Philo Cours Liberté
Philo Cours Liberté
Croisement
Les valeurs auxquelles nous adhérons et que nous reconnaissons,
les devoirs que nous accomplissons ou les lois auxquelles nous
obéissons ont en commun de présupposer que nous sommes
des êtres libres. En effet, il n’y aurait pas de sens à défendre le
caractère préférable ou « plus noble » d’une action, à souligner
l’importance du devoir ou à rédiger des lois encadrant la vie
publique, si cela ne s’adressait pas à des êtres libres, c’est-à-dire
à des personnes capables d’accomplir seules leurs propres choix,
en connaissance de cause.
En effet, le caractère libre de nos choix, de nos pensées et de nos actions est une sorte d’évidence
première, quelque chose qui se manifeste en nous de façon immédiate, sans réflexion nécessaire, car
nous « savons », voire nous « sentons », à chaque instant, que ce que nous nous apprêtons à dire ou à
faire pourrait être différent, et qu’en cela, nous sommes responsables du choix que nous avons fait. C’est
d’ailleurs ainsi que nous décrivons le plus instinctivement notre liberté : « je fais ce que je veux », au sens
où la principale façon de nous opprimer serait justement de nous empêcher de suivre nos volontés, de
nous contraindre à obéir à la volonté d’un autre.
Est-ce à dire que l’obéissance à nos propres volontés soit une définition suffisante de la liberté en
général ?
En effet « faire ce que l’on veut » signifie obéir à sa volonté : nous « voulons » quelque chose en notre for
intérieur, et nous appliquons cette volonté de notre mieux. Mais alors, comment cette volonté est-elle
« arrivée » en nous ? Avons-nous « choisi » de vouloir telle ou telle chose ? Si je veux sortir d’une pièce,
est-ce que j’ai choisi de vouloir sortir, ou est-ce que mon choix se réduit à la façon de sortir de cette pièce
(lentement, à toute vitesse, en laissant la porte ouverte, en claquant la porte) ? Enfin, dans ce que je
nomme mes « volontés », il faudrait faire la part des choses entre ce que je « veux » vraiment (et qui est
censé démontrer ma liberté) et ce que je « désire » de façon plus impulsive (le désir pouvant alors être
une contrainte, une pulsion qui me fait agir malgré moi).
Un peu de vocabulaire
Volonté : L’expression « je veux » est aujourd’hui galvaudée, c’est-à-dire qu’elle peut désigner des réalités très
différentes (volonté, souhait, désir…). Au sens fort, ce que nous voulons est ce qui a fait l’objet d’une délibéra-
tion intérieure, où nous avons comparé le « pour » et le « contre », et qui entraîne donc un choix « délibéré » ou
« réfléchi ». La volonté est donc à la fois rationnelle (elle doit s’appuyer sur une réflexion rigoureuse) et libre
(elle ne dépend pas d’une pression extérieure).
Désir : le désir désigne, si on l’oppose à la volonté, une impulsion vive vers un objet que l’on se représente
comme une source de plaisir, ou de bienfait. Le désir n’est pas choisi ou voulu, en toute rigueur : il est éprouvé,
il relève de la « passion » (par opposition à « l’action »), et ne donne pas nécessairement lieu à des actes, car il
est possible de lui résister.
Choix : le choix consiste en l’acte de trancher entre plusieurs options, par notre pensée ou par notre action, et
de nous engager dans l’une de ces options en renonçant définitivement aux autres. Tant que le choix ne s’est
pas traduit en une action, on ne peut pas, en toute rigueur, dire qu’il a eu lieu.
Un peu de vocabulaire
Contrainte : la contrainte est une pression, physique ou morale (c’est-à-dire qui passe par le langage et l’intel-
lect, comme le chantage ou la menace, par exemple), qui s’exerce sur un être pour le faire agir d’une certaine
façon déterminée. Elle relève de la violence, lorsqu’elle s’oppose au mouvement spontané ou naturel de l’être
qui est contraint.
Intuition : l’intuition est ce qui nous fait accéder à une connaissance de façon immédiate, sans réflexion néces-
saire. Elle relève ainsi du sentiment plus que de la certitude intellectuelle, mais elle peut contribuer à former
des idées générales.
