DSE, Cours
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Liminaire
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Sigles et abréviations
I- Ouvrages plus particulièrement utilisés.
> Algoud : F-M. Algoud & M. Berger : Culture de vie contre culture de mort (AFS 1998).
> Brégou : Alphonse Brégou : La doctrine sociale de l'Église (S. Robert de Molesmes, 2002).
> Clément : Marcel Clément : La doctrine sociale de l'Église, 1891-1991 (L'Escalade 1995).
> Clement2 : Marcel Clément : L'économie sociale selon Pie XII (NEL 1953).
> Creuzet : Michel Creuzet : Les corps intermédiaires (Édition des Cercles S. Joseph, Martigny).
> CompDS : Conseil Justice et Paix : Compendium de la doctrine sociale de l'Église (Libreria editrice
vaticana, 2005).
> Hamel : Emmanuel et Étienne Hamel : L'Église et les réalités économiques (Éditions de l'entreprise
moderne, 1963).
> Iban : José Manuel Ibañez Langlois : La dottrina sociale della Chiesa (Ares, Milano 1989).
> Lamartel : L. Lamartel : La doctrine sociale de l'Église, qu'en savez-vous ? (Les Éditions du Cèdre, 1980).
> Marmy : E. Marmy, La communauté humaine selon l'esprit chrétien (documents), 2ème édition, (Saint Paul
1949).
> Ousset-Creuzet : Jean Ousset & Michel Creuzet : Le travail (La cité catholique, Québec, 1962).
> Ousset : Jean Ousset : Patrie, nation, état (MONTALZA 1965).
1
> GS : Gaudium et Spes (Constitution pastorale sur l'Église dans le monde de ce temps) ; Concile Vatican II.
> ID : Immortale Dei (Constitution chrétienne des états) ; Léon XIII.
> LE : Laborem exercens (sur le travail humain) ; S. Jean-Paul II.
> Laudato Si' (sur l'écologie) ; S. Père François.
> LG : Lumen Gentium (Constitution dogmatique sur l'Église) ; Concile Vatican II.
> MM : Mater et Magistra (Progrès social) ; S. Jean XXIII.
> OA : Octogesima adveniens (Quatre-vingts ans de Rerum Novarum) ; S. Paul VI.
> PP : Populorum Progressio (Développement des peuples) ; S. Paul VI.
> PT : Pacem in Terris (Paix entre toutes les nations) ; S. Jean XXIII.
> QA : Quadragesimo Anno (Restauration de l'ordre social) ; Pie XI.
> RH : Redemptor hominis ; S. Jean-Paul II.
> RN : Rerum Novarum (Condition des ouvriers) ; Léon XIII.
> SRS : Sollicitudo Rei Socialis (Question sociale) ; S. Jean-Paul II.
> TMA : Tertio Millennio Adveniente (Préparation du Jubilé de l'an 2000) ; S. Jean-Paul II.
> VS : Veritatis Splendor (Morale chrétienne) ; S. Jean-Paul II.
1 On a négligé des ouvrages excellents mais trop anciens, et d'autres qui n'ont plus guère d'intérêt depuis la
publication du CompDS.
2 Les n° les plus récents : 478ss.
2
Chapitre 1:
Caractères, sources, raison d'être et autorité
de la doctrine sociale de l'Église.
I- Caractères.
La doctrine sociale de l'Église est, dans le sens le plus compréhensif, la doctrine intégrale de
l'Église concernant l'existence sociale de l'homme ici-bas. Autrement dit, tous les différents aspects
de la vie humaine considérée dans sa dimension sociale – et en tant que celle-ci ne peut faire
abstraction du rapport primordial de l'homme à son Créateur dont il reçoit avec son être sa vocation
propre –, tous ces aspects, donc, constituent la matière de la doctrine sociale catholique.
2/ Le CompDS précise en s'appuyant sur Sollicitudo Rei Socialis et Centesimus Annus de S. Jean-
Paul II :
« La doctrine sociale de l'Église n'a pas été pensée depuis le commencement comme un système
organique, mais elle s'est formée au cours du temps, à travers de nombreuses interventions du
Magistère sur les thèmes sociaux (…). On ne peut la définir en fonction de paramètres socio-
économiques. Ce n'est pas un système idéologique ou pragmatique visant à définir et à composer les
rapports économiques et sociaux, mais une catégorie en soi : elle est “la formulation précise des
résultats d'une réflexion attentive sur les réalités complexes de l'existence de l'homme dans la
société et dans le contexte international, à la lumière de la foi et de la tradition ecclésiale. Son but
principal est d'interpréter ces réalités en examinant leur conformité ou leur divergence avec les
orientations de l'enseignement de l'Évangile sur l'homme et sur sa vocation à la fois terrestre et
transcendante ; elle a donc pour but d'orienter le comportement chrétien”. 4 La doctrine sociale est,
par conséquent, de nature théologique, et spécifiquement théologico-morale, “s'agissant d'une
doctrine destinée à guider la conduite de la personne” 5 : “Elle se situe à la rencontre de la vie et de
la conscience chrétienne avec les situations du monde, et elle se manifeste dans les efforts
accomplis par les individus, les familles, les agents culturels et sociaux, les politiciens et les
hommes d'État pour lui donner sa forme et son application dans l'histoire”. 6 La doctrine sociale
3 MM n°221ss.
4 SRS n°41.
5 Ibid.
6 CA, n°59.
3
reflète, de fait, les trois niveaux de l'enseignement théologico-moral : le niveau fondateur des
motivations, le niveau directif des normes de la vie sociale, et le niveau délibératif des consciences,
appelées à actualiser les normes objectives et générales dans les situations concrètes et particulières.
Ces trois niveaux définissent implicitement aussi la méthode propre et la structure épistémologique
spécifique de la doctrine sociale de l'Église. »7
3/ On conclura en ces termes : « La doctrine sociale de l'Église se constitue donc sur la base du
dogme et de la morale chrétienne en tant que ceux-ci se projettent dans le champ social, donnant
lieu à un ensemble de principes qui règlent la vie de l'homme dans la société. Elle est l'explicitation
des conséquences sociales (et donc économiques et politiques) de la foi chrétienne. »8
* *
II- Sources.
1/ La doctrine sociale de l'Église tire son fondement et ses racines de deux sources principales, le
droit naturel et la Révélation divine, comme l'a enseigné Pie XII. 9 Son sujet premier, comme S. Jean
XXIII vient de nous le dire,10 est l'homme en tant qu'être intrinsèquement social par nature et en
même temps élevé par la divine Providence à un ordre surnaturel. De cette double source de
connaissance aucun conflit, aucune dualité ne dérivent : il s'agit de la même nature humaine, connue
par le moyen de la double et complémentaire approche de la raison naturelle et de la foi catholique.
Pie XII affirme de ce point de vue que « les règles du droit naturel et les vérités de la Révélation
nous arrivent par des voies diverses, comme deux rivières qui ne s'opposent pas mais s'unissent, et
toutes deux issues de la même source divine ».11 Il en résulte qu'aucune de ces deux sources ne peut
prévaloir sur l'autre. En effet, affaiblir la source de la Révélation surnaturelle a pour conséquence
inévitable de transformer la doctrine sociale de l'Église en une pure éthique sociale puisqu'on la
prive de la sève évangélique qui la rattache au Christ et à l'économie de notre Rédemption : et donc
de sa spécificité en tant que doctrine révélée. En sens contraire, affaiblir ses fondements d'ordre
naturel peut conduire à une sorte de surnaturalisme un peu utopique, mais a pour conséquence plus
habituelle de réduire la doctrine sociale de l'Église à un pur juridisme révélé, comme si elle ne
contenait que des normes valables pour les seuls catholiques et non pas les réponses essentielles à
question sociale sur la base de la nature humaine elle-même, réponses dont la société des hommes
tout entière a le besoin le plus urgent.12
7 CompDS, n°72s.
8 Iban, p.7.
9 Summo Pontificatus, n°31 ; cf. Discours du 2/09/1956.
10 MM n°222.
11 Radio-message pour le cinquantenaire de Rerum Novarum, n°5.
12 Cf. Iban, p.10s.
13 DH n°14.
14 VS n°13, 50, 79.
4
n'exclut le rôle de la raison ; il ne prive donc pas la doctrine sociale de sa plausibilité rationnelle
ni, par conséquent, de sa destination universelle (…). À tous, elle rend compte des vérités qu'elle
affirme et des devoirs qu'elle comporte : elle peut être accueillie et partagée par tous ».15
2/ Le but de l'Église n'est pas, uniquement, ce faisant, de puiser dans les lumières issues de
disciplines récentes et en continuelle évolution, comme le notait S. Jean-Paul II dans Centesimus
Annus, encyclique dont s'est inspiré ici le CompDS :
« Pour mieux incarner l'unique vérité concernant l'homme dans des contextes sociaux, écono-
miques et politiques différents et en continuel changement, cette doctrine entre en dialogue avec les
diverses disciplines qui s'occupent de l'homme, elle en assimile les apports et elle les aide à
s'orienter, dans une perspective plus vaste, vers le service de la personne, connue et aimée dans la
plénitude de sa vocation. À côté de la dimension interdisciplinaire, il faut rappeler aussi la
dimension pratique et, en un sens, expérimentale de cette doctrine. Elle se situe à la rencontre de la
vie et de la conscience chrétienne avec les situations du monde, et elle se manifeste dans les efforts
accomplis par les individus, les familles, les agents culturels et sociaux, les politiciens et les
hommes d'État pour lui donner sa forme et son application dans l'histoire. »18
* *
III- Raison d'être et autorité.
15 CompDS, n°75.
16 CompDS, n°76
17 CompDS, n°78 pour les deux citations. Référence à CA n°59.
18 CA n°59.
19 CEC n°2421.
20 N°2419s.
5
2/ En conséquence, le message social de l'Église ne constitue pas une sorte de voie médiane entre
les deux systèmes antagonistes qui se sont développés à l'occasion de la révolution industrielle. Elle
se situe dans un autre ordre : celui de la lecture des signes des temps 21 à la lumière de l'Évangile.
« La doctrine sociale de l'Église n'est pas une “troisième voie” entre le capitalisme libéral et le
collectivisme marxiste, ni une autre possibilité parmi les solutions moins radicalement marquées :
elle constitue une catégorie en soi. Elle n'est pas non plus une idéologie, mais la formulation
précise des résultats d'une réflexion attentive sur les réalités complexes de l'existence de l'homme
dans la société et dans le contexte international, à la lumière de la foi et de la tradition ecclésiale.
Son but principal est d'interpréter ces réalités, en examinant leur conformité ou leurs divergences
avec les orientations de l'enseignement de l'Évangile sur l'homme et sur sa vocation à la fois
terrestre et transcendante ; elle a donc pour but d'orienter le comportement chrétien. C'est pourquoi
elle n'entre pas dans le domaine de l'idéologie mais dans celui de la théologie et particulièrement de
la théologie morale. »22 « L'Église porte un jugement moral, en matière économique et sociale,
“quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l'exigent” (GS n°76, § 5). Dans
l'ordre de la moralité elle relève d'une mission distincte de celle des autorités politiques : l'Église se
soucie des aspects temporels du bien commun en raison de leur ordination au souverain Bien, notre
fin ultime. Elle s'efforce d'inspirer les attitudes justes dans le rapport aux biens terrestres et dans les
relations socio-économiques. »23
3/ Elle ne s'oppose donc aux systèmes économiques et aux décisions gouvernementales qu'en tant
qu'ils procèdent d'une vision réductrice de l'homme et oublieuse des droits inaliénables de Dieu sur
sa créature intelligente : « L'homme séparé de Dieu devient inhumain envers lui-même et envers les
autres, car les rapports bien ordonnés entre les hommes supposent des rapports bien ordonnés de la
conscience personnelle avec Dieu, source de vérité, de justice et d'amour. »24 Dans ce cas, il est du
devoir de l'Église d'intervenir et de rappeler la vérité intégrale sur l'homme et ses implications
concrètes : « L'Église intervient en portant un jugement moral en matière économique et sociale,
quand cela est exigé par les droits primordiaux de la personne, par le bien commun ou par le salut
des âmes. »25
§2- Autorité.
1/ Le fait que le Magistère de l'Église ait dû souvent prendre position sur des aspects changeants de
la vie sociale, et que, de ce fait, son jugement ait pu parfois évoluer avec l'évolution des problèmes
soumis à son discernement, n'empêche pas que son enseignement en matière sociale fasse autorité
pour un catholique. Pie XII a développé ce point avec beaucoup de clarté et de fermeté :
« Vous savez parfaitement combien de rapports essentiels et multiples rattachent et subordonnent
l'ordre social aux questions religieuses et morales. Il s'ensuit que (…) l'Église a le droit et le devoir
d'exposer clairement la doctrine catholique en matière si importante (…). Mais si cette doctrine est
définitivement et de façon univoque fixée quant à ses points fondamentaux, elle est toutefois
suffisamment large pour pouvoir être appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce
ne soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents. Elle est claire dans tous ses
aspects ; elle est obligatoire ; nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et pour l'ordre moral ; il
n'est donc pas permis à aucun catholique (…) d'adhérer aux théories et aux systèmes sociaux que
l'Église a répudiés et contre lesquels elle a mis ses fidèles en garde. »26
6
2/ Récemment, Benoît XVI, ne faisant que s’appuyer sur l’enseignement social constant de l’Église
a rappelé que celui-ci contenait des principes non négociables pour les chrétiens appelés à exercer
des fonctions publiques.27 Parmi ceux-ci, il notait spécialement :
> La protection de la vie à toutes ses étapes.
> La reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un
homme et une femme fondée sur le mariage, et sa défense contre les tentatives de la rendre
juridiquement équivalente à des unions qui la dénaturent et, à travers elle, toute la société.
> La protections des droits des parents naturels ou adoptifs d’éduquer leurs enfants dès lors qu’ils
constituent une vraie famille selon l’ordre voulu par le Créateur.
Nous les retrouverons au moins implicitement notés dans la suite du cours.
* *
Conclusion.
« La doctrine sociale de l'Église, en tant que développement organique de la vérité de l'Évangile sur
la dignité de la personne humaine et sa dimension sociale, contient des principes de réflexion,
formule des critères de jugement, et présente des normes et des orientations pour l'action. » 31 Elle
est le fruit du regard que l'Église assistée de l'Esprit Saint porte sur tous les aspects de la vie sociale
de l'homme à la lumière de l'Évangile.
* * *
27 À des parlementaires européens, le 30/03/2006. Voir encore : Exhortation apostolique Sacramentum caritatis
(22/02/2007), n°83 ; Aux évêques américains, le 16/04/2008 ; Audience générale du 16/06/2010.
28 N°79.
29 N°80.
30 N°80.
31 Compendium, n°509.
7
Chapitre 2:
Le concile Vatican II s'est longuement étendu sur ce point dans la Constitution Gaudium et
Spes. Nous allons le suivre avec assez de liberté, quitte à citer encore d'autres textes.
1/ La structure complexe de l'être humain. Quant on se laisse guider par les idéologies modernes, on
est conduit à se faire de l'homme une idée simpliste qui ne correspond pas à son mystère : car il y a
un mystère de l'homme qui n'est que l'image qu'il porte en lui du mystère de Dieu qui l'a créé et du
mystère du Christ qui lui a rendu sa dignité première : « Dans le Christ et par le Christ, l'homme a
acquis une pleine conscience de sa dignité, de son élévation, de la valeur transcendante de
l'humanité elle-même, du sens de son existence ».33 La Révélation nous présente au contraire
l'homme comme à la frontière de deux mondes : celui des réalités purement spirituelles, et celui du
monde corporel ; cela à la différence de tous les êtres qui l'entourent ici-bas et auxquels il ne peut
donc être assimilé. Donnons ici deux textes du Magistère qui insistent sur ce point :
a./ « L'homme a une âme spirituelle et immortelle ; il est une personne, admirablement pourvue par
le Créateur d'un corps et d'un esprit, un vrai “microcosme”, comme disaient les Anciens, c'est-à-dire
un petit monde, qui vaut (à lui seul) beaucoup plus que l'immense univers inanimé. »34
b./ « Corps et âme, mais vraiment un, l'homme est, dans sa condition corporelle même, un résumé
de l'univers des choses qui trouvent ainsi, en lui, leur sommet, et peuvent librement louer leur
Créateur. Il est donc interdit à l'homme de dédaigner la vie corporelle. Mais, au contraire, il doit
estimer et respecter son corps qui a été créé par Dieu et qui doit ressusciter au dernier jour.
Toutefois, blessé par le péché, il ressent en lui les révoltes du corps. C'est donc la dignité même de
l'homme qui exige de lui qu'il glorifie Dieu dans son corps, sans le laisser asservir aux mauvais
32 Du 6 août 1984, XI, n°6.
33 RH n°11.
34 DR n°27.
8
penchants de son cœur.
En vérité, l'homme ne se trompe pas, lorsqu'il se reconnaît supérieur aux éléments matériels
et qu'il se considère comme irréductible, soit à une simple parcelle de la nature, soit à un élément
anonyme de la cité humaine. Par son intériorité, il dépasse en effet l'univers des choses : c'est à ces
profondeurs qu'il revient lorsqu'il fait retour en lui-même où l'attend ce Dieu qui scrute les cœurs et
où il décide personnellement de son propre sort sous le regard de Dieu. Ainsi, lorsqu'il reconnaît en
lui une âme spirituelle et immortelle, il n'est pas le jouet d'une création imaginaire qui s'expliquerait
seulement par les conditions physiques et sociales, mais, bien au contraire, il atteint le tréfonds
même de la réalité. »35
a./ La définition de l'homme comme animal raisonnable vient des Anciens. Elle est implicite déjà
dans le précédent développement et elle est grosse de la revendication de sa supériorité par rapport
au monde qui l'entoure. Le concile continue : « Participant à la lumière de l'intelligence divine,
l'homme a raison de penser que, par sa propre intelligence, il dépasse l'univers des choses. Sans
doute son génie au long des siècles, par une application laborieuse, a fait progresser les sciences
empiriques, les techniques et les arts libéraux. De nos jours il a obtenu des victoires hors pair,
notamment dans la découverte et la conquête du monde matériel. Toujours cependant il a cherché et
trouvé une vérité plus profonde. Car l'intelligence ne se borne pas aux seuls phénomènes; elle est
capable d'atteindre, avec une authentique certitude, la réalité intelligible, en dépit de la part
d'obscurité et de faiblesse que laisse en elle le péché. »36
b./ Cet aspect de sa dignité propre n'est pas sans conséquences pour la vie en société en sorte qu'on
ne peut pas comparer, comme le font tant de naturalistes de nos jours, la vie sociale des hommes
aux comportements sociaux des animaux. Ce point était déjà noté par Rerum Novarum :
« Il y a en effet, sous ce rapport, une très grande différence entre l'homme et les animaux sans
raison. Ceux-ci ne se gouvernent pas eux-mêmes ; ils sont dirigés et gouvernés par la nature,
moyennant un double instinct qui, d'une part, tient leur activité constamment en éveil et en
développe les forces, de l'autre, provoque tout à la fois et circonscrit chacun de leurs mouvements.
Un premier instinct les porte à la conservation et à la défense de leur vie propre, un second à la
propagation de l'espèce. Les animaux obtiennent aisément ce double résultat par l'usage des choses
présentes, mises à leur portée. Ils seraient d'ailleurs incapables de tendre au-delà, puisqu'ils ne sont
mus que par les sens et par chaque objet particulier que les sens perçoivent. Bien autre est la nature
humaine. En l'homme d'abord se trouvent en leur perfection les facultés de l'animal. Dès lors, il lui
revient, comme à l'animal, de jouir des objets matériels. Mais ces facultés, même possédées dans
leur plénitude, bien loin de constituer toute la nature humaine, lui sont bien inférieures et sont faites
pour lui obéir et lui être assujetties. Ce qui excelle en nous, qui nous fait hommes et nous distingue
essentiellement de la bête, c'est l'esprit ou la raison (...). L'homme embrasse par son intelligence une
infinité d'objets; aux choses présentes, il ajoute et rattache les choses futures; il est le maître de ses
actions. Aussi, sous la direction de la loi éternelle et sous le gouvernement universel de la
Providence divine, est-il en quelque sorte à lui-même, et sa loi, et sa providence. »37
a./ Maître de lui-même et de ses actes du fait de la lumière de la raison, l'homme est libre : non qu'il
lui soit permis de faire tout ce qui lui passe par la tête, mais parce que, dans sa recherche du bien
35 GS n°14.
36 GS n°15.
37 RN n°5&6.
9
parfait qui forme la trame de son existence il ne peut être dominé par aucun bien d'ordre inférieur ni
réellement contraint par des causes extérieures à mettre sa fin dernière en aucune chose qui ne soit
pas le bien suprême : « (…) C'est toujours librement que l'homme se tourne vers le bien. Cette
liberté, nos contemporains l'estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur. Et ils ont raison.
Souvent cependant ils la chérissent d'une manière qui n'est pas droite, comme la licence de faire
n'importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l'homme un signe
privilégié de l'image divine. Car Dieu a voulu le laisser à son propre conseil pour qu'il puisse de lui-
même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui, s'achever ainsi dans une bienheureuse
plénitude. La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et libre, mû
et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou
d'une contrainte extérieure. l'homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude
des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s'en procurer
réellement les moyens par son ingéniosité. Ce n'est toutefois que par le secours de la grâce divine
que la liberté humaine, blessée par le péché, peut s'ordonner à Dieu d'une manière effective et
intégrale. Et chacun devra rendre compte de sa propre vie devant le tribunal de Dieu, selon le bien
ou le mal accomplis. »38
b./ La confusion de notre époque est celle qui identifie la loi morale et la loi positive dans une sorte
de positivisme moral. Mais la loi morale qui doit gouverner l'homme dans toute sa vie n'est pas une
loi imposée du dehors, elle est inscrite par Dieu lui-même à la racine de son être pour l'aider à
parvenir de façon libre et responsable vers l'achèvement plénier de sa vocation et le bonheur parfait
qui en est inséparable :
« Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-
même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et
d'accomplir le bien et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son cœur :
“Fais ceci, évite cela”. Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme; sa dignité est de lui
obéir, et c'est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire
où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre. C'est d'une manière admirable que se
découvre à la conscience cette loi qui s'accomplit dans l'amour de Dieu et du prochain. »39
a./ L'homme n'est pas un être par soi, ne devant qu'à lui-même tout ce qu'il est et ne devant rendre
compte de ses actes qu'à lui-même. Son être, il l'a reçu de Dieu et c'est à Dieu qu'il doit retourner
par des œuvres dignes de la vocation qu'il a reçue. Tel est l'homme selon la Révélation, comme le
rappelle le concile Vatican II : « Mais qu'est-ce que l'homme ? Sur lui-même, il a proposé et
propose encore des opinions multiples, diverses et même opposées, suivant lesquelles, souvent, ou
bien il s'exalte lui-même comme une norme absolue, ou bien il se rabaisse jusqu'au désespoir: d'où
ses doutes et ses angoisses. Ces difficultés, l'Église les ressent à fond. Instruite par la Révélation
divine, elle peut y apporter une réponse, où se trouve dessinée la condition véritable de l'homme, où
sont mises au clair ses faiblesses, mais où peuvent en même temps être justement reconnues sa
dignité et sa vocation. La Bible en effet enseigne que l'homme a été créé “à l'image de Dieu”,
capable de connaître et d'aimer son Créateur, qu'il a été constitué seigneur de toutes les créatures
terrestres, pour les dominer et pour s'en servir, en glorifiant Dieu. “Qu'est donc l'homme, pour que
tu te souviennes de lui ? ou le fils de l'homme pour que tu te soucies de lui ? À peine le fis-tu
moindre qu'un dieu, le couronnant de gloire et de splendeur: tu l'établis sur l'œuvre de tes mains,
38 GS n°17.
39 GS n°16.
10
tout fut mis par toi sous ses pieds”40. »41
b./ Il faut insister sur ce point. Pour la vision intégrale de l'homme que nous avons reçue de la
Révélation, la dignité fondamentale de la personne humaine provient de ce qu'elle a été créée à
l'image de Dieu, du fait de sa spiritualité, mais aussi et plus encore du fait qu'elle est appelée à une
vie de communion et de bonheur intime avec son Créateur, dès ici-bas en substance et parfaite dans
l'éternité grâce à la vision béatifique : « L'aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve
dans cette vocation de l'homme à communier avec Dieu. Cette invitation que Dieu adresse à
l'homme de dialoguer avec Lui commence avec l'existence humaine. Car, si l'homme existe, c'est
que Dieu l'a créé par amour et, par amour, ne cesse de lui donner l'être; et l'homme ne vit
pleinement selon la vérité que s'il reconnaît librement cet amour et s'abandonne à son Créateur. »42
a./ L'Église ne peut taire ce que la Révélation lui a fait connaître de la condition humaine ici-bas, de
sa grandeur, mais aussi de sa misère, de la nécessité où l'homme se trouve de combattre en lui et
dans son cadre de vie les conséquences du péché qui pèsent sur son existence et font obstacle à son
vrai bonheur. En même temps, il lui faut témoigner que c'est dans le Christ seul que l'homme
d'aujourd'hui peut trouver la réponse à ses interrogations et le baume adapté à soulager ses
souffrances :
« Lorsque, à travers l'expérience de la famille humaine qui augmente continuellement à un rythme
accéléré, nous pénétrons le mystère de Jésus-Christ, nous comprenons avec plus de clarté que, au
centre de toutes les routes par lesquelles l'Église de notre temps doit poursuivre sa marche,
conformément aux sages orientations de Paul VI, il y a une route unique: la route expérimentée
depuis des siècles et qui est en même temps la route de l'avenir. Le Christ Seigneur a indiqué cette
route surtout lorsque, pour reprendre les termes du Concile, “par l'Incarnation le Fils de Dieu s'est
uni d'une certaine manière à tout homme”(…). L'Église désire servir cet objectif unique : que tout
homme puisse retrouver le Christ,afin que le Christ puisse parcourir la route de l'existence, en
compagnie de chacun, avec la puissance de la vérité sur l'homme et sur le monde contenue dans le
mystère de l'Incarnation et de la Rédemption, avec la puissance de l'amour qui en rayonne(…).
Jésus-Christ est la route principale de l'Église. Lui-même est notre route vers “la maison du Père”,
et il est aussi la route pour tout homme. Sur cette route qui conduit du Christ à l'homme, sur cette
route où le Christ s'unit à chaque homme, l'Église ne peut être arrêtée par personne. Le bien
temporel et le bien éternel de l'homme l'exigent(…). Il s'agit donc ici de l'homme dans toute sa
vérité, dans sa pleine dimension. Il ne s'agit pas de l'homme “abstrait”, mais réel, de l'homme
“concret”, “historique”. Il s'agit de chaque homme, parce que chacun a été inclus dans le mystère de
la Rédemption, et Jésus-Christ s'est uni à chacun, pour toujours, à travers ce mystère. Tout homme
vient au monde en étant conçu dans le sein de sa mère et en naissant de sa mère, et c'est précisément
à cause du mystère de la Rédemption qu'il est confié à la sollicitude de l'Église. Cette sollicitude
s'étend à l'homme tout entier et est centrée sur lui d'une manière toute particulière. L'objet de cette
profonde attention est l'homme dans sa réalité humaine unique et impossible à répéter, dans laquelle
demeure intacte l'image et la ressemblance avec Dieu lui-même. C'est ce qu'indique précisément le
Concile lorsque, en parlant de cette ressemblance, il rappelle que “l'homme est la seule créature sur
terre que Dieu ait voulue pour elle-même”. L'homme, tel qu'il est “voulu” par Dieu, “choisi” par Lui
de toute éternité, appelé, destiné à la grâce et à la gloire: voilà ce qu'est “tout” homme, l'homme “le
plus concret”, “le plus réel”; c'est cela, l'homme dans toute la plénitude du mystère dont il est
devenu participant en Jésus-Christ et dont devient participant chacun des quatre milliards d'hommes
40 Ps 8, 5-7.
41 GS n°12.
42 GS n°19.
11
vivant sur notre planète, dès l'instant de sa conception près du cœur de sa mère. »43
b./ La Révélation nous enseigne tout d'abord que la vie de l'homme ici-bas a été, dès le début de
l'histoire humaine, marquée par le péché : « Établi par Dieu dans un état de justice, l'homme, séduit
par le Malin, dès le début de l'histoire, a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en
désirant parvenir à sa fin hors de Dieu (…). Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre
propre expérience le confirme. Car l'homme, s'il regarde au-dedans de son cœur, se découvre enclin
aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent provenir de son Créateur, qui est bon.
Refusant souvent de reconnaître Dieu comme son principe, l'homme a, par le fait même, brisé
l'ordre qui l'orientait à sa fin dernière, et, en même temps, il a rompu toute harmonie, soit par
rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à toute la création. C'est donc en lui-
même que l'homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se
manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les
ténèbres. Bien plus, voici que l'homme se découvre incapable par lui-même de vaincre
effectivement les assauts du mal; et ainsi chacun se sent comme chargé de chaînes. »44
Le refus de cette vérité révélée que devrait confirmer notre expérience de chaque jour, n'est
pas sans de graves conséquences pour la vie de l'homme ici-bas. En effet, un ordre social selon la
philosophie des lumières, c'est-à-dire imprégné du mythe de l'homme devenu mauvais du seul fait
de la société, est une utopie dangereuse. Par ailleurs, la réduction du péché au seul « péché des
structures », typique d'une mentalité marxisée, implique une visée idéologique qui ne voit le bien et
le progrès que dans les seuls bouleversements sociaux contre la vérité de la condition humaine et
ses aspirations authentiques à la paix – une paix qui n'est pas le fruit d'un esprit révolutionnaire sans
frein, mais de la tranquillité d'un ordre social vraiment juste parce que tenant compte de tous les
aspects de l'être et de la vie de l'homme ici-bas.45
c./ L'homme a d'ailleurs été racheté dans le Christ, continue la Constitution Gaudium et Spes. S.
