1.
L’introduction
Indiquez le
titre
du texte étudié et le
titre de l’œuvre
de laquelle il est extrait
Indiquez la
date
à laquelle le texte a été écrit
Indiquez le
nom de l’auteur
Indiquez
l’époque de l’auteur
Indiquez le
mouvement / courant littéraire
de l’auteur
Resituez le texte
dans l’ouvrage (à quel moment de l’histoire se situe l’extrait)
Reformulez
la
question posée
= reformuler la problématique
Annoncez le plan = les
axes étudiés
2.
Le développement
Donnez l’idée que vous développez = il s’agit de l’interprétation que vous faites de certains éléments du texte
Indiquez le procédé stylistique qui a été utilisé (figure de style, champ lexical, ponctuation, valeur du temps de
conjugaison, etc.)
Citez l’exemple du texte qui concerne ce procédé stylistique
Synthétisez l’idée par une phrase simple en guise de conclusion
3.
La conclusion
-
Reformulez de manière synthétique les idées / interprétations que vous avez mentionnez lors de
votre développement à l’oral, en une ou deux phrases.
-
Faites une ouverture en mentionnant un auteur, un ouvrage ou
un texte qui traitent du même sujet
mais qui l’aborde différemment ou de manière similaire par rapport au texte que vous venez
d’étudier. Il s’agit ici de faire un parallèle.
.
Méthodologie pour l’analyse d’un texte
-
Bien comprendre la question posée et en dégager la problématique
-
Lire le texte à étudier une première fois
-
Surligner le titre du texte
-
Surligner l’auteur du texte
-
Surligner la date ou l’époque à laquelle le texte a été écrit
-
Relire le texte et surligner de
couleurs différentes les procédés stylistiques utilisés
:
Figures de style
Champs lexicaux
Ponctuation
Temps de conjugaison
Pronoms personnels
Registre de langue
-
Dans la marge du texte, noter l’interprétation et/ou les idées qui ressortent de ces
procédés
stylistiques
-
Ordonner au brouillon, les idées qui ressortent de l’analyse des procédés stylistiques
-
Déterminer deux ou trois axes en fonction de ces idées / interprétations
-
Rédiger le plan de manière synthétique au brouillon
-
Rédiger l’introduction
au brouillon
-
Rédiger la conclusion au brouillon
-
Puis, à l’oral
:
présenter le texte en se servant de l’introduction,
développer les idées à l’oral à l’aide du plan rédigé au brouillon et des exemples que
surlignés dans le texte lors de la
lecture,
ne pas hésiter à faire des phrases ayant le même type de construction qu’à l’écrit dans le
commentaire de texte
utiliser des phrases d’amorce, des connecteurs logiques pour enchaîner les idées,
conclure à l’aide de la conclusion rédigée au brouillon
INTRODUCTION: Jean de la Fontaine, fabuliste français, occupait une place
paradoxale au siècle de Louis XIV. Étant un courtisan, il critiquait et peignait dans
ses apologues, les défauts et les vices de ses contemporains. Loin de n’être destinés
qu’aux enfants, les fables mettent en scène des animaux dont le comportement a
pour but de plaire et d’instruire le lecteur: « Je me sers d’animaux pour instruire les
hommes ». Les obsèques de la lionne illustre la vie à la Cour (la figure centrale du
Roi, la comédie de la Cour). Les obsèques de la Lionne présente une situation
particulière, le deuil officiel qui permet de montrer le rapport entre le Monarque et sa
Cour.
LIRE LE TEXTE (pour l’oral du bac)
La femme du Lion mourut :
Aussitôt chacun accourut
Pour s’acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s’y trouva.
Le Prince aux cris s’abandonna,
Et tout son antre en résonna.
Les Lions n’ont point d’autre temple.
On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au Prince, ou s’ils ne peuvent l’être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait ; la Reine avait jadis
Etranglé sa femme et son fils.
Bref il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
Et soutint qu’il l’avait vu rire.
conseil lecture : marquez bien les diérèses, ayez une bonne tonalité et lisez d’une
manière énergique. Entraînez-vous à l’avance et à haute voix afin de ne pas donner
l’impression à l’examinateur que vous découvrez le texte pour la 1ere fois
PROBLEMATIQUE
Quel portrait ce texte dresse-t-il de l’aristocratie à l’époque de
Louis XIV ?
I) LES OBSÈQUES DE LA LIONNE
v1: La femme du Lion mourut
-La mort de la lionne est annoncée brutalement à travers le Passé simple. -Le lion
occupe une place centrale dans le vers ce qui montre son importance. On a une
Majuscule à « Lion ».-Fantaisie du mélange : « femme »/ » »Lion »= La Fontaine a
choisit d’utiliser « La femme du Lion » au lieu de Lionne. Li/on On a une diérèse qui
coupe le mot en deux. Cela montre aussi que le cœur du Lion est brisé en deux à
cause de la douleur. Vers en octosyllabes
v2:Aussitôt chacun accourut
-On a un empressement des courtisans qui est montré à travers l’utilisation du passé
simple (action accomplie, ponctuelle à la différence de l’imparfait qui exprime la
durée).- « Aussitôt » est un adverbe qui met du rythme à cet empressement-On a un
empressement de « chacun »(mouvement spontané).
L’action individuelle va converger vers une action de groupe. -Le vers est rythmé, vif
et rapide: trois mots – assonance en « a »
RAPPEL: assonance: Répétition de voyelles et allitération: Répétition de
consonnes
v3: Pour s’acquitter envers le Prince
-s’acquitter : Se rendre quitte d’une obligation, d’une dette (envers le roi). C’est un
comportement quelque peu hypocrite. -Diversification des appellations du roi :
« Prince », « Lion » . « Diversité, c’est ma devise » ( La Fontaine)
v4 et 5: De certains compliments de consolation /Qui sont surcroît d’affliction.
-consolati/on (diérèse) ; afflicti/on (diérèse) . Relation entre consolation et affliction(=
Immense tristesse, chagrin, souffrance, accablement) . En effet, si les courtisans
rendent leur condoléances au roi pour la mort de la reine, ils vont lui faire plus de mal
que de bien. Si vous y réfléchissez de plus près, les condoléances vont refaire surgir
les pensées douloureuses liées à la mort du proche.
v.6 à 10: Il fit avertir sa Province /Que les obsèques se feraient/Un tel jour, en
tel lieu ; ses Prévôts y seraient/Pour régler la cérémonie,/Et pour placer la
compagnie.
On a une mise en place des Obsèques avec l’ordre donné par le roi . « fit »: passé
simple qui reflète une action rapide et immédiate. La province (=état ) montre le
territoire sur lequel le roi exerce son pouvoir . Répétition du mot « tel » car La
Fontaine raconte l’ordre donné par le roi en détail. Prévôt : Nom d’officier dans les
ordres militaires sous l’ancien régime qui s’occupe de la cérémonie. Discours indirect
libre. Le roi donne des ordres afin de réaliser les Obsèques— il y a des verbes
d’action à l’infinitif : » avertir »(v.6), »régler « (v.9), « placer »(v.10).
v.11: Jugez si chacun s’y trouva
.- le roi donne un ordre à l’impératif . Ainsi chaque courtisan est obligé d’assister aux
obsèques. On peut donc voir que le roi Lion possède beaucoup de pouvoir et qu’il
est puissant.
