Éducation Alternative : Vers une Piraterie
Éducation Alternative : Vers une Piraterie
THÈSE
PRÉSENTÉE
DU DOCTORAT EN ÉDUCATION
PAR
THIERRY P ARDO
SEPTEMBRE 2012
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
Avertissement
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intellectuelle. Sauf entente contraire, [l'auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.))
· 11
À Lylhèm et Eykèm,
REMERCIEMENTS
Écrire une thèse de doctorat n'a rien de facile. Y arriver sans une aide attentive, sans
de précieux conseils et un soutien de nos proches rend l'entreprise impossible. C'est
donc tout naturellement et en priorité à mon entourage professionnel et familial que
vont mes plus prompts remerciements.
Il s'est passé onze années entre le moment où j 'ai commencé le programme court de
deuxième cycle en éducation relative à l'environnement, dirigé par Lucie Sauvé, et
entre celui où je dépose cette thèse. Durant ces onze années, Lucie m'a initié tout en
douceur et avec force patience aux exigences de la recherche. Il lui a sans doute fallu
déployer tout son art pédagogique pour me mener à bon port. Je me souviens d' une
réunion où, faisant un tour de table visant à présenter les nouveaux membres de la
Chaire de recherche du Canada en éducation relative à l'environnement, chacun
identifiait comme un repère fort, un virage personnel , sa rencontre avec Lucie Sauvé.
Je faisais partie de ceux-là. Je dois dire aujourd ' hui que j ' éprouve une très grande
fierté d'avoir eu la chance de poser les bases d' un parcours de recherche avec son
accompagnement. Et si onze années semblent une épreuve d 'endurance, je lui en
attribue le mérite. Merci mille fois !
Plus largement, c' est tout le beau paysage humain de la Chaire de recherche du
Canada en éducation relative à l' environnement qui a su me porter durant ces années.
Dans ce paysage, on trouve quelques trésors au pied de l' arc-en-ciel dont Francine
Panneton que je remercie pour son soutien et ses précieux conseils en même temps
que l' ensemble de l' équipe dont Nayla Naoufal et Éva Auzou.
Merci à Gina Thésée pour avoir su guider mes pas sur les chemins de la pédagogie
critique, pour m' avoir fait don de son énergie et de ses commentaires vivifiants.
IV
Une pensée particulière pour Tom (on me pardonnera cette familiarité) Berryman,
avec qui j 'ai toujours ressenti une grande communauté de pensée, qui a insufflé
nombre de pistes de réflexion et fait éclore les « poils à gratter» (cette image ne sera
pas, je crois, pour lui déplaire) qui m'ont permis de bonifier ce travail.
Un grand merci (d'avance) à Richard Étienne et Pascal Galvani qui ont su prendre de
leur précieux temps pour apprécier cette thèse et me feront, sans aucun doute, encore
progresser au cours de nos échanges à venir.
Merci aux familles ayant participé à cette étude, leur apport fut indispensable et ma
rencontre avec elles, un véritable plaisir. Merci aussi à Philippe Landes, Geneviève
Nadeau et Alexandre Jimenez pour leur aide à des moments clefs.
Je remercie également, dans mon entourage professionnel, tous ceux qui ont
contribué à faire cheminer ma pensée, soit les professeurs bienveillants et les
étudiants cuneux (ils se reconnaîtront) . Je n'oublie pas certains membres du
département et de la faculté pour m' avoir permis d'accéder à quelques précieux
subsides et particulièrement, Hélène Bédard.
Du côté familial, la li ste des personnes à remercier est certes plus courte, mais elle est
intensément sincère. Je pense avec émotion à mon grand-père, Eugène Bense (mort le
3 octobre 201 1) qui par son exemple de travailleur acharné, de résistant dans le
maquis de Provence alors qu'il n'avait que 16 ans et sa détermination à déjouer
pendant les dernières années de sa vie les pronostics les plus pessimistes des
« docteurs », a montré le chemin d' une résistance pacifique aux institutions. Sur le
fronton de sa maison à Néoules est inscrit en provençal « L 'oustao que lei suado »
v
(La maison que j'ai suée). Je sws un témoin privilégié pour savotr que cette
inscription n' est pas usurpée. Je rends hommage à sa persévérance et le remercie
d'avoir inscrit en moi le goût des grands chantiers.
Un grand merci à ma mère Claire Baills pour avoir toujours privilégié l' intérêt qu ' elle
jugeait au mieux pour ses enfants. Ses efforts n' ont pas été vains et, de ces années de
labeur, de travail quotidien au milieu de situations familiales difficiles, nous ont
engagés, mon frère et moi , vers les vies aventureuses et quelque peu pirates que nous
connaissons aujourd ' hui. Je chéris encore au fond de mon cœur une tendre pensée
pour Claude Baills qui m'a élevé comme un père et qui est sans doute très fier, de là
où il est, de voir cette réalisation académique que mes résultats scolaires, du temps de
son vivant, n'auraient jamais pu laisser entrevoir. Je lui dois encore beaucoup.
Je remercie très chaleureusement Patrick Bensen, mon frère, dont le parcours d' une
incroyable richesse exécuté sans diplôme ou , pour mieux dire, sans aucun compromis
académique, aurait pu servir de « cas » pour 1'élaboration de cette thèse. Ce parcours
autodidacte, ne reposant que sur son talent d' orateur, de négociateur, sur son culot et
sa détermination, m' a sans doute très fortement inspiré à mon insu. Patrick fait partie
des pirates de ce temps.
Et que dire de nos matelots Lylhèm et Eykèm qui sont la source d'inspiration,
l'énergie vitale, la force et l'endurance qu i me portent dans ce projet. Ils en sont
VI
l'origine et les destinataires. Ces enfants sont ma plus grande fierté. Tout au long de
la rédaction de cette thèse, je me suis pris secrètement à espérer que plus tard , un jour
peut-être en lisant ces lignes, ils ressentiront pour mon travail une infime part de la
fierté que j'éprouve en pensant à eux. Douce folie d' auteur. ..
AVANT PROPOS
Si vous avez vécu les premières années de votre scolarité dans un village de
montagne avec un professeur attachant, rompu aux méthodes actives de l' école
nouvelle, si vous étiez dans une classe multi-niveaux de huit élèves et que chaque
semaine les parents venaient apporter une part de leur expertise autour de la tonte des
moutons ou de l'art de fabriquer du pain, si votre enseignant vous a fa it voyager, a
peuplé l' espace de la classe de poissons ou de plantes et entretenu un jardin potager
dans la cour de l'école, si vous avez ressenti durant les périodes de classe un
attachement au groupe chaleureux dû à une ambiance fraternelle dans le respect de
chacun, alors les propos qui suivent vous paraîtront injustes, étranges et peut-être
gratuits.
VIII
Mais si , comme moi, vous avez grandi dans le tumulte des villes, les cours bétonnées,
les classes disciplinées, soumises à l' autorité de statut, si comme moi vous n'avez
jamais profité d'une classe transplantée, d'un voyage scolaire à l'étranger, si vous
étiez repéré comme le cancre ou le fainéant, si vous avez tremblé devant le regard
inquisiteur de votre professeur de latin qui parvenait par sa seule présence à vous
faire oublier votre leçon de la veille, si autant les professeurs que les élèves vous
faisaient ressentir que vous n' étiez pas de leur classe sociale, si c' est à coups de poing
que vous avez dû vous tailler une place dans la cour de récréation , alors vous
accueillerez peut-être ce qui suit de façon plus compréhensive.
Comment, dans ma situation, ne pas avoir eu envie de quitter la terre ferme et les
routes certaines ou promises par une réussite scolaire inaccessible, de prendre le large
et de tracer mon sillon dans l' eau? En somme, attiré par la liberté et, en réaction à un
destin jugé étroit, comment ne pas se tourner vers des espaces qui semblaient offrir
davantage de souffle? Ces espaces moins connus, moins reconnus, parfois dénigrés
par l'histoire m'ont peu à peu forgé, et ont cristallisé en moi les assises d'une
situation marginale faite de « piraterie éducative » que j ' envisageais comme une porte
de sortie, une mise en congé délibérée de la société éducative formelle . Petit à petit,
cette situation de marginalité subie a évolué en une posture épistémo-politique de
recherche radicalement critique m'offrant aujourd ' hui la possibilité de présenter, dans
cette thèse, une synthèse réflexive.
Cette thèse adopte l' allégorie de la piraterie. L' allégorie est une sorte de « miroir
déformant » qu 'on utilise comme révélateur d'éléments de réalité. Elle sert ici à
scénariser la thèse, mais aussi et surtout comme « levier de déplacement
paradigmatique » (Grossmann, 2003, p. 56). Beaucoup ne retiennent de la piraterie
que son aspect effrayant et barbare. Certes, les actes de sauvagerie ne furent pas
absents de cette épopée. Mais si la piraterie inspire ce document, ce n'est que sous
certains aspects et de faço n métaphorique. Les actes de barbarie appartiennent au
- --------- - - - -- -
IX
barbare dans sa dimension d' « étranger», celui qui vient d'au-delà des portes de la
société connue et contrôlée. Son incursion dans la société policée paraît radicale et
sauvage. Mais c'est précisément dans sa radicalité que l'aventure pirate est maîtresse.
Elle allie à la fois l' imagination et la révolte, l' utopie et l'aventure.
Certains ne manqueront pas, j'en suis sûr, de me faire redescendre de ce qu ' ils
percevront chez moi comme une utopie romantique ou comme un reste de colère mal
dirigée. Je vois déjà les sourires en coin. Effectivement, le temps de l'utopie et celui
de la colère ont bien eu une place dans ce parcours de recherche ; il en reste encore
quelques traces.
Quelques esprits austères, fâchés sans doute avec leur part d'enfance,
prétendraient à toute force séparer du « mythe », évidemment trompeur, le
« réel » forcément plus banal, et certes leur travail n'est pas inutile de nous
rappeler à la patience de ce qu ' ils appellent, non sans quelque naïveté parfois,
les «faits », mais leur manquera toujours l'essentiel :de comprendre ce qui en
un temps souleva, et qui ne fût pas seulement l'appât du gain facile, tant de
gueux, forbans et pauvres hères, jusqu'à leur faire escalader le ciel - bref de
pouvoir répondre à cette simple question de ce que purent bien avoir ce temps
et ce lieu pour que le mythe y prenne corps. [ ... ]Et nous pressentons bien que
notre fascination vient de ce qu'en cette aventure se joue quelque chose qui la
dépasse infiniment, et vaut pour l' humanité entière, révèle en chacun des
puissances refoulées - qu 'en eux, et dans les élans qui les portaient sur les
mers caraïbes, dans leurs crimes comme dans leurs rêves et surtout dans ce qui
les lie les uns aux autres, nous nous reconnaissons.
(Le Bris, 2001, p. 10)
simplement prendre la mer, assumer sa dissidence? Alors, en écrivant ces lignes sur
une éducation qui donne congé aux écoles même alternatives, je cherche à forger une
sorte de légitimité inédite, je crois, à la collection des expériences éducatives
marginales non institutionnelles que j'ai pu glaner ici et là: dans les sociétés
traditionnelles, chez les parents des sociétés industrialisées qui ont fait le choix de
« l' éducation à domicile », et chez ceux qui éduquent délibérément leurs enfants en
voyage. Il manquait, me semble-t-il, une recherche-synthèse qui puisse restituer un
sens ou une profondeur à ces expériences parsemées, répondant ainsi à l'appel lancé
par Ivan Illich dans son ouvrage Libérer l 'avenir (in Œuvres complètes vol. 1, 2004,
p. 186-187):
Je lance un appel pour que se développe une recherche qui vise à remplacer
les produits dominants le marché[ ... ], les écoles et les programmes impératifs
interdisant de s'instruire à ceux qui n' ont pas suivi le bon chemin, qui ne se
sont pas enfermés assez longtemps dans les salles de classe, qui ne veulent pas
payer le prix du savoir en se soumettant à la surveillance, à la sélection, aux
diplômes et à l'endoctrinement.
Bien sûr, cette recherche est à la fois chargée d' implication personnelle et
d ' authenticité. Je devrai en assumer la subjectivité dans la tradition de mes illustres
prédécesseurs :
Xl
On croira moins lire un traité d'éducation que les rêveries d'un visionnaire sur
l'éducation. Qu'y faire? Ce n'est pas sur les idées d'autrui que j'écris ; c'est sur
les miennes. Je ne vois point comme les autres hommes ; il y a longtemps
qu'on me l'a reproché. Mais dépend-il de moi de me donner d'autres yeux, et
de m'affecter d'autres idées ? Non. Il dépend de moi de ne point abonder dans
mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde ; il dépend
de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : voilà tout
ce que je puis faire, et ce que je fais.
(Rousseau, 2009, p. 16)
Cette position exprimée sans surprise par un chercheur asiatique s'inscrit dans une
optique très différente des options de la science occidentale. Il se pourrait que la
connaissance construite par le sujet se nourrisse alors d'un aller-retour fécond entre
deux pôles: l' unification d'une part, et une distanciation théorisante, un recul critique
fait d' intersubjectivités d'autre part.
Je ne m'aventurerai donc pas dans une recherche d'objectivité autant inaccessible que
malvenue. Par là même, la notion de « biais » devient caduque, la ligne droite étant
impossible à tenir. En revanche, je tenterai de rn ' en tenir à une posture critique face à
mes propres résultats et interprétations au cours de ma recherche. Je serai transparent
sur mon parcours, mes influences, mes préférences et mes options, mon bagage
affectif et émotionnel, mes rêves et mes espoirs, ... Et puisque je n'ai pas le choix de
les transporter avec moi, ils sont mes indispensables passagers clandestins; vous les
lirez à travers mes mots, vous les devinerez à travers mes prises de position. Ils ne
sont pas des biais me faisant dévier d' une ligne droite imaginaire. Ils sont ce que je
suis, ce que j 'ai été et ce que j 'aspire à devenir. C 'est dans ma capacité à en rendre
compte de façon authentique et transparente qu 'i l faudra aller chercher une part de la
rigueur de cette recherche.
Ma recension d' écrits n' est pas présentée de façon systématisée (banques de données,
mots clefs, critères de sélection des sources ... ). Cette thèse arrive pour moi à la
croisée d' un parcours de vie qu'il ·serait difficile de retracer dans les détail s exigés par
une telle systématisation. Les nombreux ouvrages présents dans la bibliographie de
cette étude ont été rencontrés selon un processus en spirale partant d'ouvrages de
références ou sur les conseils de personnes avisées, de références apportées au détour
de conversations, des renseignements glanés ici et là. Le travail plus systématique de
lectures dirigées exigé dans le parcours doctoral a également apporté quelques
éléments.
Xlii
Par ailleurs, on pourra noter que les perspectives, thèmes ou concepts au cœur de
cette recherche, soit piraterie, alternatives éducatives hors école, ethnopédagogie,
voyages éducatifs en famille, indiscipline ... , forment un tout original qui échappe,
pour 1'essentiel, aux perspectives habituelles de la science éducative et aux références
classées des bibliothèques.
Mon intérêt pour 1' éducation et particulièrement ses vo1es alternatives date très
certainement de la souffrance ressentie dans mes années scolaires. C'est pour me
consoler d' un chagrin d' école que ma mère m'offrit un livre de Sénèque au détour de
mes dix ans. Et puis je me revois encore à treize ans sur les marches de l' école
Lacordaire à Marseille à dévorer Libres enfants de Summerhill au lieu d'aller en
classe. A dix-huit ans, j ' ai partagé durant tout un hiver l'exi stence de groupes qui
avaient choisi de vivre en forêt et d' y éduquer leurs enfants, et bien plus tard ,
j ' hébergeai sur un terrain dont j ' avais la charge, la [Link] saltimbanque du cirque
Pacotille dont aucun des quatre enfants n' est jamais allé à l' école. Le père, enseignant
diplômé, était le clown de leur cirque itinérant. Je voyage aussi depuis longtemps
avec l' œuvre d' Ivan Illich dans mes bagages. Il m' est donc difficile de retracer
systématiquement mes sources et les fondements de ma vi sion. J'ai un peu de mal à
isoler ce que j ' aurai appris dans le cadre de mon parcours doctoral de mes
apprentissages au long de la vie. Ma « recherche officielle » est un continuum riche
et fécond , mais qui ne représente somme toute qu ' une partie de ma quête.
Dans cet ordre d' idées, la littérature contemporaine que l' on trouve habituellement
dans les réseaux « d' éducation à domicile » (dont le plus récent succès Et j e ne suis
jamais allé à l 'école, histoire d 'une enfance heureuse. Stern, 2011) est composée
essentiellement de récits-témoignages-réflexions utiles à illustrer le phénomène.
Cependant, il m' a semblé que la fonction sociale de cette thèse en même temps que
son apport ori ginal devait relever d' un e dim ension plus fondamentale. Mes
différentes interventions, conférences ou ateliers (lors du Symposium de
XIV
Ce chapitre montre de quelles façons l'école, comme lieu d'éducation, constitue une
forme d'obstacle entre l'enfant et son environnement naturel et familial. Ici est remis
en cause le fait qu ' un État arrime de manière institutionnelle un enfant à sa chaise six
ou sept heures par jour, cinq jours par semaine, durant une quinzaine d'années.
Cependant, affirmer que l'école, dans son acception actuelle, sépare de fait l' enfant ·
de sa famille et de la diversité des espaces naturels plusieurs heures par jour ne veut
pas dire que toute tentative d'éducation collective est vouée à l'échec (voir à cet effet
la merveilleuse expérience de l'école des Amanins en France 1), ni que chaque
1
L'école du Colibri, situé sur la ferme des Amanins en France, s'inspire de la philosophie de
Pierre Rabhi et prône notamment une éducation ancrée et une éco logie relationnelle.
xv
enseignant est un « ravisseur » d' enfants, pas plus que chaque famille puisse réussir
mieux par sa seule ascendance familiale. Le lecteur attentif pourra trouver en outre
deux constantes :
Je n'adresse en aucun cas de critique aux enseignants, non que je crusse que chacun
d' eux accomplisse son travail à la perfection, mais parce que je les tiens pour seuls
remparts à l'implacable traitement scolaire. Et, si un élève a une chance d' apprécier
l'école, ce sera le plus souvent à l' enseignant et à l' équipe pédagogique qu ' ille devra,
non au caractère institutionnel de 1' école.
Il n'y a dans ces lignes aucun « chèque en blanc » attribué aux familles. Les cas de
familles défaillantes sont légions, et l'exercice de l' oppression n' a pas attendu sa
forme étatisée pour se déployer. Mais, de la même façon que je n'adresse pas de
critiques aux enseignants, je ne pose pas en préambule la « faillite éducative » des
parents.
L'argumentaire de cette problématique n' est donc pas construit sur la base
d'exemples appelant des contre-exemples, mais sur le constat sans doute un peu froid
que la structure scolaire faite de salles de classe et de programmes prédéterminés ne
puisse pas tout à fait dissimuler les pressions qui pèsent sur elle en tant qu ' institution
d' État et qu ' elle répercute plus ou moins consciemment sur les enfants comme cela
sera montré plus loin.
Il serait donc erroné d'y voir une critique de chacun des intervenants du système
scolaire, ou encore une critique essentialiste s' appuyant sur une sorte de « tare
congénitale » de ce système, ou encore une naïve célébration du cadre familial. Mon
propos se situe dans une réflexion large traitant de certains paradoxes du consensus
scolaire qui ne gagnerait pas à se résumer à un débat fait d' échange d' exemples. Nous
connaissons tous de « bons et de mauvais » professeurs, de « bons et de mauvais »
parents. Mais, dans une perspective élargie, il apparaît que les parents restent a priori
XVI
les mieux placés pour aimer leurs enfants et parfois pour les éduquer. C' est à ces
« parfois » que cette thèse s'intéresse et rend hommage.
REMERCIEMENTS ......................... .. ..... .............................. ..... ... .. ... .. ............ ... .. ...... .. Ill
A V ANT PROPOS ......... ......... ........ ....... ... ... ......... ... .. ...... ..................... .... ... .. ....... .... .... . VII
LISTE DES FIGURES ... ........ ..... ... ... .. ..... ............ ....... ... .......................................... .X:XIII
LISTE DES TABLEAUX ..................... ............... ....... .......... .... .... ...... ... ... ... ... ..... ... .. . X:XV
RÉSUMÉ .............................. .............. ........................ ..... ... .... ... .... ...... .... ........... .... XXVII
INTRODUCTION ............................................ ........ .... ............ ...... ......... .... ............ ... ... .. 1
CHAPITRE I ........................ ....... ................................ .. ........ ... ....... ............. ....... ...... ..... .. 5
PROBLÉMATIQUE: SORTIR DE LA SALLE DE CLASSE .......... ...... ...................... 5
1.1 Deux postulats pour appuyer cette recherche .... .. .... .. ............ .............. .... .. ................ . 8
1.2 L' enfance de la di scipline .............. .... .... .... .. .............. .. ................ .. ................ .. ........ 13
1.3 Les dimensions de 1' oppression ............................ .. .......... .. .. .... .... .. .... .... .. ............... 16
1.3.1 L'oppression écologique ou l' insuffisance de nature .................. .................... 21
1.3.2 L' espace et le temps : une anatomie de la salle de classe: ...................... .. ..... 22
[Link] Contrôler l' espace .......................................... .......... ............................ 24
[Link] Contrôler le temps et l' activité ...... ................................................ ...... 26
[Link] La salle de classe au regard de la convivialité ............ ................ ......... 27
1.4 Le trouble du déficit-nature ............ .. ............................................ ............................ 32
1.4.1 « À cour de re-création? »............................................................................... 34
1.4.2 L' abandon scolaire, effet de l' oppression? ............ ......................................... 35
1.5 Les voies alternatives .................... .. .... ... ....................................................... .. .... ..... 40
1.6 Questions et objectifs de recherche .......... .. ...................... ...... .. .. ...... .... ...... .. ............ 43
1.7 Limites, interrogations et objections fréqu entes ...... ...................... ...... .... .. ............ .. 46
CHAPITRE II ....................... .... ...... .. .. ............ ... .. ... ........ ...................... ....... .... ............ .. 50
CADRE THÉORIQUE ...... ................. .. ......... ........ .............. ...... ................ ................ .. .. 50
2.1 Quelques clefs de lecture ........ ...... ................ ................................................ .... .. ..... 51
2.1.1 Le concept de théorie .... ............ ............................................................ ........ .. 51
XVIII
3.3.5 Un recul réfl exif sur les résultats d' une recherche antérieure .... ... ............. ... 106
3.3.6 Stratégies de collecte de donnéès concernant le cas parti culier
d'éducation en voyage dans ma fam ille ....................... ...... ............... ... ..... . 107
3.3 .6.1 Du carnet de voyage au journal de bord ... .... ....... ... .... ............. ........ .. 109
3.3 .6.2 La photographie .................... ... .................. .. ..... ... ............ ... ....... ........ 11 0
3.3 .6.3 La correspondance personnelle ... .... .................... ............ .. ...... ...... .... 11 3
3.3.7 Études de cas auprès de deux autres familles ... ... .................. ...... ... ............... 11 3
3.4 Arti culati on du volet empirique et théorique pour le volet spéculatif ... ................ 114
3.5 Critères de validité de la recherche ....................... ... ...... ............. ....... ............... .. ... 116
3.6 Enjeux éthiques et déontologiques .................. ........... .................. ...... ... ..... ............ 11 8
CHAPITRE IV ............. ............. ................... ......... .. .. ............ ............ ............... ...... ...... 120
RÉSULTATS ET DISCUSSION D U VOLET THÉORJQUE .. ....... ........... ........... ..... 120
4.1 Le libertaire, l'enseignant, le philosophe et le naturaliste ............... ...... ..... ............ 12 1
4. 1.1 Sébastien Faure, le libertaire ..... ....... ........ ........ ...... ......... ........ .... ...... ..... .. ..... 122
4.1.2 Célestin Freinet, 1' enseignant.. .. .... ... .......... ....... ..... .................... ...... ........ ..... 123
4. 1.3 Edgar Morin, le ph ilosophe ........... ... ...... ... .. ... .... .. .................... ...... .. ...... ... .... 126
4. 1.4 David Sobel, le chercheur naturaliste .... .... ........... .... .......... ................. ...... ... . 127
4.1.5 Une synthèse des transversaux éducatifs ............ .......................... ........... ..... 13 1
4.2 Les apports de 1' ethnopédagogie ...... :... .. .... ...... .... .. ... .... ...... ............ ...... ... ....... ... .... 133
4.2 1 La langue ......... ... ...... ......... ......... ... ...... ....... ...... ...... .. ...... ...... .. .... ...... .... ....... .. 134
4.2.2 Le conte .... ................. ... ... .. ..... ,... .. .......... ............ ........... ........... .. .......... ... ...... 136
4.2.3 La solitude .................. ......... ....... .. ... ...... .... ........ .. .. ....... .... ...... ............... .... .... 138
4.2.4 Le groupe .......... ...... ................... ... ... ....... ...... .. .... ..... .... ... .... ..... .. ... .... ......... .. . 139
4.2.5 Le geste ............. ... .. ...... .... ..... ... ... .. ..... ......... ................... .. ...... .. .. .......... .... ... .. 140
4.3 Un certain patrimoine ............... .... ........ .... ............. ........................ .. ... ....... ..... ...... .. 141
4.4 Synthèse des apports du volet théorique ...... ......... .... ........ ...... ...... ...... ...... ..... ........ 142
CHAPITRE V .. .... ....... .. ... ..... ... .... ... ........ ..... ......... ......... .... .. ... ..... ..... ... .. ... ................... 143
RÉSULTATS ET DISCUSSION DU VOLET EMPIRJQUE ......... ..... .. ... ........ ..... ..... 143
5.1 Les apports de l'éco-éducation :analyse réflexive ........... ........ .......... .... ............... 143
xx
5.1.1 La pédagogie de projet.. ................. ... .... ....... ................. ... ....... ... ... ... ...... .... ... 144
5.1.2 L' uti lisation des infrastructures éducatives non-fo rmelles .......................... . 146
5.1 .3 Mise à profit de la découverte nature .. ............. .... ............ .............. ........ ....... 148
5.1.4 L' insertion dans un réseau social .......... ....... .......... ......... ................. ..... ........ 149
5.2 Le voyage: Un espace éducatifretrouvé ....... .. ..... ....... .. .......... ..... ...... ...... ..... ...... .. 153
5.2.1 Présentation de ma famill e et de notre voyage ......... .. ..... ................. .......... ... 154
5.2.2 Fragments d' un voyage ................. .... ... .... .... ....... .. .... ..... ............ ...... ............ . 155
5.2.2 Présentation des deux autres familles ...... ..... ........ .... ..... .. ... .... ... ...... ..... ........ 157
5.3 Présentation des résultats du voyage par catégories ..... ..................... .. ..... .. ........ .. . 159
5.3.1 Apprendre du voyage ..... .......... ......... ........ .. .... .... ... ...... ... .... ........ ..... ........ ..... 159
[Link] Préparation ............ .. .... ... ... ....... .. ..... .. ..... .......................... ....... ........... 160
5.3 .1 .2 En cours de route ... .... ..... .. .............. ... .. ..... ........ ....... .................... ..... 161
5.3 .1.3 Apprentissages liés aux interactions avec d' autres .... ... ................... . 163
5.3.2 Apprentissages au contact de la nature .... .. .... ... ......... .......... .. .......... .... ... ..... . 164
5.3 .2.1 Découverte ............ .. ... ............ ..... ... ...... ....... .... ...................... ...... ....... 164
[Link] Empathie ......................................... ...... .......... .. ....... ... ... ............... ..... 165
5.3 .2.3 Compréhension ....... ...... .... ............................................... .. .. .............. 166
[Link] Aménagement ....... ............. ........ ..... .. .... .. ...... ... ... .... ......... ..... ............. 167
[Link] Frugalité ............. ....................... .... ... .... .... .. ..................... ............ ..... .. 169
5.3.3 Apprentissages liés à des lieux historico-naturels ou culturels ...... ... ............ 170
5.3.4 Apprentissages liés aux activités ................ ..... .............. .. .. ........ .... ........... ..... 172
5.3.5 Réfl éxions sur la dynamique éd ucative ... ........ ...... ........ ........ ... .. ............ ... ... 174
5.3 .6 Enjeux, défis et pistes de so lutions ...... ............. .... ... ................. ....... .. .. .. ....... 176
[Link] Enjeux et défis .... .. ...... ............. ..... ................ ....... ... ...................... ..... 176
[Link] Pistes de solutions ... .......... .............. .............. ........................ ............. 179
5.3 .6.3 Le retour ............... .......................... .... .. ........ ...................... .......... ..... 180
5.3.7 Le voyage, et après .. ........................... ...... .... ... .... .... ............... ..... ......... ....... . 180
CHAPITRE VI ........................ .......... .................. ............ ........ ... ........ ............ .. ............ 182
PROPOSITION SPÉCULATIVE POUR UNE ÉDUCATION SANS ÉCOLE .. ........ 182
XXI
Figure Page
2.1 Sphères d' influence de l' éducation pirate ... ... .................................. .......... ..... 62
5.1 Schéma synthèse illustrant les sphères d' influence des pratiques
éducatives des familles étudiées (Pardo, 2009a, p. 120) .. ............................ . 152
LISTE DES TABLEAUX
Tableau Page
4.1 Une synthèse de transversaux éducatifs .... .... ... ..... .... .. ..... ... .................... .... .... 131
5.1 Catégorisation des informations présentes dans les cartes postales dictées
par Ly1 hèm au fil du voyage .............................. ........................................... 155
6.1 Inspirations pour une proposition théorique .. ............. ........... .......... .. ..... .. .. ..... 184
Cette thèse présente des fondements pour une éducation alternative au système
scolaire, contribuant ainsi à la diversité socio-éducative et au dialogue des éducations.
Si, dans un premier temps, on s'intéresse aux limites de l' institution scolaire, c'est
pour montrer pourquoi l'école ne peut s'imposer seule comme proposition éducative.
Cette idée s'appuie notamment sur le constat que l'environnement contrôlé des écoles
et le peu de place accordé au lien entre l'enfant et la nature constituent une entrave à
la mission émancipatoire de l'éducation scolaire.
L'école, dans nos sociétés industrialisées, semble imposer à la fois l'évidence de son
bien-fondé et celle, corolaires, de son déploiement. Malgré une vive critique -
émanant la plupart du temps d'ailleurs de l' intérieur de ses rangs-, l'école remplit
globalement sa mission de cohésion sociale et d' employabilité: les enfants sont pris
en charge, les parents peuvent aller travailler. Soulever la possibilité d' alternatives 2 à
l'école relève- et je suis bien placé pour le savoir- presque d'une « anomalie » dans
le consensus social difficile à concevoir pour beaucoup.