Jean-Paul II, prolongeant l'enseignement de la Constitution, insiste : « L'homme qui veut se
comprendre lui-même jusqu'au fond ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de
mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels et même seulement apparents; mais il
doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même avec sa faiblesse et son péché, avec sa vie et sa
mort, s'approcher du Christ. Il doit, pour ainsi dire, entrer dans le Christ avec tout son être, il doit
“s'approprier” et assimiler toute la réalité de l'Incarnation et de la Rédemption pour se retrouver soi-
même. S'il laisse ce processus se réaliser profondément en lui, il produit alors des fruits non
seulement d'adoration envers Dieu, mais aussi de profond émerveillement pour soi-même. »46
Il y a là un appel à la nécessité de professer une eschatologie authentique pour qui veut
rendre vraiment service à la société humaine. Les idéologies qui ferment l'avenir de l'homme sur le
seul ici-bas, le jettent dans l'utopie d'un faux paradis terrestre où chacun met ses mirages, voire ses
insatisfactions, ses frustrations, ses ambitions, ses refus d'admettre toute supériorité chez autrui,
voire tout simplement ses idées folles ou courtes et ses mirages. Bien loin que d'amener la concorde
publique et un vrai progrès social, le refus de l'eschatologie est gros de toutes les luttes
politiciennes, du rejet de l'autorité publique et des troubles sociaux dont nous voyons toujours
mieux les méfaits.47
6/ L'homme a besoin de la vie sociale pour son accomplissement humain et surnaturel. L'homme
n'est pas un absolu en lui-même qui n'aurait besoin de personne d'autre que lui pour se réaliser en
tant qu'homme en sorte que l'égocentrisme le plus complet serait la règle de sa conduite ici-bas :
43 RH n°13.
44 GS n°13.
45 Cf. Iban, p.74s.
46 RH n°10.
47 Cf. Iban, p.76.
12
« L'homme est né pour vivre en société, car, ne pouvant dans l'isolement, ni se procurer ce qui est
nécessaire et utile à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du cœur, la Providence l'a fait pour
s'unir à ses semblables, en une société tant domestique que civile, seule capable de fournir ce qu'il
faut à la perfection de l'existence. »48
« L'homme, de par sa nature profonde, est un être social, et, sans relations avec autrui, il ne peut ni
vivre ni épanouir ses qualités. »49
* *
Notre époque est très préoccupée de la dignité de la personne humaine et de ses droits. Mais
cette dignité trouve son fondement le plus manifeste, comme on l'a déjà remarqué, dans la
révélation divine sur l'homme et sur sa vocation personnelle à entrer dans l'intimité de son Créateur,
vocation qui le situe largement au-dessus de tous les êtres qui n'ont de fin que temporelle et
terrestre. Il faut dire plus : « La condition de l'homme comme personne est tellement liée à son
origine divine et à sa ressemblance avec Dieu qu'historiquement le concept même de personne est
entré dans notre culture et notre civilisation par la voie de la révélation biblique : il s'agit d'un
concept qui tient de ses origines la marque indélébile du christianisme ».50 Pour illustrer cette
affirmation, il n'y a qu'à se référer au mépris pratique de la condition humaine qui s'affiche dans la
plupart des civilisations païennes. Reste que la notion de personne, la dignité foncière qu'elle
véhicule et son application à l'homme peuvent se déduire d'une saine philosophie naturelle.
1/ Nous avons entendu Pie XI nous dire de l'homme qu'il « a une âme spirituelle et immortelle ; il
est une personne, admirablement pourvue par le Créateur d'un corps et d'un esprit, un vrai
“microcosme”, comme disaient les Anciens, c'est-à-dire un petit monde, qui vaut [à lui seul]
beaucoup plus que l'immense univers inanimé. »51 Développons un peu ce point avec S. Jean-Paul II
qui a insisté dans Veritatis Splendor sur la nature à la fois spirituelle et corporelle de la personne
humaine : « L'âme spirituelle et immortelle est le principe d'unité de l'être humain, elle est ce pour
quoi il existe comme un tout – corpore et anima unus – en tant que personne. Ces définitions ne
montrent pas seulement que même le corps, auquel est promise la résurrection, aura part à la gloire ;
elles rappellent également le lien de la raison et de la volonté libre avec toutes les facultés
corporelles et sensibles. La personne, comprenant son corps, est entièrement confiée à elle-même, et
c'est dans l'unité de l'âme et du corps qu'elle est le sujet de ses actes moraux. Grâce à la lumière de
la raison et au soutien de la vertu, la personne découvre en son corps les signes annonciateurs,
l'expression et la promesse du don de soi, en conformité avec le sage dessein du Créateur. C'est à la
lumière de la dignité de la personne humaine, qui doit être affirmée pour elle-même, que la raison
saisit la valeur morale spécifique de certains biens auxquels la personne est naturellement portée.
Et, puisque la personne humaine n'est pas réductible à une liberté qui se projette elle-même, mais
qu'elle comporte une structure spirituelle et corporelle déterminée, l'exigence morale première
d'aimer et de respecter la personne comme une fin et jamais comme un simple moyen implique
aussi intrinsèquement le respect de certains biens fondamentaux, hors duquel on tombe dans le
relativisme et dans l'arbitraire. »52
2/ Léon XIII, dans Rerum novarum, avait déjà amplement développé les implications contenues
48 Léon XIII, Immortale Dei, n°2.
49 GS n°12.
50 Iban, p.73.
51 DR n°27.
52 VS n°48.
13
dans la notion de personne humaine de façon complémentaire par rapport à ce que vient de nous
dire S. Jean-Paul II : « Ce qui excelle en nous, qui nous fait hommes et nous distingue
essentiellement de la bête, c'est l'esprit ou la raison. En vertu de cette prérogative, il faut reconnaître
à l'homme, non seulement la faculté générale d'user des choses extérieures à la façon des animaux,
mais en plus le droit stable et perpétuel de les posséder, tant celles qui se consomment par l'usage
que celles qui demeurent après nous avoir servi. Une considération plus profonde de la nature
humaine va faire ressortir mieux encore cette vérité. L'homme embrasse par son intelligence une
infinité d'objets ; aux choses présentes, il ajoute et rattache les choses futures; il est le maître de ses
actions. Aussi, sous la direction de la loi éternelle et sous le gouvernement universel de la
Providence divine, est-il en quelque sorte à lui-même, et sa loi, et sa providence. C'est pourquoi il a
le droit de choisir les choses qu'il estime les plus aptes à pourvoir, non seulement au présent, mais
encore au futur. Il doit donc avoir sous sa domination, non seulement les produits de la terre, mais
encore la terre elle-même qu'il voit appelée à être, par sa fécondité, la pourvoyeuse de son
avenir. »53
1/ Ce qui donne à l'homme d'être une personne et qui fait sa dignité foncière, c'est donc
l'intelligence et la maîtrise sur ses actes, ainsi que le devoir qui en résulte de parvenir à la perfection
de son accomplissement personnel par son activité libre : « La dignité de l'homme exige (…) qu'il
agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous
le seul effet de poussées instinctives ou d'une contrainte extérieure. l'homme parvient à cette dignité
lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa
destinée et prend soin de s'en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. Ce n'est toutefois
que par le secours de la grâce divine que la liberté humaine, blessée par le péché, peut s'ordonner à
Dieu d'une manière effective et intégrale. Et chacun devra rendre compte de sa propre vie devant le
tribunal de Dieu, selon le bien ou le mal accomplis ».54
2/ Cette exigence foncière, liée à sa dignité propre comme à sa vocation surnaturelle qui lui donne
une dimension et des exigences supérieures à tout l'ordre temporel, implique que l'homme soit dans
la vie sociale le sujet de droits inaliénables parce que nécessaires à son accomplissement, tant dans
l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel : « Le fondement de toute société bien ordonnée et
féconde, c'est le principe que tout être humain est une personne, c'est-à-dire une nature douée
d'intelligence et de volonté libre. Par là même il est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns
et les autres, ensemble et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inviolables,
inaliénables. »55
3/ Pie XI, dans Divini Redemptoris, avait insisté déjà sur les droits de l'homme comme droits
fondamentaux de la personne,56 mais qu'on me permette de citer ici l'énumération peu connue de Pie
XII dans son Message de Noël 1942 : « Le droit à entretenir et développer sa vie corporelle,
intellectuelle et morale, en particulier le droit à une formation et une éducation religieuse ; le droit
au culte de Dieu, privé et public ; le droit en principe au mariage et à l'obtention de sa fin ; le droit à
la société conjugale et domestique, le droit au travail comme moyen indispensable à l'entretien de la
vie familiale, le droit au libre choix d'un état de vie, et donc de l'état sacerdotal et religieux ; le droit
à l'usage des biens matériels dans la conscience de ses propres devoirs et des limites sociales ». Sur
l'usage des biens de ce monde, le même Pontife avait précisé auparavant ce qui suit et qui manifeste
53 RN n°6.
54 GS n°17.
55 S. Jean XXIII, PT n°9.
56 DR n° 27, 28, 37.
14
l'intime connexion des droits inaliénables de la personne humaine avec les devoirs qu'elle tient de sa
dignité originelle : « Le droit originaire à l'usage des biens matériels, parce qu'il est en intime
connexion avec la dignité et les autres droits de la personne humaine, offre à celle-ci (…) une base
matérielle sûre, souverainement importante pour s'élever dans l'accomplissement de ses devoirs
moraux. La protection de ce droit assurera la dignité personnelle de l'homme et lui donnera la
faculté de s'appliquer à remplir, dans une juste liberté, cet ensemble de constantes obligations et
décisions dont il est directement responsable envers le Créateur. C'est en effet à l'homme
qu'appartient le devoir entièrement personnel de conserver et de porter à plus de perfection sa
propre vie matérielle et spirituelle, pour atteindre la fin religieuse et morale que Dieu a assignée
à tous les hommes et leur a donnée comme norme suprême les obligeant toujours et dans tous les
cas antérieurement à tous les autres devoirs. »57 Dans Pacem in Terris, S. Jean XXIII a repris de
façon à peu près exhaustive l'énumération des divers droits de l'homme dans la ligne de son
prédécesseur.58
4/ S. Jean-Paul II, s'appuyant sur le dernier concile, n'a donc pas lancé une nouveauté doctrinale
directement inspirée de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, lorsqu'il a
énuméré les principaux droits de l'homme dans Centesimus Annus : « Parmi les principaux, il faut
rappeler le droit à la vie dont fait partie intégrante le droit de grandir dans le sein de sa mère après la
conception ; puis le droit de vivre dans une famille unie et dans un climat moral favorable au
développement de sa personnalité ; le droit d'épanouir son intelligence et sa liberté par la recherche
et la connaissance de la vérité ; le droit de participer au travail de mise en valeur des biens de la
terre et d'en tirer sa subsistance et celle de ses proches ; le droit de fonder librement une famille,
d'accueillir et d'élever des enfants, en exerçant de manière responsable sa sexualité. En un sens, la
source et la synthèse de ces droits, c'est la liberté religieuse, entendue comme le droit de vivre
dans la vérité de sa foi et conformément à la dignité transcendante de sa personne. »59
5/ Ce qu'il y a, c'est que pour la doctrine de l'Église, les droits de l'homme ne peuvent être absolus
et ne dépendent pas dans leur existence et pour leur justification d'une quelconque recon-
naissance légale, car la dignité de la personne humaine, tant du fait de la nature que du fait de la
grâce, remonte en fin de compte jusqu'à Dieu, le Créateur de l'homme. En effet, pour la Révélation,
la personne humaine est une fin, mais non pas dans le sens d'une “absolutisation” de son être :
« Dieu a voulu l'homme pour lui-même, le monde pour l'homme et l'homme pour Soi. “Tout est
15
vôtre! Mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu”. »60 Contrairement à ce qui se dit parfois, il
ne s'agit pas là d'une doctrine “préconciliaire” : elle se déduit immédiatement de l'enseignement de
Gaudium et Spes et de Redemptor Hominis, par exemple. Les “droits absolus de l'homme sans
Dieu” – qui vont à l'encontre de la loi naturelle inscrite par Dieu dans le cœur de chacun mais, plus
encore, entendent s'opposer à Dieu lui-même – sont des utopies qui se contredisent et s'entre-
détruisent mutuellement au gré des idéologies à la mode et des manipulateurs de l'opinion publique.
6/ Cela se voit clairement par constat de simple bon sens. Les droits de l'homme pour être
revendiqués conformément à la vérité sur l'homme, exigent d'être contrebalancés par les devoirs qui
sont leur contrepartie nécessaire. S. Jean XXIII qui, dans Pacem in terris, s'est longuement étendu,
comme on l'a dit, sur les droits de l'homme continue : « Jusqu'ici, Nous avons rappelé une suite de
droits de nature. Chez l'homme, leur sujet, ils sont liés à autant de devoirs. La loi naturelle confère
les uns, impose les autres ; de cette loi ils tiennent leur origine, leur persistance et leur force
indéfectible. Ainsi, par exemple, le droit à la vie entraîne le devoir de la conserver ; le droit à une
existence décente comporte le devoir de se conduire avec dignité ; au droit de chercher librement le
vrai répond, le devoir d'approfondir et d'élargir cette recherche. Dans la vie en société, tout droit
conféré à une personne par la nature crée chez les autres un devoir, celui de reconnaître et de
respecter ce droit. Tout droit essentiel de l'homme emprunte en effet sa force impérative à la loi
naturelle qui le donne et qui impose l'obligation correspondante. Ceux qui, dans la revendication de
leurs droits, oublient leurs devoirs ou ne les remplissent qu'imparfaitement risquent de démolir
d'une main ce qu'ils construisent de l'autre. » 61 Enseignement convergeant dans le CompDS.62
* *
III- Les visions déformées de l'homme.
1/ Ce que nous venons de développer c'est la vision de l'homme que nous recevons de la Révélation,
mais – et il faut insister sur ce point – c'est encore celle que nous découvre une authentique
philosophie naturelle. Cette vision intégrale de l'homme est essentielle pour le sujet qui nous
occupe : « Que nous le voulions ou non, remarque Alphonse Brégou, nous devons assumer la
totalité de l'humain. Tous les Pontifes n'ont pas manqué de recommander comme conforme à la
volonté divine et à la nature des choses cette attention à porter au tout de l'homme et à tous les
hommes (PP n°42)63 »64
2/ Malheureusement, comme le remarquait S. Jean XXIII, : « (…) diverses idéologies ont été de nos
jours élaborées et diffusées ; quelques-unes se sont déjà dissoutes, comme brume au soleil ; d'autres
ont subi et subissent des retouches substantielles ; d'autres enfin ont perdu beaucoup et perdent
chaque jour davantage leur attirance sur les esprits. La raison en est que ces idéologies ne
16
considèrent de l'homme que certains aspects, et souvent, les moins profonds. De plus, elles ne
tiennent pas compte des inévitables imperfections de l'homme, comme la maladie et la souffrance,
imperfections que les systèmes sociaux et économiques, même les plus poussés, ne réussissent pas à
éliminer. Il y a enfin l'exigence spirituelle, profonde et insatiable, qui s'exprime partout et toujours,
même quand elle est écrasée avec violence ou habilement étouffée. »65 Malgré leurs infirmités
congénitales, ces idéologies, par leur simplisme même, ont un fort pouvoir de séduction sur les
esprits de telle sorte qu'une disparaissant est presque immédiatement remplacée par une autre et que
l'homme concret se voit continuellement ballotté dans un sens ou dans un sens opposé au gré des
petits maîtres qui se disputent la faveur de l'opinion publique, passant parfois d'un totalitarisme à un
totalitarisme opposé. C'est contre ces visions réductrices de l'humain que la doctrine sociale de
l'Église se doit avant tout de combattre au nom de la vérité intégrale sur l'homme et de sa dignité.
1/ L'idéalisme tend à concevoir le réel d'après les constructions a priori de l'esprit et donc un réel
idéal, bien différent de ce qu'il est concrètement. L'homme se ferme alors sur lui-même et entend
trouver dans les productions de son esprit la solution de tous les problèmes de la vie humaine.
L'idéalisme va donc tendre à modeler la réalité sociale selon la conception de l'homme qu'il entend
professer, ce qui peut conduire aux pires totalitarismes et finir par rejoindre son opposé : la
conception matérialiste de l'homme.
2/ Pour le matérialisme, tout ce qui dans l'homme est irréductible à des phénomènes matériels –et
donc marque la supériorité intrinsèque de l'homme par rapport au monde des corps – est jugé
d'office comme réductible à des mécanismes physico-chimiques : en particulier la pensée. Du coup,
pour lui, il ne peut y avoir une vérité absolue d'ordre quelconque spéculatif ou moral. Brégou (p.45)
note : « la seule chose intéressante est la vie pratique, concrète, utilitaire. Autrement dit, la matière
domine l'esprit ». Même si elles ne s'affichent pas directement matérialistes, bien des idéologies
65 MM n°216.
66 Supra-temporelle du fait de sa rationalité qui implique qu'il possède une âme spirituelle, dépassant donc tout
l'univers matériel et sa fin propre ; surnaturelle par appel et vocation divine.
17
modernes le professent plus ou moins implicitement : l'empirisme, le rationalisme, le pragmatisme,
le sociologisme, le racisme idéologique, le structuralisme, etc.
4/ Pour l'individualisme, seul comptent la volonté et la liberté des individus ; aucune contrainte
d'ordre moral ou social ne doit les freiner. Ainsi, au plan économique, l'initiative individuelle aura
tous les droits sans qu'aucun principe de solidarité sociale ne puisse s'y opposer. On est là au
principe du libéralisme philosophique, source idéologique du libéralisme économique, et dont les
conséquence sociales ont été dramatiques, spécialement au siècle dernier. On n'a pas le droit, du fait
des exactions commises par le communisme et qui perdurent de nos jours, d'oublier le jugement
largement fondé de S. Paul VI, dans Octogesima adveniens : « Dans sa racine même, le libéralisme
philosophique est une affirmation erronée de l'autonomie de l'individu dans son activité, ses
motivations, l'exercice de sa liberté. »67 Le lien existentiel entre le libéralisme et le communisme
avait d'ailleurs été nettement marqué par Pie XI dès Quadragesimo Anno :
« Ceux-là semblent ou ignorer ou sous-estimer les terribles dangers que ce socialisme porte avec
lui, qui ne se préoccupent en rien de leur opposer avec courage et zèle infatigable une résistance
proportionnée à leur gravité. C'est Notre devoir pastoral de les avertir du péril redoutable qui les
menace : qu'ils se souviennent tous que ce socialisme éducateur a pour père le libéralisme et pour
héritier le bolchevisme. »68
§3- Leur athéisme radical opposé à une vision de l'homme respectueuse de sa dimension
spirituelle.
18
Dieu créateur et “provident”.
2/ D'où le côté frustrant des idéologies et qu'il n'est pas possible d'y céder si l'on veut le vrai
bonheur de l'homme ici-bas dans la vie sociale en le respectant aussi dans sa dimension spirituelle
et sa vocation supra-temporelle ; bref, si l'on veut professer en tant que chrétien une doctrine sociale
qui soit vraiment digne de l'homme. Ce que note S. Paul VI : « Le chrétien qui veut vivre sa foi
dans une action politique conçue comme un service, [ne peut], sans se contredire, adhérer à des
systèmes idéologiques qui s'opposent radicalement ou sur des points substantiels, à sa foi et à sa
conception de l'homme ; ni à l'idéologie marxiste, à son matérialisme athée, à sa dialectique de
violence et à la manière dont elle résorbe la liberté individuelle dans la collectivité, en niant en
même temps toute transcendance à l'homme et à son histoire, personnelle et collective ; ni à
l'idéologie libérale, qui croit exalter la liberté individuelle en la soustrayant à toute limitation, en la
stimulant par la recherche exclusive de l'intérêt et de la puissance, et en considérant les solidarités
sociales comme des conséquences plus ou moins automatiques des initiatives individuelles et non
pas comme un but et un critère majeur de la valeur de l'organisation sociale.
Est-il besoin de souligner l'ambiguïté possible de toute idéologie sociale ? Tantôt elle ramène
l'action, politique ou sociale, à être simplement l'application d'une idée abstraite, purement
théorique ; tantôt c'est la pensée qui devient un pur instrument au service de l'action comme un
simple moyen d'une stratégie. Dans les deux cas, n'est-ce pas l'homme qui risque de se trouver
aliéné ? La foi chrétienne se situe au dessus et parfois à l'opposé des idéologies dans la mesure où
elle reconnaît Dieu, transcendant et créateur, qui interpelle, à travers tous les niveaux du créé,
l'homme comme liberté responsable. »72
* *
Conclusion.
72 OA n°26s.
73 Clément, p.37.
74 CV n°53, §2.
19
Chapitre 3:
Personne et société.
1/ Le principe fondamental de la doctrine sociale de l'Église, que nous venons d'introduire, a été
exprimé par S. Jean XXIII en ces termes :
« L'Église apporte et annonce aux hommes une conception toujours actuelle de la vie sociale.
Suivant le principe de base de cette conception (…), les êtres humains sont et doivent être
fondement, but et sujets de toutes les institutions où se manifeste la vie sociale. Chacun d'entre eux,
étant ce qu'il est, doit être considéré selon sa nature intrinsèquement sociale et sur le plan
providentiel de son élévation à l'ordre surnaturel. »75 C'est marquer aussi la sociabilité intrinsèque
de l'homme comme tel ; et que, par conséquent, la vie sociale lui est nécessaire pour atteindre sa
perfection d'homme, tant dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel. De fait, l'existence même
de la doctrine sociale de l'Église manifeste que c'est dans le cadre de sa sociabilité naturelle que la
dignité inaliénable de la personne humaine doit être protégée puisque elle est par nature ordonnée à
la vie sociale. Cette nécessité de la vie sociale pour l'homme a été bien souvent notée par le
Magistère dès avant Vatican II. Léon XIII l'exprimait excellemment en ces termes : « L'homme est
né pour vivre en société, car, ne pouvant dans l'isolement, ni se procurer ce qui est nécessaire et
utile à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du cœur, la Providence l'a fait pour s'unir à ses
semblables, en une société tant domestique que civile, seule capable de fournir ce qu'il faut à la
perfection de l'existence. »76 Et Pie XI : « Dans le plan du Créateur, la société est un moyen naturel,
dont l'homme peut et doit se servir pour atteindre sa fin, car la société est faite pour l'homme et non
l'homme pour la société. Ce qui ne veut point dire, comme le comprend le libéralisme
individualiste, que la société est subordonnée à l'utilité égoïste de l'individu, mais que, par le moyen
de l'union organique avec la société, la collaboration mutuelle rend possible à tous de réaliser la
vraie félicité sur terre : cela veut dire encore que c'est dans la société que se développent toutes les
aptitudes individuelles et sociales données à l'homme par la nature, aptitudes qui, dépassant l'intérêt
immédiat du moment, reflètent dans la société la perfection de Dieu, ce qui est impossible, si
l'homme reste isolé. »77
2/ Il n'est pas la peine de gloser sur l'histoire de Mowgli 78 pour affirmer la nécessité de la vie sociale
pour le développement plénier de l'homme. C'est un constat de l'histoire et de l'ethnologie,
largement démontré par ces exceptions que constituent les enfants-loups ou les enfants-gazelles ; ou
encore par la vie des Pères des Déserts d'Orient, laquelle relève plus, pour certains d'entre eux, de
charismes spécifiques que d'un mode de vie naturel à l'homme : même ainsi, leurs apophtegmes
démontrent la nécessité de la vie sociale pour que l'homme puisse parvenir à sa perfection tant
naturelle que surnaturelle.
3/ Notons ici que la vie sociale n'a pas pour but unique de pourvoir au besoins égoïstes des
individus comme on pourrait le déduire un peu rapidement de ce qui précède. S. Jean XXIII
remarquait dans Pacem in Terris :
20
« La vie en société, vénérables frères et chers fils, doit être considérée avant tout comme une réalité
d'ordre spirituel, Elle est, en effet, échange de connaissances dans la lumière de la vérité, exercice
de droit et accomplissement de devoirs ; émulation dans la recherche du bien moral ; émulation
dans la noble jouissance du beau en toutes ses expressions légitimes ; disposition permanente à
communiquer à autrui le meilleur de lui-même et aspiration commune à un constant enrichissement
spirituel. Telles les valeurs qui doivent animer et orienter toutes choses : activités culturelles, vie
économique, organisation sociale, mouvements et régimes politiques, législation et toute autre
expression de la vie sociale dans sa continuelle évolution. »79
L'instruction Libertatis conscientia de la CDF (1986) a un développement qui complète bien
l'enseignement de S. Jean XXIII:
« La dimension sociale de l'être humain revêt encore une autre signification : seules la pluralité et la
riche diversité des hommes peuvent exprimer quelque chose de la richesse infinie de Dieu. Enfin,
cette dimension est appelée à trouver son accomplissement dans le Corps du Christ qui est l'Église.
C'est pourquoi la vie sociale, dans la variété de ses formes et dans la mesure où elle est conforme à
la loi divine, constitue un reflet de la gloire de Dieu. »80
1/ Léon XIII se réfère pour l'homme à une société primordiale, la famille, et à une société
postérieure dans l'ordre des réalités humaines, mais nécessaire cependant pour l'accomplissement
personnel de l'homme : celle aux destinées de laquelle préside l'État.
a./ C'est que, tout d'abord, la personne humaine a été créée par Dieu comme devant trouver son
équilibre premier et fondamental dans cette société de personnes complémentaires constituée par
l'union de l'homme et de la femme dans le mariage, la famille, et dans laquelle il naît et reçoit
l'éducation qui lui est nécessaire pour parvenir à sa maturité, tant dans l'ordre personnel que dans
l'ordre social. Comme le dit Vatican II : « Dieu n'a pas créé l'homme solitaire : dès l'origine, “Il les
créa homme et femme”81. Cette société de l'homme et de la femme est l'expression première de la
communion des personnes. Car l'homme, de par sa nature profonde, est un être social, et, sans
relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités ».82
b./ D'où cette affirmation fondamentale de l'importance de la communauté familiale pour la doctrine
sociale de l'Église, affirmation reprise par Benoît XVI,83 mais que je tire de la plume de S. Jean
XXIII et que l'on trouve déjà, formulée presque à l'identique, chez Léon XIII : « La famille, fondée
sur le mariage librement contracté, un et indissoluble, est et doit être tenue pour la cellule première
et naturelle de la société. De là, l'obligation de mesures d'ordre économique, social, culturel et moral
de nature à en consolider la stabilité et à lui faciliter l'accomplissement du rôle qui lui incombe ».84
2/ Cependant, la société familiale ne suffit pas à couvrir tous les besoins de l'homme dans le
domaine social : elle n'est pas une société “auto-suffisante”. C'est pourquoi elle a besoin de
s'intégrer à une communauté sociale d'ordre supérieur qui soit à même de correspondre à toutes les
nécessités de la vie humaine, familiale et personnelle, pour son parfait accomplissement ici-bas. Et
à une autre société, surnaturelle celle-là ordonnée à la fin supra-temporelle et surnaturelle de
l'homme : l'Église. Ces deux sociétés sont parfaites dans leur ordre : la première pour l'obtention du
bien commun temporel des hommes, la seconde pour leur salut éternel :
79 N°36.
80 N°33.
81 Gn 1, 27.
82 GS n°12.
83 CV, n°44.
84 PT n°16 ; cf. RN n°9 (Marmy, n°441).
21
« Or, il y a trois sociétés nécessaires, établies par Dieu, à la foi distinctes et harmonieusement unies
entre elles, au sein desquelles l'homme vient au monde. Deux sont d'ordre naturel : la famille et la
société civile ; la troisième, l'Église, est d'ordre surnaturel. En premier lieu, la famille, instituée
immédiatement par Dieu pour sa fin propre, qui est la procréation et l'éducation des enfants. Elle a
pour cette raison une priorité de nature, et par suite une priorité de droits, par rapport à la société
civile. Néanmoins, la famille est une société imparfaite parce qu'elle n'a pas en elle-même tous les
moyens nécessaires pour atteindre sa perfection propre ; tandis que la société civile est une société
parfaite, car elle a en elle tous les moyens nécessaires à sa fin propre, qui est le bien commun
temporel. Elle a donc sous cet aspect, c'est-à-dire par rapport au bien commun, la prééminence sur
la famille, qui trouve précisément dans la société civile la perfection temporelle qui lui convient. La
troisième société dans laquelle l'homme, par le baptême, naît à la vie divine de la grâce, est l'Église,
société d'ordre surnaturel et universel, société parfaite aussi, parce qu'elle a en elle tous les moyens
requis pour sa fin, qui est le salut éternel des hommes. À elle donc la suprématie dans son ordre. »85
3/ Cette société primordiale qu'est la famille et ces deux sociétés parfaites que constituent chacune
dans son ordre la société politique et l'Église, ne sont pas les uniques composantes du corps social.
