Stratégies de Survie des Migrantes Camerounaises
Stratégies de Survie des Migrantes Camerounaises
Résumé. Le champ de la recherche sur les migrations féminines est motivé par le dynamisme
des actrices en terre d’accueil. De nombreuses études sur les migrations des femmes ont été
menées, tout en présentant celles-ci comme sujettes des mouvements migratoires. Ce travail
se propose de mettre en exergue le rôle des femmes comme actrices dans le processus
migratoire d’où le problème des mécanismes d’insertion des femmes dans la ville d’arrivée.
Autrement dit, quelles sont les stratégies que les femmes originaires du Nord du Cameroun
ont mises sur pied pour pouvoir survivre dans une ville qui à priori leur est étrangère ? Il
s’agit de présenter d’abord le type d’activités dans lesquelles elles excellent, ensuite, établir
un lien de causalité entre les activités menées et l’autonomisation des femmes et enfin,
présenter les trajectoires d’investissement des bénéfices issus de leurs activités. Au-delà de
cette analyse qui s’effectue dans le champ de l’histoire économique et sociale, nous proposons
des solutions d’insertion des migrants par le bas c’est-à-dire par des activités informelles, ceci
pouvant servir au Cameroun et même partout en Afrique. Les résultats de ce travail
proviennent de l’observation, orales et iconographiques.
Abstract: The field of research on female migration is driven by the dynamism of the
actresses in the host country. Numerous studies on women's migration have been conducted,
while presenting them as subjects of migration movements. This work aims to highlight the
role of women as actors in the migration process, hence the problem of the mechanisms for
the integration of women into the city of arrival. In other words, what strategies have women
from the north of Cameroon put in place to survive in a city that they believe is foreign to
them? The aim is to present first the type of activities in which they excel, then to establish a
causal link between the activities carried out and the empowerment of women, and finally to
present the investment paths for the benefits derived from their activities. Beyond this
1
analysis, which takes place in the field of economic and social history, we propose solutions
for the integration of migrants from below, which means through informal activities, which
can be used in Cameroon and even throughout Africa. The results of this work come from
observation, oral and iconographic sources.
INTRODUCTION
Au départ, les mobilités des femmes étaient déterminées par leurs conjoints. Dans le
but de rejoindre leurs époux, elles se déplaçaient parfois avec leurs progénitures. Perçu sous
cet aspect, le rôle des femmes était mis en marge dans le processus migratoire. Le poids de la
tradition n’a pas aussi été insignifiant étant donné qu’il a constitué un frein aux mobilités
féminines. C’est ce qui expliquerait une absence de la littérature scientifique portant sur les
études des migrations féminines. Ceci les a maintenues dans une position subordonnée,
restreignant ainsi leurs déplacements. Les regroupements familiaux avaient masqué l’entrée
des femmes sur le marché du travail, mais aujourd’hui, elles en sont actrices. Dès les années
1980, l’on assiste à la construction des théories féministes. Morokvasic, qui est l’une des
théoriciennes de la migration féminine, a montré dans ses études de 1984, que les femmes ne
se déplacent pas uniquement pour rejoindre leurs conjoints. Par ailleurs, l’impact de la crise
économique au Cameroun à la fin des années 1980 n’est pas anodin aux migrations féminines.
Le contexte de crise devient particulièrement fertile à l’émergence de nombreuses stratégies
de survie chez les femmes qui ont vu leurs conjoints perdre leur emploi à cause du
programme d’ajustement structurel. Par la suite, notamment dans les années 2000, l’impact de
la secte islamique boko haram n’a pas laissé indifférentes les populations qui, dans la
recherche d’une stabilité et dans le but de fuir la terreur islamiste, se retrouvent dans les rues
de Yaoundé. Les migrations féminines s’inscrivent donc dans ces logiques où désormais, les
femmes deviennent actrices des mouvements migratoires. De multiples débats ayant ainsi fait
l’objet des migrations des femmes ont vu le jour et c’est dans cette logique que dans ce
travail, l’on s’intéresse aux mobilités féminines des ressortissantes du Nord-Cameroun. Il se
pose alors le problème de mécanismes d’insertion des femmes dans la ville d’arrivée.
