Chapitre V- La fonction de liquidité
L’étude de la demande de monnaie revient à examiner les raisons pour lesquelles les agents
économiques non financiers détiennent de la monnaie. Les développements théoriques relatifs à
cette question ne font pas l’unanimité des économistes. Ces divergences auront nécessairement un
effet sur la conduite de la politique monétaire.
Dans le cadre de ce chapitre, nous allons présenter la demande de monnaie selon la théorie
classique, la théorie Keynésienne et une approche Néo-Keynesienne basée sur la gestion des
transactions.
I- La demande de monnaie chez les classiques
Les classiques considèrent que la monnaie est un bien comme les autres dont l’utilité est d’être
l’intermédiaire des échanges. Irving Fisher (1907) a établi l’équation quantitative de la monnaie
qui se présente comme suit : M×V = P×T
Où : M : désigne la masse monétaire ;
V : la vitesse de la circulation de la monnaie (elle mesure le nombre de fois par unité de
temps qu’une unité monétaire est utilisée dans les transactions) ;
P : le niveau général des prix et T le volume global des transactions.
Pour comprendre cette équation, prenons un exemple :
Supposons une économie qui produit un seul bien, le pain. Au cours d’une année 100 pains sont
vendus (T = 100) au prix de 0,2 dinars l’unité (P = 0,2 dinars).La valeur totale des transactions
(P×T) est égale à (0,2 dinars/pain) x (100 pains/année). Donc P×T = 20 dinars/année.
Si la masse monétaire est égale à 10 dinars (M = 10), on peut calculer la vitesse de circulation de
la monnaie. V = (P×T/M) = (20 dinars/année)/10dinars = 2 fois/an. Pour qu’une valeur annuelle
de transactions de 20 dinars puisse se réaliser chaque année, il faut que chaque dinar change (en
moyenne) 2 fois de propriétaire par an.
L’équation quantitative de la monnaie, telle que nous venons de la présenter est toujours vérifiée,
c’est une identité, elle exprime une tautologie.
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En pratique, il est difficile de mesurer le volume des transactions (T). Pour résoudre ce problème,
les économistes ont approximé le volume des transactions par le revenu (Y) étant donné que ces
deux variables sont intimement liées. Plus le revenu est élevé, plus le volume des transactions est
élevé et vice versa.
L’équation quantitative de la monnaie devient alors : MV = PY où Y est mesuré par le PIB
réel. A partir de cette équation, la vitesse de circulation de la monnaie (V) s’exprime comme étant
le rapport entre le PIB nominal et la masse monétaire (V = PY/M). Dans ce cas, la vitesse de
circulation de la monnaie exprime le nombre de fois, par période de temps, une unité monétaire
entre dans le revenu de quelqu’un.
Eriger l’équation quantitative en théorie nécessite la prise en compte de certaines hypothèses :
- L’offre de monnaie est exogène, elle est déterminée par les autorités monétaires (la
banque centrale).
- La vitesse de circulation de la monnaie est constante (elle dépend des goûts des agents
économiques et des techniques de paiement en usage).
Ainsi, on aura (M/P)d = 𝟏/𝒗×Y = k×Y
Où : (M/P)d exprime la demande d’encaisses réelles
k =Coefficient de Cambridge = 𝟏/𝒗 > 0
D’après cette relation, on voit que la demande d’encaisses réelles est une fonction croissante du
revenu. Plus le revenu est élevé, plus importante est la demande de monnaie. Cette dernière est
détenue uniquement pour motif de transactions.
II- La demande de monnaie chez Keynes
Keynes considère que la fonction de demande de la monnaie en terme réel chez les classiques
reste incomplète. Le taux d’intérêt nominal est un autre déterminant de la demande de monnaie en
terme réel.
Keynes considère que les agents économiques détiennent la monnaie pour trois motifs de
préférence pour la liquidité. Selon lui, ces trois motifs sont à l’origine de la théorie keynésienne
de la demande de monnaie. La demande totale de monnaie Md est la résultante d’une :
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- demande de monnaie transactionnelle (Mt) pour satisfaire les motifs de transaction et
de précaution ;
- demande de monnaie spéculative (Ms) destinée à acheter, au moment opportun, des titres
du marché financier.
A/- La fonction de liquidité (L1)
La première fonction de liquidité (L1) résulte de deux motifs de transaction et de précaution.
