Cohérence organisationnelle et ABC/M
Cohérence organisationnelle et ABC/M
Thierry BERTRAND
1
COHÉRENCE ORGANISATIONNELLE ET
STRUCTURE DES MODÈLES ABC/M
Résumé
Bien qu’inhérente à tout dispositif ABC/M, Abstract
la transversalité y est introduite suivant des
The concept of cross-functionality is a
pratiques très disparates avec des
feature that has been introduced into
conséquences fortes sur le calcul
ABC/M systems using a wide variety of
économique, la gestion des performances
methodologies. This article examines the
et la représentation du mode
various methodologies and analyses how
d’organisation. L’article met les modalités
they affect cost calculations, performance
de prise en compte de la transversalité dans
management and the functional
les dispositifs ABC/M en regard de ces
representation of the organisation.
conséquences.
2
COHÉRENCE ORGANISATIONNELLE ET
STRUCTURE DES MODÈLES ABC/M
Les approches utilisées pour construire les systèmes de coûts dits “ traditionnels ” s’organisent
soit autour du produit (coût direct ou coût complet n’utilisant qu’une seule base d’allocation
pour un centre unique de charges indirectes, soit autour de la structure hiérarchique (coût par
départements aux USA et coût par centres de responsabilité en France par exemple).
Tranchant avec ces pratiques, l’approche ABC/M est marquée dès son origine par le
remplacement du produit par l’activité comme dispositif central de la procédure d’allocation
des ressources et par la négation de la structure hiérarchique et fonctionnelle comme cadre de
détermination de ces activités. Ce faisant, ces dernières, soit directement au moment de leur
constitution, soit indirectement dans le cadre de leur regroupement ont marqué les systèmes
ABC/M du sceau de la transversalité. Mais, paradoxalement, la transversalité, inhérente à
l’ABC/M, n’est que rarement formalisée dans la littérature. En témoignent à la fois le modèle
canonique qui a servi de support à sa diffusion et l’absence d’intérêt des ouvrages de
vulgarisation ou d’enseignement pour ce paramètre de conception des systèmes ABC/M.
Nous pensons au contraire que l’analyse de cette transversalité dans les systèmes ABC/M
revêt une importance d’autant plus forte que ces derniers sont des vecteurs potentiellement
très puissants pour introduire cette transversalité dans les organisations car ils interviennent à
la fois en amont et en aval des actions qui y sont menées. En amont, les modèles sous-jacents
aux outils ABC/M participent à la reconstruction des représentations que se font les acteurs de
leur organisation. En aval, les outils ABC/M peuvent contribuer à faire entrer la transversalité
dans l’information économique et dans l’évaluation des performances qui, toutes deux,
façonnent le jugement sur l’action.
Pour comprendre le hiatus entre l’ABC/M formel de la littérature et son potentiel, il est bon de
revenir à la définition donnée de l’activité, combinaison d’hommes de moyens et
d’information débouchant sur une production pour un client. Celle-ci s’est avérée
particulièrement souple d’emploi. Il en a résulté dès la fin des années 80 et le début des années
90, des pratiques hétérogènes qui font de l’ABC, non pas un système, mais une famille éclatée
en de multiples sous-familles sur la base de multiples paramètres. (Lebas, Mévellec 1999 ;
3
Gosselin Mévellec 2003). Parmi ceux-ci, la transversalité est l’un des paramètres qui
contribue fortement à la différenciation des modèles.
Dans la première partie, nous interrogeons la courte histoire de l’analyse d’activités, en
fonction des diverses modalités de prise en compte de la transversalité pour aboutir à un
tableau des différentes configurations résultantes.
Dans la deuxième partie, nous étudions l’impact de ces différentes modalités à la fois sur le
calcul économique et sur la production d’informations destinées à la gestion des
performances.
Enfin, dans une troisième partie, nous procédons à une étude similaire en ce qui concerne
l’impact sur l’organisation elle-même, et particulièrement sur l’animation de gestion.
