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Mohammed Dib, L'Enfant Non Désiré, PDF

Ce document présente Mohammed Dib, un écrivain algérien majeur. Il décrit sa biographie, son parcours littéraire et son œuvre vaste et complexe peu connue en Algérie malgré sa renommée internationale. Le document souligne également le rôle de Dib dans la lutte anticoloniale et son attachement à son peuple.

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Mohammed Dib, L'Enfant Non Désiré, PDF

Ce document présente Mohammed Dib, un écrivain algérien majeur. Il décrit sa biographie, son parcours littéraire et son œuvre vaste et complexe peu connue en Algérie malgré sa renommée internationale. Le document souligne également le rôle de Dib dans la lutte anticoloniale et son attachement à son peuple.

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KARIM NAIT OUSLIMANE

Mohammed Dib
L’Enfant non désiré
Politique et poétique en situation
postcoloniale
À Kamila et Michael,

Juliette et Arthur,

Saadi, Mustapha, Belkacem et Mhamed,

Elias et Mourad,

Nabil et Saadia,

avec mon affection et ma profonde gratitude


AVANT-PROPOS

Mohammed Dib est sans doute l’un des auteurs


algériens les plus connus dans le monde. Mais en
Algérie, paradoxalement, il est l’un des écrivains les
moins lus et les moins diffusés. Pourtant, depuis les
romans de la trilogie Algérie, qui l’ont fait connaître au
grand public dans les années 1950, Mohammed Dib a
élaboré une œuvre vaste et complexe qui a touché
presque tous les genres littéraires : roman, poésie,
théâtre, nouvelle et conte pour enfants. Mais en dépit
de la richesse incontestée de son œuvre mondialement
primée, Mohammed Dib demeure étrangement absent
des manuels scolaires du système éducatif algérien, et
son étude se limite seulement aux romans de sa
première trilogie : La Grande maison1 (1952),
L’Incendie2 (1954) et Le Métier à tisser3 (1957). Ces
trois romans ne représentent pourtant qu’une infime

1 Paris, Éditions du Seuil.


2 Paris, Éditions du Seuil.
3 Paris, Éditions du Seuil.

7
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Avant-propos

partie de son œuvre qui a connu un développement d’une révolution confisquée. De mauvaises langues
spectaculaire après l’indépendance. Si bien que dans disent que cela est dû au fait que les premiers écrits de
les milieux littéraires avertis, c’est cette partie Mohammed Dib correspondaient au discours
postcoloniale de l’œuvre dibienne, écrite à partir de idéologique du FLN, et qu’après l’indépendance de
1962, qui intéresse les chercheurs. Or, en Algérie, cette l’Algérie, on ne vit plus du même regard ces écrivains
partie importante de son œuvre (une trentaine de francophones dont les idées n’allaient pas dans le sens
livres) est mystérieusement occultée. Alors, comment du Parti Unique. Mais qui peut croire à de tels
expliquer un tel écart dans le sort réservé à une œuvre racontars ? Ce sont quand même des compagnons de
qui a été récompensée et distinguée par les prix lutte : les uns par les armes, les autres par la plume.
littéraires les plus prestigieux à travers le monde ? Tous se sont battus pour une Algérie indépendante, à
moins que… le fleuve n’ait été réellement détourné.
D’aucuns ne savent comment sont construits les
canons littéraires. La cohérence du Roman National Quelles que soient les raisons avancées, et peu importe
prime sur toutes les considérations, même lorsqu’une si les uns disent vrai ou si les autres versent dans le
œuvre est dépositaire d’une parcelle importante de la mensonge, l’essentiel c’est que le mot soit passé. Que
mémoire collective de tout un peuple. Une mémoire les présents informent les absents ! que la parole
que le régime d’Alger s’est gardé de restituer, si ce circule de proche en proche, de bouche à oreille !... car
n’est partiellement ou partialement. C’est le cas des ce qui tue n’est pas le mensonge, mais le silence de
premiers textes de Mohammed Dib, comme La Grande ceux qui cessent de passer le mot.
Maison ou L’Incendie, qui ont accompagné le
Mohammed Dib aurait probablement besoin d’autre
déclenchement de la guerre d’indépendance (1954-
chose que d’un livre pour faire revivre sa mémoire car,
1962). Ils sont étudiés et diffusés dans les quatre coins
au fond, le problème n’est pas celui de la transmission
de l’Algérie, ce qui n’est pas le cas des écrits de la
d’une œuvre, mais du traitement infligé à tous les
période postcoloniale qui ont traité des
authentiques enfants de la révolution algérienne. A tel
questionnements du peuple algérien sur le devenir

8 9
Mohammed Dib, l’enfant non désiré

point que bon nombre d’entre eux ont refusé, par voie AVERTISSEMENT
testamentaire, d’être inhumés à Alger, au cimetière
d’El Alia, où on enterre habituellement les hauts
dignitaires de l’Etat algérien. Justice ou ironie du sort,
Mohammed Dib dont l’œuvre ne s’est jamais détachée Cette approche n’est pas une enquête sur la vie de
de l’Algérie, est enterré en France, à la Celle Saint- Mohammed Dib, encore moins une biographie, mais
Cloud, et ses archives sont déposées à la Bibliothèque une lecture personnelle, reconnaissante, pour que
nationale de France. l’exilé revienne par ses mots… et qu’à jamais vive le
poète !

10 11
PREMIER CHAPITRE L’ENFANT NON DÉSIRÉ

Mohamed Dib est né le 21 juillet 1920 à Tlemcen,

dans l’ouest algérien. Il est le fils dಬun artisan modeste

qui mourut en 1931. Il fait des études en français du


primaire au secondaire dans sa ville natale d’abord,
puis, à Oujda, au Maroc. Il publie en 1946 un premier
poème dans la revue « Les Lettres », publiée à Genève.
En 1948, il fait la connaissance d'Albert Camus et
de Jean Sénac aux Rencontres de Sidi Madani
organisées par les Mouvements de Jeunesse et

d'Éducation populaire à Blida, près dಬAlger. Il est

ensuite syndicaliste agricole. De 1950 à 1952


Mohammed Dib est rédacteur au journal progressiste
« Alger républicain ». Après avoir quitté ce journal en
1952, il séjourne en France et publie aux Éditions du
Seuil La Grande maison, premier volet de sa trilogie
connue sous le nom de : « Trilogie Algérie ». En 1959,
expulsé d’Algérie par l’administration coloniale, il
s’installe en France et ne parvient pas, malgré
plusieurs tentatives après l’indépendance, à se

12 13
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

réinstaller en Algérie, car, comme il le disait lui- faux de croire que Dib soit complètement inconnu en
même : il n’arrivait pas à trouver sa place en Algérie4. Algérie. Il m’a été donné, à titre personnel et à

Après une longue carrière littéraire, qui lಬa amené à plusieurs reprises, de mesurer l’étendue de la
réputation positive dont jouit Mohammed Dib dans les
faire plusieurs voyages en Finlande et aux Etats-Unis
milieux populaires algériens. Certes, son œuvre n’y est
notamment, il décède le 2 mai 2003 à l'âge de 82 ans à
pas connue pour sa véritable valeur littéraire, mais
La Celle Saint-Cloud, dans la région parisienne, où il
l’homme jouirait de la reconnaissance des cœurs de
est enterré.
ceux qui n’ont pas accès à sa littérature et qui,
La carrière littéraire de Mohammed Dib a suivi un probablement, sans avoir jamais lu un seul de ses
cheminement qui l’a amené, en quelque sorte, de livres, le vénèrent et le respectent ; juste retour d’un
l’ombre à la lumière, de la méconnaissance totale de peuple envers lequel Mohammed Dib se sentait lié
l’homme et de l’œuvre à une renommée internationale comme par un contrat. Voici d’ailleurs ce qu’il
dans les milieux littéraires avertis, où son œuvre est déclarait en 1958 à propos du rôle de l’écrivain
saluée et respectée. En Algérie, cependant et à ce jour, algérien : « Plus précisément, il nous semble quಬun
l’œuvre de Mohammed Dib n’a pas eu la
contrat nous lie à notre peuple. Nous pourrions nous
reconnaissance officielle qu’elle mérite. Mais il est
intituler ses « écrivains publics5 ».

4 « […] mon exil est celui d’un travailleur émigré. Après L’entrée en scène de Mohammed Dib comme écrivain
l’indépendance, je n’ai pas trouvé ma place dans mon pays,
malgré les promesses et les démarches. J’avais une famille à se fit au moment de l’intensification de la lutte
charge, il fallait bien qu’elle vive (...) Aux premières années
anticoloniale en Algérie. Il endossa alors, comme de
de l’indépendance, en 1964 et en 1965, j’avais fait plusieurs
voyages et à chaque fois, on me disait qu’« on allait étudier nombreux écrivains algériens de l’époque, le rôle de
la question » tout en me demandant de retourner chez moi et
d’attendre. J’avais proposé la co-édition de mes livres, car porte-parole du peuple colonisé. Il faut dire qu’à
j’avais obtenu de mon éditeur français cette autorisation. ». l’époque, l’arrivée en littérature des écrivains comme
Entretien de Mohamed Zaoui avec Mohammed Dib « Je
suis déchiré par tous les soubresauts qui secouent l’Algérie
», El Watan, mardi 28 juin 1994. 5 Interview à « Témoignage chrétien », 7 février 1958.

14 15
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud la contrebande d’Aïni, les amourettes interdites
Mammeri et tant d’autres, était en soi un événement d’Omar et de Zhor et, bien entendu, les activités
politique. Moins d’ailleurs par l’œuvre individuelle de politiques clandestines de Hamid Saraj, le militant du
ces auteurs que par la voix collective du peuple FLN7, qui reflètent les agencements secrets de la
algérien qui accédait, à travers leurs textes, à la parole. machine de guerre révolutionnaire qui se mettait en
place à l’époque.
Dans son premier roman, La Grande maison, le
premier espace que représente Dib est une habitation « La machination collective8 » à l’œuvre dans les trois
collective, en l’occurrence Dar Sbitar. Lieu romans se perçoit aussi à travers la métaphore de
d’énonciation collective par excellence, Dar Sbitar est l’incendie qui donne son titre au deuxième volet de
aussi un espace politique où se joue le drame de la cette trilogie : « Un incendie avait été allumé, et jamais
famille d’Omar et, partant, de l’Algérie entière. Cette plus il ne s’éteindrait. Il continuerait à ramper à
construction en « niches de politisation » se retrouvera l’aveuglette, secret, souterrain : ses flammes sanglantes
dans les trois romans de la trilogie Algérie avec des n'auraient de cesse qu'elles n'aient jeté sur tout le pays
espaces restreints, mais dramatiquement surchargés, leur sinistre éclat9 ». Paradoxalement, le feu qui dévore
comme le village agricole de Bni Boublen dans les gourbis des fellahs est aussi celui qui les délivre, en
L’Incendie, la cave des tisserands et les gargotes où ces les précipitant sur les chemins de la révolution. En
derniers se rencontrent en dehors des heures de travail effet, à cette époque, le FLN recrutait massivement
dans Le Métier à tisser. Dans le même sillage, dans les milieux ruraux des paysans défavorisés.
Mohammed Dib publie Un été africain6 (1959). Cet
Ainsi, la trilogie Algérie de Dib porte l’empreinte des
attrait pour les espaces marginaux, le périphérique,
conditions historiques de sa production. Le dénuement
voire l’interlope, se rencontre également dans les
activités clandestines des protagonistes de ces romans : 7 Front de Libération Nationale.
8 Terminologie deleuzienne dont nous traiterons dans le
second chapitre.
6 Paris, Éditions du Seuil. 9 L’Incendie, Ibid., p.154.

16 17
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

de l’écriture réaliste épurée reflète la misère des Si la trilogie Algérie avait permis l’entrée en littérature
fellahs. L’intensité du langage traduit la violence de la de Mohammed Dib, Qui se souvient de la mer lui a
société coloniale. Le réalisme dans la première trilogie permis d’asseoir sa notoriété et de sortir par le haut du
de Dib est la mesure de sa poétique ; sa vraisemblance bourbier « poéticide » de la lutte idéologique. En effet,
n’est pas une fin en soi, mais un gage d’authenticité. ce roman déterritorialisé dans l’espace du mythe et
Comme le conflit agraire qui constitue la toile de fond évacué de son historicité immédiate offre une vision
de la trilogie Algérie, il y a dans la littérature originale de la guerre d’Algérie qu’il relie à tous les
francophone une lutte territoriale au moins aussi drames qui ont frappé l’humanité à cette époque : « Ce
profonde et complexe que celle qui fonde le conflit jeu se jouait au même moment dans la metabkha au
colonial, à savoir : à qui revient l’espace de la langue ? plafond bas et enfumé, aux murs tachés de graisse, et à
A celui qui le possède, ou à celui qui le cultive ? travers le monde, l'endroit était sans importance12 ».

La suite de l’œuvre de Mohammed Dib révèlera un D’ailleurs, dans la postface de Qui se souvient de la
écrivain de moins en moins enclin au réalisme (et) qui mer, Mohammed Dib décrit d’une manière très
brouillera progressivement les références historiques particulière l’esthétique de ce roman : « A la question
de ses textes. Qui se souvient de la mer ?10 (1962) qui m'a été posée -et que chaque lecteur pourrait
marquera en ce sens une rupture brutale avec légitimement se poser : pourquoi, dans ce nouveau
l’engagement manifestement réaliste de la première roman, le drame algérien m'a poussé à prendre pareil
trilogie. Avec ce roman, Mohammed Dib met en avant ton et à mettre ces grandes années de malheur dans un
une esthétique élaborée qui se refuse à toute cadre terrible et légendaire, je ne sais trop aujourd'hui
catégorisation hâtive et qui revendique, avant tout,
lui-même, son devoir n’était plus de présenter son pays et
l’émancipation littéraire de l’auteur11. ses revendications, mais de se livrer à une réflexion plus
personnelle. Elle doit, de ce fait, porter sur les problèmes
plus intérieurs de l’écrivain d’une part, et de la société
10Paris, Éditions du Seuil. d’autre part. » Entretien de Mohamed Zaoui avec
11 « A partir du moment où l’Algérie est devenue Mohammed Dib.
indépendante, j’ai pensé que l’écrivain étant indépendant 12 Qui se souvient de la mer. p. 39.

18 19
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

que répondre […] A la vérité, il est difficile d'expliquer Désormais, la spacialité devient un enjeu majeur de
» tout à fait une manière d'écrire qui est moins la mise l’écriture dibienne, non seulement comme cadre
en application d'une théorie préconçue que le résultat référentiel, mais aussi comme élément diégétique
d'une intuition et d'un besoin qui n'avaient ni forme ni essentiel participant activement de sa poétique.
nom avant que le livre ne fut commencé. La brusque Comme s’il ne restait de l’abandon des descriptions
conscience que j'avais prise à ce moment-là du réalistes que les éléments primordiaux de l’espace
caractère illimité de l'horreur et, en même temps, de conçu, non plus comme décor ou scène, mais comme
son usure extrêmement rapide est, sans doute aucun, à un actant qui participe au « procès » de l’écriture au
l'origine de cette écriture de pressentiment et de vision même titre que les personnages ou le narrateur. Qui se
(...). L’horreur ignore l'approfondissement ; elle ne souvient de la mer est un roman de l’émancipation
connait que la répétition13. » absolue où tout ce qui a été construit auparavant éclate,
où les idéaux révolutionnaires en pourrissement
Le cadre « légendaire » et mythique du roman
s’effilochent dans une ville en dislocation. Le
relèverait donc davantage d’un « besoin » et d’une
narrateur, acculé par les murs qui « poussent d'une
« intuition » que d’une volonté d’application d’une
façon chaotique14 » se lance dans la recherche
« théorie préconçue ». Ce « besoin » qui, avant
désespérée d’une issue qui s’avère être la fuite ou, du
l’écriture du livre, n’avait ni « nom » ni « forme »
moins, la précipitation, le mouvement. La quête du
s’apparente bel et bien au « désir » deleuzien qui
narrateur le mène vers l’espace déterritorialisé de la
préside à l’acte créatif. Ainsi, cette écriture de
ville nouvelle, mouvement qui trouve un écho dans le
« pressentiment » et de « vision » trouve son origine
roman suivant, Cours sur la rive sauvage15 (1964)
dans une prise de conscience de l’auteur du caractère
dans lequel la thématique du mouvement de fuite,
« illimité » de l’horreur de la guerre que la linéarité de
comme alternative à la guerre et à l’anéantissement, est
l’écriture réaliste ne peut pas saisir.

14 Qui se souvient de la mer, p. 65.


13 Qui se souvient de la mer, Postface, Paris, Seuil, 1962. 15 Paris, Éditions du Seuil.

20 21
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

amplement développée. Le renoncement au réalisme révolutionnaire qu’il soulève sera analysé, plus en
qui caractérise cette période de l’écriture dibienne détail, dans le second chapitre du présent ouvrage.
s’apparente donc, moins à la quête d’un sens caché des
Le questionnement de « la Glorieuse Révolution » se
choses, qu’à la fuite du non-sens absurde et avéré de la
poursuit dans Dieu en Barbarie17 (1970) et Le Maître
condition humaine.
de chasse18 (1973) dans lesquels l’opposition des
La Danse du Roi16 (1968) pose la question de la ruine protagonistes, Hakim Madjar et Kamel Waëd, met en
de l’idéal révolutionnaire avec la représentation scène deux visions antagonistes de l’Algérie
d’anciens maquisards sombrant dans le désarroi. indépendante. Il est intéressant de noter à cet égard que
Publié trois ans après le coup d’état du 19 juin 1965 l’écriture est marquée par le retour au « réalisme » qui
dirigé par le colonel Houari Boumédienne, alors a caractérisé les premiers textes de Mohammed Dib.
ministre de la défense, ce roman représente d’une Dans ces deux romans, Dib entreprend une réflexion
manière satirique le simulacre de l’indépendance et le profonde et originale sur le devenir de l’État-nation
détournement de la révolution du peuple algérien. A issu du mouvement des Indépendances. Il y confronte,
l’issue de ce putsch – ou « redressement en effet, le nomadisme traditionnel des tribus du
révolutionnaire » comme le désigne perfidement les Maghreb au jacobinisme politique sur lequel s’est
putschistes –, le Président de la République Ahmed construite l’Algérie indépendante. En effet, à lಬinstar
Ben Bella est renversé et Boumédienne s’accapare le
des habitants de Dar-Sbitar, des fellahs et des
pouvoir, de 1965 à 1978, mettant en place les
tisserands, Dib réintroduit dans ces deux romans des
fondements d’un système militariste couplé à des
personnages de la sous-société des oubliés de
institutions de façade, qui gangrène l’Algérie jusqu’à
nos jours. Ce roman et la question de la ruine de l’idéal l’Indépendance qui représentent lಬunivers des parias et

le duel deleuzien du centre et de la périphérie, dont la

17 Paris, Éditions du Seuil.


16 Paris, Éditions du Seuil. 18 Paris, Éditions du Seuil.

22 23
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

seule perspective de liberté est le devenir pas comme un choix délibéré de l’immigré, mais
révolutionnaire. comme une conséquence immédiate de la situation
postcoloniale de l’Algérie. D’ailleurs, le titre du roman
La quête esthétique de Mohammed Dib l’amène par la
« Habel » veut dire en arabe « le fou ». La folie comme
suite à intensifier et à radicaliser son mouvement de
conséquence de la désillusion postcoloniale où un
déterritorialisation. Dib veut surtout affranchir son
grand nombre d’Algériens, à l’instar du protagoniste
œuvre de l’impératif socio-historique qui l’a marquée
du roman, n’ont pas eu de choix autre que
jusque-là. Il publie alors Habel19 (1977), roman qui
l’immigration ou la folie. Avec Habel, Dib fait parler
aborde l’exil comme une affaire de soi, où le
ce qui se meurt dans tout immigré et aussi ce qui
personnage principal se perd dans la quête intérieure
l’attache indéfectiblement à son pays natal. Tel est le
de sa propre histoire. Avec cette descente en soi du
paradoxe de l’espoir d’Habel : le renoncement et
héros d’Habel, Dib expérimente une narration sous
l’espérance aveugle ; tel est aussi le paradoxe de la vie
forme de casuistique creusant l’histoire plus qu’elle ne
de la métropole où l’on a le sentiment de n’être
la développe. On voit alors un personnage tournant sur
personne tout en se croyant être au centre du monde.
lui-même, égaré à un même endroit, à la recherche de
En réduisant drastiquement les événements de son
la mort qu’il a manquée au début du roman, au
roman, Dib ferme le récit sur sa propre ouverture,
croisement d’un carrefour auquel il ne cesse de
faisant d’Habel une histoire de l’infiniment possible
revenir. Il s’agit de l’expérience ultime de l’exil : buter
qui caractérise la condition humaine : possibilité de la
sur son propre silence, participer à sa propre tragédie,
mort, possibilité de l’amour, possibilité du bonheur, de
être à la fois bourreau et victime d’une exécution
la folie.
intime, celle du Moi qui dit « je ». Mais ce roman a
également un volet politique très limpide sous le thème Plus tard, l’expérience de l’exil et de la
de l’immigration forcée que l’auteur représente, non déterritorialisation trouve son expression absolue dans
les romans de la trilogie nordique : Les Terrasses
19 Paris, Éditions du Seuil. d’Orsol20 (1985), Le Sommeil d’Ève21 (1989) et Neiges

24 25
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

de marbre22 (1990). Dans ces trois romans, l’auteur les textes fragmentaires de Comme un bruit d’abeilles34
pousse à l’extrême l’expérience de l’exil sous toutes (2001), Simorgh35 (2003) et Laëzza36 (2006), publié à
ses formes dans l’espace déterritorialisé des pays titre posthume. Des extraits choisis de quelques-unes
scandinaves. de ces œuvres sont inclus à la fin du présent ouvrage
pour inviter le lecteur à la lecture de l’œuvre dibienne.
Mais l’œuvre dibienne s’étend encore plus loin.
En effet, quelle que soit la manière, de quelque abord
L’auteur a, en effet, multiplié les genres, en publiant
d’où on arrive dans l’univers dibien, on est fasciné par
aussi des nouvelles : Au café23 (1956), Le Talisman24
le travail du langage, par la mise à l’épreuve de la
(1966), La Nuit sauvage25 (1995) ; des contes pour
parole littéraire qui témoigne de la pratique
enfants comme Baba Fekrane26 (1959) ou encore
intransigeante qu’avait Mohammed Dib de la
L'Histoire du chat qui boude27 (1961). Dib a également
littérature, et par l’approche extrêmement sérieuse et
publié plusieurs recueils de poésie dont Ombre
responsable qu’il avait du texte et des mots.
gardienne28 (1961), Formulaires29 (1970), Omneros30
(1975), Feu, beau feu31 (1979), O vive32 (1987), ainsi Pas un texte de Dib, d’ailleurs, ne déroge à cette
qu’un roman en vers L.A. Trip33 (2003). Sans compter particularité de l’auteur de se retrouver partout dans
son œuvre à la fois débiteur d’une littérature à laquelle
20 Paris, Sindbad. il doit tout et créancier d’un langage qu’il a poussé
21 Paris, Sindbad.
22 Paris, Sindbad.
dans ses derniers retranchements pour lui soutirer les
23 Paris, Seuil. quelques mots rares, les précieux aveux que seule la
24 Paris, Seuil.
25 Paris, Albin Michel. pratique impitoyable d’un auteur peut arracher à une
26 Paris, La Farandole.
27 Paris, La Farandole.
langue jalouse de ses secrets. Et c’est là que se
28 Paris, Gallimard. rencontre la préoccupation principale de Dib, car, il
29 Paris, Seuil.
30 Paris, Seuil.
31 Paris, Seuil. 34 Paris, Albin Michel.
32 Paris, Sindbad. 35 Paris, Albin Michel.
33 Paris, La Différence. 36 Paris, Albin Michel.

26 27
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

s’agit bel et bien d’une préoccupation, d’une ingénieusement interrogée, que la renaissance
préoccupation littéraire qui n’est pas une pensée et incessante de l’homme dans toutes les langues devient
encore moins une quête mystique, mais une possible au même titre que la possibilité de la mort
préoccupation tout humaine qui trouve son lieu dans le dans sa propre langue, à mesure que disparaît ce
roman. Sous la plume dibienne, le roman devient lui- qu’une fois nous avons vécu dans les mots. Les mots
même lieu d’une réflexion sur le sens, ou les sens, comme mémoire de la vie humaine. La poétique
d’une humanité livrée à elle-même dans un univers comme résistance contre l’aliénation politique.
littéraire humain, « trop humain », pour reprendre une
Tous les commentateurs de l’œuvre de Mohammed
expression de Nietzsche37.
Dib ont relevé d’une manière ou d’une autre les liens
Mais la particularité de l’écriture dibienne ne réside de son écriture avec certains courants ésotériques38.
pas seulement dans une pratique exigeante de la Car la poétique dibienne ne se limite pas à l’écriture
langue. En effet, de nombreux écrivains francophones d’un monde, mais tend souvent à le penser, faisant
mettent en avant une pratique singulière de la langue ainsi du texte un lieu de connaissance du monde, d’une
française pour souligner un certain écart vis-à-vis initiation au monde. Chaque personnage est en ce sens
d’une certaine histoire, à savoir la colonisation. Or, une interrogation politique sur le monde, une ouverture
dans l’œuvre de Mohammed Dib, la pratique de la sur un univers des possibles qui s’étend aussi loin que
langue dépasse le stade de la mise en scène le langage pourrait aller, car, la limite, la rive sauvage,
revendicative du langage et tend à devenir elle-même le seuil, la grande porte gardée, sont toujours de l’ordre
objet de réflexion en tant que lieu de vie et de sens. La du langage chez Dib ; d’un langage qui permet mais
langue, dans l’œuvre de Dib, n’est pas un outil de aussi qui empêche.
description, mais un lieu, l’espace du sens et du
Pour cette raison, la poétique de Dib relève à la fois
devenir. Et c’est dans cette optique, que Dib a si
d’une théorie politique du langage de la résistance et
37Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain. Un livre pour
esprits libres, 1878. 38 Le soufisme notamment.

28 29
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

d’une recherche ésotérique du sens non aliéné, sens qui Dans la première partie de son œuvre, Mohammed Dib
s’accomplit à la frontière de la langue poétique. a produit une littérature réaliste livrant une description
Comme si l’auteur avait posé comme condition presque documentaire de la vie quotidienne des
d’accomplissement de sa poétique une mise en échec habitants de Tlemcen sous l’occupation française. Le
préalable de la parole et ce n’est qu’une fois dépassé le discours littéraire que produisait l’œuvre de Dib à cette
premier désespoir de l’absence de la parole, qu’il époque se trouvait être en adéquation avec le discours
accède à des sens cachés du langage, à des sens idéologique des instances nationalistes du FLN sur le
indicibles qu’il ne peut qu’entrevoir à travers un texte quotidien du peuple algérien colonisé. A cette époque,
comme ces fantômes de nomades que l’on entrevoit la littérature allait de pair avec l’idéologie nationaliste,
dans Le Désert sans détour ou encore les chants de au nom de l’impératif historique et de la nécessité de
Menoune dans La Grande maison qui sont à la fois les signifier ce que des théoriciens comme Jean-Paul
paroles d’une femme impotente et le cri d’une Sartre ont attaché à la littérature francophone, alors
population opprimée qui annonce la révolution à venir. que la notion même de littérature francophone était et

A chaque roman, l’écriture prend en charge une grande demeure problématique. Car, si lಬadjectif

question (la guerre, la liberté, la mort, l’amour, …) ou « francophone » signifie « qui parle français », la
parfois plusieurs à la fois. Et tout en se posant comme définition de la littérature francophone est loin d’être
interrogation sur le monde, l’écriture devient elle- aussi simple. On parle d’ailleurs de « littérature
même objet de questionnement dans une relation émergente », de littérature « maghrébine », « africaine
complexe de l’écrivain au monde dans laquelle » de « langue » ou d’« expression » française, etc. En
s’élabore la pensée propre de Mohammed Dib mais effet, bien que reposant sur une unité linguistique
aussi dans laquelle se joue sa vie39. assurée par lಬusage de la langue française, la littérature

39
francophone peut difficilement être située sur le plan
Journal, Libération, Enquête « Pourquoi écrivez-vous ? »,
in Kalim numéro 6 (hommage à Mohammed Dib), Alger, spatio-temporel. A quel espace géographique
OPU, 1985.