En effet, pour que ces trois sociétés fondamentales servent au mieux les fins authentiques de la
personne humaine, il est concrètement nécessaire que la sociabilité intrinsèque de l'homme s'exerce
dans une multitude de groupements et d'associations répondant à ses divers besoins et qui auront
une finalité intermédiaire de service social. L'Église nomme ces composantes importantes du corps
social les corps intermédiaires, et leur nécessité concrète a fait de sa part l'objet d'un enseignement
formel et constant. Donnons ici deux développements de Centesimus Annus :
b./ « À part la famille, d'autres groupes sociaux intermédiaires remplissent des rôles primaires et
mettent en œuvre des réseaux de solidarité spécifiques. Ces groupes acquièrent la maturité de vraies
communautés de personnes et innervent le tissu social, en l'empêchant de tomber dans l'imper-
sonnalité et l'anonymat de la masse, malheureusement trop fréquents dans la société moderne. C'est
dans l'entrecroisement des relations multiples que vit la personne et que progresse la “personnalité”
de la société. L'individu est souvent écrasé aujourd'hui entre les deux pôles de l'État et du marché.
En effet, il semble parfois n'exister que comme producteur et comme consommateur de
marchandises, ou comme administré de l'État, alors qu'on oublie que la convivialité n'a pour fin ni
l'État ni le marché, car elle possède en elle-même une valeur unique que l'État et le marché doivent
servir. L'homme est avant tout un être qui cherche la vérité et qui s'efforce de vivre selon cette
vérité, de l'approfondir dans un dialogue constant qui implique les générations passées et à venir. »87
c./ La nécessaire autonomie de ces corps intermédiaires pour que la société ait un caractère
pleinement humain, c'est-à-dire pleinement consonant avec la dignité inaliénable de la personne
humaine, vient d'être rappelée par Benoît XVI dans Caritas in veritate, conjointement avec le
22
principe du subsidiarité dont nous reparlerons.88 Mais reprenons une à une ces diverses instances de
la vie sociale de l'homme.
* *
II- La famille et ses droits inviolables.
La société familiale a été instituée par Dieu pour être le cadre primordial de la vie des
hommes. Ainsi elle se situe au fondement de la société, ce qui implique pour elle, avec des devoirs,
des droits inviolables qui sont comme l'extension des droits de la personne et donc antérieurs à ceux
de la société politique sur ses membres :
« En créant l'homme et la femme, Dieu a institué la famille humaine et l'a dotée de sa constitution
fondamentale. Ses membres sont des personnes égales en dignité. Pour le bien commun de ses
membres et de la société, la famille implique une diversité de responsabilités, de droits et de
devoirs. »89 Détaillons les points majeurs de cette affirmation de principe.
1/ Insistons d'abord sur ce point : comme on l'a déjà noté avec le Magistère, la famille est comme la
cellule fondamentale de la société des hommes. C'est ce qu'exprimait Pie XII :
« La famille est le principe de la société. De même que le corps humain se compose de cellules
vivantes, qui ne sont pas simplement juxtaposées, mais constituent par leurs relations intimes et
permanentes un tout organique, ainsi la société est formée, non point d'un conglomérat d'individus
qui apparaissent un instant pour disparaître ensuite, mais de la communauté économique et de la
solidarité morale des familles qui, transmettant de génération en génération le précieux héritage du
même idéal, de la même civilisation et de la même foi religieuse, assurent la cohésion et la
continuité des liens sociaux. S. Augustin le notait il y a quinze siècles, lorsqu'il écrivait que la
famille doit être l'élément initial et pour ainsi dire une cellule (particula) de la société. Et comme
toute partie est ordonnée à la fin et à l'intégrité du tout, il en déduisait que la paix domestique entre
ceux qui commandent et ceux qui obéissent tourne à la concorde des citoyens. »90
Le CEC s'exprime sur ce point en ces termes :
« La famille est la cellule originelle de la vie sociale. Elle est la société naturelle où l'homme et la
femme sont appelés au don de soi dans l'amour et dans le don de la vie. L'autorité, la stabilité et la
vie de relations au sein de la famille constituent les fondements de la liberté, de la sécurité, de la
fraternité au sein de la société. La famille est la communauté dans laquelle, dès l'enfance, on peut
apprendre les valeurs morales, commencer à honorer Dieu et bien user de la liberté. La vie de
famille est initiation à la vie en société. »91
2/ Comme telle, la famille se distingue en droit naturel et divin de toutes les autres formes
d'association de personnes, quand bien même l'État les identifierait juridiquement. Ces associations
ne seraient alors que des pseudo-familles qu'on ne pourrait sans injustice très grave équiparer aux
familles authentiques puisqu'elles seraient dépourvues des droits fondamentaux propres à la famille.
Le conditionnel est devenu, hélas de trop avec l'institution du fameux PACS et la reconnaissance
des unions homosexuelles. Deux textes peuvent aider à illustrer ce propos :
a./ Le mariage, fondement de la famille: « Le fondement de la famille réside dans la libre volonté
des époux de s'unir en mariage, dans le respect des significations et des valeurs propres à cette
institution, qui ne dépend pas de l'homme, mais de Dieu lui-même (…). C'est une institution qui
naît, notamment pour la société, “de l'acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent
mutuellement”92 et qui se fonde sur la nature même de l'amour conjugal qui, en tant que don total et
88 CV n°57.
89 CEC n°2203.
90 Discours du 26/05/1940.
91 CEC n°2207.
92 GS n°48.
23
exclusif, de personne à personne, comporte un engagement définitif exprimé par le consentement
réciproque, irrévocable et public (…). Aucun pouvoir ne peut abolir le droit naturel au mariage ni
modifier ses caractères et ses finalités. »93
b./ Les unions homosexuelles: « Il n'y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies,
mêmes lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille.
Le mariage est saint, alors que les relations homosexuelles contrastent avec la loi morale natu-
relle. »94 La CDF ajoutait : « Lorsqu'on est confronté à la reconnaissance juridique des unions
homosexuelles, ou au fait d'assimiler juridiquement les unions homosexuelles au mariage, leur
donnant accès aux droits qui sont propres à ce dernier, on doit s'y opposer de manière claire et
incisive... »95
3/ Troisième point à noter : l'antériorité de la société familiale par rapport à la société civile et à
l'État implique qu'elle ait dans la société des droits inaliénables qui sont de véritables extensions des
droits de la personne. Le Magistère l'a constamment réaffirmé, jusqu'à rédiger une Charte des
droits de la famille. Nous donnons la liste de l'Exhortation Apostolique Familiaris consortio reprise
par le CEC :
« La communauté politique a le devoir d'honorer la famille, de l'assister, de lui assurer
notamment :
> la liberté de fonder un foyer, d'avoir des enfants et de les élever en accord avec ses propres
convictions morales et religieuses ;
> la protection de la stabilité du lien conjugal et de l'institution familiale ;
> la liberté de professer sa foi, de la transmettre, d'élever ses enfants en elle, avec les moyens et les
institutions nécessaires ;
> le droit à la propriété privée, la liberté d'entreprendre, d'obtenir un travail, un logement, le droit
d'émigrer ;
> selon les institutions des pays, le droit aux soins médicaux, à l'assistance pour les personnes
âgées, aux allocations familiales ;
> le protection de la sécurité et de la salubrité, notamment à l'égard des dangers comme la drogue,
la pornographie, l'alcoolisme, etc.
> la liberté de former des associations avec d'autres familles et d'être ainsi représentées auprès des
autorités civiles (cf. FC n°46). »96
Le CEC, en s'appuyant sur Gaudium et Spes, exhorte auparavant les autorités civiles en ces termes :
« L'importance de la famille pour la vie et le bien-être de la société (cf. GS n°47, § 1) entraîne une
responsabilité particulière de celle-ci dans le soutien et l'affermissement du mariage et de la famille.
Que le pouvoir civil considère comme un devoir grave de “reconnaître et de protéger la vraie nature
du mariage et de la famille, de défendre la moralité publique et de favoriser la prospérité des foyers”
(GS n°52, § 2). »97
4/ Il y a dans cette importance donnée à la famille pour la solidarité des divers membres du corps
social – et, en fin de compte pour la paix civile et le progrès social –, une conception de la personne
93 CompDS, n°215s. Cf. S. Jean-Paul II, Lettre aux chefs d'État à propos de la Conférence du Caire (19/03/1994 = DC
1994,452).
94 CDF : Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles
(5/08/2003), n°4.
95 Ibid. n°5.
96 CEC n°2211.
97 CEC n°2210.
24
humaine complètement à l'opposé de celle de l'individualisme libéral. L'homme est par nature fait
pour naître et être éduqué à la vie tant personnelle que sociale dans une famille ; c'est dans la
famille et par son moyen que l'homme parvient à son plein épanouissement :
« La première structure fondamentale pour une “écologie humaine” est la famille, au sein de
laquelle l'homme reçoit des premières notions déterminantes concernant la vérité et le bien, dans
laquelle il apprend ce que signifie aimer et être aimé et, par conséquent, ce que veut dire
concrètement être une personne. On pense ici à la famille fondée sur le mariage, où le don de soi
réciproque de l'homme et de la femme crée un milieu de vie dans lequel l'enfant peut naître et
épanouir ses capacités, devenir conscient de sa dignité et se préparer à affronter son destin unique et
irremplaçable. »98
5/ Mais l'idéologie marxiste, dans toutes ses composantes, nie pareillement le rôle primordial de la
famille comme cellule de base de toute société vraiment humaine. Ce qui se remarque
particulièrement dans le cas du communisme athée :
« De plus, le communisme dépouille l'homme de sa liberté, principe spirituel de la conduite
morale ; il enlève à la personne humaine tout ce qui constitue sa dignité, tout ce qui s'oppose
moralement à l'assaut des instincts aveugles. On ne reconnaît à l'individu, en face de la collectivité,
aucun des droits naturels à la personne humaine ; celle-ci, dans le communisme, n'est plus qu'un
rouage du système. Dans les relations des hommes entre eux, on soutient le principe de l'égalité
absolue, on rejette toute hiérarchie et toute autorité établie par Dieu, y compris l'autorité des
parents. Tout ce qui existe de soi-disant autorité et subordination entre les hommes dérive de la
collectivité comme de sa source première et unique (…). En refusant à la vie humaine tout caractère
sacré et spirituel, une telle doctrine fait nécessairement du mariage et de la famille une institution
purement conventionnelle et civile, fruit d'un système économique déterminé. On nie par
conséquent l'existence d'un lien matrimonial de nature juridico-morale qui soit soustrait au bon
plaisir des individus ou de la collectivité et, par suite, on rejette l'indissolubilité de ce lien. En
particulier, le communisme n'admet aucun lien spécial de la femme avec la famille et le foyer. »99
6/ Toute autre est le fruit d'une conception vraiment plénière de la personne, conforme aux
exigences de la loi naturelle. C'est seulement alors qu'on est en droit de parler d'une “écologie”
vraiment digne de la personne humaine intégrale. S. Jean-Paul II, dans Centesimus Annus (cité plus
haut), continue en ces termes : « Il faut en revenir à considérer la famille comme le sanctuaire de la
vie. En effet, elle est sacrée, elle est le lieu où la vie, don de Dieu, peut être convenablement
accueillie et protégée contre les nombreuses attaques auxquelles elle est exposée, le lieu où elle peut
se développer suivant les exigences d'une croissance humaine authentique. Contre ce qu'on appelle
la culture de la mort, la famille constitue le lieu de la culture de la vie… »100 Dans le cas contraire,
voici ce qui arrive : « Il arrive souvent, au contraire, que l'homme se décourage de réaliser les
conditions authentiques de la reproduction humaine, et il est amené à se considérer lui-même et à
considérer sa propre vie comme un ensemble de sensations à expérimenter et non comme une
œuvre à accomplir. Il en résulte un manque de liberté qui fait renoncer au devoir de se lier dans la
stabilité avec une autre personne et d'engendrer des enfants, ou bien qui amène à considérer ceux-ci
comme une de ces nombreuses “choses” que l'on peut avoir ou ne pas avoir, au gré de ses goûts, et
qui entrent en concurrence avec d'autres possibilités. »101 D'où la perte totale de repères et le dégoût
de la vie qui envahit de plus en plus notre société « postmoderne ».
7/ Au vrai, toute la dignité de la famille et les droits fondamentaux dont elle doit jouir de ce fait ne
25
sont pleinement perçus (comme cela est tangible dans le texte qui précède) que si on ne l'abstrait
pas de sa relation au plan divin sur l'homme :
« La famille chrétienne est une communion de personnes, trace et image de la communion du Père
et du Fils dans l'Esprit Saint. Son activité procréatrice et éducative est le reflet de l'œuvre créatrice
du Père. Elle est appelée à partager la prière et le sacrifice du Christ. » 102
* *
1/ La société succomberait sous le centralisme d'un état technocratique où les personnes humaines
et les familles perdraient leur identité et donc leur dignité inaliénable, si n'existaient pas des
instances intermédiaires entre elles et l'État pour défendre leurs intérêts les plus concrets et les
représenter authentiquement devant ceux qui possèdent les pouvoirs de décision dans l'ordre social,
économique ou politique. D'où la nécessité des corps intermédiaires qui forment l'ossature
nécessaire d'un corps social pleinement humain. Pie XI déclarait :
« Il est vrai sans doute, et l'histoire en fournit d'abondants témoignages, que, par suite de l'évolution
des conditions sociales, bien des choses que l'on demandait jadis à des associations de moindre
envergure ne peuvent plus désormais être accomplies que par de puissantes collectivités. Il n'en
reste pas moins indiscutable qu'on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de
philosophie sociale : de même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la
communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs
propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière
très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à
une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir
eux-mêmes.
L'objet naturel de toute intervention [de l'État] en matière sociale est d'aider les membres du corps
social, et non pas de les détruire ni de les absorber. Que l'autorité publique abandonne donc aux
groupements de rang inférieur le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l'excès
son effort ; elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les
fonctions qui n'appartiennent qu'à elle, parce qu'elle seule peut les remplir ; diriger, surveiller,
stimuler, contenir, selon que le comportent les circonstances ou l'exige la nécessité. Que les
gouvernants en soient donc bien persuadés : plus parfaitement sera réalisé l'ordre hiérarchique des
divers groupements, selon ce principe de la fonction supplétive de toute collectivité, plus grandes
seront l'autorité et la puissance sociale, plus heureux et plus prospère l'état des affaires publi-
ques. »103
2/ Les corps intermédiaires sont d'ailleurs le résultat d'une tendance naturelle à l'homme dans la
conduite de sa vie et répondent donc, pour lui, à un véritable besoin de nature comme le notait
implicitement S. Jean XXIII dans Mater et Magistra :
« [“La socialisation”] est aussi le fruit et l'expression d'une tendance naturelle, quasi incoercible,
des humains : tendance à l'association en vue d'atteindre des objectifs qui dépassent les capacités et
les moyens dont peuvent disposer les individus. Pareille disposition a donné vie, surtout en ces
dernières décennies, à toute une gamme de groupes, de mouvements, d'associations, d'institutions, à
buts économiques, culturels, sociaux, sportifs, récréatifs, professionnels, politiques... »104
La “socialisation” dont nous parle dans ce texte S. Jean XXIII n'a rien avoir avec le
socialisme, mais ce vocable entend insister sur la nécessité de la multiplication des liens sociaux
pour le plein épanouissement humain de la société moderne. D'où l'importance que lui donne S.
26
Jean-Paul II à la suite de son prédécesseur :
« On ne peut parler de socialisation que si la subjectivité de la société est assurée, c'est-à-dire si
chacun, du fait de son travail, a un titre plénier à se considérer en même temps comme
copropriétaire du grand chantier de travail dans lequel il s'engage avec tous. Une des voies pour
parvenir à cet objectif pourrait être d'associer le travail, dans la mesure du possible, à la propriété du
capital, et de donner vie à une série de corps intermédiaires à finalités économiques, sociales et
culturelles : ces corps jouiraient d'une autonomie effective vis-à-vis des pouvoirs publics; ils
poursuivraient leurs objectifs spécifiques en entretenant entre eux des rapports de loyale
collaboration et en se soumettant aux exigences du bien commun, il revêtiraient la forme et la
substance d'une communauté vivante. Ainsi leurs membres respectifs seraient-ils considérés et
traités comme des personnes et stimulés à prendre une part active à leur vie. »105
Nous venons de voir que l'existence des corps intermédiaires était une nécessité concrète
pour que l'homme puisse mener une vie pleinement humaine. Sans prétendre à être exhaustif, on
peut affirmer d'emblée que les divers types de corps intermédiaires vont correspondre aux divers
aspects de la vie de l'homme ici-bas. Ainsi Alphonse Brégou distingue :
> Les corps intermédiaires liés à la vie civique : ils ont tous pour fondement une « communauté de
destin » (Gustave Thibon). Nous trouvons tout d'abord le village, puis la commune (qui rassemble
souvent plusieurs villages), puis au-dessus le département et maintenant la région pour la France :
on trouve en tout pays des divisions analogues (comtés, “états” etc.). Michel Creuzet notait que la
commune est « le lieu de gestion du bien public le plus directement ordonné à la vie des citoyens et
à leurs intérêts ». Quant au village, il constituait autrefois la plus fondamentale des « communautés
d'interdépendance et de solidarité réciproque » (Gustave Thibon) pour le bien d'un chacun et la
disparition progressive des villages est sûrement pour beaucoup dans la perte du sens de la
solidarité qui caractérise notre monde socialisé des grandes villes et le recours d'un chacun à “l'État-
providence”, supposé devoir pourvoir à tout et qui déçoit toujours. Les corps qui se situent au-
dessus visent à mettre en œuvre des solidarités liées à une communauté de destin plus large.
> Ceux qui sont liés à la nécessaire éducation des enfants. Les familles ne peuvent pourvoir
pleinement à l'éducation de leurs enfants : d'où la nécessité de se grouper et de fonder des
associations et des établissements capables de fournir l'enseignement nécessaire jusqu'au plus haut
niveau. Certes, l'État à le devoir d'y pourvoir, mais il ne saurait sans ingérence arbitraire prétendre
assurer l'éducation de la jeunesse par dessus la tête des parents :
« Comme l'a rappelé le Concile Vatican II : “Les parents, parce qu'ils ont donné la vie à leurs
enfants, ont la très grave obligation de les élever et, à ce titre, ils doivent être reconnus comme leurs
premiers et principaux éducateurs. Le rôle éducatif des parents est d'une telle importance que, en
cas de défaillance de leur part, il peut difficilement être suppléé. C'est aux parents, en effet, de créer
une atmosphère familiale, animée par l'amour et le respect envers Dieu et les hommes, telle qu'elle
favorise l'éducation totale, personnelle et sociale, de leurs enfants. La famille est donc la première
école des vertus sociales dont aucune société ne peut se passer”. Le droit et le devoir d'éducation
sont pour les parents quelque chose d'essentiel, de par leur lien avec la transmission de la vie ;
quelque chose d'original et de primordial, par rapport au devoir éducatif des autres, en raison du
caractère unique du rapport d'amour existant entre parents et enfants ; quelque chose d'irrem-
plaçable et d'inaliénable, qui ne peut donc être totalement délégué à d'autres ni usurpé par
105 LE n°14.
106 Pour une étude systématique : Michel Creuzet, Les corps intermédiaires (Édition des Cercles S. Joseph, Martigny).
27
d'autres. »107
> Ceux qui sont liés à la vie associative : les « associations ». En France, la loi de 1901 qui régit les
associations et leur donne une personnalité morale les définit ainsi (article 1 er) : « La convention par
laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun d'une façon permanente leurs
connaissances ou leurs activités dans un but autre que de partager les bénéfices ». La communauté
de destin qui est à leur racine n'est donc plus fondée sur la complémentarité mais sur la
ressemblance. Les buts justifiant la constitution et le fonctionnement des associations peuvent varier
à l'infini à condition que leur objet « ne soit pas illicite ou contraire aux lois et aux bonnes mœurs »,
précise la loi de 1901. Brégou note : « Les associations, du moins en France et depuis la loi de
1901, constituent très certainement un espace de liberté au sein desquelles les personnes et les
familles peuvent exercer leurs responsabilité et développer leurs capacités ».108
La liberté d'association (dès lors que les buts en sont moralement légitimes) est certainement
l'une des revendication les plus fermes de la doctrine sociale de l'Église, opposée par nature, il faut
le souligner, au socialisme dirigiste et planificateur. S. Jean XXIII notait :
« La “socialisation” est un des aspects caractéristiques de notre époque. Elle est une multiplication
progressive des relations dans la vie commune ; elle comporte des formes diverses de vie et
d'activités associées et l'instauration d'institutions juridiques. Ce fait s'alimente à la source de
nombreux facteurs historiques, parmi lesquels il faut compter les progrès scientifiques et
techniques, une plus grande efficacité productive, un niveau de vie plus élevé des habitants (…).
Il est clair que la “socialisation”, ainsi comprise, apporte beaucoup d'avantages. En fait, elle
permet d'obtenir la satisfaction de nombreux droits personnels, en particulier ceux qu'on appelle
économiques et sociaux (…). Par contre, la “socialisation” multiplie les méthodes d'organisation, et
rend de plus en plus minutieuse la réglementation juridique des rapports humains, en tous
domaines. Elle réduit en conséquence le rayon d'action libre des individus. Elle utilise des moyens,
emploie des méthodes, crée des ambiances qui rendent difficile pour chacun une pensée
indépendante des influences extérieures, une action d'initiative propre, l'exercice de sa
responsabilité, l'affirmation et l'enrichissement de sa personne. »109
> La vie syndicale. En France, du moins, il faut distinguer les associations réglées par la loi de 1901
et les associations professionnelles ou syndicats réglementés par la loi de 1884. À leur propos
Michel Creuzet notait :
« Les syndicats sont des corps intermédiaires dans la mesure où ils défendent les intérêts réels des
travailleurs, c'est-à-dire quand ils restent dans le domaine de leur compétence. Aussitôt qu'ils
deviennent des masses de manœuvre au service des forces politiques, ils perdent ce caractère. »
Il est clair que c'est de syndicats authentiques et non de courroies de transmission des mots
d'ordres d'organisations subversives que parle le concile Vatican II lorsqu'il enseigne :
« Il faut mettre au rang des droits fondamentaux de la personne le droit des travailleurs de fonder
librement des associations capables de les représenter d'une façon valable et de collaborer à la
bonne organisation de la vie économique, ainsi que le droit de prendre librement part aux activités
de ces associations, sans courir le risque de représailles. Grâce à cette participation organisée, jointe
à un progrès de la formation économique et sociale, le sens des responsabilités grandira de plus en
plus chez tous : ils seront ainsi amenés à se sentir associé, selon leurs moyens et leurs aptitudes
personnels, à l'ensemble du développement économique et social ainsi qu'à la réalisation du bien
commun universel. »110
28
> La vie professionnelle. Les professions et les métiers,111 les entreprises aussi ont des intérêts
communs qui justifient l'existence de corps intermédiaires les concernant. De ce point de vue S.
Jean-Paul II notait, dans Laborem Exercens :
« C'est un fait, par ailleurs, qu'en certains cas, cette alliée qu'est la technique peut aussi se
transformer en quasi adversaire de l'homme, par exemple lorsque la mécanisation du travail
“supplante” l'homme en lui ôtant toute satisfaction personnelle, et toute incitation à la créativité et à
la responsabilité, lorsqu'elle supprime l'emploi de nombreux travailleurs ou lorsque, par l'exaltation
de la machine, elle réduit l'homme à en être l'esclave. »112
> La vie religieuse, enfin, exige la création de corps intermédiaires dans le cadre législatif de la
société moderne pour la promotion et la défense, en face de l'État, de son aspect social. Les valeurs
religieuses sont, en effet, le bien le plus précieux de la famille humaine. Il en résulte, soit pour les
personnes, soit pour les familles, un droit humain fondamental que l'État doit respecter. On citera,
pour la France et dans la perspective catholique, les associations diocésaines.113 On peut leur
rattacher les nombreuses organisations caritatives ou culturelles qui sont l'une des expressions
sociales majeures de la vie chrétienne.
Remarque: On ne parlera pas ici des corps intermédiaires directement liés à la vie ecclésiale.
* *
IV- L'État.
§1- Définition.
1/ La nation et l'État : première approche. Ernest Renan définissait ainsi la nation : « Une nation est
une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme,
ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en
commun d'un riche legs de souvenirs. L'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble,
la volonté de continuer à faire vivre l'héritage qu'on a reçu indivis ».114 Jean Ousset de préciser : « Si
la patrie désigne surtout un “héritage”, le patrimoine reçu des aïeux, l'idée de nation nous semble
plus spécifiquement humaine. Entendre par là qu'elle concerne moins l'héritage que l'héritier ». Et
de conclure son développement par cette définition : « La nation est la communauté vivante à
laquelle on se trouve lié par la naissance. Communauté qui, par une action multiforme, agit sur la
genèse de l'individu : éducation, culture, mentalité ».115 Pie XII, remarquait pour sa part dans le
même sens : « La vie nationale est de sa nature l'ensemble actif de toutes les valeurs de civilisation
qui sont propres à un groupe déterminé, le caractérisent et constituent le lien de son unité
spirituelle ».116 Voici pour la nation. La notion d'État lui est corrélative si nous suivons Alfred
Coste-Floret affirmant : « l'État est l'appareil dirigeant de la communauté nationale ».117 Alphonse
Brégou en conclut : « Ainsi apparaît nettement le caractère “social” et “communautaire” de la
nation, alors que l'État ayant en charge l'autorité représente son organisation politique, juridique et
économique ».118
111 Creuzet (op. cit. p.49) distingue la profession qui « fait concourir les éléments de compétences différentes en vue
d'une activité économique définie », et le métier qui « représente l'aspect humain, personnel, dans les corps
professionnels ».
112 LE n°5.
113 Émile Poulat : Les Diocésaines (Documentation française, 2007).
114 Dans Qu'est-ce qu'une nation? Cité Brégou p.54s.
115 Ousset, p.20.
116 Message de Noël 1954.
117 Alfred Coste-Floret au Colloque des juristes catholiques de France, 1980 ; cité Brégou p.53.
118 Brégou, p. 54.
29
2/ Si la notion de nation, telle que nous venons de la cerner ne peut donner lieu à discussion, la
définition de l'État que vient de nous donner Mr Coste-Floret est plus discutable, même si elle met
bien en évidence ce qui est la raison d'être de l'État : donner aux nations leur structure politique, car
une nation, selon la définition précisée qui se fonde sur l'expérience historique, n'est pas de soi
politiquement structurée. Une nation peut très bien ne pas avoir sa propre souveraineté politique et
dépendre d'un état multinational, ce qui fut le cas dans l'empire Habsbourg et l'est encore, en
Grande Bretagne, pour l'Écosse par exemple ; elle peut même être partagée entre plusieurs unités
politiques, comme ce fut le cas pour la Pologne : dans ces cas elle devient un corps intermédiaire de
première importance dans le groupement politique dont elle fait partie. 119 Ainsi, nous dirons que
l'État n'est rien d'autre que l'appareil dirigeant d'une société politique, qu'elle soit nationale ou
multinationale.
§2- Rôle.
1/ L'État est donc le principe de gouvernement d'une nation indépendante ou d'un ensemble de
nations constituant, par hypothèse, une société “parfaite”, c'est-à-dire apte à pourvoir véritablement
au bien commun dans un cadre culturel donné ; c'est lui qui va donc permettre à l'homme d'atteindre
ces biens supérieurs que, ni ses seuls moyens, ni l'institution familiale, ni même les corps
intermédiaires ne lui permettent d'atteindre. D'où son importance et l'autorité qui lui est conférée et
qui, voulue de Dieu, trouve en Lui son origine et sa justification.
2/ On ne reprendra pas ici la justification de la nécessaire autorité de l'État et de son origine, telle
que développée par Léon XIII dans son enseignement (encycliques Diuturnum Illud et Immortale
Dei). Pie XII, dans son Radio-message de Noël 1944, l'actualisait en ces termes :
« L'État démocratique, qu'il soit monarchique ou républicain, doit être investi du pouvoir de
commander avec une autorité vraie et effective. L'ordre absolu des êtres et des fins qui montre dans
l'homme une personne autonome, c'est-à-dire un sujet de devoirs et de droits inviolables d'où dérive
et ou tend la vie sociale, comprend également l'État comme société nécessaire, revêtue de l'autorité
sans laquelle il ne pourrait ni exister ni vivre. Ainsi la personne, l'État, le pouvoir public avec leurs
droits respectifs se trouvent tellement liés et unis entre eux qu'ils se soutiennent ou s'écroulent tous
ensemble. Comme cet “ordre absolu” aux yeux de la saine raison et surtout de la foi chrétienne ne
peut avoir d'autre origine qu'en un Dieu personnel, notre Créateur, il suit de là que la dignité de
l'homme est la dignité de l'image de Dieu, que la dignité de l'État est la dignité de la communauté
morale voulue par Dieu, que la dignité de l'autorité publique est la dignité de sa participation à
l'autorité de Dieu ».120
On peut développer cet enseignement de Pie XII par des enseignements convergeants du
Magistère qui marquent bien que l'État, de par son rôle irremplaçable, possède lui-aussi des droits
119 Le CompDS (n°384ss) identifie pratiquement peuple et nation comme le fait l'usage courant : c'est inexact en ce
sens qu'une nation peut être pluriculturelle comme c'était le cas, par exemple, de la France d'ancien régime (même si
l'une des cultures était dominante) ; par ailleurs bien des peuples sont dépourvus d'une culture propre, ce qui répugne
à l'idée de nation. Autre remarque : qu'un État puisse fort légitimement diriger le sort de plusieurs nations contredit
des idées chères aux politiciens des derniers siècles : qu'on pense au principe des nationalités du 19ème siècle et au
risorgimento, ou au récent droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce n'est pas qu'une nation ne puisse aspirer à
l'indépendance politique, mais une telle aspiration ne s'appuie sur une exigence de la doctrine sociale de l'Église que
si interviennent des considérations de bien commun. Sur cette question, outre Ousset, op. cit., voir Pie XII, Message
de Noël 1954. Pie XII remarquait en particulier : « La vie nationale est quelque chose de non politique. C'est si vrai
que, comme le démontrent l'histoire et l'expérience, elle peut se développer côte à côte avec d'autres au sein d'un
même État, comme elle peut s'étendre au-delà des frontières politiques de celui-ci ».
