Maghreb-Machrek
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SOMMAIRE
Les débuts du Hirak en Algérie
(1re partie)
Sous la direction de Ali BENSAAD et Malika RAHAL
Introduction
Février 2019 : les débuts du Hirak en Algérie
Ali BENSAAD et Malika RAHAL . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique
et acteurs politiques en crise
Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime :
une maturation et un prélude à l’avènement du Hirak
Ali BENSAAD. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ?
Rostane MEHDI. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » :
fin de cycles historiques et perspectives
Nadji SAFIR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
L’armée algérienne au défi de la transformation
Jean-François DAGUZAN. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
Résumés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99
Abstracts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
Bulletin d’abonnement ou de réabonnement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 106
Recommandations aux auteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . c. 2
Maghreb-Machrek, n° 244
Introduction
Février 2019 :
les débuts du Hirak en Algérie
Ali BENSAAD 1 et Malika RAHAL 2
Le vendredi 22 février 2019 avaient lieu, sur l’ensemble du territoire
algérien, des manifestations — des marches — impressionnantes. Pendant
plusieurs mois, tous les vendredis, elles furent suivies par d’autres, avec,
en alternance, des marches étudiantes les mardis. Ce pays qui avait semblé
regarder en spectateur les « printemps arabes » de 2011, marqué qu’il était
par la violence civile de la « Décennie noire » des années 1990, rattrapait
les pays voisins par le caractère collectif, heureux et festif des marches. La
crainte d’un retour de la violence, instrumentalisée ou réelle, avait longtemps
contribué à disqualifier partis politiques et initiatives citoyennes autonomes
et nourri la peur de l’instabilité. Inhibitrice à l’intérieur, cette violence avait
aussi agi comme repoussoir à l’extérieur, dans la région arabe et notamment
dans la proximité maghrébine où elle avait servi comme argument aux
autoritarismes pour mettre fin aux velléités d’ouverture qui avaient été
concédées au Maroc et en Tunisie. Le pays servait d’épouvantail régional
avant que la Syrie ou la Libye ne deviennent les repoussoirs plus puissants
encore. Or, en 2019, le Hirak algérien attirait le regard du monde et venait
réparer les effets de l’opprobre passée. Certaines personnes âgées, inter-
viewées durant les marches, répondaient qu’elles n’avaient jamais manifesté
depuis 1962. D’autres, submergés par l’émotion, disaient simplement : c’est
comme l’Indépendance. 3 L’on a vu ressurgir à Sidi Bel-Abbès, le 1er mars,
une banderole portant le célèbre slogan de 1962 « Un seul héros le peuple ». 4
1. Professeur des Universités, Institut Français de Géopolitique, Université
Paris 8.
2. Chargée de recherche à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS).
3. Vidéo de la chaîne YouTube « Journal el Bilad », liée à la chaîne de télévision
[ البالدal-Bilād], [Link] (consulté
le 15 décembre 2020).
4. Cette réouverture n’est pas sans rappeler la réouverture des futurs passés
de 1830 ou de 1789 dans la France de 1848, Quentin Deluermoz, « “Il n’y a plus
Maghreb-Machrek, n° 244
6 Ali BENSAAD et Malika RAHAL
Nous avons, durant la première année du Hirak sollicité des auteur.e.s pour
évoquer les différents aspects du mouvement populaire, sans se soumettre
à la tyrannie de l’écriture « à chaud » qui accompagne souvent les grands
événements. La publication du dossier a pris plus de temps que nécessaire
avec un parcours éditorial chaotique aggravé par la crise sanitaire. Malgré
le recul accru que nous donne une publication au second anniversaire du
Hirak, se pose toujours, pour nous comme pour les différents contributeurs
et contributrices, la question de savoir ce qu’a été, ou ce qu’est encore, le
Hirak.
Y a-t-il eu à partir de février 2019 un soulèvement ? Sans nul doute. Les
images des foules massives et l’ubiquité du mouvement, confirmée par
la masse des photos et des vidéos des plus petites localités qui arrivaient
sur les réseaux sociaux, lui donnait une dimension tellurique, à défaut de
permettre de chiffrer ces foules de façon convaincante. Ce maillage de la
contestation est souligné par la contribution d’Islam Amine Derradji et
Ratiba Hadj-Moussa. En revenant sur les points de départ du mouvement,
dès avant le 22 février (Kherrata en petite Kabylie, Khenchela dans l’Aurès
et Ouargla dans le Sahara), Ali Bensaad restitue également sa dimension
géographique. Ces foules dans l’espace public étaient d’autant plus remar-
quables dans un pays où les manifestations avaient été interdites de longue
date. Il faut se souvenir de ces premiers moments pour prendre la mesure,
à partir des mois de mai et de juin, d’une certaine décrue.
Si le mot Hirak était apparu dès avant la manifestation du 22 février,
comme en témoignent les hashtags utilisés sur Twitter dans les jours qui
précédaient, le terme faisait aussi référence au Hirak du Rif, dont les
premières contestations avaient commencé en 2016. L’appellation de حراك
[ شعبيmouvement populaire] s’est imposée parmi les participants eux-mêmes,
alors que devenait claire leur résistance à être dirigés, pilotés ou repré-
sentés, leur aspiration à demeurer anonyme, comme le rappelle Louisa
Driss Hamadouche dans une contribution où elle interroge les acteurs de
l’événement.
Y a-t-il eu alors une insurrection, ou une insurrection citoyenne ? De
l’insurrection, le mouvement populaire se distingue. Malgré l’importance de
la mise en scène de soi dans les manifestations, aucune image ne rappelait
les mouvements révolutionnaires passés, notamment la vague des décolo-
nisations, dans leurs dimensions clandestine ou militaire. Au contraire, on
a vu une valorisation de la légalité, une revendication de la constitution
contre le gouvernement et contre le projet d’une nouvelle candidature de
Abdelaziz Bouteflika, et même une valorisation de la propreté et de l’hygiène.
Le mouvement n’était pas à la conquête de la citoyenneté par les armes, à
l’image des révolutionnaires du 1er novembre 1954 mais affirmait plutôt
la citoyenneté. Cette affirmation faisait rupture mais elle était aussi une
aujourd’hui que la langue des rêves qui puisse traduire l’histoire” : les futurs
possibles, craints et espérés de 1848 » dans Pour une histoire des possibles, Paris,
Seuil, 2016, p. 249‑283.
Introduction 7
façon de rassurer ceux qu’inquiétaient le risque de désordre, la violence et
l’instabilité.
Le Hirak était-il une révolution ? Comme le rappelle le politiste Hugh
Roberts, il ne suffit pas de nommer un mouvement de protestation révolution
pour qu’il le devienne. 5 En Algérie, où la Révolution est une réalité vécue
et récente, celle de la Guerre d’Indépendance (1954-1962), certains sont
réticents à employer le mot. De la révolution, le Hirak a bien la dimension
d’effervescence collective dans laquelle les sociétés forgent ou renouvellent
les liens qui les unissent, une effervescence liée à des temps sacrés de leur
histoire. 6 La sacralisation du moment apparaît dans l’expression « الحراك
المبارك » [le Hirak béni], finalement reprise à la fin de l’année 2019, par le
candidat à la présidentielle Abdelmadjid Tebboune. 7 Il est clair que le Hirak
faisait événement, modifiait le déroulement du temps et séparait un avant
d’un après.
La matérialité des liens retissés durant l’effervescence apparaissait dans
la joie qu’il y avait à reprendre la rue et à refaire corps collectif pour réparer
les traumatismes et les failles passées. Dans ce numéro, Islam Amine
Derradji et Ratiba Hadj-Moussa interrogent les héritages sur lesquels se
construisent ces liens, et leur matérialité nouvelle par l’usage d’internet et
de la téléphonie mobile. De même, évoquant les supporters de football,
Akram Belkaïd révèle que derrière la latence apparente qui précédait le
Hirak, il y avait déjà de la mobilisation, de l’organisation et du politique
qui, en 2019, est sorti des stades.
Les liens renforcés ou renoués dans l’effervescence collective se sont
matérialisés avec des cordons humains noués pour séparer la foule des
forces de l’ordre, ou dans des gestes qui puisaient à des répertoires anciens :
les distributions d’eau depuis les balcons pour résister à la chaleur, de
vinaigre pour se protéger des gaz lacrymogènes ou de galettes et de pâtis-
series rappellent par exemple les manifestations de décembre 1960, 8 autres
effervescences qui se sont poursuivies jusqu’aux festivités de l’Indépendance
en 1962. Comme alors, le Hirak des premières semaines avait ses martyrs,
les harraga morts en mer en tentant de quitter le pays, dont Farida Souiah
5. « Calling a protest movement, however impressive, a revolution does not
make it one », Hugh Roberts, Algeria: The Hirak and the Ides of December, https://
[Link]/Details/40266/Algeria-The-Hirak-and-the-Ides-of-December, 8
décembre 2019.
6. Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, le système
totémique en Australie, Paris, Alcan, 1925, p. 314.
7. Notamment dans un entretien à [Link] le 26 novembre 2019 https://
[Link]/news/politics/2019/11/26/%D8%A7%D9%84%D8%AC%D8%
B2%D8%A7%D8%A6%D8%B1-%D8%A7%D9%84%D8%A7%D9%86%D8%AA%
D8%AE%D8%A7%D8%A8%D8%A7%D8%AA-%D8%A7%D9%84%D8%B1%D8-
%A6%D8%A7%D8%B3%D9%8A%D8%A9-%D8%B9%D8%A8%D8%AF-3 (consulté
le 15 février 2021).
8. Mathieu Rigouste, Un seul héros le peuple. La contre-insurrection mise en
échec par les soulèvements algériens de décembre 1960, Paris, Premiers matins de
novembre, 2020, 388 p.
8 Ali BENSAAD et Malika RAHAL
explique qu’ils ont été érigés en figures symboliques d’une Algérie sacrifiée.
On retrouve également dans les pratiques et les slogans les héritages d’un
premier « printemps », intervenu après les émeutes d’octobre 1988. Cette
expérience d’ouverture de la fin des années 1980, avait permis une révision
de la constitution, l’émergence et la légalisation de partis politiques, d’asso-
ciations citoyennes et de titres de presse privés indépendants, faisant lever
des velléités d’affirmations citoyennes autonomes.
Le Hirak s’inscrivait ainsi dans de longues décennies de flux et reflux
citoyens dans la région, qui ont sédimenté diverses expériences d’affirmations
citoyennes et érodé les marges de manœuvre des pouvoirs autoritaires même
si la résilience de ces derniers n’a pu être encore véritablement démentie.
Il s’inscrit également dans un rapport au passé et des usages de l’histoire
sur lesquels revient Amar Mohand-Amer dans sa contribution, en analysant
les nouvelles conditions d’écriture de l’histoire.
Comme un temps révolutionnaire, le Hirak a constitué une ouverture
des possibles permettant à chacun d’envisager des avenirs rêvés, peut-être
antagoniques, sans avoir, dans un premier temps, à se confronter à leurs
contradictions. C’est sur ce point que revient Fatma Oussedik dans un texte
de sociologue et de participante aux marches : elle y restitue, durant les dix
premiers mois du mouvement, les questionnements qu’a provoqué chez elle
l’apparition de slogans successifs et concurrents, ainsi que ses tentatives
pour identifier les réalités sociologiques et politiques qu’ils révélaient. C’est
aussi comme participant et observateur des marches et comme interlocuteur
de marcheurs dans la ville de Bejaïa, que Salim Chena s’interroge, à travers
une ethnographie des manifestations, sur le Hirak comme corps et acteur
politique, sur les résonnances qu’il créait entre le local et le national, les
continuités historiques de ses discours et pratiques et les alternatives qu’il
tentait de faire émerger.
Cette ouverture des possibles est apparue dès les premières marches
avec la référence immédiate à l’Indépendance de 1962 mais aussi avec les
échos du proto-printemps d’octobre 1988. Comme dans d’autres processus
révolutionnaires, lorsque les révolutionnaire français de 1848 rouvraient les
futurs possibles de 1830 ou même de 1789, des possibles anciens semblaient
réémerger. 9 Ici, la référence à l’Indépendance est liée à un récit souvent
convoqué de la déploration de 1962, volontiers considéré comme un mauvais
départ, liée au conflit interne au FLN et à la prise de pouvoir par l’alliance
entre l’armée dirigée par Houari Boumediene et Ahmed Ben Bella, premier
président de l’Algérie indépendante. Quant à l’ouverture consécutive à
octobre 1988, elle semblait avoir échoué dans la violence civile des années
1988. 10 Les slogans des premières semaines qui faisaient du Hirak une
nouvelle naissance, une seconde Indépendance, ou une indépendance du
9. Quentin Deluermoz, « “Il n’y a plus aujourd’hui que la langue des rêves qui
puisse traduire l’histoire” : les futurs possibles, craints et espérés de 1848 », art. cit.
10. Myriam Aït-Aoudia, L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992) :
apprentissages politiques et changement de régime, Paris, Presses de Sciences Po,
2015, 346 p.
Introduction 9
peuple gommaient les déceptions consécutives à ces grands épisodes passés.
L’écho ici n’est pas nécessairement comparaison, et la journaliste Ghania
Mouffok s’agaçait par exemple du slogan « الشعب يريد االستقالل » [le peuple veut
l’Indépendance], qui semblait nier la réalité de l’Indépendance de 1962. 11
Le désir d’éviter la refermeture des possibles du Hirak apparaissait dans
les banderoles et prises de paroles, lorsque les manifestants récusaient toute
comparaison au « printemps arabes » comme pour conjurer la déception
à laquelle ils avaient conduit, quand bien même le soulèvement citoyen du
22 février s’inscrit dans la filiation à ces événements.
La magie du Hirak est d’avoir pu réunir très largement autour d’une
exigence première : que le président Abdelaziz Bouteflika ne se représente
pas pour un cinquième mandat, puis qu’il quitte le pouvoir. Elle faisait
disparaître les aspirations concurrentes ou conflictuelles. À partir de la
démission de Bouteflika, le 2 avril, l’unité était nécessairement plus difficile
à trouver, et si l’on continuait de marcher ensemble, — sans doute en
nombre moins grands, d’autant plus que le Ramadan commençait début
mai —, l’on ne marchait pas nécessairement pour la même chose. À l’été,
l’une des divergences concernait le regard sur le chef d’État-major, Ahmed
Gaïd Salah, figure salvatrice pour les uns, qui avaient confiance dans son
engagement contre la corruption, signe d’une régénération du « système »
pour rester en place aux yeux des autres, qui voyaient en lui une autre
figure du « pouvoir ». La question qui se posait alors, et se pose toujours,
est celle du rôle de l’armée dans la société mais aussi dans l’État auquel
elle est intimement liée depuis l’Indépendance du pays, et la possibilité,
interrogée par Jean-François Daguzan dans sa contribution, de démilitariser
l’État. L’exigence du départ de Bouteflika étaient alors remplacée par un
nouveau slogan, « yetnahaw ga3 » [qu’ils dégagent tous], au moment où les
manifestations, toujours imposantes, devenaient toutefois moins massives.
D’autres événements sont également venus raviver les failles du passé.
Ainsi, le 24 avril, lorsque l’on annonça la mort au Qatar de Abbassi Madani,
ancien membre fondateur du FIS (Front islamique du Salut), se posa la
question que l’on avait préféré ne pas interroger dans les semaines précé-
dentes : où donc, dans le mouvement, étaient les islamistes ? L’un des enjeux
de la réouverture du passé était en effet la possible légalisation de l’ancien
FIS, dissout en 1992. Présenter ses condoléances ou pas, être présent à son
enterrement, le 27 avril, à Belouizdad, ou pas, partageaient les rangs malgré
les efforts pour maintenir l’unité. Certains supportaient mal d’entendre de
nouveau retentir le vieux chant du FIS « عليها نحيا وعليها نموت » [pour (la République
islamique) nous vivons et pour elle nous mourrons] 12 pendant que d’autres
considéraient dommageable que la tendance que représentait cet ancien
FIS ne soit pas représentée légalement.
11. [Link]
12. [Link]
ment/?fbclid=IwAR2-4kKzQl-2wWEQTWE2aaFaaHjde5jx2N0q7nAuz8Ma-
ZKWzwKj-4keMFgY
10 Ali BENSAAD et Malika RAHAL
Soulèvement, ouverture des possibles et effervescence collective apparentent
donc le Hirak à la révolution. Pour autant, il n’est pas certain que le
mouvement populaire ait la dimension de rupture ou de renversement de
l’ordre existant de la révolution. Si dans son intervention sur la question de
la constitution dans le Hirak, Rostane Mehdi identifie une phase de l’année
2019 durant laquelle le régime contesté perdait de sa cohérence et semblait
se déliter au point devenir illisible, Louisa Driss Hamadouche de son côté
voit dans les changements au sein des institutions autant de façons pour
le régime de se réinventer. Pour Nadji Safir, enfin, le système politique
algérien est de toute façon entré dans une fin de cycle par l’épuisement des
deux logiques systémiques de rente qui avaient fondé un pacte social rentier
efficient : l’une politique, d’origine historique et de nature symbolique et
l’autre, énergétique, d’origine extractive et de nature économique. C’est dans
le domaine de cette évaluation de la réalité du bouleversement, modifiée par
l’évolution des événements, que les textes présentés ici sont le plus marqués
par le contexte de leur rédaction, durant la première année du Hirak.
On le voit, ce dossier fait la part belle aux débuts du mouvement populaire.
À l’heure de la publication, des manifestations ont déjà eu lieu à Kherrata
pour célébrer le deuxième anniversaire du Hirak. Plutôt que d’opter pour
une actualisation — nécessairement un peu artificielle — des texte par leurs
auteurs, nous avons préféré assumer le fait que l’événement est encore en
cours et qu’à défaut d’en connaître la fin, il nous fallait encore penser son
surgissement. Ces textes présentés ici sont donc ceux de la première année
du Hirak.
Soulèvement populaire en Algérie :
crise politique et acteurs politiques
en crise
Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE 1
Le soulèvement populaire amorcé le 22 février 2019 revêt plusieurs aspects
peu ordinaires. En plus d’avoir pris, acteurs et observateurs, par surprise, il
se singularise par l’absence de leadership, de représentants ou de porte-pa-
roles. Les rassemblements, le départ des manifestations, leurs itinéraires,
comme les mots d’ordre parviennent aux citoyens à travers les réseaux
sociaux anonymes. Les semaines et les mois défilent, mais le mouvement ne
se structure pas. Certes, sur le terrain, il s’auto-organise, prend ses marques
et crée un habitus. Il suscite des débats, formels 2 ou spontanés à travers
les cercles de discussion formés durant les manifestations. Cependant, il
rejette toutes velléités d’émergence d’une représentativité, confirmant l’idée
selon laquelle le rôle compte plus que l’acteur.
Si le rôle des acteurs sociopolitiques consiste, entre autres, à être à
l’avant-garde des changements qui interviennent dans une société, les mouve-
ments sociaux récents montrent, au contraire, qu’ils sont peu connectés
aux forces sociales structurées traditionnelles. Dans le cas algérien, cette
faible connexion peut être, soit le résultat d’un choix réfléchi sur la base
de l’existence de plusieurs alternatives, soit la conséquence de l’absence de
choix. Dans le premier cas, la crainte de la division, de la récupération-coop-
tation et de la répression justifie le maintien de l’anonymat. Dans le second
cas, le contexte politique précédant le soulèvement impose cet anonymat
comme une contrainte dont la centralité grandit dès lors que les questions
politiques de fond s’imposent : quel contenu donner aux slogans ? Avec
quelles propositions alternatives répondre aux offres successives des gouver-
nants ? Qui peut défendre l’option d’une transition ? Quelle place pour les
1. Professeur à la Faculté des sciences politiques, Alger 3.
2. Des rendez-vous hebdomadaires ont vu le jour depuis le 22 février. Pour Alger
seulement citons les débats du TNA (théâtre national d’Alger) organisés par le CRAC
(Collectif pour le renouveau algérien du Cinéma), celui du jardin de la liberté par
NABNI (réseau de réflexion), des étudiants tous les mardis à la place des martyres,
de RAJ à la grande poste. Des initiatives citoyennes comparables sont nées dans
d’autres régions du pays (Oran, Constantine, Bejaia...).
Maghreb-Machrek, n° 244
12 Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE
partis politiques de l’opposition et la société civile ? Autant de questions
qui peinent à trouver des réponses car les acteurs politiques susceptibles
de les fournir peinent à émerger.
Cet article tentera d’expliquer les raisons de cette difficulté en partant
de l’hypothèse que les acteurs politiques devant gérer la crise politique en
Algérie sont eux-mêmes en crise. Il sera structuré autour de trois axes dans
lesquels les acteurs politiques sont analysés en cercles concentriques :
– Les acteurs du pouvoir politique
– Les acteurs de la périphérie immédiate (allégeance)
– Les acteurs de l’opposition
Le contexte général : Un soulèvement résolument anonyme
Le soulèvement du 22 février traduit l’ampleur de la crise dans laquelle les
acteurs politiques algériens sont plongés à travers trois facteurs principaux :
appels et mots d’ordre anonymes ; anonymat entretenu ; et refus de sortir
de l’anonymat. En effet, les toutes premières actions de protestation qui
se sont produites à Kherrata, Oran, Bordj Bou Arreridj, Tizi Ouzou et
Annaba ont fait suite à l’annonce de la candidature à un cinquième mandat
le 10 février. Des actions circonscrites, apparemment spontanées, mais de
plus en plus nombreuses sont alors notées avec le même mot d’ordre : « non
au 5e mandat ». Dans l’anonymat le plus total, ces actions circonscrites
prennent une dimension inattendue lorsque surgissent des appels à manifester
massivement le 22 février. Un « #non au 5e mandat » est diffusé, partagé de
façon virale jusqu’à ce que même ceux qui ne sont pas dans le monde virtuel
soient informés de l’imminence d’un événement majeur. Tout le monde
a l’information, mais personne ne sait d’où elle vient. Tout le monde sait
ce qu’il doit faire, mais personne ne sait qui donne les instructions. Selon
un rituel rapidement adopté, des rassemblements massifs commencent à
la sortie des mosquées, chaque vendredi, et des milliers de personnes se
dirigent en vague vers un lieu symbolique ou central de la ville.
D’aucun auraient pu penser que cet anonymat de départ laisserait la
place à des figures, des organisations ou des partis politiques. Il n’en est
rien. Il persiste au fur et à mesure que les mois passent et s’épaissit. Dans
un premier temps, les corporations s’organisent et se mobilisent durant les
jours de semaine, à travers des actions menées dans les places publiques
ou sur des lieux hautement significatifs (ministères, parlement, conseil
constitutionnel…). Ainsi les étudiants, les médecins, les avocats, les juges, les
fonctionnaires des collectivités locales ou encore les enseignants animent-ils
le Hirak à travers des slogans homogènes qui tranchent radicalement avec
l’hétérogénéité des secteurs mobilisés. Quel que soit le corps social mobilisé,
les revendications restent inlassablement identiques à ceux du vendredi,
s’adaptant à eux et suivant leur tendance vers l’escalade.
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique et acteurs politiques en crise 13
Cet anonymat repose sur un double refus catégorique d’en sortir : d’une
part, la base refuse toute représentation, d’autre part, les leaders potentiels
refusent d’assumer le rôle de représentants. S’agissant de la base, la même
réponse est donnée : « je n’ai besoin de personne pour me représenter » ;
« je n’autorise personne à parler en mon nom » 3… Au niveau des leaders
potentiels qui jouissent d’une certaine notoriété et popularité, le ton est
tout aussi tranché : « personne ne représente le Hirak » ; « le Hirak se
suffit à lui-même !». 4 Du côté des partis politiques de l’opposition, le
rapport à la représentation est encore plus difficile. Ils font profil bas.
Leurs militants manifestent, anonymes, au milieu de la foule. Leurs leaders
connus du grand public, s’arrangent pour être entourés de leurs militants
ou renoncent à manifester. 5 Ce double rejet de la représentation n’épargne
aucune catégorie socioprofessionnelle, pas même les étudiants. Bien que
ces derniers constituent, jusqu’en été 2019, la catégorie sociale la plus
mobilisée du soulèvement populaire, ils font face aux mêmes contraintes
quant à l’émergence d’une représentation. 6 Ils peinent à constituer des
collectifs et quand ils y parviennent, refusent de parler de représentants
mais d’« encadreurs ». A quelques exceptions près, l’essentiel de leurs actions
consiste à organiser les manifestations du mardi qui sont symboliquement
très importantes 7 mais politiquement peu impactantes dans le long terme.
Ceci étant, les manifestations estudiantines hebdomadaires à travers tout le
pays ont fortement marqué les esprits, suscitant une admiration unanime.
La crise des acteurs au pouvoir
Le système politique algérien n’est pas né avec l’élection d’Abdelaziz
Bouteflika qui en est un produit parmi d’autres. A un premier niveau
d’analyse, le chef de l’Etat a joué son rôle : il a permis aux gouvernants de
traverser les années 90 à moindre couts ; porté à bouts de bras la charte
pour la paix et la réconciliation ; fait le tour du monde des rencontres
internationales pour plaider la cause de l’antiterrorisme ; et réalisé un
3. Constat maintes fois fait durant les débats avec les manifestants du vendredi
et du mardi.
4. Parmi les personnalités considérées comme potentiellement représentatives
citons Mustapha Bouchachi avocat ; Islam Benattiya dentiste ; Karim Tabbou
homme politique ; Foudhil Boumala activiste ; Samir Laarbi militant ; Smail Lalmas
financier…
5. Plusieurs leaders de partis politiques ont été chassés des manifestations hebdo-
madaires, notamment les premières semaines. Il est toutefois difficile de savoir si ce
rejet est réellement spontané, le fait de manifestants hostiles aux partis politiques,
ou une opération commandée destinée à discréditer l’opposition.
6. Constat noté lors de conférences animées par l’auteur dans plusieurs univer-
sités du pays.
7. Pour briser cet élan, le ministère de l’enseignement supérieur a avancé la
date des vacances de printemps de deux semaines, fermés les universités et les
résidences universitaires pour obliger les étudiants à se démobiliser. Durant les
vacances d’été, les citoyens ont compensé par leur participation active le recul du
nombre d’étudiants.
14 Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE
rapprochement avec les principales puissances occidentales. L’Algérie
devient alors un « partenaire » indispensable dans la lutte antiterroriste,
un fournisseur sécurisé d’hydrocarbures et un acteur coopératif dans le
dialogue méditerranéen de l’Alliance atlantique, le 5+5, la Ligue des Etats
arabes... En 2011, il permet au système politique de contourner les révoltes
du printemps arabe, en promettant des réformes politique et une alternance
au pouvoir qui n’auront jamais lieu.
Cependant, sous l’apparence d’un système résilient et homogène, des
lézardes apparaissent et s’aggravent au fil des années et des mandats, fragi-
lisant le système de l’intérieur. Le premier signal d’alerte a accompagné le
second mandat du président Bouteflika, en 2004. Le profil du personnage
était désormais bien connu, faisant naitre au sein des gouvernants de fortes
oppositions à son maintien au pouvoir. Cette opposition s’est alors traduite
par la candidature d’Ali Benflis, 8 souvent qualifié de porte-voix de l’état-
major qui, au sein du système, considérait qu’Abdelaziz Bouteflika était une
menace pour le système politique collégial, contrairement aux services de
renseignements qui ont soutenu sa réélection. 9 La bataille entre partisans
et opposants à ce statu quo s’est achevée sur la mise à la retraite du général
Mohammed Laamari et son remplacement Ahmed Gaid Salah.
Malgré le rééquilibrage des forces et du consensus internes à l’occasion
de la troisième candidature de 2009, les tensions réapparues en 2014. Ce
quatrième mandat provoque l’émergence d’une forte contestation tant au
niveau des partis politiques que de la société civile. D’ailleurs, l’ouverture,
relative compte tenu du contexte, concédée aux partisans du boycott actif
de l’élection, 10 et la réapparition de Ali Benflis en tant que candidat, étaient
des signes significatifs de l’existence de dissensions au sein des gouvernants.
Deux éléments peuvent expliquer la fragilisation grandissante de ce
consensus structurel interne. Le premier est l’émergence, comme jamais
auparavant, de l’argent dans l’équation. La hausse vertigineuse du prix du
baril de pétrole a démultiplié les ressources de l’Etat, poussé la commande
publique, les investissements publics et les importations qui sont autant de
niches de propagation de la corruption. Celle-ci a accompagné l’émergence
d’un patronat dont la plupart des acteurs doit l’ascension à leurs accoin-
tances douteuses avec les cercles décisionnels. Les signes ostentatoires de
richesse accompagnent alors les scandales politico-financiers notamment
dans les marchés publics, le financement des campagnes électorales et la
fuite des capitaux à l’étranger…
8. Après avoir été directeur de campagne d’Ablezziz Bouteflika en 1999, il sera
secrétaire général du FLN, et chef de gouvernement.
9. Chérif Dris, « Quatrième mandat de Bouteflika : le parachèvement de la
sanctuarisation du pouvoir », L’Année du Maghreb, 11 | 2014, p. 215-228.
10. Ce front du boycotte avait pour particularité de regrouper, pour la première
fois, des partis d’obédience idéologique différentes (progressistes, conservateurs et
islamistes). Une fois l’élection passe, il s’est transformé en Coordination nationale
pour les libertés et la transition démocratique.
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique et acteurs politiques en crise 15
Le second élément d’explication de la fragilisation accélérée du consensus
politique interne est la maladie du président. Depuis 2013, Abdelaziz
Bouteflika est désormais l’ombre de lui-même, au point que les rumeurs sur
ses déplacements médicaux et son décès constituent l’essentiel de ce qui le
concerne. Ceci étant, l’affaiblissement physique du chef de l’Etat s’aggrave
dans un contexte qui en a multiplié les effets à savoir :
1) L’équilibre entre les acteurs décisionnels traditionnels est totalement
remis en cause dans la mesure où les services de renseignements sont
minutieusement amenuisés, depuis notamment la crise de Tiguentourine
jusqu’à la mise à la retraite du général Medienne, au profit de l’état-major
et de la présidence ;
2) L’instance présidentielle est entrée dans un processus complexe et
destructeur dans lequel plus son pouvoir s’amplifiait, plus son fonction-
nement devenait obscur, problématique et controversé ;
Pour illustrer ce qui ressemble fort à un consensus interne lézardé, citons
deux événements clés. Le premier est la nomination en 2017 de Abdelmadjid
Tebboune 11 à la tête du gouvernement avec pour mission de remettre en cause
l’ascension vertigineuse de l’oligarchie qui avait marqué de son emprunte les
élections législatives de la même année. 12 Après deux mois d’une campagne
médiatique féroce contre lui, il est limogé, ce qui stoppera net toutes les
mesures visant les oligarques. Le second événement concerne le scandale
des 700 kg de cocaïne, interceptés dans le port d’Oran. Immédiatement,
l’enquête est confiée à la gendarmerie, dépendant de l’armée et non aux
services de police. Les premières investigations révèlent des complicités
dans le monde de la politique, des services de sécurité, de l’immobilier, de
l’importation, de l’administration… Ce scandale inédit a mis en lumière la
déliquescence des services de sécurité.
En bonne santé, Abdelaziz Bouteflika a lézardé le consensus institutionnel
au centre de la stabilité résiliente du système politique algérien, comme une
tumeur dans le corps d’un individu. La détérioration de son état physique
a accéléré le processus comme une évolution métastasique.
La crise des acteurs de la périphérie du pouvoir politique
Le discrédit qui frappe les alliés du pouvoir politique en place se décline
en deux temps, séparés par la démission du président Bouteflika. Durant
la première phase, les partis de l’alliance 13 sont frappés de plein fouet par
11. Abdelmadjid Tebboune remporte dès le premier tour l’élection présidentielle
du 12 décembre 2019.
12. Les élections législatives de 2017 ont deux particularités : l’entrée en force
des hommes d’affaire au parlement et la multiplication des scandales sur le rôle de
l’argent sale dans la confection des listes électorales.
13. L’alliance s’est progressivement transformée en allégeance aussi bien dans
la parole que dans la pratique. Les marques de soutien au président Bouteflika
16 Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE
la contestation populaire. Le FLN (Front de libération nationale), le RND
(Rassemblement national démocratique), le Taj (Rassemblement pour l’espoir
en Algérie) et le MPA (Mouvement populaire algérien) adoptent une posture
défensive, limitant leurs apparitions et raréfiant leurs déclarations. Certains
tentent timidement de déclarer leur soutien au soulèvement, mais n’osent
aucune sortie publique. Rapidement, des tensions internes déchirent le FLN
et le RND et des tentatives de remise en cause de leur leadership respectif
sont menées. Clairement, il s’agit d’appliquer la stratégie du fusible et de
trouver des boucs émissaires permettant de sacrifier des têtes et de sauver
le parti. La contestation contre le cinquième mandat est telle que les partis
de l’alliance présidentielle essaient de trouver des portes de sortie afin de
ne pas sombrer avec le navire.
Le deuxième temps commence après la démission d’Abdelaziz Bouteflika,
intervenue le 2 avril au soir. Si cette date marque la première victoire politique
du soulèvement populaire, elle annonce aussi une nouvelle polarisation. Elle
oppose cette fois-ci ceux qui soutiennent le nouvel homme fort, à savoir le
chef d’état-major, à ceux qui réclament un changement politique profond.
Quelles sont alors les instruments utilisés par ces nouveaux relais ? Depuis
le 2 avril, deux types de moyens sont utilisés, les premiers sont puisés dans
les registres habituels des gouvernants tandis que d’autres sont relativement
nouveaux. Dans le premier registre, le discours de diabolisation des positions
contraires s’est poursuivi avec l’assiduité propre aux périodes de crise. La
cible de cette diabolisation est pêle-mêle ceux qui réclament une transition
démocratique et les partisans de la constituante. Malgré les différences existant
entre les premiers et les seconds (nous y reviendrons), ils sont tous deux
accusés de vouloir, au mieux, prolonger la crise et lancer le pays dans une
aventure périlleuse, au pire, l’effondrement des institutions de l’Etat. Quelle
alternative préconisent-ils alors ? Pour résumer, le chef de l’Etat nommé
en vertu de l’article 107 de la constitution ainsi que le chef d’état-major, à
l’origine de l’application dudit article, sont dans une logique d’un retour
« dans les plus brefs délais » à l’élection présidentielle. Ils ont commencé
par fixer le 4 juillet comme la date de l’élection, pensant en proclamer les
résultats le 5 juillet, date symbolisant l’indépendance de l’Algérie. L’échec
de cette deuxième tentative, 14 après celle du 19 avril, les amène à changer
de méthode sans changer d’objectif. En juillet, ils annoncent la constitution
d’un panel chargé de conduire un dialogue ayant comme sujet les conditions
organiques et juridiques de l’élection présidentielle à savoir : l’instance
indépendante d’organisation de l’élection et la loi électorale.
Cet attachement quasi obsessionnel à l’élection présidentielle rapide est
porté par un discours sécuritaire qui, non seulement n’est pas nouveau, mais
extrêmement affaibli était devenu caricatural et accablant. En effet, des figures de
ces partis n’ont pas hésité à se rendre coupables d’actions aussi irrationnelles que
de rendre hommage à un carde, ou offrir un cadeau à un cadre…
14. Cette élection n’a pas lieu en raison d’un fait inédit dans l’histoire de l’Algérie :
absence de candidats. Seuls deux dossiers ont été remis au Conseil constitutionnel
et ils ont tous deux invalidés.
