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Full text of "Le Museon Revue


Internationale Tome.11"
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GOVERNMENT OF INDIA

DEPARTMENT OF ARCHAEOLOGY

CENTRAL ARCH/EOLOG I CAL

LIBRARY

Call N®. 8 f1±0. Sf Hllfi

Acc. No. 1 5 [ 8 4 (j

D.G.A. 79

GIPM — S4 — 2D. G. Arch. N. D./56.— 25-9-58 — 1,00-thiO.

LE mi'SEON.

REVUE INTERNATIONALE
BIJBUKE CAR

LA SOOIKTE ]>ES LETTRES EX DKS SCIENCES

TOME XI

JANVIEH twt

' 8 T 1 -Qj

H tvd

LOUVAIN

J.-K. I STAS, IM1 1 BIST EUR- EDIT EUR


90, rue de Bruxelles, 90

■ CENTRAL ARCHAEOLOGICAL

LIBRARY, NEW DELHI.

A oo* Mo, 3,\..§..K.:G.

] v

/Vja i*. s ^ l *

TCHUANG-TZE.
LE PHILOSOPHE POETE

TV” SIKOrJi A. c.

La philosophic chinoisc forme certainement une page irnpor-


tnnte des Annnles de l'esprit hiunain et son fondateur speciale-
ment a laisse a son ecole un rocueil de sentences si profondes
que hien peu de penseurs de l’antiquite ont su en atteindre le
niveau. Mais letude, il faut en convenir n’est generalement
pas des plus recreatives. Chez beaucoup de philosophcs chinois
ce ne sont que de longues dissertations sur des sujels connus,
des amplifications seches et trop souvent insipides. Cependant
il en est quelques-uns qui ont un c.aractere tout oppose et nous
prouvent que le genie chinois aurait pu mieux l'aire, s’il eilt
mieux fcrouve sa route. Nous pouvons l’affinner, en elf’et, si les
philosophes chinois se repetent plus d’une fois l’un l’autre aveo
une monotonie desesperante, en Tchuang-tze nous trouvons au
contraire un penseur original et hardi, dout les conceptions ne
manquent pas de profondeur et qui s’en prend a des problemos
philosophiques qui n’avaient point encore etc discutes jusque-la.
Son style ne differe pas moins (pie sa methode, de tout ce qu’ont
produit, les philosophes de la Chine ancienno (1). Au lieu du
terre-a-terre du dialecticien ou du rheteur, nous trouvons en
lui un langage de poete plein d images hardies, de peintures
vives, d’artilices litteraires qui donnent a la lecture des livres
de Tchuang-tze un attrait inconnu aux autres trades philoso-
plxiques de l’ecole taoi'ste.

( 1 ) Hoei-nan4\e » prince chinois du II 0 siecle A. C. fait exception pour


quclques
passages, Le style de Lie-tze est aussi tres image mats ie bon sens manque trop
souvent a ses images.

XI,
1 ,

LE MTJSE0N.

Le caractere des osuires de Tchuang-tze a ete parl'aitemenL


defini par ses propres disciples, dans nn passage insere dans
son livre meme, an dernier chapitre. Nous ne croyons pouvoir
mieux faire que de le mettre tout entier sous les veux de nos
lecteurs.

« Tchuang-tze ayant appris a connaitre le Tao (la sagesse


des anciens) y prit une grande joie ; dans un langage etrange,
mysterieux, on des mots pompeux et hardis, des expressions
d’un sens profond ou exagerees, donnant libre cours a sapensee,
sans s’attacher a aucune coterie et sans chercher a paraftre (1),
il considera le monde entier comme plonge dans la corruption,
indigne d’enseignement secieux. C’est pourquoi il usa large-
ment d’un langage leger et figure, cmploya des temoignages
pour faire foi de ses dire et les ainplifia par des discours preles
a d’autres.

« Seul, en rapport avec l’essence spirituelie du ciel et de la


terre (2), il traita tous les etres sans orgueil, selon leur nature ;
il ne blainait pas les opinions divergentes, en sorte qu’il
vecut en paix avec les homines de son temps.

- Bien que son livre soit d’une nature extraordinaire, il est


bien dispose (3) et ne peut produire aucun mal. Bien que son
style soit inegal, plein de choses inusitees (4) et decevantes en
apparence, on peut le lire avec satisfaction. C’est un inepni-
sable (5) contenant de verites. Dans la sphere superieure, il va
avec le createur des etres ; en bas, il est le compagnon de ceux
qui sont en dehors des conditions de naissance et de mort, qui
ne connaissent ni commencement ni fin.

« En ce qui concerne Torigine des etres, ses pensees, ses


paroles sont elevees, vastes et profondes, etablies au vrai point.

(1) Ce qui est attache a la matiere, & la reputation, est faux et sans sincerite ;
on
ne peut entrer en rapport avec lui. (Commentaires).

(2) Lui-meme, ne discutant pas le out et le non , il se contentait d’exposer les


choses.

(3) Conformement a la nature. Tout s’y suit naturdlement,

(4) Non conformes aux id€es du temps.

(5) Tchuang-tze, plongeant dans sa pensee calme et sereine, s’etudiait lui-meme


comme les autres hommes. Son langage etait lumineux, s’et^ndant a tout, elegant
et faisant impression.

TOHUANU-TZK.

- En ce qui concerne le createur, l'uncutrc producteur des


etres, ses doctrines sont vasl.es eft s’elcvont a line grande
hauteur.

« Malgre cola, il sail; so conformer a la nature des etres, a


lours modifications coinme a lours bosoins. Son argumentation
osf incpuisablo, on lie. pent le refute r. Brillant commc un rayon
dans l’ol.iseuritc, il no pout dtro compldtomont pone (.re ot oom-
pris. -

Sse-ma-t’sien, lo grand hisf, orion rhinois, on fail, si pen pres


lo memo dloge.

« Son talent litteraire of sa diulectique, dit-il, etaient tels


quo los lettres les plus habilex do son temps n’ont point sn
refuter sa, critique des ecoles do Kong- fou- tze eft do Mi-tzo, Les
enseig'nemonis coulaiont do sa bouclio eonmio un torrent repan-
dant sos eaux, rnais ils n etaient point, applicable* ala pratique
gouverncmentale. r,

Tchuang'-tzo vivait an milieu du IV 1 ' sie.de A. C. Il oceupa


d’abord une fonction inferieure dans lo district de Meng, miiis
l’abandonna, semble-t-il, pour vivre independant et so livror ;i
ses etudes. Dans la suite, coinme il est racoute dans son livre,
lo prince de Wei (i) le sollicita de prendre la place de ministre
de cot Etat, mais notre philosophe repoussa ses offres avec
dedain ; e etait pour lui line, chaiue doree, les oripeaux du boon!
quo 1’on conduit au sacrifice.

Il fut marie ot resta veuf avec plusieurs enfants ; mais la


mort de sa femme ne le chagrina guere, comrne on le- verm
plus loin. La mort etait, a ses yeux, l’entree dans la felicite
infinie.

La vie de Tchuang-tze fut toute d’enseignement et de luttes


dialectiques.

Il s’attaquait surtout aux ecoles de Kong-tze et de Mi-tze.

Pour lui le Grand Pliilosophe n etait qu’un semeur de belles


paroles et de sentences ereuses, soignant I’cxterieur et- negli-
geant I’intSrieur, conduisant le peuple par la voie de l’erreur,
incapable de gouverner un Etat.
(>i) Entre 33g et 328 avant J„~C,

LB MUSEON.

Nous ne connaissons point d’autres particularites de sa. vie.


Son livre nous apprencl qu’il pria ses disciples, pen avant sa
mort, de ne point lui fairo de fimerailles solennelles : « Le ciel
et la terre pour cercueil et monnaies precieuses (1), le soleil, la
lune et les etoiles pour flambeaux, la creation entiere pour
■ escort© , ne sont-ce point la des funerailles toutes pretes l Si
mon corps est mis en terre, il sera devore par les vers et les
fourmis ; s’il reste au-dessus, il le sera par les vautours. II ne
vaut pas la peine de le derober aux uns pour le donner aux
autres en pature. »

Ce dernier trait le peint dune nianiere parfaite. Diogene


mourant no parlait pas avec plus de cynisme.

L’annee de sa mort est. iucoiuiuc, tout comme la date exact©


de sa naissance. On peut toutefois la placei' a la tin du IV 1 2 3 4 ‘ siecle.

Nous lie raconterons point l’histoiro du texte de Tchuang-tze


et de ses commentaires(2). Nous l’avons fait ailleurs et n’avons
pas a nous en occuper ici (s). Nous voulons seulement donner
un specimen de son system© , de sa methode et de son style,
curieux tons trois a plus d’uii egard .

Mais remarquons-le d’abord, on a ctu trouver en Tchuang-tze


un sceptique parfait pres duquel l’etoile de Pyrrhon eut pali ,
ou un predecesseur de Iiegel pour qui l’identite des contraires
et l’irreallte de l’dtre etaient le fondement de l’ontologie (4). La
lecture de letudo que nous lui avons consacree, convaincra, je
pense, du coiitraire. Tchuang-tze affirme et dogmatise sans
restriction. .On a ]>ris des jeux d’esprits pour l’expression de
convictions serieuses.

(1) Ecailles servant de monnaie et autres objets que Pon mettait dans la bouche
d’un mort, Voir mbn I-U.

(2) Parmi eux nous citerons specialement : Sse^na-wen-kong , I’historien bien


connu. — Tsui, de ia dynastic des Tang. — Li, Iettre, exegete de differents
traites
taofstes, mais inconnu du reste. — Sen T'ing-hwai , de Tan 1741 . — Lui kui -
tching , de ia dynastie Song. — Wangyu ; fin du XI s, P. G. — Lin Si-tchang ;
milieu du XVII e siecle et Lu-te qui s’attache surtout a ia prononciatiop des
mots.

( 3 ) Yolr nos : Textes Tadistes. Annaies du Musee Guimet t, XX. Notons seule-
ment cette phrase du L. II. « Dans les assertions opposees, si Pune est vraie,
Poppose ne peut Pelre, cela n’a pas besoin de preuves. *

(4) Voir R. Douglas. Confucianism e and Taoisme, 4

TCHU AN O -TZE .

Quant au style do Tchunng-lzo, a sa maniere de presenter


ses idees, on a vu precedemmont lo jugcmenfc des ses conci-
toyens memo, jiigemeni, quo tout le monde raliliera sans douto.
Tchuang-tze aimc les images, les tournures hardies, les expres-
sions hizarres et paradoxales. II ernplnie pvesquo constamment
1c dialogue et sail: lui donner une tournure vive, imagee. (Jo
sent des peintures vivantes, des tableaux aux traits nettement
acre nines . Les person nages (ju’il met on scene sent oil des
litres allegoriques ou des homines, et, parmi ceux-ci, les tins
outline existence historiquo, les autres ne sent quo le prod nil.
de son imagination. Aux personnages historiques, il prole des
acles, des discours imaginaires. (Test ainsi qu'il met I'requcm-
ment en presence Kong-fou-lze et le chef vbnerc de son ecole
a lui, le tres sage Lao-tze ; et naturcllemenl, dans cos dialogues
de limtaisie, Kong-tze n'est qu’un disciple rccovant rinstruction
du veritable maitre de la science.

Ainsi Tclmang-tze clierchait, par ces dehors pocl.iques, par


ce langage image, a trapper I’imagination de ses auditeurs
pour mieux pcnetrer les esprits des verites qu’il voulait iucul-
quer a chacuu et reformer les moeurs dont la corruption avail
ete pour son pays une source de maux terribles.

Mais e’en est assez sans doute de ces preliminaires. Suivanl,


la pensee de noire plnlosophe, apprenons a lo connailro lui-
rneine per euwtpla.

m; sort mo lame a ores la mort (1. XVIII)

Quand 1-epouso de Tchuang-tze mourrut, Iioei-tze (i) vint


pour lui faire ses compliments de condoleanco. Le maitre etait
en ce moment assis, lesjambes ouvertesen event, ail (a), battant
la mesure sur un plat et chantant. Hoei-tze (stupelait) lui dit :
« Quand on a veeu avoc quelqu’un a.ssez longtemps pour quo
son tils aine ait deja de 1’age, ne point pleurer sa mort. Cost

if) Disciple ikvori du farouche philosophy.

(2) Attitude negligee et condamnee par les rite* Jiinoi;,.


10 LE MTJSEON.-

deja assez fort.; mais tambouriner sur un plat et chanter,


n’est-ce pas excessif '? »

Tchuang-tze repondit :• « Nullement. An premier moment


apres samortje ne pus m’empecher d’eprouver de l’affliction.
Mais alors je me mis a considerer son commencement, son
origine. Si elle netait pas nee, elle ne serait pas venue en
ce monde, Si elle n’etait pas nee, son principe. serait reste
informe et elle n’aurait pu tenir ici-bas. Si elle n’avait pas
acquis de forme, elle serait restee sans substance reelle
propre ( 1 ), dans 1’essence infinimeut subtile. Par un changement
heureux, elle a acquis la substance propre et-la forme ; puis, par
une autre modification, elle est venue a la vie. Maintenant un
changement nouveau l’a conduite a la mort. Tout- cola se
succede comm'e le printemps, l’automne, l’hiver et l’ete, comme
les quatre saisons se suivent. ’

« Ainsi elle s’est confine endormie et repose dans la demeure


eternelle et moi j’irais, tout en larmes, errer apifis elle et
la pleurer ! Ce serait me donner comme ignorant la nature du
destin celeste. C'est pourquoi j’ai cesse mes pleurs. »
Tchuang-tze apercut un. jour, avec un sentiment de peine,
un crane vide, tout denude mais conservant encore sa forme.

11 le frappa de son baton de cavalier ( 2 )- et dit comme l’interro-


geant : « Etais-tu un riche violateur de la justice, que tu
es devenu cela ? as-tu cause la ruine d’un Etat ies-tu. pour cela
tombe sous la hache du combat \ etais-tu un hoinme de conduite
d6regl6e qui a laisse un heritage de Konte a ses parents,
a son Spouse, a ses enfants '? es tu peut-etre mort dans les-
angoisses du froid on de la faim, que tu es arrive a cet etat l
ou bien y es-tu pafvenu par la succession des temps et 1’iige ? «

Ayant ainsi parle, il prit le crane decharne, le placa a terre


comme un oreiller et se couclia dessus. Au milieu de la nuit,
le crane lui apparut en songe et lui dit : « Vos paroles sont d’un
lettre habile a discourir; mais tout ce 'que vous dites se
rapporte a la condition des vivants. Mais apres la mort tout

Ou : sans principe vital, spirituel. * *

, ( 2 ) Servant de fouet, . ,

TCHUANG-TZE.

11

cela est sans application. Desire riez- vous m’entendm vous


expliquer la chose do la mort »

« Certainement », repondit Tchuang-tze. — Le cranereprit :


« Parmi les morts il n’y a plus do souverain on haul et
de sujets en has ; les operations ties quatro saisons n’cxislent
plus. L’univers entier forme les saisons.

« Les plaisirs du Maitre souverain do la terre assis sur son


trone (i) no peuvent depasser ceux dc cet etat. «

Mais Tchuang-tze ne crovait point a ses paroles et repartit :


« Si je determinais le Maitre des destinees a vous rendre
a la vie, a reformer en un corps vos os et vos chairs, a vous
laire retourner aupi'es cle vos parents, de .votre femme, de vos
enfants, en votre lieu natal, sachant ee que vous savez mainte-
nant, le voudriez-vous encore 1 »

Le crane alors, les yeux enfonces dans leur orbite largement


ouverts, et fron^ant le sourcil, repondit : « Comment pourrais-je
abandonner des plaisirs dignes du roi sur son trone et retourner
aux miseres dc l’humanite t -

COSMOliONIK.

A la premiere origino (de l’essenee des dtres) etnit le non ( 2 )


et le non etait sans nom. Quand Yun vint a s elever,: il y eut
f un sans forme (e’etait la perfection du spirituel sans aucune
forme des etres particuliers et de leur principe rationnel). Ce
par quoi les etres acquirent l’existence est leur vertu, leur
qualite de nature.

L’essence sans forme se divisa ; ainsi divisee, bien que sans


interstice, elle forma la part de biens de chacun. Alors il y eut
un mouvement et la vie sc produisit et ce qui constitue, par un'
principe rationnel, la vie complete des etres individuels est ce
qu’on appelle la forme. Quand la forme s’incorpore l’esprit et
que chacun a ee q.ui lui convient rationnellement, e’est alors sa
nature.

(1) Litt, : regardant le midi ; position du souverain aux audiences.

(2i L’ludefrnissable, le Tad brahmanique, TEtre infini, sans qualite distincte.

12

LB MUSEON.
La nature parfaitement cultivee ramene a la vertu premiere,
et celle-ci etant parvonue asa perfection, les etres sont comma
la substance originaire. On est alors comme l’etre sans qualite
distincte et cet etre est grand au plus haul point, litre ainsi
uni au del et a la terre et cette union effectuee comme
inconscienunent et sans intelligence, c’est ce qu’on appelle la
vertu infinie identifiee a la bonne appropriation.

Vide, repos, tranquillite, solitude, tel est le fondement des


etres.

0 mon Maitre ! (t) 0 inon Maitre ! tu detruis tous les etres


el -tune comrnets point de cruaute ; tes bienfaits atteignent
tous les etres, sans bienveillance particuliere. Anterieur a la
plus haute antiquite.tu n’es point age.Turecouvres et soutiens
le ciel et la terre, tu y this toutes les formes et ce n’est point
pour toi etre habile. C’est la le bonheur celeste. Aussi pour
celui qui le connalt, quaud il nalt, c’est l’acte du ciel ; quand il
meurt, c’est le changement propre a letre fini. Eu son repos il
est semblable au principe receptif, Yin ; en son action, il - lest
au principe actif, Yang.

Ainsi, celui qui donna! t le bonheur celeste ne connalt point


la colere du ciel, ni le bhime des homines, ni les liens des
choses exterieures qui les attirent vers le mal, ni la malveil-
lance des esprits. Ainsi son action est acte du ciel ; son
repos est acte de la terre.

Le coeur un est fermement droit et domine le nionde;,les


esprits ne Vinquietent pas, les demons ne le tourmentent pas,
tousles etres cedent devant lui.

l'ETITESSE ET GRANDEUR (1. XVII, initio).

Dans le ehapitre qu’on va lire, le 17 e de 1’ouvrage, par une


aliegorie qui ne manque ni de tinesse, ni de grandeur, Tchuang-
tze persiffle la vanite hunxaine en moqtrant que celui qui se
croit eleve au-dessus de tous est bien petit a cote de la gran-

fi) Paroles de Tchuang-txe au Tao supreme, 1 '

TOHU AN ft-TLE .

13

cleur supreme. II met en scene pour cola lc genie tin lleuve


Hoang-ho qui a des pretentions a la superiorite sur toutes les
emix terrestres et le genic des mers (lout 1 ’immensite confondnt
son orgueil.

Le temps des grandes eaux d'autonme eluit arrive : tous les


cours d’eau sc repandaient dans le Ho ; cos affluents gonflaient
ses ondcs et entre les dots et les rives basses du lleuve on no
pouvait plus distinguer un hamf d’un cheval.

En co moment lc genie du Ho (i) goutait en lui-memo line


grande joie parce que la parure de la terre s’dtait toute eon-
centree en lui. 11 se mit a suivre le courant ct parvint ainsi
jusqua la mer du nord ; mais la, regardant au loin, ii no put
voir l’extremite des eaux. II porta ses regards de tous cotes,
puis, conternplant l’immensite de l’ocean, il soupira et dit :
Qui connait lc Tao seul'ement par oui-dire, croit qu’il n’est rien
d’egal a lui-meme. (Ainsi je me croyais grand). Maintenant
que j’ai vu votre immensite et que je ne puis atteindre jusqu a
votre limite extreme, je paraitrai, je le minds bien, un objet
de risee au lieu des gens grands.
La mer du nord repondit : Avcc la grcnouille habitant un
puits on ne peut discourir de l’ocean, car ello est arretee par
l’etroit espace. Avec un insecte d’ete on ne peut parlor de la
glace, car il est borne a nne saison. Avec un lettre de canton
on ne peut parler du Tao ; il est enserre dans des liens etroits. ,

Maintenant que vous etes sorti de vos limites et que vous


voyez la vaste mer, et reconnaissez votre bassesse, on peut
discourir du principe intellectuel, supreme, avec vous.

(l ) Le Ho»Pe, prince ou genie du Ho est un personnage mythologique apparte-


nant aux races prechinoises. Son culte etait principalement observe a Tchang-te-
lu.
ou se pratiquait un usage qui vaut la peine d’etre relate. Les Shamans
etprStresses
sorcieres de l’endroit qui le gouvernaient en maitre, pretendaient que le puissant
g6nie exigeait ehaque annee une nouvelle epouse. Pour cela ils choisissaient une
jeune fille de la locality et collectaient des dons abondants pour faireson
trousseau
et ses parures, Apres quoi ils la jetaient dans les ondes du fleuve pour aller y
jouir
de la compagnie du bnllant Esprit, Mais un jour vint un gouverneur chinois qui
trouva la plaisanterie mauvaise, fit delivrer la liancee du lleuve et jeter a sa
place,
bien garottds, les sorciers et sorcieres prets a jui faire subir ce meme sort,
C'&ait en
Fan 424 A, C. Voir le Tsi-shuo-tsiaen tchan. Art. Hq-pe III.

14

LB MUSBON.

Toute l’eau qui arrose la terre n’est rien a cote de l’ocean.


Tous les cours d’eau s’y rendent sans qu’on leur connaisse de
temps d’arret et ils n’en remplissent pas le fond. Les eaux en
decoulent sans cesse, sans jamais le rider. Que ce soit le prin-
temps ou rautomne, il ne change point. La surabondance. et la
secheresse lui sont inconnues. Gombien il depasse les Hots des
plus grands fleuves, du Hoang-ho et du Yang-tche-kiang, c’est
ce qu’on ne peut apprecier. Cependant jc ne puis in’on estimer
beaucdup pour cela, car je modele ina forme sur celle dp. del
et de la terre et jo tire ma substance du Yin et du Yang (1). '

Je suis entre le ciel et la terre conmie une petite pierre ou


un petit arbre sur une grande montagne ; je vois fermement
ma petitesse, comment, pourrais-je me croire grand (2) ?

L’espace qu’occupe, l'ocean entre le ciel et la terre, n’est-il


pas semblable au trou d'une pierre dans un marais. L’empire
du Milieu entre les quatre mere, n’est-il pas semblable h un
grain de riz dans un magasin ? Entre tous les etres> Thonnne
est unique en son especc.

L’homme occupe les neuf regions terrestres ; seul, il fait


naitre le ble a manger ; seul, il forme les bateaux et les chars.
Toutefois compare a l’ensemble des dtres, n’ost-il- pas comme
un piquant de pore-epic sur un corps de cheval £

Ce que les cinq Tis se sont transmis, l’objet du zele des trois
Wangs, ce dont les homines de bien se preoccupent, ce qui
excite les efforts des magistrats, consiste entierement en cela.
Pe-irefusa pour acquerir du renom, Tchong-ni (Confucius)
enseigna pour repandre son nom. Leur haute estime d’eux-
memes n’est-elle pas semblable a la votre ? car vous vous croyez
grand par rapport a la masse des eaux.

Le genie du Hoang-ho repondit : C’est vrai, puis-jo done


considerer le ciel et la terre comme grand et une pointe de
porc-epic comme petite V
(1) Les principes actif et reactif qui composent et forment tous les etres.

(4) La grandeur et la petitesse sont des’ termes opposes et relatifs, et ces


relations
sont sans terrne final. Pour Pun une mottc de terre est grande, pour> l'autre
c’est ’
un. rien. (Com. Tsui).

TOHUANG-TZE.

15

La mer du nord repondit : Ce _ serai t uneerreur. L’pspacc est


sans limite ; le temps ne s’arrdte jamais ; les conditions des
etres ne sont pas stables. Le commencement, et la tin n’ont
point de cause fixe.

Aussi l’lxomme d’un grand savpir contemple 1'espa.ce et ce


qui est petit il ne le meprise pas ; ce qui est grand, il n’en fait
pas une' haute esfcime, il salt que les homes des etres sont sans
fin. Considerant le present ot le passe, il ne se tourmente point
dune longue duree et ne se rejouit point d’une courte ; il sait
que le temps ne s’arrdte jamais. 11 scrute la nature de la pros-
perity et de la pauvrete et ne se rejouit, point quand il acquiert
, du bien ; il ne s’afflige point quand il perd. Il consider© les
vicissitudes des etres vivant, il ne se rejouit pas ; mourant,
il ne sen fait point de peine, il ne consider© pas la mort coxnme
un malheur ; il sait que le commencement et la fin des etres
lie sont point des terines extremes. Il considere que ce que
Fliomme sait est infei'ieur a ce qu’il ignore, que le temps de
sa vie est bien plus court que celui oil il ne vit pas., Vouloir
au moyen de ce qu’on a d’extremoment petit, epxxiser ce qui est
extremement grand, c’est produiro le desordre et le. trouble et
ne pouvoir se posseder soi-nieme ( 1 ).

En considerant les clxoses de cette maniore, pourrait-on


s’assurer qu’un piquant de porc-epic. suffit a constituer la limite
de l’infiniment petit et le cicl et la terre former la base du
summum de la grandeur.

Le genie du Ho reprifc : Les philosophes de ce temps disent


thus que l’infiniment petit n’a point de forme inaterielle et l’in-
finiment grand ne peut se mesurcr. Est-cc digne de foi 'i

Le genie de l’ocean repondit : Si vous comparez le petit au


grand, celui-ci ne peut etre saisi entierement ; si vous part ex
du grand pour 'eonsiilerer le petit, celui-ci eehappe a vos
.regards (a).

(1) Chercher a acquerir completement (epuiser) ce qu on ne sait pas, au moyen


de ses faibles connaissances, etc. — - II faut se contenter de ce qu’on a ct s
abslenif
du reste, *

(3) L/oeil a des limites qu’il ne sait pas depasser. Ainsi dans le grand, il y a
quelque chose qu’il ne sait pas voir completement et dans le petit, il y a ce
qu’il
ne peut apercevoir.

16

LE MUSfiON.

L’infiniment petit est une fraction tlu pefit et l’immense est


un developpement du grand ; ainsi ils sont de natures diffe-
rentes. Le petit et lo grand ne pcuvent etre saisis sans forme.

Ce qui n’a point de forme ne peut se divisor en nornbre. On ne


peut se representer I’infiniment grand. On pout discuter par la
parole la quantite, la grandeur d’un objet ; la petitesse peut
etre atteinte, conoue' par l’esprit. Oe qui np peut se discuter,
ni etre atteint par la reflexion, n’est ni petit ni grand.

Ainsi I’liomme parfait, bion que sa-conduite n’aboutisse pas


a nuire aux autres, ne s’estime pas.plein de bonte, et de bien-
veillance ; bien qu’il n’agisse point pour obtenir un gain, il ne
meprise pas lcs gens de professions lucratives. II ne lutte point
pour la ricliesse, mais ne fait pas grand ..etat de renoncer aux >
affaires. II n’emprunte point aux autres, niais n’cstime pas
davantage de pouvoir s’entretenir par ses propres ressources,
et ne meprise pas le travail pour la. richessc. II agit tout autre-
ment que le vulgaire, mais ne fait pas estime de cette diffe-
rence.

(A continuer.) ' 0. de Harlez.

LES DIEUX DE L INDE BRA11MAN1QUE

D’APRfiS L’ADI PARVAN (i).

I.

Garitpa.
Avant de commence!' letude de la Nature et de l’homme,
d’apres l’Adi Parvan, et pour completer eelle de la Divinite,
nous raconterons, le plus brievement possible, l’liistoire de
Garuda et d’Indra. Oes legendes bizax'res que seule pouvait
creer l’imagination orientale, dans sa fougueuse extravagance,
ne sont pas sans interat, puisqu’elles servent, pour ainsi parler,
de vehicules aux plus anciennes croyances de ces peuples et
Pest par leur moyen, qu’elles sont arrivees jusqu’a nous.

Prajapati (2) avait deux lilies dune beaute remarquable (a)


Iiadru et Vinata qu’il donna en mariage a Kaqyapa. Ce grand
ascete leur demanda ce qu’elles desiraient. Ivadru souhaita,
comme enfants, rnille serpents et Vinata deux tils seulement,
mais elle voulut qu’ils l’emportassent, a eux deux, sur leg mille
enfants de sa soeur. Apres un laps de temps considerable,
Ivadru produisit mille ceufs et Vinata deux. Cinq cents ans
plus tard, les mille ceufs de Ivadru, sufflsamment couves,
parait-il, s’ouvrirent, et l’on vit paraitre mille petits reptiles qui
tirent la joie de leur mere, tout en excitant la jalousie de Vinata
dont les enfants ne parvenaient pas a eclore.

Dans son impatience, elle brisa la coquille de l’un des oeufs :


elle y trouva un enfant a demi forme seulement : la partie

(1) Premier chant du grand poeme epique le Mahabharata, llliade de Nnde.

(2) Le Seigneur de tous les etres produits,

( 3 ) Adhy. XVI,

18 ' JJ3 MUSEON.

superieure du corps seule dtait achevee. L’embryon, furieux


de cette mesaventure, dit a sa mere : « Puisque tu as brise
prematurdment la coque de cet oeuf, tu deviendras l’esclave de
ta soeur. Pour 1’autre oeuf, patiente encore cinq cents ans,
n’en brise point la coque atiparavant, et l’illustre enfant qui s’y
trouve renferme te delivrera de la servitude. Si' tu veux qu’il
soit vigoureux, prends un soin tout particulier de l’oeuf durant
ce temps #. Apres avoir ainsi pa.rle, l’enfant disparut dans les
airs. II est devenu le conducteur du char de Surya ; il est
visible chaque matin (i).

A respiration des cinq cents annees, l’oiseau Garuda, le


second fils de Vinata, brisa la coque de l’oeuf, ou il etait.
Aussitot apres sa naissanee, il quitta sa mere et se sentant
faim, il prit son vol et s’elanca a la poursuite des serpents
dont il devait faire sa. pftture, d’apres la volonte du gran d
Ordonnateur de toutes choses..

Cependant Garuda illumina de sa splendeur toutes les


regions de l’Univers ( 2 ). Cet oiseau merveilleux pouvait prendre,
h volont'e, toutes sortes de formes. Il parut tout d’abord ter-
rible comme le feu qui detruit le monde a la fin de chaque
yuga. et son corps prit des proportions colossales. A la vue de
cet etre formidable, les Dieux furent saisis d’dpouvante et
pensant que c’etait Vibhavasu (Agni), ils implorerent, en ces
termes, le Dieu du Feu : « 0 Agni, ne ddveloppe point ton
corps d’une fa$on aussi demesuree ! Veux-tu done nous con-
sumer ? Comme elle est efirayante la flamme qui t’environne ! »
— Agni leur, repondit : « 0 ennemis des Asuras ! il n’en est
pas comme vous le pensez. Celui que vous voyez, c’est Garuda
qui m’dgale en splendeur ; il est doue d’une grande puissance :
il est nd pour le bonheur de Vinata. C’est la vue de cette
flamme qui vous a trompds. C’est le puissant fils de Kacyapa,
le destructeur des Nagas, il veut le bien des Dieux ; il est

(n) II s’appelle Aru^a mot qui signifie « rouge&tre » Aruwa est la personifica-
tion de FAurore. Toutes ces I^gendes sont un peu cosmiques, lorsqti’elies ne le
sont
pas tout-a-fait.

(2) XXIII,

LES DIEUX DE LINDE BRAHMAN 1QUE.

19

l’ennemi des Duityas et des R'aksbasas. Rassurez-vous. Venez


avec moi et voyez. - Les Dieux, accompagnes des Rishis,
suivirent Agni, et arrives a une certaine distance do Graruda,
ils l’adorerent, en lui disant : « Tu es le Rishi (par excellence) ;
tu as la plus large part dans les sacrifices ; grande est ta splen-
dour ; tu diriges l’oiseau de la vie ; tu es l’Esprit qui gouvernes
les etres mobiles et immobiles de l’Univers ; tu es le Destruc-
teur de tous les etres, comine aussi leur Createur. Tu es
Brahma, sous la forme d’Hiranya-garbha (Embryon-d’Or) ; tu
es le maitre de la Creation, sous la forme de Dnksha, et dun
autre Prajapati ; tu es Indra ; tu es l’incarnation de Vislmou,
a tete de cheval ; tu es le Dard (1) ; tu es le maitre de l’Uni-
vers ; tu cs la bouche de Vishnou ; tu es Padmaja (2) aux
quatre visages, tu es leBrahmane (par excellence), tu es Agni,
tu es Pavana, etc, (3). Tu es la science ; tu es l’Hlusion, sous
l’empire de laquelle nous sommes tous ; tu es l’Esprit qui
penetre tout ; tu es le roi des Dieux ; la grande Verite, tu es
sans frayeur; tu es a l’abri de tout changement ; tu es Brahme
sans attributs;tu es l’energie du Soleil, etc.; tu es l’intelligence
et ses fonctions ; tu es notre grand protecteur, un ocean de
saintete, tu es la Purete meme, tu n’as point l’attribut d’obscu-,
rite, ni les autres (attributs defectueux) ; tu.possedes les six
grandes qualites ; tu es irresistible. De toi tout emane, tes
actions sont excellentes ; tu es tout ce qui n’est pas et tout ce
qui est. Tu es la Science pure, tu devoiles a nos regards,
comme le Soleil avec ses rayons, les creatures ahimees ou
inanimees de l’Univers ; tu fais palir, a chaque instant, 1 ’eclat de •
Surya ; tu es le Destructeur de toutes choses ; tu es tout ce
qui est pbrissable et ce qui est imperissable. 0 toi, dont la
splendeur egale celle d’Agni , comme Siirya courrouce , tu
consumes toutes les creatures. Tu parais comme le feu qui
doit tout detruire au jour de Faneantissement de l’Uniyers !

( 1 ) G.4-d, Vishnou metamorphose en dard, entre les mains de Mah«deva,


lors de Tincendie de Tripura, Mahabha* Kama Par, Adhy, XXXlV et seq,

( 2 ) Le Fils du Lotus, surnom.de Brahma.

(3) C,-a-d. tu es chacun des Dieux qui president PUnivers.

20

LE HUSTON.

Nous nous sommes rendus pres de toi, 6 puissant Guru da, toi
qui voyages dans l’espace ; nous implorons ta protection, 6 roi
des oiseaux ; grande est ton energie, ton eclat est celui du feu,
tu brilles comme l’eclair ; l’obscurite ne saurait approcher de
toi, de toi qui atteins les nuees ; qui es, tout ensemble, la cause
etTeffet, le dispensateur des souliaits ; tu es invincible. L’Uni-
vers tout entier devient brfilant au contact de ta splendeur qui
a l’dclat de l’or en fusion. Protege cesDieux magnanimes, que
ta puissance incomparable epouvante et qui fuient dans toutes
les directions, le long des cieux, sur leurs chars aeriens. 0 toi,
le meilleur des oiseaux, tu es le maitre de tous, tu es le tils du
compatissant et magnaniine Rishi Kaeyapa ; ne sois done pas
inclement, mais plein de misericorde, a legat'd de 1’ Uni vers.
Tu es le Dieu Supreme ; apaise ta colere, sauv'e nous. A ta
voix, proionde comme le grondement de la foudre, les dix points
cardinaux, le firmament, les cieux, la terre et nos cceurs trem-
blent continue] lenient. Diminue le developpement de ton corps
qui ressemble a celui d’Agni. A la vue de ta splendeur, pareille
a celle cle Yama (l), dans sa colere, nos Ames, perdant tout
equilibre, chancelent. 0 toi, "qui es le Roi des oiseaux, sois-
•nous propice, nous Pen supplions. Accorde-nous la fortune et
le bonbeur. «■

A ces paroles des Dieux et des Rishis celestes, Garu da


diminua son eclat pour diminuer d’autant leur l'rayeur.

Dans le Bhisma Parvan, Vyasa enumerant, devant Dhrita-


rashka son fils, le roi aveugle de Hastinapura, les presages,
aussi nombreux que sinistres, de, la guerre desastreuse des
PAndavas et des Kurus (a), apres avoir parle des monstres A
deux tetes, des chevaux a trois jambes etc., ajoute : « Dans ta
ville (d’Hastinapura), un grand nombre depouses de Brahnm-
vadins ( 3 ) enfanteront des Garudas ( 4 ) et des .... paons. •> -Le

(1) Le Dieu de la Mort et aussi, par suite, celui de la Destruction,

(2) Bhimia. Par. Adhy. Ill, clokas 3 , 4 et 5 .

( 3 ) Brahmanes adonnes plus specialement a la priere et ^interpretation des


textes sacr6s.

(4} Le texte dit ; « Vainateytfn » litt, « des fils de Vinata* «

LES DIEUX BE LINDE BRA.HMANIQOE.


21

nom do Garada servait toujours depouvantail, en dbpit des


efforts de l'oiseau divin pour rassurer le ciel et la terre par
l’extinction, du moins dans une certaine mesure, de son fulgu-
rant aspect.

Ici les Dieux, par leurs louanges sans reserve, decernent a


Garuda les. honneurs de l’apotheose, et ce qu’ily a demieux,
c’est que, pour ce faire, ils n’attendent point sa mort ; c’est, des
sa premiere apparition au monde qu’ils le proclament, non-
seulement Dieu, mais le Dieu Supreme, Vishnou, Brahme ; ils
se prosternent devant lui, comme en presence de leur Roi.
Rien ne manque a cetelogc, si ce n’est, peut-etre, la sobriete.
Observons, de plus, que la terreur qui n’est pas toujours la
bouche de la verite, Test, au moins dans cetfe circonstance.
En effet, comment les Dieux pourraient-ils trembler devant
Garuda, s’il n’etait reellement plus puissant qu’eux, s’il n’etait,
des lors, le Tout Puissant memo ? II leur est done loisible de
pousser l’hyperbole, aussi loin qu’ils voudront, ils ne lui feront
point depasser les lirnites du vrai.

Garuda, nous le voyons, est a la fois tous les Dieux, et


chacun d’eux ; il est le dieu du Feu, eelui du Vent, de la
Pluie, etc. II gouverne en maitre les elements. La mytbologie
hindoue, comme bien d’autres, sinon comme toutes, preposait
une Divinite speciale a la garde de ebaque element; dans notre
theologie, ce dieu n’est plus qu’un Ange : cette croyance a des
Gardiens surnaturels de la Nature ne nous fut done jamais
exclusive, quel que soil, d’ailleurs le nom qu’on leur donne:
dieu, ange ou genie.

Garuda , ou plutot Brahme, puisqu’ici les deux mots sont


•synonymes et signifient Dieu, dans toute l’etendue de ce terme,
Garuda est la Verite, la Grande Verite, ce qui ne l’empficbe
nullernent d’etre l’lllusion , la Maya, cette Magicienne qui,
d’un coup de baguette, trouble les intelligences les plus lucides,
les mieux equilibrees, eelles des Dieux, par exemple. Nul ne
peut.se soustraire a son influence, pas meme Brahme, s’il faut
en croire le Bhagavata Purana (1).

(i) Voir, entre autres passages de ce poeme. Lib. II, cap. 5 . v. 18 et 19; id. 9.
v. 2 et 3 * Ur T cap. 27, v, 2,

XI.

2,

LE MTTSE0N.

Garucla etant plus (lieu que tous les autres Dieux, s'il nous
est perm is de nous exprimer ainsi, la part qui lui revient dans
les sacrifices doit etre plus grande, nous pouvons induire do
oe trail, quo, suivant les Hindous, la part devolue a ehaque
divinite, dans les sacrifices et les oblations, est proportionnee
a son importance dans le Pantheon brahmanique-; ici, eomme
bieii ailleurs, la plus grosse provende est... au plus gros esto-
mac ; peut-etre n’est-ce que justice. II n trait bien caracteris-
tique de cette peinture de la Divinite est celui-ci : « Tu es
sans fraveur », c.’est-n-dire : •< Tu n’as rien a redouter de per-
sonne. ••

Cc n’cst. qu’h Dieu et encore au I)ieu supreme que Ton peut


parler ainsi : Dieu seul etant, do nature, et en toute verite,
sans pour, parce qu’il est sans reproches. « Tu es un Ocean de
saintete, tu esla Purete meme «, clisent, en effet, les Dieux a
Garucla.

Ils le definissent, de plus : ^ Celui dont tout emane » ; la


creation, chez les Hindous, nous avons eu l’occasion de le
lairc observer deja, n’est qu’uue emanation : Dieu fait le rnonde,
un peu comme 1’araignce sa toile, dirions-nous, si nous n’avions
peur d’etre iiTespectueux : cette toile est un piege, le monde
aussi, mais avee cette difference que le monde s’y laisse pren-
dre lui-meme, en eroyant a sa realite : nous observions, tout a
l’heure, quo Dieu, lui aussi, s’embarrasse parfois dans ces filets
iantastiques, dont il esl, 1’auleur, par l’intermediaire de sa
Maya.

l)ieu est encore defini : « Tout ce qui n’est pas et tout ce qui
est » e’est-a-dire le visible et l’iuvisible, « le perissable et l’im-
perissable », comme on ajoute presque aussitot apres. On
pourrait donner cette troisieme interpretation : ■< Dieu est
le possible et le reel » ; mais ne serait-ce pas • preter au
theologian ou philosophe hindou une pensee qu'il n’eut point ;
,i plus forte raison une parole qu’il n’a jamais dite ? Garuda,
continuant d'incarner, en lui, la Divinite supreme est salue du
titre de « paravara » mot que Protap rend, avec la plupart des
autres traducteurs, par « Cause et Effet », mais qui litterale-

l.KS liIKI'X I)K I.IXUK liltAH.MAXIUl E.

merit signiiie : « ee iju'il y a de plus limit or do plus bus, lo


premier el le dernier. »

Nous lisons dans 1’ Apocalypse : « Ego stun. A el. Li, prin-


cipiumei finis » dicil, Duminus Duns, qui esl et qui oral el, qui
veuturus esl, Omntpoums (x ) . — - Principe or fin », jocrois
quo cel, to expression iraduit assez hien le « plimvara « du poeio
sanserif : Brahme efunl Celui duquel lout; vienf of, a liquid foul
rotourne, il diner les hires pour lui-mdmo, do memo quo Dieu
nous rrea. pour lui, non pour nous. Mais land is quo, souls les
etres raisonnahles, selon noire cmyanee, doi vent; retourner vers
Dieu, - eeux du rnoins (el ee sera, pout, -hire, le petit uomltro
Indus !) qui n’auronf pas die in lid dies a lour vocation, — - pour v
jouir ’do Sit vue el de sa gioire, lout, eu demouruiif distinets tie
lui, commie des enlaiits, longtemps absents, -qui renln'ii) an
royer pat cruel, pour y vivro dans la socicte de lour pert' ; los
Mindous professent' quo loufes les nines, dtanl des parodies do
rAine-iSuprdmc, dnivenl. ndeessairement se rduiur a elk*, tin
jour ( 2 ) ; foul.es les amt's, mais les times seules, of, cost, un*point,
a noter, les corps devanf disparaifro, eomme disparaii, une
illusion,' eomme on veil s’evanouir, an bout de qudques
instants, une funlasiuag-orie, un feu d'urtifice.

horsque rEcrivaiu sucre ddfinii; Dieu : -• Dominus Deus qui


est et, qui oral et qui veulurus esl », on se rnppelle quo. le poeie
liindou disail, toirt-u-rheure, de Garuda on Brahme : - Tu es
<*o qui est et ee qui nest pas. » Or co qui n’esl pas, e’esf, le
passe qui n’esf plus et lavenir qui n’esf, pas encore. : ees paroles,
du rnoins an premier abort!, semblent s'accorder assez, bien
quo eependanl; les idees qu’elies lnrimilont peuvcnl, an demeu-
rant, n’avoir aucune relation.

Nous avons vu plus liaut quo Dieu n’a pear de personae : il


en rdsulte assay. naturelleinenl quo tons doivent le redouter :

(1) Apoc. L 8, * iesuis ic premier et ie dernier dit le Seigneur dans Isafe, 44*0
et dans i’Apoc XXII. id, 4

(2) Des iors Tenter rTest qu'un Ueu de passage ; au d emeu rant, le purgatoire et
leeiel seuis existent dans la theoiogie hindoue. mais ii n’y a que le del, « la
cite
du Dieu vivaru * Heb, XU. 22. qui suit une * cite permanente - Id. XIIL 14,
■ 24 . ; LB MUSJBON.

ne nous etonnons-donc point d’entendre ce langage : « Protege


ces Dieux magnanimes (ce sont les Dieux cux-memes qui
parlent), que ta puissance incomparable epouvante et qui
fuient, a ton aspect, dans toutes les directions, le long des
cieux, sur leurs chars aeriens. » Nous savons, en effet, la
panique qui. se' mit tout d’abord, dans, leurs rangs, a la pre-
miere apparition de Garuda : ce fut Agni qui parvint ales
rassurer et a leur faire envisager, de loin toutefois, l’objet de
leur frayeur. -

Garuda est la terreur des Dieux meihe, parce qu’ils le savent


plus fort qu’eux : ce qui les rassure toutefois, c’est qu’il est le
ills du Rishi Kacyapa dont la mansuetude leur est connue : la
misericorde, par consequent, ne doit pas lui dtre coinpletement
etrangere. Aussi lui disent-ils, avec l’espoir d’etre exauces,
espoir d’ailleurs qui ne sera pas~de.cn : « Sois compatissant a
l’egard de l’Univers. Tu es l’Etre Supreme, refrene ta colere et
sauve-nous... 0 toi qui es le roi des oiseaux, sois nous pro-
pice,* nous t’en prions. Donne-nous bonheur et joie. » Ces
paroles rappellent un peu celles du Psalmiste : « Gculi omnium
in te . sperant, Domine ; et tu das escam illorum in tempore
opportuno. Aperis tu manum tuam et .imples omne animal
benedictione '« (i) Quelques verse ts plus liaut, le poete inspire
affirm'd 1 ’immense boute de Dieu : « Miserator et misericors
Dominus ; patiens et rnultum misericors; Suavis Dominus
universis ; et miserationes ejus super omnia opera ejus. » (2)
Garuda eut pitie de l’Univers qu’il cffrayait. de son aspect
formidable; il eut pitie des Dieux et des Rishis qui l’invoquaient
en trernblant et il les exauca : « que tous les etres se rassurent »
dit-il (3). De meme, le Psalmiste nous fait savoir que Dieu'
accomplit la volontfi de ceux qui le eraignent : « Voluntatem
timentium se faciet ; et deprecationem eorum exaudiet, et .
salvos faciet eos. » (4) Voila de ces rapprochements, nous le

(a) Psal. CXLIV. i 5 et 16. '

(2) Id. 8 et 9.

(3) Adhy. XXIV. 2.

(4) Loco citato: 19. On connait le mot, d’atlleurs souvent cite, de St- Augustin i

“ Times Deum ? Ad Deum fuge *>. -

DKS DIKIJ X. DK 1,’lNDK BIIAHMANIQIJK.

25

repctons, qui no prouvenf rieu, sinou quo Jos peuplos mr.ine lcs
plus Grangers les uus nux mures, ot, du inoins on apparenco,
les plus ignores les uns tics mitres, out quclquefois eompris
Dieu tie la memo facon ; 1’idee d’un Eire Superieur qu’il doit
craindro et en qui cepemlant il cloit osperer sc retrouvant, a
son insu parfois, tin du moins sans qu’il saclie toujours pour-
quoi, au fond do la conscience do Thomme.

II

INDRA.

L’Adhyaya XXIII renferme, on vient de Je voir, i’eloge le


plus complct de Garuda quo l’on donne pour Vishnou, en per-
sonne, pour Bralnne lui-meme. Deux Adhyayas plus has, dans
le XXV'’, on retrouve un hytnne, egalement en l’hormeur de la
Diviuite, c.a-d. de Bralnne et de Vishnou, symbolises, non
plus cello i'oi par le roi ties Oiseaux, Garuda, mais par le chef
ties dieux secondaires, Indra. Plus nous avaneerons dans cotie
etude du Mahablmrata, plus nous nous convaincrons de cctte
v erite que le polylheisme ties Hindous est en realite, un mono-
Iheisme. Pour eux, il n’y a qu’un Dieu, Bralnne ; les uns
l’adorent plus specialement sous le nom de Vishnou, les autres
sous celui do Giva ou quolque autre nom ; mais c’est toujours le
rneine personnage que designent ees noms divers. Devons-nous
rondure, en etudiant les croyanees de co penile, dans les
antiques monuments do sa .civilisation, plus dc trente ou
quarante fids secujaires, peut.-etre, qu’il est monotheiste, au
sens rigoureux ot precis du mot ( .Nous ne le pensons pas,
ear, presque toujours, sinou toujours, les descriptions que nous
donnent de la Divinite ees vieux poemes se resument en co
mot : « Dieu est tout. - Le reste n’est rien ou mieux n’existe
pas : c’est une illusion et si eette illusion , si cette vaine
apparence pouvait ctre quelque chose, elle serait Dieu meme ;
le pantheisme, voila, semhlct-il, le dernier mot de cette
eolossale theoiogie de Flnde. Or, pratique, nient, pantheisme et

LK MUSKON.

atheismo sounent absoiument de la menie maniere : ces deux


-choses n’en font qu’une : de menie qu’il n’y n ni petits, ni
grands, parmi ceux qui sent de .taille egale, (c.-a-d. ni petits,
ni grands relativement a eux-mernes) ; ainsi, lorsque tout est
Dieu, e’est que rieu n’est Dieu.

. Vinata, avail t -etc condainnee par celui de ses deux tils.


Aruiia, dont elle avait prematurdnent brise 1 ’oeiif, avant la
formation complete de son corps , 1 2 3 * 5 a devenir 1 ’esclavc de Kadru
sa souir, epouse, elle aussi, de Kacyapa et mere des serpents,
recut, un jour de celle-ci 1 ’ordrc do la transporter, sur une lie,
air milieu do l’Ocean. (t) (Jaruda., sur l’invita lion de sa mere,
chargea sur ses epaules emplumees, les serpents fils de Kadru,
pendant que Kadru voyageait elle-meme, a eheval surle dos de
sa scour Vinata. Garuda cependant prit son vol dans la direction
du soleil : il on approcha tellement quo les serpents, tourment.es
par la chaleur, sc sentaionl, mourir. Lour mere, a l’aspect do.
leurs souff ranees, invoqua, on ees tonnes, Ind.ra. qui a son
litre de roi dos Dioux joint celui de maitre do la pluio : (2)

« Je m incline devan t toi, 6 Roi de tons les Rieux, toi lc meur-


trier de Bala et de Namuci. 0 toi qui as milleyeux, epoux de
Cam, au liioyen des eaux (dont tu es lc dispensateur), protege
cos reptiles (mes fils) eontre les ardours du Soleil. 0 toi, le
meilleur des Dioux, tu es notre supreme refuge. 0 Puram-
dara (3) tu disposes, a toil gre des ondees. Tu; cs Vayu (4) tu
es le image, tu es Agni' (5) tu es l'cclair, allume dans le del. Tu •
disperses les images (is) ; lu as recti le 110111 de Grand
Nuage (7). Tu es le farouche et irresistible tonnerre, tu es la
line retontissante. Tu es le Greateur des Mondos et lour
Destructeur, tu es invincible. Tu es la lumiere de Unites Jes

(1) Adhy. XXV. 4. * '

(2) Id. 9I. 7 et seq. , ■ ‘

( 3 ) Destrycteur de villes : lIoXi^irr/K, diruient les Grecs

W L’Air. ' .. '

( 5 ) Le Feu.

(f;j) Mais avant de les disperser* Indra, comrne Jupiter, , les assemble. .

(y) Parce qu’Indra, a la fin du Yuga, obscurcira le ciel en le couvrant d’une


vaste
nuee.

LES HIEUX l)Ii LINUE WIAJIMANIQIIK.

27

creatures ; tu es Adilya (lc Soleil) ; tu os Vibliavasu (le leu) ;


tu es la Science supreme. Tu es merveilleux ,• tu es roi. Tu es
le plus grand des Dicux ; tu es Vislmou. Tu as mille veux ; tu
es Dieu ; tu es le supreme refuge. Tu es l’Amrita memo ; tu es
le Soma le plus adorable. Tu es I’instanl, tu es le jour lunaire,
tu es le Lava (la minute) ; tu es lc Ivshmia (intervalle do qua In*
minutes) ; tu es la quinzaine claire (qui s’etend do la nouvelle
a la pleine Lune) et la quinzaine obscure (qui va de la pleine a
la nouvelle Lune.) Tu es la. Kala, la. KasAlUd, la 'Fruit (trois
autres divisions du temps). Tu eslannee, les saisons, les mois,
la nuit, le jour. Tu es la Terre morveilleuse a voir, aver ses
montagnes et ses forets. Tu es le firmament etineelant a.vec
son Soleil. Tu es le grand Ocean, avec sa lioule enorme, ses
Tirnis, ses mangeurs de Tunis, ses Makaras et ses autres
pciissons. Grand est ton renom ; ils t'adorent pcrpetuellement,
l’esprit, ravi en ex fuse, les Sages et les illustres Rishis. Tu
hois, au profit de toutes les Creatures, lc jus du Soiiia, dans les
sacrifices et le beurre clarifie, offer t avec de salutes invoca-
tions. Tu es constamment adore, dans les sacrifices, par les
Brabmanes desireux d’en obtenir les fruits. 0 toi, dont la force
est incomparable, tu es ehante dans les Vedangas (i). (Test
pour ce motif quo les Brabmanes sacrificateurs etudieut les
Yednngas avec. un soin particular. » — - Indra, charme de cot
eloge, couvrit aussitdt le eiel depaisses nueos auxquellos il
dit : «. Epancbez vos ondees benies et vivifian1.es. » (»)

Ivadru implore Indra en favour de ses fils quo tourmenle le


soleil dans un ciel sans images. Ides l'abord, elle lui rappelle
tpie lui soul pout disposer de la pluie a sou gre. Eliu,l’un des soi-
disantconsolaleurs de dob voulant humilier son amiqu’ilcroyait-
piein d’orgueil sur son l'umier, coiume si le patriarc.be deehu
se fin, servi de son inforlune extreme et- subite, ainsi quo dun
piedeslal pour se grandir dans Festime d’autrui, en procla-
mant bien limit son innocence, lui parle ainsi ; « Ecoute, Job,

i i) Vedangas. Cos ouvrages sunt au immbrc de six ,* ieur nom signlfic : “


Membrt’S
des Vedas. »

(2) Adhy! XXVI cL i el 2.

28

LE MUSE0N.

arrete et considere les merveilles de Dieu, Sais-tu quand Dieu


commande aux pluies de faire briller la lumiere de ses nuees ?
Connais-tu les larges senders des nuees 'l (i)

Au chapitre suivant, Dieu lui-meme entre en scene et


s’adressant a Job qui semblait le defier de justifier sa conduite
a son egard, il lui dit, pour lui montrer qu’il est le Maitre
absolu et qu’il n’a de compte a rendre a personne : « Qui
indiqua sa course a l’ondee torrentielle, son chemin a la foudre
grondante Qui est le pere de la pluie ? Qui done engendra
les gouttes de rosee ! » (2)

Le poete hindou exagerant la verite, suivant son habitude,


et celle de ses congeneres, ne se eontente pas de donner a
Dieu (qui, pour le moment, s’appelle Indra, comme tout-a-
l’heure, il se normnait Garuda) l’empire absolu sur les images
et sur « la foudre grondante » dont parle l’auteur du Livre de
Job; il veut qu’il soit le nuage meme, comme aussi le tonnerre.
et ses grondementsi Pour lui, d’ailleurs, Indra n’est pas seule-
ment l’eau, ni leclair, il est le vent, le feu. Ce procede “qui
consiste a deifier les forces et les elements de la nature, notre
pohte l’emprunte aux poetes vediques, ses predecesseurs qui
h’en connurent point d’aulre, semble-t il. D’ailleurs Indra est
un Dieu celebre, dans les Vedas, d’une facon toute speciale.

Kadru. qualifie Indra, dont les ondees fecondantes sont


parfois aussi devastatrices (3), de Greateur et de Destructeur
de l’Univers. Elio ajoute qu’il est Vishnou, de sorte qu’a lui
seulil personifiela Trimurti, c.-a-d. l’Essence Divine, Brahme
lui-meme : nous le soupconnions bien un peu.

Indra est' la Divinite supreme, il est aussi TAmrita, le


nectar ou breuvage d’immortalite. que boivent les Dieux,
soucietix d’dchapper aux etreintes de la mort. Il est le Soma,

(1) Ausculta hasc, Job; sta. et eonsidera mirabilia Dei : Numquid scis quando
praeceperit Deus pluviis, ut ostenderent lucem nubium ejas ? Numquid nosti se-
mitas nubium magnas... XXXVII. i4'i6.

(2) Quis dedit vehementissimo imbri cursum, et viam sonantis tonitrui Quis
est pluviae pater ? vel quis genuit stillas roris ? Job. XXXVIIL 25, 28.

(3) Dans i*Inde surtout que ravagent frequemment des pluies torrentielles, et
d'epouvantables cyclones ou le vent et l’eau unissent leurs forces indomptabies
pour tout submerger et tout renverser.

LES DIETJX DE LINDE BRAHMANIQUE.


29

cette piante saeree, dont le jus exprime forme la libation la


plus agreablc de tout, as au Ciel, Ici done, nous voyons le Dieu
Supreme servir do nourriture aux Dieux secondaires et de plus,
il est lui-meme l’offi’ande que les homines lui present, ont, ainsi
qu’aux autres Bieux.

Indra, c.-a-d. Vishnou, c.-a-d. Brnhmo, puisque ces 110ms


sont synonymes, ici, est le Temps avec* ses divisions et scs
subdivisions, meme les moins importantes. II est la Terre, et
tous les tresors qu’elle renferme ; le firmament et toutes ses
etoiles, la mer et tous.... ses poissons. — On ne saurait pro-
fesser le Pantheisme, en termes plus fennels, et pourtant le
poetene manquerajamais de nous presenter Indra comme un Dieu
personnel et distinct. Tout-a-l’heure, Indra commandera aux
nuages de voiler la face du Soleil, pour l’empeoher de tour-
menter, plus longtemps, les serpents fils de Kadru dont il se
constitue le protecteur : ne serait-il done plus le image, ni le
soleil, comme l’affirmait le poete, il n’v a qu’un instant ? Indra
pour lui etait non. seulement le Soleil, il eta it la Lune (i), dans
sa periode croissant, e et decroissante, il etait chacun des seize
Kalas, ou fragments dont l’astrologie hindoue compose le
disque lunaire. Pour expliquer cette anomalie, en la faismil
tlisparaitre, il taut admettre, ce qui d’ailleurs est tres vraisem-
blahle, que Fauteur, en donnant Dieu pour l’Univers uleine et
chacune de ses parties, veut simplement nous faire entendre
que l’Univers ne saurait se passer de Dieu, sans l’assistance .
duquel, il crodlerait tout d’uno piece, comme un edifice dont la
base vient a manquer.- Dieu, pour lui, est non seulement -
le soutien des mondes qu’il a crees et qu’il detruira un
jour, peut-etre (du moins, ' cela sufflrait-il), en leur retirant
supplement son appui ; mais il les penetre de son essence,
jusque dans leurs moindres parcelles ; de sorte que le Dieu
de l’Adi-Parvan serai t le Dieu veritable, Celui meme dont
Saint Paul a dit, en s’adressant aux Athenians, paroles que
d’ailleurs il affirma.it emprunter a leurs poetes : « En lui, nous

(t) Le mot Soma, nocn de la plartte saeree par excellence deg Hindous e$t aussi
Pun des noms de la Lune.

30

Lli MTJSEON.

vivons, .nous agissons, nous sommes. » (i) Ce qui fut connu


dcs poetes profanes de la Grece, coux <le Uncle, out bien pu lo
savoir.

L’histoire de Garucla et cello d’lndra, separoes jusqu’ici , vont


main tenant so nailer l’une a l’autre. On s’en etonnera pen,
lorsqu’on smira les liens de parente qui unisseni; ces deux
personifications simultanees do la Rivinite toute. entierc.
N'oublions pas, en effet, quo cost on memo temps et on vivant
a cote Fun .de Fautre, sans btrc toujours en parfaite harmonic,
qu’Indra et Garudasont declares etro chacun, a l’exclusion de
l’autre, semblcrait-il d’abord, Vishnou, Bralime, c. a-d. TEfre
Supremo et seul Dieu, dans toute la force du tonne.

111 .

G A Ill'll A. HT I NORA.

tin jour, raeonle le poetecdle Maitre de la Creation, Ivacyapa,


s’appriiiait a sacrifier : les Risliis, les Dieux et les Gandharvas
ltd pre Cerent leur concours. Indra out pour mission d’apporter
le combustible : il devait partager cetto besogne avec les ascetes
connus sous le nom de Valakhilvas et toutes les autres divi-'
nites. Indra chargea sur ses epaules un faix de hois, lourd
conmie uno montagne, et, sans fatigue aucune, il lnarchait,
.d’un pas allegro, vers le lieu du sacrifice. Sur la route, il ren-
eontra qucl([ues-uns do ces Risliis, gros coinme le potico,
atteles a la tige d’une fcuillo de Palaca (a). Uno abstinence,
prolonged les avail amaigris d’une effravanle facon et telle etail,
leur defitillanee qu’btant tombes dans une excavation, pleino
d’eau, creusee par le sabol, dune vaclu;, ils ne pouvaient, mal-
gre lours efforls desespbres, on 'sortie. Indra, les voyant dans’

(l) ’Kv a Izy yap xal xtv&OudOa xcd icrjjiv, u>; xd Ttvg; -<ov xaC ujj.x;
Trot/itcov

ciprjxaciv Act. XVII. 28. Void les paroles du poete ciliden A rat us, auquel St-
Faul
fait allusion : Tou (Aio;) yap xal yivo? lajuv — Oracid. apudPorphy : *• fKv-a
fJ*oO
T^Aypv) , ravrq Dissent (Cite par Dom Cal met.)

( 2 } Adhy. XXXI, el. 5 el seq.

$) Butea frondosa. ■ *

LES I'UEUX 1>E LINDE BUAHMANIQUK. •’>1

eette ihcheuse situation, se prit a rire mix eclats on se moquani


d’eux efc, leur passant par dessus la into, il ponrsuivit sa route,
sans chercher a lour porter sec ours. O precede les transports!,
de furour. Ils resolurent de se yen per. Redoublant do m, acorn
tion et multipliant les sacrifices, ils deinandbrent un autre
Indx*a plus fort quo le premier. Colui-ci cut peur de se voir un
rival de puissance ct de gloire : il confia son inquietude an
Prajsipati Kacyapa son pore. Kacyapa essaya, inais en vain,
d'apaiser les Valakliilyas. Ces vindicatifs poulpiquets, comme
nous dirions en Bretagne, no desarmerent pas : loin de la,
Kacyapa dut etre lui-mbme ie pore du nouvel Indra ; il lie. put.
sy refuser, ces nains setant rendus tout-puissants par leurs
ojfrandes c.t leurs austerities. C’est alors que naquit, Garuda, de
Kacyapa et de Yinata. Pour consoler Indra, son tils nine, le
Prajapati lui proniit que Garuda et Arena, son autre jcune
frere, ne lui causeraicnt nul era bar r as ; mu is, du moms en ee
qui conccrnc Garuda, Kacyapa, on le verrn, se trompait oil
tout bonuement trompait Indra qui, pensait-il, sans doute,
avail, le temps de trembler. Il ayertit toutefois celui-ci de ne
plus jamais insultcr dorenavant les recita tours do Brahma (i)
e.-a-d. les Brahmanes, s’il voulait eviter tout desagrement :
- car, observa-t-il, la parole d’un Brabmane irrit.e est redoti-
table comme la foudre :> (2). — Plus lard, Vinatn tiendra le
meme lan gage a Garuda pour lui persuader de respecter tou-
jours ces saintes gens : « Un brabmane, en colere, lui dira-
1 ,-elle, est terrible comme le leu, le soleil, un poison violent on
un dard acere. •• (a).

Garuda, Dependant,, grandissait, prenait des forces et des


plumes.

Yivaient siloes deuxl’reres, Vibhavasu et Supritika (1). Celui-ci


qui etait le plus jeune voulait partager [’heritage paternel,
demeure indivis jusque la. L’a litre qui, bien que grand Rishi,*

( 1 ) ?1. 3a. Brahma signilie ici la Priere par excellence.

M Id. .

(3) Adhy. XX VI II. ?l. 4,

( 4 I Adhy. XXIX. cl. i5 et seq.


32

LB MU8E0N.

elait tres irascible (deux ehoses qui, dans ces vieilles legondes,
sont d’ailleurs loin d’etre incompatibles) lie le vonlait. absolu-
rnent pas et devant l’insistance de son cadet, il lui dit, en le
maudissant : « Sols un elephant « — « Rt toi une tortue
riposta Supritika. Ce qui se fit de part et d’autre. Un duel
formidable s’engagea entre Mephant et la tortue. Garuda, sur
l’ordre de Ivacyapa, y mit fin, en croquant l’un et l’autre (1).
C etait la bonne maniere de les reconcilier. Get exploit de l’lndra
des oiseaux ne devait etre que le prelude d’un autre, bien plus
difficile : la conquete de l’Amrita que lui imposaient les serpents,
fils de Kadrti, cornme rancon de sa mere Vinata. Ivacyapa, en
parlant a son fils de cotte nouvelle campagne, l’avertit qu’il
aurait, a combattre les Dieux memes. II lui souhaita d’heureux
presages : « Puisse-tu rencontrer, lui dit-il, des vases d’eau,
remplis jusqu’aux bords, des Bralnnanes, des caches et autres
objets de bon augure. » (a) II -ujouta : « Dans cette lutte avec
les Dieux, que les Rics, les Yajus, les Samas, le beurre du
sacrifice, tous les mysteres, et tous les Vedas soienrta forec. » (3)
Muni.de la benediction paternelle, Garuda s’elanca vaillam-
ment, a tire d’ailes, a la conquete de l’Amrita, ce Soma divin,
qui, cornme son nom le dit, rend immortels ceux quile boiventp).

. Des Dieux furent alors teraoins de prodiges'aussi effrayants


qu’extraordinaires (5) ; ils soupconnerent qu’il se tramait quelquc
chose de terrible contre eux. Indra vint, a leur tete, pres de
Brihaspati « qui cherche toujours son bien * (<;) et lui fit part
de ses craintes et de celles do ses confreres. Brihaspati (7) lui
( 1 ) Adhy. XXX. ?!. 3i.

( 2 ) Adhy. XXIX. fl. 3 4 . _ ■ ■

■ (3) Id. 9 I. 35 et 36.

( 4 ) N’oublions pas que, tout-a-rheure, Indra personnitiait 1’Amrita et le Soma..

(5) Adhy, XXX. cl. 32 et seq. ,? -

( 6 ) Adhy. LXXX. 5 I. 10 .

( 7 ) Bohthngk, dans son Dictionnaire, s’exprime ainsi a Particle Brihaspati :


« Nameeines Gottes, in welchem dieTnatigkeit des Frommon gegenGber den Got-
tern personihcirtist. Cette influence exepcde par Phomme debien sur la Divinite
meme est une idee profondement chnStienne, Jesus Christ dit a ses Apdtres et a
tous
ses serviteurs* en lerrs personncs : « Si quid petieritis me, in nomine meo, hoc
fa-
dam *’ Joan, XJV, 14 . Le Brihaspati c’est par excellence ie maitre de la priere.

LES DIRtJX I)K LINDE BRAMM AN lQlfK .

rappela I’insulte qu’il avail; iaifco aux Vfdakhilyas el illui apprit


qu’ils avaient trouve un vengeur dans son propre iivre consun-
guin, Garuda : « a qui rien detail impossible, pas memo l’im-
possible » (i). Or Garuda eta.it decide a ravir aux Dieux l’Arn-
rita, c’etait done a eux d’aviser. A ces mots, Indra, sans perdre
un instant, alia trouver ceux d’entre les Dieux specialement
charges de garden cette preeieuse liqueur et leur dit de ] trend re
leurs precautions pour rcndre inutile. Fatten tat de Garuda en
depit de la force irresistible quo lui attribuait Brihaspati (*>).
Du reste, ii demeura pres deux, pour leur pveter main forte.
Ils se revetirent sur le champ de leurs cuirasses en or incruste
de diamants et en cuir impenetrable. Fourches a trois dents,
haches de hataille, massues et dards, ils s’armerent de toutes
pieces centre le seul Garuda. Indra n’avait que son tormerre,
mais cette arme etait bien de toutes la plus merveilleuse. Elle
devait etre encore intacte a cette epoque de la guerre des Dieux
contre Garuda, car elle ne le demeura pas toujours. En etfet,
le Gandharva Angaraparna racontait au herns Arjuna, un jour
qu’il etait en train dechanger ses chevaux contre l’arme divine
du Paudava, que le tonnerre, lubrique autrefois par Mahendra
(le grand Indra) fut lance par lui contre Vritra (3) son ennemi,
Larme fulgurante, en tombant sur la tete de ce dernier, se
brisa en mille morceanx. « Les Dieux, continue Angaraparna,
honorent ces fragments. Tout ce qui, dans le monde, est connu
coniine gloire (ou mieuxcomme eclat) est une portion du ton-
nerre. La main du Brahmane qui epanche les libations saintes
dans le feu dn sacrifice, le chariot sur lequel combat le Ksha-
triya, la munificence du Vaiqya, les services i*endus par le
Qoudra aux trois autres classes sont autant de fragments de la
foudre (4). » — Void done, en presence, d’un c6te, Indra, c.-a-d.
Vishnou, c.-a-d. Brahme, a la tete des Dieux, et de l’autre, le ,
seul Garuda qui, lui aussi, est un avatar de Brahme et de

(1) Adhy. XXX. d. 42.

(2) Id. fl. 44. ' ■ _ _

( 3 ) L’Enveloppeur ; serpent mythique, fameux dans les Vedas pour avoir vole les
eaux du del et s’Stre ainsi attire la colere dTndra, leur Maitre.

(4) iVdhy. CLXX, $ 1 . 5 o et seq.


Vishuou : rest non pus un Dieu t[ui en combat un autre, mais
la Divinite qui va lutter coni, re ellc-meme, situation etrange,
certes, mais assez familiere aux poetes liindous, qui met. tent
souvent, aux prises ties avatars (la meme Dieu. II esl possible
aussi que 1’auteur de l’Adi Larva n ait oublie la double defini-
tion qu’il a donnee precedemment d’lndra et, de Garuda ou
qu’il ne prenne pas la responsabilite du langago qu'il prete aux
Dieux et a Ivadrfi et que mainteuant il ne voie plus, dans les
deux ireres eonsanguins, que deux personnages absohunent
distinct, s : la situation perdrait alors de son pittoresque; mais,
aver, les poetes de Undo (ne parlons quo de ceux-la, si voits le
voolez,) on ne. sait jamais au juste ce que Ton tiont. Cependant,
il ne laut pas exagerer leur sans-gene aveclalogique. En eifet,
ils retracenl. toujours les. meines traditions, presquo, dans les
memos, tennes, de sorte que le theme etant Iburni, ils le repro-
duisent fidelemeni, tout en se dormant- libro camere, lorsqu’il
s’agit de error des incidents et d’orner le rocit anc.ien de quelque
nouvel episode.

La lutte s’engagea bientdt entre les dieux et Garuda, lutte


aclmrnee, formidable (i) ; je ne m’attarderai point, a en decrire
les peripeties. Qu’il me sulfise de constater que Garuda joua
vaillamment ties semis et du bee. Il maltraita fort ses adver-
saires qui, du reste, se defondirent tout d’abortl avec. le plus
grand courage. BientoL toutefois, la panique rompifc lours
bataillons ; on les vit Iacher pied par bandes et, s’enfuir dans
toutes les directions : - Les Sadhyas et, les Gandharvas se
disperserent du cote tie Test, les Vasus et les Rudras, du cote
du sud ; le sAdityas, du cote de l’Ouest.les deux Acvins, du cote
du Nord * fa). Apres avoir seme le carnage et lepouvante
parmi ses adversaires, le terrible Garuda s’approcha de l’endroit
on se trouvait la liqueur divine (a). Deux grands serpents se
tenaient pres d’elle, sans parler tl’une roue d’aeier aux dents
tranchantes nomine des lames de rasoir qui tourna.it a,vec 1a.
(i) Adhy. XXXIi.

!2) Id. $1. 16 et 17.

$) Adhy, XXXIII. , ‘ • .

LES IllEUX DE L IN I Hi J-SK.VHMAMQUE.

rapidite de la foudre, pour en del'eiMre lacces. Garuda se mpe-


tissa le plus possible, puis se glissa, entre deux rales, prompt
cournie leclair, aveugla de poussiere les deux reptiles et les mit
on pieces aiusique la fameuse roue. Semparantalors de i’^inrita,
il prit son vol dans Fespa.ee, niais sans pouter a la precieuse
liqueur. Chernin faisant, il rencontra Vislmou don!; il etait un
avatar. Le Dieu lui aceorda le don d’immortalite et le rcndit
invulnerable sans qu’il out besoin de boire I’Amrita. De son
cote, ( laruda consentit a, servir de monture a Nariiyana. Nous
savons, d’autre part, que Desha, le serpent sur lequel on rep ro-
seate Vislmou, avant la creation de eet Univers, endormi et
Hottant sur les eaux mythiques, etait, lui aussi, l’une de ses
incarnations. — Indra eependant lanca son tonnerre contre
Garuda, mais trop tard, puisque celui-ci venaifc d’etre rendu
par Vislmou inaccessible aux blessures, comme a la mort.

Le Dieu aux cent sacrifices eut beau multiplier, ce que les


f Trees eussent appele les carreaux de sa foudre, Garuda se
coutenta d’en ripe of. il lui dit : « -Je respecte le Rishi (Dadhici)
dont les os ont servi a fabriquer ton tonnerre (i). J’honoro
cette arrne elle-meme, comine aussi, je t’honore, 6 Indra. Tlens,-
ajouta-t-i], je t’abandonne cette plume, tu no poiirras meme pas
en emousser la pointe. Les coups de ton tonnerre ne m’ont pas
fait la plus legere egratignure * (t-j.
Apres avoir ainsi parle, Gai'uda jeta dedaigneusement line
doses plumes a Indra. A l’aspect de cette plume, toutes les
creatures demeurerent eblouies et dans leur rayissement, elles
s’ecrierent : « Get oiseau sappellera desormais Suparna (e.-a-d.
i’oiseau au beau plumage) « (a). Indra, constatant l’impuis-
sance de son arme a l'dgard de Garuda, lui mauifesta le desir
de conclure avee lui une eternelle ami tie (4). Garuda y con-
' sentil; (5). Ce dernier eependant n’oubliait pas sa promesse aux

1) Nous avons vu* plus haut, qu’a son tour, cette foudre (ou Vajra) servit a
fabri-
quer bien des choses de ce monde, et rheme des meilleiires.

{ 2 ) Adhy. XXXIIf, 9!. 20 et seq.

( 3 ) Adhy. XXXIIL cl. a-i.

(4) Id. cl, 25 .

(5) Adhy, XXXIV. cl. 1.

30

LE MUS140N,

serpents, tils de Kadra, see freres consanguins, comme aussi


ceux d’Indra, de leur apporter l’amrita, pour la rancon de- sa
propre mere, Vinata, que Kadru detenait toujours en escla-
vage, depuis qu’elle. avait ete maudite par son fils Aruna.

Mais, comine Indra desirait fort le breuvage divin et qu’apres


tout, Garuda ne tenait pas a rendro immortels les reptiles dont
il desirait faire sa nourriture et qu’il lui sutfisait que leur race
se perpetuat, pour assurer sa proven de, void la petite super-
cherie dont convinrent ces deux avatars de Vishnou, qui,
nous l’avons vu deja, plus dune fois, est defini « la Verite merne
la Grande Verite. » Garuda, toujours on possession de l’Amrita,
sen alia trouver ses freres et leur dit ( 1 ) : « Void le breuvage
que vous desirez ; je vais le deposer surTherbe Kuca ; lorsque
vous aurez fait vos ablutions et accompli les autres rites, vous
le boirez. Or, d’apres notre convention, ma mere deviont libre,
a partir de ce moment. * — - S'oit », repondirent les serpents.
Alors Garuda deposa la divine liqueur sur l’herbe Kuca que ce
contact sanctifia pour toujours ; puis, ii s’eloigna avec sa mere.
Les serpents, tout desireux qu’ils fussent de boire le breuvage
d’immortalite, commencerent par suivre les prescriptions de
Garuda qu’ils ne soupconnaient nullement de pertidie ; mais,
pendant qu’ils se baignaient, Indra s’empara de l’Amrita et
1’cmporta au del, sans etre vu des reptiles qui, une fois leurs
devotions faites, se mirent en devoir de se rendre enfin immor-
tels. Mais vainement chercherent-ils la predeuse liqueur, ils
ne la trouverent plus : ils n’eurent d’autre ressource que.de
lecher l’herbe Kuca ce qui leur valut d’avoir, a defaut de
l’immortalite,... la langue fourchue : triste compensation, sans
doute, mais a laquelle ils tiennent, puisqu’ils la garden t
encore. Garuda se retire paisiblement dans los bois, avec sa
mere, et il s’y nourrit, sinon d’ascetisme et de jeunes, comme
les autres anachoretes, du moins de serpents.

Ainsi finit l’kistoire de l’lndra des oiseaux qui, bien que


superieur a l’lndra des Dieux, ne sut pas toujours, on vient

(i) Id. $ 1 . 17 et &eq.

LES DIEUX DE l/lNDE BRAHMANIQUE. 37


de le voir, s' elever au niveau de ia morale vulgaire, ni de la
simple bonne foi : ee qui est vraiment trop modeste, pour un
avatar de Vishnou, de Bralime.

Le poete, en terrninant, assure la felicite du del a tous ceux


qui liront du entendront lire l’histoire de Garuda (l) ; c’est son
excuse aupres de moi ; ce sera aussi la mienne, du moins je
1’espere, aupres des lecteurs du Museon.

A. Roussel,
de Wratoire de Rennes.

(i) Adhy. XXXIV. Cl. 26.


XX.

3 .

CHAPITRE TROISIEME.

De l element d:j lieu, ou de la symetrie par assimilation

ET PAR DISSIMILATION .

Nous devons encore ici examiner lelement envisage succes-


sivement dans 1° le vers, 2 n Yhemistiche, 3° le metre, 4° le pied.

A. De la sy metric, dans les vers.

La symetrie ou harmonie que nous allons definir tout-a-


l'heure s’cxerce de deux manieres et repond A deux besoins
acoustiques: 1° celui de Y unite, la symetrie est.alors assimilante,
2° celui de la variete, elle est alors dissimilante.

S’il y avait toujours dissemblance entre les sons qui se


suivent, entre leurs dessins rytlimiques, il n’y aurait pas de
vers possible ; on ne serait pas sorti de la prose. Cette dissem-
blance continue, au moins quant au son, est d’ailleurs une
exigence de celle-ci ; la prose evite avec soin que les finales
des mots consonnent entre elles.

S’il y avait toujours ressemblance, il n’y aurait plus de vers


possible non plus, les temps ne seraient plus marques ; il n’y
aurait pas plus de dessin rytlnnique qu’il n’y a de dessin gra-
phique veritable dans une suite de traits toujours identiques.

L’unitb, la variete sont imperieusement exigees par 1’oreille


comme par l’espifit.

l ent de la symetrie assimilante .

Cette symetrie a lieu entre deux mots it distance, tres rare-


ment*entre mots en contact.

ES8AI DE RYTHMIQUE COMPARKE.

39

L 'etoffe du vers, et plus generaleinent ties diverses unites


rythmiques, c’est lasyllabe a,vec son double element, la voyelie
et la consonne, la voyelie consideree dans sa sonorite, sa quan-
tile et son accent , la consonne consideree dans sa sonorite;
- e’en est. la matiere, l’elemont inert© ; deux autres elements en
agissant sur elle viennent lui donner la vie, ce sont les elements
ambiants dans lesquels tous les etres se meuvent : le temps et
Ycspacc.

Schopenhauer a observe avec uno pi’ofonde raison cette


division tripartite de chaque objet de la nature dans sa com-
plex! te et son unite vivantes, en 1" mcitierc, 2" lamps, 3° espace,
et il a note avec soin les concordances mysterieuses entre ces
trois elements. Nous ne saurions trop louor l’illustre philoso-
phe d’avoir si bien mis en lumiere ces points importants. La
matiere ne sc realise que dans t espace cl dans le temps.

Mais ce qui est vrai des etres muter ids et. substnnticls ne
Test pas moins de cms.intellccf.ucls, oumemesimplement id eauce .
Les fails de Thomme se produisent aussi dans l’espace et dans
le temps et sous Taction de l’espace et du temps. De meme, les
fails linguistiques . De meme aussi, les productions de l’esprit,
et leurs formes, et parmi leurs formes les rythmes. ,

Nous avons etudie le temps, et il est facile de prossentir, ce


que nous decrirons plus loin, Taction produifce par lui sur les
syllabes, matiere du rythme ; par ses diverses coupures en
formant chacune un nombre de syllabes determine dans des
proportions determinecs commence a sebaucher deja un
certain dessin rythmique.

Un vers soul, menie une Kurzzcdlc, c’est deja un vers ; mais


le vers ne sera definitivement constitue que par le x’etour des
memes accidents a la meme place, que par une symetrie qui
achevera le dessin rythmique et perrnettra de le reixiplir.

En musique, ces retours a des places marquees constituent,


quand la coincidence est simultanee,’ la symphonic ; quand elle
est successive l’ harmonic, et completent le dessin musical, qui
n’avait ete ainsi qu’ebauche par la rnelodie.

En rythmique , ' ces. retours , cette similitude de dessins


rythmiques qui se suivent, completent la versification.

40

m MUSKON.

Si, par exemple,, le premier hemistiche a six syllabes (dans


les systemesde versification qui nefont que compter les syllabes)
le second devra en avoir six ; si le premier est iambique, le
second devra etre iambique et non trochaique ; si le premier
est anapestique, le second devra etre anapestique et non iambi-
que ; de meme dans les vers rimes, si la syllabe a sonance
est a la fin du premier vers, celle a consonnance devra etre
aussi a la fin du second ; si le dactyle est obligatoire a l’avant
dernier pied du premier vers, il devra l’etre precisement a
l’avant dernier du second ; dans le pentametre, si la fin de
l’hemistiche subit une catalexc, la fin du vers du second
hemistiche, devra subir aussi une catalexe. Si un vers est a
rime feminine, le vers unique suivant devra etre a rime femi-
nine aussi. Nous n’avons voulu citer que quelques exemples.
Le principe est que les dessins rytlimiques doivent se repro-
duire au moins une fois pour qu’une oeuvre rythmique entiere
soit nee enfin. Cette ceuvre peut ne consister qu’en un seul
vers, s’il se coupe en deux parties symetriques l’une a l’autre.

La symetrie pour la vac correspond exactement a X harmonic


pour V orcille. Symetrie, harmonic, cost tout un. Quand il s’agit
de musique ou de poetique, comme ces arts s’adressent a
1'oreille, on n’emploie que le mot d’harmonie, et nous n’emploie-
rons plus que ce mot la, mais nous avons voulu aller au fond
des choses et etablir que 1’ harmonic est au fond une' symetrie.

L’efiet de l’hannonie en poesie est bien connu. Toutlemonde


sait que si les vers qui se suivent sont tous dissemblables, et
en tous points, il n’y a plus de rythmes, plus de vers, et il est
inutile d’insister sur une verite banale.

Mais ce qui n’a encore ete indique par personne en ce qui


concerne la rythmique, ce sont les diverses sortes d’harmonies.
Pour tout le monde il n’y a eu et il n’y a qu’une seule harmonie
en rythmique, 1’ harmonic concordante, celle de la reproduction,
au moins une fois, du memo dessin rythmique, dans un espace
rapproche.

C’est que d’abord les oeuvres poetiques ont presque toutes


ete executees sur ce modele : dans la poesie classique francaise

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE.

41

les rimes plates presque uniques chez les grands poetes du


XVII 0 siecle en sont un exemple frappant, la suite reguliere Aes
rimes masculines efc feminines, en la, tin l’emploi des modes
catalectiques et acatalectiques mais sans alternance, et quand
des oeuvres tout autres sur des modules ditferents se sont pro-
duites, on n’a pas songe a les classer a part.

Cepondant 1’ example do la musique aurait du avertir, car il


se produisait peu it pou it la fois dans la musique et dans la
poesie une evolution qui developpait un autre genre <T harmonic
d’abord inconnue, mais pleine d’avenir et plus puissante que
rharmonie simple ou concordanto, Yharmonie discordante ou
differed. .
Qu'est-ce Yharmonie tliscordanie ?

Dans rharmonie simple, le besoin mysterieux de retour, de


repetition qui se manifeste aussi bien dans 1’ordre physique que
dans l’ordre psychique trouve immediatement sa, satisfaction ;
le dessin rythmique semblable suit le premier immediatement.
L’oreille eprouve done une jouissance pleniere que rien ne
contrarie et l’on n’a d’abord concu comrne possible que cette
jouissance, la, jouissance simple. Mais si cette jouissance
acoustique etait pleniere, sans reserve, par cela ineme elle
n’etait pas d’une intensity tres grande. Si la satisfaction de la
faim, par exemple, suit aussitotla faim formee, 1’excitation aura
ete insuffisante, et le plaisir de la detente aura ete faible comme
la peine de la tension elle-meme. Tout est tension et detente
dans les sensations heureuses ; lajoie qui suit la tristesse est
bien plus vive, et nous ne sentons que par des contrastes. II
faut done, pour que la jouissance soit vive, qu’elle soit precedee
d’une peine, d’une tension ou tout au moins d’une attente, car
l’attente seule est deja penible. Plus l’attente sera, longue,
pourvu qu’elle n’entraine ni l’enervement ni l’oubli, plus le
plaisir, soit acoustique, soit esthetique, deviendra intense.
L’harmonie differed est done bien superieure a Yharmonie
immediate. Elle repose sur un discord momentane entre deux
sons ou deux phrases ou deux idees, discord qui se resout
ensuite en une harmonie.

LB MTJSE0N.

42

En musique, l’harmonie discordante ou differee est bien


connue comme telle. Deux notes qui se suivent ne s’accordent
point, une dcs suivantes mere seule a l’accord. L’attente pro-
duit une sensation spcciale. La tendance de la musique moderne
est a T harmonic discord ante.

Htn rylhmique die est inconuue, -mats die exisle, et bien la.
degager sera une des idees nouvelles du present essai.

Indiquons-en un exemple :

Les rimes croisces foment une harmonie differee 1° ABAB,


2° ABBA, 3 n ABBBA. On y voit plusieurs degres. Dans le pre-
mier eas l’attente du retour n’est eloignee que d’un vers ; dans
le second elle Test de deux ; dans le 3‘‘ , de trois. Dans ce der-
nier cas l’harmonie est tres differee, l’impression acoustique
est aussi tres grande quand on retrouve au bout du 5° vers
seulement la rime du premier.

En lisant le second vers et surtout la tin du second vers on


eprouve la sensation' d'unc altente acoustique trompee ; au lieu
de se reposer sur la certitude du retour, l’oreille est mise
en eveil, elle no se calmera plus jusqu’a ce qu’elle ait trouve
satisfaction.

A la fin du troisieme vers on aura satisfaction clans le


premier des excmples, dans le second on eprouve une sensation
auditive mixte, tres singuliere. Rappelons la lbrmule ABBA.
Au second B on a l’oreille a la fois satisfaite de l’liarmonie ,
simple par retour du son B et contrariee par le non retour une
seconcle fois du son A. On a le sentiment a la fois dime
concordance et dune discordance transitoire et ce sentiment
complexe a un chorine particulicr . Nous verrons plus loin que
e’est un des traits du rythme du sonnet. Enfin au retour cl’A
a la fin du quatrieme vers, la satisfaction sera tres grande,
car 1° on a tres longtemps attendu ce retour, e’est-a-diro la
resolution de la discordance, 2° cette attente n’a pas ete
enervante, parce que, pendant qu’elle se produisait, on eprou-
vait le plaisir d’une Iiarmonie simple BB qui se produisait par
ailleurs.

Passons au 3 e exemple. Nous pouvons y observer un

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER .

43

nouveau phenomene. Rappelons la formule ABBBA. Arrives


a la fin clu 4® vers, nous eprouvons 1° le sentiment de
l’attente deja trois l'ois decue du retour d’A, sentiment penible;
2° celui de l’harmonic simple entre les deux dcrniers B; 3° enfin
celui de l’liarmonie redoublee entre le premier B et le 3® : BBB.
Cette harmonic redoublee est precisement l’inverse de l’har-
monio differee, et nous allons y venir bientot ; a la fin du 5®
vers l'A aura un charme tres grand, aussi longtemps attendu.

Telle est 1’liarmonie discordante ou differee et ses differents


degres. Elle pout etre d’ailleurs encore plus differee ; et plus
elle le sera, plus son effet-sera grand. Nous avons choisi la
rime pour fonder nos exemples, mais nous verrons que cette
harmonic se produit bien ailleurs que dans la rime.

A cote de l’harmonic simple ou immediate et de 1’harmonie


discordante ou differee, apparait 1 'harmonic renforcee. Nous
venous d’en donner un exemple dans la rime redoublee. Trois
vers se terminent par la meme rime BBB. Cette harmonie a
aussi une grande puissance. II produit son maximum d’effet
dans la strophe monorime et dans le poenie monorime. II
s’y melange le plus sou vent avec l’liarmonie differee, comme
nous venous de le voir.
A cote de 1 'harmonie simple, de la differee et de la renforcee
existent encore l’harmonie par equivalence seule, ou latente, et
Yharmonie veritablement discordante ou proportionnelle, quoi-
que ces sortes d’harmonies aient moins d’importance que celles
sus-decrites. ..

L’harmonie latente ou par equivalence consiste en ce que,


par exemple dans le vers hexametre latin, si au deiixieme
pied d’un vers on trouve un spondee, au deuxieme du vers
suivant on trouvera souvent un dactyle qui en est l’equivalent,
mais qui nelui est pas identique. Copendant cette equivalence
donne en general une harmonie suffisante, et meme souvent
une harmonie plus agreable que la simple, parce qu’elle satis-
fait en meme temps a un autre besoin acoustique, celui de
la variete, de la variete dans 1’unite du dessin rythmique.
On ne pent dire ici que 1’harmonie soit' differee, car elle ne

44

LB MUSBON.

trouvera plus loin de solution nulle part. Elle est simplement


latente ce qui fait son charme.

Nous verrons plus loin aussi qu’on a essaye d’obtenir cette


harmonie latente clans la versification francaise au moyen d’un
mode de lecture special tres usite au theatre. II consiste a ne
s’arreter ni a l’hemistiche, ni surtout sur la rime a la fin du
vers, cle sorte que le vers peut sembler de la prose rendue plus
harmonieuse par un moyen qui n’en produit pas moins son
elfet, mais qui a ete soigneusement clissimule.
L'harmonie veritablcmcnt diseordante est celle qui se rea-
lise par 1’alteration de rharmonie complete, de meme que la
morbidesse peut avoir artistiquement des charmes que ne pre-
sente pas la sante, de meme que certaines atrophies du monde
animal ou vegetal peuvent presenter des avantages. Cette
harmonic existe dans les vers acatalectique, brachycatalectiquc
et hypercatalectique lesquels presentent un fragment de metre
en plus ou en moins.

Si plusieurs vers cle cette sorte se suivent, ils produisent, il


est vrai entre eux une nouvelle harmonie concordante, mais s’il
s’agit d’un seul vers affecte de catalexe, ou d’un distique de deux
vers dont l’un est catalectique et l’autre acatalectique, alors il y
a bien harmonie diseordante vis-a-vis du vers suppose plein et
acatalectique voisin ou absent. _

Telles sont les differdntes sortes d’harmonies.

Examinons maintenant leur realisation dans les divers


elements autres, e’est-a-dire dans la syllabe et dans le temps.

a) Harmonie dans la syllabe.

Reprenons les divers points cle vue de la syllabe, a savoir


1° son nombre , 2° son poids, 3° sa sonorile.

Le nombre de la syllabe comporte une harmonie concordante


1° quand il s’agit d’un nombre de syllabes quelconques, en
versification franqaise dans Mternance de la syllabe finale
feminine, e’est-a-dire ayant une fraction de syllabe de plus et
de la syllabe finale masculine, e’est-a-dire n’ayant que le nombre

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER. 45


juste cle syllabes ; les rimes masculines et les feminines se
suivent alors deux a deux : deux masculines, puis deux femi-
nines, et toujours ainsi ; 2° quand il s’agit settlement du nombre
des syllabes accentuees, dans l’ancienne poesie germaniquo, si
le nombre de ces syllabes etait le memo seulement dans deux
vers consecutifs.mais cette hypothese ne se realise pas ; 3“ quand
il s’agit de langues ou Ton tient compte do la valeur diffcrento
des syllabes, lorsque deux vers de suite sont catalectiques et
les deux suivants acatalectiques.

Le nombre des syllabes comporte une harmonic differ ec.


1° quand il s’agit d’un nombre de syllabes quelconques, en
francais lorsque la rime masculine est suivie d’une rime femi-
nine, celle-ci d’une rime masculine ct ainsi de suite, sans qu’il
soit besoin, pour ce qui nous interesso en ce moment, que ces
rimes riment entire elles ; 2° quand il s’agit seulement du nombre
des syllabes accentuees et en arsis, si dans l’ancienne poesie
germaniquo les vers ayant une arsis de plus se croisent avec
ceux ay a nt une arsis de moins ; ce cas ne s’est pas realise ;
3" quand il s’agit de la valeur diffcrente des syllabes, lorsque,
par cxemple en latin, le pentametre alterne avec 1’kexametre, et
plus generalement le catalectique avec l’acatalectique.

Le cas du distique, e’est-a-dire du couple compose de l’bexa-


metre et du pentametre est Ires curieux. On y trouve diverses
sortes d’harmonies. D’abord celle des deux parties de l’hexa-
metre qui ont une proportion et une equivalence entre elles, de
sorte qu’un hexametre isole est encore un vers, cette harmonie
est eoncordante et immediate ; puis une harmonie discordante
quand on termine le premier hemistiche du pentametre qui
suit, par comparaisou avec le premier hemistiche de Fhexametre
qui precede ; puis une harmonie eoncordante a la fin du second
hemistiche du pentametre, quand on compare sa catalexe a
la catalexe du premier hemistiche, mais le discord entre
l’hexametre et le pentametre subsiste ; cependant on peut
s’arreter la, et Ton sent que non-seulement il y a accord imme-
diat et concordant entre les deux hemistiches du pentametre,
mais que de plus, il y a harmonie non pas immediate, non pas

46

LE MUSEOX.

meme differee, mais veritablement cliscordanto et restee paral-


lelique entre le vers acatalectiquo et soil suivant catalectique.
Enfin si l’on pousse plus loin et si Ton passe au second hexa-
metre, des la tin du premier hemistiche de celui-ci l’liarmonie
differee entre lTioxametro et lo pentametre est a clenii resolue
et elle Test completement si l’on termine le vers. De meme,. si
l’on attaque le second pentametre, l’liarmonie differee du pre-
mier pentametre se resout a son tour, et a la fin du second
distique l’oreille est pleinement satisfaite.

Le nombre des syllabes comporte une harmonic rcnfore.ee,


lorsque non plus seulement deux, mais trois, quatre ou cinq
vers se suivent a fin masculine seulement ou a fin feminine
seulement, ou si tous les vers de la stance et meme du poeme
sont seulement masculins, ou feminins. Ce genre d’harmonie,
entierement rejete de la versification ffancaise par l’ecole clas-
sique est a la. mode aujourd’lmi et peut produire des effets
d’expression. L’emploi de tonninaisons feminines seules donne
beaucoup de douceur ; celui de fins masculines, de la rudesse.

Le nombre des syllabes comporte une harmonie absolument


discordante ou parallele dans le distique, coinme nous venous
de l’expliquer lorsqu’on passe au- distique suivant ; il en est de
meme dans certains vers franoais qu’on a essayes, quail d on a
compose un distique de deux vers rimant ensemble l’un au
masculin, l’autre au feminin, comine dans une piece de Theo-
dore de Banville par exemple, ou dur rime avec nature ; cet
agencement est pen harmonieux.

Enfin il y a, au point de vue du nombre des syllabes, dishar-


monie dans la versification du vieux francais qui fait rimer au
hasard les fins dc mots masculine et feminine.

Le poids ou valour des syllabes comporte une harmonie


concordante, une differee, une renforcee, une equivalente ou
latentc, enfin une veritablement discordante.

Vharmonie concordante se produit dans le poids des syllabes,


que ce poids se marque par la quantite, par faccent ou par le
simple ictus, quand le dessin rythmique exactement le meme se
produit dans deux vers consecutifs, par exemple dans deux
hexametres qui se suivent.

ESSAI IVE RYTHMIQUE COMPARER.

47

j j Ww' j - | -'W | ■'

'' v '- / j -'ws-/ J j -t — J J —

L’harmonie, en effet, so realise tout do suite ot elle est


complete.

L’hamonic est renforcee si le dessin rythmiquc identiquc sc


trouve repete dans plus de deux vers se suivant.
L’harmouie est par equivalence et latente si, lerythme etant
le meme, par les equivalences de breves et de longues le dessin
interieur de ohaque mesure differe dans les parties correspon-
dantes des deux vers ; par exemple

on il est aise de voir que le rythme est le meme, main quo


le nombre des syllabes differe, et de plus, que dans cliaque
mesure correspondante les syllabes n’ont pas la meme quantity ;
l’liarmonie est alors latente, surtout si l’on no scande pas.

L’iiarmonie devient discordante et parallele quand dans un


vers unc mesure se compose d’un spondee et dans l’autro d’un
iainbe ; cost ee qui arrive souveiit dans le vers iambique.

Dans tons les pieds impairs, il y a disharmonie, on plutot il


y a harmonie parallele et tout-a-fail discordante, comme nous
avons vu qu’il en cxiste une au point de vue du nombre des
syllabes entre l’liexametre et le pentametre.

Enfin l’harmonie est differee (juant a la valeur des syllabes,


lorsque, rompue d’abord dans toute la duree du vers, elle est
retablie a la fin. C’est ce qui a lieu dans I’liexamelre, oil les
pieds sont indifferennnent des dactyles ou des spondees equi-
valents, mais a condition que.le cinquieme pied soit toujours
un dactyle et le sixieme toujours un spondee. Jusqu’a ces deux
derniers pieds, il y a, quant au poids des syllabes, harmonie
discordante et differee, mais eette discordance a sa resolution
dans les. deux derniers pieds oil ttumnonie sous ce rapport se
retablit. •

La sonorite des syllabes, e’est-a-dire l’alliteration et Tasso-


48

LE MUSEON.

nance, comportent encore plus que les autres elements tous ces
differents genres d’hannonie.

D’abord 1’ harmonic simple et concordante a lieu dans les


rimes plates, lorsque les rimes se succedent regulierement
deux a deux, ce qui domine dans le vers epique et dans le vers
tragique ou comique.

L’ harmonic differ ec se realise dans les rimes croisees ; nous


en avons donne plus haut des exemples. Elle peut etre plus ou
moins differee ; elle Test beaucoup dans la formule ABBBA,
Nous verrons en traitant des stances, que quelquefois la rime
se realise non de vers a vers, mais bien de stance a stance ;
alors elle devient tout-a-fait differee.

L’harmonie renforcee a lieu dans la formule precedents


ABBBA entre B, B et B puisque la meme rime B s’y trouve
repetee trois fois de suite. Le renforcement peut etre beaucoup
plus considerable, il peut atteindre une strophe entiere ou
meme un poeme entier dans une piece monorime.

Un plaisir esthetique tout particulier nait de I’harmonie


renforcee jointe a I'harmonie differee, e’est ce qui fait un des
charmes du sonnet. Les quatrains de ce petit poeme suivent
les formules ABBA ABBA. Du premier an second A il y
a harmonie differee ; au 2° A cette harmonie se trouve resolue
et remplacee quand on arrive au 3 e A par une harmonie
renforcee, puis surviennent les 3 e et 4 e B qui suspendent et
different une nouvelle fois l’hannonie, laquelle differee de
nouveau trouve une seconde resolution dans le 4 e A, de sorte
que ce 4° A est a la. fois une harmonie renforcee et la, S e resolu-
tion dune harmonie differee.

En dehors meme du sonnet, le melange de I’harmonie ren-


forcee et de I’harmonie differee forme le charme de plusieurs
autres poemes et des stances libres. Par exemple, dans le triolet
construit en dehors de la repetition de refrain, ce qui est un
procede psychique, suivant la formule ABAAABAB il est
facile de voir que le plaisir acoustique consiste dans I’harmonie
suspensive et differee entre le l er et le 2 e B, dont la periode
d’attente est remplie par une harmonie renforcee AAA.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER .

40

Dans les stances lices oit Ton a soin de reprendre dans la


stance suivante une des rimes de la precedente, la demiere, il
v a simplement harmonie renforcee ; dans le ballade l’hannonie
renforcee, avec la rime de stance a stance, produit nn grand
elFet acoustique.

L’harmonio latente n’a plus lieu dans la sonorite de la


syllabe, parce qu’il n’y a pas ici d’equivalence comine dans
le poids syllabique qui se compense avec le nombre. Cependant
on peut en faire resulter une d’un genre de lecture qui dissimule
les rimes.

Dans rharmonie des syllabes celle de la rime presente deux


cas trds singuliers.
L’un se rencontre dans la ritour nolle. La rime proprement
dite, la consonncmce, alterne avec l' assonance. Dans cheque
tercet deux vers riment entre eux parfaitement, le troisieme
assone settlement. Ainsi dans ce tercet :

0 A Ipenrose ! Vergonne mir, class ich dich lob und preise ;

Vergonns deni Winde class er mil dir Kose.

L’harmonie de la rime est alors differee. Au second vers le


besoin de consonnance est eveille a la fois et non satisfait par
la simple assonance ; ce besoin recoit satisfaction avec le
plaisir que lui donne le retour de la rime pleine au troi-
sieme vers.

L’autre cas est plus curieux encore ; e’est Y absence de rime


qui tient lieu cle rime ; le vers blcinc par sa situation semble
avoir rime avec les autres, cependant il n’a pas rime ; non
settlement il tie l’a pas fait, mais il a rendu necessaire, apres son
silence, la sonorite de rimes tres fortes et rdpetees ; ce pheno-
mene se produit dans le Ghazal, et l’on doit commencer
la piece par deux vers rimant entre eux pour en imprinter
fortement la sensation dans l’oreille.

Wie die Sonne sinkt am A bend,

Sich in goldnen Glanz begrabend ,

Wie der Leng vom Eerbste fiiichtet,

' Im Entfliehn mit Dufi noch labend,

50
LE MUSiiON.

Wie die schone lugendgbttin,

Aufdem Ross der zeit hinlrabend etc.

Harmonic dans le temps.

Comment l’harmonie se realise-t-elle, dans le second element,


le temps ?

, Nous avons observe a propos du temps son etendue, sos


divisions et ses bornes au moyen des arsis, ei dans cbaque
division les rapports entre l’arsis et la thesis, c’est-a-dire
leur place respective et leur proportion. A propos de l’appari-
tion, de la suppression, de la reapparition de ’la thesis nous
avons observe les phenomenes de la catalexe et de l’anacruse.

Ilfaut revenir ici sur ces differents points.

Les temps sont de diverses durees qui se marquent par


diverses longueurs de vers. Un vers d’une certaine longueur
appelle un autre vers de la meme, du meme temps. C’est l’har-
monie simple, la plus usuelle, celle qui eonsiste a n’admettre
que des vers de la meme longueur dans un poeme, c’est-a-dire
contenant le memo nombre de pieds ou de metres, ou tout au
moins a faire toujours se suivre deux vers de la meme
btendue.

A cdte de cette harmonie simple se trouve l’barmonie


differ ee, celle qui eonsiste a croiser les vers de differente
longueur ; le distique francais la realise.
L’barmonie renforcee est celle qui dans le croisement que
nous venons de decrire fait concorder ici et la non plus seule-
ment deux vers, mais un plus grand nombre quant a leur
longueur.

L’barmonie entierement discordante se realise dans certaines


stances qui se terminent par une clausula, c’est-a-dire par un
plus petit vers, tandis que les autres sont egaux ; c’est precise -
ment cette discordance du petit vers qui cree l’unite de la
stance et l’harmonie.

La coupure du temps, comme le temps lui meme, est regi par


les differentes harmonies.

Dans le vers alexandrin la 6 e et la 12° syllabes sont a des cou-


pures fixes qui doivent supporter l’accent tonique et rythmique

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER.

51

clans chaque vers, lorsque le vers est dimetre, dans ce cas il y


a hannonie concordante quant, aux ccmpures rythmiques. Dans
le memo vers, s’il est trimetro, co sont les syllabes 4 e , 8‘‘ et 13"
qui doivent etre ifappees de cot accent, alors.il y a encore har-
rnonie concordante ; mais si l’on mole l'aloxandrin trimetre et
Mexandrin dimetrc, il y a, au point de vue de,s coupures,
une harmonic discordantc.

Cette harmonic cst-elle alors differee et resoluble, ou definiti-


vement discordantc ? Elle est, cn general, differee, parce que, si
l’on a passe du dimetre au trimetre, on reviendra bientot au
dimetre, mais si Ton n’y rcvient pas, 1’harmonie sera definiti-
vement discordante.

Certains poetes out rejete l’alexandrin dimetre regulier,


et aussi bien le trimetre regulier, no conservant que le trimetre
irregulier, c’cst-a-dire a trois metres inegaux et dime etendue
variable, alors il y a discordance, mais d’ltn autre genre, dans
l’interieur de chaque metre : nous cn parlerons tout-a-l’heure.

Nous parlerons en meme temps des coupures differentes de


rhemistiche dans 1’alexandrin dimetre ; ces coupures titan t les
raemes, mais comprenant chacune un uombre variable do
syllabes.

Dans le vers franca is de dix syllabes deux coupures sont


admises : celle de la formula 5-5 et celle de la formule 4-6. Si
l’on mele les vers de ces deux fomules, il y a encore hannonie
discordante, resoluble ou non suivant les cas.

Nous lie parlous pas encore de la cesure propremcnt elite,


laquelle appartient a une autre rubrique, cede du rapport entre
les repos psi/chiques et les repos rythmiques .

Y a-t-il une harmonic latente et proportionnelle, soit entre


des vers de differentes longueurs, soit entre des vers de ditfe-
rentes coupures rythmiques l Oui, lorsque le vers de huit
sydabes, par exemple, suit le vers de douze, ou celui de six
celui de douze, et en general un vers plus petit mais pair un
autre vers pair, ou bien un vers plus petit impair un autre vers
impair, il y a dans cette succession quelque chose d’harmo-.
nieux. Au contraire cette succession est generalement detruite
quand le pair et 1’impair se succedent.

52
LE MUSEON.

II y a enfin une harmonic, etant donnie la meme. longueur


des deux vers* quand un trimetre regulier suit un dimetre regu-
lier, Mais alors il ne s’agit plus d’une harmonie latente, rnais
d’une harmonie entierement discordante, de pure variety et de
contraste.

Si des coupures du vers, metres ou pieds, nous passons d


l’observation interieure d’une de ces coupures, nous retrouvons
encore la force creatrice de 1’harmonie.

Nous avons vu que chaque pied consiste soit dans une arsis
seule, soit dans une arsis avec thesis.

Si partout apparait seulement V arsis , ou si partout apparait


une arsis accompagnee de thesis, ou dans le cas de dipodie si
partout le pied faihle apparait a c6te du pied fort, il y a quant
a la composition de la coupure, harmonie simple cl conoor-
dante; c’est ce qui se produit le plus souvent. Tel est le cas
lorsque torn? les vers sont acatalectiques, ou, au contraire, tous
catalectiques, braehycatalectiques.

Mais souvent aussi l’on mele et l’on croise ces differents


genres de vers ; un exemple frappant est celui du distique
latin

-WW | “ - J * J — WW j 'W | - -

I - - I - I - VW | | -

ou l’on voit que dans le second vers on supprime la thesis


du premier, au 3 e pied et au 6 e .
Alors l’harmonie est discordante et proportionnelle, par con-
sequent reste non resolue, si l’on se borne a un distique ; elle
se resout, au contraire, et devient difteree, si l’on ajoute ensuite
un second hexametre.

Ce cas et cet exemple de catalexe nous dispensent de nous


occuper des autres. C’est toujours le meme principe qui est en
jeu.

La meme altemance peut etre obtenue en faisant apparaitre


et eh supprimant alternativement Yanacruse, qui ajoute ou
n’ajoute pas une thesis surnumeraire.

On pent en dire autant du croisement des rimes masculines


et feminines qui sont, en realite, Yexclusion ou T addition d’une
thesis supplementaire, seulement cette Ibis placee a la fin.

ESSAI DB RYTHMIQUE COMPARES.

53 '

' L’ harmonie est renforcee si entre deux vers acatalectiques,


par exemple, se trouvent inserts trois ou quatre vers catalec-
tiques.

hd pied faible jouant un role analogue dans le metre a celui


que la thesis joue dans le pied , le vers brachycatalectique par
son alternance avec le vers acatalectique peut produire les
monies effets d’harmonie discordante.

Tels sont les effets de l’apparition et de la disparition de la


thesis alternant dans le pied, de l’apparition et de la disparition
du pied faible alternant dans le metre, de la thesis surnume-
raire ( anacrusc si initiale, fin feminine si finale) dans le vers.

Passons a 1’ordre respectif de Y arsis et de la thesis dans


chaque metre. Nous avons observe que cet ordro est i'ambique
(ascendant) ou trochalque (descendant) ou cretique a double
somrnet u-, -u, -u-.

Si l’ordre est toujours conserve, rharmonie est simple et


concordante ; si l’ordre est conserve, mais que les longues soient
ici et la resolues de maniere a simuler un ordre inverse, par
exemple l’anapeste oo- etant remplace par la dactyle -du, il y a
harmonie latente.'

L’barmonie est differee lorsque dans le vers i'ambique, au


moyen de la substitution du spondee a l’iambe aux pieds
impairs le retour regulier de 1’iambe se fait attendre.

Enfin l’liarmonie est discordante, mais seulement d’hemisticlie


a hemistiche, quand le premier hemistiche est iambique etle
second trochaique.

Nous avons vu que l’anacruse dans les autres langues, la


rime feminine en francais, forment connne des ponts entre le
systeme iambique et le systeme trochaique. Dans le croisement
des rimes masculines et des feminines se trouve done encore
une harmonie differee entre le systeme iambique et le systeme
trochaique.

Enfin la proportion entre Y arsis et la thesis, si la proportion


ne varie pas, forme bien une harmonie simple. C’est le cas le
plus frequent ; le vers trochaique n’alterne pas avec le vers
dactylique.

XI.
4/

LB HUSTON.

54

Mais si l’alternance a lieu, ce qui est possible, alors nait


encore une liarmonie differee. L’alternance a lieu surtout entre
les deux parties du meme vers. C’est ce qui a lieu dans le vers
Phalecien :

Anti I stuns milit I mill i / bus ire / ceutis


dans lequel les deux premiers pieds sont dactyliques et les
trois derniers trochaiques.

Fin-fin si Ton envisage le v ombre des sylldbes composant la


thesis on verra que, suivant que ce nombre est plus on moins
grand, le vers est plus ou moins rapide. Si chaque thesis com-
prend le meme nombre de syllabes, il y a sous ce rapport encore
harmonie concordante et simple. Dans le cas contra ire l’har-
monie est discordante avec ou sans resolution. Dans l’alexan-
drin frangais chaque hemistiche comprend deux mesures quant
au temps, mais chaque mesure a plus ou moins de syllabes a
la thesis. Nous reviendrons tout-a-l’heure sur ce sujet en traitant
du mouvement.

Telles sont les apphcations au temps et a la syllabe des


diverses sortes d’harmonie assimilante. Occtipons-nous main-
tenant de l’harmonie dissimilante.

2° I)e la symetrie dissimilante.

Tandis que la symetrie assimilante que nous venons de


decrire avait lieu entre mots ou syllabes a distance pour etablir
entre elles le lien d’unite, la symetrie dissimilante se fait, au
contraire, entre mots ou syllabes au contact, quil importe de
difierencier l’une de l’autre le plus possible dans le but de
procurer la direr site.

En quoi consiste cette symetrie ?

Elle consiste a etablir entre syllabes ou mots qui se suivent '


ou qui se trouvent a la meme place se coirespondant sur des
vers differents le plus de difference possible, pour faire ensuite
mieux ressortir l’harmonie assimilante qui existe entre eux
de distance en distance a des places toujourg les memes.

Cette definition semble rapprocher la symetrie ou 1’harmonie

ESSAI T)T5 ryti-imiqoe comparer.

53

dissimilante de l’harmonie discordanle on ditteree que nous


avons decrite plus lia ut. II n’en est rien.

L’harmonie discordante est momentanee et se place aux


lieux ordinaires d’harmonie immediate pour faire attendre et
desirer cette derniere, et finit par se resoudre aux lieux ordi-
naires d’harmonie immediate en celle-ci qu’elle n’a que sus-
pendu.

U harmonic dissimilante est en general definitive, et se place


aux lieux oil l’harmonie concordanto n’a pas lieu. Elio fait
ressortir celle-ci, mais ne se resout pas en elle. Il y a cependant
a ce principe une exception, an moins apparent©, que nous
signalerons tout a l’heure.

Nous distinguerons 1" l’harmonie dissimilante dans le vers


is ole, 2° l’harmonie dissimilante de vers it vers.

a) De T harmonic dissimilante dans le vers isole.

Nous avons decrit dans ce quo nous avons appele la ryth-


mique statico-d ynamique les divers phenomenes qui constituent
cette harmonie ; nous ne ferons que les rappeler ici.

- Ce sont :

1° l' interdiction de V hiatus.

Nous avons dit quelles raisons physiologiques defendaient


Yhialus ; il faut y aj outer la raison rythmique de la variete ;
deux voyelles, phonemes de memo nature, ne doivent pas se
suivre immediatement ; si les voyelles sont identiques a + a,
i + i, l’interdiction devient absolue.

2° l' inter diction des gro\tpes de consonnes.

La raison est la memo. Si les consonnes appartiennent ;1


differents ordres, leur groupement peut n’etre pas eacophoni-
que, mais dans le cas contraire il devient insupportable.

II faudrait,, comine nous l’avons dit, pour une poesie parfai-


tement euphonique une altehiance continue entre voyelles et
consonnes.

Le langage vulgaire introduit beaucoup de contacts de con-


sonnes qui n’existent pas dans le langage ecrit ou meme soute-
nu, et il le fait par la suppression des e muet. Pour empecher
le contact la poesie restitue la pronunciation de ces e muet.
56

LE MUSEON.

3° Distribution des e muets dans certcdnes langues.

Certaines langues, le francais par e-xemple, font un grand


usage des e muets. Cette lettre possede euphoniquement une
fonction toute particuliere, celle de servir de tampon entre les
differentes syllabes qui se cboquent. On peut en tirer un grand
parti, mais aussi sa presence qu’on ne peut empecher est
parfois tres genante.

II faut eviter que deux syllabes a e muet se suivent. II faut


eviter aussi qu’il y ait absence d’e muet dans tout le.vers, sur-
tout quand ce vers renferme beaucoup de consonnes. C’est le
seul motif raisonnable que puisse invoquer la regie, fausse par
ailleurs, interdisant le vers qui ne se compose que de mono-
syllabes.

Le langage parle lui-meme, sans etre vulgaire, rejette


instinetivement cette succession et ne prononce alors qu’un des
e muet. Je te le dis devient ou :f te V dis, ou ,/e f le dis, ou
je te V dis.

Dans le langage vulgaire, cost Ye muet, merne non suivi d’un


autre e muet, qui s’blide : un clival. Nous verrons tout-a-l’heure
que la -restitution de cet e muet constitue dans certaines
metriques une regie importante.

L’euphonie du vers francais tient presque tout entiere dans


la distribution des e muets, quoique cette regie n’ait ete formu-
lae nulle part. .

En francais il n’y a plus ni longues ni breves jouant un r6le


prosodique, mais il y a . les syllabes claires' et les syllabes
sourdes qui jouent encore ce r6le ; et Ton pourrait composer
en francais des vers quantitatifs-accentuels, qui consisteraient
dans le retour regulier des e muets a certaines places.

Le doigt que tit tenuis leve devers le del ^


serait un vers lambique rigoureux tres sensible a l’oreille.

Sans etre aussi exacte cette alternance donne au vers une


grande douceur, elle est utile surtout pour ecarter les uns des
autres les groupes consonnantiques.

Les vers ou deux syllabes a e muet se suivent sont cacopho-


niques, ils ne peuvent pas se scander sans saccades.

ESS A I DE RYTHMIQUE C0MPAREE. 57

Enfin, il faut eviter qu’un repos rythmique so produise sur


un e muet.

4° La dierese.

La dierese consiste, coimne nous Livens vu, a empecher la


formation de diphthongues par la semi-vocalisation d’une des
voyelles en contact. Cette diphthongaison operee par le langage
ordinaire est tres dure ; en outre, elle met en contact deux con:
sonnes, ou plus exactement une consonne et une semi-voyelle,
ce qui est contraire a 1’ideal d’euphonie qui se formule ainsi :
consonne ou semi-voyelle + voyelle + consonne ou semi-
voyelle + voyelle. %
C’est ainsi que nous prononcons en prose le hjon et en vers :
lc li-on.

■ Mais cet(,e dierese no va-t-elle pas tomber dans un autre


inconvenient anli-euphoniqm, consistant a mettre en contact
plusieurs voyelles : li-on.

Nullement ; la voyelle semi-vocalisable 17 developpe apres


ello la semi-voyelle du memo ordre y ; de sorte que nous pro-
noncons en realite en scandant un vers : le li-yon , ce qui nous
donne la succession alternante vouluc.

Si la dierese n’a pas lieu toujours dans cos circonstances,


c’est que 17 qui n’est qu’un mouillement de consonne, et qui
n’existait pas primitivement, coimne dans l’italien cielo et le
francais del est un son indivisible de la voyelle suivante, et
ne saurait avoir d’orig-ine distincte, parce qu’elle en est le
dedoublement et en est issue. „

5° L' elision.

II est trop evident que son but est d’empeeher le contact de


deux voyelles et de dissimiler les sons qui se suivent.

6° La contraction et la synerese ; meme but evident.

7° V interdiction de faire rimer I'hemistiche avee la fin du


vers.

Une telle rime alfaiblirait celle finale et confondrait l’hemis-


tiche et le vers.

Par exception la dissimilation s’applique ici a deux syllabes


qui ne sont pas en contitct.
58

LB MUSE0N.

8" I] interdiction do reproduire la memo ■voyelle, surtoufc quand


elle est frappee do l’accent tonique dans deux mots et surtout
dans deux syllabes qui se suivent.

. Cette succession est deja interdito dans la. prose ; combien


plus ici ! Cette repetition depare absolumont un vers.

Dansles versifications et dans les longues, comine la francaise,


qui eprouvent un besoin intense de variete la succession de deux
syllabes a meme voyelle est insupportable, aussi bien en vers
qu’en prose ; il font nieine aller plus loin ; deux syllabes toni-
ques consec-utives ne doivent pas porter la meme voyelle. II
en resulte qu’en francais deux mots consecutifs ne doivent pas
finir par une voyelle identique, a moins quo l’un des mots par
sa place ne fasse fonction d’enclitique et ne perde de son
accentuation. Dans le meme mot deux syllabes portant la meme
voyelle peuvent se suivre, parce qu’alors elles ne sont pas
toutes les deux accentuees. Ces regies, pour ne pas avoir ete
formulees, n'en sont pas moins imperieuses.

Au contraire, le retour de la meme voyelle de la premiere a


la troisieme syllabe accentuees, ou de la seconde a la quatrieme
est tres harmonieux, et l’oreille est satisfaite de voir reparaitre
les mernes sons a une distance suffisante.

Ce qui est.singulier, c’est que la repetition de la meme con-


sonne dans deux syllabes, deux syllabes accentuees ou deux
mots consecutifs, est tres harmonieux. C’est meme le fondement
de l’alliteration. D’oii vient cette difference l De ce que preci-
sement la similitude de consonne fait mieux I'essortir le chan- .
gement de voyelle.

9“ l' inter diction de faire sc sitiorc deux syllabes frappees


diaccent tonique, et surtout frappees l’une d’accent tonique,
l’autre d’accent rythmique.

Cette regie doit cfautant plus etre suivie que le premier


accent est plus energique, et il l’est d’autant plus, qu’il a ete
precede d’un plus grand nombre de syllabes atones.

10° la regie de I’alternance des accents lexiologiques ou tons.

Cette regie particuliere a la rythmique Chinoise est tres


remarq.ua ble, non seulement en ce qui concerne cette langue, 1

ESSAI BE RYTHMIQXJE COMPARER. 59

mais par le jour qu’ellc jetto sur I'ensemble do I’harmonie dissi-


milante.

En Chino is, comino nous lo vcrrons dans la scconde partie


de cette etude, tons les mots sont frappes soil, du ton normal,
soit de l’un des tons nombroux supericurs on in/erieurs au ton
normal, on ne sous- distingue pas entre ceux-ci ; le premier a
cte appele planus, tous les autres sont compris sous la deno-
mination gencrique de implant.

He bien, sous le rapport de ces tons, les syllabes paires du


vers sont indifferenles, mais les syllabus impaires doivent se
succeder entre elles de maniere a faire alterner Y accent planus et
i’accent implanus. Si le l‘‘ r pied est planus, le 2® devra etre
implanus, et lc 3 P planus, ainsi de suite, et vice-versa.
11 "La regie tic I’alternance dcs pieds par f aits, cl de ceux
alter es ou dc simple equivalence.

Cette dissimilation setablit pen apeu. C’est ainsi que l’hexa-


metre gree se compose a 1’origine de six dactyles, puis on veut
marquer nettement la fin du vers et pour eela difterencier les
deux derniers pieds ; en consequence le 5° sera toujours un
dactyle et le 6“ un spondee ; puis dans le surplus du vers on
alternera le plus possible le dactyle primitif avec le spondee
qui n’est que son succedane, et qui ne l’egale que par Equiva-
lence temporale, mais presente un dcssin rythmique different.

De meme, le vers iambique se compose d’abord d’i'ambes


purs, puis on admet le spondee aux pieds impairs. Or, le
spondee non-seulement no presente pas le meme dessin ryth-
mique, mais de plus n’a pas la meme valeur temporale, c’est
un pried alter e. Neanmoins, aprbs l’avoir admis, on prefers son
alternance au vers iambique pur.

Tels sont les principaux cas de dissimilation dans l’intErieur


du vers; dans le but de procurer la variete.

b) I)e Tharmonie dissimilanle dans les vers consecutifs.

C’est aussi de vers a vers que cette dissimilation se produit.


Quelquefois elle semble se resoudre en harmonic assixnilante a
la fin du dernier vers. Mais ce n’est qu’un resultat indirect.

En void les principales regies :

60 LB MUSEON.

1° interdiction de la rime entre les syllabus correspond, antes


du distique.
Cette rime est defendue parce qu’elle aurait pour conse-
quence de creer deux ' petits vers dans les deux grands, que
l’unite de chacun des deux grands serait detruite.

L’interdiction est plus grande s’il s’agit des syllabes qui se


trouvent aux deux hemistiches ; alors les deux vers se resou-
draient en quatre vers, ce qui briserait l’unite du poeme.

Autrefois et dans certaines poesies, cette lime avait lieu, au


contraire ; c’est qu’aussi alors il y avait quatre petits vers dis-
tincts, quatre Kurzzeilen.

2° cacophonic resultant de la correspondance exacte de syl-


labes toniques ou de syllabes atones dans les deux vers.

Cette caeophonie est peu sensible, a moins que son retour


ne soit exagere. Mais le vers sera bien plus melodieux si a une
syllabe atone d’un vers correspond dans le vers suivant a la
meine place une syllabe tonique.

La regie devient plus imperieuse, dans les langues qui pos-


sedent des syllabes doublement atomes, des syllabes muettes
ou sourdes, comme en franeais. II faut prendre soin que les e
muets ne se correspondent a la meme place dans les differents
vers. Le vers faiblirait, serait brise partout sur le meme point.

3° interdiction dans les langues qui possedent l' accent d? eleva-


tion lexiologique ou les tons, de les faire se correspondre dans
les vers consecutifs.

Cette regie est propre aux metriques Indo-Chinoises.

Quand un ton est planus dans un vers, il doit etre implanus


a la meme place dans le vers suivant et reciproquement.
Cette disharmonie est resolue a 1a. fin du deuxieme vers.

4° altermnce de vers rimes et de vers non rimes.

Cette alternance sur laquelle nous reviendrons est tres


frequente dans la rythmique Ai'abe, dans la Chinoise. Elle a
contxibue a fondre le vers impair dans le vers pair de maniere
a former un grand vers commun.

Tels sont les principaux cas d 'harmonic dissimilante.

{A continuer) , R. de la Grasserib.

Les institutions monastiques ou orclres religieux de i’ I sla-


in isme ne sont pas ce cju’il y a de moins interessant a etudier
dans la religion du faux prophete de la Mekke.

Nous n’allons pas ici nous occuper a cherclier la racine des


institutions semblables chez les differents peuples, laquelle se
trouve, sans aucun doute dans les sentiments religieux et dans
le besoin qu’eprouve fame naturellement de se consacrer entie-
rement au culte divin ; nous tacherons simplement de donner
un apercu historique et quelques explications succinctes des
differents ordres religieux qui sont sortis du Mahometanisme.

Parlons tout d’abord de l’origine de ces ordres. Comme


l’lslamisme et son livre sacre, le Koran contiennrent beaucoup
d’emprunts faits au Juda'isme et au Christianisme, de meme
ses ordres monastiques ont des affinites, du moins exterieures
et si grandes avec la vie monastique de leglise catliolique qu’on
est tenth .de dire qu’ils ont ete crees d’apres ces modeles. En
effet, avant Mahomet la religion chretienne n’etait nullement
inconnue en Arabie. Le pays de Yemen a eu ses eglises, ses
persecutions, surtout de la part des Juifs, et ses martyrs (i).
Ce lait passe tres souvent inapei\-u dans nos histoires ou Ton
pretend ordinairement que c’est Mahomet qui le premier a tire
les Arabes de l’lddlatrie, tandis qu’il est facile de prouver que
dans les temps anterieurs a Mahomet, le christianisme avait
penetre parmi ces peuples. Un siecle avant Mahomet nous
voyons le christianisme dominer parmi les Arabes de 1’ Yemen
aprds y avoir produit une foule de martyrs. On a meme decou-

(i) Asseman. bibl. orient, tom. I.

62

LE M LISBON.

vert ties poemes et clos chansons arabes anterieurs a Mahomet


dans lesquels les poetes celebrent, la croix, parlent cle la fete cle
Paques, de la messe, de la communion, de l’oiflce 'pontifical©,
des monasteres de vicrges (1). Parmi les poetes arabes, on
peut meme citer un nom chrctieu, le poete Akhtal (2). Tout cela
montre que la vie religieuse chretienne etait connue dans ces
pays dans tout son developpement : pourcpuoi done s’etonner
que Id's Mahometans qui ont pris tant de choses au christia-
nisme, aient hesite d’imiter ses orclres religieux '!

Les premieres traces des institutions monastiques se mon-


trent deja tout au commencement de l’lslamisme. Des la
premiere annee de l’hedgire quelques pieux citoyens de Medine
se reunirent a un pareil nombre d’habitants de la Mekke, clans
le but d’etablir entre eux la communaute des biens et de
s’acquitter en comrnun de certaines pratiques religieusos, telles
que jeunes, macerations et prieres. Ils se donnerent le nom de
softs.

Si ce recit est vxai, il parait toutefois que cette confrerie


n’ait eu ni grande influence, ni extension. Ce qui est certain,
e’est que la premiere institution de ce genre qui puisse porter
reellement le 110m d’orclre religieux, a pris naissance l’an 149
de l’hedgire, sous une influence venue de la Perse. Nous don-
nerons d’abord une liste chronologiqite des principaux orclres
religieux des Mahometans et nous parlerons ensuite des usages
et ceremonies des plus remarquables.

Nom de l’ordre

Fondateut*

Lieu ou le foncUi-
teur mourut

CJ u

rd .

Olwani

Cheiq Olwan

Djedda

1-I9

7 66
Edhemi

Ibrahim-ibn-Edhem

Da mas

161

777

Bestami

Bayazid Bestami

Djebel Bejstam

261

874

Sakati

Sirri Sakati

Bagdad

295

9°7

Kadir

Abdou’l Kadir Djilani

id.
56 1

1 165

Roufali

Seid Ahmed Roufali

id.