4
1.1. La transversalité par construction des activités
La reconstruction fonctionnelle et son articulation à la production de valeur a été la
préoccupation commune qui a guidé les praticiens pionniers de l’ABC/M lors de la
construction du modèle de consommation de ressources. C’est dans la mise en œuvre de ces
deux préoccupations que la diversité des modèles prend sa source. Pour le comprendre on peut
s’appuyer sur le schéma suivant (Figure1), qui rassemble tous les éléments constitutifs d’un
modèle à base d’activités : les ressources et leurs modalités d’affectation, les activités et leurs
modalités de constitution, la possibilité d’assembler des activités dans des ensembles plus
larges et la mesure de leur production (inducteurs d’activités).
Inducteurs de ressources
Centre d’activités Ressources
Eléments de coût
* * * * * * * * *
Inducteur d’activité
Objet de coût
Les ressources issues du grand livre ou de comptes budgétaires sont ventilées entre des
activités en utilisant des inducteurs de ressources (effectif, surface, heures, etc.). Par cette
technique on rend toutes les charges directes aux activités. Tout élément de coût alloué à une
activité devient partie constituante du pool de coût qui n’est pas autre chose que le coût global
d’une activité1. L’introduction du terme de pool de coûts (dans la littérature américaine)
trouve son origine dans le fait, que dans le modèle de base, on additionne, au sein des
activités, des charges diverses, tant en nature qu’en origine fonctionnelle.
Quel que soit le courant d’analyse auquel on se rattache, l’analyse par les activités commence
par un recensement des compétences fonctionnelles présentes au sein des différents centres de
responsabilité et à leurs productions (une facture, une commande, une livraison). Il apparaît
1
“The actvity cost pool is the total cost associated with the activity” (Turney, 1991)
5
alors que dans la plupart des cas, quelle que soit sa production, l’activité requiert, pour être
menée à bien, la coopération d’acteurs hiérarchiquement et fonctionnellement séparés. Il en
résulte que l’activité, support de la production se construit sur une base transfonctionnelle.
“Cross-functional activity information simply shows where and how much time (or cost) a
company devotes to a broad class of work such as engineering, maintenance, order
acquisition or budgeting” (Johnson, 1992). L’activité résulte de l’agrégation de tâches
multiples réalisées par des opérateurs situés dans des fonctions et des services différents. Elle
se caractérise par une production mesurable. L’activité est construite sans référence à
l’organigramme mais reconstitue des services ou des fonctions éclatées dans la mesure où elle
est le résultat d’agrégation de tâches identiques “ Activities = Those actions required to
achieve the goals and objectives of the function ” (Berliner, Brimson, 1988). Un bon exemple
de cette approche est donné par M. Lebas (1991) comme le montre la figure2. Sauf exception,
le fait que la production soit ou non porteuse de valeur n’est pas pris en compte. Ce critère
interviendra plus tard au moment de la réflexion sur les plans d’action.
Figure 2 : La transversalité au niveau des activités
Il faut aussi rappeler que les premiers exemples de l’ABC, développés dans le monde anglo-
saxons, ont été cantonnés à la fonction de production, la seule à nourrir le coût des produits. Il
en résulte que la transfonctionnalité dont il est ici question est interne à une fonction!
L’acclimatation du modèle en France va poser le problème de la transversalité dans des termes
différents dans la mesure où c’est la totalité de l’entreprise, et non la seule fonction de
production, qui constitue le périmètre usuel de calcul de coûts des produits. Notre histoire
comptable favorise un retour à la notion de sections homogènes comme résultat de l’analyse
des centres de responsabilité en terme d’activités. Une dizaine d’années plus tard, on constate
que les praticiens français se partagent de manière pratiquement égale entre ceux qui épousent
la conception américaine de l’activité transverse aux fonctions et ceux qui rejettent la
transversalité au stade suivant de la démarche, celui des regroupements d’activités (Gosselin,
Mévellec 2003)
6
notion de regroupement n’est pas ici porteuse d’un nouveau cadre organisationnel, cette
pratique est intéressante à rappeler (Unit-level activities, batch-level activities, product
sustaining activities). Bien que certains auteurs (Mcnair, 2000) s’en défende, il y a là une
parenté avec la distinction traditionnelle entre charges variables et charges fixes. On ne fait
qu’ajouter une nouvelle catégorie : celle des charges variables au nombre de lots. Ce mode de
regroupement suit une logique que l’on peut qualifier “ d’économique ” sans réelle volonté
d’introduction de transversalité par rapport au découpage organisationnel. Elle sort donc du
champ de cet article et nous nous bornerons à signaler qu’elle rend très difficile la liaison
entre le calcul des coûts et la gestion des performances.