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique et acteurs politiques en crise 17
se déploie sur trois registres. Le premier met en avant les conséquences
inhérentes à une situation d’enlisement, liée soit à des dérapages possibles
des forces de l’ordre, 15 soit à la radicalisation du mouvement populaire 16. A
ce propos, le discours sécuritaire est consolidé par des mesures sécuritaires
articulées autour du déploiement massif des forces de l’ordre le jour des
manifestations, l’interdiction de l’usage des emblèmes autre que le drapeau
national et la multiplication des arrestations pour délit d’opinion. Les
notions d’atteinte à l’ordre public, à corps constitué, au moral de l’armée et
à l’unité nationale se sont multipliées pour justifier des vagues d’arrestation,
sans précédent sous le règne du président Bouteflika. A titre d’exemple,
jamais l’usage de l’emblème amazigh n’avait posé de problème, d’autant
qu’aucune loi ne l’interdit. Par centaines, les porteurs de cet emblème se
retrouvent pourtant sous mandat de dépôt. De même, jamais une figure
historique de la guerre de libération n’avait été emprisonnée en raison de
ses déclarations. Lakhdar Bouregaa, ancien moudjahid octogénaire très
respecté, est incarcéré, en dépit de la loi algérienne qui ne prévoit le recours
aux détentions préventives qu’en de très rares exceptions. 17
L’argument sécuritaire se déploie aussi sur le registre économique. Le
soulèvement populaire est alors mis en accusation sur deux éléments : la
paralysie des activités économiques et le blocage des réformes économiques.
Ainsi les défenseurs d’une élection présidentielle dénoncent-ils l’impact des
mouvements de grèves, celui des manifestations du vendredi et du mardi,
le ralentissement des investissements en raison de l’incertitude et l’absence
de visibilité, ainsi que la baisse des activités des entreprises dont les patrons
ont été incarcérés. A titre d’exemple, un ralentissement est observé dans
les secteurs de l’agriculture avec une croissance de 2,7%, contre 4,5% entre
le premier trimestre 2019 comparativement à la même période en 2018
ainsi que dans les services non marchands dont la croissance est de 1,7%
contre 2,3%, pour la même période. 18 Le bilan des trois premiers trimestres
enregistre le même type de résultat avec notamment la balance commerciale
de l’Algérie qui a connu un déficit de 5,22 milliards de dollars, contre un
déficit de 3,16 milliards de dollars à la même période en 2018. Les expor-
tations ont atteint près de 27,21 milliards de dollars, contre 31,07 en 2018,
soit une baisse de -12,43%. 19 Ce qui signifie que les exportations ont couvert
83,9% des importations, contre 90,76% l’année précédente.
L’augmentation de ce déficit est liée à la baisse de 6,57% des exporta-
tions (18,96 milliards de dollars contre 20,29 mds de $ le premier semestre
2018), alors que les importations n’ont baissé que de 4,30% (22,14 mds
15. L’exemple de l’usage des gaz lacrymogènes dans un tunnel au centre-ville.
16. Le MAK a fait plusieurs tentatives visant à infiltrer et récupérer le soulèvement
pacifique populaire.
17. Lakhdar Bouregaa a été libéré le 2 janvier 2020 le jour de l’annonce du
premier gouvernement du mandat de Abdelmajid Tebboune.
18. APS, « PIB : l’Algérie enregistre une croissance globale de 1,5% au 1er trimestre
2019 », 29 juillet 2019, [Link]
une-croissance-globale-de-1-5-au-1er-trimestre-2019
19. APS, 24 novembre 2019.
18 Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE
USD, contre 23,14 mds de dollars). 20 A ces résultats macroéconomiques
s’ajoutent la situation de stress extrême dans laquelle se sont retrouvés les
milliers d’employés des entreprises dont les dirigeants ont été placés sous
mandat de dépôt. Des chiffres impossibles à vérifier circulent ; notamment
pendant la campagne électorale durant laquelle le discours alarmiste atteint
son paroxysme. 21
Une crise politique ayant fatalement des incidences économiques,
cette rhétorique est théoriquement défendable, sans toutefois susciter de
consensus. D’un point de vue général d’abord, les manifestations populaires
ont rapidement rassuré les commerçants par leur caractère pacifique. Mieux
encore, les vendredis qui étaient habituellement des jours calmes, avec
rideaux fermés et peu d’activités dans les centres urbains, sont devenus très
animés. Les jours de manifestation ont vu éclore « l’économie du hirak »,
avec non seulement les boutiques ouvertes, mais la multiplication de
vendeurs ambulants, proposants repas rapides, boissons, et une multitude
de produits dérivés (drapeaux, écharpes, pins, teeshirts, bandeaux…). 22 D’un
point de vue chiffré, relevons que le déficit pour les cinq premiers mois de
l’année 2019 est en baisse : 1,87 milliard de dollars, contre 2,60 milliards de
dollars pour la même période en 2018. Les exportations d’hydrocarbures qui
constituent 93,36% du volume global des exportations sont restées stables :
15,61 milliards de dollars en 2019, contre 15,80 milliards de dollars pour la
même période en 2018. 23 Selon l’ONS, l’activité des services marchands a
connu une croissance réelle de l’ordre de 5,6% durant le 1er trimestre 2019,
contre 3,6% à la même période en 2018. 24
Aussi, s’il fallait analyser la dimension économique du soulèvement,
ce serait sur deux aspects : il a ravivé les débats sur l’urgence de réformes
structurelles profondes et a révélé l’ampleur de la corruption. S’agissant
du premier point, les économistes s’accordent à dire depuis longtemps que
la crise financière due au choc pétrolier de 2014 n’a fait que confirmer la
nécessité de réformer le caractère rentier de l’économie algérienne. Or, cette
nécessité est d’abord une décision politique conditionnée et/ou additionnée
à une sortie de crise politique. A titre d’exemple, sachant que l’Etat (gouver-
nants et gouvernés) vit au-dessus de ses moyens depuis deux décennies,
le rééquilibrage des dépenses par rapport aux ressources devra passer par
la révision de la politique des subventions généralisées, le rétablissement
de la confiance pour améliorer le climat des affaires, l’élargissement de
20. APS, 12 août 2019.
21. Samy Agli, le patron du FCE (Forum des chefs d’entreprise) évoque 650 000
nouveaux chômeurs depuis le début de l’année 2019 et 60 % du tissus économique
sinistré. Chaine 3, 18 décembre 2019.
22. Les principaux slogans du soulèvement populaire ont servi d’effigie à de
nouveaux produits populaires.
23. Mohamed Touati, « Malgré la baisse des réserves de changes et des prix bas
du pétrole, l’Algérie ne « brûlera » pas ! », L’Expression, 28 juillet 2019.
24. APS, « PIB : l’Algérie enregistre une croissance globale de 1,5% au 1er trimestre
2019 », 29 juillet 2019, [Link]
une-croissance-globale-de-1-5-au-1er-trimestre-2019
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique et acteurs politiques en crise 19
l’assiette fiscale, l’introduction d’opérateurs privés dans le financement de
certaines infrastructures et équipements publics ainsi qu’une décentralisation
décisionnelle conforme au plan national d’aménagement du territoire… 25
Autant de chantiers qui nécessitent un système de gouvernance légitime
et légal, ce qui implique une sortie de crise. 26 A contrario, les lois adoptées
(la loi sur les hydrocarbures et la loi de finances) votées avant l’élection
présidentielle visaient plutôt augmenter les recettes provenant de l’exté-
rieur en augmentant les facilités vis-à-vis des investissements étrangers.
Le système de gouvernance interne n’est quant à lui pas remis en question
de façon concrète.
Le second aspect d’ordre économique concerne la corruption. Après la
démission du président Bouteflika, le vice-ministre de la défense et chef
d’état-major, s’est octroyé les prérogatives du ministre de la justice, pour se
lancer dans une campagne contre ce qu’il a appelé « el issaba ». 27 En quelques
semaines, des dizaines de très hauts responsables, civils et militaires, se
retrouvent placés sous mandat de dépôt ou sous contrôle judiciaire. 28 D’un
point de vue symbolique, les images de personnalités toutes puissantes
quelques mois plus tôt, emmenées dans des fourgons de police à la prison
d’El Harrach, étaient tellement hallucinantes que d’aucuns exprimaient des
doutes sur la véracité de ces arrestations.
De manière générale, ces vagues d’arrestations ont suscité deux types
de réactions : soutien et méfiance. La première posture se divise entre
les expressions de soutien inconditionnel et absolu et le soutien tempéré.
Ainsi les partis traditionnellement proches des centres décisionnels ont-ils
appuyé et encouragé ces arrestations y compris quand elles concernaient
des membres influents de leur propre formation politique. Une position que
25. Mohamed Cherif Belmihoub, Mourad Goumiri et Mouloud Hedir, Hind
Benmiloud au débat Les Matinales de CARE, 22 juillet 2019.
26. Hicham Rouibah, « Hirak et dynamique économique : Sept mesures d’urgence
pour l’économie algérienne », El Watan, 23 juillet 2019.
27. Expression désignant la bande. Utilisée par le chef d’état-major, ce terme
désigne le clan présidentiel et les réseaux de l’ancien chef des renseignements. Les
manifestants quant à eux incluent le chef d’état-major dans ce qu’ils désignent
comme « issabat », au pluriel.
28. Parmi les détenus citons : Said Bouteflika, frère et conseiller du président
Bouteflika qui faisait office de chef de l’Etat de facto, le général major Mohamed
Medien, dit Tewfik, ancien chef des services des renseignements, Ahmed Ouyahia
et Abdelmalek Sellal, anciens premiers ministres, le général Abdelghani Hamel,
ancien directeur général de la sécurité nationale… Des hommes d’affaires comme
Ali Haddad, (ETRHB et ancien président du FCE), Issaad Rabrab (CEVITAL),
Mahieddine Tahkout (CIMA motors), Oulmi Mourad (Sovac), Hacène Arbaoui (Kia),
Mazouz Ahmed (Groupe Mazouz), Abdelmalek et Abderahman Benhamadi (groupe
Condor). Ould Abbas, ancien ministre et secrétaire général du FLN, Amar Ghoul,
ancien ministre et président de Taj, Youcef Yousfi, ancien ministre, Mahdjoub
Bedda, ancien ministre, Said Barkat, Amama Benyounes.
APS, « Corruption : d’anciens membres du gouvernement et des hommes d’affaires
poursuivis », 31 juillet 2019 [Link]
gouvernement-et-des-hommes-d-affaires-poursuivis-dans-des-affaires-de-corruption
20 Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE
l’on peut expliquer par la volonté de se rapprocher du centre de décision
du moment, à savoir l’état-major, et une stratégie consistant à victimiser le
parti en imputant à ceux qui sont en prison la responsabilité des positions
du parti. En revanche, le soutien réservé aux vagues d’arrestations est dû
aux révélations sur l’ampleur de la corruption, nécessitant des poursuites
urgentes. Pour les partisans de ce soutien réservé, la lutte contre la corruption
est nécessaire, quand bien même elle serait imparfaite pour ralentir le
phénomène et empêcher l’accélération de la fuite des capitaux à l’étranger.
Une autre partie de l’opinion a, quant à elle, lié ces opérations à une
campagne de consolidation matérielle et symbolique du pouvoir réel (le
chef d’état-major), et de neutralisation des autres centres décisionnels.
D’ailleurs, toutes les arrestations ont ciblé des personnalités connues ou
du moins soupçonnées d’avoir une grande proximité soit avec le cercle
présidentiel, soit avec l’ancien chef des renseignements. En revanche, les
hommes d’affaires ou les responsables politiques considérés comme proches
de l’état-major sont restés à l’abri des enquêtes. 29
Le troisième registre du discours sécuritaire justifiant la volonté de revenir
rapidement à l’élection présidentielle est d’ordre externe. Les frontières de
l’Algérie restent vulnérables au moment où les risques régionaux continuent
de croitre. Ainsi le nord du Mali demeure le théâtre d’attentats meurtriers
ce qui montre que le conflit interne n’est pas résolu. A l’est, le général
Haftar continue de menacer implicitement ou explicitement la sécurité de
l’Algérie. A ces éléments présents avant le 22 février, s’ajoutent les références
redondantes sur les soulèvements ayant commencé pacifiquement et qui ont
débouché sur des conflits armés avec interventions étrangères comme fait
aggravant (Syrie, Yémen, Libye). Tous les défenseurs d’un retour rapide à
l’élection présidentielle ne manquent pas une occasion de mettre en avant
la scène régionale, en l’assimilant aux spectres de l’intervention étrangère.
Ce discours sécuritaire est tellement exploité que, parfois, il en vient à
alimenter les arguments de l’opposition qui se retrouve dans une situation
d’allié objectif avec l’état-major et ses partenaires. 30
Crise des acteurs de l’opposition : les discours de(s)
l’opposition(s)
Si le soulèvement populaire peine à trouver des représentants, il inspire
néanmoins plusieurs types de discours. Commençons par les plus radicaux
29. Les signes suggérant que les proches du chef d’état-major n’étaient plus
immunisés sont venus en aout abev les mises sous mandat de dépôt des anciens
ministres Abdelghani Zaalane et Mohammed El Ghazi.
30. Said Saadi, « L’Algérie est déjà dans le sillage du schéma
libyen », 10/07/2019 [Link]
said-sadi-lalgerie-est-deja-dans-le-sillage-du-schema-libyen/
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique et acteurs politiques en crise 21
ceux pour qui « itnahaw gaa » 31 signifie une transition de rupture (forcée), 32
impliquant à l’effondrement du système en place et un changement politique
radical immédiat. 33
Les partisans de cette option fondent leur position sur deux paramètres :
1) Le soulèvement populaire inédit est considéré comme une contestation
révolutionnaire sinon une révolution ;
2) Le système politique algérien n’a plus aucune ressource dans lesquelles
puiser et a atteint les limites de ses capacités de survie.
A ce propos, la tentative d’allers vers le cinquième mandat et l’incapacité
des gouvernants à s’accorder sur le successeur de Bouteflika sont considérés
comme le signe de l’incapacité du système à user des ressources qui lui ont
toujours permis de dépasser les crises. De même que les révélations et les
mises en détention des figures symboliques du pouvoir ont suggéré la dislo-
cation des solidarités internes qui avaient toujours fait la force du système.
La solution est alors de continuer dans l’escalade et la surenchère jusqu’à
son effondrement effectif. En termes d’instruments de lutte, ils prônent la
grève générale, la désobéissance civile et le rejet de toutes les propositions
provenant des tenants du pouvoir en place.
Dans la même perspective d’un changement politique radical et rapide,
émergent les défenseurs d’une refondation totale de l’Etat algérien à travers
un processus constituant englobant généralement une assemblée consti-
tuante. Le rêve caressé par une partie des acteurs phares du mouvement de
libération 34 retrouve un certain souffle porté par une période, vécue elle aussi,
comme une libération. Il s’agit des partis de gauche comme le FFS (Front
des forces socialistes), du PT (parti des travailleurs), du PST (Parti social
des travailleurs). 35 L’assemblée constituante est défendue comme l’unique
moyen de refonder l’Etat algérien sur la base de la légitimité populaire.
31. Expression désormais internationalisée : [Link]
Yetnahaw_Ga%C3%A2_!
32. La transition de rupture est l’un des trois modèles de transition. Elle concerne
un processus de changement politique qui commence avec l’effondrement du système
politique en raison des rapports de forces en faveur des forces du changement
constituées des forces politiques organisées et d’un soulèvement populaire. Mouloud
Boumghar, « Quelle-transition démocratique pour l’Algérie ? », TSA, [Link]
[Link]/quelle-transition-democratique-pour-lalgerie/
Richard Banegas, « Les transitions démocratiques : mobilisations collectives et
fluidité politique », Cultures & Conflits, 12 | hiver 1993, mis en ligne le 14 mars 2006,
consulté le 6 août 2019. [Link]
33. Parmi les partisans de cette vision le MDS (Mouvement démocratique et
social), le PST (Parti social des travailleurs), des organisations de la société civile
comme l’IRD (Initiative de Refondation Démocratique), ou des personnalités
politiques comme Said Saadi, Mohamed Larbi Zitoute et Elyes Rahmani.
34. Il s’agit essentiellement du FFS et de ceux qui se sont opposés au coup d’Etat
de l’armée des frontières contre l’autorité civile du GPRA.
35. Conférence de l’Alternative démocratique, Alger, 26 juin 2019.
22 Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE
Arrivent alors les partisans d’une transition pactée, ceux qui considèrent
que l’effondrement rapide du système politique algérien en place depuis
l’indépendance n’est pas réaliste et peut-être pas souhaitable. Premièrement,
le déclanchement du soulèvement populaire a certes conduit à l’effon-
drement d’une grande partie du régime de Bouteflika, à travers l’annulation
de l’élection du 19 avril, la démission du 2 avril et la chute de nombreux
de ses alliés politiques et économiques. Cependant, cet effondrement n’a
pas entrainé celui du système politique qui a trouvé dans l’article 102 de
la constitution un moyen légal de gagner du temps et de garder le contrôle
relatif de la situation. La nomination de Abdelkader Bensalah, président du
Sénat, à la tête de l’Etat a renforcé l’état-major, devenu le véritable détenteur
du pouvoir. La configuration à la tête de l’Etat apparait alors de la manière
suivante : d’une part, un général-major – ancien moudjahid – exigeant et
obtenant la démission du président Bouteflika, puis ordonnant à la justice
de mener des enquêtes et des arrestations pour lutter contre la corruption;
d’autre part, un chef de l’Etat par intérim, à la santé déclinante, et aux
prérogatives limitées, puis contestées après le 9 juillet, date de la fin légale
de son mandat de 90 jours. La démission du président Bouteflika a donc
permis au système de survivre.
Deuxièmement, l’aspect relatif à l’effondrement non souhaitable du système
concerne les conséquences directes d’une dislocation soudaine et totale d’un
système de gouvernance remontant à l’indépendance. Un système dont la
longue résilience est, entre autres, due à son profond enracinement dans la
pensée, la pratique et l’habitus de la société algérienne. Un enracinement
qui n’a pas que des aspects politiques, mais également économiques et
culturels. En filigrane, les craintes d’un effondrement soudain du système
posent aussi la problématique du sort de l’institution militaire. Celle qui a
toujours constitué un acteur central dans ledit système, peut-elle changer
sa nature profonde, se dépolitiser instantanément ? 36
Partant de cette lecture, les partisans d’une transition pactée défendent
donc l’idée d’une transition démocratique progressive et négociée dans le
cadre d’un processus à construire. Un processus implique que chaque recul
du pouvoir en place et chaque avancée des forces du changement soient
négociés et consolidés. La nécessité de ces négociations part d’un constat :
le soulèvement populaire est suffisamment puissant pour faire pression sur
les gouvernants mais pas assez pour les faire céder. Ce déficit est lié à la
faiblesse des forces politiques structurées, acceptables et légitimes. Ainsi,
les partis politiques préexistants ont tout le mal du monde à développer
une stratégie rassembleuse, tandis que le soulèvement populaire est un
processus n’ayant pas encore suffisamment maturé pour produire les forces
nouvelles capables de canaliser le soulèvement et de le diriger vers une
direction précise afin d’en optimiser l’impact.
36. Frédéric Bobin, « Louisa Dris Aït Hamadouche : Il est illusoire d’envisager
une dépolitisation immédiate de l’armée », Le Monde, 4 avril 2019.
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique et acteurs politiques en crise 23
Conclusion
Le 22 février 2019 est la traduction d’une crise politique profonde et
complexe. Profonde car ses causes réelles sont aussi profondément enracinées
que le système politique mis en place au lendemain de l’indépendance.
Complexe, car elle ne concerne pas seulement les acteurs politiques au
pouvoir, mais également l’opposition et la société civile.
Ainsi l’expression la plus parlante de la crise politique des acteurs
décisionnels est la rupture exprimée de la façon la plus évidente par des
millions de manifestants sur tout le territoire national, réclamant « leur
départ à tous ». Une rupture déclenchée par l’incapacité de ces mêmes
acteurs-décideurs à éviter l’écueil du cinquième mandat, en recourant à la
méthode qu’ils ont toujours appliquée : arbitrage interne pour s’accorder
sur un successeur consensuel à Abdelaziz Bouteflika. La déliquescence des
institutions politiques (gouvernement, parlement, justice), la perméabilité des
institutions de sécurité aux scandales, ainsi que le discrédit total des partis
de l’allégeance ont conduit droit à l’impasse fatidique, à savoir l’annonce
de la candidature du président à un cinquième mandat.
Ce 22 février est aussi l’amplificateur de la crise que connaissent les
acteurs de l’opposition. En amont, ils n’ont pas su constituer un front uni
contre un cinquième mandat moralement scandaleux et politiquement
dangereux. Bien au contraire, ils se sont positionnés de façon individuelle,
proposant des options contradictoires, qui ont eu pour effet d’aggraver la
crise de confiance entre la classe politique et l’opinion publique. En aval,
ils ont dû faire face à des manifestants en colère, rejetant toute la classe
politique, sans nuance. Pendant des semaines, aucun parti politique n’a
affiché de banderoles durant les manifestations et certains leaders ont été
dissuadés de prendre part aux rassemblements. Quant aux initiatives de
sortie de crise, individuelles ou collectives, elles n’ont pas pu/su mobiliser
l’opinion publique.
La crise étant, par définition, un danger mais aussi une opportunité
si elle est bien gérée, ce 22 février peut ouvrir une fenêtre d’opportunités
pour les acteurs politiques de tous les bords. Elle met en évidence les
limites d’une gouvernance autoritaire, rentière et clientéliste, d’une part, et
d’une opposition politicienne, court-termiste et sectaire, d’autre part. Sans
nuances, le soulèvement populaire a mis en danger tous les protagonistes.
Sauront-ils y voir une opportunité ?
Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE est professeure à la Faculté
des sciences politiques et Relations internationales, Alger 3. Membre
du comité de rédaction de plusieurs revues, dont l’Année du Maghreb.
Auteure de nombreux articles scientifiques sur la situation politique
en Algérie et sa politique extérieure.
L’entrée en dissidence dans
les espaces de loyauté du régime :
une maturation et un prélude
à l’avènement du Hirak
Ali BENSAAD 1
Le soulèvement du 22 février est intervenu comme une irruption, brusque
et inattendue. Il fut surprenant. Surprenant par la détermination des
manifestants. Et surprenant pour le pouvoir politique qui s’en est trouvé
tétanisé en même temps que ses dispositifs sécuritaires vite débordés.
Cœur du pouvoir politique et sécuritaire, Alger s’est trouvée en ce 22
février investie et submergée par une contestation massive qui se diffusera
à l’échelle nationale et dont elle deviendra l’épicentre, superposant ainsi
deux centralités spatiales : celle de la contestation et celle du pouvoir,
une conjonction dont l’évitement a fondé toute la stratégie spatiale de ce
dernier qui a transformé Alger en une citadelle corsetée de multiples forces
de sécurité qui durant deux décennies, depuis 2001, ont empêché toute
manifestation de s’y dérouler.
Cependant, avant de se trouver contesté visiblement au cœur de ses
espaces de pouvoir, le régime avait déjà subi, à bas bruit, une érosion dans
ses bases lointaines mais néanmoins vitales. Une érosion qui a progres-
sivement miné, dans ses profondeurs, son édifice autoritaire et altéré ses
réseaux clientélaires notamment et particulièrement dans ces espaces-relais
et points d’appui qu’il s’est construit dans les profondeurs du pays, dans des
régions qui ont été charnières dans la construction territoriale algérienne
et qui le sont aujourd’hui dans le maillage de son contrôle autoritaire de
l’espace et que le régime a surinvesti pour en faire des espaces d’allégeance.
Les fissures qui ont altéré son édifice, ont été autant de cheminements
souterrains et d’affluents par lesquelles la contestation a fini, par effet-
retour, par converger sur Alger.
Le caractère massif et national de la manifestation du 22 février et sa
particulière visibilité dans la capitale Alger a estompé le fait que cette
manifestation a été précédée, dans trois villes de l’intérieur du pays, par
1. Professeur, IFG (Institut Français de Géopolitique), Université Paris 8.
Maghreb-Machrek, n° 244
26 Ali BENSAAD
des manifestations qui, les premières, quelques jours auparavant, avaient
défié le dispositif sécuritaire et l’avaient débordé pour dénoncer la candi-
dature du président Bouteflika à un cinquième mandat et réclamer « la
chute du système ». Ces manifestations se sont déroulées dans des lieux
particulièrement enclavés du pays profond : la ville de Kherrata sur un site
particulièrement escarpé de gorges dans la chaine des Bâbords en petite
Kabylie ; la ville de Khenchela située à près de 1 200 mètres d’altitude au
cœur du massif des Aurès ; la ville de Ouargla dans le bas Sahara. Au-delà
de leur impact local et régional, ces manifestations ont surtout eu un
profond retentissement national. Elles ont joué le rôle de détonateur pour
les manifestations qui vont éclater, quelques jours plus tard, à Alger et, sans
exception, dans toutes les villes algériennes. Certes, l’effet d’exemple a joué
un rôle et l’image de populations brisant le mur de la peur et défiant une
autorité dont la légitimité commençait à être définitivement désavouée par
le fait d’une candidature incongrue, a encouragé et galvanisé une contes-
tation latente en attente d’expression. Le décrochage à Kenchela du portrait
géant de Bouteflika et son piétinement par la foule avait symboliquement
signifié la déchéance de légitimité du pouvoir et, inversement, a légitimé
et libéré le potentiel de contestation.
Au-delà de l’effet d’exemple et d’entrainement, ces manifestations signi-
fiaient d’abord l’épuisement de la stratégie de refoulement spatiale des
tensions et contestations vers les marges, et son retournement par la transfor-
mation de ces marges en espaces d’enracinement durable des contestations
et de points d’appui à l’extension de celles-ci. Mais plus que cela, le cas des
manifestations dans ces trois villes signifiait l’ultime échec des stratégies
spatiales du pouvoir. En effet, il s’agit, dans les trois cas, de villes-relais du
réseau clientélaire entre le centre du pouvoir et le pays profond. Le réseau
clientélaire du pouvoir se structure, fondamentalement, verticalement,
par la constitution de clientèles dans les différents segments sociaux de
la population pour contrôler chacun de ceux-ci. Le croisement horizontal
de ces différentes clientèles aboutit localement à la constitution de masses
critiques en capacité de relayer localement les intérêts et les représentations
du pouvoir. C’est à partir de ces différents points locaux que se tisse la trame
spatiale de contrôle qui émaille le territoire national. Un maillage formé
autour de nœuds spatiaux dont certains sont stratégiques pour le contrôle
territorial ou comme gisements de ressources symboliques ou matérielles
servant à reproduire l’autorité du pouvoir central. Les trois villes, malgré
le paradoxe apparent de leur enclavement, occupent, à plusieurs titres,
une position stratégique dans ce maillage. Aussi, leur entrée en dissidence
signifiait une rupture du réseau de contrôle territorial et sa déstabilisation,
et, en conséquence, la déstabilisation de la tête de réseau, le pouvoir central.
Chacune de ces trois villes constituait un réservoir de clientèle et un point
d’appui pour le pouvoir dans le pays profond. Mais surtout chacune d’elle
constituait un relai avancé du pouvoir dans des régions stratégiques (Kabylie,
Aurès et Sahara), stratégiques comme composantes à la fois essentielles
et particulières dans la formation de l’Etat-nation surgi de la guerre de
libération mais stratégiques également parce que se trouvant au nœud des
rivalités de pouvoir dans la lutte pour la construction de celui-ci et dans
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 27
les représentations autour du récit national qui ont accompagné cette
lutte. Des régions-clés dans la construction étatique nationale où se sont
confrontées des conceptions divergentes de l’espace national et de la lutte
pour son indépendance et qui ont constitué autant de pierres d’achoppement
sur lesquelles a trébuché la construction territoriale algérienne. Elles ont
constitué autant d’écueils pour le nationalisme uniciste radical et unifor-
misant qui a fini par dominer le mouvement national, mais elles ont fini par
être gagnées de haute lutte par celui-ci. Elles sont restées des régions-clés
où se concentrent à la fois forces et fragilités du pouvoir autoritaire postin-
dépendance issu de ce courant du mouvement national. Enfin et surtout,
chacune des trois villes recèle un grand potentiel symbolique en lien avec
la lutte de libération dont elles ont, chacune, illustré emblématiquement
une de ses étapes cruciales. Elles représentent de ce fait une ressource de
légitimation importante pour le pouvoir, le registre de la mémoire de la
guerre de libération restant, pour le pouvoir, le plus important voire l’ultime
et les trois villes occupant dans ce registre une place déterminante.
Aussi, les manifestations qui avaient éclaté dans ces trois villes ne signi-
fiaient pas seulement l’expression de défiances envers le pouvoir. Elles
exprimaient un processus de fissures et d’effondrements dans le centre
même du pouvoir et qui, avant même d’éclater visiblement en son cœur,
s’exprimait préalablement dans ses bases lointaines, à l’image des processus
sismiques où le séisme qui secoue le sol en un épicentre, est précédé de
multiples séismes profonds qui précèdent et annoncent la rupture de faille
en surface.
Ces trois villes concentrent à elles seules une part essentielle des princi-
pales ressources matérielles, symboliques et mémorielles du pouvoir : la
rente pétrolière, la rente mémorielle et la rente politique assise sur l’armée
et particulièrement ses services de sécurité qui, au-delà de leurs actions
répressives, punitives ou préventives, constituent le véritable cœur politique
du pays, encadrant administration et société. À ce titre, ces trois villes ont
été, en retour, surinvesties par les réseaux militaires et politiques du pouvoir
et par la mobilisation d’une partie des retombées de la rente qui, même si
elle permet d’en élargir le cercle, reste concentrée aux mains de la clientèle
dont la fonction d’encadrement politique et social est fidélisée par ce biais.
Des villes sur des lignes de faille de la construction
territoriale algérienne
Si chacune de ces villes croise plusieurs des ressources rentières, Ouargla
est la ville qui les croise toutes et concentre chacune d’elle le plus fortement.
Ouargla, la blessure existentielle nationale et « l’obsession
saharienne »
Il y a bien sûr la ressource pétrolière, Ouargla étant la base arrière du
premier et toujours plus important bassin de production pétrolière à Hassi
28 Ali BENSAAD
Messaoud. Mais ce n’est pas au pétrole que Ouargla doit son caractère
stratégique, même si celui-ci l’a exacerbé, mais à la géopolitique. Elle le
doit paradoxalement à sa situation dans le vaste espace de marginalité
extrême que constitue le Sahara et plus encore au processus mis en œuvre
pour l’y enfermer. Le déclin du commerce transsaharien dans lequel
Ouargla faisait fonction d’importante « oasis-port » 2, avait entrainé une
spectaculaire régression socio-économique et démographique du Sahara,
conduisant celui-ci au repli sur lui-même. La colonisation amplifiera et
prolongera la marginalisation et l’enfermement de cet espace perçu à la fois
comme inutile, opaque et dangereux. Elle le compartimentera en fragments
cloisonnés répartis entre les différents pays sous son occupation, avec pour
objectif d’en faire un immense glacis entre les deux parties de l’immense
empire colonial français, entre autres pour en évacuer la menace nomade.
Il faudra une trentaine d’années à la colonisation pour atteindre les franges
Nord du Sahara avant d’envisager la conquête de ses vastes profondeurs.
Devenue une poche de misère rabougrie dont la fonction de relais vers les
profondeurs sahariennes avait perdu tout intérêt, Ouargla ne fut atteinte
par la colonisation qu’en 1852 et réellement soumise que deux décennies
plus tard. Elle devint alors la tête de pont de la conquête du Sahara.
Mais le recouvrement d’un intérêt stratégique ne signifiait pas pour autant
une sortie de marginalité, au contraire. La ville fut tournée dorénavant vers
le seul espace déclinant du Sahara, uniquement pour en être un verrou et
avec une fonction militaire quasi-exclusive.
Le Sahara algérien dont la conquête ne s’acheva qu’à la fin des années
1920, fut administré comme territoire militaire, distinct de l’Algérie du
Nord et de ses trois départements, sous l’appellation de « territoires du
Sud ». Créés en 1902, ces territoires étaient soumis à un régime juridique
et politique d’exception, qui perdura jusqu’à la veille de la décolonisation, la
fin des années 50. Ouargla fut à la tête du plus vaste et du plus stratégique
de ces territoires. Son territoire recouvrait l’essentiel du Sahara jusqu’aux
frontières libyennes, nigériennes et une partie des frontières maliennes et
incluant Tamanrasset et le stratégique massif du Hoggar. Ouargla devint
poste avancé et commandement militaire français pour l’ensemble du
Sahara algérien. Sa position de verrou entre le Nord de l’Algérie et le vaste
Sahara, ses frontières avec l’essentiel du voisinage saharien de l’Algérie et
ses interactions avec celui-ci, en feront un point nodal de la construction
territoriale algérienne centrée alors sur le confinement du Sahara selon
une logique de limes. Une construction qui servira de pierre d’attente pour
celle de l’Etat-nation algérien lorsque celui-ci, à contrario, s’engagera dans
une intégration et une nationalisation à pas forcés de sa part de Sahara.
Mais avec la même défiance envers un espace et ses populations perçues
comme zone grise irrédentiste, le Sahara n’ayant jamais connu, ni en Algérie
ni ailleurs, une intégration à un quelconque système étatique et ayant
toujours été structuré par un système réticulaire interconnecté ignorant
2. Ali Bensaad, « Ouargla, du vieux port transsaharien à la métropole »,
Encyclopédie berbère, Peters Publishers, Louvain, 2012, p. 5898-5910.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 29
les frontières. Cette méfiance sera plus qu’exacerbée par la tentative de
la puissance coloniale, au moment où s’intensifie la lutte de libération
nationale, de détacher le Sahara du reste de l’Algérie pour ne pas en perdre
sa ressource pétrolière et cela d’autant que cette opération ne se présente
pas seulement comme une amputation du territoire algérien de sa partie
saharienne. Pour se justifier, elle remobilise, à son profit, l’identité saharienne
réticulaire et transnationale du Sahara qu’elle avait auparavant gelée. C’est
ainsi que moins d’un an après la mise en exploitation du gisement pétrolier
de Hassi Messaoud, est créée en 1957 l’OCRS (l’Organisation commune
des régions sahariennes) 3 qui projette de regrouper les différentes parties
sahariennes de l’empire français, auparavant fragmentées et cloisonnées,
pour en faire une entité en soi, interconnectée, autonome et détachée des
pays du pourtour. Un grand Sahara reconstitué en somme. La manœuvre
visait en fait l’Algérie promise à l’indépendance pour la priver du pétrole
de son Sahara. Le risque de l’amputation était amplifié par la volonté du
projet de réactiver la dimension transnationale saharienne perturbatrice du
cadre national et qui, de toute façon, avec ou sans l’impulsion d’un cadre
institutionnel, subvertissait déjà en permanence ce cadre.
L’enlisement du projet d’OCRS dans les sables sahariens en raison d’une
part d’oppositions en France et au Sahel et d’autre part des incohérences
et perturbations qu’il introduisait dans le projet colonial lui-même, ne
découragera pas les autorités coloniales, jusqu’aux moments ultimes de
la colonisation, pour multiplier les tentatives d’instrumentalisation des
spécificités de populations sahariennes pour les inciter à une séparation. À
quelques jours des accords d’Evian qui, le 19 mars scellent définitivement
l’indépendance de l’Algérie, les autorités coloniales imposent, le 27 février
1962, un référendum sur l’autonomie du Sahara qui sera, malgré tout,
rejeté massivement.
Cette tentative représentera une blessure existentielle pour l’Etat-nation
avant même qu’il advienne et qui aurait pu empêcher qu’il advienne. Elle
restera toujours vivace nourrissant une suspicion vis-à-vis d’un Sahara
perçu, en raison de ses dynamiques transnationales persistantes même à
l’état tenu, comme un espace de menaces pour la nationalité du territoire
algérien. Une suspicion également à l’égard de ses populations dont les réseaux
transsahariens qui structurent leurs filiations et leurs activités sont perçus
comme autant de menaces centrifuges. Une suspicion ravivée et aiguisée aux
premiers jours de l’indépendance où les frontières sahariennes algériennes
seront partout contestées, entraînant même un conflit algéro-marocain 4 en
même temps qu’une contestation interne du pouvoir se déclare à partir de
cette région. Elle était d’autant plus dangereuse pour le pouvoir qu’elle avait
à sa tête le chef de la région militaire, originaire lui-même du Sahara, qui
rentre en dissidence en mobilisant les moyens de sa région militaire. Cette
3. Pierre Boilley, « L’organisation commune des régions sahariennes » in
Nomades et commandants. Administration et sociétés nomades dans l’ancienne A.O.F.,
Kharthala, 1993, p. 214-239.