120 « Sur la démocratie » Cité Brégou, p. 54s.
30
inaliénables, mais qui sont consécutif à sa raison d'être : le service de l'humanité concrète dans
toutes ses dimensions authentiquement humaines, ce qui implique qu'il obéisse aux prescriptions de
la loi naturelle qui a sa source en Dieu – et donc qu'il accepte de tenir de Dieu son pouvoir.
a./ « L'autorité politique, soit à l'intérieur de la communauté comme telle, soit dans les organismes
qui représentent l'État, doit toujours se déployer dans les limites de l'ordre moral, en vue du bien
commun (mais conçu d'une manière dynamique), conformément à un ordre juridique légitimement
établi ou à établir. Alors les citoyens sont en conscience tenus à l'obéissance. D'où, assurément, la
responsabilité, la dignité et l'importance du rôle de ceux qui gouvernent. »122
b./ « Puisque nulle société “n'a de consistance sans un chef dont l'action efficace et unifiante
mobilise tous les membres au service des buts communs, toute communauté humaine a besoin d'une
autorité qui la régisse. Celle-ci, tout comme la société, a donc pour auteur la nature et du même
coup Dieu lui-même”. »123
31
politique de parti, provenant de l'arbitraire humain et tout rempli de haine. »124
« L'autorité ne tire pas d'elle-même sa légitimité morale. Elle ne doit pas se comporter de manière
despotique, mais agir pour le bien commun comme une “force morale fondée sur la liberté et le sens
de la responsabilité” (GS n°74, § 2) : “La législation humaine ne revêt le caractère de loi qu'autant
qu'elle se conforme à la juste raison ; d'où il apparaît qu'elle tient sa vigueur de la loi éternelle. Dans
la mesure où elle s'écarterait de la raison, il faudrait la déclarer injuste, car elle ne vérifierait pas la
notion de loi ; elle serait plutôt une forme de violence” (S. Thomas d'Aquin, I a IIæ Q.93, 3, ad
2m). »125 Léon XIII remarquait déjà : « Les chefs d'État doivent d'abord apporter un concours d'ordre
général par tout l'ensemble des lois et des institutions. Nous voulons dire qu'ils doivent agir en sorte
que la constitution et l'administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité, tant
publique que privée (…). Car en vertu même de son office, l'État doit servir l'intérêt commun. »126
4/ L'État doit respecter toutes les diverses instances du corps social pour accomplir légitimement sa
mission.
« Parlant de la réforme des institutions, c'est tout naturellement l'État qui vient à l'esprit. Non certes
qu'il faille fonder sur son intervention tout espoir de salut ! Mais depuis que l'individualisme a
réussi à briser, à étouffer presque cet intense mouvement de vie sociale qui s'épanouissait jadis en
une riche et harmonieuse floraison de groupements les plus divers, il ne reste plus guère en présence
que les individus et l'État. Cette déformation du régime social ne laisse pas de nuire sérieusement à
l'État sur qui retombent dès lors toutes les fonctions que n'exercent plus les groupements disparus,
et qui se voit accablé sous une quantité à peu près infinie de charges et de responsabilités.
Il est vrai sans doute, et l'histoire en fournit d'abondants témoignages, que, par suite de l'évolution
des conditions sociales, bien des choses que l'on demandait jadis à des associations de moindre
envergure ne peuvent plus désormais être accomplies que par de puissantes collectivités. Il n'en
reste pas moins indiscutable qu'on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de
philosophie sociale : de même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la
communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs
propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière
très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à
une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir
eux-mêmes.
L'objet naturel de toute intervention en matière sociale est d'aider les membres du corps social, et
non pas de les détruire ni de les absorber.
Que l'autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de
moindre importance où se disperserait à l'excès son effort ; elle pourra dès lors assurer plus
librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n'appartiennent qu'à elle, parce
qu'elle seule peut les remplir ; diriger, surveiller, stimuler, contenir, selon que le comportent les
circonstances ou l'exige la nécessité. Que les gouvernants en soient donc bien persuadés : plus
parfaitement sera réalisé l'ordre hiérarchique des divers groupements, selon ce principe de la
fonction supplétive de toute collectivité, plus grandes seront l'autorité et la puissance sociale, plus
heureux et plus prospère l'état des affaires publiques. »127
124 DR n°33.
125 CEC n°1902.
126 Rerum Novarum ; Marmy, n°464.
127 QA n°85-88.
32
5/ Exemples d'ingérences inadmissibles de l'État.
« Une conception qui fait appartenir à l'État, les jeunes générations, entièrement et sans exception,
depuis le premier âge jusqu'à l'âge adulte, n'est pas conciliable pour un catholique avec la doctrine
catholique ; elle n'est pas même conciliable avec le droit naturel de la famille. Ce n'est pas, pour un
catholique, chose conciliable avec la doctrine catholique, que de prétendre que l'Église, le Pape,
doivent se limiter aux pratiques extérieures de la religion (la messe et les sacrements) et que le reste
de l'éducation appartient totalement à l'État. »128
6/ Le totalitarisme, comme dérive fondamentale du pouvoir étatique. Tous les cas d'ingérence indue
de l'État que nous venons de mettre en évidence procèdent d'un même vice fondamental que S.
128 Pie XI, Non abbiamo bisogno, n°59.
129 Pie XI, Mit brennender sorge, n°12
130 DR n°33.
131 CA n°46.
132 EV n°70.
133 CompDS, n°407.
33
Jean-Paul II vient de nous désigner d'un mot : le totalitarisme. Il y a totalitarisme dès lors que l'État
(où les groupes idéologiques qui le phagocytent) entend décider en dernière instance de tout ce qui
concerne la vie publique et privée des citoyens.134 On peut distinguer un totalitarisme étatique :
l'État entend régenter toute la vie d'une nation sans tenir compte des corps intermédiaires ; un
totalitarisme idéologique : l'État se fait le porte-parole d'une idéologie totalitaire qui entend
façonner la société selon ses critères, sans tenir compte de la loi naturelle et des droits
fondamentaux des personnes et des familles ; un totalitarisme libéral (on l'appelle quelquefois
mou) : l'État refuse, au nom de la démocratie et du fait d'une volonté d'hégémonie culturelle sur tous
les aspects de la vie des citoyens (idéologie officieuse mais omniprésente), tout interdit touchant les
doctrines les plus immorales quelles qu'elles soient, leur donnant par le fait même un véritable
pouvoir dictatorial sur la vie sociale et politique d'une nation. 135 Il est clair, d'après ce que nous en
avons déjà présenté, que la doctrine sociale de l'Église ne peut que s'opposer au totalitarisme sous
toutes ses formes. Les chapitres qui suivront le montreront de mieux en mieux. Comme vient de le
dire le CompDS, le totalitarisme s'oppose à la conception de la démocratie que soutient l'Église.
Tous ces totalitarismes ont une racine commune, comme l'a remarqué Alexandre Soljenitsyne :
« L'essence la plus profonde du totalitarisme, a-t-il écrit, n'est pas tellement dans l'oppression de la
liberté de la part du pouvoir. L'essence la plus profonde du totalitarisme consiste plutôt dans la
négation de l'idée de vérité, et dans le fait que pouvoir et plaisir ne sont plus régis par la vérité » –
bref, dans le fait du refus par l'homme de la vérité de son être et des justes limites que, précisément,
la vérité de la condition humaine impose à sa liberté. Le totalitarisme a une origine prométhéenne : le
rejet par l'homme de sa condition de créature et de toute soumission à une loi transcendante. 136
2/ En tant qu'elles sont dans l'ordre sociopolitique des sociétés parfaites, c'est-à-dire les seules à
134 Hannah Arendt, philosophe américaine d'origine allemande et juive, a étudié cette question dans Les origines du
totalitarisme. Son approche est convergeante avec celle que l'on fait ici.
135 Un bon exemple nous est fourni par le Canada. Voir R. Bastien : Le dogmatisme déguisé en vertu (La Nef n°184,
juillet 2007, p.18s).
136 Cité Algoud, en couverture.
137 SRS n°33
138 N°157.
34
même de donner aux hommes la jouissance de tous les biens humains, les communautés politiques
(et donc les États) ont le devoir de réagir contre un certain “communautarisme” qui donne sur elles
– et dans le domaine de leur compétence – la prééminence pratique dans la société à certains corps
intermédiaires nationaux ou internationaux et qui conduit de ce fait à la destruction des hiérarchies
nécessaires à la vie sociale de l'homme. Il est clair que de tels communitarismes contredisent
directement la doctrine de l'Église qui subordonne, comme nous le verrons, les intérêts particuliers,
de quelque nature qu'ils soient au bien commun :
« L'Église ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir
de l'État au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques. »139 Certes, comme le
remarque Benoît XVI dans Caritas in veritate, à la suite de S. Jean-Paul II, « La mondialisation, a
priori, n'est ni bonne ni mauvaise. Elle sera ce que les personnes en feront ».140 Cependant, celle à
laquelle nous assistons est le fruit de groupes dirigeants internationaux restreints travaillant à une
gouvernance mondiale fonctionnant directement à leur profit (essentiellement économique) ; et,
indirectement à celui des états auxquels ils sont plus directement liés – cela en utilisant toute la
palette des moyens de pression dont on peut disposer de nos jour du fait de l'extrême interconnexion
de la vie économique, sociale, culturelle et politique dans la société moderne. Il faut reconnaître que
cette mondialisation-là tombe directement sous le couperet de la critique de Centesimus Annus,
quoiqu'il en soit des considérations faites par Caritas in veritate en ce domaine. Jamais, en effet,
Benoît XVI n'a entendu contredire son prédécesseur en matière de doctrine sociale.141
* *
Conclusion.
139 CA n°46 ; cf. CompDS, n°406. Nous parlerons plus avant du danger des monopoles industriels.
140 CV n°42 §2 ; S. Jean-Paul II, Discours à l'Académie des sciences sociales du 27/04/2001 (DC 2001, 505ss).
141 De fait, le rôle propre des états souverains est pratiquement nié et, avec lui, le principe de subsidiarité auquel
Caritas in veritate tient tant à juste titre puisqu'il est, comme nous le verrons, l'un des points forts de la doctrine
sociale de l'Église. Par ailleurs la démocratie (au sens retenu par l'Église) est bafouée (les membres de ces groupes
dirigeants n'ont aucune légitimité démocratique provenant d'une délégation, explicite ou non, des diverses sociétés
politiques qu'ils entendent gouverner de fait) avec un mépris pratique de l'opinion publique des divers états (soi-
disant encore indépendants) dès lors que celle-ci n'a pu être manipulée. On est en droit de penser que cet aspect
concret de la mondialisation contemporaine a été quelque peu éludé dans Caritas in veritate qui se montre moins
prudent dans le domaine de la mondialisation que ne le fut S. Jean-Paul II, sans doute en raison de la crise
économique à laquelle nous venons d'assister en 2008-2010 et qui est due au capitalisme sauvage dans un contexte
mondialisé. Malheureusement, les acteurs de ladite crise se trouvent largement liés aux décideurs de la gouvernance
mondialiste qui est en train de se former en dehors de tout débat authentiquement démocratique. Aussi, la critique
respectueuse de Bernard Dumont (Catholica, n°110 – Hiver 2011, p.69) se justifie à mon sens. Dans cet ordre
d'idées, cf. le n°376 de la revue Permanences intitulé : Mondialisation et utopie mondialiste (nov.2000).
142 GS n°75.
35
* *
Remarques:
1°/ Mgr José-Miguel Ibañez-Langlois note que le vocable démocratie peut être pris en trois sens : 1)
le sens générique : la participation active des citoyens à la chose publique ; 2) le sens spécifique :
une des trois formes possibles de gouvernement selon la division classique d'origine grecque ; 3)
l'idéologie de la souveraineté populaire inspiratrice de la révolution française : « le gouvernement
du peuple par le peuple pour le peuple » indépendamment de toute référence à Dieu et à sa loi. Le
premier sens est celui qu'utilise le Magistère qui ne s'occupe guère de la forme de gouvernement ;
le second est synonyme de république de telle sorte qu'en France la démocratie est facilement
identifiée avec le régime républicain ; la démocratie au troisième sens a été condamnée par
l'Église.143
2°/ Concrètement, il faut bien reconnaître que la démocratie au sens premier a fait les frais de
l'idéologie démocratique telle qu'elle s'est constituée dans le sillage de la révolution française. 144 En
effet, les régimes d'opinion que nous connaissons depuis se sont largement ouverts à la dérive dite
du totalitarisme : cela du fait des manipulations provenant de petits groupes parfaitement organisés.
L'histoire récente ne le montre que trop. On peut même assister actuellement à une dégradation
nouvelle de l'idée démocratique qui n'est plus qu'une grimace de celle qu'a pensé devoir insérer
l'Église dans sa doctrine sociale.145
* * *
36
Chapitre 4:
Introduction.
a./ « Les principes de la doctrine sociale doivent être appréciés dans leur caractère unitaire, dans
leur connexion et leur articulation. Cette exigence s'enracine dans la signification attribuée par
l'Église elle-même à sa doctrine sociale, signification de “corpus” doctrinal unitaire qui interprète
les réalités sociales de façon organique.146 L'attention accordée à chaque principe dans sa spécificité
ne doit pas conduire à son utilisation partiale et erronée, qui survient lorsqu'on l'invoque comme s'il
était désarticulé et séparé de tous les autres. L'approfondissement théorique et l'application même,
ne serait-ce que d'un seul de ces principes sociaux, font ressortir clairement la réciprocité, la
complémentarité et les liens qui les structurent. »147
b./ « En outre, ces piliers fondamentaux de la doctrine de l'Église représentent bien plus qu'un
patrimoine permanent de réflexion, qui constitue aussi une part essentielle du message chrétien, car
ils indiquent à tous les voies possibles pour édifier une vie sociale bonne et authentiquement
rénovée. »148
c./ « Ces principes ont une signification profondément morale car ils renvoient aux fondements
ultimes qui ordonnent la vie sociale. Pour les comprendre pleinement, il faut s'y conformer en
suivant la voie du développement qu'ils indiquent pour une vie digne de l'homme. L'exigence
morale inscrite dans les grands principes sociaux concerne à la fois l'action personnelle des
individus, en tant que premiers sujets irremplaçables et responsables de la vie sociale à tous les
niveaux, et les institutions, représentées par des lois, des normes de traditions et des structures
civiles, en raison de leur capacité d'influencer et de conditionner les choix d'un grand nombre de
personnes, et ce pendant longtemps. »149
3/ Nous parlerons du bien commun, puis plus particulièrement du principe du bien commun et du
principe de totalité, enfin du principe de la destination universelle des biens.
* *
I- Le bien commun. Nous en avons déjà parlé, en commentant S. Thomas, au traité de la justice
146 Cf. SRS n°1 : « Ainsi, en commençant par l'apport remarquable de Léon XIII, enrichi par les contributions
successives du Magistère, s'est constitué un corps de doctrine actualisé qui s'articule à mesure que l'Église interprète
les événements dans leur déroulement au cours de l'histoire à la lumière de l'ensemble de la Parole révélée par le
Christ Jésus et avec l'assistance de l'Esprit Saint (cf. Jn 14, 16-26; 16, 13-15). »
147 CompDS n°162.
148 Ibid.
149 CompDS n°163.
37
auquel je renvoie. Ici, il convient d'en introduire la notion par le biais de l'enseignement du
Magistère.
§1- Définition du bien commun ; ses parties intégrantes. « Par bien commun, il faut entendre
“l'ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres,
d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée” (GS n°26 ; cf. GS n°74). Le bien
commun intéresse la vie de tous. Il réclame la prudence de la part de chacun, et plus encore de la
part de ceux qui exercent la charge de l'autorité. Il comporte trois éléments essentiels :
1/ Il suppose, en premier lieu, le respect de la personne en tant que telle. Au nom du bien commun,
les pouvoirs publics sont tenus de respecter les droits fondamentaux et inaliénables de la personne
humaine. La société se doit de permettre à chacun de ses membres de réaliser sa vocation. En
particulier, le bien commun réside dans les conditions d'exercice des libertés naturelles qui sont
indispensables à l'épanouissement de la vocation humaine : “ainsi : droit d'agir selon la droite règle
de sa conscience, droit à la sauvegarde de la vie privée et à la juste liberté, y compris en matière
religieuse” (GS n°26).
2/ En second lieu, le bien commun demande le bien-être social et le développement du groupe lui-
même. Le développement est le résumé de tous les devoirs sociaux. Certes, il revient à l'autorité
d'arbitrer, au nom du bien commun, entre les divers intérêts particuliers. Mais elle doit rendre
accessible à chacun ce dont il a besoin pour mener une vie vraiment humaine : nourriture, vêtement,
santé, travail, éducation et culture, information convenable, droit de fonder une famille, etc. (cf. GS
n°26).
3/ Le bien commun implique enfin la paix, c'est-à-dire la durée et la sécurité d'un ordre juste. Il
suppose donc que l'autorité assure, par des moyens honnêtes, la sécurité de la société et celle de ses
membres. Il fonde le droit à la légitime défense personnelle et collective. »150
1/ Au départ, la notion de bien commun concernait l'ensemble des biens dont l'homme ne peut jouir
que moyennant son intégration dans une communauté politique, une Cité. Cependant la notion de
bien commun doit être généralisée. Tout d'abord, à la famille et aux différentes instances inférieures
du corps social. Mais compte tenu de l'internationalisation toujours accrue de la vie sociale et
politique, la notion de bien commun doit se généraliser encore à la famille humaine tout entière. Ce
bien commun de la famille humaine est d'une espèce supérieure au bien commun des nations
individuelles comme, bien sûr des groupements particuliers. Par ailleurs, la société surnaturelle
qu'est l'Église promeut un bien commun qui surpasse tous les autres. Donnons ici quelque textes
révélateurs de la doctrine sociale de l'Église sur ce point :
a./ « Parce que les liens humains s'intensifient et s'étendent peu à peu à l'univers entier, le bien
commun, c'est-à-dire cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à
chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée, prend
aujourd'hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs
qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes
aspirations des autres groupes, et plus encore du bien commun de l'ensemble de la famille
humaine. »151
150 CEC n°1906-1909. Nombreux sont, outre Vatican II, les Souverains Pontifes qui en ont parlé. Le CEC fait ici une
excellente synthèse.
151 GS n°26.
38
b./ « Il faut considérer les exigences du bien commun sur le plan national : donner un emploi au
plus grand nombre possible de travailleurs ; éviter la formation de catégories privilégiées, même
parmi ces derniers152 ; maintenir une proportion équitable entre salaires et prix ; donner accès aux
biens et services au plus grand nombre possible de citoyens ; éliminer ou réduire les déséquilibres
entre secteurs : agriculture, industrie, services ; équilibrer expansion économique et développement
des services publics essentiels ; adapter, dans la mesure du possible, les structures de production
aux progrès des sciences et des techniques ; tempérer le niveau de vie amélioré des générations
présentes par l'intention de préparer un avenir meilleur aux générations futures.
Le bien commun a en outre des exigences sur le plan mondial : éviter toute forme de concurrence
déloyale entre les économies des divers pays ; favoriser, par des ententes fécondes, la collaboration
entre économies nationales ; collaborer au développement économique des communautés politiques
moins avancées. »153
c./ « L'ordre et l'harmonie divins dans le monde doivent être le principal point d'appui de l'action
non seulement des chrétiens, mais de tous les hommes de bonne volonté en vue du bien commun ;
leur conservation et leur développement doivent être la loi suprême qui préside aux grandes
rencontres entre les hommes. »154 De ce point de vue, une saine écologie n'échappe pas au bien
commun de la famille humaine et chacun en est responsable dans tout ce qui relève de sa compé-
tence.155
d./ « Tous, tant que nous sommes, en effet, nous sommes nés et élevés en vue d'un bien suprême et
final auquel il faut tout rapporter, placé qu'il est aux cieux, au-delà de cette fragile et courte
existence. Puisque c'est de cela que dépend la complète et parfaite félicité des hommes, il est de
l'intérêt suprême de chacun d'atteindre cette fin. Comme donc la société civile a été établie pour
l'utilité de tous, elle doit, en favorisant la prospérité publique, pourvoir au bien des citoyens de
façon non seulement à ne mettre aucun obstacle, mais à assurer toutes les facilités possibles à la
poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable auquel ils aspirent eux-mêmes. La
première de toutes consiste à faire respecter la sainte et inviolable observance de la religion, dont
les devoirs unissent l'homme à Dieu. »156
e./ « Le bien commun de la société n'est pas une fin en soi; il n'a de valeur qu'en référence à la
poursuite des fins dernières de la personne et au bien commun universel de la création tout entière.
Dieu est la fin dernière de ses créatures et en aucun cas on ne peut priver le bien commun de sa
dimension transcendante, qui dépasse mais aussi achève la dimension historique. Cette perspective
atteint sa plénitude en vertu de la foi dans la Pâque de Jésus, qui éclaire pleinement la réalisation du
vrai bien commun de l'humanité. »157
* *
Ce qui caractérise le bien commun, c'est qu'il ne peut être atteint par les particuliers et que ceux-ci
en ont besoin pour mener une vie pleinement humaine ici-bas sur la route qui doit les mener aux
152 Ce qui est affirmé ici, c'est uniquement l'exigence que les détenteurs de l'autorité politique veillent à l'équité dans le
domaine social.
153 MM n°79s.
154 Pie XII, Message de Noël 1957.
155 S. Père François, Lettre encyclique Laudato Si', (passim).
156 Léon XIII, Immortale Dei ; Marmy, n°706.
157 CompDS, n°170.
39
biens éternels, lesquels sont à la fois totalement particuliers et la forme la plus élevée du bien
commun. Le bien commun dans son ordre ne peut donc qu'avoir la primauté sur les biens
particuliers puisqu'il est nécessaire pour leur obtention et leur conservation : telle est la formu-
lation la plus générale du principe du bien commun. D'où la propriété caractéristique de ce bien et
les conséquences qu'on peut tirer de sa nature même et que résume ainsi le CompDS :
1/ Caractéristique. « Le bien commun ne consiste pas dans la simple somme des biens particuliers
de chaque sujet du corps social. Étant à tous et à chacun, il est et demeure commun, car indivisible
et parce qu'il n'est possible qu'ensemble de l'atteindre, de l'accroître et de le conserver, notamment
en vue de l'avenir. »158
2/ Conséquences.
a./ Tout d'abord : « La personne ne peut pas trouver sa propre réalisation uniquement en elle-
même, c'est-à-dire indépendamment de son être “avec” et “pour” les autres. Cette vérité lui
impose non pas une simple vie en commun aux différents niveaux de la vie sociale et relationnelle,
mais la recherche sans trêve du bien sous forme pratique et pas seulement idéale, c'est-à-dire du
sens et de la vérité qui se trouvent dans les formes de vie sociale existantes. Aucune forme
d'expression de la “socialité” – de la famille au groupe social intermédiaire, en passant par
l'association, l'entreprise à caractère économique, par la ville, la région et l'État, jusqu'à la
communauté des peuples et des nations – ne peut éluder la question portant sur le bien commun, qui
est constitutive de sa signification et la raison d'être authentique de sa subsistance même. »159
b./ Ensuite : « Le bien commun engage tous les membres de la société : aucun n'est exempté de
collaborer, selon ses propres capacités, à la réalisation et au développement de ce bien (…). Le
bien commun découle des inclinations les plus élevées de l'homme, mais c'est un bien difficile à
atteindre, car il requiert la capacité de réaliser le bien des autres comme si c'était le sien et de le
rechercher constamment. »160
c./ Au niveau au-dessus : « La responsabilité de poursuivre le bien commun revient non seulement
aux individus, mais aussi à l'État, car le bien commun est la raison d'être de l'autorité politique . À
la société civile dont il est l'expression, l'État doit, en effet, garantir la cohésion, l'unité et
l'organisation de sorte que le bien commun puisse être poursuivi avec la contribution de tous les
citoyens. L'individu, la famille, les corps intermédiaires ne sont pas en mesure de parvenir par eux-
mêmes à leur développement plénier ; d'où la nécessité d'institutions politiques dont la finalité est
de rendre accessibles aux personnes les biens nécessaires – matériels, culturels, moraux, spirituels –
pour conduire une vie vraiment humaine. Le but de la vie sociale est le bien commun
historiquement réalisable. »
d./ Mais, d'une façon plus générale encore : « Comme l'agir moral de l'individu se réalise en faisant
le bien, de même l'agir social parvient à sa plénitude en accomplissant le bien commun. De fait, le
bien commun peut être compris comme la dimension sociale et communautaire du bien moral. »161
3/ Toutes ces considérations amènent à conclure en faveur d'une véritable primauté du bien
commun par rapport au bien propre des particuliers et même par rapport au bien des familles et des
divers groupes – bien sûr, dans l'ordre qui est le sien. De cette primauté résulte le principe de
158 N°164.
159 N°165.
160 N°167.
161 N°164.
40
totalité qui peut être considéré comme une formulation particulière du principe du bien commun.
a./ Difficulté. Tel quel, dans la sécheresse de cette définition, le principe de totalité peut sembler
être passablement éloigné du principe du bien commun, voire même opposé. C'est ainsi qu'un
publiciste (Jean Madiran) voit une contradiction entre ce principe et cette affirmation du CompDS
qui ne fait que reprendre un enseignement constant des Pontifes Romains depuis Pie XII (et que
nous avons déjà noté) sur l'aspect “personnaliste” de la doctrine sociale de l'Église : « Le principe,
le sujet et la fin de toutes les institutions sociales sont et doivent être la personne ».163 Appliqué au
principe du bien commun, il donne la formule : « Le bien commun de la société humaine est au
service des personnes »,164 assertion repoussée avec horreur par mon vieux maître Jean Madiran
dans Itinéraires : « Enseigner que le bien commun serait au service des personnes procure à la
personne humaine la formulation philosophique moderne de son “non serviam” ».165 Dans le sens
du Magistère le plus récent, on citera encore le CompDS : « Les exigences du bien commun
dérivent des conditions sociales de chaque époque et sont étroitement liées au respect et à la
promotion intégrale de la personne et de ses droits fondamentaux. »166
b./ J'ai étudié les relations de la personne et du bien commun dans la pensée de S. Thomas –
étonnamment personnaliste quoique dans un autre sens que celle de Mounier – à propos de la vertu
de justice, dont ce cours est en quelque façon un prolongement puisque tout ce que nous y
développons se rapporte peu ou prou à la justice sociale.167 Cependant, si vous avez bien suivi ce
qui précède, vous ne pourrez pas ne pas vous apercevoir qu'il y a là une attaque à la fois injuste et
sans vrai motif contre un enseignement formel du Magistère, enseignement qui trouve nombre de
points d'appui dans le Magistère antérieur à Vatican II. Permettez-moi de vous donner une
définition personnelle du principe de totalité qui reprendra les points déjà vus : soit dans ce cours,
soit à propos de la vertu de justice. Je dirai donc que l'homme, malgré la transcendance de sa fin
personnelle par rapport à la société dans laquelle il se trouve intégré, lui est soumis dans l'ordre
temporel. C'est en effet par ce moyen qu'il promeut ici-bas le bien commun sans lequel il ne peut
parvenir à sa perfection dans l'ordre naturel et mériter les biens éternels : l'ordre hiérarchique des
biens est en effet une disposition divine liée à la nature sociale de l'homme et à sa vocation
surnaturelle à vivre éternellement dans la société des Personnes divines. Cette formulation met
ainsi en avant des données que nous tenons de la Révélation : non seulement parce qu'elles
s'harmonisent (comme il se doit) avec celles d'ordre proprement métaphysique, mais encore parce
qu'on montre ainsi que le principe de totalité tient aussi sa force de l'ordre providentiel ; et que cet
ordre voulu par Dieu implique qu'il soit, en définitive, lui-même au service de la personne humaine
41
concrète.
c./ J'espère que la forme (à mon sens en parfaite harmonie avec celle de Pie XII) que je viens de
donner du principe de totalité ne froissera pas mon vieux maître Jean Madiran et ses émules. Si
vous comparez avec ce qui a été développé plus haut, vous n'aurez pas de mal à rattacher ce
principe à celui du bien commun dont il n'est, au fond, qu'une formulation mettant davantage en
valeur la métaphysique sous-jacente. Et vous comprendrez l'argumentation de Pie XI dans Divini
Redemptoris : « L'homme a une âme spirituelle et immortelle (…) ; par la grâce sanctifiante, il est
élevé à la dignité de fils de Dieu et incorporé au royaume de Dieu dans le corps mystique du Christ
(…). En même temps Dieu destina l'homme à vivre en société comme sa nature le demande. Dans
le plan du Créateur, la société est un moyen naturel, dont l'homme peut et doit se servir pour
atteindre sa fin, car la société est faite pour l'homme et non l'homme pour la société. Ce qui ne
veut point dire, comme le comprend le libéralisme individualiste, que la société est subordonnée à
l'utilité égoïste de l'individu, mais que, par le moyen de l'union organique avec la société, la
collaboration mutuelle rend possible à tous de réaliser la vraie félicité sur terre : cela veut dire
encore que c'est dans la société que se développent toutes les aptitudes individuelles et sociales
données à l'homme par la nature, aptitudes qui, dépassant l'intérêt immédiat du moment, reflètent
dans la société la perfection de Dieu, ce qui est impossible, si l'homme reste isolé. Ce dernier but de
la société est lui-même, en dernière analyse, ordonné à l'homme, afin que, reconnaissant ce reflet
des perfections divines, par la louange et l'adoration, il le fasse remonter à son Créateur. Seul
l'homme, seule la personne humaine, et non la collectivité en soi, est doué de raison et de volonté
moralement libre. Ainsi, de même que l'homme ne peut se soustraire aux devoirs qui, selon la
volonté de Dieu, le lient envers la société civile, et que les représentants de l'autorité ont le droit,
dans les cas où l'individu s'y refuserait sans raison légitime, de le contraindre à l'accomplissement
de son devoir ; de même la société ne peut frustrer l'homme des droits personnels que le Créateur
lui a concédés et dont Nous avons signalé plus haut les plus importants ; elle ne peut lui en rendre,
par principe, l'usage impossible. Il est donc conforme à la raison et à ses exigences qu'en dernier
lieu toutes les choses de la terre soient ordonnées à la personne humaine, afin que, par son
intermédiaire, elles retournent au Créateur. »168
2/ Conséquences immédiates.
a./ Le principe de totalité, ou du bien commun, fonde l'autorité de l'État sur les citoyens et les
diverses instances du corps social ainsi que leur devoir de lui obéir et de concourir par là au bien
commun de la société politique. Il est, de ce point de vue, une particularisation de la loi naturelle et
de la loi divine qui en est la source : « Tous les individus et tous les corps intermédiaires sont tenus
de concourir, chacun dans sa sphère, au bien de l'ensemble. Et c'est en harmonie avec celui-ci qu'ils
doivent poursuivre leurs propres intérêts et suivre, dans leurs apports – en biens et en services – les
orientations que fixent les pouvoirs publics selon les normes de la justice et dans les formes et
limites de leur compétence. »169
b./ Il fonde encore les obligations de chaque État vis à vis du bien commun international avec toutes
les conséquences qu'en a tiré le Magistère le plus récent :
« Au moment où se développent les liens d'une étroite dépendance entre tous les citoyens et tous les
peuples de la terre, une recherche adéquate et une réalisation plus efficace du bien commun
universel exigent dès maintenant que la communauté des nations s'organise selon un ordre qui
corresponde aux tâches actuelles... »170
42
c/ Il fonde encore les droits de l'Église par rapport aux divers États en raison du bien commun
supérieur qu'elle promeut et en tant qu'elle est l'expression ici-bas de la société parfaite de l'éternité
à laquelle toutes les sociétés politiques du temps sont ordonnées :
« Bien que composée d'hommes comme la société civile, cette société de l'Église, soit pour la fin
qui lui est assignée, soit pour les moyens qui lui servent à l'atteindre, est surnaturelle et spirituelle.