578

1 182

Souhherwerdi

Chihabou’ddin Souhherwerdi

id.

602 1205

Koubrevi

Nedjmou’ddin Koubra

Khwaresm

617

1220

(1) Nouv. journ. asiat. 2 nie serie, tom. XVI, et XII, 3 me serie, tom, IV.
(7) Id 2 me serie, tom. XVJI r
LES

ORDRES MON AST I Q UE»S DE

LISLAMISME.

63

Chazili

AbouT Hassan Chazili

La Mekke

65 b 1258

Mcvlevi

Djclalo'd-dia Mevlana

Konya

672 1273

Bedevi

Abou’i fetan Ahmed Bedevi

l’Egypte

6)75 1276

Nakchbendi
Pir Mohammed Nakchbendi

la Perse

719 1 3 1 9

Sadi

Sadou'd-din Djehawi

Damns

736 1 335

Bek-tachi

Hadji Bek'tach Khorasani

Kir-Chehcr

? 5 (j i 35 y

Khalveti

Omar Khalveti

Cesaree

800 i3()7

Zemi

Zeinoud-din Khafi

Koufa
838 1434

Bahai

Abdou’l-ghani Pir Bahai

Adrianopie

870 14(35

Beirami

Hadji Beiram Ankarevi

Angora

$76 1471

Esrefo

Esref-Roumi

Chin Isnik

, S99 149?

Bekri

Abou-Bekr Vefai

Aleppe

902 !4Qf>

Sounbouli
Sounboul Yousouf Bolevi

Constantinople

g 3 G 1629

Goulcheniou Roucheni Ibrahim Goulcheni

Le Caire

940 1 533

Yidgid-Bachi

Chemsu’d din Yidgid Bachi

. Magnesie

g 5 i 1044

Oum-Sinani

Cheiq Oum -Sinan

Constantinople

909 1 552

Djeiveti

Pir Ouftade Djeiveti

Boursa

988 i 58 o
Ojaki i

Hottsammou’d-din Ojaki

Constantinople

looi 1692

Chemsi

Chemsu’d-din Sivasi

Medine

1010 1601

Sinan Oummi

Alim Sinan Oummi

Elmahli

1079 1668

Niyazi

Mohammed Niyazi Misri

Lemnos

1100 1694

Mousadi

Mourad Ghami
Constantinople

l 2 32 1719

Nourou’d-din *

Nourou’d-din Djerahhi

id.

1 146 1735

Djemali v

Djemalou’d-din Edirnevi

id.

1 164 1750

Les mcmbres qui appartiennent a ces ditferents ordres pre-


cites portent des noms collectifs, a pen pres de la meme
maniere qu’on appelle chez nous ceux qui ont fait profession
dans un ordre chreticn, des religieux ou des moines, bien (pie
chez nous « xnoine » ne soit pas tout-a-iait le synonvme de
« religieux. * Les Mahometans appelerent leurs religieux tout
d’abord softs, nom que portent maintenant encoi'e les devots
qui menent la vie contemplative. Quant a l’etymologie de
ce mot, il se derive de l’arabe souf, la laine, un habit en
laine que porterent ordinairement ces devots. C’est surtout en
Perse que Ton trouve les sofis qui forment comme une espece
de secte de philosoph.es contemplatifs. Un membre de cette
secte est l’auteur dune dynastie de rois de Perse qui porte
egalement le nom de softs et fut detruite par Thahmas-Kouli-
Ivhan.
Dans la suite on appela les religieux .mahometanes faqirs,
de l’arabe yii ■- egestate et penuria prexni pauvres, et

64

LB MUSE0N.

deniches, du person denoich qui signifie le seuil de la porte,


pour exprimer l’humilite des moines.

Ces religieux vivent pour la plupart ensemble dans des


couvents, mais il y a aussi des ordres mendiants et des ordres
dont les membres sans quitter le monde, sont astreints a
certaines pratiques religieuses et doivent observer certaines
formes exterieures de devotion.

Le? derviches qui ont des couvents ne sont pas pour cela
obliges de passer toute leur vie a l’interieur de ces maisons ;
meme, ce qu’il y a de particulier dans cette forme de vie
religieuse, le cheiq ou superieur, qui seul y reside d’une maniere
constante, n’y admet pour y rester continuellement que les
religieux non-maries, c’est-a-dire le plus petit nombre ; car
comme les musulmans regardent le celibat comme un etat
reprouve et comme un crime, presque tous les religieux maho-
metans ont une ou plusieurs femmes avec lesquellcs ne pouvant
les conduire dans les couvents ils habitcnt leurs maisons parti-
culieres. Cependant la regie leur present les jours et les houres
oil ils doivent se trouver au couvent pour assister aux exercices
du culte, et les nuits ou ils doivent y loger. Ordinairement e’est
deux fois par semaine que ces religieux ont l’obligation de
loger au couvent, surtout les nuits qui precedent les jours des
danses religieuses. Le cheiq seul est autorise d’avoir son
harem dans le tekie. Beaucoup de couvents sont richement
dotes, mais le seul riche du couvent est le cheiq qui clonne le
moins possible il ses religieux et garde presque tout pour lui.
A cause de cela chaque derviche a une profession qu’il exerce
pour gagner sa vie et nourrir sa famille. D’autres vont mendier
leur pain dans les mosquees et les rues.

En general les couvents lies derviches sont accessibles ii tout


le monde ; e’est avec politesse qu'ils recoivont les etrangers,
meme les chretiens, qu’ils aclmettent aussi a etre temoins de
leurs exercices religieux. A cette fin les salles ou leurs danses
sacrees ont lieu, sont munies de deux galeries, 1’une ouverte
pour les homines, l’autre grillee pour les femmes qui viennent
voir ces danses.

LBS ORDRBS MONASTIOUBS I)E LISLAMISME. 65

Quoique les membres de presque tous les ordres acceptent


des aum6n.es et aillent mendier, l’ordre des Bek-tachis seul
doit etre regarde comme proprement mendiant, paree que ses
membres font profession de vivre uniquement d’aumones, en
quoi ils pretendent imiter leur fondateur. Cependant il y a aussi
des Bek-tachis qui se font ermites et gagnent leur vie par des
ouvrages manuels.

Les derviches mendiants qu’on appelle aussi seyycih parcou-


rent tous les etats mahometans pour recueillir des aumones.
Bien que marchant nus-pieds et pratiquant les plus grandes
austerites, la plupart d’entre-eux sont de verit'ables vagabonds
qui ne manquent pas de se livrer a tous les exces aussitot qu’ils
trouvent une occasion favorable. Fort peu parmi eux retournent
a leurs couvents ; car le superieur, en merne temps qu’il leur
donne la permission de voyager pour chercher des aumones,
leur indique la somme d’ argent, souvent tres considerable, ou
la quantity de provisions qu’ils auront a trouver et a envoyer
au couvent ; sinon, la porte leur en est a jamais fermee. Ces
moines sont des mendiants tres importuns qui, quand ils
arrivent dans une ville, se rendent dans les rues les plus fre-
quentees, au marche, a la salle commune de la mosquee, par-
tout enfin, ou ils esperent faire une abondante moisson.' Arrives
la, ils s’ecrient de toute leur force : « ya allab ! seliden beck
bign altoun isterim ! » 0 Dieu, je desire cinq mille pieces d’or 1
apres quoi ils se mettent a amuser les presents de toutes especes
d’histoires merveilleuses et de racontars absurdes. Les gens
credules et curieux ne refusent jamais leurs aumones a ces
vagabonds qui vivent dans l’oisivete, se rendant d’un endroit a
un autre, et qui ne retournent presque jamais a leurs couvents.

La troisieme espeee d’ordres religieux sont plutbt des con-


freries, car leurs membres, sans etre obliges de quitter le
monde, observent seulement certaines pratiques de devotion.
Parmi ces confreries nous citerons les Nakchbendis comme la
plus nombreuse et peut etre de la plus haute influence, parce
que souvent des souverains eux-memes en font partie. Tous
les jours ils disent au moins une fois Ylstaghfar (Seigneur,

66

LE MUSIiON.

ayez pitie de nous) ; sept ibis le Salavat (Seigneur, donnez la


paix et la benediction a' Mahommet et a sa famille etc.), sept
fois le premier chapitre du Koran ; neuf fois les chapitres
94 et 112 du me me livre. Dans leurs assemblees qui ont lieu
une fois par semaine sous la presidence de leurs chefs, ils
parcourent ces memes exercices.

Tous ces ordres different entre eux ; chacun d’eux etant


etabli sur des principes differents, les habits, les exercices, les
manieres de vivre sont d’autres pour chaque ordre. Les mem-
bres de ces ordres, netant tenus par aucun voeu ni aucune
promesse, n’ont pas de lien bien fort pour les reunir ensemble.
Si le derviche se degoute de son etat, il n’a qu’a changer
d’habit et a prendre un autre etat.

L’habit des derviches ne differe pas seulement d’ordre a


ordre, mais encore l’habit des simples derviches se distingue
de celui de leur superieur. Cette difference consiste dans les
turbans, la qualite, la couleur et la coupe de leurs robes. D’or-
dinaire le cheiq porte une robe en drap vert ou blanc garnie
en hiver de martre zibeline, tandis que la plupart des derviches
se contentent de l’aba, feutre noir, blanc ou jaunatre.. Les
Djelvetis ont adopte la couleur noire pour leur robe, ainsi que
les Kadirs qui y ajoutent meme un turban et des bottines noirs.
II y a des derviches qui vont toujours tete-nue, d’autres portent
des turbans en forme de couronnes quils appellent aussi taclj
a cause de cette forme. Les Roufalis ont de petits bonnets
garnis d’une toile grossiere tandis que les Mevlevis et les Bekris
portent de grands bonnets en feutre. Les moines mahometans
portent barbe et moustache et quelques-uns les cheveux tres
longs fiottants sur les epaules ou releves en forme de chignon.

Pour etre aclmis, la plupart- des ordres prescrivent un novi-


ciat oil le nouveau derviche doit se former a la vie de son ordre,
et dont, les epreuves sont non seulement plus ou moins rigou-
reuses, mais souvent tres bizarres. La duree de ce noviciat
depend ou du jugement que le superieur ou la communaute
elle-meme porte sur les. progres que fait' le postulant, ou elle
est dbterminee par les regies de l’ordre. Le candidat doit
67

LBS OR)) RES MONASTIQUES i)E i/lSLAMISME.

apprendre la liste des attributs divins dont le superieur lui


enseigne. sept chaque fois. Mais le moyen le plus stir cle con-
naitre les aptitudes et progres du novice sont ses songes qu’il
doit consciencieusement communiquer a son superieur. D’autres
ordres demandent que le novice repete trois cent une fois par
jour les paroles Hah ilia dllah que le cheiqlui souffle a 1’oreille,
et qu’il vive six mois ou meme une annee entiere dans la plus
profon de solitude.

Cliez les Mevlevis la duree du noviciat est de mille et un


jours, nombre mysterieux, pendant lesquels le novice doit
travailler a faire son education religieuse. L’endroit ou le can-
didat est initie aux principes de la connaissance divine et de la
science des clioses spirituelles n’est autre que la. cuisine du
couvent. Pendant son noviciat, travaillant dans les derniers
emplois de la cuisine, on l’appelle « xnarmiton », et c’est le
chef-cuisinier qui decide de sa vocation et le presente a.u supe-
rieur, comme ayant les qualites requises a etre admis dans
l’ordre. Aussi pendant la ceremonie de la reception le cuisinier
est-il present, imposant ses mains sur la tete du novice tandis
que le superieur recite les vers suivants, dont le fondateur des
Mevlevis est 1’auteur : « Celui qui a rompu les cliaines de la con-
cupiscence et repousse le joug fatal des passions, jouit dune
vertu plus noble et d’un regne plus giorieux qu’il ne peut
obtenir que du propliete. » Apres on cbante une priere nommee
Tekbou. Le chant termine le superieur met sur la tete du novice
le bonnet particulier des Mevlevis, le fait asseoir a cdte du
cuisinier, prononce la formule de 1’admission, enumere brieve-
xnent les devoirs du religieux et le recommande aux priei’es et
aux voeux de ses collegues.
(A suivre.)

H. Schils.

Bodhicaryavatara

INTRODUCTION A LA 'PRATIQUE DE LA SAINTETE


BOUDDHIQUE (BODHI)

par Cantideva

Chapitres I. II III IV et X. Texts et Traduction (i).

INTRODUCTION.

A clivers litres le Bodhicaryavatara commande l’attention.


Parmi les textes Bouddhiques du Nord c’est un des plus
interessants et des plus suggestifs. Ce livre est eerit dans une
langue correcte et pure. II a plus ou moins les allures du
Kavya ou grand poeme. On y trouve, habilement manies des
metres varies et complexes. On y rencontre ces trouvailles
de mots communs aux ouvrages classiques et qui reposent des
recits pracritises de la Literature Bouddhique. Au point de
vuedela Langue et du style le Bodhicaryavatara doit etre mis a
c6te de la Jatakamala et du Buddhacarita ( 2 ).

Au point de vue des idees et de 1’impression religieuse le


Bodhicaryavatara est une oeuvre parfaitement originale. C’est
en quelque sorte la Bhagavadgita ou chant religieux et philo-

(1) Le texte a ete etabli d’apres le mss de Paris. Dev, 85. Nous !e publierons
separement. M. Serge d’Aldenburga eu Tobligeance de me communiquer Tedition
de Minayeff (dans Zapiski vostochn. tom IV 1 55-228) qui resout bien des difficul-
ty et ne doit etre modifiee qu’en quelques passages,

Le Bodhicaryavatara forme le g roe chapitre de l'Asokavad&namala. Sans. mss.


of Cambridge. Cecil Bendal! p. 6. — Rajendralal mitpa\ Nepal. Buddhist. Lit.
p. 47-

(2) Jatakamala. H. Kern 189I Buddhacarita. Sylvain Levi. Journal asiatique.

ddc. 1891. #

BO DH 1 CARY AVATAR A .

69

sophique cla Bouddhisme. Plusieurs chapitres y sont consacres


aux discussions metaphysiques de l’ecole ; une vaste Literature
doit leur servir de commentaire et en permettre l’intelligence.
Car il s’y trouve des passages bien durs comme dans tous les
ouvrages oil la langue poetique est mise en requisition pour un
sujet qui ne la comporte pas, par exemple le Mokshaparvan du
Mahabhtirata. Le style, plein de lieux-communs, s’en va son
train se faisant suivre aisement comme par le passe , puis
tout a coup vous abandonne en plein defile en vous presen-
tant des difficultes inattendues. Ce sont encore des stances
parce que la mesure y est, niais les mots sont de la technique
pure et de la technique mal a son aise pardessus le marche
dans sa forme trop etroite. Heureusement le Bodhicaryavatara
n’est sur ce ton que par passages. Les parties essentielles du
Livre rappellent les strophes enfiammees du Poete Krshnaite.
Le Bodhicaryavatara , comme son nom l’indique, est une
Introduction a la pratique de la Bodhi, c’est-a-dire a la vie
religieuse d’un veritable fils de Bouddha. C’est un livi'c d’en-
thousiasme et de propagande. Toutes les ardeurs de la pensee
pieuse y sont noblement et sincerement exprimees.

Enfin, circonstance particulierement precieuse, le Bodhi-


caryiivatara appartient a une ecole bien connue. Nous savons
le nom de son auteur, l’epoque de sa composition. Or, c’est par
l’etude des documents dates et par l’histoire des sectes qu’on
peut construire l’histoire des religions indiennes (i).

Les pierres qui servent les materiaux de ledifice sont ca et


la dispersees. II iinporte de les reunir.

Nous sonunes heureux de lire un document dont la place est


flxee dans le temps et dans l’espace. Les sentiments que nous
v.oyons exprimes dans le Bodhicaryavatara sont ceux d’un
Bouddhiste determine, ayant sa physionomie particuliere,
mais repfesentant dans une certaine mesure l’esprit de son
temps et de son ecole. — On travaille sur la ter re ferme
en interpretant son ouvrage. Les compilations anonymes au
contraire d’un carac.tere vague et mal datees ne fournis-

(i) Minayeff. Bouddhisme. Etudes et materiaux I, introduction : Les sources.

xx. 5,

70

LE MUSEON.
sent pas de renseignements historiques. On ignore ou les
clioses se passent ; on sail, moins encore quand elles ont pu se
passer et quelque riches que soient ces livres au point de vue
general de 1’histoire humaine, ils nous ont pen eclaire
jusqu’ici sur l’histoire de l’lnde.

I.

C/ANTIDEVA ET LA COMPOSITION, pu BoDHIOARY AVATAR A

n’ArRES l’histoire de Taranatha.

Le Bodhicaryftvatara a ete ecrit par Cantideva. Les indica-


tions des manuscriLs confinnent sur ce point les traditions
Tibetaines.

Qantideva, un des maitros les plus celobres du monastero de


Nalanda, vivait au 7"’° ‘siecle : II fut recu dans les ordres par
Jayadeva qui lui-meme etait l’eleve et le successeur de Dhar-
mapala. Ce dernier est mentionne par Hiouen-Thsang qui
sejourna dans l’lnde de 629 a 645 et par I-tsing qui ccrivait
ses memoires de 691 a 695. On peut conclure du recit de I-tsing
que Dharmapala vivait vers la tin du VI (l) 11 *' ou le commence-
ment du VII me siecle et comme il v a une generation entre lui
et Cantiddva on peut sans invraisemblance croire que 1’auteur
de notre livre etait le contemporain des grands pelerins chinois.
D’autre part Hiouen-Thsang entendit les lecons de Cilabhadra ;
et, comme Jayadeva, Cilabhadra avait eu Dharmapala pour
maitre : ce rapport continue l’hypothese precedente (i ).

Cantideva appartient done a lecolo dite du « Grand Vehi-


cule, » ou des hautes speculations metaphysiques. II se range
dans la pleiado brillante qui suit Vasubandhu et Asanga.
En efiet la date de Vasubandhu et de son frere Asanga
est determinee. ■* Un document d’origine chinoise -confronte
« avec la -tradition Bouddhique et la 'tradition brahmanique
« permet d’assigner definitivement Vasubandhu au VI me siecle.

(l) Ryauon Fujishirna Buddhisme p. 35. H. Kern (trad. Jacobi) Buddhisme II

p. 520, Minayeff ; La doctrine du saiut dans le Bouddhisme posterieur.

BODHICARY AVATAR A .

71

« Vasubandhu d’apres sa biographie chi noise fut le eontempo-


« rain et l’adversaire de Vasurata, grammairien celebre dans
« les souvenirs brahmaniquos et maitre de Bhartrihari. Or
« Bhartrihari mourut en 650 , quelque quarante ans avant
« lepoque oil I-tsing redigeait ses inemoircs. L’activite litte-
« rairo de Vasubandhu setend done sur le milieu et la fin du
« VI" 10 siecle. La periode la plus glorieuso de sa vie secoule
« selon le biographe clnnois, a la cour de Vikramaditya que la
~ Rajatarangini fait regner de 517 a 559 apres Jesus-ChristU).»

Vasubandhu est l’auteur deVAbhiclharma Koca, livre fonda-


mental de l’Ecole ; Dignaga fut son elevc ou celui d’Asanga
et lui-meme eut pour clove Dharinabala (a). Le noxn do Dignaga
n’est pas inconnu a la littdrature bralnnanique car le docteur
bouddliique est nonnne dans un calcmbourg par hauteur du
Meghaduta. On voit que Oantideva appartient a la periode
la plus belle de l’histoire de l’lnde.

Un des ouvrages do Dignaga « Pramanasamuccaya lut


eommente an VIII' ue siecle par Dliarmakirti : nous touchons a
la tin du Bouddhisme dans Unde, ear Dliarmakirti etait le
contemporain de Kumarila et de Oankara (788).
Depuis Vasubandhu jusqu’a Dharmakirtti (525-780) setend
la periode liistorique de l’Ecole du grand vehicule (3). Cette
ecole, a laquelle se rattachent aujourd’hui les sectes principales
du Japon, a pour fondateur mythique le tres legendaire Nagar-
juna : II y a peu de traits historiques dans 1a. biographie de
eet homme clivin qui veeut 550 ans et revela la doctrine meil-
leure du Bouddhisme. — Les developpeinents de la secte ont
sans doutc ete progressifs et le nouveau canon n’est pas, comme
le vent la legende, descendu du ciel. Kern admet que les vingt
et un Livres qui le composent ont etc rediges entre le II n,e et
le V inc siecle de notre ere : cette hypo these d’apres lui-meme
lie repose pas sur des bases incontestables, puisqu’elle resulte
de la date souvent douteuse des traductions ehinoises, de

(1) Sylvain Levi, Journal asiatique i8go, p. 552 .

(2) Nikula, Dignaga, cf. S. Levi. Theatre Indien.

( 3 ) Kern. Buddhisme trad. Jacobi II p- 5 19.

72

LB MUSEON.

quelques donnees conservees par Tarunatlia et de la compa-


raison des Suttas Palis avec les ouvrages du Nord.

C’est seulement au VI ni6 ,siecle avec Vasubandhu et Asanga


qufi paraissent les Maitres definitifs dont nous eonnaisons la
date et quelque peu 1'histoire. — Cantideva parmi cux fut des
plus illustres. Les ecoles Tantriques qui succederent a l’ecole
du grand Vehicule ont exalte les vertus magiques qu’il a posse-
dees : « Cantideva et Candragomin, ont ete appeles par les Sages
les deux Maitres miraculeux (i). « Tarunatlia appartenait a la
secte tantrique ( 2 ) et c’est avec l’esprit du Tantrisme qu’il a
redige dans son liistoire du Bouddhisme la biographic de
C&ntideva ( 3 ).

Les legendes recueillies et cataloguees par Tarunatlia sont


peu historiques ; elles meritent neanmoins beaucoup d’attention
car elles illustrent avec beaucoup de nettete 1’esprit et les ten-
dances du Bouddhisme posterieur. En outi'e elles etablissent
entre Cantideva et Tara des relations quo. conlirment 1’enthou-
siasme et 1’esprit religieux du Bodhicaiyava t&ra .

D’apres Tirana! ha, Qantideva naquit dans le Saurastra d’une


lamille royale. Des son enfance, par la vertu de ses merites
accumules, il jouit dela bienveillance de Maiijucrt. Le Dieu,
personnification de la sagesse, lui apparaissait en songe. Quand
il fut grand, la veille meme du jour ou il devait etre eleve au
rang royal, Qantideva apercut pendant son sonnneil Maujucrl
assis sur le trbne a lui-m6me destine : « Mon fils, dit le Bodhi-
sattva, ceciestmon trone, carje suis ton ami spirituel et tu
ne peux pas partager ce trone avec moi. » En meme temps
Aryatara versait de l’eau chaude sur la tete du jeune homme.
Il demanda « qu’est-ce que cela veut dire ? » elle repondit :

« La royaute est l’inepuisable eau brulante de l’Enfer et en


« acceptant la royaute tu te destines a cette eau brulante >.• .
Cantideva obeit a cette inspiration, et prit la fuite.

(1) Tar&natha trad, Scliiefner p. 5 .

(2) Ainsi nominee des Tantras ou formules magiques.

( 3 ) Rien dans les oeuvres du maitre ne permet de croire qu’il ait ete un adepte
ou un precurseur du Tantrisme — comparer jTathagataguhyaka (Rajendralal
Mura ; JBuddh. Literat. p. 261) et Bodhicaryavatara V 1136 Pariccheda,

BODHICA RY AVATAR A .

73

Le vingt et unieme jour, il voulait boire k une source qui se


trouvait au pied d’une foret. Une femme l’en empScha : elle
lui fit boire une eau tres douce et le mena aupres ' d’un ascete
dans les retraites de la foret. Cette femme etait, Tara et cet
ascete Manjucrl. Cantideva, guide par un tel niaitre, parvint
a la contemplation (Samadhi) et a la sagesse : il pouvait conti-
nuellement contempler le visage de Manjucrl.

Le Saint se rendit alors dans le rojaume de Poncamasiftha


et ne tarda pas a devenir son minis tre. Comme symbol e de la
divinite qu’il avail, cboisie pour protectrice, il portait une epee
de bois. Or, il crea des industries qui n’existaient pas avant
lui ; par tout le rovaume, il faisait regner la loi. Jaloux de ses
succes, les ministres raccuserent, disant qu’il mentait et que
son epee n’etait pas en bois. Malgre l’ordre du Roi, Cantideva
refusa de montrer son epee : Le roi lui-meme, disait-il,

regrettera mon obeissance. « « Mon tre ton epee, dit le roi,


quoiqu’il doive arriver ». - Alors, ferine l’oeil droit, et ne
regarde qu'avec l’oeil gauclie » ; en parlant ainsi Cantideva
tira son epee, et l’oeil gauche du roi fut brule par la lumiere
quelle, repandit.

Comprenant que le Sage possedait les vertus magiques le


roi lui rendit beaucoup d’honneurs : Cantideva conseilla au
roi de regner suivant la Justice et de construire vingt ecoles
orthodoxes de la religion. Puis il se rendit dans le Madbyadeca
oil il fut recu comme moine par Jayadeva. Il prit le nom de
Cantideva.

Dans ce couvent oil il vivait avec les Sages (Panditas) il con-


sommait tous les jours cinq mesures de riz : En • lui-meme,
adonne a la meditation, sous l’inspiration des lemons divines
de Manjucri, il composa le Cixasamuccaya et le Sdtrasamuc-
caya. (L’ensemble, le corps des Prbceptes, et des Siitras) (1). Il
acquit ainsi la connaissance de toutes les doctrines : mais en
apparence, il dormait nuit etjour, et pour les autres il etait

(1) Jetari contemporain des rois Mahapala et Q&mupala adorateur de Manjupri


et de Tara, a ecrit uncommentaire sur ie Cixasamuccaya et le Caryavatara
(Scliiefner
p, 23o).

74

LE MUSEON.

un homme qui n’enlend rien, ne pense et ne fait rien. Les


religieux clelibererent. Pouvaient-ils garder un pareil dissipa-
teur 'l Ils crurent qu’il serait force de partir de lui-meme quand
ce serait a son tour de dire le SiUra : Le jour arrive, Canti-
deva refusa d’abord, mais enfin il dit : « Preparez-moi un
siege et je lirai. » Parmi les Religieux les uns furent troubles,
les autres se reuni rent pour rire du saint : quand le maitre
fut assis sur le siege du Lion , il demands, s’il devait dire
quelque chose de connu on quelque chose de nouveau (i). On
lui demands, pour le mettre a l’essai, de dire des choses nou-
velles : Cantideva., au milieu de la surprise et de l’admiration,
rccita le Bodhisattvacaryavatara ( 2 ) et quand il fut arrive a ces
mots « yadana bhavo nabhavo match samtisthate purah »

( Bodhicaryavata ra IX, 35). « Quand 1’existence et la non-


« existence ne se tiennent, plus devantla pensee... » il s’eleva
planant dans les airs : son corps avait disparu mais ses
paroles arrivaient mix oreilles des religieux, et Cantideva recita
jusqu’au bout le Caryavatara.

Apres avoir donne, quelques details sur la redaction du


Bodhicaryavatara et sur les diverses recensions qui en ont
existe, Taranatlia raconte les autres actions inervoi'lleuses
du Saint.

Il vivait dans un monastere avec cinq cents Bhixous. Co


monastere etait situe dans line foret oil il y avait beaucoup de
gazelles et Cantiddva par une vertu miraculeuse les attirait en
grand nombre dans sa, chambre d’ecole. Ensuito il les mangeait.
Les religieux remar querent quc les gazelles entraient dans la

(1) Les premiers vers du Bodhicaryavatara confirment ce recit.

(2) Taranatlia appelie le livre de Cantideva *. Bodhisattvacaryavatara (ou Carya-


vatara) (comparez Wassiliew Bouddhisme p. 124). Ce titre signifie Introduction a
la
pratique, a la vie des Boihisattvas. [hodhisattvacarya carrieres ou degres du
bodhisattva. Mahavastu I.] Bodhisattva est devenu synonyme de Fidele, et ce mot
est substitue a I'ancienne denomination de Bhixu. Il designe i’homme qui pratique
les Paramitas. Nous savons par Wassiliew (cite dans Schietner, trad, de Taranatha
note p. 828) qu’il existe dans le Kafijur une division particuiiere pour les
oeuvres
qui sont « une introduction a la maniere de vivre des Bodhisattvas Le livre de
Qantideva appartient a cette categoric .

La Subhadtavalli (edidit Peterson. Bombay S. series) cite deux vers du Bodhi-


caryavatara I. 4. Xawasampad et les attribue a Bodhisattva.

BODHICARYAVATARA .

75

cellule et n’en sortaient pas. Regardant par la lenetre ils


constaterent que le Saint les mangeait , et resolurent de
l’accuser. Mais le Saint rendit la vie a ces animaux qui
apparai'ent en plus grand n ombre qu’auparavant.

Cantideva depouilla les habits de Religieux et gagna les


pays du Sud on les Orthodoxes luttaient avec les heritiques.
Les bons etaient impuissants. A peine le maitre fut arrive, on
comprit qu’il possedait le pouvoir magique car l’eau du bain
bouillonnait on touchant son corps : on le supplia de so servir
contre les Tirthyas de sa vertu miraculeuse. II consent,
et delimit nierveilleusoment line creation magique des cnnemis.
Apres avoir vaincu les Tirthyas il les convertit cl le pays
depuis cot evenement s’appela Jitatirlhya. « Rien que cette
« histoiro, racontee dans tonics les sources soit tres digue do
« Joi, on no sail, pas dans quel pays la chose s’est passee : car
« le nom du lieu a cite change. »

Taranatha raconte encore deux autres miracles. Cinq cents


I’ashandas manquaient de nourriture : le Saint leur procure a
hoire et a manger, et les convertit a In Foi. Dans d’autres cir-
constances, Cantideva arrivait au milieu de millo Religieux en
revolte et excites les uns contre les autres. II ca.lma les espiits
ot rota blit la Concorde.

Void les sept traits miraeuleux quo rapportent. les traditions


tibetaines. Les relations merveilleuses de Cantideva avec
Manjucri , la revelation du Bodhicaryavatara , 1’apoisement
de la querelle , Liven lure des gazelles , la conversion des
Pashandas, celle du roi et des, Tirthyas.

II.

Doctrine Reugieijse nu Bodhicaryavatara.

Le Bodhicaryavatara expose la doctrine du Saint. Ce n’est


pas un traitc de philosophic, mais une exhortation vive et
sincere. Nous atteignons la conviction et les sentiments veri-
tables, de l’auteur. II n’en n’est pas de meme quand on etudie
les ouvrages dogmatic} ues propreinent dits.

7(1

LB MUSfSON .

Certains livres Bouddhiqnes, le Dhammapada par exemple


et les livres du sud en general,, paraissent ignorer complete-
ment cette coniiance du fidele en son maitre, l'amour et la foi, la
Bhakti en un mot qui caraeterise le Bouddliisme du nord et
les religions hindoues. D’apres leur doctrine, qui est pure-
ment philosophique, l’homme doit en pratiquant les vertus
aus teres, suivre le ehemin trace jadis par Bouddha et arriver
comme lui a la delivranee. Le Maitre, par des merites infinis,
accumules pendant les nombreuses existences a obtenu le sorn-
meil sans reve et le repos. On ne le prie pas, car entre dans
l’immortalite (Amata) il est immobile et sans rapport avec les
choscs passagercs ; il nous aide par sa doctrine, et nous sou-
tient par les preceptes quil a busses. Mais le salut est une oeuvre
personnelle, car l’liomme y travaille avec ses seules forces. La
pensee bonne et douce que Bouddha nous protege et nous
sauve est l’aliment neccssaire de la piete. Cette pensee est etran-
gere au Bouddliisme Pali. .

Les formulas si touchantes du triple refuge perdent elles-


memes leur vertu, presque leur sens : - Je prends mon refuge
« en Bouddha, en sa Loi, en son Eglise. » Or Bouddha demeure
profondement endormi ; sa Loi est surtout negative, et dans
son Eglise 1’ardeur reiigieuse n’est plus que sagesse philoso-
phique.

Le mal est la cause active, la cause des renaissances et des


douleurs. La vertu est une negation : c’est la. vertu de non-
nuisance, de non-colere, de non-distraction qu’il faut pratiquer.
Malgrc des traits aclmirables, la charite n’a pas dans les
oeuvres palies la soif de devouement et l’ardeur . intelligente
qui fait le charme des oeuvres sanscrites. Les homines qui les
ont ecrites ne sont ni des saints, ni des croyants ; cc sont des
artistes en moralite, quelques fois heureux, souvent habiles.
Bouddha dans le Bodhiearyavatara est supremement bon et
secourable : Il nous apparait ici comme un sage connaissant
les causes et meprisant, les amours fugitives, un sage qui detrui-
sit en lui-meme la racine de l’existence en arracliant les convoi-
tises, en se soustrayant aux sensations.

BODHICA RYA VATA.RA .

77

Au contraire, dans le Bodhi caryavatara nous trouvons une


religion chaude et vivante. Le tidele n’est pas un sage, mais un
croyant. II espere en la puissance et en la bonte des Boud-
dhas ; les Bouddhas sont les Sauveurs et les Protecteurs bien
aimes. « Refugions-nous dans les Bouddlias, dans leur Loi
« sainte, dans leur Eglise. Entrons da'ns cctte famille de
« Bouddha, dans cctte famille sans taelie et tres heurouse.

- Aujourd’hui ma naissance est veritablement fecondo. Je suis

- fils de Bouddha, jo suis entre dans sa famille. Je veux etre


« etre sans tache dans cette famille sans tache (i). »

Mais la vcrtu est faible et la force du mal est effroyablo.


Puissent les Protecteurs clivins avoir pitie du fidele, car il
court de grands dangers ! Pendant la serie indefinie des exis-
tences, l’Etre obeissant a la loi fatale qui procede de son merite
et de son demerite monte et descend dans l’eclielle immense ;
Innombrables passent les Bouddhas dans les chemins de ce
rnonde, ils cherchent a sauver toute creature, ils veulent guerir
les maladies de i’osprit et celles du corps. Mais l’homme
souille par la fhute, reste ballotte dans l’ocean perpetuel des
Existences renouvelees. II n’obtient pas la favour de reneontrer
un Bouddha, il nest pas gueri par le divin medecin.

. Toutefois, les merites acquis pendant les vies anteiieures


clevent la creature de la condition oil elle vivait a cet etat pri-
vilegie d’existence humaine. L’homme pent travailler efficace-
ment a son salut, mais s’il passe inutiles les instants fugitifs
de cette vie, e’est en vain qu’il est parvenu ii la terre ferine,
car il retombe dans l’abime infini, long et douloureux des souf-
frances et des vies. Comme la pensee de la. mort lui fait pour.,
quand il songe aux enlers atroces, et a la felicite si longtemps
perdue ! Dans ce moment supreme, il n’a plus d’ami, de femme,
ou de parent. Seul Bouddha peut le sauver : aussi prend il son
refuge en Lui, en Sa Loi, et en Son Eglise.

Cantideva exprime ces sentiments avec une convictipn pro-


(1) Bodhiearyavatara III 25 et 20 et dans Pindapatravadana* Manuserit de
Paris 7. B. une fonnule analogue : adya me saplialam janma saplialam jivitarn
oa meadya Buddhakule jato Buddhaputro smi sampratam*

78

LB MUSEON.

fonde et un lyrisme sincere. Nous trouvons dans son livre,


rendus avec une emotion qui est la notre, le repentir de la
iaute, le sentiment de la faiblessc humaine, la crainte du cha-
timent, l’amour de Bouddha et la confianee en lui. Nous
allons signaler a l’instant les lacunes de la dogmatique, les
invraisemblables erreurs de la theologie : mais il faut en con-
venir, notre poete formule avec une nettete extreme les senti-
ments relig'ieux les plus complete. Le fidele dit a Bouddha :
- Je suis sans merite et sans vertu, je suis un grand pauvre,
tout ce qui est au mondeje le prends dans ma penseo otje
vous l’offre : je m’offro a vous car cost tout ce que j’ai a vous
olfrir. Prenez moi et venez bien vite a moil secours » ( 1 ).

Cette priere n’est pas une priere egoiste. Le fidele demande


son propre salut, mais il supplie en meme temps le Maitre de
travailler au bonlieur des creatures, ct d’apaiser les soulfrances
de l’Enfer. ^ Que les Bodbisattvas desircux du Nirvana domeu-
rent encoi’e de peur que le monde soit avcugle ! « Le Bouddhiste
est associc a l’ceuvre de misericordeque pratiquentlesBouddhas
do tons les univcrs. Par le merite de ses bonnes actions, par
la vertu de sa meditation pieuse, il travaille au salut general
des Etres. 11 pout appliquer ses propros merites au soulagement
des douleurs d’autrui. Il trouve facilement la joic la plus par-
faite dans la vertu des autres. Il se rejouit de la saintete dos
Bouddhas ct de la. delivrance des malheureux. Sa vie tout
ontiere est dominee par la pensee de la eharile que Bouddha,
pour la premiere fois, a fait comprendrc aux homines.

Quanta la metaphysique dc Cantideva.il liiut pour la com-


prendre, etudier les, philosophies tros compliquecs du grand
Vehicule, Yogacaras et Madhyamikas : cette etude n’a pas
ete faito. Elle sera ccrtainement interessanto et feconde. Pour
autant qu’on peufc en jugor la penseo bouddhiquo para it
entrainee vers une doctrine pantheiste, vague malgre le luxe
des divisions et la precision des termes, doctrine qui n’est pas
sans rapport avec le pantheisme hegelien ( 2 ). On peut se de-

(1) Apn>/yavanas!iii maliaduritlras... Bodhicaryavafara, II, 7.

(2) Burnouf. Imroduction. — Wassiliefl. — Ryauon Fujishima. Bouddhisme


Japonais IX et XXXIIL « Peu nous importe apres tout que le Bouddha ait ou

BODHICARYAVATARA .

79

mander si en theorie, Cantideva admet Insistence de Bouddha


et reconnait sa providence. Bouddha est entre dans le Nirvana,
desormais sans conscience et sans amour. Comment lc culle
rendu A un etre inconseient peut-il porter des fruits de "salut :
Acittake krtapiija. lcatham phalavati bhavet (IX 39). Cost la
vision de la verite qui delivre Fame du Sansara » Satyadarca-
nato muktis (IX. 41).

La doctrine salutaire et consolante est la doctrine du Neant,


que la technique de lecole appelle la doctrine du Vide. Los
destinies des creatures sont semblables a un rove, et rappellent
la comparaison du Bananior qui peril aprds avoir domic son
fruit. II n’y a ni naissance ni mort et a propremont parlor, au
point de vue de letre, on ne peut pas distinguer ce qui est
nivrtta de ce qui est anivrtta. Si les elres sont vides comment
peut-on gagner ou perdre, etre honore on souffrir les injures ?
(IX 140 et suivants).

La philosophic Bouddhique est atheo presque nihiliste, mais


quelle qu’elle soil, ses adeptes sont des croyants. Le salut est
obtenu par la grace do Bouddha, par son active collaboration
a l’oeuvre de notre bien. Cantideva a des Dieux, dioux bien
aimes dont la mission ires lfeureuse est le salut des homines.
Lc fidele ressent vivantes en lui les emotions charitables et la
tendrcsse de Bouddha pour les creatures. II veut etre le tresor
des pauvres, la nourriture des affames, la lampe de ceux qui
s’cgarent. Car si la chari to est matericlle ellc est aussi spiri-
tuelle. Paire connaitre la doctrine du salut, c’est Louvre essen-
tielloment charitable et meritoire. Le Bouddhiste est en memo
temps initie aux joics intimes do la devotion et aux ardours
de l’apostolat.

Telles sont les croyances qui inspirent le Bodhicaryavatara


et la littcrature contemporaine. II y a contradiction entre la
theorie et la pratique, entre la speculation qui est, negative et
la Foi, ardente, sincere, charitable. C’est la contradiction

“ n’ait pas exists, et qne les doctrines du Maliayana aient ete on non prechees
« directement par ini* Telles qu’elles sonr elles out anticipe sur les recberches
et
<* les speculations de la philosophic oil la sagesse occidontale n’est parvenue
quapros ties railliers d’anndes et c’est pourquoi nous leur donnons notre foi. »

80
LB MUSEON.

qu’on retrouve dans la Bliagavadgita el que MM. Barth et


Colinet ont si vivement inise en lumiere (i).

Cette contradiction remonte peut-etre aux premieres epoques


de la religion. La philosophie athee, la piete croyante etaient
sans doute Time et l’autre en germe dans l’enseignement du
Maitre. Quand les deux tendances ne vivent pas en bonne
intelligence dans la pensee ardente mais confuse du fidele, elles
aboutissent a deux etats d’esprit longuement illustres par la
Litterature Bouddhique : c’est le Bouddhisme du sud oil la-
speculation philosophique a supprime la Bhakti ; ce sont, au
nord, les sectes' des Lokottaravailins , des Aievarikas , qui
finissent par admettre la suprernatie d’un Bouddha souverain
et qui donnent a Dieu dans le dogme la place qu’il avait dans
le culte.

La doctrine du Bodhicaryavatara a pour principe essentiel


la providence et la bonte des Bouddhas. L’hommc ne pent Stre
sauve que par leur grace. Cette grace, il doit la deman der par
ses prieres, en meme temps qu’il y correspond en observant la
loi sainte et en faisant partie de l’Eglise fondee par le Maitre.
Le Bouddhisme, qui semontre partout ailleurs conune une sorte
de philosophic religieuse aux contours mal definis, preoccupee
surtout de morale et degagee de la notion de Dieu, apparait
dans notre livre, coniine absolument domine par la croyance a
Bouddha, elre personnel et conscient.

Les meditations theologiques de l’lnde ont rarement precise


cette notion d’une divinite personnelle. On la decouvre mal
aisement dans les religions vediques ou brahmaniques. Plus
nette en apparence dans les religions hindoues proprement
dites, elle est souvent etoulfee par les tendances pantheistes
de la philosophie. C’est dans le Bouddhisme que nous la voyons
le plus formellement affirmee (2).

La doctrine de Cantideva repose sur les donnees tradition-

(1) Ph. Colinet. Doctrines religieuses et philosopliiques de la Bliagavadgita.


Loovain. — A. Barth. Bulletin- des religions de Flnde. 1885.

(2) Voir les remarquables etudes de M. Ph. Colinet dans le Mu^on i et sur la
Bliagavadgita..

BODHICARYAVATARA .

$1

nelles de la Sagesse hindoue et notamment sur la croyance on


la transmigration des times. La vie de l’homme n’est pas une
preparation immediate de l’existence surnaturelle et bienheu-
reuse. Ce n’est pas une manifestation passagere de la vie uni-
verselle tout a coup individual] see et sensible, un accident
entre deux eternites inconscientes. Pantheistes, sceptiques,
athees ou religieuses toutes les philosophies Indiennes sont
d’accord pour considerer la vie presente comme un anneau de
la chalne, comme un termo de la serie. L’existence actuelle
succede a d’autres vies ; elle sera suivie de beaucoup d’autres
et l’Etre passe ainsi par des conditions di verses, animal, plante
ou Dieu, montant ou descendant sur lechelle du monde. Toutes
les religions ont le meme but, la meme raison d’etre, montrer
le chemin qui mene a la delivrance et au repos.

De ce repos final chaque philosophie donne une definition


differente. Les Bouddhistes le designent par ce mot Nirvtina,
que tout le monde a explique (r). Le Nirvana, but de nos desirs,
est-il l’aneantissement de 1’Etre, l’engourdissement de la con-
science, le repos senti comme repos, ou la disparition des
passions et des desirs dans le calme beatifique des Bouddhas '?
— 11 y a des textes pour justifier toutes les opinions. D’ailleurs
on cherchant a definir les terrnes bouddhiques, on oublie que
les idees hindoues ne sont pas adequates aux notres. C’est
chose difficile que traduire du Sanscrit en Europeen et aeco-
moder aux besoins de notre esprit une doctrine orientale, car
les Indiens en philosophie ont des intuitions, des impressions
independantes les unes des autres plutot que des systemes
coordonnes ( 2 ).

La question de la nature du Nirvana joue du reste un role


mediocre dans le Bouddhisme. Le maitre d’apres la tradition
ne .s’est pas explique sur ce sujet. Que lui importe la definition
savante du Nirvana ? il connait la route certaine de la deli-
vrance. II preche la vertu, le renoncement et la charite. C’est

(1) Childers, Diet, of Pali Language s. v. Nibbana,

(2) E. S6nart. Revue des deux mondes. 1 mai 1891 .

82

LE MUSEON.

par la vertu quo les Etres innombrables de tous les mondes


seront aflfranchis des renaissances. II montro la bonne route,
il invite tous les etres a cette delivranee qui n’est pas separable
du Bien.
Ce caractere essentiellement, pratique est de la nature meme
du Bouddliisme ; il est general dans le Bouddhisme septen-
trional et remonte peut-etre aux temps anciens, pour autant
qu’on puisse degager la pensee du maltre d’un travail scolas-
tique de plusieurs siecles. La morale, l’exliortation pratique
avaient dans les sermons de Bouddlia une place preponderante.
Les philosophies se sont developpees plus tard. Qu’est-ce que
le Nirvana I Peu nous importe : mats il faut y arriver, se sous-
traire a la renaissance, echapper aux tourments de l’enfer. La
doctrine du Salut, ct pour parler langue Bouddhique la doc-
trine, du Vehicule doit seulenous interesser.

Or la doctrine du Salut; qui est le tout du Bouddhisme, nous


apparait bien ditferente dans les livres Palis et dans les livres
du Nord : sans parler de l’ecole mystique des Tantras qui con-
fondit inscnsiblement les donnees Bouddhiques avec les rites
de Civa, le Bouddhisme a tanto tie caractere d’une philosophic
et d'une morale sans Dieu, c’est la- doctrine du Sud devenue
popidaire en Occident, tantot il a le caractere d’une religion
enthousiaste. Tel est le Bouddhisme du Nord avec les divinites
sans nombre, Bouddhas tutelaires.et Bodhisattvas bienfaisants.

(A continuer.)

L. BE IjAVALLKE.

L’AGE DE NEHEMIE ET D’ESDRAS

Cette intercssante question a donne lieu a uue discussion entre


M. Kuerten, professeur a Funivorsite de Leydo (decede depuis) et
M. Van Hoonacker, prof, a Fiuiiversite de Louvain, discussion quo
son importance ne nous permet point de passer sous silence.

Nos lecteurs se rappelleront Fetude sur la chronologie de Fliistoire


de Nehemie et d ’Esdras, publiee dans le Museon au courant de Fannee
1890 et qui parut en meme temps comrne brochure sous le titre Nehd-
mic et Esdras , nouvelle hypofhese sur la chronoloyie de Vepoqne de
la Iiestauration , Louvain, Istas 1890,

L’auteur de ce travail, M. A. Van Hoonacker, y exposaitet demon-


trait les resultats nouveaux auxquels Favait amene touchant la
question un cxarnen rigoureux et complet des documents. On avait
tou jours suppose jusqu’ici quo FArtaxerxes m la 7° annee duquol
Esdras rameua a Jerusalem sa caravan© (F emigrants, etait identique
an roi du meme nom qui, en sa 20 Q amide, autorisa Nehemie a retour-
ner en Judee pour y rebatir les murs de la ville sainte. On croyait
done, conform ement a la disposition dans laquelle les documents se
trouvent actuellement ranges dans la Bible, que le retour de la cara-
vane d’Esdras etait antdrienr a la mission de Nehemie. Au reste on
se partageait sur la question de savoir de quel Artaxerxes il s’agissait
qn cette histoire ; Favis du plus grand nombre voulait que ce fut
Artaxerxes I Longue-Main qui regna de 465 a 424. D’apres cette
opinion Esdras serait done arrive a Jerusalem en 458, Nehemie en 445.

Or void que M. Van Hoonacker, appuye sur des faits et des textes
dont on lie pouvait meconnaitre laportee, vint proposer derenverser cet
ordre de succession : Nehemie, on ne peut mettre la chose en doute,
arrive en Fan 20 d’ Artaxerxes I ; Nehemie, en effet, reprend et achieve
Foeuvre de la restauration de Jerusalem immediatement apres les
ev&iements racontes Esdras, IV 6-28, oil FArtaxerxes en question
est determine par son predecesseur Xerxes. — Mais Fexpedition
d’Esdras, racontee aux cli. VII ss. du livx T e de son nom, tombejpos-
tdrieurement a la mission de Nehemie ; FArtaxerxes en la 7 e annee
duquol cette expedition a lieu ne pourra done etre Artaxerxes I, e’est

84 IM MUSEON.
Artaxerxes II Mnemon, qui regiia de 405 a 358 : la date de Parrivee
d’Esdras est l’annee 398.

1/auteur soutenait son hypo these nouvelle par des arguments qui
emportaient la conviction du lecteur. Nous ne pouvons evidemment
ici qu’indiquer quelques traits de cette lumineuse demonstration.
M* Van Hoonaeker, ayaut prouve tout d’abortl quo P oeuvre de Nehe-
mie eut pour ohjet Paelievement de la premiere restauration de Jeru-
salem depuis la captivite, etablit que la situation suppose© dans
les quatre derniers chapitres ft Esdras ne pouvait etre anterieure a
Foeuvre de Nehemie ; an moment oil Esdras retounie a Jerusalem, la
ville saiiite est rebdtie I Esdras est done retourne apres Nehemie. —
Au ch. N v. 0 du livre d’Esdras nous lisons que celui-ci.se rend dans
le temple a l’appartement de Johanan ben Eliaschib ; ce Johanan ne
pent etre que le grand-pretre bien connu de ce nom. Or le grand-
pretre Johanan, conteniporain d’Esdras, etait le petit-tils d’Eliaschib,
qui occupait le pontificat sous Nehemie, — L’oeuvre d’Esdras a Jeru-
salem consista dans la reforme radicale, accueillie avec enthousiasme
par les coupables eux-memes, de l’al)us des manages contraetes avec
des femmes etrangeres : ces manages furent dissous, les femmes
renvoyees avec lours eafants. Mais quand Nehemie arriva a Jerusalem
en 445, des manages en question etaient parfaitement toleres, personae
n’y voyait un crime et Nehemie lui-memc ne les blamait point. C’est
luij Nehemie, qui le premier tit prendre an peuple la resolution de
ne plus contracter de semblables alliances. G’est depuis lors seule-
ment que ces alliances ftirent considerees comme un ahus criminel.
C’est done, encore une fois, apres l’ceuvre de Nehemie que vient natu-
rellement se placer l’oeuvre d’Esdras. — Dans le livre de Nehemie il
n’est question d’Esdras qu’en deux occasions ; au ch. VIII il remplit
la fo action de lecteur de la loi ; au ch. XII, nous le voyons a la tete
d’un group© de chantres dans un des deux grands corteges organises
par Nehemie lors de la dedicace des murs. Mais ce role n’est pas com-
patible avec la supposition qu’Esdras serait arrive a Jerusalem, une
quinzaine d’annees auparavant, comme administrateur general de la
JudeeJCe qui n’est pas raoins incompatible avec cette supposition,
c’est le silence absolu de Nehemie sur Esdras p. e. dans les six
premiers chapitres de ses Memoires ! Dans le livre de Nehemie
Esdras en est visiblement a ses debuts ; c’est plus tar cl, apres que
Jerusalem eut ete rebatie, qu’Esdras amena pour la capital© juive le
renfort d’une nouvelle emigration qu’il avait lui-meme organise© en
Babylonie. — Enfin les historiens grecs confirment pleinement la
nouvelle hypothese par les donnees qu’ils nous fournissent sur la
situation de Pempire perse a cette epoque. Jusqu’a la ll e annee de

LA OK DE MEHlhllE ET d’ESDRAS.

85

son regno, Artaxoi’xos I In t aux prison avee FEgypto dans uno longue
et 1 erri! >le guerre ; il ny a pas place on la- 7‘‘ amiee do cc roi pour les
evenoments racontes aux quatro derniers ehapitres du livre d' Esdras*
(les evenoments se comprennent au contraire parfaitement on la
T amiee d’Artaxerxes II, apres la dcfaite do Cvrus-le-jeimo.

Sur les 85 pages serroes de son etude chronologique, M. Van


Iloonackor on avait consacre G4 a Fargnmeutatiou dont nous venous
de donner un apergu sonmiaire.

La non veil e hypothese refut. dans lo raonde savant Faccueil lo plus


•Hatteur. Nous savons que des juges autorises n’ont pas liesite a expri-
mor a Fauteur lour complete adhesion.

Elle no pouvait manquer toutefois do roncontrer aussi la contra-


diction. Dans la memo amiee 1890 parut une etude presentee a
F Academic royale des sciences cF Amsterdam par A. Kuenen, do
ceiebre memoire, et intitulde Do chronoloyic van hot pcrz-isclte tijil-
ralc dfr joodscltc f/eschicdmis. Kuenen y parlait de la disserta-
tion do noire collogue dans les toraios les plus elogieux ; il n’liesita
pas a so rallier sur plus (Fun point aux vues qui s’y trouvaient
exposees. Il rofusa neanmoins d' accepter le renversement de Fhistoiro
quo M. Van Hoonacker, do Faveu meme du critique hollandais, avait
« brillamnient » defendu ; tout on modifiant completernent Fexpose
qiFil avail fait ailleurs de cette partio de Fhistoire juive, il voulut
maintenir Fordre clironologique traditioimel. Le systeme de defense
adopte par Kuenen s’appuyait sur la supposition que la rel’orme des
mariages mixtes ent reprise par Esdras, aurait avorto. Cette supposi-
tion fournissait au critique, ainsi du moins le pensait-il, un moyen
d'oxpliquer comment tine douzaine d’annees plus tard, lors de Farri-
vde de Nehemie, les mariages mixtes etaient parfaitement admis a
Jerusalem ; il y trouvait un moyen de rattacher la situation regnante
a Jerusalem sous Nehemie a cello de l’epoque (FEsdras, supposeo
anterieure.

A la tin de son memoire Kuenen laissait entendre en meme tenjps


que son systeme sauvegardait « le terrain surlequol la critique mo-
dome elevait Fedifice de sa theorie sur la formation de FHexateuque v
O’etait trahir des preoccupations extra scientifiques.

M. Van Hoonacker vient de puhiier sa reponse au memoire dc*


A. Kuenen. C’est une brochure de 90 pages intitulee : Nehemie m Van
20 d'Arfaxerxcs 1 , Esdras m Van 7 tV Artuxerxes 11. Gaud, Engelcko
1892. Dans la premiere partie il demo litre que la supposition mise
par Kuenen a la base de 'son nouveau systeme, est inexacte ; la
reforme d’ Esdras a. pleinement reussi, le doute LVdessus n’est pas
possible. Dans la seconde partie Fauteur apprecie la critique dont

86

LH MTJSKON.
Kuenen a Iumore son explication. II passe an erible tom* a tour
les arguments invoques par Ivuenen en favour do la supposition tradi-
tionnelle, les objections qn’ii soulevo contre 1 ’hypothese contrairo,
les reponses qu’il fait aux arguments sur lesquels celle-ci est appuyee.

M. Van Hoonacker ne parle pas des consequences de son hypothese


pour certains systemes sur la formation de l’Hexateuque. A notre avis
il a raison. Si la nouvelle hypothese n’est pas favorable au systeme de
Kuenen sm: Porigine du « Code sacerdotal », celane fait rieu a la
chose. Taut pis pour le systeme s’il est contraire aux faits. La verite
seule importe.

Nous tenons la repoase de notre collogue pour convaincante. Satheo-


rie chronologique est sortie de la discussion non seulement intacte,
mais confirmee par de nouveaux arguments ; nous croyons qu’il a
reussi a etablir definitivement sa these.

A la fin de sa brochure hauteur rend hommage de regret a la


memoire deM. Kuenen qui vena it de mourir au moment oil paraisjsait
la reponse qui lui etait adressee.

C. H.

Bodhicaryavalara .

HOMMA.GE A TOUS LBS BoDDDHAS ET BoDHISATTVAS.

1 . Respectueusement prosterne devant les Bouddhas, leurs


fils et leur Dharmakaya et devant tous les Venerables, je
dirai l'lntroduction a la vie religieuse des fils de Bouddha,
rapidement, d’apres le canon.
2. Car je ne vais pas vous dire des choses nouvelles et je ne
suis pas un habile en Literature. Aussi bien, si j’ai fait ce
livre, c’est sans penser a autrui, et pour sanctifier mon propre
coeur.

3. Mais par la meme grandit e,n moi le desir du bien, le


courant de la charite. Or, un homme, fait comme moi, pourra
comprendre, se faire comprendre a son tour et etre utile aux
Creatures.

4. Combien rare et fugitif eet etat privilegie oil l’homme


une fois parvenu peut realiser sa destinee ! Or, si Ton ne refle-
chit pas ici au salut, quand pourra-t- on jamais l’obtenir ’?

5. La nuit, dans l’obseurite des nuages epais, l'eclair pendant


un instant illumine l’espace. De meme par la faveur de Bouddha,
pendant un instant, la pensee du monde peut se tourner vers
le bien.

6. Car la vertu toujours est sans force, la force du p6chd


puissante et terrible. Quelle energie propice pourrait le vaincre
si la bonne pensee de la Bodhi n’existait pas ?

7. Pendant de nombreux Ages les Rois des Mounis ont


medite. C’est alors qu’ils ont vu cette vertu secourable, develop-
peuse du Bonheur et qui fait traverser heureusement les
infinis oceans d’humanite.

8. Ceux qui souhaitent traverser les centaines de malheurs ;

xr. 6.

88
LB MUSJJON.

de la vie, soustraire a la souffrance les creatures, jouir de


nombreuses centaines de Bonheurs, ils ne doivent jamais aban-
donner la pensee de la Bodhi.

9. A l’instant le lamentable gardien des voyageurs de l’exis-


tence est proelame fils des Bouddhas ! Aussitot devient-il
Venerable aux bommes comme aux Immortels, quand la pensee
de la Bodhi prend naissance en lui.

10. Prenant cette image impure, il en fait Image inappre-


ciable de la Perle des Jinas. Attachez-vous fortement a ce qu’on
appelle la Pensee de la Bodhi, cette essence clout il faut se
penetrer avec exces.

11. Les uniques et tres intelligents gardiens de la caravane


du monde font eprouvee et reconnue tres precieuse. Voulez-
vous partir de la cite des existences, attachez-vous fortement
a la Perle de la Pensee de la Bodhi.

12. Comme le bananier, a pres avoir donne son fruit perit ici
bas toute creature utile au prochain ; mais il porte touj ours
des fruits, il ne rneurt pas et se reproduit sans cesse. l’arbre de
la Pensee de la Bodhi.

12. Charge des peches meme les plus terribles, l’homme est
sauve sur le champ s’il a recours a la Bonne Pensee. Telle est
pour traverser les grands dangers la protection d’un heros.
Pourquoi n’est-elle pas le refuge des creatures ignorantes ?

14. Semblable au feu de la fin des ages, Elle consume en


un instant les grands peches. Le sage maitre de Maitreya en
faisait a Sudhana leloge infini.
15. Il faut distinguer deux degres dans la Pensee de la
Bodhi : celui ou la pensee prend la resolution d’atteindre a la
Bodhi, celui ou elle est en marche pour y arriver (cf. Maha-
vastu I. Rajendralal mitrar. p. 47.)

16. Telle est la difference de celui gui desire partir et de


celui qui est parti : telle est aux yeux des sages la difference de
ces deux stades.

17. Celui dont l’esprit se tourne vers la Bodhi, obtient, meme


dans le tourbillon de la vie, une grande recompense. Mais il
n’a pas la purete inviolee de celui qui marche vers la Bodhi.

BO DHICA RY A VATARA .

89

18. Aussitdt qu’il a eonquis la Pensee de la Bodhi pour la


delivrance des Etres innombrables, dans une ame qui n’a plus
besoin d’etre mise aujoug;

19. Aussitdt, qu’il soit endormi ou meme enivre, toujours,


sans obstacle, grandissent semblables a des nuees, les sources
de ses merites.

20. A la demande de Suba.hu le Tathagata lui-meme expli-


quait ceci et le demontrait pour le salut des litres dont les
dispositions sont mauvaises.

21. Or, il pensait ainsi :• « Je detruis les souffrances qui


tourmentent les tetes des creatures. » — Cette disposition a
faire le bien procede dune saintete non pareille.
22. Combien est bon celui qui veut deliver toute creature
de sa soulfrance infinie et lui faire acquerir des qualites incon-
cevables !

23. Chez qui trouver une semblable charite ? Quelle mere,


quel pere, qui parmi les Dieux, parmi les Saints et les
Brahmanes ?

24. Tons, ils ne desirent que leur interet personnel. D’ou


vient le desir qui prend soui’ce dans lmteret d’autrui, desir
auparavant inconnu, meme en rove ? <

25. D’ou vient cette Perle parmi les Etres, Perle non pareille,
iadis inconn ue i Car les autres, meme dans leur propre interet,
ne pensent jamais a autrui.

26. Cette Perle de la pensee, semence de la joie du monde,


remede aux souffrances du monde, qui peut en apprecier la
saintete ?

27. Le culte de Bouddha est uniquement caracterise par le


desir du Bien. Tres inutiles sont les efforts de tous les Ptres
pour obtenir le Bonheur !

28. C’est a la souffrance qu’ils se pi'ecipitent en cherchant


un refuge contre la souffrance ; et par le desir du Bonheur,
dans leur folie , ennemis d’eux-memes , ils detruisent leur
propre Bonheur.

29. Ils sont avides de Bonheur et eonstamment tortures.


Celui qui les rassasiera de tous les Bonheurs, qui brisera tous
leurs tourments,
9 0

LE MUSEON.

30. Et detruira leur folie : y a-t-il quelqu’un aussi bon que


Lui? oil trouver un semblable ami, une pareille saintete ?

31. Ne loue-t-on pas celui qui rend le bien pour le bien ?


Que pourra-t-on dire d’un Bodhisattva ? ear il est bon pour
ceux qui lui sont etrangers.

32. Celui qui donne abri a quelques personnes, on l’lionore


en disant qu’il fait le bien. Or , il a donne seulement des
vivres pour quelques heures, il a orgueilleusement fourni la
nouniture d’une demie journee.

33. Qui est-il done celui qui donne a un nombre detres infini
et pour un temps illimite, malgre les homines et les cieux
detruits, l’accomplissement parfait de tous leurs desirs ?

34. Tel est le maitre du Sattra, fils du Jina. Pour avoir dans
son coeur fait peche contre lui, par les consequences accu-
mulees de son peche, le eoupable demeure dans les enfers
durant des Ages nombreux : Le maitre l’a declare.

35. Mais une abondante recompense croitra pour celui dont


1’ame est apaisee. 11 triomphe victorieusement du peche par
la vertu de sa devotion aux fils du Jina.

36. Je rends hommage a leui’s corps oil s’est manifestee la


Perle de l’excellente Pensee. Les offenser meme est source de
beatitude. Ils sont les mines du bonheur : e’est en eux que je
prends refuge.
(Test le prem ier chapitre du Bodhicaryavatara : Louange de
la Bonne Pensee.

1. Pour obtenir la Perle de la Bonne Pensee, je vais adorer


les Tathagatas, la perle immaculee de la bonne Loi et les fils
de Bouddha qui sont des oceans de qualites.

2. Toutes les fleurs, tous les fruits, les remedes de toute


espece, tous les joyaux et toutes les eaux ravissantes et lim-
pides qui sont' dans ce monde,

3. Les montagnes riches en joyaux, les autres retraites des


bois a la charmante solitude, les lianes resplendissantes et
ornees de fleurs, les arbres aux fruits savoureux, aux branches
coui’bees,

BODHICARTAVATARA .

01

4. Les odeurs et les parfums des mondes celestes, les arbres


iniraculeux, les arbres de perles, les eaux avec leixr dbcor de
lotus, et la musique tres ravissante des cygnes,

5. Les plantes sauvages et les cereales, et tout ce qui est


admirablement pare, toutes les choses qui limitent l’etendue
de l’espace et qui sont hors de ma portee.

6. Je les prends dans ma pensee et je les olfreaux excellents


Mouuis et a leurs fils. Puissent-ils accepter ce present, eux qui
sont dignes d’offrandes choisies, et dans leur grande miseri-
corde avoir pi tie de moi.
7. Je suis sans saintete ; je suis un grand pauvre ! je n’ai
rien d’autre au monde pour exprimer mon adoration. Mais,
pensant a moi dans leur charite, puissent les protecteurs pren-
dre eux-memes mes offrandes !

8. Je me donne moi-meme aux Jinas, de tout mon cceur et


tout entier, ainsi qu’a leurs fils. Prenez possession de moi,
Etres sublimes, je vous adore et je veux etre votre esclave.

9. Toute terreur est evanouie si vous prenez possession de


moi, et pendant cette existence je travaille au bien des Crea-
tures. Je depouille mes anciens peches et desormais je ne
commets pas le peclie.

10. Dans les maisons de bain parfumees, avec leurs piliers


delicieusement ornes de joyaux, les tentes eclairees par l’eclat
des perles, et un sol de cristal limpide et lumineux,

11. Je prepare des cruches nombreuses, fabriquees avec les


grands joyaux, pleines de fleurs, d’eau et de parfums : je fais
le bain des Tathagatas et de leurs fils au son des chants et des
instruments.

12. Je frotte leurs corps avec des etofies parfumees, pures et


non pareilles. Je leur donne ensuite les robes excellentes, aux
tointes admirables et bien parfumees.

13. Pour parer Samantabhadra, Ajita, Mawjugosha , Lokec-


vara ’ et les autres, voiei des vetements divins, doux, lisses,
brillamment varies et des orn'ements choisis.

14. Avec les parfums, les meilleurs parfums au nombre de


trois mille, je veux oindre les corps de tous les rois des Mounis ;
92 LB MUSEON.

ces corps qui brilient corame l’or passe a la flamme, frotte et


bien purifie.

15. Avec toutes les lleurs odorantes et belles de l’erythrine,


du vendlvara et du jasmin, j ’honor e les rois des Mounis tres
dignes d'hommage, avec des couronnes dont l’arrangement
est merveilleux ;

16. Je les encense avec des nuages epais et palpitants


d’odeurs delicieuses. Je leur offre en hommage les aliments,
les differents mets et les boissons.

17. Je lenr offre des lampes.de joyaux, dont les series sont
montees dans des lotus aux belles couleurs ; et sur les planchers
enduits de parfums je repands des varietes de fleurs qui char-
ment l’esprit.

18. A ces Etres bienveillants, i’offre, ornes de colliers


suspendus de perles et de pierres precieuses, des vetements
varies, parures des points cardinaux ; je leur offre des nuages-
palais oil retentissent des chants de Louange.

19. Je presente aux grands Mounis des parasols endiamantes,


tres beaux, construits avec des batons d’or aux formes aima-
bles, incrustes de perles.

20. Puissent maintenant apparaitre les nuages d’adoration


qui charment 1’esprit, les nuages de musique et de chant qui
rejouissent toute Creature !

21. Que sur tous les Joyaux de la Bonne Loi, sur les Caityas
et sur les Images tombent sans cesse des pluies de lleurs et de
Joyaux !
22. Comme Manjugosha et les" autres Maitres adorent les
Jinas, de meme, moi aussi j’adore les Tathiigatas tutelaires et
leux’s fils.

23. Moi aussi, je loue ces Oceans de qualites avec des lou-
anges qui sont des mers d’harmonie. Qu’ils soient sans cesse
enveloppes dans des nuages de musique et de louange.

24. Autant il y a de lieux sacres, autant de fois je me pros-


terne devant tous les Bouddhas du present, du passe et de
l’avenir, les meilleurs par la foule. des devoirs qu’ils pratiquent
en commun.

BODHICARYAVATARA .

93

26. Je salue tous les Caityas et ceux qui se refugient dans


les Bodhisattvas. Je rends hommage aux Maitres et aux
Ascites venerables.

26. Je vais a Bouddha comme a mon reliige, pour obtenir le


trone d’illumination. Je prends mon refuge dans la Loi etdans
la troupe des Bodhisattvas.

27. Je m’adresse aux parfaits Bouddhas disperses dans toutes


les regions et aux Bodhisattvas grandement misericordieux,
faisant l’anjali.

28. Le peche que j’ai stupidement commis, ou fait commettre


a autrui, soit dans le tourbillon sans. commencement des exis-
tences, soit pendant cette vie actuelle,

29. Le peche que j’ai approuve, alible pour ina perte, ce


peche je le confesse, bride par la brrtlure du remords.

30. L’offense orgueilleusement commise centre la triple


Perle, contre ma mere ou mon pere, contreles autres Gourous,
par action, parole, ou pensee,

31. Le peche mauvais que j’ai commis, 6 mes divins Conduc-


,teurs, moi pecheur impur, et souille de toutes ces fautes, je
vous le confesse.

32. Comment cchappcrais-je a ce peche, 6 mes divins Con-


ducteurs ? Mon epouvante n’a pas de repos. Mes peches accu-
mules ne sont pas detruits ! Puisse je encore ne pas rnourir.

33. Comment echapper a ce peche l- Venez vite a mon secours


de peur que la mort ne me prenne, rapide, quand mes peches
m’accablent encore.

34.. Elle n’examine pas ce qu’on a fait et ce qu’on n’a pas fait,
cette mort qui detruit la confiance : ni l’homme sain, ni le
malade ne peuvent s’y tier ; e’est une foudre terrible et soudaine.

35. Farce qu’une chose etait agreable ou • desagreable, fai


souvent commis le peche. Etjene pensais pas a ceci : qu’il
me faut partir et tout abandonner.

36. Les personnes desagreables n’existeront plus pour moi,

ni la personne aimee ! moi-meme, je n’existerai plus et plus


rien n’existora. . ..

37. Ce que les sens percoivent aujourd’hui sera seulement un


94

LE MUSEON.

souvenir, et comme l’objet percu clans le sommeil, tout, etant


passe, sera desonnais invisible.

38. Tandis que je suis ici-bas, elles sont passees, nombreuses,


les personnes, objets de mon amour ou de ma haine, mais le
peche commis a cause d’elles, il demeure terrible devant moi.

39. Je n’ai pas prevu que j’allais en arriver la ; et par folie,


par complaisance ou par haine, j’ai souvent commis le peche.

40. Nuitetjour, constamment, le tresor de la vie s’epuise.


II n’y a pas de gain qui puisse reparer cette perte, je mouri’ai
done certainement.

41. Que je repose sur mon lit, ou que jo sois debout au


milieu do mes parents, e’est seul que je supporterai la douleur
qui brise d’abord les parties vitales.

42. Saisi par les messagers de Yama, ou trouverais-je un


parent, ou trouverais-je un ami ? En cette heure-la, seule, la
saintete est protection et je ne l’ai pas pratiquee.

43. Par attachement a cette vie qui passe, ignorant du peril


supreme, je me suis, o mes Protecteurs, dans ma folie, prepare
bien des souffrances.

44. Aujourd’hui, conduit a la mort qui bi'ise les membres, il


se desseclie altere, le regard abattu. Le monde est comme
change devant ses yeux.

45. Que sera-ce a l’heure ou se presentent, elfroyables, les


messagers de Yama ? Devore par la fievre et l’epouvante hor-
rible, couvert d’excrements et d’ordure,

46. Avec des regards apeures aux quatre coins du ciel, il


cherche un refuge. Quel Etre bon me prendra sous sa protection
contre ce danger terrible ?

47. Les regions du ciel sont vides et sans secours, je retombe


en mon egarement. Que faire en cette situation pleine d’effroi ?

48. Mais des aujourd’hui, je prends refuge dans les tres puis-
sants Protecteurs du monde, dans les Jinas destructeurs de
toute crainte, qui s’appliquent a sauver les homines,

49. Dans la Bonne Loi qu’ils ont apprise, et qui cletruit les

frayeurs du tourbillon des existences : je prends refuge de tout


mon cceur dans la troupe des Boclhisattvas. :

BODHICARYAVATARA .

95

50. Tremblant de frayeur, je me donne moi-meme a Saman-


tabhadra ; je me donne a Mawjugosha, moi-meme et tout entier.

51. Je m’adresse au Protecteur Avalokita le compatissant;


dans ma i'rayeur, je pousse un cri de detresse, qu’il me protege,
moi qui suis pecheur !
52. J’invoque de tout mon coeur le noble Akacagarbha et
Xitigarbha, je cherche un refuge, j’invoque tous ceux qui sont
grandement misericordieux.

53. Je rends hommage au Porteur de Foudre ; devantluiles


mechants, les messagers de Yama se dispersent d’abord epou-
vantes, aux quati'e points cai’dinaux.

54. J’ai viole votre pai’ole, mais aujourd’hxxi je vois le danger


et j’ai peur : Je prends refuge en vous, ne tardez pas et detrui-
sez ma- frayeur.

55. Quand on Tedoute une maladie meme legere, meprise-


t-on l’axis du medecin ?... Moixxs encore, sil’onestdevorepar les
quatre cent quati'e maladies ?

56. Une seule maladie peut emporter tous les homines du


Jambudvipa ; ils perissent, ceux qui nulle part ne trouvent un
remede.

57. Et moi, je meprise l’avis du Medecin qui salt toute chose


et qui gueiit toute blessure ! Malheur a moi, car ma folie est
extreme.

58. Je ne vais pas au box'd des autres pi'ecipices sans une


exti'eme attention. Or, le precipice de Texistence est profond de
mille Yojanas, long d’un temps infini.

59. La mort n’est pas pour aujourd’hui ; mais il ne me sied


pas d'etre en repos ; car elle appi'oche fatalement, Theure a la-
quelle je mourrai.

60. Qui me donnei’a la securite et par quel moyen m’echapper?


Je mourrai cei'tainement ; comment mon ame serait-elle heu-
reuse ?
61 . De toutes les sensations disparues, que m’est-il reste !
Rien. Mais, en m’absorbant en ces sensations, j’ai viole la loi
des Gourous.

62 . J’abandonne ce monde des vivants, mes parents et mes

96

LE MUSEON.

amis ; tout seul je m’en irai. A quoi bon ies amours et les
haines ?

63. Je dois avoir sans cesse, nuit et jour, cette pensee en


mon espi’it : « Du mal precede necessairement la souffrance :
« Comment faire pour echapper !■ »

64. Le peche quel qu’il soit, accumule par ma sottise et mon


erreur, les fautes commises par moi-meme, enseignees a autrui,

65. Toutes ces fautes je les confesse en me placant en la


presence de mes Protec teurs. Je me prosterne et me prosterne
devant eux, faisant l’anjali, craignant la souffrance.

66. 0 mes Conducteurs ! pardonnez-moi ce peche puisqu’il a


ete confesse. Ce peche mauvais, 6 mes Protecteurs, je ne le
commettrai plus desormais.

C'esl le deuxieme chapitrc du Bodhicaryavatara : La confession

des Peekes.
1. Le Bien fait par tous les Etres calme les douleurs de
l’Enfer. Jem’en rejouis en pleine joie. Que les malheureux
soient, heureux !

, 2. Pour les creatures, jp me l’ejouis de leur delivrance des


malheurs du Sansara. Pour les Sauveurs, je me rejouis de leur
qualite de Bouddha et de Bodhisattva.

3. Pour les Maitres, je me rejouis qu’ils possedent ces oceans


producteurs de bonne Pensee, qui donnent le bonheur a tous
les Etres et qui contiennent le salut.

Approbation du Bien,

4. Je supplie. faisant l’anjali, les parfaits Bouddhas de


toutes les regions : qu’ils allument la lampe de la Loi pour les
insenses qui vont au precipice du malheur.

Priere.

5. Je supplie, faisant l’anjali, les Jinas qui desirent le 1


Nirvana ; puissent-ils demeurer encore pendant des Ages nom •
breux, de peur que le monde soil aveugle.

BODHICARYAVATARA .

97

Supplication.

6. Par la vertu des bonnes oeuvres que j’ai faites, puisse-je


obtenir d’etre pour toute Creature l’apaiseur dc toutes les souf-
frances !

7. Je suis le remede des malades, je veux el, re le medecin.


Je veux etre leur serviteur jusqu’a la guerison du mal.

8. J’eteindrai par des pluies de nourriture et de boisson la


faim douloureuse et la soif. Pendant les jours de famine je serai
moi-meme boisson et nourriture.

9. Pour les creatures qui sont pauvres, que je sois un tresor


inepuisable ! Je veux etre la pour les servir et les aider en
toute chose.

10. Les jouissances personnelles, toutes les joies du passe,


du present, et de Tavern r, je les abandonne sans regarder en
arriere, pour l’accomplissement. du bonheur de toute Creature.

11. Le Nirvana e’est l’abandon de toutes choses et mon ame


cherche le Nirvana : S’il me faut tout abandonner, mieux vaut
tout donner aux Creatures.

12. C’est ainsi qu’elle est renduo par moi bienheureuse, cette
ame de tous les vivants : Ils peuvent sans relache me frapper,
m’outrager, me couvrir d’ordures.

13. Ils peuvent se jouer avec mon corps, en faire une l’isee
et une moquerie. Je leur ai moi-meme abandonne mon corps
et tout cela m’est. egal.

14. Quelque action qu’ils me fassent faire pour leur apporter


le bonheur, puisse aucun d’eux ne manquer sa destinee en
ayant recours a moi !

15. Que leur ame soit irritee ou reconnaissante de mon


secours, que m’importe \ Je veux etre toujours la cause de
leurs souhaits realises.

, 16. Quelques uns m’accuseront faussement, d’autres me

feront mal ou se moqueront de moi : que tous participent a la


Bodhi !

17. Je veux etre le Protecteur de ceux qui n’ont pas de pro-


tecteur ; le chef de caravane des voyageurs ; pour ceux qui
desiren t Tautre rive, le bateau, le pont, la marche du musoir.

98

m MUSEON.

18. Pour toute Creature, je veux etre la lampe de ceux qui


dbsirent une lampe, le lit de ceux qui desirent un lit, l’esclave
de tous ceux qui desirent un esclave.

19. Je veux etre pour les Creatures la pierre magique, la


cruche miraculeuse, la grande lierbe de la science surnaturelle,
l’arbre aux souhaits, la vache d’abondance !

20. Les elements, a commencer par la terre, sent la jouis-


sance continuelle des etres innombrables, habitant dans les
regions de l’espace tout entier.

21. Ainsi puisse-je, tant que tous les litres ne sont pas heu-
reux, fournir la subsistance a tout principe de vie qui vient de
l’akaga.

22. De meme que les anciens Sugatas ont acquis la pensee


de la Bodhi, de meme qu’ils ont successivement pratique la
loi des Bodliisattvas,

23. De meme, pour le salut du monde, je developpe en moi


la pensee de la Bodhi ; de meme j’enseignerai dans l’ordre les
commandements.

24. Quand le sage ol)tient ainsi la. faveur de posseder la


pensee de la Bodhi, il doit, quand on lui parle, exalter et glo-
rifier en ces termes la Bonne Pensee :

25. Aujourd’hui ma naissance est vraiment feconde et je


possede utilement l’etat d’existence humaine. Aujourd’hui je
suis ne dans la famille de Bouddha : Je suis maintenant fils
de Bouddha.

26. Et maintenant, je dois vivre en suivant la loi de ma


iamille, pour qu’il n’y ait pas de souillure dans cette famille
immaculee.

27. Comment un aveugle peut-il trouver une perle dans un


tas d’ordure, sinon par miracle ? c’est ainsi que la pensee de la
Bodhi se produit en moi.

28. Elle est nee cette Pensee, elixir qui detruit la mort des
Creatures, apaisement de la pauvrete du monde, tresor inepui-
sable.

29. C'est le remdde excellent qui guerit la maladie des hom-


ines ; c’est l’arbre. qui repose les creatures, fatiguees d'errer
dans les chemins de la vie.

BOBHICARYA V ATARA .
99

30. C’est le pout commun a tous les voyageurs pour traverser


la destinee mauvaise. Voila que se leve pour apaiser la fatigue
et la chaleur, la lime de la Bonne Pensee !

31. C’est le grand soleil qui chasse les tenebres de l’igno-


rance humaine, c’est le beurre merveilleux baratte du lait de
la Bonne Loi.

32. Pour la caravane des hommes, afFames de Bonheur et de


jouissance, qui marchent dans les chemins de la vie, void la
demeure bienheureuse. Tous, sans exception, y sont rassasies.

33. Aujourd’hui, j’ai invite les bommes a devenir des Sugatas,


a devenir heureux : que tous, Suras et Asuras, se rejouissent
en presence de tous les Bouddhas (l).

Ce&t le troisieme chapitre du Bodhicarydvatdra : acquisition de


la Pensee de la Bod, hi,

1 . Quand il a fortement pris possession de 1a. Pensee de la


Bodhi, le fils du Jina doit s’efforcer, infatigable, de ne pas violer
les commandements.

2. L’action entreprise tout a coup et sans convbnabie examen,


eut-on promis de la faire, cette promesse ne lie pas.

3. Mais Faction examinee par les Bouddhas, par leurs fils


tres intelligents et par moi-meme autant que j’ai pu, pourquoi
tarder a l’accomplir %

4. Si je promets dela faire etnela fais pas en reality, je


leur manque a tous de parole ; quel salut pourrais-je obtenir ?
5. Penser a donner une chose, meme sans le dire ; ne pas la
donner : l’homme qui fait cela devient un Fantome, soyez en
sur, quelle que soit la chose en question.

6. Quelle sera done ma destinee, si je promets a haute voix


et de toutes mes forces le Bonheur excellent, et si je trompe
toutes les Creatures ?

7. II voit, celui qui sait tout, cette route incomprehensible


de l’ceuvre : meme si l’on renonce a la pensee de la Bodhi, il
accomplit le salut des hommes.

(1) Tdyin. Comparez Burnouf Introduction. Korn Lotus. SSnart Mah^vastu,

100

LE MUSfSON.

8. Aussi, toute cliute d’un Bodhisattva est chose grave ! Par


sa chute, il fait perir le salut de toute Creature.

9. Celui qui met obstacle a la saintete d’un Bodhisattva, fut-


ce'un instant, il n’y a pas de tenne a son malheur, car il a
detruit le salut des Creatures.

10. Celui qui perd le salut dune seule Creature sera perdu,
et celui qui perd tous les vivants, habitant l’espace tout entier,
quel sera son sort ?

11. Ballotte dans les existences renouvelees, par la force de


ses peches et la force de la Pensee de la Bodhi, il tarde long-
temps a aborder la terre ferine.

12. Par consequent, je dois en hornme d’honneur agir comrae


je l’ai promis ; si je ne travaille pas aujourd’hui, j’ai beau etre
sur la terre, je n’y suis pas.

13. Innombrables sont venus les Bouddhas cherchant a


sauver toute Creature : et par ma propre faute, ils n’ont pas •
pu m’aborder et me guerir.

14. Mais, si maintenant encore je suis mauvais comme je l’ai


ete tant de fois, je veux etre brise, dechire, voue a la mort,
aux maladies et a la destinee mauvaise !

15. Quand obtiendrai-je la naissance d’un Tathagata, la foi,


l’etat d’existence humaine, l’aptitude a pratiquer le bien, si dif-
ficile a obtenir,

10. Et ce jour de sante qui sera sans obstacle pour les


Fideles \ — La vie dement ses promesses sur le champ, le"
corps n’est qu’un objet emprunte.

17. Certes, en me conduisant comme je me conduis, je


n’obtiendrai pas une seconde fois l’btat d’existence humaine ;
or, si cette condition privileges n’est pas obtenue, c’est le
pbche, comment serait-ce le bien ?

18. Maintenant, capable de vertu, je ne pratique pas la vertu ;


que ferais-je alors, affole par les douleurs de l’enfer ?

19. Je n’ai pas fait le bien et j’ai accumule le peche : Pour


moi, pendant des centaines et des millions de periodes, le nom
meme du Salut n’existe plus.

20. Car Bhagavat le dit : il. est difficile d’obtenir cet etat
B0DH1CARY A VATARA .

101

d’existence liumaino : aussi difficile est de saisir le cou d’une


tortue dans le creux du grand Ocean.

21. Pour le peche d’un instant, l’homme souffre uneperiode


tout entiere dans les tourments de 1’ Avici : Peut-on parler de
salut quand le peche s’est accumule pendant des ages infinis ?

22. Et ne croyez pas qu’apres ces souflrances l’homme


obtienne le salut : car au milieu des tourments, il engendre un
nouveau peche.

23. II n’y a pas hallucination ou folie plus grande : posseder


un pared moment et ne pas pratiquer le bien.

24. Si, malgre ces bonnes pensees, je retombe dans ina folie,
des pleurs plus longs et plus amers me sont reserves, quand
les messagers de Yama m’entraineront.

25. Longuement il bnilera mon corps, le feu intolerable de


l’enfer : et la flamme du remords brfdera longuement cette
pen sde qtfi n’a pas observe les commandements.

26. Par je ne sais quel miracle, j’aborde cette terre du salut


dont l’abord est si difficile ; et de nouveau, en pleine conscience,
je me laisse reconduire dans les Enfers.

27. Je n’ai done pas de raison ? et comme affole par des


incantations, je ne comprends pas les causes de ma folie ; je
ne sais pas qui demeure en moi-meme :

28. Ils n’ont ni mains, ni pieds, ces ennemis qui sont la haine,
la concupiscence et les autres vices, ce ne sont ni des Heros,
ni des Habiles. Comment m’ont-ils fait leur esclave %

29. C’est qu’ils sont installs dans mon esprit, places admi-
rablement pour me frapper : et je reste sans colere. Honte a
moi de supporter d’etre chas'se de moi-meme !

30. Tous les Dieux avec les homines coalises contre moi
seraient incapables d’accumuler le brasier qui brule dans
1’ Avici.

31. Et dans ce feu ou le mont Merou lui-meme serait con-


sume jusqu’aux cendres, mes puissants ennemis, les passions,
me jettent en un instant.

32. Mes autres ennemis peuvent vivre longtemps : ce n’est


rien aupres de la vie eternelle et tres longue de mes ennemis
les passions.

102

LB MUSfSON.

33. Toute Creature, si elle est traitee a,vec bienveillanee,


s’applique a nous etre utile : mais les passions, quand on les
menage, travaillent plus facilement a nous faire du mal.

34. Tant que ces ennemis, a la haine longue et tenace, cause


unique de malheurs sans nombre, demeureront dans mon
cceur, comment pourrais-je gotlter les joies de ce monde tour-
billonnant t

35. Les gardiens des voyageurs de l’existence, executeurs


des hautes oeuvres dans tous les enters, habit ent la maison
de ma pensee, la cage de mes desire : Est-il pour moi bonheur
possible ?

36. Aussi, je n’abandonne pas le timon de ma pensee, tant


que ces ennemis n’ont pas ete tues devant mes yeux. Les
homines, orgueilleux, attachent leur eolere a celui qui les
offense, merne en peu de chose, et ne prennent pas de repos,
sans l’avoir tue.

37. Ardents a tuer, au front de la bataille, des Oeatures


malheureuses qui se lamentent deja d’etre condamnees a mort
par la nature, les homines, malgre les javelots et les fleches
innombrables dont ils sont blesses, ne detournent pas la tete,
avant d’avoir acheve la besogne.

38. Et moi, quand je me prepare a exterminer des ennemis


naturels, qui sont la perpetuelle cause de tous mes malheurs,
pourquoi ce trouble et cet affaissement qui peut me cotiter tant
de soufffance i

39. Les homines montrent sur leur corps comme un orne-


ment les blessures inutilement recues a l’ennemi : or je tra-
vaille a l’accomplissement d’un bien immense ; comment des
souffrances pourraient-elles m’arreter !■

40. Preoccupes seulement d’assurer leur subsistance, les


pecheurs, les Candalas et les laboureurs supportent le froid, le
chaud, toutes les souffrances.... Et moi, pour le salut du
monde, je ne peux pas en faire autant !

41. Je m’engage a detruire la douleur, a delivrer le monde


entier jusqu’aux bornes du ciel, jusqu’aux dix points cardinaux ;
et inoi-meine, je n’ai pas su me delivrer des passions.

BODHICARYAVATARA .

103

42. Je paiiais alors comme uu insense et j’ignorais ma propre


mesure : Je vais clone travailler sans relache a tuer xnes
passions.

43. Je saisirai mon ennemi et m’attachant a lui avec tonte


ma haine, je lutterai : — qu’elle me soit epargnee cette douleur
affreuse qui suit les coups des passions !

44. Peu m’importe le reste : que mes entrailles perissent, ou


que ma tete soit fracassee, mais que jamais les ennemis mes
passions ne me reduisent sous le joug.

45. Un ennemi qu’on expulse peut se retirer dans un autre


lieu : il reprencl des forces et revient a l’attaque : mais il n’en
est pas de meme de l’ennemi qu’on appelle la passion.

46. Cet ennemi qui demeure dans ma pensee, une fois


chasse, oil peut-il aller, ou peut-il se tenir pour travailler
encore a ma perte ?.... Je ne suis pas seul avec. ma lente intel-
ligence a me mettreen guerre contre les passions... Le regard
de la sagesse suffit a les soumettre.

47. Les passions ne sont pas dans les objets sensibles, ni


dans la troupe des sens, ni entre les deux, ni nulle part
ailleurs : Ou pourraient-elles se tenir pour baratter encore
tout cet univers ? Ce n’est done qu’illusion : que ton coeur
cesse de trembler : applique-toi a la science. Pourquoi cette
folie tie se torturer soi-meme dans les enters ?

48. Je prends cette ferine resolution. Je ferai tous mes


efforts pour pratiquer exactement la Loi : Comment le malade
aurait-il la sante en meprisant l’avis du medecin t

G'est Je quairieme chapitre du Bodhicaryavatara : Pratique


assklue de la penser de la Bodhi.

; 1. Or, j’ai compose l’lntroduction a la pratique de la Bodlii :


Par le merite de cette oeuvre puisse toute humanite s’embellir
de la pratique de la Bodhi.

2. Tous ceux qui, dans tous les mondes, souffrent d’un.mal de


l’esprit et du corps, puissent-ils obtenir par mes merites des
oceans de Bonheur et de delices. ;

104

LB MUaSON.

3. Puisse, jusqu’a la fin du tourbillon des existences, a jamais


leur Bonheur etre sans disgrace ; puissent continuellement les
Creatures jouir du Bonheur des Bodhisattvas.

4. Puissent les Creatures, dans tous les enfers de tous les


mondes, jouir de toutes les joies du bienheureux Paradis.

5. Que celles qui souffrent du froid soient rechauffees, et


rafraichies celles qui souffrent dela chaleur, paries pluies abon-
dantes de ces grands images qui sont les Bodhisattvas.,

6. Que pour eux la foret aux feuilles-epees ait les charmes de


la foret Paradisiaque ; que les arbres 6pineux deviennent les
arbres bienfaisants.

7. Que les profondeurs des enfers retentissent delicieusement,


du concert charmant des kadambas, des flamands, des perro-
quets, des grues, des cygnes ; qu’ils soient enchanteurs avec
leurs sources parfumees par les lotus luxuriants. .

8. Que l’amoncellement des charbons enfiamines de vienne un


amoncellement de perles, la terre brulante un plancher de cris-
tal ! Que les montagnes du Samghata deviennent des palais
adorables, habites par les Bouddhas.

9. Que cette pluie de charbons, de pierres brtilantes et depees


soit desormais changee en une pluie de fleurs ; Ils se battent
entre eux avec des epees : que ce soit desormais une fete et une
bataille de fleurs.

10. Toute chair est tornbee de leur squelette et leurs os ont


la teinte du jasmin. Ils sont ploughs dans la riviere Vaitarani
semblable ala flamme : Puissent-ils, par la force de mes merites,
obtenir une essence divine, et se rejouir avec les femmes celestes
dans les flots de la Mandakini.

11. Terrifies, les bourreaux de Yama, les corneilles et les


terribles vautours verront soudain dans les enfers les tenebres
disparaitre : « Qui produit cette douce lumiere, cause de Bon-
» heur et d’allegresse ? » Parlant ainsi ils regardent vers le ciel :
ils contempleront le splendide Vajrapani : en merne temps, par
•le transport de la joie, leur destinee mauvaise s’evanouit.

12. II tombe une pluie de Lotus melee de parfums et de bois-


sons. « Benediction! » elle apaise le feu des enfers. « Quel est

BODHICARYA VATARA .

105

ce miracle ? » Les Creatures infernales se rcjouiront en pleine


joie, quand apparaltra celui dont la main porte un Lotus.

13. Venez, venez vite ! soyez sans terreur, 6 mes freres ,


nous sommes rendus a la vie ! II est a nous ce jeune homme
inconnu, habille decorce, qui fait peur aux llammes. Par sa
vertu miraculeuse, toute misere a ete detruite. Les sources de
joie se sont ouvertes, car elle est nee, misericordieuse, la pen-
see de Bodhi. parfaite, mere de securite pour tous les homines.

14. Puissiez-vous le voir ce jeune homme ! Les Suras par cen-


taines honorent avec leur tete le Lotus de ses pieds : ses yeux
sont humides de misericorde, sur sa tete tombent en pluie abon-
dante d’innombrables fleurs ; des milliers de femmes celestes
font retentir a pleine bouche ses louanges : Tel est Manjughosha.
Puissent ainsi l’apercevoir, sur la mvissante tei’rase, les Crea-
tures infernales, et pousser des cris de joie.

15. Puissent, par la vertu de mes m (kites, les ci’eatures


infernales contempler les nuages qui sont les Bodhisattvas
manifestos , Samantabhadra et ses compagnons , nuages qui
pleuvent par une brise propice, pai’fumee et rafraichissante.

16. Puissent s’apaiser les souff ranees terribles et les epou-


vantes des Creatures infernales. Que tous ceux qui demeurent
dans les destinees mauvaises soient delivres des mauvaises des-
tinees.

17. Que les animaux soient delivres de la frayeur de se


manger les uns les autres ; que les Fantomes soient heureux,’
comme aussi les homines de l’Uttarakuru.

18. Que les Morts soient rassasies, baignes, et continuelle-


ment rafraichis par les sources de lait qui s’echappent des' mains
du noble Avalokitecvara.

19. Puissent les aveugles recouvrer la vue ! Puissent les


sourds recouvrer l’ouie ; que les femmes enceintes soient deli-
vi'ees sans douleur, counne la divine Maya.

20. VOtement, nouiTiture, boisson, et le sandal qui paxfume


la peau, que tout desir soit realise, et que le Salut s’accomplisse.

21. Que les Effrayes obtiennentla securite et ceux qui sont


tristes la joie. Que ceux qui tremblent soient sans frayeur et
pleins de vaillance.

106

LE MUSEON.

22. Je demande la sante pour les malades, la liberty parfaite


pour les captifs, la force pour les faibles. Que les' homines
s’aiment les uns les autres !

23. Que toute region soit propice a tous ceux qui sont en
route ; et qu’heureusement soit accompli le but du voyage.
24. Ceux qui s’en vont en b&teau ou en char, que leurs desirs
soient realises. Puissent-ils arriver heureusement dans leur
famille et se rejourn avec leurs parents.

25. Ceux qui ont perdu la bonne route dans la foret,


puissent-ils rencontrer la caravane : qu’ils marchent -sans
fatigue, sans redouter le danger, tigre ou voleur.

26. Ceux qui sont endormis, ennivres ou negligents dans les


passages difficiles de la maladie ou de la foret, ceux qui sont
sans soutien, les enfants et les vieillards, puissent les Dieux
les prendre sous leur garde.

27. Corriges de toute imperfection, revetus de foi, de science


et de compassion, sereins d’esprit, embellis par la moralite,
puissent-ils toujours se souvenir de leur naissance.

28. Qu’ils deviennent d’inepuisables tresors comme est la


celeste mine des pierreries ; sans hesitation, sans efforts qu’ils
aient une conduite independante.

29. Puissent les Creatures sans vigueur posseder une grande


vigueur. Puissent les Penitents sans beaute etre revetus de la
beaute.

30. Puissent, dans ce monde, toutes les femmes obtenir la


virilite. Puissent les creatures viles posseder un etat d’existence
noble et leur orgueil disparaitre.

31. Par cette bonne action que j’ai faite, puisse toute Crea-
ture sans exception cesser de commettre le peche, et pratiquer
toujours le bien.

32. Sans jamais abandonner la Pensee de la Bodhi, adonnes


h la pratique de la Bodhi, recus dans la grace des Bouddhas,
depouilles des oeuvres de mort,
■ 33. Puissent tous les litres vivre une vie infinie : qu’ils
vivent perpetuellement dans le Bonheur, et que le nom rneme
de la mor t perisse.

BODHICARYAVATARA .

TOT

34. Que toutes les regions du monde se fassent charmantes


avec leurs • pares aux ai’bres merveilleux, habites par les
Bouddbas sans nombre et les fils des Bouddhas, retentissant
du son delicieux de la Loi.

35. Que, par toute la terre, le sol soit dbbarasse des graviers
et des obstacles. Que la terre soit unie, semblable a la pa n m e
de la main, douce, et comme faite de cristal.

36. Puissent les Mandalas de la grande assemble© des


Bodhisattvas descendre de toute part et orner la terre de leur
beaute.

37. Que les oiseaux, que tous les arbres, et le ciel lui-meme
fassent resonner continuellement pour toute creature le son de
la loi.

38. Que toutes les Creatures obtiennent continuellement


societe avec les Bouddhas et les fils de Bouddha, et qu’elles
honorent par d’infinis nuages d’adoration le Gourou du monde.

39. Que le Dieu pleuve a l’lieure voulue et fasse pousser la


moisson ; que le monde soit prospere, et que le roi regne sui-
vant la justice.
40. Que les remedes soient efficaces ; que les voeux soient
accomplis de ceux qui prient ; — Que les Dakinis, les Raxasas
et tous les malfaisants soient envahis par la pitie.

41. Qu’on ne puisse plus rencontrer un malheureux, un


pecheur ou un malade, un epouvante ou un meprise. Qu’aucune
creature ne soit mal disposee dans son ame.

42 . Que les monasteres se livrent avec ivresse a la lecture et


a la meditation sainte ; qu’ils soient prosperes ; que toute chose
soit abondante dans l’Eglise ; que l’oeuvre de l’Eglise s’accom-
plisse.

43. Que les Bhixus vivent dans la retraite, et mettent leur


desir dans les commandements ; qu’ils meditent sans penser
a l’ceuvre et depouilles de toute distraction.

44. Que les Bhixunis recoivent laumone ; qu’elles vivent


facilement et dans la concorde ; que tous les Religieux pra-
tiquent exactement la moralite parfaite.

45. Que les Mauvais soient bouleverses et trouvent leur

108

LB MUSBON.

volupte dans la destruction de leur peche ; qu’ils obtiennent la


bonne destinee et restent fiddles a leurs voeux.

46. Que les Savants soient respectes, et qu’ils obtiennent les


aumones don't ils doivent vivre ; qu’ils aient une posterity hono-
rable et que leur gloire soit repandue dans toutes les regions.

47. Preservees des souffrances de l’Enfer et de la pratique,


de l’action mauvaise, revalues d’un corps divin, puissent les
Creatures participer a l’etat de Bouddha.

48. Que tous les parfaits Bouddhas soient sans cesse honores
par toute Creature ; qu’ils soient universellement bienheureux
du Bonheur incomprehensible des Bouddhas.

49. Qu’ils soient accomplis les desirs formes par les Bodhi-
sattvas pour le bien du moncle ; que les pensees de ces divins
protecteurs se realisent pour les creatures.

50. Bienheureux soient les Pratyekabuddhas et les Crava-


kas, perpetuellement adores avec un profond respect par les
Dieux, les Asuras et les homines.

51. Puisse-je marcher vers l’etat ou Ton se souvient des


naissances passees, et toujours y demeurer tant que la terre
n’est pas rejouie par la grace accueillante de Manjugosha.

52. Par le merite que j’ai a passer ainsi ma vie, plein de .‘


Constance, puisse-je obtenir dans toutes mes naissances tout
ce qu’il faut pour demeurer dans la solitude.

, 53. Lorsque j’aurai le desir de voir ou de demander quelque


chose, puisse-je chaque fois regarder mon protecteur, mon
noble protecteur Manjughosha.

54. Manjucri a pour mission d’accomplir le salut de tous


les etres vivant dans les limites du del et des dix points cardi-,
naux : que telle aussi soit'ma tache.

55. Tant que l’espace subsistera, tant que subsistera le


monde, puisse-je aussi longtemps subsister et travailler a.
la destruction des douleurs du monde.

56. Que. toutes les douleurs du monde soit toutes ramies


dans ma personne, et que les Creatures soient bienheureuses
par les merites innombrables des Bodhisattvas. •

57. Unique remede des malheurs du monde, mine bienheu-

BODHICARYAVATARA .

109

reuse de toute felicite, que la Loi demeure longtemps ici-bas,


mere d’honneurs et de richesse.

58. Je rends hommage a Manjugiiosha dont la grace dirige


l’ame vers le bien ; je salue cet ami spiritual. Puissiez-vous par
sa grace etre beureux.

C’esl le chapitre dixicmc du Bodhicaryavatara : Conclusion.

On a vu le role que Tara, d’apres les legendes tibetaines,


joue dans la vie de Qantideva, un r6le de protectrice et d’amie
spirituelle. Mon ami Godefroy deBlonay.le jeune et savant sans
critiste, etudie l’histoire du culte de Tara et ses differentes
manifestations, notamment dans la litterature des Stotras ou
hymnes de louange. Cette divinite du Bouddhisme posterieur
developpe une tendance feminine et sentimentale digne d’un
attentif examen. L’etude d’une civilisation dans ses periodes
historiques est plus a l’ordre du jour que les l’econstructions
arbitraires sur les origines.

M. de Blonay me communique d’apres le mss. de la soeiete


asiatique Sragdhara stotra, deux stances qui ont avec les
strophes de Qantideva un air de famille frappant. La sincerity
du croyant n’exclut pas la preoccupation litteraire de l’artiste.

2 — « Dans la voie des creatures, certainement, 6 Tara ! ta


compassion se developpe sans distinction : tu les em brasses
toutes et je suis bien stir d’en etre ; ta puissance sans seconde
est le soleil de la nuit de mes peches. Je suis un miserable,
moi aussi, et le peche que j’ai commis me brule, malheur a
moi !

5 — Une mere meme se fatigue, lorsque son fils pleurenom-


bre de fois pour avoir du lait ; un pere aussi s’irrite lorsque son
fils demande chaque jour des choses qui ne sont pas — -mais
Toi, branclie de l’arbre aux souhaits, desir des trois mondes,
tu donnes a- tous ceux qui te prient, et tu ne varies jamais.

II nous serait aussi impossible de donner tout le lituel de


chaque ordre en particulier qu’il serait fatigant pour le lecteur
de parcourir toutes les doctrines des derviches. Nous ne parle-
rons que des choses les plus remarquables. Toute la devotion
des moines de 1’Islam consiste en oeuvres exterieures dont les
unes sont communes a tous les ordres, comme les prieres, les
jehnes, les ablutions, que l’lslamisme present du reste a tous
ses adherents et auxquelles les moines ont donne une forme
particuliere et dont ils ont augmente le nombre ; d’autres exer-
cices sont propres a l’un ou a l'autre ordre, comme . les danses
sacrees dont nous avons deja fait mention et que nous allohs
decrire plus loin. II y a merne plusieurs ordres qui professent
des doctrines tout-a-fait etrangeres a l’lslam, comme p. ex. les
Mevlevis qui ont adopte une theologie et philosophie mystique
nominees Soufiyisme laquelle, en realite, n’est qu’une forme de
pantheisme. Les moines de l’lslam n'ont pas meme hesite, inal-
gre tout le respect qu’ils professent pour le livre saint, le Koran,
a adopter la musique et les danses, choses severement def endues
par le prophete ; car plusieurs fondateurs d’ordre ont cru que
ces exercices interpretes dans un sens mystique, seraient une
forme de devotion agreable aux yeux de Dieu.

Djelalo’d-din Mevlana, fondateur des Mevlevis etait lui-meme


musicien et poete. Dans de beaux vers ila decrit l’interpretation
mystique du rt U ou flute. Je n’ai jamais lu une traduction en
Vers francais de ce morceau de poesie ; mais comme il donne
une idee tres juste de la poesie des derviches turcs et persans,
de ce melange singulier et audacieux d’imaginations luxuriantes
et de sentiments ascetiques, nous donnerons ici la traduction

LBS ORDRES MONASTIQUES DE PlSLAMISME.

Ill

en prose de quelques strophes, en nous referant a celle en vers


de Sir W. Jones qui du reste est adrnirablement bien reussie.

Ecoute comment ce rosea u en ses accents d’une donee tristesse,

Pleure le bonheur passe et la douleur presente !

Com me moi arraches prematurement aux rives de la patrie,

Se lamentent les jeunes gens gazouillant d ’amour et les vierges aux doux yeux.

Oh 1 que le coeur delivre par une fatale absence,


Sente ce que je chante et saigne quand je pleure.

Celui qui erre exile loin du rivage natal,

Soupire apres le retour et mu mure contre toute heure de retard,

Mes notes passant du grave au gai,

Onfc r6gle le jour naissant et sa fin ;

L’un et Fautre reclamaient leur part de mes tendres affections,

Mais aucun ne devait penetrer les secrets de mon coeur.

Ces accents s’dlevaient doucemont comme Fhaleine de cet instrument,


Us s’elevaient en souffle, oh non, cest une flamme viviflante
C’est Famour (1) qui remplit le roseau de sa divine chaleur
•■G est I'amour qui brille comme etincelle dans le vin genereux.

Saint, amour celeste ! vraie source des biens eternels !

Ton ban me repose mes forces, ton art me soutient

Oh foi plus savant que Galenus, plus sage que Platon

Mon guide ! ma )oi ! ma joie supreme, leve-toi !

L’amour rechauffe ce fl’oiri argile de son feu mystique

Et les molds dansent en cadence avec les jeunes desirs.

Beni est en son ame celui qui nage dans la mer de cet amour.
Longue est la vie soutenue par cet aliment d’en haut.

La perfection peut-elle subsister avec des formes imparfaites ?

Finis ici mon chant. ! et toi, mondo si vain, adieu !

Quant au style et aux idees, nous n’avons rien d’analogue en


Europe. Malheureusement les poetes souiis sont trop peu con-
nus par le public lettre, et il faut le dire aussi, ils sont trop
souvent difficiles a comprendre.

Puisque nous parlons des Me vie vis, disons un mot de leurs


danses sacrees qui sont des plus curieuses et qui different de cel-
les des autres ordres dont nous nous occuperons plus bas. Le

(1) L’amour divin dont Famour terrestre, selon les Sufis, n est qu’une forme im~
parfaite.

112

LE MUSEION.

lieu ou ces singulieres pratiques religieuses sont executees, est


une grande salle octogone, entouree de deux galerie's dont la
superieure est destinee aux musiciens, l’inferieure reservee
aux spectateurs d’une.des plus etranges ceremonies que le senti-
ment religieux ait pu concevoir. La salle est ornee.de tableaux
remplis d’inscriptions arabes, de vers du Koran et autres.

Quand l’beure de la ceremonie est arrivee, le superieur entre


le premier et va a sa place ordinaire ; il est suivi de ses religieux
qui arrivent un a un, saluent le superieur et prennent place le
long des murs ou ils sont assis sur des peaux de moutons. Quand
tous sont arrives — il en taut au moins neuf — ils restent silen-
cieux, les yeux fermes et comme absorbes en meditation pen-
dant presqu’une heure entiere. Tout-a-coup le superieur invite
ses freres a reciter le premier chapitre du Koran : « en l’hon-
neur de Dieu, de ses prophetes, particulierement des saints,
des femmes de Mahomet, de ses disciples, de ses descendants,

- des martyrs, des Kalifs, du fondateur del’ordre, etc. » Pendant


que le superieur recite cette priere, les. derviches frappent des
mains contre le plancher de la galerie qu’ils font semblant de
baiser de temps a autre. La priere terminee, le- chant accompa-
gne d’instruments de musique commence et se poursuit pen-
dant quelque temps.

Cette premiere ceremonie terminee, le superieur d’abord et


ensuite les autres derviches se levent, et, tout en suivant le
superieur, ils font gravement et a pas lents, trois fois le tour
de la salle. Quand ils passent devant lo tableau suspendu au-
dessus de la place du cheiq, oil est inscrit le nom du fondateur,
ils font une profonde inclination. Ce triple tour etant fait, le
supex’ieur revient a sa place, les autres derviches se depouillent.
de leurs manteaux pour mettre une espece de jupe de laine qui
gene moins pendant la danse. Puis chacun, apres avoir salue
le superieur, commence a se mouvoir en rond. Ils toument
comme autour d’un axe, sans rien toucher ni Ie mur ni leurs
compagnons tournants, restant toujours a la meme distance
lun de l’autre, augmentant toujours la rapidite de leurs evolu-
tions. Ainsi ils font insensiblement le tour de la. salle, les mains

LES ORDRES MON ANTIQUES DE L’lSLAMISME. 113

a la hauteur des epaules et les yeux formes. A mesure que s’ac-


croit la rapidite de fours mouvements, ils elevent fours mains
de plus en plus, et finissent par etendre les bras horizontalement
dans toute four longueur et toujours sans toucher ni fours voi-
sins ni la muraille. Ces evolutions continuent pendant deux
heures, mais sont interrompues de deux petites pauses, pendant
lesquelles le superieur chante une priere. Cette danse ainsi
reiteree trois fois de suite, est accompagnee de tout l’orchestre
et ne manque ni d’ordre ni de gravite.

Vers la fin de la danse le superieur y prend part aussi, et


toute la ceremonie se termine par une priere pour la famille du
souverain, le clerge, les membres de l’ordre et les fideles qui
sont encore de ce monde.

Nous allons encoi’e decrire en peu de mots les danses sacrees


des Roufalis, parce qu’elles embrassent presque toutes celles des
autres ordres. On les divise en cinq scenes qui durent plusieurs
heures.

, Dans chaque couvent une grande salle construite en bois est


specialement affectee a ces exercices. Cette place est depourvue
de tout ornement ; on n’y remarque du c6te de la Mekke que
le mihrab, niche qui contient le Koran, au-dessus de laquelfo se
trouve insctit le nom du fondateur avec les versets accoutumes
du K6ran.

Comme chez les Mevlevis, le cheiq entre le premier et prend


place devant le mihrab. D’apres l’ordre de l’anciennete, les reli-
gieux arrivent dans la salle, saluent four superieur devant lequel
ils se mettent a genoux pour lui baiser la main, et ensuite se
rangent le long des murs en sorte que les quatre plus anciens
soient assis a c6te du president.

Quand tout le monde est assis, ils chantentle premier chapi-


tre du Koran en se balancant.

La deuxieme scene commence : tout d’abord les derviches


adressent une priere au prophete, apres quoi ils se levent pour
former un cercle tres serre ou ils s’appnient les uns contre les
autres. Pendant cet exercice ils se balancent aussi, ne se soute-
nant que sur le pied droit tandis que le gauche execute un

114 • 'LB MUSEON,

mouvement contraire a celui du corps. Durant cette scene, tous


ont la figure pale et l’oeil mourant, les uns poussant des gemis-
sements et des sanglots, d’autres criant ya-allali, yu-liou.

II faut croire que ces evolutions sont tres fatigantes, car tous
transpirent fortement.

La troisieme scene qui suit, est separee de la precedente par


un intervalle de quelques minutes, rempli dune priere que
recite un des aneiens. Les mouvements commences dans la
deuxieme scene continuent, mais en augmentant de celerite.

Pour 1a. quatrieme scene, ils deposent leurs turbans, se pla-


cent l’un derriere l’autre, et chacun appuyant les mains sur les
epaules de son collegue qui le precede, ils font le tour de la
salle a pas mesures, frappant des pieds, sautant par intervalles,
criant toujours plus fort : yu allali yd hou ! Ce sont d’affreux
hurlements qui remplissent la salle jusqu’a ce que enfin leurs
forces soient epuisees.

Mais les plus fervents n’ont pas encore assez fait pour hono-
rer la divinite ; ils entrent dans l’extase appelee halet. On fait
rougir des instruments en fer que le superieur leur distribue
apresles avoir portes legerementala bouche. Les fanatiques s’en
emparent avec joie, les lechent, les mordent, les serrent entre
leurs dents, ou se percent les differentes parties du corps, etles
eteignent enfin dans leurs bouches. Ils suppoident la douleur et
succombent meme sans se plaindre. Le superieur visite leurs
plaies, souffle sur leurs blessufes, y met de la salive et, en reci-
tant des prieres, il leur promet une prompto guerison.

Les sadis imitent leur fondateur en maniant les serpents


qu’ils mordent et mangent tout vivants ; car, racontent-ils,
un jour que Sadou’d din Djeharvi coupait du bois aux environs
de Damas, il lia son fagot avec trois enormes serpents qu’il
trouva en cet endroit. D’oii ses disciples ont la vertu d’etre
invulnerables pour les serpents.

Les edhemis se nourrissent de pain d'orge, pratiquent des


jeunes austeres, font de longues prieres et, tout en vivant dans
les deserts et les forets, ils s’exercent a la predication. Quand
ils se jugent assez habiles ils vont precher dans les villes.

LES ORDRES MONASTIQUES DE LISLAMISME. 115

Les Kalenderis menent une vie entierement opposee a celle


cles edhemis ; a cette classe appartiennent des voleurs, des assas-
sins et un tas d’autres malfaiteurs qui ont les moeurs les plus
dissolues. Aussi les autres ordres ne voient-ils pas en eux des
collegues. Les Kalenderis n’aiment que la joieetles plaisirs de
la debauche, des cafes et des cabarets. Dans ce genre de vie ils
ne font que suivre leur maxime ordinaire : aujourd’hui a vous,
demain a lui ; qui salt qui en jouira ?

En general tous ces religieux n’ont de la vertu que l’exterieur


et ne visent qu’a attirer sur eux les aumones et la veneration
des fideles. Aussi sont-ils bien vus et bien accueillis parmi la
population des etats mahometans. Beaucoup de inches recoivent
un derviche dans leurs maisons croyant que sa presence leur
porte benediction et bonheur. Meme les generaux et chefs de
troupes croyant aux impostures des derviches qui pretendent
connaitre la sorcellerie et le moyen d’eloigner l’inlluence du
mauvais oeil, avaient a,vec eux leur derviche-conseiller religieux
ou Pir. Timour n’etait pas meme exempt de cette superstition,
mais son Pir etait en meme temps chef-palefrenier. C’est a lui
que ce grand general racontait tous ses songes pour lui deman-
der conseil.

Cependant les poetes oxientaux se moquent souvent des der-


viches. C’est ainsi, et nous le citerons pour conclure, que le
po6te Saady dit d’un derviche : « Yous portez selon votre regie
un habit bien blanc, et un livre dont la couverture est fort
noire ; vous avez grand soin d’ajuster vos manches : je vous con-
seille cependant, avant toutes choses, de retirer vos mains et vos
desirs des choses de ce monde ; car, apres ce que vous aurez fait,
il importe peu que vos manches soient longues ou courtes. »
Et ailleurs : « Ayez les vertus d’un veritable derviche, et puis,
au lieu d’un bonnet de laine, prenez le feutre de tatar. » —

Gr. H. Schils.

UN PHILOSQPHE POETE

AU IV e SIECLE A. C.

(Suite)

3. SOTTISE DES PETITS ESPRITS QUI SE CROIENT EGATJX


AUX GRANDS.

Dans l’ocean sans bornes du nord il y a un poisson nomme


Koun dont la grandeur est telle qu’on ne peut savoir combien
de milliers de milles il mesure.
Ce poisson se transforme et devient un oiseau dont le nom
est Pang. Le dos de cet oiseau est tel qu’on ne peut en compter
les milliers de milles. Parfois il se souleve et s’envole ; ses ailes
sont alors comme des images couvrant le ciel. Cet oiseau,
apres avoir tourne dans la mer, veut passer dans 1’abime du
sud qui est la mer celeste (parce que celle du nord est trop
etroite).

Il frappe l’eau sur un espace de 3,000 lis ou milles ; il


tourne et, s’appuyant sur un tourbillon (i), il monte a la hau-
teur de 9,000 lis et s’abaisse, se repose, apres un mois de vol
(necessaire pour arriver dans la mer du ciel). La.vapeur tour-
billonnant et la poussiere se chassent mutuellement sous le
souffle produit par l’animal.

Un jour une caille, le voyant s’elever, rit et s’ecria ;

Oil celui-la peut-il bien aller t Quand je m’eleve, je fais a peine


quelques jans et je m’abats apres avoir volfete entre les ro-
seaux. C’est le terme extreme de mon vol. Mais ce monstre oil
va-t-il done, comment y va-t-il ?

(i) Le vent le secondant par dessous,

TCHUANG-TZE.

117

Voila la difference du grand et du petit.


II en est de meme d’un homme capable de gerer une magis-
trature inferieure, sachant etablir la concorde dans un canton,
y satisfaire son prince, et contribuer au gouvernement de l’Etat;
en se considerant lui-meme, il pensera corame la caille (qu’il fait
autant que les grands rninistres).

Le vrai sage se moque de gens pareils. Si le monde entier


de son epoque le louait, cela ne lui donnerait aucune emotion
nouvelle ; s’il le blamait, cela ne l’abattrait pas davantage. II
salt faire la part du dedans et du dehors ; il sait distinguer
les bornes de la gloire et de la honte reelle. Il s’arrete a cela.
De tels homines en ce siecle ne sont pas nombreux.

C’est pourquoi l’on dit : L’homme parfait est sans egoisme.


L’homme spirituel est sans merite (ne le recherche point) ; le
saint ne cherche point la reputation.

4. Image de l’homme parfait.

Tchien-Wu (1) demandait a Sien-Shu : j’ai entendu de Tchie-


Yu une chose extraordinaire et peu raisonnable. J’en ai ete tout
saisi et ce qu’il m’a dit m’a paru immense comme la voie lactde,
et tout a fait eloigne de la nature humaine.

Sur le mont Miao-ku-she il y a un esprit, un saint dont la


chair et la peau sont comme la glace ou la neige, delicat comme
une jeune fille ; il ne mange aucun produit de la terre mais
b n m e le vent et boit la rosee. Il monte le vent et les' vapeurs
comme un char, il a pour coursiers des dragons volants et va
ainsi au dela des quatre mers (des bornes de ce monde). Son
esprit immobile fait que rien ne se corrompt et que les mois-
sons murissent.

Pour moi, je regarde cela comme de l’extravagance et n’en


crois rien. Sien-Shu repondit: Soit, mais vous n’allez pas exami-
ner un tableau avec un aveugle, vous n’allez pas entendre le son
des instruments de musique avec un sourd. N’y a-t-il que le corps

(1) Ce nom et les suivants sont ineonnus. Plusieurs comnfentateurs supposent


que ce sont toutes creations de Tclxuang-tze, comme la montagire Miao-ku-she.

113

LE MUSE0N.

qui soit sourd olx aveugle? L’intelligence a aussi ses defauts.


Ces paroles vous conviennent peut-etro. Cet homme, et ce qu’on
en dit est la figure de la vertu. Le siecle, a cause des temps
troubles, se plaint de son etat vicieux ; il estime que ce monde
est l’objet essentiel des preoccupations.

A cet homme les etres exterieurs ne peuvent nuire par ce


qu’il les meprise. Dans un flot profond atteignant le ciel, il ne
serait point (moralement) submerge. Dans un immense flot de
metal fondu qui brulerait la terre et les montagnes, il ne serait
point atteint par le feu. Comment voudriez-vous que les etres
exterieurs soient affaire d’importance ( 1 ) (a ses yeux) ? C’est ce
que cette legende veut dire.

5. Tout peut venir a point a qui sait l’employer.

La perfection est dans I'dme sans passion d'agir.

Hui-tze, lettre contemporain de Tchuang-tze, avait dans son


jardin une gourde assez grosse pour contenir cinq boisseaux et,
ne sachant quoi en faire, vu sa taille demesuree, il la mit en
pieces. Peu apres il vint raconter ce fait a Tchuang-tze.
Seigneur, dit notre philosophe, vous ne savez pas' employer
les choses selon leurs diverses natures.

Jadis il y avait un homme de Song qui avait une recette


pour nettoyer les taches faites sur la soie. Cet onguent pouvait
en meme temps guerir les mains ecorcees. ,Un jour un etranger
vint lui offrir 1000 pieces d’or pour son secret. Tenth par cette
bonne aubaine, notre marchand lui livra la formule et l’etranger
s’empressa de la donner au prince de Wu alors en guerre contre
l’etat de Yue. Grace a ce baume les soldats de Wu ne souffrirent
point de blessures a la main et remporterent la victoire. Le
prince de Wu donna un fief en recompense a l’inconnu. Ainsi
l’onguent eut deux usages bien differents. En un cas il fit
acquerir un titre, en fautre il effaca les taches.

(1) Get homme est, la figure du Tao'iste parfait, pratiquant le non-agir et mai-
tr^ do la nature*

TCHUAN Gr-TZE .

119

Si main tenant, Seigneur, vous avez une si grande gourde


pourquoi n’en avez-vous pas fait un grand vase, qui aurait flotte
sur les fleuves'et les lacs, au lieu de vous lamenter de devoir
la jeter a cause de sa grandeur disproportionnee.

Vous me paraissez, maitre, avoir le coeur mal regie.

Hui-tze repondit : J’ai un grand arbre que les gens clisent


etre le H-ca ou arbrea gomme. Son tronc est diiibrme et noueux,
il ne peut etre applique au cordeau et a la regie ; ses brandies
et rameaux sont courbes et entrelaces ; on ne peut y appliquer
lequerre et le cornpas. On l’a place droit sur le cliemin boueux-
les charpentiers ne se detourrient pas pour le regarder. Vos
paroles, maitre,' sont elevens mais sans utilite ; tous les negli-
gent egalement (comme cet arbre) .

Tchuang-tze repondit : Maitre, etes-vous le seul qui n’ayez


point vu un chat sauvage s’aplatissant, se coucliant pour epier
sa proie ; il saute a droite, a gauche sur les bois et meme en haut
et en has, mais il tombe dans un piege ou meurt pris dans un
filet (dresse pour prendre les rats). D’autre part le Yak est haut
comme un nuage courant le ciel ; il peut faire de grandes choses,
mais pas attraper un rat ( 1 ). Si vous avez un grand arbre dont
vous deplorez 1’inutilite, pourquoi ne le plantez-vous pas dans
une terre rustique, vierge, vaste, ou l’on ne peut l’avoir, ou
vous promenant a ses cotes dans le non-faire, le calme de l’ame,
vous vous IJ plairiez a vous reposer sous lui. Ainsi du moins il ne
serait pas amoindri par la hache ni par aucun 6tre qui lui
. nuise. Comme il ne peut servir a rien, qu’est-ce qui pourrait
lui causer quelque mal? Mais a vous il servirait d’abri et de
lieu de plaisir.

6. Le vrai bonheur.

La joie parfaite est-elle de ce monde ou ne l’est-elle point ?

Peut-on y jouir pleinement de sa personnalite ou cela ne se


peut-il pas et pour cela que faut-il .faire, entreprendre ou eviter ?
A quoi faut-il s’appliquer ? que faut-il chercher ou rejeter ? que
faut-il aimer ou hair ?

(1) Cette impuissanee le sauve des pi^ges et filets.

Xl‘.
8.

120

LB MUSfSON.

Ce que le moncle prise haul,, cesont les ricliesses, la grandeur,


la longue vie, le bonheur. Ce a quoi il .se plait, c’est le repos du
corps, les aliments d’un gout exquis, les habits brillants, les
couleurs seduisantes, les sons agreables, harmonieux. Ce qu’il
meprise, c’est la pauvrete, la bassesse, la vie courte, l’infortune.

Quand ils n’obtiennent point ce qu’ils desirent ainsi, les hom-


ines sont malheureux. C’est une folie.

La vie de l’homme est perpetuellement accompagnee de maux


et de douleurs. La vieillesse n’est qu’une suite de chagrins ;
c’est pour eux une douleur de ne point mourir.

Quant a ce que le monde fut et a quoi il se plait, je ne sais


si c’est une veritable joie ou non. Considerant ce qui le rejouit,
je vois que chacun prise ce qui plait a tous, sans hesiter,
coinnie s’il ne pouvait autrement. Tous disent : Ce qui rejouit
les autres ne me rejouit pas et cependant je ne puis ne pas m’y
plaice.

Y a-t-il un vrai bonheur ou non ? Pour moi, je regarde


comme tel le non-faire ; c’est ce que le monde estime comme
un grand mal, C’est pourquoi on dit : La joie parfaite est
d’etre sans joie ; la louange supreme est de n’dtre point loud.

En ce monde, on ne peut determiner avec une certitude par-


faite le vrai et le faux ; mais quant au non-faire cela se peut.
La joie supreme, la jouissance des biens du corps, le non-
faire seul peut l’assurer.

Le ciel sans agir est pur ; la terre sans agir est en repos.
Ainsi tous deux s’unissant, s’entr’aidant sans fair a, tous les
etres se produisent.

Infinis ! infiniment subtils ! ils n’ont point de sources d’ou


ils sortent.

Subtils ! infinis ! ils n’ont point de forme visible.

Tous les etres surgissent ainsi sans action preternaturelle.

C’est pourquoi il est dit : « Le ciel et la terre n’ont point


d’action extranaturelle et il n’est rien qu’ils n’operent. » Parmi
les hommes qui saura arriver a ce non-faire '?

TCHUANG-TZE.

121

7. La vraie vie. — L’homme parfait est au-dessus des lois

DE LA NATURE.

Celui qui pen etre les proprietes essentielles de la vie (ce qui
produit la naissance) ne s’applique point a ce qui ne peut la
produire, la soutenir.

Celui qui connait la nature des destinees ne se preoccnpe


point de ce que l’intelligence' humaine ne peut connaitre ou
expliquer.

Pour entretenir le corps certains objets sont preakblement


necessaires. Mais il peut se faire que ces objets surabondent (i)
et que le corps ne soit pas entretenu.

Pour conserver la vie il faitt avant tout ne point abandonner


(detruire) le corps. Mais la vie peut se perdre bien qu’on con-
serve son etre corporel (2). L’arrivee de la vie (la naissance) ne
peut etre repoussee, son depart ne peut etre arrete (3). II el as !
les gens du siecle pendent que d’entretenir son etre materiel
suffit a conserver la vie (4). Le monde ne sait faire que cela.
Cependant, bien qu’insuffisant, cela doit etre fait et ne peut
dtre evite.

Si Ton veut se debarrasser de sa forme materielle, on doit

> ft

plutot abandonner le monde, car, par la, on rompra les liens


qui y rattacbent. Ces liens une fois rompus, on arrivera a la
rectitude, a la pa.ix parfaite et dela a la renaissance ; par celle-
ci on est proche (de la perfection) (5). Si l’on abandonne les
affaires humaines et renonce (de cceur) a la vie, le corps ne
souffre plus de fatigues. et lame n’eprouve plus de donnnages
interieurs. Alors le corps et lame retournent a l’unite (morale)
avec le ciel.

(1) La surabondance, l’exeds nuifc, detruit.

(2) Quand on fait trop pour cela, on pi^oduit 1’effet oppose,

(3) Gfela ne depend pas de l’homme : il doit kissel* agir la nature, sans y meler
son action propre.
(4) Plus on veut le faire, plus squvent on la detruit,

■ (5) Alors la nature et la desfcin£e sont achav£es* parfaites. G. : on est proche


du
Tao. — Plus loin on verra que la premiere explication est la vraie, s

Cette x'enaissance est int^rioure ; ce n’eat point la nxSfempsyeose.

122

LB MUSEON. -

Le ciel et la terre sont pere et mere de tous les etres. Unis


en leur action, ils produisent les formes achevees ; separes, ils
produisent un renouvellement (1). Quand le corps et l’esprit
n’ont plus rien qui leur manque, alors le principe immaterial
est propre a une transformation (2), il retourne a cet etat pri-
mitif oil il etait l’auxiliaire du ciel (3).

Li-tze demanda.a Kuan-yin : Lliomme parfait peut passer a


travers tout sans btre arrete par rien ; il peut traverser le feu
sans etre brule, s’elever au-dessus de toutes choses sans eprou-
ver de crainte. Permettez-rnoi de vous demander comment il
peut en arriver la.

Kuan-yin repondit : C’est la conservation de son etre spirituel


en parfaito purete qui le rend capable de cela, et non sa science
ou son liabilete. Asseyez-vous et je vous l’expliquerai.

Tout ce qui a forme, apparence exterieure, son ou couleur,


tout cela est etre particulier, ton. Comment les etres different-ils
entre cux, seloignent-ils l’un de l’autre 1 Pour le savoir, il
suffit de remonter a l’etat anterieur a la forme.
La production des etres a son principe dans le monde sans
forme et samite la oil toute transformation nest plus possi-
ble (4). Ce qui obtient cette nature et lepuise (5), c’est letre
vulgaire ; ceux qui la recoivent et la maintiennent, ce sont ceux
qui demeurent dans le degre qui ne .peut etre depasse, qui resi-
dent coniine invisibles dans la region sans limite, qui parcourent
le commencement et la fin de tous les etres (c’est-a-dire 1 ’homme
parfait).

