Olivier Le Cour Grandmaison
Coloniser
Exterm iner
Sur la guerre
et l’É tat colonial
Fayard
Olivier Le Cour Grandmaison
Coloniser. Exterminer
Sur la guerre et l'État colonial
F ay ard
Introduction
« La conquête de la terre, qui signifie principalement la
prendre à des hommes d'une autre couleur que nous, ou dont
le nez est un peu plus plat, n'est pas une jolie chose quand on
la regarde de près. »
J. C onrad (1902).
«Ce contre quoi je réagis est cette rupture qui existe entre
l'histoire sociale et l'histoire des idées. Les historiens des
sociétés sont censés décrire la manière dont les gens agissent
sans penser, et les historiens des idées, la manière dont des
gens pensent sans agir. »
M. F oucault (1988).
L’Algérie : « une question de salut public
et d’honneur national »
Lundi 24 mai 1847, Assemblée nationale. «La domination
paisible et la colonisation rapide de l’Algérie sont assurém ent les
deux plus grands intérêts que la France ait aujourd’hui dans le
m onde; ils sont grands en eux-mêmes, et par le rapport direct et
nécessaire qu’ils ont avec tous les autres. Notre prépondérance en
Europe, l’ordre de nos finances, la vie d'une partie de nos conci
toyens, notre honneur national, sont ici engagés de la manière la
plus formidable», affirme un député déjà célèbre et qui le demeure
aujourd’hui. Dès 1828, il s’est prononcé en faveur d’une expédition
militaire contre la Régence d'Alger et, quelques années plus tard,
pour «la colonisation partielle et la domination totale» de cette
COLONISER. EXTERMINER
dernière. Comment atteindre ces deux objectifs? La réponse de ce
représentant est claire. Aux quelques philanthropes qui s'émeuvent
des méthodes employées par l'armée, il rétorque : «J'ai souvent
entendu [...] des hommes que je respecte, mais que je n’approuve
pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos
et enfin qu'on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des
enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais
auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera
obligé de se soumettre. [...] On ne détruira la puissance d'Abd el-
Kader qu’en rendant la position des tribus qui adhèrent à lui telle
ment insupportable qu'elles l’abandonnent. Ceci est une vérité
évidente. Il faut s’y conformer ou abandonner la partie. Pour moi,
je pense que tous les moyens de désoler les tribus doivent être
employés. Je n'excepte que ceux que l’hum anité et le droit des
nations réprouvent. » Quels sont donc ces moyens réputés
conformes aux sensibilités de saison et au jus belli? Le premier est
('«interdiction du commerce»; le second, le «ravage du pays». Et,
pour conclure, cette personnalité, alors membre de l’Académie des
sciences morales et politiques, et qui deviendra ministre des Affaires
étrangères de la Deuxième République, ajoute : «Je crois de la plus
haute importance de ne laisser subsister ou s’élever aucune ville
dans les domaines d ’Abd el-Kader» et de «détruire tout ce qui
ressemble à une agrégation permanente de population1».
Longuement reproduits à dessein pour ne pas laisser croire que
nous aurions été abusé par quelques citations trouvées à la hâte
dans des textes mineurs, ces passages n’ont pas pour auteur un
député extrémiste et marginal s'exprimant dans un journal local et
confidentiel. Au contraire, beaucoup de ses contemporains, les
nôtres plus encore, tiennent ce parlementaire-écrivain renommé
pour un modèle de tempérance qui n'a cessé de plaider, dit-on, en
faveur de l’égalité et des libertés politiques, en un mot, pour la démo
cratie. Celui qui défend ces positions, c’est donc Alexis de Tocque
ville. dans un rapport officiel présenté à l’Assemblée nationale en
1847, et dans un opuscule auquel il accordait la plus grande impor
tance. Membre de la commission parlementaire chargée d’examiner
deux projets de loi portant sur la colonisation de celte contrée,
Tocqueville fut désigné comme rapporteur par ses pairs en raison,
notamment, de sa bonne connaissance de la région. Auréolé du pres
tige consécutif à la publication de La Démocratie en Amérique, connu
I. A. de Tocqueville. La p rem ière citation est extraite du « R apport su r le
projet de loi relatif aux c réd its extraordinaires dem andés p o u r l'Algérie », in
Œuvres. Paris. G allimard, «La Pléiade», 1991, p. 848. Les secondes proviennent
de son • Travail su r l'Algérie » rédigé en 1841, ibid. , p. 705-706.
INTRODUCTION
pour ses écrits sur la réforme du système pénitentiaire, tenu enfin
pour un spécialiste avisé des affaires étrangères et de la question
algérienne, Tocqueville est un homme politique influent. D'autant
plus qu’en 1847 il n’intervient pas à titre personnel, mais au nom
d’une commission ad hoc dont les conclusions ont été entendues par
le gouvernement1. Au moment où le député de Valognes rédige ces
lignes qui disent, de façon exemplaire et insistante, l’importance de
l’Algérie pour la métropole, peu de ses collègues contestent la néces
sité de coloniser ce territoire. En s’exprimant de la sorte, il sait avoir
le soutien de la plupart des membres de l'Assemblée nationale, et
c’est en porte-parole de cette majorité jugée par lui trop silencieuse
qu'il se présente pour mieux défendre les orientations de ses pairs.
« De l'avis de tout le monde, pris isolément, un à un, sur ces bancs »,
il s'agit, comme il l’a déclaré quelques mois plus tôt, de « la plus
grande affaire du pays, qui l’atteint dans son présent, qui le menace
dans son avenir, qui, en un mot, est [...] à la tête de tous les intérêts
que la France a dans le monde12». Déjà, la question algérienne trans
cende maints clivages partisans et autorise parfois des accords
improbables au regard des confrontations qui divisent habituelle
ment les élus et les responsables de ces temps. Ainsi verra-t-on le
maréchal Bugeaud et l’ancien ministre socialiste Louis Blanc, par
exemple, farouches adversaires que tout oppose sur le terrain de la
politique intérieure, défendre des projets de colonisation voisins en
1848, et le premier approuver le second. Magie des « intérêts supé
rieurs » du pays.
Les analyses de Tocqueville sont courantes ; de même les propo
sitions concrètes qu’il a faites pour réduire les résistances des popu
lations « indigènes » et anéantir la puissance d'Abd el-Kader, leur
chef principal. La lecture des textes et des discours de cette époque
révèle, quelle que soit leur nature, une véritable passion collective
pour l’ancienne Régence partagée par des élus, des militaires, des
écrivains et des réformateurs venus de tous les horizons politiques.
Ils ne sont pas les seuls ; l’« opinion publique » elle-même, après avoir
été « exaltée » par la révolution de 1830, s’est enthousiasmée pour la
«conquête d’Alger», soutient Buret. « Coloniste» ardent, lui aussi est
convaincu que l’«Afrique» est «une question de salut public et
d’honneur national». Quant à la «guerre» menée outre-Méditer-
1. «H uit jours après la lecture» d u second rapport, consacré au développe
m ent de cam ps agricoles souhaité p ar Bugeaud et soutenu par Guizot, le gouver
nem ent retira it e n effet le «p ro jet d e loi» qui venait d ’ê tre critiqué p a r
Tocqueville. F. Guizot, Mémoires p o u r servir à l'histoire de m ou tem ps, Paris,
Michel Lévy Frères, 1865, t. VII, p. 234.
2. A. de Tocqueville, Le M oniteur universel. Assemblée nationale, 10 juin 1846,
p. 1723.
COLONISER. EXTERMINER
ranée, il la conçoit comme une «chasse furieuse» exigeant de
recourir à des moyens singuliers comparés à ceux employés à la
même époque dans les conflits conventionnels qui se déroulent en
Europe. C’est pourquoi il approuve les razzias, qui permettent
d'« attaquer énergiquement l’ennemi » dans ses intérêts agricoles et
de «lui rendre ainsi l’existence [...] malheureuse, jusqu'à ce qu’il
reconnaisse notre force et se soumette». Ce sont là les «conditions
du succès dans la guerre d’Afrique1», affirme Buret, qui salue l’ac
tion du général Bugeaud depuis qu’il est devenu gouverneur général
de l’Algérie en décembre 1840.
Qu’est-ce qui fonde ces convictions si bien partagées, comme le
constate Tocqueville, qui déplore cependant que le gouvernement
n’accorde pas toute l’attention nécessaire à la mise en valeur de l'an
cienne Régence? Pourquoi cette colonie est-elle placée au cœur d’en
jeux divers, que les contemporains estiment à ce point décisifs qu’il
y va du sort même du pays ? Que ce dernier parvienne à ses fins en
Afrique, et son redressement adviendra ; qu'il échoue, laisse entendre
Tocqueville comme beaucoup d'autres avant et après lui, et le pire
est à craindre sur le plan international comme sur le front intérieur.
Classique rhétorique destinée, par la dramatisation volontaire des
questions débattues, à arracher des décisions conformes aux
souhaits du rapporteur et de la commission au nom de laquelle il
s'exprime? Sans doute, mais cela ne saurait occulter des réalités
plus fondamentales. Multiples, et parfois lointaines, sont les causes
de ces analyses que soutiennent, implicitement ici, d’abord l'histoire
des colonies françaises, ensuite l’actualité de la rivalité avec la
Grande-Bretagne - laquelle, lancée depuis longtemps dans une
course victorieuse à l’empire, domine en Inde, au Cap, au Natal et
en Australie -, enfin de graves inquiétudes nourries par la situation
économique, sociale et politique du pays.
Relativement à la première question, c’est le traité de Paris qui
est dénoncé. Signé en 1763 pour mettre fin à la guerre de Sept Ans
qui avait opposé l’Angleterre et la France, il eut pour conséquence
la disparition des territoires les plus importants de l’empire à la suite
de la défaite des armées de Louis XV. Du Canada, de la Louisiane,
de la côte orientale de l’Inde en passant par le Sénégal, il ne restait
rien, ou presque. La victoire de la Grande-Bretagne était complète ;
au siècle suivant, elle lui assura d’immenses avantages militaires,
maritimes et commerciaux qui lui permirent de poursuivre son irré
sistible expansion. 1763 ? Date m audite et humiliation nationale
1. É. B uret (1810-1842), Question d'Afrique. De la double conquête de l'Algérie
parla guerre et la colonisation. Paris. 1842, p. 5 ,2 et 31. Économiste et sociologue,
dirait-on a ujourd'hui, il s'est rendu célèbre p a r son ouvrage De la misère des
classes laborieuses en Angleterre et en France, publié en 1840 et couronné par
l’Académie des sciences m orales et politiques.
INTRODUCTION
réputées avoir ouvert une longue période de décadence - au
xixc siècle, le mot est sur bien des lèvres et sous bien des plumes
pour dire la situation de la France en Europe et ailleurs - dont les
effets se font toujours durement sentir. Cent deux ans plus tard,
Prévost-Paradol y voit encore l’origine du déclin français qui a
permis à la « race anglo-saxonne » de prendre « possession du globe
habitable» alors que la France, consumée par les «guerres civiles»
et étrangères, piétinait «dans les boues de la vieille Europe et dans
[son] propre sang1». D'un côté, une expansion jamais véritablement
contrariée qui a fait de l’Angleterre une puissance à nulle autre
pareille. De l’autre, une régression mortifère nourrie des revers
essuyés sur la scène internationale, lesquels ont favorisé de violents
conflits intérieurs qui ont exténué le pays de la Révolution. La
comparaison de ces situations éclaire les destins contrastés des deux
États et le développement d’un puissant sentiment d’infériorité, qui
confine au complexe, chez les Français de cette époque. Ces derniers,
vivant dans l'ombre permanente de ce royaume d'outre-Manche,
dynamique et conquérant, qui ne cesse de leur renvoyer l’image d'un
peuple de colonisateurs obstinés, se jugent velléitaires, « habitués»
qu'ils sont « à laisser tomber le fruit de leur bouche, après y avoir
m ordu12 », comme on le lit à l'article «Colonie» du Grand Diction
naire universel du XIXe siècle. Cette critique, qui est aussi une
complainte, est courante, et elle est répétée dans de nombreux écrits
où s’exprime une am ertum e envieuse pour cette Albion dont les
récents succès en Inde ont laissé les contemporains stupéfaits et plus
inquiets encore.
C’est à l’aune de ce passé, très présent dans la mémoire des
hommes de ces temps, et de l’actualité qu’ils apprécient la deuxième
1. A. Prévost-Paradol. « Carte future du monde. Em pire colonial anglo-saxon »
(10 décembre 1865), in La France nouvelle suivie de Pages choisies, Paris, Éditions
Garnier, 1981, p. 128. «L’abandon» de l’Algérie p a r la France «serait aux yeux du
monde l’annonce certaine de sa décadence», écrit Tocqueville. «TVavail su r l’Al
gérie». op. c it., p. 691. En 1880, P. Gaffarel soutient encore que la «décadence»
de la métropole « tient p o u r beaucoup à la ruine de notre em pire colonial ». Les
Colonies françaises, Paris, Baillière & Cie, 1880, p. 5. Professeur d’histoire à la
faculté de lettres de Dijon et m em bre actif de la Société de géographie de Paris,
Gaffarel a publié plusieurs ouvrages de référence su r les colonies. Lors d ’u n débat
su r la colonisation, J. Ferry déclare à l’Assemblée : « La politique de recueillement
ou d'abstention, c’est sim plem ent le chem in de la décadence» (28 ju illet 1885).
Cité p a r J.-M. Maveur. Les Débuts de la IIP République, 1871-1898, Paris, Seuil,
2004, p. 132.
2. Grand Dictionnaire universel d u xtxr siècle, article «C olonie», Paris,
P. Larousse, 1866, t. IV, p. 652. « De toutes les races actuelles, la plus propre à la
colonisation, c’est la race anglo-saxonne. On dirait qu e les trois q u arts du globe
lui o n t été légués p a r testam ent divin », lit-on aussi. De son côté, G. Flaubert note
avec ironie : « Colonies (nos) - S’attriste r quand on en parle. » Dictionnaire des
idées reçues (1847), Paris, Mille e t une nuits, 1995, p. 23.
COLONISER. EXTERMINER
question et déplorent les lenteurs, dénoncées comme des atermoie
ments coupables, de la monarchie de Juillet à coloniser l’Algérie au
moment même où la Grande-Bretagne poursuit inlassablement ses
conquêtes. L'histoire multiséculaire de la rivalité entre les deux
nations aide à comprendre l’extrême importance accordée à la prise
d’Alger en 1830. Pour beaucoup, elle fut pensée comme le début
d’une renaissance depuis longtemps souhaitée, hélas trop souvent
différée, qui devait permettre à la France d’atteindre plusieurs objec
tifs distincts mais liés : poser en Afrique du Nord les fondements
nécessaires à la reconstruction d’un empire colonial, recouvrer ainsi
une autorité politique et militaire sur le Vieux Continent face à une
Grande-Bretagne insolente de puissance, et faire de la Méditerranée
centrale, cette « mer politique1» par excellence où se joue en partie
le destin du pays, un «lac français».
Les contemporains, certains d’entre eux du moins, étaient
conscients d’être les témoins, et parfois les acteurs, d'une période
caractérisée par le triomphe de la « race européenne » sur « toutes
les autres races». « Il se fait de nos jours quelque chose de plus vaste,
de plus extraordinaire que l'établissement de l'empire romain; c'est
l'asservissement des quatre parties du monde par la cinquième. Ne
médisons donc pas trop de notre siècle et de nous-mêmes; les
hommes sont petits, m ais les événements sont grands12», écrit
Tocqueville, avec une certaine fierté puisque son pays participe à ce
mouvement, même s'il déplore l’insuffisance de ses efforts. L'His
toire, il le sait, est en train de basculer; pour la première fois l’Eu
rope, emmenée par la Grande-Bretagne, principalement, et par la
France, peut envisager de s'imposer sur tous les continents. Lage
des empires mondiaux vient de débuter. Soutenir que la position de
la France en Europe et dans le monde dépend de ses aptitudes colo
nisatrices est un lieu com m un; tout comme observer qu'elle
demeure en ces matières dangereusement inférieure à l'Angleterre,
référence et rivale constante que l’on espère concurrencer, à défaut
de pouvoir l'égaler.
D’autres enjeux, intérieurs cette fois et tout aussi importants, sont
liés au peuplement de l’Algérie par des colons venus de métropole. Si
attentif à l’évolution de la situation française, Tocqueville considère
qu'il y va des finances du pays et surtout de ses capacités à résoudre
partiellement la question sociale, qui l’inquiète tant. L’auteur de La
Démocratie en Amérique ne se laisse pas abuser par « l'apaisement et
l'aplatissement universels» engendrés par le régime de Louis-
Philippe. Sous ce calme apparent, il «flaire» les affrontements à
1. A, de Tocqueville, « Travail su r l'Algérie », op. cit., p. 692.
2. A. de Tocqueville, «L ettre à H enry Reeve» (12 avril 1840), in Œuvres
complètes. Correspondance anglaise, Paris, Gallimard, 1954, t. VI, 1, p. 58.
INTRODUCTION 13
venir et, dès le mois d’octobre 1847, affirme qu’ils se concentreront
sur les droits de propriété. À ceux qui se rassurent en soulignant que
les « classes ouvrières » ne sont plus tourmentées par des « passions
politiques», il rétorque que celles-ci «sont devenues sociales», et
plus dangereuses encore, car ce n'est pas « telle loi, tel ministère, tel
gouvernement » qui sont visés, mais les fondements mêmes de la
société. La «révolution industrielle» et la centralisation ont fait de
Paris la «première ville manufacturière» du pays et le siège de
confrontations violentes et d’autant plus inquiétantes - les Trois
Glorieuses, l’insurrection de juin 1832 et les émeutes d'avril 1834 le
prouvent - qu elles se sont déroulées dans la capitale. C'est sur un
véritable «volcan» que « nous nous endormons1», conclut Tocque
ville dans un discours tenu à la Chambre des députés en janvier
1848. Analyses alarmistes d'un défenseur de l'ordre qui cherche à
mobiliser ses pairs pour tenter d'écarter des périls qu'il juge immi
nents? Peut-être, mais ces craintes sont depuis longtemps partagées
par des réformateurs et des républicains importants.
Quelques années plus tôt, Lamartine s'exclamait à la tribune de
l'Assemblée nationale : « Messieurs, voilà la colonisation ! Elle ne
crée pas immédiatement les richesses, mais elle crée le mobile du
travail; elle multiplie la vie, le mouvement social; elle préserve le
corps politique, ou de cette langueur qui l’énerve, ou de cette
surabondance de forces sans emploi, qui éclate tôt ou tard en révo
lutions et en catastrophes. On a blâmé l'expédition d'Égypte ; ne
soyons pas si pressés de répudier la pensée d'un grand homme,
attende/ encore quelques années pour la juger. » Nul n’ignorait à
quoi l'orateur faisait allusion dans ce discours prononcé au lende
main des sanglantes journées d’avril 1834, qui avaient vu les artisans
et les ouvriers lyonnais d’abord, parisiens ensuite, se soulever pour
protester contre la dureté de leurs conditions de travail et de vie. Le
ton exalté et la rhétorique du député-poète disent bien l'urgence de
«grandes colonisations » indispensables « à la France » et « néces
saires à nos populations croissantes12», dont les pouvoirs publics ne
savent que faire. Ces propos ne sont pas le fait d'un homme isolé;
de nombreux auteurs célèbres alors font de l'expansion en Afrique
l'une des conditions indispensables au rétablissement de la paix inté
rieure et au rayonnement de la France en Europe et dans le monde.
L'échec des solutions appliquées jusque-là pour soulager la misère
1. A. de Tocqueville, Souvenirs, Paris, Gallimard, 1999, p. 23 et 24.
2, A, de Lamartine, « Sur Alger» (2 mai 1834), in Œ uvres oratoires et écrits
politiques, Paris* Librairie internationale, 1864, t. I, p. 64. De son côté, G, de
Beaumont soutient que l’«abaissem ent » de la France raviverait «de.s partis
violents, habiles à s emparer du sentiment national », ce qui pourrait conduire le
pays «à la guerre par Fanarchie», De la politique extérieure de la France, Paris,
C. Gosselin, 1840, p. 38.
14 COLONISER. EXTERMINER
des indigents et des prolétaires a nourri des craintes très vives de la
«Sociale»; son spectre hante tous les milieux politiques. La publi
cation, le 15 avril 1834, des sujets mis au concours par l’Académie
des sciences morales et politiques en témoigne également, puisqu’il
est proposé aux candidats d'étudier « la population qui forme une
classe dangereuse par ses vices, son ignorance et sa misère», et
d’« indiquer les moyens que l’administration, les hommes riches ou
aisés, les ouvriers intelligents et laborieux peuvent employer pour
améliorer cette classe dépravée et malheureuse1».
Dans ce contexte marqué par les fréquentes émeutes de ceux d'en
bas, et par la mobilisation politique et intellectuelle de ceux d ’en
haut pour tenter d'y mettre un terme, beaucoup estiment que, si la
lutte contre le paupérisme reste cantonnée aux frontières de l’Hexa
gone, elle demeurera vaine. Pour combattre ce fléau et les violences
qu’il n'a cessé d’encourager depuis 1830, l’Algérie doit jouer un rôle
majeur. Une fois encore, de nombreux contemporains se tournent
vers la Grande-Bretagne, perçue comme un modèle. Grâce à son
empire et à une politique résolue, elle est parvenue à maîtriser sans
heurts significatifs une forte croissance démographique et les effets
de la révolution industrielle en incitant ses ressortissants les plus
démunis à s'expatrier en masse123.Quelques années plus tard, la révo
lution de février 1848 puis la guerre civile de juin vont être inter
prétées comme des preuves supplémentaires qui confirment cette
vérité : pas de paix sociale sans colonies destinées à accueillir le
« trop-plein » turbulent et dangereux de la métropole, comme on
l'écrit à l’époque. Proche et réputée si riche en ressources naturelles
mal exploitées par des « indigènes » paresseux et barbares, l’ancienne
Régence d’Alger est, pour certains, « un Far West à découvrir» et
« une Californie à exploiter» vers lesquels les pauvres et les aventu
riers doivent être dirigés. Là, ils mèneront enfin une vie heureuse et
prospère en une contrée qui, pour ces raisons, fut très tôt considérée
comme une «nouvelle France’ » prometteuse et salvatrice. Après
1870, cette dernière a contribué à faire oublier l'humiliante défaite
contre la Prusse, l'annexion, plus douloureuse encore, de l’Alsace et
de la Lorraine, ainsi que la Commune de Paris. Comme leurs prédé
cesseurs, les défenseurs de la Troisième République, soucieux de
trouver à l’extérieur des solutions aux nombreux problèmes inté-
1. Cilé pa r J.-R Bois, Bugeaud, Paris, Fayard, 1997. p. 206.
2. «Plus de douze m illions d e sujets britan n iq u es q u ittèren t l'tle p o u r
conquérir et peupler de nouveaux mondes» entre 1815 e t 1890. H. Wesseling. Le
Partage de l'Afrique, Paris, Gallimard. « Folio histoire ». 2002, p. 68.
3. P. Gaffarel, Les Colonies françaises, op. cil., p . 563. « Ma pensée, c'est
qu'Alger doit ê tre un appendice du territoire français », déclarait déjà Lam artine
en 1836. « S u r la colonisation d’Alger » ( 11 ju in 1836), in Œuvres oratoires et écrits
politiques, op. cit., 1.1, p. 279.
INTRODUCTION 15
rieurs qu'ils affrontaient, et de renforcer ia légitimité encore fragile
des institutions, tournèrent leurs regards vers l'empire et l'Algérie.
«La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de
premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement
vouée au socialism e 1», affirme Renan, qui résume bien l'état d'esprit
des hommes de son époque. Beaucoup d'entre eux sont convaincus
d'être confrontés à cette alternative : ou le colonialisme, ou la révo
lution. On sait le choix qu'ils firent.
Appréhendé sur la longue durée, ce contexte révèle une situation
aussi importante pour les contemporains quelle est négligée aujour
d'hui : l'intrication ancienne, durable et remarquable, bien que peu
remarquée, du social et du colonial. Pour être tout à fait précis, il faut
y ajouter la question pénale, particulièrement vive dans les années
1850 et suivantes en raison de la crise du système carcéral métro
politain, que l'on espère résoudre par la multiplication des établis
sements pénitentiaires dans les territoires d'outre-mer. Soulager la
métropole réputée vivre sous la menace constante des faubourgs et
d'une criminalité jugée intolérable dont le récidiviste est la ligure
odieuse parce qu'il dit, par son existence même, la double impuis
sance de la prison à punir et à réformer efficacement les condamnés,
tel est l'objectif de nombreux libéraux, républicains et socialistes.
S’ils divergent, parfois, sur les moyens nécessaires pour peupler
massivement l'Algérie d'Européens, ils ne doutent pas que cette
dernière réalisera toutes leurs «espérances2» et qu'ils pourront
maîtriser ainsi un présent difficile et un avenir incertain. Pour beau
coup, la colonie est une terre promise destinée au « bas peuple » sans
terre ni emploi, qui doit y trouver ce que la mère patrie ne peut lui
offrir en raison de l'exiguïté de son territoire et de son incapacité à
lui fournir le travail dont il a besoin.
Le rattachement rapide de l'ancienne Régence au territoire
national sanctionne l'importance que les hommes de la première
moitié du xixe siècle accordaient à cette région ; îl fui solennellement
consacré par les constituants de 1848, désireux et fiers d'inscrire
dans la loi fondamentale cette formule qui fera florès : «L'Algérie,
c’est la France*. » Les noces sanglantes de la République et du colo
nialisme venaient d'être conclues; une longue histoire débutait, et
ses effets ont durablement marqué les générations de dirigeants qui
se sont succédé à la tête du pays. Le souvenir des combats et des
morts, le rappel des sacrifices et des efforts consentis pour « civi-123
1. E. Renan, «La réforme intellectuelle et morale de la France» (1871), in
Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1947, 1.1, p. 390. (Souligné par nous.)
2. É. Buret, Question d'Afrique, op. cil., p. 9. Sur l'ensemble de ces points, voir
plus loin le chapitre v, «La "Coloniale'' contre la 'Sociale''», p. 277.
3. L'article 109 de la Constitution de la Deuxième République est ainsi rédigé :
« Le territoire de l'Algérie et des colonies est déclaré territoire Irançais. »
COLONISER. EXTERMINER
liser» cette contrée, comme on disait alors, puis la présence de
métropolitains venus s’y installer en nombre, ont pesé d’un poids
considérable sur la conscience des vivants; ces héritiers pourvus
d’un vaste empire conquis avec difficulté se sont fait un devoir de le
sauvegarder, quoi qu'il en coûtât. L’acharnement de l'écrasante majo
rité des responsables politiques de tout bord à défendre, de 1945 à la
fin des années 1950, l’Algérie française, et l'issue particulièrement
meurtrière de la guerre longtemps sans nom qui s’y déroula, doivent
beaucoup à ce passé réputé héroïque. À ceux qui, pour des raisons
économiques et militaires, souhaitaient le retrait de la France,
Lamartine scandalisé répondait déjà par une formule définitive que
les dirigeants de la Quatrième République n'auraient pas désap
prouvée : «Nous n’abandonnerons jam ais Alger», et il stigmatisait
celte proposition, «antinationale, antisociale et anlihum aine1»,
considérée comme une trahison.
À partir de 1830, les débats sur la politique à mener en Algérie
ont été aussi animés que nombreux. Poursuivis sous tous les
régimes, ils ont traversé le siècle et mobilisé des personnes venues
de disciplines, d’hori/.ons politiques et professionnels extrêmement
divers. L'ampleur et la permanence de ce phénomène ont surpris les
contemporains, conscients d’être confrontés à une situation inhabi
tuelle qui a vu des hommes, et quelques femmes, s'engager avec
fougue dans les discussions publiques de leur temps. « Il n’y a pas
de problème qui ait autant préoccupé les esprits que celui de la colo
nisation de l’Algérie. Les écrits auxquels il a donné naissance sont
presque innombrables12», constatait Tocqueville en 1847 ; pour les
raisons que l’on sait, cette passion collective a longtemps perduré.
En effet, dans des ouvrages qui traitent de sujets a priori sans
rapport avec la colonie, certains de ceux consacrés au paupérisme,
aux enfants abandonnés ou à la réforme du système pénitentiaire
par exemple, on découvre que leurs auteurs intègrent fréquemment
l’ancienne Régence à leurs réflexions et à leurs projets. De même,
les livres d’histoire, les essais ou les études démographiques consa
crés à la région nous ramènent souvent, par des voies inattendues
quelquefois, sur le terrain social, pénal ou sur celui de la politique
intérieure, alors que rien ne laissait présager qu’il en serait ainsi.
Engendrés par l’actualité française et algérienne, se répondant les
uns les autres, rédigés à Paris, en province ou dans la capitale de la
colonie par des personnalités renommées ou par des obscurs dési
reux de faire entendre leur voix, et peut-être de se faire connaître,
ces écrits nous introduisent au cœ ur de débats d’une diversité et
1. A. de Lam artine, « S u r Alger», op. cit., p. 66 et 67.
2. A. de Tocqueville, « S u r un crédit p o u r les cam ps agricoles » (2 ju in 1847),
in Œuvres, op. cit., p. 900.
INTRODUCTION 17
d’une richesse extraordinaires. Tous éclairent à la lois les ressorts de
cet engouement pour l'Algérie qui a saisi les acteurs, le public, de
nombreux peintres et écrivains partis «chercherdes inspirations de
l'autre côté de la Méditerranée1», el les difficultés politiques, juri
diques et pratiques auxquelles les premiers ont été confrontés lors
de la conquête et de la colonisation de ce terri toi re.
Sur la guerre et l'État colonial
Alger prise, de nombreuses interrogations demeuraient en
suspens ou surgissaient en raison de l'ampleur des problèmes liés à
révolution de la conjoncture militaire, notamment. Que faire de l'an
cienne Régence vaincue, certes, mais toujours insoumise? Jusqu’où
pousser la conquête? Quels moyens employer pour y établir une
sécurité durable, indispensable à l’arrivée de nombreux colons?
Comment combattre les « indigènes» qui s'organisaient contre un
pouvoir doublement illégitime à leurs yeux parce que ses détenteurs
étaient à la fois étrangers et chrétiens? A ces questions, qui ont
suscité de longues controverses sur les méthodes nécessaires pour
l’emporter dans la colonie, les contemporains ont apporté des
réponses variées; leurs écrits et leurs propositions en témoignent.
On y découvre des conceptions particulières de l'ennemi «arabe»,
de la guerre qu’il faut mener contre lui et, in fine, des pratiques
systématiques de violences extrêmes comparées à celles qui sont
employées en Europe à la même époque. La guerre coloniale, donc,
ses méthodes, sa nature et ses conséquences dévastatrices pour le
pays et les populations concernées - ce sont là nos objets.
Tocqueville prétendait défendre une voie moyenne destinée, selon
lui, à éviter les écueils d'un conflit péchant par défaut ou par excès
de rigueur. D'autres, plus radicaux, ont élaboré des projets qui
peuvent paraître extravagants aujourd'hui ; c'est méconnaître le fait
qu'ils furent conçus par des notables respectables, puis discutés en
leur temps par des hommes forL connus qui en ont débattu sérieu-
1, T. Gautier, «Salon de 1849» (7 août 1849), in Voyagé en Algérie, Paris, La
Boîte à documents, 1997, p. 176. L'écrivain rapporte que le «Tout-Paris» a visité,
aux Tuileries, la lente dans laquelle le général Bugeaud reçut, après la célèbre
bataille d'Isly, les trophées de sa victoire. Ibid., p. 172. Après avoir exposé la Smala
en 1845, Horace Vemet, le peintre quasi officiel de la conquête de l'Algérie,
immortalisa cet événement pour le Salon de 1846, De lui, Baudelaire écrivait :
«Je hais cet art improvisé au roulement du tamhour, ces toiles badigeonnées au
galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, com m e je hais l'armée [...] et
tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique. » Critique d'art
suivie deCm t^ue m usicale, Paris, Gallimard, « Folio essais», 1996, p. 131.
COLONISER. EXTERMINER
sement. Pour venir à bout des «indigènes» dont les résistances
armées com promettaient les projets de colonisation, des auteurs
proposèrent de bouleverser la carte raciale de l’Algérie, de refouler
les « Arabes» jugés dangereux et inaptes aux exigences du travail
moderne, et de les remplacer par des Chinois et des Noirs qui
seraient importés en masse. Considérés comme des auxiliaires
fiables sur lesquels les Européens pourraient compter, ces « indi
gènes » dociles seraient employés pour cultiver les terres acquises
par la force et pour conquérir les oasis lointaines du Sud.
Certains proposèrent même d’exterminer tout ou partie des
«Arabes» au motif que, appartenant à une race inférieure et rétive
à la civilisation, ils devaient être anéantis - le sort réservé aux
Indiens d'Amérique ou aux Aborigènes d’Australie étant un précé
dent abondamment sollicité pour soutenir cette perspective.
Défendu en 1846 par un célèbre médecin républicain qui résidait en
Algérie - le docteur Eugène Bodichon -, ce projet fut exposé dans le
Courrier africain, un journal important de l’ancienne Régence pour
tant soumise à la stricte censure des autorités militaires. Informés
de ces propositions, des membres de l’Assemblée nationale inter
vinrent pour les condam ner et mettre en garde le gouvernement
contre leur diffusion. Quelques années plus tard, l’auteur persévéra
dans cette voie en rédigeant plusieurs volumes1destinés à poser les
fondements théoriques et historiques de la guerre des races réputée
opposer les Européens aux « indigènes » des autres continents, voués
à une destruction qu'il jugeait nécessaire et positive. Le terme exter
mination utilisé ici, et dans le titre de notre ouvrage, appelle une
précision indispensable pour empêcher de faux débats et de graves
mésinterprétations. Nul désir de provocation ou de polémique n’est
à l'origine de son usage; la chose serait aussi dérisoire qu'irrespon
sable. Si nous nous sommes résolu à employer ce vocable, c’est
parce que les nombreux auteurs sollicités y ont couramment recours
pour désigner ce qui est perpétré dans les terres conquises par les
habitants du Vieux Continent. Qu’ils approuvent ou qu'ils réprou
vent l'anéantissement physique des « indigènes», les contemporains
savent que la colonisation va souvent de pair avec l’extermination
des tribus ou des peuplades vaincues, et ils ne le cachent pas; pas
plus qu'ils ne cherchent à euphémiser les réalités dont ils prennent
1. Études su r l'Algérie et l'Afrique ( 1847) et De Ih u m a n ité ( 1866). E. Bodichon
(1810-1885) est une personnalité connue à laquelle le Grand Dictionnaire
universel du x tx siècle d e P. Larousse a consacré u n e notice ; ses ouvrages y sont
qualifiés d'« intéressants». T. II. p. 851. En 1932, d ans so n livre Sociologie colo
niale, destiné aux « étudiants en sciences coloniales », R. Maunier, professeur à
l’université de Paris, cite, en les condam nant, les thèses exterm inatrices de Bodi
chon, ce qui prouve que les spécialistes de la prem ière m oitié du XXe siècle les
connaissaient.
INTRODUCTION' 19
connaissance1. Ajoutons, c'est essentiel, qu'au xix1- siècle le mot
demeure, comme au siècle précédent, polysémique, puisqu’il sert à
nommer des actes jugés aujourd'hui fort éloignés les uns des autres.
Ainsi la mort d'un individu suivie de la ruine de son corps par le feu
ou le démembrement, des exécutions sommaires et des massacres
de masse sont-ils tous désignés par ce terme unique123. Faut-il le
rappeler, les mots et les concepts ont également une histoire, et, pour
comprendre de façon adéquate l'extermination et ce qu'elle signifie
alors, iî est impératif de s'affranchir de son acception récente forgée
après Auschwitz, notamment.
Ces différents projets sont étudiés, de même que les opérations
et les techniques de l'armée d'Afrique conçues au début des années
1840, lorsque la guerre change de nature en devenant totale, puis
qu'elle débouche sur la militarisation complète des populations algé
riennes et de leurs territoires. Les premières sont désormais tenues
pour des ennemis non conventionnels qui peuvent, et qui doivent,
être anéantis en certaines circonstances. QuanL aux seconds, ils sont
considérés comme des objectifs militaires, ce qui entraîne la dispa
rition de tout sanctuaire susceptible d'échapper aux violences des
batailles ; cette évolution a pour conséquence la dcstnjction massive
des villes, des villages et des cultures. La « brutalisation1» du conflit
1. * L'exterminai ion est le procédé le plus élémentaire de la colonisation»,
note, par exemple. A, de Gasparin. La France doit-elle conserver Alger?, Paris,
Imprimerie Béthune el Plon, 1835. p. 44, Maître des requêtes au Conseil d'Étai,
Gasparin (1810-1871) fut aussi député de Bastia, De son côté, J. Michelet
constate ; «Le travail d’extermination se poursuit rapidement, » « En moins d'un
demi-siècle, que de nations j'ai vues disparaître», ajoute-t-il en citant les * Indiens
de l'Amérique du Nord ». Le Peuple ( 1846), Paris, GF-Flammarion, 1998, p. 193.
2. Le dictionnaire Le Robert indique qu'au XVIII* siècle «exterminer» s’emploie
«en parlant d'une seule personne» lorsque celle-ci est entièrement anéantie.
Dictionnaire alphabétique et analogique de la tangue française, Paris, Le Robert,
1980, t. il, p. 782, Voltaire use du terme * exterminer» pour désigner des conflits
particulièrement meurtriers. Cf. Dictionnaire philosophique (1764), article
«Guerre», Paris, GF-Flammarion, 1990, p, 218. Relatant les journées insurrec
tionnelles de 1832 qui se sont déroulées à Paris et les exactions commises par des
gardes nationaux contre les insurgés, Victor Hugo écrit : «Le zèle allait parfois
jusqu'à l'extermination. » Les Misérables, présentation de R. Jour net, Parts, GF-
Flammarion, 2000, L III, 5'1 partie, livre premier, XII, p. 236. À propos des
massacres perpétrés au cours de certains soulèvem ents paysans, Em ile Zola
utilise lui aussi te terme «extermination ». Cf. La Terre (1887), Paris, Gallimard,
2002, p. 104. Enfin, lorsqu'il traite de la Sem aine sanglante, qu'il appelle
l'«cxécrable sem aine» de la Commune de Paris, il dénonce la «férocité» des
«bourgeois» et les journaux qui «poussaient à l'extermination». Im Débâcle
(1892), Paris, Gallimard, 2003, p. 573.
3. Néologisme emprunté à G.L. Mosse, qui l a forgé pour rendre compte du
processus qui s'est développé pendant et après la Première Guerre mondiale au
sein des sociétés européennes. Selon lui, ce processus a favorisé l’avènement des
régimes totalitaires. Cf. De la Grande Guerre au totalitarism e, Paris. Hachette
Littératures, 1999, p. 181 et suivantes.
20 COLONISER. EXTERMINER
mené dans l'ancienne Régence est aussi rapide que spectaculaire ;
elle se produit au moment même où les affrontements armés qui
opposent les États du Vieux Continent se civilisent au contraire. Le
développement de ces deux phénomènes est cependant plus
complexe que ne le suggère l’opposition entre un «ailleurs» colo
nial, voué aux massacres des civils et des prisonniers, à la mutila
tion systématique des cadavres et au ravage m éthodique du
territoire, et un « ici » européen, où triompheraient des règles plus
respectueuses des personnes et des biens.
En juin 1848, certaines des techniques employées dans la colonie
furent en effet importées à Paris par des officiers supérieurs - Cavai-
gnac, Lamoricière et Changarnier notamment - qui avaient long
temps servi en Algérie. L’expérience acquise là-bas a ainsi inspiré la
conduite de la guerre civile, dont les violences extrêmes demeurent
peu intelligibles lorsqu’on fait abstraction de ce passé-présent au
moment où l’armée et la garde nationale, cette dernière commandée
par de nombreux « Africains », partent à l’assaut de la capitale et des
« Bédouins de la métropole», comme on disait alors. Contre ces
barbares de l'intérieur, d’autant plus haïs qu’ils furent davantage
craints, et pour reconquérir les quartiers qu’ils contrôlaient, des
« moyens algériens1» ont donc été mobilisés. Un homme incarne -
mais il n'est pas le seul, loin s’en faut - ce mouvement qui n’a pas
échappé aux contemporains : il s’agit de Bugeaud. Après avoir été
l’artisan de la pacification m eurtrière de l'ancienne Régence, il
devient, au lendemain des journées de Juin, le théoricien de la lutte
contre-révolutionnaire en rédigeant un ouvrage intitulé De la guerre
des rues et des maisons. Au cours du dernier conflit, en 1954, des
pratiques couram m ent employées lors de la conquête furent de
nouveau mises en œuvre et perfectionnées dans un contexte où les
«nécessités» du combat contre les «terroristes» justifiaient le
recours à des moyens non conventionnels tels que la torture de
masse, les représailles collectives contre les civils, les exécutions
sommaires, l’anéantissem ent de villages et le regroupement forcé
des populations algériennes dans des camps érigés par l’armée.
Remarquable permanence de la guerre totale.
La défaite et la reddition d’Abd el-Kader en 1847 ouvrent une ère
nouvelle, mais les débats ne cessent pas pour autant; ils changent
seulement d’objet et se concentrent désormais sur la question de
savoir comment diriger l’Algérie après que les résistances les plus
importantes ont été vaincues. De quelle façon gouverner les «Arabes»,
majoritaires, et les Européens, qui constituent alors une faible mino
rité, pour assurer aux seconds une prééminence jugée fondamentale
1. F. Engels, « Les journées de juin 1848 », in K. Marx. Les Luttes de classes en
France 1848-1850. Paris, Les Éditions sociales, 1981, p. 195.
INTRODUCTION 21
pour la stabilité de Tordre colonial imposé par la France? Quel type
d'institutions établir dans Tancienne Régence maintenant pacifiée?
Un « régime du sabre », dénoncé comme une dictature par ses adver
saires, qui y voient aussi un obstacle au peuplement de la colonie par
des familles du Vieux Continent, ou un gouvernement civil plus
respectueux des droits et libertés, dont les cotons doivent être les seuls
bénéficiaires? Considérées comme vitales pour l'avenir de l'Algérie
française, ces interrogations et les diverses réponses apportées par les
contemporains ont suscité de nombreuses et vives polémiques; la
nature de l'État colonial s’y révèle. Nous suivrons donc la genèse et le
développement de ce dernier, conçu comme un état d'exception perma
nent dominé par un gouverneur général disposant de pouvoirs exor
bitants qui t'autorisent à exercer des fonctions exécutives, législatives
et judiciaires. Gustave de Beaumont, ami fidèle de Tocqueville et
député modéré, qualifiait ce régime singulier de « tyrannie militaire1».
Destiné à organiser et à pérenniser le « joug» imposé par la «race
victorieuse» - les Européens - sur la «race vaincue12» - les «indi
gènes» -, cet Etat s'est érigé sur ces critères raciaux qui ont donné
naissance à deux ordres politiques et juridiques distincts. L'un est
opposable aux colons, qui jouissent des droits fondamentaux
reconnus par ta Déclaration, L'autre s'impose aux «Arabes », soumis à
une législation extraordinaire et discriminatoire sanctionnant leur
statut d’assujettis perpétuels constamment exposés au pouvoir souve
rain détenu par le gouverneur, qui peut les interner sans jugement
pour une durée indéterminée, les soumettre a des amendes collectives
et séquestrer leur s biens.
Par la suite, certaines de ces dispositions ont été étendues aux
autres possessions françaises avant d'être importées parfois dans
l'Hexagone, où elles furent appliquées à des étrangers puis à des
nationaux. L’internement administratif est exemplaire de ce
processus qui a vu une mesure d'exception, employée contre les
« indigènes», devenir la règle dans l'empire et se banaliser avant
d'être intégrée à la législation opposable aux Français résidant en
métropole. C'était ù la veille de la Seconde Guerre mondiale, puis
sous le régime de Vichy; les réfugiés républicains espagnols, les
communistes français, puis, après l'adoption de la loi du
3 septembre 1940, les * traîtres à la patrie», et les Juifs étrangers en
vertu d'une législation adoptée le 4 octobre de la même année, furent
victimes de ces mesures. On sait que des dispositions majeures de
1. G. de Beaumont, État de ta question d'Afrique. Réponse à la brochure de M. le
général Bugeaud intitulée : L'Algérie, Paris, Paulin, 1843, p. 21,
2. Ainsi s'expriment É. Larcher et G, Recienwald, deux juristes rendus
célèbres par leur ouvrage fameux consacré au droit colonial algérien. Cf. Traité
élémentaire de législation algérienne, Paris, Rousseau & Cie Éditeurs, 1923, 3l éd.,
t. II, p. 363.