Elle se distingue donc et diffère de la société civile. En outre, et ceci est de la plus grande
importance, elle constitue une société juridiquement parfaite dans son genre, parce que, de
l'expresse volonté et par la grâce de son Fondateur, elle possède en soi et par elle-même toutes les
ressources qui sont nécessaires à son existence et à son action.
Comme la fin à laquelle tend l'Église est de beaucoup la plus noble de toutes, de même son
pouvoir l'emporte sur tous les autres et ne peut en aucune façon être inférieur, ni assujetti au
pouvoir civil (…). C'est donc à l'Église, non à l'État, qu'il appartient de guider les hommes vers les
choses célestes, et c'est à elle que Dieu a donné le mandat de connaître et de décider de tout ce qui
touche à la religion ; d'enseigner toutes les nations, d'étendre aussi loin que possible les frontières
du nom chrétien ; bref, d'administrer librement et tout à sa guise les intérêts chrétiens. Cette
autorité, parfaite en soi, et ne relevant que d'elle-même, depuis longtemps battue en brèche par une
philosophie adulatrice des princes, l'Église n'a jamais cessé ni de la revendiquer, ni de l'exercer
publiquement. »171
d./ L'autorité du chef de famille et celle des supérieurs légitimes des diverses instances du corps
social trouve pareillement dans le principe de totalité – non certes son fondement théologique qui se
trouve dans l'autorité divine dont toute autorité, ici-bas, dérive172–, mais son fondement méta-
physique.
* *
III- Le principe de la destination universelle des biens.
2/ Contrairement à ce qui a pu se dire, ce principe n'est pas une nouveauté doctrinale imputable à
Vatican II. Outre le fait que le Livre de la Genèse enseigne formellement que le ciel et la terre ont
été créés pour l'homme,174 Pie XII (auquel le concile doit beaucoup) avait déjà requis : « Que les
biens créés par Dieu pour tous les hommes soient également à la disposition de tous, selon les
principes de la justice et de la charité ».175 S. Jean XXIII, reprenant l'enseignement de son
prédécesseur sur ce point déclarait dans Mater et Magistra : « En ce qui concerne l'usage des biens
matériels, Notre Prédécesseur affirme que le droit qu'a tout homme d'user de ces biens pour son
entretien est prioritaire par rapport à tout autre droit de nature économique ; et même par rapport au
171 Léon XIII, Immortale Dei ; Marmy, n°709.
172 Rm 13, 1 ; cf. Léon XIII, Immortale Dei ; Marmy, n°704.
173 GS n°69.
174 Gn 1, 28s.
175 Sertum Lætitiæ (1/11/1939) ; Clément, 69.
43
droit de propriété. Certes, ajoute Notre Prédécesseur, le droit de propriété des biens est aussi un
droit naturel ; cependant, selon l'ordre objectif établi par Dieu, le droit de propriété doit être
délimité de manière à ne pas mettre obstacle à “l'imprescriptible exigence que les biens, créés par
Dieu pour tous les hommes, soient équitablement à la disposition de tous, selon les principes de la
justice et de la charité”. »176
3/ En fait, le principe de la destination universelle des biens est un principe dérivé du principe du
bien commun (de la famille humaine, d'une nation, etc.) : celui-ci implique en effet que le droit de
chaque homme à en recevoir sa part soit respecté, ce qui ne se peut si, dans la pratique, le dit bien
commun est monopolisé par une personne ou par un groupe quelconque. D'où ce développement du
CompDS qui s'appuie sur Centesimus Annus de S. Jean-Paul II :
« Ce principe se base sur le fait que “la première origine de tout bien est l'acte de Dieu lui-même
qui a créé la terre et l'homme, et qui a donné la terre à l'homme pour qu'il la maîtrise par son travail
et jouisse de ses fruits (cf. Gn 1, 28s). Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu'elle fasse
vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne. C'est là l'origine de la destination
universelle des biens de la terre. En raison de sa fécondité même et de ses possibilités de satisfaire
les besoins de l'homme, la terre est le premier don de Dieu pour la subsistance humaine”. 177 En
effet, la personne ne peut pas se passer des biens matériels qui répondent à ses besoins primaires et
constituent les conditions de base de son existence; ces biens lui sont absolument indispensables
pour se nourrir et croître, pour communiquer, pour s'associer et pour pouvoir réaliser les plus hautes
finalités auxquelles elle est appelée. »178
1/ L'enseignement de Pie XII. Les Souverains Pontifes n'ont jamais compris le principe de la
destination universelle des biens dans un sens collectiviste ; bien plutôt, c'est aussi pour défendre le
juste droit de propriété individuelle pour tous et aider à sa diffusion qu'il l'ont mis en avant. Pour
manifester que cette doctrine n'est pas post-conciliaire, citons Pie XII :
a./ « Tout homme, en tant qu'être vivant doué de raison, tient en fait de la nature le droit fonda-
mental d'user des biens matériels de la terre, bien qu'il soit laissé à la volonté humaine et aux
formes juridiques des peuples de régler plus en détail l'actuation pratique de ce droit. Un tel droit
individuel ne saurait en aucune manière être supprimé, pas même par d'autres droits certains et
reconnus sur des biens matériels ». Voilà pour le principe de destination universelle des biens.
b./ Pie XII continue : « Sans doute l'ordre naturel, venant de Dieu, requiert aussi la propriété privée
et la liberté du commerce réciproque des biens par échanges et donations [qui en est une
conséquence], comme, en outre, la fonction régulatrice du pouvoir public sur l'une et l'autre de ces
institutions. Tout cela, néanmoins, reste subordonné à la fin naturelle des biens matériels, et ne
saurait se faire indépendant du droit premier et fondamental qui en concède l'usage à tous, mais
plutôt doit servir à en rendre possible la réalisation en conformité avec cette fin. Ainsi seulement
on pourra et devra obtenir que propriété et usage des biens matériels apportent à la société paix
féconde et vivante stabilité... »179
2/ Le CompDS. Il développe (sans le dire) cet enseignement de Pie XII en s'appuyant sur des
enseignements pontificaux plus récents.
176 MM n°43. Citation de Pie XII, Message de Pentecôte « La Solennità » du 1/06/1941 (AAS 1941, p.199 ; Marmy,
n°660), qui développe l'encyclique Sertum lætitiæ.
177 CA n°31.
178 N°171.
179 Message de Pentecôte, « La Solennità » (1/06/1941) ; Marmy, n°661.
44
a./ Nécessité de la propriété privée en raison de la destination universelle des biens :
« La propriété privée et les autres formes de possession privée des biens “assurent à chacun une
zone indispensable d'autonomie personnelle et familiale ; il faut les regarder comme un
prolongement de la liberté humaine. Enfin, en stimulant l'exercice de la responsabilité, ils
constituent l'une des conditions des libertés civiles”. 180 La propriété privée est un élément essentiel
d'une politique économique authentiquement sociale et démocratique et la garantie d'un ordre social
juste. La doctrine sociale exige que la propriété des biens soit équitablement accessible à tous,181 de
sorte que tous en deviennent, au moins dans une certaine mesure, propriétaires, sans pour autant
qu'ils puissent les “posséder confusément”182. »183
a./ Le principe de la destination universelle des biens conforte le juste droit de propriété privée car
celui-ci est ordonné au bien de la personne humaine qui l'exige pour son épanouissement. De fait :
« Tenons avant tout pour assuré que ni Léon XIII, ni les théologiens dont l'Église inspire et contrôle
l'enseignement, n'ont jamais nié ou contesté le double aspect, individuel et social, qui s'attache à la
propriété selon qu'elle sert l'intérêt particulier ou regarde le bien commun ; tous, au contraire, ont
unanimement soutenu que c'est de la nature et donc du Créateur que les hommes ont reçu le droit de
propriété privée, tout à la fois pour que chacun puisse pourvoir à sa subsistance et à celle des siens,
et pour que, grâce à cette institution, les biens mis par le Créateur à la disposition de l'humanité
remplissent effectivement leur destination : ce qui ne peut être réalisé que par le maintien d'un ordre
certain et bien réglé. »189
b./ Cependant, quant à l'usage (comme le suggère déjà le texte qui précède), le même principe
implique qu'il y a des obligations morales graves pour les propriétaires :
« La destination universelle des biens comporte, pour leur usage, des obligations de la part de
leurs propriétaires légitimes. L'individu ne peut pas agir sans tenir compte des effets de l'usage de
ses ressources, mais il doit agir de façon à poursuivre aussi, au-delà de son avantage personnel et
180 GS n°71.
181 CA n°6.
182 RN n°11.
183 CompDS, n°176.
184 LE n°14.
185 GS n°69.
186 RN n°11.
187 PP n°22s.
188 CompDS, n°177.
189 QA n°50.
45
familial, le bien commun. »190 Léon XIII, après avoir justifié le droit de propriété, enseignait déjà :
« La propriété privée (…) est pour l'homme de droit naturel. L'exercice de ce droit est chose non
seulement permise, surtout à qui vit en société, mais encore absolument nécessaire. “Il est permis à
l'homme de posséder en propre et c'est même nécessaire à la vie humaine”. Mais si l'on demande en
quoi il faut faire consister l'usage des biens, l'Église répond sans hésitation : “Sous ce rapport,
l'homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais pour communes, de telle sorte
qu'il en fasse part facilement aux autres dans leurs nécessités. C'est pourquoi l'Apôtre a dit :
“Ordonne aux riches de ce siècle (…) de donner facilement, de communiquer leurs richesses”. »191
c./ Par ailleurs, si elle en arrive à être idolâtrée, la propriété des biens de ce monde devient un
esclavage qui aliène l'homme par rapport à sa fin dernière, ce qui ne serait pas arrivé s'il avait su
tenir compte du bien commun dans la gestion de ses biens matériels :
« L'homme ou la société qui arrivent au point de lui attribuer un rôle absolu finissent par faire
l'expérience de l'esclavage le plus radical. Aucune possession, en effet, ne peut être considérée
comme indifférente à cause de l'influence qu'elle a aussi bien sur les individus que sur les
institutions: le propriétaire imprudent qui idolâtre ses biens (cf. Mt 6, 24 ; 19, 21-26 ; Lc 16, 13)
vient à en être possédé et asservi plus que jamais. Ce n'est qu'en reconnaissant leur dépendance vis-
à-vis du Dieu Créateur et en les finalisant par conséquent au bien commun qu'il est possible de
conférer aux biens matériels la fonction d'instruments utiles à la croissance des hommes et des
peuples. »192
* *
Léon XIII, nous venons de le voir, se réfère à l'autorité du Docteur Angélique. Et de fait,
tout ce que nous venons de dire se déduit des analyses de la Somme Théologique au traité De
Justitia concernant le droit de propriété. Il ne s'agit donc pas là d'une nouveauté et nous en avons
disserté longuement à propos de la vertu de justice. Le CompDS ajoute des considérations sur les
nouvelles formes de richesse qu'il convient de prendre en ligne de compte sans oublier les formes
traditionnelles qui peuvent faire cruellement défaut en certaines régions du globe, par exemple dans
le cas de l'accaparement des terres. Il ajoute encore des considérations sur l'engagement prioritaire
en faveur des pauvres que l'on pense devoir réserver au principe de solidarité.193
* *
IV- Caritas in veritate et le bien commun.
L'enseignement de Caritas in veritate sur le bien commun peut nous servir d'exercice pour
intégrer toujours mieux cet enseignement fondamental de la doctrine sociale de l'Église.
1/ L'encyclique note tout d'abord que le bien commun est précisément notre bien à tous et qu'il
concerne à la fois le corps et l'âme de chaque homme ; qu'en conséquence, c'est une exigence à la
fois de justice et de charité que de le rechercher et de le respecter ; qu'il y a en particulier un lien
très spécial entre la recherche du bien commun et l'authentique charité chrétienne, et que ceux qui
militent pour lui dans un esprit vraiment chrétien ont infiniment plus de mérite que s'ils œuvraient
dans la vie politique pour des raisons vertueuses mais purement séculières ; que c'est à l'économie
d'être au service du bien commun et non le contraire. 194 En outre, en même temps que plusieurs
considérations pratiques impliquant la mise en œuvre du principe de la primauté du bien commun,
elle l'envisage encore dans le contexte contemporain de mondialisation.195
46
2/ Mais cela nous amène à en citer le n°7 auquel nous venons de référer constamment : « Il faut
ensuite prendre en grande considération le bien commun. Aimer quelqu'un, c'est vouloir son bien et
mettre tout en œuvre pour cela. À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société: le
bien commun. C'est le bien du “nous-tous”, constitué d'individus, de familles et de groupes
intermédiaires qui forment une communauté sociale. Ce n'est pas un bien recherché pour lui-même,
mais pour les personnes qui font partie de la communauté sociale et qui, en elle seule, peuvent
arriver réellement et plus efficacement à leur bien. C'est une exigence de la justice et de la charité
que de vouloir le bien commun et de le rechercher. Œuvrer en vue du bien commun signifie d'une
part, prendre soin et, d'autre part, se servir de l'ensemble des institutions qui structurent
juridiquement, civilement, et culturellement la vie sociale qui prend ainsi la forme de la Pólis, de la
cité. On aime d'autant plus efficacement le prochain que l'on travaille davantage en faveur du bien
commun qui répond également à ses besoins réels. Tout chrétien est appelé à vivre cette charité,
selon sa vocation et selon ses possibilités d'influence au service de la Pólis. C'est là la voie
institutionnelle – politique peut-on dire aussi – de la charité, qui n'est pas moins qualifiée et
déterminante que la charité qui est directement en rapport avec le prochain, hors des médiations
institutionnelles de la cité. L'engagement pour le bien commun, quand la charité l'anime, a une
valeur supérieure à celle de l'engagement purement séculier et politique. Comme tout engagement
en faveur de la justice, il s'inscrit dans le témoignage de la charité divine qui, agissant dans le
temps, prépare l'éternité. Quand elle est inspirée et animée par la charité, l'action de l'homme
contribue à l'édification de cette cité de Dieu universelle vers laquelle avance l'histoire de la famille
humaine. Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l'engagement en sa faveur
ne peuvent pas ne pas assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c'est-à-dire de la
communauté des peuples et des Nations, au point de donner forme d'unité et de paix à la cité des
hommes, et d'en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de
Dieu ».
* *
Conclusion.
* * *
47
Chapitre 5:
Subsidiarité et solidarité.
Nous allons traiter dans ce chapitre des deux derniers principes-clefs de la doctrine sociale
de l'Église : le principe de subsidiarité et celui de solidarité. D'où deux sections.
I- Le principe de subsidiarité.
1/ Position du problème. L'Église a toujours affirmé la nécessaire autorité de l'État pour gouverner
les sociétés politiques, organiser la vie publique, pourvoir aux diverses exigences du bien commun :
d'où le principe du bien commun. Néanmoins, cette autorité ne peut s'exercer jusqu'à opprimer les
individus : principe de la dignité inaliénable de la personne humaine. Comment alors tenir le juste
milieu entre le dirigisme autoritaire de l'État et l'anarchie impliquant la lutte des factions pour
accaparer le pouvoir ? La tentation des milieux socialistes à tendance collectiviste est de prôner le
principe d'autogestion : à tous les niveaux de la vie sociale, c'est aux travailleurs et aux conseils
d'atelier ou aux divers services élus par les travailleurs d'avoir le pouvoir de décision.196 Ce genre de
solution conduit inévitablement à un totalitarisme d'autant plus rigoureux qu'il est censé émaner du
peuple et de la volonté générale : aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'Église, s'opposant sur ce point
comme sur tant d'autres aux penseurs socialistes ait mis en avant une autre solution. Cette solution,
c'est le principe de subsidiarité.
2/ Historique.
a./ Léon XIII, dans Rerum Novarum, se félicitait du renouveau associatif dans la vie économique et
sociale et insistait déjà sur le devoir de l'État de ne pas s'immiscer indûment dans le gouvernement
intérieur de ce qu'il appelait les « corporations ». Comme justification, il donnait une raison d'ordre
métaphysique qu'il convient de ne jamais négliger : « Que l'État protège ces sociétés fondées selon
le droit ; que toutefois il ne s'immisce point dans leur gouvernement intérieur et ne touche point aux
ressorts intimes qui leur donnent la vie ; car le mouvement vital procède essentiellement d'un
principe intérieur et s'éteint très facilement sous l'action d'une cause externe. »197 On a là un premier
appel à ce qui va devenir le principe de subsidiarité, avec une justification d'ordre philosophique à
la clef.
b./ C'est Pie XI, dans Quadragesimo Anno qui devait formuler explicitement le principe ; on sait
que cette encyclique entendait célébrer le quarantième anniversaire de Rerum Novarum :
« De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les
attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens,
ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière très
dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une
collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-
mêmes.
L'objet naturel de toute intervention en matière sociale est d'aider les membres du corps
196 Brégou, p.74, qui donne l'exemple un fascicule intitulé « L'autogestion » et publié par la CFDT en 1978. Comme
chacun sait, il est facile de manipuler ces conseils et services dans le sens du collectivisme pur et dur : ce qui est
arrivé en URSS.
197 RN n°41 ; Marmy, n°489.
48
social (naturaque sua subsidium afferre membris corporis socialis debeat), et non pas de les
détruire ni de les absorber. »198
c./ Avec Pie XII, le vocable devait devenir d'utilisation courante pour désigner ce principe
fondamental de philosophie sociale assumé par la doctrine de l'Église :
« Les activités et les services de la société doivent avoir un caractère “subsidiaire” seulement, aider
ou compléter l'activité de l'individu, de la famille ou de la profession ».199
4/ Raison d'ordre théologique. « Dieu n'a pas voulu retenir pour Lui seul l'exercice de tous les
pouvoirs. Il remet à chaque créature les fonctions qu'elle est capable d'exercer, selon les capacités
de sa nature propre. Ce mode de gouvernement doit être imité dans la vie sociale. Le comportement
de Dieu dans le gouvernement du monde, qui témoigne de si grands égards pour la liberté humaine,
devrait inspirer la sagesse de ceux qui gouvernent les communautés humaines. Ils ont à se
comporter en ministres de la providence divine. »202
a./ Il peut sembler que le principe de subsidiarité nuise à l'autorité de l'État. En fait sa mise en
application doit tenir compte du principe du bien commun et donc de la nécessaire autorité de l'État
dans la sphère de sa compétence, comme le note S. Jean XXIII :
« Tous les individus et tous les corps intermédiaires sont tenus de concourir, chacun dans sa sphère,
au bien de l'ensemble. Et c'est en harmonie avec celui-ci qu'ils doivent poursuivre leurs propres
intérêts et suivre, dans leurs apports – en biens et en services – les orientations que fixent les
pouvoirs publics selon les normes de la justice et dans les formes et limites de leur compétence. Les
actes commandés par l'autorité devront être parfaitement corrects en eux-mêmes, d'un contenu
moralement bon, ou tout au moins susceptible d'être orienté au bien. Toutefois, la fonction
gouvernementale n'ayant de sens qu'en vue du bien commun, les dispositions prises par ses titulaires
doivent à la fois respecter la véritable nature de ce bien et tenir compte de la situation du
moment. »203
b./ Bien plus, comprise avec justesse la mise en œuvre du principe de subsidiarité est à l'avantage de
l'autorité réelle de l'État. Et nous retrouvons l'enseignement de Quadragesimo Anno : « Que
l'autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de
198 N°86s ; Marmy, n°572.
199 Lettre « Nous avons lu » du 19/07/1947 (AAS 1947, p.444) ; Cité Clément2, II p123.
200 CEC n°1883.
201 CEC n°1884.
202 CEC n°1885.
203 PT n°53s.
49
moindre importance où se disperserait à l'excès son effort ; elle pourra dès lors assurer plus
librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n'appartiennent qu'à elle, parce
qu'elle seule peut les remplir ; diriger, surveiller, stimuler, contenir, selon que le comportent les
circonstances ou l'exige la nécessité. Que les gouvernants en soient donc bien persuadés : plus
parfaitement sera réalisé l'ordre hiérarchique des divers groupements, selon ce principe de la
fonction supplétive de toute collectivité, plus grandes seront l'autorité et la puissance sociale, plus
heureux et plus prospère l'état des affaires publiques. »204
c./ Dans certains cas cependant, l'État peut avoir le devoir de suppléer à certaines déficiences dues
au manque vitalité ou de santé du corps social : cela pour le bien de chaque citoyen, des familles et
des corps intermédiaires, spécialement ceux qui ne remplissent plus bien leur fonction ou qui, du
fait de circonstances particulières, ne sont plus en état de la bien remplir. Le CompDS (n°188)
donne des exemples, mais note qu'une telle situation, selon la doctrine sociale de l'Église, doit être
considérée comme exceptionnelle et ne pas se prolonger au-delà du strict nécessaire : « Diverses
circonstances peuvent porter l'État à exercer une fonction de suppléance. Que l'on pense, par
exemple, aux situations où il est nécessaire que l'État stimule l'économie, à cause de l'impossibilité
pour la société civile d'assumer cette initiative de façon autonome; que l'on pense aussi aux réalités
de grave déséquilibre et d'injustice sociale où seule l'intervention publique peut créer des conditions
de plus grande égalité, de justice et de paix. À la lumière du principe de subsidiarité, cependant,
cette suppléance institutionnelle ne doit pas se prolonger ni s'étendre au-delà du strict nécessaire, à
partir du moment où elle ne trouve sa justification que dans le caractère d'exception de la situation.
En tout cas, le bien commun correctement compris, dont les exigences ne devront en aucune
manière contraster avec la protection et la promotion de la primauté de la personne et de ses
principales expressions sociales, devra demeurer le critère de discernement quant à l'application du
principe de subsidiarité. »
a./ Il est clair que la raison d'être du principe de subsidiarité est de promouvoir une société où
chaque personne humaine trouve le plein épanouissement de ses capacités et ne soit pas considérée
comme un rouage anonyme dans un univers mécanique :
« Il est impossible de promouvoir la dignité de la personne si ce n'est en prenant soin de la famille,
des groupes, des associations, des réalités territoriales locales, bref de toutes les expressions
associatives de type économique, social, culturel, sportif, récréatif, professionnel, politique,
auxquelles les personnes donnent spontanément vie et qui rendent possible leur croissance sociale
effective. Tel est le cadre de la société civile, conçue comme l'ensemble des rapports entre individus
et entre sociétés intermédiaires, les premiers à être instaurés et qui se réalisent grâce à “la
personnalité créative du citoyen”. Le réseau de ces rapports irrigue le tissu social et constitue la
base d'une véritable communauté de personnes, en rendant possible la reconnaissance de formes
plus élevées de socialité. »205
b./ Du coup, afin que l'homme ne soit pas écrasé par la vie sociale puisque celle-ci, en définitive, est
à son service, mais qu'il puisse développer toutes ses capacités d'innovation de décision et
d'initiative, il convient que le principe de subsidiarité gouverne tous les niveaux d'organisation des
sociétés politiques. Ce que note le CompDS : « Sur la base de ce principe, toutes les sociétés
d'ordre supérieur doivent se mettre en attitude d'aide (« subsidium ») — donc de soutien, de
promotion, de développement — par rapport aux sociétés d'ordre mineur.206 De la sorte, les corps
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sociaux intermédiaires peuvent remplir de manière appropriée les fonctions qui leur reviennent,
sans devoir les céder injustement à d'autres groupes sociaux de niveau supérieur, lesquels finiraient
par les absorber et les remplacer et, à la fin, leur nieraient leur dignité et leur espace vital. À la
subsidiarité comprise dans un sens positif, comme aide économique, institutionnelle, législative
offerte aux entités sociales plus petites, correspond une série d'implications dans un sens négatif,
qui imposent à l'État de s'abstenir de tout ce qui restreindrait, de fait, l'espace vital des cellules
mineures et essentielles de la société. Leur initiative, leur liberté et leur responsabilité ne doivent
pas être supplantées. »207 Et de noter : « Ce principe s'impose parce que toute personne, toute
famille et tout corps intermédiaire ont quelque chose d'original à offrir à la communauté.
L'expérience atteste que la négation de la subsidiarité ou sa limitation au nom d'une prétendue
démocratisation ou égalité de tous dans la société, limite et parfois même annule l'esprit de liberté et
d'initiative. »208
4/ Généralisation du principe de subsidiarité aux relations internationales. Ce pas a été franchi avec
Pacem in terris : « De même qu'à l'intérieur de chaque communauté politique, les rapports des
pouvoirs publics avec les citoyens, les familles et les corps intermédiaires doivent être régis et
équilibrés par le principe de subsidiarité, ainsi est-il juste que le même principe régisse les rapports
de l'autorité publique universelle avec les autorités publiques de chaque nation. Le rôle de cette
autorité universelle est d'examiner et de résoudre les problèmes que pose le bien commun universel
en matière économique, sociale, politique ou culturelle. C'est la complexité, l'ampleur et l'urgence
de ces problèmes qui ne permettent pas aux gouvernants de chaque communauté politique de les
résoudre à souhait. Il n'appartient donc pas à cette autorité universelle de limiter ni de réclamer pour
elle les actes qui sont propres aux pouvoirs publics des autres communautés politiques. Elle doit au
contraire tâcher de susciter sur toute la terre un état de choses dans lequel non seulement les
pouvoirs publics de chaque nation, mais aussi les individus et les corps intermédiaires, puissent
avec une plus grande sécurité accomplir leurs tâches, observer leurs devoirs et exercer leurs
droits. »210 Il est clair que, de sa nature même, le principe de subsidiarité est directement antagoniste
de l'idéologie mondialiste et de ses conséquences en matière d'économie. Benoît XVI, dans Caritas
in veritate, a rappelé l'importance du principe de subsidiarité et la nécessité de le mettre en œuvre
207 N°186.
208 N°187.
209 N°187.
210 PT n°140s.
51
dans le contexte de mondialisation où nous vivons.211
* *
1/ On connaît l'adage des Anciens : « Summum jus, summa injuria ». On peut, à la manière des
socialistes, rêver d'un monde d'où toute injustice serait bannie. Même dans ce cas, considérable
serait le nombre des être humains qui échapperaient au filet des aides sociales répondant à des
critères définis de justice commutative et distributive et se trouveraient démunis de tout ; et le
conditionnel est de trop, car c'est ce qui se passe concrètement dans nombre de nos société
imprégnées de l'idéologie socialiste. Et que dire de l'aspect humain, inexistant dans l'univers
technocratique, mais qui fait au moins autant défaut dans l'univers socialiste : c'est qu'il y manque la
« dette de la charité fraternelle ».212
2/ De ceci, les Souverains Pontifes ont toujours eu une forte conscience manifestée dans leur
enseignement. Je cite ici Quadragesimo Anno : « Combien se trompent les réformateurs imprudents
qui, satisfaits de faire observer la justice commutative, repoussent avec hauteur le concours de la
charité ! Certes, l'exercice de la charité ne peut être considéré comme tenant lieu des devoirs de
justice qu'on se refuserait à accomplir. Mais quand bien même chacun ici-bas aurait obtenu tout ce à
quoi il a droit, un champ bien large resterait encore ouvert à la charité. La justice seule, même
scrupuleusement pratiquée, peut bien faire disparaître les causes des conflits sociaux ; elle n'opère
pas, par sa propre vertu, le rapprochement des volontés et l'union des cœurs. Or, toutes les
institutions destinées à favoriser la paix et l'entraide parmi les hommes, si bien conçues qu'elles
paraissent, reçoivent leur solidité surtout du lien spirituel qui unit les membres entre eux. Quand ce
lien fait défaut, une fréquente expérience montre que les meilleures formules restent sans résultat.
