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La Charogne de Baudelaire : Beauté et Mort

Ce poème décrit une charogne de manière violente et crue. Bien qu'il s'adresse à la femme aimée, il établit un parallèle choquant entre elle et la pourriture de la charogne, suggérant que la beauté et l'amour ne sont que de brèves illusions face à l'inéluctable réalité de la mort.

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La Charogne de Baudelaire : Beauté et Mort

Ce poème décrit une charogne de manière violente et crue. Bien qu'il s'adresse à la femme aimée, il établit un parallèle choquant entre elle et la pourriture de la charogne, suggérant que la beauté et l'amour ne sont que de brèves illusions face à l'inéluctable réalité de la mort.

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Séance 1 : Tu m’as donné ta boue, et j’en ai fait de l’or…

XXIX - Une Charogne Et ce monde rendait une étrange musique,


Comme l'eau courante et le vent,
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement
âme, rythmique
Ce beau matin d'été si doux: Agite et tourne dans son van.
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux, Les formes s'effaçaient et n'étaient plus
qu'un rêve,
Le ventre en l'air, comme une femme Une ébauche lente à venir
lubrique, Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Brûlante et suant les poisons, Seulement par le souvenir.
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons. Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Epiant le moment de reprendre au squelette
Comme afin de la cuire à point, Le morceau qu'elle avait lâché.
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint; - Et pourtant vous serez semblable à cette
ordure,
Et le ciel regardait la carcasse superbe A cette horrible infection,
Comme une fleur s'épanouir. Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
La puanteur était si forte, que sur l'herbe Vous, mon ange et ma passion!
Vous crûtes vous évanouir.
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre Apres les derniers sacrements,
putride, Quand vous irez, sous l'herbe et les
D'où sortaient de noirs bataillons floraisons grasses,
De larves, qui coulaient comme un épais Moisir parmi les ossements.
liquide
Le long de ces vivants haillons. Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Tout cela descendait, montait comme une Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
vague De mes amours décomposés!
Ou s'élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle Les Fleurs du mal, Charles
vague, Baudelaire
Vivait en se multipliant.
INTRODUCTION

Ce poème est extrait des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, recueil publié en
1861. Recueil censuré pour son inadéquation aux bonnes règles de la morale et de la
pudeur, il ose s’attaquer à des motifs peu conventionnels, comme celui de cette
« charogne ». XXIXe poème de la première partie du recueil, intitulée « Spleen et Idéal », il
reflète bien cette double tendance du poète à se diriger à la fois vers la fascination
mélancolique pour le mal et le laid (le « spleen » ) et à tenter de s’élever plus haut vers une
Beauté transcendante, « idéale ». Il décrit un objet horrible, le plus horrible qu’on puisse
imaginer peut-être, et pourtant ce poème est un poème d’amour puisqu’il s’adresse à la
femme qu’il aime. Comment expliquer cette étrange manière de s’adresser à l’être aimé?
Il convient d’abord de remarquer l’allusion évidente au « memento mori », sujet
traditionnel des beaux-arts, de la peinture à la musique en passant par la littérature,
depuis l’antiquité, et de voir comment Baudelaire exacerbe la violence du spectacle de la
charogne.
Il faudra ensuite s’interroger sur « la leçon » que Baudelaire cherche à nous en faire
tirer : on sait que le memento mori n’a pas la même signification pour un romain de
l’antiquité (il est alors proche du « carpe diem » ) que pour un chrétien quelques siècles
plus tard (il signifie que l’important n’est pas ce qui se passe en ce bas-monde). On verra
comment Baudelaire nous propose une vision ni épicurienne, ni chrétienne, mais ironique
et cynique de ce thème du memento mori.
Enfin, on s’interrogera sur le fait que Baudelaire mêle ce thème à celui de l’amour.
N’y a-t-il là qu’un cynisme gratuit de plus, ou est-ce un signe que l’amour et la poésie sont
capables de sublimer ce qui semblait être le comble de la laideur?

I- Une « vanité » violente.

Ce poème rejoint la tradition du « memento mori », de la vanité. (memento =


Rappelez-vous). Structure habituelle : contemplation d’un objet qui évoque la mort
(ruines par exemple, ici une charogne) puis comparaison avec l’homme (ici la femme
aimée)( « et pourtant vous serez semblable à cette ordure » ).

1°) Premier choc : Eros et Thanatos

L’effet de violence est recherché dès la construction de la strophe 1 : deux vers de


calme beauté (sonorités douces et vers 2 frise le cliché) ménagent un effet de surprise par
contraste (avec charogne infâme à la rime, en antithèse avec « mon âme », mise en
parallèle qui annonce la violence de la comparaison finale).
Cet effet trouve peut-être son apogée dans la seconde strophe où Eros et Thanatos
sont plus mêlés : le poèmes devient carrément érotique (lubrique, le ventre ouvert évoque
la femme en position amoureuse).

2°) Le choc entre le vivant et le mort

La mort est rendue violente par la vie qui se dégage d’elle, elle semble ainsi
menaçante : cela grâce au grouillement des vers et des mouches (les noirs bataillons), que
les verbes (bourdonnaient, sortaient, coulaient, s’élançaient en pétillant, vivait) mettent en
mouvement. Elle est vivante « comme une fleur » qui s’épanouit. Cette comparaison est
violente dans son caractère inattendu. Et, en rime interne, Baudelaire fait encore rimer
« fleur » avec « puanteur »…
Elle se nourrit aussi du vivant (les vers mangeront la belle) comme le vivant se
nourrit d’elle (la chienne, les floraisons «  grasses», cuire) : il y a là une frontière qui s’efface
entre le mort et le vivant, en même temps que la forme de la charogne (les formes
s’effaçaient…) et cet effacement est inquiétant.

