Le Vodou Haïtien: de La Sorcellerie ?
Le Vodou Haïtien: de La Sorcellerie ?
A
vant d’être défini comme une religion afro-américaine au même titre
que le candomblé brésilien, la santéria cubaine, le shango de Trinidad
et d’autres cultes de l’aire caraïbéenne, le vodou haïtien était présenté
comme un ensemble de superstitions et de pratiques scandaleuses. Influencés
par des stratégies de domination géopolitique et par une lecture évolutionniste
des sociétés et des traditions religieuses, certains auteurs proposaient effecti-
vement une image négative du vodou au sein d’une littérature para-anthro-
pologique1 qui prétendait informer en toute objectivité des mœurs et des
coutumes haïtiennes. Des étrangers, européens et américains des XIXe et XXe
siècles tenaient donc un discours sur les Haïtiens, Nouveaux Libres de l’an-
cienne colonie de Saint-Domingue, qui reposait sur des préjugés de couleur
et des présupposés relatifs aux inégalités des races. Orienté, ce discours jus-
tifiait le projet de domination politique et culturelle occidental en rapportant
globalement une réalité sociale haïtienne catastrophique et pleine de cruauté.
On soulignait par exemple de graves problèmes de gouvernance politique en
Haïti, une mauvaise gestion économique et une mascarade militaire sans
commune mesure (D’Alaux 1856) après que les Blancs ont dû abandonner
le pays aux mains des gens de couleur et des esclaves révoltés. Haïti s’éloignait
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
2. Voir notamment les réactions de Janvier (1884, 1883), Firmin (1885), Price (1900) et
Léger (1907).
Introduction 3
son avis sur la place centrale que jouaient la vengeance, la magie et l’empoi-
sonnement au sein du vodou. Tous deux nous apprenaient finalement qu’il
existait un culte des morts à Saint-Domingue, des sorciers, de la magie, des
rituels collectifs (voir Pluchon 1987). Ils balisaient déjà une littérature à venir
sur le vodou, toujours plus riche en détails, en bizarreries, sur un culte a priori
mystérieux et diabolique, sur des pratiques impitoyables, obscènes et crimi-
nelles.
[Le vodou devait être inclus dans le répertoire des religions] parce que tous les
adeptes croient à l’existence des êtres spirituels qui vivent quelque part dans
l’univers en étroite intimité avec les humains dont ils dominent l’activité. Ces
êtres invisibles constituent un Olympe innombrable formé de dieux dont les
plus grands d’entre eux portent le titre de Papa ou Grand Maître et ont le droit
à des hommages particuliers. Le vaudou est une religion parce que le culte
dévolu à ses dieux réclame un corps sacerdotal hiérarchisé, une société de
fidèles, des temples, des autels, des cérémonies et, enfin, toute une tradition
orale qui n’est certes pas parvenue jusqu’à nous sans altération, mais grâce à
laquelle se transmettent les parties essentielles de ce culte. Le vaudou est une
religion parce que, à travers le fatras des légendes et la corruption des fables,
on peut démêler une théologie, un système de représentation grâce auquel,
primitivement, nos ancêtres africains s’expliquaient les phénomènes naturels
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
et qui gisent de façon latente à la base des croyances anarchiques sur lesquelles
repose le catholicisme hybride de nos masses populaires. (Price-Mars 1998 :
31-32 [1928])
Un virage dans la manière de saisir le vodou était bel et bien amorcé.
Il allait conduire à une école d’ethnologie haïtienne formée à la suite des
travaux de Price-Mars, qui allait d’abord s’exprimer dans des revues indigé-
nistes comme Les Griots , puis publier des articles dans le bulletin du Bureau
national d’ethnologie qu’avaient mis sur pieds Jacques Roumain et Alfred
Métraux en 1941. On traitait ici de la vie du paysan haïtien, et de la famille
en Haïti, des fables haïtiennes, des croyances, des contes, des proverbes et
des légendes du pays, en même temps qu’on s’intéressait au vodou, à son
panthéon, à ses temples, à ses praticiens, à son corps sacerdotal, à ses posses-
sions et à ses initiations. Se succédèrent alors des travaux en sciences sociales
dans la première moitié du XXe siècle où l’on découvrait une génération
d’ethnologues haïtiens animés pour beaucoup par un projet nationaliste et
des positions indigénistes. Ils valorisaient le vodou en même temps qu’ils en
livraient la substance dans quelques monographies qui détaillent le panthéon
vodou, ses temples, ses cérémonies destinées à des lwa, ses techniques de
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
Dans tous les cas, qu’ils soient ou non déterminés par un contexte
sociopolitique particulier, par une redéfinition de l’identité culturelle haïtienne
ou par des catégorisations scientifiques du religieux, ces travaux et ceux
d’auteurs bien connus comme Herskovits (1937), Simpson (1940, 1945,
1954) et Métraux (1958a) se sont concentrés sur le contenu et les composants
du vodou. Ce n’est que plus tard, après la dictature de François Duvalier
(1957-1971), que des recherches ont situé le vodou au carrefour de multiples
dimensions de la vie sociale haïtienne. L’approche ethnographique et les
investigations de terrain ont alors été mises de côté au profit d’une approche
politique de l’objet qui le présentait aux lecteurs comme une religion de classe
sociale, un indicateur des rapports de pouvoir et un espace d’expression pour
un groupe défavorisé. Certaines de ses fonctions sociales étaient rapportées
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
3. Voir par exemple les travaux d’Hurbon (1972), d’Appolon (1976) et de Saint Louis
(2000) qui sont très représentatifs de ces constructions du vodou.
6 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
4. Par exemple, The Congress of Santa Barbara organise des colloques universitaires sur le
vodou à la suite d’un premier colloque qui s’est tenu en 1997 à l’université de Californie
de Santa Barbara. Lors de ces colloques, des chercheurs et praticiens vodou partagent
Introduction 7
leurs communications et le tout prend parfois des allures de communion avec l’objet
de recherche. Car des prières, des libations et des chants vodou font partie des rencon-
tres scientifiques gérées par des universitaires parfois initiés au vodou.
