Stratégique
Stratégique
1oe édit i 0 n
1oe édit i 0 n
GERRY JOHNSON
RICHARD WHITTINGTON
KEVAN SCHOLES
DUNCAN ANGWIN
PATRICK REGNÉR
FRÉDÉRIC FRÉRY
www.strategique.biz
PEARSON
Le présent ouvrage est la traduction adaptée de EXPLORING STRATEGY Text and
Cases 10e Edition, publié par Financial Times/Prentice Hall, Copyright © Simon &
Schuster Europe Limited 1998, © Pearson Education 2002, 2011, © Pearson Education
Limited (papier et électronique) 2014.
This translation of EXPLORING STRATEGY Text and Cases 10 Edition is published
by arrangement with Pearson Education Limited, United Kingdom.
ISBN : 978-2-3260-0042-1
1 Introduction à la stratégie 1
a t•
Le diagnostic stratégique
2 L'environnement 35
3 La capacité stratégique 83
4 L'intention stratégique 127
5 Culture et stratégie 167
Partie Il
Les choix stratégiques
6 Les stratégies par domaine d'activité 231
7 La diversification et la gestion d'un portefeuille d'activités 275
8 Les stratégies internationales 315
9 L'innovation et l'entrepreneuriat 349
10 Fusions et acquisitions, alliances et partenariats 387
Partie Ill
Le déploiement stratégique
11 L'évaluation des stratégies 429
12 Les processus stratégiques 469
13 Stratégie et organisation 501
14 Gérer le changement stratégique 537
15 La pratique de la stratégie 577
Table des matières
1 Introduction à la stratégie 1
0.0 Introduction
O.f) Qu'est-ce que la stratégie? 2
O.f).D Défi ni tions de la stratégie 2
O.f).f) Les trois niveaux de stratégie 7
D .H .m Le vocabulaire de la stratégie 8
0.~ Le modèle de Stratégique 10
D.m.D Le diagnostic stratégique 11
D .m.H Les choix stratégiques 12
D.m.m Le déplo iem ent stratégiq ue 13
0.19 La stratégie comme métier 15
o.~ L'étude de la stratégie 17
0.[11 L'influence du contexte et les prismes stratégiques 19
0.[1).0 La stratégie dans di ffé rents co ntextes 19
O.[l).f) Les prism es stra tégiq ues 20
Résumé 22
Trava ux pratiques 22
Lectures recommandées 23
Références 23
Étude de cas : Yahoo ! se cherche 24
• TABLE DES MATIÈRES
P ri
Le diagnostic stratégique
2 L'environnement 35
H.D Introduction 35
f).f) Le macroenvironnement 36
111.111.0 L'analyse PESTEL 37
111.111.111 La construction de scénarios 40
H.R L'industrie 43
111.8.0 Le modèle des 5( + 1) forces de la concurrence 44
La menace des entrants potentiels 45
La menace des substituts 49
Le pouvoir de négociation des acheteurs 51
Le pouvoir de négociation des fournisseurs 52
Le rôle des pouvoirs publics 53
L'intensité conwrrentielle 54
Les types d'industries 55
Implication s du modèle des 5(+1) fo rces 58
Questions clés sur le modèle des 5( +1) forces 60
111.8.111 La dynamique de la concurrence 61
Le cycle de vie d'une industrie 61
H.D Les concurrents et les marchés 63
111.19.0 Les groupes stratégiques 63
111.19.111 Les segments de marché 66
111.19.8 L'approche Océan Bleu 66
H.~ Les menaces et opportunités et les facteurs clés de succès 69
Résumé 73
Travaux pratiques 73
Lectures recommandées 74
Références 74
Étude de cas : Une nouvelle page pour la publicité 77
3 La capacité stratégique 83
R.D Introduction 83
R.H Les fondements de la capacité stratégique 85
8.111.0 Les ressources et compétences 85
8.111.111 Les capacités dynamiques 87
8.111.8 Les capacités seuils et les capaci tés distinctives 89
R.R Le VRIO d'une capacité stratégique 91
8.8.0 V- La valeur d ' un e capacité stratég ique 91
8.8.111 R- La rare té d ' une capacité stratégique 91
8.8.8 I- L'inimitabilité d ' une capacité stratégique 92
La complexité 93
L'ambiguïté ca Lisa le 93
La culture et l'histoire 94
m.m.l9 0 - L'organ isa tion p erm et d 'exploi ter la capacité stratég ique 94
8.8.111 Les co nnaissances o rganisationnelles et l' avantage concurrentiel 95
m.l9 Le diagnostic de la capacité stratégique 97
TABLE DES MATIÈRES 1
m.l9.0 L'étalonnage 97
m.l9.f) La ch aîne de valeur et la filière 99
La chaîne de valeur 99
La filière 102
m.l9.m La cartograp hi e des activités lOS
m.~ Le management de la capacité stratégique 108
m.llJ Le SWOT 110
Résumé 116
Travaux pratiques 116
Lectures recommandées 11 7
Références 11 7
Étude de cas: Rocket Internet: le cloneur sera-t-il clon é? 121
Résumé !56
Travaux pratiques IS8
Lectures recommandées 1S8
Références 1S9
Étude de cas: Nature & Découvertes et le commerce vertueux 161
Résumé 195
Travaux pratiques 196
Lectures recommandées 196
Références 197
Étude de cas : Le Club Med : des bron zés aux bobos 200
Partie Il
Les choix stratégiques
Résumé 340
Travaux pratiques 340
Lectures recommandées 341
Références 341
Étude de cas : Les Chinois à Hollywood :Wanda rachète AMC 343
Résumé 4 12
Travaux pratiques 4 14
Lectures recommand ées 414
Références 415
Étude de cas : Accor et désaccords 417
Partie Ill
Le déploiement stratégique
Résumé 459
Travaux pratiques 459
Lectures recommandées 460
Références 460
Étude de cas : Carrefour à la cro isée des chem ins 462
R ésum é S2S
Travaux pratiques S29
Lectures reco mmand ées S29
Référen ces S29
Étud e d e cas : Sony d ésuni S32
Résum é S67
Travaux pratiques 567
Il TABLE DES MATIÈRES
Lexique 615
8.1
8.2
8.3
La distribution en Ch ine: globale ou locale? 318
Boeing et le ca uchemar du Dreamliner 324
Le N IP fait sas 328
8.4 Vale face à la distance culturelle 331
8.5 Quelles stratégies pour la base de la pyramide ? 332
9.1 L' innovation frugale: l' ingé niosité des plus démunis 353
9.2 Le nuage change la donne 357
9.3 Dernière séance pour les vidéoclubs 360
9.4 Somfy déroule sa stratégie 368
9.5 Métissage entreprene urial chez Trace TV 374
Schéma 4.1 Les influences qui s'exercent sur l'intention stratégique 129
Schéma 4.2 La possession, le managem ent et l' intention stratégiqu e 133
Schéma 4.3 La chaîne de go uvern em ent 136
Schéma 4.4 Les parties prenantes d'une grande organisation 144
Tableau 4.1 Quelques exemples d' objectifs co ntrad ictoires 145
Schéma 4.5 La cartographie des parties prenantes : la matrice pouvoir/ intérêt 147
Tableau 4.2 Les so urces et les signes de pouvoir 150
Tableau 4.3 Les postures face à la responsabilité sociale de l'entreprise 154
Tablea u 4.4 Quelques questions sur la responsabilité sociale des entreprises 154
Schéma 5.1 L'influence de la culture et de l'histoire 168
LISTE DES SCHÉMAS ETTABLEAUX 1
Schéma 5.2 La dépendance de sentier et l'enfermement 173
Schéma 5.3 Les cadres de référence culturelle 175
Schéma 5.4 Les quatre niveaux de la culture organisationnelle 178
Schéma 5.5 L'influence de la culture sur la stratégie 182
Schéma 5.6 Le tissu culturel 183
Schéma 5.7 L'a nalyse du tissu culturel: quelques questions utiles 185
Schéma 5.8 Le risque de dérive stratégique 190
Schéma C.i Le prisme de la méthode 209
Schéma C.ii Le prisme de l'expérience 213
Schéma C.iii Le prisme de la complexité 214
Schéma C.iv Le prisme du discours 216
Tableau T.i Résumé des quatre prismes stratégiques 219
Schéma Il.i Les choix stratégiques 227
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STRATÉGIQUE: MODE D'EMPLOI
Chapitre 6
Les stratégies .!.••••
par domaine
d'activité
•• ••
.\r><•••<>irlu<<dUr•tr<.>n"'...,''"r.t.lcd.r Au début de chacun
o Oi<GI;I'ffUnt~t&'~' ..'"'ncn<l<>O"Wnnd·>rn•"lltUn!tp~t>< rDAS
· ~;:~~-;;.,":'"'"'''"P<>~"'"'·•IfO!tpnd.rrru-J.<h.."ttrn<ut""' des quinze chapitres,
o Ou>o<~rdn >Ital 'Jin .J.ptnl "n""''"'M<mrnt l>ol'<fY"'""'""~'~
o E.t;l.qll<rl.r.•<ri1"WI'!•qY<dcl&uro>p<r<l""'
· =lnl'''""'f'<'d<Litht«otdt<!<ll••rr~...b!n•"""'"iJl"'""""'"""
les objectifs
m!l!!!l!l!!lll présentent ce que
Do>rmiMd'octmr<""'tpqu< r ~·J.Io<JITWfttob>II"'"IJ><i~~< r l''·"'"tJ>t>
"""'"""''><il<ol""'"'<4>n ~tn<nqun• r )\O . .... nupw"'""<ntltl r -'"·
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assimilé à l'issue
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Les illustrations sont des mini cas agrémentés de questions qui mettent les concepts en pratique.
À la fin de chaque chapitre, une controverse académique suscite un débat sur une question ciblée.
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lrt<.I!Qu•"'"'l<t<l>rntod'urr<<hllfl<dot<-'lnt~""ln
STRATÉGIQUE: MODE D'EMPLOI 1
A la fin de chaque chapitre, un résumé synthétise les idées essentielles.
Rlisumé
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Lectures recommandées
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Ala fin de
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• O..prutorl>ÎimtnU<In!lhalnd"...,.rnr"f'<lwimnnoboculo:l l'oldod<
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connaissance des
concepts clés.
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Travaux pratiques
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U l:nullh ..., lo ...-Mm&l..!llnfoct<und tn·
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Une bibliographie
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Accor et désaccords
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Les choix stratégiques
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Avril2014
Les auteurs
Concepts clés
----+----.....- ~~
0.0 Introduction
La stratégie concerne les questions clés pour le futur d' une organisation. Par
exemple, comment les producteurs de tabac doivent-ils réagir à l'apparition de la
cigarette électronique? Comment le groupe hôtelier Accor peut-il contrer les inter-
médiaires tels que Booking et les sites de location entre particuliers tels que Airbnb?
Les universités doivent-elles concentrer leurs ressources sur la recherche acadé-
mique, sur la qualité d'enseignement ou sur les deux ? Comment un petit éditeur
de jeux vidéo doit-il se positionner par rapport aux grands fabricants de consoles
tels que Sony ou Microsoft? Que doit faire un collectif d'artistes pour sécuriser ses
revenus face au déclin des subventions publiques?
Toutes ces questions sont stratégiques: elles sont vitales pour l'avenir des orga-
nisations concernées. Ces questions incombent naturellement aux entrepreneurs
et aux dirigeants, mais pas uniquement : les managers doivent également com-
prendre les orientations stratégiques de leur organisation, à la fois pour obtenir le
· soutien de leurs supérieurs, mais également pour expliquer le sens de leur action
à leurs subordonnés. Tout candidat à l'embauche doit se préparer à discuter de
Il INTRODUCTION
stratégie avec ses employeurs potentiels. En fait, avant de postuler dans une orga-
nisation, il est préférable de s'assurer qu'elle déploie une stratégie viable. Il existe
même des métiers spécifiquement tournés vers la stratégie, par exemple dans les
cabinets de conseil ou dans les départements stratégie des grandes organisations,
et ce sont le plus souvent des positions clés pour de jeunes managers prometteurs.
Cet ouvrage adopte une perspective large sur la stratégie, en abordant à la fois
les questions analytiques et financières et les aspects humains liés à la gestion pra-
tique de la stratégie. La réalité de la stratégie est rarement faite d'évidences ou de
décisions binaires. Il convient généralement d'explorer plusieurs options et de les
tester avec soin avant de faire des choix. Cet ouvrage concerne toutes les organisa-
tions capables d'influer sur leurs orientations futures: grandes entreprises multi-
nationales, PME et entreprises intermédiaires, start-up entrepreneuriales,
organisations publiques (écoles, hôpitaux, etc.), organisations non gouvernemen-
tales et associations. La stratégie importe pour quasiment toutes les organisations
et pour tous ceux qui y travaillent.
Les trois éléments de cette définition -le long terme, l' orientation et l'organi-
sation- peuvent être détaillés au travers de l'exemple du quotidien L'Opinion (voir
l'illustration 1.1) :
•
Définitions de la stratégie
" La détermination des buts et des objectifs à long terme d'une entreprise
et l'adoption des actions et des allocations de ressources nécessaires pour atteindre ces buts. "
Alfred Chandler
"Une configuration dans un flux de décisions.» " L'orientation à long terme d'une organisation."
Henry Mintzberg Stratégique
Sources: A.D. Chandler, Stratégies et structures de l'entreprise, Éditions d'Organisation, 1972; M.E. Porter,
" Plaidoyer pour un retour de la stratégie », L'Expansion Management Review, n• 84 (1997); H. Mintzberg,
Tracking Strategy: Towards a General Theory, Oxford University Press, 2007, p. 3.
• Le long terme. Les stratégies se mesurent généralement sur des années, voire
pour certaines organisations sur des décennies. L'importance d'une perspective
à long terme est soulignée par le modèle des trois horizons présenté dans le
schéma 1.2 . Ce modèle suggère que toute organisation devrait considérer
qu' elle comprend trois types d'activités, définies par leur « horizon », mesuré
en années . L'horizon l concerne les principales activités actuelles. Dans le cas
de L'Opinion, il s'agit du quotidien papier et du site d'information. Les activi-
tés de l'horizon l doivent être défendues et étendues, mais on peut estimer
qu'à long terme elles cesseront de croître, pour finir par décliner, que ce déclin
se mesure en termes de profit ou de tout autre indicateur clé pour l'organisa-
tion. L'horizon 2 concerne les activités émergentes qui devraient apporter de
nouvelles sources de profit. Pour L'Opinion, il s' agit des réseaux sociaux et de
l'édition sur tablette, qui pourrait se substituer à l'édition papier. Enfin, l'ho-
rizon 3 rassemble un éventail de possibilités pour lesquelles rien n' est encore
sûr. Il s'agit souvent de projets de recherche et développement risqués, d'ini-
tiatives entrepreneuriales, ou de marchés pilotes dont certains seront porteurs
de succès, mais dont la plupart échoueront. Pour un quotidien bimédia comme
L'Opinion, l'horizon 3 peut se situer à moins de deux ans. En revanche, pour
un laboratoire pharmaceutique, du fait des contraintes de R&D et des délais
d'obtention des autorisations de mise sur le marché, l'horizon 3 peut se situer
à plus de dix ans. Pour autant, même si les échelles de temps varient, le point
essentiel de ce modèle est que les managers doivent éviter de se focaliser sur
les problèmes à court terme et sur leurs activités actuelles. La stratégie consiste
à repousser l'horizon 1 le plus loin possible, tout en anticipant les horizons 2
et 3, même si les stratégies correspondantes impliquent une large part d'incer-
titude.
•Ill
INTRODUCTION
Temps (années)
Note: «profit » sur l'axe vertical peut être remplacé par des objectifs non financiers; le nombre d'années
peut varier.
Source: M. Baghai, S. Coley et D. White, TheA/chemyofGrowth, 2000, Texere Publishers, p. S.
ou des partenaires. Pour L'Opinion, le lien avec les annonceurs et les distributeurs
est crucial. La stratégie est donc fortement influencée par les frontières de l'orga-
nisation : qui inclure à l'intérieur du périmètre d'activité et quelles relations
entretenir avec ce qui n'en fait pas partie.
Au travers de ces trois aspects, les décisions stratégiques présentent des caracté-
ristiques distinctives :
• Les décisions stratégiques ont en général pour but l'obtention d'un avantage
concurrentiel. L'Opinion a ainsi pour objectif d'atteindre une diffusion minimale
afin d'asseoir sa crédibilité face aux autres quotidiens. Dans la sphère publique,
un avantage stratégique peut consister à fournir de meilleurs services que les
autres acteurs, de manière à obtenir le soutien et le financement des autorités
de tutelle. Dans tous les cas, la pérennité de l'avantage concurrentiel repose sur
deux conditions fondamentales. Premièrement, il s'agit de créer un surcroît de
valeur pour les clients, c'est-à-dire leur proposer une offre pour laquelle ils
seront disposés à payer un prix supérieur aux coûts (voir dans le chapitre 3 la
notion de chaîne de valeur). Pour les entreprises, cette création de valeur au-
delà des coûts est la condition indispensable à la génération de profit. Deuxiè-
mement, ce système de création de valeur- ou modèle économique- doit être
difficilement imitable par les concurrents, sans quoi il ne saurait procurer un
avantage durable. Si une entreprise a la même stratégie que ses concurrents,
elle n'a pas de stratégie.
• La stratégie implique une allocation de ressources : ressources financières,
humaines, physiques, technologiques, commerciales ou relationnelles. Afin de
déployer une stratégie, il convient d'allouer la combinaison de ressources la plus
pertinente aux activités les plus prometteuses, ce qui détermine le périmètre
d'activité de l'organisation. Dans le cas de L'Opinion, il faut ainsi arbitrer l'allo-
cation de ressources entre le quotidien papier et le site d'information: certaines
ressources peuvent bénéficier aux deux activités, d'autres sont spécifiques à
chacune. Cependant, une entreprise qui modifierait la configuration de ses
ressources au moindre revirement de conjoncture ne ferait certainement pas de
la stratégie mais se contenterait de tactiques. Le stratège doit donc s'engager sur
ses décisions, et une stratégie se manifeste avant tout par des décisions difficile-
ment réversibles. Si une entreprise change de stratégie tous les six mois, elle n'a
pas de stratégie.
Afin de résumer les caractéristiques distinctives des décisions stratégiques, on
peut utiliser le modèle VIP, qui désign e les trois dimensions fondamentales de la
stratégie 2 : la valeur, l'imitation et le périmètre. Selon ce modèle synthétique, la
stratégie- en tant qu'orientation à long terme d'une organisation- consiste à
répondre à trois questions :
• Sur quel modèle de création de valeur la performance de l'organisation repose-
t-elle (quel est le modèle économique utilisé)?
• Comment éviter l'imitation de ce modèle de création de valeur par les concur-
rents, afin d'assurer la pérennité de l'avantage concurrentiel sur le long terme?
• Sur quel périmètre orienter ce modèle de création de valeur? Que faire, que ne
pas faire, sur quels marchés, au long de quelle filière?
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE 1
D.EJ.f) Les trois niveaux de stratégie
La stratégie intervient à plusieurs niveaux dans une organisation. Si on considère
l'exemple de L'Opinion, il est possible d'identifier au moins trois niveaux distincts
de stratégie.
• Le premier niveau, celui de la stratégie d'entreprise - ou stratégie corporate -,
concerne le dessein et le périmètre de l'organisation dans sa globalité, et la
manière dont elle ajoute de la valeur à ses différentes activités. Cela inclut les
choix de couverture géographique, de diversité de l'offre de produits et services,
et la manière dont les ressources sont allouées entre les activités. Dans le cas de
L'Opinion, la décision de lancer simultanément deux supports relève incontes-
tablement de la stratégie d'entreprise. Comprendre clairement ce niveau de
stratégie est déterminant, car la détermination des activités devant être incluses
dans le périmètre de l'organisation est la base de toutes les autres décisions
stratégiques.