1. le motif de transaction
Ce motif résulte du fait que les recettes et les dépenses des agents économiques ne sont pas
synchronisées. Si c’était le contraire, les agents économiques n’auront pas besoin de détenir de la
monnaie afin de financer les transactions. Le volume des transactions à effectuer dépend du
revenu. Plus le revenu est élevé, plus le volume des transactions à effectuer est élevé, plus la
demande d’encaisses monétaires pour assurer ce volume de transaction est élevé. Donc la
demande de monnaie pour motif de transaction (Mt) est une fonction croissante du revenu
national nominal (Y). Mt = L1 (Y)
De plus, (Mt) vérifie l’équation néoclassique de Cambridge : Mt = L1 (Y) = k ×Y
Avec : k = 1/v = Taux de liquidité = Coefficient de Cambridge
v = vitesse de la circulation de la monnaie
En accord avec la pensée néoclassique, Keynes considère que v (ou encore h) est constante à
court terme.
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2. Le motif de précaution
Outre le motif de transaction, la monnaie peut être détenue en vue de faire face à des dépenses
future imprévisibles. Ce motif n’aurait pas existé si les flux des dépenses futures étaient prévus de
manière certaine. Il s’en suit que la demande de monnaie pour motif de précaution sera d’autant
plus importante que les dépenses futures sont incertaines.
Dans les économies développées, ce motif de précaution se justifie beaucoup moins grâce à tous
les systèmes de prévention existants : entreprises d’assurance, organismes de sécurité sociale,
caisse d’épargne.
Avec ces deux premiers motifs de préférence pour la liquidité (transaction et précaution), Keynes
reprend à son compte l’équation néoclassique de l’école de Cambridge établie dans une optique
d’encaisses monétaires par les agents économiques.
C’est le troisième motif de préférence pour la liquidité qui constitue l’apport de plus original
de Keynes à la théorie de la demande de monnaie.
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B/-La fonction de liquidité (L2)
3. Le motif de spéculation
La deuxième fonction de liquidité (L2) reflète le motif de spéculation (Ms). Ainsi, (Ms) dépend :
* du taux d’intérêt courant (i)
* des prévisions que font les agents sur l’évolution future des taux d’intérêt.
Dans ce cadre, on peut définir la demande de monnaie pour motif de spéculation (lorsque les
agents économiques font un arbitrage entre la détention de la monnaie et d’actifs financiers)
comme étant les encaisses monétaires que les agents économiques choisissent de détenir plutôt
que d’acquérir des titres financiers dans l’attente de variations favorables du taux d’intérêt ou des
cours des titres. Lorsque le taux d’intérêt diminue, la rémunération des titres diminue (le coût
d’opportunité de la détention de la monnaie diminue), ceci va inciter les agents économiques à
détenir plus de monnaie et moins de titres financiers.
Ainsi, la demande de monnaie pour motif de spéculation se présente comme une fonction
décroissante du taux d’intérêt. Mais de quel taux d’intérêt s’agit-il, réel ou nominal ?
Soient i : le taux d’intérêt nominal
πe : le taux d’inflation anticipé
r : le taux d’intérêt réel, avec r = i - πe
Lorsqu’on détient de la monnaie son rendement nominal est nul, son rendement réel est égal à (-
πe). Lorsqu’on détient des titres financiers (obligations) leur rendement réel est égal à i - πe qui
n’est autre que le taux d’intérêt réel. Dans les deux cas de figure l’inflation affecte négativement
l’option choisie. L’élément qui permet de faire l’arbitrage entre les deux alternatives (détenir de la
monnaie ou des titres) est le taux d’intérêt nominal.
Dès lors, afin de préciser le caractère explicatif du taux d’intérêt d’une part, et des
anticipations des agents dans la formation de la demande de monnaie pour motif de
spéculation, d’autre part, il est nécessaire d’établir au préalable une correspondance entre le
taux d’intérêt et le cours (prix) des titres financiers.
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* Relation entre le cours des titres du marché financier et le taux d’intérêt :
Considérons, sur le marché des valeurs mobilières, une obligation à taux fixe dont la valeur
nominale d’émission à l’époque 0 s’élève à 200 dinars et dont le taux d’intérêt nominal
d’émission est de 10% ; le souscripteur perçoit donc un intérêt d’un montant de : 200 ×10% = 20
dinars/an.
Supposons à une époque ultérieure 1 ; le prix de l’obligation augmente et atteigne 250 dinars. Le
souscripteur reçoit toujours 20 dinars d’intérêt pour une obligation s’échangeant maintenant sur le
20
marché à 250 dinars. Le taux d’intérêt du marché est alors de : 250 × 100 = 8%.