Mise en activité
Au brouillon, vous chercherez en quoi suivre sa propre volonté pourrait n’être qu’une forme illusoire
de liberté ? Peut-on ne pas être libre alors même que l’on pense faire « ce que l’on veut » ? Trouvez
éventuellement des exemples qui illustreraient vos arguments… De même, réfléchissez également à
des contre-exemples, qui pourraient vous amener défendre l’idée que notre volonté est libre, en toutes
circonstances. Vous confronterez ce travail préparatoire aux éléments du cours qui va suivre.
2 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE
Étape 2 : S’interroger et débattre (la leçon)
1. L’évidence du libre arbitre et de notre responsabilité
a. De la liberté politique à la liberté physique et morale
Le terme de liberté a une longue histoire. Il désignait d’abord la différence qui opposait le citoyen et
l’esclave, dans l’Antiquité : un esclave est une simple chose, un objet que l’on peut posséder. Il ne peut
décider de son propre sort. Le citoyen, lui, dispose d’un certain contrôle sur sa propre existence, comme
le peuple qui échappe au joug du tyran : il est libre en exigeant que l’on respecte ses droits. De là, et
par métaphore, nous en sommes venus à dire qu’un animal ou une plante sauvages s’épanouissent
« librement », ou qu’une rivière qui n’est bordée d’aucun canal s’écoule « librement ». Enfin, le mot
« liberté » a pu désigner la liberté de l’esprit face à ses passions ou ses désirs, lorsqu’il refuse d’en être
l’esclave, et qu’il est précisément « maître de lui-même ».
Mise en activité
Question
Comparer les deux images qui suivent. En quel sens renvoient-elles toutes deux à un sens du mot
« liberté » ? Quelles sont néanmoins les différences radicales qui les opposent ?
Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1830 Chevaux sauvages en Camargue
—Réponse
Ces images évoquent toutes deux le mot de « liberté », parce que toutes deux elles représentent des êtres
agissant d’eux-mêmes, soit pour se conserver, soit pour se défendre, sans qu’aucun maître extérieur ne
leur impose de comportement déterminé. Mais dans le même temps, on peut souligner que la liberté
animale est paradoxale, si l’on admet qu’un animal sauvage n’obéit qu’à son instinct et à son désir de
conservation, tandis que l’humain peut agir au nom de principes plus élevés que sa propre conservation,
des principes qui peuvent même le conduire à mettre sa vie en danger, voire à la sacrifier (différence
illustrée elle-même par les deux images ci-dessus).
Une première hypothèse doit ici être prise en considération : être libre, c’est disposer seul de soi-même,
agir sans être contrôlé par une puissance supérieure ou extérieure ; c’est donc bel et bien « faire ce que
l’on veut ».
On voit donc dans un premier temps que notre conception la plus intuitive de la liberté rejoint la notion
d’indépendance. Mais elle ne s’y réduit pas, car à l’absence de maître s’ajoute l’idée de responsabilité.
« Penses-tu que le désir soit plus puissant que l’esprit auquel, comme nous le savons, a été attribué,
selon une loi éternelle, de régner sur les désirs ? Quant à moi, je ne le pense nullement. Car il n’y aurait
pas un si bel ordre si le moins puissant commandait au plus puissant. C’est pourquoi j’estime qu’il
est nécessaire que l’esprit puisse plus que la cupidité, par cela même qu’il est conforme et juste qu’il
domine la cupidité. […] Qu’est-ce qui, en effet, relève davantage de la volonté que la volonté elle-même ?
Lorsqu’un homme en possède une bonne, il possède assurément quelque chose qui doit être placé très
loin devant tous les royaumes terrestres et tous les plaisirs du corps. Mais celui qui ne la possède pas,
assurément, manque d’une chose supérieure à tous les biens qui ne sont pas mis en notre puissance, et
que la volonté seule, par elle-même, lui donnerait. […] [Nous] avons établi que ce que chacun choisit de
suivre et d’embrasser dépend de la volonté, et il est manifeste que, ce qu’il faut mettre en cause, ce n’est
pas la chose lorsque quelqu’un en fait mauvais usage, mais celui-là même qui en use mal. Aussi, repor-
tons-nous, si tu le veux bien, à la question posée au début de cette discussion, et voyons si elle a trouvé
une réponse. Car nous avions décidé de chercher ce que c’est que mal agir, et c’est dans ce but que nous
avons dit tout ce que nous avons dit. »
Saint-Augustin, Le Libre arbitre, in Œuvres, Traduction de Sophie Dupuy-Trudelle, Bibliothèque de la Pléiade © Éditions Galli-
mard. www.gallimard.fr. Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre
que la consultation individuelle et privée est interdite.
