Introduction
« De la musique avant toute chose », proclame Paul Verlaine au début de son Art
poétique. Cette célèbre citation nous rappelle que la poésie a un statut particulier : elle
emprunte à la fois les chemins de la musique, par son jeu avec les rythmes ou les sonorités, et
de la littérature. Il semble pourtant difficile de réduire la poésie à cette simple approche
formelle. Dans un essai intitulé L’Acte et le lieu de la poésie, Yves Bonnefoy affirme qu’il
ne croit pas « qu’il soit de poésie vraie aujourd’hui qui ne veuille chercher jusqu’à son
dernier souffle à fonder un espoir ». En d’autres termes la poésie représente un espoir pour
l’être humain. S’agira-t-il de démontrer que la poésie est une source d’espoir puis rappeler
qu’il peut être pessimiste avant de finir par montrer qu’elle est avant tout l’exaltation du
verbe.
I. Réenchanter le monde
1. Lutter pour la liberté
Les poètes proclament tout d’abord l’importance de la liberté. En l’aspiration et le combat
du poète pour la liberté constituent une source d’espoir pour le peuple. Ainsi investi d’une
mission prophétique, le poète doit guider son peuple vers la lumière. Dans son célèbre poème
intitulé liberté et parachuté par la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale, Paul
Éluard affirme ainsi les pouvoirs de cette liberté pour laquelle il a choisi de s’engager dans la
Résistance. La fin de ce poème est emblématique car elle illustre tous les pouvoirs de la
poésie. Une forme de lumière semble peu à peu apparaître et c’est bien à une renaissance
qu’assiste le lecteur lorsque Paul Éluard écrit : « Sur la santé revenue/ Sur le risque
disparu/ Sur l’espoir sans souvenir/ J’écris ton nom/ Et par le pouvoir d’un mot/ Je
recommence ma vie/ Je suis né pour te connaître/ Pour te nommer/ Liberté ». Le poète
porte ici un message très concret, un message d’espoir adressé à tous ceux qui luttent contre
l’occupant. De même, à travers ses poèmes engagés, Victor Hugo s’est souvent opposé à
Napoléon III, coupable, à ses yeux, d’avoir usurpé le pouvoir et d’avoir trahi le peuple. Le
poète se dresse alors contre l’injustice pour entretenir dans le cœur des lecteurs la flamme de
l’espoir.
2. Du memento mori au carpe diem
La poésie peut également permettre au lecteur de réfléchir à sa condition humaine.
Certains auteurs nous rappellent ainsi combien la vie est fragile puisque l’homme est destiné à
mourir. Memento mori, « souviens-toi que tu mourras », chuchote alors le poète au lecteur.
Dans Le Mépris de la vie et Consolation contre la mort, Jean-Baptiste Chassignet écrit
ainsi : « Assieds-toi sur le bord d’une ondante rivière/ Tu la verras fluer d’un perpétuel cours/
[...] Ainsi l’homme varie, et ne sera demain/ Telle comme aujourd’hui du pauvre corps
humain/ La force que le temps abrévie et consomme ». Cette méditation sur l’inconstance de
la vie est caractéristique de la poésie baroque. Mais d’autres poètes choisissent de convertir ce
memento mori en un carpe diem : puisque la vie est fragile, il convient de profiter de chaque
journée. Ronsard, au XVIe siècle, chante ainsi les plaisirs de la vie et du quotidien. Dans un
célèbre sonnet, il constate par exemple que la vie se fane aussi vite que les roses. Mais sa
conclusion n’est pas pessimiste : « Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons
morts, n’en sera plus nouvelle;/ Pour ce, aimez-moi cependant qu’êtes belle ». « Cueillez,
cueillez votre jeunesse », conseille également le poète dans un autre sonnet. La poésie ne
porte pas un message de découragement. Elle nous pousse au contraire à profiter chaque jour
du monde qui nous entoure. « Dans l’obscurité, pressentir la joie, / savoir susciter la fraîcheur
des roses », écrit pour sa part Jules Supervielle dans un poème précisément intitulé «
L’espérance ».
3. Célébrer l’amour
Les poètes chantent enfin les charmes et les pouvoirs de l’amour. Il ne s’agit plus ici de
séparer les êtres humains mais de les réunir. Dans « Jamais je ne pourrai », Claude Roy rompt
ainsi avec la violence du monde et avec une parole très prosaïque pour s’écrier : « Mon amour
ma clarté ma mouette mon long cours/ depuis dix ans je t’aime et par toi recommence/ me
change et me défais m’accrois et me libère ». Cet amour ne sépare pas les amants du reste du
monde : il ramène au contraire le poète vers « tous les hommes ». De même, Paul Éluard, tout
en étant un poète engagé, a consacré de nombreux textes à l’amour, au point d’intituler l’un
de ses recueils L’amour la poésie. Dans « Celle de toujours, toute », il écrit par exemple : « Ô
toi qui supprimes l’oubli, l’espoir et l’ignorance, / Qui supprimes l’absence et qui me mets au
monde, / Je chante pour chanter, je t’aime pour chanter/ Le mystère où l’amour me crée et se
délivre ». Il y a dans ces mots touchants et vibrants un message d’espoir qui s’adresse à
chaque homme. Cette « clarté » qu’évoque Claude Roy peut illuminer chaque vie.