30 31
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

appartiendrait-elle exactement ? Et depuis quand a-t- Maupassant ont visité lಬAlgérie et y ont produit une
elle commencé historiquement dans tel ou tel espace ?
littérature dite « exotique » qui sಬassociait au
La notion dಬespace est pourtant très importante dans
mouvement de conquête coloniale. Truffée de clichés
cette catégorisation. En effet, on a longtemps classé les
et de stéréotypes, elle était dಬabord lಬexpression dಬun
textes francophones selon le pays dಬorigine de lಬauteur.
Orient paradoxal, presque plus au sud qu’à l’est et que
On parlait ainsi de « littérature maghrébine
l’on sಬefforçait de retrouver en Algérie, comme le
dಬexpression française », de « littérature dಬAfrique
notait si bien Pierre Martino40: « chaque voyageur
noire de langue française ». Jusqu’à ce que le terme
emportera de France son Algérie toute faite ». De cette
« francophone », plus générique, et peut-être aussi
littérature exotique naîtra lಬalgérianisme, dont le
moins clivant, sಬimpose ; dಬabord au singulier, puis au
manifeste fut publié en 1920. On y lisait : « Nous
pluriel, pour signaler la pluralité des écritures rangées
voulons dégager notre autonomie esthétique ». Il est
sous la même « étiquette », sans pour autant répondre à
la problématique de fond entre « ce qui est français et notable quಬavec lಬalgérianisme et son chef de file,

ce qui s’écrit en français ». Robert Arnaud, apparaît pour la première fois une

volonté d’émancipation littéraire du Maghreb, dಬoù


En effet, la littérature maghrébine dಬexpression
lಬexpression d’« autonomie ». Mais la véritable
française telle quಬon la connaît de nos jours nಬest pas la
originalité de la littérature maghrébine francophone ne
seule expression littéraire quಬon ait pu observer dans le
se confirmera quಬavec le mouvement de lಬEcole
Maghreb colonisé. Une autre littérature a en effet
existé dans cette région dès le début de la colonisation
40« La littérature algérienne » dans Histoire et historiens de
française. Depuis 1830, des écrivains tels que Guy de
l’Algérie, Paris, Alcan, 1931, p. 336.

32 33
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

dಬAlger et des écrivains de renommée internationale élément thématique commun caractérise tous ces textes
francophones de la première heure : leur visée
comme Albert Camus. Cependant, de tous ces
politique nationaliste et anticoloniale. C’est pour cette
écrivains quಬon assimilait volontiers à lಬEcole dಬAlger, raison que l’œuvre de Mohammed Dib a d’abord été
rares étaient ceux qui appartenaient aux populations perçue comme un fait politique de résistance, de

indigènes. Cಬest, en effet, dans les années 1950 que réaction à lಬidéologie coloniale. Les écrivains algériens

s’établit une réelle distinction entre ces écrivains, pour comme Mohammed Dib devaient participer à cette
des raisons politiques, essentiellement. C’est la visée « refondation » du monde avec la fin de l’ère coloniale

nationaliste qui séparera les écrivains de lಬEcole et le début des Indépendances. La nécessité de
s’appuyer sur un « sens historique » s’est imposée
dಬAlger des écrivains Algériens, selon la célèbre phrase alors à ces auteurs, au même titre que les idéologies
de Sénac : « Est écrivain algérien, tout écrivain ayant qui produisaient ce sens. C’est dans ce contexte que
définitivement opté pour la nation algérienne41 » Dib a écrit la trilogie Algérie et Un Eté africain, textes
emblématiques de l’engagement anticolonial dans la
Ainsi, bien que la littérature algérienne francophone
littérature algérienne francophone.
soit née dans les années 1920 comme un résultat de la
La réception critique de ces textes s’est d’ailleurs
politique dಬassimilation mise en place par fondée exclusivement sur leur historicité. La référence

lಬadministration coloniale, cಬest au lendemain de la à la « nation » rapprochait justement ces œuvres du


discours idéologique nationaliste du FLN. Par la
Seconde Guerre mondiale que la littérature algérienne
fonction référentielle de son historicité, l’écriture
francophone prend réellement son envol avec des
dibienne dans la trilogie Algérie a donc contribué à la
noms comme Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri,
construction d’un espace politique de la Nation. Il est
Mohammed Dib, Yacine Kateb et Assia Djebar. Un
cependant très important de signaler ici que tous les
41 Le Soleil sous les armes, Rodez, Subervie, 1957, p. 20. composants de cette équation sont des éléments

34 35
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

étrangers à l’espace traditionnel maghrébin. Que ce dehors des rubriques, prose, poésie, roman,
soit la forme du gouvernement jacobin qu’adopteraient témoignage, sous lesquelles il refuse de se ranger et
les nationalistes du FLN ou le socialisme qui fondera auxquelles il dénie le pouvoir de lui fixer sa place et de
la politique de l’Algérie indépendante. Ainsi, le déterminer sa forme […]42. » D’aillers, le plus grand
mouvement nationaliste a offert un espace de visibilité danger qui guette tout écrivain est le regard
au roman algérien francophone à sa naissance, mais, égalisateur, lಬœil qui confond, qui classe et qui établit
d’un autre côté, cette littérature « en l’écrivant » a
des catégories : tel auteur écrit sur les femmes, tel
donné un espace de lisibilité à l’idéologie du FLN.
autre sur la condition des noirs, tel autre sur les
Mais la littérature francophone nಬest pas fondée sur un
colonisés … Ainsi, telles ces plantes grimpantes de
rapport de force dialectique de colonisé et de Java que Nietzsche évoque dans Par-delà le bien et le
colonisateur, de dominé et de dominant. Les textes de mal, la littérature francophone est née dಬun rapport de
Mohammed Dib ne sont pas réductibles exclusivement
à leur historicité. Quand Assia Djebar raconte forces irréductibles. Chaque œuvre est lಬaffirmation de

comment elle a accédé à l’écriture dans un univers où la volonté créatrice de son auteur. En cela, elle est un
les femmes ne pouvaient même pas sortir, il ne faut phénomène esthétique qui tire son unité de la

pas sಬarrêter seulement à la valeur ethnographique ou domination de forces multiples à lಬœuvre dans le

sociologique de la description de la condition de la processus créatif. Proust est sans doute celui qui a
femme maghrébine dans ses textes. Il faut aller au- poussé le plus loin dans son œuvre lಬanalyse des forces
delà, plus loin, pour deviner les forces en présence sur
en lutte dans le processus créatif. En effet, avant que
toute la distance qui sépare un douar dಬAlgérie de
Marcel ne devienne écrivain, il doit vaincre le doute, la

LಬAcadémie Française. Maurice Blanchot disait : « paresse, l’amour, la vie sociale, la maladie, le mépris

Seul importe le livre, tel quಬil est, loin des genres, en 42 Le Livre à venir, Gallimard, Paris, 1959, p. 292-293.

36 37
Mohammed Dib, l’enfant non désiré L’Enfant non désiré

des éditeurs ... Les mêmes forces actives et réactives Céline. Cಬest en cela que leur littérature est mineure au
sont en présence dans tout processus de création, celui
de Césaire, Senghor, Dib et Kateb comme ceux de sens deleuzien. Parce quಬelle travaille la langue,

Proust, Céline, ou Kafka. Ces écrivains ont été des déborde son imaginaire ; parce que par leur texte, ils
créateurs, des artistes. Leur poétique les a faits. La tracent des lignes de fuite individuelles dans la langue

littérature les a faits parce quಬils ont fait de la majeure quಬest le français. Mais individuel ne veut pas

littérature. Au même titre que Proust, Camus, Céline, dire personnel. Car dans le devenir mineur dಬun
les écrivains comme Dib ont inventé leur propre
écrivain passe tout un agencement collectif
langue pour inventer leur propre place. Le même
d’énonciation. Cಬest pour cela que la littérature nಬest
processus est à l’œuvre à chaque fois quಬil sಬagit
jamais une affaire personnelle, car même à la première
d’écrire. Dans le cas de la littérature francophone, la
personne, la langue, par tous les affects qui la
langue même est frappée dಬun coefficient de
traversent, déborde souvent le cadre de son auteur et
dissuasion. Elle est souvent la première force à vaincre c’est ainsi que le nationaliste adulé que fut Dib pour le

; vaincre la grammaire, la syntaxe et même lಬhistoire FLN à l’époque coloniale se transforme très vite en
ennemi pour le régime d’Alger, en persona non grata,
littéraire. C’est ce qui a poussé Rachid Boudjedra à
en enfant non désiré, comme nous allons le voir dans
renoncer au français au profit de l’arabe pour finir par
ce qui suit.
abandonner l’arabe et reprendre l’écriture en langue

française. De même, lಬon se plaint souvent de

l’étrangeté de la langue de certains textes

francophones. Nous dirons quಬelle nಬest pas moins

inhabituelle que le style de Proust ou le langage de

38 39
DEUXIÈME CHAPITRE POLITIQUE ET POÉTIQUE EN SITUATION
POSTCOLONIALE

Avant dಬaller plus loin dans notre propos, il semble

nécessaire de définir le concept de « littérature


mineure ». Gilles Deleuze et Félix Guattari ont forgé le
concept de « littérature mineure » dans Kafka, pour
une littérature mineure43 (1975) afin de désigner des
littératures faites par des minorités dans des langues
majeures : « Une littérature mineure n’est pas celle
d’une langue mineure. Plutôt celle qu’une minorité fait
dans une langue majeure44 » écrivent-ils. En dépit de
sa simplicité apparente, cette définition de la littérature
mineure a pour avantage de dissiper de prime abord les
éventuels quiproquos que le terme « mineure »

pourrait susciter. La littérature mineure nಬest pas une

littérature de second ordre ni de moindre importance,


mais une littérature insubordonnée et éminemment
révolutionnaire. Une littérature faite par une minorité

43 Paris, Éditions de Minuit.


44 Ibid. p 33.

40 41
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

dಬindigènes, dಬexilés ou dಬimmigrés sur le territoire révolutionnaire. Et c’est dans l’immédiat politique,
c’est-à-dire dans la lutte anticoloniale, que ce devenir-
dಬune langue majeure : le français dans le cas de révolutionnaire a trouvésa première manifestation. En
Mohammed Dib. Les écrivains comme Dib furent les effet, Deleuze et Guattari relèvent un autre caractère

premiers à sಬasseoir à la table de l’écriture et à écrire essentiel des littératures mineures qui est que « tout y
est politique45 ». En effet, les littératures mineures
« je » en français ; ce « Je » de l’écrivain qui s’absente
n’ont pas de place pour les affaires individuelles qui
de son monde pour habiter tous ces autres qu’il va
peuvent s’élaborer en parallèle avec d’autres projets
exprimer. Mais aussi et surtout, le « je » qui se dit dans
politiques, par exemple. Lorsque Dib met en scène le
la langue de l’autre, du colonisateur, celle où l’on est
quotidien d’une famille de Tlemcen sous l’occupation
dit justement « étranger ». Sa littérature est mineure,
française, dans la trilogie Algérie, le volet politique de
car elle se fait sur le territoire d’une langue majeure.
l’histoire prend immédiatement le dessus sur l’aspect
Cette propension au refus qui caractérisa la littérature autobiographique qui pourtant aurait pu légitimement
francophone, à ses débuts, n’était pas le signe d’un attirer l’attention du lecteur. Le moindre acte littéraire
quelconque ralliement idéologique ou politique. Ce fut est immédiatement branché sur l’immédiat politique,
avant tout une nécessité, voire une obligation, à dans ces littératures. Et c’est justement ce point qui
laquelle les précurseurs de cette littérature devaient
45 Dans les « grandes » littératures au contraire, l’affaire
répondre. Ils étaient pris entre deux littératures
individuelle (famille, conjugale, etc.) tend à rejoindre
majeures comme un ruisselet entre deux montagnes. d’autres affaires non moins individuelles, le milieu social
servant d’environnement et d’arrière-fond ; si bien
D’un côté, la littérature française, avec ses maîtres et qu’aucune de ces affaires œdipiennes n’est indispensable en
ses genres solidement établis, de l’autre, la littérature particulier, n’est absolument nécessaire, mais que toutes
« font bloc » dans un large espace. La littérature mineure est
arabe, lourde et dédaigneuse. Alors, le ruissellement, la tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque
affaire individuelle est immédiatement branchée sur la
ruse, la trahison s’offraient comme les seules issues
politique. L’affaire individuelle devient donc d’autant plus
possibles. Ils étaient pris de facto dans un devenir- nécessaire, indispensable, grossie au microscope, qu’une
toute autre histoire s’agite en elle. Ibid. p. 30.

42 43
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

représente le troisième caractère de la littérature correspond d’ailleurs parfaitement à ce que Dib disait
mineure46 dans laquelle le destin individuel de en 1958 à propos du rôle de l’écrivain francophone47.
l’écrivain est de porter une parole collective, de parler,
Dans ses premiers textes Dib a notamment opté pour
en quelque sorte, pour l’humanité silencieuse. Mais ici
une narration neutre et impersonnelle à la troisième
« parler pour » ne signifie pas seulement « parler à »,
personne du singulier. Ce procédé de narration que
cela signifie aussi « parler à la place de », ce qui
beaucoup de commentateurs de Mohammed Dib ont
s’apparente davantage à l’expression littéraire, et qui
attribué à une nécessité de l’écriture réaliste, voire
documentaire, s’avère, à la lumière de la théorie
46 […] tout prend une valeur collective. En effet, deleuzienne, une caractéristique essentielle de la
précisément parce que les talents n’abondent pas dans une
littérature mineure, les conditions ne sont pas données d’une littérature mineure qui exprime les préoccupations
énonciation individuée, qui serait celle de tel ou tel
« maître », et pourrait être séparée de l’énonciation
collectives d’une société en devenir. Omar, dans La
collective. Si bien que cet état de la rareté des talents est en
fait bénéfique, et permet de concevoir autre chose qu’une
Grande maison48, par exemple, bien quಬenfant, prend
littérature des maîtres : ce que l’écrivain tout seul dit ou fait
est nécessairement politique, mêmes si les autres ne sont très vite conscience du substrat politique de la misère
pas d’accord. Le champ politique a contaminé tout énoncé. de sa famille et se rapproche progressivement des
Mais surtout, plus encore, parce que la conscience
collective ou nationale est « souvent inactive dans la vie milieux des militants nationalistes algériens. Tel est le
extérieure et toujours en voie de désagrégation », c’est la
littérature qui se trouve chargée positivement de ce rôle et
de cette fonction d’énonciation collective, et même 47 Plus précisément, il nous semble qu’un contrat nous lie à
révolutionnaire : c’est la littérature qui produit une notre peuple. Nous pourrions nous intituler ses « écrivains
solidarité active, malgré le scepticisme ; et si l’écrivain est publics ». C’est vers lui que nous nous tournons d’abord.
en marge ou à l’écart de sa communauté fragile, cette Nous cherchons à en saisir les structures et les situations
situation le met d’autant plus en mesure d’exprimer une particulières. Puis nous nous retournons vers le monde pour
autre communauté potentielle, de forger les moyens d’une témoigner de cette particularité, mais aussi pour marquer
autre conscience et d’une autre sensibilité. […] La machine combien cette particularité s’inscrit dans l’universel. Les
littéraire prend ainsi le relais d’une machine révolutionnaire hommes sont à la fois semblables et différents ; nous les
à venir, non pas du tout pour des raisons idéologiques, mais décrivons différents pour qu’en eux vous reconnaissiez vos
parce qu’elle seule est déterminée à remplir les conditions semblables. Mohamed Dib, interview à « Témoignage
d’une énonciation collective qui manque partout ailleurs chrétien », 1958.
dans ce milieu. Ibid. p. 30-31-33. 48 Op. cit.

44 45
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

cas des protagonistes de Dieu en Barbarie49 et Le inescomptable. Par la déterritorialisation-


Maître de chasse50, romans qui développent des reterritorialisation, l’écriture dibienne acquiert une
interrogations des plus profondes sur le devenir de richesse d’expression littéraire très grande à travers

lಬAlgérie indépendante. Lಬœuvre de Mohammed Dib tous les glissements, les transferts, les bavures
linguistiques possibles, dans le contexte de
offre ainsi plusieurs autres exemples de personnages
plurilinguisme qui lui est inhérent. L’écrivain évide
politisés, conformément aux critères de la littérature
ainsi une partie de l’univers de la langue française pour
mineure.
la remplir de la substance de son imaginaire propre.
Dans l’œuvre de Dib, l’écriture ne se limite pas au « Écrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui
travail descriptif d’un documentaliste, mais englobe à fait son terrier51 » écrivaient Deleuze et Guattari.
la fois le travail simultané du langage et du discours.
L’étude de l’œuvre dibienne est aussi celle dಬune prise
En effet, quand Dib s’est saisi de la langue française
comme moyen d’expression, il a dû la de conscience, non pas seulement politique, mais aussi
« déterritorialiser », c’est-à-dire qu’il a opéré un esthétique du poète, de l’écrivain. En effet, le pouvoir
déplacement du cadre formel de la langue française du langage précède celui de lಬaction politique et
pour l’insérer dans son imaginaire littéraire algérien.
Mais il est faux de croire que cette déterritorialisation militaire. La soumission ne peut perdurer là où lಬart

de la langue française se passe d’une manière pure. Il y commence à poindre. A ce propos, il existe un art
a, en effet, tout un ensemble d’échanges, de martial que des esclaves africains ont inventé au Brésil
contaminations de la langue par l’imaginaire et vice à l’époque esclavagiste. Ces esclaves arrivaient par
versa, à tel point que le résultat d’une telle bateaux pour travailler dans les plantations de canne à
déterritorialisation devient complètement sucre. Ils nಬavaient pas le droit de se battre entre eux ni

49 Op. cit.
50 Op. cit. 51 Kafka, pour une littérature mineure, op. cit., p. 33.

46 47
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

de sಬentraîner aux sports de combat. Mais en dehors l’erreur, mais l’excès de vérité, la juste interprétation,
l’ultime lecture. Or, c’est bien par cette idée de
des heures de travail, ils avaient le droit de rendre
l’inachevé, de l’éternel recommencement52, qui est
hommage à leurs Saints. Alors, ils utilisaient la
aussi une idée du devenir, que l’écriture de Dib
musique et la danse pour masquer cette pratique
rencontre la philosophie de Deleuze. Le devenir de
martiale, qui plus tard sಬappellera Capoeira. On l’Algérie n’a cessé de tourmenter Dib et de nourrir son

raconte que les esclaves qui réussissaient à sಬenfuir, le imaginaire, avec le devenir de l’écrivain, de la
littérature francophone, de la création artistique en
faisaient grâce à cet art. Les premiers textes
générale. Et il faut bien l’avouer, parler de toutes ces
francophones se confondaient avec la littérature
questions en termes de devenir est déjà une manière de
coloniale dans leur visée ethnographique, ce qui a
déterritorialiser la pensée deleuzienne, de se servir de
conduit certains critiques à parler dಬune écriture ses concepts de la manière la plus philosophique qui

dಬimitation. Ils nಬont pas vu le créateur qui avançait soit, c’est-à-dire comme des points d’interrogations qui
jalonnent sa pensée et la maintiennent ouverte à toutes
masqué sous lಬhabit de lಬimitateur avec qui il devait se les possibilités.

confondre, en attendant lಬaffirmation quಬapporteraient Il est important de comprendre le concept du


Césaire, Senghor, Dib, Kateb et les autres grands noms « devenir » chez Deleuze, car de là émane sa vision de
de la littérature francophone. A présent, le recul la littérature et sa vision, en somme, de la création
historique aidant, il ne faut se refuser à aucune artistique. En effet, Deleuze récuse la conception
intuition, à aucune tentation dans l’approche de ces mimétique de lಬart en général et de la représentation
œuvres. Ce sera toujours dans l’intérêt du texte que se
littéraire en particulier. Le devenir chez Deleuze est
feront les lectures les plus téméraires. Car ce qui
52 Tout le roman Habel tourne autour d’une phrase qui
menace la mémoire d’un écrivain décédé n’est pas
revient comme un leitmotiv : « Les mêmes choses aux
mêmes endroits. »

48 49
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

avant tout une affaire de « fuite » et de Le meilleur moyen de comprendre le devenir-animal


« déterritorialisation », de prise de distance par rapport chez Deleuze serait peut-être de regarder d’abord ce
à un principe ou un « modèle-d’être ». Car, comme qu’il n’est pas, c’est-à-dire commencer par évacuer de

cಬest souvent le cas chez Deleuze, il faut tout prendre à l’esprit l’association facile qu’une première approche
du devenir-animal peut induire, et qui consiste à saisir
la lettre et fuir autant que possible les métaphores et les
le processus du devenir par la queue et à chercher
symboles. Un modèle-d’être serait par exemple
l’homme « devenu » animal ou l’animal « devenu »
lಬHomme européen, blanc, adulte… Mais il peut être homme. Or, comme l’écrit Deleuze : « il est évident

aussi un principe ou une idée, pourvu quಬil sಬauréole […] que l'homme ne devient pas « réellement »
animal, pas plus que l'animal ne devient « réellement »
dಬune majuscule ou dಬun idéal de pureté, de autre chose ». En effet, ce qui compte, surtout, c’est le
transcendance : le Bien, la Justice, la Liberté … Le processus, le devenir lui-même : « Le devenir ne
devenir serait ainsi simplement une manière de dire
« non », un désir de différence : « Devenir animal, la limite, une identification. […] Les devenirs-animaux ne
c'est précisément faire le mouvement, tracer la ligne de sont pas des rêves ni des fantasmes. Ils sont parfaitement
réels. Mais de quelle réalité s'agit-il ? Car si devenir animal
fuite dans toute sa positivité, […] trouver un monde ne consiste pas à faire l'animal ou à l'imiter, il est évident
aussi que l'homme ne devient pas « réellement » animal, pas
d'intensités pures, où toutes les formes se défont, […] plus que l'animal ne devient « réellement » autre chose. Le
au profit d'une matière non formée, de flux devenir ne produit pas autre chose que lui-même. C'est une
fausse alternative qui nous fait dire : ou bien l'on imite, ou
déterritorialisés, de signes assignifiants53. » Ce qui bien on est. Ce qui est réel, c'est le devenir lui même, le
bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans
importe dans un devenir-animal est le mouvement de lesquels passerait celui qui devient. Le devenir peut et doit
fuite, l’instinct animal que retrouve l’homme pour être qualifié comme devenir-animal sans avoir un terme qui
serait l'animal devenu. Le devenir-animal de l'homme est
échapper au désespoir de son humanité54. réel, sans que soit réel l'animal qu'il devient ; et,
simultanément, le devenir-autre de l'animal est réel sans que
53
Kafka, pour une littérature mineure, op. cit., p. 24 cet autre soit réel. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille
54Un devenir n'est pas une correspondance de rapports. plateaux: Capitalisme et schizophrénie, 2, Paris, Minuit,
Mais ce n'est pas plus une ressemblance, une imitation, et, à 1980, p.291.

50 51
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

produit pas autre chose que lui-même ». En somme, il Au lieu de l’idée de l’évolution par filiation, Deleuze
n’y a pas de métamorphose à proprement parler. Et préfère associer au devenir une idée d’involution qui,
quand bien même cette métamorphose serait réelle, sans être une forme de régression, opère une rupture
elle ne serait qu’une possibilité parmi tant d’autres : dans la chaîne de l’évolution par filiation et trace une
« II ne s'agit pas d'une ressemblance entre le ligne créatrice entre des éléments hétérogènes qui
comportement d'un animal et celui de l'homme, encore communiquent par contagion comme dans un rhizome.
moins d’un jeu de mots. Il n'y a plus ni homme ni Cette condition est fondamentale dans la pensée
animal, puisque chacun déterritorialise l'autre dans une deleuzienne. Elle permet, en effet, tous les espoirs de
conjonction de flux, dans un continuum d'intensités libération dans une société. Par exemple, par le fait
réversibles55. » Ce qui prime, avant tout, c’est le qu’en récusant les relations de filiation, elle refuse
mouvement par lequel l’homme cesse d’« être » et toute idée d’ordre, de hiérarchie et de stabilité, ouvrant
entre en « devenir ». Une autre idée trop évidente pour ainsi toute une perspective de libération. Puisqu’il n’y
être vraie et de laquelle il faut absolument se garder a plus de modèle, il n’y a plus de nécessité de
dans l’appréhension du concept deleuzien du devenir modélisation. Il y aura seulement des éléments
serait celle qui considère le devenir en termes hétérogènes, des corps, des blocs de corps et pas
d’évolution ou de filiation. Ce qui réduirait en d’impératif d’appartenance ; seulement des stratégies
définitive le devenir à ce qu’il est censé produire ou d’alliances créatrices. Là exactement réside l’aspect
engendrer. Or, le devenir ne produit rien en dehors de révolutionnaire de la philosophie du devenir57.
lui-même56.
Capitalisme et schizophrénie, 2, op. cit., p. 291.
55 Kafka, pour une littérature mineure, op. cit., p. 40. 57 Devenir est un rhizome, ce n'est pas un arbre classifica-
56 Le devenir est toujours d'un autre ordre que celui de la toire ni généalogique.. Devenir n'est certainement pas
filiation. Il est de l'alliance. Si l'évolution comporte de imiter, ni s'identifier ; ce n'est pas non plus régresser-
véritables devenirs, c'est dans le vaste domaine des progresser ; ce n'est pas non plus correspondre, instaurer des
symbioses qui met en jeu des êtres d'échelles et de règnes rapports correspondants ; ce n'est pas non plus produire,
tout à fait différents, sans aucune filiation possible. Il y a un produire une filiation, produire par filiation. Devenir est un
bloc de devenir qui prend la guêpe et l'orchidée, mais dont verbe ayant toute sa consistance ; il ne se ramène pas, et ne
aucune guêpe-orchidée ne peut descendre. Mille plateaux: nous amène pas à « paraître », ni « être », ni « équivaloir », ni «

52 53
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

Dans un entretien avec Claire Parnet, Deleuze dit une son peuple, pour sa classe. Ce sont eux qui s’expriment
chose magnifique sur le syndrome de la page blanche : au travers de son écriture comme Dib le disait en 1958

« La page blanche nಬest pas la crainte de l’écrivain, elle à propos de sa situation d’écrivain public59.

est son idéal ». Cette notion d’involution et de non- Les propos de Dib sur le rôle de l’écrivain introduisent,
correspondance caractérise l’œuvre de Mohammed en effet, une notion fondamentale dans la relation entre
Dib, une œuvre qu’on aurait du mal à qualifier l’un et le multiple que recouvre le devenir-écrivain des
autrement que par le concept du devenir qui l’habite. auteurs francophones comme Mohammed Dib. Il y a
En effet, dès le début, l’écriture de Dib avait davantage une multiplicité de voix qui jaillissent de tout écrivain.
à voir avec une quête de l’enfance première, de la C’est pour cela que le devenir est avant tout affaire de
pulsion créatrice, du verbe « juste » qui n’est pas le multiplicité, de collectivité. L’écrivain francophone,
meilleur verbe, mais le mot minimal qui ne se rapporte comme écrivain public, s’inscrit dans un devenir qui le
à rien en dehors de lui-même, ni par filiation, ni par dépasse. Il est ce par quoi quelque chose parle, quelque
correspondance. Comme si l’effacement, l’involution, chose de plus grand et de plus important que l’homme
le silence étaient son projet ultime. C’est pour cela que qu’il est. Il suffit de lire La Grande maison, par
l’œuvre de Dib est une écriture du devenir, du devenir- exemple, pour se rendre compte de ce quelque chose
écrivain d’un homme, mais aussi du devenir- qui gronde et qui menace au travers du roman de
révolutionnaire d’un peuple. D’ailleurs, comme Mohammed Dib. Le feu qui couve dans la conscience
l’affirme Deleuze, le devenir est aussi l’expression d’une population longtemps asservie ; c’est la
d’une collectivité : « Dans un devenir-animal, on a révolution à venir annoncée dans L’Incendie : « Un
toujours affaire à une meute, à une bande, à une incendie avait été allumé, et jamais plus il ne
population, à un peuplement, bref à une multiplicité58. s’éteindrait. Il continuerait à ramper à lಬaveuglette,
» Dans cette perspective, l’écrivain n’écrit pas pour

produire. Ibid., p.292.