Ainsi il peut unifier sa nature, liannoniser ses vertus et* pene-


trer ainsi jusqua la production des etres, Quand il en est la, sa
nature celeste conserve son integrity ; son esprit est sans ouver-
ture, bien ferine ; comment les dtres exterieurs pourraient-ils y
entrer (pour le troubler et le corrompre) l Le sage cherche son
refuge dans le ciel, ainsi rien ne peut lui nuire.

(1) U 11 commencement. Lour separation d^truit l’etre pour le recommencer.

(2) CoMMENTAIKE : llliCl.

(3) LVsprlt retourne a l’6tat oil il n'est pas le serviteur d’un corps,, mais
l’agent
du ciel. Ce retour de nature est comme le mouvement circulaire d’une roue.

(4) Ou Mre a atteint sa perfection ; ce qui ne se realise que dans l'liommo.

(5) Par une uelion continuelle, inutile,

TCHUANG-TLE.

123
Developpez non ce qui est de l’homme meme produit par le
ciel mais ce qui est du ciel, de la nature. Si on developpe ce qui
est de l’homme, il en sortira l’ai'tifice ; si c’est la nature, il n’en
viendra que la vertu.

Le Dieu crIiatbur.

Kong-tze etait alle visiter Lao-ldun. Celui-ci venait justement


de se laver la tete et ses chevexxx pendaient par derx'iere pour
seclier (1) ; il ressemblait a un cada.vre (2). Kong-tze consequem-
ment attendit quelque peu, puis s’avancant vers lui, il lxxi dit :
« Me ti'oxnpe-je, puis-je en eroire ma vue ? V otre Seigneurie a
l’aspect d’un arbre nxort ; on dirait que vous avez quitte ce
mondc et l’humanite et que vous residez comme seul, en dehors
de tout (3) « .

Lao-tze repondit : « Je circulais (en espxit) dans le monde a


roi’igine des etres *.

» Que voulez-vous dire par ces mots ? » reprit Kong-tze.

« Mon esprit est comme paralyse, repondit Lao-tze et je ne


sais le dire ; ma bouche est fermee et je ne puis paiier ; mais
pour vous je veux essayer de m’expliquer.

“ Le principe receptif (yin) supreme est en un mysterieux


repos. Le principe actif supreme est d’un eclat brillant et agis-
sant. Le mysterieux en l'epos s’eleve dans le ciel, le brillant actif
se manifeste dans la terre et en sort (4). Les rapports mutuels
de penetration produisent la parfaite hamioixie et alors les etres'
viennent a l’existence.

« Il y a quelqu’ixn qui les produit et les coordonne, mais on


ne voit point sa forme exterieure. Ses lxerauts remplissent l’es-
pace immense. L’obscurite succede au jour ; le soleil circule et

(1) Attitude n6glig6e et condamn^e par les rites ehinois.

(2) Ceei peint le point supreme de Fabstinietion do ce monde, de Tarrivee dans


le monde invisible.

(3) Comme sans corps ni ame et transports en dehors de ce monde.

(4) Et non : le passif vient du ciel et l’actif de la terre ; ce qui est tout a
fait
contraire anx principes 6l6mentaires de la philosophic ohinoise Commentairf/;
cela exprime lours rapports.

124

LB MUS&0N.

la lune change. Chaque jour a son oeuvre marquee et personne


ne peut voir l’artisan qui les opere. La vie a sans cloute un lieu
de provenance et la mort un endroit de retour. Le commence-
ment et la fin des etres se succedent sans cesse et Ton ne peut
voir leur extreme limite. S’il n’en est point ainsi, quel est done le
progenitor des etres » ?

« Dites-nous maintenant, je vous prie, repliqua Kong-tze,


quest- ce que cette promenade mentale, comme vous le disiez
tantot Comment peut-on atteindre cette perfection ? »

« Yoici comment, repondit Lao-tze : Les animaux qui se


nourrissent d’herbage ne desirent point anxieusement changer
de pature. Ceux qui vivent dans l’eau, ne cherchent point a
changer leur demeure aquatique ».

« Mais on peut changer en quelque chose (0 sans dechoir de


son fondement essentiel et permanent. Pour l’homme parfait,
la satisfaction et la colere, la peine etle plaisir n’ont point d’en-
tree en sa poitrine. II est vaste comme le monde. Tous les etres
ont un point d’unite ; e’est ce qu’il saisit et il les considere tous
comme semblables, ne fait aucune difference entx’e eux. Ainsi
ses membres, son corps en toutes ses parties, sont pour lui
comme de la poussiere ; la vie et la mort, le commencement et
la tin (de son etre et de toutes choses), sont pour lui comme la
succession du jour et de la nuit ; rien de tout cela ne peut le
troubler, a combien plus forte raison ce qui peut lui attirer le
gain ou la perte, le bonheur ou le malheur ( 2 ). II rejette les
honneurs des rangs comme on rejette la boue. II sait que si l’on
est honore dans une haute fonction, l’honorabilite est dans la
personne et non dans le rang, et quelle ne se perd pas avec un
changement de dignite. Qu’est-ce qui pourrait troubler son
coeur? . .

Ceux qui ont pratique le Tao comprennent cette verite. •

(Mais cela ne s’acquiert pas par l’exercice). Si l’eau coule et


jaillit, ce n’est point l’effet dune action speciale (a), e’est sa

(1) En un petit changemeni Pour les commentateurs, le petit changement est


la mort.

(2) Tout cela est hors d’6tat de lui causer des inquietudes,

(3) Wit-icei, ce qui prouve parfaitement notro thdsc.

TCHUANO-TzB.
125

vertu naturelle seule qui agit en cela. Ainsi est la vertu de


l’liomme parfait, sans quelle soit cultivee ; aucun etre ne peut
l’entraver en son developpement, le lui enlever. Le del est
eleve par lui-meme ; la terre est etendue par sa propre nature ;
le soleil et la lune brillent d’eux-mcmes aussi. Qui d’entre eux
cultivent ses puissances ?

8. Lb Tao (L XXII)

Science ( 1 ) sen allait un jour sur les bords de la rner Tene-


breuse, sur la montagne aux cotes obscures. Elle rencontra
Non-parler (a) et lui dit : Je desirerais vous faire trois ques-
tions : Que doit-on considerer, mediter pour connaitre le Tao ?
A qui doit-on s’appliquer, se soumettre pour posseder tranquil-
lement le Tao ? Quelle voie doit-on suivi'e, que doit-on chercher
pour atteindre le Tao ?

A ces trois questions Non-parler ne repondit pas. Non point


qu’ii ne put le faire, mais il ne savait pas quoi dire.

Science n’obtenant pas de reponse s’en alia au sud de la mer


Lucide sur le mont Ku-Tcbue. La il vit Legerete. et s’avanca
pour lui parler. Il lui fit les memes questions. Legerete lui
repondit : Je le sais et vais vous le dire, mais tandis qu’elle
voulait l’expliquer, elle oublia ce ‘ qu’ii •voulait enoncer.

Science, etant ainsi restee sans rdponse, retourna au palais,


et se presentant a Hoang-ti, l’interrogea de la meme maniere.

« C’est sans application d’esprit, sans meditation que Ton peut


arriver a connaitre le Tao. C’est sans s’appliquer a lien, sans
rien suivre qu’on le fait reposer en soi ; c’est sans cbercher,
sans clieminer ( 3 ) qu’on l’acquiert en soi. »

Science repliqua alors : Vous et moi le savons ainsi ; les


deux autres 1’ignorent. Comment cela se fait-il ? Qui a raison
de nous tous ? — Non-parler a raison ; Legerete est pres de

(1) Ici personnifiCe comme les etres allSgoriques suivants.

(2) Wu-wei, qui ne produit pas lo parler, n'agit pas par parole ; et non : non-
agir, non-parler.

(3) Wu-sxe,.' wu-tao , ce qui a bien le sens dotinS ici, et non : en m pensant a
rien, demeurant dans le n6ant, etc., comme dit Giles.

126

LE MtJSEON.

la, verite. Vous et moi nous en sommes encore loin. Ceux qui
savent ne parlent point. Ceux qui parlent ne savent point, c’est
pourquoi le saint pratique la doctrine de non-parler (il agit et
c’est tout ; cela suffit pour enseigner).

Le Tao ne peut etre force (i). La vertu ne peut 6 tre atteinte


(de l’exterieur) (2). Non-parler avait raison en disant qu’il ne
savait pas. Legerete etait proche du vrai en ce qu’elle l’avait
oublie. Vous et moi avons tort en ee que nous pensions et
disions savoir.

C’est une seule et meme essence qui penetre le monde ; la vie


est suivie de la corruption et celle-ci change et redevient vie ;
le sage honore cette unite.
Le ciel et la terre ont une grande beaute et ne parlent point ;
les quatre saisons ont une loi manifeste aux regards et n’en
disent rien. Tous les etres ont leur principe parfait et ne' l'ex-
posent point par un langage quelconque. Mais le sage, se
basant sur les merveilles du ciel et de la terre, penetre le prin-
cipe rationnel des etres.

C’est pourquoi l'homme parfait pratique le non-faire (3),


l’homnie superieur n’entreprend rien par sa volontb propre,
mais contemple le ciel et la terre (pour se conformer a leur
action).

Ainsi l’esprit, bien qu’infiniment subtil, aux prises avec ces


mille transformations qui produisent les etres, leur vie et leur
mort, leurs formes et natures diverses, ne peut en connaitre
la racine (4). Ainsi tous les etres subsistent, depuis les temps
antiques, par leur nature propre (5). Les six points cardinaux
foment un espace immense et l’on ne peut en bear ter le centre
de son point. Un porc-epic est tres petit et son petit corps est
entierement complet.

(1) II vient de lui-m£me et ne peut &tre somni6 de venir.

(2) Elle est en nous ou pas.

(3) II reste en son action naturelle et c’est tout.

(4) Tout cela se produit par la nature intime de 1’dfre ; cette racine n^tant pas
Fceuvre de l’esprit, celui-ci ne peut la connaitre.

(5) Non point « par eux-memes », car ils proviennent du Tao et des deux prin-
cipes.
TCI-ItFANG-TZE.

127

Rien en ce monde n’est exempt d elevation et d’abaissement,


tout s’eleve et tombe, mais ne perit point entierement. Le Yin
et le Yang, les quatre saisons evoluent et chacun d’eux garde
sa place et son rang. En leur apparence obscure, ils sont
comme detruits et pourtant subsistent.

Apparemment, ils n’ont point de formes mais sont de nature


spirituelle. Ainsi les etres sont entretenus et ne savent pas
comment. C’est la ce qu’on appelle la racine de toutes clioses ;
on peut l’apercevoir dans le ciel.

La perfection morale.

Reglez parfaitement votre corps, votre exterieur ; ayez line


unite parfaite de vie et la paix du ciel se repandra en vous.
Tenez vo's connaissances bien regibes, donnez une complete
unite a vos desseins et l’esprit substantiel viendra liabiter en
vous. La vertu vous donnera sa beaute, le Tao vous fera sa
demeure, vous serez comme un veau nouveau-ne contemplant
(la verite) sans en chercber la cause ; (simple et jouissant de
la verite sans en scruter la source).

Le corps comme un os desseche, le ceeur comme la cendre


morte, droit avec une vraie science qui ne s’appuie point sur
cello de sa source, dans l’obscurite intellectuelle, sans volonte
propre, incapable de projets ogoistes : Qu’est done un tel
homme ? (II ost parfait).
Shun demanda un jour a Tclieng (i) : Peut-on acquerir le Tao
de maniere a le posseder comme chose a soi ?

Tcheng repondit : Votre corps n’est pas meme a vous en pro-


pre ; comment le Tao le serait-il \ Votre corps est une image du
ciel et de la terre, a vous confiee. Votre vie, c’est l’harmonie du
ciel et de la terre confiee a vos soins. Votre nature, votre destin
ne sont point a vous, ce sont les principes de conformity avec
le ciel et la terre deposes en vous.

(1) Pr6cepteur de Shun, d’apres Li.


XI.

9.

128

LE MUSEON.

V otre posterity n’est point votre bien propre, ce sont comme


les depouilles du ciel et de la terre (1).

Quand vous marchez vous ne savez pas ce qui vous fait alien ;
quand vous etes en repos, vous ne savez pas ce qui vous sou-
tient ; vous mang'ez et ne savez ce qui vous donne le gout (2).
Ce sont les operations successives (3) du principe vital (KM) du
ciel. Comment pourriez-vous posseder le Tao comme votre bien
propre (4) !■

La lumiere est nee de l’obscurite. Ce qui a des relations


de raison (comme ces relations) est ne de letre spirituel (sans
forme) ; 1 ’esprit pur est ne du Tao (5). Ce qui a une forme a sa
racine dans le principal vital spirituel (c). Les etres particuliers
s’engendrent l’un l’autre selon leur forme (leur espece), les uns
dans une matrice, les autres dans un oeuf. Leur arrivee en ce
inonde (leur naissancc) ne laisse' point de trace, leur depart
n’a pas de point marque, il n’y a pour cela ni porte, ni lieu de
demeure (7) ; c'est comme un va-et-vient a un carrefour.

Ceux qui marchent et restent dans cette voie sont vigoureux


de corps, droits et penetrants d’intelligence, perspicaces d’ouie
et de vue. Les actes de leur propre coeur se font sans fatigue,
leurs rapports de condescendance avec les etres exterieurs n’ont
point d’asperites (s).

(A continuer.) C. de ILyrlez.

(1) Si votre corps cBtait votre bien propre, alors la bcautd, la laideur, la vie
et.
la mort proviendraient de vous Loin de la. Quand la substance se condense et
qu’on nait, ce n’est point soi qui la reeueille * quand elle le dissout et me art,
on
ne pout la retenir. On voit que cela ne depend point de vous.

(2) Ou bien vous ne connaissez pas ce oil vous allez, ce que vous goutez. Tout
cela reside dans la nature interne et l’on ne saifc d’oii elle vient.

(3) Litt. : C’est la force vitale du Yang Onergique du ciel et de la terre.

(4) Enseignement donnO par Lao-tze a Kong-fou-tze.

(5) Ainsi cliacun est ne isofoment etsans rapport avec le reste. L’etre sans forme
est l’etre originaire, Oternel.

(6) C'est ce qu’on appelle le shcmg-tao, le Tao permanent. Tout commence au


spirituel pour aboutir au materiel.
(7) Leur production, leurs transformations s’op^rent entre la terre et le ciel
sans qu’on puisse leur assignor un lieu fixe.

(8) Comme les dOpouilles des insectes qui changent de nature.

ETUDES DE RELIGION INDOUE.

L’HOMME D’APRES L’ ADI -PAR VAN.

1 .

Sa naissance.

Apres avoir etudie la divinite d’apres l’Adi Parvan, nous


allons etudier l’homme, tel que le meme livre zious le fait con-
naitre ; nous le suivrons depuis la naissanee jusqu’a la mort et
au-dela.

Bien que les Hindous ne soient pas loin de considerer l’exis-


tence comme un mal et qu’avec le poete grec (1) ils declarent
heureux celui qui passe immediatement du berceau a la toznbe
et plus heureux encore celui qui n’est jamais ne, cependant, ils
estiment comme un devoir rigoureux de fonder une famille,
de procreer des enfants, des fils sm’tout. II y va de leur salut
et du salut de leurs Ancetres. II est piquant d’observer que
s’ils desirent des enfants, c’est precisement pour n’avoir pas a
renaltre eux-memes, de sorte qu’ils donnent l’existence, pour
eviter l’existence meme, lorsqu’une premiere fois ils ont vecu.
L’enfer destine a ceux qui meurent sans enfants a ceci de par-
ticuliez’ement redoutable qu’il est une porte ouverte sur la
renaissance : les infortunes qui tombent dans ce gouffre sont
condamnes a recommencer leur pelerinage terrestre, a parcou-
rir de nouveau la serie des phases de l’existence. N’avoir pas
d’enfants, c’est done le plus grand des malheurs. Le poete ne

(1) Sopliocle. OI&ttou; em KoXwvip. v< 1225. £di. Tournier.

Mtj ouvat arcavta vixa etcsi <pav^

jJvjvat xet0EV d8sv rap'/ptst


tzoXu ScUTspOv co? xd^iaxa.

Heureux* entre tous, celui qui n’est point n6; mais lorsquon a eu le malheur
de naitre, le mieux de beaucoup c’est de retourner au plus vite d’oii l’on vient.

130

LE MUSEON.

pouvait manquer d’exploiter, dans l’interet de son oeuvre epique,


cette croyance qu’il partagea, sans nul doute; aussi, fait-il jouer
•tous les ressorts de son imagination pour l’inculquer, plus que
jamais, dans l’esprit de ses compatriotes, en peignant les
tableaux les plus fantastiques et, disons le mot, les plus extra-
vagants. Mais il est temps de le voir a l’oeuvre.

Le celebre ascete Jaratka.ru (i) vit un jour, dans une caverne,


lesesprits de ses ancetres suspendus, la tete en bas, parunecorde
de Virana dont il ne restait plus qu’un ill qu’un gros rat s’occu-
pait de ronger, apres avoir devorele reste. Les infortunes Pitris,
privcs de nourriture etaient amaigris effroyablement et soupi-
raientvainement apres leur salut. Jaratka.ru, s’approchantd’eux,
leur demanda : « Qui etes-vous done, vous qui etes suspendus
par cette corde de Virana l Le seul til qui reste sera vite coupe
paries dents aiguisees de cegros rat qui le rouge incessamment.
Vous allez tomber sans faute et tete premiere dans le goulfre
au-dessus duquel vous etes ainsi suspendus. J’ai grand pitie de
vous. Que me faufi-ilfaire pour vous arracherau danger ? Voulez-
vous le quart de mes merites d’ascete, en voulez-vous le tiers, la
moitie ? Les voulez-vous tous : je vous les donne de bon eoaur,
s’ils peuvent vous sauver ». — Les Pitxis qui ne le reconnais-
sent pas lui expliquent la cause de leur infortune. Les merites
qu’il leur offre avec une si louable generosite ne leur serviraient
de rien : ils n’ont besoin que d’une chose : que leur race se per-
petue. Or, ils. n’ont plus qu’un represen tant de leur famille :
e’estee que symbolise l’unique til qui les retient au-dessus du
gouffre ; il se nomine Jaratka.ru. La vie de bralunacarin qu’il
mene lui interdisant leunariage, a sa mort, leur race etant com-
pletement eteinte, et le til supreme rompu, ils tomberont tous
dans l’enfer. — Si done, ajoutent-ils, tu rencontres notre fils, oh !
par pitie pour nous, dis-lui : « Tes Pitris vont tomber dans
l’enfer, si tu ne te maries pas et si tu ne leur donnes pas un libe-

(1) Adi. XLV. Cf. Adi XID>ou la memo histoire est dfeja raeont^e beaucoup plus
bri£vement, mais aussi d’une fa§on par trop incomplete, pour perlnettre d’en
bien. saisir la pliysionomie ; e'est pourquoi nous avons donne la preference au
present r£eit, malgre ses longueurs.

ETUDES DE RELIGION INDOUE.

131

rateur. » II esl l’unique fil qui nous retient au-clessus du gouffre


et ce rat qui achieve de lo ronger, c'est le temps qui consume la
vie. L’ascetisme, les sacrifices ne sauraient se comparer a un fils.
Raconte en detail a Jaratkaru tout ce que tu vois. — Jaratkaru
se fait alors connaitre de ses ancetres et leur promet de renon-
cer a la continence absolue pour leur donner un sauveur en
perpetuant leur race. D’apres cette tradition, il ne suffit pas
d’avoir un fils pour etre sauve, il faut de plus que celui-ci con-
tinue sa race : c’est dans la perpetuite de celle-ci que consiste
le salut. — « De la progeniture, voila le supreme devoir » (i)
suivant Brahma, 1’Aleul des mondes. Dans ce systeme, nous ne
voyons pas tres bien comment un homme, efit-il personnelle-
ment la famille la plus nombreuse et pratique, sous ce rapport,
le plus largement ses devoirs a l’egard des Pitris, peut etre
assure de son salut final, puisqua moins d’une revelation spe-
ciale, il ne saurait avoir la certitude de voir sa race se perpetuer
indefiniment. Les fils qui le tiendront suspendu au-dessus de
l’abime auront beau etre nombreux tout d’abord, si de nouveaux
ne remplacent ceux que le temps, figure par le gros rat, coupe
incessamment, il finira par y tomber.. « Les sages disent que
celui qui n’a qu’un fils est comme s’il n’qvait pas de fils. » (2)
On peut dire la meme chose de celui qui en a plusieurs, s’ils
ne continuent la race. Toutefois le perc de famille qui laisse de
nombreux filsaugmente ses chances de salut. Somme toute, cette
doctrine favoriso les bonnes moeurs en prechant les unions legi-
times et fecondes. Il faut lui passer ce que par ailleurs elle peut
avoir d’illogique.

Jaratkaru promit a ses ancetres, comme nous l’avons vu, de


perpetuer leur race, ( 3 ) mais il y mit pour conditions de
n epouser qu’une personae de meme nom que lui et qu’il ne flit
pas oblige do nourrir. Sur ce, il se mit aussitot en quete de
cette future compagne ; il voyagea ' longtemps sans succes.
A la fin, il arriva dans une foret et la il exposa sa situation « a
tous les etres qui sc meuvent et qui ne se meuvent pas. » Les
serpents qui habitaiont ce bois avaient une soeur dont ils atten-
(1) XLV. 14. (3) C. (37. (3) XLVI.

132
LB MUSE0N.

daierit avec impatience le mariage, parce qu’ils devaient avoir


son fils pour liberateur. Us devinerent que Jaratkaru etait le
beau-frere qu’ils desiraient si vivement. Ils en avertirent Vasuki
leur frere et leur chef. Vasuki amena la jeune fille au solitaire
et le conjura de la prendre pour femme. Celui-ci commenca par
s’informer de son nom et de ses moyens d’existence. 11 apprit
qu’elle se nommait Jaratkaru et qu’elle pouvait se suffire a elle-
meme. Alors, il consentit a l’epouser, non toutefois sans y
mettre encore une condition, c’etait de la quitter le jour oil elle
le contrarierait. II fallut en passer par la. Les nouveaux epoux
vecurent tres heureux quelques mois. Voila qu’un soir (i)lp mari
accable de fatigue, s’endormit. Le soleil baissait rapidement a
l’horizon ; la jeune femme reconnut avec effroi que l’astre i allait
disparaitre, avant que l’ascete eiit fait ses devotions obligees et
qu’il perdrait par la tous ses merites : elle leveilla done. Le
dormeur se fdcha et lui declara que le pacte etant rompu, il
allait partir. L’infortunee eut beau le supplier avec larmes de
ne point l’abandonner, il ne voulut point l’ecouter et il reprit
aussitot ses courses errantes, sans attendre la naissance de
l’enfant qu’elle portait en son sein. Toutefois. pour adoucir le
chagrin de son epouse, il lui predit qu’elle enfanterait un fils.
Cela devait leur suffire a tous deux, selon lui.

Vasuki (2) voyant sa soeur abandonnee de s'011 mari se deso-


lait, car ses esperances lui semblaient ajournees indefiniment,
sinon disparues sans retour. Sa soeur, faisant treve a sa propre
douleur, s’elforca de le consoler en lui apprenant que son mari
« qui n’avait jamais menti, meme par badinage » (3) lui avait
annonce formellement, en la quittant, qu’en peu de mois elle
enfanterait le liberateur attend u si vivement par les serpents et
par lui- meme. Quelque temps apres Jaratkaru mit au monde un
fils qui fut nomine Astika, parce que son pere, en s’eloignant
avait dit a sa femme qui le conjurait avec larmes de ne pas
l’abandonner, avant de s’etre assure de la naissance d’un fils :
« Asti » il existe, lui indiquant par la que deja elle le portait
dans son sein.

(1) XLVIl. - (2) XLV1II. - (3) id. cl. 10.

Etudes de religion indoue.

133

II faut avouer que l’ascete Jaratkaru, s’il accomplit sa pro-


messe a legard de ses Pitris, ne le fit qu’a son corps defendant,
absolument comm© s’il n’eiit pas compris qu’il y allait de son
salut alui-meme. Toutefois, s’il se borna au seul Astika, c’est
qu’il savait par revelation que cefils vivrait assez pour conti-
nuer sa race en devenant lui-metne Grihapati, c’est-a-dire chef
de famille, lorsqu’il serait d’age. Ce fut la son excuse. Cette
histoire et celle de Ganga que nous lirons tout-a-l’heure, ou
l’on voit un epoux quitter son conjoint a la premiere parole des-
agreable ou simplemont indiscrete rappelle un peu la famous©
legende du chevalier du Cygne, si connue au Moyen-Age et
popularisee de nos jours par l’opera de Wagner, Lohengrin.
Comme la plupart do nos traditions fabuleuses passent pour
nous venir de l’lnde, nous avons cru pouvoir noter ce detail
sans d’ailleurs y insister davantage.

Le plus grand malheur qui puisse arriver a quelqu’un,


homme ou bete, c’est done cle mourir sans posterite ; aussi
- tout bon Hindou a-t-il a coeur de se creer une famille.
Le Rishi Mandapala (i) etant mort charge de merites, njais
sans enfant, sa vie tout entiere s etant consume© dans le celi-
bat, frappa vainement a la porte du del. « Tu n’as pas de fils, »
lui dit on ; et comme il insistait en enumerant ses mortifica-
tions de tous genres, ses connaissances vediques, ses vertus etc. ,
on refusa toujours de l’admettre au rang des elus. « Engendre-
des fils, lui dit-on, et l’on te recovra. » Mandapala songea des
lors, puisqu’il lui fallait recommencer son existence terrestre
et qu’il avait le choix de renaitre dans telle ou telle espece
d’etres vivants, a choisir l’espece qui lui permettrait de procreer
le plus d’enfants, dans le plus court laps de temps.

II se transforma en oiseau, du genre des Carngakas. II


s’accoupla d’abord a une premiere femelle, nominee Jaiita, qui
lui donna, dune seule couvee, quatre fils, tous ins fruits dans
les Vedas ; puis a une seconde du nom de Lapita, pendant que
Jaiita couvait encore ceux-la. Sa niche© fit, ait dans la. fameuse

(1) ccxxix.

134

LE MUSEON.

fbret de Khandava qu’Agni s’appretait a detruire. Mandapala


demanda grace pour ses enfants : le dieii le lui accorda.
L’ascete, devenu oiseau, ne cacbait pas a ses epouses qu’il
n’etait revenu dans ce monde que par le desir d’avoir des fils
et non par amour pour elles (i). On pouvait etre plus galant,
peut-etre, mais non plus sincere.

Le desir d’avoir un tils passe, en effet, avant, toute autro


consideration.

Voici la contrepartie de la legende de 1’ascete Jaratkaru que


nous venons de lire il n’y a qu’un instant.

Ganga dont j’abrege l’histoire ( 2 ) comme je l’ai fait pour les


personnages qui precedent, de peur d’abuser de la patience du
lecteur avec cette Mythologie indienne, la plus intcmperante
de toutes, bien que toutes soient d’une intemperance exageree,
Ganga, pour plaire aux Vasus ( 3 ) consentit a epouser Oantanu
mais ello leur declara que le jour oil il lui dir ait une parole
desagreable, elle serait degagee de sa parole et l’abandonne-
rait. Les Vasus ne manquerent sans doute pas d’avertir Oan-
tanu de se tenir sur ses gardes et de veiller a ne parler a son
bpouse qu’un langago aimable. Cependant Ganga noyait tous
ses fils au fur et a mesure. Deja elle en avait eu sept ; elle les
avait noyes tous les sept, au grand chagrin de Oantanu, qui
cependant n’osait rien dire, de peur de voir sa femme 1’aban-
donner et avec elle tout ospoir de progenituro. : il croyait sans
doute que sa cruaute se lasserait de tant d’infanticides, mais
lorsqu’il la vit mere pour la huitieme fois et disposee a noyer le
nouveau-ne, comme elle avait fait les autres, la patience lui
echappa, et il la conjura de ne pas faire peril' ce dernier enfant :

4 Je le veux bien, lui dit la farouche Ganga, mais puisque vous


in’avez dit une parole deplaisante, adieu. » Et elle disparut. Ce
fils de Oantanu s’appolait Devavrata.

(1) CCXXXIII.

(2) XGVIU, Ganga esfc la persoimilieation du Gange.

(3) .Nous verrons tout*a-rheure cet autre r6eit. Dans les 6pop6es hindoues
les l^gendes s’emboitent les unes dans les autres, ou plutot elles se melent,
elles .
s’enchevetrent et rendent parfois le r6cit malais6 a suivre.
ETUDES DE RELIGION INDOUE.

135

La conduite tie Ganga, si cruelle, du moins on apparence,


demande quelques mots d ’explication. Un jour les Dioux etaient
reunis pour adorer Brahma, l’aieul des mondes (i). Un grand
nomhre de Rishis princiers et parmi oux le roi Mahabhislia
etaient presents a cette ceremonie, comme aussi Ganga la
Reine des fleuves. Le vent depouilla hrutalement la deesse de
ses habits ; les dieux et tous les autres saints personnages
detournerent la tete, a l’exception du seul Mahabhislia qui,
pour son impudeur, lut maudit de Brahma (2). » Tu renaitras
parmi les homines, lui dit l'Aieul des mondes ; cependant tu
pourras de nouveau monter au ciel ; ce sera lorsqu’on t’aura
excite a la colere. » — - Mahabhislia., laisse libre de choisir son
pere, dcsira renaitre comme tils du roi Pratipa.- De son cote
Ganga, au cours do ses peregrinations fluviales, rencontra los
celestes Vasus qui lui parurent ablmes dans 1 ’afHiction la plus
profonde. Elle leur en demanda la cause ; ils lui dirent qu’ayant
eu le malhcur de mecontenter Vanish fcha, le fils de Varuna, le
Rishi les avait condamnes a renaitre parmi les homines. Cette
colere de l’ascete dont ils taisaient l’originc n’etait quo trop
legitime. N’avaient-ils pas derobe a Vacishtha, Nandini, la
vaclie d’abondance qui n’etait autre que sa fille (3). Ils conju-
reront Ganga d’avoir pitie d’eux, do prendre elle-meme une
forme humaine et de devenir leur mere. Je le veux bicn, dit la
charitable deesse ; mais qui desirez-vous avoir pour pore 1 —
Cantanu, le fils de Prat/pa, lui repondirent les Vasus. La deesse
y consentit. Or, co Cantanu etait preeiseiuent Mahabhisha. II
fut convenu de plus que Ganga, pour hater la delivrance des
Vasus, les noiera.it au fur et a mesure qu'ils renaitraient d’elle.
Ganga objecta toutefois aux Vasus qu’il no fallait pas que
cette union fut absolument inutile au point de vue de la descen-
dance et quelle voul ait qu’un fils lui restat (4). Les Vasus lui
accorderent cette demande. Ils contribueraient, chacun pour sa
part d’energie, a lui procurer ce fils, mais ils l’avertirent que

(1) XCVI. — (2) id. 5.

(3) ' XCIX. Nous retrouveims plus loin ce personnagc mytliicjue.

(4) XCVI, 20. *

136

LB MUSE0N.

celui-ci n’aurait point d’enfant. Nous savons qu’il fut Devavrata.,


surnomme Bblsma, nous saurons bientot pourquoi .

Naitre, c-’est un malheur ; mais renaitre, et surtout renaitre,


parmi les homines, lorsque deja l’on etait au ciel, rien de plus
funeste. Lorsque quelqu’un etait assez malheureux pour etre
condamne a cette peine, il n’avait d’autre adoucissement a
esperer que de se choisir ses pai'ents et s’arranger de maniere
a faire durer son existence terrestre le moins longtemps pos-
sible, a l’exemple des Vasus.

Notons quo Mahabhisha, ce « dieu tombe qui se souvenait


des cieux », dut subir la loi commune, lorsqu’il redevint
homme ; et avoir un tils qui le preservat de renter.

Apres le depart de Ganga, Qantanu, voyant le genre dc vie


embrasse par son tils, tomba dans une pi’ofonde tristesse.
Devavrata ne soupconnant pas la cause d’uno telle mclancolie,
dit un jour au roi son pero (i) : - Tout vous reussit : nul prince
no vous refuse l’obeissance, d’ou vient done votre chagrin ?... »
— Le roi repondit : « Je suis triste et voici pourquoi, 6 mon
fils. Tu es l’unique rejeton de notre puissante famille ; or, tu es
sans cesse occupe de chasses et de guerres. Cependant, je songe
a l’instabilite de la vie humaine et si tu venais a perir, 6 fils
de Ganga ; je n’aurais plus d’enfants. Sans doute je t’estime a
l’egal de cent tils etje ne songe nullement jusqu’ici a une
nouvelle union ; ce que je desire, e’est que notre race se per-
petue. Les sacrifices, la connaissance du triple Veda, sont
choses precieuses, a la verite ; mais tout cela ne vaut pas la
seizieme partie d’un fils et sous ce rapport, il n’existe aucune
difference entre les homines et les animaux (s). »

Ce Devavrata etait non-seulement un guerrier fameux, un


chasseur intrepide, c etait un savant : au dire de sa mere
Ganga, il avait appris de Vacishtha tons les Vedas et leurs
branches ou Angas (3). Il etait pieux et multipliait les offrandes
aux Dieux ; mais a quoi lui servait tout cela, puisqu’il no se
mettait pas en devoir de continuer sa race ? Nous savions deja
l’inutilite des bonnes oeuvres, sans la naissance d’un fils. Oan-

(1) C. — (2) C. 68. - (?,) id. 35.

ETUDES DE RELIGrlON IND0UE.

137

tanu, si nous avions ete tentes de l’oublier nous l’etit rappele :


« II n’y a pas l’ombre d’un doute que l’on se sauve par la nais-
sance d’un fils (1) » et non autrement. Mais ce que nous igno-
rions c’est que cette loi s' etendait jusqu’aux animaux. II y a
aussi un ciel pour eux et ce ciel, un seul chemin y conduit, ou
du inoins, si plusieurs routes y menent, c’est a la condition
qu’elles ne soient point barrees non plus par cet obstacle insur-
montable, 1 absence de fils, 1 ’extinction de la race.

Et pourtant, si Devavrata refusa de se marier, ce fut par


devouement pour son pere lui meme. En effet, longtemps apres
le depart de Ganga, Cantanu, las de son veuvage, s’eprit de
Satyavati, la fille du roi des pecheurs (2) ; celui-ci ne voulut
consentir a la lui donner qu’a la condition formelle que le roi
choisit son successeur parmi les enfants qui pourraient lui
naltre de Satyavati. Loin de se formaliser de cette exigence
qui prejudicial a son droit d’ainesse, Devavrata dit au roi des
pecheurs : « Des maintenant, je fais le voeu de chastete per-
petuelle. Je mourrai sans enfant, il est vrai, mais cela ne
in’empecliera pas d’atteindi-e, dans -le ciel, les regions impe-
rissables (3). » Alors les Apsaras, les Devas, les Rishis firent
tomber sur Devavxmta une pluie de fleux’s, et secrierent :
« Celui-ci est Bhisma (c.-a-d., un lxomme redoutable, un
heros) » (4) et le nonx lui en resta. Devavrata. qui etait alle
cherclxer lui-meme Satyavati la condxxisit a la ville dTIastina-
pura ou regnait son pere qui, en reconnaissance de son devoue-
ment filial, lui predit qu’il vivrait aussi longtemps qu’il le
voudrait et que la morfc ne l’atteindrait que lorsqu’il lui en
aurait donne la permission. Bhisma, devenu l’un des plus
intrepides partisans des Kurus, ne perit, en effet, que lorsqu’il
exit consenti a perir. L’Adi-Parvan n’ayant pas a raconter cette
moi't, n’a ’ pas a nous dire non plus s’il est vrai que, par un
privilege unique, Bhisma soit alle reel lenient au ciel, sans
l’assistance d’un fils. E11 tout cas, tranquillisons-nous la dessus ;
nous pouvons etre sxirs que, quel que soit le sort qu'il reserve a

(1) Id. 36. (2) G. Elio avait eu un fils d’un premier mariage, mais 6tait
redevenue merge. Vide infra. — (3) <}1. 96. — (4) 98.

138

IiE MUSE0N .

son heros, le poete s’arrangera do facon a sauvegarder la regie


qu’il a etablie sur l’absolue necessity d'avoir un Ills pour etre
sauve. Bientot d’ailleurs, nous apprendrons qu’il y a plus
d’une facon d’etre pere. EmpScher une famille de so perpetuer,
c’est le plus grand tort qu’on puisse lui faire et l’un des plus
grands crimes que l’on puisse commettre : cette loi s’etend
jusqu’aux animaux qui d’ailleurs, ne l’oublions pas, sont des
allies humaines ou meme divines, renfermees dans le corps
d’une bete pour expier d’anciennes fautes. Pandu, etant un
jour (1) a la cliasse, tua un grand cerf pendant qu’il s’accou-
plait avec sa femelle : e’etait un Brahmane deguise sous cette
forme. Avant d’expirer, le cerf eut le temps de maudiro Pandu
et de lui predire qu’il ne pourrait avoir d’enfant, sous peine de
mort. Grande lut l’aftliciion. du prince ; nous verrons plus tard
comment il unit ses deux epouses a cinq Dieux et comment il
evita, en adoptant les fils qui naquirent de ces alliances et
furent depuis si fhmeux sous le noin de Pandavas, le malheur
irreparable de mourir sans progeniture.

Le fils est la prolongation du pore. - L’liomme s’engendre


lui-meme dans le sein de son epouse ; aussi les sages, instruits
dans les Vedas, appellent-ils la femme Jaya » (2). — C’est-a-
dire, explique le commentateur, celle dans jaquelle on se fait
renal tre.
Plus bas (y) le poete conclura que l’on doit regardcr la mere
do son fils comme sa propre mere. Au cloka 39 du memo
adhyaya, il dit : « Le fils s’appelle puiru, parce qu’il delivre
son pare de l’enler Put (put-tra). C’est Svayamblni (Bralmni)
qui lui donna ce 110m (4). » Le commentateur Nilakantha ajoute
cette giose : ~ Par (la naissance d’) un fils on est sauve de
l’enfer ; par (cello cl’) un petit-fils on va au ciel ; par (celle d )
un arriere petit-fils, on monte plus haul encore » ; c.-a-d. on
atteint le Moksha, la delivrance finale. Nous avons vu prece-
demment que, plus une race menace de s’eteinclre, plus les
Ancetres sont malheureux ; car plus ils sont exposes a tomber
clans ce terrible enfer du Put, sans cesse ouvert sous leurs pas,

(1) GXVIII. - (2) LXXIV. 37. - (3) Id. 48 cl 112. - (4) Id. 30.

ETUDES DE RELIGION INDOUE.

139

ou mieux sous leur teie, lorsqu’ils sont dans la. position des
ancetres de Jaratkam. Par eontre, plus une famille s’etend, se
prolong©, se perpetue, plus les Pitris sont lieureux, plus ils
sont eleves en gloire, plus ils approchent du salut supreme.

Cakuntala dit un jour a Dushmanta qui refusait de la


reconnoitre pour son epouse, apres setre uni a elle a la facon
des Gandlmrvas, c’est-a-dire par consentement mutuel et. sans
autre formalite : Tu connais ces mantras vcdiques, recites
par les Brahmanes a la naissanee d’un tils (1) : « Tu es ne de
mon corps, 6 mon fils ; tu es issu de mon coeur. Tu es moi-
meme, sous la forme d’un tils. Puisses-lu vivre cent ans. Ma
vie depend de toi, comme aussi la prolongation de ma race.
0 mon fils, puisses-tu vivre cent ans, an comble de la pros-
perite, » etc. C’est le pere qui parle a son enfant par la bouehe
des brahmanes. Vaicainpayana tient le meme langago a Dush-
manta pour le decider a reprendre Oakuntala (2). « Lc pere est
son fils.... et en devenant son fils, il se preserve de l’enfer. »

Dans tout ceci, il n’est question que de fils et non de filles ;


c’est le fils qui sauve son pere et non la fille ; c’est lui et lux
soul qui perpetue la race et que l’on doit considerer comme un
autre soi meme ; le poete le dit formellement : - ,Un fils est un
autre soi-meme » (3). Et une fille, qu’est-ce done ? -- Une fille
est un embarras » (i). Voila une definition assez brutale,
certes ; il faut s’entendre toutefois. Si une fille ne peut delivrer
ses Pitris de l’enfer, du moins elle peut, en se mariant, leur
donner un petit-fils et par consequent un sauveur. C’est parce
qu’ils attendaient leur delivrance du fils de leur soeur que les
serpents dont. nous avons lu l’histoire la donnerent comme
epouse a son lxomonyme l’ascete Jaratkam. Nous voyons, a
chaque pas, dans ces innombrables legendes, une fille devenir
Funique espoir de sa race, dans ce sens que, n’ayant pas de
freres ou ses freres dtant, pour un motif ou pour un autre,
incapables d’avoir des enfants, elle peut seule, par une alliance
feconde , donner a son pere un petit-fils qui perpetuera la.

(1) LXXIV. 02, 63. — (2) XCV. 30, 31, — (3) CLIX. 11. — (4) Id. id.

140

LE MUSEON.

famille.il arrive done frequemment qne cet « embarras » pre-


serve d’un embarras encore plus grand. Un brahmane disait
a sa femme qni le pressait d’immoler sa fille : « Comment sacri-
fierais-je cette enfant : je l’ai engendree moi-meme ; elle a ete
deposee entre mes mains, comme un depot, par le createur en
personne, afin que je la eonfie pins tard a un mari et que je
puissc unjour, avec mes ancetres, g outer la felicite destinee a
ceux-la qui ont pour sauveur le ills d’une fille » (1). Done une
fille, dans l’absence d’un fils, n’est pas quantile negligeable. De
cette parole du bralimane, il sernble resulter que le bonheur,
ou plutot le ciel reserve a ceux qui n’ont pas de fils, mais
seulement des petits-fils, ne d’une fille, n’est pas le meme que
celui des peres assez beureux pour avoir eu des fils ; il doit
etre inferieur ; mais d’autre part cette felicite est vraisembla-
blement superieure au paradis de ceux qui, n’ayant pas d’en-
fants du tout, se voient contraints, pour echapper au Piit de
recourir a l’adoption. Cette triple gradation sernble exigee par
la logique. Nous venous de prononcer le nom d’adoption :
cette laeon de se creer une famille doit nous rassurer sur le
sort de certains personnages qui, par nature ou par etat, ne
sauraient le faire autrement..

Plus haut, nous nous demandions, non sans quelque anxiete,


ee que deviendrait BMsma, a,vec son voeu de continence absolue
qu’il observa jusqua la fin de sa vie, ainsi que nous le verrons
plus tard, dans le Parvan qui porte son nom. Nous savions,
d’une part, que l’enfer etait destine a ceux qui mouraient sans
enfants males et que, de l’autre, l’auteur du Mahabharata
n’etait guere homme a souflrir que cette loi fdt transgressee ;
mais nous savions aussi qu’il avait plus d’une- corde a son arc
et cela nous rassurait un pen. Nous avions raison de compter
sur les ressources de son genie. Tout-a-l’heure, nous avons vu
les serpents fonder l’espoir de leur salut sur la naissance de
neveux ; le bralimane dont nous venous de parler, bien qu’il
eut un fils, refusait d’immoler sa fille pour doubler ses chances

(1) CL VII. 35 et seq.


jETUDES DE RELIGION INDOUE.

141

tie salut final, en cloublant celles d’etre grand pere. BMsma ne


perira done pas a jamais, nous pouvons le tenir pour certain
des maintenant. En effet, le poete nous apprend (1) qu’il eleva
ses trois neveux, Dhritaraslitra, Pandu et Vidura, comme s’ils
eussent ete ses propres enfants. De fait, ils lui en tinrent lieu ;
e’est ainsi que le poete appelle Pandu le fils de BMsma (2) et
BMsma lui-meme l’ai'eul des Kurus (3) parce que ceux-ci avaient
pour pere Dhritaraslitra. ' Ce titre de grand pore sera donne
couramment a BMsma, tout le long de eette vaste epopee. Le
voila done sauve du Put, bien que fidele a son voeu de Brah-
macarya.

Void un autre moyen d’echapper a la damnation ou d’en


preserver un hommeprive de fils. Vicitravirya, fils de Gantanu
et de Satyavati, que nous avons deja rencontres sur notre pas-
sage, deceda sans enfants, bien qu’il fiat marie a deux femmes,
Ambika et Ambalika. Satyavati (4) alia trouver son autre fils
qui. vivait en ascete et s’appelait indifieremment Dvaipayana,
Vyasa ou Krishna (5). Elle lui dit : « Ton frere est alle nu
del, sans enfants, donne lui des enfants. » — Soit (c) repondit
Dvaipayana ; puis, il epousa les deux veuves dont il eut ces
meines Dhritaraslitra et Pandu que nous venons cle voir
adoptes par BMsma, Vidura «etant ne d’une autre femme de
caste inferieure.

L’expression « Svaryata » monte au del est synonyme ici de


mart, Vicitravirya ne pouvant jouir reellement de la beatitude
celeste qu’a la naissance des fils que lui donnerait son frere,
marie a ses veuves, a moins toutefois d’anticiper, en escomp-
tant son salut, mais e’est peu probable.

La loi du levirat, chez les Juifs, obligeait precisement le


frere de rhomme mort sans enfant a epouser la veuve, afin de
donner des fils au defunt. Il nous suffit de nous rappeler la
touchante bistoire de Ruth. Le but de la loi juive etait exclusi-
vement temporel : empeeber un nom de s’eteindre et des biens

(1) CIX. Il surveiilera aussi r^ducation des Kurus et des Panda vas, ses petits
neveux. - (2) CXHL 43, 44. — (3) CX et alias. — (4) XCV. — (5) CX; Elle Favait
eu d’un premier mariage avec Fascete Par agar a. — (6) XCY. 54.

142

LB MUSffiON.

detomber en desherance. Chez les Hindous, il no s'agissait pas


seulement d’obeir a ce double inconvenient ; ce cpii importait
le plus, c’etait le salut eternel du defunt : il fallait a tout prix
lui fermer les portes de l’enfer et lui ouvrir celles du paradis.

Cette coutume du levirat, quelque etrange quelle nous


paraisse, ne saurait etre blamee comine irmnorale, puisque les
Livres- Saints la consacrent. Mais les Hindous n’etaient pas
capables de s’arreter en si beau clieinin.

Avant tout, voyons comment naquit Satyavati olle-meme


ainsi que son fils Dvaipayana. Depuis longtemps deja, le poete
nous fait voyager dans le pays des chimeres. Desonnais, il
nous proinenera d’extravagance en extravagance et nous prou-
vera que les choses les plus disparates et les plus inconciliables
ailleurs font tres bon menage dans une cervelle liindoue, vaste
caravanserai! qui loge tout ce qui se presente, moins toutefois
le sens connnun, sans doute parce qu’il ne lieurte jamais a sa
porte, si liospitaliere pourtant.

Le roi Uparicara nomine aussi Vasu, pratiqua des autorites


si grandes que, selon sa coutume en pared cas, Indra trembla
pour sa divine suprematie ( 1 ). Il se demandait, avec anxiete, si
le prince de Cedi n’avait pas l’intention de le detroner, en mul-
tipliant do cette fay on ses macerations et consequemment ses
merites. Il voulut s’en assurer, avant de lui depecher quelque
Apsaras tentatrice. Il alia trouver Vasu et il acquit bientot la
certitude que l’asceto royal bornait ses pretentions a la con-
quete de la. terre. Indra, content d’etre delivre de ses perplexi-
tes, fit don a Vasu dune guirlande fameuse, connue depuis sous
le nom de guirlande d’Indra : il lui donna de plus une tige de
bambou que Vasu planta en terre, un an plus tard, en l’lionneur
du Dieu, usage qu’a son exemple les monarqnes de l’lnde adopte-
rent depuis lors, du moins s’il faut s’en rapporter au temoignage
du poete. Indra lui avait encore fait cadeau d’un cliar de cristal
qui voyageait dans les airs, a son gre. Une fois qu’il se prome-
nait ainsi, sur son char aerien, il apercut le mont Kalahala qui
faisait violence a la riviere Cuktimatb Vasu delivra 1’infortunee

(l) LXin.

Etudes de religion indoue.

143

qui devint mere de deux.jumeaux, un garcon et une fille. Vasa


les adopta : plus lard, il rait le garcon a la tete de ses troupes,
et il epousa la fille, nominee Girika, Unjour qu'il chassait dans
le but de preparer avec du gibier un Qraddha, c'est-a-dire un
mets funeraire en l’honneur de ses ancetres, il laissa tomber,
•sur une feuille d'Aeoka, le liquide fecondant. Un faucon s’en
empara et prit son vol dans la direction de Girika. Mais il fut
attaque, en route, par un autre faucon et, dans la lutte, la
feuille d’Acoka tomba au milieu de la Jamuna. Une Apsaras qui
habitait cette riviere, depuis que la malediction d’un brahmane
qu’elle avait essaye de seduire l’avait transformee en poisson,
s’empara de la feuille et but avidement la liqueur qu’elle conte-
nait. Dix mois plus tard, elle fut prise par des peckeurs qui en
ouvrant ce qu’i.ls pensaient n’etre qu'un poisson vulgaire, furent
assez etonnes (si toutefois dans l’lnde on pent s’etonner de
quelque chose) d’y trouver deux enfants vivants, l’un du sexe
masculin, l’autre du sexe feminin. Le garcon devint plus tard
le roi Matsya (1).. La fille, nominee Satyavati, epousa dans la
suite le Rishi Paracara. Jusquelaelle avait conserve une affreuse
odeur de poisson qui faisait son desespoit*. Sitot qu’elle eut
coneu, cette odeur fit place a un parfum tellement agreable
qu’on la nomma depuis cette cpoque Gandhavati (a) ou encore
Yojanagandka (3). Ce ne fut pas l’unique. privilege queluivalut
son union. Le Saint lui dit : « Tu enfanteras un fils sur l’une
des iles de cette riviere de la Jamuna et tu redeviendras vierge.
Cet enfant, tu l’appelleras Dvaipayana (4) — Dvaipdyana, nous
l’avons vu, s’illustra par sa science et sesvertus. il divisa les
Vedas en q.uatre livres et fut surnomme Vyasa (3) ou encore,
a cause de sa couleur, Krshna (r-y Ce bit, apres avoir et6
l’epouse de l’ascete Paragara qu’elle s’unit a Chntanu (7) de sorte
que Dvaipayana etait seulement le demi-frere de : Vicitravirya,
ne de ce dernier manage.

(1) Matsya veut dire poisson. — (2) Celle qui sent bon, la* ParfumSe,

(3) Celle dont l’agr^able odeur se fait sentir d’un yojana. (4) L’lnsulaire.
LXIII ; C V, 13, 15, — (5) L’arrangeur ; ce. nom rappelle les diase6vastes de la
Gr6ee.
— (6) Le noir. (7) XCY.

XI.

10 .

144

LE MTJSE0N.

Pandu ( 1 ) condamne a ne pas avoir d’enfant, comme on i’a


raeonte, decida Kuntf ou Pritha, i’une de ses epouses, a se
servir de la formule magique qu’elle avail autrefois apprise
d’un brah.rn.ane (g) et dont elle avail use pour invoquer Arka
ou le Soleil qui, sans la depouiller de sa, virginite, l’avait rendue
mere de Karna. Kuntf invoqua successivement les trois Dieux
Dharma, Vayu et Indra ; du premier, elle eut Yudhisthira,
l’aine des Pandavas, surnomme, du nom de son pere, le Juste
par excellence ; du second, elle eut Blmnasena ou Vrikodara
(Ventre-de-Loup) qui tomba un jour des bras de sa mere sur
tin rocher qu’il mil en pieces, sans se faire aucun mal ; enfin,
du dieu Indra, elle eut Arjuna que son pere anna de 1’arme
celebre Pacupctta, lors de la lutte formidable des Pandavas et
des Kurus. Pandu l’engagea encore a communiquer sa formule
a Madii, sa seconde femme (a). Madn, armee de cette priere,
invoqua non pas seulement un dieu, mais deux a la fois, les
les deux Acvins (4) qui d’ailleurs n’allaient jamais l’un sans
l’autre, a la difference des Dioscures auxquels on les a quel-
quefois compares et dont l’un vivait sur la terre, pendant que
l’autre etait ckez les morts, alternant l’un avec l’autre. Deux
jumeaux naquirent de l’union de Madn avec les deux Aqvins,
Nakula et Sahadeva. Kuntf craignit de voir sa compagne, qui
necessairement etait aussi un peu sa rivale, avoir plus de fils
qu’elle et elle refusa des lors de lui prefer sa formule. Pandu
donna son nom aux cinq fils de ses deux femmes : ils’ s’appe-
lerent les Pandavas : ce sont les principaux keros du Maha-
bharata.

A. Roussel.

(1) CXXIIt.

(g) CXI, 13 et 14.

(3) CXXIV.

(4) Dans le Rig-V6da t ou ils sont tres souvenfc c6itSbr6s r les Alvins
symbolisent
TAurore, divinisee encore sous le ifom d’Usas , ou d’Usasas, au pluriel , les
Auroi'es.

NOTES SUR L’ORIGINE DE CERTAINES


PARTICULES COPTES.

L’etude comparee du copte et de Fancier) egyptien a ete


particulierement feconde. Elle a permis de determiner le sens
et la prononciation dun grand nombre d’hieroglyphes; elle
nous a fait entrevoir les principes generaux qui ont preside
a la transformation de la langue des Pharaons, durant les
longs siecles de son existence; elle a eu pour effet de fixer
la portee exacte de mainte locution copte, dont la forme radi-
cale et l’idee mere ne se dessinaient plus que vaguement a
travers les variantes dialectales.

C’est cette derniere serie de resultats que nous avons en


vue, dans ces “notes sur l’origine de certaines particules
coptes”. Les faits que nous observons, et d’autres analogues, ont
deja ete signales en diverses occasions ; notre but est de mettre
en relief le detail de leur genese et de faire ressortir, en les

1) Voir p. ex. Champollion , Gram, hicrogl . ; Brugsob, Gram.et Worterb . ;


Maspero, Des formes de la Conjug.-, J. de Rouge, Chresthom. Egypt ■
Stern, ICopt. Gram.; Erman, Neucegypt. Gram.; Revillout, Chrestom.
demot.

146

LE MUSEON

groupant, leur caractere commun, que nous croyons pouvoir


la preciser en ces termes: la plupart des particules, qui
dans leur role secondaire de prepositions, de conjonctions
ou d’adverbes , ne represented qu’une valeur abstraite et
relative, nous apparaissent , dans leur prototype, sous forme
de racines ayant une existence individuelle et une signification
concrete.

Nous n’envisageons pas ici principalement le groupe, si


nombreux, des locutions complexes dans lesquelles on retrouve,
sans alteration sensible, les substantifs qui ont concouru
a leur formation. Telles sont , par exemple , les locutions
prepositionnelles composees d’une particule simple et du
nom d’un membre du corps humain. Les termes qui se
pretent le mieux a ces combinaisons , sont ceux qui desig-

nent: la main (tot, bier. les pieds (pat, bier, f

la face (gpA, hier. ^ , la bouche (po, bier, , le

dos, (cot , bier. ^ et quelques autres mots, dont

M. Stern a tres-bien etudie la fonction, dans sa savante


grammaire copte. Ils se presented entr’autres dans les ex-
pressions suivantes: pi-TOT , (hebr. T3) “par,,, {litt. “par la
main de...„); epAT, “vers„ {litt. “vers les pieds de ...„).
Dans l’emploi de ces formules, on a neglige peu a peu le
sens concret des substantifs tot, pat etc., pour ne retenir
que la notion .abstraite representee par les prepositions simples
£i, €T etc.

Si maintenant, nous remontons a 1’origine de ces prepo-


sitions simples elles-memes, nous constatons qu’elles donnent
lieu a des observations analogues. C’est de eelles-la surtout
que nous voulons nous occuper.

Tant que notre connaissance du groupe chamitique ne s eten-

l/ORIGINE BE CERTAINES PARTICULES COPTES.

147

dait pas au dela du copte, rien ne nous faisait soupo;onner


que les particules simples de cette langue eussent eu, dans le
principe, un sens plus determine que les prepositions latines in,
ad etc. On aurait cru volontiers qu’elles avaient ete creees
d’emblee, dans le seul but de satisfaire aux exigences de la
grammaire et de completer le discours par des particules de
relation. II n’a pas ete difficile de demontrer que les choses
se sont passees autrement.

Prenons pour exemple la particule “dans,,. Consideree


en elle-meme, elle ne presente a l’esprit que la notion vague
contenue dans le latin “in,, , le grec “ev„ etc. Mais, en re-
montant aux hieroglyph.es, on en decouvre la racine dans le

groupe %ennu, “l’interieur,,. Ce groupe, determine

par le signe de la maison n, evoque immediatement l’idee


familiere d’un interieur d’babitation. Dans un sens plus
large, il a servi a marquer “l’interieur d’une chose quel-
. conque,,. II a perdu ensuite sa signification substantive , pour
faire fonction d’adverbe: “a l’interieur* 1 ), voire meme, pour
exprimer une simple relation dans Pordre materiel ou moral;
le copte £ri “dans, par, avec„ etc. n’offre, plus en effet,
que ce dernier sens.

On prouve aisement que plusieurs autres particules coptes


ont passe par les memes phases:

V “sur„, correspond evidemment au mot hieroglyphique


<=^> ® , her : “face humaine, partie superieure d’une chose,
superiorite quelconque, dessus, sur„.

ix “sous,,, dquivaut a Z er > employe cornme pre-

position, adverbe ou substantif, avec le sens respeetif de:

•1 ) Sens qu’on retrouve dans le copte , Intus.


148

LE MUSBON

“sous, dessous, inferieur,,. On trouve le meme radical sous

la forme $^7, X&r , “aller de haut eu bas, tomber,,.

Le determinatif nous avertit de nouveau, que l’idee mere


de ce mot est empruntee a l’image concrete de I'homme qui
tonibe.

Grace a ces rapprochements, on parvient a expliquer cer-


taines anomalies de la langue copte.

La particule a ete signalee souvent comme

ayant deux sens , diametralement opposes : “en haut , en bas;


sur, sous,,. Or, en s’eclairant des hieroglyphes , on decouvre
que egp&i est une forme commune de deux types, tres net-
tement distincts a l’origine. Ce sont precisement les deux

groupes que nous venons d’analyser:

Xer, var.

Xri, ^rai(Brugsch, Worterb. p. 1120; Stern, ICopt. Gram., n. 516),


qui signifie “la partie inferieure„, nous a donne (Bohir.) 3pm,
(Sahid.) gpxi, eppxi “en bas, sous*; tandis que -=|=» # , her, var.

«■

\\

hri, hrai, (Brugsch, p.978; Stern, l. c.) “la partie

anterieure ou superieure,, , a passe dans le copte avec la


transcription pp<M , eppxi , et le sens de “en haut, sur„.

La preposition (Sahid.) 6THG, (Bohir) 00H0 “pro,


propter, ob, se rencontre dans le demotique nt teb , com-
pose du relatif nt et de la racine teb. Celle-ci reparait

a son tour, sous la forme hieroglyphique

teb , et

signifie “echanger, payer, recompenser,, (Brugsch, p. 1625,


1625). Le sens etymologique de la preposition erfse correspond
done a nos locutions: “en echange de, a raison de, en
recompense de„ , et se rendrait tres bien par les ablatifs latins
ratione , gratia, construits avec le genitif.

Cette signification est encore empruntee , comme on le voit.


l’orkhne be 0E11TAINES particulks coptes. 149

a un ordre de clioses determine et special: mix relations lm-


bituelles de la vie commune.

Nous n’entendons pas dresser la liste complete des parti-


cules simples, qui peuvent doimer lieu a des observations
analogues. Qu’il nous suffi.se , pour le moment , d’avoir mis
en evidence celles dont, Fetymologie paraissait a la Ibis la plus
sure et la plus caracteristique.

On pourra d’ailleurs, traiter ce genre de questions avec plus de


competence et de lai’geur de vues , quand on aura precise davan-
tage les regies plionetiques des idiomes egyptiens. Les tra-
vaux de nos savants linguistes, sur les lois etymologiques des
langues indo-europeennes , n’ont guere ete imites jusqu’ici
par les semitisants et les egyptologues. Pour ces derniers,
le fait a son explication toute naturelle. Us ont du s’appliquer
presque exclusivement, au dechiff’rement et a l’interpretation
des textes. L’etude de la linguistique , pour etre fructueuse,
presupposait, en eftet, une connaissance suffisamment etendue
de cette litterature, dont on avait perdu la clef depuis des
siecles. En outre , la famille plus restreinte des langues cliami-
tiques, se pretait moins bien aux observations variees et
fecondes, qui ont ete faites sur la famille indo-europeenne.

N’oublions pas toutefois que les langues de F Egypte presen-


tent, pour les recherches etymologiques, certains avantages
qu’on ne trouve guere ailleurs, au meme degre. L’Egypto-
logue connait approximativement l’epoque a laquelle les di-
verses langues se sont succede, ou plutot , sont issues l’une
de Fautre, durant une periode de plusieurs milliers d’annees.
II peut observer ainsi distinctement les differentes etapes
de leur marclie a travel's l’histoire, determiner l’antiquite
relative des formes qu’elles presentent, pour etablir enfin les
lois generales de leur evolution.

150

LE MTJSEON

C’est le bat que les professeurs Stern et Erman parais-


sent avoir eu surtout en vue, dans leurs recherches respec-
tives sur la grammaire copte et celle du Nouvel Egyptien.
Leur ecole est appelee a rendre de grands services, non seu-
lernent a I’egyptologie , mais aussi a l’etude generate des
questions de linguistique.

A. Hebbelynck.

ESSAI

SUR LA FORMATION DE QUELQUES (TROUPES DB

Les PREFORMANTBS PROTO-ARYENNES.

La flexion indo-europeenne procede par suffixation. II n’y a


d’exception que pour l’augment, le redoublement se ramenant
a la composition. Quelle que soit son origine, l’augment con-
stitue un procede a part : c’est un veritable prefixe morpholo-
gique. II y a peu de temps, M. Meringer a cru retrouver
d’autres prefixes indo-europeens, pour lesquels il soupcomie
parfois une origine pronominale (i). Le present essai se place
sur un terrain different. Tout en cherchant comme Meringer a
montrer l’existence de prefixes, nous croyons devoir les rejeter
dans une epoque anterieure. '

Les prefixes que nous signalons paraissent avoir ete de nature


morphoiogique, du moins en partie, mais completement perdus
comme tels a l’epoque oil nous ramenent directement les
resultats de la grammaire compare. Les formes creees a l’aide
de ces prefixes devinrent des racines nouvelles lorsque les
relations qui les avaient unies dans un systeme grammatical
different eurent ete oubliees . Mais une langue faisant un frequent
usage de la prefixation comme procede morphoiogique devait
etre differente de la langue indo-europeenne telle qu’on l’entend
generalement, a savoir, une langue homogene ou a peu pres
au point de vue phonfftique (Cf. Brugmann, Grundms d. vergl.

(X) BeitrcU/e sur Geschichtc der indog . Decimation,

XI.

11 .

152

LE MOTION.

Grammafik I, p. 2) et possOdant un svsteme de flexions reflete


assez fidelement par l’ensemble des langues derivees (Ibid, II,
511, et passim.) L’augment, qui se detache da reste da sys-
teme, peut etre un vestige de letat anterieur.
Cette langue anterieure a l'indo-europeen et que nous appel-
lerons proto-aryenne est encore a peu pres inexploree dans
ce sens. Les travaux relatifs aux origines des racines indo-
europeennes et des elements de la flexion, quoiqu’ils s’y rap-
portent directement n’ont pas abouti. a la reconstruire par des
inductions positives. A plus forte raison n’avons-nous pas la
moindre idee de sa phonetique, diflerente sans' doute de celle
de l’indo-europeen.

Notre essai n’a pas l’ambition de resoudre ces questions ;

il les aborde seulement par un cbte; avec le but de retrouver

la parente de certains groupes de racines indo-europeennes,

encore reconnaissables, mais qu’il est impossible de reunir

par les ressources de la plionetique et de la morphologic indo-

europeennes. C’est done d’une analyse de. racines qu’il s’agit en

dernier ressort.

' ★

f V- ¥

La phonetique proto -aryenne, pour differentc qu’elle fflt de la


phonetique indo europeenne, devait au moins en contenir les
germes. C’est une raison suffisante, faute de mieux, de nous
astreindre a cette derniere, telle qu’elle est eodifiee par
M. Brugmann dans son Grundriss der vergleichende Gram-
matik der indog. Sprachen. Celui-ci rqpresente la moyenne des
opinions generalement recues, et dont, en principe, nous ne
nous sommes pas ecarte dans ce travail. Par contre, il n’a pas
paru necessaire de refuter des rapprochements de mots difle-
rents de ceux admis dans ce travail ; ces rapprochements
restent possibles et ne seront ebranles que si notre these gene-
rale est demontree. Au reste les rapprochements, qui ne se
rapportent pas directement a notre theorie, sont generalement
, admis et souvent repris dans le Vergleichendes Worterbuch 4 de
M. Fick : aucune citation n’Otait done necessaire de ce chef.

Une remarque analogue doit etre faite pour certaines formes

LBS PRJSFORMANTES PROTO-ARYENNES.

153

qui recoivent nne explication justifiee par l’ensemble de la


theorie, mais differente de celle qui est donnee par d’autres
auteurs. Ceci n’iniplique aucunement la negation de lequi va-
lence phonetique qui se trouve a la base de l’explication
dear tee. Ainsi p. e. ir Sanscrit, dont Brugmann explique les
relations avec ctr par les formes oil celui-ci d even ait f, est pre-
sente. dans cetessai comme provenant de ai+ar. Nous n’enten-
dons nullement nier par la que f' v indo-europeen reponde a
Sanscrit Ir ; nous nions cependant la reciproque — nullement
demontree — que tout Ir Sanscrit soit sorti de f indo-europeen.

La nature meme de cette investigation nous a porte a ne pas


insister sur des notations phonetiques sans importance dans le
cas present, et qui supposent une opinion prbcise sur l’etat de
la langue traitee : ainsi u et * devant voyelle seront toujours
figures par v et j. — Quant aux transcriptions, pour le Sans-
crit, on a suivi M. Whitney ; pour l’avestique, le Manuel 1 de
M. de Harlez.
1. L’enumeration suivante a pour but de montrer que des
noyaux proto -aryens recevaient des prefixes u et s, dun sens
determine : ces noyaux sont designes par l/ -2 . Les prefixes
seront ddsormais appeles preformantes, afin d’eviter toute
amphibologie en marquant exacternent leur rapport avec les
racines indo-europeennes, qu’elles ont servi a former. \/~ i EX
designe ainsi une racine proto -aryenne pouvant revetir les
formes VeX et SeX qui devinrent racines a l’epoque indo-euro-
peenne. A designe la voyelle de certaihes racines qui presentent
la variation souvent inexpliquee a e.

Les groupes traites renferment des mots donnes comme des


descendants p. e. de EX — VeX — SeX et destines a montrer
que les derniers ne sont autre chose que \/" 2 EX augmente des
preformantes u ‘et s ; cette formation ayant cesse deja A
l’epoque indo-europeenne, il est clair quele groupe devait exister
meme avant cette epoque. Or il se fait que plus d’mie fois les
formes prefixees n’ont pas laisse assez de temoins pour qu’on
puisse conclure a leur existence dans la langue-mere. Cette

154

LE MUSEON.

circonstance enleve naturellement une grande partie de sa


force a l’induction basee sur les formes enumerees, <pui pre-
sentent en outre une difficulty phone tique.

Celle-ci provient du rapprochement de racines semblables a


celies qui sont representees par ay^w et lyw, ce qui semble
introduire une confusion entre 17* et l’e indo-europeens. Cette
confusion n’est cependant qu’apparente. D’abord la varia-
tion (Dae existe ; c’est un fait reconnu, signale en particulier
par Hiibschmann (Idg. Voc. p. 166). Plusieurs tentatives ontete
faites pour expliquer cette anomalie, en dernier lieu par Bar-
tholomse (BB. XVII ,112 et suiv.)e t par Bechtel ( Hauptprobleme
etc.). Dans le systeme du premier, Implication a lieu par le
moyen de a qu’il insere dans les series a base de voyelle breve.
La difficulty n’est done pas absolue, et il ne serait probablement
pas trop difficile de faire rentrer toutes les formes dans l’un ou
l’autre des systemes vocaliques, qui commencent a se multi-
plier. II a paru preferable de s’en tenir au systeme le plus
generalement accepte, celui de M. Brugmann ( Grundriss 1, 248),
en indiquant parfois les transitions de series qui ont pu amener
la variation.

Au reste etant donne les obscurites qui regnent encore dans


ces matieres et dont Brugmann indique les causes (Grundriss,
I, 249), il n’y a rien de temeraire a admettre les relations
organiques des groupes V-eX et S-aX p. e. puisque ce dernier
peut-etre en reality S-dX : en prenant l’a comrne un produit de
revolution phone tique des langues individuelles. Ces relations
peuvent etre suffisamment justiflees par l’ensemble de nos
arguments, souvent degages de cette complication, et qui
suffisent a assurer la grande probability de certains rapproche-
ments dont on pourra rechercher (’explication plus tard.

D’ailleurs il est impossible de se soustraire ici a une hypo-


these d’une nature toute differente, et qui placerait l’origine
de cette variation dans le proto-aryen ; V-eX et S-aX se
seraient differencies d’apres les lois de cette langue, qui nous

(1) Nous r6serverons le nom ftaltemance (vocalique) pour la variation regu-


liere, organique, appelde ordmairemenfc ablaut ou apophonie .
LES PREFORM ANTES PROTO-ARYENNES.

155

sont inconnues, mais qui certainement n’etaient pas identiques


a celles de l’indo-europeen.

Cette hypothese ne s’appiiquerait rigoureusement qu’aux


racines etudiees, et n’impliquerait aucune opinion sur l’origine
ni de Ye ni de Yci indo europeens en general. L'e — comrae il en
est de fait de toutes les voyelles de toutes les langues, dont le
developpement historique nous est connu — peut avoir des
origines diverges. A cet egard, les reflexions de A. Noreen,
Uihast til forelasningar i urgermansk judlara p. 25-28, meri-
tent la plus serieuse consideration .

Malgre tout, l'objection phonetique, jointe a la circonstance


signalee plus haut, enleve a la liste qui va suivre, une grande
partie de sa force demonstrative. Sans ces deux difficultes, il
suffirait a fqurnir une preuve d’une veritable valeur apodictique.
Tel qu’il est, l’argument garde un caractere assez serieux pour
que, uni aux autres arguments et aux indices founds par
la suite, il constitue une demonstration suffisante de l’existence
et du role, tel qu’il sera defini, des preformantes proto -ary ennes.

❖ *

1. j/'AK, courber ; etre courbe.

Scr. \/~ ac, afic, id. ; anka, crochet ; ayxuv ; ancus ;


vha, annul, hamecon.
F-AK :

Scr. \/~vaTic,, caracoler, rouler ; vahru, courbe ; vacil-


lo ; goth, unwdhs , irreprochable ; ags. look, courbe.

Les derives de cette racine peuvent se ramener aux


alternances reconnues par l’intermediaire du vsl. veko,
paupiere ; litli. voku, couvercle ; vokas, paupiere. On est
fonde, semble-t-il, a reclamer pour ces mots le sens pri-
mitif de : qui se recourbe sur 1’objet principal ; le sens,
de paupiere se concevrait bien, surtout si le mot expri-
mait primitivement un couvercle adherent, qui se recour-
be. Les formes en a seraient nees alors par l’interme-
diaire des formes en e traitees comrne degre fondamental

LE MUSEON.

de l’alternance e. On verra plus loin comment nous ex-


pliquerons la presence de la nasale dans cette racine,
comme dans d’autres qui suivront. Pour uncus V. p. 182.
La racine serait done EK qui auraitparcouru deux series
vocaliques.

|/*AK„ atteindre.

Scr. I/" ag, amp id. oxxu? = ugu — \/~ nag, nactus etc.
voir p. 178.

F-AK, :

Scr. \Z~ vag, vouloir, commander (*= disposer de, avoir


acquis) ; desirer; vaga,v olonte, desir; euxr.Xo;, tranquille,
(en possession) ; m-g-zi, en vertu de (par la volonte de) ;
kxtbv, voulant bien, consentant. VAK. signifie propremen t
avoir attaint, posseder ; de la derivent les sens de jouir,
aimer, desirer ; le sens d q jouir se trouve dans neerl.
genoegen, genuchie, de la meme racine. Comparez aussi
v.'inncn, wonne, wensclien.

Le gothique nehw peut representer nekgu ; les formes


en a, comme nactus dont il sera question plus loin,
mais dont il doit etre deja tenu compte ici, auraient le
degre faiblo de l'alternance hysterogene 5 : o de la
racine EK,.

y / ' 2 EK 1 , etre aigu, trancliant ; aiguiser, trancher.

Scr. \/ ag, manger ; dgri , ti’anchant ; axwxr,, axa.yjj.i-


vo?, acuo, acics.

F-EKi :

Scr. vagi, hache.

5-EIi,:

Saxum ■ vha. sahs, couteau ; seco, sacena ; vha. segen-


sa ; m. -neerl. sag he, scie ; sacer , — separe, retranche
de la circulation ordinaire.

Grassmann ( Wort, et KZ. 16, 163) veut que vagi soit


pour vragi ; les analogies de bhuj = frubr et bhang 4 =
frango sont plus que douteuses : le Sanscrit maintient r
dans bhram, vrata otc.

LES PREFORMANTES PROTO-ARYENNES.


157

On peut voir chez Bechtel (Hauptprobleme p. 196


svv.) des tentatives pour ramener sacena a seco (i). Pour
admettre notre rapprochement avec dxu>x-i) etc., il fau-
drait faire remonter cette variation vocalique a la langue
mere : la racine serait EK, et la transition vers les

formes en a (de a) serait Ye dont I’o se montrerait dans

le vha. saga (a c6te de sega) — sd) 'id.

4. |/ ! EK r

Scr. \/~ ac, parler indistinctement (Grammairiens*) ;


vsl. jccg, gemo.

V-EIL ;

Scr. \/~ vac, parler, dire ; vow ; eraov, i-oz.

S- EK g :

svvst.s, earceze ; insece, inseciiones ; vha. sagen ; lith.


sahyii, dire. Wiedemann, IF., I, 257 rapproche ces
derniers de goth, scdhican, sans me convaincre.

5. OKs, (s’) ouvrir.

Zend aka , manifeste ; scr. akshdn, ceil ; oWe'oroaXoi


(Hesych.) = oculi.

V-OK, :

Vacuus (ouvert, vide), vide ; dans vaco le sens primi-


tif apparait mieux ; lith. icokas, n. pi., trous dans la
glace.

En partant de ok on arriverait aux formes en a par


l’intermediaire de (6 •,) a.

6. s , p/'ACp, ago, dans les sens du verbe latin : pousser

et efrc actif.

Scr. \/~ aj = ago, ayw zend. as ; vn. aha, fahren.


7-AG, : ’

Scr. od jay, exciter, fortifier , regeo ; goth, iirnkan,


veiller(= etre en activite) ; ugrd, fort, terrible ; ( 2 ) ;

vajra, la foudre lancee par Indra.

(1) Cf. Bartholonruie, BB.'XVII, p. 112 et. suiv.

(“2.) LVxplicarion de r& rapportde et approuv^e par M. Brugmann IF., I, 503

t loin de s'imprser,

LB MUSEON.

II est interessant de comparer le vedique dji, combat,


avec vqja, dans le meme sens.

'S'-AG-j :

Sdgio ; sentire acute (Cic. de div. I, 31, 66, apud


Breal. 0.c.,s.v.). Comparez le francais eveille = sttgax ;
•hyeopat, = ayeop-cu ; v. irl. sagim, rechercher ; goth.
sokjan, chercher; vs. saka, affaire, proems (— poursuite).

En partant de fig,, les formes en a peuvent s’expliquer


par e : a ; celles en d seraient un developpement hystero-
gene de ces dernieres. Mais nous avouons que tout
en restant possible, ce passage dune meme racine a
travers trois series n’est pas facile a admettre. II vau-
drait peut-etre mieux chercher 1’explication du pheno-
mena dans une autre direction. Les racines indo-euro-
peennes Ag et Veg sont certaines ; le goth, wakan, wok,
ne suffit pas a demontrer l’existence de vag. Les formes
europeennes de sag n’ont pas de correspondants en
Asie. Neanmoins il n’est pas impossible que vag et sag
aient existe. Les variations ag, (v)eg ( v)ag , (s)ag seraient
ainsi des formes dont les relations organiques n’auraient
existe que dans le proto-aryen, mais qui auraient vecu
comme racines a lepoque indo-europeenne, malgre l'in-
suffisance des formes existantes a demontrer le fait. Ceci
serait d’autant moins inadmissible qu’on doit s’attendre a
priori a ce que l’indo-europeen, recueillant les debris des
formations prefixales du proto-aryen, n’aitputransmettre
aux langues derivees, appauvries a leur tour, des temoi-
gnages suffisants pour reconstruire facilement les types
dune periode anterieure a lui-meme. Dans ce cas, les
variations de seraient dues a des facteurs phone-

tiques differents de ceux de l’indo-europeen et n’existant


deja plus al’epoquedece dernier : de telle sorte qu’au point
de vue de cette epoque nous aurions affaire a plusieurs
racines, qu’il serait superflu de faire entrer dans l’orga-
nisme vocalique connu. — Cette hypothese tres naturelle
manque, il est vrai, de base positive, en dehors de la
LES PREFORMANTES PROTO-ARYENNES.

159

presomption favorable qui resulte de l’ensemble des f'aits


etudies dans cet essai ; mais il n’est point possible de
songer a lui en donner une autre pour le moment.

7. | / / i AG', oindre, orner.

Scr. \A~ afij, id. ; vha. anko, beurre.

FAG. Unguo p. 182.

S- AG:

Sagina, scr. I/ - saj, sahj, s’attacher, coller ; litb, segu,


id.

8. |/ 2 AG, etre, (faire) alter en ligne courbe.

Scr. V/ - o,g, rouler, aga, pot, serpent (Grammairiens) ;


ayyo$ ; angnis ; litb. angis, serpent.

F-AG : vagus, errant, ondoyant ; vha. winchan, se


mouvoir obliquement ; wankelen.

S-U-Ati:

Scr. svaj, entourer, embrasser ; avest. pairisWahhla.

Pour vha. unc, ungustus que Pick 4 place ici (sub eng)
voir p. 182.
Nous ne connaissons aucune forme qui pourrait repre-
senter la transition de c a a dans les groupes 7 et 8.

9. j/AGHj, etreindre, serrer.

Scr. \/~ amh, id. ; ayyw, ango ; goth, aggvus.


ff-AGH, :

Scr. \/~ sah, se rendre maitre de, supporter ; tyw>, •


eV/ov ; goth, sigis, victoire ; av. hazd, exercer de la vio-
lence, piller.

Le vieux-slavon montre a — o dans vgztl, band, naazu,


amuletum, anziikii, enge. (Miklosich. EW. sub enz.). La
■variation e-a existe done aussi pour la racine simple,
peu importe comment on l’explique (1).

(1) Brugmann. Grundrissl p. 95 donne a azuhu la voyelie radicale a , Mais

alors ii faut separer vsl. vezati que Miklosich range avec les formes en ctz et

160

LB MUSEON.

10. |/ 2 ANT

Scr. anta ; goth, andeis, lixnite, bout ; scr. anti, vis-


a-vis, proche ; «vt£, avTogat ; goth, and, vers, contre ;
andanahti, (le moment dont la nuit est le terme), la
veille, le soir.
Y-ANT :

Vha. wenii, Wende, limite, tournant, retour ; goth.


idndan, tourner autour, envelopper : causatif wandjan,
se retourner, retourner, (revenir du point d’arrivee :
andeis),

S-ANT :

Goth, sandjan, envoyer, (faire arriver).

Le gothique sinths ne serait done pas simplement le


chemin, mais la route qui conduit au hut. Cette nuance
se retrouve dans sandjan et dans les modernes zenden,
senden.

Le latin sentire rapproche par Kluge (sub sinn) repre-


senterait snt- ; quant a *sinthan, dont sandjan est le
causatif il serait — de indue que windan — une forma-
tion analogique. Id, coniine pour les variations de
\/’ s AG 1 , nous aimerions autant remonter a l’epoque
indo-europeenne qui aurait recueilli des formes proto-
aryennes dont l’unite organique avait ete brisee.

11. J/^AN, respirer, (etre a l’aise), etre favorable.

Scr. \''an, respirer; vavego;, aniuui ; izpour^d- ; goth.


anst, favour; mha. anen, prevoir, augurer. Comparez
les metaphores populates flairer tine chose, 'lets yerie-
ken ; scr. anu, homme.'
a) y-AN :

Scr. \/~ van, aimer, desirer, acquerir ; venus ; goth.


unman, se rejouir ; vs. wiki, ami ; vs. wunon, demeurer
(rester au lieu que l’on prefere) ; goth, zoenjan, espe-
rer, cf. alien ; n-innen, gagner ; germ . \Z~\omn d’apres

vaz. Au rest© la presence du v dans cos deruieres. el dans venz- ne s’expliqtie


gudre par les lois propres au slave. II est plus probable qu’elles oni la
prf.fornuinte.

LBS PREFORM ANTES PROTO-ARYENNES.

161

Kluge (sub gewinnen) « muhevoll arbeiten », d’un sens


anterieur : intendcrc vires ? Mais compares plus bas.

(3) F-AN :

Scr. \Z~‘ van, blesser, trapper ; goth, minnan, souffrir ;


wands, blesse.

Si l’on admet pour pV'AN un sens general de mou-


vement, dont celui de respirer, souffler serait une
specialisation, toutes les acceptions precedentes s’ex-
pliquent avec facilite. V-AN a) se rattache alors au
sens figure de respirer ; elre dispos, favorable : meta-
phore qui existe aussi en francais. Le sens general
reparait dans V-AN j3), atteindre, modifie par la pre-
formante, dont le sens sera etabli plus loin. attein-
dre on arrive a gagner, et blesser. Pour ce dernier, le
franc, ais presente une analogie complete dans porter
atieinte a l’honneur. II est vrai que le sens de Measure
ne s’est pas developpe ici d’une maniere definitive, quoi
que le participe attaint 1’a.it parfois. Mais si la langue
n’avait pas deja possede de terme pour rendre cette
idee, il n’j a pas de doute qu 'atteindre et ses derives
eussent ete appeles a rendre ce service. — Une autre
modification du sens de gcigner serait tramiller a gagner
comme dans gagner son pain, sign brood' loinnen. Le
sens general reparait dans ■

,9-AN :

Scr. l/“ san, acquerir ou acquerir pour un autre et lui


donner (PW) ; scina, vieux, antique (qui a atteint un
age eleve) ; eW, senex, senis ; goth, sineigs, sinista,
ancien, alne.

Les rapprochements de ce n° appellent encore d’auti’es


reflexions, d’abord d’ordre phonetique. Le gothique wen-
jan montre Ye qui peut servir de transition aux formes
en a d en partant de l/~ 1 'EN. — Au point de vue sema-
siologique, on peut remarquer que le vha . sinnan a les
sens d a alter, tendre vers, penser it, .- l’analogie avec les
developpements du sens de v " ‘AN est remarquable,
d’autant plus que tout invite a rattacher ANT du n° pre-

162

LB MUSEON.

cedent a 1/~ (I) 2 AN au raoyen du Wurzeldeterminativ


reconnu t.

Persson dans son beau travail intitule « Studien zur


Lehre von der Wurzelerweiterung usw. » rattache ven a
la racine indo-europeenne eu (p. 71, 174 et comp. 113). II
n’y a pas a nier que ses rapprochements sont tres plausi-
bles au premier abord ; mais ils sont sujets a unedifficulte
qui, il est vrai, revient constamment dans l’etude des
Wurzeldeterminative .- c’est que le sens des determinatifs
on, el K er), i n’est pas perceptible. Dans le cas present il
est assez naturel que les racines representees par scr.
an, ar (t), designant le mouvement, en arrivent a signi-
fier ar river d, atteindre avec des nuances di verses,
assez bien justifiees par le sens des formes simples ; il
est beaucoup plus difficile d’admettre une racine eu
devenant eu-i, en, el, k, oil le role joue par les determina-
tifs ne se laisse preciser d’aucune maniere.

12. l/ 3 AS, (se) fixer ; etre fixe, etre a sa place, etre bien.
Scr. I/’ as, etre, \/~ as, s’asseoir ; Europeen \/~ es, etre ;
scr. dsy.-ra , zend ahhu, seigneur ; (h) crus, era, esa ;
scr. pronom asau, dont l’emploi s’accommode fort
bien de cette origine. On peut expliquer de meme sa, sd,
6, b , goth, sa, so, qui ne s’§mploient qu’au masculin et au
feminin : le Rig-Veda, qui aime a joindre sa avec un
vocatif ou qui l’emploie meme comme equivalent de
tvam, semble confirmer cette explication ; l’absence de
l’s s’expliquerait du meme coup, s’il est vrai que nous
avons affaire a d’anciens vocatifs. (A )s(u) peut avoir
donne aussi les formes primitives de sen, suns, se etc ,

■ et avec le suffixe bha qui individualise : o-epe. La racine


AS montre encore son sens pregnant, surtout en Sans-
crit, dans les participes sat etc. qui signifient vrai, bon,

(I) Une i/^EL se trouve peut -etre dans eXOelv, £) k *0v<o qui sera if. la base de
s),x<o

(v. n° 27). — Vdle, willcn , vrnami seraiertt alors tirer a soi , preferer,
vorziehen ;
vellOy arracher, goth, vilvan, derober. seraient do la memesouche. — Quant a vi.
nous inclinons a y voir, cormne M. Persson, An-i.

LES PREFORM ANTES PROTO-ARYENNES. 163

dans scr. su, eu, et scr. dsta, demeure (home) ; avest.


ahunas, den Ort erlangend. (Justi).

Scr. \/~ as specialise dans le sens de jeter sur, ficher ;


ce dernier reunit les deux sens, au moins dans le lan-
gage trivial ; as!, ensis. Pour la nasale voir p. 179.
a) F-AS :

Scr. vasu, bien, richesse.

[3) F-AS : se fixer, demeurer.

Scr. \/~vas, id. ; vastu, demeure ; 'E<ma a<xtu ; vesta ;


goth, toisan, etre, demeurer.

y) F-AS, fixer sur soi, revetir.

Scr. \/'vas, id. ; tsvvupt ; vestis ; goth, wasjan, to wear.

8) F-AS : scr. vas, (se) diriger vers, (se) lancer sur ;


av. ushu, fieche.

S- AS :

Scr. \Z~sas, donnir ; ^orat doit se placer ici ou


sous : p) F-AS — Avest : hahhu, parfait, a rapprocher
de vasu.

F-AS, briller, peut etre ramenfi a cette racine par


l’intermbdiaire d’un denominatif signifiant : chose chere,
precieuse. On sait quel role joue la lumiere dans la reli-
gion des Indo-Europeens ; dans le Rig-Veda la lumiere
est la source ou la condition de tout bien ; l’origine des
dieux les plus veneres, les plus bienfaisants lui est rap-
portee. (Voir Roth. Die hochsten Goiter der Arier. Z. D.
M. Gr. VI. et Colinet. La nature du monde superieur
dans le Rig-Veda. Museon. VIII.) Curtius propose pour
as, es, le sens primitif de vivre, qu’on retrouve dans scr.
asu, souffle, vie, et as, os (?). Mais la filiation en sens
contraire est egalement facile. La vie est le bien par
excellence de 1’homme .- son priyam jivitam, <f&ov rixop.

II est interessant de rapprocher : *

wisan comme verbe substantif et scr. \z'"as, esse.

aoTU

et

vastu

scr. \/~ as jeter

et

\V~ vas, lancer, jeter.

scr. dsta

et

'Ecraa, vesta.
164

LE MIJSEON.

Bartholomae essaie d’expliquer oa-ru (BB. XVII,


p. 112 et suiv .) Fick 4 , I et d’autres ramenent \/~ os, scr.
I /” as a \/~ os.

13. j/ViUS, briller.

Scr. \/~ ush, briller ; lat. uro, (— euso) ; euw, auto.

S-AUS ;

Lith. Suusas, sec ; vha. soren, secher ; zentl, hushha ;


scr. gushha (pour sushha), sec ; auw.

Voir pour les mots grecs cle ce groupe Osthoff, Per-


■ fed, p. 484.

14. |/ 2 OP.

Scr. upas, les eaux, surtout les eaux fecondantes


du ciel ; oW, sue ; a too? (cf. Curtius. Grundziige p. 469) ;
v. -perse dpi, eau.

7-OP :

Scr. mpd, graisse.

Vdpi, puits, reservoir ; avest. vivap, endroit sans eau,


desert ; vsl. vapa, stagnum.
Peut-etre faut-il placer ici : mppcc, vin evente ;
vapidus, evente ; vapor ; VOP serait : emettre, perdre
sa saveur.

Scr. vapus, vapsas, apparition, belle forme ; vsl. vapit,


couleur, vapsati, enduire de Card.

S- OP:

Sapio, etre succulent ; ags. sefan, intelligence ; besef-


fen, comprendre (comp, sapiens.).

On trouve des formes qui supposent p, b, bh indo-


europeens dans le sens propre et figure de sapio. Si le
disaccord se bornait aux langues germaniques, ou la
Verschiebung des labiales est si troublee, on pourrait
passer outre ; mais aoao<; et surtout scr. sabar, nectar,
font naitre des doutes serieux. (Cf. Kluge. EW. sub
soft).

S-U- OP :

Scr. supa, bouillie, soupe ; goth, supon, wfirzen.

LES PREFORMANTES PROTO-ARYENNES.

165

Neerl .Zuipen, sop, (populaire, zap, regulier).- Contra! -


rement a ce que dit Kluge, 1’allemand suppe, neerl.
soep, sent probablemenfc d’origine romane, a cause tie l’s
initiale de ce dernier ; Is irreguliere de sop s’explique
par V sop = het sop, comme dial, tak pour dak, par
V dak ; soep qui est feminin ne permet pas cette expli-
cation.

Les formes en a serai ent sorties de a, degre faible de d.

15. |/~AP.

Scr. a, pas = opus, vha. aoba, solennite ; scr. \/~< dp,


obtenir (arriver au terme comme dans samdpta) ; apis-
cor ; scr. dpnas = opes.

F-AP :

or zlo's ; goth, loepna, armes : pour les peuples primi-


tifs, les armes sont l’oeuvre par excellence de 1’industrie
humaine.

S-AP :

Scr.!/ - sap, colo, opus sacrum (apds) perficio ; sapary,


id.; sepelio ; Sit w, preparer, different de inoy.cn lith.
sapnas, songe, (voir s-u-Ap).

S-U-AP :

Scr. \/~ svap, dormir ; somnium ; utcvo; ; vn. sofa,


dormir. A comparer : vedique Qam (xapw) : se fatiguer —
se reposer et svap, terminer entierement, reposer, dor-
mir. De merae franc, avoir vecu — elre mort.

Toutes les formes rapprochees dans cet article peuvent


se ramener a V /_!i EP, mais cf. n°'6.

16. j/*AR.
Scr. \/~ dr — ocy aptffxw, stpeerxw , aperm ayi ; avest.
aretha, vertu, utility.

F-AR :

Scr. Vratd, loi, regie ? Cf. rtd, id.

S-AR :

'j-py.6;, hpamia, etc. ; — sarcio, raj us ter, raccommoder.


~ER. reunir, disposer.

17.

166

LB MUSE0N.

F-ER : zend. var, enseigner ; etpw, apopwu, p-iyrpa.

Scr. vrd, assemblee, foule ; vrata (ou bien sub AR,


n° 16,) loi, regie.

aS-ER :

sipu, sero, series, sermo.

Verbum, goth, icaurd, se rattachent a la merne racine.


Qu’on remarque la nuance de ces mots qui signifient
parler : il s’agit toujours d’un discours suivi, d’une
parole ordonnee ou d’un entretien.

18. |/ 2 ER. - '

F-ER.

Scr. \/'vr couvrir, proteger ; vdrutha, protection ;


6 paw, ep'jcrfjai ; goth, vars, en garde.

. &ER :

Zend, har, proteger ; servo ; vha. saro, sarciwes,


equipement.

Les formes qu’on ramene habituellement a une racine


vor peuvent se ramener a ver.

19. |/ l ’ER : s’espacer, s’etendre, s’eloigner. '

Scr. rte, a part, excepte ; Ip-opo;, rams ; lith . irti, se


diviser ; retas, mince, long.

F-ER :

Scr. uru, vdriydms , etendu, plus etendu ; sdpu:,

S-ER:

Scr. |/“ sar, couler ; saras , liquide ; serum. Saras et


serum , niontrent la nuance d’un gras liquide qui
s’ecoule en filant.

Scr. sar at ; lith. seris, fil. La nuance de ces mots se


retrouve dans \/~ srp = serpo, Spiw.

20 . l/ s OR.
Scr. \/~ ar, (s’) elever ; uddrd, excellent ; arvan, che-
val, eoursier ; opvopt ; orior.

S-OR :

av. har a, montagne.

LES PR&FORMANTES PROTO- ARYENNES.

167

21. p/ 2 AL:*

i'va X to? ; alo ; goth. ohm, croitre etc.

F-AL :

Valeo; lit. vato, puissance ; vsl. velij, grand.

.S'-AL :

0 X 0 ; ; salvus ; goth, sels, bon ; zcilig, selig ; scr. sa.r-


va, salvus, omnis.

Le gothique sels indiquerait l’alternance e : a — rnais


oXo? invite plutot a admettre [V~~EL avec passage dans.
1a. serie e.

22 . p/nAL :

aXdogai ; letton alut, eiTer ; scr. arcma, eloigne, drd ,


le lointain.

F-AL:

Vha. wallon, errer ; toalken ; vsl. valiti, valser.

S-AL :

Scr. \^sal, se mouvoir, salild, eau ; Salio (?). Ce der-


nier, tout en modifiant le sens, conserve la nuance de
mouvement sans direction.

S'- F-AL :

Neerl. zwalken.

23. J/-AL.

Scr. arund, arushd, brillarit, rouge feu. Comp. \/~ arc ,


briller, arkd, soleil ; vha. elo, rouge feu ; vn. eldr, feu!

F-AL :

Scr. varuna (i), vdnm, couleur ; «Xea'; goth, loulan,


bouillonner, bruler ; wulthus, gloire.

S-AL:

(1) Varuna, etymologiquement parlant, serai t le ciel rutilant : e’est le


caractere
que je crois lui reconnaltre dans le Rig-Yeda (VII, 88, 2 : agner • dniham vdns-
nasya mami , la face de Varuna in’ aparu (comme) ceile d’Agni (ou de feu), A ce
caractere primitif il a joint les afctriburs de [’antique dyaush pita)\ Jupiter
(cf.
von Bradke, Dyaics Asura). Mitra est le piel souriant {mi, smi) du matin. Les
deux divinites, unies d'ordinaire dans une m£me adoration ont ete distinghees
parfois comme si Vanina 6tait le ciel nocturne : c’est dans cette mesure qu’on
pourrait se rallier a ['opinion de M. Hillebrandt. Le grec o'jpctv6{, malgre 17
europ^en de cetre famille, ne contredit pas ndcessairement ce rapprochement
(cf, Brugmann. Grundriss 7, p. 209 et ; l’identitd des deux noms n'est du reste
pas certaine;

XI .

12 .

168 LB MUSEON.

ot'kc ; sal ; goth, salt : le brillant ; '£ki\.

S-U-AL :

Scr. svar, ciel, soleil ; sol ; veXa <reX-/,VY| ; ags. si- elan,
candescere ; sipoel, schwiil. — La racine germanique
*sven : sun (cf. Kluge sub sonne) serait done bien dis-
tinct© de 1 /~svel, dans son origine. — ’HXexvwp montre
peut-etre l’e qui a send de transition aux formes en a.
(Cf. Curtius, Grundziige, p. 137).

24. j/ 2 ERDH :

Scr. \Z~rdh, croitre ; arduus ; avest. eredhioa, aredu.

L-ERDH :

Scr. \/~ vrdh = rdh ; urrlhvd; o’p0o; dial. (3op9ti (Fick. 4


p. 316).

25* |/*ALDH :
aXQaivw.

F-ALDH :

Goth, waldan, etre puissant, dominer; g&ioeld, gewalt;


vsl. vladg — waldan.

II est possible que scr. \/~ rdh et \/~ vrdh represen tent
aussi ces deux ratines ; des lors dont A Idh est. un

developpement, serait aussi represente dans les langnes


de l’Asie.

26. J/^ARK,,, lancer.

arcus ; ags. earh, goth, arhvazna, deche.

S-ARK. :

Avest. harec , jeter ; ved. srha,, trait, foudre.

Malgre la difference de Vauslaut on doit rapprocher


de ces mots scr. \/~ varj, rejeter ; goth, wairpan, jeter.

27. {/* ELK :

F-ELK :

Lith : velku, vsl. vlehg, tirer ; w/.a; . •

S-ELK

e X xu, 6 Xxq; ; sulcus ; ags. sulh, charrue.

Ces deux derniers representent peut etre s-u-elh.


L13S PR^FORMANTES PROTO-ARYENNES.

169

28. j/REG :

Sex’. l/~ rj, se diriger, rego, opeyoj ; goth, rakjan,


etirer.

F-REG :

Sci\ i /~vrj, tournei’ vers, detourner ; vrjind, courbe ;


vergo , ags. wrenc, courbure, ruse.

S-REG :

Scr. \/~srj, lancer, sdrga, jet ; zend hares, verser,


lacher ; strak, raide.

II n’est guei’e possible de separer de cette racine' le scr.


vraj, se diriger, voyager ; goth, wrikan, pour’suivre ;
wraak, vengeance.

29. |/*RAIG.

rigeo.

F-RAIG, :

Goth, vruiqs, coui’be ; pounds (FpaujSd? !)


30. {/'’AM, presser, faire violence.

Scr. l/F am, id . ; ama, violence, amivd, oppression,


maladie ; vn. ama, tourmenter, nuire; ami, tourment,
mal ; susw, vomir.

F-AM:

Scr., \/~ mm, vomir ; vomo ; 6p.odo;, chez Ho mere,


l’epithete de yi)p«?, Qdvaxoi;, est identiqme ,pour le sens au
sansci’it amivd (Of, Ficlc 1 ) .

'S- AM : " ’

Zend hama, ete, scr. sdmd annee ; goth, sumrus,


e.te ; ce sens special se retrouve dans scr. dmati, chaleur
forte, etouffante et peut-etre dans d.pap et -hpepa.

’Epiw ne montx’e aucune trace de digamma. (Curtius,


Grundz. p. 325.)

Le passage au sens special de vomir est facile a con-


cevoir. En francais etre malade est une expression polie
pour dire vomir. Toutes ces formes peuve.nt se ramener
a Em ; le vn. ama n’est pas necessaii’ement un verbe
primitif ; au l'este -npuu, ployer et ruepo:, appi'ivoise
(dompte) peuvent l’epresenter l’e de ti’ansition.

170

IE MUSEON.
31. j/*EM.

Em o , acheter , ( pren d re pour soi. Cf. goth, niman p. 178.


S-EM :

Lith. Semiu, puiser.

32. l/ 2 ERS.

Scr. \/~ arsh, couler rapidement.

F-ERS:

Scr. V~ vrsh, pleuvoir ; Ispo-ri.

33. |/ 2 ERS.

Scr. rshvd, eleve.

F-ERS :

Scr. vdrshishta, superl. de rshvd ; vs. wrisilic , gigan-


tesque.

34. l/ 2 ERS.

Scr. rshabhd ; apmiv.

F-ERS :

, Scr. vfshan, vrshabha, id. ; verves ; litt. verszis,


veau.

35. i/ERS.

Goth, airsjan, errer ; erro. >


F-ERS :

Verro : comparez neerl. populaire : in den verloren


hoek, au rebut ; goth, wairsisa, pejor (i).

36. ..... Ameise, mier. — Scr. vamra ; avest. maoiri.


Am est bien Mement radical (Cf. Kluge, EW. sub
ameise).

37. Aper, eber — V-sl. vepri, (Cf. Barth. BB.

XVII, 12 svv.).

38. Scr. abhva, puissance sombre, malfaisante;

(1) Les nos 32-35 repr&sentent la meme raeine ers, v-ers ; le group.e est done
bien indo-europeen, . , r

171

LBS PREFORM ANTES. PROTO- ARYENNES.

lith. abyda , injustice, violence — goth, itbils, mal,


neatre : le mal.

sfc % ■

II n'est guere possible que les trente-trois alternances de Rac.


et de u + Rac., parmi lesquelles vingt-deux sont accompagnees
de s + Rac. soient dues au hasard ; on doit du reste tenir
compte du nombre beaucoup plus considerable de cas ou une
, s mobile affecte une racine commence nt par consonne. M.Schrij-
nen en a compte 66 en se restreignant au domaine des langues
classiques : le Sandhi a ete invoque pour expliquer ce dernier
phenomene, sans succes a notre avis. Quoi qu’il en soit, per-
sonne ne songera sans doute a soutenir cette these pour Yu,
dont nous chercherons plus loin a etablir la forme primitive
comme AU. '

La question se resoudrait d’elle-meme si l’on parvena.it a


decouvrir un sens determine aux elements en question. Pour u,
le fait parait tres probable. C’est dans le couple represente
par alo : valeo que la valeur dh{ appai’ait de la maniere la plus
sensible. Si le premier exprime en general laccroissement, la
nutrition, valeo exprime l’etat qui en resulte dans l’objet qui
devient le sujet du nouveau, verbe : qui aliiur valet ; si on
compare valeo a goth, alan, s'accroitre, le rapport se simplifie
et u apparait comme perfectif-reflexif. (i) On retrouvela meme
nuance si Ton compare l/'AA.LDH, dans a).6w, augeo, sano ;
a79a wu, id. et goth, waldan , dominer ; -- zend. har, servo et
goth, warjun, se defen dre contre, vars, en garde ; — scr. V~as,
fixer et scr. \/~ vas, svvujju, fixer sur soi, se revetir ; — Scr.
\/~vam, vomo , eprouver de l’oppression, etre malade et scr;
\/~ am, oppresser ; scr. \/~ one, courber et scr. V^vanc, aller en
zigzag ; vacillo ; — scr. \/~ aj, ayw, ago, rnetti'e en mouvement,
pousser et goth, wakan, vegeo : etre en mouvement, veiller,
etre vif, vigoureux La metaphore frangaise pousser qui pour-

(1) Le rerme pei'fecfif sera employe - pour . designer u,ue actiotr accomplie,.
envisagee dans ses resultats — ou une action envisagee comme le resulfat d*u.ne
autre action accomplie : ce dernier "sens representant une evolution du premier, ’
Cf. ’p. 3d.‘ ' • ' • V

172 LE MUSEON.
rail' tra'duire vegeo, goth, vahs'an peut rioiis aider a raniener, au
point de vue semasiologique, a l/~~AG tout ce groupe auquel
se rattachent aussi augeo , «£?«, au^avw, scr. \/~ nksh, lesquels
seraient d’abord fairs, pousser, puis agrandir, augmenter en
general. Wenti, die Wende, est le bout, das Ends, considere en
rapport avec le sujet qui s'y tourne ou en retourne ; vacuus est
perfectif par rapport au zend aka, manifeste (ouvert) ; scr.
\Z~vag, bcwv, dans son sens primitif, est la possession, lajouis-
sance subjective du bien acquis, atteint, scr. l/“ ag ; scr. \Z~ van,
primitivement atteindrc est perfectif par rapport a l/~*AN,
aller ; scr. vapus et ses congeneres slaves montrent le resultat
produit par l’objet dans le sujet auquel on l’applique ; vergo
expriuie la direction acquise par le sujet qui s’est dirige : rego ;
dans vraiqs, cette position se considere comme opposee a la
precedente et le mot devient pejoratif : detourne, coarbe. Le
sens perfectif, avec evolution pejorative, mais sans nuance
reflexive, se trouve encore dans vapidus, qui a emis son sue —
qu’on peut comparer a sapidus ; vapor serait l'efliuve ; verro,
e’est : faire errer, pousser au rebut, n’importe ou, des choses
dont on veut se d6barrasser ; envisage ainsi, la nuance refle-
xive est sensible. Nous avons hesite a placer sous \/~ 2 AR,
apaplffxw, les mots verus, wahr, vsl. vera, foi, quele sens trOuve
pour u amene naturellement sous notre plume ; e’est ce que le
sujet trouve bien ajuste, passend mit der Wahrheil, mit demands
Ansiclit. ■

Dans quelques cas la nuance est moins sensible, surtout la


ou le noyau proto-arven exprime l’idee de briller ; ce fait n’a
rien d’etonnant et ne demande point d’explication.

Quant a s il est nettement intensif dans scr. sah vis-a-vis


de amh ; dans scr. \ /~sas en regard de scr. \/~ as ; de meme
dans nyeopiai, sokjan — salvus — scr. I /~san — goth, sandjan
— litt. semiu — 6pp.fi compares respectivement avec ayw, vn.
aka — dlo — l/'AN , aller — l/ -2 ANT — emo — opvupt,.
AiUeurs cette nuance, plus exposee que toute autre a se perdre,
s’aflaiblit ou disparait le plus souvent.

Nous ferons observer, en passant et sans en tirer de conclu-;

LES PREFORM ANTES PROTO-ARYENNES.

173

sion, l’analogie du sens trouve pour u et de celui de aveo , avec


le sens, primitif etre dispos, se rejouir (Cf. Breal. Diet. etym.
latin s. v.) auquel repond fort bien le vedique \/~ av, jouir,
faire jouir, aider. La preformante intensive $ rappelle aussi les
sens pregnants de l/^AS dans su, eu, sat, etc...

Jusqu’ici nous avons presente nos preformantes comme u


et ^ : nous croyons que leur forme etait variable et que la
premiere se montrait diversement comme AU ( 1 ), u. L’indice
fourni par l’analogie semasiologique de aveo et scr. as, esse
est trop foible pour etre invoque a l’appui de cette hypothese ;
elle trouvera une base moins fragile dans 1’explication qu’elle
fournit de certains phenomenes qui insistent aux ressources de
l’analyse phonetique indo-europeenne.

Les groupes augeo, aukan, assjw, aui-avw, wahsan, uksh, regeo,


wakan dont nous avons deja indique la relation semasiologique
ne se laissent pas ramener.a l’unite indo-europeenne. Cette
diversity s’explique sans qu’on soit oblige de separer ces formes
qui malgre tout ont un air de famille presque evident, si l’on
en cherche la raison dans un etat anterieur ou elles convergent
vers une forme proto-aryenne AVAG,.
Celle-ci, sous l’influence de diverses causes, serait devenue
teg, tag, eug ; aveg devenu areg dans certains groupes se redui-
sit ensuite a (tug. Ces divei'S produits d’une m6me combinaison
ne dateraient pas necessairement d’une meme epoque. En tout
cas elles auraient aboutia constituer autant de racines distinctes
a lepoque indo-europeenne, ou elles furent naturellement appe-
lees a exprimer des nuances diverses du sens primitif.

Les noms de l’aurore et de l’orient : aurora, auw;, 7,w?,


ushas, vha ost-, scr. \/~vas, bi'iller, \/~ ush, brvder, sont dans le
meme cas ; ils s’expliquent de la meme maniei’e si la forme
proto-aryenne de ind-eur. Ves, briber, est donnbe comme
AvAs.

Sans le temoignage d 'augeo, aukan, aurora , l’a de t Ufa,

(1) La notation Au reprdsente la Variation a-e, que nous croyons constater en


fait et qui peut reeevoii* diverses explications, qu’il* est impossible de
discuter
pour le moment,. Quant a s, il n’y a aueune forme qui ie. prksente autrement
qu a l\5tat faible. II serait done oiseux de vouloir rien determiner.

•174 LB MUSEON. , . ■ .

«u!javw, aiiwc risquait fort d’etre relegue parmi les voyelles dites
prothetiques. Ces voyelles si frequentes en grec et qui appa-
raissent surtout la oil on les attend le moins, s’expliquent en
partie par cette voie. ’AuX«5 serait de Av(E)llc ; eupu? serait
parallele a uro (cf. V~ i km) de A.VAS. Dans les couples Up <r<),
spcrT, ; s'jy.YiXo?, exv)Xo: ; opao), opo;, oupo; — ramenes a AXAX
(X designant une consonne quelconque) on expliquerait a la
fois la presence de la voyelle parasite et celie de l’esprit rude
dans les seconds membres.
Sfc. Nous abordons maintenant deuxautres preformantes,plus
diffieiles a isoler, a savoir u et n. La l ro se montre surtout dans
.un etat analogue a celui de u dans augeo. Nous croyons cepen-
•dant la retrouver comme initiale dans les formes suivantes :

1° J-AGIL (Of. l/^AGH v ), chercher a s’emparer, poursuivre,


se comporte vis-a-vis de SAGH, coniine un desideratif. Le vha.
jagon et le vedique \Z~ yaksh ont conserve ce sens : ce dernier
pourrait aussi se ramener a \/~ aksh, mais en presence de
\/~yah dans yahii, yahvd, yahvi, dont le sens est tres-voisin,
il est plus probable que yaksh represente yagh x -s.

■ 2" J-AM (Cfl/" 2 AM, 30), retenir, maltriser, diriger, repre-


sente plutot l’effort du sujet que faction definitivement exercee :
dans scr. \X~ yam ;

3° J-EK„ (Cf\/~~EK,, 4) dans scr. ydc, demander, implorer


une chose, vha. jehan, avouer, confesser (primitivement deman-
der pardon ?) Goth, aihtrun , implorer, mendier, rappelle la
nuance desiderative de J-Agh x , si on le compare a scr. \X~vac
et goth, aulijon, crier.

N’y a-t-il pas lieu de regarder at et an des verbes gothiques


comme diphtongues en presence de aukan et de aigan l

4° J-AS (Cf. 1/ AS, 12), s’etforcer vers un but, etre en


mouvement, puis bouillonner. La racine yas n’a ce dernier
sens qn’en vedique, de meme que dans vha .jesan, fermenter,
)u£oj, bouillonner ; comparer flainand c de deeg gaat, la pate
marche, est en mouvement.

175
LES PREFORMANTES PROTO-ARYENNES.

5° Scr. irajij ~ raj, raj.

6° Scr. iradh, chercher a obtenir, , ; i comparer a rddh, reus-


sir (a obtenir).

J-AS se retrouve peut-etre clans scr. \E~ish, icchami, j-Am


dans imitari comme V-Ag, dans uynfc, scr. \/~ aksh, le vha.
eiscon et aemulus rappelleraient alors aitgeo et aurora, dans
leur rapport avec ayvn; et uksh.

J-Aglp rappelle, pour le sens, la racine sanscrite ih, desirer,


poursuivre (dans anehas, en surete, a l’abri de toute pour suite).

Ce dernier rappi'ochement devient tres-plausible si Ton


considere les formes sanscrites en i qui ont ete en partie
identifiees dune maniere plus ou moins dubitative avec des
formes europeennes en at, et dont les relations paraissent
assurees dans l’ensemble de notre theorie.

Ce sont :

Scr. j/lPS, desirer, qui serf, de desicleratif a \/~ tip, obtenir,


achever (dans sum tip) et goth, aibr, offrande ; comparez apap,
l’oeuyre sainte. Eifer rappelle suffisamment le sens de chercher
a accomplir ; pour vha. eivar, eibar, acerbus, immanis, horridus :
comparer -: un zele amer, etjaloux venant de zelosus. Le grec
afrtu;, altus, difficilis (et le goth, aufto, -A-w; I'mz) peuvent se
ramener ici par des transitions de sens fort concevables.

Scr. j/iJ ne se distingue de aj que par une nuance


intensive et reflexive. On le retrouve dans A;, a fyo?, clievre,
qui serait ainsi la mobile, Y agile ; son nom Sanscrit est aja,
zend is a; 2) dans acyavsr„javelot, et ineiyto, poursuivre, presser ;
3) eik, chene, qui serait alors : dev (empor) strebende.

Scr. l/lR ne se distingue pas sensiblement de \/~ ar, mettre


en mouvement, il rappelle goth. aims, messager : comp. vs.
am, prepare, arumtjan, delivrer un message.

On voudra peut-etre expliquer ce dernier par ii/ar, rnais ce


redoublement en i a lui-meme besoin d’explication. II est peut-
etre perrnm d’entrevoir l’origine, ainsi que celle de desideratifs
comme ips, dans notre preformante.

Scr. l/~IC, posseder est un perfectif par rapport a \/~ ag ; de


meme goth, aigan, posseder, .

176

LB MUSEON.

Scr. (/Ip, de *aizd, adorer = goth, aistan, vereor, rappelle


le sens de \/~~ As dans ahhu, asura, esns. La nuance est
reflexive.

Scr. j/lSH, s’elancer (loin de, avec ablatif) et vn. eisa,


einhei’stiirmen, est plutot forme, au mojen de s, de i regarde
comme une forme intensive de \ /~i.

Comme formation radicale par u, le Sanscrit possede un


analogue assez stir de cette serie de racines en i long initial,
dans la racine uh, que nous ramenons a 1/fAGH . Le sens
premier est encore bien visible dans samuh et vi-uh, reunir
et sepafer ; il l’est moins dans ‘uh, observer, espionner :
mais on peut admettre une metaphore comme le francais :
attacker son regard , fixer les yeux ; uh, ecarter, sera primiti-
vement constringerc kostem. Vah, velio, lui meme pourrait etre
regarde comme v-A gh, ; ce serait attach er, atteler pour soi,
puis aller en vo it ure. J’ai entendu employer en francais. « J’ai
attele aujourd'lnd * et en flainand « ih heb vandaag ingespannen »
pour exprimer le meme sens : c’est une figure de rhetorique
fort simple.

Parmi les rapprochements invoques a l’appui de l’existence


d’une preformante i (ou plutot ai, v. plus loin), il en est certes
de probleinatiques. Cependant il s’en trouve un certain nombre
ou la preformante se presente d’une maniere assez frappante
dans la forme et assez constante dans la nuance ajoutee au
sens. Rappelons-nous,;-Ap'//, dansjagdu, scr. \/~ih ;j-EK, dans
\/~ydc, aihiron ; — j-As dans scr. \/~yas, \/~ish, eiscon ; scr.
iradh et rddh ;j-Ap dans ips, et eifer, ou le sens devient cheque
fois reflexif et desideratif, avec une nuance intensive tres
marquee. — Scr. y, beeiyta et scr. \/~Tr ne presentent que la
nuance intensive, si on les compare a scr. \/~nj, ayw et scr.
V' ar, movere ; scr. V/' id, goth, aistan, sont simplemeilt reflexifs.
Ip seul est en contradiction avec cette observation, sans que
nous puissions trouver la cause du phenomenc.

La nuance totale de Ai se retrouve dans le Sanscrit i forme


regardee comme -intensive de y '-i, et signifiant aller rapide-
ment, s’adresser avec ferveur a, desirer ardemment. '

LBS PREFORM ANTES PROTO-ARYENNES. 177

Si tel est le sens de pref. i, on doit etre porte a la retrouver


dans scr. \/~ in, inu, de y/^AN : j-AN serait aller vivement
a, approcher avec un desir violent. Toutes les significations
attributes a cette racine (Cf. Gr. Wort.) derivent tout naturel-
lement de ce sens fondamental ; sans elle au contraire, on ne
comprend pas comment on arrive de aussenden a bewaltigen et
surtout a enas, gexvaltthat, attentat. Le grec aivupai., saisif,
ainsi que aivo;, terrible, viennent alors se ranger naturellement
ici.

Nous citons rapi dement afygri, c/xi\ et scr. \/ iksh : akshari;

— goth, aig/o, pourrait netro qu’une preformation en zi, comine


tksh Test en i ; on peut comparer goth, anhuma — au ou au ?

— de \/'~AK i (acus).

A cote de ij le Sanscrit a aussi ej ; les formes moins claires


\W esli et les derives dims, dnehas ne pennettent pas de regafderla
longue sanscrite comme lequivalent phonetique de la diphton-
gue europeenne ; ailleurs la longue est commune : Mil : cpu ;
avec udhar : oudap = vha. utar, les faits se compliquent encore
davantage.

• * #

3. Une 4 m '" preformante dont l’existence parait probable est


AN : N ( 1 ) mais elle est difficile a isoler parce qu’elle a sou-
vent fait disparaitre la forme simple ; d’ailleurs son sens ne se
montre que rarement et parfois elle modifie le sens prirnitif au
point de rendre douteuses les relations des deux formes.

Dans les formes nasalisees ungo ( 1°) ; andmga (2"), evlymv ; goth.
niman (3°) que l’on ne separe pas de scr. \/~ ah, (l u ) ag (2°) ;
emo (3°) ; ni de necto (1°); scr. \/~nag, atteindre, nunciscor,
nactus (3°), il est fort difficile de retrouver une forme commune
par la voie phonetique. Si Ton admet du reste les relations
genetiques de \/~ 4 A (n)gk t avec SAglh ; de \W'E(n)k., avec Vely
etc.,.de emo avec semiii etc. les difficultes gfandissent encore.
Malgre tout il resterait encore a expliquer :

lat. sero : nero (Fick 1 , III). i .


(1) Compare/, Wimliseh, KZjXXI, 406 et J. Schmidt, ibid* XXIII, 266.

178 LE MUSEON.,

scr. u t proclamer ; nu, louer.

scr. i : ni, conduire.

zend ap, eau : nap, humecter.

slave ners (Miklosich, EW), coire : (v) Ers n" 34.

Sans doute, ces rapprochements pourraient etre ecartes,


surtout si on les envisage separement ; mais ce groupe d'alter-
nances rapprochees des paires de la premiere categorie, et d’au-
tres qui suivront, ne se laissent pas traiter aussi violemment.

Nous regardons toutes ces formes comme sorties du type


AnVX, et comme paralleles aux reflexes des types ArFX et
AjVX. (i) Sans nier que scr. ah et a<; puissent representer ngh et
nk 1 nous aimons mieux parallelise? au point de vue formel ;

■ \, r ag et V«j.

\/~nag et walisan ou icgeo, jagbn.


necto et vegeo.
es et emo.

nes (voir plus loin) et niman.


nadus et vacillo.
ango et augeo.

S'il en est ainsi anmhca, eveyxeiv, nanmcor, doivent etre re-


gardes comme des redoublements de Auk ou des contamina-
tions de NAK. : ANK, ; a moins qu’on ne prefere y voir la pre-
formante repetee.

Les ratines sanscrites ahg, ihg sortiront aussi de leur isole-


ment; la premiere sera An A ; la 2“ comhinera les prefor-
mantes i et n comme i-n-ahsh de yti 2 AK + s. La ratine proto-
aryenne AP, travailler avec soin, achever (son oeuvre) pourra
expliquer, apis, egm; ; vha. bin. ’Epci; : apis — s’rrevyw : ayw —
uro (*eusj : V/ 4 AS, s’il est permis d’attribuer a ce dernier le
sens de briller, d’apres arrr ip.

Le sens de pref. AN apparait, croyons nous, dans le rappro-


chement d’abord de \S 2 AS et de scr. y/ ms, liehevoll herange-
hen, grec veogai, aller, retourner, u6a~o;, retour ; vha. ginesan,
goth, ganisan, resler en vie, guerir ; goth, nasjan, sauver, ren-
dre heureux ; vha.. nerjan, guerir, sauver. L’idee commune a

(1) V repr^sentant a, e , A.

IjES preformantes proto- aryennes. 179

tous ces mots est celle d’un mouvement vers un but, une place
ou un etat stable et normal : la demeure (scr. dsta), la sante ;
cette nuance apparait aussi en Sanscrit dans des comparai-
sons comme vatsdsas'nd mdtfbhis, RV. VIII, 61, 14. En d’autres
termes, AN ajouterait ici au sens fondamental de \f ~AS celui
d’un mouvement vers l’etat exprime par cette raeine. On peut
saisir la meme nuance dans ANAS = scr. \/ as, jeter, asi, ensis.
A un certain point de vue, N-AS est antinomique vis-a-vis de
\A a AS ; si celui-ci exprime letat, le premier emporte la priva-
tion de cet etat ; ce n’est pas cette nuance qui a triomphe, mais
nous pensons quelle se montre dans la comparaison de \V"’AK 1 ,
atteindre et scr. nag, pbrir, neco, faire perir ; N-AK, serait
alter atteindre , locution qpi, surtout dans des phrases analogues
au francais j'allais atteindre le sommet, lorsque.... pouvait
arriver a exprimer juste le contraire de la raeine simple. On
peut conjecturer une origine semblable pour scr. nagna, goth.
naqaths (Fick 4 I, nog : nog nos) qu’on ramene a og (ibid), scr.
ahj, unguo ; ces mots signifieraient primitivement laves, purifies.

En realite ils emportent tous une nuance de privation tres


marquee, et compares au Sanscrit aktd, constituent des antino-
mies parfaites ; \A anj, aktd, lie signifient pas enduire mais
oindre, orner, revetir meme; unguo est de meme laudatif :
aktd dans RV. confine parfois au sens pourvu de, tandis que
nudus rend l’idee de depouiller dans nuddre.

II semble done que AN ait ete approprie a exprimer l’antino-


mie ; ce fait pourrait trouver une. confirmation dans les parti-
cules negatives an na net : cette explication ecarterait ici la
nasale sonnante longue, si difficile a concevoir et si proble-
‘matique dans son existence ; na et na sont aussi intensifs ou
affirmatifs : ndvedas, v/jSopo? vl \ ; de meme a cdte de na$, anti-
nomie de ag, on a conserve nag = ag, nanciscor.

On pourra ranger encore ici scr. ndka, voute, de AN-AK


courber, n° 1 et scr. nag a, serpent =='AN-AGr, n° 8; snoek,
brochet et schnecke, limacon serait s-n-kg.

180

LE MUSJftoN.

41 . II a ete question deja de la co.mbinajson des preformantes


s et u ; cede de u et n ; nu, un peut servir a expliquer certains
groupes de .mots etroiteinent lies quant au sens, mais dont les
relations formelles sont obscures. Admettant l’existence de
cette combinaison nous allons tticher de faire l’analyse de ces
groupes ; le succes de notre operation aura pour effet de trans-
former notre hypothese en proposition demontree ou du moins
tres probable ; elle servira surtout de eontre-ep.reuve a nos
premiers arguments.

Le premier de ces groupes est : scr. udan, undid, undanti ; .


{13«p, undo, ; goth, loato ; lith. wandu. Ces mots ont ete ramen.es
a une racine ud, sans trop de difficult es ( 1 ) ; il n’en serait plus
de rnerne si on voulait en rapprocher neerl. not, qui est a undo,
comme nub hi est a umbilicus, nagel a unguis etc. ; goth, icamba,
.ventre est entierement parallele a lith. loandii, et sera bientot
ramenb au groupe ndbhi, umbilicus. L'equivalence lat. u = o
devant mb, ng ne repose que sur les alternanees q.ue nous cher-
chqns a expliquer autrement.

Si u et n sont preformantes dans le groupe en question, nous


arrivons a un noyau proto aryen ED : D, dont l’existence se*
demonti:e directement par ses combinaisons avec les prefor-
mantes simples. On a : ,

1° jS-ED : dans 68<5«, scr. d, ud, avec l/ - sad ; vsl. choditi, ire.

La racine est sed d’apres le slave died (voir Miklosich EW,‘


sub voce).

2" /-ED : scr. I/ - yud, aller, hinstromen ; yddas, yddura,


liquide ; yddasa , animal aquatique, ocean.

3° F-ED : o) scr. | /~vad, mv'r\, m. neerl.. vermlen, maudire ;


ad ou = Aveved? forme comme ; — F-ED se dit de la

parole lente, solennelle. La metaphore rappelle -. parole cou-


lante, flumen eloquentice, fliessende Bede, discours impetueux.
4° A'-ED : scr \Z~\ nad, sonare, avec la metaphore de Y-Ed ;
nadi, fleuve ; nat = wet anglais !

Dans scr. adbhis, notre l/" 2 ED se montre a nu. D’apres les


formations radicales enumerees, il exprime un mouvement con-

(1) Voir Bechtel. Die Hauptprobleme , p. 172.

LES PRfSFORMANTES PROTO -ARYENNES.

181

tinu et vigoureux. La racine sanscrite ad ne serait done qu’une


fausse abstraction de u-n-(a)d ou mieux il serait done le cas
de brct\c, us lids.

Une autre combinaison de preforraantos avec \/'~ED donne


scr. \/~syad, syand, (vsl. Mdu, d’apres Ficlt 4 ) dont Yn est,
peut-etre une insertion morphologique de l’epoque indo-euro-
peenne ; dans notre systeme l’origine de cet etrange phenomene
s’entrevoit facilement. Ind.u (et oindu ?) peuvent etre (u)-i-n -Ed ;
ou Yn de (v )indu est une insertion. Peut-etre le nom du Jupiter
pluvieux de l’lnde, Indra, s’explique-t-il de la meme maniere ;
on le rapprocherait alors facilement de YAndra ou Aw dr a
avestique.

Sund, ags. et vn., dbtroit, pourrait etre le courant.

Nous suivrons le meme precede pour les groupes :

1) abhrii, nubhas, via os, nebula, nebel, nubes ; ambhas , ouAco; ,


imber, nimbus
2) ndbhi, ndbh etc. ; dgtpaXd;, ag(3wv, umbilicus, umbo ; nabcl.
auquel nous ramenerons goth, mamba, ventre.

Les deux groupes seramenent a \y' 2 EBII, reunir, enlacer,


nouer, qui se trouve dans les combinaisons :

1° F-EBH : tisser : utpaww, vha. iceban, icabe ; urmvdbhi.

2° ./-EBH : scr. \/* yabh, futuo : pfosto — et dans scr. Iblia,


famille : comparez bandhu.

3° .S-EBH : scr. sabha, assemblee ; goth, sibja.

4° iV-EBH.

Ce dernier se presente en Sanscrit avec le sens de crever, une


antinomie parfaitement analogue a celle de nag : ag, nagna :
akta. — Le sens premier se trouve au contraire dans scr.
\ r ubl\, unabh, dont weben n’est qu’une specialisation. A n(e)bk
lui-meme signifie reunir dans ap.«w, ambo ou le Sanscrit main-
tient u : abhdu = deux reunis ; goth, bai, beide, rappellent
vha. bia a c6te de apis, Igm?. C’est ici qu’on pourrait placer
aa i == S-Ebhe, ainsi que les cas en bfi ; bhis etc., qui auraient
diverge d’un sens comitatif oi’iginaire. Dans abhi, d^ai, bi, on
peut voir la meme racine EBH et AN-EBH sans qu’il soit
necessaire de recourir a la nasale sonante, pas plus que pour
vs umbi qui serait a abhi comme unda est a ad-bhis ,

182

LE MUSEON.
Tous les membres du premier groupe se ramenent pour le
sens a image — pluie — cau : le nuage obscur, ou le nuage
qui creve.

Les deux nuances s’expliquent ou pat une derivation de sens


ou bien par un double nabh, analogue aux deux \/~na$ : les
deux causes peuvent avoir coopere. Le nuage obscur fut peut
etre coneu comme un tissu, un voile : dans ce cas nubcs :
nubo couvrir d’un voile (Breal. 0. C. s. v.) s’expliqueraient
parfaitement. Imber , serait i-n-EbU (cf scr. inaksh) , et la
nasale serait repetee dans nimbus. L’idee de voile, tache obscure
se retrouverait dans le rapprochement ab'hra. Dans le 2 d groupe,
il faut d’abord signaler les mots vediques nabh , nabh, nabhcmii
qu’on peut trad ui re par reservoir ou source, deversoir, et ratta-
cher ainsi non seulement a nabh, crever, mais encore a *nabh
*abh, enlacer, renfermer.

Quant a nabhi , nombril et moyeu, il est facile d’y voir le


noeud, l’enlacement ; nabhi, moyeu serait done plutot.le point
ou convergent les rayons avec l’essieu que l’ouverture ou celui-
ci s’engage. Avec cette interpretation les deux sens d’dp.<paXo<;,-
nombril et bosse de bouclier se concoivent faeilement de meme
que umbo, a c6te de umbilicus. Quant a wamba, et ses congeneres
qui designent le ventre et en particulier uterus, vulva, il faudrait
partir de ce dernier sens et concevoirle sein de la femme comme
1'enveloppe ou le reservoir du foetus.

On pourrait tenter par la meme voie l’explication de

1° unguo — scr. anj, aktd.

2° unguis ovuc — nakhd, nagel.

3’ uncare ; oyxaopai., evott/, ; vsl . jeca .


Elle est peu douteuse dans :

1° vha. unc, anguis ; a cause de vha. ivinchan.

2" uncus, oy/.o? — scr. abkd, a cause delith. vmszas, crochet.

Il y a lieu de se demander, en renversant la relation admise,


si dans certains cas l’o grec n’est pas lequivalent de u latin et
indo-europeen.