4 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE
Atelier de Domenico Ghirlandaio, La tentation de saint Antoine, XVe siècle
Questions
1) Comment Augustin justifie-t-il, dans le premier paragraphe, la puissance de l’esprit sur le désir ?
2) Que veut-il dire par « qu’est-ce qui relève davantage de la volonté que la volonté elle-même ? » ?
3) Pourquoi la valeur de la bonne volonté est-elle présentée comme supérieure à celle des autres biens ?
4) Pourquoi Augustin parle-t-il de l’usage que nous faisons des choses, en fin de texte ? Quel(s) point(s)
cela permet-il d’éclaircir ?
—Éléments de réponse
1) L’esprit ne peut être, par nature, soumis au désir car cela irait contre « une loi éternelle » et un « bel
ordre » qu’Augustin refuse de contredire : on peut comprendre que derrière cette loi et cet ordre se
trouve la volonté divine, qu’il est impossible de considérer comme mauvaise ou comme chaotique, dans
le cadre de la pensée chrétienne d’Augustin. Ainsi, le premier argument est un argument théologique :
l’esprit était une chose plus noble ou plus élevée que le désir (ou la passion), il serait injuste et donc
absurde que Dieu l’ait rendu impuissant face aux désirs. Il est donc capable de dominer et de maîtriser
la cupidité, en faisant des choix libres.
2) Par cette expression, il s’agit de souligner que la volonté est parfaitement indépendante, qu’elle peut
se déterminer sans être soumise à un quelconque facteur extérieur : c’est ce qui définit notre libre
arbitre.
Un peu de vocabulaire
Absolu : est absolu ce qui ne dépend que de soi pour être vrai, avoir de la valeur, ou exister (par opposition à
ce qui est relatif). Ici, le libre arbitre se définit comme une indépendance absolue de la volonté, totalement
capable de se déterminer elle-même sans influence extérieure.
TRANSITION
Mais cette définition de la liberté enferme deux problèmes majeurs : le premier problème concerne
l’origine de ce que nous appelons nos « volontés ». Comme nous l’avons dit en introduction, comment
pouvons-nous être certains que ce que nous voulons est librement décidé par nous-mêmes ? Nos
volontés ne résultent-elles pas de causes dont nous ignorons parfois l’existence, mais qui seraient,
par conséquent, les véritables causes de nos actions ? Le deuxième problème concerne la source nous
permettant savoir que nous choisissons librement : il s’agit d’un sentiment intérieur, d’une évidence
intuitivement ressentie. Mais suffit-il de ressentir un vif sentiment pour considérer que l’on dispose d’une
« preuve » objective sur une réalité ? Une illusion n’est-elle pas, elle aussi, un vif sentiment intérieur, une
évidence perçue ? Comment démêler le réel de l’illusoire si la liberté humaine n’est qu’une affaire de
sentiment subjectif ? Dès lors, peut-on toujours dire que suivre ses volontés, c’est être libre ?
6 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE
2 - Nos volontés ne sont que le résultat de désirs ignorés : être libre,
ce n’est pas faire ce que nous voulons
a. Lorsque nous agissons sans connaître les causes qui nous font agir, nous
pensons être libres
Station de métro, Londres, 2013
Il ne suffit pas d’avoir le sentiment de vouloir librement,
Le déplacement des foules dans les infrastructures urbaines
pour être véritablement libre. En effet, ce sentiment est un cas typique de phénomène collectif prévisible, encadré,
peut se produire dans une grande variété de situation auquel nous n’avons pourtant pas conscience de participer
qui ne correspond pas à une liberté réelle. Car le quand nous y sommes inclus.
« J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte,
celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Dieu, par
exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature.
[…] Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret (= « libre décision ») mais
dans une libre nécessité. [...] Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une
pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement
et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. […]
Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense
et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle
a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est
très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. Telle est cette liberté
humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de
leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. […] Un ivrogne croit dire par un libre décret de
son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. »
Spinoza, « Lettre LVIII à Schuller », in Œuvres, 4, trad. Appuhn, Garnier Frères, 1966, p. 303-304.
8 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE
b. Le principe de causalité doit s’appliquer aux comportements humains
pour qu’on en construise une connaissance rationnelle.