22 COLONISER. EXTERMINER
la France de Pétain ont des origines républicaines1; moins connu
est le fait que certaines d’entre elles furent inspirées par une législa
tion coloniale riche et abondante. Le Code de l'indigénat - ce monu
ment du racisme d'État adopté sous la Troisième République, en
1881, pour le territoire algérien et pour les seuls « Arabes » - a, quant
à lui, servi de modèle à de nombreux autres codes du même type
forgés peu après pour l’Indochine, l'Afrique de l’Ouest et la Nouvelle-
Calédonie; ils furent appliqués jusqu’à la Libération.
Contre l’enfermement chronologique et disciplinaire
À l’opposé d’approches qui postulent des discontinuités radicales
et pratiquent des coupes sauvages dans la trame de l'histoire pour
la faire entrer dans les limites de la période contemporaine et dans
celles, plus étroites, du « temps présent » - c’est Clio forcée de s'al
longer dans le lit de Procuste -, nous entendons renouer les fils épars
de ce passé fragmenté. Il ne s’agit pas d’affirmer que, de 1830 à 1962,
le « même » fut toujours à l’œuvre, mais d’atteindre, au-delà de la
singularité des événements, des représentations, des logiques et des
pratiques qui permettent de comprendre l'importance et la réitéra
tion des massacres perpétrés en cette colonie, et les particularités
des conflits qui s'y sont déroulés. La même démarche est employée
pour analyser la permanence et/ou l'adoption de mesures exorbi
tantes au regard du droit commun et de nombreux principes fonda
mentaux en vigueur dans la métropole. La conquête et la
colonisation de l'Algérie furent, en effet, d'exceptionnels champs
d’expériences12. Tel que nous l’entendons ici, le concept de champ
d’expériences désigne des « lieux » et des époques où des notions et
des techniques, parfois inédites, furent conçues et appliquées. Des
savoirs et des savoir-faire, militaires, politiques et juridiques en l’oc
currence, se sont ainsi constitués au cours d'une phase que l’on peut
dire expérimentale. Au vu de leurs résultats, de leur plus ou moins
grande adéquation aux fins changeantes poursuivies p ar les indi
vidus, et compte tenu de l’évolution de la situation, ils ont été p ar la
suite abandonnés ou fixés au contraire dans des instructions, des
dispositions et des institutions dont l’une des fonctions était de les
pérenniser pour les communiquer à d’autres hommes3. Une seconde
1. Cf. G. Noiriel, Les Origines républicaines de Vichy, Paris, H achette Littéra
tures, 1999.
2. Cf. R. Koselleck, « Cham p d ’expériences et horizon d’attente : deux catégo
ries historiques», in Le Futur passé, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, p. 307-329.
3. Bugeaud, é crit le général Azan en 1948, <•a accompli une œ uvre admirable.
INTRODUCTION 23
phase a débuté alors, celle de la transmission, laquelle n'est nulle
ment exclusive d'adaptations, de perfectionnements ou d'inventions
nouvelles soumises à leur tour au processus général décrit, puisqu'il
ne connaît pas de terme. Ainsi compris, le concept de champ d’ex
périences permet de penser en même temps la permanence et le
changement, des phénomènes de continuité et de rupture, sans céder
ni à l'illusion conservatrice de la constante réitération, ni à celle,
souvent tout aussi trompeuse, de l'absolue nouveauté. La première
tend à interdire de concevoir et d'observer l'avènement de l'inédit,
les faits étant toujours rabattus sur des précédents supposés les
contenir tout entiers et dont ils paraissent mécaniquement découler.
La seconde néglige les éléments proches ou lointains qui ont
contribué au surgissement des événements en ne retenant de ces
derniers que leur éclat magnifique ou terrible sans voir ce qui les a
lentement préparés et brusquement précipités.
Les razzias modernes, organisées avec méthode par l'armée
d'Afrique et plus tard employées en Nouvelle-Calédonie et en Afrique
de l'Ouest notamment, l'usage courant de la torture, les amendes et
la responsabilité collectives, le séquestre ou l’internement adminis
tratif témoignent de ce processus qui se nourrit d’emprunts et d'in
novations. De même, l'internement déjà mentionné illustre de façon
remarquable la continuité de certaines techniques et la discontinuité,
parfois radicale, de leurs usages dans le temps et par des régimes
politiques fort divers. S'il s'agit donc d'établir des filiations, de
relever de possibles influences et de mettre au jour des phénomènes
que seule la longue durée révèle, l'objectif est de repérer aussi des
transformations, voire des ruptures provoquées par une conjoncture
nouvelle et des desseins inédits.
Pour suivre ces nombreux mouvements d’importation d'Algérie
vers la métropole, ou vers d'autres colonies, d'exportation aussi dans
le cas du livret ouvrier qui, aboli en France en 1890, fut introduit
d’où se sont dégagés des principes [_] qui peuvent encore être aujourd'hui
médités avec profit ». Il a été « le prédécesseur et le maître des Gallieni et des
Lyautey ; il a été le père de cette année d’Afrique qui a maintenu au xixi‘ siècle les
glorieuses traditions militaires de la France, et qui, au XXS a si largement
contribué à sauver son honneur et sa liberté ». R Azan, introduction à Par l ’épée
et par la charrue, écrits et discours de Bugeaud, Paris, PUF, 1948, p. IX et XXXI.
Spécialiste d'histoire militaire, Azan (1874-1951) fut directeur du service histo
rique de l'armée. Il a reçu le Grand Prix de l’empire français. Ailleurs, il écrit que
la « lecture attentive» de son ouvrage, consacré aux opérations militaires
conduites dans l’ancienne Régence, comporte «des enseignements qui s'appliquent
à toute entreprise coloniale, Le débutant inexpérimenté comm e le chel averti
peuvent l'un et l'autre trouver d’utiles sujets de méditation dans les projets ou les
décisions de chefs tels que Clauzel, Bugeaud ou Randon, et dans les actes
glorieux ou pacifiques de l'armée d'Afrique ». Conquête et pacification de l’Algérie,
Paris, Librairie de France, 1931, p. V. (Souligné par nous.)
24 COLONISER. EXTERMINER
sept ans plus tard outre-Méditerranéc pour assujettir plus étroite
ment les «indigènes», il est indispensable de s’affranchir des fron
tières chronologiques - elles tendent à devenir des prisons -
académiquement consacrées à l’intérieur desquelles des spécialistes
s’activent en régnant sur «un canton du savoir» qu'ils prennent
« pour une patrie1». En effet, ignorer ces années décisives au cours
desquelles cette colonie fut fondée, ses liens avec la métropole, fixés
dans les termes que l’on sait et sanctifiés, selon la formule consa
crée, par le sang et les souffrances des soldats de l’armée d’Afrique,
ou tenir les premières pour secondaires au motif quelles appartien
nent à un passé trop ancien, nuit gravement à la compréhension de
la période contemporaine que l'on am pute de ses origines. De là
d’importantes erreurs, la torture, la justice singulière appliquée aux
« Français musulmans d’Algérie » et les méthodes de guerre
employées lors du dernier conflit, par exemple, étant souvent inter
prétées comme de graves «embardées» principalement liées au
contexte particulier de ces années. C’est oublier que ces pratiques
furent auparavant les règles en cette contrée pendant longtemps
soumise à un état d'exception, rétabli par la Quatrième République
et prolongé par la Cinquième jusqu’en 1962.
Les acteurs le savaient et certains d ’entre eux ont revendiqué, en
des termes qui ne laissent aucun doute sur les connaissances qu’ils
avaient de ce passé, cette continuité et cet héritage jugés glorieux
dans lesquels ils ont puisé des enseignements précieux pour
résoudre les problèmes qu'ils affrontaient. Favorable aux exécutions
sommaires, aux sanctions collectives et aux déplacements forcés de
populations civiles, l’auteur anonyme d’une note rédigée en 1956
écrit ainsi : « Bugeaud, le grand vainqueur de l'Algérie, l'a dit avant
nous : "Le seul moyen pour faire céder [les rebelles] est de s’attaquer
à leurs intérêts : leurs femmes au premier plan12."» De façon expli
cite, ce militaire s’inscrit dans cette tradition; elle le guide, l'aide à
déterminer ce qu’il convient de faire sur le terrain, comme on dit, et
légitime enfin ses propres agissements, qui ont de nombreux précé
dents.
À l’inverse, se concentrer sur le xixr siècle et sur l’Algérie seule,
en négligeant l'histoire des colonies conquises par la suite et le
devenir de certaines pratiques guerrières et juridiques expérimen
tées dans les années 1840, interdit de comprendre leur extension et
leurs usages ultérieurs dans des contextes voisins ou différents. Là
1. M. Bloch, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, Paris, Armand Colin,
2002, p. 131.
2. « Rapport su r le moral des tirailleurs pour 1956», source : SHAT 1H2423,
cité pa r M. H arbi et G. Meynier, Le FLN. Documents et histoire 1954-1962, Paris,
Fayard. 2004, p. 60.
INTRODUCTION 25
encore, le risque est grand de considérer que ces pratiques sont
exceptionnelles et conjoncturelles, alors que leur devenir respectif
prouve souvent le contraire. Pour dépasser l’étroitesse de ces études
qui, en s'ignorant, brisent la « solidarité des âges » et tranchent leurs
« liens d'intelligibilité1», une autre démarche s’imposait. Sur le plan
chronologique, c'est elle qui justifie les nombreux allers-retours
effectués entre la période de la conquête et l'époque contemporaine,
l'une et l'autre s'éclairant mutuellement de façon précieuse. Sur le
plan géographique et politique, c’est elle qui nous a conduit, pour
connaître la diffusion de techniques répressives et de méthodes de
guerre particulièrement importantes, à éiendre les recherches à
d'autres colonies, voire, dans certains cas, à quelques États euro
péens où elles furent massivement employées.
Enfin, les particularités des objets étudiés jointes à celles de notre
approche obligent à nous engager dans une voie dédisciplinarisée,
pour user d'un terme forgé par Michel Foucault qui désignait par là
une démarche et une exigence rebelles à l'ordre des savoirs récem
ment institués. Àquelle discipline appartient le présent travail? Aux
relations internationales? Aux affaires coloniales? Aux affaires inté
rieures? À l'histoire des idées, dont la vocation est d'étudier les textes
de nature diverse grâce auxquels partisans et adversaires de la colo
nisation de l'Algérie se sont affrontés? Vaines interrogations que
structurent d'inadéquates taxinomies; toutes trahissent la position
d'observateurs qui, victimes d'illusions rétrospectives, abordent le
passé en étant prisonniers de représentations contemporaines. Loin
de contribuer à une meilleure intelligence des réalités qui nous inté
ressent, ces taxinomies les obscurcissent au contraire en faisant
disparaître les relations multiples et complexes qui les unissent. Ce
que l'on croit gagner en précision se paie d'une partiellité qui rend
difficile la compréhension de l’ensemble. Ainsi, des pans entiers de
cette histoire sont trop souvent oubliés ou relégués dans les marges
au motif qu'ils excèdent les champs disciplinaires aujourd’hui
établis. En se soumettant, de façon implicite ou explicite, à ces clas
sements d’autant moins maîtrisés qu'ils sont plus spontanés, et plus
encouragés par la structuration présente des sciences humaines et
des nombreuses spécialités qui prospèrent en leur sein, de telles
approches oblitèrent les liens pourtant étroits qui existent entre ces
domaines distincts, certes, mais contigus. La dissociation radicale
des questions coloniales, sociales et pénales, par exemple, en
témoigne remarquablement. Contre l'enfermement dans une disci
pline quelle qu elle soit - discipline qui semble parfois défendue
moins pour cultiver l'esprit que pour le contraindre - et dans des
chronologies resserrées et partielles, d'autres voies s'imposaient.
1. M. Bloch, Apologie pour l'histoire,.., op. cit.. p. 63.
26 COLONISER. EXTERMINER
De là une conséquence : les textes étudiés sont d'origine et de
statut divers. Ils sont en effet empruntés à l’histoire, à la politique, à
la sociologie, au droit, à la littérature et à la philosophie, bien que
la plupart d'entre eux ne se laissent pas emprisonner de la sorte, car
ils furent élaborés en des temps où ces domaines n’étaient pas sanc-
tuarisés ni gardés jalousement par des spécialistes considérant que
l'une de leurs missions principales est de veiller au strict respect des
frontières de leur discipline. Certains de ces textes se présentent
comme de copieuses et rigoureuses études dont le caractère scienti
fique, revendiqué par les auteurs, n'était pas à l’époque mis en doute.
D'autres sont écrits dans l’urgence d'une conjoncture qui les motive
aussi et sur laquelle leurs rédacteurs entendaient peser en prenant
parti dans les controverses de leur temps. Des témoignages d'acteurs
ayant exercé des responsabilités majeures, des manuels destinés à
l'enseignement primaire et supérieur ainsi que des dictionnaires
prestigieux ont également été utilisés pour suivre le jeu complexe
des représentations et des pratiques appréhendées à différents
niveaux de la société.
Quelques mots enfin sur le vocabulaire employé et sur la forme
de cet ouvrage, qui comporte d’assez nombreuses notes de bas de
page. En dépit de leur évidente connotation raciste et méprisante
que nous n'ignorons pas, les termes « indigène», «Arabe», « Kabyle»
ou «nègre», qu’ils soient au singulier ou au pluriel, ont été
conservés. Pour éviter des répétitions fastidieuses d'abord, et pour
mieux rendre compte surtout des représentations des auteurs solli
cités qui usent d'une terminologie spécifique. De même qu’il existe,
nous l'étudierons, un riche bestiaire colonial indissociable d'une
économie particulière de la violence qu’il légitime, un langage et des
métaphores ont été forgés pour dire la place que les Français assi
gnent aux hommes qu’ils asservissent, expulsent et/ou massacrent.
Ces vocables condensent et expriment en même temps des concep
tions particulières des autres ainsi nommés, et mal nommés en fait
puisqu’ils ne sont jam ais identifiés comme des semblables, mais
comme les membres interchangeables de la race à laquelle ils sont
supposés appartenir et sur laquelle ils sont constamment rabattus.
Aussi ces termes sont-ils toujours assortis de guillemets, c a ro n ne
saurait im puném ent user de la langue des colonisateurs. Au
XIX' siècle, l’« Afrique» désigne à la fois le continent dans son
ensemble et l’Algérie en particulier; seul le contexte perm et
de trancher entre ces deux acceptions. L’expression «arm ée
d ’Afrique» renvoie aux troupes et aux corps spéciaux - les
tirailleurs et les spahis - mobilisés en nombre dans l’ancienne
Régence pour la conquérir et la pacifier. «Africains», enfin, fait
partie du vocabulaire couramment employé pour nommer les mili
taires qui, après avoir servi dans la colonie, venaient souvent cher-
INTRODUCTION 27
cher en métropole des responsabilités nouvelles jugées plus
conformes à leurs ambitions.
Relativement aux notes de bas de page, il nous a semblé qu'en
cette matière aussi la médiété était nécessaire. Nous avons donc
décidé de cheminer a égale distance de ceux qui jugent qu'il y en a
toujours trop et de ceux qui estiment au contraire qu elles sont
toujours insuffisantes1. Ces notes ont pour fonction de certifier que
les écrits, ceux que le lecteur découvre par les seules citations qui en
sont faites, furent rédigés par des hommes et des femmes dont il est
possible de restituer la carrière et les responsabilités. Sauf exception
liée à l'absence de données fiables sur les auteurs, des informations
précises sont fournies. Elles permettent de savoir qui ils étaient, à
quel titre ils s'exprimaient, comment leurs ouvrages furent accueillis
et quelle fut la postérité de ces derniers, qui devinrent parfois des
classiques aussi célèbres hier qu'ils sont aujourd'hui ignorés. Qu'ils
soient écrivains, professeurs, juristes, parlementaires ou auteurs
d'études particulières consacrées à l'Algérie ou aux questions
sociales et pénales par exemple, la plupart furent, dans leur domaine
respectif, connus en leur temps; certains le sont encore de nos jours,
même si leurs écrits «algériens» ou coloniaux retiennent peu l'at
tention, alors qu'eux-mêmes leur accordaient souvent une grande
importance. Quant aux militaires ou aux officiers de haut rang dont
les textes et la correspondance ont été abondamment sollicités, ils
sont à l'époque nombreux à occuper aussi des fonctions politiques
de premier plan en Algérie ou en France, dans un contexte où la
colonie est un tremplin précieux emprunté par tous ceux qui enten
dent faire carrière; les grades, les distinctions et les renommées s'y
obtiennent en effet plus facilement que dans la métropole, où les
prétendants sont nombreux et les exploits plus difficiles à réaliser.
Beaucoup d’« épées » célèbres en raison de leur participation à la
conquête de l'ancienne Régence furent ainsi députés, et les plus
illustres —Cavaignac et Lamoricière en juin 1848, Saint-Arnaud lors
du coup d'ÉLat de Louis-Napoléon Bonaparte - ont exercé des
responsabilités gouvernementales majeures lors de ces événements.
Parfois, des citations voisines sont faîtes dans le corps du texte
ou dans les notes. Nul désir d'exhibition érudite ne les motive, il
s’agit de montrer que d'autres auteurs et/ou acteurs pensaient de
même et que nous ne sommes pas en présence d’un cas excep
tionnel, peut-être intéressant en soi mais marginal dès lors qu'il
s’agit de tenter de saisir le climat politique, social et intellectuel
d'une période donnée. D'une façon générale, comme l'écrivait
1. Pour une étude des débats relatifs à ces questions anciennes, cf. A. Grulion,
Les Origines tragiques de Vétudition. Une histoire de la note en bas de page, Paris,
Seuil, 1998.
28 COLONISER. EXTERMINER
Foucault en réaction aux nombreux « faiseurs d'histoire » qui sévis
saient déjà à son époque et, ajouterons-nous, aux faiseurs de livres
- ce sont parfois les mêmes - qui prolifèrent aujourd’hui, « un travail
doit dire et m ontrer comment il est fait. C'est à cette condition qu’il
peut non seulement ne pas être trompeur, mais être positivement
utile1». Précieuse règle à laquelle nous avons tenté d’être fidèle.
1. M. Foucault, Dits et
■ écrits, 1980-1988, Paris, Gallimard, I994 ,
■ *• 1V’ P-414.
C H A P IT R E P R E M IE R
Des «Arabes»
«F erai-je m en tion de c e lte h ain e [ „ ,] du travail, de cette
in d om p tab le v o lo n té d e jo u ir et de p o sséd er san s labeur,
tendances qui, réunies à la rapacité de ces m êm es hom m es, en
font des brigands de n aissan ce? [...] C'est là ce que nous n'au
rion s ja m a is dû perdre de vue d an s nos rapports avec [les
Arabes], »
L. M oll (1845).
« Les Arabes p assen t, toujours errants, san s attach es, san s
ten d resse p ou r cette terre q u e n ou s p o sséd o n s, que n ou s
ren d on s fécond e. [...] Leurs c o u tu m es son t restées rudim en
taires. N otre civilisation g lisse sur eux sa n s les effleurer. »
G. DH M àUPASSANT ( 18 8 1).
Paresse, domination de la nature
et sélection des races
Du xixc siècle à la première moitié du xxe, la paresse des
« Arabes» fut tenue pour une vérité établie par l'histoire telle qu'on
l'écrivait alors; l'Antiquité et la période contemporaine semblaient
confirmer ce qui passait pour être l'une de leurs caractéristiques
majeures. En dépit de la conquête puis de la colonisation conduites
par la France, des efforts des colons et des changements intervenus
en Algérie depuis 1830, les « indigènes » étaient demeurés identiques
à ce qu'ils avaient toujours été. Persévérant dans leur immobilisme
légendaire, lié à leur fainéantise et à l'archaïsme de leur organisa
tion sociale notamment, on les disait incapables de s'élever au-
dessus de leur condition.
30 COLONISER. EXTERMINER
« L’A r a b e e s t t o u jo u r s s e m b l a b l e à l u i - m ê m e »
Ni les Romains ni les Turcs n'onl réussi en effet à les transformer
et ils sont ainsi « restés réfractaires au progrès. [...] Tels ils étaient à
l’origine, tels ils se m aintiendront à travers les siècles1», soutient
Gaffarel. Comme beaucoup de ses contemporains, il est convaincu
que les « Arabes » d'Afrique du Nord font partie de ces peuples voués
à une arriération sans fin, privés qu'ils sont des capacités nécessaires
pour se soustraire à ce qui est pour eux un véritable destin. Plus
grave, et plus problématique pour les colonisateurs, nul ne semble
pouvoir les arracher à celte situation. La preuve : cent ans après la
prise d'Alger, les Français eux-mêmes n'y sont pas parvenus. S’il est
des exemples de « fusions » réussies entre colonisateurs et colonisés
au terme desquelles un peuple nouveau s'est formé à la suite de l’ab
sorption des seconds par les premiers, outre-Médilerranée il n’en a
rien été, affirme ainsi Stéphane Gsell en 1932. Soucieux d'étayer sa
démonstration, ce professeur au Collège de France estime que l’as
similation a été impossible et qu’elle le demeure, car le « vernis » de
la civilisation «s'est superposé au fond ancien, sans le pénétrer ou
en l’entamant à peine», ce pour quoi, prisonniers de traditions qui
se perdent «dans la nuit des temps préhistoriques12», les «indi
gènes » n’ont pu se plier aux exigences de la société moderne.
Depuis toujours, les peuples supérieurs, ayant dominé les
«Arabes » de cette région, ont été confrontés à leurs coutumes ances
trales qui ne sont que les effets de l’inertie de leur race, ce roc auquel
conquérants et événements se sont heurtés sans jam ais réussir à le
modifier. Telle est la cause de la fixité du caractère des « indigènes »
dont les caractéristiques, transmises de génération en génération,
expliquent la permanence singulière de leur mode de vie. De là aussi
la « place exceptionnelle » occupée par l’« Arabe » dans l’« échelle des
êtres hum ains». Contrairement à l’Européen, qui progresse en
dominant la nature et le monde qu’il transforme, il « n’éprouve
aucun désir d’introduire le moindre perfectionnement dans ses
1. P. Gaffarel (1843-1920). L'Algérie. Histoire, conquête et colonisation, Paris.
Firmin-Didot, 1883. p. 4. Professeur d’histoire et vice-président d e la Société de
géographie de Marseille.
2. S. Gsell ( 1864-1932), préface à Histoire et historiens de l'Algérie, Paris, Alcan.
1932, p. 4 et 5. Professeur à l’École des lettres d ’Alger et m em bre de l’Institut, il
fut aussi inspecteur des antiquités e t des musées d’Algérie. Membre d e l’Académie
des sciences coloniales et professeur à l’université de Paris, R. M aunier écrit de
son côté : « Le bonheur n’est-il pas, p o u r tous les M augrabins, de s'abstenir e t de
ne point agir ; de pouvoir rêver sans même penser? » Coutumes algériennes, Paris,
Domat-M ontchrestien. 1935, p. 188. Cet ouvrage fut honoré d ’une souscription
du gouverneur général d e l’Algérie.
r
DES «ARABES» 31
mœurs»; «son unique vœu esl de vivre de la même manière
qu'il a toujours vécu». Au terme de ce raisonnement que soutient
une bonne connaissance du passé, une conclusion s'impose - elle est
énoncée sous la forme d un constat : I'« Arabe» a été « pendant trop
de siècles ignorant et barbare pour qu’on puisse aisément admettre
qu'il consentira à être autre chose, et à se flatter pour lui d'un avenir
meilleur1», Relation et explication de ce qui a été, cette histoire,
dont l'objectivité n'est pas alors contestée, fonctionne comme un
tribunal impartial où de nombreux historiens, géogr aphes et méde
cins ont patiemment rassemblé les pr euves irréfutables permettant
d'élablir l'infériorité et la dangerosité, souvent considérées comme
irréversibles, de l'«Arabe». Cet «Arabe» dont Lanessan affirme,
dans un ouvrage important publié à la fin du xixc siècle, qu'au
« temps de Moïse» il «était déjà fier et farouche, ami de la lutte et
de la guerre», qu'il en «est encore ainsi maintenant» comme le
prouvent «son costume, son habitation et ses mœurs». «C'est
toujours le même homme maigre, agile, ayant des poses théâtrales,
majestueuses, des gestes, des paroles calculées, mesurées, beaucoup
d'énergie et de dignité», poursuit-il, avant d'ajouter que son «carac
tère moral» n’est pas «en harmonie avec les airs [.,.] majestueux
qu'il affecte12». Si la science historique éclaire le passé, et la perma
nence de ce passé dans le présent des populations d'Algérie, en exhu
mant les lois raciales qui régissent leur existence, cette science est
aussi supposée pouvoir rendre compte de leur devenir. Au regard des
connaissances et des observations depuis longtemps accumulées par
de nombreux savants travaillant dans des domaines divers, il ne fait
pas de doute que les « Arabes » sont soumis à un déterminisme racial
implacable qui permet de saisir leur essence et de comprendre les
1. Dr J.-P Bonmifom ( 1305-1891), Réflexions sur l'Algérie, particulièrement sur
la province de Constant me, Paris, Ledoyen, 1846, p. 22. Chirurgien militaire, l'au
teur a participé à la prise d'Alger eu 1830 avant d'être promu médecin pr incipal
de l'École d'état-major. « J,a race est la prédisposition instinctive, pour ainsi dire
physique, c'est la civilisation dans le sang. On peut exterminer certains
peuples, on ne peut les changer», déclare Lamartine, qui illustre ses propos en
citant le cas des Hébreux, des Bohém iens et des Bédouins. Discours à l’Assem
blée nationale, séance du 21 avril 1837, in « Sur Alger», op. cit., p. 344.
2. J.-L. de Lanessan (1843-1919), L'Expansion coloniale de la France, Paris,
Alcan, 1886, p. 24. Professeur à la faculté de médecine de Paris, franc-maçon et
membre du Parti radical-socialiste, Lanessan fut gouverneur de l'Indochine
de 1891 à 1894, plusieurs fois député, vice-président de la Commission des colo
nies cl ministre de la Marine entre 1899 et 1902, Pour V. Hain, l'un dos fonda
teurs de la Société coloniale d'Alger, « les Kabyles» et « les Arabes [...J sont dos
peuples» auxquels «nous ne ferons jamais adopter ni nos mœurs ni nos usages.
[...] Leurs mœurs simples et féroces se sont conservées intactes en traversant les
siècles: [...] elles le seront probablement toujours». À la nation, sur Alger, Paris,
1832, p. 57.
32 COLONISER. EXTERMINER
moindres aspects de leur immuable existence. À cause de cela, ils
sont privés d’avenir, celui-ci n'étant que la réitération de ce qui a
toujours été.
« Nous croyons devoir avouer que [les Arabes], par leur nature
turbulents, insoumis, rapaces, versatiles et déloyaux, [...] ne changent
point de caractère, leurs actes en étant une conséquence naturelle' »,
déclare le diplomate H. Guys après et avant beaucoup d’autres. Il
confirme ainsi la double mobilisation de l’histoire et de l'anthropo
logie, qui se soutiennent mutuellement. La première fournit à la
seconde les matériaux empiriques dont elle a besoin pour atteindre
à la nature des populations étudiées; la seconde apporte à la
première des éléments de connaissance perm ettant d’assigner au
passé des « indigènes » et aux nombreux événements qui se sont
déroulés en Algérie des causes raciales précises. Quelques années
plus tard, dans un contexte scientifique marqué par la diffusion du
darwinisme et par l’attention toujours plus grande accordée aux
phénomènes héréditaires, Léopold de Saussure affirme que
«l’homme est toujours et avant tout le représentant de sa race».
Critiquant les thèses assimilationnistes et minoritaires de son temps,
il ajoute : « L’ensemble d'idées, de sentiments que tous les individus
d'un même pays apportent en naissant, forme l’âm e de la race », qui,
en raison des lois de l’hérédité, « donne à la constitution mentale
d'un peuple une grande identité et une grande fixité12».
Parmi les nombreux traits de caractère des « indigènes » d’Algérie,
la paresse est particulièrement importante; elle est à la fois l'un des
effets les plus néfastes de leur race et la cause de leur stagnation.
Sur cette question, les auteurs déjà cités écrivent des pages qui se
ressemblent, bien qu'elles aient été rédigées à des périodes parfois
éloignées les unes des autres cl pour des ouvrages relevant de disci
plines diverses. Engendrant quantité de vices publics et privés, la
1. H. G uys (1787-1878), Étude sur les m œ urs des Arabes et su r les moyens
d'amener ceux d'Algérie à la civilisation, Paris, Dcntu, 1866, p. 31. (Souligné par
nous.) Auteur d’ouvrages s u r la Syrie et les Druzes, Guys fut am b assad eu r de
Fiance au Moyen-Orient e t m em bre de l’Académie de Marseille.
2. L. de Saussure, Psychologie de la colonisation française dans ses rapports
avec les sociétés indigènes, Paris, Alcan, 1899, p. 41 et 45. Cet ouvrage fut u n clas
sique cité longtemps après sa première publication. G. François et H. Mariol l’in
diquent d ans la bibliographie de leu r ouvrage destiné aux étudiants. Cf.
Législation coloniale, paru chez Larose en 1929 d ans la prestigieuse collection
« Les Manuels coloniaux » placée sous la responsabilité de G. Hardy, alors direc
teur de l’École coloniale. R. M aunier fait de m êm e d ans Sociologie coloniale,
Introduction à l'étude du contact des races, publié en 1932 aux Éditions Domat-
M ontchrestien. Partageant les thèses d e Darwin su r la «lutte p o u r l’existence»,
qu’il juge «com m une à tous les êtres vivants sans exception», Lanessan affirme
lui aussi que « tous les c aractères intellectuels et moraux sont également hérédi
taires ». J.-L. de Lanessan, La Lutte pour l'existence et l'évolution des sociétés, Paris,
Alcan. 1903, p. 11 e t 202.
DES «ARABES» 33
paresse est au cœur d'un complexe de phénomènes variés qui, arti*
culés entre eux, permettent d'inscrire les différents peuples et tribus
non européens dans la hiérarchie du genre humain et de rendre
compte des relations particulières qu’ils ont nouées avec le monde
et les autres. Le rapport au travail et la place que les hommes lui
accordent sont en effet des critères décisifs qui autorisent à tracer
deux frontières. La première passe entre les peuples civilisés et les
peuples arriérés. Les uns sont des peuples travailleurs voués depuis
longtemps à la transformation de la nature, qu’ils exploitent avec
efficacité en produisant des richesses toujours plus nombreuses.
Celles-ci témoignent de leur supériorité intellectuelle, scientifique et
technique, et de leur capacité à progresser dans un monde dont ils
sont devenus, grâce à leurs activités laborieuses, les maîtres et les
possesseurs. Les autres, surtout s'ils se déplacent, sont réputés
mener une vie de prédation des biens d'autrui, voire de destruction
des terres, qu'ils occupent sans les cultiver. Pendant longtemps, le
nomadisme fut conçu comme un primitivisme associé à un
ensemble de représentations dépréciatives où se mêlaient instabi
lité, imprévoyance et criminalité, puisqu'il était tenu pour respon
sable des nombreux vols eL pillages commis contre les villageois et
les citadins par des hommes sans feu ni lieu. Cela explique la peur
suscitée par les nomades, les préventions1à leur égard et les persé
cutions dont ils firent souvent l'objet et qui visaient à les sédenta
riser, dans un contexte où le contrôle des populations résidant sur
le territoire national et dans les colonies était devenu un enjeu
d’ordre public majeur.
La seconde frontière passe à l'intérieur même des peuples infé
rieurs, séparant ceux qui, naturellement paresseux sans doute, sont
néanmoins susceptibles d’être mis au travail en raison de leur rela
tive docilité - c'est le cas des Noirs, comme le prouvent l'esclavage
puis, lorsqu'il fut aboli, leur utilisation comme main-d'œuvre formel
lement libre - et les autres, parmi lesquels se trouvent les Indiens
d'Amérique du Nord. Rétifs à tout labeur régulier, ce pour quoi les
colons n'ont jamais pu les employer durablement, les Indiens furent
donc refoulés et massacrés en masse. Pour pallier les inconvénients
1, À l’article «N om ade» du Grand Dictionnaire universel du ï w siècle de
R Larousse, on 1iI : «Il est une chose qu'on reprochera toujours aux peuples
[nomades] ; c'est le brigandage et l'esprit de rapine. En Amérique aussi bien qu'eu
Afrique, ces hommes sans toit et sans patrie se montrent toujours disposés h atta
quer plus faible qu’eux pour s'emparer de scs biens. Les Touaregs du Sahara
com m e les Indiens des Etats-Unis jouissent, sous ce rapport, d'une triste célé
brité. » T, XI, p, 1068, À propos de l'Afrique du Nord, Je célèbre géographe Jean
Brunhes (1869-1930) écrit : «On sait [...] que nomade est facilement synonyme
de pillard... » Géographie humaine, 4e cd., Paris, Alcan, 1934, t. L p. 406. Profes
seur au Collège de France, Brunhes fut aussi membre de l'Institut et de l'Aca
démie des sciences morales et politiques.
34 COLONISER. EXTERMINER
de cette situation susceptible de compromettre les progrès de la
colonisation et d’entraver le développement économique du
Nouveau Monde, les Anglais puis les Américains eurent donc
recours à l’im portation massive d'Africains, qui leur permit de
disposer d'une force de travail indispensable à la mise en valeur des
terres conquises. Au sein de cette taxinomie des peuples inférieurs,
les «Arabes» sont rejetés dans cette ultime catégorie, notamment
parce que leur intelligence n’est que « ruse, et non cette véritable
intelligence qui m aîtrise la nature, qui crée, produit et fait
progresser l’industrie et les sciences1». Pillards par atavisme et par
goût des biens facilement acquis, piètres cultivateurs par fainéan
tise et accusés d’avoir ruiné une région pourtant fertile, leur indoci
lité légendaire jointe à leur haine des chrétiens ne permet pas de les
soumettre aux activités laborieuses nécessaires à la prospérité de la
colonie. Les analyses, les représentations et les projets élaborés par
les Français témoignent de ces difficultés et du désir de les
surm onter en concevant des solutions originales.
P i r a t e r ie , « h o r d e s a r a b e s » e t « b e l l e r a c e b e r b è r e »
À la différence des « Persans » et des « Turcs », qui «se sont policés
jusqu'à un certain point », les « Arabes » méprisent les lois et «vivent
comme les Tartares, sans règle, sans police, et presque sans société »,
soutient Buffon, qui ajoute que « le larcin, le rapt, le brigandage sont
autorisés par leurs chefs ». Pire, car cela prouve une profonde dégra
dation morale, individuelle et collective, notamment liée à l’islam,
tous «se font honneur de leurs vices », « n'ont aucun respect pour la
vertu, et de toutes les conventions humaines ils n’ont admis que
celles qu’ont produites le fanatisme et la superstition12 ». Le pillage,
le vol et la réduction en esclavage des chrétiens capturés sont ainsi
devenus les principales activités des « indigènes» d’Alger, qui ont fait
de la ville un repaire de pirates semant la terreur en Méditerranée.
Énoncées par un savant prestigieux dont nul ne conteste alors le
caractère scientifique des écrits, ces accusations sont depuis long
temps déjà mises en scène par la comédie française du xvii' siècle,
où l’enlèvement par des bandits venus de Barbarie donne lieu à des
péripéties que le succès des Fourberies de Scapin a rendues popu
laires. Alors que Léandre est supposé avoir été capturé par des
«Turcs » exigeant le paiement d’une rançon de cinq cents écus, faute
1. L. Moll (1810-?), Colonisation et agriculture de l'Algérie, Paris. 1845, t. I.
p. 52. Professeur au Conservatoire royal des arts et m étiers e t m em bre d e la
Société royale d’agriculture.
2. Buffon. Histoire naturelle. Paris. Vialetay Éditeur. 1971, p. 246.
r
DES «ARABES» 35
de quoi il sera conduit en Algérie, son père, Géronte, s'exclame dans
une réplique dont la notoriété tend à occulter les faits précis qui la
motivent : «Que diable allait-il faire à cette galère1? » Pour un public
important et lettré de surcroît, l'« Arabe » d'Afrique du Nord est donc
celui qui, par ruse et par esprit de lucre, se livre au trafic d'Euro
péens promis à une terrible servitude puisqu'on découvre, à l'article
« Barbarie» du Grand Dictionnaire historique publié en 1759, qu'ils
sont traités «avec des rigueurs et des cruautés inconcevables».
Instrument précieux pour tenter d’évaluer I état des connaissances
et de l’opinion dans une société particulière à un moment donné, ce
dictionnaire nous apprend aussi que les «Arabes» sont «fiers,
avares, vindicatifs et de mauvaise foi », qu'ils ont « peu d'intelligence
pour le négoce, quoiqu’ils trafiquent continuellement12» en se livrant
à celte activité odieuse qu’est la piraterie.
Ces représentations, et les analyses qui les soutiennent, parais
sent d'autant plus fondées que Buffon, salué par ses contemporains
pour son génie et l'ampleur de son Histoire naturelle, les a faites
siennes en les parant du prestige de la science. À la fin des années
1820, alors que certains militent activement pour la guerre contre
les Barbares, il n’est pas surprenant quelles soient utilisées à des
fins ouvertement politiques, cette fois pour légitimer l'expédition
d'Alger. Dénonçant les «musulmans» qui «n’ont d'autre passion
que l'envie insatiable de s’approprier le bien des autres» par les
moyens « les plus infâmes », le chevalier Châtelain ajoute : « Sans
cesse livrés à la débauche et à la paresse, ennemis de l’industrie et
de ['agriculture, ils n'ont d'autres chances de prospérité que le
brigandage. Depuis qu'ils existent, ils n'ont pris les armes que
pour égorger, et se partager ensuite les dépouilles de leurs
victimes.» C'est ainsi qu'il justifie la nécessité d'une intervention
militaire de la France; son urgence est à ses yeux incontestable
puisqu'elle a pour but la sécurité en Méditerranée et la libération
des chrétiens réduits en esclavage. Sur la nature du conflit, Châte
lain, militaire qui ne pouvait ignorer le sens du terme uiilisé, s'ex
prime de façon claire : « Que le roi en donne l'ordre, et Alger aura
1, Molière, Les Fourberies de Scapin (1671). Paris, Gallimard, «Folio clas
sique», 1999, acte II, scène 7. p. 113. De 1673 à 1715, cent quatre-vingt-dix-sept
représentations furent données. G. Couton remarque qu'une pareille mésaven
ture se trouve déjà dans Le Pédant joué (1654), de Cyrano de Bergerac.
2. Le Grand Dictionnaire historique ou Le Mélange curieux de l'histoire sacrée
et profane, Paris, 1759, t. Il, p. 94. Article certainement inspiré de celui consacré
à ['«Arabe» par le Dictionnaire universel de Pu relié te (1690) : «Avare, cruel, tyran.
Quand on a affaire à des sergents, ce sont des Arabes qui tirent jusqu'au dernier
sou. Les hôteliers de Hollande sont des Arabes, ils rançonnent leurs hôtes... » ln
Les Péchés capitaux, articles choisis et présentés par J.-L. Hennig, Cadeilhan,
Zulma, 1997, p. 23,
36 COLONISER. EXTERMINER
cessé d’exister. [...] Aujourd’hui, c’est une guerre d’extermination
qu’il faut lui faire'. »
Une cinquantaine d’années plus tard, alors que le détail des affres
de l’expédition d’Alger appartient à un passé en partie oublié et que
s'élaborent de nombreux récits édifiants dans le contexte d’une
course à l’em pire engagée par la Troisième République, Gaffarel
rédige un ouvrage ambitieux. Conçu comme une vaste synthèse, son
travail retrace l’histoire de la colonie de l’Antiquité romaine à la
période contemporaine, le public visé étant celui des enseignants,
des étudiants et des personnes lettrées, que la lecture de plus de six
cents pages ne rebute pas. Il s’agit donc d’une somme qui, par son
autorité, a beaucoup contribué à la notoriété de son auteur.
Plusieurs passages sont consacrés aux combats engagés par la
France contre les pirates qui, depuis trois siècles, croisaient «sur
toutes nos côtes » pour y capturer navires, marchandises et hommes
d’équipage. On apprend qu’à de nombreuses reprises la marine
royale dut intervenir pour bom barder la capitale de la Barbarie,
considérée alors comme « une menace et un défi » par l'Europe chré
tienne, prospère et commerçante. En vain, jusqu’à ce jour glorieux
de 1830 où « la France se décida à venger les outrages accumulés en
s'em parant » de ce repaire de brigands qu'était alors Alger. « Le
premier soin de nos généraux, précise Gaffarel, fut de courir au
bagne pour délivrer les esclaves chrétiens. » Dans ces conditions, qui
pourrait douter que, fidèle à son passé, le pays de la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen « a bien servi la cause de la civilisa
tion et de l’hum anité12 » ? L’histoire de l’Algérie présentée ici mobi
lise des connaissances qui sont intégrées à la mise en scène de
l'affrontement multiséculaire de la France et de la piraterie arabe,
ce pour quoi cet ouvrage est à la fois savant et édifiant. Plus préci
sément, il remplit d’autant mieux sa mission d’édification qu’il
appartient alors à une histoire-science, érudite et positive, conforme
aux règles académiques en vigueur.
La version officielle de cette histoire, au sens propre du terme
puisqu’elle fut autorisée par le puissant Conseil supérieur de l’ins
truction publique et honorée d’une souscription ministérielle, a été
écrite par Charles Jeannel, professeur de philosophie à la Faculté de
lettres de Montpellier. « Consacré par trente-six années de succès »,
comme le note l’éditeur dès les premières pages, son ouvrage est
destiné aux écoliers de la République. Il se présente sous la forme
d’un dialogue entre un homme d’âge m ûr - Maurice - et un jeune
1. Châtelain, Mémoire su r les moyens à employer pour p u n ir Alger et détruire
la piraterie des puissances barbaresques, Paris, 1828, p. 1 et IX. L'auteur a participé
à l'expédition d'Égypte, pays dans lequel il a résidé de 1798 à 1801.
2. P. Gaffarel, L'Algérie. Histoire, conquête et colonisation, op. cit., p. 89.
DES «ARABES» 37
garçon - Petit-Jean -, dont le nom sert aussi de titre. Simple, abon
damment illustré, sanctionné par les plus hautes autorités de l'État
en matière d'insLruetjon, ce livre a eu une carrière exceptionnelle
par sa durée et sans doute aussi par le nombre d'exemplaires
vendus. Beaucoup moins connu aujourd'hui que le célèbre
«Lavisse» paru la même année, l'ouvrage de Jeannel n'en a pas
moins été un manuel républicain de première importance dans un
contexte politique marqué, sur le plan intérieur, par l'adoption
récente des lois scolaires sur renseignement primaire, gratuit et obli
gatoire, et, sur le plan extérieur, par des conquêtes coloniales sans
précédent. Son contenu n'en est que plus significatif relativement
aux représentations communes des «Arabes» véhiculées alors, et
aux solutions préconisées pour mettre un terme à leurs agissements
criminels. Entendant le narrateur décrire la piraterie, le rapt des
chrétiens, des femmes et des enfants commis par les «indigènes»,
Petit-Jean s'écrie : « Quelle honte 1 Com m ent ne faisait-on pas la
guerre pou r exterminer cet abominable peuple?» Suit un court récit
de la prise d'Alger, après quoi Maurice déclare : « Depuis ce jour la
Méditerranée est libre, tous les peuples, tous les plus petits vaisseaux
peuvent y naviguer sans crainte, et le pays autrefois inhospita
lier et barbare, est devenu un prolongement de la France, où vous
irez peut-être bienLôt vous battre à votre tour pour défendre, contre
un peuple cruel et sans foi, la cause de la religion, des lois et de l'hu
manité1.» Devenu adulte, on apprend que Petit-Jean est parti dans
la colonie où il s'est distingué en luttant contre les « indigènes ». Si le
«racisme d'Étal12» se définit notamment par ceci que les autorités
politiques d'un pays recommandent officiellement des ouvrages
dans lesquels l'autre, quel qu'il soit, se voit attribuer des caractéris
tiques telles qu’il devienne un objet d'indignation et de haine appe
lant des discriminations et des violences - ces dernières étant
extrêmes en l’occurrence -, force est d'admettre que le livre de
Jeannel relève bien d'un racisme de ce type. Qui plus est, mis en récit
de façon pédagogique afin d'atteindre un public jeune, ce racisme
fut enseigné et diffusé par les instituteurs de la Troisième Répu
blique, auxquels Petit-Jean fut vivement conseillé.