3°) Le triomphe violent de la mort

Il y a des figures d’exagération, d’amplification, qui montrent que la mort est


gagnante : l’oxymore de la « carcasse superbe » n’en est peut-être pas un. Elle est
« superbe »  au sens latin parce qu’elle est plus « forte » que le vivant ou la femme aimée.
Elle est « un monde » et pas seulement un objet. « infâme », « était si forte que »,
« putride », « tout cela » : nombreuses sont les formes hyperboliques qui la désigne et qui
lui donnent de la force, même si elles ne sont pas forcément de connotation positive.

II- L’ironie de la leçon à en tirer

1°) Le ton ironique

Il y a une ironie cynique cependant qui déjoue un peu l‘effet dramatique de la


vision d‘horreur. On trouve cette ironie, ce presque comique dans :
- L’utilisation de mots connotés comme « poétiques » pour désigner l’horreur de la
charogne (« exhalaisons »(euphémisme), pétillant, musique, rythmique (sonorité peu
dramatique de la rime)…). Ce qui est d’habitude le sujet de la poésie « jolie » est bien
commun ici, toujours à la limite du cliché ridicule (« comme une fleur » , le « beau matin
d’été si doux » ).
- l’exagération de l’hyperbole et des détails de l’horreur (la chienne, les « noirs
bataillons » )
- la surprise comique du trivial : « moisir » fait suite à un alexandrin aux termes
recherchés et emprunts de préciosité. Idem pour l’hypallage « mes amours décomposés »
très inattendu et placé en fin de poème.
- l’antanaclase, proche du calembour sur « qui vous mangera de baisers ».

2°) La leçon à en tirer quant à l’amour


L’amour semble donc relégué à quelque chose de futile et de bien faible à côté de la Vérité
de la mort à la quelle il est, comme tout, destiné.
- faiblesse de la femme qui manque de s’évanouir.
- faiblesse des métaphores qui font l’éloge de la femme : elles sont empruntées aux pires
clichés de la poésie amoureuse.
- Au contraire, la charogne se donne une certaine supériorité parce qu’elle est « cynique » ;
elle semble se moquer de la faible femme ; elle n‘a peur de rien, ni du désir le plus
physique ni de l’horreur qui ne la rend que « nonchalante ».

3°) La leçon à en tirer de manière plus générale

- Cette violence n’est pas un accident : elle est le signe de l’importance de l’évènement
qu’est la mort. Il ne s’agit pas cependant d’une leçon chrétienne : les seuls dieux présents
sont les divinités élémentaires (le ciel, le soleil) et la Nature. Il y a une allusion lointaine à
la Bible peut-être ( tu retourneras à la poussière), mais c’est la Nature qui prend la place
de Dieu. Il n’est pas fait référence à un quelconque espoir en l’au-delà pour nous sauver de
la faiblesse des plaisirs de l’ici-bas (l’amour). Pourtant, la dernière strophe ne donne-t-elle
pas à l’aimée un moyen de triompher sur la mort?

III- Une sublimation par la poésie - un vrai poème amoureux?

Il y a un rôle de la femme aimée qui la fait triompher de la mort.

1°) L’artiste est celui qui conserve le souvenir de l’aimée, c’est ce que promet la dernière
strophe : il lui promet de la sauver de la mort et de l’oubli par son art. Il garde « la forme »
et « l’essence divine » : dans son souvenir elle restera toujours belle et son « essence »,
c’est-à-dire son identité profonde, continuera d’exister, révélée et conservée par la Poésie.
C’est donc une vraie déclaration d’amour.

2°) Cependant le poète ne nous parle pas de cette femme, nous ne savons rien sur elle :
elle n’existe qu’à travers les clichés poétiques des dernières strophes(Etoile de mes yeux,
soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion!). Les Beautés auxquelles est confronté le
lecteur ne sont pas celles d’une femme mais celles de la femme en général comme
symbole de l’inspiration poétique.

3°) C’est donc davantage un poème d’amour de la Poésie : la forme (poétique) et l’essence
divine sont une même chose : ici, c’est même la charogne qui est rendue belle par l’art,
simplement en étant le thème choisi du poème. Elle est ainsi rendue vivante (pneuma du
« souffle vague » ) et fertile (lexique de la multiplication). Elle n’était pas belle tant qu’elle
existait : c’est quand elle s’efface, quand elle devient un « rêve » d’artiste, l’ « ébauche »
d’une œuvre d’art qu’elle devient belle ; et c’est une naissance plus qu’une mort (l‘ébauche
est « à venir« ), naissance dans le souvenir du poète.

CONCLUSION
On comprend mieux maintenant pourquoi la carcasse est VRAIMENT superbe : elle est la
vraie beauté ici, le vrai sujet de l‘amour du poète. C’est d’abord une beauté surprenante et
violente, qui dépasse les platitudes habituelles des conventions poétiques. C’est aussi une
beauté terrible et cynique parce qu‘elle recherche la vérité dans la mort, et qu’elle rend
ridicules le simple plaisir terrestre de l’amour ou du « joli » poétique. Ce poème nous
montre encore que la Beauté se place même au-delà de la mort, et qu’elle est un accès,
pour celui qui sait la voir, à l’immortalité. Ce lien entre la Beauté et la mort est un thème
réccurent dans les Fleurs du mal. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre… » lui
fait-il dire ailleurs…

Les 6 fonctions du langage : référentielle, conative, expressive, poétique, phatique,


métalinguistique.
La fonction poétique : exemple par la métaphore, la rime (âme, infâme). Définition.
Lien avec la charogne.

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