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Une Breve Histoire de L'empire Americain - Daniele Ganser

un livre qui évoque l'histoire et l'ascension de l'empire Américain

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Said Mohamed
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Une Breve Histoire de L'empire Americain - Daniele Ganser

un livre qui évoque l'histoire et l'ascension de l'empire Américain

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Ouvrage publié sous la direction d’Arno Mansouri

Éditions Demi-Lune
26, Menez Kerveyen • 29710 Plogastel Sant-Germain
Tél. : 02 98 555 203

www.editionsdemilune.com

L’éditeur remercie Monique Brunier, et Jean-Paul Dion

Thierry Palau, pour la conception graphique de la couverture et sa


réalisation

Photo de l’auteur :
© Ingo Woesner • https://www.ingo-woesner-photographie.de/

Texte : © Daniele Ganser, 2020


Tous droits réservés

Édition originale parue en allemand, sous le titre Imperium USA. Die


skrupellose Weltmacht, aux éditions Orell Füssli (Zurich) sous l’ISBN
978-3-280-05708-7

Édition en français © Éditions Demi-Lune, 2021


Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés

ISBN : 978-2-917112-50-2 (livre papier) / 978-2-917112-51-9 (PDF) /


978-2-917112-52-6 (Epub) / 978-2-917112-53-3 (Mobi / Amazon)

Dépôt légal : avril 2021

10 9 8 7 6 5 4 3 2 1
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que
ce soit, sans le consentement de l’éditeur, de l’auteur ou de leurs ayants cause, est illicite et constitue
une contrefaçon sanctionnée par les articles L-335-2 et suivants du Code de la propriété
intellectuelle.

Réalisation des versions numériques : IS Edition, via son label Libres


d’écrire
Je dédie ce livre à toutes les personnes qui, du fond
du cœur, rejettent la guerre, la terreur, la torture et la
propagande de guerre et qui s’engagent pour la paix,
avec persévérance mais aussi avec joie.
Du même auteur :

Les Guerres secrètes de l’OTAN, (Demi-Lune, Plogastel, 2017),


(ISBN 978-2-917112-39-7)
Les Armées secrètes de l’OTAN, (Demi-Lune, Paris, 2007), (ISBN
978-2-917112-00-7)

Europe im Erdölrausch. Die Folgen einer gefährlichen


Abhängigkeit, Orell Füssli (Zurich), 2012 (ISBN 978-3-280-
05474-1)

Die Kubakrise – UNO ohne Chance. Verdeckte Kriegsführung


und das Scheitern der Weltgemeinschaft, Kai Homilius (Berlin),
2007 (ISBN 978-3-89706-863-X)

Reckless Gamble. The Sabotage of the United Nations in the


Cuban Conflict and the Missile Crisis of 1962, University Press
of the South, (New Orleans), 2000 (ISBN 1-889431-72-9)

Documentaire :

Les Armées secrètes de l’OTAN, documentaire d’Emmanuel


Amara, TV5, 2014.
Sites Internet :

www.siper.ch/en/ et www.danieleganser.ch/en
Préface

Avec ce nouveau livre, l’historien suisse Daniele Ganser, depuis Bâle,


creuse son sillon. Cette édition française s’inscrit dans le droit fil des
Armées secrètes de l’OTAN (2007) et des Guerres illégales de l’OTAN
(2017).

D’emblée, l’auteur affiche clairement son intention : « J’ai écrit cet


ouvrage pour renforcer le mouvement pacifiste ». Pourquoi cela est-il
nécessaire et Daniele Ganser atteint-il son objectif ?

DE LA « GUERRE FROIDE » À LA « PAIX CHAUDE »

La fin de la « guerre froide » n’a pas permis d’engranger les « dividendes


de la paix », un bref instant espérés. La réduction des dépenses d’armement
ne fut qu’un intermède. Les conquérants, les lobbies de l’armement, les va-
t-en-guerre ont repris du poil de la bête, souvent drapés dans la rhétorique
des « droits de l’Homme », à gauche inclusivement. Une
« Bernardkouchnerisation de la pensée », avide « d’ingérence
humanitaire », fut dûment vendue à l’opinion par les médias alignés, aux
dépens du droit international (dont la charte de l’ONU est le cœur) et d’une
analyse élémentaire des enjeux mondiaux. Certains nomment « paix
chaude » la situation actuelle, appellation aussi discutable que celle de
« guerre froide » (allez demander aux Coréens, aux Vietnamiens, aux
Algériens, aux Indonésiens, aux Palestiniens, aux Hongrois, aux Tchèques
et aux Slovaques, aux peuples d’Amérique latine et à bien d’autres ce qu’ils
pensent de cette période). M. Ganser le souligne : aujourd’hui comme hier
fleurissent les guerres par procuration, les guerres de l’ombre, les
« changements de régime » impulsés ou soutenus depuis l’extérieur. Le
meilleur signe de la continuité entre la « guerre froide » et la « paix
chaude » est fourni par le maintien, et même le renforcement, de l’OTAN
(recherche initiale de Daniele Ganser), qui aurait dû disparaitre avec la
dissolution du Pacte de Varsovie.

L’auteur conduit son travail en historien. Il fait remonter aux guerres


indiennes (et à leurs quatre millions de morts) les pratiques impériales des
États-Unis d’Amérique. Se fondant sur les travaux de l’historien Howard
Zinn, il se garde d’incriminer le peuple états-unien, mais pointe les
responsabilités de l’oligarchie des « super-riches qui déterminent la
politique ». Il analyse aussi « l’exploitation des esclaves », ces 12 millions
de victimes arrachées au sol africain. Puis ce furent les conquêtes au
Mexique, à Porto Rico, à Cuba, à Hawaï, aux Philippines.

L’implosion de l’Union soviétique a un instant permis à l’Occident,


conduit par les États-Unis, de croire en sa victoire, d’en user et d’en abuser.
Les frappes du 11 septembre 2001 au cœur de l’Empire l’ont conduit à
entreprendre avec ses alliés le « remodelage du Grand Moyen-Orient »,
c’est-à-dire à renverser les États qui ne leur convenaient pas. L’Afghanistan,
l’Irak, l’Iran, la Libye, la Syrie, figurèrent tour à tour sur l’« axe du mal ».
Ailleurs, comme en Ukraine, les États-Unis procédèrent de façon plus
indirecte, intervenant ici dans les « révolutions de couleurs », là dans les
« printemps arabes. »

PROPAGANDES ET GUERRES DE L’INFORMATION : NOMMER L’EMPIRE

Le second mérite du travail de Daniele Ganser consiste à souligner,


avec une grande pédagogie, la forme insidieuse des guerres actuelles
justifiées par la propagande modernisée, technicisée, plus largement par
l’ensemble des méthodes relatives à « l’Infowar » (guerre de l’information).
L’auteur oriente sa recherche selon trois principes : le refus de l’usage de la
force selon l’ONU (UNO-Gewaltverbot), la vigilance (Achtsamkeit) et la
famille humaine (Menschheitsfamilie). Mais comment le citoyen peut-il
exercer sa vigilance dès lors que ses sentiments et ses idées sont téléguidés,
manipulés ? Le spectacle des informations télévisées est une débauche de
clichés dépréciatifs sur nos « ennemis », de termes infâmants contre les
dirigeants de pays qui déplaisent à nos oligarchies. Nombre d’intellectuels,
d’universitaires, d’« experts » sont mobilisés sur les plateaux de télévision
pour justifier les entreprises guerrières insensées (si le cas de Bernard-Henri
Lévy pour la Libye fut le plus manifestement grotesque, il est loin d’être le
seul). Ceux qui, dans l’optique de la Charte de l’ONU interdisant le recours
à la force, préconisent la détente, l’apaisement, la compréhension
réciproque sont soigneusement tenus à l’écart, voire freinés ou bloqués dans
leur promotion professionnelle. Se dessine insidieusement, par capillarité et
cooptations, une pensée normalisée qui épingle comme « déviants », « anti-
américains », « soutiens des dictateurs » ou « complotistes » les résistants
comme Daniele Ganser. Un intellectuel comme Noam Chomsky, dont
Ganser est un interlocuteur, est ainsi qualifié « d’anti-américain » (Un-
American). Si vous contestez la suprématie occidentale sous l’égide des
États-Unis et si vous préconisez un monde multipolaire, vous voilà
catalogué « pro-russe ». L’invective tient lieu d’argument. M. Ganser
nomme les choses par leur nom, sans recourir aux euphémismes qui
anesthésient la pensée. La bien-pensance préfère les termes hégémon ou
hyperpuissance à ceux d’empire ou d’impérialisme. Hubert Védrine
exonère ainsi l’Empire états-unien : « Hyperpuissance ne veut pas dire
omnipotence ni invulnérabilité, et ne contient pas forcément l’idée d’une
tendance hégémonique. Il ne signifie pas «empire constitué». Sur certains
plans, l’hyperpuissance américaine n’est pas l’équivalent de ce qu’a été
l’Empire romain à son apogée. Sur d’autres, elle est encore plus.
Néanmoins le degré de pénétration et l’influence mondiale des États-Unis
sont impressionnants dans presque tous les domaines. Mais je ne crois pas
*1 *2
que le peuple américain soit porteur d’un projet impérial. » Alain Joxe,
*3
Sami Naïr, avec d’autres, ont certes montré que l’Empire américain
n’était ni omnipotent ni invulnérable. Mais récuser le terme « Empire »,
comme le fait Védrine, au prétexte que « le peuple américain » ne serait pas
« porteur d’un projet impérial » est une pirouette rhétorique qui accorde au
peuple une force dont l’oligarchie le prive. Pourtant, même certains
partisans de l’Empire en défendent l’idée et la dénomination. Robert
*4 *5
Cooper est de ceux-là, qui vanta l’Empire et « l’impérialisme libéral ».
Le fait est d’autant plus remarquable que le diplomate britannique fut
conseiller du Premier ministre Tony Blair, puis de Javier Solana, alors Haut
représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune, après avoir
été Secrétaire général de l’OTAN.

FORMER ET INFORMER LE PUBLIC FRANÇAIS

Le troisième éloge est à partager entre l’auteur et l’éditeur français, qui veut
relayer son travail en direction du lectorat francophone. La France constitue
*6
un cas à part dans le traitement de l’information sur les guerres. Son
industrie de l’information a une histoire commune avec l’industrie de
l’armement, son système politique centralisé irradie largement la société et
l’université, son Président vit dans un palais largement militarisé et endosse
les privilèges de la monarchie, pourtant décapitée par la Révolution. La
France livre des armes mais invite les acheteurs à ne pas s’en servir quand
*7
émerge sur la scène médiatique, comme au Yémen, un conflit sanglant.
La classe politique française semble très largement liée par un consensus
*8
atlantiste passablement anti-gaullien. Alors chef du groupe socialiste à
l’Assemblée nationale, François Hollande avait fustigé le Président Nicolas
Sarkozy pour avoir rallié le commandement militaire intégré de l’OTAN. À
peine élu Président de la République, il paracheva le choix de son
prédécesseur, sur la base d’une expertise complaisante d’Hubert Védrine,
ancien ministre des Affaires étrangères sous François Mitterrand. Emanuel
Macron continue sur la voie atlantiste tracée par ses prédécesseurs,
moyennant quelques cajoleries médiatiques artificieuses à Vladimir
Poutine.

Malgré sa très bonne connaissance de notre langue, Daniel Ganser


*9
s’exprime trop rarement en français. Désinformé, le public français le
connait mal, victime des conférenciers officiels, proches des milieux néo-
*10
conservateurs dont le Quai d’Orsay (le ministère français des Affaires
étrangères) est devenu un sanctuaire. La pensée unique est plus répandue en
France qu’ailleurs, centralisation oblige. Les débats télévisés sont largement
en trompe-l’œil. Trop de journalistes se comportent en militants partiaux,
formatés aux normes de l’OTAN.

Il s’avère donc que l’ambition de l’auteur de renforcer le mouvement


pacifiste a toutes ses raisons d’être. La lecture de ce livre démontre qu’il y
parviendra auprès des lectrices et des lecteurs avides d’informations moins
biaisées que celles auxquelles ils sont habitués.

Puisse cette édition française favoriser les rencontres entre M. Ganser


et son public francophone, en France mais aussi en Suisse romande, en
Belgique, au Québec, en Afrique et ailleurs.

Dr Gabriel Galice,
Président du GIPRI,
l’Institut International de Recherches pour la Paix à
Genève,
décembre 2020.

*1. « Les États-Unis : hyperpuissance ou empire ? Entretien avec Hubert Védrine », revue
Cités, N°20, PUF, Paris, 2004.
*2. L’Empire du chaos (2002) et Les Guerres de l’empire global (La Découverte, 2012).
*3. L’Empire face à la diversité (Hachette, 2003).
*4. http://observer.guardian.co.uk/worldview/story/0,11581,680117,00.html
*5. https://www.theguardian.com/world/2002/apr/07/1
*6. https://www.youtube.com/watch?v=ZyicdFoanSU
*7. https://www.liberation.fr/checknews/2019/04/19/parly-mentait-elle-en-declarant-ne-rien-
savoir-de-l-utilisation-d-armes-francaises-au-yemen_1722173
*8. De nombreux dirigeants politiques français de tous bords sont passés, depuis 1981, par le
programme « Young Leaders » organisé par la French-American Foundation, créée en 1976, sous
les auspices des Présidents Valéry Giscard d’Estaing et Gerald Ford.
*9. Conférence en 2016 : https://www.youtube.com/watch?v=URYFfGh-QME
*10. Vincent Jauvert, La Face cachée du Quai d’Orsay, Robert Laffont, 2016.
Introduction

J’ai écrit ce livre pour renforcer le mouvement pour la paix. Celui-ci


comprend toutes les personnes qui rejettent la guerre et la terreur et refusent
les mensonges ou la propagande de guerre. Il a toujours existé dans tous les
pays du monde, y compris aux États-Unis. Pour le prouver, je cite certaines
des grandes voix américaines du mouvement pacifiste comme celle du
pasteur et militant afro-américain des droits civiques Martin Luther King,
qui a appelé en termes clairs à une résistance non violente à l’oppression
des Afro-Américains et à la guerre illégale du Vietnam. Ou celle de la
militante des droits des femmes Jeannette Rankin, qui, en tant que
représentante du Montana au Congrès, a voté contre la participation des
États-Unis à la Première et à la Seconde Guerre mondiales. Ou de l’ancien
employé de la NSA Edward Snowden, qui a révélé la surveillance des
citoyens. Les membres du mouvement pacifiste ont toujours été guidés par
leur conscience et n’ont jamais nagé avec le courant.

Ils ont rejeté la guerre et ses mensonges et l’ont dit publiquement, même
lorsqu’ils étaient minoritaires. Certains ont été assassinés, comme Martin
Luther King. D’autres ont été dénigrés comme traîtres, comme Jeannette
Rankin. D’autres encore, comme Edward Snowden, qui vit maintenant à
Moscou, ont dû quitter leur pays. Ils ont, par leur exemple, incité leurs
semblables à prendre position contre la guerre, la terreur et la propagande
de guerre, même lorsque cela est difficile et nécessite du courage. Les USA
sont la plus grande menace pour la paix mondiale. Mais malgré toutes les
critiques faites aux 300 000 Américains super-riches qui dirigent l’Empire
US, le mouvement pacifiste ne doit jamais prôner la haine entre les nations.
Parmi les 330 millions d’habitants des États-Unis, nombreux sont ceux qui
sont attachés à la paix et s’opposent à l’impérialisme.
Ils n’occupent certes pas de positions de premier plan à la Maison-Blanche,
et ne dominent pas au Congrès. Mais ils s’engagent avec enthousiasme pour
un monde meilleur et plus pacifique en tant qu’écologistes, militants des
droits civiques et humains, et travaillent comme enseignants, artistes,
personnels soignants, syndicalistes, écrivains, professeurs de sport,
jardiniers et bien plus encore. On les connait peu, mais chacun dans son
domaine a de l’influence, parce que tout est lié à tout.

Mais j’ai également écrit cet ouvrage car même dans les écoles et les
universités, l’impérialisme américain – que j’ai dénoncé à de nombreuses
occasions dans mes livres et conférences – est rarement enseigné et discuté.
Je l’ai donc aussi rédigé pour les jeunes de 15 à 25 ans qui veulent en savoir
plus sur ce sujet. Mon ambition était d’exposer les faits de telle sorte que
n’importe qui puisse comprendre sans connaissance préalable. J’ai traduit
moi-même tous les textes anglais cités. Chaque fois que j’ai utilisé une
citation ou des chiffres, j’en ai indiqué la source dans une note de fin
d’ouvrage, afin que tout le monde puisse vérifier chacune des informations.

Dans mes recherches, je m’oriente vers les trois principes suivants :


l’interdiction de la violence par l’ONU, la pleine conscience et la famille
humaine. L’interdiction de la violence par l’ONU a été promulguée en 1945
et prohibe la menace ou le recours à la force dans la politique
internationale. Malheureusement, elle a été oubliée, et beaucoup de gens
n’en ont jamais entendu parler. C’est pourquoi je la mentionne souvent dans
mes livres et mes conférences, parce que c’est un instrument très important
du mouvement pacifiste dont le principe de conscience attentive est en
quelque sorte le joyau. Parce que trop souvent nous, humains, avons été
trompés et manipulés par la propagande de guerre. Mais ce n’est pas une
fatalité. Si nous apprenions à observer, tranquillement, nos propres pensées
et sentiments, avec lucidité et avec distance, nous renforcerions notre
discernement. Nous n’avons pas à croire tout ce que les médias nous
racontent. Par cette méthode, nous nous rendons compte que nous ne
sommes pas nos pensées et nos sentiments, mais la conscience claire dans
laquelle ils montent et, comme des nuages, s’envolent au loin.

Le principe de la famille humaine était particulièrement important pour moi


lors de l’écriture de ce livre. Malheureusement, il est arrivé maintes et
maintes fois dans l’histoire que nous, en tant que famille humaine, ayons
exclu et tué d’autres membres. Nous nous sommes divisés et dévalorisés en
fonction de notre nationalité, de notre religion, de la couleur de notre peau,
de notre sexe et de nos revenus. Pendant la chasse aux sorcières, les femmes
étaient accusées de « magie » et brûlées. Pendant les guerres contre les
Indiens d’Amérique, ces derniers ont été traités de « sauvages » et tués.
Durant la traite négrière, les Africains étaient rabaissés au rang
« d’animaux » et exploités. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs
ont été considérés comme « indignes de vivre » et exterminés dans des
camps de concentration. Pendant la guerre du Vietnam, les Vietnamiens ont
été surnommés « termites » par les soldats américains, et bombardés au
napalm. Dans la soi-disant « guerre contre le terrorisme », les Afghans
étaient appelés « terroristes », et tués. Tous ont été exclus de la famille
humaine, avec pour conséquence, le traitement qui leur était infligé.

Le schéma répétitif est clair : le principe de la famille humaine est violé en


dévalorisant, en ostracisant, puis en massacrant un groupe déterminé. Bien
sûr, nous avons tous l’air très différent. Nous ne sommes pas et ne serons
jamais identiques ou égaux en termes de foi, de nationalité, d’éducation, de
langue ou de revenus. Mais cela ne fournit pas une raison pour utiliser la
violence. « Certainement, nous avons un problème dans le monde avec des
antagonismes qui deviennent incontrôlables. L’homme est presque un
spécialiste de la marginalisation des autres », explique le zoologiste
néerlandais Frans de Waal. « L’homme diabolise les personnes d’une autre
nationalité ou religion, créant la peur et la colère. Nous qualifions
rapidement ces groupes d’inhumains ou d’animaux. Il est facile d’éliminer
2
l’inhumain, parce que vous n’avez plus à avoir de compassion pour lui. »

Un exemple de ce type de rejet a été révélé en avril 2004, après que


des soldats américains eurent torturé des Irakiens à la prison d’Abou
Ghraib. La propagande de guerre américaine avait inculqué aux soldats que
les Irakiens étaient des gens détestables, les excluant ainsi de la famille
humaine. Cela a eu des conséquences concrètes. La soldate américaine
Lynndie England s’est amusée à promener à travers la prison un détenu
irakien nu attaché à une laisse comme un chien. Un autre prisonnier irakien,
une capuche noire sur la tête, a dû se maintenir en équilibre sur une caisse
pendant que des fils étaient attachés à son corps. On l’a convaincu que des
décharges électriques mortelles lui seraient infligées s’il tombait de la
caisse. « Pour l’Europe, les images d’horreur du sexe, de la torture et de
l’humiliation étaient tout simplement un choc », a commenté Die Welt. Le
scandale d’Abou Ghraib a montré de façon drastique ce qui peut arriver si
le peuple de toute une nation, en l’occurrence les Irakiens, est exclu de la
3
famille humaine.

Face à cette violence et à cette brutalité, nous ne devons pas conclure


que nous ne sommes pas capables de vivre ensemble pacifiquement. Nous
pouvons très bien le faire et le faire tous les jours, dans des millions
d’endroits différents. « Commençons par examiner notre attitude vis-à-vis
de la paix elle-même. Un trop grand nombre d’entre nous pense qu’elle est
impossible, qu’elle est irréelle. », déclara le Président John F. Kennedy dans
un de ses discours. « Mais c’est un point de vue dangereux et défaitiste. Il
mène à la conclusion que la guerre est inévitable, que l’humanité est
condamnée, que nous sommes dominés par des forces que nous ne pouvons
contrôler. » Kennedy ajouta : « Rien ne nous oblige à accepter ce point de
vue. L’homme a créé les problèmes auxquels nous sommes confrontés, il est
donc capable de les résoudre. Et l’homme peut faire preuve de grandeur
lorsqu’il le décide. Aucun problème lié au destin de l’humanité n’est hors
de portée des êtres humains. Le discernement et l’esprit ont souvent résolu
4
ce qui semblait insoluble. »

Des personnalités inspirantes ont façonné le mouvement pacifiste en


dehors des États-Unis également. En Inde, l’avocat et pacifiste Mahatma
Gandhi, qui est pour moi un grand modèle, a souligné cette idée à plusieurs
reprises : « Toute l’humanité est une famille », disait-il. Dans sa
protestation, il a toujours employé un ton calme et amical, libre de colère et
de haine. Malgré leurs actions brutales, Gandhi n’a appelé ennemis ni la
police indienne, ni le gouvernement indien, ni la puissance coloniale
britannique. « Je ne vois personne comme mon ennemi. (…) Tous sont mes
5
amis. Je veux éclairer et changer les cœurs. »

Je suis fermement convaincu que le mouvement pour la paix deviendra


plus fort au XXIe siècle s’il est guidé par les principes de la famille humaine,
de la pleine conscience et de l’interdiction onusienne de la violence. Au
XXIe siècle, la division par nation, religion, couleur, sexe, diplôme, ou
revenu devrait être remplacée par l’assimilation de l’évidence que tous les
êtres humains appartiennent à la famille humaine. En tant que lecteur, vous
en faites partie, peu importe dans quel lieu vous vivez et quelle est votre
histoire. Et en tant qu’auteur, il en est de même pour moi, comme pour
toutes les personnes mentionnées dans ce livre, qu’elles soient victimes ou
agresseurs. Ensemble, nous devons apprendre à ne pas nous tuer, parce que
toute vie est sacrée..
1.

Les États-Unis sont la plus grande menace


pour la paix mondiale

Les États-Unis d’Amérique sont l’Empire depuis 1945. Empire est le


terme utilisé pour décrire le pays le plus puissant d’une époque donnée en
termes militaires, économiques et politiques. Les États-Unis impriment le
dollar, actuellement la plus importante monnaie de réserve mondiale. C’est
la puissance nucléaire qui a les dépenses militaires les plus élevées, les plus
grandes entreprises d’armement et la plupart des bases militaires dans les
pays étrangers. Ils disposent d’un droit de veto au Conseil de sécurité des
Nations Unies et peuvent donc éviter d’être condamnés par celui-ci s’ils
bombardent illégalement d’autres pays et ne respectent pas l’interdiction de
la violence édictée par l’ONU. Ils dominent également l’OTAN, la plus
grande alliance militaire au monde avec actuellement 30 États membres
européens et nord-américains.

Ceux qui s’intéressent à la politique internationale, à l’histoire et à la


paix ne peuvent ignorer l’Empire, car il a eu une influence directe ou
indirecte sur presque tous les grands conflits des 100 dernières années et a
façonné les guerres actuelles. Une telle entité est facile à reconnaître, il
suffit de compter les porte-avions ! Les États-Unis en possèdent 11, tous à
propulsion nucléaire, plus que tout autre pays. Sur la couverture de l’édition
originale de ce livre figure l’USS George Washington, symbole de la
domination militaire US. Le plus récent d’entre eux, l’USS Gerald Ford, a
été inauguré par le Président Donald Trump en juillet 2017. Grâce à sa
propulsion nucléaire, il pourrait rester en mer pendant des décennies sans
avoir à recharger de carburant. À 13 milliards de dollars, l’USS Gerald
Ford est le navire de guerre le plus cher de tous les temps. La Chine, elle,
dispose actuellement de deux porte-avions. La France, la Grande-Bretagne
6
et la Russie n’en ont qu’un chacune.

Les empires s’élèvent et chutent ; ils ne durent pas. Les Empires


romain, espagnol, ottoman, français et britannique furent autrefois
immenses et impressionnants. Mais aujourd’hui, ils n’existent plus. Même
l’Empire américain se désintégrera un jour et sera remplacé par une autre
structure de pouvoir. On ignore pour l’instant quand et comment cela se
produira. Si les nations dépensent trop en armement, « elles vont
probablement se surmener », prévient l’historien britannique Paul Kennedy.
« Une nation est alors comme un vieil homme qui essaie de faire un travail
7
qui dépasse ses forces. »

L’INSTITUT GALLUP INTERROGE 67 000 PERSONNES DANS 65 PAYS

« Quel est le pays qui représente la plus grande menace pour la paix
mondiale aujourd’hui ? » C’est la question passionnante posée par Gallup,
un institut de sondage basé à Washington qui, depuis 1977, réalise chaque
année une étude sur l’état du monde. Mais ce n’est que dans le nouveau
millénaire que les chercheurs d’opinion américains ont osé aborder ce
problème explosif après que les auditeurs de radio l’eurent demandé.
L’enquête, menée pendant le mandat du Président Barack Obama, a porté
sur plus de 67 000 personnes dans 65 pays entre septembre et décembre
2013. La question a donc été posée dans le monde entier. Et le résultat a été
clair.

Parmi les personnes interrogées, 24 %, représentant environ un quart


de la population, ont désigné les USA comme étant la plus grande menace
pour la paix dans le monde. La BBC a déclaré que c’était « une mauvaise
nouvelle, mais pas très surprenante, pour les États-Unis ». Loin derrière
eux, en deuxième position parmi les pays les plus dangereux, on trouvait le
Pakistan, puissance nucléaire musulmane, avec 8 % des voix. En troisième
position venait la Chine. La nation la plus peuplée du monde n’a été
considérée comme la plus dangereuse que par 5 % des personnes
interrogées. La Chine sous contrôle communiste partageait la troisième
place avec Israël, la Corée du Nord, l’Afghanistan et l’Iran (tous à 5 %).
Dans la suite du classement : l’Inde, l’Irak et le Japon (4 %), la Syrie (3 %),
la Russie (2 %), puis l’Australie, l’Allemagne, la Palestine, la Somalie, la
8
Corée du Sud et la Grande-Bretagne (1 %).

La même étude voulut aussi savoir : « S’il n’y avait pas de frontières,
dans quel pays aimeriez-vous le plus vivre ? » La grande majorité des
personnes interrogées, 38 %, a déclaré qu’elle aimerait surtout vivre là où
elle se trouvait déjà. La plupart des gens ne veulent pas émigrer, mais plutôt
vivre avec leur famille, et presque tous se sentent liés à la culture, à la
langue, aux paysages et à la nourriture de leur pays d’origine. Mais pour
ceux qui désiraient émigrer, les États-Unis étaient la destination la plus
recherchée avec 9 %, suivis par l’Australie et le Canada (7 %), la Suisse, la
France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne (4 %), et l’Italie (3 %).

Le fait que les USA aient été classés comme la plus grande menace
pour la paix mondiale en 2013 n’est pas totalement nouveau. « Je crois que
pour la plupart des Européens, l’Amérique apparaît actuellement comme le
pays le plus dangereux du monde », avait déjà déclaré l’historien
britannique Arnold Toynbee en 1971, sans pouvoir s’appuyer sur les
données empiriques d’une enquête.

« Comme l’Amérique est sans aucun doute le pays le plus puissant, il y


a quelque chose de très alarmant dans la transformation de son image au
cours des 30 dernières années », a estimé Toynbee, qui écrivait dans le
contexte de la guerre du Vietnam alors en cours. « C’est probablement
encore plus effrayant pour la grande majorité de la population mondiale,
qui n’est ni européenne ni nord-américaine, mais latino-américaine,
asiatique et africaine ». Les États-Unis sont intervenus à maintes reprises
avec une violence impitoyable dans les affaires intérieures d’autres pays.
9
C’est pourquoi, selon Toynbee, ils sont « le cauchemar ».
Après l’entrée en fonction du Président américain Donald Trump en
janvier 2017, les choses ne se sont pas améliorées. « Les inquiétudes
concernant la puissance et l’influence des États-Unis ont augmenté dans de
nombreuses nations du monde, alors que la confiance dans le Président US
a chuté », a déclaré l’institut américain de recherche sur l’opinion publique
Pew en août 2017, en interrogeant des personnes dans 30 pays différents en
Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Europe, en Afrique, en Asie et
en Australie. Cette enquête mondiale a été menée pour la première fois en
2013 pendant la présidence d’Obama, puis en 2017 lorsque Trump dirigeait
la Maison-Blanche. Déjà sous Obama, les États-Unis étaient considérés
comme une grande menace pour le monde, mais après l’accession de Trump
à la présidence, la méfiance s’est encore accrue.

« Dans 21 des 30 pays étudiés, le nombre de personnes qui considèrent


les États-Unis comme une menace sérieuse a augmenté », a constaté Pew en
2017. Leurs voisins, le Mexique et le Canada, les ont classés comme un
plus grand péril que la Chine ou la Russie. Même les pays de l’OTAN que
sont le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas ont jugé les
USA plus délétères dans l’enquête de 2017 que dans celle de 2013. Pew a
aussi constaté qu’en Australie, au Canada, au Japon, au Royaume-Uni et en
France, les femmes - davantage que les hommes - estimaient les États-Unis
dangereux. L’enquête a également révélé que les personnes qui votent pour
des partis de gauche au Royaume-Uni, en Suède, en Corée du Sud et en
Australie considèrent les USA comme une plus grande menace que les
10
sympathisants de droite dans ces mêmes États.

Des études actuelles menées en Allemagne confirment cette vision


critique des États-Unis et le déclin de leur réputation ces dernières années.
Selon un sondage publié en 2018 par la Forsa (société de recherche sociale
et de l’analyse statistique), « 79 % des Allemands pensent que la plus
grande menace pour la paix mondiale vient du Président Trump. Poutine
n’est un danger pour le monde que pour 13 %, et 8 % les considèrent aussi
terrifiants l’un que l’autre ». « Les États-Unis, qui après la Seconde Guerre
mondiale sont passés étonnamment vite du statut de vainqueur à celui de
puissance protectrice admirée, voire vénérée, sont vus de manière de plus
en plus critique par les Allemands », a commenté l’Augsburger Allgemeine
Zeitung à propos de l’étude Forsa. Selon Manfred Güllner, le responsable
de l’enquête, il y a eu une rupture dans l’évaluation du pays après l’arrivée
de George W. Bush à la Maison-Blanche en 2001. « Au plus tard après la
guerre d’Irak, il était considéré comme un belliciste bien plus dangereux
que Poutine. Le prédécesseur de Bush, Bill Clinton, avait toujours la
11
confiance des Allemands. »

De plus en plus de nouveaux travaux corroborent ce tableau. « Les


Allemands considèrent les États-Unis comme la plus grande menace pour
la paix, devant la Corée du Nord, la Turquie et la Russie », a annoncé le
« Rapport sur la sécurité 2019 », qui est compilé chaque année depuis 2011.
Dans le cadre de l’enquête sur une population représentative, plus de 1 200
Allemands âgés de 16 ans et plus ont été interrogés par le Centre pour la
stratégie et le leadership supérieur de Cologne. Près de la moitié d’entre eux
ont déclaré avoir le sentiment de vivre une période particulièrement
instable. « Le rapport sur la sécurité 2019 montre clairement que pour les
citoyens allemands, il existe un facteur central d’insécurité qui les effraie.
Et ce sont les USA sous la direction de Donald Trump », a commenté le
12
directeur de l’étude, Klaus Schweinsberg, à propos des résultats.

L’étude a révélé que plus de 56 % des Allemands considèrent les États-


Unis comme la plus grande menace pour la paix mondiale. L’année
précédente, en 2018, ce chiffre était de 40 % et la majorité des gens
attribuait ce statut à la Corée du Nord. M. Schweinsberg, le directeur de
l’enquête, décrit ce changement comme un « triste processus ». Les
observateurs ont expliqué que cette évolution n’était pas entièrement
surprenante. « En Allemagne aussi, il y a toujours eu un regard critique sur
la politique et la société américaines. La culture y est souvent perçue
comme superficielle, la politique étrangère comme égoïste », a commenté
RTL. « Dans l’Est de l’Allemagne, cette impression est encore plus forte
13
qu’à l’Ouest. »

LES ÉTATS-UNIS ONT BOMBARDÉ LE PLUS GRAND NOMBRE DE PAYS


APRÈS 1945
Pourquoi des milliers de personnes dans des pays très différents classent-ils
les États-Unis comme étant de loin la plus grande menace pour la paix
mondiale ? La réponse est évidente : les USA sont l’Empire. Et tout au long
de l’histoire, la montée vers la domination impériale a toujours été basée sur
la violence. La croyance en celle-ci est démontrée par le fait que,
contrairement à presque tous les autres pays occidentaux, les États-Unis
appliquent toujours la peine de mort. Surtout, aucune nation n’en a
bombardé tant d’autres depuis 1945. Aucune autre n’a renversé autant de
gouvernements étrangers, ni mené autant de guerres secrètes depuis 1945,
ou ne maintient des bases militaires dans autant d’autres pays, installations
qui sont souvent rejetées par les populations concernées. « Il est devenu
gênant d’être américain », a commenté Paul Craig Roberts, qui fut
secrétaire adjoint au Trésor dans l’administration Reagan et est désormais
un critique acerbe de la Maison-Blanche après avoir quitté la politique.
« Notre pays a eu quatre Présidents criminels d’affilée : Clinton, Bush,
14
Obama et Trump. »

L’historien américain Gabriel Kolko, qui a enseigné à l’université York


de Toronto, au Canada, affirme à juste titre que c’est « le pays qui a connu
le plus de guerres dans la seconde moitié du XXe siècle ». C’est ce recours
répété et constant à la violence qui fait des États-Unis la plus grande
menace pour la paix mondiale aujourd’hui. Si vous étudiez les documents
historiques, vous verrez que les USA ont eu recours à la violence ouverte
ou secrète contre les pays suivants après 1945, (et il faut souligner que cette
liste n’est pas exhaustive) : Grèce (1946), Corée (1950), Iran (1953),
Guatemala (1954), Congo (1961), Cuba (1961), Vietnam (1964), Indonésie
(1965), Cambodge (1969), Laos (1970), Chili (1973), Grenade (1983),
Libye (1986), Nicaragua (1981), Panama (1989), Koweït (1991), Soudan
(1998), Serbie (1999), Afghanistan (2001), Pakistan (2001), Irak (2003),
Libye (2011), Syrie (2014), Ukraine (2014).
# 1. Les États-Unis ont mené le plus grand nombre de guerres contre d’autres pays.

L’ancien Président Jimmy Carter avait raison lorsqu’il déplorait en


2019 que les États-Unis d’Amérique soient « la nation la plus belliqueuse
de l’histoire du monde ». Ils n’ont connu que 16 années sans guerre sur les
242 depuis leur fondation en tant que nation, a critiqué M. Carter, (94 ans),
15
lors d’un service religieux en Géorgie.

EISENHOWER MET EN GARDE CONTRE LE COMPLEXE MILITARO-


INDUSTRIEL

La guerre est un business. Les dépenses militaires sont définies comme


toutes celles engagées lorsqu’un pays maintient des forces armées et fait la
guerre. Cela comprend l’acquisition et l’entretien d’armes telles que les
porte-avions, les chars et les mines terrestres. L’industrie de l’armement
bénéficie de ces dépenses parce qu’elle fabrique les produits. Les budgets
militaires sont également affectés à la recherche et au développement
militaire, outre les fonds des services secrets pour le contrôle des
contingents étrangers et de plus en plus aussi de leur propre population. Et,
bien sûr, elles englobent le coût opérations de guerre extérieures et la
formation et l’équipement des soldats étrangers dans les zones de conflit.

Une grande partie concerne les frais de personnel, c’est-à-dire les


salaires et les pensions du personnel militaire. Au moment de la guerre du
Vietnam, tous les hommes âgés de 18 à 25 ans étaient encore soumis au
service obligatoire et devaient s’inscrire. De nombreux jeunes hommes ont
manifesté parce qu’ils ne voulaient pas participer à la guerre du Vietnam.
Pour affaiblir ces protestations, la conscription a été suspendue aux États-
Unis en 1973 et une armée professionnelle a été introduite sur la base du
volontariat. Tout comme les employés d’Ikea ont un contrat avec le magasin
de meubles, les soldats américains sont maintenant des travailleurs salariés
par le Pentagone, ce qui a considérablement réduit le nombre de
contestations.

Le général Dwight Eisenhower, qui avait dirigé les forces américaines


en Europe contre Adolf Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale et
devint Président en 1953, connaissait parfaitement l’armée, la politique et
l’industrie de l’armement. Il a mis en garde ses compatriotes contre le
« complexe militaro-industriel » dans son discours de fin de mandat, en
faisant référence à l’étroite imbrication des services secrets, du Pentagone,
des lobbies, des médias, de la politique et de l’industrie de l’armement qui
essayait toujours d’influencer la politique afin d’obtenir des commandes et
de vendre ses produits. Les employés du Pentagone ont également un
intérêt dans la guerre, car sans elle, ils sont sans travail. Mais son
avertissement n’a pas été entendu. « Des emplois, des emplois, des
emplois », a ‘tweeté’ le Président Trump lorsqu’en 2017 il a signé un accord
global en Arabie Saoudite sur des livraisons d’armes d’une valeur d’environ
350 milliards de dollars. Et lors de la vente des avions de chasse F-15 au
Qatar pour 12 milliards de dollars cette même année, l’ambassadeur de
l’Émirat a tweeté avec enthousiasme que cela créerait « 60 000 nouveaux
16
emplois dans 42 États des États-Unis ».

Les USA ont « une industrie de l’armement permanente de grande


échelle », a averti Eisenhower dans son discours d’adieu du 17 avril 1961.
« Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande
industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine », a
souligné le Président sortant, avertissant que cette industrie pourrait
acquérir une force dominante sur la politique. « Dans les assemblées du
gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée,
qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel.
Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et
persistera », a déclaré l’ancien général. « Le désarmement, dans l’honneur
et la confiance mutuels, est un impératif permanent. Ensemble nous devons
apprendre à composer avec nos différences, non pas avec les armes, mais
17
avec l’intelligence et l’honnêteté des intentions. »

L’avertissement était fondé, mais il fut ignoré. Sous Eisenhower, le


budget du Pentagone s’élevait à 50 milliards de dollars par an. Après son
départ, il a continué à croître d’année en année. Les liens entre l’armée et
l’industrie de la défense se sont faits de plus en plus étroits. De nombreux
officiers de haut rang sont devenus consultants pour l’industrie de la
défense après leur retraite. De nouveaux conflits exigent sans cesse de
nouveaux produits. À la fin de la guerre du Vietnam, que les États-Unis ont
perdu en 1975, les dépenses militaires US avaient déjà doublé par rapport à
1961.

Pendant la présidence de Ronald Reagan, elles ont d’abord dépassé la


barre des 200 milliards de dollars par an avant l’invasion illégale de la
petite île de la Grenade dans les Caraïbes en 1983. Cela signifie un
quadruplement par rapport à l’époque d’Eisenhower. Et le budget annuel du
Pentagone a continué à augmenter fortement. En 1986, il avait déjà atteint
*11
le chiffre vertigineux de 300 milliards. Reagan a réalisé les rêves les plus
audacieux de l’industrie de l’armement et dopé le complexe militaro-
industriel. « La politique américaine de puissance mondiale et son besoin
d’armement ont considérablement revalorisé le Pentagone comme facteur
économique », explique le politologue allemand Hartmut Wasser. « Il n’est
pas seulement un employeur, mais aussi un client et un garant de l’emploi
18
pour les entreprises impliquées dans l’armement. »
LES DÉPENSES MILITAIRES AMÉRICAINES, UN RECORD MONDIAL

Après la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’Union soviétique, des


millions de personnes dans le mouvement pour la paix espéraient bénéficier
des « dividendes de la paix », c’est-à-dire une réduction de la taille des
forces armées et une diminution des dépenses de défense. Après tout,
l’ennemi de longue date du Pentagone s’était effondré, et passer de 300 à
200 milliards par an semblait au moins envisageable. En son temps, le
Président John F. Kennedy avait averti : « L’humanité doit mettre fin à la
19
guerre, ou la guerre mettra fin à l’humanité ».

Cependant, le complexe militaro-industriel ne voulait pas de


réductions budgétaires, même après la fin de la guerre froide, et les États-
Unis ont agi de manière encore plus agressive. « Dans la décennie qui a
suivi la chute du mur de Berlin, les USA ont utilisé leur puissance militaire
pour répondre aux crises », analyse l’historien américain Andrew
Bacevich. « L’armée a été utilisée pour prévenir, pour intimider (…) et pour
contrôler. De façon régulière et continue. À l’ère de la mondialisation, le
Département de la Défense s’est finalement transformé en ministère de
Projection de la puissance. » Le Pentagone est devenu le Département de
l’Attaque. L’objectif des États-Unis, a reconnu Bacevich, est de « construire
un empire militaire, politique, économique et culturel d’envergure
20
mondiale ».

Il est peu connu que la comptabilité du Pentagone est parfois


extrêmement opaque, un signe de corruption. Le 10 septembre 2001, le
secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld déclara dans un discours
remarquable que les effectifs du Pentagone étaient trop importants et que
trop d’argent était gaspillé. « Dans ce bâtiment, l’argent disparaît dans des
tâches qui sont exécutées deux fois par une bureaucratie boursouflée », a-t-
il regretté. Le ministère compte 66 0000 employés civils et 1,4 million de
soldats en service actif, plus un million de miliciens dans la garde nationale.
Rumsfeld s’est plaint que chaque dollar qui disparaît dans la bureaucratie
manque aux soldats du front. Des économies de 18 milliards par an sont
tout à fait possibles, mais la mise en œuvre d’un programme d’austérité
serait difficile. « Une institution qui a été construite avec des billions de
dollars sur une période longue de plusieurs décennies ne peut être changée
en un clin d’œil », a averti M. Rumsfeld. « Certains disent que c’est comme
faire faire demi-tour à un navire de guerre. Je pense que c’est encore plus
21
difficile. »

Dans un reportage de la BBC au sujet de ce discours, figure une phrase


étonnante révélant que « des transactions d’une valeur de 2,3 billions de
dollars ne peuvent être retracées ». C’est une somme si importante qu’elle
aurait dû faire la une des journaux du monde entier. Si vous écoutez son
allocution sur Internet, vous remarquerez qu’en anglais il est question de
« 2,3 trillions » intraçables. En français, cela représente 2,3 billions ou
2 300 milliards de dollars, soit plusieurs fois le budget annuel du
Pentagone. Rumsfeld ne voulait probablement pas dire que cet argent s’était
volatilisé, mais que selon un audit interne, de nombreuses transactions ne
répondaient pas aux normes de comptabilité. M. Rumsfeld s’est plaint :
« Nous ne pouvons même pas échanger des informations entre les étages de
ce bâtiment parce qu’elles sont stockées sur des dizaines de systèmes
techniques différents incompatibles entre eux. Nous avons environ 20 %
d’infrastructures inutiles au soutien de nos forces armées, ce qui coûte au
22
contribuable environ trois à quatre milliards de dollars par an. »

Les attentats du 11-Septembre ont eu lieu le lendemain de cette


intervention et il n’a soudain plus été question de réductions budgétaires. Il
n’a jamais non plus été précisé ce qu’il était advenu de ces 2 300 milliards
de dollars d’écritures comptables manquantes (ou erronées). Au lieu de
cela, avec la nouvelle justification de la « guerre contre le terrorisme », les
dépenses militaires ont encore augmenté. En 2001, l’année de ces attaques,
elles se sont élevées à 316 milliards de dollars, pour ensuite passer à 345
l’année suivante. En 2003, lorsque les États-Unis ont attaqué l’Irak, le
budget du Pentagone a dépassé pour la première fois la barre des 400
milliards de dollars. Enfin, en 2005, elles ont atteint 478 milliards. Chaque
année, les milliards s’ajoutent aux milliards. La logique a toujours été la
suivante : la guerre contre le terrorisme. En 2006, les dépenses s’élevaient à
534 milliards, et dépassaient les 600 milliards en 2007. Dans les six années
qui ont suivi le 11-Septembre, le budget du Pentagone a doublé. Pour le
complexe militaro-industriel, le 11-Septembre s’est avéré une fantastique
23
opportunité.