La dénonciation de la piraterie et de l'esclavage auxquels se
livrent les «Arabes» est aussi l'occasion de brosser le tableau d'une
caractérologie odieuse réputée éclairer la façon dont ils se compor
tent avec les Européens de la colonie. En effet, ces deux activités
sont supposées témoigner de leur férocité et de leur goût pour la
1. C. Jeannel, Petit-Jean, Paris, C. Delagrave, 1884, p. 310 et 314, (Souligné
par nous.)
2. Cf. M. Foucault, « Cours du 4 février 1976 », in « Il faut défendre la société. »
Cours au Collège de France, 1976, Paris, Gallimard/Seuil, 1997, p. 76.
38 COLONISER. EXTERMINER
violence et les traitements inhumains infligés à des êtres sans
défense. Condamnant « la frénésie sanglante et dévastatrice de ces
monstres», Hain soutient que « l'Arabe est bourreau, bourreau par
essence, bourreau par vocation ». Pour illustrer sa démonstration, il
ajoute : « Ils arrachent les ongles » du colon, « les yeux, puis lui
coupent le nez, les oreilles, puis une main [...]; et pendant qu’il se
débat [...] leurs yeux pétillant d’une joie féroce contemplent avec
délices les souffrances atroces de leur victime1». L’outrance de cette
description, notamment liée au caractère politique d’un texte ayant
pour but de susciter une mobilisation publique en faveur de mesures
radicales, ne doit pas cacher la banalité et la permanence des repré
sentations qui s’y expriment. De façon moins véhémente, on les
retrouve plus tard sous la plume de hauts fonctionnaires et de
juristes prestigieux. L'« Arabe » est « terrible en sa colère, capable des
plus basses hypocrisies comme des plus cruelles vengeances », « il
est menteur, voleur, pillard » et « assassin12», affirme Foncin, inspec
teur général de l’Instruction publique et secrétaire général de l'Al
liance française. Quant à Larcher et Rectenwald, célèbres
spécialistes du droit colonial algérien de la première moitié du
XXe siècle, ils soutiennent que l’«indigène» «est essentiellement
paresseux; et les vices qui le déshonorent, son instinct du vol et du
pillage, le mensonge qu’il pratique effrontément, ne sont que le
corollaire de sa paresse invétérée». Outre que cela confirme l’im
portance accordée à ce dernier trait de caractère, les auteurs esti
ment aussi avoir découvert les causes d’une surcriminalité qui est,
« en Algérie, au moins triple de ce quelle est en France », comme les
«statistiques» sont supposées le prouver3.
1. V. Hain. A la nation, su r Alger, op. cil., p. 95.
2. P. Foncin, in Lm France coloniale, sous la dir. de A. R am baud, Paris,
Armand Colin, 1886, p. 38. Pour L. Vignon. « le trait le plus saillant » d u carac
tère des « Arabes » « est u n mélange intim e d'ardeur pour le pillage et d’hospita
lité, de cru a u té e t d e générosité chevaleresque ». La France en Algérie. Paris,
Hachette. 1893, p. 40. Ancien chef d e cabinet du m inistre d u Commerce pu is du
m inistre des Finances. Vignon fut aussi professeur à l’École coloniale.
3. É. L archer et G. Rectenwald, Trois années d ’é tudes algériennes, législatives,
sociales, pénitentiaires et pénales, Paris, Rousseau & Cie E diteurs, 1902. p. 175
et 159. L archer est professeur à la faculté d e droit d'Alger e t avocat à la cour
d ’appel. Rectenwald est docteur en droit, conseiller d e c o u r d ’appel et vice-prési
dent du tribunal mixte im m obilier de Tunisie. La thèse d ’une surdélinquance
ara b e n’est pas neuve, même si la création d ’un appareil statistique m oderne a
perm is de lui conférer u n e apparente scientificité. Dès 1858. C. Duvemois ( 1836-
1879) affirm ait que les « indigènes» com m ettaient «six mille contraventions ou
délits» pa r mois. L ’Algérie. Ce qu'elle est, ce qu'elle doit être. Essai économique et
politique, Alger. Dubos Frères, 1858, p. 102. Jo u rn aliste et hom m e politique.
D uvem ois fut rédacteu r en chef d u jo u rn al L’Algérie, d irec te u r d u journal
L ’Époque, député en 1870 et m inistre de l’A griculture et d u Com merce d a n s le
cabinet de Palikao.
DES «ARABES» 39
Pour d’autres, la critique des « Arabes » donne lieu à une compa
raison avec les Kabyles qui, tournant à l'avantage de ces derniers,
permet de souligner plus encore les vices des premiers. «Essentiel
lement fixes par caractère», les Kabyles «cultivent bien; ils bâtis
sent des maisons en pierre et mortier, recouvertes en tuiles. [..,] Ils
aiment le travail, ils s'y livrent avec ardeur; ils ont des métiers et des
ateliers chez eux ; ils se répandent dans les campagnes pour labourer
et récolter à la journée chez les Arabes1», note le général Duvivier,
Sédentaires, regroupées en villages dont on se plaît à souligner qu'ils
ressemblent à ceux des régions montagneuses d'Europe, laborieuses
et exerçant des activités variées, ces populations se distinguent des
autres « indigènes » d'Algérie en ce quelles participent déjà de la civi
lisation du travail. L'ensemble de ces qualités physiques, morales et
sociales permet aux Kabyles d’occuper une place plus élevée dans la
hiérarchie des races, car ils sont tenus pour les plus européens des
Algériens. Comme l’anthropologie est censée l'avoir établi, ils
doivent ces c a r a c t é r is t iq u e s à «une infusion de sang d'hommes
venus du Nord (le caractère blond se retrouve chez les Kabyles par
voie d'atavisme}», ce pour quoi ils sont plus proches des habitants
du Vieux Continent que les «Arabes venus de l'Asie ». Monogames, à
la différence de ces derniers, ils sont jugés «accessibles à la vie de
famille12» et aux mœurs de la métropole. La phrénologie comparée,
qui jouit alors d'un prestige important, est également mobilisée pour
rendre compte des spécificités de ces «deux peuples». Les «diffé
rences » constatées dans la « forme de la tête », dont la « partie anté
rieure » est « plus développée, le Eont moins étroit, moins oblique, et
le derrière du crâne moins large que l'Arabe», sont autant d’élé
ments qui permettent, selon Moll, d'assigner au caractère et aux
coutumes de l'un et de l'autre des causes objectives.
La connaissance des déterminations physiques et raciales de la
vie privée et sociale des Kabyles est utile à l’action des colonisateurs;
après avoir vaincu la résistance de ces peuples, ils pourront en effet
«compter sur eux3», ce qui n'est pas le cas avec les «Arabes». En
1. Duvivier (1794-1848), Quatorze Observations sur le dernier mémoire du
général Bugeaud, Paris, Delloye Éditeur, 1842, p. 136. Polytechnicien et capitaine
du génie lors de l'expédition d’Alger en 1830.
2. R. Ricoux (1843-?), La Démographie figurée de l'Algérie, Paris, Masson, 1880,
p. 256. Sur les responsabilités précises de Ricoux, voir plus loin p. 77-78.
3. L. Moll, Colonisation et agriculture de l'Algérie, op. cit., t. I, p. 54 et 55. Le
5 juin 1873, le docteur P. Topinard présente un rapport à la Société d’anthropo
logie. Après avoir salué l'activité du « Kabyle», son caractère entreprenant et sa
loyauté, il soutient que sa « tête » porte « le cachet de l'intelligence ; son aspect est
franc, son œil vif, sa figure parle». Instructions particulières, Paris, Hennuyer,
1874, p. 25. L'auteur était conservateur des collections de la Société d ’anthropo
logie. Usant de termes particulièrement éloquents, V. Piquet oppose «cette belle
40 COLONISER, EXTERMINER
1931, dans un ouvrage sur l'Algérie publié au sein dune collection
destinée à faire connaître au grand public les régions de France et
ses colonies, Dumas loue également les « Berbères», dont «certains
types rappellent assez nos paysans français». Parmi eux, «les
Kabyles sont les plus économes, les plus ardents, les plus guerriers,
les plus accessibles à notre influence», La preuve, plusieurs villages
sont «redevenus catholiques» depuis que les Français y sont
présents et « tous sont ouverts à notre civilisation», poursuit l'au
teur, affirmant que «les enfants sont débrouillards» et qu'ils
«suivent volontiers les cours de nos instituteurs». Enfin, «les plus
forts contingents des troupes africaines accourues dans la métro-
pôle pendant la Grande Guerre proviennent des Berbères et en parti
culier des Kabyles», et l'on «voit par là combien» ils «se
différencient des Arabes* ».
*
* *
Remarque /
Engels et Marx :
le colonialisme au service de l’« Histoire» universelle2
Les représentations étudiées sont communément partagées; elles
transcendent maints clivages théoriques et politiques, puisque Engels
lui-même s’est félicité de la soumission de l’Algérie, synonyme, à ses
yeux, du «progrès de la civilisation3». Lui, le contempteur impi
toyable de l'idéologie bourgeoise, dont i! traque les moindres signes
et manifestations afin de mettre à nu les sordides intérêts de classe
qui se cachent derrière l'invocation de principes généreux, est d'ac
cord avec l'écrasante majorité de ses contemporains : la conquête de123
race berbère très proche de nous» aux « hordes arabes». La Colonisation fran
çaise datiS l ’Afrique du Nord, Paris, Armand Colin, 1912, p. 524. Dans le volume
sur l'Algérie, paru dans la célèbre collection des « Guides Joanne » et destiné aux
touristes désireux de visiter la colonie, on lit : « Le Kabyle tient à la maison. Il est
sobre, habitué au travail, rompu à la fatigue: il est laboureur, horticulteur, pâtre;
doué d'une rare intelligence.» L'« Arabe», quant à lui, est «menteur, voleur; il est
paresseux de corps et d'esprit ». L. Pïesse, Aigrie et Tunisie. Paris. Hachette, 1887,
p. LXÎV et LXVI. Cet ouvrage a tait l'objet de plusieurs rééditions,
1. P. Dumas, L'Algérie, Grenoble, Arthaud, 1931, p. 166-167.
2. Une première version de cette « remarque» a été publiée sous forme d'ar
ticle dans la revue Contre-Temps. n° 8, septembre 2003, p, 174-184. Elle a été
profondément remaniée pour le présent ouvrage.
3. F. Engels, «The Northern Star», 22 janvier 1848, nt>535, in Marx, marxisme
et Algérie. Textes de Marx et Engels présentés par R. Gallissot, Paris, UGE, 10/18,
1976. p. 25.
D E S «A R A B E S » 4J
l'ancienne Régence est un heureux événement qui témoigne de la
victoire des nations les plus avancées sur des peuples arriérés. Sans
doute la monarchie française est-elle mue par des considérations peu
glorieuses où se mêlent des enjeux politiques nationaux et interna
tionaux, mais au-delà de ces mobiles immédiats et mesquins Engels
sait découvrir tes forces progressistes à l'œuvre. S'il s'élève contre les
méthodes de guerre employées par Bugeaud, c'est pour mieux souli
gner le fait, autrement plus significatif selon lui, qu’en s’emparant de
l'Algérie la France est en quelque sorte l'instrument de l'histoire
universelle qui bouleverse des sociétés et des modes de vie
condamnés par le développement du capitalisme. Il applaudit donc à
la défaite d'Abd el-Kader, qui a eu pour effet positif de forcer « les
beys de Tunis et de Tripoli, ainsi que l’empereur du Maroc, à s'en
gager sur le chemin de la civilisation » en trouvant «d'autres occu
pations pour leurs peuples que la piraterie ». « Et si Ion peut regretter
que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces
mêmes Bédouins sont un peuple de voleurs dont les principaux
moyens d'existence consistaient à faire des incursions chez les uns et
les autres, [...] prenant ce qu'ils trouvaient, massacrant tous ceux qui
résistaient, et vendant le reste des prisonniers comme esclaves1. »
Rien ne manque à cette description. Les principaux lieux
communs de l'époque sont mobilisés et intégrés à la conception
marxienne de l'histoire. Improductifs, pillards et végétant hors de la
civilisation incarnée par l'Europe, les « Arabes » sont à leur tour arra
chés, après les Indiens d'Amérique notamment, à un état réputé
stationnaire et nuisible. Délivrés par la France du féodalisme auquel
ils étaient asservis, ils pourront désormais progresser grâce à leur
intégration au commerce mondial et au perfectionnement des
moyens de production qui sont supposés être les suites nécessaires
de la colonisation. Quant aux luttes menées par les troupes d'Abd el-
Kader, elles étaient vouées à l'échec parce quelles poursuivaient des
objectifs réactionnaires tendant à la défense d'un ordre économique,
social et politique appelé tôt ou tard a disparaître. «Après tout,
conclut Engels, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l'indus
trie, l'ordre et les "lumières" qu'il apporte tout de même avec lui, est
préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin, et à
1état barbare de la société à laquelle ils appartiennent2. » Pour qui
sait intégrer les événements de l'actualité aux mouvements dialec
tiques de l'histoire sans se laisser impressionner par les quelques
maux qu'engendre la guerre d’Algérie, la conquête et la colonisation
de territoires nouveaux placés jusque-là hors de la sphère d’influence
du Capital sont, en dernière insLance, les fourriers du progrès.
1. Ibid.
2. Ibid., p. 26.
42 COLONISER. EXTERMINER
Ces analyses ne sont pas propres aux seules colonies ; sous une
forme ramassée à l’extrême en raison des finalités de l'ouvrage, on
les trouve également dans Le Manifeste du Parti communiste, élaboré
peu de temps auparavant. Au chapitre premier, consacré à l'histoire
de l’avènement de la grande industrie et de la bourgeoisie, Marx et
Engels brossent le tableau grandiose des bouleversements qui en ont
résulté au sein des différents États où ils se sont produits d'abord,
puis à l’échelle mondiale. En effet, cette dernière classe, qui « a joué
dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire», ne s'en tient
pas au cadre trop étroit pour elle de la nation. Ses intérêts, la logique
même du capitalisme et le besoin de «débouchés toujours
nouveaux » la poussent à s’affranchir des frontières nationales pour
se tourner vers d’autres pays et continents qu’elle soumet aux lois
d'airain du Capital. Détruisant les structures économiques, sociales
et politiques traditionnelles, «la bourgeoisie entraîne dans le
courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares », et elle
les force «à adopter [son] style de production1». Au cœur de ces
analyses se trouve l’équivalence posée entre l'universalisation du
capitalisme et celle de la civilisation. Quant à la colonisation, aussi
comprise comme modernisation, elle est conçue comme l'un des
principaux vecteurs de cette dynamique en Amérique du Nord, en
Afrique et en Orient. Outre que ce premier mouvement est pensé
comme historiquement nécessaire, il est aussi paré, du fait de son
articulation au second, de nombreuses vertus puisqu’il précipite la
disparition d’un monde barbare, comme le répètent les auteurs du
Manifeste12. Ainsi s’éclairent les raisons pour lesquelles la conquête
et la colonisation de territoires situés hors des frontières de l'Europe
ne sont pas dénoncées. Les causes de cette position ne sont pas
conjoncturelles ou liées à quelques méconnaissances; elles sont
structurelles, au contraire, puisqu'elles doivent leur existence à la
philosophie de l’histoire de Marx et d’Engels. Sur ce point particu
lier, mais nullement secondaire, ils marchent sur les traces de Hegel,
dont ils reconduisent certaines des analyses3.
1. K. Marx et F. Engels. Le Manifeste d u Parti comm uniste, Paris, UGE, 10/18,
1975, p. 21 et 24.
2. A propos de la conquête de l’Ouest en Amérique du Nord, Marx affirme que
les « nations barbares récalcitrantes » seront bien tô t intégrées au « commerce
m ondial» et à la «civilisation». Œuvres IV, Politique I, Paris, G allim ard, «La
Pléiade», 1994, p. 379.
3. « La même condition, écrit Hegel, entraine que des nations civilisées en lace
d’autres qui n’ont pas atteint le même m om ent substantiel de l’É tat [...] les consi
dèrent comme des barbares, leu r reconnaissent dans leu r conscience u n droit
inégal et traitent leur indépendance com m e quelque chose de form el. [...] Dans
les guêtres et les rivalités qui résultent de telles situations, on a des combats pour
lu reconnaissance d’un e certaine valeur de civilisation e t c’est ce trait qui leur
donne une signification pour l’histoire universelle. » Principes de la philosophie
DES «ARABES» 43
Dix ans plus tard, Engels récidive lorsqu'il accepte de rédiger, à la
demande de la prestigieuse New American Encycîopœdia, publiée en
1858, une contribution sur l'Algérie. Cette requête prouve que ses
contemporains le tiennent pour un bon spécialiste de ce pays.
Destiné à un public éclairé, nourri par de nombreuses lectures et par
une connaissance précise des événements qui se sont déroulés dans
l'ancienne Régence depuis 1830, le texte est une synthèse savante
conforme aux ambitions scientifiques de l’ouvrage dans lequel il s’in
sère, On ne peut donc le confondre avec un article politique rédigé à
la hâte pour évoquer une actualité importante et changeante. Engels
débute par une présentation de la géographie du pays, de son climat,
de sa végétation et de sa faune, puis il traite des populations « indi
gènes». Après un passage consacré aux «Kabyles», qu'il loue pour
leur travail puisqu'ils constituent « un peuple laborieux qui vit dans
de vrais villages » dont les membres, « excellents cultivateurs », exploi
tent aussi des mines, fabriquent des armes et fournissent les villes en
produits divers, Engels aborde ie cas des «Arabes » nomades, qui sont
« fidèles aux mœurs de leurs ancêtres », puis celui des « Maures ». « La
longue oppression que les dominateurs turcs ont fait subir» à ces
derniers « les a rendus pusillanimes, bien qu'ils aient conservé leurs
habitudes de cruauté et de vengeance» ; « sur le plan moral, ils se
situent très bas1», conclut le père fondateur du marxisme.
Remarquable passage qui s'appuie implicitement sur une hiérar
chie que structure te double rapport au travail et au territoire. Au
sommet de celle-ci se trouvent les Kabyles, salués en raison de leurs
nombreuses activités laborieuses. Elles les constituent en une sorte
de peuple complet qui, sans être tout à fait moderne, est déjà soumis
aux exigences du travail productif et des échanges marchands puis
qu'on y découvre des agriculteurs, des artisans et des commerçants
notamment. Depuis longtemps sédentaires, les Kabyles se sont dotés
d'une organisation économique, sociale et spatiale qui, en dépit de
ses particularités, est proche de celle qui existait en Europe avant la
révolution industrielle. Aussi sont-ils supérieurs aux «Arabes » maïs
inférieurs aux Européens, évidemment placés au faîte de ce
processus, que caractérise aussi l'avènement des nations et de l'État
moderne*2. L'ensemble de ces éléments explique l'attention accordée
du droit, Paris, Gallimard, 1983, 3e partie, 3*-' section, § 3 5 1r p. 371, « Aveuglé par
sa croyance au progrès, note M. Rubel, Marx adhère à la philosophie de l'histoire
de son maître Hegel : il approuve la barbarie "historiquement nécessaire'", parce
que com prise com m e une étape d u n e évolution aux prom esses ém ancipa
trices... » K. Marx, Œuvres IV, Politique I, op. cit., p. 1499.
î. F, Engels. The New American Encycîopœdia (1858), article «Algérie», in
Marx, marxisme et Algérie, op. cit., p. 93,
2, « De génération en génération, écrit Engels, le travail luLmême devint diffé
rent. plus parfait, plus varié. À la chasse et à l'élevage s'adjoignit l'agriculture;
à celle-ci s'ajoutèrent ie filage, le tissage, le travail des métaux, la poterie, la
COLONISER. EXTERMINER
par Engels aux populations de la Kabylie, les louanges dont il les
gratifie et la place enviable qu’il leur assigne au sein des populations
algériennes. Du burnous du Kabyle à la rude casquette du prolétaire,
le chemin est encore long, peut-être, mais il a le mérite d'exister. Il
n’en est pas de même des « Arabes » et des Maures, que le théoricien
du matérialisme historique relègue au plus bas en vertu d’apprécia
tions éthiques que les défenseurs de la colonisation n’auraient pas
désavouées. Le mépris éprouvé par Engels envers les Maures s'étend
à la langue arabe - à moins que ce ne soit l’inverse -, qu'il avoue haïr,
comme toutes les langues sémitiques d'ailleurs. Aussi a-t-il renoncé
à l’apprendre et, lorsque l’occasion se présente, il préfère s'initier au
persan, plus facile et sans doute plus digne à ses yeux de faire l’objet
d’études sérieuses'.
Engels n’est pas le seul à commettre des textes de cette nature où,
d’autant plus dominé par l'idéologie dominante qu’il l’ignore puis
qu’il est convaincu d’avoir radicalement rompu avec elle, il laisse
libre cours à ses préjugés sur les « indigènes » algériens. Son fidèle
compagnon produit des analyses similaires, parées elles aussi du
prestige d’une philosophie de l’histoire. Si Marx connaît Alger pour
y avoir séjourné plusieurs mois au début de l’année 1882 afin de s’y
soigner, il s'intéresse plutôt à l'expansion de la Grande-Bretagne en
Inde. «Certes l'Angleterre, en suscitant une révolution sociale en
Hindoustan, était mue uniquement par les plus sordides intérêts et
sa manière de les imposer était stupide. Mais là n'est pas la ques
tion », s'empresse-t-il d’ajouter. Pour découvrir les forces sociales et
historiques qui sont soulerrainemenl à l'œuvre dans cette région du
monde, il faut aller au-delà de l’écume superficielle des jours. En
s’élevant au-dessus du sens commun et des perceptions qui le
soutiennent, Marx accomplit le geste épistémologique qui lui permet
de porter son discours au niveau philosophique, sans lequel il n'est
pas de connaissance véritable. « La question, poursuit-il donc, est de
savoir si l'humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution
fondamentale dans l’état social de l’Asie. » La réponse, qui n'est pas
donnée parce quelle est implicitement contenue dans cet énoncé
même, plus rhétorique que véritablement interrogatif, est évidem
ment non. « Quels qu’aient été ses crimes, l’Angleterre a été l’instru
ment inconscient de l'histoire en menant à bien cette révolution »,
affirme-t-il. Telle est la vérité majeure qu’il a su découvrir, et qu’il*6
navigation. L'art et la science ap p aru ren t enfin à côté d u com m erce et d e l’in
dustrie, les tribus se transform èrent en nations et en É tats... » Dialectique de la
nature, Paris, Les Éditions sociales, 1955, p. 178.
1. « Puisque je suis condam né à m ’occu p er [...] des affaires orientales, j'ai
profité de l’occasion pou r apprendre le perse. Je recule devant l’arabe, d’abord à
cause de m a haine innée contre les langues sém itiques [...]. » « Lettre à Marx »,
6 juin 1853, in Marx, marxisme et Algérie, op. cit., p. 86.
DES «ARABES» 45
dévoile à ses lecteurs el aux colons britanniques qui font l'histoire
sans savoir l'histoire qu'ils font puisqu'ils ignorent qu'ils sont les
pionniers d'un bouleversement sans précédent au terme duquel une
société moderne naîtra. « C'est pourquoi, quelque amertume person
nelle que nous puissions éprouver devant le spectacle de la ruine
d'un monde ancien, nous avons le droit, en fait d’histoire, de nous
exclamer avec Goethe : "Il faut que mille roses périssent dans les
flammes pour produire le minuscule flacon de parfum que Boulboul
offre à sa bien-aimé1..." »
Le parallèle établi entre la soumission de l'Hmdoustan par la
Grande-Bretagne et le procédé technique auquel Marx lait ici réfé
rence est d'une violence inouïe; il débouche sur la réification des
hommes qui, happés par un mouvement réputé inéluctable au terme
duquel doit surgir une organisation économique, sociale et politique
moderne, peuvent être massacrés sans que les actes commis contre
eux soient considérés comme des crimes. Cela prouve que l’étude
des prétendues «lois» d'airain du Capital et de l'histoire peut rendre
impitoyables ceux qui sont convaincus de leur existence - de même
pour les lois de la nature, comme l'avait remarqué H.G. Wells, qui
fut bonifié par les conséquences morales et pratiques désastreuses
de ce phénomène, ainsi qu'en témoigne son roman L’île du docteur
Moreau12. Dans les deux cas, le caractère nécessaire des phénomènes
historiques ou naturels étudiés, ajouté à la certitude qu'ils sont les
moteurs du progrès, est à l’origine du divorce radical et dramatique
de l'éthique de la responsabilité et de i'éthique de la conviction, et
1. K. Marx, « Chroniques anglaises»; in Œuvres IV, Politique I, op. cit., p. 720.
Lors de son séjour algérien, Marx relate la scène suivante : « [.,.] dans le jardin
dansait un nègre à la peau d'un noir de poix, jouant Sur un petit violon tout
en se livrant à des contorsions bizarres, son visage tordu par un large et joyeux
sourire. » Quant aux Maures, ils ont «des visages ovales, des nez en bec d'aigle, de
grands yeux brillants, des cheveux et une barbe noire». «Lettre à Jenny
Longuet», 6 avril 1382, in Marx, marxisme et Algérie, op. cit., p. 329. Le caractère
privé de ce texte n enlève rien à son intérêt. Au contraire, le relâchement des
contraintes publiques et scientifiques, pesant habituellement sur son auteur,
permet d'accéder à ses représentations spontanées. Le regard porté par Marx sur
les «indigènes» est fidèle à celui de ses contemporains, européens com m e lui.
Sous sa plume, la danse du « nègre » est ravalée au rang de simples contorsions
dont le sens lui échappe, ce qui disqualifie immédiatement cette activité, laquelle
cesse d'être de l'art pour n'èire plus qu'une som m e de gestes singuliers, privés de
toute beauté et de toute signification - de simples contorsions, donc. Quant au
sourire du Noir, légendaire lui aussi, il rtéclaire pas son visage, mais le tord. Dans
les deux cas, le jugement esthétique, délivré sous la forme d'un constat, déclasse
l'autre, rabaisse ce qu'il fait, et au terme de ce processus il n'esi plus qu'un être
inférieur et étrange.
2. « L'étude de la Nature rend un homme au moins aussi impitoyable que la
Nature. » H.G. Wells, L'îîe du docteur Moreau (1896), Paris, Gallimard, « Folio»,
2002, p. 115.
46 COLONISER. EXTERMINER
du triomphe de cette dernière quels qu'en soient tes coûts humains.
Seule demeure une indifférence glacée pour ceux qui sont détruits
par les lois de la nature ou de l'histoire; elles fonctionnent comme
un dispositif immunitaire permettant à l'observateur de ne pas être
affecté par les souffrances des autres et de pouvoir prétendre ainsi à
une impartialité complète, synonyme d'objectivité. S'ajoute à cette
indifférence, également pensée comme le signe du triomphe de la
scientificité sur la subjectivité réputée trompeuse des sentiments, un
mépris plus ou moins grand envers les philanthropes que de tels
événements indignent, leurs réactions étant immédiatement disqua
lifiées au motif quelles sont l'expression d'une sensibilité qui fait
obstacle au savoir.
Pour qui sait, comme l'auteur du M anifeste, manier ces instru
ments exceptionnels de connaissance que sont la dialectique et le
matérialisme historique, tout s'éclaire. La conquête de l’Inde, si
brutale sort-elle, n'est qu'un moment d'un processus plus vaste et
plus complexe puisque les épreuves imposées par la Grande-
Bretagne au sous-continent indien servent l'humanité tout entière. À
la «vie végétative, stagnante [et] indigne1» qui régnait jusque-là
dans l'Hindoustan va succéder une ère nouvelle marquée par le
développement sans précédent des forces productives. Jugé à cette
aune, le réel, ce réel du moins, est donc rationnel dès lors qu'on est
capable, comme le fait Marx, d’embrasser le passé, le présent et
l'avenir de ces contrées lointaines.
Longuement reproduits à dessein pour ne pas laisser croire que
nous nous serions laissé aller à des interprétations abusives sur la
base de quelques méchantes et brèves citations, ces passages éclai
rent d'un jour singulier les positions de Marx et d'Engels sur la colo
nisation. Prisonniers, lorsqu'ils se penchent sur le sort des
«indigènes» d'Afrique ou d’Asie, des représentations scientistes,
racistes et ethnocentriques de leur temps, aveuglés par leur concep
tion de J'histoire-progrès quelles qu'en soient les spécificités par-
ailleurs, convaincus que les seuls hommes aptes à lutter contre le
Capital et la bourgeoisie sont les prolétaires et les exploités d'Europe
ou d'Amérique, ils sont incapables de voir dans les affrontements
coloniaux autre chose que la réplique des affrontements ayant
opposé le capitalisme au féodalisme sur le Vieux Continent. Cela
vaut pour ce qui s'est passé dans l'ancienne Régence d'Alger depuis
que les Français y ont débarqué, et pour l'Asie depuis que les Britan
niques dominent l'Hindoustan, Là, des communautés villageoises,
réputées avoir- été depuis des siècles au rondement du despotisme
oriental, ont été détruites par la Grande-Bretagne, qui est à l’origine
1. K, Marx, * Chroniques anglaises », op. cit., p. 720.
DES «ARABES» 47
de «la seule révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie1». Ce
qui s’est passé en Afrique et en Orient confirme donc, sur d'autres
scènes de l’histoire et du monde, le caractère révolutionnaire de la
bourgeoisie. Ce postulat étant admis, il n'est pas surprenant que
Marx soutienne la classe qui, en Inde, est à l'origine de ces boule
versements, puisqu'elle agit avec résolution contre des formes de
propriété et d'organisation sociale12 dont il souligne l'arriération
effroyable en dénonçant pêle-mêle la violence, les superstitions et la
servitude qui régnent dans cette contrée.
Et les massacres coloniaux perpétrés par l'Angleterre à cette occa
sion? Ils sont assez secondaires, quand ils ne sont pas considérés
par l’auteur du Capital comme des instruments nécessaires grâce
auxquels la bourgeoisie anglaise « l'emporte et met en pièces des
formes politiques figées et mortes3». Tel est le sens de cette analyse
où Marx sait apercevoir, sous les décombres de la «société indigène »
- il s'agit de la société indienne - impitoyablement détruite par l'ac
tion conjuguée du militaire et du capitaliste, l'«œuvre de la régéné
ration » conduite par la Grande-Bretagne. Si cette régénération - elle
constitue le moment positif grâce auquel le moment négatif de la
destruction est dépassé, ce qui prouve que l’histoire avance bien de
façon dialectique - se pressent à peine «sous cet amas de ruines»,
elle «a néanmoins commencé4». Comment et où? Le lecteur nen
saura jamais rien ; aucune démonstration ne vient étayer cette affir
mation péremptoire. Il faut donc conjecturer que cette prédiction a
partie liée avec les mutations qui bouleverseront la colonie. Alors,
des grands centres urbains et des filatures de colon, où les paysans
et les artisans indiens minés par l'avènement de l'industrie moderne
s'entasseront toujours plus nombreux, surgiront des prolétaires un
jour capables de s’instituer en sujets de l'histoire pour abattre le
système qui les exploite et les opprime. Quant aux crimes commis
par les troupes françaises en Algérie, s'ils sont dénoncés, c'est pour
mieux souligner, sous la plume d'Engels cette fois, l'hypocrisie des
classes dominantes qui, tout en parlant le langage de la liberté et du
progrès, ont livré une guerre particulièrement meurtrière. Le
compagnon de Marx n'ignore pas cette réalité; comme beaucoup de
ses contemporains, il est bien informé des pratiques de l'armée
1. Ibid,
2. Dans Ije Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent : « En Alle
magne, le Parti communiste lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que
la bourgeoisie agit révolutionnairement contre ta monarchie absolue, la propriété
foncière féodale et la petite bourgeoisie. » Op. c it., p. 60.
3. F. Engels, Le Rôle de la violence dans l ’histoire, Paris, Les Éditions sociales,
1971, p, 38.
4. K. Mant, article publié dans le New York Daily Tribune, n° 3840, 8 août 1853,
in Œuvres IV, Politique I, op. cit., p. 731.
48 COLONISER. EXTERMINER
d'Afrique, mais la condam nation des moyens mis en œuvre pour
pacifier l'ancienne Régence ne doit pas cacher le fait qu'il ne critique
nullement le principe de cette guerre coloniale. Enfin, ces analyses
ne débouchent jamais sur l’identification des « Arabes » comme des
opprimés ou des persécutés dont les com bats ressortiraient à des
résistances légitimes face aux menées expansionnistes de la France.
Lorsqu’ils traitent de la question coloniale et nationale en
Europe, Marx et Engels défendent des positions fort différentes. Le
cas de l’Irlande est exemplaire, puisqu’ils découvrent une nation
constituée asservie par des landlords que les populations de cette
contrée exècrent. Avec le soutien actif de la Grande-Bretagne, de ses
classes dirigeantes et d ’une partie du prolétariat, ces oppresseurs
dominent et exploitent un peuple moderne et civilisé, selon les
auteurs du Manifeste. Qui plus est, une «fraction très importante»
de ce peuple est composée d’ouvriers partis travailler dans les
centres industriels de l’Angleterre. La conclusion de ces analyses, qui
permettent d’inscrire les réalités étudiées dans le schéma marxien
classique - libération sociale, politique et nationale versus exploita
tion et oppression p ar des capitalistes étrangers -, est sans am bi
guïté : la « classe ouvrière anglaise » doit faire « cause commune avec
les Irlandais», m iliter pour la «dissolution de l’Union forcée de
1801 » et pour «son remplacement par une confédération égale et
libre1». Jugées très im portantes en raison de leurs implications,
puisque sont en jeu l'émancipation de la nation irlandaise, l’auto
nomie politique des prolétaires britanniques par rapport à la bour
geoisie et les capacités de ces derniers à combattre avec efficacité la
classe qui les exploite, ces orientations sont défendues par Marx au
sein du Conseil de l’Association internationale des travailleurs.
Les ressorts de cet engagement, sans équivalent pour les autres
parties de l’empire britannique, où se trouvent pourtant des millions
de colonisés soumis à des conditions de vie et de travail autrement
plus dures, sont clairs : en Irlande, les luttes anticolonialistes, natio
nales et anticapitalistes sont étroitement articulées entre elles, ce
pour quoi il est possible de les inclure dans le cadre plus large des
affrontements supposés précipiter la chute du Capital. De plus, les
hommes susceptibles de les conduire sont de vrais prolétaires et de
rudes paysans européens vivant dans un monde commun à celui des
auteurs du Manifeste, qui les identifient comme des exploités et des
opprimés capables d'écrire des pages décisives de l’histoire. La
conjonction de ces différents éléments permet de faire du combat
de ce peuple asservi un combat progressiste et émancipateur dont
1. K. Marx, « L ettre à Kugelmann », 29 novembre 1869, in Marx, marxisme et
Algérie, op. cit., p. 393-394.
DES «ARABES 49
les conséquences affecteront positivement tous ceux qui luttent
contre le capitalisme. En se mobilisant pour l'indépendance de leur
pays, les Irlandais porteront en effet des coups sérieux à la bour
geoisie de Grande-Bretagne et créeront ainsi un rapport de force
favorable aux ouvriers anglais. «Voilà pourquoi la question irlan
daise a une telle importance pour le mouvement social en général »,
écrit Marx quelques semaines plus tard, convaincu que l'essor des
revendications nationales dans cette contrée sera une contribution
majeure au développement de la révolution en Grande-Bretagne.
Mieux, il estime désormais que la « classe ouvrière » de ce pays « ne
fera rien avant de s'être débarrassée de l'Irlande1».
Les raisons pour lesquelles le soutien apporté aux Irlandais n'était
pas susceptible d'être universalisé apparaissent maintenant. Outre
les éléments déjà mentionnés, il s'agit d'un peuple qui appartient à
la «civilisation occidentale12» alors que, dans les territoires lointains
de l'Afrique du Nord ou de l'Inde, il n'y a que des peuples « barbares »
ou «semi-barbares » dont les luttes sont au mieux secondaires, au
pis réactionnaires. Dans les deux cas, les prolétaires des métropoles
coloniales nom pas à intervenir pour les soutenir; les combats qui
se déroulent là-bas ne sont pas les leurs. Si Marx envisage la possi
bilité pour les Hindous de « rejeter définitivement le joug anglais3»,
il n a jamais lancé aucun appel aux travailleurs de Grande-Bretagne
pour qu'ils luttent dès à présent contre leur propre colonialisme.
Parce que les hommes de cet Orient lointain n’ont pas encore été
soumis à la rude école du travail industriel, et dépouillés, grâce à
elle, de leurs mœurs et de leurs croyances ancestrales réputées si
nocives pour la raison humaine et le progrès, ils ne sauraient, pour
le moment, retenir l'attention de ceux qui militent pour l'émancipa
tion de la classe ouvrière. Ces « indigènes » - cela vaut aussi pour les
« Arabes » d'Algérie - ne sont pas des « damnés de la terre » dont la
condition doit susciter indignation personnelle et mobilisation
collective. La partition-hiérarchisation du genre humain entre «civi
lisés», susceptibles de s'opposer à la domination du Capital, et
«barbares», engagés dans la défense de sociétés archaïques
condamnées par l'histoire, permet de comprendre le paradoxe appa
rent qui conduit Marx et Engels à appuyer l'indépendance du peuple
irlandais et à s'abstenir de tout soutien aux luttes menées par les
colonisés non européens contre la France ou la Grande-Bretagne.
1. K. Marx, «Lettre à Engels », !0 décembre 1869, ibid., p. 893.
2. K. Marx, La Guerre civile en France. J871, Paris, Les Éditions sociaies, 1981,
p. 38. Dans cei ouvrage, il oppose la «civilisalion occidentale» à la « barbarie
orientalew, ici incarnée par la Russie. Très lâche, cette dernière qualification
désigne les Élats et les contrées silués à l est de la Pologne.
3. K, Marx, article publié dans le New York Daily Tribune, n° 3840, 8 août 1853,
in Œuvres IV, Politique /, op. rit,, p. 732.
50 COLONISER. EXTERMINER
Les principes et les conceptions qui sous-tendent leur engagement
en faveur du premier sont inapplicables aux seconds, dont la situa
tion est comparable à celle de parias. Pour les auteurs du Manifeste,
comme pour l'écrasante majorité de leurs contemporains, l’« indi
gène » est un homme sans - sans histoire véritable, sans peuple, sans
classe, sans droit, sans existence sociale ni politique. En un mol, sa
déréliction est totale puisque même les révolutionnaires européens
ne voient pas en lui un aller ego en faveur duquel il serait nécessaire
de se mobiliser.
Pour accéder au statut d’opprim é et d’exploité digne d'être
défendu contre la bourgeoisie, l’autre doit coïncider avec la figure,
harassée mais fière, du travailleur d’Europe toujours fidèle aux inté
rêts immédiats et historiques de sa classe. Quant à l'appel «Prolé
taires de tous les pays, unissez-vous ! », on découvre ses limites ainsi
que l'européocentrisme qu’il exprime, et qui le grève aussi puisque
des populations entières, soumises à la conquête et à la colonisation,
sont exclues de l'histoire et de la politique telles que Marx et Engels
les conçoivent. Généreux et universel en apparence, cet appel ne
s'adresse qu’aux classes ouvrières du Vieux Continent et de l'Amé
rique ; en aucun cas il ne concerne les « indigènes » de l'Algérie ou
de l’Hindoustan1.
Le Capital n'apporte rien de nouveau. Uniquement intéressé par
la dimension économique de la colonisation, Marx, dans le court
chapitre qu’il consacre à ces questions, se concentre sur les «colo
nies réelles », c'est-à-dire celles qui se développent sur un « sol vierge
colonisé par des émigrants libres ». De là une conséquence majeure :
l’étroitesse de son étude, qui ne prend pour objet que l'Amérique du
Nord et, dans une moindre mesure, l’Australie. L'Inde, l’Algérie et
l’Afrique noire n’existent pas, alors que Marx prétend, contre un
certain nombre d’économistes passés ou présents avec lesquels il
polémique, formuler ce qu’il n’hésite pas à nom m er la « théorie
moderne de la colonisation12». Aussi les problèmes particuliers,
sociaux et politiques notamment, posés par l'implantation durable
de colons européens dans des régions du monde où les meilleures
terres sont occupées et/ou cultivées par les populations locales sont-
ils absents de ces pages. Curieuse méthode que celle qui consiste à
1. Cela vaut p our certaines résolutions de l'Association internationale des
travailleurs rédigées p a r Marx. Il n’est pas rare d'y trouver des form ules faisant
référence aux « classes ouvrières d e to u s les pays civiliste ». « Résolutions du
prem ier Congrès de l’AIT ». in Œuvres, op. cit., 1.1, p. 1464. Ailleurs, Marx écrit :
« Notre association n'est, en fait, rien d'a utre que le lien international qui unit les
ouvriers les plus avancés des divers pays civilisés. » La Guerre civile en France, op.
cit., p. 88. (Souligné p a r nous.)
2. K. Marx, Le Capital, in Œuvres, op. cil., 1 .1, livre I. 8*' section, chap. xxxtll,
p. 1224.
DES «ARABES» 51
exclure, pour exposer la théorie des phénomènes coloniaux du
XIXe siècle, la conquête de l'Inde et de l'Algérie, que les contempo
rains de Marx tenaient pour des événements majeurs. De plus, qui
ne lirait que ce chapitre n'apprendrait rien sur les méthodes
employées par les Européens pour s'emparer de nouveaux terri
toires, ni sur le sort réservé aux Indiens d'Amérique ou aux Abor i
gènes d’Australie. Pas une ligne ne leur est consacrée, alors que ceux
qui connaissaient, à 1epoque, le passé et l’actualité de ces contrées
savaient que l'expansion des colons britanniques et américains avait
eu pour conséquence la spoliation massive des « indigènes » et leur
extermination. Les analyses de Marx ne sont pas seulement écono
miquement et géographiquement limitées, elles sont aussi ethno
centrées, ce qui renforce leur caractère partiel. Ainsi s'explique
l'importance des points aveugles de ce chapitre, d’où le « mauvais
côté1» de la conquête coloniale est complètement absent.
Quoi qu'il en soit, en attendant l'époque heureuse mais lointaine
où l'internationalisation du Capital produirait enlin les dignes
fossoyeurs de la société bourgeoise, « Marx et Engels pouvaient
parler comme les porte-parole des gouvernements français et britan
nique12» ; les textes qu'ils ont consacrés à l’expansion des puissances
européennes en Afrique et en Asie en témoignent. Les aveuglements
d'hier, ceux des pères fondateurs de ce qu’il est convenu d'appeler le
«marxisme», expliquent sans doute bien des aveuglements ulté
rieurs. Analyses ou Ira nci ères qui seraient partiales parce que
partielles? Après la Première Guerre mondiale, lorsque les commu
nistes ont dénoncé les compromissions et les errements coloniaux
des partis socialistes européens, ils l'ont fait en des termes particu
lièrement sévères qui éclairent les orientations défendues par les
principaux responsables de ces organisations.
Parmi les critiques adressées par les dirigeants bolcheviks à la
politique «chauvine» et de «capitulation» de la Tle Internationale,
la question de la constitution des empires et de 1exploitation des
colonies par les puissances européennes occupe une place impor
tante. L'obligation de mener un combat ferme contre l'impérialisme
fait d'ailleurs partie des vingt et une conditions adoptées par le
IIe congrès de l'Internationale communiste, tenu en juillet 1920, et
imposées aux partis qui souhaitent y adhérer ou demeurer en son
1. Expression employée par Marx lorsqu'il critique la conception de l’histoire
de Prou clh on dans Misère de la philosophie. Cl. Œuvres, op, cit., L. I, châp. n, § 1,
p. 89. Sur l’expansion-destruction des Américains sur laquelle Marx fait silence,
Tocqueville a écrit des pages importantes. Cf. De la démocratie en Amérique, Paris,
Garnier-Flammarion, 1981, L I, chap, x. p. 426-551.
