avec une préface de Richard Rothe.
jeunesse de jésus (Éd. lona), et Hella Krause-Zimmer, Le problème
des deux enfonts jésus et sa trace dans l'art (Éd. Triades) . (77) ce que possédait en Thuringe cet homme simple - Volker de son nom :
(69) La tradition selon laquelle il (l'enfont jésus de Nathan) parlait dès sa
ce paysan a vécu dans la première moitié du XVIue siècle à
Grossrudestedt, au nord d'Erfurt. Il n'y a qu'Œtinger qui parle de
naissance... est parfoitement exacte: Au début de l'Évangile arabe de
lui, dans son Autobiographie et dans ses lettres. A l'en croire, Volker
l'Enfance, il est dit que << encore au berceau, Jésus parlait déjà. Il
a vraiment été un homme extraordinaire, qui a laissé à Œtinger une
dit à sa mère Marie : Je suis Jésus, le fils de Dieu, le Verbe du
impression profonde. Il aurait possédé la vision intérieure et beau-
monde >>. .
coup appris à Œtinger, qui à deux reprises fit chez lui un séjour
Texte arabe original: C.Thilo, Codex apocryphus Novi Testamentil,
relativement long. Voir F.Ch. Œtinger, Selbstbiographie, Metzingen
Leipzig 1832, pp 65 - 130. Traduction en latin : Constantin
1961, pp 61-67 (chapitre <<Die zweite Reise >>-le second voyage) .
Tischendorf, Evangelia apocrypha (18 53), 2e édition Leipzig 1876.
Pour plus de précisions sur le sujet, voir l'article de C.S.Picht
230 DE JÉSUS AU CHRIST Notes 231

« Marcus Volker» dans la revue Oie Orei, 7e année 1927, cahier (Éd. Triades) ; et aussi Le christianisme ésotérique et la direction spiri-
VIII, et l'article de Walter Conradt, « Œtinger über Markus tuelle de l'humanité (191111912), GA 130 (E.A.R.).
Volker » dans la revue Waldorf-Nachrichten, 3e année, n° 15,
Stuttgart, août 1921, pp 358-362. (90) Esséniens: membres d'une secte juive de type partiellement monas-
tique, qui menaient une vie ascétique et observaient des préceptes
(78) où Capesius et Strader arrivent dans le monde astral : voir Rudolf rigoureux. Voir ce qu'en dit Rudolf Steiner dans Le christianisme et
Steiner, La porte de l'initiation 4e tableau, dans Quatre Drames- l~s mystères antiques (1902), GA 8 (É.A.R.), et dans Le cinquième
Mystères, GA 14. Evangile (1913/14), GA 148 (Éd.Triades).

(79) où jean-Baptiste énonça la parole: voir note 42. (91) Le Bouddha Gautama ... traditions orientales: non vérifié.

(80) la nébuleuse de Kant-Laplace : la théorie de Kant sur la nébuleuse (92) le grand précurseur de notre anthroposophie occidentale... « Celui qui
originelle telle qu'elle se trouve dans son Histoire universelle de la toujours s'efforce et qui peine » : Gœthe, le second Faust, 5e acte,
<< Ravins », vers 11 936 sq.
nature et théorie du cie~ 1755, a été complétée en 1796 par Laplace
sur quelques points importants ; connue généralement sous le nom
de théorie de Kant-Laplace.

(81) celui qui dit, dans le passage que je vous ai lu: voir note 63.

(82) Vous pouvez à ce sujet vous reporter au cycle de confirences que j'ai
donné sur l'Évangile de jean: cf note 14.

(83) dans les cycles de confirences sur le sujet, qui font à vrai dire déjà par-
tie des rudiments de notre travail de science de l'esprit: cf note 19.

(84) Lessing: cf note 22. Maximilien Drossbach: cf note 23.

(85) Seul peut être son disciple celui qui tient ce langage: Ce que je fois au
plus petit d'entre mes frères ... : d'après Matth. 25, 40.

(86) Gustav Widenmann : cf note 24.

(87) entretien du roi Milinda: cf note 55.

(88) si nous nous rappelons comment le Bouddha... a pu agir dans le corps


astral du jésus de Nathan : cf note 68, ainsi que L'Évangile de Luc,
GA 114 (Éd.Triades).