Il est intéressant d’examiner de plus près comment l’Empire américain


a dilapidé une somme aussi gigantesque que 600 milliards de dollars en
2015. Pour la soi-disant « guerre contre le terrorisme » en Irak, en Syrie et
en Afghanistan, 64 milliards, soit plus de 10 % du budget annuel, ont été
dépensés. Le même montant a été investi dans la recherche et le
développement. De nouveaux systèmes d’armement pour l’armée de l’Air
ont été acquis pour près de 100 milliards, dont 38 nouveaux avions de
chasse F-35 de la société Lockheed Martin, 86 hélicoptères Black Hawk de
la société Sikorsky et 9 avions de chasse P-8 Poséidon de la société Boeing,
qui peuvent être utilisés pour traquer les sous-marins. Deux sous-marins
d’attaque nucléaires de classe Virginia ont également été achetés pour 6
milliards chacun, et de nouveaux missiles et systèmes de défense et
munitions pour 17 milliards. Près de 6 milliards ont été consacrés aux
dispositifs d’information et de surveillance, et plus de 7 ont été investis
dans les satellites et autres systèmes spatiaux. 135 ont été affectés au
paiement et à l’entretien du personnel militaire. Et le montant important de
195 milliards de dollars a été comptabilisé par les bureaucrates du
24
Pentagone pour le fonctionnement et la maintenance.

Le mouvement pacifiste sait que beaucoup de bien pourrait être fait


avec un tel budget annuel. Au lieu de la guerre et des armes, l’argent
pourrait être consacré à soulager la faim dans les pays pauvres, à
l’éducation, à la santé, à l’expansion des énergies renouvelables, ou à des
projets visant à lutter contre la pollution, ou encore à financer des médias
alternatifs qui dénoncent les mensonges de guerre ou informent sur les
causes réelles de la guerre, etc. Tous ces investissements renforceraient la
paix et un environnement préservé, et constitueraient une contribution
précieuse à un monde plus juste et équitable. Particulièrement pour les
jeunes, c’est une faillite morale de savoir que des milliers de personnes
meurent de sous-nutrition chaque jour, alors que cela « pourrait être corrigé
avec une petite partie des fonds qui sont utilisés pour toujours plus de
dépenses militaires », a déclaré l’ancien chancelier allemand Willy Brandt ;
25
c’est de la « folie organisée ».
Mais l’argent continue de circuler dans la mauvaise direction. Encore
et toujours, ce sont les mêmes entreprises d’armement qui obtiennent les
contrats, même si elles livrent rarement les systèmes d’armes dans les
délais, aux coûts et selon les spécificités promis. Le Président Trump a lui
aussi augmenté les dépenses militaires. Selon l’Institut de recherche sur la
paix de Stockholm (SIPRI), elles se sont élevées à 649 milliards de dollars
en 2018. Les États-Unis ont consacré plus d’argent dans le domaine
militaire que les sept pays suivants réunis. La Chine suit en deuxième
position avec 250 milliards. Vient ensuite l’Arabie saoudite (68), suivie de
l’Inde (67) et de la France (64). La Russie, qui occupe la sixième place avec
61 milliards, a dépensé 10 fois moins que les USA. Elle est suivie par la
Grande-Bretagne et l’Allemagne (50 chacune). L’Allemagne subit
actuellement des pressions de la part des États-Unis pour augmenter ses
dépenses militaires à 80 milliards par an (soit 2 % de son PIB) dans les
années à venir, ce qui ferait peser une charge plus lourde sur les
26
contribuables.

# 2. Les dix pays ayant les dépenses militaires les plus élevées au monde (2018).

Un renversement de la tendance n’est pas en vue. M. Trump a porté


l’enveloppe du Pentagone pour 2019 à 716 milliards de dollars, soit près de
2 milliards par jour. « Comme les cieux, la terre et la mer, l’espace est
devenu un champ de bataille », a expliqué M. Trump lors de la signature du
budget sur une base militaire de l’État de New York. Afin d’assurer la
domination des États-Unis dans l’espace, des dépenses militaires élevées
sont nécessaires. Le Pentagone et le complexe militaro-industriel ont été
ravis. Lorsque Trump a promis de nouvelles dépenses d’armement au
Pentagone le 17 janvier 2019, il a reçu des applaudissements nourris. « Vous
faites cela uniquement parce que je vous ai donné le budget militaire le plus
important et le plus complet de toute notre histoire », a répondu M. Trump,
27
remerciant les militaires pour les acclamations. En décembre 2019, une
majorité de démocrates et de républicains au Sénat et à la Chambre des
représentants sont convenus d’une nouvelle augmentation pour atteindre
738 milliards de dollars d’ici 2020, un record historique.

Les critiques du complexe militaro-industriel ont dénoncé à maintes


reprises les dépenses d’armement énormes des États-Unis. Le républicain
David Stockman, qui a représenté l’État du Michigan au Congrès de 1977 à
1981, appelle le complexe militaro-industriel de Washington le
« marécage ». Un budget militaire réduit, de 250 milliards de dollars par an,
suffirait pour défendre les États-Unis, selon M. Stockman. Mais le marigot
de Washington, composé de « marchands d’armes, de fonctionnaires des
services de renseignement, de bureaucrates de la sécurité nationale,
d’ONG, de groupes de réflexion, de lobbyistes et d’avocats », refuse
d’envisager un tour de table sur le sujet. « Il est tout à fait clair que les
partisans de l’Empire ne veulent pas que ce train en marche s’arrête », a
déclaré Stockman. « C’est pourquoi les menaces qui pèsent sur l’Amérique
sont toujours inventées et exagérées. En outre, des guerres atroces sont
menées dans des pays lointains pour assurer l’hégémonie mondiale de
28
Washington. »

LOCKHEED MARTIN EST LA PLUS GRANDE ENTREPRISE DE DÉFENSE AU


MONDE
Les États-Unis ayant de loin les dépenses militaires les plus élevées, il n’est
pas surprenant que les plus grandes entreprises d’armement y aient leur
siège social. Elles profitent de l’immense marché intérieur, et sont présentes
dans tous les États, car les membres du Congrès ne votent pour un nouveau
programme que si leur circonscription reçoit des commandes.

Chaque année, l’Institut SIPRI publie une liste des 100 plus grandes
firmes d’armement du monde ; 42, soit près de la moitié, ont leur siège aux
États-Unis. Ces géants américains, avec un chiffre d’affaires cumulé de 246
milliards de dollars en 2018, représentaient 59 % des ventes d’armes du top
100 du secteur (un « marché » global – hors Chine – de près de 420
milliards de dollars). La guerre est un business florissant. Et aucun autre
pays au monde ne domine ce commerce mondial autant que les États-Unis.
« Les entreprises américaines bénéficient directement de la demande
actuelle du ministère américain de la Défense », commente l’experte du
29
SIPRI, Aude Fleurant.

Le plus grand fabricant au monde dans ce secteur est de loin le géant


américain Lockheed Martin, avec 120 000 employés et un chiffre d’affaires
de 45 milliards de dollars en 2017, suivi par le constructeur aéronautique
Boeing, avec plus de 140 000 employés et des ventes à hauteur de 26
milliards de dollars. Raytheon, qui emploie plus de 60 000 personnes, est
troisième, avec 23 milliards. Les médailles d’or, d’argent et de bronze du
classement des plus grandes entreprises d’armement du monde en 2017 sont
*12
donc toutes allées aux États-Unis, comme les années précédentes. En
quatrième position, suit la plus grande compagnie européenne d’armement,
BAE Systems du Royaume-Uni, avec un chiffre d’affaires de 22,9 milliards
de dollars. Les cinquième et sixième places ont été prises par les sociétés
30
américaines Northrop Grumman (22 milliards) et General Dynamics (19).

La domination US dans ce Top 100 est écrasante. À titre de


comparaison : la même année, les firmes allemandes ne représentaient que
2 % du commerce mondial des armes des 100 plus grandes, avec en tête
Rheinmetall (25e), Thyssen-Krupp (53e), Krauss-Maffei Wegmann (56e) et
Hensoldt (74e). Le constructeur de chars KMW, en particulier, a augmenté
ses ventes. « En plus des livraisons à la Bundeswehr, ce chiffre est
principalement dû aux exportations vers le Qatar », a commenté le TAZ. En
Suisse, seul le groupe RUAG (95e) figure parmi les 100 plus grandes
*13
entreprises d’armement du monde. Dans l’ensemble, ce sont les États-
Unis et les États européens qui vendent le plus d’armes. Ces mêmes États
sont également les pays de destination des réfugiés, bien que ce lien soit
31
rarement l’objet de discussions.

LES ÉTATS-UNIS SONT UNE PUISSANCE NUCLÉAIRE

Le produit le plus connu de l’industrie de l’armement américaine est


probablement la bombe atomique. Elle a été expérimentée par l’armée US
pour la première fois dans l’histoire de l’humanité le 16 juillet 1945 dans
l’État du Nouveau-Mexique, sous le nom de code « Trinity ». Le test a
montré l’extraordinaire puissance d’un tel engin. En tant que commandant
des forces armées US, le Président Harry Truman a fait larguer la bombe
atomique appelée « Little Boy » sur Hiroshima le 6 août 1945. Le 9 août,
les États-Unis ont largué « Fat Man », un autre modèle de bombe A, sur
Nagasaki. Les deux villes ont été complètement détruites. À Hiroshima, au
moins 140 000 personnes sont mortes dans les secondes qui ont suivi
l’explosion, et à Nagasaki 70 000 civils, dont de nombreuses femmes et
enfants. Selon l’historien américain Howard Zinn, les radiations et les
maladies qu’elles ont engendrées ont causé le décès de 130 000 autres
habitants des deux villes au cours des cinq années suivantes. Le mouvement
pour la paix a toujours condamné l’usage de ces armes. La philosophe
britannique Elizabeth Anscombe, professeur d’éthique à l’université
d’Oxford, a qualifié à juste titre Truman de criminel de guerre en raison de
32
l’utilisation des deux bombes atomiques contre des civils.

Immédiatement, d’autres pays ont voulu se doter de telles armes. La


Grande-Bretagne en possède depuis 1952, la France depuis 1960, tandis que
la Chine a fait exploser la sienne en 1964. Et l’Union soviétique a procédé à
des essais dès 1949. Ces cinq membres permanents du Conseil de sécurité
des Nations Unies sont les puissances nucléaires déclarées, et auraient
préféré empêcher toute nouvelle prolifération. Le TNP (pour traité de non-
prolifération), entré en vigueur en 1970 et adopté par presque tous les pays
du monde, interdit à tous les États signataires de fabriquer des armes
nucléaires. Cependant, l’Inde, Israël et le Pakistan n’ont jamais signé ce
traité et possèdent également un tel arsenal. La Corée du Nord, qui s’est
retirée du traité en 2003, a construit des bombes atomiques, portant le
33
nombre total de puissances nucléaires à neuf pays aujourd’hui.

Des représentants du mouvement pour la paix, comme le groupe


International Physicians for the Prevention of Nuclear War (IPPNW),
réclament depuis des années l’abolition de toutes ces armes dans le monde,
car personne ne peut vouloir d’une guerre nucléaire internationale. Le traité
de non-prolifération oblige tous les États qui possèdent ces bombes à les
détruire. L’article 6 exige qu’ils entament « dans un avenir proche » des
négociations conduisant à un « désarmement complet ». Cette obligation
n’a pas été remplie. Pas un seul pays n’a abandonné ce potentiel. Il existe
actuellement quelque 14 000 têtes nucléaires dans le monde, la plupart en
Russie et aux États-Unis, qui en possèdent tous deux plus de 6 000. La
capacité de destruction est énorme. La France, la Chine, la Grande-
Bretagne, le Pakistan, l’Inde, Israël et la Corée du Nord ont toutes des
34
stocks estimés à moins de 300 bombes.

LES ÉTATS-UNIS DISPOSENT DE PLUS DE 700 BASES MILITAIRES À


L’ÉTRANGER

Outre les nombreuses bombes atomiques, les dépenses militaires les plus
élevées et les plus grandes entreprises d’armement, l’Empire américain
possède également plus de bases militaires que tout autre pays. Sur celles-
ci, stationnent des troupes américaines, qui peuvent être activées à tout
moment. Les civils ne sont pas autorisés à y entrer, comme j’ai pu en faire
l’expérience au Qatar, il y a quelques années. Si l’on ne compte que les
grandes infrastructures d’une valeur d’au moins 10 millions de dollars, le
Pentagone en possède, selon ses propres informations, plus de 4 000 aux
États-Unis et plus de 500 à l’étranger.
# 3. Les États-Unis maintiennent plus de 700 bases militaires dans le monde (pays marqués en gris).

À l’étranger, l’Allemagne avec 194 bases militaires US est le pays qui


en compte le plus, suivi du Japon (121) et de la Corée du Sud (83). Les
États-Unis en ont également en Arabie saoudite, en Australie, aux Bahamas,
à Bahreïn, en Belgique, en Bulgarie, au Cambodge, au Canada, en
Colombie, au Costa Rica, à Djibouti, en Égypte, au Salvador, en Grèce, à
Cuba, au Honduras, en Islande, en Italie, au Kenya, au Koweït, en
Hollande, en Norvège, à Oman, au Pérou, au Portugal, au Qatar, en
Roumanie, à Singapour, en Espagne, en Turquie, aux Émirats Arabes Unis,
35
au Royaume-Uni et dans d’autres pays.

Si vous regardez la carte du monde où elles figurent, vous pouvez


facilement constater que la Chine, la Russie, l’Inde, la Suisse, l’Autriche,
l’Iran et d’autres nations n’en autorisent pas sur leur sol. Mais de nombreux
autres pays sont occupés. Si vous ne comptez pas seulement les grandes
bases d’une valeur de 10 millions de dollars ou plus, leur nombre est
largement supérieur à 500. Le politologue américain Chalmers Johnson, qui
a enseigné à l’université de Californie à San Diego, les a recensées et est
arrivé à la conclusion que les États-Unis en maintenaient 737 en dehors du
pays en 2005. Mais le Pentagone manipule les données. « Si vous comptiez
honnêtement », explique Johnson, « la taille de notre empire militaire
dépasserait probablement les 1 000 bases militaires différentes à l’étranger.
Mais personne – probablement pas même le Pentagone – ne connaît les
chiffres exacts avec certitude. » Chalmers Johnson soutient qu’elles
démontrent la domination stratégique américaine. « Il fut un temps où l’on
pouvait mesurer la progression de l’impérialisme en comptant les colonies.
La version américaine de la colonie est la base militaire », a-t-il observé
astucieusement. « En suivant leur répartition mondiale, on peut en
apprendre beaucoup sur notre empreinte impériale toujours croissante,
36
ainsi que sur la militarisation de la politique qui l’accompagne. »

Comme l’armée de l’Air US est répartie sur des bases dans le monde
entier, Washington peut bombarder presque tous les pays du monde. Dans le
même temps, les navires de guerre US dominent les océans. « Les États-
Unis contrôlent tous les océans du monde. Aucune puissance ne l’a jamais
fait », a déclaré le stratège américain George Friedman à Chicago en 2015.
« Nous pouvons donc envahir d’autres pays, mais ils ne peuvent pas nous
37
envahir. C’est une très belle chose. »

LES ÉTATS-UNIS ONT PLUS DE 200 000 SOLDATS STATIONNÉS À


L’ÉTRANGER

Les États-Unis entretiennent plus de 200 000 de leurs soldats sur leurs bases
militaires à l’étranger. Aucun autre pays n’en a envoyé autant hors de son
territoire national. Il est certain que le monde serait plus pacifique si chacun
déployait ses contingents, comme une simple armée de défense, uniquement
à l’intérieur de ses propres frontières. Le Japon est actuellement le pays le
plus fortement occupé avec 39 600 soldats américains. Le deuxième est
l’Allemagne, avec un effectif de 34 400. La Corée du Sud en compte
23 300, l’Afghanistan environ 10 100, l’Irak 6 100, selon les chiffres
38
publiés par le Pentagone (2018).
# 4. Le Japon, l’Allemagne et la Corée du Sud comptent le plus grand nombre de soldats américains
stationnés sur leur territoire, (données 2018).

Pour légitimer la présence de ces troupes, diverses raisons furent


invoquées au fil du temps. Pendant la guerre froide, le Pentagone a déclaré
qu’il était nécessaire de combattre l’Union soviétique. Mais lorsque celle-ci
s’est effondrée, les bases militaires sont demeurées actives. Puis le
Pentagone a assuré qu’elles étaient nécessaires pour traquer les terroristes.
« Avec la guerre contre le terrorisme, l’impérialisme américain a enfin
trouvé une doctrine qui – contrairement à la ligne de front de la guerre
froide, relativement limitée géographiquement – peut légitimer une
présence militaire dans littéralement n’importe quel endroit du monde »,
explique le journaliste allemand Knut Mellenthin. « Les terroristes peuvent,
en principe, être partout, frapper n’importe quand et n’importe où. » En
fait, bien sûr, une base militaire ne protège pas contre une attaque de ce
type, et les 4 000 déployées aux USA n’ont servi à rien pour empêcher les
attentats du 11 septembre 2001. Le discours sur le contre-terrorisme est de
la propagande de guerre. Comme dans la Rome antique, le but final est
39
d’assurer la domination impériale des États-Unis.
« La plupart des Américains ne savent pas que les États-Unis
dominent le monde avec leur puissance militaire », explique Chalmers
Johnson, qui a lui-même servi pendant la guerre de Corée et travaillé
comme consultant pour la CIA avant de devenir un critique acerbe de
l’Empire américain. Cette ignorance est due au fait que les médias US ne
mentionnent presque jamais les plus de 700 bases à l’étranger et les 200 000
40
soldats qu’elles abritent.

Selon Chalmers Johnson, des hommes politiques et des chefs militaires


influents à Washington considèrent les États-Unis comme « une nouvelle
Rome, l’empire le plus puissant de l’histoire de l’humanité, qui n’est plus
liée par le droit international, les intérêts des Alliés ou d’autres restrictions
sur l’utilisation des armes ». L’interdiction de l’ONU sur le recours à la
force et qui le proscrit dans la politique internationale, est constamment
ignorée par les élites parce qu’elle limiterait le pouvoir impérial. Aux USA,
les fonctionnaires et les représentants de l’industrie de l’armement
prédominent dans les hautes fonctions gouvernementales. La glorification
de la guerre, du pouvoir et de l’armée, combinée à la propagande et aux
fausses nouvelles, conduira à la ruine économique du pays, prédit Johnson,
car de plus en plus de ressources seront consacrées à des projets militaires
41
toujours plus ambitieux.

LES PAYS OCCUPÉS RÉSISTENT

Au moins une partie de la population des pays occupés souhaite le retrait


des troupes américaines. Les Cubains réclament depuis longtemps la
fermeture de Guantanamo. Le Président Barack Obama avait promis d’en
finir avec la célèbre prison (et centre de torture). Mais il n’a pas tenu cette
promesse et son successeur, le Président Trump, a déclaré qu’il
n’abandonnerait jamais ni le centre de détention ni la base de Cuba. Mais
les problèmes de « surenchère impériale » et les limites de la puissance
américaine deviennent de plus en plus évidents dans le monde multipolaire
du XXIe siècle, selon l’historien allemand Manfred Berg, qui enseigne à
42
l’université de Heidelberg.
Au Japon, le pays le plus fortement occupé, les résidents de l’île
d’Okinawa en particulier résistent aux troupes américaines. « Certains
habitants de l’archipel disent que la guerre n’est pas terminée pour eux,
même aujourd’hui, ils se sentent toujours occupés par les États-Unis et
traités comme des Japonais de seconde zone par le gouvernement central »,
rapporte Die Welt. Ils se plaignent du bruit des avions de guerre, et des
affrontements violents, des viols et des meurtres impliquant des soldats US.
De nombreux Japonais estiment que l’accord particulier, qui protège contre
les poursuites de la justice japonaise les soldats américains impliqués dans
des crimes, est inique. Que les soldats américains ne soient pas déférés
devant les tribunaux après avoir violé des femmes japonaises est très
douloureux pour les Nippons. Les États-Unis ne veulent cependant pas
renoncer à leur implantation dans le pays, car c’est de là qu’ils observent la
43
montée en puissance économique de la Chine.

Il y a également une résistance en Allemagne contre les troupes US et


les 20 bombes atomiques appartenant aux États-Unis stockées sur la base
aérienne de Büchel, à la frontière de la Belgique et du Luxembourg.
« L’armée américaine ne nous protège pas, mais contribuera à la
destruction totale de l’Europe en cas de guerre », critique le lieutenant Uwe
Schierhorn dans le magazine militaire allemand Loyal. « Les bases
américaines en Allemagne soutiennent des guerres qui contredisent la
primauté du droit international. Ce n’est pas acceptable », estime-t-il.
Selon lui, l’Allemagne a besoin de relations amicales avec la Russie et tous
les pays du monde, et n’a pas à prendre part aux guerres d’agression
menées par Washington. L’armée américaine devrait donc se retirer
44
d’Allemagne.

Albrecht Müller, qui a servi à la Chancellerie fédérale sous Willy


Brandt et Helmut Schmidt, critique également la présence de tels
contingents en Allemagne. La chancelière Angela Merkel est trop
« étroitement liée à la politique américaine », selon M. Mueller, et c’est
pourquoi aucun retrait de troupes n’était exigé par Berlin vis-à-vis de
Washington. « Le gouvernement allemand ne dit pas un mot contre
l’utilisation de bases militaires en Allemagne pour les guerres de
l’Occident, et certainement pas contre le stockage et la modernisation des
armes nucléaires et l’utilisation de Ramstein pour la coordination des
drones », a critiqué Müller dans les pages de réflexion. L’Allemagne est
45
« sans défense et à la merci des préparatifs de guerre américains ».

La ZDF rapporte que l’Allemagne doit débourser un milliard de


dollars chaque année pour ces bases sur son territoire. Cet argent doit être
collecté auprès des contribuables allemands. Les nations occupées sont
invitées à contribuer. Actuellement, les États-Unis réfléchissent pour savoir
si les pays disposant de grandes bases militaires US, comme l’Allemagne,
l’Italie et la Turquie, ne devraient pas aussi « payer les salaires des soldats
américains et les escales des porte-avions et des sous-marins américains »,
rapporte la ZDF. « Des rabais spéciaux pourraient toutefois être accordés si
46
un pays aligne sa politique sur celle des États-Unis. »

En Allemagne, de plus en plus de personnes rejettent ce paternalisme


des USA. Aujourd’hui, presque un Allemand sur deux est favorable à un
retrait de tous les soldats américains, et selon un sondage de 2018, ce sont
les électeurs de gauche (67 %), l’AfD (55 %) et les Verts (48 %) qui le
demandent le plus fortement. Des manifestations répétées ont eu lieu devant
la tristement célèbre base de Ramstein, d’où sont pilotés les drones qui
tuent des gens en Afghanistan et dans d’autres pays. Je suis moi aussi un
opposant à cette prédominance des États-Unis et je soutiens l’exigence que
tous les soldats américains se retirent pacifiquement, comme les Russes en
leur temps. Le 8 septembre 2017, j’ai donc prononcé un discours lors de la
manifestation « Stop Air Base Ramstein » à l’Église du Rédempteur de
Kaiserslautern pour renforcer le mouvement pour la paix. Le courageux
théologien Eugen Drewermann s’est exprimé avant moi et a demandé avec
insistance que l’Allemagne ne participe en aucune façon aux guerres de
l’Empire américain. Je partage ce point de vue et suis d’avis qu’elle devrait
se retirer de l’OTAN et, en mémoire de sa propre histoire, ne plus envoyer
de troupes à l’étranger, mais au contraire défendre le droit international et la
résolution pacifique des conflits en tant que pays neutre. La Bundeswehr
47
devrait être stationnée chez elle comme une armée purement défensive.

*11. NdE : Ceci dit, le PIB des États-Unis était de 4 600 milliards de dollars en 1986, soit
une augmentation de 8 fois par rapport à celui de 1961. En fait, les dépenses de défense en
pourcentage du PIB étaient légèrement en dessous de 10 % sous la présidence Eisenhower, alors
qu’elles avoisinaient les 6 % sous celle de Reagan ; toujours en pourcentage du PIB, elles furent
au plus bas sous Clinton avant de remonter (à moins de 5 %) sous Bush fils et le premier mandat
d’Obama.
*12. NdE : En 2018, BAE Systems étant redescendue à la 6e place, les 5 premières
entreprises étaient donc toutes américaines.
*13. NdE : Pour la France, 6 sociétés figurent dans ce top 100 : Safran, Thalès, EADS
(Airbus), Dassault Aviation, Naval Group (21e), et Nexter (83e).
2.

Les États-Unis sont une oligarchie

Lorsque l’on parle aujourd’hui de « l’Amérique », qu’on l’admire ou qu’on


la craigne, il s’agit généralement des USA, et non d’un des pays de ce
double continent comme le Canada, le Chili ou le Brésil, bien que tous les
gens qui y vivent soient sans doute aucun des Américains. Pour plus de
précision, il serait toutefois préférable de ne pas utiliser ce terme impropre,
mais de parler spécifiquement des États-Unis d’Amérique et des 330
millions d’habitants (les États-Uniens) qui y vivent. Et même cela n’est pas
assez précis. En effet, la plupart des citoyens n’ont aucune influence sur la
politique internationale. Seuls les super-riches, un petit groupe d’environ
300 000 personnes, contrôlent la politique étrangère US et profitent de son
impérialisme. Les États-Unis ne sont pas une démocratie, mais une
oligarchie, un pays où règnent les riches. Celui qui ignore le grand fossé
existant entre ces derniers et les pauvres ignore le fait que des millions
d’États-Uniens souffrent également des conséquences de l’impérialisme
US, parce que le gouvernement investit l’argent dans l’armement et la
guerre, au lieu d’assurer une vie digne à la classe dite inférieure.

300 000 SUPER-RICHES DIRIGENT L’EMPIRE

« L’inégalité actuelle est presque sans précédent », protestait en 2019


Noam Chomsky, l’un des intellectuels les plus influents des États-Unis, qui
a enseigné pendant de nombreuses années au Massachusetts Institute of
Technology (MIT) à Boston. Ce principe, consistant à donner des avantages
aux plus nantis tant du point de vue social qu’économique, a dominé la
politique des USA pendant des décennies. En conséquence, le pouvoir réel
est aujourd’hui concentré « dans une fraction de 1 % de la population », dit
Chomsky. Ces « super-riches », comme il les appelle, dirigent l’Empire.
48
« Ils obtiennent exactement ce qu’ils veulent, et contrôlent tout. »

Cette évaluation coïncide avec les résultats d’autres chercheurs


américains. Selon le politologue Jeffrey Winters, qui enseigne à la
Northwestern University dans l’Illinois, la politique et les médias du pays
sont sous la coupe des super-riches. Selon Winters, ils ne représentent qu’un
dixième de 1 % de la population américaine, soit 300 000 personnes. Ils
siègent soit à la Maison-Blanche elle-même, soit au Parlement, qui aux
États-Unis se compose du Sénat et de la Chambre des représentants et
s’appelle le Congrès. Ils peuvent aussi obtenir une rencontre avec le
Président ou tel ou tel sénateur et leur faire part de leurs souhaits, ce que les
pauvres ne peuvent pas faire. Les super-riches n’hésitent pas investir une
partie de leur argent dans la politique, les médias et les groupes de
réflexion, ce qui est impensable pour les pauvres. « Il n’est plus possible (si
tant est que cela l’ait jamais été) d’affirmer que la politique aux États-Unis
est contrôlée démocratiquement par le peuple, chaque citoyen ayant une
voix égale », explique Winters. « La richesse et les revenus jouent un rôle
49
central. »

En politique intérieure, les représentants des super-riches ont à


plusieurs reprises créé des échappatoires ou baissé les impôts des plus
fortunés, ceux-ci ne se souciant pas – tant que leurs avoirs ne sont pas en
danger – que l’État accumule d’immenses dettes qu’il ne pourra pas
rembourser. Lors de la crise financière de 2008, lorsque la banque Lehman
Brothers a fait faillite, le gouvernement a dépensé des milliards de dollars
pour renflouer les banques et les investisseurs, ce qui a fait augmenter
considérablement la dette publique. Mais les propriétaires de la classe
moyenne n’ont pas été aidés, ce qui est la norme dans une oligarchie : si un
entrepreneur fait faillite, l’État n’intervient pas. Seuls les super-riches
peuvent compter sur le soutien de l’État lorsque leurs investissements
souffrent parce qu’ils contrôlent les positions clés du pouvoir.
En matière de politique étrangère, les super-riches se sont assurés des
marchés pour les produits américains et l’accès à des matières premières et
à une main-d’œuvre bon marché. Lorsque l’Empire américain renverse le
gouvernement d’un pays étranger, il assure les intérêts des 300 000
oligarques et de leurs entreprises, qui marchent littéralement sur des
cadavres pour assurer leurs profits. La politique étrangère américaine n’a
jamais été axée sur la démocratie, la liberté ou les droits humains. La guerre
sert l’économie et satisfait la cupidité. Les gouvernements successifs se sont
efforcés de garantir l’accès au pétrole, au gaz et à d’autres matières
premières, d’affaiblir leurs rivaux et d’ouvrir les marchés aux produits des
entreprises américaines. Le pouvoir impérial est au service de l’aristocratie
financière. Toute critique de l’impérialisme US s’adresse donc non pas aux
pauvres des États-Unis qui passent la nuit sur des bancs dans des parcs,
mais aux super-riches.

Ces liens sont bien connus et documentés aux États-Unis mêmes.


« Tout au long du XXe siècle et jusqu’au début du XXIe, les USA ont utilisé la
puissance de leurs forces armées et de leurs services de renseignement pour
renverser des gouvernements qui refusaient de protéger les intérêts
américains », explique le journaliste Stephen Kinzer. « Chaque fois, ils ont
justifié leur ingérence par les besoins de la sécurité de la nation et la lutte
pour la liberté. Dans la plupart des cas cependant, leurs actions étaient
principalement fondées sur des motifs économiques : avant tout, le désir de
soutenir, de promouvoir et de défendre les intérêts commerciaux américains
50
dans le monde entier et d’écarter toute interférence adverse. »

Le sociologue Peter Phillips, qui a enseigné à l’université d’État de


Sonoma en Californie, conclut également dans ses travaux que les super-
riches aux États-Unis contrôlent les médias, le gouvernement et l’armée.
Selon lui, l’alliance militaire qu’est l’OTAN, à laquelle appartiennent
également l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et d’autres pays
européens, n’est rien d’autre qu’un instrument pour protéger les
investissements des oligarques. La guerre est un commerce, et la vente de
matériel de guerre peut être particulièrement rentable. L’objectif premier
des super-riches est de toujours obtenir un rendement de 3 à 10 % ou plus,
quels que soient les dommages causés à la société, explique-t-il. Ils
investissent dans le monde entier dans tout ce qui leur permet d’obtenir les
profits escomptés, y compris les terres agricoles, le pétrole, l’immobilier,
les technologies de l’information, le génie génétique, les industries de
51
guerre et le tabac.

Pour leurs investissements, les super-riches utilisent des banques et des


sociétés telles que Black Rock, Barclays Bank, JPMorgan Chase et
Goldman Sachs, qui les aident à accroître toujours plus leur richesse. Ils
partagent la conviction que le capitalisme n’est pas seulement bon pour eux,
mais aussi pour le développement du monde entier. Ils sont bien sûr
conscients des développements indésirables tels que la destruction de
l’environnement, l’exploitation et la guerre, mais cela ne joue qu’un rôle
secondaire dans leurs décisions, car c’est le retour sur le capital investi qui
compte en premier lieu. « Cette concentration de richesses a conduit à une
crise de l’humanité. La pauvreté, la guerre, la faim, l’aliénation, la
propagande des médias et la destruction de l’environnement ont augmenté
à un point tel que la survie de l’espèce humaine est menacée », avertit le
52
sociologue Phillips.

De plus en plus de gens comprennent que la politique impériale n’est


jamais une question de valeurs, mais toujours et uniquement de pouvoir et
d’intérêts économiques. Cela vaut également pour le déploiement des
armées à l’étranger. En 2010, le Président de la République fédéral
d’Allemagne Horst Köhler a osé le dire ouvertement. Au retour d’une visite
des troupes de la Bundeswehr en Afghanistan, il a déclaré dans une
interview qu’un pays comme l’Allemagne, « avec cette orientation vers le
commerce extérieur », doit savoir qu’« en cas d’urgence, une action
militaire est également nécessaire pour protéger nos intérêts ». Cette
déclaration lui a coûté son poste. « Il a exprimé ce que les autres politiciens
occidentaux pensent et pratiquent au quotidien », a souligné le journaliste
Jürgen Todenhöfer. Le Président fédéral a violé le strict « commandement
d’hypocrisie », explique-t-il, qui a longtemps été le consensus de base de la
civilisation occidentale : pensez toujours à vos propres intérêts, mais ne les
évoquez jamais ! Au lieu d’« intérêts » et d’« orientation du commerce
extérieur », Köhler aurait dû simplement parler de « valeurs ». Il serait alors
resté Président, estime Todenhöfer. « Qu’ils soient Américains ou
Européens, ils ont toujours été obnubilés par le pouvoir, les marchés et
l’argent. Leur prospérité, leurs réalisations sociales, leur liberté. Jamais la
53
liberté d’autrui. »

Aux États-Unis, les super-riches recrutent des personnes bien éduquées


de la classe moyenne supérieure qui, contre rémunération, représentent et
défendent publiquement leurs intérêts. Dans les sociétés modernes, on
trouve ces acteurs dans les médias, les fondations, les groupes de réflexion,
les cabinets d’avocats, les cabinets de conseil et les lobbies. Mais les
pauvres ne peuvent se permettre de tels investissements : il ne leur est pas
possible de consacrer une partie de leurs revenus à ce but. « Il ne fait aucun
doute », commente le politologue Jeffrey Winters, « que les Américains les
plus opulents disposent d’une énorme fortune grâce à laquelle ils peuvent
influer sur la politique, alors que la plupart des Américains ne le peuvent
pas ». La politique est devenue le privilège d’une petite caste aux États-
54
Unis.

IL Y A 100 MILLIONS DE PAUVRES AUX ÉTATS-UNIS

Les pauvres vivent peut-être dans le même pays que les 300 000 ultra-
privilégiés, mais leur monde est complètement différent. En raison des
dépenses d’armement extrêmement élevées, beaucoup d’argent a été retiré
des projets sociaux où il pourrait être bien mieux utilisé. « Le
surendettement du budget fédéral, le délabrement des villes, l’effondrement
du système social, le taux élevé d’analphabétisme, le taux d’assassinat qui
est inimaginable selon les normes européennes, les nombreuses familles et
foyers monoparentaux vivant sous le seuil de pauvreté, le nombre de
personnes incarcérées dans les prisons sont le reflet de cette évolution »,
analyse Andreas von Bülow, qui fut ministre fédéral de la Recherche et de
55
la Technologie en Allemagne.

Les USA comptent plus de 2 millions de prisonniers, soit plus que tout
autre pays au monde. Les angoisses de la classe inférieure sont grandes.
Dans la plupart des États américains, les allocations de chômage cessent
d’être versées après six mois. De nombreux chômeurs de longue durée
souffrent de la pauvreté. Afin de soulager la détresse, le ministère de
l’Agriculture distribue des bons alimentaires. Ceux qui sont en âge de
travailler, entre 16 et 60 ans, ont le droit d’y prétendre s’ils sont à la
recherche d’un emploi et si le revenu de leur ménage se situe sous le seuil
de pauvreté. Le nombre de personnes qui reçoivent ces bons est
*14
étonnamment important : en 2018, il s’élevait à 40 millions, soit 12 % de
56
la population américaine.

Depuis les années 1960, le nombre de bénéficiaires des coupons


alimentaires (Food Stamps) n’a cessé d’augmenter, même si beaucoup de
gens ne les demandent pas par honte ou par ignorance. Quiconque gagnant
moins de 1 000 dollars par mois et vivant seul est autorisé à déposer un
dossier, tout comme un ménage de quatre personnes disposant de moins de
2 000 dollars mensuels. « Nul n’a besoin de mourir de faim ici, nous ne
sommes pas l’Éthiopie », explique Joel Berg, qui coordonne les soupes
populaires à New York. « Mais la situation est dramatique. Il n’y a que
pendant la Grande Dépression des années 1930 que les gens de ce pays
57
étaient plus sales. »

Une personne seule recevra au maximum 190 dollars par mois en bons
d’alimentation sur une carte de crédit spéciale qui lui permettra de se rendre
dans les magasins désignés pour les échanger. « Les files d’attente sont
devenues un symbole de la nouvelle Amérique, plus pauvre », commente
Die Welt à propos de la misère sociale. Dans les boutiques, le choix est
souvent restreint à deux produits différents, comme le jus de pomme ou le
jus d’orange. Vous ne pouvez pas acheter de cigarettes ni d’alcool avec ces
bons. Hanna Lupien, travailleuse sociale à New York, estime que la
conjoncture est tragique. L’accusation selon laquelle beaucoup de gens dans
le besoin sont trop paresseux pour travailler n’est tout simplement pas vraie,
dit Lupien. « On ne rencontre pas ici des fainéants, mais des parents qui
veulent nourrir leurs enfants. Combien de fois ai-je entendu la phrase : ‘‘Je
n’ai pas mangé depuis quatre jours parce que j’ai tout donné à mes
58
enfants’’. »

La pauvreté aux États-Unis ne peut plus être ignorée. Le prix Nobel


d’économie Angus Deaton, qui a enseigné à l’université de Princeton,
critique lui aussi l’énorme fossé entre les super-riches et les classes
défavorisées et appelle à améliorer à tout prix la situation des plus faibles.
« Il y a des millions d’Américains dont la souffrance causée par la pauvreté
matérielle et par une mauvaise santé est égale à celle des gens en Afrique
ou en Asie, voire pire », déplore-t-il. Les USA devraient donc cesser de
cacher ce réel problème et aider leurs propres classes inférieures avant
59
d’interférer dans les politiques des autres pays.

Selon une étude réalisée en 2017 par la Réserve fédérale américaine (la
FED), 100 millions d’États-Uniens, soit environ un tiers de la population
totale, ne disposent d’aucune ou de presque aucune épargne. Ils ne peuvent
pas se permettre des frais d’urgence de santé par exemple, et ils n’ont pas
assez d’argent pour faire réparer leur voiture si elle tombe en panne, ou leur
maison ou leur appartement en cas de dégâts importants. Les personnes
interrogées, dont environ la moitié utilisent des bons alimentaires, ont
répondu qu’en cas d’urgence, elles emprunteraient de l’argent à des amis,
contracteraient un prêt ou vendraient quelque chose qu’elles possèdent.
Selon cette étude, dans ce groupe, un sur deux n’a pas pu payer entièrement
ses factures du mois précédent, et beaucoup ont déclaré qu’ils n’avaient pas
reçu les soins médicaux nécessaires au cours de l’année écoulée parce qu’ils
n’en avaient pas les moyens. En outre, un quart des actifs (soit 60 millions
d’adultes) n’a « aucune pension ou épargne pour la vieillesse ». La crainte
60
d’un avenir misérable est donc grande parmi les personnes concernées.

IL Y A 540 MILLIARDAIRES AUX ÉTATS-UNIS

Les riches mènent une vie complètement différente. En 2017, il y avait un


*15
total de 18 millions de millionnaires (= HNWI ) dans le monde, ce qui
représente moins de 0,25 % de la population mondiale et équivaut à peu
près à celle des Pays-Bas. Jamais auparavant dans l’Histoire, il n’y a eu
autant de millionnaires en dollars. Beaucoup d’entre eux, plus de 5 millions,
vivaient aux États-Unis. En deuxième place, le Japon en compte plus de 3,
et plus d’un million habitaient en Allemagne et autant en Chine. Environ
600 000 résidaient en France, 400 000 en Suisse et 300 000 en Inde.
Certains millionnaires sont avides, brutaux et impitoyables, exploitant
autrui pour s’enrichir toujours plus. Mais d’autres sont intelligents et
empathiques et s’engagent pour un monde meilleur. L’espoir subsiste que,
cherchant un sens à leur vie, une partie au moins rejoindra le mouvement
pour la paix lorsque ses besoins matériels seront satisfaits. Je sais par
expérience personnelle que certains millionnaires suisses soutiennent de
tout leur cœur les préoccupations de ce mouvement. Ces personnes ont un
niveau d’éducation élevé et sont totalement indépendantes financièrement.
61
Elles ne veulent plus de guerre et rejettent la propagande.

Au sein du groupe des millionnaires, il existe de grandes différences.


Environ 90 %, ont des actifs investissables compris entre 1 et 5 millions de
dollars, et sont désignés par les banques et les gestionnaires de patrimoine
comme des « High Net Worth Individuals » (HNWI). En revanche, les
particuliers disposant d’actifs de plus de 5 millions de dollars sont 10 fois
moins nombreux. Ceux qui possèdent plus de 30 millions sont encore plus
rares. Dans le secteur financier, on les appelle les « Ultra High Net Worth
Individuals » (UHNWI). Un peu moins de 1 % des millionnaires soit
environ 180 000 personnes dans le monde appartiennent à ce groupe. Cela
correspond à peu près au nombre d’habitants de la ville de Reims, soit
0,0023 % de la population mondiale. Les grands gestionnaires d’actifs tels
que Black Rock, UBS et Goldman Sachs cherchent à entrer en contact avec
ces personnes très riches afin de gérer et d’accroître leur fortune et de
s’enrichir eux-mêmes grâce à des commissions. Selon le World Ultra
Wealth Report, en 2017, la majorité des individus très riches du groupe
62
UHNWI vivait aux États-Unis, (80 000 personnes).

Au sommet de la pyramide se trouvent les milliardaires. Ils ont une


fortune de plus de 1 000 millions de dollars. Selon le magazine économique
*16
Forbes, en 2017, il y en avait environ 2 000 dans le monde. Parmi eux,
540 étaient américains, 250 étaient chinois et 120 allemands. En Inde, il y
en avait 84, en Russie 77, et en Suisse 32. Ainsi, les États-Unis comptent
plus de milliardaires que tout autre pays du monde. Les 400 Américains les
plus riches sont répertoriés par Forbes chaque année avec une photo et leur
nom. Le patron d’Amazon, Jeff Bezos, occupe actuellement la première
place avec une fortune estimée à plus de 100 milliards de dollars, faisant de
lui l’homme le plus riche du monde. Le suit Bill Gates, le co-fondateur de
Microsoft. En troisième position se trouve actuellement l’investisseur
Warren Buffett. Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, occupe la quatrième
63
place.

Les frères Charles et David Koch figurent également parmi les 12


premiers de la liste Forbes, avec des actifs estimés à 50 milliards de dollars
chacun. Avec leur réseau de groupes de réflexion, de chaires sponsorisées et
de lobbies comme Americans for Prosperity, ils sont un exemple bien connu
de la manière dont cette caste peut influer sur la politique. Une « clique très
riche a pris le contrôle de l’État », a ainsi estimé Zeit Online. Par exemple,
les Koch ont donné des millions de dollars pour soutenir l’homme politique
Mike Pence, Vice-président de Trump. Le Président Trump, qui a
emménagé à la Maison-Blanche en janvier 2017, fait également partie du
« club ». Forbes estime ses actifs à plus de 3 milliards de dollars et le classe
259e parmi les Américains les plus riches. Trump a considéré cela comme
une insulte, affirmant que sa fortune est plus de deux fois plus
64
importante.

LA FIN DU RÊVE AMÉRICAIN

Alors que les milliardaires américains s’enrichissent de plus en plus, les


infrastructures du pays s’effritent et les vétérans de guerre dorment dans la
rue. « Quiconque voyage en Europe, au Japon ou même en Chine remarque
immédiatement à son retour que les États-Unis sont dans un état de
délabrement, et a souvent l’impression de revenir dans un pays dit du Tiers-
Monde », note Noam Chomsky. « Les infrastructures sont vétustes, le
système de santé est en ruine, le système éducatif est en ruine, rien ne
fonctionne, et tout cela dans un pays qui dispose de ressources
incroyables. » Comme la richesse aux États-Unis est répartie de manière
extrêmement inégalitaire, seules les préoccupations des nantis sont prises en
compte. Les classes inférieures et moyennes sont largement supérieures en
nombre, mais elles se sentent impuissantes. Comme leurs membres sont
beaucoup moins instruits, influents et organisés, ils ne parviennent pas à
faire reconnaître leur situation et à l’améliorer par des réformes politiques.
« Il faut une propagande extrêmement efficace pour maintenir les gens
65
passifs face à une telle réalité », note Chomsky.

Souvent, les programmes destinés à la classe inférieure ont été


supprimés et des lois ont été introduites pour rendre les super-riches encore
plus riches. Ils affaiblissent toutes les institutions qui luttent contre les
inégalités sociales, économiques et politiques, telles que l’éducation
publique, les soins de santé, l’aide sociale, la sécurité sociale, un système
fiscal équitable, les bons alimentaires, les transports publics et les
infrastructures. Dans le même temps, ils renforcent les institutions qui
oppriment en permanence la population américaine, notamment les
systèmes de sécurité et de surveillance intérieure, la police militarisée, le
département de la Sécurité intérieure et l’armée avec son réseau de bases
militaires mondiales. « Pour les super-riches, rien n’a de valeur en soi. Les
êtres humains, les institutions sociales et la nature sont des marchandises
qui sont exploitées à des fins personnelles – jusqu’à l’épuisement ou
66
l’effondrement », critique le journaliste Chris Hedges.