2. E. W. Said, Culture et impérialisme, Paris, Fayard, 2000. p, 247,
52 COLONISER. EXTERMINER
sein1. De plus, et pour mieux en souligner l’urgence, la lutte anti
colonialiste a donné lieu à la rédaction de thèses spécifiques où, après
avoir dressé le bilan catastrophique des organisations socialistes, les
congressistes appellent les révolutionnaires à soutenir les forces anti
impérialistes des pays dominés. Rompre avec « la IIe Internationale
[qui], dirigée par un groupe de politiciens et pénétrée de conceptions
bourgeoises, n’a donné aucune importance à la question coloniale»,
tel est l’impératif de l'heure. Soucieux d’expliquer les raisons de cette
situation pour mieux la dénoncer et la combattre, les rédacteurs ajou
tent : «Le monde n’existait pour [cette organisation] que dans les
limites de l'Europe. Elle n’a pas vu la nécessité de rattacher le mouve
ment révolutionnaire des autres continents. Au lieu de prêter une
aide matérielle et morale au mouvement révolutionnaire des colo
nies, les membres de la II*' Internationale sont eux-mêmes devenus
impérialistes12. » En toute logique, ces virulentes condamnations
auraient dû envelopper les analyses de Marx et d’Engels; elles les
épargnent au contraire en jetant un voile pudique sur leurs respon
sabilités politiques, qui sont à la hauteur de leur autorité et de leur
prestige. Déjà, les armes de la critique ne pouvaient les atteindre.
Si la paresse des « Arabes » explique qu’ils se soient livrés pendant
si longtemps à la piraterie, ce défaut est aussi tenu pour l’une des
causes majeures de l’état déplorable des terres d’Algérie, peu et mal
cultivées alors quelles pourraient être fort riches si elles étaient
exploitées par les Européens.
P a r e s s e , a g r ic u l t u r e e t c h e p t e l l is a t i o n d e s h o m m e s
Cette situation n’accuse pas une nature généreuse, souvent
décrite comme un vaste grenier potentiel susceptible d’empêcher les
1. La huitièm e condition est ainsi rédigée : «Tout p a rti a p p arten an t à la
III'' Internationale a p o u r devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de
"ses" im périalistes aux colonies, d e soutenir, non en paroles m ais en faits, tout
mouvement d’ém ancipation d ans les colonies, d ’exiger l’expulsion des colonies
d es im périalistes de la m étropole [...]. » I1‘ congrès de l’IC. in Quatre premiers
congrès m ondiaux de l'Internationale com m uniste. 1919-1923, Paris.
François Maspero, 1978. p. 40. Les statuts de l’IC stipulent q u elle « rom pt pour
tout jam ais avec la tradition de la I I ' Internationale p o u r laquelle n’existaient en
fait que les peuples de race blanche. L’Internationale com m uniste fraternise [...]
avec les travailleurs de toute la terre». Ibid., p. 37.
2. « Thèses et additions supplém entaires su r les questions nationales et colo
niales». H* congrès de ITC. ibid.,p. 59-60.
DES «ARABES» 53
disettes dont souffrent parfois encore la France et l'Europe, mais
«les hommes qui ne savent pas l'exploiter», écrit Duvemois, En
effet, « le bonheur suprême de l'Arabe est de ne rien faire ; il aime à
S’étendre au soleil pendant de longues journées, à passer son temps
en interminables bavardages. Si la nécessité l'appelle au travail, il
s’y adonne sans goût, et en fait le moins possible, sans s’inquiéter
des résultats. S'il laboure, il a grand soin de ne pas arracher [...] les
palmiers nains qu'il trouve sous ses pas : illes contourne respectueu
sement avec sa charrue». Dans ces conditions, on ne saurait
«s’étonner si l'Algérie est à peu près improductive, puisque la popu
lation arabe [...] détient la presque totalité du territoire exploitable1».
Comme tous les hommes qui appartiennent aux races inférieures,
!'« indigène» ne se soumet au labeur que poussé par la force contrai
gnante de ses maigres besoins. Sitôt qu’ils sont satisfaits, et sans
se soucier de son avenir, il abandonne ses activités pour se livrer
de nouveau à la contemplation d'une nature qu'il ne domine pas
vraiment.
Les paysages et les cultures portent les marques de ces mauvaises
habitudes, et qui sait observer les premiers avec un œil exercé y
découvrira bien des éléments révélateurs du comportement des
populations d'Afrique du Nord. « Le sillon arabe, soutient Maupas-
sant, n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur euro
péen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à
fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalant
cultivateur ne s’arrête ou ne s'abaisse pour arracher une plante para
site poussée devant lui12. » Rectitude, application, souci du travail
bien fait qui féconde la nature d'un côté, lignes sinueuses et super
ficielles produites par une molle indifférence de l'autre ; deux civili
sations, deux sociétés et deux races opposées se livrent à travers ces
quelques éléments. Ils témoignent de valeurs et de rapports diffé
rents au monde, lequel semble se structurer implicitement en un
pôle masculin, entreprenant, dominateur et producteur de
nombreuses richesses, occidental en un mot, et un pôle féminin où
l'emportent la passivité et des passions émollientes réputées carac-
1. C. Duvemois, LAlgérie. Ce quelle est, ce quelle doit être, op. cil., p. 78 et 84.
2. G. de M aupassant, « Vers Kairouan», in La Vie errante (1890), Paris, La
Table ronde, 2000, p. 167. Ce thème rehaLtu est traité par de nombreuses disci
plines comme la littérature, l'anthropologie, la géographie et le droit. «En Algérie,
écrit le docteur Wamier, on peut affirmer sans crainte de se tromper que là où le
sol présente un aspect désolé [...] on est en territoire arabe.» Cité par P. Topi
nard, Instructions particulièrest op. cit., p. 22. En 1923, ?.. Larcher et G. Recten-
wald affirment : « Les cultures arabes dénotent la paresse caractéristique de la
race : les chaiTues plus que primitives qu'emploie l'Arabe grattent à peine le sol
qui ne reçoit jamais aucun engrais. « Traité élémentaire de législation algérienne.,
op. cit., t. I, p. 85.
54 COLONISER. EXTERMINER
térisliques de l’Afrique du Nord el, au-delà, de l’Orient voués au
« long sommeil de mœurs stationnaires1».
Plus grave pour l’avenir de la colonie, les « indigènes » privent les
Européens des terres dont ils ont besoin. « Ce que l'Arabe appelle
pompeusement un jardin, affirme A. Pomel, c’est un groupe de
figuiers ou plus habituellement de cactus qui fournissent pour un
temps trop court un appoint im portant à son alimentation. » De
cette observation, qui se présente sous la forme d’un simple constat,
l’auteur tire une conclusion générale, puisqu’elle vaut pour tous les
membres de cette race, que de pareils comportements disqualifient.
« Point de doute, l'Arabe est le plus incapable des agriculteurs : il
n'est bon qu'à gaspiller et détruire les richesses naturelles de ce Tell,
la terre par excellence, sur laquelle il trouve difficilement à vivre. »
Ce qui n’était, de prime abord, qu’un laisser-aller coupable sans
conséquence majeure se mue en une conduite criminelle, car des
ressources abondantes sont non seulement inexploitées mais anéan
ties. Les causes de cette situation se trouvent, selon Pomel, dans
l’«organisation sociale» de l'«indigène», dans ses «mœurs», dans
ses «croyances » et dans l’« arrêt de développement de son intellect ».
Ce «vice», précise-t-il, vient «de ses pères», et «il [le] transmettra
fatalement à ses descendants pour des générations nombreuses
encore12». La nature particulière de cette déficience héréditaire
explique donc la permanence de coutumes qui font des « Arabes »
une race pour longtemps incapable de se soustraire à la pauvreté
matérielle et morale dans laquelle elle végète. Dans l’immédiat, et
pour faire de l’Algérie une colonie prospère, l’auteur plaide pour le
refoulement massif des autochtones vers le Sahara.
Est-ce là porter gravement atteinte à leurs propriétés ? Non, en se
contentant d’arracher à la terre qu’ils ruinent une maigre subsis
tance, les « indigènes » perdent les droits qu'ils pensent avoir sur les
territoires qu'ils occupent. Pour de nombreux Français en effet, la
propriété n’est pas affaire de titre ou de convention, mais de travail ;
par sa répétition, sa durée et ses effets dans le temps, c’est lui qui
transforme la simple possession en une propriété véritable el inalié
nable. Dans ces conditions, priver les «Arabes» de leurs terres, ce
n’est pas violer un droit naturel, partout ailleurs jugé fondamental
et imprescriptible, car ils ne sont que des usufruitiers indignes qui
utilisent de m anière déplorable les domaines qu’ils occupent sans
jam ais les exploiter vraiment. Telle est l'une des conclusions
majeures énoncées par de nombreux partisans de la colonisation,
1. V. Hain, A la nation, su r Alger, op. cit., p. 49.
2. A. Pomel, Des races indigènes de l'Algérie el du rôle que leur réservent leurs
aptitudes, O ran, 1871, p. 17. Ses travaux so n t cités p a r le célèbre géographe et
historien É.-F. G autier (1864-1940), uui fut attaché à l’état-m ajor de Gallieni en
1897 à Madagascar et professeur à l’Ecole des lettres d'Alger.
DES «ARABES» 55
qui légitiment ainsi l'expropriation des «indigènes». «Je suis en
général fort ennemi des mesures violentes qui, d'ordinaire, me
semblent aussi inefficaces qu’injustes. Mais ici, il faut bien recon
naître qu'on ne peut arriver à tirer parti du sol qui environne Alger
qu a laide d’une série de mesures semblables, auxquelles, par consé
quent, on doit se résoudre», écrit Tocqueville. Il propose donc de
commencer par frapper les tribus de la Mitidja qui se sont révoltées
contre la France, puis de s'en prendre aux «Maures» et aux
«Arabes» des campagnes. Comment atteindre ce but? La réponse
de l’auteur de La Démocratie en Amérique ne laisse aucun doute
quant à la nature du droit mobilisé; il appartient à une législation
d'exception qui déroge aux principes élémentaires de la justice car,
dans ce cas d'espèce, nécessité fait loi. En effet, c'est à «l'aide d'une
procédure sommaire et d'un tribunal expéditif » chargé de désigner un
propriétaire que les Français doivent agir selon lui, et si, « dans un
délai» indiqué, la terre n'est pas mise «en culture», elle «tombera
dans ie domaine de l’État qui s'en emparera en remboursant le prix
d’achat3».
Quelques années plus tard, constatant que «les Arabes détien
nent » encore « la presque totalité du sol algérien » et «qu’ils en tirent
un fort mauvais parti», Duvemois affirme que, «dans l'intérêt
général, l’administration aurait dû substituer l'Européen à
l'Arabe». Le journaliste ne s'embarrasse pas de considérations juri
diques pour couvrir les spoliations qu'il juge indispensables du
sceau d'une légalité douteuse. Hostile au système des petites conces
sions, trop lent et incapable de favoriser une colonisation rapide qui
sera aussi le gage de la pacification de l’Algérie, il est favorable au
«cantonnement» autoritaire et prompt des indigènes sur des terri
toires fixés et contrôlés par l'État12. En effet, seules la puissance
publique et l'armée disposent des moyens nécessaires pour déplacer
parla force les populations autochtones. L’application rigoureuse de
cette mesure permettra l’accueil de centaines de milliers de colons,
Libres de s'installer sur de vastes espaces à l'intérieur desquels ils ne
seront plus menacés puisque les «Arabes» en auront été préalable
ment expulsés. Médecin connu en Algérie et républicain notoire,
Bodichon défend des orientations voisines. « Dans l’état présent de
l'humanité, écrit-il, les hommes doivent céder la place à ceux qui
pourront mieux qu’eux transformer et améliorer la terre. » Appli
quant cette règle générale, valable pour tous les peuples inférieurs,
au cas particulier de l’Algérie, il estime que «l'Européen doit
1. A. de Tocqueville, «Travail sur l’Algérie», op. cit., p. 724 et 725. (Souligné
par nous.)
2. C. D uvem ois, L'Algérie. Ce qu'elle est, ce quelle doit être, op. cit., p. 125
et 270.
56 COLONISER. EXTERMINER
remplacer l'Arabe sur toutes les terres fertiles1». Ce n’est pas là
commettre une injustice, m ais sanctionner légitimement une race
qui ne m érite pas d’être respectée puisqu’elle ne respecte pas des
devoirs fondamentaux : travailler, produire et enrichir l'humanité
par son labeur. En 1919, ce vaste programme de colonisation, qui
repose sur des expropriations de masse, est devenu réalité :
7,5 millions d’hectares de terres, souvent situés dans les régions les
plus riches, sont devenus la propriété des Européens.
Paresseux et nuisibles - et nuisibles parce que paresseux - pour
les autres et pour les contrées dans lesquelles ils résident, les
«Arabes » ont aussi pour particularité d’être une main-d’œuvre indis
ciplinée et indisciplinable. Impossible, très difficile en tout cas, de
leur imposer un travail régulier; à la différence des « nègres », on les
dit fiers, vindicatifs et presque toujours haineux envers les chrétiens,
que leur religion désigne comme des ennemis. Pour de nombreux
colonisateurs, la nocivité des «indigènes» est à l’origine de leur
absolue inutilité puisqu'ils ne peuvent pas même être exploités.
Comment résoudre les problèmes engendrés par celte situation ? Où
trouver, après l'expulsion des «Arabes», les bras dociles et indis
pensables à la mise en valeur des terres ainsi acquises ? Conseiller
d’Etat et ex-commissaire du roi en Afrique, le baron Baude se
déclare favorable au rétablissement du commerce des Noirs entre
l'Algérie et l'intérieur de l’Afrique. De même, il juge « prématurée »
l’abolition de l’esclavage dans cette région où, au prix de quelques
adoucissements, il rendra de nombreux services, puisque les
« nègres», qui « bravent impunément des émanations mortelles pour
les Blancs », deviendront les « pionniers avancés » de la colonisation.
A eux de «dessécher les marais qui repoussent le laboureur», de
«creuser des canaux et des ports», et d’apprendre «enfin dans ces
travaux à cultiver les sols pour leur propre compte». De plus, « la
race noire, dont l'attachement à l’humilité de sa condition est
devenu proverbial parmi les musulmans », fournira à la « population
européenne » les domestiques dont elle a besoin. Comme le baron le
I. E. Bodichon, De l'humanité, Bruxelles, Lacroix, 1866, 1.1 , p. 126. Ailleurs,
il écrit : « Si nous voulons une colonie durable, arrivons a u résultat suivant : qu'il
n'y ait plus d’Arabes su r la surface d u Tell. » Études su r l'Algérie et l'Afrique, Alger,
1847, p. 128. Des années plus tard, la prestigieuse Revue des Deux Mondes publie
un article anonym e da n s lequel on peut lire : « L’Arabe est par-dessus to u t un
destructeur; sans souci de l’avenir, il ruine les pays qu'il occupe e t ne cherche à
tirer d’eux que sa subsistance. Il était donc inutile de laisser la propriété de plus
de trente millions d’hectares à une population de deux millions d ’indigènes, qui
s'y meuvent trop largement [...]. » « Le régim e de l’Algérie au début du siècle. Les
populations, les religions et la propriété», lvr avril 1903, in Algérie 1830-1962. Les
trésors retrouvés de la Revue des Deux Mondes, préface de B. Étienne, Paris,
M aisonneuve & Larose, 1999, p. 350.
DES «ARABES» 57
constate avec réalisme, « on n émigré que pour être mieux, el qui sert
en Europe veut être maître en Afrique’ ».
L'exemple américain est certainement présent à l'esprit de ceux
qui défendent ces positions. Ils n'oublient pas que, face à des Indiens
qui ont refusé de se soumettre, l'importation d’une main-d'œuvre
servile noire fut jugée indispensable à la prospérité des États-Unis.
Aussi faut-il s'inspirer des méthodes employées dans ce pays pour
élaborer des solutions originales qui permettront de surmonter les
«obstacles » liés aux mœurs et à la religion des « Arabes ». Mais s'ins
pirer de, ce n’est pas imiter ce qui fut réalisé dans le Nouveau
Monde, et le baron Baude, tout à son désir de lutter efficacement
contre les « indigènes », se prononce pour le métissage des Blancs el
des « négresses » ; de la « fusion entre les deux couleurs» sortira « une
belle et forte race » qui fera un «excellent contrepoids à opposer12»
aux « Arabes». Son projet n'est donc pas uniquement déterminé par
des enjeux économiques, il est aussi motivé par des considérations
démographiques et par une situation où les Européens demeurent
trop peu nombreux par rapport aux populations autochtones d'Al
gérie. C'est donc pour établir un rapport de force racial favorable
aux colons qu'il se prononce pour celte dernière solution.
De telles propositions ne sont pas rares et l'on se tromperait en
croyant quelles ont été formulées par quelques individus margi
naux. Hostile à l'esclavage défendu par son prédécesseur, le journa
liste Duvemois estime nécessaire de faire venir «des races
nouvelles» en Algérie. « On a préconisé l'introduction de Chinois, on
a demandé l'introduction d'un grand nombre de nègres de l'Afrique
centrale. Nous ne repoussons pas ces projets, pourvu qu'ils ne soient
pas un rétablissement plus ou moins déguisé de l'esclavage. » Les
formules employées laissent clairement entendre que les débats sur
ces questions ont été publics, qu’ils se sont étendus sur une assez
longue période - l'ouvrage de Duvemois paraît en 1858, dix-sepl ans
après celui du baron Baude - et qu'ils ont impliqué des notables bien
informés des positions des uns et des autres. Ces Noirs «d'un tempé
rament robusle», ajoute-t-il, pourraient aider au «peuplement des
oasis du Sud» qui, « inhabitables pour les Européens», sont néan
moins « très propres à la culture du coton ». Culture à laquelle les
« hommes venus du Soudan3» peuvent se livrer aisément, habitués
qu'ils sont aux rigueurs du climat.
Pour Ausone de Chancel, sous-préfet de Mostaganem puis de
Blida en 1867, si « la race nègre n'a point en elle le principe de
1. J.-J. Baude (1792-1862), L'Algérie, Paris, Arthus Bertrand, 1841, t. Il, p. 318,
326 el 330. Baude lui membre de l'Institut.
2. Ibid., p. 331.
3. C. Duvemois, L’Algérie. Ce qu elle est, ce qu ‘elle doit être, op. cit., p. 274.
58 COLONISER. EXTERMINER
la perfectibilité spontanée, [elle] possède à un haut degré les facultés
d'imitation et d’assimilation ». Comme l'histoire et l'actualité le prou
vent. selon lui, «dans tous les pays où ils ont été importés, les Noirs
ont donné d'excellents ouvriers agricoles [...] et de précieux servi
teurs de maisons». En se faisant l'écho d'un article publié dans Le
Moniteur algérien, Chancel propose donc que le gouvernement
achète de nombreux esclaves africains et encourage leur émigration
en Algérie où, «placés chez les industriels et les planteurs à litre
d’engagés1», ils deviendront des auxiliaires majeurs de la colonisa
tion. Dans ces conditions, Chancel, qui cite l’ouvrage du baron
Baude, prouvant que celui-ci demeure une référence importante, ne
doute pas que la nouvelle possession française remplacera l’Amé
rique, qui continue d’attirer le « trop-plein de l’Europe ». En quelques
années, il serait donc possible de réorienter les mouvements migra
toires au profit de l’ancienne Régence, qui bénéficierait de l’afflux
des populations pauvres et excédentaires du Vieux Continent. Chas
sées par la misère et attirées par ce territoire si proche où elles
seraient assurées de trouver des terres fertiles et libres, elles feraient
de la région une véritable colonie de peuplement. « Si les idées que
nous venons d ’ém ettre étaient acceptées», affirme Chancel, des
« centaines » de « villages12» verraient le jour.
Au-delà de différences parfois importantes qu’il ne s’agit pas de
nier, ces plans, qui se répondent en quelque sorte, témoignent de la
volonté publiquement affichée de bouleverser de fond en comble la
carte raciale de l’Algérie par l’expulsion massive des « indigènes»,
préalable indispensable à l’arrivée de nombreux Européens et Noirs.
Nous sommes donc en présence d'une véritable politique de sélec
tion des races conduite au profil des peuples supérieurs, qui s’arro
gent le privilège exorbitant de disposer souverainement des
territoires qu'ils contrôlent et des populations qui s’y trouvent pour
mener à bien leurs projets de colonisation. Seuls comptent les inté
rêts de la France, et l’État colonial doit être l’instrument de ce grand
dessein; c’est lui qui permettra d ’asseoir la domination des colons
sur les races inférieures présentes dans la colonie ou qui y seront
amenées par les moyens que l’on sait. Plus généralement, une biopo-
1. A. de Chancel (1808-1876), Chain et Japhet ou De l'émigration des nègres
considérée comm e un m oyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser
l'Afrique intérieure. Paris, Hennuyer, 1859. p. 91 el 68.
2. Ibid., p. 90 et 102. « Plus de 100000 Noirs, chrétiens el francisés, im plantés
solidement en Afrique, nous aideraient à form er équilibre contre la race arabe,
écrit aussi Bodichon. P o u r o b ten ir [...] ce but. d u littoral vers l'intérieur,
em ployons les Européens. S u r les flancs, employons les Kabyles. De l'intérieur
vers le littoral, em ployons les Noirs. » Études su r l’Algérie el l'Afrique, op. cit.,
p. 128.
DES «ARABES» 59
litique1s'affirme ici ; elle ne connaît ni individus ni peuples porteurs
de droits que la puissance publique a notamment pour fonction de
protéger, mais uniquement des populations inégales dotées d'apti
tudes diverses. Organiser à l'échelle internationale la distribution
rationnelle de ces populations sur des terres nouvelles conquises par
la guerre pour offrir aux habitants les plus démunis du Vieux Conti
nent une existence meilleure, valoriser, quels qu’en soient les coûts
humains, les espaces ainsi acquis, tels sont les buts principaux des
orientations défendues par les uns et les autres. Soutenue par l'am
bition typiquement moderne qui consiste à se rendre maître et
possesseur de la nature, cette biopolitique a pour objectif d'assigner
à chaque race, qu'il faut contrôler et parfois déplacer par la force,
des régions particulières et des lâches précises qui lui permettront
d'exploiter de façon optimale les contrées où elle aura été trans
portée.
On appellera cheptellisation des races humaines ce processus, aux
termes duquel elles seront traitées comme de vastes troupeaux
distribués autoritairement sur des territoires donnés en fonction de
leurs aptitudes supposées. En vérité, cette cheptellisation n'est pas
entièrement nouvelle dans son principe, même si celle qui retient
notre attention repose sur i'emploi de méthodes particulières; elle
était déjà à l'œuvre dans Je commerce du «bois d'ébène», qui a
consisté à rafler les Africains en masse pour les déporter ensuite vers
les îles de la Caraïbe ou l'Amérique. La nouveauté réside ici dans le
fait que les populations algériennes sont, en dépit de l'abolition de
l'esclavage, à leur tour cheptellisées afin d’accélérer la colonisation
du pays. Plus précisément, les mesures proposées par les auteurs
cités doivent être considérées comme la poursuite de la guerre des
races par d'autres moyens et, lorsque celle-ci aura produit tous ses
effets, l'Algérie offrira un tableau entièrement nouveau. Ce tableau
peut être aisément révélé, car les écrits des uns et des autres sont de
ce point de vue très proches. Les plaines fertiles el pas trop chaudes
du Tell et de la Mitidja seront réservées aux Européens, qui y déve
lopperont une agriculture prospère en disposant d'une main-d’œuvre
docile et bon marché, fournie par l'importation massive de Noirs et
de Chinois. Les oasis du Sud seront destinées aux « nègres», qui y
« seront les bras » cependant que les Blancs y « seront la tête12».
Quant aux «Arabes», cantonnés, spoliés et refoulés, ils devront se
1. Cf. M. Foucault, « Cours du 17 mars 1976 », in « II faut défendre la société»,
op. cit., p. 213-235. «La biopolitique a affaire à la population, et à la popula
tion com m e problème politique, com m e problème à la fois scientifique et poli
tique, com m e problème biologique et com m e problèm e de pouvoir. » Ibid.,
p. 218-219.
2. E. Bodichon, Études sur l'Algérie et lAfrique, op. cit., p. 126.
60 COLONISER. EXTERMINER
contenter du désert, qui est pour eux le meilleur des endroits puis
qu'il correspond à ce qu'ils sont, comme à ce qu’ils font. Aussi est-il
légitime de les repousser dans ces contrées arides; c’est là en effet
que leur race est réputée adéquate à la nature physique, qui leur
offre la possibilité de se livrer, sans léser ni m enacer personne, à
leurs activités favorites, le nomadisme et la chasse1.
Paresseux, inutiles, dangereux sur le plan économique, social et
politique, les «Arabes», hommes et femmes, sont également
néfastes pour la morale, la famille et l'hygiène publique, car ils sont
voués, dit-on, à une sexualité perverse et contre nature. Favorisant
la propagation de nombreuses maladies vénériennes, cette sexua
lité ruine la santé des populations algériennes et compromet leur
avenir. Plus grave encore aux yeux des colonisateurs, ces mœurs
coupables et les infections qui leur sont associées menacent aussi
les Européens présents en Algérie. Beaucoup de voix s’élèvent donc
pour exiger l'adoption de mesures prophylactiques indispensables
pour protéger les colons et, au-delà, la race supérieure à laquelle
ils appartiennent. Quelles sont les causes et les conséquences des
différents maux qui sévissent dans la colonie? En quoi sont-ils
susceptibles d’affecter tous ceux qui y résident? A quels enjeux
moraux, sociaux et politiques les fléaux constatés et dénoncés
renvoient-ils?
Sexualité, perversions et hygiène raciale
Anciennes sont les représentations où les «indigènes» d'Algérie
sont décrits comme des êtres dépravés ; l'homosexualité masculine el
féminine étant l’une des perversions le plus couramment stigmati
sées. La religion, le climat et les coutumes ancestrales des autoch
tones sont souvent convoqués pour rendre compte de leurs
comportements, et la responsabilité des hommes est jugée écrasante
en raison de la place qu'ils occupent dans la société et de la tyrannie
domestique qu'ils sont réputés exercer sur leur(s) épouse(s).
1. Selon Bodichon, •<l’Arabe esl né pour les déserts de sable comme le palm i
pède est né pour l’eau. C’est le plus pastoral des peuples ». De l'humanité, op. cit.,
t. I, p. 126. Pom el soutient lui aussi q u e le refoulem ent des «A rabes» d an s le
Sahara favorisera le « reto u r aux m œ urs el aux habitudes pastorales » de cette
race fourvoyée «dans le Tell », o ù elle laisse des «surfaces im m enses [...] presque
inutilisées ». Des races indigènes de l'Algérie..., op. cit., p. 43.
DES «ARABES» 61
De la d é p r a v a t io n m a s c u l in e
Dans son journal de captivité, longtemps considéré comme un
témoignage capital et publié pour la première fois à Cologne en
1623, Gramaye, prélat belge capturé par les « Barbaresques »,
affirme qu'il est chez eux « méritoire de laisser les marabouts souiller
les femmes mariées et même s'accoupler aux bêtes». 11 ajoute que
« les péchés contre nature sont vertus » et que les femmes « sont très
lascives et portées à la sensualité et à la débauche1». Asservi à des
appétits coupables que stimule la chaleur excessive, coutumier de la
polygamie qui prive de nombreux hommes de compagne et encou
rage des amours masculines, condamnant ses épouses à un enfer
mement strict réputé favoriser des relations saphiques, l'« Arabe»
est en quelque sorte l'archétype de celui qui, incapable de maîtriser
ses désirs, se livre à des pratiques sexuelles odieuses au regard des
critères moraux de l’époque. Ces pratiques s'entretiennent les unes
les autres ; ainsi la possibilité d'avoir plusieurs épouses, notamment,
est-elle considérée comme l'une des causes majeures de l'homo
sexualité masculine, jugée endémique parmi les populations arabes.
Dans des pages importantes consacrées à la polygamie, Montes
quieu défend des thèses voisines, qu'il tient pour solidement établies
par ('histoire des Turcs et des Arabes. « La pluralité des femmes, qui
le dirait! mène à cet amour que la nature désavoue : c'est qu'une
dissolution en entraîne toujours une autre », écrit-il avant d'ajouter,
soucieux de donner un exemple : « On dit qu'à Alger on est parvenu
à ce point quon n'a pas de [femmes] dans la plupart des sérails12. »
Admirable «on dit» permettant au philosophe de prendre scs
distances avec l'opinion et une littérature communes, et de les
utiliser néanmoins comme des preuves de la justesse de ses analyses,
qui paraissent ainsi étayées par des exemples probants.
En mai 1841, au cours de son premier voyage en Algérie, Tocque
ville, désireux de mieux connaître les mœurs des «indigènes », inter
roge le capitaine Saint-Sauveur sur l'importance de la polygamie.
«Oui, Beaucoup d'hommes ont les quatre femmes permises»,
1. J.-B. Gramaye, Alger xvr-xvtr' siècle, Paris, Cerf, 1998, p. 51 5 et 537, À cette
époque, « la chronique des Faits divers abondait en traits relatifs à l'homosexua
lité barbaresque». G. Tüdbet-Delof, L'Afrique bafbaresque dans la littérature fran
çaise aux XVIe et xvir siècles, Genève, Droz, 1973, p. 96.
2. M ontéïquieu, De l'esprit des lois, Paris, GF-Flammarion, 1979, t. I, livre
XVI, chap, vt. p, 413. Cent ans plus tard, ces analyses sont reprises dans le Grand
Dictionnaire universel du xjxt siècle, qui cite de longs passages de L'Esprit des lois,
«C'est la latitude qui, pour l'espèce humaine, paraît avoir déterm iné la m ono
gamie ou la polygamie. » « La polygamie n'a pu prendre racine en Europe, c'est
que la monogamie est une loi physique dans ies climats froids ou tempérés », th
on à l’article «Polygam ie». T. X lï, p. 1333,
62 COLONISER. EXTERMINER
répond ce dernier, qui poursuit : «Naturellement [...] beaucoup
d’hommes n'ont pas de femmes. » C'est pourquoi « le vice contre
nature est [...] très fréquent1». Nul ne doute alors de cet enchaîne
ment causal depuis longtemps réputé vrai où une coutume
réprouvée engendre des comportements honnis, ce qui rend la
première plus odieuse encore puisqu’elle est doublement répréhen
sible aux yeux des Français. Ce portrait de l'« indigène » en débauché
et en pervers doit être rapporté à un tableau moral plus vaste d’où
il ressort qu'il est aliéné par de nombreuses passions violentes qui
déterminent ses rapports avec les autres et expliquent sa férocité
légendaire. Brutal envers ses épouses, qu'il traite comme des
esclaves en leur imposant des tâches d'ordinaire assumées par les
hommes, il s’abandonne lui-même à l'oisiveté et à des plaisirs
coupables en raison de «son organisation éminemment am ou
reuse». Cruel envers ses ennemis, qu’il soumet à des supplices
atroces dès qu'il en a la possibilité, surtout s’ils sont chrétiens, n’hé
sitant pas, qu'ils soient vivants ou morts, à en abuser sexuellement,
l’«Arabe » « voluptueux » qui « regarde comme bonheur suprême la
possession éternelle, sans fatigue, de houris toujours vierges12 » est
l'incarnation du mal. Mal d’autant plus inquiétant qu’il est poly
morphe et qu'il porte atteinte, pour cette raison même, à des insti
tutions majeures - le mariage monogame et la famille notamment -
et à une division sexuelle des tâches dont le respect est réputé essen
tiel à la défense de l’ordre moral et public de la société.
Homme, l’habitant de l’ancienne Régence reste passif, préférant
la contemplation et la conversation avec ses pairs aux mâles activités
productives qui civilisent celui qui s’y livre en le détournant des
nombreuses tentations de la chair et de la fainéantise. De là ces accu
sations répétées de «mollesse» et d'efféminement, dont l'inversion
est la conséquence la plus grave. Polygame, donc violant une loi de la
nature selon laquelle un mari ne doit avoir «qu’une femme3» et lui
être fidèle, l'« Arabe » manque ainsi à tous les devoirs de son sexe.
1. A. de Tocqueville, «N otes du voyage en Algérie de 1841 », in Œuvres, op.
cil., p. 683. Les Arabes « so n t assassins, voleurs, faussaires e t to u s adonnés à la
pédérastie », écrit aussi F. Leblanc de Prébois (1804-1875). Algérie. De la nécessité
de substituer le gouvernement civil au gouvernement militaire pour le succès de la
colonisation d'Alger, Paris, 1840, p. 7. Saint-cyrien, l'auteur a participé à la prise
d’Alger en 1830. Député d e l’Algérie en 1848, il est pro m u ch ef d'e scadron en
1851.
2. E. Bodichon, De l'humanité, op. cit., t. II, p. 6. Les houris so n t les beautés
célestes prom ises au m usulm an fidèle. D ans u n e vaste synthèse, l'historien
L. Galibert (1803-1865) dénonce lui aussi les «m œ urs licencieuses» de l’Afrique
du Nord et les Maures, réputés « mous, cruels, efféminés, égoïstes [et] abrutis par
le fanatism e». L'Algérie ancienne et moderne, Paris, Furne & Cie, 1844, p. 71
e t 349.
3. Buffon, Histoire naturelle, op. cit., p. 67-68.
DES «ARABES» 63
Comme souvent lorsque l'autre suscite mépris et indignation en
raison du regard porté sur ce qu'il est et ce qu'il fait, certains lui
imputent une coutume plus haïssable encore r i'anlhropophagie. De
façon hyperbolique, et fantasmatique en l'occurrence, elle dit les
multiples atrocités dont on le croit capable; toutes le relèguent au
plus bas de la hiérarchie des hommes1. Au cœur de ces représenta
tions est en jeu un usage indigne du corps et de ses nombreuses
capacités, puisqu'ils ne sont voués ni à la production de richesses
utiles à soi-même et aux autres, ni exclusivement à la reproduction
de l'espèce, mais à des plaisirs d'autant plus réprouvés qu'ils sont
réputés plus stériles el plus attentatoires à la moralité. Ce pour quoi
la société est victime de ces comportements qui contribuent à la
maintenir dans un étal d'arriération économique et sociale, et qui la
privent de la naissance de nombreux enfants. Les effets de ces
pratiques sont visibles au niveau collectif, car l'excessive «corrup
tion des mœurs » qui règne en Algérie fait de cette contrée « le dépôt
de la vieillesse prématurée du genre humain12», Les populations
autochtones sont donc frappées dune dégénérescence précoce qui
est la preuve de leur immoralisme, de leur infériorité physique et de
leur faible capacité de résistance.
Bien que différents et rédigés à des époques diverses, les textes
sollicités ne sauraient être considérés comme des pamphlets sans
intérêt pour rendre compte des représentations communes
de l'« Arabe ». Au contraire, les rédacteurs de ces ouvrages ou de ces
notes les ont conçus comme des relations des mœurs « indigènes»
d'autant plus fidèles à la réalité qu'ils les ont observées directement,
soit à l'occasion d'une longue captivité pour Gramaye, soit au cours
de voyages et de séjours parfois nombreux pour les autres. À ce titre,
tous ces auteurs se pensent, et furent certainement pensés par les
lecteurs de leur époque, comme des témoins ou des historiens rigou
reux n'ayant fait que rapporter avec soin ce qu'ils avaient vu,
entendu ou lu dans des écrits dignes de foi. Souvent, la médecine
apporte sa caution scientifique aux stigmatisations dont les
«Arabes» sont victimes. Dans un livre couronné par une médaille
1. «Je ne serais pas éloigné de croire qu'il n'y ait parmi [ces Arabes] des
anthropophages», écrit l'abbé Poiret, qui ajoute ; «À peine sortis de l'enfance,
[les Maures] se livrent aux femmes, et c’est, dans ce genre, le moindre de leurs
désordres. » Voyage, en Barbarie ou Lettres écrites de 1‘ancienne Numidie pendant
les années 1785-1786, Paris, 1789, p. 39 et 93. À l'article «Arabe» du Grand
Dictionnaire universel du x ir siècle, on lit : « Familièrement, homme dur, avare,
cruel, impitoyable. » T. 1, p. 537.
2. J. Lasnaveres, De l’im possibilité de fonder des colonies européennes en
Algérie. Paris, Thunot, 1866, p. 66. Chirurgien de marine et chevalier de la Légion
d'honneur l'auteur a résidé deux ans en Algérie. «La race inférieure se détruit
elle-m êm e par l'ivrognerie ou les maladies nouvelles», soutient Bodichon la
même année. De l'humanité, op. cit., t. I, p. 92.
64 COLONISER. EXTERMINER
d'or allribuée par le ministre de la Guerre en 1852, le docteur
Bertherand écrit : « La civilisation a heureusement banni la pédé
rastie de nos mœurs [mais] elle subsiste [...] chez les indigènes d'Al
gérie. Nous avons eu le triste privilège de reconnaître ses effets dans
[...] diverses circonstances1.» Si l’accusation de cannibalisme fut,
rapidement sans doute, considérée comme une invention, il n’en
reste pas moins que ces textes, en dépit de spécificités et d'évolutions
qu’il ne s'agit pas de nier, ont en commun de faire de l’« Arabe » une
sorte de monstre qui, transgressant de nombreuses lois - celles de
la nature ou celles forgées par les hommes des nations les plus avan
cées -, constitue un danger perm anent pour les Européens et un
obstacle majeur aux progrès de la civilisation. Cette monstruosité
m orale12, où se mêlent violences privées et publiques et sexualité
perverse, prospère sur une particularité anatomique qui les explique
en même temps qu’elle confirme la nature singulière des «indi
gènes». En effet, plusieurs «cadavres d’Arabes disséqués à l’amphi
théâtre » ont montré que « le pénis, au lieu d’être rétracté et réduit à
un petit volume comme celui de l’Européen, présentait encore un
développement considérable». L’auteur de ces lignes rédigées en
1923 est le docteur Jacobus, qui ajoute, en établissant ainsi un
rapport de cause à effet entre l’hypertrophie de cet organe et les
comportements de l'« Arabe» voué à une hypersexualité anormale
et immorale : « C’est avec un tel appareil » qu’il « recherche le coït
anal. Il n'est pas difficile dans le choix et tout lui est bon, 1âge
comme le sexe3».
L’inquiétante et nocive étrangeté de l’« indigène » se manifeste de
diverses manières, lesquelles, pour être parfois peu spectaculaires,
n’en sont pas moins dangereuses. Dans un ouvrage aux prétentions
savantes, puisque la médecine et la physiologie de la première
moitié du xixe siècle sont abondam ment sollicitées, Lasnaveres
brosse le portrait moral et physique des « Arabes». Après des consi
dérations classiques sur leur caractère «vindicatif» et les diverses
« passions que les lois humaines réprouvent et que la religion
anathématise », il écrit : « Les Arabes les plus mâles ont une exha-
1. A. B ertherand. Précis des maladies vénériennes, de leur doctrine el de leur
traitement, Paris, Baillière, 1852, p. 251. Docteur en médecine, chirurgien-m ajor
de 1'' classe, lauréat du Val-de-Grâce e t chevalier de la Légion d'honneur.
2. R apportant la « cruauté inouïe » d u « b arb are africain », l'abbé Poiret en
concluait qu’il était «le m onstre le plus odieux de la N atu re» . Voyage en
Barbarie..., op. cil., p. 174.
3. X. Jacobus, L’A n d'aimer a u x colonies, Paris, Les Éditions G. Anquetil, 1927,
p. 170. Cet ouvrage a fait l’objet de plusieurs rééditions successives jusqu'à la fin
des années 1930. Jacobus est u n pseudonyme utilisé p a r le docteur Cabanès. En
1901, il avait publié une étude intitulée Le Marquis de Sade et sou œuvre devant la
science médicale et la littérature moderne.
DES «ARABES» 65
laison ammoniacale qui saisit surtout les femmes européennes dont
le genre nerveux est très sensible, jusqu a leur causer des affections
hystériques : cette odeur vous le savez, dépend surtout de la résorp
tion de la liqueur séminale dans l'économie animale. La sécrétion
qui noircit la peau de l'Éthiopien est fournie par le foie, et de là elle
se répand dans tout le corps. Cette sécrétion est aussi plus abon
dante dans l'Arabe, le Maure et le Kabyle que chez l'Européen, Le
caractère bilieux domine donc parmi les Arabes, ce qui les rend
impétueux et irascibles1.» Le discours humoral traditionnel, qui
soutenait et soutient parfois encore une caractérologie qu’il explique
en lui assignant des origines physiologiques réputées scientifiques,
se fond ici dans une approche médicale que l’auteur pense plus
moderne et plus ambitieuse puisqu’elle mobilise des connaissances
récentes. En effet, il ne s’agit pas seulement de rendre compte des
caractéristiques physiques des « indigènes» et des particularités de
leur complexion, mais aussi d'identifier des causes nouvelles de
l'hystérie* Plus généralement, le passage cité témoigne de l’attention
portée aux pouvoirs occultes des sécrétions humaines dans un
contexte où elles inquiètent davantage depuis qu'on sait qu'elles
peuvent avoir des conséquences malignes susceptibles d'affecter
gravement celles et ceux qui sont à leur contact. La sexualité, l'éro
tisme et la débauche ne sont évidemment pas absents des réflexions
sur la puissance quelquefois délétère des effluves corporelles et des
parfums. Intégrées aux discours hygiénistes et moralistes de
t époque, ces substances naturelles ou artificielles deviennent des
enjeux importants en raison des nombreux effets qu'on leur prête;
aussi sont-elles au fondement de considérations politiques relatives
à la défense de l'ordre et de la santé publics12.
Dans le cas présent, les sécrétions et l’odeur particulières
de U indigène » font de lui un être repoussant et, pire encore, dange
reux pour les Européennes, qui risquent en sa présence d'être
atteintes en cet organe si sensible el si important pour la perpétua
tion de l'espèce qu'est l'utérus. Au-delà des femmes elles-mêmes,
c'est la race blanche dans son ensemble qui est menacée par cette
hystérie, puisqu'elle compromet ses capacités de reproduction. En
un saisissant raccourci olfactif, la puanteur de l'« Arabe», qui témoi
gnait antérieurement, et pour certains témoigne encore, de son
arriération3, dit sa nocivité contaminatrïce maintenant que les
1. J. Lasnaveres, De t ’im possibim é de fonder des colonies européennes en
Algérie, op, cit,, p 64 el 65.
2. Cf. A. Corbin, Le Miasme et lu jonquille, Paris, Flammarion, 1986.
3. «Presque toutes» les femmes arabes «répandent au loin une odeur
infecte », affirmait [abbé Pofret en 1789. Voyage en Barbarie..,, op, cit., p, 142. Un
siècle plus tard, J. Maire décrit Alger ainsi : «Dans les rues, sur les places, à
chaque pas, un relent vous arrive; avec un haut-le-coeur mal dominé, vous cher-
66 COLONISER. EXTERMINER
nouveaux mécanismes de la transmission du mal hystérique sont
connus. De même que le visage de l’« indigène» est réputé porte!- les
marques de ses passions violentes, son odeur est désormais la mani
festation supplémentaire d’une altérité d'autant plus inquiétante que
la malignité de la première semble médicalement démontrée. Invo
quant la physiologie comparée et l'histoire naturelle de son temps,
Lasnaveres conclut en exigeant la proscription du métissage, qu'il
tient pour une cause majeure de dégénérescence des races euro
péennes. Pour conjurer ce péril, il affirme que la France doit
renoncer à coloniser l’Algérie ; selon lui, la domination militaire
suffit pour empêcher le retour de la piraterie dans la région el
dissuader la Grande-Bretagne de prendre pied en Afrique du Nord.
L’ouvrage de Lasnaveres est exemplaire en ce qu’il témoigne d’un
phénomène qui peut être observé ailleurs pour beaucoup d’autres
sujets et à des époques différentes. Ce phénomène consiste en la
coexistence de continuités thématiques, relatives ici à la fétidité de
l’«Arabe » - cela vaut pour sa paresse et sa sexualité également -, et
de discontinuités analytiques et pratiques, puisque, saisie p ar les
évolutions du savoir médical et physiologique, cette fétidité depuis
longtemps dénoncée est désormais la source d'un trouble grave.
Sous la permanence du même inscrite dans la longue durée pros
pèrent donc des différences substantielles qui sont à l’origine d’in
fléchissements majeurs, car elles bouleversent à la fois le regard
porté sur la puanteur des « indigènes» et, à cause de cela, les solu
tions préconisées pour parer au danger qu'elle fait peser sur les
Européennes. Au terme de ce processus, ce qui n’était auparavant
qu'un désagrément olfactif m ineur se mue en un mal de première
importance qui compromet l'intégrité physique, psychologique et
reproductrice des femmes du Vieux Continent. Ce premier déplace
ment en appelle un second puisqu’on passe de la sphère privée à l’es
pace collectif, seul l'Étal étant capable de prendre les mesures
d'hygiène raciales et publiques qui s’imposent désormais pour éviter
la proximité des corps et les mélanges coupables qu’elle favorise.