2
L' adjectif « alternative » n' est pas utilisé ici et tout au long de cette thèse dans son sens
originel de choix entre deux solutions, mais dans son acception plus moderne désignant
« d' autres solutions ».
2
Le chapitre consacré à la problématique porte sur la difficulté que peut rencontrer une
école ayant posé ses premières pierres sur des fondements scellés par la société
industrielle de tenir toutes ses promesses d' émancipation pour les personnes. Ce
chapitre est à la fois trop court et trop long. Trop court, car les questions que soulève
l' institutionnalisation de l' éducation telles que l'importance des mécanismes de
discipline, l' affaiblissement du lien entre les enfants et la nature, l' abandon scolaire,
ne peuvent être contenues ou épuisées en quelques dizaines de pages. Trop long, car, "
en effet, le propos central de cette étude est d' apporter des réflexions, des regards et
des données propres à contribuer à la formulation de fondements pour une éducation
alternative au système scolaire. Cette problématique est donc une sorte de détour
nécessaire pour mettre en contexte la situation socio-éducative critiquée et pour
justifier la recherche d' alternatives. Considérée comme détour, elle est forcément trop
longue. Considérée comme une description des difficultés de l' école à amener les
personnes au bout de leur marche vers la liberté, elle est certes trop courte. Le regard
porté sur l' école dans ce premier chapitre ne manquera pas de soulever des
discussions. L' enjeu est bien de déterminer le degré optimal de radicalité qui permet
le mieux de mobiliser des ruptures - plutôt que la rupture - avec une forme de
consensus dominant. L'objectif de ce premier chapitre est de rayer un peu le vernis de
la prescriptio,n scolaire et de l' évidence de ses bienfaits pour laisser apparaître la
- - - - - - - --------------- --- - -- - - - - - - -- - - - -- -- --
Ensuite, le chapitre consacré au cadre théorique ouvre sur quelques éléments clefs
pour la compréhension de cette recherche. Ce chapitre décrit également la toile de
fond théorique sur laquelle se dresse la proposition spéculative d'éducation pirate.
Enfin, il offre un tour d' horizon de la dimension théorique et conceptuelle du voyage
et de ses opportunités éducatives.
Les résultats de la recherche sont présentés en trois chapitres, IV, V et VI. Le premier
(chapitre IV) est consacré aux résultats du volet théorique de la recherche. Il débute
par la mise en dialogue de quelques grands auteurs ayant proposé ce qu ' il convient
d' appeler des « transversaux éducatifs ». Ensuite sont exposées en les analysant les
conclusions d'un essai théorique sur les pratiques éducatives, repérées comme
ethnopédagogie, transversales à différentes sociétés dites « traditionnelles ».
Ces deux chapitres, en lien avec le cadre théorique, conduisent à la présentation, dans
un troisième (chapitre VI), d'éléments aptes à enrichir une proposition de fondements
pour une éducation alternative.
La thèse se termine par une discussion sur les possibilités et les limites qu ' offre cette
proposition d' éducation alternative et comment, par un dialogue soutenu avec
l'institution scolaire, elle pourrait favorablement l'inspirer. On y discutera plus
spécifiquement de la place laissée à l' imprévu dans l' aventure éducative et des limites
de l'analyse des situations éducatives par le traditionnel modèle Sujet-Objet-Milieu-
Agent (SOMA).
CHAPITRE!
On peut donc lire la révolte pirate comme on lit toute révolte afin de
dessiner cette barrière mystérieuse qui court à travers toute l 'histoire
et dans le déduit de chaque conscience, entre 1'acceptation et le refus.
(Lapouge, 1987, p. 120)
En effet, Je jeune humain, qui jusqu'alors, tout en occupant les places les plus basses
sur l'échelle sociale, participait toutefois à la vie courante, entrait dans Je giron des
professionnels de 1' éducation et se voyait ainsi protégé des dangers et des abus des
autorités parentale, patronale et autres. On peut remarquer que durant cette même
période ce ne sont pas seulement les enfants qui ont fait l' objet de « l' attention » des
professionnels, mais tous ceux que l' on jugeait improductifs : malades, vieillards,
fous , handicapés et criminels sont confiés à ceux qui ont reçu l' autorisation de
diagnostiquer la « maladie » et d ' y apporter Je remède. Au fil de ces décennies, de
véritables corporations professionnelles se sont mises en place pour revendiquer Je
contrôle et parfois l' exclusivité de l' exercice de leur science. L ' éducation n' a pas
échappé à ce phénomène.
Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! Il faut dire ouvertement qu'en
effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je
répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir
pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. [... ] La question
coloniale, dans les pays comme le nôtre, dont le caractère même de l'industrie
est lié à des exportations considérables, est vitale pour la question des
marchés. [...] De ce point de vue, la fondation d' une colonie est la création
d'un marché.
(Jules Ferry, 1885, p.17 -18)
échapperait aux contrôles institutionnels n ' est pas encouragée, sinon que très
modestement, par les pouvoirs politiques.
En outre, dans les sociétés industrialisées, les intérêts communs des États et ceux des
grands acteurs du secteur industriel n' ont pas été démentis par l' histoire, allant parfois
jusqu ' à une sorte de relation incestueuse. À titre d' exemples, on peut citer la famille
Bush, à la tête des États-Unis durant des années et richissime magna du pétrole, ou
Silvia Berlusconi, industriel assurant encore récemment les plus hautes
responsabilités de la République Italienne. Pourtant, point de complot à l' œuvre,
seulement l' incorrigible habitude humaine qui incite les privilégiés à maintenir le
système dans lequel ont été acquis leurs privilèges.
L'enfance est donc aujourd'hui immergée dans l'expérience paradoxale qui , à des
fins d'émancipation, a superposé au contrôle parental historique celui de l' État. La
problématique de cette thèse est d' abord . née de l'inconfort: de considérer comme
évidents les bienfaits de ce déplacement de responsabilité éducative des parents vers
l' institution. Cet inconfort, alimenté par l' étude de plusieurs grands auteurs, provient
d'un sentiment d' injustice envers la place laissée, au fil du dernier siècle, au rôle des
parents - en lien avec leur communauté - pour fournir à leurs enfants les conditions
favorables à leur émancipation. Si le rôle des parents n'est pas nié par l' école, dans le
meilleur des cas les parents semblent être considérés comme des « partenaires » au
service de la réussite scolaire, les recalant paradoxalement dans une position
périphérique quant à 1' éducation de leurs propres enfants.
quant à elle sur deux piliers moins considérés, mais jugés assez solides pour pouvoir
lui servir de postulats :
1) C'est aux parents que revient d'abord le rôle d'éduquer leurs enfants, comme
on pourrait le déduire de l'analyse historico-anthropologique de la grande marche de
l' humanité, mais qu' on retrouve également dans différents documents
internationaux :
Dès le XIXème siècle, John Stuart Mill (Baillargeon, 2011) posait les termes d' un
débat entre les responsabilités éducatives de l' État et celles des parents.
Presque personne ne niera en effet que c' est un devoir les plus sacrés des
parents ( ... ), après avoir mis un être au monde, que de lui donner une
éducation qui lui permettra de bien jouer [Link] rôle dans la vie, tant envers les
autres qu'envers lui-même.
(Mill in Baillargeon, 2011 , p.189)
L'originalité de son propos est que la liberté éducative individuelle est invoquée en
tenant compte du bien-être de la majorité. La prise el! charge de l' éducation par les
parents (ou par l'État si les parents n' en ont pas les moyens) est pensée comme un
élément de la dynamique collective.
JO
Déjà, dans son propos, on peut trouver l' idée que la diversité sociale, et donc
éducative, est un gage de l' harmonie collective.
Je réprouve tout autant que quiconque l' idée de laisser la totalité ou une
grande partie de l' éducation des gens aux mains de l' État. Tout ce que j ' ai dit
sur l' importance de l' individualité du caractère et de la diversité des opinions
et des modes de vie, implique tout autant la diversité de l' éducation, et lui
donne donc la même importance.( .. .) Une éducation instituée et contrôlée par
l'État ne devrait exister qu'à titre d' expérience parmi d'autres en compétition ,
et n'être entreprise qu ' à titre d' exemple et de stimulant dans Je but de
maintenir un certain niveau de qualité dans les autres expériences.
(Ibid. p, 190)
Certes, la famille a été vue à travers une certaine perspective sociologique comme
une institution portant une responsabilité éducative à l'instar de l' école. Cette
'
perspective a apporté beaucoup à la connaissance et à la compréhension du monde.
Mais il ne faut pas s'y tromper. Le fait qu ' un mâle et une femelle d'une même espèce
engendrent par accouplement des enfants et les accompagnent jusqu ' à leur autonomie
relève de quelque chose qui précède la société, les institutions et bien sûr la
sociologie. La nature de la famille a quelque chose d' originel dont ne peut se
prévaloir l' école. Que l'on puisse porter un regard sociologique sur la famille et
qu'alors elle apparaisse comme une institution est chose entendue. Mais il n'y a rien
de comparable avec l' institution scolaire, fille de la société (industrielle?)? création
sociétale visant à servir des besoins collectifs. Dire que 1'éducation dans le cercle de
la famille et dans celui de la communauté est de même nature institutionnelle que
l'éducation scolaire relève d'une « entourloupe » sociologique à laquelle je me dois
d' éveiller le lecteur. Leurs légitimités respectives ne reposent en aucun cas sur les
mêmes fondements.
11
Il est bien établi maintenant que l' exposition aux espaces naturels peut avoir
des effets positifs sur la santé mentale, que ce soit par une vue sur la nature à
travers une fenêtre, en étant simplement dans les espaces naturels ou en y
pratiquant des activités. (Moore, 1982; Ulrich, 1984; Hartig et al., 2003 ; Pretty
et al., 2005; Barton et al., 2009). Les espaces verts sont importants pour le
bien-être mental, et les niveaux d ' interaction/engagement sont liés à la
longévité et à la baisse du risque de maladie mentale au Japon, en Scandinavie
et aux Pays-Bas. (Takano et al. , 2002; DeVries et al. , 2003; Grahn et
Stigsdotter, 2003). De plus, l' importance de la vitamine D obtenue en étant à
l'extérieur, exposé au soleil a été récemment identifiée pour son rôle dans la
santé à long terme.
(Pretty et coll , 2009, p.4. Traduction libre)
Ainsi, l'équipe de recherche s'appuie sur la littérature scientifique pour identifier des
besoins spécifiques aux différentes étapes de l' enfance. Les deux premières étapes et
leurs besoins identifiés sont particulièrement pertinents dans le cadre de cette thèse et
viennent donner une assise solide aux deux postulats proposés.
De leur côté, plusieurs auteurs convergent pour faire valoir à leur tour, chacun selon
sa sensibilité et son époque, des conceptions éducatives en lien avec ces postulats:
Les enfants sont par définition des apprentis, et apprendre est 1'activité
humaine qui nécessite le moins de manipulation par autrui. La majeure partie
de l'apprentissage n'est pas le résultat de l' instruction. Elle serait plutôt le
résultat d'une participation sans entraves dans un environnement chargé de
sens.
(Illich, 2004, p. 357)
Nous sommes tous des maîtres d'école et notre école c' est l' univers.
(Thoreau, 2005 -Journal, 15 octobre 1859)
L'éducation est l' une des nombreuses fonctions sociales clés que l' État a
usurpées et qui, dans une société écologique, doit être de nouveau assumée au
niveau de la famille et de la communauté.
(Goldsmith, 2002, p. 305)
Personne n'éduque autrui, personne ne s' éduque tout seul, les hommes
s'éduquent ensemble par l' intermédiaire du monde.
(Freire, 1974, p. 62)
Chac un, à sa manière, évoque une éducation avec « le moins de manipu lation »,
assumée par « tous », « ensemble », notamment par « la famille et la communauté »
et, ceci, dans « un environnement chargé de sens », « 1' univers » et par
« l' intermédiaire du monde ». Il semble donc que l' on puisse porter sur la mission
éducative un regard qui laisse une grande place à la diversité du monde.
13
Cette recherche d' alternatives s' inscrit sans doute dans les mouvements qui depuis
longtemps ont, sinon contesté, du moins tenté d' améliorer la proposition scolaire.
Sans remettre en question le bien-fondé de l' école, beaucoup de pédagogues avant-
gardistes ont critiqué la rigidité du système scolaire. Tête de file de ces mouvements
alternatifs, Je vaste courant de l' Éducation Nouvelle inspire encore aujourd ' hui la
réflexion éducative. Néanmoins on peut noter que toutes les grandes figures de ce
mouvement sont nées au 18ème et 19ème siècle. Cela ne remet pas en cause la
pertinence de leur réflexion mais nuance le terme d'Éducation Nouvelle pour le
néophyte.
sont souvent allé jusqu' à l' épuisement de leur possibilité avant de renaître sous une
forme nuancée dans te-s projets scolaires et parfois même, les curriculums formels un
peu partout sur la planète.
Pour autant, l' inspiration p<;>rtée par l'Éducation Nouvelle reste encore marginale,
comme si sa mission avant-gardiste devait à jamais la confiner dans une sorte de
marginalité intrinsèque. Ses réussites, reprises un peu partout dans le discours des
ministères, ne doivent pas masquer qu ' elles sont nées dans le cadre d ' une virulente
opposition aux systèmes éducationnels officiels, de celle d' un Célestin Freinet poussé
à la porte de l' institution jusqu ' à un Franci sco Ferrer criant « vive 1' école moderne! »
avant de tomber sous les balles d' un peloton d' exécution .
D ' autre part, l'Éducation Nouvelle n' a jamais remis en question le bien-fondé même
de l'institutionnalisation de l' éducation ce qui lui interdisait un certains nombre de
critiques, au premier rang desquelles, le cadre restreint de la classe ou les horaires
d' apprentissages. Pour les tenants de ces propositions l' enfant ne cesse d' être un
élève, élève libre, joyeux, intéressé ... mais un élève tout de même. Toutes
alternatives qu'elles soient, ces écoles restent des écoles. Voilà pourquoi il n' est pas
certain que l' on puisse évoquer une filiation en ligne droite entre ce mouvement et le
propos de cette thèse même s' ils s' inscrivent tous deux au registre des propositions
alternatives au système.
Quoi qu ' il en soit, si la recherche d' alternatives est pertinente, c' est parce qu ' il est
possible de croire que l'école dissimule, à l' intérieur de sa mi ssion éducative,
certaines dérives qui peuvent parfois entraver la légitime aspiration à l' émancipation
des enfants. Parmi ces dérives, on note la vo lonté de s'assurer de la loyauté des
populations à travers la mise en place de plusieurs institutions dans lesquelles des
mécaniques disciplinaires s'assurent de la bonne mise en ordre des citoyens. Comme
l'a montré M ichel Foucault (2009) dans son ouvrage Surveiller et punir, les acteurs
influents des sphères économique et politique utilisent à leurs fins les institutions par
15
Le système éducatif subit donc très fortement les pressions des sphères économique
et politique qui se répercutent plus ou moins consciemment en bout de chaîne sur les
enfants sous forme de discipline.
Pour ces raisons et pour d'autres, au premier rang desquelles on trçuve la volonté
d'offrir aux enfants des projets familiaux alternatifs (Brabant, 2004), certains parents
font le choix d'éduquer leurs enfants en dehors de l'école 3 • Ces parents sont-ils de
mauvais citoyens, des hyper-parents, des sujets éclairés? Quoi qu ' il en soit, la
situation exige d'eux de réussir leur entreprise éducative sans véritablement compter
sur l'aide financière des gouvernements qui rechignent à aider les citoyens ne se
laissant pas facilement contrôler. Talonnés par les commissions scolaires, inspectés
par la Commission des Droits de la Personne et de la Jeunesse, ces parents ne peuvent
3
En s'appuyant sur les deux mémoires de maîtrise alors di sponibl es au Québec (Brabant,
2004 et Dubé, 2004) ainsi que sur d'autres études internationales, un chapitre de mon propre
mémoire (Pardo, 2009a) présente l' état de la question du phénomène de « l'éd ucation à
domicile ». On y trouve les dispositions légales, les raisons des choix des parents et quelques
données statistiques significatives. Ces informations sont rappelées au chapitre III.
16
pas actuellement s'appuyer sur une étude globale qui mettrait en valeur les apports et
les possibilités, mais aussi les enjeux et les défis quotidiens d' une éducation
alternative à l'école.
Nous verrons dans les sections qui suivent la façon dont l'école, à travers sa
dimension disciplinaire, peut constituer pour les enfants une forme d'oppression.
Nous verrons aussi comment l'espace scolaire favorise la rupture du lien entre les
enfants et la nature pouvant aller jusqu'à entraîner chez certains l'abandon scolaire,
l'échappée, la piraterie.
Le pirate est un homme qui n'est pas content. L'espace que lui
allouent la société ou les dieux lui paraît étroit, nauséabond,
inconfortable. Ils 'en accommode quelques brèves années
et puis il dit « pouce », il refuse de jouer le jeu.
(Lapouge, 1987, p.29)
17
Quoi qu'il en soit, toute personne, y compris les enfants, consacre une grande part de
son énergie à sa quête d'autonomie, faisant écho au sens premier d' éducation :
conduire hors de, c'est-à-dire au-delà. Et la fonction de l'éducateur est certainement
d'aider l'enfant à se forger les outils qui lui permettront d'accéder à cette liberté et
d'en tirer profit. Cette volonté de libération, d' affranchissement, d' émancipation
contraste sans doute avec l'effet normatif de l'école. On peut rappeler ici qu ' il y a
encore quelques années, en France et au Québec, les enseignants se formaient dans
des Écoles normales. L' école comme lieu d'émancipation est ainsi une question que
je souhaite aborder dans le cadre de la problématique de cette thèse.
Cette école, que la plupart d'entre nous avons fréquentée, est en charge de
l'instruction, mais également d'une large part de l' éducation dans la plupart des pays
industrialisés. Elle est le résultat d'un compromis de société, mais peut-être surtout
« le lieu privilégié de l'illusion du consensus » (Bourdieu et Passeron, 1970, p. 18).
Et cette promesse d' émancipation à venir autorise la culture scolaire actuelle. Telle
que généralement répandue par son « monopole radical » (Illich, 2004), l' école
constitue trop souvent une forme d' oppression (Freire, 1974), de « violence
symbolique » (Bourdieu et Passeron, 1970) s'exerçant sur l'enfant qui ne peut
véritablement être au cœur du projet éducatif puisque l' enfant est essentiellement
circonscrit dans son rôle de récepteur. Durant toutes les premières années, 1' école
impose à l' enfant l' objet d' apprentissage, les méthodes d' enseignement, l' agent
éducatif, le moment de l' apprentissage et, bien sûr - et peut-être surtout -, le contexte
pédagogique comme lieu contrôlé. Au fil du temps, les écoles sont devenues des
sortes de sanctuaires pour enfants dans lesquels seuls les adultes habilités ont leur
place. Ces multiples contraintes constituent des éléments d' oppression potentielle
même s' il n' y a pas de mécanique automatiq ue entre l' expérience donnée à vivre par
20
Les différentes dimensions potentiellement oppressives que l' on peut rencontrer dans
l'éducation institutionnelle peuvent être ainsi catégorisées et sommairement décrites
(Thésée et Pardo, 2009, notes personnelles) :
Dimension socio-culturelle: Oppression du Milieu sur l'Agent par l' idée que le
pouvoir se fait du rôle de l' enseignant: maintenir la discipline, transmettre le savoir
sélectionné, obtenir des résultats ; en somme, être des relais plus ou moins conscients
de la pensée dominante.
Oppression du Milieu sur le Sujet par l'idée que la société se fait de l'enfance, du
temps d' apprentissage dans la trajectoire de vie et des limites de l'exploration
personnelle, de l'autodidactie. L'enfance n'est pas qu' un âge de la vie ; elle
représente également un statut social auquel l' enfant doit se conformer à ce que l'on
attend de lui.
Ces dimensions de l' oppression scolaire sont les pistes de réflexion qui constituent
une certaine trame de fond de cette problématique.
Il existe différents phénomènes compris comme malai ses ou troubles et qui sont
qualifiés d'oppression. On parl era d'oppression psychologique pour qu alifier une
pression mentale exercée sur un individu. Dans le langage médi cal, l'oppression est
22
Mais, comme toute oppression, celle-ci est souterraine et silencieuse. L ' oppression
est une sorte de répression qui ne dit pas son nom et qui utilise divers procédés plus
ou moins clarifiés pour arriver à ses fins. Si la répression ouverte engendre la révolte,
l'oppression, quant à elle, crée le sentiment de gêne, d' inconfort à portée
« d ' accommodation » (Piaget, lnhelder, 2006) de la psyché humaine. Je tenterai dans
les sections suivantes de débusquer quelques stratagèmes de cette oppression .
linéaire. [. ..] fls suivent des horaires, les bancs sont disposés en rangs.
Les professeurs distribuent des notes.
Et chacun a l 'impression que quelque chose ne va pas.
(Edwards, 2004. p. 66)
À Rodez (Aveyron, France), ville dans laquelle j ' ai vécu plusieurs années, le collège
public est abrité dans un ancien séminaire devenu prison lors de la Révolution
française de 1789. Quelques traces, dont les barreaux aux fenêtres, témoignent de ce
passé carcéral. Les murs du lycée public, quant à eux, abritaient anciennement un
hôpital psychiatrique. Au-delà de l'anecdote qui me fit penser à cette citation de
Michel Foucault (2009, p. 264) « Quoi d' étonnant si la prison ressemble aux usines,
aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux qui tous ressemblent aux prisons ? », je me
demande ce qu'ont en commun ces établissements et quelle réalité dissimule
l'épaisseur des murs. Ces murs à l' évidence sont là pour couper, séparer, dans le but
d' isoler. Mais d'isoler qui et de quoi?
Notre rapport au monde, quelles que soient les orientations philosophiques pour
lesquelles nous optons, s'articule autour d ' un contexte physique caractérisé d' une
part, par une relation à l'espace, et d'autre part, par une relation au temps. Michel
Foucault dans son ouvrage Surveiller et punir (2009, p. 197) décrit la façon dont le
temps et l'espace sont organisés pour garantir la discipline des masses dans l'ordre
politique : «La politique comme technique de la paix, et de l'ordre intérieur, a
cherché à mettre en œuvre le dispositif de 1'armée parfaite, de la masse disciplinée, de
la troupe docile et utile, du régiment au camp et aux champs, à la manœuvre et à
l'exercice.»
Les salles d'étude devraient être situées au premier étage pour que, par les
fenêtres, le plus souvent ouvertes, le regard s'étendît à perte de vue sur la
campagne. Je ne crois pas me tromper en avançant que le spectacle des vastes
horizons est de nature à amplifier l'intelligence et à favoriser la puissance
imaginative tout en la retenant dans les limites de la réalité.
(Faure, 1934, cité dans Baillargeon, 2005. p. 315)
Pour l'auteur, toute l'organisation spatiale est donc tournée vers l'objectif de faire
régner la discipline. Sans doute pouvons-nous constater avec lui que, par l'utilisation
fine de ces principes, les outils de répression deviennent obsolètes puisque le contrôle
se fait par la savante répartition des effectifs.
Il est certes possible d'opérer une distinction entre les contraintes physiques de
l' organisation de la classe ou de l' école et les situations scolaires offrant davantage
d' espace telles les classes transplantées et certains autres projets «hors les murs».
J'ai d' ailleurs accompagné nombre de classes transplantées d' une durée de plusieurs
semaines et j ' en connais les possibilités, les avantages, les effets. En somme, on
26
pourrait tenter une distinction entre la classe et l' école, la classe et l' ensemble du
système scolaire. Il n'en demeure pas moins que dans sa très grande majorité, la
réalité quotidienne de l'élève se compose d'une présence en classe obligatoire, riveté
à une chaise sauf autorisation et des murs de plâtre pour horizon. Comment alors ne
pas voir une continuité philosophique entre l' obligation scolaire, l' obligation de
présence en classe et l' obligation de fournir une certaine quantité de travail.
L' ensemble de ces obligations participe à la discipline d 'État exposée dans ce
chapitre.
Mais l' organisation spatiale ne suffit pas à l' exercice de la discipline. La répartition
temporelle et le contrôle de l' activité participent aussi à la discipline, accentuant
encore un peu plus la pression structurelle qui pèse sur l' enfant scolarisé.
Pour Foucault (2009) le « contrôle de l' activité» repose, quant à lui , sur cmq
éléments (p. 175-181 , gras ajouté) :
'
Sur terre, donc, les murs, les routes et les ports, l 'ordre et la loi. En
mer, là-bas, où les étoiles tournoient sous des cieux inconnus, le
déploiement de l'inconnu, le temps circulaire, à l 'infini répété, d'une
immuable éternité, l 'inconcevable immensité d'un temps a-historique.
(Le Bris, 2001 , p. 20)
28
Chaque mur érigé désigne de façon solennelle une séparation, une rupture. Ce qui est
d'un côté n'est pas la même chose que ce qui est de l'autre, sinon le mur devient tout
à fait inutile. En érigeant les murs de la classe, on a donc voulu marquer une
différence notoire entre ce qui se passe à l'intérieur des quatre murs et ce qui se passe
à l'extérieur. Et il est légitime de penser que cette distinction intérieur/extérieur va
au-delà de la seule préoccupation météorologique. Il est donc pertinent de se
demander quels éléments sont, depuis l'origine de l'école, mis à l'écatt de la classe, et
ceux qui y ont droit de présence. L'origine étymologique d'école, skholè signifiant
loisir, vacances d'un quotidien perçu comme laborieux, n'est certes nullement
consubstantielle d' une forme oppressive. Cependant elle ne peut faire illusion ici. Les
bonnes intentions d'origine semblent avoir mal résisté aux velléités disciplinaires
d' État si ce n'est, et j'en conviens volontiers, dans le cœur de quelques éducateurs
conscients de la portée de leur mission mais aussi des limites de leur cadre de travail.
Dans cette perspective, il est curieux de constater que les murs de l' école ont été une
réponse à trois préoccupations historiques majeures pourtant très différentes :
-Une perspective d' inspiration religieuse pour laquelle l' enfant doit être dressé, voire
redressé pour faire sortir le mal inscrit en lui depuis le péché originel. Il s' agissait
donc de protéger la société de l'enfant, ou du moins de préparer les enfants à
s'inscrire dans la société sans en troubler l' ordre établi. À cet effet, François Guex
(1906, [Link]ü)note:
La façon dont les Jansénistes ont compris la nature de l' enfant éclaire leur
système d'éducation. L' enfant est pour eux un être déchu, faible, corrompu
même dont « la raison est obscurcie par le péché » dont la « volonté est
esclave de la passion ». « Le diable, dit Saint-Cyran, prend l'âme du petit
enfant dans le ventre de sa mère » [ .. .] Il faut redoubler de soins, de
sollicitude, de vigilance pour protéger l'enfant, le soutenir dans ses chutes. Il
faut à l' éducateur la ferveur de l' apôtre.
l'extérieur des murs de l' école pour ne pas « corrompre » la beauté naturelle de
l' enfant. Guex nous dit (1906, p. 214) que pour Rousseau:
Les villes sont des gouffres d' immoralité. L ' haleine, le souffle de l' homme est
mortel pour ses semblables [ ... ]Puisque la société est corrompue, la première
chose à faire, c'est de garantir Émile de sa mauvaise influence, de l' isoler, de
l' emmener à la campagne.
-Une perspective moderne dans laquelle l' éducation semble tournée vers la recherche
de compétences capables de faire tourner la roue économique. Il s' agit donc de
préparer la jeunesse avant de « 1' injecter » dans la vraie vie des gens opérationnels.
Si aujourd 'hui ces positions ne sont plus aussi clairement revendiquées, elles
demeurent les fondements philosophiques qui ont créé l' habitude d ' isoler la jeunesse
du reste de la société afin de les « instruire, de les socialiser et de les qualifier ». Cette
configuration relance l' inachevable dialectique entre sécurité (d ' emploi , d ' insertion
par exemple) et liberté (de mouvement, de contestation ou autre).
Aujourd ' hui encore, la salle de classe est l' héritière d'une certaine conception de
rigueur et de sérieux. Ainsi , les conditions physiques de la situation d' élève qui rn ' ont
été imposées pour participer aux cours nécessaires à l' obtention de mon doctorat en
éducation permettent de donner un exemple des conditions scolaires encore en
vigueur.
Nous sommes trente et un adultes dans un espace borné par quatre murs de
plâtre de couleur bleu gris, un plafond en matière synthétique et un sol de
dalles plastiques. Il n' y a aucune fenêtre. La vie à l' intérieur des murs est donc
tout à fait indépendante de la vie extérieure. La lumière artificielle est assurée
par quelques dizaines de tubes néon. La température est contrôlée. Aucun
élément de décoration (tableau, plantes vertes ou autre) n' est présent. Le local
est exclusivement consacré à sa fonction. JI n'existe, dans ce local, aucun
objet qui ne soit pas entièrement dévoué à l' exposé d' un professeur. Trente
des personnes présentes sont assises à leur bureau. L' espace réservé à chacun
est environ d' un mètre carré, comprenant le bureau et l' espace pour s' asseoir.
Les chaises et les bureaux sont équipés de ro ul ettes qui fac ilitent le
réaménagement de la classe préalablement au cours, mais le nombre d'élèves
30
empêche une autre organisation que les rangs traditionnels. Les déplacements
sont de fait extrêmement limités. Ces personnes regardent dans le même sens
un professeur debout qui présente un document projeté au tableau en lien avec
les méthodes de recherche. Tout est organisé pour favori ser le cours ex
cathedra et, malgré l' invitation à intervenir, force est de constater que peu
d'étudiants le font. Il est très difficile pour le professeur de vérifier l' écoute
active des étudiants.
(Extrait de mon journal de bord écrit in situ, automne 2009)
Cette salle de classe est donc consacrée à une forme d' apprentissage qui semble
mettre les aléas de la vie entre parenthèses pour se consacrer entièrement à la
concentration intellectuelle dans son acception la plus stricte et peut-être la plus
réductrice.
En relisant ces lignes, je repense aux jardins de l'Alhambra dans la Grenade arabo-
andalouse, aux jardins de la mosquée-cathédrale de Cordoue sur les berges du
Guadalquivir, à l' école péripatéticienne d' Aristote, ou aux jardins d' Épicure d'où
sont sorties tant de pensées qui ont su éclairer tant de siècles de notre humanité en
devenir. Ces jardins grecs ou andalous, parfumés d' orangers ou de lauriers roses,
agrémentés de fontaines majestueuses, avaient également pour objectif d' offrir aux
penseurs une oasis favorable au développement de leur recherche dans un espace
confiné et contrôlé. Les contraintes de construction, pour des raisons techniques ou
militaires de l' époque, n' étaient pas moindres. Pourtant, il me semble que les
bâtiments alors érigés ont profité de préoccupations esthétiques et conviviales
véritablement différentes. L' ère rationnelle et industrielle des constructions bétonnées
semble avoir durablement influencé le contexte éducatif.