8 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
ple Trouillot 1970, Laguerre 1989, Desquiron 1990, Thornton 1998, Hurbon
1999). Quant aux approches d’exclusion et de valorisation du vodou, et les
discours savants qui les accompagnent, ils sont utilitaristes et visent une
transformation du paysage socioreligieux haïtien à travers la promotion du
vodou ou sa disparition progressive au profit des religions chrétiennes.
Ces contours et dessous d’une production scientifique montrent fina-
lement que des convictions politico-religieuses et un environnement socio-
politique marqué par des rapports de domination orientent la production
des savoirs sur le vodou. En plus de constater divers intérêts et un contexte
particulier qui soutiennent les réflexions scientifiques, on note encore que les
savoirs produits sont limités, tout comme le sont les approches et les pistes
de recherche empruntées pour connaître le vodou. Effectivement, ses aspects
substantifs sont les plus abordés et le vodou comme religion ou comme
ensemble de croyances religieuses domine les études, au point où le vodou
semble d’abord et avant tout se tenir dans le paysage religieux haïtien. Or, la
connaissance qu’on possède du vodou reste partielle comme nous le faisait
déjà remarquer Kerboull en 1973. Selon lui :
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
n’est que partiellement vrai. D’une part, l’intérêt des intellectuels haïtiens à
l’égard du vaudou a toujours été canalisé par des considérations politiques a
priori plus soucieuses d’utiliser le vaudou à des fins partisanes que d’en prendre
connaissance avec l’attention méthodique et nuancée qui serait de rigueur pour
les études ethnographiques. […] Pour rendre à nos connaissances leur exacte
portée, il faut donc bien préciser tout d’abord que la quasi-inexistence de
témoignages, à la fois venus « de l’intérieur » et non suspects de frelaterie, nous
interdit d’affirmer rien de précis au sujet de la relation existant nécessairement
entre ces trois étages (personnel, familial et collectif ) de la pratique vaudoui-
sante. (d’Ans 1985 : 400-401)
Pour comprendre ces carences, il faut rappeler que l’interdiction des
pratiques vodou et les luttes historiques ont considérablement limité les
possibilités d’obtenir des données sur le vodou (Ramsey 2005). Au final, on
possède quelques descriptions de cérémonies publiques destinées aux lwa et
aux ancêtres, (insuffisamment documentées par Parsons en 1928 et par
Simpson en 1940 et 1954), des descriptions moins complètes chez Herskovits
(1937), Métraux (1958a), Leiris (1951) et Courlander (1960), et pratique-
ment rien après 1960. En ce qui concerne les autres pratiques vodou, plus
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
nombreuses et privées, gérées par et pour une famille, à l’abri des regards, on
ne dispose pas d’observation. C’est le cas par exemple des pratiques théra-
peutiques vodou dont les connaissances tiennent seulement sur quelques
pages d’observation empruntées à Métraux (1958a). Discutée ailleurs (Vonarx
2005), la pauvreté du matériel empirique et mes connaissances actuelles du
vodou indiquent en plus qu’il faut nuancer quelques conclusions courrament
admises sur le vodou. Après un an et demi de recherche dans les campagnes
en Haïti, j’ai noté par exemple un manque d’homogénéité en ce qui concerne
le panthéon vodou en m’entretenant avec des Haïtiens et des praticiens vodou.
Dans les campagnes où j’ai enquêté pendant un an et demi, j’ai relevé l’inexis-
tence des cheminements initiatiques présentés dans la littérature qui informe
10 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
sur les étapes à suivre et à passer pour devenir initié ou praticien vodou et
l’inexistence de confréries vodou à l’image de confréries devenues populaires
comme celles de Souvenance et Nan Soukri. Bref, les conclusions issues de
mon terrain anthropologique et d’une mise à l’épreuve d’une organisation et
d’un contenu vodou qui font consensus dans la littérature supposent que
nous fassions l’analyse critique des savoirs disponibles sur ce sujet. On est
loin de tout connaître sur le vodou et il est impératif de renouer avec des
études ethnographiques même si le terrain haïtien n’est pas simple et l’objet
difficile d’accès. Retenons encore qu’il ne s’agit pas de revenir sur de vieux
débats et de remettre en question le fait que le vodou est une religion afro-
américaine, puisque cette étiquette lui est garantie par des critères5 de socio-
logie des religions. Il s’agit plutôt de prendre garde aux excès de sens qui
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gique, comme mettre en question les réponses qu’on leur propose est une
tâche essentielle pour comprendre les significations du vodou dans leur
5. Voir notamment les critères de sociologie des religions avancés par Lambert (1991).
Selon ces critères, un système de croyances et de pratiques peut être qualifié de religion
quand il répond à certains critères précis. Pour Lambert, nous sommes en présence
d’une religion quand on trouve : 1) des références à un monde surnaturel, à une ou à
des entités invisibles et/ou transcendantales ; 2) des stratégies de communication entre
les hommes et ce surnaturel ; 3) une forme communautaire ou de regroupement qui
se présente comme un lieu d’expression des croyances, d’exercice de la pratique religieuse
et de partage de sentiments.
Introduction 11
réalité. Il faut donc mettre l’accent sur les usages sociaux du vodou dans une
analyse en profondeur des pratiques, des comportements et de la réalité des
acteurs.