En revanche, le regroupement d’activités au sein de processus transverses aux centres de
responsabilités entre pleinement dans le propos de cet article. Sous le même vocable de
“ processus ”, le regroupement d’activités introduisant de la transversalité peut s’opérer
suivant deux logiques sensiblement différentes : l’une agrégeant les activités de même nature
sur une base fonctionnelle, l’autre, reliant les activités au sein de processus de création de
valeur.
Dans la logique fonctionnelle, on cherche à assembler plusieurs activités au sein des grands
processus du type conception, approvisionnement, production, distribution ou ceux que l’on
trouve dans la chaîne de valeur de Porter. Ceci veut dire qu’après avoir été transfonctionnel au
niveau de l’activité on revient à une logique fonctionnelle au stade du regroupement. Il s’agit
en quelque sorte de reconstruire les fonctions de l’organisation sur des bases qui ne sont plus
les départements et les services de l’organigramme mais sur la base des tâches effectivement
réalisées par les opérationnels où qu’ils se trouvent dans l’organisation. L’aspect transversal
est totalement construit au sein des activités, leur regroupement n’introduit aucune dimension
supplémentaire.
Les deux logiques de regroupement en processus ont été empruntées à partir d’activités
transfonctionnelles, elles l’ont également été lorsque ces dernières sont construites en veillant
à respecter les limites des centres de responsabilité existants (redonnant une nouvelle jeunesse
à la notion de section homogène).
Le regroupement en processus de type fonctionnel d’activités intrafonctionnelles (figure 3) a
été préconisé par P. Turney lorsqu’il écrit “ Activity centers are both functional (by
department) and cross-functional (by process) ” (Turney, 1991; Beaujon et Singhal, 1990).
8
1.3. Transversalité : les différentes configurations
Lorsque l’on fait l’inventaire des différentes combinaisons que l’on rencontre, on constate
que, quelque soit le cas de figure, l’ABC (partie grisée de la figure 5) introduit toujours de la
transversalité par rapport au découpage organisationnel existant mais selon des modalités très
variées. Cette variété d’approches est largement ignorée par la littérature et la recherche. Or
nous pensons que les modalités choisies ne sont pas sans conséquences, ni sur la production
d’information de gestion concernant les coûts et les performances, ni sur l’utilisation de ces
informations en termes d’animation de gestion.
Modalités de
regroupement Regroupement en
Regroupement en processus
Pas de regroupement processus créateurs
"fonctionnels"
de valeur
Nature de l'activité
Modèle canonique 1 (Méthode
Activités non des sections homogènes, Secions homogènes Mévellec 90
transfonctionnelles sans sections auxiliaires)
9
préoccupation première en matière de calcul de coûts s’est vue assez rapidement prolongée
par l’ambition de gérer les performances. Après une analyse de l’articulation entre coûts et
gestion de la performance, c’est sur ce volet “ gestion des performances ” que seront
appréhendées les différentes configurations.
10
l’aspect transversal, même s’il n’est pas absent dans cette approche fonctionnelle de l’ABC,
n’est pas un élément qui modifie la logique de calcul ou les modalités d’interprétation des
résultats des calculs.