II) Deuil de la Lionne
v.12 : Le Prince aux cris s’abandonna,
On a la marque du deuil. Le lion si puissant devient faible. « Cris« : marque du pluriel
~le Lion poussa plusieurs cris de désespoir. « s’abandonna » : signe de faiblesse. La
tristesse touche le moral et va affecter le corps .tonalité pathétique.
v.13 : Et tout son antre en résonna:
« antre« : grotte qui renvoie à l’animalité. C’est la tanière d’une bête sauvage et
féroce. Paradoxe : Lion ressemble à un homme dans le comportement ( pleure la
mort de sa femme, organise des obsèques,…) mais il reste un animal , au fond , car
il vit dans une tanière. On peut dire que les animaux portent le masque des hommes
(=personnification ) et jouent une comédie : » Une ample comédie à cent actes
divers et dont la scène est l’Univers « (La Fontaine). « résonna » : l’antre est
vide, le Lion cris très fort, l’antre est gigantesque du fait de sa puissance.
v.14: Les Lions n’ont point d’autre temple
« L’antre » devient un « temple ». Donc, pour eux, le Lion est un idole. Mélange de la
croyance, de la religion , qui sont propres aux humains, avec le monde animal. C’est
la Fantaisie de la Fontaine. De plus, on pourrait croire que La Fontaine mélange
aussi la fable avec la réalité :Le roi Louis XIV = Le Lion et Versailles = « antre » et
« temple »
v.15-v.16 : On entendit à son exemple/
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans
1. « exemple« : le Lion , quoi qu’il fasse , est imité par les Courtisans. On a
plusieurs mots contraires au v.16. « rugir » :un son propre aux animaux . Par contre,
ce sont les « Messieurs les Courtisans » qui rugissent = satire de la Cour par la
Fontaine. Les courtisans parlent et ne rugissent pas. Patois (=dialecte): dévalorisant
pour les courtisans. La Fontaine fait un clin d’œil au lecteur, à propos de la situation
de la Cour au temps de Louis XIV. « Messieurs les courtisans » : fausse déférence
(Considération très respectueuse que l'on témoigne à qqn.
Traiter qqn avec déférence. devotion
. Mélange monde animal et humain= Fantaisie de la Fontaine.
III) Intervention directe de La Fontaine critiquant la Cour
v.17-18: Je définis la cour un pays où les gens/
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
« je »: La Fontaine/ narrateur intervient dans la Fable. « Définis « : présent de vérité
générale+ verbe didactique (qui appartient à la langue des sciences). Il va nous
donner une définition de la Cour qui n’est pas valorisante mais qui est dépréciative. Il
va en profiter pour faire la satire de la Cour. « Tristes, gais, prêts à tout, à tout
indifférents,« : antithèse (=opposition ) qui marque l’hypocrisie des courtisans. On a
aussi un chiasme : prêts à tout / à tout indifférents
Au fil du vers on a une gradation
v.19-18 : Sont ce qu’il plaît au Prince, ou s’ils ne peuvent l’être/Tâchent au
moins de le paraître,
« être » = montre la sincérité et « paraître« =montre l’hypocrisie car ils font semblant.
Ils ne dévoilent pas leurs vrais sentiments. Ils jouent la comédie en portant le
masque de l’hypocrisie. » Une ample comédie à cent actes divers et dont la
scène est l’Univers « (La Fontaine)
v.21:Peuple caméléon, peuple singe du maître
»Caméléon » = se camoufle comme les courtisans qui camouflent leurs vrais
sentiments du fait de l’hypocrisie. »Singe »: animal rusé comme les courtisans
qui adoptent plusieurs stratégies pour flatter le roi. « Peuple « : répétition
v.22-23: On dirait qu’un esprit anime mille corps ;/C’est bien là que les gens
sont de simples ressorts.
« esprit anime mille corps »: référence à Descartes qui disait que les animaux
ressemblaient à des machines, à des automates sans âme. « simples ressorts » :
les gens ne possèdent pas d’âmes et sont que des pantins guidés par l’hypocrisie.
v.24: Pour revenir à notre affaire
La Fontaine met fin à son intervention.
IV) Le récit du Cerf
v.25 : Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?
césure à l’hémistiche (moitié de vers) qui coupe l’alexandrin (12 syllabes ) en deux .
On a donc : 6syllabes/6syllabes = alexandrin ( 12 syllabes) Le Cerf : un autre animal.
Jusqu’à présent on a eut une diversité d’animaux dans la fable ( singe,
caméléon, Lion, cerf ) « Diversité, c’est ma devise » ( La Fontaine)
v.26-v.27: Cette mort le vengeait ; la Reine avait jadis/Etranglé sa femme et son
fils.
L’enjambement marque la cruauté. « Jadis « : conte de fée. Mélange homme-
animal . »étranglé« : atténuation de la cruelle réalité. En réalité la reine n’a pas
étranglé la femme du cerf et son fils = elle a tué la famille du cerf
V.28-29: Bref il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,/Et soutint qu’il l’avait vu
rire.
« Bref« : vitesse, maîtrise du rythme. Les fables sont agréables car le rythme est
maîtrisé par la Fontaine. Ce mot va laisser place à l’action. On a une dénonciation
des courtisans par la Fontaine car ils ne sont pas que des flatteurs mais aussi
des menteurs.
Conclusion : Les nobles et les proches du roi sont hypocrites, ils adoptent des
comportements inhumains tout ça pour bien se faire voir par le roi, un être
monstrueux.
La Cour du Lion
Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! Un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? Dis-le-moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
Jean de La Fontaine. Livre VII
Annonce des axes
I. Un récit court et plaisant
1. Structure de la fable
2. Procédés d'animations
II. La représentation animale
1. Les animaux sont des stéréotypes traditionnels
2. Parallélisme entre le monde animal et le monde humain
III. La leçon
1. Critique sociale au 17ème siècle
2. Critique universelle
Commentaire littéraire
I. Un récit court et plaisant
1. Structure de la fable
- 36 vers dont 32 de récit :
Vers 1 à 13 : La cour du roi
Vers 14 à 32 : Intervention des animaux (l'ours, le singe et le renard qui sont tous opposés
au lion)
Vers 33 à 36 : Morale explicite
- Enchaînement rapide des événements
- Structure simple
2. Procédés d'animations
- Différence de mètre (taille de vers) : octosyllabes (toute la première partie), alexandrins
(vers 1). Vivacité des vers. Les vers sont en désordre.
- Irrégularité de rimes : rimes plates puis croisées et embrassées (désordre). Rimes
fantaisistes.
- Abondance d'enjambements, de rejets (vers 8-9) et de contre rejets (vers 18-19).
- Différents types de discours : direct (vers 28), indirect libre (vers 23 à 24), indirect (vers
30).
II. La représentation animale
1. Les animaux sont des stéréotypes traditionnels
- L'ours : maladresse et lourdeur « boucha sa narine »
- Le lion : l'autorité, la puissance, la tyrannie, la violence
- Le singe : la flatterie. Il est obséquieux (= politesse excessive). Il fait parti des courtisans
- Le renard : conforme à la tradition du roman de renard : intelligence et dissimulation
2. Parallélisme entre le monde animal et le monde humain
Les animaux sont personnifiés (narine, mine, grimace, flatteur, rhume, odorat, vocabulaire
de la monarchie). La Fontaine utilise des mots humains pour caractériser les animaux.