La qombinaison de u et i n’existerait-il pas dans les racines


suivantes ? Au point de vue semasiologique, elle est plausible ;

LBS PREFORMANTES PROTO-ARYENNES.

183

elle est possible, au point cle vue formel ; elle gagne mime
quelque probabilite dans l’ensemble des faits exposes.

1° Scr. j/wy, schnellon, losfahren, qu’on peut reunir avec


vrj, vyaj, jouer de l’eventail, (= agiter l’air). Les sens sont
respectivement intensif et frequentatif de V^~Ag l ; niei'xw, ni
weichen (Kluge, EW, s.v.) ne nous paraissent assez voisins de
sens pour trouver place ici.

2° Scr. trap, e-ntrer, trap, maison, clan-, ofxoc, vicus, goth, weihs,
exprime lidee specialises et intensifiee de scr. \/~ ac etc. : e’est
l’arrivee definitive, le but atteint. Ici se rangent encore atpw-
vEogat. et Ixavo?, sufiisant, toereikend, hinreichend ; comp.

TvoSrivex'/is.
3" Scr. 2 l/ visit (Gr. Wort), s’emparerde, accomplir, est un
veritable perfectif de 1/“ tjas, s’efforcer (Cf \/~ ish).

4f’ Scr. \X vyae, entourer, embrasserou l’-on peut retrouver des


nuances a lafois de i et de u, si on le compare a \/~ anc, cour-
ber.

5" Scr. | y via, sicken, siehlen, mais plus frequent, surtout


si l’on tient compte des composes et des derives, dans le sens de
separate et surtout dans le sens moral : (Listing uer, discerner . Ce
sens serait le primitif si on admet le rapprochement de goth.
loeihs, sacer, separe du profane.

Sil est permis de donner a l/^OK, (s’) ouvrir, le sens premier


couper, on pourrait decomposer vie en i-0k 2 . Le scr. krndti etc.
(CfFick 4 , III sub Kar) ne serait qu-un antique denominatif de
Ok 2 comme on pent le soupconner pour hrndy, zfirnen (== ent
brennerr), en presence de altar et haras , Flammengiut : Scr.
\/~ dah et goth, dags donnent ici l’analogie semasiologique.
L’oeil serait alor-s l’ouverture decoupee, le trou : coinparez
quille pour jambe ; neerl. dial, pikkel, id ; tile de testa'-, chest
= armoire et poitrine. Alors goth, augo montrerait le sens
perfectif de u tandis que iksh, regarden est un imperfectif
de voir,

* *

£:*. Les sens entrevus pour A u, M, s, An ne manquont pas de


points- d’attache dans le vocabulaife des langues indo-euro-

-xi. 13.
184

LE MUSEON.

peennes. Ils sont faibles pour les deux dernieres preformantes et


out 4te indiquees deja. Ils sont plus solides pour les deux
premieres.

La preformante Am rappelle, pour le sens et la forme, la


racine indo-europeenne qui se montre dans la,t. aveo avec
le sens primitif etre dispos, se rejouir (Breal. Diet, eti/m. latin ),
dans scr. \S~av, jouir, se rassasier — faire jouir, aider (PW).
Le derive avarus est pejoratif; avidus, qui signifie d’abord
abondant (Breal. 0. C. et MSL, 1892, p. 447), exprime d’ordinaire
un desir ardent, et, dans tel contexte, il pourrait signifier eprou-
vant un vif besoin, manquant do : c’est le sens definitif de scr.
find, grec euv/i, zend uyainna, goth. wans. En francais laisser
a desir ci- signifie manquer des qnalites voulues. Le sens. primitif
de cette racine est done celui de la possession envisagee dans
le sujet : il est essentiellement subjectif et perfectif. — Telles
sont aussi les modifications de sens produites, en tout ou en
partie, par l’adjonction de la preformante au noyau primitif.
C’est ainsi que A K (anc) signifie courber ; mais vacillo, s’etre
courbe (et marcher ainsi) ; vane, courber sa marche, est simple-
ment reliexif a moins que, par une figure de langage, la qualite
du chemin parcouru n’ait passe au sujet. Cet exemple typique
montre que 1’evolution du sens a depasse les limites d’une
simple modification temporelle ou subjective : V-AK exprime
une action dont la notion diflere de celle de AK, mais de telle
maniere que V-AK presuppose l’accomplissement de A K. C’est
exactement ce qui se passe dans les praeterito-praesentia des
langues germaniques, dont le procede n’etait 'pas etranger a
l’indo-europeen, comme le montre wait — olSx — veda = (j’ai
vu) : jesais.

Une seconde analogie est celle de la particule vedique u, au.


Cette particule s’ecrit aussi ft, allongement metri causa dit-on ;
mais ici, comme dans d’autres cas, le metre pourrait bien
avoir conserve ce qui a 4te altere ailleurs. Les sens de cette
particule ont ete analyses par Grassmann (Worterb.). Pour
nous, nous voyons le sens fondamental la.ou elle s’emploie
pour unir deux membres de phrase. Dans ce cas, elle presente

LBS PREFORM ANTES PROTO-ARYENNES. 3 85

l’action exprimee dans le 2 d rnembre, comme une suite ou une


consequence de Taction du premier membre. Le verbe de celui-
ci acquiert ainsi le sens du parfait ; la particule se place dans
le premier membre ou dans le second. Tous les emplois de la
particule se deduisent aisement de celui la ; la filiation des
sens chez Grassmann est, au contraire, purement exterieure et
ne rend pas compte de l’emploi si pregnant qui vient d’etre
indique. Voici quelques exemples tjpiques empruntes a diffe-
rentes categories de Grassmann :

RV I, 161, 12 b... agapata yah kavasnam va delude yah prd-


bravlt pro (pm u) tdsmd abravitana. Vous avez maudit celui
qui s’etait attaque a vous ; vous avez beni celui qui vous avail
celebi e (d’abord).

I, 156, 2. Yd jciiam asya mahato main bimat seel u gravobhir


yujyam del abhyasat. Celui qui aura glorifie la naissance de ce
grand dieu, surpassera meme son pair en gloire.

I, 139, 4 deeti dasrd vya ndkam rnvatho yuhjdie vam ratha-


yujah... On (le) voit, 6 deux Basra : apres que vous avez
ouvert la voute celeste et que vous avez attele vos coursiers....
(plus loin : vous vous tenez surun char eleve)

Le present accompagne de u doit se rendre ici par le parfait.


II en est de meme VII, 30, 2 et VII, 85, 2 ou Ton dit en sub-
stance : cast toi (Indr a) quon a invoque (havanta u) : (cost pgur-
quoi) livre-nous nos ennemis ; et on vous a invoque a I’envi

(Miira-Varuna spardhante va u) : ( cest pourquoi) dispersez

nos ennemis.

I, 113, 11, la particule est repetee et insiste sur Tachevement


de la premiere action :

Iyush te ye purvatardrn dpngyan vyuchdntini uslidsam mdr-


tyasah — asmdbhir u nu pratiedhshyabhud 6 (a u ) te ycinti ye
aparishu pugydn. — Ils sont partis, les mortels qui virent
apparaitre Taurore antique ; e’est a nous quelle sert de spectacle
a present ; il en viendra qui fixeront leurs regards sur les
aurores futures.

La nuance perfective peut se retrouver si Ton suppose au


poete Tintention de marquer Tenchainement des generations

186 ,

LB MUSBON.

mortelles : e’est parce que les peres ont veeu, ont vu les
auroras, que les fils jouissent a leur tour de ce spectacle.

La nuanee de soeben,. sogleich que Grassmann signale pour u


accompagnant le verbe a un temps du passe, ne se rencontre en
realite qu’en vertu du sens materiel de la phrase comme
I, 46, 10, 11 ; le sens fond amenta!, propre a u, apparait partout
ailleurs coinme VII, 76; 2 dbhiid u hetur uslutsah ; VI, 45, 13
abhur u mahan (Indra) ou etre devenu equivaut a efee. Ce pre-
tendu sens de u a suggere a Grassmann pour VI, 64, 1 une
traduction evidemment fautive : Auf stiegen schon. der Morgen-
rothe Strahlen (suit la description) ; Ludwig a bien fait de tra-
duire ici par le parfait.

Avec 1’imperatif, u peut etre pris dans le sens dune demands


faite en vertu de la louange ou de l’offrande. Cet emploi se
trouve VII, 67, 5, oil le poete, s’adressant aux Ribhus a qui,
il vient de dire, bums noire donee liqueur, (Vers 4) ajoute : ren-
dez efpcace tva priere incessante : pracmi u dhiyam me’mrdhram
krtam. Ailleurs 1’exhortation est faite a la suite d’un motif
enonce fonnellement, comme VIII, 24, 16, ou d’une rdsolution
prise comme VII, 61, 6,,/e veux done exalter votre sacrifice ( de
Mitra-Yaruna), ou le vers 5 peut etre regards comme enoncant
le motif de la resolution.

Avec les inteiTOgatifs et les relatifs, le sens fondamental se


montre fort bien I, 164, 48, kd u lac cilieta ; qui a jamais concu
cela? de merne I, 35, 6 ; dans ces passages jamais, je (all.)
traduit beaucoup rriieux notre particule que le nun de Grass-
mann. Dans les interrogations doubles Femploi de u se ramene
a celui des n oS 1,2,3 de Grassmann, oil le sens est tres affaibli.

Le seul passage, parmi ceux que nous avons examines, et qui


sellable contredire notre interpretation est X, 10, 1 . 6 cit
sakhdgam sakkya vavrlydm. Mais la contradiction n’est qu’appa-
rente : il faut supposer que Yarn! a deja insiste sur l’objet de sa
demande et traduire non pas oh ! sijepomais, mais velim ergo.
La reponse de Yama montre du reste qu’il doit y avoir eu des
communications anterieures dans 1’esprit du poete — si tant
est que notre vei’s ne soit pas une adaptation plus ou morns
maladroite (Cf. Lu.<fong-Commentar zu 989).

LBS PREFORM ANTES PROTO -ARYENNES.

187

Quant a A i, il rappelle :

1° la racine sanscrite i cjui a les sens trouves plus haut pour


la preformante.

2° La particule vedique bn, I. Celle-ci est probablement iden-


tifies a tort avec la base pronominale i de hat, ayam, a laquelle
elle parait ne repondre qu’en partie. Grassmann lui laisse sou-
vent sa valeur pronominale ( Wort.) ce que Bergaigne refuse
toujours (Rel. ved. Ill, 331). II est certain que le contexte
n’oblige jamais, mais invite parfois a j voir un demonstratif. Ce
qui est remarquable c’est que sous la forme de i — si toutefois
celui-ci n’est pas different de im — elle n’accompagne jamais
des preterits ou la nuance est evidemment perfective. Le vers
III, 36, 8 seul pourrait etre regarde comme une exception ;
IX, 102, 6 se traduirait bien aussi par le parfait ; mais IX, 45,
5 et 71, 5 sont descriptifs. Ailleurs elle n’ajoute rien au sens
comme I, 103, 1 ou bien elle accompagne des imperatifs ou des
presents IX, 71, 6 ; IX, 72, 6 ; IX, 104, 2 ; IX, 107, 17. Dans
ces derniers cas il semble qu’on puisse voir un reflet du sens
de \/~ l ; particulierement IX, 104, 2 sum i vatsam na matrbhih
srjatd : il s’ag'it d’une action a fame avec un vif clesiv .- -cette
nuance se retrouve partout excepte I, 103, 1 et I, ,140, 2 oil
jagdham 1 signifie bien comme dit Grassmann was ivgencl
verzehri ist ; le sens est futuritif.
Ces observations ne suffisent certes pas areclamer pour l une
relation avec la racine l ; elles peuvent cependant — comme
3°, 4°, 5° servir d’indice et corroborer l’ensemble des argu-
ments.

3° L’avestique di dis, vers.

4° Le grec. si' (dorien m) dans le sens de utinam ; 1’emploi de


cette particule comme conditionnelle ou dubitative, .peut etre
derive de celui-oi.

5° Le relatif ya dont la construction gothique a conserve


peut-etre le sens primitif : saei, qui = sa, celui -dont on vient
de parler, ei celui dont on va paxder,

188

LB MUSBON,

-I' ^

Signalons enfin quatre mots qui paraissent montrer cl’une


maniere particulierement claire la presence des prefonnantes :
Ai A u An. Apres les arguments et les indices qui precedent,
leur isolement ne les exposera plus a etre pris pour des etfets
du hasard. Les deux premiers se rapportent a Ai.

D’abord l’feai; Xeyopsvov iyacakshas RV, V, 66,6, qu’on regarde


comme un compose, mais qui pourrait n etre qu’une forme
redoublee — i-ac-oksh ; le l er membre serait alors equivalent
a ih-(sh) et se retrouverait dans onlnAzw.

Le second, ou Ai se retrouve intact pour le sens et pour la


forme, est l’avestique ayapta, qu’iln’est point possible d’expliquer
par a + apta. Faisant meme abstraction de l’etrange insertion
de y, il resterait a expliquer le sens special acquis par apta
dans cette forme et, que a n’est nullement de nature ■ a lui com-
muniquer. Ayapta en elfet se traduit exactement par le Sanscrit
Ipsita : c’est le don divin en tant qu’il est demande, desire par
les homines, comme l’explique Justi ( Handbuch d. Zendsprache).

La preformante u apparalt dans scr. upas, sein — upastha (cf.


av. upasputhri). L’avestique upastabara , que Justi traduit : die
Geschlechtsiheile darbietend, montre l’etroite parente semasiolo-
gique de ces mots avec le groupe pasas, ueo? etc. ; pas du reste
existe aussi dans le sens de schamgegcnd (PW.) Fick‘‘ rap-
proche dubitativement upas de vapit. C’est bien dans le groupe
op n" 14 que nous placerions aussi bien upas, 'que (djpdsas etc.,
en les reliant par l’idee de liquide nourricier ou iecond qui leur
est commune. II est a remarquer que le Sanscrit possede aussi
sapa == pasas qui est peut-etre s-dp, et sap , futuo, qui a l’air
d’etre un denominatif (PW.).

Enfin nous croyons retrouver An dans scr. anika, face, qui


se traduirait litteralement ad-spectvs .- le sens primitif verbal de
\/~'An se retrouverait parfaitement ici comme equivalent do
ad; anika serait done An-Ai-Ok. An-Ok se retrouve dans
pratyanc = ( prati ) AN + OK. Cf, J. Schmidt, Plumlbildungm
p. 390).

LES PREFORMANTES PROTO- ARYENNES.

189
*.

6 . II resterait encore a etudier la nature et la genese du role


grammatical de nos preformantes. II resulte de l’ensemble des
considerations precedentes qu'elles doivent avoir possede une
.signification propre et une existence independante, sans qu’il
soit possible de leur' assigner une place determinee dans les
categories de la grammaire : on les trouve a l’etat de prefixes,
de verbes, de particules.

II n’en resulte point cependant qu’elles supposent un etat de


la langue oil les categories ftissent inconnues : la racine al, alo ,
goth, cilan existe aujourd’hui a l’etat nominal dans oud, a l’etat
verbal dans les denominatifs de celui-ci, comme prefixe dans
algoed, comme adverbe dans al = reeds, et comme particule
vague dans certaines dialectes populaires.

La question posee plus haut n’est point susceptible dune


solution positive. La reponse que nous y donnons, ne repre-
sente auti'e chose que les probabilites fournies par les donnees
precedentes. Pour fixer les idees, prenons \/~ i AGII l n° 9; cette
racine enter d’abord en composition avec AU, Ad, AN, ..S donna
des mots signifiant avoir-serrer, vouloir-serrer, aller-serrer, par-
failement-serrer. Cependant la frequence de ces compositions
amena la transformation des premiers membres en prefixes
exprimant le parfait reflexif, le futur desideratif, le futur pro-
chain, l’intensite. Ici il y a lieu de se demander si le proto-
aryen en arriva a se servir de nos prefixes comme elements
morphologiques analogues aux desinences de l’indo-europeen.
La chose semble probable pour les deux premiers ; nous
n’osons rien dire des deux autres. Ajoutons que plusieurs des
groupes etudies montrent une evolution semasiologique ulte-
rieure, dont il a ete question deja. AV-AGII l finit par signifier
[avoir serve, attache poursoi <^atteler<^) aller en voiiure; Al-AGJB iy
(vouloir server, eireindre... Yennemi <) poursuivre, chasser ;
S-AGH 1 , [eireindre fortement < tuer <) vaincre. Quant a AN sa
nuance trop faible se perdit bientot ; on se debarrassa de l’une
ou de l’autre des formes, on appropria celle avec AN, entre
. autres, a l’expression de l’antinomie.

19G

LB MUSK0N.

Si ces conclusions sont plausibles, il en resulte que le proto-


aryen possedait un systeme morph ologique essentiellement
different de celui de lindo-europeen. Pendant l’epoque de
transition, la valeur des prefixes aurait ete peu a peu oubliee, et
ils auraient ete employes souvent dune maniere peu conforme
a leur nature primitive : ceci s’appliquerait. surtout aux prefixes
composes ou accumules. Les choses se sont passees de cette
maniere dans le passage du latin aux langues romanes. A une
certaine epoque, les desinences grammaticales s’employaient
pour ainsi dire indifferemment l’une pour l’autre, jusqu’a ce
qu’elles fussent remplacees par des particules precedant le mot.
Ces analogies montrent que pour admettre la verite de notre
theorie, on ne pourrait guere exiger des preuves d’une nature
differente de celles qui out ete apportees. II est vrai qu’on
pourrait les ecarter comme insuffisantes et se resigner a attri-
buer au hasard les coincidences si nombreuses qui ont etc
accumulees au cours de cet essai. Mais la grammaire com-
paree se compose d’une quantite de theories partielles, dont
bien peu reposent sur des preuves apodictiques ; c’est leur liar-
monie qui leur sert le plus souvent d’appui mutuel. Cet appui
doit manquer forcement a un essai aussi isole sur le terrain de
la morphologie anterieure a la constitution de l’indo-europeen.
Aussi, dans L’etat present de la question, ne pouvons-nous
avoir d’autre pretention que de soumettre a la discussion une
theorie plausible, et de nature a projeter sa lumiere sur les pro-
blemes qui preoccupent actuellement la science des langues
indo-europeennes.

Ph. Colinet.

Louvain, 21 Mars 1892.

ESS A I DE RYTHMIQUE COMPAREE.

CHAPITRE TROISIEME (suite).

B. Be la symetrie dans I'hemistiche.

L’hemistiche cl’un vers doit etre symetrique a I’hemistiche


d’un autre vers, cela regarde la symetrie de vers a vers quo
nous avons decrite, Mais il doit etre d’abord symetrique a
l’autre hemistiche du meme vers, et c’est sa symetrie propre,
qui ne contribue pas moins a le constituer que la division
temporale egale. En outre, il se constitue interieurement par
la symetrie de ses differents pieds. Nous n’examinerons main-
tenant que sa symetrie exterieure.

L’hemistiche doit avoir le meme dessin rythmique que l’autre


hemistiche. En consequence, il aura le meme nombre de syl-
labes dans les rytlimiques qui ne font que les compter, le
meme nombre de breves ou de valeurs de breves dans les ryth-
miques metriques ; en outre, le meme ordre dans les arsis et
dans les thesis, le meme nombre de metres ou de pieds.

Cependant cette symetrie qui est la symetrie ordinaire, la


concordante, quelquefois devient discordante.

C’est quand un vers est catalectique, brachy-catalectique ou


hypercatalectique ; alors le second hemistiche contient un pied
de moins, un metre de moins ou de plus que le premier.

Il ne faut pas confondre ce cas avec celui du vers penta-


metre ; dans ce dernier, les deux hemistiches, etant catalec-
tiques, deviennent egaux entre eux, et leur symetrie n’est pas
trouhlee ; la symetrie discordante ne se produit dors que de
vers a vers.

La symetrie est encore trouhlee quand le second hemistiche


xx. 14.

192

LE MUSE0N.

presente un systeme d'ordro d 'arsis et de thesis inverse du


premier, c’est ce qui arrive dans certains vers latins oil le pre-
mier hemistiche suit la fonnule : arsis plus thesis, et le second
la formule : thesis plus arsis.

Peut-etre meme peut-on dire que l’hexainetre latin lui-meme


a ete autrefois dans ce cas.

II suffit de citer le vers :

Tityre / lit path / loe // recti : bans sub / tegnune / fugi. •

Si l’on considere que la cesure ne doit pas se marquer seulo-


ment par une insistance, mais cornme l’exige la fin de mot, par
un temps d’arret, si l’on tient compte, en outre, de l’origine de
la cesure qui est la suture de deux vers, on sera tente de scari-
fier ainsi.

Tityre j tii path j toe /// rectibdns j sub teg / mine fa / gi.

Formant ainsi deux hemistiches, le premier de trois pied^,


dont un catalectique, le second de trois pieds, dont un liyper-
catalectique ; le premier compose uniquement de dactyles ou
de .fours equivalents, le second, au contraire d'anapestes, ou de
leurs equivalents.

Comment 1 ’asymefrie entre les deux hemistiches s’explique-t-


elle et comment se resout-elle ?

File s’explique par le besoin de la variete, de la diversite, qui


n’est pas moins grand que celui de l’unite.

Quant a la solution de cette discordance, elle ne se trouve pas


dans le vers meme envisage, mais dans le vers suivant ou
dans le precedent. Si, par exemplc, deux vers catalectiques se
suivent, la dishannonie dune hemistiche disparaitra par I’har-
monie du vers catalectique suivant.

C. De la sgmetric dans le metre.

Nous ajouterons peu de chose. Dans le cas du vers brack]/-


catalectique , un metre perd un de ses pieds, sa symetrie exte-
rieure vis : a-vis des autres metres est derangee, il n’a plus la
meme valeur ni le meme dessin. De plus, al’interieur, de metre
qu’il etait, il devient simple pied.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER .


193

Cette discordance est.retablie en concordance dans le vers


suivant, si dans ce vers a la raeme place il manque aussi un
pied au metre correspondant.

C’est ainsi que toute discordance se resout dans nne concor-


dance superieure.

D. De la sy metric. -dans le pied.

Le pied enfin est symetrique a un autre pied lorsqu’ila 1a.


meme disposition de Y arsis et de la thesis, (systeme dactvlo-
trochaique, ou anapesto-iambique), qu’il a la meme proportion
entre Y arsis et la thesis (systeme iambico-troehaique ou ana-
pesto-dactylique) qu’enfin il ne perd pas sa thesis. II est asyme-
trique dans les trois cas contraires.

Par consequent, il est asymetrique, on particulier, lorsque le


vers est catalectique, puisqu’alors il perd sa thesis.

La discordance se resout precisement par sa reproduction a


un autre endroit dans le meme vers.

, La symetrie du dessin rythmique n’exige dans aucime des


unites poetiques que les syllabes presentent breve contre breve,
longue contre longue, il suffit qu’il se trouve partout dans les
vers aux mimes endroits des pieds 1° equivalents au point de
vue temporal, 2° placard leur arsis et leur thesis dans le meme
ordre, 3° gardant la meme proportion entre Y arsis et la thesis.

Nous avons examine separement les trois elements qui con-


courent a former le vers et les unites inferieures au vers :
syllabe, temps, lieu {symetrie). Etudions maintenant leur action
et reaction reciproques, au moyen desquelles le vers se produit.

DEUXIEME TITRE.

Action et reaction reciproques des trois elements du ver.s :

1° SYEEABE, 2“ TEMPS, 3" EIEU OU SYMETRIE.

1° Action du lieu ou symetrie sur la syllabe et sur le temps.

En etudiant le lieu ou symetrie en lui-meme comme element


du vers, nous avons en meme temps et indivisiblement etudie

194

EE MUSKON.

son action sur les autres elements nous n’avons done plus a
y revenir ici. Nous avons reuni ces deux sujets pour en faire
un expose total plus intelligible.

Nous anrions pu les diviser, en nous contentant plus liaut


de decrire les differents genres de symetrie, et en decrivant id
leur application aux differents elements envisages separement.

C’est 1’application de la symetrie . a la syllabe et au temps qui


donne naissance au vers ; jusque la les autres elements restent
inertes ; la symetrie est done l’ame meme du vers rythmique.
Elle est au langage et au rvthme poetique ce que l'accent est
a la prose.-
2° Action du nombre des syllabes sur 1c temps et les divisions
du temps, et reactions.

L’action de la syllabe sur le temps eonstitue le mouvement.

//' mouvement est tc rapport outre le temps el le nombre des


syllabes.

Le vers, en effet, est plus rapide quand pour le meme temps


donne ou pour la meme fraction de temps le nombre des syl-
labes augmente.

Et il en est ainsi, non settlement dans le temps total, mais


dans ebaque fraction du temps. Par exemple, dans le vers fran-
cais alexandrin dimetre, chaque hemistiche renlerme le meme
nombre de syllabes, six. Mais chaque hemistiche se divise a
son tour, en deux pieds ; chacun de ces pieds a une egale duree,
mais ne contient pas un nombre uniforme de syllabes ; l’un
peut en contenir cinq, tandis que l’autre men renlerme qu’une.
He bien ! dans le pied qui contient cinq syllabes, le mouvement
est plus rapide que dans celui qui n’en contient qu’une.

Dans l’hexametre latin, ceux qui, a l’exception du sixieme


pied, ne contiennent que des dactyles sont d’un mouvement
beaucoup plus vif que ceux qui, sauf au cinquieme pied, ne
contiennent que des spondees. Ici encore le plus grand nombre
de syllabes dans le meme espace de temps donne imprime un
mouvement plus vif.

M. Becq de Fouquieres dans son Traite de Versification


francaise a calculo exactement ce mouvement. Pour trouver la

195
ESS A I DE RYTHMIQUE COMPAUKK.

vitesse relative il suffit cle multiplier le nombre de sjllabes des


tetrametres par 3, le nombre des syllabes des trimetres par 4,
le nombre des syllabes des dimetres par 0, enlin le nombre des
syllabes des monometres par 12. Chaque metre, en elfet,
emporte six unites de temps, d’apres son systemc qui consiste
a poser en principe que la plus longue unite de temps est celle
de lhexmnetre latin, vingt quatre unites, et de l’alexandrin
francais lequcl est tetrametre ; les 4 metres contenant, en etfeC,
vingt quatre unites de temps, un metre en contient le 1/4 ou 6.
D’oii il suit que le monometre contient six unites de temps,
le dimetre 12, le trimetre 18 et le tetrametre 24. Les unites de
temps de chaque vers suivant son nombre de metres, etant ainsi
fixe, le nombre des syllabes du vers etant, d’ailleurs, facile a
compter, on arrive au calcul suivant. Solent. v, s', s" le nombre des
syllabes de dilferents vers, i, f, t" le temps des dilferents vers,
les vitesses v, v’ 1 seront le resultat de la division des syllabes
s

par le temps soit En prenant ce point de depart et au

rnoyen d’un calcul algebrique l’auteur parvient a fixer ainsi la


vitesse relative des dilferents vers. Celle du vers de cinq syL
labes dimetre est 30, celle du vers de cinq syllabes monometre,
ou de dix syllabes dimetre est 60. Les autres se placent entre
ces deux limites.

Les mouvements des vers qui se suivent pen vent etre les
memes, il y a alors harmonie simple quant au mouvement ; ils
peuvent etre les memes mais seulement par alternance, alors
il y a harmonie differee, enfin il peut y avoir harmonie propor-
tionnelle, ou defaut total d’harmonie.

Le defaut total d’harmonie quant au mouvement forme ce


qu’on appelle les poemes a mouvement varie, et on peut dire
qu’il y a, au fond, harmonie lotah) rent cliscorclante. Ce genre
rythmique s’adapte bien a l’ode proprement elite ; il se produit.
sous l’empire psychique, et peint les sentiments desordonnes, ,
troubles ou vehements. C’est unepoesie qui jaillitpar saccades.
Le mouvement rythmique se caique alors sur le rythme psy-
chique. Les observations de ce genre de poeme appartiennent

196

LE MUSEON.

plutbt a une autre rubrique, celle des rapports entre l’elernent


psychique et l’element rythmique de la poesie,

Mais ce n’est pas seulement a 1’ocle qu’appartient par une


influence psjchique ce genre de mouvement, c’est aussi a ce
qu’on appelle le vers librc , tel qu'il est employe, par exemple,
dans les fables de Lafontaine. II s’agit alors d’un genre mixie
entre la prose etlapoSsie. II est mixte en ce que l’harmonie de
fnouvement et meme celle de temps entre les vers fait absolu-
ment defaut, et que eeux-ci ne se forment plus que par la
structure interieure, quand le vers possede une cesure, et
autrement par la rime seule. Cela montro combien le mouve-
ment harmonique est important, puisque sans lui la poesie ou
devient a demi do la prose, ou prencl le caractere dune poesie
haletante, exclarqative, non plus normale et purement rythmi-
que.

3° A ction du pokls des syllabes sur le temps et les divisions c/u


temps, et reaction.

Le poids des syllabes sert a marquee la fin du temps et les


divisions du temps ; c’est en vertu de ce prineipe qu’il l'aut, en
general, une longue ou une syllabe accentuee a 1 'arsis, que
meme en frailcais une syllabe accentuee est indispensable a
la fin du vers, et de plus dans certains vers a l’hemistiche.

Le retour de la meme quantite a des places marquees indique


la fin du vers. C'est ce qui arrive dans l’hexametre latin ou le
dactyle suivi de spondee dessine le vers, comme le fait en
frangais la l'irne.

Mais a son tour la fin du vers et les divisions du temps


reagissent sur la quantite syllabiquc. Comme nous l’avons vu,
la fin du vers rend longue la breve ; bipn plus, cet effet appar-
tient meme a la simple arsis ; au contraire, la longue qui se
trouve a la thesis s’abrege tres souvent, ou au moins se
diminue, se contract, et le pied qui la contient devient ce
qu’on appelle un pied condense. •

ESS A I DB RYTHMIQUE COMPARE]-; .

197

4° Action de la sonoriie ties syllabes sur la temps el les divisions


du temps, el, reaction.

Le meme effet se produit ici ; le rime n’a pas seulement pour


but de satisfaire l’idee de retour, de constituer par sa repeti-
tion une nouvelleharmonie. Ellea aussiunel'onetion secondaire,
il est vrai, ct non prineipale, coniine l’ont cru a tort certains
auteurs, celle de marquer la fin du vers, la fin du temps, d’une
maniere ineffa gable.
En effet, dans le vers f'rancais sans la rime il devient diffi-
cile de sentir oil le vers finit ; au contraire, avec la rime, on
peut se permettre impunement to us les enjambements ; on
peut supprimer la fin du vers dans la lecture, celte fin n’en
apparaitra pas moins a Foreille, et ainsi est rendue possible
cette liarmonie puissante, l’harmonie discordante, entre le
rythme et la pensee, quenous decrirons plus loin.

L’alliteration du vieux germanique produisait le me me effet


sur chaque division du temps, puisqu’elle venait marquer
chaque arsis.

Y a-t-il reaction du temps et des divisions du temps sur la


sonorite l Non, parce quo la sonorite est fixe, lorsqu’elle est
complete. Mais lorsqu’elle se reduit a Y assonance, eomme dans
l’ancienne poesio francaise, alors la fin du vers vient mettre en
relief une voyelle qui n’est pas toujours la derniere, et qui
sans cela passerait inapergue ; elle va mime quelquefois jus-
qu a decomposer des diphthongues.

Nous avons termini l’etude des elements composants du vei's


et des unites inferieures au vers, l’liimistiche, le metre, le pied,
et Faction et la reaction reciproque de ces elements qui donne
la vie au vers.

Avant de passer a l’examen des unites superieures, la strophe


et le poeme, il nous reste a examiner quelles sont la predomi-
nance et l’anteriorite de ces deux elements, le temps et le lieu *
dans la constitution des systemes de versifications des diffe-
l'ents peuples ; et enfin parmi les elements du substratum du
rythme mis en inouvement dans le temps et dans le lieu,

198
LE)’ MUS330N .

quels sont ceux qui ont predomine en fait dans les differents
rythmes. Ces deux examens sont d’ailleurs solidaires. Nous
verrons aussi chez le in erne pejaple un de ces systemes ev oluer
vers l’autre, puis se reunir ou rester distinct, puis souvent se
separer de nouveau.

1" De LA 'PREDOMINANCE DE CHACUN DBS ELEMENTS DU RYTHME

LANS CHAQUE SYSTEMS CONCRET DE POES1E, DE LEUR MELANGE

OU DE LEUR INDKPENDANCE, DE LEUR SURVIVANCE.

Nous avons dit que le substratum, la matiere du rythme, se


compose de trois elements dont chacun reside dans la syllabe
1° le nombre syllabique, 2" le poufs syllabique se realisant a
son tour par la quantity, Y accent d’ elevation et l’accent d'inten-
site, 3° enfin la senior He, base de Y assonance et de Y alliteration,
ainsi que de Yeuphonie ; mais que cette matiere da rythme ne
prend vie que sous Y action du milieu, que sous celle de deux
fac tours : 'le temps et le lieu, le premier donnant la mesure, le
second donnant la symetrie. Nous avons decrit ou analyse
successivement, 1° la syllabe, 2° son milieu : le temps, 3° son
milieu, le lieu, et meme leurs actions et leurs reactions reci-
proques. Nous avons examine, a propos de la syllabe, ses.
differentes qualites rythmiques et aussi leurs actions et leurs
reactions reciproques.

Mais si de cette theorie on descend a une observation con-


crete attentive, on apercoit vitc que toutes ces actions et reac-
tions ne se produisent pas toujours avec une egale force, bien
plus, que chacun des elements n’existera pas toujours, et que le
rythme peut se constituer incomplete manquant, par exemple,
a peu pres de mesure, ou a peu pres de symetrie, et subsistant
ainsi avec des organes defectifs. En outre, les divers ele-
ments syllabiques ne coexistent pas toujours au point de vue
rythmique ; au contraire, ils s’excluent souvent ; • e’est ainsi
que les versifications reglees par la quantity ne le sont pas,
en general, par l’accent.

Les systemes de versification peuvent se ranger en trois

109

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER.

groupes : ceux oil lo rythme sc regie surtout par la division


exacte du temps, ce sonfc les systemes do versification tempo-
rale, ceux oil le vers se regie surtout par la syme/rie, qualite
de Mement lieu, c’est la versification symefrique, ceux enfin oil
il se regie par la seule matiere, parle seul substratum du vers,
par la syllabe non mesuree ni ran gee symetriquement, niais
simplement comptee dans un de ses elements abstrait des
autres : phoneme, accent, ou quantile, dans le but de mesurer
le temps total du vers sans le diviser. C’est au fond un system©
temporal imparfait.

D’un autre cote, en ce qui concern© le substratum du rythme,


le vers se regie tantot par le corn-put syllabique ot la rime,
tantot par la quantile, tantot par 1 'accent.

Nous verrons que sur certains points les deux divisions


cadrent. Nous engloberons la seconde dans la premiere.

Enfin certaines rythmiques suivront le systeme descendant


(trochaique-dactylique) ; certaines autres, lc systeme ascendant
(anapestique-iambique) .

1° De la versification temporale et symetrique imparfaile, ou .


non organisee en pieds.

Cette division va etre traitee ici en meme temps que celle par
simple comput de syllabes ou de moments. Car il y a subor-
dination des caracteres, et les deux coincident.

C'est peut-etre le systeme primitif et embryonnaire. On le


constate en Berbere, dans la plupart des langues sauvages ou
de civilisation tres imparfaite, a l’oi'igine du rythme avestique
et du rythme vedique.

Ici le temps total du vers est rnesure ; bien plus il y a syme-


trie entre la totalite d’un vers et la totalite du vers suivant,
quelquefois meme entre leurs hemistiches ; mais c’est tout, le
temps total n’est plus divise en divisions egales ; il n’y a plus
de symetrie entre le dessin interieur d’un vers et celuideraulre.
Dans la prose on a taille un bloc, on l’a degrossi dans son
ensemble, on n’a pas encore taille les diverses parties. Comme
dans la nature les differents etres, ici les vers se '‘forment par
des differenciations successives ,

200

LB MUSKOX .

Ce systeme general comprend irois sous-systemes dont l’un


va nous amener au systeme de la rubrique suivante :

Tan tot on rnesure le vers total en comptant le nombre de


syllabes, tantot on le mesure en comptant le nombre de mo-
ments, c’est-a-dire de breves prises pour unites, et ces moments
couvrent tantot des longues et des breves de quantile , tantot des
syllabes accentuees et des non-accentuees .

a) De la versification par numeration des syllabes .

C’est le systeme peut-etre le plus ancien ; il descend en ligne


droite du parallelisme. Apres avoir mesure la longueur de la
phrase directement, on la mesure par le nombre des mots, puis
par le nombre des syllabes.

II forme toute la rythmique des peuples sauvages.

Point & arsis ni de thesis.

Comment un vers peut-il done exister ainsi 'l

Paree qu’il est tres court, un simple repos a la tin d’un vers
tres court sufflt.

Nous verrons qu’on revient a la tin a peu pres a ce point de


depart, dans le vers francais par exemple.

b) De la versification par numeration de moments.

La rythmique s'abstrait, en envisageant, d’ailleurs , les elements


les plus abstraits du substratum. Ce qu’on nombre desormais
c’est la quantite d’unites, d 'atonies ryihmiques, quantiluHfs ou
accentuels. Tel vers doit contonir dans son ensemble taut de
breves, ou tout d’accents, sans qu’on se preoccupe du nombre
des syllabes qui les portent, et en admettant qu’ils satisfassent
par equivalence.

Le moment est quanlitati.fi.


Alors on compte par breves ou equivalent de breves ; e’est
le systeme d’un des rythmes du Sanscrit.

le moment est accentual:

C’est le systeme du rythme du vieux-germanique. On fait


abstraction des syllabes non accentuees. II faut tant d’accents
pour un vers.

Ce systeme nous conduit a celui temporal des arsis et des


thesis, chaque accent formant naturellement arsis.

ESSAI DE RYTHMIQTJE COMPARER.

201

Alors on compte par breves ou equivalents de breves, c’est


le systeme d’un rythme particulier du Sanscrit.

2° De la versification temporale par fade ou par pieds equi-


valents.

C’est celle oil V element principal est la mesure. Les divisions


nettes du temps font que le vers, meme le simple hemistiche,
meme le simple metre peut parlaitement exister is ole. Ce sys-
teme est essentiellement musical et naturel. 11 est solidaire du
chant.

Qu’arrive-t-il lorsqu’il s’ag'it de chanter sur des paroles, quand


ces paroles ne constituent pas separement des vers l On chante
sur les mots de maniere a les accommoder completement a la
mesure musicale. C’est ainsi que font les enfants, qu’ont (lit faire
les peuples sauvages. Bientot la parole entre dans le moule, en
se forcant, se raccourcit ou s’allonge suivant les exigences du
chant. Mais d’abord, s’il le faut, on allonge une syllabe, on glisse
rapi dement sur quatre ou cinq autres. Pourvu qu’il y ait un
temps fort et un temps faible, et en outre si la mesure est a
' quatre temps, un temps sous-fort et un second temps faible,
cela suffit. On ne soignera que la, syllabe du temps fort, on
remplira, comme on pourra, par une syllabe ou par plusieurs
ou par des silences le temps faible. II en resulte que certaines
syllabes seront prononcees avec une rapidite extreme, par cela
soul qu’elles se trouveront sous la thesis.

Les chansons populaires de tous les pays sont une preuve


1° de ce que le rythme poetique etait a 1’origine intimement
lie au rythme musical, 2" de ce que Y arsis se constituait seul
regulierement, afin de bien marquer les divisions du temps, et
de ce qu’on negligeait les thesis.

Nous avons plus haut expose avec un certain developpement


le systeme du vieux germanique, parce qu’il est extremement
curieux sous ce rapport ; nous y avons remarque le soin extreme
donnd aux arsis qu’on fait ressortir a la fois par un accept de
premier degre si le temps est fort, de second degre si le temps
est sous-fort, et par 1’ alliteration, et en meme temps la negligence
extreme des thesis qui peuvent etre composees ad libitum, d’une,

202

LE MUSEON.

de deux ou de trois syllabes, ou d’un simple silence, de sorte que


deux arsis peuvent se suivre pourvu qu’on s’arrete sur la pre-
miere le temps necessaire.

Le vers Saturnien latin presente le meme systeme ; on y


voit tout a coup les thesis se realiser sans aucune syllabe par
un silence ou par la lente descente seule de Y arsis qui precede,
de sorte qu’entre vers qui se suivent le dessin rythmique est
entierement rompu.

Dans le vers latin posterieur on rencontre encore des traces


de cette predominance de lelement temporal, lorsqu’il a la force
d’abreger une longue, ou d’allonger une breve, suivant quelle
se trouve sous la thesis ou sous Y arsis.

Dans la rythmique informe des nations non civilisees c’est


encore ec systeme que nous retrouvons. Envisageons, par
exemple, ce qui se passe en Finnois dans la poesie populaire.
Le systeme y est frochdique, mais avant la longue qui com-
mence le trochee, on peut inserer soit au commencement du
vers, soit ail milieu, une, deux ou meme trois syllabes qu’on
escamote, de sorte que tel vers peut se formuler ainsi.

U / -U / UU / -O j. 'J'JD j -u etc.

mais il se scande alors

/ -u / -u / -o etc.

en prononcant rapidement, et comme on musique les trilles,


les breves qui se trouvent seules.

Dans tous ces vers l’existence de ces syllabes suruumcraires


rend toute symetrie exacte de vers a vers impossible entrc les
syllabes.

Lorsque ces syllabes suraumeraires se trouvent au commen-


cement du vers, elles constituent Yanacrase ou la base, suivant
quelles se composcnt seulement de breves ou bien de longues
et de breves ; et c’est une des explications du role si conside-
rable que joue l’anacruse dans la poesie tres ancienne. Cette
anacruse n’est d’ailleurs que le debris d’un systeme oil ces
syllabes surnumeraires ecartees du comput purement temporal
se trouvaicnt aussi bien au niilieu du vers qu’au commence-
ment. *

KSSAI DE RYTHMIQUE COMPARER.

203

Elies pouvaient aneme se trouver a la fin, et s’y vencontrent


encore dans notre rime dite feminine et dans les rimes piano.
et sdrucciole des Italiens.

La est aussi l’origine de la catalexe ; la catalexe est ane arsis


priree de so thesis, qui se rencontre a la fin du vers ; autrefois
elle se rencon trait aussi dans le cours du vers.

Peu a peu eette poesie rudimentaire qui meconnait l’element


symetrique tend a s'integrer ; nous voyons la rythmique de
moyen-haut-allemand reglemeuter la thesis, ne plus souffrir
que rarement une thesis purement ideale, une thesis sans syl-
labe appropriee pour point d’appui, puis reglementer le nombre
des sjdlabes qui composeront la thesis, faire ce nombre egal
ou equivalent dans les vers qui se suivent, jusqu’a ce quo
1’imitation du grec et du latin vienne faire predominer a
son tour l’element symetrique.

Lorsqu’une langue et, avec la langue,' le systeme rythmique


d’une nation se decompose, on revient pour ainsi dire a l’etat
barbare, et le systeme temporal qui avait ete domine, ou qui
au moins, s’elait exactement equilibre avec le symetrique tend
a reprendre la predominance. C’est ce qui est arrive dans le
passage de la langue latine aux langues romanes, et particu-
lierement au francais. ,

Nous avons vu l'interpretation rythmique que M. Gaston


Daris donne a la chanson d’Eulalia. L'exactitude de cette inter-
pretation est controversee, mais si on i’admet ce vers serait de
tons points semblable au vers vieux-germanique.

Mais meme en laissant de cote ce point controversy, on voit


a l’hemistiche du decasyllabe l’escamotage des syllabes muettes
qui ont ete retablies depuis dans le vers moderne, le inline
escamotage toujours conserve a la fin du vers dans la rime
feminine, la suppression de to us les e muet dans les chansons
populaires, dans ces memes chansons les prolongations d ’arsis
pour remplir les places des thesis. C’est seulement plus tard et
en s’integrant que la poesie francaise perfectionne le dessin
rythmique, et ne peut plus omettre la valeur d’aucune syllabe.
Autrefois aucune loi de sequence ou d’alternance entre les

204

LB MUSBoN.

rimes masculines et feminines ; elles se melaient, se confon-


daient sans ordre, precisement parce qu’on ne tenait aucun
compte de leuv e muet qui n’avait aueune valeur temporale ;
plus tard, on en tient compte au point de vue symetrique,
parce que la pleine symetrie s’est formee, et des loi's il n’est
plus perixiis de faire rimer un vers ayant un e muet de plus a
la tin avec un autre vers ayant un e muet de nioins.

A un autre point de vue, cette ' predominance temporale se


serait conservee encore meme dansle rytlime francais classique.
Dans ce systeme la cesure de l’alexandrin a lieu, il est vrai,
apres la sixieme syllabe reguliorement, et par consequent il y
a sy me trie entre tous les vers d’une Sequence ; toujours le
meme nombre de syllabes entre dans chacune des grandes
divisions du temps, mais a c6te de ces grandes divisions il y a
les petites formees par les sous-cesures . lie bien ! chacune de
ces sous divisions contient souvent un nombre illegal de syl-
labes.

Par exemple dans ce vers.

Je crains Dieu /, cher Abner, // et nai point / d' autre crainte.

Il y a un veritable tetrametre, non seulement au point de


vue du temps qui a quatre divisions egales, mais aussi au point
devue dulieudont chaque compartiment contient trois syllabes.

Dans cet autre vers.

Lejour / nest pas plus pur / que le fond / de mon coeur.

Le second hemistiche suit encore le meme systeme ; mais le


premier en suit un tout different.

Le temps se divise bien encore en quatre,. dans le vers, mais


le nombre des syllabes ne se divise plus egalement en quatre.

Il en resulterait que si la division de temps en quatre est


bien encore reelle, il faudrait mettre le meme temps a pro-
noncer lejour, qu’a prononcer nest pas plus pur.

Et s’il en est ainsi, nous aurions dans chaque mesure de ce


tetrametre des thesis qui peuvent se composer dune seule
syllabe dans la mesure : le jour et de trois syllabes dans la
mesure : nest pas plus pur, tandis que l’ars A ne se compose
jamais que d’une syllabe : jour, et pur , syllabe qui pent etre

ESSAI DR RYTHMIQUE COMPARER.

205

plus ou moins longue suivant que ties thesis plus ou moins


nombreuses viennent partager la mesure avec l' arsis. L’hemis-
tiche etant limite au nornbre fixe tie G syllabes, la premiere
mesure ne peut'contenir que 5 syllabes au maximum, clont une
formant arsis , cle sorte que le maximum de la thesis de eette
premiere mesure est de 4 syllabes.

Cet etat est bien reel, et par consequent, si l’on prend a part
un hemistiehe du vers classique, il iaut reconnaitre qu'il se
divise en deux parties nontenant chacune tres souvent un
nornbre different de syllabes, et si l’on prend les hemistiches
correspondants de deux vers consecutifs, on voit que le nom-
bre de syllabes de deux coupures consecutives n’est pas le
meme.

Le resultat est que de deux choses l’une : ou dans l’interieur


de l’hemistiche classique le temps ne se partage pas en deux
sous-divisions egales, les syllabes se prononcant toujours dans
le meme laps de temps, si elles sent inaccen tubes, ou dans l’inte-
rieur de cet hemistiehe les deux sous-divisions du temps sont
Egales, seulement les syllabes se prononcent dans chacune de
plus en plus rapidement lorsqu’elles s’v accumulent de plus
en plus nombreuses. Par example, dans ce vers
Non I voiis nesperez plus j de nous remit' / encor.

II faudra mettre autant de temps a prononcer non qu’a pro-


noncer vous nesperez plus, autant de temps a prononcer encor
qu’a prononcer de nous revoir. Les quatre divisions forment
des coupuyes egales du vers ; les syllabes devront s’y accom-
moder, pourvu que dans chaque coupure reste une syllabe
tohique.

Becq de Fouquiere a bien fait ressortir ce processus, et


pour plus de commodity operant sur l’Alexandrin, il a suppose
que, de meme que l’hexametre latin, ce vers est compose de 1a.
reunion de vingt quatre moments brefs ; comme le nornbre des
syllabes n’est que de douze, le nornbre des moments, etant
double de celui des syllabes, lui permet de distribuer commo-
dement celles-ci.

Voici comment il divise, par consequent, les moments du


vers classique.

206

LE MUSEON.

l er element 2 e element 3® element 4® element


thesis arsis thesis arsis thesis arsis thesis arsis
u u u u u u o y y y u y u o y u y y u u u y y y

II en resulte que dans chaque element 1’ar.MS, c’est-a-dire la


syllabe acccniuee, doit prendre, au moins, trots moments et que
les trois autres moments, ceux de la thesis, sont occupes par les
syllahes non accenfuees. Si ces dernieres sont au nombre de
trois, le cadre du r r element va se trouver exactement rempli,
s’il n’y en a que deux il y aura un 1 silence au commencement,
s’il n’y en a qu’une il y aura deux silences ; s’il y en a quatre,
ce qui est possible a la rigueur, la premiere syllabe non aecen-
tuee sera prise sur le tenips du vers ou de 1’hemistiche prece-
dent et diminuera celui de la syllabe placee sous V arsis.

Void quelques lignes du tableau qu’il dresse ; les chiffres


indiquent le nombre des syllabes.

l cr element

2° (dement

3“ eUment

4 e element

thesis arsis

thesis arsis

thesis arsis

thesis arsis

0 u u u y y

U 'J U U y 'J

u y y y u y

y u u y y y

.12 3 —
.12 3 —

.12 3 —

.12 3 —

. . 1 2 . .

12 3 4

. . 1 2 —

1 2 3 4 —

12 3 4

... 1 2

12 3 4

1 2

Dans le decasyllabe il y a une cesure fixe apres la 4 e syllabe,


mais la partie du vers qui suit cette cesure, se decomposerait
en deux parties au moyen dune cesure mobile, comme celle
du second hemistiche de l’alexandrin et l’on aurait, en appli-
quant les memes principes, mais en admettant que le vers est
reduit a 3 elements.

l ei ‘ element 2® element 3 e element


thesis arsis thesis arsis thesis arsis

1234 1.1 234 5..


1 2 3 4.1 234 5 1 . .

Le systeme est net, et il est exact. Seulement Becq de


Fouquieres, au moyen de-la division Active du temps total
en 24 moments, peut admettre que les syllabes se prononcent
toujours dans le meme espace de temps, seulement que les
moments vides se remplissent par des silences. En throne cela

ESS A I DE RYTHiMIQUE COMPARER.

207

est exact, et le serait pratiqueinent s’il pouvait y avoir un


nombre de sjllabes variant de 12 a 24, mais comme le nombre
total cles syllabes est fixe, et de 12 seulement, les silences ne
peuvent avoir aucune realite, et pour obtenir la meme propor-
tion, ilfaut : ou que les syllabes de la thesis se prononcent de
plus en plus rapidement suivant qu’elles s’y accumulent de
plus en plus nombreuses , ou bien que celle de Y arsis se
prononce de plus en plus longuement ; ces deux resultats se
produisent a la fois.

Une objection peut etre faite. Le rythme du vers, meme du


vers classique, quand il s’ag'it de l’interieur de chaque hemis-
tiche, dependra done de la lecture, et alors c’est le soumettre
a une condition bien delicate. Le vers doit exister et etre
complet par lui-meme, independamment de son interpretation.

L’objection serait triomphante s’il s’agissait dune lecture


reflechie ei conscienle.

Elle ne l’est plus s’il s’agit, au contraire, dune lecture


inconsciente et forcee. Or, c’est bien cette derniere lecture qui
forme le rythme. Elle depend de la nature tonique de la der-
niere syllabe de chaque mot en francais ; le lecteur se hate de
lui-meme vers cet accent, et s’il rencontre plus d’obstacle pour
y parvenir, il franchit ces obstacles plus rapidement.

Done, dans le vers classique francais, non seulement il y a


division a l’hemistiche en parties egales tant du temps du vers
que du nombre des syllabes, e’est-a-dire du dessin rythmique,
mais de plus dans Yinierieur de chaque hemistiche il y a encore
subdivision du temps en parties egales ; seulement cliacune de
ces subdivisions ne presente plus le meme nombre de syllabes,
ni, par consequent, le meme dessin rythmique, non seulement
avec l’autre subdivision, mais aussi avec celle de l’autre hemis-
tiche ou des vers suivants.

Il y a ainsi dans l’interieur de chaque hemistiche du vers


classique asymetrie, non quant aux divisions temporales, mais
quant aux divisions locales , e’est-a-dire quant au dessin ryth-
mique.

Passbns du vers classique au vers romantique. Ici nous


xi. ' 15.

208

LB MUSEON.

sommes en disaccord avec Becq de Fouquieres, au moins tant


qu’il s’agit du trimetre ronuintique ir.regulier, ou du moins de
ce qu’on appelle ainsi ; nous redevenons d’aecord avec lui quand
il s’agit du trimetre regulier, il faut done bien distinguer ces
deux cas.
Le vers romantique se divisait en deux hemistiches egaux,
et chaque hemistiche en deux subdivisions 6gales quant au
.temps, inegales quant au dessin. N’etait-il pas possible de
diviser plutot l’alexandrin en Irois parlies temporalcment el
si/mutriquement eg ales entre elles ? Oui, et cela forme le trimetre
regulier. En voici la formule

l er element 2 e element 3 e element

thesis arsis thesis arsis thesis arsis

'll V V UUU UUU UUU UU'J UU'J

On voit que le nombre total des moments est alors de 18 au


lieu de 24, il en resulte qu’un element manque ici en entier,
le 1/4, et que, par consequent, le trimetre regulier est d’un 1/4
plus court que le tetrametre classique regulier ou irregulier.

Voici un type de ce vers.

Vivre casque, suer Tele, geler timer

Il se formule ainsi

thesis

arsis

thesis

arsis

thesis
arsis

1 2 3

4 . .

1 2 3

4 . .

1 2 3

4 . .

vi vre cas

que

su er te

te

gc ler Thi

ver

Mais ce trimetre peut se scander de deux fagons.

Ou bien connne nous venous de le faire, e’est-a-dire :

Vivre casque / suer tele / geler Vhiver.

En faisant abstraction de la syllabe accentuee er de suer


qui se trouve juste a l’hemistiche, connne dans le vers classique,
et alors l’interpretation de Becq de Fouquiere est juste ;
ou en tenant compte de cette syllabe accentuee placee juste
a rhemistiche, et alors on a : ,

Vivre casque // suer / tete // geler Vhwer


e’est-a-dire qu’on tient, au point de vue rythmique, purement
etsimplement, l’alexandrin classique que nous avons decrit tout-
a-l’heure. •

ESSAI BE RYTHMIOTJE COSi PARKE.

200

Pour avoir cette seconde scansion il suffit, au lieu de detruire


par la prononciation la tonalite de la sylla.be er de suer, de la
conserver un peu.

Mais doit- on la conserver corame dans la. seconde lecture,


ou la detruire corame dans la premiere ; bien entendu, en res-
tant dans le systeme romantique, tel que l’ont entendu les
romantiques ?

Si les romantiques ont pretendu q'u’on ne devait pas s’arreter


dans la lecture sur la tonique de l’hemisticlie, cette tonique est
inutile, et alors ils ont du faire, au moins quelquefois, des vers
dans lesquels il n’y a pas de tonique en cet endroit, d’autant
plus que de tels vers viennent naturellement a l’osprit.

Ainsi le vers suivant :

Vivre casque / tout cuirasse / la lance au poing

n’a pas de repos a l’liemistiche.


He bien ! un vers de cette sorte n’a jamais etc fait par les
romantiques, e’est seulement l'ecole ullra-romantiqne dont nous
parlerons tout-a-l’heure qui l’a ose.

Done le trimetre regulier que Becq de Fouquiere a qualifie


ainsi nest pas un trimetre. C’est un tetra, metre, absolument
cornme le vers classique.

En quoi differe-t-il done de ce dernier \

A un point de vue tout different, et d’une maniere que nous


examinerons en son lieu. Il y a dans ce tetrametre romantique
une discordance entre les repos psychiques et les repos ryth-
miques qui n’existait pas dans le vers classique.

Dans ce dernier on n’aurait pu s’arreter apres le mot suer,


parce que le sens n’etait pas assez complet, et que psychique-
ment et logiquement on ne pent s’arreter qu’apres suer I'ete.
Une telle coupe a l’hemistiche, etant bien phonique, mais
n'etant pas psychique, n’aurait pas suffi. Au contraire, elle suffit
au vers romantique, elle est ineme recherehee par ce vers.
Pourquoi ? Parce quo le romantisme veut qu’il v ait havmonie
discordante 'ou differ ee entre 1’ element psychique et Y element
phonique de la poesie. C’etait la toute Yiniention des roman-
tiques ; elle n’a jamais depasse ce point.

210

LE HUSEON.

Mais il peut l’etre, et si nous prenons l’autre vers,


Vivre casque j tout cuirasse / la lance au poing
alorsle tetramefcre est bien convert! en regulier, et sa scansion
par Becq de Fouquiere devient tres exacte.

Or, ce dernier vers que l’ecole romantique n’avait pas voulu


faire, une ecole contemporaine, ultra romantique, le fait. II en
resulte un veritable trimelre, c’est-a-dire un vers plus court
d’un metre que le tetrametre classique.

(A continuer.) R. de la Brasserie.

Etudes sir la religion indoue.

(Suite).

Le roi Iialnnishapadu (1) ctant possede cl’un Raksasa (2)


devora un brahmane. Lepouse de celui-ci le maudit ; elle lui
predit qu’il n’aurait jamais cl’enfants, et que, s’il desirait la
perpetuity de la race solairo ,a laquelle il appartenait, il lui
fallait unir la reine, son epouse, au Rishi Vasistha. Le roi y
eonsentit d’autant' plus volon tiers qu’il trouvait, du memo
coup, le moyen d’ecliapper a la damnation : mieux valait, pour
le temps et leternite, avoir des enfants par procuration que
de n’en pas avoir du tout.

Le poete raconte encore (s) que Rama, ayant dctruit vingt


et une fois la race des Kshatriyas, leurs veuves s’unirent aux
Brahmanes instmits dans les Vedas ; c’est ainsi que fut retablie
la race des Ivshatriyas. En narrant ce fait qu’il emprunte a des
traditions anterieures ou qu’il invente tout bonnement, l’inten-
tion de l’auteur, qui fut certainement brahmane, s’appelat-il
Legion, est do prouver aux Kshatriyas de son temps et de,
tous les temps a venir, que s’ils existent c’est grace a la caste
sacerdotale a laquelle, par suite, ils ne sauraient disputer la
suprdmatie, sans se rendre coupables de la plus monstrueuse
ingratitude, et que, si leurs ancetres sont sauves, c’est egale-
ment grace aux Brahmanes qui epouserent leurs veuves, afin
de leur donner des fils, c’est-a-dire des liberate ui’s. Ajoutons,
a l’honneur des Kshatriyas, qu’ils n’oublierent pas toujours ce
bienfait et qu’apres Dieu, c’etait aux dignes Brahmanes qu’ils
devaient la vie.

(1) CLXXXII.

(2) Les R«k^usas de ees ldgendes liindoues sont les Ogres de nos eontes.

(3) CIV.

212

LB MUSE0N.

II y a plusieurs sortes de paternites, nous le savons deja ;


le recit suivanfc nous apprend a les differencier les unes des
autres :

Kanva (1) racontait a un Rishi que, se rendant un jour a une


riviere pour y faire ses ablutions, il rencontra, sur les bords,
un nouveau-nc que des oiseaux de proie defendaient contre les
b&tes. fautes : c’etait une petite lille : il la prit dans ses bras et
l’emporta dans son ermitage pour l’elever.comme son enfant :
il lui donna le nom de Cakuntala , c.-a-d. protegee par les
oiseaux. Il ajouta : « Celui qui engendre, celui qui protege,
celui qui nourrit un enfant sont tous trois ses pores, chacun a
son degre, suivant les eemures... Voila comment, 6 brahmanc,
Cakuntala est devcnue ma fille et comment je suis son pore (2). »

Cette meme Cakuntala, si celebre dans les epopees et les


drames do l’Inde, disait au roi Dushmauta qui refusait de la
reconnaitre pour son epouse et niait, ainsi que nous l’avons
raconte plus haut,‘ qu’il flit le pere de l’enfant qu’elle portait en
son sein : « Les Pitris disen t que le fils perpetue la race et
qu’avoir un fils, e’est ce qu’il y a de plus saint. Nul des lors ne
doit abandonner son enfant. Mann enseigne qu’il y a cinq
■ especes de fils ; ceux que l’on obtient personnellement d’unions
legitimes ; ceux que l’on recoit des autres, en pur don ; ceux
quo Ton achete, ceux que l’on eleve, ceux que l’on a de femmes
etrangeres (s) # — Elle conclut : « Un fils sanctifie son pere
(par sq naissance), augmente sa joie et sauve de 1 ’enfer les
ai'eux decedes (4). ^ Cette conclusion, nous la commissions
deja.

D’apres ce qui precede, voici comment se graduent la pater-


nite et la filiation, par progression descendante.

Premiere echelle : trois sortes de paternite auxquelles neces-


sairement repondent trois sortes de filiation : celui qui engen-
dre, celui qui protege, celui qui nourrit.

(1) LXXII.

(2) Id. 15 et.t>.

. (3) LXXIV, 99 .

(4) Id. 100

ETUDES SUB LA RELIGION INDOUE. 213


Seconde echelle : cinq especes de filiation et, par consequent,
cinq especes de paternite : ceux qui naissent de manages legi-
times, ceux qui sent offerts en pur don ; ceux qui sont achetes,
ceux que l’on eleve ; enfin ceux qui naissent de concubines.

Autant de manieres, par suite, de se sanctifier, d’accroitr©


son bonheur sur la terre, et d’assurer, dans l’autre monde, sa
felicite et celle de ses ancetres. Les Ivshatriyas dont nous lisions
tout a-l’heure l’liistoire sont des fils de cinquieme categorie,
puisque leurs meres, etant de caste inferieure aux brahmanes,
leurs peres, nepouvaient etre leurs epouses legitimes : ils sont
lies du cote gauche ; nouvqau motif d’liumilite pour ces guer-
riers naturellement si fiers, si arrogants. Les Pandavas sont
enfants du cinquieme degro par rapport aux Dieux leurs peres,
et du quatrieme par rapport a leur nourricier Pandu : Cakun-
tala, de meme, est du quatrieme a l’egard de l’ascete Iianva.
On doit entendre par clever un enfant lui donner non-seule-
ment la nourriture materielle, mais encore Falimentation de
Fesprit et du coeur : ce mot comprend a la fois l’6ducation et
l’instruction ; c’est ainsi que Bhisma put se dire le pere des
Pandavas de meme que des Kurus et meriter, apres sa mort,
d'echapper au Put : ils etaient ses i fils au quatrieme degre.

Nous doutons qu’en pratique, les Hindous aient jamais


observe ces nuances, surtout pour ce qui concerne les enfants
d’adoption. Sans doute, ils mettent une difference entre ceux-
ci et les fils du sang, mais il est probable que la s’arrete la
distinction, on s’ils etablissent quelques autres differences, il
est probable qu’olles ne sont pas partout les memes, ni surtout
graduees suivant des regies bien se veres.

Dans les pages qui precedent, nous’ avons souvent rencontre


le merveilleux, l’etrangc ; desormais nous allons voyager au
milieu de legendes, fantastiques jusqu’aux dernieres limites de
l’absurde. Nous nous croyons cependant oblige de faire cfette
excursion : notre sujet l’exige, puisque nous avons pris a
taclie, dans la presente etude, de voir comment l’Adi Parvan
envisage la premiere etape de la vie de Fliomme : la naissance.
Dailleurs, il ne faut pas nous y tromper : si extra vagan tes, si

214

LB MUSEON.

niaises meme que soient souvent ces legendes, leur presence


dans cette sainte epopee du Mahabharata leur donna toujours,
aux yeux des Iiindous, la plus grande importance : ils en nour-
xissent leur intelligence depuis plus de trois mille ans peut-etre.
Nous prj.ons le lecteur, lorsqu’il va parcourir ces legendes gro-
tesques, de ne pas oublier cette consideration. Tel conte sim-
plement absurde, dans la bouche edentee d’une vieille femme,
acquiert une certaine importance, lorsqu’il passe par l’oreille
de tout un peuple et se fixe dans son esprit, durant plusieurs
centaines de generations : il cesse alors d’etre completement
meprisable.

La naissance de Drona fut l’une de ces merveilles extrava-


gantes ou s’est toujours complue l’imagination fougueuse des
Hindous. C’est ainsi qu’on racontait que le Rishi Bharadvaja,
emu par une vision voluptueuse, laissa choir, dans un vase,
du liquide seminal : ce liquide se developpa et il produisit un
enfant qui recut le nom de Drona (1). Il devint le precepteur
des Kurus et des Pandavas et s’illustra dans la lutte entre ces
heros ; il combattait dans les rangs des Kurus. Fier de son
origine miraculeuse, il disait a Rama : « Sache que je suis ne
de Bharadvaja mais non pas d’une femme » (2). Drona etait
tellement renomine pour sa science et aussi probablement pour
sa naissance extraordinaire qu’on lui confia leducation d’un
grand nombre de princes et entre autres, nous le repetons, des
Pandavas, des Kurus, ainsi que des Yadavas. Bhzsuia l’avait
choisi pour enseigner a ses fils adoptifs la science des armes
et toutes les autres connaissances exigees par leur situation
elevee (3). Il fut aide dans sa tache par un liomuie qui lui aussi
n’avait pas eu de mere et pouvait, comme lui, par suite, se
reclamer du titre d’Ayonija. Il s’appelait Kripa. Son pere qui
se nommait Garadvat etait issu d’un pere et d’une mere, il est
vrai ; mais sa naissance n’en avait pas ete moins signalee par
un prodige : il etait sorti du sein maternel, des fleches a la

(1) LXIII, 10G ; CLXVI. Dro?/a veut dire pot.

(2) CXXX, 57. Mam ayonijam viddlii. ^

(3) Cf. id. 27.

ETUDES SUR LA RELIGION INDOUE.

215

main (1). Caradvat surnomme Gautama, c’est-a-dire fils de


Gotama, par ses austerites extraordinaires et sa science des
armes fit trembler Indra qui eut peur de le voir par ses nitri-
tes et sa puissance lui disputer, un jour, l’empire du ciel. II
lui envoya, suivant l’usage observe en pareille circonstance, et
tout d’abord une Apsaras, du nom de Janapadi, avec mission
de le seduire. La nyrnphe eut beau multiplier ses pieges et ses
provocations lascives, elle ne parvint pas a gagner le coeur du
solitaire. Elle troubla ses sens toutefois et dans ce trouble, abso-
lument involontaire, il lui arriva, comme au Rishi Bharadvaja,
de laisser tomber du sperme, cette fois sur une touffe d’herbe (2).
II en sortit deux jumeaux, un gareon et une fille. Cantanu, le
fils de Pratfpa, que nous connaissons deja, venant a passer par
la, se sentit pris de pitie a la vue de ces nouveau-nes dans un
pareil abandon. II les adopta et leur donna le nom de Kripa et
de Kripf, en souvenir du sentiment de compassion qui l’avait
porte a les recueillir. Krip? ayant epouse Drona fut la mere
d’Acvatthaman, qui se distingua dans la guerre des Pandavas
et des Kurus. Par le choix de Dhritarashtra, Kripa devint,
nous l’avons dit, le precepteur de ces heros (3), ou mieux, l’un
de leurs precepteurs, puisque Drona s’occupa lui aussi de leur
education, poste de confiance auquel 1 ’avait appele Bhfsma,
dont ils etaient les fils adoptifs, et en meme temps les petils-
neveux.

Ce - Dhritarashtra out, de la meme femme, Gandhari, cent


fils et une fille : voici comment (4). La reine accueillit, un jour,
dans son ermitage, le solitaire Dvaipayaua ou Vyasa, dont.
nous avons souvent parle deja : il mourait de fatigue et de faim.
Gandhari lui ayant procure le repos et la nourriture dont il
avait si grand besoin, plein de reconnaissance il lui promit de

lui accorder le privilege qu’elle lui demanderait. — Je desire,

(1) CXXX. Kama, tils de Pritha et du Soleil naquit revetu d’une euirasse.
Plus bas, nous verrons Dbristadyumna naitre arm<5 de pied en cap,

(2) Cf. LXIII, 107,

(3) CXX^, 22.

(4) CXV d CXVL


216

LB MUSEON.

lui dit-elle, avoir cent ills egalement puissants. — Soil, dit le


solitaire et il s’en alia. La reine concut, quelque temps apres,
mais elle porta son fruit deux longues annees, sans pouvoir se
delivrer. Cette interminable gestation la plongea dans la plus
grande affliction et succombant au desespoir, elle s’ouvrit les
entrailles : il en sortit une masse de chair en forme de boule.
Dvaipayana se presenta aussitdt. La reine lui. demanda si
c’etait ainsi que devaient se realisor ses promesscs : « Fille de
Subala, dit l’ascete, apprends que mes paroles trouvent tou-
jours leur accomplissemont ». Il se fit apporter cent vases, puis
il coupa la boule de chair en morceaux, gros comme le pouce,
ordonnant a la servante de la reine de inettre chacun d’eux
dans un pot different. Comme il tenait a les faire absolument
d’exacte grosseur, il arriva qu’apres avoir coupe le centieme,
il lui restait encore une parcelle de chair, plus petite que les
autres, il la fit inettre dans un vase supple mental re. Cela fait,
il remplit les pots de beitrre clarifies lava les morceaux de
chair, en y versant aussi de l’eau froide ; puis il les ferma d'un
couvercle. Au bout de deux autres annees, sortirent Duryodhana
et ses freros. Le cent-unieme vase donna naissance a une fille
qui vint la un peu par surcroit et comme par-dessus le marche
de ses freres. Toutefois le poete nous apprend quo sa mere
fut Ires heureuse de la voir. Elle s’appela Duhcala.

Voila certes une legende qui ne laisse guere a desiror sous


le rapport de l’extravagance. En void une autre plus etrange
encore, peut-etre, puisqu’il s’agit d'enfants a la naissance des-
quels Jem’S parents ne prirent qu’une part tres indirccte.

Le heros Drupada n’ayant pas d’enfant s’en alia trouver deux


sages Brahmanes, Yiija et Upayaja (i ) pour les conjurer de lui
obtenir un fils par lours prides toutes puissant, es. Les saints
personnages preparent un sacrifice, au nom du prince, et ver-
sent, dans le feu, du beurre clarifie, puis ils avertissent la
reine qu’un fils et une fille lui arrivent. Surprise, la reine sup-

(1) CLXVII. Le prefixe i tpa semble indiquor ici qu’il s’agit d’un puim'i : ydja
et son cadet. Ces sortes de doublets se renconlrent frequemment lorsque l’on parle
dfi deux freres.

ETUDES ST JR LA RELIGION 1NDOUE.

217

pile que l’on veuille bien attendre qu’elle se purifie. Mais voila
qu’apparaissent souclain, au milieu memo des flammes, un fils
et une fille. Le nouveau-ne etait arme de toutes pieces : il avail
un aspect fulgurant et terrible. Drupada lo nomma Dhrishta-
dyurnna. Aussitot apres sa naissance une voix se lit entendre ;
elle venait du ciel et disait : « Ce jeune prince est ne pour 1 a.
perte de Drona » (1). La petite fille, nee, comme son frere, de
la vedi, c’est-adire de l’autel du sacrifice (2), etant noire, fut
surnommee Krishna. La voix incorporelle et celeste se fit en-
tendre de nouveau : « Celle-ci est nee pour la mine d’un grand
nombre de Ivshatriyas : elle accomplira la volonte des dieux» (3).
Krishna est plus connue sous son nom patronymique de Drau-
padi : ce fut la celebre epouse commune des cinq Pandavas qui
determina la guerre entre ceux-ci et leurs cousins. Nous avons
rencontre precedemment plusieurs heros lies d’un pere seule-
ment. Tout-a-l’keure nous verrons Nandini produire seule des
troupes de guorriers, mais d’une facon un peu trop fantastiqi\e
peut-etre. Ici nous avons affaire, nous le voyons, a deux ju-
meaux nes sans pere ni mere, bien qu’en presence du roi et de
la reiue auxquels ils servent d’enfaiits.

Nandim est la fille du bralnnane Vasishta dont nous avons


deja parle souvent : elle fut metamorphoSee en tacke d’abon-
dance. Vicvamitra l’ayant demandee a, Vasishta (4), cclui-ci lui
dit : “ Je conserve cette vaclie pour les dieux, les kotes, les Pitris
et pour mes sacrifices : je ne leckangerais pas contre ton royau-
me. » Le' prince resolut alors de s’emparer par force de Nan-
dini. II lanca toute une armee a sa poursuite. Alors eclata un
prodige, sans pareil, meme peut-etre dans les traditions legen-
daires de l’lnde. E11 effet, de la queue de la vaehe merveilleuse
sortit une armee de Palhavas ; de son pis une troupe de Dravi-
das et de Cakiis ; de son ventre une bande de Yavanas ; de sa
fiente une armee de Oavaras ; de son urine une armee de Kan-

(1) CLXVII. 43.

(2) LXUI, 110.

(3) CLXVII, 4S.

(4) OLXXV.

218

LB MUSE0N.

cliis ; cle ses llanos une armee de Qavaras. De leciune de sa


bouche sortirent des bataillons de Paundras, de Kiratas, de
Yavanas, de Singlialas et les tribus barb ares des Khasas, des
Chivukas, des Pulindas, des Chinois, des Huns, des Iveralas
et beaueoup d’autres Mlecchas (1). II va sans dire qu’avec un
tel renfort Nandinx demeura sans peine victorieuse.

Cette legende dune rare extravagance doit etre intention-


nollo, comme toutes les legeixdes de l’lnde, sans parler de celles
des autres pays, l’imagination se bornant le plus souvcnt a
vetir la raison, s’il nous est perrais de parler ainsi, quitte a
donner a ses habits une coupe ridicule et carnavalesque. Le
poete, en faisant sortir tel peuple de telle partie du corps plu-
tot que de telle autre, ne dut pas agir sans quelque motif ; de
nxenie que ce ne fut pas sans motif que lui et ses congeneres
lirent sortir le brahmane de la tete de Brahma et le Cudra de
ses pieds, pour, ne parler que de ces deux castes. II va sans-
dire que les peuples qu’il estime le rnoins, l’auteur les fait nai-
tre des parties les moins nobles de Nandinx : on pourrait ainsi
dresser la liste de ces peuples suivant le degi'e de considera-
tion dont ils jouissaient aupres de lui, lixais il faudrait savoir
auparavant quelles etaient exactement les membres de la vache
ou.-... ses produits qu’il jugeait, les plus nobles. Cette liste alors
ne manquerait pas tout-a-fait d’interet.

Notons q,ue cette lignee innombrable dut singulieremenfc


rejouir les Pitris de Nandini et de Yasishta. .

Avec la legende de Vadra, par laquelle nous clorons cet


article, nous redescendrons au niveau lxabituel de letrangete
des traditions hindoues. Vadra veixait de voir mourir Yyushi-
taova, son jeune epoux. Sa douleur etait d’autant plus vive
qu’elle n’avait pas d’enfant et que des lors elle savait le cher
defunt condamne a l’enfer (a). Une voix surnaturelle lui conx-
manda.de reposer pres du cadavre, sur le lit funebre, le huit-

(l) Mlecelia r^pond au terme de Barbarc, ^pitliete meprisaiite que les peuples
se rerivoient les uns aux autres, depuis, sans doute, Forigine des nationality ;
ce
qui prouve quo le chaurimsme a toil jours plus ou moins fait paitic des motmrs
social es.

' (S) CXXI.

ETUDES SUR LA REUNION INDOUE.

219

ieme ou le quatorzieme jour cle la lune. Vaclra obeifc : elle


concutet enfanta sept fils, trois Qalvas et quatre Madras (i).
Vyushitacva etait sauve. Le salut par les enfants, telle est la
note finale, ct aussi la. note dominante de ce concert etourdis-
sant d’antiques traditions. Comment s’etonner, apres cela, si
le peuple de l’lnde est l’un de ceux ou l’esprit de famille est le
mieux conserve, 1 ’amour du foyer le plus vif \ Ces belles vertus
familiales qui sont, dans une certain e mesure, la base de
toutes les vertus, au moins des vertus sociales, les Iiindous
les pratiquent mieux que bien d’autres nations ; malheureuse-
ment ils se contentent souvent de cette base et negligent le
reste de ledifice.

Dans le prochain article, nous aurons encore a traverser


quelques regions fantastiques, il faudra bien nous y resigner ;
puis, nous aborderons enfin le clomaine de la realite, ou nous
serons sur un terrain plus solide, bien qu’assez mouvant
encore, d’espace en espace.

Les legendes qui precedent ne meriteraient aucune conside-


ration, repetons-le, tant elles sont extra vagantes et souvent
pueriles, si nous ne savions qu’elles font, depuis de nombi'eux
siecles, la pature intellectuelle et, jusqn’a un certain point, la
pature morale d’un des peuples les plus anciennement civilises
du monde et que notre race, etant issue de 1’Inde, fut, a son
berceau, endormie peut-etre par ces contes de nourrice.

A. Roussel,
de l'Oratoire de Henries.

(1) CXXI. 30.

LA CHRONOLOGIE DES ROIS DE CITIUM

ETUDE SUR QUELQUES TOINTS DB L’HISTOIRE DE CYPRE


SODS LA DOMINATION DES PERSBS ACHEMEN1DES.

I.

La chronologie des rois de Citium, dont les elements memos


faisaient defaut au temps ou W. Engel ecrivait son histoire de
Cvpre (. 1 ), et si incertaine encore a lepoque on le due de Luynes
. publiait son livre sur la numismatique et les inscriptions Cyprio-
tes ( 2 ), est un dos exemples les plus eclatants que l’on puisse
citer, des progres a la fois lents et certains que la numismatique
et lepigraphie ont fait faire a l’histoire depuis un quart de
siecle. Tout n’est pas dit encore : il reste, ainsi qu’on le verra
tout a l’lieure, plusieurs points que l’etat actuel de nos connais-
sances lie nous pormet pas d’eclaircir. Mais les donnees essen-
tielles sont main tenant acquises, leslignesprincipales des annales
de la plus importante des colonies pheniciennes de Pile de Cypre,
sont etablies sur des bases desormais immuables, et s’il subsiste
des lacunes, nous savons en fixer les limites : le domaine du
doute est resserre entre des jalons dont la place est marquee
avec une rigoureuse precision.

Le premier pas serieux dans la voie scientifique a ete fait en


1807 par M, de Vogue ( 3 ). Ce savant Eminent rapprochant tous
les temoignages anciens sur 1’liistoire de Citium, attribuait aux
rois de cette ville une importante serie monetaire jusque la
classee a -la Plienicie, et il dressait de ces dvnastes la liste sui-
vante :

(1) W. Engel, Kapros, 2 vol. in 8°, Berlin. 1841.

' (2) Due de Luynes, i\ r i £ >nismatiquc et inscriptions Cypriotes , in 4°. 1852.

(3) M. de Vogue, dans la Revue numismatique , 1867, p. 308 et suiv.

LA CHRONOLOGIC DBS ROIS DE CITITTM.

221

1. Azbaal (milieu clu V c siecle)

2. Baalmelek.

3. Abdemon.

4. Melekiaton.

5. Pumiaton.

6. Pygmalion.
7. Demonicus.

La decouverte ulterieure do monnaies et descriptions phe-


niciennes est venue modifier considerablement le tableau cliro-
nologique etabli par M. de Vogue. II serait superflu de suivre
pas a pas les transformations graduelles de la liste des rois de
Citium, au fur et a mesure do la production des nouveaux
documents. Qu’il nous suffise d’avertir que les donnees quo
renferme sur ce point le Corpus Inscriptionum semiticarum bu-
rn erne, sont aujourd’hui a peu pres non avenues ; il en est de
meme de celles de l’etude de M. Six sur le Classemenl des
series Cypriotes parue dans la Revue numismatique de 1883.

. Trois faits essentiels sont venus reeemment bouleverser tous


les systemes plus ou moins hypothetiquement echaffaudes jus-
qu’ici :

1. La publication faite, en 1884, par M. Sorlin Dorigpy, d’un


statere d’argent de Baalram, qui prouve que ce prince a regne
a Citium, contrairement a l’opinion adrnise j usque la (i).

2. La decouverte, en 1886, a Tamassus, d’une inscription


bilingue qui etablit que Melekiaton a regne au moins trente
ans ( 2 ).

3. La decouverte, le 6 Mars 1887, par MM. Ohnefalsch


Richter et Eustathios Kostantinides, d’une nouvelle inscription
phenicienne, dans l’eglise de Saint-Georges, pres de Bali ( 3 ) :
ce texte nous donne la filiation de trois princes, ainsi qu’on le
verra tout a l’heure.

Comme conclusion au commentaire de ces nouvelles inscrip-

(1) A. Sorlin Dorigny, dans la Revue numismatique, 1SS4, p. 289. '

(2) Wright et Le Page Renouf, dans les Proceedings of the Society of Biblical
Archaeology, 7 D6c. 1886, p. 47-51. v

(3) Ph. Berger, Memoir e sur deux nouvelles inscriptions pheniciennes de file
de Cyprv , Paris, 1S87, p, 15 et suiv.

222

LB MUSEON.

tions, de Tamassus et de Dali, M. Philippe Berger a dresse le


tableau suivant des rois de Citium ; il est loin, deja, de la liste •
de M. de Vogue :

I. Premiere dynastic (apres 449).

Baalmelek I, roi de Citium.

Azbaal, roi de Citium et d’Idalium.

Baal[melek] II, roi de Citium et d’Idalium.

Abdemon, le Tyrien, s’empare de Citium vers 420.


Evagoras I, de Salamine, possede Citium, de 410-388.

II. Deuxiemc dynastic.

Abdmelek (ne regne pas).

Baalram, h avail, a, don (ne regne pas).


Melekiaton, roi de Citium et d’Idalium de 388 a 358
Pumiaton, de 358 a 312.

Demonicus ou Melekram, roi de Citium, a une epoque


incertaine entre 420 et 388.

Si l’on n’avait que les textes epigraphiques, ce tableau serait


inattaquable dans l’etat actuel des decouvertes. Mais la nu mis -
matique permet de le rectifier et de le preciser sur des points
importants. C’est ce qu’a remarque bien vite M. Six qui,
en 1888 (l), combinant l’etude des monnaies avec celle des
inscriptions, etablit la genealogie suivante :

(1) J. P. Six, clans le Numismatic chronicle , 1888, p. 128.

. LA OHRONOLOOIE DES ROIS DE CITITW,

223

Baalmelek I,
roi de 470 a 450.

Abdmelek,

(ne regno pas).

'l
Baalram aval;,
(ne regne pas).

^ Melekiaton,
roi, do 303 a 3(52.

Pumiaton,
roi de 301 a 312.

■La plupart des dates assignees aux regnes, dans ce tableau, 1


sont hypothetiques. En depit des efforts qu’il fait pour les jus-
tiffer, M. Six n’y tient probablement pas beaucoup, car dans
un nouveau travail paru en 1890 (x), le numismatist© hollan-
dais propose de nouvelles hypotheses, et ce n’est pas moi qui,
en pai'eille matiere, lui reprocherai d’emettre des opinions suc-
cessives. II pense a present que, entre 415 et 410, on doit
intercaler dans la suite des rois de Citium, Audymon ou Abde-
moii qui regnait en merne temps a Salamine, ou plutdt conside-
rer Abdemon comme un fils d’Azbaal ou de Baalmelek II qui
se sera it empare de Salamine. II propose, en consequence, de
placer la mort de Baalmelek II et l’accession de Baalram an
trone de Citium vers 415. Tel est l’et-at actuel de la question.

J ai voulu, peut-etre irnprudemment, examiner a rnon tour,


si ayec les donnees quo Ton possede, il netait pas possible de
sortir de ces hesitations, de ces contradictions meine, et de
faix’e quelques pas exi avant vers la solution definitive du pro-
bleme. Nos observations porteront d’abord tout naturellement

(1) J. P. Six, da i s h Xftnfhnuilir chronicle , 1 S”0, 257 a

XI.

Azbaal,
roi de 450 a 425.

Baalmelek II,
roi de 425 a 405.

Baalram,
roi de 405 a 394.

Une lille Oh

1 ( 1 .

224

LB MUSEON.

sur les points conjecturaux du tableau genealogique dresse par


M. Six et sur les dates assignees a chaque regne par cet emi-
nent savant.

II — Baalmelek I, Azbaal, Baalmelek II.

La genealogie de ces trois princes est aujourd’hui certaine.


Elle repose sur le texte de la nouvelle inscription d’Idalium
(Dali) si bien interpretee par M. Ph. Berger. On y lit :

« En Fan III du regne de Baal[-melek, roi de Ci-]tium et


d’Idalium, tils du roi Azbaal, roi de Citium et d’Idalium, fils
du roi Baalmelek, roi de Citium » .

D’apres ce texte, le premier Baalmelek est simplement roi


de Citium, tandis que son fils Azbaal et son petit-fils Baalmelek
sont row de Citium et d’Idalium. L’insistance significative que
mettent les rois de cette dynastie, dans toutes leurs inscrip-
tions, a se pai’er de tous leurs titres, ne permet pas de douter
que ce fut Azbaal, le premier, qui commenca de regner a la fois
sur Citium et sur Idalium.

A quelle epoque doit-on placer le regne de Baalmelek I ?


M. Berger en met le debut settlement en 449 ; apres lui avoir
assigne comme limites extremes 450 et 420, M. Six propose a
present 470 et 450. Nous nous rapprochons de ces dernieres
dates que certains indices historiques vont nous permettre de
preciser.

II est remarquable que dans son recit detaille des expeditions


de Darius et de Xerxes contre la Grece, Hero dote ne pronorice
pas memo le nom de Citium. Quand il enumere les principaux
chefs de la flotte de Xerxes, nous voyons le contingent de Sala-
mine commande par Gorgos, fils de Chersis, celui d’Amathonte
par Timonax, fils de Timagoras, celui de Paphos par Penthy-
los, fils de Demonoos : il n’est point parle de celui de Citium,
et cette omission s’explique peut-etre par cette circonstance que
Citium etant une colonie tyrienne n’avait pas un contingent
distinct de celui de Tyr. Quoi qu’il en soit, c’est avant l’expedi-
tion de Xerxes, et des le temps de Darius I (521-485) que

I/A OHRONOLOOIE DliS ROIS DE CITIUM.

225
remontent les premieres monnaies de Citium. Ces pieces ane-
pigraphes, a revers lisse, et au type du lion couche, la gueule
beante, ferment en quelque sorte le pendant des monnaies
salaminiennes du roi Evelthon qui sont aussi a revers lisse,
mais au type du belier couche (i). Bientot l’atelier de Citium
frappe des pieces qui ont, au droit, ce meme lion couche, et sur
l'au tre face, un lion assis devant une croix ansec (2). Ce dernier
type du lion assis et de la croix ansee a eteadopte par Baalmelek,
le premier qui ait inscrit son nom sur les monnaies citiennes.
C’est pourquoi les monnaies anepigraphes dont nous venons de
purler doivent logiquement etre attributes au dynaste inconnu
de Citium, predecesseur immediat de Baalmelek.

Ceci nous amene a faire une conjecture tres plausible, etant


donne quo Baalmelek tut chef de dynastie a Citium, comme le
prouve le libelle des inscriptions. On connait les desastres de
la flotte de Xerxes ; elle perit presque toute entiere et la plupart
des chefs ne revirent pas leur pa trie. En ce qui concerne le
contingent Cypriote et phenicien, nous voyons chez Herodote
que la plupart des chefs furent tues ou faits prisonniers. Tel
fut vraisemblablement le sort du roi de Citium qui fit frapper
les monnaies anepigraphes aux types du lion couche et du lion
assis. C’est ainsi que Xerxes aura ete amene a envoy er un autre
prince, Baalmelek, regner a Citium et y fonder une nouvelle
dynastie. 1 2

D’ailleurs les evenements allaient grandir, dans des propor-


tions considerables, l’importance de Citium. .Dans los annees
qui suivent la defaite de Xerxes, c’est autour de Cypre que se
concentre la lutte des Asiatiques et des Grecs : Cypre devient
l’enjeu des guerres mediques. Les deux partis s’y fortifient et y
lutterit avec acharnement. En face de Salamine, le boulevard
des Grecs et base de leurs operations tant sur terre que sur mer,
se dresse Citium, le port principal des Perses, le centre du
mouvement asiatique dans l’lle. A la faveur de ces circonstan
(1) Voyez J. P, Six, Du elassement des series Cypriotes, dans la Revue nmnis-
matique , 1883, p. 323 ; comparer, p. 266.

(2) Six, op cit . p. 323.

226 LB MUSKON.

ces, Citium prit une importance de premier ordre ; elle fut la


capitale phenicienne de Cypre, comme Salamine en etait la
capitale grecque, et lorsque, apres la bataille de l’Eurymedon
en 466, les Atheniens dev-inrent les maitres de presquc toute
File, Citium neamnoins continua a leur echapper et a leur faire
la guerre. Ce fut seulement au printemps de l’annee 449, que
Cimon lui-meme dut se rondre a Cypre pour diriger en personae
les operations centre Citium : il reussit a s’emparer de la ville,
ou il mourut peu apres son triomphe (i).

C’est dans cette periode obscure etagitee, qui s etend depuisla


defaite irremediable de Xerxes en 479, jusqu’a la prise de Citium
par les Atheniens en 449, que l’on doit placer le regne de Baal-
melek. Oblige d’organiser la defense de Cypre, Xerxes placa
sur le trone vacant dela capitale phenicienne de File, un tyrien,
Baalmelek. Celui-ci fut certainement un fondateur de dynastie,
comme l’atteste la formule genealogique des inscriptions. Quant
a son origine tyrienne, elle est peremptoirement demontree par
ce que nous dirons plus loin d’Abdemon, ainsi que par le type
monetaire que Baalmelek inaugure a Citium : F Heracles tyrien
represente debout, couvert de la peau de lion, et combattant
avec Fare et la massue ( 2 ).

Ainsi, le regne de Baalmelek commence, d’apres nos calculs,


vers Fan 479, et se prolonge pendant toute la periode mouve-
mentee qui se tennine a la prise de Citium par Cimon, en 449.
L’abondance du monnayage de Baalmelek est justifi.ee par la
longueur de son regne. D’ailleurs, un episode de l’histoire de
Cypre, dans ces temps troubles et si peu connus, vient a mer-
veille s’adapter a ce systeme chronologique : il s’agit des eve-
nements auxquels fait allusion Finscription de la fameuse
tablette de bronze de Dali, conservee dans la collection de
Luynes, au Cabinet des medailles ( 3 ).

On sait que cette inscription contient le texte d’un contrat

(1) E. Curtins. Hist, rjrcxque, trad. BouchG-Lcclercq, t. II ? p, 4-13.

(2) Six, op cit. p. 324.

(3) D* de Luynes. Numism. et inscriptions Cypriotes , pi. VIII et IX ; Cf. Otto


Hoffmann, Die griccMscken Dialckte % *t. I, p. 08 et suiv, (Gottiugue, in-8 u ,
1891),
qui donne la derniere et la moilloitro transcription de ce texte.

LA OIIRONOLOGIH DBS ROIS DU CITIUM. 227

entre la villo cVIdalium et ime famille tie rnedecins. Nous y


apprenons que la ville d’Idalium soutint victorieuseinent un
siege con Ire les Perses et les gens do Citium. A la suite de ce
siege, lc roi Stasicypros et les Idalicns inviterent le medecin
Onasilos, fils d’Onasicypros et ses freros, a venir soigner
les blesses et ceux qui avaient souifert de la guerre. Suit
renumeration dos honneurs et dos bions que le roi et la
ville donnent et garantissent a Onasilos et a sa famille pour les
services signales qu’ils out rendus dans cescirconstanc.es. Ainsi,
de ce curieux document, il resultc pour nous que la ville d’Ida-
lium s’etait declarec, durant les guerres inediques, pour les
(drees contre les Perses ; quo ceux-ei aides des gens de Citium
chorcherent a s’emparer d’Idalium, mais qu’ils n’y reussirent
pas puisqu’apres le siege, Idalium a encore son autonomie.
A quelle epoque se passaiont ces evenements ? Nous n’hesite-
rons pas a les placer sous lc regne de Baalmelek, pour plu-
sieurs raisons. Baalmelek cst le seal des rois de Citium qui ne
s’intitule pas a la fois « roi de Citium et d’Idalium » ; les mon-
naies autonomes des rois d’Idalium, qui sont au type du sphinx,
ne sauraient par leur stylo etre posterieures au milieu du
V u siecle, et e’est a cette date que se rap portent celles qui
paraissent porter le nom abregc do Stasicypros (i). Enfiii, les
circonstances politiques que nous avoirs relatees plus haut, la
lutte opiniatre et acharnee des Perses et des Grecs, a Cypre,
dans la periode, qui ne s’arrete qu’ap res la mort.de Cimon, en
449, sont des indices qui nous autorisent a considerer nos
conclusions comme a peu pres certaines. Le roi de Citium
Baalmelek aura vninement essaye de s’emparer d’Idalium ;
soutenus par les Grecs, les Idaliens resisterent victorieuseinent
a toutes les attaques, et Citium succomba a son tour sous les
coups' de Cimon (a).

Immediatement apres la mort de Cimon, les affaires des


Perses se retablisscnt a Cypre ; des 449 les Atheniens evacuent
Citium, et bientdt, en 445, intervient cette fameuse paix nego-

(1) Six. Revue numismalique , 1883, p. 317.

(2) Otto Hoffmann, op, cit. p. 40*41.

228

LB MUSEON.

ciee par le riche Callias, ills d’Hipponicus III, et qu’on designe


generalement dans l’histoire sous le nom de pains de Cimon :
entre autres clauses, Cypre y est livree au roi de Perse : « les
Atheniens, dit laconiquement Dioclore de Sicile (i), retircrent
leurs troupes de File de Cypre. » Ainsi redevenu maitre de
toute l’ile, en 445, le grand Roi s’appliqua par tons les rnoyens
a y etouffer le sentiment hellenique et a y faire predominer
1’ element phenicien. A cette epoque se place, comme nous le
verrons bientot, la revolution qui, a Salamine, substitua une
dynastie tyrienne a la race des Teucrides qui, au cours des
dernieres luttes, s’etait montree ficlele aux Grecs, etant elle-
meme d’origine hellenique.

C’est un peu plus tot, c’est-a-dire a la fin de Pan 440, des


l’evacuation de Citium par les Grecs, que commence le regne
d’Azbaal, le fils et successeur de Baalmelek a Citium. Les bou-
leversements resumes plus haut conduisent a cette conclusion.
Le premier de tous les rois de Citium, Azbaal s’intitule « x’oi
de Citium et d’Idalium, « ce qui nous permet de reconstituer
sans peine la frame des 6venements. Apres avoir ete repousses
par les Idaliens, grace a l’appui des Grecs, les Citiens prirent
lenr revanche lors du depart des Atheniens, quand l’ile fut
restituee au roi de Perse. Idalium fut forcee de reconnoitre la
suprematie de sa rivalo et de sa voisine., Aussi, a partir de
cette epoque, il n’y a plus aucune monnaie qu’on puisse attri-
buer a Idalium, dont la suite numismatique s’arrete avec le roi
Stasicypros. Tout concorde done adrnirablement : c’est le nou-
vel etat de choses inaugure par la paix de Cimon qui entraina
l’amiexion d’Idalium au petit royaume citien.

Ces revolutions politiques et surtout le court interregne qui


se place a la suite du regne de Baalmelek, lors de l’occupation
momentanee de Citium par Cimon, sont sans doute les raisons
qui ont porte Azbaal a inaugurer un nouveau type monetaire.
Au droit de ses especes, figure toujours le type national de
l’Heracles tyrien, qui rappelle l’origine phenicienne de la race
(1) Diod. Sic. XU, 4.

LA CHRONOLOGIE DES ROIS DU CITIUM.

229

et de la dynastie, mais au revers, au lieu du lion assis de


Baalnielek, nous voyons un lion qui devore un cerf, embleme
du triomphe des Perses et de la retraite des Grecs. Ces types
sont constants et persisteront desormais jusqu’a la chute de la
dynastie (i).

L’existence du roi Baalnielek II successcur d’Azbaal, netait


pas soupconnee avant la decouverte de l’inscription dont nous
avons reproduit la traduction plus haut. A la verite, le nom de
ce prince est inutile sur la pierre, si malheureusement qu’on ne
lit bien quo la premiere partic du mot : .... ^"2. Apres avoir
longtemps hesite entre Baahnelek, et |D*iJb?3, Bacil-

rcim , M. Philippe Berger dont la perspicacity en ces matieres


est bien connue, s’est entin decide pour Baalnielek : <- les traces
de lettres quo l’on entrevoit encore, dit 41, ne permettent guere
de lire Baalram » (a).

La numismatique vient definitivement faire pcncher la


balance en faveur de Baalnielek. En effet, avant que l’on admit
l’existence de Baalnielek II, on etait force d’attribuer a Baal-
melek I, toutes les mommies sur lesquelles on lit -jbabSQ (3) ;
or, ces monnaies foment, au point de vue des types, deux
groupes bien distincts. Les premieres, celles que nous avons
classees plus haut a Baalnielek I, ont au droit, l’Heracles tyrien
combattant, et au revers, le lion assis. Les secondes sont aux
memes types que les pieces d’Azbaal, e’est-a-dire qu’au type du
lion assis, elles substituent le lion devorant un cerf. II est hors
de doute, par consequent, que les pieces du second groupe,
frappees aux types monetaires d’Azbaal, constituent le mon-
nayage de son his, Baalnielek II, doiit elles portent le nom et
dont elles viennent ainsi confirmer l’existence ( 4 ). Baalnielek II

(1) Six. Revue numismatique , 1883, pp. 329 a 331, n os 28 a 33. II n’y a pas a
tenir eompte du rt° 34 de M. Six qui est certainement mal attribue et que M. Six
voudrait eonsiddrer comme uue monnaie d’Azbaal frapp<Se a Salamine.

(2) Au sujot de ces hesitations et de ees difficultes de lecture, voyez outre le


memoire cit6 de M. Berger, i'article de M. Six dans Numism. chronicle , 1888,
p (t 123,

(3) Voyez noiamment Six, dans la Revue numismatique . 1883, pp. 324 etsuiv.

(4) Six, dans Numismatic Chronicle , 1888, p. 125.

230

LE MUSEON.

peut avoir regne de 425 a 400 environ ; ses monnaies sont


communes. •

III. Lbs Baalram.

En 1884, M. A. Sorlin Dorigny a public un statere d’argent


au nom de -Baalram (i). Cette piece, aujourd’hui au Cabinet de
France, et indiscutable, au point de vue de l’authenticite et de
la lecture, est aux metnes types que cedes d’Azbaal et de Baal-
melek II clout elle ne se distingue que par la legencle, 'crb'S'2.
Depuis lors, M. Six a signale quelques autres monnaies rognees
ou mal conservees, sur lesquelles il croit retrouver plutot les
elements du nom.de Baalram que ceux de Baalmelek (a).

Jusqua la decouverte de M. Sorlin Dorigny, lepigraphie


seule nous revelait le nom do Baalram, et Ton croyait pouvoir
s’autoriser du texte meme des inscriptions pour affirmerque
ce prince n’avait pas regne. Aucn ne d'elles, en effet, ne donne
a Baalram le titre de roi ; cedes qui nous apprennent qu’un
Baalram fut le pere de Melekiaton sont ainsi libellees : « Mele-
kiaton, roi de Citium et d’Idalium, ills de Baalram » ( 3 ). L’ab-
sence de toute epithete a la suite du nom de Baalram prouve
sans replique que ce prince ne fut pas roi. Il en est de meme
de l’inscription qui mentionne un Baalram fils d’Abdmelek.
C’est un ex-voto bilingue, au dieu Reseph-Mikal, date de Van IV
du regne. de Melekiaton. Cette dedicace est faite par un certain
Baalram fils d-Abdmelek, qualifie ava§ dans le texte Cypriote,
et adon « prince, seigneur dans le texte phenicien ( 4 ). Aris-
tote (dans Harpocration) nous apprend qu’a Cvpro le titre
d’avalj etait reserve aux princes de la famille royale : xaXouwai
os viol pkv 5C7.1 aoeXcpoi too posrcXewc avaxxs? ( 5 ).

En presence de tous cos documents, nous devons conclure


necessairement a l’existence de plusieurs Baalram. L’un deux
occupa le trone puisqu’il f'rappe monnaie. Il fut surement le

(1) Rcruc numismatique , 1884, p. 289.

(2) Six, dans Numismatic chronicle , 1888, p. 126.

(3) C. I < Sem., n ot5 88 et 90.

(4) C. L Sem., n° 89. .

(5) Arist. ap. Harprocation, p. 203 x>. Otto Hoffmann, op cit. n° 134,
LA CHROXOLOtHE DBS ROIS DE CITIUM. 231

successeur immediat, et vraisemblablement le fils cle Baal-


melek II, carles monnaies de ces deux princes, cornnie nous
l’avons dit tout a l’heure, ne se diflferencient que par le nom
royal. L’existence de ce roi Baalram etant parfaitement etablie,
ainsi que sa place genealogique, nous aurons plus tard a deter-
miner l’epoque precise cle son regne et les circonstonces poli-
tiques qui l’agiterent.

Les inscriptions qui mentionnent un Baalram qui n’a pas


regne, mais fut seulement prince de la famille royale, ava£, se
rapportent-elles a un seul et meme personnage, comme le
croit M. Six, ou bien nous font-elles connaitre deux princes
homonymes ? Ces textes ne nous fournissent pour trancher la
question que deux indications precises : un Baalram qui ne
fut pas roi, est' le pere du roi Melelciaton ; un Baalram qui ne
fut pas roi fait un ox-voto au dieu Reseph-Mikal, en l’an 4 du
regne de Melekiaton ; ce dernier Baalram est fils d’Abdmelek.

Si l’on conclut avec M. Six a l’identite de ces deux Baalram,


on dressera la genealogie suivante :

Abchnelek, avac

Baalram , ava?

Melekiaton , roi.

Mais une objection grave peut etre faite a cette combinaison.


Remarquez que la dedicace cle Baalram au dieu Reseph-Mikal
est datee cle Tan 4 clu regne de Melekiaton. M. Six est done
force d’admettre cjue Baalram vivait encore sous le regne de
son fils : ce qui, etant donnees les habitudes cle transmission
du pouvoir royal en Orient, dans tous les temps, est bien •
invraisemblablo. A la verite, et peut-etre pour essayer de
repondre d’avance a cette objection', M. Six suppose gratuite-
mont que le roi Melekiaton aurait epouse une fille du Baalram
qui fut roi (l). Bn clepit cle cette complication hypothetique et
insuffisante, il n’en est pas moins tout a fait contraire aux
usages de succession au trone que, apres l’extinction de la

(1) Yoyosj le tableau ci-dlossus, p.

232 .

LB MUSE0N.

branclie atnee dans la personne du roi Baalram, le sceptre soit


passe aux mains de Melekiaton, an prejudice de son pere, le
prince Baalram, encore vivant. C’est pourquoi, puisqu’ici il
faut batir une hypothese, je crois plus rationel, plus logique,

et plus conforme aux usages partout admis pour la succession


au trone, d’admettre l’existence de trois Baalram, l’un qui fut
roi, le second qui ne regna .point mais fut le pere du roi Mele-
kiaton, le troisieme enfin qui ne regna pas non plus et qui
etait le fils d’Abdmelek. D’apres ces donnees nous dresserons
le tableau genealogique suivant de la famille royale de Citium.

Baalmelek I (479-449).
1

. i

Azbaal (445-425)

Baalmelek II
(425-400?) '

Baalram, anax Abdmelek, anax.

i 1

Baalram
roi, vers 396

Melekiaton Baalram, anax.

. ,(392-361)

Pumiaton

(361-312),

IV. Melekiaton et Pumiaton.

Nous nous retrouvons sur un terrain plus solide avec


Melekiaton et Pumiaton. Des inscriptions nous apprcnnent quo
Melekiaton, fils de Baalram, cut lui-meme pour fils Pumiaton ;
nous n’avons pas a nous appesantir sur ces donnees genealogi-
ques depuis longtemps acquises a la science. .

Mais jusqu’a la decouverte, en 1886, de l’inscription de


Tamassus publiee par MM. Wright et Le Page Ren out, on
ignorait que Melekiaton eut regne au moins trente tins. Les
monnaies de ce prince, tres nombreuses, ne sont .pas datees ;
les inscriptions mentionnaient les annees 2, 3 et 4, puis 17
(ou 18 ou 19) de son regne ; il faut maintenant y a] outer

LA CHRONOLOGIE DES ROIS RE CITIUM.

233

l’annee 30, clont la lecture sur 1a, nouvelle inscription de


Tamassus est indiscuta ble (l).

D’autre part, nous savons que Pumiaton regna au moins


47 ans ; ses monnaies sont datees : nous lisons l'minee 46
sur un exemplairc du Cabinet dc France, et l’annee 47 sur une
hemidarique du musee de La Playe, signalce par M. Six (sr).
En 312, Pumiaton fut mis a mort par le roi d’Egypte Ptolcmee
Soter ( 3 ). En donnant a Pumiaton 48 ans de regne, nous
sommes done tout pres de la verite, ce qui le fait monter sur
le trone en 361. Melekiaton, son pere, ayant regne au moins
trente ans, a dii prendre le pouvoir en 392, et non, commc on
le croyait autrefois, en 368 : nous verrons bientot au milieu de
quellos circonstances.

Lc premier roi de Citium qui ait fait frapper de la monnaie


d’or est Melekiaton : il est contemporain d’Evagoras I et ‘ (t 374)
qui inaugure aussi la monnaie d’or a Salamine. On voit que
tout, dans notre systeme, correspond et s’adapte sans la moin-
dre difficulty Nous savons deja que les rois de Citium, sauf le
premier Baalmelek, s’intitulent dans le protocole de leurs
inscriptions « roi de Citium et d’Idalium ». Pumiaton, dans
une inscription datee de Pan 21 de son regne, est dit « roi de
Citium, d’Idalium et de Tamassus » ( 4 ).

Alexandre enleva Tamassus a Pumiaton pour donner cette


ville a Pnytagoras de Salamine ; aussi dans un texte epigra-
phique de Pan 37 de son regne, Pumiaton s’intitule simple-
ment de nouveau « roi de Citium et d’Idalium »,commeses,
ancetres ( 5 ). Pumiaton est designe par les Mstoriens grecs
sous les noms de llagavo; et de fLygaAdov ; sur les monnaies
son nom est

(1) Six. Numism . chronicle . 1888, p. 12U,

(2) Six. Num. divan. 1888, p. 129, note 102.

(3) Diod. Sic. XIX, 59, 62. 79. M. Six a groupo chronologiquemenfc tons les
Ovdnemcnts du rOgne de Pumiaton dans la Uevue mtmismatique, 1883, p. 338 a
S40.

(4) C. L Scm. I. p. 36, n° 10.

(5) Voyez a ce sujet, Six, dans la Revue mtmismatique , 1883, p. 338-340 et


Pli. Berger, Mcmolre cit6, p. 25.

234

LE MUSE0N.
V. Abdemon.

On aura peut-etre remnrque que, jusqu’ici, dans la suite


cbronologique cles rois de Citium, telle que nous l’avons etablie,
il n’a-ete fait aucune place a trois rois qu’on a l’liabitude d’y
intercaler, bien qu’ils n’appartiennent pas a la descendance
directe de Baalmelek : ce sont Abdemon, Demonicus et Eva-
goras I de Salamine. L’histoire de ces personnages est melee
a celle de Salamine autant qua celle de Citium, et il est neces-
sairo de faire un rapide excursus dans les annales de la pre-
miere de ces villes.

Nous avons vu plus baut qu’apres la mort de Cimon en 449,


et surtout a la suite de la paix dite de Cimon, en 445, les
Perses reprirent possession de Pile de Cypre. C’est a cette
epoque que nous devons placer la revolution qui, a Salamine,
substitua a l’ancienne dynastie grecque dos Teucrides, une
dynastie phbnicienne et apparentee ;i celle de Citium. La
domination plienicienne se maintint a Salamine, grace a l’appui
des Perses, jusqu’au jour oil, vers l’an 411, elle fut renversee
par Evagoras I qui retablit le trone dos Teucrides. Il s’agit
pour nous, de reconstituer, autant que les documents le per-
mettent, l’histoire de cette dynastie plienicienne et d’examiner
si, comme on le croit generalement, elle a regne a la fois sur
Salamine et sur Citium.

M. Six pense que la domination plienicienne a Salamine n’est


representee que par un seul prince, Abdemon ou Audymon,
personnage originaire de Citium, « et qui placa, dit-il, Sala-
mine sous la depondance de Citium, soit qu’il fut lui-memc roi
de cette ville, soit qu’il ne Lit que vice-roi d’Azbaal. » (i) L’an-
nee derniere, en revenant sur la question, l’eminent savant
hollandais dit qu’il incline « a considerer Audymon soit comme
un fils d’Azbaal qui se scrait empare du royaume do Salamine,
pendant que son frere Baalmelek II regnait a Citium, soit plus
volontiers, comme un fils do Baalmelek II, qui aurait Iaisse le
(1) Revue ttumismatir/ue, 1883, p. 27 ( J.

LA CI-IR0N0L0GIE DES ROIS DE CITIUM.

285

trone a son frere Baalram, pour aller conquerir Salamine. » ( 1 )


Dans ce dernier travail, M. Six place le regne d’Audymon ou
Abdemon, a Salamine, entre 415 et 410 environ. On va voir
ce qu’il faut penser de toutes ces hypotheses accumulees.

Theopompe donne a Abdemon la qualification de Citien


(A'jobpova tcv Kivisa) (->) , et Diodore de Sicile le qualifte de Tyrien
et d’ami du roi de Perse, ’Apo-opova vov Tupiov, fCkov ovra too
llepvwv Baa-Dsto? ( 3 ). Ces temoignages ne sont contradictoires
qu’en apparence, puisque nous savons que la race royale de
Citium etait originaire de Tyr ; un membre de cette famille
peut done, suivant le point de vue auquel .se place l’ecrivain,
etre appele aussi bien Tyrien que Citien.

D’apres M. Six, la domination phenicienne a Salamine dura


cinq annees seulement : nous allons demontrer qu’elle se pro-
longea pendant au moins 34 ans. Quiconque lira attentivement,
dans les discours d’lsocrate, les debuts du regne d’Evagoras et
l’histoire de la revolution qui le plaea sur le trone de ses
ancetres, sera amene a conclure, (abstraction faite des amplifi-
cations de rhetorique), que trois princes d’origine phenicienne,
au moins, se succederent sur le trone de Salamine (4). Un
descendant de la race de Teucer, raconte le rheteur athenien,
regnait a Salamine lorsqu’un proscrit de Phenicie, admis dans
la confiance du roi, trahit son bienfaiteur et s’empara du trone.
Des lors, il attira les Orientaux dans la ville qui en fut bien tot
remplie, et il contribua a soumettre l’ile entiere a la puissance
du grand Roi. Nous reconnaitrons ici un echo des eveneinents
contemporains de la paix de Cimon en 445 ; mais poursuivons.

« Les choses en etaient la, dit Isocrate, et les descendants


de l’usurpateur occupaient le trone (xai. twv Ixyovwv vwv exetvou

(1) Numism . Chronicle , 1890, p. 259.

(2) Tlieop. Fragm. 111, clans les Fragm . hist, graze, de Diclot, t.J, p. 295.

(3) Diod. Sic., XIV, 98.

(4) C’est ce qu’d dSja admis J. Scharfe {Be Frag., 2). Scharfe (p. 3, note) fait
remarquer qu’Bngel doute du rbcit d’lsocrate, sous pretexts qu’Eferodote ne parle
point de ces 6v6nemonts de Salamine, et que Theopompe et Diodore lie nomment
qu’Abd&non comme tyran ph&iicien de Salamine ; ihais Scharfe ajoute avec rai-
son qu’il n’y a pas lieu de douter de Tautorite d’lsocrate qui fut l’ami du roi
Eva:
goras et contomporoin des <3v6nements.

LB MOSfSON.

236

tViv apyjiv fywc uv), quand Evagoras vint au monde. » Le jeune


prince grandit et parvient a l’age d’homme (avopl B's yevopivw),
se distinguant par son intelligence et ses forces physiques.
Cependant, il s’abstient de conspirer pour reconquerir le trone
de ses peres, a ce que pretend son panegyriste. C’est un des
familiers du tyran qui se charge de ce soin : « un des homines
qui participaient au gouvernement ayant dresse des embuches
au tyran, le mit a mort et essaya d’envelopper Evagoras dans
la meme destinee... » Evagoras echappe au danger et se refugie
a Soli, en Cilicie. La, il reve alors pax vengeance le retablisse-
ment du trone des Teucrides. Par un coup d’audace, il rentre
a Salamine avec une troupe de conspirateurs ; une lutte s’engagfe
dans le palais et Evagoras triomphe. Le temoignage de Diodore
confirme le recit amplifie du panegyriste : « Evagoras, dit-il,
avait ete oblige, longtemps auparavant, do s’exiler ; il revint
dans Pile a la tote d’un petit nombre de partisans, et chassa le
Tyrien Abdemon, l’un des amis du roi de Perse, qui dominait
la ville. »

Les faits suivants nous paraissent done rigoureusement


du domaine de l’histoire : Un Phenicien dont Isocrate ne
prononce pas le nom, vient a Salamine et s’empare de la
royaute, au detriment de l’ancienne race des Teucrides, alors
representee sans doute par Evanthes dont on a des monnaies ( 1 ).
L’usurpateur qui, pour s’emparer d’une grande ville grecque
comme Salamine, a dii etre soutenu par l’armee perse ( 2 ), etait
sur le trone depuis quelque temps deja, lorsque nait Evagoras,
descendant des Teucrides. Evagoras grandit, devientun liomme
et atteint fage d’environ 25 ans. Le Phenicien, maitre du
pouvoir est assassine par un de ses proches qui s’empare du
trone ; Evagoras qui avait pent etre partieipe a cette revolution
de palais, s’enfuit en Cilicie. La, il conspire contre ce deuxieme
usurpateur de la couronne de ses peres, et par un coup hardi,
il rovient a Salamine et chasse le Phenicien qui occupait le
trone. On voit ainsi qu’on ne peut faire durer cinq annees seu-

• (1) Sis, dans Revue numismatiqne , 1883, p. 277.

(2) J. Scharfe, De 'Evagorae Salcmvimorum reguli vita, p. 1. (Munster, 1866).

LA CHRONOLOGIE DES ROIS DE CITIUM.


237

lenient, avec M. Six, la domination phenicienne a Salamine et


ne lui donner pour representant qu’un seul prince. D'ailleurs,
au milieu des flatteries de commande par lesquelles Isocrate
s’efforce d’embellir le role de son heros, on retrouve encore
d’autres indices certains de la longue duree de la domination
phenicienne a Salamine ; il raconte a plusieurs reprises que
pendant cette periode d’asservissement, la ville se remplit de
Pheniciens et quelle fut plongee dans la barbarie asiatique,
les Grecs sans cesse persecutes ne pouvant plus y vivre.

La trame des evenements nous autorise done a faire com-


mencer la domination phenicienne a Salamine sinon des 449, a
la mort de Cimon, du xnoins en 445, apres le depart des Athe-
niens et l’etablissement de l’autorite du roi de Perse sur File
de Cjpre toute entiere ; cette domination se prolonge jusqu’a
l’avenement d’Evagoras en 411 : elle dure par consequent
34 ans au moins.

Isocrate ne prononce pas le nom des usurpateurs du trone


salaminien. Diodore et Theopompe nous disent qu’Evagoras
renversa Abdemon celui-ci etait 'done le dernier des rois
pheniciens de Salamine, et du recit d’Isocrate il resulte qu’il
n’appartenait pas a la famille de ses predecesseurs et qu’il
regna fort peu de temps. Quant aux petites mommies d’argent
que M. Six voudrait attribuer a Abdemon (l), leur lecture est
des plus douteuses ; M. Six y voit a la fois des lettres Cypriotes,
grecques et phenieiennes, ce qui est inadmissible. Ces petites
pieces, aux types de la tete d’Heracles imberbe et de la tete de
belier, doivent rester indoterminees, en attendant de nouvelles
decouvertes qui permettent de les classer avec certitude.
Les rois phbniciens dont nous venons de parler, ont-ils regne
a la fois sur Salamine et sur Citium ? La reponse, en d6pit des
assertions contraires, ne peut etre que negative. En effet,
Abdemon fut renverse par Evagoras vers l’an 41 1 (a) ; e’est done
anterieurement a cette date que la dynastie phenicienne de
Salamine aurait pu regner en meme temps sur Citium. Or,

(1) Six, dans Numismatic Chronicle , 1890, pp. 256 a 259.

(2) Waltlier Judeich, Kleinasiatische Siudicn , p. 113 (Marburg, in-8°, 1892).

23S'

LE MUSE0N.

pendant cette periode, le trone de Citium fut occupe par Baal-


melek I, Azbaal, Baalmelek II, sans qu’il j ait entre ces trois
princes la moindre l.acune. Abdemon lui-rneme, bien que
d’origine citienne, n’a pu dominer a la fois sur Citium et sur
Salamine. Quand le rheteur athenien Andocide est oblige de
fuire une premiere fois sa patrie, vers .414, il se refugie chez le
roi de Citium oil il demeure jusqu’en 412, eb il ne rent-re a
Athenes qu'en 411 (i) ; ce roi innomme qui l’accueille, reside a
Citium et non a Salamine ; or, le prince phenicien Abdemon
que ren verse Evagoras, reside au contraire a Salamine. Il ne
peut done etre question du meme roi, dans ces deux evene-
ments contemporains.

(A suivre). E. Babelon.
(1) Tzetzcs, CM. (5, 307 ; Theop. Frag, lit (EH. Didot., Fr. hist.c/r. t. I, p;
295).
Cf. Engel, Kitpros , t. I. p. 292. ,

CHINOIS

I. TcHANCt TAO-LINCt.

Dans les montagnos cle l’ouost rle la Chino, on un splendide


palais, entourc do toutos les boautes cle la nature, vit 'un vene-
rable porsonnage qui s’intitule lui-uieme Tien she ou - docteur
celeste », bien que les empereurs ne lui accordent que celui do
Tchen-jin ou « saint lioinmo », ct qui jouit dans le monde
taoistc dune liaute consideration. Dos Europeans l’ont appele
« le pape ties taoistes » ; par. plaisanterie sans cloute, car il n’a
rien dun pape ou cl’un pontife supreme ; il n’est point chef tie
hierarchic ni de religion, il n’a aucune autorite dogmatique
ou disciplinaire, mais siinplemont un pouvoir plus grand que
ses congeneres pour chasser les mauvais csprits et dejouer
leurs projets. Il possede un glaive celeste qu’il lui sufflt dc
faire vibrer on l’air pour rnettro on fuite les demons les plus
redou tables. En outre, il distribue des talismans merveilloux;
mais c’est la tout son pouvoir. Des empereurs l’ont reou a leur
cour, mais aujourd’hui il n’est plus admis a contempler le
Siege <lu dragon.
Copenclant le pouple le revere a cause de sos pouvoirs magi-
ques et continue a l’appelcr •• le maitre celeste » et a lui
demander ses amulettes.

Depuis des siecles les Tien she se succedcnt dans ce palais,


en une serie ininterrompue dont , chaque mombre jouit des
memes honneurs et des monies pouvoirs.

L’origine de cette. lignce spirituelle et du titre de « maitre


du ciel » est dans un de ces saints taoistes que le peuple, a la
suite des docteurs de cette ecole, a mis sur les autels et qu’il
considero coniine l’un des types de la perfection humainc.

17 .

si.

240

LB MTJSEON.

C’est a ce titro que nous allons etudier son liistoire. Rien do


plus curieux, et de plus interessant pour le philosophe, pour
l’ami de I’humanite que l’etude de la notion que les diffeimts
peuples se sont faite de la plus haute vertu. C’est aux monu-
ments chinois que nous avoirs demande les renseignemonts
necessaires et dont nous ferons un resume et un ensemble, car
nous les trouvons epars dans plusieurs livres dilferents (x).

Apres cela nous donnerons l’un ou l’autre extrait de livres


chinois relativement a d’autres saints personnages ; les textes
originaux ont une saveur qu’aucune autre n’egale et rendent
seuls, avec une exactitude parfaite, les conceptions du peuple
qui les a donnes a la lumiere.

Void done la vie de notre saint qui s’appelait Tchang-tao-


ling, telle que nous la fournit la comhinaison des edits de ses
dilferents biographes.

Tcliang Tao-ling ou Tao-ling (le inont de la sagesse, du


Tao) des Tcliang, comme on 1’appelle aujourd’liui, naquit en
l’an 34 A. C. d’une famille auquel un ancetre illustre avait
donne une notoriete qui ne s’etait point encore elfacee. Cet
ancetre, du nom de Liang, de la famille Tchang, avait puis-
samment contribue an succes de la campagne qui avait assure
l’empire au general Liu-Pang, le fondateur de la eelebre dynas-
tie des Han, Pune des plus illustres qui aient occupo le trone
chinois. Ministre et conseiller intime du pretendant, il le con-
duisit de triomphe en triomphe jusqua la conquete definitive
de 1’empire ontier. Le vainqueur voulut rec'ompenser son fidele
lieutenant en lui donnant un apanage considerable. Mais
Tchang-Liang se contenta d’un petit territoire qu’il abandonna
memo quelque temps apres pour aller vivro dans la solitude et
s’adonner a l’6tude des doctrines taosseiques. Ses meditations
le convainquirent que la vie terrestre etait insuffisante pour
satisfeire aux aspirations du coeur humain ; il en conclut qu’il
fallait avec les Tao-sse, chcrcher le moyen de monter au ciel
pour y vivrea tou jours. Ce moyen, la magie taoique le lui

(1) Voir le Tehon(/-tmn-seu-shcn ~h i ; le Shen-s? en - tong-h ion , le & 'hen-


stc'n-
tchrnien, le Shang-lcii-hth , efcc*

SAINTS OHINOIS.
241

indiquait ; renclre son corps ldger par l’nbslinence et prendre


le brcuvage d’immortalite. Malgre ses efforts il mourut une
dizaine d’annees apres, on 18D A. C. « Mais avant de raourir
il avail reru, de la bouche de Lao-tze lui-memo, venu du cicl
expres pour eela, l’assurance cju’un de ses descendants trouve-
rait le secret permettant de s clever au ciel et arriverait a cette
fin sublime. » Ainsi dit la legende.

L’bistoire nous apprend que sept generations cles Tchang se


succederent sans qu’aucun des descendants du grand ministre
sortit de l’obscurite. Son fils aine lut rneine depouillo de sa petite
principaute a cause de sa mauvaise conduite. Au commence-
ment de noire ere, la famille Tchang etait etablie, et comme
refugiee dans un liameau au pied dune haute montagno du
Tclie-Kiang. Ce fut la, dans uno pauvre ehaumiere, que naquit,
en l’an 34 P. C., celui que l’on a qualifie de Pape et de Saintete
de la maniere que nous avons caracterisee ci-dessus. Il recut
le nom de Tao-ling. Sa naissance fut signalee par un prodige
extraordinaire ( 1 ). Un globe de feu, vint tomber clevant la
maison des Tchang au moment oil il veuait au jour et tout le
monde, dans l’enclroit, comprit que e’etait le presage des
grandes destinees qui attendaient le nouveau-no. Un devin
consulte annonca qu’il so distinguerait par l’intelligence et le
talent litteraire et qu’un jour, devonu immortel, il s eleverait
au cicl pour y demeurer a jamais.

Les evenements repondirent aux pronos tics et aux predictions.


Notre jeune homme donna des l’enfanoe, des marques de hautes
capacites litteraires et ses parents le vouerent a l’etude des
lettres, pour le faire parvenir a une fonclion civile. Mais
l’esprit de son ai'oul etait en lui et cet esprit, qui avait fait
abandonner une principaute a Tchang-Liang pour le determi-
ner a chercher dans l’etude et la vie solitaire quelque chose de
superieur a la condition humaine sur cette terre, cet esprit,
disons-nous, portait egalement son descendant a rechercher

(1) Nous reproduisons ici purement et simplement les r6cits cles hagiograplies
et des liistoriens cliiuois, avec tous les faits legendaires dont ils les out
agremen-

242

LB MUSE0N.

les conditions d’un etat supra-terrestre. II s’etait d’ailleurs


plonge, par gout, dans l’etude da livre de Lao-tze, le Tao-te-
King, que des lage de sept ans, il avait deja lu et penetre
completement, comme dans celie des autres mystiques qui pou-
vaient lui reveler l’essence des etres et la valeur des nombres .

Mais cela n’aboutit qua lui faire sentir encore davantage le


neant de la vie et le desir de parvenir a un etat meilleur. Les
Tao-sse enseignaient la maniere de se faire un corps leger qui
put s’elever dans les airs, penetrer meme le ciel et meme de
donner a ce corps une immortalite reelle, la vie sans aucun
terme.

Mais notre nouveau solitaire voulut pousser les rechercbes


plus loin que ses devanciers et mieux s’assurer du resultat, de
l’effieacite du breuvage « de Non-Mourir ». Pour se livrer a
ses experiences sans etre interrompu par des visiteurs impor-
tuns, il alia se cacher dans une petite maisonnette placee au
pied d’enormes rochers du Ho-nan, dans tine situation qui sem-
blait defier le courage humain. La, tout entiera son oeuvre, il
manipula le plomb, le mercure, le cinabre en observant les
conditions qu’exigeaient les natures differ entes des principes
actif et passif et les indications que lui fournissaient les Kouas
du Yi-King dans lesquels se trouvent toute science, toute ex-
plication des mysteres de la nature.

Un jour cependant il se deroba a ces reclierclies qui absor-


baieflt son ame. L’empereur Ming-ti, dans les embaiTas de son
.regne, avait demande les conseils ecrits de ses liauts magistrats.
Tcbang-tao-ling, tout ignore qu ’il etait, en envoya un a la cour,
redige avec taut d’art et d’intelligence que l’empereur le fit
venir et lui confia une place qu’il abandonna peu apres.

Ge fait attira sur lui l’attention des puissants du jour et


plusieurs fois les empereurs Han 1’appelerent a la cour, lui
prodiguant, pour le, retenir hors du desert, les ricliesses et les
grandeurs. Rien ne put 1’arrach.er a la grande oeuvre qu’il avait.
entrepifise. Ceilui qui revait le ciel ne se laissait pas distraire
par des promesses dont les eflets etaient bornes paries etroites
limites de cette terre. Il continua done obstinement a chercher

SAINTS CHINOIS.

243

l’ambroisie, objet de tous ses voeux. II y travailla si bien qu’il


se vit un jour accable de dettes et dut aller chercher un asile
ailleurs. II etait alors entoure de nombreux disciples, mais
cette catastrophe en eloigna le plus grand nombre ; suivi seu-
lement de quelques-uns d’entre eux il passa dans l’etat de
Tchou dont on disait les habitants humains et hospitaliers, et
alia de nouveau s etablir avec eux au pied dune montagne qui
formait un site des plus pittoresques. La il composa d’abord
une oeuvre philosophique en 24 livres — dont malheureuse-
raent il ne reste de trace quo cette affirmation des biographos
— puis il se remit a la fabrication de l’ambroisie, du Kin-tan ,
cinabre dore, ou cinabre et or ; comine l’appelaient les alclii-
mistes Tao-s$e.

Rien ne faisait encore pi'evoir la reussite, lorsqu’un jour un


tigre, blanc et un dragon vert apparurent au sommet de la
montagne et s’y montrerent, s’arretant, ou circulant a droito
et a gauche. 0 merveille ! Le Kin-tan se trouvait dans le mor-
tier de Tao-ling. Sa premiere pensec fut naturellement d’en
faire 1’ experience sur lui-memo ; il en but une quantity conve-
nablo et a 1’instant sa figure et tout son extcrieur, qui etaient
ceux d’un homme de soixante ans, se trouverent changes dans
les traits, le corps entier d’un jeune homme de 19 ans, beau et
bien fait.

Plus do doute, l’ambroisie etait acquise au monde sublunaire,


Tchang-tao-ling etait immortel. Des lors sa vie devint toute
surhumaine ; il avait acquis des pouvoirs surnaturels. Il se
transportait a de. gran des distances sans avoir besoin de mar-
cher jusque-la, il multipliait son corps au point de paraitre en
plusieurs endroits a la fois, a se montrer en meme temps jusque
dans vingt-quatre lieux differents.

Il avait aussi le don de prophetie, il annoncait l’amvee de


personnages inc minus, les evenements quo rien ne' faisait
encore prevoir. Ce qui frappe surtout dans ces evenements
miraeuleux, c’est qu’ils se produisaient sans cause appreciable,
sans aboutir a aucuh re.sultat beureux.

