DANDYS
DANDYS
DÉCRYPTAGE - L’illustrateur Aubrey Beardsley est à l’affiche au Musée d’Orsay. Le chanteur Bryan Ferry, au générique
d’un documentaire diffusé jeudi soir. L’occasion de se demander où sont les Bowie, Gainsbourg et Christophe d’aujourd’hui?
Par Hélène Guillaume, Publié le 10/12/2020 à 18:39, Mis à jour le 11/12/2020 à 14:02, site Le figaro
«J’ai une théorie sur Bryan Ferry qui est un artiste dans la maîtrise de l’image, dans le contrôle de l’apparence, dit
d’emblée Olivier Nuc, critique musique au Figaro. Pourtant, lors de ses apparitions, il y a souvent un détail qui cloche,
rappelant qu’il est un enfant de la classe ouvrière. Le too much pas rédhibitoire, c’est le soulier trop ciré, le geste gauche…
Comme lorsqu’il tient deux micros sur la scène du Live Aid en 1985, le concert qui a sans doute été le plus étudié de
l’histoire. Il est beau, il a 40 ans et ces micros qui lui mangent le visage !» Ce qui ne s’oppose pas au dandysme, puisque
Barbey d’Aurevilly (1808-1889) revendiquait un mauvais goût (et son pouvoir subversif), même s’il feignait le contraire dans
sa correspondance: «Ah! J’ai beaucoup de peine à me faire du goût! Il traîne toujours dans ma toilette quelque bout de mes
gilets rouges d’autrefois!»
Oscar Wilde, dessin d’Aubrey Beardsley (1879), l’illustrateur dandy britannique qui sera l’objet d’une rétrospective au
Musée d’Orsay à sa réouverture. Bridgemanimages/Leemage
En tombant sur le programme d’Arte et le titre de ce documentaire Bryan Ferry, Don’t Stop the Music. Portrait du dandy du
rock anglais, on s’interrogeait sur le sens contemporain de ce mot dont même les origines demeurent obscures. Voilà bien
longtemps que le dandy a quitté les sphères des lettres où il est né, dans les œuvres d’Oscar Wilde (1854-1900), de Joris-Karl
Huysmans (1848-1907) ou encore d’Aubrey Beardsley (1872-1898), brillant illustrateur au style vestimentaire savamment
entretenu. Réhabilitée dans les années 1960 par le Swinging London mais peu connue en France, son œuvre marquée par
l’érotisme et la décadence sera consacrée au Musée d’Orsay (dès sa réouverture) après l’avoir été, cette année, par la Tate
Britain.
Pour moi, le dandy, comme le punk ou le rocker, c’est un mot marketing dicté par les groupes de luxe. Il y a un rock LVMH,
un dandy Kering, etc
Le dandy ne tient ainsi plus la plume mais le (double) micro. Il suffit de googliser le mot pour le voir associé à un genre, si
l’on peut dire, de musiciens. Ferry donc, mais aussi David Bowie, Christophe ou encore Serge Gainsbourg. Un bon chanteur,
un bon costume suffit-il à être ainsi défini? «Pour moi, le dandy, comme le punk ou le rocker, c’est un mot marketing dicté
par les groupes de luxe. Il y a un rock LVMH, un dandy Kering, etc., affirme le musicien et créateur du label Tricatel,
Bertrand Burgalat, souvent qualifié de la sorte, en raison de son style singulier et de ses lunettes fumées. Je me rappelle avoir
joué, en 1998, pour une soirée organisée par la marque de costumes Smalto au Cirque d’Hiver “parrainé” par Bryan Ferry.
J’étais à la fois fier d’être sur scène devant lui et catastrophé par ce monde de la mode récupérant ce concept de dandy.
D’autant plus qu’à mes yeux, le dandysme est une esthétique, une attitude plutôt macabre. Selon moi, ce n’est pas une
référence de Ferry par exemple.»