-> La Fontaine nous communique ses idées par le biais des animaux. Il évite la censure en
utilisant l'argumentation indirecte. Il fait une critique sociale.
III. La leçon
1. Critique sociale au 17ème siècle
- Critique de la cour et de ses courtisans.
- Le roi aime la dissimulation. C'est un homme sévère. Si on ne lui dit pas ce qu'il veut
entendre, il nous « envoie chez Pluton » dieu des enfers dans la mythologie romaine. C'est lui
qui décide tout.
- Les gens sont faux. Tout le monde se bat entre eux pour être auprès du roi. Place chère. Les
courtisans sont hypocrites.
- Avis de La Fontaine : ne pas être sincère, ni flatteur du moins rester dans une certaine
limite. Cela montre la difficulté d'être ami du roi. Le « vous » est destiné aux courtisans et
aux lecteurs. Il donne des conseils.
2. Critique universelle
La leçon que l'on peut tirer de cette fable est valable même à notre époque. C'est une
leçon de sagesse et de prudence. Il faut savoir mesurer ses paroles et ses actes. Il vaut
mieux dire des choses que les gens veulent entendre. La Fontaine veut dire que certaines
qualités peuvent devenir des défauts, comme la sincérité. Il faut donc savoir s'adapter à la
situation.
Conclusion
La Fontaine, à travers ses fables, a marqué le 17ème siècle. Il critique la cour et surtout
Louis XIV. Louis XIV est représenté par le lion qui symbolise la brutalité. Il tire de ses fables
une morale qui est valable aussi bien au 17ème siècle qu'à notre époque. Cette dénonciation
n'est pas violente. En revanche au 18ème siècle, les philosophes vont blâmer le système plus
violemment. L'utilisation des animaux dans ses œuvres permet à La Fontaine de ne pas être
censuré. C'est un moyen d'éviter la censure mais ce n'est pas le seul.
Les Fables de La Fontaine, Livre VII, Fable 11
analyse linéaire
Les deux coqs est une fable qui appartient au VIIème livre des fables de La Fontaine c’est-
à-dire au 2ème recueil de l’édition originale, 2ème recueil publié en 1678. ". Cette fable
raconte la rivalité de deux volatiles pour une poule mais, sous la plume de La Fontaine,
cette scène de basse-cour devient une scène épique comparée à la guerre de Troie. C’est
une fable burlesque où se mélangent les registres de la basse-cour et de l’épique. On peut
donc se demander en quoi cette fable sert-elle de preuve d’humilité et de prudence.
Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c'est de toi que vint
Cette querelle envenimée
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint.
Le bruit s'en répandit par tout le voisinage,
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d'une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours, qu'un rival, tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs,
Et, s'exerçant contre les vents,
S'armait d'une jalouse rage.
Il n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S'alla percher, et chanter sa victoire,
Un vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour.
Enfin, par un fatal retour
Son rival autour de la poule
S'en revint faire le coquet ;
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d'une bataille.
« Les deux coqs » se développe sur trois épisodes clairement définis :
Les vers 1 à 10 décrivent le conflit,
les vers 11 à 19 la retraite du vaincu
les vers 19 à 28 le retournement de situation.
On peut remarquer que chacun de ces trois axes est composé d'un évènement (l’arrivée de
la poule, la victoire du coq et l’intervention du vautour) qui produit une nouvelle situation
qui donne lieu à un nouveau tableau. Chacun de ces évènements est introduit par La
Fontaine lui-même. Dans cette fable, La Fontaine utilise un volatile commun : le coq,
symbole de la séduction extravertie et de l’orgueil. Dans le langage commun un coq est en
effet un homme qui séduit ou prétend séduire par son apparence.
Le premier vers se caractérise par une symétrie aux hémistiches. On trouve y en effet
plusieurs oppositions qui ont pour effet de creuser le fossé entre les deux parties du vers :
singulier/pluriel, imparfait de description/passé simple, bref/soudain, masculin/féminin.
Le premier hémistiche décrit la situation initiale tandis que le second fait apparaitre
l’élément déclencheur. Suite à l’arrivée de cet élément déclencheur, le second vers
présente la conséquence de l’arrivée de la poule : l'emploi des termes "et voilà" met en
avant l’évidence de cette conséquence : si une femme s’interpose entre deux hommes,
même en paix, ceux si lutteront forcément pour conquérir son cœur. Le terme « voilà »
place également cette guerre sous le signe de la précipitation. Cette rapidité est appuyée
par la structure même du vers qui est un octosyllabe. Ces deux premiers vers sont
également mis en opposition : le premier fait apparaitre la situation initiale et l’élément
déclencheur tandis que le second en présente les conséquences, le premier est sous le
signe de la paix mais la guerre lui fait place dans le second. La rapidité de ce changement
de situation semble renvoyer à un instinct purement animal cependant cet instinct est
également connu pour être souvent retrouvé chez l’Homme. Comme les animaux, les
hommes se battent souvent pour les femmes.
Le vers 3 introduit un récit externe à l’histoire principale. Il s’agit d’une allusion à la
guerre de Troie (vers Troie, guerre de trois), un épisode de la mythologie grecque narrant
un conflit entre Grecs et Troyens causé par l’enlèvement par amour d’Hélène, l’épouse de
Ménélas, un roi de Grèce, par le troyen Paris. Ce récit débute par un rappel de la
puissance de l'amour au moyen d’une personnification de cette dernière : « toi ». Il y a
donc un mélange des genres : ce récit épique vient s’opposer au registre burlesque
introduit par la basse-cour. De même les verbes "vint" et "survint" qui mis à la rime
appartiennent chacun à un récit : « survint » au conflit de basse-cour et « vint » à la
guerre de Troie. Or ses deux mots s’opposent par leur signification : "survint" introduit un
évènement brusque tandis que "vint" présente un enchainement de cause à effet. La
guerre de Troie apparait ici comme justifiée, contrairement au combat des deux coqs.
C’est donc bien un duel héroïque qui est décrit là, appuyé par l’inversion des termes du
vers. Le combat des deux coqs parait plus puéril que jamais. On a donc un sujet commun
qui est traité de manière héroïque et épique. Ce réseau d’oppositions a pour effet
différencier les deux combats : durant la guerre de Troie un amant et un mari se disputent
une femme tandis que dans cette fable ce sont deux coqs qui s’affrontent pour charmer
une inconnue. Face à la guerre de Troie, le conflit des coqs apparait comme injustifié et
trivial.
Les vers 6, 7 et 8 résument en quelques mots le combat qui oppose ces deux coqs. La
Fontaine ne donne pas de précisions sur le combat. Le simple terme "longtemps" nous
informe rapidement de la durée de l'action, montrant expressément le désintérêt de La
Fontaine pour ce duel. Ce dernier en profite cependant pour ridiculiser, une fois de plus,
les personnages en donnant l’image d’un combat héroïque par des tournures emphatiques
« se maintint », « tout le voisinage » ou en le présentant comme un évènement mondain «
au spectacle accouru ». Par ailleurs les termes « Hélène au beau plumage » produisent un
effet burlesque au vers. En associant la poule à Hélène au sein d’une même périphrase, La
Fontaine fait ressortir l’absurdité de ce combat face aux duels antiques. La Fontaine utilise
en effet dans cette fable l’art du mimétisme qui est, durant le classicisme, très à la mode.
Pour essayer d’atteindre la perfection littéraire il reprend la culture antique et la remet
au bout du jour.