Noam Chomsky est né à Philadelphie en 1928 et il a pu observer la


division des États-Unis entre riches et pauvres au cours de sa vie. Pendant
longtemps, le « rêve américain » a inspiré les gens, c’est-à-dire l’espoir de
passer d’une situation peu gratifiante à l’opulence. « Même ceux qui sont
nés pauvres peuvent atteindre la prospérité en travaillant dur », promettait
le rêve américain. « Cela signifie que chacun peut trouver un emploi bien
rémunéré, acquérir une maison et une voiture et financer l’éducation de ses
enfants », explique M. Chomsky. Mais il ne reste rien de cette utopie. La
mobilité sociale aux États-Unis est aujourd’hui nettement plus faible qu’en
Europe. Toute personne née dans une famille défavorisée aux États-Unis a
de fortes chances de rester indigent. Il ou elle ne peut regarder ou vivre
l’histoire d’un plongeur de restaurant devenant millionnaire qu’au cinéma
67
ou sur Netflix.

Parmi les quatre grands groupes ethniques aux USA, les Noirs et les
Latinos sont en moyenne moins scolarisés et aussi plus touchés par la
pauvreté que les Blancs et les Asiatiques. Mais des millions d’Américains
blancs bien éduqués en font également l’expérience aujourd’hui. « La
classe moyenne américaine est dans une situation difficile. Aujourd’hui,
même les Blancs bien éduqués sont durement touchés », rapportait le Neue
Zürcher Zeitung en 2016, « et la richesse est de plus en plus concentrée
dans les mains d’une petite classe supérieure ». Pour beaucoup, l’ascension
sociale n’est plus possible. Même les hommes et les femmes bien éduqués
« découvrent soudain que la formule américaine, selon laquelle n’importe
68
qui peut réussir s’il travaille dur, ne s’applique plus ».

Afin d’attirer l’attention sur leurs revendications, des milliers de


personnes ont manifesté dans le quartier financier de Manhattan en 2011
dans le cadre du mouvement Occupy Wall Street en clamant : « Nous
sommes les 99 % ! » Ce mouvement a dénoncé l’influence écrasante du 1 %
le plus riche sur les 99 % de la population américaine et a appelé à un plus
grand contrôle politique du secteur bancaire et financier ainsi qu’à une
réduction de l’influence de l’économie sur les décisions politiques. Mais
comme l’une et l’autre sont sous le contrôle des 300 000 super-riches, rien
n’a changé. Louis Brandeis, juge à la Cour suprême des États-Unis, a dit un
jour avec clairvoyance : « Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays,
ou nous pouvons avoir une grande richesse concentrée dans les mains de
69
quelques-uns, mais nous ne pouvons pas avoir les deux ».

LES SUPER-RICHES DÉTERMINENT LA POLITIQUE

Le Président est le commandant suprême des forces armées et donc


officiellement l’homme le plus puissant du pays. Il mène les guerres et est
au centre de l’attention des médias et des historiens. Mais derrière lui, ce
sont les oligarques qui, grâce à leurs contributions financières, déterminent
qui va réellement s’installer à la Maison-Blanche. Les élections
présidentielles, qui ont lieu tous les quatre ans aux États-Unis avec
beaucoup de bruit et une lutte acharnée entre républicains et démocrates, ne
permettent au peuple de choisir son favori que parmi une sélection
restreinte de personnes riches. N’ayant pas les moyens financiers pour la
campagne électorale, jamais un membre de la classe moyenne et encore
moins des classes inférieures ne pourrait être élu. Les citoyens américains
ne sont pas interrogés sur des questions factuelles spécifiques, comme par
exemple l’attaque de l’Irak en 2003 ; leur opinion ne compte pas car les
USA ne sont pas une démocratie directe. Ces décisions sont prises
uniquement par le Président, avec son puissant Conseil National de Sécurité
(CNS) et le Congrès, et toujours en étroite coordination avec les souhaits
des super-riches, qui contrôlent à la fois la Maison-Blanche et le Congrès.

L’ancien Président Jimmy Carter a confirmé en 2015 que cette infime


minorité détient les rênes du pouvoir. « Aujourd’hui, les États-Unis sont une
oligarchie. La corruption politique décide qui est désigné comme candidat
à la présidence et qui est élu », a-t-il déclaré. « Et il en va de même pour les
gouverneurs des États, ainsi que pour les sénateurs et les membres du
Congrès. » Tous les candidats à la présidence doivent disposer d’au moins
300 millions de dollars pour la campagne électorale, a expliqué M. Carter
dans une interview avec la célèbre journaliste de télévision Oprah Winfrey.
Non seulement la Maison-Blanche, mais aussi le Sénat avec ses 100
membres, ainsi que la Chambre des représentants avec ses 435 députés, sont
presque entièrement entre les mains des super-riches. Il n’y a pas de
différences entre les démocrates et les républicains à cet égard, a poursuivi
M. Carter, et il n’y a pas de tiers influent aux États-Unis. « Les titulaires,
qu’ils soient démocrates ou républicains, considèrent ce flux d’argent
illimité comme un grand avantage pour eux-mêmes. Ceux qui sont déjà au
Congrès peuvent vendre leur influence à un prix élevé. Nous sommes
maintenant devenus une oligarchie au lieu d’une démocratie », s’est plaint
Carter. « Et je crois que c’est le plus grand dommage aux normes éthiques
et morales fondamentales du système politique américain que j’aie jamais
70
vu dans ma vie. »

De telles déclarations sont très rarement entendues dans les médias


américains. Il faut reconnaître qu’Oprah Winfrey, elle-même richissime
avec une fortune estimée à près de trois milliards de dollars, a diffusé ces
critiques dans sa propre émission de télévision. Parce que la déclaration
était explosive et importante. En tant qu’ancien Président, Carter connaît
parfaitement les processus politiques de son pays. Et comme il n’est plus en
fonction, il peut exprimer ouvertement son opinion. Dans les médias
germanophones d’Europe, cependant, son analyse a été ignorée. Les
principaux médias ARD, ZDF, ORF, SRF, Spiegel, Süddeutsche Zeitung et
Neue Zürcher Zeitung continuent de décrire les États-Unis comme une
démocratie et non comme une oligarchie, dissimulant ainsi le pouvoir réel
des 300 000 super-riches.

Le géant de l’armement Lockheed Martin, la compagnie pétrolière


ExxonMobil, le magasin en ligne Amazon, la banque d’investissement
Goldman Sachs ou le gestionnaire de fonds Black Rock - c’est-à-dire
quelques-unes des grandes entreprises américaines - emploient un grand
nombre de lobbyistes pour faire valoir les intérêts des super-riches qui
coïncident avec les leurs. Les faibles syndicats et associations de protection
de l’environnement des États-Unis, en revanche, sont presque impuissants.
« Les plus grandes entreprises emploient parfois plus de 100 lobbyistes, ce
qui leur permet d’être présentes partout et à tout moment », explique le
politologue Lee Drutman, qui enseigne à l’université Johns Hopkins. Elles
déclarent plus de 2,6 milliards de dollars de frais de lobbying chaque année.
« Pour chaque dollar dépensé par les syndicats et les groupes d’intérêt
public, les grandes entreprises et leurs associations en investissent
71
aujourd’hui 34. »

De temps en temps, des représentants sont élus au Congrès qui


refusent de servir cette idéologie. Parmi ces politiciens courageux, on
trouve Alexandria Ocasio-Cortez de New York. En janvier 2019, à
seulement 29 ans, elle devient la plus jeune députée. « Nous avons un
système qui est fondamentalement brisé », a-t-elle dit lors d’une réunion de
la commission du Congrès sur le contrôle et la réforme à Washington. Ceux
qui veulent devenir Président pourraient voir leur campagne électorale
financée par les compagnies pétrolières et l’industrie pharmaceutique, puis,
une fois à la Maison-Blanche, ajuster les lois en fonction des intérêts de ces
industries. Les États-Unis sont donc entre les mains des entreprises et de
72
leurs tout puissants propriétaires.

Dans mon pays d’origine, la Suisse, les super-riches de pays très


différents se rencontrent chaque année et discutent avec des politiciens et
des entrepreneurs influents dans le village de montagne enneigé de Davos,
lors du Forum économique mondial (WEF). En janvier 2015, l’économiste
Nouriel Roubini de la New York Stern School of Business a déclaré à
*17
l’agence Bloomberg que les États-Unis s’étaient transformés en une
ploutocratie, c’est-à-dire un gouvernement de l’argent. Le fossé entre les
riches et les pauvres s’élargit de plus en plus, s’est plaint M. Roubini. « En
fait, dans une démocratie, le principe devrait s’appliquer : chaque électeur
a une voix ». Mais l’emprise des super-riches aux USA est telle qu’ils
tiennent désormais les rênes du pouvoir entre leurs mains et, par le biais de
lobbies et de leurs représentants au parlement, contrôlent la législation
comme ils l’entendent. « Quand on y réfléchit, on arrive à la conclusion
que les États-Unis ont maintenant un système de corruption légalisé », a
vivement critiqué l’économiste. « Ceux qui ont beaucoup d’argent ont plus
d’influence que ceux qui en ont peu. Nous n’avons pas de véritable
73
démocratie aux États-Unis, c’est une ploutocratie. »

LES ÉLECTEURS AMÉRICAINS ONT PEU D’INFLUENCE SUR LA POLITIQUE

Des études scientifiques confirment cette affirmation de l’économiste


Roubini. En avril 2014, la BBC a rapporté, se référant aux travaux de
l’Université de Princeton, que les États-Unis sont « une oligarchie, et non
plus une démocratie ». C’est l’un des rares reportages dans lesquels les
médias européens ont correctement décrit les USA. « Les États-Unis sont
dominés par une élite riche et puissante », a résumé à juste titre la BBC.
Les auteurs de l’étude de Princeton, les professeurs Martin Gilens et
Benjamin Page, avaient examiné la situation de manière très systématique.
Ils avaient évalué une période de deux décennies (1981 à 2002), au cours de
laquelle des enquêtes publiques avaient été menées pour connaître et
documenter l’opinion de la population américaine sur un total de 1 779
questions factuelles différentes. Pour chacune d’elles, Gilens et Page ont pu
indiquer si la majorité des sondés était pour ou contre. En outre, les
chercheurs n’ont utilisé que les enquêtes dans lesquelles le revenu des
personnes interrogées avait également été renseigné, c’est-à-dire la classe à
laquelle elles appartenaient. Ils ont comparé ces données avec les décisions
réelles des politiciens américains et ont constaté que celles-ci ne
correspondaient pas du tout aux souhaits du plus grand nombre et que ceux
74
des classes inférieures et moyennes étaient ignorés.

« Les souhaits de l’Américain moyen semblent n’avoir qu’une très


faible influence, quasiment inexistante et statistiquement insignifiante, sur
la politique », ont-ils révélé. On ne peut donc pas parler d’un gouvernement
du peuple, ont-ils poursuivi. « Aux États-Unis, nos résultats montrent que la
majorité ne dirige pas – du moins pas dans le sens où elle a un impact réel
sur les décisions politiques. Si la majorité des citoyens a une opinion
différente de celle de l’élite économique ou des lobbies organisés,
généralement elle perd ». Ce sont les super-riches et leurs lobbies qui font
la politique aux États-Unis : « Notre étude conclut que la plupart des
Américains ont peu d’influence sur les décisions prises par notre
gouvernement. Nous avons de nombreuses caractéristiques d’un système
démocratique, notamment des élections régulières, la liberté d’expression et
de réunion, et le droit de vote. (…) Mais nous pensons que lorsque la
politique est dominée par de puissantes organisations économiques et un
petit nombre de très riches, la prétention de l’Amérique à être une
75
démocratie est réellement en danger. »

La liberté d’expression étant garantie aux États-Unis, même les


détracteurs des super-riches peuvent s’exprimer publiquement. Et ils le font,
même si ce n’est pas dans les médias de masse, et qu’une large couverture
leur est refusée. L’historien Eric Zuesse regrette que les USA soient
devenus une oligarchie et critique vivement cette évolution. « La
démocratie américaine n’est qu’un simulacre et une imposture, peu importe
combien de fois les oligarques qui gouvernent notre pays et contrôlent
également les médias prétendent le contraire », a-t-il déclaré dans le
magazine radical et confidentiel Counterpunch. En d’autres termes, les
États-Unis sont en fait très similaires à la Russie ou à de nombreuses autres
« démocraties électorales » opaques. « Nous ne l’étions pas auparavant,
76
mais maintenant nous sommes une oligarchie. »

De grandes différences entre les riches et les pauvres existent aussi


dans de nombreux pays, dont la Chine. Sera-t-il possible de construire un
monde plus juste au XXIe siècle ? C’est au moins concevable, et de
nombreuses personnes engagées travaillent à la réalisation de cet objectif.
Les gens façonnent leurs interactions, en fonction de leur propre
conscience. « Les besoins fondamentaux de tous les habitants de la planète
en matière de nourriture, d’eau, de logement et de vêtements pourraient
être satisfaits si ce n’était pas le désir fou et avide de toujours plus, la
voracité de l’ego, qui créent un tel déséquilibre dans la distribution des
ressources », explique l’auteur de best-sellers basé au Canada, Eckhart
Tolle. Pour la paix dans le monde, dit Tolle, il est indispensable que les gens
77
remplacent leur ego et leur avidité par la pleine conscience.

*14. NdE : Soit 20 millions de foyers ; le nombre est toutefois en nette diminution par
rapport au pic de 2011 (46 millions de bénéficiaires), suite à la crise dite des subprimes.
*15. NdE : L’auteur parle ici des particuliers fortunés (HNWI pour high net worth
individuals, qui désignent des individus possédant au moins 1 million de dollars US d’actifs
investissables, hors résidence principale, objets de collection, consommables et biens de
consommation durables). Fin 2019, ils étaient 19,6 millions.
Le nombre de millionnaires au sens large (exprimé comme la valeur total du patrimoine à un
moment m) est bien plus élevé, à 47 millions, dont 2 millions en France, selon une étude du
Crédit Suisse de 2019.
*16. NdE : Les derniers chiffres disponibles, datant du 18 mars 2020, permettent déja de
noter quelques différences : 2 095 milliardaires dans le monde, dont 614 aux USA, 456 en Chine
(389 en Chine continentale) et 107 en Allemagne ; le palmarès a évolué puisque le Français
Bernard Arnault (LVMH) est en 3e position. La France compte 40 milliardaires. Début 2021,
Elon Musk (Tesla, SpaceX)) est devenu « l’homme le plus riche du monde » en sextuplant sa
fortune en un an.
*17. NdE : Du nom de son fondateur, Michael R. Bloomberg, ancien maire de New York,
éphémère candidat à la présidentielle US 2020… et 11e milliardaire sur la liste Forbes, avec une
fortune estimée à 50 milliards de dollars.
3.

Les guerres indiennes -


L’expansion territoriale

À partir de 1500, les Européens ont émigré dans toutes les parties du monde
et, en 1900, ils avaient conquis et occupé l’Amérique du Nord, l’Amérique
du Sud, l’Afrique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde et les côtes de la
Chine. Leur objectif premier était de faire du commerce et des profits. Si les
populations indigènes résistaient, elles étaient réduites en esclavage ou
tuées. Quelques autochtones furent enlevés et exposés comme attractions
dans des zoos en Europe. La domination impériale des Européens était un
terrifiant système d’oppression, basé sur l’avidité pour l’argent et les
matières premières, le racisme et le zèle missionnaire.

Agissant de manière inconsciente et brutale, les Européens n’étaient


pas capables de considérer les autres peuples comme leurs égaux au sein de
la famille humaine. L’interdiction de la violence par les Nations Unies
n’existait pas encore à l’époque. Le commandement chrétien « Tu ne tueras
pas » fut ignoré par les impérialistes. Sur les cinq millions d’Amérindiens
qui vivaient en Amérique du Nord avant l’arrivée des Anglais, il n’en restait
plus que 250 000 après les guerres indiennes, parqués dans des réserves.
Cela signifie que plus de quatre millions d’Indiens furent tués par la guerre
et les maladies apportées d’Europe. Ces quatre millions de morts
constituent « le péché originel de la société américaine », explique
l’influent intellectuel Noam Chomsky. Aujourd’hui encore, ce péché
78
originel est rarement évoqué aux USA.

Le sentiment de supériorité sur les cultures étrangères et la croyance en


la violence n’ont pas été inventés par les États-Unis, mais trouvent leur
origine dans le colonialisme européen. Aujourd’hui, heureusement, de plus
en plus de gens des deux côtés de l’Atlantique pensent différemment : ils
entament leur examen de conscience et sont engagés dans le mouvement
pour la paix. Ils partagent la ferme conviction que nous ne pouvons pas
résoudre les plus grands problèmes du XXIe siècle par la force, et qu’aucune
culture n’est supérieure à une autre parce que tous les êtres humains
appartiennent à la même famille.

LES GRANDES PUISSANCES EUROPÉENNES SE PARTAGENT L’AMÉRIQUE

Lorsque, au nom de l’Espagne et en concurrence avec le Portugal, le


navigateur italien Christophe Colomb cherchait la route maritime de l’Inde,
fabuleusement riche, il a traversé l’Atlantique pendant près de trois longs
mois dans des conditions très difficiles et a débarqué sur une île des
Bahamas en octobre 1492. Les deux continents, l’Amérique du Nord et
l’Amérique du Sud, étaient inconnus en Europe à cette époque. Les
cartographes du XVe siècle dessinaient un monde composé uniquement de
l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Ils ne savaient rien de l’existence des
Amériques et de l’Australie. Jusqu’à la fin de sa vie, Christophe Colomb a
cru à tort qu’il avait débarqué sur les rivages des Indes orientales. Les
marins européens appelaient Indiens les différents peuples autochtones
d’Amérique du Nord, aujourd’hui connus sous le nom de Peuples Premiers
79
ou Premières Nations.

Seul le navigateur italien Amerigo Vespucci, qui explora la côte Est de


l’Amérique du Sud pour le compte du Portugal en 1501, a supposé à juste
titre que le pays découvert n’était pas l’Inde mais un nouveau continent.
Vespucci voyait le Nouveau Monde à travers les yeux d’un Européen et
donna aux régions explorées des noms comme « Venezuela », qui signifie
Petite Venise, parce que les habitations sur pilotis construites sur les côtes
par la population locale lui rappelaient la cité lacustre italienne. Les cartes
produites par Amerigo Vespucci étaient très précises, c’est pourquoi le
80
nouveau continent porte son nom et s’appelle désormais « Amérique ».

Après le premier voyage de Christophe Colomb, les grandes


puissances maritimes qu’étaient le Portugal et l’Espagne se sont partagé le
monde avec le traité de Tordesillas, en 1494. Sans l’aval des autres pays et à
leur insu, les Espagnols et les Portugais se sont déclarés principales
puissances mondiales. Les impérialistes espagnols se sont assuré la majeure
partie du « Nouveau Monde », qu’ils ont appelé Amérique, c’est-à-dire
l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale, plus les Caraïbes, le Mexique, la
Floride et la Californie du Sud. Les Portugais n’ont reçu que le Brésil et des
ports importants en Afrique, en Arabie et en Inde. En 1498, le Portugais
Vasco de Gama a été le premier Européen à contourner la côte Sud de
l’Afrique, à traverser l’océan Indien et à atteindre la ville commerciale
*18
indienne de Calicut. La route maritime vers l’Inde avait ainsi été
trouvée. Les impérialistes portugais ont fondé la base commerciale de Goa
sur la côte occidentale de l’Inde et conquis Malacca sur la route maritime
entre l’océan Indien et la mer de Chine méridionale.

Les puissances coloniales qu’étaient l’Espagne et le Portugal ont


commencé à soumettre le monde à l’Europe. C’est seulement en 1600 que
l’Angleterre et la France ont traversé l’Atlantique pour se rendre en
Amérique du Nord, cette région du Nouveau Monde que les Espagnols et
les Portugais croyaient à tort relativement pauvre en ressources naturelles.
Les Pays-Bas se sont également associés à cette domination européenne. En
Asie, ils se sont emparés par la force de ce qui est aujourd’hui l’Indonésie.
L’Allemagne n’a acquis ce statut qu’à la fin du XIXe siècle et s’est saisie de
zones en Afrique et dans les îles du Pacifique. En 1914, elle était devenue la
troisième puissance coloniale européenne en termes de superficie derrière la
Grande-Bretagne et la France, mais elle a ensuite été écrasée par les autres
puissances impériales lors de la Première Guerre mondiale.

Aujourd’hui encore, les langues parlées dans les Amériques indiquent


cette répartition initiale. Le Portugal s’étant saisi du Brésil, on y parle le
portugais. Dans le reste de l’Amérique du Sud, jusqu’au Mexique, c’est
l’espagnol qui a perduré. La France a contrôlé de grandes parties de
l’Amérique du Nord pendant un certain temps, mais les a ensuite perdues
ou vendues. C’est pourquoi le français ne subsiste plus actuellement que
dans la province canadienne du Québec ou dans les Antilles. Les colons
anglais ont conquis ce qui constitue aujourd’hui le territoire des États-Unis
et une grande partie du Canada, c’est pourquoi l’anglais y est encore
dominant. Les langues d’origine des Indiens, parmi lesquelles par exemple
celles des Sioux ou des Apaches, se sont largement éteintes. Tant en
Amérique du Nord qu’en Amérique du Sud, les langues européennes sont
presque les seules encore employées aujourd’hui. L’Europe de l’Ancien
Monde a colonisé l’Amérique du Nouveau Monde à partir de 1500 et a
*19
effacé la plupart des cultures précolombiennes qui y vivaient.

LES ANGLAIS FONDENT JAMESTOWN EN 1607

L’Amérique du Nord n’était pas inhabitée lorsque les Européens ont


découvert le nouveau continent. Environ cinq millions d’Indiens vivaient
sur ce qui est aujourd’hui le territoire des États-Unis et du Canada. Les
Amérindiens d’Amérique du Nord ont vécu pendant des siècles au sein de
diverses tribus, souvent nomades, dont les Cherokees, les Creeks, les
Iroquois, les Apaches, les Sioux et les Powhatans. Avant le contact avec les
Européens, les Indiens n’avaient ni armes à feu, ni chevaux, ni encore de
chemin de fer. Certains vivaient dans des villages et pratiquaient
l’agriculture, mais la plupart étaient des chasseurs qui suivaient le gibier, en
particulier le bison ; d’autres encore pêchaient le long des rivières et les
lacs. Leurs modes de vie étaient pleinement adaptés à une vaste nature, que
de nombreuses tribus pensaient habitée par des êtres invisibles et sacrés ; la
terre ne pouvait être ni possédée ni vendue. Et la pollution était inconnue à
81
cette époque.

D’un océan à l’autre, l’Amérique du Nord mesure près de 5 000


kilomètres. À l’est, la plaine de la côte Atlantique s’étire d’abord jusqu’à la
chaîne des Appalaches. Cette région bien irriguée, avec des rivières courtes
mais navigables et un sol fertile fut la première colonisée par les Européens.
Au-delà des Appalaches, les Grandes Plaines s’étendent à l’ouest, jusqu’aux
Rocheuses. Le fleuve Mississippi, qui se jette dans le golfe du Mexique,
était utilisé comme voie de navigation par les colons, car il n’y avait pas de
routes alors et les voyages étaient longs et très pénibles avant la
construction du chemin de fer. Au-delà des montagnes Rocheuses, une
étroite plaine côtière permet d’atteindre le Pacifique. L’Amérique du Nord
offre au visiteur une nature magnifique et diversifiée. Au cours de mes
voyages, j’ai été particulièrement impressionné par la beauté du parc
national de Yosemite en Californie, par la côte sauvage du Pacifique dans
l’État de Washington et, au Canada, en Colombie-Britannique, par les lacs
bleu turquoise de la région de Banff et de Jasper.

# 5. 1607, Jamestown – la première colonie anglaise permanente en Amérique du Nord.

En 1607, les Britanniques fondèrent Jamestown, la première colonie


habitée en permanence, sur la côte Est du continent américain. Elle ne
comptait que 104 hommes, mercenaires et aventuriers anglais, qui
atteignirent l’Amérique du Nord après un long voyage maritime, et
appelèrent la terre où ils débarquèrent la Virginie, du surnom de la reine
Elizabeth I, décédée 3 ans auparavant sans s’être jamais mariée. Les colons
choisirent une petite péninsule dans une rivière, à presque 100 kilomètres
de la côte, pour y établir leur camp fortifié. Ils baptisèrent la rivière James
et leur colonie Jamestown en l’honneur de leur roi, James 1er Stuart, qui
régnait alors en Angleterre. Ils ne s’établirent pas sur la côte par crainte des
raids des Espagnols, qui revendiquaient l’ensemble du Nouveau Monde.
Entourée d’eau sur trois côtés, la péninsule, que seul un pont étroit reliait au
continent, pouvait être défendue efficacement. De plus, la profondeur du
fleuve permettait aux navires d’atteindre le fort sécurisé. À Jamestown
commença un développement qui allait finalement conduire à l’émergence
de l’impérialisme américain. Dès le départ, cette histoire fut marquée par
l’utilisation des armes et la violence.

Pour les Indiens, l’arrivée des Européens marqua le début de la fin,


une lente agonie. Alors que de plus en plus de Britanniques traversaient
l’Atlantique et s’installaient sur la côte Est, les tensions s’intensifièrent avec
les Powhatans, qui vivaient là depuis des siècles. Les premiers
affrontements dès 1608 initièrent une longue période de guerres sans cesse
plus meurtrières. Les autochtones ont tenté de chasser les envahisseurs de
leurs terres et leur ont infligé de lourdes pertes, mais ceux-ci ont volé la
nourriture, brûlé les villages et massacré la population. En retour, les
Indiens ont assiégé Jamestown forçant les Anglais à se retrancher dans leur
fort durant plusieurs mois et de nombreux colons sont morts de malnutrition
et de maladie. Pour survivre, ils furent contraints de manger des chevaux,
des chiens et des rats. En mai 1610, seuls 60 étaient encore en vie, ils
quittèrent Jamestown et naviguèrent en aval. Les Powhatans croyaient avoir
remporté une victoire certaine, mais ils se trompaient. Bientôt, d’autres
Européens traversèrent l’Atlantique et débarquèrent en Amérique du Nord.
Ils ont attaqué les villages, les ont brûlés et ont massacré les habitants. Du
point de vue des Indiens, l’afflux de ces nouveaux arrivants en provenance
d’Europe semblait inépuisable. Lors de ce que les Anglais appellent le
« Grand Massacre », les Powhatans se soulevèrent, attaquèrent Jamestown
en mars 1622 et tuèrent 347 des 1 200 colons. Les Anglais ripostèrent et
anéantirent presque complètement les Powhatans à la fin de la 3e guerre
anglo-powhatan en 1646. Les survivants furent obligés de payer un tribut
annuel à la Virginie sous forme de fourrures. Pour les Powhatans, le contact
82
avec les Britanniques s’est terminé par une catastrophe.
L’EXPORTATION DE TABAC VERS LONDRES

Les habitants de Jamestown cultivaient le tabac dans la région autour du


fort, qui s’avéra particulièrement adaptée à une excellente croissance de la
plante : les feuilles séchées étaient de grande qualité. En 1617, la première
cargaison fut exportée avec profit vers l’Angleterre. Le tabac connut un
grand succès et la Virginie devint le principal fournisseur de l’Europe. Les
colons avaient trouvé là une source de revenus, mais ils n’étaient pas
indépendants. Au-dessus de Jamestown flottait l’Union Jack, le drapeau
britannique. La Virginie était sous l’autorité directe du roi anglais, qui
nomma un gouverneur local chargé d’administrer le territoire et de collecter
les impôts destinés à Londres, le centre de l’Empire britannique. Pour les
poids et les distances, la colonie utilisait les unités de mesure en pouces,
pieds et miles, courantes en Angleterre. Un mile correspond à 1 609 mètres,
un pied à 30,48 cm et un pouce à 2,54 cm. Aujourd’hui encore, aux États-
Unis, la hauteur n’est pas donnée en centimètres mais en pieds et en pouces,
et la vitesse sur route est exprimée en miles par heure, rappelant que les
USA faisaient autrefois partie de l’Empire britannique.

Certains des Européens qui ont émigré en Amérique du Nord voyaient


dans l’Église catholique leur adversaire religieux et politique. Car depuis
que le réformateur allemand Martin Luther avait placardé, en 1517, sur la
porte de l’église du château de Wittenberg, ses 95 thèses dénonçant la
corruption de l’Église catholique et la vente des indulgences, la Réforme
avait divisé l’Europe. Catholiques et protestants se sont entretués dans des
guerres de religion sanglantes. Le Pape, en tant que chef de l’Église
catholique, avait donné à l’Espagne catholique les terres découvertes dans
le Nouveau Monde. Mais depuis la fondation de l’Église anglicane en 1534,
les Britanniques ne reconnaissaient plus la souveraineté du Pape en matière
de foi, ni ses instructions sur la division du monde. Certains de ceux qui ont
navigué vers l’Amérique du Nord voulaient y créer un empire protestant qui
pourrait servir de contrepoids politique au catholicisme espagnol en pleine
expansion qui dominait l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Les
émigrants religieux se référaient au réformateur Jean Calvin. Calvin avait
prêché que la grâce divine pouvait se manifester dans la réussite privée et
surtout économique. Cette éthique protestante a notamment fondé l’esprit
du capitalisme qui caractérise encore aujourd’hui les États-Unis. Un certain
nombre de dissidents religieux d’Europe croyaient avoir trouvé dans
l’Amérique du Nord la Terre promise évoquée dans la Bible. Après la
Virginie, le Massachusetts devint en 1629 la deuxième colonie britannique
d’Amérique du Nord. L’Anglais John Winthrop, qui débarqua dans le
Massachusetts en 1630 – et en devint gouverneur – avec près de 700
puritains, exhorta ses coreligionnaires dans un célèbre sermon à construire
une « Nouvelle Jérusalem » dans le désert, une « cité sur la colline », où le
monde pécheur devrait prendre exemple sur la morale. Ce sens de la
mission caractérise encore aujourd’hui les États-Unis. Après la fondation de
Jamestown dans l’actuelle Virginie, des milliers d’Anglais, d’Écossais et
d’Irlandais ont émigré en Amérique du Nord, mais aussi des Allemands, des
Polonais, des Suédois, des Néerlandais et des Suisses. De nouveaux
Européens furent recrutés en leur attribuant gratuitement environ deux
hectares des terres agricoles volées aux Indiens. Les colons introduisirent
des virus et des bactéries contre lesquels les populations autochtones
n’avaient développé aucune résistance, ce qui leur fut fatal. La variole, la
rougeole, la scarlatine et la diphtérie ont anéanti des villages entiers. Après
la Virginie et le Massachusetts, suivit la fondation des colonies du Maryland
(1634), du Rhode Island (1636) et du Connecticut (1636). Les colonies de
New York, du New Jersey et du Delaware ont d’abord été développées par
les Hollandais et les Suédois, mais sont ensuite devenues possessions de la
Couronne britannique. Les Néerlandais ont fondé la Nouvelle-Amsterdam,
le siège administratif de leur colonie (la Nouvelle-Hollande), sur l’océan
Atlantique. Mais ils ne pouvaient pas l’emporter sur les Anglais, qui ont
conquis la ville en 1664 et ont changé son nom en New York. Avec la
Caroline (1663), le New Hampshire (1680) et la Pennsylvanie (1681), les
Britanniques ont étendu leur domination en Amérique du Nord à un total de
11 colonies. La Caroline, nommée d’après le roi Charles Ier d’Angleterre
(Carolus en latin), a été divisée en Caroline du Nord et en Caroline du Sud
en 1729. En 1732, une treizième implantation a été ajoutée avec la Géorgie
au sud.

LES 13 COLONIES DE L’ATLANTIQUE


Les célèbres treize colonies britanniques constituent le cœur historique des
États-Unis actuels . Toutes étaient situées sur l’océan Atlantique et
pouvaient donc être atteintes directement par bateau depuis l’Europe. La
population y a constamment augmenté ; vers 1760, elle était déjà supérieure
à 2 millions de personnes, dont 400 000 esclaves noirs. Personne à Londres
ne soupçonnait alors que quelques années plus tard seulement, ces
territoires allaient d’abord se séparer de l’Empire britannique, puis fonder
leur propre État. Personne n’aurait pu prédire que le petit État américain
allait ensuite conquérir le grand espace jusqu’au Pacifique et même s’élever
jusqu’à devenir un empire mondial avec des bases militaires à Cuba, en
Allemagne et au Japon.

Aujourd’hui, un vol de Paris à New York dure en moyenne 8 heures et


demi. Grâce à l’aviation, les États-Unis ne sont plus très loin de l’Europe.
Dans l’avion, un plateau repas ainsi que des boissons sont servis aux
passagers, qui peuvent choisir parmi une variété de films pour passer le
temps. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Au XVIIIe siècle, la traversée en
voilier vers le Nouveau Monde prenait 12 semaines par mauvais temps, et
même par bon vent, les émigrants européens devaient rester sur le bateau
pendant sept semaines, et tout le monde n’y survivait pas.

La souffrance sur les navires était grande, comme le rapporte un


témoin allemand qui s’est rendu à Philadelphie en 1750 : « Des gens sont
embarqués dans les grands navires de haute mer, certains à Rotterdam,
d’autres à Amsterdam, très proches les uns des autres, bientôt comme des
harengs, pour ainsi dire (…) Pendant le voyage, la détresse, la puanteur, la
vapeur, la grisaille, le mal de mer, les vomissements, la fièvre, la dysenterie,
les maux de tête, la chaleur, la constipation, les tumeurs, le scorbut, le
cancer, les abcès dentaires et autres, (…) proviennent de la nourriture
pauvre et avariée et de la viande salée très épicée, ainsi que de l’eau peu
abondante et de mauvaise qualité, ce qui fait que beaucoup dépérissent puis
meurent. En outre, c’est aussi le manque de nourriture, la faim, la soif, le
gel, la chaleur, l’humidité, la peur, la détresse, la tentation et la lamentation
ainsi que d’autres adversités. (…) La douleur atteint son plus haut niveau
lorsqu’il faut supporter deux ou trois jours et autant de nuits de tempêtes
83
supplémentaires, alors que tout le monde croit que le navire va sombrer. »
De nombreux candidats à l’émigration ne pouvaient pas se permettre le
voyage transatlantique. Les capitaines des navires ne les embarquaient que
s’ils promettaient de travailler pour couvrir les frais de la traversée vers le
Nouveau Monde. Parvenus à destination, ils étaient vendus par le capitaine
à leur nouveau maître qu’ils devaient servir gratuitement, comme
domestique ou bonne, généralement pendant quatre années jusqu’à ce qu’ils
soient libérés de leur dette.

Ceux qui survécurent aux périls et aux privations de la traversée ont


tenté de se construire une nouvelle vie. Sur leurs navires, les colons
européens ont apporté un grand nombre d’animaux domestiques inconnus
en Amérique du Nord auparavant, parmi lesquels principalement le cheval,
mais aussi des chèvres, des moutons et des bovins. Les Indiens, qui
peuplaient les vastes prairies ont rapidement apprécié l’utilité du cheval
importé d’Europe comme animal de trait et de transport. C’est pourquoi les
chevaux se sont rapidement répandus parmi les Indiens. À l’inverse, les
voyageurs du Nouveau Monde revenant en Europe ont rapporté des plantes
jusqu’alors inconnues et qui sont rapidement devenues très populaires,
notamment la pomme de terre, la tomate et le maïs.
# 6. 1732 : Les 13 colonies britanniques forment le cœur des futurs États-Unis.

LA DÉCLARATION D’INDÉPENDANCE DE 1776

En 1770, la Grande-Bretagne était l’une des principales puissances


coloniales européennes. Les Anglais possédaient de précieuses bases
commerciales en Inde, dans les Caraïbes et en Amérique du Nord. Mais les
13 colonies d’Amérique, furieuses de n’être autorisées à commercer
qu’avec la mère patrie britannique, se sont rebellées. De plus, le roi
George III avait déclaré que l’implantation en Amérique du Nord était
terminée et qu’elle n’irait pas au-delà de la chaîne des Appalaches. Mais les
colons assoiffés de terres voyaient les choses tout autrement, car ils
voulaient s’étendre vers l’ouest. Ils n’aimaient pas le fait que leurs
territoires soient dirigés par un gouverneur britannique qu’ils n’avaient pas
élu. Ils n’appréciaient pas plus de devoir payer des impôts à Londres sans
être autorisés à envoyer des représentants à la Chambre des Communes
britannique. Ceux qui voulaient rompre avec Londres déclarèrent que
l’imposition sans droit de regard était une tyrannie.

Lorsque la Couronne d’Angleterre a commencé à imposer des droits


de douane sur le cuir, le papier, le thé et d’autres produits exportés d’Europe
vers l’Amérique du Nord, les habitants des 13 colonies ont exprimé leur
ressentiment. Bien que peu de thé y soit vendu et bu et que le rendement de
la taxe sur le thé soit par conséquent faible, l’hostilité contre cette taxe
s’amplifia. Pour montrer leur mécontentement, ils organisèrent une émeute
dans le port de Boston, dans le Massachusetts, en 1773, la fameuse
« Boston Tea Party » : 60 colons habillés en Indiens montèrent à bord d’un
navire britannique et jetèrent à l’eau 342 caisses du précieux produit,
détruisant ainsi la propriété d’autrui. Le gouvernement de Londres, sous le
roi George III, réagit vivement à la provocation et envoya des troupes avec
l’ordre de mettre fin à la rébellion. Les rassemblements publics furent
interdits.

Certains – les loyalistes – voulaient rester dans l’Empire britannique,


mais une autre partie, les patriotes, désiraient s’émanciper et, tout en
fomentant la rébellion, exigeaient de quitter l’Empire, qualifié d’injuste et
de despotique. Le 19 avril 1775, la première bataille eut lieu : maintenant
les Britanniques s’entretuaient en Amérique du Nord. Le premier jour des
affrontements près de Boston, 368 personnes sont mortes, dont 273 soldats
britanniques. En août 1775, le roi déclara officiellement rebelles les colons
nord-américains, qui se radicalisèrent, déclarèrent la guerre à Londres et
nommèrent George Washington, un propriétaire de plantations de 43 ans
originaire de Virginie, commandant en chef de leur armée nouvellement
créée. À l’instar de beaucoup d’autres patriotes, Washington avait des liens
étroits avec l’Angleterre. Comme son père, il était né en Virginie, mais son
84
arrière-grand-père était un Anglais de l’Essex, au nord-est de Londres.

Les patriotes pourraient être appelés « terroristes » puisqu’ils


utilisaient la violence, ne prohibaient pas le meurtre et poursuivaient un but
politique, à savoir le retrait des soldats anglais des 13 colonies. Mais ce
terme n’a pas été utilisé. Les patriotes se considéraient comme des
combattants pour une juste cause, la résistance contre l’Empire britannique
despotique. Dans l’historiographie américaine, ils sont donc appelés
« combattants de la liberté ». Il n’est pas facile, même aujourd’hui, de
déterminer qui est terroriste et qui est un combattant de la liberté, car tous
deux ont recours à la violence. Le choix des mots n’est finalement qu’une
question de perspective.

Le 4 juillet 1776, les 13 colonies britanniques d’Amérique du Nord


déclaraient leur séparation de la Grande-Bretagne et leur droit de former
leur propre confédération souveraine. Les États-Unis ont vu le jour avec la
Déclaration d’Indépendance rédigée par Thomas Jefferson. En tant que
« jour de l’Indépendance », le 4 Juillet est toujours la fête nationale
américaine. Dans le préambule, était établi avec sagesse que tout être
humain appartient à la famille humaine et que personne ne doit être
opprimé : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités
suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le
Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la
vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Cette formulation était
révolutionnaire et visionnaire pour l’époque. Les États-Unis sont nés de
valeurs nobles. Même aujourd’hui, le mouvement pour la paix est toujours
guidé par la Déclaration d’Indépendance et le principe de la famille
85
humaine qui dit essentiellement que la vie est sacrée.

« Selon une vision de l’histoire populaire partagée par de nombreux


Américains, l’histoire des États-Unis est celle du triomphe de la liberté, du
progrès et de la démocratie », explique Manfred Berg, qui enseigne
l’histoire à l’université de Heidelberg. Mais cette belle théorie ne
correspond pas aux faits. Il faut rappeler que les valeurs instituées dans la
Déclaration d’Indépendance n’ont pas été appliquées même à l’époque, car
les colons des 13 États détenaient simultanément des esclaves et ne leur
accordaient en aucun cas des droits égaux, ni même la liberté. C’est
seulement par rapport à l’Empire britannique qu’ils ont fixé une norme
différente et exigé que chaque gouvernement protège la liberté de l’individu
86
et son droit à la vie.

De plus, les Indiens n’étaient pas comptés parmi la famille humaine et


leur droit à la vie n’a jamais respecté. Les femmes n’étaient pas non plus
considérées comme égales aux hommes, et elles n’ont obtenu le droit de
vote aux États-Unis qu’en 1920.

Les colons ont également proclamé le droit du peuple à résister à la


tyrannie. Si un gouvernement, en l’occurrence l’Empire britannique et le roi
George III, abuse de son pouvoir en despote, alors le peuple doit renverser
ce gouvernement, peut-on lire dans la Déclaration d’Indépendance. « La
prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis
longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et
passagères, et l’expérience de tous les temps a montré, en effet, que les
hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu’à se faire
justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont
accoutumés. Mais lorsqu’une longue suite d’abus et d’usurpations, tendant
invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au
despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel
gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité
87
future. »

Les despotes qui abusent de leur pouvoir doivent être renversés par le
peuple. C’est l’idée centrale et la distinction que les patriotes de l’époque
faisaient nettement entre le peuple et le gouvernement. Aujourd’hui, ce
n’est plus le cas aux États-Unis. Ceux qui s’expriment contre les dirigeants
et le Président à Washington et dénoncent leur abus de pouvoir – ce que les
représentants du mouvement pacifiste ont fait à maintes reprises – sont
diffamés comme étant antipatriotiques. Mais il s’agit d’une définition
pervertie. La croyance selon laquelle un citoyen obéit aveuglément au
gouvernement est erronée et ne peut être implantée dans l’esprit des gens
que par le biais des médias de masse. La réinterprétation a été couronnée de
succès. Quiconque critique aujourd’hui la soi-disant « guerre contre le
terrorisme » est rapidement taxé d’antipatriotisme.
LA LUTTE CONTRE L’EMPIRE BRITANNIQUE

Les États-Unis n’étaient pas indépendants même après l’adoption de la


Déclaration de 1776 parce que George III ne voulait pas accepter le retrait
de l’Empire britannique. Les colons ont d’abord dû se hâter de constituer
une armée régulière. George Washington, le chef des rebelles, a mené une
guérilla contre les troupes anglaises avec seulement 15 000 soldats. La
guerre s’est déroulée principalement sur la terre ferme. Le fait que la Royal
Navy, à l’époque la flotte la plus puissante du monde, dominait l’océan
Atlantique n’aida pas beaucoup Londres. Car les 13 nouveaux États
pouvaient se nourrir eux-mêmes. Couper les routes de ravitaillement et
affamer l’ennemi, la stratégie classique de la marine britannique, était par
conséquent inefficace.

Les Français suivaient cette rébellion avec intérêt. Ils fournissaient des
armes aux guérilleros de Washington, car ils souhaitaient la défaite de
Londres, qui, à son tour, a renforcé ses unités en recrutant 30 000
mercenaires en Europe, - en grande majorité des Allemands –, et les a
envoyés combattre en Amérique du Nord. Les Britanniques ont également
armé les Indiens, espérant écraser l’insurrection. Mais cela n’a pas réussi.
Lorsque la France a reconnu l’indépendance des 13 États unis et qu’à partir
de 1780, elle est intervenue dans le conflit du côté des colons et a combattu
avec George Washington, le vent a tourné. L’Empire britannique dut
accorder l’indépendance par le traité de Paris en 1783 et renonça à toute
revendication de territoire à l’est du Mississippi. Seul le Canada restait sous
la souveraineté britannique.
# 7. 1783 : Avec le Traité de Paris, les États-Unis s’agrandissent jusqu’au Mississippi.

Le traité de Paris fut considéré comme une humiliation à Londres et un


grand triomphe à Paris et à Washington. Avec ce traité, les 13 ex-colonies
s’assuraient également la vaste zone située entre les Appalaches et le
Mississippi, ce qui agrandit énormément le territoire du tout jeune État. En
contrepartie, les États-Unis ne revendiquèrent plus les possessions
britanniques au nord, créant ainsi la frontière avec le Canada. En 1788, sous
la direction de James Madison, les 13 États adoptèrent une Constitution
commune et créèrent un Congrès composé d’un Sénat et d’une Chambre
des représentants comme pouvoir législatif, d’un Président élu par les
électeurs des États comme pouvoir exécutif, et de la Cour suprême comme
organe judiciaire suprême. George Washington, qui avait vaincu les
Britanniques grâce au soutien de la France, fut élu premier Président des
États-Unis en 1789.