Cette approche empruntée, le vodou nous livre un certain nombre de
fonctionnalités. Il fournit par exemple une vision du monde et maintient les
liens de parenté à partir de cérémonies familiales. Il alimente des conceptions
du monde visible et du monde invisible, formule et diffuse des théories sur
l’existence de phénomènes surnaturels, sur la place d’entités non humaines
(les lwa) dans la réalité haïtienne, et sur les rapports qui existent entre les
humains et celles-là. De la même manière, des rituels planifiés sur les habi-
tations familiales, soutenus par des obligations, des devoirs envers les lwa ou
des dettes héritées envers les lwa d’un lignage, renforcent des liens et une
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cohésion sociale en convoquant les membres d’une même famille afin qu’ils
assument ensemble quelques responsabilités et des festivités. Le vodou offre
encore une ligne de conduite et limite l’agressivité physique en proposant des
règlements sous des formes alternatives. Sa dimension magico-religieuse et
sorcière, identifiée dans des pratiques qui ont pour finalité d’envoyer une
maladie, de provoquer la mort ou de rendre justice à quelqu’un, agit sur les
façons de se comporter dans la communauté, sur la qualité des relations
sociales et sur les représentations qu’ont les Haïtiens des événements de la vie
quotidienne. Il suffit d’ailleurs d’observer le travail de quelques praticiens
vodou pour se rendre compte de la vitalité des pratiques qui s’inscrivent dans
le registre de la magie agressive et de la sorcellerie. Le compte-rendu suivant
d’une pratique que j’ai observée dans le cimetière de Port-au-Prince l’illustre
assez bien.
À midi, quatre personnes étaient présentes devant certaines croix très visitées
du cimetière de Port-au-Prince. Nous étions devant la croix du lwa Baron
Lakroi, encore appelé Kriminèl, dont un vieil homme boiteux, une femme
maigre habillée en jaune, une femme plus corpulente et une troisième à l’appa-
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
rence plus chic. Ils sollicitaient un des lwa les plus macabres du vodou. Devant
la croix, ils avaient enfoui une demande écrite sur un morceau de papier blanc.
Ils l’accompagnaient d’un morceau de pain et de quelques libations de klèren6
(alcool de canne à sucre). La femme corpulente précisait ensuite sa demande
oralement, se plaignait de ne pas profiter des ressources financières de son fils
immigré récemment. Elle mettait en avant ses mérites personnels dans l’édu-
cation et le succès de ce dernier, disait avoir souffert et tout donné pour
l’éducation de ses enfants. Aujourd’hui on ne lui reconnaissait pas ses efforts.
6. Le klèren est un alcool local produit à partir du jus de canne à sucre. Il est distillé dans
des guildiv. Il est meilleur marché que le rhum haïtien et se consomme souvent avec
des racines et des feuilles macérées.
12 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
le vodou montre ici un de ses aspects positifs à condition, bien sûr, de sous-
estimer l’efficacité des pratiques de sorcellerie pour ne retenir là qu’une forme
d’action symbolique apaisante pour les plus contrariés.
Un autre aspect de l’offre vodou consiste à répondre aux problèmes
économiques des consultants. À ceux qui cherchent les moyens de chan-
ger leur misérable sort, qui veulent se protéger d’infortunes, garantir leur
réussite sociale, augmenter leur capital de chance dans un quotidien où
les aléas mènent souvent à la perte, le vodou offre une palette de services.
Dans un contexte d’extrême pauvreté où la majorité des Haïtiens vivent
dans des campagnes improductives et des bidonvilles, les praticiens sont
sollicités pour leurs pratiques magiques. On attend d’eux qu’ils donnent
les moyens d’améliorer des activités commerçantes, d’attirer les clients,
de concurrencer les autres vendeurs et de protéger les biens. Les person-
nes avides de quitter le pays trouvent chez eux des moyens de passer une
frontière sans être inquiétées. Celles qui veulent obtenir un emploi y
trouvent les moyens d’assurer le succès d’un entretien d’embauche. Bref,
beaucoup acquièrent chez le praticien vodou un pwen (point)7 ou un
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
7. Le pwen est un procédé magique, une force ou un pouvoir, une propriété exagérée hors
du commun. Il est plus fréquent, plus répandu et moins coûteux que l’engagement. Il
apparaît sous plusieurs formes. Parfois, il s’agit de charger un objet d’une force parti-
culière qui permettra à celui qui le possède d’atteindre des objectifs souhaités (habit,
bijou, foulard, mouchoir, machette, étant les objets les plus communs). C’est le cas des
marchandes qui font charger leur bourse d’un « pwen chaud » pour vendre plus et se
protéger d’éventuelles pertes financières. C’est aussi le cas des joueurs de loterie avides
de gains et de ceux qui cherchent un travail, qui veulent garantir la sécurité de leur
emploi ou s’attirer les faveurs de leur employeur. Mais le oungan peut aussi placer un
pwen dans un lieu. Le pwen est alors symbolisé par un objet ou par un lwa, qu’on
installe ou qu’on enterre. Les marchés, les boutiques, l’habitation, les jardins, les camions,
les taxis et même les églises pentecôtistes en bénéficient aux dires de praticiens vodou.
14 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
plaisirs et qui ne viennent pas forcément chez un praticien pour une consul-
tation et une demande spécifique. Enfin, notons que le vodou est fortement
enraciné dans la réalité haïtienne et qu’il en prend le pouls pour s’y ajuster.
Avec ses pratiques magico-religieuses, il répond aux manques et s’inscrit dans
une quête de mieux-être. Avec ses oungan justiciers, leurs pratiques mena-
çantes et leurs messages éducatifs formulés dans certaines occasions et domi-
nés par les notions de sanction et de culpabilité, il aide à la gestion des rapports
interpersonnels. En inscrivant les individus dans une relation indélébile avec
des lieux et une famille élargie, il aide à conserver les liens familiaux et réduit
l’éclatement des communautés locales dans un contexte d’exode rural impor-
tant. Avec ses contrats d’engagement signés avec des lwa, il présente une
interprétation des inégalités sociales en les expliquant sous l’angle d’une bonne
ou d’une mauvaise moralité. Bref, il se trouve plusieurs aspects dans le vodou
dont l’analyse est requise quand il est question de le comprendre dans la
réalité haïtienne et la vie des Haïtiens.