Mai's malgre ces actes merveilleux, Tao-ling n’avait point

244
LB MUSEON.

encore le droit ni ia faculte de selever au ciel. (Jn envoye d’en


haut vint Ini faire connaitre oil etaient caches certains livres
dont l’etude lui ferait obtenir ce privilege. Tao-ling jedna, se
purifia, alia a la grotte indiquee et y trouva les precieux ecrits
qui devinrent des lors ses compagnons inseparables, en atten-
dant qu’il eiit acquis les resultats de la mise en pratique de
leurs principes.

Sa puissance nouvelle ne tarda pas a se manifester. Un jour


il alia avec ses disciples au haut du rnont Yun-tai, sur le sommet
le plus eleve. Au pied de ce mont etait un abhne et de 1’autre
cote, un pecher gros coniine l’avant-bras d’un honnne et portant
de gros fruits ; un mur de pierrc entourait cet arbre extraordi-
naire.

Tao-Ling ayant monfcre le pecher a ses disciples, leur dit :


S'il y a parrai vous quelqu’un qui puisse attoindre ces peches,
il jiourra apprendre et comprendre les principes du Tao.

Trois cents d’entr’eux s’etendirent a terre pour considerer la


chose et tons declarerent qu’ils y rcnoncaient, quo nul ne
pourrait arrivcr jusqua ces peches ."Toutefois lc plus zele d’entre
eux, Tao-Shang, apres ce premier moment d’hesitation, s’elanca
dans l’espace et sauta d’un bond jusqu’au haut de l’arbre, sans
heurter, sans glisser ; et la, se tenant a une branche, ifcueillit
des fruits a son aise. Mais quand il voulut revenir, il vit devant
lui le mur de pierre qui formait une harriere infranchissahle ;
pas rnoyen de sortir de la position difficile ou il se trouvait.
Alors il voulut au moins que ses compagnons et son maitre
jouissent de ce qu’il avail, conquis avec tant do peine ; il leur
jeta les peches une a une. .11 y en avait 302, mais de petite
grosseur. Tao-Ling les recut toules dans la main, les dis-
tribua a ses disciples, en mangea une lui-meme et garda la
derniere pour son vaillant compagnon. Puis il lui tendit la
main ; o prodige ! le bras de Tao-Ling s’etendit de trente pieds
jusqua l’endroit ou se trouvait Tao-Shang et le docte maitre
le ramena ainsi aupres de lui. Il lui donna la peche qu’il avait
reservee, puis dit a son entourage : Tao-Shang a reussi parce
qu’il a le coeur droit ; je dois maintenant donner I’exemple et

SAINTS CHIN CIS.

245

cueilJir les grosses peckes de l’arbre. Ce disant, il sauta dans


le vide et refcomba sur l’arbre. Tclxao-Shang et un autre dis-
ciple s’elaneercnt a sa suite et parvinrent jusqu’aupres de lui.
Alors voyant leur zele et leur droiture il lour communiqua le
Tao.

Mais Tao-Ling devait procedcr a de plus grandes oeuvres.


Un jour Lao-Tze lui apparut et lui dit duller reduire a rim-
puissance six grands demons qui opprimaient le pays de Chou.
En meme temps il lui remit plusicurs livres de sciences occultes
ct deux epees, 1’uno male, 1’autrc lemello destinees a pourfendre
les demons ; on outre un costume nouveau ct un sreau qui
s’impriniait de lui- meme sur les pieces a authentieprer.

Tao-ling s’appliqua avee ardour a l’etude des mysteres con-


tenus dans ces ouvrages et Unit par comprendre les diverses
transformations quo peuvent recevoir les esprits et les moyens
de guerir les maladies : il soigna.it specialemcnt les maux tie
dents et les entorses et faisait des miracles do therapeutique a
nul autre pareils ; aussi tout le peuple de ces pays appelait
Tao- Ling : leur maitre. She et celui-ci, sentant toute la gran-
deur et la nature de son pouvoir, s’intitula lui-memo Tien-She
ou Maitre celeste. Il partit alors pour la guerre aux demons,
appela a lui 36,000 lions esprits et a la tete de cetto vaillanto
nrrnee, le glaive wiles to a la main, il extermina des milliers de
mauvais esprits. Mais il no savait pas qu’en cela il avait outre-
passe les ordres du divin Lao-Tze ; aussi no fut-il pas pen
surpris quand il le vit apparaitro avec line mine severe et lui
dire qu'il avait depassti ses intentions, qu’il pouvait bien tuer
des demons mais pas autant ct que pour cefc oxces il devait
attendre encore dix ans avant d’etre transporte au ciel.

Le maitre celeste se remit done a l’etude et a la meditation.


Un jour un liomme vetu de rouge vint le cliercher et le con-
duisit au palais celeste ' do la Purete parfaite. La; il trouva
Lao-Tze qui 1’inierrogea sur les mysteres du Tao et, no le trou-
vant pas encore suffisamment initio, le renvoya sur la terre
pour acliever sa preparation.

Enfin le jour allnit luire on la perfection requise etait atteinte

246

LB MUSEON.

completement. Tao-ling, sentant venir cet heureux moment,


appela son fils nine, lui expliqua le moyen cle voler en l’air et
lui remit les livres, le glaive et les autres objets qu’il avait
recus d’en haut et lui annonca que ses pouvoirs et sa mission
seraient continues a ses descendants a perpctuite, dans la ligne
directe. Apres cola il so rondit sur une haute montagne et do
la s’eleva au cicl, en pleino lumiere du jour, avec sa femme et
ses deux disciples cheris, disparaissant aux regards des autres
pour lie plus reparaitre jamais sur cette terre.

Tel est le plus saint porsonnage quo la religion du peuple


presente a notre veneration. En void un autre d’un genre quel-
que pen different mais egalement venerable. Co qui suit n’est
qu’une traduction du texte chinois (i).

II. Tchang Kouo.

Tchang-Kouo vivait retire au montTiao, du Hang-Tcheou, oil


il circulait comme un esprit. Doue de longue vie il pratiquait
les arts occultes. il montait constainment une mule blanche
sur laquelle il faisait plusieurs dix-milliers delis sans s’arreter.
Quand il se reposait, il la pliait et l’empilait comme du papier
et la metlait dans une mallette. Quand il voulait se rcmcttre
en route etla monter, il lui lancait de 1’eau de sa bouche et
elle redevenait une mule complete.

Tai Tsong et Kao Tsong des Tangs le firent chercher, mais il


lie bougea point.

A l’appel de l’imperatrice Wu qui lui enjoignait de sortir


de sa montagne, il feignit etre mort devant le temple de Tu-niu.
Alors tout-a-coup une fiamme vivo s’eleva, son corps repandit
de l’odeur et engendra des insectes. Le cicl ainsi semblait con-
firmer la realite de sa mort. Quelque temps apres un individu
du pays rctourna au mont de Tcheou pour le revoir.

La 23 e annee Ivai Yuen, 1’empereur Tang Ming-Hoang lui


envoya un messager et le fit venir a la cour oil il le recut avec
grand respect. Il l’interrogea sur la nature des esprits et des

(1) Yoir le SJten -sien-tehmmi . Le livre des Esprits et des Imrnortels.


SAINTS CHINOIS.

247

immortals, mais n’en recut pas de reponse. Pour calmer en soi


l’ardeur du principe vital, il lui dit que l’on devait manger
peu et boire de la liqueur en assez grande quantite. L’empereur
lui en tit apporter mais il refusa. « Votro infime sujet ne boit
pas plus do deux Shangs (litre). Mais j’ai un disciple qui sait
boire 1 teou ( 1 ). Ming-Hoang en fut tout rejoui et tit appeler ce
vaillant buveur. Aussitot un petit Tao-she sen vint volant du
haut du toit du palais et descendit dans la salle d’audience ; il
pouvait avoir 15 a 16 ans ; il etait beau et bien fait et s’avancait
avec grace et noblesse.

Le prince le tit asseoir ; mais Ivouo s’j opposa en disant


qu’un disciple devait rester debout. De plus en plus enchante
Ming-Hoang lui presenta du vin a boire, un petit pek entier.
Kouo refusa encore disant qu’on ne devait pas lui en donner
qui n’eut pas la mesure. Alors 1'empereur lui en fit donner a
satiete. L’empereur dependant tira son bonnet et le laissa
tomber a terre ; aussitot le bonnet se transforma en une coupe
d’or ; toute la cour en fut stupefait et riait en le regardant. La
coupe restait la par terre ; on la verifia et constata quelle con-
tenait un pek de liqueur. L’empereur alors s’adressant au Kao-
Fang-Slii ou magicien superieur, lui dit que c’etait la mesure
dite et que ce Tao-slie etait un etre extraordinaire, qu’on ne
devait pas molester. Notre jeune homme tit encore d’autres
merveilles : il changea en jade de la poudre sortie des dents
d’un poisson, etc.

Les chiens de chasse de 1’empereur attrapperent un grand


daim que le monarque tit rdtir. Mais Tchang Kouo le reprit
et lui dit : c’etait le daim, le cerf des immortels (un daim
immortel), il a deja mille ans accomplis. Jadis Wu-ti des Hans
la 5 C annee Yuen Sben (127) chassant avec ses officiers l’a
poursuivi et attrappe dans la foret superieure et l’a relache.
Mais, reparti t 1’empereur, il y a beaucoup de cerfs dans ces
bois ; bien des dynasties se sont succedees, comment celui-ci
est-il reste seul ? Tchang Kouo repondit : Wu-ti en le relachant
l’a fait marquer d’un signe sous la come gauche.

(1) 15 litres.

248

LB MUSEON;

L’empereur fit verifier le fait et l’on trouva en realite ee sign©


en forme de bouclier large de 2 ponces ; les caracteres seuls
etaient effaces.

■ L’empereur demanda a « Hoa-fa-shen, etui etait cet etonnant


personnage de Tchang Ivouo. Je le connais, repondit Fa-slien ;
mais si je le dis je devrai mourir, e’est pourquoi je n’ose le
dire. Mais si votre Majeste veut bien oter son bonnet et se
denuder le pied, il sauvora son sujet et celui-ci osera parler «,
L’empereur lui promit de le faire. Fa-shen lui dit alors :

Quand le chaos originaire se divisa, il etait l’essence de la


chauve-s'ouris blanche.* » Ces paroles n’etaient pas encore
achevees qu’il lui jaillit du sang par les sept ouvertures et qu’il
tomba a terre, etendu. L’empereur s’empressa alors de faire
ce que Ivouo lui avait indique, il obi son bonnet et sc denuda
les pieds, disant que la faule de cet accident en etait a lui-
meme. Alors Tchang-Kouo lui dit tranquillement : ce jeune
homme a peche par la langue, mais il ne faut pas le punir.
Jo crains qu’il n’usc de quelque pouvoir secret du ciel et de la
terre. L’empereur se rendit a sa parole. Alors Tchang-Kouo .
arrosa d’eau de sa bouche la figure de Fa-shen et aussitot le
mort revint a la vie. L’empereur concut pour lui encore plus
d’eslime, fit faire son portrait pour la salle d’audienco et lui
donna le titre de T’ong-hiucn-Siang-Sheng.

■ Cependant Tchang-Kouo obtint, en faisant valoir son age et


ses maladies, do retourner a sa montagne.

Mais la l ra annee Tieri-pao, Ming-Hoang envoya de nouveau


le rappeler. Tchang-Ivouo l’ayant appris mourut subitement.
Ses disciples l’enterrerent ; quelque temps apres ils vinrent
relever le cercueil mais ils le trouverent vide. Apprenant cola
1'empereur y fit un reposoirc et y sacrifia publiquement.

Depuis lors il est rcste sur les autels.

QUELQUES R01S Dll PA\S D ACHNOLfflAK

I’ar M. POGNON

(Lu, a V exception dc la note n" 1, a l' Academic dcs inscriptions ct


belles let ires, le 18 mars 1893).

Le pays d’Achnounnak (voir l’orthographe assyrienne le n° 1


de la plancho) est rarement mentionne dans les textes assyriens.
Le vieux roi Agou se vanto d’y avoir etabli des colonies
(R. v. V. pi. 33 col. I. 1. 35, 30, 37) et Cyrus le cite parrni
les pays qu’il a conquis (R. v. V. pi. 35 1. 31) : en outre le mot
Achnounnak sc trouve deux fois dans les fragments de tablottos
grannnaticales publics dans le second volume du British
Museum (R. v. II, pi. 47, 1. 10, pi. 39, 1. 59), et l’un de ces
passages semble indiquer quo le pays d’Achnounnak etait
egalement appele pays d’Oumliache, mais rien jusqu’a present
lie nous avait fait connaitre ou il etait situe, ni quelle race
l’habitait et son histoire nous etait completement inconnue.

Un heureux hasard m’a. per mis do decouvrir oil se trouvait


le pays d’Achnounnak. Le manque de temps m’a malheureu-
sement empeche de le parcoufir en entier et j’ai dfi me bonier
a y iaire de rapides excursions. Pour certaines raisons (i), je

(1) Je crain rlra is en annon^ant des aujoardJiui ou <Stait situ 6 le pays


d'Aelmoun-
nak de rendre possibles certaines tentative* d’aceaparement ; je serais navrtS que
quclque person ne dont Iincompetonuo aasyriologique n'a 6i6 que trop prouvOe.
au moment de la dbcouverte des precieuses tablettes de Tell el-Amarna ne
devienne propridaire, siuon en droit, du moins en fait, du pays d’Aelmounnak
ct de tout ce qui s’y trouve. Je ne voudrais pas qu’elle puisse enfouir dans des
armoires les documents ddeem verts dans ce pays, trouver milles prdtextes pour
en rendre l’dtude a pen pres impossible aux assvriologues serieux et leur opposer
les caeliotfcerics les plus ridicules a fin de se rdserver a elle meme la vaine
gloiro (si gloire il y a) de publier par 1‘hdliogravure un luxueux mais incommode

250

LE MUSEON.

ne crois pas devoir faire connaitre, pour le moment, quelle


etait la region appelee dans l’antiquite pays d’Achnounnak :
je me contenterai de dire que cette region qui, autant que j’ai
pu en juger, est tres vaste, contient de nombreuses ruines
dont nne au moins m’a paru importante et de publier ici quel-
ques textes donnant les noms et les titres de plusieurs princes
d’Achnounnak. ■

Ces textes se trouvent sur des briques de construction ayant


a peu pres les dimensions de celles de Nabuchodonosor. Les
legendes ont ete imprimees dans la brique, avant la cuisson,
au moyen d’un timbre en bois : aussi les caracteres ne sont
pas toujours tres nets et quelques uns sont meme douteux.

I.

1 Ibalpel 2 aime de 3 prince (ichakkou) 4 d'A chnoun-

nak.

J’ignore la leeture du caractere n° 5; peut-etre est-ce une


des formes archaiques du caractere indique a la planche sous
le n° 2 (i). Si cette hypothese est exacte, le nom de divinite qui
termine la seconde ligne serait Ichtarit.

II.

1 Amil 2 aime 3 d' Ichtarit (?) 4 prince 5 diAchnoun-

nak.

Jo ne possede qu’une seule brique de ce prince otl’inscrip-


tion n’est malheureusement pas tres nette. La lecture phone-

recueil do textes dont clle serait probabiement incapable de traduire deux


lignes. Je tiendrais surtout a 6 viter les consequences ilyplorables qu’aurait
n6ees-
sairement Fexploitation du pays d’Achnounnak dans I’intdret d’un seul homme.
Pour ces raisons et d’autres encore que je ne poux pas dire, du moins pour lc
moment, je m’abstiendrai, duss<2-je attendro vingt ans et memo mourir sans avoir
rien revyly, de faire savoir quelle 6! ait la region appeleo dans l'antiquity pays
d’Aelinoimnak jusqu’a ce qu’une certaine notability scientifique plus influente
helas ! que comp6tente ait disparu ou pris le sage parti de retourner a l’etude de
l’archyologie grecque.

(I) La forme de ce caractere dans les inscriptions dc Tel-Loli csf indiquec a la


planche sous les n°* 3 et 4.

QUELQUES ROIS DU PAYS DACHNOUNNAIv. 251

tique du groupe AN. N1N. IS. GI. DA m’est inconnue : dans


une liste de dieux publiee dans le recueil du British Museum
on trouve un nom de divinite qui est ecrit ideographiquement
AN NIN IS ZI DA et il est possible que les editeurs aient
lu par erreur ZI au lieu do GI. (R. v. II. p. 95, 1. 59). La
lecture phonetique de ce groupe n’est du reste pas indiquee.

III.

1 G'oullaqou (?) 2' came 3 d’Ichtarii (?) 4 prince 5 d’Achnoun-


nak.

Bien que je possede deux briques portant cetto inscription,


le nom propre du souverain est douteux : sur l’une d’elles on
distingue nettement un clou horizontal tres court suivi d’un
grand crocket ; immediatement apres la brique est fendillee et
je ne sais quel est ce caractere. On pourrait le lire note, (voir
le n" 6 de la planche) mais cette forme me parait bien recente :
peut-etre conviendrait-il de lire na (n° 7 de la planche) ou goid ,
koul (n° 8 de la planche). Sur la seconde brique le caractere
qui nous occupe a completement disparu.

IV.

Enfin sur un fragment de brique de construction qui est


egalement en ma possession, on distingue quelques caracteres
appartenant a une 'inscription d’un quatrieme prince d’Ach-
nounnak : ce texte dont les quatre. dernieres lignes peuvent
etre facilement restitutes nous ferait connaitre, si la premiere
ligne etait complete, le nom de ce prince qui finissait par les
syllabes machoa.

A quelle epoque faut-il placer les princes d’Achnounnak


dont il vient d’etre question ? II m’est impossible de le dme.
Les textes historiques etant muets sur leur compte , , nous
n’avons, pour nous.guider, que la forme des caracteres.

Or la forme des caracteres varie continuellement a une meme


epoque et l’avenir mtnage, je crois, de desagreables surprises

252

LE MUSEON.

a ceux qui pretendent determiner unique meat d’apres la forme


des lettres l'age dune inscription.

Les legendes des princes d’Achnounnak ayant ete imprimees


au rnoyen d’un tampon, les caracteres sont souvent assezindis-
tincts.etje me contenterai de dire qu’ils ressem blent plus a
ceux des inscriptions de Hammourabi qu’a ceux des inscrip-
tions des rois de Tel-Loh.

Je mentionnerai, en terminant, un fragment d’inscription en ,


caracteres arameens, fragment malheureusement sans interet,
car il ne porte qu’un 12 et peut-etre un b.

Ces caracteres sont traces en relief sur un morceau de terre


cuite qui a dti appartenir a un vase de grande dimension.
J’ignore l’endroit precis oil ce fragment a ete ti’ouve, mais j’ai
tout lieu de croire qu'il provient egalement de la region appelee
dans l’antiquite pays d’Achnounnak.

jzr

?4= KjxJ

H ^

-J6S& MW»-rr >frl

* ^j.Hw-qsr

1
DANS LES CHANSONS POPULAIRES KABYLES

PAR

RENE BASSET

profess eur a l’Ecole supGrieure ties Lottres d' Algor


mcmbre dos socitftGs asiatiquos de Paris, Florence et Leipzig
et de la soci<5t6 de Linguistique.

L’insurrection de 1871, comme toutes les grandes secousses


politiques et sociales, a laisse des traces dans la literature
• populaire des tribus qui y ont ete le plus melees, c’est-a-dire
les Kabyles, et, autant au point de vue historique qu’au point
de vue litteraire et linguistique, il n’est pas sans interet d’etu-
dier les chansons qui en sont comme l'echo et de se rendre
compte de 1’eifct produit, taut par le soulevoment que par la
moderation de la repression.

A cet egard, on doit savoir quelque gre a M. Rinn d’avoir


publie dans la Remo ufricainc (t), le texte detrois cle ces chan-
sons, malgre de nombreuses fautes de lecture et d’impression
dont quelques unes rendent la traduction impossible. Mais
M. Rinn a ou l’idee malencontreuse d’y joindre une traduction
qui, n’etant qu’une seric de contre-sens, de faux sens, de de-
layages, fait de ce travail, pour lequel il 6tait in suffisamment
prepare sous le rapport linguistique ( 2 ), une oeuvre presque

(1) Janvier-fevrier 1887, p. 55-71.

(2) Sur la valeur de M. Rinn comme berberisant, on peut voir les appreciations
tres severes de M. Duveyrier, Bulletin de geographic historique et descriptive t
publie sous les auspices du Ministere de I’lnstruction publique, annee 1889, p. 54
;
annee 1890, p, 5 , 11 ; Grimal de Gnirandon, Report of the progress made in the
study of African languages , Londres 1891, in-8, p. 2$ et surtout le passage ou

^’INSURRECTION ALGERIENNR EN 1871.

255

sans valeux*. Pour ne point paraitre porter une accusation sans


preuves, j’ai da reproduire dans mes notes les bevues les plus
considerables de M. Rinn : par ce que je cite, on peut juger
de l’ensemble.

Quelque temps apres la publication dont je viens de parler,


mon collegue et ami, M. Belkassem ben Sedira, insera dans
son Cours de langne kcibyle (i) la transcription en caracteres
francais des chansons dont M. Rinn n’avait donne que la
transcription en caracteres arabeset la traduction. Cette edition,
beaucoup plus correcte que la. precedente aurait rendu la
mienne inutile, mais le texte de M. Ben Sedira ne comprend
que la premiere chanson et environ la moitie de la troisieme ;
de plus il n’est pas traduit en francais. II m’a done semble utile
de reproduire in extenso un texte plus coiTect et d’en donner
une traduction serieuse.

D’autres chansons sur le raeme sujet ont ete traduites : l’une


par M. Masqueray ( 2 ), l’autre par M. Rinn ( 3 ). Mais, le texte
etant reste inedit, je ne puis les apprecier. Je dfrai seulement,
pour la derniere, que le specimen dont on veira plus loin les
fautes, n’inspfre pas grande confianco dans l’exactitude des
traductions de M. Rinn. Ce dernier a reproduit, dans son Ris-
toire de l' insurrection de 1871, unepai'tie des chaixsons kabyles
qu’il avait precedemment traduites (traduttore tradilore ), sans
paraitre se douter qu’un texte plus coiTect que le sien avait
ete public k Alger meme par M. Ben Sedira, et en conservant
soigneusement les contre-sens et les fautes qui emaillaient la
premiere traduction. .

C’est de l’ouvrage que je vieixs de mentionner que j’ai tire


les dates et le sommaire des faits que j’ai cites dans les notes
de ma traduction, ce livi'e etant, malheureusement, la seule

M, Bissuei a signaie discretement les plaiisants contre-sens faits par M. Rinn


dans
sapretendue traduction de lettres du Touangs ( Le Sahara fran$ais, Alger 1891,
in-8° p. 180).

(1) Alger 1887, in 8, p. 407-417.

(2) La Kabylie , Revue politique et litteraire 19 fevrier 1876, reprod. par


Gaffarel,
Lectures geographiques, V Alger ie et les colonies , Paris 1888, in 12, p, 248-
249.

( 3 ) Histoire de Vinsurrection de 1871 en A Igerie, Alger 1891, g d in 8° p.285,


note 1.

XI. 18 .

256

LB MUSEON.
histoire gen’erale qui existe cle I’insurrection. de 1871 . Je dis
malheureusement, car, en laissant de cote les renseignements
que l’auteur a puiscs aisement dans les documents mis a sa dis-
position et qui en font la seule valeur, il est ecrit avec une par-
tialite qui apparait a cliaque page. Les sympathies de M. Rinn
semblent acquises a Moqrani et ses adherents : la conduite de
ce chef rebelle, accule a la banqueroute, trouve en lui un chaud
avocat : quant a l’autorite franchise representee a ce moment
par un homme de cceur, dont l’Algerie a conserve le souvenir,
le vice-amiral de Gueydon, l’auteur ne lui menage pas les cri-
tiques, par exemple, lorsque le gouverneur general refusa de
prendre « l' engagement moral de conscrver en fonclions des
agents compromis dans l' insurrection ou complices de f hits
tomb ant sous le coup de la loi frangaise » ( 1 ). Si M. Rinn laisse
dans l’ombre certains homines energiques comme le general
Poictevin de Lacroix qui balaya les insurges jusqu’au fond du
Sahara, il n’a que des eloges pour la politique qui reconcilia a
nos depens le soff des Moqranis et le parti des Khouans. On
jugera de ce chef d’ceuvre du general Auger, quand on refle-
chira que, de l’aveu meme de M. Rinn, ( 2 ) le bachagha n’avait
pu entrainer contrc nous « qu'une trentaine de fractions repre-
senlant cm plus 25000 combidfcmls ires dissem bles , » tandis que
Gheikh Haddad, chef de l’ordre des Rahmania, reconcile avec
Moqrani par les soins du general Auger (le 10 janvier 1871)
« lui amcna plus de 250 tribus r&prescntant 600000 times, soil
120000 combattcmts » (s), Les massacres de Palostro, de Batna,
les atrocites commises sur les cadavres et les blesses n’exeitent
pas, a ce qu’il sembie, chezM. Rinn l’indignation qu’on s’atten-
drait a lui voir manifester ; ceux qui voudront avoir une idee
reelle du caractere de cette insurrection devront la chercher,
non pas dans l’ouvrage en question, utile pour les dates et les
operations militaires, mais dans les chansons des indigenes
eux-mbmes, plus severes que M. Rinn pour les Moqranis et les

(1) Rinn, Histoire de /' insurrection, p. 460.


(2) Rinn, id. p. 100, p, 200 note 2.

( 3 ) Ibid, ibid.

^’INSURRECTION AI'jG-KRIBNNB bn 1871.

257

Haclclad, et dans les livres de temoins oculaires dont on ne


peut suspocler la bonne foi, conuno ccux de MM. Treille (i),
Beauvois (2), H. V* * (3), et la publication du conseil municipal
do Souk- All ras (4).

Quel est l’auteur de ces trois chansons kabyles, ecrites


dans la dialecte de l’O. Sahel ? D’apres une note de M. Rinn (5)
elles auraient eLe envoyees en 1872 au vice-amiral de Gueydon,
et de nouveaux renseignements (0) les attribuent a Si Sa’id
b. Djelouah’, d’une famille de marabouts loeaux, les Oulacl
Sidi Yahya, du village de Tamokra des Ai'th Ai'del, dans le
Guergour. Ces details dfis a M. Poulharies, alors administra-
teur de la commune mixte du Guergour, me paraissent con-
cluants et ne sanraient etre inlirmes par la pretention de
l’anonyme (different de Si Said) qui a fourni a M. Ben Sedira
la version incomplete qu’il a publiee.

(1) V Expedition de Kabylie orientate, Constantine, 18711, in 8.

(2) En colonne dans la Grande Kabylie , Paris, 1(872, in 18.

( 3 ) Sept mois d' expedition dans la Kabylie orientate , s. L n. d. in 8.


( 4 ) Renseignements rccneillis par le conseil municipal de Souk A liras, Guelma,
1871, in 8.

( 5 ) Revue africaine , 1887, p. 55 .

(G) Revue africaine, 1887, p. 240.

258

LE MUSEON.

Texte.

I.

A ouin irrcm deg eljdaouel


El Koull ion idda ref err a (i)

Oufif (2) j alien el Rebail


Iroli ououl (3) deg es sekra
5 Bou Mezrag iisoubehdel

Ennan as ; Ism Ikoura


G Aith Ourihilan (0) id irouel
S ouaoudiou ibda (7) Irara
Atlia Sousi ibda eiiebel
10 AKbala iersed Thagra

Bou Mezrag itsouchekkel


G Thakharei their a (11) Ikesra
A ilsiou ad el lemthel (42)
(1) R. « Aujourd’liui mes paroles sont rinses ». Le trade cteur 11 ’a pas eompris
idda r’eferra . Les Poesies populaires publics par le gSnGralHanoteau en offrent
plusieurs exemples. Cf. l re partie cli. YL

D’el h'egga thedda r'efessin

« Ce cliant est r6gl6 sur le sin » p. 69 et la note 2 ; III e part. ch. X


el h'oul agi ath id neneher
r'ef err a idhehar

« Ce cliant, je l’ai r6gl6 sur le m, e’est elair » (p. 358 et note). Dans B. S. le
sens
est eompris (p. 407, note 2. Ma rime finit par la syllabe ra).

(2) R. qui n’a pas de sens ici (ebbi signifie couper) pour = oufir\

L’imprimerie manquant du fa pointe sous la lettre a la maniere occidental©, je


le remplace par le fa pointe & l’orientale, De meme pour le h'af.

(3) R. pour ; B. S. ououl

(4) Ahmed bou Mezrag Moqrani, frdre de Fex bachaglia de la Medjana et son
complice dans l’insurrection de 1871, etait qa'id de l’Ouennougha lorsqu’elle
eclata. Ii n’lnSsita pas a y prendre part, et malgrG les Ochecs qu’il essuya dans
la
region entre Beni Mansour et Aumale, ii tenta, lorsque son frdre eut tu6 au
combat de FOued Souffiat (5 mai 1871) de lui succ^der comme chef militaire de
rebelles. Mais batto.a Dra el Arba (12 juillet), a Tirourda (15 Juillet) et dans
de
nombreuses escarmouches par la eolonne Lallemant, puis par la colonne Saussier,
ayant perdu sa zmala a Gueber Siougui (8 octobre), il alia rejoin dr e dans Tex-
treme Sud un evadd de p6niteneier, Bou Choucha 5 qui sAtait rendu maitre de Toug-
gourt et de Ouargla. Ces deux points rSoceupes par l’arm^e fran^aise (27 d<5cem-
bre 1371, 2 Janvier 1872), Bou Mezrag poursuivi jusque 'Ain Taiba, s’^gara dans
le desert et vint tomber en notre pouvoir & Rouissat, petit qsar pr6s de Ouargla
l’insurrection algerienne en 1871.

259

Traduction.

I.

0 vous qui lisez dans les grimoires,

Mon poeme est rime en rn.

J’ai trouve les Ivabyles egares,

Marchant le coeur clans l’ivresse.

5 Bou Mezrag (i) est devenu fou ;

On disait : II a la puissance (s).

II s’enfuit chez les Ai'th Ourthilan,

A cheval commence l’incursion (s).

Voila Saussier, les tambours commencent a battre,

10 II s’arrete d’abord a Thagra (o).

Bou Mezrag est etourdi ;

A Thakhraret ( 10 ), arrivera. la catastrophe.

0 ma langue,fais un exemple (prends pour comparaison),


(26 Janvier) et non a e A’in Taiba le 20 janvier com me le dit M. Rinn (p. 59 note
1).
Condamne a mort le 26 mars 1873 pour crime de droit commun (assassinat et
pillage a main armee) il obtint une commutation de peine et fut d^porte a
perpetuity a la Nouvelle Caledonie ou il vit encore grade depuis 1879 par le gou-
vernement frangais.

(5) R. p. 58 « J’ai vu Bou Mezrag affirmer k tout le mondequ’il avaitla force.*


Cette traduction est un contre sens : le texte porte ennan as et non inna iasen *

(6) B. S. Ourthiran. Le poete fait allusion a la defaite de Bou Mezrag a Dra el


Arba au S. de Bougie, par la colonne tSaussier. A la suite de cet, ecbec, Bou
Mezrag s’enfuit vers la vallee de i’O. Sahel en passant chez les B. Ourthilan et
les B. Ai'deh

(7) R. Xj a corriger en .

(8) R. (p. 58) « Puis chez les Beni Ourfilan fuir a bride dbattue

(9) R. p. 58 « Il se dirige droit au but ». Le traducteur a pris pour un nom


commun le nom d’un petit mamelon au dessus du village Thensaout, comme l’a
fait remarquer M. Ben Sedira (p. 408, note 3 , Il s’agit du combat de l’Oued
Mah’addjar, chez les Ait Ai'del, ou la colonne Saussier battit de nouveau Bou
Mezrag (20 juillet).

(10) Le village de Thakharet’ sur le Lord de TOued El Mah’addjar cdiez les


Ilmain fut bride le mome jour par le general Saussier, ce qui amena la sou-
mission des Ai'th Ourthilan, des Ilmain et des Aith Ai'd’eL

(11) R v li>* pour^LL

(12) JiJJap! pour JjiJJicl.


■260

LB MUSEON.

Ma thessinet' labra
15 Ref ian iff or' Idk’el

Jah’en (14) irgazen marra


Ref Bou Mezrag mi ieh'gel
Ennan as : d'et tegouira
Zira netsan d'eljchel
20 ItsaancicV d'eg bou chefra

Itoha (n) Ibanka (is) arnii ieh’gel


Thefferd fellas Ikhesafa (19)
Ibcrreli jebel ou sah’el
laou (21) Ijehad en Negara-
21) Tlhbd eginas (32) arrni iehgel

Tlifouth ilh ez zoudja (24) elh’orra


Ouamma Imal d elmouachel
Idja Hi itshoum g Eg (Jaliara (27)
f Bou Mezrag via hou chi radjel

(13) R. p. 58 “ Parle do eolui qui a vole (!) la sagesse des gens. Maintenant
les liommos ne savent plus ce qu’ils font ».

(14) B. S. lah'en a eorriger en d alien

(15) R. p 58 « Cliaeun s’est etonne de 'son mauvais sort ». 11 ost difllcilo do


trouvor dans cette phrase l’equivalent du mot tegouira.

(16) M. Ben Sedirn. a vu parlaitement qu’il s’agit ici des hommes a la balon-
11 el, to, e'est-a-dire des Pram;, -us (p. 40!) note 1), mats ce passage 11 ’apas
etc
eompris de M. Mini qui traduit, (p. 58) « qui s’obstino a so mottre sous le
tranchunt aedre d’un saliro «.

(17) Vari irfed' B, S.

(18) R. p. 59 “ II a mange nos tresors ». Le mot banka, eommo l’a indique


M. Ben Sedira (p. 409 note 2) est le mot franeais banque ot ne s’appliquo pas
aux cacliettes des indigenes. Le poefce veut dire : II a contracts beaucoup de
dettes.

(19) Cette leeon est bien preferable a celle que donne M. Ben Sedira (p. 409) :
Ennanas d’ettegonira qui est la repetition du -vers 18.

(20) R. p. 59 “ II a parcouru les montagnes ■■. Le vorbe &crre/i’ est omprunte

al’arabe vulgaire (2° forme) qui a le sons de faire annoncer, publier,

proclamer (cf. Beaussier s. h. v"). — En zouaoua her rah' ~~\y f. hab. tse-
harrih’ IV-V1II f. . annoncor,ftto'rrt//,’^-j^l pi. iborr alien. erieur

public. De meme en chaouia : Ibrali ouberrali

vu (dans moil Manuel

l’insurrection al&erienne en 1871.


261

Puisque tu connais Inexperience (ou leloquence),

15 Sur un liomme qui a perdu la raison.

Les homines se sont trompes une fois (is)

Sur Bou Mezrag, quancl il lui arriva malheur :

On dit : « C’est une imagination (is).

C’est clone un sot,

20 II s’attaque a riiomme a la haionnette (in)

II a fait des emprunts jusqua ee qu’il lui est arrive


La faillite est tombee sur lui ; [malheur ;

II a fait proclamer ( 20 ) dans la montagne et la plaine :


Allons, la guerre sainte contre les chretiens !

25 II a suivi son frere jusqua son desastre ( 23 ) ;

Sa noble femme a ete perdue pour lui ( 25 ).

Quant aux troupeaux et aux enfants.

II les a laisses error dans le Sahara ( 2 . 6 ).

Bou Mezrag 11 ’est pas un hornrne,

de langue kabyle III 0 partie, Cliresfcomatliio p. 29). Le crieur public life une
annonce » et Hanoteau, Poesies populates Jiabyles 11° part. cli. II, p. 175.
Aqhah' mi iff or' ouberralf, Le matin, quand sort le crieur.
(21) J’ai adoptc ici le texte de B. S. ; colui deR. ajoufee^i r'er apres laou .

(22) Lecon de B. S-— R.— a^lJl * ses freres «.I1 y a sans doute confusion

entre le g represente par lo Kaf a trois points et le A. II est bien evident

qu’il no s'agit ici que clu bachaga Moqrani frere de Bou Mezrag.

(23) Au combat de I’Oued Soufilat, 5 mai 1871.

(24) R. fautes svidentes pour

(25) Le poete fait allusion au combat livre le 6 octobre par la colonne Saus-
sier au Djebel Djafa. 11 , un des sommets du Djebel ’Ayad, connu sous le 110 m
de combat de Gueber es Slougni, ct a la suite duquol la smala de Bou Mezrag
tomba au pouvoir des Francais. Lui-memo s’enluit dans le so d a voc 17 pa-
rents ou allies et 150 partisans, seals restos de son armoo.

(20) R. p. 5U « Bile a abanclonne, dans le Sahara, sans guide et sans sou -

Men ». Lc texte porto idjath AWL. qu’on no pent, sans une singulicro mo-

prise traduire par ie feminin. II cut Miu au moins enr rigor AWL. en AW£
Les autres mots soulignes manquent dans le texte.

(27) R. \^\ a corriger en

262

LE MUSJEON.
30 Zira netsan d’el drra (as)

Ikhd'a Aaraben (30) d'el Rebail


(31) Rouri lakhbar s en Negara
Reg R'amza ar Beni Aid" el
Erlin {33) d aokith g elKadhra (34)
35 louannouren d' Ouaid'el

Aiih Abbas rer Zemmoura


Mkoull (40) oua idja th ieKgel

(28) Var. elr’orra,

(29) R. p. 59 “ Qu’est-il done ? Un insense , un imbecile » L ’interrogation


if est pas ie texte ; de plus el drra a un sens beaucoup plus energique que

« insense, imbecile »*. En arabe aigerien (cf. Beaussier s. h. v°) Ijz signifie

« excrement ». Cf. le vers de La Fontaine

va-t’en, chetif insecte, excrement de la terre.

puis, par metapliore, le dernier de, le pire, Vecime « lapire

des creatures

(30) R. a lire

(31) R. ajoute « il leur dit ».

v (32) Le poete fait allusion aux mensonges d’une lettre eerite par Bou Mez-
rag, quelques jours avant le combat de Dra el Arba, et 011 il assurait que les
Oulad Sidi Chikh avaient repris le dessus dans le Sud oranais et que les
Oulad Nail de Laghouat s’efcaient souleves. Son but dtait de combattre i’effet
produit par la reddition de Si Aziz dont il sera question plus loin. Il annon-
cait egalement une pretendue defaite des colonnes Lallemand et Saussier. —
B. S. s ennegra de la victoiro.

(33) Var*. thed lid B. S. La leeon er'lin est preferable et dispense de clier-
clier un sujet feminin sous entendu.

(34) B. S. intercale ici deux vers qui manquent dans R. et qu’on trouvera
plus loin.

(35) Le nom de H'amza est donne a la plaine^qui s’etend depuis les montag-
nes qui ferment l’entree d’Aumale du cote du nord jusqu’a l’Oued Sahel.
Sous les Turks, le bordj H’amzah s’elevait pres de Tendroit ou est aujourdliui
Bordj Bouira.

(36) R. p. 59 « Que d’hommes ont disparu depuis le jour ou s’est ouvert (sic)
le desordre ». Le sens, comme Ta compris d’ailleurs M. Ben Sedira (p. 410,
note 4) est « Tous prirent part au mouvementinsurrectionnel ».

(37) L'Ouennoirra est le pays accident©, sur la limite des departements


d’ A Igor et de Constantine, entre Aumale et Bordj bou Areridj. Avant 1’insur-
rection, Bou Mezrag etait qaid de l’Ouennour'a.

(38) Les Aith Abbas sont une puissante tribu kabyie qui habite au S. du
Jurjura sur la rive droite de TO . Sahel entre les Aith Aid'el al'Est,la plaine de
la

l’insurrection algerienne m 1871. 263

30 Cest le dernier des 6tres (29).

II a trompe Arabes et Kabyles


(En leur disant) : J’ai des nouvelles des chretiens (32) :
Dans le H’amza (35) jusqu’aux Beni Aidel
Ils ont tous donne (m.-a-m. tombe) dans 1’insurrec-
35 Les gens de rOuannour’a (37) et de Ai'd’el, [tion (36),
Les Aith. Abbas (e) j usque Zammorah (39),

Chacun la abandonne dans sa detresse (41) ;

Medjana au S., TO. Mahrir & 1’Ouest. Eliejoua un role important au XVI C sie-
cle et formait un royaume independant separe, par l’Oued Sahel, de celui de
Koukou avec lequel elle fat constamment en guerre. Apres avoir, aTinstiga-
tion des Espagnols, guerroye contre les Turks, les Aith Abbes finirent par
devenir leurs allies. En 1550 leur chef Abd el Aziz, allie de Hasan pacha vain-
quit et tua Abdel Qader, his du cherif du Maroc, qui s’etait empare de Tlem-
cen. Plus tard, il accompagna Salah Rais dans les expeditions de Touggourt
et de Ouargla. Les Aith Abbas eommeneerent d se soumettre en 1839 lors de
Texpedition des Portes de fer, mais ce fut le mar6chal Bugeaud qui en 1847
les reduisit definitivement. Ils relUserent de suivre Bou Bar’la en 1850, mais
en 1851 ils se laisserent entrainer dans llnsurrection, toutefois, apres nos
premiers sucees, ils rentrerent dans l'obeissance et eurent a lutter contre
Bou Bar’la (Cf. sur 1'histoire de cette tribu, Marmol, VAfrique , Paris, 1667.
3 v. in-4, t. II, 1. V, ch. 57, p. 424 ; FCraud, Histoire deSdtif, Bordj bou Are -
ridj, Mesila , Bou Saadd , Constantine, 1872, in*8, p. 194-322 ; Devaux, Les
Kebailes du Djerjera, Marseille, in 12 p.90, 463 : Daumas et Fabar, La Grande
Kabylie, Paris, 1847, in 8 ; eh. IY ; Nettement, Eistoire de la conquete de
VAlgerie; Hanoteau, Poesies populaires Kabyles p. 20, 445; Berbrugger,
Les Epoques militaires de la Grande Kabylie II e partie ; Aucapitaine, Les
confins militaires de la Grande Kabylie , Alger, 1857, in-12 p. 15 et suiv. ;
Laugier de Tassy, Histoire du royaume d' Alger. Amsterdam 1725, in-12
p. 167 ; Shaler, Esquisse de VEtat d' Alger Paris 1830 in 8° p. 121 ; Aucapi-
taine, La Zaouya de Chellata, Geneve, 1860, in-8, p. 7.

(39) Zemmorah, du Kabyle azemmour jj*j\ Tolivier, est situe sur le terri-

toire de la commune mixte des Bibam, dans le departement de Constantine,


entre TO. Mah’addjar et TO. Bou Sellam. On peut se demander ou M. Rinn
a ete chercher sa traduction bizarre p. 59 j « Les Ouennoura, les Beni Aidel
et les Beni Abbas mangent les Oliviers sauvages ». Elle provient d'une faute
de lecture^ r'ezz, rouge r (il faudrait rezzen) au lieu de r'er jusqu’a.

(40) R. Xy. J’ai adopte la legon de B. S.

(41) R. p. 59 « Il aprecipitetout le monde dans la desolation ». L’autre sens


roe parait preferable : il explique Pobligation ou s'est trouvd Bou Mezrag,
un homme de grande famille, de devenir le protege d’un bandit vulgairc
comme Bou Clioucha.

LB MUSEON.

264

IrouH iensa ThamoKra ( 42 )

Bou Choucha ad ias idjel


40 Irm (1 Nager ben Chohra ( 44 )

II (46 bis ).

Ech chikh AHaddad ikhdem el medjerma


Izenz eddrn el drabi
lucres theroua Imed’mouma
Khedmen ras d'eg el qjoubi
5 la Rebbi , ou khallihoum mcd’mouma
Bidjahek , ict 7 ICorfoubi
Met d iffer' djeninar Laima

(42) R.^iJ ^ cc qui amene la traduction « Pour lux, il s’en est alio a

la fete * p. 50. On pent s’etomier do voir r attach or a ce vers la note 2, me me


page, ou il est question do la responsabilitedo Clie'ikli Haddad qui 11 'a rien a
faire avec cette chanson.
(43) Thamok'ra est un village dos Aith Aid’el.

(44) Ces deux vers manquent dans R.

(45) Bou Choucha etait un simple berger, condamne pour vol et evade d’un
penitencier. Refugie a In Salah, il ne cessa d’agir aupres des Cha’anba et
protitant de l'liostilite d’un soft du sud centre Ali bey, Agha de Tduggourt,,il
s'empara de Ngousa le 5 mars 1871, puis de Ouargla, avec la complicite des
habitants de la ville, puis de Touggourt(14 mai) ou l’introduisirent des allies
des lien Gana, enneniis d’Ali-bey; la garnison hit assassinec apres avoir
obtenu unc capitulation. Il s’empara ensuite de Methlili septembre) : mais
il n’osa attaquer le Mzab qui s'appr etait a lui register. Toutel'ois la rebellion
reprimee dans le nord cle.TAlgerie, le sod* des Ben Gana train t Boii Choucha
commo il avait deja train la Franco : Pun d’eux s'etablit a Touggourt, et a
force de souplesse et d’insinuation, ils parvinrent a echapper'au chatiment
merifce. La colonne du general de Lacroix rentra a Ngousa et a Ouargla
(5 Janvier 1872) et des cavaliers furent lances a la poursuite de Bou Choucha.
11 echappa a leurs reclierches et memo a une tentative d’assassinat d’un de
ses compagnons qui lui coupa la gorge (11 Janvier). Apres avoir vecu deux
ans en coupeur de route, il fut pris par le frerc de l’agha de Ouargla, Said bon
Driss le 3i mars 1874 a El Milok au S. E. d’Insalah. Condamne a mort par Io
conseii de guerre, il fut fusille a Constanline le 29 juiu 1875. Les bandits qui
Taccompagnaient continuerent de couperies routes du Sahara depuis i’ Alge-
ria jusqn’au Soudan et depuis le Fezzan jusquan Touat : ils liniront par dtre
extermines en 1883 (Cl* Philippe, B lap as tit thari annex Algor 1870 in 12 ; Le
Chatolier, Les Meddaganat , Alger 1888 in 8°).

(46) Nacer ben Cholira, apres avoir etc agha des Barba’ do Laghouat en 1846
pour le comp to de la Franco, s’insurgea cm 1851 et spivit le parti du eherif
Mohammed ben Abdallah. 11 se refugia a Nei'ta dans le Djerid tunisieu d'ou il

INSURRECTION ALGERIENNE en 1871.


265

II est alie passer la unit a Thamokra (43).

Bou Ckouclia (43) se hate vers lui


Et cle plus Naeer hen Chohra (40)

II.

Le chikh Ah’addad (47) a eommis un crime,

II a vendu la religion arabe.

II a une posterite decriee (4s)

Qui lie s’occupe qua se singulariser.

5 0 men Dieu, laisse les decries.

Par ton influence, 6 El Ivortouhi.

Lorsque sortit le general Lallemant (49),

dirigea continuellement des attaques contre les tribus soumises. II espera


proiiter de la guerre contre lAllemagnc et do la presence d'un ills de l’emir
Abdel Qader (desavoue par son pere) pour fomenter 1 ’insurrection, mais il Hit
bientdt rejete au second plan par Bou Clioucha dont il partagea la fortune
jusqu’en janvier 1872. Apres la prise do la Sinaia (9 Janvier) il se separa de
l’agitateur et des Moqrani et parvint a regagnor le sud de la Tunisie ou il
vdcut de pillage. En 1873 il Hit oblige de s’embarquer a La Goulette et alia
s’etablir a Beyrout, pres dc son ancien complice Mah’ieddin : il mourut apres
1883.

Ce fut le 20 Octobre 1871, quo Bou Mezrag et les autres fugitifs furcnfc
accueillis a Ouargla par Bou Clioucha et Nacer ben Chohra.

(46 r>is) Cette chanson manque dans le texte de M. Ben Sedira.

(47) Chikh El Haddad ou Oliikli Ahud<lad etait le grand maitro de i’ordre


des Rahmania en Algeria. Sa residence etait a la Zuouia de Seddouq sur la
rive droito do rOued Sahel, dans l'arrondissement de Bougie. C’etaitun vieil-
lard sans energio et qui, abandonee a lui-meme, if out pas songe un instant a
se revolter contre la France qui l’avait tou jours menage, surtout pour se
joindre aux Moqrani qui representaient l’element aristocratique tandis que
lui representait Moment religieux democratiquc. Il eut la main forcee par
ses his et le 8 avril, dans une grande reunion qui eut lieu a Scddouq, il pro-
ciama la guerre sainte apportant a Finsurrection le formidable concours de
ses Kliouan. Apres le combat de Dra el Arha, il se decida a se constituer
prisonnier et vint so rendre a Merdj el Oumena, outre Scddouq et Dra el
Arba’, au general Saussicr, le 13 Juiilet 1871. Le 19 Avril 1873, il fut eondamne
par la com* d’assises a cinq ans de detention.

(48) Son Ills aine Si Molfammed, ancien lieutenant cle Bou Bar’la dans la
revolte de 1851, esprit fanatique et borne, et surtout, son second his Si ’Aziz
qui, comme Tavcrnc M. Rirm * avait tous les vices, toutes les ambitions, to utos
les hypocrisies ».

(49) La colonne du general Lallemand quitta Alger le l ei * mai 1871 ; elle


etait eomposee de 3800 liommes, 540 ehevaux, 8 canons, 2 mitrailleuses : elle
comptait 130 offieiers et un convoi de 652 mulets. Son but etait de repousser

266

LB MUSEON.

S afourig (so) d elkhouabi


louadda Idsaker nedjma
10 Ibda l medfd d'outiarbi

lour' a Agaoua ref thama


Am Mellikech four' a Ikhouabi ( 52 )

Aaziz iter ( 53 ) lliarma


Ma iihneKKer selaoubi
15 Ouid'ak dlagKab eltiohnct

Our sain d’eg el Kazoubi


Akken ( 55 ) as ihezzi fachma
If ah denni Ikedoubi
LmaKall en Sousi azma
20 Therfif d tons a d s ezzeroubi (56).

Thoufa ( 57 ) ech chikh deg elhaouma


Therli Ikhouan d errouabi
A'i ass mi t taoui fachma
Rer Begdiih s ouKarbi

les insurges de la Grande Kabylie qui s'etaient avances jusqu’a 1’Alma. Le


S mai, elle franchit le col des Beni Aiclia (Menerville) debloquait le caravan -
serail d’Azib Zamoun, Tizi Ouzou (11 mai), apres avoir battu All Ou kasi, puis
Dellys, apres le combat de Taourga, et de Ain el Arba (17 mai), ensuite elle se
dirigea vers le Haut Sebaou, soumettant les tribus Kabyles sur son passage
et rentra a Tizi Ouzou apres avoir repris Djema Saharidj (27 mai). Le 5 Juin,
apres avoir requ des renforts d’Alger, le general Lallemant repartait en expe-
dition, battait les Maatka, puis Ali Ou Kasi a Souq el Khemis et apres avoir
fait sa jonction avee le general Cerez qui arrivaitpar le Sud, debloquait Fort
National (17 Juin) assiege depuis le 16 avril. Continuant sa mar die vers l'Est,
il battifc les Kabyles a Iclieriden, ce qui amena la soumission du pays (24 Juin),
et celle de Aziz ben El Haddad et de 'Ali Ou Kasi. L’bistoire de cette expedition
a ete faite par Beauvois, En colonne dans la Grande KabyUe, (Paris 1872 in 12).

(50) R. p. 60 « avec sa musigue et ses tentes ». Le mot X me parait


etre le meme que i’arabe vulgaire salve de coups de fusils cf. Beaus-
sier, s. h. v°.

(51) Les Aitli Mellikech habitent entre le versant Sud du Jurjura et l’Oued
Sahel le pays compris entre les plateaux du col de Tirourda au Nord, les
Illoulen Ousammeur a l’Est et les A’ith Kani al’Ouest D’apres Ibn Khaidoun,
cette tribu est d’origine Senhadja. Elle fournit des contingents a Bou Bar’la
en 1851. Ils furent soumis en 1857 par le marechal Random Cf. sur les Aith
Mellikech, Devaux. Les Kebailes du Djerdjera ; Daumas et Fabar, La
grande KabyUe : Nettement, Eistoire de la conquete de VAlgerie ; Hano-
teau. Poesies populaires Kabyles (I 1 ® et II® parties) ; Aucapitaine, Les
Kabyles et la colonisation de VAlgerie ; Carrey, Recits de Kabylie .

L’lNSTJRRECTION ALGlSRIENNE EN 1871 . 267

Avec ses decharges et ses tentes,

Avec lui marchait l’armee puissante.

10 Le canon et le fusil conunencerent (a se faire entendre) ;


II a pris de cote l’Agaoua (les Zouaoua)

Comrne le Mellikech (51) prend les cachettes (?).

Aziz amMtionne les honneurs


Bien qu’jl grandisse en defauts (54).

15 Ceux-la, les gens du gouvernexnent,

Ne se laissent pas prendre aux caresses.

Quand le detachement l’entoura,


II fit cesser ses mensonges.

L’armee de Saussier resolue

20 Est entree en fureur (?) et est venue par les haies ;

Elle a pris le ckikh dans le quartier ;

Les Khouan sont tomb 6 s sur les collines.


v 0 jour ou le detachement le conduisit
En armes a Bougie ( 58 ) !

(52) Le texte porte qui a la rigueur peut se traduire par oeufs

J’ai prefer© lire qui ne donne pas un sens bien satisfaisant.


R. traduit p. 60 « Les Beni-Melikeucii (sic) volaient les chevres » (?)

(53) y+j dans le texte doit etre corrige en^j.

(54) R. traduit, p. 60 « Mais ce n’est pas en s’amusant qu'on parvient aux


dignites* (?). Le texte ne porte rien de tout cela.

(55) Au lieu de que porte le texte, il faut lire ^\. II y a eu confusion

entre le ^et lej£ De memeilfaut corriger en JJLul Tachma


du ^anqais cUtachement .

(56) Le texte porte qu’il faut corriger en

(57) Au lieu de y qui n’a pas de sens, on doit lire ^y .

(58) Si Aziz avec la famille d'Ou Kasi se rendit au general Lallemand le


30 Juin 1871 dans le village d'A’it Hicbam. II offrit, dans une lettre aussi
bumble qu'liypocrite, adressee au gouverneur de lAlgerie de eombattre
ceux qu'il avait souleves. L’amiral de Gueydon repondit par un refus xnepri-
sant. El Aziz comparut devant la cour d’assises de Constantine et fut con-
damne seulement a la deportation simple. Sa defense par un nonamd Leon
Seror lut publiee en 1873 a Constantine sous le titre t do Memoire d'un accuse .
La liberte qu’on lui laissa a la Nouvelle Caledonie lui permit de s'evader en
mai 1881 et de revenir a la Mekke et a Djedda ou il vit encore.

268

LE MUSEON.

25 A ok, elder Uh ctd' ouali (so) zdma

S dberhan ad djubi
Zifa our Aegis chemma
IkhcTem (go) r'as d'eg eldjoubi
Ad’abucn h’ekkour elamma
30 Ag er'lin A eg hnedharibi (62)

Ech chikh Ah’addad.ilma


Ad'rar (63) ik'leh mek'loubi
Quin a th ithbaan iama
IrciuK ou fellas (64) mesloubi
35 Ay er'lin ah el (llama

Fel djarr ines ouali 'ed el kecid'abi (65 bis )

D'eg (oe) Babour rer Gerrouma


Ifsed thamourth amlgabi
Ichcrr eddounith s tebesma
40 Iklila thamourth amsebbi ■*
III. (68)

Thar oust 1.

A ilsiou ehcVer sol kaiis


Mi thellit’ Aet'ialeb

(59) Le toxto porto par orreur fJi'A a corriger on

(CO) Ilfaut liz'e au lieu cle

(61) R. p. 80 « Et void que tout a coup, il estun rayon sans miel ».

(62) Au lieu de quo porto letexte, n liiut lire de l'arabe

champs de bataille. R. iait un nouveau centre sens on traduisant,


p. 60 : Que do guerriors, de hcros sont morts *>.

(63) Au lieu de j|_p| il taut lirOj]p|.

(64) R. p. 60 » et avec lui (antes las mtmtat/nim sont rontreos dans 1'obeis-
sance ».

(65) Au lieu de peut-etre l'aut-il corriger (?)

(65 6is) R. p. 61 traduit « Combien de htbourcurs pordus « pour avoir confondu


sans doute avec ^.li que porto le texto.

^’insurrection aloerienne en 1871.

269
25 Je l’ai era tin saint complel,

Avoc les miracles ci los dons stmiafcurcls.

II n’a clone pas clo Hair (oi),

Et ne s’oecupe qua so singulariscr.

Je vous le dirai, a vous tous :

30 Combien sont tombes clans les batailles !

Le chikli H’adclad s’est sounds ;

' La montagne s’est retournee ;

Quiconcpie l’a suivi a ete aveugle ;

II est parti comme un insense (?).

35 Combien sont tombes de savants !

Sur ses traces (is), les traces d’un imposteur,

Depuis les Babors jusqu’n Guerrouma (oo Ws ),

Co jouettr a mine le pays.

II a ravage le monde en riant,

40 II a rendu par sa lauto le pays desert ( 07 ).

III.

Couplet.
0 ma langue, parle avec habilete (<ss>),

Puisque tu es instruite ;

' * S’. &

(66) II faut lire u.

(GO fcfc) : Guerrouma est le nom d’une zaouia rlos Beni Djaacl autrelbis dans
la subdivision d’Aumale. Elle cst mentioning dans tine des poesies publiees
par le general Hanoteau.

Si Guerrouma ar Kirouan
Koul le meld am houclen as le gouar

Depuis Guerrouma jusque Qairouan, ils ont detruit Peneeinte des tombeaux
des saints.

(Poesies populates de la Kabylie , II e part. ell. "V XIX p. 272).

(67) R. p. 1>1 « JusqiPau moment on ie pays a ete plonge dans I’abime ». Lc


texte qui est assez clair ne renferme rien de tout cela.

(68) J’ai suivi la division en couplets (tharousi) telle qu’elle est donnee dans
R, Dans B.-S. cette chanson est eonfhndue avec les precedentes et il manque
les couplets 1-5.

(69) R. p. 00 « raconte la verifce ». Le mot Iiais emprunte a Parabe

n'a jamais eu ce sens ; il signilie habilete, adresse. CL un vers des Panics


populuircs de la Kabylie :

Hi d'oui ikiisen
270

LE MUSEON.

Bou H addad' d’ouarraouis


Seh’eren ak midden selked'eb
5 Hiker oui itheban errais

Ebnou ( 71 ) elliokm a th iak’eb

2 .

Sekchemen medden i touasouis


Am eggerir am ech chaib,
louachchid bla esserbis,

10 Ouin iselan ad’itajeb

Etehan ak that'bakhis
Jemid men dar galiib

« Sois sensee » (II e partie ch. II p. 178.

Kern, Hi seg oui ihiisen

Sois ties gens habiles, sois liabiie (III e part. ch. XIII p. 174). Cf. Potsies
popu-
lates (III 6 part. ch. XX p. 423) :
Iouass ellekhemis
Ag cheggd ouhiis

Ce fat le jeudi

Quo le seducteur envoya un message.

(70) Ce passage a fourni d M. Rinn l’oceasion d’une de ses plus singulieres


mdprises ; il traduit : Bou Haddad s'est fait commandant : il a usd du men-

songe etc. » Be tradueteur n’a pas reeonnu dans le mot la prepo-

L’lNSURRECTION ALGERIENNE EN 1871. 271

Bou Haddad et ses fils

Out ensorcele les gens par le mensonge ; .

Quiconque suivait leur parti s’est leve : (70)

Compte que In justice les atteindra.

2 .

Ils ont fait entrer les gens dans le complot.

Le jeune, comine le vieux,

Est lionore sans aucun service ;

Quiconque l’apprend en est stupefait :

Ils ont tous mange de sa cuisine,


Tous ceux qui etaient de la maison du mattre (7g).

sition icV avoe le mot arranu collectil'ayant le sens de »enf'ants« (on


composition
onarraou), et a confondu le mot arabe avee sans tenir compte

du y C'est une i'aute egalement de traduire QfS£* par le singulier : il s'agis-


sait de Bou H’addad et do ses deux fils : Si Moli'ammed et Si 'Aziz.

(71) Letexteporte Peut-etre faut-il lire Ibn iou, 6 mon fils (?) Get emploi

de est inusite en kabyle.

(72) C.-a.-d. tous les khouan de Seddouq ont pris pai't au complot. R. « vous
etes bien digues de rnepris » (?)

272 le museon.

De la race et de la langue des Hittites , par Leon De Lantsheere. Bruxelles,

1891.

L’auteur s’est propose* dans ce travail, non d'ajouter une liypothese aux
nouvelles hypotheses si aventureuses dont les Hittites ont deja ete l'objet,
mais d’examiner avec soin ce quo l’histoire nous apprend de positif sur leur
langue et leur race. II etudie suceessivement les renseignements que four-
nissent la Bible, les documents egyptiens, les documents assyriens,les inscrip-
tions vanniques et les documents hittites eux-memes. L’anaiyse des docu-
ments cuneiformes de Tell el-Amarna (que le savant auteur traduit d’une
maniere independante) lui fournit cette conclusion que les Hittites iTont
quitte la Syrie septentrionale que vers le XV i e siecle avant notre ere pour
emigrer plus tard au sud. L’etude des monuments hittites lui permet d’af-
lirmer qu’une influence civilisatrice partie de cette region a rayonne a tra-
vel’s FAsie Mineure jusqu’aux bords de la mer Egee.

Les photographies ethnographiques de M. Flinders Petrie, prises au vif


sur les monuments egyptiens, eonflrment l’existence, dans la Syrie ancienne,
dune race speciale, fort diflerente du groupe semito-chananeen. L’auteur
critique ensuite les differents systemes mis en avant au sujet de la langue
des Hittites par MM. Sayce, Lenormant, Hommel, Conder, Ball et Jos. Halevy.
II expose enfln les arguments qui militent en faveur de l’hypothese de
M. Sayce completee par celle de M. Halevy. Les conclusions auxquelles il
arrive, sont les suivantes : a l’origine le nom de Hittites designe des tribus
ehanan£ennes etablies dans la Syrie du nord. Un peuple probablement
d’origine alarodienne (paleo-armenienne) subjugua celles ci vers le XVI e siecle
avant notre ere, et garda che% les nations voisines le nom de Hittites, qui
appartenait en realite aux premiers habitants chananeens. Une autre branche
etablie en Cappadoce sur les bords de l’Halys, se maintint en relation avec
les envahisseurs, et peut-etre un empire unique reunit-il un jour en un tout
ees troncons separes. A l’apogee de sa puissance, cet empire semble avoir
etendu son influence jusqu’en Lydie et en Phrygie. Les migrations du
XII e siecle et les conquetes assyriennes mirent fin a cet etat de choses en
Syrie, et a lepoque de Tiglatlipiieser et des Sargonides les nombreux
royaumes de Rhatti (Hittites) ont reconquis leur caractere originaire et ne
se distinguent plus guere des autres royaumes chananeens qui les envi-
ronnent.

Le systeme liieroglyphique des Hittites a ete invents hors de la Syrie


avant le XV e siecle. Quoique original, il traliit cependant Limitation dun
modele egyptien. Il n’est pas invraisemblable de penser que les influences
orientales qui ont agi sur Fart myeenien, lui ont ete transmises indirecte-
ment .par les Hittites, grace a l’intermediaire de la Phrygie d’une part, et de
Cypre d'autre part. Ainsi les Hittites peuvent revendiquer une place dans
Fhistoire de FAsie Anterieure et des origines de la civilisation orientale.

Les Hittites ont de nombreux points de contact avec les divers peuples
qui figurent dans Fhistoire ancienne de FOrient, et le travail dont nous
venous de preciser lo contenu denote des connaissances tres etendues dans
cette partie. Felicitous surtout Fauteur dd pouvoir recourir par lui-meme
non seulement aux sources classiques, mais encore aux sources bibliques,
et surtout aux sources assyriennes qu’il manie deja avec beaucoup d’aisance.

A. D.

LA DECOUVERTE DU GRCGNLAND

PAR LES SCANDINAVES

AU X e SIEOLE.

Quoique le Greenland ne soit pas du nombre des colonies


importantes, sa decouverte ne manque pourtant pas d’interet :
d’abord elle sent de preliminaire a d’autres plus lointaines que
les Islandais firent a l’ouest de 1’Ocean atlantique jusque sur
le littoral des Etats-Unis ; puis elle atteste de nouveau ce que
l’on savait deja pour leur fie natale et oe qui se reproduisit plus
tard pour le Vinland et le Nyaland (Terre Neuve) : c’est
que la rencontre accidentelle d’une fie inconnue btait suivie
d’explorations rbpetees et que les etablissements dans ce
pays ne devenaient pas definitifs avant d’avoir ete precedes
de reconnaissances e ten dues. L’histoire du Greenland qui,
eclairee par de nombreux documents positifs et par des
trouvailles d’objets du moyen age, ne peut etre contestee, sert
d’ailleurs a corroborer les recits des sagas sur la colonie des
Islandais en Vinland et sur celle des Gaels dans la Grande-
Irlande. Car le Greenland n’etait qu’une etape pour arriver A
ces pays et, si elle manquait, il resterait une lacune dans
l’itineraire necessairement progressif des navigateurs transat-
lantiques du moyen age : les anciens n’ayant pas la boussole
n’osaient prendre la voie la plus directe pour gagner le Nouveau
Monde ; mais en caboteurs experts il s’avancaient de promon-
toire en promontoire et, quand ceux-ci leur faisaient defaut,
de groupe d'fie en groupe d’iles. Les Orcades, les Shetlands, les
Faeroes, l’lslande, le Greenland, le Labrador, la Terre-Neuve,
la Nouvelle-Ecosse, etaient autant d’escales ou il fallait renou-
xi. 19.

274

LE MUSEON.

veler les appro visionnements de poissons, d’amphibies, d’oeufs,


de gibier de poil et de plume, a defaut de cereales et de fruits
qui manquaient dans ces echelles, au moins temporairement
dans les plus meridionales, et toute l’annee dans les autres.

On peut done affirmer a priori que, pour aller dans la Grande


Irlande ou colonie transatlantique des homines blancs (appelee
Hviiramannaland par les Scandinaves) , les Gaels ont du
passer par le Groenland. Ce sont meme eux qui paraissent
avoir ete les premiers a lui donner le nom de Pays vert, qui
etait celui de leur patrie et qui s’est perpetue jusqu’a nos
jours sous sa forme Scandinave {green vert et land pays).
J. G. Kohl pensait que la Terra Verde, visitee par le naviga-
teur portugais Gaspar Gortereal, dans son premier voyage en
1500, etait « probablement le meme pays qui portait ce nom
depuis le temps des Scandinaves » (i), et il se referait a ce
propos aux cartes portugaises du XVI e siecle, dont il a donne
les facsimiles sous les n os VIII, IX et X ; mais on n’y voit pas
le nom de Terra Verde et les legendes y designent plutot,
comme Terre de Cortereal, la Nouvelle-Ecosse, la Terre-Neuve
et le Labrador. En outre, ce que Damiao de Goes ( 2 ) dit de la
Terre Verte, avec ses grands bois et sa population blanche ( 3 ),
s’applique plutot au bassin du golfe St Laurent. D’ailleurs
Osorio, qui identifie Terra Viridis avec Tellas Corteregalium,
affirme qu’elle recut le premier de ces 110 ms a cause de sa sin-
guliere amenite (i), trait qui ne s’appliquerait guere au Green-
land ; et, comme on ne put, meme avec l’aide d’interprete de
la plupart des langues se faire comprendre des 57 indigenes

(1) History of the discovery of Maine. Portland, 1869. in-8, p. 168 (formant
le t. I. de Documentary history of the state of Maine, edited by William
Willis).

(2) Chron. do Ser. Rey D. Emanuel, cli. 67. Lisbonne 1560 in-f.

(3; Sam alvos e tam cortidos do frio, que a alvura se llies perde com a
iddde e fleam como bacos. (Ils sont blancs, mais tellement hales par le froid
que la blancheur se perd avec 1’age et qu’ils demeurent basannes. — Id. ibid.
cite par Luciano Cordeiro, Congrds internat. des Americanistes. Compte
rendu. l rc session a Nancy. 1875. 1. 1. p. 306).

(4) De rebus Emmanuetis regis Lusitania;. Lisbonne 1571 in-f. (cite par
L. Cordeiro. Ibid. p. 309).

LA DiSCOUVERTE DU GRGENLAND.

275

ravis et menes a Lisbonne par G. Coi'tereal (t), ii n’y a pas


lieu de supposer que le noxn de Terre Verte ait ete transmis
par tradition depuis les anciens colonisateurs de la. Grande
Islande jusqu’aux exploi'ateurs portugais du XVI e siecle.

II est plus rationel de conjecturer qu’il a trait a la vegetation


luxuriante de quelque pays reconnu par Cortereal, par exemple
le littoral de la Puissance Canadienne. Par une coincidence
curieuse, mais purement accidentelle, le meme nom aurait ete
donne au meme pays, a plus de cinq siecles d’intervalle, par
des peuples qui ne s’etaient pas donne le mot ; car un des plus
anciens noms de l’lrlande ’lepv-/) chez Aristote (2) et Strabon (3) ;
Ierne chez Claudien (4) ; Isovl? chez Orphee ou plutot Onoma-
crite (5) ; "Ipt? chez Diodore de Sicile (o) ; Hibernia chez la plu-
part des classiques latins (7) ; Iverna chez Pomponius Mela ( 8 ) ;
Juverna chez Juvenal (9), ’Iouepvia chez Ptolemee (io) et Agathe-
mere (ii), sous toutes ces formes plus diflferentes en apparence
qu’en realit 6 peut se ramener a deux racines gaeliques : I (lie)
et uire (verdure, plus vert) ; le n de la syllabe finale, que l’on
ne retrouve ni chez Diodore de Sicile, ni dans la premiere par-
tie du compose scandinave Irland, doit avoir ete ajoute comme
dans Erin, forme gaelique de Eire (Irlande) dont le cas oblique
est Eirinn, Erinn. Cette etymologie est confirmee par la forme
Gymryque du nom : Y Gwerddon, ou Y Werddon ou bien
Yr-Ywerddon (le pays vert) venant de gwerdd, gwyrdd (vert),
apparente avec gwyr (vert, luxuriant).

(1) Vo y. la lettre du venitien P. Pascoaligo, ecrifce de Lisbonne le 23 oct.


1501,
dont des extraits ont ete reproduits par L. Cordeiro, loc. cit. p. 311.

(2) Be Mundo . HI, reproduit dans Excerpta ex scriptoribus classicis de


Britannia ♦ Londres 1846 in-8, p. 2.

(3) L. II. IV, p. 29, 35 des Excerpta .

(4) p. 170 des Exc.

(5) p. 1 des Exc .

(6) L. V. 32, p. 28 des Exc .


(7) Cesar, Be hello gallico , p. 15 des Excerpta britan . ; Pline le Natura
liste, L. IV. ch. 30. p. 47 des Exc . ; Tacite, p. 57, 79 des Exc.

(8) L. III. eh. 6. p. 42 des Exc.

(9) Sat. n, p. 87 des Exc.

(10) L. I. II. VIII. p. 95, 98, 103 des Exc.

(11) L. II. ch. 4. p. 126 des Exc ,

276

LB MUSfiON.

Les Irlandais, suivant la coutume generate, clonnaient a


leurs colonies le nom de la mere patrie. On le sait par le temoi-
gnage des Sagas qui parlent dune grande Irlande transatlan-
tique (i), et l’on pourrait le conjecturer d’apres un passage des
Triades cymryques, oil il est dit que « Gafran ab Aeddan et
ses gens s’en afferent sur mer a la recherche des Y Gwerddonau
Llion (Pays verts ou Irlandes des flots), mais on n’entendit
plus parler d’eux. » ( 2 ) On n’a pas de notions precises sur la
date de cette exploration, mais comme Aeddan ab Gabhran
doit etre le fils de Gafran ab Aeddan et qu’il fit en 579, 580
des incursions dans les Orcades ( 3 ), on peut admettre avec les
savants Gallois ( 4 ) que le pure vivait vers 1a. fin du'V® siecle.

Ces nouvelles Irlandes, entrevues par quelques-uns, et sans


doute embellies par leurs recits, prirent une teinte mythique
dans l’imagination du peuple. Comme les Celtes placaient a
l’ouest, quelque part dans le vaste Ocean, l’Elysee et plus tard
le Paradis terrestre, on le localisa de plus en plus loin vers
l’ouest, a mesure que les connaissances geographiques s’eten-
daient ( 5 ) et que la difference entre la realite et les descriptions
par trop fantastiques forcaient de chercher ailleurs l’Eden reve.
De nos jours encore les conteurs ecossais des Hebrides et des
Highlands parlent de An £ Eiloan uaine (Tile verte) que chacun
d’eux place a l’ouest de la contree la plus occidentale qu’il con-
naisse (6). C’est la evidemment un echo lointain et bien affaibli

(1) E. Beauvois, La decouverte du Nouveau Monde par les Irlandais et


les premieres traces du christianisme en Amerique avant Van 1000 ( Con -
gres international des Americanistes. Nancy. 1875, Compte rendu de la
l re session. 1. 1).

(2) X° triade de l’lle de Bretagne, texte dans Myvyrian archaiology of


Wales , in-8, t. II, 1801 p. 59 ; trad, en anglais dans The Cambro-Briton , t. II.
1821, p. 124 ; et en francais par J. Lotli dans les Malinogion . Paris, 1889
in-S. t. IL p. 277.

(3) Annates d' Ulster, citees p. 366 du t. V de The Historians of Scotland.


Edinburgh, 1874 in -8.

(4) The Cambro-Briton, L I. 1820, p. 124, t. III. 1822, p. 136 ; — Yirt Sikes,
British goblins , Welsh folk-lore. Londres, 1880 in-8, p. 8-9

(5) E. Beauvois, VElysee transatiantique et VEden occidental (dans


Revue de Vhist. des religions, t. VII et VIII, 1883) ; VElysee des Mexicains
compart d celui des Celtes (Ibid. t. X. 1884).

(6) J. F. Campbell, Popular* tales of the West Highlands. Edinburgh,


1860-62, 4 voi. in-8, t. Ill, p. 263 ; t. IV. p. 161, 163, 265.

LA DECOUVERTE DU GRCENLAND.
277

des merveilleuses relations sur les lies verdoyantes dont le nom


devait a l’oxigine designer tout simplement les Irlandes trans-
atlantiques, mais comme il convenait encore mieux a la luxu-
riante vegetation que Ton disait regner perpetuellement dans
le sejour sublunaire des bienheureux, il a ete bien naturelle-
menfc applique a ce pays imaginaire. Il en est resulte une
confusion qui rendrait fort suspects les recits sur les colonies
et decouvertes des Gaels, si l’existence de celles-ci n’avait ete
admise par le Gallois Gafran et constatee par des voyageurs
Scandinaves, et si les legendes geographiques des Irlandais
n’etaient melees de nombreux traits conformes a la realite et
qui attestent cliez ce peuple une vraie connaissance de la nature
du Nouveau Monde (1).

Cette digression ne nous eloigne pas autant du sujet qu’on


pourrait le croire ; elle s’y rattache au contraire intimement,
car le decouvreur islandais du Greenland, pour donner une
idee favorable de ce pays, l’appela. d’un nom qui peut, 41 a
rigueur, s’expliquer par les oasis de verdure contestant avec
la nudite des rochers, le neve et les glaciers, ou par la couleur
verdatre des glaces flottantes, mais qu’il se borna probablement
a traduire de l’ancienne denomination gaelique, car lui et
plusieurs de ceux qui l’avaient precede sur la route du Nouveau
Monde, ils etaient issus ou allies de families gaeliques, et ils
ne pouvaient ignorer completement les traditions de leurs
ancetres maternels.

Un des predecesseurs d’Eirik le Rouge, Gunnbjoern, n’etait


pas, que l’on sache, apparente avec les Gaels, mais son frere
Grimkell avait epouse Thoi’gerde, fille de Valtli] 6 f l’ancien (2)
et petit fils d’CErlyg dbEsjuberg, neveu de Ketil Flatnef, pi'ince
scandinave des Hebrides et cousin de la reine de Dublin, Aude
Djupaudga (3). CErlyg avait ete eleve par St-Patiice, eveque des

(1) E. Beauvois, VEclen occidental , dans Revue de I'hist. des relic/, t. VIII.
p. 721 (369 du tirage a part).

(2) Landndmabok, part. II. cli. VIII. p. 87 (formant le t. I de Islendinga


soegur, publiees par la Soe. R. des Antiquaires du Nord. Copenhague, 1843
in-8).

(3) Landndmabok , part. II. eh. 22, 25, p. 129, 137-8, et Addit. III. p. 349,
350.

278

LE MUSEON.

Hebrides, il etait chretien et il construisit en Islande une eglise


dediee a St-Columba pour lequel il avait une veneration parti-
culiere. Sa famille (i) continua les explorations transatlantiques
des Columbites (2) et c’est sans doute pour marcher sur les
traces de ceux-ci que Gunnbjoern, explorant la mer d’Islande,
se tint plus au large de cette lie que n’avait fait le suedois
Gardar, comme s ’il eut cherche quelque chose de plus remar-
quable, par exemple une des lies enchantees des legendes
gaeliques. Il devait descendre d’Yxna-Thori, frere de Naddod
qui passait pour avoir ete le premier explorateur scandinave
de l’lslande. Son aieul est en effet appele Hreidar tout court
dans une version du Landnamabok (mais Kraku-Hreidar dans
une autre), or le petit-fils d’Yxna-Thori se nommait Kraku-
Hreidar. Quoique ces noms ne soient pas l’un et l’autre accom-
pagnes de l’epithete Kraka, ils nous semblent pourtant designer
le meme personnage, puisque le mot Kraka se retrouve dans
le nom d’Ulf Kraka, pere de Gunnbjoern. Les membres de la
famille d’Yxna-Thori portaient pour la plupart des noms et des
prenoms qui se ressemblaient, quand ils n’etaient pas iden-
tiques (3). Nous sommes done autorise a identifier Hreidar
avec Kraku-Hreidar, comme le fait le Landnamabok, en don-
nant indifferemment ces deux noms au meme personnage (4).
Grace a cette identification, qui a echappe a la perspicacite
des editeurs des Documents historiques sur le Greenland, nous

(1) Voy. E. Beauvois, les Chrdtiens cV Islande au temps de V Odinisme,


IX 0 et X° siecles (dans Museon , t. IX, Aout 1889, p. 453-4).

(2) Voy. E. Beauvois, les Premiers Chretiens des iles nordatlantiques


(dans Museon, t. VIII. juin 1888, p. 318-320).

(3) Dans la genealogie de cette famille nous voyons un Ulfe t un Raudulf ;


un Grim et un Thorgrim, un Bjcern et un Vigabjcern; ti'ois noms qui se
terminent par stein : Eystein , Gunnstein, Thdrstein ; autant qui finissent
par mid: Osvald, asvald, Thorvald, sans parler de ceux qui commencent
ou finissent par Thor : (Yxna-) Thori ; Thorvald, Thor stein, ou par hall :
Halldor , Eallveige. Dans les composes nous voyons : Krdhu-llvci&ai' et Ulf-
Kralta ; Ofeig-Lofshegg et son petit-fils Ofeig- Thunshegg. (Landnamabdh,
part. II. cli. 14, 31, p. 103, 156; part. III. cli. 7, 14, p. 191, 213 ; part. IV,
cli. I.
p. 239 ; addit. I. p. 328. Voy. en outre la table a ebaeun des noms cites). On
pourrait multiplier les examples de maniere a montrer qu’il n’est guere de
families islandaises 011 ces repetitions ont ete aussi frequentes.

(4) Ibid. part. II. ch. 8. p. 86 ; part. III. ch. 7, p. 191-2.

L A DECOUVERTE DU GROENLAND.

279
pourrons rattacher Eirik le Rouge a son precurseur Gunnbjoern.

Yxna-Thori etait un personnage important du canton d’Agdi,


au sud-ouest de la Norvege ; il y possedait trois Hots dans
chacun desquels paissaient 80 boeufs. II en donna deux, avec
le troupeau qui s’y trouvait, au roi Ilarald Harfagre qui faisait
des requisitions de vivres pour sa flotte, et c’est a cette occasion
qu’il fut surnommc des boeufs ( Yxna , genitif pluriel d'uxi).
Beaucoup d’hommes considerables de Norvege et d’Islande
sont issus de lui ( 1 ). Son fils Ofeig Lofskegg et son petit-fils
Kraku-Hreidar partirent pour l’lslande ; etant arrives en vue
de cette lie et ne sachant ou aborder, ils dedaignerent de
recourir a la pratique ordinaire des emigrants, qui consistait a
jeter en mer les colonnes du principal siege de leur ancienne
maison et a debarquer la ou ceux-ci avaient ete pousses par
les flots ( 2 ). Les localites ainsi designees etaient sans doute
regardees comme mieux appropriees que d’autres a recevoir
les bois flottes si precieux dans une lie depourvue de futaies.
Iireidar ne comprenant pas l’utilite de cet essai, dont la portee
a echappe aux commentateurs, aima mieux demander au dieu
Thor de lui indiquer un lieu de debarquement ; il cingla dans
le Skagafjoerd et alia, echouer a Borgarsand. Se rendant a l’in-
vitation de Havard Iiegre, il passa l’hiver a Hegranes et, le
prin temps venu, il manifesta l’intention de s’approprier quelque
domaine de Smrnund Sudreyske (l’Hebridien), proprietaire du
voisinage. Son h6te, apres lui avoir represente que ce serait
mal agir, 1’engagea a prendre conseil d’Eirik des Goddals, le
plus sage prudhomme du canton. Celui-ci le dissuada de recou-
rir a la violence, disant qu’il ne convenait pas de se disputer
les terres, quand il en restait tant d’inoccupees ; qu’il aimait
mieux lui ceder tout le promontoire au-dessous du Skalamyre ;
que Thor lui avait devolu ce territoire en le conduisant a la

(1) Ibid, addit. I. p. 32S.


(2) Landndmaboh , part. I. cli. S, 10, p. 37 ? 40 ; part* II, eli. 23, p. 131 ;
part.
IV. eli. 5, 7, p. 249, 257 ; — Kormaks saga , p. 6 ; — Eyrhyggja saga , eh* 4,
dans Greenland s hist . Mindesm t. I. p. 538-541 ; — Laccdcela-saga , ch. 3, 5,
p. 6, 10 ; — R. Keyser, Nordnuendcnes Religions f or fatning, III. 19. p. 323-4
clans Samlede A f hand linger.

280

LE MUSEON.

plage de Borgarsand ; qu’il y avait 14 de quoi fonder un etablis-


sernent pour lui et ses enfants. Hreidar accepta cette proposi-
tion et se fixa a Steinstads ( 1 ).

Nous avons deja expose les raisons qui nous autorisaient a


penser que Hreidar, pere d’Ulf-Kraka etait identique avec
Kraku-Hreidar ( 2 ), et nous avons ainsi etabli la parente du fils
d’Ulf-Kraka, Gunnbjoern, decouvreur des recifs qui portent
son nom, avec Erik le Rouge, qui en cberchant les memes
ilots, trouva le Greenland. Ils etaient tous deux issus a la qua-
trieme generation d’Yxna-Thori, ce qu’il n’est pas indifferent
de constater ; car il en ressort qu’ils etaient a peu pres contem-
porains et que Gunnbjoern, sur lequel on a trop peu de rensei-
gnements, vivait dans la seconde moitie du X e siecle. Cette
circonstance jointe a ce qu’il etait bisaleul de Tbormod Kol-
brunarskaid ( 3 ), le heros d’une celebre vendette exercee en
Groenland, ne en 998, et rnort en 1030, nous perinet de recti-
fier une erreur commise par Bjoern Jonsson de Skardsa(f 1656).
Ce laborieux compilateur islandais affirme, dans ses Annales
Grcenlcindaises inedites, que Gunnbjoern , fils d’Ulf-Kraka,
etait arrive en Islande peu apres la decouverte de cette lie par
Gardar et avant qu’elle fut colonisee ( 5 ), e’est-a-dire vers 870.
Mais s’il en etait ainsi, il ne serait guere vraisemblable que
son arriere-petit-fils Tbormod put naitre si tard qu’en 998, et
que son frere Grimkell Ulfsson eut epouse Tborgercle Valthjofs-
dottir (o), petite fille d’QErlyg qui etait arrive en Islande vers
l’an 900. Ce sont la pourtant des faits attestes par le Landna-
mabok, dont 1’autorite est bien superieure a celle de Bjoern

(1) Landmmabdk, part. Ill, eh. 7 p. 191-2.

(2) Voy. plus haut p. 277-8.

(3) Landnamabdk, part. II. ch. 29, p. 150. — Yoy. sur lui : La vendette
dans le Nouveau Monde au X a sUcle, par E. Beauvois (dans Museon, 1882).

(4) Gudbrand Vigfusson, Urn timatal. p. 498, 500.

(5) Gromlands histor. Minde'smcerker. 1. 1. p. 88. — » L’Islande, dit-il,


etait alors totalement inhabitee et recemment decouverte par Gardar, qui
en lit le tour en doublant les promontoires et l’appela Gardarsli6lm. » — Le
savant liistorien norvegien P. A. Munch. {Bet norske Folks Hist. vol. II. p.
359 note. 1.) a reproduit cette erreur sans reflechir qu'elle ne cadrait pas
avec les synehronismes du Landnamabok.

(6) Landnamabok, part. II. ch. 8, p. 87.

LA DECOUVERTE DU GRCENLAND.

281

Jonsson. Mais si la chronologie de celui-ci est contestable


dans le cas present, les notions qu’il ajoute aux trop braves
allusions du Landndmabdk ne sont pas moins precieuses :
Gunnbjoern, dit-il, « fit le tour de 1 ’Islande a distance, et de
beaucoup plus loin (1), sans pourtant la perdre de vue, et c’est
par comparaison avec celle-ci, nominee holm (2), qu’il appela
les lies (eyjar) en question des recifs (sker), mais beaucoup
d'histoires donncrent a ces lies la qualification de pays, parfois
de grandes lies. — Apres avoir quitte les Gunnbj arnareyes,
ayant 6 t 6 pousse vers l’ouest, il crut apercevoir, a l’oppose du
Sneefellsjoekul (3) un autre joekul (glacier) dans la mer de
l’Ouest (4), » c’est-a-dire dans le Detroit de Danemark.

Peut-fitre n’etaient-ce que des glaces flottantes, mais on


pouvait bien supposer aussi que c’etaient les sommets d’un
haut pays ; et, fait a no ter, ce furent precisement des descen-
dants ou allies de Gallgaels, nourris des recits sur le monde
transatlantique, qui se mirent en quete de cette nouvelle terre.
L’un d’eux Snaebjoern Holmsteinsson, surnomme Galte (Verrat),
etait petit-fils de Thormod l’ancien, neveu d’CErlyg, petit cousin
de Joerund le Chretien et d’A’solf Alsklrr, arriere-petit-fils
d’Eyvind Austmann et de Rafoerta, enfin petit-neveu de Helgd
Magre (5). II etait fort lie avec son cousin Tungu-Odd, et lorsque
la fille de celui-ci, Hallgerde, l’une des deux femmes les plus
accomplies qui soient mentionnees en Islande, eut ete decapitee
par Hallbjoern son mari, il poursuivit le meurtrier et le tua
dans une sanglante vendette ou perirent huit des combattants.
Force de s’expatrier pour eviter des represailles, il se disposa

(1) Dans la phrase prccedente il avait ete question de Gardar qui s’etait
borne a cotoyer l’tslande en allant de cap en cap.

(2) Gardarsholm (lie de Gardar). Holm signifie une ile plus petite que eye.

(3) Situe entre 65° V et 65° 10' ; mais il s’agit plutot ici des Snsefjalls ou du
Drangajoekul, qui domine le Smefjallastrande, vers 66° 30* de L. N. Bjosrn
J6nsson, pour determiner la situation des Recifs de Gunnbjoern, dit qu’ils
etaient situes au N. 0. de la pointe de Rit a. 1'entree de I'lsatjcerd, qui baigne
le Snseflallastrande. (Orcenlcmds histor. Mindesmcerker, 1. 1. p. 104, 110-2).

(4) lbicl. p. 88.

(5) Voy. sur ces personnages : E. Beauvois, Les Chretiens d'Islande cm


temps de I'Odinisme, p. 352, 432-442.

282

LE MUSJSON.

a chercher un refuge sur les Recifs cle Gunnbjoern et c’est


probablement pour cette • raison qu’il s’associa avec Thorkel et
Sumariide, fils de Tborgeir Raud, dont la soeur Jorune etait
femme de Thorarin Korne, fils de Gunnbjoern. Ayant une
embarcation a l’embouchure de Grimsoe, affluent du Hvita et
tributaire du Borgarfjoerd, il en ceda la moitie a Hrolf de
Raudasand. Cbacun des co-bourgeois etait accompagne de dix
personnes ; on cite du cdte de Snasbjoern son frere d’armes
Thorodd de Thingnes et la femme de celui-ci ; du c6te de
Hrolf un certain Styrbjcern qui ne se promettait pourtant rien
de bon de l’expedition projetee : « Je prevois, lui dit-il, la
ruine de vous deux : dans la mer du Nord-Ouest tout est
affreux, glacial et de mauvais augure, ce qui presage la mort
violente de Smebjcern. » En cher chant les Gunnbjarnarskers,
ils trouverent une terre ( 1 ) que Snasbjoern ne voulut pas laisser
reconnaitre de nuit. Styrbjcern quitta pourtant le navire et
trouva dans un tumulus une bourse qu’il cacka, et que Snas-
bjoern fit tomber par terre en frappant de sa hache le recalci-
trant. Ils firent une hutte qui fut couverte de neige, et l’on n’en
sortit qu’au mois de goi (du 15 fevrier au 15 mars), lorsque
l’on eut remarque qu’une fourche placee en dehors de la lucarne
etait mouillee. Pendant quo Snasbjoern greait l’embarcation
et que d’autres etaient a la chasse, Styrbjcern tua Thorodd qui
etait reste dans la hutte avec sa femme et se joignit a Hrolf
pour massacrer Snaebjoern. Les autres pour sauver leur vie
durent preter sennent de ne pas venger leurs compagnons.
On gagna le Halogaland qui etait en effet situe a la meme
latitude sur la cdte opposee, en Nonage, et de la on retourna
en Islande ( 2 ).

(1) “ Thoir foru at leita Gunnbjarnarskerja ok funclu land. » La fin do cette


phrase ost amphibologique ; olle pout signifler cjue l’on arriva a terre,
c'cst-a-dire a la coto, ou bien que l’on decouvrit une terro, sans designer si
c’etaient les Reeifs cherclies ou une autre contree. C’est peut-etre kt un des
passages qui ont faire dire a Bjcern Jonssou que, dansbeaucoup d’liistoires,
ees lies sont appolees land , terre, continent ; Tortious a employe la meme
expression, qui, dans la derniere alternative, serait justiliee, malgre les
doutes des editeursdes Grcenlands hist. Mindesm. (t. 1. p. 88, 105).

(2) Landmmabok, part. II. cli. 30, p. 151-151.

LA DECOUVERTE DO GRCENLAND.

283

La presence d’une femme panni les navigateurs indique que


cetait la une tentative de colonisation ; mais, avec les hommes
violents qni l’avaient formee, cette entreprise ne pouvait reussir
et se borna a an simple hivernage dans une contree inhospita-
liere qui avait d’ailleurs ete deja visitee. Le texte ne precise pas
s’il s’agissait des Reeifs de Gunnbjcern, ou de la c6te orientate
du Greenland ou peut-etre de file Jan-Mayen. II n’est pas plus
explicate sur la chronologie ; mais, comme on place en 965 le
meurtre de Iiallgerde et de Hallbjoern (\), c’est peu apres cet
evenement qu’eut lieu 1’expedition de Snaabjoern. Elle est contee
d’une maniere un peu differente dans une redaction de Land-
namabdk qui ne nous est pas parvenue, mais dont Bjoern
Jonsson nous a conserve l’extrait suivant : Hallbjoern et Styr-
bjoern, ayant bquippe une embarcation, sortirent de l’lsaijoerd
pour aller s’etablir dans les lies de Gunnbjoern, situees au
N. 0. de ce golfe. Arrives le soir pres de la cote, ils convinrent
de n’y pas descendre avant le jour ni isolement. Ils passerent
done la nuit a bord, apres avoir mis la chaloupe a la mer ;
mais, pendant que les autres dormaient, un des chefs, se levant
secretement, alia reconnaitre le pays. II trouva aussitot la
sepulture d’un homme nouvellement enterre . Suivant la coutume
des pai'ens, il chdfcha sous les epaules et y decouvrit une
lourde bourse pleine d’argent qu’il emporta sur le navire. II se
recoucha sans faire semblant de rien. Lors du reveil a la pointe
du jour, on crut remarquer que la chaloupe avait servi pendant
la nuit. Les chefs s’accuserent mutuellement d’avoir manque a
la parole donnee do partagerpar egale portion. Des paroles on
passa aux coups et, pendant la lutte, la bourse cachee tomba
sur le tillac ; chacun appela les siens aux armes et ce fut une
bataille generale dans laquelle perirent Styr bjoern et Hallbjoern.
Peu d’entre eux survecurent, encore 6taient-ils blesses ; ayant
regagne l’lslande ils y raconterent ces evenements ( 2 ). — Ce

(1) Gudbrand Vigl'usson, ZJm timatal, p. 324, 497.

(2) Greenland s histor. Mindesm. 1. 1. p. 104-107. — Cfr. Gfcenlanclia de


Torfseus, p. 5-G, ou lo meme recit est reproduit, sans qu’il y soit fait mention
de ses nombreuses diflerences avec le texte plus autlientique du Landmma-
bok (part. II. ch. 30. p. 151-4).
284

LE MUSEON.

sont au fond les memes que nous connaissions deja par une
source plus pure. La difference consiste surtout dans les noms ;
celui de Hallbjoern peut avoir ete tire de l’episode de la ven-
dette (Voy. plus haut, p. 281 ); quant a celui de Styrbjoern,
c’est peut-etre une mauvaise lecon pour Snsebjcern.

Une autre fois, on ne sait pas a quelle date, pendant qu’un


navire monte par des Austmanns (Norvegiens) 6 tait mouille
dans une baie des Gunnbjarnareyes, lequipage construisit une
hutte au pied des rochers ; il ne remarqua. pas qu’il y eut,
d’autres habitants (1). — La reconnaissance ou l’occupation de
quelques recifs ne. pouvait mener a rien. C’est ce que comprit
un parent de Gunnbjoern, Eirik Raude, lorsqu’il fut reduit a
chercher une nouvelle patrie. A la difference de ses predeces-
seurs, il se mit en quete non plus des Recifs de Gunnbjoern,
mais de la terre entrevue par lui beaucoup plus loin. Le tout
etait de la retrouver, mais quant a son existence elle ne lui
paraissait pas douteuse, c’est ce qu’atteste sa Saga (2) aussi
bien que le Landnamabok (3). Il avait bien pu induire qu’un
haut glacier avait pour base une contree d’une certaine etendue
et non pas un simple recif ; mais peut-etre sa prescience n etait-
elle que de la science. Sa femme Thjodhilde, arriere-petite-
niece de Helge Magr 6 , qui avait eu la veleite de faire des
decouvertes au dela des pointes les plus septentrionales de
l’lslande ( 4 ), etait issue a la cinquieme generation d’un roi de
Dublin, Cearbhall, chef d’une fraction de ces Gallgaels qui
connaissaient depuis longtemps quelques parties du Nouveau
Monde. Elle devait done savoir et, pas plus qu’elle, Eirik
' Raude ne pouvait ignorer, qu’il sufSsait d’avancer assez loin
du c 6 te de l’Ouest pour trouver a coup stir de nouvelles terres.
A ses connaissances geographiques , il joignait un esprit
entreprenant et des gotits aventureux qu’il tenait de ses ance-
tres. Avec son pere Thorvald A’svaldsson, arriere-petit-fils

(1) Grcenlands histor. Mindesm. 1. 1. p. 108.

(2) Ibid. 1. 1. p. 202.

(3) part. II. cii. 14 . p. 104.

(4) Voy. E. Beauvois, les Chretiens d’lslarule au temps de VOdinisme,


p. 352-3.

LA DlSCO UVERTE DXT ORCENLAND.

285

d’Yxna-Thori, qui habitait le canton de Jeder en Norvege, il


s’expatria pour cause de meurtre. L’Islande ou ils se rendirent
etant presque partout colonisee, ils s’etablirent dans la corne
(Horn) ou peninsule du N. 0, au pied, mais assez loin a 1’ouest
du Drangajoekul, c’est-a-dire dans la contree d’ou Ton aperce-
vait les Recifs de Grunnbjcern. Eirik, ayant epouse Thjodhilde
Josrundsdottir, fille de Thorbjarge Knarrarbringa, qui s’etait
remariee avec Tborbjoern du Iiaukadal, dans le canton des
Dais, il alia s’y etablir pres du lac Yatnsborn, a Eiriksstads,
ou il avait defriche des terrains. Ses esclaves ayant laisse
rouler des pierres sur la demeure de Valthjof, furent mis a
mort ; il les vengea par deux meurtres, fut banni du Iiaukadal
et alia faire une quatrieme station a 1’entree du Hvammsfjoerd
dans le bassin duquel se trouvait dbja son troisieme etablisse-
ment ; il prit possession des ilots de Brokeye et d’CBxneye et
s’etablit a Trades (Parcs de moutons) dans l’llot de Sudreye,
ou il passa le premier hiver de ce nouvel exil. Il avait emporte
les colonnes du principal siege de sa precedente demeure,
comme faisaient d’ordinaire les Emigrants ; n’en ayant pas
besoin pour le moment, puisqu’il n’avait pas encore de domicile
fixe, il les preta a l’un de ses voisins, Thorgest de Breidabol-
stads(i),aquiilles redemanda apres avoir passe dans Me d’CEx-
neye et s’btre fixe a Eiriksstads, et comme on ne voulut pas les
lui rendre, il alia les prendre a Breidabolstads. Tborgest s’etant
mis a sa poursuite l’atteignit pres de Drangs ( 2 ) avant quil ebt
quitte la terre ferme, et deux de ses fils perirent avec d’autres
dans la lutte qui s’engagea. Eirik avec ses partisans fut pros-
crit par le thing de Thorsnes, dans le ressort duquel se trou-
vait son dernier domicile.

Etant hors la loi, il pouvait etre mis a mort sans que son
meurtrier eut rien a craindre de la justice ; aussi prit-il le parti
d’emigrer de nouveau. Il grea son navire dans l’Eiriksvag et
dit qu’il allait chercher la terre vue vers l’ouest par Gunnbjcern

(1) Situe sur la terre ferme a peu de distance au sud du petit arehipel dont
Eirik avait pris possession,

(2) A Test et tout pres de Breidabolstads.

286

LB MUSIiON.

lors cle la decouverte des G-unnbjarnarskers ( 1 ). Apres la clo-


ture de la session, Thorgest et ses adherents montes sur de
nombreuses embarcations s’etaient mis a la poursuite d’Eirik.
Mais celui-ci, dont le navire avait ete cache dans les eaux du
Dimunarvag, a lest d’GExneye, par Eyjolf de Svineye, Tun de
ses partisans, fut escorts par lui et par Viga-Styr jusqu’a
Ellidaeye a l’entree du Hvammsfjoerd. En quittant ses amis, il
promit de leur faire part de ses decouvertes et, s’il redevenait
puissant, de leur rendre a l’occasion les services qu’il en avait
recus. Cinglant au large du Snefellsjoekul, il arriva en vue d’un
glacier qu’il nomma Midjoekul (glacier du milieu) ou Mikla-
ioskul (grand glacier), mais qui depuis fut appele Bldserk
(Chemise bleue) ( 2 ).

I)e la il suivit le littoral dans la direction du sud pour voir


si le pays etait habitable ; -fit voile vers l’ouest en doublant le
Hvarf et passa le premier hiver dans 1’Eirikseye (lie d’Eirik),
situee vers le milieu de la Vestribygde (colonie la plus occiden-
tals). Au printemps suivant il gagna l’Eiriksfjoerd et il y sta-
tionna. L’et6 il se rendit dans le desert le plus occidental et il
y donna les premiers noms a une grande etendue de pays, Il
passa le second hiver dans l’Eiriksholm (Hot d’Eirik), situe
devant le pic de Hvarf. Le troisieme hiver, il poussa tout au
nord jusqu’au Snsefell, penetra dans le Hrafnsfjcerd et pensa
etre arrive au fond de l’Eiriksfjoerd.

Rebroussant chemin, il passa le troisieme hiver dans l’Eirik-


seye detant 1’entree de l’Eiriksfjcerd. Apres quoi il repartit
l’ete pour l’lslande, debarqua dans le Breidafjoerd et demeura

(1) Le premier Fragment de saga (soegubrot) qui figure dans le t. XI des


Fornmanna scegur (p. 412), porte que « Eirik (ldcouvrit le Greenland sur les
indications d'CEndott Kraka. » Mais comme le seul personnage eonnu de ce
nom etait beau-frere du quadrisaieul de Tfiorliilde ou Tlijodhilde, femme
d’Eirik le rouge, et devait etre mort depuis plus de cent ans, c’est evidem-
ment par un lapsus calami que l’auteur ou son copiste a mis CEndott Kraka
pour TJlf Kraka. Ce dernier etait en effet pere de Gunnbjoern et il pouvait
tenir de son fils (peut-etre mort ou absent) des renseignements precis qu'il
donna a son parent eloigne Eirik Raude, pour l’aider a retrouver la terre
situee a l’ouest des Gunnbjarnarskers.

(2) Un manuscrit de la Saga de Thorfinn Kurlsefni (dans Orcenlands


histor. Mindesm. t. I. p. 368, variante 18.) porte Hvidserh (chemise blanche).

LA DECOUVERTE DU GRCENLAND. 287

l’hiver suivant a Holmslatr chez Ingolf. Au printemps, nouvelle


lutte avec Thorgest qui eut le dessus, et a la suite de laquelle
les deux adversaires se reconcilicrent. En ete, Eirik retourna
coloniser le pays qu’il avait reconnu et qu’il appela Groenland,
car il lui semblait qu’un beau nom y attirerait beaucoup de
xaonde ( 1 ).

Le recit des sagas est trop succinct pour nous permettre


d’identifier les noms qu’elles citent ; les recherches a ce sujet
seraient d’ailleurs mieux placees dans une etude sur la coloni-
sation du Groenland. En attendant, il suffira d’indiquer la
direction generale du voyage. Eirik, partant de l’entree du
Hvammsfjoerd, situe a l’ouest de l’lslande vers 65° 30' et se
dirigeant vers le coucliant, eut a faire dans le detroit de Dane-
mark une navigation qui fait le desespoir des explorateurs
modernes. S’il conserva sa direction primitive, il arriva en vue
du Midluakat, glacier qui de ses 3150 pieds de bauteur domine
file d’Angmasalik. Vers le nord il y en a de plus eleves, comme
celui de l’lngolfsfjeld (vers 66° 17') qui approche de 6000 pieds,
mais la description des sagas n’est pas assezcaracteristique pour
que nous osions choisir entre les divers pics de la cote du roi
Christian IX. De la, Eirik, se dirigeant vers le sud, ne quitta
la c<3te occidentale du Groenland qu’apres avoir double le pro-
montoire parfaitement nomine Hvarf (tournant), qui doit etre
le Cap Egede ou pointe de Iiangek, au sud de l’ile de Sermer-
sok, a partir duquel la c6te, profondement decoupee, commence
a courir du sud-est au nord-ouest jusque vers 61° de Lat. N.
La le littoral, resserre par les glaciers, devient plus etroit ; il
a moins de golfes profonds, jusque vers 62° 30' ou le glacier de
Frederikshaab vient tomber a pic dans le detroit cle Davis.
Cette contree, beaucoup moins habitable et ou les ruines ( 2 )
seandinaves sont beaucoup plus clairsemees, forme aujourd’hui
le district de Frederikshaab ; elle parait avoir ete ce que les

(1) Landndmciboh, part. II. eh. 14, p. 103-105; — Episode d’Eirik Raud6,
ch. I. p. 200-205 du 1. 1 de Grcenlands histor. Mindesmcerker , — Saga de
Thorfinn Kcirlsefni, ch. 2, ihid. 1. 1. p. 356-363 ; — Eyrbyggja saga, ch 24.
ibid, t- 1. p. 606-611. — Ces documents disent bien qu’il adopta ce nom, sans
specifier s’il l’avait invente ou emprunte [aux Gaels].

(2) Grcenlands historiske Mindesmcerker, t. Ill, p. 831.

288

LB MUSEON.

sagas appelaient le desert occidental (i) et servait a separer les


deux colonies islandaises du Greenland : l’Eystribygde plus
meridionale et plus orientale, dans le district de Julianehaab,
et la Vestribygde plus septentrionale et plus occidentale dans
le district de Godthaab. Inutile de chercher les fjoerds et les
lies oil Eirik hiverna, car il n’est meme pas certain que les
noms donnes par lui dans son exploration aient ete conserves
lors de l’etablissement definitif ( 2 ). On serait done reduit a de
pures conjectures.

La chronologie nous fournira un terrain moins mouvant que


la geographie ancienne d’un pays oil les noms primitifs n’ont
pu etre- transmis par les descendants des colons du moyen-age,
qui ont disparu en laissant pour uniques vestiges des murs en
ruine et des antiquites. D’apres V IslencUng cibok ( 3 ), resume de
l’histoire d’Islande par Are Frode dont 1’ autorite est grande,
le Groenland fut colonist quatorze ou quinze ans avant l’adop-
tion du christianisme comme religion officielle de l’lslande en
l’an 1000. La Saga dEirih Raude dit quatorze ans avant cette
derniere date ( 4 ) ; les Annales islandaises ( 5 ) sont d’accord pour
placer en 986 le commencement de la colonisation. Nous pou-
vons done admettre, a une annee pres, que l’exploration d’Eirik
avait eu lieu de 983 k 985 ; e’est de toutes celles qui ont ete
faites dans le Nouveau Monde par des Europeens du moyen-
age, la plus ancienne qui ait date certaine ; de meme que la
colonie du Groenland, qui fut alors fondde et qui se perpetua
jusque vers le milieu du XV e siecle, a ete le plus durable des
etablissements de cette categorie et en merne temps le mieux
documente. A ce titre le Groenland merite mieux d’etre etudie
que le Vinland, moins bien connu, sur lequel se porte presque
exclusivement l’attention des erudits non scandinaves.

E. Beauvois.

(1) Par opposition peut-fitre a la cote cteserte de l’est, faisant face a


l’lslande.

(2) Par exemple l’Eiriksfjcerd, que les recits de l’exploration placent tout
au nord, fait partie de l’Eystribygde dans les ehorograpliies posterieures
(Grcenl. hist. Mindesm. t. HI. p. 228, 257).

(3) Dans Islendinga scegur, 1. 1. p. 9 ; extr. dans Grcenl. hist. Mindesm.


1. 1, p. 170.

(4) Dans Grcenl. hist. Mindesm. 1. 1. p. 20G.

(5) Ibid, t. Ill, p. 6.


Etude sur quelques points de l’histoire de cypre

SOUS LA DOMINATION DES PERSES ACh£m6nIDBS.

VI. Evagoras I.

Le puissant roi de Salamine Evagoras posseda-t-il Citium, et


vient-il, a son tour, interrompre la suite chronologique des
dynastes pheniciens de eette ville ? Les historiens repondent
affirmativement en s’appuyant sur quelques passages des
auteurs anciens qui paraissent autoriser a croire qu’Evagoras
etendit sa domination sur Me de Cypre toute entire. Exami-
nons done de pr£s ce que vaut cette assertion.

Les principaux evenements du regne d’Evagoras sont bien


connus. Ce prince etait deja depuis quelque temps sur le tr6ne
lorsque, en 410, dans son second voyage a Cypre, le rheteur
Andocide se refugia aupres de lui : on peut done placer le
debut du regne vers 411, comme nous l’avons deja dit. Devenu
maitre du pouvoir a Salamine, Evagoras fortifie la ville, agran-
dit son port, construit de nombreux vaisseaux. II avait deja
etendu les limites de son royaume lorsque, en 394, nous le
voyons figurer a la bataille de Cnide a c6t6 de Conon et de
Pbarnabaze, et sa flotte, en contribuant a la victoire* assura a
Athenes la preponderance maritime exercee auparavant par
xi. 20,

290
LE MUSi30N.

Lacederaone. Les Atheniens qui avaient accueilli avec des


transports dejoie l’avbnement d’Evagoras au trone de Salamine,
lui decernerent le titre de citoyen de leur ville ( 1 ) ; ils lui Re-
verent une statue ainsi qu’a Conon, apres la bataille de Cnide.
Des colons grecs affluerent a Cypre sous la protection d’Eva-
goras representant de 1’h.ellenisme vis-a-vis de l’eleinent pheni-
cien ou asiatique.

Des lors, le l'oi de Perse Artaxerxes II Mneinon vit avec


inquietude et depit l’extension de la puissance de son vassal.
L’occasion d’intervenir ne se fit guere attendre. Evagoras dont
la victoire de Cnide et i’alliance d’Athenes avaient decuple le
prestige, reussit a imposer sa suzerainete a la plupart des villes
Cypriotes : il etait sur le point de devenir le roi de toute l’lle.
Reussit-il a cette epoque, c’est-a-dire entre 394 et 391, a s’em-
parer de Citium ou a imposer sa suzerainete au roi de cette
ville qui n’etait autre que Baalram ? Les temoignages des
anciens, rapproches et controles les uns par les autres, nous
permettent de conclure a la negative.

« Evagoras, dit Diodore de Sicile (g), avait entrepris de


soumettre a son autorite Pile entiere. II s’etait ainsi rendu
maitre successivement des villes, les unes par la force des
armes, les autres par accommodement, et definitivement il etait
devenu le souverain de toutes. » Au premier abord, on pourrait
croire que Citium se trouve englobee dans cette enumeration
generate, mais le ineme auteur ajoute aussitot ce correctif
important : « Cependant, les habitants d’Amathonte, ainsi
que ceux de Soli et de Citium, qui n avaient pas voulu deposer
les armes, envoyerent des deputes a Artaxerxes, roi des Perses,
pour reclamer des secours. » ( 3 ) Ailleurs, Diodore parlant de
lepoque la plus brillante d’Evagoras dit qu’il 6tait maitre du
plus grand nombre des villes de 1’ile de Cypre ( 4 ). Que conclure
de la, sinon que Citium ne cessa de lutter contre Evagoras et

(1) C. I. Att.f t. I, n° 64.

(2) Diod, Sic. XIV, 98.

(3) Diod. loc. cit. Of. Stepli. Byz, v° ; Suidas, v° ’AtjtaOouonot {ex Ephorl
libro XIX); cf. Scharfe, op, cit., p. 16.

(4) Diod. Sic. XV, 2.

LA CHRONOLOMB DES ROIS DE CITIUM.

291

ne reconnut point son autorite. Ceci est implicitement confirme


par le temoignage d’Isocrate, le panegyriste d’Evagoras ; le
rheteur athenien enumere coinplaisamment les richesses, les
forces, l’extension des domaines du roi de Salamine parvenu a
l’apogee, et il n’eut pas manque de dire qu’il etait devenu le
souverain de Me toute entiere, si tel eut ete son pouvoir ; tandis
qu’au contraire il nous dit simplement qu’il s’en fallut de peu
qu’Evagoras, au faite de la puissance, ne possedat toute Me :
&<sis [Aixpou pev EOETjO’s Kuitpov Sirasav xaTao^eiv (l)., CeS expressions
dans la bouche d’Isocrate sont significatives, et rapprochees du
texte de Diodore cite plus haut, elles permettent d’affirmer que
Citium, le boulevard de la resistance a Evagoras, ne tomba pas
aux mains de ce roi belliqueux.

En reponse aux sollicitations pressantes des habitants


d’Amathonte, de Soli et de Citium, le grand Roi envoya en
Cypre une armee considerable commandee d’abord par Auto-
phrodate, puis par Hecatomnus, satrape de Carie. C’etait en
391 ( 2 ) ; Evagoras venait de se declarer ouvertement en revolte,
escomptant les embarras du grand Roi qui avait alors a repri-
mer l’insurrection de l’Egypte. L’expedition commandee par
Hecatomnus n’eut pas de resultat decisif. Le satrape carien
conduit la guerre mollement, reste dans une complete inaction
et meme finit par trahir, en favorisant secretement les projets
ambitieux du roi de Salamine (a). Ainsi assure de netre pas
inquire dans Me ou pourtant quelques places sont encore au
pouvoir des Perses, Evagoras veut profiter de la diversion
causee par la guerre d’Egypte ; il reprend l’offensive, franchit
la mer et par une serie de coups de mains heureux, il s’empare
de Tyr et de quelques autres villes de la cote de Phenicie ( 4 ).

Cependant, Citium etait au nombre des places qui n’avaient

(1) Isocr. Evag. 23.

(2) Scharfe, Be Evag. p. 16 ; Waltlier Judeich, Persien und Aegypten im IV


Jahrhundert , p. 14 (Marburg. 1889); Kleinasiat . Studien , p. 14,

(3) Diod. Sic. XY, 2 ; P. Krumbholz, Be satrapis A sice minoris persicis, p. 80.

(4) Diod. Sic. XV, 2 : « Evagoras 6tait dans File de Cypre maitre du plus grand
nombre des villes qu’elle renferme, et dans la Phenicie il disposait de celle de
Tyr et de quelques autres. »

292

LB MUSE0N.
point encore succombe, et en 388, les Atheniens sont obliges
d’envoyer a Cjpre Cbabrias, avec mission d’aider le roi de
Salamine a achever la conquete de 1’lle. Cbabrias, on n’en
saurait douter, s’empara de Citium et des autres villes qui
tenaient, encore pour le roi de Perse. En effet, Cornelius Nepos
parlant du r6le brillant que le general athenien joua dans cette
guerre, affirme qu’il ne quitta llle qu’apres l’avoir soumise toute
entiere par les armes : neque prius inde discessit quam totam
insulam hello devinceret.

Cbabrias resta une annee a peine a Cjpre : nous verrons


tout a l’beure qu’il installa comme roi de Citium, sous la suze-
rainete d’Evagoras, un Athenien, Demonicus, fils dTIipponi-
cus, dont le pouvoir royal fut aussi ephemere que l’occupation
grecque. Des 387,. Chabrias s’etait retire avec tout.es ses
troupes, et le traite negoeie par Antalcidas venait livrer aux
Perses Cypre et l’Asie toute entiere : Evagoras 6tait sacrifie.

A peine la paix d’ Antalcidas etait-elle signee qu’Artaxerxes


envoyait contre le roi de Salamine une armee de trois cent
mille bommes commandes par Tiribaze, Oronte et Gaos. On
connait par Diodore toutes les pdripeties de la lutte. Nous
constatons dans le recit de l’bistorien que Citium etait retombde
aux mains des Perses aussitot apres le depart de Cbabrias. En
efiet, la fiotte perse voulant aborder dans l’ile, « fait voile vers
Citium », ce qui prouve que le port de cette ville lui dtait
ouvert. Evagoras veut, a l’aide de sa fiotte, barrer aux Perses
l’approcbe de Citium ou ils trouveront un refuge assure ; une
bataille s’engage et le roi de Salamine est battu. « Les Perses
vainqueurs dans cette rencontre, ajoute Diodore, reunirent
toutes leurs forces a Citium, et partant de ce point, ils vinrent
mettre le siege devant Salamine. » Ainsi, Citium qui avait ete
un instant occupee par les Atheniens, ne cessa d’etre auto-
nome que pendant cette courte periode de 388-387. Apres
comme avant, elle n’appartint jamais a Evagoras qui bientot
meme se trouva reduit a la seule possession de la ville de
Salamine assidgee. Le siege, commence en 386, dura jusqu’en
379 ; alors, intervint entre le grand Roi et son farouche vassaji

LA. CIIRONOLOGIE DES ROIS DE CITIUM. 293

un accord qui laissait a Evagoras le pouvoir royal, mais res-


treignait ses possessions a Salamine et a sa banlieue.

VII. Demonicus.

Isocrate, 1 ’ami d’Evagoras dont il ecrivit le Panegyrique,


nous apprend que ce prince eut deux fils, Protagoras et Nico-
cles, et plusieurs autres enfants dont il tait les noins (1). Pro-
tagoras mourut avant son pere, et Nicocles lui succeda sur le
trone de Salamine. D’apres certains auteurs, Demonicus dont
nous allons particulierement nous occuper, se rattacherait a la
famille d’Evagoras.

On sait que le Panegyriste du roi de Salamine a redige


des conseils moraux et politiques a l’usage de Demonicus, mais
il est presque muet sur l’origine de ce prince et sa carriere. Il
dit seulement qu’il etait fils d’un riche personnage du nom
d’Hipponicus , et le rheteur athenien s’honore d’avoir ete
l’intime ami de ce dernier. Constantin Porphyrogenete donne
a Demonicus le titre vague de roi de Cypre (2) ; Tzetzes seul
affirme que Demonicus etait fils d’Evagoras : ©avovxo? Euayopou

os ypatpet, Tzobq •Rodou. toutou Qi yXi\ca.c, 7 jv noXXas viq

Tcapa'.vsoa? (3) .

Voila tout ce que nous savons historiquement sur le roi


Demonicus (4).
Parmi les auteurs modernes, d’aucuns, comme Charles
Lenormant (5) et le due de Luynes (e) ont suivi Tzetzes,
admettant que Demonicus etait un fils d’Evagoras I cr ; d’autres
avec M. de Vogue (7) se sont tenus sur une prudente reserve :
« Demonicus, dit M. de Vogue, qu’on le considere avec Tzetzes

(1) Cf. W. Engel, Kupros, t, I, pp. 325 et 696.

(2) Const. Porphyr. Them. Orient. 15.

(3) Tzetzes. Chiliad. II, Hist. 332 ; cf. Orolli, Opusc. gr. p. 9 (vio d’ Iso
crate).

(4) J. P. Six* Du classement des series Cypriotes , dans la Revue numismatic


que de 1883, pp. 334-335.

(5) Tres. de numism. Rois Grecs f p. 74.

(6) Numism. et inscriptions Cypriotes , p, 23.

(7) Rev . num. 1867, p. 378-379.

294

LB MUS^ON.

comme un fils d’Evagoras, ou, avec Isocrate, comme le fils


d’un riche insulaire nomine Hipponicus, etait a Cjpre le repre-
sentant de la reaction grecque contre les succes des Perses et
de leurs allies les Pheniciens. » Recemment, M. W. Deecke
a ecrit que « Demonicus etait fils du riche Cypriote Hipponi-
cus, et a ce qu’il parait, fils adoptif d’Evagoras I er et associe
au trone (Mitre gent) de Nicocles » (l). Quant a M. Six, dans le
tres important memoire qu’il a consacre au Classement des
series Cypriotes ( 2 ), il s’exprime comme il suit, au sujet de
Nicocles et de Demonicus : « Je n’ai pas reussi a constater
avec certitude la relation entre ces deux princes, dont le
second (Demonicus) peut avoir 6te fils, frere ou simplement
allie de l’autre.. .. Il n’est pas absolument necessaire de regarder
Demonicus comme fils d’Evagoras I er , ou de croire qu’il ait
regne a Salamine conjointement avec Nicocles. »

Ces conjectures reposent sur la lecture et Interpretation de


monnaies qu’on a attributes au roi Demonicus. Ces lectures
sont-elles exactes, et ces attributions numismatiques sont-elles
fondees ? question qui se complique de cette autre : dans quelle
ville regnait Demonicus ? etait- ce bien a Citium, comme nous
l’avons affirme plus haut, ou a Salamine comme d’autres l’ont
soutenu ?

En se placant exclusivement au point de vue historique on


peut deja repondre que, surement, Demonicus ne regnait pas a
Salamine. En effet, Evagoras I er meurt en 374 ; son successeur
immediat est son fils Nicocles qui occupe le trone de 374 a
368 ; le successeur de Nicocles est Evagoras II (de 368 a 351)
detronb par Pythagoras, peut-etre fils de Protagoras , qui
detient le pouvoir de 351 a 332. En dedommagement de Sala-
mine, Evagoras II requt du roi de Perse en 349, le trone de
Sidon, comme je l’ai etabli dans un autre travail ( 3 ). Ainsi,

(1) W. Deecke, Die griech^hypriseh, Imchriften in epichorischer Schrift ,


dans Hermann Collitz, Sammlung der Griech . Dialekt-Inschriften, p, 51.

(2) Dans la Revue numismatique de 1883 (3° et 4 e trimestres).

(3) Les monnaies et la chronologie des Rois de Sidon , dans le Bulletin de


co?v'cspondance hellenique, t XV, 1891, p. 293 et suiv\ Cf. E. Babelon, Melan-
ges numismatiques , 1^ serie, pp. 283 a 319.

LA CHRONOLOGUE DES ROIS DE CITIUM.

295

historiquement, il n’y a pas cle place dans les annales de Sala-


mine pour le roi Demonicus.

Un seul argument a pu etre invoque pour faire de Demonicus


un assoeie au trone de Nicocles : c’est la legende pretendue
d’un remarquable statere du Musee britannique, sur lequel on
a cru lire a la fois le nom de Nicocles et celui de Demonicus,
en ecriture Cypriote (1). Mais cette lecture est abandonnee a
present, et M. Six a reconnu lui-meme que son interpretation
etait inexacte (2). Au droit, il y a bien, paratt-il, d’apres
M. Head (3) : paoDiFo; NuoxXsFo? ; mais au revers, au lieu de
[jacroAeFo? Aapovo[xw] xa<ny[v-/yrtov] , il faut lire : pacrAeFo? TopG^apo-
Fo;. Il s’agit non plus de Demonicus mais de Timocharis. Un
roi Timocharis qui regnait a Paphos et a Curium, est connu
par une inscription Cypriote (4). Il resulte de la que la monnaie
en question n’est pas de Salamine, et que le Nicocles dont elle
porte le nom est probablement un autre roi que le fils d’Eva-
goras I er . Quoi qu’il en soit, il nous suffit, ici, de constater que
le roi Demonicus n’est pour rien dans remission de cette piece ;
elle ne saurait etre invoquee comme argument pour prouver
que Demonicus a regne conjointement avec Nicocles.

Certains' auteurs ont cru, d’autre part, retrouver l’initiale du


nom de Demonicus dans la lettre A qui se trouve dans le champ
de quelques monnaies d’Evagoras I er . Le due de Luynes et
M. W. Deecke ont.adopte cette hypothese, ainsi que M. Six
dans son premier travail ( 6 ). Mais nous ferons remarquer que,
outre la lettre A, on rencontre sur des pieces de la meme serie,
soit les signes Cypriotes Fa et No, soit la lettre E. Aussi
M. Six reconnait, dans une seconde etude, que cette lettre A
pourrait bien designer autre chose que le nom de Demonicus.
De tout cela, nous conclurons que Demonicus n’a sa place ni
dans la numismatique ni dans les fastes de Salamine.

(1) Six, dans la Remie numismatique , ,1888, p. 287-288, et pi. VI, fig. 13.

(2) Six, dans Num. chron. 1888, p. 130.

(3) Hist . m mi. p, 625.

(4) W* Deecke, op. cit. p. 22, n° 39.

(5) Deecke, op. cit. p. 52.

(6) Numism. chronicle , 1882, p. 9, n. 24, cf» Series cypr . p. 283.

296

LE MUSEON.

Les savants qui ont era, a tort nous venons de le voir, que
le nom de Demonicus se trouvait inscrit sur des monnaies de
Salamine conjointement avec ceux d’Evagoras et de Nicocles,
pretendent en meme temps que Demonicus regnait a Citium.
« Entre le regne d’Azb'aal et celui de Milikiaton, dit M. Six,
il y a une lacune d’une vingtaine d’annees qu’on ne peut guere
combler qu’en admettant que Citium est tornbee au pouvoir
d’Evagoras I er , et qu’apres sa mort, en 374, elle a eu un roi du
nom de Demonicus, installs sans doute par le roi de Sala-
mine » ( 1 ).

Ici encore, il est vrai, M. Six s’est lui-meme rectifie, s’arre-


tant en dernier lieu a l’hypothese que Demonicus aurait regne
a Citium entre 387 et 378 ( 2 ).

Or, il est impossible d’admettre que Demonicus ait ete roi


de Citium dans cette periode, car nous avons vu que des 387,
apres le depart de Chabrias, Citium, ville essentiellement
devouee aux Perses, avait reconquis son independence qu’elle
ne perdit plus dans l’avenir. Mais ce qui est non moins positif,
e’est que Demonicus regne & Citium, sous l’influence athe-
nienne : les types de ses monnaies l’etablissent sans replique,
comme on va le constater.

Il s’agit, en premier lieu, d’un magnifique statere d’argent,


unique jusquici, de la collection de Luynes, au cabinet de
France ( 3 ). Au droit, Pallas-Athena debout de face, regardant
a gauche, vetue du double chiton attique, les epaules et la
poitrine couvertes de l’bgide, s’appuyant de la main droite sur
la haste, et portant le bouclier au bras gauche ; sur sa tete, le
casque athenien k cimier. Devant, la croix ansee. Au revers,
dans un carre creux peu profond, Heracles barbu, les 6paules
couvertes de la peau de lion, combattant a droite, tenant
1’arc de la main gauche et la massue de la droite ; devant,
‘0331 -jb/3b (du roi Demonicus).

(1) Six. Sfries Cypriotes , loc, cit. p. 334*

(2) Numism . Chronicle , 1888, p. 130.

(3) Due de Luynes, Numismatique des satrapies, pi. XIV, n° 21 ; J. P. Six,


dans la Revue numismatique, , 1883, p. 332.
LA. CHRONOLO&IE DES ROIS DE CITIUM.

297

Cette remarquable piece est depuis longtemps attribute


a Demonicus, et c’est avec raison. Toutefois la legende n’en
a jamais ete correctement interpretee, a mon avis du moins.
M. de Vogue qui, le premier, a eu le merite d’j retrouver les
elements principaux du nom de Demonicus, lisait *133“ 1[b3[b]»
M. Six a bien vu que les deux dernieres lettres du mot ne sau-
raient etre -p ; il propose de lire : *’fO )21 "]b3b, c’est-a-dire,
en completant la legende : *’!n3 [133]3*T “]b3b (j3a<riXew<; A-rip.dvt.xou
Kmewv) et cette lecture a 6te adoptee par M. Head ( 1 ).

Elle souleve pourtant les objections les plus graves. L’abre-


viation *21 pour le nom Demonicos est peu satisfaisante ; quant
un mot ■’ini, il n’existe pas en realite sur la piece ; la lettre 3
seule est bien lue, le D qui suit est suppose par M. Six. Le
caph est suivi d’un simple trait qui termine le mot et qui ne
saurait etre qu’un vav. Il faut lire certainement 133“ “bab-
Cette forme 133“ pour 3333“ est aisement justifiable, On a deja
constate la frequence de l’omission de la lettre N dans l'ono-
mastique grecque de Cypre ; une inscription nous donne, par
exemple, le mot MsXaOtw pour MeXavQt^ ( 2 ). La cbute du noun est
aussi un phenomene courant dans la langue phenicienne: le nom
de la deesse A nath devient Athe,A ilia ; sur les monnaies de la cote
de Phenicie, le mot ro®, annee, est constamment ecrit tvo ; on
trouve de meme tin pour D33, fille, 3P8 pour 12138, homme, ete.
La langue des Egyptiens ( 3 ), celle des Lyciens nous offrent le
meme pbenomene assez frequemment ; enfin Longperier a mis
en lumiere une serie de faits du meme ordre, ou la suppression
de 1 ’n est presque une loi ( 4 ). La transcription 1333 pour 1333“
est done parfaitement correcte et justifiee par de nombreux
cas similaires.

(1) Hist . num. p. 621.

(2) S. Reinaeh, dans la Revue des Etudes grecques , t. IT, 1889, p, 227.

(3) E. de Roug6, Mfrnoires sur Vorigine egyptienne de V alphabet phenicien ,


pp. 60 et 62.

(4) A, de Longperier, QZuvres, publics par G. Sclilumberger, t, II, p, 298 ;


t. Ill, pp. 57 et suiv.

298

LE MUSE0N.

Les autres monnaies de Demonicus sont les suivantes :

Meme type de Pallas-Athena debout. Sans croix ansee. Dans


le champ, BA. AH (jko-Aew; A^povixou). r). Meme type de
l’Heracles tyrien combattant avec son arc et sa massue. Croix
ansee. Didrachme, 6 gr. 98 (t).