Les vers 9 et 10 présentent l’issue du combat. L’hémistiche du dixième vers marque la
séparation entre le vainqueur et le vaincu tout en soulignant l'issue inévitable du combat.
Ici La Fontaine utilise la sonorité proche entre « vainqueur » et « vaincu » pour montrer
que ces deux rôles sont interchangeables. Cela rejoint la description remarquablement
courte et vague du combat qui montrait son caractère universel : c’est un combat qui peut
arriver à tout le monde et d’où tout le monde peut sortir vainqueur comme vaincu. Dans
ce combat, La Fontaine utilise l’héroï-comique : il part d'un sujet bas (querelle de basse-
cour) et le traite d’une façon héroïque en s’appuyant sur une référence des guerres
épiques : la guerre de Troie.
Suite au combat des deux coqs on s'attend à ce que le narrateur s’intéresse au vainqueur
mais c’est au contraire le vaincu qui est présenté. Ce dernier prépare en effet sa
revanche. Par l’hyperbole « pleura sa gloire et ses amours », La Fontaine personnifie le coq
vaincu. Cependant, malgré sa consonance tragique, cette phrase suscite le comique car le
personnage n’est pas un homme mais un simple coq. On peut voir dans le 12ème vers une
anaphore du mot "amour". La Fontaine nous montre ainsi l’importance qu’a l’amour dans
ce récit. La préparation de la revanche du coq vaincu est marquée par la mise en avant de
sa jalousie "possédait à ses yeux" qui devient son moteur, sa raison de vivre. Le terme
"rallumer" du vers 15 : le feu de sa haine et de son courage s'est éteint ou son intensité a
baissée. On constate une ardeur croissante à la revanche. Les termes "s’exerçant contre
les vents" visent à lui donner de la grandeur en accentuant la rudesse de son entraînement.
Je crois qu’on a tous cette image épique du héros qui s’entraîne ardemment alors que le
vent souffle sur sa belle chevelure. Les mots "s'armait d'une jalouse rage" forment une
tournure héroïque qui est dégonflée dès le vers suivant par les termes "il n'en n'eut pas
besoin" qui introduisent la mort de l’autre coq.
Le vers 19 fait apparaitre à nouveau une symétrie aux hémistiches. Il renvoie ainsi au vers
10 qui avait introduit l’épisode de la revanche. Tout comme le vers 10, le premier
hémistiche du vers 19 clos l’épisode du vaincu tandis que le second marque le passage à
l’épisode de la mort du vainqueur.
Le nouvel épisode débute par la présentation de l’attitude orgueilleuse du coq vainqueur.
Le vers 20, qui met en scène les cris de victoire du coq, est atypique car c'est le seul
décasyllabe. On peut dès lors deviner que cet orgueil aura une grande importance pour la
suite du récit. Le vers 21 introduit quant à lui un nouveau personnage : le vautour. Cet
animal, évoluant dans les airs, apparait aussitôt comme un danger pour les animaux
terrestres que sont ces coqs. Il forme ainsi une ombre planant au-dessus des protagonistes
cependant on ne sait pas encore sur qui il va s’abattre et, surtout, s’il va le faire. Le vers
22 semble nous donner la réponse. C’est en effet un vers qui ne comporte pas de verbe. Il
est donc marqué par la rapidité. Ce vers apparait alors comme un rideau qui voile la scène
de l’attaque de l’aigle (on nous dit que le vautour a attaqué sans décrire l’attaque en
détail). Une censure conforme, par ailleurs, aux règles de bienséance prônées par le
mouvement classiciste auquel appartient La Fontaine. Ce vers ressemble au vers 12 mais
les mots « amours » et « gloire » y sont inversés, soulignant le caractère interchangeable
de ces deux personnages.
Le vers 23 révèle la conclusion de cet épisode : le coq vainqueur est tué par l’aigle. On
peut observer que le coq n’est présenté que par son caractère orgueilleux « tout cet
orgueil ». Tout en mettant en évidence la raison de la mort du coq, La Fontaine introduit
une première morale : l’orgueil peut causer bien des déboires. On peut d’ailleurs
remarquer qu’il nomme « ongle » ce qu’on appelle généralement griffes. Il semble ainsi
sous-entendre que la punition peut également provenir des hommes. Par cette morale le
narrateur démontre qu’il est inutile de chercher à se venger : le sort se charge souvent de
punir les excès. Cette morale s’accorde parfaitement au mouvement classique : en
dénonçant les excès de l’Homme, La Fontaine défend l’idéal de l’Honnête Homme prôné
par son mouvement.
Le terme "enfin" du vers 24 introduit une situation plus définitive, le dernier épisode de la
fable : le retour du coq vaincu. Ce retour est qualifié de « fatal » ce qui sous-entend une
intervention divine. La Fontaine sous-entend ainsi que toute situation de ce type finira par
ce finir de cette manière. Le mot "coquet" du vers 26 nous montre l’attitude du coq vaincu
à son retour. Cependant ce mot créé un jeu de sonorités avec le mot "caquet" du vers
suivant ce qui a pour effet de disqualifier cette attitude. Il n’est devenu vainqueur que par
défaut, ce qui met en avant son orgueil injustifié. Ce même vers 27 est marqué par
l’utilisation du pronom « je » qui marque le retour du narrateur. Son intervention laisse
supposer qu’il a un interlocuteur : « je laisse à penser ». C’est bien au lecteur que La
Fontaine s’adresse ici. Il ne nous prend pas à témoin mais il nous encourage à deviner
nous-même la suite probable de cette histoire. En laissant le lecteur livré à lui-même pour
tirer un enseignement de sa fable, le fabuliste s’adresse à un lecteur attentif qui a compris
la réversibilité entre le vainqueur et le vaincu. C’est donc à nous de nous porter à hauteur
de ses exigences.
Le vers 28, dernier vers du récit de cette fable, apporte un changement depuis la péripétie
initiale : on passe d’"une poule" à "des femmes en foule”. Cela nous montre la montée des
enjeux au fur et à mesure du récit. Le lien logique "car" fait réapparaitre les femmes,
enjeux du combat des coqs au début de la fable. Tout en renforçant leur rôle de
responsables des malheurs des coqs, La Fontaine laisse ainsi planer la possibilité d’un
nouveau coup du sort, d’un retour de l’aigle. La femme ferme ainsi la boucle qu’elle avait
ouverte au début de la fable tout en préparant un retour à zéro pour le coq qui prend,
cette fois, le rôle du vainqueur et donc de la cible du sort.
Ceci nous conduit aux quatre derniers vers de la fable. On peut constater que la morale du
premier vers est suffisante. On pourrait s'arrêter à ce vers et en conclure que les coups du
sort entrainent un renversement de situation entre malheur et bonheur. En revanche, le
second vers est plus surprenant. Il porte en effet sur le vainqueur alors que le récit s’est
concentré sur le vaincu. La Fontaine recommande ici la méfiance envers la vanité et
l'exubérance. Le présent de vérité général justifie cette méfiance en indiquant que
l'insolence engendre automatiquement un coup du sort. Cette fable diffuse également un
avertissement sur les dangers de l'amour. En plaçant l’amour en responsable de
l’affrontement entre les deux coqs La Fontaine dénonce ce sentiment source de tant de
conflits. Les deux derniers vers apportent une conclusion finale explicitant l’enseignement
que La Fontaine souhaite diffuser dans cette fable. Par l’utilisation du pronom "nous" le
fabuliste s’inclut lui-même dans sa morale, montrant ainsi qu’il ne prétend pas s’élever
au-dessus des mortels et que sa morale vise tous les Hommes, lui y compris. Cette morale
peut être vue comme un avertissement de La Fontaine à son propre personnage, le coq. Il
essayerait alors de lui rappeler le triste sort de son adversaire afin de le dissuader de
commettre les mêmes erreurs. Il prend ainsi vouloir briser ce cycle mortel et assurer une
fin heureuse au coq et, plus généralement, à l’Homme.