Voilà sans doute un point à cons idérer: la convivialité. La convivialité peut être
entendue comme le genre de relations harmonieuses que l' on réserve aux convives,
mais pour une compréhension de la notion de convivialité davantage rattachée à la
recherche sociale, il est pertinent de s' intéresser aux écrits d'Ivan Ill ich (2004) sur les
rouages et les enjeux de pouvoir de la société industrielle. L'auteur mène une analyse
- -- - -- - - - - - - - - - - --------------- ----------~--- ---- -- ---- ----~----------
31
des produits de la société qu'il qualifie d'outils. Selon Illich (2004, p. 483), «Il faut
également ranger dans l' outillage les institutions productrices de services comme
l'école». Chaque outil est évalué à l'aune de la convivialité. Il définit l'outil
convivial- ou juste- à partir de trois exigences : «Il est générateur d' efficience sans
dégrader 1'autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le
rayon d'action personnel. »(ibid., p. 470)
D'après Illich, l'outil de travail est qualifié de convivial tant que l' individu en garde
un certain contrôle et en ressent les bienfaits émancipateurs :
À l'école, la représentation que chacun a de lui-même se joue à l' intérieur d' une
relation pouvoir-savoir qui compte ses nantis et ses délaissés autant dans 1' institution
scolaire que dans l'ensemble de la société.
Le manque de convivialité ressenti dans l'enceinte scolaire, que ce soit par l'âpreté
des locaux ou par la relation de domination que l' outil exerce sur l' individu, participe
à l' effet d'oppression que je tente de cerner tout au long de cette problématique. Mais
si cette oppression s'exerce à travers ce qu ' elle impose à l' enfant à l' intérieur de la
salle de classe, elle s' exerce également en limitant l' accès légitime à son milieu
naturel.
32
Plusieurs auteurs (Louv, 2008 ; Shepard et Cayley, 1987) ont souligné le danger de
désordre mental que peut engendrer la coupure entre l'enfant et la nature 4 • Louv
(2009) va même jusqu'à proposer un droit à la nature pour les enfants dans le but de
favoriser l'équilibre mental. Mais c'est dans son livre à succès Last Child in the
Woods (2008) que l'auteur expose le plus clairement son point de vue, résultat de ses
recherches. Louv en convient, le terme de «trouble du déficit-nature » (nature-deficit
disorder) n'est pas utilisé au sens scientifique ou clinique, et la communauté
scientifique ne l'a pas encore adopté (Lou v, 2008 , p. 100). Cependant, « ce concept-
ou hypothèse- de trouble du déficit nature est approprié et utilisable pour décrire un
des facteurs pouvant aggraver les difficultés d'attention de plusieurs enfants » (ibid. ,
p. 100, trad. libre). Louv s'appuie sur plusieurs études référencées et convergentes
pour formuler son hypothèse. Il souligne (ibid., p. 102) que les qualités dont
4
Thomas Berryman, dans sa thèse de doctorat (2007, p. 160), fait état de quelques auteurs
ayant pour préoccupation « les dimensions écologiques du développement humain » tels
« Cobb (1977), Evernden (1985), Hutchinson (1998), Livingston (1994), Searles (1960/1986)
et Shepard (1978/1998, 1982, 1996) ».
33
l'humanité a dû faire preuve, notamment les garçons, pour chasser, trapper ou pêcher
au cours de son histoire, telles la force, la rapidité, l'agilité, sont aujourd'hui
considérées comme de l'hyperactivité et soignées par des processus chimiques. J'ai
été particulièrement touché par la section dans laquelle, se basant sur les études du
couple Kaplan (ibid., p. 103), Lou v montre les capacités apaisantes du contact avec la
nature. Cette faculté à calmer l' agitation physique et mentale n' est pas, selon l'auteur,
uniquement due à l'espace libre qui est offert pour courir et jouer. La nature aurait
une capacité apaisante intrinsèque et indépendamment de l'activité que l' on pratique
en son sein.
Cela m'a renvoyé à maints épisodes de ma propre enfance. Alors que les professeurs
ne savaient comment calmer mon agitation en classe, ils s' étonnaient de me voir
contemplatif et serein dans nos trop rares sorties scolaires en nature. Ainsi , les propos
de Louv ont trouvé un ancrage vécu, réveillant en moi quelques [Link] oubliées de
mon cheminement scolaire. Et, quand à dix-huit ans, je quittai Marseille et le foyer
familial sans jamais avoir lu ni Illich, ni Foucault, ni Thoreau , ni Louv, .. ., je partis
plusieurs mois dans les bois.
De son côté, Carl Honoré, dans son ouvrage Manifeste pour une enfance heureuse
(2008) recense une étude 5 (p. 60-61) menée sur des rats montrant que les individus
placés avec leurs congénères en présence d'instruments de stimulation mentale
développaient un cerveau plus performant que ceux placés seuls dans des cages vides.
Cette étude a lancé, selon l'auteur, beaucoup d'éducateurs sur la piste de la
stimulation abusive. Il prend donc la peine de les mettre en garde en soulignant une
5
Hirsh-Pasek, K., Eyer, D., Michnick-Golinkoff, R. (2003). Einstein never used flash cards:
How our children really leam- And why they need to play more and memorize Jess. New
York: Rodale Books. p.27-28.
34
conclusion de l' étude passée plus inaperçue : « Aucune stimulation expérimentale n'a
réussi à produire des rats dotés d'un cerveau plus performant que celui de leurs
congénères ayant grandi en pleine nature » (ibid. , p. 61 ). La participation sans
entraves à un univers diversifié, dans un milieu naturel chargé de sens, semble donc
plus bénéfique qu'une programmation intentionnellement éducative planifiée.
Le décrochage scolaire peut, en partie, s'expliquer par l' oppression dénoncée plus
haut. Au Québec, les taux atteignent des niveaux alarmants qui côtoient les 30%, et le
ministère de l' Éd ucation a fait de la lutte contre le décrochage scolaire sa priorité de
la rentrée 2009 (fig. 1.1 ). Les « décrocheurs »se retrouvent sur la voie qui mène de la
marginalité scolaire à la marginalité sociale. Selon le mini stère de l'Éducation :
36
Toutefois, pour l' instant, le débat est vif. Il est cuneux de constater que le
« décrochage » est évoqué en utilisant une sémantique médicale par ceux qui s' en
prétendent spécialistes 6 • Les mots de « dépistage » ou « prévention », « intervention
précoce» vont bon train dans la bouche des débatteurs. Comme si l'abandon scolaire
était en somme une maladie attrapée dans les aléas de la fatalité, et que la seule faute
qui puisse être imputée au système est de ne pas avoir su donner au bon moment et en
quantité suffisante la médecine appropriée au futur malade.
La psychologie scolaire est chargée de corriger les rigueurs de l' école, comme
l'entretien médical et psychiatrique est chargé de rectifier les effets de la
discipline au travail. Mais il ne faut pas s'y tromper ; ces techniques ne font
que renvoyer les individus d' une instance disciplinaire à une autre, et elles
reproduisent, sous une forme concentrée et formalisée, le schéma de pouvoir-
savoir propre à toute discipline.
(Foucault, 2009, p. 263)
6
Écoutez notamment l'émission Les Années lumières, diffusée le 4 octobre 2009 sur la
Première chaîne de Radio-Canada, dont les invités, outre le public, étaient les su ivants :
Égide Royer, du département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage de l' Université
Laval ; Michel Janosz, directeur du Groupe de recherche sur les environnements scolaires et
professeur à l' École de psychoéducation de l'Université de Montréal; Robert Turbide,
psycho-éducateur à la Commission sco laire de Montréal; Marie-Claude Guay, de la Clinique
des troubles de l'attention à l'Hôpital Rivière-des-Prairies.
38
Sûre de son bien-fondé et parfois de ses méthodes, l' institution éducative, par
l'entremise de ses enseignants, pointe du doigt les enfants qui ne seront pas en
mesure de recevoir sans révolte le traitement scolaire. On ira jusqu'à diagnostiquer,
puis médicaliser ces enfants incapables de rester assis silencieusement le plus clair de
leur journée, amendant parfois ainsi leur avenir. La remise en question du format
scolaire et de sa dimension oppressive est donc écartée, et la responsabilité de l' échec
incombera prioritairement à l'élève, à ses parents ou au système médical qui n' aura
pas su mettre sur le marché le médicament susceptible de guérir le besoin de prendre
l'air.
Pourtant, selon Legendre (2005 , p. 2), « l'abandon scolaire n' est pas attribuable à une
carence de talents ou de capacités. Il relève plutôt du phénomène de l'aliénation. [ . .. ]
La personne quitte donc un milieu scolaire qui lui est devenu étranger et où elle se
sent inconfortable. » Si les causes sont multiples, certaines sont attribuables au
système scolaire lui-même comme « l'ennui, ou un encadrement insuffisant ». Les
causes personnelles comme les problèmes sociaux, mais aussi « le désir
d 'affranchissement » (ibid. , p. 2) entrent également en compte.
Voilà donc que l'abandon scolaire peut s'interpréter à travers l'ambiguïté d ' un double
sens. Il serait sans doute intéressant de déterminer si c'est 1'enfant qui abandonne la
société éducative ou l' inverse. Comme dans le cas du pirate, fatalité et liberté
poursuivent leur jeu de cache-cache. Toutefois, les mots « d 'aliénation » ou
« d'affranchissement » que l'on trouve dans le dictionnaire de l'éducation de
Legendre (2005) rappellent la dialectique oppression/émancipation en toile de fond
de la problématique que je tente de clarifier.
J'ai conscience que le portrait que je tisse de l'école de façon transversale dans ce
chapitre trouve ses appuis dans un corpus d'auteurs à qui l'on a pu reprocher de livrer
une analyse déterministe de l'école. On peut rendre hommage à Pierre Bourdieu,
Michel Foucault, Paulo Freire ou Ivan Illich pour avoir su identifier les mécanismes
39
Si ce portrait est juste, il pourrait certes être contrasté par la reconnaissance des actes,
des mots et des petits miracles quotidiens que certains enseignants arrivent malgré
tout à faire éclore dans l'enceinte scolaire, et qui lui donnent un souffle de créativité
et certaines marges de manœuvre. Nombre d'adultes gardent tout au long de leur vie
un souvenir ému de leur enfance à l'école et évoquent avec nostalgie leur bonheur
d' avoir été élève. J'éprouve un grand respect pour ces témoignages sans toutefois
perdre de vue l'analyse d'Erich Fromm (2010) selon laquelle il y a un bonheur à être
ce que l'on pense incontournable d'être. « À la place d'une autorité manifeste, une
autorité « anonyme » règne. Elle revêt la forme du sens commun, de la science, de la
santé psychique, de la normalité, de l'opinion publique. Elle n' exige rien si ce n' est
l'évidence » (Fromm, 2010, p. 163). Selon Fromm, la personne, que ce soit en classe
ou à l' usine, peu importe en fait le rouage sociétal évoqué, en se conformant à cette
autorité silencieuse, développe les traits qui le font désirer agir comme il doit agir. En
d' autres mots, le caractère social internalise des nécessités externes et exploite ainsi
l'énergie humaine pour la tâche d' un système économique et social donné.
considérées comme les moyens par lesquels les nécessités sociales sont
transformées en qualité personnelle.
Il y a donc de toute évidence un « bonheur » sincère à être élève, entretenu par les
félicitations, les récompenses et les prix, et un goût, parfois socialement développé,
pour une certaine façon d'apprendre voire une certaine conformité. Cet état de fait
ressenti par certains ne peut cependant pas être la caution définitive à un système qui
laisse nombre d'enfants sur le bord du chemin. Quoi qu'il en soit dans toute aventure
mettant en jeu l'être humain, on peut en effet relever des traits d' humanité. Les
évènements, les périodes, les systèmes, si noirs et si fermés soient-ils, ne peuvent
totalement empêcher l'humanité de s'y déployer. Cela ne remet pas en question
l'analyse que l'on peut faire de ces systèmes, pas plus que cela ne les justifie.
L 'éducation scolaire est l 'objet d'un tel investissement dans tous les
sens du terme qu 'elle ne peut se contenter d 'un immobilisme que tout
le monde déplore et la restauration prônée par certains
est fondée sur une duperie qui n 'est plus à démontrer.
(Étienne, 2010, p. 154)
Existe-t-il des processus éducatifs qui, pour certains enfants et dans certaines
situations, puissent être préférés à l' école? Je ne vois aucune raison d'en douter. Je
me plais même à penser, à la lecture de quelques auteurs, notamment ceux
41
Car, effectivement, les alternatives existent sous diverses formes , d' abord dans les
variations internes de l'éducation formelle, mais plus encore dans une diversité de
situations d'éducations le plus souvent laissées dans l'ombre pour différentes raisons.
D'une part, il est difficile de les recenser parce qu ' elles se déploient au sein de
populations dans des zones non cartographiées par l' éducation formelle - comme
dans le cas des populations autochtones géographiquement éloignées. D'autre part, il
arrive que ces populations elles-mêmes recherchent une certaine forme de
clandestinité pour ne pas avoir à répondre de leurs pratiques éducatives au regard de
critères et de valeurs qui ne leur apparaissent pas pertinents. Cette méconnaissance
des acteurs et des processus alternatifs réduit l' accès à leurs propositions et affaiblit
l' inventivité éducative et sociale. De plus, on connaît peu les fondements sur lesquels
·reposent ces initiatives. Pourtant, mes précédentes études (Pardo, 2002, 2003 , 2009a,
2009b), qui portaient sur ces populations œuvrant à l' extérieur du système
d'éducation formelle, montrent avec d ' autres (Knudtson et Suzuki , 1997 ; Descola,
2005) que le lien potentiel entre les enfants et leur environnement est fécond . Par
exemple, une maman éduquant ses deux enfants « à la maison » et dont la situation
familiale a fait l' objet d' une étude de cas lors de ma maîtrise (Pardo, 2009a, p. 105),
affirme:
42
1: La vie, c'est avec l'environnement, une des raisons pour laquelle mes
enfants ne vont pas à l'école est qu'ils seraient assis entre quatre murs. Juste
ça, tu n'as rien dit encore et ça ne marche pas. Donc, il faut que
l'environnement soit en lien avec notre essence, adapté à notre besoin. Et la
nature en fait partie parce qu'elle fait partie de 1' essence de 1'humain. Il faut
qu'elle soit là, c'est sûr.
Ces propos sont appuyés par un autre témoin ayant également participé à cette
recherche (ibid. , p. 105) et dont une partie de la trajectoire éducative s'est déroulée en
dehors de l'école :
C-M : Il y avait notre micro éco-~ociété qui était celle de la maison. Éco :
c'est la maison, l'oïkos, le lieu de fonctionnement et puis la périphérie
immédiate, mais en même temps l' ouverture sur le reste du monde, la réalité
du monde. Ne serait-ce que savoir où se situe la maison par rapport à la
colline, le pays par rapport à 1'Europe et au reste du monde.
Dans le cadre des sociétés dites traditionnelles, plusieurs auteurs soulignent le contact
important avec la nature dont les enfants jouissent : « La mère ou la grand-mère
emmenait l'enfant dans ses moindres déplacements et quand venait le moment de la
cueillette des salades sauvages ou des plantes médicinales, il était aux premières
loges » (Renaux, 1998, p. 79). Ce rapport intime avec la nature favorisant les
processus de transmission des connaissances, notamment environnementales, permet
également l'accès à l'autonomie, comme le montre Jean Malaurie dans Les derniers
rois de Thulé (1989), ouvrage de référence sur les populations inuit du Groenland :
À partir de huit ou dix ans, les garçons accompagnent leur père à la chasse.
L ' éducation du jeune chasseur est pour l'essentiel silencieuse. Elle est toute
d'exemples, renvoyant à un type d' homme authentiquement Inuk, c'est-à-dire
pouvant ne dépendre de personne.
(Malaurie, 1989, p. 243)
en lien avec cette recherche. À cette occasion, les intervenants, tous autochtones, ont
souligné qu'aujourd ' hui encore leur mode traditionnel d' éducation permet de prendre
conscience du rapport filial , familial, culturel et charnel à la Terre.
Ces quelques exemples illustrent peut-être mon intuition de recherche selon laquelle
plusieurs modes d'éducation alternative permettent de favoriser, davantage que dans
la culture actuelle de 1'éducation formelle, le contact entre les enfants et leur
environnement dans la perspective d'une ouverture sur le monde.
Le trop rapide tour d'horizon qui vient d'être fait dans ce chapitre vise à montrer
comment le système d'éducation formelle peut, pour certains, paraître insatisfaisant.
D'autres aspects dérangeants de la situation scolaire auraient pu être mis de l'avant,
tels que le manque de respect du rythme de l'enfant comme l'ont montrées les
recherches en chronobiologie et chronopsychologie (Montagner, 2003) ou la capacité
de l'école à générer des inégalités sociales (Bourdieu , 1970). Je m'en tiendrai aux
éléments présentés dans ce chapitre qui suffiront, j 'ose le croire, à laisser entrevoir la
nécessité de documenter des alternatives éducatives.
Les premiers éléments du volet théorique sont puisés dans la littérature spécialisée du
monde de 1'éducation et plus particulièrement dans les propositions de certains
auteurs majeurs en ce domaine. Le volet théorique intègre également quelques
apports d'une recherche précédente 7, à l'occasion de laquelle j'avais exploré les
contextes éducatifs non scolaires de certaines sociétés traditionnelles (Pardo, 2002),
et avais mis au jour certains des processus pédagogiques participant à une éducation
relative à l' environnement.
Enfin, un volet spéculatif propose les fondements de ce que pourrait être une théorie
d'éducation alternative au système scolaire.
Questions de recherche :
7
Recherche menée en 200 1 dans le cadre du Programme court de deuxième cycle en
éducation relative à l'environnement (UQAM)
45
Objectifs spécifiques :
• En particulier, cerner les éléments d' une ethnopédagogie qu1 s' avèrent
pertinents à la construction d' une théorie d'éducation alternative.
Objectifs spécifiques :
• À partir de l'expéri ence réfl exive d'un voyage en famille, proposer des
éléments pour l' élaboration des fondements d'une éd ucation alternative :
46
L' objectif général du volet spéculatif de cette recherche est de proposer, à partir des
éléments qui se dégagent du volet théorique et du volet empirique de la recherche une
certaine systématisation des fondements sur lesquels pourrait s' appuyer une éducation
alternative au système scolaire formel.
Premièrement, les réserves émises à l'égard de mes travaux, autant par les
professionnels de la recherche, de l' éducation ou de mon entourage, s' articulent le
plus souvent autour de la socialisation des enfants non scolarisés. Pourtant, comme le
montre l'étude de Brabant (2004), c' est le refus du type de socialisation scolaire qui
pousse le pl us souvent les parents à se lancer dans « l'éducation à domici le». À la
47
Je dois néanmoins préciser que les contraintes disciplinaires décrites dans cette
problématique s'exercent essentiellement sur ceux qui participent au système
scolaire. N ' étant pas enseignant et n'ayant pas l' intention d' envoyer mes enfants à
l'école, peut-être est-ce que je me mêle de ce qui ne me concerne pas, hormis en ce
qui touche à mon histoire d' écolier et à ma situation actuelle d' étudiant. Cependant, je
me permets d ' aborder ces sujets qui, dans ma propre trajectoire, m ' ont mené à
prendre cette distance critique avec l' institution éducative et animent encore ma
volonté de trouver des modes éducatifs alternatifs. Intéressé par les affaires du monde
et notamment par la question éducative, j'exprime, sous forme de problématique, mes
interrogations. Mais au delà de l'expression de ces inquiétudes, il est important pour
moi de m'inscrire dans la mouvance d' un réveil de l' imagination radicale (Bréant,
2008 ; Castoriadis, 1999), de la résistance éco-sociale à la fois pacifique et
déterminée, dans la voie déjà défrichée par les auteurs de la pensée critique et
49
Pour finir, je dois préciser que cette thèse prétend éclairer une partie de 1' espace
éducatif laissé dans l' ombre. On pourra à loisir remettre en question le porteur, la
bougie, l'espace limité que sa lumière embrasse, la faiblesse de son intensité, etc. Et
je compte sur nombre de mes contemporains pour proposer des limites à cette
recherche. Ils entameraient alors le dialogue tant espéré par les familles ayant opté
pour les alternatives éducatives. Souhaitons que cette thèse puisse contribuer à la
qualité du dialogue, notamment en permettant aux familles d' exercer librement leur
choix et de pouvoir jouir d' une part de la considération que l'on réserve
habituellement aux professionnels. Mais je suis très conscient que cette thèse n'est
qu'une bougie dans l'obscurité. Aurait-elle pu être autre chose ?
CHAPITRE II
CADRE THÉORIQUE
Cette section présente quelques concepts qui traversent cette thèse. Je prendrai le
temps d' expliquer ce qu'il faut entendre dans ce document par théorie et transversaux
éducatifs.
Selon Lucie Sauvé (1992), une théorie peut-être comprise par différentes entrées
complémentaires. Ainsi, une théorie comporte :
52
• une dimension axiologique (p. 89) qui correspond à ses buts, à ses principes
directeurs et à ses objectifs ;
• une dimension praxique (p. 97) compnse par l'étude de ses approches et
stratégies, de ses méthodes et ses techniques ;
• une dimension explicative (p. 108) qui souligne les diverses dimensions
interreliées qui permettent de l'expliquer.
Dans cette thèse, les différentes dimensions de la proposition de fondements pour une
éducation alternative ne seront pas présentées de façon systématique, elles coexistent
de façon transversale au long du déroulement.
des écoles carolingiennes aux détours de l'an mille. Émile ou de l 'éducation (1762,
édition 2009) de Jean-Jacques Rousseau témoigne lui aussi de la tentative d'arriver à
cerner quelques éléments transversaux de l'éducation. Plus tard, le « lire, écrire,
conter » sera davantage en adéquation avec la volonté de démocratisation de
1'éducation institutionnelle. Il est à noter que les «transversaux » parfois identifiés
comme« fondamentaux ou invariants » correspondent souvent à un subtil mélange de
savoirs fondamentaux, de compétences transversales et de schèmes éducatifs
incontournables.
Selon Legendre (2005, p.679), les fondements éducatifs peuvent être définis comme
des éléments constituants premiers, formant« un système d'énoncés élémentaires qui
constituent le substrat originaire et essentiel d' une construction » concrète ou
abstraite et qui « assurent à l'ensemble pertinence, cohérence et solidité ». C'est dans
cet esprit que seront agencés les différents éléments de la proposition spéculative au
Chapitre VI.
La pédagogie critique initiée par Paulo Freire dans les années 70 est un champ de
pratiques et de recherche en éducation qui s'appuie sur une posture critique pour
débusquer les liens entre les contenus et formes d'apprentissage et les mécanismes de
domination ou d'oppression d'une population sur une autre. Pour certains auteurs
contemporains qui appartiennent à cette pensée (dont Giroux, Kincheloe, McLaren ou
Thésée), l'école est « l'espace social privilégié pour initier l' alphabétisation politique
et 1' engagement sociocritique » (Thésée et coll., 201 0, p. 215), ce qui instaure une
certaine distance avec l' angle épistémo-politique de cette thèse, et à mon sens, avec la
pensée originelle de Freire dont les propos se centrent sur l'oppression scolaire. On
retiendra toutefois que, par sa capacité de déconstruction des évidences ou sa vigile
envers les «pris pour acquis », la pédagogie critique offre des leviers puissants afin
d'identifier les enjeux de pouvoir et les nécessaires ruptures avec une éducation
uniquement utilitaire (identifié comme éducation « bancaire ») pour que puisse se
réaliser l'émancipation des personnes. Paulo Freirè précise à cet .e ffet:
Cette citation fait le lien avec le mouvement libertaire de mai 68 en France dont un
des graffitis déclarait : «Ne me libérez pas, je m'en charge». C'est donc par sa
source d'inspiration première (Freire, 1974) que cette thèse s'appuie sur la pédagogie
57
L' ambition de l' anarchisme n' est pas de détruire la société, mais d' éliminer de
la société tout pouvoir disposant de contrainte sur l' individu . Contrairement
aux idées préconçues, l'anarchie n' est pas un déni de tout système qui
amènerait au désordre et au chaos ; elle propose une vraie solution politique,
construire sur la libre association des hommes, en dehors des États, touj ours
pourvoyeurs d' une autorité imposée.
(Ramseier, W .R. présentation de L 'anarchie, de Kropotkine, 2011)
Bien qu ' il ex iste une proche familiarité avec la philosophie anarchiste, la pensée
libertaire se veut moins engagée dans l' exiguïté du combat politique. Plusieurs
mouvements à tendance sociale, communautaire ou philosophique cohabitent au sein
de la pensée libertaire. Ils s'appu ient généralement sur la croyance en la naturelle
58
bonté de l'humanité qui, dégagée des contraintes coercitives de l' exercice du pouvoir,
pourrait s'épanouir en toute quiétude et en toute solidarité.
En somme, le type d'éducation privilégiée dans cette thèse s'appuie sur la pensée
critique pour libérer les espaces nécessaires. Ces espaces ouverts, volontiers naturels,
sont abordés de façon non coercitive, libertaire en utilisant les approches sensibles et
expérientielles.
1'école présentées dans cette thèse. Les sections qui suivent tentent de décrire de
quelle consistance est faite cette toile de fond. La proposition spéculative comme telle
qui sera présentée au chapitre VI sera quant à elle appelée « éducation pirate » pour
se démarquer de la présente toile de fond.
La piraterie est très souvent associée, dans l'imaginaire collectif façonné par la
littérature et le cinéma, parfois de façon romantique, à la philosophie libertaire. Que
cette association puisse prendre appui sur une réalité historique reste sans doute à
démontrer. Signalons toutefois que la question a été quelque peu fouillée . Moreau
(2006) et Lapouge (1987), parmi d' autres, font mention d' éléments tels que le partage
du butin, la liberté accordée aux esclaves, l'indemnisation des blessures de guerre ou
le statut élevé de certaines femmes dans l' organisation. On pourra également
souligner l'évocation dans l' œuvre de Defoe (cité dans Moreau, 2006, p. 368) de
« Libertalia », cité pirate - sans doute imaginaire - fondée par le pirate Misson, ou
encore de Salé - côte Atlantique du Maroc - , cité pirate attestée, qui eut le mérite de
faire ressortir les bases de « 1' utopie pirate ». Lapouge parlera de la piraterie nihiliste
des boucaniers et s'aventurera même à évoquer la «dimension sociale de la
60
piraterie » (Lapouge, 1987, p. 97). D'un autre côté, les auteurs libertaires ont souvent
manifesté de la sympathie envers la piraterie tel Jules Lerm ina qui fonda Je journal Le
Corsaire en 1867, ou plus récemment Je collectif anarchiste Do or Die (2009) à
travers l' évocation de ce qu'il nomme les Bastions Pirates. À tort ou à raison, la
piraterie véhicule donc une image de liberté qui vient renforcer l' idée d'appeler
«éducation pirate» une forme d'éducation en marge de la légalité, souvent
aventureuse et à tendance libertaire.
On a souvent noté que les mouvements anarchistes, sous leur aspect moderne,
se développent en Europe au moment où les pirates refluent des mers. Et que
l'emblème des navires réprouvés, le drapeau noir, flotte désormais à la tête
des groupes libertaires.
(Lapouge, 1987, p. 64)
Une légende tenace aussi répandue qu ' invérifiable (Ramseier, 2006, p.191) affirme
que Jean Lafitte, célèbre et richissime pirate du 19e siècle, aurait, sur la fin de sa vie,
participé au financement des travaux de Marx et Engels, notamment pour la parution
de la première édition du Manifeste du Parti communiste. Que cette légende soit
avérée ou pas, elle vient renforcer le trait d' union qui existe entre l' échappée pirate et
la contestation sociale.
L'éducation libertaire a été balisée, notamment par Lenoir (2000). Elle fait référence
à la dimension émancipatrice de l'éducation en remettant en question Je système de
pouvoir et l'autorité de l'enseignant que lui accorde de fait l' organisation scolai re
traditionnelle.
sémantique formelle, doublée d' une discursivité métaphorique qui ouvre les
portes sur un « logos verbo-iconique » (Wunenburger, 2000), une pensée qui
articule étroitement imagination et raison pour participer à la production de
connmssance.
(Grassmann , 2003 , p. 56)
La métaphore est donc utilisée dans ce texte comme « mise en scène du matériau
analysé et comme levier de déplacement paradigmatique » (ibid. , 2003 , p. 56).
Humanisme
radical
Géo-poétique
Mouvance Pédagogie
anarchiste critique
Éducation
nouvelle
être plus exposé aux accidents et aux coups du sort, mais il pourra du moins se
développer et s' exprimer. Il pourra se développer au vrai sens du terme,
développer la conscience qu ' il a de sa force, de sa vitalité, et de sa joie.
(ibid., p. 163)
S'appuyant donc sur une base écologique, Bookchin en appelle à l' innovation pour
diversifier les interventions sociales, et je peux sans doute situer mes travaux dans
l' héritage de cet auteur qui a marqué les années 70 par sa proposition de l' écologie
sociale. La proposition de piraterie éducative avancée ici participe à cette innovation
sociale, à la croisée de la pensée anarchiste, de la pédagogie critique et de l' éducation
relative à l' environnement, pour tenter de diversifier la « monoculture » scolaire et
laisser libre voie à la spontanéité créative. Il est curieux de constater que la recherche
de diversité sociale s' applique avec, la plupart du temps, un certain soutien
médiatique aux transports - voitures partagées, transport en commun, mise à
disposition de vélos, ... - , à l'alimentation - soutien direct aux agricultures de
proximité, auto-cueillette, marché de solidarité régionale, ... - , à la santé -
herboristerie, aromathérapie, réseau des sages femmes , .. . - , qui se proposent parfois
en complément, mais le plus souvent en remplacement des voitures, des épiceries ou
des médecins. Il semble plus difficile de proposer des solutions de remplacement à
l' institution scolaire et il serait sans doute intéressant de chercher à comprendre
pourquoi.
Quitter la terre pour l'océan n'est pas une décision insignifiante: elle entraîne
que l'on donne congé à la cité et à la société, au Discours de la Méthode, au
temps des clepsydres et des horloges, aux bornages, à l'équerre, à la truelle et
au compas, aux fabriques et aux champs, au code civil et aux archives.