Meme type de Pallas-Athena, debout. Dans le champ “Q.


r). Meme type de l’Heracles tyrien combattant. Triobole,
2 gr. 08. — Les types de cette petite piece d’argent ne per-
mettent'pas d’liesiter a la classer a Demonicus ; mais les lettres
“O sont difficiles a interpreter. Si la lettre " est l’initiale du
mot Wl, la lettre 3 serait-elle la transcription du B de
fiaaCkmc, 1
Le classement a Demonicus des monnaies a legendes pheni-
ciennes et grecques qui precedent est certain, mais on donne
encore a ce prince des pieces a legendes Cypriotes dont nous
devons parler ici, pour demontrer que l’attribution qu’on en a
faite est erronee. M. Six en cite deux :

Heracles de face, la tete tournee a droite, etouffant dans


ses bras le lion de Nemee ; a droite, croix ansee ; a gauche
Aa.go.vi(xo?). r). Pallas assise a gauche, sur une proue, tenant
de la main droite un aplustre. Elle est coiffee du casque
corinthien a cimier ; devant (3a.<n(Xsu;). Didrachme,' 6 gr. 30.
Mu see de Berlin, (de l’anc. coll. Fox).

M. R. Kekule a reproduit cette medaille dans son livre sur


les Bas reliefs de la balustrade du temple dt A thena-Nik 6 , a
Athenes, sans chercher a interpreter la legende. M. Six declare
« que cette legende n’est pas claire et qu’il y a peut-etre Tipovi
et non Aapovu » M. A. de Sallet m’ecrit que la lecture de cette
piece est tout a fait incertaine, et qu’il n’y a surement pas les
elements du nom de Demonicus. Sur l’empreinte je reconnais

(1) Six, dans la Revue mmismatique 1883, p. 332, donne plusieurs variety de
cette pi6ce. Son n° 40, du mus6e de Turin, est certain ement xnal ddcrit ; mais
n’ayantpas vu l’original, je m’abstiendrai de formuler une rectification conjec-
turale.

LA CHRONOLOGIE DES ROIS DE CITIUM.

299

les lettres A. pi. II s’agit, suivant moi, d’un roi dont le nom
commence par ces deux syllabes (Aristocypros, Aristochos ?) ;
cette lecture se trouve confirmee par un remarquable statere
d’argent acquis recemment par le Cabinet de France et qui
n’est qu’une variete du stature de Berlin ; ce statere porte
nettement la legende [3a.<n.A.pi ; la meme inscription Cypriote,
mais en partie fruste, doit etre restituee sur une petite piece
d’argent aux in ernes types, connue depuis longtemps, mais sur
laquelle on ne voit nettement que j3a.m (Xs&s) (i).

Le rapprochement de toutes ces monnaies ne laisse aucun


doute sur notre lecture. Le roi A-pi... est peut-etre Aristochos,
roi de Curium. Quoi qu’il en soit, nous sommes loin, comme
on le voit, du nom de Demonicus. .

Letude des types des monnaies grecques et pheniciennes


qui appartiennent indiscutablement a Demonicus et que nous
avons enumerees plus haut, donne lieu aussi A des remarques
interessantes. Tout en etant citiennes par le type de l’Heracles
tyrien combattant avec sa massue et son arc, ces monnaies
n’en ont pas moins un style qui contraste avec l’ensemble de
la numismatique des autres rois de Citium. Si vous comparez
cet Heracles des monnaies de Demonicus, avec celui des mon-
naies des autres rois citiens, vous constaterez des differences
earacteristiques. Le dieu ne tient pas sa massue de la meme
facon ; sa peau de lion, au lieu d’etre sur son bras, flotte sur
ses epaules. Mais ce n’est pas tout : le type du droit, la Pallas
Athena debout, est rigoureusement un type d’origine athe-
nienne, et il ne se rencontre jamais sur les monnaies des
autres rois Cypriotes. On y reconnait, au premier coup d’oeil,
la reproduction de la statue d’Athena Promachos qui domi-
nait l’acropole d’Athenes, et cette circonstance contribue a
demontrer que le prince qui choisit ce type monetaire se trou-
vait directement sous l’influence d’Athenes. On se rappelle que

(1) Due de Luynes. Num. cypr. pi. VI, 4 ; Six,' dans num. 1883, p. 334,
n° 43 ; Deeeke, op. cit . n° 152. Cf. Deecke, dans les Beitrtige de Bezzenberger,
t. XI (1886), p. 318 ; 0. Hoffmann, Die griechischen Dialekte , 1 . 1, p. 39.

300

LE MUSEON.

c’est vers l’an 448 que fut consacree sur l’Acropole la statue
d’ Athena Promachos, dlevee avec la dime du butin de Mara-
thon ( 1 ). Ce monument de la gloire nationale, qui bravait
directement les Perses, est singulierement significatif sur une
monnaie Cypriote frappee au plus fort de la lutte contre les
Perses. Or nous l’avons constate, Athenes n’a domine a Citium
que pendant la duree de l’expedition de Chabrias en 388. C’est
done bien a cette date qu’il faut placer le regne ephemere de
Demonicus. D’ailleurs, 1’influence athenienne se manifeste sur
les monnaies de ce roi non seulement par le type d’Athena
Promachos, mais par le style me me, et l’on sent que les gra-
veurs des coins n’etaient plus des Oiientaux mais des Grecs.
Les monnaies de Demonicus font contraste par leur beau style,
la regularity de leurs bords, leur caractere artistique, avec celles
des autres rois de Citium, aussi bien ceux qui suivent Demo-
nicus que ceux qui le precedent. Placez-les au milieu des
monnaies des autres rois de Citium, et vous constaterez du
premier coup d’oeil qu’elles y font tache, par leur aspect et
leur style sui generis, et le contraste est d’autant plus frappant
que les rois de Citium, depuis l’origine jusqu’a la conquete
d’Alexandre, ont adopte certains types monetaires dont ils ne
se sont jamais departis. Enlevez au contraire les monnaies de
Demonicus, et vous constituerez, a Citium, une suite uniforme
pour les types et le style. Demonicus enfin est le seul des rois
de Citium qui, sur quelques-unes de ses monnaies, ait fait
usage de la langue grecque.
Ce que nous apprennent les textes epigraphiques du regne
de Melekiaton viendrait au besoin corroborer les arguments
que nous avons fournis pour placer le regne de Demonicus en
388. Les dates regnales relevees sur ces inscriptions sont les
suivantes :

An II (Corp. Inscr. Sem. n° 90).

An III (Corp. Inscr. Sem. n° 88).

An IV (Corp. Inscr. Sem. n" 89).

(1) M. Collignon, Phidias , p. 16.

LA CHR0N0L0GUE BBS) ROIS DE CITIUM. 301

On n’a pas d inscriptions des annees qui suivent immediate-


ment l’an IV du regne, et puisque Melekiaton monte sur le
trone en 392, on voit que Pan 4 correspond a l’an 388, date de
l’arrivee de l’expedition athenienne. Cet arret subit dans les
dates fournies par les inscriptions pent done avoir pour cause
1’usurpation de Demonicus. Les Atlieniens partis, Melekiaton
fut restaure par le parti des Perses, si bien que le regne du
roi ami des Atheniens partage en deux troncons le regne du
roi pbenicien.

II nous reste encore un point important a eclaircir. Nous


avons bien constate que Demonicus n’appartenait pas a l’an-
cienne famille rojale de Citium, et que e’etait un Grec et un
representant de 1’influence hell6nique a Cypre. Mais quelle etait
son origine et d’ou sortait sa famille l Quel etait cet Hipponicus,
son pere, ce riche personnage dans l’intimite duquel vecut
Isocrate (tX? upoq 'Itoxovixou owyiOsG?) ? (i). Sur la foi de l’auteur
inconnu de la vie d’Isocrate, on a repete jusqu’ici qu’Hipponicus
6tait un personnage d’origine Cypriote : 'Itctcovlxo q xiq, wq zy&i
b 71:0X0 q Xoyoq, Kurcptoq pXv r\v to ysvei, ’Iffoxpaxouq os cp tXoq xou
ffocpKTxou - ouxoq xeXeux-^ffaq xaxeXenps TtouSa, dvopum Ayipovixov (2).
Mais ce temoignage d’un scoliaste byzantin ne saurait etre un
argument serieux, car il est Evident qu’Hipponicus peut etre
dit Cypriote, simplement parce qu’il sera venu s’etablir dans
l’ile, ou parce que Demonicus son fils a regne a Cypre.

L’une des plus illustres families d’Athenes, celle des Ceryces,


compte parmi ses membres plusieurs personnages du nom
d’Hipponicus. Cette famille dont la richesse etait proverbiale
et qui pretendait remonter a Triptoleme, possedait a titre here-
ditaire la charge de daduque ou porte-flambeau dans les mys-
teres d’Eleusis. Cette dignite qui venait immediatement apres
celle de l’hierophante, conferait a celui qui en etait revetu les
plus grands privileges, et notamment le droit de porter, merne
en dehors des ceremonies religieuses, un diademe : ce qui fit

(1) Isocrate, Demonicus, 1.

(2) Yie d’Isocrate, dans Orelli, Opusc* graeca vet # sententiosa, t, II, p. 9.

302

LE MUSEON.

qu’a Marathon, les Perses prirent le daduque Callias pour un


roi (l).Yoici quels btaient, dans le siecle d’Isocrate, les membres
de cette famille et leur filiation, d’apres ce que nous apprennent
les auteurs et les inscriptions : ( 2 )
Callias II
ep. Elpinice

Hipponicus III.

Hipparete Ilermogenes Callias III Hedy to

ep. Alcibiade ep. une fille de Glaucon ou Clyto ?

I I

Une fille ' Hipponicus IV

ep. Hipponicus IV ep. la fille d’ Alcibiade.

Calfias II fut daduque des mysteres d’Eleusis vers 485 ;


Hipponicus III fut daduque vers 450 et il fut tub a Delium en
424 ; sa femme divorcee avait epouse Pericles. Callias III fut
daduque apres 424 date de la mort de son pere. Hipponicus IV
fut daduque a son tour vers Fan 395. Mais ces dates, il importe
de le remarquer avec Bossier, ne sont qu’hypothbtiques, car
elles sont fondees seulement sur l’bpoque approximative ou ces
personnages ont du successivement atteindre l’age mur ( 3 ).

On admet generalement que la famille des Callias Unit dans


la personne d’Hipponicus IV, mais cela n’est pas certain. Ce
qui est vrai seulement, c’est qu’on ne sait presque rien sur cet
Hipponicus IV daduque vers 395, et que la daduchie des mys-
teres d’Eleusis passa, apres lui, a une autre race religieuse de

(1) Voyez Fr, Lenormant, Eecherches archeologiques a Eleusis. Recueil des


Inscriptions , p. 151.
(2) Voir surtout G. Petersen, Qucestiones de historia gentium Atticarum >
1880, p. 34.

(3) Sur la genealogie de la famille des Callias, voyez Bossier, Le gentibus et


familiis Atticce sacerdotalibus t p. 33-36 (in-4° Darmstadt, 1883) Fr. Lenormant.
Itecherches archeologiques & Eleusis . Recueil des Inscriptions , p. 151 a 153 *,
Meier, Le gentilitate Attica (Halle, 1834) ; G. Petersen, Quaestioncs de lust gen-
tium attic , p. 46.

LA CHRONOLOOIE DES ROIS DE CITIUM.

303

l’Attique, celle des Lycomides, illustree dans l’histoire par


Themistocle.

Isocrate, ne en 436, mort en 337, etait le contemporain et le


cousin d’Hipponicus IV. On comprend qu’il ait vecu dans son
intimitd, ainsi qu’il s’en vante ; on con§oit egalement qu’il
ait ecrit des preceptes moraux a l’usage de Demonicus que
nous n’hesitons pas 4 regarder comme le fils d’Hipponicus IV.
De nombreux indices viennent confirmer cette assertion et
lui donner tous les caracteres de la certitude scientifique.
Isocrate, dans son Discours a Demonicus, fait allusion aux
grandes ricliesses d’Hipponicus ; or, la famille de l’Athenien
Hipponicus IV et ses ancetres eclipsaient tous leurs contem-
porains par leur faste et leur opulence. Comment pourrions-
nous admettre deux Hipponicus contemporains, egalement
celebres par leur fortune ?

S’il s’agissait, en ce qui concerne le pere du roi Cypriote,


d’un autre Hipponicus que de l’Athenien de ce nom, comment
supposer qu’ Isocrate n’eut pas specifie nettement qu’il ne parlait
pas de son compatriote et parent, mais d’un homonyme ?

Le discours d’Isocrate a Demonicus a certainement ete ecrit


a une epoque anterieure a l’accession de ce prince au trone de
Citium. C’est ce qui resulte des expressions meme du rbeteur
qui traite Demonicus comme un jeune homme qui desire s’in-
struire et s’ameliorer moralement. II lui dit : « Ne vous etonnez
pas si parmi les cboses que je viens de vous dire, il s’en trouve
un grand nombre qui ne conviennent pas a votre fige. » Isocrate
parle done a l’un de ses eleves : il n’y a par consequent pas lieu
de s’etonner que le discours d’Isocrate ne fasse, en aucune
fa§on, allusion au titre de roi, ou a File de Cypre.

Nous ne saurions preciser a quelle dpoque ni dans quelles


circonstances Demonicus passa d’Atbenes a Cypre. Il accom-
pagna peut-etre Chabrias en 388 ; peut-etre aussi son pere
s’6tablit-il dans File quelques annees auparavant, ce qui justi-
fierait la qualification de Cypriote que lui donne 1’aUteur de la
Vie d’Isocrate. Nous avons deja dit que Cypre, a partir des
victoires de Cimon sur les Perses, recut de nombreux colons

304

LB MUSEON.

atheniens. Telles etaient les relations de la eapitale de l’Attique


avec les villes grecques de Cjpre que le scoliaste d’Aristophane,
dans la Comedie des Chevaliers, representee en 424, dit que
Cypre passait alors pour une lie dependante de l’Attique :
KuTtpoi, vyiffo; rTjs ’Araxiis (i). Ainsi s’explique 1’explosion d’en-
thousiasme des Grecs en faveur d’Evagoras chassant les Phe-
niciens de Salamine. Les plus illustres citoyens, comme Isocrate
et Andocide s’empressent de le favoriser, soit en mettant leur
talent a son service, soit meme en lui offrant une partie de
leur fortune. Le fils d’Evagoras, Nicocles, vient a Athenes
suivre les lecons d’Isocrate ; a deux reprises, en 414 et en 410,
le rheteur Andocide, compromis dans 1’atfaire de la mutilation
des Hermes, se refugie a Cypre ou on lui donne d’immenses
domaines et ou il se livre au commerce ( 2 ). Un autre Athenien
illustre, Nicophbmes, s’installe a Cypre avec sa famille, et son
fils fut cet Aristophane qui sacrifia toute sa fortune au service
d’Evagoras. Conon lui-mhme se retire a Cypre, et c’est la qu’il
meurt, dans les bras de sa femme et de son fils Timothee.
« Un grand nombre de Grecs, dit Isocrate, bommes de probitd
et d’honneur, abandonnant leur pays, sont venus habiter Cypre,
convaincus que la royaute d’Evagoras etait plus legere a sup-
porter et plus conforme aux lois que les gouvernements etablis
dans leur propre patrie ; les designer tous par leur nom serait
un grand travail. » ( 3 ) Bref, cet engouement qui s’empara alors
des Atheniens pour Cypre, explique la presence dans cette He
des derniers representants de la famille des Callias. Si Ton se
rappelle les revolutions multiples dont Athenes fat le theatre
au temps d’Alcibiade, principalement a l’occasion de la viola-
tion des mysteres d’Eleusis et de la mutilation des Herrn&s, on
supposera volontiers que l’expatriation de Demonicus, et peut-
etre de son pere avec lui, eut lieu comme pour Andocide, a
l’occasion de ces graves evenements, dans lesquels les plus
illustres maisons de 1’Attique se trouverent compromises o'u

(1) W. Engel. Kupros , t. I, p. 281.

(2) Andoc. Le mysteriis , I, 4 ; W. Engel. Kupros > 1. 1, p. 292 et ss.

(3) Isocr. Evag . 21.


LA CHRONOLOGIE DBS ROIS DE CITIUM.

305

impliquees. Ce furent des membres de ces families qui trans-


porterent a Cypre le luxe et aussi la depravation qui caracte-
rise, a Athcnes, la generation qui suit la mort de Pericles : le
luxe hellenique de Nicocles, fils d’Evagoi’as, etait legendaire.

Comme conclusion a cette etude, nous dresserons le tableau


des rois de Citium tel qu’il se degage de nos recherches, avec
les dates approximatives que nous croyons pouvoir assignee a

chacun d’eux :

Un roi inconnu . f 480

Baalmelek I, roi de Citium 479-449

Interregne de quelques mois. ...... 449

Azbaal, roi de Citium et Idalium 449-425

Baalmelek II, roi de Citium et Idalium . . . 425-400

Baalram (roi de Citium et Idalium) 400-392

Melekiaton, roi de Citium et Idalium . . . . 392-388

Demonicus (roi de Citium) 388-387

Melekiaton, restaure 387-361


Pumiaton, roi de Citium, Idalium. et Tamassus. 361-312

En ce qui concerne specialement Demonicus, nous nous


sommes efforee detablir les points suivants :

1 . II n’y a pas de monnaies sur lesquelies le nom de ce prince


soit associe a celui de Nicocles ;

2. Les monnaies de Demonicus sont, les unes a legendes


plibniciennes, les autres a legendes grecques ; il n’y en a pas
a legendes Cypriotes ;

3. Les types et le style des monnaies de Demonicus attestent


que ce prince regnait a Citium, sous l’influence athenienne.

4. Demonicus n’a pu regner a Citium que sous la protection


de Farmee de Chabrias qui, en 388, acbeva d’expulser de Cypre
les Perses et les Pbeniciens ; il faut done Fintercaler dans le
regne de Melekiaton dont le ' trone fut restaure par la paix
d’Antalcidas en 387.

XI.

21 .

306

LE MUSEON.
5. Demonicus etait un Athenicn, fils d’Hipponicus, de la
famille des Ceryces, l’ami d’Isocrate.

Quelques-unes de ces donnees avaient deja ete pi’essenties


par divers auteurs, prineipalement par MM. Ph. Berger et
J. P. Six ; mais laplupart n’avaient pas ete soupconnees jus-
qu’ici. J’espere done que, malgre la part d’hypoteses et d’incer-
titude que renferme encore ce travail sur plusieurs points,
on me saura gre d’avoir precis^, plus rigoureusement qu’on ne
l’avait fait, les principaux traits de l’fiistoire de Cypre pendant
la periode oil Athenes et les Perses Acliemenicles se disputaient
la possession de cette grande lie.

E. Babelon.

ESSAI DE RYTHIIQUE

(Suite).

Cola, serait tres exact s’il etait pennis do negligee la syllabe


tonique do l’liemistiche, mais ceci n’est point permis, les roman-
tiques ayant toujours conserve une syllabe tonique a cet endroit,
dont il iaut tenir compte.

Ce trimetre apparent n’est done encore, en realite, qu’un


tetrametre qui doit se scander ainsi :

l er element 2° element 3 e element 4 e element

thesis arsis thesis arsis thesis arsis thesis arsis


UUU UUU UUU UUU UUU UUU uuu uuu

. . la coupe. . e tant toujours ivre.est apeupresfolle..

Quelle difference alors entre ce tetrametre romantique et le


tetrametre classique ? Seulemont celle-ci, e’est que dans le
tetrametre classique on n’aurait pu s’arreter a l’Mmistiche sur
le syllabe jours, car quoique cette syllabe soit tonique et finisse
un mot elle ne finit point le sens, et que la cesure psyehique
et la tonique doivent concorder. Au contraire, les romantiques
evitent le concours de ces deux cesures. La ensure de l’hemis-
tiche a place fixe ne reste plus que phonique, les ensures psy-
chiques vont se porter sur les sous-cesures irregulieres. Le
discord se resout en accord a la fin du vers ; il se resout seu-
lement a la fin du'distique ou du tristique, s’il y a enjambement.

Ce systeme qui consiste dans un disaccord momentane est


encore plus frappant lorsque la cesure phonique complete,
e’est-a-dire, emportant une fin de mot, la cesure leociologique,
n’existe qu’a l’hemistiche dans le vers romantique et qu’il n’y
a aux deux aul, res places que deux cesures psychiques, non
lexiologiques, e’est ce qui arrive dans le vers suivant ;
dans V ombre / d'une voice // lente / psahnodiee.

308

LE MUSflON.

Sur mix a l’hemistiche se trouve une cesure phonique et


lexiologique, une fin cle mot ; non psychique, puisque le sens
rattache etroitement lente a mix ; sur les voyelles muettes
finales non elidees di ombre et de lente ne peuvent se trouver
que des ensures psychiques. '

Mais il existe au dela un trimetre cette fois reel, mais ultra


romantique qui supprime cette syllabe tonique de 1’hemistiche
elle-meme, et alors le trimetre est veritable.

Tandis que tout a l’heure il y avait bien trimetre, mais au


point de vue psyebique seulement, le vers restant tetrametre
au point de vue pbonique, ici le trimetre existe tant au point
de vue pbonique, qu’au point de vue psyebique, il n’y a plus
d’harmonie discordante entre les deux elements, mais deplace-
ment des deux a la fois, et alors on peut accepter ici sans
reserve le systeme de Becq de Fouquiere.

Ainsi dans ce vers :

La coupe s’etant enivree enfin est folle.

Il faut bien reellement scander ainsi :

l er element 2 e element 3 e element

thesis arsis thesis arsis thesis arsis

uuu uuu uuu uuu uuu uuu

. . la coupe se tant en iv vree . . en fin est folle . .

Dans ce vers le temps total se divise bien toujours en


trois parties egales, mais chacune de ces parties contient
un nombre ineg-al de syllabes, et par consequent les syllabes,
lorsqu’elles s’accumulent plus nombreuses, se prononcent plus
rapidement.

Il n’y a plus alors disaccord entre la cesure phonique et la


psychique ; aucune n’a plus lieu a rhemisticbe ; toutes les deux
se placent ensemble et a d’autres endroits du vers. La cesure
a la lois phonique, lexiologique et psychique se trouve cette
fois deplacee.

Quelquefois on va plus' loin ; la cesure lexiolog'ique consis-


tant dans la fin .d’un mot se trouve detruite ; il n’existe plus
que la cesure psyebique et que la cesure phonique qui ne coin-
cident pas„ il est vrai, mais se suivent a une syllabe atone
d’intervalle.

ESSAI DE RYTHMIQUE C0MPAREE.

309

C’est ce qui aurait lieu clans le vers suivant :

Dans Tom / bre j la lente voix j ! has psalmodiee.

Nous marquons la cesure phonique par une barre verticale,


la psychique par des pointings'. Une premiere cesure phonique
a lieu sur la syllabe om, une premiere psychique sur la syllabe
bre qui suit ; a i’hemistiche cesure d’aucune sorte ; apres voix,
2 e ensure a la fois psychique, phonique et lexiolog'ique .

La seconde cesure pourrait aussi n’etre que phonique comme


la premiere.

C’est ce qui a lieu souvent clans la rythmique italienne qui ne


connait que la cesure phonique, mais a la difference de l’ultra-
romantique que nous venons de decrire, la rythmique italienne
veut un nombre fixe de syllabes entre chacune de ses ensures
rythmiques.
Di luce lim pidis j sima i tuoi colli.

II n’y a qu’une seule cesure apres la 6 e syllabe et cette cesure


arrive au milieu d’un mot et est purement phonique. Mais
nous sommes dans un deeasyllabe, et une telle cesure a lieu
regulierement soit apres la 4°, soit apres le 6 C syllabe, et ne
peut se placer ailleurs.

Le trimetre ultra-romantique est done un alexandrin dont


temporalement le temps est divise en trois parties toujours
egales, mais chacune des divisions contient a chaque vers un
nombre inegal cle syllabes ; de plus le temps total est d’un quart
plus court que celui du tetrametre.

L’unite et la division du temps en parties egales n’est clone


nullement alteree ; la division est en trois,. au lieu d’etre en
quatre, le temps est raccourci d’un quart, voila tout. II n’y a
plus d’ailleurs de desaccoi'd entre les divisions du temps de la
pensee, et les divisions du temps du rythme ; en un mot, la
theorie de Becq de F ouquiere se trouve exacte pour ce ry thine.

Mais s’il en est ainsi quant au temps, la modification du vers


est bien plus profonde eluant au lieu ; e’est-a-dire que la rup-
ture de la symetrie continue cl’exister, et qu’il se forme et
subsiste une harmonic discordante quant a la symetrie. En
effet, les parties correspondantes de chaque vers consecutif ne

310

LB MUSEON.
presentent plus jamais le meme nombre de syllabes ; bien plus,
ce nombre de syllabes n’est presque plus jamais le meme dans
les diverses parties du meme vers, et cette disharmonie ne se
trouve resolue qu’accidentellement quand se retrouve plus tard
un autre vers ayant le mdme dessin rythmique avant que l’im-
pression du premier soit entierement effacee.

Ce vers ultra-romantique existe done, mais est-il legitime !-


Remarquons qu’il cliffene du vers similaire italien, en ce que
ces coupures phoniques ne se trouvent plus a des places mar-
quees d’avance.

Quoique ce soit ici le lieu, non de discuter la legitimite d’un


systeme mis*en pratique, mais seulement d’en constater 1’exis-
tence et de le classer, il faut bien se demander si ce vers plus
ou moins admis est rythmique, s’il est une monstruosite, ou un
vers different moins normal.

Dans ce vers ultra-romantique il faut bien distinguer deux


choses qui appartiennent a deux ordres d’idees differents :
1° les rapports des coupures psychiques avec les coupures pho-
niques ou autrement dit, les divisions du temps pour la pensee
ou pour le rythme proprement dit, 2° la suppression de la
cesure lexiologique, 3" la place variable de la cesure, ou division
temporale phonique seule conservee.

En ce qui concerne le premier point, void ce qui s’est passe.


L’ecole classique avait subordonne les divisions temporales ou
cesures psychiques aux divisions temporales ou cesures pho-
niques et avait donne a celles-ci une place toujours la meme,
a rhemistiche. Il en resultait une harmonie simple, complete
et immediate, mais a l’etfet monotonique.

Lecole romantique a rendu la cesui’e psychique independante


de la cesure phonique ; elle a fait plus, elle l’a rendue domi-
nante, si bien qu’on a soutenu que la cesure phonique a place
fixe de 1’hemistiche n’existait plus. La cesure phonique de
I’hemistiche est restee lexiologique, e’est-a-dire qu’elle porte
sur la fin d’un mot. La psychique, au contraire, s’affranchit
souvent de cette denude condition.

Lccole ultra-romantique degage completement l’une de

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER.

311

l’autre les deux cesures qui avaient tour a tour predomine. La


cesure phonique existe separement et nettement ; la cesure
psychique n’existe plus que latente et a des places indetermi-
nees. Elies n’ont plus aucun lien entre elles. Cependant aux
fins de vers ou de strophes elles finissent par se superposer.

A ce point de vue, ^innovation de l’ecole ultra romantique


nous semble excellente.

U independence respective des deux cesures peut produire


de tres beaux effets ; il en resulte d’ailleurs une grande variete,
et une harmonie differee plus prolongee, et par consequent
plus puissante.

D’ailleurs, ce n’est qu’un retour sur ce point au systeme greco-


latin, dans lequel la ensure n’implique nullement le moindre
arret dans le sens, mais seulement dans la suite du rythme.

Ce systeme remplace la cesure unique de l’hemistiche par


deux cesures, ce qui ne peut que donner plus de soutien au
vers. Ces nouvelles ensures etant rythmiques, plus n’est besoin
non plus de la cesure rythmique de l’hemistiche.

Vient ensuite la suppression de la cesure lexiplogique que


le latin conservait, mais que l’italien et les autres langues
romanes suppriment. Du moment ou la cesure n’est plus du
tout psychique, ou elle est devenue phonique, nous ne voyons
plus de necessite a ce qu’elle porte sur la fin d’un mot plutot
que sur son milieu. En fait, il est vrai, il arrivera encore
sou vent qu’elle portera sur cette fin, la syllabe tonique sur
laquelle seule la coupure rythmique peut s’appuyer etant en
francais toujours ou la syllabe finale, ou 1a. penultieme qui
precede un e muet, mais ce ne sera qu’un residtat indirect. Le
vieux francais admettait aussi ce systeme.

Reste le troisieme point, la mobilile de la cesure phonique


seide conservee par cette ecole. Nous savons que la rythmique
italienne est contraire. Elle donne a ses cesures purement pho-
niques des places fixes ; et e’est cette fixite qui constitue precise-
ment l’existence isolee et. interne d’un vers. Si elle est detruite,
si les accents toniques, seule ensure d6sormais, peuvent se
mettre indifieremment a toute place, qu'cst-ce qui disiinguera
le vers de la prose ?

312

LE MUSEON.

Lecole ultrfi-romantique fera a cette objection cleux reponses :

1° Si les accents toniques formant la cesure tonique sont a


des places invariablement les nxemes , on retombera dans la
monotonie du vers classique. Qu’importe que la coupe soit
dimetrique ou trimetrique, ou que dans la decasyllabe elle ait
lieu apres la 4® syllabe ou la 5® ou la 6® ou ailleurs, si elle est
toujours au meme endroit ; le besoin de variete restera toujours
non satisfait.

Cette premiere reponse n’est pas foixdee. D’abord la cesure


psycbique etant devenue absolument libre, il resulte de cette
independance des deux cesures, et de leur place a des endroits
differents, en outre, de la place variable de la cesure psychique,
une grande variete qui rend la monotonie impossible.

Puis, si cette monotonie laisse encore des traces, il est facile


de les detruire au moyen du procede qu’emploie pour cela la
versification de l’italien, de l’espagnol, du portugais, des langues
apparentees a la notre. Leur decasyllabe a deux cesures pho-
niques non cumulees, mais alternantes, l’une apres la 4®, l’autre
apres la 6® syllabe ; elle y joint meme d’autres cbsures acces-
soires et concomitantes a place, plus variee. De meme, n’avons-
nous pas en francaisune decasyllabe a cesure apres la 4® syllabe,
et une autre a cesure apres la 5® ? Le vers la tin ne varie-t-il pas
son liexametre en employant tantot la cesure penthemimere
seule, tantot les cesures trihemimere et hepthemimere reunies ?
Ne pouvons-nous pas dans l’alexandrin fame alterner le dimetre
regulier avec le trimetre regulier.

Sans doute un decasyllabe seul a cesure de 6® syllabe deton-


nei’ait chez nous dans une piece ne se composant par ailleurs
que de decasyllabes avec cesure apres la 4®. Mais l'alternance
frequente de ces deux ensures ne detonnera pas et au contraire
pi’ocurera une sensation agreable.

2° La cesui’e n’est plus necessame dans l’etat actuel du l’ytlxme


que poxir equilibrer le vers ; des que cet equilibi’e est assui’e,
il n’y a plus rien a exiger de plus. Or le vers est constitue en
equilibi’e soit par un accent tonique a llieuxistiche, soit par
deux accents toniques se trouvant de chaque cdte du vers, a
ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARES.

313

une distance respective assez eloignee pour que lequilibre


soit stable ; il nest pas besoin que cette place soit fixe ; il suffit
qu’elle s’applique en un point an centre do grcivite, ou en deux
points en des endroits suffisamment eloignes de ce centre.

Cette objection est plus grave et semble tout d’abord devoir


triompber. Dans le petit vers (celui meme de 8 syllabes) point
de cesure. Pourquoi ? Parce que par son peu d’etendue il se
soutient seul. Done, dans le vers plus long, il suffit d’appliquer
un soutien suffisant, la seule raison de la cesure etant 1’equi-
libre.

Oui, mais l’equilibre, lorsqu’il ne s’applique pas a des


points determines d’avance et ou l’on sait qu’il est stable,
dependant dans chaque vers de l’oreille du poete, peut etre
etabli par son instinct, stable encore, mais souvent aussi
instable. Faire dependre les regies de la versification du gout
meme du compositeur est dangereux. Sans doute cela tient ses
idees euphoniques et rythmiques toujours en eveil, ce qui est
un bien, mais aussi, preoccupe constamment de creer le rytbme
lui-meme, livre a des tatonnements, il perd de vue lelement
psyclxique de la poesie, le sentiment et la pensee ; il a trop a
faire.

On nous objectera que nous faisons la critique ici du poete


et non du systome, que celui-ci exigera seulement des poetes
plus delicats. C’est deja un inconvenient. Le rythme est un
mecanisme, et il faut un mecanisme solide, car l’ouvrier qui
s’en sert ne doit pas toujours et necessairement etre un meca-
nicien.

Mais nous avons conti*e le systeme ultra-romantique , en ce


qui concenie la variability absolixe de la cesure phonique, une
objection beaucoup plus grave a fonxxuler.

Sans doute, quelle que soit la place variable de l’accent toni-


que qui divise le temps total du vers, ces divisions n’en restent
pas moins egales entre elles, sauf a renfermer dans cliacune
d’elles un nombre plus ou moins grand de syllabes, et ainsi
leleixxent temps dans le vers refoit pleine satisfaction. Mais il
n’en est pas ainsi de l’element lieu, de la symetrie du dessin

314

LB MUSEON.

rythmique. Cette symetrie n’existe plus ni dans l’interieur du


meme vers, ni de vers a vers. En effet, la meme division du
temps ne renfermant plus jamais le meme nombre de syllabes,
les syllabes non toniques ont partout des valeurs quantitatives
differentes. Les breves sont tantot moins breves, tantot plus
breves, tantot tres breves. II n’y a plus de dessin rythmique.
L’elfet est le meme que si en latin chaque pied se composait
d’une longue et d’un nombre indefini de bx’eves'. Quelquefois
meme deux accents pourraient se suivre. Enfin on revient
airisi au systeme du vieux germanique qui ne tient compte que
des arsis portant sur des syllabes accentuees, qui remplit,
cornme elle peut, l’espace entre les diverses arsis, ou meme le
laisse vide.
He bien ! cette absence de dessin symetrique qu’on concoit
bien dans un systeme metrique embryonnaire, prehistorique,
ou dans un systeme de reformation apres une disintegration ,
ne se concoit plus lorsqu’au contraire le rythme doit se perfec-
tionner, s’integrer de plus en plus. C’est un retour vers la
barbarie ; ce n’est point une vigoureuse poussee en avant.

La question etait si importante que nous n’avons pu nous


empecher de donner notre sentiment ; mais nous rentrons
maintenant dans notre role veritable qui se borne a constater
et a expliquer.

Tel est le systeme rythmique qui dans diverses phases, mais


surtout dans les periodes historiques de non-civilisation ou de
decivilisation domine ; c’est le systeme purement temporal, et
qui n’a pas admis encore ou qui n’admet plus l’autre element
du rythme, aussi indispensable que le premier, Y element syme-
trique.

Ce systeme n’est pas destine a rester ainsi incomplet, il


cherche a adjoindre a son element temporal l’element symetri-
que qui lui manque ; en un mot, le rythme - s integre de plus en
plus. Cette evolution est bien sensible dans le passage du vieux-
haut allemand au moyen-haut-allemand et de celui-ci a l'alle-
mand moderne ; elle a meme ete favorisee la par un fait
externe, par l’iniiuence de la versification greco-latine. Peu a

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE.

315
peu on voit la distance entre les arsis ne plus souffrir le vide,
puis la thesis desormais toujours presente s’organiser, offrir
enfin les meines combinaisons de syllabes ; la division tempo-
rale riexiste plus seule, la symetrie, la division locale est nee.

Sans doute il y. a deja symetrie quand les divisions tempo-


rales sont partout les memes, mais cette symetrie est incom-
plete, il faut qu’elle s’applique aussi au substratum de la poesie,
aux syllabes, et que celles-ci soient dans chaque division du
temps, de meme nombre si on les compte de me me quantity, ou
de meme degre d’accentuation si on les pese. L 'harmonic, tempo-
rale ne suffit pas, il faut de plus V harmonic locale ou syme-
trique. En d’aulres termes, Y element lieu s' applique h la fois au
temps et a la maiiere du rythme. .

Nous venons de decrire le second groups des rythmes , en ce


qui concerne la proportion du melange de Y element temporal et
de I’element local.

Decrivons maintenant le second groupe des rythmes, en ce


qui concerne le choix, dans 1a, matiere rythmique, de l’element
nombre et sonorite d’un c6te, de l’element accent de 1’autre, de
l’element quantite d’un troisieme.

Nous verrons que ces groupements coincident.

Nous examinons ici d’abord l’element : accent.

Dans les rythmiques qui s’occupent surtout de lelement


temporal du vers, il faut que cet element soit fortement mar-
que, que chaque division du temps du vers ressorte. Comment
ressortira-t-elle le mieux '?

Chaque division de temps est marquee pour une arsis, c’est-a-


dire un repos ou une insistance ou les deux reunis. La voix devra
s’elever ou se renforcer ou se prolonger ; mais tous ces moyens
ne sont pas egalement efficaces.

Le prolongement de la voix se fait au moyen du systeme de


la quantite. La syllabe longue soutient V arsis beaucoup mieux
que la syllabe breve, mais le prolongement seul de la duree ne
frappe que faiblement.

L’ elevation de la voix frappe davantage, mais elle riest guere


usitee en rythmique ; elle appartient beaucoup plus au chant.

316

LB MUSI30N .

YJintensile, au contraire, 1’ argumentation d’energie de la voix


frappe vivement la syllabe soumise a V arsis et fait parfaitement
ressortir celle-ci.

La predominance cle l’element temporal amene done le choix,


parmi les matieres du ry thine, de l’element qui consiste dans
Y accent d'intensite.

Cela se verifie historiquement. Dans le vieux germanique ou


le systeme purement temporal est en pleine yigueur, e’est
l’accent d’intensitc qui forme Y arsis, et pour augmenter sa force
on etablit une alliteration entre ses accents d’intensite. Ce sont
comme les sommets du vers qui dominent tout leresteetse-
correspondent par des signaux.

De rneme que la predominance du systeme temporal marque


un temps de barbarie, de rneme celle du systeme d’accentuation.
Ce nest pas seulement dans la rythmique barbare que le
systeme de rythmique par l’accentuation domine, mais aussi
dans les temps de retour momentane a la barbarie, de decom-
position rythmique precedent la recomposition, de disintegra-
tion prealable a l’integration nouyelle. C’est, en particulier, ce
qui a eu lieu au moyen-age.

Dans la langue latine, comme dans la langue grecque, e’etait


la quantite seule qui reglait le vers, on ne tenait aucun compte
de l’accent. Dans le passage de la langue latine aux langues
romanes, la sensation de la quantite se perd ; l’accent seul
reste et regie desormais le vers ; en rneme temps la division
temporale, comme nous l’avons vu, l’emporte sur la division
symetrique.

Le fait n’est pas special au latin et aux langues romanes, il


se produit partout, dans le passage du grec au romaique, dans
celui de toutes les langues premieres a leurs langues derivees.
Par une evolution certaine, H accent heritc du role de la quantile.

Le passage de la quantite a l’ accent a ete bien etudie dans


son principe. Lorsque l’accent d elevation se convertit en accent
d’intensite, ce qui arrive lorsque le sentiment musical du lan-
gage se perd, lorsque par ailleurs les mots se contractent, il
devient beaucoup plus fort, il contre-balance d’abord la quail-

essai de rythmique comparee.

317

tite, puis la deplace et l’attire sur lui ; dans la versification


frangaise les syllabes frappees d’accent tonique ont une longueur
virtuelle, meme lorsqu’elles sont breves de nature. De mime
qu'il y ala longue 'par position , il y a la longue par accen-
tuation.

A son tour la versification accentuee marque beaucoup mieux


Y arsis, et le rythme prend ainsi de plus en plus le earactere
temporal, en diminuant son earactere symetrique.

Mais l’accent n’a pas dans le mot la meme place que l’an-
cienne quantite. Que va-t-il se passer quant aux rythmes ? II
semble que tous les rythmes latins vont se conserver, que seu-
lement on va les marquer par des syllabes accentuees et des
non-accentuees, au lieu de le faire par des longues et des
breves. S’il en avait ete ainsi, nous aurions eu de suite un
hexametre accentuel, un pentametre accentuel etc. ; il n’en est
rien. La langue allemande moderne a bien artificiellement pro-
duit tout cela par une imitation voulue du systeme greeo-latin.

Mais il n’en a point ete ainsi dans le cours normal de revo-


lution. Pour le francais l’accentuation constante de la derniere
syllabe rendait d’ailleurs impossible l’application du systeme
dactylo-trochdique ; il ne restart que le systeme anapesto-
iambique.

Mais ce dernier systeme lui-meme etait inapplicable au fran-


cais. Le earactere analytique de cette langue la remplit de pro-
clitiques, e’est-a-dire de mots non accentues ; de plus, beaucoup
de ses syllabes depassant le degre de l’atonie deviennent sourdes
ou muetles ; enfin ses mots tres courts, si Ton exclut ceux
de couche savante introduits plus tard, ne contiennent que
deux syllabes, l’une tonique, l’autre atone, ce qui reduit le
systeme anapesto-Iambique a Yiambique seul.

Il semble done que le vers frangais va devoir etre un vers


iambique.
Mais alors voila un vers absolument monotone ; grace a son
bisyllabisme et a sa structure iambique, chaque pied va se
composer d’un mot separe. Les ictus deviennent trop frequents
et par la meme leur force s’affaiblit beaucoup. Deux ou trois
temps forts par vers suffiront et ressortiront mieux.

318

LE MUSEON.

Tout cela, bien entendu, n’a pas ete raisonne, et s’est fait
instinctivement.

Des lors il n’y a plus de pieds proprement dits ; il ne reste


plus ou il ne sexnble plus rester que le nombre de syllabes.

En Italien, en Espagnol, en Portugais, les mots n’ont pas


subi la meme reduction, aussi les syllabes accentuees formant
arsis sont plus nombreuses. Le decasyllabe renferme sou vent
trois arsis, deux obligatoires, une facultative ; ces arsis sont
espacees suivant des regies, on possede done des vestiges do
pieds.

■ Enfin plus 1’inversion devient rare, et elle l’a ete toujours


plus qu’en latin, plus les agencements en pieds rigoureux et
nombreux devient difficile, voire meme impossible.

Dans ces conditions, ce qui va rester du vers latin, en con-


vertissant, bien entendu, le systeme qunntitatif en systeme
accentuel, e’est la cesure, ou les cesures. Les cesures reposent
sur la fin d’un mot, et suspendent toujours, au moins legere-
ment, le sens ; il n’y en a qu’une ou deux par vers ; leur retour
rare, leur insistance plus grande les font survivre ; elles vont
etre pour le vers moderns ce que le pied etait pour le vers
ancien. Cela est si vrai que, si la cesure en deyenant pied en
franc ais a retenu en meme temps son ancien caractere de
cesure, elle ne l’a point retenu dans le vers italien ou elle
atteindra meme le milieu d’un mot et ou elle n’est. bien que le
succedane du pied ancien.

Ce n’est pas tout ; le systeme de formation du vers qui se


trouve a l’origine se retrouve aussi aux epoques de disinte-
gration suivie d’integration nouvelle, a savoir la reunion de
deux petits vers, Kurzzeilen, pour en former un grand langzeile.
Le petit vers de 4 syllabes ou de 6, par exemple, n’a besoin que
d’un seul accent tonique : celui qui marque la fin du vers ; si
l’on reunit ensuite un vers de 4 syllabes et un autre de 6, ou bien
un vers de 6 et un autre de 4, on a ainsi tout mecaniquement
un decasyllabe ayant une syllabe tonique en meme temps
qu’une cesure, dans le premier cas apres la 4 e syllabe, dans le
second apres la 6 e , et une autre syllabe tonique a la fin.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAR^E.

319

Ces deux facteurs bien di ff erent, s ont agi ensemble.

La reunion de deux Kurzzcilen en une langzeile, la cesure


l’esultant de cette reunion (meme dans le vers de 8 sjllabes
qui semble lui-meme avoir eu une cesure apres la 4 e sjllabe,
comme riunissant deux vers de 4 syllabes), cette cesure lors-
qu’elle ne fut plus lexiologique restant encore comme phonique,
nous paraissent des faits incontestables. Revolution nous en
semble parfaitement marquee par cette circonstance que dans
le decasyllabe les e muet de 1’hemistiche ne sont pas comptes,
pas plus qua la fin du vei's, sans qu’il soit besoin de les elider,
parce que l’on conserve le souvenir de la Kurzzeile, et qu’un
vers devait se trouver termini la, puisqua cette meme place Ye
muet compte, mais cornpte dans le dernier hemistiche, de sorte
qu’elle n’est plus que phonique ; tandis que dans l’italien plus
proclie du latin et ayant subi moins de decomposition avant
d’arriver ala recomposition, il n’y a jamais eu a cette place
que cesure phonique, qxfarsis.

Ce premier facteur opere sur la langue en voie de x’ecompo-


sition, abstraction faite de sa derivation d’une langue a rythme
deja organise.

Le second facteur est I'infiuence de ce rythme disparu, mais


qui a laisse son x'ejeton ; la cesure latino est devenue le pied
moderne.

Cei’tains auteurs ont vu encore autre chose dans revolution


que nous venous de decrire. La versification accentuelle aurait
de tout temps existe chez les Romains a cote de la versifica-
tion quantitative ; la premiere aurait ete populaire, la seconde
savante ; au moment de la disorganisation le rythme populaire
aurait triomphe. Ce systeme, sans etx*e absolument prouvi, est
possible. II ne contredit pas d’ailleurs notre expose, il le com-
plete seulement et lui donne une interpretation speciale. Il est
possible que chez les Latins il ait existe de tous temps a c6te
du rythme savant quantitatif, un rythme populaire accentuel
transportant plus ou moins dans le domaine accentuel les
cadences du premier, ou plutot ayant avec celui-ci des gei'mes
connus. Ainsi, a coti de la rythmique quantitative et synietrique

320
LB MUSEON.

civilisee, il existerait partout une autre rythmiqw ciccentuelle


et temporale, soil barbare, soit populaire, appelee de temps en
temps a substituer ou renouveler la premiere. Cela confirme
notre repartition en 1° rythmiqw a la fois quantitative, syme-
trique et civilisee, 2° rythmique a la fois accentuelle, temporale
et populaire ou barbare.

Seulement ces deux rythmiques paralieles n’ont pas ete sans


action reciproque, et les formules de la quantitative ont pu
servir de modele a l’accentuelle, de meme que chez nous la
cantique a servi souvent de modele a la chanson et vice versa.

On peut comparer a ce parallelisme celui du rythme classique


francais avec le rythme populaire qui supprime tous les e muets
tandis que l’autre les maintient, et qui admet le synereses du
discours, tandis que l’autre restitue les diereses.

Reste a savoir, en examinant de plus pres le second facteur,


comment nos anciens vers, et surtout le principal, le decasyl-
labe est n6 d’un rythme et d’une cesure latine, bien entendu,
mutatis mutandis, c’est-a-dire en substituant partout l’accent a
la quantity.

La dessus les systemes abondent, et l’incertitude regne.


Mais deux principes nous paraissent certains.

Le nombre des syllabes des vers romans, du frangais en


particulier, etant fixe, ce vers n’a pu cleriver que d’un vers
latin offrant toujours un nombre fixe de syllabes.

Le vers latin qui a servi de type ne doit pas faire partie


d’une strophe nontenant une clausula differente, parce que dans
ce cas le vers isole n’a jamais eu de vie reelle.

La transmission n’a pu se faire par voie savante proprement


dite, c'est-a-dire par imitation voulue d’un rythme latin, car le
rythme est instinctif ; mais etant donne les habitudes religieuses
du moyen age, la transmission a du se faire par le chant reli-
g'ieux, les hymnes ou les cantiques, dont le fond etait devenu
populaire.

Les principaux types qu’on a cru avoir servi de modble,


d’apres les systemes sont ceux-ci, en ce qui concerne le
decasyllabe :

ESSAI DE RYTHMIQUE OOMPAREE.

321

1° le dactylique tetramctre hypercatalectiquc (systeme clo


L. Gautier, ten Brink et Bartsch)

quam cuperem tamen ante necem,

Si potis est, revocare Mam


lesquels quantitativement etaient

quam cuperem tamen ante necem,

Si polls est, revocare tucim


avec cesure apres le 4 e syllabe.

Et qui avec le chant seraient devenus au point de vue de


l’arsis,

Si potis est, revocare tudm


Quam cuperem, tamen ante necem.

On objecte avec raison que le nombre des syllabesest variable


et peut se reduire a huit ou neuf, le spondee pouvant substituer
le dactyle. D’un autre cote, son maximum est toujours de
10 syllabes tandis que le decasyllabe peut en avoir onze et
meme douze, quand la syllabe tonique de l’hemistiche et celle
tonique de la fin du vers sont suivies de syllabes atones,
lesquelles ne s’elident pas et ne se comptent pas.

2° le vers saphique (systeme de Littre et de Quicherat).

Est mihi nonum superanlis annum


Plenus Albani cactus est in hurto

On objecte que le vers saphique n’a pu etre transmis sans la


clausule de sa strophe. D’ailleurs le saphique n’a qu’ime cesure,
celle apres le 4 e syllabe, comment s’expliquerait alors le deca-
syllabe avec cesure apres la 6 B syllabe ? Enfin la syllabe formant
thesis qui se trouve dans le meme mot apres Y arsis de la
4 e syllabe s’eliderait en francais ; de meme, celle qui suit l’arsis
de la fin du vers, ce qui reduirait le vers a 9 syllabes.

3° le trimetre lamhique (systeme de Benloew).

Phaselus tile quem videtis huspites.

Le nombre des syllabes est de 12, mais justement les deux


syllabes de trop seraient les deux syllabes qui s’elident en
francais apres le temps fort de la cesure et le temps fort de la
fin du vers.

D’autre part, ce nombre de 12 conviendrait bicn aux vox’s


xi. ' 22.

322

LE MUSE0N.

italiens sdruccioli les quels, quoique decasyllabes, se composen.t


cependant materiellement de douze syllabes.

On objecte que dans l’exemple ei-dessus cite les syllabes


atones qui se trouvent dans le meme mot a la suite de Y arsis
de l’hemistiche et de celle de 1a, fin du vers devant tomber on
n’a plus que neuf syllabes au lieu de dix.

4° le trimetre iamhique, mats season (systeme de Victor


Henry).

Baiana nostri, Basse, villa Faustini.,

Ce vers, oil le dernier pied, au lieu d’etre un iambe, est


un trochee donne, convert! en vieux francais, juste dix syl-
labes, grace a cet agencement ; les syllabes tri et hi tombant
seules.

On peut citer ces vers de l’Alexandre qui sont frappants


sous ce rapport.

Post conversd (runt) j insimal long a men (te) Alex. 21


Magis dolo(rem) j non possunt oblita (re) 157
Domna Sancta Mari(a) / vos me inde ajtatis A'iol 1921.

Les deux premiers vers ont la cesure apres le 4 B pied, le


dernier apres le 6 e pied, ce sont bien les deux cesures du
decasyllabe. Les premiers derivent du scazon penthemimere,
le dernier du scazon hepthemimere.

■ Mais il y a contre ce systeme une objection grave. Le tri-


metre iambique scazon ne figure pas parmi les types de vers
latins rythmiques que nous a legues le moyen-age. On repond
que ce vers n’est point passe du latin savant au roman, mais
qu’il avait un ancOtre dans le rythme latin prehistorique, type
qui etait passe directement de la prehistoire dans l’usagepopu-
laire.

Tous ces systemes ont si peu convaincu les esprits que de


nouveaux se sont produits, ecartant entierement l’idee de la
generation du vers roman par le vers logaedique, et on a
cherche dans le vers classique latin, le vers hexametre, l’origine
du decasyllabe. C’est, du moins, ce qu’a essaye un eminent
linguiste, Thurneysen dans une brochure intitulee : dev weg
von dahlyliscliem hexameter sum epischen Zehnsilber der Fran-

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER.

323

zosen. L’auteur commence par declarer, ce qui est vrai, que


l’origine du decasyllabe est une enigme non resolue, et qu’il
manque dans l’ancienne rythmique latine qui semble le type
ou le reflet de la poesie populaire. Puis il poursuit les trans-
formations successives du vers latin. Souvent les exemples
cites resistent a la demonstration de la these.

Un point surtout nous frappe. C’est que la cesure apres la


4 e syllabe ne saurait correspondre a la cesure penthemimere
de l’hexa metre, qui en supposant le vers purement sponda'ique
vient, comme son nom l’indique, apres la 5 e syllabe. II est vrai
qu’on suppose alors que la 5° syllabe tombe, parce qu’elle est
atone, consiste souvent en e muet, et que c’est, precisement
ce qui rend 1’h.emistiche du decasyllabe roman asynartete. Yoila
beaucoup trop de conditions. J’aurais mieux compris la cesure
penthemimere engendrant le decasyllabe dans la formule
5 + 5 ; mais la formule historique est 4 + 6.

Je sais bien aussi qu’on peut soutenir que le decasyllabe est


precisement un hexametre converti, que si le premier heinis-
tiche est de 4 syllabes au lieu de 5, le second est bieri raccourci
de 7 a 6, et le vers total de 12 a 10.

" Tout eela evidemment et en theorie n’est pas impossible et


s’expliquerait par la chute dans chaque hemistiche de chaque
derniere syllabe atone, mais c’est que precisement aussi' la
derniere syllabe pouvait ne pas etre atome, et alors tout l’edi-
fice est ren verse.

D’un autre cote, si le vers de 12 syllabes (hexametre reduit


en pieds spondai'ques) latin s’est contracte en 10 syllabes, le
vers de 12 syllabes francais, l’aiexandrin devra etre la reduc-
tion a son tour d’un vers de 14 syllabes spondai'ques au plus.
Comment expliquer la coexistence du decasyllabe et de l’alexan-
drin ?

Aucune explication convaincante n’est done foumie par tous


ces systemes. Le facteur venarit de la succession du latin
resulte plutot de la forme combinee de differents rythmes ne
cadrant pas exactement avec le decasyllabe, mais en donnant
la cadence essentielle ; e’est le resullat de la fusion de tous les

324
LE MUSEON.

differents vers lalins pouvantse scantier iambiquemcnl, la seule


direction convenant a la plupart des langues romanes, avec
exclusion du systeme anapestique, et surtout des systemes
trochaiques et lambiques ; il ne faut pas chercher tie vers latin
clont le decctsyllabe.soil le caique exact et direct; c’estune fusion
des divers vers isometriques.

En terminant la description du systeme de rythme qui se


regie surtout temporalement et qui expriine les divisions du
temps par les accents, disons qu’un tel procede exclut force-
ment le systeme dactylico-anapestique pour ne conserver que
le trochaico-iambique. En effet il n’y a pas dans les langues a
prosodie accentuelle de veritable spondee, celui-ci n’existant
pas, le systeme du dactyle et de l’anapeste sans substitution et
equivalence possible devient extremement difficile ; d’ailleurs
la division purement temporale (temps fort et faible) se marque
bien mieux par l’alternance de syllabe tonique et de syllabe
atone. Le dactyle el I'anapeste appartiennent au rythme syme-
trique, au metre savant.

Non settlement cela est demontre vrai par la logique, mais


aussi par l’experience. Pour ne citer qu’un seul fait, Westphal
et Allen constatent que, tandis que le vers Saturnien contient
un certain nombre de thesis composees de deux syllabes, de
deux breves, l’ancetre prehistorique du Saturnien, le vers
antique italique, celui des hymnes Saliaires, par exemple, ne
contient que des thesis d’une syllabe, par consequent des vers
de la forme trochao-iambique et non de celle dactylico- anapes-
tique. De meme, ni dans la poesie Avestique, ni dans la poesio
Vedique, il n’y a de thesis de deux syllabes organisees comme
syllabes, et si l’on en rencontre souvent, dans le vieux Germa-
nique, e’est que la on ne tient aucun compte de la thesis, et
qu’elle peut etre a volonte exuberante ou nulle.

Voila done trois caracteres qui ordinairement s’accompa-


gnent : 1° predominance de C element temporal sur I’element
symelrique, 2° rythme regie par T accentuation et non par la
quantite, 3° thesis a un seul element, lorsqu’elle est reglementee.
Il faut en ajouter un quatrieme, la predominance du rythme

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE. 325

ascendant sur le rythme descendant, tanclis que dans la versifi-


cation du systeme contraire, du systeme symetrique, nous ver-
rons, au contraire, que e’est le rythme descendant qui domine.

Le rythme ascendant, e’est celui ou le temps faible precede


le premier \ e’est u u u u u u e’est-a-dire Yiambe,

Vanapcsie, le peon quatrieme, le spondee remplacant l’iambe ; le


rythme descendant est celui oil le temps fort, precede le temps
faible, e’est u, - u u, •< u o u, e’est-a-dire le trochee, le
dactyle, le peon premier, le spondee substitut du trochee.

Quel est le plus naturel de ces deux rythmes 1 Quel est le


plus parfait ?

Le plus parfait e’est certainement le systeme descendant, il


est le seul conforme au systeme musical, oil la mesure com-
mence par un temps fort, oil si quelquefois le temps faible
precede, on est oblige de supposer que e’est le reste d’une
mesure precedente.

Mais e’est, au contraire, le rythme ascendant, parait-il, qui


se presente lo premier a l’oreille, car e’est celui de toutes les
rythmiques naissantes, et de beaucoup de celles renaissantes,
de la rythmique francaise, en particulier.

Westphal a prouve que, de meme que lo pada vediquo dans


sa partie seule organisee, dans sa seconde, se dirige iambique-
ment malgre quelques divergences et imprime cette direction
a la premiere, de meme lo pada avestique, que telle est aussi
la direction non seulement du vers du vieux germanique,
mais aussi du Saturnien, et meme de l’hexametre grec home-
rique.

Peu a peu, et lorsquo la civilisation grandit, le rythme des-


cendant lui succede, et e’est cette transformation qui est tres
curieuse a etudier ; Westphal et apres lui Allen Font decrite
avec soin. Elle laisse deux traces importantes, et se fait au
moyen de deux instruments que nous avons deja, deceits, la
catalexc et surtout Yanacruse.

Examinons ce processus.

Le vers le plus ancien de la metrique avestique et vedique


est un de ceux qui se composent de padas de 8 syllabes,

326

LB MUSiiON.

Yanushtubh ; c’est le pada de 8 syllabes que nous avons a con-


siderer.

Void la formule du vers compose de deux padas.


l er pada CnOocoggg

2 pada ^ ^ ^ v v v o v

C’est-a-dire que tout d’abord il n’y a ni versification tempo-


rale, ni versification symetrique, mais seulement, et conforme-
ment a un troisieme systeme que nous developperons un peu
plus loin, versification numeriquc, oil l’on compte seulement le
nombre des syllabes, abstraction faite de l’accent et de la
quantite.

Ces deux padas sont nettement separes par le sens ; le vers


est une phrase en deux propositions.

Mais a cote de la simple numeration des syllabes, se dessine


bientot le rythme, c’est-a-dire la distribution des syllabes en
temps forts et en temps faibles. Cette distribution est i'ambique,
le rythme est ascendant. Ces huit syllabes forment quatre
pieds, ou une tetrapodie. Ce rythme reste-t-il abstrait , Y ictus
qui le forme se pose-t-elle sur les syllabes paires sous la seule
condition qu’elles soient paires ? Peut etre d’abord, mais plus
tard il faut que la syllabe reponde par sa nature a Yictus,
qu’qlle soit longue dans l’ordre d’idees de la quantite, comme
elle devrait etre tonique si la versification etait accentuelle.

Ces padas deviennent ainsi chacun

GGOGl^ " ^ -

G G G ^ 1 w ~

C’est cet Anushtubh vedique et avestique qui modifie forma


la Cloka Sanscrite.

Quelquefois la tetrapodie devient catalectique. Au lieu de :


Indram vigva a.vivridhant.

w O v-/ O O w

on obtient alors

W vy O ^

rathtianani rathindm.

Dans cette catalexe ce qui manque ce n’est pas la derniere


arsis, mais la derniere thesis formant la pennltieme syllabe ;
Y arsis precedente remplit le temps de silence.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE. 327

C’est de ce pada ou du systeme anterieur qu’il l’evele que


suivant Wesphal et Allen derivent tous les rythmes Indo-
Europeens. Le sujet est important, et nous nous permettons de
reproduire ici leur theorie laquelle nous semble parfaitement
juste.

Ce qui ressemble le plus a c a pada, c’est d’abord la Kurzzeile


germanique, ce qui ressemble le plus a ce vei's, c’est la lang-
zeile. Une difference cependant essentielle, c’est que l’accent
a remplace la quantite. C’est la syllabe accentuee qui doit
poi’ter 1 'ictus, du moins sauf exception. Pourquoi ce cliange-
ment ? Allen pense qu’il vient de ce que 1’accent n’etant chez
les Indiens comme chez les Grecs qu’un accent d’elevation et
non d’intensite, il disparaissait dans les differences d’elevation
du chant qui accompagnait le vers, tandis quel’accent d’inten-
site des Germains y resistait.
Le vers du vieux germanique se partage en deux Kurzseilen
dont chacune a quatre ictus, mais souvent ces ictus formant
arsis sont seuls, il n’y a pas de thesis, ou au contraire les thesis
apparaissent en nombre illimite. Le pada vedique contenait le
germe de ce procede, puisqu’il supprimait souvent la derniere
thesis. Il en resulte que la syncope de la thesis ayant lieu sou-
vent a cette derniere place, le vers finit par la succession de
deux ictus, ce qui le marque mieux. •

Yoici un exemple ou toutes les thesis sont supprimees ; il n’y


a plus que les 4 arsis par Knrzzeile.

J - -■ I

modes myrthe / manna cynne.

Mais la formule plus usuelle du vers est plutot celle-ci, les


thesis demeurant toutes ou quelques-unes :

" G) •' ( u ) ( u ) '• ( ,J ) i ( u ) J G) ( u ) ' ( u )

Il en resulte une grave dissidence d’avec le vers vedique ;


tandis que le i*ythme de celui-ci est ascendant , le rythme du
vieux-germanique est ou semble bien descendant, trochaxque
au lieu d’etre lambique.

D’ou cette difference

padd vedique «

Kurzzeile (u) - (u) •- (t>) -■ (u)

328
LE MUSEON.

Mais tres souvent la Kurzzeile Germanique possede une


anacruse, c’est-a-dire une syllabe breve qu’on ne compte pas
dans la mesure et qui commence le vers ; cette anacruse, qui
forme l’exception formait autrefois la regie, et le vers s’etablis-
sait ainsi : •

(u) -• (o) (u) ■* (u) -

Ce qui le rend identique au pada vedique et restitue le


rythme ascendant ; le rythme descendant etait une simple
apparence.

Dependant ce rythme ascendant est devenu peu a peu reel


par la suppression de la premiere syllabe breve. Cette suppres-
sion a fini par devenir generate, et alors la premiere syllabe
breve du vers, lorsqu’elle s’est rencontree, a ete traitee comme
surnumeraire, exceptionnelle, et a pris le nom d 'anacruse.

Comment cette premiere syllabe s’est-elle perdue ? Nous


l’expliquerons un peu plus loin. L’explication donnee par Allen
et qui consisterait en l’energie introduite par les Germains dans
le rythme nous semble insuffisante et extrinsbque.

Quant a la thesis du dernier pied, elle fut aussi souvent sup-


primee.

Ce dernier point est important, car si le premier forme l’ori-


gine de T anacruse, celui-ci est a l’origine de la catalexe.

Yoici des vers qui contiennent cette suppression


do teas ouch Komen Hartmuot / tool mit tusent mannen
er leitit mit gilus ti / tliih zer henuioistl.
daz si ze rehter muze in / wolgemiden Kiinden.

Et plus tard.

es war in niederlanden.

Ce dernier exemple va nous faire toucher du doigt une trans-


formation, relative a un autre ordre d’idees.

La catalexe laisse un pied incomplet ; il emporte deux ictus


de suite, ce qui devient monotone ; il y a done tendance a
completer le pied, a eviter l’accumulation des ictus ; ce resultat
double s’obtient, side dernier ictus, la derniere arsis devient
une thesis. Pour cela il suffira de descendre la premiere syllabe
au rang d ’anacruse, de la mettre hors du vers, et d’autre part

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARES . 329

de comprendre le dernier pied comme thesis de V arsis prece-


dente. On aura ainsi

es II war in / nieder / landen.

Mais par la meme la tetrapodie sera reduite en tripodie, et


d’autre c6te le rythme descendant deviendra descendant.

C’est en effet ce qui est arrive, et ce qui s’est generalise.

C’est ici que ressort bien le role de Yanacruse et de la cata-


lexe que nous verrons encore en jeu plus tard. Ce sont les deux
instruments de conversion du rythme ascendant en rythme
descendant ; et les syllabes frappees par eux torment le residu
d'un systeme anterieur, partout ou presque partout devenu
prehistorique.
II suffit dans un systeme ascendant de mettre a part la pre-
miere thesis et de supprimer la derniere pour avoir un systeme
descendant, cependant avec une eataiexe ; mais il suffit de eon-
vertir ensuite la derni&re arsis en thesis pour supprimer cette
eataiexe elle-meme et pour avoir un rythme descendant regu-
lier, avec anacruse ; puis Tanacruse peut tomber a son tour, le
rythme est entierement retourne.

C’est pour cela que dans la rythmique classique et civilisee


de tous les peuples, on ne voit plus d’anacruse, que la eataiexe
elle-meme devient exceptionnelle dans le vers classique, tandis
que dans la periode anterieure les catalexes et les anacruses
sont si nombreuses.

(A continuer .) R. de la Grasserie.

XL

23 .

[/INSURRECTION ALGERIENNE EN 1871

DANS LES CHANSONS POPULAIRES KABYLES

(Suite).

3.

Ilia Ibadh g elkhouanis


Mazel it't'ef g elmed'heb
15 Emmi t’aouelen g echeherdis
Ennan as : loumkin r'aleb
Ma (Tam ourgaz ioumcn errais
D'eg el Afrik mazel essebb.

4.

Lou kan issen g ellialenms (74 )


20 Achou inejbith act itdjeb
Ad isthek’si g echchouais
Laglis amek itherckkeb ; ,

Ijja ias djaddis (r'as) aft' is


D’ez zebra ad' istebfeb.

5.

25 Lalam bouzouzar met’rouz

(72 Ms) ci'. un vers des Poesies populaircs habyles (I I 1 ' part. ch. IV p. 219).

D'el med'hcb our th sain


« Ils n’ont pas de regie do conduite ».

(73) Ce ne fut que le 19 avril 1^73 que Cliikh el Haddad fut condamne a
cinq ans de detention*

(73 bis) Le texte porte

'y+i « tant que l’homme croira en


son avis », ce qui a fourni a M. Rinn l’occasion d’un nouveau contre sens :
p, 67 « Tant que ce pilote ne sera pas supprime Le mot supprime n’est pas
dans le texte : ourgaz et ioumen ne sont pas traduits et M. Rinn a confondu

errais , son avis (de l’arahe avis, opinion etc., avec le suffixe pro-

0 ~^J\ chef. — Si le traducteur avait mieux connu

nominal is) avec le mot

l’insurrection algerienne en 1871 .

331

3 .

II j en a parmi ses Khouans

Qui ont encore une regie de conduite ( 72 bis j ;

Comme ils trouvent que son jugement tarde (rS)

Ils disent : Peut-etre est-il vainqueur i

Tant que les gens croiront a sa doctrine (73 bis )

II y aura encore du trouble en Afrique.

4 .
S’il connaissait sa situation (reelle),

Ce qui l’anoblit, il s’etonnerait :

Qu’il recherche dans son histoire


Comment a commence sa race :

Son aieul ne lui a transmis qu’un marteau


Et ime enclume pour frapper.

5 .

L’etendard orne de franges et de broderies,

les Podsies populaires hctbyles du general Hanoteau, il n’aurait pas com-


mis une erreur aussi evidente : cf. l re part. eh. IX p. 94.

Ef rai ines d’ahhessar


* Sa raison s’est 6garee »
l re part. ch. II p. 32. D'er rats h’ad our th Hi,

« Personne n’avait d’autre avis que le sien »


l v& part. eh. VIII p. 83.

Errai iour ’ ar" d lehhelaoui.

« Le vide nous a enleve notre raison »

IP part. eh. Ill p. 190. Ath er rai ourclgin inek'is

« Gens dont la conduite est toujours sage » — Cf. Efkii errai inek .
* Donne moi ton avis (Brosselard, Pictionnaire frangais-berbtre, p. 51).

(74) Le texte porte — peut-dtre gel Kdl emits.


332

LE MUSEON.

Irfed 9 jeninar Sousi ( 75 )

If&saker efferen sehnious


El medfa d'eg elmrasi
Ouin iaoud'an hath doug arouz
30 Sizan t ad! isasi

6 .

Jeninar , imi d ihonzz


Aiha iffer ed s el four si ( 77 )

(75) Cette expression est tres frequente dans les chansons kabyles : cf.
Hanoteau, Chants populaires de la Kabylie du Jurjura, l ve part. ch. XI
p. 114: .

Ldlam id ichoudd ah r ebiefi\

« Le mechant a arbore sa banniere » —

(II 0 part. ch. II p. 178), I/dlam id choudden echehouaeh.

« Les ehaouchs tiennent la banniere »

(HI 6 part. eh. YII p. 336) D f azouygar\ a nnas,

Choudden errias
As mi id'effer'en d'ilebeh'ar

Rouge, 6 gens,

(Est la banniere) arboree par les corsaires


Quand ils partent sur mer.

(Ill® partie, ch. IX p. 349) Lidlam ichoudd r'er emiedhieh'

El bey r'ef id idda es sendjak\

II a arbore la banniere pour le combat,

Le bey au dessus duquel s’avance le drapeau.

M. Hanoteau ajoute (note 1) : « Cette chanson appartient a un genre tres a


la mode, surtout dans les tribus de l’Oued Sahel. On appelle quelquefois ces
chansons dlamats du mot alam 1 banniere, par lequel elles eommeneent
invariablement. Le premier couplet est une allusion ala guerre, le second a
la neige » —

III 6 part. ch. X p. 354.

L'alam choudden d'eg Mager


R’efiban en neger
D'ajed'id', ref e Jen t ech Cher fa
Imara id ' iffer * el dsher
Oma arbore au Qaire la banniere
Au dessus de laquelle apparait la vietoire ;

Elle est neuve et les Chorfa la portent,

Lorsque sortent les soldats.

III e part. ch. XI p. 361 :


L'dlam bou izourar ine'k'a
Resemen r'ef iheh'arbount n ed deheb
La banniere aux franges est sans taehe :

On l'a attachee a une hampe d*or,

111° part, ch, XII p, 3G7.

L’lNSURRECTION ALCtERIBNNE en 1871 .

333

C’est le general Saussier qui l’arbore (76)

Les soldats sont partis avec prudence :

Les canons sont dans les ports


Quiconque se revolte est dans les fers :

On l’a saisi et il mendiera.

6 .

Le general, quand il se met en mouvement,

Le void qui part en force,

JJdlam ajecCicV iourraJCen


RefcVen t et' folba di Sous
AUh erhab itsirritien
La banniere neuve brille
Elle est portee par les t’olba du Sous
Gens aux etriers brillants.

(76) La eolonne du general Saussier formee a Bordj bou ’Areridj le 2 avril


comprenait 5000 homines, la plupart de troupes nouvelles, avec lesquelles il
s' empara du chateau de la Medjana, residence de Tex bachagha Moqrani
(8 avril) et la guerre sainte ayant ete proclamee par Bou H’addatl, il eut
affaire au soulevement des Khouans : Takitount fut ravitaille, et apres diver-
ges esearmouehes, la eolonne battit Si’Aziz a Ain Kaliala (10 mai), a El Guern
(12 mai), les ’Amouclia a l'Oued Berd (14 mai), au Djebel Mentanou (25 mai) ;
rappelee aux environs de Setif par de nouveaux soulevements, elle vainquit
les rebelles a Ain Oulmene (30 mai) et a Ain Gaouaoua (13 juin) en reprenant
la route de Bougie. Apres les combats de Dra el Qaid (19 juin), des Beni Mrai
(21 juin) et de Tala Ifassen (23 juin), les tribus des environs commencerent a
fMre leur soumission, en apprenant que rinsurrection dtait eerasde de tous
c6t6s. La reddition de Cheikh el Haddad entre les mains du general (13 juillet)
aclieva Foeuvre comxnencde et la lutte n’eut plus pour objet que de reduire les
nobles qui chercbaient a vendre le plus clier possible leur soumission : certai-
nes personnalites militaires leur etaient favorables, mais Penergie du gouver-
neur general, le vice-amiral de Gueydon, et du general Poictevin de Lacroix, ,
commandant a Constantine, mirent ordre a ces honteux agissements. — Le
nord de Setif pacifie, la eolonne Saussier continua ses operations dans, le
Hodna contre Ahmed-bey qui fut battu au Djebel Mouassa (5 septembre),
debloqua Mgaous (7 septembre), et, grace a Pimperitie du colonel de Flagny
qui ne sut pas exeeuter les ordres qui lui dtaient donnes, n’obtint qu'un
sucees relatif dans la Mestaoua, pres de Batna, de venue un repaire de bandits,
Apres un court sejour a Batna, la eolonne reprit possession de Barika (29 sep- *
tembre) et rentra a Msila ou le general de Lacroix vinfc la licencier (19
octobre).
Les operations de la eolonne ont ete rapportees en detail dans Pouvrage
intitule Sept mots d* expedition dans la Kabylie orientate par Hte Y k *\ An*
gouleme, 1871 iiv8°, et dans L f Expedition de la Kabylie orientate, et du
Kodna par A. Treille, Constantine 1876, in-8°:

(77) R. p. 67 “ Le general s’est elance avec Vaudace et Hmpetuosite du


lion ». Le texte ne porte rien de tout cela. M. Rinn n’a pas reconnu dans
334, 4 LE MUSEON.

Iououi iKaddaden , bnain Drouz


Men koull oua ad T tbagi (79)

35 Iegdb elh'okm iouin iKouz


Akka a ithet'ra> (so) cPelagi

7.

Aaziz, ir echchethla
Irra imanis cVasrabsi
Iouenna aggous sechchenda (82)

40 S thaokkazth (83) d'oug aifousi


lour a abrid * rer elmeh'alla
Ikhd'em netsan dlOu ICasi

fonrsi le mot francais « force « avee un i amene par la rime. II en avait


cependant un exemple dans les Poesies populaires hcibyles du general
Hanoteau (l re part. ch. XII p. 125).

Ih'dhd anef le mezia — selfoursa a ts id ih’arrer

« Il s’est passe de notre consentement, c’est par la force qu'ii s’en est
empare »

(78) C’est-a dire heretiques, On voit ici l’antagonisme entre les Khouans du
Ralfmania et ceux des anciens marabouts du pays,

(79) R. p. 67 « On le voit traverser tous les ravins » : nouveau contre-sens.


Le mot tbagi (R. S. ibassi) est emprunte au frangais passer. D’ou le sens
« passer en conseil de guerre » et par suite etre deporte. Cf. Ben Sedira
p f 413, note 11.

(80) J’ai conserve la lecon de R. au lieu de thedhra que porte B. S. p. 414 et


qui est eontraire au dialecte dans lequel cette chanson est ecrite.

(81) Au lendemain meme de sa reddition, ’Aziz, pret en apparence a se


retourner contre ceux qu’ii avait souleves ne rougissait pas d’ecrire au vice-
amiral Gueydon, gouverneur de 1’Algerie, une lettre dont voici un passage,
avec Torthographe du marabout : “ Apres avoir recu votre lettre avec le
pardon je suis a vos ordre et je vous jure de me battre pour le gouverne-
ment frangais avec mes amis jusqu’a mort, lave ce tache qui est sur moi :
envoye moi de reponds je suis a vos ordre a votre secours. Je suis honteux
de me faire voir devant mes anciennes amies le Francais avant que je me
lave comme serviteur Mele de la Repoublique Irancais » (Citee par Rinn,
Histoire de ^insurrection de 1871 p. 449). Le bandit Bouchoucha montra
plus de dignite que tous les chefs nobles ou religieux de l’insurrection.

(82) Une variante citee par B. S. (p. 415, note 3) donne :

Igerrez au lieu de iouennd'

II s'est pare dune belle eeinture. Au lieu de xUaHw, R. par une faute de
lecture porte LUliU

(S3)- R. par erreur * au lieu de

L INSURRECTION ALGERIENNE BN 1871.

335

II emmene les partisans d’AhaddacI, fils de Braze (?s).


Chacun passera (en conseil de guerre) ;
La justice est dure pour celui quelle frappe,

Ainsi tombe-t-elle sur les rebelles.

7.

Aaziz, de vile origin©,

Se croit propre a rendre service (si) :

II a revetu une ceinture ot un liaik ;

Son baton a la main droit© ( 84 ),

II a pris sa route vers la colonne (ss) ;

Ainsi a fait Ou K’aci (se).

(84) Nouveau contre-sens de R p. 67 « mareliaut liumblement a pied ; ses


partisans sont & sa droite »

(85) Le 29 juin 1871, Aziz quitta les ’Amoucha et le 30 il se rendait au gene-


ral L.allemant.

(86) II etait de la famille des Ouk’aci, eelebre depuis longtemps dans la region

du Sebaou. Le bachaglia Bel K'assem ou K’aci, mort en 1854 bachaglia du


Sebaou, revient frequemment dans les Poesies populates kccbyles publiees
par le general Hanoteau. Ii exerca le commandement a Tizi Ouzou de 1847 d
1854 et se distingua lors de l’insurreetion do Bou Bar’la : toutefois son tils
Moliammed Amek’k’eran prit part a rinsurrection des ’Amraoua en 1857.
Ali Ou K’aci, dont ii est question iei, etait neveu du bachagha Bel K’assem,
et remplissait les fonctions d'amin al oumena ehez les 'Amraoua. Esprit
faible, il subissaik l’influence des Moqrani et de Ben Ali Clierif d'un cote, et
de l'autre celle des Ralimania de Seddouq dont sa tante, Khadidja etait
Mok’addema. Ses allures loucbes lors du commencement de rinsurrection
exciterent les sou peons du ehefde bataillon Leblanc, commandant le cercie de
Tizi Ouzou et iis furent condrmes lorsque, le 1 5 4 avril, Ali se mit en revolte
ouverte a Mekla. Il se mit a la tete des- rebelles qui assiegerent Tizi Ouzou
du 18 avril au 11 mai ; a cette date, la ville fut debloquee par la colonne
Laliemant. Il alia se retrancher a Djema Saharidj, mais il en fut cliasse le
27 mai et la ville fut incentive. Battu de nouveau en plusieurs rencontres
et surtout a Souk’elkherais (8 juin),. a Ighil Taboucht (10 juin), il se cleeida
apres le combat dTclieriden a rendre 45 Europdens de Bordj Menaiel quli
trainait derriere lui dans un double but : s’en servir pour rentrer en grace
si les Franqais etaient vainqueurs ou les abandonner aux insurges si ceux-ci
Temportaient (25 juin). Deux jours apres, il se remettait entre les mains du
general Lallemand avecles autres membres de sa famille, entre autres son
cousin AmokTan Ouk’aci, le recidiviste de 185S, et Si Aziz. En cette occur-
rence le vice-amiral de Gueydon montra unc fois de plus une honnetete et un
respect de la loi, qu'on s'etonne de voir critiquer par M. Rinn (voir p. 450 de
YHistoire de V insurrection) Ali Ou K ad fut condamne par la eour d assises,
a la deportation dans une enceinte fortiliee. Il fut grade en 1879, mais il lui
iut intordit de rentrer en Algerie, par une sage mesure du gouvernement
franeais. *

336

LB MUSBON.

8. (87)

Erouou erraik
Ai A Kaddact elhhaclia
45 Thellit' d’eg zik
G oukhkham ar lejemd
Ir’arrik memmik
Akka ithet'fer d'et't’ama

9 . (88)

D'achou n essebba n ennefah’?

50 D'agh'ab el mifhak'

Aaziz ichoudd lekhouanis


Emh’akamen (89) sel ouifak'

Ad ammeren lesouaK
Koull Qua d'ikdh’em g errais
55 Siiben ( 91 ) medden Irerak’ ( 92 )

Khed’an akhlak’

Oui ihleken ( 93 ) extnoub rer iris

10 . ( 95 )

A Moh’and Ah’addad’

Ar’ioul ref abban el meleh


60 Ibges fer lejehad’

S ouaoud'iou act inat'eh’

(87) Ce couplet manque dans B. S.

(88) B. S. p. 412.

(89) B. S. emh’akamen d.
(90) R. fait le meme contre-sens que plus haut « chacun devrait etre capi-
talize » confondant rats chef avec rai is son avis.

(91) R. a corriger en

(92) Var. dek’dak’ B. S.

(93) Var. immouihen B. S.

(94) R. traduit p. 68 : « Ils sont responsables de tous ceux qui sont morts ».
— Le texte porte Oui ihleken ed’noub r’er iris : « quiconque perissant les
peches sur son cou ». Le pron. pers. is dans iris ne peut se rapporter qu’a
oui ihleken , non aux Khouan : il faudrait irinsen « leur cou » — Peut-etre

l’insurrection algerienne en 1871 .

337

8 .

Remplis ton dessein,

Ah’addad le traitre.

Autrefois tu etais

Dans ta maison et la mosquee ;

Ton fils t’a trompe :


Ainsi se lamente l’ambitieux.

9 .

Quelle a et6 la cause de l’insurrection ?

Les gens du parti (les Khouans) ;

Aaziz a lance ses Khouans :

Ils se sont engages par serment


A remplir les marches.

Chacun agit suivant sa volonte (90).

Ils ont laisse aller les gens a leur perte,

Ils ont trahi le peuple ;

Quiconque a peri, ses peches sont a sa charge (94)

10 .

Moh’ammed Ah’addad (96),

Ane sur lequel on charge du sel,

S’est ceint pour la guerre sainte,

Pour combattre a eheval

pourrait-on penser qu’il s’agit de Aziz nomine six vers plus Iiaut, mais c’est
peu correct et peu probable.
(95) Cette strophe et les deux suivantes manquent dans B. S. .

(96) Mohammed Haddad, fils aine de Cheikh Haddad, avait ete un lieute-
nant de Bou Bar’la dans l’insurrection de 1851. Le 11 avril 1871 il proclama
la guerre sainte dans le cercle de Fort National ; toutefois sa nullite, plus
grande encore que son fanatisme, l’empecha de jouer dans 1’insurrection le
m6me role que son there. Le 2 juillet, il fut surpris aux environs de Bougie,
alors qu’il songeait a se rendre, par Said Ou Rabah : celui-ci l’arreta, le flcela
comme un paquet sur sa mule et le remit en cet etat au commandant de
Bougie. Le 19 avril 1873, la cour d’assises condarana Moh’ammed a cinq an^
de reclusion.

338

LB MUSEON.

Iroucl ioggad'

Izerith emnvis Ou RabaK


If* our lab ad'

65 Zir'a ttebni beggati


Aiaou , r'er le jehad ' ,

Bedjaia at net' aieK


Lalla Gouraia ihnendad "

Thebbeti lardh ennes ifdheK

11 .

70 Gheikh AKaddad
Selir ibr'a ad' isierjd
Rcr lemh’alla ioitsad
B elKokkam ad isek'chmd ,

G oulis ibr'a d (ioi)

75 Ad'ioui IJi'aram ad' immd


Quid ah d' elKokkam la siad
El ked'b ouallah ma infd
’ Lekhbaris men koidl belad
Er rai ennes d'amdhia
80 Ioumer medden r'er Ifesad
Eddouel ak'bel ( 102 ) at ikhdd

(97) Lafamille des Ou Rabah’ avait une grande influence aux environs do
Bougie: le 4 aout 1836, Hammon Amziau, chef de la branch© cadet to, et qui
avait suecede (1 son frere Cheikh Sa ad Oulid Ou Ilabah, assassinait dans un
guet*apens le commandant superieur de Bougie, Salomon de Musis et l inter-
prete Taboni (cf. Daumas et Fabar. La Grande Kabylie, Paris 1847 in- 8°,
Feraud, Eistoire de Bougie , Constantine 1869 in-S° p. 265 et suiv ). La
guerre continua jusqu’en 1847, la tribu fit sa soumission, Amzian fut interne,
et les fils de Saad, Ou Rabah’ et Ahmed Oumenna, furent investis du pou-
voir. La plus grande partie de cette famille resta fiddle pendant i’insurree-
tion, mais abanclonnee des Djebabera qui sc souleverent a la voix de Si 'Aziz,
elle dut se refugier a Bougie. Toutefbis Said Ou Ilabah’, dont il est question
dans cette strophe, fut nomme par Si ’Aziz Qaid des Djebabera. A la suite
des defaites eprouvees par les insurges, Saidsongea a faire sa soumission
etpour lui donner plus de prix, il arrdta et livra Si Moh’ammed ben Haddad.
II fut acquitte par ia cour d’assises le 19 avrii 1873

(98) R. applique ces vers a Che'ikh H’addad : les vers qui suivent mon treat
qu’il s’agit de son fils aine qui' dirigea le siege de Bougie.

(99) Cette Ville fut d’abord assiegee par les deux fils de Cheikh Haddad :
sur la rive droite de l’Oued Sahel etait Si ’Aziz avee 5000 homines, sur la rive
gauche, Moh’ammed avec 4000. Tons deux avaient pour lieutenants des
L’lNSURRECTION ALGERIENNE EN 1871.

339

II s’est enfui de peur

Quand il a vu le fils d’Ou Rabat’ (97).

II a done egare les gens,

Lui qui en verite est un fetu de paille (9s) :

« Allons a la guerre sainte,

Bougie, nous l'a renverserons (99). »

Lalla Gourai'a (too) s’est mise en travers ;

II a ete couvert de honte.

11 .

J’ai entendu dire que le Clieikh H’addad


Avait voulu feindre un retour ;

II alia a la colonne

Trouver les officiers pour les duper.

Bans son esprit, il voulait


Remporter ses honneurs et se defendre.
Mais ce sont des officiers
Aupres de qui le mensonge echoue :

La nouvelle, de tous les cotes,

C’est que sa raison est egaree :

11 avait ordonne aux gens de nuire


Au gouvernement, avant de le trahir.

tirailleurs et des sergents indigenes deserteurs, dont deux decores de la


medaille militaire. Les environs de la ville furent ravages et le cercle ennemi
se rapproclia peu a peu. Les rebelles f'urent battus a El Ghir, le 21 avril, par
le general Lapasset, mais celui-ci dut se rembarquer pour defendre Alger et
la Metidja menacee par les insurges qui avaient brule Palestro, massacre la
population et qui s’avaneaient jusqu’a l’Alma. La guerre autour de Bougie
devint purement defensive et trois tribus restees fiddles jusque la furent
obligees de se joindi'e aux assidgeants, commandos par Si Moh’ammed. Ceux-
ci essuyerent un grave echec a l’attaque des fbrts Lemercier et Clauzel
(25 avril), et d’autres le 8 mai, le 13 mai ou 400 des leurs perireut, le 24 mai.
Le 30 juin, grace a l'approclie des colonnes Saussier et Lallemant, une sortie
heureuse de la garnison dispersait les assiegeants, et deux jours apres Si
Moh’ammed etait livre.

(100) Lalla Gouraya est une sainte qui a donne son nom a une montagne
qui domine Bougie et ou se trouve une qoubba qui lui est eonsaeree.

(101) Au lieu de Ibo j’ai lu ULj

(102) Il faut corriger JA! du texte en

340
LE MUSEON.

12 .

Cheikh AKaddad
Selir ierzik jeninar
Koull ioun (- 103 ) deg elabcid
85 Crir ou kebir itechouar

Thddelf dechchifan elmerad


Tezouaref midden gelr'ar

13 . (405)

A lafimawi ar ak nechig
Houz z IjenaK fissaa

(103) J’ai lu heu de 0^1 que porte le texte.

(104) R. p. 69 « Tu as ete le premier trompe, et par toi meme encore ».


Cette derniere phrase nest pas dans le texte.

(105) B. S. p. 414.

(106) Cette apostrophe a un pigeon qui doit servir de messager est fre-
quente dans toutes les chansons populaires, surtout chez les Arahes d’Alge-
rie et les Kabyies. En voici plusieurs exemples, tires desPoesies .populaires
kabyles du general Harioteau.

(II e part. ch. IV p. 211)

A IKamam serou,

Netskhily azigza elriach


Aliia temezzou
O pigeon, prends ton vol,

Je t’en prie, oiseau aux plumes bleues,

Fais moi ce plaisir,

(HI e partie, ch. IV p. 324)

- A IKamam Hi k d'arek'Kad

Netsr'ilek, a bou er rich Kamra


O pigeon, sois mon eclaireur,

Je t’en prie, oiseau aux plumes rouges.

Souvent c’est un faucon qui remplace le pigeon.

(I re partie ch. II p. 26-27)

NeKKel cl" eg if eg iky clhelk ith


Ai ouchebih\ abou el keffath
Eleve toi dans ton vol, deploie tes ailes,

Gentil (faucon) aux belles pattes.

(Ill 0 partie ch. IX p. 350)

A Ibaz imrebbi, ai ouchebieK

NeKJt’el d'eg ifegik

Met cCaKabib thekhecVmedh mleh ’

Gentil faucon apprivoise,


.Eleve toi dans ton vol, deploie tes ailes, ;

Si tu es mon ami, tu me rendras ce service.

l’insurreotion algiSriennb en 1871 .


12 .

341

Cheikh Haddad,

J’ai appris que le general t’avait brise,

Toi que chacun parmi les gens,

Grand ou petit, consultait ;

Toi qui egalais Satan en malice,

Tu as devance les homines dans l’erreur (104).

13 .

0 pigeon, je t’envoie,

Deploie tes ailes a l’instant (ioe)

Dans une chanson inedite, eonservee dans an manuscrit de la Ribliotheque


Nationale de Paris (f da berbere n° 1), le faueon est remplace par une fauvette :

Anoua fessous d'eg et't'iar bikhelafmes n tali’ mar et


Abrid ’ eh dddi Ait Mousa lenbateh lelk’d n ter'orfet
0 toi le plus leger des oiseaux, petit de la fauvette,

Dirige toi chez les Ait Mousa, tu auras pour gite le plancher d’une

[chambre.

Enfin c’est un oiseau en general qui est employ^ pour messages


(Hanoteau, Poesies populates kabyles 1™ part. cli. II p. 38) :

Nek' h’ el d'eg ifegik , dlli


Agaoua ers d'eg etsnagf as
Eleve toi dans ton voi, monte,

Descends au milieu des Zouaoua.

(P e part. ch. VII p. 78) :

Nek'k’el d'eg ifeg’ih thoura


Boii ’ l dioun ed' elmeraous
Eleve toi maintenant dans ton voi,

Oiseau aux yeux perqants.

(I re part. ch. XI p. 117) :

Nek’k'el d’eg ifegik isrieli


At' Hr izerben d'azerab
Eleve librement ton vol dans les deux,

Oiseau, messager rapide.

(I re part. ch. XV p. 153) :

Ou bellah ak azener % at' Hr, ifegik dlli th


Par Dieu, je t'enverrai (en message) oiseau : deve ton vol.
(IP part. ch. I p. 168)

Bellah, at Hr, ak netsoukkid'

Bouti ed * oubrid *

Neh'k'el d'eg if eg ik r'ouous


Par Dieu, oiseau, reqois mon message,

Mets toi en route,

Eleve toi dans ton vol rapide, plonge.

(II® partie, ch. IV p. 2%1) :

S4£

LB MUSEON.

90 j Wer Set'if rolieKgada

Ma dalibib barka anououd


Sel&jel (107) fissaa
Ekhd'em felli hnsedda
R'ou H'addad, iers gechcherd
95 la d'ra ma d’imna

Ennir ’ mazal g echchedda

14. (ios)

ThinC as imemmis ad ’ ik'rd


Ad ’ (109) bezzaf ithld
Ilia iiaoum deg thamda
100 La ddenia la ddin la in fa
Ougader ad ibid (no)

Ad immeih bla chehada

Bou'l djenati ir'man


Nek' k' el d' eg ifeg’ik, alii,
Atezouiredh ithran
Oiseau aux ailes peintes,

Eleve toi dans ton vol, monte,

Tu preeederas les etoiles.

(II® partie, ch. VI p. 331)

A h azener\ attir
Therfed'edh d’eg ifegik, alii
Kbrid'ik addi atli Aided
Je t’envoie, oiseau,

Eleve toi dans ton vol,

Dirige toi vers les Aith Aid’el


(III® partie, ch, X p. 356) ;

At fir azigzaou nechchdr


Rouh\ ak nesiir
Oiseau aux plumes bleues,

Va, je t’envoie.

(IIP partie, ch, XI p, 362) :


Ma terheh'af thadjemilt , oicichk’a,
Bou erricha thoujebitiath thegeleb ,
Ar' abrid badd ir rafk'a
Si tu veux t’attirer ma reconnaissance, 6 merci,
Oiseau aux belles plumes lissees !

Mets toi en route sans eompagnon.

(IIP partie, ch. XII p. 368) :

Bbdhou dbruV d'ili’ounak’en-


At't’ir asigza ifesous

l'insurrection algerienne EN 1871a

343

Dirige toi vers Setif comme but,

Si tu es suffisamment mon ami ;

Rapidement, sur le champ,

Rends moi le service,

Vers Haddad, qui comparaitra. en justice


Comment se defendra-t-il ?

Je pense quil est encore dans la detresse.

14.
Tu (liras a son tils quil s’amende (in) ;

II est assez brise ;

II se debat en ce moment dans la mare :

Le monde ni la religion ne lui serviront (m) ;

Je crains bien quil ne soit englouti


Et quil ne meure sans profession de foi (113)

Divise ta route par e tapes,

Oiseau bleu aux ailes rapides.

(Ill® partie, eh. XVI p. 394) :

Affir bou theferrets


Ers as Per iheneh'elets
Oiseau qui as des ailes
Abate toi pres d’ellc sur le flguier.

(IIl e partie, eh. XIX p. 413) :

Af f ir etsazener' koull as
Thaouidh id le had' our ouk'emen
Oiseau que j’envoie ehaque jour en message,

Rapporte moi de bonnes paroles.

(107) B. S. seldjlan .

(108) R. S. p. 415.

(109) Ad' manque dans R.


(110) Var. 1st bid B. S.

(111) R. p. 09 « Je trouve son fils, dis lui » etc. Le texte n’a rien de cela*

(112) Ce vers fournit a M, Rina l’oecasion d’un nouveau contre-sens et d’un


developpement superflu, p. 69. « Ge n est ni pour le monde, ni pour la reli-
gion quil a combattu ; ni l’un ni Tautre n’avaient besoin de lui ». Le sens de
ee vers n’est pas douteux lorsqu’on le rapproehe du vers 8, couplet XI de
cette meme chanson.

(113) Celle que doit faire tout musuiman a l’ar tide de la mort : « Je crois
qu’ii n’y a de Dieu que Dieu et que Moh’ammed est 1’apotre de Dieu ». Of.
une expression semblable dans les Poesies populates kabyles du general
Hanoteau (U° partie, eh. I p, 165)

hnmou fh oud'ai bla chehada


Le juif est mort sans profession de foi.

344 LE MUSEON.

Seken as thak’dimth ad itlibd,


Err ith dagenna
105 Aglhoum r’ir h'addad’a.

15. (ns)

Eslir i lhadour n edhdhebd


Itsfoukh deg elousd
Itsadnad deg eggiouda
D'oug akthal ar ijemmd
110 Ouissin ach itma

Tah’seb at' as delfaida


Ma ioueth ith bnou a t igrd
Eg gaid ma ifk’a
Iskoun edh dherba erradda

16. (lI9)

115 Lalarn ed ichoudd Lallma


Si d iffer' deg Mezr'anna
Irfed ith bab ne chchia
A’ith ousekkin r’ef thar’ma
Ellebs ensen d'elfina
120 Tseddoun ( 122 ) lek'nah ’ s essaa
Isekhdem Agaoua thamma

(114) M. Ben Sedira (p. 416 note 1) explique thagd’ imth, au lieu de thak’

d' imth, (le texte porte jJu) par l’arabe petite pioche. Cette traduc-

tion me parait inadmissible : Chei'kli Haddad descendait comme son nom


l'indique, et comme le poete le lui reproche plusieurs fois d’un forgeron, non
d’un laboureur. La pioche devrait done etre remplacee (comme dans les vers
5-6 du couplet IV) par une enclume et un marteau. De plus l'expression
“ suivre une pioche » (ats itMui) est singuliere en kabyle comme en francais.
Je considere thah'd'imth comme la forme berbere du mot arabe —

« Qu’il suive la carriere de ses ancetres ».

(115) B. S. p. 416.

(116) R. ajoute p. 69 « il est vrai qu’elle etait seule ». — Ces mots manquent
dans le texte

(117) La traduction de ces trois vers par M. Rinn est une reunion de centre-
sens et de dbveloppements Strangers au texte : p. 69 « Elle etait arrStee deoant
une fontaine : elle se crut un heros : une pensee d’ambition lui traversa la
ttte ;
elle reva d’interflt sans posseder de capital * (!)

L’lNSURRECTION ALCrERIENNE EN 1871 .

345

Mont re lui l’ancienne voie (114) pour qu’il la suive ;


Fais le redevenir artisan ;

Son ancetre 11’etait qu’un forgeron.

15 .

J’ai entenclu les discours de la hyene,

Elle s’enorgueillit a son aise (nr,)

Elle s’attaquait au lion.

Lorsqu’elle entasse ses recoltes,

Qui sait ce qu’elle ambitionue !

Elle compte sur un profit considerable (117).

S’il la frappe, sois sur qu’il la ren verse,

Le lion, quand il s’irrite,

Donne un coup mortel (ns).

16 .
Lallemand a arbore l’etendard,

Quand il est sorti de (la ville des) Mezr’anna (120)

Un (officier) decore (121) portait le drapeau ;

Les autres ont lepee sur la cuisse :

Leurs vetements sont d’etoffe fine ;

Ils arrivent a l’etape a l’heure fixee

Le general a reduit completement les Zouaouas (123)

(US) Nouveau contrc-sens de R. : « Le lion, lorsqu’il est en eol&re, est habile


a frapper de droite et de gauche . » — Le sens de cdh dherba erradda a exac-
tement rendu par M. Ben Sedira (p 417, note 2).

(119) B. S. p. 410.

(120) Alger, dont le nom arabe etait l “ ^ Gs ^ es des Mez-

r’anna >» tribu berbdre, dont il existe encore un faible reste entre Tablat et
Palestro. line partie de eette tribu a doom'; son nom & Mazagran (Tamezgiiant)
prds de Mostaganem, et a Mazagan, au Maroc.

(121) R. p. 70 traduit « Un guerrier de grande reputation » le mot en

arabe vulgaire d’Alg6rie et en kabyle di%igne une decoration et surfcout eelle de


la Legion d’honneur.

(122) V. theddoun B. B.

(123) R. ne comprenant pas le mot Agaoua, nom indigene des Zouaouas, tra-
duit « Il avait combine sa manidre d opdrer » forgeant ainsi un d6riv6 imagine
du verbe eg faire ,

XI,

24 .

346

LB MUSEON.

Ir'ath emkoull gazarnci


Thisi Ouzou del Arbd

17 . (125)

Amlikchi ibd’a ennedama


125 Ouillan d Illoul isthehna (i26)

Ouinna izouar rer et’t'ad


A abb as ifka ITtelma
Ueg oidis ikhet'fer (12s) essonna
El K’elaoui d'eg elkhela
130 Aoulad Afransa najema

Ouah’ed ma igoul istenna ( 129 )

EKbal saand El h'elaa

18 . ( 131 )

Ldlam ichoudd Afransis irfed' jeninar Sousi


Iseferd gad lasher itchouer lemrasi

(124) Tizi Ouzou, qui avait 6t6 defendu par le commandant Letellier fut dyblo-
qud le 11 juln ; L’Arba des Beni Raten (Fort National) ddfendu par le capifcaine
Ravez, le 16 juin,

(125) B. S. p. 411,

. (126) Le texte porte oil M. Rinn, qui s’est occupy de 1’histoire de la

Kabylie et en particular de l’insurrection de 1871, n’a pas reconnu le nom de la


tribu des Illoulen, et traduit p. 70 « Uhumble, lui, n’a pas perdu sa tranquillity
».
Cette faufe n’a pas yty commise par M. Ben Sedira (voir p. 411 note 9).

(127) Les Illoulen (sing. Ailloul) se divisent en deux grandes fractions, les
Illoulen Ousammer (de Asammer versant exposy au soleil) et les Illoulen Ouma-
lou (de Amcilou versant non expose au soleil), 11 s’agit des premiers qui habitent
sur la rive droite de TO. Sah’el et sur le territoire desquels est’situye la
fameuse
Zaouia de Chellata (Icbelladben) dont le chef est aetuellement Ben Ali Clierif,
issu d’urie famille de Marabouts, venue du Sous Marocain. Compromis dans
l’insurrection de 1871, bien que rival de Che'ikh Haddad et hostile aux Rahmania
(ses sympathies le portaient plutbt du coty des Moqrani) il se tint en dehors des
operations mill tai res, profcygea les families europyennes prisonni^res et se
rendit
aux Francjais aussitot qu’il le put. Condamny a cinq ans de ryclusion par la eour
d’assises de Constantine, il fut graciy par le marychal de Mac Mahon. — Les
Illoulen parlent le dialectede l’O* Sah’el: Les qanouns.de Taslent un deleurs
villages ont yty pubiiys par le genyral Hanoteau ( Gh'ammaire habyle , Alger 1858
p. 314 et suiv.) ainsi que diverses chansons populates, (cf. sur cette tribu,
Duvaux, Les Kebailes du Djerdjera Marseille, 1859, in-12, p, 362 et suiv. ;

^insurrection algerienne en 1871, 847


II secourt toutes les garnisons,

Tizi Ouzou et l’Arba (124).

17.

Les Aith Mellikecli coinxxieneent a se repentir ;

Les Ai'th. Illoul sont tranqxiilles (127) ;

Celui-la devance les autres dans la soumission :

Le Beni ’1 AbMs donne sa parole ;

Dans son coeur, il ne s’inquiete qxxe de la sonxxa,

Les gens de la Kalaa sont dans l’effroi :

Les enfants de la France sont puissants ;

Aucun ne lexir (lit : Arretez

Avant qix’ils n’aient pris 1 a, Iv’alaA, (130).

18.

Les Francais ont arbore l’etendard ; c’est le general

[Saussier qui le porte ;

II a fait sortir tous les soldats (132) ; il a rempli les

[ports (133)

Carrey, llecits de Kabylie Paris, 1858, in-18 j(5s. p. 211 ; Aucapitaine, La


Zaouia
de Chellata, Geneve, 1860, in-8° ; Hanoteau Poesies populates de la Kabylie
p. 20 et suiv. etc.).

(128) Var. ikhd'aa B. S. ee qui change le sens et donne celui-ci : Les Beni
Abbes font aussi une promesse formelle, tout en etant persuades qu’ils contre-
viennent a la loi du Prophete. (p. 411 note 12).

(129) Dans B. S. ce vers est place avant le precedent et se rapporte aux gens
de la Qala’a. Mais le sens ainsi obtenu est penible et obscur (cf. p. 412 note 1).
J’ai
conserve l’ordre de R. : il indique que rien ne peut arreter la marche de la
colonne.

(130) La Qala’a des Beni ’1 Abbes est situee k 35 kilometres au Nord Ouest de
Bordj bou Areridj, au dessus d’un affluent du Bou Sellam : a la fin du XV 0
siecle, un emir, nomme Abder Rahman, issu des princes de la Qala’a des Beni
H’ammad qui rdgnerent aussi a Bougie, vint, s’y etablir et y fonda une princi-
paute. .C’est de lui que descendaient les Moqrani. Cf. Daumas et Fabar. La grande
Kabylie. Ch. XII § 2 p. 405-411.

(131) Ce cohplet et les trois suivants manquent dans B. S.

(132) R. p. 70 « A ete vu de tous les soldats » ; nouveau contre-sens. Le verbe


safer d est la forme factitive d 'effer' sortir, et gad el dsker est son
complement
direct.

(133) La traduction de M. Rinn « il a fait le tour de tous les campements »


est encore, un contre-sens ; le verbe tchour a le sens de remplir, et elmerasi

est le pluriel du mot arabe port. Le poete veufc dire que Dellys,
Bougie, Gigelli, Collo ont ete secourus.

LE MUSEON.
348

135 Amina Adziz bou Iheft'isa ibra acTik'k’el el kersi

19.

Ldlam ichoudd Adziz gar Thek'adt cCOumalou


Ikteb d’eg el dsker ras bou debbouz (Toualou
IK hem g ichekhain ir' ar asen : nekhi d'elbirou

20 .

Ldlam ichoud Adziz (Taber kan am rarrous


140 Ift'ef ith. .. . . . ( 135 ) r’er Aith Bedhouz

Thenaret' a zizi s, a Moh'and ai abler rout

[ougendouz

21 . .

Ldlam ichoudd Adziz (Tazegzaou am thelT arbount

It't'ef iih (i38) rev Tagitount

Ma (T . . . (ho) el general ijja ImatTall n

[ Taserdount

(134) Theka’at est l’endroit nommd Dra Tekaat, ou Drd bel Ouzir, sur la rive
droite de 1’Oued Sahel, ou 6tait ’Aziz le 12 avril, tandis qu’il organisait ses
bandes.
Les Oumalou sonfc les Illoulen de ce nom.

(135) Le texte porte qui est evidemment alt&r6 ; peut-etre

faut-il lire O &* I d’endroit en endroit.

(136) R. p. 71 « Pour secourir son frere Bou Ras el Gandouz II y a une con-
fusion et de plus une grave erreur historique. Le texte ne permet pas de tra-
duire pour secourir, mais « secours le »» (On trouve plusieurs emplois du subjonc-
tif pour Timptotif dans les Poesies populaires kabyles du g£n6ral Hanoteau) —
De plus le frere de ’Aziz se nommait Chei'kh Moh’ammed et At ak'erroui ou-
gendouz est une injure adressde a lui par le po6te qui Fa d6ja appete plus haut
“ Ane charge de sol >» M. Rinn qui semble avoir fait sa traduction, non sur ie

l’xnsurrection alg-erienne en 1871.

349

Quant a Aziz, l’homme au marteau, il a voulu se

[tournervers le trone.

19.

'Aziz a arbore son drapeau entre Thekaat (134) et les

. [Oumalou

II enrole les soldats qui n’ont qu’une matraque et


[rien de plus.

II juge les plaignants et leur (lit : c’est moi le

| bxireau arabe

20 .

'Aziz a arbore un drapeau noir comme des haillons

II le saisit jusqu’aux Ai'th Bedhouz

Secours le done, 6 toi qui lui es eher, Mohammed,

tele de veau (m)

91
i .

Aziz a arbore un drapeau vert comme une gaule (137).

II le saisit jusque Takitount (iso)

Lorsque. . . . le general laisse le camp de

[Taserdount.

texte kabyle, mais sur une version arabe ayant rencontre (les

derniers mots n’etant quo transcrits) a eru qu'il sagissait d*un nom propre, celui
d*un nommd Bou Ras.
(137) R p 71 * Le drapeau d’Aziz etait sale, il ressemblait a un vetement de
guemlles »*. Le mot JXy jsL comme me l’dcrit M. dc CalassantLMotylinski,

interpret© militaire et directeur de la medersa de Constantine, d6signe, dans le


dialect© de TO. Rah'el la gaule avee laquelle on abat les olives et les noix. Il
est
employ^ dans Ie sens de liampe de drapeau dans un vers des Poesies populates
kabyles de Ilanoteau (III 0 partie, eli, XI p. 361) d6ja cite.

(138) Ici se trouve la mcme phrase que plus haut

(139) Takitount sur la route de Setif a Bougie fut debloqu6 le 3 juillet

(140; Le texte porte peut-etre mad" a iovjeb , « pour obliger le gene-

ral a abandonner etc.

350

LB MUS&ON.

22. (l4l)

145 Anam a cheikh AH add ad bou lah'rouz r'ef iri

A nfak’ik d'amzouer, memtnik (i44) aouint amekri

Thendret' (r45) a ziz-is, MoHand (i4e) ai our'ioul

[d’el kouri
(141) B. S. p. 417.

(142) Nouveau contre-sens de R p. 71 « ec Twain d’amulettes, vil qutteur »

(143) R. traduit pax 1 « risible » n’ayant pas reconnu dans le mot amzouer un

adjectif kabyle forms de la raeine arabe j\j jjJj

l’insurrection algerienne en 1871.

351

Oui, Cheikh Hadclad, toi qui portes des amulettes

[sur lepaule (142)

Ton insurrection est coupable (143) ; ton tils, on l'a

[emmene comme otage.

Secours le done, 6 toi qui lui est clier, Moh’ammed,

[ane a lecmie.

(A suivre .) Rene Basset.

(144) B. S. iroK d ’ amekri « est parti en mereenaire »


{145} Le texte porte a corriger en

(146) Le fexte porte JuP ] qu'il faut corriger en Justl


LE JIAIIIAf.E l)E L EIIEEHEDII DE LA CHINE.

(Extrait du Rituel Imperial.)

Les Chinois, grands amateurs de ceremonies, ont entoure


celle du manage de formalites aussi longues quo fastidieuses.
Aussi les auteurs europeens ne nous en ont-ils donne, avec
raison, que des relations ecourtees.

Deja au VII 0 siecle avant notre ere les rites du manage


etaient des plus compliques. L’l-li, ceremonial officiel publie
vers cette epoque, n’a pas moins dune trentaine de pages grand
in 8° dune impression serree, pour les decrire sommairement (1).
Le temps n’a fait naturellement que d’en accroitre le nombre
et multiplier les details, mais pour l’union entre personnes
privees nous n’avons plus de code authentique ; l’usage seul fait
encore loi.

Ces coutumes sont consignees dans le Rituel doinestique du


Philosophe Tchou-bi (2) qui vivait au XIP siecle de notre ere,
mais nous ne trouvons la que des indications plus ou moins
generates qui ne nous initient nullement aux details minutieux
des regies matrimoniales.

Nous n’avons nullement l’intention de eombler cette lacune


et nous nous proposons uniquement de faire connaitre les
reglements officiels qui president au manage du souverain
monarque des quatre cent millions d’habitants de l’Empire des
Fleurs.

Nous les puiserons, non point dans des l’ecits de vo_yageurs


aux souvenirs plus ou moins fiddles et qui d’ailleurs n’ont point
acces dans les palais mysterieux oil se derobe la rnajestb du
Fils du del, mais dans le code authentique compose, publie par

(1) Voir ma traduction de cefc ouvrage. Livre IL Ritas du Mariage .

(2) Voir ma traduction du Kiadi de Tchoivbi. Chap.

LE MARIAGE DE L’EMPEREUR DE LA CHINE. 353

ordre et sous la direction des empereurs eux-memes et dont les


decrets sont suivis avec une ponctualite parfaite.

Ce code est l’oeuvre d’une nombreuse commission de savants


reunie et dirigee par le puissant et savant empereur qui regna
sous le nom de Kang-hi de 1662 a 1723. Revu et augmente
par K’ienlong (l), plus illustre encore que son grand-pere, il a
recu sa forme et sa sanction definitive du descendant de ce
dernier, l’empereur Tao-kouang, il y a une cinquantaine d’an-
nees ou peu s’en faut. Nous le possedons en trois magnifiques
petits in folio, imprimes avec le plus grand soin et une grande
correction.

Je ne'm’arreterai pas a le decrire en tout ou en partie, mais


allant droit au but, j’en extrairai le Titre qui repond au sujet
dont je veux entretenir mes lecteurs et je les introduirai imme-
diatement sur la scene de cet evenement si important pour les
destinies de l'empire cbinois. Car Men qu’enfermees dans leur
Grynecee et privees de tout droit de s’occuper des choses exte-
rieures, les epouses des Souverains Chinois ont presque tou-
jours exerce sur leur auguste epoux une influence considerable ;
plusieurs meme l’ont gouverne reellement.

Mais avant cela il est necessaire de donner certaines explica-


tions sans lesquelles notre texte serait difficilement intelligible.
Nous serons du reste tres bref a ce sujet.
Le palais de l’empereur chinois dont il est paiie plusieurs
fois dans notre livre n’est point un edifice plus ou moins con-
siderable comme ceux des rois europeens ; mais il forme une
longue suite de batiments completement separes les uns des
autres par des cours ou des jar dins. On n’en compte pas moins
d’une vingtaine qui se succedent en ligne droite du nord au
sud. Chacun a son nom qui malheureusement a varie plusieurs
fois depuis deux siecles, ce qui ne permet point de reconnaltre
et de determiner toujours a quels quartiers appartiennent les
noms que l’on trouve dans fun ou l’autre auteur chinois ou
europeen. ,

(1) De 1736-1796.

354 LB MUSBQN.

En outre les plans et descriptions qui nous ont ete donnes de


ces palais par les Cliinois ou les residants europeens different
a tel point que l’on a peine a s’imaginer qu’il s’agisse d’un seal
et meme objet.

II nous sera done souvent impossible de dire avec exactitude,


quand nous rencontrerons un de ces noms, auquel de ces bati-
ments il doit etre rapports. Cela n’a, du reste, aucune impor-
tance. Aussi nous nous bornerons a dire que le quartierle plus
recule vers le nord renferme les palais reserves aux Impera-
trices et epouses imperiales. Au milieu est le quartier prive de
S. M. le Fils du ciel. En avant, vers le sud, sont les diverses
salles de reception, d’audience, de deliberation des conseils.

Ces batiments isol6s sont de vrais petits palais tres riche-


ment orn6s ; ils contiennent de grandes salles, au milieu, et
toute une rangee de plus petites, sur les cotes. Ces palais n’oc-
cupent que le premier etage, ils sont eleves sur des votites qui
foment trois arceaux ; on y monte par trois escaliers exterieurs
de pierre ou de marbre artistement travailles et qui conduisent
d’abord a une plate forme de marbre setendant devant et
autour des salles de chaque appartement. Les salles ont aussi
trois portes ; celle du centre eomme l’escalier du milieu est
reservee a l’Empereur.

Tous ces quartiers ont des noms qui indiquent la paix, la


Concorde, le bonheur diversement qualifies.

2. Les simples bumains quand ils veulent contracter mariage


doivent d’abord demander le consentement de la famille de
l’elue. A cet effet le jeune liomme lui envoie un messager, un
entremetteur avec une carte portant les noms et la date de sa
naissance, heure, jour, mois et annees.

Si tout est au gre des parents de la jeune fille, ils renvoient


au sollicitant une carte donnant des indications identiques sur
le compte de celle-ci. Les jeunes gens sont ainsi fiances.

Mais on comprend que le Fils du ciel n’ait point a se sou-


mettre a une epreuve de <ie genre ; quand il a choisi l’une de
ses compagnes ou toute autre jeune personne pour s’asseoir sur
le trone avec lui (expression europeenne), il n’est pas question

LB MARIAGE DE L’EMPEREUR DE LA CHINE. 355

cle la. lui refuser. II se contente done de mander un envoye


porteur d’un ecrit ou I’empereur temoigne sa volonte de pren-
dre telle demoiselle pour epouse-imperatrice. Cet ecrit, comme
on le rerra, est accompagne dune lettre de creance accreditant
le messager imperial aupres de ses futurs beaux-parents, ou
plutot d’une tablette portant l’indication de ses titres, et du
grand sceau de l’empire qui fait foi de la volontb imperiale et
que l’on entoure d’un respect tout particulier.

3. L’empereur de la Chine a trois genres d’epouses.

a) L’imperatrice partageant le titre et les honneurs de l’au-


torite.

II n’est pas sans exemple que deux princesses aienteteelevees


en meme temps a ce rang. Elies s’appellent Hoang~heou, Prin-
cesse-epouse Auguste.

b) Les epouses de second rang Hoang -kuei-fei (epouses ele-


vens augustes) parmi lesquelles le Maitre du monde chinois
choisit sou vent la souveraine de l’empire.

c) Les epouses secondaires, vulgairement appelees concubines,


et dont le nombre a parfois rappele le souvenir de la cour de
Salomon.

II s’agit id d’une Hoang-heou ou imperatrice, la seule avec


laquelle le souverain contracte une union solennelle et reglee
par les rites.

4. Le Fils du del ne se soumet pas non plus a toutes les


formalites exigees dans les unions matrimoniales de ses sujets.
Tout, en ce qui le concerne, a un caractere plus rationnel et
plus serieux. Elies n’ont, du reste, rien de religieux que
l’annonce au ciel et a la terre et quelques chants dont, malheu-
reusement, le texte ne nous est point donne.

Ces ceremonies comprennent dix actes principaux :

1. Preparation des objets necessaires.


2. Envoi et lecture de l’6dit annoncant le mariage ; envoi des
presents de fiancailles.

3. Banquet donne aux parents de la, mariee.

4. Envoi des presents de noces.

5. Declaration du mariage.

356

LE MUSE0N.

6. Ceremonies du manage proprement dit. ,

7. Le cortege vachercher la future imperatrice ; sa reception.

8. Union des coupes ; consecration de Turnon conjugale.

9. Visites de.la mariee.

10. Felicitations et banquet final.

Ces indications suffiront, je pense, pour permettre de com-


prendre la nature et l’ordre des ceremonies. Voyons main tenant
ce que nous en dit noti'e texte, car nous n’y ajouterons rien de
nous-memo.

LE MARIAGE IMPERIAL DE L’EMPEREUR DE LA


• CHINE D’APRES LE CEREMONIAL OFFICIEL.
I.

Preparatifs., — Envoi des presents de fianoailles et du

DECRET DE MARIAGE.

Lorsque le decret supreme decidant le mariage imperial est


descendu du trone, la cour des Rites (l) le fait publier dans
tout l’emp ire. Alors chacun de ceux qui ont une charge a rem-
plir dans cette ceremonie auguste, prepare ce qui est de son
ressort.

On consulte le sort ( 2 ) pour determiner le jour propice a


1’envoi des presents de noces et le reste, on choisit les presents
et fait toutes les ceremonies dont on va voir l’oxpose.

(1) On sa it que touto Fadministration du vasto empire ehiuois est placee sous
la. direction d’un certain nombre de cours supremes sidgeaut a Peking. Parmi
celles-ci il y en a six qui occupent un rang supdrieur et qu’on appelle pour cette
raison lu-pu ou les six cours. La cour des rites est de ce nombre. Elio est
cliargCe
de veiller a la conservation et a l’observation des rites, e’est-a-dire do toutes
les
regies des actes ayantun caract ere public et officiel, qu’ils appartiennent
al’ordre
civil, a l'ordre des choses militaires ou a la religion. Ils survcitlent la
confection
des objets, des instruments, qui servent en toutes les edremonies etles ceremonies
elles-memes.

(2) C’esfc la’ cour d’astronomie qui est chargee de ce soin. Elle fonctionne ici
comme corps d’astrologie.

LE MARIAHE DE l’emPEREUR RE LA CHINE.


357

Le Li-pou (1) reuni fabrique la tablette tl’or et le sceau d’or (2).


La cour des Han-lin (3) compose le texte a inscrire sur la.
tablette, puis on le presente a Papprobation imperiale. On le
porte ensuite a la grande chancellerie pour le faire graver res-
pebtueusement, selon la regie ordinaire et les rites de l’envoi
des presents.

La cour de la maison imperiale ('<■) prepare dix attelages de


chevaux (avec selles et brides), dix cuirasses (5), cent pieces de
soie, deux cents pieces de nankin.

Quand le moment approche, la cour des rites envoie un de


ses presidents sollicitcr l’ordre imperial pour porter les presents
a l’imperiale fiancee: U11 clxambellan de la cour du palais lui
est donne comme assistant. Le jour venu, des la premiere
aurore, les officiers de la cour des rites et de celle des cere-
monies (e) vont poser au beau milieu de la sallc Tai-bo (7) une
table destinee a porter le sceau imperial (s) et dans la direc-
tion de l’est a l’ouest.

Alors deux otficiers de la Grande chancellerie viennent de-


son palais deposer ce sceau sur cette table et se retirent.
D’autres appar.tenant a la Maison imperiale apportent un pavil-
ion orne de dragons (») oil l’on met les cuirasses, les soies et
les toiles ; ils les deposent a droite et a gauche au-dessus de
l’escalier imperial et les attelages au bas. Les deux adjudants

(1) La cour des rites.

(2) Cette tablette contient l’ordre imperial ddcrotant et annonQant son manage ;
le sceau imperial qui Faccompagne lui donne soil authenticity, G*esfc le sceau qui
attest© la mission du messagen

(3) Haute cour de science et de litt&rature bien eonnue.

(4) La coup de la maison imperiale dirige tout ce qui se fait au palais et veille
a ce que tout y soit en ordre.

(5) Litt. casques et cuirasses, armures ; destinees, sans doute, aux gardes dela
souveraine. Ailleurs il y a ma-kia cuirasse de clieval. Ce serait Farmure des
chevaux donnas en present.

(6) Dependance de la cour des rites, cliarg6e specialement du soin des cere-
monies ou figure Fempereur.

(7) La salle Tai-ho est celle oil l’empereur donne les audiences aux grands
personnages.

(8) Tsit. Le sceau de Fempereur servant a le represented Celui que Fon report©
a Fempereur est un autre portant les noms et designation de FimpGra trice, la
date de sa naissance, heure, jour, mois et ann£e.

(9) Le dragon est Fembl£mfe du souverain.

358

LE MUSEON.

viennent dans une attitude respectueuse, se mettre a lest du


vestibule du palais ; deux officiers de la cour ceremonielle se
placent a leur suite, du cdte droit. Un membre du grand con-
seil, porteur du grand sceau imperial, se met sous la corniche
de la salle ; a sa droite se range un membre de la cour des
ceremonies, un peu en arriere. ,

Tous sont en habits de cour et se tiennent bournes vers


l’ouest. Deux cer6moniaires, destines a crier les rubriques,
egalement en habits de gala, se posent devant les piliers a
Test et a l’ouest de la salle a l’exterieur et regardant Test et
l’ouest.

Quand enfin arrive le moment annonce comrne propice par


la cour d’astronomie, les ceremoniaires avertissent les assis-
tants d’avoir a se mettre a leurs places et rangs, en bon ordre
et avec l’exterieur grave, compose, comme il convient a 1a.
ceremonie ; les commissaires les menent a Test du vestibule
imperial ou ils se mettent aux lieux et places qu’ils doivent
occuper pour s’incliner et se prosterner pendant la solennite.
Lh ils se posent tournes vers le nord, ranges d’aprbs l’ouest (l).
Au cri des ceremoniaires ils avancent d’un pas, s’agenouillent
trois fois, se prosternent neuf fois en frappant la terre du front,
puis se relevent.

Les commissaires montent alors l’escalier de Test et vont se


mettre au haut de l’escalier imperial, tournes vers le nord.
Celui qui est charge de l’ordre imperial flechit le genou. Celui
qui doit le publier se met a la gauche de la porte du milieu de
la salle, regardant l’ouest, et la il fait la proclamation sui-
vante :

« L’auguste souverain a decrete d’accomplir les voeux de la


V eneree imperatrice-mere, et s’engage a faire imperatrice la
demoiselle X. de la famille Z. Il ordonne que ses ministres
prennent le sceau d’empire adn de faire les presents selon les
rites sacres ».

Aussitdt que le ceremoniaire herault des ordres imperiaux a

(1) C’est-a-dire les plus Sieves en rang sont a l’ouest.


LE MARIACIE BE l’EMPEREUR DE LA CHINE. 359

fini cette annonce, un grand secretaire d’Etat vient dans la salle


par la porte de gauclie, prend le sceau sur la table et va par le
battant gauche de la porte du milieu au haut de l’escalier impe-
rial, le donner au messager imperial qui le prend. L’adjudant
de cet officier reste a genoux pendant ces preliminaires, se leve,
marche devant son chef et le conduit au pavilion par l’escalier
du milieu et Ton y depose le grand sceau de l’empire.

Un intendant de la maison imperiale amene alors les porteurs


du pavilion orne de dragons et d’objets divers et l’on descend
l’escalier de la salle de la Grande Paix.

Des gardes du palais marchent en avant ; des gardes impe-


riaux le suivent avec les chevaux. On sort de la salle par la
porte du milieu. On se rend a la demeure de la future impe-
ratrice.

La on s’est prepare a recevoir les delegates imperiaux d’une


maniere convenable.

Le pere de la fiancee a fait tout nettoyer, balayer parfaite-


ment par ses fils ; ses gens ont place une table au milieu de la
salle de reception de Test a l’ouest ; puis deux autres l’une a
droite, l’autre a gauche, du nord au sud.

Cependant le messager imperial arrive porta nt le sceau du


souverain. Arrive a la porte de la maison, il descend de cheval.
Le pere de la princesse s’avance au devant de lui jusqu’en
dehors de la porte du chemin et se met du cfite gauche de la
route ; hi il s’agenouille et ne se releve que quand l’envoye
imperial est passe. Celui-ci entre par la porte du milieu (i),
monte dans la salle tang (2) par l’escalier medial et va deposer
le precieux objet qu’il apporte, sur la table preparee pour la
recevoir.

Son adjudant se retire a Test de cette table et s’y tient .en


face de l’ouest. La pavilion a dragons entre alors a leur suite et
ses porteurs s’arretent a l’exterieur de la porte de la salle.

L’officier du palais qui fait partie du cortege monte a son


tour et vient poser les presents sur les deux tables laterales .

(1) Comme repr^sentant la personne et porfcant une missive de l’empereur,

(2) La grande salle de reunion de la famille qui suit la premiere.

360

LB MtSEON.

Les gardes conduisent les chevaux dans la cour et les rangent


a clroite et a gauche.

Quand tout est mis en ordre de cette maniere, le pere de la


mariee reste derriere le cortege, monte par l’escalier de l’ouest
et vient se mettre a g'enoux, en face du nord, en dehors de la
porte de la salle de reception.

L’envoye s’avance vers lui et, tout en regardant l’ouest, il lui


presente le sceau imperial accompagnant les dons de fiancailles,
puis retourne a sa premiere place.

Le pere s’agenouille alors trois fois et se prosterne neuf fois,


se releve et recoit les presents exiges par les rites.

La dessus l’envoye imperial reprend son insigne et sort suivi


de son lieutenant. Le pere de la princesse s’agenouille a son
passage, puis le reconduit jusqu’en dehors de la grande porte.

Tout le cortege se retire egalement, l’envoye remonte a


cheval et va rendre compte a l’Empereur de l’execution de sa
mission, puis remettre le sceau au mandarin charge de sa garde.
Ainsi se font les presents d’alliance.

§ III. Banquets bonnes aux parents de la mariee.

Quand cette ceremonieest time on prepare un banquet dans la


demeure de l’imperatrice. L’empereur invite lui-meme les prin-
cesses imperiales, et les grandes dames a donner un festin a la
mere de la souveraine dans le quartier interieur (i) du palais.

Les chambellans imperiaux, les offlciers de la garde, les


Kongs et Iieous des huit bannieres (2) et les grands des degres
inferieurs (3) jusqu’au second, par ordre souverain, fetent de

(1) Le quartier des impGratrices, des femmes.

(2) Ce sont les huit divisions de l’arm6e mandehou-mongole qui constitue la


force principale de Tempire. Chaque division a une banni&re sp6ciale ; de la leur
110 m. Elies forment un corps de 800,000 homines environ. Au temps de la f6oda*
lit6 les Wangs 6taient des rois, les Kongs formaient le premier degr6 au-dessous
des rois et les II eon le second. On les a d6nomm6s dues et marquis . Mais quelle
ressemblance !

(3) Tous les fonctionnaires eiyils et militaires sont divis<§s en un certain nom-
bre de degres jouissant de privileges sp6ciaux. Entre ces degres tous sont
r^partis
ind^pendamment de la nature de leurs fonctions, en sorte que chaque degre est
form6 de plusieurs classes de fonctionnaires.
LE MARIA <3E DE l’EMPEREUR DE LA CHINE. . 361

la meme maniere le pere del’epousee dans le quartier des


homines.

A ce dernier banquet tous doivent porter l’habit de eour ; le


pere de l’imperatrice y joue le r61e d’invite, d’hote et en a tous
les honneurs ; il occupe la premiere place du cote de Test ( 1 ),
Au banquet des princesses, toutes les assistantes portent les
robes de fete et la mere, de 1’epousee, traitee comme l’invitee,
prend place tout en haut du cote de l’ouest.

Chacun occupe le siege du degre que lui assure son rang.


On passe le vin trois fois selon les regies ordinaires.des Yen ( 2 )
ou festins dont les boissons, les liqueurs font l’objet principal.

Ceci est le second acte de la eeremonie, auquel succede l’envoi


des dons nuptiaux.

(A snivre.) C. de Harlez.

(1) L’est est par lui-mSme le e6te d'honneur. *

(2) Les Yen forment une esp6ee stabile de fetes donates a des h6tes Strangers
a la maison ; on y sert des aliments aussi, mais le boire y joue le role
principal.

362
LE MUSEON.

Publications de la Societe PMhlogique de Paris .

La Societe Pliilologique de Paris que dirigent les savants linguistes


MM. d’Abbadie et de Cliarencey continue ses publications utiles. Ce sont
principalement, depuis plusieurs annees, des documents mis au jour et au
service de la science plutot que des travaux de discussion philologique.