L’approche déterministe défendue par Spinoza se vérifie également dans la méthodologie des sciences
en général, et plus particulièrement les disciplines qui étudient l’humain et son comportement : en effet,
notre raison exige, pour comprendre un phénomène, que celui-ci se déroule selon le principe d’une
stricte causalité. Autrement dit, pour expliquer un phénomène de manière scientifique, on doit toujours
présupposer que derrière un effet déterminé se trouve un ensemble de causes déterminées, et qu’aux
mêmes causes répondent toujours les mêmes effets.
C’est cette perspective qui rend l’univers accessible à notre raison : en effet, si la causalité n’était pas
respectée, alors n’importe quel phénomène pourrait se produire à partir de n’importe quel autre, ce qui
rendrait impossible la moindre tentative d’expliquer le réel de façon systématique. Tout autour de nous, il
n’y aurait que des « miracles », c’est-à-dire des effets sans causes, ce qui est absolument incompatible
avec les exigences de notre raison.
C’est la même chose en ce qui concerne les actions et les pensées humaines : penser que seul le libre
arbitre décide du fil de nos pensées et de nos actions, c’est affirmer que tous les phénomènes qui
traduisent notre comportement sont « sans cause », et qu’ils seraient en quelque sorte de petits
miracles. Or, toutes les sciences qui se sont intéressées au comportement individuel ou collectif des
humains (psychologie, sociologie) ont évacué cette hypothèse du libre arbitre de leurs études, pour
expliquer de façon plus rationnelle l’évolution de nos comportements. Cette approche s’est révélée valide,
dans la mesure où elle a permis de comprendre de façon bien plus fine les mécanismes à l’œuvre chez
les individus et dans les sociétés, mécanismes dont il est possible de formuler des lois générales, et
même de quantifier le fonctionnement.
Un peu de vocabulaire
Causalité : Principe d’après lequel tout phénomène réel est l’effet d’une ou de plusieurs causes déterminées,
qui permettent d’expliquer sa constitution et son fonctionnement.
Psychologie : étude rationnelle (ou scientifique) du fonctionnement de l’esprit humain et du comportement
individuel
Sociologie : étude rationnelle (ou scientifique) des faits sociaux et des groupes sociaux, considérés comme des
réalités à part entière (un groupe social n’est pas seulement l’addition de plusieurs volontés individuelles, il a
son comportement bien à lui).
c. Faire son devoir1, et non pas « faire ce que l’on veut », comme vraie
preuve de liberté
Au-delà de la question des causes mécaniques de nos actions, on peut également considérer notre
liberté par rapport aux objectifs (aux « fins ») que nous poursuivons : selon Emmanuel Kant, obéir à nos
désirs temporaires n’est pas une preuve de liberté, bien au contraire. Lorsque « je fais ce que je veux », et
qu’en l’occurrence je désire plutôt acquérir un bel objet, ou une belle maison, alors je n’ai absolument pas
prouvé ma liberté, mais au contraire j’ai suivi des désirs que je ne maîtrise pas.
En revanche, imaginons que l’on demande à quelqu’un s’il lui est possible de se sacrifier pour ne pas
trahir son ami le plus cher : « il tiendrait pour possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il
puisse être. Il n’osera peut-être pas assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans
hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit
la faire, et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue » (Critique de
la raison pratique, trad. Picavet).
1 La leçon sur le devoir qui suivra celle sur la liberté approfondira la notion…
Un peu de vocabulaire
Devoir : le devoir moral est un impératif absolu (sans exception possible) que nous ressentons de façon
intérieure, dans ce que l’on nomme notre conscience morale. Il nous oblige à respecter des principes de
moralité lorsque nous faisons des choix, et nous rappelle à notre culpabilité lorsque nos actions sont allées
contre ces principes. Le devoir se manifeste en nous constamment, comme une certitude intime ; il ne nous
rend pas automatiquement moraux, mais capables de moralité.
Autonomie : l’autonomie ne désigne pas seulement l’indépendance, mais le fait de se prescrire à soi-même
(« auto ») sa propre loi (« nomos » en grec). Ainsi, pour Kant, l’autonomie représente plus fidèlement la liberté
humaine que l’indépendance, car elle implique la possibilité d’avoir conscience des règles que l’on s’impose, et
la capacité d’y obéir dans n’importe quel contexte, ce qui est la marque de la liberté.
