Enjeux de l'enseignement de la traduction
Enjeux de l'enseignement de la traduction
Christine Durieux
Meta : journal des traducteurs / Meta: Translators' Journal, vol. 50, n° 1, 2005, p. 36-47.
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DOI: 10.7202/010655ar
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L’enseignement de la traduction :
enjeux et démarches
christine durieux
Université de Caen, Caen, France
[email protected]
RÉSUMÉ
L’enseignement de la traduction peut poursuivre quatre grands objectifs : (1) enseigner
une langue étrangère ; (2) former de futurs professeurs de langue ; (3) former de futurs
traducteurs professionnels ; (4) former de futurs formateurs de traducteurs. L’enseigne-
ment de la traduction doit être adapté à l’objectif retenu et aux conditions dans lesquel-
les il se situe : ressources humaines et moyens matériels disponibles, et marché de
l’emploi visé.
ABSTRACT
Translation teaching can pursue four purposes: (1) modern language teaching, (2) train-
ing of teachers of foreign languages, (3) translators’ training, (4) training of translators’
trainers. Translation teaching should be adapted to its purpose as well as its environ-
ment: human resources and material means available, and targeted labour market.
MOTS-CLÉS/KEYWORDS
didactique de la traduction, méthodologie de la traduction, théories de la traduction,
formation de professeurs, formation de traducteurs
Introduction
Avant d’entamer un développement sur l’enseignement de la traduction, il y a lieu de
régler son compte à une première objection préjudicielle. La traduction est-elle un art
ou une science ? La capacité de traduire procède-t-elle d’un talent inné ou d’un long
apprentissage ? Naît-on traducteur ou le devient-on à force d’étude et de travail ?
Finalement, est-il possible, voire pertinent, d’enseigner la traduction ?
L’existence même du présent volume témoigne de l’évidence de la réponse,
réponse intuitive, empirique et pragmatique. Force est de constater que la traduction
s’enseigne dans des écoles, instituts et universités dans le monde entier ; voilà pour la
possibilité. Quant à la pertinence, pour ne pas dire l’efficacité, force est de constater
que les employeurs de traducteurs, tels que les organisations internationales, relèvent
globalement une différence notable entre les traducteurs diplômés et les autres, en
faveur des premiers, ce qui les conduit à exiger des candidats qui postulent à un
emploi de traducteur une formation spécifique, sanctionnée par un diplôme repré-
sentant l’aboutissement de quatre à cinq années d’enseignement supérieur.
Par ailleurs, une réflexion sur l’enseignement de la traduction ne saurait se limi-
ter à relater une expérience, si réussie soit-elle, pour en préconiser la réplication. De
même, il ne saurait être question de proposer un programme idéal, sorte de modèle
exemplaire, dont il serait souhaitable de se rapprocher au plus près. Une telle attitude
présupposerait que la traduction est une activité singulière, homogène, clairement
Meta, L, 1, 2005
définie et parfaitement bornée. Or, la traduction se révèle être une activité plurielle,
polymorphe et multidimensionnelle. C’est pourquoi tenter de tracer un cadre expli-
cite pour l’enseignement de la traduction conduit à s’interroger sur les circonstances
envisagées.
Si donc il existe plusieurs formes de traduction, l’enseignement censé y mener
doit revêtir, lui aussi, des formes différentes. De plus, tout enseignement présuppose
des moyens humains et matériels qui ne sont pas les mieux répartis à la surface du
globe. Enfin, le marché de l’emploi et les besoins sont très variables d’un pays à
l’autre, ce qui interdit la réplication d’un modèle unique à l’échelle de la planète, et ce
n’est pas le moindre paradoxe en cette ère de mondialisation.
L’enseignement de la traduction peut poursuivre quatre grands objectifs : (1)
enseigner une langue étrangère ; (2) former de futurs professeurs de langue ; (3) former
de futurs traducteurs professionnels ; (4) former de futurs formateurs de traducteurs.
Selon l’objectif visé, l’enseignement de la traduction s’organise en vertu de principes
différents.
sortes d’exemples représentatifs des textes auxquels ils seront confrontés dans leur
vie active. On remarque que, si le premier temps de cette action didactique a un
caractère fondamental qui lui donne une portée universelle, le second temps est en
partie subordonné aux caractéristiques du marché du travail pour lequel les apprentis-
traducteurs sont formés. On observe, par exemple, que l’École de traduction et
d’interprétation (ÉTI) de Genève forme principalement ses élèves à la traduction
économique, juridique et institutionnelle. Cette orientation se justifie par la présence
à Genève de très nombreuses organisations internationales, qui sont demandeuses de
ce type de compétences. En revanche, l’École supérieure d’interprètes et de traduc-
teurs (ÉSIT) de l’Université de Paris III insiste plus particulièrement sur la formation
à la traduction technique et scientifique, parce que le marché français de la traduc-
tion est dominé par des entreprises industrielles et commerciales qui recherchent ce
savoir-faire.