(89) jeshu ben Pandira... des confirences naguère données à Berne: voir
Rudolf Steiner, L'Évangile de Matthieu (1910), GA 123
BIBLIOGRAPHIE
:CŒUVRE ÉCRITE DE RUDOLF STEINER
en langue française
(début 1997)

Ouvrages parus aux éditions Triades (T), aux éditions anthroposo-


phiques romandes (É.A.R.), aux éditions Novalis (N) et aux éditions
des Trois Arches (TA).
La numérotation est celle de l'édition intégrale en allemand (GA) .

ln GAl Introduction et notes à la « Métamorphose des plantes » et au


<<Traité des couleurs» de Goethe, (1883, 1891, 1895) (T)
GA2 Une théorie de la connaissance chez Goethe, 1886 (É.A.R.).
GA3 Vérité et science, 1892 (É.A.R.).
GA4 La philosophie de la liberté, 1894 (É.A.R.), (N) .
GAS Nietzsche, un homme en lutte contre son temps, 1895
(É.A.R.).
GA6 Goethe et sa conception du monde, 1897 (É.A.R.) .
GA7 Mystique et anthroposophie, 1901 (É.A.R.).
GAS Le christianisme et les mystères antiques, 1902 (É.A.R.).
GA9 Théosophie, 1904 (É.A.R.) (N), (T).
GA 10 Comment acquiert-on des connaissances sur les mondes supé-
rieurs, ou l'initiation, 1904-1908 (É.A.R.),(N), (T).
GA 11 La chronique de I'Akasha, 1904-1908 (É.A.R.).
GA 12 Les degrés de la connaissance supérieure, 1905-1908 (É.A.R.).
GA 13 La science de l'occulte, 1910 (T), (É.A.R.).
GA14 Quatre Drames-Mystères, 1910-1913, (T).
GA 15 Les guides spirituels de l'homme et de l'humanité, 1911
(É.A.R.).
in GA 40 Le calendrier de l'âme, 1921 (É.A.R.).
GA 16 Un chemin vers la connaissance de soi, 1912 (É.A.R.).
GA 17 Le seuil du monde spirituel, 1913 (É.A.R.).
234 DE JÉSUS AU CHRIST

GA 18 Les énigmes de le philosophie, 1914 (É.A.R.).


GA21 Des énigmes de l'âme, 1917 (É.A.R.).
GA22 I.:esprit de Goethe, 1918 (É.A.R.).
GA23 Éléments fondamentaux pour la solution du problème social,
1919 (É.A.R.).
in GA 24 Treize articles commentaires, 1919-1921 (É.A.R.)
GA 27 Données de base pour un élargissement de l'art de guérir, OUVRAGES DE RUDOLF STEINER SUR LE CHRIST ET LE
1925, en collaboration avec la doctoresse lta Wegman (T). CHRISTIANISME
GA 28 Autobiographie, 1923-1925 (É.A.R.).

Aux ÉDITIONS TRIADES

L'Apocalypse. 12 conférences, Nuremberg (1908).


L'Évangile selon Jean. 12 conférences, Hambourg (1908).
L'Évangile selon Jean, dans ses rapports avec les trois autres Évangiles.
14 conférences, Cassel (1909).
L'Évangile selon Luc. 10 conférences, Bâle (1909).
L'Évangile selon Marc. 10 conférences, Bâle (1912).
L'impulsion du Christ et la conscience du moi. 7 conférences, Berlin
(1909).
De Jésus au Christ. 11 conférences, Karlsruhe (1911).
Le Christ et le monde spirituel. 6 conférences, Leipzig (1913).
Le cinquième Évangile. 8 conférences, Oslo et Berlin (1913).
Le Christ et l'âme humaine. 4 conférences, Norrkopping (1914).

Aux ÉDITIONS ANTHROPOSOPHIQUES ROMANDES

Le christianisme et les Mystères antiques (1902).


Connaissance du Christ, Anthroposophie et rosicrucisme.
22 conférences, Cassel et Bâle (1907).
L'apparition du Christ dans le monde éthérique. 16 conférences (1910)
Le christianisme ésotérique et la direction spirituelle de l'humanité.
8 conférences (1911).
Les préfigurations du Mystère du Golgotha.
10 conférences (1913-1914) .
Comment retrouver le Christ. 8 conférences, Bâle (1918).

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