4. Ali Bensaad, op. cit.
30 Ali BENSAAD
contestation sera sévèrement réprimée avec la condamnation à mort et
l’exécution en 1964 du principal responsable, le colonel Mohamed Chaabani,
exécution rare à ce niveau 5.
Ces différents chocs et contrecoups de la construction territoriale de
l’Etat-nation algérien seront aux fondements d’une fixation saharienne
de l’Etat algérien indépendant qui nourrira une politique sécuritaire et
internationale faite de rigidités et de méfiances à l’égard de cet espace. On
peut même parler d’une véritable « obsession saharienne » qui ne cessera
d’habiter et d’orienter les actes des dirigeants algériens.
Khenchela, la « Montagne rebelle », l’axe de radicalité transnationale
et la sécession permanente
Massif montagneux, les Aurès ont le long de l’histoire fait figure d’espace
de rébellion et de sécession par rapport aux pouvoirs centraux. Rebellions
et, complémentairement, groupes communautaires « Makhzen » (tribus
intégrées dans le dispositif sécuritaire et militaire du pouvoir central) ont
ancré une tradition de « métiers des armes 6 dans ce massif qui, par son
versant Sud, est en contact avec la frange Nord du Sahara et la cuvette du
bas Sahara 7 sur laquelle il retombe, laquelle cuvette se prolonge au Sud
tunisien. Cette position et les relations humaines qu’elles induisent donneront
une place spécifique aux Aurès dans la construction territoriale algérienne
et dans celle du mouvement national qui en forge la configuration de l’indé-
pendance. Une place spécifique qui génèrera des tensions potentialisées par
la capacité guerrière et insurrectionnelle de cette « montagne rebelle » et
son rôle primordial dans l’insurrection pour l’indépendance.
Une capacité guerrière qui ne s’est pas démentie, le long de la période
coloniale, par de multiples insurrections malgré leur pendant de répres-
sions terribles.
L’insurrection de Si Sadock en 1856, celle de 1879, celle de 1915-1916
qui exigea l’envoi de 15 000 hommes qui durent poursuivre leur nettoyage
jusqu’en 1921 et l’agitation et la révolte de 1937-38, sont les principaux
jalons indiquant la permanence de révoltes dont beaucoup d’autres ont eu
moins d’intensité et moins de surface. De multiples autres révoltes furent
assimilées à des maquis de « bandits d’honneur », un des mythes aurésiens.
5. Ibid.
6. Fanny Colonna, Le Meunier, les moines et le bandit : Des vies quotidiennes
dans l’Aurès (Algérie) du XXe siècle, récits, Paris, Actes Sud/Sindbad, 2010, 220 p. ;
Jean Morizot, Le Mythe de la montagne rebelle, Paris, L’Harmattan, 1991, 273 p. Se
proposant de le contester, Jean Morizot, au contraire, conforte par un certain nombre
d’incohérence de sa démonstration, le caractère rebelle des Aurès. Lire à ce propos
le compte rendu critique que fait Charles-Robert Ageron de son ouvrage : https://
[Link]/doc/outre_0300-9513_1993_num_80_299_3098_t1_0365_0000_2
7. La dénomination de bas Sahara ne concerne pas sa latitude qui est au contraire
sur la frange Nord du Sahara. Elle indique plutôt une dépression qui en fait une
cuvette dont l’altitude est au-dessous du niveau de la mer.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 31
Cette prédisposition fera des Aurès l’épicentre des fractures qui traversent
le mouvement national quant au recours à la lutte armée. Si les divergences
politiques éclatent et s’expriment à Alger, c’est dans les Aurès que les radicaux
trouvent un terrain privilégié avec une base prête à agir. Ce sera le cas pour
l’O.S. 8 ou lors de la crise de 1953 du parti indépendantiste. Le potentiel
de mobilisation armée est ainsi le plus élevé dans les Aurès où plusieurs
embryons de maquis préexistent au déclenchement de la lutte armée. Ce
qui fera que les Aurès et particulièrement la zone II 9, celle de Khenchela,
seront le principal foyer de l’insurrection du 1er novembre 1954, disposant
alors du plus grand potentiel militaire (350 hommes armés), ce qui en fera
le fer de lance de l’insurrection, au long de la guerre de libération. Cette
disponibilité combattante s’appuyait sur la mobilisation de deux éléments :
une prédisposition politique et militaire favorisée par la tradition d’irréden-
tisme de la région, et la vivacité de structures traditionnelles segmentaires
garantes d’une loyauté et d’une opacité qui en font un angle mort des services
de renseignement. La mobilisation de ces deux facteurs ne pouvait avoir
d’efficience pour le combat nationaliste que dans la mesure où ils étaient
transcendés et sublimés dans un discours et une perspective nationale. Ces
derniers vont s’incarner en un dirigeant d’envergure nationale, Ben Boulaid,
et son fort charisme. Celui-ci se fondait également sur la densité de ses
liens et de sa connaissance intime de la région dont il était issu et qui, en
tant que région contenue dans une marginalité et une pauvreté extrême,
trouvait écho dans la radicalité politique de son discours. Cette disponibilité
était potentialisée par un autre facteur géographique important, l’ouverture
sur le Sud tunisien par la cuvette du bas Sahara. En plus d’être un couloir
important de contrebande et de trafic d’armes nécessaires à l’insurrection,
cette ouverture a permis de nouer des liens forts avec la frange radicale du
nationalisme tunisien incarnée par Salah Benyoucef, rival de Bourguiba et
dont le terroir politique était précisément le Sud tunisien. Se créait ainsi un
axe qui se distinguait à la fois par sa radicalité politique et son caractère
transnational. La mort de Ben Boulaid qui constituait la pierre angulaire
de tout cet édifice d’une part, et d’autre part les tentatives d’intégrer les
Aurès dans une structuration nationale de type verticale et autoritaire,
feront basculer les Aurès et particulièrement la zone II de Khenchela dans
un double mouvement de fragmentation et de dissidence et en feront un
foyer de contestation du Congrès de la Soummam 10, congrès fondateur
8. L’Organisation Spéciale (OS) est fondée le 15 février 1947 comme bras armé
clandestin du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD),
parti de Messali Hadj.
9. La wilaya était une unité territoriale ou région militaire de l’Armée de libération
nationale (ALN) durant la guerre d’Algérie. Le pays en guerre a été découpé par le
FLN en six wilayas, subdivisées au début en « zones ». Les Aurès constituaient la
Wilaya I, Khenchela constituant la zone II de cette wilaya.
10. Le congrès de la Soummam est un congrès clandestin du FLN pendant la
guerre d’Algérie, organisé du 13 août au 20 août 1956 au village d’Ifri en Algérie. Le
congrès réunit les principaux dirigeants de la Révolution et est considéré comme
un congrès fondateur. Il dote notamment le mouvement insurrectionnel d’organes
de délibération et d’organisation le Conseil national de la Révolution algérienne
(CNRA) et le Comité de coordination et d’exécution (CCE).
32 Ali BENSAAD
posant tout à la fois les axes d’une structuration de la révolution et les
bases de l’Etat-nation à advenir. Les Aurès se fragmentent en « plusieurs
baronnies » et « les forces centrifuges qui prennent appui sur le souvenir
des vieilles rivalités tribales 11 » prennent le dessus et plongent la région
dans une sanglante lutte de succession qui aboutit à la mort de plusieurs
dirigeants aurésiens et qui, par ailleurs, fait elle-même écho aux luttes de
pouvoir au sein de la direction du FLN. C’est dans la foulée de ces luttes
que sont éliminés des dirigeants radicaux aurésiens au motif de leurs liens
avec les partisans de Ben Youssef. Ce sera le cas du dirigeant emblématique
de Khenchela, Abbas Laghrour, exécuté sur ordre de la direction du FLN 12.
Ces éliminations répondaient aux exigences de Bourguiba qui a fini par
prendre le dessus sur Ben Youssef, fort du fait que la Tunisie soit devenue
le principal lieu d’accueil et de repli des combattants algériens. Mais pour
les dirigeants du FLN, il s’agit aussi de se prémunir contre l’intrusion d’une
dimension transnationale et ses effets perturbateurs sur leur travail d’uni-
formisation jacobine.
Sans pour autant perdre leurs capacités de feu, les maquis aurésiens
s’installent dans une longue sécession par rapport à la direction du FLN,
résistant à ses différents scénarios de succession 13. Ce n’est que quatre ans
plus tard, en 1960, qu’intervient une réconciliation et unification des maquis
aurésiens et de la Wilaya I sous le commandement d’un autre Khencheli,
Ali Souahi.
Cette sécession marquera l’histoire de la région et de la construction de
l’Etat-nation algérien. Ses contrecoups continueront à ébranler l’édifice
algérien longtemps après l’indépendance. La tentative de coup d’Etat en
1967 qui a également pris la forme d’une grave dissidence au sein de l’armée
et de combats fratricides, fut un de ces contrecoups. Elle était dirigée par
le dernier commandant de la Wilaya des Aurès avant l’indépendance et
mobilisera beaucoup d’anciens officiers de cette wilaya.
Kherrata, un verrou entre monde berbérophone et monde arabophone
Kherrata se trouve à mi-distance de deux grands pôles urbains, Sétif et
Bougie, dont le premier est arabophone et le deuxième berbérophone. Elle
est de ce fait sur la ligne de contact entre ces deux mondes sociolinguistiques.
Elle reproduit, dans la composition interne de sa population, cette réalité
de zone de contact avec une population qui se divise en deux moitiés, l’une
arabophone et l’autre berbérophone. Cette position, à la lisière du monde
11. Mohamed Harbi, Le FLN, mirage et réalité des origines à la prise du pouvoir
(1945-1962), Éditions Jeune Afrique, Paris, 1980, 446 p.
12. Ibid.
13. Mohamed Harbi, « Le Complot Lamouri », in Charles-Robert Ageron (dir.),
La Guerre d’Algérie et les Algérien 1954-1962, Paris, Armand Colin, 1997 ; Dahmane
Nedjar, Le maquis scripturaire : mémoires d’acteurs de la Guerre d’indépendance en
Algérie : la wilaya-I Aurès – Nememcha, Thèse de Doctorat sous la direction de Aïssa
Kadri, Université Paris 8, 2016.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 33
berbérophone de la Kabylie, le pouvoir tentera d’en faire un verrou entre ce
monde et le reste de l’Algérie, un poste avancé face à la contestation kabyle.
De fait, dès les premiers jours de l’indépendance, une contestation éclate
en Kabylie et se transforme en confrontation violente avec la formation
d’un maquis et, à partir de 1980, avec le mouvement dit du « printemps
berbère », la Kabylie entre dans une situation de confrontation ouverte et
quasi-permanente avec l’Etat central algérien 14.
Cette contestation n’est pas réductible à une revendication identitaire.
Elle fait réémerger « la difficulté pour le nationalisme algérien d’articuler
ensemble la notion de nation et celle de citoyenneté 15 ». Une difficulté qui
s’est posée à ce mouvement dès ses débuts et qui constitue aujourd’hui une
des fragilités de la construction de l’Etat-nation algérien et de sa structure
territoriale. « La crise de 1949 » qui secoue le parti indépendantiste PPA-MTLD
fit apparaître que la direction des nationalistes indépendantistes considérait
que l’existence d’un mouvement national uni était incompatible avec le
pluralisme culturel. Elle « inversait les schèmes de l’idéologie coloniale (et)
postulait que l’islam, la langue et la culture arabes étaient le lot de la société
dans toutes ses composantes. Elle dissolvait toute spécificité dans une unité
arabe artificiellement construite et se voulait hégémonique 16 ». Cette vision est
critiquée par la nouvelle génération qui émerge au lendemain des massacres
du 8 mai 1945 dans un contexte où la direction du parti indépendantiste est
contestée pour son réformisme, son hésitation à passer à l’action armée et
ses pratiques antidémocratiques à l’intérieur du parti. Une majorité de cadres
Kabyles se rangent derrière cette contestation. Les débats et les divisions
se cristalliseront notamment autour d’une brochure intitulée « l’Algérie
vivra » (1949) 17 et qui, à contrario de la vision arabiste d’une partie de la
direction évoquée plus haut, formule l’idée d’une « Algérie algérienne 18 ».
Ses auteurs développent une conception laïque du nationalisme, appelant
à dissocier « la conscience nationale et la conscience religieuse ». Sans nier
que la religion a participé à forger le caractère national des Algériens, ils
réfutent la confusion entre nationalisme et religion. Contestant la vision des
14. Camille Lacoste-Dujardin, « Géographie culturelle et géopolitique en Kabylie,
la révolte de la jeunesse kabyle pour une Algérie démocratique », Hérodote, vol. 4,
n° 103, 2001, p. 57-91.
15. Mohamed Harbi, « Nationalisme algérien et identité berbère », Peuples
méditerranéens, 11, 1980, p. 59-68.
16. Ibid.
17. Les auteurs en sont Sadek Hadjeres, Mabrouk Belhocine et Yahia Henine,
trois jeunes militants du PPA-MTLD
18. Ali Guenoun, « L’Algérie vivra ou la redéfinition de la nation algérienne »,
Actes du colloque « L’évènement dans l’histoire récente de l’Algérie », Skikda,
Editions du CRASC, Oran, 2013, p. 9-23 ; Mohamed Harbi, « Nationalisme algérien
et identité berbère », op. cit. ; Sadek Hadjeres, Quand une nation s’éveille (Tome I :
1928-1949), INAS Editions, Alger, 2014, 412 p. ; Yassine Temlali, La genèse de la
Kabylie (1830-1962), Editions La découverte, Paris, 2016, 312 p.
34 Ali BENSAAD
Oulémas 19 ou des islamo-populistes, ils développent une conception de la
nation qui ne suppose ni communauté de race, ni de religion, ni de langue.
Face à ceux qui dans la direction avancent la thèse de l’Algérie État arabe
et devant se fédérer aux autres États de la Ligue arabe, ils contestent l’idée
d’une Algérie exclusivement arabe. Ils défendent au contraire l’idée d’une
nation fondée sur la diversité ethnique, reposant sur la liberté de l’individu et
un humanisme transcendant les frontières raciales, religieuses et nationales.
Autour de ces questions vont se nouer des affrontements violents au sein
du mouvement indépendantiste. La Kabylie occupe une place importante
dans ces débats. Elle tient d’un côté à la scolarisation significative et ancienne
qui a contribué à former en Kabylie une importante élite moderne, et de
l’autre à l’intensité de la migration interne et à l’expérience de l’émigration
ouvrière massive vers la France qui ont favorisé l’implantation d’une culture
politique de type moderne. Ce sont ces raisons qui font que « la Kabylie est
au cœur des problèmes socio-politiques et culturels de l’Algérie 20» et non
à une quelconque « ethnicité ».
Le débat sera étouffé par une violence fratricide 21 qui préfigure celle qui
va déchirer le mouvement national pendant la guerre de libération. « La crise
de 1949 annihile les espoirs de voir un nationalisme radical se développer
indépendamment de la foi religieuse... La saisie rationaliste et laïque du
problème politique s’efface dorénavant au profit de l’approche mystique 22 ».
À la lisière de la Kabylie, Kherrata reste imperméable aux échos de
ces débats. Elle est dominée par deux tendances rivales et farouchement
opposées du mouvement national, celle des indépendantistes populistes qui,
à Kherrata, sont très influencés par le nationalisme arabe et les conceptions
islamo-arabistes et celle des Oulémas qui, sans remettre en cause le ratta-
chement à la France mènent une lutte contre l’acculturation occidentale.
Mais les deux se rejoignent sur une conception de l’identité et de la nation
comme étant immuables et basées sur la langue, la religion et la race.
Ces deux tendances sont confortées par les menaces réelles de la stratégie
coloniale qui tente de jouer sur les particularismes de l’Algérie et qui, à partir
de critères linguistiques, aboutit à distinguer deux « races » : la « race »
arabe et celle kabyle, avec le projet de les diviser. Même si elles échouent
globalement, des tentatives de francisation et de désislamisation sont
effectivement menées en Kabylie alors qu’au Maroc, la promulgation du
« dahir berbère », qui soustrait les tribus berbères à la législation islamique
et fait revenir l’appel des jugements rendus selon leurs coutumes aux juridic-
tions françaises, confirme la volonté coloniale d’utiliser le particularisme
19. Littéralement savants en théologie musulmane, désigne ici le mouvement
politique réformateur fondé par le Cheikh Benbadis.
20. Mohamed Harbi, « Nationalisme algérien et identité berbère », op. cit.
21. Sadek Hadjeres, « Août 1949 : Premier attentat contre l’avenir d’une Algérie
démocratique », 2009 : [Link]
FERHAT_ALI_49_q-oran_2007_01.pdf
22. Mohamed Harbi, « Nationalisme algérien et identité berbère », op. cit.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 35
berbère pour diviser. La peur de forces centrifuges conduit donc beaucoup de
cadres aux conceptions modernes, y compris chez les kabyles, à se méfier du
débat ouvert et à se rallier à l’idée de le fermer y compris par des méthodes
autoritaires. Ce sont ainsi deux Kabyles aux conceptions modernes qui
feront pourtant de Kherrata un verrou aux idées modernes de « l’Algérie
algérienne » : Bachir Boumaza, responsable nationaliste à Kherrata et
Abane Ramdane, responsable du parti indépendantiste pour la région de
Sétif dont dépend Kherrata et par ailleurs concepteur de la plate-forme de
la Soummam qui formule les bases modernes pour l’Etat algérien à venir.
Les ambiguïtés des constructions territoriales et identitaires de
l’État-nation indépendant et leurs compensations autoritaires
Ouargla, l’espace de « la tranquillité » militarisée et quadrillée
Tout en devenant le point d’appui de l’Etat indépendant pour l’intégration
de l’espace saharien dans l’espace national, Ouargla se retrouve investie
également par cette fixation saharienne du pouvoir qui ne se démentira
plus. Cela aboutit à faire de Ouargla un territoire d’exception. Et quand
bien même s’accompagne-t-elle de nombreux avantages, cette exception-
nalité conforte, sous une nouvelle modalité, le statut de marge de Ouargla.
La priorité qui sera donnée à l’intégration de ce territoire dans l’ensemble
national, se manifestera symboliquement par la tenue du premier conseil
des ministres hors la capitale, en 1966, à Ouargla. Concrètement, par
l’adoption d’un plan spécial de développement conséquent et volontariste
alors même que la rente pétrolière était encore insignifiante, la production
de pétrole, encore faible, était aux mains de compagnies étrangères. Mais
en même temps, l’Etat indépendant ne manque pas de reconduire le même
dispositif administratif et sécuritaire colonial. Ouargla sera à la tête d’une
vaste wilaya (équivalent de préfecture) qui recouvrira le même territoire
que celui du « territoire du Sud » de l’époque coloniale. Il en sera de même
de la vaste région militaire IV 23.
Plusieurs maillages se superposent, recouvrant la région pour en assurer
le contrôle et la loyauté. Le premier maillage est militaire et assure un
verrouillage sécuritaire extrême. Il existe bien une administration civile
formelle mais ce sont les militaires qui détiennent, de fait, tous les leviers de
pouvoir. Même la gestion de la ville et de la région, jusque dans les détails,
passe par leur filtre censitaire. Les casernes, nombreuses, jalonnent le
paysage urbain d’une ville devenue, avec 180 000 habitants, la plus grande
ville saharienne algérienne voire de tout le Sahara 24. Cette omniprésence
23. Cependant, deux décennies après l’indépendance, en 1982, la partie recou-
vrant la région de Tamanrasset en sera détachée pour former la sixième région
militaire.
24. Si on excepte Nouakchott et Layounne qui sont, par ailleurs, des villes côtières
atlantiques.
36 Ali BENSAAD
militaire rajoute au sentiment de marginalité chez les habitants. Elle fait de
Ouargla, à échelle réduite et sous une forme plus exacerbée et plus explicite
qu’ailleurs, une reproduction du système de pouvoir algérien.
Le maillage sécuritaire militaire est doublé par la promotion, sous contrôle
des militaires, d’un réseau de notables communautaires cooptés auquel est
conféré le monopole de la fonction d’encadrement et de relais avec la société.
Là aussi, le modèle colonial est reconduit avec l’adoubement et la cooptation
des mêmes hiérarchies et, par utilitarisme sécuritaire, sont reconduites
voire consolidées même celles compromises avec le pouvoir colonial. La
famille Boubakeur en est une des illustrations. Après avoir représenté le
niveau le plus élevé du pouvoir colonial au Sahara 25 cette famille héritera
jusqu’en 2020 de la charge de la Mosquée de Paris 26 dont on sait l’intérêt
stratégique qu’elle représente pour l’Algérie dont il est de notoriété qu’elle en
contrôle les nominations et activités par le biais de ses services de sécurité.
Le cas de la famille Boubakeur est une des illustrations tout à la fois de
l’intégration des notabilités traditionnelles dans le dispositif sécuritaire et
de la ressource sécuritaire que représente la région et ses notabilités dans
et en dehors de la région. Pour les mêmes raisons sécuritaires, les Touaregs,
au travers de leurs hiérarchies et malgré une minorité démographique sans
cesse creusée, monopolisent la représentation des régions frontalières. Les
mozabites, seule altérité religieuse 27 dans une Algérie quasi-exclusivement
sunnite et malékite dans le sunnisme, font l’objet d’une intégration sélective et
confinée. Société civile très structurée, héritière des traditions caravanières,
bénéficiant d’un ancrage territorial séculaire, performante et autonome
économiquement, elle suscite pour toutes ces raisons la méfiance de l’Etat
jacobin bureaucratique. À côté de la cooptation de certaines de ses élites,
elle sera surtout confinée au secteur privé, à un périmètre restreint, dans
un environnement d’économie administrée qui y trouve quelques palliatifs
à ses incohérences bureaucratiques mais qui la contient pour éviter le
développement d’une société civile économique suffisamment puissante
pour échapper à son contrôle.
Un troisième niveau de maillage est constitué par l’encadrement adminis-
tratif et technique. Issu quasi exclusivement du Nord pour assurer services
et encadrement, ses membres sont souvent cooptés par clientélisme, l’affec-
tation au Sud s’accompagnant de privilèges, notamment une promotion
administrative et une multiplication du salaire. Ils serviront à leur tour de
relai d’encadrement clientélaire de la population locale moins instruite.
25. Hamza Boubakeur a été jusqu’en 1962 député de l’Assemble nationale
française, représentant les Oasis, c’est-à-dire le Sahara, et était pressenti pour
présider aux destinées de l’entité séparée de l’Algérie prévue par le référendum du
27 février 1962 organisé par le pouvoir colonial.
26. Dalil Boubakeur, fils de Hamza, a succédé à son père comme recteur de la
mosquée de 1992 à 2020 soit pendant près d’une trentaine d’années.
27. Les Mozabites se rattachent à l’ibadisme, une branche du kharidjisme.
Les kharidjites (littéralement « les sortants ») se sont extraits du conflit originel
entre sunnites et chiites, les renvoyant dos à dos. Rigoristes et égalitaristes, ils
apparaissent comme les protestants de l’Islam.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 37
Celle-ci, intégrée à des fonctions subalternes, est souvent noire et d’ascen-
dance servile, instituant de fait une relation de patronage. Toutes les
administrations locales sont généralement dirigées par des responsables
venus du Nord.
Ouargla sert aussi de base de projection géopolitique transsaharienne
à la fois pour se prémunir préventivement des instabilités régionales et
des influences transnationales et pour retourner celles-ci en éléments de
puissance régionale. L’Algérie est ainsi devenu un acteur incontournable des
médiations des conflits au Sahel. À côté des canaux formels diplomatiques
et sécuritaires, les services algériens mobilisent et instrumentalisent les
échanges informels transsahariens et leurs réseaux, toujours résilients et
importants quoique combattus par les Etats des deux rives du Sahara. Ouargla
se situe historiquement sur l’axe d’échange méridien le plus important du
Sahara central et surtout en bout de chaine de celui-ci. Le développement
du Sahara et sa réurbanisation ont exhumé et revivifié les anciens axes
d’échanges transsahariens et offert ainsi à Ouargla une nouvelle ressource,
celle des échanges informels qui échappent au contrôle de l’Etat et qui
embrassent de larges catégories allant de produits traditionnels (agricoles)
à banals (produits alimentaires, électroniques, etc.) en passant par ceux
illicites (alcools, cigarettes) et criminels (drogue et armes). À défaut de les
combattre, les services algériens vont les capter. Ils vont servir à constituer
un autre vivier de clientèle et d’obligés mais aussi à infiltrer des populations
et des mouvements insurrectionnels Touareg au Niger et au Mali. L’affaire
dite Hadj Bettou du nom d’un grand trafiquant Touareg algéro-nigérien qui
éclate en 1991 révèle à la fois le grand degré d’organisation de ce trafic où
les armes tiennent une bonne place, son importance évaluée à plusieurs
centaines de millions de dollars et l’implication d’éléments des insurrections
Touaregs et des services algériens 28.
Les intrigues liées à cette affaire ont d’ailleurs été un facteur important
parmi un faisceau d’autres qui ont permis une « faisabilité » de l’assassinat
du président Boudiaf. Celui-ci, piégé ou non, en voyant dans les réseaux
de Hadj Bettou de simples réseaux de corruption et en les cassant sans en
référer préalablement aux militaires, a fourni à la partie des militaires déjà
convaincue de son élimination, un argument pour rallier à elle celle qui y
était opposée ou hésitante 29.
Cet épisode illustre l’emprise totale et indiscutable des militaires sur ce
territoire. Celle-ci se traduit par un verrouillage sécuritaire extrême vis-à-vis
également de l’expression de la société locale. Plus qu’ailleurs sur le territoire
28. Lounis Aggoun et Jean Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges
d’Etat, Paris, La Découverte, 2004 ; Ali Bensaad, « Les migrations transsahariennes,
une mondialisation par la marge », in Ali Bensaad « Marges et mondialisation : Les
migrations transsahariennes », Maghreb-Machrek, n° 185, Paris, 2004, p. 13-36 ;
Pierre Devoluy et Mireille Duteuil, La poudrière algérienne, Histoire secrète d’une
république sous influence, Paris, Calmann-Lévy, 1994 ; Djillali Haddjadj, Corruption
et démocratie en Algérie, Paris, La Dispute, 2001.
29. Ibid.
38 Ali BENSAAD
national, toute contestation est réprimée et considérée comme une sécession.
La répression qui s’est abattue en 2004 sur un mouvement de contestation
pacifique, le Mouvement des enfants du Sud pour la justice (MSJ), a été si
violente qu’elle relevait beaucoup plus d’une pratique de la terreur, qui a
par ailleurs longtemps entouré l’histoire de ce mouvement avec beaucoup
de zones d’ombre sur les méthodes violente de sa répression. Fondé en
2004 et regroupant des jeunes de plusieurs villes du Sud, principalement de
Ouargla, ce mouvement a revendiqué pacifiquement une juste répartition
des richesses entre les régions d’Algérie, un programme de développement
pour le Sud, une priorité pour l’embauche des jeunes de la région sur les
emplois locaux et un refus d’une privatisation de la compagnie nationale
de pétroles (Sonatrach). Les membres du mouvement subiront un harcè-
lement de la part des services de sécurité avec des mauvais traitements, des
poursuites judiciaires et des emprisonnements. Le pourquoi de l’escalade de
cette répression au niveau de représailles militaires avec raids et bombar-
dements aériens, reste toujours une énigme. Ces représailles auraient été
justifiées par le passage d’une partie de ce mouvement à la lutte armée. Si
la réalité de ce passage est confirmée par une partie des interlocuteurs et
observateurs, il reste cependant un ensemble d’angles morts qui entourent
les motivations de ce basculement, des amalgames sur l’identité et la réalité
de ceux réellement passés à la lutte armée et surtout les mises en échec
violentes par l’armée de toutes les tentatives de médiation et de dialogue
proposées autant par ceux restés accrochés, malgré tout, à une démarche
pacifique que par ceux passés à l’action armée. L’enclavement, l’éloignement
mais surtout l’omerta imposée par les services de sécurité ont fait que la
presse n’a quasiment pas couvert la question. Quand un journal, El Watan,
quotidien faisant en général écho aux luttes sociales et politiques, tente, huit
ans plus tard, d’enquêter sur la question, l’article très fouillé qu’il produit
sous le titre « L’histoire secrète du Mouvement des enfants du Sud » 30, ne
fait que rajouter au nombre des zones d’ombre.
Cet évènement sera, malgré tout, fondateur dans la vie sociale et politique
saharienne. S’il confirme l’omnipotence de l’armée dans la région, il marque
surtout la première sérieuse fêlure symbolique et pratique du dispositif de
quadrillage militaire de la région. Le Sahara n’est plus « l’espace tranquille ».
Khenchela : le poids social de l’armée et le contrôle de l’espace
par celui de l’intimité sociale
La reprise en main de Khenchela et de la région des Aurès par le pouvoir
se fait en investissant et en récupérant ce qui a fait la spécificité et la
force de ses maquis mais qui a également servi sa dissidence : le potentiel
guerrier, les liens segmentaires et le sentiment anticolonial profondément
ancré dans la région.
30. [Link]
des-enfants-du-sud-28-03-2014
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 39
C’est principalement au travers de l’armée que se fait cette récupération
qui participe également aux enjeux de pouvoir au sein de celle-ci. Elle
aboutit au final, en même temps que l’intégration en masse des maquisards
des Aurès dans l’armée régulière de l’après indépendance, à l’élimination de
la plupart des chefs maquisards emblématiques. Cette opération s’inscrit
dans un processus global de prise de pouvoir par l’armée des frontières aux
dépens des maquis de l’intérieur. La tentative de coup d’Etat de 1967, en
même temps qu’elle est le dernier soubresaut des anciens chefs maquisards
des Aurès, permet, en la déjouant, de liquider le plus grand nombre de ces
chefs et d’assoir définitivement le pouvoir de l’armée des frontières. Ces
évènements auront un effet structurant majeur sur la société khencheli.
Ils en feront d’un côté une société très imbriquée avec l’armée qui y joue
un rôle social central. Mais de l’autre, celle-ci y est dans une situation de
subalternité. Khenchela est un « pays de colonels », pas de généraux. Si
l’armée y est omniprésente, elle n’y a, paradoxalement, pas de présence
physique significative comme à Ouargla, au contraire. Elle s’est plutôt
instillée dans l’intimité sociale de la population. L’intégration dans l’armée
des maquisards, proportionnellement nombreux dans ce maquis, fut massive
en raison notamment des faibles ressources économiques de la région. S’y
sont rajoutés les nombreux réfugiés en Tunisie recrutés par l’armée des
frontières pour grossir ses rangs. Le résultat en est que dans la plupart des
familles, il y a un ou plusieurs membres qui font carrière dans l’armée et
celle-ci est le pourvoyeur économique principal d’une partie importante des
familles et de la société locale. Sans être présente formellement (les militaires
Khenchelis étant en poste partout ailleurs en Algérie), l’armée irrigue donc
la vie sociale à Khenchela à partir des cellules sociales de base que sont les
familles, établissant avec elles un lien organique. L’implantation de trois
usines d’armement a renforcé l’arrimage social de la ville de Khenchela à
l’armée qui se retrouve de ce fait dans la position du principal employeur
de la ville. Ces forts liens avec l’armée, tissés au travers de l’intimité de la
société, ont tout à la fois cultivé dans la population une loyauté sociale
envers le pouvoir et l’armée et donné à celle-ci, un pouvoir de contrôle
sécuritaire et politique mais aussi social.
Le contrôle militaire de la société se prolonge par la réactivation des
segmentarités qui sont reconduites, instrumentalisées et investies du rôle
de représentation civile. Les mêmes segmentarités et mémoires tribales qui
avaient fragmenté les maquis aurésiens, vont être mobilisées, mais cette
fois-ci sous le contrôle serré d’un pouvoir militaire autoritaire et jacobin.
Ainsi, c’est avec l’encouragement et les scénarios préétablis par les services
de renseignement de l’armée que la vie « politique » locale à Khenchela s’est
trouvée durant plusieurs décennies réduite officiellement au monopole et à la
concurrence vive entre les trois grandes tribus de la région : Amamra, Ouled
Yacoub et Nememechas. Tout en offrant une commode façade civile, ces
identités segmentaires représentent un dispositif efficace et économique de
contrôle, la fonction de contrôle étant dévolue à la communauté elle-même,
responsable et comptable de l’allégeance au pouvoir de ses membres. Tout
en étant un dispositif de contrôle, elles sont aussi un moyen d’intégration
des groupes sociaux en canalisant leurs revendications vers des cadres non
40 Ali BENSAAD
politiques, tribaux, dont les dynamiques les poussent à la recherche de la
proximité avec le pouvoir plutôt qu’à sa contestation. La vive concurrence
qui se déroule entre des entrepreneurs politiques mobilisant chacun une
mémoire tribale reconstruite et se revendiquant d’elle, réussit à susciter
une mobilisation dans les compétitions politiques locales qui comble la
désaffection du politique et du pouvoir à l’échelle nationale. Dans les faits
tous les entrepreneurs politiques « tribaux » appartiennent au parti au
pouvoir, le FLN, et sont adoubés par lui. Celui-ci s’est juxtaposé sur toute la
structure segmentaire locale et tout en organisant la compétition entre les
différents segments, veille au dosage de la représentation de chacun d’eux
dans les différentes instances locales. Ainsi la vie politique est totalement
verrouillée et canalisée vers la course à la proximité avec le pouvoir, faisant
de Khenchela dorénavant « l’espace tranquille » du régime.
Alors que Khenchela est une région berbérophone qui a connu le moins
d’altérité et celle où la culture et la langue amazighs ont été le moins altérés
et conservent le plus d’éléments d’authenticité, elle est restée en marge de
la revendication identitaire amazigh. C’est précisément parce qu’elle a été
moins affectée par la modernité, la revendication identitaire étant produit de
celle-ci comme en Kabylie où ce sont l’école et l’émigration qui ont promu
cette revendication. Peu investie par la colonisation, la région des Aurès est
restée conservatrice et traditionnaliste. Aussi, les élites issues de ce moule,
dans leurs parcours de promotion, empruntent celui localement disponible,
à savoir celui de la filière religieuse et l’enseignement arabophone qui lui
est associé et qui, à son stade supérieur, conduit vers l’université islamique
de la Zitouna à Tunis ou El Azhar au Caire. Associés à un fort sentiment
anticolonial, la culture et le parcours de ces élites qui les ont conduites à
une forte identification à la culture et au nationalisme arabe alors à son
apogée, a également développé une méfiance à la fois à l’égard des parti-
cularismes locaux et de l’acculturation occidentale, tous deux susceptibles
de porter atteinte à l’affirmation nationale.
C’est dans ce vivier culturel et politique que le pouvoir a tenté par la
suite de forger les représentations et les « intellectuels » organiques d’un
nationalisme étroit opposé tout à la fois à l’ouverture universaliste et à la
revendication identitaire. Les Aurès fourniront ainsi une partie importante
des militants de cette mouvance que le parti au pouvoir mobilise comme
force de frappe contre les opposants, cela faisant des Aurès, pendant des
décennies, un vivier et un relai de ses représentations dans toute la région
de l’Est algérien.
Kherrata : l’ethnicisation et la territorialisation de la question
citoyenne et identitaire
Les questions de la citoyenneté, de l’autonomie de l’individu, de la diversité
culturelle et de la place de la religion, que la « crise de 1949 » a évacuées
par autoritarisme et que la guerre de libération a mises en sourdine, vont
ressurgir indirectement, aux lendemains de l’indépendance, notamment
au travers de la revendication de pluralisme politique face au verrouillage
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 41
de la vie politique imposé par le système du parti unique. L’autoritarisme
qui préside à la mise en place des institutions de l’Algérie indépendante
a conduit beaucoup d’acteurs de la guerre de libération et de nombreux
maquisards à s’insurger contre ces pratiques autoritaires. Dès le lendemain
des accords d’Evian du 19 mars et avant que l’indépendance ne soit forma-
lisée, l’armée des frontières conteste la légitimité du GPRA (Gouvernement
provisoire de la République algérienne) et commence à déployer ses troupes
à l’intérieur du pays. Des pôles d’opposition s’organisent. C’est autour de la
Wilaya 3 historique, la plus structurée et correspondant à la Kabylie, que
s’organise le pôle le plus influent qui inclut également la Wilaya 4 (l’Algérois
et sa région), la Wilaya 2 (le Constantinois), la Fédération de France et des
personnalités qui ne sont pas Kabyles à l’exemple de Mohamed Boudiaf.