(Lapouge, 1987, p.20)
Sans doute mon expérience en tant que pratiquant et professeur d 'aïkido participe à
cette posture de la résistance pacifique. L'aïkido est un art martial japonais qui
propose de répondre à l'agression d'autrui sans faire preuve soi-même d' intention
agressive. La force opposée à la force engendrerait sinon un combat dont il faudrait in
fine désigner un vainqueur et donc un perdant. L' aïkido adopte comme posture une
non-opposition et engage le pratiquant dans une fluidité de mouvement ne permettant
jamais à l'adversaire de concrétiser son attaque. L'aïkidoka devenu insaisissable peut
alors contrôler ou projeter son adversaire sans effort afin de lui démontrer l' inutilité
de son attaque.
L'éducation évoquée dans cette thèse en marge des pratiques institutionnelles ne vise
ni à s'imposer ni à s'opposer, mais à s'apposer au système éducatif en place faisant la
promotion d'une alternative critique. Ainsi, la posture de la piraterie éducative ne
proposerait pas une lutte contre le système, mais une sorte d' indifférence radicale tout
aussi efficace et bien moins astreignante, une form~ de « jusqu'au bouddhisme »
(Michel, 2009, p. 573) très proche du paradigme de l'inventivité éco-sociale. Que
cette éducation puisse exister à l' intérieur ou à l'extérieur du cadre légal n'est pas la
question centrale de cette étude et ne sera pas un obstacle à la réflexion. À 1' instar de
ces initiatives citoyennes comme L'Action Terroriste Socialement Acceptable, La
guérilla jardinière ou les Faucheurs volontaires qui agissent sur le terrain sans égard
67
pour les pans de la législation jugés aliénants, la piraterie éducative contribuera peut-
être à faire réagir les autorités politiques sur l'alternative éducative.
Truands et malfrats ordinaires ont en effet ceci de commun avec les honnêtes
gens qu'ils agissent à l'intérieur de la société et sont, partant, justiciables de
ses lois. Au lieu que le pirate, quels que soient les actes dont il se recommande
en mal ou en bien, tient d'abord à faire savoir qu'il se situe« en dehors», -et
le plus loin possible.
(Lapouge, 1987,p. 11)
Ils insistent sur l'attitude nécessaire par laquelle chacun se réapproprie son présent,
réfutant en cela les promesses d' avenir radieux mais hypothétique qu ' offrent la lutte
sociale ou politique traditionnelle. Le propos de ces nouvelles radicalités est de
68
réinvestir et d'aller débusquer, à l'intérieur de chaque acte, les valeurs de la vie que
nous voulons voir se réaliser ici, maintenant et entre nous :
Les parents qui optent pour une éducation en dehors de l'école suivent cette même
trajectoire de pensée en réfutant pour leurs enfants «cette vague promesse d'avenir »
(Pennac, 2007, p. 292). La plupart cherchent au contraire à offrir émancipation et
bonheur ici et maintenant. Devant tenir compte de leurs contextes particuliers, ils
développent des expériences originales qui participent à la diversité éducative.
Ainsi, cette réflexion menée par Aubenas et Benasayag à propos des alternatives au
développement décrit assez efficacement les postures adoptées par la mouvance des
éducations alternatives à l' école. Reste peut-être à s' interroger sur le caractère
« nouveau »-adjectif utilisé par les auteurs- de ces radicalités. Comme je l'ai décrit
dans les sections précédentes, l' échappée pirate, dans sa dimension historique, semble
69
Au regard des fondements éducatifs identifiés par Bertrand et Valois (1999), cette
recherche participera au paradigme inventif de l'éducation. Selon les auteurs, ce
paradigme se caractérise par la suppression des oppositions entre les personnes, les
sociétés et la nature. La personne est alors multidimensionnelle. La connaissance est
globale et est produite par le dialogue entre les modes de connaissances conçus
comme moyens non contradictoires d'appréhension du réel. L'organisation éducative
s'inscrit dans une structure non hiérarchique de la connaissance et des disciplines.
L'éducation se déroule dans le respect réciproque des identités et des projets de vie de
chacun. L' apprentissage est basé sur le savoir-vivre ensemble et s'appuie sur une
reconstruction continuelle de 1'expérience.
reconstruction des rapports entre les humains et les autres éléments de leur maison de
vie partagée.
Comme toute proposition, la piraterie éducative comporte des limites. La première est
inhérente au fait même d'être une proposition par nature spéculative. La phase de
gestation ne permet jamais de prédire avec exactitude le caractère de 1'enfant à venir.
Donc, les succès de « l'éducation pirate » sont suspendus aux aléas de la réalisation, à
sa rencontre avec la réalité, en somme à son incarnation. Pour l' instant, elle ne repose
que sur la puissance, mais également sur les limites du déplacement paradigmatique
qu 'elle invoque. La jonglerie mentale, l'éclairage qu 'elle provoque, si elles sont
intellectuellement et socialement féconds, ne garantissent pas son succès.
La difficulté principale réside dans le fait que, comme toute pensée d ' inspiration
anarchiste et parfois écologiste, la piraterie éducative s'appuie sur une sorte de
naïveté humaniste. En effet, la pensée anarchiste ou libertaire, dans son acception
humaniste, postule l'aspiration de chaque individu au bon, au beau et au bien . Ainsi,
police, armée, contrôle et discipline paraissent superflus dans un monde où chacun est
tourné vers l'avènement du« bien ». Cette naïveté humaniste est la plus belle faille de
la pensée anarchiste, et parfois la proposition « d'éducation pirate », postulant le rôle
naturel des parents d'assumer l'éducation de leurs enfants, emprunte quelque peu
cette faille. Mais elle l' emprunte avec la conscience de soulever la dialectique à
jamais ouverte entre sécurité et liberté. Certes, la liberté est ri squée, c'est même une
porte ouverte sur le risque. Mon optimisme éco-anarcho-humaniste se plaît à se
frotter aux risques de cette liberté, car, enfin, la dérive sécuritaire de certains États
est-elle préférable à la dérive libertaire? Chacun pourra en juger.
Pour finir, une lecture réduite de la piraterie éducative pourrait laisser penser que
seule la famille est autorisée à mener des interventions éducatives auprès des enfants.
Mais une lecture plus attentive révèlera que cette thèse insiste sur l' ancrage des
pratiques familiales au sein d' une communauté éducative choisie. Le fait que les
parents assument l'entièreté des choix ne veut pas dire qu ' ils assument l' intégralité
des interventions. Que ce soit dans les sociétés traditionnelles, à « domicile » ou en
voyage, la vie et les rencontres, les personnes ressources et les infrastructures comme
les musées, les parcs et autres participent très directement à cette éducation choisie,
comme nous le verrons dans les chapitres consacrés aux résultats de cette recherche et
notamment au Chapitre V.
Comme toute aventure d' inspiration pirate- si l'on veut poursuivre plus avant la
métaphore -,--, cela commence par une carte. Je tenterai donc, dans un premier temps,
de décrire la carte des Caraïbes éducatives. On y trouve trois éléments essentiels et
deux éléments marginaux : premièrement, des îles qui abritent des cultures
autochtones « traditionnelles » desquelles il pourra être judicieux de s' inspirer; pu is,
les bastions pirates de l'éducation à domicile qui, comme « Libertalia » cité fondée
72
par le pirate Misson, présentent les fondements et les pratiques d' une piraterie
éducative riche et féconde ; et enfin, la mer comme allégorie du voyage, terrain
d'aventures exploratoires riche d'apprentissages.
On trouve également sur cette carte, à ses marges, d' une part, les Ports royaux dans
lesquels se déploie l'institution et d' autre part, l'île de la Tortue, Tortuga, refuge de
tous les excès. Ces deux zones extrêmes sont situées aux marges de cette « carte aux
trésors » éducatifs. Même s'ils peuvent être porteurs de certaines richesses et
d'expériences, ils ne seront pas développés dans ce document. Rappelons en effet que
cette recherche porte sur le thème central d' une éducation en dehors de 1' institution.
Cela ne veut pas dire toutefois qu ' elle puisse servir de caution à tous les excès des
pratiques éducatives appuyés sur des interprétations risquées de certains principes
sociaux ou religieux. Rappelons que l'intérêt supérieur de l'enfant habite cette
recherche.
Pour commencer, j'utiliserai certaines recherches 8 sur l'éducation vécue dans les
sociétés «traditionnelles» et j'en proposerai une analyse réflexive dans le chapitre
consacré aux résultats. Depuis toujours et encore aujourd'hui , nombre d'enfants des
sociétés vernaculaires ne s'éduquent pas à l'intérieur des processus scolaires. Si leur
acquisition des connaissances académiques peut en pâtir, leur lien avec leur
environnement direct, tel qu'on peut l'appréhender à la lumière d'une certaine
ethnopédagogie (Pardo, 2002), est cependant irremplaçable. Les porteurs de
traditions, ceux qui transmettent les savoirs empiriques en les utilisant, semblent être
bel et bien ces exclus de l'éducation. Comment se fait-il que, de ces milliers de
générations répandues partout sur la planète, nous ne soyons pas capables, en tant que
professionnels de l'éducation, de citer un seul nom d' autochtone réputé pour ses
qualités pédagogiques ? La réponse tient sans doute que, dans ces sociétés, souvent de
culture orale, l'éducation ne s'est pas réifiée, et personne ne fait de la transmission
une activité professionnelle. Et parce que cette transmission se mêle et peut-être se
dilue dans la vie courante, il a semblé, et il semble encore à nombre d ' observateurs
occidentaux, que l'instauration de l' école est une urgence vitale pour ces peuples
« sans éducation ». Un peuple tout entier pourrait-il décider de ne pas éduquer ses
enfants? Je partage avec Pierre Erny l'opinion « qu'il n'est pas de société, il n'est pas
de culture qui n'invente pour se survivre à elle même des moyens et des techniques
de socialisation »(cité dans Pardo, 2002, p. 37). Et comment ne pas citer en ce sens
Jean Malaurie qui fait un constat alarmant de la présence des écoles imposées dans
8
Je m' appuierai, entre autres, sur la recherche documentaire réalisée dans le cadre du
Programme court en éducation relative à l' environnement à l' origine de mon ouvrage
Héritages Buissonniers. Éléments d 'ethnopédagogie pour l 'éducation relative à
l 'environnement (2002).
74
1' Arctique ? Constat que 1'on peut généraliser à 1'ensemble des pays culturellement,
politiquement ou économiquement colonisés :
Est-il prévu que l' autochtone éduque l' éducateur- généralement un blanc -
ignorant le génie de la culture qu ' il est chargé d 'enseigner? Issue, nourrie par
le lieu même, une culture est, par définition, l'égale d'une autre culture et, à
moins de faire preuve de racisme culturel, l'éducateur se doit de faciliter, à
tout prix, le dialogue entre sa culture et celle dont il est chargé de vérifier les
forces au travers de ses enfants.
(Malaurie, 1989, p. 525)
Sur le plan pédagogique, il est avéré que tous les voyageurs occidentaux qui s'offrent
des « treks » à travers le monde reconnaissent les compétences, les connaissances de
terrain, la richesse des pratiques acquises au travers des âges de leurs guides
autochtones. Ces connaissances et ces savoirs-faire, mais bien plus encore ces
pouvoirs-faire forcent l'admiration . En tant qu'éducateur, comment ne pas
s'émerveiller devant une culture qui a pu transmettre à ses enfants la capacité de vivre
dans les conditions extrêmes du désert de sable, de l'Arctique glacial ou de la haute
altitude? Comment ne pas voir là le résultat de l'efficacité de son système éducatif?
Et comment ne pas avoir l'envie de s'en inspirer?
Voilà donc quelques pistes qui permettent d 'apercevoir les îles des Caraïbes
éducatives. Dans ces lieux, pour peu que l'on sache écouter, certaines sagesses
76
pédagogiques se révèlent. Il est alors utile d'aller au-delà des assertions autochtones
lapidaires telles que «c'était une culture orale qui se transmettait de génération en
générati~n, ... », s'énonçant généralement dans un petit soupir signifiant à l' autre
qu'on ne peut expliquer, mais peut-être surtout qu ' il ne peut pas comprendre. Les
processus de 1'apprentissage sont féconds à condition peut-être de renoncer à les voir
comme des techniques, mais plus comme un art global.
Pour ma part, le savoir traditionnel est un art parce qu ' il se drape de valeurs,
d'intentions et de mémoire. Il joue sur les représentations avec la force des symboles.
Il vise la transformation des personnes, de leur sens de la considération, de la
compassion et de la responsabilisation. Il s' apparente à l' art de vivre et vise notre
infinie perfectibilité.
Il y a fort à penser qu'il est possible de s'inspirer de l' expertise éducative de ces
sociétés vernaculaires pour enrichir notre réflexion sur les processus
d'apprentissages. L'ethnopédagogie se déploie dans un souci d' inventivité éducative.
Elle ne se veut pas, par essence, une science descriptive d 'observations. L ' accent est
davantage porté sur l'art du pédagogue qui, en s'inspirant du savoir des peuples, saura
transposer et concevoir des situations pédagogiques adaptées aux conditions et aux
résultats attendus.
La notion de choix est au cœur de la décision des parents : choix des types
d'apprentissage et des contenus, des approches et des stratégies éducatives, choix de
l'environnement, de l'espace social. Des pratiques d'une grande diversité coexistent
au sein d' une même famille et entre celles qui ont choisi « l'éducation à domicile ».
Mais il est possible de repérer au moins quatre caractéristiques très largement
partagées par la plupart d'entre elles : l'utilisation importante d' un réseau social et
d'un réseau de compétences, la pédagogie de projet et un grand profit tiré des sorties
et des visites.
• Le parent principalement impliqué (parent 1) est une femme dans 192 des 203
familles;
• l'âge moyen du parent 1 est de 38 ans (écart type de 7 ans) et de 40 ans pour
le parent 2 (écart type de 8 ans);
• Le plus haut niveau d'étude complété par l'un des deux parents est le
secondaire (complété ou non) pour 25 % d'entre eux, le DEC pour 17%, le
Bac ou le certificat pour 38% d'entre eux, et un diplôme de 2 ème ou 3 ème cycle
dans 20% des cas;
9
Voir l' association Les enfants d 'abord. [Link] On pourra noter
toutefois, que cette thèse à la recherche de fondements éducatifs n' a pas pour objectif de
livrer une présentation socio-statistique de chacune des réalités particulières (nationales,
provinciales, régionales ... ) du phénomène de « l'éducation à domicile ». Les données sur le
Québec citées dans cette section le sont à titre d' indication.
10
Au Québec l'association Chrétienne des Parents-Éducateurs du Québec et l' Association
Québécoise d'Éducation à Domicile sont les principaux acteurs. Le nombre d' enfants
participant à ce phénomène est estimé par ces différentes sources entre 2500 et 5000.
80
• Le revenu annuel familial est de moins de 20 000$ pour 10% d'entre elles, de
20 000$ à 40 000$ pour 32% des familles, 40 000$ à 60 000$ pour 30%,
60 000$ à 80 000$ pour 17%, et supérieur à 80 000$ pour 12% de ces
familles ;
• Les régions les plus représentées sont la Montérégie (20%), Montréal (19%),
Estrie (13%);
• Les familles vivent en ville pour 29%, en banlieue pour 22%, dans une petite
ville ou village 22%, à la campagne pour 27%;
Les commissions scolaires ne sont pas au courant du fait que les enfants ne sont pas
scolarisés dans 40% des cas, il y a une entente dans 20% des cas, un conflit dans 4%
des cas, et une indifférence dans 37% des cas.
Sans doute ces quelques données sont-elles de nature à faire tomber quelques
préjugés. Il est courant d' entendre des commentaires au sujet des familles qui
pratiquent « l' éducation à domicile » quant à leur situation culturelle et financière
privilégiée. Certaines familles peuvent en effet faire partie d'une classe socio-
économique élevée dans l' échelle sociale. Pourtant, l'étude de Christine Brabant
montre que le revenu médian des familles est entre 40 000$ et 60 000$ par année, ce
qui ne les classe pas a priori dans une élite financière. À moins de considérer qu'un
seul des deux parents apporte cet argent au foyer. Le même type de constat peut être
fait au niveau des diplômes. Le DEC est le diplôme le plus élevé du couple dans 42%
des cas, ce qui n' est pas la marque significative d'une élite intellectuelle.
Concernant les raisons des choix des parents, Van Galen (1987, 1988) identifiait deux
types de parents : les « idéologues » qui centrent les raisons de leur choix dans le
registre des valeurs et les « pédagogues » qui centrent les raisons de leurs choix sur
une critique institutionnelle et pédagogique de l' école. Mayberry (1989) nuancera en
subdivisant les deux catégories de parents en quatre groupes. Plus tard, d'autres
81
Ellen Dubé a rencontré les parents de sept familles et s' est intéressée particulièrement
à l' univers de leurs croyances. Elle consacre une large part de son étude à définir ce
qu'elle entend par croyance:
L' auteure classe le résultat de ses recherches en cinq thèmes abritant chacun plusieurs
sous-thèmes :
Dans un deuxième niveau d' analyse, Ellen Dubé identifie quatre composantes d' un
même processus qui expliquent pourquoi les parents choisissent de ne pas envoyer
leurs enfants à l'école et comment cette décision est rétroactivement entretenue par
différents niveaux de croyances réactivées par Je fait même d'avoir pris cette
82
décision . Les différentes étapes de ce processus selon l' auteure sont les déclencheurs,
les appuis expérientiels, les a priori généraux et les a priori particuliers. Chacune de
ces étapes pouvant être le point de départ du processus.
Pour conclure, l' auteure croit pouvoir identifier des raisons particulières aux parents
québécois.
Je dois toutefois préciser que les familles rencontrées par Dubé accordent en majorité
une importance assez grande à la religion, et que cela teinte son étude d'une couleur
particulière.
L'étude de Brabant (2004) est une enquête réalisée à distance auprès de 203 familles.
Chacune d' elles était invitée à se positionner au moyen d ' une échelle d' importance
sur cinquante propositions portant sur différents facteurs possibles de choix. Le
croisement nuancé des résultats donne un aperçu assez précis et hiérarchisé des
facteurs de choix :
Voilà donc les résultats de cette étude québécoise. Elle offre enfin une esquisse
intéressante sur les raisons du choix des familles de ne pas envoyer leurs enfants à
1' école, court-circuitant en cela les préjugés, les mésinformations et parfois les
accusations qui pèsent sur les parents ayant fait le choix d'une «éducation à
domicile » pour leurs enfants. Il n'existe pas, à ma connaissance, d'étude sur les
représentations de la population en général sur ce genre de pratique, mais par
expérience personnelle, je dirai que les trois principalement rencontrées sont
l' illégalité, le peu de souci de socialisation pour l'enfant, l' intégrisme religieux.
L'étude de Christine Brabant montre que la réponse est beaucoup plus nuancée.
Par une analyse réflexive, j ' interprète dans cette thèse (au Chapitre IV) les résultats
de ma recherche de maîtrise portant sur les pratiques éducatives de « 1'éducation à
domicile » dans la perspective d'en induire des éléments pour une éducation
alternative au système scolaire, tel qu'annoncé dans les objectifs.
Certains parents utilisent le voyage pour éduquer leurs enfants et entre autres, pour
les sensibiliser aux réalités et aux beautés du monde. Il s'agit ici du voyage en mode
85
En voyage, la découverte des parents et des enfants est simultanée. Point d'éducateur
qui aurait préparé une leçon, un exercice pédagogique, chargé de vérifier la
conformité des réponses à une situation prévisible. Ici, il n'y a plus le professeur qui
sait et l'élève qui apprend. Il y a des personnes qui découvrent ensemble, à leur
niveau, en fonction de leurs intérêts, ce que le monde a de merveilleux, parfois de
difficultés ou de problématiques.
86
Un voyage naît d'abord dans l'esprit sous forme d ' imaginaire, de projet. Quand il est
librement consenti , le voyage se rêve, s' anticipe. De retour, Je récit inévitable du
voyage passe par un processus de distillation qui fera ressortir ce qu ' il restera en bout
de course : un souvenir conté.
Il n'est pas une fuite individuelle, mais un déplacement circulaire. Le premier cercle
serait la lecture, prétexte, anticipation, support au voyage. Le second est dessiné par
le déplacement physique. Le troisième, c' est le retour, et l' écriture qui est une forme
de « rachat », le moyen de passer de l' expérience égoïste à l' expérience généreuse
(Lasseur, 2001) et d'ouvrir sur de nouveaux questionnements, de partager
émerveillements, interrogations ou inquiétudes.
Alimenté par certaines de ces représentations types, serait-il possible de faire émerger
une représentation du voyage tournée vers la découverte, l' expérience de terrain et
l' enrichissement, participant à une volonté éducative pour soi et pour ceux qui nous
sont chers? La figure 2.2 tente d' en dresser les contours. On y voit que le voyage,
dans sa dimension phénoménologique, est tout à la foi s une temporalité, un espace,
une altérité, une philosophie. Dans sa dimension éducative, il constitue tantôt une
approche tantôt une expérience ou encore une stratégie.
Perspective éducative
Perspective
phénoménologique
On parlera ici de l'ordre du temps relatif, du temps libéré, de la lenteur (Grall, 2002),
de la continuité de l'expérience (Bertrand et Valois, 1999). Pour Michel (2009, p.
531 ), «L'approche du voyage est une approche émotive du monde. Se réapproprier
l'instant présent qui tend à nous échapper, réapprendre à ne rien faire pour mieux se
rendre disponible ». Grall ajoute à propos des peuples nomades :
Le temps du voyage est un présent, l'important se vit ici et maintenant à l' instar de la
plupart des peuples nomades traditionnels dont les troupeaux, jamais au même
endroit, broutent sans souci d ' épargner l'herbe d'un «ici »toujours renouvelé. Nous
ne sommes pas en présence d' un état infantile, mais d'une métaphysique qui nous
renseigne sur le pouvoir totalisant du présent, c' est-à-dire du temps de l' expérience
personnelle et collective (Grall, 2002).
L' espace du voyage est l' ailleurs, la route, la croisée des chemins. Selon Michel
(2009, p. 530), «Le voyage est le passage d ' un lieu à l' autre, de soi vers autrui, il est
1' expérience du seuil », 1'occasion de tisser une géographie personnelle dont la
distance physique n' est pas l' élément principal , mais bien plus l'attachement aux
lieux parcourus qui désormais forme la trame expérientielle de notre être au monde,
un paysage intérieur avec ses zones d'ombres et de lumières.
89
« Le voyageur est donc bien comme l'artiste: il refuse de "jouer le jeu", poussé par
une puissante volonté de trahir les siens, pour s' exposer à l' altérité » CLasseur, 2001).
Une altérité que Michel C2009) qualifie de radicale parce qu'elle est l' indispensable
rencontre de l'autre. En voyage, nous sommes dépendants de l' altérité de façon
presque vitale. Guides et cartes n' y changent rien. Fragilisés par le manque de
repères, nous devons prendre le risque de la rencontre qui sera déterminante. Pour
Michel Lézy, « il s' agit moins de connaître que d' aimer » CLasseur, 2001). Pour Paul
Pélissier, « le moyen de se rapprocher des gens, c' est de boire et manger avec eux. On
peut ajouter trois autres vecteurs : la langue, les psychotropes et 1' art. » (ibid.).
Le voyage s' inscrit également dans une philosophie souvent libertaire et autonome. À
la fois fuite de l' oppression imposée par l' état quotidien, fuite de sa condition
insatisfaisante, le voyage est une renaissance aux réalités du monde et aux autres
possibles de la condition humaine. Il est une attitude qui se pare de dépouillement,
qui s'orne de simplicité. Il allie la légèreté du baluchon et l' intensité de la présence. Il
a pour représentant le voyageur philosophe, 1' homme aux semelles de vent, attentif
aux différentes lectures du monde.
Toutes ces dimensions forment la consistance de l' expérience éducative, et, quand le
voyage est intentionnellement recherché et librement consenti , il devient une
approche pédagogique qui s' incarne dans une diversité de stratégies.
« Car le voyage est bien cela : une expérience personnelle et unique qui en appelle à
divers niveaux de conscience » (ibid.) . Cette expérience est d' abord une entrepri se de
déconstruction. Selon Bouvier, cité par Michel C2009, p. 530), «on voyage pour que
90
la route vous plume, vous rince, vous essore ». Il ajoute « que le voyage ne vous
apprendra rien si vous ne le laissez pas le droit de vous détruire » (p. 540). Cette
déconstruction est nécessaire pour mieux s'ouvrir au monde.
La dimension éducative du voyage tient peut-être tout entière dans cette expérience.
Franck Michel, déjà largement cité dans ces paragraphes pour son riche ouvrage
Routes, éloge de l 'autonomadie, une anthropologie du voyage, du nomadisme et de
l 'autonomie (2009), est professeur à l' Université de Corse. La dimension éducative
de l'expérience sensible du voyage ne lui a pas échappé : « L'expérience du voyage
est le plus bel apprentissage de la vie qui soit » (ibid. , 2009, p. 537). Et l' auteur
d'ajouter:
Comment, en effet, ne pas observer les familiarités qu ' il y a entre les mots empruntés
à la démarche éducative et celle du voyageur : se mettre en route, trouver sa voie,
tracer son chemin, s'orienter, évoquer les parcours de vie avant de partir pour le
grand voyage. Pour Michel, « l' école buissonnière passe par la route qui est une
exhortation à la liberté autant qu ' une école de la vie [qui] ne doit - ne devrait - laisser
personne au bord du chemin » (ibid. , p. 564). Selon l' auteur donc, « nul hasard si
Nicolas Bouvier, à la suite de Maxime Gorki , est allé chercher ses universités sur les
routes » (ibid. , p. 53 1).
91
Du point de vue de l' approche pédagogique, le voyage est avant tout une « pédagogie
de l' ailleurs ». Il s' agit de partir pour apprendre qu ' il existe des ailleurs, que nous
sommes capables de nous y reridre, capables d ' être suffisamment ouverts et
disponibles pour nous les laisser conter. Le voyage nécessite de se mettre en route,
d ' accepter de vivre sans clefs. Il conjugue l' art de célébrer des « ici » toujours
nouveaux et celui de profiter de la rencontre avec respect. Le voyage me semble être
un moment rare où l'on sent se construire en soi - simultanément - culture,
expérience et humilité. Voilà en quoi le voyage peut se concevoir comme une
approche éducative.
Le champ de l' éducation relative à l'environnement (ERE) se situe à la croi sée des
trajectoires des sciences de l'environnement et de celles de l' éducation. Bien plus,
elle interroge notre rapport au monde, à soi, aux autres. Plusieurs courants existent
dans ce champ de recherche et d'interventions éducatives (Sauvé, 1997), mais celui
de l' écoformation, entre autres, porté par Gaston Pineau au sein de Groupe de
Recherche sur I'Écoformation est sans doute un de ceux qui invite à se mettre le plus
à l'écoute du monde, et qui a développer une grande sensibilité à ce que le monde
apporte comme éléments constitutifs de notre identité.
92
2009) très précieuse pour celui ou celle qui part en voyage pour se mettre à l' écoute
des chants de la Terre, des langues du monde, des sables et des tempêtes, des
montagnes et des embruns. Malgré nos préoccupations, nos itinéraires, nos soucis de
voyage, l'espace nous transforme et notre interaction avec lui forge ce que nous
serons peut-être à notre retour.
Tout ce que chacun de nous fait et ne fait pas, dit et ne dit pas, en toute liberté,
dans un espace quel qu ' il soit, participe à l' élaboration de la relation (de
l'entre deux) avec cet espace. L' environnement nous forme, nous déforme et
nous transforme, au moins autant que nous le formons , le déformons, le
transformons. Dans cette latitude de réciprocité acceptée ou refusée se joue
notre rapport au monde. Dans cet espace-temps frontière s' élaborent les
fondements de nos actes envers 1' environnement. Dans 1' entre-deux de soi à
l' autre (qu ' il soit une personne, un animal un objet, un lieu .. .), chacun relève
le défi vital de 1'être-au-monde. Cette expression « être-au-monde » permet de
réaliser que l' être n' est rien sans le monde dans lequel il vit, et que le monde
est bien composé de l'ensemble des êtres qui le peuplent. Se pencher sur
l' être-au-monde, c' est entrer dans ce qui forme la relation de chacun à son
entourage.
(Cottereau, 1999, p. 11-12)
Notre voyage ne sera pas une recherche de vérité, nous n'évaluons pas, ne vérifions
aucune théorie; nous sommes partis pour manifester notre intérêt pour la diversité du
monde et pour réveiller notre capacité à nous laisser réenchanter.
Cette section, pouvant paraître éloignée des objectifs de recherche, tente d'éclairer la
posture nécessaire à l'appréhension des dimensions de découverte. L'« être» est
privilégié au « faire ». Les éléments évoqués ici permettent de placer des mots
souvent justes sur une recherche qui , comme nous le verrons dans le chapitre suivant
consacré à la méthodologie, tente de saisir la richesse éducative des moments dans
lesquels le sujet est décrit « en train d'être» plutôt qu '« en train de faire».
Préparation, construction d'un itinéraire, prise de contact, ... sont autant de stratégies
à fort potentiel éducatif qui se bâtissent autour du voyage. Pour soi ou pour ses
enfants, les occasions d 'apprentissage se changent en stratégies dès lors qu 'elles sont
conscientes dans l'intention de l'éducateur. Le voyage devient un projet dont toutes
les étapes sont favorables et portent en elles un potentiel éducatif unique. Il incombe
au parent-éducateur de ne pas passer à côté de ces occasions sous prétexte de manque
de temps. Le temps, nous l'avons dit, est celui du voyage, pas celui de la montre. Le
parent se doit d'impliquer l'enfant dès le plus jeune âge aux étapes préparatoires et
94
CHAPITRE III
MÉTHODOLOGIE
Un volet théorique dont l' objectif général est de repérer et de systématiser des
éléments théoriques comme fondements d' une éducation alternative au système
scolaire. Ce volet comporte deux parties :
Un volet empirique dont l'objectif général est de cerner l'apport des expériences
familiales en matière d'éducation des enfants pour cerner les fondements d' une
éducation alternative au système scolaire. Ce volet comprend également deux
parties :
96
Un volet spéculatif qui propose, en s'appuyant sur les résultats des deux premiers
volets, une certaine systématisation de fondements pour une éducation alternative au
système scolaire formel.
Les livres des auteurs, ceux prisonniers de leurs murs, greffés sur leurs
chaises, sont indigestes et lourds. Ils naissent de la compilation des autres
livres sur la table. Ce sont des livres comme des oies grasses : gavés de
citations, bourrés de références, alourdies d' annotation. Ils sont pesants,
obèses et se lisent avec lenteur, ennui , difficulté. Ils font un livre avec d'autres
livres, en comparant des lignes avec d'autres, en répétant ce que les autres ont
dit de ce que d' autres encore auraient bien raconté. On vérifie, on précise, on
rectifie : une phrase devient un paragraphe, un chapitre. Un livre devient le
commentaire de cent livres sur une phrase d' un autre.