Extrait du documentaire «Bryan Ferry, Don’t Stop the Music» (ici, le chanteur de Roxy Music en 1975). © Mirrorpix /
Bridgeman Images
Serait-ce ces parfaits costumes à la scène comme à la ville qui entretiennent cette mythologie? «J’ai habillé Bryan Ferry en
2019, raconte, pas peu fier, Lorenzo Cifonelli, maître tailleur de la maison familiale fondée en 1880. Ce fut assez long de
caler les essayages entre ses déplacements, je suis allé à son studio de Londres, il est venu à Paris. J’ai la chance d’habiller
des artistes et des politiques. Mais l’exercice est autrement plus fascinant face à des personnalités comme lui ou encore
Ralph Lauren, Hubert de Givenchy, qui ont du répondant, qui sont dans cette quête de l’élégance. Quand j’ai commencé le
métier, mon père m’a dit: “Oublie les mesures, pense à la ligne”. C’est la définition d’un bon costume pour moi: donner à
celui qui le porte la légèreté, la ligne, le style. Une attitude puissante et sexy. Nul doute que Ferry est un connaisseur.» Plus
encore qu’il ne le croit puisque, comme le révèle le documentaire, son petit boulot d’adolescent fut d’être commis chez un
tailleur. Sur l’affiche de sa première exposition d’artiste à l’université de Durham, à 22 ans, en 1967, «je portais un costume
“comme d’habitude” (en français dans le texte, NDLR), un costume en mohair… C’est ce que je porte sur scène
aujourd’hui, le même type de tenue. Rien n’a changé en fait», conclut le Britannique en riant.
Ferry fait partie de cette génération d’Anglais modestes des années 1960 portée par le système scolaire et les écoles d’art
Bertrand Burgalat, musicien et créateur du label Tricatel
«Ferry fait partie de cette génération d’Anglais modestes des années 1960 portée par le système scolaire et les écoles d’art,
reprend Bertrand Burgalat. Il en a gardé, comme Bowie, cette revendication de ses modèles, les artistes qui l’ont précédé. Il
est de ceux qui savent admirer, qui savent le dire pour mieux s’en affranchir. Le glam rock puisait dans une nostalgie des
années 1930, du Hollywood des années 1940. C’est l’inverse des “créateurs” actuels qui reprennent les inspirations
épinglées sur le moodboard en prétendant faire du neuf.»
David Bowie, le Thin White Duke, sur un balcon parisien en 1977. Christian Simonpietri/Sygma/VCG via Getty Images
Aux yeux du producteur, en France, seul Gainsbourg peut se prévaloir de l’étiquette, dans ce qu’elle a de désespéré: une
victime de son image, tel le chanteur à blazer à rayures dans les années 1970 incapable de quitter ses oripeaux de peur de
perdre son public, tout comme il était devenu prisonnier de son «musée» de la rue de Verneuil à la façon d’un des Esseintes
(prototype de la rock star décadente puis décatie).
Ce que j’aime chez les artistes, c’est la part de mystère de fabrication. La téléréalité, l’inclusivité ont tué cette magie pour le
moment
Mais pourquoi qualifie-t-on ainsi, à tort ou à raison, les musiciens et non pas les acteurs, par exemple? «Peut-être parce que
ce sont les rares artistes que l’on voit, en même temps, en direct, au travail et en représentation quand ils sont sur scène ,
répond Olivier Nuc. Ils cultivent un mélange de pur artifice et de pur naturel, de pudeur et de flamboyance. C’est Bowie et
son allure incroyable qui a fait avancer son art avec des accords étranges, des harmonies audacieuses, qui soignait la vitrine
et l’arrière-boutique. C’est Bashung quand il signe son retour au Bataclan en 2003, en costume Thierry Mugler et gants de
cuir, qui se jette sur le sol. C’est Jacques Dutronc que j’ai vu enfiler devant moi un perfecto pour sortir de son domicile
comme je n’ai vu personne le faire. Ces musiciens ont une tenue. Je déteste, à l’inverse, les chanteurs qui posent le coude sur
votre épaule pour vous cracher leurs états d’âme…»
Serge Gainsbourg, en 1973, derrière le bureau de son hôtel particulier du 5 bis, rue de Verneuil. L’antre d’un esthète digne de
Des Esseintes. Giancarlo BOTTI/STILLS
Les noms cités sont ceux d’une époque bientôt révolue, la relève paraît bien compromise. Que restent-ils des dandys?, telle
est la question… «Dans les années 1970, Ferry, Bowie et les autres voulaient prouver que cet art populaire qui est la
musique, était noble. Ce qui passait par une exigence esthétique, des références littéraires, une attitude , décrypte Olivier
Nuc. À la fin des années 1980, la consécration de la culture pop a balayé ces aspirations, et la tenue de scène dans tous les
sens du terme. C’est l’échec de la démocratisation de la culture, nous avons été rattrapés par la démagogie. Ce que j’aime
chez les artistes, c’est la part de mystère de fabrication. La téléréalité, l’inclusivité ont tué cette magie pour le moment.»