La multiplication des voyages dans l'ancienne Régence et des
chez autour de vous les vieux fromages ou les vieilles viandes qui sont d’ordinaire
en France les coupables de ces surprises-là ; ni fromages, n i viandes, rien que des
Arabes. » Souvenirs d'Alger, Paris. Challamcl, « Librairie algérienne et coloniale ».
1884. p. 10. La puanteur d e l'autre peut être considérée com m e l’u n e des preuves
de son appailenancc à une race inférieure. « Lorsque les nègres sont échauffés, il
se dégage de leur peau une exsudation huileuse et noirâtre qui tache le linge et
répand une odeur désagréable. » Grand Dictionnaire universel du x v f siècle, article
«Nègre», op. cit., t. XI, p. 903. Ici. pollution olfactive et pollution matérielle se
combinent pour faire du « nègre » une souillure vivante qui infecte ce qu'il touche
et l’atm osphère dans laquelle il évolue. La conséquence logique de ce constat
réputé objectif est évidem ment la mise à distance d u «N oir» afin de réduire les
contacts avec lui a u strict minimum.
DES «ARABES» 67
récits qui en sont laits par des écrivains quelquefois prestigieux va
jouer un rôle essentiel dans la diffusion des représentations des
« Arabes». De cela, Maupassant est un bon exemple. L'attention que
nous lui accordons n’est pas liée à l'originalité de ses écrits - elle est
faible -, mais à la place qu'il occupe dans le domaine des lettres eL
du journalisme lorsqu’il rédige les textes qui nous intéressent. A
l'instar de beaucoup d'artistes, peintres ou écrivains, attires par l’Al
gérie, pensée alors comme une terre propice à l'inspiration créatrice
en raison de ses paysages, de sa lumière éclatante et de la diversité
des populations qui s’v trouvent, l'auteur de B o u le -d e -S tiif a séjourné
dans la colonie pour fuir une vie qu'il jugeait morne. Alger, Oran,
Bougie et Constant inc sont les principales villes visitées par l écri
vain au cours de son voyage, qui lui a inspiré de nombreuses pages.
Conçus comme des chroniques pittoresques destinées à la presse,
ces textes furent d ’abord publiés dans un journal français - Le
Gaulois - avant d’être plus tard remaniés puis réunis en un volume
unique —preuve que Maupassant les jugeait dignes d'être intégrés à
l'œuvre qu’il était en train de bâtir. Impossible donc d'y voir des
articles tenus pour secondaires par leur rédacteur. En outre, cette
activité journalistique a li és certainement inspiré l'auteur de Bel-
A m i , En effet, dans ce roman, c'est en signant de sa main un repor
tage inventé et rédigé par une autre que Georges Duioy, te héros,
commence sa carrière dans la presse et son irrésistible ascension
dans la société parisienne. Intitulé « Les souvenirs d ’un chasseur
d'Afrique», l’article usurpé, destiné à un public friand d'exotisme,
d’exploits militaires et d'intrigues amoureuses, relate «une excur
sion fantaisiste» à Oran où il est «surtout question des femmes, des
Mauresques, des Juives » et «des Espagnols », « Il n'y a que ça qui
intéresse», affirme I au Leure véritable. Mme Forestier, plus soucieuse
des ventes du journal dans lequel ce texte doit paraître que de la
vérité. L’article s’achève donc sur la relation d'une liaison, fictive elle
aussi, entre le narrateur et une jeune ouvrière présente dans la
colonie, péripétie qui permet la mise en scène de rendez-vous
nocturnes, alors que « les chacals, les hyènes et les chiens arabes
crient, aboient et hurlent au milieu des rocs1».
Oueis sont les objectifs de Maupassant, lui qui se targue de
voyager pour « tenter de comprendre l'âme » des « indigènes », «ce
dont ne s’inquiètent guère les colonisateurs2», plus intéressés par la
réussite de leurs affaires que par la vie des «Arabes»? Découvrir
puis faire découvrir' aux lecteurs une contrée, des coutumes et des
mœurs qu'ils ignorent trop souvent, telle est l'ambition de l'écrivain,
qui entend faire œuvre de connaissance en mobilisant ses talents
I . G. de Maupassant, Bel-Amt (1S85J, Pnris. Gallimard «Folio». 1975. p. 77.
ï. G. de Maupassant, An soleil (1SS4), Paris, Pocket Classiques. 199S. p. 27.
COLONISER. EXTERMINER
littéraires. À l’occasion de son séjour dans le village de Boukhari, il
rédige donc un article où abondent les observations relatives aux
mœurs sexuelles des « indigènes ». « C'est là une matière fort délicate,
mais qu’on ne peut passer sous silence quand on veut essayer de
raconter la vie arabe, de faire comprendre le caractère particulier de
ce peuple», écrit-il avant de comparer les «amours antinaturellcs»,
parfois présentes chez les Européens, à celles qui sévissent parmi les
populations algériennes. Exceptionnelle et pour cela remarquée dans
les pays du Vieux Continent où elle est sévèrement condamnée par la
morale et le droit, on apprend que l’homosexualité est au contraire si
répandue en Algérie que les « Arabes » la jugent normale. Cette parti
cularité suffit à les condamner, puisqu’elle atteste l’ampleur de leur
perversion. Fort de ce constat, ou de ce qu’il présente comme tel,
Maupassant dévoile les causes de ce qu’il tient pour une « déviation
de l'instinct ». La polygamie et « l’ardeur du climat, qui exaspère les
désirs sensuels», comme on ne cesse de le répéter depuis le
xvnie siècle en citant quelques noms prestigieux qui dispensent de s’in
terroger sur le bien-fondé de celte relation de cause à effet, expliquent
ces amours singulières1. Chez les hommes, elles témoignent d’un
« tempérament violent », d’une absence de « délicatesse », de « finesse »
et de «propreté intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des
contacts répugnants». À cela s’ajoute «une hérédité vicieuse» d'au
tant plus forte que l'« indigène », « presque incapable de civilisation »,
porte les stigmates des « mœurs de Sodome12».
Cette généalogie fantasmatique, que soutiennent les origines
raciales et géographiques supposées des «Arabes», permet de trans
former la mythologie en histoire, puis l'histoire en analyse réputée
objective du présent par l’établissement de filiations; les caractéris
tiques des hommes d'aujourd’hui étant rapportées à des coutumes fort
anciennes dont le foyer se trouve en cette ville abhorrée de Palestine
justement détruite par le Seigneur en raison de ses mœurs coupables.
De Sodome à Alger - cela vaut pour lcnsemble des populations de la
1. «Ces souffles suffocants du Sud [...] em brasent le sang, affolent la chair,
em bestialisent», soutient M aupassant d ans u n e nouvelle. «M arroca» (2 m ars
1882), in Écrits su r le Maghreb. Récits, nouvelles, lettres, Paris, M inerve, 1991,
p. 193. «Le clim at excite l’appétit vénérien o u tre m esure, il fait n aître cette
passion prém aturém ent. C’est pourquoi elle se pervertit et fréquem m ent se
traduit pa r l’am o u r inter inasculos el p a r l’am o u r inter feminas », affirm ait aussi
Bodichon. Hygiène à suivre en Algérie. Alger. 1851, p. 9. Il m ettait en garde les
E uropéens contre cette corruption, susceptible d e les atteindre pareillem ent en
raison de la « surexcitation d u système nerveux » provoquée p a r la chaleur qui
accroît « la sensibilité au détrim ent de la raison ».
2. G. de M aupassant, «Province d'Alger», in Au soleil, op. cit., p. 65-66.
Ailleurs, il revient s u r ce sujet rebattu en écrivant des «Arabes » : « Peuple étrange,
enfantin, dem euré prim itif comme à la naissance des races. Il passe su r terre sans
s’y attacher, sans s’v installer. » « Le Zar’ez ». in Au soleil, op. cit., p. 76.
D ES «ARABES» 69
colonie -, le lien devient direct en vertu de la temporalité si particu
lière des races inférieures qui, rétives an progrès, n'ont pas changé
depuis des siècles. La référence à ceLle cité honnie fonctionne ainsi
comme une explication sérieuse, cependant qu'une vision du monde
et des races commune à l'auteur et à ses lecteurs autorise le premier
à s en tenir là. En ces matières, il suffit de suggérer et de procéder par
allusions et eupliémisations savantes pour jouir d'un crédit d'autant
plus important qu'il s’appuie sur l'autorité du grand écrivain parti à
la découverte désintéressée des autres* Les hommes d'Algérie conti
nuent donc de se livrer à des amours contre nature en raison de la
permanence, a priori singulière et tout a luit improbable, de traditions
héritées de ce lointain passé. Et cette permanence s'explique elle-
même par l'incapacité notoire des «Arabes » à progresser - celte cause
« providentielle » qui permet de rendre compte des phénomènes les
plus divers. Avec Maupassant, les lieux communs de l'époque devien
nent des vérités démontrées. Il leur apporte sa caution d’auteur réputé
dont les connaissances se nourrissent de sa vaste culture et de l'ob
servation précise des « indigènes».
En 1905, sous la plume d'un ouvrier typographe anarchiste qui,
avec Louise Michel, a donné plusieurs conférences dans la colonie,
on découvre la description d'une auberge d'Alger. La nuit, écrit-il,
c'est «un amas de loques, un fouillis de burnous crasseux, de
jambes, de bras et de têtes. Des rapprochements ignobles, des
contacts impurs ont lieu et parfois [...] des soupirs, des petits cris
significatifs sortent de ce tas d'ordures humaines. Les corps sont
confondus dans la plus immonde promiscuité et la saleté la plus
répugnante ». Au terme de ce passage, où l’indignation le dispute au
mépris éprouvé pour celte sous-humanité repoussante sur le plan
physique et moral, et ravalée à cause de cela au rang de déchet
souillant plus encore une cité livrée à la « prostitution », à I'« alcoo
lisme», au «fanatisme» el à l'« ignorance», l’auteur conclut par cette
sentence définitive : « Sodome sur un las de fumier1. » À l’immonde
L E. Girault (1871-1933), Une colonie d'enfer, Alfortville, Librairie internatio
naliste, 1905, p. 64. Collaborateur au journal Libertaire, Girault adhère plus tard
au Parti com m uniste. Membre de la com m ission exécutive du Secours rouge
international en 1925, il est candidat aux élections législatives de mai 1928. Il
dénonce également la paresse de l’« Arabe » qui, dès son « calé absorbé, s'allonge
en un coin quelconque et dort ». Quant à sa religion, elle n'est qu'un « fanatisme
détestable» qui relève selon lui du « psycho-physiologique». Ibid., p. 52 et 54. «Le
mariage des impubères, les vices contre nature sont extrêmement fréquents chez
le nomade », affirme R. Peyronnet, qui étend ce constat à l’ensemble des popula
tions algériennes. Le Problème n o rd -a fric a in , Paris, Peyronnet et Cie Éditeurs,
1924, p, 171 et 172. Commandant dans l'armée d'Afrique, l'auteur a également
publié des Études géographiques couronnées par la Société de géographie d'Alger
en 1917,
70 COLONISER. EXTERMINER
moral s'ajoute donc l'immondice, et leur conjonction fait d'Alger une
sorte de Babel infernale où se mêlent tous les vices el toutes les
pollutions. Preuve, s'il en était encore besoin, de la présence et de la
permanence dans des milieux sociaux et politiques divers de repré
sentations dont on découvre quelles sont véritablement communes
et collectives. Communes puisqu'on peut en constater l'existence à
des époques distantes les unes des autres, et collectives puisqu'elles
sont partagées par des hommes que tout oppose par ailleurs.
Maupassant, quant à lui, poursuit son récit en multipliant les
anecdotes destinées à en renforcer la véracité. Plusieurs faits divers
le retiennent, car ils témoignent de la « puissance » de la « passion »
homosexuelle «chez l'Arabe» et de ses conséquences meurtrières,
puisqu'il est toujours question de crimes commis sous son empire.
Non contente d’être déjà en soi un attentat à la morale, l'homo
sexualité est à l'origine d'homicides d'autant plus odieux que les
victimes sont des amants ou des frères tués par jalousie ou pour de
sordides intérêts pécuniaires. Ces assassinats confirment le carac
tère criminel des amours contre nature et la cruauté proverbiale des
«Arabes». Pire encore, «tout prisonnier qui tombe dans [leurs]
mains est aussitôt utilisé pour leurs plaisirs» et, si les « indigènes »
« sont nombreux, l’infortuné peut mourir à la suite de ce supplice de
volupté», précise Maupassant, qui sc complaît dans la relation
minutieuse de ces pratiques qu'il lient pour avérées. Sans doute
rapporle-L-il des rumeurs colportées par les militaires qu'il a
fréquentés au cours de son voyage - à moins que, emporté par sa
verve démonstrative et désireux d'appâter le public par la multipli
cation de détails propres à le tenir en haleine, ii ne laisse libre cours
à ses fantasmes présentés comme des faits établis. Quoi qu’il en soit,
l'écrivain sait ménager ses effets pour révéler aux Français des
comportements toujours plus répréhensibles. On apprend donc que
les «Arabes» pratiquent couramment la nécrophilie. «Quand la
justice est appelée à constater un assassinat, affirme Maupassant,
elle constate souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le
meurtrier1.» Ici, Fauteur s'efface complètement derrière une insti
tution prestigieuse, la justice. Il se présente comme celui qui se
contente d'en rapporter les conclusions, lesquelles acquièrent une
puissance de conviction plus grande encore grâce au pouvoir dont
elles émanent. Cette puissance est aussi liée au fait que le lecteur est
mis en présence de preuves jugées irréfutables, puisqu'elles sont
fournies par les observations rigoureuses de la médecine légale. C'est
en se réclamant de ces autorités que sont la science et l'État - et la
science mise au service de l'État - que l'écrivain devient le porte-
parole autorisé des rumeurs les plus folles, qui passent pour des
t . G . d e M a u p t is s à n i, « P r o v in c e d 'A lg e r » , op . c it ., p . 6 7 .
DES«ARABES» 71
vérités établies grâce à cette mise en récit et à ce Lravail rhétorique.
Pour clore cette description des populations masculines de l'Algérie,
et sous couvert d épargner à ses lecteurs des détails plus horribles
que la décence lui impose de taire, Maupassant conclut par cette
phrase lourde de sous-entendus propres à stimuler leur imagina
tion : «Il est encore d’autres faits fort communs et tellement ignobles
que je ne puis les rapporter ici1.» «Il n’y a que ça qui intéresse »,
déclarait Mme Forestier dans Bel-Ami ; cette prescription a éLé scru
puleusement respectée par l auteur.
Les textes de Maupassant contribuent donc à entretenir, à
propager et à renforcer les préjugés relatifs aux mœurs effroyables
des populations arabes. D’autant plus d'ailleurs qu'il s'agit d’articles
rédigés par un écrivain-voyageur déjà réputé et tenu pour être aussi
un témoin fiable. Parmi ces différents statuts auxquels s’attachent
un prestige et un crédit certains, le dernier n'est pas le moindre. En
effet, «être témoin de», c'est certifier, ici par un récit dont le pouvoir
de persuasion est accru du fait qu'il est écrit, que les événements
relatés sont vrais car ils ont été dûment constatés. L'agrégation de
ces diverses qualités fait de Maupassant un journaliste peu ordinaire
dont les textes jouissent d’une autorité singulière propre à leur
assurer une diffusion et une crédibilité importantes. C'est pourquoi
l'auteur d'Att soleil n’est pas le fils passif de son temps, comme il est
dit souvent pour exonérer des figures prestigieuses ayant commis
des pages peu compatibles avec leur glorification contemporaine et
leur entrée au panLhéon des lettres. Au contraire, Maupassant doit
être considéré comme un récepteur el comme un véritable produc
teur. Comme un récepteur puisqu'il hérite des nombreuses repré
sentations de son époque, qu'il fait siennes en les utilisant comme
des matériaux intégrés à son œuvre. Parce qu'il est un écrivain juste
ment, cette opération n'est pas une simple réplication, mais bien une
re-création qui distingue sa production des ouvrages déjà existants.
Ce processus même exige de tenir Maupassant pour un producteur,
car ses articles et ses nouvelles s'ajoutent, avec leur style propre, leur
intrigue et leur mise en récit particulières, aux textes rédigés par
d'autres sur des sujets identiques ou voisins. Aussi les pages
nombreuses que l'auteur de Bel-Ami a consacrées à l'Algérie, et plus
généialemenl à l’Afrique du Nord, ont-elles nourri, actualisé et favo
risé la diffusion et la pérennité des représentations dominantes en
leur conférant le statut, indispensable à leur prégnance, de « choses
vues*. Si Maupassant a dénoncé les aspects les plus violents de la
I. Ibid, a Le viol, soutient J. Maire à la même époque, est une des distractions
fam ilières* des «Arabes», qui «le pratiquent non seulement sur leurs femmes
en retard de nubilité [.,.] mais surtout sur les petits garçons ». Sottvenirs d'Alger,
op. cit., p. 45.
72 COLONISER. EXTERMINER
colonisation de l'ancienne Régence, cela 11e suffit pas, lanL s’en faut,
à faire de lui un adversaire de cette politique, dont il condamne
certaines des formes mais en aucun cas les principes. Ce passage en
témoigne : « L'Algérie devient productive sous les efforts des derniers
venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour
des intérêts personnels, mais aussi pour les intérêts français. Il est
certain que la terre, entre les mains [des Européens], donnera ce
quelle n'aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est certain
aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est indu
bitable que celte disparition sera fort utile à l'Algérie, mais il est
révoltant qu'elle ait lieu dans les conditions où elle s’accomplit1. »
D'accord sur le but poursuivi, la nécessaire spoliation des «indi
gènes » au profit des nombreux colons venus d'Alsace et de Lorraine
notamment; seuls l'indignent quelques-uns des moyens employés
pour y parvenir.
Les différentes causes analysées pour rendre compte des mœurs
masculines expliquent parfois aussi celles des femmes, et leurs
conséquences sont également néfastes; la prostitution, le saphisme
et le péril vénérien en sont les manifestations principales.
DE LA DÉBAUCHE FÉMININE ET DE SES EFFETS
Exploitée par un mari qui la traite comme « une bête de somme»,
privée de tout «enseignement [...], habituée dès l'enfance au mépris
du sexe fort »r la « femme arabe » est « le type du dévergondage le
plus brutal qu'il soit possible de rêver». De là une conséquence
majeure et particulièrement grave pour !a moralité privée et
publique, affirme Duvemois, puisqu'elle «se prostitue au premier
venu, dans n'importe quelle circonstance », «se donne à qui veut la
prendre» et « se vend à qui veut l'acheter12». Les ressorts de ces
comportements de la femme « indigène» ne sont pas uniquement,
et classiquement pourrait-on dire, la vénalité et le désir de subvenir
à ses besoins en faisant commerce de son corps, mais une sorte de
pulsion singulière qui la condamne plus encore. En effet, cette
pulsion est (expression d'un mal qui n'est pas conjoncturel, puisque
ses causes ne sont pas l'extrême pauvreté ou le goûl de l'argent
réputé facile. Aussi la prostitution est-elle à la fois plus générale et
1. G. de Mau passant, « La Kabyliv-Bougie », in Au soleil, op, cit., p. 124.
2, C. Duvemois, L'Algérie. Ce qu'elle est, ce qu 'elle doit être, op cit ., p. 100, « La
pudeur [.„ ] est inconnue à la le ion il arabe, et elle se livre sans honte au premier
qui la veut », soutient C. Richard. Du gouvernem ent arabe et de l'in s titu tio n qui
d o it l'exercer . Alger, Bastide, 1848, p. 54. Capilaine dans l'armée d’Afrique puis
chef du bureau arabe d’Orléansvdle. il est aussi fauteur d'un ouvrage remarqué.
Étude su r l'insurrection du Dtdim , puhliéà Alger en 1846.
DES «ARABES" 73
plus grave dans la colonie, car elle prospère sur une âme féminine
profondément pervertie. À preuve, cette épouse corrompue «n’a
même pas conscience de son infamie», et celle situation révèle une
absence complète de moralité et l’ignorance des devoirs élémen
taires, fidélité et tempérance, qui pèsent sur son sexe. S'offiir à
cîautres ne provoque chez elle aucun remords, ce qui confirme son
extrême abjection, puisqu'elle est incapable de distinguer le bien du
mal et de réagir correctement lorsqu’elle commet le second. Aussi
n’est-il pas surprenant quelle persévère dans sa débauche dès que,
échappant a la surveillance de son mari, elle en a l'occasion. La
conjonction de ces différents éléments permet de conclure qu'elle
est tombée « au dernier échelon de la dégradation1».
Au niveau collectif, ces comportements expliquent l’existence
d’une prostitution endémique dans l’ancienne Régence, où les
maisons de plaisir sont légion. Ces maisons où Maupassant allait
s’encanailler, comme beaucoup d'autres Européens, ainsi qu'il le
relate avec complaisance dans certains de ses récits de voyage.
Fascinantes, donc inquiétantes et désirables à la fois, les femmes
« arabes » de la colonie sont aussi des objets de plaisir à l’origine de
l'une des premières formes de tourisme sexuel, puisque la décou
verte de cette nouvelle possession française passe également par la
fréquentation des prostituées « indigènes». Si les métropolitains ne
traversent sans doute pas la Méditerranée pour cela, ils profitent
néanmoins de leur voyage pour se livrer à des aventures de ce type,
qui nourrissent parfois une correspondance où les «exploits»
sexuels réalisés sont rapportés en détail. « Les Français arrivent à
Alger affamés de Mauresques12», remarque Feydeau, qui, ayant long-
1. C. Duvemois, L'Algérie, ce quelle est, ce qu elle doit être, op. cil., p. 101. « Le
système de compression du mariage a développé au plus haut degré b ruse ci le
mensonge chez la femme [arabe], affirme l’écrivain E. Feydeau. Chez elle, [.,.] il
y a une préoccupation incessante de tromperie. » Alger, Étude, Paris, Michel Lévy,
1862, p. 155, 161 et 162. Quant à Zola, il explique le tempérament singulier do
Thérèse Raquin, celte femme née de l'union d’un capitaine parti combattre en
Algérie et d'une « indigène », par le « sang de sa mère, ce sang africain qui brûlait
ses veines» et qui «se mit [...] à battre furieusement dans son corps maigre,
presque vierge encore». De là scs comportements qui la conduisent, agitée pat
« de longs frissons ». à s’offrir à son amant avec « une impudeur souveraine » et,
plus tard, à désirer la mort de son mari. Thérèse Raquin (1867), Paris, Gallimard,
« Folio», 2001, p. 73. Au-delà de cette explication réputée scientifique, puisqu’elle
repose sur les connaissances physiologiques de son temps, Zola, qui compare son
activité d’écrivain à celle du chirurgien, laisse transparaître une hantise du métis
sage. Dans certaines conditions, le mélange des races et des sangs peut on effet
conduire aux désordres moraux, puis au crime que l’on sait.
2, E. Feydeau, Alger. Étude, op. cit., p. 166. Ce phénomène concerne l'Orient
également. Au cours de son voyage en Égypte. Flaubert écrit à L. Bouilhet, son
ami : « [...] j’ai en un jour tiré cinq coups et gamahuché trois fois. J’ajoute que ça
m ’a fait plaisir. » Plus tard, à propos de Maxime Du Camp cette fois, il note :
74 COLONISER. EXTERMINER
temps séjourné dans le pays, sait ce qu'il en est de l’attrait exercé par
ces amours exotiques, vénales et parfois interdites en France.
L’« ivresse sensuelle» que ces femmes «provoquent en nous»,
constate aussi Maupassant, attire donc des hommes qui peuvent
concrétiser nombre de leurs fantasmes dans des lupanars aux rituels
jusque-là inconnus ou à l’occasion de quelque brève rencontre. Dans
tous les cas. venir en Algérie, c’est avoir l’assurance de pouvoir
disposer d’une «bête adm irable», d’une «bête sensuelle», d’une
« bête à plaisir» avec « un corps de femme ». Dotée d’un « cœur trop
rudimentaire» et d’une «sensibilité trop peu affinée», la femme
« indigène », qui ignore à cause de cela la « petite fleur bleue des pays
du Nord », est ravalée par Maupassant au rang d’animal sexuel. Elle
est vouée à dispenser des plaisirs d ’autant plus affranchis des règles
morales de l’époque que les relations établies ici sont dépourvues de
toute «exaltation sentimentale». Le racisme ajouté à la misogynie
fait des Algériennes des êtres inférieurs, à la complexion grossière,
auxquels aucun égard n’est dû ; il est donc possible d’abuser d’elles
sans avoir le sentiment de les outrager puisque les contraintes qui
pèsent, en métropole, sur les rapports entre hommes et femmes sont
là inexistantes. De nombreux Français s'autorisent ainsi des
comportements ailleurs réprouvés, voire réprimés - le recours aux
services de mineures, par exemple -, en ayant l’impression de jouir
d'une liberté exaltante et nouvelle qui prospère en fait sur l’exploi
tation et l'asservissement sexuels d’êtres qu’ils jugent «charmants»
mais « nuis1».
Quant à la polygamie, elle est aussi à l’origine de l'homosexualité
féminine, puisque les «tribades» sont «en assez grand nombre»
dans l’ancienne Régence. Il semble, affirme Lasnaveres, que «ce soit
le dédommagement des femmes soumises*12» à cette institution qui,
en favorisant la promiscuité entre personnes du même sexe long
temps livrées à elles-mêmes, encourage des amours contre nature.
Placée au centre d’un complexe de perversions multiples articulées
entre elles et réputées s'engendrer les unes les autres, la polygamie
permet de rendre raison de l’état moral désastreux des populations
« indigènes» vouées à Sodome et à Gomorrhe. Alors qu'en métro
pole, à la même époque, le saphisme est considéré comme le stade
« Max s’esl fait polluer par un enfant [femelle] qui ignorait presque ce que c’était.
C’était une petite fille de douze à treize an s environ. Il s'est branlé avec les m ains
de l'enfant posées su r son vit. » Correspondance, choix e t présentation de
B. M asson, Paris, Gallimard, « Folio », 2002, lettre 24. p. 124, et lettre 26, p. 138.
1. G, de M aupassant, «A llouma» (1889), in Écrits su r le Maghreb, op. cit.,
p. 223 et 230. Plus généralem ent, cf. C, Taraud, Lu Prostitution coloniale. Algérie,
Tunisie, Maroc 1830-1962. Paris. Pavot, 2003.
2. J. Lasnaveres, De l'impossibilité de fonder des colonies européennes en
Algérie, op. cit., p. 66.
D E S «ARABES» 75
ultime de la déchéance féminine, puisqu'il fait de celles qui s'y aban
donnent des êtres plus dégradés encore que les prostituées, on
comprend qu'un pareil tableau, banal alors, suscite indignation,
mépris et horreur chez les Français qui le découvrent. Plus généra
lement, les auteurs cités ne cessent d'élaborer et de reconduire, avec
une obstination dont témoigne le caractère souvent répétitif de leurs
textes, où l'on retrouve de mêmes thèmes illustrés par des exemples
identiques ou pi oches, une représentation du monde qui oppose les
Européens travailleurs et moraux aux «Arabes» paresseux et débau
chés. Autre façon de rendre compte du combat mené par la civilisa
tion de l'ordre et du progrès contre la barbarie, qui se caractérise
par le plus affreux désordre puisque les hommes se livrent à des acti
vités féminines cependant que les femmes sont contraintes à des
Lâches masculines. À cette première inversion scandaleuse des rôles
s'en ajoute une seconde plus répréhensible encore : celle des sexes,
voués à des relations contre nature qui révèlent une société où la
corruption est totale puisqu'elle fait partout sentir ses effets, dans
l'espace public comme dans la sphère privée. Alger en est la preuve;
les conséquences de cette situation peuvent s'v observer aisément,
comme si elles étaient amplifiées par la concentration et la confu
sion des populations qui s'y trouvent. Les quartiers traditionnels de
cette cité sont à l'image de leurs habitants; ils suent « l'immoralité,
la débauche, l'ivrognerie» apportées par «deux ou trois peuples»
qui mêlent « leurs luxures ». Alger a donc « le débraillement cynique
des lieux qui ont perdu leur nationalité pour se prostituer [et] sou-
vrir à tous», dans une atmosphère difficilement respirable où s'ex
halent les odeurs fortes des Bédouins el celles des bains maures,
chargées «de sueur et d'eau chaude1». Passage remarquable en
raison des images et du vocabulaire utilisés, qui sollicitent plusieurs
sens, mais aussi parce que Loti, l’auteur de ces lignes, use d’une
double métonymie. Elle lui permet de décrire la ville arabe en décri
vant les hommes et les femmes qui y vivent et de traiter des mœurs
de ces derniers pour mieux faire découvrir au lecteur la topographie
singulière de cette Kasbah réputée vouée à tous les plaisirs. Alger?
Une cité « femelle » conquise par la force et l'argent, certes, mais qui
demeure rétive aux progrès de la moralité et de la propreté. Il n'esl
pas étonnant que cette ville, où prospèrent la débauche et de
nombreux excès, soit aussi celle du péril vénérien, puisque la «syphi
lisation’ » des hommes venus de métropole s’y développe dangereu
sement.*2
I. P. Loti, Les Trois Dames de la Kasbah, Paris, Calmann-Lévy, 1897, p. 34.
2 Néologisme forgé en France à la lin des années 1890, alors que les mala
dies vénériennes sont depuis longtemps déjà la hantise de la société et des
pouvoirs publics mobilisés pour les combattre. Cf. A. Corbin, Les Filles de noce.
Misère sexuelle et prostiiutiott au x w siècle, Paris, Flammarion, 1989, p, 40 J.
76 COLONISER. EXTERMINER
« C o n t a g io n a r a b e » e t s a n t é p u b l iq u e
Le roman de Loti qui met en scène et en intrigue ce phénomène
est simple. Des marins fraîchement débarqués dans la capitale de la
colonie s'égaillent dans des lieux où la prostitution sévit ; l’alcool
aidant, ils cèdent aux avances de plusieurs femmes et passent la nuit
en leur compagnie. Le lendemain, à peine dégrisés, ils vont « gaie
ment, savourant ce bien-être matinal » qui fait suite aux amours
vénales et aux soûleries de la veille. Ce qui n’était jusque-là qu’une
histoire banale se transforme en un drame ; le lecteur apprend ce
que les protagonistes ignorent eux-mêmes : ils portent «dans leur
sang de hideux germes de mort », sans se douter que « leur saine et
belle jeunesse » est à jam ais finie. L’un, gravement atteint, mourra.
Les autres, de retour en France et se croyant sauvés, se marieront et
s’uniront à leur femme légitime pour avoir des enfants. Nouveau
drame, plus terrible que le précédent puisqu’il affecte cette fois les
nourrissons. En effet, «dans des familles de pêcheurs [...] saines et
vigoureuses, ils apportèrent cette contagion arabe ; leur premier-né
vint au monde couvert de plaies qui étaient honteuses à voir1»,
précise Loti, soucieux de m ontrer qu'il ne s’agit pas d’un accident,
mais d'une loi à laquelle nul ne saurait échapper. Comme on le disait
alors, ces nouveau-nés sont victimes de la «syphilis des innocents »,
celle qui frappe les enfants et les épouses vertueuses, contaminés par
des maris volages qui transm ettent le mal à leur descendance en
ruinant également l'honneur de leur maisonnée et de leur parentèle.
La morale de cette histoire édifiante est claire. Le sexe coupable,
parce que dissocié de la reproduction qui seule le rend tolérable,
peut conduire à la mort individuelle et à la contamination collective
de la race blanche. Celte race est désormais menacée dans son exis
tence même par l’agrégation de ces comportements déviants, cause
d'une épidémie dont les effets se font sentir des deux côtés de la
Méditerranée. À l’origine du phénomène : la femme indigène, séduc
trice, débauchée el infectée12 qui introduit, parmi les éléments sains
du peuple français, celte maladie honteuse et criminelle puisqu’elle
1. P. Loti, Les Trois Dames de la Kasbah, op. cit., p. 95 e t 103. (Souligné p a r
2. « E n Afrique», les filles «foisonnent, mais [...] elles sont toutes aussi malfai
santes et pourries que le liquide fangeux des puits sahariens ». G. d e M aupassant,
«M arocca», in Écrits su r le Maghreb, op. cit., p. 195. P o u r d ’autres, c ’est le
« m anque d’hygiène » de la « femme arabe » qui entretient « des maladies de sang
souvent syphilitiques», lesquelles expliquent la fréquence d e la « pédérastie»
« entre soldats du même bivouac », com m e l’affirme P. Durel. La Femme dans les
colonies françaises. Études su r les m œ urs au point de vue myologique et social,
Paris, Dulon, 1898, p. 36.
DES «ARABES» 77
atteint des êtres jeunes quelle marque de ses stigmates en faisant
retomber sur les enfants la faute commise par le pcrc. C est ainsi que
la syphilis dite «arabe» quitte les lieux de perdition de la Kasbah,
où elle était jusque-là confinée, pour se répandre en métropole el
dans des régions encoie épargnées. Au terme de ce récit, le péril
alcoolique est désormais articulé au péril vénérien, qui se trouve lui-
même racisé du fait de son intégration à une vision du monde où la
race inférieure des colonisés infecte la race supérieure des coloni
sateurs, en devenant la cause d'une corruption d'autant plus dange
reuse qu'elle est plus sournoise et qu'elle se transmet de génération
en génération. Plus précisément, ce texte de Loti se fait l'écho de
deux mouvements propres à la seconde moitié du xixe siècle, où le
sexe coupable d'une part se médicalise en raison du progrès des
connaissances relatives aux maladies vénériennes et à leur trans
mission, et d autre part se politise en étant dorénavant au fondement
d'une politique de santé publique destinée à promouvoir des règles
d'hygiène collective indispensables pour lutter efficacement contre
ces fléaux. Ces règles passent ici par la prohibition des relations
vénales et interraciales, et par une stricte séparation des Européens
et des « Arabes » K Quant à l'hygiène sociale, elle est désormais indis
sociable d’une hygiène raciale sans laquelle elle ne saurait être effi
cace, el d'une morale qui condamne le métissage au nom de la
préservation de la santé et de la pureté des Français.
En 1880, Ricoux, médecin exerçant à lrhôpital civil de Philippe-
ville et membre de la Société d'anthropologie de Paris fondée par
Broca, publie un ouvrage savant intitulé La Démographie figurée de
l'Algérie, Dédié à J ules Grévy, alors premier gouverneur général civil,
ce livre est préfacé par une personnalité connue à l'époque : Louis-
Adolphe Bertillon, docteur eL démographe. Dans cette étude saluée
par ses pairs et consacrée aux autochtones de l’ancienne Régence,
Ricoux affirme que ni la « morale», ni Y« hygiène» ne peuvent
vaincre facilement «ces deux vices endémo-constitutionnels» que
sont la «syphilis» et la «sodomie». Aussi se prononce-t-il contre le
croisement «avec les indigènes musulmans», car cela donnerait
fatalement naissance à une «race déclassée, pétrie de vices et d’or
gueil12», et favoriserait l'expansion de nombreux maux nuisibles à la
1. En 1814, Peyroux de La Coudrenière accusait déjà les peuples d'Oricnt
d’avoir apporté à l’Europe la « peste », la « fièvre jaune », le « mal vénérien » et la
«petite vérole». Pour combattre ces maux susceptibles de déboucher sur la
«destruction totale de l’espèce blanche», il préconisait l'interdiction du m étis
sage. Mémoire sur tes sept espèces d'hommes et su r les causes des altérations de ces
espèces, Paris, 1814, p. 44 et 48. L’auteur se présente com m e «capitaine des
armées de Sa Majesté Catholique».
2. R. Ricoux, La Démographie figurée de l'Algérie, op. cit., p. 258. Il lut égale
ment maire de Philippeviile de 1892 à 1896. En 1871, Pomel notait que «cette
COLONISER. EXTERMINER
morale et à la santé publiques. Chaud partisan de la colonisation,
Ricoux est hostile au refoulement des populations d'Algérie, que
leurs caractéristiques condamnent à une lente mais inéluctable
disparition. La démographie des « Arabes » en témoigne puisqu'elle
accuse une baisse spectaculaire et continue depuis 1830, confirmant
une loi dont les effets ont été observés antérieurement en Amérique
du Sud par exemple. Les mécanismes de cette loi peuvent être ainsi
résumés : lorsque les races inférieures entrent en contact avec les
races supérieures, elles dégénèrent puis meurent en raison de leur
incapacité à s’adapter aux conditions nouvelles imposées par leurs
conquérants. À ces facteurs exogènes s'ajoutent des facteurs endo
gènes dans le cas des «Arabes», puisque leurs habitudes sexuelles,
les maladies vénériennes qu’elles favorisent, conjuguées aux effets
du typhus, de la famine et des insurrections, ont précipité un
processus qui s'est traduit par un recul majeur de leur nombre. De
3 millions qu'étaient les « indigènes » au moment de la conquête, ils
ne sont plus que 2 125 051 en 1872, selon les chiffres du dernier
recensement cités par Ricoux. Usant d'un vocabulaire d’une rare
violence symbolique et particulièrement significatif des représenta
tions qui sont les siennes, il constate qu'au cours des quarante-deux
années qui se sont écoulées « le déchet [...] a été de 874949 habi
tants, soit une moyenne annuelle de 20000 décès*1».
Fortement influencé par le darwinisme social et racial dominant
au sein de l’École d'anthropologie dont il est membre, l'auteur de La
Démographie figurée de l'Algérie écrit : « Les indigènes sont menacés
d’une disparition inévitable et prochaine. Elle sera le fait non du
refoulement, ou autres mesures de politique humaine; elle est due
tout entière à des causes indépendantes de notre volonté. [...] Le
peuple arabe m eurt [...] de rester immobile dans son fatalisme et
ses préjugés, [...] il meurt, pourrait-on dire, de ses vices et de ses
dépravations.» Inutile donc de recourir à la violence et aux
massacres pour faire disparaître les «Arabes», il suffit de laisser
faire et de laisser agir les phénomènes naturels, ou prétendus tels,
qui viennent d'être décrits pour que cette fin se réalise. Cette fin, que
Ricoux ne condamne pas, n'a pas à être combattue puisqu'elle est
inscrite dans le mouvement même de l'humanité, qui progresse en
se débarrassant des races inférieures dont l’infériorité est attestée
par cela même quelles sont incapables de faire face aux événements
majeurs qui se produisent dans le monde. Quant au peuple français.
dissolution des m œ urs a propagé [...] le virus syphilitique aujourd'hui presque
constitutionnel dans la m ajorité d e la p opulation » a rab e, d ont il prédisait lui
aussi le «dépérissem ent» fatal. Des races indigènes de l'Algérie.... op. cil., p. 7.
1. R. Ricoux, La Démographie figurée de l'Algérie, op. cil., p. 260. (Souligné par
DES «ARABES» 79
il n'a évidemment aucun «intérêt à compromettre ses qualités
natives, sa supériorité morale, en se mêlant avec des races corrom
pues » dont les caractéristiques «sont la malpropreté, la mauvaise
foi, l'habitude du vol, en un mot toutes les dépravations physiques et
morales1».
Ces analyses ne sont ni isolées ni complètement nouvelles, puis
qu'elles étaient déjà défendues par Jules Duval en 1864. Hostile lui
aussi aux «anciennes rigueurs» couramment employées dans les
colonies, ii estime qu elles «doivent être proscrites au-delà de la
stricte mesure qu'imposent la sécurité personnelle des colons cl la
garde de leurs établissements». Les raisons de cette condamnation
sont doubles, Elles sont liées, d'une part, aux effets néfastes du
recours systématique à la violence physique contre les « indigènes »,
qui engendre un ressentiment tenace et des résistances toujours plus
nombreuses et plus difficiles à vaincre* et. d’autre part, à l'existence
de cette «loi fatale» qui voit les «races inférieures» disparaître
«devant les races supérieures ». C'est pour quoi « les premières s'éva
nouiront peu à peu de la surface de la terre» en s’éteignant «silen
cieusement et sans violence, victimes du destin, sans que l'homme
blanc et civilisé ail à se souiller les mains d’un sang innocent ». Fort
de ce constat qui naturalise les catastrophes humaines provoquées
par la conquête et la colonisation en exemptant les Européens de
leurs responsabilités, Duval ajoute : « loin de regretter d'avoir acquis
ou conservé aucune des colonies quelle possède», la France «décou
vrira ce qui lui reste encore à fonder pour tenir, dans les diverses
parties du monde, à côté des autres nations maritimes, le rang
quelle occupe en Europe». Défenseur enthousiaste et visionnaire
d'un vaste programme de conquêtes qui ne sera réalisé que sous la
Troisième République, il affirme que la métropole doit, en s’ap
puyant sur l'Algérie chèrement acquise, étendre «ses vues, à l'est et
à l'ouest, sur la Tunisie et le Maroc, pour y consolider ou préparer
sa suprématie, au moins morale12», avant de s'élancer en Afrique
noire, en Arabie et en Cochinchine.
Les thèses exposées par Ricoux légitiment deux politiques
distinctes qui ne sont contradictoires qu’en apparence. La première
1. Ib id ,, p. 262. Plus généralement, cf, P -A. Taguieff, La C ouleur et le sang.
Doctrines racistes à ta française. Paris. Mille et une nuits. 2002.
2. J. Duval (1813-1370), Les Colonies el la p o litiq u e coloniale de ta France,
Paris, Arlhus Bertrand, 1864, p. 449. Proche des socialistes utopistes, il fonde une
entreprise agricole en Algérie sur les principes de l'association du capital et du
travail. Membre du conseil général d'Oran, il est aussi rédacteur en chef de
L'Écho d ’O ran , Revenu en France, il participe à la création do journal L'Écono
miste français, qui se présente com m e 1« organe des colonies, de la colonisation
et de la réforme par l'association et (am élioration du sort des classes pauvres»,
et devient vice-président de ta Société de géographie.
80 COLONISER. EXTERMINER
doit être considérée comme libérale ; elle concerne les « indigènes »,
qu'il faut abandonner à leur sort en laissant les lois de la nature
produire librem ent leurs effets. Dans ce cas, l’État colonial et la
métropole ne sauraient agir sous peine de contrecarrer un processus
de destruction jugé positif. La seconde est interventionniste, au
contraire; elle vise les Français, qu'il faut protéger s’il s’avère que
leur « répulsion instinctive » pour les « Arabes » faiblit. Dans ce cas,
«on ne saurait trop énergiquement s'opposer à [leur] mélange avec
les indigènes » au « sang vicié1», et l'État hygiéniste ici sollicité est
indispensable pour obvier aux dangers que des relations sexuelles
coupables font courir au pays. La défense de la vie, de ses conditions
optimales de reproduction el de la santé des populations de la
métropole nécessite donc la mobilisation des pouvoirs publics, seuls
capables de peser efficacement sur des com portem ents et des
phénomènes collectifs. Les analyses de Ricoux, et les arguments mis
en avant pour les justifier, confirment un mouvement perceptible à
la lecture des ouvrages précédemment étudiés. Les années 1880
voient les discours raciaux, moralistes et hygiénistes former de
nouvelles configurations. Prospérant sur la médecine, l’anthropo
logie, la statistique et la démographie, qui leur confèrent une légiti
mité scientifique neuve et im portante, ces discours s’articulent
désormais étroitement les uns aux autres en étant au fondement de
politiques publiques sans doute assez inédites au regard des consi
dérants invoqués pour les promouvoir.
De plus, n'assiste-t-on pas aussi à la mise en place de nouveaux
rapports entre les sciences, qui connaissent un essor significatif dans
de nombreux domaines, et la politique? Celle-ci ne cesse d’en
appeler à l’autorité réputée incontestable de celles-là, si bien que les
orientations définies - laisser faire, par exemple, les mécanismes de
la nature qui vouent les races inférieures à une dispaiition annoncée
- semblent ressortir non à des conclusions argumentées susceptibles
d'être discutées et rejetées, mais à des conclusions nécessaires
tenues pour scientifiquement établies. De là une souveraine indiffé
rence envers les conséquences pratiques qui en résultent, le courage
consistant maintenant à reconnaître la puissance des lois décou
vertes et à en accepter les implications quels qu'en soient les coûts
humains. C’est dans ce contexte que le but poursuivi - la protection
du sang et des «qualités natives » du peuple français, comme l'écrit
Ricoux - définit une biopolitique destinée à soustraire la race supé
rieure aux effets de la corruption « arabe ». Un tel but témoigne aussi
de l'irruption de préoccupations eugénistes12 dans le débat public,
1. R. Ricoux, La Démographie figurée de l'Algérie, op. cil., p. 262.
2. Cf. A. Pichol, La Société pure. De Darwin à Hitler, Paris, Flamm arion, 2001,
p. 159. L'a uteur distingue deux form es d'eugénism e. L'un est «n ég atif» - c'est
DES «ARABES» 81
où elles ont désormais droit de cité - ce qui ne saurait surprendre
au regard du texte étudié, des problèmes soulevés par son auteur et
des solutions préconisées pour les résoudre.