Les derniers volumes que nous recevons se eomposent des tomes XIX,
XX et XXI des Actes de la Societe. lls contiennent un dictionnaire Toga- An-
glais et Anglais-Toga et une importante notice sur la tribu de Wagap Disons
quelques mots de ees divers ouvrages.

Les tomes XIX et XX contiennent une cbrestomathie waya puisee aux


oeuvres du savant americaniste D r D. Brinton. C’est un ciioix de morceaux
dont le texte est accompagne d’une traduction latine juxta lineaire (pp. 1-44)
et suivi d’une analyse grammaticale ou plutot philologico-linguistique tres
etendue et tres interessantes semee d’importantes discussions sur divers
points degrammaire d’etymologie etc. Un voeabulaire maya-francais ter-
mine cette oeuvre dont 1’editeur est le Secretaire Perpetuelde la Societe, M. de
Cbarencey.

Le tome XXI nous transport© d’abord dans la Nouvelle Caledonie par un


voeabulaire de la langue Wacap ou les mots sont expliques en ftemqais, en
anglais et en alleiiiand. Puis il nous ramene en Amdrique, au Yucatan dont
il nous donne le cateehisme ecrit dans la langue de ce pays par le P. G. de
Ripalda en 1847, et publie egalement par M. de Cbarencey.

Le dictionnaire toga est precede d’une grammaire et de deux notices sur


l’archipel des Amis auquel c‘ette langue appartient. Le tout est du aux tra-
vaux des Missionnaires Maristes. 11 en est de meme de l’etude sur la tribu
de Wagap dans la Nouvelle Caledonie qui comprend, apres une notice gene-
rate, une grammaire et un cateehisme.

Ces notices sont specialement interessantes paree qu’elles t6moignent cbez


leurs auteurs d’une sincerity parfaite qui ne permet point de douter de leur
parole. On y cbercberait vainement un autre mobile que le desir de faire
connaitre l’exacte realite des faits. Et Id meme ou les enseignements nont
point de, pretentions scientifiques, ils fourniront toutefois a la science des
moyens de progres d’une utilite incontestable.

H. X.

La Vie et les OSuvres de Jean- Jacques Rousseau , par M. Henri , Beaudoin,

2 voL in-8 (Paris 1891).

L’on a beaucoup ecrit sur Rousseau en France et cependant un travail d’en-


semble sur ce personnage n’avait pas encore etc entrepris. Aeetdgard, nous
nous etions laisse de-vaneer par les Ailemands.

Le livre de M. Beaudoin vient tout-a-fait a point pour combler cette regre-


table lacune, L’on peut dire qu’il a rCellemenfc <5puise son sujef, et apres lui,
il ne restera meme plus a glaner. C’est une biographie aussi complete

C 024 PTES-RENBUS,

363

qu’exacte de 1’ecrivainen question qu’a entreprise notre conscience


euxcompatriote.
II suit son heros depuis le jour de sa naissance jusqu'a celui de sa mort. On
peut meme dire au dela, car il nous entretient des pelerinages qui eurent
lieu a son tombeau, aussi bien que des honneurs a lui rendus par la revolution
et myrne du sort qui fut fait a sa peu interessante compagne Ther6seLe Vasseur,

Avec une impartiality qui lui fait honneur, M. Beaudoin se montre d’ordinaire
severe dans ses appreciations sur le grand homme. Toutefois, cette rigueur ne
1’empeche pas de conserver un certain fonds de sympathie pour Rousseau,
sympathie d’ailleurs motiv^e a la fois et par le talent hors iigne de Tecrivain,
les malheurs plus ou moins merites dont il eut asouffrir et enfin par certaines
qualites morales, telles que le ddsintOressement, dont il ne cesse de donner des
preuves au milieu des desordres de son existence. M. Beaudoin estime, eta juste
titre suivant nous, que lorsque Ton parle de Rousseau, il y a bien souvent lieu de
plaider les circonstances attdnuantes. Sans doute, la vie de cet homme de letfres
ne merite guOre d'etre citde comnie un modele. 11 eut sa trOs large part des vices
et des miseres qui constituent pour ainsi dire fapanage de notre malheu reuse
homanite, mais du moins notre auteur montre bien qu'une grande partie des
fautesquel'ona a lui reprocher tiennent surtouta un detain d education premiere.
Une nature cornme celle de Rousseau toute d’impression et de sensation aurait
eu plus qu’une autre besoin d'une direction a la fois affectueuse et suivie. Au
lieu de cela, il eut affaire a un pyre leger, insouciant et qui ne s’occupa jamais
de servir de guide a son fils. Rousseau jetant ses enfants a fhopital ne fesait,
en
quelque sorte, que continuerTexemple paternel. Ajoutons l'influence du milieu
auquel les hommes les plus fortement trempds n’echappent jamais entierement.

Oertes, le XVIIi», sidclesceptique, t(§meraire, epris de theories abstraites, mais


n’entendant rien a la pratique de la vie sociale constituait, si nous osons nous
exprimer de la sorte, une bien mauvaise ecolepour un personnage du tempera-
ment de notre heros. Il eeda naturellement & la tentation de regenter 1'univers
par ses projets de constitutions chim6riques et se crut sans doute un rdforma-
teur du genre humain d’aussi bonne foi qu’il se croyait un modele de toutes les
vertus,

Du rest.e, le tableau que consacre M. Beaudoin a retat de la Society au sein de


laquelle v^cut Rousseau, neconstitue pas, a coup sur, la partie la moins interes-
sante de son livre. Dans un style aussi clair qu’elegant, hauteur nous fait. pour
ainsi dire toucher du doigt, les causes qui prOparaient la mine de cette society
si aimable, mais si aveugle, si denuee du sentiment de ses propres interyts.
Nous le recommandons & l’attention du moraliste aussi bien que de Thistorien
de profession. Ils y trouveront Tun et Tautre, mature a de profondes reflexions
sur « ce long enehainement de causes qui, suivant Texpression de Bossuet
« font et dyfont les Empires. » Ils y vyrront une preuve nouvelle des chati-
ments terribles que Dieu ne manque pas de tenir en rdserve pour les peuples qui
Toublient et se detournent de lui pour obeir a leurs fantaisies et a leurs
Tains caprices.

C te de Charencey,

Les Invasions dans Vlnde. Nadir- Chah — Dupleix — Domination anglaise ,

par M. P. de Gavardie, aneien conseiller a la Cour d'appel de Pondichyry.

La Revue Rritahnigued&ns le cours de lannee qui vient de fihir a donne un


important travail de M. de Gavardie sur Thistoire moderne de la pyninsule
Hindoustanique. • '

364

LE MUSiiSON.

II consiste dans la traduction d’un ouvrage indigene regards comrae classique


dans Flnde, et que Ton cite comme Tun des trbsors de la litterature Indoustanie.
II traite de invasion de Nadir-Sehah dans les etats du Grand Mogol, ainsi que
de la fondation du royaume de Nizam. Le style de 1’auteur autant que Ton en
peut juger par la traduction est noble, elegant et pas trop empreint d’emphase
oriental©. II a de plus le merite de nous donner des details inbdits jusqu’a ce
jour sur l’invasion du conquerant lranien. Nul d’ailleurs plus queM. de -Gavardie
n’btait capable de faire passer dans notre langue, ce joyau de prose Asiatique,
Ayant longtemps habite le ’Bengaie et le Deccan en quality de magistral, il en
etaic arrive non seulernent a comprendre l’lndoustani, mais encore b l’ecrire
facilement. Esperons qu’il ne s’en tiendra pas a i’histoire de Nadir-Scliah. et
voudra bien lui donner une suite, attendue de tons ceux qui s*interessent aux
annales des peuples de l’Asie modern©.

1 (Jte de Charencey.

Du prdtendu polytheisme des anciens Hdbreux. Essai critique sur la religion du


people d'lsra&l, suivi d’un examen de Tauthenticite des ecrits prophetiques* par
Maurice Vernes, directeur adjoint pour les religions des peuples semitiques.
fBibliotheque de Tecole, des Hautes Etudes. Sciences religieuses. Yol. III.)
2 vol. gr*. S° 414 et 416 pp. E. Leroux. Paris 1891. 15 fr.

En ouvrant ces deux gros volumes traitant tous deux d’un sujet en apparence
aussi restreint, tout lecteur quelque peu au couraiat des travauxde 1’Exegese
biblique, s’attendra certainement a y trouver une discussion complete de la
matiere et des vues entierement nbuves ; et il ne sera pas trompe.

Faire un compte-rendu adequat d’une oeuvre de cette etendue, n’est point


; possible dans un article bibliographic ue de Revue ; nous devons bien nous con-
tenter- pour le moment d'indiquer les caractAres gbnAraux de 1’ouvrageAt les
theses qui y son t soufenues.

M. ’Yernes, procedant avec methode, pose d’abord les questions qu’il va de-
batfre, les discute a leurs divers points de vue, puis tire et expose les
conclusions
qu’il pense avoir victorieusement etablies.

Le docfe auteur ne s’occupe pas seulernent du point qu’il annonce dans letitre
de son livre, eornme devant y etre traite exclusivement, Il s’en prend de nouveau
a u'ne itiitre thAse encore de l’ecole graffienne et conteste avec plus de force
qu’aucun livre biblique ait ete ecrifc avant le retour de l’exil et piutOt mfArae
que
deux ou trois siAcles aprAs ce retour. Ce systAme que 1’on connait est ici defendu
a nouveau, mais nous n’oserions dire avec plus de suceAs. M. Yernes ajoute que
tous ces livres qui cbmposent la Bible ont Ate composes dans un but, avec une
tendance personnelle qui lqur 6terait par elle-meme tout credit. 11 ne va pas
jusque lb, mais il fait entre les assertions b rejeter ou b recevoir des
distinctions
insuffisamment justifiees. Si les auteurs des livres scripturaux ont falsify les
faits
pour appuyer leurs doctrines et leurs pretentions ; ils ne sont recevable. en rien
et les distinctions que l’on Atablit entre leurs divers tAmoignages ne sont trop
sou-
vent fondees que sur Tarbitraire. Tel fait confirm© les pretentions supposees,
done
il est faux ; tel autre les contredit, done il est vrai. C’est l'arbitraire erige
en
principe de critique. A ce prix aucun historien fran^ais ne serait recevable car
il en est peu, je pense, qui n’aient b coeur de giorifier son pays. D’autre part,
pour-
rait-on dire que les injures adressees par Voltaire b ses compa, triotes etaient
parfaite'ment mAritees? Et si plusieurs de ces rAeits fabriq’ues longtemps apres

COMPTES-RENDUS. . 365

les ev6nements se soutiennent l’un l’autre est-ce une raison pour affirmer que
cet accord pfouve lear veracite.

Tout homme qui travaiile a civiliser ses eoncitoyens, selon Fidee qu’il se fait
de la civilisation veritable, esfc-il suspect parce qu’il a une tendance
dogmatique?
Ce n’est pas ainsi non plus que Ton traite, par exemple, les historians de Rome et
d'Athenes.

Entin nous ne pouvons que repeter ce qui a ete dejk dit par d’autres : Se flgu-
rer la loi du levitique inventee a Fepoque d’Esdras est chose tellement contraire
a toute notion d'histoire sociale qu’on se demande en vain comment pareille
impossibility n’est pas d’un plus grand poids que certaines difficultes
chronologic
ques que peuvent presenter les textes. Autant vaudrait supposer les lois des XII
tables et de Dracon inventees apres Justinien. Mats ceci est accessoire dans
1’oeuvre de M. Vernes, la .partie essenfcielle est la demonstration de la these
qu’indique le titre du livre bien qu’indireetement, la rdalite du monotheisme
Juda'ique de Jehovah, (Jahveh ou Jaho) comme Dieu unique du peuple israelifce.
Cette demonstration est bien conduite en sa voie principale. Jehovah ou Jahveh
n’est pas un dieu national a l’exemple d’autres dieux des pays orientaux, mais
un dieu universe] ayant adopts le peuple d’lsrael comme son enfant unique, car
c’est la le seul moyCn de concilier les textes des livres merac historiques de la
Bible.

Malheureusement la position que prend M. Vernes vis-a-vis de rhistorique des


Livres Saints Fempeche de trouver la cause, la raison d’etre de bien des faits
tres simples a expliquer, comme par exemple celui rappelC dans cette phrase du
savant auteur : * Comment est-on arrive a Ccarter du temple de Jahveh tout
symbole materiel de la divinity, nous ne saurions trop le dire

L’ouvrage ter mine par un Eocamen de V authenticity des ecrits prophetiques ,


M. Vernes la nie parce que ces livres contiennent des allusions & des pratiques
et & des doctrines qui n'ont pris naissance qxdaux temps de la Restauration.

Voila Fargumenfc principal. Nous regrettons de devoir le dire. M. Vernes ne


saper^oit pas de la petition de principe que contient ce raisonnement :

Je commence par decrCter que tels livres ont £te composes a telle epoque ;
apres quoi je eonclus que d’autres parlant de choses mentionndes dans les pre-
miers, sont necessairement posterieures a ceux-ci.

Et pourquoi cela ne prouve-t-il pas que ces livres ont CtC composes anterieure-
ment et bien plus ahciennement que les derniers mis en contestation ? Alors
surtout que la force de Fargumentation git dans ce syllogisme :

Je n’ai pas de temoignages historiques exterieurs affirmant l’antiquite de


certains livres, done ils sont tout r£cents.

Nous nous bornerons poup le moment a cette reflexion. La partie fondamentale


de l’oeuvre de M. Vernes demande un examen s<§rieux qui sera fait ulterieure-
ment. f
/ P. N. 4

Fir dust. H libro dei Re. Poema epico recato dal persiano in versi italiani, da

Italo Pizzi. Torino V. Bona Tipografo de S. M. 8 vol. 1886-1889.

Quiconque a lu dans le texte original le Livre des Rois, le Sh&hndnieh, lk plus


belle creation que Firdusi, Fimmortel aCde de Tus ait laisse a sa patrie, a 6te
sans doute ravi par Fabon^ance des pensees ffievees, des creations d’une riche
imagination, des peintures si vives qu’il y a vues k chaque pas, II y aura admire
la vivacite des descriptions des combats de H6ros, la profondeur des reflexions

366

LB MUSEON.

sur les vicissitudes de la vie, la fragility dela grandeur et de la puissance ter-


restres.

Mais ii n’est pas donne a, tout le monde detudier loriginal. Aussi a-f-on
depuis longtemps cherche a faire gouter ces beautes si riches aux lecteurs
instruits en ieur presenrant des traductions anglaises, fran^aises ou allernandes
des plus beaux passages de ce grand poeme.

Mais ce but sera surtout rempli par cette traduction nouvellc du Shahnameh
que nous devotis au travail infatigable du Professeur Pizzi. C’estla premiere que
. l’ltalie ait possedee, c’est aussi la premiere et la seule qui ait ete essayee
en vers
pour le Shahnameh en entier. Les prec^dentes etaient en prose comme celle de
Mohl, les autres, celles du Fr, Ruikert et de A. von Sehack ne contenaient que
des extraits isoles.
Le professeur Pizzi qui s’est acquis, deja un juste renom par divers travaux
appartenant au domaine de 1’Eranisme, nous donne dans sa traduction le poeme
d’un bout k l’autre sans en excepter la celebre satyre dirigee contre le Sultan
Mahmoud et dans laquelle le Poete met en evidence la conscience de sa person*
nalile. '

La traduction du prof. D p Pizzi est basee sur le texte de Macon (Calcutta 1829)
mais les editions de Jules Mohl (Paris 1888-1878), de Yullers et de Thevan, tout
comme le manuscrit conserve dans la Bibi. Laurent, de Florence (1) ont ete
egalement compardes et mises a profit. Le traductour a tenu compte egalement
des observations faites sur la traduction de Mohl par Fr. Ruckert (2).

Le livre du prof. Pizzi s’ouvre par une introduction de 10 pages que suit une
biographie de Firdusi (pp. 1-17) ; apres quoi vient un apergu du podme ,et des
heros qui y jouent un ride. (1885).

Quant a la traduction eile-meme pour laquelle lo prof. Pizzi a choisi le vers


blanc au lieu du Mataharib , nous dirons qu elle demontre brillamment chez
son auteur une connaissance parfaite du persan autant qu’iui sentiment profond
des beautes poetiques’et un grand art dans le maniement du mdtre.

Cette traduction est fiddle, bien adaptee a loriginal et pleine de bon gout.
A ^exactitude elle joint le nitrite podtique et donne k ceux qui ne peuvent
aborder Loriginal une idee exacte de ses beautes. Nous citerons comme specia-
lament reussis les moreeaux suivants : L. II. 348 ss, Le prova del fuoco, vol. IV,
547 et ss. La Scomparsa di Re Khusro ; vqI.V. 430 et ss. La morte di Rustem, vol.
VI, 220 et ss. Prodezze di Behram glior alia caccia ; vol. VIII. 472 et ss. Fine
del
libro dei Re.

C’est done avec une profonde conviction que nous recommandons cette traduc-
tion de PEpopee persane, non seulement a tous les compatriotes lettres du prof.
Pizzi, qui ont dans ces derniers temps temoigne d’un vif interet pour les clioses
de l’orient ; mais a tous les gens instruits qui sont en etat de lire la plus
belle
poesie de la Perse dans des vers italiens d’une forme parfaite.
lena, juillet 1892. ’ Prof. Eug, WILHELM.

(1) Catal. Asseman. CII. 5.

(2) Zeitch. D. M. G. B. V1U et X.

LE IHARIAGE HE L EllPERECR DE LA CHINE.

(Extrait du Rituel Imperial.)


(Suite.)

IV. Envoi des presents de nooes.

I^es officiers charges cle cette fonction preparent deux cents


liangs d’or ( 1 ) et dix mille d’argent, une teiere d’or et deux
d’argent ainsi que deux plats, mille pieces de soie, vingt che-
vaux capara<jonn6s et vingt autres ainsi que vingt equipementS 1 2 3
et couvertures de chevaux ( 2 ).

On donne au pere et a la mere de la marine cent liangs d’or


et cinq milles d’argent, une teiere d’or et une d’argent avec un
plat de meine metal, cinq cents pieces de soie, dix pieces de
nankin, et six chevaux caparaconn6s (a) ; en outre, une cuirasse,
un arc avec son etui, desfleches avec un carquois ; puis, h
chacun deux grandes robes, d’apparat doublees et deux cos-
tumes ordinaires complete, un d’hiver, l’autre d’ete, une robe
de peaux de renard et une ceinture.

(1) Liang . Valeur mon&aire compile au poids et qui a necessaireroent vari£


avec les temps. Aujourd’hui il est estim6 un peu moins d*un dollar et demi et
8 f, 50 environ, en monnaie franchise. lei il ne s’agit que du poids qui est de 24
grains.

(2) Ma~kia. Voir la note 5, p. 357.

(3) dit le commentaire.

XI.

25 ,

368

LE MUSE0N.

Aux freres de la nouvelle imperatrice et a ses suivants, des


habillements divers selon la qualite de chacun.

Les officiers de ce service vont placer les dons d’etoffe au


haut de l’escalier imperial et les autres objets aubas des inarches.

V. Declaration du mariage.'

Apres cela le Li-pou envoie un delegue, commissionne a sa


demande par l’empereur, porter la lettre imperiale et le sceau
dans la sajle Tai-ho avec toutes les ceremonies qui ont accom-
pagne le depot des dons nuptianx. Ce delegue se rend ensuite
a la demeure de l’imperatrice. La, un officier prend et place
les presents d’etoffes dans la grande salle et les dons d’objets
divers en haut de l’escalier. Quant aux chevaux on les conduit
et les attache au milieu de la cour.

L’envoye du souverain presente la lettre imperiale eten donne


lecture ; le pere de la mariee lecoute a genoux et l’on fait toutes
les ceremonies de la remise des presents de noces. Quand c’est
fmi, le pere descend et se rend dans la cour avec ses fils pour
, vcneror le sceau imperial.

La il_s’agenouille trois fois en se prosternant neuf fois et puis


va se mettre en dehors de la grande porte.

La mere sort aussi accompagnee de toutes les dames de la


maison et se rend dans la cour du cote de l’ouest. Elies y font
six inclinaisons profondes, puis trois genuflexions et six proster-
nations devant le sceau. Cela fait elles se 1 'etirent toutes et
1’envoye emporte sa tablette.

Le pere et les freres de la mariee s’agenouillent et l’accom-


pagnent jusqu a la porte et les assistants s’en retournent chez
eux. Le delegue va rendre compte de sa mission, remet le
sceau en place et rentre chez lui. Ainsi se fait le Ta-tchcmg du
« grande attestation, declaration de mariage. »

Tout ceci n’est encore que preliminaire. Nous arrivons seu-


lement au mariage lui-meme,

LB MARIAGE DE L’EMPEREUR BE LA CHINE.

369

VI. ClSREMONIE DU MARIAGE.


La veille de ce grand jour, des delegues imperiaux vont
annoncer l’evenement au del, a la terre, a 1’arriere-salle du
temple ancestral ( 1 ), et au Feng-sien-tien ( 2 ) selon les rites
ordinaires.

Ce meme jour, on fait ce qu’on appelle le Tchi-ying ou la re-


ception respectueuse.

Un membre de la grande chancellerie est, a la demande du


Li-pou, charge de presider a cette ceremonie ; un des presi-
dents de cette cour lui est adjoint comme lieutenant. On leur
forme une escorte composee de dix grands chambellans et dix
officiers de la garde. Quatre dames tirees des rangs des hauts
dignitaires du premier et du second degre, marchent en avant
comme avant-garde, sept autres fonnent 1’arriere-garde. Dix
autres encore les accompagnent respectueusement et leur font
suite. Ce meme jour, l’office des equipages des dames du palais
prepare celui de l’lmperatrice mere et fait dresser les suspen-
soires des instruments de musique dans le pavilion de la salle
dite Tze-ning ou des « Joies maternelles. »

Un officier des armes imperiales apprete la natte aux pros-


ternations de S. M. a l’exterieur du seuil de la porte de cette
salle. Des officiers du Li-pou et de la cour ceremonielle placent
les deux tobies destinees a porter le sceau imperial, le decret
et la tablette de creance, a l’interieur de la salle Tai-ho et un
pavilion a dragons en dehors de la porte de la grande chan-
cellerie. La cour des equipages imperiaux organise le cortege
qui doit accompagner le souverain et Celle de Musique, fait
poser les suspensoires et les instruments de l’orchestre.

Cela fait on amene le char de I’iinperatrice au pied de l’esca-


lier de la salle Tai-ho et l’equipage de l’imperatrice mere en
dehors de la porte Wu ou dumidi. Enfin les officiers du palais
(1) Celle oil Ton remet les tablettes des ancetres hors des temps de c&rtsmonie,

(2) . C’est un autre temple que le .pr<5c6dent, Le premier est le grand temple oil
se font les ceremonies solennelles. Le Feng-sien-tien est une chapelle de devotion
plus infcime oil Tempereur honore tous ses aieux.

370

EE MUSEON.

appretent la robe et'le bonnet du oote du sud du char de


l’epousee.

Des l’aurore, les officiers de la grande chancellerie et du


Li-pou viennent du Nei-ko apportant la tablette et le sceau
d’or ; ils en lisent le texte puis les placent separement dans les
pavilions. En meme temps le vice-president du Li-pou porteur
du sceau de l’empire va dans la salle Tai-ho deposer cet objet
precieux sur la table du milieu ; il depose la tablette d’or sur
celle de gauche et le sceau d’or sur celle de droite.

Alors tous les grands dignitaires, xxiis, pi’inces, fonction-


naires civils et militaires, annalistes, inspecteurs, et autres
officiants axrivent en habits de cour et prennent les places
assignees a chacun.

L’envoye imperial charge de recevoir le decret se tient


a l’escalier du vestibule du palais ; les chambellans de
1’arriere-garde , et les officiei's de la garde imperiale, se
placent derriere eux portant egalement l’habit des plus
gi'andes solennites. Aupres sont le grand secretaire d’etat por-
teur de la lettre.et l’officier de la cour cei’emonielle chai’ges de
la tablette et du sceau de creance ; les nxembres de la grande
chancellei'ie et de la cour des rites se tiennent sous la conxiche,
dans le meme costume.

Au moment juge propice par l’Observatoii’e astronomique,


le pi’esident et le vice-president du Li-pou se rendent au portail
K’ien-tsing-men, pour avertir l’empereur que le temps est venu.

L’auguste monarque apparait revetu de son costume de fete


solennelle, monte en char et sort du palais avec son escorte
habituelle ; les deux presidents du Li-pou cites plus haut con-
duisent sa. Majeste.

Le cortege passe la porte Long-tsong et arrive a la porte de


gauche du Yong-hhang (ou bonheur pei’petuel). La l’empereur
descend de voiture, entre et va se mettre d’abord a l’exterieur
du portail Tze-ning ou il se tient du cdte de 1’est, tourne vers
l’ouest. .

Alors un intendant du palais va prier 1’ I m peratiice- d ouairiere


de venir au palais Tze-ning et de s’asseoir sur le trone.

LE MARIAUE DE L’EMPEREUR DE LA CHINE. 371

Quand elle y a pris place, le prbsident et le vice-president


du Li-pou conduisent l’empereur au milieu de la salle ; la il
s’agenouille et s’incline profondbment trois et neuf fois (devant
sa mere). Quand il s’estreleve, l’imperatrice retourne au palais.
L’empereur remonte en char a la porte gauche du Yong-khang,
se rend a la Long-tsong-men par les salles Pao-ho et va a la
Ta-ho-tien.

Aussitot, a la porte du midi, les cloches retentissent, le


tambour bat, la musique se fait entendre.
Puis au signal donne les membres de la cour des ceremonies
viennent en rang de dignites, s’agenouiller et se prosterner
selon les rites ordinaires. Apres quoi ils montent l’escalier de
lest et s’agenouillent de nouveau, en se tournant vers le nord.

Alors le delegue herault imperial donne lecture de l’ordre


du souverain concu en ces termes :

« L’empereur a decrete de satisfaire au desir de l’lmperatrice


sa mere ; il agree que la princesse X soit la souveraine. »

« En ce mois propice sous cette constellation favorable il a


fait preparer les dons et le contrat convenables, il ordonne. a
ses ministres d’aller chercher l’epouse choisie. »

Apres cette lecture, le grand chancelier qui tenait le sceau


de l’empire le donne au messager imperial qui se leve ainsi
que ses lieutenants. Les officiers commissionnes a cette fin
vont par l'esealier du milieu remettre la tablette et le sceau de
creance dans le pavilion et sortent de la salle de La Grande-
harmonie.

L’empereur retourne en ses appartements. Au signal donne,


la musique commence. L’envoye imperial sort de la salle suivi
des chambellans et des officiers de la garde. Arrives au dehors,
ils se mettent en rang. L’envoye tenant le grand sceau est
avant ; derriere lui vient le pavilion 4 dragons contenant la
tablette et le sceau d’or, puis le char de l’imperatrice designee,
que .suivent les porteurs du costume destine a celle-ci et 1’equi-
page de l’lmperatrice douairiere.

On va ainsi a la demeure de la future souveraine. Sur leur


passage, la route a ete parfaitement nettoyee, purifiee par les
372

LIE M'USEON.

soldats de la ligne depuis le portail de la Grande harmonie


jusqua la maison de lepousee. La aussi on a fait de grands
preparatifs. La grande salle a ete nettoyee, paree, couverte de
tapis. Des grandes dames en grand nombre et dans leur plus
brillant costume viennent y attendre pour, conduire, suivre,
assister leur souveraine, de bauts fonctionnaires en habits
pompeux sont la pour remplir les differents offices.

Tous attendent en un profond sentiment de respect.

Des assistants viennent alors poser au milieu de la salle, une


table pour le sceau imperial, une autre a gauche pour les
cassolettes a encens, l’une et l’autre dans le sens de Test a
l’ouest, puis deux encore pour la lettre et la tablette d’or a Test
et a l’ouest dans le sens du nord au sud, enfin une natte a pros-
ternation devant la consolette a encens et tournee vers le nord.

Deux dames designees pour la lecture de la lettre imperiale


se mettent au sud de la table de lest en face de l’ouest.

Quatre dames assistantes se placent a droite et a gauche de


la natte de l’imperatrice, tournees vers Test et l’ouest ; les
intendants se rangent au pied de l’escalier de la grande salle (1),
en dehors, les uns vis-a-vis des autres.

Cependant le messager imperial arrive, et descend de che-


val. Le pere de l’epousee suivi de ses ffls, tous revetus des
habits de fete, viennent au devant de lui jusque sur le chemin.
L’envoye entre, monte par l’escalier du milieu et s’arrete a
l’entree de la salle (*2) du cote de Test ; son aide de camp se
met a sa gauche, l’un et l’autre regardent l’ouest.

Les pavilions contenant la tablette et la lettre entrent a leur


suite, on les depose l’un a gauche, l’autre a droite. L’officier
de la maison imperiale remet la robe et le bonnet a une fille
d’honneur de la souveraine pour les presenter a celle-ci. On
arnene alors le char aux phenix (3) au haut et au milieu de

(X) Le vestibule du Tai-lio-men par oil arrive Tempereur.

(2) Le Tang exterieur, le salon de la famille accessible aux liommes.

(3) Le cliar aijx pli^nix, orn6 de figures de eet oiseau merveilleux. Le phenix
est le repr<5sentant de Timp^ratrice comme le dragon Test de lempereur. C'est le
char extraordinaire des grandes solemnitds.

LE MARIA GE DE l’EMPBREUR DE LA CHINE. 373

l’escalier, le char ordinaire et celui de l’imperatrice douairiere


an has des memes marches, a droite et a gauche. Les musi-
ciens viennent ensuite se ranger des deux cotes de la grande
porte.

Quand tout est pres et que chacun a pris la place que les
rites lui assignent, le pere de la mariee fait son entree, monte
par l’escalier de l’ouest, vient devant le delegue imperial arrete
dans le Tang exterieur et flechit les genoux. L’envoye se
tournant vers l’ouest lui communique l’ordre imperial. Le pere
l’ecoute respectueusement, puis s’agenouille trois fois en faisant
neuf prosternations, puis se retire a l’ouest de l’escalier.

TJne intendante va alors avertir l’imperatrice qui arrive


conduite par une dame d’honneur et va, examiner les vete-
ments.

Sa mere et ses dames d’honneur en costume de cour vien-


nent se placer a droite du chemin sous le portail de la grande
salle. En ce moment , l’envoye remet le sceau a la dame
d’honneur et son lieutenant prend la tablette et la lettre dans
le pavilion pour les donner a l’intendant en passant par la
porte du milieu.

La mere de la marine et les autres dames s’agenouillent sur


son passage pour honorer ces objets dignes d’unprofond respect,
puis se relevent, mais l’imperatrice elle-meme reste debout et
quand ils ont pendtre dans la salle elle les suit. On depose le
tout sur les tables preparees apres quoi les porteurs se retirent.

Alors la dame d’honneur qui fait les fonctions de ceremo-


niaire conduit l’imp^ratrice 4 sa place de prosternation oil elle
s’agenouille. L’imperatrice recoit la tablette et la lettre et
s’incline.

Alors la dame d’honneur lit la lettre du souverain a sa


choisie et sort pour la rendre au messager imperial. L’impera-
trice et sa mere lui font un instant cortege.

La mariee conduite par la ceremoniaire entre par la porte


lat^rale et s’arrete un instant. La demoiselle d’honneur remet
la tablette et la lettre au Nei Men qui les replace dans leurs
pavilions pour les reporter au palais.

374

LE MUSEON.
VII. L’UNION DES COUPES, CONSECRATION DU MARIAGE.

Quand la declaration de l’empereur a ete acceptee par son


elue, on fait la ceremonie appelee ho-kiuen « union des coupes »
qui consacre le manage. Lorsque le jour designe par la cour
d’astronomie est arrive on amene la chaise au phenix au pied
de l’escalier de la grande salle interieui’e droit au milieu, on re-
place tournee vers le sud.

L’imperatrice sort par la porte laterale suivie des grandes


dames qui l’accompagnent, tandis que d’autres la precedent.
Sa mere avec les autres dames assistantes vient a eUe jusque
devant le char. L’imperatrice y monte ; sa mere et ses com-
pagnes reculent. Alors l’envoye imperial porteur du. sceau du
souverain monte a cheval et marche devant elle. Son pere
s’agenouille sur son passage, puis se releve et s’ecarte.

L’imperatrice se met en route precedee d’un corps de musi-


ciens qui l’accompagne sans jouer ; puis du char de sa mere et
des pavilions contenant la tablette et le sceau de creance. On
passe la grande porte, les dames titrees precedent sur leurs
ehevaux, les intendants suivent a pied. Les chambellans
l’accompagnent des deux cotes, les officiers de la garde suivent
les ehevaux des grandes dames.

On passe par la porte du milieu du portail Tu ts’ing. Quand


on arrive au pont de l’Eau doree (Kin shin) (1) l’envoye impe-
rial descend de cheval, il prend le sceau imperial et entre au
palais. Le cortege continue sa route, jusqu’a la porte du midi
( Wu). Les cloches et le tambour de ce portail retentissent aussi-
tot ; l’equipage de l’imperatrice douairiere s’y arrete. Neuf por-
teurs d’ombrelles ornees de phenix viennent prendre la tete du
cortege, toutes les grandes dames designees comme dapaes
d’honneur descendent de cheval et vont a pied conduisant la
souveraine. La garde suit egalement a pied pour passer le
pont.

(1) Le quartier imperial est traverse par une riviere. Sur eette riviere on a
cons trait un pont de marbre orne d’or, de statues, de balustrades etc. II nest
pas permis d’y circuler a clieval.

LB MARIAGrE DE L’EMPEREUR BE LA CHINE. 375

De la porte du midi on va au portail Tai-ho, on traverse les


deux portes du milieu de gauche (1), on arrive au Kien tsing
men qui fait partie des appartements prives de l’empereur. La
le pavilion aux dragons s’arrete. Le messager imperial reprend
le sceau imperial pour aller le remettre a l’empereur et lui
rendre compte de sa mission.

Les chambellans et les gardes se retirent ; l’intendant prend


la tablette et le sceau d’or hors du pavilion et l’on se remet
en route. Ce dernier marche en avant, conduisant les dames
titrees que suit le char de limperatrice. On entre par la porte
du milieu du portail Kien-tsing ; on s’avance jusqu’au pied de
l’escalier de ce palais ou l’on s’arrete. L’intendant alors va
prier la souveraine de descendre de sa chaise et la conduit a
la salle dite Kiao-ts'ai ou « de la communication » . Les dames
titrees qui l’ont amenees jusque la, ne peuvent penetrer plus
loin dans le palais. D’autres attachees a sa personne viennent
la recevoir et la conduisent dans le palais interieur.

L’intendant delivre la tablette et le sceau d’or au gardien


des tresors et s’en va a son tour.

Le Rituel ne suit pas la nouvelle imperatrice apres son entree


dans le quartier interieur, ceci n’est plus affaire de ceremonies
• officielles mais de joies privees. Un voile est tire la-dessus,
laissant les deux epoux agir a leur .convenance.

Nous passons de la immediatement a cette partie des cere-


monies essentielles que l’on appelle Ilo-kiuen, c’est-a-dire
« reunir les coupes nuptiales » et qui consacre bunion des
epoux de tout rang. Voici ce que le Rituel nous en fait con-
naitre.

Aujour propice on fait dans le palais interieur le banquet


de la reunion des coupes. On le prepare dans le quartier intime
et quand tout est pret les intendants vont en informer l’empe-
reur. Celui-ci vient en habits de ceremonies- et quand cette

(1) Ces portails sont formas de longues arcades ayant une porte a chaque
exfr6mit<5,

376

LE MUSEON.

formalite est accomplie ( 1 ) les offlciers du palais et les dames


d’honneur qui y ont fonctionne se retirent laissant les epoux
imperiaux seul-a-seul.

VIII. Les visites.

Le lendemain lhmperatrice temoigne son respect a sa belle-


mere l’imperatrice douairiere, en lui servant l’eau a se laver
les mains et des aliments. De son cote l’imperatrice douairiere
presente le vin et le diner a sa belle-fille.
D’autre part les intendants de service preparent un siege
d’audience de cour au droit milieu du palais Tze-ning, tourne
vers le nord ; puis deux autres a Test et a l’ouest dans la direc-
tion du sud ; ces derniers servent quand on presente le vin.

On prepare le char de l’imperatrice-mere et les corps de


musique destines a la fete. Avertie par les intendants, la vieille
imperatrice sort de son palais habillee comme le requiert la
solennite, monte en char et se rend avec son cortege ordinaire
a la salle de la Paix Bienveillante (Tze-ning). La musique et
les.ehoeurs accompagnent sa marche et quand elle a pris place
sur son trone, la musique s’arrete. Les dames d'honneur amenent
alors 1'imperatrice au milieu de la salle. La elle fait six pro- •
fondes inclinations, puis s’agenouille trois fois en inclinant
autant de fois. Elle se releve alors et se tient unpeu en arriere.
On sert un repas, on couvre la table devant l’imperatrice-mere ;
celle-ci prend du vin et goute des mets. Puis la mariee, conduite
par la ceremoniaire, revient faire 2 inclinaisons profondes et
s’agenoniller une fois en se courbant jusqu’a terre. Relevee, elle

(1) Le Ro-kinen se faifc en Chine a tout manage quelle que so it la qualify des
epoux et d’une maniere idontique. Les deux mar i 6s se mettent debout aux deux
extr£mit6s d’une table assez 6froite, chargee de vins et de fruits Les dames
d’honneur prennent deux verres lies entre eux par un cordon rouge, et les
rempiissent de liqueur et les portent a la bouche des deux jeunes gens qui y
boivent du bout des Mvres. Puis ces dames echangentles gobelets et chacun bolt
dans celui qui a servi la premiere fois a son conjoint.

Cela fait, Fumon est consommee et les 6poux mangent des fruits et des sucre-
ries servis sur la table.

LE MARIAGE DE L*EMPEREUR DE LA CHINE. 377


va s’asseoir a la table. On lui presente les mets et le vin, elle
en prend a son tour.

Quand elle a fini l’intendant fait enlever les plats ; l’impera-


trice revient faire ses reverences et genuflexions devant sa
belle-mere et se retire sur le cote ou elle se tient tournee vers
l’ouest.

L’imperatrice douairiere seleve de son trone, pour retourner


au palais. La musique commence aussitot ; les ceremoniaires
conduisent l’imperatrice jusqu’a son char et quand elle a dis-
paru, les dames d’honneur s’en vont a leur tour.

Le lendemain l’empereur se rend avec sa suite au palais de


son auguste mere pour lui temoigner sa veneration et lui rend re
les hommages presents. II s’agenouille et se prosterne devant
elle selon les rites.

IX. Felicitations a l’empereur et a l’imperatrice.

Banquet.

L’empereur passe a la salle de la Grande Harmonie ou tous,


Kongs, Rois et Grands de l’Etat, viennent lui presenter leurs
felicitations.

Puis une proclamation impbriale annonce l’heureux evene-


ment d l’empire entier.

En province tous les mandarins civils et militaires vont


aussi au palais du gouvernement feliciter le souverain en la
personne de son representant et devant son trone vide.

L’imperatrice se rend de nouveau au palais de sa belle-mere


renouveler ses temoignages de respect et de la aupres de
l’empereur ou elle en fait autant.

Puis toutes les princesses, lilies et belles-filles d’empereur


viennent au palais de l’imp6ratrice et lui prodiguent leurs
temoignages de veneration.

Ce jour meme la cour de musique organise un orchestre et


des choeurs qui se preparent dans la grande salle de la Grande
Harmonie.

378

LE MUSEON.

L’empereur y vient en personne et donne. un banquet yen a


la nouveile irnperatrice et a sa famjlle.

D’autre part les Wangs, Kongs, et hauts dignitaires sont


reunis avec le pere de la jeune souveraine en un memo festin.
Et chacun y est place selon son rang.

Quand lequipage imperial arrive les Wangs et grands inf e-


rieurs descendent de leur siege, des officiers de la cour cere-
monielle conduisent le pere de l’imperatrice avec ses autres
parents a Test du vestibule du palais et la tournes vers le nord
ils s’agenouillent et se prosternent trois et neuf fois. Apres
quoi on les reconduit a leur place ou ils s’asseient sur les sieges
prepai’es ; on sert les tables, la musique se fait entendre. On
passe le vin comine aux autres repas donnes dans la salle de
Grande Harmonie.
Apres cela llmperatrice-mere donne un semblable banquet
a la mere de sa belle-fille et a ses parentes. On le sert au palais
du Repos excellent (tze ning). Les princesses et epouses de
princes, les femmes titrees des Grands mandarins y sont invi-
tees. Les intendants du quartier feminin preparent les chceurs
et l’orchestre, les officiers de la maison imperials appretent les
mets et les servent.

Quand lTmperatrice-douairiere fait son entree et se rend a


son trone toutes les princesses descendent de leurs sieges et
vont a Test du vestibule faire six inclinations profondes-, trois
genuflexions avec neuf prosternations. Puis elles retournent
s’asseoir ; on passe les plats, la musique joue des airs joyeux,
on passe le vin comme au banquet president. Puis chacun s’en
va apres que l’auguste presidente de la fete est retournee a
son palais.

Ce festin est le dernier acte des ceremonies du mariage


imperial. Tout apres cela rentre dans l’ordre de la vie ordinaire.

C. de Harlez.

LE

B AIT AL PACCISI

CONTES HINDIS.

AVANT-PROPOS.
I.

C’est du Sanskrit qu’a ete traduit le Baited paccisi. Le Velci-


lapancavingati (les vingt-cinq contes du vampire) fait partie
dune ancienne collection de contes Sanskrits, a laquelle se
rattachent YHitopadega, le Pancatanlra et le Singhdgam battici
(en skr. SinhdsanadvdtringaU, les trente-deux contes du trone),
et qui porte le titre de Katha-sarit-sdgara (l’ocean des fleuves
< des histoires).

Le vetdlapancavingati a joui d’une grande vogue aupres des


indigenes ; aussi a-t-il ete traduit dans la plupart des langues
modernes de lTnde. Nous ne ferons mention ici que des ver-
sions Bengalie, Betal-panchabinshati (Calcutta, 1861) ; Braj-
bhakhci, par Carat Kabzskvar ; liindoustanie, tiree du braj-
bhakha, par Lall-a et Mazhar’ Alikham Wila ; bindie, faite
aussi sur la version braj-bhakha, et dont une bonne edition a
paru a Calcutta en 1852 par les soins eclaires de Eshwar Chan-
dra Vidyasagar : c’est une des plus repandues et celle qui porte
le nom de Baited paccisi, baitftl correspondant au skr. vetdla ,
et paccis? au skr. pancacingali. Une autre redaction du Baital
en vers hindis est due au pandit Bhola-Nath’Ishrat, qui l’a
intitulee : Bikrmri bilds (skr. vikrama-vilaca, les plaisirs de
Vikramaditya). Enfin, outre la version kalmouke, le Siddhi-
xi. 26 .

380

LB MUS^ON.

kur, donnee par B. Jfilg en 1866 (Leipz. texte et trad, allem.),


il en existe une en tamoul, le Vedala-kadei, dont M. Babington
a donne une traduction en 1831 dans les Miscellaneous transla-
tions from Oriental languages (i).

Cette dernidre version serait interessante a etudier, et nous


nous proposons de le faire un jour, en la comparant a l’original
Sanskrit : on verrait alors d’une maniere certaine si la version
tamoule contient vingt quatre contes, ou si M. Babington en
a re tranche une du recueil, comme entacbee d’images un peu
trop erotiques. Nous aurons ainsi 1’occasion d’approuver ou de
critiquer les opinions de deux grands Orientalistes, MM. Garcin
de Tassj et Eugene Burnouf, qui ont traite en quelques mots
de cette question, curieuse a elucider, dans le Journal des
savants (1833 et 1836).

II.

Yoiei l’introduction de ces contes, necessaire pour com-


prendre toute l’histoire, car si ces histoi'iettes sont comme
recit independantes les unes des autres, et peuvent par con-
sequent etre detachdes de l’ensemble en tout ou en partie, ce
qui nous donne justement le droit aujourd’hui de presenter au
lecteur la traduction de quatorze histoires sur vingt-cinq, elles
sont pourtant unies, les unes aux autres par une chalne ininter-
rompue, qui se rattache a l’histoire racontee dans 1’introduction.
Aussi allons-nous donner de celle-ci une breve analyse, la tra-
duction en ayant dejd ete faite excellemment par M. Lance-
reau. Le recit est deja par lui-meme un peu sec, et notre
analyse sera loin de lui donner de la vie et de la chaleur.

Gandharvasdna, roi de Dhara, etant mort, Sanka, son fils


aine, fut son successeur ; mais le cadet, Vikrama, tua son frere
aine et monta sur le trone a sa place. II voulut aller visiter
tous les pays dont il avait entendu parler, et dans ce but il
confia le soin de son empire a son jeune frere Bhartrhari, et,
devenu yogui, il parcourut le monde.
(1) Y. notre esquisse : Les langues et la litterature du Sud de VInde, dans le
compte-rendu du congr&s scientifique mternaiional des catholiques (l er — 0 avril
1S91).

LB BAITAL PACCISI.

381

Dans la meme ville un brahmane, renomme pour ses auste- 1


rites, regoit; un jour d’un dieu le fruit d’immortalite ; aussitot
il apporte ce fruit a sa femme, qui se met a verser des larmes,
en lui conseillant de l’apporter au roi et de lui demander en
echange des richesses. Le brahmane, suivant le conseil de sa
femme, va porter ce fruit au roi, qui 1’accepte et lui donne
cent mille roupies de recompense. Le roi se rend alors aupres
de ses femmes, et fait cadeau a la plus aimee du beau fruit,
qui devait etre pour elle un gage d’immortalite et de jeunesse.
La reine n’a rien de plus presse que de donner ce beau present
a un Kotwal, son amant, qui le donne a une courtisane, sa
maiti'esse ; cello- ci, a son tour, en fait cadeau au roi, qui
accepte et la recompense largement. Mais le roi, degoute du
monde, grace a la trahison dont il avait ete victime, resolut
des lors de se livi-er entierement aux austerites, et, devenu
yogui, il se retira au fond des forets.

Indx’a, ayant appris cet evenement, envoie un demon pour


garder la ville qui etait privee de roi, et le roi Vikrama de son
cote appi’end la nouvelle de la fuite de son If ere. Il accourt,
veut entrer dans la ville a minuit, mais le demon lui crie :
« Qui etes-vous ? oil allez-vous ? arretez et dites notre nom. »
Le roi repond qu’il est Vikrama, et le demon le provoque. Ils
se battent ; le roi triomphe : il accoi’de la vie au demon, qui
en retour veut le sauver de la mort qui le menace, et lui pai’le
en ces termes : « Il y avait dans cette ville un roi nomine
Candi'abhana. Il etait un jour dans une fbret, oil il apercut
suspendu a un arbre-la tbte en has un penitent. De retour
dans son palais, le i'oi dit a ses Gourtisans : « Celui qui m’arne-
nera ce penitent aura cent mille roupies. » Une courtisane
s’offfit pour executer ce projet. Alors elle va dans la foret, et
commence par faire manger l’ascete, qui reprend peu a peu ses
forces. Enfin il a commerce avec elle et en a un fils ; des que
celui-ci est age de quelques mois, la courtisane met l’enfant
sur les epaules du yogui et le conduit a la cour. A cette vue,
les eoui’tisans font des reflexions qui demontrent au penitent
l’intention qu’a eue le x*oi de s’opposer a ces devotions : il

382

LB MUSE0N.

retourne dans la foret, apres avoir tue l’enfant, et y acheve sa


penitence.

La conclusion de cetie histoire est que dans cette ville vous


etes trois homines lies sous le meme astre, la meme division
du grand cercle, efc a la meme heure, c’est-a-dire vous-meme,
le fils d’un marchand d’huile et le yogul fils d’un potier. Ce
yogui a tue le fils du marchand d’huile, l’a metamorphose en
vetala et l’a suspendu a un arbre la tete en has dans un cime-
tiere. II veut vous tuer aussi ; si vous lui eehappez, vous aurez
le pouvoir ; je vous ai prevenu, tenez-vous sur vos gardes. »

Sur ces mots, le demon s’en alia. Le roi entra dans la ville
et fut recu avec la plus vive allegresse. Un jour, un yogui, du
nom de Cantacila, vint a la cour, porteur d’un fruit qu’il oifrit
au roi. Celui-ci, ayant un soupcon, ne mangea pas le fruit, et
le fit conserver par son intendant. Tous les jours le yogui
venait offrir au roi un fruit nouveau, confie de meme a l’inten-
dant. Un jour, l’un de ces fruits, setant brise par accident,
il en sortit un rubis magnifique ; et le roi emerveille, sur les
conseils du yogui, fit apporter devant lui tous les fruits et les
fit briser : il sortit de chacun d’eux un rubis superbe. Le roi,
ayant fait apprecier par un joailler la valeur de ces pierres
precieuses, recut cette reponse : « En evaluant chacune d’elles
a plusieurs millions de roupies, je ne les estime pas encore a
leur prix ; en verite la valeur de chacun de ces rubis est egale
a une des sept regions de la terre. » Le roi dit alors au yogui :
« Mon royaume tout entier ne vaut pas un de ces rubis ; dites-
moi done pourquoi, vous qui etes nu, vous m’avez donne tant
de pierres precieuses ; dites-moi ce que vous desirez. » « Sire,
repondit le yogui, je vais sur le bord de la Godavari pratiquer
des enchantements dans un cimetiere et j’obtiendrai ainsi le
pouvoir de tout accomplir. Venez passer une nuit avec moi, je
vous le demande en grace : votre presence fera reussir mes
sortileges. Venez seul et muni de vos annas. »

Le roi accepte, et, au jour fixe, se rend seul et muni de ses


armes a l’endroit designe par le yogui, qu’il trouve dans le
cimetiere au milieu de sorcieres et de fantomes. « Qu’avez-

LE BAITAL PACCISI.

383

vous a m’ordonner? » clit-il au yogui. « Sire, puisque vous etes


venu, allez au sud de l’endroit oix nous sommes, et dans un
cimetiere vous trouverez un siris, auquel est suspendu un
cadavre. Allez vite me chercher ce cadavre pendant que je fais
ici mes devotions. » Au milieu d’un cortege oblige de serpents
et de spectres hideux, le roi impassible penetre dans le cime-
tiere : a la vue d’un arbre, ou un cadavre, attache a une corde,
etait suspendu la tete en bas, il grimpe sur l’arbre, donne un
coup depee sur la corde et la coupe. Le cadavre tombe et
pousse de grands cris. Alors le roi descend et lui deman de
qui il est. A cette question, le cadavre rit aux eclats, et remonte
sur l’arbre oil il reste suspendu. Le roi y grimpe de nouveau,
prend le cadavre sous son bras, le descend et lui dit : « Mise-
rable, dis-moi qui tu es. » Le cadavre ne repond pas. Le roi
reflechit alors et se dit en lui-meme : « C’est peut-etre le mar-
chand d’huile dont le demon m’a parle, et que le yogui avait
enferme dans un cimetiere. » Apres avoir fait cette reflexion,
il le lie dans un drap pour le porter au yogui. Le vampire dit
au roi : « qui etes-vous ? et oil m’emportez-vous ? » « Je suis le
roi Vikrama, dit-il, et je te porte a un yogui. » « Je le veux
bien, rdpond le vampire, mais a la condition que, si vous
parlez en route, je reviendrai. » Le roi accepte cette condition,
et l’emporte. « Roi, dit le vampire, nous ne pouvons rien faire
de mieux que de nous entretenir pendant le trajet que nous
avons a parcourir. Ecoutez l’liistoire que je vais vous raconter . »

Le demon raconte alors une premiere histoire, et, quand il


a fini, il trouve le moyen par une question pleine d’habilete de
piquer en quelque sorte l’amour-propre du roi et de l’amener a
faire une ou plusieurs reponses, c’est-a-dire a rompre le silence
obligatoire. Le roi est done force de laisser aller le cadavre et
le vAtala qui s’y trouve enferme, et qui se hate de remonter
sur l’arbre. Le roi y remonte a son tour, et reprend le cadavre,
que, grace it son etourderie, il est force de ldeher jusqu’a vingt-
cinq lois, d’ou les vingt-cinq historiettes du vampire.

Arrive a la fin de la vingt-cinquieme liistoire, le vampire


cherche encore une fois par une question insidieuse et subtile

384

LB MUSEON.

a faire parler le roi, mais celui-ci ne sait que repondre. Le


vampire satisfait lui dit alors : « Je suis content de votre
courage, mais ecoutez bien ce que je vais vous dire. II y a dans
notre ville un ascete, nomme Qantagila : c’est lui qui vous a
envoyb me chercher ; il est dans un cimetiere ou il pratique
des enchantements, et il veut vous tuer. Il va vous prier de
vous prosterner ; alors dites-lui ; « je ne sais comment m’y
prendre ; montrez-moi comment il faut faire, et je vous obeirai. »
Des qu’il se prosternera., donnez-lui un grand coup d’epee et
trancbez lui la tete. »

Ayant donne cet avis au roi, le vampire sort du cadavre, et


s’en va. Le roi prend le cadavre et le porte au yogui, qui le
comble d’eloges. Tout se passe cornme l’avait predit le vampire,
et le roi, ayant prie le yogui de se prosterner lui-meme pour
lui enseigner la maniere, a lui le roi des rois, de courber la
tete, le yogui a la tete tranchee d’un coup d’epee.

Revenons en arriere, au moment oil le vampire entame la


premiere histoire. Celle-ci a ete traduite par M. Lancereau,
avee dix autres, et toutes ces traductions sont faites de main
d’ouvrier, avec la plus grande elegance et la plus parfaite
exactitude (i). Nous avons traduit nous rneme quatorze de oes
historiettes, celles que M. Lancereau avait laissees de c6te,
nous ne voulons pas examiner ici pour quel motif plus au
moins plausible. Nous avons cru que nous pouvions faire ce-
petit travail ; car, si nous ne nous trompons, il y a parmi ces
histoires, non traduites jusqu’ici en frangais, plus d’un passage
ou se monti’ent a nu d’une fagon plus ou moins discrete les
moeurs et les prejuges d’un peuple si original et qui doit etre
cher a tout orientaliste. Notre traduction comprend les 2°, 5 e ,
T, 8% 9 e , ll e , 12°, 13% 17 e , 20 e , 21 e , 22 e , 23 c et 24 e histoires.
Nous nous sommes s'ervi de l’edition hindie, ecrite en caracteres
devanagaris, editee a Calcutta en 1852 par Esliwar Chandra
Vidyasagar.

Quant au commentaire qui suivra cette traduction, nous


l’avons fait surtout en vue delucider certaines parties du texte,

(1) V. Journal asiatique. (1851 et 1852).

LB BA.ITAL PACCISI.

386

qui presentent d’assez serieuses difficultes, et qui auraient pu


arrdter l’etudiant novice en ces etudes. Nous avons aussi note
en passant quelques references, que des juges severes pourront
nous reprocher, comme n’offrant qu’une utilite mediocre. Qu’on
veuille bien nous pardonner ces quelques fleurettes, jetees ca
et la sur un terrain un peu aride.

I.

Le roi regarde, mais le vdtakt n’y est plus. Alors il revient


sur ses pas, et, anive pres de l'arbre, il y monte, prend le
cadavre, et, l’ayant lie et place sur son epaule, il s’en va. Alors
le vetala lui dit : « 6 roi ! voici une deuxieme histoire.
Sur le bord de la Yamuna (i) etait une ville nomm.de Dharm-
masthala (2), dont le roi s’appel'ait Gunadhipa (3). La habi-
tait un brahmane du nom de Kegava (4), qui avait 1 ’kabitude
d’accomplir sur les bords de ce fleuve le service religieux et
d’y faire ses austeritbs. Sa fille, qui portait le nom de Madbn-
malat'i (5), etait extremement belle : quand elle eut atteint
Fage de puberte, sa mere, son pere et son frSre songerent tous
trois a la marier.

Un jour le pere alia en compagnie de quelques uns de ses


serviteurs assister a un mariage ; et le frere (de son cbte) alia
dans la ville pour lire dans la maison de son guru. Apres
(leur depart) arriva le fils d’un brdhmane, et la mere de madhu-
malati, en voyant la beaute de* ce jeune bomme, lui dit : <*• je
te donnerai ma fille en mariage. » Pendant ce temps, le pere
de Madhumalati consentait a donner sa fille a un jeune brafi-
mane, et de son cdte le frere (c), qui etait alle pour lire dans
la maison de son guru, disait au brahmane : « je te donnerai
ma soeur. »

Quelques jours apres, le pere et le fils revenaient chez eux


accompagnes chacun des deux jeunes brahmanes (7), et ainsi
les trois (pretendants) se trouverent assis l’un a cdte de l’autre.
Le premier s’appelait Trivikrama (s), le second Bimana (9), le
troisieme Madhusudana (10) ; ils dtaient egaux en beaute et en

386

LB MUSiON.

age, et possedaient les memes qualites et les memes sciences.


A cette vue, le brahmane le pere se dit en lui-meme : « Une
fille et trois epoux ! a qui la donnerai-je l a qui ne la donnerai-
je pas ? Et nous trois, paiions a ces trois (jeunes gens), et que
la conversation marclie sans interruption, mais, que faut-il
faire ? »

Pendant que le pei’e etait livre a ces pensees, la jeune fille


etait piquee par* un serpent et mourait. Alors le pere, le frere
et les trois jeunes gens, tous les cinq, sans se quitter, en se
donnant beaucoup de mal et en suant (n) (chercherent partout)
et ramenerent avec eux autant qu’ils purent trouver de char-
meurs de serpents et de sorciers (12), qui faisaient le metier
d’expulser (des blessures) le poison. Tous, ayant vu cette jeune
fille, dirent : « elle ne vivra pas. » Le premier paiia ainsi :

« Si dans les jours lunaires (13), le 5 e , le 6 e , le 8 e , le 9 e et le 10 °,


un homme est pique par un serpent, c’est un liomme mort. »
Le deuxieme dit : « celui qui a ete pique le jour de Mars ou
de Saturne ne peut vivi’e. » Le troisieme dit : « Le poison, qui
aura monte sous les asterismes Rohinl, Magha, Aglesha, Bica-
kha, Mwla, Krttika (14), ne descendra point. » Le quatrieme
dit : « II ne peut etre sauve, celui qui a ete piqub dans quelques
uns de ses membres, aux organes des sens, a la levre inferieure,
a la joue, au cou, au ventre et au nombril. » Le cinquieme
dit : « dans ces conditions Brahma lui-meme ne pourrait la faire
revivre ; nous, dans quel etat sommes-nous 1 main tenant faites
vous-memes usage de ces conseils ; pour nous, nous prenons
conge de (vos seigneuries).

Ayant ainsi parle, les charmeurs de serpents s’en vont ; et


le brahmane (le pere) ayant pris le cadavre, le porte au cime-
tiere ou il le brule ; puis il revient chez lui. Ensuite, voici ce
que firent les trois jeunes gens : 1 ’un d’eux ayant reuni les osse-
ments de celle qui etait partie (pour toujours), et les ayant libs
entre eux, alia de foret en f'oret en qualite de fakir. Le deuxieme,
ayant reuni les parcelles des cendres de la jeune fille, commenga
a construire une cabane (15) et y demeura. Le troisieme, ayant
pris la besace et le sac (10) du yogm, se mit a errer de contree •
en contree.

LB BAITAL PACCISI.

387

Un jour, ce dernier, qui se trouvait dans nous ne savons


plus quel pays (n), entra dans la maison d’un brahmane pour
lui demander sa nourriture. Ce bralimane, chef de famille, lui
repond : « Tres-bien ! aujourd’hui veuillez prendre la nourri-
ture (qui vous est necessaire). Api'es avoir entendu cette
reponse, (le voyageur) prend du repos ; pendant que s’appretc
le repas, le brahmane lui lave les pieds et les mains, le fait
asseoir sur un siege et s’assied lui-meme a cote de lui. Enfin
la brahmine sert le repas. On avait deja mange quelque portion
de nourriture et il y avait encore quelques restes a manger,
lorsque le jeune enfant de la brahmine saisit en pleurant le
bord de la robe de sa mere : celle-ci cherche a s’en debarrasser,
mais l’enfant ne l’abandonne pas ; et plus elle cherche a s’en
delivrer, plus l’enfant pleure et y met de l’obstination. Alors
la brahmine, furieuse, lance son tils dans le foyer brulant :
l’enfant se rotit et se reduit en cendres. . '

A la vue d’une telle action, le bralimane se leve tout droit


sans continuer a prendre de la nourriture, et le possesseur de
la maison lui dit : « pourquoi ne prends-tu pas de cette nour-
riture ? » L’autre repond : « Comment pourrait-on manger
dans une demeure, oil se passe un acte de rakshasa % (is) *
A ces paroles, le maitre de maison se leve, va dans une autre
partie de la maison, et, ayant pris le livre de la science de
vie (19) , en tire une formule magique, marmotte des paroles
religieuses, et aussitot, grace a lui l’enfant renalt a la vie. A la
vue de cette chose merveilleuse, le brahmane (voyageur) fit en
lui-meme cette reflexion : « Si ce livre vient en ma posses-
sion (21), alors, moi aussi, je pourrai faire revivre ma cherie
(Madhumalati). Apres avoir pris cette resolution, il continua
(de manger), et resta dans cette demeure. Enfin la nuit etant
arrivee, au bout de quelque temps ils firent tous le diner du
soir. Apres cela, (les deux maltres de maison) allerent se
coucher dans leur appartement, et chacun d’eux paiia de
choses et d’autres. Quant au brahmane (voyageur) etant alle
dans la partie de la maison, (qui lui etait assignee), il demeura
eteridu ; mais, quoique etendu, il etait eveille ; et, quand il vit
xx. - 27 .

rt'li J « *

388 LB MUSEON.

que la nuit etait hien complete et que tous s’etaient endormis,


alors, s’etant leve en silence, tres-doucement ayant penetre
dans l’endroit ou etait le livre, il le prit et s’en alia (22).

Quelques jours apres, il arrive dans le cimetiere oil avait ete


brulee la fille du brahmane (Madhurnalati), et il y trouve les
deux jeunes brahmanes qui, s’etant assis, conversaient entre
eux. Ces deux jeunes gens aussitot le reconnaissent, vont
aupres de lui, et bientot s’engage entre eux une conversation :
« 6 frere ! lui demandent-ils, tu es alle de contree en contree ;
tu peux done rious dire la science que tu as acquis©. » Il leur
repond : « j’ai appris la science de la vie mortelle. » Les autres
a cette nouvelle, disent aussitot : « Si tu as appris cette science,
fais done revivre notre cherie. » L’autre leur dit : « faites un
amas de la cendre et des os, et alors je leur donnerai la vie. »
Par eux la cendre et les os sont unis ensemble, et aussitot
notre jeune brdhmane prend son livre, en tire une formule
magique et marmotte des prieres. Alors la jeune fille se dresse
vivante, mais Kamacleva aveugle ces trois persomies, et entre
elles commencent les disputes.

Apres avoir raconte cette histoire, le vetala dit : « 6 roi !


apprends-moi de qui cette jeune femme est l’epouse; le roi
Vikrama repond : « celui qui s’est enferme dans une butte
d’ermite (23) et qui y a demeure est. 1 ’epoux de cette femme. »
Mais celui-ci ne possedait pas les os, reprend le Vetala, alors
de quelle maniere pouvait-elle revivre % Et, en second lieu, il
n'avait pas appris la science (de vie) : alors que pouvait-il faire
pour la rendre a la vie ? » Le roi repond en ces termes : « Celui
qui a garde les os lui a tenu lieu de fils (24), et celui qui lui
a donne la vie a ete pour elle un pere. En consequence, (Madhu-
malatz) est lepouse du jeune brahmane qui, possesseur des
cendres, s’est construit une hutte et en a fait sa demeure. »

Ayant oui cette reponse, le vetala s’en va a son arbre, s’y


suspend, et le roi le suit, arrive (a l’arbre), puis, ayant lie et
place le vetala sur son epaule, il part aussitot.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE.

(Suite).

Passons au vers latin national, au Saturnien, et aux vers


presaturniens. Le premier est quantitatif, il est vrai, mais en
meme temps souvent accentuel, il y a concordance et conco-
mitance des deux procedes ; souvent, en effet, le troisieme
ictus des deux hemistiches est accentue, ainsi que le premier
du premier, aussi quelquefois Y ictus dans ce cas se contente-t-il
d’une breye. Ce dernier fait est beaucoup plus saillant encore
dans les vers presaturniens, par exemple dans ceux de la for-
mule lustrale rapportee par Caton de re rustica, cap. 141.

Les deux hemistiches de saturnien sont bien distincts l’un


de l’autre ; chacun est une iripodie ; les temps forts portent
sur une longue qui peut se resoudre en deux breves ; les thesis
peuvent etre d’une ou deux breves, mais A l’origine ne consis-
taient qu’en une breve, elles peuvent aussi disparaitre, surtout
la seconde de chaque hemistiche. Le premier de ceux-ci est
precede d’une anacruse ; mais pas le second.

La formule est

^ -£ w j V |

ou les equivalents

gnaillsdd patre progndtus / forth vir sctpiensque


Mais le dactyle est rare, le trochee est plus frequent.

A cote de la formule ci-dessus on trouve une formule cata-


lectique.

ma II lum dabunt Metelll / Ncevio poetce


En effet les syllabes 11 et Ue sont des longues, et ne peuvent
naturellement former des thesis de la syllabe qui precede.

390

LE MUSEON.
C’est que la realite est bien telle ; elles lie foment point une
thesis, mais une nouvelle arsis, et l’on doit scander.

met il him dabunt Metel / li // Ncevia poe j tde jj

II en resulte qn’au lieu de posseder des hemistiches, ou


petits vers de 3 metres, on en aura de 3 metres 1/2, en d’autres
termes, au lieu de tripodies des teirapodies cataleciiques.

Et ce que nous venous de voir se realiser dans le vers


germanique a lieu ici : la suppression de la thesis d’un pied <
dans chaque hemistiche, de sorte que la scansion plus veritable
est

mn j lum dabunt Metel / ... li I j Naeoio poe // ... tde //

Mais ce vers differe encore du vers vedique en ce qu’il a la


tournure trochaique, au .lieu d’avoir celle iambique. Pour
obtenir cette derniere, il faudrait peu de chose, faire rentrer
l’anacruse dans le vers et combler le temps faible qui manque
au dernier pied de chaque hemistiche.

malum / dabunt I Metel I ^ li II Ndevi / 6 po / e... tde

Mais sous cette forme le premier hemistiche devient bien ,


iambique, mais le second reste trochaique et affecte d’une
catalexe.

C’est qu’autrefois le second hemistiche, comme le premier,


comihencait par une syllabe breve, une anacruse, et alors au
lieu de la formule de tout a l’heure

U -■• / U * I U f (u) II U I 0 I ( u ) /

On avait
u ^ / u I u / u - II u - I U / u / (u) ^ //

C etait bien l’etat primitif, ainsi que le demontre Wesphal,


et cet etat est identique a celui du 'vers vedique ; on avait une
tetrapodie et non une tripodic.

Plus tard la derniere arsis privee de thesis se convertit peu a


peu en thesis, devient le thesis du 3 e pied, et la tetrapodie
ancienne est reduite a une tripodie, en rejetant, bien entendu,
l’anacruse loin du vers, et l’on scande ainsi :

ma I lum da / bunt Me / telli // Need I 6 po I etce

Nous n’avons donne que les resultats, mais toute cette


deduction est appuyee sur des faits ; la supposition, en parti-

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAR&B.

391

culier, que le second hemistiche avail a l’origine son ana cruse


initiale comme le premier est demontree par l’examen du vers
pre-saturnien.

grandia farra / camille metes.

Le vers presaturnien prouvo aussi qu’a l’origine la thesis ne


se composait quo d’une syllabe.

Passons maintenant au vers qui semblc d’abord devoir le


plus resister a cette analyse, Yhcxametrc grec. N’est-il pas
essentiellement de rythrne descendant, et par nature meme
dactylique '? No semble-t-il pas former un vers bien indecom-
posable ?

Quant a la dislocation possible du vers, il faut d’abord con-


siderer les cesures. Or il resulte de calculs faits que celle unique
dans le 3 e pied, la penthemimerc, depasse beaucoup les autres en
frequence, quelle est la plus ancienne ; de plus, les vers qui ont
les autres cesures conservent en meme temps cello au 3° pied.
C’est la que s’est operbe la soudure, mais les deux pai’ties
etaient totalement distinctes et fonnaient des vers separes ; ce
qui le prouvo, c’est qu’il n’y a pas et surtout qu’il lx’y avait pas
la d’abord seulement arret phonique, mais aussi arret du sens,
ce n’ost que plus tard que la cesure psycliique disparut du
vers greco-latin. Ce n’est que plus tard aussi que les autres
cesures apparurent.

Il y a done deux vers bien distincts dans un seul vers hexa-


metre grec.

Examinons ces deux petits vers.

Ce sont chacun, au moins au premier examen, des tripodies.


Les syllabes qui portent 1 'ictus sont toujoui's longues, et sont
separees 1’une de rautx’e par deux syllabes de thesis, qui ne
sont Jamais suppiimees, deux breves qui peuvent se compenser
par une longue. Les deux petits vers different l’un de l’autre
dans leur partie initiale ; le premier commence par un temps
fort, le second, au contra ire, par une anacruse qui precede le
temps fort, cette anacruse- est tantot une breve, tantdt une
longue, tantot deux breves. Dans sa partie finale le second vers
finit toujours par un ti'ochee, une thesis (ermine le vers ; le

892
LE MUSEON.

premier finit de la meme maniere, ou bien se termine sur son


dernier ictus, sur son dernier temps fort

Void des exemples du premier petit vers

avopa p.01. / evvsTte, / pouca.

' II u / u u / ■> u
p-viviv cl. j sloe, fie/a

u 'J / -- u u / -i

Void des exemples du second petit vers.

tco /I XuvpoTTOV / 5; paXa / iMSXXa

tct) // Xrpd/oew ’Ayt./X’7joi

[c // pov irroXt / e0pov s I r.epa-e

Dans le premier exemple du premier vers la tin est trochdi-


que, dans le second du memo vers la fin est catalectiquc.

Dans les trois exemples du second vers la fin est trochdique ,


mais cbacun a au commencement une anacruse differemment
composde.

La fin du premier petit vers forme la cesure. Cette cesure est


masculine quand elle est catalectique, elle est feminine quand
elle est Irochciique ; cela rappelle les rimes masculine et femi-
nine du vers frangais.
La catalexe de la ensure masculine du premier petit vers,
lorsque les deux petits vers furent joints ensemble, trouva sa
satisfaction, e’est-a-dire son complement en pied entier dans
l’adjonetion cle l’anacruse du second petit vers, mais ce ne fut
qu’une situatidn bysterogene.

De ces deux formes de la fin du premier petit vers : la'tro-


chaique et la catalectique, la feminine et la masculine, l’une est
plus antique, e’est la trochdique ; la catalectique n’en est qu’une
forme apocopee, car les rythmes s’abregent plutot qu’ils ne
s’augmentent, et il est plus naturel que les deux petits vers
aient eu, a 1’origine, meme finale ; enfin la ensure trochaique est
plus frequente cbez Homcre.

L’existence originaire des deux petits vers est encore prouvee


par ce fait que le dactyle qui se trouve a la jonction des deux
hemisticlies n’etait point d’abord un dactyle veritable ; en effet
la pi’emiere breve de ce dactyle etant une fin de vers pouvait

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE.

393

etre a volonte breve ou longue, de merne ia seconcle breve de


ce dactyle, etant un commencement de vers par anacruse, pou-
vait aussi a volonte etre breve ou longue.

A cote de

avSpa fjLoe ewe tee, poucra / raXuTpcnvOV o<7 paXa TcoXXa


on pouvait dire

avopa pot. serTvETB, poucrcd / pouX'apdpov do- paXa TroXXa


II resulte de tout cela

1° quo chaque petit vers dont la reunion a forme 1’hexa-


metre grec est une tripodie et non une tetrapodic comrne dans
les autres rytlnniques Indo-Europeennes.

2° que les thesis, an lieu de se composer d’une seule syllabe


breve, se composent regulierement de deux syllabes breves,
tandis qu’ailleurs la thesis est -a un et non a deux elements

3° que le premier petit vers n’a pas &’ anacruse.

. 4° que le rytlnne est descendant et non ascendant.

Mais ces differences sont facilement explicables. La tripodie


etait apparente aussi dans le Saturnien, et cependant est le
reste d’une ancienne tetrapodie. I/explication est la meme. La
derniere thesis du premier petit vers etait d’abord une arsis
catalectique, et en meme temps ce vers etait precede d’une
anacruse qui a disparu depuis.

On disait

tov av/op 7. pot Ic/tcste pou / cra.i

U 4 / O O '• / U U •* / -S

la derniere thesis, syllabe penultieme, etant supprimee.

Par la meme le vers etait ascendant et non descendant.

Le second petit vers continuait ainsi :

pouXv, / cpdpov fier / pocXa tcoX / Xa


u - / u u . ■ / 0 U / O
De sorte que le rytlnne ascendant, iambico-anapestique, dirige
tout le vers.

Cela repond aux objections 1 et 4, jet indique l’etat le plus


ancien.

Pourtant dans un etat plus ancien encore, la derniere thesis


de chaque petit vers n’etait pas toinbee, ce qui nous amene a la •
formule definitive Indo-Europeenne

394

LE MUSE0N.

U / U U / U U / II .t

Plus tard la demise arsis, l'arsis catalectique, s’affaiblit et


devient une thesis qui va se fondre dans le pied precedent, de
sorte que la tetrapodie se reduit en tripodie. D’autre c6te, l’ana-
crusetombe, etle rythrne ascendant devient rythme descendant.
Mais repondons aux objections 2 et 3.

Le premier petit vers n’a pas d’anacruse, mais primitivement


il en avait une. Nous avons vu le meme phenomene etla meme
chute se produire dans le vers Satmmien, seulement dans ce
dernier c’est l’anacruse du dernier petit vers qui etait tornbee.

La substitution du dactyle au trochee, ou dans la periode


plusancienne, del’anapeste a l’iambe semble plus embarrassante
a expliquer. C’est certainement un developpement propre au
grec qui tenait peut-etre a la nature de cette langue contenant
beaucoup de dactyles.

Plus tard, les deux petits vers se soudant, la derniere syllabe


du premier petit vers, lorsqu’elle forme la derniere thesis , n’est
plus breve ou longue a volonte ; elle doit etre breve, pour
s’accorder avec Ycinacruse du second petit vers, laquelle doit
etre breve a son tour pour s’accorder avec la premiere, et si le
premier petit vers finit sur Y arsis, a une fin masculine, il faut
alors quo l’anacruse du second petit vers soit de deux breves
pour pouvoir composer un dactyle ; c’est la consequence forcee
de la soudure des deux petits vers. On a ainsi les deux formulas
snivantes de 1’hexametre.

a) a vo pa pot ea-rore poo era i / (jouA^cpopov oV paXa tJYU/j.

Il) pf,viv aetoe Oea / ’apnttftXoo tj.sisAaou

J ./ yy ./ v I y .» yy yy y

])J ■' / wy 4 I yy ./ yy ./ yy y

La rythmique Indo-Europeenne etait done a l’origine et


dans son etat prehistorique ascendcmte et non descendant e,
icmhique et non trochdique.

De plus elle etait iambiquo et non anapestique.

Elle etait temporals et non symetrique.

Elle se partageait, au contraire, entre le systeme quantitatif


et le systeme accentuel. Cependant il est permis d’entrevoir

ESSAI BE RYTHMIQUE COMPARES. 395


que dans sa periode prehistorique elle a peut-etre ete univer-
sellement accentuelle. Les traces du systeme accentuel dans le
Saturnien, la coexistence probable a Rome, d’un systeme popu-
laire accentuel • a cote du systeme savant quantitatif semble
l’indiquer.

Enfin, et ce qui est en dehors de l’ordrc d’idees qui nous


occupe actuellement, elle etait tetrapodique, quoique dans
beaucoup de branches de sa famille elle soit devenue tripodique ;
et cette conversion a ete solidaire de celle qui a transforme le
rytlvme ascendant en rythme descendant .

C’est maintenant qu’on peut voir clairement le role de l’ana-


cruse et celui de la catalexe. II n’existe originairement- ni l’une
ni 1’autre. Toutes les mesures sont pleines, le rythme est
ascendant.

Mais lorsque la civilisation progresse, que l’oreille a fait son


education, le rythme doit etre plus musical, or le rythme de la
musique est descendant : trochaique dans la mesure a trois
temps, dactylique dans la mesure a quatre temps, il faut que
1’iambe devienne un trochee, il faut que 1’anapeste devienne
un dactyle. Ce resultat ne peut etre obtenu qu’en detach ant la
premiere syllabe breve du vers pour on faire une anacruse,
qu’en supposant qu’a la fin du vers il manque une syllabe, et
en faisant de la derniere arsis, une arsis sans thesis. L’ana-
cruse et la catalexe sont solidaires.

Void la formule de cette conversion generate


o-/u-/u-/u-/u-/u-

devient

u // - u / - u / - ,u / - u / - u / -

Cola est si vrai que lorsque Becq de Fouquieres a voulu


exprimer par une notation musicale le rythme francais qui est
redevenu un rythme ascendant , il a ete oblige d’etablir des
anacruses et des catakwes partout, et que le vers suivant
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon occur
qui se scande dans le rythme ascendant et naturel ainsi
Le jour / n’est pas plus pur j que le fend / da mon coeur
a dii, pour pouvoir se noter musicalement, etre convorti par lui
en rythme descendant ainsi :

396 '

LB MUSfiON.

Le Hjotir n’est pas plus I pur qua In / fond de mon / cceur


dans lequel le initial forme anacruse, et coeur final forme cata-
leose.

II en a ete de meme de M. Guyard lorsqu’il a voulu noter


musicalement le vers Arabe.

Nous nous sommes cantonnes jusqu’ici pour notre examen


dans les longues Indo-Puropeennes. Si nous etudions les autres
rythmes, nous trouverons que les plus %p.ciens ont tantot
d’abord une marche ascendanle el ianiMquc, quoiquo souvent
ils aient pris ensuite la mai’clie contraire descendante et tro-
chaique, tantot, au contraire, une marche descendante ; nous
verrons aussi que c’est le caractere temporal qui 1’emporte sur
le caractere symetrique.

Parmi les langues Semitiques, si nous consultons l’Arabe


litteral, nous verrons plus loin que, de meme qu’en Sanscrit, le
caractere symetrique l’emporte de beaucoup sur le caractere
temporal , qu’en meme temps le rythme est quanlitatif et non
aecentuel.

Dans la meme famille cependant l’hebreu nous offre le


caractere temporal etnettement temporal, car 1° la thesis d’une
seule syllabe s’interpose entre les arsis, 2° des syllabes s elident
sans rencontrer de voyelles ot s’clfaccnt dans ce but, 3" des vers
catalectiques concourent au meme resultat, 4" le rytlime est
aecentuel et nullement quantitatif, 5" enfin il est ascendant,
mais seulement lorsque le nombre des syllabes est impair,
dans le cas contraire il est descendant. Le vers a nombre
syllabique impair etant catalectique, nous semblons ramenes
ici k un rythme descendant. Cependant les vers ascendants ne
peuvent devenir descendants qu’en supposant une anacruse,
or nous savons que 1’anacruse est un instrument, artificiel de
conversion. Il faut, en consequence, supposer que cette anacruse
n’existe pas, et que le temps faible de la fin est catalectique.

Par exemple vers de 5 syllabes

Psaumes IY, 3 hen 6 / is, cal / mli....

K hocli I lildilin / mci ;

Le vers de 5 syllabes serait ainsi un catalectique d’un vers


de 6 syllabes ascendant.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARES.

397

Cependant le vers de 6 syllabes est a rythme descendant.


Ps. II. Lamm, a rdgsu gdjim

II y avait dans l’hebreu lutte entre les deux rythmes.

Dans le finnois, le rythme est trochai'que et descendant, mais


le rythme ascendant 6tait aussi soigneusement cache dans les
langues indo-germaniques et n’en existait pas moins a l’origine.
De nombreuses anacruses sont une trace d’ailleurs d’une con-
version operee.

Nous on eoncluons 1° quo toutes les metriques a lepoque


encore barbare sont partis du syst.eme de rythme accentuel
pour aboutir dans le plein etat de civilisation au rythme quau-
titatif que nous alions decrire tout-a-l’heure, que suivant la
meme xnarche elles ont passe du systeme temporal au systeme
symetrique, peut-dtre du rythme ascendant au rythme descen-
dant ou inversement, ■ et en meme temps de la thesis syllabe
unique a celle a double syllabe.

Le systeme que nous venons de decrire ne perit point sans


laisser de traces ; plus exactement il ne perit jamais.

La civilisation le chassa de la rythmique lettree, mais il


resta dans la poesie populaire ou il se ranima de nouveau aux
epoques de decomposition et de transformation, par exemple,
au passage du lat-in au roman. Alors il vecut, mais affaibli, et
conduisit'au re tour de ceiui que nous avons decrit plus haut,
celui de simple numeration syllabique.

Il nous rcste a examiner le troisieme systeme, celui du rythme


symetrique, et en meme temps du rythme quantitaiif \ auquel
correspond aussi le rythme descendant, et celui a thesis com-
posite.

2° De la versification symetrique.
Il est rare que la versification temporale soit absolument
sans symetrie, il est rare aussi que la symetrique ne divise
jamais les temps du vers. Les faits ne distinguent pas nette-
ment comme le veut la theorie. Il ne s’agit, en realite, ici
que de la predominance des caractercs.

Nous serons tres brefs dans notre expose ; cette versification


peut se deduire presque a conirario de celle que nous venons
de decrire.

398

LB MUSEON.

La versification symetrique, par opposition a celle lemporale,


est la marque de la civilisation, ou pour parler plus exactement,
de la plus grande perfection d’une langue.

On peut l’etudier surtout dans 1’Arabe, dans le Sanscrit, dans


le systeme Greco-latin.

Elle est partout accompagnec du systeme quantilatif, du


systeme descendant et du systeme de thesis organisee a element
multiple.

Dans une autre etude nous traiterons en detail de ces trois


rytlimiques : l’Arabe, la Sanscrite et la Grdco-latine. Nous ne
voulons ici que donner les resultats.

En Arabe, il existe, au lieu des pieds greco-latins usuols con-


sistant en deux ou trois syllabes, des pieds considerables com-
posds de 4, 5 et 6 syllabes, il est souvent difficile d’y decouvrir
1’ arsis et la thesis, soit qu’elles aient disparu, soit qu’elles n’aient
jamais existe, on ne le peut qu’en divisant ces pieds, opera-
tion difficile et quelque peu arbitraire. En outre, ces piods se
correspondant, soit dans les differents vers, soit dans le meme,
d’hemistiche a Mmistiche, varient dans leur composition ; la ou
se trouvait une breve comme 3 a element du pied se trouve dans
le pied semblable suivant une longue. Comment pouvoir diviser
le temps du vers en parties egales, ct si on no le peut cost quo
le vers n’est que tres imparfaitement temporal, qua proprement
parler il ne contient pas les pieds, lesquels sont 1 les divisions
intbrieures du temps du vers, et qu’il n’existe en dehors du
comput des syllabes que par la symeirie des breves et des
longues. Il se forme alors plutot dans le lieu que dans le temps.

Par ailleurs, le rythrne Arabe est bien quantilatif a l’exclu-


sion de 1’accent, il est d’un autre cote, tantot ascendant , tan tot
descendant.

Nous ne pourrions appuyer cette enonciation sur des


preuves qu’en exposant en entier le systeme complique de la
versification arabe, ce que nous ferons settlement dans une
autre etude a laquelle nous renvoyons le lecteur.

En Sanscrit, si nous depassons la pdriode Vedique que nous


avons decrite, nous nous trouvons en face d'un systeme non
unique.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARES.

399
Certains vers se rangent clans le systeme temporal, ce sont
ceux qui se composent cle pieds nettement distincts. Ce pied
s’appelle gana, il se compose cl’un spondee ou cle son Equi-
valent. C’est le systeme d’equivalence greco-latin. II y a veri-
table division clu temps, arsis et thesis bien nettes.

D’autres vers comptent le nombre total cles sylkcbes clu vers,


sans le diviser en pied, mais ce vers doit avoir un certain des-
sin metrique ; il cloit a telle place contenir une breve, a telle
autre place une longue. C’est ainsi que le Brahma ravilasita se
mesure par deux spondees suivies de deux syllabes breves, plus
un anapeste, le Parana se compose cl’un spondee, d’un dactyle,
d’un anapeste et d’un spondee. Ce ne sont pas des pieds dans le
concept ordinaire du mot. Cost un simple dessin symetrique du
tissu da vers. Le Malini contient 15 syllabes et partage son
vers en 2 parties, clans l’une a deux tribraques et une spondee,
l’autre un cretique, un trochee et un spondee. Ces pieds
n’admettent pas d’equivalents, netant pas d’ailleurs egaux
entre eux ne divisent pas le temps, ne sont pas de vrais pieds.
En realite, clans le dernier cas il s’agit seulement d’un vers
ayant le dessin symetrique suivant

UUUUIMJ- DU U

Cependant ce dessin est du l’ amorce ou le reste de pieds


pi’oprement dits. Dans letat, c’est la realisation la plus com-
plete du systeme symetrique pur.

Le Sanscrit cumule done les cleux systemes : le temporal et


le symetrique.

• Il possede aussi un 3 e systeme. Le vers ne se compte plus


par nombre de syllabes, mais par nombre de moments, de breves.
Alors le vers se nomme matrachanda. Pourvu que le nombre
de breves voulu, ou leur equivalent en longues, se retrouve
dans le courant du vers, cela suffit, peu importe le nombre des
syllabes.

Ce dernier systeme qu’on ne retrouve point dans les autres


versifications est temporal, et tres temporal en ce sens qu il
mesure exactement le temps total du vers, mais il ne divise pas
ce temps total. Cette division ne peut avoir lieu que par 1’ orga-
nisation en pieds.

400

LE MUSKON.

Nous avoirs done un systeme pleinement temporal, un sys-


teme temporal, un systeme symetrique ; quant a celui mtme-
rique de la versification vedique il a disparu.

Mais le systeme qui Temporte est le systeme symetrique.

Le systeme Sanscrit est, par ailleurs, nettement quantitatif


sans melange d’accent ; sa thesis peut-etre bisyllabique ; son
ry thm e peut (fire ascendant ou descendant ; la composition,
difficile a analyser, de ces longs pieds laisse dans le doute.

La versification grecque comprend aussi deux systemes : le


temporal et le sy metr ique qui coexistent chez elle; cependant son
systeme purement symetrique conserve du caractere temporal
ceci, qu’il divise encore le vers en pieds, il s’en distingue nette-
ment en ce que les quantifies des syllabes sont fixes, ainsi que
leur nombre, et ne peuvent s’exprimer par equivalents. Entre
ces deux systemes existe un systeme mixte.

a) Systeme temporal greco-laiin.


Le systeme temporal greco-latin, ou plus exactement grec,
car les Romains n’ont fait que le calquer en le modifiant lege-
rement, consiste dans le vers .'iambique, voire meme dans le
vers trochaique et quelques a utres. Commencons par le vers
iambique.

Ce vers, outre qu’il presente le rythme ascendant, comme


le systeme temporal le presente, en general, au moins a l’ori-
gine, ainsi que celui-ci est d’abord a trois temps et non a quatre
temps ; outre qu’il est, quoique quantitatif, assez etroitement
apparente avec le rythme accentuel, puisque e’est peut-etre
d’un vers de ce genre que notre vers actuel est issu, il divise
bien les temps sans beaucoup se preoccuper de 1’organisation
de la thesis laquelle lui semble indifihrente, e’est-a-dire que la
symetrie lui devient presque etrangere.

Son developpement temporal l’esulte encore de ce qu'il ne


se borne pas a un temps fort et a un temps faible, mais qu’il
y ajoute un temps sous- fort suivi d’un autre temps faible, en
d’autres termes , il ne se compte pas par pieds , mais par
dipodies.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARE®.

401

Dans le vers qui n’est pas seulement temporal, qui est anssi
symetrique, la thesis est soigneusement reglementee ; par
exemple, elle doit se composer de deux breves ; alors, il est vrai,
les deux breves peuvent etre remplacees par une longue, et il y
a la une idee temporale, mais a la place des deux breves on
ne saurait mettre trois breves, a la place d’une breve on ne
saurait en mettre deux.

He bien, tout cela est permis dans le vers iambique. Aux


pieds pairs la composition du pied u •« reste parfaite, mais aux
pieds impairs l’iambe u - peut etre remplace par le spondee
— le .dactyle — o o, l’anapeste o' u - et le pi’oceleusmatique
*u u u u, cette substitution finit chez les Comiques par etre
admise meme aux pieds pairs.

En apparence n’est-ce pas, au contraire, la regie du temps


qui est transgressee ici et sa division en parties egales qui est
imparfaite ; la spondee a un moment ou valeur de breve de
plus que 1’iambe, de meme le dactyle, de meme le proceleus-
matique ?

En realite, e’est le temps qui domine, et le principe symetrique


qui est entierement ecarfce, et il se passe ici ce qui s’est passe
dans le vieux germanique ; la une thesis pouvait ne contcnir
aucune syllabe breve, ou en contenir une, deux, trois indiife-
remment ; on en escamotait quelques-unes dans la prononcia-
tion, ou bien on les pronongait tres vite de maniere a ne pas
employer plus de temps pour trois que pour une. Les divisions
du temps restaient degale longueur, mais les syllabes entassees
se resserraient mutuellement ; a cote des accentuees et des
atones, il y avail des atones de plus en plus atones, des muettes.

Le meme phenomene se reproduit ici, et il poi'te meme divers


noins. Lorsque, pm* exemple, l’iambe etait remplace par un
spondee, rien de change dans Y arsis, seulement a la thesis la
breve etait remplacee par une longue. Mais cette longue s’abre-
gera dans la prononciation, ne depassera guere une breve, et
ce dont elle la depassera sera pris sur la duree de l’arsis qui
suit, de sorte que le temps total du pied ne sera pas prolong^.
Cette longue a le nom technique de longue condensee.
.402

LE IMUSEON.

A l’inverse c’est un anapeste qui remplace une iambe ; Y arsis


reste encore la meme, mais la thesis qui precede, au lieu de se
composer d’une breve, comprend deux breves ; chacune des
breves s’abregera, se comprimera, de maniere a ce que toutes
deux ne prennent pas plus de temps qu’une seule.

De meme du dactyle. Le daetyle ou 1’anapeste portent alors


le nom technique de cy cliques.

Lorsqu’il y a des longues et des breves, c’est qu’on tient un


grand compte du temps ; de meme, lorsqu’il y a des accentuees
et des atones, qui marquent bien les arsis . Mais lorsqu’il y.a
des longues, des longues, allongees, des longues raccourcies,
des breves, des plus breves, des tres breves, le temps esf
encore plus - min utieusement divise dans ses details. D’autre
c6te, ses grandes divisions ressortent mieux par la compression
energique qu’elles font subir aux syllabes pour entrer dqns le
cadre rigour eux.

Peu a peu, sans changer son caractere essentiellement tem-


poral, le vers iambique devient de rythme ascendant rythme
descendant ; c’est-a-dire qu’il se convertit en vers trochaique,
il se perfectionne alors. La conversion a lieu au moyen de
Yana, cruse et de la caialeooe ; il suffit de lire le vers iambique
d’une certaine maniere pour qu'il soit vers trochaique. Cela
depend de la scansion. Cette scansion s’appelle ralionnelle,
tandis que la scansion trochaique est la scansion traditionnelle.
En effet

u -<■ / u // u / u -* II u / ij
peut etre transform^ ainsi ,

U II ■* U I * II U / -s U / * // 0 / ■< U / •'

Ce vers trochaique avec anacruse et cataleose devient ensuite


trochaique sans anacruse et catalexe, avec cette formule :

U / - U jj U / •< U // u / u

Le trochaique, comme l’iambique, admet, a son tour, les sub-


stitutions ci-dessus indiquees ; ici encore les substitutions ne
fournissent pas des equivalences, c’est a ce titre que le systeme
du vers trochaique est aussi un systeme temporal.

La seconde sorte de vers latin est a la fois symetrique et

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARES.

403

tempo rale, elle reunit les deux systemes. II s’agit de Yhexame-


tre et du pentametre.

L’hexametre est, aborigine, surtout symetrique, parce que le


vers est entierement dactylique, et que les dactyles y admettent
peu ou point de substitutions ; puis le spondee peut remplacer
le dactyle ; des qu’il y a des pieds equivalents, on reste dans le
systeme temporal.
Cependant la composition des pieds y est telle que la mesure
a trots temps, essentiellement temporale, y est remplacee par la
mesure a quatre temps dans laquelle la thesis totale est de la
meme duree que l’arsis, les divisions du temps sont alors
moins marquees, elles le sont moins surtout lorsque le pied se
compose d’un spondee, dans ce cas Y arsis et la thesis ayant le
meme substratum.

Dans le pentametre, la catalexe mar quant tres nettement le


milieu et la fin du vers, le systeme temporal s’accuse davan-
tage.

Enfin ce systeme s’accuse aussi par l’obligation du dactyle


au 5 e et du spondee au 6 e pied, ce qui marque le temps total
du vers.

La troisieme sorte de vers latin est decidement symetrique.


Aucune equivalence n’est plus admise ; on ne pourrait, par
exemple, remplacer un dactyle par un spondee ; aucune substi-
tution non plus : on ne pourrait mettre un spondee a la place
d’un iambe. Ce systeme est tres curieux. II ramenepar un
exces de civilisation et de symetrie au systeme barbare de nume-
ration des syllabes.

Dans le systeme symetrique romain, les divers pieds du


meme vers n’ont pas la meme valeur temporale. II semblerait
done au premier abord que le temps total du vers se partageat
inegalement, ce qui exclurait toute constitution temporale.
Nous verrons que cela n’est qu’une apparenca.

Les vers de cette derniere sorte sont les vers logaediques


qui forment toute une famille rytbmique. Notons que ces vers
s’emploient rarement seuls, qu’ils ont urie habitude strophique,
et qu’ils appartiennent a la poesie lyrique, de meme que les
xi. - 28. '
404

LB MUSfiON.

vers iambiques et trochaiques 4 la poesie scenique et les vers


hexametres et pentametresa l’heroique.

Une autre particularity de ces vers, c’est qu’ils renferment


des bases, c’est- a-dire une anacruse distincte de Yanacruse
ordinaire en ce qu’elle contient une longue et une breve.

Une autre de la plus haute importance, c’est que le nombre


des syllabes reste invariable.

Les vers logaediques foment deux groupes ; nous aurons a


les examiner ailleurs comme composantes de la strophe, nous
n’envisageons ici que le vers logaedique isole .

Les deux groupes logaediques reposent sur le melange dn


daciyle et du trochee, dans l’un il n’v a qu’un dactyle, dans le
second il s ’en trouve plusieurs.

Premier groups logaedique

adonique ■- u u / - o

aristophanien u u / ■* u / •* u

pherecratien ■>- it j -> u u j ■* v

glyconiquc •< a / ^ u u j -- 'u / ■-


phalecien • o / -< u u / •* u / •< y / -• u

sophique 'u/^u/^u/'uLu

alcaique u / •- u / ■ v o u I * u j *

Deuxidme groups logaedique

asclepiade mineur u / -* u u / -•//.- u u / ■* u /

Ce vers est dicatalectique comme le pentametre


asclepiade majeur ■> u / - uu / ^ //■ ■ o u / •« // i> u / u / .-
Ce vers est tripartite, trimetrique et tricatalectique
saphique majeur -■ u / -< u jj u u / -»//-< u u / -* u / ■' u
Il est aussi tripartite et tricatalectique .

Tous ces vers ont un nombre fixe de syllabes, ce qui tient k


la necessity musicale, paree qu’ils se chantaient. . .

Us sont tous de rythme descendant, ce qui indique qu’ils


appartiennent a une rythmique tres perfectionnee. Ils renferment
dactyle et trochee.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARER.

405

On voit que le clessin rythmique y est rigoureux, aucune


substitution n’etant admise ; les dactyles se trouvent dans
tous les vers au meme endroit.

Faut-il aller plus loin l Oui, si on laisse au dactyle sa valeur


ordinaire. Car alors les divisions du vers ne sont pas egales
dans le meme vers, les pieds ou il y a des dactyles sont plus
longs que ceux a trochee.

Mais si le dactyle est cyclique, s’il se compose d’unc longue


et de deux breves ne tenant pas plus de place qu’une breve,
alors quoique lelement symctrique soit devenu plus parfait,
1’ element temporal n’a pas enticement disparu.

Mais ce dactyle esl-il cyclique ? Oui a l’origine et en grec,


mais plus tard et en latin le dactjde reprend sa valeur ordinaire
et ontiere ; alors Y element temporal s’affaiblit de plus en plus,
et Y element symetrique se perfectionne et se renforce.

. Telle est revolution, dans la metrique greco-latine, du tempo-


rel au sy metrique.

Systeme regressif ou neo-systemc de simple compul de syllabes .

C’est la dorniere etape, elle est bien connue, nous en avons


traite, et nous n’aurons pas ala decrire do nouveau. On revient
au systeme pi’imitif avestique et vedique, et on no fait plus
que compter les syllabes.

II reste pourtant des traces d’accent.

G’est le systeme du frangais.

Le systeme de simple comput, insuffisant lui seul, se double


do la rime, comme le systeme purement temporal so doublait
d’ alliteration.

L’evolution du systeme precedent a celui-ci se fait par le


vers logaedique que nous venous de decrire. Ce vers conduit
a 1’octosyllabe, au decasyllabe, aux vers primitifs romans,
grace a ce fait que le nornbre de leurs syllabes est fixe. Le
vers alcalque est hendecasyllabe, de mbme le saphique. Nous
.avons plus haut explique cette transformation.

II est temps de conclure, et nous nous resumons ainsi :

406

LE MUSEON.

Conclusion. '

Les divers systemes rythmiques portent sur les points sui-


vants :

1° le rythme est temporal ou symetrique ;

2° il se mesure syllabiquement par le nonibre, 1 'accent ou la


quantile ;

3° il est ascendant ou descendant ;

4° sa mesure est binaire ou ternaire

5° il est rime, ou alliterant ou blanc.

Ces diverses divisions ne sont pas sans rapport entre elles,


et l’on peut observer une certaine subordination dcs caracieres,
mais cette subordination n’est pas complete.

Ainsi le systeme temporal semble etre plus souvent descen-


dant, tandis que le systeme symetrique est ascendant.
Le systeme temporal semble, en general, accentuel, tandis
que le systeme symetrique semble plutot quantitatif.

Le systeme syllabique semble lib a la rime.

Le systeme accentuel semble ternaire, tandis que le systeme


quantitatif peut etre binaire ou ternaire.

Quelle est la date de ces divers systemes dans 1’evolution.


Plusieurs ont-ils coexiste ensemble ?

Il faut examiner a part chac-un des points qui precedent.

Le plus essentiel est celui-ci : le metre est-il originairement


temporal ou symetrique, ou reposant seulement sur le nombre
de syllabes 1

Dans ia groupe indo-germanique nous avons sous ce rapport


observe un, processus tout different dans la branche germani-
que et dans le Sanscrit et le Vedique.

Dans le gennanique le systeme est uniquement temporal,


on ne compte que les arsis, sans se preoccuper de l’existence ni
de l’etendue de la thesis. Peu importe alors le nombre de
syllabes. De plus le dessin rythmique n’est pas le meme dans
deux vers consecutifs. Ce n’est que plus tard que, la thesis
s’organisant, on a le vers symetrique temporal, et on aboutit
meme dans beaucoup de genres a un nombre fixe de syllabes.

ESSAI DE RYTHMI^UE .COMPAREE. $$

Dans le Vedique on commence par compter seulement les


syllabes, il n’y a pas de pieds, de divisions temporales. Puis
on exige que des breves ou des longues se trouvent en meme
lieu daps .difierents vers consecutifs, il y a vers symetrique ;
plus tard seulement les vers se decoupent en pieds et deviennent
doues de temporalite.

Lequel est le plus aricien de ces systemes, celui du vieux


germanique ou celui du vedique et de l’avestique ? Rien ne
l’indique a priori ; et l’observation n’apporte aucune certitude
faute de documents de l’Aryaque proethnique.

En hebreu, le vers semble bien temporal, en Arabe il semble


symetrique ; c’est ce que nous verrons dans d’autres etudes.

Chez les nations sauvages, la versification semble suivre le


troisieme systeme, celui par simple comput des syllabes.

Il en est de meme a peu pres dans certaines langues deri-


v6es, comme le francais.

Le Chinois est parti du simple comput qui ne divise interieu-


rement le temps que d’une maniere imparfaite, pour arriver a
un systeme purement symetrique.

Le latin, a cote du vers hexametre et du pentametre qui sont


temporaux, possede le logaedique qui est symetrique et par
comput de syllabes et qui a conduit probablement au vers
franpais.

Dans l’ancien Slave, le systeme du vieux germanique


domine ; les syllabes n’ont pas un nombre egal, sou vent on ne
compte pas les thesis ; il est purement temporal ; c’est plus tard
qu’il devient symetrique.

Nous croyons, d’apres ces donnees, qu’il n’a pas existb pri-
mitivement un systeme unique, mais deux : 1° celui temporal,
2° celui ,4a ppmput. syjlabjque devenant.,peu ; a pipp.pym^riqjue.
, Qpmment peftte double direction, p-t^e pyise -pt.^t-eye
ete possible ? ■

La versification , est .sortie de la prose ,de 4^X)PW&Fes


difierpntes, , procreatiqn .ppyctegne et par K une prwrea-

tion'nimicale.

408

LE MUSEON.

a) Procreation psychique.

Le vers n’est que de la prose decoupee ; les decoupures sont


d’abord toutes psychiques, c’est le cas du parallelisme. Des
membres de phrases comprennent d’abord le meme nombre de
mots de telle forme, puis le meme nombre de syllabes formant
les vers.

Quel est l’usage de la prose decoupee ainsi ?

Cet usage est narratif, peut-etre aussi descriptif.

Nous troii vons cette genese, d’abord infonne dans les livres
bibliques historiques, puis mieux formee dans les livres
poetiques ; nous la trouvons aussi et surtout en Arabe.

Le narrateur accommode sa periode a la duree du souffle.


Quand il n’a pas encore besoin de repos entier, il a besoin
d’insistance sur tel mot ou telle syllabe, ce qui est un demi-
repos ; il s’habitue a ne compter que ces sommets qui forment
les divisions du temps, sa versification est temporale, le plus
naturellement accentuelle ; elle n’a aucun besoin de symetrie.

La pobsie narrative ou epique est une des grandes branches


de la poesie ; elle conserve a son usage propre l’hexametre et
l’alexandrin, les vers les plus longs, les plus rapproches de la
prose, les plus refractaires au chant. On peut, des l’origine,
raconter sans chanter ; le poeme n’est pas necessairement une
l’apsodie.

S’il vient a se chanter, c’est le plus souvent sans accompa-


gnement d’instruments ; la voix peut s’accelerer, se retarder
ad libitum.

b) Procreation musicale.

Dans le systeme precedent peu importe le nombre total


des syllabes de chaque pied, peu importent aussi leur duree
relative, et leur correspondance dans differents vers.

Mais lorsque le vers vient a se chanter, et surtout a se


chanter a plusieurs voix ou avec accompagnement d’instru-
ments, cela importe beaucoup. D’abord un nombre fixe de
syllabes est necessaire. Puis ces syllabes dans les vers conse-

ESSAI BE RYTHMIQTJE COMPARES.

409

cutifs doivent etre d’egale duree dans les langues qui consi-
dered la quantity ; elles doivent presenter le meme dessin
rythmique. Enfin les vers chantes 'doivent etre beaucoup plus
courts ; on cbante mal des alexandrins.
Quand on raconte, point n’est besoin de chant ; la narration
est oratoire, et l’oraison devient poesie ; mais quand on exprime
des sentiments personnels de joie ou de douleur, le chant surgit ;
de la le nom meme de la poesie lyrique. La poPsie lyrique
veut un nombre fixe de syllabes et un dessin symetrique.

Cela est si vrai que, lorsque le chant chretien s’empara du


vers latin pour ses hymnes, il rejeta l’hexametre, et choisit le
vers presentant un nombre fixe de syllabes, le vers logaedique.
C’est ce vers qui devint le vers francais qui doit son systeme
de comput syllabique au chant.

La procreation oratoire est relative 4 la poesie narrative ou


epique ; la procreation musicale est propre a la po6sie lyrique ;
quant a la po6sie scenique, elle est entre les deux, et en latin la
demarcation est nettement faite : l’hexametre pour la poesie
narrative ; Kambe pour la poesie scenique ; le vers logaedique
pour la poesie lyrique. Dans d’autres langues, le francais par
exemple, le meme vers sert pour la poesie narrative et pour la
poesie sc6nique.

II resulte de tout cela que la versification temporale, 6tant


oratoire, a une tendance 4 s’appuyer sur l’accent, tandis que
la versification symetrique a une tendance 4 s’appuyer' sur la
quantite.

Cette distinction entre la poesie narrative et la poesie lyrique


correspondent 4 celle entre le caractere temporal et le caractere
symetrique est nettement faite chez les anciens Slaves, comme
on le verra dans notre travail sur leur rythmique. Dans le
vers Slave ancien le nombre des syllabes n’est pas fixe, le
nombre des arsis l’est seul ; dans chaque h6mistiche il y a
4 arsis ; il peut y avoir de 12 4 16 syllabes. C’est exactement
ce qui se passe en vieux-germanique. Mais, lorsqu’on ne raconte
plus, lorsque la poesie est lyrique, on compte le nombre des
syllabes. Ainsi 4 cote du vers de longueur ind&erminee de

410

LE -MUSEON.

12 a 16 sy-llabes se .trouvait le vers a .longueur £xe, celui ,de


10 syllabus -qui ,-finit par eliminer l’autre.

Done a 1’origjne la prO.se, devenant poesie, prend deux


directions differentes : 1° par l’inffuence pratoi-re, la direction
iemporale, 2° par l’influance musicale, la direction du comput
syllabique et de la sijmetrie du dessin rytbmique.

Le .-second point a examiner est celui de 1’epaploi.du ,eomput


syttabique seul, de Y accent om de la quantite.-

Dans le systeme temporal, l’accent doit certainement do.mi-


■ner,; dans le systeme de comput syttabique et .de sijmetrie ce
•fut la quantity; e’est revenir a ce qui precede. Gependant
cela n’est plus vrai quandffi s’agitnon plus du point de depart,
.mais de I’d volution ulterieure ; le systeme quantitatif peut
devenir accentuel, mais alors aussi il tend a devenir temporal.
Le systeme accentuel, au contraire, ne devient pas quantitatif ;
•il ne peut degenerer qu’en simple comput syllabique.

,Le itroisieme point est extremement difficile. Le systeme


rytbmique ,a-t-il ete d’abord ascendant ou descendant ? Plus
ffiautnous avons conclu a l’universalite d’un systeme primitif
ascendant. Cela a ete demontre pour le germanique et le greco-
iatin^st. evident pour l’avestique. Mais en dehors le systeme
descendant est tres frequent, il est le meme le plus frequent
dans les langues non-civilisees. iL’hdbreu suit le systeme
descendant ; de meme le Finnois etles langues congeneres ; de,
meme la poesie populaire Russe. Ce systeme est.peut-etre.le
primitif, ou il y a eu a la fois deux tendances differentes.

Il faut encore ici faire appel a la nmsique. Rellerci vent le


systeme descendant. On doit commencer .par le ; temps.fort, et
lorsqu’accidentellement on commence ,par le faible,,en realit6
on. commence par un silence ce que la graghique musicale
marque tres bien. 11 est done probable que le vers ehante a en
une tendance vers la,, progression descendante.

= Au contraire,; le vers , oratoire est plutOt ascendant on : ne


/lonne pas clans le discours tie ; plus de.voix sur la premiere
-.syllabe ou le premier mot, ici. la gradation ascendante est
naturelle.

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPAREE.

411

Le quatrieme point se rattache au second ; le rythme ter-


naire s’impose presque lorsque le vei’s repose sur 1’ accent,
toutes les syllabes non accentuees ne forment ensemble qu’une
valeur moindre que celle de l’accentuee seule, d’ailleurs les
syllabes accentuees et non accentuees alternant le plus souvent.
II n’en est pas de meme des syllabes longues et breves qui,
par consequent, oifrent souvent la combinaison binaire du dac-
tyle ou de l’anapeste.

Enfin la rime s’attaclie au vers par simple comput syllabique


et au vers accentuel oil le dessin symetrique est moins fort et
ou il faut, par consequent, faire ressortir davantage la fin du
vers par un moyen extrinseque ; il repugne, au contraire, au
vers regie par la simple quantite. L’alliteration s’attache au
vers purement temporal pour faire ressortir les sommets.

On voit que le systeme du vers n’a pas ete unique a l’origine,


mais qu’il en a coexiste plusieurs, suivant qu’il a ete detache
de la prose par tel ou tel facteur.

De l’influence des centres de civilisation sur la deter-


mination DU VERS.

Il est tres remarquable que les systemes rythmiques dans


leur groupement ethnique ne suivent ni les families ethnolo-
giques, ni les families linguistiques. Ainsi, par exemple, le
Turcdevraitsuivro un systeme communaux langues Altai'ques ;
le Persan, l’Hindustani, un systeme commun aux langues
Aryennes de l’lnde ; ITIebreu, le systeme Arabe ou reciproque-
ment. De meme l’Allemand moderne devrait suivre un systeme
derive de celui de l’ancien germanique, et le Russe un systeme
paleoslave. Il n’en est rien.

Au contraire le Turc, langue Altaique, a la rythmique de


l’Arabe, langue Semitiquo ; c’est aussi l'Arabe que suivent le
Persan, l’Hindustani ; l’AHemand moderne a copie le systeme
Oreco-latin ; ainsi a fait le Russe. Les groupernents rythmi-
ques different ainsi essentiellement des groupernents linguis-
tiques.

412

LB MUSlSON.
En d’autres termes le groupement se fait ici par centres do
civilisation ; il y a une rythmique des nations Musuhnanes,
une rythmique des peuples de civilisation Greco-latine, une
rythmique de civilisation Indienne, une autre d’influeneo chi-
no'ise. La poesie, ou plus exactement la rythmique n’est pas
nationale.

Ou plus exactement elle ' se denationalise. Levieux genna-


nique avait une rythmique propre tres originale ; il la rejette
entierement pour adopter la greco-latine, et un peu la romane,
il ne conserve plus rien de son fond propre.

Chaque nation a sa rythmique, mais les tres civilisees


seules la conservent et la transmettont aux autres.

Sous ce rapport la rythmique est done bien distincte de la


linguistique. Sans doute, une langue civilisee emprunte beau-
coup a la langue civilisatrice ; le Turc, le Persan, l’lndoustani
sont remplis de mots Arabes, mais le fond de la grammairo
reste propre ; il n’en est pas de meme de la rythmique, elle se
perd entierement. Le vers Saturnien soul nous conserve quel-
ques debris du vers latin ; tous les autres vers latins sont des
vers grecs.

Cependant il fput bien circonscrire les limites de ccttc verite.


Certains auteurs vont beaucoup plus loin. Tandis que nous
disons que les rythmiques originalos out ete etoullees par une
rythmique voisine ou anterieuro plus puissanto, d’autres pre-
tendent que ces rythmiques originales n’ont pas existe, que
toutes les rythmiques naissent les unes des autres, que, de meme
que la rythmique romane est nee de la greco-latine par une
generation restee d’ailleurs assez mysterieuse, la rythmique
gennanique est nee aussi de la greco-latine parvenue a un
certain etat, qu’il en est de mhme de la rythmique Slave. Les
precedes les plus generaux, en particulier Mliteration, ne
seraient qu’une imitation des , memos precedes se retrouvant
embryonnaires dans le latin lui-meme.

Cette these est soutenue tres vivement par Kowczynski dans


un ouvrage recent, : Fssrti comparatif sur Torigine el tlmloire
des ry times. Les exemples d’alliteration sont nombreux dans

ESSAI DE RYTHMIQUE C0MPARKB. 413

les vers latins ; ils restent cependant a l’etat d’exception. Mais


l’exception clevient souvent plus tard la regie. C’est par 1’inter-
mediaire des chants d’eglise que le vers latin se vulgarisa, en
merne temps se denature et devint chez les nations Latines le
vers roman. D’ailleurs les premiers poetes furent des lettres,
sachant le latin, et y clierchant des modeles de forme. Et cela
est vrai, non seulernent des poetes romans, mais aussi des
poetes celtes et des poetes germaniques. C’est dans les convents
et sous l’influence du latin que les poeines prirent naissance.
En imitant 1’ alliteration qui etait devenue un precede rhetori-
que cliez les Latins, on la generalise et on en fit un precede
veritablement l’ythmique. De merne de l’assonance ; rythmique
celtique, rythmique germanique, rythmique paleo-slave ne
sont pas plus originales que la rythmique romane, ce sont des
degenerescences et des imitations de la rythmique latine. Tout
est copie ou copie de copie, ou au moins tout evolue, mais en
partant d’un point unique, par descendance simple et non par
divergence.

Cet auteur a raison pour le vers roman ; notre vieux deca-


syllabe et nos autres vers ne se sont point formes spontanement
sur le sol reman, mais sont revolution de quelque vers latin
dont l’espece seule peut etre controversee ; la cesure frangaise
est un reste de la cesure latine. Ici nous expliquons une
opinion que nous avons emise dans une preeedente mono-
graphic ; nous y avons enseigne que partout le petit vers a
precede le long vers et que leur suture a forme cesure. Cela
est vrai quand il n’y a pas filiation directe entre les langues,
par exemple en latin, en grec, en germanique, en slave, en
Sanscrit, mais cela n’est plus vrai quand une langue descend
d’une autre par modifications successives, comme le francais
du latin. Alors c’est le vers precedent, tel qu’il est, long ou
petit, qui devient le vers subsequent correspondent.

Mais il a tort quand il soutient qu’aucune rythmique n’est


originate, si ce n’est la premiere de toutes, et l’influence qu’il
attribue aux centres civilisateurs est exageree. Sans doute, si
le vieux- germanique ne possedait de precede originel que

414 LE MUStiON.

l’alliteration, on pourrait a, la rigueur soutenir l’origine latine


de celle-ci, quoiqu’en latin l’alliteration toujours exceptionnelle
n’ait jamais rempli un r6le fonctionnel comme en germanique,
mais un autre procede vient revendiquer et prouver l’origina-
lite germanique ; c’est le systeme qui consiste a ne compter
que les arsis ; si ce procedb se rencontre aussi dans le vers
latin Saturnien, ce n’est pas ce dernier vers qui a ete transmis
par les chants d’eglise, mais bien le vers greco -latin ou son
imitation. Cette circonstance est decisive ; les quatre ou les
deux arsis de chaque Kurzzeile comptant seules dans celle-ci,
et la fraction mecanique de l’alliteration consistant a relier les
deux Kurszdlm en alliterant les arsis principales rend indis-
cutable l’originalite de la rythmique germanique. Cela est si
vrai, qu’on nevolua pas, mais qu’on l’abandonna entierement
quand on adopta en Allemagne le systeme Greco-latin .

Chaque rythmique, comme chaque langue developpe un


systeme original, qu’il modifie ensuite, qu'il perd souvent au
contact.

C’est la lutte pour vie entre les rythmes, comme elle existe
entre les langues, entre les mots, entre tous les etres irreels
ou reels. Les rythmes plus civilises eliminent les autres et tous
finissent par se reduire a un petit nombre ; les plantes cultivees
finissent par chasser les plantes incultes. Mais ces dernieres,
inutiles par la nutrition ou l’agrement, continuent a etre
recherchees . par le botaniste, elles lui permettent la taxiologie
en reconstituant les intermediaires, elles lui font decouvrir des
lois biologiques, elles continuent la chaine naturelle ; en mon-
trant les exceptions actuelles, elles font pressentir des regies
ahciennes dont ces exceptions sont les debi'is. Ces rythmes
anciens et rudimentaires ont peut- etre une valeur scientifique
plus grande que les rythmes civilisees, ils nous font penetrer
jusqu’aux racines liistoriques et logiques du rythme.

Nous passons maintenant a letude des unites rythmiques


superieures qui sont la strophe et lepoeme ; remarquons cepen-
dant que dans certaines versifications, par exemple la francaise,
le vers complet n’existe qua l’etat de distique a cause de la

ESSAI DE RYTHMIQUE COMPARES.

415

necessite de la rime. Le distique est done la transition nctuelle


entre le vers et la strophe.

De meme la Kurzzeile n’existait hien complete qu’avee la


Kurzzeile suivante, a cause du besoin de 1’alliteration ; bunion
devint ensuite si intime que la Kurzzeile descendit bientot au
rang d’hemistiche.

Mais de son ancienne existence comme vers entier, l’hemis-


tiche a retenu plusieurs traces. D’abord il y a des hemistiches
appeles asynartetes qui sont traites a leur finale comme deux
vers ; dans l’ancienne versification francai'se, 4 l’hemistiche
comme a la fin du vers les e rnuets n’avaient pas besoin d’etre
elides et ne comptaient pas ; d’autre cote, dans le vers penta-
metre, la catalexe qui a lieu a l’hemistiche aussi bien qu’a la
fin du vers prouve qua l’origine la premiere partie du vers jus-
qu’a i’hemistiche avait forme un*vers complet.

DEUXIEME ET TROISIEME SECTIONS.

DEDXIEME ET TROISIEME UNITES RYTHMIQUES.

La strophe ou stance, et le poeme.

DEUXIEME PARTIE.

PSYCHIQUE DE LA POfiSIB.

TROISIEME PARTIE.

APPLICATION DE LA PSYCHIQUE A LA RYTHMIQUE.

Tous ces points formeront les sujets d’etudes subsequentes.

Ici nous avons voulu essayer d’etablir la synthese du rythme


non de la pensee elle-meme mais de son expression par le vers,
du rythme purement phonique, et d’en decouvrir les causes
premieres, gbnerales, les veritables racines.

Raoul de la Grasserie.
29 .

XI.

GRANDH INSCRIPTION

DE NABUCHODONOSOR.

Col. 3\

1. Parakku-su-u parak sar-ru-ti

sanctuarium ejus, sanctuarium regale,

2. parak bel-u-ti

sanctuarium dominationis

3. sa si-ik ilani rubu Marduk

domini deorum, principis Marduk

4. sa sar ma-ah-ri

cujus rex antecessor,

5. i-na kaspi ip-ti-ku bi-ti-ik-su

argento construxit constructiones ejus ;

6. hurasu nam-ri ti-ik-num me-lam-mi


auro fulgido ponderis perfecti

7. u-sa-al-bi-is-su

contexit illud.

8. U-nu-ti bit sag-ga-tu

Utensilia templi montis excelsi

9. hurasu ru-us-su-a,

auro prirno ;

10. elippu Marduk sa-ri-ri u abni

sellam gestatoriam Marduk, pictis imaginibus, et pre-

[tiosis lapidibus

11. u-za-in

adornavi.

12. Ka-ak-ka-bi-is sa-ma-mi

sicut splendor firmamenti,

GRANDE INSCRIPTION DE NABUCHODONOSOR.

417
13. e-es-ri-e-ti Babilu

templa Babylonis

14. u-se-pis az-nu-un

construxi, aedificavi ;

15. sa bit temenne same irsitim

templi fundationum coeli, et terrae,

16. i-na a-gur-ri abnu ibbu el-li-ti

lateribus, lapide eximio, electo

17. u-ul-la-a ri-e-sa-a-sa

elevavi fastigium ejus.

18. A-na e-bi-su bit sag-ga-tu

ad constructionem templi montis excelsi,

19. na-sa-an-ni li-ib-bi

applicui animuin,

20. ga-ga-da-a bi-tu-ga-ak

mentem intendi.

21. ri-e-sa-a-ti erini-ya

lectissimis cedris meis,


22. sa is-tu sadu la-ab-na-num

quos ex monte Libano,

23. Kisti el-li-tim ub-lam

ubi est nobilis sylva, transferre feci ;

24. a-na zu-lu-lu bit Marduk

ad conficiendas columnas templi Marduk,

25. pa-pa-ha bel-u-ti-su

sanctuarii majestatis ejus,

26. as-te’ e va i-tam lib

mentem intendi, applicui cor.

27. Erini dannu-tim

cedros istos proceres,

28. a-na zu-lu-lu bit Marduk

pro conficiendis columnis templi Marduk,

29. hurasu nam-ri u-sa-al-bi-is

auro fulgido vestivi .

30. Si-i-bi sap-lu-nu erinu zu-lu-lu

liminis inferioris cedrinas columnas,


LE MUSEON.

418

31. hurasu u ni-si-ik aban

auro, et pretiosis lapidibus

32. u-za’-in

adornavi ;

33. a-na e-pi-su bit sag-ga-tu

in constructione templi montis excelsi

34. ud-da-ham u-sa-al-la-a

glorificavi, exaltavi

35. sar ilani bel beli

regem deorum, dominum dominorum.

36. Bai’-zi-pa alu na-ar-mi-su

Borsippam civitatem sanctam

37. u-us-si-im-ma

erexi.

38. Bit Zi-da bit ki-num


templum excelsum, templum elevatum,

39. ina ki-ir-bi-su u-se-pis

in medio ejus aedificavi ;

40. i-na kaspi hurasu ni-si-ik- ti ab-ni

argento, auro, pretiosis lapidibus,

41. er-a-a mus-sik-kan-na erinu

aere, lentisco, cedro,

42. u-sa-ak-li-il si-bi-ir-su

complevi construetiones ejus.

43. erinu zu-lu-lu

cedrinas columnas

44. pa-pa-ha-a-ti Nabu

sanctuarii Nabu

45. hurasu u-sa-al-bi-is

auro contexi,

46. erinu zu-lu-lu bab Nana-a

cedrinas columnas portae Nana

47. u-sa-al-bis kaspi i’am-ri


vestivi argento fulgenti ;

48., ri-i-mu zululu bab pa-pa-ha

capitella columnarum portae sanctuarii,

GRANDE INSCRIPTION DE NABUCHODONOSOR.

419

49. si-ip-pi si-ga-ri taliu Kanul

limen, epystilium, taliu, Kanul,

50. Kanaku sa-ri-ri umma

Kanaku, statuas proceres,

51. erinu su-lu-lu

Cedrinas columnas

52. tala ba-na-a-ti-su

versicoloris aedificii,

53. Kaspa u-zu’-in

argento decoravi.

54. ta-al-la-ak-ti pa-pa-ha


aequaeductus sanctuarii,

55. au ma-la-ak-bit

et emissarium templi,

56. a-gu-ur es-ma-ri-e

lateribus, et marmore,

57. du-u parakki ki-ir-bi-su

sedes sanctuariorum, quae sunt in medio ejus,

58. pi-ti-ik ka-as-pa

construxi argento,

59.. rimu zululu babi

tauros, columnas, portas,

00. i-na sa-ba-li-e


marmore

61. nam-ri-is u-ba-an-num

decore multo extruxi.

62. bit as-mis u-dam-mi-ik-va

templum perpulcbre aedificavi, et

63. a-na ta-ab-ra-a-ti


ad (ejusdem ministrorum) alimoniam
' 64. lu-li-e us-ma-al-lam
annona replevi.

65. es-ri-o-ti Bar-zi-pa

sanctuarium Borsippae

66. u-se-bi-is az-nu-un

construxi, aedificavi ;

420

LB MUSfiON.

67. sa bit usu VII same, irsitim

templi septem luminarium coeli, et terrae,

68. i-na a-gur-ri abnu ibbu el-li-ti

lateribus, lapide electo, pretioso,

69. u-ul-la-a ri-e-sa-a-sa

elevavi fastigium ejus,

70. elippu Nabium


thronum Nabu,

71. ru-ltu-bu ru-bu-ti-su

eurrum gloriae ejus.

Notes lexographiques.

(0. 3. 1) parahku « sanctuarium, aedificium, altare ». Sa


racine est bara, au para « elevavit, construxit », d’ou parak,
parahku termini par la h paragogique.

(Col. 3. 5) ibtiku pitiksu. M, Ro dwell rend « had faschioned » .


M. Ball « had fabriced ». Je traduis litteralement « construxi
constructiones ejus ». La racine de ibtiku, et de bitik est pataku
d’un primitif « buku, buhu «, et encore « puhu, et puku » ele-
yavit, aedificarit ; de meme que « iste'u, et istemu » derivent
d’un primitif « sahu, et sanahu ».

(C. 3. 6) Tiknum melamme. Nous trouvons le mot tiknum


usite en deux diverses acceptions dans les inscriptions : 1° par
opus, 2° par pondus. Quant a la premiere nous avons le mot
tiknum. « Kinu construxit » synonjme de supru, et bunnu —
r. saparu, et banu « elevavit, construxit », Voir (5 R 63. 1, 43-
45) « Ra hurasu simat ilutisu supru rusussu, tiknutu asgunu,
« bunnu zarinu satisam masu eparasu data ibbupu utenasa.
« Ra aureum gloriam divinitatis ejus, opus splendidum, opus
« magnificum, opus eximium, in singulos annos elevavi, extuli,
« erexi, exaltavi ». Tiknum est done synonjme de Bunnu, et
supru. Quant a la seconde acception je trouve (1 R 17-26. 2, 99)
» Vmana kaspi sa meluti amharsu, X mana kaspa ina tikansu »

GRANDE INSCRIPTION DE NABUCHODONOSOR. 421


« madatta ina muhhisu askun » ou se trouve l’expression
“ V mana kaspa sa meluti « faire pendant a « X mana ha-spa
“ ina tikansu » . Or ka'spi sa meluti signifie « argentum per-
fectum », et kaspi ina tikanju « argentum in pondere suo, idest
ponderis pleni, perfecti ». Selon moi dans ce passage « tiknum »
signifie pondus r. “^ip « ponderavit ». Quant a melamme, M.
Ball pretend que c’est un mot sumirien ; a mon avis ce mot n’est
pas etranger a l’Assyrie. Melamme vient d’un verbe umallu,
“ elevavit, construxit », et encore « implevit perfecit ». Tik-
num melamme doit done signifier « pondus plenum, perfec-
tum et l’expression entiere Parakkusu .... hurasu namri
tiknum melamme usalbissu « sanctuarium ejus, auro fulgido
ponderis perfecti (savoir « eximiae qualitatis) context illud ».

(C. 3. 7) usalbissu. Selon moi la racine de ce verbe c’est


libu-su d’un primitif libu « elevavit, consti'uxit », de memeque
son synonyme uhallilu, qui vient de lialalu prim, halu « con-
struxit, elevavit * et par consequent les verbes du sens dele-
ver, construire, ont pareillement celui de « vestivit, contexit »,
et dans ce sens nous trouvons encore usite ce verbe cbez les
Hebreux et les Arabes.

(C. 3. 8) Unuti r. unu « elevavit construxit », et par conse-


quent « unu » (5 R 21 , 1 rev. 4-7) est synonyme de banu, et
de pataku, samu « elevavit, construxit ». De cette racine deri-
vent unuti “ utensilia fabrefacta », et unati synonyme de bit
(5 R 25, 44) et de igarum (5 R 25. 38) qui signifie « habitatio,
domus » , et tres rarement encore « utensitia fabrefacta » (assyr.
ed. Smith p. 229).

(C. 3. 12) kahkabis. Adverbe en is sicut stellae r. kabu


« elevavit, altus fuit », qui comme nous avons vu auparavant
(C. 2. 45) a encore le sens de « splenduit, nituit et de ce
dernier sens derive peut-etre le mot « kakkabu » Stella, savoir
« splendens, lucens ».
422

LE MTJSEON.

■ (C. 3, 19) Nasanni libba. M. Rod-well rend « my heart upli-


ted me ». M. Ball « my heart stirred me up ». L’expression
«' nasanni libba » est fixee par les variantes « izaha lib , upla
lib, ustabil kurasi, usatkanni libba », le de la bible. Or

toutes ces expressions signifient « animum intendit, applicuit


mentem » (Cf. quant a « usatkanni libba « 1a. note a la C. 2
v. 10) ; le meine sens doit done btre donne k « nasanni libba ».