Bien qu’il s’agisse d’une coalition avec des origines diverses, elle va être
perçue et surtout représentée par le camp adverse sous l’angle d’une entité
politique régionaliste kabyle. Cette représentation qui remobilise comme
épouvantail le souvenir de la stratégie coloniale de division sur une base
linguistique, procède à son tour d’une « stratégie identitaire » visant à
politiser l’identité pour la transformer en ethnicité et en faire un instrument
de combat politique. Ainsi, Ben Bella qui sera porté président par l’armée
des frontières qualifiera cette opposition d’un « mouvement de résistance
fondé sur le particularisme kabyle », rajoutant : « ce particularisme n’est
pas niable, mais il n’est rien d’autre, en fin de compte, qu’un héritage du
colonialisme, l’administration française s’étant, de tout temps, efforcée
de jouer les Kabyles contre les Arabes » 31, contredisant Aït Ahmed qui ne
cesse d’affirmer qu’il n’y avait aucune velléité de séparatisme de la part de
la Kabylie ni d’opposition entre « arabe » et « kabyle ». Ben Bella déploie
cette stratégie identitaire également pour tisser des alliances internationales
notamment pour obtenir le soutien de Gamal Abdel Nasser, en déclarant
bruyamment son panarabisme notamment à un meeting en Tunisie où il
s’écrie « Nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes ».
Le conflit politique se retrouve enfermé dans un débat entre particularismes
nourrissant mutuellement leur affirmation exacerbée. Ainsi, pour contrer
les accusations de séparatisme et affirmer l’appartenance nationale de la
Kabylie, le responsable de la Wilaya 3 en revient justement à exalter le
particularisme kabyle : « Nous avons été à la pointe de la révolution (…)
Chez nous ni Castro, ni Mao, ni Nasser, nous n’en voulons pas. Les Kabyles
ne se soumettront jamais à la dictature d’un zaïm » 32
Un rôle important sera joué par un personnage-clé dans l’ethnicisation
de la question identitaire, à l’échelle nationale et internationale : Bachir
Boumaza. Kabyle de Kherrata mais fervent panarabe, il a occupé les plus
hautes fonctions de l’Etat dans des secteurs sensibles : commissaire à
l’information et à la propagande au moment de l’indépendance, il occupera
plusieurs ministères dont celui de l’information, fait partie du Conseil de
la révolution qui dirige l’Algérie après le coup d’Etat de juin 1965, puis
31. Amar Mohand Amer, « Les wilayas dans la crise du FLN de l’été 1962 »,
Insanyat, n° 65-66, Oran, 2014, p. 105-124.
32. Ibid.
42 Ali BENSAAD
après des conflits internes au pouvoir et des mises à l’écart, il termine sa
carrière politique comme président du Sénat. Mais il a aussi une autre
casquette : membre de la direction régionale du parti baath irakien, il
est un ami personnel de Saddam Hussein jusqu’à sa chute. C’est aussi le
personnage-clé de la ville de Kherrata où il est né dans une grande famille
patricienne kabyle. L’arabisme déjà prégnant dans la ville en raison de
l’influence importante des Oulémas et des nationalistes arabistes, sera
potentialisé par le poids de Bachir Boumaza qui fera de la ville son fief et
un verrou contre la contestation identitaire kabyle. Kabyle et d’une double
culture avec un fort penchant francophone et ayant contribué à la mise en
place de la fédération de France du FLN qui était la plus avancée sur les
questions de citoyenneté et d’identité, il sera pourtant un des plus fervents
arabistes et opposant farouche aux « berbéristes ». Son expérience de la
sanglante répression du 8 mai 1945 dont Kherrata fut avec Sétif et Guelma
un épicentre, puis sa proximité personnelle avec le leader Messali Hadj,
très marqué par la lutte, avec d’autres dirigeants arabes, contre le Dahir
berbère dans les années 30, ont cultivé en lui une phobie des tendances
centrifuges jusqu’à suspecter tout particularisme de séparatisme et voir
dans le panarabisme un ciment et un rempart anticolonial.
Son influence sur la ville de Kherrata sera favorisée par les investissements
que permet sa position dans le pouvoir et qui lui donne les moyens de conso-
lider sa clientèle. Ce sera le cas d’implantation d’industries légères comme
l’unique maroquinerie en Algérie et surtout l’encadrement administratif. Dans
une petite ville d’à peine quelques milliers d’habitants 33 à l’indépendance,
l’impact est important. Le fonctionnariat reste un vivier essentiel de consti-
tution et de fidélisation de clientèle et il se consolide dans un sens double.
C’est dans le vivier fidélisé de Kherrata que sont puisés des fonctionnaires
qui servent ailleurs dans la wilaya et notamment dans le chef-lieu, Bejaïa,
où leur nombre est important dans certaines administrations notamment
de l’éducation. Ce qui d’un côté consolide la fidélisation de la ville en lui
rajoutant des ressources et de l’autre permet d’étendre le réseau de loyauté
en dehors de la ville. C’est ainsi que jusqu’à la fin des années 90, le nationa-
liste FLN et l’islamiste FIS dominaient totalement la vie politique locale où
les partis démocratiques et laïques comme le RCD (Rassemblement pour
la Culture et la Démocratie) et le FFS (Front des Forces Socialistes) étaient
totalement absents 34 alors qu’ils étaient très fortement enracinés dans l’envi-
ronnement immédiat de Kherrata. Le raidissement identitaire de l’arabiste
Boumaza finit par se retourner contre lui : alors que tous les sièges de la
Wilaya de Bejaïa ont été gagnés par le FFS au premier tour des élections
législatives de 1991, Kherrata est la seule circonscription où le FIS est en
position d’éligibilité et met en ballotage défavorable… Bachir Boumaza.
33. Près d’une quarantaine d’années après l’indépendance et bien qu’elle marque
un taux de croissance très élevé (5,9 %), la ville n’atteint en 1998 que 13 500 habitants
puis 23 000 en 2008 et 35 000 actuellement.
34. Le FFS était présent par quelques figures symboliques issues de la guerre de
libération mais pas comme militants du parti.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 43
Le renversement de la centralité spatiale des contestations,
la maturation du Hirak dans les marges
Alors que la contestation régresse partout en Algérie, c’est dans le lointain
et marginal Sud qu’elle ressurgit. Trois décennies après les émeutes d’octobre
1988 qui avaient ouvert le champ politique et permis une éclosion d’asso-
ciations, une structuration et une organisation des contestations sociales et
politiques, celles-ci peinent dorénavant à s’exprimer au point que l’Algérie
sera le seul pays du Maghreb et l’un des rares dans tout le monde arabe
qui ne sera pas touché par la vague du « printemps arabe ». Un cocktail de
répression violente, d’achat de la paix sociale et de débauchage des élites
par une rente pétrolière en expansion et un phagocytage des structures
syndicales et politiques oppositionnelles, de l’intérieur, par les services de
sécurité, ont fini par neutraliser toute velléité de contestation structurée.
La mémoire de la violence de la décennie de guerre civile (1992-2002) qui
avait succédé à l’ouverture d’octobre et au foisonnement de contestations
politiques et sociales a été mobilisée pour délégitimer celles-ci ancrant ainsi
la représentation de ces contestations comme génératrices d’instabilité.
De la contestation sociale à la contestation politique
La contestation qui surgit à Ouargla est le produit d’une lente et longue
incubation d’une décennie, celle-là même qui, à partir du début des années
2000, installe le régime algérien dans une position d’hégémonie « tranquille »
incontestée.
La lente maturation de la contestation se fait sur les décombres de la
première expérience traumatique du Mouvement des enfants du Sud pour la
justice (MSJ) qui avait abouti à une confrontation violente et une débauche
de répression. Le mouvement des chômeurs qui en surgit et dont certains
étaient déjà dans le MSJ va se construire sur le dépassement actif de ce
traumatisme et aboutit à produire, face aux pratiques répressives du pouvoir,
deux parades qui sont aussi deux conceptions du militantisme : le pacifisme
et l’horizontalité. Grâce à elles, le mouvement ne permet aucune prise au
régime qui, pour la première fois, n’arrive pas à casser un mouvement, ni
par sa répression ni par sa subversion interne, comme s’était habitué à le
faire le régime où tous les cadres et mouvements de contestation ont fait
l’objet de déstabilisations internes qui ont réussi à les faire imploser de
l’intérieur ou au moins à paralyser leur action et à entacher leur crédibilité.
Le mouvement des chômeurs de Ouargla fera preuve d’une résilience qui
lui fera traverser une décennie jusqu’à être rejoint par le Hirak du 22 février
2019 qui reprendra justement à son actif le principe du pacifisme et celui
de l’horizontalité qui garantiront également son succès.
Quand la contestation se lève au début des années 2000 à Ouargla 35, elle le
fait dans un espace où, du fait de son caractère stratégique, le pouvoir local
35. Naoual Belakhdar, « “L’éveil du sud” ou quand la contestation vient de la
Marge : une analyse du mouvement des chômeurs algériens », Politique africaine,
44 Ali BENSAAD
est un condensé du régime et de ses principaux attributs qui s’y trouvent
exacerbés. Cette contestation va se trouver confrontée à tous ces attributs
qui font la force du régime mais aussi ses contradictions. On va donc voir
y surgir et être posées toutes les thématiques qui seront celles du Hirak :
le monopole politique de l’armée, l’usage et la redistribution de la rente,
la souveraineté sur les ressources nationales, le rapport du national et du
régional, la corruption, la répression et, en miroir, les ségrégations qu’on
retrouve toutes, concentrées dans ce mouvement de contestation qui les
subit toutes : ségrégations sociales, spatiales et identitaires.
Cependant, c’est à partir de sa principale revendication, l’accès à l’emploi,
et en lien avec elle, que seront déployées par le mouvement des chômeurs
ces thématiques qui prennent ainsi chair. Au-travers de leur situation de
chômeurs, ils dénoncent et documentent surtout le népotisme et le clienté-
lisme qui président au recrutement notamment dans le secteur pétrolier, le
plus grand pourvoyeur d’emplois de la région et en même temps des emplois
les plus avantageux et dont l’accès est réservé uniquement à ceux parrainés
par des détenteurs de pouvoir et qui se trouvent être quasi-exclusivement
originaires du Nord, de l’extérieur du Sahara. Le rétrécissement de la rente
et l’aggravation du népotisme font que même les emplois non qualifiés qui
étaient concédés aux locaux leur deviennent inaccessibles et sont préemptés
toujours par les mêmes réseaux clientélistes du pouvoir au bénéfice d’une
clientèle venue du Nord. Leur protestation dépasse celle de leur situation
sociale et aboutit ainsi à la dénonciation de l’autoritarisme et de la corruption
du système de pouvoir générateur d’injustice et de Hogra 36, deux thèmes
centraux de la mobilisation des chômeurs. Ils le seront également pour le
Hirak. Le sentiment d’injustice se trouve encore plus aiguisé qu’ailleurs de
ce que ces chômeurs vivent au-dessus même des nappes de pétrole qui font
toute la richesse de l’Algérie (95 % des exportations en 2019) alors qu’ils
sont exclus de son bénéfice, y compris ceux secondaires liés à son exploi-
tation. L’exclusion sociale est ainsi vécue comme se recoupant avec une
exclusion régionale où le Sahara est réduit à un espace de prédation de ses
ressources sans effet retour sur la région qui reste par ailleurs sous-équipée
par rapport au reste du territoire national. En dénonçant cette ségrégation
régionale, le mouvement de contestation a mis sur la place publique non
seulement la revendication d’un équilibre régional mais la question taboue
de l’Etat-nation algérien, celle de la région et de la régionalisation. L’injustice
spatiale était vécue avec un sentiment si fort que le MSJ, à ses débuts, avait
même revendiqué une « Fédération du Sud ». Cette exclusion sociale et
spatiale était également vécue comme la conséquence d’une stigmatisation
identitaire à l’égard des populations sahariennes et de façon particulière
à l’égard des populations noires composantes essentielles du Sahara et
n° 137, 2015, p. 27-48 ; Ratiba Hadj-Moussa, « Région et génération : le Sud algérien
et les enjeux de la visibilisation du politique », L’Année du Maghreb, n° 21, 2019,
p. 165-179.
36. Terme issu du dialectal algérien qui définit tout à la fois le dédain, l’humi-
liation, l’oppression, l’iniquité ou l’abus de pouvoir dont peuvent faire preuve en
toute impunité des autorités à l’égard de leur population.
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 45
dont une partie est d’ascendance servile. Elle est pointée concrètement
par les habitants qui ne manquent jamais de faire remarquer qu’on ne
retrouve pratiquement pas de responsables sahariens et encore moins
noirs dans les institutions locales. Une situation qui ne se justifie plus par
l’argument traditionnel d’absence de cadres locaux alors même que ceux-ci
sont aujourd’hui nombreux à être au chômage. Cette contestation fondée
sur des revendications socio-économiques a ainsi abouti à casser l’omerta
entourant le racisme et casser le mythe de l’homogénéité socioculturelle
des populations qui est un des tabous les plus intouchables et une des plus
grandes ambiguïtés de la construction identitaire nationale. La question
régionale et identitaire qui renforce le mouvement des chômeurs en ralliant
des catégories larges de la population, se retrouve ainsi désenclavée de la
seule Kabylie où le discours du pouvoir tentait de la contenir pour mieux
la stigmatiser. D’autres convergences se créeront notamment lorsque la
Coordination des chômeurs du Sud, pour éviter d’être enfermée dans une
dimension régionale, décide de se transformer en Coordination nationale
pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) avec des sections actives à
Bejaïa en Kabylie, à Constantine et dans les Aurès. Cette dynamique, parmi
d’autres, explique l’échec du régime, au moment du Hirak, à instrumentaliser
la question identitaire pour diviser comme cela lui avait habituellement
réussi. L’un des slogans les plus populaires a été « Arabes, Kabyles, Chaouias,
nous sommes tous des frères » alors que jusqu’au milieu des années 2000,
les manifestations citoyennes en Kabylie étaient reçues avec beaucoup de
méfiance dans les autres régions.
La fissuration de l’édifice autoritaire
La privatisation à pas forcés de pans entiers de l’économie pétrolière qui
dégrade le marché du travail à Ouargla, va révéler une réalité qui déconstruit
le discours patriotique et sécuritaire : ce sont le plus souvent des généraux
et leurs enfants qui se sont accaparés les activités privatisées, en association
avec des multinationales. Leur recrutement est encore plus clientéliste que
jamais et ils enfreignent en toute impunité code du travail et règles environ-
nementales. La représentation de l’officier n’est plus celle du fonctionnaire
sécuritaire régalien mais celle de l’homme d’affaire prédateur. L’armée
n’est plus seulement ce pouvoir de l’ombre mais un acteur banalisé dans
la course au profit au grand jour. C’est une délégitimation qui autorise les
langues à se délier et à critiquer ouvertement « le pouvoir de la casquette »
et « les nouveaux colons », autre thème auquel le Hirak fera écho avec le
slogan « Etat civil et non militaire » et surtout « Les généraux à la poubelle,
c’est cela l’indépendance ».
Mais le processus de délégitimation du pouvoir, et particulièrement de
l’armée, qui va conforter les contestations à Ouargla, ailleurs en Algérie,
et au final le Hirak, va surtout être accéléré par les luttes entre factions
du pouvoir. Ses deux principaux épisodes auront comme cadre Ouargla et
l’espace saharien. En 2010, le DRS (Département du renseignement et de la
sécurité), en conflit avec la présidence qui a verrouillé totalement le secteur
pétrolier, mène une enquête de six mois qui documente une corruption à
46 Ali BENSAAD
échelle industrielle se chiffrant en milliards de dollars et qui implique le
ministre de l’énergie, le PDG de la Sonatrach (la compagnie étatique des
pétroles), tous deux proches du président, et les deux fils du PDG, à la tête
par ailleurs de sociétés privées qui opèrent à Ouargla. Le deuxième épisode,
contrecoup du premier, est l’arrestation, dans des conditions troubles, et
la condamnation du n° 2 du DRS accusé de dissimulation d’armements
récupérés à la frontière libyenne qui dépend de la région militaire de
Ouargla. Cette arrestation ouvre la voix au limogeage du patron du DRS
puis au démantèlement de ce dernier. Débute une séquence de purges au
sein des commandements de l’armée et de « fuites » organisées par les
différents acteurs militaires rivaux, qui déstabilisent l’armée. Les répliques
s’en font sentir particulièrement à Khenchela où la loyauté au régime,
tissée au travers des liens entre la société et l’armée, s’en trouve ébranlée.
Cette incertitude sera capitalisée en opposition par la candidature d’un
général à la retraite originaire des Aurès et lié aux anciens réseaux du DRS,
Ali Guediri, à l’élection présidentielle qui devait consacrer un cinquième
mandat de Bouteflika. Cette candidature qui se fait sans la nécessaire
caution habituelle du commandement de l’armée et même contre lui, sonne
comme une dissidence et en sème les graines dans la société khenchelie
très perméable aux humeurs militaires.
Cette érosion de loyauté va en rencontrer une autre et la potentialiser :
l’érosion de la loyauté fondée sur la segmentarité. Lorsque, pour les élections
législatives d’avril 2017, des cadres de la direction du parti FLN et la haute
administration, forts de leur ascendance locale, se rendent à Khenchela pour
faire une « tournée des popotes » tribales et solliciter une mobilisation de
leur électorat, ils se font chasser à coups de pierres. Cette réaction signifiait
l’épuisement des loyautés fondées sur la segmentarité et la fin de cycle de
l’instrumentalisation de celle-ci. La canalisation des revendications vers
les cadres tribaux et la concurrence entre ceux-ci pour la captation des
retombées de la rente si elle réussit à détourner un temps du politique, ne
satisfait pas plus les revendications de la population. Les retombées de la
rente ne bénéficient qu’à un cercle étroit d’entrepreneurs politiques s’insti-
tuant « intermédiaires tribaux » alors que la mise en concurrence des cadres
tribaux et son instrumentalisation finit par accumuler les mécontentements.
À Ouargla, les notabilités traditionnelles, pour ne pas avoir soutenu les
revendications des chômeurs et pour avoir même tenté de les « ramener à
la raison » par loyauté au pouvoir, se retrouvent contestées par les jeunes
et une partie importante de la population qui les ignorent désormais. Elles
perdent de leurs fonctions d’intermédiaires avec le pouvoir
Une autre crise dans la région de Ouargla dans la zone mitoyenne de la
vallée du Mzab révèle encore plus gravement la fragilité des constructions
territoriales de l’Etat-nation jacobin algérien. Elle aura un double effet
collatéral érosif, à la fois sur l’appareil répressif et le pouvoir et sur les
structures notabiliaires communautaires cooptées par celui-ci.
Cette crise, depuis longtemps latente, a évolué depuis 2013 en affron-
tements meurtriers intercommunautaires opposant Mozabites ibadites
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 47
et berbérophones d’un côté et de l’autre Arabes sunnites, malékites. Ils se
sont soldés par des dizaines de morts, l’incendie et le pillage de milliers de
commerces et de maisons et la destruction de sites du patrimoine culturel 37.
Cette crise conjugue la question des minorités religieuses, ethniques et
des questions sociales et politiques. Les politiques de sédentarisation des
tribus arabes et la promotion de Ghardaïa au statut de Wilaya entrainant
l’arrivée de nombreux fonctionnaires principalement arabes, ont remis en
cause la prééminence démographique historique mozabite. Les politiques
d’arabisation les stigmatisant et le discours nationaliste arabes du pouvoir,
ont favorisé les attaques contre les Mozabites qui accusent les pouvoirs
publics de passivité si ce n’est d’encouragement contre une minorité qui a
préservé son autonomie et dispose d’une organisation sociale, d’une culture
entrepreneuriale et de ressources économiques représentant le potentiel
d’une possible société civile économique indépendante de l’Etat. Le conflit
est aiguisé également par le différentiel socio-économique entre une société
mozabite très anciennement urbaine et entreprenante qui a capitalisé les
ingrédients d’un niveau de vie largement supérieur à celui de bédouins
récemment sédentarisés.
Cette crise va révéler non seulement les limites des politiques répressives
mais surtout le danger d’un retournement de celles-ci contre le pouvoir
lui-même. En effet, épuisés par près d’une année d’interface avec les
populations du Mzab, les policiers se mettent en grève puis accroissent leur
pression en montant à Alger et, en coordination avec des policiers du Nord,
marchent le 13 octobre 2014 sur le cœur du pouvoir, la présidence, où ils se
confrontent à la garde républicaine 38. Cet épisode met le pouvoir face à ses
propres limites. Elles lui interdisent d’ailleurs de punir le moindre policier.
C’est une des clés principales d’explication de la stratégie du pouvoir face
aux manifestations du 22 février où il sait que malgré le gonflement des
effectifs policiers (passés de 90 000 en 2009 à 209 000 en 2014 !), il ne peut
plus miser sur une confrontation à large échelle et sur une longue durée.
Il opte donc pour l’infiltration et les arrestations ciblées. L’expérience du
débordement du dispositif policier par la détermination des manifestations
avait justement eu lieu à Ouargla où les chômeurs réussissent à organiser
en mars 2013 une impressionnante manifestation que la police n’a pu
empêcher. Avant le 22 février 2019, le « mur de la peur » était tombé, dans
les marges. Il était tombé aussi de l’intérieur.
L’autre effet collatéral de cette crise, c’est l’érosion de l’influence des
réseaux notabiliaires traditionnels qui avaient toujours servi de relai avec le
pouvoir et qui, incapables de faire assurer la sécurité de leur communauté
par le pouvoir qui les a cooptés, perdent de leur influence. Cette perte se
fera aux profits, de façon importante, de la partie la plus opposée de l’échi-
quier politique, le FFS et le RCD, deux partis d’opposition et foncièrement
37. [Link]
algeria-s-south-trouble-s-bellwether
38. [Link]
des-unites-republicaines-de-securite-25-11-2014
48 Ali BENSAAD
laïcs qui gagnent d’importants sièges à la députation et aux municipales,
faisant émerger des figures importantes de la mouvance démocratique
laïque d’origine mozabite qui auront une dimension nationale telles que
Kamel Eddine Fekhar, député FFS de Ghardaïa, Souf Ghalem Kacem,
adjoint au maire FFS de Ghardaïa ou Nacereddine Hadjadj, maire RCD
de Berriane, autre ville importante du Mzab. Cette implantation constitue
un bouleversement politique radical au Sahara, chasse gardée du pouvoir
qui réprimera particulièrement ces figures. Kamel Eddine Fekhar mourra
en prison au plus fort du Hirak en mai 2019.
Les chemins de contournement vers la citoyenneté
L’épuisement des loyautés fondées sur les segmentarités s’est également
manifesté par leur subversion et leur retournement contre le pouvoir. C’est
le cas du mouvement des « Archs », signifiant littéralement tribus, qui s’est
déployé de 2001 à 2006 en Kabylie. Il a surgi des décombres des structures
politiques d’encadrement de la contestation kabyle qui avaient implosé sous
les coups de la répression associée à l’instrumentation des divisions entre
acteurs politiques et la stratégie du pourrissement et de la stigmatisation
de la région. Pour réactiver la contestation et surmonter la « désaffection »
du politique, les acteurs de la contestation vont se positionner sur le terrain
des solidarités primordiales et investir et se réapproprier le cadre formel
des assemblées villageoises ou tribales, reconstituant de fait un maillage
tribal. Mais celui-ci va être animé non pas par les traditionnelles assemblées
d’ainés mais par des jeunes éduqués, cadres moyens de culture moderne et
appartenant le plus souvent à des minorités politiques de culture marxiste,
avec des revendications centrées sur l’Etat de droit et la justice sociale.
L’intérêt de cette expérience de subversion des structures segmentaires
n’est pas seulement d’avoir permis de réactiver pendant six autres années la
contestation en Kabylie. Il est aussi d’avoir séduit des jeunes dans d’autres
régions par cette tentative de remobiliser la tradition dans le combat pour
la citoyenneté. Ces structures vont être des passerelles de la contestation
dans les espaces de marges. Pour revenir au Sahara et à Ouargla, c’est
pour mettre sur pied une structure « Archs » que se réunissent dans la ville
d’El Bayadh en 2001 des jeunes de tout le Sahara. Ce sont ces jeunes qui
donneront ensuite naissance au Mouvement des enfants du Sud pour la
Justice (MSJ), d’où surgira plus tard la coordination des chômeurs du Sud
qui devient une force politique et sociale majeure à Ouargla. L’implantation
des Archs gagne Kherrata qui connait une infusion progressive par les
luttes de la Kabylie. Une infusion favorisée par une double ouverture,
celle du désenclavement des villages kabyles environnants qui accèdent
plus facilement à Kherrata et celle des jeunes de Kherrata qui vont vivre
souvent à Alger ou dans les capitales régionales des deux Kabylie, Bejaïa et
Tizi Ouzou, où ils se frottent aux luttes contestatrices. À partir de 2001, la
contestation s’enracine dans la ville en même temps qu’elle s’inscrit dans
le réseau des Archs. C’est l’implantation de ces structures dans les Aurès
qui contribue à sortir la question identitaire Chaouia de la clandestinité
et du filon musical et culturel dans lequel elle était confinée, pour en faire
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime 49
une revendication politique exprimée au grand jour avec la formation de
plusieurs pôles de contestation dont Tazeguart, une banlieue de Khenchela,
Mchounech et Tkout. Cette dernière cité où le mouvement des Archs est
puissant, connaitra en 2004 « le printemps noir Chaouia » (en référence
« au printemps noir berbère » de 2001) avec l’encerclement pendant un
mois de la localité par la gendarmerie, la soumission de la population aux
sévices et tortures et l’emprisonnement d’une trentaine d’habitants pour
la plupart des animateurs des Archs. La contestation et la revendication
identitaire conquièrent ainsi un autre espace, les Aurès, et avec Tkout un
lieu emblématique de résistance, lieu de maquis de « bandits d’honneur »
et de maquis de communistes en rupture de parti qui avaient préfiguré, une
décennie en avance, l’insurrection du 1er novembre 1954.
Les passerelles se multiplient entre différents pôles de contestation et,
après Ouargla où se rendent en mars 2014, à l’occasion de l’anniversaire
de la première marche des chômeurs, les représentants d’un grand nombre
d’organisations de la contestation, Kherrata accueille le 8 mai 2015, à
l’occasion du 60e anniversaire des massacres du 8 mai 1945, une grande
marche qui réunit différents mouvements contestataires de tout le pays.
Cette marche fait définitivement passer Kherrata du statut de ville loyale
à celui de ville symbole de la contestation. Elle préfigure la marche du 16
février 2019 qui annonce l’irruption du Hirak une semaine plus tard dans
tout le pays.
Ali BENSAAD est Professeur des Universités, professeur à l’Institut
Français de Géopolitique à l’Université Paris 8. Ses recherches portent
sur les liens entre les mutations socio-spatiales et les changements
politiques dans le monde arabe. Ses travaux se concentrent actuellement
sur les mutations en Libye et en Algérie et les rapports entre Maghreb
et Sahel. Sur ces questions, il a dirigé une quinzaine d’ouvrages.
L’Algérie et sa Constitution,
l’impossible rendez-vous ?
Rostane MEHDI 1
Je dois au lecteur des lignes qui suivront un aveu liminaire. Je ne suis
en rien spécialiste de droit constitutionnel. Moins qu’une imposture, cet
article livre le point de vue d’un observateur certes plus habitué à patrouiller
les eaux du droit européen ou international, mais à même de distinguer
des modèles archétypaux les uns des autres et de procéder à des qualifica-
tions dont j’espère qu’elles seront utiles à la compréhension de la situation
algérienne.
Le volume imparti à cette contribution, et sans doute mes propres limites,
ne me permettent pas d’entrer dans le détail d’une histoire politique que
Rachid Mimouni compara, en une heureuse formule, à un fleuve détourné 2.
Au fond, j’entends parcourir les trois âges du constitutionnalisme algérien
convaincu, comme M. Yourcenar, que « le coup d’œil sur l’Histoire, le recul
vers une période passée ou, comme aurait dit Racine, vers un pays éloigné,
vous donne des perspectives sur votre époque et vous permet d’y penser
davantage, d’y voir davantage les problèmes qui sont les mêmes ou les
problèmes qui diffèrent ou les solutions à y apporter » 3. Il y a là des constantes
avec lesquelles le peuple (ou une fraction importante de celui-ci) a décidé de
rompre depuis février 2019. Le mouvement est à ce point impressionnant
que l’on croit assister à la (re)naissance d’un peuple conscient de lui-même
et déterminé à se frayer un chemin dans un environnement structuré par
la négation comme principe cardinal 4.
1. Professeur de droit public. Directeur de Sciences Po Aix.
2. Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Stock, 1982.
3. Nous empruntons cette citation au générique de l’excellente émission de
J.-N. Jeanneney, Concordance des temps, France culture.
4. « Il y a eu en Algérie un réel historique de la disparition, mais ce fait du passé
s’y donne en permanence pour actuel et futur », K. Lazali, Le trauma colonial, une
enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale
en Algérie, éd. La Découverte, 2018, p. 264.
Maghreb-Machrek, n° 244
52 Rostane MEHDI
Alors que se joue au nord de la Méditerranée une étrange « déconsolidation
démocratique » 5, la rue algérienne fait du triptyque « dignité, démocratie et
justice sociale » la ligne de force d’un projet de libération. La révolte dont il
est ici question se fonde sur l’empirisme de la souffrance et du besoin forcené
de dignité. Le soulèvement ne poursuit, dans ses expressions individuelles
ou ses manifestations collectives, qu’un seul but : obtenir du pouvoir qu’il
mette fin aux atteintes portées depuis trop longtemps à l’intégrité de tous
et de chacun et qu’il cède la place à un État de droit.
Les trois âges du constitutionnalisme algérien
L’Algérie a connu une histoire constitutionnelle heurtée, enchaînant depuis
1963 quatre constitutions, elles-mêmes suspendues une fois (en 1965) et
révisées à six reprises. Le « moment constitutionnel » a toujours été imman-
quablement associé à des ruptures politiques brutales. La constitution de
1963 met en place un régime socialiste dans l’atmosphère tendue des mois
suivant l’indépendance. Elle succombera au « redressement révolutionnaire »
du 19 juin 1965 6 pour être suppléé, pendant plus d’une décennie, par une
« sorte de mini-constitution » 7. La constitution de 1976 ne sera elle-même
que la « simple formalisation » des principes rappelés par la Charte 8. Elle
pérennisera le système de parti unique jusqu’à ce que le régime, soucieux
de tirer les conséquences des manifestations d’octobre 1988, propose le
23 février 1989 un nouveau pacte constitutionnel. La constitution de 1989
connaitra le même le sort que celle de 1963, balayée par un coup de force.
C’est dans un contexte de « guerre intérieure » 9 que sera adoptée la consti-
tution du 28 novembre 1996, par un referendum suscitant une fois n’est pas
coutume un véritable engouement populaire. Elle sera pourtant révisée trois
fois (en 2002, 2008 et 2016) dans le sens d’un renforcement croissant de la
présidentialisation du régime. Au-delà des vicissitudes propres à chacune
de ces phases, il est un fil rouge selon lequel aucune de ces constitutions
n’incarne, en vérité, la « loi fondamentale et suprême » dont se serait doté
« un peuple libre » 10. Ajoutons que si le droit constitutionnel peut se définir
comme « le droit de la liberté » 11, force est d’admettre qu’il reste en Algérie,
du moins appréhendé à cette aune, un mythe et au mieux une espérance.
5. A. Muxel, « Renouvellement générationnel : déconsolidation ou recomposition
démocratique ? in. D. Reynié (dir.), Démocraties sous tension, une enquête planétaire,
Fondapol, 2019, p. 43.
6. F. Borella, « Remarques sur les aspects constitutionnels du 19 juin 1965, Revue
algérienne de sciences juridiques, 1965, nº 3-4, p. 29.
7. Il s’agit de l’ordonnance du 10 juillet 1965. L’expression est empruntée à
A. Mahiou, « Note sur la constitution algérienne du 28 novembre 1996 », Annuaire
de l’Afrique du Nord, t. XXXV, 1996, p. 479.
8. H. Gourdon, « Citoyen, travailleur, frère : la deuxième constitutionnalisation
du système politique algérien », Annuaire de l’Afrique du Nord, t. XV, 1977, p. 103.
9. K. Lazali, op. cit., p. 157.
10. E. Zoller, Droit constitutionnel, 1999, 2e éd., PUF, p. 31.
11. L. Favoreu et D. Maus, « éditorial », RFDC, nº 1, 1990, p. 3.
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ? 53
Une constitution sans le peuple
En entendant le ministre de la Justice de l’époque affirmer qu’on « ne
peut faire du socialisme en se référant à une constitution bourgeoise » 12,
on devine les prémisses d’une tératologie constitutionnelle.
L’équivoque originelle tient à la coexistence d’une assemblée constituante
dotée des pouvoirs et privilèges ordinaires en démocratie libérale et d’une
direction politique ayant déjà assumé une option idéologique orthogonale
à la précédente. Emprunter simultanément au registre du libéralisme
politique et à celui de la conception marxiste de l’agencement du pouvoir
créait les conditions d’une distorsion insoluble entre des systèmes de
légitimité inconciliables. La première constitution algérienne naissait ainsi
dans la confusion. Les membres de l’Assemblée étaient investis par un
parti unique dont on comprit rapidement que le dessein était une « mise
sous totalité » 13 de la société. Le parlement était, d’entrée de jeu, soumis à
un gouvernement monolithique et porté par une inébranlable volonté de
domination et d’unification. Les tentatives de résistance à l’arbitraire furent
toutes vouées à l’échec. Ainsi, c’est en vain que les députés s’essayèrent à
« défendre âprement » leurs prérogatives de contrôle 14.
C’est ce qu’illustre, par exemple, la bataille visant à décider, dans le
respect des droits de l’opposition, des modalités d’élection des membres du
bureau de l’Assemblée. De même, à l’initiative de B. Boumaza, un projet de
résolution fut déposé en vue de définir le fonctionnement des institutions
provisoires du pays en attendant l’adoption de la Constitution. Le principe
d’une responsabilité effective du gouvernement était posé. Le texte fut retiré
au bénéfice d’un dispositif minimaliste. Le conflit se cristallisa lorsque
furent abordées les questions de procédure, d’engagement de la responsa-
bilité de l’exécutif. Deux conceptions du constitutionnalisme s’opposaient
irrémédiablement. Les partisans d’une approche libérale entendaient faire
suivre les questions orales avec débat d’un vote et abaisser le seuil requis
pour l’adoption d’une motion de censure. À l’inverse, les tenants de la ligne
gouvernementale rejetaient le « modèle bourgeois » au motif qu’il serait
inspiré de la Constitution française de 1958. On imagine sans mal l’efficacité
destructive d’un tel argument.
L’Algérie était engagée dans une trajectoire d’effacement non seulement
du Peuple en tant que détenteur ultime de la souveraineté mais aussi du
citoyen produit d’un contrat social dont les termes n’ont jamais été énoncés.
Il est vrai que le concept même de citoyenneté souffrira d’une double disqua-
lification. Sans doute parce qu’il était l’expression d’une lecture bourgeoise de
l’organisation politique. Surtout parce qu’il renvoyait à la colonie, ce trou noir
12. Cité par A. Salah-Bey, « L’Assemblée nationale constituante algérienne »,
Annuaire de l’Afrique du Nord, t. I, 1962, p. 125.
13. K. Lazali, op. cit., p. 161.
14. A. Salah-Bey, op. cit., p. 122.
54 Rostane MEHDI
où la « République exporte l’envers de sa Constitution » 15, où le pluralisme
des statuts offrait un socle solide aux politiques les plus discriminatoires.