Quelques semaines avant sa disparition en mai 2020, Christophe posait, fidèle à sa réputation de dandy un peu maudit, un peu
vieilli… Eric Fougere - Corbis via Getty Images
«On ne peut pas nier que nous vivons dans la culture de l’avachissement, y compris vestimentaire, renchérit Burgalat. Même
le luxe a abdiqué, en vendant des baskets à 1000 euros avenue Montaigne. Mais comme toujours face à la mode dominante
apparaît une contre-culture. De nos jours, les jeunes musiciens sont bien plus intéressants que les plus de 40 ans qui ont été
bercés à un certain conformisme des Inrockuptibles. Si je suis pessimiste sur la vision d’ensemble, je suis optimiste sur ce
que nous réservent les adolescents.» Même note positive chez Cifonelli: «Le dandysme, c’est bien plus qu’une histoire de
vêtement, donc je ne saurai dire s’il existe encore. Mais je peux vous assurer que, dans mon domaine, on assiste à un regain
d’intérêt pour l’habillement et même une certaine fascination pour le costume de la part de trentenaires. Quitte parfois à ce
qu’ils en fassent trop, à confondre l’élégance et l’obsession du détail (la pochette, le chapeau, le soulier, etc.). Mais c’est
formidable de renouer avec une telle clientèle à Sidney, Vienne, Tokyo, Hongkong… Si l’on trouve aussi ces profils à Paris,
globalement, en France on n’aime pas être trop bien habillés, ce n’est pas bien vu. D’où le peu d’intérêt, en tout cas en
public, de la part des acteurs et des politiques.»
Par Eugénie Bastié, Publié le 16/07/2021 à 06:00, Mis à jour le 16/07/2021 à 09:26, site le Figaro
Jules Barbey d’Aurevilly est une cathédrale gothique au milieu du «stupide XIXe siècle» (Daudet). Enraciné dans sa
Normandie natale dont il chantera les côtes et les pécheurs, et mondain en diable, amateur de duchesses et de paysages
désolés, métaphysique et superficiel, passant deux heures au bain et deux autres à réciter le chapelet, goûtant la dentelle et les
monastères, ce monument de la littérature est un inclassable.
Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de
bois.
À lire aussi : Quand Jules Barbey d’Aurevilly écrivait dans Le Figaro: «L’art est-il violé parce qu’on refuse les deux
toiles de M. Courbet?»
Il naît au bon endroit et le bon jour: dans le charmant village de Saint-Sauveur-le-Vicomte en plein Cotentin, le jour de la
Toussaint, celui des Morts. La conjoncture parfaite pour forger une âme fouettée par le vent de la lande et avide de mystère.
En 1808, la France est en crue. L’épopée napoléonienne étend son éclat sur toute l’Europe. Nous ne sommes pas encore dans
ce siècle bourgeois, coincé entre la marée égalitaire et l’injonction de Guizot «Enrichissez-vous». Siècle de boutiquiers et
d’habits noirs, de chemins de fer et de progrès qui engendrera par la littérature son contraire, le dandy, le snob, la poésie et
ceux qu’Antoine Compagnon appellera les antimodernes.
Appartenant à une famille anoblie peu avant la révolution par l’achat d’une charge (1756), Barbey passe son enfance dans la
rancœur des ascensions brisées, et c’est avec un diplôme de droit et un maigre héritage vite dilapidé qu’il gagne, tel Lucien de
Rubempré, Paris en 1836. Il laisse les remparts de Valognes pour les salons du faubourg Saint-Germain. Il s’essaye à la
critique littéraire, «fait de la vaisselle dans les journaux» pour gagner sa vie.
La gloire le bouda longtemps. Il eut été parfaitement à son aise en croisé brûlant de foi au Moyen Âge, en cardinal libertin
sous la Régence, en aristocrate mondain dans les salons du XVIII e, en chouan abattant les Bleus à coups de tromblon ou
même en soldat de Bonaparte, un peu plus tôt dans le siècle. Mais quand on a 20 ans sous la monarchie de Juillet et le cœur
consumé de romantisme et de mélancolie, que devient-on? Dandy, pardi! Barbey fera partie de ces jeunes gens nostalgiques
des grandeurs passés, rivalisant d’élégance pour noyer dans le superflu la bassesse de leur temps.
Dans son ouvrage remarqué publié en 1845 Du dandysme et de George Brummel, Barbey est le premier à tracer les contours
de ce mouvement importé des clubs londoniens sur les boulevards parisiens par la figure de Brummel, favori du prince de
Galles, excentrique et raffiné qui inventa le costume moderne. Sous la Restauration, une vague d’anglomanie déferle sur
Paris où tout le monde veut être fashionable, jouer au turf, et avoir son tilbury. À une époque qui voit l’ascension de la
bourgeoisie industrielle et capitaliste et de ses valeurs matérialistes, le dandysme est un phénomène de démarcation, un art de
l’anticonformisme. Importé du Royaume-Uni, il se décline en France, patrie des idées, de façon plus théorique, plus profonde
et plus littéraire. Il ne s’agit pas que de cravates, mais aussi d’art de vivre.