Dans cette fable Jean de La Fontaine mélange avec une surprenante virtuosité le registre
dramatique de la guerre de Troie avec le registre burlesque du combat animal. Par ce
mélange des styles et des tons, cette fable offre différentes lectures possibles selon
l'aspect qu'on veut mettre en relief. Il utilise les références à la mythologie pour donner
une notion universelle et intemporelle à son propos. On retrouve bien un effet de
mimétisme mais La Fontaine s’approprie également cette histoire en y ajoutant son style
d’écriture, son humour et son interprétation personnelle de la morale.
Prologue
LOUIS.
— Plus tard, l’année d’après – j’allais mourir à mon tour – j’ai près de trente-quatre ans maintenant
et c’est à cet âge que je mourrai, l’année d’après, de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien
faire, à tricher, à ne plus savoir, de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini, l’année d’après,
comme on ose bouger parfois, à peine, devant un danger extrême, imperceptiblement, sans vouloir
faire de bruit ou commettre un geste trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitô t,
l’année d’après,
malgré tout, la peur, prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre, malgré tout, l’année
d’après, je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage,
pour annoncer, lentement, avec soin, avec soin et précision – ce que je crois – lentement,
calmement, d’une manière posée – et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux, tout
précisément, n’ai-je pas toujours été un homme posé ?, pour annoncer, dire, seulement dire, ma
mort prochaine et irrémédiable, l’annoncer moi-même, en être l’unique messager, et paraître –
peut-être ce que j’ai toujours voulu, voulu et décidé, en toutes circonstances et depuis le plus loin
que j’ose me souvenir – et paraître pouvoir là encore décider, me donner et donner aux autres, et à
eux, tout précisément, toi, vous, elle, ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard et tant pis), me
donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et d’être,
jusqu’à cette extrémité, mon propre maître.
JEAN-LUC LAGARCE Juste la fin du monde, 1990
Jean-Luc Lagarce est à la fois comédien, metteur en scène, directeur de
troupe et dramaturge.
En 1988, il apprend qu’il est atteint du sida et se sait condamné. En 1990, il
écrit Juste la fin du monde.
Malgré sa mort prématurée en 1995, à l’âge de 38 ans, Jean-Luc Lagarce
laisse derrière lui plusieurs dizaines de pièces qui rencontreront un succès
posthume.
L’intrigue de Juste la fin du monde repose sur l’annonce par Louis à sa
famille de sa maladie qui va l’entraîner à une mort certaine. (Voir la fiche de
lecture complète de Juste la fin du monde de Lagarce)
Les personnages annoncés dans la liste initiale sont Louis, 34
ans, Suzanne sa sœur, 23 ans , Antoine leur frère 32 ans, Catherine la
femme d’Antoine 32 ans, La Mère, 61 ans.
La scène se passe dans la maison de la Mère, un dimanche
« évidemment » indique l’auteur comme pour marquer le symbole de cette
temporalité.
La pièce se compose de deux parties et s’ouvre comme les tragédies
grecques de Sophocle sur un prologue que nous allons étudier ici.
Problématique
Ce prologue de Juste la fin du monde est-il traditionnel, et si ce n’est
pas le cas, quel est son véritable objectif (c’est quoi son originalité)?
Plan de lecture linéaire
Dans un premier temps, du début du prologue à « vous détruirait
aussitôt« , Louis annonce qu’il va mourir.
Dans un deuxième temps, de « malgré tout, la peur » à la fin du prologue,
Louis prend la décision de retourner dans sa famille pour annoncer sa
mort prochaine.
I – Louis annonce qu’il va mourir
Du début du prologue à « vous détruirait aussitôt » .
Louis est le seul à parler dans ce Prologue. Il fait une prolepse, comme
une prophétie, en annonçant des faits qui se produiront plus tard : « Plus
tard, l’année d’après / J’allais mourir à mon tour ».
Cette tonalité prophétique rappelle la tragédie grecque où
le chœur tragique annonçait souvent de manière énigmatique ce qui allait
se passer plus tard.
Ici, c’est sa propre mort qu’annonce le personnage.
Louis revient à l’ancrage temporel du « maintenant » (« J’ai près de trente-
quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai »), et rappelle la
présence dramatique de la mort avec la répétition du verbe mourir.
L’emploi dans la même phrase de l’adverbe temporel « maintenant » et
du futur de l’indicatif donne l’impression d’une distorsion temporelle,
d’une énigmatique prescience.
Le vers de quatre syllabes « l’année d’après » revient de
manière anaphorique dans la tirade et vient rappeler l’action du destin. On
comprend en effet que la fatalité dans cette pièce a le visage de
la maladie.
Jean-Luc Lagarce prend soin de préciser l’âge des personnages. Louis
précise dans le prologue qu’il a « près de trente quatre ans » .
Or cet âge n’est pas anodin. Louis va bientôt dépasser l’âge de 33 ans,
celui de la mort du Christ. La répétition de « l’année d’après » peut ainsi
signifier que Louis ne mourra pas à l’âge du Christ, mais l’année d’après, à
34 ans.
La référence à cet âge symbolique peut être vue comme une marque
d’ironie tragique. En effet, la mort du Christ est suivie de la Résurrection,
mais dans cette pièce, pas de résurrection possible pour Louis. Seul
l’attend un face-à-face inéluctable avec un destin destructeur.
Le temps est la véritable force tragique de cette pièce. Ainsi, le champ
lexical du temps (« Plus tard », « année », « ans », « nombreux mois » ,
« fini ») montre l’implacabilité d’un temps dévorateur qui accule Louis à
la mort.
Le temps se dérobe à la connaissance et à la maîtrise comme l’indiquent
les didascalies initiales (« Cela se passe (…) un dimanche,
évidemment, ou bien encore durant près d’une année entière ».
Face à cette mort, Louis confie avoir été gagné par l’immobilité :
« j’attendais » « ne rien faire« , « à peine« , « imperceptiblement« . Le
personnage, dans l’antichambre de la mort, est déjà gagné par une
immobilité funeste.
Il est habité par la négativité comme le suggère le champ lexical de la
négation : « ne rien faire, à tricher, à ne plus savoir, sans espoir jamais» ,
la négation « ne plus » et « sans jamais » indiquant un temps fermé, un
monde clos.
Le temps est évoqué comme un ennemi dangereux : « danger »,
« extrême », « violent », « réveillerait l’ennemi », « détruirait » .
L’anaphore « l’année d’après » vient perturber la syntaxe de la tirade
et transforme toutes les phrases de Louis en anacoluthe.
La maladie et la mort sont comme un parasite qui vient s’incruster
dans la phrase et empêcher tout sens, toute parole.
II – Louis décide de revenir dans sa famille
De « malgré tout, la peur » à la fin du prologue.