Si l’on postule que le citoyen a pour premier droit de prendre la direction
des affaires de son pays (directement ou par l’intercession de ses repré-
sentants), l’Algérie indépendante a pris sans attendre un cap l’éloignant
irrésistiblement de l’épure démo-libérale. En effet, dès le mois de juillet
1962, la diversité des moyens d’information et la liberté d’association y
compris politique ont été démantelées. La Constitution de 1963 a initié un
processus que confirmeront la Charte et la Constitution de 1976. Les libertés
sont subordonnées aux « aspirations socialistes » d’un peuple invisible et
au « principe de l’unicité du Front de libération nationale ». La citoyenneté
elle-même est impossible faute pour l’individu d’exister alors même qu’il
est le support indispensable à son établissement 16.
Dans la Constitution de 1976, « tout est populaire » pour reprendre
l’excellente formule de H. Sanson 17. Élégie pour un absent auquel on prête
pourtant bien des prérogatives. En principe c’est de lui que procède la légiti-
mation du pouvoir exécutif, de la représentation politique ou encore l’accès
aux fonctions publiques. Pour autant, ce peuple convoqué à 11 reprises
dans le préambule de la Constitution reste un concept kaléidoscopique 18
et substantiellement étique. Il renvoie à la « multitude » des Algériens tout
en désignant l’avant-garde agissante et incarnant la « vérité des aspirations
profonde » de cette même multitude 19.
Ce peuple est également celui des travailleurs. Le citoyen ectoplasmique
est absorbé par le « travailleur » 20, pivot intemporel de la démocratie socia-
liste sinon par le « frère » 21. À force de polysémie, les mots n’ont plus de
sens et, comme le disait en substance Orwell, taillant le langage jusqu’à l’os
on restreint irrémédiablement les limites de la pensée.
Le constitutionnalisme d’apparence
Associé généralement à une approche libérale du droit public, le constitu-
tionnalisme contemporain renvoie à l’idée que les pouvoirs publics doivent
être « essentiellement limités afin que soient garanties les principales
15. K. Lazali, op. cit., p. 49.
16. H. Gourdon, op. cit., p. 102.
17. H. Sanson, « Le peuple de la révolution socialiste algérienne », Annuaire de
l’Afrique du Nord, t. XVI, 1977, p. 81.
18. H. Sanson en dénombre six sens différents.
19. Ibid
20. Ibid.
21. Le frère phagocyte le travailleur. Cette appellation est une traduction de
la volonté d’islamiser les fondements du pouvoir et les rapports sociaux. Elle est
aussi l’expression plus profonde de la destruction des filiations par la colonisation.
Comme le montre très précisément K. Lazali, les pères ont été effacés. Ils ne
restent plus que des frères soumis à l’irrépressible tentation du fratricide, op. cit.,
notamment p. 131 et s.
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ? 55
libertés de l’individu » 22. Or, en Algérie, l’adhésion au constitutionnalisme
ne fut jamais que d’apparence … On se souvient de ces façades luxueuses
érigées sur ordre du Prince Potemkine pour soustraire au regard de la
Grande Catherine le dénuement de son peuple. Au fond, les constitutions
de 1989 et de 1996 procèdent d’une intention tout à fait comparable. Elles
visent à donner des gages d’appropriation des principes cardinaux de la
démocratie la plus exigeante par l’introduction d’un authentique multi-
partisme, l’affichage d’une volonté de moralisation de la vie politique, la
limitation rapidement mise en cause du nombre de mandats successifs,
l’instauration d’un bicamérisme destiné à assurer l’équanimité des débats, le
renforcement des pouvoirs de l’Assemblée (y compris pour ce qui concerne la
défense nationale et l’utilisation des forces armées par les autorités civiles),
ou encore la création de nouvelles institutions juridictionnelles. Le Doyen
Mahiou pointait la bivalence à la lumière de laquelle on pouvait lire ces
dispositions. L’une démocratique l’autre autoritaire, tout dépendant de la
pratique politique qui se déploierait dans le cadre ainsi défini 23.
Les Algériens ont été placés devant une alternative diabolique. Choisir
entre une instabilité politique chronique ou l’enkystement d’un système
liberticide s’en tenant à une perception formaliste de la démocratie et faisant
inévitablement « la part belle au juridisme en établissant un lien hâtif et sans
doute superficiel entre des principes et des règles proclamés abstraitement et
l’État de droit, en omettant les écarts considérables qui peuvent exister entre
les textes et la réalité » 24. La démocratie s’en trouve réduite à une collection
de règles formelles et procédurales sans jamais aucune considération pour
les dysfonctionnements de fond qui en accablent le développement : normes
de légitimité contestables, domination sans partage du pouvoir exécutif, rejet
de toutes formes de contre-pouvoirs, démonétisation de l’élection comme
mode de sélection. Sous cet angle, l’expérience algérienne des années 90
nous enseigne que le suffrage universel peut conduire à l’étouffement d’une
démocratie qui ne demandait qu’à éclore. La démocratie « se dévore elle-même
soit en s’abandonnant aux islamistes soit en s’en remettant aux militaires
pour la défendre » 25. Pourtant, et en dépit même d’une mise sous le boisseau,
le régime n’est pas parvenu à empêcher que l’installation durable, dans le
paysage politique, de forces dont l’extrémisme s’est mû en un conservatisme
(de meilleur aloi) finisse par incarner aux yeux de la masse une alternative
crédible. Avec une fortune très relative, il s’est lancé dans une politique de
« récupération » de certaines des thématiques portées par les islamistes. La
volonté de renouer des liens avec la société a conduit les pouvoirs publics à
s’engager sur la voie de politiques régressives notamment dans le domaine
22. P. Raynaud, « Constitutionnalisme », in D. Alland et S. Rials, Dictionnaire de
la culture juridique, PUF, Lamy, Quadrige, 2004, p. 263.
23. A. Mahiou, op. cit., p. 490.
24. A. Mahiou, « L’État de droit dans le monde arabe – rapport introductif », in
A. Mahiou (dir.), L’État de droit dans le monde arabe, CNRS édition, 1997, p. 16.
25. Ibid., p. 23.
56 Rostane MEHDI
des mœurs, de la gestion de la diversité religieuse, politique … tout cela au
risque de l’exil (y compris intérieur) d’une partie de l’élite intellectuelle 26.
Cela vient rappeler que l’État de droit n’est pas seulement tenu au
respect de ses propres lois, il doit se conformer à des principes généraux
et supérieurs. Dans cette perspective, il lui faut assurer au citoyen le droit
de disposer de lui-même et permettre à chacun de jouir sans entrave de
sa liberté à condition de ne pas attenter à celle des autres. La gestion par
les autorités algériennes de la question de l’exercice des cultes autres que
musulman offre un exemple intéressant 27. L’ordonnance du 28 février 2006 28
encadre très rigoureusement la pratique de cultes autres que musulmans,
exposant les personnes incitant, contraignant ou utilisant des « moyens de
séduction » tendant à convertir un musulman à une autre religion, à de très
lourdes peines d’emprisonnement et d’amendes. Le texte incrimine également
la fabrication, la détention et la distribution de documents ou matériels
destinés à « ébranler la foi d’un musulman ». Les conditions et modalités
de déroulement des manifestations religieuses de ces mêmes cultes, telles
qu’organisées par le décret exécutif du 19 mai 2007, s’inscrivent dans un
registre vétilleux à l’excès. Or, rien de tout cela n’aurait résisté à un contrôle
sérieux de conventionnalité ou de constitutionnalité. Il aurait été facile de
mettre en évidence le fait que ces textes violent « la Constitution et [les]
obligations internationales de l’Algérie visant à faire respecter la liberté des
cultes (protocoles des Nations unies sur les droits civils et politiques, Charte
africaine des droits de l’homme, Charte arabe des droits de l’homme) » 29.
On sait, en effet, que l’article 36 de la Constitution déclare inviolables la
liberté de conscience et la liberté d’expression. L’article 132 lui-même est
sans équivoque en posant clairement le principe de la supériorité des traités
régulièrement ratifiés sur les lois et donc a fortiori sur les actes adminis-
tratifs. Non seulement le Conseil constitutionnel n’a jamais été saisi de la
question 30, mais plusieurs procédures ont été diligentées sur le fondement
de ces dispositions à l’encontre de personnes accusées de se livrer, en
infraction à la loi, à des activités prosélytes 31. Plus grave, en se constituant
systématiquement partie civile, l’État a démontré le peu de considération
portée à la Constitution et aux engagements internationaux les plus impor-
tants. En démocratie, l’État doit garantir la cohérence hiérarchique de
l’édifice constitutionnel autant que la protection des droits qui en découlent
matériellement. Plus largement, si l’on considère qu’une constitution doit,
26. Voir notre contribution, «Politique d’association et démocratisation des États
du Maghreb : la quadrature du cercle ?», in Le changement juridique au Maghreb,
de l’étatisme juridique à l’État de droit, en hommage à Ahmed Mahiou, éd. Edisud,
2009, p. 388-401.
27. Sur ce point, voir l’excellente étude de N. Ferchiche, « L’ordonnance algérienne
de 2006 relative aux cultes non-musulmans et son application », Annuaire Droit et
religions, vol. 4, année 2009-2010, p. 499.
28. JORA, nº 12 du 1er mars 2006, p. 23.
29. A. Mahiou, entretien accordé au quotidien El Watan, 8 juin 2008.
30. Il est vrai que son activité se résume, pour l’essentiel, à quelques décisions
rendues en matière électorale.
31. Pour un aperçu très complet, N. Ferchiche, op. cit., p. 509 et s.
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ? 57
en démocratie, contenir l’arbitraire de l’État, il faut constater que cette
vocation a pour le moins été tenue en échec …
La réappropriation constitutionnelle
Les manifestations qui se déroulent sur l’ensemble du territoire depuis
février 2019 signent une « joyeuse déclaration d’existence » 32 du peuple
algérien. On assiste ainsi à l’avènement de la citoyenneté en quelque sorte
par effraction. Rompant avec une logique de subordination de la norme
constitutionnelle aux impératifs d’un projet totalisant, le peuple se réapproprie
la loi fondamentale pour faire sauter les verrous cadenassant un système
politique sclérosé.
Le peuple devient alors le vecteur, ou le promoteur, d’une ambition consti-
tutionnelle toute entière tournée vers l’imposition de standards universels.
Il est intéressant de voir avec quelle sûreté intuitive de jugement la foule des
manifestants a saisi les potentialités et les limites que laissait entrevoir la
Constitution. En effet, rien dans celle-ci n’autorisait ni le report des élections
présidentielles ni la prolongation du mandat. Sans doute, aurait-il été naïf
de vouloir s’accrocher à un cadre constitutionnel à ce point malmené par
celles et ceux qui devaient en sauvegarder l’intégrité. Par ailleurs, on le
sait, le régime algérien s’en est tenu au fil du temps à un extraordinaire
fétichisme juridique. L’idée s’est imposée, au sens commun, que la consti-
tution pouvait fournir un point d’appui au changement de système mais
nullement l’entraver. L’article 102 a bien rendu les services qu’on en attendait
en rendant possible le départ du président de la République. Il est cependant
rapidement devenu clair qu’il faudrait passer à autre chose en actionnant
les articles 7 et 8, c’est-à-dire en assurant le retour au peuple souverain.
Les défis d’une révolution inaboutie
La crise n’a probablement pas atteint son acmé. À la manière dont se forme
un cyclone, la puissance dévastatrice du conflit se renforcera à mesure que
les positions en présence se radicaliseront. En cela, tous les ingrédients d’une
crise totale sont réunis. Pourtant, il n’est autre issue souhaitable que l’ins-
tauration d’un État de droit c’est-à-dire un État civil et démocratique. Tout
l’enjeu de la séquence actuelle se résume à la question de savoir comment
le pays pourra alors qu’il chemine dangereusement sur une étroite ligne de
crête trouver les voies d’une solution durable et consensuelle.
Qualifier la crise
Il semble bien que l’Algérie ait insensiblement glissé d’une crise de
régime, se cristallisant sur le refus d’un impossible cinquième mandat, à
une crise du système dans son ensemble. Le scénario consistant à aller vers
32. Selon la formule magnifiquement inspirée de K. Lazali. Les rencontres
d’Averroès, Marseille, 17 novembre 2019.
58 Rostane MEHDI
des élections présidentielles en juillet puis en décembre suscite bien des
interrogations. Intrinsèquement, le scénario ne manque probablement pas
d’intérêt à condition qu’il se déploie avec toutes les garanties requises. C’est
de cela que doutent précisément de larges pans de l’opinion publique. Confier
aux bons soins d’un régime finissant l’organisation du scrutin qui scellera
sa disparition, manque singulièrement de crédibilité. On peut douter sans
malice de la pertinence d’un scrutin présidentiel à cadre constitutionnel
constant sauf, je le répète, à ce que l’élection se déroule selon des modalités
assurant une pleine transparence et un respect scrupuleux de la volonté
du peuple. Personne ne peut y croire. Du reste, à supposer même qu’il se
tienne l’onction qui en résultera sera bien faible.
On peinera à distinguer la révolution des émeutes, des crises politiques,
des transitions de régime, des révoltes, des coups d’État, des rébellions, des
scandales et autres phénomènes qui « peuvent sembler avoir en commun
de na pas correspondre aux perceptions ordinaires de la “» normalité’ de
la vie politique” 33. On peut d’abord s’en tenir aux intentions. En ce sens, la
révolution vise à provoquer une « mutation radicale de l’ordre établi » 34.
Yadh Ben Achour retient quant à lui pour décisives quatre conditions
cumulatives minimums 35 :
– une protestation publique massive
– la victoire du mouvement se traduisant elle-même par le chute du
pouvoir, de ses hommes et de ses symboles
– un rappel des principes universels de dignité, de justice et de liberté
– une reconnaissance du chemin accompli.
Dans le cas de l’Algérie, on peut sans grand risque d’être démenti, parler
de mécanique révolutionnaire, et cela pour plusieurs raisons. Le régime
contesté perd sa cohérence, se délite et devient inexorablement illisible. Il
est ensuite, frappant de constater à quel point ce système n’est plus capable
de générer les moyens de sa propre évolution et plus encore de sa trans-
formation. Enfin, on est frappé par la récurrence de marches massives et
son articulation à une demande à la fois claire dans ses objectifs politiques
et adossée à quelques exigences dont chaque citoyen a une intelligence au
moins intuitive. La force du mouvement qui est à l’œuvre est sans rapport
avec le caractère relativement modeste de son soubassement intellectuel ou
sa faible densité doctrinale. Mais comme le notait Yadh Ben Achour à propos
de la révolution tunisienne, en une formule applicable à l’Algérie, « sa force
principale provient de son propre jaillissement », de « son self leadership ».
Loin d’être une notion abstraite et désincarnée, la révolution est d’abord
une expérience concrète qui si elle se limite à une éruption passionnelle ne
peut aboutir. Pour être fécondes, les passions doivent être canalisées par des
33. M. Dobry, « Révolutions, crises, transitions », in O. Fillieule et al. Dictionnaire
des mouvements sociaux, Pesses de Sciences Po, Références, 2009, p. 476.
34. F. Poirat « Révolution », in D. Alland et S. Rials, Dictionnaire de la culture
juridique, op. cit., p. 1362.
35. Y. Ben Achour, Tunisie, une révolution en pays d’Islam, Cérès éditions, 2016,
p. 29.
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ? 59
forces politiques un tant soit peu structurées et disciplinées par la raison
du droit et des institutions. À défaut, elle demeure inachevée et nourrira les
frustrations de celles et ceux qui reprendront éventuellement le flambeau.
Ainsi, le recours au concept de révolution n’est pleinement justifié que si la
protestation conduit effectivement à considérer que la révolution a bien eu
lieu et qu’elle a produit le résultat que l’on en attendait 36. Compte tenu des
circonstances et du degré d’exigence du peuple, le passage à une « deuxième
république » signerait sans doute le succès de ce processus. Il marquerait un
véritable changement de paradigme c’est-à-dire un renversement du centre
de gravité de la représentation dominante. L’historien des sciences américain
T. Kuhn évoque à cet égard une rupture elle-même fruit d’une « anomalie »,
conduisant à une inversion du rapport de déférence. En d’autres termes,
la révolution politique si elle aboutissait entrainerait immanquablement
une révolution juridique dont l’avènement matérialisé par une nouvelle
constitution d’un État de droit serait l’expression la plus sûre.
L’État de droit comme horizon d’attente
L’objectif, du moins tel qu’il est décliné par la population marches
après marches, est l’instauration d’un État de droit, civil et démocratique,
se définissant lui-même par référence à des valeurs, au nombre desquels
figurent en bonne place les droits fondamentaux de la personne humaine
et le droit à une protection juridictionnelle sans laquelle la garantie des
premiers serait illusoire. L’entrée dans le constitutionnalisme moderne
reste, cependant, une voie difficile et exigeante.
À cet égard, l’expérience tunisienne est une fois encore source d’ensei-
gnement. Il en ressort que l’État de droit est, par nature autant que par
vocation, un État civil. Cette formule indique qu’il “repose sur un corpus
juridique positif ainsi qu’une légitimité démocratique populaire en excluant
d’une manière catégorique et radicale toute autre légitimité méta-popu-
laire et supra-institutionnelle (théocratique ou militaire)” 37. Il induit par
principe le refus de voir la conduite des affaires de ce bas monde soumise
à quelque transcendance divine que ce soit. Les droits dont il doit assurer
la sauvegarde procèdent d’une confrontation horizontale et non de l’octroi,
au fil d’une relation descendante, de prérogatives éphémères soumises à la
volonté d’un Dieu tout puissant. Autrement dit, il « ne peut être que l’État
qui opère une distinction entre le temporel et le spirituel, entre le terrestre
et le céleste, entre le juridique et le religieux ».
36. Comme le souligne M. Dobry c’est « d’abord à partir des résultats ou des effets
auxquels ils semblent avoir conduit » que ces phénomènes doivent être appréhendés,
op. cit., p. 476 ; Y. Ben Achour juge pour sa part que « l’on ne doit jamais juger une
révolution en fonction de ses suites, c’est-à-dire de sa réussite ou son échec », op.
cit., p. 23.
37. R. Ben Achour et H. Gueldich, Dictionnaire des termes et expressions de la
constitution tunisienne de 2014, éd. Université de Carthage, Konrad Adenauer
Stifung, 2017, p. 167.
60 Rostane MEHDI
Indissociable des acquis du constitutionnalisme contemporain, l’État de
droit ne se conçoit que dans le respect de quelques exigences universelles 38.
Tout d’abord, il s’enracine dans un terreau constitutionnel reflétant et garan-
tissant un équilibre des pouvoirs, notamment par l’institution de mécanismes
de contrôles réciproques et de contre-pouvoirs. Nulle autorité ne jouit de
la moindre immunité mais au contraire toutes sont comptables devant une
justice indépendante et assurée de l’exécution efficace de ses décisions. Par
ailleurs, la Constitution proclame les libertés et droits fondamentaux des
personnes et l’institution de garanties judiciaires propres à en assurer la
sauvegarde en cas de violation. À cet égard, le juge entretient la vigueur
de principes sans lesquels la démocratie ne serait qu’une réalité inerte. Il
doit garantir, fût-ce en s’opposant à des pouvoirs eux-mêmes démocrati-
quement légitimés, la prise en considération des sources matérielles de
l’ordre juridique, ces valeurs sociales essentielles qui constituent le substrat
philosophique et politique du système. Ce n’est qu’à cette condition que la
justice (en tant que principe incarné) parvient à imposer la primauté de la
règle de droit. Le juge doit donc être en mesure d’identifier ce patrimoine
de valeurs permanent et unanimement partagé à la fois par les majorités et
les minorités alternant au gré des vicissitudes de la vie politique.
En désacralisant le politique, on accepte que tout sujet soit accessible
au débat y compris celles des questions qui auraient trait aux ressorts
de la légitimité du pouvoir en place. En effet, celui-ci doit se montrer
constamment soucieux de vérifier la réalité de sa propre légitimité, car un
système politique (quel qu’il soit) ne peut fonctionner qu’à la stricte condition
d’être accepté par ses citoyens. Dans tous les cas, « l’appropriation sociale
des pouvoirs » par les membres d’une communauté politique nécessite que
soient identifiées des valeurs susceptibles d’être largement conçues comme
fondamentales ou sacrées. Il appartient donc à l’État de jeter les bases d’une
relation confiante entre citoyens et gouvernants. Aussi, doit-il se doter
d’institutions ou d’organes incarnant une forme de « généralité négative » et
capables de prendre leur distance avec des intérêts catégoriels. La création
de ces instances contre-majoritaires viserait à assurer une démocratisation
bien comprise par un endiguement de logiques politiques contingentes et
des variations électorales.
L’édification d’un État de droit, particulièrement dans un contexte de
crise politique aigüe, est une entreprise dont la réussite est guettée par
plusieurs risques.
L’ordre ne doit pas devenir un alibi pour éteindre la liberté naissante. On
sait que la tentation est toujours grande pour faire face à des circonstances
exceptionnelles, le changement de régime comptant évidemment au nombre
de celles-ci, de recourir à des procédures d’exception dont le résultat est
toujours d’étouffer les mouvements sociaux.
38. Sur ce point voir, P. Gaïa, « Le » nouveau constitutionnalisme’ : enjeux et
perspectives d’une nouvelle forme de processus constituant », [Link]
[Link]/files/dri-rapport_fr_nouveau_constitutionnalisme_2012-[Link]
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ? 61
Ensuite, les pouvoirs issus de bouleversements révolutionnaires doivent
se prémunir des dérives majoritaires. En ce sens, les autorités gagneraient
à méditer les propos qu’A. de Tocqueville tenait sur la « tyrannie de la
majorité ». On se souvient qu’il s’interrogeait en ces termes : « Qu’est-ce donc
qu’une majorité prise collectivement, sinon un individu qui a des opinions
et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu’on nomme
la minorité ? Or, si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puis-
sance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas
la même chose pour une majorité ? Les hommes en se réunissant, ont-ils
changé de caractère ? Sont-ils devenus plus patients dans les obstacles en
devenant plus forts ? Pour moi, je ne saurais le croire ; et le pouvoir de tout
faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l’accorderai jamais à
plusieurs » 39. Dans un pays formaté par une sorte de jacobinisme refoulé
(unification par la langue et l’organisation administrative), du reste sur ce
point les continuités entre la colonialité et l’indépendance sont saisissantes,
l’État de droit doit définir les termes d’un pacte assurant la « liaison avec le
différent et le dissemblable » 40. Cela passe sans aucun doute par la « fraternité
et ses corollaires, la liberté de parole et l’égalité des voix » 41.
Par ailleurs, rien de durable ne se construit sur l’amnésie qui sonne
comme un oubli sans appel des crimes perpétrés par les uns et les autres.
Une concorde sans confrontation au passé est, à long terme, vouée à l’échec.
La réconciliation est impossible si on laisse se répandre dans les méandres
de la mémoire collective le venin de l’impunité 42. Cet élément devrait inciter
les autorités nouvelles à explorer les voies d’une justice à la fois punitive,
restauratrice 43 et réparatrice 44. Il faut également se garder des menaces de
dislocations communautaires dont le risque est accru du fait de la réacti-
vation de lignes de fracture parfois anciennes et tous ordres. Il y a là une
39. A. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t.1, Paris, Flammarion,
1981, p. 349.
40. K. Lazali, op. cit., p. 187.
41. Ibid.
42. Comme le relève K. Lazali, « Décréter l’oubli du meurtre, de la barbarie, de la
guerre civile pour construire un semblant d’unité revient à tenter d’effacer les crimes
et les massacres commis au nom de la loi de Dieu. Ne nous y trompons pas. Ce n’est
pas tant la guerre intérieure que cette loi vise à effacer des mémoires des individus,
mais bien, plus précisément, l’implication politique de ces crimes », op. cit., p. 214.
43. La justice restauratrice se concentre sur les victimes et leurs besoins plus
que sur la satisfaction (le plus souvent improbable) d’une punition des auteurs
des violations. Tel est le rôle que l’on a assigné aux commissions ou institutions
ad hoc créées pour découvrir la vérité des faits durant le conflit et établir des
responsabilités respectives des protagonistes. Les fins de conflits sont des moments
souvent difficiles où il n’y a ni vainqueur ni vaincu et où la tentation de l’amnistie
générale est immense. Le nombre de violations ou de crimes dépasse de très loin
les capacités d’un système judiciaire national qui fonctionnerait normalement (ce
qui est rarement le cas) et risque de se traduire par une simple abstention laissant
un sentiment de justice insatisfait chez les victimes.
44. Elle doit être comprise ici comme une justice reconstructrice et pas seulement
comme compensatrice. Elle doit permettre aux victimes de reconstruire une
existence décente. Son succès est subordonné à sa légitimité.
62 Rostane MEHDI
manifestation de l’une des nombreuses « ruses du despotisme » 45. Enfin,
les exigences du développement économique dont on sait qu’elles ont trop
souvent servi à justifier que l’on prive le peuple de ses droits politiques
doivent être ramenées à leur juste mesure. Comme si la prospérité ne pouvait
se concevoir sans la liberté.
Au moment même où s’écrivent ces lignes, la situation algérienne semble
inextricablement bloquée. Elle tient en échec tout exercice prédictif.
L’observation même cursive de l’histoire récente enseigne toutefois que
l’instauration d’institutions démocratiques robustes est une entreprise
largement contingente dont la réalisation dépend de conditions variant
d’un cas à l’autre. En Tunisie, l’essai a été transformé du fait de l’heureuse
conjonction de plusieurs éléments favorables : une structure interne peu
affectée par la colonisation ; des pôles d’influence forts (telle que l’UGTT et
plus généralement une société civile vigoureuse) ; le potentiel d’une élite qui
n’a pas eu (ou pas trop) partie liée avec le régime ; un niveau d’éducation
élevé ; un statut personnel avancé. L’incongruité de la dictature était alors
d’autant plus évidente. L’Algérie apparaît paradoxalement comme un pays à
la fois en avance 46 et en retard devant composer avec le poids écrasant d’une
colonisation sans précédent, d’un régime qui a été dans « l’inlassable réitération
de la colonialité » 47 et d’une guerre intérieure dont le souvenir est encore vif.
La société civile dont le rôle fut si important en Tunisie est disqualifiée tant
elle est « ravagée par la suspicion et l’absence de crédibilité des sujets les uns
vis-à-vis des autres » 48. Les chances de voir aboutir ce mouvement dans des
délais raisonnables sont hypothéquées par l’absence de forces politiques à
même de catalyser le Hirak, lequel reste animé par une force motrice incon-
testable mais objectivement impuissante à hâter le changement.
Rostane MEHDI est Directeur de l’Institut d’Études Politiques
d’Aix-en-Provence depuis juin 2015. Agrégé de droit public, il a
précédemment dirigé l’UMR-CNRS « Droit international, comparé et
européen » (2009-2015). Il est titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad
Personam et enseigne, depuis 2002, au Collège d’Europe de Bruges.
Il a assumé de nombreuses missions d’expertise au niveau national,
européen (membre du Groupe des sages sur le dialogue entre les peuples
et les cultures en Méditerranée) et international (missions d’appui
institutionnel au Maroc, en Algérie, en Tunisie…). Il est l’auteur d’une
centaine d’articles et ouvrages et a dirigé une trentaine de thèses. Il est
nommé Associate Fellow de l’IMéRA en novembre 2019.
45. Y. Ben Achour, La deuxième Fatiha de l’Islam, l’Islam et la pensée des droits de
l’homme, Proche-Orient, PUF, 2011, p. 65.
46. Les constitutions de 1989 et 1996 comportaient leur part de progrès.
47. K. Lazali, p. 246.
48. Ibid, p. 178.
Rentes, crise du système politique,
émergence du « hirak » : fin de cycles
historiques et perspectives
Nadji SAFIR 1
Autant par son caractère inédit dans l’histoire de l’Algérie contempo-
raine, que par sa puissance, son pacifisme, sa constance et sa durabilité
– puisqu’au moment où ce texte est finalisé, il est entré sur la scène de
l’Histoire il y a près d’une année – le « hirak » 2 ne cesse de susciter, dans le
pays et à l’étranger, nombre d’interrogations dont les plus significatives se
rapportent à sa caractérisation, son origine, son moment, sa base sociale,
ses logiques politiques, ses modes d’action et ses perspectives. À défaut
d’apporter des réponses à cet ensemble d’interrogations – en raison des
limites imposées à ce genre d’exercice – l’objet de l’analyse ici proposée est
de contribuer à apporter un éclairage permettant surtout de mieux saisir
le contexte dans lequel le « hirak » a vu le jour. Dans cette perspective, le
cadre d’analyse mettra en évidence l’influence d’un ensemble de déter-
minations procédant directement des logiques à la base de la formation
d’un paradigme bi-rentier – articulé autour de deux logiques systémiques
de rente, l’une politique et l’autre énergétique – caractérisant de manière
prégnante, depuis longtemps déjà, par-delà le système politique lui-même,
la société algérienne et qui, tout au long des années 2000, n’avait cessé de
voir sa centralité se renforcer.
Notamment en raison d’une volonté persistante du régime en place de
continuer à instrumentaliser les deux logiques systémiques structurant
le système politique et qu’il pensait être en mesure de toujours pouvoir
maîtriser, sans avoir pris la mesure, ni des contraintes de plus en plus
restrictives caractérisant leurs propres évolutions internes. Ni de celles – en
1. Sociologue de formation, Nadji Safir a notamment été, en Algérie, chercheur
au sein d’institutions de recherche en sciences sociales (CERDESS, AARDES et
CREA), avant d’enseigner la sociologie à l’Université d’Alger. En 1996, il rejoint la
Banque Africaine de Développement au sein de laquelle, jusqu’en 2007, il occupera
les fonctions de Socio-économiste en chef, Chef de Division du Développement
Social pour l’Afrique Centrale et Représentant Résident à Madagascar.
2. En arabe, est également utilisé le mot « harak » ; dans les deux cas, la racine
« h r k » renvoie à la notion de « mouvement » (rendue en arabe par « haraka »).
Maghreb-Machrek, n° 244
64 Nadji SAFIR
dernière analyse, les plus déterminantes – affectant les rapports qu’elles
entretiennent avec la Société. Ensemble de processus qui permet d’affirmer
que ce paradigme bi-rentier, depuis le milieu de la décennie 2010, au moins,
était entré dans une spirale de crise ayant pour conséquence de fragiliser
les politiques menées et basées sur sa seule instrumentalisation ; voire de
les rendre carrément inopérantes.
C’est donc, déconnecté des évolutions d’un contexte national, dont il n’a
nullement saisi les profondes mutations, que le régime politique en place,
enfermé dans sa « bulle rentière », en raison de son unique obsession à
vouloir mettre au service exclusif de sa seule pérennisation tous les moyens
dont, sans évaluation aucune, il pense disposer, va continuer d’envisager ses
perspectives. Et c’est ainsi qu’il va s’engager dans le déraisonnable projet de
cinquième mandat, tel que conçu, formulé et mis en œuvre par le Président
Abdelaziz Bouteflika et/ou les acteurs formels et informels inscrits dans
les divers cercles qui l’entourent : politiques, institutionnels, personnels et
familiaux. Projet inscrit dans une dérive politique de nature autocratique,
totalement coupé des réalités de la société, et auquel, précisément, les
dynamiques du « hirak » vont mettre fin.
Il convient d’abord de brièvement rappeler que, dans une démarche déjà
autocratique, le Président Abdelaziz Bouteflika avait présenté sa candidature
à un quatrième mandat, à l’occasion de l’élection présidentielle d’avril 2014,
intervenue, non seulement après la révision constitutionnelle de 2008 qui
avait supprimé le verrou limitant le nombre de mandats présidentiels à
deux ; mais aussi, et surtout, après l’accident vasculaire cérébral dont il
avait été victime en avril 2013. Événement qui, en raison de la dégradation
manifeste de son état de santé, eu égard aux dispositions constitutionnelles
et légales, aurait dû conduire à la disqualification de sa candidature. Or,
non seulement celle-ci avait été acceptée par un Conseil Constitutionnel,
sans aucune autonomie de décision, mais cette surprenante validation, en
raison des sévères limites que connaissaient les capacités de l’intéressé à
intervenir dans le débat électoral, eut comme conséquence une campagne
électorale inédite, au cours de laquelle le principal candidat ne faisait
aucune apparition publique significative. En outre, une fois « réélu », à
partir d’avril 2014, le Président Abdelaziz Bouteflika, suite aux conséquences
de l’accident vasculaire cérébral mentionné, n’était manifestement plus en
mesure d’assumer ses fonctions officielles.
Et c’est donc dans ce contexte de grave dérive autocratique d’un quatrième
mandat violant quotidiennement la Constitution que, contre tout bon sens,
le 2 février 2019, les quatre partis formant une « Alliance Présidentielle »
censée soutenir l’action du Président de la République – dont, notamment, le
parti du Front de Libération Nationale (FLN) et le Rassemblement National
Démocratique (RND) – annoncent officiellement qu’ils soutiennent sa candi-
dature à un cinquième mandat présidentiel. Projet de cinquième mandat qui
sera assumé lors du grand rassemblement organisé par ces mêmes partis,
ainsi que différentes organisations affidées, à Alger le 9 février 2019. Et ce,
à la veille de la lettre finalement « adressée par le Président » aux citoyens
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » 65
algériens, le 10 février 2019, et dans laquelle, en réponse aux nombreuses et
insistantes sollicitations reçues, il annonçait « lui-même » sa candidature.
Dès lors, il convient de s’interroger sur les conditions qui, d’une part, ont
pu permettre à une offre politique aussi singulière d’être construite – en tant
que seul « fait du prince », directement lié à la nature du système politique
en place – pour être finalement proposée – avec une volonté manifeste de
la lui imposer – à la société algérienne. Ainsi que sur celles qui, d’autre
part, vont permettre à celle-ci d’élaborer sa réponse à l’offre formulée et
qui, progressivement, vont finir, à la mi-février 2019, par donner naissance
au « hirak ».
Un système politique autoritaire et populiste
En ce qui concerne le système politique en place, il est analysable en tant
qu’il repose, d’une part, sur les logiques de fonctionnement d’un « régime
politique autoritaire et populiste » – formellement devenu démocratique
depuis 1989 – mais essentiellement caractérisable comme n’ayant pas changé
de nature profonde. Et, de fait, contrôlé par une bureaucratie d’Etat, composée
de divers segments – notamment, administratif, économique, militaire,
sécuritaire et idéologique – avant tout attachée à préserver l’exercice de son
pouvoir et la pérennité de ses privilèges, ainsi que les institutions, discours
et pratiques qui les légitiment. En dernière analyse, ce régime politique est
demeuré fondamentalement dominé par sa logique fondatrice de « légitimité
révolutionnaire », fonctionnant de manière totalement verticale, allant du
haut vers le bas, inscrite en droite ligne de celle prévalant dès 1962, au
lendemain même du recouvrement de l’Indépendance nationale. Et qui,
en fait, procède d’un objectif constant de pérennisation et d’instrumentali-
sation des dynamiques historiques liées à la problématique instaurée par les
contraintes de la Guerre de Libération Nationale. Illustré par le rôle décisif
qu’y ont longtemps joué, d’une part, pour ce qui concerne l’effectivité du
pouvoir réel, dès l’Indépendance même, l’Armée Nationale Populaire (ANP),
et, d’autre part, pour le pouvoir politique formel et/ou symbolique, le parti
du Front de Libération Nationale (FLN). Ainsi que, plus tard, son avatar,
le Rassemblement National Démocratique (RND) ; tous deux constitutifs,
dans les années 2000, de l’ossature centrale de la majorité parlementaire
soutenant l’action du Président de la République, Abdelaziz Bouteflika ;
et ce, y compris dans la grave dérive autocratique que fut son projet de
cinquième mandat.
Et, d’autre part, sur les logiques de fonctionnement d’un « modèle de
développement économique et social », procédant d’un régime d’accumulation
du capital principalement fondé sur une exploitation des hydrocarbures
localement disponibles, puis leur valorisation sur le marché mondial.