(Gros, 2009, p. 33)
99
Kenneth White, dans son ouvrage L'esprit nomade (1987) consacré au nomadisme
intellectuel et aux zones peu balisées de la construction du savoir, expose à son tour
les travaux de plusieurs auteurs qui prônent une sorte d' a-méthode comme théorie de
la connaissance. Parmi eux, Paul Feyerabend va dans le même sens que Gros en
dénonçant « un formidable accroissement de volume couvrant une stupéfiante
pauvreté des nouvelles idées fondamentales » (White, 1987, p. 77). Kenneth White
met en dialogue l' a-méthode comprise comme un anarchisme épistémologique de
Feyerabend - basé sur la disposition correcte de l'observateur dans le réseau
complexe du monde afin d'accumuler les éléments observés - et l'espace polylogique
« d' un chemin sans chemin »avancé par Edgar Morin, et il cite ce dernier (p. 79) :
Il semble que cet itinéraire improvi sé soit également fidèle au principe de sérendipité,
largement utilisé et exploré dans divers domaine de la recherche. Ce principe énonce
l'art de trouver par chance, opportunité ou intuition ce que l'on ne cherchait pas. Il est
très présent dans la littérature scientifique et est à l'origine de nombre de découvertes
majeures- de la poussée d'Archimède à la découverte de l'Amérique, en passant par
le . velcro et le micro-ondes - , amendant en cela l' importance de la place
100
Ma recherche, dans son ensemble, au regard de son but qui est de contribuer à la
proposition de fondements pour une éducation alternative au système scolaire, vise à
combler un besoin de connaissances et à influencer directement ou indirectement les
façons dont les gens pensent et perçoivent ce phénomène (Van der Maren, 2003).
Les quatre auteurs sélectionnés pour ce volet de la recherche ont clairement annoncé
leur volonté de déterminer des transversaux éducatifs. J'analyse les ouvrages dans
lesquels ils ont concrétisé leur démarche. Pour l'examen de ces ouvrages, j'ai recours
à l'analyse de contenu thématique par une mise en résonance des éléments clefs sous
forme de tableau. Puis, imaginant une mise en dialogue de ces auteurs, je tente de
mettre en forme une sorte de « déclaration commune » à laquelle les auteurs auraient
pu souscrire en restant fidèles à leurs propos singuliers. Les étapes successives de la
méthode sont donc :
• Repérage des auteurs clefs dans le corpus des auteurs de mon patrimoine
professionnel :Un des critères de sélection des auteurs est d' avoir eux-mêmes
clairement annoncé le caractère transversal ou universel de leur propos.
• Mise en dialogue: Les propos de ces auteurs seront mis en regard les uns des
autres, en portant une attention particulière à la saisie des énoncés
d ' universalité et leur fréquence d' apparition.
• Points de rencontre des auteurs : leurs énoncés seront ensuite situés dans un
tableau pouvant apporter des points de comparaison.
Les caractéristiques de l'analyse phénoménologique sont d'une part, qu'elle porte sur
le vécu dans des contextes signifiants - marquées par l'expérience de vie- et d'autre
part, qu ' elle explore et analyse le phénomène subjectif et la façon dont le sujet est
présent au monde. Cela demande à l'analyste de saisir la façon dont le sujet interprète
son vécu. En bref, la phénoménologie porte attention aux phénomènes tels qu ' ils se
présentent à la conscience du sujet. Le travail est lié à l'interprétation du monde par le
sujet lui-même. La subjectivité du répondant devient le point focal de l'étude puisque
le sujet agit en fonction de l'idée qu'il se fait des choses.
Ces études de cas visent la compréhension des phénomènes vécus par les sujets en
portant une attention particulière à leur expérience. La recherche de terrain, venant
apporter des éléments à la proposition de fondements d' éducations alternatives,
appartient donc à un type de recherche inductif.
Pour Boutin et Lamarre (2011), c' est à John Dewey que revient la paternité du
concept d'analyse réflexive. Si l'origine est incertaine, c' est toutefois dans les années
30 que semble émerger ce concept qui se caractérise par une auto-réflexion qui
correspond à la fois à une analyse critique et à un méta-regard tant sur la pensée que
sur les pratiques. L'analyse réflexive est un « retour de la pensée sur elle-même »
(Boutin et Lamarre, 2011) qui se déploie en cours d' action, mais également après
l'action en vue de bonifier les expériences ultérieures du sujet. Selon Holborn, repris
par Boutin et Lamarre (2011), l' analyse réflexive comprend quatre étapes cycliques et
interreliées. Il s'agit de décrire et d'analyser les expériences antérieures pour ensuite
les transformer en théorie en vue de guider les interventions ultérieures. À leur tour,
ces dernières sont appliquées dans de nouvelles situations puis analysées et, ainsi , un
autre cycle s'enclenche aussitôt.
104
L'analyse réflexive possède donc une capacité d'amélioration des pratiques. De plus,
en offrant à l'expérience de passer par un processus de conceptualisation, elle permet
l'émergence de supports utiles à l'élaboration des théories. L'analyse réflexive sera
employée dans cette thèse pour réinterpréter les résultats de mes précédentes
recherches portant sur les processus éducatifs en jeu et les pratiques de « 1'éducation
à domicile » envisagées comme une forme d'éco-éducation.
Je voulais vous voir dans vos maisons, vous observer dans votre vie
quotidienne, converser avec vous sur vos conditions et vos griefs,
être témoin de vos luttes contre le pouvoir
socio-politique de vos oppresseurs.
(Engels, cité dans Hamilton , 1991 , p. 64)
L'étude de cas, telle que nous l'adoptons, est un mode d' investigation qui se situe
dans un paradigme interprétatif cherchant à connaître les caractéristiques profondes et
les éléments qui composent la réalité telle qu'appréhendée par les sujets (Merriam,
1998, Gagnon, 2005). Elle est d'abord « une description et une analyse intensive et
holistique d' un cas particulier » (Merriam, 1998, p.l93) ; elle porte sur un phénomène
situé dans un contexte spécifique (Creswell, 1998,). Merriam adopte une posture
épistémologique et méthodologique de l'étude de cas qui convient bien pour notre
recherche en raison de son caractère souple et adaptatif. L'approche « naturaliste » en
situation et en profondeur me permettra sans doute de pénétrer 1'un ivers des pratiques
et les représentations sur lesquelles elles se fondent.
• un cas illustratif: mon enfant Lylhèm inséré dans son écologie familiale;
Je compte étudier les rouages, les défis, les difficultés et les réussites de 1'éducation
en voyage. Cependant, les stratégies de collecte de données varieront sensiblement
d'une famille à l'autre puisque l'une de ces familles sera la mienne. Je reviendrai
dans la section suivante sur les stratégies spécifique à cette étude de ce cas. Pour les
deux autres familles, j ' utiliserai également la stratégie de l'étude de cas et, comme
outils de collecte, 1'entrevue individuelle en profondeur (Boutin, 1996) et la
consultation des documents.
La question de l'âge de Lylhèm, quatre ans au moment des faits (et des autres enfants
des études de cas), est importante pour bien saisir la nature de leur expérience. Savoir
si ces enfants étaient « d'âge scolaire» ou non n'aurait de valeur réelle que dans la
perspective d'une étude comparative entre l'éducation scolaire et les éducations
alternatives, ce qui n'est pas le cas de cette thèse. L'éducation est envisagée comme
un processus global que je ne trouve pas nécessaire de positionner en fonction des
étapes scolaires. Pour illustrer la relative importance de cette question, on peut noter
qu'à quatre ans, Lylhèm est à l'âge des garderies au Québec, mais à celui de l'école
en France. En quelques mois de part et d'autre de son anniversaire des quatre ans,
notre enfant aura travaillé à la ferme durant les vacances scolaires, voyagé durant les
vacances et la période scolaire, fréquenté à temps partiel la petite école de village
d' Ispagnac (France) et réintégré une halte-répit à Montréal après notre retour. La
réflexion globale que pose cette thèse sur les processus éducatifs n'est pas envisagée
avec des « lunettes » scolaires.
La situation familiale comme terrain de recherche a été souvent utilisée. Que l' on se
rappelle le cadre intimiste du docteur ltard (2003, 1ère éd. 1807) dans le cas de son
étude sur et avec « Victor », 1'enfant sauvage de 1' Aveyron, Piaget (2006) qui observa
ses propres enfants pour établir les stades du développement, Freud et les travaux
réalisés sur sa fille, ou même Darwin qui observa L 'expression des émotions chez
l 'homme et les animaux (2001) en s'appuyant en partie sur l'observation de son jeune
fils.
Le chapitre V présente un regard réflexif sur les résultats d'une recherche antérieure,
celle effectuée pour l'obtention d'une maîtrise en éducation en 2009. Cette recherche
avait pour but de caractériser les pratiques éducatives de « l'éducation à domicile » de
sept familles québécoises. La méthode de l'étude cas avait alors été employée pour
collecter les données. Reprenant les principaux résultats de cette recherche, je les
intègre ici av~c une nouvelle systématisation issue du recul réflexif que deux années
passées ont pu me conférer, et avec la perspective d'élaborer et d'enrichir une
proposition alternative au système scolaire qui fait l'objet de cette thèse. J'accorderai
une importance particulière aux approches et stratégies privilégiées par l'ensemble
107
des familles étudiées. Je laisserai de. côté les pratiques singulières spécifiques à
chaque famille en raison de choix ou de contextes propres à chacune d'entre elles.
Se basant sur les travaux d'Albert Piette (2009), mon intention sera, tel
« l'anthropologue à l' état pratique», de percevoir dans les intervalles de l'existence
les aspects qui peuvent se révéler éducatifs sans être forcément sous le règne d'une
intention.
L'intention éducative est annoncée au départ dans l'intuition que le voyage peut être
le support de multiples apprentissages. Cependant, pour le vérifier, il faut l' alléger
des moments intentionnellement éducatifs, qui pourraient être vécus ailleurs que dans
le cadre d ' un voyage. En effet, ne retenir que les visites de musées, par exemple,
constituerait une distorsion à la recherche. Pour rendre compte de la capacité
éducative du voyage, je devrai rn' inscrire dans une observation en « mode rn ineur » :
Le mode mineur, tel que nous avons nommé ce volume de détails, n'est ni une
action, ni un type particulier d'activité. [ ... ] Le mode mineur c' est le reste ou
le résidu et il s'agit de montrer qu ' il a plus d' importance que son statut de
résidu veut bien l' indiquer.
(ibid.)
Ce mode mineur est constitué d ' un regard impressionniste sur l' objet d'étude. Cet
objet lui-même se caractérise par un type de présence qualifiée d'existentiale dont il
est constitué :
108
• La tenue d'un carnet de voyage par mon enfant avec l' aide des parents ;
109
Tandis que la route défile sous nos pas, l'encre du stylo se répand en
courbe et en virages sur le carnet de route. Les mots épousent le
paysage. [. ..} Le carnet de route est tour à tour béquille, compagnon
de route et exutoire pour les mauvaises expériences. Il est la
psychanalyse en temps réel du voyage. Déjà se dessinent les mots que
l'on aimera retrouver pour raconter l'aventure et, quand viendra
l'heure des comptes et même des contes, les mots auront pris un peu
d'avance dans la mémoire figée de notre écriture. Le carnet de route
est le voyage tel qu'on aimera le raconter. En ça, lui aussi est un lien
avec le monde des sédentaires. Mais, contrairement à la photo et sa
force de désignation, les notes du carnet peuvent mentir, sélectionner.
Alors commence la pente glissante de l 'épopée telle que l 'on se plaira
à la conter, à la mentir. Le fantasme commence là, sous la première
encre qui dessine le premier mot. Ce compagnon est infidèle à la
mémoire. Il est trop sélectif, trop exigeant. Il demande d 'être ici et
ailleurs, d 'être le héros de notre propre aventure et, bien sûr, nous
nous plairons à être irréprochables. Le carnet de voyage est donc
davantage un observateur de nos errances sublimées que de la réalité
vécue. Et pourtant, il témoigne de ce que nous sommes avec nos limites
et l'espoir de revenir en vainqueurs au pays des vivants.
(Pardo et Cardonnel, 20 Il, p. 69)
efficace de revivre les péripéties du voyage telles que ressenties, les étapes de la
recherche, l' intimité de l'auteur à des moments précis. Comme le note Argod :
Le carnet de voyage serait une nouvelle production à investir, car elle croise
les deux approches pédagogiques du cahier d'expériences et du carnet de bord
dans une confrontation au terrain. En ouvrant sur le milieu de vie, sur
l'environnement, la production de tels types de document peut contribuer à
l'éducation à l'environnement. [ .. .] Le carnet de voyage, qui est au carrefour
de la biographie, du témoignage et du documentaire, retrace le récit d'un
parcours [ .. .]. Par son éveil à la découverte de 1'environnement, i1 peut être
associé à une approche naturaliste en éducation à l'environnement. Regard
original sur Je monde, le carnet de voyage est à la rencontre des arts et des
sciences et privilégie souvent l'image au texte: l'écriture y est réflexive,
critique, vmre intime, et orientée vers la compréhension de l'Autre et du
monde.
(Argod,2007,p.205-210)
[Link] La photographie
(ibid.)
On le sait ce n' est pas l'appareil qui prend les photos, mais bien l' observateur
photographe qui laisse échapper sa manière de percevoir et de construire le
· monde selon des déterminations subjectives mais aussi idéologiques,
culturelles ou encore techniques.
(ibid.)
Voilà donc les arguments sur lesquels repose ma décision de collecter une partie de
mes données par l'entremise d'analyse de photos afin de mettre à profit le terrain de
recherche que je devine fécond et enrichissant.
La photographe de ce voyage sera Laurie, ma conjointe et la mère des enfants. C' est
elle qui, depuis plusieurs années, est la « photographe attitrée » de nos échappées.
Elle prendra, en fonction de ses intérêts propres - événementiels ou artistiques - une
certaine quantité de photos sans intention déclarée de participer ainsi à ma recherche
doctorale. Laurie contribuera à la construction d' un corpus visuel que je souhaite
utiliser comme données. Les photographies que je retiendrai à partir de ce corpus
pour l'élaboration de cette thèse devront témoigner des dimensions éducatives du
voyage : les lieux, les activités, les moments de la vie quotidienne, etc. Je
m'attacherai à faire ressortir, par le choix des photos, la dimension des apprentissages
inhérents au voyage, mais également les situations ou les moments pouvant présenter
les défis et enjeux de telles situations.
l'objet photographié, il sera toujours possible d'y trouver ce que l'on cherche et de
passer sous silence ce que 1'on ne cherche pas.
La carte postale est composée au verso d' un texte court, une sorte de « photographie
écrite» et d'une photographie au recto qui lui fait parfois écho. L'auteur se cantonne
alors à l'essentiel. Il synthétise en peu de mots l' impression du moment; il rend
compte d'un vécu significatif, étape marquante du voyage ou visite d ' un site
exceptionnel. Dans le cas précis de notre expérience familiale, mon garçon ne sachant
alors écrire, il nous a dicté ce qu'il souhaitait voir écrit sur les cartes postales qu ' il
avait lui-même choisies (Appendice B).
Afin d'enrichir et de compléter, mais peut-être aussi de mettre à distance, voire peut-
être d'infirmer les résultats obtenus auprès de ma propre famille, j'ai rencontré deux
autres familles. J'ai réalisé des études de cas avec des acteurs clefs de ces deux
familles à propos de leur expérience de voyage avec leurs enfants en lien avec la
dimension éducative de celui-ci. Les deux familles rencontrées participent toutes les
deux au mouvement de « l'éducation à domicile», et font partie de mon cercle de
connaissances. Le consentement s'est fait de façon orale. La validation par les familles
des informations utilisées s' est faite après leur relecture des résultats de ma recherche
114
117
De plus, le but de cette thèse relevant d'une perspective fondamentale, j'ai eu à cœur
de faire référence, de façon transversale et relativement importante, à une diversité
d'auteurs majeurs de la littérature éducative. Bien sûr, les réflexions et les travaux de
Serres, Foucault, Rousseau, Illich, Freire, Bookchin, Morin, Freinet, Thoreau, et
autres, ont été largement discutés et nuancés. Ces auteurs n'en restent pas moins
incontournables à une réflexion éducative fondamentale. J'ai également fait appel à
des auteurs plus récents dont les travaux sont issus de protocoles de recherches
actuels. Concernant certains de mes travaux utilisés pour la construction de cette
thèse, il est à noter que la plupart ont fait l'objet de publications avec jury de pairs.
J'ose croire que l' équilibre entre ces différentes provenances documentaires donne à
cette thèse une partie de sa validité.
J'ai également été attentif à apporter une grande diversité d' éléments à la fois
théoriques et empiriques sans pour autant renoncer aux dimensions spéculative,
inductive, intuitive de la démarche de recherche. J'ai souhaité offrir au lecteur la plus
grande transparence quant à l'authenticité de mon implication. Enfin, le fait que la
démarche puisse également s'adosser à une vingtaine d ' années d'expériences
réflexives au service de l'éducation des enfants ou à ma réalité quotidienne de jeune
118
père sont des éléments de transparence qui , je Je crois, sont de nature à appuyer la
validité de la recherche. L'ensemble de ces éléments, renforcés par la diversité des
stratégies de recherche (en particulier, l'étude de cas, l'analyse réflexive, l'éco-
anthropologie familiale) instaure un processus de triangulation qui confère à cette
recherche des éléments de validité.
Ce qui retient Je plus l'attention dans le dispositif méthodologique de cette thèse est
sans doute le fait d'étudier les apprentissages de mon fils aîné, inséré dans son
écologie familiale lors d' un voyage de plusieurs mois. Plusieurs questions
apparaissent à ce propos. Mes enfants apprécieront-ils plus tard d ' avoir été objets de
recherche? Comment évalueront-ils le fait de voir publiée une page de leur vie
familiale? Certaines précautions sont alors nécessaires et certaines précisions sont à
apporter:
• Le voyage n'a pas lieu dans le but exclusif de la recherche. J'ai toujours
beaucoup voyagé seul, plus tard en couple et maintenant en famille;
• Les éléments décrits mettront davantage 1' accent sur les apprentissages de
l'enfant que sur mon fils aîné en tant que personne;
• En cas de dilemme, la décision de faire apparaître tel ou tel aspect sera prise
avec la mère et devra être validée par le comité de recherche.
Bien qu ' il soit connu par ma conjointe, et d' une certaine façon par mon enfant, que ce
voyage servirait de contexte à ma recherche doctorale, seul le journal de bord du
chercheur a été instauré dès le départ comme outil de collecte de données. Pour les
autres membres de ma famille, le voyage a été tout simplement un voyage familial
119
C'est précisément pour des questions éthiques et déontologiques que j ' ai souhaité ne
pas imposer à ma famille un protocole de recherche dans lequel mon fils ainé
notamment aurait eu un rôle à tenir, au détriment de sa spontanéité, de son rythme et
de ses intérêts propres, indispensables à son bien-être, et par conséquent, à la validité
des résultats de cette recherche doctorale. Par contre, a posteriori, ma conjointe a
accepté que soit faite une étude sur ce voyage auquel elle a participé et que soit utilisé
à cet effet le matériel qu ' elle a produit (les photos) ou contribué à produire (les
réflexions du journal de bord). Je me suis engagé à ce qu ' elle valide les résultats
obtenus.
- - -- - - -- - -
CHAPITRE IV
La deuxième section reprend et discute certains résultats de mon essai théorique sur
l' ethnopédagogie dont l'objectif était de mettre au jour des transversaux éducatifs à
partir de l' observation de différentes cultures vernaculaires.
Ces deux apports permettent d' éclairer l'ensemble de la recherche d'une réflexion
détachée des contingences quotidiennes et laissant libre cours au registre des
possibles.
Je m' intéresserai donc d ' abord à quatre auteurs qui, à la lumière de leur expérience et
de leurs réflexions, ont avancé des propositions de fo ndamentaux, invariants ou
- -- -- - - -- - -
121
universaux pour l' éducation. Je tenterai de les mettre en dialogue afin de voir ce que
je pourrais apprendre de leurs propositions conjuguées en vue de repérer des
principes ou des éléments fondamentaux pour une éducation alternative à l'école.
La volonté de déterminer des aspects transversaux de l'éducation n' est pas une
démarche novatrice dans les sciences de l'éducation. J'ai toutefois laissé de côté les
auteurs dont les travaux seraient trop inscrits dans l'évidence de la proposition
scolaire, de sorte que leurs «transversaux, universaux ou fondamentaux » poseraient
le postulat silencieux de l'évidence du bien-fondé de l' école. Les auteurs qui restent
alors participent à leur façon, à une certaine dissidence éducative. Déjà au début du
20e siècle, Sébastien Faure (cité dans Baillargeon, 2005) proposait son programme
d'éducation physique, intellectuelle et morale. Célestin Freinet annonçait ses
« invariants» dans Pour l'école du peuple (1974), et Edgar Morin ses Sept savoirs
nécessaires à l'éducation du futur (2000). Quant à David Sobel, il nomme sept
principes dans Childhood and nature, design princip/es for educators (2008). Il
semble donc que la recherche d'éléments incontournables soit inscrite dans le
parcours de ces pédagogues dont les propositions témoignent d'une certaine liberté,
d ' une certaine marginalité accueillies dans cette thèse comme un souffle bénéfique.
- - - -- - - - - -- - - -- - - - - - - -
122
Notre programme 11 :
Par la vie au grand air, par un régime régulier,
l'hygiène, la propreté, la promenade, les sports et le mouvement,
nous formons des êtres sains, vigoureux et beaux.
Par un enseignement rationnel, par l'étude attrayante, par
l'observation, la discussion et l 'esprit critique,
nous formons des intelligences cultivées.
Par l'exemple, par la douceur, la persuasion et la tendresse,
nous formons des consciences droites,
des volontés fermes et des cœurs affectueux.
Ce programme est celui que nous n'avons cessé d 'affirmer.
Embrassant l'éducation dans son triple domaine :physique,
intellectuel et moral; tenant compte de la nécessité de développer
intégralement le corps, l'intelligence et la conscience,
en un mot l 'être tout entier.
(Faure 1934, cité dans Baillargeon, 2005, p. 308)
Faure évoquait, bien avant la mode actuelle, l'éducation lente, et insistait fortement
sur le contact des enfants avec la nature dans l'expérience d' école alternative qu'il
avait initiée au cœur de la forêt de Rambouillet, en banlieue de Paris (France). Faure
faisait la promotion de ce qu'il nommait l'éducation intégrale décrite comme
physique, intellectuelle et morale. La critique sociale et les racines anarchistes
ressortent de l'univers de Sébastien Faure qui tente de former des êtres capables de
s'affranchir des conditions d'oppression sociale supposée. On peut noter que les
notions de douceur et de tendresse sont évoquées dans son programme, faisant écho à
la pédagogie du care développé dans la francophonie beaucoup plus récemment,
entre autres par Dominique Bachelart (2009). On pourra retenir de son expérience et
11
Programme de La ruche fondée en 1904.
123
J'attire l'attention sur deux éléments qui sont à considérer dans le cadre de cette
thèse. Premièrement, les invariants exprimés par Freinet ne peuvent servir de caution
pour démontrer l'ouverture de l' institution scolaire aux pédagogies alternatives
puisque Freinet a été démis de ses fonctions à cause de ses prises de position .
Deuxièmement, Freinet ne remet jamais en question Je bien-fondé de 1'apprentissage
de masse par l' entremise de l' école. Dans ses propos, les enfants ne s'émancipent pas
de leur statut d'élève. Néanmoins, les orientations données dans ces trente
«invariants» témoignent de l' humanisme fécond de l' auteur. Il semble, au regard de
124
ce que je connais de l'école formelle, que Célestin Freinet ait été malheureusement
peu entendu.
Il n'est pas aisé de catégoriser tant de diversité répartie dans ces trente invariants. Je
proposerai cependant une certaine catégorisation dans le tableau 4.1. Certains des
invariants de Freinet concernent la place de l'enfant dans l'organisation scolaire,
d'autres donnent des indications utiles pour l' intervention de l'enseignant, ou encore
la motivation des élèves. Pour 1'objet de cette thèse, je serai davantage attentif aux
« invariants » concernant les recommandations éducatives les plus globales en
laissant à la marge celles qui seraient plus centrées sur l'organisation scolaire, le rôle
et la place de la classe ou encore celui de l' enseignant. Certains invariants (le 10 et le
15 par exemple) reflètent des critiques de l'école traditionnelle, ils ne participent donc
que de façon très marginale à ma recherche de fondamentaux.
126
Edgar Morin est un philosophe de la connaissance. Une large part de son œuvre
témoigne de son souci de composer avec les zones grises du savoir. Savoir que l'on
ne sait pas, que l'on sait peu ou que l'on sait mal fait partie de la quête de
connaissance de tout chercheur honnête et cette reconnaissance de 1' incertitude
devrait être transmise dès le plus jeune âge aux élèves et aux étudiants. Edgar Morin
se situe dans le vaste monde des idées et ne cristallise pas ses propos autour de
l'éducation scolaire. Il en devient d'autant plus intéressant dans le cadre de cette
thèse. La connaissance occupe une place centrale dans les sept principes qu'il nous
livre dans son ouvrage Les sept savoirs nécessaires à l 'éducation du futur (2000). Il y
décrit sous forme de mise en garde les travers et les pièges qui sont tapis dans la
nature même du savoir. Les voilà ici résumés :
• Saisir les principes d'une connaissance pertinente permet d' appréhender les
problématiques globales afin de saisir les connaissances dans leur contexte et
ainsi de s'initier à la complexité.
• Enseigner l' identité terrienne pour prendre conscience «du destin désormais
planétaire du genre humain » (ibid., p. 13) et montrer comment les parties du
monde sont devenues inter-solidaires notamment dans les périodes de crise.
127
• Enseigner l' éthique du genre humain se situe pour l' auteur dans un triptyque
individu-espèce-société relié par des questions d'éthique et plaide pour « Je
développement conjoint des autonomies individuelles, des parti cipations
communautaires et de la conscience d' être humain » (ibid. , p. 16), vers
l'avènement du sentiment d ' appartenance à la Terre-Patrie.
Je reviendrai au chapitre VI sur l' importance que l' on doit accorder à la construction
du savoir autonome chez l' enfant en y intégrant certains aspects mis au jour ici par
Edgar Morin.
Si Je philosophe humaniste qu ' est Edgar Morin met l' accent sur les contours et les
complexités de notre humanité partagée, il semble qu ' il accorde moins d' importance
à notre lien fondamental et à notre dépendance à la nature et plus globalement à nos
relations avec l' environnement. La perspective sociale semble donner un ancrage
anthropocentrique. Je souhaiterai enrichir son analyse par celle de David Sobel qui ,
comme nous allons Je voir, s' est davantage penché sur ce dernier point.
David Sobel s'inscrit dans cette inspiration historique de 1' éducation relative à
l'environnement contribuant au développement intégral des personnes. Il a donc toute
sa place dans cette recherche des transversaux éducatifs. Cet auteur a identifié, sur la
base de ses recherches et de son expérience, sept principes édu catifs rejoignant
129
naturellement les aspirations et les modes de connexion des enfants avec la nature.
Les principes qu ' il adopte sont les suivants 12 :
Principe 5. Les lieux spéciaux : À peu près tout le monde se souvient d'un
fort, d'un terrier, d'une cabane dans un arbre ou d'un coin caché au fond d'une
penderie. Particulièrement entre l'âge de huit ans et onze ans, les enfants
aiment trouver et créer des lieux où ils peuvent se cacher et se retirer dans leur
propre espace trouvé ou construit. (ibid., p. 38)
12
Ces principes, traduits par Thomas Berryman, se retrouvent dans les notes de cours 2011
de ce dernier.
1·
130
Principe 6. Les petits mondes : Des carrés de sable aux maisons de poupées,
aux trains miniatures, les enfants aiment créer des mondes miniatures à
l'intérieur desquels ils peuvent jouer. En créant des représentations miniatures
des écosystèmes ou des voisinages, nous aidons les enfants à saisir
conceptuellement une vue d'ensemble. La création de petits mondes fournit un
véhicule concret pour comprendre des idées abstraites. (ibid. , p. 45)
Ces principes s' appuient sur les canevas de jeu (play motifs ) naturellement utilisés par
les enfants et aptes à favoriser leur expérience sensible du milieu naturel. À cette
étape, peut-être est-il important de poser une question critique. On peut convenir avec
Sobel qu ' il est important de considérer l' accompagnement de l' adulte, ne serait-ce
que pour offrir les conditions nécessaires à l'expérience. Mais si ces canevas de jeu
permettent à 1' enfant de vivre naturellement 1' expérience souhaitée par Sobel ,
pourquoi les traduire en principes à destination d'un éducateur? Ou autrement dit, les
sujets ont-ils encore besoin de l'agent éducatif si l' interaction avec le milieu suffit à
répondre aux objectifs de l' expérience sensible? Pourquoi ne pas laisser les enfants
utiliser eux-mêmes leur temps à l' intérieur d'un espace sécurisé et avec la seule
distance bienveillante de l'adulte ? Sobel semble inconsciemment véhiculer - à
l' instar des auteurs précédemment cités, Faure, Freinet et Morin - l' idée qu e
l' éducation est le résultat de l' enseignement. Pour ma part, je partage avec Ivan Illich
l' idée que l' éducation résulte principalement des interactions disponibles à l'intérieur
d' un univers signifiant. Je retiendrai pourtant chez Sobel certains fondements qu ' on
pourra retrouver dans ma proposition au chapitre VI.
-
131
On peut voir à travers ces quatre présentations que les époques et les postures
philosophiques influencent grandement cette recherche des « universaux » qui , par là
même, ne le sont pas autant que le prétendent leurs auteurs. Les perspectives sont si
différentes que l' exercice de les faire entrer dans un tableau comparatif reste difficile,
à moins de considérer que les entrées de ce tableau deviennent à leur tour énonciation
transversale participant à la construction d'une nouvelle synthèse s'esquissant à
travers ma réflexion. En d'autres mots, puis-je tenter une synthèse comparative des
propositions de ces différents auteurs sans tomber moi-même dans les « travers » de
mon époque et de mes préoccupations? Je me livrerai pourtant à cet exercice
périlleux sans prétendre le réussir totalement. Il se pourrait qu ' en ces matières fort
complexes, l' exactitude ne soit pas notre meilleure alliée et qu ' il faille chercher dans
un portrait impressionniste les meilleures conclusions de l' exploration des théories de
ces auteurs.