58 Ibid., p.292. 59 Entretien à « Témoignage chrétien », op. cit.

54 55
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

secret, souterrain : ses flammes sanglantes nಬauraient famille, de plusieurs familles, d’une multiplicité

immense. Une micro-Algérie qui grogne, le noyau dಬun


de cesse quಬelles nಬaient jeté sur tout le pays leur
discours, d’une parole collective qui passe à travers le
sinistre éclat60. »
texte, celle des Indépendances. C’est d’autant plus
Une multiplicité de voix parle à travers l’écriture d’un visible dans Le Métier à tisser où des vagues entières
homme pris dans un devenir-écrivain. L’involution qui de mendiants envahissent la ville. Même le personnage
caractérise le devenir ramène l’écrivain à son peuple, le plus isolé parle au nom d’une collectivité : les
non pas pour lui écrire, plutôt pour l’écrire. C’est ainsi femmes, les fellahs, les tisserands. Cette
que Dib se définit comme écrivain public, c’est-à-dire, caractéristique de l’écriture dibienne apparaît à travers
comme celui qui écrit à la place de ceux qui n’ont pas une interrogation de Deleuze : « Qu'est-ce qu'un cri
accès à la parole. Dib entend à la lettre l’expression indépendamment de la population qu'il appelle ou qu'il
« d’écrivain public ». Kateb Yacine par exemple, à son prend à témoin61 ? » Dans le devenir-écrivain de
arrivée en France, a véritablement exercé cette l’auteur, il y a aussi un devenir-animal des
fonction auprès des populations d’immigrés algériens. personnages et de l’écriture qui se fait toujours au
Si bien que les tourments, les préoccupations des pluriel, sur le mode de la meute. Tel est le cas dಬAini,
ouvriers analphabètes, du peuple muet se propagent,
le personnage féminin principal de la trilogie Algérie
contaminent l’écrivain sur un mode proprement
et mère du protagoniste Omar, qui pour sauver sa
rhizomique. Ainsi, l’auteur se retrouve-t-il précipité
famille, est prise dans un devenir-animal qui lui permet
dans un devenir-écrivain et écrit-il « pour » la
d’échapper à l’effondrement de la structure œdipienne
multiplicité, qui se trouve elle-même prise dans un
de sa famille par la mort du père.
devenir-révolutionnaire. Dans La grande maison, Dar

Sbitar est la scène de théâtre où se joue la vie dಬune

60 Ibid., p. 130. 61 Mille plateaux, op. cit. p. 293.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

En effet, présentée longtemps comme symbole de raisons de cet état de fait dans son roman. Il met
soumission, et de ménagère dévouée, la femme seulement au jour la vie dಬune femme, d’une
maghrébine est souvent associée dans lಬimaginaire
multiplicité de femmes en devenir-animal64 dont toute
littéraire colonial à une femme-objet aux prénoms l’existence tend vers un but bestial : nourrir les enfants65.

invariables dಬAicha ou de Fatima. Lಬimage que renvoie Ce n’est pas uniquement par pudeur que Dib ne s’étale
Aïni dès sa première apparition dans le texte est pas dans son œuvre et ne fait pas de l’écriture une

complètement à lಬopposé de ce à quoi pourrait affaire personnelle ni intime. C’est surtout par
nécessité que l’auteur se retire et laisse autre chose
sಬattendre un lecteur européen, habitué aux récits passer, écrire à travers lui car le devenir ne peut pas

exotiques dont lಬavait imprégné la littérature coloniale : être l’affaire d’un seul homme. Et même quand celui-
ci se trouve esseulé, acculé par des circonstances
« Elle (Aïni) était devenue anguleuse, toute en gros os.

Depuis longtemps, tout ce qui fait le charme dಬune


foulent la terre portent de profondes crevasses. Certaines
trainent des corps maigres qui laissent saillir les côtes.
femme avait disparu chez elle. Efflanquée, elle avait
D’une manière ou d’une autre leur grâce se fane en un clin
aussi la voix et le regard durs62». Et cela ne concerne d’œil. L’Incendie, op. cit., p. 27,28.
64 Le devenir-animal des personnages taraudés par la faim,
pas uniquement Aïni, car le devenir-animal est avant Deleuze le relève dans un texte de Vladimir Slepian :
tout une affaire de multiplicité, de meutes. La femme, « Dans un texte tout à fait curieux, Vladimir Slepian pose le
« problème » : j'ai faim, tout le temps faim, un homme ne
ou les femmes, dans l’œuvre de Dib s’écrivent souvent doit pas avoir faim, je dois donc devenir chien, mais
comment ? Il ne s'agira ni d'imiter le chien, ni d'une
au pluriel63. Lಬauteur ne met guère lಬaccent sur les analogie de rapports. »
65 Aie ! Ne disons pas, Zina ma chère, que nous avons

déjeuné. Disons seulement que nous avons trompé la faim,


62 La Grande maison, Op. cit., p. 131. répliqua Aini. Nous souhaiterions, bien sûr ; nous
63 Les femmes, elles, à Bni Boublen, ont le teint ensoleillé souhaiterions… […] Nous passons notre temps à tromper la
du miel et sont comme l’or. Toutefois rien de cela ne dure faim, reprit-elle. […] La faim déjouée, n’est-ce pas ? ce que
bien longtemps : la vieille malédiction pèse sur elles. Vite nous faisons tous les jours, commenta la femme. La Grande
elles acquièrent des corps de portefaix et leurs pieds qui maison, op. cit., p. 54.

58 59
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

historiques impitoyables, il y a toujours une fissure, l’heure fatidique de la révolution que la trilogie
une brèche dans l’édifice littéraire par laquelle d’autres annonce en filigrane68.
voix s’embarquent et permettent à l’élan de la
Le linguiste H-Vidal Sephiha69 a fait une étude
multiplicité, à l’esprit de la meute d’atteindre
remarquable sur l’intensif et ses marques dans le
l’écrivain, de le précipiter sur une ligne de devenir :
discours. Il a plus exactement révélé la corrélation
« Bancs, bandes, troupeaux, populations ne sont pas
étroite qu’il y a entre l’intensité d’un discours et les
des formes sociales inférieures, ce sont des affects et
conditions de vie des locuteurs. A ce titre, la diatribe
des puissances, des involutions qui prennent tout
d’Aïni à l’encontre de son fils porte les marques du
animal dans un devenir non moins puissant que celui
discours intensif élaboré par Sephiha : le nombre élevé
de l'homme avec l’animal66. » En définitive, dans tout
des points d’exclamation, l’usage abusif de
devenir il y a une multiplicité, une destinée collective.
l’interrogation et surtout la redondance des expressions
C’est bien dans une meute qu’Omar louvoie à la
liées à l’horreur comme : « te déchirer la figure », « te
recherche d’un quignon de pain à l’ouverture de La
briser » en plus du mot « chien » pour désigner son
Grande maison : « Harcelé de tous côtés, le gosse
fils. Dans Kafka, pour une littérature mineure, Deleuze
s’enfuit à toutes jambes, la meute hurlante sur ses
et Guattari ont repris également la corrélation entre la
talents. […] Il louvoya longtemps entre les groupes.
Puis, d’un trait, il fendit dans la cohue, arracha son 68 Ce n’est pas un fils que j’ai là, mais un chien des rues !
pain à un courtaud67. […] ». Cet élan bestial, cette Elle avait visiblement rongé son frein. Omar la regardait
s’égosiller à l’envi : Oui, un chien des rues ! Un chien des
volonté de vie indomptable transforme les personnages rues ! Elle rejeta en arrière les pans de son fichu qui la
gênaient. Où errais-tu jusqu’à cette heure ? Où ? Où ? Dis-
féminins de la trilogie en femmes-louves, en mégères
moi ! ha haï ! Dois-je te déchirer la figure ou déchirer la
non humaines qui montrent les dents et attendent mienne ? Les plumes du mal t’ont poussé ! Te crois-tu un
homme déjà ? Te crois-tu tout permis ? Je te donne ma
parole que ça ne sera pas ! J’ai encore des forces pour te
briser… ». Le Métier à tisser, op. cit., p. 7-8.
69 Sephiha H.-Vidal. « Introduction à l'étude de l’intensif. »
66 Mille plateaux, op. cit., p.293. In: Langages, 5ᵉ année, n°18, 1970. L'ethnolinguistique,
67 La Grande maison, op. cit., p. 7. sous la direction de Bernard Pottier, pp. 104-120.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

présence des marqueurs de l’intensif dans un discours l’histoire précipitent l’irréparable, l’inéluctable : la
et les conditions de vie du locuteur auquel il est révolution. L’historicité de la trilogie réside peut-être
attribué : « On pourrait appeler en général intensifs ou moins dans des dates, des lieux ou tout autre effet du
tenseurs les éléments linguistiques, si variés qu'ils réel, que dans l’intensité de son écriture et les
soient, qui expriment des « tensions intérieures d'une bouleversements qu’elle fait subir aux personnages qui
langue70». se retrouvent pris dans des devenir-bêtes-affamées, des
devenir-loques, des devenir-fous… Chaque
Mais l’importance de l’intensité chez Dib ne se limite
personnage est frappé d’un puissant affect qui peut le
pas uniquement au langage. Elle s’étend bien au-delà
sauver ou le perdre (Omar entre en agencement avec le
du discours pour fonder une sorte d’intensité historique
monde ouvrier, puis militant. Cependant, Zhor, Habel,
qui caractérise l’écriture. Les personnages de la trilogie
Arfia, Madjar finissent par disparaître par la mort ou
Algérie vont tous de mal en pis. L’intrigue les use
par la folie). « Les affects sont des devenirs71» et les
comme si le récit avançait infailliblement à leur
devenirs s’opèrent dans des agencements. Il est
dépends. Aïni entame la trilogie comme une femme
intéressant de remarquer que les personnages qui
solide et la fin du troisième volet, Le Métier à tisser,
« réussissent » chez Dib sont ceux qui arrivent à opérer
elle apparaît vieillie et se plaint de douleurs dans tout
des agencements, comme Omar. Ce n’est pas le cas
son corps. La Grand-mère ne survit pas au premier
d’Aïni, par exemple, qui échoue dans sa tentative
volet de la trilogie. Zhor disparaît dès la fin de
d’intégrer le réseau de la contrebande aux frontières
L’Incendie et se retrouve prisonnière du foyer
marocaines.
conjugal. Lala, qui se marie au début de L’Incendie, est
à la fin du roman une femme battue et menacée de C’est dans la multiplicité et dans l’état de meute que
répudiation. Tout va crescendo, chez Dib. L’écriture s’effectue le désir de puissance. Ce qui agite les
n’épargne personne et l’accélération, l’affolement de habitants de Dar Sbitar ce n’est pas la faim, car la

70 Kafka, pour une littérature mineure, op. cit., p. 41. 71 Mille plateaux, op. cit., p. 314.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

misère n’est que le symptôme d’une contamination Maître de Chasse et dans Dieu en Barbarie avec la
plus souterraine et aussi plus maléfique. Au moment secte des mendiants de Dieu, ce groupe mystérieux de
où les habitants de Dar-Sbitar se retrouvent pris dans bénévoles qui tentent d’aider les paysans nomades.
des devenir-animaux multiples, l’animal en eux, lui, D’ailleurs, il n’est pas anodin que l’autorité
est pris dans un devenir-révolutionnaire galopant. administrative, nouvellement installée au pouvoir après
Ainsi, dans le devenir-animal s’éveille l’instinct de l’indépendance de l’Algérie, voit d’un très mauvais œil
meute qui sommeille dans l’homme. La nécessité de se l’action du meneur du groupe Hakim Madjar et finit
réunir dans des maisons, des tribus, des corporations : par l’assassiner. En effet, le technocrate Kamel Waëd,
les réunions de fellahs dans L’Incendie ou encore les représentant de l’autorité administrative, avait percé la
rencontres clandestines des tisserands dans Le Métier à menace secrète qui couvait derrière les agissements de
tisser en sont un exemple parfait. En effet, comme la Madjar : la contagion. Il avait compris que Madjar
nature, la société ne ménage point les solitaires. Et n’était plus tout à fait un homme, c’était déjà un de ces
l’homme révolté (qui est toujours un animal blessé) le « saints » qui « ont été des gêneurs en leur temps, qui
sait bien. C’est pour cela que dans chaque devenir- veillent et éveillent72 ». Dans ces deux romans, qui
animal, il y a des agencements qui s’opèrent, des sont probablement les deux œuvres les plus profondes
alliances, des groupements, des attroupements. Dans le et les plus abouties de la littérature algérienne après
devenir-animal, l’homme perd à chaque fois un peu de l’indépendance, se trouve une réflexion permanente
son civisme, de sa domesticité, mais cela est toujours sur la révolution, l’ordre et la civilisation. En effet,
compensé par l’éveil de son humanité première, qui est toute révolution bute toujours sur une limite quand les
aussi une forme de barbarie. Les agencements qui révolutionnaires s’arrêtent sur leurs acquis. Cette
s’opèrent dans les devenirs-animaux ne se soumettent question « des acquis de la révolution » tourmente
guère aux organisations ordinaires, et encore moins d’ailleurs les personnages de Dib et scelle leur
aux institutions étatiques. Dans l’œuvre de Dib, un
72
exemple de ces agencements se rencontre dans Le Jean Déjeux, Mohammed Dib, Editions Naaman de
Sherbrooke, Québec, Canada, 1977, p. 23.

64 65
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

désunion. Madjar croit à l’instinct animal de la conflit dépasse de loin les deux personnages. Dib, à
révolution, aux multiplicités, à la solidarité de la travers la confrontation de Waëd et Madjar, dévoile
horde ; Waëd, en revanche, est un animal social et une contradiction fondamentale de l’Algérie
politique (mais un animal domestique) du parti unique indépendante que beaucoup passent sous silence et qui
qui veut civiliser la Barbarie. Deleuze a très bien décrit se rapporte à la constitution de l’état. L’Algérie a
cette divergence de pensée qui correspond à celle des conquis son indépendance grâce à la machine de
protagonistes des deux romans de Dib : « La meute est guerre révolutionnaire. Or, comme le souligne Deleuze
à la fois réalité animale, et réalité du devenir-animal de : « La machine de guerre est toujours extérieure à l’état
l'homme ; la contagion est à la fois peuplement animal, […]74. » Waëd est un personnage œdipien par
et propagation du peuplement animal de l’homme ». excellence. Un de ces Algériens qui n’ont pas tué leur
En réalité, Kamel Waëd et Hakim Madjar représentent père, comme le disait Dib dans un entretien à Salim
deux modes de pensées radicalement différents. Le Jay diffusé sur France Culture. Technocrate et
technocrate est persuadé qu’après l’indépendance de bureaucrate, il est un homme d’appareil,
l’Algérie, il n’y a plus de place pour l’esprit d’administration, de la structure paternelle verticale et
révolutionnaire et que le désordre de la révolution doit transcendante. Il déteste sa mère parce qu’elle a permis
céder la place à l’organisation unique du Parti et aussi à un autre homme de lui payer ses études. Tout a une
à son pouvoir central73. Madjar, au contraire, valeur familiale, personnelle, intime à ses yeux.
appartient à l’homme de la machine de guerre, de la Madjar, cependant, est un nomade qui évolue sur un
révolution et voit les choses sur un mode deleuzien. Il mode rhizomique rejetant toute structure, toute
veut consolider l’esprit tribal de meute sur lequel ont organisation. Il est ce que Deleuze appelle « le chef de
vécu de tout temps les habitants de la Barbarie. Mais le bande » ou encore « le chef de meute ». C’est lui qui
mène le groupe des mendiants de Dieu, et c’est en lui
73C’est le thème profond du précédent roman La Danse du et par lui que passe le devenir-animal de tout le groupe
roi, dans lequel la protagoniste Arfia traîne à sa suite une
horde d’anciens maquisards qui ne trouvent plus leur place
dans la nouvelle Algérie indépendante 74 Mille plateaux, op. cit., p. 296.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

: « […] partout où il y a multiplicité, vous trouverez Sa situation rappelle celle du sorcier anomal que décrit
aussi un individu exceptionnel, et c'est avec lui qu'il Deleuze : « Les sorciers ont toujours eu la position
faudra faire alliance pour devenir-animal. Pas de loup anomale, à la frontière des champs ou des bois. Ils
tout seul peut-être, mais il y a le chef de bande, le hantent les lisières. Ils sont en bordure du village, ou
maître de meute, ou bien l'ancien chef destitué qui vit entre deux villages78. » L’on rencontre souvent chez
maintenant tout seul, il y a le Solitaire, ou encore il y a Dib des personnages coincés, pris entre deux mondes,
le Démon75. » qui évoluent en bordure, en marge d’un monde qui leur
est étranger. Arfia et sa bande ne trouvent pas leur
La position de « chef de meute », un autre personnage
place dans la nouvelle Algérie indépendante, et
la tient chez Dib, presque pour les mêmes raisons,
n’arrivent pas à oublier leur vie dans le maquis dans La
mais d’une manière différente. D’abord parce qu’il
Danse du roi. Le héros de Qui se souvient de la mer
s’agit d’un personnage féminin, Arfia. Et ensuite parce
est pris dans la lutte entre deux villes. Et c’est ainsi que
que n’arrivant pas oublier son existence dans le djebel76,
ces marginaux, ces êtres de la périphérie, se retrouvent
celle-ci est décidée à mener jusqu’au bout sa bande de
diabolisés. Deleuze exprime bien cette malédiction qui
maquisards qui n’arrivent plus à trouver leur place
accompagne le devenir animal79.
dans la nouvelle Algérie indépendante.
78 Ibid., p. 301.
Le chef de meute, aussi appelé l’anomal par Deleuze, 79 « Il y a toute une politique des devenirs-animaux, comme
représente en réalité un seuil à franchir ou une une politique de la sorcellerie : cette politique s'élabore dans
des agencements qui ne sont ni ceux de la famille, ni ceux
« bordure77». C’est, ce vers quoi tend toute de la religion, ni ceux de l'Etat. Ils exprimeraient plutôt des
groupes minoritaires, ou opprimés, ou interdits, ou révoltés,
déterritorialisation, toute fuite aussi. Dans Cours sur la
ou toujours en bordure des institutions reconnues, d'autant
rive sauvage, le protagoniste campe devant une porte. plus secrets qu'ils sont extrinsèques, bref anomiques. Si le
devenir animal prend la forme de la Tentation, et de
L’on ignore s’il la garde ou s’il attend de la franchir. monstres suscités dans l'imagination par le démon, c'est
parce qu'il s'accompagne, dans ses origines comme dans son
75 Ibid., p. 297. entreprise, d'une rupture avec les institutions centrales,
76 Le maquis en arabe. établies ou qui cherchent à s'établir ». Mille plateaux, op.
77 Mille plateaux, op. cit., p. 300. cit., p. 302

68 69
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

Dans Dieu en Barbarie, Kamel Waëd représente la neige déterritorialisés ; dans Le Désert sans détour,
machine d’état qui cherche à s’établir et qui s’oppose c’est le désert qui prend à parti les deux personnages
au devenir-animal du groupe des mendiants de Dieu. du roman alors que Habel, dans le roman éponyme, est
Car, pour s’établir, l’Etat doit réprimer tout ce qu’il ne dérouté par la ville étrangère où il se trouve. C’est à se
peut s’approprier, qui se situe en dehors de son demander pourquoi cette hantise de l’espace et surtout
pouvoir. Or, la meute est toujours extrinsèque à pourquoi ce besoin impérieux de se déterritorialiser
l’Institution. Il n’y a de devenir que par rapport à un toujours plus loin et plus irrémédiablement.
intérieur et un extérieur, un dedans et un dehors, un oui
Il y a dans tout devenir un appel irrésistible du silence,
ou un non. Et rien n’est plus radical qu’un devenir car
de l’ineffable, qui est une forme de devenir-
celui-ci va toujours en s’intensifiant. Dib fait passer à
imperceptible. Car ce qui ne peut être dit peut toujours
son héros de Cours sur la rive sauvage des épreuves
être dissimulé par la parole qui dans ce cas lui sert de
interminables jusqu’à déboucher sur la ville-nova :
voile. Et cela n’est pas un échec du langage, mais
« Là où nous nous trouvions, c’était nulle part, et il
seulement une de ses possibilités. De même qu’une
n’était guère possible de deviner où nous émergerions.
part de non-dit est comprise dans toute parole, le
[…] Et … Entraîné par le même souffle avec tous ceux
silence est potentiellement présent dans toute
qu’elle projetait ou attirait, l’autre, la ville-nova,
expression. Il peut même, sous l’effet de certains
m’apparut80. […]. » Il y a dans les romans de Dib un
procédés rhétoriques particuliers, être la part la plus
conflit profond avec l’espace dans lequel tous les
intelligible d’un discours. Et c’est là un des dangers du
personnages sont pris. Dans la trilogie Algérie, c’est
devenir-écrivain, c’est-à-dire, le devenir-imperceptible
Dar-Sbitar et les terres des fellahs, dans les romans
ou la reterritorialisation dans son propre jardin.
suivants, c’est la ville comme espace d’anéantissement
; dans la trilogie nordique, il est question des pleines Quand l’écriture devient expérimentation, elle crée un
nordiques, vastes et lumineuses comme des déserts de espace d’illisibilité, d’enfouissement, d’opacité qui lui
est propre, qu’elle fait et dans lequel elle se fait.
80 Cours sur la rive sauvage, op. cit., p. 35.

70 71
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

Espace essentiellement ambigu car insignifiant, que le francophone en général et sur l’écriture de Mohammed
signifiant ne couvre pas et que le signifié ne représente Dib en particulier. Car, si les romans de la trilogie
pas. C’est pour cette raison que cet espace proprement Algérie ont fait accéder Mohammed Dib à la scène
littéraire est occulté par le discours idéologique qui lui littéraire, Qui se souvient de la mer l’affirme comme
ne tolère pas l’ambiguïté. Dans l’œuvre de Mohammed écrivain dans le sens le plus grand du terme.
Dib, cet espace apparaît pour la première fois dans Qui Désormais, tout en écrivant sur l’Algérie, l’écriture
se souvient de la mer où Mohammed Dib dibienne prendra de la hauteur pour interroger la
« expérimente » un espace ambigu qui prend ses condition humaine82.
distances avec celui du discours idéologique du
C’est à l’universel que tend l’écriture de Dib, dans Qui
nationalisme béat. C’est d’ailleurs cet élément qui a
se souvient de la mer et dans toutes les œuvres qui
rendu la lecture de ce texte difficile aux familiers de la
suivront. L’espace référentiel des romans aura
clarté des textes réalistes. Roman de la rupture par
réellement peu d’importance sur leur lecture.
excellence, du creusement, de l’enfouissement du sens,
Beaucoup de romans présenteront davantage des
Qui se souvient de la mer ouvre une ère nouvelle dans
espaces relevant de l’imaginaire que du réel. Et à
l’œuvre dibienne, l’aire de l’exigence. Exigence de
l’affolement de l’écriture qui rompt avec tous les codes
l’écriture, bien entendu, mais aussi de lecture. « […]
de la tradition romanesque s’ajoutera l’affolement des
Cette façon quಬont les gens de sಬagiter ! Cಬest déjà
82 « Ça devenait une sorte de jeu : où se trouvait la
contrecarrer lಬordre établi des saisons, des classes, des
différence ? Ce jeu se jouait au même moment dans la
metabkha, au plafond bas et enfumé, aux murs tachés de
races, de la vie, de la mort81.» Roman du renversement graisse, et à travers le monde, l’endroit était sans
de tous les ordres établis, Qui se souvient de la mer ne importance. Comme cette autre ville qui n’ignorait rien et
chantait néanmoins, ce qui ne manquait pas d’imprévus de
s’ouvre qu’aux lecteurs téméraires prêts à se délester prime abord ; mais personne ne se doutait encore de son
existence, nous n’entendrions pas de sitôt ses chansons
de tous leurs a priori sur la littérature algérienne
aussi bien que ses cris. Je continuais à l’épier, c’était
devenu un jeu, et nous ne savions quelle sorte de jeu ».
81 Qui se souvient de la mer, op. cit., p. 17. Ibid., p. 13.

72 73
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

personnages, leur détresse, leur humour, leur sarcasme d’Algérie, mais qui est aussi l’espace
qui obéiront à une force endiablée qui précipitera cauchemardesque sur lequel se font toutes les guerres.
l’écriture dibienne vers une dimension jusque-là C’est dans cette ville en proie à son propre désastre
inexplorée. Le travail de l’écriture devient alors une que le narrateur évolue. Pourtant, des références à des
recherche esthétique exigée par le contexte même de sa lieux réels existent dans cette ville en dévastation :
production, à savoir la francophonie. Jusqu’ici, les « Les oiseaux guerriers, les oiseaux iriaces qui se
textes de Dib étaient des tâtonnements timides, des gavent dಬolives battaient de leurs vagues ricaneuses les
tentatives d’alignement sur le modèle romanesque
falaises de Lalla Seti : octobre. Ils savaient ce qui se
métropolitain. Les premières œuvres de Mohammed
Dib portaient le poids d’une histoire littéraire qui passait entre les murs de la ville. Ils nಬen avaient cure.

s’était faite en Métropole. Mais désormais, Dib a Octobre84. », « Alors tu étais à Ouahrane85 ? », « -
conquis sa liberté d’auteur et prouvé qu’il pouvait Tiens, un jour que j’étais de passage à Moghnia86… ».
vouloir, pour reprendre la célèbre formule de Lalla Seti, Ouahrane, Moghnia sont bel et bien des
Nietzsche. lieux réels situés dans l’ouest algérien. Mais, bien que
ces références permettent de localiser l’intrigue dans
L’espace de Qui se souvient de la mer est un espace
une ville de la région ouest d’Algérie (Tlemcen
disloqué, constamment menacé par le chaos et la
notamment), elles ne justifient pas une lecture du
prolifération d’une ville monstrueuse, qui se déforme
roman selon les codes du réalisme. Bien au contraire,
sous sa propre excroissance : « Pendant que ces étages
ces lieux ne sont intégrés au récit qu’après avoir été
de folie poussent d'une façon chaotique, entre leurs
ravagés par la trame romanesque et travaillés par
échelles veillent sans s'user de féroces lueurs
l’écriture, au lieu d’être représentés par elle. Lalla Seti,
insomnieuses83. » Lieu du cauchemar où s’élabore le
Ouahrane, Moghnia sont dans Qui se souvient de la
récit de la guerre qui n’est pas seulement la guerre
84 Ibid., p. 14.
85 Ibid., p. 14.
83 Ibid., p. 65. 86 Ibid., p. 14.