Reposant donc sur une logique rentière strictement dépendante des évolu-
tions du marché mondial et suivie de la redistribution par l’Etat d’une
partie relativement significative des ressources ainsi générées en direction
de larges couches de la population. Et ce, dans des processus politiques
66 Nadji SAFIR
et sociaux d’inspiration profondément populiste, procédant de logiques
politiques endogènes anciennes, ancrées dans des problématiques direc-
tement générées par les conséquences directes des modes de colonisation
et de décolonisation qu’a connus le pays et tout à fait déterminantes pour
les équilibres du « modèle ».
Un paradigme bi-rentier systémique
Afin de mieux comprendre les logiques qui animent ce système politique,
le cadre d’analyse, ici proposé, est articulé autour de la centralité absolue
de deux ensembles d’enjeux critiques rentiers qui ont contribué de manière
déterminante tant à ses propres dynamiques qu’à celles de la société
elle-même. Fondamentalement, elles procèdent du fonctionnement et
des effets de synergie de deux logiques systémiques de rente, étroitement
articulées entre elles et qui, par leurs nombreuses articulations, structurent
un paradigme bi-rentier systémique.
Ces deux logiques systémiques de rente sont les suivantes : l’une, endogène,
politique, d’origine historique et de nature symbolique à partir de laquelle
va s’organiser l’une des deux composantes du système sous la forme d’un
régime politique singulier. Elle va obéir à une logique selon laquelle, pour
les acteurs sociaux – individuels ou collectifs, institutionnels ou non – il
s’agit d’utiliser à des fins d’accumulation de capital symbolique une source
existante de ce type de capital dont le processus de formation et de valori-
sation est lié à l’existence d’une demande existant dans la société, générée
dans le cadre d’un marché national. En l’occurrence, il s’agit de tout le
capital symbolique accumulé – aux niveaux collectifs et individuels – par
l’ensemble du peuple algérien, essentiellement au cours des deux grandes
phases historiques successives, du Mouvement National (au XXe siècle,
avant 1954) et, surtout, de la Guerre de Libération Nationale (1954-1962)
en raison de toutes les actions de résistance et de lutte contre le colonia-
lisme qui y ont été conduites. Et qui, ensuite, progressivement, par des
processus successifs de mémorisation, d’accumulation et de valorisation,
se sont transformées dans les consciences et les mémoires individuelles
et collectives en une grande épopée historique nationale, dotée d’une
incontestable, large et profonde légitimité sociale et, dès lors, seule en
mesure de générer au plan individuel des sources durables de constitution
d’un capital symbolique socialement significatif, légitime et valorisé ;
ainsi que nécessairement discriminant en termes de positions, stratégies
et pratiques sociales. Et c’est ainsi que certainement pas tous, mais un
nombre suffisamment significatif d’acteurs sociaux, d’une manière ou
d’une autre, directement ou indirectement, en établissant effectivement
ou en cherchant à établir pour ce qui les concerne un lien significatif aussi
direct que possible avec ce qui peut se rapporter à la Guerre de Libération
Nationale vont tout faire pour en retirer à leur profit exclusif un surcroît
de capacités d’accumulation de capital symbolique et/ou matériel. Car ils
savent que ce lien significatif, en tant que source fondamentale de légitimité
politique et sociale, va leur permettre de renforcer, au moment même
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » 67
où ils agissent, leur pouvoir de négociation dans les différentes actions
qu’ils conduisent dans leur quotidien au sein de la société, notamment,
en vue de faciliter directement pour eux-mêmes ou indirectement pour
leurs proches un accès à plus de richesse (essentiellement dans le champ
de l’économie) et/ou à plus de pouvoir (essentiellement dans le champ
de la politique).
L’autre, exogène, énergétique, d’origine extractive et de nature économique à
partir de laquelle va se structurer la seconde composante du système sous
la forme d’un modèle de développement économique et social tout aussi
singulier. En ce qui concerne l’origine de la rente énergétique, pour aller
à l’essentiel, elle va procéder de la différence existant entre l’ensemble des
coûts directs et indirects liés aux coûts de production des hydrocarbures
– ensemble de facteurs plutôt endogènes eu égard au pays de production,
même s’il faut également y inclure les coûts de divers facteurs de production
ayant des relations avec le reste du monde (équipements techniques,
expertise internationale, etc.) – et, d’autre part, le prix auquel, finalement,
ces hydrocarbures vont être vendus. Et qui, dans le contexte de l’économie
contemporaine, est nécessairement une variable exogène, puisque fixée
dans les conditions du marché mondial en fonction des fluctuations de
toutes natures de la demande qui s’y forme.
Dans le cadre d’analyse ici proposé, les deux types de rente seront consi-
dérés comme surdéterminants, au sens où ils vont fonctionner en amont des
différentes autres formes de détermination identifiables à partir des logiques
de tel ou tel champ social particulier. Ils sont donc considérés comme se
situant au centre des logiques à la base du fonctionnement du système
politique ; d’autres logiques – pouvant être importantes - étant plutôt à sa
périphérie et ne prenant toutes leurs significations qu’en fonction des deux
logiques systémiques qui, directement ou indirectement, déterminent leur
fonctionnement singulier. Ceci dit, ces deux logiques systémiques doivent
être également réinscrites dans un écosystème rentier beaucoup plus vaste
ne prenant toutes ses significations qu’avec elles ; qui les inclut donc, ainsi
que d’autres rentes, plus spécifiques, dont au moins quatre parmi les plus
significatives – foncière, urbaine, entrepreneuriale et bureaucratique – ne
peuvent, ici, qu’être mentionnées.
Tout comme doit l’être la corruption dont l’extension et la gravité sont
directement liées non seulement à la puissance des logiques rentières dans
un contexte de patrimonialisation du pouvoir et de capitalisme de conni-
vence, mais également à une déliquescence croissante de l’autorité aux plus
hauts niveaux de l’Etat.
Un pacte social rentier
Si on élargit la perspective en tentant de déconstruire les rapports entre
Société, Etat et Rentes – le pluriel s’imposant pour le concept de rente - on
est clairement en présence d’un « système » fondamentalement structuré
par l’ensemble des dynamiques et synergies que génèrent, à la base, les deux
68 Nadji SAFIR
logiques systémiques de rente mentionnées. Qui pénètrent et imprègnent
en profondeur toutes les dynamiques sociales fonctionnant tant au sein
même de la Société – dans son ensemble, bien au-delà de la seule sphère
de l’économie – et de l’Etat que, surtout, dans les rapports constants et
étroits qu’ils entretiennent entre eux. Et qui sont essentiellement carac-
térisés par l’existence d’un pacte social rentier, mais également qualifiable
d’autoritaire de populiste, d’implicite, de singulier et de fragile. De fait, déjà
actif depuis de longues années – pour l’essentiel, dès le début des années
1970, mais qui, refondé dans le contexte des années 2000, va se renforcer
de manière outrancière et fonctionner comme un paradigme au cœur des
enjeux critiques caractérisant les évolutions du pays. En dernière analyse,
étant donné l’importance et l’autonomie relative des logiques rentières à
l’œuvre, nous sommes en présence d’une « triade » « Société-Etat-Rentes »
dont les éléments constitutifs ne vont cesser d’interagir.
La spirale de crise du paradigme bi-rentier systémique
Longtemps, relativement efficient, le paradigme bi-rentier, qui ne fonctionne
pas dans l’absolu, mais en fonction des dynamiques de ses composantes,
telles qu’elles interagissent avec la Société, va entrer à partir du milieu de
la décennie 2010 3 dans une spirale de crise conduisant progressivement ses
effets positifs – tels que perçus par le régime politique, surtout – à s’épuiser,
en raison des conséquences directes et indirectes de divers changements.
Et qui, fondamentalement, procédaient d’une évolution structurelle allant
dans le sens d’un inéluctable épuisement des capacités d’action de ses deux
rentes – politique et énergétique - à l’efficacité en direction de la Société
de plus en plus déclinante. Puisque, toutes deux non renouvelables, par
définition même, engagées dans une course contre le temps et affectées par
une durable « crise des ciseaux » du moment que nous sommes en présence
d’une offre de rente qui diminue face à une demande potentielle – une
population de plus en plus importante et jeune – qui augmente. En ce qui
concerne la première rente – politique – car, en termes d’offre, le stock de
légitimité historique, lui aussi, ne peut qu’irréversiblement diminuer, puisque
relevant de moins en moins de réalités relativement tangibles, assumées
par des acteurs vivants, et de plus en plus du seul registre symbolique des
mémoires collective et individuelle et car, en termes de demande, celle-ci
est de plus en plus faible de la part d’une population jeune – la moitié de
3. Pour ma part, dès 2012, à maintes reprises, alors que les performances
formelles du modèle étaient au mieux de ce qu’elles ont pu être, notamment en
raison d’un prix du baril de pétrole exceptionnellement élevé, provoquant une sorte
d’euphorie rentière aussi bien au niveau de l’Etat que dans la Société, j’évoquais la
spirale de crise du paradigme – et donc, du système politique – que je présentais
comme déjà engagée notamment dans l’article suivant : « Algérie 2012 : contribution
à l’analyse d’une crise complexe » in Réflexions et Perspectives, Revue scientifique et
académique de l’Université d’Alger 2, Cinquantenaire de l’Algérie indépendante, Juin
2012, p. 45-71. Puis, en 2015, pour l’essentiel, je reprenais la même analyse dans
cette revue même : « Algérie 2015 : enjeux rentiers, dérives autoritaires et perspec-
tives », in Maghreb-Machrek, n° 221, « L’Algérie : une stabilité illusoire ? », p. 77-89.
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » 69
la population étant âgée de moins de 28 ans – de moins en moins sensible
au discours officiel tenu qui évoque des réalités qu’elle n’a jamais vraiment
connues et qui, pour sa part, surtout victime d’un chômage de masse aux
conséquences ravageuses, exprime une forte demande de projets d’avenir
qu’elle ne rencontre pas. Quant à la seconde – énergétique – car, en termes
d’offre, le stock d’hydrocarbures du fait des caractéristiques de la problé-
matique des hydrocarbures dans le pays n’a que de faibles perspectives
d’évolution positive significative auxquelles s’ajoutent les conséquences
directes de la crise écologique globale avec ses exigences en termes de
nécessaire décarbonation de l’économie mondiale 4 qui affectent négati-
vement leur potentiel de valorisation du fait de leur fort impact négatif en
termes d’émissions de gaz à effets de serre et car, en termes de demande,
la population potentiellement bénéficiaire, déjà en forte croissance, va
continuer de croître à un rythme soutenu (43 millions d’habitants en 2019
et 57,5 millions en 2050) limitant de beaucoup les marges de manœuvre du
pouvoir politique en termes de redistribution de la rente visant à satisfaire
les différents segments des demandes économiques et sociales 5.
En fait, à propos du processus de crise affectant les différentes formes
d’efficacité des deux rentes systémiques en direction de la Société, tout se
passe comme si le paradigme bi-rentier qu’elles ont longtemps constitué
dans le cadre du modèle dominant et qui, à maints égards, fonctionnait
comme une espèce de système immunitaire de l’Etat – ou plutôt du
régime politique - était, en quelque sorte, soumis à une forme de « loi des
rendements décroissants », énoncée en économie par divers auteurs. Et
que, sommairement, l’on peut résumer comme suit : au-delà d’un certain
« seuil », à chaque fois qu’on augmente d’une certaine quantité un des
facteurs contribuant à la « production » – en l’occurrence d’efficacité
recherchée de la rente concernée – les effets de celle-ci augmentent, mais
de moins en moins. Et, ainsi, dès lors, il est considéré que le rendement
marginal du facteur de production concerné diminue, qu’il s’agisse – pour
simplifier à propos des situations qui, ici, nous intéressent – de plus de
flux financiers injectés dans la redistribution et/ou de plus de légitimité
historique mise en exergue dans le discours officiel. En somme, malgré
tous les efforts entrepris par le régime politique, selon les logiques du
paradigme bi-rentier auxquelles il a toujours eu recours pour structurer
ses discours et actions, les réactions de la Société y sont de moins en
4. Les nouveaux objectifs que vient de se fixer, en décembre 2019, la nouvelle
Commission de l’Union Européenne et centrés sur une neutralité carbone à l’horizon
2050, sont significatifs d’évolutions en cours à l’échelle mondiale certainement
appelées à se confirmer.
5. Cette évolution structurelle allant donc clairement dans le sens d’un épuisement
progressif des effets « positifs », du point de vue du régime, du fonctionnement du
modèle bi-rentier en place, va être accélérée pour ce qui concerne la rente systé-
mique énergétique par les conséquences directes et indirectes du contre-choc
pétrolier intervenu dans le courant de l’année 2014 et qui verra son niveau, en
termes de flux financiers, baisser drastiquement avec les conséquences négatives
imaginables en termes de réduction de l’efficacité sociale des processus de redis-
tribution jusqu’alors engagés.
70 Nadji SAFIR
moins réceptives et, plus même, peuvent y devenir de plus en plus hostiles.
De fait, le régime politique ne prend pas conscience que les fondations
de l’édifice sur lequel il repose sont passablement vermoulues car il n’a
pas compris que le paradigme bi-rentier qui lui a permis de connaître de
longs jours de relative « tranquillité rentière » n’est plus dans une phase
de croissance, mais est entré dans une spirale de crise, nécessairement
annonciatrice de turbulences.
L’émergence du « hirak »
Et c’est dans ce contexte de crise engagée du paradigme bi-rentier sur
lequel ont longtemps reposé les fondements du régime politique en place que
les premières dynamiques annonciatrices du « hirak » vont émerger. Mais,
avant de les évoquer, il convient de préciser que, sans remonter plus avant,
des acteurs et mouvements de la société civile – tels que « Barakat » (« ça
suffit ! ») créé en mars 2014 – ainsi que des partis politiques d’opposition
s’étaient déjà opposés au projet de 4° mandat 6. Tout comme, il convient de
mentionner la demande d’audience adressée au Président de la République
le 1er novembre 2015 par un groupe de personnalités – dont le moudjahid
Lakhdar Bouregaa qui deviendra une figure iconique du « hirak » – qui
a été appelé « le groupe des 19 » et dont l’action a été rapidement inter-
prétée comme visant à s’assurer des capacités effectives du Président de
la République à s’acquitter de ses missions. Inscrivant son action dans le
même sens, le mouvement « Mouwatana » (« citoyenneté »), créé en juin
2018, rejette clairement le projet de 5e mandat. Ceci dit, s’il fallait indiquer
une date à partir de laquelle une nette rupture est clairement intervenue
dans la perception qu’avaient les Algériens de la gravité de l’état de santé
du Président Abdelaziz Bouteflika, ce serait certainement celle du jeudi
1er novembre 2018. Puisqu’ en ce jour de fête nationale – incontournable
échéance protocolaire pour un Président de la République – il a dû se
rendre au cimetière d’El Alia (près d’Alger) afin de rendre hommage aux
martyrs de la Guerre de Libération Nationale. Or, les images retransmises
dans la soirée par la télévision nationale – celles d’un vieil homme hébété,
aphasique, prostré et sanglé sur un fauteuil roulant, « acteur absent » d’une
cérémonie compassée et convenue dans laquelle s’entremêlaient le pathé-
tique, le tragique et le grotesque – ont permis aux Algériens de constater
directement le délabrement de la santé physique et intellectuelle de leur
Président de la République.
Et ce, alors même que, quelques jours auparavant, le Secrétaire Général
du parti du FLN déclarait que le candidat de son parti à l’élection présiden-
tielle d’avril 2019 serait le Président de la République déjà en fonction. En
tout état de cause, dès le samedi 3 novembre, de nombreux commentaires
6. Personnellement, dans une longue contribution – « À propos d’un contexte de
crise » – publiée, les 24, 25 et 26 mars 2014, par le quotidien d’expression franco-
phone Le Soir d’Algérie, j’avais pris position contre le projet de quatrième mandat :
[Link]
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » 71
dans la presse nationale – allant dans le même sens que ceux publiés sur
les réseaux sociaux dès le 1er novembre même – ont insisté sur le caractère
insupportable des images retransmises par la télévision publique et qui
présentaient un Président totalement incapable d’exercer ses fonctions.
Et donc, a fortiori, certainement pas en mesure d’assumer celles que lui
imposerait un hypothétique cinquième mandat dont de nombreux membres
de son entourage faisaient déjà état. En tout état de cause, c’est à partir
de cette fin d’année 2018 que, progressivement, les conditions psycholo-
giques – tant individuelles que collectives – conduisant à l’émergence d’un
véritable point de bascule, allant clairement dans le sens de l’exclusion totale
de l’hypothèse d’un cinquième mandat du Président Abdelaziz Bouteflika,
commencent réellement à mûrir et finissent par prévaloir.
Ceci dit, il est surtout une catégorie sociale particulière qu’il convient de
mentionner et qui va jouer un rôle décisif dans la naissance et l’émergence
du « hirak », c’est celle des jeunes appartenant aux classes populaires,
notamment urbaines, et qui, depuis longtemps, inscrite dans ses propres
logiques de contestation, exprime dans les seuls espaces publics physiques
dont elle a un contrôle relatif – en l’occurrence, les stades lors des compé-
titions de football - une véritable haine à l’égard du régime en place. En
effet, confrontée à de dures conditions de vie et à l’absence de perspec-
tives personnelles, notamment en raison du chômage qui massivement et
durablement la frappe, elle exprime dans ses chansons – dont, entre autres,
celle devenue mythique, « La casa del Mouradia » – une opposition affirmant
son rejet quasi-viscéral des élites politiques en place qu’elle assimile à une
gérontocratie incompétente et corrompue. En fait, la grande majorité de
ces jeunes représente une nouvelle catégorie sociale, le « précariat » – notion
construite en fusionnant précarité et prolétariat – de plus en plus souvent,
aujourd’hui, utilisée dans maintes analyses des évolutions des sociétés
contemporaines et qui, en Algérie, va former la principale composante de la
base sociale du « hirak ». Et c’est ainsi que – la forte mobilisation populaire
aidant, en premier lieu l’activisme des jeunes sur les réseaux sociaux sur
Internet – progressivement, on en arrivera aux premières manifestations
locales – à Bordj Bou Arreridj, Kherrata et Khenchela, les 13, 16 et 19 février
2019 – avant la grande manifestation nationale du vendredi 22 février qui
enclenchera le processus d’ensemble. Et qui, fondamentalement, peut être
caractérisé comme un soulèvement populaire, analysable comme relevant
des grilles de lecture structurant la « théorie des mouvements sociaux »
et procédant de logiques politiques, exprimant le rejet des « tactiques de
gouvernementalité » 7 – en recourant à un néologisme utile, initié par Michel
7. « Et il est vraisemblable que si l’Etat existe tel qu’il existe maintenant, c’est grâce,
précisément, à cette gouvernementalité qui est à la fois extérieure et intérieure à l’Etat,
puisque ce sont les tactiques de gouvernement qui, à chaque instant, permettent de
définir ce qui doit relever de l’Etat et ce qui ne doit pas en relever, ce qui est public et
ce qui est privé, ce qui est étatique et ce qui est non étatique. Donc, si vous voulez,
l’Etat dans sa survie et l’Etat dans ses limites ne doivent se comprendre qu’à partir des
tactiques générales de la gouvernementalité ». (souligné par moi), in Michel Foucault,
Sécurité, Territoire, Population Cours au Collège de France 1977-1978, École des
72 Nadji SAFIR
Foucault – que veut imposer le pouvoir politique en place. Etant entendu
que, dans le contexte des manœuvres du pouvoir pour faire avancer ses
projets, clairement, la notion même de tactique est tout à fait appropriée.
La fin de deux longs cycles historiques
Ceci dit, par-delà les divers événements évoqués – y compris le « hirak »
lui-même – il convient de prendre en considération – en recourant à
une métaphore – les évolutions des « plaques socio-tectoniques » qui, en
profondeur, constituent les véritables soubassements à partir desquels les
dits événements procèdent, se structurent et finissent par émerger. De ce
point de vue, ce sont deux longs cycles – évalués comme tels à l’aune de
l’histoire contemporaine du pays – absolument déterminants de la vie de
la société algérienne qui, actuellement, sont en train de prendre fin : l’un
politique (1945-2020) et le second, socio-économique (1970-2020).
Le premier cycle historique – politique, donc – est clairement dominé par
l’enjeu du recours à la lutte armée afin de trouver une juste solution à l’incon-
tournable question coloniale. De toute évidence, le plus important des deux,
puisqu’en dernière analyse, en tant que véritable matrice structurante, c’est
lui qui va déterminer les conditions d’émergence du second et qui, envisagé
à partir de sa « naissance » en 1945, aura duré soixante-quinze ans. En effet,
même si cet enjeu était inscrit en filigrane dans certaines des problématiques
nationalistes déjà en présence, il ne commencera à réellement émerger
dans les consciences et les pratiques des militants du Mouvement National
– bien sûr, tenus de respecter les conditions de clandestinité imposées par
l’ordre colonial – qu’à partir de la répression des manifestations pacifiques
de mai 1945. Dès lors, la prise de conscience de cet enjeu va marquer une
rupture absolument essentielle dans l’histoire du pays, puisque c’est à partir
des dits « événements de mai 1945 » et, surtout, de la terrible répression
que les pacifiques manifestations des citoyens algériens ont entraînée,
qu’il est clairement apparu aux nationalistes algériens, dont la conscience
militante était la plus aiguë que seule la lutte armée permettrait au pays de
se libérer. En conséquence, les plus conscients et déterminés d’entre eux
s’organisèrent pour passer à l’action et, après avoir assumé dans la même
logique une seconde rupture historique – celle du 1er novembre 1954 – ils
virent leurs luttes finalement couronnées de succès en juillet 1962, par le
recouvrement de l’Indépendance nationale. Puis, de 1962 à 2019, ce sont eux
et/ou leurs héritiers politiques et/ou biologiques directs qui, d’une manière
ou d’une autre, directement ou indirectement, ont assumé la responsabilité
de conduire les affaires publiques.
Or, aujourd’hui, c’est ce cycle historique – de soixante-quinze ans, donc –
qui s’achève pour au moins trois raisons majeures : d’abord, puisque, de toute
évidence, ses missions fondatrices les plus essentielles, telles qu’elles-mêmes
hautes études en sciences sociales, Éditions Gallimard et Éditions du Seuil, Paris,
2004 ; p. 112-113.
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » 73
initialement articulées autour de l’objectif central du recouvrement de
l’Indépendance nationale, ont été pleinement réalisées depuis 1962 déjà 8 ;
ensuite, parce que les membres des différents types d’élites qui lui ont,
successivement, donné vie – souvent aussi, en lui offrant la leur – puis l’ont
assumé durant les multiples phases successives qu’il a connues, aujourd’hui,
à quelques très rares exceptions près, sont décédés ou, pour le moins,
n’occupent plus de fonctions éminentes dans les institutions publiques ;
enfin, car la société algérienne de 2020 est majoritairement composée
de citoyens pour qui la période coloniale ne constitue plus qu’une phase
historique, relevant strictement du domaine des mémoires individuelles et
collectives, même si celles-ci peuvent encore être douloureuses ; en effet,
l’âge médian de la population, comme déjà indiqué, y est de 28 ans et la
proportion de personnes âgées de plus de 60 ans – donc, elles-mêmes nées
vers la fin de la période 1954-1962 – y est d’environ 9%. Et, de fait, avec
la fin de ce cycle politique de soixante-quinze ans, c’est en même temps
le cycle de vie de la rente endogène, politique, de nature symbolique et
d’origine historique – déjà passée en revue – qui, lui aussi, à tous égards,
est en train de s’achever. Après qu’elle aura été abondamment utilisée et
même très largement surutilisée, au point que, finalement, ce sont ses diffé-
rentes capacités de fonctionnement un tant soit peu significatif au sein de
la société qui, de plus en plus sévèrement érodées, auront progressivement
fini par perdre leur sens et leur effet.
Quant au second cycle historique – socio-économique, donc – il aura
sensiblement duré cinquante ans, puisque son émergence est identifiable à
partir du début des années 1970 qui, de manière effective, inaugureront la
conception et la mise en œuvre du modèle de développement économique
et social qui, sous des formes diverses, n’ayant que peu évolué va dominer
la vie du pays jusqu’à aujourd’hui.
Or, tout comme cela a été le cas pour le cycle précédent, lui aussi est arrivé
au bout de son parcours et ce, pour trois raisons essentielles : d’abord, car
au plan économique, l’échec est patent de la politique de diversification de
l’économie qu’il était censé assurer et qu’illustre bien la très faible proportion
du montant des exportations hors-hydrocarbures de l’économie algérienne par
rapport à celui du total de ses exportations – plafonnant au mieux autour de
4 à 5% sur la période considérée – et qui met clairement en évidence toutes
les limites du modèle ; ensuite, parce qu’eu égard aux principales évolutions
tant économiques que scientifiques et technologiques, dominant l’économie
mondiale ainsi que celles caractérisant la société algérienne elle-même, le
8. À ce propos, je rappellerai un article de Mostefa Lacheraf, publié en mars 1964,
et dans lequel il écrit notamment : « Si le nationalisme n’a pas produit pendant la
guerre patriotique, une doctrine de longue portée, une éthique d’avenir, c’est parce
que sa mission, depuis qu’il existe, consistait uniquement à libérer le territoire. En
attendre autre chose reviendrait à aggraver, en les perpétuant, les anachronismes qui
paralysent déjà la société algérienne. » (souligné par moi), in Mostefa Lacheraf,
« Réflexions sociologiques sur le nationalisme et la culture en Algérie », Temps
Modernes, mars 1964 in L’Algérie : nation et société, cahiers libres 71-72, François
Maspero, Paris 1965, p. 345.
74 Nadji SAFIR
modèle, en raison de ses nombreuses rigidités – notamment le rôle central
qui y est joué par l’Etat – apparaît comme dépassé ; enfin, du fait que la
principale source de financement de son régime d’accumulation de base – la
rente exogène, énergétique, d’origine extractive et de nature économique,
déjà présentée – est elle-même pratiquement en voie d’épuisement ou, pour
le moins, clairement soumise à des contraintes – internes et externes – de
plus en plus nombreuses et fortes, ayant des conséquences négatives directes
sur la réelle disponibilité des ressources financières exigées par l’état des
différents besoins exprimés tant en matière économique que sociale. En
fait, c’est surtout cette troisième cause qui permet de mesurer l’ampleur
de la rupture qui se profile pour la société algérienne qui, de plus en plus,
doit se préparer à une réduction significative des ressources financières
longtemps assurées par la seconde rente systémique – énergétique – alors
même qu’elle ne dispose pas encore d’autres sources réellement significa-
tives en mesure de les remplacer.
Ceci dit, en ce qui concerne les performances enregistrées au cours des
évolutions de ce second cycle historique – socio-économique donc – il
convient de relever l’écart important que l’on peut y constater entre celles
– carrément négatives – réalisées au plan économique et celles – plutôt
positives – enregistrées au plan social et qu’entre autres indicateurs, illustre
clairement l’évolution de l’espérance de vie des citoyens algériens qui, de
47,5 ans en 1963 est passée à 77,7 ans en 2018. D’ailleurs, dans le dernier
Rapport Mondial sur le Développement Humain – celui de 2019 – l’Algérie
qui appartient au groupe des pays à niveau de développement élevé est au
82e rang mondial sur 189 pays classés ; en outre, elle réalise la meilleure
performance des pays maghrébins et – après l’Ile Maurice – des pays africains.
Les perspectives
En tout état de cause, quels que soient les aléas de ses évolutions, le « hirak »
apparaît clairement comme un mouvement social ayant profondément
transformé la société algérienne qui, pour la première fois depuis 1962, a
pu émerger comme un acteur relativement cohérent et autonome face à un
Etat qui, jusqu’alors, dans des démarches allant uniquement du haut vers le
bas, avait toujours été le tout-puissant maître de toutes les initiatives. Même
si, à certains moments donnés – notamment face aux mouvements sociaux
articulés autour de la revendication identitaire « amazighe », en 1980 et 2001,
et autour de l’émergence de la mouvance islamiste en tant que force politique
au tournant des années 1980/1990 – son autorité avait pu être fortement
contestée. Il n’en demeure pas moins que seul le « hirak » par l’importance,
à la fois, de sa large base sociale, regroupant les catégories sociales les plus
diverses, de l’extension de sa couverture géographique, puisque pleinement
nationale et de sa remarquable longévité, peut certainement être considéré
comme ayant clairement représenté un mouvement social inédit depuis 1962,
d’opposition pacifique globale et frontale face à la toute-puissance de l’Etat.
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » 75
En fait, le « hirak » aura été à l’origine d’une importante crise globale de
contestation de la nature même du système politique en place, jusqu’alors
enfermé dans ses seules logiques d’exercice vertical – allant donc du haut
vers le bas – du pouvoir. Et, à ce titre, ipso facto, il va rapidement dépasser
la seule dimension politique stricte qu’y a constitué l’enjeu du projet de
cinquième mandat présidentiel qui, au final, n’en aura représenté qu’un
moment-étincelle, certes particulièrement significatif, mais qui, rapidement,
aura été dépassé dans le cadre d’évaluations critiques et d’actions collectives
aux portées bien plus larges.
Ceci dit, aujourd’hui, la société algérienne se trouve directement confrontée
à quatre grandes problématiques dont la nécessaire et concomitante prise
en charge des multiples contraintes qui les structurent va directement
conditionner ses perspectives d’avenir. Brièvement présentées, elles se
présentent comme suit : politique, certainement la plus importante et qui
conditionne les autres, dans la mesure où, tout à la fois, la fin du cycle
historique politique 1945-2000, ainsi que, précisément, les multiples consé-
quences directes et indirectes du « hirak » ont introduit suffisamment de
ruptures conduisant nécessairement à totalement repenser les conditions
d’existence et de fonctionnement du système politique, en les faisant évoluer
dans le sens de la mise en place et du fonctionnement effectif de nouvelles
institutions démocratiques, seules en mesure d’assurer l’établissement de
rapports de confiance entre la Société – avec une attention particulière en
direction de la jeunesse – et l’Etat ; socio-économique qui, elle aussi, tout
en procédant à partir des effets de la fin de l’autre cycle historique énoncé,
socio-économique – 1970-2020 – va être fondamentalement caractérisée,
d’une part, par les exigences de la mise en place des conditions d’un système
productif national de biens – hors hydrocarbures – services et connaissances
en mesure, par ses processus de création de valeur internationalement
significative, de permettre au pays d’échanger avec le reste du monde ;
et, d’autre part, par la définition d’un nouveau pacte social non-rentier
basé en priorité sur la redistribution de richesses d’abord effectivement
produites sur le territoire national ; culturelle, articulée autour d’enjeux
en termes de systèmes de normes et de valeurs à promouvoir au sein de
la société, tout particulièrement au sein des systèmes d’éducation et de
formation, en vue de la formulation d’un projet de modernité et qui suppose,
comme composante incontournable, de nouvelles lectures dynamiques et
ouvertes du patrimoine islamique qui ne peut plus demeurer l’otage de
lectures littéralistes et essentialistes, nécessairement rétrogrades et inaptes à
préparer l’avenir ; géopolitique, supposant une nouvelle « Weltanschauung »
(conception du monde) en phase avec, à la fois, les évolutions du monde
et celles de la société et qui, sur le court terme, devra prendre en charge
les graves conséquences liées à deux crises régionales majeures, affectant
des espaces constituant pour le pays son voisinage immédiat : à l’ouest, le
conflit du Sahara occidental en cours depuis maintenant 45 ans, clairement
évaluable comme une impasse stratégique dont le pays doit savoir sortir,
et dont les conséquences négatives directes sur les processus d’intégration
régionale maghrébine réduisent nécessairement aussi son propre potentiel
de croissance économique ; et, au sud, l’instabilité gagnant le vaste espace
sahélo-saharien – dont, surtout, les deux pays frontaliers que sont le Mali
et le Niger – en raison, notamment, de l’extension grandissante du champ
d’activité des groupes terroristes islamistes, telle qu’inscrite dans un contexte
de grave détérioration de leurs systèmes centraux et locaux de gouvernance ;
et ce, alors que la situation dans un autre pays voisin, déchiré par la guerre
civile – la Libye – peut également se transformer en une source d’instabilité
durable pour toute la région.
C’est dire combien, à tous égards, les perspectives du pays s’annoncent
comme placées sous de multiples et fortes contraintes.
Sociologue de formation, Nadji SAFIR, à partir de 1968, a notamment
été, en Algérie, chercheur au sein d’institutions de recherche en sciences
sociales (CERDESS, AARDES et CREA), avant d’enseigner, à partir de
1979, la sociologie à l’Université d’Alger où il a été Chargé de Cours.
En 1996, il rejoint la Banque Africaine de Développement au sein de
laquelle, jusqu’en 2007, il occupe les fonctions de : Socio-économiste
en chef, Chef de Division du Développement Social pour l’Afrique
Centrale et Représentant Résident à Madagascar.
L’armée algérienne
au défi de la transformation
Jean-François DAGUZAN
Tout article, reportage ou livre parlant de l’Algérie énonce le pouvoir
de l’armée algérienne comme une formule invocatoire, voire magique qui
explique le passé, le présent et le futur de ce pays. Les militaires sont censés
y faire la pluie et le beau temps. Certains ont brûlé cette armée algérienne
après l’avoir adorée. D’autres la portent aux nues comme l’ultime rempart
de la stabilité et de la cohésion.
Personne ne peut nier l’impact de l’armée algérienne sur la vie politique
du pays. Mais est-elle encore ce bloc soudé derrière le « raïs 1 » Boumediene
qui bâtit l’Algérie nouvelle 2 ? De Chadli Benjedid à Abdelaziz Bouteflika en
passant par la guerre civile, cette unité n’est peut-être plus que de façade.
Les évènements révolutionnaires que vit l’Algérie depuis le début de cette
protestation pacifique connue sous le nom de Hirak, puis la chute du clan
Bouteflika, semblent montrer que son armée – c’est-à-dire ses chefs – demeure
un symbole d’unité (car revendiqué par toutes les parties en présence).
En revanche, elle ne semble pas ou plus en mesure d’imposer un homme
providentiel. Le nouveau président faiblement élu à marche forcée n’est
pas celui-ci. On a pu penser un temps que le chef d’état-major Gaïd Salah
attendit son heure, mais sa mort brutale et inattendue, juste après l’élection
présidentielle qu’il avait péniblement mais minutieusement organisée, a
rebattu toutes les cartes.
À bien des égards, l’armée algérienne demeure « un rébus entouré de
mystère au sein d’une énigme » comme disait Churchill de l’Union soviétique.
Aussi, percer ce mystère demeure toujours un défi à relever. Le think tank
Brookings Institution de Washington a récemment publié à grands renforts
médiatiques une étude surprenante faite sur la base d’un questionnaire
1. Chef ou chef d’Etat en langue arabe.
2. « Il faut en effet ne pas considérer l’armée comme un bloc homogène figé
dans le temps et tenir compte de ses évolutions structurelles. » Myriam, Aït Aoudia,
« Dépolitisation de l’armée et fin du régime de parti unique en Algérie en 1989 ;
retour sur un impensé », in Saïd Haddad (dir.), Les armées dans les révolutions
arabes, positions et rôles, Perspectives théoriques et études de cas, Presses universi-
taires de Rennes, 2015, p. 44.
Maghreb-Machrek, n° 244
78 Jean-François DAGUZAN
envoyé à des militaires algériens pour comparer leurs sentiments à ceux
des révoltés de la rue qui manifestent tous les vendredis 3. De cette étude il
ressort essentiellement que les moins gradés seraient sensibles aux sirènes
du Hirak en raison de leur proximité avec le peuple et que des coupes
sombres dans les budgets pourraient amener les plus gradés à reconsidérer
leur loyauté vis-à-vis du gouvernement nouvellement élu.
Avec de tels résultats, le challenge pour une connaissance approfondie
de l’armée algérienne reste ouvert. Des progrès sont à noter cependant au
plan historique. La thèse de Safia Areski sur l’armée algérienne de l’indé-
pendance à la guerre civile apporte un éclairage important sur de nombreux
points, propose un débroussaillage utile, ouvre des pistes et abat quelques
idées reçues 4.