• Le deuxième niveau est celui de la stratégie par domaine d'activité, qui consiste
à identifier comment les activités incluses dans la stratégie d'entreprise doivent
se comporter sur leurs propres marchés. Cela concerne généralement les ques-
tions de positionnement et la réponse aux actions des concurrents. C'est la
raison pour laquelle la stratégie par domaine d'activité est également appelée
stratégie concurrentielle. Dans la sphère publique, les stratégies par domaine
d'activité concernent la manière dont les unités (hôpitaux, écoles, etc. ) peuvent
procurer de meilleurs services à la collectivité. Alors que la stratégie d'entreprise
implique des choix qui engagent l'organisation dans sa globalité, ces décisions
sont pertinentes au niveau de chacun des domaines d'activité stratégique qui
la composent. Un domaine d'activité stratégique (DAS ) - ou strategie business
unit (SBU) - est une sous-partie de l'organisation à laquelle il est possible
d'allouer ou de retirer des ressources de manière indépendante, et qui corres-
pond à une combinaison spécifique de facteurs clés de succès. L'Opinion com-
prend ainsi deux DAS, le quotidien papier et le site d'information. Lorsqu' une
organisation inclut plusieurs activités, il doit nécessairement exister un lien
entre les stratégies par domaine d'activité et la stratégie d'entreprise dans son
ensemble.
• Le troisième niveau de stratégie se situe à la base de l'organisation. C'est là que
sont élaborées les décisions opérationnelles qui déterminent comment les dif-
férentes composantes de l'organisation (ressources, processus, savoir-faire des
individus) déploient effectivement les stratégies définies au niveau global et au
niveau des DAS. Par exemple, L'Opinion doit recruter assez de journalistes et
attirer suffisamment d'annonceurs pour accompagner sa croissance. Le succès
stratégique repose nécessairement sur des décisions et des activités opération-
nelles : ce sont grâce à elles que la stratégie peut effectivement exister. Si les
décisions opérationnelles ne sont pas en phase avec la stratégie, celle-ci restera
lettre morte. C'est la raison pour laquelle la stratégie est souvent appelée mana-
gement stratégique. En termes de stratégie, le déploiement- c'est-à-dire le mana-
gement- est au moins aussi important que l'analyse. ·
L'alignement entre les trois niveaux de stratégie est crucial. Du fait des multiples
imbrications entre ces différents niveaux d'action et d'analyse, la stratégie est tou-
jours un exercice complexe.
Il INTRODUCTION
Environ nement
Diagnostic
Intention
stratégique
Culture
par activité
International Processus
Choix
stratégiques Déploiement
stratégique
Changement Pratique
Quelles sont les opportunités Quel doit être le Quelles sont les stratégies
et les menaces dans positionnement de pertinentes, faisab les
l'enviro nnement ? chacune des activités? et acceptables?
Quelles sont les forces et les Quelles activités faut-il Quels sont les processus
faib lesses de l'organisation? incl ure dans le portefeu ille? de développement
stratég iques nécessaires?
Quelle est la mission Quel doit être le
fondamenta le de développement internationa l Quelles structures et quels
l'orga nisat ion? de l'organ isat ion? systèmes mettre en p lace?
Comment la cult ure L:orga nisation innove- Comment l'organ isation doit-
faço nne-t-el le la strat égie? t-elle correctement? elle gérer le changement?
L:organi sati on devrait- Quell e doit être la t âche
elle se développer de chacun dans les
seu le, par acquisitions processus stratégiques?
ou par coopérati on ?
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE
Illustration 1.3
La stratégie constitue une large part du travail de Svetlana, J'aime beaucoup la stratégie. Le plus stimulant est de
Ziad et Camille. réfléchir à d'où nous venons et où nous pourrions aller.
Nous avons commencé dans un café il y a cinq ans et
Svetlana aujourd'hui nous avons plus ou moins réalisé ce que
nous espérions. La stratégie vous permet de mesurer
Après une première expérience en marketing, Svetlana votre succès, elle vous dit si vous avez bien travaillé.
est devenue à 33 ans directrice de la filiale suisse d'une
Voici son consei l :
entreprise de technologies de l'information russe. Elle
doit non seulement développer la stratégie de sa filiale, Ayez toujours une stratégie. Ayez un but ultime en tête.
mais également interagir régulièrement avec la maison Mais acceptez les réactions du marché et celles de vos
mère à Moscou : collègues. Soyez prêt à ajuster votre stratégie: l'ajuste-
ment, c'est le plus important.
Moscou ne s'intéresse pas aux détails, mais à l'avenir de
l'activité. Ziad
Le plan stratégique d'origine de la filiale a dû être for- À 27 ans, Ziad est conse iller dans une unité de réflexion
t ement adapté : stratég ique du gouvernement britannique. Il rédige des
analyses et des recommandations pour des ministres, le
Quand nous sommes arrivés ici, nous avions quelques
plus souvent de manière interdépartementale. Il passe
idées sur la stratégie, mais nous avons vite compris que
plusieurs mois sur chaque projet et continue à travailler
la réalité était très différente des plans. Notre stratégie
avec les responsables des services concernés après leur
n'était pas complètement fausse, mais à la deuxième
avoir transmis ses recommandations. Les projets
phase nous avons quand même été obligés de la modi-
impliquent de rencontrer des experts internes et externes
fier en profondeur afin de nous adapter au marché. À
au gouvernement, de réa liser des analyses statistiqu es,
présent, nous en sommes à la troisième phase: les fon-
des analyses de scénarios (voir le chapitre 2), des analyses
damentaux sont en place et nous devons nous focaliser
de sensibilité (voir le chapitre 11) et des tests d 'hypo-
sur les tendances afin de prendre les devants et d'être au
thèses (voir le chapitre 15}, de rédiger des rapports et de
bon endroit au bon moment.
faire des présentations. Au cours de son évolution au sein
Svetlana travaille étroitement avec ses équipes sur la de l'unité, Ziad a été de plus en plus impliqué dans la
stratégie. Pour cela, elle organise un séminaire de réflexion stratégique, ses fonctions étant de moins en
réflexion annuel (voir le chapitre 15} : moins cantonnées à un travail d'analyste.
Réunir les gens leur permet de comprendre la situation Il explique ce qu'il aime le plus dans son travail de stra-
d'ensemble, plutôt que de se focaliser sur leur propre tège:
champ de responsabilité. C'est une bonne chose de ras- J'aime le défi. Je travaille sur des questions réellement
sembler les réalités de chacun. importantes et, souvent, c'est ce que vous lisez dans les
Camille insiste sur la construction d' un consensus avec les clients, de manière à
s'assurer du déploiement de la stratégie. Ziad lui non plus ne considère pas que la
mise en œuvre est automatique, c'est pourquoi il continue de travailler avec les
départements après leur avo ir transmis ses recommandations. Il estim e que la
stratégie et l'opérationnel sont intimement liés : les agents opérationnels doivent
comprendre la stratégie pour être efficaces, et les stratèges doivent comprendre les
contraintes opérationnelles pour être pertinents. Pour lui, la stratégie est une étape
précieuse dans sa carrière, qui lui permettra d'évoluer vers un poste plus opéra-
tionnel.
La stratégie ne concerne pas des organisations abstraites: c'est un métier pour
de nombreuses personnes. Cet ouvrage a ainsi pour objectif d'équiper le lecteur
afin de lui permettre de mieux exercer ce métier ou de mieux travailler avec ceux
qui 1' exercent.
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE m
journaux. Ce sont des problèmes difficiles, qui Son trava il est exigeant intellectuellement :
concernent la société dans son ensemble.
Les délais sont courts. Vous devez résoudre le problème
Il pense que les gens devraient être impl iqués dans la en deux ou trois mois. Il y a beaucoup de pression. Cela
stratégie : vo us pousse et vous aide à vous connaÎtre vous-même.
J'encourage les gens à faire de la stratégie, car cela vous Nous ne sommes que trois ou quatre dans une équipe,
donc, même en tant que junior, vous devez apporter une
conduit au cœur des problèmes. Dans toutes les orga-
nisations, il est très fructueux d'avoir eu une expérience contribution significative au projet. Vous avez beaucoup
d'autonomie et vous êtes utile dès le départ, à un niveau
en stratégie, même si ce n'est pas ce que vous voulez
plutôt élevé.
faire pendant toute votre carrière.
Son trava il peut impliquer des modélisations financières
Ziad envisage d'évoluer vers un poste plus opérationnel,
et marketing (voir les chapitres 2 et 10), différents types
car il considère que la stratég ie et l'opérationnel sont
d 'e ntretiens et un travai l étro it avec les équipes du
intimement liés:
client:
Une grande part de la stratégie consiste à comprendre
En tant que consultant, vous passez beaucoup de temps
ce qui peut réellement être fait et une grande part de
à construire des arguments solidement étayés par des
l'opérationnel consiste à comprendre ce qui doit réelle-
faits, qui aideront votre client à prendre des décisions.
ment être fait.
Mais au-delà des faits, vous devez être capable d'impli-
Cam ille
quer vos interlocuteurs. Pour que vos recommandations
soient effectivement suivies, vous devez obtenir un
Diplômée d'une école de commerce, Cami lle a rejoint consensus. Les gens doivent être d'accord.
un grand cabinet de conse il en stratégie à Paris. Elle y
Camille résume ainsi l'attrait du conseil en stratégie:
trava ille ma intenant depu is six ans. Elle a été attirée par
le conseil car ell e aimait l'idée d 'aider les organisations J'aime apprendre à grande vitesse. J'ai l'opportunité
à s'améliorer. Elle explique pourquoi elle a choisi ce d'accroÎtre mes compétences. Une année dans le conseil
cab inet : c'est comme deux années dans une entreprise normale.
J'ai aimé l'ambiance des entretiens, et les personnes que Sources: entretiens (les noms des interlocuteurs ont été chan-
j'ai rencontrées étaient stimulantes. Je me voyais bien gés).
travailler avec ces personnes sur ce type de sujets.
El le apprécie beaucoup le conseil en stratégie : Questions
Ce que j'aime, c'est résoudre des problèmes. C'est un peu 1. Par lequel de ces rôles de stratège êtes-vous le plus
comme résoudre un mystère: vous avez un problème et attiré(el : manager d'une filiale dans une multinatio-
vous devez trouver une solution qui convient pour aider nale, expert interne ou consultant? Pourquoi?
l'entreprise à croÎtre et à prospérer. 2. Que devriez-vous faire pour obtenir un tel poste?
la stratégie. Le schéma 1.4 présente ces trois branches et les champs de recherche
gui leur correspondent, dans l'ordre chronologique de leur apparition. Les flèches
indiquent gue chacune de ces branches contin ue à se développer. De manière plus
détaillée, ces trois branches présentent les caractéristiques analytiques suivantes :
• Le contexte stratégique désigne à la fois le conteÀ'te interne et externe de l'orga-
nisation. Toutes les organisations doivent prendre en compte les menaces et les
opportunités présentes dans leur environnement. L'analyse industrielle devint
une tradition de recherche à partir du début des années 1980, lorsque Mich ael
Porter montra comment les outils de l'économie industriell e pouvaient être
employés afin de déterminer dans quelle mesure une industrie était ou non
attractive 9 . À partir de la même époque, l'analyse culturelle s'est appuyée sur des
travaux de sociologie afin de soulign er l'impact des valeurs partagées sur les
comportements. Dans le contexte externe, il apparaît également que les stratégies
doivent être en adéquation avec les cultures sectorielles ou nationales. L'approche
par les ressources se focalise sur le contexte interne, afin de déterminer les carac-
téristiques distinctives de chaque organisation 10 . Selon cette approche, l'analyse
écon omique des marchés, l'analyse psychologique des biais émotionnels ou
perceptuels et l'analyse sociologique des cultures organisationnelles permettent
d'identifier les caractéristiques particulières (ou ressources ) gui contribuent à
l'avantage concurrentiel spécifique d'une organisation ou à ses faiblesses.
• Le contenu stratégique concerne la nature des différentes stratégies et leur pro-
babilité de succès. Il s'agit ici de déterminer le mérite de différentes options
stratégiques. Le champ de la mesure de la pe1jormance stratégique a commencé
par utiliser l'analyse économique pour comprendre le succès de différentes
stratégies de diversification. Cette branche reste très active de nos jours, la diver-
sité des questions abordées ne cessant de croître : mesure de l'intérêt des inno-
vations stratégiques, des stratégies d'internationalisation, ou encore des multiples
formes d ' alliances ou de réseaux. La mesure de la performance stratégique
s'appu ie le plus souvent sur une analyse rigoureuse des options stratégiques et
mobilise des concepts d'économie, de manière à établir quelles sont les stratégies
les plus rentables et dans quelles conditions. Elle s'oppose à l'idée reçue selon
laquelle certaines stratégies seraient bonnes dans l'absolu.
• Les processus stratégiques examinent de quelle manière les stratégies sont .formées
et dép loyées. Il s'agit ici d'aider les managers dans les processus prat1ques de
management stratégique 11• À partir des années 1960, la planification stratégique
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE ~~
a consisté à s'appuyer sur l'économie et des approches scientifiques afin de
construire des systèmes rationnels et analytiques permettant l'élaboration et le
déploiement de la stratégie. Cependant, la stratégie n'est pas faite que de sys-
tèmes: elle implique également des individus. Depuis les années 1980, l'approche
cognitive a montré comment les perceptions, les émotions et les jeux politiques
mettent en cause les analyses rationnelles. Les spécialistes de cette approche
recommandent d'accepter la réalité désordonnée et irrationnelle des organisa-
tions plutôt que d'essayer d'imposer une rationalité théorique 12 • Enfin, l'ap-
proche de la stratégie comme pratique utilise la microsociologie pour expliquer
en détailles processus stratégiques, qu'ils soient formels ou informels 13 . Cette
approche se concentre sur la manière dont les individus font de la stratégie et
sur l'importance des outils et des compétences qu'ils doivent mobiliser pour
cela.
Un demi-siècle de recherche en stratégie a ainsi produit de nombreuses
approches. Chacune peut apporter des éclairages, et les problèmes stratégiques
doivent toujours être abordés à partir de plusieurs points de vue. Une stratégie
conçue à partir de critères uniquement économiques peut rapidement échouer du
fait de facteurs psychologiques et sociologiques. Réciproquement, une stratégie qui
ne repose que sur l'adhésion émotionnelle ou sur l'acceptation culturelle n'a aucune
chance de succès si ell e ne s'appuie pas également sur des conditions économiques
favorables. Comme le montrent les quatre prismes présentés à la fin de ce chapitre,
une seule perspective est généralement insuffisante pour obtenir une bonne stra-
tégie. Une analyse complète requiert généralement des références économiques,
psychologiques et sociologiques.
Résumé
• La stratégie est l'orientation à long terme d'une organisation. Elle peut être
résumée par le modèle VIP : quel modèle de création de valeur, quelle résistance
à l'imitation, sur quel périmètre?
• La stratégie d'entreprise concerne la définition du périmètre d'activité. La stra-
tégie par domaine d'activité détermine l'approche concurrentielle de chacune
des unités qui composent l'organisation. Les décisions opérationnelles définissent
comment les ressources, les processus et les individus déploient les stratégies
retenues au niveau global et à celui de chaque domaine d'activité.
• Le modèle de Stratégique comprend trois parties principales : le diagnostic
stratégique, les choix stratégiques et le déploiement stratégique.
• La stratégie est mise en œuvre par les managers à l'intérieur de l'organisation,
mais également par des spécialistes tels que les départements stratégie internes
aux entreprises ou les consultants en stratégie.
• La recherche sur les contextes, les contenus et les processus montre comment les
perspectives analytiques issues de l'économie, de la sociologie et de la psycho-
logie peuvent être utiles à la compréhension des questions stratégiques.
• Par-delà les dimensions fondamentales du modèle VIP, la stratégie differe selon
le contexte organisationnel, par exemple entre une PME, une multinationale
et une organisation publique.
• Les questions stratégiques peuvent être considérées selon plusieurs perspectives,
comme le rappellent les quatre prismes stratégiques : le prisme de la méthode,
le prisme de l'expérience, le prisme de la complexité et le prisme du discours.
Travaux pratiques
• Signale des exercices d'un niveau plus avancé 1.3 Visitez le site Intern et d'un grand cabinet
1.1 En vous inspirant du schéma 1.2, formulez de conseil en stratégie tel que Bain, le Bos-
la stratégie d'une organisation de votre ton Consulting Gro up ou McKinsey. Que
choix (par exemple votre école ou votre uni- vous apprend le site sur la nature du métier
versité), en utilisant les informations dispo- de consultant? Aim eriez-vo us exercer ce
nibles sur son site Internet ou dans son métier?
1.4 • En vous inspirant du schéma 1.3, montrez
rapport annuel.
en quoi les composantes du management
1.2 En vous inspirant du schéma 1.3, identifiez
les principaux éléments de diagnostic stra- stratégique different dans :
tégique, de choix stratégiques et de déploie- (a) Une PME.
(b) Une grande multinationale.
ment stratégique pour une organisation de
(c) Une organisation à but non lucratif.
votre choix.
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE ~~
Lectures recommandées
Il est toujours utile d'approfondir un sujet. En • La meilleure source sur la recherche fran-
plus des références utilisées tout au long de ce cophone e n management stratégique est
chapitre, nous recommandons les lectures sui- indiscutablement le site de l'Association
vantes: internationale d e management stratégique:
• Pour un état de l'art complet, voir F. Tannery, strategie-aims.com.
A.-C. Martinet, T. Hafsi et J,-P. Denis, Ency- • Sur la question de ce qu'est la stratégie- et
clopédie de la stratégie, Vu ibert, 2014. On peut ce qu'elle n 'est pas-, le lecteur peut se repor-
également se référer à l'o uvrage collectif ter à M.E. Porter, << Plaidoyer pour un retour
coordonné par T. Loilier et A. Tellier, Les de la stratégie », L'Expansion Management
Grands Auteurs en stratégie, EMS, 2007. Review, n° 84 (1997), et F. Fréry, « The Fun-
• Pour de bons ouvrages de stratégie à destina- damental Dimensions of Strategy », MIT
tion des praticiens, voir D. Sola et J. Co utu- Sloan Management Review, vol. 48, n o 1
rier, How ta Think Strategically: Your Roadmap (2006 ), pp. 71-75.
ta Innovation and Results, FT Publishing, • Le lecteur est invité à actualiser régulièrement
2013, C. Montgomery, The Strategist: Be the sa connaissance des développements straté-
Leader your Business Needs, Harper Business, giques par la lecture de journaux et magazines
2012 et R. Rumelt, Good Strategy/Bad Stra- économiques. Les sites Internet des principaux
tegy: the Difference and Why it Matters, cabinets de conseil en stratégie constituent
Crown Business, 2011. également une bonne source d 'information :
mckinsey.com, bcg.com ou bain.com.