74 75
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

mer littéralement des lieux autres qui témoignent du L’espace, enjeu principal du texte, n’est pas un espace
triomphe de l’espace littéraire sur ses propres encadrant les personnages et encore moins la scène sur
références. La rupture avec l’esthétique de la trilogie laquelle se déroule l’intrigue. Bien plus, l’espace dans
Algérie est donc ici consommée. Là où les textes de la Qui se souvient de la mer fait partie du récit, est lui-
première trilogie représentaient l’espace de la même intrigue, aventure, espace littéraire où se joue la
« nation » à venir, Qui se souvient de la mer éprouve destinée de l’œuvre. Il est personnage. Son drame est
cet espace, l’accable et le soumet à tous les dangers le drame du protagoniste et de l’homme algérien. Les

des interrogations les plus intransigeantes. « Quಬest-ce mots « metabkha », « Médresse », « Quaiçaria89 » par
exemple constituent par leur présence brute des
que jಬallais devenir à présent ? Etais-je venu manger espaces à part dans l’espace du récit global. Empruntés
mon cœur dans cette metabkha87 ? » se demande le directement à l’arabe algérien, sans traduction ni
narrateur dans la gargote où il mange habituellement. explication, ils creusent un espace d’enfouissement
La certitude niaise de l’idéologie nationaliste est ici dans l’espace de la langue française dont ils disloquent
battue en brèche par les interrogations du narrateur. la continuité phonique et sémique. Ils sont en cela
Pourtant le narrateur est viscéralement attaché à sa image ou symptôme de l’éclatement général qui
ville au point de s’y identifier comme à son corps88.

couloirs les plus tortueux possède, à coup sûr, plus


87 Ibid., p. 16. d’animation, plus d’idées, que le cerveau le plus actif du
88 « Sortant de la metabkha, tout à l’heure, je n’entendais plus ingénieux de ses habitants. Chacun, chaque galerie
encore qu’un grave bourdonnement à la limite de l’ultra- s’entend, sa vie propre, reliée toutefois par d’invisibles fils
son. Ce bourdonnement porteur d’un chant échappant aux au reste, notamment au centre nerveux que nous nommons
lois de l’harmonie s’accordait pourtant à ce qui m’entourait. Médresse, qui ne se limite d’ailleurs pas au seul Médresse
La disposition de la ville : un enchevêtrement de boyaux mais s’étend à toutes les circonvolutions voisines où un
creusés dans le basalte sur plusieurs étages, avec quelques monde en réduction s’abrite. Moi qui y habite depuis ma
fentes seulement sur l’air libre mais qu’il est fort difficile de naissance ou presque, je n’en vois la structure complète que
repérer, cette disposition même facilite la communication. par un effort d’imagination et de dépaysement que je ne
En effet, sommes-nous plus qu’un dédale à l’intérieur d’un peux soutenir longtemps. Je porte plus ma vieille cité
autre dédale à présent, abstraction faite de la faculté que comme mon corps ». Ibid., p. 24.
nous avons de nous déplacer ? Certes, le plus reculé de ces 89 Qui se souvient de la mer, op. cit., p. 59.

76 77
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

menace la ville et que le récit raconte. Comme si le sur la métaphore de la greffe spatiale de la nouvelle
récit contaminait la poétique et l’espace du récit cité sur l’ancienne (ou de la modernité européenne sur
débordait celui du livre. En effet, l’insertion brutale de la tradition tribale au Maghreb ?) et qui est perçue
ces mots du parler algérien n’a rien d’une visée comme une menace sur les habitants de la vieille ville :
ethnographique, car ceux-ci sont complètement « En arrivant, je trouvai, comme toujours, les femmes
dépourvus de leur composante exotique par le fait au courant, et qui sಬinquiétaient déjà de ne pas me voir
qu’ils ne sont pas même décrits. Leur présence est due
à la tension entre l’espace des nouvelles constructions rentrer. Lಬune dಬelles déclara que ce n’était pas un

et la vieille cité qui constitue la matrice fondamentale fameux système de bâtir nಬimporte où, et nಬimporte
du roman : " Les nouvelles constructions se
comment : des habitants inoffensifs en feraient les frais92.
multiplient, les travaux se poursuivent même de nuit –
» ; « Les nouvelles constructions sont entrées dans nos
et peut-on le dire ? – contre la ville90. » La nouvelle
cité que l’on construit à côté (au détriment ?) de murs, le jour, mais cಬest la nuit surtout que nous les

l’ancienne cité dont se réclame le narrateur occupe entendons croître et foisonner93 ». Image de
tous les personnages du roman91. Le récit entier se tisse l’instauration de l’espace moderne de la ville coloniale
sur l’espace tribal traditionnel du Maghreb, la
90 Ibid., p. 79. construction de la nouvelle cité ne se fait pas sans
91 « A ce point de ma réflexion, je tombai sur Hamid. Il violenter les habitudes de la population. Et sous la
arrivait, monté sur des échasses, dans la Quaiçaria où je
pénétrais aussi. D’abord, je ne devinai pas pourquoi il se menace du changement symbolisé par les nouvelles
hissait sur ces bâtons, pouvant à peine se déplacer, lui si fier
de la vigueur de ses jambes. Est-il besoin de dire que j’eux constructions, seul l’espace de la mer reste intact,
de la difficulté à entrer en conversation avec un homme « immuable »94.
juché si haut ? Lorsqu’il m’eut appris qu’il était chargé de
suivre les progrès des constructions, mon étonnement se
mua tout de suite en curiosité. Qui pouvait rester sans 92 Ibid., p. 61.
s’intéresser à cette autre cité qui venait de naître sous nos 93 Ibid., p. 65.
yeux. Et n’a pas fini de nous stupéfier aujourd’hui encore ». 94 « La mer se tient immobile, l’œil fauve. Sombre mais

Ibid., p. 59. calme et chaude,, elle nous entoure, semble veiller. Je

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

Espace de purification par le pouvoir de son eau, la rompre96. Unité vitale car elle engage la relation de
mer est aussi cet espace de mémoire, de sauvegarde de l’homme à son espace de vie. Et quand le narrateur
« la franchise première des choses ». Elle est ce qui évoque le pouvoir de la mer, c’est toujours ce pouvoir
reste, se répète, se perpétue comme le mouvement unificateur qui lui permet de retrouver même en
imperturbable et inéchangeable de ses vagues. La mer souvenir Nafissa et l’unité qu’elle symbolise : « terre
est mémoire « Quelque fois me parvient encore un unie », « champs tranquilles », « sensation complète de
brisement, un chant sourd », dira le narrateur à la fin paix ». Les mots mêmes que le narrateur associe à la
du roman « et je songe, je me souviens de la mer ». mer et à Nafissa sont ceux de la continuité et de
Elle est ce qui lie le narrateur à Nafissa, l’héroïne du l’immuabilité : « « bougent », « se balancent »,
roman : « Je sors de la grotte enfumée, et la terre unie, « rythme », « serein ». Alors que toutes les occurrences
les champs tranquilles émergent du ciel. Ces hauteurs qui désignent les nouvelles constructions sont celles de

oubliées où je me retrouve tout dಬun coup sont la rupture et de la violence97.

vivantes : elles bougent, se balancent, se déroulent 96 « L’ordre régnait. Je pris le boulevard du Centre, paisible,
avec ses grosses banques, son Hôtel des Postes, ses platanes
selon un rythme si serein, si ample, quಬil ne peut sous un ciel léger et nu. Les gens clopinaient en silence, à
pas prudents. Je sentais ce qui leur manquait : la présence
exister sensation plus complète de paix. Je devine, là- de la mer. Nous ne connaissons plus que la sèche, la
mortelle attente d’un monde de pierre. La mer vint me
dessous, la mer tendant un lien entre Nafissa et moi95. hanter une fois de plus. Je me ressouvins de l’époque
» Et ce lien entre Nafissa et le narrateur symbolise une ancienne où nous continuions à l’avoir à nos pieds, où elle
changeait toutes les rumeurs en fabuleuse chronique et nous
unité que la construction de la nouvelle cité risque de parlait d’innocence. On nous eût dit alors qu’elle fuirait un
jour, nous ne l’aurions pas cru. La paix de la mer nous
entourait. », Ibid., p. 104-105.
retrouve en sa compagnie la franchise première des choses. 97 « Les nouvelles constructions se multiplient, les travaux

Sans répit, dans la nuit, ses vagues ébranlent les maisons, se poursuivent même de nuit- et peut-on le dire ?- contre la
entrant par la porte de l’Est, traversant la ville dans toute sa ville. Et le jour ! Tout ça craque, gronde, hurle, s’étire en
longueur, et ressortant par la porte de l’Ouest. Au moins ai- hauteur, puis s’effondre subitement pour remonter ensuite.
je commencé au cours de ces interminables nuits à mieux la Jamais de cesse. De mémoire d’homme ou de femme, notre
connaître ». Ibid., p. 68. population n’a entendu vacarme aussi terrifiant, jamais
95 Ibid., p. 71. spectacle plus monstrueux ne lui a été offert. Parfois des

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

En se rendant pour la première fois dans la ville que de nombreux habitants ont payé de leur vie99 ? »
nouvelle, le narrateur, qui a oublié ses souliers, L’espace de la ville coloniale est érigé en « forteresses
éprouve physiquement la violence de l’espace urbain : hautes », image verticale du pouvoir de domination
« Soudain, je sentis que des pointes aiguës me qu’exerce la cité coloniale aux constructions nouvelles
déchiraient le pied gauche et me pénétraient sur la vieille ville tassée à l’ombre, toute faite de
profondément sous la plante. On avait encore oublié de galeries et de grottes. Espace de pouvoir qui se
me mettre des souliers ! Gémissant et sautillant, je pris construit en hauteur, la ville coloniale est aussi
mon pied dans mes mains : du sang coulait de l’espace du non-lieu, du simulacre, de la démesure qui
plusieurs coupures98. » Mais même menaçant, l’espace prive l’homme de toute emprise sur son espace. Aussi
de la ville moderne n’est pas sans exercer d’attrait sur l’espace de vie devient-il un espace de mort, de la
les habitants de l’ancienne cité. Or, de l’espace de la disparition100.
fascination à celui de la mort, la frontière est vite
La lutte quasi existentielle entre l’homme et l’espace
franchie : « Plus vous regardez ces forteresses, plus
se prolongera de manière encore plus accentuée dans
vous vous laissez pénétrer par le rayonnement qui
Cours sur la rive sauvage. La thématique de « la rive
émane dಬelles, et tous vos tourments semblent sauvage » est d’ailleurs une thématique majeure dans
s’évanouir. Est-ce là que gît le secret de cette attirance l’œuvre de Mohammed Dib. Elle symbolise l’espace
de l’entre-deux, la limite et le seuil, l’espace de
explosions en partent qui tordent les bases de la ville ;
l’Histoire ne donne pas d’exemple, même approximatif, de 99Ibid., p. 97.
ce qui se passe là, sous nos yeux. Les bombardements, les 100« J’entrai dans une rue qui part de la place ; là encore,
tirs, les stridulations, les huées et les éclairs qui entourent la des cris, des appels. Elle n’est pas longue, cette rue, on la
nouvelle cité, s’il leur arrive par hasard de s’interrompre, ce parcourt en quelques pas en temps ordinaire. Il ne me fallut
n’est jamais pour bien longtemps : sous le silence qui nous pas moins d’une heure pour arriver au bout ; les distances,
paraît être revenu, persiste un tumulte vague et uniforme, dans cette mort de l’espace et du temps, s’étaient
composé de meuglements, de soupirs, de tintements. Le indéfiniment allongées, leurs cadavres s’étaient soudain mis
calme, le repos complets sont à jamais bannis de notre à grandir et s’effacer, et dans l’inertie qui les frappait, les
existence. », Ibid., p. 79. choses, vidées de toute matière, de toute énergie, n’étaient
98 Cours sur la rive sauvage, op. cit., p. 89-90. plus que des simulacres . Ibid., p. 100.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

menace d’où surgit l’inconnu. C’est le point de fuite ou l’appréhension de l’espace est une quête mystique de
d’anéantissement de l’individu. C’est cette barrière ou la signification du désir de la ville-femme-autre qui
ce seuil que le narrateur de Cours sur la rive sauvage anime le narrateur.
franchira. « Nous partîmes101 », c’est ainsi que
L’enjeu d’une telle représentation de l’espace littéraire
commence d’ailleurs ce roman du mouvement par
comme espace de déterritorialisation est immense pour
excellence où la confusion du texte et du contexte est
le devenir de l’œuvre dibienne. En rompant le lien
poussée à l’extrême jusqu’à poser un véritable
avec l’espace référentiel, l’écrivain se dégage de la
problème de conscience. Conscience du personnage
fonction sujet, « s’absente » dans son œuvre, pour
d’abord qui a l’air de se chercher à travers l’espace
reprendre l’idée blanchontienne de la disparition de
comme si l’identification de l’espace, sa localisation
l’écrivain derrière son œuvre103. Le texte n’est plus
sur ce lieu engageait sa propre identité. Conscience de
sommé de produire un sens préalable et encore moins
l’espace par la suite, de l’espace que le narrateur a du
de représenter une réalité qui lui est extérieure, et s’il
mal à reconnaître, à dompter. Espace d’anéantissement
arrive encore au texte de coller à son espace
où tous les dangers sont à craindre102. Dans Qui se
référentiel, il ne le fait que secondairement, sans
souvient de la mer, l’épreuve de l’espace devait
manquer en rien à ses possibilités (responsabilités ?) :
déboucher sur une prise de conscience politique du
possibilités de sens, mais également de non-sens ou de
narrateur. Mais dans Cours sur la rive sauvage,
refus de sens. L’espace du texte ne se pose plus
101Ibid., p. 7. comme signifiant d’un signifié, mais il est lui-même
102 « Nous partîmes. Dragons remuant le fond de l’avenue,
des eaux et des nuées envahies de mouettes attaquaient, enjeu problématique. C’est l’enjeu de l’écriture qui
sans l’atteindre, l’or du ciel tendu au-dessus et au-delà crée cet espace premier, pur, pourrait-on dire, d’où le
d’arbres, de jardins profonds, mais dévoraient les hauteurs,
les villas, les rares qui s’éloignaient ou se rapprochaient sur sens découle. Mais, pour Dib, le sens qui naît de cet
des lignes infinies. Nous nous réfugiâmes dans une forêt où
les chiens s’entrecroisaient sans trouver l’issue, puis nous
espace littéraire n’est pas l’ancien sens idéologique,
revînmes vers la perspective balayée par la charge des
vagues. Nous débouchâmes sur un monde de flammes ».
Ibid., p. 7. 103 L’Espace littéraire, Paris, Gallimard, 1955, p 21.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

comme dans les romans de la trilogie Algérie. Il est branches au-dessus de votre tête. Mon père et ma mère
sans antériorité mais aussi sans postériorité. Il n’est pas se tenaient là, près et loin l’un de l’autre105. […]»
issu d’une évolution des idées nationalistes de Pourtant, Qui se souvient de la mer partait
l’écrivain, et moins encore de leur pourrissement. Il est vraisemblablement d’un projet d’une représentation de
le sens présent et dévastateur de l’explosion du signe la guerre, et nous voici en face d’une énorme béance,
littéraire104. d’un gigantesque trou noire où disparaissent les
édifices, les dates, les personnages, les référents, les
L’espace du texte est disloqué par une « cassure
sens, comme si l’écriture avait bouffé les mots et les
irréparable ». La « ville familière », celle de La Grand
avait vidés de leurs significations. C’est l’imaginaire
Maison et des romans de trilogie Algérie est dévastée
de la guerre donné à voir par le texte au moyen d’une
par « les puissances qui veillaient », qui minaient le
écriture de la guerre, d’une machine de guerre qui n’a
langage : « J’adressai alors un sourire d’adieu à des
pu se prémunir du péril de sa propre dislocation, tout
ombres, à une maison. Je venais de les reconnaître du
comme le monde qu’elle s’est donnée comme tâche de
fond de la brume qui m’habitait. Un abricotier étalait
représenter. L’espace imaginaire du récit a triomphé de
ses branches dans le patio et, d’un angle, grimpait une
l’espace de l’écriture et a emporté dans sa
vigne jusqu’à la terrasse, d’où elle balançait ses
précipitation, sur la ligne de fuite littéraire, les règles
104 « Ces syllabes n’avaient pas plus tôt effleuré mes lèvres du récit, le genre, la structure, l’ordonnancement des
que les murs des salles s’effondrèrent avec un long séquences, tout au profil d’une représentation au plus
grincement. De toutes les gorges, un cri jaillit, remplit
l’espace et ne se répéta plus. L’assistance se trouva près du chaos. La ligne de fuite a pris le dessus sur le
dispersée, ou engloutie par les crevasses qui s’étaient
fil de la narration. Le roman est pris dans un tourbillon
ouvertes autour de nous. » […] « C’était le naufrage. Une
cassure irréparable disloquait la ville familière, hermétique, de déterritorialisation-reterritorialisation : la langue
que nous avions élevée autour de nous, que nous croyions
avoir apprivoisée. Sans désemparer, les puissances qui française est déterritorialisée dans l’imaginaire culturel
veillaient sous ses murs faisaient irruption, proliféraient ; maghrébin de l’auteur qui se retrouve, lui-même,
sans désemparer, elles la désarticulaient et la tordaient. Le
sceau était rompu », Cours sur la rive sauvage, op. cit., p.
21-23. 105 Ibid., p. 9-10.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

reterritorialisé dans l’espace métropolitain du roman Le chaos, c’est l’aboutissement inéluctable du


qui se déterritorialise dans l’espace légendaire du conte cheminement périlleux d’une conscience littéraire en
populaire oral du Maghreb et ainsi de suite... devenir. De cette conscience qui réunit toutes les
contradictions de l’écrivain précurseur sortira l’auteur
Cet espace « fabriqué » par le texte et dans lequel tout
des chefs d’œuvres de la trilogie nordique. Car, dans le
s’anéantit est ce qu’on pourrait appeler l’espace
cas de Dib, on peut dire que l’écrivain s’en est bien
littéraire déterritorialisé dans lequel l’œuvre vit,
sorti107, puisque dans toute chose, seuls les degrés
gravite comme une planète détachée de tout, et qui ne
supérieurs importent, comme le dit si bien Nietzsche.
tient encore à l’univers humain de l’auteur que par un
Mais dans Cours sur la rive sauvage, la lutte n’avait
obscur et fragile lien de filiation que la moindre
pas encore connu l’heureux dénouement des autres
incompréhension risquerait de briser à jamais.
œuvres venues après. L’écrivain était encore en danger
C’est l’explosion du signe littéraire qui aboutit à un et l’espace littéraire pouvait à tout moment se
véritable « naufrage » du monde familier du narrateur. transformer en espace de la mort. En effet, le narrateur
C’est l’écroulement de la représentation traditionnelle de Cours sur la rive sauvage ne décrit pas une société
de l’espace. Le texte ne représente plus le monde, mais algérienne sous la colonisation, ce qui aurait supposé
s’en dédouane et s’en dédit, en quelque sorte. Il est
ruines, à des débris de vie ! Vides ou verrouillées sur leurs
ainsi le lieu de la lutte, de l’ancien et du nouveau, de la cargaisons de passagers, de longs tramways, des autos, aussi
tradition et de la modernité, de la ville morte et de la superflus, continuaient à rouler à toute allure. Leurs berlines
sombres se télescopaient sans jamais se heurter. Ils
ville zombie qui se construit sur ces décombres106. voyageaient sans doute ainsi à perpétuité. (A moins que
l’autre n’achevât d’effacer les traces de notre ville.) […]
106 « […] Cette multitude hallucinée, l’égarement sans fin Sur l’agonie de la cité, les lampadaires brûlaient d’une
des tunnels, l’autre (la ville étrangère), nous cernaient flamme égale. Il en surgissait d’autres, de nouveaux, plus
comme un brouillard. L’autre (la ville étrangère) avait déjà nombreux, du chaos ». Ibid., p. 24-25.
en grande partie démantelé notre métropole. Des devantures 107 Tous les écrivains algériens francophones n’ont pas

échappées par miracle à sa férocité –pour un bref laps de connu la longévité littéraire de Dib. On peut penser à Malek
temps-illuminées, brillaient encore, éclairaient sans HADDAD auteur du Le Quai des fleurs ne réponds pas qui
interruption, parfois des rues entières. Mais combien n’ayant pas pu « accepter » sa francophonie renonça
inutiles étaient ces lumières mortes dispensées à flots à des définitivement à l’écriture.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

un écart dans l’énonciation avec un effet de barrière ces mots autour de nous. La ville envahisseuse les émit
littéraire qui protègerait, en quelque sorte, le narrateur ensuite à l’imitation d’un message, les répéta à
de l’espace de la narration et le mettrait « au-dessus » plusieurs reprises pour que nul ne les ignorât109. » La
du texte. D’ailleurs, cet effet est souvent désigné par le colonisation n’est plus un événement historique
terme de « narrateur omnipotent », avec l’image d’un d’archive, mais un drame d’actualité. L’écriture ne
dieu perché sur les nuages, indifférent au drame des décrit pas le drame, mais le recrée et l’espace littéraire
personnages qu’il raconte. Le narrateur de Cours sur la est désormais lieu de tous les risques. En effet, Cours
rive sauvage ne prend pas de distance vis à vis de sur la rive sauvage ne permet pas une lecture
l’histoire qui se joue en lui et qui n’a d’autres enjeux distanciée ou « protégée » de l’Histoire. Il n’offre
que son propre devenir : « Ni déviation, ni écart ». La qu’une vision en émersion du drame du narrateur, c’est
colonisation, qui reste la matrice fondamentale du pour cela que le rivage est sauvage et l’approche
texte, n’est pas décrite, mais vécue, ce qui fait toujours périlleuse110.
du narrateur un « rescapé » et non un témoin : « Sur les
Le drame de la lutte de l’ancienne ville avec la
fondations de lಬancien centre de la capitale, moi qui nouvelle, qui a commencé dans Qui se souvient de la
allais, un parmi les rescapés du cataclysme […]. La mer, s’achève par l’anéantissement de la médina. Le
menace « des nouvelles constructions » de Qui se narrateur, rescapé de sa ville, se retrouve transféré dans
souvient de la mer atteint à présent l’espace vital du
109Ibid., p. 29.
narrateur : « Roulé, évidé par la ville dévoreuse, ne me
110 « Dans le vide noir, absolu, qui s’était fait, les dernières
sentais poreux, et blanc, moi aussi. Je ne me traces de vie s’éteignirent… […] Puis l’espace s’étoila de
retournerais pas108. » Cette narration in vivo place le milliers de points brillant hérissés de dards. Avec un parfait
ensemble, ces minuscules soleils vinrent se placer, chacun
narrateur au centre de la tourmente. « - Vous êtes devant l’un de nous. Avec le même ensemble, ils
explosèrent. Je titubai et en oubliai Radia. Il n’y eut pas
arrivés au Centre. L’espace avait proféré et répercuté alors que la ville, ou ce qui en subsistait, qui fut pulvérisé :
l’espace bascula. […] Là où nous nous trouvions, c’était
nulle part, et il n’était guère possible de deviner où nous
108 Cours sur la rive sauvage, op. cit., p. 28. émergerions ». Ibid., p. 33-34-35.

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un espace nouveau. D’ailleurs, c’est pour cela qu’il est drame du narrateur de Cours sur la rive sauvage, le
« rescapé » et non victime. Cet espace autre, c’est drame de l’écrivain francophone, la traversée de tous
l’espace littéraire, l’espace de la résistance, de la ville- les dangers qu’il entreprend sur la rive sauvage de la
nova où le narrateur cherchera Radia, souvenir de la littérature : « Jಬavançai encore et, dès lors, je nಬobservai
femme aimée et de l’ancienne ville perdue111.
plus de pause. Il nಬy avait de tous côtés que couloirs,
Dans l’espace littéraire de la ville-nova, le narrateur
renfoncements, niches112 […] ». Mais le déchirement
sera déchiré entre le souvenir Radia-la-médina et les
n’est pas le seul risque qui guette le narrateur dans
appels d’Hellé-la-ville-moderne. C’est le véritable
l’espace de l’entre-deux Hellé-Radia de la ville-nova.
111 « […]Et … Entraîné par le même souffle avec tous ceux Aussi est-il en proie au drame babylonien de la langue
qu’elle projetait ou attirait, l’autre, la ville-nova, m’apparut.
[…]. La lumière se fit. J’embrassai d’un regard la vision qui étrangère qui est le dilemme de l’écrivain
affluait vers nous. Ces stridulation et ces lumignons qui
francophone : être étrangers à la langue, à l’histoire
avaient l’air doués de volonté, c’était elle, elle qui accourait
dans un mouvement de ressac après avoir éliminé jusqu’au littéraire française et s’adresser aux siens dans une
dernier grain de poussière de notre antique cité. Des artères
s’ouvraient, elles glissaient et chantaient. Quelques une de langue étrangère. Ainsi, entre le souvenir de Radia et
nos compagnes de transfert éclatèrent en sanglots ; les les appels d’Hellé, le narrateur doit chercher une
hommes lancèrent des vociférations de joie. Je compris la
jubilation de ceux-ci autant que l’émotion de celles-là : la signification au « désordre babylonien » dans lequel il
ville-nova se matérialisant autour de nous était un havre, un
lieu de répit. Je me surpris moi-même murmurant une prière est plongé : « Plutôt quಬun piège, il me semble plus
pour qu’il en fût ainsi. Et pour toujours, si ce n’était pas
trop demander. […] Je glissai encore durant quelques vrai que le désordre babylonien auquel, croit-on, la cité
mètres, je contournai l’angle d’une galerie voisine. J’arrivai
à un carrefour et aperçus Radia à peu de distance. […] Et est vouée, recèle une signification. Toutes ces cavités,
puis j’eus de plus en plus de peine à décoller mes semelles ces voies, ces lignes, ces parois, ces sapes, proclament
d’un sol cotonneux. L’atmosphère s’émiettait en une neige
charbonneuse. Tout au fond dansait une flamme claire ; l’air un maître-sens113. » Mais la quête du narrateur
autour de Radia s’était embrasé. Un pas. Encore un pas.
Mais de quel côté la rejoindre ? Droite, elle attendait, puis
elle changeait lentement de place. Elle souriait d’ailleurs,
tantôt près, tantôt loin sur les rampes du temps ». Ibid., p. 112 Ibid., p. 46.
35-36-37. 113 Ibid., p. 53.