Les politologues et les sociologues – notamment américains – des années
1950-1970 ont produit une vaste littérature sur les relations civilo-militaires
et le rapport de l’armée au pouvoir. Les dictatures d’Amérique latine, la
décolonisation, les guerres d’Asie du Sud-Est, la transformation de l’armée
américaine, ont permis de développer ce champ d’études. Pour Samuel
Huntington, qui fit là ses premières armes, la professionnalisation était
une réponse à l’insertion des armées dans un modèle de société moderne.
À l’inverse, Perlmuter et Finer voyaient dans l’absence de classe moyenne
et un pouvoir exécutif faible les facteurs qui ouvraient la porte au pouvoir
militaire partagé ou non avec d’autres groupes 5. Concernant l’Algérie, ces
deux thèses ne sont peut-être pas incompatibles. L’histoire de ce pays peut
représenter une synthèse de ces théories 6.
Certes, l’armée algérienne est un cas d’espèce assez remarquable – modèle
unique de fusion avec un Etat qu’elle a structurellement contribué à façonner
dans la mesure où l’armée a existé avant que l’Etat algérien ne soit créé.
Mais, comme tout corps social, elle est un organisme mutant qui, tout en
s’adaptant, n’échappe pas aux tensions de la société.
Cet article s’attache à étudier l’évolution de l’armée algérienne et de ses
relations au pouvoir de ses débuts à la chute du clan Bouteflika.
3. Texte intégral in Sharan Grewal, Tahir Kilavuz, Robert Kubinek, Algeria’s
Uprising : A Survey of Protesters and the Military, The Brookings Institution, juillet
2019. (On pourra lire l’analyse critique de ce travail en annexe) : [Link]
[Link]/wp-content/uploads/2019/07/FP_20190711_algeria.pdf
4. Safia Arezki, De l’ALN à l’ANP, La construction de l’armée algérienne 1954-1991,
Préface de Malika Rahal, Barzakh, Alger, 2018, 386 p.
5. Samuel Huntington, The Soldier and the State, Cambridge Mass. Press, 1957 ;
Samuel E. Finer, The Man in the Horseback, London and Dunmow, Pall Mall Press,
1962 ; Amos Perlmuter, The Military in Politics in Modern Times, New Haven, Yale
Univ. Press, 1977.
6. Pour une analyse actualisée des questions théoriques des relations armées-
pouvoir dans le monde arabe, voir cet auteur : « Armées et société dans le monde
arabe : entre révolte et conservatisme », in Jean-François Daguzan & Stéphane
Valter (dir.), Les armées du Moyen-Orient face à Daesh, Introduction James Dorsey,
MA Editions, Paris, 2016, p. 57-87.
L’armée algérienne au défi de la transformation 79
L’armée algérienne préexistante à l’État
La sanglante guerre d’indépendance franco-algérienne (1954-1962)
eut pour effet secondaire désastreux l’élimination des élites algériennes
pourtant déjà peu nombreuses et essentiellement cantonnées aux professions
juridiques et libérales 7. Les Français s’en prirent aux indépendantistes, le
FLN aux francophiles et même aux tièdes. Pour finir, l’OAS tua de façon
indiscriminée 8. En 1962, le pays était exsangue.
Mais, à l’extérieur, en Tunisie et au Maroc, le jeune colonel Houari
Boumediene avait construit un outil préservé : l’armée des frontières. Ce
choix, qui lui fut largement reproché en interne alors que les maquis se
faisaient laminer, s’appuyait sur les soldats les plus professionnels dont
il disposait : les déserteurs de l’armée française (DAF). Ces officiers ou
sous-officiers formeront la structure de commandement de l’armée nouvelle.
C’est ce corps qui allait prendre en charge la gestion du pays. L’armée se
retrouva, bon gré, mal gré, l’unique entité administrative constituée de la
jeune Algérie indépendante. 9
La première phase de l’indépendance débuta par une « mini » guerre
civile. Au cours de celle-ci, Boumediene et les siens, s’appuyant sur le leader
« historique » Ben Bella, détruisirent les maquis de l’intérieur réticents à se
voir privés des fruits de la victoire 10. Cette relation tendue entre intérieur/
extérieur et la lutte pour le pouvoir se poursuivit jusqu’en 1967. Les leaders
opposants furent chassés, condamnés et, pour certains, assassinés (Mohamed
Khemisti 11), jugés et exécutés pour sédition (colonel Chaabani 12), ou tués
à l’étranger (Mohamed Khider, Belkacem Krim 13).
7. Entre 1954 et 1959, il n’y avait selon les statistiques en Algérie que 24 ou 28
ingénieurs musulmans pour un total de 2400. Voir Hartmut Elsenhans, La guerre
d’Algérie 1954-1962, La transition d’une France à une autre, le passage de la IVe à la
Ve République, Publisud, Paris, 1999, p. 166-171.
8. FLN : Front de libération nationale, organe politique qui structure la lutte
de libération algérienne en s’imposant sur tout autres concurrents dont le MNA
de Messali Hadj. OAS : Organisation armée secrète, mouvement insurrectionnel
anti-indépendance et anti-gaulliste (patchwork de pieds noirs désespérés, militaires
en rupture de ban, anciens pétainistes et autres membres des mouvements d’extrême
droite) qui s’engage dans la lutte armée à partir de l’annonce du référendum de
1961 et verse dans une folie meurtrière jusqu’à son brutal démantèlement par le
pouvoir français.
9. William Zartmann, L’armée dans la politique algérienne, Annuaire de l’Afrique
du Nord 1967, [Link] p. 265-278.
10. Safia Arezki, De l’ALN à l’ANP, La construction de l’armée algérienne 1954-1991,
op. cit., p. 169-176.
11. Ministre des affaires étrangères du premier gouvernement algérien ; assassiné
à Alger en 1963.
12. Combattant historique de l’intérieur, proche de Ben Bella ; tente de s’opposer
par la force à la prise de pouvoir de Boumediene ; fusillé après une cour martiale
extraordinaire en 1964.
13. Khider : Dirigeant historique du FLN, proche de Ben Bella, exilé en Espagne,
assassiné en 1967. Krim : Dirigeant historique du FLN, exilé en France puis en
80 Jean-François DAGUZAN
Lorsqu’à l’issue de la « guerre des sables 14 » perdue contre le Maroc,
Boumediene déposa Ben Bella en juin 1965, il n’y eut presque pas d’opposition
interne 15. Le nouveau « Raïs » mit en place un gouvernement ultracentralisé
sur un modèle proche des démocraties populaires de l’Est. Le pouvoir s’arti-
culait autour du parti unique (le Front de libération nationale - FLN) dont
Boumediene était le Secrétaire général et de l’armée dont il était le Ministre
de la défense en titre – cumulant tous ces titres avec celui de Président de
la République. Après la tentative de coup d’Etat du colonel Zbiri en 1967,
il supprima même l’état-major de l’armée qu’il avait lui-même imposé
en 1960 16. Le pouvoir se concentra alors autour de sa personne avec une
poignée de fidèles relais de sa pensée et de son action : Kasdi Merbah à la
sécurité militaire, Abdelhamid Latrèche aux armées, Abdelaziz Bouteflika
aux Affaires étrangères.
A partir du premier choc pétrolier de 1974 et de l’envolée des prix qui
s’en suivit, la professionnalisation bénéficia d’énormes crédits affectés à la
défense. Les armées s’équipèrent massivement de matériel soviétique. Dès
1962, Moscou, au premier chef, puis les pays de l’Est (Pologne, Bulgarie,
RDA, …) assurèrent la formation des cadres – (on parla de la promotion
« Tapis rouge » des officiers algériens 17.) Des conseillers s’installèrent en
Algérie ainsi que quelques Cubains 18 et des Chinois 19.
Allemagne ; assassiné à Francfort en 1970.
14. Série d’affrontements dans la région de Figuig et Tindouf à la frontière
algéro-marocaine, entre septembre 1963 et février 1964, à la suite d’incursions
de détachements marocains venus restaurer, selon le Palais chérifien, les droits
du Royaume illégalement arrachés par la France et rattachés à l’Algérie coloniale.
Elle entrainera la participation de « conseillers » égyptiens et cubains au profit de
l’Algérie. Malgré leur intervention, le sort des armes tourna à l’avantage du Maroc
et ne cessa qu’à l’issue de plusieurs médiations internationales. Le contentieux ne
fut définitivement bouclé qu’en 1989.
15. À l’exclusion du dernier coup d’Etat déjoué du colonel Zbiri de décembre
1967.
16. Hugh Roberts, « Demilitarizing Algeria », Carnegie Papers, 2007, p. 9, https://
[Link]/files/cp_86_final1.pdf
17. Irina Gridan & Gaëlle Le Boulanger, « Les relations militaires entre l’Algérie et
l’URSS, de l’indépendance aux années 1970 », Outre mers, 2007, n° 354-355, p. 37-61.
18. Che Guevara, lui-même, fit deux déplacements à Alger. Une première équipe
de 58 médecins et personnel médical arriva en Algérie juste après l’indépendance,
mais surtout, à l’occasion de la « guerre des sables » avec le Maroc, Cuba envoya un
bataillon avec armes et bagages et quelques chars (fournis par l’URSS) au secours
de la jeune république algérienne (sans grand effet militaire sur le terrain). La
coopération ne prit vraiment une tournure importante qu’à partir du conflit du
Sahara occidental et du soutien au Front Polisario (1975) date qui correspondait
à l’engagement massif de Cuba en Afrique, notamment en Angola. Voir Hassane
Zerrouky, « Entre Castro et l’Algérie, des liens anciens », L’Humanité du 29 novembre
2016, [Link]
19. Essentiellement au plan des infrastructures et médical. La forte tension sovié-
to-chinoise de l’époque excluait d’aller au-delà. Voir Nicole Grimaud, La politique
extérieure de l’Algérie (1962-1978), Karthala, Paris, 1984, p. 277.
L’armée algérienne au défi de la transformation 81
La nationalisation de l’économie donna à l’Etat la mainmise sur tous les
leviers du pouvoir. Les postes régionaux et départementaux de l’adminis-
tration furent confiés à des militaires. Ils s’installèrent également dans les
administrations centrales. Cette gestion centralisée intégrale correspondait
à la vision profonde du chef de l’Etat.
Pour Boumediene, l’armée, qui, d’Armée de libération nationale (ALN)
devint, dès l’indépendance, Armée nationale populaire (ANP), était consubs-
tantielle de la nation. Elle en était l’expression et la sauvegarde. Larroui Addi
notait que « les militaires se considèrent comme dépositaires du nationa-
lisme 20. » Cette vision se retrouva dans les constitutions algériennes et, au
premier chef, celle de 1976 qui portait la pensée politique de Boumediene 21.
« L’ANP joue donc un rôle de pivot autour duquel s’organisent toutes les
tâches primordiales de la défense de la nation (indépendance et souve-
raineté nationale, unité, intégrité territoriale). Il faut entendre l’acception
algérienne du terme « défense » comme une mission globale incluant tous
les intérêts vitaux de la nation. (…) Cette valorisation essentielle du rôle de
l’armée populaire symbolise la place qu’occupe celle-ci dans l’architecture
politique de l’Algérie depuis l’indépendance. 22 »
Soviétisation et militarisation sont les mots qui caractérisent le mieux l’Etat
Boumediene 23. De cette première période naquit une tension qui poursuivra
l’armée algérienne jusqu’à aujourd’hui. Merbah, avec ses services de sécurité,
s’attacha à en faire un outil politique afin d’assurer le contrôle du pays et
la survie du régime ; Latrèche travailla à une professionnalisation de l’outil
militaire qui devait mettre l’Algérie au niveau des armées modernes et en
faire un agent neutre au service de l’Etat. Cette tension entre deux visions
de l’objet militaire se manifestera tout particulièrement dans la succession
de Boumediene qui vit la victoire du clan Merbah et la marginalisation des
« professionnels ». Cette oscillation entre politique et professionnalisation
se retrouvera, de périodes en périodes, au cours des cinquante ans d’histoire
de l’Algérie indépendante sans jamais être tranchée.
L’ère Benjedid « on prend les mêmes et on recommence »
la poursuite sans génie d’un modèle épuisé
La nomination de Chadli Benjedid au pouvoir suprême (Secrétaire général
du FLN, le 31 janvier 1979, Président de la République le 7 février) fut le
fruit d’un compromis conçu par le chef des services secrets, Kasdi Merbah.
Contrairement à ce qu’on a souvent écrit, Benjedid n’était pas l’officier le
20. Larroui Addi, L’armée, la nation et l’État en Algérie, [Link]
[Link]/halshs-00398898/document, p. 3.
21. Celle du 8 septembre 1963 est abrogé après le coup d’Etat du 19 juin 1965.
L’Algérie restera 9 ans sans texte fondamental.
22. Jean-François Daguzan, Le Dernier rempart ? Forces armées et politiques de
défense au Maghreb, Publisud, Paris, 1998, p. 93.
23. Voir Miriam Lowi, Algérie 1992-2002 : « Une nouvelle économie politique de
la violence », in Maghreb-Machrek n° 175, printemps 2003, p. 55.
82 Jean-François DAGUZAN
plus ancien dans le grade le plus élevé 24. Peut-être certains pensèrent-ils qu’il
était plus malléable que d’autres candidats potentiels ; ils se trompèrent 25.
Cette nomination passa par l’éviction des plus proches du président défunt
qui n’étaient pas dans le clan victorieux. Des positions d’ambassadeurs
éloignèrent des hommes liges comme Latrèche ou Draia. D’autres furent
durement sanctionnés pour corruption comme Bouteflika (qui faisait
partie des favoris pour la succession), Benchérif, Tayebi, Abdelssalam ou
Messahoud Zghar 26.
Benjedid installa progressivement ses propres hommes et, dans un même
temps, marginalisa beaucoup de ceux qui avaient contribué à son élévation
(y compris Merbah 27). En 1984, il rétablit également l’état-major de l’armée
supprimée par son prédécesseur. Cependant, ces changements ne modifièrent
ni l’esprit ni la structure du régime 28. La période de pouvoir de Benjedid,
1978-1991, se caractérisa par deux phases distinctes. La période 1978-1988
fut celle de la régression conservatrice au plan social (notamment pour le
droit des femmes), de la mise en place de féodalités mettant l’économie en
coupe réglée et celle d’une modernisation de l’armée favorisée par des prix
du pétrole florissants. La deuxième période, consécutives aux émeutes (du
pain) de 1988, brutalement réprimées par la troupe (180 morts officiels
environ), se caractérisa par la réforme constitutionnelle et la montée des
mouvements islamistes (au premier chef le Front islamiste du salut (FIS). À
bien des égards, la chute des prix du pétrole conditionna la chute de l’Etat.
Ces deux éléments étaient intimement liés.
La première période de la présidence Benjedid entérina la montée
aux plus hauts échelons de l’armée des « francophones » issus des DAF :
Belkheïr, Nezzar, Lamari, Touati, Gheziel, Guenaïza, et quelques autres 29.
En même temps, s’opéra une période de désengagement politique de la
haute hiérarchie militaire. Cette tendance était à la fois forcée par Benjedid
mais aussi souhaitée par de nombreux cadres. L’heure était à la profession-
nalisation et à la modernisation et les générations montantes d’officiers
24. C’était le colonel Abdallah Belhouchet ; voir Safia Arezki, De l’ALN à l’ANP,
La construction de l’armée algérienne 1954-1991, op .cit., p. 263.
25. James McDougall, A History of Algeria, Cambridge Univ. Press, 2017, p. 273.
26. Ibid.
27. Safia Arezki, De l’ALN à l’ANP, op. cit., p. 270. L’homme qui l’avait fait « roi »,
qui fut également écarté en 1980. Merbah ne revint aux affaires qu’à la fin du
règne de Benjedid, après les émeutes d’octobre 1988 comme éphémère (10 mois)
comme Premier ministre. Le Président lui reprocha sa mollesse et le congédia. Il
fut assassiné en 1993 pendant la guerre civile avec son fils et ses gardes du corps
par un commando non identifié.
28. James Mc Dougall, A History of Algeria, op. cit., p. 270-271.
29. Ibid, p. 295-299 ; voir également Flavien Bourrat, la section « L’âge d’or des
DAF (1989-2004) » in L’armée algérienne : un Etat dans l’Etat ? in Flavien Bourrat
(dir.), Dossier La Place et le rôle de l’armée dans le monde contemporain, Champs
de Mars n° 23, hiver 2011, p. 25-37.
L’armée algérienne au défi de la transformation 83
aspiraient à cette évolution 30. Toutefois, le rétablissement de l’état-major
entraîna progressivement la perte de l’influence directe du Président sur
l’armée. Les chefs militaires ayant recouvré leur autonomie commencèrent
à s’imposer en contre-pouvoir et à contester les décisions présidentielles 31.
En parallèle, la corruption bâtit son plein et de hauts responsables des
armées (ou leur familles) érigèrent des monopoles économiques – (on parlait
alors dans les rues d’Alger du « général sucre » ou du « général café » 32 !) La
population, à l’abandon, méprisait la nouvelle classe politique et possédante.
Dans ces conditions, les efforts politiques pour marginaliser les islamistes
se retournèrent contre leurs auteurs. Le parti islamiste s’était fortement
implanté parmi les populations laissées en déshérence par le pouvoir
algérien, assurant à sa place bon nombre de fonctions sociales. C’est dans
ce contexte que les élections de juin 1990 portèrent le FIS au pouvoir dans
les principales municipalités 33. Le système électoral à deux tours, instauré
pour les élections législatives (26 décembre 1991), élimina au premier tour
l’essentiel des candidats du pouvoir laissant entrevoir la perspective d’une
chambre ultra-majoritairement islamiste à l’Assemblée populaire 34. Le FIS
se préparait à prendre le pouvoir.
Cette situation fut considérée comme insupportable par un groupe de
hauts dirigeants de l’armée et quelques hommes politiques. Le 11 janvier
1992, Benjedid fut poussé à la démission et le parlement dissout. Un Haut
comité d’Etat (HCE) autoproclamé se mit en place. L’Algérie entrait dans
la pire période de son histoire : une guerre civile de six/sept ans au cours
de laquelle la violence et les horreurs atteignirent un niveau rarement égalé
dans le monde avant la guerre de Syrie.
30. Voir notamment l’analyse de Myriam Aït-Aoudia, dans la section « Les condi-
tions structurelles de la dépolitisation de l’armée » in L’expérience démocratique en
Algérie (1988-1992), Presses de Science Po, Paris, 2015, p. 114-124. Analyse partagée
par Larroui Addi : « un processus de retrait de l’armée a été amorcé en 1989. Ce
processus a été inversé par l’annulation des élections de décembre 1991 remportées
par le FIS. Mais la tendance générale, même s’il y eut des reculs, fut au retrait de
l’armée du champ politique et à l’autonomisation du corps électoral. », L’armée, la
nation et l’Etat, op. cit.
31. Hugh Roberts, « Demilitarizing Algeria », op. cit., p. 10-11.
32. Cité entre autres par Algeria Watch 13 décembre 2009, [Link]
org/?p=40023 ; « L’ère Chadli est devenue au fil des années une époque d’affairisme
qui a vu l’édification de réseaux d’arrivistes, constitués des clientèles du système, des
prête-noms de barons du régime ou la progéniture de ces derniers qui bénéficiaient
de facilitations diverses et variées. » in Mohamed Sifaoui, Où va l’Algérie ¸… et les
conséquences pour la France, Cerf, Paris, 2019, p. 108.
33. Pour une analyse en profondeur de cette période, voir l’ouvrage de Myriam
Aït-Aoudia, L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992), op. cit.
34. McDougall, op. cit., p. 289.
84 Jean-François DAGUZAN
La sanglante guerre civile :
gestion directe et professionnalisation progressive
Au cours de cette période, les militaires assurèrent la conduite de l’Algérie
par le biais d’un Haut comité d’Etat piloté par le général Nezzar, chef d’état-
major. Il lui fut, au départ, associé un président symbolique, Mohamed
Boudiaf, résistant historique en exil au Maroc depuis la prise de pouvoir
de Boumediene et assassiné dans de troubles conditions au bout de cent
jours. Il fut remplacé par Ali Kafi puis, plus durablement, par le général
Liamine Zéroual.
L’armée géra donc chaotiquement un pays replié sur lui-même et isolé au
plan international. Il s’agissait d’un quitte ou double : « vaincre ou périr. »
Longtemps, la population fidèle et les forces de sécurité subirent les
coups les plus durs. Attentats et assassinats en ville, guérilla, massacres,
viols, faux barrages, extorsions en campagne furent le lot commun. Jusqu’en
2000, des milliers de personnes périrent 35. On évalue à 150 000 les victimes
de ces années noires.
L’armée algérienne n’avait jamais été préparée à ces formes de violence.
Formés à la Soviétique, des militaires professionnels encadraient des
recrues à l’entraînement médiocre pour préparer la grande guerre contre
l’ennemi extérieur. En matériel, l’Algérie avait dépensé sans compter mais
pour quel résultat opérationnel ? En 1976, les affrontements d’Amgala,
contre les forces marocaines (qui furent les seules confrontations directes
entre Algérie et Maroc lors du début de la guerre du Sahara occidental),
n’avaient pas permis d’en juger.
Qui plus est, de nombreuses unités de l’armée (y compris les parachutistes
et la Garde républicaine) avaient été infiltrées par les islamistes. Il fallut
donc purger avant que de commencer à agir 36.
Les premières années de la guerre civile, l’armée reçut plus de coups
qu’elle n’en donna. Puis, progressivement, le rapport de force s’inversa 37.
Les militaires algériens se résolurent à employer les recettes éprouvées
de l’armée française pendant la guerre d’indépendance (renseignement,
quadrillage, commandos de chasse). Mais, en parallèle, le pouvoir engagea
des négociations avec les islamistes les moins radicaux pour les pousser
35. Les islamistes se partageaient entre les troupes du FIS sous l’appellation
Armée islamique du salut (AIS) à tendance « algérianiste » et les Groupes islamistes
armés (GIA) universalistes sanguinaires qui, décimés, se recombinèrent en 1998
en Groupement pour la prédication et le combat (GSPC) qui fit ultérieurement
allégeance à Ben Laden et Al Qaida.
36. Cet auteur, « Le dernier rempart ?... », op. cit., p. 172-173.
37. Pour une analyse détaillée officielle de cette période voir Général A. Maiza,
L’engagement de l’ANP face au terrorisme, Communication au Symposium inter-
national sur le terrorisme, Alger, 26-28 octobre 2002. Archives de l’auteur et voir
aussi Miriam Lowi, « Algérie 1992-2002 : une nouvelle économie politique de la
violence », Maghreb-Machrek, n° 175, p. 53-72.
L’armée algérienne au défi de la transformation 85
à déposer les armes – (Cette mesure concerna surtout l’AIS, la branche
armée du FIS). Enfin, les responsables algériens se résolurent à associer
la population malmenée à la lutte contre les maquis du GIA qui se discré-
ditèrent dans une série de massacres ruraux au niveau de violence défiant
l’imagination 38. Comme le précisait Bernard Lugan : « (…) grâce à l’option
sécuritaire, la militarisation de la société algérienne permit de venir à bout
des maquis. C’est ainsi que le recrutement d’environ 200 000 supplétifs, les
GLD (Groupes de légitime défense) permit d’encadrer la population et de
quadriller le territoire. Les 150 000 hommes de l’armée régulière purent alors
se concentrer sur l’éradication des maquis. 39 » Progressivement, les villes
furent nettoyées et les maquis éliminés, à l’exception de poches résiduelles.
Les jihadistes, repoussés inexorablement, se replièrent vers le grand Sud,
au Sahara et au Sahel, dont le gigantisme formait une protection naturelle.
Cette tactique efficace des Algériens produisit ultérieurement des effets
indirects délétères et imprévus lors des soulèvements jihadistes provoqués
par la chute de Kadhafi, à partir de 2012. Les groupes algériens « déloca-
lisés » au Sud par la poussée des militaires s’associèrent aux mouvements
locaux au Sahel.
En même temps, un appareil de renseignement et de sécurité intérieure
considérable allait être mis en place sous la direction du Général Toufik
Mediène. Le Département du renseignement et de la sécurité – DRS allait
minutieusement quadriller le pays pendant 14 ans, faisant de son patron
l’un des maîtres occultes de l’Algérie.
La première ère Bouteflika :
Modernisation et professionnalisation
La sortie progressive de la guerre civile, quasi totalement achevée entre
1999 et 2000, impliquait une double tâche pour les dirigeants algériens.
Faire émerger une figure politique non militaire qui symbolisât le retour
à la normalité et replacer des armées épuisées dans un modèle normalisé
fondé sur une professionnalisation accrue. L’élection d’Abdelaziz Bouteflika
répondit à la première tâche. Le président nouvellement élu s’engagea
dans un processus dit de « concorde civile » qui visa à assurer le pardon
à ceux des islamistes qui acceptaient de déposer les armes à condition de
ne pas avoir (trop) de sang sur les mains. Cette tactique, mal acceptée par
une bonne partie de la population, se révéla payante. Les armes se turent
38. C’est à cette période que se développe la polémique du « Qui tue qui ? » où
des journalistes et des transfuges de l’armée accusent les forces algériennes de
manipuler les massacreurs pour les discréditer auprès de la communauté interna-
tionale en leur faisant ou laissant commettre des crimes infâmes. Pour une analyse
détaillée de cette période voir Miriam R. Lowi, « Algérie 1992-2002 … » op. cit., p.
53-72.
39. Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique du Nord (Egypte, Libye, Tunisie, Algérie,
Maroc) des origines à nos jours, Editions du Rocher, Paris, 2016, p. 560.
86 Jean-François DAGUZAN
progressivement. Par une politique de voyages d’Etat et d’invitations,
Bouteflika rétablit également l’image très altérée de l’Algérie à l’étranger.
La modernisation des forces s’attacha à la seconde tâche. Comme le
notait Radja Nemar, les « élites militaires ont donc engagé l’armée dans
un processus de modernisation sans précédent, qui révèle cette légitimité
renouvelée par le biais d’un contexte international favorable – par ailleurs
facilitée par une rente importante liée à la hausse du cours des hydrocar-
bures. La volonté de l’ANP de se recentrer sur le développement de l’outil
militaire stricto sensu a eu pour conséquence de relativiser le poids de
l’armée sur le pouvoir politique. 40 »
Le 11 septembre 2001 et ses attentats spectaculairement mondialisés,
eurent un effet indirect sur la situation algérienne. Le pouvoir et les militaires
prirent appui sur ce traumatisme pour marteler que l’Algérie avait été le banc
d’essai des jihadistes et que leurs alertes avaient été méprisées par le reste du
monde. Ils avaient dû combattre seuls un fléau en réalité universel 41. Cette
situation entraina un rapprochement rapide et sincère avec les Etats-Unis
qui virent dans l’Algérie un appui dans la lutte contre Al Qaida en Afrique
et, plus largement, dans le monde. Les Algériens autorisèrent (tout en la
niant) l’ouverture d’une base secrète dans la région de Tamanrasset et
s’associèrent en partie à l’initiative américaine dite Transsaharan Counter-
Terrorism Initiative 42. Dans un même temps, un rapprochement avec l’OTAN
s’opéra (participation au Dialogue Méditerranéen à partir de 2000). Par ce
biais, l’Algérie retrouva une image internationale longtemps altérée qui la
replaçait dans le « camp du Bien ».
La modernisation prit la forme d’une « arsenalisation » massive de l’armée.
Frustrés des privations et de l’embargo de la décennie noire, les dirigeants
militaires profitèrent du retour de la manne pétrolière pour rééquiper les
armées exsangues. Akram Karief, notait : « …, si on la compare à ce qu’elle
était pendant les années 1980, l’ANP, et surtout l’armée de terre, n’est plus
ce monolithe calqué sur les armées du pacte de Varsovie, conçu pour des
guerres de manœuvres rapides qui permettent d’avancer rapidement dans
des environnements hostiles. Aujourd’hui, l’armée de terre algérienne
aligne deux divisions blindées renforcées et demi, deux divisions d’infan-
terie mécanisées (qui auraient le statut de divisions blindées dans d’autres
contrées) et une division d’infanterie motorisée. 43 » La marine, longtemps
40. Radija Nemar, Au-delà des casernes. Le rôle de l’armée en Algérie, Les Cahiers
de l’Orient, n° 100 2010/4, p. 19-32.
41. Voir les communications officielles algériennes au Symposium international
sur le terrorisme, Alger, 26-28 octobre 2002. Archives de l’auteur qui participa à ces
travaux.
42. Voir Yahia Zoubir, « Les États-Unis et l’Algérie, antagonisme, pragmatisme
et coopération », Maghreb-Machrek, n° 200, été 2009, p. 85.
43. « Les divisions blindées algériennes dépassent les 10 000 hommes chacune et
comptent entre 300 et 500 chars modernes ou modernisés. Mais au vu des dernières
acquisitions, il faut compter en réalité entre quatre et cinq divisions de chars. Ces
divisions disposent de leur régiment de défense aérienne doté de radars, artillerie
L’armée algérienne au défi de la transformation 87
parent pauvre des armées, profita du processus de modernisation avec l’achat
de deux frégates de type Meko, la livraison de deux sous-marins russes de
classe Kilo (soit 6) et la remise au niveau des plus anciens bâtiments. La
gendarmerie, autre acteur majeur dans la lutte anti-jihadiste, fut également
considérablement renforcée.
Au cours de cette période, des débats importants se firent jour dans
l’institution militaire et les cercles du pouvoir. Si la situation militaire de
la guerre civile avait pu être retournée par une professionnalisation accrue
d’unité d’élites, à l’issue se posait la question du format des forces et de la
permanence du service militaire (de deux ans !). L’armée algérienne était
pléthorique. Ses conscrits se révélèrent des cibles faciles pour les guérilleros
islamistes. L’essentiel du temps du conscrit était consacré aux tâches de service
et à la garde statique – un effet « désert des tartares » qui minait le moral et
aussi la croyance en l’institution. La conscription fut finalement maintenue
mais, sur ce sujet et, plus largement, sur la notion de défense nationale,
de très intéressants débats (incluant de farouches passes d’armes entre les
dirigeants) eurent lieu à l’orée des années 2000. Ils se tinrent notamment au
Conseil de la Nation (le Sénat algérien) sous l’impulsion de la Commission
de la défense nationale animée par son président, Aldelhamid Latrèche,
ancien Secrétaire général du Ministère de la défense sous Boumediene 44.
L’autre débat majeur qui parcourt toujours l’institution fut celui de l’inter-
vention extérieure. Les constitutions algériennes successives, marquées par
la guerre d’indépendance, répudient toute intervention hors des frontières,
assimilée à de l’ingérence. De fait, les cas furent rares : une participation
modeste à la « guerre d’attrition » sur le canal de Suez entre Egypte et Israël
et à la guerre du Kippour d’octobre 1973 aux côtés de l’Egypte ; les affronte-
ments d’Amgala contre le Maroc (très limités en durée et moyens) en 1976
et des actions de maintien de la paix pour le compte des Nations Unies.
Cette situation commence toutefois à sembler intenable à certains membres
de la hiérarchie militaire, notamment depuis que la situation militaire au
Sahara et au Sahel s’est considérablement dégradée après l’élimination du
régime de Kadhafi et l’éparpillement des groupes jihadistes. L’opération
anti-aérienne et missiles anti-aériens pouvant créer une bulle d’une soixantaine de
kilomètres pour les protéger, même dans des positions très avancées ou en dehors
du territoire. (…) Elles comptent aussi plusieurs régiments d’artillerie tractée et
automotrice, des régiments de roquettes et missiles. (…) L’Algérie aligne entre 1 300
et 2 000 chars modernes de types T72 M1M ou AG et T-90SA et plus de 2 000 blindés
armés et transports de troupes. L’Algérie dispose également d’« une flotte moderne
composée de 58 chasseurs multirôles Sukhoï 30 MKA, d’une quinzaine de Mig29S
et d’une quarantaine de bombardiers Su24. La plupart de la flotte est ravitaillable
en vol et dispose d’un long rayon d’action. » in « Algérie-Maroc, que pèsent leurs
forces militaires ? » Middle East Eye, 12 novembre 2018, [Link]
net/fr/opinion-fr/algerie-maroc-que-pesent-leurs-forces-militaires
44. Voir Conseil de la Nation, Premières journées d’études parlementaires sur la
Défense nationale, Pour un débat citoyen sur la défense nationale, Editions ANEP,
Alger 11-12 décembre 2001 ; Deuxièmes journées d’études parlementaires sur la
défense nationale, Qu’est-ce que la défense nationale ?, Alger 11-13 octobre 2003.
88 Jean-François DAGUZAN
Serval, lancée par la France en janvier 2013 au Mali pour détruire les groupes
jihadistes entraîna un vif débat à Alger entre ceux qui souhaitaient la fin du
statu-quo de la non-intervention et les conservateurs qui ne voulaient rien
changer. Un pas vers plus d’ouverture fut néanmoins franchi quand l’Algérie
autorisa l’usage de son espace aérien aux forces françaises à l’occasion de
cette opération.
Un droit de suite a été également conclu avec le gouvernement tunisien
afin de pouvoir poursuivre les groupes agissant d’un côté et de l’autre de la
frontière. Vis-à-vis de la Libye, pour laquelle aucun accord n’existe eu égard
à la situation politique et sécuritaire de ce pays, il semblerait qu’un droit de
suite implicite soit, malgré les démentis algériens, régulièrement appliqué.
Pendant la période Bouteflika, des sommes vertigineuses furent attribuées
aux armées. Les équipements en matériel russe atteignirent des sommets.
L’armée algérienne devint la deuxième armée d’Afrique en matériel derrière
l’Egypte et la 27e au plan mondial 45. Pourtant, après la chute de Kadhafi et
l’expansion du jihadisme au Sahara et au Sahel, cette armée « surarmée »
n’échappa pas à l’humiliation d’In Amenas – Tinguentourine – site pétrolier
où les hommes de Moktar Belhmoktar livrèrent un raid meurtrier à la
barbe de cette dernière en janvier 2013 46. Le clan Bouteflika profita de ce
camouflet pour se débarrasser de certains cadres militaires et engager la
destruction de la DRS.
Bouteflika 2 et l’émergence d’un clan. Du prisonnier
de ses créateurs … à l’élimination patiente de ces derniers
Comme Boudiaf et Zeroual avant lui, Bouteflika fut, dans un premier
temps, un président par défaut. Le général Zeroual, fatigué ne voulait plus
poursuivre. Il fallait trouver l’oiseau rare. Bouteflika avait l’avantage d’avoir
été moudjahjid ; d’avoir eu une véritable aura internationale en « vendant »
avec brio l’Algérie nouvelle au monde entier et, persona non grata sous
Benjedid, il n’était pas marqué par la guerre civile pouvant passer pour un
« homme neuf ». Le premier mandat fut donc celui de l’apprentissage et de
la dissimulation. Mais, au fur et à mesure que les mandats s’accumulaient,
il entreprit un lent et minutieux travail de sape – éliminant, lui et son clan,
ceux qui lui avaient fait du tort et resserrant progressivement son emprise
sur l’appareil d’État. Pour ce faire, il s’appuya sur le Général Gaïd Salah,
moudjahidine de l’intérieur et arabophone avec qui il va, lentement mais
sûrement, pousser les anciennes équipes vers la sortie 47. L’affaire la plus
45. [Link]
sances-militaires-africaines-en-2019-selon-le-global-fire-power
46. Jihadiste d’origine algérienne, ancien adjoint d’Abderrazak « el para »,
s’illustre dans la guerre au Sahel par une action autonome des groupes rattachés
à AQMI avec son groupe « les signataires du sang » devenu Al Mourabitoune. Il
aurait été tué ou gravement blessé par une frappe occidentale en novembre 2016.
47. Voir Rachid Tlemçani, « Le coup de force permanent en Algérie, Armée,
élections et islamisme », Maghreb-Machrek, n° 221, p. 102-107.