Autrement dit, quelles sont les stratégies que les femmes originaires du Nord du Cameroun
ont mises sur pied pour pouvoir survivre dans une ville qui à priori leur est étrangère ? De
cette problématique, découlent plusieurs hypothèses de recherche : d’abord, le mariage facilite
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l’insertion des femmes en terre d’accueil ; ensuite, le recours aux activités informelles est un
moyen de survie en terre d’accueil ; enfin, les femmes survivent en terre d’accueil grâce aux
activités menées par leurs conjoints. Il s’agit dès lors de montrer en première partie le type
d’activités dans lesquelles elles excellent tout en établissant un lien de causalité entre les
activités menées et l’autonomisation des femmes. En deuxième partie, il est question de
présenter les trajectoires d’investissement des bénéfices issus de leurs activités. C’est par une
méthodologie de collecte des données recueillies auprès de certains informateurs que nous
avons pu mener à bien cette étude. Une rencontre permanente avec des « actrices du bas » que
sont les migrantes nordistes, nous a servie dans la réalisation de ces travaux et a permis
d’aboutir au résultat suivant : c’est par des activités menées dans le secteur informel que les
migrantes ont survécu dans la ville de Yaoundé.
Il est question dans cette partie de faire une cartographie de quelques activités dans
lesquelles les femmes originaires du Nord-Cameroun opèrent à leur arrivée dans la ville de
Yaoundé. Dans la plupart des cas, ce sont des activités caractérisées par l’auto-emploi.
Certains ménages dans la partie septentrionale du Cameroun ont utilisé des jeunes
filles pour multiplier les revenus familiaux. C’est ainsi que des migrations ont été organisées
au sein des familles depuis les régions septentrionales. Ce type de migration organisée est
mieux matérialisé par le modèle de l’interdépendance. L’approche de la théorie migratoire
développée par Stark et Bloom illustre cette interdépendance de la migration. Celle-ci peut
être observée dans un ménage afin de permettre à un membre de la famille d’effectuer la
migration. Les partisans de cette théorie pensent que la décision de migrer est une
concertation, un arrangement fait entre le migrant et le ménage qu’il laisse. La famille met des
moyens disponibles pour permettre au migrant de partir. Ainsi, à son arrivée en terre
d’accueil, il est obligé de trouver un emploi dont une part des revenus est renvoyée dans la
famille restée sur place : c’est le bénéfice de la migration (O. Stark et D. Bloom, 1985, p.
175).
Ce type de migration peut être organisé des mois à l’avance. Il permet aussi bien au
migrant qu’au ménage de se préparer moralement, mais surtout financièrement. Dans
3
certaines familles du Nord, le ménage s’organise en trouvant même un logement à l’avance et
ce, à travers des réseaux familiaux constitués dans la ville, au cas où le demandeur en terre
d’accueil n’a pas où les loger. L’Association des Ressortissants du Mayo Sava ou encore
l’Association des Femmes et Filles de l’Adamaoua pour ne citer que celles-là, ont servi dans
l’accueil des nouvelles venues, afin de leur faciliter l’accès au logement. C’est dire que la
théorie de l’interdépendance est un effort consenti de plusieurs personnes qui organisent et
facilitent la migration d’un individu.
Le travail domestique dans la ville de Yaoundé est effectué par une catégorie de
femmes et même d’adolescentes employées dans le nettoyage, la garde d’enfants, la cuisine,
etc. La division sexuelle et ethnique du travail à l’échelle internationale les confine dans des
secteurs d’activités socialement dévalorisés, considérés peu qualifiés et tenus pour une
extension des activités réalisées par les femmes dans la sphère privée. On assiste à un transfert
du travail de reproduction sociale, voyant des femmes des pays nantis exercer une activité
professionnelle en se déchargeant des tâches domestiques sur d’autres femmes (C. Catarino et
M. Morokvasic, 2005, p. 9). Ces femmes et filles originaires du Nord répondent à un besoin
individuel et familial, mais aussi, à une forte demande de main-d’œuvre.