Références
l. La question fondamentale « Qu'est-ce que la stra- field of strategie management within the evolving
tégie ?>> a notamment été abordée par R. Whit- science of strategie organization >>, Strategie Orga -
tington, What is Strategy- And Does it Matter?, nization, vol. 5, no 1 (2007), pp. 79-99 et R. Whit-
International Thomson, 1993/2000 et M. Porter, tington , << Big strategy/Small strategy >>, Strategie
«Plaidoyer pour un retour de la stratégie >> , L'Ex- 01ganization, vol. 10, n° 3 (20 12), pp. 263 -268 .
pansion Management Review, n° 84 ( 1997) . 9. Voir M.E. Porter, Choix stratégiques et concur-
2. Voir F. Fréry, «The Fundamental Dimensions of rence: techniques d'analyse des secteurs et de la
Strate gy >> , MIT Sloan Management Review, concurrence dans J'industrie, Economica, 1982.
vol. 48, n° l (2006), pp. 71-75. 1O. Voir J.B. Barney, << Firm resources and sustained
3. D. Collis et M. Rukstad << Can you say what your competitive advantage >> ,Journal of Management,
strategy is? >>, Harvard Business Review, vol. 86, vol. 17, n° l (1991 ), pp. 91-120.
n° 4 (2008), pp. 82-90. ll. Sur J'approche par les processus, voir H. Sminia,
4. Voir F. Westley, << Middle managers and strategy: << Pro cess research in strategy formation: the01·y,
microdynam ics of inclusion >> , Strategie Manage- methodology and releva nee >> , International Jour-
ment Journ al, vol. 11, n° 5 (1990), pp. 337-351. nal of Management Reviews, vol. 11, no 1 (2009),
S. Voir D. Angwin, S. Paroutis et S. M itson, pp.97-122.
<< Connecting up strategy: are strategy directors 12. Sur la dimension psychologique de la stratégie,
a missing link? >>, California Management Review, voir le numéro spécial du Strategie Management
vol. 51, no 3 (2009), pp. 74-94. Journal dirigé parT. Powell, D. Lova llo et S. Fox:
6. Les principaux cabinets de conseil en stratégie << Behavioural Strategy >> , vol. 31, n° 13 (2011 ).
proposent beaucoup d'informations sur les car- 13. Sur la stratégie comme pratique, voirE. Vaara et
rières en stratégie et sur la stratégie en général. Voir R. Whittington, << Strategy-as-practice: takin g
par exemple mckinsey.com, bcg.com ou bain.com. social practices seriously >>, Academy of Manage-
7. Sur les opportunités de carrières en stratégie, voir ment Annals, vol. 6, n° 1 (20 12), pp. 5-27, ainsi
par exemple va ult.com. que L. Cailluet, <<La fabrique de la stratégie :
8. Pour un état des lieux de la stratégie en tant que regards croisés sur la France et les États-Unis
discipline, voir F. Tannery, A.-C. Martinet, depuis les années 1960 >> ,Revue Française de Ges-
T. Hafsi et J.-P. Denis, Encyclopédie de la stratégie, tion, n° 188-189 (2008 ), pp. 143-159.
Vuibert, 2014, J. Mahonney et A. McGahan, << The
Il INTRODUCTION
:~ Etude de cas
1 1
Yahoo! se cherche
dans le site chinois Alibaba et que Facebook lui
avait ravi la place de numéro deux mondial de
la publicité en ligne, derrière Google. Yahoo!
était encore trop dispersé dans de trop nom-
breuses activités, là où une stratégie claire récla-
mait des arbitrages et une focalisation des
ressources sur des objectifs prioritaires. De plus,
l'entreprise, qui s'apparentait encore à un por-
tail Internet, cherchait à jouer un véritable rôle
dans les réseaux sociaux. En dépit de ses
alliances avec Twitter et Face book (qu'elle
n'avait pas réussi à racheter en 2006), Yahoo!
En janvier 2014, Yahoo! fêta ses 20 ans. Arrivée semblait encore être <<Une entreprise 1.0 dans
à la tête de l'entreprise en juillet 2012, Marissa un monde 2.0 », comme l'avait affirmé un ana-
Mayer avait multiplié les initiatives, n'hésitant lyste.
pas à renvoyer une partie du comité de direc- Les premiers symptômes de ce problème
tion, à revoir les méthodes de management, à étaient apparus en novembre 2006, lorsque Brad
repositionner la plupart des produits et à lancer Garlinghouse, jeune manager chez Yahoo!, avait
une vaste campagne d'acquisitions. rédigé une note interne à l'attention des diri-
À première vue, les résultats étaient encou- geants de l'entreprise.
rageants, avec une progression de 20% de l'au-
dience globale, soit 800 millions d'utilisateurs Le mémo de la tartine beurrée
actifs, dont 390 millions sur mobiles. Yahoo! Dans sa note, Brad Garlinghouse affirmait que
bénéficiait ainsi de la deuxième audience sur Yahoo! dispersait ses ressources de manière
Internet aux États-Unis, après Google. excessive. Il dénonçait plusieurs problèmes :
Yahoo! News était le premier portail d'actualités • Un manque de vision cohérente et focalisée.
généralistes au monde, le service de messagerie Yahoo! voulait « faire tout et être tout- pour
Yahoo! Mail comptait plus d'utilisateurs que tout le monde ». Par peur d'être distancée par
Hotmail de Microsoft aux États-Unis, et les sites ses concurrents, l'entreprise réagissait plutôt
Yahoo! Questions/Réponses Yahoo! Finance, que de s'engager sur une trajectoire résolue.
Yahoo! Sports et Yahoo! Jeux figuraient chacun Sa stratégie revenait à «beurrer la vaste tar-
parmi les trois premiers mondiaux dans leur tine constituée par les opportunités d'Inter-
domaine. net, à la fois innombrables et en perpétuelle
Pourtant, derrière ces succès apparents, la évolution ». Le résultat était une fine couche
situation de Yahoo! restait préoccupante: beau- d'investissements étalée sur un trop vaste
coup d'observateurs lui reprochaient une périmètre et une absence de focalisation.
absence de vision stratégique, qui se traduisait • Des responsabilités qui n'étaient pas claire-
par un arrêt quasi complet de sa croissance. ment définies, avec une prolifération de bou-
Comme depuis plusieurs années, son chiffre lons dans l'organisation, devenue trop
d'affaires avait baissé de 6% en 2013, à 4,7 mil- bureaucratique.
liards de dollars, et il se concentrait à 80 % sur • Un manque d'initiative. Sans une vision
les États-Unis, alors que ses résultats positifs claire et sans des responsabilités précisément
provenaient essentiellement de sa participation définies, il manquait une perspective d'en-
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE Il
semble capable de guider les décisions. posé était supérieur de 62 % au cours de l'action
Yahoo! était paralysé par des décisions aussi Yahoo! de l'époque.
ambitieuses que contradictoires. Pourtant, à la surprise des observateurs- qui
estimaient que la complémentarité entre les
De fait, Brad Garlinghouse recommandait un
deux groupes recélait de nombreuses syner-
plan en trois points :
gies -, la direction générale de Yahoo! refusa
1. Focaliser, afin d'affirmer ce qu'était Yahoo! et l'offre de Microsoft. L'échec de l'opération fut
ce qu'il n'était pas. Cela impliquait de sortir très mal accueilli par les actionnaires de Yahoo! ,
des activités qui n'étaient pas au cœur de son qui accusèrent Jerry Yang d'avoir privilégié son
métier et d'éliminer les projets redondants. indépendance.
2. Responsabiliser, en nommant notamment C'est dans cette ambiance délétère que Brad
des responsables transversaux capables d'ar- Garlinghouse quitta Yahoo!. De nombreux
bitrer entre les priorités. Cela impliquait que autres dirigeants quittèrent d'ailleurs Yahoo! à
certains dirigeants actuels, qui avaient pro- la même époque.
voqué plus de problèmes qu'ils n'en avaient La crise économique qui éclata fin 2008
résolus, devaient quitter Yahoo!. frappa donc Yahoo! au plus mauvais moment.
3. Réorganiser, afin de décentraliser la prise de N'ayant pas réussi à relancer l'entreprise (l'ac-
décision, d'éliminer la structure matricielle tion était descendue sous les 10 dollars, le résul-
paralysante et de supprimer 15 à 20 % des tat net était passé de 600 millions en 2007 à
postes, devenus inutiles. 424 millions en 2008, alors que près de 20 % des
effectifs avaient été supprimés), Jerry Yang fut
Cette note, largement diffusée dans les
remplacé en janvier 2009 par la très énergique
médias, resta sans réponse de la part de la direc-
Carol Bartz, ancienne responsable de l'éditeur
tion de Yahoo!. En juin 2007, le directeur géné-
de logiciels Autodesk. Plutôt qu'une cession,
ral fut cependant remplacé par Jerry Yang, qui celle-ci annonça la négociation d'un partenariat
avait fondé l'entreprise en 1995 et qui cumulait avec Microsoft, centré sur le moteur de
désormais les postes de président et de directeur recherche et la publicité en ligne. Ce partenariat
général. Quant à Brad Garlinghouse, il fut fut finalisé en février 2010 : toutes les requêtes
nommé vice-président en charge des commu- effectuées sur les sites de Yahoo! étaient désor-
nications et des communautés, en charge mais redirigées sur le moteur de recherche Bing
notamment de Yahoo! Mail et de la messagerie de Microsoft. Cela libérait d'importantes res-
instantanée Yahoo! Messenger. sources informatiques que Yahoo! pouvait
consacrer au développement de nouveaux ser-
L'occasion manquée
vices. Réciproquement, Microsoft pouvait uti-
avec Microsoft
liser la régie publicitaire de Yahoo!.
Le 1er février 2008, Microsoft annonça publi-
quement son intention de racheter Yahoo! pour Errements dans la direction
31 dollars par action, soit 44,6 milliards de dol- Le 6 septembre 2011, Carol Bartz apprit par un
lars, payables en cash et en actions Microsoft. simple coup de téléphone que le conseil d'admi-
Pour Microsoft, qui n'avait jamais réussi à deve- nistration avait décidé de la remplacer au poste
nir une véritable entreprise Internet, il s'agissait de directeur général par Tim Morse, jusque-là
essentiellement de combler une partie de son directeur financier de Yahoo!. Le conseil repro-
retard sur Google. L'offre de Microsoft était chait à Carol Bartz de ne pas avoir réussi à relan-
amicale (elle était adressée à la direction géné- cer le chiffre d'affaires, mais aussi de ne pas
rale de Yahoo! et non à ses actionnaires) et elle avoir réellement concrétisé le rapprochement
était particulièrement généreuse : le prix pro- avec Microsoft, ni clarifié les relations avec le
INTRODUCTION
; 1
Etude de cas
1
site de commerce en ligne chinois Alibaba, qui avec les annonceurs) et technologies (infrastruc-
était à l'époque une de ses filiales. De plus, tures et plateformes). Cette structure marquait
Yahoo! avait été rattrapé par Facebook en termes une rupture avec la précédente organisation
d'audience et Google l'avait dépassé sur le mar- centralisée par produits.
ché clé des bannières publicitaires. Tim Morse Cependant, un mois plus tard, Scott Thomp-
devait assurer l'intérim, le temps qu'un nouveau son était contraint à une humiliante démission
directeur général soit nommé. pour avoir falsifié son CV: un document finan-
Lors de cette période de flottement, deux cier le présentait comme diplômé en informa-
projets d'offre de rachat de Yahoo! furent évo - tique alors qu'ill' était en comptabilité. Il fut
qués. Le premier, d'un montant de 25 milliards remplacé par Ross Levinsohn, jusque-là chargé
de dollars, émanait des fonds d'investissement du pôle médias.
Blackstone et Bain Capital, en accord avec Ali- En mai 2012, Yahoo! céda la moitié des 40%
baba et le groupe financier japonais Softbank. qu'il détenait dans Alibaba pour 6,3 milliards
Le second venait de Microsoft, qui ne désespé- de dollars en numéraire et 800 millions de dol-
rait toujours pas de mettre la main sur Yahoo!, lars en actions. Ce total de 7,1 milliards de dol-
au moins pour éviter que celui-ci ne tombe lars constituait un apport considérable pour
entre les mains d'un concurrent tel que Google. Yahoo! Cela équivalait à plus du tiers de sa
Alors que l'offre de rachat de 44,6 milliards de valeur en Bourse, ou à près d'une fois et demie
Microsoft avait été refusée en 2008, la capitali- son chiffre d'affaires.
sation boursière de Yahoo! n'était plus que de
20 milliards fin 2011. La tornade Marissa Mayer
Le nouveau directeur général de Yahoo! fut En juillet 2012, Marissa Mayer succéda à Ross
finalement nommé le 4 janvier 2012. Il s'agissait Levinsohn à la tête de Yahoo!, devenant ainsi la
de Scott Thompson, jusque-là directeur de Pay- septième personne à occuper ce poste en une
Pal, la filiale de paiement électronique d'eBay. dizaine d'années. Marissa Mayer était une des
La nomination de ce dirigeant expérimenté et dirigeantes historiques de Google, qu'elle avait
respecté semblait indiquer que le conseil d'ad- rejoint dès 1999, un an après la création de la
ministration de Yahoo! envisageait toujours une société par Sergey Brin et Larry Page. Après
relance de l'activité et non une cession. Deux avoir supervisé le moteur de recherche et parti-
semaines après la nomination de Scott Thomp- cipé au lancement de Google News et de Gmail,
son, Jerry Yang annonça qu'il démissionnait du elle était devenue responsable des services de
conseil d'administration et de toutes ses autres cartographie et de géolocalisation de Google.
fonctions chez Yahoo!. Deux mois après sa nomination chez Yahoo!,
En avril 2012, Scott Thompson annonça le Marissa Mayer annonça le remplacement du
plus vaste plan de licenciements jamais entrepris directeur financier, Tim Morse, et déclara qu'elle
par Yahoo!, avec le départ de 2 000 salariés sur souhaitait augmenter le nombre d'utilisateurs
les 18 000 que comptait le groupe. Il justifiait et d'annonceurs en mettant l'accent sur laper-
cette décision, qui permettrait d'économiser sonnalisation des produits et sur les usages
environ 375 millions de dollars par an, en évo- mobiles. Selon elle, il fallait sortir d'une «culture
quant « un nouveau Yahoo!, plus petit, plus agile, du consensus », proposer de nouveaux produits
plus rentable et mieux armé pour innover aussi plus rapidement et penser à plus grande échelle,
rapidement que nos clients et notre industrie avec une «règle des 100 millions » (chaque nou-
l'exigent ». Dans la foulée, Yahoo! fut réorganisé veau produit devait attirer 100 millions d'utili-
en trois grandes divisions : consommateurs sateurs).
(contenus médias, moteur de recherche, com- Dans les mois qui suivirent, elle évoqua la
merce en ligne et messagerie), régions (relations suppression de 10 000 postes, soit plus de 50 %
CHAPITRE 1 • INTRODUCTION À LA STRATÉGIE
des emplois à temps plein ou partiel du groupe. lisateurs. Par ailleurs, Yahoo! avait déjà racheté
Elle commença par remplacer une grande par- pour 10 millions de dollars la start-up Snip.it,
tie des dirigeants, en réduisant le nombre de qui proposait un service proche de celui de Pin-
managers. Par ailleurs, elle mit fin au télétravail. terest (réseau social à base d'images ), ainsi que
Selon elle, il fallait que les salariés se croisent Summly, une application facilitant la lecture
physiquement au bureau, notamment de d'informations sur les terminaux mobiles, pour
manière impromptue, pour que des innovations 30 millions. Parallèlement, des services histo-
émergent; dans les faits, l'autorisation du travail riques comme la messagerie Yahoo! Mail et le
à domicile se traduisait par de nombreux abus. site de partage de photos Flickr furent totale-
Afin de s'attirer le soutien des salariés, elle leur ment refondus.
offrit à tous un smartphone haut de gamme de Pour la première fois depuis 2008, le chiffre
leur choix et instaura, comme chez Google, la d'affaires de Yahoo! augmenta en 2012 (de 2 o/o),
gratuité des repas. En avril2013, elle recruta au pour atteindre 4,98 milliards de dollars, mais il
poste de directeur opérationnel, grâce à une baissa l'année suivante de 6 %. Depuis la prise
prime de 56 millions de dollars en actions et en de fonction de Marissa Mayer, le cours de l'ac-
stock-options, Henrique de Castro, un expert tion Yahoo! avait augmenté de 80 %. Symboli-
de la publicité en ligne travaillant jusque-là chez quement, Yahoo! adopta un nouveau logo, plus
Google. Il fut pourtant renvoyé en janvier 2014, épuré, en septembre 2013. Une première depuis
faute d'avoir su redresser la part de marché de sa création en 1994.
Yahoo! dans la publicité en ligne. Il empocha à
Sources : Le Monde, 16 octobre et 17 juillet 2013; Les Echos,
cette occasion un parachute doré de 42 millions.
18 juillet 2013 et 15 octobre 2010; Challenges, 29 janvier 2014.
Marissa Mayer elle même reçut, pour ses six
premiers mois à la tête du groupe, une rémuné-
ration de 36,6 millions, dont 35 millions en
actions. Questions
En avril2013, Yahoo! tenta de racheter 75 o/o 1. Expliquez le caractère stratégique de la situation de
de la plateforme française de vidéo en ligne Dai- Yahoo!. Trouvez des exemples de chacun des élé-
lymotion, filiale d'Orange, ce qui lui aurait per- ments du modèle VIP (valeur, imitation, périmètre).
mis à de concurrencer YouTube, filiale de En utilisant la section 1.2.3, déduisez-en une formu-
Google. Évalué à environ 300 millions de dol- lation de la stratégie de Yahoo! en moins de 35 mots,
lars, Dailymotion, un des champions français selon les préceptes de Collis et Rukstad.
2. Menez une analyse des trois horizons (voir la sec-
d'Internet, était la 11 e plateforme de vidéo en
tion 1.2.1 ) pour Yahoo!, à la fois en termes d'activités
ligne au monde en termes de visiteurs uniques existantes et de développements possibles. Com-
par mois (127 millions en mars 2013). Cepen- ment cette analyse peut-elle affecter les orientations
dant, l'opération fut annulée fin avril2013 suite stratégiques de Yahoo!?
à l'intervention du ministre français du Redres- 3. En utilisant la section 1.3.1, dressez la liste des élé-
sement productif, Arnaud Montebourg (27 % ments du diagnostic stratégique de Yahoo! qui
du capital d'Orange étaient encore possédés par relèvent respectivement de l'environnement, de la
l'État), qui exigea que la participation de Yahoo! capacité stratégique, de l'intention stratégique et des
influences culturelles. À votre avis, quels sont les
dans Dailymotion reste inférieure à 50 %. Suite
aspects les plus importants?
à ce blocage, Yahoo! annonça le mois suivant le 4. À partir de votre réponse à la question précédente et
rachat du réseau de blogs et de photos Tumblr, en utilisant la section 1.3.2, quels choix stratégiques
pour 1,1 milliard de dollars. Fondé en 2007, proposeriez-vous à Yahoo!?
Tumblr comptait alors 175 employés et rassem- s. Convertir une stratégie en actions peut se révéler
blait 107,9 millions de blogs. Son ajout devait difficile. En utilisant la section 1.3.3, montrez com-
permettre à Yahoo! de dépasser le milliard d'uti- ment Yahoo! a mené ce déploiement.
Le diagnostic stratégique
Comment évaluer la
position d'une organisation
par rapport à son
environnement.
ue
Ambition
L'environnement
••••••
ee ee
Après avoir lu ce chapitre, vous serez capable de :
• Décrire les forces du macroenvironnement en utilisant le modèle PESTEL.
• Identifier les variables pivots qui déterminent l'évolution du macroenvironne-
ment, de manière à construire des scénarios alternatifs.
• Utiliser le modèle des 5( + 1) forces de la concurrence afin de définir l'attractivité
d' une industrie.
• Identifier les groupes stratégiques, les segments de marché et les possibilités de
création d'Océans Bleus au sein d'une industrie.
• Résumer les conclusions de ces différentes analyses afin d'identifier les menaces
et les opportunités de l'environnement.
Modèle PESTEL p. 37, variables pivots p. 39, scénario p. 40, industrie p. 43,
marché p. 44, modèle des 5 forces de la concurrence p. 44, barrières à l'entrée
p. 45 , substituts p. 49, acheteurs p. 51 , fournisseurs p. 52, concurrents directs
p. 54, hypercompétition p. 57, groupes stratégiques p. 63, segment de marché
p. 66, Océans Bleus p. 67, canevas stratégique p. 67, facteurs clés de succès p. 69.