Le premier temps, celui de l’approche méthodologique, regroupe une série de
cours coordonnés, destinés à faire acquérir aux apprentis-traducteurs une méthode
de travail efficace. À cet effet, l’enseignant choisit un sujet, de préférence un thème
porteur par son actualité : par exemple, les nouvelles technologies de l’information et
de la communication, ou la recherche médicale sur une pathologie donnée, ou le
réchauffement de la planète, etc. Dans le domaine retenu, l’enseignant identifie plu-
sieurs thèmes secondaires sur lesquels faire travailler les apprentis-traducteurs,
comme s’il s’agissait de préparer une traduction spécialisée. On remarquera que la
méthode de préparation vaut aussi pour l’interprète qui doit intervenir dans une
conférence spécialisée, que ce soit en consécutive ou en simultanée.
À propos du débat sur le réchauffement de la planète, par exemple, de nombreux
thèmes secondaires peuvent être pertinents qui, tout en se rattachant au sujet ciblé,
l’abordent sous différents aspects, notamment, phénomènes météorologiques, proces-
sus chimiques, problèmes industriels, préoccupations écologiques, décisions adminis-
tratives et politiques : le cycle du carbone, les couches de l’atmosphère, l’effet de serre,
la couche d’ozone et ses avatars, la pollution atmosphérique, les CFC, les dispositions
prises par la communauté internationale, etc. Le but de ce type de travail est de
familiariser les apprentis-traducteurs avec les méthodes de recherche documentaire
et d’exploitation de la documentation. En présentant un exposé clair et bien structuré
du thème étudié, l’apprenti-traducteur montre, d’une part, qu’il a acquis des connais-
sances qu’il est ensuite en mesure de mobiliser pour comprendre un texte à traduire
traitant de ce sujet et, d’autre part, qu’il maîtrise la méthode de travail et qu’il sera
donc capable de l’appliquer à tout autre sujet, selon les besoins. L’exploitation de la
documentation doit permettre « non seulement de comprendre de quoi on parle,
mais aussi de savoir comment on en parle » (Durieux, 1988 : 69)8. De fait, une analyse
de la documentation dans les deux langues – celle du texte original et celle de la
traduction à effectuer – fournit concomitamment les moyens terminologiques et phra-
séologiques nécessaires à la production de la traduction. Ainsi, à titre d’illustration,
toujours à propos du réchauffement de la planète, une dépêche de l’AFP, reprise par le
journal Le Monde du 13 février 2001, évoque les suites des négociations de La Haye :
Trois points-clés de la négociation restent à conclure : les puits (comptabilisation de
l’absorption des gaz à effet de serre par les forêts et les terres agricoles), le poids respectif
des mesures énergétiques nationales et du recours aux crédits d’émission, et le contrôle
des engagements pris par les pays signataires.
Deux mois plus tôt, le magazine The Economist s’en était déjà fait l’écho :
The argument in The Hague centres… in particular on the use of emissions trading
and carbon sinks (such as forests)…
C’est donc bien une exploitation de la documentation qui permet d’établir une
fiche terminologique réalisant un rapprochement entre puits et sinks, ainsi qu’entre
crédits d’émission et emission trading, ce qu’aucun dictionnaire bilingue français-
anglais ne fournit9. Si cette forme de préparation est nécessaire et revêt même une
importance primordiale, elle n’est pas pour autant suffisante pour former de futurs
traducteurs professionnels. Il y a donc lieu de mener l’opération jusqu’à son terme et
de choisir des textes à traduire qui se prêtent à la mise en application du travail
préparatoire. C’est pourquoi le second temps est celui de l’entraînement à l’exécution
de la traduction de textes représentatifs de ceux auxquels les apprentis-traducteurs
seront le plus probablement confrontés dans leur vie professionnelle.
moins limitées avec une portée strictement indicative. Il reste un véritable travail de
recherche à mener pour tenter de formaliser la détermination des critères de choix
des textes de travail. Or, c’est une tâche à laquelle se trouve confronté tout formateur
de traducteurs.
Pour le développement méthodologique, il importe d’amener les apprentis-
traducteurs à affronter des difficultés de différente nature : linguistique, culturelle,
intertextuelle, thématique, notamment. Les textes sont choisis en fonction de l’acti-
vité pédagogique à laquelle ils peuvent donner lieu.