II. La poésie semble parfois sombre
1. Témoigner de certains drames
Certains poètes cherchent tout d’abord à évoquer des drames importants. La poésie devient
le miroir de la souffrance. Ainsi dans Les Tragiques, recueil publié pour la première fois en
1616, Agrippa d’Aubigné décrit par exemple la violence de cette guerre de religion qui a
divisé la France. Au XXe siècle, de nombreux auteurs surréalistes se sont engagés dans la
Résistance. Beaucoup ont participé au recueil L’Honneur des poètes, publié clandestinement
par les éditions de Minuit. Quelques années plus tard, Aragon continue à évoquer la violence
de certains actes. Dans « Strophes pour se souvenir », il rend par exemple hommage à Missak
Manouchian, un résistant fusillé avec ses camarades le 21 février 1944 : « Vous n’avez
réclamé la gloire ni les larmes/ Ni l’orgue ni la prière aux agonisants/ Onze ans déjà que cela
passe vite onze ans/ Vous vous étiez servi simplement de vos armes/ La mort n’éblouit pas les
yeux des Partisans ». Plus récemment, Emmanuel Merle a également cherché à mettre des
mots sur la barbarie nazie dans un poème extrait de Pierres de folie. Les vers sont alors
ébranlés par la violence de ce drame, si bien qu’ils se résument parfois à un seul mot et une
seule syllabe.
2. Écrire la souffrance intérieure
Les poètes cherchent également à représenter une forme de souffrance intérieure. La poésie
lyrique repose ainsi sur ce mélange de souffrance et de musicalité. Le mythe d’Orphée, dès
l’Antiquité, semble indiquer que l’émotion née du chant d’Orphée est en partie liée à la
douleur qui l’habite. Au XIXe siècle, Alfred de Musset intitule l’un de ses poèmes « Tristesse
». Il écrit notamment : « J’ai perdu ma force et ma vie, / Et mes amis et ma gaieté;/ J’ai perdu
jusqu’à la fierté/ Qui faisait croire à mon génie. » D’autres auteurs romantiques font d’une
forme de désespoir le centre de leurs œuvres. C’est le cas de Lamartine dans certains poèmes
des Méditations poétiques. La souffrance peut également prendre l’apparence de la
mélancolie. Dans un poème des Romances sans paroles, Verlaine fait d’un paysage pluvieux
le reflet d’une tristesse inexplicable. « Il pleure dans mon cœur/ Comme il pleut sur la ville, /
Quelle est cette langueur/ Qui pénètre mon cœur? », s’interroge ainsi le poète. En apparence
donc, l’espoir semble ici bien faible.
3. Noirceur
Les poètes peuvent même aller jusqu’à la noirceur la plus totale. Si Baudelaire est parfois
considéré comme un poète romantique, il doit être perçu comme un romantique plus sombre
que Musset ou Lamartine. Certains poèmes des Fleurs du mal entraînent le lecteur dans un
désespoir qui semble tout puissant. Dès son titre, le poème « Spleen » indique la noirceur du
texte à venir, comme le confirment les premiers vers : « Quand le ciel bas et lourd pèse
comme un couvercle/ Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,/ Et que de l’horizon
embrassant tout le cercle/ Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ». L’atmosphère
est ici étouffante et la lumière absente dans ce ciel particulièrement sombre. Il y a quelques
années, l’écrivain Michel Houellebecq, romancier et poète, a exprimé toute son admiration
pour la poésie de Baudelaire. Il a également affirmé, dans un texte extrait du recueil Rester
vivant : « La première démarche poétique consiste à remonter à l’origine. À savoir : à la
souffrance ». La poésie ne craint donc pas de s’aventurer sur des terres sombres et en
apparence hostiles. Peut-on encore, dès lors, parler d’espoir? Il semble important de rappeler
que les poètes n’écrivent pas pour décourager les hommes. Au contraire, cette lucidité peut
s’avérer utile et nécessaire.