Auteurs Transversaux
identifiés
Faure Freinet Morin Sobel
La vie au grand air Les cartes et L' espace
sentiers
Les endroits
spéciaux
Le Tâtonnement L' aventure, chasse L' exploration
expérimental et cueillette personnelle
comme démarche
naturelle et
uni verselle
La promenade, les L' aventure L'activité
sports et le ph ysique
mouvement
L' hygiène et la L' hygiène
propreté
,---
132
L'observation L'observation
Dans un processus de synthèse des pensées de ces auteurs, et en essayant autant que
possible de rester fidèle à 1'esprit de leurs écrits, leurs diverses recommandations
éducatives pourraient sans doute trouver un terrain de rencontre à travers cet énoncé :
Offrir de l' espace pour l' observation, l' exploration personnelle, l' activité physique.
Entretenir la motivation par la bienveillance, un rapport doux à l' autorité. Favoriser
un rapport aiguisé à la connaissance en enseignant la complexité, en éveillant la
conscience et en ouvrant sur l' imaginaire et le sensible. Favoriser l' entraide et la
collaboration à l' intérieur du groupe.
Voilà donc qui fait état des points essentiels soulevés, me semble-t-il, par les quatre
auteurs. Ma tentative de synthèse s' arrête là avant que le piège du « Modèle des
modèles » d' ltalo Calvino ne se referme sur moi. Je dois modestement endosser
l' humilité de ma recherche, la faiblesse de mes travers, les limites de mon
investigation et de ma capacité théorisante. C' est sans doute mieux ainsi. Le voyage
nous apprend que le but est une anecdote, seul le chemin a de la consistance et de
l' intérêt. On retrouvera plusieurs éléments de cette synthèse au chapitre VI consacré à
la proposition de fondements pour une éducation alternative au système scolaire mais
on peut d' ores et déjà percevoir dans l'énoncé proposé plus haut une possible
réinterprétation des quatre pôles du modèle SOMA. Ce point sera également
développé au chapitre VI.
4.21 La langue
• 13
Les deux mosaïques de cultures sont d'une part, les cultures Inuit et amérindienne
(notamment Innu et Cri) présentes au Québec et d' autre part, les cultures Occitanes qui
couvrent trente-trois départements français au sud d'une ligne Bordeaux-Lyon . Pour une
présentation plus détaillée de ces cultures, voir Pardo, 2002, p. 54-63.
14
Toutes les citations de la section 4.2 sont tirées de Pardo (2002). La plupart des ouvrages
d'origine sont aujourd'hui difficiles d' accès et les numéros de pages, quelque peu
inaccessibles. Je resitue donc les citations dans mon essai afin de donner à chaque citation
une référence complète. Les références originales des ouvrages sont dans les références
bibliographiques à la fin de ce document.
135
La langue, issue des génies des peuples, construite et affinée dans le creuset d'une
culture pour s'expliquer et se perpétuer, témoigne de la richesse et de la finesse du
rapport à l'environnement. Parfois, c'est dans les mots eux-mêmes qu'il faut aller
débusquer la richesse qui .relie un peuple à son environnement. On se rappellera, à cet
effet, des vingt-cinq mots de base utilisés en Inuktitut pour décrire la neige (qanik,
qanittak, aputi, maujaq, etc) qui trouve son équivalent dans la vertigineuse diversité
des mots utilisés en français, par exemple, pour décrire le bois: en tant qu'espace
géographique - bosquet, fourré, forêt ou boisé, par exemple - ou comme matériau -
poutre, madrier, linteau, traverse, planche, et autres.
Les mots, notamment dans les langues agglutinantes 15, ont une dimension descriptive
et explicative qui leur donne une saveur culturelle particulière. Au Nunavik, par
exemple, le nord se dit tarranga (son ombre) et le sud siqininga (son soleil). Parfois,
c'est une propriété médicinale qui permet de nommer plantes ou animaux, comme
dans «pissenlit »(pisse en lit) qui dénote de la propriété diurétique de la plante.
Les toponymes sont aussi des mots particulièrement riches pour saisir la relation
d'une culture à son environnement :
15
Les langues agglutinantes juxtaposent à un radical des morphèmes distincts servant à
exprimer les rapports grammaticaux.
- - - - -- - --- - -- - - - - - - -- - -
136
4.2.2 Le conte
La culture occitane est transmise non par le texte écrit mais par l'oralité. D 'où
l' importance du conte comme « lieu crucial » de la transmission de cette
culture, mais aussi par l'espace qu'il organise autour du conteur où de la
conteuse et par la perception de l'espace qu 'i l transmet en se déroulant: il y a
un temps et un espace du conte et dans le conte. Autrement dit, « l' espace
occitan » serait une « réalité » moins appréhendée par l'œil que par l' ouïe.
(Fabre et Lacroix, 1975, cité dans Pardo 2002, p. 75)
Voilà pourquoi, bien que le conte soit considéré comme une stratégie pédagogique
par nombre d'enseignants, ce qui est parfois vrai, il ne peut être résumé à cette
fonction, et par ailleurs, il ne peut s'épanouir dans l'espace souvent utilitaire d' une
salle de classe. Le conte se caractérise par la nature du texte, sa structure, le lieu et le
moment de son expression, et la forme de participation du public. Dans les cultures
traditionnelles, chacun de ces points contribue à 1'authenticité de la parole vivante.
Laisser un conteur s'installer chez soi, c'est comme installer une pendule sur son mur.
Sauf que le conteur ne mesure pas le temps qui passe, mais la distance jusqu'aux
frontières de nos envisageables. De la même façon qu ' il nous serait difficile de compter
le temps sans pendule, l'espace de notre imaginaire devra nous être conté.
Nous poussons alors la porte de l' inconnu. Que va-t-il nous arriver, qui allons-nous
rencontrer, serons-nous à la hauteur de notre imaginaire? L'environnement ne répond
plus de rien, les scientifiques sont devenus fous, les animaux se parlent, le temps remonte
ou accélère, les distances n'existent plus. Assis sur notre chaise, nous buvons à la cascade
les mots du conteur, nous sommes ailleurs. Mais où ? Notre guide est debout devant
nous, ou sur une chaise berçante, il semble connaître une partie du chemin. Guide du
voyageur assis, il nous ramènera à notre place, et la porte de l' inconnu se refermera pour
un moment, avant qu ' une autre porte ne s'ouvre, vers un autre ailleurs.
Pourtant, l'espace et le temps n'ont pas disparu autour du conteur; un environnement plus
certain nous emmitoufle de la chaleur d' une nuit d'été. Il fait bon autour du conteur.
Alors on comprend que les deux environnements sont liés; celui qui naît dans la bouche
du conteur dépend de la quiétude qui enveloppe ses gestes. Les péripéties de son histoire
n'ont d'égales que le confort de la soirée. Où sommes-nous alors? Confortablement
installés ou dans l'aventure ? Nous serons dans les deux. Nous serons dans les deux tant
que le monde laissera un coin de cheminée à la parole conteuse, tant que l' environnement
de nos vies raisonnables laissera une part d' inconnu, de probable, de possible ... l'espace
d' une porte qui s'ouvre. Et si le conte est vieux comme le monde, parions qu ' il saura
l'accompagner jusqu'à l'heure dernière, jusqu ' au dernier tic-tac de la dernière pendule.
138
4.2.3 La solitude
Loin d'être vécue comme des moments de déprime tels que les sociétés modernes
peuvent parfois les concevoir, voire les engendrer, l'immersion solitaire, lente et
ancrée dans 1'environnement naturel éveille les capteurs sensibles et permet de tisser
avec lui une relation profonde et unique. Les grandes marches des chasseurs ou les
longues attentes des cueilleurs, des bergers, des « écoliers buissonniers » permettent à
ceux qui pratiquent ces moments de solitude, au-delà de leur culture d'origine, de
s'approprier leur environnement tout en clarifiant la géographie de leur pays intérieur.
Il semblerait que la cohabitation forcée et exiguë des élèves juxtaposés en classe ne
favorise guère les bienfaits de l'expérience sensible du corps dans l'environnement
faite de lenteur et de surprises.
Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais comme un écureuil.
Des fois , lorsque je trouvais un grand arbre sur la cime d' une haute butte, je
montais jusqu'au faîte et je regardais l' immensité des bois qui s'étendaient à
perte de vue [ ... ] Je restais là, enjuché sur mon arbre, rêvant à des choses
vagues qui passent dans les têtes d' enfant, aspirant les senteurs agrestes qui
montaient de la forêt, vaste herbier de plantes sauvages, chauffé par le soleil,
écoutant le coucou chanter au fond des bois et plus au loin, un autre lui
répondre comme un écho affaibli.
(Le Roy (1899), cité dans Pardo 2002, p. 85)
Comme le précise Espinassous (20 10), seul peut aussi se conjuguer au pluriel et ainsi
faire références aux expériences que les enfants peuvent vivre seuls sans la présence
de l'adulte. Je me souviens de nos expéditions avec mon frère Patrick, en vélo ou en
patins à roulettes, menant des assauts sans aucune forme de retenue sur les réserves
de raisins, de mûres, de cerises ou de pêches de vigne qu 'offrait généreusement la
Provence de nos jeunes années. Notre grand-mère faisait des confitures sans trop se
soucier de la provenance plus ou moins légale de notre butin. Parfois, c' est elle qui
nous envoyait chercher des branches de fenouil pour le poisson ou quelques brins de
thym . Elle savait que nous connaissions suffisamment notre territoire de cueillette. Je
139
souffre aujourd'hui de ne pas pouvoir offrir à mes propres enfants, autant que je le
souhaiterais, de telles libertés d'enfants« sauvages».
4.2.4 Le groupe
Dans toutes les cultures, on peut repérer un espace de collégialité, une salle
commune, un coin de cheminée, un tipi, un igloo, ... Dans ces espaces se créent des
façons de se retrouver, des manières d'échanger. Ils constituent des lieux où se tisse
en partie l'harmonisation du groupe, où se valident les observations, les
connaissances acquises de façon individuelle, où se prennent les décisions.
Lors de leur rencontre du soir, lorsque les Inuit sont réunis, la conscience
collective du groupe, tel un ordinateur géant, réinterprète les signes. Preuve de
cette aptitude à penser mieux et plus loin ensemble. [ ... ] En expédition dès
qu'il y a problème, l'lnuk souhaite que l'ensemble de la question soit revu en
commun. Il faut que tout soit redit devant les chasseurs rassemblés, comme si
chacun avait le sentiment de penser mieux et plus juste en groupe. Seule
l'opinion du groupe le satisfait pleinement, et est en fait réellement la sienne.
(Malaurie, 1989, cité dans Pardo, 2002, p. 89)
L ' éducation est donc bien aussi une affaire de groupe, d'espace social. Les sociétés
vernaculaires nous montrent, comme le dit le proverbe, qu' « il faut un village pour
éduquer un enfant ».
Cet espace social n' est pas le seul à la portée ou à la disposition de Penfant. Entre
eux, les plus jeunes recréent spontanément des micros-sociétés aux règles bien
définies. Leurs jeux ne peuvent se déployer que dans l'espace qu'ils se plaisent à
baliser pour lui d_onner un sens.
4.2.5 Le geste
L'enfant voyait à nouveau naître les objets créés par ses parents. Si magique
lui semblait-elle, cette création appartenait à l'ordre du possible, du réalisable.
Ce qu'il avait vu faire, l' enfant se sentait capable de le refaire un jour. La
fabrication d'un objet, loin d' être une affaire de spécialiste, devenait une
affaire d'observation, de patience, de goût et de volonté.
(Renaux, 1998, cité dans Pardo, 2002, p. 94)
Voilà donc rappelées ici les principales observations de mon essai théorique de 2002.
Elles montrent comment les sociétés vernaculaires, loin d' être des espaces «sans
éducation », permettent à leur culture de se survivre à travers leurs enfants. Nous
sommes donc bien en présence de stratégies éducatives, bien que ces stratégies
n' appartiennent pas à un ordre professionnel et ne sont pas formatées par des volontés
d'État. Ces stratégies semblent avoir accompagné de façon transversale l' humanité
dans son histoire éducative avant d' avoir été en partie discréditées au profit d'une
certaine planification de l' instruction, des apprentissages ou du développement de
compétences ciblées. Il semble pourtant que tout ne soit pas à remiser dans cette
expérience accumulée de l' humanité, et que nombre d'approches et de stratégies, de
techniques ou de contextes éducatifs puissent conserver tout leur potentiel
pédagogique.
Il est à noter que d' autres dimensions de l'expérience éducative dans les sociétés
vernaculaires auraient probablement pu être abordées telles que les rapports
signifiants aux lieux de spiritualité (Galvani , 2005) ou les rapports au monde et aux
autres-qu 'humains dans les cosmologies propres à chaque peuple (Descola, 2005).
Mais ces dimensions, délicates à traiter s' il en est, nous auraient sans doute amenés à
faire de longs détours au regard du propos principal de cette thèse.
Les résultats de 1'essai théorique synthétisés ici, en lien avec les autres éléments de
cette thèse, peuvent favorablement contribuer au repérage d' éléments théoriques
permettant de fonder une éducation alternative au système scolaire.
142
Dans ce chapitre nous avons exploré, à travers différents lieux et différentes époques,
quelques indices théoriques de nature à contribuer aux fondements d' une alternative
éducative. Que retenir de cette exploration ? Le sentiment que les interventions
éducatives ont besoin d'être portées par des convictions fortes pour se déployer avec
sens et significations. Que ce soit pour des questions de survie culturelle, ou
d ' exigence sociale, l' éducation est un domaine à prendre au sérieux, à investir, à
réussir. Cependant, face à l' urgence ressentie par nombre de pédagogues pour le
caractère impératif de leur mission, l' éduqué, de son côté, semble prendre son temps.
Que ce soit dans les sociétés « traditionnelles » ou dans les expériences pédagogiques
des auteurs vus dans ce chapitre, on po~rra retenir que l' enfant a besoin de temps
pour observer, comprendre et intégrer ses apprentissages. Il a besoin d' espace pour
explorer et expérimenter le monde à sa mesure. Il a besoin de la bienveillance des
adultes, d ' un savoir à sa portée, d' un environnement sécurisant, riche et diversifié.
Les auteurs· clefs, tout comme les acteurs des sociétés traditionnelles évoquées
paraissent nous transmettre le message que 1' éducation se déploie tout autant dans les
intentions, les interventions ou les mots de l' éducateur que dans ses silences, ses
pauses et ses tâtonnements. L' enfant, guidé par ses intérêts organise spontanément les
moments et les espaces de son apprentissage dans l'environnement signifiant offert
par la bienveillance des adultes concernés.
CHAPITRE V
Lors de ma recherche de maîtrise 16• j ' avais rencontré sept familles pratiquant
«l'éducation à domicile ». À . la lumière de leur témoignage, j 'en étais venu à
interroger les appellations telles qu'« école à la maison », «éducation à domicile »,
« instruction en famille », qui ne me paraissaient pas rendre justice à la richesse des
expériences et des contextes éducatifs réellement en jeu. J'avais alors proposé de
situer ce phénomène dans le courant de l'éco-éducation compris comme une
16
Le but de cette recherche était de mieux comprendre et caractériser les approches et
stratégies pédagogiques plus ou moins théorisées adoptées par les familles qui ont choisi une
« éducation à domicile ».
144
éducation ouverte sur l'oikos et utilisant les opportunités de l'habitat. Les sections qui
suivent analysent et synthétisent les résultats de cette recherche de maîtrise en faisant
ressortir les éléments utiles pour contribuer à la proposition de fondements pour une
éducation alternative. Ces éléments sont le recours à la pédagogie de projet, la mise
en valeur des infrastructures éducatives, l'immersion dans l'environnement et
l'insertion dans un réseau social choisi .
Si certaines familles sont inspirées par un format éducatif de type scolaire dans lequel
le fait de suivre les programmes établis tient lieu de stratégie éducative, beaucoup de
familles ne suivent aucun programme prédéfini. Cependant, elles ne se contentent pas
de juxtaposer des activités ponctuelles sans leur donner une quelconque logique. Les
activités spontanées des enfants ou des autres membres de la famille servent souvent
de point de départ à la mise en place de réelles pédagogies de projets. Rappelons que
la pédagogie de projet, stratégie éducative couramment utilisée en éducation relative
à l'environnement consiste à permettre à un individu ou a un groupe de formuler des
envies, questions ou ambitions et de planifier une façon d'y répondre.
Ainsi l'exemple dont témoigne D (la mère de famille), pour illustrer cette pédagogie:
chenille, ça a été le projet d' une semaine et même plus, jusqu'à ce qu 'elle
devienne un papillon. On a vérifié si c'était un mâle ou une femelle puis on l'a
remis en liberté. On notait tout ça dans des petits livres, on compilait les
connaissances.
D : On part une fin de semaine à Ottawa et ce sont les enfants qui planifient le
voyage, où on va dormir, par exemple. Il faut qu'ils fassent un budget et un
programme de visite en fonction de l' itinéraire. Puis on en a profité: Ottawa,
c'est quoi? On fait de la géographie, de l'histoire, ...
La notion de projet est tellement intégrée dans cette famille que, quand je vais
évoquer le terme de pédagogie de projet, c'est l'aînée de quatorze ans qui confirmera
le concept. Se pose tout de même la question d' intégrer tous les enfants de la famille
dans un même projet quand l'écart d'âge de ces enfants est considérable, mais ça ne
semble pas poser de problème particulier pour D et ses six enfants, âgés entre deux et
quatorze ans.
En somme, le temps dont les parents disposent pour éduquer leurs enfants est en
partie planifié par les enfants eux-mêmes qui profitent de la disponibilité éducative
offerte pour organiser les conditions de leur accès à un savoir autonome. Cette
stratégie éducative se déploie à l'intérieur de ce que l'on peut qualifier d'éco-
éducation, car, comme en témoignent les citations précédentes, l'appellation
«d'éducation à domicile» ne paraît pas pouvoir décrire l'ensemble des
environnements éducatifs utilisés. La logique éducative basée sur la curiosité
naturelle et les découvertes spontanées d ~s enfants fait appel à un nécessaire fil
conducteur qui crée du même coup une dynamique d' apprentissage.
146
Les sorties font partie du quotidien de l'ensemble des familles. Qu'elles soient
familiales ou en groupe, de loisirs ou culturelles, éducatives ou récréatives,
ponctuelles ou régulières, les visites et les sorties constellent les semaines de ces
familles. Les suspicions parfois portées sur l'enfermement supposé des enfants
n'allant pas à l'école auront du mal à résister à ces quelques témoignages. K dit même
que parfois c'est «trop ... de trois à cinq jours par semaine. Même q~ ' il y a des
moments où on est trop sortis. Les enfants faisaient trop de social et pas assez de
scolaire, alors il a fallu se réajuster. Il faut trouver le juste milieu ».
A : Deux fois par semaine en moyenne. Parfois juste en famille, parfois avec
quelques parents, parfois en groupe. Dans le mois, on va au théâtre, au musée
de Joliette aussi puis toutes sortes d'activités. Certains parents organisent, les
autres s' impliquent en participant: aller visiter une bergerie par exemple, on
profite des choses qui se trouvent dans la région. On va à Montréal, à Trois
Rivières, ...
K: On affiche les sorties qu'on fait, les sorties d'école-maison comme les
fêtes familiales, le hockey. Toutes les sorties familiales sont inscrites au
147
Pour les familles habitant en région, toute occasion est mise à contribution :
Les parents qui ont fait le choix de prendre en charge l' éducation de leurs enfants à
temps plein sont en permanence à l'affût des opportunités de sorties, et il n' est pas
rare de croiser des groupes constitués de ces familles dans les parcs ou les musées.
Ces sorties constituent un pilier important de leur stratégie éducative et ont plusieurs
fonctions:
• pour provoquer une occasion de croiser les autres familles de leur réseau
éducatif(Voir 5.1.4)
On peut donc conclure cette section en validant ce constat : pour les sept familles
dont nous avons étudié la dynamique éducative, les sorties constituent une stratégie
centrale et, à ce titre, on peut les retenir comme un élément important des
fondamentaux pour une éducation alternative au système scolaire formel.
148
D : L'hiver, on est plus à la maison. L'automne, les trois quarts des activités
étaient à l' extérieur. L'hiver, c'est l' inverse. L'été, ce n'est presque pas à la
mat son.
D : On aime beaucoup la nature, on est toujours dans les parcs, les sentiers
d'interprétation, on fait partie de club d'ornithologie, ... Autour de la maison ,
identifier les arbres, faire un jardin potager ...
K : On sait que nos enfants vivent dans le fond d' une campagne, ils doivent
trouver comment s'occuper. On a un petit étang aussi où on voit beaucoup .Ja
vie des grenouilles. On a commencé un petit verger, on a ramassé quelques
pommes cet automne.
CM : Alors il y avait notre micro éco-société qui était celle de la maison, éco
c'est la maison, l'oïkos, le lieu de fonctionnement et puis la périphérie
immédiate, mais en même temps, i' ouverture sur le reste du monde, la réalité
du monde. Ne serait-ce que savoir où se situe la maison par rapport à la
colline, le pays par rapport à l'Europe et au reste du monde.
Ce que l'on peut retenir de ce rapport à l'environnement, c' est qu ' il fait partie de
façon majeure de l' expérience éducative des familles rencontrées, et qu ' il importe
d'en tenir compte dans la recherche de fondements à laquelle cette thèse souhaite
contribuer.
Dans le cas où le type d'éducation choisi par les parents pour leurs enfants ne suit pas
de programme institutionnel, alors la diversité des personnes ressources présentes
dans l'expérience éducative de l'enfant est bien souvent un élément important. Sans
que l' on puisse encore parler de réseau , on fait appel à ces personnes dims le cadre
d' un projet, souvent pour leur expertise.
F : Mes garçons avaient des amis mécamc1ens. Ils changeaient l' huile des
autos, il s ont appris. Ça ne coûte pas de sous de faire ça.
150
D : On est dans deux groupes : un qui est beaucoup plus axé sur les sorties et
l'autre, sur les activités communautaires.
Peut-on parler d'une communauté éducative ? Est-ce que le mot est trop fort?
151
K :Non, ce n' est pas trop fort. On a le groupe de soutien, on peut se rejoindre
pour faire des choses. Notre groupe est nouveau, mais on fait une sortie par
mois, du patin libre à chaque semaine; on a mis en place un club nature.
Musées Entourage
Voisinage
Associations
Autres ...
Interactions
Environnement choisi sociales privilégiées
Maison Réseau
Environnement immédiat Personnes ressources
Conception de l'éducation
Aspiration des enfants
Conception du rôle des parents
Buts de l'éducation
Inspirations pédagogiques
Sphère de la dynamique
familiale
Figure 5.1 Schéma synthèse illustrant les sphères d' influence des pratiques
éducatives des familles étudiées (Pardo, 2009a, p. 120)
Cette section présente les résultats d' une pièce centrale du volet empi rique de cette
recherche. Ce volet s' appuie d'une part, sur un cas particulier étudié en profondeur et
154
d'autre part, sur des études de cas réalisées auprès des acteurs clefs de deux autres
familles ayant vécu une expérience de voyage de même nature. Les sections qui
suivent présentent les trois familles.
• Une période d'un mois de WWOOFing à Afton (État de New York, États-
Unis d'Amérique). Le WWOOFing (World Wild Opportunities on Organic
Farms) est une formule qui permet de séjourner sur une ferme en échange de
quelques heures de travail journalier (Photos 1 à 6).
• Une période d ' un mois de voyage à proprement parler entre Afton et Banff
(Province de 1'Alberta, Canada), puis retour à Montréal (Photos 7 à 42). Ce
voyage nous a permis de traverser dix états américains (New York,
Pennsylvanie, Ohio, Indiana, Illinois, Wisconsin, Minnesota, South Dakota,
Wyoming, Montana) et cinq provinces canadiennes (Alberta, Saskatchewan,
Manitoba, Ontario, Québec). Ce voyage s'est réalisé en voiture avec une tente
pliable arrimée sur le toit du véhicule (Photos 7 et 37) que nous ouvrions et
refermions quotidiennement. Ce voyage nous a aussi permis de visiter
plusieurs parcs nationaux, d' états ou provinciaux.
JI convient sans doute de préciser à cette étape que certes, d'un point de vue
québécois et plus largement nord-américain, cette destination n' a nen
155
Tableau 5.1 Catégorisation des informations présentes dans les cartes postales
dictées par Lylhèm au fil du voyage
Art et Culture Zoo, rodéo, sculpture goutte d'eau géante, spectacle, grosses têtes
des présidents américains
En regardant de plus près les tableaux synthèse résultant de l' anal yse du contenu des
cartes postales et du carnet de route de Lylhèm , il est possible de constater que le
157
carnet de route fait surtout état de la fréquentation des structures. Ceci est
compréhensible par le f~it que Lylhèm ne sache pas encore écrire, et que son carnet
soit composé de collage des brochures des différents lieux visités. Il montre toutefois
la diversité des lieux et des infrastructures ainsi que la forte proportion des lieux
privilégiant la nature. L'analyse des cartes postales ajoute aux lieux cités les
observations, les activités et les expériences. Elle rend davantage compte de la nature
du vécu de Lylhèm. Sans doute la lecture des cartes postales permet de rendre justice
à la dynamique du voyage et à la sensibilité exprimée par notre enfant. En tant que
parents, nous l'avons assez peu guidé et l'avons laissé libre dans le choix des cartes et
des évènements que notre enfant souhaitait y relater. C'est peut-être pourquoi les
infrastructures touristiques spectaculaires prennent une place importante dans
l' impression ressentie de cet enfant de quatre ans. Ces deux types de documents
permettent d ' introduire la dimension éducative du voyage. Ils donnent une idée de la
diversité, de la dynamique, de la nature de l'expérience. Il reste à présenter les deux
autres familles ayant participé à cette recherche.
Les deux familles choisies pour cette étude participent activement au mouvement
«d'éducation à domicile ». Pour ces deux familles, comme pour la nôtre, le voyage
est une stratégie éducative.
La première famille est une famille déjà rencontrée lors de ma recherche de maîtrise
(Pardo, 2009a) . Il s' agit d ' une famille composée de quatre membres (deux parents,
deux enfants alors âgés de huit et douze ans) qui ont réalisé un voyage de quatre mois
à travers vingt-cinq parcs nationaux états-uniens. Rapportée par la mère de famille
(A) lors des entrevues, leur expérience, de même nature que la nôtre, est un
témoignage précieux. Ce témoignage fait notamment ressortir les valeurs de frugalité,
de responsabilité face à l'espace et au temps partagé, de solidarité face aux exigences
du voyage.
158
M: C' est un voyage qu ' on a fait en Inde, il y a quatre ans. Un mois à trois
avec le papa. J'ai continué cinq mois avec mon fils. Un voyage sac à dos, une
version économique. On a dormi chez l'habitant, à la belle étoile, dans des
petits hôtels locaux.
Les cas de ces deux familles sont présentés de façon intégrée en même temps que le
cas de ma propre famille à la section 5.3. Leurs témoignages respectifs sont
identifiables par 1' initiale du prénom de chaque personne clef: A pour la première
famille et M pour la deuxième. Le choix de présenter ces personnes par l'initiale de
leur prénom n'est certes pas le plus élégant, mais il a été préféré au nom fictif ou à
l' utilisation de numéros. On pourra remarquer que les caractéristiques socio-
culturelles des familles présentées ici témoignent de milieux propices au
développement des enfants. Il est important de rappeler toutefois que ces familles
n' ont pas été choisies dans l' optique de composer un échantillon représentatif d' une
population identifiée. Il s' agit ici d' illustrer un phénomène et les familles retenues se
17
Voir à cet effet Je projet La déséducation. Série documentaire en ligne :
[Link] .ca/
159
devaient de présenter des caractéristiques fécondes pour cette étude, soit une
expérience et une réflexion subséquente.
Pour chaque catégorie repérée, je m 'appuierai sur les données recueillies auprès des
différentes sources de la recherche empirique : mon carnet de route, les photos, les
entrevues effectuées avec les acteurs clefs des deux autres familles. Par choix
d'édition, seules les photos ne seront pas insérées dans le texte. Un numéro de
référence renverra à la photo sélectionnée. L' ensemble des photos est présenté à
l'Appendice D.
Les différents aspects du voyage présentés ici s'appuient sur l' analyse de données
issues de stratégies de collecte décrites au chapitre III, consacré à la méthodologie. Ils
sont rassemblés en quatre grandes sections qui traitent successivement des
apprentissages liés au fait de voyager, ceux relatifs à la construction du lien entre
1'enfant et la nature grâce au voyage, ceux suscités par des sites historiques ou
culturels rencontrés et enfin une section consacrée aux apprentissages générés par les
activités pratiquées au fil du périple. Ces quatre sections relatant les apprentissages
sont complétées par deux autres présentant respectivement des réflexions sur les
stratégies éducatives déployées et les défis et enjeux reliés à ces expériences.
Rappelons qu ' il ne s'agit pas d'évaluer les apprentissages observés, ce qui aurait
exigé un dispositif de recherche tout à fait différent avec des objectifs spécifiques et
des grilles d'évaluation reliées. Il s' agit de présenter, documenter, illustrer et de
donner à apprécier les apprentissages vécus au sein des familles présentées.
Partir en voyage est une aventure en soi, au-de là de la destination. Les apprentissages
liés entre autres à la préparation, aux exigences organisationnelles, à la gestion du
160
[Link] Préparation
Tout voyage se prépare. Les voyages qui impliq'uent des enfants semblent nécessiter
plus de préparation que d'autres. Cependant, une nuance importante s'impose dans le
type de préparation. Préparer son enfant au voyage relève d'un autre état d 'esprit que
celui visant à préparer son enfant à voyager. Ce qui est important est d'ouvrir l'esprit
à l' inattendu, prévoir l'imprévu, être disponible à la surprise. Les aléas du voyage
n'autorisent pas à fixer des attentes rivetées à la réalisation d' un programme :
A : Il y avait des places où on voulait aller, le New Jersey, le Grand Canyon ...
on avait fait un itinéraire de façon générale, mais au fil du voyage on a
découvert des parcs que l'on ne connaissait même pas. À part le Grand
Canyon, le Yellowstone ..., le reste on l'a découvert au fur et à mesure. [ ... ]
On voulait se laisser la liberté de l'itinéraire. Le tracé était très sommaire. On
se laissait la découverte. On n'avait pas planifié de visiter des endroits en
particulier. On s'est laissé guider par la route, mais aussi par les conseils
donnés par des amis, puis les guides de voyage. Ça permet de sauver du temps
et de ne pas trop chercher.