La faim insatiable de terres a repoussé les limites de la colonie, la


Frontière, de plus en plus loin à l’ouest. Les Indiens qui résistèrent à cette
expansion furent tués ou chassés. Ainsi, à l’est du Mississippi, les nouveaux
États du Kentucky (1792), du Tennessee (1796), de l’Ohio (1803), de la
Louisiane (1812), de l’Indiana (1816), du Mississippi (1817), de l’Illinois
(1818) et de l’Alabama (1819), entre autres, ont été créés sur les terres
volées aux Indiens. Au nord, les États-Unis ont tenté de conquérir le
Canada, mais ont échoué quand les Britanniques ont brûlé la nouvelle
capitale Washington et la Maison-Blanche en 1814 pendant la Seconde
Guerre d’Indépendance. L’expansion américaine vers l’ouest fut, elle,
couronnée de succès. En 1803, sous Napoléon, la France a vendu aux États-
*20
Unis pour la somme ridicule de 15 millions de dollars, sa grande colonie
de Louisiane, (du nom du Roi Soleil Louis XIV), ce qui a doublé d’un seul
coup leur surface. Les nouveaux États du Missouri (1821), de l’Arkansas
(1836), de l’Iowa (1846), du Minnesota (1858), du Kansas (1861), du
Nebraska (1867) et du Dakota du Sud (1889), entre autres, ont été établis
sur ce vaste territoire à l’ouest du Mississippi. L’« achat de la Louisiane »
*21
fut la plus grande transaction foncière de l’histoire. Les Indiens qui
vivaient sur ces terres depuis des générations en furent chassés par les
guerres.

Pourquoi Napoléon a-t-il vendu tant de terres pour si peu d’argent ?


Parce qu’il se préparait à une grande guerre contre l’Angleterre et qu’il ne
pouvait pas en même temps maintenir un empire colonial dans le Nouveau
Monde. Il espérait prendre le contrôle de toute l’Europe et ensuite retourner
en Amérique du Nord, mais il ne réussira pas ce pari. En 1815, l’empereur
est vaincu à la bataille de Waterloo par le général anglais Wellington et le
maréchal prussien Blücher. Aujourd’hui, le nom de la ville de la Nouvelle-
Orléans, dans l’État de Louisiane, sur le golfe du Mexique, rappelle les
grandes possessions coloniales françaises d’Amérique du Nord. En 1867,
les États-Unis ont acheté l’Alaska à la Russie impériale pour le prix
dérisoire de 7 millions de dollars et ainsi obtenu une nouvelle augmentation
énorme de leur territoire.

Aujourd’hui encore, l’imposante Statue de la Liberté inaugurée en


1886 dans le port de New York, rappelle la grande influence de la France
sur l’histoire des États-Unis. Elle fut réalisée par Bartholdi, un artiste
français vivant à Paris, emmenée par bateau de l’autre côté de l’Atlantique
et assemblée à New York. C’est un cadeau du peuple français. « La Liberté
éclairant le monde » brandit un flambeau de la main droite et tient dans sa
main gauche une tablette portant la date de la Déclaration d’Indépendance
américaine de 1776. Au pied de la statue se trouve une chaîne brisée
symbolisant la libération de l’esclavage britannique. En fait, sans le soutien
de la France, les 13 colonies n’auraient probablement jamais obtenu leur
indépendance de la Grande-Bretagne.

# 8. 1803 : Les États-Unis doublent leur superficie en achetant la Louisiane (en


gris clair).

LA GUERRE CONTRE LE MEXIQUE EN 1846

Après la Déclaration d’Indépendance et la victoire sur l’Empire britannique,


les dirigeants du nouvel État se réunirent à Philadelphie et décidèrent, lors
de la Convention constitutionnelle de 1788, que la jeune confédération
devait créer sa propre armée. « Aucun gouvernement ne peut exister
uniquement sur le papier », fit valoir William Paterson, le représentant de
l’État du New Jersey. « Il a toujours besoin d’une armée permanente pour
affirmer sa revendication du pouvoir. » La majorité approuva ce projet et
peu de temps après, l’armée américaine fut formée. Personne ne
soupçonnait alors qu’elle engloutirait des sommes d’argent
extraordinairement importantes dans les 230 années suivantes et servirait à
88
attaquer d’innombrables pays sur différents continents.

Le premier État souverain que les États-Unis ont attaqué est le


Mexique. Celui-ci s’était battu pour son indépendance en 1821, après que
les Espagnols, en tant que puissance coloniale, eurent exploité ses réserves
d’or et d’argent pendant 300 ans et exterminé presque complètement la
population indigène. La langue espagnole et la foi catholique caractérisent
encore aujourd’hui le pays et nous rappellent son passé colonial. Sa
superficie était beaucoup plus grande avant l’attaque américaine. Le Texas,
la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, l’Utah, le Nevada et la
moitié du Colorado, qui font désormais partie des USA, appartenaient tous
au Mexique et ont été conquis lors de la guerre américano-mexicaine.

Tout d’abord, les États-Unis ont essayé d’acheter les provinces du


Texas et de la Californie au Mexique qui refusa catégoriquement. Par la
suite, de plus en plus d’Américains ont franchi la frontière et se sont
installés dans la province du Texas, jusqu’à ce que le gouvernement
*22
mexicain en interdise la colonisation par les Américains en 1830. Ces
derniers ignorèrent l’interdiction et le gouvernement US les soutint
activement. Parlant anglais, et non espagnol, et hostiles aux Mexicains, ils
se sont appelés avec fierté « Texans » et non « Mexicains ».

Les États-Unis continuaient d’étendre leur sphère d’influence. Le


Président James Polk du Parti démocrate, qui avait emménagé à la Maison-
Blanche en mars 1845 à l’âge de 49 ans, pensait que c’était la « destinée
manifeste » (Manifest Destiny) des Américains blancs d’occuper tout le
continent. Et lorsqu’ils prirent les armes au Texas en déclarant que celui-ci
devait être séparé du Mexique, la guerre a éclaté. Le gouvernement
mexicain, relativement faible, a tenté de réprimer la révolte dans la
province, mais celui de Washington a soutenu les insurgés. En conséquence,
l’annexion devint inévitable et, en décembre 1845, il a été intégré aux États-
Unis en tant que 28e État. Le Mexique était furieux de la perte de ce
territoire.

Mais les États-Unis ne s’arrêtèrent pas là, et attisèrent les tensions à la


frontière entre le Texas et le Mexique, car le Président Polk voulait
conquérir les établissements portuaires mexicains sur le Pacifique, en
particulier San Francisco, où il voyait la clé du commerce avec l’Asie.
Selon le Mexique et le sentiment général, la frontière était marquée par le
fleuve Nueces, tandis que pour le Président Polk elle s’étendait plus au sud
le long du Rio Grande. Le fait qu’en janvier 1846, Polk avait envoyé le
général Zachary Taylor au Texas pour qu’il traverse le Rio Nueces avec son
armée et franchisse donc la frontière avec le Mexique, irrita fortement ce
dernier.

Dans la zone ainsi contestée, le général Taylor ordonna à l’armée


américaine de construire une forteresse sur le Rio Grande, à quelque 250
kilomètres au sud de la frontière généralement reconnue. L’objectif de cette
provocation était d’inciter le Mexique à tirer le premier coup de feu, car les
Mexicains insistaient sur le fait que le Nueces était bel et bien la frontière
entre le Texas et le Mexique. Après des mois d’attente, confrontés à
l’humiliation comme seule alternative, ils ont riposté et tenté de chasser les
États-Unis par la force.

« La présence des troupes américaines à la limite du territoire


contesté, loin des colonies mexicaines, n’était pas suffisante pour générer
de l’hostilité », se souvient le Président Ulysses Grant, alors jeune officier,
dans ses Mémoires au sujet du déclenchement de la guerre. Polk a donc
demandé qu’un incident soit mis en scène. « Nous avons été envoyés pour
provoquer un affrontement, mais il était essentiel que le Mexique le
déclenche », explique Grant. « La question de savoir si le Congrès allait
déclarer la guerre était très sujette à caution. Mais si le Mexique attaquait
89
nos troupes, le pouvoir exécutif pouvait déclarer la guerre. » « J’étais
farouchement opposé au projet et (…) je considère cette guerre comme
l’une des plus injustes jamais menées par une nation puissante contre une
faible ». Il estima également que la guerre de Sécession fut la punition de
l’agression américaine du Mexique.

Les États-Unis n’avaient pas le droit d’envoyer leurs troupes sur le


territoire mexicain. Lorsque la cavalerie mexicaine a attaqué les soldats
américains sur le Rio Grande le 24 avril 1846 et tenté de les refouler, le
Président Polk a affirmé devant le Congrès que le Mexique avait répandu le
sang américain sur le sol américain. À la Chambre des représentants, le
représentant du Congrès pour l’Illinois Abraham Lincoln, qui devint lui-
même plus tard Président des États-Unis, n’était pas convaincu. Dans son
discours, Lincoln critiqua vivement Polk. Il demanda que le Président
prouve « que le sol où le premier sang a été versé était à nous ». Mais,
90
comme le soupçonnait Lincoln, Polk en était bien incapable.

Après la mise en scène de l’incident du Rio Grande, les États-Unis –


que Polk dépeignit hypocritement comme la victime – déclarèrent la guerre
au Mexique le 13 mai 1846. Dans son discours au Congrès, Polk utilisa cet
argument sans vergogne : « Comme la guerre existe, et, malgré tous nos
efforts pour l’éviter, existe par l’acte du Mexique lui-même, nous sommes
contraints par le devoir et le patriotisme de défendre avec fermeté
l’honneur, les droits et les intérêts de notre pays », a-t-il affirmé. En réalité,
c’est le contraire qui s’est produit : le Président Polk avait déclenché la
guerre en envoyant des soldats américains sur le territoire mexicain. La
mise en scène de l’incident du Rio Grande n’a pas manqué d’atteindre son
but : au Sénat, seuls deux sénateurs ont voté contre la guerre, alors que 40
l’ont soutenue, et à la Chambre des représentants, 190 membres du Congrès
91
l’ont approuvée, et 14 seulement s’y sont opposés.

Une partie au moins de la population américaine a rejeté l’agression


contre le Mexique. Le petit mouvement pacifiste américain avait déjà
compris à l’époque que l’incident du Rio Grande avait été mis en scène.
« Bien que le Texas n’ait pas besoin d’être défendu, le Président James
Polk, sous prétexte de le secourir, a envoyé le général Zachary Taylor et ses
troupes au-delà des frontières réelles du Texas et leur a même donné
l’autorisation de traverser le Rio Grande », a déclaré en 1852 le militant
américain des droits civiques William Goodell, qui s’était engagé dans le
mouvement pour l’abolition de l’esclavage et s’opposait à l’extension de
cette pratique aux territoires nouvellement conquis. « Après plusieurs
tentatives infructueuses pour amener les Mexicains à tirer les premiers, ce
sont en fait nos troupes qui ont commencé, après quoi le général Taylor a
annoncé à son gouvernement le début des combats. En réponse, le
Président Polk a présenté ce mensonge au Congrès et au monde entier et
déclaré : ‘‘Le Mexique a traversé la frontière et est entré dans notre pays. Il
a répandu le sang américain sur le sol américain.’’ » Selon Goodell, « Ces
92
mensonges de guerre ont trompé le peuple et le Congrès ».

D’autres citoyens protestèrent également haut et fort contre ce conflit.


Le député Daniel Webster a parlé d’une « guerre par stratagème, dans
laquelle le véritable motif n’est pas ouvertement admis, mais dans laquelle
des arguments fallacieux, des déclarations ultérieures, des subterfuges et
d’autres méthodes sont utilisés pour présenter au grand public un différend
qui en réalité n’en est pas un du tout ». Mais le Président Polk ne portait
aucun intérêt aux critiques du mouvement pacifiste et a ordonné au général
Taylor de conquérir la ville de Matamoros, située sur le golfe du Mexique
au sud du Rio Grande sur le soi-disant territoire ennemi. La marine
américaine a ensuite attaqué le bourg de San Francisco et a conquis la
Californie, province mexicaine. Comme le pays n’avait pas de marine digne
de ce nom, les Mexicains furent impuissants face à la flotte US. Les États-
Unis ont bombardé Mexico et Vera Cruz. De nombreuses femmes ont été
violées, des enfants et des personnes âgées tués. La ville de Huamantla fut
93
pillée et détruite par les soldats américains, sa population massacrée.

« C’est une guerre ignoble et honteuse que nous menons », a protesté


le révérend Theodore Parker lors d’un sermon public à Boston le 4 février
1847, « De jeunes hommes qui devraient travailler et servir la société
défilent dans les rues. Ils apprennent à tuer d’autres personnes. Des gens
qui ne leur ont jamais fait de mal ni à eux ni à nous. Ils apprennent à tuer
leurs frères. » Selon lui, cela n’est pas conforme aux valeurs du
christianisme. « Ici, un grand garçon se bat contre un petit garçon. Et le
petit garçon est aussi faible et malade. Et le pire, c’est que le petit garçon a
raison, que le grand garçon a tort et raconte des mensonges avec sérieux
94
pour faire croire qu’il a raison. »

Grâce à l’utilisation d’une force massive, les États-Unis ont réussi à


vaincre leur voisin. La guerre se termina par le traité de Guadalupe Hidalgo
le 2 février 1848, qui obligeait le gouvernement du Mexique non seulement
à reconnaître l’appartenance du Texas aux USA, mais aussi à leur céder la
moitié de ses terres, dont la Californie. Les habitants de ce vaste territoire
avaient le choix entre émigrer au Mexique dans un délai d’un an ou acquérir
la citoyenneté américaine. Le Président Polk avait ainsi augmenté
massivement le territoire des États-Unis. Mais sa santé en a souffert. Son
secrétaire d’État, James Buchanan, a dit de lui que pendant sa présidence, il
avait pris « l’apparence d’un vieil homme ». Polk ne se présenta pas aux
élections à l’issue de son mandat et mourut en 1849 à l’âge de 53 ans. Le
général Zachary Taylor, qui avait initié la guerre, fut célébré comme un
95
héros et élu Président lors du scrutin suivant.

# 9. 1848 : les gains territoriaux des États-Unis (en gris clair) après la guerre américano-mexicaine.

L’EXTERMINATION DES INDIENS

Comme les Britanniques auparavant, les Américains ont poursuivi, après la


Déclaration d’Indépendance de 1776, la politique d’expulsion et
d’extermination des Indiens dans le cadre des « guerres indiennes ». Les
grandes régions que les États-Unis ont acquises de la France par l’achat et
du Mexique par la guerre n’étaient pas inhabitées : elles étaient peuplées
par différentes tribus autochtones qui n’étaient pas d’accord sur la manière
de négocirr avec l’armée américaine et ont ainsi perdu de plus en plus de
leurs territoires.

Le philosophe Alexis de Tocqueville, qui s’est rendu aux États-Unis en


1826 et a assisté à l’expulsion des Indiens, rapporte que les colonialistes ont
manqué à leur parole à maintes reprises. « Lorsque la population
européenne commence à s’approcher du désert occupé par une nation
sauvage, le gouvernement des États-Unis envoie communément à cette
dernière une ambassade solennelle ; les Blancs assemblent les Indiens dans
une grande plaine, et après avoir mangé et bu avec eux, ils leur disent :
‘‘(…) Au-delà de ces montagnes que vous voyez à l’horizon, par-delà ce lac
qui borde à l’ouest votre territoire, on rencontre de vastes contrées où les
bêtes sauvages se trouvent encore en abondance ; vendez-nous vos terres et
allez vivre heureux dans ces lieux-là.’’ Après avoir tenu ce discours, on
étale aux yeux des Indiens des armes à feu, des vêtements de laine, des
barriques d’eau-de-vie, des colliers de verre, des bracelets d’étain, des
pendants d’oreilles et des miroirs. Si, à la vue de toutes ces richesses, ils
hésitent encore, on leur insinue qu’ils ne sauraient refuser le consentement
qu’on leur demande, et que bientôt le gouvernement lui-même sera
impuissant pour leur garantir la jouissance de leurs droits. » rapporte
Tocqueville « À demi convaincus, à moitié contraints, les Indiens
s’éloignent ; ils vont habiter de nouveaux déserts où les Blancs ne les
laisseront pas dix ans en paix. C’est ainsi que les Américains acquièrent à
vil prix des provinces entières, que les plus riches souverains de l’Europe
96
ne sauraient payer. »

Quand les Indiens ne se retiraient pas volontairement, les soldats


américains étaient impitoyables dans leur conquête. Ils ont fait des raids
dans les villages et ont même tué les femmes et les enfants qui ne
participaient pas aux combats. Les indigènes n’étaient pas considérés
comme des membres égaux de la famille humaine, mais comme des
animaux ou des personnes sous-développées. Dans de nombreux endroits,
le meurtre d’un Indien était récompensé par une prime au scalp. La
scalpation, qui consiste à arracher au couteau le cuir chevelu et les cheveux,
était utilisée comme preuve de la mort d’un Indien. Ceux-ci ont également
scalpé des hommes blancs et exhibé ces trophées en signe de courage.
Good Bear Woman, une indienne pikunis de 29 ans, se souvient d’une
mission de la 2e cavalerie américaine – sous le commandement du major
Eugene Baker – qui s’est déroulée le 23 janvier 1870 à la rivière Marias
dans le Montana. « J’ai vu les soldats arriver sur la colline », raconte-t-elle.
Le chef pikunis Heavy Runner a été surpris, car jusqu’alors ses relations
avec les Blancs avaient été pacifiques. Le Bureau américain des affaires
indiennes lui avait même garanti une protection par écrit. Le chef a sorti la
lettre de sauf-conduit de son wigwam et l’a apportée au commandant.
L’officier de cavalerie Baker a lu le document et l’a déchiré. « Quand
Heavy Runner s’est retourné, les soldats ont tiré sur lui et l’ont tué. » Après
ce meurtre, ils ont détruit le village, et « massacré tout le monde autour
d’eux. (…) Ils ont massacré chaque homme, femme et enfant », a-t-elle
témoigné. Ce jour-là, la plupart des guerriers pikunis étaient partis à la
chasse. Seuls 15 d’entre eux se trouvaient dans le village, et un seul a
riposté. Ce fut un carnage dont quelques individus seulement réchappèrent.
Les forêts et les rivières étaient pleines de morts. Au moins 173 Indiens ont
97
été tués dans ce village lors de cette opération.

Ce massacre dans le Montana n’était pas un incident isolé. Il existe des


histoires similaires dans beaucoup d’autres États. Les travaux de l’historien
américain Benjamin Madley, qui enseigne à UCLA, prouvent l’action
implacable des USA contre les Indiens qui y vivaient après la conquête de
la Californie lors de la guerre du Mexique. Selon lui, il faut parler de
génocide. Entre 1846 et 1873, le nombre d’Indiens vivant dans l’État a
massivement diminué, passant d’environ 150 000 à 30 000. Le
gouvernement américain, les politiciens californiens et les soldats
américains ont participé activement et délibérément à leur extermination,
98
conclut Madley.

C’est la face cachée de l’histoire dont les Américains hésitent à parler


aujourd’hui encore. Alors qu’en Allemagne, par exemple, les crimes du
Troisième Reich ont été étudiés et documentés, aux États-Unis, les horreurs
des guerres indiennes appartiennent toujours au domaine du refoulé. « La
destruction de l’Amérique du Nord indienne ne doit plus être falsifiée en
tant qu’événement clé de l’histoire des États-Unis », exige à juste titre
l’historien suisse Aram Mattioli. Les États-Unis sont peut-être issus d’une
révolution anticoloniale, mais ils se sont rapidement comportés comme une
puissance coloniale qui s’est étendue vers l’ouest impitoyablement. Les
Cherokees ont également souffert. En Géorgie, les Blancs leur avaient
contractuellement garanti la possession de leur terre. Mais quand de l’or y
fut découvert, ce traité ne valut plus rien. En 1838, le Président Andrew
Jackson a procédé de manière féroce en envoyant 7 000 soldats américains,
qui ont forcé les Cherokees à quitter la terre de leurs ancêtres sur le
« Chemin des larmes » long de 1 600 kilomètres jusqu’à l’Oklahoma.
Beaucoup sont morts de froid, de faim et de choléra. Ceux qui ont tenté de
s’échapper ont été massacrés. « C’était une marche de la mort, à la fin
4 000 tombes silencieuses se sont alignées sur notre chemin », écrivit le
99
soldat Jesse Burnett.

L’industrie cinématographique américaine a traité à d’innombrables


reprises les violents affrontements entre Américains et Indiens, mais ces
derniers se voyaient constamment attribuer le statut de méchants, car les
rôles étaient totalement inversés. Et ce, même s’ils étaient les premiers
habitants de l’Amérique du Nord, et que les Européens blancs les ont
dépouillés de leurs terres. Mais l’image véhiculée par Hollywood est
souvent plus puissante que la recherche historique, et par la répétition
constante, une représentation déformée des événements s’est répandue.
Dans les films de western classiques, la cavalerie vient généralement à la
rescousse en cas de besoin, chassant les Indiens malfaisants et brutaux et
protégeant les colons blancs impuissants, innocents et croyant en Dieu. Par
cette réinterprétation, les États-Unis tentent encore aujourd’hui de se
dédouaner des crimes commis contre les Indiens. Seuls quelques films,
comme celui de Kevin Costner en 1993 Danse avec les loups, montrent
également la brutalité de la cavalerie et la tragédie du vol de terres et
suscitent de la sympathie envers ces peuples, en l’occurrence ici, la tribu
des Sioux.

Les documents historiques ne laissent aucun doute sur le fait que


l’immigration européenne en Amérique du Nord a été un désastre mortel
pour les Indiens et que leur massacre fut un crime immense. Plus de quatre
millions d’entre eux n’ont pas survécu au choc culturel avec les Européens,
non seulement à cause des déplacements forcés et de la violence militaire,
mais aussi des maladies infectieuses (variole, rougeole, typhoïde, diphtérie,
grippe) propagées par les Européens. De plus, la quasi-extinction des
troupeaux de bisons pendant la construction du chemin de fer a privé les
Indiens de leurs moyens de subsistance. « Un vent froid soufflait dans les
plaines quand le dernier buffalo est tombé – un vent de mort pour mon
peuple », se lamentait Sitting Bull, chef des Sioux, au sujet de
100
l’extermination des bisons par les Blancs.

LE MASSACRE DE WOUNDED KNEE EN 1890

En tant que témoin contemporain, le chef sioux Sitting Bull a observé et


vivement critiqué le comportement impitoyable des États-Unis. « L’amour
de la propriété est une maladie de l’homme blanc », a-t-il déclaré avec
sagesse. « Ces gens ont créé de nombreuses règles que les riches peuvent
enfreindre, mais pas les pauvres. Ils ont une religion que les pauvres suivent
mais que les riches ne suivent pas. Ils prélèvent même des taxes auprès des
pauvres pour soutenir les riches et ceux qui gouvernent. Ils prétendent que
cette terre, notre mère, leur appartient, qu’elle est là pour leur
consommation, et ils enferment leurs voisins dans des clôtures. » La
cupidité des colons blancs était insatiable : « Même si l’Amérique était deux
fois plus grande, cela ne leur suffirait pas. » Sitting Bull avait ainsi formulé
une critique anticipée de l’impérialisme américain. Mais les colons n’ont
pas voulu l’entendre. Les Indiens respectaient énormément Sitting Bull
pour sa victoire écrasante sur les troupes du général George Custer à la
bataille de Little Big Horn en 1876. L’armée américaine l’a désigné comme
101
fauteur de troubles et en 1890, il fut tué lors de son arrestation.

Des massacres brutaux se sont produits à maintes reprises, comme le


29 décembre 1890 à Wounded Knee dans le Dakota du Sud, lorsque l’armée
américaine a arrêté le chef sioux (Lakota) Big Foot et encerclé les 120
hommes et 230 femmes qui l’accompagnaient. Les Indiens n’ont offert
aucune résistance. Lorsque le colonel James Forsyth a ordonné aux Sioux
de rendre leurs armes, ils ont obtempéré tandis que l’armée positionnait ses
mitrailleuses Hotchkiss, capables de tirer 100 coups par minute. L’officier
de commandement américain n’était pas satisfait du nombre d’armes livrées
et a ordonné à ses soldats de fouiller les wigwams. Ils ont trouvé deux
autres fusils. L’un d’eux appartenait à un jeune nommé Black Coyote, qui a
déclaré avoir payé beaucoup d’argent pour le fusil et qu’il était donc sa
propriété. Les soldats se sont saisis de lui et un coup de feu est parti.
Immédiatement, les soldats ont commencé à tirer avec les canons à revolver
installés autour du camp, créant un bain de sang. Ceux qui ont tenté de
s’échapper ont été fauchés bien que désarmés. Entre 150 et 350 Indiens,
dont le chef Big Foot ainsi que des femmes avec des bébés dans les bras et
des enfants, sont morts sous la pluie de balles. Le commandant, Forsyth, n’a
pas été puni mais promu au grade de général de division. Les guerres
indiennes ont pris fin avec le massacre de Wounded Knee. Après cela, il n’y
102
eut plus de résistance armée.

QUATRE MILLIONS D’INDIENS DISPARUS

L’historien australien Ben Kiernan, qui enseigne à l’université de Yale aux


États-Unis, affirme à juste titre qu’une « guerre d’extermination » a été
menée contre ces sociétés. Kiernan estime que plus de cinq millions
d’Indiens vivaient au nord du Rio Grande lorsque les premiers Européens
ont débarqué en Amérique du Nord en 1492. Il évalue que trois siècles plus
tard, vers 1800, 600 000 étaient encore en vie. Plus de quatre millions
n’avaient donc pas survécu au choc avec les colons blancs venus d’Europe.
Selon Kiernan, la violence massive contre ces peuples a été rendue possible
par un racisme généralisé prônant un monde dans lequel un groupe de
personnes déniait l’existence à un autre groupe. Le massacre des Indiens
n’a été possible que parce qu’ils n’étaient pas considérés comme faisant
103
partie de la famille humaine.

Alors que la population amérindienne s’était effondrée, le nombre


d’immigrants n’a cessé d’augmenter. Avec l’afflux d’Européens, la
population non indienne aux États-Unis a crû rapidement, passant de 5 à 75
millions d’individus entre 1800 et 1900. Au cours de la même période, le
nombre des autochtones est, lui, passé de 600 000 à 250 000. Ils n’étaient
désormais plus qu’une petite minorité dans leur propre pays. Lorsque le
gouvernement américain a saisi leurs territoires de chasse et autorisé le
massacre des bisons à une échelle industrielle, la culture des fiers chasseurs
a également été détruite. Les survivants ont été déplacés dans des réserves
104
où beaucoup se sont suicidés ou ont sombré dans l’alcoolisme.

Bien sûr, la violence en Amérique du Nord existait avant l’arrivée des


Européens. Les différentes tribus amérindiennes se sont combattues et
même entretuées. Mais elles ne se sont pas exterminées les unes les autres.
La férocité était beaucoup moins extrême car il y avait toujours des sages
faisant remarquer que nous appartenons tous à la famille humaine. La
vision du monde des guérisseurs indiens se retrouve également dans le
mysticisme chrétien, le zen et le soufisme. Dans cette optique, le divin est
compris comme l’esprit omniprésent, incarné dans tous les êtres humains,
les animaux, les plantes et les choses, du plus petit atome à la galaxie. La
terre, appelée Gaia, est un organisme vivant qui ne peut être ni acheté ni
possédé. L’être humain n’est pas considéré comme une entité autonome
circonscrite à sa propre enveloppe charnelle, mais comme un champ
d’énergie inséparablement lié à la réalité entière et donc aussi au Divin. Les
Indiens n’auraient certes pas eu l’idée d’abattre tous les bisons. Ils n’ont
jamais tué que le nombre d’animaux nécessaire à leur survie.

Black Elk, le guérisseur des Sioux Oglala, était un représentant du


mouvement pour la paix ; il a décrit ce lien avec la famille humaine comme
suit : « La première paix – la plus importante – est celle qui entre dans
l’âme des gens lorsqu’ils voient leur parenté, leur harmonie avec l’univers
et savent qu’au centre du monde réside le grand mystère, et que ce centre
est en effet partout. Elle est en chacun de nous – c’est la paix véritable,
toutes les autres n’en sont que le reflet. La deuxième paix est celle qui se
fait entre les individus, et la troisième celle qui se fait entre les peuples.
Mais surtout, vous devez réaliser qu’il ne peut y avoir de paix entre les
peuples sans cette première paix, qui, comme je l’ai dit, réside dans l’âme
105
humaine. »
Plans de deux navire négriers : à gauche, le brick français La Vigilante armé à Nantes et saisi par la
marine anglaise en 1823 ; à droite, le Brookes (1788). Ils embarquaient respectivement 345 et 292
esclaves.

*18. NdT : Actuelle Kozhikode, dans l’État du Kerala.


*19. NdE : Sur ce sujet, voir La Conquête des Amériques, de l’historien péruvien Hernan
Horna, dans la même collection.
*20. NdE : D’autant que sur cette somme de 80 millions de francs or, 20 millions serviront à
dédommager les commerçants et armateurs américains, en « réparation aux dégâts des pirates
français » dans les Caraïbes, et 20 autres millions seront réservés au compte personnel de
Talleyrand (ministre des Relations extérieures).
*21. NdE : Perdue par la France à l’issue de la guerre de Sept Ans (en 1762), la Louisiane
avait été rétrocédée par l’Espagne en 1800, avec le traité secret de San Ildefonso. Celui-ci
stipulait que le territoire ne pouvait être revendu à un État tiers. La vente aux Américains était
donc illégale. Par ailleurs, ses frontières étant mal définies, cela suscita des conflits entre les
États-Unis et l’Espagne.
*22. NdE : Il est à noter que l’esclavage avait été proscrit au Mexique en 1829. De ce fait,
les colons américains n’avaient légalement pas le droit de s’y établir avec leur main d’œuvre
servile.
4.

L’exploitation des esclaves

Si les colons européens en Amérique du Nord avaient été des chasseurs


nomades comme la plupart des Indiens, ils n’auraient pas eu besoin
d’esclaves. Mais ils étaient sédentaires, et exploitaient la terre, cultivant le
tabac, la canne à sucre, le coton et le riz dans de grandes plantations. Pour
cela, la main-d’œuvre humaine était cruciale, car il n’y avait pas de pétrole,
pas de tracteur, pas de moissonneuse-batteuse et pas d’agriculture
industrialisée. Les Européens n’ont pas réussi à réduire en esclavage les
populations locales : les Indiens préféraient mourir au combat ou en
captivité, ou bien ils étaient emportés par des maladies importées. En
revanche, les personnes à la peau noire originaires d’Afrique se sont
montrées plus résistantes. Les colons se sont donc tournés vers ce continent,
de l’autre côté de l’Atlantique.

LA DÉPORTATION DE 12 MILLIONS D’AFRICAINS

La traite des esclaves fut pratiquée par les puissances coloniales


européennes, (le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et
l’Angleterre), afin de cultiver des matières premières avec une main-
d’œuvre bon marché dans leurs possessions d’Amérique du Nord et du Sud
et de pratiquer une agriculture à grande échelle. La traite montre que
l’avidité du profit a constamment conduit à une exploitation cruelle. Des
marchands africains ont capturé des Noirs d’autres tribus, les ont conduits
sur des centaines de kilomètres jusqu’à la côte, lors de marches pénibles et
souvent mortelles, pour les vendre à des commerçants européens qui les ont
ensuite entassés, enchaînés ensemble, sur des navires à destination de
l’Amérique.

Entre 1500 et 1850, environ 12 millions d’Africains ont été déportés


de l’autre côté de l’Atlantique, dont un million environ ont atteint les États-
Unis. Les Britanniques, les principaux pourvoyeurs d’esclaves,
considéraient les Noirs comme une marchandise. Il est arrivé qu’une partie
de la « cargaison » humaine soit simplement jetée par-dessus bord au milieu
de la traversée lorsque les réserves de nourriture et d’eau étaient
insuffisantes ou que l’on craignait la propagation de maladies contagieuses.
Comme les Indiens, les Noirs n’étaient pas considérés comme des membres
de la famille humaine par les Britanniques. C’est la seule façon d’expliquer
106
la facilité avec laquelle les Blancs étaient prêts à les tuer.

Illustration en coupe d’un navire négrier de faible tonnage.

Les États-Unis ne sont pas le pays qui compta le plus d’esclaves. Cette
pratique existait également dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. Le
musicien de reggae jamaïcain Bob Marley, né en 1945, par exemple, avait
une mère à la peau sombre dont les ancêtres avaient été importés d’Afrique,
et un père blanc qui avait servi dans l’armée britannique. Sa musique, dont
des chansons comme Get Up, Stand Up, était étroitement liée à ses
ascendants maternels et à la protestation contre l’oppression. Le Brésil est
aujourd’hui le pays qui compte la plus grande population d’Afro-
Américains, descendants de ceux déportés dans la colonie portugaise pour y
être exploités dans les mines ou sur les plantations de canne à sucre.

En 1619, des marchands hollandais effectuèrent la première livraison


de 20 esclaves africains à la colonie de Jamestown en Virginie, pour
travailler dans la production de tabac, sans être payés. En raison de
l’importation croissante, cette population a augmenté de façon continue.
Lorsqu’en 1776, les 13 colonies se sont séparées de la Grande-Bretagne,
500 000 esclaves travaillaient déjà aux États-Unis. Alors que le Nord en
employait assez peu, le Sud, (la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline
du Sud et la Géorgie) avait construit son système économique sur
l’exploitation complète de cette main-d’œuvre servile, sans laquelle les
107
plantations de tabac n’auraient pas été rentables.

L’historien américain Edmund Morgan, qui a enseigné à l’université de


Yale, a beaucoup étudié la question et souligne à juste titre que les nobles
valeurs de la Déclaration d’Indépendance, dont avant tout la liberté et
l’égalité, n’ont pas été appliquées aux Noirs. Tout le système économique
des États-Unis était fondé sur le racisme et la conviction que les personnes à
la peau blanche étaient supérieures à celles à la peau noire. Sur la base de
cette discrimination, contraire au principe de la famille humaine,
l’asservissement des Noirs comme main-d’œuvre bon marché était
parfaitement acceptable du point de vue des colons qui n’ont pas voulu voir
la contradiction flagrante avec les valeurs formulées dans la Déclaration
108
d’Indépendance, ce que Morgan appelle le « paradoxe américain ».

Comme les prix des esclaves étaient très bas, ni les marchands ni les
maîtres ne se souciaient beaucoup de leur santé. Ces derniers considéraient
qu’ils leur appartenaient jusqu’à la mort, qu’ils pouvaient être maltraités,
violés, vendus ou tués. En Virginie, un quart de ceux importés d’Afrique
sont morts dans la première année de leur arrivée. Lorsqu’ils résistaient à
l’injustice et à l’exploitation, ils étaient fouettés ou pendus par les
propriétaires des plantations.
En Caroline du Sud et en Géorgie, les esclaves cultivaient aussi le riz,
ce qui augmentait les profits. La culture du riz se développa rapidement, et
bientôt, il y eut plus de Noirs que de Blancs en Caroline du Sud. Mais le
travail dans les rizières était beaucoup plus dur que dans les plantations de
tabac et la mortalité était donc plus élevée. Il y a toujours eu des
soulèvements d’esclaves, cependant ces derniers n’étant pas considérés
comme des êtres humains, mais comme un bien mobilier (c’est-à-dire une
chose), leurs révoltes ont toujours été réprimées avec une grande sévérité.

Les Blancs n’étaient pas mus par un plaisir sadique de violence, mais
par la poursuite égoïste du profit sans se soucier de la vie des autres.
« L’esclavage dans les plantations n’est pas né d’une conspiration visant à
dégrader, faire honte, brutaliser ou dégrader le statut social des Noirs,
même si tout cela s’est produit », explique l’historien américain Ira Berlin,
qui a enseigné à l’Université du Maryland. « L’odeur immonde de
l’esclavage ne peut pas masquer le véritable objectif de la captivité
américaine : utiliser le travail du plus grand nombre pour rendre un petit
nombre riche et puissant. » L’avidité et le profit étaient les principes
directeurs de cette pratique. Le noble principe de la Déclaration
109
d’Indépendance, « que tous les hommes sont créés égaux », a été ignoré.

Les propriétaires de plantations s’enrichissent en tirant profit de cette


main-d’œuvre dont ils ne paient pas le travail, et deviennent ainsi la classe
la plus influente politiquement dans les colonies. Afin de maintenir leurs
privilèges et de consolider le système d’exploitation, ils ont obtenu des
postes politiques clés dans la nouvelle république, y compris la fonction
suprême. Le premier Président des États-Unis, George Washington, qui a
occupé la Maison-Blanche de 1789 à 1797, était un esclavagiste. Dans ses
listes d’inventaire méticuleusement tenues, Washington avait inscrit les
noms de ses chevaux bien-aimés ainsi que les noms de ses esclaves.
Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’Indépendance américaine
stipulant que tous les peuples étaient libres et égaux, possédait des centaines
d’Afro-Américains asservis sur son domaine en Virginie alors qu’il était
Président de 1801 à 1809. De même, cet usage était naturel pour le
quatrième Président James Madison (1809-1817) et son successeur James
Monroe (1817-1825) ainsi que pour Andrew Jackson (1829-1837) et le
Président John Tyler (1841-1845), car ils appartenaient à la classe
supérieure.

Il n’y a rien que les propriétaires de plantations blancs aux États-Unis


craignaient plus que les révoltes d’esclaves. Dans les Caraïbes, un
soulèvement contre la puissance coloniale française avait permis la
fondation de la République libre d’Haïti en 1804. Cette nouvelle s’est
répandue aux États-Unis. L’une des rébellions les plus réussies fut menée
par un prédicateur noir nommé Nat Turner en Virginie durant l’été 1831. 75
hommes y ont pris part. Ils ont d’abord assassiné leurs maîtres blancs, puis
se sont déplacés de colonie en colonie armés de haches, de couteaux et de
pioches, tuant près de 60 Blancs avant d’être eux-mêmes exécutés par des
miliciens et un groupe de justiciers blancs. Des centaines d’esclaves ont été
110
assassinés en représailles ; Nat Turner a été pendu.

À l’époque, la conviction était largement répandue que les Blancs et


les Noirs ne pourraient jamais vivre ensemble en paix. Il fut ainsi envisagé
de renvoyer les Noirs en Afrique. Au cours de sa présidence, James Monroe
a préconisé l’établissement en Afrique d’une colonie pour les anciens
esclaves. Lui-même était un esclavagiste de Virginie et non un
abolitionniste, mais il voulait que les affranchis aient au moins la possibilité
d’émigrer vers un État qui leur soit propre. En 1824, la capitale de la
naissante colonie du Liberia fut nommée Monrovia en l’honneur du
Président Monroe. Cependant la plupart des esclaves nés aux États-Unis ne
voulaient pas émigrer vers un pays étranger mais se battre pour leurs droits
civiques dans leur pays de résidence.

L’esclavage aux États-Unis a d’abord été aboli dans les États où il était
peu pratiqué et où l’élite économique n’avait pas besoin d’une main-
d’œuvre bon marché. Le Vermont a été le premier à l’interdire en 1777,
suivi par le Massachusetts, le New Hampshire et d’autres États du nord
comme New York. Cependant, même après l’abolition, les Afro-Américains
ont continué à être discriminés dans le Nord et n’ont en aucun cas été traités
comme des membres égaux de la famille humaine. Ils étaient « des
créatures d’un ordre si modeste qu’elles n’ont aucun droit qu’un Blanc
doive respecter », a statué la Cour suprême en 1858 dans un arrêt très
controversé. Même là où l’esclavage avait été aboli, les Noirs étaient
considérés comme des citoyens de seconde zone, comme dans le système
d’apartheid en Afrique du Sud. Ils n’ont pas été autorisés à voter, à
comparaître en tant que témoins au tribunal, à se marier en dehors de leur
race et à vivre dans des régions où la majorité de la population était
blanche. De nombreux Noirs subsistaient dans une pauvreté extrême, dans
des bidonvilles séparés. Les enfants afro-américains, en particulier, vivaient
avec le risque d’être enlevés, emmenés au Sud et vendus comme
111
esclaves.

GUERRE CIVILE ET ABOLITION DE L’ESCLAVAGE (1865)

Contrairement au Nord, les États du Sud ont catégoriquement rejeté


l’abolition. Les propriétaires de plantations en Virginie, Caroline du Sud,
Géorgie, Alabama, Mississippi et Louisiane avaient de solides raisons pour
cela, car vers 1860, il y avait environ 400 000 esclaves travaillant dans
chacun de ces États. La culture du riz et la production de coton, basées sur
l’esclavage, étaient devenues des industries à forte valeur en capital et
rentables. Lorsque Abraham Lincoln, un opposant déclaré à l’esclavage, fut
élu Président le 6 novembre 1860, les États-Unis étaient dramatiquement
divisés. Les États esclavagistes ont fait sécession et fondé leur propre pays,
qu’ils ont appelé les « États confédérés d’Amérique » (CSA). Lorsque les
milices sudistes ont attaqué la base militaire de Fort Sumter en avril 1861,
le conflit devint inévitable.

Pendant la guerre civile américaine de 1861 à 1865, les troupes des


États du Nord ont combattu ceux du Sud. En tant que commandant en chef
de l’armée, le Président Lincoln a décrété en septembre 1962 que tous les
esclaves des États rebelles devaient être libérés, affaiblissant ainsi le CSA.
Ce fut une conflagration extrêmement sanglante, car les deux camps ont
également attaqué la population civile. En outre, pour la première fois dans
l’histoire de la guerre en Occident, des mines terrestres, des torpilles, des
navires blindés, des mitrailleuses et même le tout premier sous-marin ont
été utilisés. Les combats ont duré cinq ans et ont fait plus de 600 000 morts,
occasionnant plus de victimes américaines que tout autre conflit dans lequel
les USA ont été impliqués depuis lors.

Certains Américains ont protesté contre la guerre civile. « La guerre


est mauvaise, elle était mauvaise hier, elle est mauvaise aujourd’hui et elle
sera mauvaise demain », déclarait l’écrivain Ezra Heywood en 1863. En
tant que membre du modeste mouvement pacifiste américain, Heywood a
fait campagne pour l’abolition de l’esclavage et l’introduction du droit de
vote pour les femmes, et a rejeté la violence par principe. « Le meurtre est
le plus grand crime qu’un homme puisse commettre. Et la guerre, c’est le
meurtre démultiplié par la majorité. Selon quelle éthique un seul homme
est-il un criminel, alors que le grand nombre fait d’eux des héros », a
demandé Heywood, dont la foi est ancrée dans le christianisme.
« L’autodéfense est juste. Mais quelle part d’eux-mêmes peuvent-ils
sauver ? L’être est constitué du corps et de l’âme. S’ils sauvent leur vie par
le péché, ils perdent leur âme. S’ils perdent la vie parce qu’ils sont fidèles à
112
la vérité, ils sauvent leur âme. J’ai choisi d’être fidèle à mon âme. »

Mais la majorité n’a pas écouté le mouvement pour la paix. L’historien


américain Alan Dawley estime que si la guerre civile n’avait pas tué toute
une génération de jeunes hommes, le mouvement ouvrier aurait mené une
action militante contre ses employeurs dans le Nord industrialisé et mené
une lutte de classe. Car en effet, il existait une grande tension entre la riche
classe supérieure et les travailleurs. L’un des employeurs les plus détestés
était le « baron voleur » capitaliste Jay Gould, maître d’un réseau
ferroviaire de 24 000 kilomètres. Gould n’avait que du mépris pour la classe
inférieure et déclarait : « Je peux engager la moitié de la classe ouvrière
113
pour tirer sur l’autre moitié. »

Une fois le conflit terminé, les États sécessionnistes ont rejoint l’Union
et la Confédération fut dissoute. Abraham Lincoln a été réélu Président en
novembre 1964 et dans son discours inaugural pour son second mandat, il a
proclamé son espoir de paix, au sein des États-Unis mais aussi avec le
monde entier. « Prenons soin de ceux qui ont combattu, ainsi que de leurs
veuves et de leurs orphelins », a déclaré Lincoln. « Faisons tout ce qui peut
mener à une paix juste et durable entre nous et avec tous les pays. » Mais il
n’a pas vécu assez longtemps pour voir la paix universelle à laquelle il
aspirait. Le 14 avril 1865, alors qu’il assistait à une pièce de théâtre avec sa
femme à Washington, un sympathisant fanatique du Sud l’a assassiné d’une
114
balle de pistolet dans la nuque.

Après la fin de la guerre civile, avec l’adoption du XIIIe Amendement


à la Constitution en 1865, l’esclavage a été définitivement aboli sur
l’ensemble du territoire national. Il stipulait : « Ni esclavage ni servitude
involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le coupable aura été
dûment condamné, n’existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux
115
soumis à leur juridiction ».

LE KU KLUX KLAN ET LA SUPRÉMATIE BLANCHE

Même après l’abolition, de nombreux anciens esclaves ont continué à


travailler comme journaliers dans les champs de coton et de tabac des États
du Sud. Une stricte ségrégation raciale a été introduite, qui a perduré une
centaine d’années. Les Noirs devaient voyager dans des compartiments
ferroviaires séparés, fréquenter des écoles et des hôpitaux distincts, et
utiliser leurs propres distributeurs d’eau et toilettes publiques. Leurs
installations étaient nettement moins bien équipées que celles des Blancs.
Mais le droit de vote nouvellement introduit par le XVe Amendement leur a
donné la possibilité d’améliorer leur sort. Nombre d’entre eux ont afflué
dans les bureaux de vote, comme ce fut le cas après la suppression de
l’apartheid en Afrique du Sud en 1994. En 1870, l’Afro-Américain Hiram
Revels, originaire du Mississippi, a été le premier sénateur noir à siéger au
Congrès sous les applaudissements.