Une vraie collaboration de tous en vue du bien commun ne s'établira donc que lorsque tous auront
l'intime conviction d'être les membres d'une grande famille et les enfants d'un même Père céleste, de
ne former même dans le Christ qu'un seul corps dont ils sont réciproquement les membres en sorte
que si l'un souffre, tous souffrent avec lui... »213 Pie XI avait auparavant affirmé : « Quant à la
charité sociale, elle doit être l'âme de cet ordre que les pouvoirs publics doivent s'employer à
protéger et à défendre efficacement. »214 Le Cardinal Pacelli (futur Pie XII), alors secrétaire d'État,
écrivant au président des Semaines Sociales de France commentait en ces termes ce passage de
Quadragesimo Anno : « La justice sociale et la charité sociale sont des vertus. La première inclut
même l'exercice des autres vertus, puisqu'elle consiste à en “ordonner au bien commun les actes
extérieurs”. Quant à la charité sociale, après avoir, par les actes propres de la charité comme telle,
uni les hommes à Dieu, et par lui entre eux, elle conditionne, elle détermine, elle commande les
actes de la justice sociale elle-même, accroissant ainsi presque jusqu'à l'infini, la puissance
régulatrice de celle-ci. »215 Et Pie XII, à peine devenu pape, devait affirmer : « Si à l'inflexible et
rigoureuse justice ne s'unit pas (...) la charité, très facilement les yeux de l'esprit sont empêchés
comme par un nuage de discerner les droits d'autrui ».216
3/ Cet enseignement n'est en aucune façon passé sous silence par le CompDS. Pie XI, dans
211 CV n°47 ; 57 ; 60. Malheureusement, mondialisation et subsidiarité se concilient difficilement – au moins dans la
conjoncture actuelle. Cela, l'encyclique ne le dit pas assez... et c'est dommage.
212 Reg, ch.72.
213 Marmy, n°608.
214 Marmy, n°577.
215 Lettre à Mr Eugène Duthoit du 21/06/1931 ; BP (Pie XI), XI, p.302s. Cf. II a IIæ Q.58.
216 Homélie pour le Saint Jour de Pâques (9/04/1939).
52
Quadragesimo Anno, avait dressé le portrait d'une société imprégnée de l'Évangile et irriguée par la
charité fraternelle. Le Compendium ne fait que le résumer lorsqu'il affirme :
« La première destinataire de la doctrine sociale est la communauté ecclésiale avec tous ses
membres, car tous ont des responsabilités sociales à assumer. La conscience est interpellée par
l'enseignement social afin de reconnaître et d'accomplir les devoirs de justice et de charité dans la
vie sociale. Cet enseignement est lumière de vérité morale, qui inspire des réponses appropriées
selon la vocation et le ministère de chaque chrétien. »217
1/ Dans une société sécularisée et sourde à l'appel de l'Évangile, l'Église se doit de témoigner de la
nécessité de la charité sociale pour une vie tout simplement pleinement humaine. Elle le fait en
mettant en avant le principe de solidarité qui n'est rien d'autre que la version sécularisée du second
commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; et, dans Caritas et veritate,
Benoît XVI remarque que ledit principe ne doit pas être disjoint de celui de subsidiarité. C'est
comme une justification postérieure à la rédaction de ce chapitre.218
2/ Pie XII avait déjà lié explicitement solidarité et charité : « La première de ces pernicieuses
erreurs, aujourd'hui largement répandue, est l'oubli de cette loi de solidarité humaine et de charité,
dictée et imposée aussi bien par la communauté d'origine et par l'égalité de la nature raisonnable
chez tous les hommes, à quelque peuple qu'ils appartiennent, que par le sacrifice de rédemption
offert par Jésus-Christ sur l'autel de la Croix à son Père céleste en faveur de l'humanité
pécheresse. »219 Ses successeurs n'en ont été que plus encouragés à mettre en avant le principe de
solidarité. D'où l'enseignement le plus récent du Magistère :
> D'abord S. Jean XXIII qui montre bien l'origine à la fois humaine et chrétienne du principe : « Les
ouvriers et les employeurs doivent régler leurs rapports en s'inspirant du principe de la solidarité
humaine et de la fraternité chrétienne, puisque tant la concurrence au sens du libéralisme
économique que la lutte des classes dans le sens marxiste, sont contre nature et opposées à la
conception chrétienne de la vie. »220
> Ensuite S. Jean-Paul II, qui en fait l'historique : « Ainsi, le principe de solidarité, comme on dit
aujourd'hui, dont j'ai rappelé, dans l'encyclique Sollicitudo rei socialis, la valeur dans l'ordre interne
de chaque nation comme dans l'ordre international, apparaît comme l'un des principes
fondamentaux de la conception chrétienne de l'organisation politique et sociale. Il a été énoncé à
plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom “d'amitié” 221 que nous trouvons déjà dans la
philosophie grecque. Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de “charité sociale”, 222
tandis que S. Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la
question sociale, parlait de “civilisation de l'amour”. »223
> S. Jean-Paul II s'appuyait sur Gaudium et Spes de Vatican II (n°30) que l'on peut citer ici en
introduction à la suite de notre développement : « L'ampleur et la rapidité des transformations
réclament d'une manière pressante que personne, par inattention à l'évolution des choses ou par
inertie, ne se contente d'une éthique individualiste. Lorsque chacun, contribuant au bien commun
217 N°83.
218 CV n°58.
219 Summi Pontificatus ; Marmy, n°1189.
220 MM n°24.
221 RN n°20s.
222 QA, cité ci-dessus.
223 CA n°10.
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selon ses capacités propres et en tenant compte des besoins d'autrui, se préoccupe aussi, et
effectivement, de l'essor des institutions publiques ou privées qui servent à améliorer les conditions
de vie humaines, c'est alors et de plus en plus qu'il accomplit son devoir de justice et de charité.
Or il y a des gens qui, tout en professant des idées larges et généreuses, continuent à vivre en
pratique comme s'ils n'avaient cure des solidarités sociales. Bien plus, dans certains pays, beaucoup
font peu de cas des lois et des prescriptions sociales. Un grand nombre ne craignent pas de se
soustraire, par divers subterfuges et fraudes, aux justes impôts et aux autres aspects de la dette
sociale. D'autres négligent certaines règles de la vie en société, comme celles qui ont trait à la
sauvegarde de la santé ou à la conduite des véhicules, sans même se rendre compte que, par une
telle insouciance, ils mettent en danger leur propre vie et celle d'autrui.
Que tous prennent très à cœur de compter les solidarités sociales parmi les principaux devoirs de
l'homme d'aujourd'hui, et de les respecter. En effet, plus le monde s'unifie et plus il est manifeste
que les obligations de l'homme dépassent les groupes particuliers pour s'étendre peu à peu à
l'univers entier. Ce qui ne peut se faire que si les individus et les groupes cultivent en eux les
valeurs morales et sociales et les répandent autour d'eux. Alors, avec le nécessaire secours de la
grâce divine, surgiront des hommes vraiment nouveaux, artisans de l'humanité nouvelle. »
1/ Le CompDS note que le principe de solidarité est un principe social qui met en œuvre une
authentique vertu morale – autrement dit (pour parler le jargon de notre monde sécularisé) qui a des
implications éthiques qui valent pour chaque homme suivant sa situation sociale concrète :
a./ « La solidarité doit être saisie avant tout dans sa valeur de principe social ordonnateur des
institutions, en vertu duquel les “structures de péché” qui dominent les rapports entre les personnes
et les peuples doivent être dépassées et transformées en “structures de solidarité”, à travers
l'élaboration ou la modification opportune de lois, de règles du marché ou la création
d'institutions. »224
b./ « La solidarité est également une véritable vertu morale, et non pas “un sentiment de
compassion vague ou d'attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes
proches ou lointaines. Au contraire, c'est la détermination ferme et persévérante de travailler pour
le bien commun; c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment
responsables de tous”. La solidarité s'élève au rang de vertu sociale fondamentale parce qu'elle se
situe dans la dimension de la justice, vertu orientée par excellence au bien commun et dans
l'engagement à “se dépenser pour le bien du prochain en étant prêt, au sens évangélique du terme, à
se perdre pour l'autre au lieu de l'exploiter, et à le servir au lieu de l'opprimer à son propre profit
(cf. Mt 10, 40-42 ; 20, 25 ; Mc 10, 42-45 ; Lc 22, 25-27)”. »225 La justice infuse, dans son aspect
social est alors toute pénétrée de charité théologale, et l'on peut parler alors à bon droit de charité
sociale.
Remarque: Je note que, précisément, S. Jean-Paul II ne nie pas ici que la solidarité, dans une
société vraiment chrétienne, se rattache ultimement à la charité comme à sa source plutôt qu'à la
justice, mais elle n'en est pas moins comme un rehaussement de tout l'ordre de la justice sociale
produit sous l'imperium de la charité : et donc, en ce sens, une vertu morale. 226 Aussi, dans le cadre
d'une société sécularisée, des considérations de justice et de bien commun permettent d'en justifier
la nécessité.
54
2/ Le principe de solidarité aide à mettre en évidence les correspondances existant entre les autres
principes-clefs de la doctrine sociale de l'Église, lesquels, bien loin de s'opposer entre eux, se
complètent mutuellement. Et cela parce que l'esprit de solidarité est absolument nécessaire pour le
service de la personne humaine concrète dans la recherche commune du bien commun. Deux
passages du CompDS mettent bien en lumière ces vérités :
a./ « Le message de la doctrine sociale sur la solidarité met en évidence le fait qu'il existe des liens
étroits entre solidarité et bien commun, solidarité et destination universelle des biens, solidarité et
égalité entre les hommes et les peuples, solidarité et paix dans le monde. Le terme “solidarité”,
largement employé par le Magistère, exprime en synthèse l'exigence de reconnaître dans l'ensemble
des liens qui unissent les hommes et les groupes sociaux entre eux, l'espace offert à la liberté
humaine pour pourvoir à la croissance commune, partagée par tous. »227
b./ « Le principe de la solidarité implique que les hommes de notre temps cultivent davantage la
conscience de la dette qu'ils ont à l'égard de la société dans laquelle ils sont insérés : ils sont
débiteurs des conditions qui rendent viable l'existence humaine, ainsi que du patrimoine, indivisible
et indispensable, constitué par la culture, par la connaissance scientifique et technologique, par les
biens matériels et immatériels, par tout ce que l'aventure humaine a produit. Une telle dette doit être
honorée dans les diverses manifestations de l'action sociale, de sorte que le chemin des hommes ne
s'interrompe pas, mais demeure ouvert aux générations présentes et futures, appelées ensemble, les
unes et les autres, à partager solidairement le même don. »228
3/ Il est clair que le principe de solidarité doit s'étendre au domaine international et à toute la famille
humaine, en tenant compte néanmoins de l'ordre naturel qui préside à toutes les relations, tant de
justice stricte que de charité. S. Paul VI, puis S. Jean-Paul II l'ont bien marqué :
a./ « Mais chaque homme est membre de la société: il appartient à l'humanité tout entière. Ce n'est
pas seulement tel ou tel homme, mais tous les hommes qui sont appelés à ce développement plénier.
Les civilisations naissent, croissent et meurent. Mais, comme les vagues à marée montante
pénètrent un peu plus avant sur la grève, ainsi l'humanité avance sur le chemin de l'histoire.
Héritiers des générations passées et bénéficiaires du travail de nos contemporains, nous avons des
obligations envers tous et nous ne pouvons nous désintéresser de ceux qui viendront agrandir après
nous le cercle de la famille humaine. La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour
nous, est aussi un devoir. »229
b./ « Par analogie, le même critère [de solidarité] s'applique dans les relations internationales.
L'interdépendance doit se transformer en solidarité, fondée sur le principe que les biens de la
création sont destinés à tous : ce que l'industrie humaine produit par la transformation des matières
premières, avec l'apport du travail, doit servir également au bien de tous. »230
* *
55
Conclusion : Les grands axes de la doctrine sociale de l'Église.
1/ La dignité fondamentale de chaque être humain, liée à la rationalité qui le caractérise entre tous
les êtres vivants, mais aussi à sa vocation surnaturelle qui impose qu'il s'y porte en pleine
conscience et liberté, implique pour lui le droit fondamental d'être la cause responsable de ses
actions. Sous ce rapport fondamental, tous les être humains sont égaux, tous ont le droit premier
d'être traités comme des « personnes », c'est-à-dire des êtres libres et responsables et respectés
comme tels – et non comme de simples objets. Tous les droits fondamentaux de la personne
humaine dérivent de ce droit primordial. Cela n'empêche pas cependant les différences de sexe,
d'âge, de fonction, de culture etc., lesquelles doivent être considérées sous le rapport de la
complémentarité, de la subsidiarité et de la solidarité, et non comme une atteinte à une quelconque
idéologie égalitariste.
2/ De par la nature, la personne humaine s'épanouit dans une famille qui est donc comme son
prolongement naturel – et par après dans une société qui doit être foncièrement à leur service. Dans
le cadre de la vie sociale liée à sa nature, la propriété privée est nécessaire à la personne humaine
sous le rapport individuel et familial pour parvenir à sa fin et mener ici-bas une vie pleinement
humaine : ce qui fait que le droit de propriété fait partie de ses droits fondamentaux même s'il ne
doit pas contredire le droit semblable d'autrui. D'où « une organisation sociale dont les trois
institutions fondamentales sont la famille, la propriété et l'État »,232 la propriété devant être comprise
dans son sens le plus large, lequel implique la fonction subsidiaire des corps intermédiaires. D'où la
structure organique de la société et la nécessité d'appliquer les principes-clefs pour que les rapports
entre les diverses institutions qui la composent soient pleinement harmonieux : « Trop de grandes
propriétés abaissent la famille et abaissent l'État. Trop d'État abaisse la famille et décourage la
propriété privée ».233 Contre l'idéologie marxiste, la réponse catholique à l'accaparement des
richesses consiste dans la diffusion de la propriété : « La diffusion la plus large possible – et
multiforme – de la propriété privée doit être favorisée pour servir de socle au mariage et à la
famille. »234
3/ L'État doit assurer le bien commun de la société politique, lequel implique que les droits
légitimes des citoyens et des corps intermédiaires soient sans cesse respectés ou restaurés – et donc
de veiller à l'accomplissement des devoirs corrélatifs. « Ce bien commun implique d'ailleurs, non
seulement le mouvement dynamique de la justice générale et des diverses formes de justice
particulière,235 mais aussi de l'amitié politique entre tous les citoyens du même État »236 – soit donc
de la solidarité à l'échelon national et, pour finir de la charité sociale et politique.
4/ Les relations entre les divers acteurs du corps social en tous domaines peuvent conduire à des
conflits d'intérêts. Ceux-ci doivent être résolus au moyen de négociations équitables avec un sens
partagé du bien commun et de cette fin de la vie en société qui est, en définitive, le service de tous
et chacun de ses membres. L'harmonie et la santé du corps social « dépendent de l'harmonie dans
56
l'équité et de la prévenance fraternelle dans l'amitié politique ».237
5/ « La solidarité, qui est une loi de tout organisme moral, est donc à réaliser à tous les niveaux du
quartier, de l'entreprise, de la cité, de la région, de la profession, des relations interprofessionnelles,
comme sur le plan politique national, international et mondial. Cette solidarité tiendra compte du
principe de subsidiarité qui conduit à donner la plus grande initiative possible aux sociétés de base,
à les mettre en état de se développer elles-mêmes plutôt que de substituer à elle des sociétés de rang
supérieur. Il ne faut “assister” une communauté que lorsque l'on ne peut absolument pas l'aider à
grandir par elle-même. » Clément, que l'on vient de citer, continue en remarquant : « Ce point est
particulièrement important en ce qui concerne le chômage, les diverses formes d'exclusion et aussi,
à une autre échelle, les pays en voie de développement ».238
* * *
57
Chapitre 6:
Nous prenons ici le terme de justice sociale dans le sens restreint que lui donne le langage
courant : celui des rapports de justice dans la vie sociale ; l'extension aux relations entre peuples par
rapport au bien commun de l'économie mondiale se fait tout naturellement. Il est clair que, pris dans
un sens plus général, tout ce que nous avons dit jusqu'à présent relève de la justice sociale puisque
nous avons éludés les enseignement ecclésiaux d'ordre proprement politique, lesquels ne relèvent
pas de ce cours, même s'ils sont inclus dans le Compendium de la doctrine sociale de l'Église.239
Dans ce chapitre, nous allons développer davantage deux thèmes déjà vus en passant, ceci
afin de donner une vue plus complète de la richesse de l'enseignement de l'Église en matière sociale
et économique.
a./ Dans Pacem in Terris, S. Jean XXIII devait insister sur cette nécessité inhérente à une doctrine
sociale digne de ce nom : s'appuyer sur la nature concrète de l'homme sans réduire les réalités
proprement humaines à des phénomènes physiques comme le fait le marxisme :
« La pensée humaine commet fréquemment l'erreur de croire que les relations des individus avec
leur communauté politique peuvent se régler selon les lois auxquelles obéissent les forces et les
éléments irrationnels de l'univers. Alors que les normes de la conduite des hommes sont d'une autre
essence : il faut les chercher là où Dieu les a inscrites, à savoir dans la nature humaine. »241
b/ Plus précisément et quant aux nécessaires hiérarchies sociales, Léon XIII observait contre
l'idéologie socialiste :
« Le premier principe à mettre en avant, c'est que l'homme doit accepter cette nécessité de sa nature
qui rend impossible, dans la société civile, l'élévation de tous au même niveau. Sans doute, c'est là
ce que poursuivent les socialistes. Mais contre la nature, tous les efforts sont vains. »242
2/ Ces inégalités ont inévitablement des répercussion d'ordre social et politique, ce qui ne veut pas
dire que l'ordre politique qui en tient compte est intrinsèquement injuste. Bien au contraire, ces
inégalités de tous ordres dans le corps social sont au principe de complémentarités qui sont au
bénéfice de tous dès lors que, ne cédant pas à l'individualisme, les citoyens ont le sens des
239 Ils sont étudiés dans d'autres traités : ainsi, les problèmes touchant la morale de la guerre le sont au traité de la
charité, etc.
240 Ou de la philosophie des Lumières.
241 PT n°6.
242 RN ; Marmy, n°447. L'exemple de la société soviétique est de ce point de vue emblématique.
58
solidarités sociales : autrement dit, dès que joue le principe de solidarité :
> Léon XIII : « Quelles que soient les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont
appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans lesquelles
une société ne peut ni exister, ni être conçue. »243
> Pie XI : « Il est faux que tous les hommes aient les mêmes droits dans la société civile et qu'il
n'existe aucune hiérarchie légitime. »244
> Pie XII : « Dans un peuple digne de ce nom, les inégalités qui dérivent, non de l'arbitraire, mais
de la nature même des choses, inégalités de culture, de fortune, de position sociale, sans préjudice,
bien entendu, de la justice et de la charité mutuelle, ne font en réalité pas obstacle à l'existence et à
la prédominance d'un authentique esprit de communauté et de fraternité. Bien plus, loin de blesser
d'aucune manière l'égalité civique, elles lui confèrent sa légitime signification, à savoir que, en face
de l'État, chacun a le droit de vivre honorablement sa vie personnelle, dans la situation et dans les
conditions au milieu desquelles les desseins et les dispositions de la Providence l'ont placé »245 Il
devait expliciter la pensée de l'Église contre l'idéologie socialiste en ces termes : « L'Église ne
promet pas cette égalité absolue que les autres proclament, parce qu'elle sait que la vie humaine en
commun produit toujours et nécessairement toute une échelle de degrés et de différences dans les
qualités physiques et intellectuelles, dans les dispositions et les tendances intérieures, dans les
occupations et les responsabilités. Mais en même temps, elle assure à tous la pleine égalité dans la
dignité humaine, comme aussi dans le Cœur de Celui qui appelle à lui tous ceux qui sont accablés et
surchargés. »246
3/ C'est donc la collaboration et non le conflit qui doit être la norme des rapports entre les classes
sociales – lesquelles sont une donnée de toute société humaine – pour le profit de tous et la
concorde publique. D'où l'enseignement de Léon XIII, un peu daté quant à la forme et quant à l'état
de la société qu'il avait devant les yeux, mais toujours fort éclairant :
« C'est [la nature], en effet, qui a disposé parmi les hommes des différences aussi multiples que
profondes ; différences d'intelligence, de talent, de santé, de force ; différences nécessaires d'où naît
spontanément l'inégalité des conditions. Cette inégalité d'ailleurs tourne au profit de tous, de la
société comme des individus. La vie sociale requiert dans son organisation des aptitudes variées et
des fonctions diverses, et le meilleur stimulant à assumer ces fonctions est, pour les hommes, la
différence de leurs conditions respectives (…). L'erreur capitale, dans la question présente, c'est de
croire que les deux classes 247 sont ennemies-nées l'une de l'autre, comme si la nature avait armé les
riches et les pauvres pour qu'ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné. C'est là une
affirmation à ce point déraisonnable et fausse que la vérité se trouve dans une doctrine absolument
opposée. Dans le corps humain, les membres malgré leur diversité s'adaptent merveilleusement l'un
à l'autre, de façon à former un tout exactement proportionné et que l'on pourrait appeler symétrique.
Ainsi, dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s'unir harmonieusement dans
un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l'une de l'autre : il ne peut y avoir de capital sans
travail, ni de travail sans capital. La concorde engendre l'ordre et la beauté. Au contraire, d'un
conflit perpétuel il ne peut résulter que la confusion des luttes sauvages. »248
59
S. Jean XXIII se référait à son prédécesseur tout en marquant l'évolution positive de la
société dans le sens des exigences de la doctrine sociale de l'Église : « L'écart entre les classes
sociales est moins grand car elles ne se limitent plus aux deux blocs où s'opposaient le capital et le
travail. Elles sont désormais variées et ouvertes à tous. Le travail et les talents permettent de gravir
les degrés de l'échelle sociale ». Cette constatation ne change rien aux faits et aux devoirs de
solidarité et de collaboration mutuelle entre les diverses classes sociales, comme il le notait
auparavant : « Celui qui ose nier la diversité des classes sociales contredit l'ordre de la nature. Ceux
aussi qui s'opposent à cette collaboration amicale et nécessaire entre les classes cherchent sans
aucun doute à troubler et à diviser la société, au grand dam du bien public et privé ».249
1/ Le progrès social sera le fait des solidarités sociales ainsi que du souci d'aider toujours plus ceux
qui ont moins : ce que le Magistère contemporain appelle l'option préférentielle pour les pauvres :
« Je voudrais signaler ici l'un de ces points : l'option ou l'amour préférentiel pour les pauvres. C'est
là une option, ou une forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne dont
témoigne toute la tradition de l'Église. Elle concerne la vie de chaque chrétien, en tant qu'il imite la
vie du Christ, mais elle s'applique également à nos responsabilités sociales et donc à notre façon de
vivre, aux décisions que nous avons à prendre de manière cohérente au sujet de la propriété et de
l'usage des biens. »250 À ce propos, qu'on me permette de faire trois remarques.
a./ En faveur de l'amour préférentiel pour les pauvres on est en droit de faire intervenir le principe
de la destination universelle des biens de la terre, car la justice sociale est facilement engagée lors
des fluctuations, contrôlées ou non, de économie : l'accroissement des richesses ou, le cas échéant,
sa redistribution, se fait alors facilement en faveur d'un tout petit nombre de privilégiés. S. Jean
XXIII déclarait :
« Tandis que les économies des divers pays se développent rapidement, avec un rythme encore plus
rapide depuis la dernière guerre, il Nous paraît opportun d'attirer l'attention sur un principe
fondamental. Le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique, de
telle sorte que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus. Il faut donc veiller
avec attention et s'employer efficacement à ce que les déséquilibres économiques et sociaux
n'augmentent pas, mais s'atténuent dans la mesure du possible. »251 Il notait auparavant : « En
certains de ces pays, criant et outrageant est le contraste entre l'extrême misère des multitudes et
l'abondance, le luxe effréné de quelques privilégiés. »252
b./ l'État a ici un rôle majeur à jouer, même si ce doit être davantage celui d'un coordinateur
intelligent des initiatives des diverses instances du corps social que celui d'un despote technocrate
ne laissant rien (ou peu de chose) à l'initiative des particuliers et des corps intermédiaires. Cela a été
bien marqué par Pie XII dans une lettre qui montre bien que l'option préférentielle pour les pauvres
ne lui était pas inconnue :
« C'est aussi le propre de l'État de veiller à ce que les plus pauvres ne soient pas lésés injustement.
Sur ce point, l'enseignement de Nos prédécesseurs est formel : dans la protection des droits privés,
les gouvernants doivent se préoccuper surtout des faibles et des indigents : “La classe riche, observe
Léon XIII, se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la protection publique.
La masse indigente, au contraire, sans ressource pour la mettre à couvert, compte surtout sur le
60
patronage de l'État”.253 »254 Pie XII continuait par des considérations qui montrent bien la finesse
d'application des principes de la doctrine sociale de l'Église, fort éloignés de tout dirigisme
étatique : « C'est ainsi que, devant l'insécurité accrue d'un grand nombre de familles, dont la
condition précaire risque de compromettre les intérêts matériels, culturels et spirituels, des
institutions s'efforcent (…) de corriger les maux les plus flagrants qui résultent d'une distribution
trop mécanique du revenu national. Laissant une légitime liberté aux responsables de la vie
économique, ces institutions, suffisamment indépendantes elles-mêmes du pouvoir politique,
peuvent devenir, pour la masse des petits salariés et des pauvres de toute catégorie, une
indispensable compensation aux maux engendrés par le désordre économique ou monétaire. Il
convient toutefois d'en étudier avec prudence les modalités, et il ne serait pas possible de s'engager
sans réserves dans une voie où les excès de la fiscalité risquerait de compromettre les droits de la
propriété privée et où les abus de la sécurité collective pourraient porter atteinte à ceux de la
personne et de la famille ».
c./ On le voit, la doctrine sociale de l'Église se situe, tant à l'opposé du dirigisme étatique que du
libéralisme économique sauvage ; tant à l'opposé du collectivisme que du capitalisme indifférent
aux nécessités des pauvres. Elle est avant tout soucieuse du bien intégral des personnes et des
familles dans le cadre d'une vie sociale solidaire qui, sans nier les inévitables et nécessaires
distinctions sociales, sait passer au-dessus pour s'établir au niveau d'une véritable amitié tenant
compte de l'ordre de la charité. Bien loin de viser au nivellement social, elle vise à ce que les
nécessaires possessions (de tous ordres) d'un chacun servent à tous dans un partage amical sans
cloisonnement social. S. Jean XXIII :
« La vie en société, vénérables frères et chers fils, doit être considérée avant tout comme une réalité
d'ordre spirituel. Elle est, en effet, échange de connaissances dans la lumière de la vérité, exercice
de droit et accomplissement de devoirs ; émulation dans la recherche du bien moral ; émulation
dans la noble jouissance du beau en toutes ses expressions légitimes ; disposition permanente à
communiquer à autrui le meilleur de lui-même et aspiration commune à un constant enrichissement
spirituel. Telles les valeurs qui doivent animer et orienter toutes choses : activité culturelle, vie
économique, organisation sociale, mouvements et régimes politiques, législation et toute autre
expression de la vie sociale dans sa continuelle évolution. »255
C'est bien autre chose que ce qui motiverait l'accusation de paternalisme portée contre la
doctrine sociale de l'Église par les penseurs marxistes ! Bien plutôt, pour peu qu'on veuille
considérer celle-ci avec un regard dépourvu de passion, on verra qu'elle est radicalement opposée
aux théologies de la libération, mais aussi qu'elle en est le contre-poison radical.256
1/ La synthèse doctrinale qui vient d'être présentée s'applique directement à un peuple, à une nation.
Il convenait de l'étendre à la situation contemporaine caractérisée par le phénomène de la
mondialisation. Celui-ci impose en particulier une généralisation des principes mis ici en avant aux
relations entre peuples riches et peuples pauvres par rapport au bien commun mondial de la famille
humaine, richesse et pauvreté qui doivent s'entendre aussi dans le cadre culturel. Ceci a été
développé en particulier par S. Paul VI dans Populorum progressio, S. Jean-Paul II dans Sollicitudo
Rei Socialis ; et par l'instruction Libertatis conscientia de la CDF (1986). Deux remarques
cependant.