Inutile en raison de son inaptitude naturelle au travail, rebelle
comme le prouvent ses résistances nombreuses et violentes, nuisible
à cause de ses mœurs effroyables et dangereuses, l’« indigène» d'Al
gérie présente des caractéristiques particulières et incarne divers
dangers qui appellent des mesures spécifiques. La volonté exprimée
par certains d'importer massivement une main-d’œuvre noire obéis
sante et laborieuse en témoigne, de même que l’ensemble des dispo
sitions relatives à la préservation de la santé publique. Pour les
Français soucieux de transformer les territoires conquis en une
colonie de peuplement, l'« Arabe» pose de nombreux problèmes,
notamment liés à son identification comme barbare. De ce point de
vue, la situation de ]'« indigène» se distingue de celle du Noir, et cela
a des conséquences majeures sur les relations que les colonisateurs
entendent instaurer avec l'un et l'autre. Dans la taxinomie raciale
établie par Le Bon, par exemple, on découvre quatre races : les
« primitives », où se trouvent « les Fuégiens et les Australiens» ; les
« inférieures », représentées par les « nègres » ; les « moyennes », qui
ont été capables de bâtir des civilisations importantes - les Chinois,
les Mongols et les Arabes en font partie; et les supérieures, incar
nées par les «peuples indo-européens1». Impossible donc de
confondre les populations d'Algérie avec les Noirs; leurs aptitudes,
leur histoire et leur devenir supposés sont par trop différents.
Sauvages et barbares :
animalisation et bestialisation
Depuis longtemps considéré comme un être dépourvu d'histoire
et de culture, comme un « incivilisc», ainsi qu'on le dit à l'époque,
ïe Noir souffre de graves insuffisances que beaucoup d'hommes du
xixe siècle estiment irréversibles; il a néanmoins des qualités jugées
celui que nous venons de rencontrer en étudiant les thèses de Ricoux notam-
ment; il a pour fin d'empêcher une dégénérescence annoncée. L'autre est
« positif» ; il consiste à « améliorer la société en encourageant la reproduction des
individus "supérieurs^ voire en l'organisant ». Ihid. Ces qualificatifs ne valent pas
condam nation dans un cas, approbation dans l'autre; il s ’agit uniquement de
penser différents types d ’eugénism e susceptibles d'être mis en oeuvre de façon
parfois complémentaire,
1. G. Le Bon, Lois psychologiques de l'évolution des peuples (1889), Paris, Les
Amis de Gustave Le Bon, 1978, p. 28.
82 COLONISER. EXTERMINER
essentielles par les colonisateurs. Le « nègre » est souvent loué en
effet pour sa docilité et ses capacités de travail dès lors qu’il est placé
sous l'étroite surveillance des Blancs, qui peuvent l’employer à de
nombreuses tâches. Sa capture, sa déportation puis sa réduction en
esclavage dans les îles de la Caraïbe et en Amérique le prouvent : il
est aisément exploitable. C’est pourquoi sa vie doit être en général
préservée, pourvu qu'il se tienne docilement à la place qu’on lui
assigne. Privé de tout droit, m altraité el souvent torturé, l'esclave
conserve une valeur productive et marchande. Il est et demeure un
moyen de production qui demande à être entretenu pour pouvoir
continuer de rem plir sa fonction ou être vendu à bon prix. Plus
généralement, la caractéristique essentielle du sauvage1, dont le Noir
a longtemps été l’incarnation emblématique, est l'absence de toute
civilisation, mais ce défaut peut devenir un trait positif dès que s’éta
blissent des relations avec les races supérieures du Vieux Continent.
Pour les Français notamment, le sauvage est une sorte de tabula rasa
sur laquelle ils peuvent inscrire certains de leurs principes en le
soumettant à la dure mais rédemptrice loi du travail. Grâce à elle,
le Noir gravit alors quelques degrés dans la hiérarchie du genre
humain et sur l’échelle des valeurs occidentales, ce qui lui confère
un statut particulier dans la métropole el les colonies. « Le nègre,
qui, abandonné à lui-même, ne sait ni inventer ni perfectionner,
retrouve, dès que le contact de l’exemple réveille son génie imitateur,
des facultés qu’on ne lui aurait pas soupçonnées », écrit le baron
Baude, qui ajoute que la « race noire » est « appelée12» à fournir aux
colons algériens les bras dont ils ont besoin. Parfois méprisé à cause
de ses limites intellectuelles supposées et des travaux élémentaires
auxquels on le dit voué par essence, le Noir peut aussi inspirer une
pitié condescendante liée à sa nature réputée enfantine.
P e t i t p o r t r a i t d u N o i r e n « a n im a l d o m e s t iq u e »
Quant à l’animalisation dont le Noir est souvent victime, elle le
rejette dans une catégorie précise, puisqu'il est couram m ent assi
milé à une bête de somme, obéissante et endurante à la peine. Il
appartient donc à une espèce pouvant être apprivoisée et, au terme
de ce processus, qui l’arrache à son inquiétante primitivité, il devient
un «bon nègre» susceptible d’être employé à l’intérieur de la
maisonnée, par exemple3. Là, il remplit avec bonheur les fonctions
1. S u r la distinction « sauvage »/« barbare » trop souvent ignorée, cf. M. Foucault,
«C ours du 3 m ars 1976». in « Il fa u t défendre la société ». op. cit.. p. 174-175.
2. J.-J. Baude. L'Algérie, op. cit.. t. II, p. 317 et 330.
3. « La nature a destiné [les négresses] à leurs doubles fonctions de nourrices
e t de bêtes de som m e, écrit From entin. Ânesse le jour, fem m e la n u it, d it un
proverbe local... » La «race nègre » est comme les « anim aux » ; elle a été « partout
DES «ARABES» 83
de domestique, justement, ou d'« animal de compagnie» que Ion
exhibe avec fierté dans les salons parisiens, Au siècle des Lumières,
en effet, il n'est pas rare d'offrir, ou de se faire offrir, un « négrillon »
ou une jeune « négresse » afin d’égayer par une touche d'exotisme de
bon aloi l’existence des femmes de l'aristocratie- Parfois accompa
gnés d'un perroquet des îles, de tels présents rehaussent le train de
vie de ceux qui ont le privilège de les recevoir et de les posséder; Au
même tiLre que les autres dépenses somptuaires indispensables pour
tenir son rang, ces biens rares disent le prestige, la magnificence de
leurs propriétaires et la considération qui lotir est due. En I 772, et
pour ne citer quelle, la comtesse du Barry avait ainsi son « nègre »,
à qui elle achetait de coûteux petits costumes pour mieux paraître
en société et éblouir ses fréquentations5. Cent ans plus tard, de tels
comportements ne sont plus admissibles, mais la figure du jeune
«nègre» ou de la « négresse» plantureuse et agrémentée de fruits
tropicaux n'a pas pour autant disparu des intérieurs des riches
demeures bourgeoises. Elle se fait sculpture, en bois debène
évidemment, ou motif de décoration des salons, orne pendules, bas-
reliefs, chandeliers, fresques murales ou moulures. C’est dans la
littérature notamment que Je Noir est désormais traité comme un
doux animal de compagnie, que Jules Verne compare, dans L’île
m ystérieuse, à un bon chien fidèle* 2.
Dans l'univers colonial et post-colonial du XXe siècle, le boy - cet
homme à tout faire qui vit souvent sur son lieu de travail au voisi
nage immédiat de ceux qui le salarient - témoigne des mutations et
de la permanence aussi, sous des formes plus euphémisées, de telles
représentations. Décrivant les domestiques mis à sa disposition au
cours de son voyage au Congo, Gide note qu'ils «sont d'une obli
geance, d'une prévenance, d'un zèle au-dessus de tout éloge»,
« Prodigieusement malléables, les nègres deviennent le plus souvent
ce que l’on croit qu'ils sont - ou ce que l'on souhaite », mais, ajoute-
t-il, «je ne les crois pourtant capables que d'un très petit développe-
transportée, acclimatée', asservie, j'allais dire - que l'humanité me pardonne! —
apprivoisée comme eux ». Une année dans le Sahel (1857), Paris, Gallimard, « La
Pléiade», 1984, p. 205 et 3Q0, (Souligné par nous,) Peintre et écrivain, Fromentin
(1820-1876) a séjourné à plusieurs reprises en Algérie. « Je n’ai jamais vu, affirme
Feydeau, des gens mieux faits pour la dom esticité que les nègres de race pure.
Ils sont doux, silencieux, actifs, et leur intelligence bornée les garantit de la
maladie morale des besoins factices. » Alger Éludé, op. cil., p. 205.
L P. Pluchon, Nègres et Juifs au x v ttf siècle, Paris. Tallandier, 1984, p. 134,
2. W.B. Cohen, Français el Africains. Les N oirs dans le regard des Blancs, 1530-
1880, Paris, Gallimard, 198 I, p, 338, Tout dépend cependant des comportements
du Noir, qui peut être renvoyé du côté des primates lorsqu’il demeure dans son
milieu naturel ou se révolte contre l’oppression et l'exploitation imposées par les
Européens.
COLONISER. EXTERMINER
m ent». Les causes de cette incapacité? La situation qui leur est
faite ? Non, la nature qui les a dotés d'un «cerveau gourd et stagnant
le plus souvent dans une nuit épaisse1». Ces considérations racistes
sont classiques; elles s’alimentent de la conviction que le Blanc est
supérieur au Noir et que le prem ier doit traiter le second, non
comme un semblable devant jouir de droits égaux, mais comme un
éternel assujetti sur lequel il faut veiller constamment. Susceptible
de recevoir une certaine éducation et instruction, le « nègre » ne
saurait cependant s’affranchir de sa minorité, puisqu’elle est réputée
constitutive.
Au sauvage correspond donc un mode particulier d'infériorisation
qui, joint à l'animalisation, engendre des pratiques spécifiques.
Celles-ci déterminent une politique qui ressortit au dressage, où les
violences sont courantes mais néanmoins circonscrites par les buts
poursuivis : inculquer au Noir discipline, sens du labeur et, si
possible, respect pour le Blanc qui le soustrait ainsi à sa sauvagerie
native. Enfin, cette animalisation est soutenue - elle la soutient égale
ment - par une économie passionnelle particulière qui se caractérise
par le paternalisme notamment. Paternalisme qui doit être considéré
comme une configuration affective singulière, faite de mésestime, de
dérision et de pitié, mobilisée à des fins pratiques de domination et
d’exploitation123.Tempérant ces deux premiers affects et les compor
tements qu’ils engendrent parfois, cette pitié est au principe d'une
«générosité» intéressée puisqu’elle a pour but de sanctionner de
façon positive l’obéissance du Noir el de la perpétuer pour préserver
la permanence et la fluidité des relations qui unissent ce dernier au
colon. Intéressée, cette «générosité» l’est doublement : elle permet
au Blanc de jouir, avec bonne conscience, el de sa situation d’homme
supérieur, et des gestes auxquels il consent, sans que jamais l’autre
puisse prétendre bénéficier du statut d'aller ego. «Une race de
travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez pour lui bon et humain,
el tout sera dans l'ordre2», écrit Renan, qui donne libre cours à ce
paternalisme colonial indispensable pour assurer la pérennité d’une
société reposant sur l'asservissement économique, social et politique
d’une race par une autre.
1. A. Gide, Voyageait Congo (1927), Paris, Gallimard, «Folio», 1998, p. 142,
143 e l 144. Le boy, écrit R. B ail lies, est la «seule image pleinem ent rassurante
du nègre», c ar il est «dom estiqué» d ans tous les sens du term e. «Bichon chez
les nègres», i n Mythologies, Paris, Seuil, 1970, p. 66.
2. « Le paternaliste est celui qui se veut généreux par-delà, et u n e fois admis,
le racism e et l’inégalité. C’est, si l’on veut, u n racism e charitable. » A. Memmi,
Portrait du colonise. Portrait d u colonisateur (1957), Paris, G allim ard, «Folio
actuel », 2002, p. 94.
3. E. R enan, «La réform e intellectuelle et morale de la Fran ce» , op. cit.,
p. 390.
D E S «ARABES» 85
Différente est la situation de l'« Arabe », et cela vaut également
pour llndien d'Amérique du Nord; il appartient, lui, à une civilisa
tion au pis entrée dans une décadence irréversible, au mieux jugée
« arriérée et imparfaite », comme l'écrit Tocqueville pour distinguer
la «société musulmane1» des peuplades vivant dans d'autres régions
d'Afrique. Depuis longtemps ennemie du Vieux Continent, comme
le passé et l'actualité des années 1840 en témoignent aux yeux des
Français, c’est celle civilisation même qui fait problème, car elle est
un obstacle majeur à la pacification, sans laquelle il ne saurait y
avoir de colonisation durable. Pis, elle menace ce projet en laisant
peser sur les colons présents en Algérie le spectre d'une mine totale,
et sur la métropole celui d'une défaite qui anéantirait les efforts
entrepris par ses dirigeants pour lui faire recouvrer une position
forte en Europe. L'« Arabe» n'est donc pas un sauvage, mais un véri
table barbare dressé depuis des siècles contre la civilisation occi
dentale, qu'il a vaincue hier sur son propre sol en Espagne
notamment, et à laquelle il résiste aujourd’hui en Afrique du Nord.
De là une confrontation autrement plus difficile que lorsque les
Européens sont aux prises avec des peuples primitifs qui, privés des
moyens nécessaires pour s'opposer durablement à leurs désirs de
conquête et de colonisation, se soumettent rapidement. Rien de tel
en Algérie, où ia guerre oppose deux civilisations certes inégales sur
le plan économique, technique et militaire, mais bien constituées.
Cela aide à comprendre l’âpreté meurtrière de ce conflit, chacune
des parties étant persuadée de mener une lutte dont l'enjeu est son
existence même.
B a rba r es, is l a m e t g u e r r e d e s c iv il is a t io n s
À la différence du sauvage, le barbare, ici incarné par l'« Arabe»,
n'est donc pas «incivilisé» ou a-civilisé; il esL, depuis des siècles*
« mal » civilisé. Au regard des conséquences pratiques qui en décou
lent, c'est plus grave, car sa « mauvaise » civilisation, si intimement
liée à sa religion, est la cause de son impossible domestication. De
cela témoignent notamment son caractère et ses coutumes,
inchangés depuis les origines ; tous ne sont que les effets du « souffle
stérilisant de l'islamisme », dont l’« influence » «sur la politique et la
morale, sur le bonheur et le malheur des peuples d'Orient est trop
certaine » « pour qu’on ne doive point y attribuer leur grandeur ou
leur décadence12», affirme Sauclières. Convaincus que le facteur reli-
1, A, de Tocqueville, «Rapports sur l'Algérie» (1847), in Œuvres, op. ait.,
p. 813.
2. H. de Sauclières, Esquisses sur la province d'Alger,; Scènes de mœurs arabes,
Paris, 1853, p. 11 et 6.
COLONISER. EXTERMINER
gieux est essentiel à la compréhension du passé lointain et du
présent de l'Algérie, les Français lui accordent une grande im por
tance ; ce facteur leur perm et de mieux comprendre les difficultés
qu’ils affrontent pour pacifier la région. C'est de plus un élément
m ajeur de différenciation entre sauvages et barbares, puisque les
premiers sont réputés soumis à des croyances sommaires et primi
tives alors que les seconds disposent d’une véritable religion établie
sur un Livre révélé. Comme le constatait un géographe célèbre à l’oc
casion du centenaire de la prise d’Alger pour mieux souligner la
complexité de la situation rencontrée par les colonisateurs en 1830
et la grandeur de leur entreprise : « C’était le tout premier choc. Non
pas l’islam de plus tard, troublé, désorganisé, doutant de soi », mais
l’islam «solidement assis» alors «sur son orgueil intégral. C’était
tout de même autre chose que les Peaux-Rouges de l’Amérique, les
Mélanésiens d’Australie, voire les Bochimans, les Hottentots et les
Nègres de l'Afrique. Si on a le souci de comprendre, il ne faut pas
négliger le rapport entre les transformations réalisées et la puissance
de l'obstacle surm onté1».
Que la religion musulmane repose sur l’exaltation de la «guerre »
et sur des « préceptes » com m andant « l’extermination de ceux qui
sont en dehors d’elle», voilà une opinion commune au xixe siècle. 11
n’est pas étonnant que l’« Arabe », gêné dans sa « perception du vrai
et du juste», se jette dans des «errements déplorables, et par suite
dans des agitations incessantes» opposées «à notre logique et à
notre bon sens chrétien12», écrit le capitaine Richard. Comme lui,
nombreux sont les contemporains qui ne cessent de comparer
l’islam à la religion chrétienne, considérée comme la seule bonne.
Ainsi se construit un ensemble d'oppositions qui, au-delà des
analyses parfois diverses proposées par les uns ou les autres, struc
ture leurs écrits, d’où se déduit un tableau contrasté, divisé par une
importante frontière cultuelle et culturelle. Cette frontière organise
deux mondes régis par des principes antithétiques : celui du Christ
est pacifique, juste et favorable au développement des hommes et
des sociétés dans lesquelles ils vivent; celui de Mahomet est guer
rier, injuste et rétrograde, car ceux qui croient en sa parole sont
prisonniers d'un obscurantisme qui s’oppose, en raison de «son
influence [...] conservatrice et stationnaire», aux avancées de la
«civilisation » et aux influences positives «de l'éducation et de la
science occidentales3».
1. É.-F. Gautier. Un siècle de colonisation. Études a u microscope, Paris, Alcan,
1930. p. 47.
2. C. Richard, Étude sur l'insurrection du Dahra, op. cil., p. 36.
3. Sir Alfred Lyall, cité p a r M. M orand, qui fait sienne cette analyse. «Les
problèm es indigènes e t le dro it m usulm an en Algérie », in Histoire et historiens
de l'Algérie, op. cit., p. 308.
D ES «A R A B E S * 87
Réputé être une religion d'amour, le christianisme tempère les
affects les plus violents et les comportements individuels et collec
tifs des croyants, encourage les progrès de la morale, de la raison et
des nations où il est dominant, comme l’histoire telle qu'on l'écrit
alors est supposée en apporter les preuves irréfutables* L'islam, au
contraire, n’est qu'un * fanatisme sauvage» qui, loin d ’être un
« frein » au déchaînement des passions mauvaises ou un «enseigne
ment» capable de «purifier» l'âme, exacerbe les premières et
dégrade la seconde. C'est pourquoi ce fanatisme est considéré
comme l'une des causes majeures de la décadence puis de la stag
nation arabes, car il rend ses sectateurs rétifs à toute influence
étrangère el positive. Ainsi s'explique le fait que l'« indigène» « n'ac-
ceple rien, progrès ou leçon, qui vienne du Roumi* ». Ce Roum i qu'il
hait d'autant plus que sa religion fait de cette passion un devoir
pieux qui peut conduire jusqu’au meurtre, une telle action étant
récompensée, dit-on, par l’entrée au par adis. De là une farouche et
constante hostilité qui est la cause des comportements criminels des
individus et des résis tances incessantes des tribus confrontées à des
Français que leur double statut d'envahisseurs et d’infidèles voue à
une exécration permanente. Tempéra nce/violence, élévation/dégra-
dation, lumières/obscurantisme, noble/méprisable, progrès/stagna-
tion : telles sont les différentes paires thématiques et antonymes qui
organisent de façon implicite ou explicite les représentations el les
jugements de valeur relatifs à la religion chrétienne et à l'islam, et
par voie de conséquence à l’Occident et à l'Orient12.
Ces considérations ne sont pas sans intérêt pour’ mieux
comprendre l'histoire politique et militaire des temps présents, où
domine, en dépit de changements profonds qu’il ne s'agit pas de nier,
une W eltanschauung structurée par des oppositions héritées pour
partie de celte époque, et réhabilitées aujourd'hui par les tenants du
choc des civilisations - lesquels pensent développer des analyses
neuves et audacieuses, alors qu’ils ne font que répéter de vieilles
antiennes. Déjà à son époque, Montesquieu considère que la «reli-
1. C. D uvem ois. L'Algérie. Ce q u e lle est, ce q u e lle d o it être. op. c il., p. 102.
« L'islamisme, qui porte [les Arabes] à la haine de tout ce qui n'est pas musulman,
a pousse' en eux de trop fortes racines. [...) ils sont à jamais incivilisables à notre
civilisation», noLe V. Hain. A la nation, su r Alger, op, c it., p. 57-58, Ayant « beau
coup étudié le Coran à cause surtout de notre position vis-à-vis des populations
m usulm anes d'Algérie*», Tocqueville soutient qu’il y a peu «de religions aussi
funestes aux hom m es que celle de Mahomet. Elle est, à mon sens, la principale
cause de la décadence aujourd’hui visible du monde musulman». « Notes sur le
Coran» (1838), in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1985, t. III, 1, p. 155.
2. La «civilisation curopéano-chréticnne» est «loyauté, bonne foi, sincérité,
Irnnehise. Justice, humanité, dévouement et candeur». P.-C. Damiens, L'Algérie
ou la c iv ilis a tio n conquérante, Paris, 1855, p. 6.
88 COLONISER. EXTERMINER
gion mahométane » ne parle que « de glaive » et agit «encore sur les
hommes avec cet esprit destructeur qui l’a fondée ». Qu’elle soit favo
rable au despotisme le plus violent est une conclusion logique qu'il
juge dém ontrée par l’histoire com parée des effets politiques de
l'islam et de la religion chrétienne. Réputée avoir «porté au milieu
de l'Afrique les mœurs de l’Europe et ses lois», comme la « princi
pauté» d ’Éthiopie selon lui en témoigne, la religion douce qu'est le
christianisme rend «les princes moins timides, et par conséquent
moins cruels ». Rien à voir avec le « mahométisme » sanglant qui,
« tout près de là », fait « enfermer les enfants » d’un monarque pour
les égorger à sa mort en l’honneur de son successeur. Ces seuls
exemples, fort limités en fait dans l’espace et dans le temps, puis
qu'ils ne concernent que deux régimes politiques incertains
d'Afrique de l'Est, n’empêchent nullement celui qui passe pour l’un
des fondateurs de la sociologie d’en tirer une conclusion d'une vaste
portée. Celle-ci se présente sous la forme d ’une loi propre à satisfaire
les esprits scientifiques soucieux de voir « les cas particuliers s’y plier
comme d'eux-mêmes ». «Que le gouvernement modéré convient
mieux à la religion chrétienne, et le gouvernement despotique à la
mahométane1» : telle est donc la loi que Montesquieu prétend avoir
découverte et qu’il lègue à la postérité en en faisant le titre d’un
chapitre de son œuvre.
Quoi qu’il en soit, « il est facile», en remontant «dans le passé, de
voir que l’œuvre accomplie par la France n’est que la continuation
d’un fait immense : le refoulement de l'islamisme par le christia
nisme autrefois menacé et maintenant vainqueur», affirme le
général Lacretelle. La conquête et la colonisation de l’ancienne
Régence d’Alger sont ainsi replacées dans le cours d’une histoire
multiséculaire et prestigieuse qui a vu ces deux religions s'opposer
violemment, et les conflits actuels ne sont donc que la poursuite,
sous des formes nouvelles, des combats engagés depuis le Moyen
Âge par les courageux « Roland » el « Martel » qui sauvèrent l'« Occi
dent12». Des batailles menées par des princes chrétiens pour bouter
les Arabes hors d’Europe jusqu'aux victoires présentes des troupes
françaises en passant par les croisades, une même lutte est à
l’œuvre ; elle oppose «deux civilisations », et il faut savoir « s'élever à
cette hauteur» pour prendre la juste mesure de l’affrontement qui
se déroule actuellement dans la colonie. Au-delà des intérêts immé
diats de la métropole, l’armée d’Afrique défend les principes réputés
1. Montesquieu, De l'esprit des lois, op. cil., t. II, livre XXIV, chap. iv, p. 142, el
chap. m, p. 141-142. La prem ière citation provient de la préface à De iesprit des
lois, op. cit., 1. 1, p. 115.
2. P.-C. Damiens, L'Algérie ou la civilisation conquérante, op. cit., p. 18.
D E S ^ARABES» 89
éternels du Vieux Conlineni et elle poursuit une mission grandiose,
car «l'Algérie est un poste avancé qui doit être solidement
protégé1» puisqu'il témoigne de la victoire de la bonne civilisation
chrétienne sur la mauvaise civilisation musulmane.
L’« A r a b e » : une « bête féroce »
Le sauvage est animalisé, écrivions*nous; le barbare, lui, est
bestialisé, comme le prouve le vocabulaire couramment employé
pour désigner les «Arabes». Précisons que la distinction animalisa-
tion/beslialisation est idéal-typique et qu elle ne doit pas être abso
lutisée. S'il se révolte, en effet, le Noir devient une bêle fauve qu'il
faut traquer et abattre si nécessaire; du moins a-t-il la possibilité, en
fonction de son comportement, de changer de catégorie en étant un
bon ou un mauvais « nègre », qui se verra donc appliquer des traite
ments différents. Un exemple illustre cc basculement. Sur le terri
toire de l'actuelle Namibie, après une longue période pacifique,
marquée par la conclusion de nombreux traités avec les autorités
coloniales allemandes, les Hereros, massivement privés de leurs
terres, de leur bétail et parfois de leurs femmes, se soulèvent en
janvier 1904 et massacrent près de deux cents colons. Le 2 octobre
de la même année, le général von Trotha décide, avec l'accord de
l'empereur Guillaume II, d'un ordre d « extermination » (Vertuch-
tungsbefehl). U est précisé que chaque Hcrero «trouvé à l'intérieur
des frontières allemandes, armé ou non, sera désormais abattu ». Le
bilan de celle campagne et des mesures qui lui ont succédé est
éloquent : sur une population totale estimée à 80 000 personnes, on
comptait moins de 15000 survivants en 1911. À la mente époque,
des camps de concentration, ainsi nommés dès le mois de janvier
1905, furent construits, et les Hereros fuient massivement internés;
le terme Konzentrationslciger venait de faire «son entrée dans la
langue et la politique allemandes12», après que les Espagnols avaient
inventé et le mot et la chose à Cuba en 1896.
1. Général Lacre telle ( 1822-1891), Le Régime du sabre eu Algérie , Paris, Dentu,
1869, p. 47. Le général a longtemps servi en Algérie avant de participer à la guerre
de Crimée en 1854, Il lut élu député en février 1888. [Maupassant écrit q u a loc-
casion du ramadan les «Arabes» « redeviennent sauvagement fanatiques et stupi
dement fervents. Tout le jour, ces malheureux méditent, l'estomac tiraillé,
regardant passer les roiimis conquérants qui m angent, qui boivent et fument
devant eux. Et ils se répètent que s’ils tuent un de ces fournis ils vont droit
au ciel ». « Province d'Alger», op. cil., p. 53.
2. S. Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, Paris, Le Serpent à plumes, 1999,
p. 197. Cf. également N. Vuckovic, «Oui demande des réparations et pour quels
crimes? », in Le Livre n o ir du colonialism e, sous la dîr. de M. Fem i, Paris, Robert
Lalfont, 2003, p. 773-778.
90 COLONISER. EXTERMINER
L'« indigène » algérien est, lui, constamment nuisible, et à cause de
cela il est toujours bestialisé. Sauf à user d'une expression qui aurait
été aussitôt jugée aporétique, nul contemporain n'aurait pu écrire ou
dire d'un barbare qu’il était bon, car les représentations contenues
dans le sens commun ou plus savant de ce vocable excluaient cette
possibilité; il en est de même aujourd’hui. Par définition, le barbare
est ennemi de la civilisation, et à ce statut sont associées des
pratiques particulières qui visent à l'anéantir d’une façon ou d’une
autre. Toujours comparé à un animal sauvage, sournois et dangereux,
l'« Arabe» doit être pourchassé et souvent repoussé vers les confins
pour assurer le triomphe des Français. C’est une «hyène» ou une
« bête féroce » qu’il faut « refouler au loin » et rejeter « pour toujours
dans les sables du Zahara [sic]», affirme Hain, fervent défenseur
d'une politique brutale de déplacements massifs et forcés des popu
lations d’Algérie. « Chassons-les donc ! » ajoute-t-il, «n’employons plus
à leur égard cette générosité hors de saison», quelles partent «à la
première sommation » ou quelles «s’attendent, en punition de leurs
crimes, à souffrir» de « terribles représailles. [Elles] ont un caractère
inébranlable; eh bien, soyons plus inébranlables [quelles]». Selon
Sauclières, l’« indigène» est un «rapace» dont il faut se méfier, car
ses attaques sont à la fois rapides et meurtrières. Sous la plume du
capitaine Lapasset, il est un «animal» qui, «comme le chacal», ne
s’apprivoise jamais, et, si l’on « peut le terrasser», il n'est cependant
pas possible de se l’« attacher» écrit-il en citant un proverbe turc qui
doit être « un guide pour notre ligne de conduite vis-à-vis de cette
race ». Pour le général Bugeaud, les « indigènes » sont des « renards »
que l'on doit « fumer à outrance » lorsqu’ils fuient dans des cavernes
pour échapper aux armées françaises lancées à leur poursuite. Quant
au lieutenant el futur député Leblanc de Prébois, il estime inutiles
les préoccupations «de tactique et de stratégie contre les Arabes» ;
« il faut savoir seulement s’en garantir comme on le ferait contre des
bêles fauves». De même, le capitaine de la Légion étrangère La
Vaisonne voit en Abd el-Kader une «bête fauve» et un «marabout
sanguinaire » qu'il faut traquer pour venger « les mânes de nos frères
assassinés», puisque «le sang veut le sang». Avec Lasnaveres, nous
ne sommes plus dans le seul domaine du bestiaire, mais dans celui de
l’imputation d’une caractéristique étonnante et terriblement inquié
tante. «Les Arabes, affirme-t-il en effet, doivent à la nyctalopie la
faculté de se diriger sur nos camps en rampant comme des serpents
et en enlevant, pendant le sommeil de nos troupes si souvent haras
sées de fatigue, des armes, des vêlements et notamment des chevaux
au piquet1. » Cette capacité singulière de voir dans l'obscurité révèle
1. V. Ilain, À la nation, su r Alger, op. cit., p. 58, 59 el 100. H. d e Sauclières,
Esquisses su r la province d'Alger, op. cit., p. 219. C apitaine L apasset, c ité p a r
DES «ARABES» 91
une anomalie morphologique, puisque la plupart des hommes en
sont privés; elle ajoute la diabolisation à la bestialisalion en faisant
de l’« indigène » une sorte de monstre d'autant plus étrange et redou
table qu'il emprunte à l'humanité el à l’animalité certains de ses
pouvoirs, mobilisés pour résister plus sûrement aux colonisateurs.
Quels que soient les orientations et les moyens défendus par ceux
qui viennent d'être cités, la bestialisation de T« Arabe» est presque
toujours articulée à des prescriptions et à des conduites quelle auto
rise et légitime. Tl n'est plus question désormais de domestication,
mais de guerres, de chasses et de battues impitoyables. Nous ne
sommes pas ici dans le registre de la pure métaphore ou de l'em
phase pamphlétaire utilisées à des fins esthétiques ou stylistiques
dénuées de toute visée pratique, mais dans celui de la politique. Poli
tique que l'on qualifiera de naturelle, car pour ses défenseurs elle se
présente comme une conséquence nécessaire de la lutte des races,
assimilée à une lutte à mort contre des prédateurs dangereux qui ne
peuvent être apprivoisés. Dans ce contexte, seules des mesures
extrêmes prises à l'encontre des « indigènes» pour purger, en tout
ou partie, les territoires de leur présence peuvent assurer la sécurité
des soldats et des colons. Aussi n’est-il pas surprenant que le refou
lement, les massacres, voire l'extermination des «Arabes» aient été
jugés par certains Français comme des moyens indispensables pour
parvenir à transformer l'ancienne Régence en une colonie stable et
prospère. Face aux barbares qui font peser sur la civilisation une
menace mortelle, tout est permis, puisqu'ils ne laissent d'autre alter
native que de les détruire ou d'être détruits par eux. Aussi la violence
n'est-elle plus circonscrite comme elle pouvait l’être dans le cas des
Noirs assujettis, par exemple; elle tend au contraire à se déployer
sans entrave, puisque aucune considération économique relative à
l'exploitation de la force de travail ne vient la borner.
Etudiant la façon dont les États-Unis traitent les « nègres» et les
Indiens, attentif également à l'histoire d'autres contrées el soucieux
de formuler une leçon générale, Tocqueville expose, dans un
chapitre trop souvent méconnu de La Démocratie en Amérique, la
J. Frémeaux, «À propos de la guerre d'Afrique », in Armées, guerre et politique en
Afrique du Nord (xnc-xx siècle), Paris, Presses de l'École normale supérieure,
1977, p. 24. Général Bugeaud. «Note écrite du 11 juin 1845» adressée à Saim -
Arnaud après l'enfumade célèbre des grottes du Dahra, au cours de laquelle le
colonel Pélissier fit périr, par le feu et l'asphyxie, plusieurs centaines de villageois,
femmes et enfants compris. Note citée par F. Maspero. L'Honneur de Saint-
Arnaud, Paris, Seuil, 1995. p. 242. F. Leblanc de Prébois, Algérie. D elà nécessité de
substituer..., op. cit., p. 16, N, de Lü Vaisonne, De la souveraineté de la France en
Afrique par l'occupation restreinte et le système des razzias, Avignon, 1841, p, 9.
J. Lasnaveres, De l ’im possibilité de fonder des colonies européennes en Algérie,
op. cit., p. 65.
92 COLONISER. EXTERMINER
manière dont ses contemporains agissent lorsqu’ils sont confrontés
à des populations animalisées ou bestialisées, utiles ou nuisibles. Il
constate ainsi avec lucidité : « Ne dirait-on pas. à voir ce qui se passe
dans le monde, que l’Européen est aux hommes des autres races ce
que l’homme lui-même est aux anim aux? Il les fait servir à son
usage et. quand il ne peut les plier, il les détruit '. » N’est-ce pas aussi
la confirmation du fait que les Européens procédaient bien à une
sélection des races en décidant, su r la base de critères utilitaires,
lesquelles pouvaient vivre et lesquelles devaient m ourir? Si la
pratique n’est pas encore nommée en ces termes, elle a néanmoins
existé et elle fut massivement employée, comme le prouvent l’his
toire des États-Unis et celle d’autres régions du monde. Que la
conquête et la colonisation aillent souvent de pair avec l’anéantisse
ment d’une partie des populations autochtones jugées, pour diverses
raisons, inaptes aux exigences du travail moderne, voilà une réalité
que Tocqueville ne cherchait pas à dissimuler ou à euphémiser.
À la bestialisation correspond donc une autre économie de la
violence, que soutient une autre économie affective. Contrairement
au «nègre» domestiqué d’Afrique ou d’Amérique, avec lequel le
Blanc entretient souvent des relations paternalistes, le barbare
suscite peur, indignation et haine, autant de sentiments qui créent
des conditions passionnelles propices, lorsque les circonstances s’y
prêtent, à de nombreux massacres et exactions qui se nourrissent de
ces affects. En ce qui concerne les « Arabes », ces différentes passions
sont de plus exacerbées par tous les vices que les Français leur impu
tent. Quant aux actes commis p ar les colons ou les soldats, ils
cessent d’être des crimes ; ceux qui sont tués, en effet, ne sont pas
des victimes, mais des êtres que leur nature et leurs mœurs odieuses
vouent à de justes châtiments, infligés par des Européens qui agis
sent pour défendre la civilisation dans des conditions difficiles et
parfois au péril de leur vie. En Algérie, « la guerre est une course,
une sorte de chasse furieuse, dans laquelle il faut de nombreux relais 1
1. A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., 1.1, chap. x, p. 427
et 438. A tort, certains légitim istes lui reprochèrent d e brosser un tableau idyl
lique des États-Unis en oubliant que d ans ce « pays d’h um anité tricolore [...] des
hom m es rouges qui en sont les naturels se voient exterm iner p a r des hommes
blancs qui en sont les usurpateurs. [...] Touchant exemple d ’égalité, admirables
preuves d'indépendance». La Gazette de France, 2 février 1835, citée p a r
F Mélonio, Tocqueville et les Français, Paris, Aubier, 1993, p. 58. En 1829, d ans la
Tasm anie conquise pa r la Grande-Bretagne, les autorités décidèrent de déporter
massivement les «indigènes» d ans une région désertique où, faute d e pouvoir
subvenir à leurs besoins, leur m ort était program m ée. Payés 5 livres p a r capture,
des prisonniers menèrent des battues m eurtrières, puisqu'un Tasmanien su r dix
seulem ent fut ram ené vivant; le dernier m ourut en 1876. Cas exemplaire d ’une
politique qui a provoqué l'anéantissem ent total de la population visée. Cf. S. Lind-
qvist, Exterminez toutes ces brutes, op. cit., p. 158.
DES «ARABES» 93
d'hommes, toujours en alerte, toujours prêts à la poursuite1», écrit
Buret, qui exprime une opinion partagée par beaucoup de ses
contemporains. Sous les ordres de son chef, le général Bugeaud
- doté de prérogatives extraordinaires puisque, en tant que gouver
neur généra] de la colonie, it concentre sur sa personne des pouvoirs
militaires, politiques et judiciaires qui font de lui une sorte d'« empe
reur sans sceptre12 » -, l’armée d'Afrique a donc mené une guerre
d'un genre particulier. Cette guerre a soulevé de nombreux débats,
suscité bien des interrogations el nourri maintes propositions desti
nées à la tempérer ou à la rendre plus meurtrière encore. It est des
conceptions de l’autre et des projets de colonisation de peuplement
qui sont à l'origine de véritables permis de chasse à l'homme; ceux
qui nous intéressent appartiennent à cette catégorie, comme en
témoignent les méthodes et les pratiques des militaires présents en
Algérie.
7 janvier 1957 : la Revue des forces terrestres de l'armée française
publie un tract élaboré par les services spécialisés de Tact ion poli
tique el psychologique, qui fut massivement diffusé. Sous le litre
«Voici l'image du fellaga», on découvre le dessin d'une sauterelle
affublée d'un masque, puis le texte suivant : « Partout où le fellaga
passe, il ne reste plus rien! Jl prend votre argent. Il prend vos fils. Il
détruit les écoles. Il ruine les dispensaires. Il brûle les récoltes. Il
coupe les poteaux du téléphone et du télégraphe. Son passage
signifie : ruine, deuil, lamies, famine et misère. Vous lutte/, contre les
sauterelles. Luttez aussi contre le fellaga, la sauterelle d'aujourd'hui.
Rangez-vous résolument aux côtés de l'armée de pacification3.»
Après l'élection de De Gaulle à la présidence de la toute nouvelle
Cinquième République, le plan Challe - du nom du général qui l'a
conçu - est adopté. Il consiste dans la combinaison d'opérations
militaires aériennes et terrestres d'envergure qui font office de
«rouleaux compresseurs», comme on disait alors. Des «commandos
de chasse» de quinze à vingt hommes sont chargés ensuite de
harceler les « rebelles » et de « recueillir des renseignements », selon
la terminologie délicatement euphémîsée des écrits officiels suscep
tibles de tomber dans le domaine public. Ravalé ici au rang d'insecte
1. É, Buret, Question d'Afrique, op. cil., p. 28.
2. Cf. W.B. Cohen, Empereurs sans sceptre. Histoire des adm inistrateurs de la
France d'outre-mer et de l ’École coloniale, Paris, Bcrger-Levrault, 1973.
3. Tract découvert et reproduit par G, Périès, «L'Arabe, le Musulman, l'En
nemi dans le discours de la "guerre révolutionnaire" pendant la guerre d'Algérie»,
Mots, n° 30, mars 1992, p. 71. «Le langage du colon, quand il parle du colonisé,
est un langage zoologique, constatait Fanon. On fait allusion aux mouvements
de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puan
teur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut
bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constam m ent au bestiaire.»
F. Fanon, Les Damnés de la terre (1961), Paris. La Découverte, 2002. p. 45.
94 COLONISER. EXTERMINER
nuisible semant la désolation, bestialisé ailleurs, puisque le
« fellaga » est aussi assimilé dans d’autres textes élaborés par l'armée
française à un scorpion ou à un chacal, il doit être éradiqué dans
tous les cas, et les populations civiles doivent être massivement
déplacées par la force et la terreur employées par les militaires. En
1960, selon certaines estimations, « le nombre d'Algériens regroupés
atteignait 2 157000, soit un quart de la population totale1». Loin
d'être un épiphénomène conjoncturel, la remarquable continuité du
bestiaire colonial peuplé, dans le cas des «Arabes», d'animaux
volant, ram pant ou marchant, toujours féroces et destructeurs,
prouve qu’il est un élément de structure de la domination des Fran
çais en Algérie. Plus précisément, il participe à la pérennité de celte
domination en fournissant aux hommes chargés de la défendre des
représentations articulées à des pratiques de violences extrêmes
qu'elles légitiment. Lors de la dernière guerre conduite dans la
colonie, ces violences ne s’inscrivaient pas dans une politique exter
minatrice ; elles furent néanmoins au cœur d'un conflit non conven
tionnel théorisé par ceux qui ont élaboré la doctrine de la «guerre
révolutionnaire» à partir de 1956. Quant aux violences antérieures
à ce conflit, elles ressortissent, nous le verrons, à des guerres totales
destinées à « purger» certaines régions de leurs populations civiles,
voire à les anéantir pour mieux terroriser les autres.
I. P. Bourdieu e t A. Sayad, Le Déracinement. La crise de l'agriculture tradi
tionnelle en Algérie. Paris, Les É ditions de M inuit, 1964, p . 11. En 1960, l’inspec
te u r général des regroupem ents, le général Parlangc, déclarait : « Il faut bien
reconnaître que regroupem ent correspond souvent à déracinement et s'apparente
à une politique de terre brûlée. » Cité p a r C.-R. Ageron, «U ne dim ension d e la
guerre d'Algérie : les "regroupem ents" d e populations », in Militaires et guérilla
dans la guerre d'Algérie, sous la dir. d e J.-C. Jauffret e t M. Vaïsse. Bruxelles.
Complexe. 2001, p. 352. Cf. égalem ent M. Rocard. Rapport su r les cam ps de
regroupement et autres textes su r la guerre d'Algérie (1957), Paris. Mille e t une
nuits. 2003.
CHAPITRE II
Guerre aux «Arabes »
et guerre des races
$ La division trop accu sée de l’hum anité en races [.,, J rte peut
m en er qu’à des gu êtres d ’exlerm in ation . »
E, R f. nan (1871),
«L h u m an ité est entrée dans un âge de fer où tout c e qui est
faible doit fatalem ent périr »
G. L e B on (1884).
De la guerre aux « Arabes »
«Ordinairement les agrandissements territoriaux sont précédés
de projets qui agitent longtemps 1attention des peuples; l'ambition
précède [...] la réalisation des actes», déclare le député L. Carné à
l'Assemblée nationale le 10 juin 1846. Opposant la France à la
Grande-Bretagne, dont la puissance coloniale fascine autant qu elle
inquiète, il dénonce la pusillanimité des gouvernements passés et
présents qui, dépourvus de toute vision cohérente sur ce qu'il
convient de faire, se contentent d'agir au jour le jour. « L'Algérie nous
est tombée dessus soudainement, poursuit-il avec ironie; nous n’y
pensions pas la veille, nous en avons été fort embarrassés le lende
main. [...] Il y a seize ans, la France se brouille avec le dey d'Alger
[...] puis un pouvoir téméraire envoie une armée pour pouvoir
préparer la violence au-dedans en faisant de la force au-dehors. El
puis nous restons en Afrique1. » Les contemporains, certains d’entre
eux du moins, savent que la prise d’Alger est d'abord et avant tout
1. Le M o n ite u r universel, Assemblée nationale, 10 juin 1846, p. 1725.
96 COLONISER. EXTERMINER
une banale mais vaine tentative pour afferm ir un trône vacillant.