La population vivant au Sud du Cameroun désire très souvent des natifs de la partie
septentrionale pour certaines tâches. Les gardiens qui étaient déjà sur place en ont profité pour
faire appel à leurs conjointes. De nombreuses femmes et jeunes filles en ont profité pour faire
leur entrée dans la ville, surtout que le pouvoir d’achat était devenu médiocre à cause de la
crise. L’application des premiers programmes d’ajustement structurel, suivie d’une
dévaluation du franc CFA en 1994 (H. Mimche et Z. Tourère, 2009 : 90) complique
davantage les conditions de vie des populations. Dès lors, le contexte de crise devient
particulièrement fertile à l’émergence de nombreuses stratégies de survie chez les migrants.
C’est dans ce contexte que se développe non seulement le secteur informel, mais aussi une
irruption massive des femmes dans les espaces et les secteurs socioéconomiques jadis
délaissés par les femmes du grand Sud. À leur arrivée en terre d’accueil, certaines migrantes
ont élu domicile chez leurs employeurs vu qu’elles ont été conditionnées avant leur départ de
la ville natale. Cette approche systémique s’inscrit dans une logique de maintien et du
contrôle des migrantes, notamment les baby-sitters qui sont chargées de garder les enfants. Le
ménage organise et prépare le départ de ces femmes des semaines à l’avance. C’est ce qui fait
dire à Stark et Bloom que la migration repose sur un choix collectif fait par la famille dans
une situation économique (Stark et Bloom, 1985, p. 174). Cette migration est organisée dans
4
le but de diversifier les sources de revenus. Pour cela, le ménage choisit une fille ou femme
apte à fournir des efforts physiques pour la cause. Le salaire supposé être versé aux migrantes
est fait partiellement. Après une entente tacite entre le ménage, la migrante et l’employeur en
terre d’accueil, une partie du salaire est envoyée à la famille restée au village. Koredjo qui est
supposée percevoir 30 000 frs chaque fin du mois, n’en touche que 20 000 frs. Les autres
10 000 frs restants vont en direction du grand Nord1. La migration est alors déterminée par
une diversification des ressources où les familles rurale facilitent l’émigration des leurs (P.
Antoine, 1990, p. 54).
L’on pourrait ainsi dire que les mobilités ne sont plus seulement masculines, comme
l’ont fait croire les littératures scientifiques dans les années 1970. Par ailleurs, les femmes ne
migraient plus dans le seul but de rejoindre leurs conjoints. Les écrits de Morokvasic (1984,
p.888) ont amené à repenser la théorie migratoire étant donné que les femmes sont désormais
au cœur des mouvements migratoires. Le secteur informel dans lequel travaillent ces actrices
est le seul à leur fournir des opportunités d’emploi. Bien que le salaire ne leur convienne
toujours pas, ces femmes nordistes réussissent à survivre en terre d’accueil. L’activité est pour
elles un moyen d’insertion dans le monde du travail. Il faut noter que ces ressortissantes du
Nord qui opèrent dans le secteur des activités domestiques font face à certains abus (absence
de congés, heures supplémentaires non rémunérées, absence de prestations sociales). Par
conséquent, elles ne sauraient faire carrière dans un tel secteur. Elles s’en servent donc pour
accumuler des fonds pouvant leur permettre de s’autonomiser financièrement et de développer
d’autres activités plus autonomes, où elles sont des propriétaires ou des chefs d’entreprises.
6
femmes ne sont pas les seules actrices dans ce secteur, elles sont accompagnées par leurs
progénitures qui sont impliqués dans la commercialisation et la distribution du mandawâ en
ville. Situées au rond-point Nlongkak ou même aux abords de la boulangerie selecte à Etoa-
Meki, de nombreuses femmes s’occupent à faire autres choses en attendant la venue d’un
client.
En fin de journée, la recette peut aller parfois de 3 000 frs à 8 000 frs, notamment
lorsqu’elles ont eu la chance de vendre plusieurs bouteilles. C’est ce qui rapporte le plus car,
d’après certaines parmi elles, les jours où elles ne réussissent pas à vendre en gros, elles ont
une recette journalière estimée à environ 1 500 frs ou 2 000 frs. Mais il est difficile de rentrer
bredouille comme le dit si bien Asta, une Podoko enquêtée à son lieu de service. Elle dit :
Depuis 11 ans que j’exerce cette activité dans la ville, je ne suis jamais rentrée
bredouille car, les arachides attirent toutes les couches de la société. Les gens en ont
besoin pour recevoir des hôtes ou pour se faire plaisir en les consommant eux-mêmes.