Pour l’entraînement à l’exécution de traductions, il est utile de placer les appren-
tis-traducteurs dans une situation qui soit la plus proche possible de celle de la vie
professionnelle. À cet effet, la simulation des conditions d’exercice du métier doit être
la plus fidèle possible. Les textes choisis constituent un échantillon des textes suscep-
tibles d’être à traduire dans la vie professionnelle. Pour couvrir le plus vaste éventail,
l’échantillonnage peut se faire par genre, par exemple : textes prescriptifs tels que
modes d’emploi et notices pour mettre l’accent sur la fonctionnalité et l’ergonomie
du texte ; textes promotionnels tels que publicités rédactionnelles et communiqués
de presse pour travailler la réception et l’intégration de la traduction dans la culture
d’accueil ; textes juridiques tels que règlements et contrats pour étudier l’adaptation
du texte en fonction de systèmes et de régimes administratifs et juridiques différents ;
textes informatifs tels que rapports et articles pour roder la mise en application de la
méthode de recherche et d’exploitation documentaire ; matériaux audiovisuels tels
que films et feuilletons pour se familiariser avec les contraintes du doublage et du
sous-titrage. En outre, pour se rapprocher au plus près des réalités du métier, l’ensei-
gnant veillera à n’utiliser que des textes authentiques et intégraux et à en préciser l’ori-
gine (date, auteur/provenance, circonstances d’émission du texte à traduire, etc.) ainsi
que la destination de la traduction (support de diffusion, usage prévisionnel, mission
à remplir, etc.)11. Bien entendu, en situation de formation, ces indications sont fictives,
mais elles permettent à l’apprenti-traducteur de s’habituer à prendre des positions
traductologiques en fonction d’une situation de communication. Cette prise en
compte de la destination de la traduction produite conduit à envisager des activités
spécialisées comme la traduction éditoriale, la traduction de conférence, la synthèse
d’information, et à sensibiliser les futurs formateurs de traducteurs à ces formes par-
ticulières d’exercice du métier.
Enfin, bien entendu, les conditions d’exercice de la profession n’étant pas celles
qui règnent dans une salle d’examen traditionnelle, il y a lieu, dans le cours de la
formation, d’initier les futurs formateurs de traducteurs aux nouvelles technologies
de l’information et de la communication et, notamment, aux outils informatiques
d’aide à la traduction : recherche documentaire sur Internet, gestion de bases de don-
nées terminologiques et textuelles, utilisation de logiciels de TAO. Toutefois, il faut
bien prendre conscience qu’il ne s’agit là que d’outils, susceptibles de faciliter l’appli-
cation de la méthode enseignée. À l’heure actuelle, l’outil informatique ne peut en
aucun cas se substituer à la maîtrise de la mise en œuvre d’une méthode de travail
humaine rigoureuse.
Conclusion
Les grands principes énoncés ci-dessus tissent la toile de fond, mais ils ne sauraient
être appliqués sans discernement. De même qu’il n’existe pas une seule et unique
forme d’enseignement de la traduction qui soit valable pour toutes les catégories
d’apprenants, de même il n’existe pas un modèle unique de formation de traducteurs
professionnels qui soit valable pour tous les établissements d’enseignement et tous
les pays du monde. C’est pourquoi le présent développement porte sur des principes
et se garde bien de proposer un programme censé être de portée universelle. En effet,
une recherche d’efficacité conduit à réaliser une adaptation nécessaire de ces princi-
pes au contexte socioéconomique dans lequel s’inscrit l’enseignement considéré.
De même que le traducteur adapte sa traduction au destinataire et à la culture
d’accueil, de même l’enseignant adapte son enseignement aux besoins de son audi-
toire. Or, ces besoins sont déterminés principalement par deux paramètres : d’une
part, le niveau moyen de l’acquis préalable des apprenants et, d’autre part, les compé-
tences requises par le marché de l’emploi. Il incombe à l’enseignant de concevoir son
enseignement de façon à établir la jonction entre ces deux niveaux. Or, à cet effet, il
n’existe pas de solution unique et exemplaire. Chaque situation est particulière. Les
ressources humaines et les moyens matériels disponibles diffèrent d’un pays à l’autre
et, à l’intérieur d’un même pays, souvent d’un établissement à l’autre. Là où les pro-
fesseurs de langue sont propulsés dans le rôle de formateur de traducteurs, il faut
bien commencer par convaincre les enseignants de ne pas confondre opération
traduisante et linguistique contrastive. Là où les ressources documentaires sont rares,
il faut bien mettre la méthode de travail en adéquation avec les moyens disponibles.
À l’ère de la mondialisation, le marché de l’emploi de traducteurs tend évidem-
ment à s’ouvrir au-delà des frontières, mais les marchés locaux avec leurs exigences
particulières restent prépondérants, ne serait-ce qu’en raison des langues pratiquées.