Les Blancs du Sud craignant pour leur influence ont fondé le Ku Klux
Klan peu après la fin de la guerre civile. Cette organisation raciste a attaqué
des Noirs avant chaque élection et pendant chaque réunion politique, de
manière à les empêcher d’exercer leur droit de vote. Dans les semaines qui
ont précédé l’élection présidentielle de 1868, 2 000 Noirs ont été blessés ou
assassinés par le Ku Klux Klan en Louisiane. « Le message était clair »,
explique le journaliste Eric Hansen : « N’allez pas voter, vous risquez de ne
pas rentrer chez vous ». Dans les décennies qui ont suivi, les Afro-
Américains ont rarement réussi à accéder à de hautes fonctions politiques,
car nombre d’entre eux ne votaient pas, craignant pour leur vie.
Aujourd’hui, le Ku Klux Klan est considéré comme une simple association
de « racistes meurtriers sous des cagoules idiotes », explique Hansen.
« Mais le Klan avait des objectifs politiques clairs, et il les a réalisés. Cela
en fait l’un des groupes terroristes les plus efficaces au monde. Il a aboli la
démocratie pour une certaine partie de la population, sans pour autant
116
détruire la démocratie dans son ensemble. »

Le Ku Klux Klan niait le principe de la famille humaine ; le respect,


dans la vie quotidienne, des droits démocratiques et de l’égalité de tous
quelle que soit la couleur de la peau, lui semblait contre nature. Entre 1920
et 1925, entre trois et six millions d’Américains ont rejoint le Ku Klux
Klan, un parti raciste qui a parfois pris des mesures contre les juifs, les
catholiques et d’autres minorités. Mais la plupart des victimes étaient des
Afro-Américains. À Omaha, dans le Nebraska, Henry Fonda, qui est
devenu une star du cinéma, assista à 14 ans à un lynchage dans l’imprimerie
de son père : « C’est la chose la plus horrible que j’aie jamais vue », a-t-il
déclaré plus tard. « Nous avons fermé l’imprimerie, et nous sommes rentrés
chez nous sans dire un mot. Mes mains étaient moites et j’avais les larmes
aux yeux. Je ne pensais qu’à ce jeune homme noir qui se balançait au bout
117
d’une corde. »

MARTIN LUTHER KING RENFORCE LE MOUVEMENT DES DROITS


CIVIQUES

Ce n’est qu’avec Martin Luther King, le courageux leader du mouvement


des droits civiques, et les lois sur l’égalité des années 1960 que cet état de
chose prit fin. En tant qu’Afro-Américain, le pasteur baptiste a
catégoriquement rejeté l’oppression des Noirs. Il savait de par sa propre
expérience familiale de quoi il parlait ; son grand-père maternel avait été un
fils d’esclaves.
Son célèbre discours I have a dream a été prononcé le 28 août 1963 à
Washington. Il y souligne combien la lutte pour les droits civiques est
importante, mais que ni la violence ni la haine ne doivent entacher ce
combat. « Ne buvons pas à la coupe de l’amertume et de la haine pour
assouvir notre soif », a souligné M. King devant un quart de million de
personnes, dont des Noirs mais aussi des Blancs. « Nous devons toujours
conduire notre lutte dans un haut souci de dignité et de discipline. Nous ne
pouvons pas laisser notre protestation créative dégénérer en violence
physique. Encore et encore, nous devons atteindre ce niveau exalté où nous
opposons à la force physique la force de l’âme. »

Les gens qui l’ont écouté ont été profondément émus. Il y a 100 ans, le
Président Abraham Lincoln a aboli l’esclavage, a déclaré Martin Luther
King lors de son discours, qui s’est tenu, non par hasard, devant le Lincoln
Memorial. Néanmoins, « les Noirs languissent toujours dans les marges de
la société américaine, des exilés dans leur propre terre », a observé King.
Les « mots magnifiques » de la Constitution et de la Déclaration
d’Indépendance, y compris « la promesse que chacun serait assuré de son
droit inaliénable à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur », n’ont
toujours pas été réalisés pour tous aux États-Unis. « Je vous dis
aujourd’hui, mes amis, que malgré les difficultés et les frustrations du
moment, j’ai quand même fait un rêve », a-t-il poursuivi. « C’est un rêve
profondément ancré dans l’idéal américain (…) que cette nation se lève un
jour et vive pleinement la véritable réalité de son credo : «Nous tenons ces
vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés
égaux». » Sous les applaudissements de la foule, King a évoqué le principe
de la famille humaine : « J’ai fait un rêve qu’un jour mes quatre jeunes
enfants vivent dans une nation où ils seront jugés non pas sur la couleur de
118
leur peau mais sur la valeur de leur caractère. »

Martin Luther King a reçu le prix Nobel de la paix en 1964 et est le


représentant le plus connu du mouvement pacifiste américain. « L’Amérique
est devenue le pays le plus riche et le plus puissant du monde », a-t-il
déclaré lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam en 1967 à Los
Angeles. « Mais l’honnêteté m’oblige à admettre que notre puissance nous
a souvent rendus arrogants. Nous avons l’impression qu’avec notre argent
nous pouvons faire tout ce que nous voulons. L’arrogance nous pousse à
croire que nous pouvons donner des leçons aux autres pays, et que nous
n’avons rien à apprendre d’eux ; que nous avons une sorte de mission
divine, messianique en tant que policiers du monde. » Telle fut la critique
acerbe mais justifiée du militant pour la paix. « Une puissance supérieure
implique forcément un danger supérieur, si elle n’est pas accompagnée
d’un développement de l’âme », prévenait King. « Être authentiquement
fort consiste à se servir de la force avec justice. Si nous n’employons pas la
puissance de notre nation de façon raisonnable et avec retenue, elle se
comportera comme l’exprime la formule de John Acton : ‘‘Le pouvoir tend
à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument’’. Notre arrogance
peut devenir notre perte. » Le 4 avril 1968, un an après avoir prononcé ce
discours si clairvoyant, Martin Luther King fut assassiné à Memphis, dans
119
le Tennessee, prétendument par un fou solitaire.

L’esclavage a été aboli aux États-Unis depuis plus de 150 ans. Mais le
racisme n’a pas été complètement vaincu, ni là ni ailleurs. Il est très facile
aux démagogues de diviser la famille humaine en fonction de la race. Après
l’extermination des Indiens, l’exploitation des Afro-Américains est le
deuxième péché originel des États-Unis. Les Afro-Américains n’ont jamais
reçu de compensation financière pour les siècles d’exploitation dont ils ont
*23
fait l’objet.

« L’attribution de ‘‘caractéristiques raciales’’ et l’exclusion qui en


découle n’ont ni commencé ni fini avec les Noirs », explique Toni Morrison,
lauréate afro-américaine du prix Nobel de littérature. « Les caractéristiques
culturelles, les traits physiques ou la religion ont toujours été et continuent
d’être au centre de l’attention lorsque des stratégies de domination et de
pouvoir sont élaborées. » Tant pendant les guerres indiennes que pendant
l’esclavage, le racisme a prévalu parmi les Blancs aux États-Unis, excluant
les Rouges et les Noirs de la famille humaine, et causant beaucoup de
120
souffrances.

*23. NdE : Il convient de préciser que dans de nombreux pays, dont la France, ce furent, non
pas les anciens esclaves libérés, mais leurs propriétaires qui furent dédommagés pour la perte de
leur propriété au moment de l’abolition. Récemment (en février 2018), en Angleterre, le ministère
des Finances dévoilait dans un tweet aussi maladroit que révélateur, que les intérêts sur la somme
de 20 millions de Livres empruntée en 1833 (équivalant à 17 milliards £ actuelles) pour
dédommager les propriétaires anglais avaient fini d’être remboursés par les contribuables… en
2015 (soit 182 ans après contraction de cette dette illégitime). Par ailleurs, les propriétaires
anglais bénéficièrent encore pendant 6 ans du système dit « d’apprentissage » qui obligeaient les
esclaves à travailler aux champs, 45 heures par semaine, sans être payés.
Voir ici : https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/feb/12/treasury-tweet-slavery-
compensate-slave-owners

Pour la France, l’Assemblée nationale vote en avril 1849 la loi sur l’indemnisation des
propriétaires d’esclaves et fixe son montant à près de 124 millions de francs or (l’équivalent de
près de 5 milliards d’euros actuels). La Guadeloupe compte le plus gros effectif d’esclaves
libérés, (87 087). Puis la Martinique (74 447), la Réunion (60 651), la Guyane (12 525), Saint-
Louis du Sénégal (9 800) et Madagascar (3 300). Les tarifs des anciens esclaves varient. Ce sont
ceux de la Réunion qui valent le plus cher : 711 francs. Puis viennent ceux de Guyane (624
francs), de Guadeloupe (469 francs), de Martinique (425 francs), du Sénégal (225 francs) et de
Madagascar (69 francs).
5.

L’Amérique du Nord ne suffit pas

Après sa Déclaration d’Indépendance en 1776, l’État américain, encore


jeune, avait conquis en 100 ans seulement toute la zone située entre les
océans Atlantique et Pacifique, entre le Canada au nord et le Mexique au
sud, en chassant ou en tuant les Indiens qui y vivaient et en prenant de
vastes étendues à l’État voisin du Mexique. Mais cela n’a pas suffi aux
États-Unis. De riches hommes d’affaires et politiciens ont cherché à
conquérir davantage de territoires. Leurs yeux se sont tournés vers
l’archipel d’Hawaï dans le Pacifique, les îles de Cuba et de Porto Rico dans
les Caraïbes, et les Philippines au sud de la Chine. En 1823, avec la
Doctrine Monroe, les USA avaient interdit aux Européens d’intervenir dans
les Amériques (du Nord et du Sud), en promettant de ne pas le faire en
Europe. Lorsqu’ils ont réalisé que l’Espagne, la puissance coloniale
européenne qui à l’époque dominait Cuba et les Philippines, montrait des
faiblesses, Washington a décidé d’évincer Madrid. « Les usines américaines
produisent plus que ce que le peuple américain peut utiliser, le sol
américain produit plus qu’il ne peut consommer », déclarait en 1897 le
sénateur de l’Indiana Albert Beveridge, « Le destin a déterminé notre
121
politique. Le commerce mondial doit être et sera le nôtre. »

L’EXPLOSION DU MAINE EN 1898


Lorsqu’en 1895 une rébellion a éclaté à Cuba opposant la population locale
à la puissance coloniale espagnole, qui exploitait le pays depuis des siècles,
les États-Unis ont attisé les tensions et fourni des armes aux insurgés. La
Maison-Blanche voulait la guerre, et l’opinion publique fut manipulée par
la propagande de guerre. Les patrons de presse William R. Hearst (New
York Journal) et Joseph Pulitzer (New York World) ont mené la campagne
de diffamation. Hearst envoya le dessinateur Frederic Remington à La
Havane. « Rien à signaler. Tout est calme. Il n’y a pas de guerre ici.
J’aimerais rentrer chez moi », télégraphia Remington à Hearst depuis Cuba.
Hearst répondit : « Restez. Vous fournissez les images, et je fournirai la
122
guerre. »

Pour effrayer leurs lecteurs, les journaux New York Journal et New
York World leur ont ainsi conté les récits d’atrocités espagnoles inventées et
exagérées contre la population cubaine : « Du sang dans les rues, du sang
dans les champs, du sang sur le pas des portes, du sang, du sang, du sang,
du sang ! N’y a-t-il pas de gens assez sages, assez courageux pour aider ce
pays ensanglanté ? », écrivaient les bellicistes. Hearst savait que dans la
propagande de guerre, il n’est pas décisif de savoir si quelque chose est
vrai, mais seulement que cela doit être constamment répété à la population
123
par de nombreux médias.

Il ne manquait plus qu’un incident dramatique, et il s’est produit


rapidement. Le 25 janvier 1898, le navire de guerre américain USS Maine
entre dans le port de La Havane et y jette l’ancre, malgré les protestations
espagnoles. Pour éviter d’être catalogué comme agresseur, le commandant
du bateau a interdit à son équipage de descendre à terre et de fouler le sol
cubain. Étant donné la situation tendue, beaucoup pensaient que ce n’était
pas une bonne idée d’envoyer un navire de guerre à Cuba. Le sénateur
républicain de l’Ohio Mark Hanna a critiqué l’envoi du Maine à La Havane
estimant que cela revenait à « jeter pour le plaisir une allumette dans un
124
puits de pétrole ».

Dans la nuit tropicale du 15 février 1898, alors que le thermomètre


indiquait plus de 38 degrés, l’USS Maine a explosé à son mouillage dans le
port, provoquant la mort de 266 Américains, (238 matelots et 28 Marines).
Cela a provoqué un véritable choc aux États-Unis, où la colère le disputait à
la tristesse. En bon foudre de guerre, Hearst a immédiatement accusé
l’Espagne sans la moindre preuve et publié un dessin du navire détruit dans
le New York Journal le 20 février, avec le titre : « Voilà à quoi ressemble le
Maine, détruit dans le port de La Havane, détruit par la trahison
espagnole ». C’était un mensonge. Mais Hearst ne s’est pas soucié d’un tel
détail. Il savait que la psyché humaine, surtout dans les jours qui suivent
une catastrophe, est très réceptive aux explications et les accepte comme
vérité sans autre examen si elles semblent plausibles et sont souvent
répétées. Avec Josef Pulitzer, Hearst a inventé le très accrocheur cri de
guerre « Remember the Maine – to hell with Spain » (Souvenez-vous du
Maine – au diable l’Espagne). Cette formule était facile à retenir parce
qu’elle rime en anglais et que les gens qui ne savaient pas lire s’en
125
souvenaient aussi.

Dans le mois qui a suivi, après que les journaux avaient déjà accusé
l’Espagne, une équipe d’experts de la Marine américaine a affirmé que la
cause du désastre était une attaque terroriste, une mine ayant explosé sous le
navire. Les Espagnols ont clamé leur innocence et fait tout leur possible
pour éviter une guerre ; leurs experts – qui n’avaient pas été autorisés à
inspecter le navire – ont estimé que l’explosion provenait de l’intérieur. Une
inspection minutieuse du bâtiment détruit et de l’aspect des tôles permettrait
de déterminer avec certitude si la déflagration s’était produite à l’intérieur
ou à l’extérieur du navire. Pour clarifier cette question cruciale, Madrid a
proposé qu’un groupe impartial enquête. Mais les États-Unis ont refusé : ils
ne voulaient pas d’une investigation indépendante.

Les journaux étaient alors le principal moyen de diffusion de la


propagande de guerre à cette époque. Les smartphones, l’Internet ou la
télévision n’existaient pas encore. La plupart des journalistes ne pouvaient
pas se permettre d’avoir leur propre opinion, mais devaient suivre la ligne
éditoriale, c’est-à-dire l’orientation politique et idéologique des
propriétaires de presse, comme John Swinton, qui écrivait pour le New York
Tribune, l’expliqua dans un discours d’une remarquable franchise prononcé
à New York le 12 avril 1883 : « Il n’existe pas de presse indépendante en
Amérique, sauf dans les petites villes de campagne. Vous le savez et je le
sais. Pas un seul d’entre vous n’ose exprimer son opinion sincère. Et si
vous l’aviez fait, vous saviez d’avance qu’elle ne serait pas imprimée. »
Swinton était membre du mouvement ouvrier et il s’adressait, non aux
riches propriétaires des médias mais à des confrères relativement pauvres
comme lui-même. « Celui qui serait assez fou pour écrire des opinions
honnêtes serait à la rue à la recherche d’un nouvel emploi. Le métier de
journaliste à New York consiste à déformer la vérité, à mentir sans
ménagement, à pervertir, à vilipender, à se prosterner aux pieds de
Mammon et à vendre son propre pays et son peuple pour son pain
quotidien. Vous le savez tout comme moi. Quelle absurdité de porter un
toast à ‘‘l’indépendance de la presse’’ ! Nous sommes les outils et les
serviteurs des hommes riches en coulisses. Nous sommes des pantins. Ils
tirent les ficelles et nous dansons. Notre temps, nos talents, nos vies, nos
opportunités sont tous la propriété d’autres hommes. Nous sommes des
126
prostituées intellectuelles. »

LA CONQUÊTE DE CUBA ET DE PORTO RICO EN 1898

Le fait que les journaux et leurs articles mensongers aient enflammé


l’opinion publique et le Congrès répondait tout à fait au souhait du
Président républicain William McKinley, qui occupa la Maison-Blanche de
1897 à 1901. Selon la Constitution américaine, seul le Congrès peut
déclarer la guerre. Le 11 avril 1898, McKinley lui demanda, dans un
discours dramatique, la permission d’intervenir à Cuba. Le 19 avril, le
Sénat et la Chambre des représentants adoptèrent conjointement une
résolution appelant l’Espagne à se retirer de Cuba et autorisant le Président
à utiliser tous les moyens militaires nécessaires pour assurer l’indépendance
de l’île. En réponse, l’Espagne déclara la guerre aux États-Unis le 24 avril.
Le belliciste William Hearst, du New York Journal, a demandé avec
127
complaisance : « Comment trouvez-vous la guerre du Journal ? »

McKinley ne voulait pas laisser Cuba aux rebelles qui luttaient pour
leur indépendance. Il cherchait plutôt à établir la prédominance des USA
sur Cuba et sur l’île caribéenne de Porto Rico Les « droits inaliénables »
énoncés dans la Déclaration d’Indépendance américaine, y compris le droit
à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur, ne s’appliquaient pas à la
lutte des insulaires pour leur propre liberté. C’est la première guerre que les
États-Unis ont menée en dehors de leur territoire. McKinley déclara qu’il
serait « bénéfique pour l’armée américaine que l’Armée et la Marine
128
puissent faire leurs preuves dans une véritable intervention ».

Les navires de guerre américains avaient bloqué tous les ports cubains
dès le 22 avril 1898, coupant les routes d’approvisionnement. En juin, les
troupes US ont débarqué à Cuba et commencé à combattre les Espagnols.
Ces derniers ont perdu toute leur flotte atlantique dans la bataille navale de
Santiago de Cuba, le 3 juillet : ainsi privés d’approvisionnement, ils ont
rapidement été vaincus. Le 25 juillet, des soldats américains ont également
débarqué sur l’île de Porto Rico, contrôlée par l’Espagne et ont remporté
une victoire rapide : après seulement trois mois et 550 morts du côté
américain, la guerre hispano-américaine était terminée. Le 10 décembre, les
deux belligérants signaient un traité de paix à Paris, selon lequel Cuba et
Porto Rico devenaient officiellement indépendants et passaient de fait sous
l’influence des États-Unis. Après cette humiliation, l’ambiance à Madrid
était morose. À Washington au contraire, régnait la joie. Le secrétaire d’État
129
américain John Hay parla d’une « splendide petite guerre ».

À Cuba, les rebelles n’ont pas réussi à prendre en main l’économie et


la politique après la libération du pouvoir colonial espagnol. En coopération
avec une petite classe supérieure, les investisseurs américains ont contrôlé
les plantations de sucre, les mines, le réseau téléphonique et la production
d’énergie. La société américaine United Fruit Company a obtenu 800 000
hectares de terres pour la culture de la canne à sucre. Le 2 mars 1901, le
Congrès américain a adopté l’amendement Platt, qui faisait de l’île un
« protectorat » des États-Unis, même si ceux-ci réfutaient le terme de
« colonie », correspondant pourtant à la réalité. Les Cubains ont été
contraints de leur céder un morceau de terre dans le sud-est de l’île où la
Marine US a établi la tristement célèbre base navale de Guantanamo Bay,
qui existe encore aujourd’hui contre la volonté du gouvernement cubain.

Porto Rico a été déclaré territoire des États-Unis par la loi Jones-
Shafroth en 1917 et l’est encore aujourd’hui. Là aussi, ils n’ont pas voulu
parler de colonie. Ce n’est pas non plus un État américain comme l’Alaska
ou Hawaï : le dollar a été introduit comme monnaie nationale, tous les
Portoricains ont reçu la citoyenneté des États-Unis, mais ils n’ont pas le
droit de vote aux élections présidentielles, tout comme le seul délégué de
l’île à la Chambre des représentants du Congrès à Washington. « La plupart
des gens dans ce pays, même les plus instruits, ne savent rien ou presque de
nos possessions à l’étranger », note un rapport américain sur la Seconde
Guerre mondiale. « En fait, ils ne savent même pas que nous avons de tels
biens à l’étranger. Ils pensent que seuls les étrangers comme les
Britanniques ont un ‘‘empire’’. Les Américains sont donc parfois surpris
130
d’entendre que nous aussi en avons un. »

Après les Anglais, les USA avaient donc vaincu l’Espagne, autre
grande puissance européenne à l’époque. Mais tous les Américains n’ont
pas été satisfaits de cette évolution. « L’Espagne a été la première, et
pendant longtemps, la plus grande puissance impériale de l’histoire
moderne », a souligné le sociologue William G. Sumner, qui fut professeur
à l’université de Yale, après la brève guerre hispano-américaine. Les États-
Unis ont toujours résisté à la domination impériale et défendu la liberté et
l’autodétermination. Mais l’année 1898 a été « un grand tournant » dans
leur histoire, a reconnu à juste titre Sumner, car il devenait maintenant
évident qu’ils soutenaient également l’expansion et l’impérialisme et qu’ils
envahissaient des îles étrangères qui n’appartenaient manifestement pas à
131
leur territoire.

Sumner a averti ses compatriotes qu’avec la conquête de Cuba, les


USA avaient adopté les pires traits des impérialistes européens. « Nous
avons peut-être battu les Espagnols dans le conflit militaire, mais nous
risquons d’être conquis par eux en termes d’idées et d’approches », a-t-il
prévenu. Quiconque étudie l’histoire coloniale de l’Angleterre, de
l’Espagne et de la France constatera que ces pays sont « détestés dans le
monde entier ». Les États-Unis commettraient maintenant la même erreur
en occupant d’autres pays et en y régissant la vie des habitants. « Nous
croyons que ce que nous aimons, faisons et pensons être bon est une
bénédiction pour les Cubains et les Philippins. Mais ce n’est évidemment
pas vrai. Ils détestent nos façons et rejettent nos idées. Ils préfèrent leurs
propres manières. Et si nous agissons comme des monarques parmi eux,
cela créera des tensions sociales. » Il a souligné qu’il était honteux pour les
USA d’avoir abandonné les principes d’égalité et de liberté énoncés dans la
Déclaration d’Indépendance, qui les avaient autrefois guidés dans leur lutte
132
contre l’Empire britannique.

Ce n’est qu’en 1911, 13 ans après la fin de la guerre hispano-


américaine, que l’épave de l’USS Maine a été renflouée et examinée.
L’éminent industriel américain Edward Atkinson est arrivé à la conclusion
que les effets conjugués du gaz et de l’électricité avaient effectivement
détruit le navire de l’intérieur – comme le soupçonnaient les Espagnols –
ceux-ci n’avaient donc absolument rien à voir avec le naufrage. Comme
l’incident du Rio Grande, qui avait déclenché le conflit avec le Mexique en
133
1846, la guerre de 1898 a également commencé par un mensonge.

En 1976, une enquête officielle de la Marine américaine, menée par


l’amiral Hyman Rickover, a confirmé que les déchirures de la coque étaient
orientées vers l’extérieur et que l’explosion s’était produite à l’intérieur de
l’USS Maine. La seule chose qui restait inexpliquée était ce qui avait causé
la déflagration. Les navires à vapeur transportaient du charbon. Selon la
thèse de l’amiral Rickover, un feu couvant non découvert dans la soute à
charbon pourrait avoir causé la catastrophe. La combustion de la houille a
pu chauffer la cloison d’acier de la réserve à munitions adjacente, à tel point
134
que la poudre et les explosifs qui y étaient stockés ont détoné.

L’amiral Rickover a donc supposé qu’un malheureux accident s’est


produit à l’intérieur du navire exactement au moment où les États-Unis
étaient sur le point de déclencher une guerre contre l’Espagne. Cependant,
un crime prémédité est également concevable, dans lequel l’incendie de la
soute à charbon de l’USS Maine a été délibérément provoqué pour créer une
explosion. Car les bellicistes américains savaient que la mort de 266 de
leurs marins susciterait une vive émotion au sein de la population
américaine. Une telle thèse ne peut être prouvée. Et pour beaucoup, il est
impensable que le gouvernement tue ses propres soldats pour entamer un
conflit. Mais quiconque s’intéresse à la politique internationale depuis
longtemps ne peut malheureusement pas catégoriquement exclure un tel
comportement criminel de la part de hauts responsables politiques et
militaires.
Les sources historiques disponibles aujourd’hui prouvent qu’en 1962 à
Washington, le général Lyman Lemnitzer a conçu un plan top secret appelé
*24
« Opération Northwoods » qui proposait de couler un navire américain
au large de Cuba pour y organiser une guerre. « Nous pourrions faire
exploser un bateau dans la baie de Guantanamo et en accuser Cuba […]
L’énumération des victimes dans les journaux américains provoquerait une
vague d’indignation nationale très utile », expliquait Lemnitzer, chef de
l’état-major interarmées et plus haut officier du Pentagone. Ce plan secret
n’a pas été accepté par le Président John F. Kennedy et n’a donc pas été mis
en œuvre. L’opération Northwoods montre néanmoins qu’un belliciste est
toujours convaincu que l’on peut utiliser la violence et le mensonge pour
parvenir à ses fins. Le principe de la famille humaine, selon lequel toute vie
135
est sacrée, lui est totalement étranger.

LE COUP D’ÉTAT À HAWAÏ EN 1893

Hawaï, paradis au centre du Pacifique, est connu pour ses plages, ses
vagues, ses eaux vert émeraude, ses cocotiers et ses volcans. Cet Éden est
situé à environ 3 700 kilomètres des côtes américaines. Washington
s’intéressait moins à sa somptueuse nature, qu’à sa situation stratégique. À
l’époque, la Chine représentait un marché important pour les navires
marchands américains et, sur le trajet depuis la côte Ouest des États-Unis à
travers le Pacifique, l’archipel était un endroit précieux où les bateaux
pouvaient faire escale. Après l’arrivée des missionnaires et des baleiniers,
les investisseurs américains ont commencé à y cultiver la canne à sucre et
l’ananas dans les années 1830. Les États-Unis sont convenus d’importer les
produits hawaïens sans droits de douane, ce qui a entraîné une
augmentation significative des exportations vers les USA.

Pour les autochtones, l’arrivée des Blancs a été une catastrophe à cause
des maladies qu’ils ont apportées avec eux. La population indigène est
passée d’environ 400 000 à près de 60 000 en 1870, et beaucoup ont perdu
leurs terres et ont dû travailler dans des exploitations appartenant à des
employeurs blancs. Les Chinois, les Japonais et les Portugais ont également
immigré et travaillé dans les plantations pour des salaires de misère. La
reine Liliuokalani, qui fut la dernière souveraine de l’archipel, a observé
cette évolution avec inquiétude et a essayé de trouver un équilibre entre les
intérêts des indigènes et des immigrants. « Liliuokalani est une figure
symbolique pour de nombreux Hawaïens. Elle a été la première reine au
pouvoir, elle s’est battue pour l’indépendance et la préservation de la
culture hawaïenne, elle s’est battue pour davantage de liberté pour les filles
et les femmes, et a écrit plus de 200 chansons », rappelle le Frankfurter
Allgemeine Zeitung. Monarque populaire, elle a été renversée par les États-
136
Unis.

Les citoyens américains qui vivaient à Hawaï en tant que riches


propriétaires de plantations d’ananas et de canne à sucre ont fait campagne
pour renverser la monarchie. Soutenus par le diplomate John Stevens, ils
ont appelé l’armée américaine à l’aide et le 17 janvier 1893, un coup d’État
a eu lieu. Le navire de guerre USS Boston a débarqué à Honolulu et un petit
groupe de 162 Marines a défilé dans la ville avec canons et fusils. La reine
surveillait les envahisseurs. Elle aurait pu leur opposer des Hawaïens bien
plus armés, mais elle s’est abstenue d’un affrontement pour éviter un bain
de sang. Elle savait qu’un incident violent aurait servi de prétexte à
Washington pour envoyer plus de soldats.

La conquête silencieuse d’Hawaï n’est pas passée inaperçue. Le


Président Grover Cleveland du Parti démocrate, qui prit ses fonctions après
le coup d’État, le 4 mars 1893, l’a condamné dans son discours sur l’état de
l’Union prononcé devant les deux chambres du Congrès le 18 décembre. Ce
coup de force était injustifiable et honteux pour l’honneur national des
États-Unis. « Le gouvernement légitime d’Hawaï a été renversé sans qu’un
coup de feu ait été tiré ou qu’une épée ait été dégainée », a déclaré le
Président Cleveland. « Par un acte de guerre, soutenu par un représentant
du gouvernement américain mais sans l’approbation du Congrès, le
gouvernement d’un pays faible mais ami a été renversé. » Cleveland, qui
avait été shérif dans l’État de New York avant son élection à la Maison-
Blanche, a renvoyé le diplomate John Stevens, qui avait participé au coup
d’État. « Une grande injustice a été commise », a déclaré le Président
Cleveland. « Parce que les droits des personnes concernées ont été violés,
137
nous devrions travailler à restaurer la monarchie à Hawaï. »
Mais à Hawaï les nouveaux maîtres s’en sont bien gardés. Ils ont
proclamé la République et le juriste Sanford Dole en est devenu le premier
(et l’unique) Président, sans consultation populaire. Les putschistes ont
adopté une nouvelle Constitution qui ne permettait qu’à un petit nombre de
locaux et à aucun Asiatique de voter ou d’occuper un poste officiel. En
outre, toute personne souhaitant devenir électeur devait préalablement
prêter serment de ne pas soutenir la réintroduction de la monarchie. Les
partisans de la royauté ont tenté de sauver l’indépendance et de ramener la
reine Liliuokalani au pouvoir. Mais la rébellion a échoué. La reine a été
arrêtée le 16 janvier 1895, condamnée pour trahison par les putschistes et
emprisonnée au palais Iolani à Honolulu.

James Dole, un cousin de Sanford Dole, a fondé la Hawaïan Pinapple


Company en 1901 et a imprimé le nom « Dole » en lettres rouges sur toutes
les conserves d’ananas et les emballages de jus d’ananas, qu’il exportait
avec succès et profit. La société Dole, dont le siège social est en Californie,
existe toujours aujourd’hui et est l’un des plus grands producteurs de
bananes et d’ananas, cultivés en Amérique latine, en Thaïlande, aux
Philippines et à Hawaï. Des accusations selon lesquelles la société exploite
les travailleurs des plantations et utilise des pesticides dangereux se sont
138
répétées au fil du temps.

Le Président Cleveland, qui n’a pas sollicité un troisième mandat, a été


remplacé par le républicain William McKinley le 4 mars 1897. McKinley
était un impérialiste. Après avoir déclaré la guerre à la puissance coloniale
espagnole, les USA ont combattu non seulement à Cuba et à Porto Rico,
mais aussi aux Philippines, de l’autre côté du Pacifique. L’archipel est donc
devenu indispensable en tant que base militaire américaine. « Nous avons
besoin d’Hawaï autant que nous avons besoin de la Californie, et même
plus », a déclaré McKinley, « c’est notre destinée manifeste ». Le Président
a affirmé avec conviction que les États-Unis avaient un mandat divin pour
s’étendre et démontrer au reste du monde le mode de vie d’une société libre
139
et pieuse.

Sur la suggestion du Président McKinley, Hawaï a été annexé le


7 juillet 1898 par une déclaration commune du Sénat et de la Chambre des
représentants. Le royaume insulaire a été intégré d’un trait de plume sans
tirer un seul coup de feu. Au-dessus de la résidence royale, le drapeau
hawaïen fut abaissé, puis la bannière étoilée hissée. Le putschiste Sanford
Dole est devenu le premier gouverneur de la « colonie », (Hawaï était
désormais officiellement un territoire américain). La langue autochtone a
été remplacée par l’anglais. L’impérialiste McKinley avait ainsi soutenu le
coup d’État que son prédécesseur, Grover Cleveland, avait condamné.

Comme à Cuba auparavant, une base militaire de la marine américaine


a également été établie à Hawaï : Pearl Harbor, sur l’île d’O’ahu, a servi
dans le conflit alors en cours contre les Philippines. Pendant la Seconde
Guerre mondiale, elle est devenue la base militaire américaine la plus
célèbre du monde lorsque l’attaque japonaise provoqua un choc immense
aux États-Unis et conduisit à l’entrée en guerre du pays. Hawaï est devenu
le 50e État en 1959 seulement. L’injustice faite au royaume par l’annexion
est restée longtemps taboue. Ce n’est que le 23 novembre 1993 que le
Président Bill Clinton a signé une résolution dans laquelle le Congrès
« s’excuse pour le renversement du Royaume d’Hawaï (…) et la privation
140
du droit des Hawaïens à l’autodétermination ».

LA CONQUÊTE DES PHILIPPINES EN 1898

En même temps que les guerres de Cuba et de Porto Rico, les États-Unis
ont également attaqué l’Espagne, dans l’archipel des Philippines. Il est
évident que dans ce cas, on ne peut pas parler de défense ni de
revendication de territoire frontalier : Manille, la capitale, se trouve à
13 000 kilomètres de Washington. Mais pour le Président impérialiste
William McKinley, aucune distance n’était trop grande. Il a envoyé
combattre l’amiral George Dewey, qui réussit à anéantir la flotte ibérique en
7 heures dans la baie de Manille le 1er mai 1898, ne perdant qu’un seul
marin. Aux États-Unis, un commentateur anti-impérialiste a résumé
l’exploit avec justesse : « Dewey a pris Manille, perdant un homme et tous
141
nos principes ».
Les rebelles philippins ont tout d’abord commis la même erreur que les
Cubains, en considérant les Américains comme des alliés ; ils ont compris
trop tard que leurs territoires jadis contrôlés par Madrid ne recouvreraient
pas l’indépendance. Le traité de Paris, le 10 décembre 1898, scella la
défaite de l’Espagne. Ni les rebelles de Cuba ni ceux des Philippines n’ont
été autorisés à prendre part aux négociations de paix, ce qui montre
clairement qu’il n’a jamais été question de leur liberté ou de leur opinion.
Les États-Unis se sont ainsi emparés, des îles de Cuba et de Porto Rico dans
les Caraïbes ainsi que des Philippines et de Guam dans le Pacifique, ne
déboursant pour cela que 20 millions de dollars US. Guam est encore
aujourd’hui une colonie des États-Unis. Ses habitants sont des citoyens de
seconde zone et ne sont pas autorisés à participer aux élections
présidentielles américaines, leur délégué à la Chambre des représentants n’a
pas le droit de vote. L’armée américaine a pris possession de l’île et exploite
la base aérienne d’Andersen sans se soucier des autochtones ou de
142
l’environnement.

#10. 1898 : Hawaï, Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines sont conquis par les États-Unis.

Alors que la guerre dans les Caraïbes et en Asie se poursuivait, la


Ligue anti-impérialiste, dont l’écrivain Mark Twain faisait partie, fut fondée
à Boston le 15 juillet 1898, et critiqua fortement ces interventions. « Moins
d’un Américain sur 500 savait, il y a quelques mois, où se trouvaient les
Philippines », a protesté Henry Van Dyke. « Comment pouvons-nous
simplement abandonner les principes pour lesquels nos pères se sont battus
et sont morts ? » Les militants de la paix ont rappelé que les gouvernements
« tirent la légitimité de leur violence du consentement des gouvernés », et
c’est précisément ce principe qui est actuellement violé par les États-Unis à
Cuba, à Porto Rico, à Guam et aux Philippines. « Quand l’impérialisme
entre par la porte, la démocratie s’envole par la fenêtre », a prévenu Van
Dyke. « Une démocratie impérialiste est un oxymore, comme une religion
143
athée ou un silence assourdissant. »

Malgré ses protestations, le mouvement pacifiste n’a eu aucune


influence sur le déroulement de la guerre. Les intérêts économiques étaient
plus forts et les investisseurs américains n’avaient aucun intérêt à renoncer
à leur nouvelle colonie philippine. Des plantations d’ananas et d’autres
grandes monocultures ont été établies sur l’île de Mindanao. Mais la
population ne voulait pas se soumettre et se rebella sous la direction de son
chef Emilio Aguinaldo en février 1899. McKinley ordonna à l’armée
américaine d’écraser le soulèvement et de convertir les Philippins au
christianisme sans pour autant leur reconnaître les « droits inaliénables »
énoncés dans la Déclaration d’Indépendance. Les Américains blancs
estimaient que les Philippins étaient des êtres inférieurs. William H. Taft,
gouverneur général de l’archipel, a appelé les insurgés « nos petits frères
144
bruns ».

Plus de 70 000 soldats américains ont débarqué aux Philippines et ont


impitoyablement attaqué la population locale parce qu’ils ne la
considéraient pas comme une composante de la famille humaine, mais
plutôt comme une « sous-personne » ou un animal. « Chacun d’entre nous
voulait tuer des nègres », a écrit un soldat américain. « Tirer sur des gens
est bien mieux que la chasse aux lapins. » Cette expédition extrêmement
brutale, a duré de 1899 à 1902 et s’est terminée par l’écrasement du
mouvement indépendantiste. Plus de 20 000 rebelles et 4 000 soldats
américains ont été tués. En outre, au moins 200 000 civils ont perdu la vie,
145
dont beaucoup à cause du choléra.
Les lecteurs de journaux aux États-Unis ont été peu informés des
atrocités commises par leur armée aux Philippines. En novembre 1901, le
Philadelphia Ledger publiait un article sur le conflit : « La guerre actuelle
n’est pas une production d’opéra sans effusion de sang, nos troupes sont
impitoyables, elles ont tué des hommes, des femmes, des enfants, des
prisonniers, des agitateurs actifs et des personnes suspectes, de dix ans et
plus. L’idée de base était que les Philippins ne sont guère meilleurs que des
chiens. (…) Nos soldats ont fait ingurgiter de l’eau salée à des hommes
pour les faire parler, ils ont capturé des gens qui se rendaient pacifiquement
avec les mains au-dessus de la tête, et les ont abattus une heure plus tard,
sans avoir la moindre preuve qu’ils étaient des agitateurs, puis les ont jetés
146
à l’eau pour dissuader ceux qui les trouveraient. »

William Bryan, représentant du Nebraska au Congrès qui a ensuite été


secrétaire d’État sous la présidence Wilson, a fermement rejeté cette
domination brutale. « Si nous poursuivons des politiques impériales, nous
devons nécessairement avoir une grande armée », a déclaré Bryan. Avant la
guerre avec l’Espagne, les États-Unis ne disposaient que de 25 000 soldats,
mais le Président McKinley a quadruplé les effectifs. « L’état d’esprit qui
justifie l’annexion forcée de l’archipel philippin tolérera également la
conquête d’autres îles et l’assujettissement d’autres peuples », a prédit
Bryan avec justesse. « Avec de telles campagnes, nous pouvons nous
attendre à ce que notre complexe militaire s’agrandisse. » Mais cela
changerait fondamentalement la nature des États-Unis. « Ceux qui veulent
que notre nation se développe en tant qu’empire ne devraient pas seulement
considérer l’impact de l’impérialisme sur les Philippins mais aussi son
impact sur notre propre nation. (…) Nous ne pouvons pas nier le principe
d’un gouvernement indépendant aux Philippines sans l’affaiblir ici chez
147
nous », a sagement prévenu Bryan. Mais son avertissement a été ignoré.

Avec la conquête de Cuba, de Porto Rico, des Philippines, de Guam et


d’Hawaï, les États-Unis sont de facto devenus une puissance coloniale. Au
sommet de sa popularité, McKinley a été abattu le 6 septembre 1901 par un
anarchiste qui a cité les atrocités américaines aux Philippines pour
expliquer son acte. Quelques jours plus tard, le Président succombait à ses
blessures et l’assassin fut condamné à la chaise électrique. Mais le cours
impérial des USA n’a pas été modifié par cet événement. Le Vice-président
Theodore Roosevelt, un impérialiste encore plus radical a pris la barre et
poursuivi les politiques expansionnistes de son prédécesseur. « Nous
jouerons notre rôle dans la mission de notre race protégée par Dieu pour
civiliser la Terre », a proclamé le sénateur républicain de l’Indiana Albert
Beveridge. « Où trouverons-nous les clients pour nos produits ? Les
148
Philippines nous fourniront un seuil aux portes de l’Orient. »

AVERTISSEMENT DU GÉNÉRAL SMEDLEY BUTLER

Smedley Butler avait quitté l’école à l’âge de 16 ans pour rejoindre les
Marines. Butler a d’abord combattu à Cuba, puis a été envoyé aux
Philippines comme officier en 1899 à l’âge de 18 ans. Lors de sa première
mission de combat, il y a mené 300 soldats américains pour reprendre une
ville aux insurgés. Il a ensuite combattu en Chine, au Mexique, à Haïti et
dans d’autres pays. Au cours de sa carrière militaire, il a reçu à deux
reprises la Médaille d’honneur, la plus haute distinction militaire
américaine. En 1931, Butler démissionne des Marines avec le grade de
149
général de division.

Retraité en 1935, il a publié un livre remarquable dans lequel il déclare


ouvertement que la guerre est un « crime organisé » et que les guerres
américaines ont toujours servi les intérêts économiques des États-Unis et
des super-riches. Le général Butler est un « insider », un lanceur d’alerte, et
même si son analyse date de plus de 80 ans, rien n’a changé à cet égard.
« La guerre n’est qu’une escroquerie », a-t-il analysé. « Je crois qu’il est
juste de décrire le racket comme quelque chose qui n’est pas ce qu’il
semble être pour la majorité des gens. Seul un petit groupe interne sait de
quoi il s’agit. Il est mené au profit d’un très petit nombre de personnes, et
aux dépens des masses. Quelques-uns gagnent beaucoup d’argent grâce
aux guerres. » Butler savait que la cupidité pousse les investisseurs à
vouloir toujours davantage de profits. « Le problème de l’Amérique est que
quand le dollar ne rapporte que 6 % ici, il s’agite et part au-delà des mers
chercher 100 %. Ensuite, le drapeau suit le dollar et les soldats suivent le
150
drapeau. »
Les conflits sont déclenchés pour protéger les investissements et
obtenir le meilleur rendement possible, et servent à satisfaire la cupidité
d’un petit groupe. Les soldats eux-mêmes paient souvent de leur vie ou sont
traumatisés après avoir tué d’autres personnes. « Je ne ferai plus jamais la
guerre comme auparavant pour protéger les intérêts douteux de quelques
banquiers », a expliqué Butler. « Il n’y a pas une seule astuce dans
l’arsenal des magouilles que le gang militaire ne connaisse pas. Il a ses
informateurs qui désignent les ennemis, ses hommes de main pour les
détruire, ses cerveaux pour planifier les préparatifs de guerre, et il a un
grand patron, le capitalisme supranational. Il peut sembler étrange que
moi, un militaire, j’ose faire une telle comparaison. La vérité m’y oblige.
J’ai passé 33 ans et 4 mois dans le service actif en tant que membre de la
force armée la plus mobile de notre pays — le corps des Marines. J’ai servi
dans tous les grades d’officier, de celui de sous-lieutenant à celui de
général de division. Et, pendant cette période, j’ai passé le plus clair de
mon temps à servir le grand capital, Wall Street et les banquiers, comme
homme de main de haut vol. En bref, j’ai été un racketteur, un gangster à la
solde du capitalisme. Je soupçonnais alors que je faisais partie du racket.
Aujourd’hui, j’en suis sûr. »

Évidemment, tous les soldats ne savent pas qu’ils servent l’aristocratie


financière. Au contraire, de nombreux officiers sont trompés par de belles
paroles comme « nation », « liberté » ou « démocratie ». Ils se demandent
trop rarement qui a un intérêt dans la guerre pour laquelle ils se battent.
C’est ce qui est arrivé à Smedley Butler. « Comme tous les membres de
l’institution militaire, je n’ai jamais pensé par moi-même avant de quitter le
service », se souvient-il. « Mes facultés mentales sont restées en suspens
pendant que j’obéissais aux ordres de mes supérieurs. C’est typique de tous
les militaires. » Les dirigeants, c’est-à-dire l’aristocratie financière
gangrénée par la cupidité, mais aussi les soldats et les officiers doivent être
sans état d’âme et agir sans scrupules. Car dès qu’ils laissent libre cours à
leur conscience, leur compassion pour les personnes et les cultures
étrangères se réveille et se développe, et dès lors qu’ils les reconnaissent
comme membres de la famille humaine, ils sont perdus pour les structures
qui exigent une obéissance aveugle et le meurtre de leurs semblables.
En Europe, les critiques justifiées des guerres américaines sont parfois
rejetées sous l’accusation d’« anti-américanisme ». Mais ce terme est
imprécis et devrait être évité. Car l’Amérique est un double continent,
composé de tous les pays de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud,
une myriade de nations, d’histoires, de cultures et de peuples très différents.
Si les USA font la guerre au Nicaragua, il s’agit bien d’un conflit interne à
l’Amérique. Le terme « anti-américanisme » ne peut pas convenir dans ce
cas, les deux pays appartenant l’un comme l’autre à cet espace immense.
Les officiers US comme le général Butler savent que l’impérialisme
américain s’est déchaîné sans pitié en Amérique latine. « De 1909 à 1912,
j’ai aidé à la purification du Nicaragua pour la banque internationale
Brown Brothers. (…) En 1916, j’ai apporté la lumière en République
dominicaine pour les intérêts américains dans le domaine du sucre. En
Chine, j’ai contribué à faire en sorte que Standard Oil puisse poursuivre ses
activités sans être dérangée. Pendant ces années-là, j’ai eu, comme le
diraient les garçons dans les arrière-salles, une magnifique combine. Avec
le recul, je pense que j’aurais pu donner quelques conseils à Al Capone. Au
mieux, il a réussi à faire fonctionner son racket dans trois districts. J’ai
151
opéré sur trois continents. »

Pour mettre un terme aux guerres, Smedley Butler a proposé de


promulguer une loi stipulant que la Marine américaine ne puisse se déplacer
qu’à 320 kilomètres (200 miles) maximum de ses côtes et serve
exclusivement à la défense du pays. En outre, un vote devrait avoir lieu
avant chaque guerre. Ni le Président, ni les sénateurs et les membres du
Congrès, ni les présidents des banques, âgés et souvent déjà fragiles, ni les
propriétaires des grandes entreprises d’armement ne pourraient participer à
ce scrutin, ni les journalistes, qui ne vont jamais combattre eux-mêmes.
Seuls « ceux qui sont appelés et risquent leur vie au nom de leur pays (…)
devraient avoir le privilège de voter et de décider si la nation doit entrer en
guerre ou non » a exigé M. Butler. Et ainsi, selon lui, les conflits se
termineraient rapidement. Sa sage et judicieuse suggestion n’a pas été mise
152
en œuvre.
*24. NdE : Voir la traduction française du Projet Northwoods dans le livre de James W.
Douglass JFK & l’Indicible, dans la Collection Résistances, et disponible à cette adresse :
https://www.editionsdemilune.com/media/extraits/jfk/EDL-JFK-Operation-Northwoods-
FR.pdf
6.