La semaine passée par exemple, j’ai vendu 9 000 frs parce que j’ai eu la chance d’avoir
deux clients qui m’ont pris six bouteilles pour envoyer en Europe chez leurs enfants4.
3
Les gros clients sont pour ces femmes les acheteurs qui viennent se procurer des arachides dans des
bouteilles (une ou plusieurs bouteilles). Ce n’est pas pourtant qu’elles négligent les petits clients qui
viennent se procurer de l’arachide dans des sachets emballés.
4
Asta, entretien du 03 septembre 2020, vendeuse, 51 ans.
7
Assises non loin de leurs produits, elles pratiquent l’activité à longueur de journée, sans tenir
compte du climat, encore moins des jours de travail.
S’il est vrai que la crise économique n’est pas sans importance dans les migrations
internes au Cameroun, il importe de relever que la secte islamique boko haram a joué un rôle
majeur dans les déplacements des populations originaires des régions du grand Nord,
notamment dans les années 2014-2015. C’est ce qui fait dire à Céline Guilleux que :
Cette macabre et odieuse mise en scène va forcer des milliers d’individus à se déplacer
de leurs zones de résidence habituelle pour des zones plus ou moins sécurisées. Ceci
ayant des conséquences socioéconomiques pour le Cameroun en général et celle de la
région de l’Extrême-Nord en particulier (C. Guilleux, 2015, P.2).
Après avoir trempé puis écrasé le mil, celui-ci est porté à ébullition dans de grosses
marmites et posé sur des feux de bois, cette phase dure des heures. C’est l’une des raisons
avancées par les ONG pour interdire l’activité, car la bière a été accusée d’être la cause de
déboisements intempestifs. Elle entraverait ainsi toute perspective d’un développement
durable (Seignobos, 2005, p. 532).
En effet, la fabrication du bil-bil est assez fortuite (Z. Perevet, 2008, p. 178) 7. Pendant
la période précoloniale, la bière locale n’était pas réellement destinée à la vente. Elle servait
le plus souvent dans les rites et permettait de sceller les liens d’amitié ou encore « d’arroser »
les retrouvailles (G. Gigla, 2010, p. 4). C’est pourquoi tout autour, se développe un lien assez
fort, créant des rapports sociaux entre les différents groupes. C’est le lieu de rencontre des
communautés toupouri, moundang, massa, mofou, etc. et bien d’autres groupes ethniques
5
La qualité alcoolique de cette boisson ne permet pas aux femmes nordistes musulmanes de pratiquer
cette activité. La religion ne leur permet donc pas de se rapprocher de tout ce qui est alcoolique, c’est
ce qui pourrait expliquer leur absence dans la fabrication et la commercialisation de cette bière.
6
Même dans sa commercialisation dans la région du centre, le caractère traditionnel de la bière
demeure avec le service qui continue de se faire dans des calebasses, comme dans les villages
d’origine. L’éloignement des nordistes à leurs origines ne leur fait pas perdre leurs coutumes
habituelles et c’est pourquoi la calebasse revient dans leurs ustensiles de cuisine comme un élément
important dans la consommation du bil-bil.
7
L’histoire raconte qu’une femme avait oublié le mil à écraser sur un rocher. A la tombée des pluies,
le mil a été trempé et germé après quelques jours. Ce même mil a été de nouveau séché et écrasé en
vue de préparer le couscous traditionnel. Mais contrairement au couscous habituel, celui-ci avait un
goût sucré et acide. Ce qui déplût au chef de famille qui versa de l’eau dans la calebasse contenant
cette boule de couscous. Après trois jours, sous l’effet de la fermentation, le contenu se mit à mousser.
Par curiosité, l’homme goûta et constata que cette mixture avait un goût inhabituel et apparemment
sans danger. Il s’en abreuva et au bout de quelques instants, il eût comme un vertige et s’endormit
profondément. A son réveil, il raconta cette mésaventure à sa famille et au voisinage. Chacun y goûta
et sentit les mêmes effets (Zacharie Perevet, 2008, p. 174).