Par contre, si la transversalité n’est plus introduite au niveau de l’activité mais lors de leur
agrégation au sein de mini chaînes de valeur, son impact sur le calcul de coûts devient
sensible. Au sein d’une mini chaîne de valeur on retrouve toutes les activités, quelle que soit
leur origine fonctionnelle, qui sont nécessaires à la production d’un bouquet d’attribut entrant
dans la satisfaction d’un client. On y trouvera des activités opérationnelles, des activités de
soutien mais également des activités corrigeant les dysfonctionnements. Ce qui guide
l’assemblage n’est plus la loi de comportement des coûts mais la contribution à l’output. Au
sein d’un même processus on rencontre par exemple des activités dont le coût varie avec le
volume de l’output, d’autres dont le coût varie en fonction de l’organisation de la production
(contrôle de qualité) d’autres encore pour lesquelles la source d’évolution des coûts est la
complexité (nombre de composants spécifiques). Cette approche du calcul fait le choix de la
pertinence au détriment de la précision de l’évaluation. Ce qui importe ici est que l’inducteur,
mesure de production du processus, soit également porteur de valeur et permette ainsi un
dialogue fructueux entre le coût et la valeur. La transversalité est au service d’une meilleure
approche de la valeur et non d’une plus grande précision du coût. Cela ne signifie pas qu’une
telle architecture de calcul soit démunie face à une demande de précision dans les calculs.
Bien qu’agrégées au sein des processus, les activités restent disponibles dans le système
d’information et peuvent être mobilisées en cas de besoin. L’expérience semble indiquer que
cette approche est plus facile à mettre en œuvre dans l’industrie que dans les services en ce
qui concerne le calcul économique (même si elle reste toujours valable pour la gestion de la
performance comme nous le montrons dans le point suivant). En effet, la personnalisation des
prestations dans les services rend difficile l’identification de processus stables et standardisés
qui seraient consommés par d’importants segments de clientèle alors que l’organisation
industrielle, qui fait appel à la différentiation retardée, repose sur l’existence de processus
standards dont la combinaison autorise la personnalisation des transactions.
Si les coûts calculés sont éventuellement moins précis en raison des lois différentes de
comportements des coûts des activités qui les composent et qui génèrent des phénomènes de
subventionnement localisés, ils imposent également un apprentissage plus délicat pour leur
bonne utilisation. Dans le cas précédent, le coût d’un objet est ventilé de manière quasi
automatique en trois catégories de coûts en fonction de leurs lois de variation, rappelant la
11
distinction charges fixes, charges variables avec seulement un degré de complexité de plus (le
lot). Par contre, rien de tel n’est visible dans le cadre d’une approche utilisant des inducteurs
issus de mini-chaînes de valeur. Certes les inducteurs peuvent être de type unitaire (heures
machines), de type lot (ordre de fabrication, lot d’expédition), mais également de type produit
(référence de produit fini, de client) ou de type lot complexe (référence de composant
spécifique, point de process). La contrepartie de fiches de coût de revient simple (rarement
plus de 7 ou 8 inducteurs) se situe dans la nécessité d’une compréhension de l’architecture du
système et d’un apprentissage au décodage de l’information portée par les inducteurs.
L’avantage de ce réel changement dans la logique d’élaboration des coûts se constate d’une
part dans un dialogue renouvelé avec l’environnement (sur la base des inducteurs porteurs de
valeur) et d’autre part dans la gestion de la performance qui s’organise sur le même périmètre
que le calcul de coût.
12
la gestion de performance s’inscrit dans deux cas sur trois, quelle que soit la modélisation
initiale, dans la transversalité. L’articulation coût performance est clairement illustrée par la
figure suivante (figure 7)
Activité
Inducteur A1
de coût
Mesure de Activité
performance Inducteur
A2
de coût
Mesure de
performance
P2
Processus
Éléments du Tableau
% de Nombre de Mouvements de bord
fournisseurs contrôles magasin par
en famille
assurance
qualité
Gérer les référenc es de produits finis Réaliser des mis es à jour régulières ds
nomenclatures
Gérer les référenc es approvisionnées Mes urer la performance des fourniss eurs
Gérer l'amélioration des proc édés Développer des partenariats pour mieux gérer
les tests et les transferts de technologie
17
Figure 9 : Exemple de déclinaison d’un FCS dans les processus
On remarquera que sur cet exemple, les processus de soutien (à la production ou généraux)
sont directement impliqués dans la déclinaison des objectifs stratégiques.