Antimoderne
Le dandy est un antimoderne. Il déteste l’égalité, la transparence, et l’utile. Il hait la foule, fait l’éloge du masque et érige le
frivole au rang d’essentiel. Bottes vernies, cravates de dentelle, pantalons à sous-pieds, gilets cramoisis, il n’a qu’un ennemi:
l’habit noir du bourgeois. Mais attention, sa suprême élégance se distingue de la pure excentricité de la mode telle que nous la
concevons aujourd’hui.
« Un homme sensé rougirait de traverser Paris avec lui, même en temps de carnaval »
Sainte-Beuve
Le dandy est un révolté, mais pas un révolutionnaire. «Le dandysme, explique Barbey, se joue de la règle et pourtant la
respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est
dominé tour à tour». «Tous sont des représentants de ce qu’il y a de meilleur dans l’orgueil humain, de ce besoin, trop rare
chez ceux d’aujourd’hui, de combattre et de détruire la trivialité», écrira Baudelaire. L’unicité entre l’être et le paraître est la
philosophie du dandy. Par son attachement au frivole, «il nous apprend que les choses n’ont de prix que celui que nous leur
attachons, et que l’idéalisme est le vrai» (Jules Lemaitre). En cela, le dandysme est une insurrection contre le modernisme et
le règne de la quantité. Barbey cultive l’obsession de l’élégance et s’habillera jusqu’à la fin de sa vie en vieux lion de la
monarchie de Juillet, se tartinant de khôl et de fard, ce qui fit dire à Sainte-Beuve, son ennemi, qu’«un homme sensé rougirait
de traverser Paris avec lui, même en temps de carnaval».
En 1851, il publie deux livres aux tons et aux sujets opposés: Les Prophètes du passé, un pamphlet monarchiste et catholique
faisant l’apologie des auteurs réactionnaires de Maistre, Bonald, Chateaubriand et Lamennais, et Une vieille maîtresse, roman
scabreux racontant la passion orageuse d’un aristocrate avec une Andalouse enflammée. Le sabre et le goupillon d’un côté, le
stupre de l’autre: la contradiction ne manqua pas d’agacer.
Si la publication d’Une vieille maîtresse indigne, c’est que Barbey, alors rédacteur du Monde catholique, a opéré depuis 1845
un retour à la foi, sous l’influence d’Eugénie de Guérin, et de son frère l’abbé Léon d’Aurevilly. Loin du pilier de Notre-
Dame de Claudel, son cheminement est moins le fruit d’une révélation mystique que d’un retour à la Tradition. Il suit en cela
son maître Balzac qui affirmait dans sa préface à La Comédie humaine: «J’écris à la lueur de deux Vérités éternelles: la
Religion, la Monarchie.»
Alors que le critique littéraire bon teint Armand de Pontmartin fustige ces écrivains «qui pensent comme M. de Maistre et
écrivent comme le marquis de Sade», Barbey répond qu’il ne voit absolument rien de contradictoire entre son livre et sa foi,
et entreprend, dans sa célèbre préfaced’Une vieille maîtresse, de démonter l’inanité des reproches qui lui sont adressés de la
part des «Libres Penseurs» et des dévots. «Le Catholicisme n’a rien de prude, de bégueule, de pédant, d’inquiet», écrit-il. Il
laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus. Le catholicisme aime les arts et accepte, sans trembler, leurs audaces.
Il admet leurs passions et leurs peintures, parce qu’il sait qu’on en peut tirer des enseignements, même quand l’artiste lui-
même ne les tire pas.
À lire aussi :Le Peintre de la vie moderne: le chef d’œuvre oublié de Baudelaire
Il reprendra cette antienne dans la préface des Diaboliques, son recueil de nouvelles éblouissant où il ne s’interdit de décrire
aucun crime: «les peintres puissants peuvent tout peindre et (…) leur peinture est toujours assez morale quand elle est
tragique et qu’elle donne l’horreur des choses qu’elle retrace». Cette définition du romancier comme un sondeur des cavités
de l’âme humaine plaît profondément à Baudelaire, qui dira de lui qu’il est «catholique dandy. L’envers de Tartuffe». Barbey
défendra Les Fleurs du mal lors du procès de 1857. Il reconnaît dans le poète un frère catholique, qui comme lui considérait
la double postulation traversant le cœur de tout homme: «Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations
simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle
de Satan, ou animalité, est une joie de descendre», écrit Baudelaire. «Après Les Fleurs du mal, il ne nous reste plus,
logiquement, que la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix», répond Barbey.