A : La préparation était très axée sur la logistique. Il a fallu faire des choix, on
les a di scutés en famille. Puis, les enfants ont lu beaucoup aussi ; on a fait
beaucoup de route. On avait une partie bibliothèque dans le véhicule. On avait
des petits jeux de société ...
Se préparer à voyager est aussi un processus lent qui s'affine voyage après voyage.
De cette manière, on acquiert au fil des périples une certaine aisance qui permet petit
à petit d'aller plus avant dans l' imprévu, le dépaysement et la différence.
M: Avant d'avoir mon fils, j'ai passé dix ans à voyager. Pour mon fils, c'était
son premier voyage à l'étranger, mais on avait beaucoup voyagé dans les
Maritimes, toute la côte est, beaucoup de camping sauvage. [ ... ] Il avait
développé des habiletés de voyageur et, en Inde, il s'est révélé être un «grand
voyageur», c'est-à-dire être capable de passer le choc culturel, de ne pas se
replier sur soi. S'il s'est avéré un si bon voyageur, c'est grâce à tous les autres
voyages qu'il a faits à tous les âges.
Bien sûr, le voyage est l'occasion de déployer au quotidien un mode de vie différent
de celui pratiqué dans notre sédentarité. D'autres routines se mettent en place,
d'autres rituels se raffinent au fil des jours.
A : Les enfants nous ont vus utiliser des cartes, nous débrouiller au quotidien,
fréquenter les bibliothèques. Ils ont appris tous les noms des états. Côté
géographie, c'est une géographie vécue, on passe des forêts aux déserts, ...
dans des paysages magnifiques.
Certains apprentissages sont plus diffus, davantage liés à l' instant, sentiment d' une
«ambiance éducative », d'un moment qui se qualifie par une « épaisseur éducative ».
Au fil du voyage, les rencontres sont nombreuses, et les enfants ont souvent
naturellement une aptitude à la rencontre autour des jeux. Ces interactions ont suscité
chez Lylhèm réflexions et aptitudes qu ' il est possible de ranger au rang des
apprentissages.
17 juin 2010: Lylhèm a passé la journée à jouer avec Elliot sans parler la
même langue. Ce soir, il me demandait combien il y avait de langues. Et
comme italien, espagnol et chinois ne lui disaient rien, il m'a répondu : « Oui,
mais il y a aussi la langue des grenouilles, des nuages qui soufflent et des
arbres qui grincent. »
22 juillet 2010: Hier soir, Lylhèm a finalement réussi à improviser des jeux
avec des enfants anglophones. Il les a entraînés avec lui dans son jeu de
toboggan. Il arrive à initier des coopérations dans des situations improbables.
Notre voyage s'est déroulé dans des paysages naturels privilégiés. Bien sûr, le choix
parental est très présent dans cet itinéraire, mais cette option a favorisé la construction
de liens significatifs à la nature. Ce lien s' est tissé à travers la découverte, l'empathie,
la compréhension et l' aménagement de lieux naturels significatifs.
5. 3. 2. 1 Découverte
8 août 2010 Banff: Nous voilà revenus de Banff où on a campé quatre jours.
Rivières et lacs couleur menthe à l'eau, montagnes et glaciers. On a fait une
randonnée aux cheminées des fées et une autre au Canyon Johnston. (Photo
15)
165
5.3. 2. 2 Empathie
La seule découverte par l'observation des paysages de la nature ne suffit pas à bâtir
un lien significatif. Ces observations forment un terreau favorable, mais doivent
s'accompagner de la naissance d'un sentiment empathique.
Nul doute que ce sentiment empathique, dont fait encore aujourd ' hui preuve Lylhèm ,
trouve en partie naissance, comme il le sera évoqué plus loin , dans la fréquentation
douce des espaces naturels. Espinassous (20 10, p. 87) précise à cet effet :
[...]un milieu, notre milieu, né d' une longue fréquentation amicale (et libre),
tissé de connivences, pourra être pour nous lieu de sens, de rencontre, d'amitié
dans lequel on vie et on crée du lien.
- - - - - - - - - -- - - -- - - - - - - - -- - - - -
166
C'est ce lien qui engendrera dans la tête de l'enfant un sentiment empathique. Encore
aujourd'hui , nos enfants gardent l'eau du bain pour arroser nos fleurs.
[Link] Compréhension
Ces apprentissages et cette compréhension à portée d'enfant, loin d'être les résultats
d' une science au rabais, sont au contraire les accompagnateurs affectifs de sa
compréhension du monde. Jean Giono l'évoque de façon très puissante dans son
œuvre:
Dans ses essais de compréhension des éléments de la nature, Lylhèm tente parfois des
explications spéculatives. Ses intuitions sont par moment d'une surprenante et
presque incompréhensible justesse. Il semble avoir développé une sorte d' intelligence
intuitive de la nature, dont voici un exemple :
5.3. 2. 4 Aménagement
Le lien significatif à la nature ne peut faire l' économie d' un investissement physique,
concret, sensoriel. La forme du lien ne repose pas uniquement sur l' émerveillement,
sur la relation affective aux éléments ou sur la projection poético-scientifique propre
à l'enfance. Le lien se construit par interaction des sens, par les mains, les pieds, la
pierre et la terre. Ainsi, il est nécessaire de laisser le temps du rapprochement.
L' enfant doit apprivoiser le lieu, le découvrir et le tricoter dans une cartographie
mentale, personnelle et sensible. Dans cette optique, le choix du lieu par les parents
est primordial.
31 juillet 2010 Glacier National Park : Super journée dans le Parc national des
Glaciers. Notre super emplacement a joué son rôle. Lylhèm s' est approprié le
lieu de façon fabuleuse. L'emplacement est devenu sa maison avec toi lettes,
168
salon sous la bâche, cmsme autour du feu , chambre dans la tente sur la
voiture, mais aussi la manifestation d'une conscience environnementale : une
place pour les oiseaux et leurs petits, les araignées, les mouches qui ne piquent
pas. On a mangé dans son salon avec pommes au four dans le feu , dessert
cow-boy et douche cow-boy, avec pyjama chauffé au feu de bois. Il est allé se
coucher de super bonne humeur, a remis la couette sur son frère, a couvert
Justin et Copain, ses doudous, puis s'est endormi . La vie est magnifique.
J'écris au coin du feu tandis que Laurie jongle avec ses balles lumineuses. Une
belle journée, ... Pour finir en beauté, on a vu un ours passer devant notre
campement! (Photos 9 et 10)
M : On voyageait très léger. il avait aussi l'âge de jouer avec des morceaux de
bois, des éléments de la nature. Ça prend très peu d'objets pour occuper un
enfant quand l'environnement est riche. Dans un environnement pauvre,
replié, fermé, il faut réalimenter l' intérêt constamment de façon artificielle.
Cette manière de reconnaître partout des repères domestiques et familiers dans des
lieux privilégiés de la nature, Lylhèm l'a maintenue tout au long du voyage, et elle a
teinté nombre d'activités qui ont suivi, influençant les choix des lieux que nous
privilégions au cours de notre traversée du Canada.
Parfois, l' aménagement du lieu se faisait avec nous. Je témoigne ici d'un moment
particulier, éveillant en moi des souvenirs enfouis, et montrant en cela comment
l'éducation se partage « ensemble par l' intermédiaire du monde » (Freire, 1974)
Pour terminer, Lylhèm . affirma, plusieurs mois plus tard, dans une de ses grandes
déclarations dont il a le secret : «La nature, ça fait du bien au ventre ». Le lien avec
la dimension affective semble clair.
[Link] Frugalité
Au fil des témoignages apparaît la notion de pauvreté heureuse dans l'instant, une
référence à une certaine frugalité, à une forme de précarité indispensable à
l' expérience du voyage. ICi, l'abri offert par la planification, l'argent ou le confort
excessif est mis à l' écart, vécu comme une entrave à la plénitude de l'expérience.
( ... ] L'avion permet une contraction de l' espace, mais le voyage offre une
dilatation du temps. Et le fait d' être dans l' instant présent donne une autre
intensité, de l'adrénaline qui peut devenir une drogue, le sentiment de vivre
pleinement.
J'ai réalisé, au fil des entrevues, en résonance avec ma propre expérience, à quel point
les conditions de frugalité sont indispensables à la construction du lien avec la nature.
Le lien significatif se forge dans une relation quasi archaïque dans des conditions-
contraintes qui forcent à subir la pluie, le vent, à expérimenter le démarrage d' un feu ,
la toilette de camping, ... Comment vivre et apprécier ce contact quand l' argent peut
prévenir ou venir à bout de toutes les expériences aventureuses du voyage? Je ne
prône pas une mise en échec de l'expérience vécue, mais une conscience de
l' importance d ' un rapport débarrassée des facilités abusives de l' argent propres à
nuire à l' expérience elle-même.
170
La construction d'un lien significatif avec la nature, aussi important et aussi riche
soit-il, comme en témoigne la section précédente, ne rend pas compte de toutes les
dimensions de découverte du voyage. Certains apprentissages naissent de la rencontre
avec des lieux historico-culturels dont certains intègrent une part de nature. Par
exemple, voici une anecdote curieuse mais significative des réflexions pouvant naître
dans le cerveau d'un enfant de quatre ans croisant le «chapelet » des églises qui
bordent les rues de la plupart des communes des États-Unis :
24 juin 2010 : En passant devant une église, Lylhèm a tiré aujourd'hui une
conclusion pour son avenir. Il veut aller à la messe pour rencontrer le
monsieur qui a fabriqué les arbres et les animaux grâce à sa machine pleine de
boutons. Il a dit qu'il y croyait. Un vrai petit Américain.
3 juillet 2010: Lylhèm a décidé qu'il n'avait plus besoin d'aller à l'église
puisqu'il avait compris comment on avait créé le monde : avec de la peinture.
« Comment on fait le vert de l'herbe papa? » « Avec du bleu et du jaune. »
«Ah bon ! » Merveilleux temps que celui de l'enfance.
Dans notre petit village d 'Afton, il n'y avait pas de collecte publique des déchets,
nous devions nous rendre directement au centre de tri.
1er juillet 2010 : Aujourd'hui, puisqu'il n'y a pas de collecte de déchets, nous
sommes allés au centre de recyclage. Activité nécessaire et authentique, la
participation à cette situation provoque l'apprentissage. Sans planification,
sans leçon, sans didactique. Voilà le cœur, nous y sommes.
Bien sûr, sur notre route, nous croiserons beaucoup de musées qui seront autant
d 'occasions d 'apprentissages assez évidentes :
171
Les villes, même si nous en avons peu croisées, demeurent des lieux de découverte
très riches. Elles offrent leur cocktail de parcs, de musées, de curiosités, d' attractions,
de festivals. Chicago et Edmonton furent l' occasion de telles découvertes.
20 juillet 2010 Chicago : Après une journée difficile hier, beaucoup de route
pour finir dans un motel borgne en banlieue de Chicago, on a décidé d'offrir à
Lylhèm sa journée. Il voulait absolument prendre le train suspendu. On a fait
la boucle du centre-ville, et c'est une belle visite. Belle inspiration d'avoir
suivi son intuition. Puis on est parti au Millenium Park dans une barboteuse où
des écrans lumineux se renvoyaient des jets d'eau. Lylhèm s'en est donné à
cœur joie. On a pris une série de photos autour de la goutte géante. Ensuite, on
a mangé au Rainforest Café . Ambiance forêt tropicale à l'américaine. On ne
sait pas si on est dans un restaurant ou dans un parc d'attractions. (Photo 36)
1er août 2010 Edmonton : On est allé au Héritage Festival. Cent quarante pays
y présentent leurs cultures. On a mangé bosniaque, népalais et kirghize.
(Photo 25)
Le point le plus marquant, à mes yeux, dans les apprentissages issus des rencontres
avec des lieux à la fois culturels, naturels et historiques, est sans doute 1' initiation que
nous avons vécue à l'échelle familiale de l' histoire des États-Unis, in situ et de façon
panoramique, par la visite de sites clefs :
Voilà donc, en quelques lignes, les faits saillants des apprentissages qui émergent de
la rencontre avec des sites patrimoniaux significatifs. Le spectaculaire, 1' artistique,
1'historique se fondent dans le souvenir émotif de 1' enfant de façon expérientielle.
9 août 2010 Edmonton: On est allé au West Edmonton Mal!: une galerie
marchande doublée . d'un parc d'attractions. Dragons crachant colère · et
flammes, bateau pirate, mini-golf, plage à vagues, toboggans et bateaux -
tampons avec canons à eau. Lylhèm a adoré, Eykèm avait des grands yeux
devant la démonstration des otaries.
Bien entendu, concernant cette vi site au West Edmonton Mal! réputé pour être le plus
grand centre commercial au monde, nous avons plongé dans un environnement de
consommation très éloigné des valeurs que nous souhaitons transmettre à nos enfants.
Mais quand la ville ne semble pas avoir à offrir d' autres types d' expériences que le
rapport humain basé sur l'acte d'achat, alors le temps d'une journée, j'ai tendance à
173
vouloir aller au bout de cette exploration. Notre curiosité nous pousse à connaître par
expérience ces logiques qui nous sont étrangères.
2 juillet 2010: Au fil des jours, la demande d'aller pêcher de Lylhèm est
devenue une sorte de projet dont nous découvrons simultanément les étapes :
visite de la rivière, renseignement au magasin, renseignement à la mairie pour
le permis, recherche sur Internet, visite du site de pêche, achat de la canne à
pêche. On attend les prochaines étapes, sans doute un bout de formation sur
comment pêcher.
5 juillet 2010: Notre projet pêche s'est un peu emberlificoté. On n' a pas
vraiment attrapé de poisson. Le lac était boueux et plein d'algues, et notre
maîtrise de la canne, relative. (Photo 20)
D'autres activités sont liées à l'activité même de jardinage induite par notre situation
de «Woofer»: travail de jardinage, aménagement de parterres de fleurs,
débroussaillage, mais surtout coupe de boi s :
9 juillet 2010 :Voilà deux jours que je coupe du bois avec une fendeuse, sorte
de machine sans pitié qui sépare sans même y penser ce que la nature avait
patiemment tissé, fibre après fibre. Lylhèm, après un jour d'observations, est
venu m'aider et il a compris comment tout cela marche assez rapidement :
prendre un billot, le poser dessous la lame et actionner avec la manette le
vérin hydraulique, puis mettre les morceaux ainsi séparés sur le tas.
Observation, imitation, bienveillance, circonstance, signification. Ce soir,
Lylhèm est parti dormir avec son casque antibruit de chantier. Laurie a pris
des photos du petit homme en action . C'est impressionnant. (Photos 4 et 5)
9 juillet 2010: Hier, en mesurant les cubes de son petit frère Eykèm , parce
qu'un mètre mesureur était là et les cubes aussi, il a pris conscience de la
géométrie du cube.
En revoyant une à une l' ensemble des photos de ce voyage, j ' ai été frappé par le
nombre d' outils manipulés par Lylhèm : une fendeuse hydraulique (Photos 4 et 5),
une pelle (Photo 6), un appareil photo (Photo 18), un ordinateur (Photo 21 ), Une épée
(Photo 25), un marteau (hors champ Photo 28), une battée de chercheur d' or (Photo
31 ), une carte topographique (Photo 38) et un lasso (Photo 41 ). La quantité et la
diversité de ces outils sont un indice de la diversité des expériences dans le vécu de
Lylhèm durant ce voyage qui contraste avec le type d'activités qu'un enfant de quatre
ans peut être amené à vivre dans l'univers scolaire. Ces outils donnent des indications
quant à la nature des apprentissages de dimension cognitive, émotionnelle et
physique. Ils donnent également la possibilité de saisir la dimension éducative logée
dans des situations signifiantes de la vie réelle.
Pour l' essentiel, les modalités éducatives mises sur pied en voyage n' avaient pas été
prévues ou envisagées avant le départ. Sur cet aspect aussi, la découverte des
stratégies éducatives se fait simultanément par les enfants et les parents et souvent au
bénéfice de tous, ainsi, l' exemple des carnets Junior Ranger disponibles dans les
parcs nationaux états-uniens.
A : Une fois sur place, on a découvert que chaque parc avait des carnets
Junior Ranger adaptés aux enfants. Ils peuvent le remplir. C'est en anglais,
bien sûr. On prenait ces guides la veille, puis on allait voir les films sur le
parc. Ensuite, on regardait ce qu'il fallait faire ou visiter pour remplir le carnet.
Et on le fai sait les jours sui vants. On a donc fait beaucoup d'études sur chacun
des parcs. C'était un travail intense pour les enfants. On a beaucoup marché,
on est revenu très en forme . C'est la meilleure façon de découvrir les parcs. On
175
a marché dans des rivières, grimpé le plus haut sommet du Texas, ... C'est
l'apprentissage des parcs. Il y a beaucoup de notions de géologie, d'histoire.
Une fois le livret rempli, on allait voir un Ranger ; il corrigeait, et les enfants
prêtaient le serment du Junior Ranger, levaient la main, et le Ranger leur
remettait un certificat. Ils en ont donc reçus vingt-cinq. La fierté de remplir et
d'aller chercher leur écusson était une bonne motivation.
A : C'était aussi très instructif pour les adultes : le nom des plantes, les
animaux, ça touche tous les niveaux du parc. Il fallait parfois poser
directement des questions aux Rangers. Les enfants ont vraiment aimé ça. On
a fait un carnet de voyage pour garder mémoire de tout ça.
Enfin, l'extrait d'entrevue qui suit résume bien le maillage d'enthousiasme familial
pour une stratégie éducative, découverte en chemin, portant sur plusieurs champs de
. connaissances, bénéficiant à l'éducation de toute la famille.
A : Les enfants voulaient remplir ces carnets. Tl n'y a pas eu d'autres moments
d'éducation formelle. Ce n'était pas prévu en partant. On a vraiment pris le
temps de visiter en profondeur chacun des parcs. Ce n'était pas juste prendre
des photos. On est allé suivre des conférences, on se l'est approprié. À chaque
parc, on était fier. Toute l'histoire qu'on a apprise, c'est fou.
Pour finir, je livre cette réflexion, issue de mon carnet de route, faisant écho à ces
stratégies spontanées, mais assumant davantage le caractère informel et opportuniste
de l'acte éducatif. Sans doute, la différence d' âge de nos enfants explique en partie
cette nuance de posture. Mais il est également possible d' y déceler une épistémologie
anarchiste que j'assume davantage.
- - - - - · - - -- - - - -- -- - - -- --
176
26 juin 2010 : L'éducation anarchiste que l'on pratique ici est sans bombe ni
drapeau. Elle ne s'oppose pas, elle ne se revendique pas, elle ne proteste pas.
Elle est aussi sans tambour ni trompette. Elle est discrète, quotidienne,
circonstancielle, non événementielle. Un lapin le soir que l'on observe en
allar.1t porter le compost, un fossile qui sort de sa retraite éternelle à l'occasion
d'une ardoise qui se fend. Tiens ! un cochon ... Tiens ! des canetons ... Une
éducation à l'occasion de .. ., au détour d'une autre activité, plus importante,
une activité courante et attentive à laisser apparaître une occasion éducative.
Nous sommes ici à l'opposé de la didactique et de la scolastique, bref de la
planification pédagogique qui veut faire de l'éducation une science. Ici ,
l'éducation est un art mineur, une conséquence, un arrière-goût, un filigrane.
Ici , l'éducation n'a pas la précision de l'article scientifique, elle a le parfum du
poème. (Photos 8, 19, 38)
M: Faire « l' école à la maison » devient une seconde nature qui aide à
prendre un recul pour être plus consciente des multiples opportunités
d' apprentissages. On ne va pas là pour générer un apprentissage, mais j ' avais
la préoccupation de vivre une diversité d'expériences et de voir différents
écosystèmes, et l'Inde est extraordinaire pour ça.[ .. .]
Il y a des expériences propres à l' être humain, comme l'eau au printemps au
Québec après la fonte des neiges, ou la sensation de froid qui brûle. Les
grandes expériences humaines doivent être vécues pour être comprises. C' est
difficile d' expliquer la mousson, il faut la vivre. Plus un enfant vit de ces
expériences-là, plus il emmagasine d' informations dans son cerveau et dans
son corps. C'est un enrichissement incomparable. [ ... ]
Un enfant apprend aussi avec son corps. Notre culture a occulté ça,
notamment à l' école.
Après avoir montré de quelles façons le voyage peut être propice à de multiples
apprentissages, il est temps de regarder quels enjeux, quelles difficultés ou quels défis
sont inhérents à ce type de modalités éducatives et quelles pistes de solutions peuvent
être explorées.
En premier lieu, ce genre d' expérience n' est pas à ranger dans le camp des
«vacances». Ni le corps, ni l' esprit, ni l'attention ne sont laissés en jachère, ils ne
177
sont pas vacants. Au contraire, l'intensité de l'expérience exige une présence totale et
continue :
A : Je ne me suis pas reposée, j'avais toujours la tête dans la carte, les livres, à
me demander où dormir, où manger. Puis, la tenue du budget, c'était très
prenant. J'avais la tête à ça. Puis, le soir, avec les livrets Junior Ranger, on
préparait beaucoup.
Parfois, selon les pays, les aléas du voyage peuvent amener les protagonistes à vivre
des situations de réel danger, et dans ces moments-là ressurgissent les doutes
inhérents à ce type de choix éducatifs.
Deux fois, j'ai eu peur :je me suis fait piquer par une araignée, et mon doigt a
enflé. Et une autre fois, j'ai été très malade. Si ça avait été dangereux, mon fils
ne parle pas anglais, j'avais peur de le laisser là tout seul.
A : À part dans les parcs, on n'a pas eu vraiment de conversations avec les
gens. On a eu l'occasion de rencontrer quelques voyageurs. Mais on est
beaucoup resté en famille. Les Américains ont vraiment été très accueillants,
très serviables, très généreux. Beaucoup venaient nous voir, intrigués par
178
Un autre enjeu vient, on pouvait s' y attendre, du sentiment de perte de repères stables
que représente l'aventure autonomade. Cette forme de voyage implique souvent une
perte d'intimité. On se retrouve dans des lieux exigus, l' enfant n' a plus son lit, sa
chambre et ses jouets.
29 juin 2010 : Depuis deux jours, Lylhèm manifeste son manque de repères. Il
nous parle de Montréal, de retrouver son lit. Laurie a vu le problème avant
moi. Elle lui a aménagé un petit lit à lui . Tout le monde dort mieux. On a
décidé de lui faire une cabane pour qu'il ait des coins à lui. Mais son
comportement est étrange, il est déboussolé. On essaie d'y aller par plus
d'attention, de douceur, mais c'est parfois difficile. Il n'a jamais eu autant
besoin de son doudou.
Bien entendu, les enjeux éducatifs ont également été très présents dans notre
expérience de voyage à travers les États-Unis. D' une part, la quantité des
informations qu ' offre quotidiennement le voyage donne un certain vertige, et cela est
encore plus accentué pour un enfant de quatre ans ne possédant pas tous les repères
pour pouvoir organiser et assimiler une telle quantité d'informations. D'autre part, la
nature des informations glanées au fil du voyage peut dépasser la capacité de
compréhension d ' un jeune enfant. Par exemple, il nous a fallu longuement et
patiemment tenter de resituer la « conquête de l' Ouest » dans la perspective
179
La création de lieux qui soient spécifiquement disponibles pour Lylhèm, afin qu'il
puisse les investir à sa guise, et qui lui soient exclusifs a permis le respect de son
intimité. Nous avons redoublé d'attention et d' écoute. Nous avons aussi été plus
attentifs au respect de son rythme.
13 juillet 2010 : Hier, Lylhèm avait mal au genou, il ne pouvait plus poser le
pied. Alors, ça a été pommade, bandage et cabane-tente construite dans le
salon comme tente infirmerie. Je lui ai taillé un bâton de marche. (Photo 2)
Quand le décalage culturel est important, les parents et les enfants peuvent avoir à
gérer un « choc culturel ». Les enfants doivent alors être accompagnés dans ces
moments. C' est ainsi l' occasion de transformer une difficulté du voyage en occasion
éducative.
M: Pour le choc culturel , j ' ai accompagné mon fil s. En arrivant à New Delhi,
on a un peu marché et on a croisé des chiens errants : ils jouent le rôle
d' éboueurs, mais les gens ne leur accordent aucun intérêt. Mon fi ls était
180
horrifié. Alors, je lui ai fait Je parallèle avec la façon dont on traite les vaches
au Québec. Et il a relativisé la dimension culturelle. C'est une difficulté, mais
il ne faudrait surtout pas chercher à l'éviter. Il faut l'affronter.
[Link] Le retour
M: C'est important d' accompagner mon fils dans Je choc du retour parce que,
passée la première semaine de retrouvailles, il faut reprendre notre quotidien.
Mon fils a fait son deuil en écrivant deux guides autoproduits sur l' Inde.
[... ]Si c'était une possibilité de toujours éduquer les enfants de cette façon-là,
je le ferais ! Ils savent qu'ils sont chanceux d'avoir vécu ça. Ç'a été beaucoup
de sacrifices. Mais c'est un beau cadeau. La deuxième récompense, c'est le
bâton de marche rempli de tous les écussons métalliques des parcs. Z, mon fils
a dit qu'il le gardera toute sa vie.
[ ... ] Ils ont développé des passions puissantes : une passion pour la géologie,
la flore, les animaux. Ils ont ramené des livres. [ ... ] On a formé des petits
voyageurs dans l'âme.
Et M d'ajouter :
Voilà donc certains apports empiriques aptes à contribuer aux fondements d' une
éducation alternative. En complémentarité avec les apports du volet théorique, ces
différents éléments permettent d' avancer, sinon une théorie dans sa complétude
reposant sur des assises éprouvées, tout au moins de proposer quelques principes
fondamentaux prometteurs. C' est ce que je présente au chapitre suivant.
CHAPITRE VI
À partir des résultats des deux premiers volets de cette recherche, il est possible de
faire ressortir certains principes de nature à stimuler des dynamiques souhaitables
dans l' aventure éducative. Ces dynamiques interagissent et s' interpénètrent de façon à
participer au développement global de la personne à travers la construction de ses
relations avec les sphères sociales et environnementales.
« vérités ordinaires », comme se plaisait à les appeler Paul Valéry. Je m'autorise alors
à porter sur la question éducative une « pensée sauvage » à la Lévi-Strauss, une
pensée archaïque et anarchiste à la Kenneth White. Je tente de montrer que l'on peut
habiter l' espace éducatif de façon nomade. Les éléments qui suivent ne sont donc pas
agencés à la manière du géomètre. Ils participent à une réflexion, certes rigoureuse,
mais dont la richesse est à apprécier par l'espace qu ' elle ouvre plutôt que par son
aspect prescriptif. Pour autant, cette réflexion n' est pas désincarnée. Elle prend appui
sur le vécu ou, pour mieux dire, sur les énergies qui émanent de certaines expériences
vécues (Tableau 6.1). Je parle ici de l' énergie que l'on retrouve au sein des familles
qui choisissent une forme d' éco-éducation et qui s' exerce de façon plus ou moins
consciente théorisée ou articulée, mais féconde, puissante de son inventivité. Si cette
énergie n' a pas besoin d' être normalisée pour exister, il se pourrait que le travail
inédit qui consiste à lui donner une résonance théorique puisse conférer à cette thèse
une utilité sociale comme une source d' inspiration pour les familles intéressées.
Le tableau 6.1 synthétise les apports retenus pour chacune des inspirations des volets
théoriques et empiriques de la recherche dans une perspective de complémentarité. II
ne s' agit donc pas de comparer les divers apports entre eux mais bien d' identifier les
apports signifiants et complémentaires et de voir en un coup d' œilles catégories dans
lesquels ils s' intègrent. Chaque section du tableau 6.1 est décrite et analysée au fil des
différentes sections de ce chapitre. Les éléments fondamentaux avancés ici ne sont
peut-être qu ' une réinterprétation de chacun des pôles du quadriptyque Sujet-Objet-
Milieu-Agent, ainsi que des relations qui interviennent entre chacun de ces éléments,
même si j ' apporterai en fin de chapitre une réflexion critique sur cette représentation
"d e la situation éducati ve.
Tableau 6.1 Inspirations pour une proposition théorique
Sources d'inspirations issues des résultats des volets théorique et empirique de la recherche
Volets Volet théorique 1 Volet empirique
1 Auteurs Clefs 1 Ethnopédagogie 1 Éco-éducation 1 Voyage
Straté ·es de recherche : 1 1 Étude de cas
• u1 1 F Le La Le La . Le Les infrt 1 La prépa Le contact 1 Les lieux
RCS tats aure solitude geste ~ rlseau s!11lcturcs con 1
L~° ration nature historiques
de p!OJCI nature
x x x x x
1
L=;- 1 ~:::: x 1 1 1 : 1 1x x 1 .x 1 1 1 1 1 x 1 x 1
L'observation-
(S) x x
imitation
L'enfant
apprenaute Exploration
x x x x x
personnelle l
Interaction
x x x
(A)
Le rapport Pédagogie de
à l'autre la x x x x
bienveillance
(0) Rapport à la ,
Le savoir x x x 1
x x
connaissance J
00
-+:>.
185
6.1 L'environnement
L' idée d' environnement et les questions qui y sont liées habitent de façon
transversale cette recherche. Il n' est pas dans mon propos ici de brosser le portrait des
représentations de l'environnement, largement développé par Lucie Sauvé (2001), et
maintes fois repris dans un très grand nombre de thèses. Je souhaite considérer notre
relation à l' environnement à travers deux axes fondamentaux : l'espace et le temps.
L' espace-temps éducatif dont il est question ici relève d' un « être là ». Avant même
d' avoir un sens, une finalité ou un projet, l' acte éducatif exige la prise de conscience
d' une présence, d'une respiration, d' une intensité de l' instant, de l' espace et des
personnes. C'est une exigence de vérité. Souhaitez-vous éduquer vos enfants? Alors,
soyez là. Que pourriez-vous faire de moins ?
Les enfants qui ne sont pas soumis à « l'ingérence » scolaire doivent attacher une
importance particulière au contexte de leur éducation. Ce contexte est obligatoirement
un ici ou un ailleurs. J'entends par « ici » le lieu de résidence, le « bastion pirate », les
éléments de la sédentarité. J'entends par « ailleurs » les lieux d'exploration élargis,
les « mers », les contextes du voyage. Nombre de parents offrent à leurs enfants
l' alternance du repère et de la découverte: ici, notre espace à investir, à aménager, à
modeler; ailleurs, un espace à découvrir duquel s' imprégner, à apprécier, à
rencontrer. L' alternance de ces deux types d' environnement favorise la diversité des
situations qui donne à l' expérience éducative une signification authentique. Il est à
mon sens fondamental de privilégier les situations émanant de la vie véritable. De ce
point de vue, la création de l' espace scolaire, confiné et contrôlé dans lequel les
enseignants s' évertuent à créer des situations signifiantes par inclination personnelle
ou pour répondre aux exigences des directives du Mini stère, est un défi qui relève
d'un paradoxe. Comment créer des situations authentiques dans un environnement
186
sous contrôle? En voulant isoler les enfants du pire, ne les prive-t-on pas du
meilleur? Cette thèse montre que la vie, telle qu'elle se présente à nous sous la
vigilance d'une cellule affective bienveillante, offre ce que les classes tentent de
. recréer artificiellement. Dans ces environnements tels qu ' ils se donnent à vivre à
l'enfant, il faudra être attentif à mettre en valeur les liens avec la sphère sociale et le
contact avec la nature fort propices à son développement.