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s’achèvera sur une perte totale de repères et sur Mais le chaos poétique né de l’explosion du cadre
l’impossibilité de fixer un sens à ses pérégrinations114. réaliste de l’écriture dibienne après l’indépendance de
l’Algérie fera naître le seul espace possible de
Ainsi, la littérature, qui tend vers l’ambiguïté, crée un
l’Algérie décolonisée, c’est-à-dire un espace en
espace d’opacité ouvert sur l’inintelligible dans lequel
devenir ouvert sur toutes les interrogations. C’est cet
le sujet d’énonciation se dissout et renonce à son
espace que construit le diptyque Dieu en Barbarie et
emprise sur le sens. Et, en rompant le pacte de
Le Maître de chasse qui se fondent tout deux sur le
référence réaliste, le texte admet en son espace toutes
conflit spatial de l’Algérie indépendante, sur la lutte de
les contradictions, toutes les confusions que le discours
l’espace traditionnel avec l’espace moderne. Mais cette
idéologique a occultées. Le texte ne tend plus à la
lutte n’est pas binaire, ni dialectique, c’est la lutte
vérité historique, mais démultiplie à l’infini les
catalytique de toutes les forces en présence sur
possibilités de sens, et ouvre l’espace du texte aux
l’espace émergeant de l’Algérie indépendante. Et c’est
mensonges, falsifications, manipulations d’une
tout à fait normalement que cette lutte se jouera aussi
narration équivoque faite souvent par la voix de
sur l’espace littéraire, seul espace capable de s’ouvrir à
personnages obscurs exempts de toute authenticité.
tant de contradictions, sans craindre le contre sens ou
114 « Ces couloirs baignent dans une lueur d’argent voilée le non-sens. C’est d’ailleurs sur ce point que le
qui suinte des murs. Les plafonds ne se tiennent jamais au
même niveau. Ils s’élèvent très haut ; puis ils redescendent, discours idéologique s’est violemment heurté au
après un coude, si bas, que je me vois contraint d’avancer discours littéraire en Algérie, après l’indépendance. En
plié en deux. Les parois latérales se livrent à des feintes
analogues. Ici, largement écartées, là aussitôt resserrées à tant que discours de pouvoir, le discours idéologique
s’étrangler. Et les angles. Si nombreux, si brusques, et
ne tolère guère les interrogations ouvertes qui
orientés dans des sens imprévus : ils me font perdre toute
idée de direction. Et perdre simplement la tête. Je ne sais risqueraient de dévier du récit mythique du roman
pas, je ne sais plus depuis longtemps si je vais de l’avant ou
si je reviens sur mes pas. De même, j’ignore si je suis dans national pour mettre au jour ses incohérences
une voie principale ou dans une ramification secondaire historiques, alors que les deux romans de Dib se
sans issue. Les murs, leur béton, la configuration de
l’ensemble, ni l’architecture du tunnel ne sont fait pour fondent justement sur ce renoncement à la maîtrise de
fournir une indication ». Ibid., p. 72.

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la vérité historique, et interrogent l’espace de la nation l’écriture dibienne prend la forme d’une véritable
en tant qu’espace de devenir. Le discours idéologique recherche esthétique qui passe d’abord par la
se construit sur la confirmation de son objet, et affirme déconstruction de son propre modèle d’importation-
sa présence dans l’espace de la nation (patrouille, imitation, à savoir le roman réaliste. Ainsi, les romans
barbelés, uniformes, tous les symboles visibles du de Dib de la période post-indépendance sont, avant
pouvoir), alors que le discours littéraire opère par tout, des lieux d’éclatement du roman comme si, pour
absence, effacement, obscurcissement. En interrogeant s’élaborer, l’espace littéraire nouveau de Dib avait
le devenir de la nation, le roman pose l’Algérie besoin de vaciller dans un non-lieu historique mais
indépendante comme potentiellement en devenir et aussi esthétique : le lieu de l’innocence première du
postule ainsi la possibilité de son évolution alors que le monde d’avant la chute ? … La terra nova de Cours
discours idéologique s’est fondé sur l’affirmation de sur la rive sauvage ?
son unicité comme condition unique de la pérennité de
Désormais, la tâche de Mohammed Dib est colossale :
l’espace de la nation, et a posé l’idéologie du Parti
donner un style à son désir. Désir de liberté absolu qui
Unique comme seule possibilité pour l’Algérie
a mérité tous les sacrifices. Sacrifice du conformisme
indépendante.
des débuts, puis sacrifice de la table rase, du chaos, de
Les récits de la période post-indépendance de Dib l’éclatement que l’auteur a entrepris depuis Qui se
n’entament pas seulement la véracité du discours souvient de la mer. Mais après Cours sur la rive
idéologique quant au passé révolutionnaire, mais sauvage, tous les espoirs sont possibles. L’auteur peut
ébrèchent aussi le dire romanesque lui-même en désormais « écrire ». Tout ce qu’il avait entrepris
mettant en scène la faillite du roman à prendre forme jusqu’ici n’était que des ébauches, des épreuves, des
dans l’espace du langage. Comme si le roman devait luttes nécessaires pour l’établissement d’un style.
abandonner tous ses codes formels, en particulier ceux L’écrivain s’est fait « chameau », et a porté sur son dos
du réalisme, pour que la greffe romanesque puisse le pesant fardeau de l’idéologie nationaliste et s’est
prendre dans l’univers maghrébin. Désormais, soumis à toutes ses injonctions. Il s’est ensuite rebellé

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

et est devenu « lion ». Il s’est attaqué à l’édifice du


Ainsi, La Danse du roi marque avant tout un saut
roman réaliste, et a rompu ainsi le cordon qui le liait au
référentiel dans l’œuvre de Mohammed Dib. C’est le
mouvement nationaliste et son présupposé de
premier roman ancré dans l’Algérie indépendante. Ce
l’intelligibilité de l’Histoire. Mais, pour rester dans
nouvel ancrage référentiel « apparent » fait suite,
l’image de Nietzsche du devenir, il lui reste à devenir
comme vu précédemment, au brouillage de l’ancrage
enfant afin de devenir créateur. Et c’est avec La danse
référentiel de Qui se souvient de la mer et Cours sur la
du roi que Mohammed Dib accomplira le troisième
rive sauvage, bien que la référence tacite au contexte
stade de la métamorphose nietzschéenne115.
de la colonisation soit encore bien perceptible dans ces
115 Voici comment Nietzsche présente les trois deux romans. Brouillage qui, de son côté, a succédé à
métamorphoses dans Ainsi parlait Zarathoustra : « LES
TROIS METAMORPHOSES : Je vais vous dire trois
métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient
chameau, comment le chameau devient lion, et comment il ne doit plus y avoir de « Je veux » ! Ainsi parle le dragon.
enfin le lion devient enfant. Il est maint fardeau pesant pour Mes frères, pourquoi est-il besoin du lion de l’esprit ? […]
l’esprit, pour l’esprit patient et vigoureux en qui domine le Créer des valeurs nouvelles — le lion même ne le peut pas
respect : sa vigueur réclame le fardeau pesant, le plus encore : mais se rendre libre pour la création nouvelle —
pesant. […] L’esprit robuste charge sur lui tous ces c’est ce que peut la puissance du lion. Se faire libre, opposer
fardeaux pesants : tel le chameau qui sitôt chargé se hâte une divine négation, même au devoir : telle, mes frères, est
vers le désert, ainsi lui se hâte vers son désert. Mais au fond la tâche où il est besoin du lion. Conquérir le droit de créer
du désert le plus solitaire s’accomplit la seconde des valeurs nouvelles — c’est la plus terrible conquête pour
métamorphose : ici l’esprit devient lion, il veut conquérir la un esprit patient et respectueux[…]. Mais, dites-moi, mes
liberté et être maître de son propre désert. Il cherche ici son frères, que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ?
dernier maître : il veut être l’ennemi de ce maître, comme il Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ?
est l’ennemi de son dernier dieu ; il veut lutter pour la L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une
victoire avec le grand dragon. Quel est le grand dragon que roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une
l’esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître ? « Tu dois », sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô
s’appelle le grand dragon. Mais l’esprit du lion dit : « Je mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut
veux. » « Tu dois » le guette au bord du chemin, étincelant maintenant sa propre volonté […] Je vous ai nommé trois
d’or sous sa carapace aux mille écailles, et sur chaque métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient
écaille brille en lettres dorées : « Tu dois ! » Des valeurs de chameau, comment l’esprit devient lion, et comment enfin
mille années brillent sur ces écailles et ainsi parle le plus le lion devient enfant. — . (Ainsi parlait Zarathoustra,
puissant de tous les dragons : « Tout ce qui est valeur — traduction par Henri Albert, Société du Mercure de
brille sur moi. » Tout ce qui est valeur a déjà été créé, et France, 1903 [sixième édition (Œuvres complètes de
c’est moi qui représente toutes les valeurs créées. En vérité Frédéric Nietzsche, vol. 9, pp. 33-36).

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la transparence de l’ancrage réalistes des textes de la rapporter en détail la totalité de l’histoire, comme
trilogie Algérie dans le contexte de la colonisation. l’avoue Arfia à la fin du livre : « Tu m'écoutes ? Je ne
Ainsi, l’ancrage référentiel du texte situe l’histoire à t'ai pas tout raconté... On ne peut jamais tout raconter.
l’heure du premier bilan de l’Algérie indépendante116 : Tu ne sais pas tout. Qu'est-ce que je voulais dire, déjà ?
bilan négatif qui a heurté la plupart des intellectuels Je ne sais plus117 ! » Et, l’espace ambigu, incertain de
algériens. Et, c’est dans une Algérie désenchantée où la mémoire pourrait se transformer en espace de la
l’euphorie de l’Indépendance s’est tarie mort, mort du récit réaliste notamment. Ici, se dessine
progressivement que Dib place les protagonistes du l’un des traits majeurs de l’esthétique dibienne à savoir
roman : Rodwan et Arfia. Mais, c’est Arfia qui prend l’impossibilité consubstantielle de la parole littéraire à
en charge le récit et raconte ses souvenirs avec ses rendre compte de la réalité. En plus, l’écriture
compagnons au maquis. De là, le devenir-enfant de dibienne, depuis Qui se souvient de la mer, procède
l’auteur passe d’abord par le devenir-femme du rarement par écrit linéaire, en adoptant une écriture de
narrateur. En effet, Arfia et Rodwan se sentiront exclus guérilla qui privilégie toutes les formes de
de cette Algérie nouvelle, ce qui les contraint à vivre contournements, de détours, de retournements, comme
dans leur souvenir. Aussi, l’espace référentiel si toute sa poétique était une tentative de prendre la
d’apparence du roman se dédouble-t-il de l’espace réalité par surprise, à défaut de la cerner directement
anachronique de la mémoire. L’espace du roman est par les mots.
intériorisé par les personnages car les événements
La vacance de l’espace référentiel du roman se révèle
principaux du récit (la fuite nocturne des maquisards et
par l’absence frappante des descriptions des lieux que
l’enfance de Rodwan) se sont déjà déroulés, situant le
traversent les personnages dans une indifférence totale.
lieu de la parole narrative dans la mémoire de Rodwan
Indifférence réciproque car l’Algérie indépendante à
et Arfia, mémoire forcément parcellaire et incapable de
laquelle ils reviennent ne leur a réservé ni accueil ni
116A la même époque étaient publiés Le Muezzin de
Mourad Bourboune (1968) qui a critiqué sévèrement le
pouvoir en place en Algérie. 117 La Danse du roi, op. cit., p. 204.

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place. Ainsi, Arfia et ses compagnons, qui ont voix, lಬhistoire d’un homme déshonoré obligé de
contribué à l’indépendance du pays par leur combat au
quitter la ville et le récit de son enfance), sans
maquis, se retrouvent comme des parias au même titre
qu’aucun sens ne se dégage. Comme si à la faillite de
que les idéaux révolutionnaires qu’ils ont défendus et
la mémoire correspondait l’échec du langage et de la
que les représentants du nouveau gouvernement du
forme romanesque à saisir l’histoire dans toute ses
pays semblent avoir complètement oubliés. Les
vicissitudes. C’est une histoire révolutionnaire que le
protagonistes du roman sont dans une dimension
discours idéologique a voulu rendre unique tout
spatio-temporelle anachronique, que ce soit sur le plan
comme son parti politique, ne débouchant en fin de
des événements ou sur celui des idées. Ce sont bel et
compte que sur le vide d’une parole insignifiante :
bien des personnages d’un autre temps qui suscitent
« Parce que la liberté, c'était alors notre fête. Et voici
plus de méfiance que de curiosité. C’est la raison pour
que se lèvent les temps vides, et qu'en dedans on
laquelle ils sont finalement envoyés dans un asile de
s'écoute parler tout seul118 ». Ce monde vidé de sens où
fous.
se retrouvent les personnages du roman succède à
A l’univocité de l’écriture réaliste, succède la pluralité l’espace du tertre enchanté, émouvant, symbolisant le
d’une écriture expérimentale de la guerre qui éprouve maquis et ses idéaux révolutionnaires, où Rodwan se
le chaos au lieu de le représenter. La pluralité des rendait pour ses méditations au début du roman119.
récits qui se font dans l’espace creux de la mémoire de 118 Ibid., p. 100.
Rodwan et Arfia permettent de mesurer l’étendue de la 119 « Sa marche avait conduit Rodwan insensiblement à ce
tertre bosselé de roches. Il découvrait l’autre versant, le plus
distance qui sépare désormais le dire littéraire abrupt - si on lui comparait la douceur de la côte prise pour
plurivoque de Dib, du discours monosémique de monter jusqu’ici. Les mêmes têtes éclatées de pierre
blanche, toutes en pointes, toutes tavelées de lichens, se
l’idéologie nationaliste. L’affolement de la narration pressaient sur ce revers, entre des panaches de thym,
d’armoise et de joncs. Il s’arrêta, il n’était pas fatigué, ni
fragmentaire se voit notamment à travers le impressionné par le point de vue. Surprenante certainement,
personnage de Rodwan, dans la mémoire duquel se la perspective circulaire de sierra qui s’ouvrait en face de lui
et embrassait une profonde plaine intérieure. Mais surtout
font une multitude de récits (le récit en italique de la reposante, émouvante de solitude et d’infinie clarté

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Le maquis, autrefois espace de lutte pour la liberté, est Nous avons vu comment l’esthétique de Mohammed
à présent édifié en lieu d’idéal, d’un idéal Dib a évolué pour passer d’une écriture réaliste de la
révolutionnaire dont subsiste seulement le souvenir certitude à une écriture cultivant davantage l’ambiguïté
dans la mémoire de Rodwan qui désire avant tout et l’incertitude : des textes de la trilogie Algérie
« […] plonger dans les sources des ténèbres et idéalisant la révolution jusqu’à La Danse du roi, où
surprendre cette parole à son véritable point cette même action révolutionnaire auparavant érigée en
d'émission, non sur un visage, mais à son origine idéal, est parodiée. Mais, avec le dyptique Dieu en
inéclaircie, plus oubliée que l’oubli120 […] ». Mais Barbarie et Le Maître de chasse, une nouvelle ère
quel est cette parole qui tourmente Rodwan ? Est-ce s’ouvre dans la trajectoire littéraire de Mohammed Dib
celle de la promesse, du serment révolutionnaire : celle de l’interrogation et de la pensée. A partir de ces
bafoué, piétiné dans cette ville, évidé de ses idéaux ? deux romans, l’auteur adopte une posture inédite dans
Ou est-ce celle de la déception de la révolution qui a la littérature algérienne francophone, celle de
accouché d’un rien, d’un vide comme cela s’est l’écrivain penseur de sa société. Désormais,
produit avec Wessen qui, après avoir longtemps Mohammed Dib ne se contentera plus d’être écrivain
attendu devant le portail fermé de la propriété du riche observateur, rapporteur des préoccupations de son
Chadly, avec l’espoir de prendre part au grand banquet peuple et de sa société, mais sera penseur et acteur du
offert par le riche homme, a vu le portail s’ouvrir sur le devenir de l’Algérie. C’est pour cela d’ailleurs que Dib
vide : « Oh ! Le portail baille grand ! Visez-moi ça ! renoue d’une certaine manière avec l’écriture réaliste
Mais... il n'y a rien derrière ! Des orties ! De la dans Dieu en Barbarie et Le Maître de chasse. Ce
ferraille ! Des trucs de récupération ! Des tas d'ordures 121! retour au réalisme est d’autant plus nécessaire dans ces
» deux romans que l’auteur y traite vraisemblablement
du devenir de l’Algérie indépendante.

solaire ». Ibid., p. 7. Dieu en Barbarie pose les deux éléments


120 Ibid., p. 52.
121 Ibid., p. 149. fondamentaux de l’espace de l’Algérie indépendante :

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la ville et la campagne. De ces deux éléments spatiaux splendide cadre-splendide comme sa silhouette et tout
émanent les figures principales du roman qui ce qui touchait de près ou de loin à sa personne – de la
représentent aussi les deux courants de pensée en lutte résidence dಬEl Kalaa […] Le décor lui-même était de
pour l’orientation de l’Algérie indépendante : la figure
connivence : cette maison pleine de choses françaises
du technocrate (Kamal Waëd) ancré dans la ville et
mais qui restait en dépit de tout une maison algérienne122.
celle du traditionalisme voire du tribalisme (Hakim
» Pour la première fois, Dib apporte un élément
Madjar), plus proche de la terre et des fellahs.
nouveau à sa pensée spatialisée de l’Algérie. En effet,
Le roman commence par une discussion intellectuelle les textes de Dib représentaient le conflit colonial sous
dans un lieu fortement symbolique, la villa coloniale la forme allégorique de la lutte de la Cité avec la
du Dr Berchig. La villa est d’abord le lieu de la perte, Médina, de la ville avec le maquis, de la machine avec
de la perte de la terre conquise par le colonisateur. Elle la terre, du colonisateur avec le fellah. Mais, un
est aussi symbole du prestige, du pouvoir bâtisseur et troisième élément est désormais introduit dans
intimidant du colonisateur. Mais en l’espèce, elle est l’équation algérienne, en l’occurrence la villa où tous
surtout symbole de la reconquête de l’espace colonisé. les espaces symbolisent l’influence latente de la
La villa est pour l’Algérien un trophée, vestige d’une colonisation sur le devenir de l’Algérie postcoloniale.
époque dont il est sorti vainqueur. Elle est même un
Il est d’ailleurs important de noter que la fin du roman
espace de l’entre-deux, par excellence, et il n’y aurait
révèlera que les études du chef de cabinet du Préfet
pas meilleur endroit pour situer une discussion sur le
Kamal Waëd ont été payées par le Dr Berchig123 dans
devenir de l’Algérie que la villa du Dr Berchig
la villa duquel le roman a commencé. Et c’est peut-être
doublement ancrée dans le passé et dans l’avenir de
ce lien gênant des technocrates algériens avec la
l’Algérie : « Une fois de plus, il était dérouté par ce
puissance coloniale qui explique, dans le texte, la rage
chirurgien renommé, directeur dಬhôpital et personnage
122Dieuen Barbarie, op. cit., p. 14-17.
123
des plus en vue de la ville qui les recevait dans le « – C'est le Dr Berchig... qui a donné l'argent... » Ibid.,
p.218.

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que ressentait Kamal Waëd contre le Dr Berchig. Ici, se manifeste un des traits les plus originaux de la
Kamal Waëd, plus qu’un personnage, est lui-même pensée dibienne. En spatialisant la problématique de
discours, incarnation d’une vision de l’Algérie calquée l’Algérie indépendante, l’auteur rappelle la question
ou inspirée du modèle de l’administration coloniale. coloniale et le conflit spatial qui étaient à son origine.
C’est en lui que se développe cette vision d’une C’est pour cette raison que Dieu en Barbarie, tout
Algérie administrée, tournée vers une administration comme les textes d’avant l’Indépendance, est miné par
centrale, elle-même issue du Parti Unique. La quête la question de l’espace, de la terre, de l’ancienne ville
d’apparence identitaire, mais en réalité existentielle, et de la cité nouvelle.
qu’il entreprend dans le roman passe par un
Mais, le roman présente une autre vision de l’Algérie
cheminement spatial qui le mène de la villa du Dr
incarnée dans le texte par Hakim Madjar, du reste lié
Berchig (à l’origine de ses études et donc de son statut
autrement à la France. En effet, Hakim Madjar vit avec
de technocrate) jusqu’à la maison de Hakim Madjar,
une française nommée Marthe Deschamps. Toutefois,
qui représente une alternative à sa vision de l’Algérie124.
Madjar a une autre vision de l’Algérie, à travers son
groupe des Mendiants de Dieu. Sa vision est davantage
proche des fellahs, les oubliées de la nouvelle
124 « Mû par une autre volonté que la sienne, il sauta avec
impétuosité au bas de son lit. Mais après quelques pas, il administration algérienne. Ainsi, les deux visions de
s’immobilisa au milieu de la pièce, fixant les yeux au sol. l’Algérie qu’offre Dib dans ces deux romans reposent
Distraitement, il se passa les doigts dans les cheveux. Puis il
fut à la porte, sortit de sa chambre, alla jusqu’à l’escalier sur un rapport à l’espace complètement différent. La
logé sous une voûte, qu’il dégringola pour déboucher, au
rez-de-chaussée, dans l’éblouissement du patio. Il foula première, celle du technocrate Kamel Waëd, se base
d’un pas mécanique l’une des galeries s’ouvrant devant lui sur l’espace clos de la ville, de la cité fermée (la villa
que bordaient de longs piliers, revêtus jusqu’à mi-hauteur
de carreaux de faïence, et pour le reste, badigeonnés comme du Dr Berchig est nommée « El Kalaa » (le fort en
les murs du chaux bleu ciel. Le soleil et le bassin se
renvoyaient dans un perpétuel déferlement d’eau leurs
français) ; la deuxième, en revanche, celle de Hakim
reflets. La fougueuse fraîcheur du matin, cette paix Madjar, s’ouvre sur les grands espaces des plaines
enchantée suspendue entre les arcades n’atteignirent pas ses
sens. Il avançait comme un automate ». Ibid., p. 46. algériennes, des campagnes où se dispersent les tribus

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de fellahs. Cette vision qu’incarne Hakim Madjar est La révolte des fellahs à laquelle aspire Labâne se fera
renforcée par le personnage atypique de Labâne125 qui d’une certaine manière à travers le mouvement des
représente l’homme enraciné dans le sol algérien avec Mendiants de Dieu dans Le Maître de chasse, second
son mode de vie traditionnel. C’est pourquoi il est roman de ce dytique. Dans ce texte, l’auteur poursuit
réticent à ce qui se rapporte à la ville moderne dont se sa réflexion sur le devenir de l’Algérie entamée dans
revendique Kamel Waëd : « Progressant à travers cette Dieu en Barbarie. Même si Kamal Waëd demeure un
cité éblouie, ou le poursuit la troublante sensation personnage central du roman, la lumière est davantage

quಬelle a supplantée après lಬavoir absorbée, lಬautre, la mise sur Hakim Madjar et son mouvement des
Mendiants de Dieu. Ce glissement diégétique vers le
cité réelle, reconstituée dans ses moindres détails, il se
personnage de Madjar s’accompagne par un
montre circonspect. Tout ici nಬest que simulacre. » Et déplacement spatial de l’intrigue qui quitte l’espace
contre le simulacre et l’irréalité de la ville moderne, de confiné de la Cité où la lumière du jour est filtrée pour
la cité à l’européenne, Labâne prophétise le s’ouvrir sur les grandes plaines de l’Algérie : « Le
soulèvement des fellahs qui viendrait à bout de toute la
civilisation technicienne126. sont répandus de par l'univers dont nous ne constituons
qu'une parcelle. La vraie pâte humaine, celle qui est en train
de lever, se trouve là-bas ; là-bas, la vraie chair, le vrai sang
125 « Labâne ne sait plus s’il veille ou s’il dort. Le regard de l'humanité appelés à lutter contre la tumeur maligne qui
tendu, il s’enfonce dans les rues de la ville qui sont plus s'est attaquée à elle, la ronge et la met en péril. Car ou le
lumineuses qu’elles ne l’ont jamais été à sa connaissance. mal se faisant appeler civilisation – et qui n'est qu'une
Progressant à travers cette cité éblouie, où le poursuit la civilisation, l'occidentale – sera éliminé, ou l'humanité y
troublante sensation qu’elle a supplanté après l’avoir succombera. Tel est l'enjeu. Mais il ne sera pas dit...
absorbée, l’autre, la cité réelle, reconstituée dans ses Initiateurs et croisés d'une civilisation malfaisante, les
moindres détails, il se montre circonspect. Tout ici n’est que Occidentaux sont eux-mêmes déchiquetés et dévorés par
simulacre. Ces passants ne sont que des morts doués d’une leur oeuvre. Oh, n'ayez crainte, il n'y aura pas de guerre,
étrange résistance. Pour continuer à fouler la terre avec cet nous n'aurons besoin ni de canons ni de bombes ; de toute
entêtement, c’est sûr. Ibid., p. 98. manière, ils sont au-dessus de nos moyens. Notre nombre
126 Ce sont (les fellahs), croissant en nombre, qui rendront nous suffira. Avec lui, nous effacerons les stigmates dont ils
son innocence au monde. Ils couvriront la terre et essuieront ont flétri le monde. Nous camperons sur la place de la
de sa face l'outrage qui lui est fait depuis trop longtemps. Je Concorde, dans Hyde Park et Broadway ». Ibid., p. 201-
ne pense pas à nos seuls fellahs ; je pense à tous ceux qui 202.

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soleil, depuis quelques secondes, brille intensément sur déplacé l’intrigue de l’espace strié de la ville à l’espace
les jardins de la préfecture. Le rideau qui la filtre lisse des steppes désertiques se répercute aussi sur

nಬempêche pas une lumière cruelle de se précipiter à l’organisation du roman et sa poétique même. En effet,
Dieu en Barbarie se compose de trois livres qui
travers la baie127 ». On passe donc de l’espace strié de
représentent autant de chapitres à la division stricte et
l’administrateur, du technocrate, à l’espace lisse du
savante, alors que Le Maître de chasse se compose de
fellah et du nomade, pour reprendre les concepts
plusieurs petites séquences écrites chacune à partir
deleuziens de l’espace lisse et de l’espace strié, ainsi
d’un point de vue d’un personnage différent. Le Maître
que celui de la déterritorialisation. D’ailleurs, ce qui
de chasse est donc moins organisé, moins strié que
fonde bel et bien le Maître de chasse, c’est cet
Dieu en Barbarie et adopte une structure plus lisse,
extraordinaire mouvement de déterritorialisation de la
comme les grands espaces des steppes désertiques
ville vers les plaines désertes qui va précipiter les
qu’il explore128.
personnages sur une ligne de fuite absolue qui
permettra à Hakim Madjar, à Labâne et aux autres 128 « Je les revois, ces steppes sur lesquelles les fellahs
s’agrippent. Nous y sommes allés, conduits par lui, en
membres des Mendiants de Dieu, d’échapper à
décembre dernier. Des étendues sans fin où l’herbe est rare,
l’emprise de l’espace citadin et au pouvoir de consumée ; des étendues nettes. Nous avancions. Il n’y avait
que ces steppes et elles ne portaient que ces touffes noires
l’administration centrale dont Kamal Waëd est le entre les pointes des rochers qui les hérissaient. Sur des
représentant. Il n’est du reste pas étonnant que lieues et des lieues. Chaque oued était un ossuaire sur un
fond de sable propre. Le vent griffait le pays, pompait
l’aventure des Mendiants de Dieu s’achève dans le l’humidité de l’air, faisait craquer les plantes. Allant,
venant, entre les montagnes d’où des pans s’étaient
sang, car Kamal Waëd avait bien percé le sens profond écroulés, il irradiait une lumière de soude sur leurs masses
du mouvement de Madjar, un sens éminemment hiératiques. Mais sous la clarté désertique, soudain
s’accumulent des troupeaux de suie. Ce nœud vide d’âme,
subversif, voire révolutionnaire. D’ailleurs, ce ce rouleau de serpents qui se tord silencieusement, forme à
son tour le cœur d’une puissance répugnante. Le crépuscule
mouvement de déterritorialisation diégétique qui a est là sans qu’on puisse dire comment il est arrivé. Il a
suinté par toutes les crevasses. Le vent file maintenant sans
bruit. Des lueurs froides dispersent leurs violences.
127 Ibid. p. 20. L’horizon recule devant l’ombre. » Le Maître de chasse, op.