L’Esprit français
Malgré son excentricité, Barbey d’Aurevilly n’est pas un charlot ni un Charlus, il a une véritable œuvre, et aura durablement
marqué la littérature française. Qu’ils se passent dans sa chère Normandie comme L’Ensorcelée ou Le Chevalier des Touches
ou dans les faubourgs parisiens comme Une vieille maîtresse, ces romans ont pour point commun le goût du tragique. Dans
sa comédie humaine, plus extravagante que celle de Balzac, des prêtres défroqués, des chouans désenchantés, des moines
assassins, des dévotes cachant des hosties dans leurs corsages, des athées tourmentés, des saintes et des prostituées, un
bestiaire romanesque aussi chamarré que ses tenues de dandy. Il est le trait d’union entre Balzac et Bernanos, proche d’Edgar
Poe, pour le fantastique et préfigurateur des romans métaphysiques de Dostoïevski.
Après le rétablissement de la République en 1870, Barbey survivra encore jusqu’en 1889, mythe vivant recevant rue
Rousselet des dandys tardifs et des décadentistes fin de siècle. Parmi eux, Léon Bloy bien sûr, jeune anarchiste athée du
Périgord qu’il convertit à la foi et la tradition et Joris-Karl Huysmans, dont, Des Esseintes, le personnage de son roman, À
rebours, ressemble étrangement à l’auteur des Diaboliques.
«Barbemada de Torquevilly», «Connétable des lettres», «Sardanapale d’Aurevilly», «Lord Anxious», ce personnage aux
mille costumes qui professa l’unité de l’être et du paraître fit de sa vie une œuvre. Il y a dans la geste d’aurevillyenne, à la
fois excessive et distinguée, à mi-chemin entre le nihilisme russe et le détachement excentrique anglais, quelque chose de
l’esprit français, le panache des orphelins de l’absolu.
Charles Baudelaire (1821-1867), poète francais, en 1865, par Carjat ©Leemage. ŠBianchetti/Leemage
Le Figaro vous propose une nouvelle série littéraire «Révisez vos classiques». Retrouvez, chaque semaine, un entretien
consacré à l’étude d’un ouvrage phare, parfois oublié, de la littérature française. L’occasion de voyager à travers les âges,
découvrir les esprits les plus lumineux et posséder les clefs de lecture nécessaires à la compréhension de leurs chefs-d’œuvre.
Pour ce troisième épisode, nous vous proposons d’explorer Le Peintre de la vie moderne de Baudelaire en compagnie de
Marie-Christine Natta, auteur de la biographie Baudelaire (Perrin) et spécialiste du dandysme.
À lire aussi :» LIRE AUSSI - Les Trois Mousquetaires: le roman qui fit la gloire d’Alexandre Dumas
Marie-Christine NATTA. - Il ne l’incarne pas entièrement, car Baudelaire a de multiples talents. Il est poète, traducteur
d’Edgar Poe et critique d’art. C’est d’ailleurs par la critique d’art qu’il est entré en littérature en 1845. Il est également
critique littéraire et, ce qu’on sait peut-être moins, il est critique musical, alors qu’il ne connaît pas du tout la musique! Il s’est
livré à cet exercice plus tardivement, en 1861, au moment où il découvre le Tannhaüser de Wagner, sur lequel il a écrit un
texte remarquable, très profond et très suggestif. Avant de l’écrire, il envoie à Wagner une longue lettre dans laquelle il le
remercie de lui avoir offert «la plus grande jouissance musicale» de sa vie. Plein de scrupules, il signe la lettre sans donner
son adresse car, dit-il «vous croiriez peut-être que j’ai quelque chose à vous demander». Finalement, par l’intermédiaire
d’amis communs, la rencontre a lieu. Wagner fait au poète de grandes déclarations d’amitié, et lui dit à quel point il est
heureux d’avoir été si bien compris et si chaleureusement loué.
Il publie ce texte vers la fin de sa vie, en 1863 (il meurt en 1867). Il n’est vraiment apprécié que d’un petit cercle de fervents,
de jeunes poètes comme Verlaine ou Mallarmé. Mais il est peu connu du grand public. Sa notoriété, il la doit au succès de
scandale des Fleurs du Mal en 1857, et à ses traductions d’Edgar Poe. Sur la scène littéraire, il n’occupe pas du tout la même
place que Victor Hugo, par exemple.
» LIRE AUSSI - Notre-Dame de Paris: aux origines de l’œuvre magistrale de Victor Hugo
À ce propos, les deux poètes se connaissent, s’estiment mais ne s’aiment guère. Baudelaire a un jugement contrasté sur Hugo:
il aime le poète mais pas le romancier. Il lui dédie trois pièces majeures des Fleurs du Mal, mais condamne sans réserve Les
Misérables, ce livre «immonde et inepte». Il déteste le personnage de Jean Valjean, le «criminel sentimental» qui se repent.