Ainsi, quand la valeur de l’obligation augmente et passe de 200 dinars à 250 dinars ; le taux
d’intérêt diminue en passant de 10% à 8%.
De même, si un spéculateur anticipe une hausse future du taux d’intérêt passant de 10% à 12%
; l’évolution du marché boursier se traduira par une baisse du cours de l’obligation à 200 DT à :
20
12
× 100 = 166,7 𝑑𝑖𝑛𝑎𝑟𝑠
Finalement, sur le marché financier, il existe une relation inverse entre le cours des
obligations et le taux d’intérêt. Ainsi, on peut exprimer la demande de monnaie en terme réel
pour motif de spéculation comme étant une fonction décroissante du taux d’intérêt nominal.
* Rôle du taux d’intérêt et des anticipations :
Les relations entre le taux d’intérêt et la demande de Ms sont résumées dans le tableau suivant :
La demande de monnaie spéculative (Ms) est une fonction décroissante du taux d’intérêt (i).
Ms = L2 (i) = β – λ i
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Les encaisses varieraient en sens inverse de i. Ainsi, à un taux d’intérêt élevé correspondrait
une faible encaisse de spéculation car le sacrifice entrainé par la détention de monnaie est
élevé → L2 (i) ≤ 0.
* Pour des niveaux de taux d’intérêt très élevés, supérieurs à i1, Ms = 0 (pour i ≥ i1) : les agents ne
conservent pas d’encaisses liquides et n’achètent que des titres financiers dont les rendements sont
très importants.
* Pour des valeurs du taux d’intérêt comprises entre i1 et i2 ; Ms est une fonction décroissante de i.
* Pour des valeurs du taux d’intérêt inférieures à i2 ; Ms est absolue : c’est la trappe à la
liquidité. Dans ce cas, les agents économiques n’éprouvent plus le besoin d’acheter des titres
financiers dont le taux de rendement serait très bas. Ainsi, ils préfèrent conserver des encaisses
monétaires car ils estiment une hausse du taux d’intérêt. La préférence pour la liquidité est
alors parfaite : Toute injection supplémentaire de monnaie dans l’économie ne ferait
qu’augmenter le montant de monnaie thésaurisée et serait sans effet sur (i).
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C/- La demande totale de Monnaie (Md)
Md = Mt + MS ↔ Md = L1 (Y) + L2 (i)
On peut distinguer 3 parties dans l’évolution de Md en fonction de (i) :
- pour i ≥ i1 → Md est représentée par une portion de droite vertical (Md est totalement
inélastique au taux d’intérêt i ) : C’est la vision de la théorie néoclassique.
- pour i ≤ i2 → Md est représentée par une droite horizontale (Md est parfaitement élastique
au taux d’intérêt i ) : C’est la vision de la trappe à la liquidité.
III- L’équilibre du marché de la monnaie :
L’équilibre monétaire est le résultat de la rencontre entre une offre de monnaie mise en circulation
dans l’économie par les autorités monétaires (la banque centrale) et d’une demande de monnaie
provenant de l’ensemble des agents économiques (ménages et entreprises) pour satisfaire leur
préférence pour la liquidité.
D’où, l’équilibre monétaire se présente comme suit : Mo = Md ↔ Mo = L1 (Y) + L2 (i)
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L’équilibre monétaire est caractérisé par une quantité de monnaie échangée à l’équilibre (M*) et
un taux d’intérêt d’équilibre (i*).
Par ailleurs, un accroissement de l’offre de monnaie par les autorités monétaires (politique
monétaire expansionniste) provoque une diminution du taux d’intérêt (i). Ceci permettrait de
stimuler les dépenses sensibles au taux d’intérêt, notamment les investissements des entreprises
privées (I). Une telle situation génèrera une relance de l’économie (↑ Y → ↑ X) : il existe donc
une interdépendance entre les sphères réelles et les sphères monétaires.
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Par contre, une diminution de Mo (politique monétaire restrictive) déplace la courbe de l’offre
de monnaie à gauche. Ce qui entraine une augmentation du taux d’intérêt (↑ i) → ↓ Y → ↓ X
(lutte contre l’inflation : ↓ Niveau Général des Prix : P).
Remarque :
La politique monétaire expansionniste devient inefficace dans la situation de Trappe à la
Liquidité. En effet, la demande de monnaie (Md) deviendrait parfaitement inélastique par
rapport au taux d’intérêt (i) → Toute injection supplémentaire de monnaie (M) serait
inefficace.
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