9
nordistes. Les circuits de vente de la bière deviennent alors un facteur de cohésion entre les
peuples d’une même région. La commercialisation du bil-bil n’a pas connu un grand succès
sur le plan national pendant les périodes coloniales et même après les indépendances. Ceci
s’explique par des conditions d’hygiène à la conception et des effets nocifs causés sur la
population. Une autre avancée pour l’interdiction de cette bière réside dans le domaine
environnemental. En fait, la bière est accusée d’être la cause d’un grand déboisement et par
conséquent, entraverait toute perspective d’un développement durable. D’ailleurs, de
nombreux rapports d’ONG ont signalé cela.
Les seuls consommateurs étaient les natifs de la zone septentrionale qui avaient un
attachement fort à cette boisson et qui profitaient des circuits de vente pour se rappeler de
leurs origines, de leurs cultures. Pourtant, quelques curieux, à la fin des années 1990, ont
voulu découvrir le goût de cette bière tant prisée par les Nordistes 8, d’où l’accroissement
considérable des consommateurs.
Très souvent, c’est aux environs de 16 heures que des femmes arrivent sur les lieux de
vente. Mais les dimanches, elles y vont plutôt à cause du grand marché qui se développe au
sortir des églises9. Le but de cette activité est de subvenir à leurs besoins et surtout, à ceux de
leurs progénitures. Pourtant, outre les revenus tirés de la vente, les femmes sans le savoir
peut-être, créent un espace de rencontre et de solidarité entre les différentes communautés
venues du grand Nord. Les circuits de vente deviennent alors des lieux de socialisation.
Certains Nordistes profitaient de ces circuits de vente pour s’insérer au sein de leur
communauté parce que c’est le point de rencontre de plusieurs groupes ethniques. Les
activités informelles pratiquées par ces femmes sont alors vectrices de cohésion des migrants
en terre d’accueil. Autrefois, les femmes n’étaient pas autorisées, par leur culture, à s’asseoir
dans des circuits de vente pour la consommation de l’alcool. Elles avaient le droit de se faire
plaisir mais dans des domiciles. Pourtant, cette culture tend à disparaître à cause de
nombreuses femmes qui dans des bars laissent libre cours à leurs instincts sexuels.
En fait, certaines femmes du Nord ne se privent pas de partager des calebasses de bière
avec des hommes dans des circuits. Peu importe les interdits de la culture, elles vont se jeter
dans les bras du premier venu. Elles n’hésitent pas souvent à demander ou à accepter des
8
Guidjewa, Entretien du 17 octobre 2020 à Yaoundé, étudiant en deuxième année à l’Université de
Yaoundé I, Yaoundé, 32 ans.
9
Plusieurs secteurs sont reconnus pour leur commercialisation de la bière locale à l’instar de Mokolo,
Nkomkana, Bastos (quartier Nylon), Elig-Edzoa lieu-dit Benoué (au rail), etc.
10
propositions parfois indécentes en échange de quelques litres. Une fois ivres, il leur est facile
de se donner à un homme. Il s’agit des jeunes filles et femmes libres dont l’âge varie entre 16
et 41 ans.
Cet homme sur la photographie de gauche est un Toupouri qui a été retrouvé ivre dans
une rigole par un de ses neveux qui essaye de lui faire quitter les lieux afin de le ramener à
son domicile.
11
II- Sources de financement des activités et investissement
Les femmes originaires du Nord-Cameroun font très souvent recours aux financements
informels pour mener à bien leurs activités. Les sources sont diverses et varient d’une femme
à une autre. Par conséquent, les circuits d’investissement peuvent être productifs ou pas du
tout.
A- sources de financement
En fait, celles ayant une ration quotidienne par exemple de 1000 frs CFA par jour peuvent
décider de retirer 100 frs ou 150 frs et, au bout de trois mois et demi, certaines atteignent le
bout du tunnel. Tel est le cas de Hourera qui avait besoin de 10 000 frs CFA pour débuter son
activité (vente des beignets)10. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Warnier que l’épargne
individuelle joue un rôle capital dans le démarrage d’une entreprise informelle. Il s’agit d’un
processus d’accumulation qui concerne tous les entrepreneurs, surtout ceux qui ne pouvaient
faire des emprunts auprès des banques institutionnelles (J-P. Warnier, 1993, p. 23), ou auprès
des tontines, qui sont des substituts des banques.