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
8. Il est bon de rappeler qu’on trouve dans certaines îles des Caraïbes des références à des
alliances que contractent certaines personnes avec une entité surnaturelle. On entend
notamment parler de pacte diabolique aux Antilles françaises (Revert 1979 ; Degoul
2000), ou de contrat faustien dans lequel l’individu bénéficie d’avantages financiers
importants en échange de sacrifices qui ne sont pas des moindres. On retrouve des
éléments de même nature en Haïti quand on lit les premières publications de Métraux
(1953a) sur le vodou. On entend communément parler de personnes engagées avec
un lwa qu’elles ont acheté chez un oungan et dont elles devront payer un jour de leur
vie les services (ou de celle d’un proche). Dans ce cas, l’engagement ne trompe personne,
puisque tout le monde sait pertinemment que la fortune ne sourit pas du jour au
lendemain, qu’elle est liée au travail d’un oungan malfaiteur, et qu’elle entraîne avec
elle un décès précoce, une fin de vie pénible ou des événements terribles dans une
famille.
Introduction 15
occasionnées par le départ d’un élément qui compose la personne. Les Cubains
y recouraient en premier lieu pour des raisons de santé. Au Brésil, les pères
de saint et les médiums initiés du candomblé accueillent des malades et
répondent à des troubles physiques et mentaux à l’aide de prières, de plantes,
de bains, de cataplasmes, d’infusions et de rituels. Dans son analyse compa-
rée de certaines religions afro-américaines, Murphy précisait que cette reli-
gion :
9. Lire à ce sujet les travaux de Simpson (1962), Boghen et Boghen (1972), Aho et Minott
(1977), Sandoval (1979), Loyola (1982), Dorival (1996), Yoyo (2000), Du Toit (2001),
Anthony (2002) et de Wedel (2004).
16 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
quimbois et séanciers sont sollicités pour des maux physiques et des troubles
mentaux. Ils utilisent une pharmacopée locale dans des pratiques proches de
celles observées dans les îles voisines.
La majorité des systèmes religieux et magico-religieux afro-caribéens
entretiennent donc à leur façon des rapports plus ou moins prononcés avec
la santé et la maladie. J’ai constaté la même chose au sujet du vodou lors de
mes premiers passages en Haïti en 1998 et 1999. J’étais alors engagé au sein
d’une organisation de solidarité internationale dans certaines campagnes et
mon intérêt pour les stratégies locales de guérison et la gestion de la maladie
m’avait conduit chez des praticiens vodou. La médecine créole haïtienne était
devenue le point focal de mes activités de recherche tout comme l’interpré-
tation locale des maladies, les conceptions du corps et de la mort. Dans ce
contexte, je trouvais toujours plus flagrante la place du vodou dans les épi-
sodes de maladie, dans les discours et les pratiques de santé des Haïtiens. Il
était indéniable que le vodou façonnait la réalité haïtienne, qu’il participait
pleinement à l’interprétation des événements de la vie quotidienne comme
la mort, la maladie et d’autres infortunes, qu’il était un lieu de recherche
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
d’aide et proposait des réponses à des maladies qu’on devait traiter et préve-
nir. Il était présent comme un secteur de recours aux soins dans le paysage
médical haïtien au même titre que la médecine occidentale. Cela dit, même
si cette articulation entre le vodou et la maladie semble claire et évidente, le
sujet est partiellement abordé dans la littérature. Plusieurs auteurs10 qui se
sont penchés sur une maladie en particulier, sur des modèles explicatifs de
maladie, des itinéraires thérapeutiques et la médecine créole, rapportent
effectivement que le vodou est un lieu de recours aux soins, ou qu’il apparaît
10. Voir notamment les travaux de Wiese (1971), Tremblay (1992, 1995), Brodwin (1996)
ou Farmer (1990, 1994, 1996).
Introduction 17
plus tard par Price-Mars (1998 [1928]), le sujet de la possession était cette
fois enraciné dans un univers culturel et perdait en morbidité. Le délire était
toutefois reconnu comme une de ses composantes principales et l’équilibre
mental du possédé était toujours douteux. La possession était un désordre
potentiel et le possédé un sujet malade, voire un demeuré ou un être psycho-
logiquement perturbé si l’on en croit les travaux d’E. Douyon (1964). Pour
finir, on a ajouté que le système de croyances vodou jouait un rôle dans
l’apparition des maladies mentales (Bijou 1963 ; Philippe 1981) parce qu’il
trompait certains Haïtiens sur la vraie réalité, qu’il nourrissait les scénarios
délirants de type mystique et paranoïde (jalousie, persécution) et renforçait
les sentiments d’oppression et d’anxiété.
À l’inverse, des auteurs11 se sont penchés sur les liens positifs qui exis-
taient entre le vodou et la santé mentale. Ils ont parlé d’une ethnopsychiatrie
vodou dont les thérapeutes pouvaient identifier et décoder les troubles men-
taux en rapport avec les spécificités de la réalité et de la culture haïtiennes.
Ils ont encore mis l’accent sur les phénomènes de transe et de possession
déclenchés dans des cérémonies vodou en soulignant qu’elles correspondaient
à un défoulement émotionnel et à une expulsion de tensions psychiques et
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
11. Voir à ce sujet les travaux de Mars (1948), de Kiev (1961, 1966b) et de L. Douyon
(1967).
18 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
psychodrame s’ajouterait encore l’élection d’un individu par des lwa qui ne
possèdent pas n’importe qui. Une autre fonction de la possession serait alors
de réhabiliter dans leur communauté des individus mis à l’écart et de désa-
morcer et de régler des conflits.