6.0 Introduction
L'environnement est ce qui donne aux organisations les moyens de leur survie. Il
est source à la fois d'opportunités et de menaces. Le succès de Facebook a ainsi été
une source d'opportunités pour les développeurs de jeux en ligne tels que Zynga
(Farm Ville) ou King (Candy Crush Saga). À l'inverse, les évolutions environne-
mentales peuvent être fatales pour certaines organisations : les encyclopédies- dont
certaines avaient pourtant plus de deux siècles d'existence - ont été balayées par
l'apparition de Wikipédia. Même s'il est impossible de prévoir le futur, il est donc
vital pour les managers d'analyser leur environnement, afin d'anticiper et - si
possible- d'influencer ses évolutions.
Dans ce chapitre, nous présentons des outils permettant de comprendre l'envi-
ronnement d'une organisation, que nous subdiviserons en «strates » successives,
comme le montre le schéma 2.1.
• Le macroenvironnement constitue la strate environnementale la plus générale. Il
s'agit des facteurs globaux qui- dans une plus ou moins large mesure- ont un
impact sur pratiquement toutes les organisations. Le modèle PESTEL peut aider
PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Macroenvironnement
Industrie
Concurrents
L'organisation
Marchés
f).f) Le macroenvironnement
Les trois concepts présentés dans cette section - l'analyse PESTEL, les influences
structurelles et les scénarios- s'utilisent conjointement pour analyser le macroen-
vironn ement d'une organisation. Le modèle PESTEL donne une vue d'ensemble
qui permet d'identifier les variables pivots grâce auxquelles il est possible de
construire différents scénarios d'évolution du macroenvironnement. Cependant,
si elle est mal maîtrisée, cette démarche peut déboucher sur un trop grand nombre
de possibilités. C'est la raison pour laquelle nous insisterons sur les techniques et
les concepts permettant de focaliser l'analyse sur les points réellement importants.
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
f).f).O L'analyse PESTEL
Le modèle PESTEL répartit les influences environnementales en six grandes caté-
gories : politiques, économiques, sociologiques, technologiques, écologiques et
légales 1 • Les influences politiques soulignent le rôle des pouvoirs publics. Ce modèle
souligne le fait que la stratégie ne doit pas se contenter de prendre en compte les
aspects économiques : la dimension non marchande de l'environnement ne doit
pas être négligée (voir l'illustration 2.1) 2•
En pratique, les différentes dimensions du modèle PESTEL sont souvent inter-
dépendantes. Pour autant, détailler chacune d'entre elles permet de soulever une
série de questions pertinentes :
• Les influences politiques soulignent le rôle des pouvoirs publics. L'état est souvent
un acteur économique majeur, par exemple en tant que client, fournisseur ou
financeur. Par-delà les pouvoirs publics, il convient également de prendre en
compte l'influence des différents groupes de pression. Le schéma 2.2 est une
matrice qui permet de positionner l'environnement en fonction de l'interven-
tionnisme public direct et de l'exposition à d'autres influences politiques. L'in-
dustrie de la défense fait ainsi l'objet d'une forte implication de la part des
pouvoirs publics, qui sont à la fois les propriétaires et les clients des principales
entreprises, mais elle est également soumise à de fortes pressions politiques, par
exemple en ce qui concerne le commerce des armes. Les entreprises agroalimen-
taires sont généralement privées, mais elles sont exposées à de fortes pressions
politiques, notamment à propos du commerce équitable, des normes sanitaires
ou du droit du travail. Les canaux sont pour la plupart nationalisés, mais ils ne
constituent pas un enjeu politique. On peut remarquer qu'une industrie peut se
déplacer sur cette matrice : après la crise financière de 2008, les banques ont ainsi
vu l'interventionnisme étatique s'accroître (certaines ont même été nationali-
sées), alors que leur stratégie est devenue une question politique majeure.
L'environnement ue
Implication directe
des pouvoirs publics
Élevée
Exemple: Exemple:
canaux défense
Exposition +--------+-----------l~
politique Élevée
Faible
Exemple: Exemple :
hôtellerie agroalimentaire
Faible
Il PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Illustration 2.1
Le pétrole en eaux troubles avaient atteint leur record, avec une progression de
50 o/o depuis le milieu des années 1990.
Le géant pétrolier BP était confronté à un environnement - Technologiques: les nouvelles technologies concer-
·complexe.
naient l'exploitation sous-marine d'hydrates de
Au milieu des années 2010, BP était un des plus grands méthane (appelés« glace de méthane >>) et l'extrac-
groupes pétroliers au monde. Ses activités compre- tion de gaz parfracturation hydraulique des roches
naient l'exploration, la production, le raffinage, la distri- (le « gaz de schiste »). Les réserves en glace de
bution et le marketing. Il détenait environ méthane étaient estimées à 4 000 fois la consom-
21 000 stations-service, dont la moitié aux États-Unis et mation de gaz aux États-Unis en 2010, alors que le
40 % en Europe. Ses principales sources d'approvision- gaz de schiste pouvait laisser espérer un double-
nement en pétrole étaient la Russie (environ 45 %) et ment de la production mondiale de gaz avant 2020.
les États-Unis (20 %). Les États-Unis fournissaient égale- - Écologiques : la fracturation hydraulique pouvait
ment un quart de ses approvisionnements en gaz natu- polluer les nappes phréatiques et même déclencher
rel et la Russie 10 %. Depuis 2010, BP possédait une de petits tremblements de terre. Selon l'université
branche dédiée aux énergies renouvelables, active dans de Corne li, environ 8 o/o du gaz obtenu par ce pro-
les biocarburants et les éoliennes. En 2010, la plateforme cédé était directement dispersé dans l'atmosphère,
pétrolière BP Deepwater Horizon avait explosé, provo- ce qui pouvait contribuer significativement au
quant 11 morts et une marée noire de 180 000 km 2 dans réchauffement climatique. Aux États-Unis, la pro-
le golfe du Mexique. En 201 2, le gouvernement améri - duction de gaz naturel coûtait environ 50 dollars
cain avait condamné BP à une amende de plus de 4 mil- par mégawattheure, la production marémotrice,
liards de dollars pour ce désastre écologique, et d'autres 450 dollars, la biomasse 130 dollars, et l'éolien ter-
procès étaient encore en cours. restre, 80 dollars.
BP, tout comme ses concurrents, devait rester atten- - Légales : le désastre de Deepwater Horizon avait
tif à une série d'influences: conduit à un renforcement de la réglementation
- Politiques: plus de 80 o/o des réserves mondiales de sur les plateformes pétrolières. L'Union européenne,
pétrole appartenaient à des entreprises contrôlées où 90 % du pétrole était extrait de la mer, avait
par des états, les plus grandes étant la Saoudienne imposé des procédures d 'obtention des licences
Aramco et l'Iranienne National Oil Company. En d'exploitation plus strictes, des démarches d'éva-
Russie, BP avait cessé sa col laboration controversée luation des risques et des garanties financières
avec un groupe d'oligarques russes en 2013 pour contre le coût des accidents. Au x États-Unis, leren-
traiter désormais avec la société d'état Rosneft, dont forcement de la réglementation s'était traduit par
il avait pris 18 o/o du capital. un surcoût de 1,5 million de dollars par puits. En
- Économiques: pour la période 2012-2020, le maga- 2012, le gouvernement américain avait banni BP de
zin e Forbes prévoyait une croissance annuelle tous les appels d'offres publics.
moyenne de 7 % en Chine, d'environ 2 o/o aux États-
Sources : rapport annuel 2012 de BP ; Business Week, 7 mars
Unis et de 1 o/o en Europe. Le prix du pétrole avait
2013 ; Forbes, 26 mars 2012.
connu un pic en 2008 à 120 dollars le baril, avant
de s'effondrer à 30 dollars en 2009, pour remonter
Questions
autour de 100 dollars début 2014. Grâce à de nou-
velles technologies d'extraction, le pri x du gaz au x 1. Quelles influences du modèle PESTEL offrent le
États-Unis avait chuté de 30 % entre 2011 et 2012. plus d 'opportunités pour BP, et lesquelles pré-
- Sociales: dans beaucoup de pays européens, l'usage sentent le plus de menaces? La réponse serait-elle
de l'automobile déclinait. En France, l'utilisation de la même pour un concurrent de BP, par exemple
la voiture dans les villes avait reculé de 5 o/o entre le groupe Total?
1994 et 2008. Au Royaume-Uni, le nombre de per- 2. Quels éléments se retrouvent dans plusieurs
mis de conduire délivrés avait diminué de 17% de dimensions du modèle PESTEL? Est-ce que cela
2008 à 2012, alors que les déplacements par train pose un problème?
Schéma 2.3 Le cube des scénarios: comment choisir les variables pivots
Faible
Indépendance _ . L - - - - - - - - ,
Elevée
Elevée
Incertitude 1 - - - - - - - -
Faible
Impact
Faible Elevée
Illustration 2.2
Quatre scénarios pour l'industrie textile des cultures régionales. La seconde variable pivot
à l'horizon 2025 opposait un changement rapide à un changement
lent: dans un monde rapide, la communication serait
Levi's a demandé à des étudiants de bâtir des scénarios toujours plus instantanée, alors que les individus et
d'évolution de son industrie. les capitaux seraient extrêmement mobiles; dans un
En 201 0, l'entreprise de prêt-à-porter Levi Strauss & monde lent, le consumérisme reculerait au profit de
Co, mondialement célèbre pour ses jeans, travailla valeurs plus conservatrices.
avec les étudiants d'un institut de la mode afin d'éla- Le croisement des différents états des deux variables
borer quatre scénarios pour l'industrie textile à l'hori- pivots définissait quatre scénarios pour 2025.
zon 2025 . Levi Strauss savait que le vêtement serait Le premier était « Éloge de la lenteur », fondé sur un
confronté à des évolutions profondes, notamment en monde lent mais interconnecté. Dans ce scénario, le
termes de techno logies des matériaux, de local isation développement durable sera it devenu très important
de la production ou de systèmes de distribution, mais et la technologie permettrait aux individus de facile-
l'entreprise voula it comprendre à quels types de futurs ment échanger ou retoucher leurs vieux vêtements :
elle risquait de faire face. en référence à eBay, un site vBay, consacré aux vête-
ments d'occasion, deviendrait ainsi très populaire.
Connecté
Le deuxième scénario, «Traditions locales >>, serait
caractérisé par un épu isement des ressources natu-
relles, le changement climatique et la pauvreté, alors
que des barrières politiques croissantes réduiraient le
Éloge de Tech no commerce international. Les vêtements neufs et à la
la lenteur chic
mode seraient réservés aux privilégiés.
Le troisième scénario, «Techno chic », résulterait
Lent Rapide d' un monde rapide et connecté . Les vêtements
deviendraient intelligents, capables de changer de
Traditions Planète couleur, d'intégrer des moyens de communication,
locales patchwork
voire de surveiller l'état de santé de leur porteur. Les
laboratoires pharmaceutiques et les géants d'Internet
feraient ainsi leur entrée dans l'industrie textile.
Le quatrième scénario, « Planète patchwork >>, cumu-
lerait changements rapides et fragmentation. Les
Fragmenté
économies émergentes resteraient chacune ancrée
sur leur propre culture, et plutôt qu'une mode mon-
Les étudiants identifièrent un grand nombre d'in- dialisée, on verrait le développement d'une multitude
fluences qui semblaient évidentes : par exemple le de modes nationales. Dans certains pays, les vête-
vie illi ssement de la popu lation ou les contraintes ments occidentaux seraient même interdits.
cro issantes en termes de ressources naturelles. Cepen-
Source : http://www.forumforthefuture.org/ project/fashion -
dant, ils repérèrent également deux variables pivots
futures-2025 / overview.
qui étaient à la fo is très incertaines, mutuellement
indépendantes et dont l'impact était considérable :
l'interconnexio n et la vitesse de changement. La pre- Questions
mière variable distinguait deux situations opposées: 1. Quel scénario serait le plus favorable pour Levi 's,
d'un côté un monde très connecté, avec des barrières et réciproquement lequel devrait-il le plus redou -
commerciales limitées, des communications interna- ter?
tionales intégrées et une homogénéisation des 2. Quelles sont les implications de ces scénarios pour
cultures; de l'a utre un monde fragmenté, avec un d'autres industries, par exemple l'hôtellerie ou la
commerce international déclinant et un renforcement grande distribution?
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT
scénarios soient plus utiles, et J'indépendance, afin qu'ils produisent des futurs
significativement divergents. Dans l'industrie pétrolière, la stabilité politique des
pays producteurs constitue une incertitude majeure. L'émergence de nouvelles
technologies d'extraction permettant d'exploiter de nouveaux gisements en est
une autre. Ces deux facteurs peuvent être considérés comme des variables pivots
car ils sont à la fois incertains et mutuellement indépendants.
• Construire des scénarios « scénarisés ». Comme pour les films, les scénarios sont
avant tout des histoires. Il est donc nécessaire de construire à partir des variables
pivots retenues des récits plausibles qui incorporent les différents éléments de
l'analyse PESTEL en un tout cohérent. Dans l'illustration 2.2, le scénario «Techno
chic » combine une culture globale et intégrée avec une évolution rapide de la
société, de l'économie et de la technologie. Ce scénario inclut également d'autres
facteurs de cohérence, comme le développement rapide de la Chine et de l'Inde,
où l'avantage concurrentiel par les coûts laisserait la place à la sophistication
technologique, la libéralisation accrue des échanges commerciaux, mais aussi
l'apparition d'une population déclassée, dont les compétences techniques et les
faibles coûts seraient devenus inutiles.
• Identifier l'impact des scénarios sur les organisations. Le scénario «Tech no chie»
pourrait avoir un impact très négatif sur la plupart des entreprises textiles tra-
ditionnelles et sur les distributeurs qui ne pourraient pas s'adapter aux nouvelles
technologies. À l'inverse, le scénario «Traditions locales » renforcerait les artisans
établis. De fait, il est important de vérifier la robustesse de l'organisation face à
la survenue de chacun des scénarios et d'élaborer des plans de continuité per-
mettant de renforcer cette robustesse.
• Mettre en place des systèmes d'alerte précoce. Une fois que les différents scénarios
sont en place, l'organisation doit identifier des indicateurs permettant de déter-
miner si l'un d'entre eux est sur le point de survenir. Un jeu d'indicateurs effaces
doit faciliter une réponse rapide et appropriée. Dans l'illustration 2.2, les indi-
cateurs du scénario «Éloge de la lenteur » pourraient être une croissance faible
des revenus et un regain de la pratique religieuse.
Étant donné le niveau d'incertitude inhérent à ce processus et l'intérêt majeur
des débats et de l'apprentissage qu'il implique, certains experts déconseillent de se
limiter à seulement trois scénarios. L'expérience montre que si on retient un scé-
nario « optimiste », un scénario « pessimiste » et un scénario « médian », les mana-
gers se focalisent naturellement sur le troisième et négligent les deux premiers, ce
qui réduit très fortement l'intérêt de la démarche. Il est donc préférable de retenir
deux ou quatre scénarios, de manière à éviter la facilité d'une voie moyenne. Peu
importe si in fine les scénarios ne se réalisent pas : l'intérêt de la démarche réside
en fait dans le processus d'exploration et d'analyse, pas dans les plans obtenus.
f).R L'industrie
Dans la section précédente, nous nous sommes concentrés sur la compréhension
des aspects globaux de l'environnement. Cependant, l'impact de ces influences
générales transparaît dans l'envirom:ement i.mmédiat de,I:organi~ation ~u trave:s
des évolutions des forces concurrentielles qm façonnent lmdustne. Une mdustne
-également appelée quelquefois secteur d'activité- peut être définie comme« un
groupe d'entreprises proposant des offres étroitement substituables 8 ». On peut
PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
ainsi tout aussi bien parler de l'industrie automobile que de l'industrie du transport
aérien. Le concept d'industrie concerne aussi les services publics : les services
sociaux, les services de santé ou l'éducation rassemblent également de nombreux
prestataires au moins partiellement concurrents. Un marché est un groupe de
clients homogènes pour une offre spécifique (par exemple sur une zone géogra-
phique donnée). L'industrie automobile a ainsi trois principaux marchés, en Europe,
en Amérique du Nord et en Asie.
Cette section est consacrée à l'analyse des industries. Pour cela, nous allons tout
d'abord présenter le modèle des 5( + 1) forces de la concurrence de Michael Porter,
puis introduire les techniques qui permettent d'analyser la dynamique d'une indus-
trie. La section suivante sera spécifiquement consacrée aux marchés, même si la
plupart des concepts s'appliquent tout aussi bien aux industries qu'aux marchés.
Entrants
potentiels
Menace des
entrants
potentiels
Pouvoir de
négociation des
acheteurs
Fournisseurs ------~·~
Pouvoir de
co~:~~~~~~elle Acheteurs
négociation des
fournisseurs
Menace des
produits ou
services
substituables
Pouvoirs
publics
Produits de
substitution
Source: adapté de M.E. Porter, Choix stratégiques et concurrence, Eco nomica, 1982 (le rôle des pouvoirs publics a été ajouté).
avait déjà été largement popularisé au nivea u international sous le nom d'analyse
des Cl 1Q forces de la concurrence. De fait, même si le modèle peut inclure six forces,
il est toujours appelé modèle des cinq forces. Afin de se souvenir que les cinq forces
sont au nombre de six - tout comme les héros des Trois Mousquetaires sont quatre-,
on peut utiliser à l'écrit la notation 5(+1) forces.
Il est important de souligner que le modèle des 5(+ l ) forces doit être utilisé au
niveau d' un domaine d'activité stratégique ou DAS (voir la section 6.2 du chapitre 6)
et non à celui de l'organisation dans son ensemble. En effet, une organisation inclut
généralement plusieurs activités : une compagnie aérienne peut ainsi être présente
sur plusieurs marchés, comme les long-courriers et les vols domestiques, en ciblant
des clients distincts, tels que les touristes, les voyages d'affaires ou le fret. Chacune
de ces activ ités constitue un DAS, dans lequel l'impact des forces de la concurrence
peut être différe nt. Lorsqu'un e organisation est présente sur plusieurs DAS, l'ana-
lyse des 5(+ 1) forces doit être m enée pour chacun d'entre eux.
doivent surmonter pour pouvoir concurrencer les organisations déjà en place. Les
barrières à l'entrée correspondent à tout ce qui peut faire que les entrants potentiels
resteront potentiels. Il en existe trois grandes catégories : les barrières financières,
les barrières commerciales et les barrières de ressources et compétences. L'illustra-
tion 2.3 en donne quelques exemples.
1. Les barrières financières :
• Les économies d'échelle. Les économies d'échelle correspondent à une réduction
du coût unitaire des biens ou services, li ée à l'augmentation du nombre d'unités
produites. Elles résultent d'une meilleure répartition des frais fixes lorsque le
nombre d'unités produites croît (à condition que les actifs nécessaires soient
identiques quel que soit le volume d'activité). Dans certaines industries, les
économies d'échelle peuvent être extrêmement importantes. C'est par exemple
le cas dans la production de composants électroniques, dans la distribution de
boissons ou dans le marketing des biens de grande consommation. Les concur-
rents déjà établis, qui bénéficient d'un volume d'activité plus important que les
nouveaux entrants, obtiennent ainsi des coûts unitaires moins élevés. Des inno-
vations technologiques et de nouveaux modèles économiques peuvent néan-
moins altérer les effets d'échelle. On a par exemple estimé qu'une banque sur
Internet peut être rentable à partir de 10 000 clients, à condition de choisir une
niche particulièrement rentable (gestion de patrimoine, optimisation fiscale,
banque privée).
• L'intensité capitalistique. L'intensité capitalistique- ou ticket d'entrée- corres-
pond au capital qu'il est nécessaire d'investir pour pénétrer dans une industrie.