61
a./ Cette généralisation doit tenir compte du bien réel de chaque peuple, de son cadre naturel de vie
et de sa culture, et ne pas viser à imposer partout le modèle occidental de société sous le spécieux
prétexte qu'il serait l'expression la plus parfaite du progrès social de l'humanité. Beaucoup de
peuplades dites “primitives” trouvent un épanouissement très réel en vivant de ce qui est a nos yeux
“presque rien” ; en se contentant d'un mode de vie dépourvu du confort sans lequel nous ne
pourrions survivre, et qui nous semble, à nous, remonter l'âge de pierre. Pareillement, leur vie
culturelle nous semble inexistante si nous la jugeons selon nos critères occidentaux (ce qui est
faux). Pourtant, c'est précisément tout ce que nous ne saisissons pas vraiment dans leur vie qui la
leur rend aimable : à vouloir les traiter à notre mesure, nous leur faisons perdre toute raison de
vivre.257
b./ Ce qui est absolument nécessaire pour ne pas vivre au-dessous du seuil de pauvreté dans nos
grandes mégalopoles contemporaines, peut se révéler suffisant pour une vie large et confortable
dans d'autres conditions : soit en province soit dans un pays étranger où la vie est moins chère, les
habitudes de vie plus simples et le climat plus clément. Qu'on me permette de comparer par
exemple ce qu'il faut pour survivre à New York et ce qu'il faut pour mener une vie confortable à
Honolulu (on peut comparer encore la vie à Paris et celle à Papeete) ! Rien de plus injuste donc
qu'une égalité pure et dure établie entre des conditions de vie qui ne sont pas comparables.258
La propriété privée est nécessaire à l'homme pour conduire sa vie personnelle et familiale et
subvenir à ses besoins de façon libre et responsable : c'est seulement ainsi qu'il peut, de façon
générale, atteindre son plein épanouissement humain ; si elle fait défaut, la vie en société ne peut
atteindre son but et devient, de ce fait, proprement inhumaine. Or, des trois façons d'acquérir une
propriété – l'occupation d'un bien vacant, le travail et l'héritage –, le travail est de loin la plus
257 Vous trouveriez des remarques de ce genre sous la plume d'un ethnologue ou d'un missionnaire. Néanmoins, la
considération qui vient d'être faite n'est pas étrangère à la doctrine sociale de l'Église. Cf. S. Paul VI, Discours à
Sydney, 2/12/1970 (DC 1971, 14s) ; S. Jean-Paul II, Discours à Darwin 29/11/ 1986 (DC 1987, 61ss) ; S. Père
François, Encyclique Laudato Si', n°144-146* ; CompDS, n°366 & 387.
258 Reg ch.39&55 ; CompDS, n°173. Voir encore l'Encyclique Laudato Si', ibid.
259 S. Jean-Paul II a eu des paroles très fortes dans son homélie pour la béatification du vénérable Antoine Chevrier, le
6/10/1986, paroles qui ont été presque totalement omises dans la version publiée après (DC 1986, 944). Sur le
moment elles ont été relevées par les auditeurs dans le sens de cette remarque. On aura sans doute eu peur qu'elles
soient utilisées à des fins politiques...
62
importante : l'occupation d'un bien vacant, en effet, n'a de sens que si celui qui se l'approprie le met
en valeur, et l'héritage n'est rien d'autre que le fruit du droit naturel qu'un homme a de faire
bénéficier ses descendants du fruit de son labeur. Ainsi, le travail est absolument nécessaire à
l'homme pour mener une vie pleinement humaine et parvenir à son plein épanouissent personnel ; le
travail fait encore l'objet d'une disposition providentielle puisque Dieu a voulu associer sa créature
intelligente à la mise en valeur de la création matérielle ; il est encore pour l'homme un devoir
social puisque c'est essentiellement par son travail qu'il sert le bien commun de la société politique
dont il fait partie et, au-delà, le genre humain tout entier. Développons quelque peu chacun des
points que nous venons de mettre en avant pour marquer l'importance du travail dans la vie de
l'homme.
1/ Le travail et la Révélation. S. Jean-Paul II, dans Laborem exercens, marque en ces termes
l'importance du travail de l'homme tel qu'il ressort de la Révélation :
« L'Église trouve dès les premières pages du Livre de la Genèse la source de sa conviction que le
travail constitue une dimension fondamentale de l'existence humaine sur la terre (…). L'homme est
l'image de Dieu, notamment par le mandat qu'il a reçu de son Créateur de soumettre, de dominer la
terre. En accomplissant ce mandat, l'homme, tout être humain, reflète l'action même du Créateur de
l'univers (…). L'expression “dominez la terre” a une portée immense. Elle indique toutes les
ressources que la terre (et indirectement le monde visible) cache en soi et qui, par l'activité
consciente de l'homme, peuvent être découvertes et utilisées à sa convenance. Ainsi ces mots,
placés au début de la Bible, ne cessent jamais d'être actuels. Ils s'appliquent aussi bien à toutes les
époques passées de la civilisation et de l'économie qu'à toute la réalité contemporaine et aux phases
futures du développement qui se dessinent déjà peut-être dans une certaine mesure, mais qui pour
une grande part restent encore pour l'homme quasiment inconnues et cachées. »260
2/ Caractères du travail. Je suis Clément. Celui-ci assigne trois caractères à cette activité qu'est le
travail humain : il est d'une personne ; il est la propriété de celui qui travaille ; il a un caractère
social. J'ajoute qu'il est nécessaire à l'homme pour atteindre sa fin tant naturelle que surnaturelle.
a./ Trois de ces caractères sont affirmés fortement par Léon XIII dans Rerum Novarum :
« Travailler, c'est exercer son activité dans le but de se procurer ce qui est requis pour les divers
besoins de la vie, mais surtout pour l'entretien de la vie elle-même. Tu mangeras ton pain à la sueur
de ton front. C'est pourquoi le travail a reçu de la nature comme une double empreinte. Il est
personnel parce que la force active est inhérente à la personne et qu'elle est la propriété de celui qui
l'exerce et qui l'a reçue pour son utilité. Il est nécessaire parce que l'homme a besoin du fruit de son
travail pour conserver son existence, et qu'il doit la conserver pour obéir aux ordres irréfragables de
la nature. »261
b./ L'aspect personnel du travail et son lien avec la réalisation de la vocation de tout homme est
développé par S. Jean-Paul II dans Laborem exercens :
« L'homme doit soumettre la terre, il doit la dominer, parce que comme “image de Dieu” il est une
personne, c'est-à-dire un sujet, un sujet capable d'agir d'une manière programmée et rationnelle,
capable de décider de lui-même et tendant à se réaliser lui-même. C'est en tant que personne que
l'homme est sujet du travail. C'est en tant que personne qu'il travaille, qu'il accomplit diverses
actions appartenant au processus du travail ; et ces actions, indépendamment de leur contenu
objectif, doivent toutes servir à la réalisation de son humanité, à l'accomplissement de la vocation
qui lui est propre en raison de son humanité même : celle d'être une personne. »262
260 LE n°4.
261 Marmy, n°479.
262 LE n°6. Voir Caritas in veritate, n°41, qui fait référence à Laborem exercens (LE n°24).
63
c./ De ces enseignements (et des faits qui les sous-tendent) il résulte qu'en tant qu'il est la propriété
de celui qui le fournit, propriété nécessitée par les fins mêmes de la vie humaine, le travail est
appelé à recevoir une compensation en justice dès qu'il est fourni pour le bénéfice d'un autre.
« L'esclave, auquel la loi barbare ne reconnaît pas de dignité, n'est propriétaire ni de sa personne, ni,
par voie de conséquence, de son travail. On le nourrit. On ne le “rémunère” pas au sens moral du
mot ». Et de continuer : « C'est donc sous le rapport où le travail est la propriété de la personne qui
le fournit que la notion de justice – d'égalité dans l'échange – va qualifier moralement le salaire ».263
Fourni pour le bénéfice du travailleur lui-même, le profit qu'il tirera de son travail entrera de droit
en sa possession pour sa subsistance et celle des siens. Ainsi se trouve justifiée la propriété privée et
l'idée de patrimoine que l'homme peut léguer à ses proches : mais de cela nous allons reparler tout
de suite.
d./ Le travail doit avant tout servir à celui qui l'accomplit et aux siens : c'est une exigence toujours
professée par la doctrine sociale de l'Église ; ainsi S. Jean XXIII, dans Mater et Magistra, affirmait
« le droit qui appartient à chaque personne humaine d'être et demeurer normalement première
responsable de son entretien et de celui de sa famille. » Et il ajoutait : « Cela comporte que, dans
tout système économique, soit permis et facilité le libre exercice des activités productrices. »264 Il
n'en reste pas moins que le travail humain a aussi un aspect social que la doctrine sociale de l'Église
ne peut que prendre en compte car il dérive directement du principe du bien commun. D'où cette
affirmation de Pie XI : « Le travail, celui-là surtout qui se loue au service d'autrui, présente, à côté
de son caractère personnel ou individuel, un aspect social qu'il convient de ne pas perdre de
vue. »265 Marcel Clément note que le travail est social à trois titres :
> Tout d'abord : « La finalité du travail n'est pas seulement de permettre de recevoir une rému-
nération équitable, mais simultanément de produire biens et services pour la communauté » dans
laquelle le travailleur est inséré, où son intérêt même se trouve, de ce fait engagé.
> Ensuite, ce qui caractérise la vie sociale où l'homme trouve son achèvement, c'est précisément la
division du travail pour la mise en commun des compétences de tous afin de procurer à la
communauté tout un ensemble de biens que l'individu ne peut obtenir seul et dont tous profitent.
Cette division du travail entraîne inévitablement répartition et collaboration. Ainsi le travail a cet
effet « d'unir de façon à la fois fraternelle et organique tous ceux qui coopèrent à la transformation
de l'univers pour le bien de l'homme ».266 Pie XII écrivait :
« Par-dessus la distinction entre employeurs et employés qui menace de devenir toujours davantage
une inexorable séparation, il y a le travail lui-même, le travail, tâche de la vie personnelle de tous,
en vue de procurer à la société les biens et les services qui lui sont nécessaires ou utiles. Ainsi
compris, le travail est capable, en raison de sa nature même, d'unir les hommes véritablement et
intimement ; il est capable de redonner forme et structures à la société devenue amorphe et sans
consistance, et par là d'assainir à nouveau les relations de la société avec l'État. »267
> Enfin, S. Jean-Paul II a marqué les rôle corrélatifs du travail et de la famille pour la formation à la
vie sociale du petit d'homme ainsi que son importance pour l'institution familiale qui est, pour la
doctrine sociale de l'Église, la cellule fondamentale de toute société pleinement humaine :
« Le travail est le fondement sur lequel s'édifie la vie familiale, qui est un droit naturel et une
vocation pour l'homme. Ces deux sphères de valeurs – l'une liée au travail, l'autre dérivant du
263 Clément, p.43.
264 MM n°56.
265 QA n°75.
266 Clément, p.45 pour les deux citations.
267 Lettre Nous avons lu à Charles Flory, président des Semaines sociales de France, 19/07/1947 ; Cité Clément, p.45 ;
Texte : Clément2 II, p.121ss.
64
caractère familial de la vie humaine – doivent s'unir et s'influencer de façon correcte. Le travail est,
d'une certaine manière, la condition qui rend possible la fondation d'une famille, puisque celle-ci
exige les moyens de subsistance que l'homme acquiert normalement par le travail. Le travail et
l'ardeur au travail conditionnent aussi tout le processus d'éducation dans la famille, précisément
pour la raison que chacun “devient homme”, entre autres, par le travail, et que ce fait de devenir
homme exprime justement le but principal de tout le processus éducatif. C'est ici qu'entrent en jeu,
dans un certain sens, deux aspects du travail: celui qui assure la vie et la subsistance de la famille, et
celui par lequel se réalisent les buts de la famille, surtout l'éducation. Néanmoins ces deux aspects
du travail sont unis entre eux et se complètent sur différents points. »268
Il convient maintenant d'approfondir quelque peu les liens qui existent entre le travail et la
propriété privée.
1/ Nul n'a jamais contesté la nécessité du travail, mais les penseurs socialistes ont volontiers reporté
l'esprit d'initiative en ce domaine à des êtres de raison collectifs : « les travailleurs », « le peuple »,
« la classe ouvrière », etc. Contre eux, et en vertu du principe fondamental de la dignité de la
personne humaine, l'Église soutiendra toujours la nécessaire initiative personnelle et autonome en
matière de travail et d'économie, même s'il convient qu'elle tienne compte des exigences du bien
commun :
« L'homme doit soumettre la terre, il doit la dominer, parce que comme “image de Dieu” il est une
personne, c'est-à-dire un sujet, un sujet capable d'agir d'une manière programmée et rationnelle,
capable de décider de lui-même et tendant à se réaliser lui-même. C'est en tant que personne que
l'homme est sujet du travail. C'est en tant que personne qu'il travaille, qu'il accomplit diverses
actions appartenant au processus du travail ; et ces actions, indépendamment de leur contenu
objectif, doivent toutes servir à la réalisation de son humanité, à l'accomplissement de la vocation
qui lui est propre en raison de son humanité même : celle d'être une personne. »269
2/ Mais il ne peut y avoir de véritable esprit d'initiative pour l'homme dans son travail dès lors que
tout espoir d'accéder à la propriété lui fait défaut. Ce que notait S. Jean XXIII :
« Le droit de propriété, même des biens de productions, a valeur permanente pour cette raison
précise qu'il est un droit naturel, fondé sur la priorité, ontologique et téléologique, des individus sur
la société. Au reste, il serait vain de revendiquer l'initiative personnelle et autonome en matière
économique, si n'était pas reconnue à cette initiative la libre disposition des moyens indispensables
à son affirmation. L'histoire et l'expérience attestent, de plus, que sous les régimes politiques qui ne
reconnaissent pas le droit de propriété privée des biens de production, les expressions
fondamentales de la liberté sont comprimées ou étouffées. Il est, par suite, légitime d'en déduire
qu'elles trouvent en ce droit garantie et stimulant. »270
3/ D'où ce constat : « On ne voit pas (…) comment pourrait être contesté le caractère naturel d'un
droit qui trouve sa source principale et son aliment perpétuel dans la fécondité du travail ; qui
constitue un moyen idoine pour l'affirmation de la personne et l'exercice de la responsabilité en tous
domaines ; qui est élément de stabilité sereine pour la famille, d'expansion pacifique et ordonnée
dans l'existence commune. »271 Proudhon, dont on connaît la formule ; « La propriété, c'est le vol »,
reconnaissait lui-même son importance sociale comme fruit du travail : « La propriété, n'hésitait-il
268 LE n°10.
269 LE n°6.
270 MM n°110.
271 MM n°112.
65
pas à dire, a une fonction sociale qui est de sauvegarder, contre le despotisme et contre l'inertie de la
communauté, l'indépendance du travailleur et d'assurer une base solide à sa famille »272
4/ Nous avons parlé des liens du travail et de l'institution familiale, cellule fondamentale de la
société et école primordiale de vie sociale. Mais, précisément, la propriété, en tant que fruit du
travail du chef de famille, a une grande importance pour la sécurité de l'institution familiale, aussi
est-elle largement méprisée dans les pays collectivistes, avec les conséquences que l'on peut en
attendre pour l'équilibre de la vie sociale ainsi que pour la moralité publique et privée. Après avoir
remarqué que l'homme, « consacrant son génie et ses forces à l'utilisation [des] biens de la nature,
s'attribue par le fait même cette part de la nature matérielle qu'il a cultivée et où il a laissé comme
une certaine empreinte de sa personne, si bien qu'en toute justice il en devient le propriétaire et qu'il
n'est permis d'aucune manière de violer son droit »,273 Léon XIII, dans Rerum Novarum remarquait :
« Ce droit de propriété que Nous avons, au nom même de la nature, revendiqué pour l'individu, doit
être maintenant transféré à l'homme, chef de famille. Bien plus, en passant dans la société
domestique, il y acquiert d'autant plus de force que la personne humaine y reçoit plus d'extension.
La nature impose au père de famille le devoir sacré de nourrir et d'entretenir ses enfants. De plus,
comme les enfants reflètent la physionomie de leur père et sont une sorte de prolongement de sa
personne, la nature lui inspire de se préoccuper de leur avenir et de leur créer un patrimoine qui les
aide à se défendre honnêtement dans les vicissitudes de la vie, contre les surprises de la mauvaise
fortune. Or, il ne pourra leur créer ce patrimoine sans posséder des biens productifs qu'il puisse leur
transmettre par voie d'héritage. »274
5/ On est donc tout à l'opposé des penseurs communistes ou même socialistes ! Le principe de
destination universelle des biens n'a jamais été mis en avant par l'Église pour la suppression de la
propriété privée, mais pour sa diffusion la plus large possible afin que chacun puisse pleinement
jouir des fruits de son travail et de sa participation libre et généreuse à la promotion du bien
commun temporel.275 D'où cette déclaration de S. Jean XXIII :
« Affirmer que le caractère naturel du droit de propriété privée concerne aussi les biens de
production ne suffit pas : il faut insister, en outre, pour qu'elle soit effectivement diffusée parmi
toutes les classes sociales. Comme le déclare Notre Prédécesseur Pie XII : “La dignité de la
personne humaine exige normalement, comme fondement naturel pour vivre, le droit à l'usage des
biens de la terre ; à ce droit correspond l'obligation fondamentale d'accorder une propriété privée
autant que possible à tous”.276 D'autre part, il faut placer parmi les exigences qui résultent de la
noblesse du travail “(…) la conservation et le perfectionnement d'un ordre social qui rende possible
et assurée, si modeste qu'elle soit, une propriété privée à toutes les classes du peuple”277. »278
S. Jean XXIII ajoutait cette considération qui trouve ici sa place naturelle, sur l'importance
que revêt cette diffusion en notre temps :
66
« Il faut d'autant plus urger cette diffusion de la propriété en notre époque où, Nous l'avons
remarqué, les structures économiques de pays de plus en plus nombreux se développent rapidement.
C'est pourquoi, si on recourt avec prudence aux techniques qui ont fait preuve d'efficacité, il ne sera
pas difficile de susciter des initiatives, de mettre en branle une politique économique et sociale qui
encourage et facilite une plus ample accession à la propriété privée des biens durables : une maison,
une terre, un outillage artisanal, l'équipement d'une ferme familiale, quelques actions d'entreprises
moyennes ou grandes. Certains pays, économiquement développés et socialement avancés, en ont
fait l'heureuse expérience. »279
1/ Le droit au travail. Léon XIII notait : « Travailler, c'est exercer son activité dans le but de se
procurer ce qui est requis pour les divers besoins de la vie, mais surtout pour l'entretien de la vie
elle-même. »280 Et de continuer en remarquant : « Conserver l'existence est un devoir imposé à tous
les hommes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans crime. De ce devoir découle nécessairement
le droit de se procurer les choses nécessaires à la subsistance que le pauvre ne se procure que
moyennant le salaire de son travail. »281 Pie XII devait tirer les conséquences de l'enseignement de
ses prédécesseurs pour mettre explicitement en avant le droit au travail de l'ouvrier :
« Le travail est nécessaire, parce que sans lui on ne peut se procurer ce qui est indispensable à la
vie, dont la conservation est un devoir naturel, grave, individuel. Au devoir personnel du travail
imposé par la nature correspond et s'ensuit le droit naturel de chaque individu à faire du travail le
moyen de pourvoir à sa vie propre et à celle de ses enfants ; si profondément est ordonné en vue de
la conservation de l'homme l'empire de la nature. »282
a./ Ce droit doit être pris en compte par ceux qui, de par leurs fonctions, doivent exercer la justice
distributive en ce domaine : employeurs, corps intermédiaires concernés et, bien sûr, l'État, même
s'il ne convient pas que ce dernier se mêle de tout indistinctement. Léon XIII le notait en insistant
sur la nécessité des fonds de secours, puisque l'homme travaille d'abord et avant tout pour pourvoir
à sa subsistance et à celle des siens :
« Il faut encore pourvoir d'une manière toute spéciale à ce qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque
de travail, et qu'il y ait un fonds de réserve destiné à faire face, non seulement aux accidents
soudains et fortuits inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux
coups de la mauvaise fortune. »283
b./ Pie XI devait insister sur les devoirs spéciaux de l'État en ce domaine, devoirs qui peuvent exiger
de sa part des mesures à l'encontre des fortunes égoïstement possédées (ce qui, comme on le sait, est
279 MM n°116.
280 RN ; Marmy, n°479.
281 Ibid.
282 Radio-message de Pentecôte 1941 ; Hamel, p.114.
283 RN ; Marmy, n°492.
67
contraire à la justice 284) – à condition toutefois que ces mesures ne blessent pas à leur tour la justice
et l'équité :
« l'État ne doit rien négliger pour créer ces conditions matérielles de vie, sans lesquelles une société
ordonnée ne peut subsister, et pour fournir du travail, spécialement aux pères de famille et à la
jeunesse. À cette fin, qu'on amène les classes possédantes à prendre sur elles les charges sans
lesquelles ni la société humaine ne peut être sauvée, ni ces classes elles-mêmes ne sauraient trouver
le salut. Mais les mesures prises dans ce sens par l'État doivent être telles qu'elles atteignent
vraiment ceux qui, de fait, détiennent entre leurs mains les plus gros capitaux et les augmentent sans
cesse, au grand détriment d'autrui. »285 Les limites de l'intervention de l'État avaient été marquées
par le même Pontife dans Quadragesimo Anno : « Il est clair cependant que l'autorité publique n'a
pas le droit de s'acquitter arbitrairement de cette fonction. Toujours, en effet, doivent rester intacts
le droit naturel de propriété et celui de léguer ses biens par voie d'hérédité ; ce sont là des droits que
cette autorité ne peut abolir, car l'homme est antérieur à l'État, et “la société domestique a sur la
société civile une priorité logique et une priorité réelle.” Voilà aussi pourquoi Léon XIII déclarait
que l'État n'a pas le droit d'épuiser la propriété privée par un excès de charges et d'impôts : “Ce n'est
pas des lois humaines, mais de la nature qu'émane le droit de propriété individuelle ; l'autorité
publique ne peut donc l'abolir ; tout ce qu'elle peut, c'est en tempérer l'usage et le concilier avec le
bien commun.” »286
c./ Pie XII, dans le prolongement de cet enseignement de ses prédécesseurs, ne devait pas craindre
d'entrer dans les détails ; et le développement qui suit est éclairant sur le devoir des classes
possédantes et rôle propre de l'État en matière d'emploi :
« La solidarité des hommes entre eux exige, non seulement au nom du sentiment fraternel mais
aussi de l'avantage réciproque lui-même, que l'on utilise toutes les possibilités pour conserver les
emplois existants et pour en créer de nouveaux. Dans ce but, ceux qui sont capables d'investir des
capitaux doivent se demander, en considérant le bien commun, si leur conscience leur permet de ne
pas faire de pareils investissements, dans les limites des possibilités économiques, dans les
proportions et au moment opportun, et de se retirer à l'écart dans une vaine prudence. D'autre part,
ceux-là agissent contre leur conscience qui, exploitant en égoïstes leurs propres occupations, sont
causes que d'autres ne trouvent pas de travail et tombent dans le chômage. Quand donc l'initiative
privée reste inopérante ou insuffisante, les pouvoirs publics sont obligés, dans la plus grande mesure
possible de procurer de l'occupation en entreprenant des travaux d'utilité générale et de faciliter par
des conseils et d'autres moyens, l'embauchage pour ceux qui le cherchent. »287 Et le pape de
remarquer que, si le plein emploi est certainement un objectif que doit poursuivre l'État, il ne doit
pas être privilégié de telle sorte qu'il mettrait en danger l'ensemble de l'économie et conduirait au
chômage de masse. C'est légitimer une politique acceptant un certain volant de chômage de courte
durée comme bénéfique au fonctionnement de l'économie nationale. Par ailleurs, en mettant le doigt
sur la propension des syndicats ouvriers à toujours vouloir accroître le niveau de vie de leurs affiliés
sans tenir compte de l'état concret de l'économie nationale (et, aujourd'hui du contexte interna-
tional), le pape mettait en garde sur une certaine dérive d'un pouvoir syndical irréaliste et assoiffé de
slogans, dérive qui, en fin de compte, fait le malheur des salariés :
« Là où l'on veut assurer le plein emploi et l'accroissement continu du standard de vie, on a sujet de
se demander avec anxiété jusqu'où il pourra monter sans provoquer une catastrophe et surtout sans
entraîner le chômage de masse. Il semble donc qu'il faille tendre à obtenir le degré d'emploi le plus
élevé possible, mais en cherchant en même temps à mettre en sécurité sa stabilité. »288 On aura noté
l'appel aux principes du bien commun et de solidarité.
284 Voir notre cours De Justitia.
285 DR n°75 ; cité Hamel, p.115.
286 QA ; Marmy, n°554 ; Citations de RN.
287 Radio-message de Noël 1952 ; Hamel, p.115.
288 Ibid. ; Hamel, p.117.
68
2/ Le contrat de salaire ; le juste salaire.
a./ Les économistes libéraux avaient assimilé le contrat de salaire à un contrat de vente, subissant de
ce fait la loi du marché. L'ouvrier, donc, vend son travail au prix du marché et doit se tenir pour
content d'être payé suivant la valeur marchande de son travail, même si cela ne suffit pas à sa
subsistance. Par ailleurs, dès lors qu'un salaire est librement accepté par un ouvrier qu'un patron a
embauché sans exercer sur lui de pression, le contrat, étant libre des deux côtés, est réputé juste.
b./ Les Souverains Pontifes ont justement réagi contre ces idées libérales en matière de travail. En
effet, le travail n'est pas une denrée : « Le travail, activité humaine par excellence, notent Ousset et
Creuzet, ne saurait avoir pour prix, autant dire pour valeur équivalente, un bien matériel. Le travail
ne peut avoir pour prix qu'une valeur humaine et morale comme lui, et c'est la vie ».289 De fait, Léon
XIII, a montré qu'il convenait d'assimiler en substance le contrat de travail à un contrat de louage et
non à un contrat de vente, ce qui n'enlève rien à son originalité mais marque bien mieux la valeur
humaine du travail comme tel ; et Pie XI a dû défendre ce point de vue contre ceux qui entendaient
substituer d'office au contrat de louage un contrat de société :
« Commençons, écrivait-il, par relever la profonde erreur de ceux qui déclarent essentiellement
injuste le contrat de louage de travail et prétendent qu'il faut lui substituer un contrat de société ; ce
disant, ils font en effet gravement injure à Notre Prédécesseur, car l'encyclique Rerum novarum,
non seulement admet la légitimité du salariat, mais s'attache longuement à le régler selon les normes
de la justice. »290
c./ Mais la forme du contrat à établir en matière de salariat est relativement secondaire puisqu'il
dépend dans une certaine mesure de la législation civile en vigueur. L'essentiel est que le salaire soit
juste. Comment alors déterminer le juste salaire ? Léon XIII nous le dit contre les théoriciens de
l'école libérale :
« Que le patron et l'ouvrier fassent donc tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent
d'accord notamment sur le chiffre du salaire. Au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice
naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire
subsister l'ouvrier sobre et honnête. Si, contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal
plus grand, l'ouvrier accepte des conditions dures, que d'ailleurs il ne peut refuser parce qu'elles lui
sont imposées par le patron ou par celui qui fait l'offre du travail, il subit une violence contre
laquelle la justice proteste. »291 Autrement dit, le contrat de salaire qui ne tiendrait pas compte des
besoins réels de l'ouvrier viole la justice, et cela parce que, précisément, le travail n'est pas une
simple marchandise. S. Jean XXIII, a la suite de ses prédécesseurs, devait préciser :
« Le travail (…) doit être traité non plus comme une marchandise, mais comme une expression de
la personne humaine. Pour la grande majorité des hommes, le travail est la source unique d'où ils
tirent leurs moyens de subsistance. En conséquence, sa rétribution ne peut pas être abandonnée au
jeu automatique des lois du marché. Elle doit, au contraire, être déterminée selon la justice et
l'équité, qui, autrement, resteraient profondément lésées, même si le contrat de travail avait été
arrêté en toute liberté entre les parties. »292 D'où la nécessité pour ceux qui s'occupent du bien
commun (État, mais aussi et avant tout employeurs) de viser à procurer des salaires qui permettent à
l'ouvrier de mener une vie pleinement humaine dans le cadre de vie que est le sien : « la rétribution
du travail ne peut être ni entièrement abandonnée aux lois du marché ni fixée arbitrairement : elle
est déterminée en justice et équité. Cela exige que soit accordée aux travailleurs une rémunération
qui leur permette, avec un niveau de vie vraiment humain, de faire face avec dignité à leurs
289 P.191.
290 QA n°71 ; Marmy, n°565.
291 RN ; Marmy, n°479.
292 MM n°20 ; Hamel, p.134.
69
responsabilités familiales. »293
3/ Salaire familial.
a./ S. Jean XXIII vient de nous en parler. Le salaire de l'ouvrier qui, est bien souvent la source
unique des revenus familiaux, doit être calculé en tenant compte, non seulement de ses besoins
personnels, mais de ceux de sa famille : on sait déjà en effet l'importance que la doctrine sociale de
l'Église donne à la famille comme cellule fondamentale de la société. Sur ce thème du salaire
familial, nous pouvons citer par exemple Pie XI :
« il faut s'efforcer de toutes façons de réaliser ce que Notre prédécesseur Léon XIII avait déjà
déclaré294 : que, dans la société civile, le régime économique et social soit constitué de façon que
tout père de famille puisse gagner ce qui, étant données sa condition et la localité qu'il habite, est
nécessaire à son entretien et à celui de sa femme et de ses enfants : car “l'ouvrier mérite son
salaire”.295 Lui refuser ce salaire, ou lui donner un salaire inférieur à son mérite, c'est une grave
injustice et un péché que les Saintes Écritures rangent parmi les plus grands. 296 Il n'est pas permis
non plus de fixer un taux de salaire si modique que, vu l'ensemble des circonstances, il ne puisse
suffire à l'entretien de la famille. »297 Le Pape, dans Quadragesimo Anno précisait que la rétribution
ne doit pas être fixée si strictement qu'elle ne puisse admettre les variations nécessaires pour la
proportionner aux charges réelles des ménages : « On n'épargnera donc aucun effort en vue
d'assurer aux pères de famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux charges
normales du ménage. Si l'état présent de la vie industrielle ne permet pas toujours de satisfaire à
cette exigence, la justice sociale commande que l'on procède sans délai à des réformes qui
garantiront à l'ouvrier adulte un salaire répondant à ces conditions. À cet égard, il convient de
rendre un juste hommage à l'initiative de ceux qui, dans un très sage et très utile dessein, ont
imaginé des formules diverses destinées, soit à proportionner la rémunération aux charges
familiales, de telle manière que l'accroissement de celles-ci s'accompagne d'un relèvement parallèle
du salaire, soit à pourvoir le cas échéant à des nécessités extraordinaires. »298
b./ Cette importance donnée au salaire familial ne doit pas étonner de nos jours où il est très courant
que les deux parents travaillent. C'est que l'Église porte une extrême attention au rôle social de la
famille – en particulier (mais pas seulement) quant à l'éducation des enfants – rôle qui devient
problématique si la mère est absente du foyer dont, par vocation, elle est comme le cœur. Pie XI le
notait en ces termes :
« C'est à la maison avant tout, ou dans les dépendances de la maison, et parmi les occupations
domestiques, qu'est le travail des mères de famille. C'est donc par un abus néfaste et qu'il faut à tout
prix faire disparaître, que les mères de famille, à cause de la modicité du salaire paternel, sont
contraintes de chercher hors de la maison une occupation rémunératrice, négligeant les devoirs tout
particuliers qui leur incombent avant tout : l'éducation des enfants. »299
a./ Nous avons là des consignes précises, mais idéales : c'est ce à quoi une société pleinement
chrétienne doit viser. Mais, dans le concret, il faut tenir compte de la conjecture économique qui
peut exiger des sacrifices de la part des employés dès lors qu'une augmentation indue des salaires
70
conduirait au désastre économique avec les conséquences globales qui s'ensuivraient. Pie XI
déclarait, tout en émettant les réserves qui s'imposent :
« Dans la détermination des salaires, on tiendra également compte des besoins de l'entreprise et de
ceux qui l'assument. Il serait injuste d'exiger d'eux des salaires exagérés, qu'ils ne sauraient
supporter sans courir à la ruine et entraîner les travailleurs avec eux dans le désastre. »300 Il ajoutait :
« À comprimer ou hausser indûment les salaires, dans des vues d'intérêt personnel qui ne tiendraient
nul compte de ce que réclame le bien général, on s'écarterait assurément de la justice sociale. Celle-
ci demande au contraire que tous les efforts et toutes les volontés conspirent à réaliser, autant qu'il
se peut faire, une politique des salaires qui offre au plus grand nombre possible de travailleurs le
moyen de louer leurs services et de se procurer ainsi tous les éléments d'une honnête
subsistance. »301 Et cette remarque : « Nul n'ignore, en effet, qu'un niveau trop bas ou exagérément
élevé des salaires engendre également le chômage ».302
b./ Il y a donc là matière pour les gouvernants à une action prudentielle et régulatrice de la première
importance. Eux seuls sont en mesure d'accomplir cette tâche qui touche à la régulation économique
de l'ensemble d'une nation, voire même d'une communauté de nations. S. Jean XXIII :
« Nous estimons être de Notre devoir d'affirmer une fois de plus que la rétribution du travail ne peut
être ni entièrement abandonnée aux lois du marché ni fixée arbitrairement : elle est déterminée en
justice et équité. Cela exige que soit accordée aux travailleurs une rémunération qui leur permette,
avec un niveau de vie vraiment humain, de faire face avec dignité à leurs responsabilités familiales.