Finalement, les études des rapports entre le vodou et la maladie se sont
beaucoup limitées au domaine de la santé mentale. Il n’y a rien là d’étonnant,
puisque le sujet de la santé a longtemps été réservé aux médecins et que les
approches ont généralement été influencées par des présupposés biomédicaux
et par une division entre le corps et l’esprit qui ont servi à distinguer les
pratiques thérapeutiques et à mesurer leur efficacité. Dans cet ordre d’idées,
les praticiens vodou ne pouvaient être qu’habiles dans le traitement des maux
de l’esprit. Tous les autres bienfaits de leur prise en charge sur la santé des
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malades devaient s’expliquer par des principes actifs qu’on trouvait dans
l’usage de simples ou par des effets placebo de la pratique symbolique reli-
gieuse. N’oublions pas toutefois dans ce panorama, de revenir sur les travaux
d’Alfred Métraux qui se distinguent des précédents. Effectivement, en 1953,
l’auteur a publié un texte très général sur la « fonction médicale » du vodou
qu’il considérait comme très importante. Pour la première fois, un auteur
donnait quelques détails sur les catégories de maladies en Haïti, en présentant
des exemples de maladies, leurs diagnostics et leurs étiologies. C’est vérita-
blement une des rares sources ethnographiques qui fournit quelques données
relatives à des pratiques thérapeutiques et des cas concrets de prise en charge
des personnes malades chez les praticiens vodou. Dans ces observations, on
reconnaît que les oungan sont des thérapeutes de la médecine populaire qui
ne s’occupent pas seulement de désordres mentaux ou comportementaux. Ils
gèrent aussi des problèmes graves, chroniques et désespérés, au point où
Métraux a souligné qu’il était « … malavisé de condamner le vodou comme
une superstition coûteuse et inutile tant que l’on n’aura pas procuré au peuple
haïtien l’équivalent de ce que le vodou lui permet et essaye de réaliser pour
lui » (1953b : 66). Malgré toute la richesse de ce texte, retenons quand même
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
et quelques données sur des étapes de gestion de la souffrance par les oungan.
Nous disposons en plus d’éléments sur un type de maladie dont les praticiens
auraient l’exclusivité ou pour lequel ils seraient des soignants appropriés, et
savons que la préoccupation relative à la santé et à la maladie dans certains
rituels religieux reste encore à déchiffrer. Finalement, nous pouvons conclure
qu’il reste encore à apprendre sur les rapports qu’entretient le vodou avec la
maladie. Les travaux sur le sujet datent pour beaucoup, et ne renseignent pas
sur les prises en charge proposées par les oungan aux malades, sur les savoirs
relatifs à la maladie qu’ils mobilisent dans leurs prises en charge, et sur les
pratiques qu’ils planifient pour répondre à la maladie. Pourtant, Métraux
avait amorcé cette réflexion, et Kiev (1966b) avait envisagé une collaboration
entre les praticiens de la médecine occidentale et ceux du vodou dans les
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années 1960. Mais nous en sommes restés à ces premiers pas, auxquels se
sont ajoutées ici et là des bribes d’observations et de réflexions. Ces manques
et zones d’ombre s’expliquent sans doute par l’approche substantive qui a
dominé les études sur le vodou et qui en a limité la connaissance. Ils relèvent
encore d’un accès difficile à des pratiques de guérison vodou, car les moda-
lités d’accès à des pratiques vodou privées sont différentes de celles qui
conduisent vers des cérémonies publiques accessibles à tous. J’en dirai
d’ailleurs quelques mots plus tard.
Compte tenu de ces carences, j’ai décidé d’explorer cette dimension du
vodou en 2002, en ayant à l’esprit qu’on ne pouvait pas faire abstraction des
Haïtiens dans une recherche sur le vodou et qu’il fallait connaître sa place et
son rôle dans leur quotidien. En adoptant cette approche et en profitant de
mes premières connaissances du vodou lors de terrains d’enquête préalables,
j’ai décidé d’aborder le vodou comme un espace de recours aux soins pour
les personnes malades et comme un lieu de pratiques et de savoirs relatifs à
la maladie. Plus précisément, je me suis intéressé à la souffrance des Haïtiens,
à leurs comportements et à la gestion des événements qui nécessitaient une
recherche d’aide, des solutions et la mobilisation d’un ensemble de ressources.
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
Je devais chercher dans les expériences vécues par les malades comment les
savoirs, les pratiques et les praticiens vodou y étaient convoqués et mobilisés.
Concrètement, mes objectifs étaient d’analyser :
1) la place du vodou au sein du pluralisme médico-religieux haïtien ;
2) comment les savoirs, les pratiques et les discours des praticiens vodou
intervenaient dans les épisodes de maladie ;
3) les prises en charge et les pratiques de soins que proposaient les
praticiens à ceux qui les sollicitaient.
20 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
Aussi, le projet d’analyser les pratiques et les savoirs vodou, et leur place
dans les épisodes des malades, m’obligeait à suivre des itinéraires thérapeuti-
ques. Entendus en anthropologie médicale comme une progression de l’épi-
sode de maladie caractérisée par une succession de décisions qui s’inscrivent
dans un cadre social élargi et qui fait référence au vécu de l’individu et à la
société dans laquelle il vit (Csordas et Kleinman 1990), les itinéraires devai-
ent me conduire vers différents secteurs de soins du pluralisme médico-reli-
gieux. Ils devaient donc me donner accès à des pratiques relatives à la santé
et la maladie. En suivant des itinéraires d’Haïtiens, les portes du vodou
devaient s’ouvrir, des pratiques se laisser observer et appréhender dans la quête
de guérison, et les discours des différents acteurs devenir plus intelligibles.
Introduction 21
lité, comme le sont les clichés du monde rural haïtien fournis par Métraux
en 1957. On a l’impression que rien n’a véritablement changé. Les sentiers
se faufilent toujours « à travers les jardins, gravissent les pentes abruptes en
vertigineux lacets, passent les têtes de ravine en surplombs impressionnants,
suivent les lignes de crête, les « tranchants », épousent les moindres accidents
12. Ceux-là m’avaient déjà fourni des données relatives à la maladie et à sa gestion en Haïti,
permis d’apprendre la langue créole haïtienne, d’établir des relations avec de nombreux
intervenants biomédicaux et des thérapeutes de la médecine créole haïtienne. Ils avaient
servi à planifier de nouvelles stratégies d’enquête et à identifier des lieux et des person-
nes pertinentes pour aborder mon objet d’étude.