A – Un combat contre le destin
La répétition de « malgré tout » suggère un retournement de situation :
Louis décide finalement de mener un combat contre la maladie et la mort
en revenant dans sa famille.
Le terme épique « risque » fait signe vers l’épopée, mais Louis n’oublie pas
la fatalité (« sans espoir jamais de survivre »). Comme tout héros tragique,
il se sait condamné.
Il évoque sa décision de revenir dans sa famille. (« Retourner les voir,
revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage ») : la répétition
du préfixe « re » suggère un retour aux sources qui est
un combat contre le temps qui passe.
Lagarce utilise la polysémie de l’expression « faire le voyage » qui peut
désigner à la fois le déplacement physique mais aussi le passage
symbolique de la vie à la mort.
Ici, Louis conjure momentanément la mort par un voyage inversé, qui est
une remontée dans le temps, un retour dans le giron familial.
Puis Louis évoque la manière dont il annoncera sa mort à sa famille :
« pour annoncer, lentement, avec soin… »
Jean-Luc Lagarce crée un effet de théâtre dans le
théâtre car Louis devient le metteur en scène de son annonce qu’il répète
plusieurs fois.
Par les adverbes de manière « lentement, avec soin, avec soin et
précision / – ce que je crois – lentement, calmement, d’une manière
posée » il prépare la manière dont il va jouer la scène de l’aveu.
La répétition de « avec soin » montre le metteur en scène qui réfléchit à
la meilleure manière de jouer cette scène mais ramène aussi à la
polysémie du terme puisque le « soin » fait également songer à
la thérapie face à la maladie.
De la même manière, l’insistance sur l’adjectif « posé » désigne
la sérénité mais préfigure aussi la position du corps dans le cercueil.
Subtilement, la mort est donc toujours présente dans ce prologue.
Ce prologue joue le rôle de scène d’exposition présentant le personnage
principal mais aussi l’intrigue de la pièce.
On comprend en effet au champ lexical de la parole (« annoncer »,
« dire », « dire », « annoncer », « messager »), que le cœur de
l’intrigue est l’aveu de Louis à sa famille.
C’est autour de cette annonce que se concentre l’intrigue comme le
suggère les trois répétitions du verbe « annoncer » .
Mais la place de Louis est particulière ici puisqu’il est à la fois la victime du
destin (la maladie) et la voix du destin dont il essaie de conjurer le
caractère irrémédiable.
La position de Louis, à la fois victime et commentateur, donne
l’impression d’une étrange distance du personnage avec son destin et lui
confère un statut particulier dans la pièce, par rapport aux autres
personnages.
Son combat consiste à rester maître du destin d’où le champ lexical de la
volonté : « voulu », « voulu et décidé », « décider », « responsable »,
« mon propre maître » . Louis fait preuve de stoïcisme et tente de garder la
maîtrise de son destin.
Mais ce champ lexical de la volonté est contrecarré par le champ lexical
de l’illusion ( « paraître », « peut-être », « paraître pouvoir », « l’illusion »)
comme si ce combat de la volonté contre le destin était perdu d’avance.
Ainsi, Louis ne peut que « donner aux autres (…) l’illusion d’être
responsable ».
B – Un nœud caché : l’exploration analytique
Le Prologue annonce une autre intrigue cachée : celle de l’exploration de
l’inconscient
Cette exploration du monde intérieur apparaît dans les tirets : « – peut-
être ce que j’ai voulu, voulu et décidé, en toutes circonstances et depuis le
plus loin que j’ose me souvenir – » . Les tirets ouvrent l’espace du monde
intérieur, d’une voix enfouie qui s’apprête à surgir à l’occasion de cette
rencontre familiale : la voix de l’inconscient.
L’épanorthose* omniprésente dans ce texte (*figure de style qui consiste à
corriger et préciser ce qui vient d’être dit : « ce que j’ai voulu, voulu et
décidé » ) suggère la recherche du mot juste pour révéler la vérité
intérieure.
« Depuis le plus loin que j’ose me souvenir » indique une exploration du
passé, comme dans une psychanalyse.
On remarque aussi que cette tirade n’est constituée que d’une seule
phrase. Tout est prononcé dans un flot de parole continu comme si la
voix de l’inconscient remontait à la surface.
Juste la fin du monde, Lagarce, conclusion
Le Prologue dans Juste la fin du monde joue le rôle du prologue tragique
dans la tragédie grecque : il présente la force du destin, pose le nœud de
l’action qu’est la révélation de la maladie.
L’originalité de ce prologue est de suggérer une intrigue cachée : l’intrigue
analytique. Au-delà de l’intention initiale, qui est un aveu, c’est
tout l’inconscient, le non-dit familial qui va s’inviter sur scène. Il introduit
aussi bien l’histoire de Louis que le thème du non-dit familial.
Partie 2, scène 2
ANTOINE.- [...] Catherine, aide-moi, je ne disais rien, on règle le départ de Louis, il veut partir, je
l’accompagne, je dis qu’on l’accompagne, je n’ai rien dit de plus, qu’est-ce que j’ai dit de plus ? Je n’ai
rien dit de désagréable, pourquoi est-ce que je dirais quelque chose de désagréable, qu’est-ce qu’il y
a de désagréable à cela, y a-t-il quelque chose de désagréable à ce que je dis ? Louis ! Ce que tu en
penses, j’ai dit quelque chose de désagréable ? Ne me regardez pas comme ça !
CATHERINE.- Elle ne te dit rien de mal, tu es un peu brutal, on ne peut rien te dire, tu ne te rends pas
compte, parfois tu es un peu brutal, elle voulait juste te faire remarquer.
ANTOINE.- Je suis un peu brutal ? Pourquoi tu dis ça ? Non. Je ne suis pas brutal. Vous êtes terribles,
tous, avec moi.
LOUIS.- Non, il n’a pas été brutal, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
ANTOINE.- Oh, toi, ça va, la « Bonté même » !
CATHERINE.- Antoine.
JEAN-LUC LAGARCE Juste la fin du monde, 1990
Juste la fin du monde, partie II, scène 2 : introduction
Jean-Luc Lagarce écrit Juste la fin du monde en 1990 alors qu’il se sait
déjà atteint du sida et condamné à une mort prématurée.
Il mourra en effet à l’âge de 38 ans, en 1995.
Juste la fin du monde évoque le retour de Louis, 34 ans, dans sa famille
pour annoncer sa maladie et sa mort prochaine.
Mais la communication au sein de la famille est difficile. Le retour de Louis
est un catalyseur qui réveille les souffrances des autres membres du clan
familial. (Voir la fiche de lecture complète de Juste la fin du monde de
Lagarce)
Dans cette scène 2 de la deuxième partie, Louis n’a toujours rien révélé
et envisage son départ.
Antoine, son frère, a organisé son départ mais Suzanne, sa sœur, vient
changer le plan initial, ce qui contrarie Antoine, qui manifeste sa mauvaise
humeur.
Suzanne reproche alors à Antoine d’être « désagréable » ce qui provoque
une dispute. Le conflit s’envenime.
Problématique
Dans quelle mesure cette scène montre-t-elle l’échec du langage qui ne
parvient pas à réconcilier les individus ?
Plan de lecture linéaire
Dans un premier temps, de « Elle ne te dit rien de mal » à « vous êtes
terribles, tous, avec moi » , un conflit se déclenche à partir du mot
« brutal » qui fait réagir Antoine.