Elle se mesure généralement en années de chiffre d'affaires. Elle varie fortement
en fonction des technologies utilisées et de l'échelle requise. Le capital nécessaire
pour lancer une boutique de prêt-à-porter est minimal par rapport à ce qu'il
faut investir pour entrer dans la pétrochimie, l'énergie ou la sidérurgie. De plus,
il est en général impossible de fractionner l'investissement : une demi-aciérie
n'est d'aucune utilité.
• Les coûts de transfert. Si les clients doivent supporter des coùts élevés lorsqu'ils
changent de fournisseur, les concurrents en place sont naturellement protégés
de l'intrusion d'un nouvel entrant. Dans cette logique, chaque concurrent a
intérêt à établir un standard propriétaire qui enferme ses clients et les dissuade
de se tourner vers une source alternative d'approvisionnement. Les fabricants
de matériel et de logiciels informatiques ont longtemps utilisé ce principe.
Cependant, en enfermant ses clients dans un standard spécifique, on risque de
décourager d'éventuels clients potentiels. Ce phénomène a été particulièrement
préjudiciable à Apple :le Mac a conservé une grande partie de ses clients histo-
riques mais a eu beaucoup de mal à attirer de nouveaux utilisateurs, soucieux
de ne pas s'enfermer dans un standard propriétaire. Les cartes de fidélité pro-
posées par les distributeurs ou les compagnies aériennes sont des techniques de
construction de coùts de transfert, tout comme les forfaits avec engagement
proposés par les opérateurs de téléphonie ou les fournisseurs d'accès à Internet.
Illustration 2.3
notamment lorsque les charges indirectes sont très élevées et les gammes de
produits très larges (pétrochimie, sidérurgie, etc. ).
• La différenciation. La notion de stratégie de différenciation sera détaillée dans le
•
chapitre 6. Elle consiste essentiellement à proposer aux clients une offre signifi-
cativement différente de celle des concurrents, soit plus élaborée et plus chère,
soit plus simple et meilleur marché. Une différenciation réussie peut protéger
de l'intrusion de nouveaux entrants car elle renforce la loyauté des clients. Cepen-
dant, cette barrière s'effondre si les entrants potentiels réussissent à imiter l'offre
proposée par les concurrents. La résistance à l'imitation constitue donc un point
essentiel. De plus, les attentes des clients sont susceptibles d'évoluer, obligeant
les concurrents à trouver de nouvelles bases de différenciation.
• La prolifération. Multiplier très fortement le nombre de références dans une
gamme de produits oblige tout nouvel entrant à proposer d'emblée une gamme
étendue, car chaque produit représente un chiffre d'affaires trop faible pour
amortir les frais de lancement. Les fabricants de céréales pour le petit déjeuner
utilisent largement cette tactique, tout comme les producteurs de lessives. On
peut aussi recourir à la prolifération dans le temps en renouvelant très fréquem-
ment les produits, ce qui contraint les nouveaux entrants à adopter le même
rythme d'obsolescence. Les fabricants de micro-ordinateurs ou d'électronique
grand public utilisent souvent cette approche, chaque génération de produit
ayant une durée de vie de seulement quelques mois.
• La réputation d'agressivité. Si un entrant potentiel considère que les concurrents
établis riposteront violemment à son intrusion - par exemple en déclenchant
une guerre des prix -, cela peut suffire à le dissuader. Le chimiste néerlandais
Akzo Nobel n'a pas hésité ainsi à mener une riposte extrêmement violente
lorsqu'un petit concurrent britannique, ECS, s'est lancé dans la fabrication de
peroxyde de benzoyle, un produit entrant dans la composition de matières
plastiques. ECS y a perdu la moitié de son chiffre d'affaires et Akzo Nobel y a
gagné une réputation d'agressivité 10 .
des substitutions internes à une même industrie, comme les tablettes pour les
micro-ordinateurs.
Dans tous les cas, plus la menace de substitution est élevée, moins l'industrie est
attractive. Les questions essentielles à se poser sur les substituts sont les suivantes:
• Le substitut menace-t-illes produits ou services existants d'obsolescence, notam-
ment en améliorant très significativement le rapport qualité/prix? Un substitut
peut constituer une menace même lorsqu'il est plus cher que l'offre existante, à
la condition qu'il procure un surcroît de performance valorisé par les clients.
L'aluminium est ainsi plus cher que l'acier, mais sa résistance à la corrosion et
sa légèreté lui donnent un avantage pour certains types de pièces.
• Quel est le coût de transfert pour les acheteurs qui choisissent le substitut? Les
clients cherchent en général à préserver leurs habitudes et à sécuriser leurs
investissements. De fait, ils se méfient des innovations radicales qui risquent de
mettre en cause leurs acquis. Cette question revient généralement à considérer
la base installée du produit en place et la perturbation introduite par le substitut.
Plus le produit existant a bénéficié d'une large diffusion et plus son usage a
généré des habitudes et des investissements spécifiques, plus la substitution est
difficile. Celle-ci n'est cependant pas impossible, comme l'a montré le DVD :
devant la qualité proposée par rapport à la VHS, les consommateurs n'ont pas
hésité à reconstituer leur vidéothèque. Cette tendance a été encouragée par le
fait que les constructeurs ont eu l'intelligence de ne pas perturber les clients dans
leurs habitudes: mêmes magasins, mêmes films, jaquettes identiques, boîtes de
même taille, branchements semblables, etc. Une approche analogue a permis de
faciliter d'a utres substitutions : la photo numérique par rapport à la photo
argentique (aspect des appareils identique, reproduction artificielle du bruit du
déclencheur), ou encore les supermarchés Internet par rapport aux supermarchés
réels (caddie virtuel, sites organisés en rayons, «caisses » à la sortie, etc.). Dans
tous les cas, on a fait passer des ruptures pour des continuités.
• Le substitut est-il introduit par une entreprise qui a les moyens financiers d'as-
surer largement sa diffusion? Provient-il d'un secteur d'activité où les profits
sont élevés? Les fabricants français de sucre de betterave ont ainsi été extrême-
ment inquiets lors de l'apparition de l'aspartame, car ils supposaient que l'indus-
trie pharmaceutique n'hésiterait pas à investir lourdement pour son lancement.
De fait, ils ont eux-mêmes financé des campagnes de publicité sur le sucre et
élaboré des politiques marketing (modification des emballages, création de
gammes diversifiées, etc.) qui ont permis de maintenir la consommation.
• Quelle est la capacité de riposte des entreprises en place? Peuvent-elles empêcher
la substitution, soit en améliorant le rapport qualité/prix de leur offre- géné-
ralement par des services associés-, soit en augmentant les coûts de transfert
pour les clients, soit en dénigrant le substitut par une campagne médiatique ou
une rumeur? Beaucoup de nouvelles technologies (le four à micro-ondes, l'aspar-
tame, le téléphone mobile, etc.) ont ainsi été accusées de causer divers trauma-
tismes et maladies. Même si ces accusations ne sont pas fondées, elles peuvent
suffire à semer le doute dans l'esprit d'une partie de la clientèle. Au-delà d'évi-
dentes questions éthiques, cette technique n'est pas sans risque: la rumeur peut
devenir incontrôlable.
• Lorsque la substitution est inévitable, il convient de déterminer si les entreprises
établies peuvent faire le saut technologique leur permettant de proposer elles
aussi le nouveau produit ou service. Cependant, l'expérience prouve que cette
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT
• Il existe une menace d'intégration vers l'amont de la part des clients, comme dans
le cas des marques de distributeurs lancées par les chaînes d'hypermarchés
(produits Carrefour, Auchan, E. Leclerc, etc.), qui viennent concurrencer celles
de leurs fournisseurs. De même, certains groupes sidérurgiques tels que Arce-
lorMittal ont significativement accru leur pouvoir de négociation envers leurs
fournisseurs de minerais en acquérant leurs propres mines.
Il est important de distinguer les acheteurs des clients finaux. Pour des entre-
prises telles que L'Oréal ou Danone, les acheteurs sont les groupes de grande dis-
tribution, et non les consommateurs. Il est donc utile d'identifier les clients
stratégiques, ceux vers lesquels la stratégie doit être orientée en priorité. Dans le
secteur public, le client stratégique est très souvent l'autorité de tutelle qui contrôle
l' utilisation des fonds, plutôt que l'usager. Les clients stratégiques des laboratoires
pharmaceutiques sont les médecins, pas les patients.
fonction de leur activité, de leur implantation ou de leur âge. Ces aides publiques
sont fréquemment mises en cause par les instances de libéralisation des échanges,
telles que l'Organisation mondiale du commerce. Cependant, elles constituent
une des spécificités des économies de l'Union européenne, où près de 100 mil-
liards d'euros sont annuellement distribués par les États membres ou par la
Commission européenne elle-même.
• Enfin, le rôle purement politique de l'État peut considérablement influer sur la
capacité concurrentielle des organisations, notamment par l'établissement ou
la rupture de relations diplomatiques, voire par l'instauration de blocus com-
merciaux à l'encontre de certains pays. À l'inverse, la création de zones de libre-
échange, telles que le marché unique européen, l'ALE NA, l'ASEAN ou le
Mercosur, résulte également de volontés politiques.
Il est à noter que les instances de régulation n'interviennent généralement pas
de leur propre initiative pour structurer, protéger ou réglementer une industrie. Le
plus souvent, ce sont les concurrents eux-mêmes qui réclament cette ingérence,
afin de construire des barrières à l'entrée vis-à-vis de concurrents potentiels. Les
arguments utilisés pour inciter les pouvoirs publics à réguler une industrie sont de
plusieurs types :
• I.:intérêt général. La protection du secteur bénéficie à l'économie tout entière,
car cela défend l'emploi, le commerce extérieur, la recherche, la défense, etc.
• I.:indépendance nationale. La protection du secteur est motivée par des considé-
rations de stratégie géopolitique : armement, pétrole, semi-conducteurs, aéro-
nautique, etc.
• I.:exception culturelle ou agricole. Le secteur n'est pas à proprement parler une
industrie et il ne peut pas être appréhendé selon une vision purement écono-
mique : cinéma, disque, télévision, livre, etc. Les agriculteurs - à côté de leur
poids dans les élections locales et de leurs manifestations parfois violentes -
utilisent des arguments extrêmement proches pour justifier les subventions et
le contrôle des prix, affirmant que l'exploitation de la terre ne peut pas être
traitée comme une quelconque industrie.
• La taille critique. Le secteur doit être protégé car les entreprises ne sont pas encore
assez grosses pour résister à la pression des concurrents étrangers : pharmacie,
automobile, télécommunications, etc. I.:objectif est d'atteindre une certaine taille
critique, généralement indéfinie, qui permettra de faire partie des « cinq ou six
concurrents globaux capables de survivre à terme ».
L'intensité concurrentielle
Toutes ces forces influent sur l'intensité concurrentielle entre l'organisation et ses
rivaux immédiats: c'est le sens des flèches convergentes du schéma 2.4. L'intensité
concurrentielle est particulièrement vive lorsque le secteur est soumis à une forte
pression, c'est-à-dire lorsque les barrières à l'entrée sont faibles, la menace des
substituts réelle, le pouvoir des acheteurs et des fournisseurs élevé, et la réglemen-
tation contraignante. Dans tous les cas, plus l'intensité concurrentielle est forte,
moins l'industrie est attractive.
Les concurrents directs sont les organisations qui proposent des produits ou
services semblables à de mêmes clients. Dans l'industrie du transport aérien en
Europe, Air France et British Airways sont ainsi des concurrents directs, alors que
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
les trains à grande vitesse sont leurs substituts. L'intensité concurrentielle dépend
d'une série de facteurs :
• L'équilibre des forces en présence est déterminant. Lorsque tous les concurrents
sont approximativement de la même taille, la concurrence est généralement âpre,
car il est très probable que l'un d'entre eux cherche à dominer les autres. À
l'inverse, l'intensité concurrentielle est moindre lorsque le secteur compte
quelques organisations dominantes, dont la position n'est pas mise en cause par
les autres.
• Le taux de croissance du marché peut affecter la rivalité. En phase de croissance,
une organisation peut espérer assurer sa propre progression en s'appuyant sur
celle de son marché, alors que lorsque le marché stagne ou se rétracte, la crois-
sance ne peut être obtenue que par l'acquisition des parts de marché des concur-
rents. Les marchés en faible croissance sont donc généralement synonymes de
concurrence sur les prix et de faible rentabilité. Le cycle de vie de l'industrie
influence le taux de croissance et donc l'intensité concurrentielle (voir la sec-
tion 2.3.2).
• Des coûts fixes élevés, par exemple du fait d' une forte intensité capitalistique ou
de la nécessité de stocks importants, peuvent pousser les concurrents à réduire
leurs prix afin d'atteindre le niveau de chiffre d'affaires correspondant au seuil
de rentabilité. Cela peut déboucher sur une guerre des prix et donc sur des
marges extrêmement faibles. Si l'addition de capacité supplémentaire ne peut
se faire que par paliers d'investissements importants, il est probable que le
concurrent qui réalise cette expansion crée une surcapacité temporaire, ce qui
accroîtra la rivalité interne. La construction d' une nouvelle raffinerie de pétrole
entraîne généralement ce type de conséquence.
• L'existence de barrières à la sortie provoque généralement une surcapacité, ce
qui renforce l'intensité concurrentielle. Les barrières à la sortie, c'est-à-dire les
éléments qui limitent la possibilité pour un concurrent de se retirer de l'indus-
trie, peuvent résulter de multiples facteurs : forte intensité capitalistique, inves-
tissements non transférables, coût ou interdiction des licenciements, existence
de synergies entre plusieurs domaines d'activité, obligation de proposer un
produit- même s'il n'est pas rentable- afin d'être crédible sur un marché
donné, etc. Il est possible de croiser les barrières à la sortie avec les barrières à
l'entrée, afin de définir le niveau d'intensité concurrentielle sur un secteur. Il est
clair que la pression sera particulièrement élevée lorsque les barrières à l'entrée
sont fortes (il est nécessaire d'investir massivement pour devenir un concurrent)
et les barrières à la sortie tout autant (les investissements ne sont pas transférables
à d'autres domaines d'activité). Dans ce cas, typique de la sidérurgie ou de la
chimie lourde, l'intensité concurrentielle est maximale.
• La différenciation entre les offres de concurrents est également déterminante.
Sur un marché de produits de base, où les biens et services ne sont pas différen-
ciés, les coûts de transfert sont très faibles pour les acheteurs, et les concurrents
sont donc placés en position de forte rivalité.
Illustration 2.4
Consolidation dans l'industrie production était destiné à son marché domestique. Pour
sidérurgique autant, la Chine était devenue le premier exportateur
mondial d'acier en 201 1, et on pouvait craindre qu'un
Le modèle des 5(+ 1) forces de la concurrence permet ralentissement de la consommation locale n'entraîne un
d'analyser la nature concurrentielle d'une industrie. afflux massif sur les marchés mondiaux. Les entreprises
Pendant des décennies, l'industrie sidérurgique a été chinoises Herbei et Baosteel étaient respecti vement
considérée comme statique et peu rentable. Les deuxième et troisième sidérurgistes au plan mondial.
producteurs éta ient locaux, souvent nationalisés et Menace des substituts
déficitaires. Entre la fin des années 1990 et 2003, plus
L'acier était une technologie du x1x• siècle, de plus en
de 50 sidérurgistes indépendants firent faillite aux États-
plus souvent remplacé par d'autres matériaux: l'alumi-
Unis. Le xx1• siècle débuta pourtant par un profond
nium dans l'automobile, le plastique dans l'embal lage,
remaniement de cette industrie. En 2006, Mittal Steel
et les céramiques ou les composites dans beaucoup
devint leader mondial en rachetant pour 28 milliards
d'applications civiles ou militaires. Même les innova-
d'euros le géant européen Arcelor (résu ltant lui-même
tions développées par les sidérurg istes conduisaient
de la fusion des producteurs français, espagnols et
lu xe mbourgeois). L'année suivante, le conglomérat parfois à une réduction des besoins : les canettes en
acier étaient ainsi devenues un tiers plus fines en
indien Tata racheta I'A nglo-néerlandais Corus pour
13 milliards de dollars. Ces prix très élevés signalaient quelques décennies.
la confiance des investisseurs dans la rentabilité future Pouvoir de négociation des acheteurs
de l'industrie sidérurgique. Cette confiance fut
Les principaux acheteurs d'acier étaient les construc-
cependant fortement altérée par la crise qui débuta en
teurs automobiles tels que GM, Toyota, Ford, Vo\kswa-
2008.
gen ou Renault-Nissan et les fabricants d'emballages
Menace des nouveaux entrants tels que Crown Holdings, qui produisait un tiers des
En moins de vingt ans, la Chine était devenue un acteur emballages alimentaires en Amérique du Nord et en
majeur dans la sidérurgie. Entre 1990 et 201 1, la capacité Europe. Ces entreprises achetaient en volume, en coor-
de production des producteurs chinois avait été multi- donnant leurs commandes au niveau mondial. Les
pliée par sept. Même si la Chine détenait en 2011 plus fabricants automobil es étaient des utilisateurs particu-
de 45 % de la capacité mondiale, l'essentiel de cette lièrement exigeants. Pour répondre à leurs attentes, les
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
teurs : Facebook et Microsoft sont particulièrement puissants, précisément du
fait du nombre de leurs utilisateurs''·
• Les industries oligopolistiques. Un oligopole est une industrie où n'interviennent
que très peu de concurrents. L'intensité concurrentielle y est généralement faible
et le pouvoir de négociation des acheteurs et des fournisseurs est limité. Le
marché du minerai de fer est ainsi un oligopole, dominé par Yale, Rio Tinto et
BHP Billiton (voir l'illustration 2.4). Lorsqu'il n'existe que deux concurrents-
comme dans le cas d'Airbus et de Boeing pour les gros avions de ligne-, on
parle de duopole. En théorie, un duopole peut être très rentable, mais cela dépend
du comportement des deux concurrents établis (et donc de la croissance du
marché), de la menace des substituts (les trains à grande vitesse pour les avions
de ligne) et de l'existence d'entrants potentiels (tels que Bombardier et Ambra er).
Cependant, les concurrents en oligopole ont intérêt à limiter l'intensité concur-
rentielle- voire à proposer des offres équivalentes-, de manière à présenter un
front commun face à leurs clients et leurs fournisseurs.
• Les industries hypercompétitives. L'hypercompétition caractérise un environne-
ment dans lequel la fréquence, l'amplitude et l'agressivité des interactions
concurrentielles génèrent une situation de déséquilibre permanent 12 . Dans un
sidérurg istes éta ient fréquemment poussés à améliorer de Florange lorsque sa fermeture avait été annoncée
leurs produits. en2012.
Pouvoir de 10 1o Pouvoir de
négociation des 1-t-+-+--+--f-.,;:;;t;:-~++~+-+--+-+--+--+-4--+-+---1 négociation des
fournisseurs acheteurs
Éditeurs de jeux, Vente sur Internet,
fournisseurs de grande distribution,
composants chaînes spécialisées
Pouvoir moyen Fort pouvoir
10 10
Rôle des pouvoirs Menace
publics des substituts
Trés faible Tablettes, téléphones
pouvoir mobiles, ordinateurs
multimédias
Très forte menace
Source: adapté de V. Lerville-Anger, F. Fréry, A. Gazengel et A. Ollivier, Conduire le diagnostic global d'une unité industrielle,
Éditions d'Organisation, 2001 .
outil simple à utiliser, qui permet de visualiser rapidement la dynamique d' une
industrie de biens ou de services.
• Dans quelle industrie faut-il entrer? Une industrie est attractive lorsque les forces
y sont peu intenses. Les entrepreneurs et les managers devraient investir en
priorité dans les industries où les forces leur sont favorables, et à l'inverse quit-
ter celles où elles leur sont opposées. Les entrepreneurs favorisent souvent les
industries où les barrières à l'entrée sont faibles . Or, sauf dans le cas où ces
barrières sont susceptibles de remonter rapidement, c'est un très mauvais choix,
car cela implique que d'autres concurrents vont venir accroître l'intensité concur-
rentielle.