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Le Maître de chasse explore une voie utopique de Hakim Madjar, chef de file des Mendiants de Dieu, se
socialisme nomade empreint de spiritualisme et de présente comme le détenteur du secret des fellahs. Il
religiosité, qui considère le fellah, le travailleur de la est non seulement le chef des Mendiants de Dieu, mais
terre, comme le noyau de la société et non pas aussi le protecteur de la terre des fellahs de la tribu des
l’administrateur ou le technocrate alors que Dieu en Ouled Salem, comme le dit Tijani : « Il est peut-être
Barbarie a ouvert la réflexion sur le devenir de arrivé, l'homme qui protègera cette terre130 ».
l’Algérie indépendante et les contradictions de l’élite L’essence du Maître de chasse tient dans une action de
du gouvernement algérien, à travers le drame œdipien déterritorialisation absolue menée par Hakim Madjar,
du jeune chef de cabinet du Préfet Kamal Waëd. Le contre le pouvoir central représenté par Kamal Waëd.
Maître de chasse est avant tout le récit d’une quête La décentralisation de l’action de la ville vers la steppe
d’une identité première et peut-être même secrète de est perçue comme un affront par Kamal Waëd qui
l’homme de la terre, de la steppe qui choisit envoie les camions des militaires par route
l’excentricité comme protection contre les assauts de la (prolongement spatial du pouvoir central) au village
ville-vie moderne129. des Ouled Salem. La rencontre des militaires et des
Mendiants de Dieu se soldera par la mort de Hakim
cit., p. 38.
129 « Nous regardons ce village, pour autant qu’on accepte Madjar, tué par les militaires, et dont le cadavre
cette appellation. Une troupe de cabanes en torchis réunies
en cet endroit comme elles auraient pu l’être n’importe où. disparaît mystérieusement. Les fellahs de la tribu des
Je pense : réunies ou éparpillées. Et pour des raisons qui ne Ouled Salem voient dans la mort de Madjar un signe
paraissent pas plus claires que celles qui ont dicté le choix
du lieu. Mais il est là, sous nos yeux, ce village, ou quelque de sainteté, et le célèbrent comme le protecteur de leur
nom qu’on veuille lui accorder, vers lequel, je suis un
terre. Ainsi, en donnant l’ordre d’assassiner Hakim
mendiant de Dieu, nous avons couru dès l’aube, tendu notre
désir depuis plusieurs jours. Dont, vu les solitudes qu’il Madjar, Kamal Waëd a rendu possible le mouvement
nous a fallu traverser avant d’y arriver, nous croyions de
moins en moins qu’il existait à mesure que nous nous en ultime de déterritorialisation de Madjar qui passe du
approchions, de moins en moins qu’il se trouvait ailleurs statut de chef de file à celui de Saint. Le mouvement
que dans l’imagination de notre ami, dans la foi de notre
frère et en quelque sorte maître, Hakim Madjar. » Ibid., p.
63. 130 Ibid., p. 92.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

de déterritorialisation qui constitue l’action des Les personnages importants des romans dibiens se
Mendiants de Dieu s’accompagne du devenir mineur situent souvent dans une spatialité autre que celle de la
de son chef de file Hakim Madjar, et du mouvement diégèse. Dans la Grand Maison, par exemple, Menoun,
des Mendiants de Dieu qui ne semble pas disposer des la femme malade, laisse errer son imagination sur les
conditions pratiques de sa réalisation. Il est, en ce sens, montagnes et les maquis, annonçant la révolution à
davantage un mouvement d’écart vis-à-vis du pouvoir venir. De même, Arfia, dans La Danse du roi, semble
qu’un mouvement de drainage vers celui-ci. Pour ce ne jamais pouvoir se débarrasser de ses souvenirs de
qui est de Hakim Madjar, le statut de saint est la seule maquis même lorsqu’elle circule dans la ville qu’elle a
issue possible, dans son devenir mineur retrouvée à la fin de la guerre. Pareillement, dans Le
révolutionnaire, ce qui lui permet d’accomplir son Maître de chasse, Labâne, bien qu’il soit rentré en ville
mouvement de déterritorialisation absolue sans se après la mort de Hakim Madjar, il reste détaché de son
compromettre, contrairement aux anciens maquisards espace diégétique immédiat (la ville) et comme énoncé
qui ont trahi l’idéal révolutionnaire, et qui se sont dans Le Maître de Chasse, Labâne appartient à un
reterritorialisés dans la politique, à la fin de la espace « autre » qui ne pourrait jamais se réduire à
révolution, pour pouvoir gouverner. C’est le cas de « une pièce d’une maison dans une ville » : « Tu es ici,
l’ancienne maquisarde Arfia, dans La Danse du roi, mais tu es là-haut aussi. Tu n'as plus affaire depuis des
qui n’ayant pas accepté la reterritorialisation siècles à cette seconde impossibilité clouée au centre
mondaine-politique après son retour du maquis, s’est d'une pièce d'une maison dans une ville132 ». De même,
retrouvée promise à l’asile des fous, « la folie » étant Hakim Madjar, enterré dans le village des fellahs des
l’exemple parfait du devenir mineur dont seul le Ouled Salem, a littéralement fait corps avec l’espace
mouvement de fuite importe : « Le secret ? Il n'y en a de son idéal, à savoir la terre des fellahs.
pas. Sauter la barrière et courir. Que le cocon se
dévide. Que m'arrive cette chose que je cesserai de
sentir à mesure qu'elle m’arrivera131. » 131 La Danse du roi, op. cit., p. 206.
132 Le Maître de Chasse, op. cit., p. 183.

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L’Algérie indépendante était déjà présente dans les géographique, et que ce désir peut tout aussi bien jaillir
romans qui se référaient à l’Algérie colonisée et ce, à d’un mot, d’une phrase, de quelques notes musicales
travers l’imagination désirante des personnages. La ou d’une madeleine, pourvu que la formule prenne, et
colonisation reste une référence importante pour les permettre ainsi la déterritorialisation, la fuite précipitée
textes dibiens de l’époque postcoloniale. La relation d’un espace, d’un lieu que l’on quitte pour mieux le
violente entre l’espace de la ville et celui de la retrouver en art ou en voyage. En effet, seuls importent
campagne a bel et bien ses racines dans le conflit les espaces retrouvés au détour d’un livre ou d’une
colonial, comme montrée précédemment. Vu que la pièce de théâtre. C’est pour cela que la question de
spatialité des textes de Dib relève toujours de quelque l’espace est centrale dans l’œuvre de Dib. Encore faut-
chose de plus complexe que l’espace de référence ou il la conjuguer avec tous les coefficients historiques et
l’espace affectif des personnages. La spatialité de affectifs qui s’y attachent.
l’écriture dibienne admet un troisième élément, en
Derrière la question de l’espace, il y a chez
relation directe, cette fois-ci, avec le lieu même de
Mohammed Dib une interrogation profonde sur l’être,
l’écriture, de l’élaboration de la parole en tant qu’acte
l’être en tant qu’être spatial, c’est-à-dire non comme
de création. Et c’est exactement là que réside tout
produit de son espace mais comme produisant de
l’intérêt et la particularité de cette écriture qui est
l’espace d’être. L’exemple de Hakim Madjar illustre
l’actualisation artistique à la fois de l’histoire et du
bien cette idée dibienne. En effet, bien que Hakim
désir de ses protagonistes, à commencer par l’écrivain
Madjar habite en ville, son être tend vers les steppes, là
lui-même. C’est dans cette équation complexe de la
où se situe son idéal d’homme de la terre. Son désir
création que Dib rencontre Deleuze, le philosophe qui
d’espace terrien va le pousser à opérer une
a le mieux pensé la question du désir en rapport avec le
déterritorialisation vers les steppes, où il sera
territoire, ce territoire considéré comme un lieu de vie
finalement enterré et célébré comme un saint par ses
de tous les désirs, de toutes les convoitises. Il est admis
habitants. L’espace de la mort de Hakim Madjar
que le territoire n’est pas toujours un espace
devient le lieu de vie de son désir d’homme de la terre,

118 119
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

alors que son espace de vie urbain, qu’il avait quitté, Habel, l’auteur déterritorialise son écriture et situe son
était en réalité un espace de mort de son désir d’être. texte en France, à Paris plus exactement. Le roman
L’équation dibienne se résume en un territoire, en un raconte l’histoire d’Habel que son frère a chassé de son
désir de déterritorialisation et une ligne de fuite au Algérie natale pour « […] régner sur cette Cité133 ».
bout de laquelle se trouve soit l’issue (la mort pour Elément important pour la lecture du roman :
Hakim Madjar et la sanctification) ou la l’émigration d’Habel n’émane pas d’un choix délibéré,
reterritorialisation dans une fonction (l’administration mais relève de la volonté de son frère. Habel n’est
pour Kamel Waëd). La pensée de l’espace de donc pas un émigré, mais un exilé. Cela révèle les liens
Mohammed Dib est avant tout une pensée politique du du texte avec les récits précédents. La question
fait que tout langage est lié à un espace de valeurs. algérienne demeure bel et bien la toile de fond du
C’est le langage qui distingue Kamal Waëd de Hakim roman bien que celui-ci soit déterritorialisé en France,
Madjar dans Le Maître de Chasse, le langage en tant la déterritorialisation de l’intrigue répondant à la
qu’espace de valeur. L’un parle le langage de la ville et question de l’élargissement du champ politique de
incarne conséquemment des valeurs urbaines l’écriture francophone. Jadis, sommé de parler à la
occidentales, l’autre parle le langage terrien des place de ceux qui n’avaient pas accès à la parole,
habitants des steppes et porte les valeurs tribales du l’écrivain francophone n’avait jamais encore posé la
Maghreb. question de sa propre parole, ni même imaginé que
celle-ci puisse être sujet à questionnement. Mais à
Dans la suite de son œuvre, Dib poussera plus loin
partir du moment où les Indépendances ont été
cette poétique de la déterritorialisation. En 1970, il
proclamées, toutes sortes de questions se sont
publie Habel, premier roman n’ayant pas l’Algérie
précipitées dans l’esprit de l’écrivain public. Pour Dib,
comme cadre spatial référentiel alors qu’auparavant,
cela a commencé par les cauchemars de Qui se
tous les textes de Dib se déroulaient dans l’espace
souvient de la mer. Puis vinrent les courses folles de
algérien, que ce soit explicitement (la trilogie Algérie)
ou implicitement (Cours sur la rive sauvage). Avec 133 Habel, op. cit., p. 160.

120 121
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

Cours sur la rive sauvage. Ensuite les sarcasmes de La invivable de l’exil va se transformer en espace d’une
Danse du Roi et les spéculations prémonitoires de Dieu quête désirante : la possession de Lily. En attendant la
en Barbarie avant de déboucher, fatalement pourrait- mort chaque soir au même carrefour, Habel
on dire, sur le réveil de la sauvagerie, dans Le Maître s’abandonne aux perversions de la Dame de la Merci,
de Chasse, avec le meurtre de Hakim Madjar qui tout en désirant éperdument Lily. L’espace de la mort
préfigure, avec des années d’avance, le drame algérien de l’exilé s’ouvre sur l’espace de jouissance du désir
à venir. Il n’est pas exagéré de dire que Mohammed amoureux, et se referme sur l’espace de l’aliénation
Dib est l’homme qui a pensé le plus profondément ce par l’entrée à l’asile d’Habel à la suite de Lily. Tout
drame, et qui a su en quelque sorte le prédire. Aussi, comme Arfia dans La Danse du Roi, Habel
Habel est-il le nouveau visage de l’Algérien émigré ou n’appartient pas à l’espace de sa vie actuelle. Il est le
exilé qui hante l’histoire récente de l’Algérie personnage d’un lieu absent. Il est lui-même absence,
postcoloniale. Poussé sur les chemins de l’émigration comme l’auteur qui s’absente derrière le masque du
par son frère, Habel est en proie à toutes les dérives et langage. Il fait tout pour résister à l’appel de la ville
menaces de la cité parisienne. A travers le drame du étrangère. Même le charme de Sabine ne réussit pas à
protagoniste, la question spatiale demeure au cœur de lui faire lâcher prise, et à le ramener dans l’espace de
l’écriture dibienne : celle de l’exil (perte du pays natal) la vie parisienne où il s’entête à s’absenter : « Avec ses
et celle de l’émigré (rencontre avec la ville étrangère). seules caresses, avec ses seules étreintes, Sabine
compte le forcer dans ses derniers retranchements avec
Comme dans les textes précédents, la spatialité de
sa seule ardeur, sa seule avidité, sa seule dévotion, sa
l’écriture sera essentiellement liée aux affects des
seule folie134 ». Mais là où la présence de Sabine n’a
personnages. L’espace de la ville parisienne est de
pas eu d’effet sur Habel, l’absence de Lily éveillera le
facto frappé du coefficient affectif du châtiment du fait
désir en lui offrant la possibilité d’une perte autre que
qu’Habel soit en situation d’exil. Mais
celle de son pays natal : Lily est pour Habel un exil
paradoxalement, c’est à Paris que Habel rencontre
Lily, objet de son désir. Aussi, le lieu prétendument 134 Ibid., p. 14.

122 123
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

dans l’exil ou plutôt une promesse-menace d’un exil rôle dans l’élaboration de la pensée esthétique de
dans l’exil. Aussi réussit-elle à fasciner Habel et lui l’auteur. C’est dans Le Désert sans détour que cette
faire prendre conscience de la duplicité de Paris : tension vers le désert, cette fascination obsédante de
« […] un Paris, quand il la cherchait dans un quartier, l’espace désertique est la plus déterminante, et c’est
où s'emparait subitement de lui la pensée qu'elle se vers les étendues vierges du désert que Mohammed
promenait dans un autre135 ». Dib déterritorialise les deux personnages du roman :
Hagg-Bar le maître et Siklist son valet, qui sont
On a l’impression que la poétique même du roman
comme une projection ironique de la dualité
repose sur ce jeu de duplicité entre l’espace perdu (le
hégélienne du Maître et du valet. Hagg-Bar le Maître
pays natal) et l’espace retrouvé de l’affect, à travers
est fort avec sa figure de lion. Le valet Siklist en
l’amour de Lily dans la ville étrangère qui est Paris.
revanche est un « Sujet à la triste figure136 » qui
L’écriture élabore alors un espace de
semble porter tous les drames de la vie sur ses épaules.
reterritorialisation de l’espace-affect perdu : c’est
Cette caractérisation des deux personnages n’est pas
l’écriture comme machine à fabriquer de l’humain,
anodine, c’est ce qui sera exposée plus loin. La
comme lieu où se réorganise la vie humaine d’Habel.
présence des deux personnages dans le désert n’est
La trajectoire spatiale du protagoniste le ramène
justifiée ni par la diégèse ni par l’Histoire. Hagg-Bar et
toujours au carrefour où il a failli trouver la mort, et
Siklist se retrouvent dans ce désert par contingence,
c’est l’appel de Lily qui va progressivement l’extirper
pourrait-on dire. Il y a néanmoins le parapluie que
de cet espace de la mort.
Hagg-Bar tient à la main, et qui lui sert en même temps
On a déjà démontré l’importance de l’espace dans la à écrire sur le sable et à déchiffrer les atlal, ces traces
production du sens dans la pensée dibienne, et montré laissées dans le désert par les campements des
également la constante présence du conflit spatial cité nomades. Le désert est loin d’être cet espace sans vie
vs campagne dans l’œuvre de Mohammed Dib et son que l’on imagine. Il est avant tout le lieu de vie des

135 Ibid., p. 105. 136 Le Désert sans détour, op. cit., p. 88.

124 125
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

nomades, ces tribus séculaires du Maghreb. Mais le errent dans ce désert : dix-huit jours ? Ou vingt-trois
désert est aussi chargé de l’histoire antéislamique de jours ? Ainsi, Le Désert sans détour est un roman sans
ces tribus qui avaient porté la vie littéraire et trame, où l’intrigue est empêtrée dans le sable du
notamment la poésie au summum de la consécration. désert au même titre que les deux personnages qui ont
Le désert est donc l’espace premier de l’écrivain l’impression de stagner sur place : « Juste le regard du
francophone qu’est Mohammed Dib, celui du poète- ciel continue à se fixer sur eux, sans leur poser de
nomade qui est aux antipodes de l’espace sédentaire du questions. Juste le leur, sans poser plus de questions,
romancier occidental. Cette dichotomie constitutive est continue d'aller à la rencontre du désert où ils vont
sans doute l’une des clés de lecture les plus avancer avec le sentiment étrange et familier de
importantes de l’œuvre dibienne. L’esthétique retourner sur leurs pas et de n'entreprendre ainsi que
romanesque dibienne, quoique profondément ancrée des choses déjà faites, ou qui restent faisables138. »
dans l’espace citadin de la francophonie, tend
Le danger qui préoccupe Hagg-Bar et Siklist semble
secrètement vers l’espace désertique de la poésie
avoir déjà eu lieu car le roman a commencé sur la
nomade. Et, c’est dans l’entre-deux de ces deux
description des restes d’une bataille ou d’une guerre :
mondes, desquels elle s’inspire simultanément, que
« des fûts de mitrailleuses, de canons, vestiges dಬune
s’élabore l’esthétique particulière de Mohammed Dib.
forêt de fer engloutie, elle sinon ses monstres, half-
Le désert est un espace lisse, pour reprendre une
tracks, tanks couchés sur le flanc, morts aussi139 ». Que
terminologie deleuzienne, c’est un espace sans repères
cherchent Hagg-Bar et Siklist dans le désert ? Que
: « Dans quelque direction où vous alliez, vous restez
peuvent-ils y trouver ? Une réponse à la catastrophe
sur place137 ». C’est la raison pour laquelle Hagg-Bar
qui a déjà eu lieu dans cet espace et dont ils ont
et Siklist n’arrivent pas à établir un décompte précis
contemplé les vestiges au début du roman ? Ou, au
des jours. Ils ignorent depuis combien de temps ils

138 Ibid. p. 66.


137 Ibid. p. 60. 139 Ibid. p. 1.

126 127
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

contraire, les signes d’une apocalypse à venir ? Rien. palpable sous la question de l’exil forcé qui sous-tend
Le texte ne donne pas de réponse. Ou bien la réponse le texte comme expliqué précédemment. C’est avec les
serait le vide, le désert, tout ce que l’homme pourrait textes de la trilogie nordique que nous pouvons
envisager du sens de la vie. Le désert sans détour véritablement parler d’une rupture dans l’écriture
serait un procès de l’écrivain qui se présente comme dibienne, et d’une déterritorialisation absolue du
donneur de sens, comme décodeur de la réalité. processus poétique. Et cette rupture n’est pas
L’ambiguïté dans l’écriture dibienne a déjà été relevée, seulement liée au changement radical du cadre
et il semble qu’avec ce texte, cette ambiguïté atteint référentiel, mais aussi et à une prise de distance vis-à-
son faîte et donne sens au non-sens du monde. Avec ce vis de l’histoire récente de l’Algérie marquée par la
texte, l’auteur affirme son aversion à donner un sens guerre d’indépendance, puis par la désillusion
unique au monde qu’il essaie seulement d’appréhender postcoloniale. Ainsi, l’auteur évacue en quelque sorte
par l’écriture comme Hagg-Bar qui tente de déchiffrer son écriture de ce cadre très prenant (limitant ?) pour
les atlal sur le sable, sans vraiment y arriver. s’ouvrir à une recherche littéraire libérée de tous les
impératifs. Pour toutes ces raisons, la trilogie nordique
Depuis les romans de la trilogie Algérie, l’œuvre de
est un moment capital dans l’œuvre dibienne, et dans
Mohammed Dib a mis en représentation des espaces
l’évolution de sa poétique. La rupture référentielle que
plus moins liés à la topographie maghrébine. La
l’auteur opère dans la trilogie nordique permet d’ériger
plupart de ses récits ont d’ailleurs pour référence
la parole comme l’espace unique d’où l’homme vient à
spatiale Tlemcen, la ville natale de l’auteur. Mais avec
la vie. Dès lors, le narrateur veut absolument renouer
la trilogie nordique, Mohammed Dib semble avoir
le dialogue avec Faïna afin de la ramener à la vie
franchi une limite et a échappé à l’emprise de son
humaine par la parole qui devient un espace
espace premier qu’il n’a cessé de retrouver, sous
d’accomplissement de l’intrigue, un lieu à part où
plusieurs formes, grâce à l’écriture. Dans Habel, seul
s’élaborent le sens et la destinée du texte.
roman duquel l’intrigue se déroule à Paris jusqu’ici, la
référence à l’espace natal de l’Algérie était encore trop

128 129
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

La déterritorialisation de la trilogie nordique dans le l’écriture devient réellement un espace de la mort,


nord lointain de l’Europe s’accompagne d’une mais de la mort « qui déchiffre la vie », le lieu unique
entreprise de dé-contextualisation de l’écriture. A où s’élabore un sens humain de la vie. Il est d’ailleurs
mesure que l’imaginaire culturel de l’auteur est important de noter que c’est par la parole que le
déterritorialisé dans sa nouvelle langue d’expression narrateur tente de sauver sa bien-aimée Faïna,
qui est le français, son œuvre, par ses thématiques emmurée dans un silence de mort : « De nouveau, elle
attendues, est elle-même décontextualisée, c’est-à-dire n’était plus présente que dans une inviolable absence141
extirpée de son historicité immédiate, et placée dans », « L’envie de parler l’ayant désertée, ainsi seuls le
une dimension atemporelle. L’historicité de l’œuvre font pour elle ses yeux, à cela près qu’ils tiennent un
serait celle de l’événement en devenir, qui ne langage indéchiffrable. Ils s’arrogent le droit de vous
trouverait sa spatialité nulle part ailleurs que dans le questionner et vont jusqu’à vous acculer. J’en affronte
langage qui donne vie, et qui protège de la véritable l’impitoyable étrangeté, quand bien même je rencontre
mort, celle de l’oubli, de l’effacement, de la page ce mur à chaque fois. Je ne renonce pas, n’abandonne
blanche140. pas, […]. Qu’elle ne se déshabitue pas d’entendre par
ma voix la parole humaine, L’unique lieu142… »
L’œuvre semble acquérir une spatialité et temporalité
propre. Et c’est peut-être dans cette perspective que Mais quel est cet « unique lieu » que délimiterait ou

140
sur lequel ouvrirait la voix humaine ? Cette voix qui
« Mais quand les mots cesseront ? Quand les mots se
tairont, quand ils s’effaceront ? Quand la pensée affranchie porte la parole ou qui lui sert de support, comme les
de la parole deviendra silence. Quand elle ne parlera plus
que de mémoire, et même, et seulement, à partir de l’oubli. pages d’un livre supporteraient les mots de l’auteur.
Quand unique, l’oubli la soutiendra et qu’elle ne sera que la Dans Les Terrasses d’Orsol, une voix en italique
vague au ras du sable venant sans venir, se retirant sans se
retirer. Quand le secret qu’elle pratique sera celui de la mort dédouble à chaque fois la voix du narrateur pour
qui déchiffre la vie. Quand elle nous aura exposés, toi et
moi, […]. Et que nous sommes repoussés là où l’on se
incruster dans le récit des réflexions détachées sur une
replie pour ne rien dire. Le masque d’une page blanche,
d’une page où rien ne peut s’inscrire, visible par son seul 141 Ibid. p. 171.
effacement ». Le Sommeil d’Ève, op. cit., p. 172-173. 142 Ibid., p. 171.

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Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

parole énigmatique : « […] Parole en suspens qui n’a langage qui risque de déboucher sur une
pas encore fini de parler que le silence s’en empare reterritorialisation dans le silence, et dans l’attente
déjà, en présence d’une écoute qui n’a pas elle-même passive aux frontières de la langue étrangère qu’on a
fini d’écouter que le silence l’envahit, l’une et l’autre du mal à habiter, quand bien même on est installé
liée ensemble dans un au-delà de la parole et de depuis des années dans le pays d’accueil.
l’écoute où ce qui doit être dit est su, tout en étant insu,
Dans cette situation de déterritorialisation extrême qui
redouté, tout en étant appelé, pendant qu’elles
est l’exil, le langage risque à tout moment de se
attendent l’une et l’autre comme si elles espéraient que
transformer en un espace de mort. Une mort qui
ce ne serait rien d’aussi grave et lourd à dire et à
équivaut au silence, et qui sépare le narrateur du
écouter143…[…] »
Sommeil d’Eve de sa bien-aimée. Un silence que Faïna
C’est l’enjeu de la territorialité du langage que Le annonce dès la première page du roman : « Moi qui ai
Sommeil d’Eve met en scène. Entre le narrateur et sa nom Faïna. Je me suis tue, mais pas ma voix, ou peu
bien-aimée Faïna, menacée par la folie, se joue le importe, la voix qui dit je et qui va continuer. La voix
drame du langage comme espace de la mort, de la qui interpelle et ne s’entretient qu’avec elle-même.
disparition totale du sens, du moment que celui-ci n’est Une parole en s’adressant à lui qui parlera seule là où
pas partagé, déposé sur deux territoires différents, elle est144. » Dès le début du roman, une situation
étanches et hostiles à toute possibilité de transfert. particulière de monologue dans laquelle l’interlocuteur
C’est le danger d’une parole contaminée par le silence, n’est plus indispensable est instaurée. La suite du
un silence qui est l’absence de la référence commune. roman sera une tentative désespérée du narrateur de
L’écriture interroge l’immigration, non pas seulement renouer le dialogue avec Faïna comme si, sur le seuil
comme déplacement sur un espace géographique de l’entendement, le mutisme avait érigé une muraille
nouveau, mais surtout comme déterritorialisation du entre les deux protagonistes, le mur de la parole

143 Les terrasses d’Orsol, op.cit., p. 49. 144 Le Sommeil d’Ève, op.cit., p. 11.

132 133
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

indicible : « Une parole séparée de tout et devenue encore : « […] Pourtant rien, ce me semble, dans ma
tout145 ». Et comme le « miroir qui deviendrait mouroir146 tête, mon accent, mon allure, ma façon de m’habiller,
», le silence renvoie l’image de l’échec du langage à ne rappelle mes origines149 […] ». Dans Neige de
unir, à rapprocher les êtres. Quand les mots échouent à marbre, le narrateur avoue avoir « déjà perdu un pays150»
exprimer l’être, ou quand celui-ci n’arrive plus à se , pour appréhender sa qualité d’exilé d’origine
dire par le langage, c’est le véritable exil, la prise de méditerranéenne, situation qui n’est pas sans lien avec
conscience de l’incapacité du langage à supporter l’Algérie natale de Mohammed Dib : « Méditerranée
l’être qu’éprouvent Faïna et Solh dans le Sommeil toi et moi nous sommes, du pays du jasmin et de
d’Eve : « Il n’est pas toujours facile de trouver un nom l’oranger. Resterons-nous d’éternels exilés151 ? ». Un
pour tout ce qu’on veut dire147. » autre passage des Terrasses d’Orsol se réfère aux
origines maghrébines du narrateur lorsque celui-ci
Cependant, on pourrait croire qu’en situant l’intrigue
croise un autre étranger dans la ville, et se reconnaît
des romans de la trilogie nordique dans l’espace
dans la langue de ce dernier, qui prononce un mot en
scandinave, l’auteur a rompu les liens avec son Algérie
arabe : « De nouveau je reste sans trouver quoi
natale. Ce qui est vite démenti par l’analyse de la
répondre, je cherche, et lui comme s’il espérait se faire
posture du narrateur qui, dès l’ouverture des Terrasses
mieux comprendre, il répète dans sa langue, dans notre
d’Orsol, se propose de « visiter » la ville ; ce qui
langue : « çadaqa152…153 » Il est évident que le
suggère qu’il ne la connaît pas, qu’il est étranger à
narrateur décrive bel et bien la situation de cet
cette ville. Et cette situation d’exilé est clairement
étranger, auquel il s’identifie comme un exilé perdu
exposée : « Il y a sans doute mieux à faire : sortir,
dans Jarbher : « […] il est le ressortissant d’un autre
visiter la ville, elle en vaut la peine. Je crois148 » ou

149 Ibid. p. 171.


145 Ibid., p. 20. 150 Neige de marbre, op. cit., p. 166.
146 Neiges de marbre, op.cit., p. 210. 151 Ibid., p. 143.
147 Le Sommeil d’Ève, op.cit., p. 58. 152 Aumône, charité en arabe.
148 Terrasses d’Orsol, op. cit., p. 10. 153 Terrasses d’Orsol, op. cit., p. 175.