22 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
Petit sentier à flanc de Montagne. En arrière plan l’intensité du déboisement dans les
départements de l’Ouest et du Sud-est.
Introduction 23
l’autorité d’un aîné sur les membres d’une famille, ont bel et bien disparu.
Leur disparition, la division des terres à la suite d’héritages, le déplacement
des cultivateurs vers des terres plus fertiles et le changement de cultures
vivrières ont favorisé l’éclosion de petites unités familiales. Aujourd’hui, la
cour est bien différente de ce lakou mythique dont on parle à propos d’Haïti,
alors qu’on en connaît juste le déclin et la disparition avec les travaux de
Bastien (1985). L’organisation familiale est maintenant bien différente. La
cour est celle d’un couple et de ses enfants, située au voisinage d’un frère,
d’un oncle ou d’un cousin qui a hérité d’un morceau de terrain ou l’a obtenu
à son mariage pour y construire sa maison. Ainsi, dans chaque localité se sont
installés en majorité les membres d’une famille qui ont un ancêtre commun.
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
Dans un lakou. Le grenier Un lakou bordé par une haie de plantes grasses et épineuses.
et la cuisine derrière la La maison faite de paille et de chaume.
grand-mère et l’enfant.
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
Ils sont en majorité des paysans qui ne sont pas toujours propriétaires
des terres cultivées. Leurs ressources foncières se sont divisées, leurs récoltes
amoindries et le contexte climatique n’a fait qu’aggraver la situation en
balayant la terre des mornes de ses pluies torrentielles. Aujourd’hui, à Bwa-
Bijou, les jardins ne produisent plus beaucoup et le paysan cultive quelques
denrées sur des petits lopins de terre. Il est laissé à lui-même et travaille pour
subsister et vendre une part de ses récoltes afin de se procurer de l’huile, de
la farine, du riz, d’autres aliments et matériaux nécessaires pour les repas et
d’autres activités. Comme ailleurs, la pauvreté est la règle, la mort est quoti-
dienne et n’ignore pas le bien-portant comme l’avance brutalement un
proverbe haïtien. Quand elle franchit le seuil de la porte du lakou, il faut
d’ailleurs vendre des animaux, un morceau de terrain et le peu qu’on possède
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
Techniques d’enquête
C’est sur ce terrain, et tout particulièrement dans deux sections rurales
et le bourg, que mes enquêtes ont été réalisées et que j’ai rencontré des infor-
mateurs d’août 2002 à avril 2003. Une observation de la vie quotidienne,
des interactions et des conduites locales m’a fourni des repères pour m’inscrire
dans ce milieu et ajuster mes stratégies d’enquête. Cette observation était
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
surtout concentrée sur les lieux de pratiques vodou et dans les autres lieux de
recherche d’aide où des malades étaient soignés. Aussi, une observation directe
ciblait des pratiques spécifiques qu’il m’était données de voir lors de visites
chez des praticiens ou en fréquentant des lieux susceptibles d’accueillir des
pratiques thérapeutiques. Je répétais mes passages dans ces lieux et chez les
oungan. Je rendais visite à plusieurs d’entre eux une même journée pour
connaître leurs activités à venir. Je suivais de près leur emploi du temps.
L’occasion d’être convié à des pratiques dépendait en fait de nos relations, de
leur bon vouloir et de mon habileté à être informé des activités en perspective
et en préparation. Mes observations étaient notées sur des carnets et certaines
pratiques étaient parfois enregistrées sur bande vidéo. Une retranscription
26 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
ques soignantes vodou étalées sur plusieurs jours. J’ai observé huit rituels
organisés annuellement chez des praticiens vodou et une quinzaine de consul-
tations chez des oungan. J’ai aussi suivi en détail deux services familiaux
organisés sur des habitations en l’honneur d’ancêtres et de lwa. Plusieurs fois,
j’ai eu l’occasion d’observer le travail de praticiens issus de différents secteurs
de soins. J’ai alors observé des pratiques de soins dans les structures de santé
biomédicales, des pratiques dans des églises protestantes pentecôtistes et chez
les autres thérapeutes de la médecine créole.
D’un autre côté, parce qu’il fallait obtenir un discours sur plusieurs
thèmes relatifs à mon sujet j’ai eu recours à la technique de l’entretien indi-
viduel. Cette technique ciblait les pratiques réalisées par les oungan, leurs
savoirs relatifs à la maladie, le pluralisme médico-religieux, les relations entre
les différents thérapeutes, les rôles de chaque secteur de soins, et les différen-
tes étapes des itinéraires thérapeutiques. Pour ma recherche, j’ai exploité
trente-neuf entretiens formels réalisés auprès de dix-sept oungan et de quatre
manbo. À ces entretiens se sont ajoutées de nombreuses rencontres avec quatre
oungan et deux manbo que j’ai fréquentés régulièrement, et avec lesquels j’ai
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
constamment échangé sur les savoirs et les pratiques vodou. Auprès des pra-
ticiens des différents secteurs de soins, j’ai réalisé vingt entretiens en plus de
rencontrer de nombreux accoucheurs pendant une formation qui leur était
offerte par le ministère de la Santé et de la Population. Pour recueillir des
données relatives au vodou et aux pratiques de soins des différents thérapeu-
tes, j’ai réalisé vingt entrevues avec des personnes susceptibles de compléter
mes connaissances. J’ai rencontré un tambourineur, un laveur de morts,
plusieurs personnes très âgées, des assistants de oungan, des gardiens de
cimetière, des participants dans les rituels vodou et d’autres personnes bien
informées de certains sujets. Pour finir, j’ai conduit de courtes entrevues avec
des malades dans les structures de santé biomédicales, des entrevues plus
Introduction 27
longues avec des malades ou d’anciens malades dans leur maison, et des
entrevues répétées avec des personnes auprès de qui j’étudiais la globalité de
leur itinéraire thérapeutique.