3. Transversalité et organisation
Les outils, quels qu’ils soient, n’expriment leur potentiel que dans leur relation à
l’organisation au sein de laquelle ils sont implantés et aux hommes qui la peuplent. Deux
aspects essentiels nous paraissent devoir retenir l’attention : le bouclage du modèle sur
l’organisation formelle et la montée en complexité de l’animation de gestion.
18
A condition de réaliser la collecte des données au niveau des tâches élémentaires, il est
possible d’agréger ensuite ces données pour réaliser des calculs aussi bien sur l’axe
“ activités ” que sur celui des fonctions et services. Pour autant, les données élémentaires
collectées au niveau des tâches sont trop analytiques pour conférer du sens aux points de
contacts ainsi établis entre les deux axes. D’un coté, on peut calculer les coûts des différentes
activités et en tirer du sens, de l’autre coté, on peut procéder au même travail concernant les
fonctions, mais, au bout du compte, il s’avère impossible d’articuler les deux approches dans
un sens commun. La quasi-incapacité à mettre en place une gestion budgétaire des centres de
responsabilités en prenant pour base les activités en constitue une manifestation concrète. En
ce qui concerne la gestion des performances, sauf à tomber dans une logique taylorienne
“ pure et dure ” d’animation au niveau des tâches, il est impossible de boucler la gestion des
activités sur le découpage fonctionnel des responsabilités.
Plus fondamentalement, dès lors que les tâches élémentaires deviennent les briques de base du
modèle, on doit s’interroger sur la nature réelle du système ainsi construit. Peut-on encore le
qualifier de système par activités ? Loin d’être purement académique, la question renvoie aux
enjeux les plus concrets des démarches engagées.
Dans l’entreprise S., la décomposition analytique au niveau “ tâche ” s’est traduite par la
réalisation d’un lexique décrivant les 51 activités par les quelques 535 tâches qui les
composaient. Quatre ans après l’instauration du système, il a été constaté que ce type de
définition “ en extension ” des activités avait totalement occulté leur définition “ en
compréhension ” et contribué ainsi à renforcer la vision taylorienne que les membres de
l’entreprise avaient de l’organisation. Ce phénomène s’est produit alors même que le projet
visait un effet diamétralement opposé (Bertrand, 2002).
De plus, alors que la stabilité prêtée aux activités confère théoriquement une bonne robustesse
aux modèles supportant l’ABC, la décomposition au niveau des tâches détruit totalement cet
avantage présumé. Sauf sclérose de l’organisation, les tâches qui y sont réalisées sont en
perpétuelles modifications. Combinée au nombre important de tâches, cette instabilité rend
tout à fait illusoire l’ambition d’assurer la maintenance du modèle et de son couplage à la
structure fonctionnelle. On reste dubitatif sur le degré de pertinence du lexique de l’entreprise
S qui, quatre ans après son élaboration, n’avait jamais été mis à jour.
A l’instar de ce qui s’est passé dans cette entreprise, les tentatives de bouclage sur la structure
fonctionnelle par retour au niveau des tâches élémentaires s’avèrent peu opérantes pour
alimenter les acteurs en informations pertinentes mais lourdes de conséquences sur la
19
perception du modèle organisationnel par les acteurs. A défaut de bouclage, système par
activités et structure organisationnelle renvoient deux représentations concurrentes de
l’organisation. Dans la grande majorité des cas, l’organisation formelle dispose d’atouts
majeurs pour sortir gagnante de cette confrontation. On observe alors le maintien et le
développement des systèmes de gestion dédiés “ fonctions ” et l’absence d’usage, voire
l’abandon du système par activités. Seule une grande faiblesse de l’organisation formelle par
rapport à la réalité opératoire peut laisser une chance au modèle par activités. Cette situation
se rencontre principalement dans des petites organisations où la structure formelle par
fonctions se montre à la fois peu pertinente et peu opérante. Dans ce type de situation, on peut
observer un réaménagement de l’organisation formelle sur la base des activités ( Barbu,
2004). Les fonctions réaménagées épousent alors les frontières délimitées par les activités. Cet
alignement des fonctions sur les activités fait disparaître leur transfonctionnalité initiale qui
n’apparaît plus que comme une phase transitoire.