• Que peuvent faire les managers pour influencer les forces de la concurrence?
Peut-on ériger des barrières, fidéliser les clients et ainsi réduire leur pouvoir,
accroître le pouvoir vis-à-vis des fournisseurs, amenuiser l'intensité concurren-
tielle en rachetant d'autres entreprises en présence? Ces questions de stratégie
concurrentielle feront l'objet du chapitre 6.
• La dynamique identifiée par l'analyse des 5(+1) forces ne détermine pas stric-
tement le succès des concurrents, car tous n'en sont pas uniformément affectés.
Si les barrières à l'entrée augmentent du fait d'investissements accrus en R&D
ou en publicité, les concurrents les plus petits risquent de ne pas pouvoir suivre
le rythme imposé par les plus gros. De la même manière, une augmentation du
pouvoir de négociation des acheteurs risque d'avoir plus d'impact sur les concur-
rents les plus fragiles. Afin de mieux comprendre ces différences, on peut mener
une analyse des groupes stratégiques (voir la section 2.4.1).
PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Bien que cet outil ait été conçu au départ pour les entreprises privées, les services
publics ou les organisations caritatives peuvent également l'utiliser pour com-
prendre comment le pouvoir de certains fournisseurs modifie leurs coûts, ou com-
ment éviter la multiplication d'offres concurrentes à destination des mêmes
populations.
Rivalité faible : Faible n'valité : Rivalité croissante : Rivalité intense : Rivalité extrême :
Configuration
---
Forte différenciation Forte croissance et Croissance ralentie Croissance faible et Beaucoup de
des 5(+1) forces faible pouvoir des et sortie de certains offre standardisée, concurrents se
L'innovation est clé
acheteurs, mais concurrents mais barrières à retirent et
barrières à l'entrée La capacité l'entrée plus concurrence sur les
limitées managériale et élevées prix
La capacité à financière est clé La part de marché La maîtrise des
croître est clé et le coût sont clés coOls est clé
tissent massivement en publicité, alors que les moins bons présentent une gamme
beaucoup plus large mais des dépenses publicitaires plus faibles, les deux critères
à retenir seront vraisemblablement l'étendue de la gamme et l'investissement mar-
keting.
Une autre méthode consiste à retenir pour chacun des axes un des facteurs clés
de succès obtenus à l'issue de l'analyse des 5(+1) forces de la concurrence (voir la
section 2.5) . Il est en effet probable que tous les concurrents ne maîtrisent pas de
la même manière les différents facteurs clés de succès de leur industrie, et qu'ils se
différencient justement par leur capacité à maîtriser l'un plutôt que l'autre. Les
facteurs clés de succès constituent donc généralement une bonne clé d'entrée pour
la construction des groupes stratégiques.
Périmètre d'activité
Extension géographique
Allocation de ressources
Dans les deux cas, les axes retenus doivent être indépendants :si jamais tous les
concurrents se retrouvent positionnés sur la diagonale de la carte, cela signifie que
les axes sont corrélés et qu'on ne mesure en fait qu'une seule dimension. Il convient
alors de changer un des critères. De même, la taille des bulles sur le schéma doit
être proportionnelle au chiffre d'affaires de chacun des concurrents (si les concur-
rents sont individuellement positionnés ) ou au chiffre d'affaires de tous les concur-
rents du même groupe stratégique (si ce sont les groupes qui sont représentés).
Le schéma 2.8 présente une carte des groupes stratégiques des laboratoires phar-
maceutiques en Inde, l'axe périmètre étant le niveau d'internationalisation (part
du chiffre d'affaires à l'export et dépôts de brevets à l'étranger) et l'axe ressources
étant l'investissement en recherche et développement (en proportion du chiffre
d'affaires). Ces deux axes expliquent une large part de la différence de rentabilité
entre les groupes. Le groupe le plus rentable est celui des Futurs Globaux (11,3 %
de m arge brute en moyenne), c'est-à-dire ceux qui dépensent beaucoup en R&D
et sont les plus internationalisés. À l'opposé, le groupe des Opérateurs- qui dépense
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
peu en R&D et reste focalisé sur son marché domestique - ne présente qu' une
marge brute de 2 o/o en moyenne.
La détermination des groupes stratégiques est intéressante à plus d'un titre :
• Elle aide à identifier qui sont les concurrents directs. Les managers peuvent ainsi
se focaliser sur leurs concurrents directs plutôt que de se mes urer à l'industrie
entière. En déterminant les dimensions qui distinguent le plus les différents
groupes, on peut également formuler des recommandations utiles à certains
types de concurrents.
• La détermination des gro upes stratégiques permet également d'identifier des
opportunités. La cartographie des groupes stratégiques peut aider à repérer des
espaces stratégiques encore vierges, relativement délaissés par les différents
concurrents. Dans l'industrie pharmaceutique indienne, il s'agit par exemple de
la possibilité d'investir massivement en R&D tout en restant focalisé sur le mar-
ché local. Ces espaces vierges peuvent recéler des opportunités inexploitées, mais
il peut également s'agir de dangereux « trous noirs » impossibles à rentabiliser.
La cartograph ie des groupes stratégiques n'est qu' une phase préparatoire à l'éla-
boration de choix stratégiques. Elle doit être utilisée avec précaution.
• L'analyse des barrières à la mobilité. Migrer vers une zone plus attractive sur le
schéma a un coût: cela implique généralement des décisions difficiles en termes
d'allocation de ressources. Les groupes stratégiques sont ainsi caractérisés par
des barrières à la mobilité, c'est-à-dire des obstacles qui empêchent les déplace-
ments entre groupes stratégiques. Ces barrières à la mobilité sont généralement
de m ême nature que les barrières à l'entrée dans le modèle des 5(+ 1) forces.
Dans l'industrie pharmaceutique indienne, pour rejoindre le groupe des Futurs
Globaux, un Producteur devra procéder à des investissements importants et
acquérir des compétences coûteuses. Comme pour les barrières à l'entrée, il est
Élevé
Futurs
globaux
(4 )
marg e 11 ,3 %
Explorateurs
(15)
marge 10,8 %
Investissement
en R&D
Sous-
traitants
(2)
Producteurs marge 7,8 %
(18)
marge 2 %
Faible
Faible Élevé
Degré
d 1internationalisation
Source: adapté deR. Chittoor et S. Ray, « Internati ona lisatio n paths of lndian pharmaceuticals firms: a strategi e group ana lysis »,
Journal of international Management, vol. 13 (2009), pp. 338-355 .
PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Bleu, développée par W. Chan Kim et Renée Maub orgn e de l'INSEAD. Les Océans
Bleus sont de nouveaux espaces de march é où la concurren ce est m inime24 • Les
Océans Bleus s' opposent aux Océans Rouges, dans lesquels les stratégies sont déjà
bien défin ies et l'intensité concurrentiell e vive. L'im age de l'Océan Bleu évoque un
vaste espace vierge, alors qu e les Océans Rouges sont associés à l'idée de co mpéti-
tion âpre et coûteuse (le rouge évoque ici à la fo is l'affrontement sanglant et la
couleur des comptes qui en résultent).
L'approche Océan Bleu encourage les entrepreneurs et les managers à découvrir
ou à créer des espaces de marché encore vierges: il s'agit donc de trouver des espaces
stratégiques, c'est- à- dire des opportunités de march é insuffisamment exploitées par
les concurrents. Pour identifier les Océans Bleus, on peut dessin er un ca nevas
stratégique. Un canevas stratégique compare les concurrents selon leur capacité à
répondre aux attentes des clients, de manière à identifie r de nouveaux espaces
stratégiques. Le schéma 2.9 présente le can evas stratégique pour trois entreprises
de composants industriels.
Sur ce segment de marché, quatre critères de valeur son t traditionnellement
considérés comme déterminants par les acheteurs (par ordre d'importance, la
possibilité de tests, le service après-vente, la fiabilité des livraisons et l'innovation ).
Ces critères déterminent lequel des trois concurrents serait retenu, à prix égal. Dans
l'industrie considérée, ces critères constituent des facteurs clés de succès (voir la
section 2.5 ci-après) .
Il PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
4/4
3/4 1=~~===
Entreprise B
Performa nce
des
co ncu rrents
(note attribuée
par les clients)
1/4
Entreprise C
Source adapté de C. Kim et R. Mau borgne, Stratégie Océan Bleu, Village Mondial, 2005.
Il est alors possible d'établir la courbe de valeur des trois concurrents, c'est-à-dire
la manière dont les clients perçoivent leur performance relative sur chacun des
quatre critères de valeur. Les entreprises A et B obtiennent ainsi une bonne perfor-
mance sur le service après-vente, la fiabilité des livraisons et l'innovation technique,
mais moins sur les tests. L'entreprise C, à l'inverse, présente une courbe de valeur
radicalement différente, caractéristique d' un innovateur. Elle a en effet réussi à
créer un Océan Bleu en concentrant sa performance sur les tests, m ieux valorisés
que les autres critères par les clients, mais surtout en introduisant un cinquième
critère encore plus recherché - la formation - qu'aucun de ses concurrents ne
propose.
La stratégie de l'entreprise C illustre ainsi deux principes essentiels de l'approche
Océan Bleu : l'arbitrage et la divergence:
• L'arbitrage. L'entreprise C concentre ses efforts sur seulement deux critères, les
tests et la formation, au détriment de son niveau de performance sur les autres
critères, pour lesquels ses concurrents obtiennent de très bons résultats. Afin de
dégager les resso urces nécessaires à la mise en place de la formation, l'entre-
prise C a dû abandonner complètement son investissement dans l'innovation
technique. Dans l'approche Océan Bleu, cet arbitrage est fondamental: les res-
sources qui ne sont pas allouées à certains critères peu valorisés par les clients
doivent être réorientées sur d'autres critères qui contribuent beaucoup plus
significativement à la performance concurrentielle. Dans beaucoup d'indust ries,
on constate ainsi que les concurrents en place- par habitude ou par mimétisme-
allouent des ressources significatives à des activités qui sont en fait peu valorisées
par les clients. L'arbitrage consisterait pour eux à réduire leurs investissements
sur ces critères pour les concentrer sur des activités plus appréciées des clients.
• La divergence. L'entreprise Ca créé une courbe de valeur qui diverge fortement
de celle de ses concurrents, ce qui a donné naissance à un Océan Bleu. Pour
l'entreprise C, battre les entreprises A et B sur leurs critères d'excellence serait
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT
extrêmement coùteux et au total peu avantageux car les clients sont déjà très
1
satisfaits de ce qu'on leur propose. Concurrencer les entreprises A et B sur le
service après-vente, la fiabilité des livraisons et l'innovation technique serait une
stratégie Océan Rouge. Il est bien plus pertinent de se concentrer sur les critères
pour lesquels un écart significatif peut être obtenu. L'entreprise C est peu concur-
rencée sur les critères de tests et de formation et peut donc en tirer une bonne
rentabilité.
négociation des acheteurs peut être limité en créant une marque valorisée par le
client final, en établissant un coût de transfert, en multipliant les réseaux de distri-
bution ou en entamant une intégration vers l'aval. De même, pour limiter le pou-
voir de négociation des fournisseurs, on peut chercher à multiplier les sources
d'approvisionnement, refuser les standards propriétaires et les actifs spécifiques,
ou entamer une intégration vers l'amont. Le pouvoir de l'État peut constituer une
menace ou une opportunité selon la capacité de lobbying de l'organisation. Enfin,
l'intensité concurrentielle est fonction de la croissance du marché, de l'existence
de barrières à la sortie et de la capacité à conclure des alliances, mais on peut y
résister par la capacité d'innovation, le contrôle de ressources rares et de compé-
tences distinctives, ou la réduction des coùts fixes. Le tableau 2.2 résume les élé-
ments permettant de contrecarrer chacune des 5( + 1) forces.
Selon la dynamique des forces concurrentielles qui caractérisent l'environne-
ment, chacun de ces éléments peut constituer un FCS. Les FCS résultent donc
exp]icitement de la hiérarchie des 5 (+ l) forces de l'environnement concurrentiel.
L'élaboration d'un hexagone sectoriel (voir le schéma 2.5 ) apparaît ainsi comme
un préalable à l'identification des FCS. Pour reprendre la situation décrite dans le
schéma 2.5 - le marché des consoles de jeux vidéo en 2013 -, les principales forces
de la concurrence étaient (l ) la menace des substituts (tablettes, téléphones mobiles,
ordinateurs), (2 ) l'intensité concurrentielle entre les trois fabricants (Sony, Micro-
soft et Nintendo) et (3) le pouvoir de négociation des clients (distributeurs ). Dans
ces conditions, si on applique le tableau 2.2, les fabricants de consoles de jeux vidéo
devraient (l) améliorer le rapport qualité/prix, notamment en ajoutant de nouvelles
fonctionnalités à leurs consoles, (2) chercher à protéger la ressource que constituent
les meilleurs jeux, notamment en achetant des licences exclusives ou en développant
eux-mêmes les jeux les plus attractifs, et (3) renforcer leur budget publicitaire afin
de s'imposer auprès des distributeurs. C'est ce qu'ont fait Sony et Microsoft en
lançant leurs nouvelles consoles PS4 et Xbox One fin 2013.
Dans les services publics, le concept de FCS est tout aussi valide: il s'agit là encore
des éléments permettant de surpasser des organisations qui peuvent attirer les
mêmes usagers et les mêmes financements, ou obtenir la préférence politique des
autorités de tutelle. Comme pour les entreprises, la hiérarchie des 5( + l) forces de
la concurrence -visualisée par l'hexagone sectoriel -permet d'identifier ces élé-
ments.
Tous les concepts et techniques détaillés au long de ce chapitre aident à mieux
comprendre l'environnement. Pour autant, toute analyse inclut une part de sub-
jectivité, et les managers ou les entrepreneurs présentent bien souvent des biais
évidents dans ce qu'ils voient et dans ce qu'ils valorisent. Les méthodes présentées
dans ce chapitre peuvent permettre de contester en partie ces schémas de pensée
établis, tout en élargissant la perspective des analystes, mais elles ne peuvent pas
totalement éviter la subjectivité humaine.
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
Tableau 2.2 La hiérarchie des 5(+1) forces détermine les FCS
Chaque force de la concurrence peut être con t recarrée par une série d'éléments,
qui co nstit uent autant de FCS lorsque cette force est prépondérante
Force de la
Éléments permettant de la contrecarrer
concurrence
Menace des entrants Fixation d'un niveau de prix non rentable pour les entra nts
potentiels Fidélisation de la client èle (réputation, services, qual ité, etc.)
Établissement de coûts de transfert
Protecti on des techno log ies (brevets, secrets)
Co ntrôle de ressources rares ou de compétences distinctives
Controverse académique
Quel est l'impact de l'industrie? . Les deu x plus importantes études de ce type
demontrent en fait que les écarts de performance
Un bon préalable stratégique consiste à choisir une
sont plutôt dus aux entreprises qu'à l'industrie : les
industrie profitable. Cependant, le choix de l'industrie
entreprises expliquent
importe-t-il plus que la possession des bonnes res-
sources et compétences? 100 %
Dans ce chap itre, nous avons souligné le rôle de 90 %
80 %
• Entreprise
l'environnement dans la construction de la stratégie, • Industrie
70 %
en nous focal isant en particulier sur la structure de 60 % • Autres effets
l'i ndustrie, que ce soit pour les activités de biens ou 50 %
Travaux pratiques
• Signale des exercices d'un niveau plus avancé choix. Qu'en déduisez-vous sur l'attractivité
2.1 En vous inspirant de l'illustration 2.1, effec- de cette industrie?
tuez l'analyse PESTEL d'une industrie de 2.4 • En utilisant la section 2.3 et notamment
biens ou de services de votre choix. Identi- l' hexago ne sectoriel présenté dans le
fiez les variables pivots. schéma 2.5, comparez l'attractivité de deux
2.2 • En vous inspirant de l'illustration 2.2, éta- industries de biens ou de services de votre
blissez les quatre scénarios d'évolution de choix (a) aujourd'hui et (b ) dans trois à
l'industrie de biens ou de services que vous cinq ans. Justifiez votre estimation de cha-
avez retenue dans la question précédente. cune des 5( +1) forces. Dans laquelle de ces
Quelles sont les implications pour les orga- deux industries investiriez-vous?
nisations présentes dans cette industrie? 2.5 En vous inspirant de la section 2.4.1 et du
2.3 En utilisant la section 2.3, effectuez l'analyse schéma 2.8, établissez la cartographie des
des 5 ( +1) forces de la concurrence d'une groupes stratégiques dans une industrie de
industrie de biens ou de services de votre biens ou de services de votre choix, par
PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Lectures recommandées
• Le grand classique de M .E. Porter, Choix stra- han, How Industries Evolve, Harvard Business
tégiques et concurrence: techniques d'analyse School Press, 2004.
des secteurs et de la concurrence dans l'indus- • Sur l'évolution de la réflexion concernant la
trie, Economica, 1982, est une référence construction de scénarios ou le modèle PES-
essentielle pour ceux qui souhaitent analyser TEL, voir le numéro spécial de la revue Inter-
l'environnement concurrentiel d'une orga- national Studies of Management and
nisation. L'ouvrage de W.C. Kim et R. Mau- Organization, vol. 36, n° 3 (2006) édité par
borgne, Stratégie Océan Bleu, Village Mondial, Peter McKiernan.
2005, s'inscrit dans la continuité des travaux • Pour une analyse de l'impact de l'environne-
de Porter sur les espaces stratégiques et la ment sur les organisations, voir H. Dumez et
différenciation. A. Jeunemaître, La Concurrence en Europe. De
• Pour des exemples pratiques d'utilisation de nouvelles règles du jeu pour les entreprises,
la plupart des outils présentés dans ce cha- Seuil, 1991, et le livre 1 de l'ouvrage coor-
pitre, voir A. Desreumaux, X. Lecocq et donné par A. Dayan, Manuel de gestion,
V. Warnier, Stratégie, Pearson Education, 2• Ellipse/AUF, 2• édition, 2004.
édition, 2009, ainsi que O. Joffre, L. Plé et • La plupart des manuels de marketing com-
E. Simon (eds), Cas en management straté- prennent au moins un chapitre sur la seg-
gique, EMS, 2007. mentation de marché. Voir par exemple
• Sur la dynamique de l'environnement, voir P. Kotler, B. Dubois et D. Manceau, Marketing
K. Van der Heijden, Scenarios: The art of stra- Management, 14e édition, Pearson, 2012.
tegie conversation, Wiley, 2005, et A. McGa-
Références
l. Cette analyse existe également sous la version (politico-réglementaire, économique et social,
simplifiée de modèle PEST. L'ajout des facteurs technologique). Il existe également une version
écologiques et légaux correspond mieux aux ten- étendue du PESTEL, le STEEPLE, qui inclut les
dances structurelles actuelles. J.-P. Lemaire et facteurs éthiques. Pour une application du
P.-B. Ruffini, Vers l'Europe bancaire, Dunod, 1993, modèle PEST à l'environnement des écoles de
proposent une autre version, le modèle PREST commerce, voir H. Thomas, << An analysis of the
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
environment and compettttve dynamics of que le chapitre de F. Fré ry « Michael Porter :
management education », journal of Management Structures industrielles, positionnement straté-
Development, vol. 26, n° l (2007), pp. 9-21. gique et avantage concurrentiel » dans l'o uvrage
2. Voir par exemple D. Bach et D. Allen, «Wh at coo rdonn é parT. Loilier et A. Tellier, Les Grands
every CEO needs to know about nonmarket stra- Auteurs en stratégie, EMS, 2007.
tegies », Sloan Management Review, vo l. 5 1, n° 3 10. Cet exemple est tiré de H. D um ez et A. Jeune-
(2 010 ), pp. 4 1-48 et J. Doh, T. Lawton et maître, La Concurrence en Europe. De nouvelles
T. Rajwani , « Advancing nonmarket strat e gy règles du jeu pour les entreprises, Seuil, 1991.
research: institu tio nal perspectives in a changing ll. Voir D. Mclntyre et M. Subramarian , « Strategy
world », Academy of Management Perspectives, in network indu stries : a rev iew and research
vol. 26, n° 3 (201 2) , pp. 22-38. age nda », journal of Management, vo l. 35 (2009),
3. Voir R.A. Slaughter, « Loo kin g for th e real pp.1494-151 2.
m ega trends », Futures, vo l. 25, no 8 (1993), 12. Sur la notion d'hypercompétition, voir R. D' Aveni
pp. 823-849. et R. Gunth er, Hypercompétition, Vuibe rt, 1995.