Je crois que l 'on devient ce que notre père nous a enseigné dans les
temps morts, quand il ne se souciait pas de nous éduquer.
On se forme sur des déchets de sagesse.
(Umberto Eco, citation glanée en chemin)
Lors d' une discussion avec Pascale Malo alors de l' Association Québécoise pour
l'Éducation à Domicile, je fus interpellé par l' importance de ce temps qu ' il semble
alternativement nécessaire de prendre ou de laisser dans l'expérience éducative. La
base de notre discussion reposait sur les documents ministériels (Loi sur l' instruction
publique L.R.Q., c.I-13.) parlant de l'éducation à domicile dans lesquels les
expériences des enfants scolarisés ou non sont posés en termes d'équivalence.
On peut remarquer que l' équivalence, qui signifie « d'égale valeur», acquiert sa
pertinence quand elle est située dans une logique d'échange, dans une tractation de la
société marchande. Si, de son côté, l'éducation scolaire s' est donné le diplôme
comme devise de sa valeur échangeable, qu ' en est-il de la valeur acquise dans la
187
situation d'une éducation non scolaire? Cette réflexion hantait mes nuits d'étudiant
préoccupé quand, un soir, en lisant Le petit prince à mon jeune garçon , je
redécouvrais cette déclaration du renard au petit prince: «C'est le temps que tu as
perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante » (Saint~Exupéry, 1999, p. 78). Il
semble qu'en effet le temps que nous donnons librement crée la valeur de notre
expérience avec la personne ou l'activité qui le reçoit. Le temps dont nous disposons
entre notre naissance et notre disparition souvent imprévisible a priori est notre bien
précieux. Le monde se charge de valeur de signification et d' importance en
proportion du temps que l'on accorde au monde qui nous entoure. De ce point de vue,
l' expérience d' accueillir un enfant dans notre vie est radicale puisque cet enfant non
autonome comptera sur nous, et nous puiserons dans notre temps èe qui sera
nécessaire à l'acquisition de sa propre autonomie. Les parents qui éduquent leurs
enfants à temps plein consacrent ce qu ' ils ont de plus précieux à ceux qu ' ils ont de
plus précieux. Voilà la valeur que génère l'éducation non scolaire et qui sera toujours
difficile de mettre en équivalence avec l' obtention de diplôme garant de la valeur
marchande de l'éducation.
Bien entendu, la quantité du temps donné ne suffit pas. Ce temps doit être de qualité.
Il doit trouver l' équilibre entre distance bienveillante, accompagnement empathique,
temps libre, ... C'est ce que nous allons voir dans les sections qui suivent.
L'enfant apprenaute est compris ici comme la personne qui se construit tout au long
de sa vie par ses propres processus d'apprentissages inspirés de ses aînés, de ses
proches, de ses sens, de ses peurs, de ses solitudes et de ses erreurs.
Il faut néanmoins préciser que, même si l'école a su très tôt utiliser la technique
d'observation-imitation, elle n'a cependant pas permis à ce processus de se déployer
dans toute sa portée éducative. En effet, l'ensemble du processus ne relève pas de la
même légitimité quand il est à l'initiative spontanée de l'observateur ou quand il est
ordonné par l'observé au service d'une méthode préconçue. C'est à la toise de
l'émancipation, de la mimesis- l' imitation créatrice - que l'on peut véritablement
évaluer la validité de ce processus d'apprentissage. En effet, l'observation-imitation
n' a de valeur émancipatrice que si elle est à l'initiative de l'apprenant qui pourra ainsi
choisir ce qu'il souhaite observer, chez quel modèle et dans quelle condition il
souhaite l'imiter. Ainsi, ce processus s'inscrit dans l'itinéraire tracé par l' apprenant
dans la logique d'un savoir autonome.
L'interaction ne se fait pas uniquement sur la base d' un rapport dual. Bien sûr, les
relations de groupes sont, elles aussi, peuvent être des occasions d'apprentissage.
Encore faut-il que la taille du groupe et l'organisation sociale permettent l'échange.
Là encore, l'enfant, le « s' éduquant»,« l' apprenaute » (Pardo, 2002), l'« explorateur
nu » (Epstein et Radiguet, 1999) fait de la vie quotidienne une expérience éducative
émaillée d'une somme de situations fécondes participant à la construction de son
savoir autonome.
190
Pendant six jours on a essayé de faire boire l' âne, le septième jour il a bu tout
seul!
Dicton de la sagesse paysanne d' Occitanie
Notre capacité d' enseigner repose donc sur l' extrême attention que nous
portons à nos congénères.
(Premack, 2009, p. 72)
191
Au soir de sa vie, Ivan Illich, s'entretenant autour d' un samovar avec Majid Rahnema
avançait ce qui suit : « Se dédier l'un à l'autre génère le seul espace qui permet ce que
vous demandez : un mini-espace au sein duquel nous pouvons nous entendre sur la
poursuite du bien» (Rahnema, 1997). Bien entendu, ces mini-espaces ne mettent pas
seulement en scène un adulte et un enfant dans leur relation éducative. Les enfants
entre eux, parfois sous la bienveillance d' un adulte, sont à même de développer les
bases d' une écologie relationnelle féconde et vivifiante. Voilà donc encore une des
pistes prometteuses quant à ma recherche de faire émerger les lignes de force d' une
éducation non-scolaire.
192
Philippe Jonnaert (2002) insiste, quant à lui , sur l'importance de la situation tant dans
le développement de la connaissance que dans celui de la compétence qui peut lui
être associée. C' est la construction, la modification, la réfutation de la connaissance
qui aide l'apprenant à bâtir en situation sa compétence. La situation véritable et
authentique constitue le terreau de la construction du savoir.
Cet apprentissage intégré fera partie de la personne au sens quasi physiologique d' une
nourriture ingérée dans le processus de construction de la personne. Cette
« digestion » des apprentissages doit se comprendre au sens où les apprentissages
viennent pénétrer et renforcer la personne dans chacune de ses cellules pour pouvoir
être ensuite restitués sous forme d' énergie créatrice, bien au-delà de l'enregistrement
intellectuel d' une connaissance qu ' il suffit de stocker en mémoire jusq u' au jour de
l' examen. Car la connaissance utile, signifiante, se réinvestit et sert de tremplin pour
aller plus loin dans le développement de la personne et dans sa capacité à
s'émanciper. Les occasions de réinvestissements personnalisés et authentiques des
apprentissages acquis ne sont que trop peu offertes aux élèves des écoles puisque le
déroulement de l'activité pédagogique reste sous le contrôle de l' enseignant et, bien
plus encore, des prescriptions gouvernementales. La prise de conscience de ce que
l'on a effectivement acquis par un processus rétroactif de métacognition permet de
boucler le processus de l' apprentissage à condition toutefois que celui-ci ne soit pas
circonscrit systématiquement dans sa dimension intellectuelle.
Voilà donc, en quelques points essentiels, les fondements sur lesquels pourrait
s'appuyer une proposition éducative qui ne serait pas empesée par le caractère
normatif de l' école et qui s'affranchirait des exigences de la compétitivité et de
l'évaluation de type scolaire. Sans ces entraves, les énergies peuvent alors être
tournées vers l' avènement d' une éducation contextuelle, bienveillante et authentique,
propre à inspirer tant les éducateurs alternatifs que les acteurs du système formel.
194
0
Ensi5. Calligraphy de Kanjuro Shi bata XX Collection personnelle. Le
.
.
Il y a une Éducation qui ne peut être tracée, qui ne peut être nommée.
Elle concerne la partie du monde et de nous-mêmes qui ne peut être
nommée. Elle éduque l 'intuition, elle développe l 'esprit, elle nous rend
sage. Sans nom, elles 'étend aux choses et aux êtres qui n 'ont pas de
noms, au-delà du monde utilitaire et de la vie quotidienne.
Elle est indispensable.
(Fotinas, 1990, p. 24)
À la lumière des éléments apportés par les chapitres précédents, je proposerai une
définition de l'éducation pirate qui, bien que spéculative, pourrait avoir le mérite
d ' aider à la clarification de ce concept émergent. Le cœur de cette discussion laisse
une grande place à la notion d'indiscipline ou pour mieux dire « d' indisciplinarité ».
On y découvre alors la perspective d' une éducation qui , au lieu de se laisser
seulement définir par ses prescriptions et ses programmes, prend conscience de ses
incontournables espaces de liberté. Enfin, le chapitre finit par une mise en perspective
de la grille d' analyse Sujet-Objet-Milieu-Agent (SOMA) à la lumière de ces quelques
réflexions.
195
Me voilà donc rendu à faire l'éloge d' un savoir circonstanciel, signifiant en situation,
parfois impromptu, parfois utile (Tableau 6.2), un savoir qui ne se préoccupe pas des
limites d' une discipline, qui se déroule dans un esprit nomade soutenu par Kenneth
White (1987).
197
Méthodologie A-méthode
privilégiée Méthodes explicatives Méthodes Bricolage
compréhensives méthodologique
Savoirs de
Résultats escomptés Acquisition des savoirs Développement de circonstances
disciplinaires compétences Compétences
transversal es inattendues (parfois
transversal es)
Savoir fugitif
Bien entendu , le « paradigme pirate » esquissé dans ce tableau ne peut échapper à une
certaine perméabilité de ses bordures et à certains croisements avec les autres espaces
de pensée moderne et contemporaine. Nous ne sommes pas dans un domaine où les
vérités se tranchent au couteau et les apports d' une pensée, aussi novatrice soit-elle,
ne sauraient camper dans un espace définitivement clos.
Le savoir que j ' aime, que j ' aime acquérir et transmettre, le savoir qui ressemble le
plus à la vie telle qu'elle se donne à appréhender par bien d'autres choses que la
raison, est par nature indisciplinaire et indiscipliné. C' est la conscience qu ' une
situation puisse porter en elle un potentiel éducatif plongeant ses racines dans les
profondeurs de notre humanité en relation avec les autres et le monde, c'est cette
conscience donc qui devient la matrice dans laquelle la situation peut devenir
expérience éducative. Qu ' importe alors les champs disciplinaires par lesquels il est
d' usage d'envisager le savoir en question, et qu'importe la discipline habituelle qui
orchestre l' accès à ce savoir. Le collage maladroit d' une certaine
« interdisciplinarité » ne peut faire illusion ici . La vie ne répond pas à des disciplines,
et la connaissance que nous pouvons construire en l' observant devrait également
1'être en toute modestie.
Pour faire image, je pose souvent la question suivante durant les cours d'Aïkido :
Qu ' est-ce qu ' un bol? Il en existe des ronds, des carrés, des hauts, des courts, des
rouges, des bleus, en terre, en aluminium , en plastique, etc. Mais ce qui caractérise un
bol, c' est l' espace vide créé par les parois. Si ces parois sont indispensables pour
créer le creux, elles n' en sont que des éléments utilitaires interchangeables et ne
peuvent, quelle que soit la finesse de la science utilisée pour les décrire, prétendre
représenter l'essentiel, l' essentiel étant le vide laissé au milieu pour y recevoir le thé.
Il en va ainsi des techniques d'Aïkido qui incarnent des principes, mais qui ne
peuvent prétendre les remplacer.
Ainsi , peut-être en éducation, quelle que soit la façon dont sont échafaudés les
prescriptions didactiques, les programmes ou les pédagogies, ils ne représentent que
la partie visible, quantifiable et évaluable de l' éducation. Et si le plus important
échappait à la discipline et à l' interdiscipline ? Si c' était dans l' indiscipline qu ' il
fallait aller chercher l' essence de l' éducation ? Au-delà des villes, des ports, des
routes et des cadastres, s' étend la mer, espace sans chemin prédéterminé, espace de la
liberté par excellence et peut-être de la piraterie.
Quelle sorte d' architecte serait celui qui envisagerait son métier comme l' art
d' agencer et de dresser des murs plutôt que d' offrir de libres espaces pour laisser
circuler mouvement, chaleur et lumière ? Quel éducateur véritable bâtirait un
programme éducatif sans garder vivement la conscience qu ' il définit ainsi des espaces
de liberté et d' émancipation ?
L' espace de liberté que je tente de décrire dans ces lignes pourrait, pour le moins,
ouvrir, rafraîchir les réflexions sur le sujet complexe de l'éducation. Il n'a pas pour
vocation de remplacer les approches disciplinaires, l' acquisition des savoirs et des
200
Il est coutume, dans les milieux éducatifs universitaires, de citer le modèle SOMA
pour illustrer et décrire la situation éducative même si certains chercheurs ont très tôt
(Houssaye, 1988), ou plus récemment (Étienne, 201 0), émis quelques réserves. À
mon tour, je voudrais prendre une distance avec ce modèle au regard des résultats qui
émanent de la présente étude.
18
Voir à cet effet l'article d ' Adèle Diamond de l' université de Colombie-Britanique à
Vancouver présentant un programme scolaire « Tools of the mind » faisant appel entre autres,
à l' inhibition (le fait de ne pas intervenir) composante des fonction s exécutives du cerceau,
pour l' apprentissage de la lecture notamment. Diamond, A. (2009). Apprendre à apprendre.
Les dossiers de la recherche. L 'intelligence. 34. p.88-92
201
Selon Houssaye, cette situation inextricable doit être acceptée au risque de créer entre
Sujet, Objet et Agent un dialogue de sourds fait d ' accusations et de propositions
déséquilibrées favorisant celui qui aura le plus fort tiré la couverture à soi . Si la
situation où « faire le mort » est temporairement consentie par les acteurs, alors, à
long terme l' alternance pédagogique rétablit l'équilibre. Pour Houssaye, la clef de
cette impossible équation pédagogique réside donc dans une sorte d ' acceptation de
type existentialiste.
Il serait donc possible, selon les tenants du modèle d 'analyse SOMA, et à la lueur de
cette analyse, de caractériser toute situation éducative en fonction des quatre
éléments, incluant le Milieu, annoncés plus haut. La visite d' un lieu qu 'Agent et Sujet
découvrent simultanément sans planification pédagogique préconçue peut s' inscrire
sOMa, puisque le lieu de la visite devient tout à la foi s l' Objet et le Milieu
influençant prioritairement sur la place du Sujet (l'enfant) et de l' Agent (l ' adulte).
Une situation d' apprentissage de l' écriture dirigée par un adulte s'écrirait davantage
sOmA . Là, c'est 1'Agent qui transmet un Objet ; le rôle du Sujet est passif et celui du
Milieu est peu pris en considération. Et une situation où des enfants se livreraient à
une activité de construction de cabanes pourrait se li re SOMa puisque seul l'Agent
compris comme adulte agissant est mis en sourdine.
----. ---~ !
202
Le modèle SOMA est une camisole de force s'il est conçu comme un modèle qui
cantonne les acteurs dans leurs rôles prédéfinis, établissant une relation constante et
prévisible. Il est par contre pertinent si les différents pôles sont envisagés comme des
systèmes complexes aux interrelations plurielles leur permettant de s'émanciper de
leurs places prédéfinies. En somme, il semble que les situations alternatives
d'éducation puissent offrir une diversité de possibilités apte à permettre aux différents
pôles du modèle SOMA de s'affranchir des rôles traditionnellement attribués par
l'école.
Au cours des réflexions qui ont accompagné cette thèse, j 'ai parfois été mal à l' aise
avec l'analyse des situations pédagogiques issues du modèle SOMA. Ce malai se ne
provenait pas généralement d' une compréhension qui le cantonnerait dans sa seule
pertinence scolaire, mais bien plus de son apparente infinie élasticité. Comme si pour
permettre au modèle SOMA de décrire, au-delà de la situation scolaire, toutes sortes
de situations éducatives, il avait fallu donner à chacun des pôles les pouvoirs d'une
extensibilité sans limites.
• avoir côtoyé des guitaristes, avoir été présent à l'intérieur d' espaces où jouer
de la guitare avait du sens ;
Ainsi, par cet exemple qui n'est pas unique en son genre, on peut s'apercevoir que
l'apprentissage technique d'un instrument de musique peut se dérouler à l'extérieur
de la relation maître-élève. Pour autant, elle n'échappe pas aux possibilités d' analyse
proposées par le modèle SOMA, puisque chacun des points décrits dans cette
démarche d'apprentissage peut être compris comme Agent ou parfois Milieu. Le
modèle SOMA permet une systématisation précise des relations éducatives qui se
tissent entre ses quatre pôles et en cela il reste un modèle précieux. Ma réflexion
autour de la pertinence de ce modèle n'est pourtant pas achevée, et je rn' interroge sur
sa capacité à saisir les processus éducatifs de certains savoirs d'expériences, fugitifs,
intuitifs, à la limite de la conscientisation. Les apprentissages qui relèvent des
subtilités de notre condition humaine me semblent difficilement modélisables. La
discussion est encore ouverte dans mon esprit.
En cheminant au cours de cette thèse, j'ai pris conscience que ma recherche tournée
vers des interstices d'émancipation tentait, en quelque sorte, de décrire les possibilités
éducatives de certains espaces de liberté. Les protocoles habituels de la recherche
académique sont souvent mal à l' aise pour aborder ce type de questions. Il m ' a
semblé devoir alors créer, adapter, bricoler une démarche et des stratégies de
recherche à la fois respectueuse d'une certaine rigueur, mais qui n' étouffe pas « dans
l' œuf » les espaces de liberté, l' émergence des possibilités que je tentais alors de
cerner. Y suis-je parvenu ? Sans doute en partie, mais les résultats laissent, j ' en suis
conscient, une grande place à l' interprétation et à la di scussion. La liberté, y compris
celle du lecteur, est à ce prix. In fine , j'ai le sentiment d' avoir contri bué à enlever une
205
certaine gangue conceptuelle à l'aventure éducative telle que généralement prise pour
acquis. Les sculpteurs Inuit prétendent que leur œuvre se cache dès le départ dans la
pierre qu'ils se proposent de tailler. Leur travail n'est donc pas de sculpter un ours ou
un phoque, mais de le libérer de la pierre sans l'abîmer, en le touchant le moins
possible. Dans le cas de cette thèse, je ne sais pas si chacun verra dans les résultats
avancés la sculpture que je tentais de faire apparaître, mais la méthode utilisée pour la
révéler s'est voulue souple et transparente, et le résultat est, comme je l' énonçais
précédemment, de nature impressionniste. Je ne souhaite pas ici aller plus avant dans
le détail, je n'énonce pas une prescription éducative, une théorie didactique. Les
bibliothécaires auront peut-être du mal à trouver à cette thèse l'étagère thématique
pour la ranger. Cela constitue à la fois sa force et sa faiblesse.
Pistes de recherche
Quelles formes ont les cartes ! Quelles îles nues, quels caps !
Remercions notre bon capitaine s'écriait l 'équipage
Car la meilleure carte il nous donne. Un vide parfait et absolu.
(Lewis Carroll, cité dans Champlain, 2010, p. 167)
Il n'est pas aisé, immergé au cœur d'une thèse qui mobilise toute mon attention,
d'imaginer d'ores et déjà les pistes d' une recherche future. Sans doute, mes propos
susciteront les réactions nécessaires à la poursuite d'un débat. Pour ma part, j'ai livré
dans cette thèse mes réflexions, mes pensées et mes intuitions en allant les débusquer
jusque dans les moindres recoins de ma position actuelle. S'il reste des choses à dire
sur ce sujet, ce qui est plus que probable, elles ne viendront pas de moi dans
l'immédiat. J'ai mobilisé dans ces pages toute la réflexion dont je suis capable
aujourd ' hui . Sans doute, le temps faisant son travail de fourmi, d' ici quelques mois,
quelques années, il me sera possible d' actualiser, de revoir, d' enrichir, de nuancer par
d' autres réflexions ou d' autres recherches les propos de cette thèse. Les inépui sables
possibilités de l' indiscipline libèrent un espace infini de recherches tout en donnant
un certain vertige. J'ai conscience d' écrire sur un univers qui me dépasse et je ne suis
206
pas sûr de pouvoir tout de suite m'orienter sur une nouvelle carte en forme de page
blanche. Ce serait un honneur que d'autres puissent le faire en utilisant certains de
mes repères. Je serai attentif à leurs propos.
Certes, le sujet des alternatives à la proposition scolaire n'est pas épuisé avec le dépôt
de cette thèse. Un parcours doctoral génère davantage l'épuisement de l'étudiant et de
son entourage que celui du sujet ! Sans doute des recherches ultérieures pourraient,
dans une aventure au long cours, s'intéresser au devenir des enfants qui ont vécu ces
alternatives. Que sont devenus les « enfants » de Freinet, de Ferrer, de Faure ... ?
Quelles formes d'éducations ont-ils privilégiés pour leurs propres enfants? Quelle
influence ces expériences ont-elles eu sur les formes contemporaines du système
formel ? Aussi, sur le plan épistémologique, on pourrait se demander quels liens il
serait possible de tisser entre les différents processus (intuition, art, sérendipité ... tels
que présentés à la figure 3.1) menant à la compréhension d'un phénomène. Il serait
sans doute également intéressant d'approfondir la compréhension du triptyque auto-
hétéro-éco formation (Galvani, Pineau, 2005) dans les processus alternatifs
d'éducation, entre autres.
Je peux imaginer enfin comment cette éducation pirate pourrait faire l'objet de
réflexions pour tenter de comprendre dans quelle mesure elle serait apte à jeter des
passerelles de complémentarité avec l' éducation scolaire formelle, et comment, au
regard de la justice sociale et d'une certaine conscience critique, elle pourrait se situer
vis-à-vis d'elle, interrogeant en cela le projet de société, s'il y a lieu, sous-jacent au
développement de cette éducation pirate.
Comme mentionné au début de cette thèse, ce qui distingue mes travaux de bien
d' autres dans le domaine de l' éducatio11 est que je ne partage pas tout à fait la
« croyance » que ceux-ci accordent à 1'institution scolaire. Mes constats exposés au
207
chapitre consacré à la problématique ne sont pas d' une très grande originalité ; ils
concentrent ceux que certains ont déjà faits 19 et dont tout le monde est à peu près
conscient. Mais ces constats m'amènent à ne plus croire en la capacité de l' institution
à répondre seule adéquatement aux ex igences éducatives d'une société. Il faut
d'ailleurs toute la force incantatoire de la méthode Coué pour entretenir la croyance
en une école telle « qu ' on la voudrait, du futur, de demain, pour un 21 e siècle ... ».À
titre d'exemple, je prendrai ici l'appel de Jacques Salomé (2004, p. 9-10) :
Il y aura un jour dans les écoles une éducation con sacrée à la sauvegarde du
respect de soi, des autres et de la vie sous toutes ses formes [ ... ] Il y aura un
jour, dans les écoles, un enseignement pour apprendre aux enfants à protéger
et à nourrir notre relation à l'univers [ ... ] Il y aura un jour la nécessité de
repenser les rapports de force entre enfants et adultes et à développer plus de
réciprocité et de mutualité [ ... ] Il y aura un mouvement plus profond qu ' un
élan, plus large qu'un envol , plus généreux qu ' une promesse pour développer
des bases communes permettant d' échanger, de partager sans s' aliéner, sans se
violenter.
Il y aura ... Oui , mais quand? Sommes-nous à l' écoute d' une berceuse qui chanterait
les attraits d'une fiction nécessaire ? Nous l' avons vu, les nouvelles radicalités
(A~benas et Benasayag, 2002), dont l' éducation pirate, sont lasses d' attendre,
suspendues à une promesse. Nous voulons pour nos enfants liberté et bonheur, pas
dans un hypothétique lendemain qui chante, ou je ne sais quel au-delà, mais ici ,
maintenant et entre nous. Et en attendant 1'avènement de cette belle idée avancée par
Salomé, n'est-il pas possible de tenter d' autres chemins, d' autres voies, d' autres
perspectives que la proposition scolaire ?
19
Voir à cet effet le projet La déséducation. Série documentaire en li gne :
[Link]
208
À quand l'ouverture, l' espace, l' air libre, la vacuité mais aussi le temps, le souffle, la
pause et le soupir? À quand le respect du rythme chronobiologique et les bienfaits de
l' horizon? Ne perdons pas de vue qu' au Québec les écoles alternatives font partie des
commissions scolaires, ce qui amende quelque peu leur caractère « alternatif ». Les
parents qui souhaitent assumer pleinement l'éducation de leurs enfants savent qu ' ils
s' aventurent sur les routes de la piraterie, qu ' ils ne recevront ni soutien ni appui de la
part des autorités et qu ' ils devront au contraire rendre des comptes. Ils sont donc,
comme tout pirate, condamnés à l' excellence. Mais c' est cette exigence qui donne à
leur initiative une utilité sociale particulière. Inspirés, ils deviennent inspirateurs. Ils
constituent une force de contre-pouvoir en développant une expérience de contre-
savoir-faire pédagogique qui pourrait, sous condition d' un dialogue critique,
contribuer à l'amélioration du système institutionnel.
La morale, pour une fois, est sauve : c'est bien le meilleur, le plus
consciencieux, le plus compétent, le plus généreux et le plus téméraire- c'est
à dire le pirate- qui l' emporte. Les États finissent par entendre la leçon. Les
209
Voilà donc la formidable et périlleuse aventure qui s' offre à nous. Jugeant qu ' il est
temps de reconnaître les atouts, les apports et les avantages, mais également les
lim ites et les enjeux d' une éducation libérée du contexte scolaire, j ' ai choisi
d'encourager l' inventivité éco-sociale, de soutenir des formes éducatives propices à
210
Contribuer à établir les fondements d'une éducation sans école sert à alimenter la
réflexion sur les liens qui unissent une population à ses institutions éducatives et sur
la fonction éducative de nos sociétés. Cette recherche est sans doute de nature à
entrouvrir des perspectives d'enrichissement des pratiques d 'accompagnement des
enfants dans leur apprentissage d'être au monde, avec ou sans école.
POSTFACE
Je suis peut-être né anarchiste. Il m' aura fallu près de quarante ans pour le
comprendre. Cette thèse y aura contribué. Cela étant acquis, je vais peut-être pouvoir
un peu me reposer. Il m'aura fallu écrire chaque page d' un mémoire de maîtrise et
d'une thèse de doctorat pour laisser se distiller en moi une sorte de colère face à
l'injustice scolaire. Je dis une sorte de colère, car, comme Chomsky, je suis «une
sorte d'anarchiste ». Sans bombes ni drapeau. Mon esprit est sans doute trop
vagabond, ma colère trop désabusée pour s'inscrire dans une lutte tenace. Mon salut
est dans le nomadisme, physique et intellectuel, mon horizon est celui d' une géo-
poétique à la Kenneth White (1987). Ma recherche parle davantage de mon espace de
liberté que des préoccupations de notre époque. Qui se soucie aujourd'hui des
alternatives à l'école sinon les nomades? Qui se soucie encore des pirates sinon les
pirates eux-mêmes? Alors voilà ma charge: porter l' anarchie jusque dans les recoins
où elle est la moins attendue, la moins souhaitée. Elle m'aura amené à parler aux
didacticiens de l'enivrement inattendu de se rouler dans l' herbe, à parler d' amour aux
évaluateurs et de surprise et d' aléatoire aux bâtisseurs de programmes. Mais, comme
toute charge, elle a son lot de fatigue. Stimulante fatigue que de m' être frotté à l'ogre
scolaire. Je m' y suis largement consacré. Je m' en retourne donc auprès des miens
avec les forces qui me restent pour tenter de créer avec eux « ces mini-espaces dans
lesquels s'entendre sur la poursuite de bien» chers à Illich. Oui, je m' en retourne
auprès des miens afin de rendre justice à la vie qui m' a offert les jouissances d' une
famille aimante. Il sera alors temps de savoir s' il existe une paix pour les anarchistes.
Mais, si jamais elle existe, ne comptez par sur moi pour en rendre compte ; je serai
trop occupé à la savourer.
APPENDICE A
GUIDE D'ENTREVUE
9. Bouvier disait: « On croit qu'on va faire un voyage et bientôt, c' est le voyage
qui vous fait ou vous défait ». Êtes-vous d ' accord avec cette citation?
Pourquoi?
1O. Quels sont les éléments que vous retenez de votre expérience ? Les points
positifs? Les moments de difficultés ?
Il. Quelles traces, objets, souvenirs, images gardez-vous de votre expéri ence ?
CARTESPOSTALESDELYLHÈM
Après un mois à Afton, on part demain. On aura joué dans la piscine.' au trampoline,
dans les jets d'eau. On aura fait le jardin, été à la bibliothèque, à la pêche, al! zoo,
en randonnée et ... voir une course de voitures. À la prochaine pour de nouvelles
aventures.
Alors, voilà le bateau que j'ai pris près des grandes chutes du Niagara. On a pris un
train aussi , et on a eu un imperméable bleu pour ne pas se mouiller quand on va près
des chutes. J'ai eu un peu peur au début, mais après non .
Une journée à Chicago. Le temps de monter dans un train volant, de jouer dans une
cascade-jet d'eau-vidéo, d'aller voir la ville dans une goutte d'eau géante et d'aller
dîner dans un « rainforest café » avec une vraie cascade, des éléphants, des singes et
des poissons. Ensuite, camping avec piscine, amis et cow-boys.
J'ai vu un spectacle et j'ai pris l'autobus. J'ai vu des grosses têtes des présidents
américains. J'ai pris des photos devant Doc et Sherrif. J'ai trouvé des trésors en
cailloux.
Ici, au Parc des Glaciers, on a beaucoup marché pour voir une cascade, on a mérité
un écusson. On a trouvé un beau coin pour camper et j'ai installé ma maison. Eykèm
a fait ses premiers pas avec maman.
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On est allé au pays des dinosaures pour voir Scotty, le T-rex. On a aussi vu les
dunes de sable, des avions qui vont sur l'eau à Kenora. On a même écouté les
coyotes avant d'aller au lit. On a fait des soirées-couette, car il ne fait que pleuvoir.
Eykèm s'est mis à quatre pattes et tient longtemps debout. Maintenant, on s'en va à la
recherche du soleil perdu .
PHOTOS DE VOYAGE
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