L’accumulation pratiquée par cette catégorie de femmes permet d’investir dans des
activités productives afin de subvenir aux besoins élémentaires. Ce financement informel a
donné l’opportunité à des femmes au foyer de pénétrer dans le monde des affaires à travers un
système d’accumulation qui leur a réussi. D’autres moyens de financement familial ont par
ailleurs permis à certains nordistes de mettre sur pied leurs activités.
10
Hourera, 23 ans, vendeuse, entretien du 22 octobre 2020 à Yaoundé
12
La famille toute entière peut être considérée comme un maillon important dans le
développement des activités informelles. Elle contribue à mettre à la disposition des
opérateurs, des moyens nécessaires pouvant les aider à s’autonomiser. Tapissou en a
également bénéficié lorsqu’elle a voulu mettre sur pied sa petite entreprise 11. Son bailleur de
fonds qui est son frère aîné a octroyé des ressources financières pour le développement de
cette activité. La collecte des fonds auprès des membres de la famille est assez fréquente de
nos jours.
D’aucuns procèdent par des « mains levées », c’est-à-dire obtenir auprès des uns et des
autres, une somme plus ou moins importante qui puisse permettre d’atteindre le montant
requis. C’est très souvent dans des familles démunies ou encore lorsque l’activité nécessite de
gros moyens, qu’on assiste à ce type de collectes. Plusieurs membres de la famille sont tenus
d’y contribuer afin d’encourager le nouvel opérateur à se stabiliser. Le montant collecté varie
entre 2800 frs et 12 000 frs. Il se trouve que dans certaines familles, les membres ont des
difficultés à réunir le montant escompté, même si cela parait souvent dérisoire.
Ainsi, outre les tontines, les circuits de financement des activités sont constitués des
membres de la famille qui ont eu un rôle déterminant dans la mise en place des activités
informelles. Ils ont contribué à fournir des moyens, aussi minimes soient-ils, pour le bon
fonctionnement des activités.
De nombreuses femmes ont réussi à survivre grâce aux activités menées dans la ville de
Yaoundé. Pourtant, les bénéfices générés n’ont pas toujours eu une trajectoire productive.
C’est dire qu’à partir des revenus accumulés par leurs commerces, les femmes originaires du
Nord n’ont pas su multiplier leur capital pour accroître leurs affaires. Elles l’ont plutôt utilisé
pour leur propre foyer.
Au début des années 1990, pour de nombreuses femmes nordistes, l’une des seules
raisons qui les poussaient à se lancer dans la vie économique était d’aider leurs conjoints à
subvenir aux besoins familiaux étant donné que la crise est l’un des facteurs déclencheurs de
ces mobilités féminines. Elles sont nombreuses qui continuent dans la même logique
aujourd’hui. Quand bien même l’activité commençait à prendre de l’ampleur et à générer des
revenus importants, elles ne pensaient pas à les réinvestir pour développer ou agrandir leurs
11
Tapissou, 38 ans, vendeuse, entretien du 23 octobre 2020 à Yaoundé
13
affaires. Peter Geschiere et Piet Konings qui ont mené des études sur l’accumulation, ont
démontré que la plupart des femmes utilisaient leurs bénéfices pour acheter les cadeaux de
mariage à leurs enfants, notamment les filles à qui il fallait offrir les ustensiles en grande
quantité (P. Geschiere, 1993, p. 324). Les hommes s’étant défait de leurs responsabilités, elles
se sentaient obligés de subvenir aux besoins familiaux.
Les femmes du Nord (pour la plupart) ont un défi à relever pendant les cérémonies de
mariage coutumier, celui de prouver à tous qu’elles sont des femmes capables. Ceci peut
expliquer leur investissement improductif vu que les bénéfices issus de leurs activités sont
destinés à acheter des cadeaux qu’elles vont stocker pendant plusieurs années. Alors que
certaines utilisent des bénéfices accumulés pour accroître l’activité, d’autres utilisent plutôt
leurs gains pour le bien-être social, en l’occurrence l’investissement pour les futures mariées.
Pour multiplier les chances de créer plus de revenus, elles proposaient à leurs filles de
chercher d’autres débouchés pour écouler la marchandise. Une caisse à cet effet est ouverte et
chaque fin de journée, une somme minimale de 2 000 frs devait y rentrer. Les jours de
marché, cette somme pouvait être multipliée parce que les vendeuses effectuent plusieurs
tours pour charger les plateaux et repartir sur les lieux de vente. L’argent mis dans les caisses
était destiné à être utilisé à long ou à court terme, lorsque la date du mariage était proche.