4. Vo ir A. Grove, Seuls les paranoïaques survivent, 13. Voir A. Malhotra et A. Gupta, « An investi gation
Vi ll age Mondial, 2004. of firms ' res ponses to industr y co nve rgence»,
S. Sur les signaux faibles, vo ir S. Mendonca, Academy of Management Proceedings (200 1),
G. Caroso et J. Caraca, << The strategie strength of pp. G1-6.
weak signais >> , Futures, vol. 44, no 3 (20 12 ), 14. Voir A. Brandenburger et B. Naleb uff, «T he right
pp. 218-228 et P. Schoemaker et G. Day, « How to game: use ga m e th eo ry to shape strategy », Har-
make sense of weak signa is », Sloan Management vard Business Review, vo l. 73, n° 4 (1995 ) ,
Review, vol. 50,11° 3 (2009), pp. 81 -89. pp. 57-71.
6. Pour un e discuss ion sur la construction de scé- 15. Voir le numéro spécial de la Revue Française de
narios en pratique, voir R. Ramirez, R. Osterman Gestion, vo l. 33, n° 76 (2007) consacré à la cao-
et D. Gronq uist, «Scenarios and ea rly wa rnings pétition et notam m ent l'article de G. Dagnino,
as dynamic capabili ties to frame m anager ia l F. Le Roy et S. Yami, «La dynamique des stratégies
attention », Technological Fo recasting and Strategie d e coopétitio n », pp. 87-98 . Vo ir éga lem e nt
Change, vol. 80 (2 0 13 ), pp. 825-838. Sur la K. Walley, << Coo petitio n: an introduction to the
manière dont la construction de scénarios s'arti- subject and an agenda for research », Internatio-
cul e avec d 'a utres outils tels que l'a nalyse PES- nal Studies of Management and Organization,
TEL, vo ir G. Burt, G. Wri ght, R. Bradfi eld et vol. 37, n° 2 (2007), pp. 11-31. Sur les risques liés
K. Van der Heijden, «The rote of scenario plan- aux relations complémentaires, voir D. Yoffie et
ning in exploring the environment in view of the M. Kwak, « With friends li ke these », Harvard
limitati o ns of PEST and its derivatives >> , Interna- Business Review, vo l. 84, no 9 (2006), pp. 88-98 .
tional Studies of Management and Organization, 16. Sur les écosystèm es d'affa ires, voi r J. Moore,
vo l. 36, n° 3 (2006), pp. 50-76 . Il existe égalem ent « Predators and Prey: a new ecology of competi-
une riche tradition frança ise de réflexio n pros- tion », Harvard Business Review, vol. 71, no 3
pective, qu i s'exprime notamment au travers de (1993 ), pp. 75 -86, ainsi que le dossier spécial de
la revu e Futuribles o u des écrits de Mich el Godet. la Revue Française de Gestion, coo rd o nné par
Voir par exemple M. Godet, Manuel de prospec- F. Fréry, A. Gratacap et T. Isckia, vo l. 38/222, av ril
tive stratégique, 2 tomes, Dunod, 2007 . 20 12.
7. Outre les références 2 ci-dessus, vo ir P. Shoem a- 17. Sur la nature statiqu e du modèle de Porter, vo ir
ker, « Scenario Planning: a tool for strategie thin- M . Grundy, « Rethinking and reinventing Michael
king », MIT Sloan Management Review, vo l. 36, Porter's fi ve forces mode] », Strategie Change,
n° 2 (1995), pp. 25-34. vol. 15 (2006), pp. 213-229.
8. Voir M.E. Porter, Choi..x stratégiques et concur- 18. Sur la pertin ence du m odèle du cycle de vie, vo ir
rence : techniques d 'anal yse des secteurs et de la S. K.l epper, « Industr y life cycles », Industrial and
concurrence dans l' industrie, Economica, 1982. Corporate Change, vol. 6, no 1 (1996), pp. 119-
9. Voir M. Porter, référence 8 ci-dessus, chapitre l. 143. Voir également A. McGahan, « H ow indus-
Po ur un e actua li sat ion du mod èle des tries evolve », Business Strategy Review, vo l. 11,
5( + 1) forces de la concurrence, voir M. Porter, n° 3 (2000 ), pp. 1- 16.
«The fi ve competitive forces th at shape strategy », 19. Sur les industries qu i ne sui vent pas l'évolution
Har va rd Business Review, vo l. 86, n° l (2008), prévue par le modèle du cycle de vie (industries
pp. 58- 77, C. Christensen, «The past and future ressuscitées, ind ustri es dématurées, industries
of competitive adva ntage », Sloan Management étern ellemen t ém erge ntes ), voir le chapitre de
Review, vo l. 42, no 2 (200 1), pp. 105-109, ainsi F. Fréry, « Les produits éte rn eLlement émergents:
Il PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
l'exemple de la voiture électrique », dans l'ou- 23. La notion de segmentation en relation avec le
vrage coordonné par A. Bloch et D. Manceau, De management stratégique est examinée par
l'idée au marché, Vuibert, 2000. M.E. Porter dans L'Avantage concurrentiel: com-
20. Voir A. McGahan, référence 18. ment devancer ses concurrents et maintenir son
21. Voir G. Leask et D. Parker, « Strategie groups, avance, InterÉditions, 1986, chapitre 7. Voir éga-
competitive groups and performance within the lement la discussion sur la segmentation des
U.K. pharmaceutical industry: improving our marchés dans P. Kotler, B. Dubois et D. Manceau,
understanding of the competitive pro cess », Stra- Marketing Management, 14e édition, Pearson
tegie Management Journal, vol. 28, no 7 (2007), Education, 2012.
pp. 723-745, ainsi que W. Desarbo, R. Grewal et 24. C. Kim et R. Mau borgne, « How strategy shapes
R. Wang, « Dynamic strategie groups: deriving structure », Harvard Business Review, vol. 87, n° 9
special evolutionary paths >> , Strategie Manage- (2009), pp. 72-80.
ment Joumal, vol. 30, no 8 (2009), pp. 1420-1439.
22. Les caractéristiques présentées dans le schéma 2. 7
sont celles proposées par Porter (voir référence 8).
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT
Étude de cas
médias (télévision, presse, radio, Internet, etc.). taire à la fin du xxe siècle prenaient une impor-
Les annonceurs faisaient appel aux agences pour tance croissante, notamment les BRICS, mais
bénéficier de leur savoir-faire, de leurs compé- aussi le Moyen -Orient et l'Afrique du Nord. On
tences, de leur créativité et de leur expérience. avait ainsi vu apparaître des agences spécialisées
Les agences se rémunéraient généralement au dans le marketing islamique, qui veillaient à
travers d'honoraires proportionnels au temps véhiculer des messages respectueux des convic-
passé à concevoir les campagnes de publicité, tions des consommateurs musulmans. ranalyse
plus une commission sur les services et les des tendances futures montrait l'émergence de
médias achetés au nom des clients. Cependant, marques de grande consommation dans des
depuis quelques années, de grands annonceurs régions du monde où les investissements publi-
tels que Coca-Cola ou Procter & Gambie ins- citaires étaient encore embryonnaires (voir le
tauraient un nouveau modèle, dans lequel la tableau 1) . On estimait au total que les marchés
rémunération de l'agence était fonction du émergents contribueraient à 63 % de la crois-
résultat de la campagne, mesuré par toute une sance des investissements publicitaires entre
série d'indicateurs (croissance des ventes, part 2012 et 2015, ce qui ferait passer leur poids de
de marché, etc.). 34 à 38% du total. En 2013, la Chine et le Brésil
Afin d'éviter d'éventuels conflits d'intérêts, faisaient déjà partie des six premiers marchés
la fusion entre Publicis et Omnicom laissait mondiaux, et il était prévu que la Russie les
entrevoir une recomposition de leur portefeuille rejoigne dans les dix premiers avant 2015.
de clients. Omnicom s'occupait en effet des En termes d'industries, sept des vingt plus
campagnes de Pepsi, alors que Publicis travail- gros annonceurs mondiaux étaient des
lait pour Coca-Cola. De même, Omnicom gérait constructeurs automobiles. Cependant, les deux
le budget d'Apple et de Microsoft, et Publicis entreprises dont les budgets publicitaires étaient
celui de Samsung et de Google. les plus élevés étaient Procter & Gambie et
Nestlé, suivis par Samsung. L'automobile,
La croissance de l'industrie l'agroalimentaire, la santé, les cosmétiques, la
Au cours des deux précédentes décennies, le distribution, les télécommunications et le diver-
montant global investi en publicité avait très tissement figuraient parmi les vingt principaux
fortement augmenté. Pour l'année 2012, il était clients de la publicité. Les marques globales
estimé à plus de 165 milliards de dollars rien étaient celles qui dépensaient le plus : les
qu'aux États-Unis et à 483 milliards au niveau 100 plus gros annonceurs représentaient envi-
mondial. Même si la crise avait provoqué un ron 50 % des dépenses publicitaires mondiales.
recul temporaire, notamment en Europe, on
estimait que le marché dépasserait les 560 mil- La concurrence
liards en 2015. En 2013, l'indice Dow Jones spé- Il existait toutes sortes d'agences publicitaires,
cialisé dans les agences de médias (qui comptait depuis de minuscules boutiques d'une ou deux
notamment les grandes agences de publicité) personnes (qui sous-traitaient l'essentiel de leur
avait au gmenté 20 % plus vite que la moyenne activité à des créatifs indépendants), jusqu'à des
de la Bourse de New York. Le marché mondial groupes mondiaux rassemblant plus d e
de la publicité avait ainsi connu une croissance 150 000 salariés. L'industrie avait connu une
de 3,5% en 2012 et de 3,9% en 2013, mais on phase de concentration qui avait donné naissance
s'attendait à une croissance de 5,6% en 2015. à des réseaux d'agences globaux (voir le
Au sein de cette croissance générale, l'équi- tableau 2), dont les plus gros avaient leur siège à
libre du marché publicitaire connaissait cepen- New York, Londres ou Paris. Ces réseaux mtùti-
dant de fortes évol u tions. Des régions agences s'appuyaient sur la créativité de leurs
négligeables en termes d'investissement publici- équipes (mesurée par de nombreux classements
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
Tableau 1
Dépenses publicitaires pa r région su r les principaux supports : journaux, magazines, télévision,
radio, cinéma, affichage, Internet (en millions de dollars US, conversions au taux moyen de 2009)
Amérique du Nord 156 556 160 386 164 516 169 277 175 024
Europe de l'Ouest 100143 104 225 107 520 111 300 114712
Tableau 2
Les cinq plus gros réseaux d'agences publicitaires mondiaux en 2011
Nombre de Agences et
Nom du réseau Chiffre d'affaires Résultat brut
salariés marques
WPP (Royaume-Uni) 10,2 milliards 1 429 millions 158 000 JWT, Grey, Ojilvy,
de livres de livres Young & Rubicam
Omnicom (États-Unis) 13,9 milliards 952 millions 70 600 BBDO, DDB, TBWA
de dollars de dollars
Publicis Groupe (France) 5,8 milliards d'euros 600 millions d'euros 53 807 Leo Burnett,
Saatchi & Saatchi,
Publicis, BBH
Havas (France) 1,6 milliard d'euros 220 millions d'euros 15 186 Havas Conseil
et trophées), leur pouvoir de négociation dans Derrière les géants mondiaux, les concur-
l'achat d'espaces dans les médias, leur connais- rents de taille moyenne s'appuyaient sur leur
sance des marchés et leur présence internationale. connaissance approfondie de certains marchés,
Certains groupes s'étaient intégrés verticalement se spécialisaient dans certains services comme
pour proposer toute une gamme de services à le numérique, ou construisaient une réputation
leurs clients. Omnicom avait ainsi fait l'acquisi- d'innovation et de créativité grâce à des cam-
tion d'imprimeurs et de centres d'appel. pagnes particulièrement remarquées. Cepen-
: t PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Étude de cas
dant, elles utilisaient plus souvent des créatifs toutes les données qu'ils détiennent sur les
indépendants que les grands réseaux. consommateurs. » Il affichait le souhait de deve-
Beaucoup de petites agences apparaissaient nir (( le secontinent de la publicité, derrière la
et beaucoup disparaissaient. La plupart étaient bande des quatre du numérique, les GAFA
fondées par d'anciens salariés des grandes (Google, Apple, Facebook, Amazon) ».
agences, à l'image de Adam+ Eve, issue de Avec le développement d'Internet et de la
Young & Rubicam. Réciproquement, les grands publicité en ligne, une nouvelle espèce d'agences
réseaux rachetaient fréquemment des petites était apparue, à l'image de Razorfish et d'AKQA.
agences spécialisées afin d'acquérir leurs com- Elles offraient toute une série de services dédiés
pétences, de parfaire leurs gammes de services à Internet : conception de sites, référencement
ou de s'adresser à de nouvelles cibles. Publicis sur les moteurs de recherche, réalisation de ban-
avait ainsi acquis Razorfish pour 530 millions nières, conseil. Elles étaient qualifiées d'agences
de dollars en 2009, alors que WPP avait mis la car elles créaient elles aussi des campagnes et
main sur AKQA pour 540 millions de dollars en négociaient l'achat d'espaces pour leurs clients
2012. Dans les deux cas, il s'agissait pour ces sur des sites tels que Facebook, Twitter ou Yon-
réseaux historiques d'accompagner le bascule- Tube. Cependant, contrairement aux médias
ment vers la publicité en ligne. traditionnels tels que la télévision, il était sou-
Le marché de la publicité était en effet forte- vent impossible de négocier le prix des empla-
ment bouleversé par l'irruption des géants cements sur les moteurs de recherche, où tout
d'Internet tels que Google, Yahoo! ou Bing, qui était automatisé par des algorithmes. Le modèle
utilisaient les données qu'ils récoltaient sur leurs économique de la publicité était donc condamné
utilisateurs pour les monétiser auprès des à évoluer.
annonce urs. Sir Martin Sorrell, le directeur La publicité en ligne voyait ses budgets aug-
général de WPP, soulignait que les interactions menter bien plus vite que les autres médias, car
de son groupe avec Google prenaient une les annonceurs constataient son efficacité (voir
importance croissante, au point de concurren- le tableau 3). En 2013, Google détenait 32% des
cer les relations historiques avec les chaînes de 120 milliards de dollars dépensés en publicité
télévision ou la presse, voire de mettre en cause en ligne dans le monde, alors que Facebook et
le partenariat avec certains annonceurs. WPP Twitter augmentaient également leur présence.
groupe avait ainsi dépensé plus de 2 milliards Pour autant, alors que la publicité classique
de dollars avec Google en 2012 (soit un double- était une activité soumise à des réglementations
ment en quatre ans) et 400 millions avec Face- variables d'un pays à l'autre (interdiction de la
book. Martin Son·ell qualifiait Google de promotion de certains produits comme le tabac
« ennami », la combinaison de « ennemi » et ou l'alcool, encadrement de la publicité compa-
«ami ». Google était un ami car il permettait aux rative, respect des lois sur la liberté d'expression,
agences de placer des publicités très ciblées grâce implantation des supports), les géants d'Inter-
à ses puissants algorithmes, mais c'était égale- net profitaient de leur présence mondiale pour
ment un ennemi car il ne partageait pas ces échapper à de nombreuses contraintes légales et
algorithmes avec les agences et devenait donc fiscales . On estimait ainsi qu'en France ou au
un concurrent potentiel en termes de connais- Royaume-Uni Google payait de 20 à 30 fois
sance des consommateurs, une compétence moins d'impôts qu'il aurait dû, grâce à des
historique des agences. Lors de la fusion avec montages financiers complexes entre ses mul-
Omnicom, Maurice Lévy avait déclaré : tiples filiales (Irlande, Pays-Bas, Bermudes).
« Ensemble, nous allons former un acteur Plusieurs gouvernements européens, fortement
important avec lequel les géants du Net vont endettés, entendaient cependant mettre fin à ces
devoir négocier. No us voulons avoir accès à pratiques et lever une «taxe Google ».
CHAPITRE 2 • L'ENVIRONNEMENT 1
Tableau 3
Répartition des dépenses publicitaires par support
(en millions de dollars US, conversions au taux moyen de 2009)
Télévision 165 260 180 280 191198 202 380 213 878
Si Internet était la première cause d'évolution vait se demander si la capacité à extraire les
du marché de la publicité, beaucoup d'experts données les plus précises grâce aux algorithmes
estimaient que l'inévitable convergence du Web, les plus pertinents n'allait pas se substituer à la
de la télévision, des smartphones, des tablettes créativité individuelle. Au talent des créatifs suc-
et des ordinateurs aurait des conséquences céderait la science des analystes.
majeures. La publicité sur mobiles (téléphones
Adapté d'un cas préparé par Peter Cardwell.
et tablettes) était ainsi passée de 3 à 22 % de la
publicité en ligne aux États-Unis entre 2011 et Sources: Le Monde, 27 juillet, 2 août, 7 août, 29 septembre et
20 13. Google et Facebook avaient procédé à 17 décembre 2013 ; ZenithOptimedia, avril 2013 et septembre
plusieurs acquisitions afin de renforcer leurs 2012 ; havas.com; interpublic.com; wpp.com ; publicisgroupe.
com ; omnicomgroup.com.
positions sur les mobiles, mais de nouvelles
entreprises (comm e Instagram, Vine, Snap-
chat, etc. ) apparaissaient régulièrement, cha- Questions
cune cherchant à prendre une part du marché
1. En utilisant le modèle PESTEL, identifiez les variables
publicitaire. Parallèlement, les plateformes de pivots dans l'industrie mondiale de la publicité en
co-création publicitaire du type Eyeka, qui s'ap- 2013, en veillant notamment au x méga tendances,
puyaient sur de larges communautés d'inter- aux points d'inflexion et aux signaux faibles.
nautes, risquaient à terme de concurrencer les 2. Effectuez une analyse des 5(+ 1) forces de la concur-
agences. rence de la publicité en 2013. Quels facteurs clés de
Tout cela entraînait un déplacement des succès en déduisez-vous?
3. Identifiez les groupes stratégiques en présence dans
compétences dans la publicité. Traditionnelle-
l'industrie mondiale de la publicité.
ment, l'industrie estimait que la créativité de 4. En vous appuyant sur les analyses menées dans les
quelques individus particulièrement talentueux trois questions précédentes, quelle stratégie conseil-
distinguait les meilleures agences . Or, avec leriez-vous aux dirigeants de Havas?
l'émergence de Google, ou Facebook, on pou-
Chapitre 3 •
•
Diagnostic
stratégique
La capacité
stratégique ••••••
ee ee
Après avoir lu ce chapitre, vous serez capable de :
• Décrire les différents éléments de la capacité stratégique d'une organisation en
termes de ressources et de compétences.
• Montrer comment des ressources et compétences peuvent procurer un avantage
concurrentiel durable grâce à leur valeur, leur rareté, leur inimitabilité et au fait
que l'organisation permet de les exploiter (VRIO).