Dans un deuxième temps, de « Non, il n’a pas été brutal » jusqu’à la fin de
l’extrait, Antoine se défend en clamant son innocence.
I – Le déclenchement du conflit
(de « Catherine : Elle ne te dit rien de mal » à « Antoine : Vous
êtes terribles, tous, avec moi» )
La dispute a déjà éclaté entre Antoine et Suzanne au sujet du mot
« désagréable ».
Pour apaiser les tensions, Catherine se pose en médiatrice de la relation
entre Suzanne et Antoine : « Elle ne te dit rien de mal / tu es un peu brutal,
on ne peut rien te dire / tu ne te rends pas compte / parfois tu es un peu
brutal / elle voulait juste te faire remarquer ».
On remarque que le discours de Catherine est en chiasme, suivant la
structure ABCCBA : « Elle ne te dit rien de mal / tu es un peu brutal, on
ne peut rien te dire / tu ne te rends pas compte / parfois tu es un peu
brutal / elle voulait juste te faire remarquer ».
Cette construction en chiasme révèle une parole fermée sur elle-même,
inefficace, qui ne trouve pas d’issue.
Les modalisateurs « un peu », « un peu », « juste » essaient
de calmer l’irruption des pulsions dans le débat familial.
Catherine est une tierce-personne, la seule à ne pas avoir de lien de sang
avec les autres personnages. Pourtant, elle ne parvient pas à
dépassionner le débat.
Sa parole crée presque un effet comique car il y a un décalage entre
l’intention de paix et la colère que son discours provoque chez Antoine.
On assiste encore une fois à l‘inefficacité de la parole qui trompe celui qui
l’utilise et dont les intentions ne parviennent pas à atteindre leur
destinataire.
Antoine rebondit sur le mot « brutal » sous forme de question (« Je suis
un peu brutal ? ») pour développer sa tirade.
Ce rebond est d’autant plus ironique que le terme a échappé de la
bouche de Catherine dont l’intention initiale était de pacifier les relations.
Lagarce nous montre l’essence fondamentalement polémique de
la parole. La parole veut unir, réconcilier mais elle divise fatalement car
l’incompréhension règne entre les individus.
La phrase négative « Non » suivie de la négation totale « ne…
pas » souligne cette opposition entre les individus : « Non. /
Je ne suis pas brutal. »
Antoine par sa fragilité – un seul mot le met hors de lui – se met en position
de bouc-émissaire, comme le montre le jeu d’opposition sur les pronoms
personnels : « Vous êtes terribles, tous, avec moi ». Le « moi » en fin de
proposition place l’individu seul face à la collectivité comme dans la
tragédie.
L‘adjectif « terribles » fait écho à la terreur et la pitié qui selon Aristote
sont les deux composantes du tragique.
Le tragos, le bouc-émissaire, est seul contre les autres. C’est exactement
ce que ressent Antoine qui a l’impression qu’un véritable procès se trame
contre lui.
II – Antoine clame son innocence
(de « LOUIS – Non il n’a pas été brutal » à « ce que je voulais
juste dire »)
La phrase de Louis « Non il n’a pas été brutal » reprend le terme « brutal »
qui est le chef d’accusation, mais en le niant.
Louis joue ici le rôle de l’avocat par le redoublement adverbial de la
négation « Non il n’a pas… ».
Louis vouvoie aussi Catherine (« je ne comprends pas ce que vous voulez
dire »), ce qui met une distance entre les personnages.
Mais Antoine n’apprécie pas l’intervention de Louis.
A travers l’exclamation (« Oh toi ça va, « la Bonté même » ! »), le frère
cadet donne une interprétation hostile à la bienveillance apparente de la
phrase « Non il n’a pas été brutal ».
Comme précédemment avec Catherine, la tentative de Louis d’apaiser les
tensions se retourne donc contre lui. Lagarce montre l’échec de la
parole qui ne parvient pas à réconcilier les individus mais uniquement à
manifester des divergences.
Antoine utilise une expression idiomatique (c’est à dire une expression
toute faite) « la Bonté même » pour faire ironiquement de Louis l’allégorie
de la Bonté.
La majuscule à « Bonté » vient renforcer ce statut mythique de l’aîné dont
les vertus rayonnent dans la famille. Mais les guillemets soulignent
l‘ironie de cette louange.
Antoine dénonce le jeu théâtral de Louis. Selon lui, Louis mimerait la
Bonté pour mieux asseoir sa domination, son calme, sa maîtrise de la
situation.
On perçoit le mécanisme du conflit qui se déclenche à partir d’un mot – ici
le mot « brutal » – puis contamine tout le discours en soulevant des
querelles sans rapport avec l’objet initial du conflit.
Le dialogue devient un lieu d’affrontement, une arène.
Juste la fin du monde, 2ème partie, scène 2, conclusion
Cette scène met en lumière l’échec du langage qui ne parvient pas à
réconcilier les individus mais uniquement à renforcer les divergences.
À partir d’un simple mot – l’adjectif « brutal » – une querelle se déclenche et
s’envenime.
Chaque personnage reste enfermé à l’intérieur de lui-même. Cette scène
violente constitue le point culminant de la pièce et rend désormais
impossible toute annonce de Louis à sa famille, précipitant la chute de la
pièce.
Epilogue
LOUIS. – Après, ce que je fais, je pars. Je ne revins plus jamais. Je meurs quelques mois plus tard, une
année tout au plus. Une chose dont je me souviens et que je raconte encore (après, j’en aurai fini) :
c’est l’été, c’est pendant ces années où je suis absent, c’est dans le Sud de la France. Parce que je me
suis perdu, la nuit dans la montagne, je décide de marcher le long de la voie ferrée. Elle m’évitera les
méandres de la route, le chemin sera plus court et je sais qu’elle passe près de la maison où je vis. La
nuit aucun train n’y circule, je ne risque rien et c’est ainsi que je me retrouverai. À un moment, je suis
à l’entrée d’un viaduc immense, il domine la vallée que je devine sous la lune, et je marche seul dans
la nuit, à égale distance du ciel et de la terre. Ce que je pense (et c’est cela que je voulais dire) c’est
que je devrais pousser un grand et beau cri, un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,
que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir, hurler une bonne fois, mais je ne le fais pas , je ne l’ai
pas fait. Je me remets en route avec seul le bruit de mes pas sur le gravier. Ce sont des oublis comme
celui-là que je regretterai.
JEAN-LUC LAGARCE Juste la fin du monde, 1990
Jean-Luc Lagarce est un homme de théâtre accompli qui a touché à tous
les métiers du théâtre puisqu’il a été comédien, metteur en scène, directeur
de troupe et dramaturge.
Malgré sa mort prématurée en 1995, à l’âge de 38 ans, il laisse derrière lui
une œuvre riche et unique qui rencontrera un succès posthume.
Jean-Luc Lagarce écrit Juste la fin du monde en 1990.
Il explore dans cette pièce les thèmes de la mort, de la famille, des non-
dits et de la difficulté à communiquer. (Voir la fiche de lecture de Juste
la fin du monde de Lagarce)
Louis, 34 ans, est retourné dans sa famille pour annoncer sa maladie et sa
mort prochaine. Mais les tensions émergent et la rivalité fraternelle entre
Louis et Antoine est réactivée. La pièce de théâtre s’achève sans que
Louis n’ait révélé à sa famille sa maladie.
