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La Douleur de Marguerite Duras

Ce texte est le journal intime de Marguerite Duras pendant l'attente du retour de son mari Robert L. après la Seconde Guerre mondiale. Elle décrit son angoisse quotidienne, les appels qu'elle reçoit pour avoir des nouvelles, et sa peur d'apprendre qu'il ne reviendra pas.

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La Douleur de Marguerite Duras

Ce texte est le journal intime de Marguerite Duras pendant l'attente du retour de son mari Robert L. après la Seconde Guerre mondiale. Elle décrit son angoisse quotidienne, les appels qu'elle reçoit pour avoir des nouvelles, et sa peur d'apprendre qu'il ne reviendra pas.

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Marguerite Duras

La Douleur

P.O.L
33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e
J’ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires
bleues de Neauphle-le-Château.
Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit.
Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais
mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la
gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce
Journal. Quand l’aurais-je écrit, en quelle année, à quelles
heures du jour, dans quelle maison ? Je ne sais plus rien.
Ce qui est sûr, évident, c’est que ce texte-là, il ne me semble
pas pensable de l’avoir écrit pendant l’attente de Robert L.
Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas
encore nommer et qui m’épouvante quand je la relis. Comment
ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans
cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver.
La première fois que je m’en soucie, c’est à partir d’une
demande que me fait la revue Sorcières d’un texte de jeunesse.
La Douleur est une des choses les plus importantes de ma
vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée
devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture
extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant
un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je
n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait
honte.
Avril.

Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi.


À droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du cou-
loir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il
sonnerait à la porte d’entrée : « Qui est là. – C’est moi. » Il
pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un
centre de transit : « Je suis revenu, je suis à l’hôtel Lutetia
pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-cou-
reurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui
sont possibles. Il en revient tout de même. Il n’est pas un
cas particulier. Il n’y a pas de raison particulière pour qu’il
ne revienne pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il revienne.
Il est possible qu’il revienne. Il sonnerait : « Qui est là.
– C’est moi. » Il y a bien d’autres choses qui arrivent dans
ce même domaine. Ils ont fini par franchir le Rhin. La
charnière d’Avranches a fini par sauter. Ils ont fini par
reculer. J’ai fini par vivre jusqu’à la fin de la guerre. Il faut
que je fasse attention : ça ne serait pas extraordinaire s’il
revenait. Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne
pas en faire un événement qui relève de l’extraordinaire.
L’extraordinaire est inattendu. Il faut que je sois raison-
nable : j’attends Robert L. qui doit revenir.

Le téléphone sonne : « Allô, allô, vous avez des nou-


velles ? » Il faut que je me dise que le téléphone sert aussi
à ça. Ne pas couper, répondre. Ne pas crier de me laisser
tranquille. « Aucune nouvelle. – Rien ? Aucune indication ?
– Aucune. – Vous savez que Belsen a été libéré ? Oui, hier
après-midi… – Je sais. » Silence. Est-ce que je vais encore
le demander ? Oui. Je le demande : « Qu’est-ce que vous
en pensez ? Je commence à être inquiète. » Silence. « Il ne
faut pas se décourager, tenir, vous n’êtes hélas pas la
seule, je connais une mère de quatre enfants… – Je sais, je
m’excuse, je dois sortir, au revoir. » Je repose le téléphone.
Je n’ai pas bougé de place. Il ne faut pas trop faire de
mouvements, c’est de l’énergie perdue, garder toutes ses
forces pour le supplice.

Elle a dit : « Vous savez que Belsen a été libéré ? » Je


l’ignorais. Encore un camp de plus, libéré. Elle a dit :
« Hier après-midi. » Elle ne l’a pas dit, mais je le sais, les
listes des noms arriveront demain matin. Il faut des-
cendre, acheter le journal, lire la liste. Non. Dans les
tempes j’entends un battement qui grandit. Non je ne lirai
pas cette liste. D’abord le système des listes, je l’ai essayé
depuis trois semaines, il n’est pas celui qui convient. Et
plus il y a de listes, plus il en paraîtra, moins il y aura de
noms sur ces listes. Il en paraîtra jusqu’au bout. Il n’y sera
jamais si c’est moi qui les lis. Le moment de bouger arrive.
Se soulever, faire trois pas, aller à la fenêtre. L’école de
médecine, là, toujours. Les passants, toujours, ils marche-
ront au moment où j’apprendrai qu’il ne reviendra jamais.
Un avis de décès. On a commencé ces temps-ci à prévenir.
On sonne : « Qui est là. – Une assistante sociale de la mai-
rie. » Le battement dans les tempes continue. Il faudrait
que j’arrête ce battement dans les tempes. Sa mort est en
moi. Elle bat à mes tempes. On ne peut pas s’y tromper.
Arrêter les battements dans les tempes – arrêter le cœur
– le calmer – il ne se calmera jamais tout seul, il faut l’y
aider. Arrêter l’exorbitation de la raison qui fuit, qui quitte
la tête. Je mets mon manteau, je descends. La concierge
est là : « Bonjour madame L. » Elle n’avait pas un air parti-
culier aujourd’hui. La rue non plus. Dehors, avril.
Dans la rue je dors. Les mains dans les poches, bien
calées, les jambes avancent. Éviter les kiosques à journaux.
Éviter les centres de transit. Les Alliés avancent sur tous les
fronts. Il y a quelques jours encore c’était important. Main-
tenant ça n’a plus aucune importance. Je ne lis plus les
communiqués. C’est complètement inutile, maintenant ils
avanceront jusqu’au bout. Le jour, la lumière du jour à pro-
fusion sur le mystère nazi. Avril, ce sera arrivé en avril. […]

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