3.1.2. Articulation du modèle et de l’organisation formelle au niveau des
activités.
Dès lors que les activités sont définies à l’intérieur des fonctions, elles constituent des
éléments communs à ces fonctions et aux processus du système ABC/M. En s’appuyant sur
ces briques communes, le bouclage ne pose techniquement aucun problème quelque soit le
critère de regroupement des activités. Pour autant, le choix du critère de regroupement pèse
lourdement sur la nature du bouclage réalisé et le sens qui peut lui être conféré. Comme on l’a
mis en lumière précédemment, lorsque les activités restent intrafonctionctionnelles, la
transversalité peut être réalisée en regroupant des activités en provenance de fonctions
différentes ou bien pour faire apparaître de nouvelles fonctions transverses aux centres
organisationnels ou bien pour introduire des processus correspondant à la mise en œuvre
opérationnelle des ressources regroupées par nature dans les fonctions existantes.
Regroupement des activités au sein de nouvelles fonctions
Même lorsque les processus sont de nature fonctionnelle, leur articulation avec les centres
organisationnels à partir des briques communes “ activités ” ne présente pas de difficulté
clairement identifiable. En revanche, c’est la question du sens à conférer à ce couplage qui
s’avère problématique.
Lorsque le regroupement s’effectue au sein du modèle suivant cette logique, il s’agit de réunir
sous une nouvelle composante métier des éléments qui sont apparus de manière disséminée
dans les fonctions traditionnelles pour des raisons de proximité opératoire. Dans cet esprit,
20
comme il a été signalé précédemment, on observe souvent un regroupement sous une étiquette
unique de type “ gestion de la qualité ” d’activités réparties dans différentes fonctions telles
que “ gestion de la qualité fournisseur ”, “ qualité atelier X ” ou “ gestion de la qualité client ”.
Même si, de manière trompeuse, le regroupement est labellisé “ processus ”, il s’agit bien de
l’identification d’une nouvelle fonction constituée du regroupement d’activités partageant une
même nature et correspondant à une souche “ métier ” commune. Paradoxalement, s’il fallait
identifier une logique processus de flux opératoires elle situerait plutôt au niveau des activités
présentes dans les fonctions traditionnelles pré-existentes. Pour autant, malgré cette petite
dose “processuelle ”, les centres organisationnels, tout comme les regroupements d’activités
répondent alors à la même logique fonctionnelle. De ce fait, ils se trouvent en concurrence au
niveau des logiques de gestion des activités et non en complémentarité. Loin de résoudre les
problèmes existentiels concrets des personnes impliquées dans les différentes activités, le
bouclage entre le modèle et la structure organisationnelle y ajoute une dimension
potentiellement conflictuelle.