Cela demande en outre que, pour déterminer les rétributions, on considère leur apport effectif à la
production, les situations économiques des entreprises, les exigences du bien commun de la nation.
On prendra en spéciale considération les répercussions sur l'emploi global du travail dans
l'ensemble du pays, et aussi les exigences du bien commun universel, intéressant les communautés
internationales, diverses en nature et en étendue. Il est clair que les principes exprimés ci-dessus
valent partout et toujours. On ne saurait toutefois déterminer la mesure dans laquelle ils doivent être
appliqués sans tenir compte des richesses disponibles ; celles-ci peuvent varier, varient en effet en
quantité et qualité de pays à pays, et, dans le même pays, d'une période à l'autre. »303
c./ Avec cela, certains salaires trop élevés blessent gravement la justice en même temps qu'ils
constituent un un scandale très dommageable à la vie sociale. S. Jean XXIII stigmatisait déjà ce
désordre dans Mater et Magistra :
« Dans les pays économiquement développés, il n'est pas rare que des rétributions élevées, très
élevées, soient accordées à des prestations peu absorbantes ou de valeur discutable, tandis que des
catégories entières de citoyens honnêtes et travailleurs ne reçoivent pour leur activité assidue et
féconde que des rémunérations trop infimes, insuffisantes ou, en tout état de cause,
disproportionnées à leur apport au bien commun, au rendement de l'entreprise comme au revenu
global de l'économie nationale. »304
1/ Travail et capital.
a./ Contrairement aux penseurs socialistes les Souverains Pontifes ont toujours enseigné que la
question sociale ne pouvait être résolue par l'opposition irréversible et dialectique entre la classe des
possédants et celle des travailleurs (réputés non-possédants ou “prolétaires”) avec en toile de fond le
300 QA n°79 ; Marmy, n°569.
301 QA n°81 ; Marmy, n°570.
302 Ibid.
303 MM n°72s ; Hamel, p.137.
304 MM n°71 ; Hamel, p.139.
71
Grand Soir de la révolution triomphante par la destruction du capital et l'imposition de la société
sans classes et sans autre avoir que communautaire, dans l'attente d'un nouveau cycle d'opposition
dialectique vers une plus-humanité : c'est cela la vision marxiste. Bien au contraire, capital (et donc
propriété) et travail doivent se conforter l'un l'autre :
« Ne constatons-nous pas en effet que ces biens immenses qui constituent la richesse des hommes
sortent des mains des travailleurs, soit qu'elles fournissent seules tout le labeur, soit qu'elles s'aident
d'instruments et de machines qui intensifient singulièrement l'efficacité de leur effort ? Personne
n'ignore qu'aucune nation n'est jamais sortie de l'indigence et de la pauvreté pour atteindre à un
degré plus élevé de prospérité, sinon par l'effort intense et combiné de tous ses membres, tant de
ceux qui dirigent le travail que de ceux qui exécutent leurs ordres. Mais il n'est pas moins certain
que tout cet effort fût resté stérile, qu'il n'eût même pu être tenté, si le Créateur de toutes choses
n'avait pas d'abord, dans sa bonté, fourni les ressources de la nature, ses trésors et ses forces. Du
reste, travailler n'est pas autre chose qu'appliquer les énergies de l'esprit et du corps aux biens de la
nature ou se servir de ces derniers comme d'autant d'instruments appropriés. Or, la loi naturelle,
c'est-à-dire la volonté divine manifestée par elle, exige que les ressources de la nature soient mises
au service des besoins humains d'une manière parfaitement ordonnée, ce qui n'est possible que si
l'on reconnaît à chaque chose un maître. D'où il résulte que, hors le cas où quelqu'un appliquerait
son effort à un objet qui lui appartient, le travail de l'un et le capital de l'autre doivent s'associer
entre eux, puisque l'un ne peut rien sans le concours de l'autre. Ainsi l'entendait bien Léon XIII
quand il écrivait : “Il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital”. 305 Il serait
donc radicalement faux de voir, soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause unique de
tout ce que produit leur effort combiné ; c'est bien injustement que l'une des parties, contestant à
l'autre toute efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit. »306 Le CompDS résume cet
enseignement d'Église sur la nécessaire collaboration du capital et du travail en ces termes : « Il doit
y avoir une complémentarité entre le travail et le capital : c'est la logique intrinsèque même du
processus de production qui démontre la nécessité de leur compénétration réciproque et l'urgence de
donner vie à des systèmes économiques dans lesquels l'antinomie entre travail et capital soit
dépassée.307 En des temps où, au sein d'un système économique moins complexe, le “capital” et le
“travail salarié” désignaient avec une certaine précision non seulement deux facteurs de production,
mais aussi et surtout deux classes sociales concrètes, l'Église affirmait que tous les deux sont en soi
légitimes (…). »308
b./ Il n'en reste pas moins que dans cette collaboration et cette concertation, c'est au travail et non au
capital d'avoir le pas : car il est chose proprement humaine et en possède donc la dignité, tandis que
le capital n'a de valeur qu'instrumentale :
« Le travail a une priorité intrinsèque par rapport au capital : “Ce principe concerne directement le
processus même de la production dont le travail est toujours une cause efficiente première, tandis
que le capital, comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la
cause instrumentale. Ce principe est une vérité évidente qui ressort de toute l'expérience historique
de l'homme”.309 Il “appartient au patrimoine stable de la doctrine de l'Église”310. »311
c./ Je tire, pour ce développement, une conclusion de l'enseignement de Pie XI (je demande qu'on
tienne compte du vocabulaire en usage de son temps). Elle montre qu'à l'opposé des idéologies
libérales ou socialistes, l'Église, en fin de compte, désire un partage équilibré des richesses entre les
305 RN ; Marmy, n°448.
306 QA n°58s ; Marmy, n°556s.
307 LE n°13.
308 N°277.
309 LE n°12.
310 Ibid.
311 CompDS, n°277. Références vues : RN & QA.
72
apporteurs de travail et ceux de capitaux, et non pas un exclusivisme dans un sens ou dans un autre :
on se trouve toujours là dans la mise en œuvre de la vertu de justice sociale. « Les ressources que ne
cessent d'accumuler les progrès de l'économie sociale doivent donc être réparties de telle manière
entre les individus et les diverses classes de la société, que soit procurée cette utilité commune dont
parle Léon XIII, ou, pour exprimer autrement la même pensée, que soit respecté le bien commun de
la société tout entière. La justice sociale ne tolère pas qu'une classe empêche l'autre de participer à
ces avantages. Elles pèchent donc toutes les deux également contre cette sainte loi – et la classe des
riches quand, dégagée par sa fortune de toute sollicitude, elle estime parfaitement régulier et naturel
un état de choses qui lui procure tous les avantages, sans rien laisser à l'ouvrier – et la classe des
prolétaires quand, exaspérée par une situation qui blesse la justice, et trop exclusivement soucieuse
de revendiquer les droits dont elle a pris conscience, elle réclame pour soi la totalité du produit
qu'elle déclare sorti tout entier de ses mains ; quand elle prétend condamner et abolir, sans autre
motif que leur nature même, toute propriété et tout revenu qui ne sont pas le fruit du travail, quelles
que soient par ailleurs leur nature et la fonction qu'ils remplissent dans la société humaine. »312
a./ Comment se fera ce partage ? Bien sûr avant tout par le contrat de salaire pour les employés ;
par les dividendes pour les actionnaires. Mais l'Église, dès Pie XI, a entendu mettre en avant aussi le
contrat de société afin d'élever les employés au rang d'actionnaires de l'entreprise :
« Nous estimons cependant plus approprié aux conditions présentes de la vie sociale de tempérer
quelque peu, dans la mesure du possible, le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat
de société. C'est ce que l'on a déjà commencé à faire sous des formes variées, non sans profit
sensible pour les travailleurs et pour les possesseurs du capital. Ainsi, les ouvriers et employés ont
été appelés à participer en quelque manière à la propriété de l'entreprise, à sa gestion ou aux profits
qu'elle apporte. »313 S. Jean XXIII devait y insister dans Mater et Magistra : « “Il peut être satisfait à
cette exigence de justice en bien des manières que suggère l'expérience. L'une d'elles, et des plus
désirables, consiste à faire en sorte que les travailleurs arrivent à participer à la propriété des
entreprises, dans les formes et les mesures les plus convenables. Aussi bien, de nos jours plus qu'au
temps de Notre Prédécesseur, “il faut donc tout mettre en œuvre afin que, dans l'avenir du moins, la
part des biens qui s'accumule aux mains des capitalistes soit réduite à une plus équitable mesure et
qu'il s'en répande une suffisante abondance parmi les ouvriers”. »314
b./ Il ne faut pas nier cependant les difficultés qu'une telle incitation rencontre dans la pratique, et
pas nécessairement du côté du patronat. Tout d'abord, avec la diffusion toujours croissante (au
moins en France) de la mentalité socialiste, les salariés aspirent à toujours plus de sécurité, même
s'ils ne supportent pas que les autres gagnent plus qu'eux. Le contrat de société les responsabilise ;
s'ils manquent à leurs engagements professionnels, si l'entreprise traverses une période de difficulté,
les voilà pour leur argent. Du coup, ils préfèrent facilement au partage des bénéfices – mais aussi
des risques – un salaire “sécurisé” avec des aides sociales. D'un autre côté, le risque provient, non
des salariés, mais des syndicats qui se servent volontiers d'eux pour assouvir des ambitions de parti
et viser à une socialisation de l'économie dont ils prendraient les rênes, au moyen de la cogestion
généralisée, par le biais des comités d'entreprise. Contre ces tentatives, Pie XII faisait valoir : « Ni
la nature du contrat de travail, ni la nature de l'entreprise ne comportent nécessairement par elles-
mêmes un droit de cette sorte ».315 De fait, l'entreprise est très naturellement le fruit de la libre
initiative de l'entrepreneur (qui est un travail, et des plus nécessaires au bien commun, mais aussi au
73
principe d'une véritable propriété intellectuelle selon le droit actuellement en vigueur) et des
bailleurs de capitaux (qui apportent aussi leur travail), plutôt qu'une initiative du secteur public – et
dans ce dernier cas, l'initiative n'est justifiée que par la carence de l'initiative privée, puisque celle-
ci, pour la doctrine sociale de l'Église, doit être privilégiée en raison du principe de subsidiarité.
Ainsi cette prétention atteint directement le bien commun (en stérilisant l'initiative privée) et le droit
fondamental de propriété, sans aucun avantage pour les salariés qui, pour tout salaire, héritent du
chômage, technique puis effectif, comme les faits le démontrent assez. D'où cette insistance de Pie
XII : « Que l'entreprise soit fondée sous forme de fondation ou d'association de tous les ouvriers
comme copropriétaires, ou bien qu'elle soit propriété privée d'un individu qui signe avec ses
ouvriers un contrat de travail, dans un cas comme dans l'autre elle relève de l'ordre juridique privé
de la vie économique ».316 Dans le même document, le pape insistait dans le sens d'une conception
non égalitaire de la vie de l'entreprise, mais où les devoirs correspondent aux avantages, ainsi que
sur la nécessité de l'initiative privée en matière économique : « Le propriétaire des moyens de
production, quel qu'il soit – propriétaire particulier, association d'ouvriers ou fondation – doit
toujours, dans les limites du droit public [entendez “juste”] de l'économie, rester maître de ses
décisions économiques. Il va de soi que son revenu est plus élevé que celui de ses collaborateurs.
Mais il s'ensuit que la prospérité matérielle de tous les membres du peuple, qui est le but de
l'économie sociale, lui impose à lui plus qu'aux autres, l'obligation de contribuer par l'épargne à
l'accroissement du capital national ». Même ainsi, donc, le profit de l'entreprise doit être mis au
service du progrès social de tous. On voit à quel point l'enseignement social de l'Église diverge des
conceptions socialiste ou libérale de l'économie !
Mais à ce problème se rattachent des enseignements convergents des Pontifes Romains qu'il
nous faut encore considérer.
Il ne suffit pas que l'effort social d'une nation tende à ce que chacun trouve le travail auquel
il a droit avec des appointements suffisants. Il faut encore que le vécu du travail permette
l'épanouissement humain du travailleur et, par delà, de sa famille. S. Jean XXIII, reprenant
l'enseignement de son grand prédécesseur, y a insisté avec assez de détail et on peut le suivre :
a./ Tout d'abord l'affirmation fondamentale : « Tout homme a droit au travail et à l'initiative dans le
domaine économique. À ces droits est lié indissolublement le droit à des conditions de travail qui ne
compromettent ni la santé ni la moralité et qui n'entravent pas le développement normal de la
jeunesse ; et, s'il s'agit des femmes, le droit à des conditions de travail en harmonie avec les
exigences de leur sexe et avec leurs devoirs d'épouses et de mères. »317
b./ L'homme ne peut trouver un vrai épanouissement dans son travail s'il est traité comme une pure
machine. D'où la nécessité de lui donner toute la part de responsabilité qu'il est en mesure d'assumer
– sans, bien sûr, que cela atteigne les capacités d'initiative ce ce qu'il est convenu d'appeler de nos
jours les “décideurs” :
« La justice doit être observée non seulement dans la répartition des richesses, mais aussi au regard
des entreprises ou se développent les processus de production. Il est inscrit, en effet, dans la nature
des hommes qu'ils aient la possibilité d'engager leur responsabilité et de se perfectionner eux-
mêmes, là où ils exercent leur activité productrice. C'est pourquoi si les structures, le fonction-
nement, les ambiances d'un système économique sont de nature à compromettre la dignité humaine
de ceux qui s'y emploient, à émousser systématiquement leur sens des responsabilités, à faire
obstacle à l'expression de leur initiative personnelle, pareil système économique est injuste, même
74
si, par hypothèse, les richesses qu'il produit atteignent un niveau élevé, et sont réparties suivant les
règles de la justice et de l'équité. »318
c./ D'où cette exhortation : « Il faut tendre (…), à ce que l'entreprise devienne une communauté de
personnes, dans les relations, les fonctions et les situations de tout son personnel »319 qu'on
complétera par cette remarque : « Il n'est pas moins nécessaire que ces corps sociaux [ici les
entreprises] se présentent en forme de vraie communauté ; cela signifie que leurs membres seront
considérés et traités comme des personnes, stimulés à participer activement à leur vie. »320
a./ Dans le but d'humaniser toujours plus le travail, les Souverains Pontifes n'ont jamais pu se faire à
l'idée de la destruction de la petite et moyenne entreprise au bénéfice de groupes gigantesques et
déshumanisants. De ce point de vue – et malgré les législations en vigueur contre les “trusts” au
plan national comme international –, les dernières décennies ont vu naître, plus que par le passé, de
véritables transnationales, plus puissantes que la plupart des États, qui, bien loin que de s'en tenir au
rôle subsidiaire de l'entreprise vis à vis des communautés politiques, ne regardent qu'à leur profit
sans tenir aucun compte du bien commun national comme international ; et, s'enrichissant de plus
en plus sans aucun contrôle du fait du pouvoir économique dont elles disposent, sont la cause de la
paupérisation d'économies entières au profit du seul grand capital au service duquel elles se
trouvent. On a là une dérive perverse de l'économie et une forme de négation du rôle subsidiaire de
l'entreprise dans l'économie qui ont été stigmatisées par le Magistère. Ainsi récemment S. Jean-Paul
II, s'adressant en 1999 au corps diplomatique, s'élevait « contre les monopoles qui cherchent à
empêcher de saines initiatives et à limiter la croissance de sociétés entières ».321 De façon plus
développée, il notait dans Centesimus Annus :
« On ne peut accepter l'affirmation selon laquelle la défaite du “socialisme réel”, comme on
l'appelle, fait place au seul modèle capitaliste d'organisation économique. Il faut rompre les
barrières et les monopoles qui maintiennent de nombreux peuples en marge du développement,
assurer à tous les individus et à toutes les nations les conditions élémentaires qui permettent de
participer au développement. Cet objectif requiert des efforts concertés et responsables de la part de
toute la communauté internationale. »322
b./ Cela ne veut pas dire que de telles sociétés géantes soient nécessairement perverses, mais elles
doivent répondre à une nécessité vraie de la communauté internationale, se tenir dans la dépendance
des communautés politiques là où s'exerce leur activité et s'appuyer – toujours en raison du principe
de subsidiarité – sur des petites entreprises conservant, avec leur indépendance, leur initiative en
matière économique. En disant ceci, je ne fais que continuer de commenter Mater et Magistra ainsi
que Pie XII dont elle s'inspire. Le pape parlait en particulier des entreprises agricoles et mettait en
avant ces groupements corporatifs que sont les coopératives agricoles :
« Dans une conception humaine et chrétienne de l'homme et de la famille, on considère
naturellement comme idéale l'entreprise qui se présente comme une communauté de personnes :
alors les relations entre ses membres et ses structures répondent aux normes de la justice et à l'esprit
que Nous avons exposé, plus spécialement s'il s'agit d'entreprises à dimensions familiales. On ne
saurait trop s'employer à ce que cet idéal devienne réalité (…). Il convient donc d'attirer l'attention
sur ce fait que l'entreprise à dimensions familiales est viable à condition toutefois qu'elle puisse
donner à ces familles un revenu suffisant pour un niveau de vie décent. À cet effet, il est
318 MM n°84s.
319 MM n°93
320 MM n°126.
321 23 janvier 1999, n°6.
322 N°35. Voir le CompDS, n°351 ; et plus encore B. Guillemaind, HN 1414 (2 février 2008), p.14.
75
indispensable que les cultivateurs soient instruits, constamment tenus au courant et reçoivent
l'assistance technique adaptée à leur profession. Il est non moins désirable qu'ils établissent un
réseau d'institutions coopératives variées, qu'ils s'organisent professionnellement, qu'ils aient leur
place dans la vie publique, aussi bien dans les administrations que dans la politique. »323
c./ Par ailleurs, sans nier le rôle parfois bénéfique des syndicats, le progrès de la vie économique
vers toujours plus de justice et de solidarité sociale, vers une dimension humaine toujours mieux
prise en compte avec l'épanouissement qui en résulte pour l'individu et les familles, vers aussi une
efficacité toujours plus grande, passe, pour les Souverains Pontifes, par l'organisation corporative
de l'économie au niveau des diverses professions : « [Cette communauté d'intérêt et de responsa-
bilité dans l'œuvre de l'économie nationale], Notre inoubliable prédécesseur Pie XI en avait suggéré
la formule concrète et opportune lorsque, dans son encyclique Quadragesimo Anno, il recom-
mandait “l'organisation professionnelle” dans les diverses branches de la production. Rien, en effet,
ne lui semblait plus propre à triompher du libéralisme économique que l'établissement, pour
l'économie sociale, d'un statut de droit public fondé précisément sur la communauté de respon-
sabilité entre tous ceux qui prennent part à la production. »324
* *
Conclusion.
323 MM n°145s.
324 Pie XII, Allocution du 7/05/1949.
325 Voir RN etc ; Hamel, p.126ss.
326 Voir EPS, Le problème féminin.
327 Il s'agit de la récente expérience de Warwick (Sciences et Avenir, juin 2002), laquelle a démontré que les joueurs
préféraient pour la plupart faire perdre autrui et perdre eux-mêmes plutôt que d'accepter qu'on gagne plus qu'eux.
328 RN ; Marmy, n°459.
76
remède efficace à cette excessive préoccupation des choses périssables, origine de tous les vices.
Lui seul, lorsque les hommes sont fascinés et complètement absorbés par les biens de ce monde qui
passe, peut en détourner leurs regards et les élever vers le ciel. De ce remède, qui niera que la
société ait aujourd'hui le plus grand besoin ? »329 Pie XII devait détailler : « Ni l'organisation
professionnelle et le syndicat, ni les commissions mixtes, ni le contrat collectif, ni l'arbitrage, ni
toutes les prescriptions de la législation sociale la plus attentive et la plus élaborée n'aboutiront à
des résultats fructueux si un souffle de vie morale et spirituelle n'anime les rapports
économiques. »330 On parle souvent de péché des structures, et, certes, c'est l'un des rôles majeurs
de l'État (voire des ententes entre États) de veiller à l'éviction des injustices structurelles, comme on
l'a vu. Mais celles-ci renaissant toujours, c'est l'application constante des principes de la doctrine
sociale de l'Église qui peut seule aider à cette œuvre salutaire : les plus beaux plans gouver-
nementaux ou internationaux sont par eux-mêmes impuissants à la mener à bien comme l'a noté
Benoît XVI dans son discours d'ouverture des travaux de la conférence d'Aparecida. 331 Voilà qui
peut faire l'objet de notre méditation.332
* * *
77
Conclusion générale
C'est à Marcel Clément que je vais demander un résumé conclusif de tout ce qui a fait la
matière de ce cours, vous laissant approfondir, avec la bibliographie annexée, les divers points que
nous avons abordés et les autres, plus spécialisés, qui n'ont pas retenu notre attention ou qui sont
traités avec avantage dans d'autres cours.333 Voici ce qu'il écrivait naguère :
« La dignité de la personne, l'équilibre famille-propriété privée-État, la conception personnaliste et
communautaire du travail, l'unité dans l'équité et dans l'amitié de tous les membres du corps social,
le principe de subsidiarité à tous les échelons, personnels, politiques, ou internationaux de la
solidarité humaine, résument donc – imparfaitement mais autant que faire se peut – une doctrine qui
ne demande que trois choses : qu'on la connaisse, qu'on l'assimile, et que, là où l'on est, on fasse
passer, avec prudence, dans la réalité, ce qu'elle demande.
Ce que tous les hommes demandent.
Ce que Dieu demande à tous les hommes. »334
* * *
333 Ainsi, il y a un enseignement d'Église sur les mécanismes de la vie politique qui peut être étudié à propos d'un
cours concernant les relations de ces deux sociétés parfaites que sont l'Église et l'État.
334 Clément, p.39.
335 C'est certainement la conclusion que l'on doit tirer de l'Encyclique Laudato Si' du S. Père François.
336 Version 2019 complétée. Première version : 2008.
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Selon la Révélation chrétienne, la dignité humaine implique qu'un individu ne peut atteindre son épanouissement sans reconnaître et dialoguer avec Dieu. Socialement, cela se traduit par le besoin de vivre en communauté pour atteindre la perfection spirituelle, car l'homme est naturellement social. La dignité impose une structure sociale juste qui respecte cette dimension transcendante, cherchant à concilier les aspirations humaines avec le bien commun .
Selon la doctrine sociale de l'Église, la conscience individuelle est centrale car elle doit être bien formée et éclairée par la vérité pour guider l'homme dans ses interactions sociales. Cela implique le devoir des sociétés et institutions d'éduquer les consciences afin que chacun contribue au bien commun dans le respect de la dignité humaine. Par l'usage de sa conscience, l'homme peut promouvoir un ordre social juste et solidaire .
L'eschatologie, ou étude des fins dernières, est essentielle selon la perspective chrétienne car elle situe l'homme dans un horizon de salut et de transformation ultime au-delà des biens terrestres. Jean-Paul II avertit que l'absence d'eschatologie conduit à des utopies dangereuses et des luttes sociales, alors qu'une véritable eschatologie ancre l'homme dans la réalité divine, procurant paix et volonté de justice qui sont fondamentales pour un vrai progrès social .
Le principe de subsidiarité est une réponse au totalitarisme car il renforce l'autonomie des petites communautés face à l'ingérence de l'État. Ce principe oppose toute centralisation excessive du pouvoir qui caractérise le totalitarisme, en préservant la vitalité des niveaux inférieurs de la société. Ainsi, il favorise un équilibre où l'État soutient sans absorber, permettant une réelle participation citoyenne dans le respect de la dignité humaine .
La mission et la dignité fondamentale de l'homme, selon la Révélation chrétienne, proviennent de sa création à l'image de Dieu et de sa vocation à vivre en communion intime avec son Créateur. Cette dignité réside dans la capacité de l'homme à connaître et à aimer Dieu, et son appel à une vie de bonheur éternel avec Lui. Ceci commence avec l'existence humaine car Dieu crée par amour, et l'homme vit pleinement dans la vérité en reconnaissant ce même amour .
Jean-Paul II propose que, pour se comprendre pleinement, l'homme doit assimiler les réalités de l'Incarnation et de la Rédemption. Ces événements révèlent la plénitude du mystère humain et participent à une compréhension profonde de soi-même. En entrant en Christ, l'homme trouve des réponses à ses inquiétudes et capacités, découvrant un émerveillement spirituel qui transcende les limites apparentes de l'existence humaine .
Le péché originel selon la Révélation chrétienne a plongé l'humanité dans un état de division intérieure et détérioration de l'harmonie avec Dieu et la création. Séduit par le Malin depuis le début, l'homme a abusé de sa liberté en se révoltant contre Dieu, ce qui a rompu l'ordre initial. Cela a engendré une lutte continue entre le bien et le mal. L'état de péché rend l'homme incapable de se libérer seul de cette condition, accentuant la nécessité de la rédemption divine .
La doctrine sociale de l'Église promeut le principe de subsidiarité en stipulant que les échelons supérieurs de la société ne doivent pas intervenir dans les affaires internes des niveaux inférieurs, mais les soutenir en cas de besoin. Cela évite à l'État d'opprimer les individus, respectant leur dignité inaliénable, tout en veillant au bien commun. En équilibrant l'autorité de l'État avec l'autonomie des citoyens, le principe de subsidiarité limite le collectivisme et encourage la participation active des citoyens à la vie sociale .
La Révélation chrétienne enseigne que l'homme, créé à l'image de Dieu, a reçu la liberté pour connaître et aimer son Créateur. Cette liberté implique une responsabilité de vivre en accord avec cette dignité divine, en rendant compte de ses actes à Dieu. L'homme est responsable de dominer et utiliser la création pour glorifier Dieu, et son plein accomplissement passe par la reconnaissance et l'acceptation de cet amour créateur .
L'Église catholique soutient la propriété privée comme un droit naturel, essentiel pour permettre l'initiative personnelle et la subsistance, affirmant qu'elle ne doit pas être abolie mais diffusée largement pour servir le bien commun. La propriété privée est vue comme un moyen pour chaque individu de participer activement à la société et atteindre une certaine autonomie économique, ce qui contribue au développement harmonieux de la communauté .