134 135
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

monde, un monde où rutile un autre soleil et il paraît si française avec son imaginaire qui a ses origines
exilé sous celui de Jarbher qu’il ne peut éviter d’en ailleurs, et qu’il ne cesse de déterritorialiser partout où
recevoir un morceau sur les épaules, précisément le le mène son devenir. Aussi, cet homme que rencontre
morceau de nuit et de mort dont je le vois enveloppé le narrateur à Jarbher se considère-t-il toujours comme
en cet instant, doublé pour faire bon poids de l’ombre un voyageur, même après avoir passé douze ans dans
renforcée que je reporte, que je projette sur lui et qu’il cette ville.
va emmener à son insu comme une maladie inconnue154
Dans la même idée, Neiges de marbre renferme
».
pareillement une pensée des plus profondes sur le sens
Comme dans Habel, le texte est miné par un conflit de l’exil et l’exil du sens. L’exil qu’on vit dans une
latent entre deux espaces : l’espace natal et le lieu de langue lorsque la signification des mots nous demeure
l’exil. A la déterritorialisation du cadre référentiel du étrangère, et qu’on se retrouve comme emmurés
texte correspond une reterritorialisation des affects de derrière notre ignorance de la langue : « Mais peu à
la mémoire, des lieux perdus dont l’exil accentue le peu j’oublie mes craintes, et jusqu’à ce mur de la
souvenir. La spatialité du texte se situe dans cet entre- langue dressé entre nous. […] Incapable de rouler les r
deux de l’exil et du royaume perdu, à ce seuil auquel dans un pays qui l’exige, elle les grasseye et ces gens
s’arrête le passé et commence l’avenir. L’écriture placides se retournent, curieux, n’en perdent pas une155.
devient le lieu de l’avènement du sens nouveau sans » C’est toute cette pensée de la langue, de ses
lequel la vie de l’exilé ne peut continuer. Comme le pouvoirs que l’auteur de la trilogie nordique explore.
narrateur des Terrasses d’Orsol part à la découverte de Déterritorialisée, la langue française est elle-même un
l’espace nouveau de Jarbher, chargé des souvenirs du espace d’expression des préoccupations de l’écrivain
pays qu’il a perdu, l’auteur francophone qui est francophone comme si, cessant d’être outil
Mohammed Dib avance dans l’étendue de la langue d’expression, le français devenait lieu d’interrogation,

154 Ibid., p. 176. 155 Neiges de marbre, op. cit., p. 18.

136 137
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

pas seulement sur l’usage littéraire de la langue La parole est un langage de l’être. L’expression la plus
d’emprunt, mais encore sur la situation de l’homme en spontanée de l’homme par laquelle il se dit comme un
général vis-à-vis du langage. être d’affects, d’où l’aspect sauvage de sa parole. Mais
l’écriture est le lieu d’inscription de l’homme comme
La situation du narrateur de Neige de marbre est très
animal doué de raison ou, tout au moins, de mesure.
particulière car ce dernier ne parle pas la langue de sa
Ainsi, le langage n’est pas seulement expression du
fille Lyyl : « […] Elle fera des efforts inouïs pour me
monde, mais est aussi lui-même « un monde » habité
parler dans ma langue. Elle n’y réussit déjà pas trop
par les locuteurs d’une même langue. D’où toute
mal. Mieux que son père en tout cas pour lui parler
l’importance des opérations de déterritorialisation et de
dans la sienne156 […] ». Un peu plus loin, le narrateur
reterritorialisation qui s’opèrent dans les couples
déclare écrire pour se prémunir des dangers d’une
mixtes, comme celui du narrateur avec Faïna. Cette
« parole sauvage ». Une parole que le narrateur
situation de mixité culturelle est intéressante, bien au-
distingue subtilement de l’écriture qui porte davantage
delà des singularités linguistiques qu’elle occasionne.
l’empreinte de la pensée, comme si le langage avait
Elle est révélatrice de la complexité de l’être et du
deux facettes. La première, affective et passionnelle,
langage, en tant que lieu d’affects intimes qui
s’exprime à travers l’oralité de la parole, la seconde,
s’élaborent en parallèle avec un autre rapport, non
qui se fait par l’écrit, est davantage liée à la pensée et à
moins complexe, de l’homme à la langue, mais cette
la raison157.
fois-ci en tant qu’espace social d’altérité.
156Ibid., p.67.
157« Je note ceci, et le reste, contre les hasards possibles et Sur cet espace du langage, le narrateur de Neige de
impossibles de la vie, j’écris, mû par l’espoir d’écarter de Marbre a du mal à entrer en jeu avec sa fille, quand
nous ses dangers. La vie est sauvage, et la parole aussi. La
parole comparée à l’écriture, l’écriture qui peut servir à
apprivoiser, ou au moins à tenter de le faire, la parole et la
vie. Avant de connaître les scènes qui nous dressent, figure en ces moments ? Nous sommes tous les deux
Roussia contre moi, et moi contre elle, j’avoue n’avoir pas capables d’écrire. Nul doute que l’envie alors nous en
soupçonné combien la parole est sauvage, indomptable. Que passerait. Je veux dire, l’envie de les proférer, peut-être
n’écrivons-nous les horreurs que nous nous jetons à la même de les penser. » Ibid., p. 67-68.

138 139
Mohammed Dib, l’enfant non désiré Politique et poétique en situation postcoloniale

cette dernière essaie de l’associer à un jeu de mots Le langage est le territoire premier de l’homme, celui
avec les termes : kochka (le nom d’une chatte qu’ils qu’il délimite par ses mots, celui qui, comme la neige,
ont adoptée) et hachka (porridge). Le narrateur ne ensevelit dans le silence tout ce qui ne peut être dit.
comprend que très tardivement la plaisanterie de sa L’écriture dibienne explore une autre dimension du
fille excédée158 par l’incompréhension de son père. langage, là où se réfugie l’indicible, où le narrateur
exilé de Neige de marbre attend, en suspens, déchiré
Ne pas parler une langue, c’est être exilé aux frontières
entre son attachement à sa fille et la nostalgie
de ses subtilités langagières, cಬest être condamné à
douloureuse de sa mère (l’Algérie) : « Lyyl à un bout,
vivre dans la solitude d’une extériorité transparente ma mère à l’autre, là-bas dans son pays, moi entre les
aux choses et aux êtres. Cela ne se limite pas deux ».
seulement à la signification des mots, mais concerne
tout ce qui se fait dans cette langue : les jeux, les
allusions, les images, les intrigues, etc. Comme si on
souffrait d’une insuffisance de parole, d’un manque
pathétique de vocabulaire qui nous contraint le plus
souvent à parler avec les signes plutôt qu’avec les
mots. C’est ce sentiment d’impuissance que le
narrateur éprouve face à sa fille159.

158Ibid., p. 24.
159« C’était peu de temps avant mon entrée à l’hôpital, un
après-midi. Elle me demanda quelque chose et n’émit qu’un
minimum de paroles et même à la fin, veillant à ne pas
m’embrouiller, un seul mot. Je me creusais la tête, repassais plus fort, encore plus fort : Valo ! Valo ! Valo ! Je la
mon lexique. […]. Elle redisait ce mot - valo- ; pas un autre. regardais, impuissant. Rendue furieuse par mon ineptie, elle
Je ne voyais pas, non, je ne savais pas ce qu’elle voulait. me houspilla, secoua, frappa, tout en fondant en larmes.
Elle attendait. Je n’étais pas fichu de trouver ce que c’était. Une tragédie vraiment. Et l’envie de cracher votre âme. »
Alors perdant patience, elle hurla le mot, toujours le même, Ibid., p. 21-22.

140 141
Mohammed Dib, l’enfant non désiré

CONCLUSION à partir de Qui se souvient de la mer où le cauchemar


de la guerre affecte la narration, et déchire la continuité
du tissu narratif réaliste : c’est la deuxième
contamination. S’ouvre alors une longue période
L’élaboration de la poétique d’un auteur se confond d’interrogation et d’expérimentation durant laquelle
souvent avec son évolution dans la vie. Cela se fait tout est remis en question, sur fond d’une lutte
souvent en mouvement, en déplacement dans un poétique impitoyable entre l’espace traditionnel du
espace multidimensionnel où le fictif se fond dans le Maghreb et l’espace moderne hérité de la colonisation.
réel, dans le chaos créateur que constitue la vie d’un Ces interrogations sur le devenir de l’Algérie
auteur. D’après cette étude du rapport de la politique et indépendante, sur l’exil spatial et linguistique,
de la poétique dans l’écriture de Mohammed Dib, il marquent forcément la poétique de l’auteur qui devient
s’avère évidemment que l’auteur n’a pas échappé à la une recherche et une interrogation sur le dire
contamination de son œuvre, et vice versa, au point de francophone, entre la spatialité de la langue française
se demander qui de l’un a le plus marqué l’autre ? et la poéticité de l’imaginaire maghrébin. Ce fut la
troisième contamination.
On a vu comment la détresse du peuple algérien a
précipité l’auteur sur les chemins de l’écriture comme En somme, quelle que soit la valeur littéraire qu’on
agent d’une machination collective par qui sont passés accorde à l’œuvre de Mohammed Dib, son étude dans
tous les agencements prérévolutionnaires d’une société son intégralité et dans sa complexité, est un impératif
en ébullition. C’est la première contamination à pour qui souhaite appréhender le problème algérien.
laquelle l’auteur n’a pu échapper. De cet espace Problème qui se pose de plus en plus urgemment, à la
contaminé et infesté de toutes sortes de flux et de suite des événements que connaît actuellement
reflux révolutionnaires est née une poétique qui devait l’Algérie, et qui rend indispensable le questionnement
forcément dépasser le cadre réaliste de la trilogie des fondements politiques et épistémologiques de
Algérie, beaucoup trop stable et prévisible. Cela arrive l’État algérien.

142 143
EXTRAITS CHOISIS

144 145
OMBRE GARDIENNE (ÉDITIONS GALLIMARD 1961, P.
26)
— Terre brûlée et noire,

Mère fraternelle,

Ton enfant ne restera pas seule


Sur la terre, errante

Avec le temps qui griffe le cœur;

Entends ma voix
Quand la nuit se brise,

Qui file dans les arbres


Je porte ma tiédeur

Et fait mugir les bœufs.


Sur les monts acérés

Et me dévêts à la vue du matin

Ce matin d’été est arrivé


Comme celle qui s’est levée

Plus bas que le silence,


Pour honorer la première eau ;

Je me sens comme enceinte,

Mère fraternelle,
Étrange est mon pays où tant

Les femmes dans leurs huttes


De souffles se libèrent,

Attendent mon cri.


Les oliviers s’agitent

Alentour et moi je chante :

146 147
Mère fraternelle, De héler plaines et montagnes ;

Les femmes dans leurs huttes

Attendent mon cri. Je descends de l’Aurès,

Ouvrez vos portes

Pourquoi, me dit-on, pourquoi Épouses fraternelles,

Vas-tu visiter d’autres seuils Donnez-moi de l’eau fraîche,

Comme une épouse répudiée ? Du miel et du pain d’orge ;

Pourquoi erres-tu avec ton cri,

Femme, quand les souffles Je suis venue vous voir,

De l’aube commencent Vous apporter le bonheur,

À circuler sur les collines ? A vous et vos enfants ;

Que vos petits nouveau-nés

Moi qui parle, Algérie, Grandissent,

Peut-être ne suis-je Que votre blé pousse,

Que la plus banale de tes femmes Que votre pain lève aussi

Mais ma voix ne s’arrêtera pas Et que rien ne vous fasse défaut,

148 149
Le bonheur soit avec vous.
LA GRANDE MAISON (ÉDITIONS DU SEUIL 1952,
PP.22-23)

Monsieur Hassan ouvrit la leçon.

La patrie est la terre des pères. Le pays où l’on est fixé


depuis plusieurs générations.

Il s’étendit là-dessus, développa, expliqua. Les enfants,


dont les velléités d’agitation avaient été fortement
endiguées, enregistraient.

La patrie n’est pas seulement le sol sur lequel on vit,


mais aussi l’ensemble de ses habitants et tout ce qui
s’y trouve.

Impossible de penser tout le temps au pain. Omar


laisserait sa part de demain à Veste-de-kaki. Veste-de-
kaki était-il compris dans la patrie ? Puisque le maître
disait…. Ce serait quand même drôle que Veste-de-
kaki…Et sa mère, et Aouicha, et Mériem, et les
habitants de Dar-Sbitar ? Comptaient-ils tous dans la
patrie ? Hamid Saraj aussi ?

150 151
— Quand de l’extérieur viennent des étrangers qui recherchait souvent. Des deux, qui le patriote alors ?
prétendent être les maîtres, la patrie est en danger. Ces La question restait en suspens.
étrangers sont des ennemis contre lesquels toute la
Omar, surpris, entendit le maître parler en arabe. Lui
population doit défendre la patrie menacée. Il est alors
qui le leur défendait ! Par exemple ! C’était la première
question de guerre. Les habitants doivent défendre la
fois ! Bien qu’il n’ignorât pas que le maître était
patrie au prix de leur existence.
musulman, - il s’appelait M. Hassan – ni où il habitait,
Quel était son pays ? Omar eût aimé que le maître le Omar n’en revenait pas. Il n’aurait même pas su dire
dît, pour savoir. Où étaient ces méchants qui se s’il lui était possible de s’exprimer en arabe.
déclaraient les maîtres ? Quels étaient les ennemis de
D’une voix basse, où perçait une violence qui
son pays, de sa patrie ? Omar n’osait pas ouvrir la
intriguait :
bouche pour poser ces questions à cause du goût du
pain. Ça n’est pas vrai, fit-il, si on vous dit que la France est
votre patrie.
— Ceux qui aiment particulièrement leur patrie et
agissent pour son bien, dans son intérêt, s’appellent des Parbleu ! Omar savait bien que c’était encore un
patriotes. mensonge.

La voix du maître prenait des accents solennels qui M. Hassan se ressaisit. Mais pendant quelques
faisaient résonner la salle. minutes il parut agité. Il semblait être sur le point de
dire quelque chose encore. Mais quoi ? Une force plus
Il allait et venait.
grande que lui l’en empêchait-elle ?
M. Hassan était-il patriote ? Hamid Saraj était-il
Ainsi, il n’apprit pas aux enfants quelle était leur
patriote aussi ? Comment se pouvait-il qu’ils le fussent
patrie.
tous les deux ? Le maître était pour ainsi dire un
notable ; Hamid Saraj un homme que la police

152 153
De la jeunesse à l’âge mûr ?
L’INCENDIE (ÉDITIONS DU SEUIL 1954, P.161-163)

Slimane subitement interrogea l’homme d’un regard


où se lisait une ardente prière. Azouz s’enveloppait de
Slimane Meskine qui était roulé sur lui-même à
silence. Il ne devait rien refuser, ni surtout refuser
l’entrée de la cabane se rapprocha d’Azouz sans
l’amitié des hommes. Aussi Slimane, joignant les deux
prendre la peine de se lever, en se traînant seulement
mains devant son visage, reprit-il son acte d’espérance
sur ses mains.
dans un débit rapide et uni :
Écoute :

Servante aux mains et aux pieds tavelés


Les montagnes patientent encore,
Qui étends des toiles fraîches
Les rivières patientent
Pour nous tailler des chemises,
Et nous passerons le soir ;
Des chemises à effacer les souffrances
La mariée future tisse la tunique
Qui nous feront moins mal à porter,
Où s’inscrit la sûre montée des présages ;
Je m’incline devant tes mains et tes pieds ;
De quelle navette

Tisses-tu le linge
Je place en ta garde
Dans lequel nous irons à loisir
L’homme et le mouton,

154 155
La joie et la patience, Je chante pour dire

Grands jours d’apaisement

Impérieux, Slimane exigeait à présent une réponse. Les Que vous reviendrez ; —.
fellahs qui inclinaient la tête attendaient aussi. Un
Nous dresserons notre table
regard perdu, insaisissable, flottait dans la prunelle
d’Azouz. À la longue, il soupira et dit : Sur la place publique :

Dieu ne nous permet pas, à nous musulmans, de Je m’incline devant toi,


tomber dans le désespoir.
Les montagnes patientent,
L’offrande et le cœur,
Les rivières patientent.
Toutes les mains habiles,

Tout ce qui a été fait

Par vous, bon ouvrier,

Bon paysan, bonne fileuse,

Bonne mère de famille.

Et Slimane reprit :

Je place en ta garde

Les temps de bonté,

156 157
Comme quoi exactement ?
L’ENFANT-JAZZ (ÉDITIONS LA DIFFÉRENCE 1998,
P. 29)
Tu ne sauras pas, cria-t-elle.

La fille dit Le garçon continua de marcher.

Tu ne sais pas ce que je sais. Je ne le saurai pas, dit-il.

Non, dit-il. Je ne le saurai pas, dit-il.

Le garçon préférait marcher. Elle resta en bordure de route.

Il se proposait d’être beau. Il ne l’attendit pas.

Elle sauf marcher voulait tout. La route. Et encore la route.

C’est quelque chose de beau, Une main s'agitait de loin.

Dit-elle. Et le garçon de loin : Elle n’eut pas à en dire plus.

Comme quoi par exemple ?

Comme un tas de choses.

Et lui de plus loin encore :

158 159
FORMULAIRES (ÉDITIONS DU SEUIL 1970, P. 25) L’AUBE ISMAËL (ÉDITIONS TASSILI 1996, P.61)

L’encens des exorcismes, le vent, la lumière.


dormante unité
Et toi, Ismaël, qui en respires les effluves, toi la
question informulée qui creuse le monde
jusqu’à en faire disjoindre les os.
la table la familiarité du pain Et à te retrouver avec ces suites de questions, puis la
seule question : qui es tu ?
la parole approchée des choses
Et avec toi, ce parfum on ne sait d’où venu. Parce que,
présent, tu es unique. Et qui est
la tranquille résolution du jour
l’autre ?
Toi ou l’autre, qui est l’autre, toi qui es seul ?
et enchâssé dans un crépi de feu

l’amour envisageant la patience

énigme de ce calme prolongé

l’aube d’une fureur blanche

la folle grenure de ton ventre

et toison roulant les membres

dans sa massive fraîcheur

la vague consentante de la mort

160 161
avec leur or qui continue à vous voir. Il n’y a rien de
NEIGES DE MARBRE (ÉDITIONS SINDBAD, 1990, moins bête que les bêtes. Contrairement aux gens.
P.40)
Chut ! La chose continue, la chose d’avant les choses,
la chose de l’autre côté des choses. Je ne la vois pas,
mais je sens qu’elle est là. Peut-être la verrai-je si
En attendant, comme si de rien n’était, la coccinelle se
j’attends sans bouger, si je regarde tout le temps sans
promène entre les brins d’herbe, elle tâte pour voir s’il
bouger. Elle est sur le point d’apparaître. Elle a failli se
y a des vers. Elle gratte, fait des nids. Elle en fait un
montrer déjà mais j’avais la tête ailleurs. Elle
pour chacun de ses petits. Ensuite elle va chercher de
apparaîtra et je la reconnaîtrai. Ce sera quelque chose
quoi manger et elle nourrit ses enfants. La pluie de
comme… un papa, une maman, un bonheur
soleil recommence à tomber. Elle tombe, elle est
désespérément inexprimé. Je passe mon temps à la
chaude, mais on ne la sent pas et des cris partent de
chercher. Je la reconnaîtrai et je les reconnaîtrai, et ce
partout. Toujours en attendant, qui parle avec ses
sera fort, très fort, si fort que ça m’écrasera le cœur. Ce
ailes ? Qui parle avec son œil ? Qui vert, bleu, gris,
sera beau, ce sera terrible à force d’être beau.
jaune s’envole avec les pensées de l’âme ? Et qui
pleure, qui rit blanc dans son corps noir ? Qui enferme
le jardin dans ses mains légères ? Qui pourquoi
comment autour de moi, c’est comme un pays
d’oiseaux. On est un peu fou quand on aime les yeux
dorés des chats. Notre chatte est allongée au soleil, elle
se roule sur les aiguilles de pin, elle me regarde les
yeux dans les yeux. Je suis folle de ces yeux. Les uns
et les autres disent : ils ne dorment jamais que d’un
œil. Moi je dis : ils dorment les deux yeux ouverts,

162 163
d’interrogation en interrogation, en demeure de vous
LAËZZA (ÉDITIONS ALBIN MICHEL 2006, P.114) découvrir une appartenance d’un quelque part ailleurs,
en plus de celle d’ici, cela qui fait de vous, avec lui, le
ressortissant d’un monde inédit, jalonné de
perspectives nouvelles. Mais êtes-vous prêt à endosser
Devant l’enfant que vous avez eu avec une l’originalité de votre position, homme qui avez reçu un
compatriote, vous êtes en quelque sorte devant vous- destin en sus du vôtre ? Une question de plus.
même, sur le plan de la sensibilité, de la culture, de la
langue, non moins que sur le plan d’un héritage
ethnique partagé, d’une Histoire. Dans ce cas sa mère,
votre épouse, s’institue aussi en image emblématique
de mère en plus d’être la sienne. Mais devant votre
enfant né d’une femme originaire d’un pays étranger ?
On peut supposer que vous êtes devant vous-même,
mais par ailleurs devant quelqu’un d’autre : qui aura
reçu de sa mère en partage une autre sensibilité, une
autre culture, une autre langue... Vous, pour le coup,
c’est alors comme si vous aviez deux mères puisque
cet enfant, est vous — dans l’acception définie plus
haut —— et un Autre. Un Autre et qui vous fait
prendre conscience de votre altérité, donc pour
commencer de votre propre identité. Qui vous enseigne
qui vous êtes et n’êtes pas. Vous met au bout du
compte face à diable sait quelles questions et,

164 165
préparées à le recevoir, et malgré ça, nous croyons
LA DANSE DU ROI (ÉDITIONS DU SEUIL 1968, P. 99- qu'un jour viendrait où ça se ferait tout seul, où ils
100)
comprendraient sans explication...

Slim, blessé, a dû être abattu par Arfia pour ne pas


retarder la fuite de leur groupe de maquisards.
Arfia n’arrive pas à l’oublier.

Et maintenant, il est là-bas. Il est resté là-bas. Il est là-


bas avec ces milliers de morts qui n’appartiennent plus
à personne, sauf à eux-mêmes. Et moi je continue à
attendre son retour... oui, à l’attendre. Pourquoi ? Parce
qu'il ne peut avoir trouvé le repos là-bas. Mais est-ce
qu’une femme sait jamais pourquoi elle attend un
homme ? Leur propre mère ! C’est ce que nous ne
cessons jamais d’être ! Si nous n’écoutions que notre
sentiment, nous les renfouirions dans le ventre qui les a
portés. Seulement eux, un vent nous les envoie, un
autre vent nous les reprend. Ils ont tout le temps du
vent dans les voiles. Et c’est ça que nous voudrions
empêcher, nous voudrions leur mettre de l'argile sur les
pieds... Et le reste, nous évitons de leur en dire un mot.
Nous pensons que leurs oreilles ne sont jamais

166 167
Comme cette parole, j'y pense aussi, que vous aimez
HABEL (EDITIONS DU SEUIL 1977, P. 174-176) bien citer : « Présentez-vous nu à votre Créateur, il
vous vêtira. » Une parole dont, perplexe, je ne
comprends pas aujourd'hui comment vous osez vous
Je suis là. servir, dont je me demande si vous en avez jamais
soupçonné la signification. Une parole comme toutes
J'attends.
vos paroles, que vous n'adressez, n'appliquez qu'aux
I1 est mort à présent. Le Vieux est mort. autres, oubliant votre personne. Car je vous revois
prononçant ces mots et me revois vous écoutant avec
Le Vieux, la Dame de la Merci. Rien n'arrivera
la conviction que j'y mettais encore, croyant que vous
probablement jamais.
saviez de quoi vous discouriez. Saviez, ou imaginiez
... Vous avez entendu, Frère ? Rien de moins sûr. tout au moins, ce que c'est pour un homme d'être nu, et
de se présenter ainsi à… qui l’on veut ! Saviez,
Je vous souhaite pourtant d'avoir entendu, je vous le
imaginiez, ou éprouviez.
souhaite parce que, pour la première fois de votre
existence, une existence cependant longue et bien Je m'explique maintenant votre sérénité d'âme. Vous
remplie, vous aurez su à quoi ressemblent des paroles avez reçu la grâce, vous avez la certitude d'en être
de vérité. La seule. La vérité comme il n'en est qu'une, revêtu, tout ce dont vos semblables restent séparés par
et qui s'appelle l'homme. Mais tout l'homme, Frère, un abîme, par le même abîme supposé s'étendre entre
tout l'homme ; c'est la différence. Une condition sans eux et la miséricorde, s'il y avait quelque chance
laquelle il ne pourrait être que sa caricature. Une vérité qu'elle existe, qu'une chose de ce nom soit concevable.
qui cesse d'en être une s'il y manque une rognure
Vous ne comprenez pas davantage ? Vous n'entendez
d'ongle. Mais vous connaissez le mot, vous en usez
pas un traître mot à ce que je vous chante là ? N'êtes-
souvent.
vous pas l'aîné pourtant, et le plus intelligent, le plus

168 169
sage ? Si vous l'aviez écouté, cet homme vous parlait Vous avez votre vérité et n'en avez jamais douté,
de vous, vous parlait de moi ! Il avait beau être une l'ayant découverte dès le premier jour, dès vos
putain et payer ses amants : il ne parlait que de nous! premiers pas, et même avant, l'ayant sûrement sucée
Nous comme nous sommes, tout nus, et en plus il avec le lait dont vous aviez été nourri. Seulement moi
disait « On n'entend aucune voix ! » Encore un mot aussi j'en ai une à présent, et je l'ai trouvée malgré
vrai. Il disait : « Il n'y a pas de voix ! » vous. Vienne simplement le jour où elle pourra se
mesurer avec la vôtre, vienne simplement mon heure.
Je vais vous poser une question. Une question
Une vérité qui a déjà sur la vôtre l'avantage de la
scandaleuse, impie tellement elle est scandaleuse, il
comprendre, une vérité qui voit comme si elle y était la
fallait bien y arriver tôt ou tard, avec votre permission,
citadelle où la vôtre s'est installée, et barricadée. Une
bien sûr : de vous ou de lui, qui est vraiment l'homme ?
vérité, la mienne, qui continuera -encore longtemps à
Cet homme qui doit justement se présenter devant je
vous échapper, un homme, l'homme que je suis
ne sais qui, nu et non pas couvert de belles paroles. De
devenu, qui sera pour vous toujours une énigme. Un
vous ou de lui, qui est l'homme, je vous le demande ?
homme que vous vous obstinerez à méconnaître, mais
Après être resté longtemps sans le soupçonner, je sais dépouillé de son histoire, de ses racines, sans attaches,
aujourd'hui pourquoi j'ai fait tout ce chemin, Frère, tout destin, un homme sans nom prêt à vous réduire au
pourquoi j'ai tant cherché. Pourquoi, ne m'accordant même sort. Un homme : peut-être le dernier d'une ère,
aucun repos, me brisant les jambes mais avançant ou peut-être au contraire l'annonciateur de temps
toujours, je suis allé de place en place et j'ai continué nouveaux, je l'ignore, mais inattendu quand il vous
de chercher. Vous n'aviez pas prévu ça lorsque vous apparaîtra, quand vous buterez sur lui aux endroits les
avez décidé de me flanquer à la porte ! plus invraisemblables, quand vous le rencontrerez sous
tous les déguisements.
Vous ne comprenez toujours pas ? Ça n'a plus
beaucoup d'importance.