L’armée algérienne au défi de la transformation 89
importante fut le démembrement des services secrets. L’empire du Général
« Toufik » Mediène fut découpé en plusieurs « principautés » (à l’intérieur,
à la défense, et la partie politique à la présidence) avant d’être à nouveau
récupéré par la défense en avril 2019 48. Mediène lui-même, puis son successeur
Tartag, furent mis à la retraite. La gendarmerie fut également purgée et
des dirigeants inculpés sous couvert de corruption. Salah, de son côté, fit
monter ses hommes liges à la défense. Comme le notait Pierre Vermeren,
sous Bouteflika « l’impression qui domine est celle du resserrement autour
d’un appareil d’Etat reposant sur des bases de plus en plus étroites : le
clan présidentiel et la nomenklatura militaire, qui a aussi absorbé la rente
pétrolière et l’économie. » 49
Bouteflika fin : Le coup de trop ; cinquième mandat
et ruptures multiples
Cinquante-huit ans après l’indépendance, l’armée algérienne tient toujours
les rênes du pays ou, tout du moins, en assure-t-elle la stabilité. Mais cette
institution a changé. Pour Bernard Lugan, « l’armée algérienne n’est plus
celle des premières décennies post-indépendance et cela pour plusieurs
raisons : 1) elle n’est plus monolithique et connaît désormais des fissures
internes ; 2) elle ne constitue plus la base, le socle du régime, car elle a en
partie été évincée de ce rôle par les oligarques ; 3) les nouvelles générations
d’officiers n’ont pas connu la guerre d’indépendance et elles n’appartiennent
pas aux clans de leurs aînés qui s’étaient partagés l’Algérie ; 4) depuis 1999
qu’il est au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika, craignant l’institution militaire,
a tout fait pour l’affaiblir (…) 50 » De fait, l’armée semble plus un Primus
inter pares que le Deus ex machina des débuts de l’indépendance 51. Les
travaux d’Isabelle Werenfels ont montré que le modèle de pouvoir algérien
était un modèle oligarchique dans lequel le consensus était nécessaire pour
48. En avril 2019, Le ministère de la défense reprend le contrôle de la Coordination
des services de sécurité (CSS) qui avait succédé à la DRS et rattaché à la présidence.
Voir Amir Akef, « L’armée reprend la main sur les services de renseignement »,
[Link]
main-sur-les-services-de-renseignement_5447873_3212.html
49. Quels défis pour l’Algérie d’aujourd’hui ? Les carnets de l’institut Diderot,
Paris, 2018.
50. « L’armée algérienne pourrait-elle jouer un rôle dans le dénouement de la
crise politique et institutionnelle ? », Afrique réelle, printemps 2018.
51. « L’armée demeure dans les cercles de l’élite politique de l’Etat mais elle
ne jouit plus du même statut ni de la même liberté d’action. L’histoire de l’armée
algérienne est une histoire d’influences. Sa relation avec le pouvoir étatique, moindre
en 2012, a donné lieu en son sein à des luttes intestines entre clans, menées par
la génération de la guerre d’indépendance, celle qui a créé, porté et perpétué une
certaine idée de l’Etat et du rôle de l’armée. » Margaud Thuriot, « Repères armée
algérienne : des militaires au cœur des décisions de l’Etat », Moyen-Orient, dossier
Armées arabes, les militaires face aux révolutions, n° 17, janvier-mars 2013, p. 47.
90 Jean-François DAGUZAN
avancer 52. Cette absence de consensus avait d’ailleurs favorisé le maintien de
Bouteflika au-delà du raisonnable, faute d’un accord des groupes au pouvoir
sur son successeur. Mais un consensus politique est-il encore possible en
Algérie ? La fracture n’est-elle pas trop profonde entre ceux qui se partagent
le pouvoir, le peuple et les représentants de l’Etat ?
C’est persuadé que rien ne changerait et que le pays était sous contrôle
que l’entourage de Bouteflika s’engagea pour un cinquième mandat. Or la
situation, en apparence verrouillée, avait évolué. L’Etat s’était effiloché. Le
grand spécialiste britannique de l’Algérie, James McDougall pouvait rendre
ce constat glacial : « Le Pouvoir s’est effondré dans un trou noir, englou-
tissant les ressources, les opportunités et le futur immédiat du pays. Des
diplomates américains en 2007 décrivaient le pays comme « plus fragile
qu’il n’avait été encore, étouffé par un manque de vision, par des niveaux de
corruption jamais atteints et des divisions montantes chez les militaires…
un gouvernement dérivant et tâtonnant pour faire un pas en avant. » (…) À
partir de 2015, même la terrible et omnipotente DRS semblait être devenue
une institution effilochée et diluée. 53 »
La rue s’insurgea. Le pouvoir vacillant du clan Bouteflika fut emporté
par une révolte spontanée populaire pacifique hebdomadaire (tous les
vendredis). Elle fut vraisemblablement exploitée en sous-main par ceux
qui en interne voulait à la fois éliminer ce groupe « kleptocratique » et
préserver la structure actuelle du pouvoir. L’armée, ou à tout le moins, son
chef d’état-major prit les commandes, faisant un ménage à grande échelle
tout en encadrant la rue dans d’étroites limites 54.
Les évènements que l’Algérie a vécu au fil du Hirak, ont-ils masqué en
sous-main la dernière bataille de l’influence au sein de l’armée ? Gaïd Salah
a fait arrêter puis juger en procédure accélérée par un tribunal militaire
non seulement Saïd Bouteflika, frère du président remercié, mais aussi les
généraux Médiene et Tartag (anciens patrons de la DRS). Louisa Hanoune,
leader du petit parti trotskyste algérien, mais proche des Bouteflika était
également dans le box 55. Le général Nezzar et son fils, poursuivis, s’étaient
réfugiés à l’étranger. Au terme d’une procédure expéditive, les accusés ont
tous été condamnés à quinze ans de prison – (vingt pour les Nezzar).
Ce procès a vraisemblablement été l’épilogue d’une course poursuite
pour le pouvoir dans laquelle le chef d’état-major fut le plus rapide. Le livre
bien documenté de Naoufel Brahimi El Mili, montre la construction d’une
alliance improbable entre Saïd Bouteflika, Mediène et Tartag autour de la
figure symbolique de l’ancien Président, le général Zéroual, pour prendre
52. Managing Instability in Algeria: Elites and Political Change Since 1995,
Routledge, London & New York, 2007, 229 p.
53. A History of Algeria, op. cit., p. 339.
54. Les coups portés à l’autonomisme kabyle en témoignent.
55. Peines confirmées en appel pour les deux généraux en février 2020. Louisa
Hanoune a été libérée tout en étant condamnée à la durée de son incarcération…
L’armée algérienne au défi de la transformation 91
les commandes du nouveau pouvoir 56. C’était oublier que le Général Salah
avait la main sur une bonne partie des réseaux de renseignements et surtout
sur les forces d’intervention.
Ce fait divers pourrait enfin marquer l’élimination définitive de ce qu’il
restait de pouvoir « francophone » au sein des instances de sécurité. Cet
ultime nettoyage viendrait parachever celui des deux dernières années où de
nombreux généraux ont été révoqués et/ou inculpés pour faits de corruption
voire de trafic de stupéfiants ! 57
Le maquisard arabophone Gaïd Salah aurait alors tenu sa revanche
(éphémère) sur ceux qui l’avait marginalisé au fil des années, lui qui n’avait
dû sa fin de carrière qu’au clan Bouteflika. Le procès de ses anciens parrains
était aussi l’occasion de se dédouaner du régime honni.
La victoire posthume du Général Salah :
une victoire à la Pyrrhus ?
Le 12 décembre 2019, au terme d’une année politique marquée par le
Hirak – la rébellion de la rue algérienne – et le rejet du régime, l’éphémère
premier ministre de Bouteflika, Abdelmajid Tebboune, a été élu président
de la république algérienne avec 58,15 % des voix sur une participation
de 39,88 % du corps électoral – le plus bas depuis l’existence de l’Algérie
indépendante. La légitimité du nouveau président est constitutionnellement
incontestable mais faible au plan politique eu égard à un faible taux de
participation (39,88% – auquel il faut ajouter environ 11% de bulletins
nuls – 1 244 925 sur 9 755 340 électeurs votants). Cette présidentielle a
été imposée par le chef d’état-major qui refusait l’idée d’une « deuxième
République » portée par la rue. Les mises en garde successive du général
Salah, sur le maintien de l’ordre et le respect des institutions montraient de
façon explicite la position de l’homme fort de l’Algérie. Sa mort brutale, le
23 décembre, d’un infarctus, a changé, dans tous les cas de figure, la donne
politique dans le pays en accroissant le seuil d’incertitude 58.
En effet, le Hirak, la rue, rejette toujours l’élection elle-même et donc
la légitimité sui generis des gouvernants. On voit donc deux logiques se
côtoyer sans se rencontrer. Il va donc falloir plus qu’une élection à la rue
56. Histoire secrète de la chute de Bouteflika, L’Archipel, Paris, 2020.
57. À la suite d’une saisie massive de cocaïne dans le port d’Oran, le
commandant en chef de la gendarmerie nationale, le général-major Menad
Nouba fut limogé et poursuivi en justice avec quatre autres généraux-majors
Saïd Bley, Lahbib Chentouf, Abderrazak Chérif, et Boudjema Boudouar. Farid
Haliliat, qui furent ultérieurement lavés de tout soupçons mais leur carrière
était brisée, 5 novembre 2018, [Link]
algerie-les-cinq-generaux-inculpes-pour-corruption-remis-en-liberte/
58. L’ironie est que ce décès s’est produit au moment où le processus de retour à
la légalité constitutionnelle, qu’avait défendu bec et ongles le général contre la rue,
se terminait avec la prestation de serment du nouveau président.
92 Jean-François DAGUZAN
algérienne pour retourner à ses affaires. « Le cœur du dialogue de sourd
entre les militaires et le Hirak est l’incompatibilité manifeste entre l’approche
du remplacement des premiers et celle de la transition pour les seconds. »
note Haizam Hamira-Fernandez. « La junte militaire préfère sélectionner
une nouvelle tête sans engager de changements politiques fondamentaux.
Les mouvements de protestation hétérogène défendent une transition
démocratique avec une séparation effective des pouvoirs et l’émergence
de leaders non associés à la vieille garde et à ses abus. 59 » Plus que la junte
militaire, acteur parmi d’autres du pouvoir algérien, c’est le modèle oligar-
chique qui est en cause.
Salah pouvait appuyer la présidence et le gouvernement de tout le poids
de son administration et de sa présence personnelle. Son remplaçant
le pourra-t-il ? On ne connaît pas la marge de manœuvre ni la capacité
politique du nouveau président pas plus que celle du successeur de Salah,
le général Saïd Chengriha 60.
Bien sûr, le nouveau chef d’état-major n’est pas seul. La collégialité a
toujours été un marqueur de l’élite de l’armée algérienne. Mais que reste-t-il
de la cohésion réelle d’une administration fortement touchée par des purges
successives ? Les ont elle renforcée ou, au contraire, affaiblie ? On a dit à
l’envi que l’armée était le symbole de l’Algérie. Mais le symbole de quoi,
aujourd’hui ? D’une unité qui ne se pense qu’en négatif : éviter le retour de
la guerre civile ? Sans doute.
Face à un futur incertain, l’armée sera donc aux prises avec cette tension
délicate : « faire bloc » contre le « désordre », l’agitation menée par une
partie du peuple dont elle est issue. Elle doit, poussée par l’obsession de
l’unité et de la stabilité donc agir, mais sans répéter la répression aveugle
de 1988. En effet, les troupes comprennent l’exaspération de la rue car
ce sont leurs frères qui défilent 61. Sensible pour une partie aux sirènes
de l’islamisme dans les années 1990 ; le soldat algérien ne l’est pas moins
aux revendications de justice sociale, d’anti-corruption et de demande de
changement émanant du Hirak.
De l’autre côté la hiérarchie commence à réagir avec violence face aux
critiques. Un éditorial explicite, « Malheur aux traîtres de la Patrie », du
journal des armées El Djeich de mai 2020, s’en prend à ceux qui, à l’intérieur
59. Haizam Amirah-Fernandez, « Algeria: no return to business as usual »,
in Wheathering the storm: changing new courses in the Mediterranean, MED
Mediterranean Dialogues, ISPI, ROMA 2019 3e Ed., [Link]
default/files/pubblicazioni/med2019_web.pdf#page=11
60. On sait seulement que les changements parmi les chefs des services de rensei-
gnement et de sécurité se poursuivent. Ce qui implique un consensus sinon une
coordination entre la présidence et le chef d’état-major.
61. Voir l’interview de Dalia Ghanem, « Dans les moments de crise l’armée
fait bloc. » Le Monde du24 décembre 2019, [Link]
article/2019/12/24/dans-les-moments-de-crise-l-armee-fait-bloc_6023958_3212.html
L’armée algérienne au défi de la transformation 93
ou de l’extérieur, saliraient le pays et ourdiraient des complots 62 : « Cohorte
de mercenaires », « agissant sous la devise travestie de « l’action des droits
de l’homme », « horde diabolique », mensonges forgés « dans les labora-
toires des ennemis de la patrie. », « campagne programmée avec des rôles
distribués », « mécréants et charlatans » … La notion de mécréance (absence
de foi), placée sous l’égide d’une sourate, pour discréditer l’opposition
renvoie à une notion essentialiste du nationalisme algérien dans laquelle
l’opposant est non seulement un agent de l’étranger, un mauvais citoyen
mais surtout un non-croyant ou un apostat.
Cette tribune n’est-elle que le reflet de la résistance d’un passé révolu ou
marque-t-elle le retour d’une reprise en main ? Il est trop tôt pour le dire
mais elle est signée du directeur du Centre national des publications militaires
dans l’organe officiel des armées. On ne peut donc la prendre que comme
un avertissement officiel aux « agitateurs ».
Le pouvoir compte sur l’usure du mouvement, mais celui-ci ne faiblit
pas. Il avait même rebondi, avant la crise du covid-19, après l’annonce du
gouvernement d’ouvrir la voie au forage du gaz de schiste – vitale pour
assurer la transition énergétique 63. Des protestations vigoureuses avaient
déjà eu lieu il y a quelques années sur ce sujet dans le Sud algérien. Les
populations voient une fois de plus dans cette autorisation le mépris du
gouvernement et la destruction potentielle de leur cadre de vie.
Encore une fois, tout va dépendre de la redistribution de la rente pétrolière,
mais ce mode de gestion du quotidien a une fin, celle, technique, de l’épui-
sement des ressources. Le gouvernement, à peine nommé, semble vouloir
s’accrocher à ces vieilles recettes 64. La crise du Covid-19 qui frappe l’Algérie
comme ailleurs crée une situation de temps suspendu que le pouvoir pense
gérer à son profit en avançant les réformes pendant que la population est
confinée mais l’effondrement massif des prix des hydrocarbures depuis le
mois de mars 2020 menace en contrepartie la stabilité du modèle.
La Présidence de la République a engagé une réforme de la constitution
censée répondre aux changements et aux aspirations démocratiques
demandées par le Hirak. D’aucuns s’inquiètent déjà du caractère cosmétique
de ces réformes et le renforcement de la présidentialisation sous couvert
d’ouverture. Tout va dépendre de la capacité du régime à se transformer
lui-même.
Une des modifications constitutionnelles importantes concerne par
ailleurs l’armée. Elle ouvrirait la possibilité à cette dernière d’intervenir
62. El Djeich, n° 682, mai 2020, colonel Mohamed Ridha Ghedjati, p. 11.
63. Jean-Pierre Filiu, La contestation relancée en Algérie par le refus du
gaz de schiste, [Link]
-algerienne-relancee-par-le-refus-du-gaz-de-schiste/
64. D’où le recours au gaz de schiste pour compenser la disparition à terme du
pétrole et du gaz.
94 Jean-François DAGUZAN
officiellement au-delà de ses frontières 65. Ce serait un grand changement
politique et diplomatique, même si, dans les faits, l’armée algérienne ne
s’en est jamais réellement privée 66. Cette capacité officialisée marquerait
vraisemblablement un investissement à venir plus important sur le limès
saharo/sahélien en raison de la dégradation de la situation en Libye, au Mali
et ailleurs 67. Au sein de l’institution militaire et de l’Etat en général, cette
évolution signerait la victoire des interventionnistes sur les conservateurs
dans ce domaine particulier de la défense.
Ruptures ou continuité ?
Le modèle de pouvoir algérien s’est effrité. Ce modèle de « stabilité dans
l’instabilité », analysé par Isabelle Werenfels, marqué par une oligarchie
en négociation permanente, est peut-être au bout du rouleau. Mais il est
vraisemblable qu’il ne se laissera pas détruire sans combattre. Le général
défunt savait aussi que tous ceux qui, hors clan Bouteflika, profitaient du
système, soutenait son option politique et ils sont nombreux. Ses succes-
seurs s’appuient sur cette certitude.
On ne conclura donc pas sur l’avenir du rôle de l’armée en Algérie sauf
pour en noter la permanence de son poids dans la politique. On espère
surtout que ce pays saura surmonter cette crise de système. Les analystes
du rôle des armées en politique considèrent que globalement les armées
qui jouaient un rôle politique majeur et apparent dans leurs pays respectifs
agissent désormais « behind the scene », derrière le rideau 68. Nous avions
synthétisé ce changement en deux phases pour les armées arabes : première
période historique, « prendre le pouvoir et changer la vie » ; seconde, la
période de la stabilité, « influencer et s’enrichir. 69 » Mais cet effacement
apparent n’élimine pas la capacité à peser et d’aucuns font apparaître, qu’au
sein du monde arabe malgré les révolutions, cette prégnance du poids de
65. [Link]
-politique-internationale-de-lalgerie-12-05-2020
66. Participation discrète mais réelle (une brigade) à la « guerre d’attrition »
sur le canal de Suez contre Israël, 1968-1970, opérations des Nations Unies, droit
de suite transfrontalier conclu avec la Tunisie dans le cadre de la lutte contre les
maquis jihadistes. [Link]
algerien-sur-la-guerre-d-usure-entre-israel-et-l-egypte,2121
67. Voir Pascal Airault, « Armée algérienne : Pourquoi le président Tebboune veut
renouer avec les opérations extérieures », L’Opinion, 19 mai 2020.
68. « Les liens « incestueux » entre le politique et le militaire n’ont pas disparu
pour autant. Ils sont devenus moins visibles et plus complexes avec une politisation
en coulisse (shadow power militaire). Les urnes et les habits civils ont symboli-
quement remplacé les armes et les uniformes. » Phillipe Hugon & Naïda Essiane
Ango, « Les armées nationales africaines depuis l’indépendance », Les Notes de
l’IRIS, avril 2018, [Link]
lIRIS-Arm%c3%[Link], p. 22.
69. Cet auteur, « Armées et société dans le monde arabe : entre révolte et conser-
vatisme », in Les armées du Moyen-Orient face à Daesh, op. cit., p 63-64.
L’armée algérienne au défi de la transformation 95
l’armée se maintient dans la durée 70. Selon Flavien Bourrat, elle incarne
encore « l’Etat profond 71. »
On ne voit pas cependant de dictature militaire ni d’homme fort émerger
à court ou moyen terme sur le modèle égyptien. Le modèle de prétorianisme
oligarchique de Finer (qui mêle groupes civils et militaires dans l’exercice
du pouvoir) semble pour l’instant perdurer 72. Perlmuter s’associait à cette
thèse mais affirmait qu’un groupe militaire « prend le pouvoir quand le
militaire a la plus grande cohésion et est le mieux politiquement organisé
à un moment donné dans un système politique donné 73. »
Si ces analyses étaient parfaitement exactes pour l’Algérie de Boumediene,
en revanche, à partir de la deuxième moitié des années Benjedid, le modèle
oligarchique s’impose. Toutefois, l’armée demeurant le corps le plus structuré
du pays, il reste l’arbitre qui conditionne les orientations stratégiques de la
nation (interruption du processus démocratique de 1992, choix des candidats
présidentiels, imposition de l’élection présidentielle de décembre 2019). Mais
ce modèle s’effrite progressivement et ne semble plus viable à long terme.
Tout va donc dépendre de la capacité de la société algérienne à supporter
encore une situation dont elle a désormais manifesté depuis plus d’un an
le rejet et/ou de la capacité de l’Etat à proposer, par lui-même, les voies du
changement qu’il soit politique sociale et, peut-être surtout, économique.
Faute d’une évolution radicale associant vraiment la population, la violence
pourrait, une fois de plus, devenir l’unique exutoire de cette contradiction
fondamentale 74. Qui plus est, les radicaux d’Al Qaïda et de l’Etat islamique
sont à la manœuvre aux frontières et souhaitent bien profiter d’un affaiblis-
sement du système algérien pour revenir à la charge. Les démantèlements
de réseaux qui se poursuivent à l’intérieur du pays en témoigne.
70. « L’Etat arabe a continué à être un acteur politique unique supérieur en terme
de pouvoir et de prise de décision, sauf lorsqu’il s’est effondré : l’Etat joue un rôle
bien plus décisif dans le monde arabe que dans des régions comme l’Amérique
latine ou l’Europe où son rôle s’est transformé au cours des années 1990. ; et ses
ressources politiques étendues sont disponibles pour qui peut le contrôler au niveau
bureaucratique et est capable de redéfinir les règles du jeu des relations entre l’Etat
et la société. » Philippe Droz-Vincent, « Les Etats arabes après les soulèvements :
« transition » autoritarismes en reconstruction et Etats en perdition », in Annuaire
IEMed de la Méditerranée 2018, p. 32.
71. « Les armées arabes constituent aux côtés des forces de sécurité ce qu’il est
convenu d’appeler l’« Etat profond ». » Flavien Bourrat, « Les forces armées arabes,
pilier central de l’Etat au défi des révolutions », Moyen-Orient, n° 17, janvier-mars
2013, p. 21.
72. Voir cet auteur, « Armées et sociétés dans le monde arabe : entre révolte et
conservatisme », op. cit., p. 86-87.
73. The Military and Politics in Modern Times, op. cit., p. 100.
74. Voir Florence Gaub, « Civil-Military Relations in the MENA: Between Fragility
and Resilience », Issue Chaillot’s Papers, n°139, October 2016, p. 40.
96 Jean-François DAGUZAN
Au final, l’armée algérienne voudrait être l’arbitre et le médiateur du jeu
politique algérien « derrière le rideau. » A son corps défendant ou malgré
elle, la tension « Merbah/Latreche », c’est-à-dire entre armée politique et
armée professionnelle que nous évoquions au début de cet article, risque
de perdurer. L’armée algérienne risque de demeurer longtemps acteur/
gladiateur tant que le pays n’aura pas retissé le lien entre l’Etat et la société.
Mais, comme dans de nombreux pays dans le monde aujourd’hui où la
rupture entre peuple et dirigeants est largement engagée, est-ce encore
possible ? En 1993, Sami Naïr disait que « l’avenir de l’Algérie se situe entre
une dictature militaire à la chilienne et un pouvoir religieux à l’iranienne
ou la recherche d’une synthèse républicaine à la française 75. » Même si les
deux premiers termes sont largement datés, le dernier demeure peut-être
d’une acuité visionnaire.
Transformer sans casser, trouver la synthèse républicaine, voilà le défi
auquel tous les acteurs de la vie politique et sociale algérienne sont désormais
confrontés dans une situation économique et sociale plus que tendue.
75. Trois voies pour l’Algérie, Libération, 20 décembre 1993, p. 6.
L’armée algérienne au défi de la transformation 97
Annexe : analyse critique de l’étude de la Brookings Institution
Geoff Porter spécialiste américain de l’Afrique du Nord l’a analysée
ainsi : « Afin d’enquêter sur des questions politiques auprès des membres
de l’armée algérienne, les auteurs de l’étude ont acheté des publicités sur
Facebook. Les publicités visaient « ceux qui « like » les pages Facebook sur
l’armée ou qui racontent dans leur historique d’emploi qu’ils ont travaillé
au ministère de la Défense. » L’enquête comportait 25 questions en arabe
et en français (93% des répondants ont choisi l’arabe). Les répondants
ont reçu 100 DZD (€0.75) de crédit sur leur téléphone portable pour avoir
répondu aux questions. L’étude indique que 1727 Algériens ayant participé
à l’enquête se sont présentés comme militaires en activité ou à la retraite.
Sur ce nombre, 760 ont déclaré appartenir au personnel de service actif,
y compris 40 officiers de rang supérieur, 514 officiers sans commission et
206 « soldats » enrôlés. 967 ont prétendu être des militaires à la retraite.
(…) Même si tous les répondants qui prétendent être des militaires de
service actif sont réellement des militaires de service actif, alors l’enquête
ne comprend que 0,26% du personnel militaire de service actif. » 0,16 si on
place le nombre des forces armées de sécurité à 554 000 76.
Jean-François DAGUZAN est Vice-Président de l’Institut Choiseul et
Directeur de la revue Maghreb-Machrek. Il a été directeur adjoint de la
Fondation pour la recherche stratégique et responsable du programme
Monde arabe et Sahel dans cette organisation. Il est l’auteur de très
nombreux articles sur la Méditerranée et le monde arabe et auteur de
plusieurs livres. On peut citer : Le terrorisme non conventionnel (dir.
avec Olivier Lepick), PUF, Paris, 2003 ; Guerre et économie (dir. avec
Pascal Lorot), Ellipses, Paris, 2003 ; Terrorisme(s) abrégé d’une violence
qui dure, CNRS Éditions, Paris, 2006 ; Les Forces armées arabes et
moyen-orientales après les printemps arabes (dir. avec Stéphane Valter),
ESKA, Paris, 2014 ; (édition augmentée) Les Armées du Moyen-Orient
face à DAESH, MA Editions Paris, 2016, La fin de l’État-nation ? De
Barcelone à Bagdad, CNRS Éditions, Paris, 2016.
76. North Africa Risk Consulting, « US Think Tank Survey Distorts Political
Attitudes of Algeria’s Military », News Letter par mail, 29 juillet 2019.
Résumés
Soulèvement populaire en Algérie : crise politique
et acteurs politiques en crise
Si le rôle des acteurs sociopolitiques consiste, entre autres, à être à l’avant-
garde des changements qui interviennent dans une société, le Hirak algérien
s’inscrit, au contraire, dans la tendance des soulèvements contemporains
peu connectés aux forces sociales structurées traditionnelles. Quelles en
sont les raisons et les conséquences ? Cette faible connexion est, soit le
résultat d’un choix réfléchi sur la base de l’existence de plusieurs alter-
natives, soit la conséquence de l’absence de choix. Dans le premier cas,
la crainte de la division, de la récupération-cooptation et de la répression
justifie le maintien de l’anonymat. Dans le second cas, le contexte politique
précédant le soulèvement impose cet anonymat comme une contrainte dont
la centralité grandit au fur et à mesure.
Mots-clés : Algérie, Hirak, acteurs de l’allégeance, partis, opposition.
Louisa Dris-Aït Hamadouche
L’entrée en dissidence dans les espaces de loyauté du régime :
une maturation et un prélude à l’avènement du Hirak
Avant de se trouver contesté visiblement au cœur de ses espaces de
pouvoir par des manifestations massives dans la capitale Alger et toutes les
villes importantes du pays à partir du 22 février 2019, le régime algérien
avait déjà subi, à bas bruit, une érosion dans ses bases lointaines mais
néanmoins vitales. Une érosion qui a progressivement miné, dans ses
profondeurs, son édifice autoritaire et altéré ses réseaux clientélaires
notamment et particulièrement dans ces espaces-relais et points d’appui
qu’il s’est construit dans les profondeurs du pays, dans des régions qui ont
été charnières dans la construction territoriale algérienne et qui le sont
aujourd’hui dans le maillage de son contrôle autoritaire de l’espace et que
le régime a surinvesti pour en faire des espaces d’allégeance. À travers le
cas de trois villes (Ouargla, Khenchela et Kherrata) qui, malgré le paradoxe
Maghreb-Machrek, n° 244
100 Résumés
apparent de leur enclavement, occupent, à plusieurs titres, une position
charnière dans ce maillage et notamment comme relai avancé du pouvoir
dans des régions stratégiques (Kabylie, Aurès et Sahara), l’article étudie les
différents processus de fissuration qui ont altéré l’édifice autoritaire algérien
et qui ont constitué autant de cheminements souterrains et d’affluents par
lesquelles la contestation a fini, par effet-retour, par converger vers le centre
du pouvoir, Alger.
Mots-clés : Algérie, Hirak, contestations, espaces d’allégeance, autorita-
risme, Sahara, Kabylie, Aurès.
Ali BENSAAD
L’Algérie et sa Constitution, l’impossible rendez-vous ?
Le mouvement populaire engagé à travers toute l’Algérie en février
2019 ne poursuit, dans ses expressions individuelles ou ses manifestations
collectives, qu’un seul but : obtenir du pouvoir qu’il mette fin aux atteintes
portées depuis trop longtemps à l’intégrité de tous et de chacun et qu’il cède
la place à un État de droit. Cette contribution est à la fois l’occasion d’un
retour sur l’histoire constitutionnelle heurtée de l’Algérie et d’une réflexion
sur les conditions d’instauration d’un État de droit robuste et durable.
Mots-clés : Constitution, constitutionnalisme, État de droit, droits
fondamentaux de la personne, révolution, décolonisation.
Rostane MEHDI
Rentes, crise du système politique, émergence du « hirak » :
fin de cycles historiques et perspectives
L’analyse met en évidence le contexte dans lequel le « hirak » de février
2019 a vu le jour et qui était fondamentalement structuré autour des
dynamiques de deux logiques systémiques de rente : l’une, endogène,
politique, d’origine historique et de nature symbolique et l’autre, exogène,
énergétique, d’origine extractive et de nature économique. Et toutes deux à la
base de la constitution d’un pacte social rentier régissant les rapports entre
Société et État. Or ce pacte, longtemps relativement efficient, va entrer, à
partir du milieu de la décennie 2010, dans une spirale de crise conduisant
progressivement ses effets à s’épuiser et ce, en raison des conséquences
directes et indirectes de divers changements intervenus en Algérie et dans
le monde. Et c’est ainsi que ce sont également deux longs cycles de la vie
de la société algérienne qui, actuellement, sont en train de s’achever – l’un
Résumés 101
politique (1945-2020) et le second, socio-économique (1970-2020) – et dont
la fin de parcours explique les évolutions en cours dans le pays.
Mots-clés : Algérie, crise, hirak, Bouteflika, mouvement social, rente,
jeunesse, précariat, cycle historique, histoire, hydrocarbures.
Nadji SAFIR
L’armée Algérienne au défi de la transformation
L’armée algérienne est consubstantielle à l’État algérien. Historiquement,
elle le précède puisque cette dernière s’est constituée pendant la lutte
pour l’indépendance puis s’est imposée sur toutes les autres tendances et
groupes politiques, l’État à peine constitué. Cette histoire n’est cependant
pas monolithique. Cet article évoque l’évolution de ce corps. Du bloc formé
autour du Président Boumediene en passant par ses évolutions successives.
Pendant la guerre civile, elle gère les destinées de la nation mais l’affaiblis-
sement de sa haute hiérarchie est lentement mais sûrement menée sous
les mandats successifs d’Abdelaziz Bouteflika alors qu’elle est considéra-
blement renforcée au plan des moyens jusqu’à en faire, sur le papier, une
des plus puissantes armées d’Afrique. Avec la chute de Bouteflika, le Hirak
puis l’élection d’un nouveau président, c’est une nouvelle page qui s’écrit.
L’armée veut défendre à tous prix la stabilité du pays et de ses institutions
mais cet objectif est-il encore tenable alors même la société réclame des
changements de fonds et que de nombreuses crises se déroulent à ses
frontières ? Au plan théorique cet article interroge la validité des modèles
d’analyse traditionnels des relations civilo-militaires.
Mots-clés : armée algérienne, hirak, pouvoir militaire, relations
civilo-militaires.
Jean-François DAGUZAN
Abstracts
Titre anglais
If the role of sociopolitical actors consists, among other things, in being at
the forefront of the changes taking place in a society, the Algerian Hirak is,
on the contrary, part of the trend of contemporary uprisings little connected
to structured social forces. What are the reasons and consequences? This
weak connection is either the result of a thoughtful choice on the basis of
the existence of several alternatives, or the consequence of the absence of
choice. In the first case, the fear of division, recuperation, co-optation and
repression justifies maintaining anonymity. In the second case, the political
context preceding the uprising imposes this anonymity as a constraint, the
centrality of which grows over time.
Keywords: Algeria, Hirak, allegiance actors, parties, opposition.
Louisa Dris-Aït Hamadouche
Titre anglais
Before being visibly contested in the heart of its spaces of power by
massive demonstrations in the capital Algiers and all the major cities of the
country from 22 February 2019, the Algerian regime had already suffered
a discrete erosion in its distant but nevertheless vital bases. This erosion
has gradually undermined, in its depths, its authoritarian structure and
altered its clientelist networks. This is particularly the case in these relay
spaces and points of support that it had built in the depths of the country,
in regions which were pivotal in the Algerian territorial construction and
which are still so today in the network of its authoritarian control, and that
the regime has overinvested to make them be spaces of allegiance. Through
the case of three cities (Ouargla, Khenchela and Kherrata) which, despite
the apparent paradox of their isolation, occupy, in several ways, a pivotal
position in this network and in particular as an advanced relay of power in
strategic regions (Kabylia, Aurès and Sahara), the article studies the different
cracking processes which have altered the Algerian authoritarian structure
Maghreb-Machrek, n° 244
104 Abstracts
and which have constituted as many underground paths and tributaries
through which the protest has finally converged, by return effect, towards
the center of power, Algiers.
Keywords: Algeria, Hirak, protests, spaces of allegiance, authoritarianism,
Sahara, Kabylia, Aurès.
Ali BENSAAD
Titre anglais:
The popular movement that began throughout Algeria in February 2019
has only one goal in its individual and collective expressions: to obtain from
the authorities an end to the attacks that have been carried out for too long
on the integrity of each and every one and to make way for the rule of law.
This contribution is both an opportunity to look back at Algeria’s troubled
constitutional history and to reflect on the conditions for the establishment
of a robust and sustainable rule of law.
Keywords: Constitution, constitutionnalism, rule of law, human rights,
revolution, decolonisation.
Rostane MEHDI
Titre anglais
The analysis highlights the context in which the “hirak” of February 2019
started and which was fundamentally structured around the dynamics of
two systemic logics of rent-seeking: one is endogenous, political, of historical
origin, and of symbolic nature and the other is exogenous, related to energy
resources, of extractive origin, and of an economic nature. Together, they
lay the foundation of a social rent-seeking pact governing the relationship
between Society and State. However, this pact, for a long time relatively
efficient, has entered, from the middle of the 2010’s decade, in a crisis spiral,
gradually exhausting its effects, due to direct and indirect consequences of
various changes that took place in Algeria and around the world. Hence,
two long cycles in the life of Algerian society are currently coming to a
close – one political (1945-2020) and the second, socio-economic (1970-
2020) – and whose ending explains the evolutions underway in the country.
Keywords: Algeria, crisis, hirak, Bouteflika, social movement, rent,
youth, precariat, historical cycle, history, hydrocarbons.
Nadji SAFIR
Abstracts 105
Titre anglais
The Algerian Armed Forces is inherent to the Algerian State. Historically
it preceded the establishing of the State because the Army was created
during the independance struggle period. Then, the State just emerged,
Army imposed itself upon every political group or tendance. This story is
not monolothic. This paper aims to study the evolution of this corps. From
the block created around President Boumediene through the following
evolutions. During the civil war, the Army managed the destiny of the nation
but later the weakness of its high hierarchy was slowly but surely prepared
under Bouteflika’s distinct mandates. On the other side, the Algerian Armed
Forces were strongly reinforced until becoming one of the powerful African
Armies. With the collapse of Bouteflika’s power, the Hirak and the election
of a new president, Army entered in a new period. The corps absolutely
wants to preserve the stability of the country and its institutions but is this
objective, sustainable when the society claims for profund changes and
many crises flourishes along the frontiers? Theoretically speaking, this
paper studies the validity of the conceptual models of civil-military relations.
Keywords: Algerian Armed Forces, hirak, civil-military relations.
Jean-François DAGUZAN
Bul abo+recomm auteurs.qxp_Bulletin abonnement 04/03/2021 10:19 Page 145
MAGHREB-MACHREK
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