Porter la guerre à l'extérieur pour mieux l'engager à l’intérieur
contre les libertés, tel est l’objectif classiquement tyrannique de
Charles X, qui n'a d’autre ambition, en flattant l’orgueil national, que
de se maintenir au pouvoir.
Officiellement, le roi entend venger une offense faite au consul
de France p ar le dey Hussein, détruire la piraterie et libérer les
esclaves chrétiens. Officieusement, il poursuit des desseins de poli
tique intérieure, l’une des fins de cette opération militaire étant de
restaurer le prestige d ’un régime aux abois. À la veille d’élections
majeures marquées par le développement de l’opposition, une
victoire contre la Régence d’Alger peut aider à triom pher dans les
urnes pour imposer ensuite, fort de ces deux succès, des réformes
plus restrictives encore sur le plan des libertés. Les considérations
de politique extérieure sont également importantes. Prendre pied en
Afrique du Nord pour ne pas laisser le champ libre à la Grande-
Bretagne, rétablir l’autorité de la France en Europe quinze ans après
l'humiliante défaite de 1815 qui a amputé le pays d’une partie de son
territoire et de ses colonies, tout cela fait aussi partie des ambitions
de Charles X lorsqu’il se résout à la guerre. Mais de la victoire
remportée par ses troupes, que dirigeait Bourmont, il ne profitera
pas. Le 5 juillet 1830, Alger est prise; le 25, le roi publie quatre
ordonnances auxquelles répondent les Trois Glorieuses, qui mettent
fin à son règne. Que faire de celte nouvelle possession ? Comment
la conserver? Nul ne le sait alors et les projets font défaut, car l'es
sentiel n’est pas là; il faut agir pour donner l’illusion de la force
conquérante. La monarchie de Juillet hérite de la situation, et
bientôt du fardeau légué p ar «une expédition [...] tentée dans de
coupables desseins1», comme l’affirme le marquis de Sade à l’As
semblée nationale. Contrairement aux nombreux récits rétrospec
tifs, élaborés sous le Second Empire puis sous la Troisième
République, qui relèvent d’une histoire édifiante soucieuse de trans
former cet épisode en un événement propre à enrichir la fresque
grandiose d’une France luttant pour le progrès de la civilisation, nul
n’ignore alors les mobiles véritables de cette expédition.
Les débuts de la conquête sont fort éloignés des mythologies
nationales et républicaines qui ont fait de la prise d’Alger un
« brillant succès » destiné à mettre un terme au déclin de la France
dans le monde et à inaugurer une ère nouvelle marquée par la
« renaissance dont l’Algérie est le prem ier gage, la Cochinchine un
second ». « Par là, ajoute Duval en 1864, nous avons honorablement
repris pied en Afrique el en Asie, en attendant l’Amérique où la
1. Le Moniteur universel. Assemblée nationale, 17 novembre 1830, p. 1486.
GUERRE AUX «ARABES* ET GUERRE DES RACES 97
guerre du Mexique1» fait espérer de nouvelles victoires. L'ensemble
est réputé s'inscrire dans un vaste projet auquel tous les régimes ont
participé pour édifier cet empire célébré avec faste par le centième
anniversaire de la victoire française en Algérie, destiné à légitimer
aussi la politique d ’expansion de la Troisième République, Présentée
par certains historiens comme la digne héritière de la monarchie de
Juillet, qui a posé « les assises sur lesquelles s'est élevé tout l'édifice
que nous admirons aujourd'hui » en Afrique du Nord, celle répu
blique et cette monarchie sont ainsi parées de vertus multiples*23.
Quoi qu'il en soit, el pour revenir aux années 1840, la colonie
coûte cher en vies humaines et en deniers pour des résultats
toujours très inférieurs à ceux escomptés. Elle mobilise une armée
dont les effectifs sont en augmentation constante et elle rapporte
peu, contrairement aux promesses de certains qui voyaient dans
l’ancienne Régence une nouvelle Californie apte à résoudre bien des
problèmes économiques et sociaux de la métropole. Des voix, rares il
est vrai, s’élèvent à l'Assemblée nationale pour exiger le retrait de ia
France, qui s'épuise dans une guerre sans fin contre des populations
dont l'hostilité compromet l'arrivée des Européens. « Le vice est dans
la chose même, c'est l'entreprise de la colonisation qui est mauvaise»,
déclare le député Desjoberl à l'adresse de ses pairs, qui ne font rien
d'autre que critiquer les moyens mis en œuvre. Dressant un bilan
désastreux puisque « l’Afrique a déjà dévoré 100 000 de nos soldats »
et «englouti plus d'un milliard», il met en garde les partisans des
colonies de peuplement qui plaident pour l’extension de la guerre,
car «c'est nécessairement et radicalement l'extermination des indi
gènes qu'il faut1» pour parvenir à cette Tin. Certains, conscients de
ces difficultés, se prononcent pour une occupation restreinte destinée
à ménager les finances publiques et des troupes dangereusement
affaiblies sur le front européen par l’envoi de nombreux militaires en
Algérie. D'autres enfin, critiquant les atermoiements du gouverne
ment, qui se contente de protéger la capitale de l'ancienne Régence el
ses environs immédiats sans avoir de projet précis, préconisent la
domination, la colonisation el la guerre à outrance, jugées indispen
sables pour détruire la puissance d'Abd el-Kader. À la fin de l'année
1840, les partisans de cette dernière politique l’emportent, dans un
contexte marqué par une brutale dégradation de ia situation puisque
1émir est passé à l'offensive. Le 29 décembre, Bugeaud, qui vient
t, J. Duval, Les colonies et la p olitiqu e coloniale de la France, op. cit., p. 19.
2, C. Schefer, La Politique coloniale de la m onarchie de Juillet. L'Algérie et l'évo
lu tio n de la colonisation française, Paris, Honoré Champion, 1928, p, VU.
3. Le M o n ite u r universel, Assamblée nationale, 11 juin 1846, p. 1732. En
février 1847, A, Desjobert (1796-1853) a fait partie de la com m ission unique
chargée d’examiner deux projets gouvernementaux relatifs à la colonie. Présidée
pur J. Dufaure, cette com m ission a nom m é Tocqueville rapporteur.
COLONISER. EXTERMINER
d'être promu gouverneur général de la colonie, est chargé de mettre
en œuvre ces nouvelles orientations.
Les espoirs que suscite cette nomination sont immenses; Victor
Hugo lui-même salue avec emphase ce nouvel élan donné à la
France des Lumières et de la Révolution. À Bugeaud qui lui fait part
de ses réserves au cours d'un dîner tenu en janvier 1841, il rétorque :
«C’est la civilisation qui m arche sur la barbarie. C’est un peuple
éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. [...] Nous sommes les
Grecs du monde; c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission
s’accomplit, je ne chante qu’hosanna1. » Conquérir pour coloniser et
coloniser pour rendre irréversible la conquête, tels sont désormais
les objectifs définis par Louis-Philippe el défendus avec constance
par Guizot. Jusque-là limitée, la guerre change de nature en chan
geant de méthodes, puisqu'elle vise dorénavant les populations
civiles massivement déplacées et souvent massacrées, les villes et les
villages étant razziés, voire détruits de fond en comble. Les moyens
employés pour pacifier au plus vite l’Algérie vont susciter des
réserves et des critiques parfois sévères de la part d’hommes poli
tiques pourtant favorables à la colonisation. D’autres jugent au
contraire qu’il faut être plus impitoyable encore envers les «indi
gènes», qui doivent être déportés et/ou exterminés s’ils continuent
de résister. C’est dans ce contexte que Tocqueville se fait l’avocat
d’une guerre qui, em pruntant une voie moyenne, ne pécherait donc
ni par défaut ni par excès puisqu'elle saurait éviter l'écueil de la
pusillanimité et celui d’une violence indistincte.
T o c q u e v il l e e t l a g u e r r e d e c o n q u ê t e
Alors que plusieurs députés, dont Lamartine12, s'élèvent contre les
exactions et les razzias perpétrées par l’armée d’Afrique et décrites
en détail dans Le Moniteur algérien notamment, Guizot, le ministre
1. V. Hugo, Choses vues 1830-1848. Paris. G allim ard, * Folio», 1997. p. 168.
H ugo connaît les atrocités com m ises p a r l'armée d'Afrique. • Algérie, note-t-il le
15 octobre 1852, le général Le Flô me disait h ier so ir que, d ans les razzias, il
n’était pas rare de voir des soldats jete r à leurs cam arades des enfants q u ’ils rece
vaient su r la pointe de leurs baïonnettes. » Choses vues 1849-1885, Paris, Galli
m ard, « Folio », 1997, p. 286. Mais l’écrivain, « a u teu r d e plus d'un millier d e pages
d’interventions politiques, n’a pas consacré u n seul de scs d iscours o u d e ses
articles à la question algérienne ». F. Laurent, Victor Hugo face à la conquête de
l'Algérie, Paris, M aisonneuve et Larose, 2001, p. 10.
2. Après avoir relaté les m assacres d'h om m es sans arm es, de femmes et d ’en
fants sabrés, fusillés el brûlés, L am artine déclare : «Je ne craindrai pas, au nom
de la conscience du pays, d ’engager la France à renoncer à l'Afrique plutôt que
de tolérer une guerre d’exécutions signalées p a r d e tels actes. » Le Moniteur
universel, Assemblée nationale, 11 ju in 1846, p. 1755. Le « traître aux belles
phrases ». selon le m ol d’Engels, n’en fit rien lorsqu'il accéda au pouvoir deux ans
plus tard. F. Engels, «Les journées de ju in 1848 ». op. c it., p. 174.
G U E R R E A U X «ARABES» E T G U E R R E DES RACES 99
des Affaires étrangères, réagit avec vigueur en prenant la défense des
officiers présents en Algérie. Sans nier la réalité des actes dénoncés,
il en impute la responsabilité aux «Arabes» et aux dures lois de la
conquête et de la colonisation, dont il rappelle qu elles ont déjà
produit, en Amérique et en Inde, des effets identiques qu'il tient pour
un «mal nécessaire» el «légitime». Face à «des peuples à demi
sauvages», accoutumés à la «dévastation» et au «meurtre», pour
suit-il, «on est obligé d'employer des moyens plus violents, eL
quelquefois plus durs que ne le voudrait le sentiment naturel des
hommes qui commandent nos soldats». Remarquable rhétorique
grâce à laquelle une armée de conquête el d'occupation se mue en
une année vouée à protéger des territoires et les populations euro
péennes qui s'y trouvent, leur défense étant au principe d'une expan
sion continue destinée à pacifier de nouvelles régions - et pour y
parvenir il faudrait mater les «indigènes», devenus, au terme de
cette inversion, d'odieux agresseurs. Ayant ainsi justifié les
massacres perpétrés par l'armée d'Afrique, Guizot conclut : «Je dis
qu'il n’y a pas à hésiter. Vous avez détruit en Algérie le pouvoir des
Barbaresques : vous l'avez conquise, vous la possédez; il faut que
vous la gardiez, que vous la dominiez et que vous l'exploitiez1. »
Au moment de cette déclaration, il y a déjà plusieurs années que
les militaires se sont attelés à cette tâche en usant de moyens qu'ils
savent, comme la plupart de leurs contemporains, extraordinaires
comparés à ceux employés dans les conflits conventionnels qui se
déroulent sur le Vieux Continent, où s'affrontent des États et des
armées régulières. Que la guerre à mener contre les « indigènes»
exige le recours à des méthodes particulières est un lieu commun
utile; it permet de transformer les stratégies arrêtées par les mili
taires et défendues par le pouvoir politique en impératifs dictés par
des circonstances qui ne laissent pas d'autres choix. Si les hommes
qui partagent ce lieu commun s'opposent parfois sur certaines
pratiques, beaucoup sont convaincus cependant qu'il n'y a qu'une
seule voie possible, celle de la guerre à outrance. « Ces populations
[arabes] sonGelles des ennemis ordinaires, des ennemis tels que
ceux qu'on trouve en Europe dans une guerre de nation à nation,
tels que ceux, par exemple, que nous avions en face dans nos guerres
de l'Empire?» déclare Abraham Dubois à l’Assemblée nationale, en
feignant de s'interroger alors que la réponse ne fait pour lui aucun
doute. « Non, Messieurs, c’est moins que cela et pis que cela. Ici, peu
de batailles rangées, point de ces grands engagements [...]. Vous
avez affaire à des barbares qui ne font pas de prisonniers [...]. Fana
tiques el sanguinaires, ils procèdent par le meurtre el la mutilation
dès qu'ils peuvent ou croient pouvoir le faire impunément. Telles se
1, U M oniteur universel, Assemblée naiionale, J \ juin 1846, p. 1737.
100 COLONISER. EXTERMINER
caractérisent les populations qui nous sont hostiles, tel est l’ennemi
que vous avez à vaincre1», ajoute-t-il en défendant les razzias depuis
longtemps mises en œuvre. Les objectifs poursuivis par les Français
en Algérie - la conquête et la colonisation - et les représentations
qu'ils se font des «indigènes» légitiment donc le recours à des
procédés extraordinaires dont nul ne fait mystère.
« On ne peut étudier les peuples barbares
que les armes à la m ain »
Dans son «Travail sur l’Algérie », achevé en octobre 1841, Tocque
ville a défendu des positions voisines. Farouchement opposé à un
retrait des troupes françaises, qui inciterait l’Angleterre à s’implanter
en Afrique du Nord, il condamne aussi l’occupation restreinte, qu’il
juge vouée à l’échec. En laissant aux « Arabes » de vastes territoires,
une telle occupation leur perm et de mener contre la France une
guerre perm anente qui ruine l’ancienne Régence et compromet
gravement la colonisation. Les onze années écoulées depuis que les
armées françaises y ont débarqué témoignent de ces dangers. Profi
tant des atermoiements politiques de la métropole, Abd el-Kader est
en effet parvenu à organiser des forces im portantes, capables
d'opérer jusqu’aux portes d ’Alger. Si l'on veut tenir véritablement les
côtes et les différents ports indispensables au contrôle de la Médi
terranée occidentale, il est nécessaire de pénétrer largement à l’in
térieur des terres pour com battre les tribus que l’ém ir a liguées
contre la France. «En un mot», écrit Tocqueville, qui use d’une
formule saisissante, « la colonisation partielle et la domination totale,
tel est le résultat vers lequel je suis convaincu qu’il faut tendre12».
L’auteur de La Démocratie en Amérique combat en fait sur deux
fronts, ce qui lui permet d’apparaître, aux yeux de ses contempo
rains, à ceux de ses thuriféraires d’aujourd’hui aussi, comme un
modéré fidèle à ses principes, partisan d ’un juste milieu où le
réalisme et l'humanité sont supposés se com biner heureusement.
Aux hommes qui préconisent par exemple de ne pas faire de prison
niers - pratique alors courante parce quelle est encouragée par de
1. Le M oniteur universel, Assemblée n ationale, 9 ju in 1846, p. 1715. Avec
Tocqueville. Beaum ont et Corcelles notam m ent, Abraham Dubois fut membre de
la com m ission chargée d’examiner, en février 1847, deux projets de loi relatifs à
l'Algérie.
2. A. de Tocqueville, « TVavail su r l’Algérie », op. c it., p. 699. S u r Tocqueville et
la question algérienne, cf. T. Todorov, in A. de Tocqueville, De la colonie en Algérie,
Bruxelles, Complexe, 1988, p. 9-34; S. Luste Boulbina, in A. de Tocqueville, S u r
l'Algérie, Paris. G F-Flamm arion. 2003, p. 7-41. En anglais, M. Richter, «Tocque
ville in Algeria », Review ofPoUtics, vol. 25. n° 3, juillet 1963, p. 363-398, et C.B.
Welch, « Colonial violence and the rhetoric o f invasion. Tocqueville on Algeria ».
Political Tlteory, vol. 31, n° 2. avril 2003, p. 235-264.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 101
nombreux officiers -, il rétorque que c'est « beaucoup plus nuisible
qu'utile ». En effet, cela exacerbe la haine des «Arabes » sur laquelle
prospère Abd eJ-Kader, qui ne cesse, sous le couvert de la religion,
de travailler à la fédération des tribus hostiles à la France, estime
Tocqueville, attentif aux ressorts affectifs et cultuels de la guerre
d'Algérie. Par l'usage de moyens qu'il juge « barbares », l'armée sc
rend odieuse aux populations, les unit à leurs chefs et renforce ainsi
le soutien politique et militaire de ceux qu'elle combat. Pour briser
ce processus spécutaire et impoli tique qui éternise un conflit de plus
en plus violent et compromet la colonisation, il faut trouver d'autres
voies.
Après avoir critiqué les militaires accusés de mener une guerre
«inintelligente» et «cruelle», Tocqueville s’en prend aux philan
thropes qui s'indignent des méthodes de l'armée. «J’ai souvent
entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n'ap
prouve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât
les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des
femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités
fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre
aux Arabes sera obligé de se soumettre’. » Comme beaucoup de ses
contemporains, Tocqueville fonde les particularités de la guerre à
mener sur la nature des « indigènes»; qui souhaite la colonisation
doit vouloir, en raison de ce qu'ils sont, les moyens nécessaires à l'ar
rivée de nombreux Européens. Soucieux d'apporter des précisions,
l'auteur de La Dém ocratie en Am érique prône Y« interdiction du
commerce » ; elle doit avoir pour effet de précipiter la ruine de tribus
qui, incapables de vendre leurs bêtes, ne pourront acquérir les
produits dont elles ont besoin. Durablement et strictement appli
quée, cette prohibition aura pour conséquence d’anéantir les circuits
d 'échange traditionnels, de tarir les ressources des populations
concernées et d'accroître leur misère, ce qui les incitera à se rendre.
Pour accélérer ce processus, des actions plus directes doivent être
menées. Elles consistent à dévaster les territoires qu'il faut
soumettre, ajouLe Tocqueville, qui précise, pour couvrir ces destruc
tions du sceau de la légalité et lever ainsi de possibles objections,
que « le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous
devons le faire soit en détruisant les moissons à l'époque des
récoltes, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides
qu'on nomme razzias et qui ont pour objet de s'emparer des
hommes ou des troupeaux12». Les termes sont clairs et les buts
précis; il s'agit de multiplier les opérations destinées à anéantir les
fondements des sociétés agricoles et pastorales de l'Algérie pour
1. A. de Tocqueville, « Travail sur l'Algérie », op. cit., p. 704.
2. Ibid., p. 705-706.
102 COLONISER. EXTERMINER
mieux atteindre les populations. Faute de pouvoir défaire des
armées régulières et contraindre l’État dont elles dépendent à négo
cier ou à capituler, comme cela se fait couramment en Europe, il est
nécessaire de s’en prendre aux civils et à l’ensemble de leurs moyens
de production et de subsistance1. Appliquées simultanément, les
mesures préconisées par Tocqueville reviennent à faire de la misère
et de la faim provoquées à dessein de véritables arm es de guerre
intégrées à une stratégie d'anéantissem ent du pays, alors que ces
procédés sont désormais proscrits sur le Vieux Continent12.
D’autres, plus extrêmes et favorables à l’extermination des « indi
gènes», iront au bout de cette logique en affirmant que la famine
doit être employée jusqu’à la mort pour précipiter la fin d’un conflit
qui, en s'éternisant, compromet la colonisation. Lui aussi partisan
des razzias, de l’interdiction du commerce et de la vente du blé,
Bodichon en radicalise l’usage pour que leurs effets soient plus
meurtriers encore. « Sans violer les lois de la morale, de la jurispru
dence internationale, écrit-il dans un ouvrage publié à Alger en 1847,
nous pourrons combattre nos ennemis africains par la poudre el le
fer joints à la famine », et, « sans verser le sang », il sera possible de
«décimer [les Arabes] en nous attaquant à leurs moyens d'alimen
tation, en accaparant leurs denrées, puis en leur fermant la voie des
approvisionnements, en coupant les figuiers et les cactus sur tous
les points de l'Algérie3 ». De tels écrits prouvent que les débats sur
ces questions étaient publics et qu'ils étaient animés par des person
nalités diverses qui n’hésitaient pas à défendre des solutions
extrêmes jugées parfaitement légitimes dès lors qu’elles étaient
mises en œuvre contre des populations inférieures et nuisibles.
À la différence de Bodichon, Tocqueville ne transforme pas les
razzias et la famine en armes de destruction massive puisqu'il s'est
toujours opposé à l’extermination des « indigènes » ; il ne peut
cependant ignorer que l’usage systématique des premières va faire
1. D'Algérie, Tocqueville écrit à L. de Kergolay : « C'est donc le cas de continuer
nos efforts, quelque pénibles qu'ils soient, de pousser la guerre d ans tous les sens,
et sans donner aux Arabes le temps de respirer. » Il faut aller «à to n et à travers
[...] afin de [les] surprendre, de les étonner, et d e leur m o n trer que la dévastation
ne suit plus les lignes droites et prévues d'avance ». Q uant au ■ système d e razzias »
du général Lam oricière. il est «excellent». L ettre d u 23 m ai 1841. in Œuvres
complètes, t. XIII, 1, Correspondance Tocqueville/Kergolay, Paris. Gallimard, 1985,
p. 87-88. En 1934, l'académicien P. de La Gorce affirmait : p o u r «avoir raison des
Arabes, il im portait - si rigoureux que fût le moyen - d e les p ren d re p a r la
fam ine ». La Conquête de l'Algérie. Paris, Flamm arion, 1934, p. 90. O uvrage publié
dans la collection « H ier et aujourd'hui ». destinée au grand public.
2. « La plupart des com m entateurs d u dix-neuvième siècle partageaient l'idée
que la vie économ ique d'un pays ennem i ne pouvait jam ais être un objectif mili
taire légitim e. » M. Walzer. Guerres justes et injustes. Paris. Bclin, 1999, p. 244.
3. E. Bodichon, Études su r l'Algérie et l'Ajrique. op. cit., p. 234.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 103
de nombreuses victimes civiles. Utilisés contre les populations algé
riennes, les moyens qu'il défend présentent l'avantage de les
contraindre à se déplacer, soit pour gagner des régions hors d at
teinte des troupes françaises, soit pour rejoindre les territoires déjà
dominés par l'armée d'Afrique; dans tous les cas, elles doivent aban
donner des villages et des terres qui ne peuvent plus les nourrir en
raison des destructions commises. Fuir ou se soumettre, telle est l'al
ternative devant laquelle se trouvent placées les tribus d'Algérie que
Tocqueville compte pacifier par les méthodes que l'on sait - el dont
il a pu vérifier l'efficacité à l'occasion de son voyage dans la colonie.
« Nous inquiétons si bien [les Arabes] depuis que Lamoriciène est là
qu'à 15 ou 20 lieues d'Oran il n'en reste plus un seul, affirme-t-il. Ils
sont tous allés se réfugier soit dans les montagnes du côté de
Mascara, soit de l’autre côté de ces montagnes; d’où la nécessité
d'avoir [...] un corps d'armée qui puisse par des razzias semblables
à celles de Lamoricière les inquiéter sur le revers des montagnes el
les forcer d aller plus loin. Alors, se trouvant trop pressés, ils vien
draient à composition1. » En vérité, Tocqueville ne fait que soutenir
des procédés élaborés par d'autres, ce qui lui permet, tout en
prenant ses distances avec les errements criminels de certains mili
taires, de se présenter comme un homme politique responsable qui.
ayant séjourné en Algérie, connaît les « nécessités fâcheuses » d’une
guerre de colonisation indispensable pour que la France recouvre
son statut de grande puissance européenne12.
Favorable à la multiplication de petits corps d'année mobiles et
capables de frapper à tout moment les tribus rebelles, Tocqueville
estime, pour compléter le tableau des moyens nécessaires à la paci
fication du pays, qu'il faut mener aussi de «grandes expéditions»
dont les buts sont : « 1° continuer à montrer aux Arabes et à nos
soldats qu'il n'y a pas dans le pays d'obstacles qui puissent nous
arrêter; 2° détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente
1. A. de Tocqueville, « Notes sur le voyage en Algérie de 1841 », in Œ uvres, op.
c it., p. 663.
2. De son côté, Bugeaud écrivait : «Comment donc soumettre (les Arabes]?
Il n'y a pas deux moyens : dominez leurs intérêts agricoles, mettez-vous en situa
tion de leur dire : vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas, vous ne pâtu
rerez pas sans noire permission. Alors ils seront forcés de se soum ettre [...J.»
Lettre adressée au C o u rrie r fran ça is, 1 1 février 1838, ciLée par F. Leblanc de
Prébois. Algérie. De la nécessité de substituer..., op. cit., p. 76. Le décret du 17 mars
1956, instaurant les pouvoirs spéciaux en Algérie, prévoyait - art. 3 - que le
gouverneur général pouvait «réglem enter ou interdire l'importation, l'exporta
tion, l'achat, la vente, la distribution, le transport ou la détention de produits,
matières premières ou anim aux». Décret signé, entre autres, par G. Mollet,
R. Lacoste, F. Mitterrand, «m inistre d'État, garde des Sceaux, chargé de la
Justice», et M. Bourgès-Maunoury. Texte reproduit in M. Rocard, Rapport su r les
cantps de r e g r o u p e m e n to p . cit., p, 286.
104 COLONISER. EXTERM INER
de population, ou en d'autres termes à une ville. Je crois de la plus
haute im portance de ne laisser subsister ou s'élever aucune ville dans
les dom aines d'Abd el-Kader 1». L'extrémisme de ces propositions n’a
pas échappé à son auteur; aussi prend-il soin de réfuter par avance
les objections qui pourraient lui être faites. Aux hommes qui contes
teraient l'utilité et l'efficacité de ce projet, Tocqueville rétorque que
les cités algériennes jouent un rôle essentiel dans l’économie des
«barbares nomades», contrairement à l’opinion de nombreux
responsables militaires et politiques français. Tout en vouant un
profond mépris aux citadins, les nomades sont néanmoins
contraints d'entrer régulièrement en contact avec eux pour acquérir
des biens indispensables à leurs activités et à leur subsistance. Cette
nécessité les distingue d'ailleurs des «sauvages», lesquels, complè
tement étrangers à la civilisation marchande et indifférents à ses
produits, ne fréquentent pas les villes proches des territoires où ils
vivent. Nul doute, Tocqueville mobilise les connaissances qu’il a
acquises en Algérie et les leçons tirées par les colons britanniques
puis américains; pour mater les tribus indiennes récalcitrantes, ces
derniers leur ont interdit l'accès aux marchés villageois et urbains
tenus par tes Blancs. Fort des expériences forgées outre-Atlantique,
l'auteur de La Démocratie en Amérique se fait donc l'avocat de la
destruction des villes.
Ces positions sont également défendues, de façon publique celte
fois, par son ami Beaumont, qui s'exprime sans ambiguïté el avec
une fougue certaine. «Partout où des forces s'agglomèrent, allez,
frappez, divisez. Si une ville se fonde, marchez vers elle et détruisez-
la. Si une forteresse s'élève, si une manufacture d'armes s'établit,
allez encore, et prouvez surtout aux Arabes qu'aussi longtemps qu'ils
voudront lutter contre vous, ils seront réduits à toutes les misères
de la vie nomade, sans villes, sans demeure fixe, sans commerce12. »
Ce vaste programme a été en partie réalisé puisque plusieurs cités,
servant de bases arrière aux troupes d'Abd el-Kader, ont été effecti
vement rasées par l'armée d'Afrique. En mai 1841, Taqdemt est
livrée aux mines, aux pioches et au feu des soldats, qui n’épargnent
aucun bâtiment, pas même la mosquée. Quelques jours plus tard,
Boghar puis Thaza connaissent un sort identique, comme de
nombreux villages ravagés par les multiples razzias perpétrées par
les troupes françaises. En avril 1849, le général Pélissier ordonne la
démolition complète des ksour de Moghrar Tatahni et Moghrar
Foukani. « Le 15 au soir, note-t-il, les murs des jardins, [les] arbres
1. A. de Tocqueville, « Travail sur l'Algérie», op. cit., p. 706. (Souligné par
nous.)
2. G. de Beaumont, État de la question d'Afrique, op. cit., p. 14.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 105
fruitiers, l'enceinte en pisé, [les] bois de palmiers comptant au moins
12 000 têtes1» sont détruits.
Nul doute, Tocqueville a pris le temps de la réflexion pour mettre
en forme les notes de son voyage dans la colonie et développer ses
positions, dans un contexte où les polémiques suscitées par la guerre
demeurent vives. La nature de ce texte, les conditions de son élabo
ration et le titre choisi - «Travail sur l'Algérie» - excluent toute
précipitation; de même, ils interdisent de le tenir pour un ouvrage
mineur. Au contraire, il s'agit d'un «factum», comme l'écrit son
auteur, qui doit servir de base à la rédaction d'une étude plus impor
tante que Beaumont s'est engagé à rédiger. Tocqueville tient à ce
projet qui, sur « une grande question » « très utile au pays », doit être
l'occasion de «jeter dans la circulation beaucoup d'idées nouvelles
et vraies2». L'auteur de L'Ancien Régime et la Révolution a donc l'in
tention de faire connaître ses propositions sur un problème politique
qu’il juge de la plus haute importance, puisqu'il se trouve selon lui
au centre d'enjeux nationaux et internationaux majeurs.
L’originalité de Tocqueville est d’avoir saisi, plus rapidement que
beaucoup de ses pairs sans doute, les spécificités de la guerre d'Al
gérie, car il sait les vertus de la comparaison. Instruit par les offi
ciers qu'il y a rencontrés lors de son séjour, informé des procédés
employés aux États-Unis notamment, il comprend que l’art militaire
valable pour les conflits qui se déroulent sur le Vieux Continent est
inadéquat dans la colonie. «Il n'v a pas de pays au monde qui
ressemble moins à l'Europe que l'Algérie, écrit-il. Tout y est différent
dans la paix et dans la guerre ; les moyens d’y vivre, d'y combattre, de
s'y bien porter lui sont propres3. » Cette situation rend caduques les
méthodes de combat enseignées et utilisées en métropole; it faut
donc innover et savoir s'affranchir des habitudes et des règles
propres aux guerres conventionnelles. Inutile de concentrer, par
exemple, des troupes importantes en des lieux précis pour livrer des
batailles que l'on croit décisives, car les «indigènes» se dérobent
constamment à de pareils affrontements en menant contre les
armées françaises une guerre de partisans faite de harcèlements et
d'incursions rapides. Pour atteindre les colonnes de cavaliers el de
1. Cité par le general P. Azan, L'Armée d'Afrique de 1830 à 1852, Paris, Plon,
1936, p. 434. En conclusion, il soutient que « l’œuvre accom plie par l’armée
d’Afrique de 1830 à 1852, dans tous les dom aines, conquête, pacification, colo
nisation. hygiène, travaux publics, études du pays et des populations, a été consi
dérable». Ibid-, p. 457,
2. A. de Tocqueville, «Lettre du 21 octobre 1841 » à G. de Beaumont, in
Œuvres complètes, op. cit., t. VIII, 1. p. 450,
3. A. de Tocqueville, «Travail sur l’Algérie», op. cit., p. 710. « Rien dans l'édu
cation européenne n’a préparé pour cette espèce de guerre Toute guerre
demande un apprentissage; mais celle-là plus que toutes les autres. » Ibid., p, 7 11.
106 COLONISER. EXTERMINER
fantassins arabes, les Français doivent anéantir leurs ressources. De
là l’extrême attention portée par Tocqueville à l’interdiction du
commerce, aux razzias, à la destruction des villes et aux populations
civiles, qui doivent être sanctionnées pour le soutien qu elles appor
tent à Abd el-Kader. Quant aux tribus qui, épuisées, ruinées et
découragées, passeront du côté des Français, elles devront être
protégées des représailles auxquelles elles s’exposeront en ayant la
possibilité de « nous appeler à l’instant à leur secours », écrit Tocque
ville. Il ne doute pas que cette politique incitera les autres à les
imiter pour échapper à des ravages quelles savent inévitables si elles
persévèrent dans leur hostilité envers la France. Conscient de l’in
fluence qu’exercent les nobles arabes sur le reste des « indigènes »,
il affirme qu'à défaut de rallier les premiers à « notre cause », « il faut
les faire disparaître1» en les enlevant et en les déportant dans des
régions où. privés des réseaux traditionnels leur permettant
d'exercer un pouvoir important, ils ne seront plus une menace pour
la stabilité de la colonie.
Les effets de ces mesures et de la terreur quelles susciteront
parm i les populations locales perm ettront de détruire le front
commun construit p ar Abd el-Kader. Pour ce faire, on ne doit pas
hésiter à s’affranchir du droit des gens en vigueur en Europe, car il
est un obstacle à la pacification de l’Algérie. En raison de sa nature
particulière, cette guerre «étrange», «barbare» et «terrible»,
constate Tocqueville, exige la mobilisation de moyens qu’il sait
exceptionnels comparés à ceux employés sur le Vieux Continent.
Aussi le jus belli qu’il évoque ne renvoie-t-il pas aux dispositions juri
diques ou aux coutumes qui lient les États européens lorsqu’ils s’af
frontent - on sait que les razzias, la destruction planifiée des villes,
la ruine méthodique des civils et l'usage délibéré de la famine ne
sont plus autorisés -, mais à des « nécessités fâcheuses » qui dictent
désormais leurs lois. Nul droit n'est donc au fondement de ce droit
prétendu qui n’impose aucune obligation au vainqueur autre que
celle qu'il se fixe parfois à lui-même pour des raisons tactiques ou
utilitaires. De même, ce «droit » ne confère aucune prérogative aux
1. A. de Tocqueville, «Voyage en Algérie» (1846), in Œuvras, op. cit., p. 764.
Jugeant les razzias peu efficaces, le docteur A udouard écrit : « Il n'en serait pas de
m êm e si on enlevait leurs enfan ts» aux Arabes. «Tel est l'unique moyen d e les
civiliser et de les soum ettre. » Un m oyen d'assurer la conquête de l'Algérie auquel
on n'a pas encore pensé, Paris, Im prim erie Baulruchc, 1846, p. 5. Médecin p rin
cipal des arm ées, l’a u te u r fut décoré d e la Légion d ’honneur. Favorable à la
« dé portation » en France des prisonniers a rab es et d e leurs enfants, le général
Lélang estim e que cette m esure «jetterait la plus grave perturbation au sein des
tribus ». Résumé du système su r l'Algérie, Paris. Dumoine, 1845, p. 45. Il s'agit de
la troisièm e édition de cet ouvrage, qui a donc connu u n succès im portant. Offi
c ier dans l’arm ée d'Afrique, Lélang (1788-1864) devint sénateur en 1852.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 107
vaincus, puisque les «Arabes» ne sont pas traités comme des
ennemis conventionnels, mais comme des rebelles avérés ou en
puissance.
Pour conduire cette guerre extraordinaire nécessitant de recourir
à des méthodes qui le sont tout autant, il faut disposer de troupes
particulières. Cela passe par la «création d ’une armée spéciale à
l'Afrique1»; elle seule pourra maîtriser une situation dont Tocque
ville souligne constamment le caractère exceptionnel. En raison de
la sélection de ses membres, de leurs habitudes, de leur bonne
connaissance de la région et des coutumes de ses habitants, cette
armée pourra lutter avec efficacité contre les partisans qu'elle
affronte. Sans doute l’« éducation12» de pareilles troupes présente-
t elle des dangers pour « un pays libre» comme la France, puisque
les hommes qui les composent prennent dans les colonies « l’usage
et le goût dun gouvernement dur, violent, arbitraire cl grossier»;
cette éducation n'en est pas moins indispensable pour ces raisons
mêmes, dès lors que les militaires combattent des populations
«barbares» qu’ils ne peuvent vaincre par des moyens traditionnels.
La dureté, la violence et l’habitude d'agir à sa guise en disposant de
pouvoirs immenses sur les hommes el les choses sont de graves
défauts au sein d'une société démocratique, dont ils menacent les
principes et le fonctionnement; dans une colonie en proie aux
affrontements que l'on sait, ces traits deviennent des qualités
permettant de faire face aux événements sans être prisonnier de
considérations politiques et humanitaires qui n’ont pas lieu d'être.
Outre-Méditerranée s'impose donc une économie de la violence
différente qui se nourrit, en même temps qu elle l'entretient, d'une
économie morale elle aussi différente, puisque des comportements
répréhensibles en métropole sont là-bas légitimes parce qu'ils sont
congruents aux exigences particulières de la société coloniale qu'il
Faut fonder.
Conquérir l’Algérie requiert d ’autres mesures encore, car l'armée
ne peut stabiliser seule la situation; dans sa IuLie contre les « indi
gènes», elle doit pouvoir compter sur le soutien de nombreux colons
européens, dont la présence est essentielle pour triompher des résis
tances des autochtones.
1. A. de Tocqueville, « Travail sur l’Algérie», op. cit., p, 710.
2. Ibid., p, 712. Tocqueville soutient que celui «qui a longtemps vécu au milieu
de l’atmosphère paisible et tiède des mœurs démocratiques se plie d'abord malai
sément aux rudes travaux et aux austères devoirs que la guerre im pose ». De la
démocratie en Am érique, op. cil,, t. Il, chap. xxji, p. 338. Cela vaut plus encore
lorsque le conflit n’est pas un conflit conventionnel, comme c'est le cas en Algérie.
108 COLONISER. EXTERMINER
Pa c if ie r , c o l o n is e r e t r e f o u l e r
Dans un contexte où les « Arabes » seront longtemps encore des
menaces pour la sécurité des hommes et des femmes venus du Vieux
Continent, il est nécessaire de maintenir dans la colonie des troupes
im portantes capables de lutter contre le « maraudage à main
arm ée1» et d'étouffer au plus vile toute tentative de rébellion.
Disséminées sur le territoire où elles devront disposer de places
fortes aménagées de proche en proche de façon à couvrir de vastes
espaces, ces troupes mobiles et aguerries pourront intervenir
promptement pour maintenir un ordre colonial que Tocqueville sait
fragile. Mais ce dispositif militaire ne peut être efficace que si la
colonisation progresse rapidement, en ajoutant à la puissance de
l’armée celle des civils, indispensables pour consolider la conquête et
la rendre irréversible. Grâce à leurs activités agricoles et artisanales,
en effet, les colons fourniront « une base solide aux opérations » des
soldats, en les rendant moins coûteuses et plus décisives, affirme
Tocqueville.
De la m ilitarisation de la société coloniale
Regroupés dans des bourgades fortifiées et équipées en moyens
de défense par l'adm inistration, les Français seront organisés en
milices. Celles-ci, dirigées par des officiers chargés de maintenir
parmi eux «quelques habitudes militaires» et de leur imposer des
« règles de garde et de défense que ia sécurité commande12», auront
pour mission de tenir en respect les tribus soumises mais hostiles
sur lesquelles doit toujours planer le spectre d ’une brutale répres
sion. Ces mesures témoignent d’une militarisation im portante de la
société coloniale, où la frontière entre militaires et civils se brouille
considérablement, car pour s’opposer aux « indigènes » il faut arm er
le « peuple des colonisateurs3», dont les membres deviendront des
auxiliaires précieux des troupes d’Afrique. Par leur participation à
la surveillance du territoire et des autochtones qui s’y trouvent, les
1. A. de Tocqueville, « TVavail su r l'Algérie ». op. cil., p. 716.
2. Ibid., p. 728. Soucieux d u bien-être des colons, Tocqueville juge nécessaire
de do te r les villages « d'u n e fontaine, d 'u n e église, d 'u n e école, d'u n e m aison
com m une el [de] pourvoir aux besoins du prêtre et du m aître ».
3. Inspiré p a r l'exemple am éricain, L. Moll se prononce lui aussi pour la mise
en place de milices. Colonisation el agriculture de l'Algérie, op. cil., 1.1, p. 243. Les
m ilices existaient déjà d an s les p ossessions françaises d es Antilles e t de la
R éunion, o ù elles avaient été organisées p o u r m ain ten ir l'o rd re colonial.
P. DLsIèrc. Traité de législation coloniale. Paris, Librairie adm inistrative P. Dupont,
1914, 4e éd.. p. 88.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 109
colons seront ainsi les yeux et les oreilles du pouvoir colonial, dont
ils décupleront la puissance en le rendant d'autant plus fort el plus
intense qu’il sera plus disséminé. Lorsqu en 1847 Tocqueville
présente, au nom d'une commission de l'Assemblée nationale, un
rapport sur l'Algérie, il se félicite de la situation dans le Tell; selon
lui, elle confirme la justesse de ses positions. En ellet, celle région
est «[tout entière] couverte] par nos postes, comme par un
immense réseau dont les mailles, très serrées à l’ouest, vont s’élar
gissant à mesure que l'on remonte vers l'est», si bien qu'il n'y a
«presque pas de tribu qui ne puisse y être saisie le même jour de
quatre côtés à la fois, au premier mouvement quelle voudrait faire».
Dans un pays où la guerre n’a pas pour objectif de «vaincre un
gouvernement » mais de «comprimer un peuple1», ce maillage, dont
l'efficacité repose aussi sur l’étroite collaboration des colons et des
militaires, permet d'exercer sur les colonisés une domination perma
nente et particulièrement rigoureuse. Quelques années plus tard, les
milices furent organisées et leur service rendu obligatoire pour tous
les Français âgés de dix-huit à cinquante-cinq ans dès lors qu'ils
étaient reconnus aptes par le conseil de recensement.
Plus généralement, Tocqueville défend ici une certaine concep
tion du pouvoir et de son organisation. Contre ceux qui, par analogie
avec la France, militent en faveur d'un État colonial puissamment
centralisé, il plaide au contraire pour une «administration » qu'il
souhaite « plus simple », « plus expéditive et plus indépendante11». Et
l'on comprend que cette simplicité et cette indépendance, tant
vantées, ne sont revendiquées que pour mieux assurer au troisième
terme de celte équation une effectivité jugée indispensable dans le
contexte algérien. Alléger les procédures existantes pour affranchir
les agents de l’administration et les militaires de contrôles estimés
nuisibles, accroître la vitesse de circulation du pouvoir et ses capa
cités de réaction face aux mouvements incessants des « Arabes », tels
sont les buts défendus par Tocqueville. L'originalité de scs positions
tient notamment au fait qu'il a été capable de concevoir de nouveaux
dispositifs ne reposant pas sur la concentration des forces militaires
et de défense en quelques lieux stratégiques du territoire, mais sur
leur dissémination en différentes unités relativement autonomes les
unes des autres et capables d'intervenir au plus vite. Là où beaucoup
de ses contemporains se contentaient d'exporter de la métropole des
«recettes» éprouvées pour gouverner un pays comme la France
mais inadéquates pour pacifier l'Algérie, Tocqueville prend en*2
LA , de Tocqueville, « Rapport sut le projet de loi relatif aux crédits extra
ordinaires demandés pour l'Algérie », op. cit,, p. 807 et 806.
2. A. de Tocqueville, « Seconde lettre sur l'Algérie» (22 août 1837), in Œ uvres
complètes, op. cit,, t. III. L p. 150.
110 COLONISER. EXTERMINER
compte les spécificités des « indigènes » et de ia colonie en conce
vant un pouvoir polycenlrique seul à même de répondre aux
exigences d'une situation sans équivalent en Europe.
Bien quelle ne s’y réduise pas, la décentralisation qu'il défend
obéit à une logique semblable; l'octroi de pouvoirs importants aux
communes - seuls les colons-miliciens y seront citoyens - est un
moyen de rendre l’État colonial prompt à agir dans un contexte où
« les passions religieuses et déprédatrices des tribus arabes les porte
ront toujours à nous faire la guerre1». Il est vain de croire en une
paix durable; il n’y aura que des trêves plus ou moins longues, inter
rompues par des soulèvements successifs dont le spectre hante les
colonisateurs. Quelles que soient les mesures et les précautions
prises, Tocqueville sait que les Français seront constamment
confrontés à des populations hostiles. C’est pourquoi l'État colonial
doit être nécessairement, structurellement aussi, un État qui s'or
ganise par et pour la guerre permanente qu’il doit mener contre les
« indigènes », dans un contexte où l’opposition guerre/paix n’est plus
pertinente puisque la première ne cesse jam ais vraiment parce que
la seconde ne peut être établie de façon durable. Cela éclaire aussi la
constitution des milices qui participent de cette mobilisation inces
sante, laquelle exige des troupes nombreuses. Le terme « pacifica
tion », employé par Tocqueville notamment pour rendre compte de
cette situation singulière faite d’affrontements répétés qu’entre
coupent des périodes de calme apparent, exprime cela fort bien,
puisqu'il désigne un mouvement qui peut progresser ou régresser
suivant la conjoncture et dont la fin ne peut être définie a priori. À la
différence de certains de ses contemporains. Tocqueville savait que
la supériorité de l'armée d’Afrique et les progrès de la colonisation
feraient plier les «Arabes », mais qu’ils ne reconnaîtraient sans doute
jam ais la légitimité de la présence française. Comme il l’affirme avec
clairvoyance, «il y aurait [...] de l’imprudence à croire que nous
pouvons parvenir aisément el en peu de temps à détruire dans le
cœ ur des populations indigènes la sourde haine que fait naître el
qu’entretient toujours la domination étrangère». Conscient que leur
exécration se nourrit de leur situation même de colonisés soumis
par une puissance européenne et chrétienne, il en tire, en fin poli
tique qu’il est, une conclusion pratique destinée à pallier les graves
inconvénients de cette situation : « U faut donc, quelle que soit notre
I. A. de Tocqueville, «Travail su r l’Algérie », op. cil., p. 696. « La paix avec les
chrétiens de tem ps en tem ps, et la guerre habituellem ent, tel est le goût naturel
des populations qui nous environnent », ajoute-t-il. Au cours d e son second séjour
en Algérie, dans la région du D ahra notam m ent, il note : « C’est le calme, m ais ce
n'est pas la paix. La haine qui régne e n tre les deux races, su rto u t d ans les pays
qui viennent d'ê tre agités, est bien pénible à voir. » « Lettre du 1" décem bre 1846
adressée à Corcelles». in CElivres complètes, op. cil., t. XV. 1. p. 224.