Regroupement des activités au sein de processus porteurs de valeur
Les fonctions regroupant les ressources, notamment humaines, selon leur nature et les
processus déployant ces ressources pour concrétiser de la valeur auprès de l’environnement se
situent sur des plans différents mais complémentaires. Définir des activités intrafonctionnelles
permet d’articuler ces deux dimensions en bouclant le modèle activités-processus sur la
structure fonctionnelle. Il devient alors possible, par exemple, de mettre en place une gestion
budgétaire par activités en croisant la problématique de mutualisation et de gestion à long
terme des ressources au sein des fonctions avec celle de l’optimisation de la valeur obtenue
par la mise en œuvre opérationnelle de ces ressources au sein de processus. Face au défi posé
par la perte de pertinence des outils de gestion, la voie la plus généralement empruntée
consiste à bâtir des outils de gestion se fondant sur des modèles procédant d’une dimension
nouvelle, comme la vision “ processus ”, en rupture avec la logique de la structure
organisationnelle existante considérée comme désuète. Contrairement à ce type d’approche, le
couplage réalisé ici entre le modèle par activités-processus et la structure fonctionnelle tente
de répondre au défi grâce à une montée en complexité du modèle de gestion articulant une
nouvelle dimension à l’ancienne. Même si cette approche semble mieux en phase avec la
nature des problèmes qui nous sont posés par la complexification du monde, son utilisation ne
va pas sans difficulté. La richesse potentielle que l’on peut en tirer suppose la construction
21
d’un système de gestion et d’animation de la performance en rapport avec cette montée en
complexité.
22
verticale (la fonction) et la dimension horizontale (le processus). De nombreux obstacles sont
à surmonter pour y arriver. Ils sont à la fois d’ordre cognitif et d’ordre organisationnel.
Accepter que sa performance soit mesurée en fonction des intérêts d’un tiers, accepter que sa
performance individuelle soit contrainte par celles de ses pairs, et inversement, accepter que la
ré-allocation des ressources au sein des processus soit la clé de l’amélioration de la
performance collective, sont quelques-uns un des défis cognitifs qui doivent être surmontés
par tous les acteurs.
Sur le plan organisationnel la transversalité pose un autre défi : celui du couple responsabilité-
performance. Qui va exercer la responsabilité transversale ? Comment se situera ce
responsable dans la hiérarchie ? Quelles relations entretiendra-t-il avec les responsables
fonctionnels ? Comment se placera-t-il sur la grille des rémunérations ? Voilà quelques
questions qui faute de réponses ne permettront pas aux organisations de tirer les bénéfices
potentiels de l’introduction de la transversalité dans le modèle qui supporte les outils de
gestion.
Conclusion
Trop souvent, l’ABC/M a été, et reste vendue comme solution quasi universelle permettant
d’atteindre de multiples cibles telles que la pertinence des coûts, la gestion de la performance
et l’introduction d’une plus grande transversalité dans l’organisation. En se restreignant à cette
dernière dimension, on constate que l’ABC/M doit d’abord être posée comme problème avant
de pouvoir être considérée comme solution. Les expériences de terrain sur lesquelles se fonde
cette étude, montrent la très grande hétérogénéité des configurations auxquelles on peut
aboutir à partir des choix effectués sur les paramètres de conception du modèle sous-jacent
aux outils. Cette hétérogénéité est telle que l’on peut se demander s’il est bien légitime
d’employer le singulier lorsque l’on parle d’ABC/M. Il faut souligner que cette question
sémantique est lourde de conséquence en termes d’enjeu d’enseignement et de recherche.
Si l’on choisit d’y répondre affirmativement, la priorité est alors de définir enfin les principes
fondamentaux que doit respecter un système pour être qualifié d’ABC/M. On saurait alors de
quoi on parle en utilisant les acronymes ABC et ABM. Il deviendrait alors possible de sortir
de la confusion ambiante en faisant le tri à l’intérieur des très nombreuses études qui se
fondent sur des systèmes qui ne partagent finalement qu’un étiquetage commun. Sur le plan
de l’enseignement, l’ABC/M prendra place comme chapitre supplémentaire des manuels,
parmi les outils standards présentés essentiellement sous leur dimension calculatoire.
23
On peut, au contraire, prendre acte de cette très grande hétérogénéité. Le risque encouru est
alors d’échanger le flou d’une vision uniforme de l’ABC/M, pour la stérilité qui découlerait
d’un relativisme absolu où chaque cas, chaque outil, serait considéré uniquement dans sa
spécificité. A l’évidence, une telle posture fermerait la porte à toute possibilité de partage
d’expériences.