Baudelaire n’est pas un homme de demi-mesure: il aime les saints ou les vrais méchants. Sa médiocre opinion du romancier
ne l’empêche cependant pas de se faire aimable lorsqu’il a des services à lui demander, services qu’Hugo lui rend
aimablement sans être dupe de ses flatteries.
Charles Baudelaire (1821 - 1867) devant la charogne d’un chien, dessin par Gaspard Felix Tournachon dit Felix Nadar (1820 -
1910), 1859. Rene Dazy/©Rene Dazy / Bridgeman images
Baudelaire est un fils de bourgeois, qui a toujours couru après l’argent, mais par sa faute. Son père, François Baudelaire, qui
meurt quand son fils a 6 ans, lui a laissé un héritage substantiel, qu’il reçoit à sa majorité et qu’il dilapide. Pour arrêter sa
folie dépensière, sa mère et son beau-père le mettent sous tutelle en 1844. Mais la rente convenable qui lui est allouée ne lui
suffisant jamais, il accumule les dettes et fuit les huissiers et les créanciers. Et il en sera ainsi toute sa vie.
« Baudelaire mène une existence bohème et chic dans l’île Saint-Louis, où il exprime merveilleusement son dandysme
décoratif et vestimentaire »
Non, pas aussi mauvais qu’on le dit souvent. La mère de Baudelaire épouse ce militaire un an et demi après la mort de son
époux. Ce remariage rapide a évidemment été un choc pour le jeune Charles, mais les répercussions de ce choc ne se
manifestent que beaucoup plus tard. En effet, durant son enfance, Baudelaire a de bonnes relations avec Jacques Aupick. Ses
lettres montrent qu’il le respecte, recherche son estime et sa compagnie. Il y a même une lettre dans laquelle il écrit «Papa, je
t’adore». Tout explose à 18 ans.
Après le bac, Baudelaire est obligé de choisir une voie. Ses parents veulent qu’il fasse des études de droit. Le général Aupick,
qui est très proche de la famille royale des Orléans, pourrait très bien favoriser une carrière d’ambassadeur. Mais Baudelaire
ne veut pas en entendre parler. Lui, ce qu’il veut, c’est être auteur. Bien que ses parents en soient désolés, il reste inflexible.
Sous leur pression, il s’inscrit à la faculté de droit puis à l’École des Chartres, mais seulement pour la forme. Alors pendant
deux ans, avant sa mise sous tutelle, il mène une existence bohème et chic dans l’île Saint-Louis, où il exprime
merveilleusement son dandysme décoratif et vestimentaire.
Il occupe des petits appartements qu’il meuble avec une sobriété en totale opposition aux surcharges et aux lourdeurs de
l’époque. Il se compose également un habit qui est un chef-d’œuvre d’élégance britannique, d’originalité et de rigueur. Un de
ses amis dit que chaque pli de sa chemise est «raisonné». Ajoutons que Baudelaire est un grand bibliophile, qui collectionne
les éditions rares et fait relier ses livres avec la même sobriété que celle de ses meubles. Il ne fait confiance qu’aux meilleurs
relieurs, auxquels il donne ses ordres car il sait exactement ce qu’il veut. Enfin, précisions qu’il tient table ouverte. Il invite
ses amis au restaurant et aussi chez lui où il se fait servir par un domestique silencieux. Dans ces conditions, on comprend
qu’il ait dépensé la moitié de son héritage en deux ans!
Ses parents sont inquiets de ses folles dépenses, mais aussi de ce qu’ils estiment être ses mauvaises fréquentations. Pour le
remettre dans le droit chemin, ils le contraignent à faire un voyage d’un an dans les Mers du Sud, jusqu’à Calcutta. Mais
Baudelaire ne va pas jusqu’au bout. Il s’arrête à la première escale, à l’île de la Réunion. Il met dans l’embarras le capitaine
du bateau, un homme patient et intelligent, qui s’est engagé auprès du général Aupick à mener son beau-fils jusqu’au bout.
Mais devant la détermination et les arguments que lui oppose l’habile rhéteur qu’est déjà le jeune Baudelaire, il cède et
organise même son retour à Bordeaux. Ce voyage punitif n’a nullement détourné Baudelaire de sa volonté d’être auteur. Il ne
l’a pas davantage corrigé de sa prodigalité. Bien au contraire. À partir de là, ses relations avec son beau-père se rompent. Le
général Aupick ne veut plus le voir et ne veut même plus entendre prononcer son nom.