• Utiliser les outils permettant de diagnostiquer la capacité stratégique, notam-
ment l'analyse des filières et de la chaîne de valeur, la cartographie des activités
et l'étalonnage (benchmarking).
• Comprendre comment les managers peuvent développer la capacité stratégique
de leur organisation.
• Résumer les points clés du diagnostic stratégique grâce à une analyse SWOT.
Concepts clés
Approche ressources et compétences p. 84, capacité stratégique p. 85, ressources
p. 85, compétences p. 85 , capacités dynamiques p. 87, capacités seuils p. 90,
capacités distinctives p. 90, VRIO p. 91 , valeur p. 91 , capacité rare p. 92, capacité
inimitable p. 92, organisation p. 94, connaissances organisationnelles p. 95,
étalonnage p. 97, chaîne de valeur p. 99, filière p. 99, gisement de valeur p. 103,
analyse SWOT p. 110, matrice TOWS p. 114.
R.D Introduction
Dans le chapitre 2, nous avons montré que l'environnement peut influencer la
stratégie d'une organisation en suscitant à la fois des menaces et des opportunités.
Cependant, la structure de l'environnement n'explique pas à elle seule le succès ou
l'échec stratégique : les différences entre les organisations en présence doivent
également être prises en compte. Les constructeurs automobiles sont ainsi en
concurrence dans la même industrie et avec le même environnement technologique.
Pourtant, leurs résultats sont très différents. BMW connaît un succès continu, là
où General Motors et PSA ont subi des revers financiers majeurs, alors que Saab
ou Rover ont purement disparu. Ce n'est donc pas uniquement l'environnement
qui conditionne les écarts de performance des concurrents en présence, mais leur
capacité stratégique respective en termes de ressources et compétences.
: ' PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Le schéma 3.1 résume les points clés de ce chapitre, qui reposent sur deux
concepts sous-jacents. Premièrement, au sein d' un même environnement, les orga-
nisations ne sont pas toutes identiques: elles sont hétérogènes en termes de capa-
cité stratégique. Deuxièmement, il peut se révéler difficile pour une organisation
d'obtenir ou d'imiter la capacité d'une autre. Citroën, avec sa gamme DS, tente
ainsi de reproduire le succès de BMW ou d'Audi, mais il lui sera difficile de répliquer
l'expérience obtenue par des décennies de succès. Les managers doivent donc
repérer les spécificités de leur organisation et voir de quelle manière les utiliser
pour construire un avantage concurrentiel. Cette explication de l'avantage concur-
rentiel en termes de différentiel de capacité stratégique, notamment développée
par Jay Barney de la Ohio State University, est généralement appelée approche
ressources et compétences 1 •
Ce chapitre comprend cinq sections:
• La section 3.2 présente les fondements de la capacité stratégique en distinguant
notamment les notions de ressources, de compétences et de capacités dynamiques.
Elle établit également une distinction entre les capacités seuils nécessaires pour
intervenir sur un marché et les capacités distinctives qui permettent d'obtenir un
avantage concurrentiel et une meilleure performance.
• La section 3.3 montre comment les capacités distinctives peuvent permettre à une
organisation d'obtenir un avantage concurrentiel durable (ce qui correspond, dans
le secteur public, à maintenir durablement le niveau de performance attendu ).
Pour cela, le modèle VRIO (valeur, rare, inimitable, organisation) est mobilisé.
• La section 3.4 présente les outils d'analyse de la capacité stratégique. Pour cela,
nous introduisons les concepts d' étalonnage (ou benchmarking), de chaîne de
valeur, de filière et de cartographie des activités.
• La section 3.5 montre comment les managers peuvent développer la capacité
stratégique de leur organisation en interne et en externe, au travers notamment
de la gestion des ressources humaines.
• Ce chapitre se termine par la section 3.6, qui présente comment le modèle ~WOT
peut résumer l'ensemble du diagnostic stratégique, tant externe (chapttre 2)
qu'interne (chapitre 3).
CHAPITRE 3 • LA CAPACITÉ STRATÉGIQUE
Capacité stratégique
Actifs, trésorerie, investisseurs Financières Capacité à lever des fonds et à gérer des flu x de
trésorerie, des créanciers, des débiteurs, etc.
'-
.......
Survie durable et avantage concurrentiel
•• PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
Illustration 3.1
Illustration 3.2
Capacités dynamiques (et rigidités) dans d'apparaître- conservaient une interface complexe et
la téléphonie mobile peu intuitive, avec des capacités multimédias limitées.
Apple saisit ces opportunités en introduisant un smart-
Les capacités dynamiques peuvent aider les entreprises à phone doté d'une interface simple et intuitive, associé
repérer et à saisir les opportunités, de manière à à une plateforme de services complémentaires tels que
reconfigurer leurs capacités opérationnelles face à un I'App Store et iTunes. Apple s'appuya sur une combinai-
environnement mouvant. son de ses capacités existantes en design, en logiciels
Les acteurs de la téléphonie mobile s'appuyaient sur et en marketing, et développa de nouvelles capacités
des capacités dynamiques pour s'adapter à un environ - en téléphonie.
nement particulièrement mouvant. Comme on peut le Même si les capacités dynamiques des entreprises de
constater sur le tableau, ils avaient identifié et évalué téléphonie mobile les ont aidées à s'adapter, elles n'ont
de nouvelles opportunités (repérer), exploité ces oppor- pas constitué une garantie de succès pérenne. En effet,
tunités avec de nouveaux produits (saisir) et renouvelé elles se traduisent par la création de capacités opéra-
et redép loyé leurs capacités en conséquence (reconfi - tionnelles qui risquent de devenir des rigidités lorsque
gurer) . les marchés et les technologies évoluent de nouveau.
Les pionniers de la téléphonie mobile, Ericsson et Si les capacités dynamiques ne permettent pas de
Motorola, avaient réussi à repérer et à sa isir un marché détecter et de contourner ces rigidités, des concurrents
alors inconnu. Ils avaient investi ce marché en recombi- qui n'en souffrent pas peuvent émerger et s'emparer de
l'industrie.
nant et en redéployant leurs capacités en radio et en
téléphonie. Cependant, ils restèrent bloqués sur ces
capacités historiques et furent suivis par Nokia. Nokia
avait repéré de nouvelles opportunités en remarquant Question s
que le design et les fonctionnalités des téléphones ne
1. Quels types de capac ités dynamiques pourraient
correspondaient pas aux attentes du grand public.
aider les entreprises à ne pas rester bloquées par
L'entreprise saisit ces nouvelles opportunités en offrant
leurs anciennes capacités opérationnelles?
des produits attirants et plus fonctionnels, grâce à ses
2. Quelles pourraient être les futures opportunités dans
capacités en design et en étude de comportement des
la téléphonie mob ile? Comment pourraient-elles
consommateurs. Finalement, Apple, riche d'une longue
être repérées et saisies? Quels types de capacités
tradition dans les produits de grande consommation,
ordinaires pourraient leur correspondre?
repéra à son tour des opportunités: la plupart des télé-
phones - y compris les smartphones qui venaient
nelles. La prolifération des implantations par une chaîne comme Starbucks consti-
tue un autre exemple de capacité dynamique par extension de s capacités
opérationnelles6 . Les capacités dynamiques peuvent également prendre la forme
de systèmes relativement formels tels que le recrutement, la formation profession-
nelle ou la coopération avec d'a utres organisations (alliances, partenariats, fusions ,
acquisitions), qui se traduisent généralement par le développement de nouvelles
compétences 7 .
Teece souligne cependant que les capacités dynamiques reposent généralement
sur des micro-fondations organisationnelleS', c'est-à-dire des aspects peu formalisés,
tels que la manière spécifique de prendre des décisions, la nature des relations
interpersonnelles, l'existence d'un esprit entrepreneurial, voire la place laissée aux
intuitions. Cela met en lumière le comportement et l'importance des croyances,
des relations sociales et de l'expérience dans la gestion des capacités, qui seront
étudiées dans l'avant-dernière section de ce chapitre (la section 3.5).
CHAPITRE 3 • LA CAPACITÉ STRATÉGIQUE
Période
Entreprises Produits Repérer Saisir Reconfigurer
approximative
Ericsson Milieu des années Téléphones Besoin de Créer le premier Créer un nouveau
(d'abord en 1980- fin des mobiles téléphones mobiles. système de marché de la
Europe) années 1990 Les téléphones téléphonie mobile téléphonie
Motorola fixes n'offraient et les terminaux mobile. Acquérir
(d'abord aux pas la mobilité. correspondants. et construire
Ëtats-Unis) des capacités en
téléphonie mobile.
Nokia Fin des années Téléphones Besoin de Améliorer le Entrer sur le marché
1990 -début des mobiles téléphones mobiles téléphone mobile de la téléphonie
années 2000 fonctionnels au design attractif. en offrant une mobile. Acquérir
et attractifs Les terminaux expérience plus et construire
existants restaient riche en termes des capacités
trop proches de de design et de en téléphonie.
leurs ancêtres, les fonctionnalités. Construire des
téléphones de capacités en
voiture. Leur design marketing et
était peu étudié et en design.
leur maniement,
complexe.
Apple Fin des années Smartphones Besoin de Améliorer les Entrer sur le marché
2000 multimédias smartphones smartphones de la téléphonie
dotés d'une dotés de fonctions en incluant mobile. Acquérir
interface multimédias. Les une interface des capacités en
évoluée, smartphones intuitive et des téléphonie mobile
reposant sur existants fonctionnalités et les recombiner
un écosystème conservaient multimédias, avec les capacités
d'applications une interface reposant sur existantes en
complexe et peu un écosystème design et en
intuitive, avec des d'applications. logiciels. Coopérer
fonctionnalités avec les maisons
limitées. de disques et les
concepteurs d 'apps.
Les capacités seuils sont celles qui sont indispensables pour pouvoir intervenir
sur un marché donné, à parité avec les concurrents établis. En leur absence, une
organisation serait incapable de survivre sur ce marché. Beaucoup de structures
entrepreneuriales sont dans ce cas: elles ne possèdent pas et n'ont pas les moyens
d'acquérir les ressources et compétences qui leur permettraient d'affronter les
concurrents établis. Cependant, identifier les capacités seuils est tout aussi impor-
tant pour les entreprises établies. Les capacités seuils peuvent inclure des ressources
seuils, requises pour répondre aux exigences minimales des clients. Les chaînes de
grande distribution exigent ainsi de leurs fournisseurs des équipements informa-
tiques et logistiques de plus en plus perfectionnés, en l'absence desquels il n'est
plus possible d'être référencé par leur centrale d'achat. De la même manière, il
existe des compétences seuils, nécessaires au déploiement de certaines ressources.
Pour reprendre le même exemple, un distributeur n'exige pas seulement que ses
fournisseurs s'équipent d'une infrastructure informatique, il leur impose également
de savoir la maîtriser, de manière à garantir un certain niveau de service.
L'identification et la gestion des capacités seuils constituent une préoccupation
récurrente, car le niveau seuil de capacité tend à augmenter au cours du temps, en
fonction de l'évolution des facteurs clés de succès (voir la section 2.5), notamment
du fait de la pression de la concurrence, de l'influence des nouveaux entrants et des
progrès technologiques. Toujours dans le cas de la grande distribution, les exigences
imposées aux fournisseurs étaient moindres il y a une décennie qu'elles ne le sont
aujourd'hui: la volonté des distributeurs de réduire leurs coûts, d'améliorer leur
efficience et d'assurer la disponibilité de leurs produits s'est traduite par une pres-
sion accrue sur leurs approvisionnements. Ne serait-ce que pour pouvoir se main-
tenir sur le marché, les fournisseurs doivent donc impérativement améliorer
continuellement leurs ressources et compétences.
Même si les capacités seuils sont extrêmement importantes, elles ne génèrent
pas par elles-mêmes un avantage concurrentiel ni de meilleures performances.
L'avantage concurrentiel provient du fait que l'organisation détient et maintient
des capacités distinctives que les clients valorisent et que les concurrents ne par-
viennent pas à imiter. Il peut s'agir de ressources distinctives qui sous-tendent l'avan-
tage concurrentiel, et que les concurrents ne peuvent ni imiter ni obtenir, par
exemple une marque réputée. L'avantage concurrentiel peut également reposer sur
des compétences distinctives, c'est-à-dire des manières d'agir spécifiques, valorisées
par les clients et que les concurrents auront des difficultés à obtenir ou à imiter.
Gary Hamel et C.K. Prahalad affirment que les compétences les plus distinctives
sont celles qui résultent de la combinaison de savoir-faire et de technologies plutôt
que d'un savoir-faire ou d'une technologie donnés. Ils utilisent pour les désigner
la terminologie de compétences fondamentales 9 . Il s'agit ici de mettre l'accent sur
les liens entre savoir-faire, ressources et activités.
L'avantage concurrentiel d'un fournisseur de la grande distribution peut ainsi
reposer sur une ressource distinctive telle qu' une marque particulièrement appré-
ciée des consommateurs, mais aussi sur une compétence distinctive telle que la
construction de relations étroites avec les distributeurs, grâce à une combinaison
de produits, de services et d'interactions, d'une manière que ses concurrents auront
du mal à imiter. La section 3.3 examine plus en détail le rôle des ressources et
compétences distinctives dans la construction d'un avantage concurrentiel durable.
La section 3.4 est plus spécifiquement consacrée à l'importance des liens entre les
activités.
CHAPITRE 3 • LA CAPACITÉ STRATÉGIQUE
LeVRIO
l'industrie automobile, où tous les nouveaux équipements proposés par les uns
(aide au stationnement, systèmes multimédias connectés, etc. ) sont très rapidement
proposés par les autres, dès qu'il est avéré que les clients les valorisent. À l'inverse,
une capacité rare n'est possédée que par quelques organisations. L'avantage concur-
rentiel obtenu grâce à une capacité rare peut se révéler beaucoup plus durable.
Certaines organisations disposent ainsi de marques protégées ou de technologies
brevetées, ce qui leur procure un réel avantage mais les oblige à attaquer les contre-
facteurs en justice. Dans les organisations de services, les ressources uniques peuvent
prendre la forme d'individus particulièrement talentueux (chirurgiens, professeurs,
avocats, etc.) que les concurrents tenteront nécessairement d'attirer et qu'il faudra
donc retenir au prix fort. De fait, si une organisation appuie sa performance sur
quelques individus particulièrement talentueux, elle court un risque considérable.
Certaines bibliothèques disposent d'ouvrages uniques qui ne sont disponibles nulle
part ailleurs. De même, les distributeurs qui bénéficient d' une localisation privilé-
giée, comme les stations-service situées sur les aires d'autoroutes, peuvent pratiquer
des prix supérieurs à la moyenne. L'avantage concurrentiel peut également reposer
sur des compétences rares, comme des années d'expérience dans la construction
de relations avec certains clients clés. Quoi qu'il en soit, dans tous les cas, il est
dangereux de considérer que des ressources ou des compétences rares vont dura-
blement le rester. La rareté peut être seulement temporaire.
L'ambiguïté causale 13
L'inimitabilité des compétences peut également résulter de la difficulté à différen-
cier les raisons et les effets qui sous-tendent l'avantage concurrentiel de l'organi-
sation. L'incapacité à distinguer ce qui est la cause du succès de ce qui en est la
conséquence est appelée l'ambiguïté causale. L'ambiguïté peut revêtir deux formes
différentes 14 :
• L'ambiguïté sur les caractéristiques, lorsque les causes du succès sont elles-mêmes
difficiles à discerner et à saisir, du fait par exemple qu'elles reposent sur des
connaissances tacites ou encastrées dans la culture de l'organisation. Le savoir-
faire des acheteurs d'une grande chaîne de prêt-à-porter peut ainsi être constaté
au travers des ventes obtenues année après année, tout en restant très difficile à
imiter par les concurrents: de quel savoir-faire s'agit-il exactement? Comment
les acheteurs anticipent-ils la mode? Ne la provoquent-ils pas en partie?
• L'ambiguïté sur les liens, lorsque les concurrents sont incapables d'expliquer
quels liens et quelles combinaisons entre activités et processus sont à l'origine
des compétences fondamentales. L'expertise des acheteurs de prêt-à-porter ne
réside certainement pas dans le savoir-faire d'un seul individu, ni même d'une
seule fonction. Elle s'appuie certainement sur un réseau de fournisseurs, de
créateurs, de cabinets de tendance et d'observateurs des phénomènes de mode.
Dans certaines organisations, les managers eux-mêmes admettent qu'ils ne com-
prennent pas complètement quels sont les multiples liens qui génèrent de la
Il PARTIE 1 • LE DIAGNOSTIC STRATÉGIQUE
valeur pour les clients. Dans ce cas, il est d'autant plus difficile pour les concur-
rents de les imiter.
La culture et l'histoire
Les compétences qui impliquent des interactions sociales complexes et des relations
interpersonnelles peuvent être très difficiles à imiter par les concurrents. Dans la
plupart des organisations, les compétences sont encastrées dans la culture. La
coordination entre les différentes fonctions de l'organisation se déroule de manière
apparemment « naturelle », car les individus connaissent leur rôle au sein de l'en-
semble, et il existe des schémas de pensée implicites sur ce qu'il convient de faire
ou d'éviter. Ce phénomène peut s'observer dans les meilleurs clubs de sport, dans
les équipes qui rassemblent des talents multiples, dans le fonctionnement des
meilleures salles de spectacle, mais aussi dans les entreprises qui intègrent diverses
activités, afin de procurer un excellent niveau de service à leurs clients.
Culture et histoire
Schémas de pensée implicites
Dépendance de sentier
L'encastrement culturel est généralement lié au fait que les compétences se sont
développées d' une certaine manière au cours du temps. La notion selon laquelle le
développement est conditionné par le sillon des évolutions passées est connue sous
le nom de dépendance de sentier15 • Cette histoire est spécifique à chaque organisa-
tion et elle ne peut pas être imitée (voir la section 5.3.1). Pour autant, comme nous
le verrons dans le chapitre 5, il existe un risque que des compétences encastrées
dans la culture deviennent tellement indissociables de l'organisation qu'il soit
quasiment impossible de les modifier. Elles peuvent alors devenir des rigidités.
La capacit é est-elle .. .
1
Avantage concurrentiel
Oui Oui Non -
tempora ire
Illustration 3.3
Quelles capacités distinctives pour tantes, ce qui attirait en retour de nouveaux clients.
Groupon? L'acquisition de clients devenait ainsi de plus en plus
coûteuse pour les concurrents. Les critiques souli-
Lorsqu'une entreprise défriche un nouveau marché, elle gnaient cependant que d'autres entreprises, comme
doit s'assurer qu'elle possède des capacités stratégiques Facebook, Google ou Amazon détenaient des bases
génératrices de valeur, rares, inimitables, et que son de clientèles bien plus considérables et qu'elles pou-
organisation lui permet de les exploiter. vaient devenir des concurrents. Andrew Masan répon-
Groupon fut fondé à Chicago en 2008 par Andrew dit que son modèle ne se limitait pas au simple envoi
Masan. Son modèle consistait à envoyer à ses adhé- des coupons quotidiens: pour imiter Groupon, il fallait
rents des messages électroniques quotidiens incluant selon lui dupliquer la totalité de sa «complexité opé-
des coupons de réduction pour des restaurants rationnelle » :
locaux, des théâtres, des spas, etc. Groupon vendait «On néglige la complexité opérationnelle. Nous
les coupons à ses adhérents et se finançait en conser- avons 10 000 salariés dans 46 pays. Nous avons des
vant la moitié de leur va leur. Parallèlement, Groupon milliers de commerciaux qui chaque jour parlent à des
ag issa it comme une centrale d'achat auprès des pres- dizaines de milliers de prestataires. Ce n'est pas facile
tataires, ce qui leur assurait visibilité et clientèle. Cela à construire. »
lui permettait de négocier des réductions allant de 50 Andrew Ma son mettait également en avant la pla-
à 90%. Aucune entreprise Internet n'avait connu