(C. 3, 20) “ Qagada bitugak ». M. Rodwell traduit « in


abundance I wrougth ». M. Ball « in chief have I regarded it,
or zealously I laboured ». Cette expression formee de « gagada »
caput, et d’un permansif « bitug aku » fait pendant a nasanni
libba de la ligne precedente, qui a son tour est remplace ailleurs
par « usatkanni libba (1 R 53-58. 2, 10) et par « kadka kai-
nak »(I R 66. 3, 4) qui signifient « mentem applicuit, ani-
mum intendit » . II faut done donner la meme signification a
« gagada bitugak «. M. Ouyard (Mel. assyr. p. Ill § 117 tra-
duit : « Je m’occupe constantement » , pour cette raison que
dans les inscriptions l’expression « gagada bitugak » est rem-
placee par kadka kainak ; or selon lui cela signifie « je suis
constant, je m’occupe constantement ». Mais il n’a pas rbflechi
que le verbe kinu ou kainu, outre le sens de « firmavit, firmum
esse » qu’il a chez les Semites, signifie encore « applicuit
animum mentem intendit » (nous l’avons prouve auparavant),
et que si on admettait l’interprbtation de M. Guyard, le « kai-
nak la batlak » de l’inscription de Nabukodonosor (1 R 52 N 3.
l,19-20)de meme que la phrase synonyme « la batlak satlakam «
de l’inscription de Neriglissor (1 R 67. 2, 12) devrait etre tra-
duite : « Je m’occupe constantement, sans interruption » ; ce
qui serait une inutile repetition. II me semble pourtant que
1’interpretation de M. Guyard n’est pas tout a fait exacte. Quant
a bitugak, M. Ball tire sa ratine de 1’arabe « baku » rester, et
interprete l’expression ana tamartisu, kakda bitukku « il ne
cesse de rester a sa presence » (4R 20, 1 obv. 1. 6). M. Ball
pense que bitugak pourrait etre probablement tire de pataku
« edifier, batir » ou de baku « voir », ou de l’hebreux ^^3,

GRANDE INSCRIPTION DE NABUCHODONOSOR. 423

syriaque bko « scrutatus est, exploravit, consideravit ».Aucune


d’elles n’est satisfaisante. Selon moi « bitug ak » vient de la
racine buku, ou puku « elevavit », dont le derive « pataku ou
batahu « aedificavit, constraxit ». Et eomme les verbes du
sens d’elever ont encore la signification de « intendit animum,
mentem applicuit •>, de meme c’est a penser debitugak, et par
consequent « gaggada biiugak » cest synonyme de « usatkanni
libba, de kadka kainak, de palhu libba, izahu libba, nasanm
libba, apla lib, ustabil kurasi, isteniu balati « etc.

(C. 3, 23 )'kisti ellitim. Le texte lit « is-tir elliti ». M. Rodwell


rend « together with tall Babil wood «. D’accord avec M. Ball
je traduis « sylva nobilis, pretiosa, illustris ». L’ideogramme
« is-tir » est interprete (5 R 26, 11, no, pq.) par Ids turn, que
(2 R 23, 44, lm, no) est synonyme de aar le “is* de la Bible.
Elliti signifie “ nobilis, pretrosus, illustris ». (Of. la note A la
ligne 18. c. 3)

(C. 3, 26) aste e va Horn lib, M. Ball rend « I sougth out,


and the inner side «. M. Rodwel « I made good, and interior
wall ». M. Gluyard (Mel. assyr. p. 103 § 112) pretend que le
sens primitif de siieu est « chercher ». A mon avis ces inter-
pretations ne sont pas exactes. — Aste e c’est l’iptheal de sahu,
qui pris absolument signifie “ elever, batir, faire, edifier ».
Voir (1 R 52. 4. 1, 19) (1 R 67. 2, 3) (5 R 63. 2, 6) (5 R 35,
25) (1 R 36, 53) (5 R 34. 2, 20) ; en outre voir (2 R 41 N 2,
8-9) et (4 R 1, 1 obv. 45) ou nous trouvons le mot site'u
remplace par Sahara, et dans les inscriptions remplacd par
asaru, et sancihu dont mustesir bala'ti, isteniu bala'ti synonym
mes de musteu bala’ti . Or tous ces verbes ont le sens de Mtir,
edifier, elever, il doit done en etre de meme de siteu. Mais nous
avons bien vu auparavant que les verbes du sens d’elever signi-
fient encore « animum intendit, mentem applicuit », il faut
done par consequent admettre le meme sens encore pour aside,
surtout que ce vient confirme par la phrase « itam lib n, qui
fait pendant au isiee, et est synonyme des expressions bien

424 LB MUSEON.

connues « nasanni libbi » usatkanni libba « upla lib » izahu


lib, pallyu libbi.

(C. 3, 34) Uddaham, usalli. M. Rodwell rend « I proveded,


I suppliced ». M. Ball « daily I besought ». Jetraduis « exal-
tavi, glorificavi ». La racine de « uddaham, » est « dahu «,
orthographie encore daku ou daku « elevavit, gloriflcavit,
adoravit ». M. Ball pretend au contraire que « uddaham »
signifie daily, et pense prouver sa these par deux passages
« uddakka la naparka » (1 R 5 2. 1 , 23) et « sattisam la nap-
parka » expression qu’il croit synonyine de « udakka la naparka » .
C’est done evident ; il conclut que « uddakka » est remplace par
« sattisam » et comine sattisam signifie « daily » le meme sens
est a donner a « udakka ». Mais « uddakka la naparka » n’est
pas une phrase synonyine de « sattisam la napparka « mais de
« kainak la batlak » qui lui fait pendant et est synonyine de
l’expression bien connue « itamam libba ». Cf. (1 R 52 N 3. 1,
19-23) « Anaku ana Marduk b'eliya kainak la batlak, sa elisa tabu
udakka la naparka, itamam libba ». « Ego ad cultum Marduk
domini mei animum applicui sine intermissione, ego qui eidem
sum charus, eumdem exaltavi sine cessatione, ad eum intendit
cor meuin ». Par consequent « uddaham » n’est pas synonyme
de sattisam, mais de kainak, et itamam libba, et signifie = exal-
tavi, glorificavi, adoravi ». Quant a usalli, nous trouvons ce
verbe dans le sens de « exaltavit, gloriflcavit » rac. bbc « ex-
tulit, exaltavit » , et dans le sens de « orare, supplicare »
aram. etiop. arab. salla oravit. Selon moi dans le cas present
il faut le prendre dans le sens premier. Nous trouvons en effet
que « uddaham usalli » est remplace (1 R 66. 3, 43) par « tigata
usalli » , qui signifie « cultum exaltavi » et par « aramu biluhtu »
qui a la meme signification (1 R 53-58. 1, 37-38). Il faut done
donner une signification analogue a « usalli « et le traduire
par « exaltavit, gloriflcavit ».

(C. 3, 36) narmisu. Je traduirais « adorati'ice, religieuse,


sainte ». Borzipa etait la ville sacree des Chaldeens, comme la

GRANDE INSCRIPTION DE NABUCHODONOSOR. 425

Mecque des Arabes. Le nombre et 1’eclat de ses sanctuaires,


nous montrent la convenance de ce nom. M. Caviniol appelle
Borzipa la ville religieuse par excellence (Mon. en Chaldee, en
Assyrie, en Babylonie p. 362). M. Menant (Gramm. Assyr.
p. 302), M. Rod'well (Records of the post Y. 118), M. Ball
(Proced. Dec. 1887) rendent narmisu « ou on adore ce Dieu *,
« of his loftiness, of his abode ■», et donnent par consequent
au su de narmisu la valeur de pronom masculin de troisieme
personne, et appliquent respectivement les pronoms ce et his
au Dieu Marduk, dont il a ete fait mention ci-dessus. Mais
Marduk n’etait pas a tel point le Dieu particulier de Barzipa,
qu’on piit l’appeller la ville de sa majeste, et de son culte. Meme
dans l’inscription oh Nabuchodonosor parle des temples de
Borzipa (1 R 53-58. 4) on ne lit pas que cette ville eut quelque
temple consacre a Marduk. Au contraire Barzipa, et son
temple principal, le bit Zida, etaient dedies a Nabu ; et par
consequent si nous trouvons (5 R 34, 1, 55, 56) « Bit Zida,
bit kinum , narcmi Nabium, ina Barzipa eisseis ubannum, et
(5 R 66. 1, 14-15) bit Zida, bit Kini, bit Nabu sa kirib Bar zip,
nous ne lisons jamais « bit Zida, bit Kinum, naram Marduk ina
Barzipa eisseis ubannum », ni bit Zida, bit Kini, bit Marduk,
sa kirib Bar sib, et si nous trouvons pareillement que (2 R 59
obv. 49) on appelle Marduk par antonomase le Dieu de Babilu »
Ilu Babilu, on ne trouve jamais Marduk appele par antonomase
le Dieu de Barzipa. Le su de narmisu ne peut done pas se
referer a Marduk, je viens de le demontrer ; et la grammaire
d’autre part ne permet pas de le referer a Nabu, dont il n’est
fait mention que dans la suite. C’est done ici une particule
paragogique pronominale, comme dans le nom du roi assyrien
« Assur bel nisisu », dans Yapilsu des inscriptions acheme-
nides, et dans 1 'Irimisu de l’inscription Mstorique de Binnirari
1. 15. Enfin la lecture du fragment de Ker- Porter qui a naram
au lieu de narmisu, tranche definitivement la question.

(C. 3, 31) ussimma. M. Rodwell 1. c. rend « I raised », M.


Menaut « je t’ai orne » M. Ball « I beautified » Il tire ussimma

426

LB MIJS&ON.

de la ratine arabe asama « superavit alium pulchridudine »


dont asema « pulcher fuit « fort de deux passages mal interpre-
ter de Tuktatpalasar (1 R 9-16. 8, 8) Ibid 100). D’accord avec
M. Rodwell je tire la ratine de ussimma, de simu, ou simu, le
samu arabe, dont le : samami, le samaim, le samio, Yessama des
peuples semitiques . Yoir (1 R 9-16. 7, 99-101) iguratesu kima
sasur sit kakkgbu usim, usarril} « Et ibidem (8, 1-8) » Bit
hamri sa Rammon beliya .... istu ussessu add tahlubisu arzib eli
mahriya usim usarsid', et (1 R 42. 3, 21-22) tukullitum saknu,
isma, kanu , epis, etc. (5 R 57. 1, 26) sa isma, sa rasu bitimitti,
et (5 R 56. 2, 24) lu usakla, lu usakka, lu usama, hi usinu.
Dans ces passages nous trouvons le verbe simu, synonyme de
sarahu, de udda, de rasu, de kunu, de episu, de abnu, de saku,
de sakalu, de sanu qui ont tous le sens d’elever, et par conse-
quent, il faut admettre pour ussimma la meme signification, et
traduire ce mot « j’ai bati, j’ai eleve ». Quoique Bai’zipa existat
avant Nabukodonosor, l’usage constant attribue la construction
d’une ville a celui qui l’a seulement restauree, ou embellie.
Ainsi Nabukodonosor est appele- le- batisseur de Babylone
(Dan. IV. 27) et Arphaxad d’Ecbatane (Judith. I).

(C. 3. 40) sua kaspa, hurahi. Je suis d’avis que les racines
de ces deux substantifs soient les verbes kasa-bu, et hara-su
avec lesens de « elevavit, splenduit, nobilis, pretiosus fuit ».

(C. 3. 40) Abni. La ratine de abnu c’est le verbe abu-nu d’un


primitif abu elevavit. On sait que les verbes de ce genre for-
ment des derives avec le sens de lapis, marmor : Ex. gr. de
sasu sassi, de maru esmaru, de sahalu sahalie.

(C. 3. 43) zululu. M. Menant rend « charpente « ; ailleurs


“ portico » et encore « columne » M. Ro dwell traduit « portico »
ailleurs « awning » et encore column ; M. Ball tire la ratine de
« zululu » de adumbravit, obtexit. Le parallelisme des
divers passages, nous ferait voir au contraire que la vraie
racine de zululu cost b‘D !^b& bbc elevavit. Nous trouvons en
GRANDE INSCRIPTION DE NABUCHODONOSOR. 427

effet Sargon. Silb. 30 « gusurra erini surmeni elisin usallit »


remplace (1 R 43-44, 76) par « timme erinu sirussin ulul, et
(1 R 45-47. 5, 37-38) gusurra, erinu usatrisa elisa, et ailleurs
erinu, survinu sirussin uhin ». Or les verbes ullu, rasu , kmu
ont tous le sens d’elever, il faut done penser que usallit de
meme que ses synonyvnes, ullu, rasu, hinu ont ce meme sens,
et par consequent on ne peut pas admettre l’opinion de M. Ball
qui pretend deriver zululu de bb2 adumbravit, obtexit.

Bagnacavallo, 1892 .

G. Massaroli.

[/INSURRECTION ALGfiRIENNE EN 1871

DANS LES CHANSONS POPULAIRES KABYLES

(Suite).

I.

Index des mots francais passes en Kabyle.

Asrabsi

(III. 38) (i) faii'e du service.


Bagi

(III. 34) passer (au conseil cle guerre).

banha

(I. 21) banque, emprunt.

birou

(III. 138) bureau arabe.

Foursi

(III. 32) forpe.

Gazarna

(III. 122) garnison.

General

(III. 144) general.

jeninar

(II. 7 ; III. 26, 31, 83, 133) g6neral.

Kouri

(III. 147) ecurie.

Serbis

(III. 9) service.
sizan

(III. 30) saisir, 3 e pers. plur. masc.

T’achma

(II. 17, 23) detachement.

II.

Index des noms propres cites dans le texte des chansons.

(La lettre n entre parenthese indique que le nom qu’elle accompagne


est l'objet d’une note).

Aaraben-1. 31. Afransa III, 130.

A&ziz II. 13 ; III. 37, 51, 135, Afransis III. 133.

136, 139, 142, 147. Afrik III. 18.

(1) Les chiffres romains indiquent le n° de la chanson, les chiffres arabes celui
du vers.

l’insurfection algerienne bn 1871.

429

Agaoua II, 11 ; III. 121 (n.)


(Zouaoua).
Ah’addad’ (Haddad, Bog Had-
dad) II, 1 (n.) 31 ; HI. 3, 44,
58, 70, 82, 94, 115.

Aith Abbes I. 36 (n.)

— Aid’el I. 33, 35.

— Bedhouz III. 140.

— Ourtbilan I. 7 (n.)

Arba (des Beni-Raten, Fort


National III. 123 (n.)

Babor II. 37.

Bedjaia (Bougie) III. 67 (n.)


Begaith (Bougie) II. 24.

Bou Choucba I. 39 (n.)

Bou Mezrag 1 . 5 (n.) 1 1 , 17, 29.


Qah’ara I. 28.

Chei'kh H’addad II, 1 (n.), 31 ;

III. 3, 44, 70, 82, 145.


Drouz III. 33 (Druses).

El K’ort’oubi II. 6.
Guerrouma II. 37 (n.)

Hamza I. 33 (n.)

Illoul III. 124 (n.)


Iouannour’en I. 35 (n.)

K’ala’a III. 132 (n.)

K’eba'il I. 3, 31.

Lalla Gouraia III. 68 (n.)


Lallma (Lallemand) II. 7 (n.)
Ill, 115.

Mezr’anna (Alger) III, 116 (n.)


Mob’ammed, fils de Cbeikh
Haddad III. 58 (n.), 141,
147.

Melbkecb II, 12 (n.) Ill, 124.


Nager b. Chohra I. 40 (n.)
Negara I. 24, 32.

Ou K’aci III, 42 (n.)

Ou Rabali’ III. 60 (n.)

Setif III, 90.

Sousi (Saussier) 1.9; II. 19 ;

III. 26 (n.), 133.

Takitount III. 143 (n.)


Taserdount III. 144.

Thagra I, 10 (n.)

Thakbaret’ I. 12 (n.)
Tbamok’ra I. 38 (n.)

Thekaat 111, 136 (n.).

Tisi Ouzou III. 123 (n.)


Zamoura I. 36 (n.)

III.

Index des principalbs racines des mots berberes


DU DIALECTB DB BOUGIE.

Le dialecte dans lequel ees chansons ont ete ecrites fait


partie de ceux qu’on peuit appeler du nom general de dialectes
de l’Oued Sahel, dont celui de Bougie est le plus connu. Ils
sont assez voisins du Zouaoua, bien que certaines regies pho-
netiques les en separe nettement ; par exemple la substitution
du i f au dh (j*j ; la non-contraction de deux ou en b. Cer-

tains d’entre eux, comme le dialecte des Uloulen les contractent

430

LB MUSfSON.

en g S'; d’autres, comme ceux de Bougie et des Aith Aidel

ne font aucune contraction. De meme la langue est moins pure

et plus melangee de mots arabes et meme de mots francais.


Les travaux relatifs a ces dialectes (Bougie, Illoulen, Aith

Aid’el etc.) sont les suivants : .

Langles. Extrait du dictionnaire de Venture de Paradis , a la


suite de la traduction du Voyage dans I’Afrique
septentrionale de Horneman. Paris 1803, 2 v. in-8°.

J. Pharaon. Des CaUles de Boudgie, precede d’un vocdbulaire


franco-kabyle , par FI. Pharaon. Alger 1835, in-4°.

J. H. Delaporte. Vocabulaire berbere-frangais. Paris 1836,


in-8° (dial, de Bougie).

Venture de Paradis. Grammaire et dictionnaire de la langue


herb ere, rev. par A. Jaubert. Paris 1844,in-4° (dial,
de Bougie melange avec le chelha).

Brosselard. Dictionnaire frangais-berbere. Paris 1844, in-8°


(dial, de Bougie).

Hanoteau. Essai de grammaire kabyle. Alger 1858, in*8° (dial,


de Bougie, de l’O. Sahel, des Illoulen).

Aucapitaine. Etudes recentes sur les dialectes berberes ' de


lAlgerie. Paris 1859, in-8° (dial, de Bougie).

Hanoteau. Poesies populaires de la Kabylie du Jurjura. Paris


1867, in-8° (Illoulen, 0. Sahel).

R. Basset. Notes de lexicographic berbere. Paris 1883-1884,


4 series in-8° (Bougie).

id. Manuel de langue kabyle. Paris 1887, in-12° (Bou-


gie).
Belkassem ben Sedira. Cours de langue kabyle. Alger 1887,
in-8° (Bougie, Aith Ai'd’el, 0. Sahel).

Rinn. Deux chansons kdbyles sur l' insurrection de 1871,


Revue africaine 1887 (0. Sahel).

R. Basset. Logman berbere. Paris 1890, in- 12° (Bougie et


Akbou).

L’lNSURRECTION ALafORIENNE EN 1871.

431

B D’
BED 1

B R K

B R N
B Z G

B Z N
B K
BBS

TH
THBR

T H R
TH M M

DJ

A.

a, exclam. 6 — ai, pron. dem. et relat. ce, ce qui,


qui — a, adj. dem. ce — a, pour ad’ pour que, afin
:que.

B.

bed, a. ibecl, se dresser, se tenir.

abrid pi. iberd'an, et abrid pi. iberdan, chemin,

vole, route, fois.

ebrek, se noircir; 1° f. seberreh, noircir ; VI 0 f. bcr-


reh ; YII° f. sebcrrah — berrik, etre noir, f. berri-
keth — daberkan f. fsaberkan, noir — thabrekth ,
noirceur.

ebren, tourner ; VI 0 f. (hab.) berren.


ebzeg , etre mouille ; 1° f. (fact.) sebzeg, mouiller —
p-VII° f. (fact. — hab.) sebzag ; VI 0 f. (hab.)
bezzeg.

abazin, legumes verts.


ibki, singe, pi. ibka — thibUts, guenon, pi. ihibka.
ebges, se ceindre — abaggous pi, ibouggas, ceinture

— aggous, ceinture — thabaggousth pi. ihibouggas-


thin , petite ceinture.

TH.

th, ith, le, lui pr. pers. 3 e p. m. s. comp. dir. pi. then

— is, pron. pers. 3 e pers. f. sing. comp. dir. pi.


thents, la, les atha, athaii, pi. athna ; fern, atsa, pi.
athentha, voici — ahath, pi. ahnain, f. ahats, pi.
ahnaints, voila.

iihbir, pigeon, pi. ithbiren — thaihbirth, colombe,

pi. thithbiren,

ithri, 6toile, pi. ithran.

athemmou, pi. ithenmia, meule de paille.

DJ.

edj, laisser, a. idja; IV 0 f. tsadj a. itsadjdja — oudji,


abandon.

XI.

30.
432

TCH

H’ M L

KH
KH S
KH S
KH L L

KH M

D D
D Z
DHL

•D’

D’

H’

D’ R -
D’ R

D’ R

D’ RR’ L
D’ R R

LE.MUSBON.

TCH.

etch, a, Helm, manger, f. h. thets,‘&. ithets — 1° f.


setch, nourrir, f. h. setchai ; V-VII 0 f. (pas.) ihetchai
— ithetchain, mangeable — outchi, thoutchith, nour-

riture.

H’

ah’mal, aimer.

KH

iri, lait aigre.


ikhsi, brebis.

thasa, foie, pi. thasiouin.

thakhiloultli, morve, muosite — thakhiloulth en


nebi, (mucosite du Prophete), narcisse.
akMham, pi. ikhkhamen, maison.

D.

eddou a. idda, aller, marcher ; IV 0 f. tseddou.


eddez, piler; V° f. (hab.) theddez.
*adgal, veuf, pi. idgalen, fern, thadgaltli, pi. thidga-

Hn, veuve — thidgelth, veuvage. (de l’arabe .


D’.

midden, gens.
thid’ets, verite.

ad, d, part. marq. le subj. — id, d, avec — d, d, et.


derri, mauvais.

edder, vivre; IV 0 f. tsedder — thouddera et tha-


meddourth, vie — idderen, vivant.
t’er, descendre, a. it'er ; 1° f. (fac.) st’er, faire des-
cends, abaisser — thaouat'ra, descente.
aderr'al , aveugle, pi. iderralen, f. thaderr'alts, pi.
thiderr’altsin — thiderr’elts, aveuglement, cecite —
derr'el, etre aveugle ; 1° f. sderrel, aveugler ; .IV 0
f. tsderr'el.

ad’ ran? pi. id’ourar et adrar, idourar, montagne —


imezdourar, montagnards.

i/insurrection ALCtERIENNE en 1871.

433

D* S
D’FL
D' K
D’KL
D’ G
D’ M R
D’ OUF
D’ M
D’ M

R ,

R D’

R D’
RD’S
R R
R R

R Z

R Z
R Z Q

R S

RDH L
R R’

idis, c6te.
adfel, neige.
thidekth, lentisque.

amdakkol, pi. imdokkal, ami — thimdoukkelts, ami-


tib.

d’eg, dans.

idmer, poitrine, pi. idmaren.


thadhout' et thadout', laine.
idammen, sang.
oudem , visage, pi. oudmaouen.

R.

ar, jusqu’a — armi, jusqu’a ce que.

arou, ecrire ; IV 0 f. tsaron. ;

ter, vouloir, a. iter — eihr d, demander — souther,

demander — thimethra et thasouihra, demande.

thoura, a present, — imir, temps.

thara, vigne.

iri, cou, nuque.

sired, laver.

ird'en, ble.
thard'ast, empan, pi. third asihin et thourd'as.
ourar, jouer ; IV 0 f. tsourar — ourar, jeu.

err, rendre, a. irra, IV-IX f. tsarra — thirri, resti-


tution ; iriran, vomissement.

erz, briser, casser ; 11° f. (pas.) emrez ; IV 0 f. Vll[°'


f. (hab.) tserouz, V° f. (bab.) therz ; Vl° f. (pas.)
errez — damerzou, pi. dimerzoun, f. isamerzouts ,
pi. tsimerzoutsin, casse, brise — thirzi, brisure.
arez, lier, a. iourez. • ■

amerzag, amer, pi. imerzagen — thimerzegth, •


amertume.

ers, descendre, l re f. sers, placer, poser — thaouarsa


et thirousi, descente — tseressis ranger.

erfel, preter ; YI° f. ret't'el — aret’t’al, pret.


rer\ etre brdlant — 1® f. (fact.) esrer’, brulef ;

434

LB MUSEON.

I°-VII 0 f. (fact. — hab.) serr’ai — thirr’i, brulure —


aserri, incenclie.

R F erfou, etre en colere.

R K erk, pourrir, a. irka.


R K tharikth, selle, pi. thirika.

R K S erkes , chans sure, pi. irkasen.

R G tharga, canal, pi. thirgoua.

R G ergou, rever ; IV 0 f. (hab.) tsargou — thargith,

reve, pi. thirga.

R G Z argaz, bomme, pi. irgazen.

R G G ergigi, trembler ; IY° f. tsergigi.

R N ernou, aj outer a. irna\ VI. f. rennou — ihimerniouth,

pi. thimcrna, accroissement.

R N aouren, farine.

R OU arou, enfanter — arraou, posterity, enfants — lha~


row, enfants — tharraouth , enfantement — arrach,
enfants.

R OU rouou, remplir, etre rassasie — 1° f. (fact.) serouou;


VI 0 f. reggou — tharouia, satihte.

R OU L erouel, fuir 1° f. (fact.) serouel, VI 0 f. reggel, I-VII 0


seroual — tharouia, fuite.

Z.

Z azou et ouz, egorger.

Z B R B R azherhour, verjus, raisin acide.


Z D’ ezd’ou, setendre.

Z D’ R’ ezder, babiter ; VI 0 f. zedder' — thamozdourih et

thizder'th, habitation — izedder pi. izedder’en,


habitant.

Z D’ G zeddig, etre propre — thizdegth; proprete.

Z R zouzzer, l e f. vanner; I°-VIII 0 , f. zouzzour — thaz-

zerth, van, pi. thouzzar.

Z R azrou, pierre de taille, pi, izran.

Z R thazarth, Ague seehe.

(A continuer) R. Basset.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE
DJEUHAR MANIKAM

CONTES ET RECITS.
Traduits du Malay.

Prjeface du traducteur.

La literature malaye est riche en ouvrages d imagination,


romans, contes, nouvelles, recits merveilleux, quelques-uns
originaux, le plus grand nombre puises aux sources les plus
diverses, chez les Javanais, les Siamois, les Indiens, les Persans,
les Arabes, enfin ebez tous les peuples avec lesquels les Malays
ont ete successivement en contact par la navigation, le com-
merce ou la religion. Notre intention est de donner un choix
de ces recits. Nous commencons par un petit roman, celebre
dans l’arcliipel d’Asie, Les Aveniures de la princesse Djeuhar
Manikam, c’est-a-dire de la princesse Riibis (1). Cette composi-
tion est evidemment une reminiscence des productions de
l’imagination des conteurs arabes, avec un melange d’idees et
de traditions propres aux Malays. Plusieurs des incidents de
ce roman, comme dans toutes les creations de l’esprit oriental,
sont d’une naivete enfantine ; mais l’ensemble ofFre un caractere
dramatique et un interet qui peuvent plaire a cote des contes
arabes traduits d’une maniere si elegante par l’ingenieux auteur
des Mille el une Nuits. Notre travail a etc fait sur un manuscrit

(1) Le motarabe Djeuhar , qui estle persan Gueuher^igvafie pierre precieuse ;


et M&nikam, forme singhalaise du Sanskrit manika , designe le rubis , qui est
Pune des productions naturelles particuli6res a Ceylan.

436

LE MUSE0N.

de la Bibliotheque impeiiale, provenant de la collection de feu


M. Roorda van Eysinga, d’Utrecht. II en existe un abrege
dans un autre manuscrit du meme etablissement, auquel il a
ete donne par Langles.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DJEUHAR MANIKAM.

Premier recit.
II y avait deja plusieurs annees que regnait a Bagdad le
Khalife Haroun-al-Raschid, prince puissant et rempli de piete,
lorsqu’il concut le projet d’aller visiter la maison de Dieu et de
faire le pelerinage de la Mekke. Un jour, il convoqua ses
ministres, ses officiers d’Etat et ses houloubalcmg (l), et leur fit
part de son projet. L’un d’eux, le Kadhi, savanna au pied du
trbne et se prosternant : « Sire, roi du monde, dit-il, rien de
plus louable que le desir de Ta Majeste sublime. Neaninoins je
crois que si elle quitte ses Etats, ses sujets, habitants des villes
ou des dougouns (2) auront a souffrir de grands maux et peut-
etre une ruine totale. » Le Khalife fit mine d’approuver ces
paroles et continua de recueillir les avis. « Sire, roi du monde,
lui dit un autre conseiller, que ton pardon descende mille et
mille fois sur le batik (3) de la tete de tes esclaves. Pourquoi
entreprendre ce long pblerinage, et a qui remettre le soin des
affaires et la surveillance du palais pendant ton absence ? »
Haroun-al-Raschid, voyant que tous etaient d’accord dans leur
opposition, garda le silence et dissimula sa Colere ; puis, levant
la sbance il rentra dans l’interieur de ses appartements.

Quelques jours se passerent, pendant lesquels le Khalife ne


fit que s’enteter de plus en plus dans son idee. Il donna l’ordre

(1) Houloubalang : Guerriers d’^lite qui composent la garde particuliere ou la


reserve des souverains malays.

(2) Dougouns : Villages malays situes dans l’interieur des terres, entoures,
oomme defense, d’trne haie epaisse d’arbres epineux.

(3) Batih — Le batik est un mouchoir d’une etolfe blanche et bleue qui sert,
en guise de turban, de coiffure aux Malays,

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DJEUHAR MANIKAM. 437


de reunir dans le Balei-rouang ( 1 ) les ulemas, les savants et les
monftis, ainsi que tous les grands officiers. S’etant assis snr
son trone, il interpella un doctenr (c’etait le moufti de Bagdad),
et l’invita a s’exprimer avec franchise.

« Sire, roi du monde, dit le moufti, le projet de Ta Majeste


est excellent, j’en conviens ; mais il n’est pas sans inconve-
nients, car le voyage est tres long, et personne nest ici capable
de te remplacer. » Le Khalife reprit : « Celni en qui je mets
d’abord ma confiance, c’est d’abord Dien, et ensuite son pro-
phete dont la benediction soit sur nous ! D’ailleurs, notre Khadi
restera pour gouverner, et nous reviendrons promptement. »

Aussitot il fit equiper ceux de ses sujets qui devaient l’ac-


compagner, et prendre des provisions de toute espece. Lorsque
le moment favorable fut arrive, il se mit en marche avec la'
reine, qu’escortaient des jeunes filles ses cam6ristes, etavecun
de ses fils nomine Membah-Schahiz. Le Khalife avait line fille
nominee Djeubar Manikam, qu’il laissa a Bagdad, ainsi qu’un
autre de ses fils charge particulierement de la garde du palais.
A une beaute remarquable et sans egale, Djeuhar Manikam
joignait une piete fervente. Jour et nuitelle ne cessait de prier
Dieu et de l’adorer ; elle avait toujours aupres d’elle le bassin
contenant l’eau necessaire pour ses ablutions religieuses.

Apres une peregrination difficile, Haroun-al-Raschid parvint


a la Mekke et s’acquitta minutieusement de tous les actes de
devotion du pelerinage. Il prortonga la formule : « Louanges a
Dieu, seigneur de toutes les annees du monde ! graces lui
soient rendues de ce qu’il a guide nos pas jusqu’ici ! » Voyant
qu’il avait encore une tres grande quantite de provisions, il dit
a ses ministres et a ses officiers d’Etat qu’il voulait prolonger
son sejour a la Mekke encore pendant un an. “ Que ta volonte
soit faite, repondirent ceux-ci ; tes esclaves elevent tes ordres
(1) Balei-rouang . Le Balei-rouang est un grand pavilion a jour, soutenu par
des colonnes* Dans rinterieur s’elevent des gradins oil s’asseyent les ministres
et les officiers d’Etat, chacun suivant son rang, et au sommet desquels s'eleve le
trone* Le Balei-rouang est separe du palais, oil habitent les femmes et dont
l’acces est interdit. Il sert pour les receptions publiques, dans les edrdmonies
d'apparat et les reunions pour la discussion des affaires d’Etat.

438

LE MUS^ON.

1 V

au dessus de leur tete (i). » — « Puisqu’il en est ainsi, reprit


Haroun, je vais ecrire a mon Kadhi. » Void les termes de sa
lettre : « Salat et benediction ! Apres Dien c’est a toi qne nous
nous abandonnons pour la direction de notre royaume et de
notre palais, et les soins k donner a notre fille la princesse
Djeuhar Manikam. Acquitte-toi fidelement de ce mandat ; pas
de negligence, car je veux consacrer une annee de plus au
grand peierinage. »

Cette lettre parvint au KMhi qui, se conformant aux volontes


de son maitre, redoubla de vigilance. Mais une nuit qu’il veil-
lait autour de l’enceinte du palais, Satan fit germer une mau-
vaise pensee dans son esprit. II lui presenta sous les formes les
plus s6duisantes les charmes de Djeuhar Manikam. La reputa-
tion de saintete de cette princesse l’arretait ; mais l’image de
sa beaute revenait sans cesse, et finit par dominer son coeur.
II forma le dessein de la seduire et de devenir ainsi le gendre
du Khalife. Aussitot il se presenta devant la porte du palais, il
fut reconnu par le gardien, et celui-ci s’empressa de lui ouvrir.
Il gravit rapidement l’escalier qui conduisait a l’appartement
de la princesse, s’y glissa furtivement et la trouva prosternee.
Il se cacha doucement dans un coin oil les rayons de la lampe
ne penetraient point. Apres avoir fini de prier, la princesse
ayant- tourne la tete, apercut dans l’ombre un homme debout
qui semblait l’epier. Croyant que c’etait un fantome, elle recita
aussitot, par trois fois, le verset du trone ; mais ce fut en vain.
L’apparition sur laquelle ses yeux etaient fixes resta immobile.
« Serait-oe un spectre, un demon ou un genie? dit-elle a haute

(1) Lorsque les Malays resolvent un ordre d’un de leurs souverains, ils £l6vent
leurs mains jointes au dessus de leur t6te, en signe d’assentiment et
d’ob6issance.
Il en est de meme chez les Siamois. A ce sujet, nous rapporterons un trait
curieux du ceremonial observe lors de la reception de 1’ambassadeur de Louis
XIV, Laloubere, a la cour de Siam. Comme il ne pouvait presenter ses lettres
de cr^ance au roi que suivant 1’etiquette, qui exigeait qu’il les remit en les Le-
vant au dessus de sa t&fce, et comme en meme temps il ne voulait point faire un
aete qui semblait impliquer une sorte de soumission, un expedient fut imagine
pour aplanir cette difficult^. Il fut convenu que le monarque siamois se montre-
rait a une des fenetres du rez-de-chaussce de son palais, et qu’il etendrait le
bras
pour recevoir la lettre de Louis XIV, qui serait presentee par Laloubere, plac<§
au dessous dans la cour.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DJEUHAR MANIKAM.

439

voix ; il me semble que l’invocation (lu texte sacre aurail cl it le


faire disparaitre. » Le kadlii , en ontendant ces reflexions,
s’ecria : « 0 Djeuhar Manikam ! C’est moi. » — Qu’est-ce qui
t’amene ici? dit-elle. — Le desir d’obtenir tes bonnes graces.
— 0 kadlii, d’ou vient une telle conduite de ta part ? As-tu
done perdu toute crainte de Dieu, tout sentiment de veneration
pour mon aieul, le prophete Mahomet, l’envoye celeste '! Quant
a moi, servante de Dieu et fervente disciple du prophoto, j’ai
en horreur une action aussi abominable. As-tu done oublie la
mission que t'a donnee mon pere et les recommandations de sa
lettre ? Qui est-ce qui a pu t’inspirer une audace aussi crimi-
nelle ? » Etourdi par ces reproches, le kadlii doscendit du palais
et revint dans sa maison tout confus et le coeur ulcere.

Le lendemain, il ecrivit au khalife pour lui annoncer que


lui, auquel il avait remis le soin de son royaume et de ses
interets les plus chers, il avait vu venir, pendant la nuit, la
princesse Djeuhar Manikam, sous pretexte de lui donner ties
ordres, mais, en realite, pour lui faire l’aveu de son amour ;
que, dans cette grave conjoncture, il avait cru de son devoir
de le prevenir et de lui donner une preuve eclatante de fidelite.
Cette revelation alluma au plus haut point la colere clu khalife ;
il fit appeler son fils Membah-Schahiz, et lui remettant un
coutelas, lui enjoignit d’aller sur le champ egorger sa soeur,
devenue un objet d’opprobre. En recevant cet ordre, le jeune
prince s’inclina sans mot dire, et fit diligence vers Bagdad.
A peine arrive, il se rendit au palais de sa soeur, qui fut ehar-
mee de le revoir. Elle prononca la formule : « Louange a Dieu,
seigneur des mondes ! » Apres lui avoir donne des nouvelles
de leurs parents, et avoir devise quelque temps ensemble,
Membah-Schahiz temoigna le desir de prendre du repos ; sa
soeur l’invita a se placer a cote d’elle, sur le meme tapis, etelle
ne tarda pas a s’endormir profondement. Cependant le souvenir
des paroles du khalife tonait le jeune prince eveille : « Si je
n’executc pas, se clisait-il, les ordres "de mon pere, je serai
traitre envers lui ; mais si je tue Djeuhar Manikam, je n’aurai
plus de soeur ! Quelle anxiete ! L’epargner, ce serait pecher
440

LB MUiSEON.

envers Dieu par desobeissance, a un ordre quo je dois respec-


ter ; je l’executerai done, car il est sacre pour moi. » Setant
affermi dans sa resolution, il attacha son turban devant ses
yeux et leva son coutelas ; mais par un effet de la volonte
divine, une biche apparut, qui vint placer son cou sous celui
de la princesse ; Membah-Schahiz frappa done, et aussitot ayant
retire son turban de dessus ses yeux, il vit qu’il avait coupe le
cou de la biche favorite de sa soeur ; etonne, il fut convaincu
qu’un fait aussi etrange etait une intervention de Dieu, et la
preuve evidente de l’innocence de Djeuhar Manikam et de la
faussete du khadi. Il repartit pour la Mekk'e, et afin d’apprendre
a son pere que sa volonte etait executee, il lui presenta le
coutelas tache de sang. A cette vue, Haroun-al-Raschid pro-
nonca la priere : « Gloire a Dieu, seigneur de tous les mondes !
ma honte est maintenant effacee, puisque ma fille coupable a
etd punie. »

Lorsque Djeuhar Manikam se reveilla, elle ne vit plus seule-


ment son frere, mais seulement sa biche immolee. Elle n’eut
pas de peine a comprendre qu’elle avait ete victime des calom-
nies du khadi, et que son frere etait venu de la part de son
pere pour la mettre a mort. Sensible a cet affront, elle prit la
resolution de se retirer dans un lieu desert. 11 y avait, dans le
pare de son pere, un endroit solitaire au milieu d’une plaine
inculte ; sur les bords d’un vaste etang, s’elevaient des arbres
charges de fruits et de fieurs, et etait construite une chapelle
d’un travail admirable. C’est la qu’elle choisit sa retraite pour
s’y consacrer entierement au service de Dieu. Elle s’y etait eta-
blie depuis quelque temps, vivant ignoree et seule, lorsque
survinrent les evenements que nous allons raconter.

DeUXIEME PJiCIT.

Du roi Schah-Djohon, souverain du pays de Damas.

II y avait, a Damas, un prince nomme Schah-Djohon, lequel


eut le desir d’aller chasser au loin dans des forets sauvages.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DJEUHAR MANIKAM.

441

Son premier ministre lui clit : « Sire, roi du monde, pourquoi


Ta Majeste veut-elle aller dans des con trees perdues ? » —
« C’est la, reprit le roi, une idee a laquelle je tiens infiniment ;
je veux poursuivre le gibier a travel’s les plaines ot les nion-
tagnes sans fin. » II partit done escorte de ses grands officiers,
de ses guerriers d’elite et de ses sujets. Ses debuts ne lurent
pas heureux, et il ne prit rien ; entralne par son ardeur, il
arriva, d’etape en etape, jusqu’aux forets du royaume de Bag-
dad, forets immenses ou il segara. Accable de fatigue et de
chaleur, il s’assit, soupirant apres quelques gouttes d’eau. Mais
l’liomme qui etait charge de presenter l’eau a la table royale
lui dit « Sire, roi du monde, Ta Majeste a epuise sa provision, »
Alors ce prince s’adressant aux gens de son escorte : « Quel
est celui d’entre vous, lour dit-il, qui pourra me procurer de
quoi etancher ina soif ? Je lui donnerai tous les tresors et tous
les esclaves qu’il voudra. » Ces paroles furent entendues parun
des guerriers nomine Aschraf-el-Kaum. “ Sire, roi du monde,.
dit-il, fais-moi donner ta cruche demeraude, et je te procurerai
ce que tu desires. » Aussitot le sommelier eut ordre de remettre
a cet homme la cruche dont le roi se servait a ses ropas.
Aschraf-ei-kaum s’etant done mis en quote, s’eloigna et aper-
, cevant un arbre tres grand, il se dirigea de ce c6te. Aupres de
cet arbre se deployait un etang, sur les bords duquel il vit une
chapelle, et a cote une femme assise, dune beaute merveilleuse,
et dont la figure etait brillante comrne la lune dans son plein.
Surpris a l’exces, il ne savait si e’etait une simple mortelle ou
une peri qui s’offrait a ses regards. 11 la salua courtoisement,
et celle-ci lui rendit le salut, puis elle s’informa du motif qui
avait guide ses pas j usque dans ces lieux ecartes. Aschraf-cl-
kaum lui expliqua comment eherchant de l’eau pour son
maitre, il s’etait egare. Il remplit dans l’etang sa cruche d’eme-
raude, et prit conge de la belle inconnue.

De retour aupres du monarque, il lui offrit la cruche, et


celui-ci, apres y avoir bu abondamment, lui dit : « Ou as-tu
trouve, 6 Aschraf-el-kaum, cette eau si l'raiche et d’une savour
si delicieuse ( » — Sire, roi du monde, repondit le guerrier, au

442

LE MUSEON.

milieu cl’une plaine qui s’6tend la-bas, bien loin d’ici, il y a un


jardin ou l’on voit un arbre tres grand ; non loin de cet arbre
se trouvent un etang et une chapelle, aupres de laquelle vit une
femme occupee a reciter l’Aleoran, et d’une beaute qui n’a pas
sa pareille dans le monde entier. Apres avoir pris conge d’elle,
je suis retourne vers Ta Majeste. — Eh bien ! dit le roi, con-
duis-moi a cet endroit. — Sire, reprit Aschraf-el-kaum, puis-
que tel est le desir de Ta Majeste, je suis prbt a t’obeir. Mais
quelle me permette de lui dire qu’elle seule et moi devons y
aller, et qu’elle ne doit pas y conduire le reste de son escorte,
car c’est une femme, et elle sera honteuse de se montrer devant
Ta Majeste. » Le roi partit done avec Aschraf-el-kaum, l’un
et 1’autre a cheval.

La princesse apercevant deux cavaliers qui venaient A elle,


eut l’idee de se cacher ; elle descendit de la chapelle, et se diri-
geant vers l’arbre, se cacha dans son feuillage. Le roi et
Aschraf-el-kaum, parvenus , a la chapelle, n’apercurent pas la
femme en question ; etonnb, Schah-Djohon dit a son compa-
gnon : « A coup shr cette femme vient de s’enfuir, car il y a un
instant je l’ai vue de loin assise aupres de la chapelle ; peut-
etre Dieu a-t-il fait pour elle le meme miracle que pour le pro-
phete Zacharie, et l’a-t-il fait entrer dans cet arbre. » Alors le
roi s’ecria : « 0 rnon Dieu, si ta pensee est d’associer le sort de
ton serviteur a celui de cette femme, daigne, dans ta bonte, la
lui rendre ! » Cette priere eut son eifet, et aussitot une femme
d’une beaute ravissante apparut aux regards de Schah-Djohon.
Comme il voulait la prendre par la main, elle lui dit : « Garde-
toi de me toucher, car, ainsi que le dit le Prophete, la pudeur
vient de la foi, c’est le signe- qui caracterise les vrais croyants ;
quiconque est etranger a ce sentiment temoigne par cela meme
qu’il est infidele. » En entendant ces paroles, le roi se retira a
l’ecart, un peu confus ; puis il ajouta : « 0 femme, de quel pays
es-tu? quel est ton pere, quel est ton nom'i — Ta servante,
repondit-elle, est ici depuis de longues annees, elle n’a plus ni
pere ni mere, et son nom est Djeuhar Manikarn. » Apres cette
reponse, le roi se depouillant de son bndjou (manteau), le lui

HIST01RE DE LA PRINCESSE DJETJHAR MANIKAM. 443

donna, et elle s’en enveloppa de la tete aux pieds, et descendit


a terre. Le roi quitta son clieval, puis soutenant Djeuhar Mani-
kam par le bras, il l’aida a y monter, et prit avec elle le cliemin
de Damas. Aschraf-el-kaum dit au roi : - Sire, roi du monde,
que Ta Majeste se garde d’oublier ou de negliger la convention
a laquelle elle s’est obligee. — N’aie point d’inquietude, 6
Aschraf-el-kaum, reprit le prince, lorsque je serai de retour,
si Dieu le veut, dans notre pays, je remplirai tous mes engage-
ments envers toi. »

Au bout de quelque temps Schah-Djohon etant rentre dans


son palais a Damas, il fit appeler en toute hate le kadhi par
un de ses gardes ; le kadlii etant accouru, le roi le pria do
l’unir a la princesse Djeuhar Munikam. Apres la celebration du
manage, il fit present a Aschraf-el-kaum de mille dinars et
d’un grand nombre d’esclaves, homines et femmes.

Plein d’amour pour sa femme, il vit son bonheur s’accroitre


par la naissance d’un fils beau commele jour. Au bout de trois
ans, Djeuhar Munikam lui donna un autre fils, le roi envelop -
pait ces trois etres de toute sa tendresse, mais celle qu’il avait
pour sa femme etait encore plus vive. Quelque temps apres, la
reine mit au monde un troisieme fils aussi beau que ses deux
allies ; ils furent confies a des nourrices, des gouvernantes et
des oameristes, et eleves dans le palais, avec le soin et l’bclat
dont les enfants des monarques duplus haut rang sont entoures.

Troisieme r^cit.

Djeuhar Manikam part pour Bagdad.

Le roi Schah-Djohon tenait un jour sa cour en presence de


ses officiers d’Etat, de ses guerriers d’elite et de ses sujets.
Tous se livraient a differents jeux, que le roi contemplait avec
plaisir. Dans le meme temps, la princesse Djeuhar Manikam
se divertissait avec ses trois enfants ; la beaute de son visage
egalait I’eclat merveilleux du rubis. Au milieu de ses bbats, le
souvenir de son pere, de sa mere et de ses freres lui inspirait
444

LE MUSEON.

de vifs regrets. « Que je suis malheureuse, disait-elle en fon-


dant en larmes ; si nos parents voyaient ces trois enfants,
combien leur tendresse pour moi augmenterait ! » Ces reflexions
faisaient jaillir ses pleurs avec abondance. Le bruit de ses
sanglots parvint aux oreilles du roi , qui etait encore au
milieu de sa cour. « Quel est le sujet de ton chagrin ? lui dit-il ;
manque-t-il un objet a tes desirs ? vois-tu quelque imperfection
dans xna personne?une taehe dans mafamille? une erreur
dans ma justice? » — Sire, roi du monde, reprit la reine, il
n’y a en toi aucun defaut, les vertus de Ta Majeste sont par-
faites, tes tresors sont aussi precieux que ceux de Karoun, ta
personne aussi belle que celle du prophete Joseph, ta race
aussi noble que celle de l’apotre de Dieu Mahomet, ta justice
aussi eclairee que celle du roi Nouschirwan, et ma vue ne
saurait decouvrir en toi aucune trace d’imperfection. » — S’il
en est ainsi, reprit Schah-Djohon, pourquoi done, 6 princesse !
verser ainsi des pleurs ? — Sire, lui dit-elle, un souvenir de
famille trouble mon coeur. Si mon pere, ma mere et mes trois
freres avaient sous les yeux le tableau de mon bonheur, com-
bien ils seraient emus ! » — « Chere amie, dit le roi, tes parents
sont done encore vivants ? Quel est le nom de ton pere ? —
Sire, mon pere est Haroun-al Raschid, de Bagdad. » A ces
mots, le roi, attirant sa femme dans ses bras, lui reprocha
tendrement d’avoir si longtemps garde le silence. La princesse
lui avoua que bien des fois elle aurait desire lui faire connaltre
son origine, mais qu’elle avait ete retenue par la crainte qu’il
n’ajoutat pas foi a ses paroles, et que e’etait seulement par
amour pour ses enfants qu’elle venait de faire cet aveu. « Puis-
qu’il en est ainsi, dit le roi, il est de notre devoir d’aller rendre
visite au Kkalife Haroun-al Raschid. » Schah Djohon fit appeler
ses grands offleiers et leur ordonna de faire tous les preparatifs
de ce voyage. Il fit disposer un cofire d’or et un coflre d’argent,
sur lesquels on avait inscrit le nom du Khalife et de ses
ministres. Il les fit garnir et rehausser detoffe ecarlate et de
pierres precieuses aux couleurs brillantes et variees. Quarante
chameaux destines au Commandeur des croyants portaient les
riches presents qui devaient lui etre offerts.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DJEUHAR MANIKAM. 445

Pendant la nuit, la prineesse Djeuhar Manikam reiiechit


que la presence de deux rois n’aurait point un heureux resultat
et amenerait peut-etre entre eux la discorde. Cette pensee
l’engagea a eonseiller a son epoux de ne pas partir avec elle,
pour bviter la rencontre immediate et non preparee des deux
puissants souverains. Elle lui demanda de lui permettre de
prendre les devants, accompagnee d’une escorte de coniiance
choisie par lui, avec ses trois enfants, et d’aller se presenter
seule devant son pere et sa mere. Le roi oeda et donna des
ordres en consequence. « 0 mes ministres, leur dit-il, que ceux
d’entre vous qui pourront se joindre a la reine se mettent en
route avec elle ! » Tous ceux a qui s’adressaient ces paroles
garderent le silence. Le roi, interpellant alors ses conseillers
les plus ages : « Seigneurs, leur dit-il, c’est vous, si j’en crois
mon coeur, a qui je puis confier cette mission, vous dont la
loyaute m’est assuree, vous que lage met au dessus de tous
mes autres serviteurs, qui etes pleins de crain te envers Dieu
et de respect pour votre souverain. » — Sire, roi du monde,
tes esclaves elevent tes ordres sublimes au-dessus de leur tete,
t’obeir est leur devoir. « Sur cette assurance, le roi n’hesita
pas a leur remettre sa femme et ses enfants ; mais bientot sa
conliance devait etre, kelas ! trahie.
Quarante chameaux portaient les bagages, quarante cam.6-
ristes devaient veiller sur les enfants et cent dames d’honneur
etaient attachees au service de la reine. Mille guerriers a pied
et mille guerriers a cheval, richement equipes et armes, for-
maient l’escorte. Toute cette troupe etait sous les ordres des
ministres du roi. Ces pi'eparatifs termines, la reine fit ses
adieux a son epoux, qui l’embrassa tendrement en fondant en
larmes. II lui recommanda de presenter ses bommages a son
pere, le Khalife Haroun-al Rascliid, et a sa mere, et ses saluta-
tions au prince Membah-Schahiz. Le roi Schah Djohon donna
l’ordre du depart, mais il avait neglige d’invoquer l’aide de
Dieu qui l’en punit ; la vengeance cbleste s’appesantit sur lui.
Ses noinistres lui promirent que ses ordres seraient fidelement
executes, et lui declarerent qu’ils en repondaient sur leur tete.

446

LB MUSEON.

Les gens de l’escorte prirent le devant et la princesse Djeuhar


Manikam, avec ses trois enfants, monta sur un chameau, que
conduisait un garde-du-corps. Elle marchait entourbe des
ministres et des gens de sa suite, passant d’une halte a une
autre halte en se dirigeant vers Bagdad. Lorsque le cortege
fut arrive a la premiere station, le jour commengait a faire
place a la nuit. Une tente fut dressee pour la princesse ; tout
autour camperent les gens de l’escorte, et non loin de la les
femmes chargees du soin des jeuiies princes et les dames
d’honneur.

Yers le milieu de la nuit, survint un orage accompagne d’une


pluie violente. Pendant ce temps, le plus hg6 des ministres,
excite par Satan, se representait les attraits de Djeuhar Mani-
kam et la celebrite de sa beaute. II rbsolut d’aller la trouver
pour lui avouer sa passion. II se dirigea done a petit bruit vers
la tente de la reine et la trouva assise a cote de sa petite
famille. A sa vue, Djeuhar Manikam lui demanda quelle affaire
l’amenait subitement aupres d’elle au milieu de la nuit. « Reine,
lui repondit-il, e’est mon amour pour toi ! » — Comment, lui
dit-elle, une pensee aussi coupable a-t-elle pu germer dans ton
coeur, toi a qui le roi a remis la charge de veiller sur moi, toi
le plus age de ses ministres, celui en qui il a confiance comme
si tu etais mon pure ? Dieu a horreur de faction que tu medites,
et il serait indigne de moi d’y consentir, moi la servante de
Dieu, la fidele disciple du Prophete. Tu n’as done ni orainte
de Dieu, ni veneration pom’ le Prophete, ni frayeur du juge-
ment universel ? — Si tu te refuses a mon desir, dit cet homme
abominable, je donnerai la mort a tes trois enfants. — Si tu
veux commettre un pareil forfait, dit la x’eine, commence par
moi-meme. » A cette reponse, le ministre furieux, tua un des
trois enfants. Puis il renouvela la meme question, et eprouva les
memes refus. « Croire a l’islamisme, dit la pieuse princesse et
se souiller d’une pareille infamie, est chose impossible. — Si
tu persistes, reprit le ministre, je vais egorger un autre de tes
enfants. — S’il en est ainsi, dit la Reine, e’est que Dieu a
reserve ce sort a mon pauvre enfant, et j’y suis resignee. ' n

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DJEUHAR MANIKAM. 447

A l’instant meme le ministre poignarda le second fils du roi.


« Si je cedais, dit-elle, comment oserais-je paraxtre devant la
face du Prophcte au jour du jugemeixt ? » Le ministre reprit :
« Eh bien ! je vais tuer ton troisieme fils ». — Comment t’en
empecher, si l’ar ret- de Dieu est prononce ? reprit Djeuliar
Manikam ; et le troisieme enfant pexit comme ses deux freres.
Le ministre insista encore et menaca la reine de lui faire subir
a elle-meme un sort pareil. A ces mots, Djeuliar Manikam,
l’esprit egare par la douleur, selanca de sa tente au milieu de
la campagne, courant a travers des torrents de pluie et par la
nuit la plus obscure, sans savoir de quel cote se portaient ses
pas. Elle errait depuis plusieurs heures, lorsque le ciel com-
menca a seclairer des premieres teintes de l’aurore. Elle se
trouva dans une vaste plaine dont on ne pouvait apercevoir
les limites au pied d’un arbre ; elle y monta et s’y assit. Le
soleil se montrait deja dans toute sa clarte, lorsqu'un marchand
vint a passer, retournant de faire son commerce et se dirigeant
vers Basrah. En levant les yeux, il apercut une femme tapie
au milieu des branches de l’arbre. “ Qui es-tu ? lui cria-t-il ; es-
tu de la race des mortels ou un djin l — Je ne suis ni un djin,
ni un demon, repondit-elle, mais une creature infime, issue
d’Adam le prophete, et fidele disciple de Mahomet, l’apotre de
Dieu. » Alors le marchand monta sur l’arbre, prit dans ses bras
la pi'incesse, et la plagant sur son chameau, continua sa route.
Rentre dans sa maison, il voulut venir voir celle qu’il avait
sauvee. « Eloigne-toi, lui cria-t-elle, j’ai fait le voeu de passer
quarante jours sans regarder la face d’un homme. Lorsque ce
temps sera expire, tu pourras me voir ; violer maintenant cet
engagement saci’e, ce serait m’exposer a etre frappee de mort.»
Le marchand la renferma dans une chambre de sa maison, et
lui prodigua toutes sortes de soins et d’attentions.

(A continuer) En. Dulaurier

professeur & Vdcole imperiale des langues orientates

XI.

31.
LE VCEU DE JEPHTE

(Juges XI 29-40).

I.

Les divergences qui existent parmi les historiens du peuple


d’Israel et les exegetes au sujet de la signification precise et de
l'execution du celebre vceu de Jephte, sont assez connues.

L’opinion d’apres laquelle la fille de Jephte fut offerte en


sacrifice est la plus ancienne ; elle regna.it dans la tradition
juive, comme le prouvent le Targum de Jonathan et le temoi-
■ ghage de Josephe (i). Les Peres de l’Eglise s’y rallierent sans
hesiter, et malgrb les explications contraires qui se produisirent
a partir du moyen-age, elle est encore aujourd’hui la plus
accreditee. II s’en faut, naturellement, que le recit de ce sacri-
fice humain soit traits de la meme maniere par tous les parti-
sans de l'interpretation traditionnelle ; les uns sont heureux
d’y trouver une preuve palpable de leurs theories sur les insti-
tutions barbares des anciens Iiebreux, les autres ne cachent
bien souvent qua demi l’embarras dans lequel les met la con-
duite du Juge d’Israel.

On a pretendu que l’histoire de Jephte et de sa fille n’etait


qn’un mythe, reproduisant la legende d’lphigenie immolee par
son pere Agamemnon ou celle du roi de Crete Idomenee, qui
fut ren verse du trone par ses sujets pour avoir accompli ou
tente d’accomplir un voeu analogue a celui dont parle le recit
du livre des Juges. Mais celui-ci renferme une donnee qui fait
a elle seule justice de ces rapprochements : 1’auteur atteste
l’existence dune solennite dans laquelle les filles d’Israel

(1) A.nt. Jud. V. 7 10.


LE VOEU DE JEPHTE.

449

venaient d’annee en annee, celebrer, pendant quatre jours, la


memoire de la fille de Jephte (v. 39, 40). II est vrai que l’on
croit pouvoir sacrifier l’histoire du vceu tout en maintenant
le fait de la solennite annuelle ; celui-ci aurait donne nais-
sance a celle-la : « Jephtah, dit Wellhausen, est une figui’e
fantastique, il n’a pas de lieu d'origine, pas d’ancetres et il
est enseveli dans les villes de Gilead. Toute son histoire
se concentre dans le sacrifice de sa fille et sert a expliquer
la fete que l’on celebrait annuellement, en Gilead, en l’hon-
neur de la fille de Jephtah. . » (l) B. Stade juge de meme :
« Le second (des Juges en question), Jiftach, ou, suivant notre
maniere de prononcer habituelle, Jephtah, nenous est garanti,
comme le montre l’examen des recits qui le concernent, que
par la fete celebree annuellement en l’honneur de sa fille. Si on
lit le ch. XI v. 1 d’apres la version des LXX, le personnage
nous apparait comme fils de Gilead et d’une prostituee ; c’est-a-
dire, etant donne que Gilead. . . est un nom de tribu, comme
heros eponyme de quelque clan gileadite.... Il n’est done point
un personnage historique... » ( 2 ) Ce que ces auteurs oublient
de nous apprendre, comme le fait remarquer A. Iiuenen, e’est
la maniere dont ils expliquei’aient, dans leur theorie, l’origine
de la fete annuelle celebree par les filles israelites « en l’hon-
neur de la fille de Jephte » ; le critique hollandais croyait done
devoir s’en tenir a l’acception ordinaire du recit biblique ( 3 ).
Les considerations emises a ce propos par E. Renan ne sont
pas plus fondees que celles que nous venons d’entendre : « La
verite, d’apres lui, est probablement que Jephte, avant d’entre-
prendre une guerre difficile, sacrifia une de ses filles, selon un
usage barbare que l’on mettait en pratique dans les circon-
stances solennelles ou la patrie etait en danger » (4). Cet usage
barbare, dont l’antiquite hebraique ne nous offre aucun exemple
bien que les occasions n’eussent pas manque, Renan le suppose

(1) Die Composition des Hexateuchs ... Berlin 1889, p. 229.

‘ (2) Geschichte des Volkes Israel I p. 68.

(3) Mist. Crit. Onderzoeh I 1887, p. 349 s. Cfr. NOldeke Untersuchwigen


zur Kritih des A. T. p. 183 ; Kittel Geschichte der Eebraer n 1892 p. 81.

(4) Mist du peuple d’ Israel, Ip, 341.

450

LB MTJSBON.

en renvoyant pour toute preuve a II Rois III 27, ou il est ques-


tion du roi de Moab, Mesa, sacrifiant son fils aine a Camos,
sur les murs de Qir-Hareset.

Nous n’insistons pas davantage sur ce c6te de la question.


II va de soi que l’episode de la fille de Jephte, transforme en
legende ou modifie quant aux cir Constances, n’en serait pas
moins propre a nous renseignef sur les moeurs : primitives des
Hebreux : la legende temoignerait non seulement pour lepoque
de Jephte lui-meme, mais d’une maniere plus generale pour
lepoque ou elle se serait formee et fixee definitivement. — On
a vu tout a l’heure comment le cas de Jephte devient un usage
barbare. Yoici en quels termes A. Kuenen precise la portee
qu’il attribue au fait : « del’exemple de Jephta il ressort, dit-il,
que Jahveh etait aussi servi par des sacrifices humains. Son
vceu prouve a la fois qu’un sacrifice de ce genre etait regu dans
le culte de Jahveh et qu’il n’etait pas frequent : c’est par une
offrande extraordinaire que Jephta veut s’assurer le secours de
Jahveh, mais il est clair que son engagement repose sur la
croyance qu’une offrande de cette nature est agreable a
Dieu. » (l) — Nous avons entendu plus haut comment Stade
appreciate la valeu'r historique du recit du ch. XI des Juges.
En un autre endroit de son ouvrage il ecrit : « deux traits
I’epoussants des cultes semitiques, qui se rencontrent aussi dans
le culte anteproph6tique d’ Israel, metis y furent elimines grace a
taction des prophetes, se retrouvent chez Moab : les sacrifices
humains et les orgies licencieuses qui se pi’atiquaient en' 1’hon-
neur de la divinite ou a l’occasion des festins sacres. » ( 2 ) Plus
loin toutefois Stade, prend un autre ton : le sacrifice de Jephte
est enumere entre deux autres cas (le sacrifice d’ Abraham et
l’ execution fl’A gag par Samuel) comme exemple des sacrifices
humains ne se presentant plus en Israel qu’ « a l’etat spora-
dique » depuis lage le plus recule. « C’est la, ajoute l’auteur,
quelque chose d’absolument extraordinaire, d’anormal — ne se
pratiquant, parait-il, qu’en cas de dhtresse ou de necessite

(1) Godscl, van Israel I p, 296, s. ; cfr. p. 237.

(2) 1. e. p. 113 s. ' .

LB YfflU DE JEPHTE.

451

speciale. L’abomination ties sacrifices d’enfants qui souillait les


. Cananeens, (it ait inconnue aux Israelites lors de leur entree
dans le pays, comme le prouve la situation de l’aine dans la
famille. II ne semble point qu’ils aient emprunte cette coutume
aux Cananeens, apres l’immigration. Qua J alive nan veut 'point ,
c’est ce que nous apprend la vieille legends de Gen. 22 (i) qui
l’atteste cependant pour la contree a laquelle elle se r attache,
a savoir Hebron et Sichem. Seulement celles-ci comptent panni
les villes qui devinrent israelites en dernier lieu. » (2)
t Sans admettre les conclusions formulees dans les quelques
citations qui precedent, tout en les combattant meme expresse-
ment, d’autres auteurs, en grand nombre, n’en admettent pas
moins que la fille de Jephte fut offerte en sacrifice. Tel est
l’avis p. e. de Vigouroux, qui semble s’y resigner a regret (3) ;
d’Allioli, qui non content, lui, d’invoquer en faveur de Jephte
la circonstance attenuante de la bonne foi, ne peut s’empecher
d’admirer la grandeur dame avec laquelle il prononca son voeu
et le courage heroique qu’il mit a l’accomplir (4) ; de Ilerm.
Schulz (5}, de Bertheau (e), de Baudissin (7), de Baethgen (s),
de Kittel (9) etc., pour ne citer que quelques noms parmi les
plus recents. Generalement ceux-ci en appellent, pour expliquer
la conduite de Jephte, aux eireonstances particulieres de sa
vie : « II vecut dans le voisinage des Amifionites dont le dieu
principal etait Milcom (Moloch) que l’on honorait par des sacri-
fices d’enfants ; et au livre des Jug as 10 , 6 , les Ammonites sont
cites parmi les peuples dont les Israelites avaient honore les
dieux, juste avant 1 ’avenement de Jephta... » (10) II s’agit done

(1) Relative au sacrifice d’Abraliam, allogue quelques lignes plus liaut pour
temoigner en faveur des sacrifices humains se presentant a letat sporadique
chez les anciens Israelites.

(2) 1. c. p. 497.

(3) La Bible et les decouvertes modernes III, p. 76. 336 s.

(4) Allioli, das Buck der Richter^ in XI. 31 not. 14.


( 5 ) Alttestam&ntl. Theologie, p. 118.

(6) Las Buck des Richter erkldrt 1883, p. 193 ss.

(7) Jahve et Moloch sive de rations inter Deum Israelitarum et Molo-


chmn intercedente p. 60 s.

(8) Beitraege sttr semitischen Religionsgeschichte , p. 221.

(9) 1. e.

(10) Baethgen 1. c.

452

LB MUSiON.

ici d’un cas enticement isole, que le texte oblige a accepter et


dont an examen attentif permet assez bien de rendre compte.

— « Que Jephte.... se soit contents de vouer sa fille a la vir-


ginity perpetuelle, c’est la, dit Allioli, une idee qui se trouve
en contradiction avec les termes formels de l’Ecriture » (i).

Cependant cette idee a eu ses ddfenseurs convaincus et elle.


en compte encore de nos jours. Dans la longue dissertation
qu’il consacre a ce sujet, L. Reinke pretend que toute autre
explication est impossible et que le texte s’accommode parfai-
tement de la supposition que la fille de Jephtb fut vouee au
service de Jehova dans l’etat de virginite ( 2 ). On peut y lire,
p. 494, une liste assez respectable, quoique incomplete, de
savants qui ont plaide la meme cause. Ajoutons-y pour ces
dernieres annees, le nom de Kaulen, dont nous trouvons l’avis
incidemment exprime dans la troisieme edition de son Intro-
duction a l’Ancien Testament ( 3 ), et celui de E. Konig ( 4 ). Ce
dernier allegue encore les suffrages de Kbhler ( 5 ) et de Cassel (6).
L’abbe Martin hesite 4 se prononcer : « Le vceu de Jephte,
dit-il, est embarrassant a plus d’un point de vue ; on ne voit
pas trop en effet de quoi il s’agit ; certains mots ne paraissent
pouvoir s’interpreter que du sacrifice de l’holocauste (Juges XI
32). Cependant la fin laisse subsister quelques doutes ; la fille
de Jephte est abandonee en liberte pendant deux mois, puis
le recit se termine assez singulierement : El son pere la traita
conformiment a son vceu : elle ne connut point d'homme ( 7 ). . .

— II est possible que cette jeune vierge ait ete- raise a mort ; il

(1) 1 . c.

(2) Ueber das Gelubde Jephta's dans le premier vol. des Beitraege zur
Erhlaerung des A. T. p. 421-526.

(3) Einleitung in die heilige Schrift A. u. N. T. 3 Aufl. 1892, p. 216.

(4) Die Hauptprobleme der altisraelitischen Religionsgeschichte. Leip-


zig 1884 p. 74.S

(5) Lehrbueh der hibl. Geschichte II (1887) p. 102.

(6) Article Jephta dans la Protest. Realencyelopedie VI (1879) p. 513.

(7) La ponctuation est naturellement, dans la phrase traduite que nous


venons de soulignor, lo fait de 1’abbe Martin ; ajoutons que l'hebreu a la par-
ticule conjonctive entreles deux membres : [Son pbre) la traita con for me-
ment au vceu qu’il avail prononce et elle ne connut pas d’homme.
LE VCEU DE JEPHTE.

453

est possible aussi qu’elle ait ete consacree pour toujours au


service de Dieu, » etc. (i).

Cette diversity dans les interpretations s’explique en partie


par la diversity des procedes que Ton suit pour arriver au sens.
Les auteurs dont nous avons indique l’opinion en dernier lieu,
prennent leur point de depart dans le passage qui raconte
l’execution du voeu ; il n’y est pas question de l’immolation de
la fille de Jephte ; au contraire, le narrateur insiste a deux
reprises sur son etat de virginite et la seconde fois il sernble
bien vouloir indiquer, dit-on, que la vie perpetuelle dans cet
etat fut pour elle le resultat du voeu execute par son pere. Or
il faut entendre la formule du voeu suivant la maniere dont
celui-ci fut accompli ; il est dit en eff'et que « Jephte traita sa
fille selon le voeu qu’il avait prononce « (- 2 ). — Les partisans
de l'intei’pretation ancienne presentent leur argument en sens
inverse. Les termes dans lesquels le voeu est concu sont par-
faitement clairs par eux-m ernes :... “ Et Jephte fit un voeu a
Jehova et il dit : Si tu livres les Ammonites en ma main, celui
qui sortira ( 3 ) des portes de ma maison au devant de moi,
quand je retournerai en paix des Ammonites, sera a Jehova et
ie Voffrirai (comme) holocausts « (v. 30, 31). Que peut-on desi-
rer de plus precis ? Or Jephte accomplit son voeu sur sa fille.
Il faut en conclure que celle-ci fut ofFerte comme holocauste.

On se demande comment les paroles de Jephte seront expli-


quees par ceux qui ont besoin d’y decouvrir la promesse d’une
simple consecration a Jehova ? Ils ont plus d’une ressource.
Il en est qui traduisent tout simplement : ... celui qui sortira
des portes de ma maison... sera a Jehova et je lui offrirai un
holocauste, — bien entendu a Jehova ( 1 ). On ne peut hesiter un
seul instant a l'ejeter unc pareille version, non point surtout

(1) Be V origins du Pentateuque t.. Ill (18SS-89) p. 410 s-

(2) Allioli I. c. a done paxfaitement raison de eondamner comme conti’aire


aux termes formels de l’Ecriture, l’avis de ceux qui diraient que Jeplite
epai'gna sa fille en violant son voeu.

(3) D’autres, p. e. Baetligen, 1. c. traduisent : ce qui sortira... ; rnais a


tort, sans aucun doute.

(4) Dei’eser in h. 1.

454

LB MUSfiON,

pour la raison alleguee par Reinke ( 1 ), k savoir que le pronom


suffixe du verbe en hebreu est a l’accusatif et non au datif, —
il se rencontre en effet quelques cas ou le suffixe represente le
datif ( 2 ) — mais parce qu’elle fait manifestement violence a la
construction de la phrase h6braique et au sens naturel de la
formule. Jephte commence par exprimer dune maniere absolue
le sujet log'ique de la phrase : Celui qui sortira des portes de
ma maison & ma rencontre ... ; et ce qui indique avec une clarte
absolue que les deux propositions verbales se rapportent egale-
ment a ce sujet, c’est que la particule 1 est repetbe avant
chacune d’elles ; litteralement : ... et il sera a Jehova et je
l’offrirai comme holocauste. Il n’y a pas moyen de traduire
autrement. On sent du reste a la simple pensee de la chose, ce
qu’il y aurait eu de peu conforme au ton pris par Jephte, dans
1’annonce d’un simple sacrifice apres la pompeuse promesse de
la consecration d’un homme.

Ce que nous disions tout a l’heure au sujet de la repetition


de la particule 1 avant les deux propositions principales du
v. 31, a fourni le point de depart d’une autre tentative d’inter-
pretation b&dgne. La particule en question ainsi repetee
avant deux propositions qui se suivent, peut, dit-on, avoir une
valeur disjonctive ; il sera done permis de traduire : Ce q-ui
sortira des portes de 111 a maison a ma rencontre ... ou Men
sera (consacre) a Jehova (si c’est un homme), ou Men je l’offrirai
en holocauste (si ■ c’est un animal). — Cette maniere d’inter-
preter le texte a eu assez de partisans. Lilienthal, entre autres,
essayait de tesoudre ainsi le probleme du voeu de Jephte ( 3 ), et
deja au moyen4ge, plusieurs x’abbins, parmi lesquels se trou-
vent les deux Kimehi, avaient adopte ce systeme. Malheureu-
. sement la distinction pretee a Jephte, que d’autres s’attachent
a excuser en raison de son ignorance de la loi, fait tenir au
heros un langage de legiste assez peu en harmonie avec sa

(1) 1. C. p. 469 S,

(2) Cfr. Kautzscli Hebraische Grammatik (24 Aufl.) p. 305.

(3) Die gute Sache der.... gottlichen Offeribarunc/.... KOnigsberg. 1752,

p. 878 s. •

LB VCEU DE JEPHTE.
455

situation. Pourquoi ne se serait-il pas contente cle dire : ce qui


sortira cle ma maison a ma rencontre, sera a Jehova ? Tout
etait compris dans ce mot et il etait entendu que l’animal
serait donne a Jehova comme victime d’un sacrifice. Du
moment que l’on attribua.it a Jephte des distinctions cle ce
genre, on efit cltl les formuler dune maniere plus logique.
Ensuite on n’eut pu oublier le cas ou le vainqueur aurait
vu venir a sa rencontre quelque animal inepte a servir de
victime ; d’autant plus qu’en fait d’animaux, ce ne sont pas
d’ordinaire des boeufs, des brebis ou des boucs qui « sortent
de la maison au-devant » de leurs maitres. Ceci nous amene a
faire observer que l’on a tort cle traduire : ce qui sortira . . . ;
Jephte a en vue'un homme ; les termes dont il se sert pour
determiner fob jet de sa pensee ne peu vent, point s’appliquer a
un animal : « in occursum ... victonim pergere proprie clicun-
tur homines, non pecudes * a-t-on dit tres justement (i). Il n’j
avait done pas lieu cle faire la distinction clont on parle.

Diestel (a), soutenant 1’opinion que la fille de Jephte fut en


realite- oflerte en sacrifice, semble supposer que l’hypothese
contraire ne peut se defendre que moyennant la distinction
introduite dans les termes clu voeu. Cependant Reinke’s’y
prend tout autrement et son explication pourrait sembler plus
serieuse que les deux preebdentes. D’apres lui les mots : el je
Voffrirai comme holocausle doivent etre pris au gens metapho-
rique ( 3 ). « Ces mots, dit-il, ne signifient pas necessairement,
par eux-memes, une ofirande materielle, accomplie sur l’autel
par le moyen du glaive et clu feu ; puisqu’ils peuvent aussi
s’entendre au sens -figure et signifier Faction de livrer, cle
donner completement, comme la victime de 1’holocauste . . . . »
Il insiste sur la connexion intime etablie souvent dans la
Bible entre le rite exterieur clu sacrifice et les sentiments inte-
rieurs qui doivent l’accompagner, connexion qui prete un
fondemerit suffisant a des metaphores dans fe genre de celle

(1) Natal. Alex. Hist. Eccl. Ferrariae 1758, t. II, p. 47.

(2) Art. Jephtah dans Riehms Handio. des bibl. Altert'. I p. 671.

(3) 1. c. p. 470-474, 502.

456

LE MUSEON.

que l’on suppose dans la bouche de Jephte. Osee parle de


« taureaux des levres * (XIV 3), entendant par la des oflrandes
d’actions de graces et de louanges ; « les sacrifices agreables a
I)ieu sont un esprit penitent, un coeur contrit et humilie »
(Ps. LI 17-19) ; dans i’Ecclesiastique nous lisons que « celui
qui observe la loi offre beaucoup de sacrifices ... » (XXXV
1-3) ; S. Paul ecrit que la fin supreme de son apostolat
est « que les gentils soient offerts a Dieu comme un saczifice
agreable et sanctifie par l’Esprit 'Saint » (Rom. XV 16),
etc. Jephte n’aurait done voulu signifier que la consecration
pleine et entiere a Jehova, de celui qui serait venu a sa
rencontre apres la victoire'; ce serait la le sens des mots :je
I'offrirai comme holocauste. — Certes, persomie ne peut songer
a eontester que les sacrifices puissent servir, comme toute
autre chose, de terme de comparaison et que par consequent
les differents noms qu’ils portent puissent etre employes au
sens metaphorique ; il est tout naturel, vu la place bminente
que le sacrifice occupe dans la celebration du culte, que cet
emploi metaphorique soit frequent. Dans les exemples alleguds
il n’y a pas l’ombre de la moindre irr^gularite. Mais la chose
ne change-t-elle pas de face quand l’objet auquel le nom est '
applique, peut etre de sa nature la victime d’un sacrifice pro-
prement dit ? Ne faut-il pas en ce cas, pour justifier l’allega-
tion dune metaphore, que la chose soit clairement indiquee
par le contexte ou par le but de celui qui parle ? Il nous semble
qu’ici ce n’est pas le cas. D’apres Reinke Jephteaurait com-
mence par dire en tenues clairs et positifs que celui qui vien-
drait a sa rencontre serait consacre a Dieu : Il sera a Jehova !
puis il aurait repete la meme declaration sous la forme d’une
metaphore, au moins tres hardie vu l’objet determine auquel
elle se rapportait. A-t-il voulu rench6rir sur ce qu’il venait de
promettre '? A-t-il voulu faire entendre que. la personne sur qui
le voeu s’accomphrait, serait consacree au service de Jehova
d'une maniere toute speciale, extraordinaire? Cela est bien peu
probable ; et au cas Contraire, nous craignons beaucoup que
la metaphore ne fut entierement deplac6e, pas meme excusable
au point de vue de la rhetorique.

LE V(EU DE JEPHTE.

457

II.

A. — On se rappelle que Renan, cherchant a generaliser


l’acte attribue a Jephte, en appelait a 1’exemple de Mesa, roi
de Moab.

Ailleurs Renan se voit oblige de distinguer entre Moab et


Israel. Voici comment il expose lui-meme le fait raconte
2 Rois III 27, qu’il avait rapproche du sacrifice de la fille de
Jephte : « ... Mesa pritalors le parti desespere qui etait dans
les moeurs religieuses de ces races. Un jour, on vit monter sur
la muraille de Qir-Hareset une furnee vers le del. C’etait un
holocauste a Camos, et la victime n’etait autre que le fils aine
de Mesa, son heritier presomptif. Les Israelites, quoiquc ne
pratiquant pas ces sacrifices, croyaient a leur haute etficacite.
Cette fumee humaine les frappa de terreur ; quelques accidents
qui survinrent parmi eux furent pris pour des effets d’une
colere divine. Ils leverent la siege precipitamment et retour-
nerent chez eux » (l). De la croyance des Israelites a l’efficacite
du sacrifice de Mesa il n’esf rien dit dans le texte ; celui-ci
porte simplement : « Il prit son fils aine qui devait regner
apres lui et l’offrit en holocauste sur la muraille ; et il eclaia
sur Israel une grande colere : ils leverent le siege et retour-
nerent dans leur. pays ». C’est .de la colere de Jehova que la
locution elliptique employee ici s’entend toujours dans les
passages analogues (a). Dans la pensee du narrateur l’holo-
causte criminel de Mesa est une atrocite qui rend toute cette
guerre abominable et qui est imputee en bloc aux bellige-
raiits, a celui qui en est roccasion'comme a celui qui la commet ;
c’est pourquoi la panique qui s’empare des assiegeants ■ est

(1) 1. C. t. II p. 308.

(2) C’est a tort quo Stade l’attribue a Camos, Geschichte... I p. 536. — Si


Ton croyait devoir s’ecarter ici du sens constant de la formule, il faudrait
alors la comprendre, commo le font au reste plusieurs commeutateurs, de
l’indignation ou do 1’epouvante que la vue du sacrifice souleva parmi les
assiegeants : Et facta est indignatio magnet in Israel (Vulg.) -r- Nous pro-
ferons nous en tenir a l'interpretation recommandee par 1’usage ineme de la
Bible.

458

LE MUSfiON.
presentee comme un effet de la colere divine (1). Le jugement
de l’aufeur sacre aussi bien que le fait intern de la terreur
ou du degout qui provoqua la retraite des Israelites, inspirent
d’ailleurs tres justement a Renan la reflexion que ceux-ci
ne pratiquaient point cet usage barbare. On a done tort d’alle-
guer l’exemple meme de Mesa pour soutenir le eontraire a
propos de Jephte.

L’ancien Testament tout entier, la Loi, dans toutes ses par-


ties, autant que les prophetes et les annalistes sacres n’ont
qu’une voix pour fletrir les sacrifices liumains et les declarer
abominables aux yeux de Jehova. La situation privilegiee de
l’aine dans la famille, rapportee par la tradition a l’epoque la
plus reculee, atteste, comme Stade i’avouait (2), qu’au moment
ou ils entrerent dans le pays de Canaan, les Israelites ne con-
naissaient point les sacrifices d’enfants pratiques par les
peuples de ce pays. Aucun indice n’autorise la supposition
que jamais en Israel ait regne la croyance a la liceite d’un culte
semblable en l’bbnneuf de Jehova et que les prescriptions de la
Loi, les protestations des prophetes, ne furent qu’une reaction
humanitaire venue a des siecles plus recents, contre d’anciennes
coutumes. Quand les Israelites tomberent dans ces exces, p. e.
au septieme siecle, a lepoque de Jeremie et d’Ezechiel, ce fut
a l’occasion et dans la pratique des cultes strangers qui se
propagerent parmi eux, comme ces prophetes le proclament
en termes formels ; et nullement grace a l’application fidele des
principes traditionnels du Jahvisme.

On a cru pouvoir infirmer a cet egard le temoignage unanime


et constant des ecrivains bibliques, moyennant certaines paroles

(1) Rien ne justifle l’etrange explication suivie par Maspero. « A la vue des
f'umees de l’holocauste, les Israelites comprenant que ddsormais Jahve
etaii sans force , furent saisis de terreur et se retirerent. » Jg 1st. anc. des
peuples de V Orient, p. 378. — Oort trouve tout-a-fait Evident que 1’ecrivain
bibliquo presente la colere de la divinite contre les allies comme un effet'
obtenu par le saerilice de Mesa. II croit en memo temps que l’ecrivam
biblique n’aurapas biensu lui-meme ce qu’il voulait dire {Set menschenaffer
in Israel p. 27-28). Nous croyons comprendre assez bien la pensee de l’ecri-
vain biblique, mais avouons ne rien eompi’endre aux explications de Oort.

(2) Supraeit.

LE VOEU DE JEPHTE.

459

qu’on releve chez les prophetes Osee et Michee ainsi que par
quelques donnees de l’histoire. Voyons ce que vaut l’objection.
Cet examen se rapporte directement a notre sujet ; il doit nous
apprendre si le sacrifice de la fille de Jephte s’explique suffi-
samment par l’usage meme du peuple hebreu.

Au ch. XIII v. 2 A’ Osee il est parle en termes obscurs du


culte taurolatrique, en honneur a Samarie. Kuenen y voit la
mention de sacrifices humains qui auraient ete pratiques dans
le royaume du Nord en l’bonneur de Jeliova, represente sous
l’image du taureau (1) ; Hitzig-Steiner interprete le passage a
peu pres de la meme maniere que Kuenen, mais en rapportant
le culte en question a Moloch (2) ; la Vulgate, de meme que
les LXX, parlentegalement en cetendroit de sacrifices Ixumains,
mais en termes qui ne respondent pas a ce que nous lisons en
hebreu. Dans le passage en question Osee raille la folie des
idolatres ; pour justifier le sens qu’on lui prete, le texte devrait
se traduire : « A elles (= a ces images) ils parlent ! En immo-
lant des hommes, ils baisent des veaux ! » (litt. : des sacrifica-
teurs d’ho mines baisent des veaux). C’est la version proposee
par Kuenen. — Nous ne nous attarderons pas a exprimer des
reserves soit au sujet de la divinite envers laquelle se pratiquait
le culte dont parle Osee, soit touchant les rapports dans lesquels
se trouvait vis-a-vis du Jahvisme authentique et traditionnel,
le Jahvisme officiel du royaume du Nord, auquel la Bible
attribue une origine schismatique. Nowack (3) et Konig (4)
font observer a bon droit que si les sacrifices humains avaient
ete en usage a Samarie, on aurait dtl s’attendre de la part
du prophete a une toute autre polemique sur ce sujet. Tout
son livre, du commencement a la fin, n’est qu’un acte d’accusa-
tion contre les idolatres et leurs crimes ; est-il concevable que
nulle part ailleurs Osee n’ aurait combattu cet abus monstrueux
et qu’ici meme il ne l’aurait mentionne que d’une manure indi-

(1) a, v. I, x. p. 80 s.

(2) Die Zwolf Kl. Proph. in h. 1,

(3) Per Proph. Eosea. Berlin 1880, p. 235 s.

(4) Bauptprobl,, p. 73 s.

460

LE MUSEON.

recte, en portant tout le poids de son reproche sur les baisers


dont on honorait les idoles '? Remarquons encore que l’interpre-
tation adoptee par Kuenen et ses partisans les oblige a mecon-
naltre dans le premier membre du passage indique, la valeur
ordinaire du verbe hebreu dinar qui est dire et non purler ;
ou bien a rapporter dans le premier membre le pronom dbmon-
stratif aux idolatres et non pas aux idoles, de maniere a tra-

duire : d’eux (= de ces idolatres) on dit : ce qui est moins

acceptable encore. — Nowack admet la version : des homines


offrantd.es sacrifices baisent des veaux (litt. : des sacrificateurs
des homines = d’entre les hommes). A la rigueur le texte serait
susceptible de cette interpretation, qui se heurte toutefois pour
le membre precedent au meine inconvenient que l’autre. Nous
avouons pour notre part qu’elle ne nous plait guere, malgre
que ia tournure du v. 2, prise au sens indique, ne soit pas tout-a-
fait sans exemple. — A notre avis le texte, ou tout au moins
la vocalisation massoretique doit etre en defaut ; on ne peut
trouver, nous semble-t-il, aucune explication satisfaisante a la
legon actuelle. Peut-etre faudrait-il vocaliser : n^bj" tT18 ’’list
flpifi’, ce qui donnerait le sens a la fois tres rationnel et par-
faitement conforme au contexte : {De ces images ils disent .-)
des veaux sont avides de sacrifices ofj'crts par I’homme ! (l)

Le prophete Michee, au ch. VI de son livre, met en scene


un interlocuteur qui s’exprime ainsi a l’adresse de Jebova :
«... Donnerai-je mon premier-ne pour expier mon crime, le
fruit de mon sein pour mon peclie ? » Ce langage suppose
evidemment, dit Kuenen, qu’au temps de Michee « un sacrifice
de ce genre n’etait pas considere comme deraisonnable ; le
pi’ophete lui-meme se fait une autre idee des exigences de
Jahveh; mais si les sacrifices humains avaient ete quelque
chose d’etranger au culte du Dieu d’Israel, il n’aurait pu en
parler comme il fait » ( 2 ). — II n’est ' pas necessaire, pour

(1) Pour l’emploi de 1’accusatif avec le verbe intransitif en hebreu, cfr.


Kautzsch, Gramm, der hebr. Spr. 24 Aufl. p. 342 s. — Notons que S. Jerome
et les LXX ont lu comme nous la premiere syllabe zib et non sob.

(2J G. v. I. I, p. 236.
LE VCEU DE JEPIITE.

461

repousser de pareilles deductions, de voir dans le texte cite


une allusion determinee a l’histoire de Mesa (i). Voici tout le
passage ; Mich.ee, comme nous l’avons dit, commence par y
mettre en scene soitle peuple d’Israel, soit nn personnage ideal
qui le represente et demande comment il pourra plaire a Dieu
(v. 6-7) ; ensuite le prophete repond (v. 8) — : 6 « quels dons
puis-je presenter a Jehova, qu’offrir-ai-je en me courbant devant
le Dieu du ciel ? lui offrirai-je des holocaustes, de jeunes tau-
reaux? 7 Jehova prendra-t-il plaisir a des milliers de beliers,
a des myriades de torrents d’huile? Bonner ai-je mon premier -ne
pour ma transgression, le fruit de mon sein pour expier mon
peche ? 8 On t’a revele, 6 homme, ce qui est bon et ce que
Jehova demande de toi : c’est que tu pratiques 1a. justice, » etc.
De quel droit pretend-on que dans le passage souligne le pro-
phete doive avoir en vue des idees regues et appliquees dans
l’usage du peuple ? Pour arriver a ineulquer avec plus de force
au v. 8 que ce que Jehova demande c’est 1’observation des lois
de la justice et la pratique de la vertu, Michee fait proposer,
suivant une gradation ascendante, les moyens d’expiation les
plus precieux, les plus penibles qui se puis sent concevoir. C’est
pourquoi, apres l’offrande des holocaustes, des taureaux, il
parle aussi de milliers de beliers, de myriades de torrents
d’huile, hecatombes et libations qui n’entraient certainement
pas dans les habitudes d’aucun de ses eontemporains. Pour
que dans ces conditions le prophete put permettre aussi la
mention du premier-ne comme victime expiatoire, il fallait
sans doute qu’un sacrifice de ce genre ne fut point quelque
chose d’inconcevable pour les Israelites, ou, si l'on veut, d'in-
connu ; mais il netait pas necessaire qu’il entrht dans leurs
propres mceurs, encore moins qu’il fut ' pratique en l’honneur
de Jehova. Il est d’ailleurs parfaitement clair quaux yeux de
Michee Ini-mime les difierents moyens d’expiation qu 'il enumere
seraient de plus en plus puissants et efficaces, si-t expiation
pouvait s’ obtenir aulrement que par la justice ; ce serait done

(1) KOnig 1. c ; Hitzig-Steiner Die Zwtilfhl. Proph. p. 228 qui font remar-
quer la mention de Moab au v. 5.

462

LB MUSEON.

le prophete qu’il faudrait accuser de mettre les sacrifices


humains au-dessus des hecatombes de beliers ou des simples
holocaustes de taureaux ! La mise eh scene de l’interlocuteur
est un pur artifice litteraire. Michee veut avidemment en venir
a conclure qu’aucun don purement materiel, pas memo le sacri-
fice du premier-ne s’il etait possible ou permis, ne saurait
meriter la faveur de Jehova.

L’histoire des anciens patriarches renfermait un exemple qui


pouvait servir de confirmation a l’enseignement du prophete
et que peut-etre il avait en vue ; c’est celui du sacrifice d’ Abra-
ham (Gen. XXII). Le recit de la Genese a- d’ailleurs pretb
matiere lui aussi a des rapprochements avec le voeu de Jephte.
Pour eviter toute confusion dans l’examen que nous allons en
faire, il nous faut considerer d’abord l’ordre donne a Abraham
par Jehova de lui immoler son fils Isaac ; puis l'empressement
que met le patriarche a executer 1’ordre divin ; enfin le denoue-
ment de ce drame emouvant.

« Si Jahveh ne desire point, dit Kuenen en commentant le


recit de la Genese, que ce sentiment (manifesto dans le sacrifice
d’Isaac) passe a l’acte, il fait cependant connaitre, en le louant
sans reserve, qu’il n’est que juste et convenable et qu’il pour-
rail exiger de son serviteur ce que de fait il ne desire point de
lui » (i). On peut trouver cela parfaitement exact ; mais prenons
garde d’abuser des mots. — Si les sacrifices humains sont
abhorres par la Loi et les prophetes, ce n’est point, en effet, que
rhomrne soit par lui-meme inepte a servir de victime ; c’est que
Jehova ne veutlaisser a personne le droit de disposer de la vie
humaine. Dans certaines ceremonies prescrites pour les sacrifi-
ces d’animaux, comme dans certains faits de l’histoire, on tqouve
clairement realisee l’idbe, que la victime est olferte a la place de
l’homme lui-meme. Ainsi l’imposition des mains sur la tete de
la victime semble bien signifier que celui qui l’offre la constitue
en sa place propre ; cfr. Lev. I 4, III 2, IY 5, 15, 24, 29 ; lire
aussi les passages qui decrivent la consecration d’Aaron et de

(1) G. v. 1 . 1 p. 237

LE VCEU PE JEPHTE.

463

ses fils Ex. XXIX, Lev. VIII ; etc. Dans la ceremonie du


bouc emissaire la substitution de la victime a la place des
hommes coupables est encore plus claireinent representee
Lev. XVI ; vojez l’expression formelle de cette signification
du sacrifice Lev. XVII 11. Lorsque Hanna veut consacrer son
fils Samuel a Jehova, elle le conduit a Silo en meme temps que
les victimes (1 Sam. I 24) : « ils immolerent un jeune taureau
et donnerent l’enfant a Heli » (v. 25). Dans l’histoire meme du
sacrifice d’ Abraham, il est dit expressement que le patriarche
offrit le belier « a la place « de son 'fils (v. 13). S’il est vrai que
la victime represente celui ou ceux qui l’ofFrent, ou ceux pour
qui elle est ofierte, il en resulte que plus cette representation
sera fidele, plus parfait sera le sacrifice (Lev. XVII 11) et a ce
point de vue une victime humaine se preterait mieux au sacri-
fice qu’un animal. On trouve, ailleurs que chez les Hebreux,
surtout en ce qui concerne le sacrifice expiatoire, des temoi-
gnages precis toucbant le r6le symbolique de la victime et les
sacrifices bumains furent souvent inspires par cette idde de la
substitution (t). Ajoutons a ce propos, que, quoi qu’il faille
penser des usages de certains autres peuples ( 2 ), la notion du
sacrifice telle que nous venons- de l’exposer, n’est pas, dans
l’Ancien Testament, exclusivement celle du sacrifice expiatoire.
Le rite symbolique de la substitution, a savoir 1’imposition de
la main sur la tete de la victime, btait aussi usitee dans les
sacrifices d’action de gr&ces ou d’adoration ( 3 ) ; et certes, dans
l’offrande du belier k la place d’Isaac, dans l’immolation du
jeune taureau qui accompagna la consecration de Samuel, il
serait difficile de reconnaitre un acte formel d’expiation. C’est

(1) Lenormant Mudes accadiennes , t. Ill, p. 142 rapporte le fragment que


void de la literature babylonieime ;

Au Seigneur supreme il s’est adresse et

l’enfant dont la tete est dlevee pour l’liumanite ;

l'enfant qui est donne pour sa vie ;

la tete de l’enfant pour la tete de l’liomme a ete donnee

le front de, l’enfant pour le front de I’liomme a ete donnd


la poitrine de l’enfant pour la poitrine de l’liornme a ete donnee.

(2) Andrew Lang, Myth, Ritual and Religion, 1. 1, p. 272 s.

(3) p. e. Uv. Ill 2.


xx.

32 .

464

LE MTJSEON.

que la signification fondamentale du sacrifice, quel que soit


d’ailleurs son objet special, comprend toujoui's l’attestation
du domaine souverain de Jehova auquel l’homme se reconnalt
redevable de tout, inline de la vie.

Que Jehova soit le maltre supreme et le dispensateur de la


vie qu’il donne ou enleve a son gre, c’est la un enseignement
qui se retrouve a toutes les pages de la Bible ; il est inutile
d’aligner des textes pour le prouver. II ne pouvait done
surprendre personne, et les prophetes les plus hmnanitaires
n’auraient jamais songe a reprocher a Jehova qu’il eut exige
d’ Abraham le sacrifice de son fils Isaac : Jehova ne faisait
qu’user de son droit absoiu. Mais les prophetes, les legislateurs
ou les moralistes du peuple hebreu, se gardaient de mettre
l’exercice de ce droit divin en parallele avec les sacrifices
d’enfants offerts en vertu dune institution ou d’une coutume
quelconque. L’homme, par sa nature, pourrait servir de vic-
time, mais aucune autorite liumaine n’a le droit de l’immoler ;
vis-a-vis de la societe l’innocent a droit 4 la vie ; « quiconque
aura verse le sang humain, son sang sera verse ; car l’homme
est fait a Linage- de Dieu » (Gen. IX 6) etle sacrifice humain,
c’est avant tout le crime du sang innocent repandu (Jer.
VII, 6, XIX 4, etc.). — La legon morale a tirer du recit du
chap. XXII de la Genese ne devait et*ne pouvait etre en aucune
maniere, dans la pensee du narrateur sacre, que le sacrifice
humain erige en institution du culte, le sacrifice humain ou-la
victime serait designee 'par I'homrne, ne serait que « juste et
convenable » ou que Jehova put etre servi par un culte
pareil.

On ne peut se defendre d’un veritable etonnement en voyant


la maniere dont certains auteurs en appellent h la conduite
d’Abraham pour expliquer celle de Jephte : « L’idee de devoir
offrir a Dieu le bien le plus precieux, l’enfant unique, ainsi
s’exprime Diestel, pouvait devenir chez Abraham lui-meme
une « tentation » puissante ; ... combien plus chez Jephtah qui
occupe, au point de vue moral, un rang bien inferieur et sur
qui, en outre, la force du voeu prononce pesait de tout son

LE V(EU DE JEPHTE.

465

poids ! » (1) Mais qu’on regarde le recit de la Genese comme his-


torique, ou simplement comme le developpemcnt dramatique
d’une idee morale, on doit prendre le recit tel qu’il est. Ce qui
pese sur Abraham, c’est un ordre formel de Jehova, auteur et
maitre souverain de toute creature, a qui tout appartient et
devant qui tout doit s’incliner. Comment la soumission du
patxiarche a cette volonte divine pourra-t-elle servir a prouver
qu’ « en Orient la vie de l’homme, surtout d’un enfant ou d’un
esclave, a beaucoup moins de valeur que chez nous » ou que
« nous n’avons point le droit de supposer chez les Isradlites
pieux une forte aversion pour les sacrifices Jmmains » ? (2)
La difference entre Abraham et Jephte, c’est que celui-ci agit
de sa propre autorite soit en prononcant son voeu, soit en
l’executant ; l’autre en vertu de l’autorite et sur l’ordre de
Jehova ; croit-on que pour le sens moral des Hebreux cette
difference etait non avenue ? — Abraham se montre dispose a
sacrifier a Jehova ce qu’il a de plus cher au monde, son propre
fils : « sa generosite est hautement louee par le narrateur
sacre » (3) ; mais il est evident a la simple lecture qu’elle n’est
louee que comme acte d’obeissance, de soumission parfaite, et
a ce titre elle etait d’autant plus digne d’eloge que l’ordre divin
semblait plus extraordinaire et plus dur.

Ni dans l’ordre de Jehova, ni dans l’obeissance de son servi-


teur, rien n’autorise a voir le reflet meme lointain ou indirect
d’un usage barb are. Dans le trait final au contraire, on pour-
rait reconnaitre la condamnation du sacrifice humain : J ehova
ne veut point qu’Isaac soit victime ; a la place de son fils,
Abraham-offre un belier. Mais ce denouement ne nous oblige-
t-il pas a envisager tout le recit comme une polemique dirigee
contre des idees en vogue, au moins chez une partie de la
nation \ On pourrait demander avec plus de droit si cette pole-
mique n’aurait pas ete dirigee contre les cultes cananeens :
Jehova refusant la victime humaine, oppose a Moloch et a
Camos qui la regoivent.

(1) Jephtah dans Riehm's Eandio.

(2) Diestel 1. c.

(3) Kuenen 1. c.
466

LB MTJSJ30N.

C’est a ce* dernier parti que semblait s’arreter Stade dans un


des passages de son ouvrage allegues plus haut ( 1 ). Des lors
il n’y avait plus a mettre le recit de la Genese sur le meme pied
que celui du livre des Juges, a l’effet d’etablir 1’apparition
sporadique des sacrifices humains chez les anciens Hebreux ( 2 ).

L’immolation d’Agag par Samuel, que le mesrne auteur rap-


proche pareillement du sacrifice de Jephte, n’a xien a faire avec
la question et l’on ne comprend guere l’insistance que mettent
certains ecrivains a meler ainsi les clioses les plus disparates.
Agag, epargne par Saul malgre l’anatheme ou her mi qui avait
frappe les Amalecites, est mis a mort par Samuel en execution
du decret d’extermination porte par Jehova ; cela est expose
au cb. XV du l er livre de Samuel avec une telle clarte que
nous pouvons nous dispenser de toute discussion a cet egard.
La fin meme du recit est formelle et precise : « De meme que
ton epee, ainsi dit Samuel a Agag, a fait des meres sans enfants,
ainsi ta mere sera sans fils parmi les femmes ! » Et Samuel
tailla Agag en pieces, a la face de Jehova, a Gilgal (v. 33).
Est-ce un sacrifice, ou une execution, un ehatiment, qui est
rapportb en ces termes ? L’expi'ession <1 la face de Jehova, ne
fournit point un motif serieux pour detourner le texte de son
sens naturel, le seul qui reponde aux circonstances : sans doute
elle indique un rapport moral entre l’acte de Samuel et le Dieu
que cet acte lionore ; mais on rend hommage a Jeliova, on
satisfait ses exigences, non seulement par les sacrifices qu’on
lui offre, mais encore par laccomplissement de ses decrets et
par l’application de la justice.

Nous n’avons point a nous occuper de l’anatheme portb


contre les Cananeens ; qu’il nous suffise de constater que les
documents ou cet anatheme est formula dans les termes les
plus rigoureux, sont aussi ceux oil les sacrifices humains sont
reprouves par Jehova comme une horreur (p. e. Deut. VII ;
XII, I ss. 29-30, 31 ; XVIII , 9, 10). Pour la conscience hebrai'que
c’etaient la deux choses essentiellement difierentes ; de l’une il

(1) Geschichte I p. 497.

(2) Stade. 1. c. (rapporte plus haut).

LB VQiU DB .TEPHTHI.

467

est impossible de rien inferer relativement a l’autre. C’est


prendre plaisir a do pures equivoques que d’appeler le herein
« un sacrifice liumain en masse » ; il ne doit point s’agir ici
d’une question de mots. Dans l’histoire sainte comme dans la
Loi, oil trouve tres nettement caracterisees comme notes for-
- mels du culie eertaines immolations d’animaux, accomplies en
i’honneur de la divinite et appelees 'Sloth, scheldmim, zebdchim,
etc. ; la destruction de la victime y a pour objet, pour motif
propre et fondamental, d’attester la relation de dependance ou
se trouve celui qui fait l’offfande, vis-a-vis de Jehova qu’il
veut adorer, apaiser, invoquer ou remercier comme le Seigneur
supreme et l’auteur de tout bien. Ce sont ces immolations-la
que nous appelons sacrifices, et c’est pour le sacrifice entendu
on ce sens que se pose, a propos de l’acte de Jephte, la question
de savoir si l’Ancien Testament off’re des exemples de sacrifices
humciins ? — L’homme frappe du herein, comme Agag le roi
d’Amaleq, est voue a Jehova, sans doute, et il doit etre mis a
mort comme tel. Mais ce sont la des points de ressemblance
avec le sacrifice, purement exterieurs et materials, ne justifiant
en aucune maniere une denomination commune. Le herein ou
anatheme est prononce contre tin homme ou contre une popu-
lation en chatiment des crimes commis. Celui ou ceux contre
qui l’anatheme est prononce sont voues a Jehova, en ce sens
que desormais ils appartiennent a sa justice. L’executeur du
decret n’offre a proprement parler rien a Jehova ; car lui-m^me
n’a aucun droit sur le condamne, il n’en dispose plus ; et
celui-ci ne' saurait etre presehte comme une ofirande a la divi-
nite qui l’a en horreur. L’execution du decret n’est point un
acte du culte ; c’est un acte d’obeissance relativement a Dieu
et un acte de justice relativement a la victime ; l’objet,le motif
propre et fondamental de cette execution, c’est le cMtiment du
crime, la suppression du mal. — Ceux qui ont pretendu expli-
quer l’acte de Jephte par le herein, y ont evidemment perdu
leur peine. Outre que les conditions du herein ne se verifient
point ici, Jephtb parle en termes expres d’une 'ola, d’un holo-
causts, qui est un sacrifice proprement dit.

468 LE MUSfiON.

# Des faits tels que l’execution des fils cle Saul par les
Gabaonites (2 Sam . XXI) (i) et celle des chefs coupables dans
l’orgie idol&trique de Baal-Peor (Num. XXV, 4), ne peuvent
pas davantage entrer en ligne de cornpte. Encore une fois,
c’est la justice que nous voyons* a l’oeuvre ici, et nullement
I’exercice dun culte queleonque.

II resulte de rapergu qui precede que dans 1’histoire de


bancien Testament on ne peut, ni par voie ^induction ni par
observation directe, rien decouvrir d’analogue au sacrifice de
la fille de Jephte. Reuss, pr6tendant au contraire a Poccasion
de ce fait que les exemples de sacrifices humains ne manquent
pas chez les anciens Iiebreux ( 2 ), citait p6le-mele le cas de
Jepht6, celui des Gabaonites, celui de Samuel, le texte de
Michee, certains passages de Jeremie (VII 31, XIX 5) qui se
rapportent explicitement au culte idol&trique de Moloch (de
Baal ) et enfin Ezechiel XX 26, dont le sens nest pas clair,

(1) C’est en envisageant le suppliee des descendants de Saul au point de


vue de la nature de l'acte, au point de vue du motif allegue par ceux qui en
furent les auteurs, abstraction faite de la question de moralite, que nous
l'appelons un acte de justice. II s’agit dvidemment dans la pensee des
Gabaonites d’une reparation de la persecution, ou, $i l’on veut, de la guerre
injuste dont ils ont ete Fobjet de la part de Sadi ; il s’agit du ebatiment, de
la peine die talion, a infliger a la famille du roi parjure qui a voulu les
exterminer au mepris du pacte qui engageait Israel ; ils le disent en ternaes
expres au v. 5 ; c’est une punition, une execution qu ‘ils reclament. II nous a
etonnetres fort que Kdnig [Eauptprdbh p. 75), tout en rappelant que les
Gabaonites etaient etrangers au peuple dlsra&l, ait pu trouver ici Pidee d’un
sacrifice ; rien n’est plus contraire a la teneur du recit. Au reste l’opinion de
M. KOnig repose sur une interpretation materiellement inexact e"de P expres-
sion d Jehova , dont les Gabaonites se servent au v, 6 : l’opposition qu’ii croit
remarquer entre Pexpression du v. 6 que nous venons de traduire a la lettre,
et celle qui est employee au v. 9 par le nairateur, a savoir : ils les suspen-
dirent devant Jehova, d la face de Jehova , n’a pas de fondement ; ces
termes sont ici absolument equivalents. II n’est pas exact que les Gabaonites
soient seuls a parler eomme ils font ; lisez Nonibres XXV 4 ou Jehova lui-
meme emploie des termes identiques en ordonnant a Moise de mettre a mort
les cliefs coupables dans I’affaire cle Baal-Peor. Ce dernier passage, ou, comme
nous venous de le remarquer, Pexpression est plaeee dans la bouche meme
de Jehova, montre par le fait qiPelle est une simple formule signlflant le
caractere sacre inherent a Pexercice public de la justice : S. Jerome a pu
traduire simplement : Suspende eos .

(2) Geschichte der Jieiligen Schriften des A. T. y p, 124 coll. 168.


LE VCEU DE JEPHTE.

469

raais qu’il sufflt de rapprocher du v. 31 pour se convaincre


aussitot que le prophete n'a pu songer a des sacrifices liumains
oflerts a Jehova (i) ; au v. 31 Ezecliiel suppose , comme un fait
atteste par la conscience publique, que l’offrande des enfants
par le feu etait une abomination exclusivement inherente au
culte des faux dieux. Le procede de Reuss peut n’avoir rien
de commun avec les scrupules orthodoxes dont l’auteur se
plaignait ; il n’est pas cependant un modele de critique.

Le sacrifice de Jephte devra etre considere comme un fait


sans exemple dans l’histoire du Jahvisme.

(A continuev) . A. Van Hoonacker.

(1) Voyez sur le passage en question Baethgen Beitrage... p. 221 s- ; efc


dans un autre sens KOnig HauplproU. p. 77 s.

GENESE XXX 40

M. Victor Chauvin de Liege vient de consacrer une interes-


sante notice au verset bien connu XXX 40 de la Genese, qui a
toujours, comme le rappelle le savant professeur, exerce la
patience des interpretes.

Dans le texte actuel le passage en question porte ce qui suit :


npsn V’lan D-atom
■j»3ca Din nps ba -j«2n ■jm

Le premier membre offre un sens tres clair : Et Jacob separa


les. agneaux.... II venait d’etre raconte que Jacob setait engage
a reprendre le service chez son <?ncle Laban, sans rdclamer
d’autre salaire que les agneaux noirs ou tachetes qui naitraient
des troupeaux confies a sa garde et qui seraient exclusivement
composes d’animaux tout blancs. On connait le stratagems
auquel il eut recours d’apres le recit de la Genese et qui rdussit
a souhait. C’est a la suite de ce recit que vient se placer
notre passage. Les mots Et Jacob separa les agneaux, s’enten-
dent done tout naturelloment de la separation des agneaux
noirs ou tacbetes qui, suivant l’engagement intervenu, deve-
naient la propriety de Jacob. — Cette interpretation est co nfir -
nide par ce que nous lisons aussitot apres la partie du texte
que nous avons transcrite tout a l’lieure : Et il (Jacob) se
fit un troupeau a part (des agneaux noirs sdpares) et ne les
mela point au troupeau de Laban (c’est a dire aux animaux
blancs qui restaient 1a, propriety de Laban).

Mais que faut-il penser du membre de phrase intermediaire


qui fait suite immediatement a la proposition Et Jacob stpara
les agneaux,. .1 C’est la que se trouve la difficulty ; le passage

OENESE XXX 40 .

471

en question occupe 1a. seconde ligne du texte hebreu reproduit


plus haut.
M. Chauvin proposait de corriger meme les premiers mots de
notre texte ; il lirait ETjurm, au lieu de D'UiZftm , ce qui don-
neraitle sens : Et Jacob separa les vieux (animaux). Seulement,
comme il le fait lui-meme remarquer, le tenne qu’il introduit
n’est jamais applique a un animal ; nous ajouterons que suivant
son etymologie, le terme en question signifie languissant ou
desseche. ; c’est moyennant cette derniere acception qu’on le
trouve employe dans le sens de vieux en parlant du grain, par
exemple. Or dans le cas present, il ne s'agirait pas precisement
d’animaux decrepits, mais simplement des grands en opposition
aux nouveaux-nes . Enfin l’enchainement du recit montre que
c’est aux agneaux eux-memes que s’applique naturellement
l’idee de la separation operee par Jacob. Nous ferons done
bien de laisser le mot : Et Jacob separa les agneaux.

Pour la suite, c’est a dire pour le membre de phrase qui fait


reellement difficulte, la restitution proposee par le savant
professeur de Liege semble beaucoup mieux fond6e. Voici
comment il voudrait lire :

■jaxa Dir; hy\ 7p? bo ■>» jivn....

Il suffit de comparer le texte ainsi reconstruit a la logon


actuelle pour constater la ressemblance au point de vue de la
forme exterieure. Et tandis que le texte actuel n’est guere sus-
ceptible' d’une interpretation satisfaisante, on pourrait traduire
celui que M. Chauvin met ala place: Elil mit les petits du
troupeau, (a savoir) tout tachete (parmi les chevres) cl tout noir
(parmi les moutons), dans un troupeau & part, et il se fit, etc...

L’hypothese est tres ingenieuse. On peut cependant y trou-


ver des objections, etant donn'e surtout le maintien du premier
membre dans son integrite. Pourquoi le narrateur, dans un
expose suivi, ou l’on ne voit aucune reprise, apres avoir dit : et
Jacob sdpara les agneaux...., a.urait-il designe ces memos
agneaux par une nouvelle denomination, au lieu de les indiquer
simplement par le pronom demonstratif : ... et il mit les petits

472

LE MUSE0N.

du troupeau ... a part ; an lieu de : et il les mit a part... ? —


Ensuite la lecon de M. Chauvin semble faire double emploi
avec la phrase suivante : Et il mit les petits du troupeau ...
dans un troupeau a part, et il se fit un troupeau & part etc...

En examinant le texte de pres, nous avons pense qu’on


pourrait eviter ces difficulty, assez minutieuses en apparence,
mais en realite dignes d’etre prises en consideration. Au lieu
de changer le dernier mot, nous changerions le premier, de
■ maniere a avoir la legon que void :

■pb -jHsa tm bbt np? bo ‘’50 wi

Il a ete raconte dans ce qui precede que le stratageme de


Jacob avait reussi ; au v. 40 la narrateur expose que Jacob
constata son succes quand il separa les petits du troupeau :
« Et Jacob proceda a la separation des agneaux, el voila que
les petits etaient tons tachetes et tons noirs au milieu d'un trou-
peau blanc ; et il s’en fit un troupeau distinct et ne les laissa
point parmi le troupeau de Laban »....

A. Van Hoonacker.
COMPTES- RBNBUS .

473

Bibliographie des outrages arabes ou relatifs aux Arabes publies dans


V Europe Chretienne de 1S10 d 1885 par Y. Chauvin, professeur a hUni-
versite de Liege. 8° CXVIII, 72 pp. Liege 1892.

Ce livre du savant professeur de Liege est un specimen, un large prospec-


tus d'un grand ouvrage qu*il se propose de publier incessamment. II se divise
en deux parties comme on le voit par Vindication du nombre des pages. Dans
la premiere, donnee comme preface, M, Cbauvin expose parfaitement la neces-
sity ou se trouve de nos jours tout auteur d'un travail scientifique, de
connaitre a fond la bibliographie du sujet qu’il traite, puis les conditions
exigees d’une bonne bibliographie. II indique ensuite son but et son plan, la
place que prend son ceuvre aupres de cedes de ses deux predecesseurs
Schnurrer et Zeuker. Enfin pour perrnettre a ses lecteurs de juger de l’op-
portunite et du merite de la nouvelle publication il joint a ces considera-
tions la table alphabdtique de la Bibliotheca Arabica de Schnurrer.

La seconde partis est destinee a nous donner une idee exacte de la Biblio -
graphic que l’auteur se propose de faire paraitre prochainement. C'en est
comme un extrait ; la partie qui concerne les proverbes et qui contient deja
169 articles.

M. Chauvin distingue par un asterisquo les livres dont il n’a pu prendre


examen personnellement de ceux qu’il a eus sous lesyeux. L ’ouvrage du
savant professeur ne comprendra pas moins de IS a 20 volumes grand-
in 8°. Oxi peut juger par la de son importance vu surtout que le nom du
compilateur nous garantit une exactitude parfaite.

Il commencera a voir le jour aussitdt que les souscriptions seront assez


nombreuses pour assurer la marche reguliere de la publication. Nous souhai-
tons qu’il en soit bientot ainsi et pour recompenser hauteur d’un travail si
persdverant et pour que les homines de science possedeqt bientot un recueil
aussi precieux.

Ajoutons que M. Chauvin met genereusement vingt exemplaires de ce

vaste ouvrage a la disposition des etudiants non favorises de la fortune.

, .

An Avesta Grammar in comparison with Sanskrit by A. Y. Williams


Jackson of Columbia College. Part. I. Phonology, Inflection, Word forma-
tion, with an Introduction on the Avesta. 8° XLYIII 273 pp. Stuttgart 1892.
A Practical grammar of the Avesta language compared with Sanskrit ;
with a chapter on syntax and a chapter on the Gatha dialect, by Kavasji
Edalji Kang a. Head Mastor-Moolla Feeroz Madresta. 8° VI, 312 pp. Bom-
bay 1892.

Si les travaux relatifs a la philologie avestique ont necessairement dimi


nue de nombre a mesure qu’on approche du but, on voit cependant qu’ils

474

LE MUSEON.

n’ont point cesp6 et que des grammaires avestiques m§me, surgissent a la


fois aux deux extremitds du globe, dans les deux In des. Toutes deux du reste
sont destinees a I’enseignement universitaire donne par' leurs auteurs et
dmanent de deux maltres coixipetents cliacun en son lieu. M. Jackson, en effet
comme M. Kanga, sont connus par des travaux anterieurs, de details quant
au premier, ^interpretation generate de I’Avesta pour le second.
Le livre de M. Jackson s’ouvre par une excellent© bien que tres courte
introduction sur les etudes avestiques. Suit une lexicologie comparative
complete, dont nous n’avons pas d faire l'eloge. M. Jackson, bien que forme a
une ecole, n’est nullement exclusiviste ; il salt rendre justice a tout le monde
et puiser cliez tous et cliacun des interpretes ou des philologues eraniens,
grammairiens ou interpretes, qui ont droit a son attention.

La grammaire est conque dans un esprit tres methodique et vraiment


scientillque et s’il tient trop peut-etre pour verite des explications conjectu-
rales qu’ii doit a ses maitres , directs on ne peut lui en faire un reproclie
serieux, bien qu’un pen plus de seepticisme eut ete parfois desirable.

CTest surtout dans rinterprdtation des termes qu’un peu plus d'indepen-
dance encore eut 6te souliaitable. Par ex, vcrejana community, ranoibyd
with both « allies », r&onhayen they made fail, etc. seraient bien difficile -
ment justidables.

Mais nous aurions mauvaise grace a nous arreter a ces vetilles. M. Jackson
a certainement le droit de traduire comme il le juge bon ; il y a seulement
un certain danger a donner d croire aux commenqants que ces traductions
sont reques et ces signilications reconnues comme vraies.

En somme eela n’dte rien a la valeur d’un livre que nous* nous plaisons d
reconnaitre comme d'une .incontestable valeur.

La Grammaire de M. Kanga est moins facile a manier pour lAtudiant


europden, moins complete que la preeedente, les sources ou hauteur a puisd
sont moins nombreuses, mais elle est aussi tres recommandable. Elbe plait
surtout parce quelle tdmoigne cliez les Parsis d’un progres immense dans,
leurs etudes pliilologiques. M. Kanga travaille sur un terrain et d’apres des
principes stiictement seientifiques ; ce qu’ii nous donne est basd sur l'obser-
vation pliilologique et l’etude des textes comme celle de la grammaire com-
pare© en son etat actuel. C’est la un progres auquel nous voulons applaudir
pleinement et completement sans nous arreter d aucune critique de Retails,
M. Kanga ne traduisantpas generalement les termes avestiques qu’ii explique
nous n’avons rien a dire de ses interpretations. Nous nous bornerons dhencou-
rager a marcher dans cette voie et d etendre plus encore le champ de ses
observations.

Frakcesco Scerbo. Eadici Samcrite. 8° XVI, 85 pp, Florence 1892.

Cet ouvrage, comme l’indique son nom, est un lexique des racines sanserif
tes avoe signilications diverscs et camparaison avec les racines grecodatities.

La preface nous indique les principes suivis par hauteur dans la composi-
tion de son oeuvre, car 11 ne s'est pas contente de reediter et traduire l’ouvrage

COMPTES-RENDUS *

475

des grammairiens indous. Ces principes sont sages et bien exposes. Le lexi- 4
cographe europeen ne pent ni accepter de la main de ses confreres indous,
tout ce que ceux-ci ont considere comme raeine, ni rejeter sans examen les
racines attestees par eux bien que les livres sanscrits connus jusqu’aujour-
d’hui ne contiennent aucun mot qui en derive. II doit examiner d'une part si
on ne les a pas multiplies indument et de l’autre si d’autres langues
aryennes n’en presentent point qui justiiie les grammairiens de l’lnde.

II lui faut en outre tenir compte des varietds dialectales. D’autres diftieul-
tes se presentent encore sur sa route, des racines apparemment identiques
ont des sens inconciliables, ii faut juger de cette opposition et ne point spa-
rer ce qui pout se toucher par un bout. Quant a celles qui ne peuvent absolu-
ment pas etre ramendes a une origin© unique, M. Scerbo pense qull faut eta-
blir entre elles autant que possible un ordre logique comme entre les diffe-
rentes significations d’une meme raeine. Ce dernier point ne peut donner
lieu a aucun doute.
A ee point de vue nous croyons avee lui que Buclh a signifie d’abord
« s'eveiller »,puis « connaitre,. »

Quant aux racines a double forme : vip, vep, indh , idh etc., Tauteur tient
la plus simple pour primitive. Ceci peut dtre conteste et d’aiileurs ne me
parait pas opportun & discuter. On peut encore soutenir que cela depend
des caS et des racines.

M. Scerbo ne regard© pas gagati, par ex., comme denominatif de gaga l ievre
ni phalati de phala fruit. En ceci encore il nous semble aussi raison. Son
mode de transcription est aussi rationnel et simplifie beaucoup les choses,
Des que f on est avert! on ne peut accuser Tauteur d’ignorance ou dttnacu-
racy .

Tels sont les principes suivis par Tauteur dans le choix et la disposition
des racines sanscrites. Nous ne le suivrons pas dans son lexique, certains que
nous aurions bien peu de reserves a faire si tant est que nous dussions en
faire.

J. Torras t Bag&s, prevere. La Tradicio Catalena . Estudi del valor etich

y racional del regionalisme catala. 8° 720 pp. Barcelona 1892.

(La tradition eatalane. Etudes sur la valeur morale et intellectuelle de la


Catalogne). /

Yoici un ouvrage interessant, que Ton parcourrera non sans plaisir, plein
d’un patriotisme particulariste qui ne nuit point a la sincerity de Tauteur.

M. Torras y Bages est particulariste dans le sens qu’on attache a ce mot


dans TAliemagne imperialist©. II a a cosur Thonneur de sa province en parti-
culier, de cette Catalogne jadis independante et dont Thistoxre n’ a point etd
sans lustre. II insist© d’abord sur les lieureux fruits dun regionalisme qui
ne detruit point TunitS de la patrie, mais suscite entre les divers pays qui-en
compdsent Tensemble, une noble emulation de vertu et dlntelligence. II
montre comment le nivellement, Tassimilation complete produite par Tesprit
novateur d priori, a nui a la vraie grandeur du pays entiex\

On trouvera dans cette premiere partie bien des considerations neuves et

476

LE MUStSON.

ingenieuses. L’auteur remonte aux grands principes de sociologie et de psy-


chology pour appuyer ses theses et le fait avec succes. * '

Dans la seconde partie, il developpe tout ce que la Catalogne a fait dans


l’ordre intelleetuel et moral par ses grands liommes qu’il etudie, chacun en
ses caracteres particuliers et ses oeuvres remarquables.

Nous voyons ainsi passer devant nous et nous apprenons a mieux con-
naitre, Raimond de Penafort, Raimon Lulle, S. Vincent Ferrier, Frangois
Ximenes, Ausias March le poete du sentiment, Louis Vives, Jacques Balmes
et bien d’autres encore, qui foment une galerie de grands homines aussi
varide qu’interessante et jettent sur leur patrie un eclat qui justifie leur pane-
gyriste.

II est a regretter que cet ouvrage soit ecrit en dialecte Catalan, car cela
en reridra la lecture impossible ou difficile au plus grand nombre. C’est
regrettable, car de cet expose resulte evidemment la consequence que le
docte auteur en tire et qui est la raison d’etre de son oeuvre, a savoir que la
ou la vie particuliere a sa nature speciale qui represente un des caracteres
de rimmanite, et s est developpee d’une maniere qui lui donne une place,
important© dans l’histoire, c’est une faute , c’est un crime de eliercher a
l’etouf-
fer pour tout confondre dans une centralisation qui niveilant. assimulant
tout, tue les initiatives particulieres, atteint le genie a sa source, et ddtruit
ce qui # fait la beaute de la nature, la variete dans Lunite. C. H,

J. P. Waltzing. Le Recueil general des inscriptions latines (Corpus


inscriptionun latinarum) et VEpigr aphid latine depuis 70 ans. Louvain,

Ch. Peeters 1892. 155 p. in 8<>.

Le Grand Recueil des Inscriptions latines, publie par L Academic royale de


Berlin, est connu de nom de tous. Mais ce que tous ne savent pas, c est ce
qu’il a fallu de tafonnements et de travaux preparatories pour arriver &
Lexecution de cette immense entreprise. Une oeuvre qui se compose d’une
vingtaine de volumes grand in folio, effraie a premiere vue le plus intrdpide.
Aussi y a-t-il en Belgique, meme parmi les erudits, peu de personnes qui se
soient rendu eompte de leconomie generale du Corpus et de l’utilitd que l’on
peut retirer de l’Epigraphie. Et cependant.il n’est plus possible de s’occuper
serieusement de l’Empire romain sans mettre en oeuvre les nouveaux ele-
ments ^investigation que le Corpus met a notre disposition. M Waltzing a
done fait’ une oeuvre essentiellement utile, en publiant son etude sur le
Recueil general des inscriptions latines, et nous ne saurions assez en recom-
mander lalecture k tous ceuxquis’interessent a la civilisation dumonde ancien.

M. Waltzing expose successivement, dans un style precis, et avec toutes


les preuves a lappui, l'utilite de 1’Epigraphie latine, les antecedents de la
publication du Corpus par T Academic de Berlin, Leconomie gdndrale du
Corpus , les regies suivies pour etablir Lauthenticite des inscriptions et pour
les classeiN et enfin l’liistoire et l’analyse des differents volumes du *
Recueil. Guide par M. Waltzing, le lecteur ne s’egarera pas. Le Memoire sur Iv-
ies corporations ouvrieres, couronne’qjar LAcademie royale de. Belgique, et t
plusieurs notices moins etendues ont demontre l’entiere competence du W
jeune professeur de 1’universite de Liege en matiere d’Epigraphie latine. ,»

P. Willems. f

ANNfiE 1891.
Table par noms d’auteurs.

W. Bang. Etudes ouralo-alta'iques ....... pages 399

E. Beauvois. La Tula primitive, berceau des Papas du nouveau

monde 206

V, Brants. Jelian Richardot , 97

H. be Charency. Americana 516

H. Francotte. Notes sur les Institutions Atheniennes. . . 465

C. de Harlez. Les Religions de la Chine. 145, 275, 523. Le mariage

en Chine il y a 25 siecles 449

T. be Lacoupkrie. L’ere des Arsacides en 248. — 5. 375

Bur deux eres inconnues de l’Asie Anterieure .... 549

R. be La Grasserie. De la Categorie des Modes pp. 56, 177. —

Essai de rhytmique comparee 299, 446, 5S9

J. Imbbrt. La ville d’Antiphellus et un passage d’Herodote .■ . 261

Ch. Robert. El Shaddai et Jehovah 360

A. Roussel. Etude sur le Mahabharata . . . • • 331, 412, 575

J, B. Stiernet. L’evolution critique . . . . * . 122, 185


M. Tgheraz. Les Gezidis 194

A. Van Hoonacker. Zo robabel et le second temple. 72, 232, 379, 489, 634
A. Wiebeman. Observation sur quelques steles fundraires.

E. Wilhelm. ^expedition de Ninus contre la Baetriane - 556

COMPTES-RENBUS.

J. Cauvi&re. Le lien conjugal et le divorce


C. Gardner. The coins of China (T, de la Couperie)

L. Goemans. L’Heliard. .

C. be Harlez. Le Man han si fan tsie yao tchouen


H. Hale. An international idiom (de Charency).

Le Breton. Le roman au NYII e s.

L. be Monge. Etudes morales et litteraires. 646. — L. Saineanu. Rap-


port entre la grammaire et la logique. 645. — G. Schils. Grammaii e

nama . . • * » *

j, Schrijnen. Etudes sur le phoneme de Fs mobile *

141

142
397
138
273
140

648

647

478

TABLE BBS MATIERES.

ANEEE 1892 .

E. Babelgn. La chronologie des rois de .Citium ....

R, Basset. L'lnsurrection algericnne do 1871 dans ies chants

populates 254,

E. Beauvois. La decouverte du Greenland par les Scandinaves .

Pin Colinet. Essai sur la formation de quelques groupes de


racines indo-europeennes ........

R. be La Grasserie. Essai de rythmique compare© . . 38, 191,

L- be Lav alee. Introduction a la pratique de la sanitate boud-

dhique

C. be Harlez. Un philosophe poete duIY B siecle A. C. Tchuang-


tze 5. 116. Saints Cinnois 239. Le manage de TEmperour de la

Chine .

G. DEVtos. Le Baital Paccisi

Ed. Dulatjrier. Histoire de la princess© Djeuhar Manikatn


A Hebbelynck. Notes sur Porigine de quelques partieules

coptes

G. Massaroli. Grande inscription de Nabuchodonosor


M Pognon. Quelques rois du pays d’Ashnounak .

A. Roussel. Les dieux de PInde brahmanique ....

G. Sciiils. Les ordres religieux mahometans.

A. Van Hoonacker. Le voeu do Jeplite, 460. Genese XXX. 40

220, 259

330, 428
278

151
307, 3S9

68, 87

352, 367
379
435
145
416
249
129, 211
61
472

COMPTES-RKNDUS.

II. Bauduin. La vie et les oeuvres de J.J. Rousseau (de Charencey)

V. Chauvin. Bibliographic Arabe, etc. .

De Gavardie. Les invasions dans PInde .....

W, Jackson. A vesta grammar, etc

K. Kanga. A pratical grammar of the Avesta language !

L. de Landsheere. La race et la langue des Hittitcs. .

J. Pizzi. Le Shahnameh traduit (E. Wilhelm) .

Pr. Scerbo. Radiei sanscrite

J. Torras y Rages. Tradicion Catalena } *

M. Vbrnes. Du pretendu polytheism© des anciens Hebreux

J. Waltzing. Le recueil general des inscriptions latinos, etc .*


Actes de la sociefce phiiologique de Paris

. 363
. 473
. 363
. 473

. 474
. 272
. 365
. 474
. 475
. 304
. 476
271, 362

&

&

& Ht

GOVT. OF INDIA
Department of Archaeology

NEW DELHI.
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5. B., 148. N* DELHI#

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