En conséquence, la conception d’un programme d’enseignement de la traduction
pour un établissement donné dans un pays donné passe par une étude du marché de
l’emploi, un audit de la situation politico-économique et académique dans laquelle
doit s’inscrire le cursus, une analyse de la finalité visée par ce cursus et un recense-
ment des moyens disponibles pour y parvenir.
NOTES
1. Cette approche, très répandue en milieu scolaire et universitaire, a donné lieu au comparatisme.
L’illustration type de l’application de cette approche au couple de langues anglais-français se trouve
dans des manuels tels que : J.-P. Vinay et J. Darbelnet, Stylistique comparée du français et de l’anglais,
Didier, Paris, 1968, reéd. 1976 ; et J. Guillemin-Flescher, Syntaxe comparée du français et de l’anglais,
Orphrys, Paris, 1981, reéd. 1986. Ces deux ouvrages préconisent une approche contrastive et érigent
le comparatisme en méthode de traduction.
2. Les manuels couramment recommandés pour les études de langues vivantes étrangères se situent
dans ce cadre théorique, comme en témoigne le livre très utilisé de H. Chuquet et M. Paillard,
Approche linguistique des problèmes de traduction, Orphrys, Paris, 1989.
3. Ce texte a été proposé à des étudiants de licence d’anglais.
4. Dans leur célèbre Stylistique comparée du français et de l’anglais (Didier, 1976), J.-P. Vinay et
J. Darbelnet répertorient les sept procédés de traduction suivants : l’emprunt, le calque, la traduc-
tion littérale, la transposition, la modulation, l’équivalence, l’adaptation (p. 47-55).
5. No vacancies = complet, sans contexte, est donné comme exemple de modulation (Vinay et
Darbelnet, 1976 : 55). No vacancies = pas d’embauche est la proposition de traduction faite par le
jury de CAPES 1998, pour l’extrait du texte de Barry Hines, Looks and Smiles, 1981, qui relate
l’errance d’un jeune chômeur qui ne parvient pas à trouver un emploi : “…..he could not face
traipsing round all the firms again and seeing the same NO VACANCIES signs on board after
board…”
6. Plusieurs éditeurs qui offrent des collections spécialisées dans la préparation des concours
proposent des manuels d’entraînement à la version et au thème pour le CAPES et l’agrégation, qui
se composent de textes, le plus souvent avec leur corrigé.
7. Extrait de Maggie Gee, Lost children, Harper Collins, 1994.
8. Notre ouvrage Fondement didactique de la traduction technique, Didier Érudition, Paris, 1988, est
entièrement consacré à la formation de futurs traducteurs professionnels. Toutefois, il reste très
incomplet et justifierait d’être mis à jour et surtout augmenté. En particulier, les travaux menés plus
récemment en collaboration avec des spécialistes de psychologie cognitive dans le cadre du pôle
Modélisation en sciences cognitives de la MRSH de l’Université de Caen, qui ont déjà permis de
jeter un nouvel éclairage sur des éléments du processus de compréhension, conduiraient à corriger
quelques naïvetés énoncées à cet égard dans notre ouvrage datant de 1988. En revanche, quinze ans
après, la démarche méthodologique exposée se trouve tout à fait confirmée.
9. La consultation du Grand Dictionnaire Hachette-Oxford et du Senior Le Robert & Collins aboutit aux
correspondances suivantes : sink = évier, lavabo, fosse ; puits = well, shaft, pit.
10. Une démonstration en a été faite en prenant pour exemples des extraits du roman de Marguerite
Duras, L’Amant.
11. Sur la notion de mission du texte, voir Durieux (1991).
RÉFÉRENCES
Delisle, J. (dir.) (1981) : L’enseignement de l’interprétation et de la traduction, Ottawa, Éditions de
l’Université d’Ottawa.
Durieux, C. (1988) : Fondement didactique de la traduction technique, Paris, Didier Erudition.
Durieux, C. (1991) : « La créativité en traduction technique », TextContext, 1er trimestre, Heidel-
berg, p. 9-20.
Durieux, C. (1995) : Apprendre à traduire, prérequis et tests, Paris, La Maison du Dictionnaire.
Durieux, C. (2000a) : « Traduction littéraire et traduction technique : même démarche », Revue
des Lettres et de Traduction, no 6, USEK, Liban, p. 13-25.
Durieux, C. (2000b) : « De la théorie linguistique à la théorie interprétative », Épistémologie de la
règle de trois, Cahiers de la MRSH, Presses universitaires de Caen, p. 11-19 et 85-95.
Ladmiral, J.-R. (1994) : Traduire : théorèmes pour la traduction, Paris, Gallimard.