Pour éviter cet écueil, notre proposition est de chercher, entre l’universel et le particulier
(Savall et Zardet, 1995), à caractériser des configurations intermédiaires. La construction de
ces configurations et de leur combinaison reposerait sur l’identification de paramètres de
conception dont la pertinence serait attestée par l’observation, sur le terrain, de régularités de
comportement (Gosselin, Mévellec, 2003). Bien évidemment, l’observation de régularités doit
nécessairement s’appuyer sur un nombre conséquent d’études de terrains. A cette dimension
quantitative s’ajoute une exigence qualitative puisque la découverte ou l’observation de
régularités n’est possible que si l’on a aménagé en amont les conditions de l’intégration future
des cas étudiés. Un tel projet n’est bien évidemment pas à la portée d’un ou même de
quelques chercheurs isolés mais bien d’un réseau constitué sur la base du projet de recherche.
L’ambition peut sembler déraisonnable, mais il nous semble qu’il n’y a pas plus de déraison
dans ce projet qu’il n’y en a dans la continuité de la situation actuelle qui est implicitement
calée sur l’hypothèse de neutralité de la configuration des outils conduisant à des recherches
qui portent sur le discours sur les outils et non sur les outils eux-mêmes.
Bibliographie
Barbu N. (2004), “ Les besoins d’outils de gestion dans une petite organisation. Une
modélisation à base d’activités et de processus ”, 25ème congrès AFC (Orléans)
Beaujon G.J. and Singhal V.R., (1990), “Understanding the Activity Cost in Activity-Based
Cost System”, Journal of Cost Management for the Manufacturing Industry, Spring
Bertrand T. (2002), “ Traitement du concept de transversalité dans les dispositifs ABC/M :
réflexions tirées d’une recherche intervention ” 23ème congrès AFC (Toulouse)
Berliner C. and Brimson J.A. (1988), “Cost management for today’s advanced
manufacturing”, Harvard Business School Press, p 14, p237
Cokins G.(1993), “The ABC manger’s Primer”, Irwin, Chicago,
Cooper R. (1990), “Cost classification in unit-based and activity-based manufacturing cost
systems”, Journal of Cost management, p7
24
Cooper R. (1988, 1989), “Cost management Concepts and principles”, part I, II, III, IV
Journal of Cost management
Gosselin M. et Mévellec P.(2003), “Cost Systems Cladogram”, 6th manufacturing accounting
research conference, may, university of twente, the Netherlands
Gosselin M. et P.Mévellec (2003), “ Plaidoyer pour la prise en compte des paramètres de
conception dans la recherche sur les innovations en comptabilité de gestion ”,
Comptabilité Contrôle Audit, N° Spécial
Lebas M. et Mévellec P.(1999), “ 979-1999 : 20 ans de chantiers de comptabilité de gestion ”,
Comptabilité, Contrôle Audit, N°1
Johnson H.T.(1992), “Relevance Regained”, The Free press, p139
Johnson H.T. and Kaplan R.S.(1987), “Relevance lost, the rise and fall of management
accounting “ Harvard Business School Press, p238
Laverty J. (1997), “La gestion par les activités, comment optimiser l’investissement ? “,
Revue Française de Comptabilité
Lorino Ph.(1991), “ Le contrôle de gestion stratégique ”, Dunod, p75
Mcnair C.J. and the Cam-I Cost Management Integration Team (2000), “Value Quest, Driving
Profit and Performance by Integrating Strategic Management Processes”, p290
Mévellec P.(2003), “ Les paramètres de conception des systèmes de coûts : étude comparée ”,
Comptabilité Contrôle Audit N°1
Porter M. (1985), “ Competitive Advantage ”, The Free Press N.Y. Edition française :
“L’avantage compétitif” IterEditions, (1986)
Ravignon et al. (1998), “ La méthode ABC/M : piloter efficacement une PME ”, Editions
d’Organisation
Savall H. et Zardet V. (1995), “ Ingénierie stratégique du Roseau ” Economica
Turney P.(1991), “Common Cents, the ABC Performance Breakthrough” Cost technology,
Portland USA, p163
25