Les États-Unis et la Première Guerre


mondiale

Si la guerre est un « crime organisé », comme l’a si bien résumé l’officier


Smedley Butler, alors la Première Guerre mondiale est l’un des plus grands
crimes du XXe siècle. Les États-Unis ont affronté à plusieurs reprises les
grandes puissances européennes et les ont vaincues. Ils ne les avaient
toutefois jamais combattues toutes en même temps, mais seulement l’une
après l’autre, parfois en s’alliant à d’autres nations. Ainsi au XVIIIe siècle,
soutenus par la France, ils ont obtenu leur indépendance de la Grande-
Bretagne. Par la suite, ils se sont alliés aux insurgés à Cuba et aux
Philippines pour se défaire de la puissance coloniale espagnole.

Lors de la guerre de 1914-18, les États-Unis ont, pour la première fois,


débarqué leurs troupes sur le vieux continent. Si les Britanniques, les
Allemands, les Autrichiens, les Russes, les Français et les Turcs avaient
combattu ensemble contre les USA, il eût été impossible pour Washington
de triompher. Mais les Européens ont été en conflit les uns avec les autres
pendant des siècles, s’entretuant et s’affaiblissant ainsi. Les États-Unis
connaissaient ces tensions historiques et ont remporté la victoire aux côtés
de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie, (la Triple Entente),
contre les autres grandes puissances européennes qu’étaient l’Allemagne,
l’Autriche-Hongrie et la Turquie, (les Empires dits centraux).
LE DÉBUT DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (1914)

La Première Guerre mondiale a duré de 1914 à 1918 et a coûté la vie à


environ 20 millions de personnes. Avec celle de 1939-45, elle est l’une des
plus grandes catastrophes de l’histoire, car elle a apporté des souffrances
indicibles à d’innombrables personnes. Seul un petit groupe, les
« marchands de la mort », comme on les appelait à juste titre aux États-
Unis, a tiré profit du conflit. L’idée unificatrice de la famille humaine a été
ignorée par toutes les puissances impliquées pendant la guerre, à laquelle 40
États ont pris part. Pour la première fois dans l’histoire de la guerre, des
chars d’assaut et des gaz toxiques ont été utilisés, provoquant un massacre
cruel, de dimension industrielle.

Aujourd’hui encore, les historiens débattent de la question de savoir


quel pays est à blâmer pour le déclenchement compliqué de la Première
Guerre mondiale et pourquoi il s’y est impliqué en premier lieu. Elle est la
conséquence d’un assassinat politique. Le 28 juin 1914, à Sarajevo, la
capitale de la Bosnie-Herzégovine alors administrée par la couronne austro-
hongroise, l’héritier autrichien du trône, l’archiduc François-Ferdinand, et
son épouse ont été assassinés par un jeune nationaliste bosno-serbe.
L’opinion publique a été choquée et la crise dite de juillet a suivi, ce qui a
conduit à la guerre. L’Allemagne de l’empereur Frédéric Guillaume II s’est
immédiatement alliée à l’Autriche-Hongrie qui a exigé de participer à
l’enquête sur le meurtre et fait pression sur la Serbie dans ce but. Mais le
gouvernement serbe a refusé, soutenu par la Grande-Bretagne et renforcé
par la promesse de la Russie d’un appui militaire en cas de conflit. Un mois
après le meurtre, le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à
la Serbie. La Russie, qui avait promis son assistance à la Serbie, a à son tour
assuré la France de sa loyauté à l’alliance. Et, comme convenu, elle pouvait
compter sur l’aide de la Grande-Bretagne, car depuis 1907, elle était
associée à ces deux pays dans le cadre de la Triple Entente. Ainsi, peu après
l’attentat de Sarajevo, deux blocs s’opposaient : la Serbie, la Russie, la
France et la Grande-Bretagne d’une part, l’Autriche-Hongrie et
l’Allemagne d’autre part.

Si la Serbie avait permis une coopération totale dans l’enquête sur le


meurtre à l’Autriche-Hongrie, ou si celle-ci avait exercé moins de pression,
la guerre n’aurait probablement pas eu lieu. Même sans la participation
active de la Russie, la Triple Entente n’aurait sans doute pas mobilisé ses
troupes. Ce fut un choc pour Berlin, qui voulait à tout prix éviter d’être pris
en tenaille entre deux fronts. C’est pourquoi, le 31 juillet 1914, l’Allemagne
a lancé un ultimatum à la Russie et à la France, exigeant la neutralité de
celle-ci en cas de conflit germano-russe, et de celle-là l’arrêt de la
mobilisation. Moscou n’ayant pas répondu, Berlin lui a déclaré la guerre le
1er août 1914, puis le 3 août à la France, qui encouragée par la Grande-
Bretagne avait également refusé de se déclarer neutre. Si elle l’avait fait, les
sanglantes batailles entre l’Allemagne et la France n’auraient peut-être
jamais eu lieu. L’Allemagne espérait également la neutralité de la Grande-
Bretagne, mais celle-ci a rejoint les belligérants lorsque les troupes
allemandes ont envahi la France et violé l’intégrité territoriale de la
Belgique. L’Empire ottoman a d’abord essayé de rester en dehors des
combats. Mais en novembre 1914, la Triple Entente a déclaré la guerre à la
Turquie. Toutes les grandes puissances européennes étaient maintenant
impliquées et bientôt l’Europe serait en flammes.

L’historien allemand Fritz Fischer, qui a enseigné à l’université de


Hambourg, a soutenu dans son ouvrage de 1961 Griff nach der Weltmacht
(La Prise de pouvoir mondiale) que l’Empire allemand était seul
responsable de ce fatal engrenage. Il pense que Berlin a poussé Vienne à
déclarer rapidement la guerre à la Serbie. « Puisque l’Allemagne a voulu,
désiré et couvert la guerre austro-serbe et, confiante en sa supériorité
militaire, a délibérément autorisé un conflit avec la Russie et la France en
1914, ses dirigeants portent une part considérable de la responsabilité
historique du déclenchement de la guerre », a-t-il écrit. « Le fait que
l’Allemagne ait tenté d’arrêter le destin au dernier moment n’y change
153
rien. »

Je ne partage pas l’analyse de M. Fischer. À mon avis, l’affirmation


selon laquelle l’Allemagne est seule responsable est un mensonge, un
mensonge qui a été imposé par la Grande-Bretagne, les États-Unis et la
France à Versailles afin d’affaiblir l’Allemagne à long terme et de l’éliminer
de la course impériale pour les colonies d’outre-mer. La crise de juillet 1914
ne peut être imputée à un seul pays. L’Allemagne porte sa part de
responsabilité, c’est certain, mais pas plus que les autres États impliqués,
qui ont également cherché la confrontation.

L’historien australien Christopher Clark, professeur à l’université de


Cambridge en Angleterre, a également conclu, sur la base de ses recherches
publiées en 2012, que l’Allemagne n’est pas la seule responsable. Dans son
livre, Clark traite en détail de la crise de juillet 1914 et du déclenchement
compliqué et opaque de la guerre. « Dans cette histoire, il n’y a pas de
preuve irréfutable, ou plus précisément : elle est entre les mains de chaque
acteur important. En ce sens, le déclenchement de la guerre a été une
tragédie, et non un crime. » Clark pense que les nations européennes ont
154
fait preuve d’inconscience dans la Première Guerre mondiale.

Dans leur étude publiée en 2013, les deux britanniques Gerry Docherty
et Jim Macgregor sont arrivés à une conclusion radicalement différente :
pour eux, la Grande-Bretagne était à l’origine du conflit. Ils estiment qu’elle
avait cherché à obtenir la défaite militaire de l’Allemagne bien plus tôt. Sur
la suggestion de Cecil Rhodes, un impérialiste convaincu, les Britanniques
et les Américains avaient décidé dès 1891 d’assurer durablement la
domination anglo-saxonne sur le monde, et de chasser les Allemands de
leurs colonies en Afrique. Le très raciste Rhodes, qui avait fait fortune dans
le commerce du diamant, considérait ses compatriotes comme la « première
race du monde » ; il ne pensait pas beaucoup au concept de famille
humaine. Les Anglo-Saxons voyaient d’un très mauvais œil la montée en
puissance économique croissante de l’Allemagne. Londres et Washington
avaient alors décidé de l’impliquer dans une guerre et de l’affaiblir
définitivement avec le meurtre de Sarajevo. Ce plan a été mis en œuvre
avec succès, et n’a jamais fait l’objet de recherche historique.

Je ne sais pas si le point de vue des deux auteurs est correct, mais il est
intéressant et devrait être discuté. D’après mon expérience personnelle, tel
n’est pas le cas : il n’est pas enseigné dans les écoles ni dans les universités
en Allemagne, en Autriche et en Suisse. « Pendant près d’un siècle, les
gens ont réussi à dissimuler comment tout a commencé et pourquoi la
guerre a été inutilement et délibérément prolongée au-delà de 1915 »,
écrivent encore Docherty et Macgregor. « L’histoire a été soigneusement
déformée pour dissimuler le fait que la Grande-Bretagne, et non
l’Allemagne, était responsable de la guerre. » Bien avant l’assassinat de
Sarajevo, les Britanniques avaient la guerre en ligne de mire. Après la fin
du conflit, « la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis ont transféré
la totalité de la dette de guerre à l’Allemagne. Pour justifier un tel verdict,
155
des documents et des rapports ont été détruits, détournés ou falsifiés. »

LES MARCHANDS DE MORT PROFITENT DE LA GUERRE

Le Président Woodrow Wilson du parti démocrate, qui a dirigé la Maison-


Blanche de 1913 à 1921, a observé le massacre en Europe à distance et
déclaré qu’il n’interviendrait pas, parce que la majorité de la population
américaine professait l’isolationnisme et refusait résolument d’envoyer des
troupes. Sur les quelque 100 millions de personnes vivant aux USA à cette
époque, plus d’un tiers était né en Europe ou y avait des parents. Les liens
culturels entre les États-Unis et l’Europe étaient étroits et le sont encore
aujourd’hui. Cela ne signifie pas pour autant que les États-Unis étaient
neutres. Sur le plan économique, ils se sont clairement rangés du côté de la
Grande-Bretagne et de la France et ont soutenu l’Entente par des prêts, de la
nourriture, des armes et des produits chimiques. Les exportations
américaines ont triplé pendant ce conflit. Les prêts américains à l’Entente,
d’un montant de plus de 4 milliards de dollars, ont été d’une importance
stratégique. Tout comme les exportations de l’industrie américaine de
l’armement. « Sur le plan économique, la guerre a été une bénédiction pour
l’Amérique », a écrit le Handelsblatt en 2014, 100 ans après le
déclenchement des hostilités, car le commerce de matériel de guerre « a
transformé le pays en une puissance mondiale. Aucune autre nation n’a
156
autant profité du conflit. »

En effet, la victoire de 1918 a été importante pour hisser les États-Unis


au rang de puissance mondiale. « Alors que les Européens se battaient à
mort et se ruinaient les uns les autres pour des surfaces relativement
insignifiantes, une nation s’est élevée grâce au commerce pacifique pour
devenir une puissance mondiale qui les dépassait tous et qui, selon les
standards européens, n’avait pas d’armée du tout », c’est ainsi que
l’historien allemand Joerg Friedrich décrit le rôle des USA à cette époque.
Sans le flux constant d’armes et de munitions en provenance des États-
Unis, la Grande-Bretagne, la France et la Russie auraient probablement
perdu dès 1915, estime-t-il. « Pour l’Entente, après un trimestre, les États-
Unis étaient la colonne vertébrale matérielle de la guerre, et les fournitures
de guerre étaient l’ossature économique des États-Unis. Certes, ils auraient
pu exister sans la guerre européenne, (d’une manière fort différente de ce
qu’ils sont devenus), mais la guerre n’aurait pas pu se poursuivre sans
[eux] : elle se serait épuisée par nécessité. Ils étaient la puissance clé bien
157
avant qu’un soldat ne débarque. »

Les puissances de l’Entente n’avaient pas assez d’argent pour payer


tout le matériel qu’elles importaient. C’est pourquoi des banques
américaines influentes ont accordé des prêts de plusieurs millions de dollars
et ont ainsi prolongé le conflit en Europe. Au départ, le gouvernement
américain avait refusé d’autoriser les banques à financer les nations en
guerre parce que cela porterait atteinte à la neutralité américaine. Mais en
septembre 1915, le Président Wilson a soudainement fait volte-face et leur a
donné carte blanche. Le même mois, J.P. Morgan accorde un prêt de 500
millions de dollars à la Grande-Bretagne et à la France. Et des millions de
dollars de Wall Street ont suivi dans ces deux pays. En 1917, le War Office
britannique avait déjà reçu 2,5 milliards de dollars de J.P. Morgan et
d’autres banques américaines. En 1919, la Grande-Bretagne devait à elle
seule la somme alors stupéfiante de 4,7 milliards de dollars aux banques
américaines. À la même époque, l’Allemagne n’avait souscrit auprès d’elles
158
que 27 millions de dollars d’emprunts.

Le mouvement pacifiste américain a critiqué ces transactions et a


qualifié à juste titre les personnes et les entreprises impliquées de
« marchands de mort ». En 1934, seize ans après la fin des hostilités, une
commission a été créée au Congrès sous la présidence du sénateur
américain du Dakota du Nord Gerald Nye pour enquêter sur les raisons de
l’intervention des USA et sur les profits des « Merchants of Death ». Le
sénateur Nye était un fervent opposant aux missions de guerre des États-
Unis dans les pays étrangers. « Lorsque cette enquête du Sénat sera
terminée, nous réaliserons que la guerre et sa préparation n’ont rien à voir
avec l’honneur et la défense de la nation, mais avec le profit pour le petit
159
nombre », a-t-il estimé.

Depuis la fusion avec la Chase Manhattan Bank en 2000, JPMorgan


Chase est devenue la plus grande banque des États-Unis par le total de ses
actifs et la troisième plus importante société cotée en bourse au monde.
Aujourd’hui, elle est l’une des plus grandes banques du monde, et la façon
dont elle est arrivée au sommet a été largement oubliée. L’enquête de Nye a
confirmé que J.P. Morgan, basée à New York, a joué un rôle central dans le
financement de la Première Guerre mondiale. Parmi les 200 témoins
interrogés par le sénateur se trouvaient le banquier John Pierpont Morgan Jr
et le marchand d’armes Pierre du Pont. Tous deux étaient des marchands de
mort. J.P. Morgan s’est occupé de toutes les ventes de munitions à la
Grande-Bretagne pendant le conflit. Il a également dirigé le syndicat des
banques qui ont soutenu l’Entente avec des milliards de prêts. Selon un
employé de la société Colt qui a témoigné devant la commission d’enquête
présidée par le sénateur Nye, la vente d’armes pendant la guerre, « a révélé
le côté le plus laid de la nature humaine, y compris les mensonges, la
tromperie, l’hypocrisie, l’avidité et la corruption, qui ont tous joué un rôle
160
central dans les transactions ».

Les pratiques des trafiquants de mort ont été ouvertement discutées à


cette époque aux États-Unis. « Prenez nos amis, les du Ponts, qui
fabriquent de la poudre à canon », a estimé le général Smedley Butler.
Comment cette entreprise s’est-elle développée ? De 1910 à 1914, DuPont
réalisait un bénéfice de 6 millions de dollars par an. « Ce n’était pas
beaucoup, mais c’était suffisant pour que les du Ponts s’en sortent »,
commente ironiquement Butler. Mais pendant la guerre, la somme
fabuleuse de 58 millions de dollars a été atteinte. « Presque dix fois plus
qu’une année normale », note Butler, « les bénéfices ont augmenté de
950 % ! » Les propriétaires de l’entreprise, qui eux ne se battaient pas dans
les tranchées, trouvaient un intérêt sonnant et trébuchant à la guerre. Le
producteur d’acier américain Bethlehem Steel en a également bien profité.
De 1910 à 1914, lorsque la société produisait des ponts et des voies ferrées,
ses gains annuels se montaient à 6 millions de dollars. Mais ensuite, la
société s’est tournée vers la production militaire et a réalisé un bénéfice de
49 millions de dollars chaque année pendant la Première Guerre mondiale,
a expliqué le major général Smedley Butler. Les profits des banques sont
également énormes, a-t-il dit, mais ils ne sont pas rendus publics. En temps
normal, une entreprise aux États-Unis peut réaliser un bénéfice de 6, 10
voire 12 %. « Mais en temps de guerre, c’est complètement différent ; les
profits s’envolent alors littéralement vers le ciel : 20, 60, 100, 300 ou même
161
1 800 % de profit sont possibles », a estimé Butler.

Comme des banques américaines telles J.P. Morgan avaient prêté aux
Britanniques plus de quatre milliards de dollars pour financer leurs achats
d’armes, les élites au pouvoir ne voulaient en aucun cas que l’Allemagne
gagne la Première Guerre mondiale. Parce qu’alors les prêts accordés à
l’Entente se seraient avérés un mauvais investissement gigantesque. Pour
les banques, le remboursement des capitaux et des intérêts était crucial.
Mais une victoire de l’Entente n’était pas du tout certaine. « Début mars
1917, une nouvelle consternante parvient au Bureau ovale à Washington :
‘‘Mutinerie dans l’armée française !’’ De plus, l’effondrement de la Russie
se faisait progressivement ressentir. Et en mer, l’Allemagne semblait avoir
gagné la partie avec ses sous-marins. Une victoire de l’Allemagne et par
conséquent la perte totale des obligations de guerre de l’Entente devaient
être empêchées par tous les moyens, car un effondrement de l’empire J.P.
Morgan aurait signifié une implosion de Wall Street », explique l’historien
allemand Wolfgang Effenberger, qui a publié avec Willy Wimmer un
ouvrage complet sur le conflit. C’est seulement lorsque les États-Unis sont
entrés en guerre que le vent a tourné en faveur de la France et de la Grande-
Bretagne, permettant ainsi aux marchands de la mort de sécuriser leurs
162
crédits.

LA LOI DE 1913 SUR LA RÉSERVE FÉDÉRALE

Woodrow Wilson a été un fidèle serviteur de la finance tout au long de sa


présidence. Avant même le déclenchement de la guerre, en avril 1913, sur
l’insistance de son conseiller Edward Mandell House et de banquiers
américains influents tels que J.P. Morgan et Paul Warburg, il avait préconisé
un projet de loi pour la création d’une banque centrale, qui augmentait
considérablement le pouvoir des banques aux États-Unis. Cette loi
fondamentale a été adoptée le 22 décembre 1913 par la Chambre des
représentants, sous le nom de « Federal Reserve Act », sans que le public
américain n’y prête attention. Le lendemain, le Sénat l’a également
approuvée. Avec la signature de Wilson le 23 décembre, elle est entrée en
vigueur en un temps record. Ce fut un grand triomphe pour les banques, et
la population américaine ne s’en est pas rendu compte.

Ce n’est pas un hasard si le projet de loi FED a été adopté à la hâte


juste avant Noël, alors que la plupart des membres du Congrès et de la
population avaient tourné leur attention vers cette fête familiale. En fait,
tout le monde n’a pas voté ce projet de loi extrêmement important, car
certains des membres du Congrès et des sénateurs étaient déjà partis chez
eux. Avec le Federal Reserve Act, le Congrès américain a renoncé au
privilège étatique de créer l’argent et a confié cette fonction aux banques
américaines, qui avaient fortement fait pression pour cette loi, au sein du
système de la Réserve fédérale. Ce n’était rien de moins qu’une révolution
dans l’histoire financière des États-Unis.

À ce jour, le Federal Reserve Act permet à la FED de créer de l’argent


et de le prêter au gouvernement américain avec intérêts. « La Réserve
fédérale américaine (FED) produit, si nécessaire, des billets de banque en
dollars comme la société Lotus produit du papier toilette », a commenté
Walter Wittmann, qui a enseigné l’économie à l’Université de Fribourg, en
Suisse. Le fait d’augmenter ou de diminuer les taux d’intérêt permet de
contrôler l’économie. Cette énorme prérogative de la FED a été critiqué à
plusieurs reprises parce que les banques membres et les propriétaires de la
Banque de la Réserve fédérale sont des sociétés privées qui ont acquis un
pouvoir sans limite grâce au privilège de créer de l’argent. L’un des plus
fervents critiques de la FED et de Wall Street aux États-Unis est le
républicain Ron Paul, qui a siégé à la Chambre des représentants de 1976 à
2013 en tant que député du Texas. « Nous devons abolir le pouvoir
monopolistique de la FED, parce que ce pouvoir n’est pas légitime », a-t-il
163
exigé, mais il n’a pas pu obtenir la majorité au Congrès.
LE NAUFRAGE DU LUSITANIA EN 1915

Pendant la Première Guerre mondiale, la flotte allemande était bien moins


puissante que la flotte anglaise. Les Britanniques avaient des bases navales
dans le monde entier et leurs navires naviguaient déjà au pétrole, tandis que
ceux des Allemands utilisaient encore du charbon. Berlin n’avait que deux
bases à Kiel et Wilhelmshaven, et une seule base à l’étranger à Kiautschou
(Jiaozhou), dans le nord-est de la Chine. Avant même le début de la guerre,
la marine britannique avait méticuleusement planifié le blocus des ports
allemands, qu’elle mit en place immédiatement, dès août 1914. Elle l’a
maintenu jusqu’en juin 1919, provoquant une famine responsable de
700 000 morts en Allemagne. Winston Churchill, alors premier Lord de
l’Amirauté, visait à « étrangler économiquement » l’Allemagne. Celle-ci ne
réagit qu’au bout de six mois, en février 1915 avec le déploiement de sous-
164
marins, pour couler les navires britanniques et tenter de briser le blocus.

Au début de la Première Guerre mondiale, il n’y avait pas de tension


véritable entre l’Allemagne et les États-Unis. Mais les Britanniques
voulaient entraîner ces derniers dans la guerre. Le 7 mai 1915, de graves
dissensions entre les USA et l’Allemagne se sont manifestées pour la
première fois lorsque le paquebot britannique Lusitania a été torpillé au sud
de l’Irlande par un sous-marin allemand, tuant 1 198 personnes, dont 128
Américains. Naviguant entre Liverpool et New York, c’était l’un des plus
rapides transatlantiques, qui effectuait la traversée en quatre jours
seulement.

À l’époque, presque personne ne le savait, les Britanniques utilisaient


le navire pour transporter secrètement du matériel de guerre depuis les
États-Unis. La cargaison d’explosifs était répertoriée comme « munitions de
chasse ». Le Président Wilson en fut informé par ses services secrets
immédiatement après le naufrage. D’après la liste de la cargaison, il y avait
1 248 caisses de grenades, 4 927 boîtes de cartouches de fusil et 2 000
boîtes d’autres fournitures pour armes légères sur le navire. Mais « Wilson
était déterminé à dissimuler la vérité », rapporte le Spiegel. La liste a
disparu dans des archives secrètes et « les relevés des déclarations des
165
marins et des passagers survivants ont été supprimés ».
Parce que les Britanniques voulaient mettre l’Allemagne à genoux
avec leur blocus maritime, Berlin avait déclaré en février 1915 que toutes
les eaux bordant la Grande-Bretagne étaient une zone de guerre, où tout
navire ennemi serait détruit par ses sous-marins sans avertissement. Le
secrétaire d’État américain William Bryan était d’avis que ses compatriotes
devaient toujours rester en dehors de ce périmètre, faute de quoi ils
risquaient d’être tués. Selon lui, l’Allemagne avait le droit d’empêcher que
du matériel de guerre soit livré à ses ennemis. Quatre jours avant l’attaque,
il avait fait remarquer au Président Wilson que le Lusitania était un
transporteur de munitions camouflé. Bryan lui a demandé de mettre en
166
garde la population américaine. Mais Wilson a refusé.

Le diplomate texan Edward Mandell House était un belliciste


convaincu qui avait soutenu la candidature de Woodrow Wilson à la
présidence lorsque ce dernier était encore gouverneur du New Jersey. House
est devenu le confident le plus proche du Président Wilson et son conseiller
en politique étrangère, bien qu’il n’ait jamais occupé le poste de secrétaire
d’État. Il s’est rendu dans les capitales européennes pendant la guerre pour
rencontrer les décideurs. Avant l’incident du Lusitania, lorsque le ministre
britannique des Affaires étrangères lui a demandé : « Que fera l’Amérique
si les Allemands coulent un navire à passagers avec des touristes
américains », House a répondu : « Cela nous entraînerait dans la
167
guerre. »

Mais il avait tort. Les États-Unis ne sont pas entrés en guerre


immédiatement après le naufrage du Lusitania, malgré les souhaits des
Britanniques. Le journaliste anglais Nicholas Tomalin, qui a réalisé un
documentaire sur le sujet pour la BBC et l’ARD, affirme que le Lusitania a
été délibérément mis en danger par l’amirauté dirigée par Winston
Churchill afin de provoquer l’ennemi et d’impliquer les USA aux côtés de
Londres. Pour Gerd Schultze-Rhonhof, général de division de la
Bundeswehr allemande, le naufrage du Lusitania était aussi
« manifestement un geste du First Lord de l’Amirauté britannique pour
convaincre la population américaine d’entrer en guerre aux côtés de
168
l’Angleterre ».
Le naufrage des paquebots transatlantiques pouvait entraîner les États-
Unis dans la guerre européenne, et l’ambassade allemande à Washington en
était bien consciente. Le 23 avril 1915, elle avait donc mis en garde, dans
des annonces publiées dans des journaux américains, contre l’utilisation de
tous les paquebots transatlantiques : « Attention ! Il est rappelé aux
voyageurs qui ont l’intention de traverser l’Atlantique que l’Allemagne et
ses alliés et la Grande-Bretagne et ses alliés sont en état de guerre ; que la
zone de guerre comprend les eaux autour des îles britanniques ; que,
conformément à l’annonce officielle du gouvernement impérial allemand,
tous les navires battant pavillon de la Grande-Bretagne ou de l’un de ses
alliés risquent d’être détruits dans ces eaux, et que les passagers voyageant
dans la zone de guerre sur des navires de la Grande-Bretagne ou de ses
169
alliés le font à leurs propres risques. »

Edward M. Edward, le conseiller le plus proche du Président Wilson, a


reconnu à juste titre qu’après le naufrage du Lusitania, la haine envers
l’Allemagne avait augmenté et que l’implication des Américains se
rapprochait. Le 30 mai 1915, il écrit dans son journal : « J’ai décidé que la
guerre avec l’Allemagne est inévitable ». Mais en public, le Président
Wilson a continué à souligner que les États-Unis étaient neutres et
n’enverraient pas de soldats sur le sol européen. Cela lui a valu le soutien
des électeurs. Lors de la campagne électorale américaine, les démocrates
ont fait sa promotion avec le slogan « Il nous a tenus à l’écart de la
guerre ! » Le peuple a vu à tort le Président Wilson comme une garantie de
paix, et, le 7 novembre 1916, l’a élu pour un second mandat à la Maison-
170
Blanche.

L’ENTRÉE DES ÉTATS-UNIS DANS LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE EN


1917

Mais immédiatement après sa réélection, Wilson a cherché à entrer en


guerre pour protéger les investissements des banques américaines. Le
Président avait besoin d’un événement sensationnel pour faire changer
d’avis une population et un Congrès majoritairement isolationnistes et les
convaincre d’envoyer pour la première fois des soldats américains en
Europe continentale. Une fois de plus, ce sont les Britanniques qui ont joué
un rôle clé à cet égard. Le 19 janvier 1917, un télégramme est arrivé à
l’ambassade d’Allemagne à Washington, puis transmis à celle du Mexique.
Dans ce document, le secrétaire d’État allemand Arthur Zimmermann, (le
ministère des Affaires étrangères), chargeait son ambassadeur au Mexique
de former une alliance entre leurs deux pays si les États-Unis devaient
abandonner leur neutralité et intervenir dans le conflit. Dans ce cas, un
soutien était promis au gouvernement mexicain pour la récupération de
parties du territoire perdu en 1848, c’est-à-dire le Texas, l’Arizona et le
Nouveau-Mexique. Le télégramme était top secret, crypté et destiné
uniquement à la communication interne entre diplomates allemands.
Cependant, il a été intercepté et décrypté par le service de renseignement de
la Marine britannique et transmis au Président Wilson qui l’a aussitôt fait
publier afin d’attiser la haine contre l’Allemagne.

Le 1er mars, le message de Zimmermann paraît dans le New York


Times. La population américaine est scandalisée. Les journaux américains
affirment que l’Allemagne a formé une alliance avec le Mexique et qu’elle
tente d’arracher au pays les États limitrophes du Mexique. Mais ce n’était
pas vrai. L’Allemagne n’avait pas encore conclu une telle alliance ; le
télégramme demandait seulement de l’envisager si les USA devaient
abandonner leur politique de neutralité et déclarer la guerre à l’Allemagne.
Cette information a été délibérément cachée aux lecteurs des journaux
américains.

La publication du télégramme Zimmermann et le torpillage simultané


de navires marchands américains par des sous-marins allemands ont
entraîné un revirement d’opinion, dont Wilson a immédiatement profité. Le
Président s’est présenté devant le Congrès américain le 2 avril 1917 lui
demandant de déclarer la guerre à l’Allemagne. « Je constate que la
politique menée récemment par le gouvernement impérial allemand n’est
rien de moins qu’une guerre contre le gouvernement et le peuple des États-
Unis », a déclaré M. Wilson dans son discours. Le Président a affirmé qu’il
ne cherchait pas le conflit, mais qu’il lui était imposé par l’Allemagne. « Le
Congrès peut accepter formellement l’état de guerre qui nous est imposé.
C’est une chose terrible que de mener cette grande nation pacifique à la
171
guerre. Mais le droit est plus précieux que la paix », a-t-il annoncé.

Le Sénat et la Chambre des représentants ont approuvé la demande de


Wilson. Mais il y eut aussi des opposants : 50 députés – dont la républicaine
Jeannette Rankin, du Montana, première femme américaine élue au
Congrès – et 6 sénateurs dont le républicain Bob LaFollette, du Wisconsin,
qui a demandé l’organisation immédiate d’un référendum, en prédisant avec
confiance que le peuple voterait à 10 contre 1 contre la guerre. Il avait reçu
15 000 lettres et télégrammes de 44 États américains, a-t-il précisé, dont
plus de 90 % ne voulaient pas participer aux combats en Europe. Les
médias américains l’ont ensuite diffamé en le surnommant « réceptionnaire
d’ordres du Kaiser ». Le référendum qu’il avait demandé n’a pas eu lieu,
car aux États-Unis comme ailleurs, le peuple n’est jamais autorisé à voter
172
sur le déclenchement d’une guerre.

Le 6 avril 1917, les USA déclarent la guerre à l’Allemagne, puis en


décembre, à l’Autriche-Hongrie. La même année, ils ont introduit le service
militaire obligatoire pour tous les hommes âgés de 18 à 30 ans. En juillet
1917, 14 000 soldats américains ont débarqué en France. À la fin de la
guerre, il devait y en avoir deux millions. Le Parlement français s’est réjoui
de cette intervention aux côtés de l’Entente et a salué cette décision comme
« la plus grande action depuis l’abolition de l’esclavage ». Le Premier
ministre britannique Lloyd George a également salué la décision des États-
Unis, dépeignant l’Allemagne comme « l’ennemi le plus sanguinaire qui ait
173
jamais menacé la liberté ».

Les Britanniques et les Américains savaient exactement comment


utiliser la propagande pour diriger les sentiments et les pensées de leur
propre peuple et attiser la haine contre l’ennemi. Dans les journaux
britanniques, les Allemands, les Autrichiens et les Turcs étaient présentés
comme des brutes sanguinaires et donc exclus de la famille humaine. Le
27 août 1914, par exemple, le London Times citait un témoin oculaire qui
affirmait avoir vu « des soldats allemands couper les bras d’un bébé qui
s’accrochait à la jupe de sa mère ». Cinq jours plus tard, le Times affirmait :
« Ils ont coupé les mains du petit garçon pour que la France n’ait plus de
174
soldats ».

LA PROPAGANDE DE GUERRE AMÉRICAINE CONTRE L’ALLEMAGNE

L’Allemagne a également été systématiquement diffamée aux États-Unis.


Le 14 avril 1917, huit jours seulement après le début des hostilités, le
Président américain Wilson a approuvé un budget annuel de cinq millions
de dollars pour la Commission à l’information publique (CPI), qui était
responsable de la propagande américaine pour convaincre la population et
l’amener à soutenir l’effort de guerre. Sous la direction du journaliste
George Creel, la CPI a eu recours à des dizaines de milliers de notables
locaux qui faisaient de brefs discours lors de réunions publiques, ainsi qu’à
des écrivains, des caricaturistes et des journalistes, qui tous battaient les
tambours de guerre. Les soldats allemands étaient dessinés avec des têtes et
des cornes sataniques et présentés comme « des Huns et des vandales
brutaux et sanguinaires ». Les affiches de la CPI ont choqué le public,
comme cette image d’une mère sans défense des bras de laquelle ces soldats
arrachaient un bébé. Le Kaiser était présenté comme un criminel. Et le
casque à pointe prussien est devenu le signe distinctif du Teuton barbare et
dangereux. Une affiche de la CPI dépeignait l’Allemagne comme un gorille
sauvage avec d’énormes crocs et un casque pointu enlevant une vierge sans
défense, avec un appel à « Détruire cette brute folle » en s’enrôlant dans
175
l’armée américaine.

Pour la première fois, des images en mouvement, encore plus


populaires auprès du public que les caricatures, ont été utilisées : le CPI a
travaillé en étroite collaboration avec l’industrie hollywoodienne encore
jeune. Des films tels que L’Empereur : la Bête de Berlin ont été projetés des
millions de fois dans les salles américaines. Un autre, intitulé To Hell with
the Kaiser a été si populaire qu’au Massachusetts, la police a dû empêcher
les personnes qui n’avaient pas de billets de prendre d’assaut le cinéma.
Une propagande intensive et une répétition constante mettent la population
sur le sentier de la guerre. Les commentateurs qui contestaient cette option
dangereuse ont été diffamés. « Si un journaliste faisait un reportage négatif
sur la guerre, la réponse de la CPI ne se faisait pas attendre. Il était
publiquement mis au pilori en tant que sacrilège et traître à son pays »,
176
rappelle le journaliste allemand Andreas Elter.

La haine de l’Allemagne s’est accrue aux États-Unis. Dans les écoles,


l’enseignement de la langue de Goethe a été supprimé, et dans les
universités, les instituts d’études germaniques ont été fermés. Les livres
allemands ont été retirés des bibliothèques publiques ou n’ont plus pu être
empruntés. Le hamburger a été rebaptisé « steak de la liberté » et la
*25
choucroute est devenue « chou de la liberté ». La chasse aux sorcières a
mis sous pression les Allemands vivant aux États-Unis et les Américains
d’origine allemande. « Les citoyens nés en Allemagne étaient souvent
enduits de goudron et de plumes et enchaînés publiquement dans des parcs
où ils devaient crier «au diable le Kaiser» et embrasser le drapeau
américain », rapporte l’historien Rolf Steininger, qui a enseigné à
l’université d’Innsbruck. Dans cette atmosphère surchauffée, il y a même eu
un lynchage. Dans l’Illinois, Robert Prager, né à Dresde, a été pendu en tant
177
qu’espion présumé et les coupables furent acquittés.

Tous les discours pacifistes qui auraient pu faire contrepoids à la


propagande ont été sanctionnés avec l’adoption de la loi sur l’espionnage le
15 juin 1917. Dirigée non seulement contre les espions mais aussi contre les
pacifistes, c’est une des plus répressives de l’histoire des États-Unis : « Il
est interdit de faire des discours qui sapent la volonté de guerre. (…) Toute
déclaration susceptible de remettre en cause la loyauté envers les forces
combattantes est également punissable. La peine pour les crimes
susmentionnés est de 10 000 $ minimum et/ou d’une peine
d’emprisonnement n’excédant pas 20 ans. » De cette façon, les opposants à
la guerre ont été massivement intimidés. C’était une restriction importante
de la liberté d’expression et d’opinion, en violation du Premier
Amendement de la Constitution américaine, qui stipule : « Le Congrès
n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à
l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression,
de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou
d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des
178
torts subis. »

Harry Ryle Hopps, Destroy This Mad Brute – Enlist in the US Army, lithographie, 1917.

Tout le monde ne s’est pas plié à la nouvelle loi. Le courageux


dirigeant socialiste Eugene V. Debs a néanmoins prononcé un discours
antibelliciste le 16 juin 1918 à Canton, Ohio. « La conquête et le pillage ont
été les causes de la guerre tout au long de l’histoire, et c’est l’essence
même de la guerre », a-t-il expliqué. « La classe dirigeante a toujours
déclaré des guerres. Et toujours la classe populaire a livré les batailles. »
Ce n’est pas dans l’intérêt de la classe ouvrière, a déclaré Debs à ses
auditeurs. « La classe supérieure a beaucoup à gagner et rien à perdre,
contrairement à la classe inférieure qui n’a rien à gagner et peut tout
perdre, surtout la vie. » Alors pourquoi les gens qu’on envoie au combat ne
pourraient-ils pas voter lorsque la guerre est déclarée ? « Vous risquez vos
vies ! Il est certain que vous, plus que quiconque, avez le droit de décider
des questions importantes de la guerre ou de la paix », a insisté Debs, sous
les applaudissements et appelant à une consultation populaire, qui n’eut
179
jamais lieu.

Le gouvernement américain était ulcéré. Debs a été inculpé en vertu


des lois répressives sur l’espionnage et a dû comparaître devant un juge.
« Votre Honneur, il y a des années de cela, j’ai reconnu mon affinité avec
tous les êtres vivants et je me suis convaincu que je n’étais pas meilleur que
le plus misérable sur Terre », a-t-il déclaré pour sa défense, qu’il a assurée
lui-même. « J’ai dit alors et je le redis maintenant, que tant qu’il y aura
une classe inférieure, j’en serai, et tant qu’il y aura un élément criminel,
j’en serai, et tant qu’il y aura un être en prison, je ne serai pas libre ». Le
juge n’a pas été convaincu. Debs, un militant pour la paix, a été condamné à
10 ans de prison et a commencé à purger sa peine en avril 1919 dans la
prison fédérale d’Atlanta, en Géorgie. Il a été libéré en décembre 1921
180
après que le Président Warren G. Harding l’eut gracié. Un siècle plus
tard, les dénonciateurs Edward Snowden et Julian Assange ont également
été inculpés en vertu de cette même loi, qui restreint sévèrement la liberté
d’expression.

Lorsqu’en février 1917 la Russie impériale a sombré dans la révolution


communiste, le front de l’Est a disparu, l’Allemagne a augmenté la pression
sur la Grande-Bretagne, et était sur le point de briser le blocus maritime,
ayant réussi à couler de nombreux navires britanniques avec ses 145 sous-
marins. L’amiral John Jellicoe, commandant de la Grand Fleet, a déclaré à
son collègue de l’US Navy, l’amiral William Sims : « Nous ne pouvons pas
continuer à nous battre si les pertes restent aussi élevées. Les Allemands
vont gagner la guerre si nous ne pouvons pas arrêter ces pertes, et vite. »
Le vent a tourné de façon décisive avec l’entrée en guerre des États-Unis.
L’industrie américaine a soutenu l’Entente en construisant des navires plus
181
rapidement que les sous-marins allemands ne pouvaient en couler.

Sur les deux millions de soldats américains qui ont débarqué en


France, plus de 116 000 sont morts, et les pertes des Européens, plus
importantes encore, ont dépassé celles de toutes les guerres précédentes.
L’Allemagne a compté deux millions de militaires tombés au combat, la
France 1,4 million ; l’Autriche-Hongrie a déploré plus d’un million de
soldats morts, le Royaume-Uni moins de 900 000 (soit la moitié des pertes
russes). Au total, près de 10 millions de combattants sont morts en Europe
et entre 8 et 10 millions de civils, ces derniers souvent de maladie ou de
faim, ce qui porte le nombre total de décès pendant la Première Guerre
182
mondiale à près de 20 millions.

LES RÉPARATIONS ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES EN 1919

À la fin de la Première Guerre mondiale, les États-Unis sont devenus la


nouvelle puissance dominante dans le monde et les marchands de mort
avaient tiré des profits obscènes de ce conflit. La signature du traité de
Versailles le 28 juin 1919 et la célèbre clause de la responsabilité de guerre
a été utilisée pour rejeter la faute sur l’Allemagne seule, bien que ce ne fût
pas vrai. Elle a ainsi dû verser à l’Entente quelque 33 milliards de dollars en
*26
réparations de guerre. Thomas Lamont, un des principaux employés de
la banque américaine J.P. Morgan, a personnellement assisté aux
négociations à Versailles et a veillé à ce que les paiements des réparations à
la Grande-Bretagne et à la France leur permettent de rembourser les
sommes gigantesques que ces deux pays avaient empruntées aux marchands
de mort américains pendant la guerre. L’Allemagne a également dû
renoncer à toutes ses colonies et à 10 % de son territoire, laissant des
millions de citoyens allemands soudainement hors des frontières de leur
183
pays.
De plus, elle estimait que les termes draconiens du traité de Versailles
étaient injustes, mais ne pouvait rien y faire compte tenu de sa défaite
militaire totale. Sans l’intervention américaine en 1917, « ni Versailles, ni le
national-socialisme, ni Hitler comme chancelier du Reich, ni la Seconde
Guerre mondiale n’auraient vu le jour », estime Gerd Schultze-Rhonhof,
général de division de la Bundeswehr. Lorsque le gouvernement allemand
refusa de payer, les troupes françaises occupèrent Düsseldorf et Duisbourg,
le 8 mars 1921. Les versements ont ensuite repris, mais sont revenus aux
États-Unis via Paris et Londres. Lors d’une nouvelle interruption des
paiements, les troupes françaises et belges ont occupé la Ruhr en 1923. Un
nouvel étalement de la dette a permis d’éviter l’effondrement complet du
pays parce que l’architecture financière internationale chancelante était
basée sur les réparations de guerre dont il devait s’acquitter. Cependant,
Wilson, l’un des acteurs centraux de la Première Guerre mondiale, n’a plus
rien à voir avec la gestion des réparations. Il subit une grave attaque lors
d’un discours dans le Colorado le 19 septembre 1921 et resta hémiplégique
184
jusqu’à la fin de sa vie.

« Versailles est devenu le grand traumatisme des Allemands »,


explique l’historien Eberhard Kolb, qui a enseigné à l’université de
Cologne. Les partis de gauche et de droite ont tous deux rejeté la « dictature
de la paix », comme ils l’ont appelée. « Sur aucun sujet, les parties et les
camps politiques en conflit n’ont été aussi unis que pour condamner le
traité de paix ; l’article sur la responsabilité de la guerre en particulier
provoquait la colère et était rejeté à la quasi-unanimité », déclare Kolb. Les
paiements des réparations sont détestés et renforcent la montée du Parti
national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) d’Adolf Hitler.
Lorsque Hitler et les nazis sont arrivés au pouvoir, ils ont cessé de
185
rembourser les dettes extérieures.

Après la nouvelle défaite de l’Allemagne face aux États-Unis pendant


la Seconde Guerre mondiale, Berlin a repris les versements. En 2010,
l’Allemagne s’est acquittée de « la dernière tranche de sa dette de guerre »,
rapporte Die Zeit. Les 200 derniers millions d’euros ont été transférés à
l’occasion de la Journée de l’unité allemande, soldant définitivement ce
contentieux. Le fardeau imposé au Reich par le Traité de Versailles a été un
« facteur favorable à la prise de pouvoir par Hitler », écrivait Die Zeit. Et
l’historien Eberhard Kolb d’ajouter : « L’Allemagne a versé d’énormes
sommes d’argent et des contributions en nature à titre de
186
‘‘réparations’ ».

*25. NdE : Ce qui n’est pas sans rappeler la campagne anti-française en 2003 (quand la
France s’opposait à la guerre en Irak), pendant laquelle les « French fries » furent renommées
« Freedom Fries ».
*26. NdE : Le calcul des réparations réellement payées par l’Allemagne n’est pas si aisé…
(elles sont estimées entre 19 et 21 milliards de marks-or au total). Pour rappel, en 1914, un mark-
or (Mo) valait 0,24 $ ; en avril 1921, la Commission des réparations fixa la somme à 132 Mds de
Mo (donc 33 Mds de dollars) en 3 types d’obligations (A, B et C s’élevant respectivement à 12,
38 et 82 MdMo, sachant que seules les 2 premières, soit un montant de 50 milliards, devraient
impérativement être payées). Pour une analyse plus détaillée, voir https://www.les-crises.fr/les-
reparations-allemandes-de-la-premiere-guerre-mondiale/
7.