C’est ce qui fait dire à Geschiere que l’effort de ces femmes est très souvent non productif,
étant donné que le bénéfice accumulé n’est pas réinvesti dans une activité productive ;
laquelle pourrait être profitable du point de vue économique (P. Geschiere, 1993, p. 325).
Ainsi, toutes leurs économies pendant plusieurs années sont donc destinées à satisfaire les
désirs de la société dans laquelle elles se trouvent. Pourtant, certaines femmes ont investi leurs
économies, peut-être pas dans une activité productive, mais pour leur bien-être social.
En effet, certaines femmes ne se préoccupent pas de réinvestir dans des projets productifs.
L’argent accumulé est destiné au bien-être social. Il contribue à assurer une aisance ou un
confort à ces dames dont les ambitions sont le plus limitées à la satisfaction personnelle. Si
économiquement le bénéfice n’est pas profitable, sur le plan social au moins, il l’est
suffisamment. De nombreuses femmes ont utilisé le bénéfice accumulé de leurs activités pour
la survie de la famille. Parfois, la ration de la journée était fonction de la recette journalière. Il
fallait attendre en fin d’après-midi pour voir ce que l’activité a produit afin de savoir si le
menu était du riz blanc, ou alors si la viande pouvait s’inviter au menu12.
12
Zenabou, 38 ans, veuve et vendeuse, entretien du 24 septembre 2020 à Yaoundé
14
Ramatou, une femme rencontrée au quartier Ngousso s’était donnée pour objectif
d’aller en pèlerinage à la Mecque. Elle est originaire de Ngaoundéré et est installée à Yaoundé
depuis 21 ans suite à l’affectation de son époux. Quatre ans après sa venue dans la ville, elle
s’est lancée dans des activités économiques à savoir la vente du kossam (lait) et du jus
d’oseille. Contrairement à Zenabou qui se battait pour nourrir ses enfants, Ramatou n’avait
pas un problème de ration car, son époux s’acquittait entièrement de ses devoirs familiaux.
Tout pour elle était basé sur son objectif de devenir Hadja13.
Son fonds de commerce provenait de son épargne personnelle prélevée sur la ration
alimentaire qu’elle réussissait à gérer. Ainsi, sur une ration de 2 500 frs la journée, elle prenait
la peine de retirer 500 frs ou plus qu’elle mettait de côté, au bout de deux mois, elle réussissait
à avoir le montant nécessaire pour engager son activité : conception et vente du kossam et du
d’oseille. Elle n’avait pas besoin de se rendre au marché pour écouler sa marchandise. C’est à
domicile que les clients venaient se ravitailler tous les jours. En fin de journée, elle estimait à
environ 1500 frs la recette du jour. Cette somme était revue à la hausse durant des mois de
calamité ou encore pendant les périodes de classes : car les élèves constituent le gros de sa
clientèle. Elle pouvait alors espérer une recette allant jusqu’à 5 000 frs à cette période. Sa
plus-value était estimée parfois à près de 12 000 frs en 5 jours. L’argent était épargné dans
une tontine créée par les femmes natives de l’Adamaoua. Au bout de deux ans et demi,
Ramatou pouvait ainsi avoir la somme escomptée, soit plus de deux millions. C’est ce qui fait
dire à Geschire que l’objectif des femmes musulmanes est d’accumuler pour aller à la Mecque
(Geschiere, 1993, p. 328). L’objectif a donc été atteint en 2018 lorsque la jeune dame s’est
rendue à la Mecque pour accomplir le hadj. Une fois leur vœu réalisé, elles se fixent d’autres
objectifs qui souvent ne profitent pas à l’économie camerounaise.
Une fois l’objectif visé atteint, les femmes n’ont plus le même engouement, ni la
même pression, dans l’exercice de leurs activités. L’activité en elle-même ne s’arrête pas mais
la motivation de l’épargne diminue pour un temps, en attendant d’avoir une nouvelle cible.
Toute l’accumulation n’a servi qu’à renforcer leur statut au sein de la communauté et à
organiser leur vie domestique (Geschiere, 1993, p. 332). De grosses sommes accumulées
pouvant être réinvesties dans des projets et des entreprises productives et bénéfiques à
l’économie camerounaise ont été destinées au bien-être social.