GUERRE AUX «ARABES* ET GUERRE DES RACES t 11
conduite, rester forts. Ce doit toujours être là notre première règle.
Ce qu’on peut espérer, ce n’est pas de supprimer les sentiments
hostiles que notre gouvernement inspire, c'est de les amortir; ce
n'est pas de faire que noire joug soit aimé, mais qu'il paraisse de plus
en plus supportable; ce n'est pas d'anéantir les répugnances qu’ont
manifestées de tout temps les musulmans pour un pouvoir étranger
[...], c’est de leur faire découvrir que ce pouvoir, malgré son or igine
réprouvée, peut leur être utile h» En attendant cette époque encore
lointaine où des intérêts économiques complémentaires, à défaut
d'être communs, parviendront à tempérer le ressentiment des
«Arabes », il est nécessaire que militaires et colons demeur ent l'arme
au pied. Outre cela, il faut encourager aussi l'arrivée des Européens,
dont le nombre, l'organisation et la présence contribueront eflica-
cement au refoulement des « indigènes ».
De la dissolution de ! « élément arabe »
Ami fidèle de Tocqueville, Beaumont a défendu des vues voisines,
mais il l'a fait en tant que rapporteur d'une commission de l'Assem
blée nationale, ce qui modifie profondément la signification el la
portée de ces positions puisqu'elles sont celles d'un organe officiel
et ad hoc constitué par les parlementaires de la monarchie de Juillet.
Pour attirer des colons, lui aussi estime que les nouveaux villages
d'Algérie doivent être construits «à l'image de nos sociétés d’Eu
rope », ce pour quoi il ne «conviendrait pas d’y introduire les compli
cations de l'élément arabe et musulman », nuisible à la sécurité des
biens et des personnes. En d'autres termes, et pour user d'une
langue moins contournée, il s'agit de bâtir des colonies de peuple
ment pures, sur le plan racial et cultuel, où ne seront admises que
«des populations européennes», comme Beaumont le précise pour
dissiper toute équivoque. Quant aux « indigènes » juifs, qu'il n'oublie
pas, leur sort est tranché par celte proposition : leur « présence pour
rait être tolérée» sans «être expressément autorisée; et du silence
de la loi à cet égard, il ne résulterait aucun préjudice12». Pour les
colons peut-être, mais pour les intéressés, qui, soumis au règne de
l'arbitraire, voient leur liberté daller et venir gravement atteinte,
c’est autre chose ; tel n'esl cependant pas le souci de Beaumont ni de
la commission dont il est le rapporteur.
Toutes ces propositions - cela vaut pour celles de Tocqueville -
doivent permettre de compenser la faiblesse numérique des colons
1. A. de Tocqueville, « Rapports sur l'Algérie », op. cit., p. 819,
2. G. de Beaumont, Rapport fait an nom de la seconde sous-com m ission
(20 juin 1842), Paris, Imprimerie royale, 1843, p. 6. Tocqueville était également
membre de cette comm ission.
112 COLONISER. EXTERMINER
par une organisation adéquate de villages faciles à défendre. Comme
son ami et de nombreux contemporains, le député de Valognes
attend beaucoup de l'arrivée massive de civils français et européens.
Attirés par la perspective d ’acquérir des terres et de s’enrichir, ils
défendront le pays avec une détermination accrue en raison de leur
nouveau statut de propriétaires et des intérêts qu'ils auront dans la
colonie. Par leur seule présence enfin, les colons construiront un
rapport de force qui leur sera d'autant plus favorable que l'« élément
arabe », sachant la situation irréversible et sans espoir de recouvrer
ses terres, « s’isole de plus en plus et peu à peu se dissout », estime
Tocqueville, qui a observé le phénomène dans la ville d’Alger et ses
environs. Il est donc convaincu que la «population m usulmane»
décroîtra sans cesse, «tandis que la population chrétienne1»
augmentera toujours dans les zones conquises puis colonisées. Par
leurs actions conjointes, les militaires et les civils européens boule
verseront l'équilibre et la composition démographiques de certaines
régions, que les « indigènes » vaincus déserteront alors. Nul doute,
Tocqueville se souvient de ce qu’il a appris aux États-Unis, où les
colons en armes ont joué un rôle majeur quand il s’est agi de
disputer aux Indiens de vastes territoires puis de les en priver défi
nitivement en les repoussant par la force afin qu’ils ne menacent
plus les contrées ainsi acquises. Tout en critiquant l’extermination
en cours outre-Atlantique, il sait s’inspirer de l'expérience am éri
caine pour concevoir des solutions originales qu’il juge appropriées
aux spécificités de l’Algérie. Quarante ans plus tard, dans un
contexte marqué par le souvenir du soulèvement kabyle de 1871 et
des peurs qu’il a suscitées chez les colons, Gaffarel constate que les
Français sont enfin «les maîtres, non pas incontestés, mais réels de
l'Algérie», et il s'interroge : « Est-ce à dire que toutes les guerres
soient finies [...]? Non! [...] U y a eu et il y aura encore des insur
rections et des expéditions, mais il n'y aura plus de ces luttes dont
l’issue était douteuse12. »
Les discours et les pratiques de pacification sanctionnent de
pareilles situations; ils disent ces guerres sans fin où chaque victoire
des colonisateurs, chaque répression, chaque nouvelle colonie de
peuplement contribue à créer et à recréer inlassablement les condi
tions de nouveaux affrontements. De tels phénomènes ne sont pas
seulement observables dans l’ancienne Régence d’Alger aux XIXe et
1. A. de Tocqueville, «Travail su r l’Algérie », op. cil., p. 752. E stim ant les « indi
gènes » d'Alger îi « trente-six mille » en 1830, H ain affirme qu’ils ne so n t plus que
«douze mille» deux ans plus tard. «L orsque ceux qui restent encore a u ro n t la
certitude que nous garderons le pays à jam ais, ils ém igreront», ajoute-t-il. A la
nation, su r Aliter, op. cil., p. 34.
2. P. Gaffarel, L'Algérie. Histoire, conquête et colonisation, op. cit., p. 367.
g u er r e aux «a r a h e s » et g u e r r e DES RACES l 13
XXe siècles, car ils sont structurellement inscrits dans la colonisation
de terres nouvelles et peuplées; la situation dans les territoires
occupés par l'État d'Israël en témoigne. Quoi qu'il en soit, plus les
Français triomphent, plus ils sont perçus comme des usurpateurs,
plus ils se créent d'ennemis dans les rangs de ceux qu'ils massacrent,
pillent el privenL de leurs terres. Et ceLle dynamique, où les défaites,
les exactions, les spoliations et les humiliations subies nourrissent
et perpétuent le ressentiment et les résistances des colonisés, exige
la mobilisation constante des colonisateurs, de leurs troupes et d'un
arsenal répressif extraordinaire au regard des dispositions de la
métropole,
La chronologie témoigne remarquablement de cet enchaînement.
De 1830 à 1857, date de la soumission de la Kabylie, les conflits
n'ont presque pas cessé, ils reprennent en 1864 dans la région de
ReliZaïre, notamment, pour resurgir en 1871 lors de l'insurrection
déclenchée par le bachaga Mokrani en Kabylie : 200000 combat
tants affrontent alors 80000 soldats français pendant près d'un an.
Selon la recension établie par un commandant de l'armée d'Afrique,
devenu historien et géographe, 340 combats eurent lieu ; cela prouve
qu'il s'est agi d'une véritable guerre, et non de simples opérations de
police destinées à rétablir l'ordre colonial L Des milliers de victimes
algériennes, 450000 hectares de terres confisqués aux tribus - les
meilleures seront notamment distribuées aux Alsaciens et aux
Lorrains qui, à la suite de l'annexion de leurs régions respectives par
l’Allemagne, ont opté pour la nationalité française - et 36,5 millions
de francs exigés des « indigènes» au titre des réparations ont eu pour-
conséquence de condamner beaucoup d'entre eux à la misère. Tel
est le bilan de ces affrontements. Les Français «ont semé la haine
dans les villages. Nous l avons engrangée et il en reste encore. C'est
comme l'abondante récolte d ’un champ fraîchement incendié12»,
chantent les femmes kabyles au lendemain de l’écrasement de l’in
surrection. Loin de supprimer les causes de ce qui venait d'avoir
lieu, la victoire acquise par de tels moyens les renforçait au contraire
en nourrissant l’exécration, l’indignation et le désir de vengeance des
colonisés, ce qui ne pouvait manquer de créer les conditions affec
tives et politiques des soulèvements futui-s. « 1830 avec ses rapines et
ses crimes au nom du droit du plus fort ; 1870 suivi de massacres et
d'expropriations qui ont frappé des milliers d'Algériens; 1945 avec
ses 45 000 victimes, 1948 et ses élections à la Naegelen, 1950 avec
1. R. Peyronnet, Le Problème fiord-africain, op. cir., t. ï, p. 315, et L. Rinn,
Histoire de l'insurrection de J871 en Algérie, Alger, A, Jourdan, 1891.
2. Cité par P. Montagnon, Histoire de l'Algérie. Des origines à nos fours, Paris,
Pygmalion, 1998, p, 197.
114 COLONISER. EXTERMINER
son fameux com plot' », lit-on dans une proclamation du FLN et de
l’ALN en octobre 1954. Établie par les militants nationalistes algé
riens, cette autre chronologie égrène les moments essentiels d’un
passé fait de guerres, de tueries et d'iniquités réitérées; celles-là
mêmes qui furent longtemps occultées par l’histoire édifiante de la
colonisation de cette contrée.
Tocqueville et Beaumont ont cherché à promouvoir une voie
qu’ils disaient moyenne. D’autres ont défendu au contraire des posi
tions extrêmes qui, demeurées m inoritaires, n’en ont pas moins
suscité parfois des débats importants. Les hommes qui vont retenir
maintenant notre attention sont des partisans déclarés de l’extermi
nation des populations algériennes, et ils ne s’en cachent pas puis
qu’ils s’expriment librem ent dans des ouvrages et des journaux.
Convaincus que la guerre d’Algérie est une guerre des races au terme
de laquelle la plus faible doit disparaître en tout ou partie, ils mili
tent pour des mesures radicales propres à précipiter ce mouvement
qu’ils jugent nécessaire et positif.
De la guerre des races
S u r l’a n é a n t is s e m e n t d e s « A r a b e s »
Le premier de ces hommes, L. Moll, est l'auteur d'un volumineux
ouvrage consacré à la colonisation et à l'agriculture de l’Algérie,
publié à Paris en 1845. Professeur au Conservatoire royal des arts et
métiers, il est membre de la Société royale et centrale d ’agriculture.
C’est un notable reconnu, comme le prouvent ses titres et son appar
tenance à cette institution prestigieuse. Il est aussi connu, puisque le
Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse lui
consacre une notice qui témoigne d’une notoriété certaine. Dénon
çant la pusillanimité des partisans du gouvernement civil dans l’an
cienne Régence et les philanthropes aux «sympathies» indignes
puisqu'elles « sont pour le sauvage » alors que leur « blâme [est] pour
l'homme civilisé», Moll milite pour un régime militaire rigoureux
seul à même de terminer au plus vite le conflit qui oppose la France
aux « Arabes » d’Algérie. Considérant que ce conflit n’est que l’ex
pression particulière d’une lutte commune aux espèces humaines et
animales qui s'affrontent depuis « les premiers âges de notre globe »,
il estime que « toute race qui n’est pas apte» à la civilisation «doitI.
I. Cité in La Guerre d'Algérie, sous la dir. de H. Alleg. Paris, Temps actuels,
1981,1. III. p. 510.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES I 15
nécessairement disparaître comme ont disparu >»les animaux « anté
diluviens1».
Convaincu qu'il s'agit d’une loi universelle, Moll étudie alors les
conquêtes passées, celles de l'Amérique notamment, en y observant
les effets tangibles de cette guerre implacable qui a vu les peuples
d'Europe l'emporter sur des peuples plus faibles qu'ils ont parfois
anéantis pour fonder leurs colonies. Selon lui, « la terre tout entière
appartient de droit» à la civilisation incarnée par les Blancs, qui
transforment et soumettent, par leur travail, leur énergie eL leur
persévérance, la nature animée et inanimée quelle porte. S’emparer
de vastes territoires pour les arracher aux populations arriérées qui
les occupent sans les exploiter est donc parfaitement légitime, même
si cela passe par l’expulsion, voire l’anéantissement de ces dernières.
Quant à leur résistance, elle est la preuve de leur incapacité à
s'adapter aux conditions des sociétés modernes et, in fine, à se civi
liser. «Ou en serait aujourd'hui l'Amérique, où en seraient ces
brillantes créations du génie européen si on avait appliqué à cette
partie du monde ce principe qui veut qu’on respecte également
toutes les nationalités, tous les droits de possession, abstraction faite
des hommes, traitant sur le même pied la horde d'anthropophages et
la nation civilisée2?» s'interroge Moll. La réponse n’est pas formulée
pour mieux inciter le lecteur à l'apporter lui-même sous la forme
d'un constat de bon sens ; les territoires des États-Unis seraient
toujours inexploités, sauvages el incultes si, par fidélité à leurs prin
cipes d'égalité, de liberté el de respect, les Blancs avaient renoncé à
cette entreprise. Que pèse enfin la disparition de nombreuses tribus
indiennes face aux immenses progrès accomplis en Amérique depuis
que les colons s'y sont installés? Rien, dans l'esprit de Moll, qui
laisse entendre que les règles en vigueur sur le Vieux Continent ne
sont applicables à autrui que lorsqu'il est identifié comme un
semblable, c’est-à-dire comme un Européen, civilisé et travailleur.
Lui seul peut jouir de prérogatives fondamentales refusées à tous
ceux qui ne se conforment pas au modèle qu'il incarne. Au regard
des principes de Injustice distributive, il est légitime que les plus
L L. Moll ( î 809-1880), Colonisation et agriculture de l'Algérie, op. cil., t. I,
p. 108, En 1876, il est nommé professeur à l'Institut national agronomique. Déjà
J. de Maistre faisait de la guerre un état naturel de l'humanité, qui se purge ainsi
des individus faibles et corrom pus en se retrempant régulièrement «dans le
sang». Au troisièm e chapitre des Considérations su r la France, intitulé « De la
destruction violente de l'espèce humaine», il affirme : « Burfun a fort bien prouvé
qu'une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il aurait
pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l'homme [...]. il y a lieu
de douter, au reste, que cette destruction violente soit en général un aussi grand
mal qu'on le croit.» Considérations su r h France (1797). Bruxelles, Complexe,
1988. p. 48.
2, L. Moll, Colonisation et agriculture de (‘Algérie, op. cit., i. I, p, 108.
116 COLONISER. EXTERMINER
aptes et les plus développés reçoivent davantage que les autres dès
lors que ces derniers sonl privés de qualités essentielles. Quant aux
droits de l’homme, réputés favoriser le progrès dont ils passent pour
être aussi l’une des expressions majeures, ils ne sonl plus qu'une
chimère dangereuse et rétrograde qui entrave l'expansion de la civi
lisation. Dans ces conditions, défendre la Déclaration, sa lettre et
son esprit, témoigne de l’ignorance de ce que sont véritablement les
différents membres d’un genre humain divisé en races inégales qui
ne sauraient bénéficier d'une considération et de traitements iden
tiques.
Ces raisonnements valent également pour les « Arabes ». Présents
en Afrique depuis «douze cents ans», ils n’ont «rien su créer1»,
soutient Moll ; pis encore, ils ont ruiné les contrées qu'ils ont enva
hies. Inférieurs el dangereux, les « indigènes » d’Algérie doivent donc
être traités comme les Indiens d’Amérique avant eux ; ce n’est pas là
perpétrer un grand crime, mais servir l'humanité en la débarrassant
des races qui ralentissent la marche des peuples supérieurs partis à
la conquête du monde pour le civiliser. Plus précisément, agir de la
sorte, c’est se soum ettre avec réalisme à une loi d ’airain dont les
conséquences immédiates ne sont néfastes qu’en apparence puis
qu’elles produisent des résultats positifs. Au terme de ces luttes, qui
opèrent une saine sélection parmi les races humaines, seules subsis
tent les plus fortes et les plus créatrices, comme l’histoire en apporte
les preuves selon Moll. À l’instar de beaucoup d'hommes de son
temps, il sait que la colonisation et l’extermination marchent
souvent de concert, et ce savoir, loin de l'inciter à renoncer à faire
de l’Algérie une colonie de peuplement, l’encourage au contraire car,
en se comportant ainsi, les Français participent à un vaste mouve
ment synonyme de progrès. Quant aux expulsions, aux déportations
et aux massacres, ils se banalisent en s'autorisant du précédent
am éricain puisqu'ils ne sont que la réitération, imposée par les
circonstances et les buts que poursuit la France, de ce qui a déjà eu
lieu oulre-Atlantique notamment. « Un coup d'œil jeté sur l’histoire
de l’établissement des Européens dans les diverses parties du monde
ne permet [...] plus le moindre doute », écrit Moll ; aucune « colonie
ne s’est créée sans une guerre plus ou moins acharnée, plus ou
moins longue, contre les anciens habitants, guerre qui a toujours eu
pour résultat ou l'exterminâtion de ceux-ci ou leur soumission12 ».
Parfaitement conscient que le conflit en cours ne ressortit pas aux
conflits conventionnels qui opposent les Européens entre eux, il
propose d’adresser aux « tribus encore hostiles » un ultimatum ainsi
formulé : « Leurs soumissions ne seront reçues que jusqu'à une
1. Ibid.
2. Ibid., p. 231 (Souligné p a r nous.)
GUERRE A U X -A R A B E S * ET GUERRE DES RA CES ] 17
époque déterminée, passé laquelle il n’y aura plus ni paix ni trêve,
jusqu a ce qu'elles soient exterminées ou chassées d'Algérie1, »
Des solutions proches sont défendues par Moniagnac, qui a long
temps séjourné dans la colonie où il a servi sous les ordres de Lamo-
ricière avant de tomber avec ses hommes lors de la bataille de
Sidi-Brahim en septembre 1845. S'exprimant dans sa correspon
dance privée, Montagnac livre des témoignages précieux sur les
méthodes de l'armée d'Alrique; il se prononce avec franchise sur les
moyens nécessaires pour venir à bout des « indigènes». «Voilà, mon
brave ami, comme il faut faire la guerre aux Arabes, écrit-il à son
correspondant métropolitain. Tuer tous les hommes jusqu a lagede
quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger des
bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs: en un mot,
anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. »
Après avoir critiqué «nos manies de niaise philanthropie» qui
conduisent trop souvent à épargner les vaincus, il ajoute avec une
belle constance, qui prouve qu’il ne s'agit pas d'une opinion isolée :
«Selon moi, toutes les populations qui n'acceptent pas nos condi
tions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinc
tion d ’âge ni de sexe; l'herbe ne doit plus pousser où l'armée
française a mis le pied. [„.] Les tribus doivent nourrir l'armée lors
qu'elle voyage, et, si les vivres n arrivent pas à point donné, razzia
pour la première fois, mort et exportation [c'est-à-dire dépor tation]
en cas de récidive.» En conclusion, il note à l'attention du destina
taire de celte missive : « Si je me laissais aller à ma verve d'extermi
nation, je vous en remplirais quatre pages*2. » Comme Tocqueville,
quand bien même il en tire des conclusions fort différentes, Monta
gnac a parfaitement compris qu'il faut mener une guerre d'un genre
nouveau qui exige des troupes nouvelles elles aussi ; c'est pourquoi
il est favorable à la mise en place d'« un corps spécial pour atteindre
les différents buts» fixés. Fort de «dix-huit cents à deux mille
hommes faits de volontaires, de jeunes gens aventureux, n’ayant
d'autre pensée, d’autre avenir en partage que la mort, ayant un
costume fantastique en rapport avec leur mission », ce corps,
«destiné à tenir continuellement la campagne, [...] vivant par consé
quent sur les tribus, battant, tuant les uns, protégeant les autres, se
portant dans toutes les directions où il y a un ennemi à combattre,
serait un corps franc commandé par un homme à qui on laisserait
L Ibid., p, 106 cl 107.
2. L.-F. de Montagnac (1803-1845), Lettres d'un soldat. Algérie 1837-1845.
Vernon. É ditions C. Destremeau, 1998, «Lettre du 15 mars 1843», p. 153, el
«Lettre du 24 janvier 1843 », p. 169-170. Ces lettres lurent publiées on 1885 pour
honorer sa mémoire. En 1965, les cendres du lieutenant-colonel et de ses
hommes ont été transférées dans le «Tombeau des braves», au fort de Vincennes.
Héros hier, toujours héros aujourd'hui, donc.
COLONISER. EXTERMINER
toute latitude. [...] Eh bien ! dans deux ans, je vous promets qu'il ne
resterait pas un Arabe ayant la plus légère velléité de lever le nez, à
cent lieues à la ronde1». Léger, rapide et capable de frapper sur tous
les points du territoire, ce corps d’exception, dans tous les sens du
terme puisqu'il s'agit d’une unité d'élite astreinte à des obligations
particulières dont le chef disposera de pouvoirs exorbitants, pourra
ainsi lutter efficacement contre les partisans algériens.
Nulle théorie ni conception de l’histoire chez Montagnac, qui se
contente d'affirmer, en militaire de terrain qui méprise les officiers
d'Alger et ceux de la métropole plus encore, qu'il faut anéantir des
populations entières. Ses lettres n’en disent pas moins l'état d’esprit
d'un homme, lieutenant-colonel de son état - c’est un grade impor
tant -, qui n’est certainement pas le seul à penser de la sorte. Elles
disent aussi, et c’est fondamental, le climat particulier d’une société
où la relation circonstanciée des razzias, des m assacres et des
nombreuses exécutions sommaires auxquels s'est livré Montagnac
peut être entreprise sans exposer leur auteur à une vive condamna
tion morale ou politique. Mieux, c’est parce qu’il savait ne pas violer
les règles de la bienséance et de l’honneur qu’il a pu s'exprimer avec
une franchise et une liberté qui étonnent ou choquent aujourd'hui.
Quarante ans après sa mort, Élizé de Montagnac, son neveu, qui
éprouve pour lui une grande admiration, écrit sur le ton de la confi
dence : « Ces lettres, lues et relues autour de la table qui réunissait,
le soir, le cercle de famille vers lequel se reporte sans cesse la pensée
du colonel Montagnac, avaient puissamment frappé mon imagina
tion d’enfant. J’en avais conservé un souvenir plein d’émotion, et,
plus tard, il m’arriva, bien souvent, d’y rechercher les récits qui
m’avaient tant impressionné. Chaque fois que je les feuilletais, j’y
trouvais un tel intérêt, un tel charme, que je m’étais promis de les
faire connaître un jour12. » Passage remarquable qui, outre qu’il nous
introduit - sur un mode sans doute un peu enchanté, mais l’essentiel
n'est pas là - dans l’intimité d’une maisonnée, nous montre que ces
documents, que nous tenons pour autant de témoignages accablants
qui heurtent notre sensibilité contemporaine, n’étaient pas conçus
ainsi par les lecteurs de l’époque. Une fois de plus, cela prouve que
des textes appelant à l’extermination des « Arabes » avaient droit de
cité, et qu’ils étaient compatibles avec les codes alors dominants de
l’héroïsme el de la respectabilité.
Si les analyses de Moll sont importantes en ce qu elles constituent
une tentative significative pour fonder racialement et politiquement
la destruction physique de certaines races jugées indignes de vivre,
elles n’ont pas suscité, pour autant que l’on puisse en juger, de débats
1. Ibid., p. 170.
2. Ibid., p. 1.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES ! 19
notables. Pas plus que les propositions de Montagnac, qui ne furent
connues du public qu après sa mort. Il en va autrement des thèses
de Bodichon, lui aussi partisan de l'anéantissement des « indigènes ».
D'abord exposées dans un journal publié en Algérie, puis reprises
dans plusieurs ouvrages où elles ont été retravaillées, précisées et
systématisées, ces thèses ont suscité de vives réactions à l'Assemblée
nationale notamment. Informés de leur existence el de l'écho qu elles
avaient rencontré dans l'ancienne Régence, où les publications
étaient soumises à la «surveillance absolue du gouvernement1»,
selon Guizot, plusieurs députés ont pris la parole pour les
condamner et mettre en garde les responsables politiques contre
leur diffusion. D'autant plus que le Courrier africain , qui avait
accueilli l’article où elles étaient défendues, était proche de l'admi
nistration locale, qui, comme on le savait alors, y avait parfois
recours pour s'exprimer et faire ainsi pression sur les autorités de la
métropole. Cela ne signifiait pas que les pouvoirs publics d'Alger
avalent approuvé le texte, mais nul n'avait jugé nécessaire de le
censurer ou de le faire suivre d'une réponse condamnant son
contenu.
F a ir e m o u r ir p o u r f a ir e v iv r e t
EXTERMINATION, GÉNOCIDE ET ESPACE VITAL
Tout débute par la publication, le 2 mai 1846, d'un article inti
tulé : «A quoi reconnaît-on qu'une race humaine est vouée à la
destruction par un décret de la Providence?» Bodichon, «docteur-
médecin» résidant à Alger comme il se présente, en est l'auteur.
Dans le petit monde des expatriés, il fait partie des notables et il est
d'autant plus en vue qu’il exerce le métier que l'on sait. Alors que les
malades européens, civils et militaires, sont nombreux, ce métier
précieux le rendit «vite populaire» puisqu'on «le désigne sous le
nom de D'honnête Bodichon"12 ». Actif sur le plan politique, c'est un
républicain engagé, comme en témoigne sa présence sur la liste du
National lors des élections de l'Assemblée constituante, le 23 avril
1848, Journal en même temps que mouvement dont il est en quelque
1. M o n ite u r universel, A s s e m b lé e nationale, 12 juin 1846, p . 1755.
2. Notice nécrologique rédigée par J. Dartnesteter et reproduite in E. Bodi
chon (1810-1885), Œuvres diverses, Paris, E. Leroux, 1886, p. 18. On y apprend
que le docteur fut un «cham pion de l'affranchissement des esclaves dans la
colonie» et un «ardent défenseur des droits de la fem m e». Son épouse, Barbara
Bodichon, née Leigh Smith, fut une militante active des droits civiques des
lem m es en Grande-Bretagne, où elle fonda The Englishwoman's Review en 1858
et le premier Women's Suffrage Committee en 1866. Ce dernier fut h l'initiative
d'une pétition pour 1égalité politique des sexes, présentée par J. Stuart Mill à la
Chambre des communes.
120 COLONISER. EXTERMINER
sorte l’organe, Le National regroupe les modérés. Après leur victoire
électorale, ils vont, sous la houlette de Lamartine, diriger le pays
pendant plusieurs mois, et nul ne tiendra rigueur à Bodichon de
s’être fait l'avocat de l’extermination des tribus algériennes. Pour
avoir été condamnée, cette position n’est incompatible ni avec l’ap
partenance à un courant républicain, ni avec le fait d'en défendre les
couleurs lors d’échéances particulièrement importantes. Il est donc
possible d’écrire publiquement qu’il faut anéantir au plus vite
plusieurs centaines de milliers d’Arabes, comme le fait le docteur,
sans susciter un tollé, ce qui témoigne d’une extraordinaire tolé
rance. au regard de nos sensibilités contemporaines du moins, pour
des opinions qui nous semblent aujourd'hui extrêmes et intolé
rables. Les hommes de celte époque n'y voyaient pas un scandale
susceptible de ruiner le crédit de celui qui l’avait provoqué, el la
stupeur qui est la nôtre quand nous prenons connaissance du
contenu d'un tel article est la preuve de cet écart.
Bodichon n'est pas une personnalité marginale, pas plus qu'il n’a
été marginalisé ou stigmatisé par ses pairs en raison de ses posi
tions, qu’il n’a jam ais cessé de défendre publiquement. Présenté
comme un «collaborateur assidu de Ledru-Rollin, de Waldeck-
Rousseau père el de Louis Blanc », il aurait même été protégé par
Pélissier lors du coup d'État du 2 décembre 1851. Inscrit sur la liste
des proscrits, le général aurait rayé son nom en s’écriant : « Faudra-
t-il que je déporte d’Algérie tout ce qu elle a de plus honnêtes gens ? »
Bodichon resta donc libre, mais surveillé de près1. Après cet article,
qui contribua à le faire connaître, il persévéra dans cette voie; ses
Etudes sur l'Algérie et l’Afrique12, publiées en 1847, et son ouvrage De
l'humanité, paru en 1866, l’attestent. Ce qui était, au départ, un texte
bref déboucha au fil du temps sur une réflexion de plus en plus vaste
nourrie par l'histoire, l’anthropologie et la médecine.
« Des races hum aines [ ...] vouées à la destruction »
La « nature marche sans cesse vers de nouvelles perfections »
qu’elle atteint «en détruisant nombre de créatures3», soutient Bodi
chon en reprenant une argumentation déjà rencontrée. La paléon
tologie, qui fait découvrir des espèces aujourd'hui complètement
disparues, le prouve pour les animaux, et l’histoire de l’expansion
des peuples européens en témoigne pour les races humaines,
1. J. Darmesteter, ibid., p. 2 et 18.
2. L'article publié dans le Courrier africain est repris au chapitre VII de l’o u
vrage Études su r l'Algérie et l'Afrique, chapitre intitulé : « Il y a des races humaines
do n t la de struction est a rrêtée p a r u n fia t d e la providence. À quels signes les
reconnatt-on ? »
3. E. Bodichon, Études su r l ’Algérie et l'Afrique, op. cit., p. 143.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 121
puisque beaucoup d'entre elles se sonl presque éteintes au cours des
derniers siècles. La conquête des Amériques, par Cortès d'abord, par
les colons britanniques ensuite, est une nouvelle fois convoquée
pour démontrer la puissance de ce mouvement qui a eu des effets
identiques à des époques et en des régions diverses. Comme chacun
peut le constater aujourd'hui, « de Panama au détroit de Béring, les
Indiens courent rapidement vers l'extinction de leur race». Une telle
fin n'est pas dramatique ou regrettable, puisqu'elle est inscrite dans
un processus naturel grâce auquel les races supérieures dominent
la terre et les populations qui s’y trouvent. C'est à l'aune de cette
histoire qu'il faut traiter du sort des «indigènes» de l’ancienne
Régence d'Alger. Ils ne sont qu'un cas particulier qui vient s'ajouter
à la liste déjà longue des luttes au cours desquelles des races inégales
se sont affrontées pour la possession de vastes territoires. «Si, au
lieu des Arabes qui, en Algérie, s'assassinent, se pillent, tuent les
prisonniers sodomisent » et « ne produisent rien » ; si, « au lieu
de cette race, qui outrage la nature et l'humanité par son état social,
f,..] il n'y en avait pas [...], la nature et la civilisation y gagneraient ».
C'est pourquoi «son extinction est [...] un bien » et « une harmonie »,
affirme Bodichon, qui ajoute : telle est la mission dont «certains
peuples sont chargés ». « C'est là le rôle des pionniers en Amérique,
des Anglais en Océanie et dans l'Afrique australe; c'est le nôtre dans
l’Afrique septentrionale.» Répondant par avance à de possibles
objections, il soutient que «refuser d accomplir cette mission, c'est
être semblable à un homme qui, chargé d'assainir un marais, ne
voudrait pas en écouler les eaux stagnantes dans la crainte de faire
périr des plantes aquatiques1».
Si l'auteur partage avec Moll nombre de conceptions, il en radi-
calise les conséquences, car l'extermination n'est plus inscrite dans
une économie particulière du châtiment à l'intérieur de laquelle elle
demeurait, si terrible lût-elle, une sanction extrême infligée à des
tribus rebelles qui pouvaient y échapper en se soumettant aux auto
rités françaises. Arrachée à cette économie qui tendait à en circons
crire les effets, l'extermination frappe désormais l'ensemble des
populations; elles sont moins poursuivies pour ce qu'elles font que
pour ce qu elles sont. Même vaincues, dominées et durablement
asservies, ces dernières ne sauraient prétendre avoir la vie sauve
puisque c'est leur existence qui est visée maintenant. L'anéantisse
ment n'est donc plus limité à quelques frac!ions particulièrement
rétives des « indigènes » d'Algérie; il doit s'étendre horizontalement
à l'ensemble des «Arabes » de celte contrée, dont la disparition a eed
de positif - d'« harmonieux », pour employer te terme de Bodichon -
qu elle favorise l'émergence d'une humanité qui sera plus forte parce
1. Ibid., p. 150.
122 COLONISER. EXTERMINER
qu’elle sera plus pure et plus égale. En cela cette disparition, qui
confirme le caractère universel de la guerre des races, est un
progrès; il permettra au genre humain de se débarrasser des popu
lations inférieures et nocives qui entravent son expansion à travers
le monde en occupant des territoires laissés en déshérence. La
destruction massive des populations algériennes est donc une néces
sité qui perm et d’atteindre deux objectifs distincts mais complé
mentaires : élim iner des êtres incapables d’exploiter correctement
la nature, et autoriser les peuples supérieurs à s'emparer de vastes
régions qu’ils pourront enfin développer librement en y appliquant
les moyens économiques, scientifiques et techniques déjà mis en
œuvre sur le Vieux Continent. Agir de la sorte, c’est se conformer aux
lois de l’histoire et de l’anthropologie, qui imposent de ne pas « souf
frir l’existence d’une race, d'une nationalité qui s’opposent au
progrès, et qui régulièrement portent atteinte aux droits généraux »
du genre humain. Cela vaut pour les « Arabes » qui sont, « aux yeux
de la théologie, des hommes déchus; aux yeux de la morale, des
hommes vicieux ; aux yeux de l’économie humanitaire, des impro
ducteurs1».
Telles sont donc les thèses défendues par Bodichon dans le Cour
rier africain ; elles ont provoqué des réactions jusqu'au sein de l'As
semblée nationale. Réactions importantes mais peu nombreuses, en
fait, eu égard à l'extrémité des positions exposées. Ami de Tocque
ville et bon connaisseur de l’Algérie, le député Corcelles prend la
parole pour les condamner devant ses pairs. « Je dis. Messieurs, qu’il
existe en Afrique un commencement de prétention au refoulement
el à la destruction des indigènes», et «je ne signale pas [...] un
danger lointain, mais au contraire un danger immédiat », ajoute-t-il
pour mieux convaincre son auditoire de la gravité de la situation.
Résumant les principales orientations de Bodichon, il s’étonne que
«l’on perm ette [...] de telles provocations au meurtre de tout un
peuple*2». Cette déclaration prouve que les contemporains, ceux qui
du moins étaient bien informés des affaires algériennes et des débats
qu elles suscitaient, savaient qu'ils se trouvaient, sans doute pour la
première fois, en présence d'un projet argumenté, clair et précis
d'extermination visant la totalité d'un groupe humain. C'est en effet
l’une des innovations majeures de Bodichon, qui franchit un saut
quantitatif et qualitatif essentiel en théorisant des agissements anté
rieurs et en se faisant l’avocat d’une politique dont le but proclamé
1.Ibid., p. 150et 148.
2. Le Moniteur universel. Assemblée nationale, 9 ju in 1846. p. 1716. (Souligné
par nous.) Claude-François Tircuv de Corcelles ( 1802-1892) siégeait avec Tocque
ville da ns le groupe libéral anim é p a r D ufaure à l’Assemblée nationale. En
ju in 1835, il avait publié, dans la Rei'iie des Deux M ondes, un article élogieux su r
Im Démocratie en Amérique.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 123
est de faire disparaître les « Arabes »jusqu'au dernier. À la différence
des conquistadores ou des colons américains qui ont anéanti sans
disposer d’un programme d'action arrêté, dans lequel la destruction
de tous les «indigènes» auxquels ils étaient confrontés aurait été
ouvertement exposée et fixée comme un but, nous sommes en
présence d'un plan défini a priori. Ici, l'intentionnalité et l'identité
du groupe humain visé ne font aucun doute; la première est même
revendiquée par Bodichon, qui ne dissimule pas non plus la
seconde. L'« énormité » d'un tel dessein - l'expression est de Corcelles
- n'échappe pas aux acteurs de l'époque, qui, sans disposer d'un mot
particulier pour désigner, qualifier et distinguer ce dont ils prennent
connaissance, sont cependant conscients d'être confrontés à quelque
chose de tout à fait singulier. Ce «quelque chose» d'énorme est
dépourvu de nom au moment où il est élaboré et exposé; il est
innommable au sens premier du terme, puisque aucun vocable
n'existe alors pour dire les spécificités d'une pareille entreprise.
« Extermination» est un terme inadéquat pour en rendre compte,
car il demeure, au xix* siècle, une dénomination polysémique qui
renvoie à des réalités diverses et incommensurables entre elles.
Aujourd'hui, il est possible de nommer l'entreprise défendue par
Bodichon, sans commettre le moindre anachronisme, quand bien
même nous le faisons au moyen d'un néologisme forgé en 1944 par
le juriste nord-américain Raphaël Lemkin au lendemain de la
destruction des Juifs d'Europe : il s'agit d'un projet cohérent de géno
cide.
L’une des particularités de ce génocide annoncé est qu'il a été
défendu par son auteur dans un journal soumis à la censure des
autorités militaires françaises d'Alger. Journal dont on apprend,
grâce à Corcelles, qu'il trouvait la voie préconisée par Bodichon un
peu hardie « tout en la recom m andant avec éloges » - ce qui révèle,
poursuivait le député pour mettre en garde ses auditeurs, « un
laisser-aller fâcheux sur la pente du refoulement ». Plus grave, ajou
tait-il, « le parti de la destruction des indigènes a des adhérents
déclarés», même si «la population coloniale est pure [...] des excès
et des doctrines que je lui dénonce à elle-même* ». Ces remarques
essentielles permettent de mieux apprécier la situation de Bodichon;
elles confirment que son article n'est pas l'acte isolé d'un homme
solitaire et sans influence. Au contraire, le docteur semble avoir
bénéficié de réels appuis en Algérie, où certains colons paraissent
avoir partagé ses conceptions. Quelle était l'importance de ce
«parti»? Comment s'est-il constitué? Qui l'approuvait dans la
colonie et en métropole? Faute de données disponibles, nous n’en1
1. Le Moniteur universelî, Assemblée nationale, 9 juin 1846, p. 1716. (Souligné
par nous.)
124 COLONISER. EXTERMINER
savons rien, mais l’intervention de Corcelles prouve que des Fran
çais soutenaient l'expulsion et l’anéantissement des « indigènes » et
que les débats sur ces questions étaient publics dans l’ancienne
Régence, où l’on s’interrogeait doctement su r les avantages et les
inconvénients de ces différentes solutions jugées parfois complé
mentaires. Pellissier de Reynaud, chef du bureau arabe d ’Alger et
bon connaisseur du pays, dans lequel il a longtemps résidé, confirme
que les colons ont, «pour la plupart, des préventions injustes et
passionnées contre les naturels. Le système d’extermination, s’il était
possible, trouverait chez eux d’assez nombreux partisans, et ils exci
tent trop souvent l’autorité à des actes de violence1». Tel était donc
l’état d’esprit de certains Européens en 1836, ce qui tendrait à
prouver que la situation décrite par Corcelles n’est pas aussi nouvelle
qu’il le croit. De plus, ces quelques éléments relatifs à l’opinion
publique, au contexte politique et aux relations entre les colons et le
pouvoir éclairent les raisons pour lesquelles l’article de Bodichon a
pu être accueilli favorablement par une fraction de la population
française présente en Algérie. Au regard des informations fournies
par Pellissier de Reynaud, cela ne saurait véritablement surprendre.
« Que l ’inférieur soit sacrifié au supérieur »
Persévérant dans la voie qu’il a commencé de tracer, Bodichon
publie, en 1866, un ouvrage im portant dans lequel il expose sa
conception du monde et de l’histoire. L’« anéantissement » des races
inférieures, écrit-il donc, est « le moyen de perfectionner l’humanité,
la débarrassant des êtres intransformables, nuisibles ou inutiles au
progrès. Il est un m alheur individuel ou d’une m inorité; mais il
devient un bien pour la majorité. Il augmente la somme du bonheur
sur la terre. La sensibilité peut déplorer cette condition : la raison
doit l’approuver, car toute amélioration est précédée d’une destruc
tion. La loi humanitaire et animale veut que l’inférieur soit sacrifié
au supérieur, l’insecte à l’oiseau, l’oiseau à l’espèce humaine et autre,
l’imparfait au parfait12 ». Des origines jusqu’à nos jours, l’histoire de
l’hum anité est donc l’histoire de la lutte des races, qui éclaire le
passé, le présent et l’avenir puisque cette lutte est au principe du
développement et de l’expansion du genre hum ain, comme en
témoignent les conquêtes au cours desquelles les races les plus
faibles ont péri. Les com bats qui opposent les peuples européens,
appelés aussi par Bodichon les «nations blondes», au reste du
1. Pellissier de Reynaud ( 1800-1858), Annales algériennes, Paris, Anselin, 1836,
1.1. p. X. Officier d etal-major, il fut consul de France à Malte pu is à Bagdad en
1852.
2. E . Bodichon, De l'hum anité, op. cit., 1. 1. p. 91.
GUERRE AUX «ARABES» ET GUERRE DES RACES 125
monde prouvent qu'il s’agit d'un fait «universel », comme l’atteste
également le sort «des Aborigènes, des Hottentots et des Boschi-
m ans». Constitutives d'une véritable Weltanschatiung, ces analyses
soutiennent un discours descriptif et prescriptif qui doit permettre
aux hommes d’intervenir dans les affaires du monde sans se laisser
distraire par des considérations morales, dépourvues de tout fonde
ment rationnel selon Bodichon. À ceux qui pourraient être choqués
par ses positions, il rétorque qu’il «est injuste de plaindre, de
préférer la race inférieure; la philanthropie est de hâter sa destruc
tion parce que, comme race comparée, elle est certainement un prin
cipe de mal. Le progrès anthropologique, ne l'oublions pas, est la
destruction des races multiples pour arriver à une plus complète
unité des races1», affirme enfin ce républicain dont l'œuvre est
placée sous le double signe du progrès et de l'égalité. Cet anéantis
sement n'est donc pas un drame susceptible d'engendrer une indi
gnation et une opposition légitimes, puisque au terme de ce
mouvement l'humanité sera plus puissante, plus une et plus égale.
Dans cette conception de l'histoire comme lutte à mort, la guerre
est exaltée ; elle permet en effet aux Européens de s'affirmer comme
des peuples supérieurs par la destruction de ceux qui, inférieurs,
sont incapables de s'adapter aux bouleversements positifs que les
premiers engendrent. C'est pourquoi les «guerres d'émigration et de
colonisation» sont jugées particulièrement bénéfiques par Bodi
chon, qui les estime aussi indispensables à la prospérité et au déve
loppement harmonieux du Vieux Continent. Bénéfiques, elles le sont
doublement : d'une part, comme il i'écrit en une formule singulière,
parce qu'elles « font communiquer les races » entre elles en les arra
chant à un isolement néfaste, synonyme de persévérance dans l'ar
riération; d'autre part, parce quelles sonl un moyen privilégié de
s'engager dans la voie qui verra les « faibles » et les « lâches » anéantis
au profit des « forts » et des «courageux*2». Cela ne vaut pas unique
men