III. Une nécessaire lucidité
1. Lutter contre l’oubli et l’indifférence
Certains événements semblent si terribles que les poètes pourraient se sentir démunis face à
eux. Le philosophe Adorno se demandait même s’il était toujours possible d’écrire de la
poésie après la Shoah et s’il ne s’agissait pas d’un acte indécent. En réalité, c’est peut-être
dans ces situations que la poésie trouve sa raison d’être. Dans « Jamais je ne pourrai », Claude
Roy prête ainsi ses mots à « ceux qui meurent », « ceux qui saignent », « ceux qui triment »
ou « ceux qui pleurent ». Il se fait alors le porte-parole de cette souffrance et brise la solitude
de ces victimes. Emmanuel Merle écrit pour sa part, à propos des victimes des nazis : « Je
réincarne tes os/ Je décode ton nom/ Toi seul parmi les seuls/ Je te rends ton nom ». Face à la
déshumanisation du tatouage, face à l’oubli lié à l’extermination, le poète se dresse
symboliquement pour rendre leur nom à ces victimes. Par conséquent, évoquer les victimes de
certains drames ne revient pas à sombrer dans le désespoir. Il s’agit au contraire d’un devoir
de mémoire qui grandit à la fois l’auteur et le lecteur. De même, au XIXe siècle, Victor Hugo
a mis sa plume au service des plus pauvres, en exhortant les riches à ne pas détourner le
regard de la misère. « Donnez », répète-t-il à travers une anaphore dans « Pour les pauvres »,
extrait du recueil Les Feuilles d’automne.
2. Partager les souffrances
Évoquer la souffrance revient également à la partager. Il s’agit bien de compatir c’est-à-
dire, étymologiquement, de « souffrir avec ». « Chaque douleur humaine sens-/ La pour toi
comme une honte », écrit Louis Aragon dans Le Roman inachevé. Claude Roy affirme pour
sa part : « Qui vous frappe me frappe ». Le poète devient alors un espace protégé, un « vrai
lieu », pour reprendre le titre du poème d’Yves Bonnefoy qui écrit : « Qu’une place soit faite
à celui qui approche, / Personnage ayant froid et privé de maison ». En définitive, il s’agit de
ne pas ignorer celui qui souffre pour mieux lui redonner de l’espoir. Victor Hugo s’est
également beaucoup penché sur le sort des plus démunis, lui qui demandait dans son
testament à être enterré « dans le corbillard des pauvres ». Il consacre par exemple un poème
à un mendiant auquel il tend la main : « Je lui criai : ”Venez-vous réchauffer un peu. /
Comment vous nommez-vous?” Il me dit : ”Je me nomme/ Le pauvre.” Je lui pris la main :
”Entrez, brave homme.”/ Et je lui fis donner une jatte de lait. ». Paul Éluard écrit également, à
la fin d’un poème qui évoque le terrible bombardement de la ville de Guernica : « Ouvrons
ensemble le dernier bourgeon de l’avenir ».
3. Transformer la boue en or
La poésie se présente enfin comme une revanche du langage et de l’esprit sur la barbarie.
Les poèmes d’Yves Bonnefoy, de Louis Aragon, de Claude Roy ou d’Emmanuel Merle
montrent bien par leurs différences tout ce que peut la poésie sur le plan formel. Ces artistes
parviennent à enfermer la souffrance dans « les anneaux d’un beau style », pour reprendre les
mots du romancier Marcel Proust. C’est alors qu’il était seul, emprisonné et affaibli, que
Théophile de Viau a, au XVIIe siècle, écrit l’un de ses plus beaux poèmes. Dans cette lettre à
son frère, le poète décrit par exemple des paysages qu’il n’oublie pas : « Encore n’ai-je point
perdu/ L’espérance de voir Boussères [...] Je reverrai fleurir nos prés ». Grâce au langage, le
poète a sublimé cette expérience et tout se passe comme si l’écriture préservait en lui une
flamme d’espoir. En faisant varier les rythmes, en jouant avec les sonorités, en écrivant en
vers réguliers, en vers libres ou prose, tous ces poètes pourraient reprendre à leur compte les
mots de Baudelaire : « Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir/ Comme un parfait
chimiste et comme une âme sainte. / Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, / Tu
m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »
En somme ce n’est pas en fermant les yeux sur le monde que le poète peut donner de l’espoir :
c’est, au contraire, en les gardant bien ouverts. Alors seulement il semble possible de
réenchanter un monde qui a peut-être, plus que jamais, besoin des mots et de la poésie. Les
poètes peuvent donc opposer au mal et à la souffrance des valeurs plus positives.
Conclusion
En somme, les mots des poètes peuvent défendre des valeurs plus positives qui donnent de
l’espoir à ceux qui en manquent. Cependant la poésie ne ferme pas les yeux sur ce qui peut
assombrir le monde. Elle cherche au contraire à faire une place à la souffrance pour, dans la
mesure du possible, mieux lui donner un sens. Fidèle au conseil formulé par Yves Bonnefoy,
le poète parvient alors à faire « flamboyer l’avenir », pour rendre les mots de Victor Hugo
dans « Fonction du poète »