« Baudelaire ne parvient à placer Le Peintre de la vie moderne qu’au bout de trois ans, après avoir sollicité en vain dix
journaux »
Baudelaire l’écrit en 1859, quand il rencontre Constantin Guys. Cet artiste n’est absolument pas connu. Il est journaliste-
reporter pour le journal anglais Illustrated London News. Guys couvre notamment les guerres, comme celle de Crimée. Il fait
des croquis rapides de scènes militaires qu’il envoie au journal où ils sont interprétés pour être gravés sur bois. Il dessine
aussi des scènes de la vie élégante, des promeneurs et des cavaliers au bois de Boulogne, ou encore des prostituées dans les
maisons closes. Son trait rapide, prompt à saisir l’air du temps éblouit Baudelaire, qui décide de faire un livre sur Guys. On
s’attendrait à ce que l’artiste soit flatté. Pas du tout! Au contraire, quand le poète lui parle de son projet, Guys lui fait presque
une querelle. Cet «ouragan de modestie», qui ne se considère pas comme un artiste, finit quand même par accepter à
condition d’être désigné ses seules initiales, C. G.
Pas à bras ouverts! Baudelaire ne parvient à le placer qu’au bout de trois ans, après avoir sollicité en vain dix journaux. Cela
paraît incroyable quand on pense à la profondeur et la densité de ce texte qui contient les grands principes de l’esthétique de
Baudelaire. Et c’est dans Le Figaro qu’il est reçu! Il est publié en trois parties, les 26 et 29 novembre et 3 décembre 1863.
Baudelaire n’a pas cherché à placer son manuscrit au Figaro, car il n’est pas en bons termes avec ce journal, qui, en 1857, a
déclenché le scandale des Fleurs du Mal.
Le 5 juillet, Gustave Bourdin, le gendre d’Hippolyte de Villemessant qui était alors le directeur du Figaro, écrit un article à
charge sur Les Fleurs du Mal. Ce n’est ni le premier ni le plus violent, et pourtant deux jours après la publication de cet
article, la machine judiciaire est lancée contre Les Fleurs du Mal. Baudelaire soupçonne Gustave Bourdin d’avoir écrit son
article sur ordre du ministère de l’Intérieur. Son ami, Charles Asselineau, le confirme et dit que c’est dans les procédés du
journal de l’époque. Mais ces soupçons ne sont étayés d’aucune preuve. Enfin, quoi qu’il en soit, Baudelaire est bien heureux
que Le Figaro vienne le chercher en lui demandant s’il n’a pas dans ses tiroirs quelque chose sur les «mœurs parisiennes». Il
y voit une excellente occasion de «fourrer» ce manuscrit dont personne ne veut.
« Le dandysme est pour Baudelaire un comportement social composé de froideur, de distance, de détachement. C’est
également une morale, une forme de stoïcisme, qui consiste à cacher ses souffrances »
Non, pas du tout. Son admiration absolue pour Delacroix ne l’empêche pas d’admirer La Mort de Marat de David.
Baudelaire n’est pas sectaire dans ses goûts artistiques. Il a même une étonnante largeur de vue. Un exemple: en 1855, a eu
lieu à Paris la deuxième Exposition universelle, qui comportait une partie beaux-arts ; pour la première fois, des objets
chinois étaient présentés à un large public. Déroutés par ces objets qu’ils n’avaient jamais vus, la plupart des critiques ne les
mentionnaient pas ou les jugeaient laids et indignes d’un cadre aussi prestigieux. Baudelaire, qui est totalement dénué de ce
genre de préjugés, est au contraire fasciné par ses objets exotiques, par l’intensité de leurs couleurs, par leurs formes
contournées et leur extrême délicatesse. Il les élève même au rang d’«échantillon de la beauté universelle». Un tel jugement
est étonnant dans la France du Second Empire, coloniale et imbue de sa puissance.
Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire parle de «l’héroïsme de la vie moderne». Qu’entend-il par là?
Par cette formule, Baudelaire veut dire que l’héroïsme n’appartient pas qu’au passé. Il dit que le XIXe siècle a aussi ses
héros. On les trouve dans les journaux et à l’Assemblée. Ainsi en 1846, il admire le chef du gouvernement François Guizot
qui, à la Chambre, a répondu avec une «hautaine et souveraine éloquence» aux députés qui lui reprochaient d’être s’être
entretenu avec Louis XVIII en exil.