Les États-Unis et la Seconde Guerre


mondiale

Sous la présidence de Franklin Roosevelt, les États-Unis d’Amérique se


sont hissés, avec la Seconde Guerre mondiale, au rang de première
puissance de la planète. Ce conflit, qui a débuté en 1939, est la plus grande
catastrophe d’origine humaine de l’histoire de l’humanité. Il s’est terminé
en août 1945 avec le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et
Nagasaki et s’est caractérisé par un degré élevé de brutalité et de barbarie.
*27
Au final, au minimum 60 millions de personnes ont été tuées, en
majorité des civils, et un nombre inconnu de personnes gravement blessées
et traumatisées. Jamais auparavant, et jamais après, une guerre n’a fait
autant de victimes. Avec 27 millions de morts, dont 14 millions de civils,
l’Union soviétique a déploré les plus grandes pertes. L’Allemagne a compté
plus de 6 millions de morts, dont plus d’un million de civils. La guerre a
également été une catastrophe pour la Pologne, (près de 6 millions de
morts, dont 90 % de civils) ou le Japon (environ 4 millions, dont près de la
moitié de civils). Les États-Unis ont compté 400 000 soldats tués, mais
pratiquement pas de civils, aucun combat n’ayant été mené en Amérique du
Nord. La Seconde Guerre mondiale a renforcé le mouvement pour la paix et
la génération d’après-guerre dans leur ferme conviction que les conflits
doivent être résolus sans violence chaque fois que cela est possible, et que
187
personne ne doit être exclu de la famille humaine.
L’INCENDIE DU REICHSTAG EN 1933

Comment le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) a-


t-il réussi à détourner si habilement le peuple des poètes et des penseurs sur
la voie de sa propre chute ? Avec des mensonges et de la propagande.
L’incendie du Reichstag a joué un rôle décisif dans la prise de pouvoir par
les nazis. Quatre semaines après la nomination d’Adolf Hitler au poste de
chancelier, le Reichstag, siège du parlement allemand, est détruit à Berlin
dans la nuit du 27 février 1933. Hitler réagit avec hystérie, affirmant que le
sinistre était le fait des communistes et le début de leur soulèvement. Mais
c’était un mensonge. Aujourd’hui, tout indique que c’était une opération
*28
sous faux pavillon des nazis. La Sturmabteilung (SA), une organisation
paramilitaire, a probablement mené l’attaque. Le Président du Reichstag,
Hermann Göring, qui résidait dans le palais présidentiel voisin, et Joseph
Goebbels, ministre de la propagande d’Hitler, ont sans doute fait allumer
l’incendie par les membres des SA eux-mêmes, puis ont imputé l’acte à
Marinus van der Lubbe, un communiste hollandais mentalement retardé.
Les responsables se sont échappés par un tunnel souterrain entre le bâtiment
188
du Reichstag et le palais présidentiel.

Après l’incendie, le chancelier du Reich, Hitler, a fait persécuter et


arrêter des ouvriers, des intellectuels et des hommes politiques
communistes et sociaux-démocrates. Les journaux de gauche ont été
fermés. La liberté d’expression, les droits de la presse et de réunion ont été
abolis. Pourquoi les masses en Allemagne ont-elles délibérément fermé les
yeux quand de plus en plus de voisins disparaissaient nuits après nuits ?
Parce qu’une grande partie a été abusée : les mêmes slogans se répétaient
sans cesse et la famille humaine était divisée. Le maître propagandiste
Goebbels, était d’avis que « le peuple est la plupart du temps bien plus
primitif qu’on ne l’imagine. La propagande a donc essentiellement pour
189
nature la simplicité et la répétition ».

Van der Lubbe a été condamné à mort et exécuté, alors qu’il était selon
toute vraisemblance innocent. « La théorie selon laquelle Marinus van der
Lubbe aurait mis le feu au Reichstag à lui seul est absolument
indéfendable », déclare l’historien américain Benjamin Hett, « les preuves
contre elle sont accablantes ». Une seule personne n’aurait pas pu
déclencher autant de départs de feu. En outre, on a retrouvé sur place des
objets que van der Lubbe n’avait pas du tout utilisés – comme une torche
incendiaire qui a été découverte sur les lieux par la police. « La version la
plus plausible est qu’un petit groupe d’hommes de la SA, probablement
dirigés par l’expert en incendie Hans Georg Gewehr, ont préparé et allumé
l’incendie dans la salle plénière sans que van der Lubbe n’en sache rien »,
explique Hett, qui a beaucoup étudié la question. Le Néerlandais van der
190
Lubbe n’était qu’un pion sacrifié.

LE PRINCIPE DE LA FAMILLE HUMAINE EST TRAHI

Le Chancelier Adolf Hitler et les principaux dirigeants nazis déclarèrent


que les Allemands constituaient la « race supérieure germanique » ; les
autres furent exclus de la famille humaine comme des « sous-hommes ».
Toute empathie avec l’ennemi était interdite. « Un principe doit absolument
s’appliquer à l’homme SS : honnête, décent, loyal et camarade, nous
devons l’être envers les membres de notre propre sang et à personne
*29
d’autre », exigea Heinrich Himmler, le chef de la Schutzstaffel (SS),
devant un parterre de généraux SS, le 4 octobre 1943 à Poznan, en Pologne.
« Il m’est totalement indifférent de savoir comment vont les Russes ou
comment vont les Tchèques », a déclaré Himmler. « Que les autres peuples
vivent dans la prospérité ou qu’ils meurent de faim, cela ne m’intéresse que
dans la mesure où nous avons besoin d’eux comme esclaves pour notre
culture (…) Que 10 000 femmes russes meurent d’inanition pendant la
construction d’un fossé antichar ne m’intéresse que dans la mesure où ce
fossé est prêt pour l’Allemagne ». Un tel fossé doit être profond et large
pour empêcher la progression des chars ennemis. « Je souhaite que les SS
abordent le problème de tous les peuples étrangers non germaniques, en
191
particulier les Russes, avec cette attitude. »

Les nazis ont divisé la famille humaine en « bons Allemands » et en


« sous-hommes sans valeur ». Ce racisme mortifère n’engendre aucune
compassion. Les juifs ont été ostracisés puis tués dans des camps
d’extermination. De même, des milliers de personnes handicapées mentales
et physiques ont été assassinées par les nazis. L’éclatement et la dévaluation
d’un groupe entraînent toujours les mêmes conséquences : toute
compassion s’éteint immanquablement. En Amérique du Nord, pendant les
guerres indiennes et la traite des esclaves, les Américains considéraient les
Indiens comme des « sauvages » ou des « barbares » et les Noirs comme
des « animaux ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont également
déshumanisé les Japonais en les qualifiant de « singes jaunes » et ont fini
par larguer des bombes atomiques sur eux. Mais l’affirmation selon laquelle
certaines « races » ou certains groupes ethniques sont intrinsèquement
supérieurs ou inférieurs à d’autres est fausse. L’histoire montre que chaque
fois que le principe de la famille humaine a été trahi, de grandes souffrances
ont suivi.

LES ÉTATS-UNIS FOURNISSENT DU PÉTROLE À ADOLF HITLER

Souvent, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale est racontée de telle


manière que les États-Unis n’étaient qu’un spectateur passif, avant d’être
entraînés dans la guerre contre leur volonté, par l’attaque japonaise sur
Pearl Harbor. Mais ce n’est pas vrai. Ils avaient déjà exercé leur influence
en coulisses avant leur entrée en guerre officielle en fournissant du pétrole
au chancelier Hitler. Cela a été décisif. Car ce conflit a été caractérisé par
une grande mobilité des troupes sur terre, sur mer et dans les airs. Comme
le savaient tous les belligérants, il ne pouvait se poursuivre que grâce à un
afflux massif d’énergie, principalement du pétrole. Or, l’Allemagne et
l’Italie ne disposaient pas de ressources importantes sur leur propre sol et
dépendaient donc des importations.

L’Italie du Premier ministre Benito Mussolini a mené une politique


étrangère agressive et a par exemple attaqué l’Éthiopie le 3 octobre 1935.
La Société des Nations, une organisation de maintien de la paix créée après
1918, a condamné l’Italie en tant qu’agresseur et a imposé des sanctions,
mais l’arrêt de l’approvisionnement en pétrole demandé par le ministre
britannique des Affaires étrangères Anthony Eden en a été explicitement
exclu. « Si la Société des Nations avait suivi les conseils d’Eden dans le
conflit éthiopien et étendu les sanctions économiques au pétrole, j’aurais dû
me retirer d’Éthiopie dans la semaine qui a suivi. Cela aurait été un
192
désastre total pour moi », a plus tard déclaré Mussolini à Hitler.

L’Allemagne était dans le même cas. Adolf Hitler savait que les puits
modestes sur le territoire allemand n’étaient pas suffisants pour mener une
guerre d’agression. Dans le cadre du « Reichsbohrprogramm », Hitler a fait
forer dans tout le pays, avec un succès très relatif. Les nazis ont alors essayé
de produire du pétrole à partir du charbon, au contraire très abondant.
L’entreprise chimique IG Farben, dont le siège est à Francfort-sur-le-Main,
était le principal fournisseur de pétrole de synthèse notamment à Leuna.
C’est pourquoi le carburant à partir du charbon était connu sous le nom de
« substitut » (Ersatz en allemand) ou « Leunabenzin ». Cependant, le
processus de conversion était complexe ; il fallait environ cinq tonnes de
charbon pour obtenir une tonne d’essence. « La question du coût de
production élevé de ces matières premières n’est pas pertinente », a
expliqué Adolf Hitler. Le carburant allemand doit « devenir une réalité,
193
même si cela exige des sacrifices ».

Mais malgré la leunabenzine et le programme de forage du Reich,


l’Allemagne était loin de pouvoir couvrir ses besoins en carburant avec ce
qu’elle produisait localement à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La
consommation de pétrole d’un pays est mesurée en barils de 159 litres
chacun. Sur les 100 000 barils représentant sa consommation quotidienne
en 1938, seuls 2 000 provenaient du charbon, et 10 000 autres étaient
obtenus à partir des modestes ressources pétrolières de l’Allemagne. Avec
ces 12 000 barils, Hitler ne pouvait donc couvrir que 12 % de ses besoins et
était fortement dépendant des pays étrangers, important 88 000 barils par
194
jour.

Le journaliste américain Russell Freeburg, qui a servi comme soldat


pendant la Seconde Guerre mondiale avant d’écrire pour le Chicago
Tribune, a enquêté sur le commerce des hydrocarbures entre 1939 et 1945
avec Robert Goralski, journaliste pour NBC News et lui aussi ancien soldat.
Au début de la guerre, les États-Unis étaient le plus grand producteur au
monde avec 3,5 millions de barils par jour, soit 60 % du total mondial de
l’époque. En 1945, leur production journalière atteignait 4,7 millions de
barils. Les pays qui ont combattu aux côtés des USA avaient assez de
pétrole et ont gagné. Ceux qui se sont battus contre en avait trop peu et ont
195
perdu.

Les travaux de Freeburg et Goralski ont prouvé que les États-Unis


étaient le plus important fournisseur de pétrole de l’Allemagne hitlérienne.
Peu avant que la guerre n’éclate, elle leur achetait 25 000 barils de brut par
jour, ainsi que 10 000 autres à la Roumanie et autant au Mexique, et des
quantités moindres au Venezuela, en Russie, en Iran et au Pérou.
Cependant, Hitler ne pouvait pas savoir avec certitude si le Président
Franklin Roosevelt continuerait à le ravitailler après une agression militaire.
Un premier test pour les importations eut lieu lorsque Hitler a occupé la
Rhénanie démilitarisée le 7 mars 1936. Par cette provocation, il violait le
traité de Locarno, dans lequel la France, la Belgique et l’Allemagne
s’étaient engagées à ne pas modifier la frontière occidentale tracée par le
traité de Versailles, que l’Allemagne considérait comme injuste. Après ce
coup de force, la Russie a rapidement cessé ses livraisons. Mais les USA, le
Venezuela et la Roumanie continuant leurs envois, l’approvisionnement de
196
l’Allemagne fut assuré.

À l’été 1936, un nouveau test a suivi, lorsque Hitler et Mussolini ont


soutenu le coup d’État militaire du général Francisco Franco en Espagne.
Les putschistes ibériques avaient renversé le gouvernement républicain
démocratiquement élu en février 1936, mais leurs capacités en termes de
forces aériennes étaient rudimentaires ; ils ont donc demandé l’aide de
l’Allemagne et de l’Italie, qui leur ont fourni des avions de transport à partir
de juillet 1936. Lorsque les républicains espagnols, soutenus par l’Union
soviétique et des combattants socialistes volontaires de divers pays
européens, ont connu une série de succès, Hitler a envoyé la Légion Condor
le 30 octobre 1936 pour aider Franco et les putschistes acculés. Les avions
de chasse et les bombardiers allemands sont intervenus directement dans la
guerre civile. Le bombardement de la ville basque de Guernica le 26 avril
1937 est devenu notoire, et le massacre a été le sujet du plus célèbre tableau
de Pablo Picasso, un symbole des horreurs de la guerre. L’opération Condor
était top secret. Les pilotes allemands sont entrés en Espagne comme des
touristes et ont opéré en uniforme sans aucune indication de leur origine. En
Allemagne, l’existence de la Légion Condor a été niée jusqu’au début de la
Seconde Guerre mondiale. Le déploiement de la Luftwaffe est considéré
comme essentiel pour la victoire de Franco. Néanmoins, les États-Unis
197
continuèrent à livrer du pétrole à Hitler.

HENRY FORD FOURNIT DES VÉHICULES MILITAIRES À LA WEHRMACHT

Toutes les personnes influentes aux USA n’étaient pas hostiles à Adolf
Hitler. Le constructeur automobile américain Henry Ford, un antisémite
convaincu, admirait les nazis et pour son 75e anniversaire en août 1938, il
reçut la Grand-Croix de l’Ordre de l’Aigle, la plus haute distinction de
l’Allemagne nationale-socialiste pour les étrangers. Dans son bureau Hitler
avait accroché un portrait de Henry Ford. Celui-ci a approvisionné les deux
camps pendant la Seconde Guerre mondiale. La Ford Motor Company était
le 3e plus grand fournisseur d’armement de l’armée américaine. Dans le
même temps, les usines Ford vendaient également de grandes quantités de
véhicules militaires à la Wehrmacht. « Si les industriels allemands jugés à
Nuremberg étaient coupables de crimes contre l’humanité, leurs
partenaires de la famille Ford l’étaient aussi », explique l’historien
britannique Antony Sutton. « Mais l’histoire de Ford a été couverte par
Washington, comme tout ce qui concernait l’élite financière de Wall
198
Street. »

L’Allemagne hitlérienne fut responsable du déclenchement de la


Seconde Guerre mondiale, comme l’atteste clairement les recherches
historiques. Mais les États-Unis et la Grande-Bretagne ne furent pas de
simples spectateurs. Selon le philosophe allemand Edgar Dahl, le Président
Roosevelt a sciemment attisé les tensions avec la Pologne et ainsi contribué
au conflit. Le politologue américain Guido Preparata, qui enseigne à
l’université de Vancouver au Canada, pense également que les Anglo-
Saxons avaient un intérêt dans le déclenchement de la Seconde Guerre
mondiale. « Les puissances victorieuses ont délibérément engendré Hitler
pour éliminer l’Allemagne une fois pour toutes, comme une menace
potentielle pour les intérêts géopolitiques de la confédération anglo-
américaine », dit Preparata, dont les résultats des recherches ne sont guère
abordés outre-Rhin. « L’agressivité militaire (…) et l’hostilité raciste envers
les Russes et les Slaves » de Hitler ont conduit l’Allemagne à sa perte. « Ce
fut un triomphe sans limite pour les Anglo-Américains », explique
199
Preparata.

Même après l’attaque de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre


1939, qui marqua le début du conflit, les USA n’ont pas cessé de fournir du
pétrole à Adolf Hitler. Après l’entrée en Pologne, les Allemands
débarquèrent en Norvège en avril 1940 et eurent bientôt le pays entier entre
leurs mains. Le Danemark fut également occupé par la Wehrmacht. Au
printemps et à l’été 1940, ce fut le tour de la Belgique, de la Hollande, du
Luxembourg puis de la France. Seule la Grande-Bretagne n’a pas pu être
vaincue lors de la guerre aérienne de l’automne 1940, à la suite de quoi
Hitler reporta l’invasion prévue de l’île. La Yougoslavie et la Grèce sont
également tombées en 1941. En un temps étonnamment court, avec sa
stratégie du « Blitzkrieg » (la guerre éclair) tout entière basée sur le pétrole
qu’elle devait importer presque intégralement, l’Allemagne avait occupé
presque toute l’Europe.

LA RÉÉLECTION DU PRÉSIDENT ROOSEVELT EN 1940

L’Angleterre était presque à terre, menacée par un débarquement et souffrait


des attaques des sous-marins allemands lorsque le Président Roosevelt lui a
livré 50 navires de guerre en septembre 1940. Mais ce type d’aide ne
suffisait pas à garantir la sécurité de la Grande-Bretagne. Au cours de l’été
1941, l’officier le plus haut gradé de l’armée américaine, le chef d’état-
major George Marshall, a écrit à Roosevelt : « La Grande-Bretagne a
atteint les limites de son potentiel humain utilisable. Nous devons compléter
ses forces. (…) L’Allemagne ne peut être vaincue par des livraisons
d’armes à des nations amies ou par des opérations aériennes et maritimes
uniquement. Cela nécessitera d’importantes forces terrestres. » Marshall
demandait l’envoi de troupes US sur le sol européen aux côtés de
200
l’Angleterre.
Roosevelt partageait cette opinion. Mais la population américaine et le
Congrès y étaient strictement opposés. En revanche, si les États-Unis
pouvaient s’engager dans une guerre avec le Japon, Roosevelt savait que
cela déclencherait probablement un effet domino et signifierait également
une guerre contre l’Allemagne, car cette dernière, le Japon et l’Italie
s’étaient promis un soutien mutuel dans le pacte tripartite dit « de l’Axe »,
le 27 septembre 1940. « Avant tout, Roosevelt voulait faire la guerre à
l’Allemagne », explique le journaliste américain George Morgenstern du
Chicago Tribune, le principal quotidien isolationniste à l’époque. « Mais
comme Hitler ne lui a pas donné d’excuse pour déclarer la guerre, il s’est
tourné vers le Pacifique et le Japon pour entrer en guerre en Europe par la
porte de derrière. Le Pacte tripartite garantissait que s’il commençait une
guerre avec un seul des trois partenaires, il en obtiendrait une avec les
201
trois. »

En public, le Président Roosevelt était considéré comme un ami du


petit peuple et un représentant de la paix. Mais cette impression était
trompeuse. L’historien britannique Antony Sutton a révélé que l’ascension
de Roosevelt a été rendue possible par les super-riches. Selon Sutton, les
familles Du Pont et Rockefeller avaient soutenu Roosevelt lors de la
campagne électorale de 1932, qui l’avait mené à la Maison-Blanche l’année
suivante. Dans ses recherches, il conclut que près de 80 % de l’argent dont
Roosevelt eut besoin pour sa campagne provenait de Wall Street. Roosevelt
lui-même était bien conscient de sa dépendance vis-à-vis des super-riches et
savait également que depuis le Président Jackson (1829-1837), ils
contrôlaient la politique en sous-main. « La vérité, et vous le savez aussi
bien que moi, est que depuis l’époque d’Andrew Jackson, certaines parties
des grands centres financiers dominent le gouvernement des États-Unis »,
écrivait-il en 1933 dans une lettre confidentielle adressée au diplomate
américain Edward Mandell House. Bien entendu, cette déclaration n’a pas
202
été rendue publique.

Alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage en Europe et en Asie,


Roosevelt doit faire face à une réélection le 5 novembre 1940. Comme il
avait déjà effectué deux mandats de quatre ans depuis 1933, il n’était pas
certain qu’il se représenterait. Jamais auparavant un Président n’avait
accompli plus de deux mandats, et après 1945, cela a même été
explicitement interdit. De plus, Roosevelt souffrait de la polio et utilisait un
fauteuil roulant. Beaucoup d’Américains ont cru à tort qu’il était l’homme
qu’il fallait pour maintenir le pays à l’écart du conflit, car il avait toujours
déclaré à la population qu’il ne mènerait pas les États-Unis à la guerre.
Dans un discours à Boston, quelques jours avant le scrutin, le 30 octobre
1940, il a promis : « Je l’ai déjà dit et je le dirai encore et encore : vos fils
ne seront pas envoyés dans des guerres à l’étranger ». Les électeurs l’ont
cru et élu pour un troisième mandat avec 54 % des voix. Mais Roosevelt
203
avait trompé le peuple. Ce n’était pas un homme de paix.

LES ÉTATS-UNIS SUSPENDENT LEURS APPROVISIONNEMENTS EN PÉTROLE


AU JAPON EN 1941

Dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui est très utilisée par les
étudiants mais aussi par les enseignants et les journalistes, l’article allemand
« Attaque de Pearl Harbor » affirme que cette « attaque surprise » est
survenue de façon tout à fait inattendue pour les États-Unis. Mais ce n’est
pas vrai. Le Président Roosevelt et ses plus proches collaborateurs étaient
non seulement au courant de l’agression à venir, mais l’avaient même
délibérément provoquée en fermant le robinet du pétrole au Japon. Il
s’agissait d’une conjuration, en d’autres termes, d’un accord secret entre
deux ou plusieurs personnes. Il y a eu des complots tout au long de
l’histoire. Mais sur Wikipédia, dans l’entrée sur Pearl Harbor, cette
véritable conspiration est présentée comme une « théorie du complot », qui
serait « rejetée par la majorité des historiens par manque de preuves
sérieuses ». Bien sûr, les historiens ont des points de vue différents sur Pearl
Harbor. Certains, dont Manfred Berg, qui enseigne à l’université de
Heidelberg, qualifient effectivement cet événement d’offensive surprise.
Mais d’autres pensent autrement. Il n’y a pas de vote parmi les historiens de
tous les pays du monde, ni dans le monde germanophone, qui indiquerait ce
que la majorité pense de Pearl Harbor. L’affirmation de Wikipedia est sans
fondement. La Neue Zürcher Zeitung induit également ses lecteurs en
erreur. « La surprise a été totale. L’attaque a frappé les Américains sans
préparation », affirme le journal. Mais ce n’est pas totalement exact. Si le
peuple et le Congrès ont été surpris, le Président et les conspirateurs ne
l’ont pas été. Roosevelt et ses plus proches conseillers avaient tout fait pour
204
que le Japon attaque en premier.

Une quantité incroyable d’efforts furent déployés pour tromper


l’opinion publique sur Pearl Harbor. Le long métrage de 130 millions de
dollars Pearl Harbor, avec les célèbres acteurs Ben Affleck et Kate
Beckinsale, sorti aux États-Unis en 2001, présentant l’intervention
japonaise comme une surprise complète a été vu par des dizaines de
millions de personnes. Mieux informés sont les lecteurs du journal Rubikon,
qui écrit à juste titre dans un article datant de 2018 : « Le Président
Roosevelt était au courant de l’attaque imminente du Japon sur Pearl
Harbor, mais a caché cette information aux personnes concernées. Il a
ensuite utilisé l’indignation provoquée par le massacre pour faire adhérer
la population hésitante à la participation américaine à la Seconde Guerre
205
mondiale ».

Les faits montrent clairement que Roosevelt a délibérément intensifié


les tensions avec le Japon immédiatement après sa réélection. Le service
des renseignements naval américain, l’Office of Naval Intelligence (ONI),
connaissait les faiblesses des Nippons. Le 7 octobre 1940, Arthur
McCollum, employé de l’ONI, avait présenté un plan pour les amener pas à
pas vers une action militaire contre les États-Unis. Roosevelt voulait que le
Japon commette le premier acte de guerre, car seul un choc pouvait
convaincre la population et le Congrès américains de la nécessité d’entrer
206
en guerre.

Le plan de l’ONI proposait d’utiliser un « escadron de croiseurs lourds


à grand rayon d’action ». Roosevelt a suivi le plan et, en mars et juillet
1941, au mépris du droit international, a envoyé des commandos spéciaux à
travers le Pacifique dans les eaux territoriales japonaises. Les navires de
guerre, qui ne tirent pas, apparaissent soudainement et à plusieurs reprises
dans le détroit entre les îles de Kyushu et Shikoku, la principale zone
d’opération de la Marine impériale. Cependant, ces provocations n’ont pas
suffi à persuader les Japonais de s’engager dans un acte de guerre contre les
États-Unis. Ils se sont contentés de protestations diplomatiques et se sont
plaints de l’entrée non autorisée de navires de guerre dans leurs eaux
207
territoriales.

Une autre proposition du plan préconisait « la concentration des


navires de guerre américains stationnés dans le Pacifique à proximité
immédiate des îles d’Hawaï » et Roosevelt a également mis en œuvre cette
recommandation. L’amiral James Richardson, commandant de la flotte du
Pacifique, a pensé que ce retrait des bases de la côte Ouest était une erreur
et tenté de faire changer d’avis le Président. Il a critiqué le fait qu’Hawaï
manquait de cales sèches et d’importantes réserves de munitions et de
carburant. De plus, le moral des troupes s’effondrerait si les hommes étaient
séparés de leurs familles pendant un certain temps. Il serait beaucoup plus
sage de maintenir la flotte sur la côte Ouest. Mais Roosevelt a insisté pour
que ce transfert ait lieu. L’amiral Richardson a eu l’impression que
Roosevelt était « pleinement déterminé à mener les États-Unis à la
208
guerre ».

L’archipel hawaïen est situé au cœur de l’océan Pacifique. Honolulu, la


capitale, se trouve à 3 700 kilomètres ou cinq heures d’avion de San
Francisco. De Tokyo à Hawaï, la distance est d’environ 6 300 kilomètres
soit huit heures d’avion. Lorsque l’amiral Richardson a reçu l’ordre de
publier un communiqué de presse disant qu’il avait lui-même demandé que
la flotte soit stationnée à Hawaï, il a refusé. « Cela me ridiculiserait
parfaitement », a-t-il déclaré. En conséquence, le Président Roosevelt l’a
relevé de son commandement et en a investi l’amiral Husband Kimmel le
1er février 1941. Kimmel était ravi de cette promotion et des quatre étoiles
d’argent qui brillaient sur son uniforme blanc. Richardson en revanche a été
très déçu. « Le Président m’a préparé mon sac de sport », a-t-il commenté
209
sèchement.

Le plan de provocation de l’ONI proposait encore de couper les


Japonais de tout approvisionnement en hydrocarbures. Les États-Unis les
ont donc frappé à leur point faible, car comme l’Allemagne et l’Italie, ils
n’en disposaient pas (ou très peu) sur leur propre sol. Pour la guerre
d’agression que le Japon menait en Asie, il dépendait à 100 % des
importations de pétrole. 80 % provenaient des USA, le plus important pays
exportateur à l’époque, et 20 % de la colonie néerlandaise des Indes
210
orientales, aujourd’hui l’Indonésie.

Le Japon commerçait aussi avec la Mandchourie, qui fait aujourd’hui


partie de la Chine et de la Russie, et a construit au début du XXe siècle le
chemin de fer de Mandchourie du Sud pour amener les matières premières
en Corée et les expédier au Japon. Lors de l’incident dit de Mukden, des
officiers nippons ont fait sauter leur propre voie ferrée en Mandchourie le
18 septembre 1931, en accusant Pékin. Cette opération sous faux pavillon
était un stratagème sans scrupules utilisé pour faire accepter au peuple
japonais l’expansion en Chine continentale, puis l’occupation de la
Mandchourie et la proclamation de l’empire sur ce territoire. Lorsque la
Société des Nations a protesté, le Japon s’en est retiré. Au début, les
Chinois n’ont pas coordonné leur résistance car le pays était en pleine
guerre civile, mais il s’est ensuite armé pour chasser les Japonais de
Mandchourie, et le 7 juillet 1937, la deuxième guerre nippo-chinoise a
211
commencé.

Malgré cela, les États-Unis ont continué à fournir du pétrole à Tokyo et


ont soutenu Tchang Kaï-chek qui combattait les communistes de Mao
Zedong. Mais en octobre 1940, sous la pression des USA, les Hollandais
ferment le robinet du pétrole aux Japonais. Ceux-ci ont immédiatement
envoyé une délégation en Indonésie, accusant les Néerlandais d’être les
marionnettes de Washington et exigeant l’assurance de nouveaux
approvisionnements. Toutefois, les Néerlandais ont refusé et se sont assurés
212
que le Japon ne reçoive plus de pétrole d’Indonésie.

Peu après, les États-Unis ont également réduit leurs exportations de


pétrole, ce qui a provoqué la panique à Tokyo. En mai 1941, toutes les
livraisons depuis la côte Est des États-Unis vers le Japon ont été interdites,
tandis que celles de la côte Ouest et du golfe du Mexique étaient toujours
autorisées. Puis, le 25 juillet 1941, un peu plus de quatre mois avant Pearl
Harbor, Roosevelt ferma complètement le robinet. Désormais, aucun
Américain n’était autorisé à approvisionner le Japon. « Il n’y aura plus
jamais un moment aussi favorable que maintenant pour arrêter de fournir
du pétrole au Japon », a commenté Harold Ickes, coordinateur de Roosevelt
213
pour le pétrole.

Pour le Japon, l’arrêt des livraisons a été un désastre. En août 1941,


deux tankers japonais étaient encore vides dans le port de Los Angeles,
attendant du pétrole qui avait été promis contractuellement mais jamais
livré. Ce n’est qu’en novembre que ces deux navires ont levé l’ancre et sont
repartis à travers le Pacifique sans leur cargaison. « S’il n’y a pas
d’approvisionnement en pétrole, les cuirassés et autres navires de guerre ne
sont rien d’autre que des épouvantails », a mis en garde un amiral nippon.
Il avait absolument raison, et le cap était donc mis sur la guerre. Le
missionnaire américain Stanley Jones, qui a joué le rôle de médiateur non
officiel entre Tokyo et la Maison-Blanche, a vu clair dans le jeu peu
scrupuleux de Roosevelt. « Je ne suis pas sûr que les plus hauts
responsables de l’exécutif de notre gouvernement aient vraiment voulu la
paix », a déclaré Jones. « L’attitude de certains de nos fonctionnaires
semblait être de prendre le Japon à la gorge par cet embargo et de
214
l’étrangler. »

Outre l’embargo pétrolier, J.P. Morgan et d’autres banques américaines


ont gelé tous les actifs japonais aux États-Unis en juillet 1941. Les USA ont
également interdit la fourniture de fer et d’acier. « Nous leur avons coupé
l’accès à leur argent, à leur carburant et à leur commerce », a expliqué
Joseph Rochefort, un employé de l’ONI (l’Agence de renseignement de la
Marine américaine). « Nous avons de plus en plus resserré les vis. Ils ne
voyaient pas d’autre moyen de se libérer de cet étau que la guerre ». En
tant qu’officier radio, Rochefort était bien conscient de la réaction
japonaise, et après l’attaque sur Pearl Harbor et la mort de 2 403
Américains, il a commenté : « C’était un prix assez bas à payer pour
215
l’unanimité de la nation ».

Les Britanniques, sous la direction du Premier ministre Winston


Churchill, se sont félicités de la tension croissante entre Washington et
Tokyo. Churchill avait demandé à plusieurs reprises à Roosevelt de
défendre les possessions coloniales britanniques à Singapour contre le
Japon. Londres voulait à tout prix que Washington entre en guerre contre
Berlin, car c’était la seule façon de sauver l’Empire britannique, du moins
en partie. « La Grande-Bretagne essayait manifestement de nous entraîner
dans la guerre européenne, comme M. Churchill l’a plus tard admis
216
publiquement », a reconnu à juste titre le missionnaire Stanley Jones.

Le Premier ministre nippon, le prince Konoe Fumimaro, était très


préoccupé par l’interruption de l’approvisionnement en pétrole et la menace
d’une confrontation avec les États-Unis et a immédiatement demandé au
Président Roosevelt de convoquer une réunion au sommet. Mais Roosevelt
a refusé. Les dirigeants de l’armée japonaise étaient désespérés.
« Actuellement, le pétrole est le point faible de notre puissance nationale et
de notre capacité de combat », déclarèrent les hauts responsables militaires
à l’Empereur le 6 septembre 1941, « Plus le temps passe, et plus notre
capacité à faire la guerre diminue, l’Empire deviendra militairement
impuissant. » Le ministre des Affaires étrangères Teijiro Tojoda a estimé
que le Japon était entravé dans une chaîne toujours plus serrée « forgée sous
la direction et la participation de l’Angleterre et des États-Unis. Ces deux
217
pays se comportent comme un dragon rusé qui fait semblant de dormir. »

Après l’échec de l’initiative de paix du Premier ministre Konoe, son


cabinet démissionne le 16 octobre 1941 et le général Tojo et les militaires
radicaux prennent le pouvoir. Hideki Tojo a déclaré que seule la conquête
des Indes orientales néerlandaises permettrait d’obtenir un accès direct aux
ressources en pétrole. Comme l’Allemagne occupait la puissance coloniale
hollandaise en Europe, Tokyo pensait que le territoire, à peine défendu,
serait une proie facile. Mais le Japon savait aussi que les États-Unis ne
voulaient pas lui laisser l’Indonésie et les autres empires coloniaux d’Asie
contrôlés par les Blancs, et surtout pas les Philippines, leur propre colonie.
Seule la flotte américaine du Pacifique pouvant arrêter leur programme de
conquête, les Japonais ont décidé de l’attaquer avant que leurs navires ne
soient à court de carburant.

LES ÉTATS-UNIS SURVEILLENT LES ÉMISSIONS RADIO DES JAPONAIS


L’ONI avait réussi à collecter et à décoder les échanges de renseignements
diplomatiques et militaires des Nippons sans que ces derniers ne s’en
rendent compte, comme le prouve le journaliste Robert Stinnett dans ses
recherches détaillées sur Pearl Harbor. L’archipel était entouré de stations
de reconnaissance radio américaines réparties dans toute la région
Pacifique. Elles étaient situées aux Philippines, sur les îles de Guam,
Midway, Wake et Hawaï et sur la côte Ouest à San Diego, San Francisco et
en Alaska. Ce système de surveillance élaboré a été complété par des
échanges actifs avec les stations de reconnaissance britanniques à
Singapour, à Hong Kong et sur l’île de Vancouver en Colombie-
Britannique, ainsi que par la surveillance radio néerlandaise à Batavia
218
(actuelle Jakarta).

Les données interceptées étaient très précieuses et ont reçu le nom de


code « MAGIC » au sein du service de renseignement de la Marine. Seuls
le Président et ses plus proches collaborateurs y avaient accès. Les textes
bruts de l’analyse radio étaient apportés quotidiennement par un officier de
l’ONI à Roosevelt, à la Maison-Blanche. Le Président surveillait les
Japonais et ne partageait ces informations qu’avec un petit nombre de
collaborateurs. « Nous savons ce qu’ils savent, mais ils ne savent pas que
219
nous savons », a révélé le chef d’état-major George Marshall.

Environ 35 hommes et une femme à Washington avaient accès aux


données de MAGIC. Seules ces personnes étaient au courant de l’attaque
japonaise imminente, mais elles n’ont pas partagé leurs connaissances avec
la population ou le Congrès américain. Elles étaient toutes convaincues que
l’entrée en guerre des États-Unis était juste et importante. Les membres de
ce cercle intérieur du pouvoir, outre Roosevelt, était son cabinet, composé
d’hommes que Roosevelt lui-même avait choisis : le secrétaire à la Guerre
Henry Stimson, le secrétaire à la Marine Frank Knox, le secrétaire d’État
Cordell Hull, le chef d’état-major George Marshall, le directeur du
renseignement naval Theodore Wilkinson et ses plus proches collaborateurs
et le directeur du renseignement militaire, le général Sherman Miles, et la
seule femme était Agnes Meyer Driscoll, la crypto-analyste civile la plus
220
douée de la Marine américaine à Washington.
Ce n’est qu’après la guerre qu’il a été confirmé « que le code secret
japonais avait été déchiffré plusieurs mois avant Pearl Harbor, et que les
hommes à Washington qui ont lu les messages interceptés étaient presque
aussi bien informés des plans et des intentions du Japon que s’ils avaient
siégé au conseil de guerre à Tokyo », selon le journaliste George
Morgenstern. Afin de dissimuler leur secret le plus longtemps possible, la
Marine américaine a ordonné de se taire à tous les opérateurs radio et
cryptologues qui avaient participé à l’interception et à l’analyse de ces
communications. Tout membre de la Marine qui divulguerait quoi que ce
soit sur le travail fructueux de la reconnaissance radio américaine serait
puni d’une peine d’emprisonnement et de la perte de sa pension. La menace
a fonctionné. La plupart des personnes impliquées ont emporté leur secret
221
dans la tombe.

L’ATTAQUE JAPONAISE SUR PEARL HARBOR EN 1941

En 1941, le Japon disposait d’une puissante force navale comprenant 10


porte-avions, tandis que la Marine américaine n’en possédait que 7. Deux
d’entre eux, l’USS Lexington et l’USS Enterprise, se trouvaient à Pearl
Harbor sous le commandement de l’amiral Kimmel. Son supérieur, l’amiral
Harold Stark, qui avait accès aux précieuses données de MAGIC en tant
que chef des opérations de l’US Navy à Washington, a voulu protéger les
deux bâtiments et a donné l’ordre à l’amiral Kimmel de les utiliser pour
convoyer des avions de chasse de l’armée de Terre vers les îles de Wake et
Midway. L’USS Enterprise a quitté Pearl Harbor le 28 novembre 1941,
escorté par 11 des plus récents navires de guerre de la flotte du Pacifique.
L’USS Lexington a fait de même le 5 décembre 1941, accompagné de 8
navires modernes. Après cela, il ne restait plus sur place que de vieux
222
bâtiments datant de la Première Guerre mondiale.

Le 25 novembre 1941, Isoroku Yamamoto, le commandant en chef de


la Marine impériale japonaise, ordonna à ses navires de quitter les ports du
pays, de traverser le Pacifique Nord jusqu’à Hawaï et d’attaquer la flotte
américaine qui s’y trouvait. L’ONI, l’agence de renseignement de la
Marine, a réussi à intercepter et à déchiffrer l’ordre codé de Yamamoto. Il
stipulait que le Japon devait « entrer dans les eaux hawaïennes dans le plus
strict secret de ses mouvements et avec une vigilance totale contre les sous-
marins et les avions, et immédiatement après le début des combats, attaquer
223
la flotte américaine à Hawaï et lui porter un coup fatal ».

Le 7 décembre 1941, le Japon a débarqué aux Philippines et occupé la


colonie américaine. Le même jour, il attaquait la flotte US du Pacifique à
Pearl Harbor avec une énorme armada composée de 6 porte-avions et d’une
escorte de cuirassés, de croiseurs et de destroyers. Les 27 navires de guerre
étaient accompagnés de 30 sous-marins et d’un train de ravitaillement en
carburant composé de 7 pétroliers. Peu avant d’arriver sur site, 351 aéronefs
ont décollé des porte-avions et bombardé la base américaine. Comme les
navires US se trouvaient à proximité les uns des autres et que la plupart des
appareils n’avaient pas encore décollé, ils furent faciles à toucher. Les
Japonais ont tué 2 403 Américains, détruit 164 avions et coulé 18 vieux
navires.

Avant Pearl Harbor, la population américaine s’était prononcée à une


nette majorité contre l’entrée en guerre. Mais l’attaque japonaise a
complètement changé la donne et provoqué colère et tristesse aux États-
Unis, car jamais auparavant un autre pays ne les avait bombardés. À peine
la nouvelle a-t-elle été connue que de jeunes Américains se sont portés
volontaires et se sont rendus en masse dans les bureaux de recrutement de
l’armée pour défendre leur patrie. La population était sous le choc, le
parlement en colère et les journaux battaient les tambours de guerre.
« Lorsque la nouvelle que le Japon nous avait attaqués est arrivée, mon
premier sentiment a été celui du soulagement », a noté dans son journal le
secrétaire américain à la Guerre Henry Stimson, qui avait accès aux
données MAGIC. « L’indécision était terminée et la crise était arrivée
d’une manière qui allait unir notre peuple. » Stimson, tout comme le
Président Roosevelt, voulait aller en guerre. Ni l’un ni l’autre n’a été
224
surpris.
LE CONGRÈS AMÉRICAIN DÉCLARE LA GUERRE AU JAPON ET À
L’ALLEMAGNE

Le lendemain de l’attaque japonaise, Roosevelt s’est exprimé avec


indignation devant le Congrès. L’approbation du Parlement était importante
car la Constitution américaine stipule dans son article 1, section 8 : « Le
Congrès a le droit de déclarer la guerre ». Roosevelt aurait pu parler de
l’invasion de la colonie des Philippines et de son occupation par le Japon.
Mais il ne l’a pas fait, car cela aurait rappelé que les États-Unis avaient
également envahi des pays étrangers et les avaient considéré comme des
colonies. Au lieu de cela, le Président a concentré son discours sur Hawaï et
a martelé que la date du 7 décembre 1941 resterait dans l’Histoire comme
« le jour de l’infamie ». Le Congrès fut convaincu et les deux chambres
votèrent la déclaration de guerre à une large majorité. Au Sénat, aucun des
100 membres ne s’y opposa. À la Chambre des représentants, qui comptait
435 sièges, 388 des personnes présentes ont voté pour la guerre et 41 se
sont abstenues. Seule Jeannette Rankin, républicaine du Montana, militante
pour les droits des femmes et la paix, se prononça contre la guerre. Soutenu
par la majorité du Parlement, le Président Roosevelt signa la déclaration de
guerre au Japon le 8 décembre. Trois jours plus tard, l’Allemagne et l’Italie
ont déclaré la guerre aux États-Unis. Cette décision d’Hitler fut une
surprise, car selon le Pacte tripartite, il aurait dû fournir un soutien militaire
225
uniquement en cas d’attaque américaine contre le Japon.

La députée Jeannette Rankin avait déjà voté contre la guerre contre


l’Allemagne en 1917. Même après Pearl Harbor, elle a refusé d’opter pour
la guerre, déclarant : « Bien que je pense, comme les autres membres du
Parlement, que les nouvelles que nous avons entendues à la radio sont
probablement vraies, je crois qu’une décision aussi importante sur la
guerre et la paix doit être basée sur des preuves plus fiables que les
reportages radio dont nous disposons actuellement. » Bien sûr, il est juste et
important de défendre les États-Unis. « Mais lorsque nous envoyons nos
soldats et notre Marine à des milliers de kilomètres à travers la mer pour
combattre et mourir, on ne peut certainement pas appeler cela une
protection de nos propres côtes. Je suis convaincue que tous les faits
doivent être mis à la disposition du Congrès et du peuple américains. »
Mais c’est exactement ce qui ne s’est pas passé. Il a été caché au Congrès
que le gouvernement américain avait intercepté et décodé les transmissions
radio japonaises. Si Rankin et d’autres membres du Congrès avaient été au
226
courant, le scrutin aurait probablement donné un résultat différent.

Après son vote courageux, Jeannette Rankin a été diffamée et


ridiculisée à la radio et dans les journaux. Certains la traitaient de
« putain », d’autres de « collaboratrice d’Hitler » ou de « vieux sac », ainsi
que de « honte pour la nation » et de « traître ». Mais des amis sont venus
chez elle et l’ont soutenue dans cette période difficile. « Je n’ai plus que
mon intégrité », leur a dit J. Rankin. Certains lui ont envoyé des lettres
disant qu’ils admiraient son courage. « Il y a probablement une centaine
d’hommes au Congrès qui auraient voulu faire ce qu’elle a fait. Mais aucun
n’a eu ce courage », a déclaré la Gazette du Kansas. Ses partisans savaient
que l’engagement de Jeannette Rankin avait toujours été en faveur des
politiques de paix et de droits civils et du principe de la famille humaine. En
Inde, elle avait rencontré le célèbre militant pour la paix le mahatma
Gandhi. Mais ses prises de position contre la guerre ont mis fin à sa carrière
politique aux États-Unis. Avant Noël 1942, date de la fin de son mandat,
elle s’est à nouveau exprimée devant le Congrès, arguant que Roosevelt
n’avait délibérément laissé au Japon aucune alternative à l’attaque et qu’il
étranglait économiquement Tokyo par le blocus pétrolier. Roosevelt avait
voulu la guerre, mais le Congrès s’y était toujours opposé jusqu’à ce que
Pearl Harbor crée un changement d’opinion complet et que Roosevelt
obtienne sa déclaration de guerre. Jeannette Rankin a fait remarquer que
« le Président a eu beaucoup de chance » et a ajouté : « Était-ce vraiment
227
de la chance ? »

L’AMIRAL KIMMEL ET LE GÉNÉRAL SHORT SONT DÉMIS DE LEURS


FONCTIONS

L’amiral Kimmel, commandant en chef de la flotte du Pacifique, et le


lieutenant général Walter Short, commandant de l’armée américaine, –
toutes deux basées à Hawaï – ont été choisis comme boucs émissaires par
le Président Roosevelt. Dix jours après l’attaque, une enquête hâtivement
mise en place sous la direction du juge Owen Roberts les a désignés comme
les principaux responsables de la défaite et les a accusés de « manquement
au devoir ». Roosevelt les a relevés de leur commandement et les a
rétrogradés, ce qui était une humiliation.