L’épilogue est généralement la partie conclusive d’une œuvre littéraire
ajoutée comme un appendice à une œuvre déjà achevée et qui permet d’en
tirer les conséquences.
Dans une tragédie comme dans celle de Sophocle, ce peut être un
discours où l’auteur montre l’effet du sacrifice du tragos : le retour au
calme, à l’équilibre, à l’ordre.
Dans Juste la fin du monde, l’épilogue est un monologue de Louis.
Le spectateur se pose automatiquement des questions sur ce
dénouement : d’où Louis parle-t-il ? Quand ? À qui exactement ? Cet
épilogue est une énigme que le spectateur va résoudre.
Problématique
Comment cet épilogue permet-il une mise en abyme de la pièce
constituée d’une suite d’occasions manquées ?
Plan de lecture linéaire :
Dans un premier temps, du début de l’épilogue à « une année tout au
plus », Lagarce place cet épilogue dans un non-temps et un non-lieu
énigmatiques.
Dans un deuxième temps, de « Une chose dont je me souviens » à « que
je me retrouverai », Louis évoque un souvenir.
Dans un troisième temps, de « La nuit, aucun train n’y circule » à la fin,
Louis évoque une occasion manquée.
I – Un non-temps et un non-lieu énigmatiques
(du début à « une année tout au plus »)
La première indication est donnée par l’adverbe circonstanciel exprimant
le temps « Après ».
Le terme « après » est une mise en abyme, un résumé de la pièce entière
et rassemble en un mot tout ce qui s’est passé dans la pièce.
Le champ lexical du temps (« Après », « plus jamais », « quelques mois
plus tard », « une année ») montre que Louis parcours le temps dans un
phénomène d’accélération.
Le présent de l’indicatif « Je meurs quelques mois plus tard » crée un
effet de distorsion temporelle qui fait de cet épilogue un temps post-
mortem puisque Louis est déjà mort lorsqu’il prononce cet épilogue.
La scène n’est plus la maison familiale comme dans le reste de la pièce
mais un non-temps (après la mort de Louis) et un non-lieu (on ne sait d’où
la voix de Louis s’exprime). On peut donc parler d’une utopie et d’une
uchronie.
Cet épilogue fait bien évidemment écho au prologue, dans lequel Louis
annonçait sa mort à venir. Il souligne le caractère inexorable de la maladie
et de la mort : Louis n’a pas pu échapper au destin.
II – L’évocation d’un souvenir
(de « Unechose dont je me souviens » à « que je me
retrouverai »)
A – Une évocation autobiographique
Louis revient dans un style autobiographique (« Une chose dont je me
souviens ») sur un souvenir.
Cette incursion autobiographique est surprenante car il y un décalage entre
la tonalité mortuaire et tragique de la première strophe et l’irruption de ce
souvenir.
Ce décalage crée un effet presque comique, renforcé par
la parenthèse « (après j’en aurai fini) » comme s’il rassurait le spectateur
ennuyé que la pièce allait bientôt être terminée.
Mais Lagarce joue sur le double sens de l’expression « j’en aurai fini » qui
désigne aussi la mort et fait signe vers le registre tragique.
Louis revient sur un épisode antérieur à son retour donc antérieur à la pièce
à laquelle on a assisté (« c’est pendant ces années où je suis absent »).
L’abondance de compléments circonstanciels de lieu et de
temps (« C’est l’été c’est pendant ces années où je suis absent / c’est
dans le Sud de la France / (…) la nuit, dans la montagne » ) confirme le
désir d’ancrage de l’épisode comme si Louis voulait attester de la véracité
de cet épisode.
Le présent de narration (« je décide« , « je sais » ) projette le spectateur
dans un récit.
B – Le choix du chemin : une métaphore des choix de Louis
L’opposition entre la voie ferrée et la route (« je décide de marcher le
long de la voie ferrée / Elle m’évitera les méandres de la route ») renferme
des symboles qui peuvent nous renseigner sur les intentions de Jean-Luc
Lagarce :
♦ Elle symbolise l’opposition entre la volonté délibérée, ferme (la voie
ferrée) et l’indécision des méandres qui caractérise souvent le personnage
de Louis (la route).
Tout au long de la pièce, Louis s’est perdu dans les méandres de la
parole familiale, dans le labyrinthe des mots à double sens. Il semble se
libérer de cela et le « chemin de fer » symbolise la volonté de résistance à
la tradition familiale.
♦ La « voie ferrée » symbolise aussi le destin inéluctable. Louis précise
ainsi « le chemin sera plus court », créant une analogie avec sa vie qui
prend fin prématurément.
♦ « Les méandres de la route » font signe vers la liberté, le temps,
l’errance, la poésie. La voie ferrée, au contraire, est le symbole
de l’efficacité, de l’industrie, de la ligne droite qui mène plus vite à la
mort…
III – L’évocation d’une occasion manquée
De « A un moment, je suis à l’entrée » à la fin de l’épilogue
Enfin, à la fin de l’épilogue, Louis s’abandonne à la poésie de la nuit.
On retrouve un registre lyrique, avec la description de la nature et du
cosmos ( « immense » , « terre » , « ciel » ) : « je suis à l’entrée d’un
viaduc immense . il domine la vallée que je devine sous la lune / et je
marche seul dans la nuit / à égale distance du ciel et de la terre » .
Le paysage décrit est proche d’un tableau romantique. Louis se laisse
gagner par le sublime et la poésie des lieux.
L’allitération en « L » suggère cette libération de la prison familiale : « je
suis à l’entrée d’un viaduc immense. il domine la vallée que je devine
sous la lune / et je marche seul dans la nuit / à égale distance du ciel et
de la terre ».
Cette libération passe par le «grand et beau cri / un grand et joyeux cri»
que Louis souhaite pousser.
L’insistance sur cet épisode, avec la parenthèse et la tournure
emphatique » (et c’est cela que je voulais dire) » souligne l’importance de
ce cri.
Et en effet, ce cri est chargé de symboles :
♦ Il symbolise la catharsis, la libération de la lignée familiale.
La route de méandres est sans doute cette lignée familiale tortueuse,
complexe dont Louis veut se libérer. Le cri peut être vu comme le fruit
d’une libération psychanalytique.
Juste la fin du monde serait donc la métaphore de la psychanalyse qui
aboutit à un « viaduc » conduisant l’individu de l’oppression du passé à la
libération vers l’avenir.
♦ Le cri pourrait symboliser aussi l’œuvre d’art comme le suggèrent les
adjectifs mélioratifs « grand », « beau », « long », « joyeux » qui rappellent
le plaisir épicurien.
Mais cet espoir cathartique et artistique termine sur une déception comme
en témoigne la conjonction adversative « mais » : « mais je ne le fais pas /
je ne l’ai pas fait » .
Le jeu sur les temps avec le passage du présent au passé suggère
l’occasion ratée. Cette occasion manquée fait écho à l’ensemble de la
pièce qui est constituée d’une suite d’occasions non saisies.
Juste la fin du monde, épilogue, conclusion
Lagarce place donc Louis dans une situation d’ironie tragique. Il rate tous
ses rendez-vous : avec sa famille, avec l’art, avec le bonheur.
Lagarce joue sur les distorsions temporelles pour substituer l’auteur au
personnage : « Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai » peut
faire entendre la voix autobiographique de l’auteur comme un regret d’avoir
lui aussi raté des occasions de la vie.