Je rencontrais souvent les informateurs dans les différents secteurs de
soins et les thérapeutes étaient choisis en fonction de leur notoriété, de leur
présence sur les lieux de mes enquêtes, et de leur participation dans les épi-
sodes de maladie que j’analysais. Bien sûr, ces rencontres étaient aussi déter-
minées par d’autres circonstances, mais elles découlaient surtout des réseaux
de relations dans lesquels j’évoluais durant mon séjour. Une première ren-
contre servait à évaluer la pertinence et l’intérêt de m’entretenir avec un
informateur potentiel. Elle précédait généralement des échanges plus formels
et des observations quand l’informateur était volontaire pour participer sans
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
fallait bien sûr rassurer les répondants et les informer sur l’utilisation des
données qu’ils allaient me permettre de recueillir, comme il fallait les informer
de mon projet de recherche et leur demander s’ils consentaient à y participer
sous la forme que je leur proposais.
Enfin, et puisqu’un terrain anthropologique ne se réduit pas du tout à
l’usage de quelques techniques d’enquête, j’ai retranscrit mon itinéraire dans
les campagnes en tenant un journal de terrain en plus de fiches sur lesquelles
je notais mes réflexions, mes interrogations et ma première analyse des phé-
nomènes étudiés. Dans ce journal, je laissais les traces de mon itinéraire en
Haïti et de mes activités. Mon aventure de chercheur y était contée du premier
au dernier jour. J’y rapportais mes foulées d’enquêteur, des questionnements
28 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
le vodou s’explique en partie par un objet qui n’est pas toujours accessible.
Bien sûr, le oungan cache rarement sa fonction de praticien. Il s’affiche souvent
ainsi et son habitation est jalonnée de signes qui ne trompent pas le visiteur
avisé. Certaines activités se déroulent encore au vu et au su de tout le monde,
qu’il s’agisse de soirées dansantes ou de cérémonies annuelles dont on vante
souvent la grandeur et la popularité. Mais les activités du praticien qui ont
pour finalité de donner la mort, la maladie, de rendre justice à une offense,
de protéger, de rendre chanceux un consultant ou de traiter une maladie sont
moins visibles. Elles sont aussi moins bruyantes et les participants y sont
beaucoup moins nombreux. Moins accessibles aussi parce qu’elles commen-
cent souvent à la tombée de la nuit et qu’elles se poursuivent tard, dans
l’enceinte d’un lieu de travail privé (le badji) et à l’extérieur, quand on ne
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
distingue pas qui va là et quand le moment n’est pas propice aux visites de
voisinage. Tout Haïtien sait à ce propos que le monde de la nuit est réservé
au travail des lwa, à l’activité des praticiens vodou, des sociétés secrètes et à
toutes les autres manifestations semblables qui hantent les carrefours et les
sentiers. On évite alors de s’y retrouver quand on n’est pas de ceux-là et quand
on ne possède pas les moyens de faire face à des situations inquiétantes et a
priori dangereuses. Pour accéder aux pratiques de oungan noctambules, il faut
donc se déplacer accompagné, avoir de bonnes références et établir une rela-
tion de proximité avec des praticiens. La durée du terrain et la personnalité
du chercheur sont ici déterminantes pour que se crée un rapport de confiance
et que s’ouvrent ensuite les portes d’un vodou nocturne, dans le cas où le
chercheur n’a pas choisi de monnayer ses observations ou de solliciter un
travail pour son propre compte.
Les portes framchies, la patience, la persévérance et la résistance sont à
leurs tours essentielles dans l’épreuve du terrain et la collecte de données.
Effectivement, le travail de terrain dans les campagnes haïtiennes est loin
d’être une détente, parce ce qu’en plus de monter les mornes pendant des
heures afin d’observer une pratique qui n’aura peut-être pas lieu, les activités
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
vodou ne s’observent pas en une ou deux heures. Certes, des praticiens tra-
vaillent rapidement, mais souvent, il s’agit de rester dans des pièces de six à
dix mètres carrés pendant six heures et plus, tard dans la nuit, de prendre des
notes à la chandelle dans une atmosphère où se mélangent des parfums, des
poudres et des liquides le plus souvent fétides et très gênants. Il faut revenir
le lendemain et le surlendemain pour poursuivre les observations, terminer
dans la nuit et reprendre au lever du jour. Autant dire que tout observer d’une
prise en charge thérapeutique pose quelques problèmes, tout comme suivre
l’ensemble des étapes des itinéraires thérapeutiques dès qu’on s’éloigne du
malade et de ceux qui organisent la thérapie.
30 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
le met dans une situation délicate (d’où il se sort souvent habilement), parce
qu’il est invité à partager des connaissances qui relèvent du secret, de l’héritage
et d’une transmission divine. Pour collecter alors des données, il faut soit
« s’initier » au vodou avec un ou plusieurs praticiens, moyennant un certain
prix, ou fouiller constamment tel un renard pour reprendre l’analogie pro-
posée par Geertz (1986) au sujet du travail de l’anthropologue.