10 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE
Résumons-nous et allons plus loin
À ce niveau de notre progression, nous avons compris que « faire ce que l’on veut » ne pouvait suffire à
définir le concept de liberté. En effet, l’expression « vouloir » est souvent vague, et peut renvoyer à une
série de désirs qui sont l’origine réelle de nos actions, et qui, en revanche, semblent être hors de notre
contrôle direct. On ne choisit jamais ce que l’on désire, et il est fort possible qu’une large partie de nos
propres choix, qui déterminent jusqu’à notre identité, soit en fait le résultat de causes dont nous n’avons
aucune conscience. La liberté n’est donc pas un concept qui se laisse aisément appréhender. Kant, par
exemple, insiste sur le fait que ce n’est pas dans le caractère aléatoire de nos désirs, mais au contraire
dans la conscience de la nécessité du devoir, que la liberté humaine se manifeste vraiment. La liberté,
paradoxalement, apparaîtrait davantage dans ce qui est nécessaire, que dans ce qui pourrait changer,
être autrement – c’est-à-dire ce qui est contingent.
TRANSITION
Mais peut-on vraiment se résoudre à affirmer que la liberté ne s’observe que dans l’obéissance à la
nécessité du devoir ? Il ne semble pas satisfaisant de définir ce concept par une attitude de soumission.
Si d’un côté être libre, ce n’est pas vouloir n’importe quoi n’importe quand, ce n’est pas non plus se
soumettre à des obligations que l’on n’a pas choisies. Est-il donc possible de trouver un juste milieu dans
notre définition de la liberté ?
« Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent1 à choisir l’un ou l’autre des
deux contraires ; mais plutôt, d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment
que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus
librement j’en fais choix et je l’embrasse2. Et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin
de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt, et la fortifient. De façon que cette indifférence1 que je sens,
lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est
le plus bas degré3 de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu’une perfection
dans la volonté, car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais
jamais en peine de délibérer4 quel jugement et que choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement
libre, sans jamais être indifférent. »
René Descartes, Méditations métaphysiques (1641), méditation quatrième
Questions
Après lecture attentive du texte vous répondrez au brouillon aux questions suivantes et comparerez vos
réponses aux éléments de corrigé proposés par la suite :
1) Quelles sont les deux formes de liberté dont parle ici Descartes ? Décrivez-les brièvement.
2) Pourquoi avons-nous le sentiment d’être libres quand nous sommes dans une situation d’indifférence ?
3) Pourquoi Descartes considère-t-il que cette forme de liberté est inférieure, et en quel sens est-ce un
paradoxe ?
12 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE
—Éléments de réponses
1) Descartes oppose ici une liberté d’indifférence, que l’on peut décrire comme cette liberté ressentie
lorsque nous ne savons pas quoi choisir, lorsque rien ne semble être objectivement préférable. La
seconde forme de liberté évoquée ici est une liberté de connaissance, ou liberté éclairée, dans laquelle
je choisis ce que je sais être la meilleure option (soit parce que je l’ai compris par la raison, soit parce
que Dieu m’a permis de le savoir).
2) L’indifférence est la première situation à laquelle on pense lorsqu’on évoque la liberté : c’est justement
de pouvoir faire « ce que l’on veut » parce que rien ne nous pousse à choisir dans un sens particulier.
Flâner dans une ville, choisir un plat à déguster au hasard, aller voir un film sans rien en connaître,
seraient des manifestations de cette liberté, dans laquelle nous avons le sentiment de ne subir aucune
contrainte.
3) Pourtant, Descartes affirme que ce n’est que « le plus bas degré » de la liberté : en effet, la liberté
n’est pas la faculté de choisir au hasard, mais au contraire de manifester notre puissance de penser en
allant toujours du côté vers lequel nous porte notre raison. Cependant, cette définition est paradoxale,
car, lorsque nous choisissons une option parce que nous savons qu’elle est la meilleure, c’est comme
si la lumière de la vérité nous « forçait » à choisir. C’est donc un paradoxe. Mais pour Descartes, c’est
bien en cela que consiste la vraie liberté, car il n’y a aucune contrainte à suivre la lumière de notre
raison, qui est la faculté par laquelle nous nous définissons comme des êtres pensants. Choisir par la
connaissance, plutôt que par hasard, c’est donc être en conformité avec le mouvement de notre esprit
– c’est être libre au sens le plus élevé.
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Crédits