Ce sont ces héros contemporains que Baudelaire veut voir représentés en art. En littérature, ils le sont déjà avec Balzac, qui
revêt ses personnages d’une dimension épique, que l’on songe, par exemple, à Vautrin ou Rastignac. Mais Baudelaire
voudrait les voir aussi en art. C’est pourquoi, dès 1845, il encourage les artistes à ne plus prendre leurs modèles
exclusivement dans le passé mais aussi dans le présent. Il leur demande d’ouvrir les yeux et espère voir bientôt un peintre
capable de saisir le côté épique de la vie moderne, et faire comprendre au public combien «nous sommes grands et poétiques
dans nos cravates et nos bottes vernies» . Cette idée, qu’il exprime à 24 ans, il l’affirme et la développe tout au long de sa
vie. Et ce peintre de la vie moderne, il le trouve en la personne de Constantin Guys.
«Hommage a Eugene Delacroix». Les personnages représentés sont Louis Edmond Duranty (homme de lettres), James
Abbott Mac Neill Whistler (peintre), Champfleury, Jules Husson (homme de lettres), Edouard Manet, Charles Baudelaire,
Louis Cordier, Alphonse Legros (peintre), Felix Bracquemond (graveur), Albert de Balleroy (peintre), Henri Fantin-Latour
devant un portrait d’Eugène Delacroix. Peinture d’Henri Fantin Latour (Fantin-Latour, 1836-1904) 1864. ©Bridgeman
Images/Leemage
Sur le plan humain, il les compte parmi ses amis. Sur le plan artistique, c’est autre chose. Il les apprécie, mais modérément,
en tout cas, beaucoup moins que Delacroix et Constantin Guys. Il aime l’énergie de Courbet, qu’il définit comme «un
puissant ouvrier, une sauvage et patiente volonté». Mais il lui reproche de sacrifier l’imagination, qui est pour lui «la reine
des facultés». Quant à Manet, le peintre moderne par excellence, Baudelaire ne le soutient pas. Il le cite très peu dans sa
critique d’art. Par ailleurs, lorsque Manet se plaint des critiques violentes qu’il reçoit après le scandale de l’Olympia,
Baudelaire ne le réconforte pas du tout. Il le traite un peu comme un enfant gâté en lui disant qu’il n’est pas le premier dans
ce cas, et qu’on s’est bien moqué aussi de Chateaubriand et de Wagner et qu’ils n’en sont pas morts. Et il ajoute: «Vous
n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. J’espère que vous ne m’en voudrez pas du sans-façon avec lequel je
vous traite. Vous connaissez mon amitié pour vous.»
« Baudelaire est séduit par la femme artificielle, la femme élégante, parée, maquillée »
Pour Baudelaire, le dandysme est une pratique: on a vu tout à l’heure le souci extrême qu’il accorde à son élégance
vestimentaire. C’est le cas pendant sa brève période de faste dans l’île Saint-Louis, mais c’est vrai après. Car même pauvre,
Baudelaire reste un dandy, dont l’élégance originale frappe l’entourage. Le dandysme est aussi pour lui un comportement
social composé de froideur, de distance, de détachement. C’est également une morale, une forme de stoïcisme, qui consiste à
cacher ses souffrances et ses faiblesses. Et enfin, le dandysme c’est le culte de la beauté sous toutes ses formes matérielles,
littéraires et artistiques.
Il est à noter que Baudelaire joue un rôle très important dans l’histoire du dandysme car, avec Jules Barbey d’Aurevilly, il est
un des rares écrivains à avoir révélé la profondeur du dandysme, que beaucoup considéraient comme une simple mode.
Barbey l’a fait en 1845 avec un essai confidentiel, Du Dandysme et de George Brummell, et Baudelaire le fait en 1863, dans
le chapitre IX du Peintre de la vie moderne.
Portrait présumé d’Apollonie Sabatier qui fut la maîtresse de Charles Baudelaire (1821-1867) en 1852. Rene Dazy/©Rene
Dazy / Bridgeman images
Pas une place de premier plan. Comme le héros, le dandy veut être «immuablement concentré». Il ne veut pas disperser son
moi et sa volonté. Son but est de «faire de soi une île» pour reprendre la belle formule de Louis II de Bavière. Donc, le plus
souvent, le dandy est seul et n’a pas d’enfants. C’est le cas de Baudelaire et de Barbey. C’est aussi celui d’Eugène Delacroix,
un peintre dandy. Tous trois font preuve d’une grande misogynie, comme toute leur époque, d’ailleurs.
La misogynie de Baudelaire, qu’il exprime de manière souvent violente, concerne surtout la femme naturelle, celle qui est
dépourvue de coquetterie. En revanche, il est séduit par la femme artificielle, la femme élégante, parée, maquillée. D’ailleurs
dans Le Peintre de la vie moderne, il fait un «Éloge du maquillage», auquel il donne une étonnante dimension philosophique.