Dans ce contexte, j’ai choisi la seconde option pour obtenir chaque
jour un peu plus de données, même si des praticiens me proposaient
un apprentissage en règle et si je savais pertinemment que certaines dimensions
des pratiques et des savoirs vodou allaient m’échapper. En fouillant, je devais
négocier chaque fois pour obtenir des informations en avançant que le sujet
m’était familier et que je possédais déjà des connaissances sur les pratiques et
les savoirs vodou. Souvent, et avant tout, je devais donner aux oungan des
confirmations sur mes connaissances pour dépasser des généralités et délier
les langues. Car les Haïtiens ne tiennent pas toujours des propos sur tout, et
ne donnent pas leur avis en toute impunité sur des faits qui les touchent ou
concernent leurs voisins. Au contraire, le discours est sous contrôle et les
barrières qui limitent la parole sont nombreuses. Dans une société où la
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
dent souvent qu’on mette en mots leur imaginaire, on entend parfois qu’il
n’y a pas de vodou dans les environs, ou que des pratiques scandaleuses se
réalisent encore chez d’autres Haïtiens, plus loin quand on s’éloigne dans les
campagnes. Des histoires et des anecdotes sur le vodou confirment aussi
certains propos d’anciens romanciers. Et quand il s’agit d’aborder la partici-
pation de l’un ou de l’autre à des pratiques et d’apprendre comment ils
organisent un recours éventuel vers les praticiens, les discours s’ajustent à des
espaces de moralité. On se défend d’être de ceux qui recourent au vodou, on
s’en cache et exclu toute participation. On mobilise un discours de rejet
historiquement et socialement enraciné dans la société haïtienne, qui s’ajuste
à la moralité et à l’intégrité sociales de l’individu qu’une parole ou qu’un vécu
dévoilé pourrait très bien entacher. Il est ainsi difficile d’être invité par un
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
consultant dans une pratique ou pour une consultation sans rapports privi-
légiés. Une relation qui dépasse celle d’informateur à chercheur est souvent
nécessaire. Elle permet de dissiper les apparences du socialement correct et
acceptable. Elle libère l’informateur d’un ordre du discours en privilégiant
cette fois son vécu et ses problèmes, en le situant dans son rapport quotidien
avec des praticiens vodou et avec ce qui motive ses consultations.
Enfin, l’utilisation des techniques d’enquête est encore indissociable
des perceptions locales à l’endroit du chercheur. Même si des efforts sont faits
pour rappeler des objectifs de recherche et les raisons d’une présence, en
cohérence avec des considérations éthiques de la recherche, on n’arrive pas
toujours à s’acquitter complètement de cette tâche. Mon expérience l’illustre
bien puisque ma présence en Haïti a pris progressivement une signification
singulière. Là, une représentation des observés, observateurs à leur tour, ont
influencé la collecte des données. Plus précisément, ma proximité évidente
avec les praticiens vodou et ma fréquentation quasi maladive des lieux de
pratiques m’associaient au vodou et me rendaient sympathisant du vodou
aux yeux de la population. On me prêtait des intentions dans ce domaine et
me disait praticien vodou, colportait que j’étais là pour obtenir certains
[« Le vodou haïtien », Nicolas Vonarx]
pouvoirs dont j’allais faire usage à mon retour au Canada. Des enfants me
montraient parfois de la méfiance et d’autres me prévenaient des risques que
j’encourais à mettre le nez dans les « affaires de Satan ». Des croyants convain-
cus voulaient éperdument me convertir et me faire accepter Jésus comme
sauveur personnel. Certains me disaient fou, en exil et en pleine errance. Des
professeurs de l’école où j’ai séjourné quelques mois avaient même rapporté
à leur direction qu’il fallait se méfier de ma présence à cause de ma proximité
avec le vodou. J’étais donc sous surveillance et devenais le sujet de conversa-
tions dans une population qui devait absolument aborder les motifs de ma
présence afin de définir encore la nature des relations qu’elle allait entretenir
avec moi.
32 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion
différentes médecines dans des systèmes de santé. Dans cette optique, les
systèmes médicaux ont surtout été définis à partir de leur contenu et de leurs
fonctions. Par exemple, Fabrega a précisé que le système médical :
embraces the knowledge, tradition, guidelines and values that groups have
vis-à-vis illness and disease. It also includes their way of handling disease and
illness, embracing social institutions, health behavior practices and rules, and
identified personnel and structures involved in the delivery of medical care.
[…] This system includes practitioners, organizations of practitioners, ways
in which these carry out their work, places or physical structures where they
practice, and see persons with illness and disease, institutionalized ways of
certifying and passing judgment on the quality of practitioners, legally binding
and politically grounded forms of medical practice regulations, etc. (Fabrega
1977 : 204 et 224)
[ISBN 978-2-7535-1759-2 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]
Si l’on retient de ces auteurs phares que les systèmes médicaux assurent
certaines fonctions, comprennent des éléments relatifs à la santé, à la maladie
et aux soins, qu’ils sont pluriels, animés et guidés par une vision du monde,
simples ou plutôt complexes, il faut aller encore plus loin pour définir les
systèmes de soins qui sont des sous-systèmes du système médical. Si nous
distinguons le système de soins du système médical, nous ne disposons pas
de définition explicite de ces sous-systèmes. Nous devons déduire des auteurs
précédents et d’autres comme Landy (1977), Genest (1978) Rubel et Hass
(1990) qui se sont penchés sur les ethnomédecines, qu’un système de soins
peut être propre à un groupe et faire référence à une tradition médicale par-
ticulière, qu’il partage certaines fonctions et certains contenus avec le système
Introduction 35
rai sur la place du vodou, sur sa vitalité et son enracinement pour le voir
comme un espace de soins de la médecine créole, et pour montrer qu’il est
diffusé dans les différents secteurs de soins. Nous verrons effectivement que
le vodou et des éléments qui lui sont liés sont présents chez les thérapeutes
et dans la variété des pratiques de soins qui composent le pluralisme médico-
religieux haïtien.
Dans la deuxième partie, j’ouvrirai les portes du vodou pour entrer dans
l’organisation et le contenu de ce système. Je délimiterai les contours et
détaillerai les pièces maîtresses qui le composent. Je montrerai que les prati-
ciens vodou sont d’abord des thérapeutes et documenterai les modalités qui
36 LE VODOU HAÏTIEN Entre médecine, magie et religion