Ce n’est que plus tard que l’amiral Kimmel a réalisé que ses propres
supérieurs à Washington ne lui avaient sciemment pas transmis les
renseignements indispensables. « Il y a eu une sorte de tromperie délibérée
à ce sujet », a-t-il déclaré à la commission du Congrès qui a enquêté sur
Pearl Harbor après la guerre. « J’avais demandé toutes les informations
pertinentes. On m’a assuré que je les obtiendrai. C’est sur cette base que
j’ai évalué la situation. En fait, on ne m’a pas envoyé les messages radio
japonais bien plus importants. » Le ministre de la Marine Frank Knox a eu
accès aux données de MAGIC, mais ne les a pas transmises à l’amiral
Kimmel. « Cette omission ne m’a pas seulement privé de faits essentiels »,
228
a reconnu l’amiral Kimmel. « J’ai été induit en erreur. »

Le général Short a fait le même constat avec ses supérieurs. Le


département de la Guerre, sous la direction du chef d’état-major général
George Marshall à Washington, savait que des espions japonais avaient
opéré à Hawaï. Marshall, qui avait accès aux dossiers MAGIC, aurait dû
avertir Short, mais il ne l’a pas fait. « Le ministère de la Guerre aurait
certainement dû m’informer que les Japonais avaient reçu des rapports sur
l’emplacement exact des navires à Pearl Harbor », protesta Short. Les
documents interceptés étaient « de fait, après analyse critique, un plan de
bombardement de Pearl Harbor », s’est-il défendu. « Le ministère de la
Guerre était conscient du fait que je ne disposais pas de ces informations et
229
avait déjà décidé que je ne les obtiendrai pas. »

Les conspirateurs autour de Roosevelt n’avaient pas partagé les


données MAGIC avec les plus hauts officiers américains à Hawaï, et
certainement pas avec les soldats américains. « Tous ces éléments ont été
cachés au lieutenant général Short et à moi-même », a protesté l’amiral
Kimmel. « Si nous avions reçu cette information seulement deux ou trois
heures avant l’attaque, ce qui aurait été facile, nous aurions pu faire
beaucoup de choses. » L’amiral a déclaré qu’il aurait envoyé la flotte en
haute mer. Au lieu de cela, il était bloqué dans un port exigu, à la merci des
bombardiers, des torpilles et des sous-marins ennemis. Le lieutenant général
Short a expliqué qu’avec un avertissement de deux heures, il aurait envoyé
ses avions pour tenter de contrer l’offensive aérienne. Mais dans la réalité,
la plupart des avions furent détruits au sol avant de pouvoir décoller. « Je ne
comprends toujours pas à ce jour – je n’ai jamais compris, et je ne
comprendrai peut-être jamais – pourquoi on m’a refusé les informations qui
étaient détenues (…) au département de la Marine à Washington », a
230
déclaré l’amiral Kimmel, frustré.

Ce n’est qu’après leur mort que le Sénat américain a réhabilité les


deux commandants et a adopté une résolution le 25 mai 1999 dans laquelle
il a finalement admis que Kimmel et Short avaient été privés des importants
renseignements « disponibles à Washington », comme l’a regretté William
Roth, le sénateur républicain du Delaware. « Les informations obtenues à
partir des transmissions radio japonaises interceptées et décodées à la fin
de 1941 n’ont pas été transmises aux commandants à Hawaï », a admis
succinctement le New York Times, sans mentionner que toute l’histoire sur
la façon dont les États-Unis sont entrés en guerre devrait par conséquent
231
être entièrement réévaluée et réécrite.

LE DÉBAT TOUJOURS EN COURS SUR PEARL HARBOR

Beaucoup d’Américains, et aussi beaucoup d’Européens, ne savent toujours


pas que Roosevelt n’a pas été surpris par le raid japonais sur Pearl Harbor et
qu’il l’a même provoqué par l’embargo pétrolier. « En tant qu’ancien
combattant de la guerre du Pacifique, j’ai d’abord été scandalisé lorsque
j’ai découvert quels secrets avaient été cachés aux Américains pendant plus
de 50 ans », a expliqué Robert Stinnett, qui avait lui-même servi dans l’US
Navy pendant la Seconde Guerre mondiale et travaillé comme journaliste
pour l’Oakland Tribune en Californie après 1945. Après de nombreuses
années de recherche, Stinnett a publié son étude détaillée sur Pearl Harbor
en 2000. Il y soutient de manière convaincante que « pour le Président
Franklin Delano Roosevelt et nombre de ses proches collaborateurs et
conseillers militaires et politiques, cette attaque n’était pas une
232
surprise. »

Le journaliste George Morgenstern, corédacteur en chef du Chicago


Tribune, est arrivé à la même conclusion dès 1947, après avoir évalué
l’enquête sur Pearl Harbor menée par le comité du Congrès, qui s’est réuni
de novembre 1945 à mai 1946 et a interrogé de nombreux témoins. Selon
Morgenstern, après l’attaque japonaise, « pendant des années, la fable selon
laquelle (…) il n’y avait pas la moindre raison de s’y attendre, a été
soigneusement entretenue et mise en scène. » Le peuple américain ne savait
pas que le service de renseignement de la Marine US avait décodé les
communications nippones et les transmettait quotidiennement au Président
Roosevelt. Pour beaucoup de gens, il est totalement impensable qu’un
gouvernement fasse tuer ses propres citoyens afin de faire basculer
l’opinion publique vers la guerre. Mais dans le cas de Pearl Harbor, c’est
exactement ce qui s’est passé. « Ils ont calculé avec une froide indifférence
le risque de pousser un adversaire à tirer le premier coup de feu, et ils ont
contraint 3 000 hommes sans méfiance à prendre ce risque », a déclaré
233
Morgenstern.

Chaque fois qu’il y a une conspiration, on nous dit qu’un des initiés est
censé rompre le silence au fil des ans. En l’occurrence, cela s’est produit
longtemps après. L’une des rares personnes à avoir été informée avant
l’offensive était Don Smith, le directeur du service militaire de la Croix-
Rouge à Washington. Don Smith est mort en 1990, à l’âge avancé de 98
ans. Sa fille, Helen Hamman, a révélé 5 ans après sa mort que son père
avait été secrètement informé par Roosevelt de ce qui se tramait. « Juste
avant l’attaque en 1941, le Président Roosevelt l’a convoqué à la Maison-
Blanche pour une réunion sur une question top secret », a déclaré sa fille.
« Lors de cette réunion, le Président a dit à mon père que son service de
renseignement l’avait informé d’une attaque japonaise imminente sur Pearl
Harbor. Il s’attendait à de nombreux blessés et victimes et a donc donné
instruction à mon père d’envoyer du personnel et du matériel sur la côte
Ouest où ils devraient attendre de nouvelles instructions. Il a fait
comprendre à mon père qu’aucun des militaires responsables à Hawaï ne
pouvait être informé, y compris le personnel de la Croix-Rouge déjà en
poste là-bas. Lorsque mon père a protesté, le Président lui a expliqué que le
peuple américain n’accepterait jamais que les États-Unis entrent en guerre
en Europe à moins que la population ne soit attaquée sur son propre sol. »
Son père a obéi à l’ordre présidentiel et s’est tu très longtemps, même s’il
pensait que tout cela était moralement inacceptable. Ce n’est que dans les
années 1970 qu’il a raconté son histoire à ses enfants. « Et cela l’avait
234
profondément affecté », a confié Mme Hamman.

LES ÉTATS-UNIS LARGUENT DES BOMBES ATOMIQUES SUR LE JAPON

Immédiatement après Pearl Harbor, la propagande de guerre a commencé,


ce qui a conduit à la division de la famille humaine et a alimenté la haine.
Les soldats américains traitaient de « singes jaunes », de « demi hommes »
ou de « rats » les Japonais qui, pour leur part, fulminaient contre ceux qu’ils
appelaient les « diables décadents ». Avec ces comportements racistes et
cette déshumanisation, toute empathie a été perdue. Les Américains
d’origine japonaise ont été victimes de nombreuses agressions. Dans les
États de la côte Ouest, où vivaient la plupart d’entre eux, le gouvernement a
même eu recours à leur internement. À partir de mars 1942, plus de 100 000
Nippo-Américains ont été déportés vers l’intérieur du pays, où ils ont été
enfermés dans des bidonvilles éloignés des grandes villes et gardés par
l’armée américaine. C’est seulement dans les années 1980 que le Congrès a
reconnu que ces internements étaient une faute et qu’à l’époque, les
préjugés raciaux, l’hystérie belliciste et l’échec des dirigeants politiques
235
avaient causé de graves injustices aux internés.

Les Japonais ont été écrasés de manière dévastatrice par les États-Unis.
Plus d’un million d’entre eux ont été victimes de la guerre aérienne brutale
menée contre leur pays par le général Curtis LeMay. Les USA ont largué
des bombes incendiaires au napalm sur Tokyo et d’autres villes. De
nombreux civils sont morts dans les flammes. « La plus grande attaque
terroriste de l’histoire de l’humanité s’est produite les 9 et 10 mars 1945,
lorsque nous avons brûlé Tokyo et tué entre 80 000 et 120 000 personnes en
une nuit », a déclaré le militant pour la paix Daniel Ellsberg, qui s’est
exprimé courageusement à plusieurs reprises contre les pratiques illégales
des États-Unis. Le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki
a été la deuxième et la troisième plus grande attaque terroriste, a poursuivi
M. Ellsberg. Même durant les conflits, il est interdit de tuer des civils : c’est
un crime de guerre. Les soldats ne peuvent tirer que sur les soldats. Mais
cette distinction a été ignorée lors du massacre de la Seconde Guerre
mondiale sur tous les théâtres d’opérations. Robert McNamara, qui a servi
dans l’armée de l’Air américaine pendant la Seconde Guerre mondiale et
qui a ensuite accédé au poste de secrétaire à la Défense, a reconnu : « Curtis
LeMay a dit que nous aurions tous été jugés comme des criminels de guerre
si nous avions perdu. Je pense qu’il avait raison. Il a agi comme un
236
criminel de guerre, tout comme moi. »

Les journalistes américains au front n’ont pas condamné les massacres


de civils, car ils ne se considéraient pas comme des observateurs critiques
de l’armée US, mais comme des partenaires. « Nous avons tous participé à
l’effort de guerre. Nous nous y sommes résignés. Mais pas seulement. Nous
étions d’accord avec cela », a déclaré l’écrivain futur lauréat du prix Nobel
John Steinbeck, qui a travaillé comme correspondant à cette époque. « Cela
ne signifie pas que les correspondants étaient des menteurs. Mais nous
n’avons jamais écrit qu’une partie de l’histoire, et nous avons cru
fermement – et même inconditionnellement – que c’était la chose à faire. »
Le journaliste canadien Charles Lynch, qui se trouvait en Europe avec les
forces américaines, a été encore plus autocritique : « Ce que nous avons
écrit était des foutaises absolues. Nous étions le bras de la propagande du
gouvernement. Au début, il y avait une légère pression de la part des
censeurs, mais ensuite, nous avons été nos propres censeurs. » Il n’y a pas
eu de critique fondamentale de l’histoire de Pearl Harbor dans les médias
états-uniens pendant la Seconde Guerre mondiale, ou de la guerre en
237
général, telle qu’elle s’est déroulée plus tard au Vietnam.

La santé de Roosevelt a beaucoup pâti du stress de la guerre. Il


souffrait d’hypertension artérielle chronique, était souvent fatigué et
semblait très vieux. Il est mort le 12 avril 1945 à l’âge de 63 ans d’une
hémorragie cérébrale durant son 4e mandat, et conformément à la
Constitution, le Vice-président l’a immédiatement remplacé. Président sans
scrupules, Harry Truman, lui aussi démocrate, a fait larguer des bombes
atomiques sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki en août 1945. C’est la
première et la seule fois dans l’histoire de l’humanité que de telles armes
ont été employées, tuant des civils par dizaines de milliers en quelques
secondes. Truman a déclaré plus tard que l’utilisation de bombes nucléaires
était nécessaire. Mais ce n’était pas le cas. « À mon avis, l’utilisation de
cette arme barbare contre Hiroshima et Nagasaki n’était pas du tout
nécessaire dans notre guerre contre le Japon », a déclaré l’amiral William
Leahy après 1945. « Les Japonais étaient déjà vaincus et prêts à capituler
en raison du blocus maritime efficace et du bombardement avec des armes
conventionnelles. » Après la guerre, les États-Unis ont établi des bases
militaires sur les îles japonaises occupées, qui existent encore aujourd’hui,
238
malgré le rejet de nombreux Japonais.

Les bombes atomiques génèrent une chaleur extrêmement élevée lors


de l’explosion, qui détruit immédiatement le corps humain. Plus de 140 000
personnes sont mortes à Hiroshima après l’explosion, et 70 000 autres à
Nagasaki. Le Président Truman est un criminel de guerre, car jamais
auparavant dans l’histoire de l’humanité une seule personne n’avait tué
autant de personnes aussi rapidement. Les survivants ont connu une longue
agonie. Setsuko Thurlow a survécu à Hiroshima alors qu’elle était une
jeune fille de 13 ans. « Quand je pense à Hiroshima, mon neveu de quatre
ans, Eiji, me vient toujours à l’esprit – comment son petit corps s’est
transformé en une masse de chair méconnaissable. De sa voix faible, il m’a
supplié de lui donner de l’eau jusqu’à ce que la mort mette fin à ses
souffrances. » La militante japonaise pour la paix Thurlow fait depuis lors
campagne pour la suppression de cet arsenal à l’échelle mondiale. Elle a
reçu le prix Nobel de la paix en 2017 avec ses collègues de la Campagne
239
internationale pour l’abolition des armes atomiques (ICAN).

LES ÉTATS-UNIS N’OUVRENT LE DEUXIÈME FRONT QU’EN 1944

Mesuré en nombre de morts, le conflit entre l’Allemagne et la Russie est


celui qui a fait le plus de victimes au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Après l’occupation de l’Europe, avec trois millions de soldats, la
Wehrmacht avait attaqué l’Union soviétique le 22 juin 1941, dans le cadre
de l’opération Barbarossa, et avait atteint la périphérie de Moscou à la fin
de l’automne, conformément au souhait d’Adolf Hitler de conquête de
« l’espace vital à l’Est ». Les élites des États-Unis et de la Grande-Bretagne
étaient heureuses qu’Hitler prenne des mesures contre les communistes en
Russie. « Si l’Allemagne gagne, nous devrions aider la Russie. Mais si la
Russie gagne, nous devrions aider l’Allemagne », écrivit le sénateur du
Missouri Harry Truman, futur Président, dans le New York Times
immédiatement après le début de l’opération Barbarossa le 24 juin 1941.
« Qu’ils s’exterminent mutuellement autant que possible, même si je ne
240
veux certainement pas qu’Hitler gagne à la fin. »

Les soldats allemands et soviétiques ont mené des batailles acharnées


sur le front de l’Est. Après l’entrée en guerre des États-Unis, l’URSS
dirigée par Josef Staline a exigé à plusieurs reprises du Président Roosevelt
et du Premier ministre britannique Churchill un débarquement en Europe
occidentale et la mise en place d’un second front en France afin de forcer
Hitler à retirer une partie de ses forces et, ainsi, de soulager l’Union
soviétique. Le ministre des Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov, se
rendit à Londres et à Washington en mai 1942 et présenta personnellement
les demandes urgentes de son gouvernement. Roosevelt et Churchill
l’assurèrent de la mise en place du second front. Molotov a souligné qu’il
était important de l’établir en France le plus tôt possible, car alors Hitler
pourrait être vaincu dès 1942. Roosevelt a assuré que « le gouvernement
américain l’espère et s’efforce de construire le second front en 1942 ».
Mais Churchill y était opposé. Ainsi, toute l’année 1942 passa et la
241
promesse ne se concrétisa pas.

Cependant, les Britanniques, sous le commandement du général


Bernard Montgomery, arrêtent l’avance allemande sur l’Afrique du Nord du
maréchal Erwin Rommel à la frontière entre la Libye et l’Égypte en juillet
1942 en interrompant tout ravitaillement en pétrole. Les chars de Rommel
se sont immobilisés après que les Britanniques eurent coulé les tankers
allemands en Méditerranée. « Avec l’approvisionnement en essence, les
Britanniques ont touché une partie de notre mécanisme dont tout le reste
dépendait », dit Rommel reconnaissant sa défaite en Afrique du Nord.
« L’homme le plus courageux ne sert à rien sans canon, le meilleur canon
ne sert à rien sans beaucoup de munitions, et le canon et les munitions ne
servent à rien dans une guerre en mouvement s’ils ne peuvent être déplacés
par des véhicules ayant suffisamment de carburant ». Rommel a écrit à sa
242
femme : « Pénurie d’essence ! C’est à pleurer. »

Roosevelt et Churchill auraient pu arrêter l’approvisionnement du


front de l’Est en bombardant l’infrastructure pétrolière allemande, mais ils
ne l’ont pas fait. Roosevelt savait également que Staline se sentait trahi
parce que les Anglo-Saxons n’avaient pas tenu leur promesse au sujet de
l’ouverture d’un second front en France. « Le fait que l’Union soviétique
supporte le poids des combats et des pertes en 1942 est bien connu par les
États-Unis », écrivait Roosevelt à Staline le 19 août 1942, « et je peux dire
que nous admirons beaucoup la résistance exceptionnelle dont votre pays a
fait preuve. Nous viendrons à son aide aussi rapidement et aussi
efficacement que possible, et j’espère que vous me croyez quand je vous dis
243
cela. »

L’URSS ne comprenait pas pourquoi les Britanniques et les


Américains tergiversaient ainsi, empêchant de mettre beaucoup plus
promptement un terme au conflit. « Aujourd’hui comme hier, je vois la mise
en place la plus rapide possible du second front en France comme
prioritaire », soulignait Staline le 16 mars 1943. Un débarquement en Sicile
ou en Afrique du Nord ne saurait le remplacer, car lui seul obligerait Hitler
à retirer une partie importante de ses troupes. Staline espérait que le second
front s’ouvrirait au moins en 1943, mais les vagues déclarations des
244
puissances occidentales lui occasionnaient « de graves préoccupations ».

Mais l’année 1943 est passée et les États-Unis et la Grande-Bretagne


n’ont pas donné de suite favorable à cette demande. Les soldats soviétiques
ont ressenti cela comme un manque de loyauté et réalisé qu’ils devraient
périr ou vaincre les Allemands seuls. Les combats ont été extrêmement
meurtriers. « Sur le front de l’Est, le Troisième Reich a perdu 10 millions de
soldats et d’officiers morts, blessés ou capturés », explique le diplomate
russe Valentin Falin, qui a été ambassadeur en Allemagne dans les années
1970. « Ce sont les trois quarts des pertes allemandes totales. Il s’agit de
préciser où la Seconde Guerre mondiale s’est jouée ». C’est l’Union
soviétique de Staline qui a vaincu Hitler, et non les USA, qui ne sont
245
intervenus que lorsque l’armée nazie battait en retraite.

Si les États-Unis avaient ouvert un deuxième front en France en 1942


ou 1943 et, en outre, avaient complètement fermé le robinet du pétrole pour
Hitler, comme ils l’avaient fait avec le Japon en 1941, la Seconde Guerre
mondiale se serait terminée plus tôt. Mais l’American Standard Oil fondée
par John D. Rockefeller a approvisionné l’Allemagne par ses canaux
espagnols même pendant l’attaque de l’Union soviétique. Le Reich a reçu
assez peu de pétrole des États-Unis, mais cela a suffi pour maintenir au
moins une partie de la Wehrmacht en état de marche. Selon Valentin Falin,
en 1944, c’était encore en moyenne chaque jour 12 000 barils d’essence et
autres produits pétroliers américains, qui étaient livrés via l’Espagne.
« C’est ainsi que presque tout au long de la guerre, un septième à un
dixième de tous les sous-marins, avions et chars allemands utilisés contre
l’URSS puis contre les États-Unis ont brûlé du carburant provenant de
246
distributeurs occidentaux », résume Falin.

Le tournant s’est produit lorsque les soldats allemands ont capitulé à


Stalingrad en février 1943. Moscou a alors commencé et réussi la contre-
offensive. À ce moment, Churchill et Roosevelt ont tous deux réalisé que
les Soviétiques pourraient éventuellement occuper à eux seuls toute
l’Allemagne, qui passerait alors sous le contrôle de Moscou. Et cela ne leur
convenait pas du tout. Ainsi, le 6 juin 1944, dans le cadre de l’opération
Overlord, ils ont finalement ouvert le deuxième front et débarqué en
Normandie. Dans le même temps, les bombardiers britanniques et
américains ont commencé à détruire les capacités de production de pétrole
synthétique, portant un coup fatal au Troisième Reich qui ne pouvait plus
combattre. Hitler s’est suicidé le 30 avril 1945 dans son bunker berlinois.
L’Allemagne a alors capitulé sans condition le 8 mai 1945 et, comme
l’Autriche, a été occupée militairement par les puissances victorieuses
alliées qu’étaient les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Union soviétique et
la France.

Les quatre pays victorieux se sont partagés le territoire et ont


déterminé leurs zones d’occupation. Même l’ancienne capitale du Reich,
Berlin, qui se trouvait au milieu du district soviétique, était divisée en
quatre secteurs dans lesquels les commandants suprêmes des quatre
puissances occupantes avaient leur quartier général.

Les tensions croissantes entre les États-Unis et l’Union soviétique ont


conduit à la division de l’Allemagne : à partir de 1949, il y avait la RFA à
l’Ouest sous l’influence de Washington, et la RDA à l’Est sous l’influence
de Moscou. Ce n’est qu’après la chute du Mur et la fin de la guerre froide
que cette division du pays a pris fin avec la réunification en 1990.

Avec la défaite de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, l’Italie et


le Japon ont quitté le cercle des grandes puissances militaires. Les États
d’Europe occidentale que sont la France, les Pays-Bas et la Grande-
Bretagne ont été tellement affaiblis par la guerre mondiale qu’ils ont dû
renoncer à leurs empires coloniaux dans les décennies qui ont suivi.

Les États-Unis, pour leur part, sont devenus la nation la plus puissante
du monde et constituent l’Empire depuis 1945, établissant de grandes bases
militaires dans tous les pays vaincus. Après la reddition du Japon le
2 septembre 1945, les troupes américaines ont occupé les principales îles
japonaises et ont établi de grandes bases militaires dans l’archipel, de même
qu’en Allemagne et en Italie. Elles existent encore aujourd’hui, bien
qu’elles soient rejetées par une partie de la population.
# 11. 1945 : les États-Unis établissent des bases militaires en Allemagne, en Italie et au Japon.

*27. NdE : Notre perspective européo-centrée nous fait trop souvent oublier que c’est en
Asie que les victimes, le plus souvent civiles, furent les plus nombreuses. Ainsi selon les
estimations, la Chine compte 10 millions de morts (voire le double) ; l’Indonésie (alors appelée
Indes orientales néerlandaises) entre 3 et 4 millions ; les Indes britanniques (incluant alors outre
l’Inde actuelle, le Pakistan, le Bengladesh et le Myanmar) 2,5 millions ; l’Indochine française
plus d’un million ; les Philippines jusqu’à un million. La plupart de ces décès sont dus aux
famines consécutives à l’occupation japonaise (plus qu’aux combats ou aux travaux forcés), les
troupes nippones accaparant la nourriture pour elles-mêmes ou la population de l’archipel du
Soleil levant.
*28. NdE : Littéralement, le « détachement de la tempête » (ou de l’orage) est connu en
France sous la traduction de Section d’assaut, et ses membres affublés du surnom de « chemises
brunes » en rapport à leur uniforme.
*29. NdE : Littéralement, l’« escadron de protection », la SS deviendra au fil des ans
(notamment après l’élimination de la SA en juin 1934) la plus puissante des organisations nazies,
véritable État dans l’Ètat, définissant et régissant l’idéologie, la politique, la répression, la police
et une partie des forces armées.
8.

Les guerres secrètes

Après la Seconde Guerre mondiale, l’ONU a adopté l’interdiction de la


violence, qui prohibe les guerres. Depuis lors, seules les guerres
d’autodéfense ou celles menées avec un mandat explicite du Conseil de
sécurité des Nations Unies sont autorisées. Mais les États-Unis et d’autres
États n’ont pas adhéré à l’injonction onusienne. Afin de dissimuler leurs
agissements au public, ils ont eu recours au secret. Cela inclut les actes de
guerre contre des États souverains, dans lesquels l’agresseur n’apparaît pas
ouvertement. Par exemple, un gouvernement étranger est renversé par des
services de renseignement ou des unités spéciales américaines en
coopération avec des mercenaires recrutés localement sans que le Congrès
américain n’ait voté de déclaration en ce sens. Dans le même temps, le
Président et ses principaux ministres en charge des opérations clandestines
nient toute implication auprès du public. Cela a créé une culture du
mensonge qui façonne Washington. « Dans la politique américaine
actuelle, la capacité à mentir de manière convaincante est considérée
comme une condition fondamentale pour accéder à de hautes fonctions »,
247
explique avec justesse l’historien Eric Alterman.

LES ÉTATS-UNIS FONDENT LE CONSEIL DE SÉCURITÉ NATIONALE EN


1947
L’issue politique, juridique et morale la plus importante de la Seconde
Guerre mondiale n’a pas été la capitulation de l’Allemagne, de l’Italie ou du
Japon, mais la fondation des Nations Unies (ONU) lors de la conférence de
San Francisco le 26 juin 1945, et l’interdiction de la violence qui y a été
promulguée. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la guerre
comme moyen de politique internationale a été proscrite, à l’exception de la
légitime défense ou d’un mandat du Conseil de sécurité. « Tous les
Membres s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à
la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou
l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière
incompatible avec les buts des Nations Unies », énonce clairement
l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations Unies. Elle constitue le
cœur du droit international en vigueur aujourd’hui. Même s’il a souvent été
violé, c’est l’un des principes les plus importants du mouvement pour la
paix, avec ceux de la famille humaine et de la conscience. Peu après, le
10 décembre 1948, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la
Déclaration universelle des droits de l’Homme, qui repose sur le fondement
de la famille humaine et qui stipule dans son article 1 : « Tous les êtres
humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de
raison et de conscience, et doivent agir les uns envers les autres dans un
esprit de fraternité ».

Le Président Truman et son successeur Dwight Eisenhower


n’adhéraient pas à cet idéal. En effet, avec leurs victoires militaires, les
États-Unis avaient atteint la suprématie mondiale, qu’il s’agissait désormais
d’asseoir et de pérenniser. « Avec 50 % de la richesse mondiale, mais
seulement 6,3 % de la population, (...) nous sommes inévitablement l’objet
d’envie et de ressentiment », analysait sobrement le diplomate George F.
Kennan en 1948. « Notre véritable tâche est de développer un modèle de
relations internationales qui nous permettra de maintenir cette position
d’inégalité », poursuivait-il. « Pour ce faire, nous devons nous dispenser de
sentimentalité et des rêveries. (…) Nous devons cesser de parler d’objectifs
vagues et (…) irréalistes comme les droits de l’Homme, l’amélioration du
niveau de vie et la démocratisation. (…) Nous devons procéder avec des
concepts de pouvoir purs et simples. Moins nous serons gênés par des
248
slogans idéalistes, mieux ce sera. »
Le 26 juillet 1947, le Congrès a adopté la loi sur la Sécurité nationale,
qui installait la politique étrangère US sur une base entièrement nouvelle et
continue de la façonner jusqu’à ce jour. Le ministère de la Guerre est
rebaptisé ministère de la Défense, fusionné avec le ministère de la Marine et
installé dans le nouveau Pentagone à Arlington, en Virginie, à la frontière
avec Washington DC. La même loi a également créé la puissante agence de
renseignement étranger, la Central Intelligence Agency (CIA), dotée de
pouvoirs étendus pour mener les actions clandestines. La CIA a reçu le
mandat de « remplir les fonctions et les tâches ayant un rapport avec les
services de renseignement lorsqu’elles concernent la sécurité nationale,
comme le Conseil de sécurité nationale peut l’ordonner de temps à autre ».
Cette formulation vague simule une base juridique solide, tout en évitant de
transgresser explicitement la Constitution américaine et l’interdiction de la
violence par les Nations Unies. Clark Clifford, le conseiller juridique de la
Maison-Blanche, a expliqué que la guerre secrète « n’était pas mentionnée
nommément parce que nous pensions qu’il serait préjudiciable à nos
intérêts nationaux de rendre public le fait que nous serions impliqués dans
249
de telles actions ».

Cette loi a également créé le puissant Conseil de sécurité nationale


(CNS, ou NSC en anglais), qui est présidé par le Président. Le NSC se tient
généralement dans la salle de situation située dans le sous-sol sans fenêtre
de la Maison-Blanche et rassemble les hauts responsables du pouvoir
exécutif : outre le Président, assistent à ces réunions le Vice-président, le
secrétaire d’État et le secrétaire à la Défense, ainsi que le directeur de la
CIA, le conseiller à la Sécurité nationale, le chef de cabinet et d’autres hauts
fonctionnaires, le cas échéant. Le NSC a violé à plusieurs reprises la Charte
de l’ONU ; ses procès-verbaux sont secrets et ne sont pas publiés. Il
façonne la politique étrangère américaine. « Le Conseil est le plus haut
niveau d’élaboration des politiques », explique l’historien John Prados. Les
membres du Conseil détiennent « les clés du pouvoir » entre leurs mains et
commandent l’armée américaine et toutes les agences de renseignement
250
américaines.
LA CIA TRUQUE LES ÉLECTIONS EN ITALIE EN 1948

Avec la création de la CIA, le Président disposait d’un nouvel instrument


avec lequel il pouvait exercer une influence dans tous les pays du monde
sans que le public le sache. « La CIA mène des opérations secrètes au nom
du Président », a déclaré Ralph McGehee en expliquant la fonction
première de la nouvelle agence de renseignement. McGehee, y a servi
pendant 25 ans et a souligné que « la plupart du personnel, de l’argent et de
l’énergie » était utilisée pour des opérations secrètes et non pour recueillir
251
des informations.

L’Italie a eu la malchance d’être le premier pays au monde à être


attaqué par la CIA dans une guerre secrète non déclarée. Le 16 avril 1948,
le NSC lui a donné mandat pour empêcher la gauche de remporter les
premières élections nationales d’après-guerre. Le Président Harry Truman
était très inquiet car le Parti communiste italien (PCI) et le Parti socialiste
italien (PSI), qui avaient tous deux combattu le dictateur fasciste Benito
Mussolini et étaient donc très respectés, avaient formé une alliance
électorale : le Fronte Democratico Popolare (FDP). Les observateurs
s’attendaient à ce que le FDP remporte la majorité au Parlement, puisqu’il
avait déjà gagné les élections locales.

Pour éviter cela, tout en déversant des torrents de boue sur les
communistes et les socialistes, la CIA a construit un nouveau parti – dans
lequel elle a injecté 10 millions de dollars –, qu’elle a appelé le Parti
démocrate-chrétien (Democrazia Christiana Italiana, DCI), composé de
collaborateurs, monarchistes et fascistes de la Seconde Guerre mondiale. La
stratégie a réussi : le DCI a obtenu 48 % des voix et 307 sièges au
Parlement italien et a été autorisé à former le gouvernement, tandis que le
FDP n’en a obtenu que 13 % et a dû se contenter de 200 sièges. La CIA
était parvenue à écarter les communistes du pouvoir. L’armée américaine a
étendu ses bases militaires en Italie occupée et, sous le gouvernement DCI,
le pays a rejoint la nouvelle alliance militaire de l’OTAN en tant que
252
membre fondateur, le 4 avril 1949.
Le Président Truman s’est réjoui du succès remporté en Italie. Le
Conseil de sécurité nationale a adopté la directive NSC 10/2 le 18 juin
1948, qui, en accroissant encore les compétences de l’Agence, l’autorisait à
mener des actions souterraines dans le monde entier. Ainsi, le NSC lui a
confié « la propagande, la guerre économique, les actions directes
préventives telles que le sabotage, le contre-sabotage, le dynamitage et
l’évacuation ». En outre, la nouvelle loi lui a donné le pouvoir d’armer des
groupes dans les pays étrangers, ce qui est encore aujourd’hui un classique
dans le domaine de la guerre secrète. La CIA est responsable de la
« subversion contre les États ennemis en soutenant les organisations de
résistance clandestine, les guérillas et les combattants de la liberté ».
Toutes ces opérations secrètes et top secret, a souligné le NSC 10/2, doivent
être « planifiées et exécutées de telle sorte que toute responsabilité des
États-Unis reste dissimulée aux personnes non autorisées, et que le
gouvernement américain, si elles sont néanmoins découvertes, puisse
253
toujours nier toute responsabilité de manière crédible ».

LA CIA RENVERSE LE GOUVERNEMENT EN IRAN EN 1953

Ces textes n’étaient pas uniquement théoriques : ils furent mis en pratique.
Au nom du Conseil national de sécurité, la CIA et le MI6, service de
renseignement britannique, ont renversé le Premier ministre iranien
démocratiquement élu, Mohammad Mossadegh, en août 1953. Après avoir
nationalisé le pétrole, le dirigeant subissait la colère des Britanniques, qui
considéraient le pétrole iranien comme leur propriété coloniale. Mossadegh
croyait à tort que les États-Unis étaient son allié parce qu’eux aussi s’étaient
autrefois affranchis de l’Empire britannique. « Nous partageons avec les
États-Unis l’amour de la liberté », a déclaré Mossadegh à Truman lors d’un
voyage à Washington, « mais nous avons moins bien réussi à exiger notre
254
liberté du pays qui a dû la leur accorder en 1776 ».

Le Président Truman ne voulait pas d’un coup d’État illégal à Téhéran.


Mais lorsque son successeur est entré à la Maison-Blanche le 20 janvier
1953, le vent a tourné. Dwight Eisenhower a donné l’ordre à Allen Dulles,
le chef sans scrupules de la CIA, de renverser le Premier ministre iranien.
Dulles a débloqué un million de dollars « pour financer toutes les actions
qui entraîneront la chute du Mossadegh ». Dans les journaux
radiophoniques et télévisés de 1953, on rapporta seulement les troubles qui
auraient conduit à la chute du gouvernement iranien. L’implication de la
CIA et du MI6 est restée invisible pour les téléspectateurs et les lecteurs de
journaux. Au siège de la CIA à Langley, en revanche, les gens étaient très
bien informés et ravis. On estimait que « c’était une journée qui n’aurait
jamais dû se terminer. On ne reverra sans doute jamais autant d’excitation,
de satisfaction et de jubilation ». Le renversement du gouvernement iranien
a été une infraction flagrante à l’interdiction de la violence par l’ONU et
une tragédie pour l’Iran. « Ce que nous avons fait l’était sous couverture »,
a noté plus tard Eisenhower dans son journal. « Si cela était rendu public,
non seulement nous serions embarrassés (…) mais nos chances de réussir
quelque chose de similaire à l’avenir s’évanouiraient presque
255
entièrement. »

LA CIA RENVERSE LE GOUVERNEMENT AU GUATEMALA EN 1954

Jacobo Arbenz est devenu le Président du Guatemala, en janvier 1951 après


avoir obtenu une large majorité aux élections démocratiques. Fils d’un
immigrant suisse, Arbenz était convaincu que les classes sociales
inférieures étaient exploitées dans de nombreux pays du monde. Au
Guatemala, une élite nantie possédait de grands domaines, contrôlait les
entreprises les plus puissantes et en tirait d’importants profits, tandis qu’une
multitude de pauvres gens ne possédaient rien et devaient travailler pour un
salaire de misère qui suffisait à peine à nourrir leur famille ou à acheter des
médicaments en cas de maladie. Arbenz a donc procédé à une réforme
foncière. Il a distribué de grandes superficies, dont beaucoup de terres non
cultivées, à environ 100 000 paysans sans terre. Cela a fait de lui l’ennemi
juré des grands propriétaires et de la puissante entreprise américaine United
Fruit Company, qui possédait d’immenses plantations au Guatemala, et à
laquelle il n’a offert qu’une compensation de 525 000 dollars. C’était
exactement le montant que la société avait déclaré pour le calcul de l’impôt
foncier. La United Fruit Company s’appelle désormais Chiquita et est l’un
des plus grands producteurs de bananes au monde.

La CIA n’était pas enthousiaste au sujet de la réforme agraire


d’Arbenz. Son directeur, Allen Dulles, était actionnaire de la UFC. Son
frère, le secrétaire d’État John Foster Dulles, possédait également un
important stock d’actions et le cabinet d’avocats new-yorkais des frères
Dulles, Sullivan & Cromwell, était le conseiller juridique de la United Fruit.
Le général Robert Cutler, président du NSC, qui devait donner son feu vert
aux opérations secrètes, siégeait au conseil d’administration de la United
Fruit. Les actionnaires de la compagnie faisaient donc partie de ceux qui
siégeaient au Conseil de sécurité nationale à Washington. Sans surprise, le
256
NSC a donc chargé la CIA de renverser le Président Arbenz.

La guerre illégale des États-Unis contre le Guatemala a commencé le


18 juin 1954 et a constitué une nouvelle violation flagrante de la Charte des
Nations Unies. Des bandes armées par la CIA envahirent le Guatemala
depuis le Honduras voisin et des avions bombardèrent des ports, des
installations militaires, une école, l’aéroport international et différentes
villes. Le 27 juin, le Président Arbenz fut contraint de fuir. Castillo Armas,
le chef des rebelles payés par la CIA, s’est autoproclamé nouveau Président
du Guatemala le 1er septembre 1954. Armas mit fin à la réforme agraire, les
expropriations qui avaient déjà eu lieu furent invalidées et la United Fruit
Company récupéra toutes ses terres. En outre, le nouveau gouvernement
interdit les syndicats dans le secteur bananier, et des syndicalistes
particulièrement actifs furent assassinés. Le coup d’État de Chiquita fut un
257
succès, mais il a été tenu secret pour la population américaine.

LA CIA ASSASSINE LE PREMIER MINISTRE LUMUMBA AU CONGO EN


1961

La CIA a opéré sur tous les continents et a également influencé la politique


en République démocratique du Congo. Ce pays africain de la taille de
l’Europe occidentale avait été déclaré propriété privée par le roi Léopold II
de Belgique en 1885. La capitale, aujourd’hui Kinshasa, s’appelait alors
Léopoldville. Des sociétés belges, britanniques et américaines ont extrait du
cuivre, du cobalt, des diamants, de l’or, de l’étain, du manganèse et du zinc
au Congo et ont exploité le pays alors que la population locale était
brutalement opprimée. Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, une
résistance s’est fait jour. « Notre objectif est la libération du Congo du
régime colonial, l’émancipation absolue du pays », expliquait l’étudiant
258
missionnaire Patrice Lumumba, qui conduisit le pays à l’indépendance.

Une fois celle-ci obtenue de la Belgique, le charismatique Lumumba


est devenu le premier Premier ministre librement élu de la jeune République
africaine le 30 juin 1960. Lors des célébrations, le roi Baudouin ayant fait
l’éloge du régime colonial, Lumumba s’est levé et a critiqué les années
d’exploitation. « Nous avons connu le travail harassant exigé en échange
de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous
vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres
chers », a-t-il rappelé. « Nous avons connu les ironies, les insultes, les
coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des
nègres. (…) Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères,
ou les cachots dans lesquels furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient
259
pas se soumettre à un régime d’injustice ? »

Les États-Unis et la Belgique étaient inquiets et voyaient le Premier


ministre Lumumba comme un danger, en partie parce qu’il voulait
nationaliser les sociétés minières opérant au Congo. Afin de retirer au
Premier ministre le contrôle des ressources minérales, Washington et
Bruxelles ont encouragé la sécession des provinces riches en ressources du
Katanga et du Sud-Kasaï et ont soutenu les forces séparatistes qui s’y
trouvaient. Le Président Eisenhower a décidé que Lumumba devait être
renversé. Lors d’une réunion du puissant Conseil de sécurité nationale en
août 1960, Eisenhower a donné au directeur de la CIA, Allen Dulles, la
permission d’« éliminer » Lumumba. Il s’agit là d’une violation flagrante
de l’interdiction édictée par les Nations Unies. Robert Johnson, qui a rédigé
le procès-verbal de la réunion du NSC, s’est souvenu plus tard du choc qui
a traversé la salle lorsque le Président Eisenhower a donné l’ordre de tuer.
« Il y a eu un silence consterné qui a duré une quinzaine de secondes puis
la réunion a continué », a déclaré M. Johnson. « J’ai été stupéfait
d’entendre un Président dire quelque chose comme ça en ma présence ou
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en présence d’un groupe de personnes. J’ai été bouleversé. »

Le chef de poste de la CIA au Congo, Lawrence Devlin, a été chargé


par Dulles d’organiser l’assassinat de Lumumba avec la Belgique. Le
14 septembre 1960, le colonel Joseph Mobutu prend le pouvoir lors d’un
coup d’État orchestré avec les États-Unis et la Belgique. Lumumba a été
arrêté, torturé et livré à ses ennemis jurés, les sécessionnistes du Katanga,
qui l’ont tué le 17 janvier 1961. Pour faire disparaître toutes les traces, le
corps de Lumumba a été dissous dans de l’acide. En 1965, les États-Unis
ont installé Joseph Mobutu à la présidence de la République démocratique
du Congo. Il a dirigé le pays renommé « Zaïre » pendant plus de 30 ans, en
dictateur brutal, garantissant aux sociétés européennes et américaines des
conditions favorables dans l’exploitation des matières premières, et
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dissimulant son immense fortune dans des comptes bancaires en Suisse.

L’ASSASSINAT DE TRUJILLO EN RÉPUBLIQUE DOMINICAINE EN 1961

Aujourd’hui, la République dominicaine, située dans les Caraïbes, est une


destination de vacances populaire pour les touristes avides de soleil sur ses
plages de sable blanc bordées de palmiers. Mais pendant trois décennies, les
habitants de l’île ont souffert sous la dictature de Rafael Trujillo, qui, avec
le soutien des États-Unis, est arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1930.
Trujillo a fait assassiner ses adversaires et a dirigé le pays pendant 31 ans à
la manière d’un chef mafieux de Chicago. Néanmoins, il a bénéficié du
soutien des USA car il s’est mis en scène comme un rempart contre le
communisme. Le Président Franklin Roosevelt a même reçu le despote à la
Maison-Blanche. Cordell Hull, le secrétaire d’État d’alors, a commenté :
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« C’est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute ! »

Mais lorsque Fidel Castro a pris le pouvoir sur l’île voisine de Cuba en
1959 et a renversé le dictateur Fulgencio Batista soutenu par les États-Unis,
Washington a décidé que Trujillo n’était plus l’homme qu’il fallait pour
diriger l’île des Caraïbes. Il est abattu par des dissidents dominicains dans
sa Chevrolet à San Cristobal dans la soirée du 30 mai 1961. Ses tueurs,
selon une enquête du Sénat américain, ont été formés et approvisionnés en
armes par la CIA, mais il n’a pu être établi si c’était bien celles-ci qui
avaient été utilisées pour l’assassinat de Trujillo. Les Dominicains ont élu
l’écrivain Juan Bosch à la présidence en 1962. Bosch a entamé des réformes
sociales, mais l’Agence l’a renversé au bout de 7 mois parce qu’il luttait
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pour une plus grande indépendance vis-à-vis des États-Unis.

Il est trompeur de parler de la CIA comme d’un « service de


renseignement », ce qui est souvent le cas. Car alors, l’impression est créée
dans l’imaginaire du consommateur de médias que cette structure s’occupe
principalement de collecter et d’analyser les « infos », voire qu’elle fait la
même chose que les journalistes dans une salle de rédaction ou les étudiants
dans un séminaire d’histoire : lire beaucoup et écrire tout autant.

Mais c’est une erreur. Bien entendu, l’Agence recueille également des
informations sur les gouvernements et les individus étrangers afin de les
mettre à la disposition des différentes branches du gouvernement. Mais bien
plus important que le département d’analyse est le bras opérationnel de la
CIA : le bureau des opérations secrètes. Elle est intervenue activement dans
la politique internationale à plusieurs reprises, et les renversements de
Mossadegh et d’Arbenz ou les assassinats de Lumumba, de Trujillo et de
Diem ne sont que les points les plus saillants de ses activités.

Parce qu’il a pratiqué le meurtre pour atteindre des objectifs politiques,


le service de renseignement extérieur américain n’est pas
fondamentalement différent d’une organisation terroriste comme l’IRA ou
la Fraction armée rouge, qui ont également utilisé la violence dans ce même
but. Noam Chomsky qualifie donc les États-Unis de « premier État
terroriste ». Cette analyse est correcte et bien fondée. En novembre 1975, le
Sénat américain a publié un rapport explosif de 350 pages et révélé les
sombres activités de la CIA. Il fit sensation à l’époque et créa scandale. Le
rapport a été rédigé par une commission d’enquête composée de 11
sénateurs et présidée par le courageux sénateur démocrate Frank Church,
originaire de l’Idaho. C’était l’enquête la plus approfondie et la plus
honnête que le Sénat ait jamais écrite sur le sujet. Des agents de la CIA se
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sont ensuite rendus dans l’Idaho et ont empêché sa réélection en 1980.
« Nous pensons que le public a le droit de savoir à quels instruments
son gouvernement recourt », a souligné la Commission Church dans son
rapport. Elle estime que la vérité sur ces agissements devait ê