170 171
DIEU EN BARBARIE (ÉDITIONS DU SEUIL 1970,
P.18-19)

A ce moment, il entendit le Dr Berchig répliquer à


Jean-Marie Aymard :

Je suis navré de vous décevoir, mais nous évoluons,


nous aussi.

Kamal Waëd dut, avec désespoir, reprendre l’écoute.


Les grandeurs de cette nuit constituaient d’assez
étranges témoins à leurs bavardages.

— Notre progrès est même assez foudroyant. Il nous a


déjà délivrés de cette vieille chose ridicule qu’on
appelle l’âme. Plus personne ne perd son temps à de
pareilles fariboles, nous sommes devenus intelligents ;
nous avons compris maintenant à quoi le temps d’un
homme doit être précieusement consacré : gagner de
l’argent — en gagner le plus possible. Voilà qui donne
un sens à la vie ! Et c’est tout ce qui dicte nos actes et
nos pensées aujourd’hui. Mais vous, vous ne continuez
à voir que les vestiges de notre ancienne innocence et
les vertus dont elle s’accompagnait. Mais Dieu est

172 173
toujours présent chez les barbares ! Et je ne vous Le médecin contracta les lèvres avec une expression
empêche pas de les admirer, si du moins vous ne nous révélant son peu de goût pour de tels regrets, et la gêne
reconnaissez pas comme tels ! Parce que dans le cas qu’il éprouvait à les entendre.
contraire, il nous faudra admettre... beaucoup de
Absorbé, Jean-Marie n’y fit guère attention.
choses. Non, croyez-moi, le règne de la civilisation a
commencé chez nous. — Aujourd’hui c’est nous les barbares, poursuivit-il.
Dieu serait bien inspiré de venir faire un petit tour
Pardon, fit Kamal Waëd.
parmi nous aussi, parmi nous surtout, qui ne croyons
Jean-Marie Aymard ne put s’empêcher de sourire. plus qu’en des sorciers.
Toutefois on sentait que sa conviction demeurait
— Quand on arrive d’un monde où le pain quotidien et
entière.
la santé ont cessé depuis longtemps d’être un
— Ces vertus ne sont pas le fruit de mon imagination. problème, on ne voit pas la misère physique et morale
Je les tiens pour réelles et pour le genre de valeurs qui afflige le nôtre, mais seulement sa « sainteté ».
auxquelles une civilisation technicienne comme la C’est tout à fait naturel! Mais pour qui, si je puis dire,
nôtre aspirera sans jamais les posséder. Incapable de cette misère constitue le pain quotidien, c’est une
les inventer, elle est tout au plus capable de les détruire nourriture des plus indigestes, je vous assure.
là où elles existent. Ce que vous En tirez d’humanité
Le Dr Berchig avait pris un air impassible, presque
ferait notre bonheur et nous nourrirait l’âme jusqu’au
contraint, en prononçant ces mots.
jour... Jusqu’au jour improbable où nous serions à
même de racheter la nôtre échangée contre — je me
demande contre quoi? Des faux-semblants. Des gris-
gris.

174 175
qu’on n’a pas faits
FEU BEAU FEU (ÉDITIONS DU SEUIL 1979, P. 30)
soi-même

La maison de Natyk ramasser les miettes

à la fin

s‘asseoir pour les porter

comme un inconnu aux oiseaux

poser les mains

sur la table ne dire

qui l’on est

du regard d’où l’on vient

simplement ni pour quoi

demander asile

et permission réserver la parole

à autre chose

user du pain et mettre sa chaise

et du feu

176 177
à la fenêtre
L’ARBRE À DIRES (ÉDITIONS ALBIN MICHEL 1998,
P. 32)

J’étais là, dans l’assistance, et je ne sais pas ce qui m’a


pris : sans doute ce démon qui pousse à y jeter aussi
votre grain de sel quand la marmite bout. N’y tenant
plus, voilà donc qui est fait avant que je m’en sois
seulement aperçu :

— Vous avez du constater comme moi que le monde


est plein d’étrangers. Qui sont les autres ?

Silence dans le rang des philosophes immergés, tout en


bas, dans l’éclat des projecteurs, comme au fond d’un
enfer, tandis que nous le public, les dominant sur nos
gradins, figurions encore dans notre pénombre, le
purgatoire. J’ai craint alors de m’être fait mal
comprendre, le me suis expliqué.

- Pour ce qui est de moi, je sais que je suis un étranger.


Mais vous qui êtes-vous ?

Même silence en enfer, mais un silence, nous le


sentions, lourd de méditation. Dans notre purgatoire, il

178 179
y a eu quelques rires– ou des ricanements ? – vite Cela m’a ouvert un vaste champ de réflexion. Qui, de
étouffés. Puis après un certain temps : une minute dans lui ou de moi, est l’étranger de l’autre, ou le plus
ces conditions parait durer l’éternité l’un des étranger, ou le moins étranger ?
philosophes a eu cette réponse.
Et si j’étais, moi, nous autres ; qui de tous ceux que je
- Nous autres. voyais ici, ou que je pouvais croiser dans la rue, serait
l’étranger puisque le monde est plein d’étrangers ?
C’en est resté là, le sort de ma question avait été ainsi
Comment peut-on être, ou devenir étranger, l’autre de
réglé.
nous autres ? Et si j’étais nous autres, n’aurais-je plus
On m’a soufflé à l’oreille que le seul qui se soit donné de définition, en l’espèce que par rapport à l’autre ?
la peine de me répondre était un certain M. Derrida, Mais dans ce cas, qui est l’autre ?
Jacques. J’apprends encore que comme moi, il est né
Je ne m’en sortais plus, la question restait entière, je
en Algérie, lui dans une famille juive et qu’il descend
croyais vivre un sketch de Raymond Devos. Je vois
peut-être de Berbères, peut-être même de cette vieille
très bien qu’il faut être deux, mais la question n’en
et noble tribu des Derrader, tandis que je suis né dans
demeure pas moins : qui est l’autre ? L’autre serait-il
une famille arabo-andalouse musulmane, petite
l’autre de « nous autres » ? Non je ne m’en sortais
bourgeoise, peut-être un peu berbère aussi, un peu
plus.
turque.
Nous autres, avait dit M. Derrida, Jacques.
Bien sûr, il écrit en français des traités de philosophie.
Et moi aussi, mais des poèmes et des romans. La Il n’y avait plus qu’une solution, que je sorte, moi de
réponse que j’ai reçu de lui a été néanmoins ce « nous ce purgatoire avant de plonger en enfer.
autres ».

180 181
Mais lui :
L'INFANTE MAURE (ÉDITIONS ALBIN MICHEL
1994, PP. 171-172) Tu ne sais pas ce que tu fais, ma fille.

Quoi, papa, qu’est-ce que je fais ?

Rien.
Je vais, je viens parce que cet homme qui est mon
papa, cet homme est un étranger. Il a besoin que j’aille Rien ? Alors prends-la.
le chercher dans son étrangement. Et moi, ici, dans
Il l’a prise, il l’a considérée un peu, je voyais qu’il
mon propre pays, que suis-je, sinon une autre
avait derrière la tête une histoire encore. Il ne l’a pas
étrangère ? A son tour il vient et m’arrache à mon
racontée.
étrangement. Sans quoi, ça ferait deux étrangers de
plus dans le monde. Il est un héros et je veux en être un Il n’a su que fourrer la pomme ou ce qu’il en restait,
aussi. Suis-je folle de parler de cette façon ? De ces dans la poche de son blouson, promettant :
choses ? Mais qui entend, qui entend ce que j’essaie de
Je la mangerai après.
dire ?
Pourquoi pas maintenant ? Après, elle ne sera plus
Que papa revienne vite : lui sait m’écouter. En
bonne.
attendant je suis le fruit qui se balance sur l’arbre, une
pomme, et il y en a dans notre jardin, il y en a, et de Oui, oui ma fille.
parfumées.
Il a dit oui, mais il ne l’a quand même pas mangée.
Cela me rappelle ce jour où il observait, curieux,
Je veux être, comme papa, l’enfant dont Ismaël a été le
comme je mordais dans l’une d’elle en y laissant à
premier père. Une paternité avant toutes les autres, une
chaque coup la marque de mes dents. Avait-il envie de
paternité passée dans le même sang de papa jusqu’à
cette pomme ? Je la lui ai tendue.
moi. Et il a dit : l’enfant Ismaël chassé de la maison

182 183
paternelle avec Agar sa mère, était sur le point de
mourir de soif dans le désert ; alors elle l’a mis à l’abri LE CŒUR INSULAIRE (ÉDITIONS LA DIFFÉRENCE
2000, P. 28)
du soleil dans un buisson, mais une source d’eau a
jailli sous le talon d’Ismaël. Alors l’ange est venu et il
a parlé à la mère : Qu’as-tu, Agar ? Ne crains pas, car
le Seigneur a entendu la voix de l’enfant dans le lieu
Les frontières nues
où il est. Lève-toi ! Relève l’enfant et prends-le par la
main, car je ferai de lui….

Mais j’avais laissé papa raconter, et je m’étais La cigale bleue


endormie. Je ne saurai jamais la suite.
au plus rouge.

Son cri

au plus vert.

Le temps comme il

s’écoute.

Immobile le nomade

dans la steppe.

184 185
fous, ceux qui continuent à le faire sont des fous, et des
LES TERRASSES D’ORSOL (ÉDITIONS SINDBAD,
1985, PAGES 170 -172) fous ceux qui y vivent. » Je passe sur l’intonation dont
il accompagne ses propos ; reste l’espèce liberté, ou de
franchise, avec laquelle il m’a abordé et continue à se
confier à moi, à me donner également du tu. Je ne fais
pas attention à ce tu, mais il continue : je le considère,
Quelqu'un parle bas à côté ou loin, ailleurs, encore
et il continue, ce drôle d’oiseau, comme si j’étais son
cette voix dont je ne sais d’où elle sort, puis une autre
frère, quelque parent à lui, aussi familièrement, avec la
parole la remplace, et encore une autre, et c’est
même liberté, la même franchise. Et je comprends : je
toujours la même. Je me tourne à droite, non c’est
suis son frère. Son frère, ou quelque parent à lui, non
quelqu’un à ma gauche qui s’adresse à moi, - depuis
au sens métaphorique ou quelqu’un est votre
un moment, je le crains : quelqu’un, l’un de ces
semblable, mais au sens fondé, indubitable et notoire
étrangers dont la ville est parsemée, c’est bizarre
d’une parenté de sang. Sans doute sait-il déjà à quoi
comme le monde est de plus en plus plein d’étrangers.
s’en tenir, lui qui ne guette même pas des signes de
Il se tient le dos calé contre le vieux pont, il me fait
surprise sur mon visage et me parle comme il me parle.
part de ses appréciations sur la manière dont un
Pourtant rien, ce me semble, dans ma tête, mon accent,
ivrogne interpelle les gens devant nous. Je l’aperçois
mon allure, ma façon de m’habiller, ne rappelle mes
du coup moi aussi l’ivrogne, il déballe un discours,
origines – mais quelle tête, quel accent, quelle allure
bras tendus ; mais pas plus que le forain, tout à l’heure,
devrait-on avoir quand on a mes origines ? Comment
on ne prend la peine de l’écouter, son gosier déverse
ne s’y est-il pas trompé, quand il est arrivé à des
un flot de pierres à nos pieds, dirait-on : tout le monde
habitants d’Orsol, ma propre ville, de se laisser abuser.
contourne ce tas de pierres et personne ne s’arrête.
Le dépaysement sans doute. Il rend les ressemblances
Interposant sa voix mon voisin est en train de dire, je
plus frappantes, l’éloignement nous rapproche de notre
l’entends alors : « … que veux-tu que ça donne
point de départ plus que nous ne croyons. Mais, sacré
d’autre ? Ceux qui ont construit ce Jarbher étaient des

186 187
nom, qu’est-ce qu’un bonhomme pareil fait sous ces
O VIVE (ÉDITIONS SINDBAD 1987, P. 81)
climats. C’est bien le premier que je rencontre depuis
que je suis à Jarbher. Il est venu chercher du travail
comme maints autres, ça se voit, il le porte sur lui. Et il
donnée à vivre
a dit des fous, ceux qui vivent ici.

« Ceux qui y vivent, fais-je en riant. Vous êtes alors


aussi un fou. l’expansive fenêtre

Moi je suis de passage. Simplement de passage. l’ouverte

De passage, de passage. Depuis combien de temps ? aux guêpes aux bourdons

Douze ans et quatre mois mais je ne suis qu’un


voyageur. Même si je dois mourir ici, je n’aurais été
hors d’haleine
qu’un voyageur. Ce sont eux qui l’ont voulu. »
la chaleur à carillon

et plus loin la mer

le temps à vif

et plus près assise

objet d’augure

188 189
toi très jeune
QUI SE SOUVIENT DE LA MER (ÉDITIONS DU
peinte en blanc SEUIL 1962, P. 20)

et bientôt en noir

Un lot d’hommes a été enlevé par les autorités,


tu t’appelles Vive entraînant la raréfaction de la parole, qui se pétrifie,
chez les habitants de la ville.

Hier, pour la première fois, on entendit éclater une


mitraillade. C'était Lkarmoni qui, ne pouvant plus
se retenir, s'en prenait à sa femme. L'accès était si
violent que les galets qu'il rejetait explosaient et
délivraient le cri qu'ils renfermaient. Tous les
locataires écoutaient. Nous comprîmes bientôt que
ce n'était pas contre elle qu'il en avait mais
qu'elle servait de truchement. Plus nous
craignions qu'il ne s'étranglât avec ce qui passait par
sa gorge, et plus sa voix se renforçait, frémissait. En
un sens, il nous libérait tous. Gênée sans doute
par la pierraille répandue autour d'eux, sa femme
essayait de le calmer. La mer embrassait ainsi les

190 191
pieds de l'homme jadis, se souvenant encore du – Petit père, entendait-on la vieille Adra dire à son fils
temps où elle le portait. Ismaël, homme marié, père de plusieurs enfants, ne te
tourmente pas pour des gens que nous ne connaissons
Loin de se calmer, Lkarmoni hurla :
pas, qui ne te sont rien. Là-haut, il y a quelqu’un qui
– Salope ! Putain ! voit tout. Il les préservera ; toi, tu n’y peux rien.

Moi, je m’enfermais volontiers dans la pierre, je me Elle ne pensait pas un mot de ce qu’elle disait mais
faisais volontiers pierre, c’était la meilleure façon de préférait garder le tourment pour elle. Aux heures
lutter contre cette espèce de mort. Et ailleurs la mer d’oisiveté comme en ont toutes les vieilles, elle en
élevait un seul murmure de lumière vers l’homme ! mâcherait le thym amer bouchée par bouchée en
chantonnant une petite chanson.
– Ils les restitueront, tu verras, disait Nafissa.
Quoique ne supportant pas, comme nous tous, pareil
J’avais l’impression qu’elle voulait me réconforter, me
coup, lui, Ismaël, n’élevait pas la voix, ne jetait la
consoler. Je n’avais pas le cœur à fendre les pierres, je
pierre à personne. Sa mère ne le déchargeait-elle pas
ne discutais pas avec elle.
de tout souci ? Il avait encore une autre femme pour lui
– Sans ça déjà, ils ont tant de monde contre eux. chanter l’air à faire passer la frayeur : sa femme. Sans
Qu’est-ce que ce serait alors, s’ils faisaient le moindre la mer, sans les femmes, nous serions restés
mal à ceux-là. définitivement des orphelins ; elles nous couvrirent du
sel de leur langue et cela, heureusement, préserva
La sagesse de la mer finit toujours par l’emporter sur
maint d’entre nous ! Il faudra le proclamer un jour
les trépignements de l’homme, j’étais prêt à la croire.
publiquement.
J’aimais aussi, sans m’en rendre compte, le parfum de
sel dans lequel sa parole me parvenait.

192 193
L.A.TRIP (ÉDITIONS LA DIFFÉRENCE, 2003, P. 83)

American gothic

Ses yeux dans les miens, et

sans un mot la vieille dame

hochait la tête. Du cottage

voisin hochait, sans un mot.

Un moment, et moi sans un mot

moi ne comprenant rien à rien

je hochai la tête puis souris.

Mais elle continuait, hochait.

Et mes yeux dans les siens

qui sûr ne me voyaient pas,

194 195
je cessai de hocher la tête.
LA NUIT SAUVAGE (ÉDITIONS ALBIN MICHEL 1995,
Elle hochait la tête encore. PP.115-117)

Au parc zoologique proche


SDF depuis peu de temps, il (l'homme), erre sans but
Avec son clairon, un paon dans le quartier Saint Paul, à Paris.

fila son cri de foi et ça


Fruits, légumes, viandes, poissons, brocante, fripes,
n’arrangea pas les choses. mercerie ; des magasins bourrés jusqu'à la gueule se
soulagent sur les trottoirs, au milieu de la chaussée où,
piétinant dans les ordures, on manque à chaque pas de
s’étaler pendant que, d’éventaire en éventaire, les
marchands interpellent le passant à tue-tête et font
monter, s’enfler, s’exaspérer un brouhaha qui sortirait
d’une tour de Babel pour une fois hissée jusqu'au
zénith et toute couronnée de sa rumeur comme d’un
chant céleste.

Chant entendu par quelques-uns dans le plus reculé des


trous, il faut croire, puisqu’à l’évidence on ne se presse
qu’entre hères accourus des quatre coins de la terre.
Dans cette bousculade, il s'en trouve un pourtant, un
qui, soucieux de se frayer un chemin à travers l'énorme
encombrement à la force du poignet, du genou, de

196 197
l'épaule, ne réalise pas en revanche qu'on le tire par le Mais au moment où il avance la main vers sa poche,
pan de la veste depuis plusieurs minutes. d'où que sorte le jeune énergumène, une voix rugit
depuis un étal de légumes :
Ces discrètes secousses se font néanmoins assez
insistantes pour qu'à la fin il se retourne. Vivement – Veux-tu te sauver, sale petit voyou ! Il ne fait que
alors, un garçon d'une douzaine d'années lui glisse un rôder dans les parages et voler. Je l'ai vu ! Gare à toi !
billet dans la main. Un noiraud qui, ayant fait cela, lui D'ici que j'appelle la police, il n'y aura pas loin !
barre la route et reste à le fixer avec des yeux de
Il (l'homme) n'a que le temps de jeter un regard au
bouquetin.
Torquemada, et le noiraud n'est plus, n'a jamais été,
L'homme considère sa paume ouverte et, plié au volatilisé !
milieu, le carré de papier, sans avoir l'air de
Son bout de papier marqué de plis lui est resté dans la
comprendre. Puis, toujours perplexe, il reporte sa
main. Il relit : « Je suis un Réfugié... »
curiosité sur l'enfant. Et l'enfant lui-même, surpris par
cette impotence, entame une explication par signes. Qui lui rédigera un autre billet ? Comment la vie peut-
L'homme semble occupé à observer surtout ces doigts elle se faire pardonner ?
qui parlent et le gringalet qui s'en sert : pantalon élimé,
tee-shirt déteint, maigre sans être malingre, une rage de
vivre lui consumant les yeux, – lequel met bientôt fin à
sa démonstration.

Du coup, il (l'homme) déplie le papier et peut lire : « Je


suis un Réfugié roumain. Je n'ai pas de Parents. Je n'ai
pas d'Argent. J'ai Faim. »

198 199
Et, maintenant, la dernière : toute une nuit, l'histoire de
LE SOMMEIL D'ÈVE (ÉDITIONS SINDBAD 1989, P.
219) la femme qui n'a pas su résister à l'appel du Loup m'a
torturé le cerveau et, ce matin, arrive la carte.

L'histoire, Faïna la connaissait déjà d’avant, de bien


Ce matin du 16 août, première carte de Faïna. Elle a avant, étant de là-bas. Elle ne savait pas, alors, que ce
été expédiée du nord de l 'Allemagne, de là où tous les serait aussi son histoire. Pas encore.
trois160 ont passé la nuit avant de prendre le bateau,
A présent, elle le sait.
voiture comprise, et poursuivre leur voyage. Je la tiens
dans mes mains, cette carte, reproduction d'une toile de
Hugo Simberg161 avec son titre : Saga. Ce qu'elle
représente ? La Fiancée du Loup. La femme qui s'est
faite louve pour l'amour du Loup, dans ces pays. Une
carte que Faïna m'avait déjà envoyée, détail dont elle a
perdu le souvenir, à coup sûr. A moins que, sans le
faire intentionnellement, l'inspiration lui en ait été
soufflée par l'Ombre qui n'a pas de nom, l'Ombre
fidèle. C'est sa manière d'aller dans la vie. Elle n'avait
rien pour écrire, et la fatalité a mis pareille carte sous
sa main. Les coïncidences. On peut épiloguer, à ce
sujet, tant et plus. Il y en a eu beaucoup, il y en a eu
trop depuis que je la connais, je parle des coïncidences.

160Faïna, son mari et son fils.


161.
Hugo Simberg (1873-1917), peintre finlandais d'origine
suédoise. Il appartient au courant symboliste.

200 201
On marchait, et la nuit — on ne marchait que la nuit
MILLE HOURRAS POUR UNE GUEUSE forcément —, la nuit était fermée devant nous,
(THÉÂTRE, ÉDITIONS DU SEUIL 1989, P.11-12)
derrière, de tous les côtés. Une muraille, oui, une
muraille. De pierre, de glace. On s'attendait à chaque
pas qu'elle nous pète au nez. Et c'était plutôt quelque
Lumières. chose qui mordait. Pis : ça avait des pinces. Pis : ça
L'éclairage se concentre peu à peu sur Arfia. avait des griffes. Là-dedans, oui, oui, vous étiez réduit
Tout redevient noir autour d'elle. à rien ; ni pieds, ni mains, ni côtes, ni jambes. Vous
On ne voit plus qu'elle. perdiez tout sauf le ventre. Ça vous déshabillait de la
Arfia respire profondément, commence à parler en chair et vous laissait le bois mort des os, sauf le ventre.
aparté puis, progressivement, s'adresse au public. On marchait, cette nuit encore, et voilà qu'il se met à
beugler ! Une fois de plus, lui, Slim, qui recommence !
ARFIA (haussant les épaules) Après tout, pourquoi
pas ? Pourquoi que je reprendrais pas toutes les choses SLIM (hurlant dans le noir) : Laisse-moi ici ! Laisse-
que j'ai déjà racontées ? Parce que, à force de les moi ici et fous-moi la paix ! Foutez-moi tous la paix !
raconter, maintenant je sais comment elles se sont
passées. Même, à force de les raconter, que je n'ai plus ARFIA : C'est encore toi qui fais tout ce grabuge ?
besoin de me les rappeler. Elles sont toutes ici (elle
pose ses deux mains sur sa poitrine) et comme à la SLIM (hurlant toujours dans le noir) : Laisse-moi ici,
minute où elles se sont passées. C'était au temps où les je te dis
hommes tombaient comme des mûres au mois d'août.
Toujours ce temps-là. On aurait dit que la terre voulait Slim entre dans la lumière.
reprendre son bien. Et ça nous paraissait juste. Parce
que la liberté, c'était alors notre fête. ARFIA : Pourquoi veux-tu que je te laisse, Slim ?

202 203
T'as entendu ? Pourquoi veux-tu que je te laisse,
cabochard ! ŒUVRES DE MOHAMMED DIB

Dans la pénombre, arrivent péniblement


Bassel, puis Nemiche.
Mais seul Basset entre dans la lumière.
- La Grande Maison, Le Seuil, coll. «
Points » no 225, Paris, 1996 [1re édition
BASSEL : Fais pas l’âne, Slim !
Le Seuil, 1952].

Arfia s’approche de SIim. - L’Incendie, Le Seuil, coll. « Points » no


952, Paris, 2002 [1re édition Le Seuil,
SLIM (hurlant) Attention, ne me touche pas ! 1954].

- Au café (nouvelles), Actes Sud, Paris,


ARFIA : Quand même tu crèverais !
1999 [1re édition Gallimard, 1956].

SLIM : Que je crève, que je crève, sacré nom de - Le Métier à tisser, Le Seuil, coll. « Points
malheur ! Je préfère ça que de vous suivre ! » no 937, Paris, 2001 [1re édition Le
Seuil, 1957].
ARFIA : Crève mais gueule pas si fort !
- Un été africain, Le Seuil, coll. « Points »
no 464, Paris, 1998 [1re édition Le Seuil,
SLIM : Je demande pas mieux !
1959].

ARFIA : Eh ben, on va partir et te laisser. (Elle - Baba Fekrane, la Farandole, Paris, 1959.
s’éloigne un peu). Venez vous autres.

204 205
- Ombre gardienne, La Différence, Paris, - Omneros, La Différence, Paris, 2006 [1re
2003 [1re édition Gallimard, 1961]. édition Le Seuil, 1975].

- Qui se souvient de la mer, Le Seuil, - Habel, Le Seuil, Paris, 1977.


Paris, 1990 [1re édition Le Seuil, 1962].
- Feu beau feu, La Différence, Paris, 2001
- Cours sur la rive sauvage, Le Seuil, coll. [1re édition Le Seuil, 1979].
« Points » no 1336, Paris, 2005 [1re
- Mille hourras pour une gueuse [théâtre],
édition Le Seuil, 1964].
Le Seuil, Paris, 1980.
- Le Talisman (nouvelles), Actes Sud, coll.
- Les Terrasses d’Orsol, La Différence,
« Babel », Arles, 1997 [1re édition Le
Paris, 2002 [1re édition Sindbad, 1985].
Seuil, 1966].
- Ô vive, Sindbad, Paris, 1987.
- La Danse du roi, Le Seuil, Paris, 1968 et
1978. - Le Sommeil d’Eve, La Différence, Paris,
2003 [1re édition Sindbad, 1989].
- Dieu en barbarie, Le Seuil, Paris, 1970.
- Neiges de marbre, Sindbad, Paris, 1990 ;
- Formulaires, Le Seuil, Paris, 1970.
et La Différence, Paris, 2003.
- Le Maître de chasse, Le Seuil, coll. «
- Le Désert sans détour, Sindbad, Paris,
Points » no 425, Paris, 1997 [1re édition
1992 et La Différence, Paris, 2006.
Le Seuil, 1973].
- L’Infante maure, Albin Michel, Paris,
- L’Histoire du chat qui boude, Albin
1994.
Michel, Paris, 2003 [1re édition La
Farandole, 1974].

206 207
- Tlemcen ou les lieux de l’écriture [textes - Laëzza, Albin Michel, Paris, 2006
et photos], La Revue noire, Paris, 1994. (posthume).

- La Nuit Sauvage (nouvelles), Albin


Michel, Paris, 1995.

- L’Aube Ismaël, Tassili, Alger, 1996.

- Si diable veut, Albin Michel, Paris, 1998.

- L’Arbre à dires (nouvelles), Albin


Michel, Paris, 1998.

- L’Enfant-jazz, La Différence, Paris,


1998.

- Le Cœur insulaire, La Différence, Paris,


2000.

- Comme un bruit d’abeilles, Albin


Michel, Paris, 2001.

- L’Hippopotame qui se trouvait si vilain,


Albin Michel Jeunesse, Paris, 2001

- L.A. Trip, roman en vers, La Différence,


Paris, 2003.

- Simorgh, Albin Michel, Paris, 2003.

208 209
TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos

Avertissement

Premier chapitre

L’Enfant non désiré

Deuxième Chapitre

Politique et poétique en situation postcoloniale

Conclusion

Extraits choisis

Œuvres de Mohammed Dib

210 211
Proof

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