CONCLUSION
On peut conclure en disant que les années 1990 ont été significatives dans les migrations
féminines au Cameroun. Déterminées au départ par les mobilités de leurs conjoints, les
femmes ont fini par être au centre des déplacements. Si pendant longtemps les regroupements
familiaux étaient le prétexte de ces migrations féminines, Morokvasic a démontré dans ses
16
écrits que les femmes sont désormais actrices des migrations humaines. Dans les années 2000,
les attentats de la secte islamique boko haram ont davantage accentué les mouvements
migratoires notamment vers la partie méridionale du Cameroun. Yaoundé devenait ainsi le
nouvel eldorado des déplacés internes. Les migrantes ont joué un rôle capital dans la sphère
économique et sociale en terre d’accueil. Elles ont su s’adapter et survivre en terre d’accueil à
travers les activités qu’elles ont réussi à mettre sur pied. Le secteur informel devient ainsi une
issue de secours pour ces nouvelles venues dans la ville. L’hypothèse selon laquelle les
femmes survivent grâce aux activités de leurs conjoints se trouvent donc être erronée. Ce
travail nous a permis de constater que les activités informelles sont une stratégie de survie des
femmes originaires du Nord du Cameroun. Elles ont réussi à s’insérer dans la ville à partir de
ces activités. Le gouvernement camerounais devrait donc trouver des mesures appropriées
pour accompagner ces migrantes dans l’exercice de leurs activités. Si malgré l’informalité de
leur petit commerce elles réussissent à survivre et à faire leur insertion dans le milieu
socioprofessionnelle, alors, il est urgent de revoir la politique d’assainissement des villes qui
n’est pas du tout en leur faveur. Pour ce qui est des travailleuses domestiques, elles devraient
être protégées afin d’éviter d’être victimes de multiples abus dans leurs lieux de travail. Aussi,
une préoccupation demeure de plus en plus persistante depuis l’avènement de la pandémie
covid-19. Sachant que de nombreux employeurs ont licencié leurs employés en cette période
de covid-19, quelle serait la situation de ces femmes qui avaient réussi leur insertion en terre
d’accueil ? Une migration de retour serait-elle envisageable ? Si oui, quels sont les
mécanismes de réinsertion dans leurs villes d’origine au Nord du Cameroun.
Références bibliographiques
A- Sources orales
N°
Date et lieu de
Ages
Sexe
1. vendeuse 16/09/2020
Asta 51 F
Yaoundé
2. Etudiant 17/10/2020
Guidjewa 32 M
Yaoundé
3. Vendeuse 22/10/2020
Hourera 23 F
Yaoundé
4. Baby-sitter 16/09/2020
Koredjo 19 F
Yaoundé
17
5. Vendeuse 23/09/2020
Ramatou 42 F
Yaoundé
6. Vendeuse 23/10/2020
Tapissou 38 F
Yaoundé
7. Vendeuse 24/09/2020
Zenabou 38 F
Yaoundé
B- Bibliographie
Antoine Philipe, 1990, « Croissance urbaine et insertion des migrants dans les villes
africaines », Actes du colloque international sur le thème Des langues et des villes tenu à
Dakar du 15 au 17 décembre.
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dans la province de l’Extrême-Nord au Cameroun : entre stratégies d’adaptation et
construction d’une citoyenneté “censitaire” transfrontalière », Genre, migration et
développement socioéconomique en Afrique, Symposium sur le Genre, CODESRIA, Le Caire,
24-26 novembre 2010, pp.1-19, disponible sur
http://www.codesria.org/IMG/pdf/GIGLA_GARAKCHEME.pdf. Consulté le 12 juin 2020.
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dans l’Ouest du Cameroun : le cas des « antiquaires » » in Virginie Baby-collin, Geneviève
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Mirjana Morokvasic, 2008, « Femmes et genre dans l’étude des migrations : un regard
rétrospectif », Les cahiers du CEDREF, p. 33-56
18
Nanadoum M., 2001, «La « bili-bil », bière traditionnelle tchadienne : études technologiques
et microbiologiques. Thèse de doctorat de l’Institut national agronomique de Paris-Grignon.
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19